Oeuvre Poétique Complete. (1838-1891) Par Charles Marie René Leconte De Lisle (1818-1894) * * * * * * * (Toute La poésie Connue De Leconte De Lisle, Finale Edition.) * * * * * * * POEMES ANTIQUES POEMES BARBARES POEMES TRAGIQUES DERNIERS POEMES POEMES DIVERS PREMIERES POESIES * * * * * * * TABLE DES MATIERES POEMES ANTIQUES (Edition de 1891) Préface. Sûryâ. Prière Védique Pour Les Morts. Bhagavat. La Mort De Valmiki. L’Arc De Civa. Çunacépa. La Vision De Brahma. Hypatie. Thyoné. Glaucé. Hélène. I Hélène, Démodoce, Choeur de femmes. II Un messager, Hélène, Le choeur de femmes. III Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de Femmes, Choeur d’Hommes. IV Démodoce, demi-choeur de femmes, demi-choeur d’hommes. V Hélène, Pâris, Démodoce, choeur de femmes, choeur d’hommes. VI Hélène, Démodoce, le choeur de femmes. VII Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de femmes. La Robe Du Centaure. Kybèle. Pan. Klytie. Vénus De Milo. Le Réveil D’Hèlios. La Source. Niobé. Hylas. Odes Anacréontiques. Le Vase. Les Plaintes Du Cyclope. L’Enfance D’Hèraklès. La Mort De Penthée. Hèraklès Au Taureau. Khirôn. Thestylis. Médailles Antiques. Péristèris. Paysage. Les Bucoliastes. Kléarista. Symphonie. Le Retour D'Adônis. Hèraklès Solaire. Églogue. Études Latines. Les Éolides. Fultus Hyacintho. Phidylé. Chant Alterné. Les Oiseaux De Proie. Hypatie Et Cyrille. Scène I Hypatie, La nourrice. Scène II Hypatie, La nourrice, L’acolyte. Scène III Les mêmes, Cyrille. Scène IV Hypatie, La nourrice. Poésies Diverses. I Juin. II Midi. III Nox. Chansons Ecossaises. I Jane. II Nanny. III Nell. IV La Fille Aux Cheveux De Lin. V Annie. VI La Chanson Du Rouet. Souvenir. Les Étoiles Mortelles. Dies irae. POEMES BARBARES (Edition de 1889) Préface. (1855) Qaïn. La Vigne De Naboth. L’Ecclésiaste. Néférou-Ra. Ekhidna. Le Combat Homérique. La Genèse Polynésienne. La Légende Des Nornes. La Vision De Snorr. Le Barde De Temrah. L’Épée D’Angantyr. Le Coeur De Hialmar. Les Larmes De L’Ours. Le Runoïa. La Mort De Sigurd. Les Elfes. Christine. Le Jugement De Komor. Le Massacre De Mona. La Vérandah. Nurmahal. Le Désert. Djihan-Arâ. La Fille De L’Émyr. Le Conseil Du Fakir. Le Sommeil De Leïlah. L’Oasis. La Fontaine Aux Lianes. Les Hurleurs. La Ravine Saint-Gilles Les Clairs De Lune. Les Éléphants. La Forêt Vierge. Le Manchy. Le Sommeil Du Condor. Un Coucher De Soleil. La Panthère Noire. L’Aurore. Les Jungles. Le Bernica. Le Jaguar. Effet De Lune. Les Taureaux. Le Rêve Du Jaguar. Ultra Coelos. Le Colibri. Les Montreurs. La Chute Des Etoiles. La Mort D’Un Lion. Mille Ans Après. Le Voeu Suprême. Le Soir D’Une Bataille. Aux Morts. Le Dernier Souvenir. Les Damnés. Fiat Nox. In Excelsis. La Mort Du Soleil. Les Spectres. Le Vent Froid De La Nuit. . . La Dernière Vision. Les Rêves Morts. La Vipère. À L’Italie. Requies. Paysage Polaire. Le Corbeau. Un Acte De Charité La Tête Du Comte. L’Accident De Don Inigo. La Ximena. La Tristesse Du Diable. Les Ascètes. Le Nazaréen. Les Deux Glaives (XIe et XIIe siècles) L’Agonie D’Un Saint. Les Paraboles De Dom Guy. L’Anathème. Aux Modernes. La Fin De L’Homme. Solvet Seclum. POEMES TRAGIQUES (Edition De 1886) L’Apothéose De Mouça-Al-Kébyr. La Tête De Kenwarch. « Dans Le Ciel Clair. . . » Le Suaire De Mohammed Ben-Amer-Al-Mançour. L’Astre Rouge. La Lampe Du Ciel. Pantouns Malais. L’Illusion Suprême. Villanelle. « Sous L’Epais Sycomore. . . » Le Talion Les Roses D'Ispahan. L’Holocauste. La Chasse De L’Aigle La Résurrection D’Adônis. Les Siècles Maudits. L’Orbe D’Or. Le Chapelet Des Mavromikhalis. Épiphanie. L’Incantation Du Loup. Le Parfum Impérissable. Sacra Fames. L’Albatros. Le Sacre De Paris. « Si l’Aurore. . . » Hiéronymus. L’Aboma. À Un Poète Mort La Bête Ecarlate. Le Lévrier De Magnus. « Le Frais Matin Dorait. . . » Le Calumet Du Sachem. Le Dernier Dieu. Le Secret De La Vie. Les Inquiétudes De Don Simuel. La Romance De Don Fadrique. La Romance De Dona Blanca. La Maya. Les Érinnyes Première partie: Klytaimnestra. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Deuxième Partie: Orestès. Scène I Scène II Scène III Scène IV Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Scène XI DERNIERS POEMES (Edition 1895) La Paix Des Dieux. L’Orient. La Joie De Siva. Hymnes Orphiques. L’Enlèvement D’Européia. Frédégonde. La Mort Du Moine. Les Raisons Du Saint-Père. Cozza Et Borgia. Sur Deux Groupes Du Statuaire E. Christophe. Le Dernier Des Maourys. À Victor Hugo. La Prairie. Le Lac. « L’aigu bruissement » Le Piton des Neiges. « Les yeux d’or de la nuit » « Soleils! Poussière d’or » « Dans l’air léger » Le Sacrifice. La Rose de Louveciennes. « Toi par qui j’ai senti » L'Apollonide. PREMIÈRE PARTIE SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII DEUXIÈME PARTIE SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII TROISIÈME PARTIE SCÈNE PREMIÈRE SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII POEMES DIVERS (1845-1864) Poèmes Parus Dans La Phalange. (1845-1846) Hélène. Architecture. Les Épis. La Recherche de Dieu. Les Sandales d’Empédocle. Tantale. Le Voile d’Isis. Poème Paru Dans La Revue Indépendante. (1846) Les Ascètes. Poèmes Non Repris Parus Dans Les Poésies complètes De 1858. La Passion. Gethsémani -Jésus Au Jardin Des Oliviers. Première Station: Jésus Est Condamné. Deuxième Station: Jésus Est Chargé De Sa Croix. Troisième Station: Jésus Tombe Sur Le Poid De La croix. Quatrième Station: Jésus Rencontre Sa Mère. Cinquième Station: Simon Le Cyrénéen Aide Jésus A Porter Sa Croix. Sixième Station: Une Femme Pieuse Essuie Le Visage De Jésus. Septième Station: Jésus Tombe Pour La Seconde Fois. Huitième Station: Jésus Console Les Filles De Jérusalem. Neuvième Station: Jésus Tombe Pour La Troisième Fois. Dixième Station: Jésus Est Dépouillé De Ses Vêtments. Ouzième Station: Jésus Est Attaché Sur La Croix. Douzième Station: Jésus Meurt Sur La Croix. Treizième Station: Jésus Est Détattaché De La Croix Et Remis A Sa Mere. Quatrozième Station: Jésus Est Mis Dans Le Tombeau. La Résurrection: Jésus Monte Au Ciel. Poèmes Non Repris Parus Dans Poèmes et Poésies De 1855. Tre fila d’oro. Les bois, lavés par les rosées. . . A Mademoiselle M. J. D. Poèmes Parus Dans La Revue Contemporaine (1864): Les Planètes damnées. Les Étoiles mortelles. PREMIERES POESIES (1838-1839) Le Palmier. Premier Regret. Oui, la femme, semblable. . . Douce création. . . L’Espoir. À l’heure de silence. . . A Marie. A La Même. Mon poète, il est vrai. . . Poète, j’aime, aussi. . . Puis, le songe qui change. . . Je Vous Envoie Saint Jean. Contemplation. Jeunesse, amour, beauté. . . Un Souvenir Et Un Regret. A La Femme Que J'Aurais Aimée. Hallucinations. L’Etoile Du Soir. A Marie Beamish. Aux Montagnes Natales. A L'Auteur Du Banquet De Noël. Esquisse D'un Hymne Au Soleil Couchant. Les Rossignols Et Le Bengali. Mens Blanda In Corpore Blando. Doux ange, au doux nom. . . Que tes accents sont doux. . . A Une Galère. Solitude. Trois Harmonie En Une. A Une Jeune Indienne. Tristesse. A George Sand. Lélia Dans La Solitude. A Nos Vers. L’oiseau chante. . . La Cendre De Napoléon. A Mlle Emma Leconte De L'Isle. Ma Richesse. Une Pensée. Le Départ. Indécision. À Mlle Anna Bestaudy. l'Invocation. La Désillusion. * * * * * * * POEMES ANTIQUES. (édition de 1891) Préface. Ce livre est un recueil d’études, un retour réfléchi à des formes négligées ou peu connues. Les émotions personnelles n’y ont laissé que peu de traces; les passions et les faits contemporains n’y apparaissent point. Bien que l’art puisse donner, dans une certaine mesure, un caractère de généralité à tout ce qu’il touche, il y a dans l’aveu public des angoisses du coeur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuites. D’autre part, quelque vivantes que soient les passions politiques de ce temps, elles appartiennent au monde de l’action; le travail spéculatif leur est étranger. Ceci explique l’impersonnalité et la neutralité de ces études. Il est du reste un fonds commun à l’homme et au poëte, une somme de vérités morales et d’idées dont nul ne peut s’abstraire; l’expression seule en est multiple et diverse. Il s’agit de l’apprécier en elle-même. Or, ces poëmes seront peut-être accusés d’archaïsme et d’allures érudites peu propres à exprimer la spontanéité des impressions et des sentiments; mais si leur donnée particulière est admise, l’objection est annihilée. Exposer l’opportunité et la raison des idées qui ont présidé à leur conception, sera donc prouver la légitimité des formes qu’ils ont revêtues. En ce temps de malaise et de recherches inquiètes, les esprits les plus avertis et les plus fermes s’arrêtent et se consultent. Le reste ne sait ni d’où il vient, ni où il va; il cède aux agitations fébriles qui l’entraînent, peu soucieux d’attendre et de délibérer. Seuls, les premiers se rendent compte de leur époque transitoire et des exigences fatales qui les contraignent. Nous sommes une génération savante; la vie instinctive, spontanée, aveuglément féconde de la jeunesse, s’est retirée de nous; tel est le fait irréparable. La poésie, réalisée dans l’art, n’enfantera plus d’actions héroïques; elle n’inspirera plus de vertus sociales; parce que la langue sacrée, même dans la prévision d’un germe latent d’héroïsme ou de vertu, réduite, comme à toutes les époques de décadence littéraire, à ne plus exprimer que de mesquines impressions personnelles, envahie par les néologismes arbitraires, morcelée et profanée, esclave des caprices et des goûts individuels, n’est plus apte à enseigner l’homme. La poésie ne consacrera même plus la mémoire des événements qu’elle n’aura ni prévus ni amenés, parce que le caractère à la fois spéculatif et pratique de ce temps est de n’accorder qu’une attention rapide et une estime accessoire à ce qui ne vient pas immédiatement en aide à son double effort, et qu’il ne se donne ni trève ni repos. Des commentaires sur l’évangile peuvent bien se transformer en pamphlets politiques; c’est une marque du trouble des esprits et de la ruine théologique; il y a ici agression et lutte sous figure d’enseignement; mais de tels compromis sont interdits à la poésie. Moins souple et moins accessible que les formes de polémique usuelle, son action serait nulle et sa déchéance plus complète. Ô poëtes, éducateurs des âmes, étrangers aux premiers rudiments de la vie réelle, non moins que de la vie idéale; en proie aux dédains instinctifs de la foule comme à l’indifférence des plus intelligents; moralistes sans principes communs, philosophes sans doctrine, rêveurs d’imitation et de parti pris, écrivains de hasard qui vous complaisez dans une radicale ignorance de l’homme et du monde, et dans un mépris naturel de tout travail sérieux; race inconsistante et fanfaronne, épris de vous-mêmes, dont la susceptibilité toujours éveillée ne s’irrite qu’au sujet d’une étroite personnalité et jamais au profit de principes éternels; ô poëtes, que diriez-vous, qu’enseigneriez- vous? Qui vous a conféré le caractère et le langage de l’autorité? Quel dogme sanctionne votre apostolat? Allez! Vous vous épuisez dans le vide, et votre heure est venue. Vous n’êtes plus écoutés, parce que vous ne reproduisez qu’une somme d’idées désormais insuffisantes; l’époque ne vous entend plus, parce que vous l’avez importunée de vos plaintes stériles, impuissants que vous étiez à exprimer autre chose que votre propre inanité. Instituteurs du genre humain, voici que votre disciple en sait instinctivement plus que vous. Il souffre d’un travail intérieur dont vous ne le guérirez pas, d’un désir religieux que vous n’exaucerez pas, si vous ne le guidez dans la recherche de ses traditions idéales. Aussi, êtes-vous destinés, sous peine d’effacement définitif, à vous isoler d’heure en heure du monde de l’action, pour vous réfugier dans la vie contemplative et savante, comme en un sanctuaire de repos et de purification. Vous rentrerez ainsi, loin de vous en écarter, par le fait même de votre isolement apparent, dans la voie intelligente de l’époque. Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l’esprit humain. En fait d’art original, le monde romain est au niveau des daces et des sarmates; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakspeare et Milton n’ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie individuel; leur langue et leurs conceptions sont barbares. La sculpture s’est arrêtée à Phidias et à Lysippe; Michel-Ange n’a rien fécondé; son oeuvre, admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse. Que reste-t-il donc des siècles écoulés depuis la Grèce? Quelques individualités puissantes, quelques grandes oeuvres sans lien et sans unité. Et maintenant la science et l’art se retournent vers les origines communes. Ce mouvement sera bientôt unanime. Les idées et les faits, la vie intime et la vie extérieure, tout ce qui constitue la raison d’être, de croire, de penser, d’agir, des races anciennes appelle l’attention générale. Le génie et la tâche de ce siècle sont de retrouver et de réunir les titres de famille de l’intelligence humaine. Pour condamner sans appel ce retour des esprits, cette tendance à la reconstruction des époques passées et des formes multiples qu’elles ont réalisées, il faudrait logiquement tout rejeter, jusqu’aux travaux de géologie et d’ethnographie modernes; mais le lien des intelligences ne se brise pas au gré des sympathies individuelles et des caprices irréfléchis. Cependant qu’on se rassure: l’étude du passé n’a rien d’exclusif ni d’absolu; savoir n’est pas reculer; donner la vie idéale à qui n’a plus la vie réelle n’est pas se complaire stérilement dans la mort. La pensée humaine est affirmative sans doute, mais elle a ses heures d’arrêt et de réflexions. Aussi, faut-il le dire hautement, il n’est rien de plus inintelligent et de plus triste que cette excitation vaine à l’originalité, propre aux mauvaises époques de l’art. Nous en sommes à ce point. Qui donc a signalé parmi nous le jet spontané et vigoureux d’une inspiration saine? Personne. La source n’en est pas seulement troublée et souillée, elle est tarie jusqu’au fond. Il faut puiser ailleurs. La poésie moderne, reflet confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d’outre-Rhin et du réalisme des lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l’appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus. La patience publique s’est lassée de cette comédie bruyante jouée au profit d’une autolâtrie d’emprunt. Les maîtres se sont tus ou vont se taire, fatigués d’eux-mêmes, oubliés déjà, solitaires au milieu de leurs oeuvres infructueuses. Les derniers adeptes tentent une sorte de néo-romantisme désespéré, et poussent aux limites extrêmes le côté négatif de leurs devanciers. Jamais la pensée, surexcitée outre mesure, n’en était venue à un tel paroxisme de divagation. La langue poétique n’a plus ici d’analogue que le latin barbare des versificateurs gallo-romains du Ve siècle. En dehors de cette recrudescence finale de la poésie intime et Gyrique, une école récente s’est élevée, restauratrice un peu niaise du bon sens public, mais qui n’est pas née viable, qui ne répond à rien et ne représente rien qu’une atonie peu inquiétante. Il est bien entendu que la rigueur de ce jugement n’atteint pas quelques hommes d’un talent réel qui, dans un sentiment très large de la nature, ont su revêtir leur pensée de formes sérieuses et justement estimées. Mais cette élite exceptionnelle n’infirme pas l’arrêt. Les poëtes nouveaux enfantés dans la vieillesse précoce d’une esthétique inféconde, doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l’expression usée et affaiblie des sentiments généraux. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l’attention; l’indifférence s’en est suivie à juste titre; mais s’il est indispensable d’abandonner au plus vite cette voie étroite et banale, encore ne faut-il s’engager en un chemin plus difficile et dangereux, que fortifié par l’étude et l’initiation. Ces épreuves expiatoires une fois subies, la langue poétique une fois assainie, les spéculations de l’esprit, les émotions de l’âme, les passions du coeur, perdront-elles de leur vérité et de leur énergie, quand elles disposeront de formes plus nettes et plus précises? Rien, certes, n’aura été délaissé ni oublié; le fonds pensant et l’art auront recouvré la sève et la vigueur, l’harmonie et l’unité perdues. Et plus tard, quand les intelligences profondément agitées se seront apaisées, quand la méditation des principes négligés et la régénération des formes auront purifié l’esprit et la lettre, dans un siècle ou deux, si toutefois l’élaboration des temps nouveaux n’implique pas une gestation plus lente, peut-être la poésie redeviendra-t-elle le verbe inspiré et immédiat de l’âme humaine. En attendant l’heure de la renaissance, il ne lui reste qu’à se recueillir et à s’étudier dans son passé glorieux. L’art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l’intelligence, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre. L’un a été la révélation primitive de l’idéal contenu dans la nature extérieure; l’autre en a été l’étude raisonnée et l’exposition lumineuse. Mais l’art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l’a épuisée; c’est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu’il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. Au milieu du tumulte d’idées incohérentes qui se produit parmi nous, une tentative d’ordre et de travail régulier n’est certes pas à blâmer, s’il subsiste quelque parcelle de réflexion dans les esprits. Quant à la valeur spéciale d’art d’une oeuvre conçue dans cette donnée, elle reste soumise à qui de droit, abstraction faite de toute théorie esthétique particulière à l’auteur. Les poëmes qui suivent ont été pensés et écrits sous l’influence de ces idées, inconscientes d’abord, réfléchies ensuite. Erronées, ils seront non avenus; car le mérite ou l’insuffisance de la langue et du style dépend expressément de la conception première; justes et opportunes, ils vaudront nécessairement quelque chose. Les essais divers qui se produisent dans le même sens autour de nous ne doivent rien entraver; ils ne défloreront même pas, pour les esprits mieux renseignés, l’étude vraie du monde antique. L’ignorance des traditions mythiques et l’oubli des caractères spéciaux propres aux époques successives ont donné lieu à des méprises radicales. Les théogonies grecques et latines sont restées confondues; le travestissement misérable infligé par Lebrun ou Bitaubé aux deux grands poëmes ioniens a été reproduit et mal dissimulé à l’aide d’un parti pris de simplicité grossière aussi fausse que l’était a pompe pleine de vacuité des traditeurs officiels. Des idées et des sentiments étrangers au génie homérique, empruntés aux poëtes postérieurs, à Euripide surtout, novateur de décadence, spéculant déjà sur l’expression outrée et déclamatoire des passions, ont été insérés dans une traduction dialoguée du dénouement de l’odyssée; tentative malheureuse, où l’abondance, la force, l’élévation, l’éclat d’une langue merveilleuse ont disparu sous des formes pénibles, traînantes et communes, et dont il faut faire justice dans un sentiment de respect pour Homère. Trois poëmes, Hélène, Niobé et Khiron, sont ici spécialement consacrés à l’antiquité grecque et indiquent trois époques distinctes. Quelques études d’une étendue moindre, odes, hymnes et paysages, suivent ou précèdent. Hélène est le développement dramatique et lyrique de la légende bien connue qui explique l’expédition des tribus guerrières de l’Hellade contre la ville sainte d’Ilos. Niobé symbolise une lutte fort ancienne entre les traditions doriques et une théogonie venue de Phrygie. Khiron est l’éducateur des chefs myniens. Depuis le déluge d’Ogygès jusqu’au périple d’Argo, il assiste au déroulement des faits héroïques. Un dernier poëme, Bhagavat, indique une voie nouvelle. On a tenté d’y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l’Inde, le caractère métaphysique et mystique des ascètes viçnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes buddhistes. Ces poëmes, il faut s’y résigner, seront peu goûtés et peu appréciés. Ils porteront, dans un grand nombre d’esprits prévenus ou blessés, la peine des jugements trop sincères qui les précèdent. Des sympathies désirables leur feront défaut, celles des âmes impressionnables qui ne demandent à l’art que le souvenir ou le pressentiment des émotions regrettées ou rêvées. Un tel renoncement a bien ses amertumes secrètes; mais la destinée de l’intelligence doit l’emporter, et si la poésie est souvent une expiation, le supplice est toujours sacré. * * * * * * * Sûryâ. Hymne Védique. Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Sur ta face divine et ton dos écumant L’Abîme primitif ruisselle lentement. Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages, Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages, Pendent en noirs limons, et la houle des mers Et les vents infinis gémissent au travers. Sûryâ! Prisonnier de l’Ombre infranchissable, Tu sommeilles couché dans les replis du sable. Une haleine terrible habite en tes poumons; Elle trouble la neige errante au flanc des monts; Dans l’obscurité morne en grondant elle affaisse Les astres submergés par la nuée épaisse, Et fais monter en choeur les soupirs et les voix Qui roulent dans le sein vénérable des bois. Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs, L’Aurore aux belles mains, aux pieds étincelants; Et tandis que, songeur, près des mers tu reposes, Elle lie au char bleu les quatre Vaches roses. Vois! Les palmiers divins, les érables d’argent, Et les frais nymphéas sur l’eau vive nageant, La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses Tournent les Apsaras en rapides cadences, Par la nue onduleuse et molle enveloppés, S’éveillent, de rosée et de flamme trempés. Pour franchir des sept cieux les larges intervalles, Attelle au timon d’or les sept fauves Cavales, Secoue au vent des mers un reste de langueur, Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur! Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Mieux que l’oiseau géant qui tourne au fond des cieux, Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux; Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l’Etre! Le visible infini que ta splendeur pénètre, En houles de lumière ardemment agité, Palpite de ta force et de ta majesté. Dans l’air flambant, immense, oh! que ta route est belle Pour arriver au seuil de la Nuit éternelle! Quand ton char tombe et roule au bas du firmament, Que l’horizon sublime ondule largement! O Sûryâ! Ton corps lumineux vers l’eau noire S’incline, revêtu d’une robe de gloire; L’Abîme te salue et s’ouvre devant toi: Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi! Ta demeure est au bord des océans antiques, Maître! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques. Guerrier resplendissant, qui marches dans le ciel A travers l’étendue et le temps éternel; Toi qui verses au sein de la Terre robuste Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste, Et sièges vers midi sur les brûlants sommets, Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais Les hommes au sang pur, les races pacifiques Qui te chantent au bord des océans antiques! Prière Védique Pour Les Morts. Berger du monde, clos les paupières funèbres Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres. Va, pars! Suis le chemin antique des aïeux. Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle, O Terre du repos, douce aux hommes pieux! Revêts-le de silence, ô Terre maternelle, Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux. Que le Berger divin chasse les chiens robustes Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes! Ne brûle point celui qui vécut sans remords. Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile, Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords! Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile Pénètre-le, Dieu clair, libérateur des Morts! Berger du monde, apaise autour de lui les râles Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles. Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton oeil au feu! O Libation sainte, arrose sa poussière. Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu! Toi, Portion vivante, en un corps de lumière, Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu! Que le Berger divin comprime les mâchoires Et détourne le flair des chiens expiatoires! Le beurre frais, le pur Sôma, l’excellent miel, Coulent pour les héros, les poètes, les sages. Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel. Va, pars! Allume enfin ta face à leurs visages, Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel! Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes. Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil, Dont les larges naseaux suivent le pied des races, Puissent-ils, Yama! jusqu’au dernier réveil, Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces, Nous laisser voir longtemps la beauté du Soleil! Que le Berger divin écarte de leurs proies Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies! O toi, qui des hauteurs roules dans les vallons, Qui fécondes la Mer dorée où tu pénètres, Qui sais les deux Chemins mystérieux et longs, Je te salue, Agni, Savitri! Roi des êtres! Cavalier flamboyant sur les sept Etalons! Berger du monde, accours! Eblouis de tes flammes Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes. Bhagavat. Le grand fleuve, à travers les bois aux mille plantes, Vers le lac infini roulait ses ondes lentes, Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel, Confondant toute voix en un chant éternel; Cristal immaculé, plus pur et plus splendide Que l’innocent esprit de la vierge candide. Les suras bienheureux qui calment les douleurs, Cygnes aux corps de neige, aux guirlandes de fleurs, Gardaient le réservoir des âmes, le saint fleuve, La coupe de saphir où Bhagavat s’abreuve. Aux pieds des jujubiers déployés en arceaux, Trois sages méditaient, assis dans les roseaux; Des larges nymphéas contemplant les calices Ils goûtaient, absorbés, de muettes délices. Sur les bambous prochains, accablés de sommeil, Les aras aux becs d’or luisaient en plein soleil, Sans daigner secouer, comme des étincelles, Les oiseaux qui mordaient la pourpre de leurs ailes. Revêtu d’un poil rude et noir, le roi des ours Au grondement sauvage, irritable toujours, Allait se nourrissant de miel et de bananes. Les singes oscillaient suspendus aux lianes. Tapi dans l’herbe humide et sur soi reployé, Le tigre au ventre jaune, au souple dos rayé, Dormait; et par endroits, le long des vertes îles, Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles. Parfois, un éléphant songeur, roi des forêts, Passait et se perdait dans les sentiers secrets, Vaste contemporain des races terminées, Triste, et se souvenant des antiques années. L’inquiète gazelle, attentive à tout bruit, Venait, disparaissait comme le trait qui fuit; Au-dessus des nopals bondissait l’antilope; Et sous les noirs taillis dont l’ombre l’enveloppe, Oeil dilaté, le corps nerveux et frémissant, L’immobile panthère humait leur jeune sang. Du sommet des palmiers pendaient les grands reptiles, Les couleuvres glissaient en spirales subtiles; Et sur les fleurs de pourpre et sur les lis d’argent, Emplissant l’air d’un vol sonore et diligent, Dans la forêt touffue, aux longues échappées, Les abeilles vibraient, d’un rayon d’or frappées. Telle, la vie immense, auguste, palpitait, Rêvait, étincelait, soupirait et chantait; Tels, les germes éclos et les formes à naître Brisaient ou soulevaient le sein large de l’être. Mais, dans l’inaction surhumaine plongés, Les brahmanes muets et de longs jours chargés, Ensevelis vivants dans leurs songes austères, Et des roseaux du fleuve habitants solitaires, Las des vaines rumeurs de l’homme et des cités, En un monde inconnu puisaient leurs voluptés: Des parts faites à tous choisissant la meilleure, Ils fixaient leur esprit sur l’âme intérieure. Enfin, le jour, glissant sur la pente des cieux, D’un long regard de pourpre illumina leurs yeux; Et, sous les jujubiers qu’un souffle pur balance, Chacun interrompit le mystique silence. Maitreya. J’étais jeune et jouais dans le vallon natal, Au bord des bleus étangs et des lacs de cristal, Où les poules nageaient, où cygnes et sarcelles Faisaient étinceler les perles de leurs ailes; Dans les bois odorants, de lianes fleuris, Où sur l’écorce d’or chantaient les colibris. Et j’aperçus, semblable à l’aurore céleste, L’Apsaras aux doux yeux, gracieuse et modeste, Qui de loin s’avançait, foulant les gazons verts. Ses pieds blancs résonnaient de mille anneaux couverts; Sa voix harmonieuse était comme l’abeille Qui murmure et s’enivre à ta coupe vermeille, Belle rose! -Et l’amour ondulait dans son sein. Les bengalis charmés, la suivant par essaim, Allaient boire le miel de ses lèvres pourprées; Ses longs cheveux, pareils à des lueurs dorées, Ruisselaient mollement sur son cou délicat; Et moi, j’étais baigné de leur divin éclat! Le souffle frais des bois, de ses deux seins de neige Écartait le tissu léger qui les protège; D’invisibles oiseaux chantaient pleins de douceur, Et toute sa beauté rayonnait dans mon coeur! Je n’ai pas su le nom de l’Apsaras rapide. Que ses pieds étaient blancs sur le gazon humide! Et j’ai suivi longtemps, sans l’atteindre jamais, La jeune illusion qu’en mes beaux jours j’aimais. Ô contemplation de l’essence des choses, Efface de mon coeur ces pieds, ces lèvres roses, Et ces tresses de flamme et ces yeux doux et noirs Qui troublent le repos des austères devoirs. Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles, Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, libre enfin de ce désir amer, M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer. Narada. Que de jours disparus! Toujours prompte à la tâche, Durant la nuit, ma mère allait traire la vache: Le serpent de Kala la mordit en chemin. Ma pauvre mère, hélas! Mourut le lendemain. Comme un enfant privé du seul être qui l’aime, Moi, je me lamentais dans ma douleur suprême. De vallée en colline et de fleuve en forêts, Pâle, cheveux épars et gémissant, j’errais À travers les grands monts et les riches contrées, Les agrestes hameaux et les villes sacrées; Sous le soleil qui brûle et dévore, et souvent Poussant des cris d’angoisse emportés par le vent. Dans le bois redoutable ou sous l’aride nue Les chacals discordants saluaient ma venue, Et la plainte arrachée à mon coeur soucieux Éveillait la chouette aux cris injurieux. Venu pour y dormir dans ce lieu solitaire, Aux pieds d’un pippala je m’assis sur la terre; Et je vis une autre âme en mon âme, et mes yeux Voyaient croître sur l’onde un lotus merveilleux; Et, du sein entrouvert de la fleur éternelle, Sortait une clarté qui m’attirait vers elle. Depuis, pareils aux flots se déroulant toujours, Dans cette vision j’ai consumé mes jours; Mais la source des pleurs n’est point tarie encore. Dans l’ombre de ma nuit ta clarté que j’adore Parfois s’est éclipsée, et son retour est lent, Des êtres et des dieux, ô le plus excellent! Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles. Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, délivré du souvenir amer, M’ensevelir en toi, comme on plonge à la mer. Angira. J’ai vécu, oeil fixé sur la source de l’être, Et j’ai laissé mourir mon coeur pour mieux connaître. Les sages m’ont parlé, sur l’antilope assis, Et j’ai tendu l’oreille aux augustes récits; Mais le doute toujours appesantit ma face, Et l’enseignement pur de mon esprit s’efface. Je suis très malheureux, mes frères, entre tous. Mon mal intérieur n’est pas connu de vous; Et si mes yeux parfois s’ouvrent à la lumière, Bientôt la nuit épaisse obscurcit ma paupière. Hélas! L’homme et la mer, les bois sont agités; Mais celui qui persiste en ses austérités, Celui qui, toujours plein de leur sublime image Dirige vers les dieux son immobile hommage, Ferme aux tentations de ce monde apparent, Voit luire Bhagavat dans son coeur transparent. Tout resplendit, cité, plaine, vallon, montagne; Des nuages de fleurs rougissent la campagne; Il écoute, ravi, les choeurs harmonieux Des kinnaras sacrés, des femmes aux beaux yeux, Et des flots de lumière enveloppent le monde. Le vain bonheur des sens s’écoule comme l’onde; Les voluptés d’hier reposent dans l’oubli; Rien qui dans le néant ne roule enseveli; Rien qui puisse apaiser ta soif inexorable, Ô passion avide, ô doute insatiable, Si ce n’est le plus doux et le plus beau des dieux. Sans lui tout me consume et tout m’est odieux. Sous les figuiers divins, le lotus à cent feuilles, Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m’accueilles, Puissé-je, ô Bhagavat, chassant le doute amer, M’ensevelir en toi comme on plonge à la mer. * Ainsi dans les roseaux se lamentaient les sages. Des pleurs trop contenus inondaient leurs visages, Et le fleuve gémit en réponse à leurs voix, Et la nuit formidable enveloppa les bois. Les oiseaux s’étaient tus, et sur les rameaux frêles Aux nids accoutumés se reployaient leurs ailes. Seuls, éveillés par l’ombre, en détours indolents, Les grands pythons rôdaient, dans l’herbe étincelants; Les panthères, par bonds musculeux et rapides, Dans l’épaisseur des bois chassaient les daims timides; Et sur le bord prochain, le tigre, se dressant, Poussait par intervalle un cri rauque et puissant. Mais le ciel, dénouant ses larges draperies, Faisait aux flots dorés un lit de pierreries, Et la lune, inclinant son urne à l’horizon, Épanchait ses lueurs d’opale au noir gazon. Les lotus entrouvraient sur les eaux murmurantes, Plus larges dans la nuit, leurs coupes transparentes; L’arôme des rosiers dans l’air pur dilaté Retombait plus chargé de molle volupté; Et mille mouches d’or, d’azur et d’émeraude, Étoilaient de leurs feux la mousse humide et chaude. Les brahmanes pleuraient en proie aux noirs ennuis. Une plainte est au fond de la rumeur des nuits, Lamentation large et souffrance inconnue Qui monte de la terre et roule dans la nue: Soupir du globe errant dans l’éternel chemin, Mais effacé toujours par le soupir humain. Sombre douleur de l’homme, ô voix triste et profonde, Plus forte que les bruits innombrables du monde, Cri de l’âme, sanglot du coeur supplicié, Qui t’entend sans frémir d’amour et de pitié! Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse! Esprit qu’un aiguillon divin excite et blesse, Qui t’ignores toi-même et ne peux te saisir, Et sans borner jamais l’impossible désir, Durant l’humaine nuit qui jamais ne s’achève, N’embrasses l’infini qu’en un sublime rêve! Ô douloureux esprit, dans l’espace emporté, Altéré de lumière, avide de beauté, Qui retombes toujours de la hauteur divine Où tout être vivant cherche son origine, Et qui gémis, saisi de tristesse et d’effroi, Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi! Et les sages pleuraient. Mais la blanche déesse, Ganga, sous l’onde assise, entendit leur détresse. Dans la grotte de nacre, aux sables d’or semés, Mille femmes peignaient en anneaux parfumés Sa vierge chevelure, odorante et vermeille; Mais aux voix de la rive elle inclina l’oreille, Et voilée à demi d’un bleuâtre éventail, Avec ses bracelets de perles et de corail, Son beau corps diaphane et frais, sa bouche rose Où le sourire ailé comme un oiseau se pose, Et ses cheveux divins de nymphéas ornés, Elle apparut et vit les sages prosternés. Ganga. Brahmanes! Qui vivez et priez sur mes rives, Vous qui d’un oeil pieux contemplez mes eaux vives, Pourquoi gémir? Quel est votre tourment cruel? Un brahmane est toujours un roi spirituel. Il reçoit au berceau mille dons en partage; Aimé des dieux, il est intelligent et sage; Il porte au sacrifice un coeur pur et des mains Sans tache; il vit et meurt vénérable aux humains. Pourquoi gémissez-vous, ô brahmanes que j’aime? Ne possédez-vous plus la science suprême? Avez-vous offensé l’essentiel esprit Pour n’avoir point prié dans le rite prescrit? Confiez-vous en moi, mes paroles sont sûres: Je puis tarir vos pleurs et fermer vos blessures, Et fixer de nouveau, loin du monde agité, Vos âmes dans le rêve et l’immobilité. Sur le large lotus où son corps divin siège, Ainsi parlait Ganga, blanche comme la neige. Maitreya. Salut, vierge aux beaux yeux, reine des saintes eaux, Plus douce que le chant matinal des oiseaux, Que l’arôme amolli qui des jasmins émane; Reçois, belle Ganga, le salut du brahmane. Je te dirai le trouble où s’égare mon coeur. Je me suis enivré d’une ardente liqueur, Et l’amour, me versant son ivresse funeste, Dirige mon esprit hors du chemin céleste. Ô vierge, brise en moi les liens de la chair! Ô vierge, guéris-moi du tourment qui m’est cher! Narada. Salut, vierge aux beaux yeux, aux boucles d’or fluide, Plus fraîche que l’Aurore au diadème humide, Que les brises du fleuve au fond des bois rêvant; Reçois, belle Ganga, mon hommage fervent. Je te raconterai ma peine encore amère. Oui, le dernier baiser que me donna ma mère, Suprême embrassement après de longs adieux, De larmes de tendresse emplit toujours mes yeux. Quand vient l’heure fatale et que le jour s’achève, Cette image renaît et trouble le saint rêve. Ô vierge, efface en moi ce souvenir cruel! Ô vierge, guéris-moi de tout amour mortel! Angira. Salut, vierge aux beaux yeux, rayonnante de gloire, Plus blanche que le cygne et que le pur ivoire, Qui sur ton cou d’albâtre enroules tes cheveux; Reçois, belle Ganga, l’offrande de mes voeux. Mon malheur est plus fort que ta pitié charmante, Ô déesse! Le doute infini me tourmente. Pareil au voyageur dans les bois égaré, Mon coeur dans la nuit sombre erre désespéré. Ô vierge, qui dira ce que je veux connaître: L’origine et la fin et les formes de l’être? Sous un rayon de lune, au bord des flots muets, Tels parlaient tour à tour les sages inquiets. Ganga. Quand de telles douleurs troublent l’âme blessée, Ô brahmanes chéris, l’attente est insensée. Si le remède est prêt, les longs discours sont vains. Levez-vous, et quittez le fleuve aux flots divins, Et la forêt profonde où son beau cours commence. Ô sages, le temps presse et la route est immense. Par delà les lacs bleus de lotus embellis, Que le souffle vital berce dans leurs grands lits, Le kaîlasa céleste, entre les monts sublimes, Élève le plus haut ses merveilleuses cimes. Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés, Parmi les kokilas et les paons diaprés, Réside Bhagavat dont la face illumine. Son sourire est mâyâ, l’illusion divine; Sur son ventre d’azur roulent les grandes eaux; La charpente des monts est faite de ses os. Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête Enferme les védas; son souffle est la tempête; Sa marche est à la fois le temps et l’action; Son coup oeil éternel est la création, Et le vaste univers forme son corps solide. Allez, la route est longue et la vie est rapide. Et Ganga disparut dans le fleuve endormi Comme un rayon qui plonge et s’éclipse à demi. Pareils à l’éléphant qui, de son pied sonore, Fuit l’ardente forêt qu’un feu soudain dévore; Qui mugit à travers les flamboyants rameaux, Et respirant à peine et consumé de maux, Emportant l’incendie à son flanc qui palpite, Dans la fraîcheur des eaux roule et se précipite; À la voix de Ganga les sages soucieux Sentaient les pleurs amers se sécher dans leurs yeux. Sept fois, les bras tendus vers l’onde bleue et claire, Ils bénirent ton nom, ô vierge tutélaire, Ô fille d’Himavat, déesse au corps charmant, Qui jadis habitais le large firmament, Et que Bhagiratha, le roi du sacrifice, Fit descendre en ce monde en proie à l’injustice. Puis adorant ton nom, béni par eux sept fois, Ils quittèrent le fleuve et l’épaisseur des bois; Et vers la région des montagnes neigeuses, Durant les chauds soleils et les nuits orageuses, Dédaigneux du péril et du rire moqueur, Les yeux clos, ils marchaient aux clartés de leur coeur. Enfin les lacs sacrés, à l’horizon en flammes, Resplendirent, berçant des esprits sur leurs lames. Dans leur sein azuré, le mont intelligent, L’immense kaîlasa mirait ses pics d’argent Où siège Bhagavat sur un trône d’ivoire; Et les sages en choeur saluèrent sa gloire. Les Brahmanes. Kaîlasa, Kaîlasa! Montagne, appui du ciel, Des dieux supérieurs séjour spirituel, Centre du monde, abri des âmes innombrables, Où les kalahamsas chantent sur les érables; Kaîlasa, kaîlasa! Trône de l’incréé, Que tu t’élances haut dans l’espace sacré! Oh! Qui pourrait monter sur tes degrés énormes, Si ce n’est Bhagavat, le créateur des formes? Nous qui vivons un jour et qui mourrons demain, Hélas! Nos pieds mortels s’useront en chemin; Et sans doute épuisés de vaine lassitude, Nous tomberons, vaincus, sur la pente trop rude, Sans boire l’air vital qui baigne tes sommets; Mais les yeux qui t’ont vu ne t’oublieront jamais! Les urnes de l’autel, qui fument d’encens pleines, Ont de moins doux parfums que tes vives haleines; Tes fleuves sont pareils aux pythons lumineux Qui sur les palmiers verts enroulent leurs beaux noeuds; Ils glissent au détour de tes belles collines En guirlandes d’argent, d’azur, de perles fines; Tes étangs de saphir, où croissent les lotus, Luisent dans tes vallons d’un éclair revêtus; Une rouge vapeur à ton épaule ondoie Comme un manteau de pourpre où le couchant flamboie. Mille fleurs, sur ton sein, plus brillantes encor, Au vent voluptueux livrent leurs tiges d’or, Berçant dans leur calice, où le miel étincelle, Mille oiseaux dont la plume en diamants ruisselle. Kaîlasa, kaîlasa! Soit que nos pieds hardis Atteignent la hauteur pure où tu resplendis; Soit que le souffle humain manquant à nos poitrines Nous retombions morts sur tes larges racines; Ô merveille du monde, ô demeure des dieux, Du visible univers monarque radieux, Sois béni! Ta beauté, dans nos coeurs honorée, Fatiguera du temps l’éternelle durée. Salut, route du ciel que vont fouler nos pas; Dans la vie ou la mort nous ne t’oublierons pas. * Ayant chanté le mont Kaîlasa, les Brahmanes Se baignèrent trois fois dans les eaux diaphanes. Ainsi purifiés des souillures du corps, Ils gravirent le mont, plus sages et plus forts. Les aurores naissaient, et, semblables aux roses, S’effeuillaient aux soleils qui brûlent toutes choses; Et les soleils voilaient leur flamme, et, tour à tour, Du sein profond des nuits rejaillissait le jour. Les brahmanes montaient, pleins de force et de joie. Déjà les kokilas, sur le bambou qui ploie, Et les paons et les coqs au plumage de feu Annonçaient le séjour, l’inénarrable lieu, D’où s’épanche sans cesse, en torrents de lumière, La divine mâyâ, l’illusion première. Mille femmes au front d’ambre, aux longs cheveux noirs, Des flots aux frais baisers troublaient les bleus miroirs; Et du timbre argenté de leurs lèvres pourprées Disaient en souriant les hymnes consacrées; Et les esprits nageaient dans l’air mystérieux; Et les doux kinnaras, musiciens des dieux, Sur les flûtes d’ébène et les vinâs d’ivoire, Chantaient de Bhagavat l’inépuisable histoire. Les Kinnaras. I Il était en principe, unique et virtuel, Sans forme et contenant l’univers éternel. Rien n’était hors de lui, l’abstraction suprême! Il regardait sans voir et s’ignorait soi-même. Et soudain tu jaillis et tu l’enveloppas, Toi, la source infinie, et de ce qui n’est pas Et des choses qui sont! Toi par qui tout s’oublie, Meurt, renaît, disparaît, souffre et se multiplie, Mâyâ! Qui, dans ton sein invisible et béant, Contiens l’homme et les dieux, la vie et le néant! II La terre était tombée au profond de l’abîme, Et les richis jetaient une plainte unanime; Mais bhagavat, semblable au lion irrité, Rugit dans la hauteur du ciel épouvanté. Le divin sanglier, mâle du sacrifice, Oeil rouge, et secouant son poil qui se hérisse, Tel qu’un noir tourbillon, un souffle impétueux, Traversant d’un seul bond les airs tumultueux, Favorable aux richis dont la voix le supplie, Suivait à l’odorat la terre ensevelie. Il plongea sans tarder au fond des grandes eaux; Et l’océan souffrit alors d’étranges maux, Et les flancs tout meurtris de la chute sacrée, Étendit les longs bras de l’onde déchirée, Poussant une clameur douloureuse et disant: Seigneur! Prends en pitié l’abîme agonisant! Mais Bhagavat nageait sous les flots sans rivage. Il vit, dans l’algue épaisse et les limons sauvages, La terre qui gisait et palpitait encor; Et transfixant, du bout de ses défenses d’or, L’univers échoué dans l’étendue humide, Il remonta couvert d’une écume splendide. III Quand sur la nue assis, noir de colère, Indra, Amassera la pluie et la déchaînera Pour engloutir le monde et venger son offense; Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l’enfance, Qui, sous les açokas cherchant de frais abris, Joûra dans la rosée avec les colibris, Voulant sauver la terre encor féconde et belle, Soutiendra d’un seul doigt, comme une large ombrelle, Sous les torrents du ciel qui rugiront en vain, Durant sept jours entiers, l’Himalaya divin! IV Le chef des éléphants, brûlé par la lumière, Vers midi se baignait dans la fraîche rivière; Et tout murmurant d’aise et lavé d’un flot pur, Respirait des lotus les calices d’azur. Un crocodile noir, troublant sa quiétude, Le saisit tout à coup par son pied lourd et rude. Seigneur! Dit l’éléphant plein de crainte, entends-moi! Seigneur des âmes, viens! Je vais mourir sans toi. Bhagavat l’entendit, et d’un effort facile Brisa comme un roseau les dents du crocodile. * Aux chants des kinnaras, de désirs consumés, Les brahmanes foulaient les gazons parfumés; Et sur les bleus étangs et sous le vert feuillage, Cherchant de bhagavat la glorieuse image, Ils virent, plein de grâce et plein de majesté, Un être pur et beau comme un soleil d’été. C’était le dieu. Sa noire et lisse chevelure, Ceinte de fleurs des bois et vierge de souillure, Tombait divinement sur son dos radieux; Le sourire animait le lotus de ses yeux; Et dans ses vêtements jaunes comme la flamme, Avec son large sein où s’anéantit l’âme, Et ses bracelets d’or de joyaux enrichis, Et ses ongles pourprés qu’adorent les richis; Son nombril merveilleux, centre unique des choses, Ses lèvres de corail où fleurissent les roses, Ses éventails de cygne et son parasol blanc; Il siégeait, plus sublime et plus étincelant Qu’un nuage, unissant, dans leur splendeur commune, L’éclair et l’arc-en-ciel, le soleil et la lune. Tel était bhagavat, visible à oeil humain. Le nymphéa sacré s’agitait dans sa main. Comme un mont d’émeraude aux brillantes racines, Aux pics d’or, embellis de guirlandes divines, Et portant pour ceinture à ses reins florissants Des lacs et des vallons et des bois verdissants, Des jardins diaprés et de limpides ondes; Tel il siégeait. Son corps embrassait les trois mondes; Et de sa propre gloire un pur rayonnement Environnait son front majestueusement. Bhagavat, bhagavat! Essence des essences, Source de la beauté, fleuve des renaissances! Lumière qui fait vivre et mourir à la fois! Ils te virent, seigneur, et restèrent sans voix. Comme l’herbe courbée au souffle de la plaine Leur tête s’abaissa sous ta mystique haleine, Et leur coeur bondissant, dans leur sein dilaté, Comme un lion captif chercha la liberté. L’air vital, attiré par la chaleur divine, D’un insensible effort monta dans la poitrine, Et sous le crâne épais, à l’esprit réuni, Se fraya le chemin qui mène à l’infini. Ainsi que le soleil ami des hautes cimes, Tu souris, bhagavat, à ces âmes sublimes. Toi-même, ô dieu puissant, dispensateur des biens, Dénouas de l’esprit les suprêmes liens; Et dans ton sein sans borne, océan de lumière, Ils s’unirent tous trois à l’essence première, Le principe et la fin, erreur et vérité, Abîme de néant et de réalité Qu’enveloppe à jamais de sa flamme féconde L’invisible mâyâ, créatrice du monde; Espoir et souvenir, le rêve et la raison: L’unique, l’éternelle et sainte illusion. La Mort De Valmiki. Valmiki, le poète immortel, est très vieux. Toute chose éphémère a passé dans ses yeux Plus prompte que le bond léger de l’antilope. Il a cent ans. L’ennui de vivre l’enveloppe. Comme l’aigle, altéré d’un immuable azur, S’agite et bat de l’aile au bord du nid obscur, L’Esprit, impatient des entraves humaines, Veut s’enfuir au delà des apparences vaines. C’est pourquoi le Chanteur des antiques héros Médite le silence et songe au long repos, Au terme du désir, du regret et du blâme, A l’ineffable paix où s’anéantit l’âme, Au sublime sommeil sans rêve et sans moment, Sur qui l’Oubli divin plane éternellement. Le temps coule, la vie est pleine, l’oeuvre est faite. Il a gravi le sombre Himavat jusqu’au faîte. Ses pieds nus ont rougi l’âpre sentier des monts, Le vent des hautes nuits a mordu ses poumons; Mais, sans plus retourner ni l’esprit ni la tête, Il ne s’est arrêté qu’où le monde s’arrête. Sous le vaste figuier qui verdit respecté De la neige hivernale et du torride été, Croisant ses maigres mains sur le bâton d’érable, Et vêtu de sa barbe épaisse et vénérable, Il contemple, immobile, une dernière fois, Les fleuves, les cités, et les lacs et les bois, Les monts, piliers du ciel, et l’Océan sonore D’où s’élance et fleurit le Rosier de l’aurore. L’homme impassible voit cela, silencieux. La Lumière sacrée envahit terre et cieux; Du zénith au brin d’herbe et du gouffre à la nue, Elle vole, palpite, et nage et s’insinue, Dorant d’un seul baiser clair, subtil, frais et doux, Les oiseaux dans la mousse, et, sous les noirs bambous, Les éléphants pensifs qui font frémir leurs rides Au vol strident et vif des vertes cantharides, Les Radjahs et les chiens, Richis et Parias, Et l’insecte invisible et les Himalayas. Un rire éblouissant illumine le monde. L’arome de la Vie inépuisable inonde L’immensité du rêve énergique où Brahma Se vit, se reconnut, resplendit et s’aima. L’âme de Valmiki plonge dans cette gloire. Quel souffle a dissipé le temps expiatoire? O vision des jours anciens, d’où renais-tu? O large chant d’amour, de bonté, de vertu, Qui berces à jamais de ta flottante haleine Le grand Daçarathide et la Mytiléenne, Les sages, les guerriers, les vierges et les Dieux, Et le déroulement des siècles radieux, Pourquoi, tout parfumé des roses de l’abîme, Sembles-tu rejaillir de ta source sublime? Ramayana! L’esprit puissant qui t’a chanté Suit ton vol au ciel bleu de la félicité, Et, dans l’enivrement des saintes harmonies, Se mêle au tourbillon des âmes infinies. Le soleil grandit, monte, éclate, et brûle en paix. Une muette ardeur, par effluves épais, Tombe de l’orbe en flamme où tout rentre et se noie, Les formes, les couleurs, les parfums et la joie Des choses, la rumeur humaine et le soupir De la mer qui halète et vient de s’assoupir. Tout se tait. L’univers embrasé se consume. Et voici, hors du sol qui se gerce et qui fume, Une blanche fourmi qu’attire l’air brûlant; Puis cent autres, puis mille et mille, et, pullulant Toujours, des millions encore, qui, sans trêve, Vont à l’assaut de l’homme absorbé dans son rêve, Debout contre le tronc du vieil arbre moussu, Et qui s’anéantit dans ce qu’il a conçu. L’esprit ne sait plus rien des sens ni de soi-même. Et les longues fourmis, traînant leur ventre blême, Ondulent vers leur proie inerte, s’amassant, Circulant, s’affaissant, s’enflant et bruissant Comme l’ascension d’une écume marine. Elles couvrent ses pieds, ses cuisses, sa poitrine, Mordent, rongent la chair, pénètrent par les yeux Dans la concavité du crâne spacieux, S’engouffrent dans la bouche ouverte et violette, Et de ce corps vivant font un roide squelette Planté sur l’Himavat comme un Dieu sur l’autel, Et qui fut Valmiki, le poète immortel, Dont l’âme harmonieuse emplit l’ombre où nous sommes Et ne se taira plus sur les lèvres des hommes. L’Arc De Civa. Le vieux Daçaratha, sur son siège d’érable, Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits, Immobile, l’oeil cave et lourd d’amers ennuis, Courbe sa tête vénérable. Son dos maigre est couvert de ses grands cheveux blancs, Et sa robe est souillée. Il l’arrache et la froisse. Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse Son coeur de ses deux bras tremblants. A l’ombre des piliers aux lignes colossales, Où le lotus sacré s’épanouit en fleurs, Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs, Muets, assis autour des salles. Le vieux Roi dit: Je meurs de chagrin consumé. Qu’on appelle Rama, mon fils plein de courage! Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage. Il dit: O mon fils bien aimé! Lève-toi, Lakçmana! Attelle deux cavales Au char de guerre, et prends ton arc et ton carquois. Va! Parcours les cités, les montagnes, les bois, Au bruit éclatant des cymbales. Dis à Rama qu’il vienne. Il est mon fils aîné, Le plus beau, le plus brave, et l’appui de ma race. Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace, Malheureux! n’être jamais né. Le jeune homme aux yeux noirs, se levant plein de crainte, Franchit en bondissant les larges escaliers; Il monte sur son char avec deux cymbaliers, Et fuit hors de la Cité sainte. Tandis que l’attelage aux jarrets vigoureux Hennit et court, il songe en son âme profonde: Que ferai-je? Où trouver, sur la face du monde, Rama, mon frère généreux? Certes, la terre est grande, et voici bien des heures Que l’exil l’a chassé du palais paternel, Et que sa douce voix, par un arrêt cruel, N’a retenti dans nos demeures. Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit, Il traverse cités, vallons, montagne et plaine. Chaque cavale souffle une brûlante haleine, Et leur poil noir écume et luit. Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes? Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons? Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts, Chasseurs des hautes solitudes? Non! nous étions courbés sur le sol nourricier. Non! nous lavions nos corps dans l’eau qui rend plus belles. Non, Radjah! nous percions les daims et les gazelles Et le léopard carnassier. Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route. Il a franchi les champs où germe et croît le riz; Il s’enfonce au hasard dans les sentiers fleuris Des bois à l’immobile voûte. Avez-vous vu Rama, Contemplateurs pieux, L’archer certain du but, brave entre les plus braves? Non! le rêve éternel a fermé nos yeux caves, Et nous n’avons vu que les Dieux! A travers les nopals aux tiges acérées, Et les buissons de ronce, et les rochers épars, Et le taillis épais inaccessible aux chars, Il va par les forêts sacrées. Mais voici qu’un cri rauque, horrible, furieux, Trouble la solitude où planait le silence. Le jeune homme frémit dans son coeur, et s’élance, Tendant l’oreille, ouvrant les yeux. Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage, Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier. Il porte une massue et la fait tournoyer, Et sa bouche écume de rage. En face, roidissant son bras blanc et nerveux, Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie, Et sur son large dos, comme un nuage, ondoie L’épaisseur de ses longs cheveux. Un pied sur un tronc d’arbre échoué dans les herbes, L’autre en arrière, il courbe avec un mâle effort L’arme vibrante, où luit, messagère de mort, La flèche aux trois pointes acerbes. Soudain, du nerf tendu part en retentissant Le trait aigu. L’éclair a moins de promptitude. Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude, Sa vie immonde avec son sang. Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes, Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc, Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant De toutes les races profanes! Salut, mon frère aîné, toi qui n’as point d’égal! O purificateur des forêts ascétiques, Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques, Gémit sur son siège royal. Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange; La pâleur de la mort couvre son noble front. Il t’appelle: ses pleurs ont lavé ton affront, Mon frère, et sa douleur te venge. Rama lui dit: J’irai. Tous deux sortent des bois Où gît le noir Rakças dans les herbes humides, Et montent sur le char aux sept jantes solides, Qui crie et cède sous leur poids. La forêt disparaît. Ils franchissent vallées, Fleuves, plaines et monts; et, tout poudreux, voilà Qu’ils s’arrêtent devant la grande Mytila Aux cent pagodes crénelées. D’éclatantes clameurs emplissent la cité, Et le Roi les accueille et dit: Je te salue, Chef des guerriers, effroi de la race velue Toute noire d’iniquité! Puisses-tu, seul de tous, tendre, à Daçarathide, L’arc immense d’or pur que Civa m’a donné! Ma fille est le trésor par les Dieux destiné A qui ploîra l’arme splendide. Je briserai cet arc comme un rameau flétri; Les Dêvas m’ont promis la plus belle des femmes! Il saisit l’arme d’or d’où jaillissent des flammes, Et la tend d’un bras aguerri. Et l’arc ploie et se brise avec un bruit terrible. La foule se prosterne et tremble. Le Roi dit: Puisse un jour Ravana, sept fois vil et maudit, Tomber sous ta flèche invincible! Sois mon fils. -Et l’époux immortel de Sita, Grâce aux Dieux incarnés qui protègent les justes, Plein de gloire, revit ses demeures augustes Et le vieux roi Daçaratha. Cunacépa. I La vierge au char de nacre, aux tresses dénouées, S’élance en souriant de la mer aux nuées Dans un brouillard de perle empli de flèches d’or. De son rose attelage elle presse l’essor; Elle baigne le mont bleuâtre aux lignes calmes, Et la fraîche vallée où, bercés sur les palmes, Les oiseaux au col rouge, au corps de diamant, Dans les nids attiédis sifflent joyeusement. Tout s’éveille, vêtu d’une couleur divine, Tout étincelle et rit: le fleuve, la colline, Et la gorge où, le soir, le tigre a miaulé, Et le lac transparent de lotus étoilé. Le bambou grêle sonne au vent; les mousses hautes Entendent murmurer leurs invisibles hôtes; L’abeille en bourdonnant s’envole; et les grands bois, Épais, mystérieux, pleins de confuses voix, Où les sages, plongés dans leur rêve ascétique, Ne comptent plus les jours tombés du ciel antique, Sentant courir la sève et circuler le feu, Se dressent rajeunis dans l’air subtil et bleu. C’est ainsi que l’aurore, à l’océan pareille, Disperse ses rayons sur la terre vermeille, Comme de blancs troupeaux dans les herbages verts, Et de son doux regard pénètre l’univers. Elle conduit au seuil des humaines demeures Le souci de la vie avec l’essaim des heures; Car rien ne se repose à sa vive clarté. Seul, dilatant son coeur sous le ciel argenté, Libre du vain désir des aurores futures, L’homme juste vers elle élève ses mains pures. Il sait que la mâyâ, ce mensonge éternel, Se rit de ce qui marche et pleure sous le ciel, Et qu’en formes sans nombre, illusion féconde, Avant le cours des temps elle a rêvé le monde. II Sous la varangue basse, auprès de son figuier, Le richi vénérable achève de prier. Sur ses bras d’ambre jaune il abaisse sa manche, Noue autour de ses reins la mousseline blanche, Et croisant ses deux pieds sous sa cuisse, oeil clos, Immobile et muet, il médite en repos. Sa femme à pas légers vient poser sur sa natte Le riz, le lait caillé, la banane et la datte; Puis elle se retire et va manger à part. Trois hommes sont assis aux côtés du vieillard, Ses trois fils. L’aîné siège à droite, le plus jeune À gauche. Le dernier rêve, en face, et fait jeûne. Bien que le moins aimé, c’est le plus beau des trois. Ses poignets sont ornés de bracelets étroits; Sur son dos ferme et nu sa chevelure glisse En anneaux négligés, épaisse, noire et lisse. La tristesse se lit sur son front soucieux, Et, telle qu’un nuage, assombrit ses grands yeux. Abaissant à demi sa paupière bronzée, Il regarde vers l’est la colline boisée, Où, sous les nappes d’or du soleil matinal, Les oiseaux pourpre et bleu flambent dans le çantal; Où la vierge naïve aux beaux yeux de gazelle Parle de loin au coeur qui s’élance vers elle. Mais, de l’aube qui naît jusqu’aux ombres du soir, Un long jour passera sans qu’il puisse la voir. Aussi, l’âme blessée, il garde le silence, Tandis que le figuier murmure et se balance, Et qu’on entend, aux bords du fleuve aux claires eaux, Les caïmans joyeux glapir dans les roseaux. III Sûryâ, comme un bloc de cristal diaphane, Dans l’espace azuré monte, grandit et plane. La nue en fusion blanchit autour du dieu, Et l’océan céleste oscille dans le feu. Tout bruit décroît; l’oiseau laisse tomber ses ailes, Les feuilles du bambou ne chantent plus entre elles, La fleur languissamment clôt sa corolle d’or À l’abeille qui rôde et qui bourdonne encor; Et la terre et le ciel où la flamme circule Se taisent à la fois devant le dieu qui brûle. Mais voici que le long du fleuve, par milliers, Tels qu’un blanc tourbillon, courent des cavaliers; Des chars tout hérissés de faux roulent derrière Et comme un étendard soulèvent la poussière. Sur un grand éléphant qui fait trembler le sol, Vêtu d’or, abrité d’un large parasol D’où pendent en festons des guirlandes fleuries, Le front ceint d’un bandeau chargé de pierreries, Le vieux maharadjah, roi des hommes, pareil Au magnanime indra debout dans le soleil, Devant le seuil rustique où le brahmane siège, S’arrête, environné du belliqueux cortège. -Richi, cher aux dêvas, dit-il, sage aux longs jours, Qui des temps fugitifs as mesuré le cours, Écoute-moi: mon coeur est couvert d’un nuage, Et comme au vil çudra les dieux m’ont fait outrage. Je leur avais offert un sacrifice humain. Le brahmane sacré levait déjà la main, Quand, du pilier massif déliant la victime, Ils ont terni ma gloire et m’ont chargé d’un crime. J’ai parcouru les monts, les plaines, les cités, Cherchant un homme, pur des signes détestés, Qui lave de son sang ma faute involontaire Et du ressentiment des dieux sauve la terre. Car indra, que mes pleurs amers n’ont point touché, Refusera l’eau vive au monde desséché, Et nous verrons languir sous les feux de sa haine Sur les sillons taris toute la race humaine. Mais je n’ai point trouvé l’homme prédestiné. Tes enfants sont nombreux: livre-moi ton aîné, Et je te donnerai, richi, te rendant grâces, En échange et pour prix, cent mille vaches grasses. - Le brahmane lui dit: -Ô roi, pour aucun prix, Je ne te céderai le premier de mes fils. Par celui qui réside au sein des apparences Et se meut dans le monde et les intelligences, Dût la terre, semblable à la feuille des bois, Palpiter dans la flamme et se tordre aux abois, Radjah! Je garderai le chef de ma famille. Entre tous les vivants dont le monde fourmille, Vaines formes d’un jour, mon premier-né m’est cher. - Et la femme, sentant frémir toute sa chair, Dit à son tour: -Ô roi, par la rouge déesse, J’aime mon dernier fils avec trop de tendresse. - Alors çunacépa se leva sans pâlir: -Je vois bien que le jour est venu de mourir. Mon père m’abandonne et ma mère m’oublie. Mais avant qu’au pilier le brahmane me lie, Permets, maharadjah, que tout un jour encor Je vive. Quand, demain, dans la mer pleine d’or Sûryâ d’un seul bond poussera ses cavales, Je serai prêt. -C’est bien, dit le roi. -Les cymbales Résonnent, l’air s’emplit du bruit strident des chars; Hennissements et cris roulent de toutes parts; Et, remontant le cours de la sainte rivière, Tous s’en vont, inondés de flamme et de poussière. Le jeune homme, debout devant ses vieux parents, Calme, les regardait de ses yeux transparents, Et les voyant muets: -Mon père vénérable, Mes jours seront pareils aux feuilles de l’érable Qu’un orage d’été fait voltiger dans l’air Bien avant qu’ait sifflé le vent froid de l’hiver: Adieu! Ma mère, adieu! Vivez longtemps, mes frères Indra vous garde tous des puissances contraires, Et qu’il boive mon sang sur son pilier d’airain! - Et le richi lui dit: -Tout n’est qu’un songe vain. - IV La colline était verte et de fleurs étoilée, Où l’arôme du soir montait de la vallée, Où revenait l’essaim des sauvages ramiers Se blottir aux rameaux assouplis des palmiers, Qui, sous les cloches d’or des plantes enlacées, Rafraîchissaient l’air chaud de leurs feuilles bercées. Çunacépa, couché parmi le noir gazon, Voyait le jour décroître au paisible horizon, Et, pressant de ses bras son coeur plein de détresse, Pleurait devant la mort sa force et sa jeunesse. Il vous pleurait, ô bois murmurants et touffus, Vallée où l’ombre amie éveille un chant confus, Fleuve aimé des dêvas, dont l’écume divine A senti tant de fois palpiter sa poitrine, Champs de maïs, au vent du matin onduleux, Cimes des monts lointains, vastes mers aux flots bleus, Beaux astres, habitants de l’espace sans borne Qui flottez dans le ciel étincelant et morne! Mais plus que la nature et que ce dernier jour, Ô fleur épanouie aux baisers de l’amour, Ô Çanta, coupe pure où ses lèvres fidèles Buvaient le flot sacré des larmes immortelles, C’était toi qu’il pleurait, toi, son unique bien, Auprès de qui le monde immense n’était rien! Et, comme il t’appelait de son âme brisée, Tu vins à ses côtés t’asseoir dans la rosée, Joyeuse, et tes longs cils voilant tes yeux charmants, Souple comme un roseau sous tes blancs vêtements, Et faisant à tes bras, qu’autour de lui tu jettes, Sonner tes bracelets où tintent des clochettes. Puis, d’une voix pareille aux chansons des oiseaux Quand l’aube les éveille en leurs nids doux et chauds, Ou comme le bruit clair des sources fugitives, Tu lui dis de ta bouche humide, aux couleurs vives: -Me voici, me voici, mon bien-aimé! J’accours. Depuis hier, ami, j’ai compté mille jours! Jamais contre mes voeux l’heure ne fut plus lente. Mais à peine ai-je vu, de sa lueur tremblante, Une étoile argenter l’azur du ciel profond, J’ai délaissé ma natte et notre enclos, d’un bond! L’antilope aux jarrets légers courait moins vite. Mais ton visage est triste, et ton regard m’évite! Tu pleures! Est-ce moi qui fais couler tes pleurs? Réponds-moi! Mes baisers guériront tes douleurs. Parle, pourquoi pleurer? Souviens-toi que je t’aime, Plus que mon père et plus que ma mère elle-même! - Et de ses beaux bras nus elle fit doucement Un tiède collier d’ambre au cou de son amant, Inquiète, cherchant à deviner sa peine, Et posant au hasard sa bouche sur la sienne. Lui, devant tant de grâce et d’amour hésitant, Se taisait, le front sombre et le coeur palpitant. Mais bientôt, débordant d’angoisse et d’amertume, Il répondit: -Çanta! Qu’un jour encor s’allume, Il me verra mourir. Quand l’ombre descendra, Je répandrai mon sang sur le pilier d’indra. Mon père vénéré, heureux soit-il sans cesse! Au couteau du brahmane a vendu ma jeunesse: Je tiendrai sa parole. Ô ma vie, ô ma soeur, Viens, viens, regarde-moi! L’aube a moins de douceur Que tes yeux, et l’eau vive est moins limpide et pure, Quand ils rayonnent sous ta noire chevelure; Et le son de ta voix m’enivre et chante mieux Que la blanche apsara sous le figuier des dieux! Oh! Parle-moi! Ta bouche est comme la fleur rose Qu’un baiser du soleil enflamme à peine éclose, La fleur de l’açoka dont l’arôme est de miel, Où les blonds bengalis boivent l’oubli du ciel! Oh! Que je presse encor tes lèvres parfumées, Qui pour toujours, hélas! Me vont être fermées! Et, puisque j’ai vécu le jour de mon bonheur, Pour la dernière fois viens pleurer sur mon coeur! - Comme on voit la gazelle en proie au trait rapide Rouler sur l’herbe épaisse et de son sang humide, Clore ses yeux en pleurs, palpiter et gémir, La pâle jeune fille, avec un seul soupir, Aux pieds de son amant tomba froide et pâmée. Épouvanté, baisant sa lèvre inanimée, Çunacépa lui dit: -Ô Çanta, ne meurs pas! - Il souleva ce corps charmant entre ses bras, Et de mille baisers et de mille caresses Il réchauffa son front blanc sous ses noires tresses. -Ne meurs pas! Ne meurs pas! Je t’aime, écoute-moi: Je ne pourrai jamais vivre ou mourir sans toi! - Elle entr’ouvrit les yeux, et des larmes amères, Brûlantes, aussitôt emplirent ses paupières: -Viens, ô mon bien-aimé! Fuyons! Le monde est grand. Nous suivrons la ravine où gronde le torrent; Sur la ronce et l’épine, à travers le bois sombre, Nul regard ennemi ne vous suivra dans l’ombre. Hâtons-nous. La nuit vaste enveloppe les cieux. Je connais les sentiers étroits, mystérieux, Qui conduisent du fleuve aux montagnes prochaines. Les grands tigres rayés y rôdent par centaines; Mais le tigre vaut mieux que l’homme au coeur de fer! Viens! Fuyons sans tarder, si mon amour t’est cher. - Çunacépa, pensif, et se baissant vers elle, La regardait. Jamais il ne la vit si belle. Avec ses longs yeux noirs de pleurs étincelants, Et ses bras de lotus enlacés et tremblants, Ses lèvres de corail, et flottant sur sa joue Ses longs cheveux épars que la douleur dénoue. -Les dieux savent pourtant si je t’aime, ô Çanta! Mais que dirait le roi, fils de daçaratha? Qu’un brahmane a volé cent mille belles vaches, Et qu’il a pour enfants des menteurs et des lâches? Non, non! Mieux vaut mourir. J’ai promis, je tiendrai. Le vieux radjah m’attend; encore un jour, j’irai, Et le sang jaillira par flots purs de mes veines! Taris tes pleurs, enfant; cessons nos plaintes vaines; Aimons-nous! L’heure vole et ne revient jamais! Et, quand mes yeux éteints seront clos désormais, Ô fleur de mon printemps, sois toujours adorée! Parfume encor la terre où je t’ai respirée! -Tu veux mourir, dit-elle, et tu m’aimes! Eh bien, Le couteau dans ton coeur rencontrera le mien! Je te suivrai. Mes yeux pourraient-ils voir encore Le monde s’éveiller, désert à chaque aurore? C’est par toi que, l’oreille ouverte aux bruits joyeux, J’écoutais les oiseaux qui chantaient dans les cieux, Par toi que la verdeur de la vallée enivre, Par toi que je respire et qu’il m’est doux de vivre... - Et des sanglots profonds étouffèrent sa voix. Alors un grand oiseau, qui planait sur les bois, Comme un nuage noir aux voûtes éternelles, Sur un palmier géant vint replier ses ailes. De ses larges yeux d’or la prunelle flambait Et dardait un éclair dans la nuit qui tombait, Et de son dos puissant les plumes hérissées Faisaient dans le silence un bruit d’armes froissées. Puis vers les deux amants, qu’il semblait contempler, Il se pencha d’en haut et se mit à parler: -Ne vous effrayez pas de mon aspect sauvage; Je suis inoffensif et vieux, si ce n’est sage. C’est moi qui combattis autrefois dans le ciel Le maître de lanka, le rakças immortel, Lorsqu’en un tourbillon, plein de désirs infâmes, Il enlevait sita, la plus belle des femmes. De mes serres d’airain et de mon bec de fer Je fis pleuvoir sanglants des lambeaux de sa chair Mais il me brisa l’aile et ravit sa victime. Et moi, comme un roc lourd roulant de cime en cime, Je crus mourir. Enfants, je suis l’antique roi Des vautours. J’ai pitié de vous; écoutez-moi. Quand sûryâ des monts enflammera la crête, Cherchez dans la forêt Viçvamitra l’ascète, Dont les austérités terribles font un dieu. Lui seul peut te sauver, fils du brahmane. Adieu! - Et, repoussant du pied les palmes remuées, Il déploya son vol vers les hautes nuées. V La nuit divine, enfin, dans l’ampleur des cieux clairs, Avec sa robe noire aux plis brodés d’éclairs, Son char d’ébène et d’or, attelé de cavales De jais et dont les yeux sont deux larges opales, Tranquille et déroulant au souffle harmonieux De l’espace, au-dessus de son front glorieux, Sa guirlande étoilée et l’écharpe des nues, Descendit dans les mers des dêvas seuls connues; Et l’est devint d’argent, puis d’or, puis flamboya, Et l’univers encor reconnut Sûryâ! À travers la forêt profonde et murmurante, Où sous les noirs taillis jaillit la source errante; Où comme le reptile, en de souples détours, La liane aux cent noeuds étreint les rameaux lourds, Et laisse, du sommet des immenses feuillages, Pendre ses fleurs de pourpre au milieu des herbages; Par les sentiers de mousse épaisse et de rosiers, Où les lézards aux dos diaprés, par milliers, Rôdent furtifs et font crier la feuille sèche; Dans les fourrés d’érable où, comme un vol de flèche, L’antilope aux yeux bleus, l’oreille au vent, bondit; Où oeil du léopard par instants resplendit; Tous deux, le coeur empli d’espérance et de crainte, Cherchaient Viçvamitra dans sa retraite sainte. Et quand le jour, tombant des cimes du ciel bleu, De l’éternelle voûte embrasa le milieu, Loin de l’ombre, debout, dans une âpre clairière, Ils le virent soudain baigné par la lumière. Ses yeux creux que jamais n’a fermés le sommeil Luisaient; ses maigres bras brûlés par le soleil Pendaient le long du corps; ses jambes décharnées, Du milieu des cailloux et des herbes fanées, Se dressaient sans ployer comme des pieux de fer; Ses ongles recourbés s’enfonçaient dans la chair; Et sur l’épaule aiguë et sur l’échine osseuse Tombait jusqu’aux jarrets sa chevelure affreuse, Inextricable amas de ronces, noir réseau De fange desséchée et de fientes d’oiseau, Où, comme font les vers dans la vase mouvante, S’agitait au hasard la vermine vivante, Peuple immonde, habitant de ce corps endurci, Et nourri de son sang inerte. C’est ainsi Que, gardant à jamais sa rigide attitude, Il rêvait comme un dieu fait d’un bloc sec et rude. Çanta, le sein ému d’une pieuse horreur, Frémit; mais le jeune homme, aguerrissant son coeur, Parla, plein de respect: -Viçvamitra, mon père, Je ne viens point à toi dans une heure prospère: Le destin noir me suit comme un cerf aux abois. Jeunesse, amour, bonheur, et la vie à la fois, Je perds tout. Sauve-moi. Je sais qu’à ta parole Le ciel devient plus sombre ou l’orage s’envole. Tu peux, par la vertu des incantations, Alléger le fardeau des malédictions; Tu peux, sans altérer l’implacable justice, Émousser sur mon coeur le fer du sacrifice. Réponds donc. Si le roi des vautours a dit vrai, Tu feras deux heureux, mon père, et je vivrai. - Et l’ascète immobile écoutait sans paraître Entendre. Et le jeune homme étonné reprit: -Maître, Ne répondras-tu point? -Et le maigre vieillard Lui dit, sans abaisser son morne et noir regard: -Réjouis-toi, mon fils! Bien qu’il soit vain de rire Ou de pleurer, et vain d’aimer ou de maudire. Tu vas sortir, sacré par l’expiation, Du monde obscur des sens et de la passion, Et franchir, jeune encor, la porte de lumière Par où tu plongeras dans l’essence première. La vie est comme l’onde où tombe un corps pesant: Un cercle étroit s’y forme, et va s’élargissant, Et disparaît enfin dans sa grandeur sans terme. La mâyâ te séduit; mais, si ton coeur est ferme, Tu verras s’envoler comme un peu de vapeur La colère, l’amour, le désir et la peur; Et le monde illusoire aux formes innombrables S’écroulera sous toi comme un monceau de sables. -Ô sage! Si mon coeur est faible et déchiré, Je ne crains rien pour moi, sache-le. Je mourrai, Comme si j’étais fait ou d’airain ou de pierre, Sans pâlir ni pousser la plainte et la prière Du lâche ou du çudra. Mais j’aime et suis aimé! Vois cette fleur des bois dont l’air est embaumé, Ce rayon enchanté qui plane sur ma vie, Dont ma paupière est pleine et jamais assouvie! Mon sang n’est plus à moi: Çanta meurt si je meurs! - Et Viçvamitra dit: -Les flots pleins de rumeurs Que le vent roule et creuse et couronne d’écume, Les forêts qu’il secoue et heurte dans la brume, Les lacs que l’asura bat d’un noir aileron Et dont les blancs lotus sont souillés de limon, Et le ciel où la foudre en rugissant se joue, Sont tous moins agités que l’homme au coeur de boue. Va! Le monde est un songe et l’homme n’a qu’un jour, Et le néant divin ne connaît pas l’amour! - Çunacépa lui dit: -C’est bien. Je te salue, Mon père, et je t’en crois; ma mort est résolue; Et trop longtemps, vain jouet des brèves passions, J’ai disputé mon âme aux incarnations. Mais, par tous les dêvas, ô sage, elle est si belle! Taris ses pleurs amers, prie et veille pour elle, Afin que je m’endorme en bénissant ton nom. - Alors Çanta, les yeux étincelants: -Oh! Non, Maître! Non, non! Tu veux éprouver son courage! La divine bonté brille sur ton visage; Secours-le, sauve-moi! J’embrasse tes genoux, Mon père vénérable et cher! Vivre est si doux! Puissent les dieux qui t’ont donné la foi suprême T’accueillir en leur sein! Vois, je suis jeune et j’aime! - Telle Çanta, le front prosterné, sanglotait; Et l’ascète, les yeux dans l’espace, écoutait: -J’entends chanter l’oiseau de mes jeunes années, Dit-il, et l’épaisseur des forêts fortunées Murmure comme aux jours où j’étais homme encor. Ai-je dormi cent ans, gardant tel qu’un trésor Le souvenir vivant des passions humaines? D’où vient que tout mon corps frémit, et que mes veines Sentent brûler un sang glacé par tant d’hivers! Mais assez, ô mâyâ, source de l’univers! C’est assez, j’ai vécu. Pour toi, femme, pareille À l’apsara qui court sur la mousse vermeille, Et toi, fils du brahmane, écoutez et partez, Et ne me troublez plus dans mes austérités. Dès qu’au pilier fatal, sous des liens d’écorce, Les sacrificateurs auront dompté ta force, Récite par sept fois l’hymne sacré d’indra. Aussitôt dans la nue un bruit éclatera Terrible, et tes liens se briseront d’eux-mêmes; Et les hommes fuiront, épouvantés et blêmes; Et le sang d’un cheval calmera les dêvas; Et si tu veux souffrir encore, tu vivras! Adieu. Je vais rentrer dans l’éternel silence, Comme une goutte d’eau dans l’océan immense. - VI Le siège est d’or massif, et d’or le pavillon Du vieux maharadjah. L’image d’un lion Flotte, en flamme, dans l’air, et domine la fête. Dix colonnes d’argent portent le large faîte Du trône où des festons brodés de diamants Pendent aux angles droits en clairs rayonnements. Sur les degrés de nacre où la perle étincelle La pourpre en plis soyeux se déploie et ruisselle; Et mille kchatryas, grands, belliqueux, armés, Tiennent du pavillon tous les abords fermés. En face, fait de pierre et de forme cubique, L’autel est préparé selon le rite antique, Surmonté d’un pilier d’airain et d’un boeuf blanc Aux quatre cornes d’or. D’un accent grave et lent Le brahmane qui doit égorger la victime Murmure du sama la formule sublime, Et les prêtres courbés récitent à leur tour Cent prières du rig, cent vers de l’yadjour. Et dans la plaine immense un peuple infini roule Comme les flots. Le sol tremble au poids de la foule. Les hommes au sang pur, au corps blanc, aux yeux fiers, Qui vivent sur les monts et sur le bord des mers, Et tendent l’arc guerrier avec des mains robustes; Et la race au front noir, maudite des dieux justes, Dévouée aux rakças et qui hante les bois; Tous, pour le sacrifice, accourent à la fois, Et font monter au ciel, d’une voix éclatante, Les clameurs de la joie et d’une longue attente. Les cymbales de cuivre et la conque aux bruits sourds, Et la vîna perçante et les rauques tambours, Vibrant, grondant, sifflant, résonnent dans la plaine, Et les peuples muets retiennent leur haleine. C’est l’heure. Le brahmane élève au ciel les bras, Et la victime offerte avance pas à pas. Le jeune homme au front ceint de lotus, calme et pâle, Monte sans hésiter sur la pierre fatale; Tous ses membres roidis sont liés au poteau, Et le prêtre en son sein va plonger le couteau. Alors il se souvient des paroles du sage: Il prie indra qui siège et gronde dans l’orage, Et sept fois l’hymne saint, que tous disent en choeur, Fait hésiter le fer qui doit percer son coeur. Tout à coup, des sommets du ciel plein de lumière, La foudre inattendue éclate sur la pierre; L’airain du pilier fond en ruisseaux embrasés. Çunacépa bondit; ses liens sont brisés, Il est libre! À travers la foule épouvantée, Il fuit comme la flèche à son but emportée. Aussitôt le soleil rayonne, et sur le flanc Un étalon fougueux, dont tout le poil est blanc, Tombe, les pieds liés, hennit, et le brahmane Offre son sang au dieu de qui la foudre émane. VII Ô rayon de soleil égaré dans nos nuits, Ô bonheur! Le moment est rapide où tu luis, Et quand l’illusion qui t’a créé t’entraîne, Un plus amer souci consume l’âme humaine; Mais quels pleurs répandus, quel mal immérité, Peuvent jamais payer ta brève volupté! L’air sonore était frais et plein d’odeurs divines. Les bengalis au bec de pourpre, aux ailes fines, Et les verts colibris et les perroquets bleus, Et l’oiseau diamant, flèche au vol merveilleux, Dans les buissons dorés, sur les figuiers superbes, Passaient, sifflaient, chantaient. Au sein des grandes herbes Un murmure joyeux s’exhalait des halliers; Autour du miel des fleurs, les essaims familiers, Délaissant les vieux troncs aux ruches pacifiques, S’empressaient; et partout, sous les cieux magnifiques, Avec l’arôme vif et pénétrant des bois, Montait un chant immense et paisible à la fois. Sur son coeur enivré pressant sa bien-aimée, Réchauffant de baisers sa lèvre parfumée, Çunacépa sentait, en un rêve enchanté, Déborder le torrent de sa félicité! Et Çanta l’enchaînait d’une invincible étreinte! Et rien n’interrompait, durant cette heure sainte Où le temps n’a plus d’aile, où la vie est un jour, Le silence divin et les pleurs de l’amour. La Vision De Brahma. Tandis qu’enveloppé des ténèbres premières, Brahma cherchait en soi l’origine et la fin, La Mâyâ le couvrit de son réseau divin, Et son coeur sombre et froid se fondit en lumières. Aux pics du Kaîlaça, d’où l’eau vive et le miel Filtrent des verts figuiers et des rouges érables, D’où le saint Fleuve verse en courbes immuables Ses cascades de neige à travers l’arc-en-ciel; Parmi les coqs guerriers, les paons aux belles queues, L’essaim des Apsaras qui bondissaient en choeur, Et le vol des Esprits bercés dans leur langueur, Et les riches oiseaux lissant leurs plumes bleues; Sur sa couche semblable à l’écume du lait, Il vit Celui que nul n’a vu, l’Âme des âmes, Tel qu’un frais nymphéa dans une mer de flammes D’où l’Être en millions de formes ruisselait: Hâri, le réservoir des inertes délices, Dont le beau corps nageait dans un rayonnement, Qui méditait le monde, et croisait mollement Comme deux palmiers d’or ses vénérables cuisses. De son parasol rose, en guirlandes, flottaient Des perles et des fleurs parmi ses tresses brunes, Et deux cygnes, brillants comme deux pleines lunes, Respectueusement de l’aile l’éventaient. Sur sa lèvre écarlate, ainsi que des abeilles, Bourdonnaient les Védas, ivres de son amour; Sa gloire ornait son col et flamboyait autour; Des blocs de diamant pendaient à ses oreilles. À ses reins verdoyaient des forêts de bambous; Des lacs étincelaient dans ses paumes fécondes; Son souffle égal et pur faisait rouler les mondes Qui jaillissaient de lui pour s’y replonger tous. Un Açvatha touffu l’abritait de ses palmes; Et, dans la bienheureuse et sainte Inaction, Il se réjouissait de sa perfection, Immobile, les yeux resplendissants, mais calmes. Oh! qu’il était aimable à voir, l’Être parfait, Le Dieu jeune, embelli d’inexprimables charmes, Celui qui ne connaît les désirs ni les larmes, Par qui l’Insatiable est enfin satisfait! Comme deux océans, troubles pour les profanes, Mais, pour les coeurs pieux, miroirs de pureté, Abîmes de repos et de sérénité, Que ses yeux étaient doux, qu’ils étaient diaphanes! À son ombre, le sein parfumé de çantal, Mille vierges, au fond de l’étang circulaire, Semblaient, à travers l’onde inviolée et claire, Des colombes d’argent dans un nid de cristal. De bleus rayons baignaient leurs paupières mi-closes; Leurs bras polis tintaient sous des clochettes d’or; Et leurs cheveux couvraient d’un souple et noir trésor La neige de leur gorge où rougissaient des roses. Dans l’onde où le Lotus primitif a fleuri, Assises sur le sable aux luisantes coquilles, Telles apparaissaient ces mille belles filles, Frais et jeunes reflets du suprême Hâri. À la droite du Dieu, penché sur ses cavales, L’ardent Archer faisait sonner le plein carquois; Et l’Aurore guidait du bout de ses beaux doigts L’attelage aux grands yeux, aux poils roses et pâles. À gauche, un Géant pourpre et sinistre, portant Des crânes chevelus en ceinture à ses hanches, L’oeil creux, triste, affamé, grinçant de ses dents blanches, Broyait et dévorait l’Univers palpitant. Sous les pieds de Hâri, la mer, des vents battue, Gonflait sa houle immense et secouait les monts, Remuant à grand bruit ses forêts de limons Sur le dos âpre et dur de l’antique Tortue. Et la Terre étalait ses végétations Où tigres et pythons poursuivaient les gazelles, Et ses mille cités où les races mortelles Germaient, mêlant le rire aux lamentations. Mais Brahma, dès qu’il vit l’Être-principe en face, Sentit comme une force irrésistible en lui, Et la concavité de son crâne ébloui Reculer, se distendre, et contenir l’espace. Les constellations jaillirent de ses yeux; Son souffle condensa le monceau des nuées; Il entendit monter les sèves déchaînées Et croître dans son sein l’Océan furieux. Sagesse et passions, vertus, vices des hommes, Désirs, haines, amours, maux et félicité, Tout rugit et chanta dans son coeur agité: Il ne dit plus: Je suis! mais il pensa: Nous sommes! Ainsi, devant le Roi des monts Kalatçalas, Qui fait s’épanouir les mondes sur sa tige, Brahma crut, dilaté par l’immense vertige, Que son cerveau divin se brisait en éclats. Puis, abaissant les yeux, il dit: -Maître des maîtres, Dont la force est interne et sans borne à la fois, Je ne puis concevoir, en sa cause et ses lois, Le cours tumultueux des choses et des êtres. S’il n’est rien, sinon toi, Hâri, suprême Dieu! Si l’Univers vivant en toi germe et respire; Si rien sur ton essence unique n’a d’empire, L’action, ni l’état, ni le temps, ni le lieu; D’où vient qu’aux cieux troublés ta force se déchaîne? D’où vient qu’elle bondisse et hurle avec les flots? D’où vient que, remplissant la terre de sanglots, Tu souffres, ô mon Maître, au sein de l’âme humaine? Et moi, moi qui, durant mille siècles, plongé Comme un songe mauvais dans la Nuit primitive, Porte un doute cuisant que le désir ravive, Ce mal muet toujours, toujours interrogé; Qui suis-je? Réponds-moi, Raison des Origines! Suis-je l’âme d’un monde errant par l’infini, Ou quelque antique Orgueil, de ses actes puni, Qui ne peut remonter à ses sources divines? C’est en vain qu’explorant mon coeur de toutes parts, J’excite une étincelle en sa cavité sombre... Mais je pressens la fin des épreuves sans nombre, Puisque ta Vision éclate à mes regards. Change en un miel divin mon immense amertume; Parle, fixe à jamais mes voeux irrésolus, Afin que je m’oublie et que je ne sois plus, Et que la vérité m’absorbe et me consume. - Il se tut, et l’Esprit suprême, l’Être pur, Fixa sur lui ses yeux d’où naissent les Aurores; Et du rouge contour de ses lèvres sonores Un rire éblouissant s’envola dans l’azur. Et les vierges, du lit nacré de l’eau profonde, D’un mouvement joyeux troublèrent en nageant Ce bleu rideau marbré d’une écume d’argent, Et, parmi les lotus, se bercèrent sur l’onde. L’Açvatha, du pivot au sommet, frissonna, Agitant sur Hâri ses palmes immortelles; Les cygnes, réjouis, battirent des deux ailes, Et le Parasol rose au-dessus rayonna. Sûryâ fit cabrer les sept Cavales rousses, Rétives sous le mors, au zénith enflammé; Et l’Aurore arrêta dans le ciel parfumé Les Vaches du matin, patientes et douces. Tel que des lueurs d’or dans la vapeur du soir, Chaque Esprit entr’ouvrit ses ailes indécises; La montagne oscillante exhala dans les brises Ses aromes sacrés, comme d’un encensoir. Les Apsaras, rompant les choeurs au vol agile, S’accoudèrent sur l’herbe où fleurit le saphir; Le saint Fleuve en suspens cessa de retentir Et se cristallisa dans sa chute immobile. Un vaste étonnement surgit ainsi de tout Quand Brahma se fut tu dans l’espace suprême: Le Géant affamé, le Destructeur lui-même, Interrompit son aeuvre et se dressa debout. Et voici qu’une Voix grave, paisible, immense, Sans échos, remplissant les sept sphères du ciel, La voix de l’Incréé parlant à l’Éternel, S’éleva sans troubler l’ineffable silence. Ce n’était point un bruit humain, un son pareil Au retentissement de la foudre ou des vagues; Mais plutôt ces rumeurs magnifiques et vagues Qui circulent en vous, mystères du sommeil! Or Brahma, haletant sous la Voix innommée Qui pénétrait en lui, mais pour n’en plus sortir, Sentit de volupté son coeur s’anéantir Comme au jour la rosée en subtile fumée. Et cette Voix disait: -Si je gonfle les mers, Si j’agite les coeurs et les intelligences, J’ai mis mon Énergie au sein des Apparences, Et durant mon repos j’ai songé l’Univers. Dans l’Oeuf irrévélé qui contient tout en germe, Sous mon souffle idéal je l’ai longtemps couvé; Puis, vigoureux, et tel que je l’avais rêvé, Pour éclore, il brisa du front sa coque ferme. Dès son premier élan, rude et capricieux, Je lui donnai pour loi ses forces naturelles; Et, vain jouet des combats qui se livraient entre elles, De sa propre puissance il engendra ses Dieux. Indra roula sa foudre aux flancs des précipices; La mer jusques aux cieux multiplia ses bonds; L’homme fit ruisseler le sang des étalons Sur la pierre cubique, autel des sacrifices. Et moi, je m’incarnai dans les héros anciens; J’allai, purifiant les races ascétiques; Et, le coeur transpercé de mes flèches mystiques, L’homme noir de Lanka rugit dans mes liens. Toute chose depuis fermente, vit, s’achève; Mais rien n’a de substance et de réalité, Rien n’est vrai que l’unique et morne Éternité Ô Brahma! toute chose est le rêve d’un rêve. La Mâyâ dans mon sein bouillonne en fusion, Dans son prisme changeant je vois tout apparaître; Car ma seule Inertie est la source de l’Être: La matrice du monde est mon Illusion. C’est Elle qui s’incarne en ses formes diverses, Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux, Et qui mêle, toujours impassible en ses jeux, Aux sereines vertus les passions perverses. Mais par l’inaction, l’austérité, la foi, Tandis que, sans faiblir durant l’épreuve rude, Toute vertu se fond dans ma béatitude, Les noires passions sont distinctes en moi. Brahma! tel est le rêve où ton esprit s’abîme. N’interroge donc plus l’auguste Vérité: Que serais-tu, sinon ma propre vanité Et le doute secret de mon néant sublime? - Et sur les sommets d’or du divin Kaîlaça, Où nage dans l’air pur le vol des blancs génies, L’inexprimable Voix cessant ses harmonies, La Vision terrible et sainte s’effaça. Hypathie. Au déclin des grandeurs qui dominent la terre Quand les cultes divins, sous les siècles ployés, Reprenant de l’oubli le sentier solitaire, Regardent s’écrouler leurs autels foudroyés; Quand du chêne d’Hellas la feuille vagabonde Des parvis désertés efface le chemin Et qu’au delà des mers, où l’ombre épaisse abonde, Vers un jeune soleil flotte l’esprit humain; Toujours des Dieux vaincus embrassant la fortune, Un grand coeur les défend du sort injurieux: L’aube des jours nouveaux le blesse et l’importune Il suit à l’horizon l’astre de ses aïeux. Pour un destin meilleur qu’un autre siècle naisse Et d’un monde épuisé s’éloigne sans remords: Fidèle au Songe heureux où fleurit sa jeunesse, Il entend tressaillir la poussière des morts, Les Sages, les héros se lèvent pleins de vie! Les poètes en choeur murmurent leurs beaux noms; Et l’Olympe idéal, qu’un chant sacré convie Sur l’ivoire s’assied dans les blancs Parthénons. O vierge, qui, d’un pan de ta robe pieuse, Couvris la tombe auguste où s’endormaient tes Dieux, De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse, Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux! Je t’aime et te salue, ô vierge magnanime! Quand l’orage ébranla le monde paternel, Tu suivis dans l’exil cet Oedipe sublime, Et tu l’enveloppas d’un amour éternel. Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques Que des peuples ingrats abandonnait l’essaim, Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques, Les Immortels trahis palpitaient dans ton sein. Tu les voyais passer dans la nue enflammée! De science et d’amour ils t’abreuvaient encor; Et la terre écoutait, de ton rêve charmée, Chanter l’abeille attique entre tes lèvres d’or. Comme un jeune lotos croissant sous l’oeil des sages, Fleur de leur éloquence et de leur équité, Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges, Resplendir ton génie à travers ta beauté! Le grave enseignement des vertus éternelles S’épanchait de ta lèvre au fond des coeurs charmés; Et les Galiléens qui te rêvaient des ailes Oubliaient leur Dieu mort pour tes Dieux bien aimés. Mais le siècle emportait ces âmes insoumises Qu’un lien trop fragile enchaînait à tes pas; Et tu les voyais fuir vers les terres promises; Mais toi, qui savais tout, tu ne les suivis pas! Que t’importait, ô vierge, un semblable délire? Ne possédais-tu pas cet idéal cherché? Va! dans ces coeurs troublés tes regards savaient lire, Et les Dieux bienveillants ne t’avaient rien caché. O sage enfant, si pure entre tes soeurs mortelles! O noble front, sans tache entre les fronts sacrés! Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles, Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés? Sans effleurer jamais ta robe immaculée, Les souillures du siècle ont respecté tes mains: Tu marchais, l’oeil tourné vers la Vie étoilée, Ignorante des maux et des crimes humains. Le vil Galiléen t’a frappée et maudite, Mais tu tombas plus grande! Et maintenant, hélas! Le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite Sont partis à jamais pour les beaux cieux d’Hellas! Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde, Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos; Dors! l’impure laideur est la reine du monde, Et nous avons perdu le chemin de Paros. Les Dieux sont en poussière et la terre est muette: Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté. Dors! mais, vivante en lui, chante au coeur du poète L’hymne mélodieux de la sainte Beauté! Elle seule survit, immuable, éternelle. La mort peut disperser les univers tremblants, Mais la Beauté flamboie, et tout renaît en elle, Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs! Thyoné. I Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur, Aphrodite jamais n’a fait battre ton coeur, Et des flèches d’Éros l’atteinte toujours sûre N’a point rougi ton sein d’une douce blessure. Ah! si les Dieux jaloux, vierge, n’ont pas formé La neige de ton corps d’un marbre inanimé, Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures Pleines de frais silence et d’amoureux murmures. L’oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux, Ô belle chasseresse! et le vent paresseux Berce du mol effort de son aile éthérée Les larmes de la nuit sur la feuille dorée. Compagne d’Artémis, abandonne tes traits; Ne trouble plus la paix des sereines forêts, Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie, De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie. Ô Thyoné! l’eau vive où brille le matin, Sur ses bords parfumés de cytise et de thym, Modérant de plaisir son onde diligente Où nage l’Hydriade et que l’Aurore argente, D’un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs! Érycine t’appelle aux bois étincelants; Viens! -L’abeille empressée et la brise joyeuse Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l’yeuse; Et l’Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas, Craindra de te déplaire et ne te verra pas. Ô fière Thyoné, viens, afin d’être belle! Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle... Qu’il te souvienne alors de ce matin charmant, De tes premiers baisers et du premier amant, A l’ombre des grands bois, sous les larges ramures Pleines de frais silence et d’amoureux murmures! II Du cothurne chasseur j’ai resserré les noeuds; Je pars, et vais revoir l’Araunos sablonneux Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées, Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées. J’ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants, Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants. Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles, Mais je sais que tu mens et qu’Éros a des ailes! Artémis me sourit. Docile à ses désirs, Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs, Et n’enchaînerai point d’amours efféminées La force et la fierté de mes jeunes années. D’autres vierges sans doute accueilleront tes voeux, Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux, Et qui, dansant au son des lyres ioniques, Aux autels d’Érycine ont voué leurs tuniques. Moi, j’aime, au fond des bois, loin des regards humains, Le carquois sur l’épaule et les flèches en mains, De la chaste Déesse intrépide compagne, À franchir d’un pied sûr la plaine et la montagne. Fière de mon courage, oubliant ma beauté, Je veux qu’un linge jaloux garde ma nudité, Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses, Perce les grands lions et les biches véloces. Ô jeune Phocéen au beau corps indolent, Qui d’un frêle rameau charges ton bras tremblant, Et n’as aiguillonné de cette arme timide Que tes boeufs assoupis, épars dans l’herbe humide; Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux, Qui, dédaignant Éros et son temple odieux, Dans les vertes forêts de la haute Ortygie Déjà d’un noble sang a vu sa main rougie? III Ne me dédaigne point, ô vierge! Un Immortel M’a, sous ton noir regard, blessé d’un trait mortel. Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses Déroule au vent du soir le flot des souples tresses, Que ton image est douce à mon coeur soucieux! Toi seule n’aimes point sous la clarté des cieux. Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche! Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche, Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents, Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants, On dit qu’une Déesse aux amours ténébreuses Du pâle Endymion charma les nuits heureuses. Ne me dédaigne point! Je suis jeune, et ma main Ne s’est pas exercée au combat inhumain; Mais sur la verte mousse accoudé dès l’aurore, J’exhale un chant sacré de mon roseau sonore; Les tranquilles forêts protègent mon repos; Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux, Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie, Les Dieux justes et bons m’ont donné le génie, M’offrent en souriant, pour prix de mes leçons, Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons. Viens partager ma gloire: elle est douce et sereine. Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine, Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront. De la rose des bois je ceindrai ton beau front. Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles, Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles, Mes chansons, et ma vie! Ô belle Thyoné, Viens! et je bénirai le Destin fortuné Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères, Au pasteur exilé gardait des jours prospères. IV Jeune homme, c’est assez. Au gré de leur désir, Les Dieux donnent à l’un l’amour et le loisir, À l’autre les combats. La liberté sacrée Seule guide mon coeur et ma flèche acérée. Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur! Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur; Coule loin des périls d’inutiles années. Mais moi je poursuivrai mes fières destinées; Fidèle à mon courage, errante et sans regrets, Je finirai mes jours dans les vastes forêts, Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle, Que l’Aigle Olympien ombrage de son aile! Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois, Rougira de mon sang les verts sentiers des bois. Ainsi j’aurai vécu sans connaître les larmes, Les jalouses fureurs et les lâches alarmes. Libre du joug d’Éros, libre du joug humain, Je n’aurai point brûlé les flambeaux de l’hymen; Sur le seuil nuptial les vierges assemblées N’auront point murmuré les hymnes désolées, Et jamais Ilythie avec impunité N’aura courbé mon front et flétri ma beauté. Aux bords de l’Isménos, mes compagnes chéries Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries; Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas, Elles appelleront qui ne les entend pas! Vierge j’aurai vécu, vierge sera mon ombre; Et quand j’aurai passé le Fleuve à l’onde sombre, Quand le divin Hadès aux ombrages secrets M’aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits, Artémis, gémissant et déchirant ses voiles, Fixera mon image au milieu des étoiles! Glaucé. I Sous les grottes de nacre et les limons épais Où la divine Mer sommeille et rêve en paix, Vers l’heure où l’Immortelle aux paupières dorées Rougit le pâle azur de ses roses sacrées, Je suis née, et mes soeurs, qui nagent aux flots bleus, M’ont bercée en riant dans leurs bras onduleux, Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses, Instruit mes pieds de neige aux divines cadences. Et j’étais déjà grande, et déjà la beauté Baignait mon souple corps d’une molle clarté. Longtemps heureuse au sein de l’onde maternelle, Je coulais doucement ma jeunesse éternelle; Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient, Les Songes innocents de l’aile m’abritaient; Et les Dieux vagabonds de la mer infinie De mon destin candide admiraient l’harmonie. Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain, Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main, Quand sous les bois touffus où l’abeille butine Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine, Et, du flot cadencé de tes belles chansons, Fit hésiter la Vierge au détour des buissons! Ô Klytios! sitôt qu’au golfe bleu d’Himère Je te vis sur le sable où blanchit l’onde amère, Sitôt qu’avec amour l’abîme murmurant Eut caressé ton corps d’un baiser transparent, Éros! Éros perça d’une flèche imprévue Mon coeur que sous les flots je cachais à sa vue. Ô pasteur, je t’attends! Mes cheveux azurés D’algues et de corail pour toi se sont parés; Et déjà, pour bercer notre doux hyménée, L’Euros fait palpiter la mer où je suis née. II Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants! Quand la chèvre indocile et les béliers blancs Par vos détours connus, sous vos ombres si douces, Dès l’aube sur mes pas paissent les vertes mousses; Que la terre s’éveille et rit, et que les flots Prolongent dans les bois d’harmonieux sanglots; Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d’albâtre, Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon coeur battre, Et des vents inconnus viennent me caresser, Et je voudrais saisir le monde et l’embrasser! Hèlios resplendit: à l’abri des grands chênes, Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines, Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins, Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains. Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile Ont émoussé leurs yeux sur mon coeur indocile; Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets, Ni l’attente incertaine et ses pleurs indiscrets, Ni les baisers promis, ni les voix de sirène N’ont troublé de mon coeur la profondeur sereine. J’honore Pan qui règne en ces bois révérés, J’offre un agreste hommage à ses autels sacrés; Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante Je m’endors en un pli de sa robe charmante, Et, dès que luit aux cieux le matin argenté, Sur les fleurs de son sein je bois la volupté! Dis! si je t’écoutais, combien dureraient-elles, Ces ivresses d’un jour, ces amours immortelles? Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t’aimer! C’est vous que j’aime, ô bois qu’un Dieu sait animer, Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle! C’est toi seule que j’aime, ô féconde Kybèle! III Viens, tu seras un Dieu! Sur ta mâle beauté Je poserai le sceau de l’immortalité; Je te couronnerai de jeunesse et de gloire; Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d’ivoire, Appuyant dans nos jeux mon front pâle d’amour, Nous verrons tomber l’ombre et rayonner le jour Sans que jamais l’oubli, de son aile envieuse, Brise de nos destins la chaîne harmonieuse. J’ai préparé moi-même au sein des vastes eaux Ta couche de cristal qu’ombragent des roseaux; Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines. Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux, Sur quels destins plus beaux se sont portés tes voeux? Souviens-toi qu’un Dieu sombre, inexorable, agile, Desséchera ton corps comme une fleur fragile... Et tu le supplîras, et tes pleurs seront vains. Moi, je t’aime, ô pasteur! et dans mes bras divins Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée. Vois! d’un cruel amour je languis consumée, Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur. Viens! et tu connaîtras les heures de l’ivresse! Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse Qui, domptant ton orgueil d’un sourire vainqueur, D’un regard plus touchant amollira ton coeur? Sais-tu quel est mon nom, et m’as-tu contemplée Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée? N’abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé, Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé? Daigne m’apprendre, ô marbre à qui l’amour me lie, Comme il faut que je vive, ou plutôt que j’oublie! IV Ô Nymphe! s’il est vrai qu’Éros, le jeune Archer, Ait su d’un trait doré te suivre et te toucher; S’il est vrai que des pleurs, blanche fille de l’onde, Étincellent pour moi dans ta paupière blonde; Que nul Dieu de la mer n’est ton amant heureux, Que mon image flotte en ton rêve amoureux, Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue; Je te plains! Mais Éros de notre coeur se joue. Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé, Sans même m’effleurer dans les airs a glissé. Je te plains! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse, Que mon coeur soit de marbre et sourd à ta détresse; Mais je ne puis t’aimer: Kybèle a pris mes jours, Et rien ne brisera nos sublimes amours. Va donc! et, tarissant tes larmes soucieuses, Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses! Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps, N’a vos soupirs divins ni vos profonds accords, Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques, Chênes qui m’abritez de rameaux prophétiques, Dont l’arome et les chants vont où s’en vont mes pas, Vous qu’on aime sans cesse et qui ne trompez pas, Qui d’un calme si pur enveloppez mon être Que j’oublie et la mort et l’heure où j’ai dû naître! Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts, Gardez-moi le repos de vos asiles frais; Sous le platane épais d’où le silence tombe, Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe; Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix, Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle, Passe dans vos rameaux comme un battement d’aile! Hélène. I. Hélène, Démodoce, Choeur de femmes Démodoce. Muses, volupté des hommes et des Dieux, Vous qui charmez d’Hellas les bois mélodieux, Vierges aux lyres d’or, vierges ceintes d’acanthes, Des sages vénérés nourrices éloquentes, Muses, je vous implore! Et toi, divin Chanteur, Qui des monts d’Eleuthèr habites la hauteur; Dieu dont l’arc étincelle, ô roi de Lykorée, Qui verses aux humains la lumière dorée; Immortel dont la force environne Milet; Si mes chants te sont doux, si mon encens te plaît, Célèbre par ma voix, Dieu jeune et magnanime, Hélène aux pieds d’argent, Hélène au corps sublime! Hélène. Cesse tes chants flatteurs, harmonieux ami. D’un trouble inattendu tout mon coeur a frémi. Réserve pour les Dieux, calmes dans l’Empyrée, Ta louange éclatante et ta lyre inspirée. La tristesse inquiète et sombre où je me vois Ne s’est point dissipée aux accents de ta voix; Et du jour où voguant vers la divine Krète Atride m’a quittée, une terreur secrète, Un noir pressentiment envoyé par les Dieux Habite en mon esprit tout plein de ses adieux. Le choeur de femmes. O fille de Léda, bannis ces terreurs vaines; Songe qu’un sang divin fait palpiter tes veines. Honneur de notre Hellas, Hélène aux pieds d’argent, Ne tente pas le sort oublieux et changeant. Hélène. Par delà les flots bleus, vers les rives lointaines, Quel dessein malheureux a poussé tes antennes, Noble Atride! Que n’ai-je accompagné tes pas! Peut-être que mes yeux ne te reverront pas! Je te prie, ô Pallas, ô Déesse sévère, Qui dédaignes Eros et qu’Athènes révère, Vierge auguste, guerrière au casque étincelant, Du parjure odieux garde mon coeur tremblant. Et toi, don d’Aphrodite, ô flamme inassouvie, Apaise tes ardeurs qui dévorent ma vie! Le choeur de femmes. Daigne sourire encore, et te plaire à nos jeux, Reine! tu reverras ton époux courageux. Déjà sur la mer vaste une propice haleine Des bondissantes nefs gonfle la voile pleine, Et les rameurs courbés sur les forts avirons D’une mâle sueur baignent à flots leurs fronts. Hélène. Chante donc, et saisis ta lyre tutélaire, Préviens des Immortels la naissante colère, Doux et sage vieillard, dont les chants cadencés Calment l’esprit troublé des hommes insensés. Verse au fond de mon coeur, chantre de Maionie, Ce partage des Dieux, la paix et l’harmonie. Filles de Sparte, et vous, compagnes de mes jours, De vos bras caressants entourez-moi toujours. Démodoce. Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux! Courbez, ô monts d’Hellas, vos prophétiques crêtes! Lauriers aux larges fleurs, platanes, verts roseaux, Cachez au monde entier, de vos ombres discrètes, Le Cygne éblouissant qui flotte sur les eaux. L’onde, dans sa fraîcheur, le caresse et l’assiège, Et sur son corps sacré roule en perles d’argent; Le vent souffle, embaumé, dans ses ailes de neige: Calme et superbe, il vogue et rayonne en nageant. Vierges, qui vous jouez sur les mousses prochaines, Craignez les flèches d’or que l’Archer Délien Darde, victorieux, sous les rameaux des chênes; Des robes aux longs plis détachez le lien. Le divin Eurotas, ô vierges innocentes, Invite en soupirant votre douce beauté; Il baise vos corps nus de ses eaux frémissantes, Palpitant comme un coeur qui bat de volupté. Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux! Sur tes bras, ô Léda, l’eau joue et se replie, Et sous ton poids charmant se dérobe à dessein; Et le Cygne attentif, qui chante et qui supplie, Voit resplendir parfois l’albâtre de ton sein. Tes compagnes, ô Reine, ont revêtu sur l’herbe Leur ceinture légère, et quitté les flots bleus. Fuis le Cygne nageur, roi du fleuve superbe; N’attache point tes bras à son col onduleux! Tyndare, sceptre en main, songe, l’âme jalouse, Sur le trône d’ivoire avec tristesse assis: Il admire en son coeur l’image de l’Epouse, Et tourne vers le fleuve un regard indécis. Mais le large Eurotas, la montagne et la plaine Ont frémi d’allégresse. O pudeur sainte, adieu! Et l’amante du Cygne est la mère d’Hélène, Hélène a vu le jour sous les baisers d’un Dieu! Terre au sein verdoyant, mère antique des choses, Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux, Agite sur ton front tes épis et tes roses! O fils d’Hypérion, éclaire un monde heureux! Hélène. Vieillard, ta voix est douce; aucun son ne l’égale. Telle chante au soleil la divine cigale, Lorsque les moissonneurs, dans les blés mûrs assis, Cessent pour l’écouter leurs agrestes récits. Prends cette coupe d’or par Hèphaistos forgée. Jamais, de l’Ionie aux flots du grand Aigée, Un don plus précieux n’a ravi les humains. Hélène avec respect le remet dans tes mains. O divin Démodoce, ô compagnon d’Atrée, Heureux le favori de la Muse sacrée! De sa bouche féconde en flots harmonieux Coule un chant pacifique; et les coeurs soucieux, Apaisant de leurs maux l’amertume cruelle, Goûtent d’un songe heureux la douceur immortelle. II Un messager, Hélène, Le choeur de femmes. Un messager. O fille de Léda, sur un char diligent Dont la roue est d’ivoire aux cinq rayons d’argent, Un jeune Roi, portant sur son épaule nue La pourpre qui jadis de Phrygie est venue, Sur le seuil éclatant du palais arrêté, Demande le repos de l’hospitalité. Des agrafes d’argent retiennent ses knémides; Sur le casque d’airain aux deux cônes splendides Ondule, belliqueux, le crin étincelant, Et l’épée aux clous d’or résonne sur son flanc. Hélène. Servez l’orge aux coursiers. L’hôte qui nous implore Nous vient des Immortels, et sa présence honore. Dans ce palais qu’Atride à ma garde a commis Que le noble Etranger trouve des coeurs amis! Le choeur de femmes. ’’Strophe’’ Heureux le sage assis sous le toit de ses pères, L’homme paisible et fort, ami de l’étranger! Il apaise la faim, il chasse le danger! Il fait la part des Dieux dans ses destins prospères, Sachant que le sort peut changer! Cher au fils de Kronos, sa demeuce est un temple; L’Hospitalité rit sur son seuil vénéré; Et sa vie au long cours que la terre contemple Coule comme un fleuve sacré. ’’Antistrophe’’ Zeus vengeur, vigilant, roi de l’Olympe large, Comme un pâle vieillard, marche dans les cités. Il dit que les Destins et les Dieux irrités L’ont ployé sous la honte et sous la lourde charge Des aveugles calamités. Des pleurs baignent sa face, il supplie, il adjure... Le riche au coeur de fer le repousse en tout lieu. O lamentable jour, ineffaçable injure! Ce suppliant était un Dieu. ’’Epode’’ Couronné de printemps, chargé d’hivers arides, Né d’un père héroïque ou d’un humble mortel, Entre, qui que tu sois, au palais des Atrides; De Pallas bienveillante embrasse en paix l’autel; Reçois en souriant la coupe hospitalière Où le vin étincelle et réjouit tes yeux; Et préside au festin joyeux, Le front ceint de rose et de lierre, Etranger qui nous viens des Dieux! III. Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de Femmes, Choeur d’Hommes. Hélène. Oui, sois le bienvenu dans l’antique contrée De Pélops, Etranger à la tête dorée! Si le sort rigoureux t’a soumis aux revers, Viens! des coeurs bienveillants et droits te sont ouverts. Mais, sans doute, en ton sein l’espérance fleurie Habite encor. Dis-nous ton père et ta patrie. Est-il un roi, pasteur de peuples? Que les Dieux Gardent ses derniers jours des soucis odieux; Qu’il goûte longuement le repos et la joie! Pâris. J’ai respiré le jour dans l’éclatante Troie, Dans la sainte Ilios, demeure des humains. Les fils de Dardanos, fils de Zeus, de leurs mains L’ont bâtie au milieu de la plaine féconde Que deux fleuves divins arrosent de leur onde. Mais Ilos engendra le grand Laomédon; Lui, Priâmes mon père; et Paris est mon nom. Hélène. Sur le large océan à l’humide poussière, N’as-tu point rencontré de trirème guerrière Qui se hâte et revienne aux rivages d’Hellas? Tes yeux n’ont-ils point vu le divin Ménélas? Pâris. Un songe éblouissant occupait ma pensée, Reine, et toute autre image en était effacée. Hélène. Pardonne! Vers la Krète assise au sein des eaux, Affrontant Poséidon couronné de roseaux, Mon époux, à la voix du sage Idoménée, A soudain délaissé la couche d’hyménée Et ce sombre palais où languissent mes jours; Et les jalouses mers le retiennent toujours. Pâris. Des bords où le Xanthos roule à la mer profonde Les tourbillons d’argent qui blanchissent son onde, Soumis aux Immortels, sur les flots mugissants, Je suis venu vers toi, femme aux nobles accents. Hélène. Etranger, qu’as-tu dit? Vers l’épouse d’Airide Les Dieux auraient poussé ta trirème rapide! Pour cet humble dessein tu quitterais les bords Où tu naquis au jour, où tes pères sont morts, Où, versant de longs pleurs, ta mère d’ans chargée T’a vu fuir de ses yeux vers les ondes d’Aigée! Pâris. La patrie et le toit natal, l’amour pieux De mes parents courbés par l’âge soucieux, Ces vénérables biens, ô blanche Tyndaride, N’apaisaient plus mon coeur plein d’une flamme aride. O fille de Léda, pour toi j’ai tout quitté. Ecoute! je dirai l’auguste vérité. Aux cimes de l’Ida, dans les forêts profondes Où paissaient à loisir mes chèvres vagabondes, A l’ombre des grands pins je reposais, songeur. L’Aurore aux belles mains répandait sa rougeur Sur la montagne humide et sur les mers lointaines; Les Naïades riaient dans les claires fontaines, Et la biche craintive et le cerf bondissant Humaient l’air embaumé du matin renaissant. Une vapeur soudaine, éblouissante et douce, De l’Olympe sacré descendit sur la mousse; Les grands troncs respectés de l’orage et des vents Courbèrent de terreur leurs feuillages mouvants; La source s’arrêta sur les pentes voisines, Et l’Ida frémissant ébranla ses racines; Et de sueurs baigné, plein de frissons pieux, Pâle, je pressentis la présence des Dieux. De ce nuage d’or trois Formes éclatantes, Sous les plis transparents de leurs robes flottantes Apparurent debout sur le mont écarté. L’une, fière et superbe, avec sérénité Dressa son front divin tout rayonnant de gloire, Et croisant ses bras blancs sur son grand sein d’ivoire: -Cher fils de Priamos, tu contemples Héré, -Dit-elle; et je frémis à ce nom vénéré. Mais d’une voix plus douce et pleine de caresses: -O pasteur de l’Ida, juge entre trois Déesses. Si le prix de beauté m’est accordé par toi, Des cités de l’Asie un jour tu seras roi. -L’autre, sévère et calme, et pourtant non moins belle Me promit le courage et la gloire immortelle, Et la force qui dompte et conduit les humains. Mais la dernière alors leva ses blanches mains, Déroula sur son cou de neige, en tresses blondes, De ses cheveux dorés les ruisselantes ondes, Dénoua sa ceinture, et sur ses pieds d’argent Laissa tomber d’en haut le tissu négligent; Et, muette toujours, du triomphe assurée, Elle sourit d’orgueil dans sa beauté sacrée. Un nuage à sa vue appesantit mes yeux Car la sainte Beauté dompte l’homme et les Dieux Et, le coeur palpitant, l’âme encore interdite, Je dis: -Sois la plus belle, ô divine Aphrodite! -La grande Héré, Pallas, plus promptes que l’éclair, Comme un songe brillant disparurent dans l’air; Et Kypris: -O pasteur, que tout mortel envie, De plaisirs renaissants je charmerai ta vie. Va! sur l’onde propice à ton heureux vaisseau, Fuis Priamos ton père, Ilios ton berceau; Cherche Hellas et les bords où l’Eurotas rapide Coule ses flots divins sous le sceptre d’Atride; Et la fille de Zeus, Hélène aux blonds cheveux, J’en atteste le Styxl accomplira tes voeux. Le choeur de femmes. Ce récit merveilleux a charmé mon oreille. A cette douce voix nulle voix n’est pareille. Des Muses entouré, tel, le Roi de Délos Mêle un hymne sonore au murmure des flots. Serait-ce point un Dieu? le Délien lui-même, Le front découronné de sa splendeur suprême, Noble Hélène, qui vient, cachant sa majesté, D’un hommage divin honorer ta beauté? Le choeur d’hommes. ’’Strophe’’ Descends des neiges de Kyllène, O Pan, qui voles sur les eaux! Accours, et d’une forte haleine Emplis les sonores roseaux. Viens! de Nyse et de Gnosse inspire-moi les danses Et les rites mystérieux. J’ai frémi de désir, j’ai bondi tout joyeux. Il me plaît d’enchaîner les divines cadences, O Pan! Roi qui conduis le choeur sacré des Dieux! ’’Antistrophe’’ Franchis les mers Icariennes, Jeune Hèlios au char doré, Et que les lyres Déliennes Chantent sur un mode sacré! Compagnes d’Artémis qui, dans les bois sauvages, Dansez sur les gazons naissants, O nymphes, accourez de vos pieds bondissants! Dieux vagabonds des mers, formez sur les rivages Un choeur plein d’allégresse au bruit de mes accents! ’’Epode’’ Vierges ceintes de laurier-rose, Dites un chant mélodieux; Semez l’hyacinthe et la rose Aux pieds de la fille des Dieux! Vierges de Sparte, que la joie En molles danses se déploie! Faites couler l’huile et le vin! Effleurez le sol de vos rondes, Et dénouez vos tresses blondes Au souffle frais d’un vent divin! Hélène. Je rends grâces à ceux de qui je tiens la vie, S’il faut qu’avec honneur je comble ton envie, Jeune homme. Parle donc. La fille de Léda, Et la reine de Sparte, ô pasteur de l’Ida, Peut, de riches trésors emplissant ta nef vide, Contenter les désirs de ta jeunesse avide. Que réclame ton coeur? Que demandent tes voeux! Mes étalons, ployant sur leurs jarrets nerveux, Nourris dans les vallons et les plaines fleuries, A cette heure couverts de chaudes draperies, Hennissent en repos. Ils sont à toi, prends-les! Prends cet autel sacré, gardien de mon palais, Et l’armure éclatante et le glaive homicide Que Pallas a remis entre les mains d’Atride; Prends! et vers l’heureux bord où s’ouvrirent tes yeux Guide à travers les flots tes compagnons joyeux. Pâris. Noble Hélène, mon père, en sa demeure immense, Possède assez de gloire et de magnificence; Assez d’or et d’argent, vain désir des mortels Décorent de nos Dieux les éclatants autels. Garde, fille de Zeus, tes richesses brillantes, Et ce fer qui d’Atride arme les mains vaillantes, Et cet autel d’airain à Pallas consacré. Ce que je veux de toi, Reine, je le dirai, Car le Destin commande, et je ne puis me taire: Il faut abandonner Sparte, Atride et la terre D’Hellas, et, sans tarder, à l’horizon des flots, Suivre le Priamide aux murs sacrés d’Ilos. Hélène. Etranger! si déjà de la maison d’Atrée Tes pas audacieux n’eussent franchi l’entrée, Si tu n’étais mon hôte, enfin, et