Les Paroles Du Vaincu Et Autres Poèmes. Par Léon Dierx (1838-1912) TABLE DES MATIERES L’ARMISTICE LES PAROLES DU VAINCU Au Jardin. Les Écussons. Le Semeur. Forêt D’Hiver. L’ARMISTICE QUELLE nuit, ô mon âme! et quel silence! Écoute! La diane héroïque hier encor battait! Voilà donc la rançon que le pain blanc nous coûte! Contemple Paris qui se tait! Superbe, aux longs échos de ses vingt citadelles, Hier encor Paris, debout sur ses remparts, Caressait des canons fidèles. O stupeur, qu’après eux laissent les grands départs! Le camp sublime, hier plein de veuves sans larmes, Se roidissant dans sa fierté, Il se tait, noir désert plein de soldats sans armes, Prison morne sur qui pèse un rêve hébété! O nuit faite pour les fantômes! Ressuscite les vieux Français! Ah! cache-nous, Nous vers qui rayonnaient ces flèches et ces dômes, Nous, les vivants muets de Paris à genoux! O nuit! qui donc s’en va ? Qui nous quitte ? - O silence! Qui donc râle ? Qui donc est mort ? Liberté, gloire, orgueil du drapeau sur sa lance, Qu’êtes-vous devenus aux rafales du Nord ? Inextinguible amour! Aïeule! idolâtrie Des morts fameux! O France! héritage sacré! Berceau! Terre sainte! ô patrie! O Christ des nations par vingt Judas livré! LES PAROLES DU VAINCU I Tu rêvais paix universelle! Tu disais : « Qu’importe un ruisseau ? Pourquoi le globe qu’on morcelle ? La terre immense est mon berceau! » A présent, tu dis : « Hors la gaîne, Le glaive à deux mains des aïeux! Hors des coeurs le sang furieux! Et vous, autour de notre haine, Rangez-vous, impassibles Dieux! » II Ils tombèrent, enfin, ces braves! Par blocs massifs, aux trous béants. Le soir vint grandir ces géants, Ces vaincus effrayants et graves! L’un surtout, son buste d’acier Droit sur l’arçon, semblait attendre! La nuit, on peut croire, à l’entendre, Que la mort n’a point osé prendre Son âme, à ce grand cuirassier! III Ceux de l’Argonne et de Valmy Sont vêtus de pourpre éclatante. Ils souriaient fiers, dans l’attente, Nous criant : « Sus à l’ennemi! » Mais toujours passaient les Barbares! Et les vieux sonneurs de fanfares Criaient en vain : « Debout, les Morts! Redonnez-nous, ô dieux avares! Du sang qui coule dans des corps! » IV Dans les soleils couchants je vois Des ruines au nom sonore, Dont la gloire sur nous encore Flambe et croule, comme autrefois! Dans les soleils fondants j’admire, O Paris! les reines d’orgueil. J’ouvre, éperdu, longtemps, mon oeil. Et je vais, criant, l’âme en deuil : Ninive! Ecbatane! Palmyre! V Plus d’une fois ta noble épée, O Patrie! a, de son revers, Quelque part fait tomber leurs fers! Par ton sang fraternel trempée, Plus d’une plaine était en fleur, Où l’on riait de ton malheur! Ah! pour que rien ne te flétrisse, Toi, l’unique Libératrice, Oublie aussi ; pardonnons-leur! VI Vous, enfants, conçus dans l’année Aux ciels éclaboussés de sang! Fils des veuves au lait puissant! O vous, dont l’âme est condamnée A rêver de meurtre en naissant! Irritez nos soifs éphémères! Répétez-nous les cris perdus Que dans le ventre de vos mères Vous jetaient les mourants vaincus! VIl Un long fantôme avec la nuit Revient, angoisse inévitable! Un spectre illustre, à chaque table, S’assied muet, son sang reluit! Un grand linceul, au coin des bornes, Barre la route au citoyen! Dans chaque rue un être ancien, L’aïeule auguste aux grands yeux mornes, Nous suit dans l’ombre et ne dit rien! VIII Qu’ils sont gras, les corbeaux, mon frère! Les corbeaux de notre pays! Ah! la chair des héros trahis Alourdit leur vol funéraire! Quand ils regagnent, vers le soir, Leurs bois déserts, hantés dès goules, Frère, aux clochers on peut les voir, Claquant du bec, par bandes soûles, Flotter comme un lourd drapeau noir. IX Dévore la honte et l’outrage! Ne dis plus, toi, le fils des preux : « Ces renards étaient trop nombreux. » Tais-toi! Couve en ton coeur