Les Grands Thèmes De Poésie. Tome I: LA MORT. TABLE DES MATIERES 14-15ème Siècle. Christine De Pisan (1363-1430): O Dure Mort. . . 15ème Siècle. Charles D'orléans. (1394-1465): Balade. Par François Villon (1431 ou 1432-?): La Ballade Des Pendus. 16ème Siècle. Par Pierre De Ronsard (1524-1585): Je N'ai Plus Que Les Os. . . Par Pierre De Ronsard (1524-1585): Méchantes Nuits D'Hiver. . . Par Pierre De Ronsard (1524-1585): Il Faut Laisser Maisons. . . 17ème Siècle. Par François de Malherbe (1555-1628): Consolation A M. Du Perrier Sur La Mort De Sa Fille. Par François de Malherbe (1555-1628): Vers Funèbres Sur La Mort De Henri Le Grand. Par Théophile de Viau. (1590-1626): A Mademoiselle De Rohan, Sur La Mort De Madame La Duchesse De Nevers. Par Théophile de Viau. (1590-1626): Stances. Par Théophile de Viau. (1590-1626): Consolation A M.D.L. Stances. 18ème Siècle. Par Andre Chenier. (1762-1794): Sur La Mort D'un Enfant Par Andre Chenier. (1762-1794): Où Sont Ces Grands Tombeaux... Par Andre Chenier. (1762-1794): Comme Un Dernier Rayon... 19ème Siècle. Par Alphonse De Lamartine. (1790-1869): Pensée Des Morts. Par Alfred de Vigny. (1797-1863): La Mort Du Loup. Par Victor Hugo (1802-1885): A Villequier. Par Victor Hugo (1802-1885): Paroles Sur La Dune. Par Victor Hugo (1802-1885): La Mort D’Un Chien. Par Leconte De lisle. (1818-1894): Le Coeur De Ialmar. Par Leconte De lisle. (1818-1894): Le Dernier Souvenir. Par Leconte De lisle. (1818-1894): Requies. Par Charle Baudelaire. (1821-1867): La Mort Des Pauvres. Par Charle Baudelaire. (1821-1867): La Mort Des Artistes. Par Charle Baudelaire. (1821-1867): La Mort Des Amants. Par Sully Prudhome. (1839-1907): Les Yeux. Par François Coppée. (1842-1908): Vie Antérieure. Par Paul Verlaine. (1844-1896): Un Veuf Parle. Par Arthur Rimbaud (1854-1891): Le Dormeur Du Val. Par Arthur Rimbaud (1854-1891): Ophélie. 20ème Siècle. Par Paul Valéry. (1871-1945): Le Cimetière Marin. Par Émile Nelligan. (1879-1941): Le Salon. Par Émile Nelligan. (1879-1941): Le Corbillard. Par Honoré Harmand (1883-1952): La Folie Du Poète. 14-15ème Siècle. O Dure Mort. . . Christine De Pisan (1363-1430) La Féministe. O dure Mort, tu m'as desheritée, Et tout osté mon doulz mondain usage; Tant m'as grevée et si au bas boutée, Que mais prisier puis pou ton seignorage. Plus ne me pues en riens porter domage, Fors tant sanz plus de moy laissier trop vivre. Car je desir de trestout mon corage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Il a cinq ans que je t'ay regraittée Souventes fois, a trés pleureux visage, Depuis le jour que me fu joye ostée, Et que je cheus de franchise en servage. Quant tu m'ostas le bel et bon et sage, Laquelle mort a tel tourment me livre Que moult souvent souhait, pleine de rage, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Se trés adonc tu m'eusses emportée, Trop m'eusses fait certes grant avantage, Car depuis lors j'ay esté si hurtée De grans anuis, et tant reçu d'oultrage, Et tous les jours reçoy au feur l'emplage, Que riens ne vueil, ne n'ay desir de suivre, Fors seulement toy paier tel truage Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. Princes, oyés en pitié mon language, Et toy Mort, pri, escry moy en ton livre, Et fay que tost je voye tel message, Que mes griefs maulx soyent par toy delivre. 15ème Siècle Balade. Par Charles D'orléans. (1394-1465) Las! Mort qui t'a fait si hardie. De prendre la noble Princesse Qui estait mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse; Puisque tu as prins ma maistresse, Prens moy aussi son serviteur, Car j'ayme mieulx prouchainement Mourir, que languir en tourment, En paine, soussy et doleur. Las! de tous biens estoit garnie, Et en droicte fleur de jeunesse; Je pry à Dieu qu'il te maudie, Faulse mort, plaine de rudesse; Se prise l'eusses en vieillesse, Ce ne fust pas si grant rigueur; Mais prise l'as hastivement, Et m'as laissié piteusement En paine, soussy et doleur. Las! je suis seul, sans compaignie, Adieu ma Dame, ma liesse; Or est nostre amour departie, Non pourtant, je vous fais promesse Que de prieres, à largesse, Morte vous serviray de cueur, Sans oublier aucunement, Et vous regrecteray souvent En paine, soussy et doleur L'ENVOY. Dieu, sur tout souverain Seigneur, Ordonnez, par grace et doulceur, De l'ame d'elle, tellement Qu'elle ne soit pas longuement En paine, soussy et doleur. La Ballade Des Pendus. Par François Villon (1431 ou 1432-?) Extrait Des Poésies Diverses. Frères humains qui après nous vivez N'ayez les coeurs contre nous endurciz, Car, ce pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tost de vous merciz. Vous nous voyez ci, attachés cinq, six Quant de la chair, que trop avons nourrie, Elle est piéca devorée et pourrie, Et nous les os, devenons cendre et pouldre. De nostre mal personne ne s'en rie: Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre! Se frères vous clamons, pas n'en devez Avoir desdain, quoy que fusmes occiz Par justice. Toutefois, vous savez Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz; Excusez nous, puis que sommes transsis, Envers le filz de la Vierge Marie, Que sa grâce ne soit pour nous tarie, Nous préservant de l'infernale fouldre Nous sommes mors, ame ne nous harie; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre! La pluye nous a débuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz: Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez Et arraché la barbe et les sourciz. Jamais nul temps nous ne sommes assis; Puis ca, puis là, comme le vent varie, A son plaisir sans cesser nous charie, Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre. Ne soyez donc de nostre confrarie; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre! Prince Jhésus, qui sur tous a maistrie, Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie: A luy n'avons que faire ne que souldre. Hommes, icy n'a point de mocquerie; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre! 16ème Siècle. Je N'ai Plus Que Les Os. . . Par Pierre De Ronsard (1524-1585) Je n'ai plus que les os, un squelette je semble, Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé, Que le trait de la mort sans pardon a frappé, Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble. Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble, Ne me sauraient guérir, leur métier m'a trompé, Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé, Mon corps s'en va descendre où tout se désassemble. Quel ami me voyant en ce point dépouillé Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé, Me consolant au lit et me baisant la face, En essuyant mes yeux par la mort endormis? Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis, Je m'en vais le premier vous préparer la place. Méchantes Nuits D'Hiver. . . Par Pierre De Ronsard (1524-1585) Méchantes nuits d'hiver, nuits filles de Cocyte Que la Terre engendra, d'Encelade les soeurs, Serpentes d'Alecton, et fureur des fureurs, N'approchez de mon lit, ou bien tournez plus vite. Que fait tant le Soleil au giron d'Amphitrite? Lève-toi, je languis accablé de douleurs; Mais ne pouvoir dormir c'est bien de mes malheurs Le plus grand, qui ma vie et chagrine et dépite. Seize heures pour le moins je meurs les yeux ouverts, Me tournant, me virant de droit et de travers, Sur l'un sur l'autre flanc je tempête, je crie. Inquiet je ne puis en un lieu me tenir, J'appelle en vain le jour, et la mort je supplie, Mais elle fait la sourde et ne veut pas venir... Il Faut Laisser Maisons. . . Par Pierre De Ronsard (1524-1585) Il faut laisser maisons et vergers et jardins, Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine, Et chanter son obsèque en la façon du Cygne Qui chante son trépas sur les bords Méandrins. C'est fait, j'ai dévidé le cours de mes destins, J'ai vécu, j'ai rendu mon nom assez insigne: Ma plume vole au Ciel pour être quelque signe, Loin des appâts mondains qui trompent les plus fins. Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne En rien comme il était, plus heureux qui séjourne D'homme fait nouvel ange auprès de Jésus-Christ, Laissant pourrir çà-bas sa dépouille de boue, Dont le sort, la fortune et le destin se joue, Franc des liens du corps pour n'être qu'un esprit. 