si les Dieux N’enchaînaient mon offense en un respect pieux, Imprudent Etranger, tu quitterais sur l’heure La belliqueuse Sparte, Hélène et la demeure D’Atride! Mais toujours un hôte nous est cher. Tu n’auras pas en vain bravé la vaste mer Et les vents orageux de la nue éternelle. Viens donc. Le festin fume et la coupe étincelle; Viens goûter le repos. Mais, Etranger, demain Des rives du Xanthos tu prendras le chemin! IV. Démodoce, demi-choeur de femmes, demi-choeur d’hommes Le choeur de femmes. Dieux! donnez-vous raison aux terreurs de la Reine? C’en est-il fait, ô Dieux, de notre paix sereine? Je tremble, et de mes yeux déjà remplis de pleurs, Je vois luire le jour prochain de nos douleurs. Dis-nous, sage vieillard aux mains harmonieuses, O disciple chéri des Muses glorieuses, O Démodoce, ami des Immortels, dis-nous Si, loin de Sparte et loin de notre ciel si doux, Nos yeux, nos tristes yeux, emplis d’uneombre noire, Verront s’enfuir Hélène infidèle à sa gloire! Démodoce. Les équitables Dieux, seuls juges des humains, Dispensent les brillants ou sombres lendemains. Ils ont scellé ma bouche, et m’ordonnent de taire Leur dessein formidable en un silence austère. Le choeur d’hommes. O vieillard, tu le sais, le Destin a parlé. J’en atteste l’Hadès et l’Olympe étoile! Bannis de ton esprit le doute qui l’assiège. Non, ce n’est point en vain, vierges aux bras de neige, Que l’Immortelle née au sein des flots amers A tourné notre proue à l’horizon des mers, Et que durant dix jours nos rames courageuses Ont soulevé l’azur des ondes orageuses. Le choeur de femmes. O cruelle Aphrodite! et toi, cruel Eros! Le choeur d’hommes. Enfant, roi de l’Olympe! ô Reine de Paphosl Démodoce. La jeunesse est crédule aux espérances vaines; Elle éblouit nos yeux et brûle dans nos veines; Et des Songes brillants le cortège vainqueur D’un aveugle désir fait palpiter le coeur. Le choeur d’hommes. ’’Strophe’’ Divine Hébé, blonde Déesse, La coupe d’or de Zeus étincelle en tes mains. Salut, ô charme des humains, Immortelle et douce Jeunesse! Une ardente lumière, un air pur et sacré Versent la vie à flots au coeur où tu respires: Plein de rayons et de sourires, Il monte et s’élargit dans l’Olympe éthéré! ’’Antistrophe’’ Les Jeux, les Rires et les Grâces, Eros à l’arc d’ivoire, Aphrodite au beau sein, Et les Désirs, comme un essaim, Vont et s’empressent sur tes traces. Le flot des mers pour toi murmure et chante mieux; Une lyre cachée enivre ton oreille; L’aube est plus fraîche et plus vermeille, Et l’étoile nocturne est plus belle à tes yeux. ’’Epode’’ O vierge heureuse et bien aimée, Ceinte des roses du printemps, Qui, dans ta robe parfumée, Apparus au matin des temps! Ta voix est comme une harmonie; Les violettes d’Ionie Fleurissent sous ton pied charmant. Salut, ô Jeunesse féconde, Dont les bras contiennent le monde Dans un divin embrassement! Démodoce. Bienheureuse l’austère et la rude jeunesse Qui rend un culte chaste à l’antique vertu! Mieux qu’un guerrier de fer et d’airain revêtu, Le jeune homme au coeur pur marche dans la sagesse. Le myrte efféminé n’orne point ses cheveux; II n’a point effeuillé la rosé Ionienne; Mais sa bouche est sincère et sa face est sereine, Et la lance d’Arès charge son bras nerveux. En de mâles travaux ainsi coule sa vie. Si parfois l’étranger l’accueille à son foyer, Il n’outragera point l’autel hospitalier Et respecte le seuil où l’hôte le convie. Puis les rapides ans inclinent sa fierté; Mais la vieillesse auguste ennoblit le visage! Et qui vécut ainsi, peut mourir: il fut sage, Et demeure en exemple à la postérité. Le choeur de femmes. Vierge Pallas, toujours majestueuse et belle, Préserve-moi d’Eros! A ton culte fidèle, Dans la maison d’Hélène et dans la chasteté Je fuirai du plaisir l’amère volupté. Sous ton égide d’or, ô sereine Déesse, Garde d’un souffle impur la fleur de ma jeunesse! Le choeur d’hommes. Déesse, qui naquis de l’écume des mers, Dont le rire brillant tarit les pleurs amers, Aphrodite! à tes pieds la terre est prosternée. O mère des Désirs, d’Eros et d’Hyménée, Ceins mes tempes de myrte, et qu’un hymne sans fin Réjouisse le cours de mon heureux destin! Démodoce. Le Désir est menteur, la Joie est infidèle. Toi seule es immuable, ô Sagesse éternelle! L’heure passe, et le myrte à nos fronts est fané; Mais l’austère bonheur que tu nous as donné, Semblable au vaste mont qui plonge aux mers profondes Demeure inébranlable aux secousses des ondes. Le choeur d’hommes. Le souffle de Borée a refroidi vos cieux. Oh! combien notre Troie est plus brillante aux yeux! Vierges, suivez Hélène aux rives de Phrygie, Où le jeune Iakkhos mène la sainte Orgie, Où la grande Kybèle au front majestueux, Sut le dos des lions, fauves tueurs de boeufs, Du Pactole aux flots d’or vénérable habitante, Couvre plaines et monts de sa robe éclatante! Le choeur de femmes. O verts sommets du Taygète, ô beau ciel! Dieux de Pélops, Dieux protecteurs d’Hélène! Vents qui soufflez une si douce haleine Dans les vallons du pays paternel! Et vous, témoins d’un amour immortel, Flots d’Eurotas, ornement de la plaine! Démodoce. Etrangers, c’est en vain qu’en mots harmonieux Vous caressez l’oreille et l’esprit curieux. C’est assez. Grâce aux Dieux qui font la destinée, Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée, Et la terre immortelle où dorment nos aïeux Est trop douce à nos coeurs et trop belle à nos yeux. Les vents emporteront ta poussière inféconde, Ilios! Mais Hellas illumine le monde! V. Hélène, Pâris, Démodoce, choeur de femmes, choeur d’hommes Hélène. Tes lèvres ont goûté le froment et le vin, O Priamide! Ainsi l’a voulu le Destin. Du seuil hospitalier j’ai gardé la loi sainte. Mais de Sparte déjà dorant la vaste enceinte, L’Aurore a secoué ses rosés dans l’azur, L’étoile à l’horizon incline un front obscur, Dans le large Eurotas ta trirème lavée Sur les flots, par les vents, s’agite soulevée; Va! que Zeus te protège, et que les Dieux marins T’offrent un ciel propice et des astres sereins! Tu reverras l’Ida couronné de pins sombres, Et les rapides cerfs qui paissent sous leurs ombres, Et les fleuves d’argent, Simoïs et Xanthos, Et tes parents âgés, et les remparts d’Ilos. Heureux qui, sans remords et d’une âme attendrie, Revoit les cieux connus et la douce pairie! Pâris. O blanche Tyndaride, ô fille de Léda, Noble Hélène! Aphrodite, au sommet de l’Ida, A mes yeux transportés éblouissante et nue, Moins sublime, apparut du milieu de la nue! N’es-tu point Euphrosyne au corps harmonieux Dont rêvent les humains et qu’admirent les Dieux? Ou la blonde Aglaé dont les molles paupières Enveloppent les coeurs d’un tissu de lumières? L’or de tes cheveux brûle, et tes yeux fiers et doux Font palpiter le sein et courber les genoux. Tes pieds divins sans doute ont foulé les nuées! Les vierges de Phrygie aux robes dénouées, Etoiles qui du jour craignent l’auguste aspect, Vont pâlir devant toi d’envie et de respect. Viens! Aphrodite veut qu’aux bords sacrés de Troie J’emporte avec orgueil mon éclatante proie! Elle-même, prodigue en son divin secours, De ma rapide nef a dirigé le cours. Hélène. O vous, fils du grand Zeus, Dioscures sublimes, Qui de l’Olympe auguste illuminez les cimes, Vous qui, levant la pique et le ceste guerrier, Jadis avez conquis le divin bélier! Chère gloire d’Hellas, amis de mon enfance, Mes frères, entendez votre soeur qu’on offense! Et toi, vierge Pallas, gardienne de l’hymen, Qui portes l’olivier et la lance en ta main, Vois combien ce regard me pénètre et m’enflamme! Mets ta force divine, ô Pallas, dans mon âme; Soutiens mon lâche coeur dans ce honteux danger. Le choeur de femmes. Dieux, chassez de nos murs ce funeste Etranger! Pâris. Hélène aux pieds d’argent, des femmes la plus belle, Mon coeur est dévoré d’une ardeur immortelle! Hélène. Je ne quitterai point Sparte aux nombreux guerriers, Ni mon fleuve natal et ses roses lauriers, Ni les vallons aimés de nos belles campagnes Où danse et rit encor l’essaim de mes compagnes, Ni la couche d’Atride et son sacré palais. Crains de les outrager, Priamide! fuis-les! Sur ton large navire, au delà des mers vastes, Fuisl et ne trouble pas des jours calmes et chastes. Heureux encor si Zeus, de ton crime irrité, Ne venge mon injure et l’hospitalité! Fuis donc, il en est temps! Déjà sur l’onde Aigée, Au mâle appel d’Hellas et d’Hélène outragée, Le courageux Atride excite ses rameurs: Regagne ta Phrygie, ou, si tu tardes, meurs! Pâris. La rose d’Ionie ornera ma trirème, Et tu seras à moi, noble femme que j’aime! Les Dieux me l’ont promis; nous trompent-ils jamais? Hélène. Ils m’en sont tous témoins, Etranger, je te hais! Ta voix m’est odieuse et ton aspect me blesse. O justes Dieux, grands Dieux! secourez ma faiblesse! Je t’implore, ô mon père, ô Zeus! Ah! si toujours J’ai vénéré ton nom de pieuses amours; Fidèle à mon époux et vertueuse mère, Si du culte d’Eros j’ai fui l’ivresse amère; Souviens-toi de Léda, toi, son divin amant, Mon père! et de mon sein apaise le tourment. Permets qu’en son palais où Pallas le ramène Le noble Atride encor puisse être fier d’Hélène, O Zeus, ô mon époux, ô ma fille, ô vertu, Sans relâche parlez à mon coeur abattu; Calmez ce feu secret qui sans cesse m’irrite! Je hais ce Phrygien, ce prêtre d’Aphrodite, Cet hôte au coeur perfide, aux discours odieux... Je le hais! Mais qu’il parte, et pour jamais... Grands Dieux! Je l’aime! C’est en vain que ma bouche le nie, Je l’aime et me complais dans mon ignominie! Le choeur de femmes. O Reine, tes douleurs me pénètrent d’effroi! Le choeur d’hommes. Tu triomphes, Eros, et Paris avec toi! Le choeur de femmes. Eros! épargne Hélène, ou frappe-moi pour elle. Le choeur d’hommes. Poursuis, divin Eros, dompte ce coeur rebelle. Le choeur de femmes. Aphrodite et Pallas, ô combat abhorré! Se disputent Hélène et son coeur déchiré. Hélène. Ne cesserez-vous point, Destins inexorables, D’incliner vers le mal les mortels misérables? Le choeur d’hommes. Pleurs, combats insensés, inutiles efforts! Tu résistes en vain, et les Dieux sont plus forts. Démodoce. Toi, par qui la terre féconde Gémit sous un tourment cruel, Eros, dominateur du ciel, Eros, Eros, dompteur du monde! Par delà les flots orageux, Par delà les sommets neigeux, Plus loin que les plaines fleuries Où les Nymphes, des Dieux chéries, Mêlent leurs danses et leurs jeux, Tu touches à tous les rivages; Tu poursuis dans les bois sauvages Les chasseresses aux pieds prompts; Tu troubles l’équité des sages Et tu découronnes leurs fronts! L’épouse, dans son coeur austère, Durant le silence des nuits, Sent glisser ton souffle adultère, Et sur sa couche solitaire Rêve, en proie aux brûlants ennuis. Tout mortel aux jours éphémères, De tes flèches sans cesse atteint, A versé des larmes amères. Jamais ta fureur ne s’éteint, Jamais tu ne fermes tes ailes. Tu frappes, au plus haut des cieux, Les palpitantes Immortelles D’un trait certain et radieux, Et, réglant l’Ether spacieux, Présidant aux lois éternelles, Tu sièges parmi les grands Dieux, Toi, par qui la terre féconde Gémit sous un tourment cruel, Eros, Eros, dompteur du monde, Eros, dominateur du ciel! Pâris. Enfant divin, sois-moi favorable! Attendrai-je Que l’âge sur ma tête ait secoué sa neige Et flétri pour jamais les roses et mon coeur? O volupté, nectar, enivrante liqueur, O désir renaissant et doux, coupe de flamme, Tu verses à la fois tout l’Olympe dans l’âme! Hélène. Heureuse qui peut vivre et peut mourir aux lieux Où l’aurore première a réjoui ses yeux, Et qui, de fils nombreux chaste mère entourée, Laisse au fond de leurs coeurs sa mémoire honorée! Mais quoi! ne suis-je plus Hélène? -Phrygien! Atride est mon époux, ce palais est le sien... Fuis! ne me réponds point. Je le veux, je l’ordonne!... Mais je ne puis parler, la force m’abandonne, Mon coeur cesse de battre, et déjà sous mes yeux Roule le Fleuve noir par qui jurent les Dieux. Le choeur de femmes. O Zeus, secours au moins ta fille malheureuse! O Pallas-Athéné, Déesse généreuse, Viens, je t’implore! Rouvre à la douce clarté Les yeux mourants d’Hélène. O jour, jour détesté, Jour d’amères douleurs, de larmes, de ruine! O funeste Etranger, vois la fille divine De Zeus et de Léda! Remplissez nos remparts De lamentations, guerriers, enfants, vieillards!... Hélas! faut-il qu’Hélène aux pieds d’argent se meure! Les Dieux, ô fils d’Atrée, ont frappé ta demeure. Pâris. Noble Hélène, reviens à la vie! et plains-moi. J’ai causé ta colère et ton cruel effroi, Et, troublant de ces lieux la paix chaste et sereine, Offensé ton coeur fier et mérité ta haine; Mais la seule Aphrodite a dirigé mes pas: Plains-moi, fille de Zeus, et ne me punis pas! Plus grande est ta beauté, plus ta présence est douce, Plus l’auguste respect me dompte et me repousse. Pardonne! je retourne en mon lointain pays. Rebelle aux Immortels, je pars et t’obéis, Heureux si ta pitié, par delà l’onde amère, Suit durant un seul jour ma mémoire éphémère. Fuyons! Des pleurs amers s’échappent de mes yeux. Noble Hélène, reçois mes suprêmes adieux; Salut, gloire d’Hellas, je t’aime et je t’honore! Hélène. Priamide divin, ton coeur est noble encore. Sois heureux! Je rends grâce au généreux dessein Que ta jeune sagesse a fait naître en ton sein: Il est digne des Dieux d’où sort ta race antique; Et se vaincre soi-même est d’un coeur héroïque! VI. Hélène, Démodoce, le choeur de femmes Le choeur de femmes. ’’Strophe’’ O charme du vaste Univers, O terre de Pallas l’invincible Déesse, Exhale un hymne d’allégresse, Emeus l’Olympe au bruit de tes sacrés concerts! Hellas! ô belle Hellas, terre auguste et chérie, Mes yeux ont vu pâlir ta gloire, ô ma patrie! Mais Zeus a dissipé l’ombre vaine d’un jour; Et de Pallas les mains paisibles Brisent les traits d’Eros, si longtemps invincibles: La sagesse a vaincu l’amour! ’’Antistrophe’’ Dieux propices aux matelots, Sur les eaux de la mer soufflez, doux Eolides! Poussez nos trirèmes rapides A travers l’étendue et l’écume des flots. Reviens, ô fils d’Atrée, au berceau de tes pères, Et poursuis l’heureux cours de tes destins prospères. La fille de Léda, reine aux cheveux dorés, Honneur d’Hellas que Zeus protège, O courageux époux, t’ouvre ses bras de neige Pour des embrassements sacrés! ’’Epode’’ Ciel natal, lumière si douce, De ton plus bel éclat resplendis à mes yeux! O Nymphes aux pieds nus, sur un mode joyeux, Du Taygète foulez la mousse! O Démodoce, chante un hymne harmonieux! Aux sons des lyres d’or, en longues théories, Les tempes de roses fleuries, Femmes de Sparte, allez vers les sacrés autels! Et que le sang pur des victimes Et l’encens à longs flots et les choeurs magnanimes, Dans l’Olympe aux voûtes sublimes, Réjouissent les Immortels! Démodoce. Interrompez vos chants, ô Vierges innocentes! La sombre inquiétude et les peines cuisantes Du front de notre Hélène assiègent la pâleur. O Vierges, respectez sa secrète douleur! De votre âge fleuri les tristesses légères Se dissipent bientôt en vapeurs passagères, Et de vos yeux brillants les doux pleurs sont pareils Aux larmes de la Nuit sur les rameaux vermeils: Prompts à naître, à tarir plus faciles encore. Votre peine en rosée au soleil s’évapore, O Vierges! Mais le coeur où les Dieux ont passé Garde longtemps le trait profond qui l’a blessé Il se plaît à poursuivre une incessante image, Et des pleurs douloureux sillonnent le visage. Hélène. Vieillard, le doux repos s’est éloigné de moi: Mon lâche coeur est plein d’amertume et d’effroi. Tu l’as dit, de ce coeur profonde est la blessure, Et les Dieux de ma honte ont comblé la mesure. Je l’avoue, -et mon front en rougit, tu le vois, - Mon oreille a gardé le doux son de sa voix; De sa jeune fierté l’irrésistible grâce A mes regards encore en songe se retrace... Je l’aime!... Eros! voilà de tes funestes jeux!... Dis-moi que mon époux est sage et courageux, Vieillard, et que sans doute, en mon âme abusée, Un sombre rêve a mis cette image insensée; Dis-moi qu’Atride m’aime et qu’en ce dur moment Il brave la tempête et le flot écumant, Qu’il m’a commis l’honneur de sa vie héroïque, Que je l’aime!... O douleur! ô race fatidique D’Atrée! ô noir destin, et déplorable jour! Flammes qui consumez mon coeur, ô lâche amour! C’est en vain que sa vue à mes yeux est ravie, Il emporte la gloire et la paix de ma vie! Démodoce. Noble Hélène, les Dieux, d’où naissent nos travaux, Aux forces de nos coeurs ont mesuré nos maux, Et dans les parts qu’ils font des fortunes diverses Ils livrent les meilleurs aux plus rudes traverses, Certains que tout mortel armé de sa vertu Sous le plus lourd destin n’est jamais abattu... Rejetez loin de vous, murs belliqueux de Sparte, L’hôte qui vous outrage. O Zeus, Pallas! qu’il parte! Et que les jours futurs dévoilés à mes yeux S’effacent comme l’ombre à la clarté des cieux! Hélène. Toi que les Dieux ont fait confident de leur haine, De quels funestes coups frapperont-ils Hélène? Démodoce. Laissons faire les Dieux. Oublie un vain discours; Que Zeus et que Pallas te gardent de beaux jours! Puisse la paix divine et la forte sagesse Descendre dans ton âme et bannir ta tristesse! La sereine douceur d’un amour vertueux Verse le calme au fond des coeurs tumultueux; Tel, dans la voûte obscure où grondent les orages, Un regard d’Hèlios dissipe les nuages. Hélène. Mon père, ta sagesse est grande. Que le ciel Couronne tes vieux ans d’un honneur immortel! J’écouterai toujours d’un esprit favorable L’harmonieux conseil de ta voix vénérable. Et vous, ô soeurs d’Hélène, ô beaux fronts ceints de rieurs! De vos jeunes accords endormez mes douleurs. J’aime vos chants si doux où la candeur respire, Et mon front s’illumine à votre heureux sourire. Le choeur de femmes. Penché sur le timon, et les rênes en mains, Hèlios presse aux cieux le splendide attelage; Il brûle dans son cours l’immobile feuillage Des bois vierges de bruits humains. Les tranquilles forêts de silence sont pleines; Et la source au flot clair du rocher tout eu pleurs Tombe, et mêle aux chansons des furtives haleines Son murmure parmi les fleurs. O divine Artémis, vierge aux flèches rapides, Accours! l’heure est propice au bain mystérieux: Sans craindre des mortels le regard curieux, Plonge dans les ondes limpides. Chasseresses des bois, ô Nymphes, hâtez-vous, Dénouez d’Artémis la rude et chaste robe. Voyez! ce bois épais et sombre la dérobe Aux yeux mêmes des Dieux jaloux. Et l’onde frémissante a reçu la Déesse Et retient son beau corps dans un baiser tremblant. Elle rit, et l’essaim joyeux, étincelant, Des nymphes, l’entoure et la presse. Mais quel soupir émeut le feuillage prochain? Serait-ce quelque vierge égarée et peureuse, Ou l’Aigipan moqueur, ou le jeune Sylvain, Qui pousse une plainte amoureuse? C’est toi, fils d’Aristée, aux molosses chasseurs, Qui surprends Artémis dans sa blancheur de neige, Nue, et passant du front l’éblouissant cortège Que lui font ses divines soeurs. Fuis, chasseur imprudent! Artémis irritée T’aperçoit et se lève au milieu des flots clairs, Et sa main sur ton front lance l’onde agitée; Ses grands yeux sont tout pleins d’éclairs. La corne aux noirs rameaux sur ta tête se dresse; Tu cours dans les halliers comme un cerf bondissant... Et ta meute infidèle, en son aveugle ivresse, Hume l’arôme de ton sang. Malheureux! plus jamais dans les forêts aimées Tu ne retourneras, ton arc entre les mains. Ah! les Dieux sont cruels! aux douleurs des humains Toujours leurs âmes sont fermées. Hélène. Oui, les Dieux sont cruels!... O jours, jours d’autrefois De ma mère Léda doux baisers, douce voix, Bras caressants et chers où riait mon enfance, O souvenirs sacrés que j’aime et que j’offense, Salut! -Un noir nuage entre mon cceur et vous D’heure en heure descend comme un voile jaloux. Salut, seuil nuptial, maison du fils d’Atrée, O chastes voluptés de sa couche sacrée! De la grande Pallas autel hospitalier, Où j’ai brûlé la myrrhe et l’encens familier! O cité de Tyndare! O rives de mon fleuve, Où l’essaim éclatant des beaux cygnes s’abreuve Et nage, et, comme Zeus, quittant les claires eaux, Poursuit la blanche Nymphe à l’ombre des roseaux! Salut, ô mont Taygète, ô grottes, ô vallées, Qui, des rires joyeux de nos vierges, troublées, Sur les agrestes fleurs et les gazons naissants, Avez formé mes pas aux rythmes bondissants! Salut, chère contrée où j’ai vu la lumière! Trop fidèles témoins de ma vertu première, Salut! Je vous salue, ô patrie, ô beaux lieux. D’Hélène pour jamais recevez les adieux. Une flamme invincible irrite dans mes veines Un sang coupable... Assez, assez de luttes vaines, D’intarissables pleurs, d’inutiles remords!... Accours! emporte-moi, Phrygien, sur tes bords! Achève enfin, Eros, ta victoire cruelle. Et toi, fille de Zeus, ô gardienne infidèle, Pallas, qui m’as trahie; et vous, funestes Dieux, Qui me livrez en proie à mon sort odieux, Qui me poussez aux bras de l’impur adultère... Par le Fleuve livide et l’Hadès solitaire, Par Niobé, Tantale, Atrée et le Festin Sanglant! par Perséphone et par le noir Destin, Par les fouets acharnés de la pâle Erinnye, O Dieux cruels, Dieux sourds! ô Dieux, je vous renie! Viens, Priamide! viens! je t’aime, et je t’attends! Démodoce. Ah! qu’il presse sa fuite! -Hélène, il n’est plus temps. Sur l’écume du fleuve il vogue, et j’en rends grâces Aux Dieux! Les flots mouvants ont effacé ses traces. Hélène. Eros brûle en mon sein! O vieillard, je me meurs. Va, Démodoce, cours! De tes longues clameurs Emplis les bords du fleuve. Arrête sa trirème. Dis-lui que je l’attends et je supplie et l’aime! Démodoce. Par ton vaillant époux, par la gloire d’Hellas, Puissent de Zeus vengeur les foudres en éclats Frapper ma tête impie et livrer ma poussière Aux vents d’orage, si j’écoute ta prière! Le choeur de femmes. Malheureuse et cruelle Hélène, qu’as-tu dit? Hélène. Vierges, séchez vos pleurs, car mon sort est prédit: Il faut courber le front sous une loi plus forte. Ah! sans doute il est lourd, le poids que mon coeur porte; Ils sont amers, les pleurs qui tombent de mes yeux, Mais les Dieux l’ont voulu: je m’en remets aux Dieux. Ils ont troublé ma vie... Eh bien! quoiqu’il m’en coûte, J’irai jusques au bout de ma funeste route: Gloire, honneur et vertu, je foulerai du pié Ce que l’homme et le Ciel révèrent, sans pitié, Sans honte! et quand viendra le terme de mon âge, Voilà, dirai-je aux Dieux, votre exécrable ouvrage! VII. Hélène, Démodoce, Pâris, Choeur de femmes Pâris. Viens! mes forts compagnons, à la fuite animés, Poussent des cris joyeux, des avirons armés. Hélène. Les Dieux m’ont entendue! Démodoce. Envoyé des lieux sombres Ou d’un sceptre de fer Aidés conduit les Ombres, Toi, Priamide! -et toi,dont le coeur est changeant Et perfide! écoutez... Sur son trépied d’argent, Dans Larisse, le Dieu qu’honore Lykorée Fit entendre autrefois sa parole sacrée. Jeune encor, mais déjà plein de transports pieux, J’accoutumais ma voix aux louanges des Dieux, Et le grand Apollon guidait mes pas timides Sur les sommets chéris des chastes Piérides. Livrant à mes regards les temps encor lointains, Le Dieu me révéla vos sinistres destins, O Dardanide, et toi, d’Eros indigne esclave! Pâris. Résiste-t-on aux Dieux? malheur à qui les brave! Vieillard, les feux tombés du char d’or d’Hèlios N’amollissent jamais le front glacé d’Athos: Des songes enflammés l’âge froid te protège, Et plus rien de ton coeur n’échauffera la neige. Démodoce. Jeune homme, ils sont aimés des justes Immortels, Ceux qui vivent en paix sur les bords paternels, Et, des simples vertus suivant le cours austère, Calment à ce flot pur la soif qui les altère. Et toi, ma fille, toi qu’entoura tant d’amour Depuis l’heure si chère où tu naquis au jour, Ma fille, entends ma voix! Mes riantes années Au souffle des hivers se sont toutes fanées, J’ai vécu longuement. Je sais le lendemain Des ivresses d’une heure et du désir humain. Femme de Ménélas, je te prie et t’adjure: Souviens-toi d’Athéné qui venge le parjure! Le choeur de femmes. O fille de Léda, noble Hélène aux pieds blancs, Nous pressons tes genoux avec nos bras tremblants! Hélène. C’est assez. J’obéis à tes flammes divines, Eros! -Emporte-moi sur les ondes marines, O Paris! -Hèlios luit dans l’Olympe en feu. Adieu, Vierges de Sparte! O Démodoce, adieu! Le choeur de femmes. Arrête, Hélène! arrête, ô malheureuse Hélène! Prends en pitié ta gloire et notre amère peine... Elle fuit! et déjà son long voile flottant Disparaît au détour du portique éclatant. Tombez, écroulez-vous, murs du palais antique! O sol, ébranle-toi sur sa trace impudique! Démodoce. C’en est fait! L’eau gémit sous l’effort des nageurs. Fuis donc, couple fatal, et crains les Dieux vengeurs! Le choeur de femmes. ’’Strophe’’ Divins frères d’Hélène, éclatants Dioscures, Qui brillez à nos yeux, durant les nuits obscures, A l’horizon des vastes mers! Refusez vos clartés si pures Au vaisseau ravisseur qui fend les flots amers. Beaux astres qui régnez au milieu des étoiles, Laissez, de l’Olympe attristé, D’une éternelle nuit tomber les sombres voiles: Gloire, vertu, patrie, Hélène a tout quitté! ’’Antistrophe’’ Comme la rose en proie aux souffles de Borée, Qui ne voit pas finir l’aube qui l’a dorée, Tombe et se fane en peu d’instants, Ma jeunesse, aux pleurs consacrée, Ne verra pas la fin de son heureux printemps! O mousses du Taygète, ô fleurs de nos vallées, Propices à nos choeurs joyeux, Qu’autrefois elle aimait, que ses pas ont foulées, Flétrissez-vous: Hélène a renié ses Dieux! ’’Epode’’ Vers ton palais désert et sombre, ô noble Atride, A travers les flots orageux, Ne hâte point le cours de ta nef intrépide: Tu ne reverras plus la blanche Tyndaride Aux cheveux d’or, aux pieds neigeux! Pleure comme une femme, ô guerrier courageux! Du Cygne et de Léda celle qui nous est née, Sur la pourpre étrangère, insensible à nos pleurs, Oublie Hellas abandonnée... Grands Dieux! de roses couronnée, Hélène rit de nos douleurs! Démodoce. O Phoibos-Apollôn! de ta bouche divine Coule la vérité dont l’esprit s’illumine! Roi des Muses, chanteur des monts et des forêts, Roi de l’Arc d’or, armé d’inévitables traits, O dompteur de Python, souverain de Larisse! Que l’Océan immense et profond se tarisse, Que l’impalpable Aithèr, d’où ton char radieux Verse la flamme auguste aux hommes comme aux Dieux, S’écroule, et que l’Hadès impénétrable et sombre Engloutisse le monde éternel dans son ombre, Si, délaissant ton culte et rebelle à tes lois, Je doutais, Apollon, des accents de ta voix! O fiers enfants d’Hellas, ô races courageuses, Emplissez et troublez de clameurs belliqueuses La hauteur de l’Olympe et l’écho spacieux Des plaines et des monts où dorment vos aïeux! De l’Epire sauvage aux flots profonds d’Aigée, Levez-vous pour venger la patrie outragée! Saisissez, ô guerriers, d’une robuste main Et le glaive homicide et la pique d’airain! Pousse des cris, puissante Argos! Divine Athènes, Couvre la vaste mer d’innombrables antennes... Et vous, ô Rois d’Hellas, emportez sur les flots La flamme avec la mort dans les remparts d’Ilos! Le choeur de femmes. ’’Strophe’’ Quand du myrte d’Eros la vierge est couronnée, Et, sous le lin éblouissant, S’approche en souriant des autels d’hyménée, Les Kharites en choeur conduisent en dansant Son innocente destinée. Son coeur bondit de joie, et l’Epoux radieux La contemple, l’admire et rend grâces aux Dieux! ’’Antistrophe’’ Sous le toit nuptial le trépied d’or s’allume, La rose jonche les parvis, Les rires éclatants montent, le festin fume, Un doux charme retient les convives ravis Aux lieux que l’Epouse parfume. Salut, toi qui nous fais des jours heureux et longs Divin frère d’Eros, Hymen aux cheveux blonds! ’’Epode’’ Mais, ô Chasteté sainte, ô robe vénérable, Malheur à qui sur toi porte une impure main! Qu’il vive et meure misérable! Qu’Erinnys vengeresse, auguste, inexorable, Le flagelle à jamais dans l’Hadès inhumain! Malheur à l’épouse adultère En proie aux lâches voluptés, Source de sang, de honte et de calamités, Opprobre et fardeau de la terre! Frappez-la, Dieux vengeurs, noires Divinités! La Robe Du Centaure. Antique Justicier, ô divin Sagittaire, Tu foulais de l’Oita la cime solitaire, Et dompteur en repos, dans ta force couché, Sur ta solide main ton front s’était penché. Les pins de Thessalie, avec de fiers murmures, T’abritaient gravement de leurs larges ramures; Détachés de l’épaule et du bras indompté, Ta massue et ton arc dormaient à ton côté. Tel, glorieux lutteur, tu contemplais, paisible, Le sol sacré d’Hellas où tu fus invincible. Ni trêve, ni repos! Il faut encor souffrir: Il te faut expier ta grandeur, et mourir. O robe aux lourds tissus, à l’étreinte suprême! Le Néméen s’endort dans l’oubli de soi-même: De l’immense clameur d’une angoisse sans frein Qu’il frappe, ô Destinée, à ta voûte d’airain! Que les chênes noueux, rois aux vieilles années, S’embrasent en éclats sous ses mains acharnées; Et, saluant d’en bas l’Olympe radieux, Que l’Oita flamboyant l’exhale dans les cieux! Désirs que rien ne dompte, ô robe expiatoire, Tunique dévorante et manteau de victoire! C’est peu d’avoir planté d’une immortelle main Douze combats sacrés aux haltes du chemin; C’est peu, multipliant sa souffrance infinie, D’avoir longtemps versé la sueur du génie. O source de sanglots, ô foyer de splendeurs, Un invisible souffle irrite vos ardeurs; Vos suprêmes soupirs, avant-coureurs sublimes, Guident aux cieux ouverts les âmes magnanimes; Et sur la hauteur sainte, où brûle votre feu, Vous consumez un homme et vous faites un Dieu! Kybèle. Strophe I Le long des mers d’azur aux sonores rivages, Par les grands bois tout pleins de hurlements pieux, Tu passes lentement, mère antique des dieux, Sur le dos des lions sauvages. D’écume furieuse et de sueurs baignés, Les nymphes de l’Ida, les sacrés corybantes, Déchirent leurs robes tombantes, Et dansent par bonds effrénés. Antistrophe I Consumés de désirs, dactyles et curètes, Les cabires velus délaissent leurs marteaux Et l’âtre où nuit et jour ruissellent les métaux Au fond des cavités secrètes. Haletants, du sommet des rochers hasardeux, Comme