ta rage! Attends! prépare un jour, pour eux, Sans répit, l’heure expiatoire. Laisse-les nous voler l’histoire, Ces porteurs d’étendards affreux Déshonorés par la victoire! X Sous la lune au sanglant brouillard Court la nature ensorcelée. - Tu regardes dans la vallée ; Que vois-tu, dis-le-nous, vieillard! Le vétéran dit : « Je regarde Ces peupliers rangés là-bas! Je crois revoir la vieille garde, Haute et droite, avec la cocarde, Courant au nord, pour les combats! » XI Battez le fer, ô forgerons! Pour percer un jour leurs entrailles! Fondez le plomb pour les mitrailles, Quand, un jour, nous les chasserons! L’odeur des morts emplit la brume. Dans la plaine et sur le coteau Que l’espoir, feu sacré, s’allume, Que la vengeance soit l’enclume, Et la haine, le dur marteau! XII Le vent qui passe nous apporte Un bruit de fifre et de tambour. 11 ne nous parle plus d’amour, Le vent qui souffle à notre porte! Le vent qui chante vient du Rhin Où mange et boit l’aigle rapace! Il poursuit en mer le marin, Sous le ciel clair ou sous le grain, Le rire affreux du vent qui passe! XIII Car là-bas, en riant de nous, Ils font sonner leurs lourdes crosses ; Car là-bas, sous leurs mains atroces, Ils ont mis nos soeurs à genoux! Ah! l’honneur est un mort rebelle Qui dort trop mal pour rester coi! Il n’attend pas qu’un Dieu l’appelle. N’entends-tu rien, mon frère, en toi, Qui hurle : « Allons, réveille-moi! » XIV Dans les aurores, les vois-tu, Montrant, l’une sa noire flèche, L’autre ses murs toujours sans brèche, Nos deux soeurs, ivres de vertu ? Les vois-tu sortir dans l’aurore Des bras dénoués du Germain, L’une, allongeant sa maigre main, L’autre, vierge farouche encore, Nos soeurs, après l’horrible hymen ? Au Jardin. Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d'un groupe assis de femmes indolentes Dont les robes, ainsi que d'amples floraisons, D'une blanche harmonie argentent les gazons. Une ombre par degrés baigne ces formes vagues : Et sur les bracelets, les colliers et les bagues Qui chargent les poignets, les poitrines, les doigts, Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois, Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles L'étoile qui s'allume, allume mille étoiles. Le jet d'eau dans la vasque au murmure discret Retombe en brouillard fin sur les bords ; l'on dirait Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage. Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port. Elles ont alangui leurs regards et leurs poses Au silence divin qui les unit aux choses. Et qui fait, sur leur sein qu'il gonfle, par moment Passer un fraternel et doux frémissement. Chacune dans son coeur laisse en un rêve tendre La candeur et la nuit par souffles lents descendre ; Et toutes respirant ensemble dans l'air bleu La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu, Exhalent en retour leurs âmes confondues Dans des parfums où vit 1'âme des fleurs perdues. Les Écussons. Clorinde a des yeux clairs et froids comme l'acier,, Qu'indignent les aveux, qu'allument les mains jointes. Elle habite l'orgueil comme un donjon princier ; Et son regard, pareil au fer d'un justicier, Sait plus loin dans les coeurs enfoncer mille pointes. Jane a les yeux profonds, obscurs comme les trous Que sur les hauts remparts braquent les coulevrines. Quand, lourds de voluptés, ils se fixent sur nous, Entre leurs cils serrés flotte un nuage roux, Et deux vides brûlants restent dans nos poitrines. Alice a dans les yeux l'éclat des pièces d'or, Et ce n'est point au coeur que sondent leurs silences. Ils semblent soupeser quelque secret trésor, Et sans cesse inquiets, ils oscillent encor Comme font les plateaux des parfaites balances. Les yeux pâles d'Hermine ont les vagues clartés Des cierges dans le jour que le vitrail décalque. Confesseurs des désirs benoîtement quêtes, Ils leur versent le