17ème Siècle. Consolation A M. Du Perrier Sur La Mort De Sa Fille. Par François de Malherbe (1555-1628) Ta douleur, du Perrier, sera donc éternelle ? Et les tristes discours Que te met en l’esprit l’amitié paternelle L’augmenteront toujours ? Le malheur de ta fille au tombeau descendue Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perdue Ne se retrouve pas ? Je sais de quels appas son enfance était pleine ; Et n’ai pas entrepris, Injurieux ami, de soulager ta peine Avecque son mépris. Mais elle était du monde, où les plus belles choses Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin. Puis, quand ainsi serait que, selon ta prière, Elle aurait obtenu D’avoir en cheveux blancs terminé sa carrière, Qu’en fût-il advenu? Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste Elle eût eu plus d’accueil, Ou qu’elle eût moins senti la poussière funeste Et les vers du cercueil ? Non, non, mon du Périer, aussitôt que la Parque Ôte l’âme du corps, L’âge s’évanouit au deçà de la barque, Et ne suit point les morts. Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale ; Et Pluton, aujourd’hui, Sans égard du passé, les mérites égale D’Archémore et de lui. Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes ; Mais, sage à l’avenir, Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes Éteins le souvenir. C’est bien, je le confesse, une juste coutume Que le coeur affligé, Par le canal des yeux vidant son amertume, Cherche d’être allégé. Même quand il advient que la tombe sépare Ce que la nature a joint, Celui qui ne s’émeut a l’âme d’un barbare, Ou n’en a du tout point. Mais d’être inconsolable, et dedans sa mémoire Enfermer un ennui, N’est ce pas se haïr pour acquérir la gloire De bien aimer autrui ? Priam qui vit ses fils abattus par Achille, Dénué de support, Et hors de tout espoir du salut de sa ville, Reçut du réconfort. François, quand la Castille, inégale à ses armes, Lui vola son dauphin, Sembla d’un si grand coup devoir jeter des larmes, Qui n’eussent point de fin. Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide, Contre fortune instruit, Fit qu’à ses ennemis d’un acte si perfide La honte fut le fruit. Leur camp, qui la Durance avoit presque tarie De bataillons épais, Entendant sa constance, eut peur de sa furie, Et demanda la paix. De moi, déjà deux fois d’une pareille foudre Je me suis vu perclus ; Et deux fois la raison m’a si bien fait résoudre, Qu’il ne m’en souvient plus. Non qu’il ne me soit grief que la tombe possède Ce qui me fut si cher ; Mais en un accident qui n’a point de remède Il n’en faut point chercher. La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles : On a beau la prier, La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles Et nous laisse crier. Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre Est sujet à ses lois, Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois. De murmurer contre elle, et perdre patience, Il est mal à propos ; Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science Qui nous met en repos. Vers Funèbres Sur La Mort De Henri Le Grand. Par François de Malherbe (1555-1628) « Enfin l'ire du ciel et sa fatale envie, Dont j'avais repoussé tant d'injustes efforts, Ont détruit ma fortune, et sans m'ôter la vie, M'ont mis entre les morts. « Henri, ce grand Henri, que les soins de nature Avaient fait un miracle aux yeux de l'univers, Comme un homme vulgaire est dans la sépulture À la merci des vers. « Belle âme, beau patron des célestes ouvrages, Qui fus de mon espoir l'infaillible recours, Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages Où tu laisses mes jours ? « C'est bien à tout le monde une commune plaie, Et le malheur que j'ai, chacun l'estime sien ; Mais en quel autre coeur est la douleur si vraie Comme elle est dans le mien ? « Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire Que son affliction ne se puisse imiter, Seule de cet ennui me débat la victoire, Et me la fait quitter. « L'image de ses pleurs, dont la source féconde Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n'a taris, C'est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris. « Nulle heure de beau temps ses orages n'essuie, Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement. « Quiconque approche d'elle a part à son martyre, Et par contagion prend sa triste couleur ; Car, pour la consoler, que lui saurait-on dire En si juste douleur ? « Reviens la voir, grande âme : ôte-lui cette nue Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison ! Et fais du même lieu d'où sa peine est venue Venir sa guérison. « Bien que tout réconfort lui soit une amertume Avec quelque douceur qu'il lui soit presenté, Elle prendra le tien, et, selon sa coutume, Suivra ta volonté. « Quelque soir en sa chambre apparais devant elle, Non le sang à la bouche et le visage blanc, Comme tu demeuras sous l'atteinte mortelle Qui te perça le flanc. « Viens-y tel que tu fus, quand aux monts de Savoie Hymen en robe d'or te la vint amener ; Ou tel qu'à Saint-Denis, entre nos cris de joie, Tu la fis couronner. « Après cet essai fait, s'il demeure inutile. Je ne connais plus rien qui la puisse toucher ; Et sans doute la France aura comme Sipyle Quelque fameux rocher. « Pour moi, dont la faiblesse à l'orage succombe, Quand mon heur abattu pourrait se redresser, J'ai mis avecque toi mes desseins en la tombe : Je les y veux laisser. « Quoi que pour m'obliger fasse la destinée, Et quelque heureux succès qui me puisse arriver, Je n'attends mon repos qu'en l'heureuse journée Où je t'irai trouver. » Ainsi de cette cour l'honneur et la merveille, Alcippe* soupirait, prêt à s'évanouir. On l'aurait consolé ; mais il ferme l'oreille, De peur de rien ouïr. A Mademoiselle De Rohan, Sur La Mort De Madame La Duchesse De Nevers. Par Théophile de Viau. (1590-1626) Je vous donne ces vers pour nourrir vos douleurs Puisque cette Princesse est digne de vos pleurs, Et ne veux point reprendre un deuil si légitime. Pour elle vos regrets prennent un juste cours, Et de les arrêter je croirais faire un crime Aussi bien que la mort en arrêtant ses jours. Je sais bien que votre âme assez robuste et saine, Avec son discours a combattu sa peine, Et qu'elle a vainement cherché sa guérison: Y tâcher après vous on le peut sans blâme, Car je ne pense pas qu'on trouve en la raison Ce que vous ne pouvez trouver dedans votre âme. Les plus cuisants malheurs trouvent allégement Après que le devoir a rendu sagement Tout ce que l'amitié demande à la nature, Mais lorsque mon esprit songe à vous consoler Contre les sentiments d'une perte si dure, Plus je suis préparé, moins j'ai de quoi parler. Tandis que la mémoire à vos sens renouvelle L'éclat de la vertu qui reluisait en elle, Vous nourrissez en vain quelque espoir de guérir; Et quand le souvenir d'une amitié si ferme, Pour guérir votre ennui se laissera mourir, Croyez que votre vie est proche de son terme. Aussi cette Princesse étant loin de vos yeux Le jour de tous vos maux est le plus odieux: La mort de vos langueurs est la moins inhumaine. Quelque part de la terre où vous fassiez séjour, Il ne vous reste plus que des objets de haine, Après avoir perdu l'objet de votre amour. De moi, si la rigueur d'un accident semblable M'avait ôté le fruit d'un bien si désirable, Je croirais que pour moi tout n'aurait que du mal: Mes pieds ne s'oseraient assurer sur la terre, Le jour m'offenserait, l'air me serait fatal, Et la plus douce paix me serait une guerre. Aigrissez-vous toujours d'un chagrin plus récent; Que votre âme, en flattant l'ennui qu'elle ressent, Pour si chère compagne incessamment soupire; Jamais son entretien ne vous sera rendu, Et le Ciel réparant vos pertes d'un empire, Vous donnerait bien moins que vous n'avez perdu. Stances. Par Théophile de Viau. (1590-1626) La frayeur de la mort ébranle le plus ferme: Il est bien malaisé Que dans le désespoir et proche de son terme L'esprit soit apaisé. L'âme la plus robuste et la mieux préparée Aux accidents du sort, Voyant auprès de soi sa fin toute assurée, Elle s'étonne fort. Le criminel pressé de la mortelle crainte D'un supplice douteux, Encore avec espoir endure la contrainte De ses liens honteux. Mais quand l'arrêt sanglant a résolu sa peine, Et qu'il voit le bourreau, Dont l'impiteuse main lui détache une chaîne Et lui met un cordeau, Il n'a goutte de sang qui ne soit lors glacée; Son âme est dans les fers: L'image du gibet lui monte à la pensée, Et l'effroi des enfers. L'imagination de cet objet funeste Lui trouble la raison, Et sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste, Et pis que le poison. Il jette malgré lui les siens dans la détresse, Et traîne en son malheur Des gens indifférents qu'il voit parmi la presse Parler de sa douleur. Partout dedans la Grève il voit fendre la terre, La Seine est l'Achéron, Chaque rayon du jour