de noirs troupeaux ils roulent sur les pentes, Et les asphodèles rampantes Ont couronné leurs fronts hideux. Epode I Ils accourent vers toi qui naquis la première, Qui présides à mille hymens! Vierge majestueuse, éclatante ouvrière, Qui revêts de tes dons les dieux et les humains. Toi dont le lait divin sous qui germe la vie, Lumineuse rosée où nage l’univers, Répand sur la terre ravie L’été splendide et les hivers! Strophe II Ô Silène de Nyse, ô bacchante inhumaine, Agitez en hurlant, ivres, tumultueux, Les thyrses enlacés de serpents tortueux; Io! Femmes de Dindymène! Loin des profanes odieux, Les tresses au vent déroulées, Sous les grands pins flambants des montagnes troublées, Io! Chantez Cybèle, origine des dieux. Dans les sombres halliers de la forêt antique, Io! L’oeil en feu, le corps nu, Versez avec le van mystique Le grain où tout est contenu! Antistrophe II Cybèle, assise au centre immobile du monde, Reine aux yeux bienveillants, ceinte de larges tours, Salut, source des biens et source des longs jours, Cybèle, ô nourrice féconde! Du sein du Pactole doré Où sont tes palais, ô déesse! Tu donnes aux mortels la force et la sagesse, Tu respires l’encens du temple préféré. Secouant de ta robe un nuage de roses, Dans l’éther splendide et sans fin Tu déroules le choeur des choses, Dociles à l’ordre divin! Epode II Soumis au joug des destinées, Tous les pâles humains aux rapides années T’adjurent sous le poids des maux; Et dans leurs coeurs blessés, ô sagesse, tu mêles Au noir souci de leurs travaux Les espérances immortelles: Le monde est suspendu, déesse, à tes mamelles: En un pli de ta robe il rêve aux jours nouveaux. Pan. Pan d’Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé De deux cornes, bruyant, et des pasteurs aimé, Emplit les verts roseaux d’une amoureuse haleine. Dès que l’aube a doré la montagne et la plaine, Vagabond, il se plaît aux jeux, aux choeurs dansants Des Nymphes, sur la mousse et les gazons naissants. La peau du lynx revêt son dos; sa tête est ceinte De l’agreste safran, de la molle hyacinthe; Et d’un rire sonore il éveille les bois. Les Nymphes aux pieds nus accourent à sa voix, Et légères, auprès des fontaines limpides, Elles entourent Pan de leurs rondes rapides. Dans les grottes de pampre, au creux des antres frais, Le long des cours d’eau vive échappés des forêts, Sous le dôme touffu des épaisses yeuses, Le Dieu fuit de midi les ardeurs radieuses; Il s’endort; et les bois, respectant son sommeil, Gardent le divin Pan des flèches du Soleil. Mais sitôt que la Nuit, calme et ceinte d’étoiles, Déploie aux Cieux muets les longs plis de ses voiles, Pan, d’amour enflammé, dans les bois familiers Poursuit la vierge errante à l’ombre des halliers, La saisit au passage; et, transporté de joie, Aux clartés de la lune, il emporte sa proie. Klytie. Sentiers furtifs des bois, sources aux frais rivages, Et vous, grottes de pampre où glisse un jour vermeil, Platanes, qui voyez, sous vos épais feuillages, Les vierges de l’Hybla céder au doux sommeil; Un Dieu ne m’endort plus dans vos calmes retraites, Quand midi rayonnant brûle les lourds rameaux. Ecoutez, ô forêts, mes tristesses secrètes! Versez votre silence et l’oubli sur mes maux. Mes jours ne coulent plus au gré des heures douces. Moins clair était le flot qui baigne les halliers, Dont l’écume d’argent, parmi les vertes mousses, Abreuve les oiseaux et les cerfs familiers. Et mes yeux sont en pleurs, et la Muse infidèle A délaissé mon sein d’un autre amour empli. Fuyez, jeunes chansons, fuyez à tire d’aile: Pour la joie et pour vous mon coeur est plein d’oubli. Parlez-moi de Klytie, ô vallée, ô colline! Fontaine trop heureuse, aux reflets azurés, N’as-tu pas sur tes bords, où le roseau s’incline, De Klytie en chantant baisé les pieds sacrés? Des monts Siciliens c’est la blanche Immortelle! Compagnons d’Érycine, ô cortège enchanté, Désirs aux ailes d’or, emportez-moi vers elle: Elle a surpris mon coeur par sa jeune beauté. Korinthe et l’Ionie et la divine Athènes Sculpteraient son image en un marbre éternel; La trirème sacrée inclinant ses antennes L’eût nommée Aphrodite et l’eût placée au ciel. Klytie a d’hyacinthe orné ses tempes roses, Et sa robe est nouée à son genou charmant; Elle effleura en courant l’herbe molle et les roses; Et le cruel Eros se rit de mon tourment! O Nymphes des forêts, ô filles de Kybèle, Quel Dieu vous poursuivra désormais de ses voeux? O Déesses! pleurez: plus que vous êtes est belle! Sur son col, à flots d’or, coulent ses blonds cheveux. Ses lèvres ont l’éclat des jeunes aubépines Où chantent les oiseaux dans la rosée en pleurs; Ses beaux yeux sont tout pleins de ces clartés divines Que l’urne du matin verse aux buissons en fleurs. Le rire éblouissant rayonne sur sa joue, Une forme parfaite arrondit ses bras nus, Son épaule est de neige et l’aurore s’y joue; Des lys d’argent sont nés sous ses pas ingénus. Elle est grande et semblable aux fières chasseresses Qui passent dans les bois vers le déclin du jour; Et le vent bienheureux qui soulève ses tresses S’y parfume aussitôt de jeunesse et d’amour. Les pasteurs attentifs, au temps des gerbes mûres, Au seul bruit de sa voix délaissent les moissons, Car l’abeille Hybléenne a de moins frais murmures Que sa lèvre au matin n’a de fraîches chansons. Le lin chaste et flottant qui ceint son corps d’albâtre Plus qu’un voile du temple est terrible à mes yeux: Si j’en touche les plis mon coeur cesse de battre; J’oublie en la voyant la Patrie et les Dieux! Eros, jeune Immortel, dont les flèches certaines Font une plaie au coeur que nul ne peut fermer, Incline au moins son front sur l’onde des fontaines; Oh! dis-lui qu’elle est belle et qu’elle doit aimer! Si rien ne peut fléchir cette vierge cruelle, Ni la molle syrinx, ni les dons amoureux, Ni mes longs pleurs versés durant les nuits pour elle, Eros! j’irai guérir sur des bords plus heureux. Non! je consumerai ma jeunesse à lui plaire, Et, chérissant le joug où m’ont lié les Dieux, J’irai bientôt l’attendre à l’ombre tutélaire De tes feuillages noirs, Hadès mystérieux! Sous les myrtes sacrés s’uniront nos mains vaines; Tu tomberas, Klytie, en pleurant sur mon coeur... Mais la mort aura pris le pur sang de nos veines Et des jeunes baisers la divine liqueur! La Vénus De Milo. Marbre sacré, vêtu de force et de génie, Déesse irrésistible au port victorieux, Pure comme un éclair et comme une harmonie, O Vénus, ô beauté, blanche mère des Dieux! Tu n’es pas Aphrodite, au bercement de l’onde, Sur ta conque d’azur posant un pied neigeux, Tandis qu’autour de toi, vision rose et blonde, Volent les Rires d’or avec l’essaim des Jeux. Tu n’es pas Kythérée, en ta pose assouplie, Parfumant de baisers l’Adonis bienheureux, Et n’ayant pour témoins sur le rameau qui plie Que colombes d’albâtre et ramiers amoureux. Et tu n’es pas la Muse aux lèvres éloquentes, La pudique Vénus, ni la molle Astarté Qui, le front couronné de roses et d’acanthes, Sur un lit de lotos se meurt de volupté. Non! les Rires, les Jeux, les Grâces enlacées, Rougissantes d’amour, ne t’accompagnent pas. Ton cortège est formé d’étoiles cadencées, Et les globes en choeur s’enchaînent sur tes pas. Du bonheur impassible ô symbole adorable, Calme comme la Mer en sa sérénité, Nul sanglot n’a brisé ton sein inaltérable, Jamais les pleurs humains n’ont terni ta beauté. Salut! A ton aspect le coeur se précipite. Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs; Tu marches, fière et nue, et le monde palpite, Et le monde est à toi, Déesse aux larges flancs! Iles, séjour des Dieux! Hellas, mère sacrée! Oh! que ne suis-je né dans le saint Archipel, Aux siècles glorieux où la Terre inspirée Voyait le Ciel descendre à son premier appel! Si mon berceau, flottant sur la Thétis antique, Ne fut point caressé de son tiède cristal; Si je n’ai point prié sous le fronton attique, Beauté victorieuse, à ton autel natal; Allume dans mon sein la sublime étincelle, N’enferme point ma gloire au tombeau soucieux; Et fais que ma pensée en rythmes d’or ruisselle, Comme un divin métal au moule harmonieux. Le Réveil D’Hèlios. Le Jeune Homme divin, nourrisson de Délos, Dans sa khlamyde d’or quitte l’azur des flots; De leurs baisers d’argent son épaule étincelle Et sur ses pieds légers l’onde amère ruisselle. A l’essieu plein de force il attache soudain La roue à jantes d’or, à sept rayons d’airain. Les moyeux sont d’argent, aussi bien que le siège. Le Dieu soumet au joug quatre étalons de neige, Qui, rebelles au frein, mais au timon liés, Hérissés, écumants, sur leurs jarrets ployés, Hennissent vers les cieux, de leurs naseaux splendides. Mais, du quadruple effort de ses rênes solides, Le fils d’Hypériôn courbe leurs cols nerveux; Et le vent de la mer agite ses cheveux, Et Sélénè pâlit, et les Heures divines Font descendre l’Aurore aux lointaines collines. Le Dieu s’écrie! Il part, et dans l’ampleur du ciel Il pousse, étincelant, le quadrige immortel. L’air sonore s’emplit de flamme et d’harmonie; L’Océan qui palpite, en sa plainte infinie, Pour saluer le Dieu murmure un chant plus doux; Et, semblable à la vierge en face de l’époux, La Terre, au bord brumeux des ondes apaisées, S’éveille en rougissant sur son lit de rosées. La Source. Une eau vive étincelle en la forêt muette, Dérobée aux ardeurs du jour; Et le roseau s’y ploie, et fleurissent autour L’hyacinthe et la violette. Ni les chèvres paissant les cytises amers Aux pentes des proches collines, Ni les pasteurs chantant sur les flûtes divines, N’ont troublé la source aux flots clairs. Les noirs chênes, aimés des abeilles fidèles, En ce beau lieu versent la paix, Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais, Ont ployé leur col sous leurs ailes. Les grands cerfs indolents, par les halliers mousseux, Hument les tardives rosées; Sous le dais lumineux des feuilles reposées Dorment les Sylvains paresseux. Et la blanche Naïs dans la source sacrée Mollement ferme ses beaux yeux; Elle songe, endormie; un rire harmonieux Flotte sur sa bouche pourprée. Nul oeil étincelant d’un amoureux désir N’a vu sous ces voiles limpides La Nymphe au corps de neige, aux longs cheveux fluides Sur le sable argenté dormir. Et nul n’a contemplé la joue adolescente, L’ivoire du col, ou l’éclat Du jeune sein, l’épaule au contour délicat, Les bras blancs, la lèvre innocente. Mais l’Aigipan lascif, sur le prochain rameau, Entr’ouvre la feuillée épaisse Et voit, tout enlacé d’une humide caresse, Ce corps souple briller sous l’eau. Aussitôt il rit d’aise en sa joie inhumaine; Son rire émeut le frais réduit; Et la Vierge s’éveille, et, pâlissant au bruit, Disparaît comme une ombre vaine. Telle que la Naïade, en ce bois écarté, Dormant sous l’onde diaphane, Fuis toujours l’oeil impur et la main du profane, Lumière de l’âme, ô Beauté! Niobé. Ville au bouclier d’or, favorite des dieux, Toi que bâtit la lyre aux sons mélodieux, Toi que baigne Dircé d’une onde inspiratrice, D’Héraclès justicier magnanime nourrice, Thèbes! -Toi qui contins entre tes murs sacrés Le dieu né de la foudre, aux longs cheveux dorés, Ceint de pampre, Iacchos, qui, la lèvre rougie, Danse, le thyrse en main, aux monts de la Phrygie; Ville illustre où l’éclair féconda Sémélé, Un peuple immense en toi murmure amoncelé. Au lever du soleil doucement agitée, Telle chante la mer, quand Ino-Leucothée, La fille de Cadmus, déesse à qui tu plais, Abandonne en riant son humide palais Et déroule à longs plis le voile tutélaire Qui d’Éole irrité fait tomber la colère. Les nymphes aux beaux yeux, habitantes des eaux, Ont couronné leurs fronts d’algues et de roseaux, Et s’élançant du sein des grottes de Nérée, Suivent la belle Ino, compagne vénérée, Pareilles sur les mers à des cygnes neigeux, Elles nagent! Les flots s’apaisent sous leurs jeux, Et le puissant soupir des ondes maternelles Monte par intervalle aux voûtes éternelles. Tel murmure ton peuple, ô cité de Cadmus! De joyeuses clameurs tes remparts sont émus; Tes temples animés de marbres prophétiques Ouvrent aux longs regards leurs radieux portiques; Aux pieds des grands autels qu’un sang épais rougit Sous le couteau sacré l’hécatombe mugit, Et vers le ciel propice une brise embaumée Emporte des trépieds la pieuse fumée. Phoebos Lycoréen, l’oeil mi-clos de sommeil, De la blonde Thétys touche le sein vermeil: La nuit tranquille couvre, en déployant ses ailes, La terre de Pélops d’ombres universelles. Les jeux héracléens, aux bords de l’Isménus, Finissent, et font place aux banquets de Vénus; L’olivier cher aux dieux ceint les fronts héroïques; Et tous, avec des chants, vers les remparts lyriques, Reviennent à grand bruit, comme des flots nombreux, Par les plaines, les monts et les chemins poudreux. Leur rumeur les devance, et, du berceau d’Alcide, Jette un écho sonore aux monts de la Phocide. Mille agiles coursiers impatients du frein, Liés aux chars roulant sur les axes d’airain, Superbes, contenus dans leur fougue domptée, Rongent le mors blanchi d’une écume argentée. Qu’ils sont beaux, asservis, mais fiers sous l’aiguillon, Et creusant dans la poudre un palpitant sillon! Les uns, aux crins touffus, aux naseaux intrépides, De l’amoureux Alphée ont bu les eaux rapides. Ceux-ci remplis encor de sauvages élans, Sous le hardi Lapithe assouplissent leurs flancs, Et rêvant, dans leur vol, la libre Thessalie, Hennissent tout joyeux sous le joug qui les lie. Ceux-là, près de Pylos, par Zéphyre enfantés, Nourris d’algue marine, et sans cesse irrités, S’abandonnant au feu d’un sang irrésistible, Ont du dieu paternel gardé l’aile invisible; Et, toujours ruisselants de rage et de sueur, Jettent de leurs grands yeux une ardente lueur. Ils entraînent, fumants d’une brûlante haleine, Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine, Graves, majestueux, couronnés de respect; Et les jeunes vainqueurs au belliqueux aspect, Qui, fiers du noble poids de leur gloire première, Sur leurs casques polis font jouer la lumière. Les enfants de Cadmus, à leur trace attachés, S’agitent derrière eux, haletants et penchés, Et dans Thèbes bientôt les coursiers qui frémissent Déposent les guerriers sous qui les chars gémissent. Le palais d’Amphion, aux portiques sculptés, S’entr’ouvre aux lourds essieux l’un par l’autre heurtés. Chaque héros s’élance, et les fortes armures Ont glacé tous les coeurs par d’effrayants murmures. Les serviteurs du roi, sur le seuil assemblés, Servent l’orge et l’avoine aux coursiers dételés; Et les chars, recouverts de laines protectrices, S’inclinent lentement contre les murs propices. Sous des voûtes de marbre, abri mystérieux, Loin des bruits du palais, de l’oreille et des yeux, En de limpides bains, nourris de sources vives, De larges conques d’or reçoivent les convives. L’huile baigne à doux flots leurs membres assouplis; De longs tissus de lin les couvrent de leurs plis; Puis, aux sons amoureux des lyres ioniques, Ils entrent, revêtus d’éclatantes tuniques. Ô surprise! En la salle aux contours spacieux, L’argent, l’ambre et l’ivoire éblouissent leurs yeux. Dix nymphes d’or massif, qu’on dirait animées, Tendent d’un bras brillant dix torches enflammées; Mille flambeaux encore, aux voûtes suspendus, Font jaillir tour à tour leurs feux inattendus; Et la flamme, inondant l’enceinte rayonnante, Semant d’ardents reflets la pourpre environnante, Irradie en éclairs aux lambris de métal. Comme un dieu que supporte un riche piédestal, Le divin Amphion, semblable au fils de Rhée, D’un sceptre étincelant charge sa main sacrée, Et soutient, le front haut, de ses larges genoux, Sa lyre créatrice aux accents forts et doux. Le calme et la bonté, la gloire et le génie Couronnent à la fois ce roi de l’harmonie. Dans sa robe de pourpre, immobile et songeur, Il suit auprès des dieux son esprit voyageur; Il règne, il chante, il rêve. Il est heureux et sage. Sa barbe, à longs flocons déjà blanchis par l’âge, Sur sa grande poitrine avec lenteur descend, Et le bandeau royal couvre son front puissant. Assise à ses côtés sur la pourpre natale, La fière Niobé, la fille de Tantale, Blanche dans son orgueil, avec félicité Contemple les beaux fruits de sa fécondité, Sept filles et sept fils, richesse maternelle Qu’elle réchauffe encore à l’abri de son aile. Autour d’elle, à ses pieds, actives, et roulant La quenouille d’ivoire au gré de leur doigt blanc, Vingt femmes de Lydie aux riches bandelettes Ourdissent finement les laines violettes. Telles, près de Thétys, sous les grottes d’azur Que baigne incessamment un flot tranquille et pur, En un lit de corail les blanches Néréides Tournent en souriant leurs quenouilles humides. Pourtant les serviteurs font d’un bras diligent Couler les vins dorés des cratères d’argent; Le miel tombe en rayons des profondes amphores; Aux convives du roi les jeunes canéphores Offrent leurs fruits vermeils. -Sous le festin fumant La table aux ais nombreux a gémi longuement. Le Choeur. Les héros sont assis, ceints d’un rameau de lierre. Le tranquille repos rit sur leurs fronts joyeux; Et pour charmer encor la table hospitalière, L’aède aux chants aimés va célébrer les dieux. Le divin Amphion, roi que l’Olympe honore, Calme les bruits épars, de son sceptre incliné; Et vers la voûte immense, éclatante et sonore, Sur le mode éolien la lyre a résonné. L’Aède. Toi qui règnes au sein de la voûte azurée, Éther, dominateur de tout, flamme sacrée, Aliment éternel des astres radieux, De la terre et des flots, des hommes et des dieux! Ardeur vivante! Éther! Source immense, invisible, Qui, pareil en ton cours au torrent invincible, Dispenses, te frayant mille chemins divers, La chaleur et la vie au multiple univers, Salut, éther divin, ô substance première! Et vous, signaux du ciel, flamboyante lumière, Compagnons de la nuit, toujours jeunes et beaux, Salut, du vieux Khronos impassibles flambeaux! Et toi, nature, habile et sachant toutes choses, Ceinte d’éclairs, d’épis, d’étoiles et de roses, Épouse de l’éther! Toi qui sur nous étends Comme pour nous bénir tes deux bras éclatants, Nature, ô vierge-mère, ô nourrice éternelle, La vie à flots profonds coule de ta mamelle, Et les dieux, adorant ta puissante beauté, Te partagent leur gloire et leur éternité. Salut, vieil Ouranos, agitateur des mondes, Qui guides dans l’azur leurs courses vagabondes, Dieu caché, dieu visible, indomptable et changeant, Qui ceins les vastes airs de ton vol diligent! Salut, Zeus, roi du feu, sous qui le ciel palpite, Dont le courroux subtil gronde et se précipite, Ô Zeus au noir sourcil, éclatant voyageur, Salut, fils de Khronos, salut, ô dieu vengeur! Le Choeur. Il chante. -En son repos, la mer aux flots mobiles D’un concert moins sublime émeut ses bords charmés Les héros suspendus à ses lèvres habiles Ont délaissé la coupe et les mets parfumés. Cédant aux voluptés de leur joie infinie, Tels, oubliant la terre et l’encens des autels, Aux accents d’Apollon, les calmes immortels S’abreuvent à longs traits d’une immense harmonie. L’Aède. Ô race d’Ouranos, ô Titans monstrueux, Ô rois découronnés par Zeus, fils de Saturne, Pleurez et gémissez dans l’abîme nocturne Du monde aux larges flancs captifs tumultueux! Atteste Zeus vainqueur, dieu terrible aux cent têtes, Dernier né de la terre, immense Typhoé À la bouche fumante, ô père des tempêtes, De l’immobile Hadès habitant foudroyé! Chantez l’immortel Zeus, jeunes océanides Qui vous jouez en rond sur les perles humides Céto, Callirhoé, Clymène aux pieds charmants, Cymathoé, Thétys, Glaucé, Cymatolège, Électre au cou d’albâtre, Eunice aux bras de neige, Reines des bleus palais sous les flots écumants! Saliens vagabonds, retentissants Curètes, Qui gardiez son enfance en d’obscures retraites, Du choc des boucliers faites trembler les cieux! Générateurs des fruits, dieux aux robes tombantes, Chantez en choeur sa gloire, ô sacrés corybantes, Indomptables danseurs aux bonds prodigieux! Et toi qu’il fit jaillir de sa tête infinie, Déesse au casque d’or, Pallas Tritogénie, Enseigne sa prudence aux ignorants mortels. Viens, dis-nous ses amours, blanche fille de l’onde, Aphrodite au sein rose, ô reine à tête blonde, Volupté, dont le rire a conquis des autels! Vous tous, du divin Zeus, salut, enfants sans nombre, De l’Olympe éthéré jusqu’à l’Érèbe sombre Fruits de ses mille hymens, monarques étoilés Qui régnez à ses pieds et brillez à son ombre, Vous ne descendez point aux tombeaux désolés. Vous êtes sa pensée aux formes innombrables, Vous êtes son courroux, sa force et sa grandeur. Salut, déesses, dieux! Soyez-nous favorables, Salut, rayons vivants tombés de sa splendeur. Le Choeur. Quel nuage a couvert de son ombre fatale Ton front majestueux, ô fille de Tantale? Ton noir sourcil s’abaisse; un éclair soucieux, Précurseur de l’orage, a jailli de tes yeux, Et de ton sein royal la blancheur palpitante Se gonfle sous les plis de ta robe flottante. L’Aède. Il en est un pourtant plus illustre et plus beau, C’est le dieu de Sminthée et de la Méonie: De l’antique Ouranos il porte le flambeau, Il verse dans son vol la flamme et l’harmonie. C’est le roi de Pytho, de Milet, de Claros, C’est le Lycoréen meurtrier de Titye, Qui sourit, plein d’orgueil, quand sa flèche est partie; Le dieu certain du but, protecteur des héros. Sur le Pinde ombragé, filles de Mnémosyne, Vous unissez vos voix à sa lyre divine; Et délaissant son char à la cime des cieux, Il marche environné d’un choeur harmonieux. Il est jeune, il est fier! Les brises vagabondes Glissent avec amour sur ses cheveux dorés; Ô muses, et pour vous, de ses lèvres fécondes Tombent les rhythmes d’or et les chants inspirés; Puis, il suspend sa lyre aux temples préférés, Et plonge étincelant aux écumantes ondes. Dès qu’aux bords de Délos ses yeux furent ouverts Un arc d’argent frémit dans ses mains magnanimes; Et foulant le sommet des montagnes sublimes, D’un regard lumineux il baigna l’univers! Salut! Je te salue, Apollon, qui, sans cesse, Sur le Pinde as guidé ma timide jeunesse; Daigne inspirer ma voix, dieu que j’aime, et permets Que ma lyre et mes chants ne t’offensent jamais. Et toi, soeur d’Apollon, ô vierge chasseresse, Diane aux flèches d’or! Intrépide déesse, Tu hantes les sommets battus des sombres vents. Sous la pluie et la neige et de sang altérée, Tu poursuis sans repos de ta flèche acérée Les grands lions couchés au fond des bois mouvants. Nul n’échappe à tes coups, ô reine d’Ortygie! La source des forêts lave ta main rougie, Et quand Apollon passe en dardant ses éclairs, Tu livres ton beau corps aux baisers des flots clairs. Malheur à qui t’a vue aux sources d’Érymanthe! En vain il suppliera son immortelle amante: Ô vierge inexorable, ô chasseur insensé! Il ne pressera plus le sein qui l’a bercé; Et les blancs lévriers que ses yeux ont vu naître, Oublieux de sa voix, déchireront leur maître! Salut, belle Cynthie aux redoutables mains, Qui, parfois, délaissant les belliqueuses chasses, Danses aux bords delphiens, mêlée aux jeux des Grâces, Ô fille du grand Zeus, nourrice des humains! Et toi, Léto! Salut, mère pleine de gloire! Tu n’auras point brillé d’un éclat illusoire: Deux illustres enfants entre tous te sont nés. Par delà les cités, les monts, la mer profonde, Vénérable déesse aux destins fortunés, Ils ont porté ta gloire aux limites du monde. Le Choeur. Ô reine, ô Niobé, Pythie en proie au dieu, Tu te lèves, superbe, et les regards en feu, Et d’un geste apaisant l’assemblée éperdue, Vers l’Aède inspiré ta main s’est étendue. Tu parles! Ô terreur! Quels discours insensés De tes lèvres sans frein tombent à flots pressés? Ainsi du froid Hémus les neiges ébranlées S’écroulent avec bruit dans les blanches vallées; L’écho gronde en fuyant, et les tristes pasteurs Hâtent les boeufs tardifs vers les toits protecteurs. Ton souffle a fait pâlir le divin interprète: Sur la lyre aux trois voix le plectre d’or s’arrête, Et quelques sons encor, soupirs harmonieux, S’exhalent en mourant comme une plainte aux dieux! Niobé. Silence! -Un chant funeste a frappé mon oreille... Tout mon coeur s’est troublé d’une audace pareille. Un mortel, las de vivre, insulta-t-il jamais La fille de Tantale assise en son palais? Mieux vaudrait, qu’au berceau, son implacable mère Eût arrêté le cours de sa vie éphémère, Que d’attirer ainsi, sur son front insensé, L’orage qui dormait dans mon coeur offensé. Tais-toi. -Je veux t’offrir un retour tutélaire. Les louanges de Zeus irritent ma colère... Et c’est assez, sans doute, au tartare cruel Qu’il attache à mon père un supplice éternel! Il était d’autres dieux que les tiens, -Race auguste, Dont le sang était pur, dont l’empire était juste, Fils de la terre immense et du vieil Ouranos. Ces monarques régnaient dans les cieux en repos. Propices aux mortels, tout remplis de largesse, Ils dispensaient la paix, le bonheur, la sagesse; Et la terre, bercée en leurs bras caressants, Vantait la piété de ses fils tout-puissants. Chante ces dieux déchus des voûtes éthérées, Qui, frappés dans le sein des batailles sacrées, Sous les doubles assauts de la foudre et du temps, Gisent au noir Hadès; chante les dieux Titans! Hypérion, Atlas et l’époux de Clymène, Et celui d’où sortit toute science humaine, L’illustre Prométhée aux yeux perçants! Celui Pour qui seul entre tous l’avenir avait lui. Le ravisseur du feu, cher aux mortels sublimes, Qui longtemps enchaîné sur de sauvages cimes, Bâtissait un grand rêve aux serres du vautour; Sur qui, durant les nuits, pleuraient, pleines d’amour, Les filles d’océan aux invisibles ailes; Qu’Héraclès délivra de ses mains immortelles, Et qui fera jaillir de son sein indompté Le jour de la justice et de la liberté. Chante ces dieux! Ceux-là furent heureux et sages: Leur culte au fond des coeurs survit au cours des âges. Dans les flancs maternels de la terre couchés, Sur le jeune avenir leurs yeux sont attachés, Certains qu’au jour fatal, précipité du trône, Zeus s’évanouira sur les ailes de Khrone; Qu’un autre dieu plus fort, dans l’Olympe désert, Régnant, enveloppé d’un éternel concert, Et d’un songe inutile entretenant la terre, Refusera la coupe aux lèvres qu’il altère; Que lui-même, vaincu par de hardis mortels, Verra le feu sacré mourir sur ses autels; Que les déshérités gisant dans l’ombre avare, Franchiront glorieux les fleuves du Tartare Et que les dieux humains apaisant nos sanglots, Réuniront la terre à l’antique Ouranos! Ô stupide vainqueur du divin Prométhée, Puisse, du ciel, ta race avec toi rejetée, De ton règne aboli comptant les mornes jours, Au gouffre originel descendre pour toujours! J’ai honte de ton sang qui coule dans mes veines... Mais toi-même as brisé ces détestables chaînes, Ô Zeus! Toi que je hais! Dieu jaloux, dieu pervers, Implacable fardeau de l’immense univers! Quand mon père tomba sous ta force usurpée Impuissant ennemi, que ne m’as-tu frappée? Mais ta colère est vaine à troubler mes destins: Je règne sans terreur assise en mes festins; Mon époux me vénère et mon peuple m’honore! Sept filles et sept fils à leur brillante aurore Plus beaux, plus courageux, meilleurs que tes enfants, Croissent chers à mon coeur, sous mes yeux triomphants. Qui pourrait égaler ma gloire sur la terre? Est-ce toi, de Coeos fille errante, adultère, Oublieuse du sang généreux dont tu sors, Toi qui ternis la fleur de tes jeunes trésors, Et dans l’âpre Délos par Héré poursuivie, À deux enfants furtifs vins accorder la vie! Je brave ces enfants d’une impure union, Ce fils usurpateur du char d’Hypérion, Cette fille imposée à nos forêts paisibles! Je défie à la fois leurs colères risibles, J’appelle à moi leurs traits fatals aux cerfs des bois... Et toi, mère orgueilleuse, aux échos de ma voix Irrite tes enfants jaloux! Ô lâche esclave, Ô Léto, Niobé te défie et te brave! Le Choeur. Comme à l’heure où le vent passe au noir firmament, Les grands arbres émus se plaignent sourdement, À ce défi mortel la craintive assemblée Fait entendre une voix de mille voix mêlée, Mais confuse et pareille à ces lointains sanglots Que poussent dans la nuit les lamentables flots. L’aède est tourmenté d’une ardente pensée! Pâle, les yeux hagards, la tête hérissée, Depuis que sans retour, ô fière Niobé, Le blasphème divin de ta lèvre est tombé, Comme la pythonisse errante dans le temple, Il sent venir les dieux! Et son oeil les contemple, Et sa voix les annonce! Et ses bras étendus Semblent guider leurs coups sur nos fronts suspendus! La voûte du palais flamboie et se disperse Comme la foudre fait du ciel noir qu’elle perce... Les lambris de métal tombent étincelants Sur les mets renversés et les hôtes tremblants... Chacun fuit au hasard, et la foule mouvante Se heurte avec des cris de suprême épouvante. Un immortel, un dieu, oeil ardent, l’arc en main, Sur les murs vacillants pose un pied surhumain: C’est Apollon! Diane, ardente à la vengeance, Au fraternel archer sourit d’intelligence. L’arc du dieu retentit sous le trait assassin; Il vole, et de Tantale il va percer le sein. Comme un jeune arbrisseau dans sa saison première, La flèche d’Apollon t’arrache à la lumière: Tu regardes ta mère, ô jeune infortuné, Et tu meurs! -Mieux valait ne jamais être né! Diane tend son arc, et la flèche altérée Boit le sang de Néère à la tête dorée. Elle tombe et gémit. Phoebos au carquois d’or Attache Illionée à son frère Agénor; Le fer divin, guidé par une main trop sûre, Les unit dans la mort parla même blessure. Callirhoé tremblante et pâle de terreur, Veut éviter des dieux l’implacable fureur... Elle fuit, et sa mère en son sein la protège, Mais Diane a rougi son épaule de neige; Jusques au coeur glacé le trait mortel l’atteint, Et la vierge aux doux yeux dans un soupir s’éteint. Sypyle a réuni tout son jeune courage; Debout, et oeil tranquille, il contemple l’orage. L’arc sacré frappe en vain son front audacieux, Le fier adolescent meurt sans baisser les yeux. Du dieu de Méonie innocente victime, Il révèle en mourant sa race magnanime. Ismène et Cléodos, Phédime et Pélopis Chancellent tour à tour, pareils à des épis Que le gai moissonneur, l’âme de plaisir pleine, Ainsi qu’un blond trésor amasse