deuil et les lividités Des lampes que l'on range autour d'un catafalque. Les yeux de Julia sont les feux incertains Des lanternes qu'on cache entre d'épais feuillages, Sur le seuil d'une auberge aux buveurs clandestins, Ou ressemblent encore à ces soleils éteints Embourbés dans les joncs des fiévreux marécages. Mais, Hélène! tes yeux sont comme deux gardiens, De toi-même ignorés, fils des blancheurs premières. Innocence! ô candeur des chastes entretiens! Quels yeux déjà ternis pourraient percer les tiens, Ces deux grands boucliers faits de pures lumières! Le Semeur. Un large ruban d'or illumine la cime Des coteaux dont la brume a noyé le versant. L'horizon se déchire, et le soleil descend Sous les nuages roux qui flottent dans l'abîme Comme un riche archipel sur une mer de sang. De confuses rumeurs s'éveillent par la plaine, Et dans son champ, debout aux rebords des sillons, Travailleur obstiné sous le!> derniers rayons, Un semeur devant lui lance au loin sa main pleine, Et chasse des oiseaux les criards tourbillons. Et l'occident s'écroule où l'astre antique éclate, Et le semeur, frappé d'un long et rouge adieu, Par grands gestes, au loin, dans un sinistre jeu Semble jeter au vent la poussière écarlate De son coeur calciné dans sa poitrine en feu. - Ton âme se déchire ; et voilà ta pensée Qui sombre sous l'amas de tes rêves sanglants. Ceint aussi d'un reflet de pourpre sur les flancs, Aux dernières lueurs de ta gloire passée, Homme! à travers tes jours tu marches à pas lents. Tu fouleras bientôt l'herbe des sépultures! Aux becs des vieux espoirs donne un dernier repas ; Féconde encor le champ des douleurs ; ne crains pas L'horrible hurlement dans les gerbes futures Dont tu pressens déjà les échos sous tes pas! Fouille en ton sein la cendre encor chaude et vivace ; Aux vents froids de la vie ouvre ta large main ; Et, dans la calme nuit qui couvre ton chemin, Vengé, vers le tombeau tu peux tourner la face, N'ayant plus rien au coeur pour y semer demain. Forêt D’Hiver. Seront-ils toujours là quand nous disparaîtrons ? Les voilà, roidissant leurs vénérables troncs Qui des vents boréens ont lassé les colères. Eux, les arbres, longs murs de héros séculaires Durcis aux noirs assauts des hivers meurtriers. Inexpugnable bloc d'impassibles guerriers Qui sous le choc prochain des rafales nocturnes Pour un instant se font tout à coup taciturnes, Solennels et géants, horribles et nombreux, Et défiant la mort comme les anciens preux! Chênes, Trembles, Bouleaux, Sapins, Hêtres et Charmes Semblent marcher par rangs de squelette en armes Dont l'âme rude a fait d'invincibles remparts ; Et du sol reluisant de leurs débris épars Ils se dressent humant le parfum des batailles, Tout cuirassés d'écorce ou pourfendus d'entailles Où demain viendront boire et chanter les ramiers, Et leur cime s'emmêle en d'immenses cimiers. Des frères sont tombés dans un adieu sonore, Cadavres hérissés sur la lisière encore ; Mais dans l'armée au coeur indomptable, beaucoup Sont morts depuis longtemps qui sont restés debout. Ils sont tels, ces captifs rigides, que l'outrage Eternel les retrouve augustes dans notre âge. Et tel est leur silence aux approches des nuits, Que la vie en a peur et fait taire ses bruits, Et que le fils errant des époques dernières, L'homme, ainsi que la bête au fond de ses tanières, Se retire à la hâte, écrasé sous le poids Des lourds mépris qu'il sent tomber dans l'air des bois Sur tous les vains espoirs où son désir s'enivre. Et le rouge soleil saigne à travers le givre Dans l'enchevêtrement des ténébreux lutteurs ; Puis tout s'éteint ; la nuit aux démons insulteurs Monte multipliant l'épaisse multitude ; Et de leur propre horreur sacrant leur solitude Eux les arbres, debout, garderont sous les vents L'obscur secret du rêve où sont nés les vivants. Source: http://www.poesies.net