est un trait de tonnerre, Et chaque homme Charon. La consolation que le prêcheur apporte Ne lui fait point de bien; Car le pauvre se croit une personne morte, Et n'écoute plus rien. Les sens sont retirés, il n'a plus son visage, Et dans ce changement Ce serait être fol de conserver l'usage D'un peu de jugement. La nature, de peine et d'horreur abattue, Quitte ce malheureux: Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue Est le moins rigoureux. Consolation A M.D.L. (Stances.) Par Théophile de Viau. (1590-1626) Donne un peu de relâche au deuil qui t'a surpris, Ne t'oppose jamais aux droits de la nature, Et pour l'amour d'un corps ne mets point tes esprits Dedans la sépulture. La mort dans tes regrets à toi se présentant, Te fait voir qu'elle n'est qu'horreur et que misère; Pourquoi donc tâches-tu qu'elle t'en fasse autant Qu'elle a fait à ton père? Quoi que l'affection te fasse discourir, Tes beaux jours ne sont point en état de le suivre; Comme c'était à lui la saison de mourir, C'est la tienne de vivre. Il était las d'honneur, de fortune, de jours; Tes jeunes ans ne font que commencer la vie, Et si tu vas si tôt en achever le cours Que deviendra Livie? Remets pour l'amour d'elle encore ces appas Qui s'en vont effacer dans ton visage sombre; Et qu'un si long chagrin ne te maltraite pas Pour contenter une ombre. Il est vrai qu'un tel mal est fâcheux à guérir, Et de quelque vigueur que ton esprit puisse être, Il te faut soupirer lorsque tu vois périr Celui qui t'a fait naître. Encore ses vertus touchaient ton amitié Au delà du devoir où la nature oblige, Si bien que la raison approuve la pitié Pour l'ennui qui t'afflige. Ses conseils savaient rendre un Roi victorieux; Son renom honorait et la paix et la guerre; Et je crois que l'envie est cause que les cieux L'ont ôté de la terre. Mais aussi quel climat n'en a du déplaisir? L'Europe à son sujet se plaint contre les Parques, Autant que si leurs lacs étaient venus saisir Quelqu'un de ses monarques. Je vois comme le Ciel pour soulager ton deuil, Veut que tout l'univers à tes soupirs réponde; Et pour t'en exempter ordonne à son cercueil Les pleurs de tout le monde. Toutefois tous ces cris sont des soins superflus; Nos plaintes dans les airs sont vainement poussées: Un homme enseveli ne considère plus Nos yeux ni nos pensées. Sachant qu'il a rendu ce qu'on doit aux autels, Tu dois être assuré de sa béatitude, Ou ton esprit troublé croit que les immortels Sont pleins d'ingratitude. Tes importuns regrets se rendront criminels, Ton père en son repos ne trouvera que peine Puisqu'il semble être admis aux plaisirs éternels Pour te mettre à la gêne. Le mal devient plus grand lorsque nous l'irritons: Reviens dans les plaisirs que la jeunesse apporte; C'est un grand bien de voir fleurir les rejetons Lorsque la souche est morte. Un homme de bon sens se moque des malheurs: Il plaint également sa servante et sa fille; Job ne versa jamais une goutte de pleurs Pour toute sa famille. Après t'être affligé pense à te réjouir, Qui t'a fait la douleur t'a laissé les remèdes; Il ne te reste plus que de savoir jouir Des biens que tu possèdes. Arrête donc ces pleurs vainement répandus; Laisse en paix ce destin que tes douleurs détestent; Il faut, après ces biens que nous avons perdus, Sauver ceux qui nous restent. 18ème Siècle. Sur La Mort D'un Enfant Par Andre Chenier. (1762-1794) L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant échappé de nos bras; Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux. Où Sont Ces Grands Tombeaux... Par Andre Chenier. (1762-1794) Où sont ces grands tombeaux qui devaient à jamais D’une épouse fidèle attester les regrets? L’herbe couvre Corinthe, Argos, Sparte, Mycènes; La faux coupe le chaume aux champs où fut Athène. Ilion, de ces Dieux qui bâtirent tes tours Contre le fils d’Achille implore le secours. Et toi qui, subjuguant l’un et l’autre Neptune, De Rome si longtemps balança la fortune, De tes murs aujourd’hui, de tes fameux remparts On cherche vainement les cadavres épars. Et vous, fiers monuments des arts et du génie, Que la main d’une femme éleva sur l’Asie, Prodigieuse enceinte où l’Euphrate étonné Vit de ses flots vaincus le cours emprisonné, Murs de bitume enduits, dont les vastes racines Semblaient de l’univers attendre les ruines, Temples, marbres, métaux, qu’êtes-vous devenus? Votre nom plus heureux, grâce aux chantres célèbres, De la nuit envieuse a percé les ténèbres. Comme Un Dernier Rayon... Par Andre Chenier. (1762-1794) Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d’un beau jour, Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que l’heure en cercle promenée Ait posé sur l’émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée, Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière! Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d’infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, Où seul, dans la foule à grands pas J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime, Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime; Et chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage Mes tristes compagnons reclus, Qui me connaissaient tous avant l’affreux message, Mais qui ne me connaissent plus. Eh bien! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste, De mâle constance et d’honneur Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste, Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles, Quels pleurs d’une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, Quels beaux échanges d’amitié, Font digne de regrets l’habitacle des hommes? La peur blême et louche est leur Dieu, La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes! Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!... Ainsi donc, mon coeur abattu Cède au poids de ses maux! -Non, non, puissé-je vivre! Ma vie importe à la vertu. Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage, Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage, Brillant d’un généreux orgueil. S’il est écrit aux cieux que jamais une épée N’étincellera dans mes mains, Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains. Justice, vérité, si ma main, si ma bouche, Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche, Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou plus atroce injure, L’encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos coeurs d’une large blessure, Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. Mourir sans vider mon carquois! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois! Ces vers cadavéreux de la France asservie, Égorgée! ô mon cher trésor, O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie! Par vous seuls je respire encor Comme la poix brûlante agitée en ses veines Ressuscite un flambeau mourant. Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines, D’espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, L’invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide Les succès, le sceptre d’airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, L’opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine Dirigé mon poignard. Mais quoi! Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire Sur tant de justes massacrés! Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire! Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance! Pour descendre jusqu’aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers! Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! Allons, étouffe tes clameurs; Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice. Toi, Vertu, pleure si je meurs. 