dans la plaine. Ils sont tous là sanglants, vierges, jeunes guerriers, La tête ceinte encor de myrte ou de lauriers; Belles et beaux, couchés dans leur blanche khlamyde Que le sang par endroits teint de sa pourpre humide. L’une garde en tombant le sourire amoureux Dont ses lèvres brillaient en des jours plus heureux; L’autre, calme, et dormant dans sa pose amollie, Couvre de ses cheveux son jeune flanc qui plie... Leurs frères, à leurs pieds, par la Parque surpris, Gisent amoncelés au milieu des débris. Amphion, à l’aspect de sa famille éteinte, Dans l’ardente douleur dont son âme est atteinte, Ouvre son sein royal, et, sous un coup mortel, Presse le front des siens de son front paternel. Niobé le contemple, immobile et muette, Et, de son désespoir, comprimant la tempête, Seule vivante au sein de ces morts qu’elle aimait, Elle dresse ce front que nul coup ne soumet. Comme un grand corps taillé par une main habile, Le marbre te saisit d’une étreinte immobile. Des pleurs marmoréens ruissellent de tes yeux; La neige du Paros ceint ton front soucieux. En flots pétrifiés ta chevelure épaisse Arrête sur ton cou l’ombre de chaque tresse; Et tes vagues regards où s’est éteint le jour, Ton épaule superbe au sévère contour, Tes larges flancs, si beaux dans leur splendeur royale, Qu’ils brillaient à travers la pourpre orientale: Et tes seins jaillissants, ces futurs nourriciers, Des vengeurs de leur mère et des dieux justiciers, Tout est marbre! Un dieu fend la pourpre de ta robe, Et plus rien désormais aux yeux ne te dérobe! Que ta douleur est belle, ô marbre sans pareil! Non, jamais corps divins dorés par le soleil, Dans les cités d’Hellas jamais blanches statues De grâce et de jeunesse et d’amour revêtues, Du sculpteur palpitant songes mélodieux, Muets à notre oreille et qui chantent aux yeux; Jamais fronts doux et fiers où la joie étincelle N’ont valu ce regard et ce cou qui chancelle, Ces bras majestueux dans leur geste brisés, Ces flancs si pleins de vie et d’efforts épuisés, Ce corps où la beauté, cette flamme éternelle, Triomphe de la mort et resplendit en elle! On dirait à te voir, ô marbre désolé, Que du ciseau sculpteur des larmes ont coulé! Tu vis, tu vis encor! Sous ta robe insensible Ton coeur est dévoré d’un songe indestructible. Tu vois de tes grands yeux vides comme la nuit Tes enfants bien-aimés que la haine poursuit. Ô pâle Tantalide, ô mère de détresse, Leur regard défaillant t’appelle et te caresse... Ils meurent tour à tour, et renaissant plus beaux Pour disparaître encor dans leurs sanglants tombeaux, Ils lacèrent ton coeur mieux que les Euménides Ne flagellent les morts aux demeures livides! Oh! Qui soulèvera le fardeau de tes jours? Niobé, Niobé! Souffriras-tu toujours? Les siècles tomberont de l’Olympe, sans nombre! Khronos les balaîra d’une aile immense et sombre; Et, dans le vaste éther, dissipés au soleil, Ils s’en iront dormir leur éternel sommeil. Mais toi, tu renaîtras plus sereine et plus belle. Ton coeur fera bondir ta poitrine immortelle, Ton palais couvrira le monde! Et sous tes yeux, Innombrables et beaux et semblables aux dieux, Tes enfants chanteront, ô mère magnanime, Le destin glorieux de ton orgueil sublime. Hylas. C’était l’heure où l’oiseau, sous les vertes feuillées Repose, où tout s’endort, les dieux et les héros. Du tranquille sommeil les ailes déployées Pâlissaient l’astre de Claros. Sur la rive incliné, le vaisseau de Minerve Ne lavait plus sa proue au sein des flots amers; Et les guerriers d’Argo, que la fatigue énerve, Songeaient sur le sable des mers. Non loin, aux pieds du mont où croît le pin sonore, Au creux de la vallée inconnue aux mortels, Jeunes reines des eaux que Cyanée honore, Poursuivant leurs jeux immortels; Molis et Nikhéa, les belles hydriades, Dans la source natale aux reflets de saphir, Folâtraient au doux bruit des prochaines cascades, Loin de Borée et de Zéphir. L’eau faisait ruisseler sur leurs blanches épaules Le trésor abondant de leurs cheveux dorés, Comme au déclin du jour, le feuillage des saules S’épanche en rameaux éplorés. Parfois, dans les roseaux, jeunes enchanteresses, Sous l’avide regard des amoureux Sylvains, De nacre et de corail, enchâssés dans leurs tresses, Elles ornaient leurs fronts divins. Tantôt, se défiant, et d’un essor rapide Troublant le flot marbré d’une écume d’argent, Elles ridaient l’azur de leur palais limpide De leur corps souple et diligent. Sous l’onde étincelante on sentait leur coeur battre, De leurs yeux jaillissait une humide clarté; Le plaisir rougissait leur jeune sein d’albâtre Et caressait leur nudité. Mais, voici, sous les feux pourprés du crépuscule, Beau comme Endymion, l’urne d’argile en main, Qu’Hylas aux blonds cheveux, cher compagnon d’Hercule, Paraît au détour du chemin. Nikhéa l’aperçoit: -Ô ma soeur, vois, dit-elle, De son urne chargé, ce bel adolescent; N’est-ce point, revêtu d’une grâce immortelle, De l’Olympe un dieu qui descend? Molis. Des cheveux ondoyants où la brise soupire Ornent son col d’ivoire; ignorant du danger, Sur les fleurs et la mousse, avec un doux sourire, Il approche d’un pied léger. Nikhéa. Beau jeune homme, salut! Sans doute une déesse Est ta mère. -Vénus de ses dons t’a comblé. Molis. Salut, bel étranger, tout brillant de jeunesse! Heureux cet humble bord d’être par toi foulé. Nikhéa. Quel propice destin t’a poussé sur nos rives, Quel soleil a doré tes membres assouplis? Viens, nous consolerons tes tristesses naïves, Et nous te bercerons sur nos genoux polis. Molis. Reste, enfant! Ne vas plus sur les mers vagabondes: Éole outragerait ta sereine blancheur. Viens, rouge de baisers, dans nos grottes profondes, Puiser l’amour et la fraîcheur. - Mais Hylas, oubliant son urne demi-pleine, Et penché sur la source aux mortelles douceurs, Écoutait, attentif, suspendant son haleine, Parler les invisibles soeurs. Riant, il regardait dans la claire fontaine... Soudain, par son cou blanc deux bras l’ont attiré; Il tombe, et murmurant une plainte incertaine, Plonge sous le flot azuré. Là, sur le sable d’or et la perle argentée Molis et Nikhéa le couchent mollement, Mêlant à des baisers sur leur lèvre agitée Le doux nom de leur jeune amant. Il s’éveille, il sourit, et tout surpris encore, De la grotte nacrée admirant le contour, Sur les fluides soeurs que la grâce décore, Son oeil s’arrête avec amour. Adieu le toit natal et la verte prairie Où, paissant les grands boeufs, jeune et déjà pasteur, Pieux, il suspendait la couronne fleurie À l’autel du dieu protecteur! Adieu sa mère en pleurs dont oeil le suit sur l’onde, Et de qui le destin à son sort est lié... Adieu le grand Hercule et Kolkhos et le monde, Il aime et tout est oublié! Odes Anacréontiques. I. LES LIBATIONS. Sur le myrte frais et l’herbe des bois, Au rythme amoureux du mode Ionique, Mollement couché, j’assouplis ma voix. Éros, sur son cou nouant sa tunique, Emplit en riant, échanson joyeux, Ma coupe d’onyx d’un flot de vin vieux. La vie est d’un jour sous le ciel antique; C’est un char qui roule au stade olympique. Buvons, couronnés d’hyacinthe en fleurs! À quoi bon verser les liqueurs divines Sur le marbre inerte où sont nos ruines, Ce peu de poussière insensible aux pleurs? Assez tôt viendront les heures cruelles, Ô ma bien-aimée, et la grande Nuit Où nous conduirons, dans l’Hadès, sans bruit, La danse des Morts sur les asphodèles! II. LA COUPE. Prends ce bloc d’argent, adroit ciseleur. N’en fais point surtout d’arme belliqueuse, Mais bien une coupe élargie et creuse Où le vin ruisselle et semble meilleur. Ne grave à l’entour Bouvier ni Pléiades, Mais le choeur joyeux des belles Mainades, Et l’or des raisins chers à l’oeil ravi, Et la verte vigne, et la cuve ronde Où les vendangeurs foulent à l’envi, De leurs pieds pourprés, la grappe féconde. Que j’y voie encore Evoé vainqueur, Aphrodite, Éros et les Hyménées, Et sous les grands bois les vierges menées La verveine au front et l’amour au coeur! III. LA TIGE D’OEILLET. Éros m’a frappé d’une tige molle D’oeillets odorants récemment cueillis Il fuit à travers les sombres taillis, À travers les prés il m’entraîne et vole. Sans une onde vive où me ranimer, Je le suis, je cours dès l’aube vermeille; Mes yeux sont déjà près de se fermer, Je meurs; mais le Dieu me dit à l’oreille: -Oh! le faible coeur qui ne peut aimer! - IV. LE SOUHAIT. Du roi Phrygien la fille rebelle Fut en noir rocher changée autrefois; La fière Prokné devint hirondelle, Et d’un vol léger s’enfuit dans les bois. Pour moi, que ne suis-je, ô chère maîtresse, Le miroir heureux de te contempler, Le lin qui te voile et qui te caresse, L’eau que sur ton corps le bain fait couler, Le réseau charmant qui contient et presse Le ferme contour de ton jeune sein, La perle, ornement de ton col que j’aime, Ton parfum choisi, ta sandale même, Pour être foulé de ton pied divin! V. LA CAVALE. Ô jeune cavale, au regard farouche, Qui cours dans les prés d’herbe grasse emplis, L’écume de neige argente ta bouche, La sueur ruisselle à tes flancs polis. Vigoureuse enfant des plaines de Thrace, Tu hennis au bord du fleuve mouvant, Tu fuis, tu bondis, la crinière au vent: Les daims auraient peine à suivre ta trace. Mais bientôt, ployant sur tes jarrets forts, Au hardi dompteur vainement rebelle, Tu te soumettras, humble et non moins belle, Et tes blanches dents rongeront le mors! VI. LE PORTRAIT. Toi que Rhode entière a couronné roi Du bel art de peindre, Artiste, entends-moi. Fais ma bien-aimée et sa tresse noire Où la violette a mis son parfum, Et l’arc délié de ce sourcil brun Qui se courbe et fuit sous un front d’ivoire. Surtout, Rhodien, que son oeil soit bleu Comme l’onde amère et profond comme elle, Qu’il charme à la fois et qu’il étincelle, Plein de volupté, de grâce et de feu! Fais sa joue en fleur et sa bouche rose, Et que le désir y vole et s’y pose! Pour mieux soutenir le carquois d’Éros, Que le cou soit ferme et l’épaule ronde! Qu’une pourpre fine, agrafée au dos, Flottante, et parfois entr’ouverte, inonde Son beau corps plus blanc que le pur Paros! Et sur ses pieds nus aux lignes si belles, Adroit Rhodien, entrelace encor Les noeuds assouplis du cothurne d’or, Comme tu ferais pour les Immortelles! VII. L’ABEILLE. Sur le vert Hymette, Éros, un matin, Dérobait du miel à la ruche attique, Mais, voyant le Dieu faire son butin, Une prompte abeille accourt et le pique. L’enfant tout en pleurs, le Dieu maladroit, S’enfuit aussitôt, souffle sur son doigt, Et jusqu’à Kypris vole à tire d’aile, Oubliant son arc, rouge et courroucé: -Ma mère, un petit serpent m’a blessé Méchamment dit-il, de sa dent cruelle. - Tel se plaint Éros, et Kypris en rit: -Tu blesses aussi, mais nul n’en guérit! - VIII. LA CIGALE. Ô Cigale, née avec les beaux jours, Sur les verts rameaux dès l’aube posée, Contente de boire un peu de rosée, Et telle qu’un roi, tu chantes toujours! Innocente à tous, paisible et sans ruses, Le gai laboureur, du chêne abrité, T’écoute de loin annoncer l’été; Apollôn t’honore autant que les Muses, Et Zeus t’a donné l’Immortalité! Salut, sage enfant de la Terre antique, Dont le chant invite à clore les yeux, Et qui, sous l’ardeur du soleil Attique, N’ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux! IX. LA ROSE. Je dirai la rose aux plis gracieux. La rose est le souffle embaumé des Dieux, Le plus cher souci des Muses divines. Je dirai ta gloire, ô charme des yeux, Ô fleur de Kypris, reine des collines! Tu t’épanouis entre les beaux doigts De l’Aube écartant les ombres moroses; L’air bleu devient rose, et roses les bois; La bouche et le sein des Nymphes sont roses! Heureuse la vierge aux bras arrondis Qui dans les halliers humides te cueille! Heureux le front jeune où tu resplendis! Heureuse la coupe où nage ta feuille! Ruisselante encor du flot paternel, Quand de la mer bleue Aphrodite éclose Étincela nue aux clartés du ciel, La Terre jalouse enfanta la rose; Et l’Olympe entier, d’amour transporté, Salua la fleur avec la Beauté! Le Vase. Reçois, pasteur des boucs et des chèvres frugales, Ce vase enduit de cire, aux deux anses égales. Avec l’odeur du bois récemment ciselé, Le long du bord serpente un lierre entremêlé D’hélichryse aux fruits d’or. Une main ferme et fine A sculpté ce beau corps de femme, oeuvre divine, Qui, du péplos ornée et le front ceint de fleurs, Se rit du vain amour des amants querelleurs. Sur ce roc, où le pied parmi les algues glisse, Traînant un long filet vers la mer glauque et lisse, Un pêcheur vient en hâte; et, bien que vieux et lent, Ses muscles sont gonflés d’un effort violent. Une vigne, non loin, lourde de grappes mûres, Ploie; un jeune garçon, assis sous les ramures, La garde; deux renards arrivent de côté Et mangent le raisin par le pampre abrité, Tandis que l’enfant tresse, avec deux pailles frêles Et des brins de jonc vert, un piège à sauterelles. Enfin, autour du vase et du socle Dorien Se déploie en tous sens l’acanthe Korinthien. J’ai reçu ce chef-d’oeuvre, au prix, et non sans peine, D’un grand fromage frais et d’une chèvre pleine. Il est à toi, Berger, dont les chants sont plus doux Qu’une figue d’Aigile, et rendent Pan jaloux. Les Plaintes Du Cyclope. Certes, il n’aimait pas à la façon des hommes, Avec des tresses d’or, des roses ou des pommes, Depuis que t’ayant vue, ô fille de la Mer, Le désir le mordit au coeur d’un trait amer. Il t’aimait, Galatée, avec des fureurs vraies; Laissant le lait s’aigrir et sécher dans les claies, Oubliant les brebis laineuses aux prés verts, Et se souciant peu de l’immense Univers. Sans trêve ni repos, sur les algues des rives, Il consumait sa vie en des plaintes naïves, Interrogeait des flots les volutes d’azur, Et suppliait la Nymphe au coeur frivole et dur, Tandis que sur sa tête, à tout vent exposée, Le jour versait sa flamme et la nuit sa rosée, Et qu’énorme, couché sur un roc écarté, Il disait de son mal la cuisante âcreté: Plus vive que la chèvre ou la fière génisse, Plus blanche que le lait qui caille dans l’éclisse, O Galatée, ô toi dont la joue et le sein Sont fermes et luisants comme le vert raisin! Si je viens à dormir aux cimes de ces roches, A la pointe du pied, furtive, tu m’approches; Mais, sitôt que mon oeil s’entr’ouvre, en quelques bonds, Tu m’échappes, cruelle, et fuis aux flots profonds! Hélas! je sais pourquoi tu ris de ma prière: Je n’ai qu’un seul sourcil sur ma large paupière, Je suis noir et velu comme un ours des forêts, Et plus haut que les pins! Mais, tel que je parais, J’ai des brebis par mille, et je les trais moi-même: En automne, en été, je bois leur belle crème; Et leur laine moelleuse, en flocons chauds et doux, Me revêt tout l’hiver, de l’épaule aux genoux. Je sais jouer encore, ô Pomme bien aimée, De la claire syrinx, par mon souffle animée: Nul Cyclope, habitant l’Ile aux riches moissons, N’a tenté jusqu’ici d’en égaler les sons. Veux-tu m’entendre, ô Nymphe, en ma grotte prochaine? Viens, laisse-toi charmer, et renonce à ta haine: Viens! Je nourris pour toi, depuis bientôt neuf jours, Onze chevreaux tout blancs et quatre petits ours! J’ai des lauriers en fleur avec des cyprès grêles, Une vigne, une eau vive et des figues nouvelles; Tout cela t’appartient, si tu ne me fuis plus! Et si j’ai le visage et les bras trop velus, Eh bien! je plongerai tout mon corps dans la flamme, Je brûlerai mon oeil qui m’est cher, et mon âme! Si je savais nager, du moins! Au sein des flots J’irais t’offrir des lys et de rouges pavots. Mais, vains souhaits! J’en veux à ma mère: c’est elle Qui, me voyant en proie à cette amour mortelle, D’un récit éloquent n’a pas su te toucher. Vos coeurs à toutes deux sont durs comme un rocher! Cyclope, que fais-tu? Tresse en paix tes corbeilles, Recueille en leur saison le miel de tes abeilles, Coupe pour tes brebis les feuillages nouveaux, Et le temps, qui peut tout, emportera tes maux! C’est ainsi que chantait l’antique Polyphème; Et son amour s’enfuit avec sa chanson même, Car les Muses, par qui se tarissent les pleurs, Sont le remède unique à toutes nos douleurs. L’Enfance D’Hèraklès. Oriôn, tout couvert de la neige du pôle, Auprès du Chien sanglant montrait sa rude épaule; L’ombre silencieuse au loin se déroulait. Alkmène ayant lavé ses fils, gorgés de lait, En un creux bouclier à la bordure haute, Héroïque berceau, les coucha côte à côte, Et, souriant, leur dit: Dormez, mes bien-aimés. Beaux et pleins de santé, mes chers petits, dormez. Que la Nuit bienveillante et les Heures divines Charment d’un rêve d’or vos âmes enfantines! Elle dit, caressa d’une légère main L’un et l’autre enlacés dans leur couche d’airain, Et la fit osciller, baisant leurs frais visages, Et conjurant pour eux les sinistres présages. Alors, le doux Sommeil, en effleurant leurs yeux, Les berça d’un repos innocent et joyeux. Ceinte d’astres, la Nuit, au milieu de sa course, Vers l’occident plus noir poussait le char de l’Ourse. Tout se taisait, les monts, les villes et les bois, Les cris du misérable et le souci des rois. Les Dieux dormaient, rêvant l’odeur des sacrifices; Mais, veillant seule, Hèra, féconde en artifices, Suscita deux dragons écaillés, deux serpents Horribles, aux replis azurés et rampants, Qui devaient étouffer, messagers de sa haine, Dans son berceau guerrier l’Enfant de la Thébaine. Ils franchissent le seuil et son double pilier, Et dardent leur oeil glauque au fond du bouclier. Iphiklès, en sursaut, à l’aspect des deux bêtes, De la langue qui siffle et des dents toutes prêtes, Tremble, et son jeune coeur se glace, et, pâlissant, Dans sa terreur soudaine il jette un cri perçant, Se débat, et veut fuir le danger qui le presse; Mais Hèraklès, debout, dans ses langes se dresse, S’arrache aux deux serpents, rive à leurs cous visqueux Ses doigts divins, et fait, en jouant avec eux, Leurs globes élargis sous l’étreinte subite Jaillir comme une braise au delà de l’orbite. Ils fouettent en vain l’air, musculeux et gonflés; L’Enfant sacré les tient, les secoue étranglés, Et rit en les voyant, pleins de rage et de bave, Se tordre tout autour du bouclier concave. Puis, il les jette morts le long des marbres blancs, Et croise pour dormir ses petits bras sanglants. Dors, Justicier futur, dompteur des anciens crimes, Dans l’attente et l’orgueil de tes faits magnanimes; Toi que les pins d’Oita verront, bûcher sacré, La chair vive, et l’esprit par l’angoisse épuré, Laisser, pour être un Dieu, sur la cime enflammée, Ta cendre et ta massue et la peau de Némée! La Mort De Penthée. Agavé, dont la joue est rose, Antonoé Avec la belle Inô, ceintes de verts acanthes, Menaient trois choeurs dansants d’ascétiques Bacchantes Sur l’âpre Kythairôn aux Mystères voué. Elles allaient, cueillant les bourgeons des vieux chênes, L’asphodèle, et le lierre aux ceps noirs enroulé, Et bâtissaient, unis par ces légères chaînes, Neuf autels pour Bakkhos et trois pour Sémélé. Puis elles y plaçaient, selon l’ordre et le rite, Le Grain générateur et le mystique Van, Du Dieu qu’elles aimaient la coupe favorite, La peau du léopard et le thyrse d’Evan. Dans un lentisque épais, par l’étroit orifice Du feuillage, Penthée observait tout cela. Antonoé le vit la première, et hurla, Bouleversant du pied l’apprêt du sacrifice. Le profane aussitôt s’enfuit épouvanté; Mais les femmes, nouant leurs longues draperies, Bondissaient après lui, pareilles aux Furies, La chevelure éparse et l’oeil ensanglanté. D’où vient que la fureur en vos regards éclate, O femmes? criait-il; pourquoi me suivre ainsi? Et de l’ongle et des dents toutes trois l’ont saisi: L’une arrache du coup l’épaule et l’omoplate; Agavé frappe au coeur le fils qui lui fut cher; Inô coupe la tête; et, vers le soir, dans Thèbe, Ayant chassé cette Ame au plus noir de l’Erèbe, Elles rentraient, traînant quelques lambeaux de chair. Malheur à l’insensé que le désir consume De toucher à l’autel de la main ou des yeux! Qu’il soit comme un bouc vil sous le couteau qui fume, Etant né pour ramper, non pour chanter les Dieux! Hèraklès Au Taureau. Le soleil déclinait vers l’écume des flots, Et les grasses brebis revenaient aux enclos; Et les vaches suivaient, semblables aux nuées Qui roulent sans relâche, à la file entraînées, Lorsque le vent d’automne, au travers du ciel noir, Les chasse à grands coups d’aile, et qu’elles vont pleuvoir. Derrière les brebis, toutes lourdes de laine, Telles s’amoncelaient les vaches dans la plaine. La campagne n’était qu’un seul mugissement, Et les grands chiens d’Elis aboyaient bruyamment. Puis, succédaient trois cents taureaux aux larges cuisses, Puis deux cents au poil rouge, inquiets des génisses, Puis douze, les plus beaux et parfaitement blancs, Qui de leurs fouets velus rafraîchissaient leurs flancs, Hauts de taille, vêtus de force et de courage, Et paissant d’habitude au meilleur pâturage. Plus noble encor, plus fier, plus brave, plus grand qu’eux, En avant, isolé comme un chef belliqueux, Phaétôn les guidait, lui, l’orgueil de l’étable, Que les anciens bouviers disaient à Zeus semblable, Quand le Dieu triomphant, ceint d’écume et de fleurs, Nageait dans la mer glauque avec Europe en pleurs. Or, dardant ses yeux prompts sur la peau léonine Dont Hèraklès couvrait son épaule divine, Irritable, il voulut heurter d’un brusque choc Contre cet étranger son front dur comme un roc; Mais, ferme sur Ses pieds, tel qu’une antique borne, Le héros d’une main le saisit par la corne, Et, sans rompre d’un pas, il lui ploya le col, Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol. Et les bergers en foule, autour du fils d’Alkmène, Stupéfaits, admiraient sa vigueur surhumaine, Tandis que, blancs dompteurs de ce soudain péril, De grands muscles roidis gonflaient son bras viril. Khirôn. I Hèlios, désertant la campagne infinie, S’incline plein de gloire aux plaines d’Haimonie; Sa pourpre flotte encor sur la cime des monts. Le grand fleuve Océan apaise ses poumons, Et l’invincible Nuit de silence chargée Déjà d’un voile épais couvre les flots d’Aigée; Mais, sur le Boibéis, aux rougissantes eaux, Où l’étalon Lapithe humecte ses naseaux, Sur la divine Hellas et la mer de Pagase La robe d’Hèlios se déploie et s’embrase. Non loin du Péliôn couronné de grands pins, Par les sentiers touffus, par les vagues chemins, Les pasteurs, beaux enfants à la robe grossière, Qui d’un agile élan courent dans la poussière, Ramènent tour à tour et les boeufs indolents Dont la lance hâtive aiguillonne les flancs, Les chèvres aux pieds sûrs, dédaigneuses des plaines, Et les blanches brebis aux florissantes laines. Sur de rustiques chars, les vierges aux bras nus Jettent au vent du soir leurs rires ingénus, Et tantôt, de narcisse et d’épis couronnées, Célèbrent Dèmètèr en chansons alternées. Durant l’éclat du jour, au milieu des joncs verts, En d’agrestes cours d’eau, de platanes couverts, Les unes ont lavé les toiles transparentes, Les autres ont coupé les moissons odorantes, Et toutes, délaissant la fontaine ou les champs, Charmentau loin l’écho du doux bruit de leurs chants. L’heure fuit, le ciel roule et la flamme recule. La splendide vapeur du flottant crépuscule S’épanche autour des chars, baignant d’un pur reflet Ces bras où le sang luit sous la blancheur du lait, Ces chastes seins, enclos sous le lin diaphane, Qui jamais n’ont bondi sous une main profane, Ces cheveux dénoués, beau voile, heureux trésor, Que le vent amoureux déroule en boucles d’or. Sur les blés, les tissus, l’une près l’autre assises, Elles vont unissant leurs chansons indécises, Leurs rires éclatants! Et les jeunes pasteurs S’empressent pour les voir, et par des mots flatteurs Caressent en passant leur vanité cachée. Tels, quittant la montagne en son repos couchée, Ces beaux enfants d’Hellas aux immortels échos Poussent troupeaux et chars vers les murs d’Iolkos. Mais voici qu’au détour de la route poudreuse Un étranger s’avance; et cette foule heureuse Le regarde et s’étonne, et du geste et des yeux S’interroge aussitôt. Il approche. Les Dieux D’un sceau majestueux ont empreint son visage. Dans ses regards profonds règne la paix du sage. Il marche avec fierté. Sur ses membres nerveux Flotte le lin d’Egypte aux longs plis. Ses cheveux Couvrent sa vaste épaule, et dans sa main guerrière Brille aux yeux des pasteurs la lance meurtrière. Silencieux, il passe, et les adolescents Ecoutent résonner au loin ses pas puissants. C’est un Dieu! pensent-ils; et les vierges troublées S’entretiennent tout bas en groupes rassemblées. Mais, semblable au lion, le divin Voyageur S’éloigne sans les voir, pacifique et songeur. La nuit emplit les cieux; le Péliôn énorme Aux lueurs d’Hékata projette au loin sa forme; Et sur la cime altière où dorment les forêts Les astres immortels dardent leurs divins traits. Il marche. Il a franchi les roches dispersées, Formidables témoins des querelles passées, Alors que les Géants, de leurs solides mains, Bâtissaient vers les deux d’impossibles chemins, Et que Zeus, ébranlant l’escalier granitique, De ces monts fracassés couvrit la Terre antique. Entre deux vastes blocs, au creux d’un noir vallon, Non loin d’un bois épais que chérit Apollon, Un antre offre aux regards sa cavité sonore. Le seuil en est ouvert; car tout mortel honore Cet asile d’un sage, et l’on dit que les Dieux De leur présence auguste ont consacré ces lieux. Deux torches d’olivier, de leur flamme géante, Rougissent les parois de la grotte béante. Là, comme un habitant de l’Olympe éthéré, Mais par le vol des ans fugitifs effleuré, Khirôn aux quatre pieds, roi de la solitude, Sur la peau d’un lion, couche rude et nocturne, Est assis, et le jeune Aiakide, au beau corps, Charme le grand vieillard d’harmonieux accords. La lyre entre ses doigts chante comme l’haleine De l’Euros au matin sur l’écumante plaine. A ce bruit, l’Etranger marche d’un pas hâtif, Et sur le seuil de pierre il s’arrête attentif. Mais Khirôn l’aperçoit; il délaisse sa couche; Un rire bienveillant illumine sa bouche; Il interrompt l’enfant à ses pieds interdit, Et, saluant son hôte, il l’embrasse et lui dit: -Orphée aux chants divins, que conçut Kalliope, En une heure sacrée, aux vallons du Rhodope Que baigne le Strymôn d’un cours aventureux! O magnanime roi des Kylones heureux! Dieu mortel de l’Hémos, qui vis le noir rivage, Ta présence m’honore, et mon antre sauvage N’a contenu jamais, entre tous les humains, Un hôte tel que toi, Chanteur aux belles mains! Ta gloire a retenti des plaines Helléniques Jusqu’aux fertiles bords où les Géants antiques Gémissent, et souvent mon oreille écouta, De la Thrace glacée aux cimes de l’Oita, Les sons mélodieux de ta lyre honorée Voler dans l’air ému sur l’aile de Borée. Déjà par l’âge éteints, jamais mes faibles yeux Ne t’avaient contemplé, mortel semblable aux Dieux! J’en atteste l’Olympe et la splendeur nocturne, Ta vue a réjoui ma grotte taciturne. Entre! repose-toi sur ces peaux de lion. Dans les vertes forêts du sombre Péliôn, Jadis, en mes beaux jours de force et de courage, J’immolai de mes mains ces lions pleins de rage. Maintenant leur poil fauve est propice au repos, Plus que la toison blanche arrachée aux troupeaux. Et-toi, fils de Thétis, enfant au pied agile, Verse l’onde qui fume en cette urne d’argile, Et de mon hôte illustre, aux accents inspirés, D’une pieuse main lave les pieds sacrés. - Il dit, et le jeune homme, à sa voix vénérée, Saisit l’urne, d’acanthe et de lierre entourée. Une eau pure et brûlante y coule; et, gracieux, Il s’approche d’Orphée aux chants harmonieux: -O Roi! mortel issu d’une race divine, Permets que je te serve. -Et son genou s’incline, Et ses cheveux dorés, au Sperkhios voués, Sur son front qui rougit s’épandent dénoués. Le sage lui sourit, l’admire et le caresse: -Que le grand Zeus, mon fils, à ton sort s’intéresse! Le Péléide alors lave ses pieds fumants, Agrafe le cothurne aux simples ornements, Puis écoute, appuyé sur sa pique de hêtre, L’harmonieuse voix qui répond à son maître. Tel, le jeune Bakkhos, dans les divins conseils, S’accoude sur le thyrse aux longs pampres vermeils. -Interdit devant toi, fils de Kronos, ô sage, A peine j’ose encor contempler ton visage; Et je doute en mon coeur que les Destins amis Aient vers le grand Khirôn guidé mes pas soumis. Salut, divin vieillard, plein d’un esprit céleste! Que jamais Erinnys, dans sa course funeste, Ne trouble le repos de tes glorieux jours! O sage, vis sans cesse, et sois heureux toujours! La vérité, mon père, a parlé par ta bouche: Kalliope reçut Oiagre dans sa couche. Je suis né sur l’Hémos de leurs embrassements. Pour braver Poséidon et les flots écumants, J’ai quitté sans regrets la verte Bistonie Où des rythmes sacrés j’enchaînais l’harmonie; Et la riche Iolkos m’a reçu dans son sein. Là, sur le bord des mers, comme un bruyant essaim, Cinquante rois couverts de brillantes armures, Poussant jusques aux cieux de belliqueux murmures, Autour d’une nef noire aux destins hasardeux Attendent que ma voix te conduise auprès d’eux. Sur la plage marine où j’ai dressé ma tente, Environnant mon seuil de leur foule éclatante, Tous m’ont dit: -Noble Orphée aux paroles de miel, De qui la lyre enchante et la terre et le ciel, Va! sois de nos désirs le puissant interprète; Que le sage Centaure à te suivre s’apprête; Puisque des Minyens les héros assemblés, Au delà des flots noirs par l’orage troublés, Las d’un lâche repos et d’une obscure vie, Vont chercher la Toison qu’un Dieu nous a ravie. Rappelle-lui Phryxos avec la blonde Hellé, Rejetons d’Athamas, que conçut Néphélé, Alors qu’abandonnant les rives d’Orkhomène Ils fuyaient vers Aia leur marâtre inhumaine. Et le Bélier divin les portait sur les mers. La jeune Hellé tomba dans les gouffres amers; Et Phryxos, pour calmer son ombre fraternelle, Immola dans Kolkhos ce nageur infidèle. Il suspendit lui-même, au milieu des forêts, La brillante toison dans le temple d’Ares; Et depuis, un dragon aux Dieux mêmes terrible Veille sur ce trésor, gardien incorruptible. Immense, vomissant la fumée et le feu, De ses mouvants anneaux il entoure ce lieu. Il n’a dormi jamais, et tout son corps flamboie; Il rugit en lion, en molosse il