19ème Siècle. Pensée Des Morts. Par Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Extrait Des Harmonies poétiques et religieuses Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon, Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon, Voilà l'errante hirondelle Qui rase du bout de l'aile L'eau dormante des marais, Voilà l'enfant des chaumières Qui glane sur les bruyères Le bois tombé des forêts. L'onde n'a plus le murmure Dont elle enchantait les bois ; Sous des rameaux sans verdure Les oiseaux n'ont plus de voix ; Le soir est près de l'aurore, L'astre à peine vient d'éclore Qu'il va terminer son tour, Il jette par intervalle Une heure de clarté pâle Qu'on appelle encore un jour. L'aube n'a plus de zéphire Sous ses nuages dorés, La pourpre du soir expire Sur les flots décolorés, La mer solitaire et vide N'est plus qu'un désert aride Où l'oeil cherche en vain l'esquif, Et sur la grève plus sourde La vague orageuse et lourde N'a qu'un murmure plaintif. La brebis sur les collines Ne trouve plus le gazon, Son agneau laisse aux épines Les débris de sa toison, La flûte aux accords champêtres Ne réjouit plus les hêtres Des airs de joie ou d'amour, Toute herbe aux champs est glanée : Ainsi finit une année, Ainsi finissent nos jours ! C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants : Ils tombent alors par mille, Comme la plume inutile Que l'aigle abandonne aux airs, Lorsque des plumes nouvelles Viennent réchauffer ses ailes À l'approche des hivers. C'est alors que ma paupière Vous vit pâlir et mourir, Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissé mûrir ! Quoique jeune sur la terre, Je suis déjà solitaire Parmi ceux de ma saison, Et quand je dis en moi-même : Où sont ceux que ton coeur aime ? Je regarde le gazon. Leur tombe est sur la colline, Mon pied la sait ; la voilà ! Mais leur essence divine, Mais eux, Seigneur, sont-ils là ? Jusqu'à l'indien rivage Le ramier porte un message Qu'il rapporte à nos climats ; La voile passe et repasse, Mais de son étroit espace Leur âme ne revient pas. Ah ! quand les vents de l'automne Sifflent dans les rameaux morts, Quand le brin d'herbe frissonne, Quand le pin rend ses accords, Quand la cloche des ténèbres Balance ses glas funèbres, La nuit, à travers les bois, À chaque vent qui s'élève, À chaque flot sur la grève, Je dis : N'es-tu pas leur voix ? Du moins si leur voix si pure Est trop vague pour nos sens, Leur âme en secret murmure De plus intimes accents ; Au fond des coeurs qui sommeillent, Leurs souvenirs qui s'éveillent Se pressent de tous côtés, Comme d'arides feuillages Que rapportent les orages Au tronc qui les a portés ! C'est une mère ravie À ses enfants dispersés, Qui leur tend de l'autre vie Ces bras qui les ont bercés ; Des baisers sont sur sa bouche, Sur ce sein qui fut leur couche Son coeur les rappelle à soi ; Des pleurs voilent son sourire, Et son regard semble dire : Vous aime-t-on comme moi ? C'est une jeune fiancée Qui, le front ceint du bandeau, N'emporta qu'une pensée De sa jeunesse au tombeau ; Triste, hélas ! dans le ciel même, Pour revoir celui qu'elle aime Elle revient sur ses pas, Et lui dit : Ma tombe est verte ! Sur cette terre déserte Qu'attends-tu ? Je n'y suis pas ! C'est un ami de l'enfance, Qu'aux jours sombres du malheur Nous prêta la Providence Pour appuyer notre coeur ; Il n'est plus ; notre âme est veuve, Il nous suit dans notre épreuve Et nous dit avec pitié : Ami, si ton âme est pleine, De ta joie ou de ta peine Qui portera la moitié ? C'est l'ombre pâle d'un père Qui mourut en nous nommant ; C'est une soeur, c'est un frère, Qui nous devance un moment ; Sous notre heureuse demeure, Avec celui qui les pleure, Hélas ! ils dormaient hier ! Et notre coeur doute encore, Que le ver déjà dévore Cette chair de notre chair ! L'enfant dont la mort cruelle Vient de vider le berceau, Qui tomba de la mamelle Au lit glacé du tombeau ; Tout ceux enfin dont la vie Un jour ou l'autre ravie, Emporte une part de nous, Murmurent sous la poussière : Vous qui voyez la lumière, Vous souvenez-vous de nous ? Ah! vous pleurer est le bonheur suprême, Mânes chéris de quiconque a des pleurs! Vous oublier c'est s'oublier soi-même : N'êtes-vous pas un débris de nos coeurs? En avançant dans notre obscur voyage, Du doux passé l'horizon est plus beau, En deux moitiés notre âme se partage, Et la meilleure appartient au tombeau! Dieu du pardon! leur Dieu! Dieu de leurs pères! Toi que leur bouche a si souvent nommé! Entends pour eux les larmes de leurs frères! Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimés! Ils t'ont prié pendant leur courte vie, Ils ont souri quand tu les as frappés! Ils ont crié : Que ta main soit bénie! Dieu, tout espoir! les aurais-tu trompés? Et cependant pourquoi ce long silence? Nous auraient-ils oubliés sans retour? N'aiment-ils plus? Ah! ce doute t'offense! Et toi, mon Dieu, n'es-tu pas tout amour? Mais, s'ils parlaient à l'ami qui les pleure, S'ils nous disaient comment ils sont heureux, De tes desseins nous devancerions l'heure, Avant ton jour nous volerions vers eux. Où vivent-ils? Quel astre, à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux? Vont-ils peupler ces îles de lumière? Ou planent-ils entre le ciel et nous? Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme? Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de soeur et d'amante et de femme? A ces appels ne répondront-ils pas? Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire; Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain? Ah! dans ton sein que leur âme se noie! Mais garde-nous nos places dans leur coeur; Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur? Etends sur eux la main de ta clémence, Ils ont péché; mais le ciel est un don! Ils ont souffert; c'est une autre innocence! Ils ont aimé; c'est le sceau du pardon! Ils furent ce que nous sommes, Poussière, jouet du vent ! Fragiles comme des hommes, Faibles comme le néant ! Si leurs pieds souvent glissèrent, Si leurs lèvres transgressèrent Quelque lettre de ta loi, Ô Père ! ô Juge suprême ! Ah ! ne les vois pas eux-même, Ne regarde en eux que toi! Si tu scrutes la poussière, Elle s'enfuit à ta voix! Si tu touches la lumière, Elle ternira tes doigts! Si ton oeil divin les sonde, Les colonnes de ce monde Et des cieux chancelleront : Si tu dis à l'innocence : Monte et plaide en ma présence! Tes vertus se voileront. Mais toi, Seigneur, tu possèdes Ta propre immortalité! Tout le bonheur que tu cèdes Accroît ta félicité! Tu dis au soleil d'éclore, Et le jour ruisselle encore! Tu dis au temps d'enfanter, Et l'éternité docile, Jetant les siècles par mille, Les répand sans les compter! Les mondes que tu répares Devant toi vont rajeunir, Et jamais tu ne sépares Le passé de l'avenir; Tu vis! et tu vis! les âges, Inégaux pour tes ouvrages, Sont tous égaux sous ta main; Et jamais ta voix ne nomme, Hélas! ces trois mots de l'homme : Hier, aujourd'hui, demain! Ô Père de la nature, Source, abîme de tout bien, Rien à toi ne se mesure, Ah! ne te mesure à rien! Mets, à divine clémence, Mets ton poids dans la balance, Si tu pèses le néant! Triomphe, ô vertu suprême! En te contemplant toi-même, Triomphe en nous pardonnant! La Mort Du Loup. Par Alfred de Vigny. (1797-1863) Extrait Des Destinées. Les nuages couraient sur la lune enflammée Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée, Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon. Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon, Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes, Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués. Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. -Ni le bois ni la plaine Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement La girouette en deuil criait au firmament; Car le vent, élevé bien au-dessus des terres, N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés. Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête, Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête A regardé le sable en s'y couchant; bientôt, Lui que jamais ici l'on ne vit en défaut, A déclaré tout bas que ces marques récentes Annonçaient la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions, pas à pas, en écartant les branches. Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient, J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au delà quatre formes légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères, Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux, Quand le maître revient, les lévriers joyeux. Leur forme était semblable et semblable la danse, Mais les enfants du Loup se jouaient en silence, Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi, Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi. Le père était debout, et plus loin, contre un arbre, Sa Louve reposait comme celle de marbre Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus. Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées, Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées. Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris, Sa retraite coupée et tous ses chemins pris; Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante, Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer, Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair, Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. II J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois, Avaient voulu l'attendre; et, comme je le crois, Sans ses deux Louveteaux, la belle et sombre veuve Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher. III Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux! A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse. -Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur! Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive, A force de rester studieuse et pensive, Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté. Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. " A Villequier. Par Victor Hugo (1802-1885) Extrait Des Contemplations II Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres, Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ; Maintenant que je suis sous les branches des arbres, Et que je puis songer à la beauté des cieux ; Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure Je sors, pâle et vainqueur, Et que je sens la paix de la grande nature Qui m'entre dans le coeur ; Maintenant que je puis, assis au bord des ondes, Emu par ce superbe et tranquille horizon, Examiner en moi les vérités profondes Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ; Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre Elle dort pour jamais ; Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté, Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, Je reprends ma raison devant l'immensité ; Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ; Je vous porte, apaisé, Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire Que vous avez brisé ; Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant ! Je conviens que vous seul savez ce que vous faites, Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent ; Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme Ouvre le firmament ; Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme Est le commencement ; Je conviens à genoux que vous seul, père auguste, Possédez l'infini, le réel, l'absolu ; Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste Que mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu ! Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive Par votre volonté. L'âme de deuils en deuils, l'homme de rive en rive, Roule à l'éternité. Nous ne voyons jamais qu'un seul côté des choses ; L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant. L'homme subit le joug sans connaître les causes. Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant. Vous faites revenir toujours la solitude Autour de tous ses pas. Vous n'avez pas voulu qu'il eût la certitude Ni la joie ici-bas ! Dès qu'il possède un bien, le sort le lui retire. Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours, Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire : C'est ici ma maison, mon champ et mes amours ! Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ; Il vieillit sans soutiens. Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ; J'en conviens, j'en conviens ! Le monde est sombre, ô Dieu ! l'immuable harmonie Se compose des pleurs aussi bien que des chants ; L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie, Nuit où montent les bons, où tombent les méchants. Je sais que vous avez bien autre chose à faire Que de nous plaindre tous, Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère, Ne vous fait rien, à vous ! Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue, Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ; Que la création est une grande roue Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un ; Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent, Passent sous le ciel bleu ; Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent ; Je le sais, ô mon Dieu ! Dans vos cieux, au-delà de la sphère des nues, Au fond de cet azur immobile et dormant, Peut-être faites-vous des choses inconnues Où la douleur de l'homme entre comme élément. Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre Que des êtres charmants S'en aillent, emportés par le tourbillon sombre Des noirs événements. Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit. Vous ne pouvez avoir de subites clémences Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit ! Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme, Et de considérer Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme, Je viens vous adorer ! Considérez encor que j'avais, dès l'aurore, Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté, Expliquant la nature à l'homme qui l'ignore, Eclairant toute chose avec votre clarté ; Que j'avais, affrontant la haine et la colère, Fait ma tâche ici-bas, Que je ne pouvais pas m'attendre à ce salaire, Que je ne pouvais pas Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie Vous appesantiriez votre bras triomphant, Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie, Vous me reprendriez si vite mon enfant ! Qu'une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette, Que j'ai pu blasphémer, Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette Une pierre à la mer ! Considérez qu'on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre, Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler, Qu'un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre, Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler, Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre Dans les afflictions, Ait présente à l'esprit la sérénité sombre Des constellations ! Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mère, Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts. Je me sens éclairé dans ma douleur amère Par un meilleur regard jeté sur l'univers. Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire S'il ose murmurer ; Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, Mais laissez-moi pleurer ! Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière, Puisque vous avez fait les hommes pour cela ! Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ? Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes, Le soir, quand tout se tait, Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes, Cet ange m'écoutait ! Hélas ! vers le passé tournant un oeil d'envie, Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler, Je regarde toujours ce moment de ma vie Où je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler ! Je verrai cet instant jusqu'à ce que je meure, L'instant, pleurs superflus ! Où je criai : L'enfant que j'avais tout à l'heure, Quoi donc ! je ne l'ai plus ! Ne vous irritez pas que je sois de la sorte, Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné ! L'angoisse dans mon âme est toujours la plus forte, Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné. Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame, Mortels sujets aux pleurs, Il nous est malaisé de retirer notre âme De ces grandes douleurs. Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères, Et de l'ombre que fait sur nous notre destin, Apparaître un enfant, tête chère et sacrée, Petit être joyeux, Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée Une porte des cieux ; Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison, Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison, Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste De le voir qui s'en va ! Paroles Sur La Dune. Par Victor Hugo (1802-1885) Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau, Que mes tâches sont terminées; Maintenant que voici que je touche au tombeau Par les deuils et par les années, Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva, Je vois fuir, vers l'ombre entraînées, Comme le tourbillon du passé qui s'en va, Tant de belles heures sonnées; Maintenant que je dis: -- Un jour, nous triomphons; Le lendemain, tout est mensonge! -- Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds, Courbé comme celui qui songe. Je regarde, au-dessus du mont et du vallon, Et des mers sans fin remuées, S'envoler sous le bec du vautour aquilon, Toute la toison des nuées; J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif, L'homme liant la gerbe mûre; J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif Ce qui parle à ce qui murmure; Et je reste parfois couché sans me lever Sur l'herbe rare de la dune. Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver Les yeux sinistres de la lune. Elle monte, elle jette un long rayon dormant A l'espace, au mystère, au gouffre; Et nous nous regardons tous les deux fixement, Elle qui brille et moi qui souffre. Où donc s'en sont allés mes jours évanouis? Est-il quelqu'un qui me connaisse? Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis, De la clarté de ma jeunesse? Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las; J'appelle sans qu'on me réponde; O vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas! Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde? Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais? Au dedans de moi le soir tombe. O terre, dont la brume efface les sommets, Suis-je le spectre, et toi la tombe? Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir? J'attends, je demande, j'implore; Je penche tour à tour mes urnes pour avoir De chacune une goutte encore! Comme le souvenir est voisin du remord! Comme à pleurer tout nous ramène! Et que je te sens froide en te touchant, ô mort, Noir verrou de la porte humaine! Et je pense, écoutant gémir le vent amer, Et l'onde aux plis infranchissables; L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer Fleurir le chardon bleu des sables. 5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey. La Mort D’Un Chien. Par Victor Hugo (1802-1885) Un groupe tout à l'heure était là sur la grève, Regardant quelque chose à terre. - Un chien qui crève ! M'ont crié des enfants ; voilà tout ce que c'est. - Et j'ai vu sous leurs pieds un vieux chien qui gisait. L'océan lui jetait l'écume de ses lames. - Voilà trois jours qu'il est ainsi, disaient des femmes, On a beau lui parler, il n'ouvre pas les yeux. - Son maître est un marin absent, disait un vieux. Un pilote, passant la tête à sa fenêtre, A repris : - Ce chien meurt de ne plus voir son maître. Justement le bateau vient d'entrer dans le port ; Le maître va venir, mais le chien sera mort. - Je me suis arrêté près de la triste bête, Qui, sourde, ne bougeant ni le corps ni la tête, Les yeux fermés, semblait morte sur le pavé. Comme le soir tombait, le maître est arrivé, Vieux lui-même ; et, hâtant son pas que l'âge casse, A murmuré le nom de son chien à voix basse. Alors, rouvrant ses yeux pleins d'ombre, exténué, Le chien a regardé son maître, a remué Une dernière fois sa pauvre vieille queue, Puis est mort. C'était l'heure où, sous la voûte bleue, Comme un flambeau qui sort d'un gouffre, Vénus luit ; Et j'ai dit : D'où vient l'astre ? où va le chien ? ô nuit ! Le Coeur De Ialmar. (1864) Par Leconte De lisle. (1818-1894) Extrait Des Poèmes Barbares. Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux, L' épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux. La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants, Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs. -holà ! Quelqu' un a-t-il encore un peu d' haleine, Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Comme des merles dans l' épaisseur des buissons ? Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J' entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups. Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d'hommes! Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon coeur tout chaud à la fille d' Ylmer. Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière, Et chantent, en heurtant les cruches d' or, en choeur, À tire d' aile vole, ô rôdeur de bruyère! Cherche ma fiancée et porte-lui mon coeur. Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d' argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs. Va, sombre messager, dis-lui bien que je l' aime, Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra Qu' il est rouge et solide et non tremblant et blême; Et la fille d' Ylmer, corbeau, te sourira! Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m'asseoir parmi les dieux, dans le soleil! Le Dernier Souvenir. (1872) Extrait Des Poèmes Barbares. Par Leconte De lisle. (1818-1894) J' ai vécu, je suis mort. -les yeux ouverts, je Coule Dans l' incommensurable abîme, sans rien voir, Lent comme une agonie et lourd comme une foule. Inerte, blême, au fond d' un lugubre entonnoir Je descends d' heure en heure et d'année en année, À travers le muet, l' immobile, le noir. Je songe, et ne sens plus. L'épreuve est terminée. Qu' est-ce donc que la vie ? étais-je jeune ou vieux ? Soleil! Amour! -rien, rien. Va, chair abandonnée ! Tournoie, enfonce, va! Le vide est dans tes yeux, Et l'oubli s'épaissit et t'absorbe à mesure. Si je rêvais! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux. Requies (Repos) 1855 (Extrait Des Poèmes Barbares) Par Leconte De lisle. (1818-1894) Comme un morne exilé, loin de ceux que j' aimais, Je m' éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie, Du pays enchanté qu' on ne revoit jamais. Sur la haute colline où la route dévie Je m'arrête, et vois fuir à l'horizon dormant Ma dernière espérance, et pleure amèrement. Ô malheureux ! Crois-en ta muette détresse : Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse, Au souvenir cruel de tes félicités. Tourne plutôt les yeux vers l' angoisse nouvelle, Et laisse retomber dans leur nuit éternelle L'amour et le bonheur que tu n'as point goûtés. Le temps n'a pas tenu ses promesses divines. Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines; Livre leur cendre morte au souffle de l' oubli. Endors-toi sans tarder en ton repos suprême, Et souviens-toi, vivant dans l' ombre enseveli, Qu'il n' est plus dans ce monde un seul être qui t'aime. La vie est ainsi faite, il nous la faut subir. Le faible souffre et pleure, et l'insensé s'irrite ; Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir. Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite, Et là, sans nul souci de la terre et du ciel, Repose, ô malheureux, pour le temps éternel! La Mort Des Pauvres. Par Charle Baudelaire. (1821-1867) C'est la mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ; C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir ; A travers la tempête, et la neige, et le givre, C'est la clarté vibrante à notre horizon noir ; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir ; C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques Le sommeil et le don des rêves extatiques, Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ; C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus ! La Mort Des Artistes. Par Charle Baudelaire. (1821-1867) Combien faut-il de fois secouer mes grelots Et baiser ton front bas, morne caricature ? Pour piquer dans le but, de mystique nature, Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ? Nous userons notre âme en de subtils complots, Et nous démolirons mainte lourde armature, Avant de contempler la grande Créature Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots ! Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole, Et ces sculpteurs damnés et marqués d'un affront, Qui vont se martelant la poitrine et le front, N'ont qu'un espoir, étrange et sombre Capitole ! C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau ! La Mort Des Amants. Par Charle Baudelaire. (1821-1867) Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur des étagères, Écloses pour nous sous des cieux plus beaux. Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux, Qui réfléchiront leurs doubles lumières Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. Un soir fait de rose et de bleu mystique, Nous échangerons un éclair unique, Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ; Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, Viendra ranimer, fidèle et joyeux, Les miroirs ternis et les flammes mortes. Les Yeux. Par Sully Prudhome. (1839-1907) Extrait Des Stances Et Poèmes Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore. Les nuits plus douces que les jours Ont enchanté des yeux sans nombre ; Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre. Oh! qu'ils aient perdu le regard, Non, non, cela n'est pas possible ! Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible ; Et comme les astres penchants, Nous quittent, mais au ciel demeurent, Les prunelles ont leurs couchants, Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent : Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore. Vie Antérieure. Par François Coppée. (1842-1908) Spirite. S'il est vrai que ce monde est pour l'homme un exil Où, ployant sous le faix du labeur dur et vil, Il expie en pleurant sa vie antérieure, S'il est vrai que dans une existence meilleure, Parmi les astres d'or qui roulent dans l'azur, Il a vécu, formé d'un élément plus pur, Et qu'il garde un regret de sa splendeur première, Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière, Auquel mon âme a dû naguère appartenir, Car tu m'en as rendu le vague souvenir ; Car en t'apercevant, blonde vierge ingénue, J'ai frémi comme si je t'avais reconnue, Et lorsque mon regard au fond du tien plongea, J'ai senti que nous nous étions aimés déjà, Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie, Mon rêve au firmament toujours se réfugie, Voulant y découvrir notre pays natal ; Et dès que la nuit monte au ciel oriental, Je cherche du regard dans la voûte lactée, L'étoile qui, par nous, fut jadis habitée. Un Veuf Parle. Par Paul Verlaine. (1844-1896) Extrait De Jadis et naguères. Je vois un groupe sur la mer. Quelle mer? Celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer. C'est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand. Dans une barque où nul ne rame, Sans mât ni voile, en plein courant... Un jeune garçon, une femme! En plein courant dans l'ouragan! L'enfant se cramponne à sa mère Qui ne sait plus où, non plus qu'en..., Ni plus rien, et qui, folle, espère En le courant, en l'ouragan. Espérez en Dieu, pauvre folle, Crois en notre Père, petit. La tempête qui vous désole, Mon coeur de là-haut vous prédit Qu'elle va cesser, petit, folle! Et paix au groupe sur la mer, Sur cette mer de bonnes larmes! Mes yeux joyeux dans le ciel clair, Par cette nuit sans plus d'alarmes, Sont deux bons anges sur la mer. Le Dormeur Du Val. (Octobre 1870) Par Arthur Rimbaud (1854-1891) C'est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent; où le soleil, de la montagne fière, Luit: c'est un petit val qui mousse de rayons. Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut. Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme: Nature, berce-le chaudement: il a froid. Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. Ophélie. (15 mai 1870) Par Arthur Rimbaud (1854-1891) I Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchées en ses longs voiles. On entend dans les bois lointains des hallalis. Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir, Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir. Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses grands voiles bercés mollement par les eaux; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux. Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile: Un chant mystérieux tombe des astres d'or. II O pâle Ophélia! belle comme la neige! Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! C'est que les vents tombant des grand monts de Norvège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté; C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure, A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; Que ton coeur écoutait le chant de la Nature Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits; C'est que la voix des mers folles, immense râle, Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux; C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux! Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle! Tu te fondais à lui comme une neige au feu: Tes grandes visions étranglaient ta parole Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu! Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis; Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys. 20ème Siecle. Le Cimetière Marin. Par Paul Valéry. (1871-1945) Extrait De Charme. Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée O récompense après une pensée Qu'un long regard sur le calme des dieux! Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d'imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir! Quand sur l'abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d'une éternelle cause, Le temps scintille et le songe est savoir. Stable trésor, temple simple à Minerve, Masse de calme, et visible réserve, Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi Tant de sommeil sous une voile de flamme, O mon silence! . . . Édifice dans l'âme, Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit! Temple du Temps, qu'un seul soupir résume, À ce point pur je monte et m'accoutume, Tout entouré de mon regard marin; Et comme aux dieux mon offrande suprême, La scintillation sereine sème Sur l'altitude un dédain souverain. Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt, Je hume ici ma future fumée, Et le ciel chante à l'âme consumée Le changement des rives en rumeur. Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change! Après tant d'orgueil, après tant d'étrange Oisiveté, mais pleine de pouvoir, Je m'abandonne à ce brillant espace, Sur les maisons des morts mon ombre passe Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir. L'âme exposée aux torches du solstice, Je te soutiens, admirable justice De la lumière aux armes sans pitié! Je te tends pure à ta place première, Regarde-toi! . . . Mais rendre la lumière Suppose d'ombre une morne moitié. O pour moi seul, à moi seul, en moi-même, Auprès d'un coeur, aux sources du poème, Entre le vide et l'événement pur, J'attends l'écho de ma grandeur interne, Amère, sombre, et sonore citerne, Sonnant dans l'âme un creux toujours futur! Sais-tu, fausse captive des feuillages, Golfe mangeur de ces maigres grillages, Sur mes yeux clos, secrets éblouissants, Quel corps me traîne à sa fin paresseuse, Quel front l'attire à cette terre osseuse? Une étincelle y pense à mes absents. Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière, Fragment terrestre offert à la lumière, Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux, Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres; La mer fidèle y dort sur mes tombeaux! Chienne splendide, écarte l'idolâtre! Quand solitaire au sourire de pâtre, Je pais longtemps, moutons mystérieux, Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes, Éloignes-en les prudentes colombes, Les songes vains, les anges curieux! Ici venu, l'avenir est paresse. L'insecte net gratte la sécheresse; Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air A je ne sais quelle sévère essence . . . La vie est vaste, étant ivre d'absence, Et l'amertume est douce, et l'esprit clair. Les morts cachés sont bien dans cette terre Qui les réchauffe et sèche leur mystère. Midi là-haut, Midi sans mouvement En soi se pense et convient à soi-même Tête complète et parfait diadème, Je suis en toi le secret changement. Tu n'as que moi pour contenir tes craintes! Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant! . . . Mais dans leur nuit toute lourde de marbres, Un peuple vague aux racines des arbres A pris déjà ton parti lentement. Ils ont fondu dans une absence épaisse, L'argile rouge a bu la blanche espèce, Le don de vivre a passé dans les fleurs! Où sont des morts les phrases familières, L'art personnel, les âmes singulières? La larve file où se formaient les pleurs. Les cris aigus des filles chatouillées, Les yeux, les dents, les paupières mouillées, Le sein charmant qui joue avec le feu, Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent, Les derniers dons, les doigts qui les défendent, Tout va sous terre et rentre dans le jeu! Et vous, grande âme, espérez-vous un songe Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici? Chanterez-vous quand serez vaporeuse? Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi! Maigre immortalité noire et dorée, Consolatrice affreusement laurée, Qui de la mort fais un sein maternel, Le beau mensonge et la pieuse ruse! Qui ne connaît, et qui ne les refuse, Ce crâne vide et ce rire éternel! Pères profonds, têtes inhabitées, Qui sous le poids de tant de pelletées, Êtes la terre et confondez nos pas, Le vrai rongeur, le ver irréfutable N'est point pour vous qui dormez sous la table, Il vit de vie, il ne me quitte pas! Amour, peut-être, ou de moi-même haine? Sa dent secrète est de moi si prochaine Que tous les noms lui peuvent convenir! Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche! Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche, À ce vivant je vis d'appartenir! Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée! M'as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas! Le son m'enfante et la flèche me tue! Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue Pour l'âme, Achille immobile à grands pas! Non, non! . . . Debout! Dans l'ère successive! Brisez, mon corps, cette forme pensive! Buvez, mon sein, la naissance du vent! Une fraîcheur, de la mer exhalée, Me rend mon âme . . . O puissance salée! Courons à l'onde en rejaillir vivant. Oui! grande mer de délires douée, Peau de panthère et chlamyde trouée, De mille et mille idoles du soleil, Hydre absolue, ivre de ta chair bleue, Qui te remords l'étincelante queue Dans un tumulte au silence pareil Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre! L'air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs! Envolez-vous, pages tout éblouies! Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs! Le Salon. Par Émile Nelligan. (1879-1941) La poussière s'étend sur tout le mobilier, Les miroirs de Venise ont défleuri leur charme; Il y rôde comme un très vieux parfum de Parme, La funèbre douceur d'un sachet familier. Plus jamais ne résonne à travers le silence Le chant du piano dans des rythmes berceurs, Mendelssohn et Mozart, mariant leurs douceurs, Ne s'entendent qu'en rêve aux soirs de somnolence. Mais le poète, errant sous son massif ennui, Ouvrant chaque fenêtre aux clartés de la nuit, Et se crispant les mains, hagard et solitaire, Imagine soudain, hanté par des remords, Un grand bal solennel tournant dans le mystère, Où ses yeux ont cru voir danser les parents morts. Le Corbillard. Par Émile Nelligan. (1879-1941) Par des temps de brouillard, de vent froid et de pluie, Quand l'azur a vêtu comme un manteau de suie, Fête des anges noirs! dans l'après-midi, tard, Comme il est douloureux de voir un corbillard, Traîné par des chevaux funèbres, en automne, S'en aller cahotant au chemin monotone, Là-bas vers quelque gris cimetière perdu, Qui lui-même, comme un grand mort gît étendu! L'on salue, et l'on est pensif au son des cloches Elégiaquement dénonçant les approches D'un après-midi tel aux rêves du trépas. Alors nous croyons voir, ralentissant le pas, À travers des jardins rouillés de feuilles mortes, Pendant que le vent tord des crêpes à nos portes, Sortir de nos maisons, comme des coeurs en deuil, Notre propre cadavre enclos dans le cercueil. La Folie Du Poète©. (Visions 12 avril 1906) Par Honoré Harmand (1883-1952) Sous la pâle clarté d'un flambeau vacillant, Un crâne devant moi, j'admirais le Néant. J'admirais cette image aux pénétrants mystères Qui figurent la Mort et les douleurs amères Dont l'homme est affligé dans les jours d'ici bas, Récompense qu'on donne aux portes du Trépas. Telle est la loi suprême et la grave sentence Qui condamne le Crime ainsi que l'Innocence Les femmes les vieillards et les petits enfants Les mortels sont égaux devant les jugements Proclamés sans raison et sans aucune preuve Par un juge inflexible aimant jeter l'épreuve Sur la route où se dresse un abîme fatal Que cache savamment la caresse du Mal Où l'homme, aveugle, va, où il tombe et trébuche Ignorant de son sort sans souci de l'embûche Qu'on a creusé pour lui dans l'ombre du malheur Qui le tient maintenant, pénètre dans son coeur Dans la joie où il cherche un baiser qui console Jusque dans la misère où se fane et s'étiole La belle fleur d'amour, la suprême beauté Richesses sans valeur dont le sort fut doté Trésor mystérieux qui flatte notre envie Qui s'efface aussitôt que disparaît la vie Qui change tristement en un spectre tremblant Drapé dans un linceul qu'on nomme le Néant. Ah ! Que vois-je grand Dieu ma raison frémissante Se trouble, s'obscurcit, l'image est ressemblante C'est bien celle que j'aime et pour qui j'ai pleuré Elle vit dans ce crâne et le crâne a parlé Dans cet os qui remue Elle vient d'apparaître C'est Elle j'en suis sûr je crois la reconnaître A ce regard troublant à ces grands cheveux noirs A cette voix plaintive au sein des désespoirs Oui ce sont ses grands yeux, son doux regard de rêve Semblable à un beau jour qui lentement s'achève Et va plus lent encor se perdre dans la nuit Où tout dort son sommeil dans le Temps qui s'enfuit Ce sont ses lèvres où je cueillais la caresse Qui grise le cerveau et chasse la tristesse Cette source où l'amant s'abreuve du baiser Cherche à calmer la soif qu'il ne peut apaiser Et ce corps tout entier qui tremblait sous l'étreinte J'y vois une blessure où se marque l'empreinte D'une douleur obscure ouvrage d'un méchant Qui doutait de l'amour que prodigue l'enfant Qui te frappais brutal et couronnant son crime D'une honte moqueuse aux yeux de sa victime Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Elvire en ce temps-là je t'offris au Néant. Non c'est une folie, un repentir qui passe Comme un éclair mortel qui traverse l'espace On a peur et tremblant qu'il vienne jusqu'à soi On se cache il n'est plus ainsi que notre émoi Ce Crâne que j'ador sera toujours le même C'est la mort figurée en un tragique emblème Qu'on a peur d'admirer tant il est effrayant Pourquoi ah j'ai compris le spectacle est trop grand Notre esprit ne veut ni apprendre ni connaître (????) Quand nous ne sommes plus ce que devient notre être Le crâne parle encor et je veux l'écouter A cette longue étude il faut m'intéresser Je veux savoir aussi au-delà de cette ombre Ce qui vit et respire en la demeure sombre Que le tombeau nous cache et que savent les morts Je veux savoir aussi si nos tristes remords Trouvent un aliment dans la source profonde Qui coule sous la terre où règne un autre monde Ô Elvire, je veux connaître tes amours Depuis ton grand voyage au sein des autres jours J'avais perdu le feu qui dévorait mon âme Dans ton doux souvenir j'entretenais la flamme. De cet amour fatal à la mort condamné Je t'admirais encor en ce crâne adoré Parles ! Dis-moi bien tout, fais moi des confidences As-tu connu la joie ou les pleurs les souffrances Dis-moi ce que tu sais tes rêves entrevus En ces palais sacrés des vivants inconnus Dis-moi as-tu pleuré l'existence cruelle Que tu menais jadis où toujours la querelle Se partageait les jours ravis à la gaieté Dans l'autre monde hélas aurais-tu hérité Des larmes, des regrets dont tu fis la fortune Dans les heures fuyant, tristement une à une Vers un passé qui meurt et s'éveille parfois Pour tourmenter l'oubli aux indulgentes lois En pesant les malheurs de cette vie à l'autre La balance plus lourde a-t-elle vers la nôtre Un penchant incliné ou bien est-ce vers toi Que la douleur incline Elvire réponds-moi « Non loin de ton amour j'ai vécu dans la joie Et quand la mort te guète avide de sa proie Il ne faut pas trembler, on a peur de mourir Mais dans l'autre séjour on vit le souvenir Des heures où l'on aime et des folles chimères Le bonheur consacré aux heures éphémères Chaque jour est suivi d'un jour encor plus beau Il apporte avec lui un chant toujours nouveau Qui grise notre coeur et souvent nous enivre L'homme vit de plaisir pour le plaisir de vivre J'ai vu dans ces palais des amants s'embrasser Après des mois d'absence enfin se retrouver Dans un jardin fleuri j'ai reconnu Cythère Ce temple qu'on adore et méprise sur terre Chez nous est souriant au coeur qui sait prier Et comprendre l'amour en un mot sait aimer J'ai vu la vérité coudoyer le mensonge Le sombre repentir et son grand mal qui ronge J'ai vu le crime obscur flétri et pardonné L'instant où de regret le coupable a pleuré J'ai vu le ciel s'ouvrir et se fermer l'abîme Le pardon est sensible et sait juger le crime Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Voilà ce que l'on voit dans l'ombre du Néant ». Ah ! Que je suis heureux à cette heure suprême Je ne veux pas pleurer. Mon Elvire que j'aime Vit encor et pour moi a cessé de souffrir Tout renaît avec Elle et tout sait m'attendrir La Nature elle-même a semé de verdure La plaine où le ruisseau timidement murmure Les arbres ont fleuri et le ciel azuré Semble plus souriant à mon coeur rassuré L'amour de ses chansons de son feu qui dévore Dans le crâne a gravé l'image que j'adore J'aime je veux fêter le retour du passé Je veux autour de moi voir le trouble exalté Horreur ! Ah ! Je suis fou cette lèvre glacée Réveille dans mon coeur la douleur effacée Le Crâne n'est qu'un crâne et dans ses trous obscurs J'ai trouvé le malheur dont les projets futurs Veillent déjà cruels auprès de l'Espérance Prêts à empoisonner ma fragile existence Prêts à tout condamner de ce que j'aimerai Et punir le plaisir quand je le défendrai Pourquoi m'être grisé d'une aussi folle extase Pour vider jusqu'au fond le contenu du vase Dont notre lèvre avide a soif à chaque instant Où repose caché un poison violent Le regret superflu aux trompeuses alarmes Je cherchais la gaieté qu'ai-je trouvé ? Des larmes ! Sous la pâle clarté d'un flambeau vascillant Un crâne devant moi j'ai compris le Néant. ©Copyright 2007 Honoré Harmand 20ème siècle Tous droits réservés, sauf pour usage privé et non-profit. Ne pas modifier ce texte. La distribution de ce texte est permise pour usage privé et non-profit, à condition que le nom de l'auteur reste toujours visible dans les exemplaires distribués. 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