aboie; Comme l’aigle, habitant d’Athos aux pics déserts, Il vole, hérissé d’écailles, dans les airs! Il rampe, il se redresse, il bondit dans la plaine Mieux qu’un jeune étalon à la puissante haleine; Et dans la sombre nuit, comme aux clartés du ciel, Il darde incessamment un regard éternel. Va donc, cher compagnon, harmonieux Orphée; Présente à ses regards cet immortel trophée; Va! Qu’il cède à nos voeux et qu’il règne sur nous Ses disciples anciens embrassent ses genoux: Aux luttes des héros il forma leur jeunesse, Et leur âge viril implore sa sagesse. - Vieillard! tels m’ont parlé ces pasteurs des humains Nourris de ton esprit, élevés par tes mains: Le puissant Hèraklès, fils de Zeus et d’Alkmène, Qui déploie en tous lieux sa force surhumaine, Et qui naquit dans Thèbe, alors que le soleil Cacha durant trois jours son éclat sans pareil; Tiphys, le nautonier, qui de ses mains habiles Conduit les noires nefs sur les ondes mobiles; Kastôr le Tyndaride et dompteur de coursiers; Et Celui qu’Eurotas, en ses roses lauriers, Vit naître avec Hélène au berceau renommée, Sous les baisers du Dieu dont Léda fut aimée; Le léger Méléagre, appui de Kalydon; Boutès à qui Pallas d’un glaive d’or fit don; Pélée et Télamôn, Amphiôn de Pallène, Et le bel Eurotos cher au Dieu de Kyllène; Le cavalier Nestor, et Lyncée aux grands yeux Qui du regard pénètre et la terre et les cieux, Et les profondes mers, et les abîmes sombres Où l’implacable Aidés règne au milieu des Ombres; Et vingt autres héros, avec le fils bien né D’Aisôn, brave, prudent et fier comme Athèné. Je supplie avec eux ta sagesse profonde. Sur leur respect pour toi tout leur espoir se fonde. Parle! que répondrai-je à ces rois belliqueux? Ils n’attendent qu’un chef, mais Argô n’attend qu’eux. J’écoute, car, demain, dès l’aurore naissante, Il me faut retourner vers la mer mugissante. -Les Dieux, dit le Centaure, ont habité parfois Les bruyantes cités, et les monts et les bois, Alors que de l’Olympe abandonnant l’enceinte Ils dérobaient l’éclat de leur majesté sainte. Ainsi, roi de la Thrace, à tes augustes traits, Je me souviens du Dieu qui lance au loin les traits. Tel, exilé des cieux, pasteur de Thessalie, Je le vis s’avancer dans la plaine embellie; Son port majestueux, ses chants le trahissaient, Et les Nymphes des bois sur ses pas s’empressaient. Ta parole, mon hôte, est douce à mon oreille, Nulle voix à la tienne ici-bas n’est pareille; Mais, comme un roi puissant à des enfants épars Dispense ses trésors en d’équitables parts, L’impassible Destin, obéi des Dieux mêmes, Ordonne l’Univers de ses décrets suprêmes. Le Destin sait, voit, juge! Et tous lui sont soumis, Et jamais il ne tient que ce qu’il a promis. Repose-toi, mon hôte, et daigne en ma retraite Calmer la sombre faim. Cher Péléide, apprête Et le miel et le vin et nos agrestes mets. Bientôt, roi de la Thrace, ô chanteur, qui soumets Au joug mélodieux les forêts animées, Les sources des vallons de tes accents charmées, Et les rochers émus et les bêtes des bois, Bientôt le noir Destin parlera par ma voix. Le Destin dévorant, sourd comme l’onde arrière, Engloutit à son jour toute chose éphémère, O fils d’Oiagre! Et moi, par Kronos engendré, Qui dus être immortel, dont l’âge immesuré De générations embrasse un vaste nombre, Moi qui de l’avenir perce le voile sombre, Il me semble, qu’hier j’ai vu les premiers cieux! Que Phyllire, ma mère, en son amour joyeux, Hier en ses doux bras abritait ma faiblesse! Ne touché-je donc pas à l’aride vieillesse? N’ai-je pas sur la terre usé de mes pieds durs La tombe des héros tombés comme fruits mûrs? Et cet âge éternel qu’on daigna me promettre, Est-ce un rapide jour qui semble toujours naître? Sombre Destin, pensée où tout est résolu, O Destin, tout mourra quand tu l’auras voulu! - Et durant ce discours, Orphée aux yeux splendides, Lisant sur ce grand front tout sillonné de rides La profonde pensée et le secret du Sort, Croit voir un Dieu couvert des ombres de la mort. Cependant il se tait et respecte le sage; Nul orgueil de savoir ne luit sur son visage; Il attend que Khirôn, assouvissant sa faim, L’invite à l’écouter et lui réponde enfin. Le fier adolescent à la tête bouclée, Fils de la Néréide et du divin Pélée, Achille au coeur ardent, tel qu’un jeune lion Qui joue en son repaire aux flancs du Pélion, S’empresse autour d’Orphée et du sage Centaure. Souriant, il leur verse un doux vin qui restaure; Puis, sur un disque, il sert un tendre agneau fumant Et des gâteaux de miel avec un pur froment. Parfois, le grand vieillard qui naquit de Phyllire Et le roi de la Thrace à la puissante lyre Admirent en secret cet enfant glorieux, Le plus beau des mortels issus du sang des Dieux. Déjà sa haute taille avec grâce s’élance Comme un pin des forêts que la brise balance; Une flamme jaillit de son oeil courageux; Et, soit qu’il s’abandonne aux héroïques jeux, Soit qu’il fasse vibrer entre ses mains fécondes La lyre aux chants divins, mélodieuses ondes; Comme un nuage d’or, diaphane et mouvant, A voir ses longs cheveux flotter au libre vent Et sur son col d’ivoire errer pleins de mollesse; A voir ses reins brillants de force et de souplesse, Son bras blanc et nerveux au geste souverain Qui soutient sans ployer un bouclier d’airain, Les deux sages déjà, devançant les années, Déroulent dans leurs coeurs ses grandes destinées. Mais le festin s’achève, et sur sa large main Le Centaure pensif pose un front surhumain. Un long rêve surgit dans son âme profonde. Son oeil semble chercher un invisible monde; Son oreille, attentive aux bruits qui ne sont plus, Entend passer l’essaim des siècles révolus: Il s’enflamme aux reflets de leur antique gloire, Comme au vivant soleil luit une tombe noire! Tels qu’un écho lointain qui meurt au fond des bois, Des sons interrompus expirent dans sa voix, Et de son coeur troublé l’élan involontaire Fait qu’il frappe soudain des quatre pieds la terre. Comme pour embrasser des êtres bien aimés, Il ouvre à son insu des bras accoutumés; Il remonte les temps, il s’écrie, il appelle, Et sur son front la joie à la douleur se mêle. Enfin sa voix résonne et s’exhale en ces mots, Comme le vent sonore émeut les noirs rameaux: II -Oui! j’ai vécu longtemps sur le sein de Kybèle. Dans ma jeune saison que la Terre était belle! Les grandes eaux naguère avaient de leurs limon Reverdi dans l’Aithèr les pics altiers des monts. Du sein des flots féconds les humides vallées, De nacre et de corail et de fleurs étoilées, Sortaient, telles qu’aux yeux avides des humains De beaux corps ruisselants du frais baiser des bains, Et fumaient au soleil comme des urnes pleines De parfums d’Ionie aux divines haleines! Les cieux étaient plus grands! D’un souffle généreux L’air subtil emplissait les poumons vigoureux; Et plus que tous, baigné des forces éternelles, Des aigles de l’Athos je dédaignais les ailes! Sur la neige des mers Aphrodite, en riant, Comme un rêve enchanté, voguait vers l’Orient... De sa conque, flottant sur l’onde qui l’arrose, La nacre aux doux rayons reflétait son corps rose, Et l’Euros caressait ses cheveux déroulés, Et l’écume baisait ses pieds immaculés; Les Kharites en rond sur la mer murmurante Emperlaient en nageant leur blancheur transparente, Et les Rires légers, dans leurs jeunes essors, Guidaient la Conque bleue et ses divins trésors! O vous, plaines d’Hellas! O montagnes sacrées, De la Terre au grand sein mamelles éthérées! O pourpre des couchants! ô splendeur des matins! O fleuves immortels, qu’en mes jeux enfantins Je domptais du poitrail, et dont l’onde écumante, Neige humide, flottait sur ma croupe fumante! Oui! j’étais jeune et fort; rien ne bornait mes voeux: J’étreignais l’univers entre mes bras nerveux; L’horizon sans limite aiguillonnait ma course, Et j’étais comme un fleuve égaré de sa source, Qui, du sommet des monts soudain précipité, Flot sur flot s’amoncelle et roule avec fierté. Depuis que sur le sable où la mer vient bruire Kronos m’eut engendré dans le sein de Phyllire, J’avais erré, sauvage et libre sous les airs, Emplissant mes poumons du souffle des déserts Et fuyant des mortels les obscures demeures. Je laissais s’envoler les innombrables heures: De leur rapide essor rival impétueux, L’orage de mon coeur au cours tumultueux Mieux qu’elles, dans l’espace et l’ardente durée, Entraînait au hasard ma force inaltérée! Et pourtant, comme au sein des insondables mers, Tandis que le Notos émeut les flots amers, L’empire de Nérée, à nos yeux invisible, Ignore la tourmente et demeure impassible; Dans l’abîme inconnu de mon coeur troublé, tel J’étais calme, sachant que j’étais immortel! O jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force! O chênes dont mes mains brisaient la rude écorce, Lions que j’étouffais contre mon sein puissant, Monts témoins de ma gloire et rougis de mon sang! Jamais, jamais mes pieds, fatigués de l’espace, Ne suivront plus d’en bas le grand aigle qui passe; Et, comme aux premiers jours d’un monde nouveau-né, Jamais plus, de flots noirs partout environné, Je ne verrai l’Olympe et ses neiges dorées Remonter lentement aux cieux hyperborées! -O Khirôn, dit Orphée, éloigne de ton coeur Ces indignes regrets dont le sage est vainqueur. Ton destin fut si beau parmi nos destins sombres, Les siècles de la terre, à nos yeux couverts d’ombres, Sous ton large regard ont passé si longtemps, Et ta vie est si pleine, ô fils aîné du Temps, Que l’auguste science en ton sein amassée Doit calmer pour jamais ta grande âme blessée. Daigne instruire plutôt mes esprits incertains: Dis-moi des peuples morts les antiques destins, Les luttes des héros et la gloire des sages, Et le déroulement fatidique des âges; Dis-moi les Dieux armés contre les fils du Ciel, Asseyant dans l’Olympe un empire éternel, Et les vaincus tombant sous les monts qui s’écroulent, Et Zeus précipitant ses triples feux qui roulent, Et la Terre, attentive à ces combats géants, Engloutissant les morts dans ses gouffres béants. -La sagesse est en toi, fils d’une noble Muse! Tu dis vrai, car Kronos à nos voeux se refuse: Implacable, et toujours avide de son sang, Il m’emporte-moi-même en son vol incessant, Et les larmes jamais, dans sa fuite éternelle, N’ont fléchi ce Dieu sourd qui nous fauche de l’aile. Tu sais, tu sais déjà, noble Aède, -tes yeux Ont lu jusques au fond de mon coeur soucieux, - Que, tel qu’un voyageur errant quand la nuit tombe, Mon immortalité s’est heurtée à la tombe! Je mourrai! Le Destin m’attend au jour prescrit. Mais ta voix, ô mon fils, a calmé mon esprit. Les justes Dieux, comblant mon orgueilleuse envie, Bien au delà des temps ont prolongé ma vie, Et si je dois tomber comme un guerrier vaincu, Calme je veux mourir, ainsi que j’ai vécu. Ecoute! des vieux jours je te dirai l’histoire. Leurs vastes souvenirs dormaient dans ma mémoire, Mais ta voix les réveille, et ces jours glorieux Vont éclairer encor leur ciel mystérieux. O mon hôte! aussi loin que mon regard se plonge, Aux bornes du passé qui flotte comme un songe, Quand la Terre était jeune et quand je respirais Les souffles primitifs des monts et des forêts; Des sereines hauteurs où s’épandait ma vie, Quand j’abaissais ma vue étonnée et ravie, A mes pieds répandu, j’ai contemplé d’abord Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord. De noirs cheveux tombaient sur les larges épaules De ces graves mortels avares de paroles, Et qui, de Pélasgos, fils de la Terre, issus, S’abritaient à demi de sauvages tissus. Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse, Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse, Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs. Ares au casque d’or, aux yeux pleins de courage, Dans la paix de leurs coeurs ne jetait point l’orage: Ignorant les combats, ils taillaient au hasard De leurs grossières mains de noirs abris, sans art; Et du sein de ces blocs où paissaient les cavales D’inhabiles clameurs montaient par intervalles, Cris des peuples enfants qui, simples et pieux, Sentaient bondir leurs coeurs en présence des cieux. Car les temples sacrés, les cités sans pareilles, Les hymnes qui des Dieux enchantent les oreilles, Dans le sein de la Terre et des mortels futurs Dormaient prédestinés à des siècles plus mûrs. Sur la haute montagne où s’allumait l’aurore, Interrogeant les Dieux, qui se taisaient encore Et dans mon jeune esprit prêt à le contenir Déposaient par éclairs le splendide avenir, Souvent je méditais, dans le repos de l’âme, Sur ces peuples pieux, purs de crime ou de blâme, Et je tournais parfois mes regards réfléchis Vers les noirs horizons que le Nord a blanchis. Cependant, Artémis, la Vierge aux longues tresses, Menant le choeur léger des fières chasseresses, Sur la cime des monts à mes pas familiers Poursuivait les grands cerfs à travers les halliers. Je rencontrai bientôt la Déesse virile Qui d’un chaste tissu couvre son flanc stérile. L’arc d’ivoire à la main et les yeux animés, Excitant de la voix ses lévriers aimés, Et parfois confiant aux échos des montagnes Les noms mélodieux de ses belles compagnes, Elle marchait, rapide, et sa robe de lin Par une agrafe d’or à son genou divin Se nouait, et les bois, respectant la Déesse, S’écartaient au devant de sa mâle vitesse. Je reposais au pied d’un chêne aux noirs rameaux, Les mains teintes encor du sang des animaux; Car depuis qu’Hèlios dont le monde s’éclaire Avait poussé son char dans l’azur circulaire, Par les taillis épais d’arbustes enlacés, Sur les rochers abrupts de mousses tapissés, Sans relâche, j’avais de mes mains meurtrières Percé les cerfs légers errant dans les clairières, Et, des fauves lions suivant les pas empreints, D’un olivier noueux brisé leurs souples reins. Artémis s’arrêta sous le chêne au tronc rude, Et d’une voix divine emplit la solitude: -Khirôn, fils de Kronos, habitant des forêts, Dont la main est habile à disposer les rets, Et qui, sur le sommet de mes vastes domaines, Coules des jours sereins loin des rumeurs humaines, Centaure, lève-toi! les Dieux te sont amis. Sois le cher compagnon que leurs voix m’ont promis Et sur le vert Kynthios ou l’Erymanthe sombre, Sur le haut Péliôn noirci de pins sans nombre, Aux crêtes des rochers où l’aigle fait son nid, Viens fouler sur mes pas la mousse et le granit. Viens! Que toujours ta flèche, à ton regard fidèle, Atteigne aux cieux l’oiseau qui fuit à tire d’aile; Que jamais dans sa rage un hardi sanglier Ne baigne de ton sang les ronces du hallier! Compagnon d’Artémis, invincible comme elle, Viens illustrer ton nom d’une gloire immortelle! - Et je dis: -O Déesse intrépide des bois, Qui te plais aux soupirs des cerfs, aux longs abois Des lévriers lancés sur la trace odorante; Vierge au coeur implacable, et qui, toujours errante, Tantôt pousses des cris féroces, l’arc en main, L’oeil brillant, et tantôt, au détour du chemin, Sous les rameaux touffus et les branches fleuries, Entrelaces le choeur de tes Nymphes chéries, Artémis! je suivrai tes pas toujours changeants, J’atteindrai pour te plaire, en mes bonds diligents, Les biches aux pieds prompts et les taureaux sauvages Qui troublent, mugissants, les bois et les rivages, Si tu daignes, Déesse, accorder à mes voeux La blanche Kharikhlô, la Nymphe aux blonds cheveux, Qui s’élève, au milieu de ses soeurs effacées, Comme un peuplier vert aux cimes élancées! - La Déesse sourit; et, chasseur courageux, Depuis dans les forêts je partageai ses jeux. Mais quand, pour d’autres bords, la Vierge Latoïde, Lasse de la vallée ou de la cime aride, De ses Nymphes suivie, à l’horizon des flots Volait vers Ortygie ou la sainte Délos, Je déposais mon arc et mes flèches sanglantes, Et, le front incliné sur les divines plantes, Je méditais Kybèle au sein mystérieux, Vénérable à l’esprit, éblouissante aux yeux. Tels étaient mes loisirs, à Chanteur magnanime! Tel je vivais heureux sur la terre sublime, Toujours l’oreille ouverte aux bruits universels, Souffles des deux échos des parvis immortels, Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes, Chansons de l’Hydriade au sein des eaux courantes; Et formant, sans remords, le tissu de mes jours De force et de sagesse et de chastes amours. Oui, tel j’étais, mon hôte, en ma saison superbe! Je buvais l’eau du ciel et je dormais sur l’herbe, Et parfois, à l’abri des bois mystérieux, Comme fait un ami, j’entretenais les Dieux! En ce temps, sur l’Ossa ceint d’éclatants orages J’errais, et sous mes pieds flottaient les lourds nuages, Quand au large horizon par ma vue embrassé, Où sommeille Borée en son antre glacé, Je vis, couvrant les monts et noircissant les plaines, Attiédissant les airs d’innombrables haleines, Incessant, et pareil aux épais bataillons Des avides fourmis dans le creux des sillons, Un peuple armé surgir! Des chevelures blondes, Sur leurs dos blancs et nus, en boucles vagabondes Flottaient, et les échos des monts qui s’ébranlaient De leurs chants belliqueux s’emplissaient et roulaient. Telle, la vieille mer aux forces formidables Amasse un noir courroux dans ses flots insondables, Se gonfle, se déroule, et, sous l’effort des vents, A l’assaut des grands caps pousse ses flots mouvants: L’Olympe tremble au bruit, et la rive pressée Palpite sous le poids, d’écume hérissée. Ainsi ce peuple fier, aux combats sans égaux, Heurte dans son essor l’antique Pélasgos; Et sur ces bords bercés d’un repos séculaire, Pour la première fois a rugi la Colère. Les troupeaux éperdus, au hasard dispersés, Mugissent dans la flamme et palpitent percés; Comme au vent orageux volent les feuilles sèches, Les airs sont obscurcis d’un nuage de flèches... Superbe et furieux, l’étalon hennissant Traîne les chars d’airain dans un fleuve de sang; Et la clameur féroce, aux lèvres écumantes, Les suprêmes soupirs, les poitrines fumantes, Les têtes bondissant loin du tronc palpitant, Le brave, aimé des Dieux, qui tombe en combattant, Le lâche qui s’enfuit, la vieillesse, l’enfance, Et la vierge au corps blanc qu’un fer cruel offense, Tout! cris, soupirs, courage, ardeur, efforts virils, Tout proclame l’instant des suprêmes périls, L’heure sombre où l’Erèbe en ses parois profondes Engloutit par essaims les races vagabondes, Jusqu’au jour éternel où leurs restes épars Dans le repos premier rentrent de toutes parts, Et, d’une vie antique effaçant le vestige, Unissent dans la mort les rameaux à la tige. Les Pasteurs, refoulés par ces torrents humains, Se frayaient, gémissants, d’inhabiles chemins. Emportant de leurs Dieux les géantes images, Les uns par grands troupeaux fuyaient sur les rivages Les autres, unissant les chênes aux troncs verts, Allaient chercher sur l’onde un meilleur univers... Et quand tout disparut, race morte ou vivante, Moissonnée en monceaux ou prise d’épouvante, Je vis, sur les débris de ce monde effacé, Un nouveau monde croître, et vers les cieux poussé, Comme un chêne noueux aux racines sans nombre, Epancher sur le sol sa fraîcheur et son ombre; Tandis que du Destin l’oracle originel, Parlant une autre langue aux abîmes du ciel, Sous mes yeux éblouis déroulait à cette heure Le sort plus glorieux d’une race meilleure. Alors, je descendis du mont accoutumé Chez ce peuple aux beaux corps des Immortels aimé. Ainsi, l’aigle, lassé de la nue éternelle, Dans l’ombre des vallons vient reposer son aile. Roi de l’Hémos! ma voix aux superbes dédains N’avait jamais frappé l’oreille des humains; Jamais encor mes bras n’avaient de leur étreinte Dans un coeur ennemi fait palpiter la crainte; J’ignorais la colère et les combats sanglants; Et, fier de quatre pieds aux rapides élans, De ma force éprouvée aux lions redoutable, J’irritai dans sa gloire une race indomptable. L’insensée ignorait que le fer ni l’airain Ne pouvaient entamer mon corps pur et serein, Semblable, sous sa forme apparente, à l’essence Des impalpables Dieux. Ma céleste naissance, Le sentiment profond de ma force, ou plutôt L’inexorable Ares qui m’enflammait d’en haut, Excitant mon courage à la lutte guerrière, Rougit d’un sang mortel ma flèche meurtrière. Que de héros anciens dignes de mes regrets, Sur la rive des mers, dans l’ombre des forêts, Race hardie, en proie à ma fureur première, J’arrachai, noble Orphée, à la douce lumière! Peut-être que, vengeant le divin Pélasgos, J’allais d’un peuple entier déshériter Argos, Si la grande Athènè, Déesse tutélaire, N’eût brisé le torrent d’une aveugle colère. J’ensevelis les morts que j’avais immolés, J’honorai leur courage et leurs mânes troublés; Et la Paix souriante, aux mains toujours fleuries, Apaisa pour jamais nos âmes aguerries. Mais, à peine échappée aux combats dévorants, La Terre tressaillit sous des efforts plus grands; Et, comme aux jours anciens où tomba Prométhée, L’Aithèr devint semblable à la mer agitée. Les astres vacillaient dans l’écume des cieux, Et la nue au flanc d’or, voile mystérieux, En des lambeaux de feu déchirée et flottante, Montrait des pâles Dieux la foule palpitante! La clameur des mortels roulait, les flots grondaient Et d’eux-mêmes, au loin, en sanglots s’épandaient, Comme de noirs, captifs qui, dans l’ombre nocturne Redemandent la vie à l’écho taciturne Et désespérément se heurtent front sur front. Or, la Terre vengeait enfin l’antique affront Du Dieu source des Dieux, que de sa faux cruelle Mon père mutila dans la voûte éternelle, Alors que, débordant comme un fleuve irrité, Le Sang subtil coula du ciel épouvanté, Et qu’en flots clandestins la divine Semence Féconda lentement la Terre au sein immense! Donc, du crime infini formidables vengeurs, Naquirent tout armés les Géants voyageurs, Monstres de qui la tête était ceinte de nues, Dont le bras ébranlait les montagnes chenues, Et qui, toujours marchant, secouaient d’un pied lourd Les entrailles du monde et jusqu’à l’Hadès sourd! De leurs soixante voix l’injure irrésistible Retentit tout à coup dans l’Olympe paisible... Mais ne pouvant porter au sein des larges cieux, Terreur des Immortels, leurs fronts audacieux, Les premiers, Diophore et l’informe Encelade De l’Empire céleste ont tenté l’escalade! L’Hémos déraciné sur l’Ossa s’est dressé, Puis tous deux sur Athos, qui rugit, crevassé, Quand le noir Péliôn sur tous trois s’amoncelle! L’échelle monstrueuse en sa hauteur chancelle; Mais, franchissant d’un bond ses immenses degrés, Les Géants vont heurter les palais éthérés. Tout tremble! En vain la foudre au bras de Zeus s’embrase; Sous leurs blocs meurtriers dont la lourdeur écrase, Les enfants d’Ouranos vont briser de leurs mains L’O]ympe éblouissant vénéré des humains. Des Dieux inférieurs la foule vagabonde Par les sentiers du ciel fuit aux confins du monde; Et peut-être en ce jour, dispersant leurs autels, L’Erèbe dans son sein eût pris les Immortels, Si, changeant d’un seul coup la défaite mobile, Athènè n’eût percé Pallas d’un trait habile. Alors, du Péliôn soudain précipité, Encelade recule, et, d’un front indompté, Il brave encor des Dieux la colère implacable; Mais le fumant Aitna de tout son poids l’accable: Il tombe enseveli. Vainement foudroyé, Diophore a saisi Pallas pétrifié; A la fille de Zeus, de son bras athlétique, Il le lance, et le corps du Géant granitique Retombe en tournoyant et brise son front dur Comme le pied distrait écrase le fruit mûr. Polybote éperdu fuit dans la mer profonde, Et ses reins monstrueux dominent au loin l’onde, Et de ses larges pas mieux que les lourds vaisseaux, Il franchit sans tarder l’immensité des eaux; Poséidon l’aperçoit; de ses bras formidables Il enlève Nysire et ses grèves de sables Et ses rochers moussus; il la dresse dans l’air: Et l’île aux noirs contours vole comme l’éclair, Gronde, frappe; et les os du géant qui succombe Blanchissent les parvis de son humide tombe. Tous croulent dans l’Hadès, où neuf fois, de ses flots, La Styx qui les étreint étouffe leurs sanglots; Et les Dieux, oubliant les discordes funestes, Goûtent d’un long repos les voluptés célestes. Et moi, contemporain de jours prodigieux, En plaignant les vaincus j’applaudissais aux Dieux, Certain de leur justice, et pourtant dans mon âme Roulant un noir secret brûlant comme la flamme, Et je laissais flotter, au bord des flots assis, Dans le doute et l’effroi mes esprits indécis; Songeur, je me disais: -Sur les cimes neigeuses L’aigle peut déployer ses ailes orageuses, Et, l’oeil vers Hèlios incessamment tendu, Briser l’effort des vents dans l’espace éperdu; Car sa force est cachée en sa lutte éternelle; Il se complaît, s’admire, et s’agrandit en elle. Avide de lumière, altéré de combats, Le sol est toujours noir, les deux sont toujours bas; Il vole, il monte, il lutte, et sa serre hardie Saisit le triple éclair dont le feu l’incendie! Les sereines forêts aux silences épais, Chères au divin Pan, ruisselantes de paix, Les sereines forêts, immobiles naguères, Peuvent s’écheveler comme des fronts vulgaires; L’ouragan qui se rue en bonds tumultueux Peut des chênes sacrés briser les troncs noueux; L’astre peut resplendir dans la nue azurée Et brusquement s’éteindre au sein de l’Empyrée; L’Océan peut rugir, la Terre s’ébranler; Les races dans l’Hadès peuvent s’amonceler; L’aveugle Mouvement, de ses forces profondes, Faire osciller toujours les mortels et les mondes... Mais d’où vient que les Dieux qui ne mourront jamais Et qui du large Aithèr habitent les sommets, Les Dieux générateurs des astres et des êtres, Les Rois de l’Infini, les implacables Maîtres, En des combats pareils aux luttes des héros, De leur éternité troublent le sûr repos? Est-il donc par delà leur sphère éblouissante Une Force impassible, et plus qu’eux tous puissante, D’inaltérables Dieux, sourds aux cris insulteurs, Du mobile Destin augustes spectateurs, Qui n’ont jamais connu, se contemplant eux-mêmes, Que l’éternelle paix de leurs songes suprêmes? Répondez, répondez, ô Terre, ô Flots, ô Cieux! Que n’ai-je, ô roi d’Athos, ton vol audacieux! Que ne puis-je, ô Borée, à tes souffles terribles Confier mon essor vers ces Dieux invisibles! Oh! sans doute, à leurs pieds, pâles Olympiens, Vous rampez! Faibles Dieux, vous n’êtes plus les miens Comme toi, blond Phoibos, qu’honore Lykorée, Je darde un trait aigu d’une main assurée: Python eût succombé sous mes coups affermis! J’ai devancé ta course, ô légère Artémis! Comme vous immortel, ma force me protège; Les Dieux des bois souvent ont formé mon cortège; J’ai porté des lions dans mes bras étouffants, Et mon père Kronos est votre aïeul, enfants! O Zeus! les noirs Géants ont balancé ta gloire... C’est aux Dieux inconnus qu’appartient la victoire, Et mon culte, trop fier pour tes autels troublés, Veut monter vers ceux-ci, de la crainte isolés, Qui n’ont point combattu, qui, baignés de lumière, Dans le sein de la Force éternelle et première Règnent calmes, heureux, immobiles, sans nom Irrésistibles Dieux à qui nul n’a dit: Non! Qui contiennent le monde en leurs seins impalpables Et qui vous jugeront, hommes et Dieux coupables! Hélas! tel je songeais, Chanteur mélodieux! J’osais délibérer sur le Destin des Dieux! Ils m’ont puni. Bientôt les Kères indignées Trancheront le tissu de mes longues années; La flèche d’Hèraklès finira mes remords; J’irai mêler mon ombre au vain peuple des morts. Et l’antique Chasseur des forêts centenaires Poursuivra dans l’Hadès les cerfs imaginaires! Et depuis, j’ai vécu, mais dans mon sein gardant Ce souvenir lointain comme un remords ardent. Pour adoucir les Dieux, pour expier ma faute, J’ai creusé cette grotte où tu sièges, mon hôte; Et là, durant le cours des âges j’ai nourri De sagesse et d’amour tout un peuple chéri, Peuple d’adolescents sacrés, race immortelle Que le lion sauvage engraissait de sa moelle, Et que l’antique Hellas, en des tombeaux pieux, Tour à tour a couchés auprès de leurs aïeux. Viens! ô toi, le dernier des nourrissons sublimes Que mes bras paternels berceront sur ces cimes, O rejeton des Dieux, ô mon fils bien aimé! Toi qu’aux mâles vertus tout enfant j’ai formé, Et qui, de mes vieux jours consolant la tristesse, Fais mon plus doux orgueil et ma seule richesse! Fils du brave Pélée, Achille au pied léger, Puisse ton coeur grandir et ne jamais changer! O mon enfant si cher, Hellas est dans l’attente. Quels feux éclipseront ton aurore éclatante! Le plus grand des guerriers, embrassant tes genoux, Au pied des murs d’Ilos expire sous tes coups... Un Dieu te percera de sa flèche assassine; Mais comme un chêne altier que l’éclair déracine Et qui, régnant parmi les hêtres et les pins, Emoussa la cognée à ses rameaux divins! Sous le couteau sacré la vierge Pélasgique Baignera de son sang ta dépouille héroïque; Et sur le bord des mers j’entends Hellas en pleurs Troubler les vastes cieux du cri de ses douleurs! Tu tombes, jeune encor; mais ta rapide vie D’une gloire immortelle, ô mon fils, est suivie; L’avenir tout entier en sonores échos Fait retentir ton nom dans l’âme des héros, Et l’aride Troade, où tous viendront descendre, Les verra tour à tour inclinés sur ta cendre. - Le Centaure se tait. Dans ses bras vénérés S’élance le jeune homme aux longs cheveux dorés; De son coeur généreux la fibre est agitée. Il baise de Khirôn la face respectée; Et, gracieux soutien du vieillard abattu, Il le réchauffe au feu de sa jeune vertu. III -Mon hôte, dit Khirôn, dès qu’aux voûtes profondes, La fille de Thia, l’Aurore aux tresses blondes, Montera sur son char de perles et d’argent, Presse vers Iolkos un retour diligent; Mais la divine Nuit, ceinte d’astres, balance La Terre encor plongée en un vaste silence, Et seul, le doux Sommeil, le frère d’Atropos, Plane d’un vol muet dans les cieux en repos. Je ne foulerai point Argô chargé de gloire, Noble Aède! J’attends le jour expiatoire; Et mon dernier regard, de tristesse incliné, Contemple pour jamais la terre où je suis né. L’Euros aux ailes d’or, d’une haleine attendrie, Confiera ma poussière à la douce patrie Où fleurit ma jeunesse, où se cloront mes yeux! Porte au grand Hèraklès mes suprêmes adieux: Dis-lui que, résigné, soumis à des lois justes, Je vois errer ma mort entre ses mains augustes, Et que nulle colère, en mon nom paternel, Ne brûle contre lui pour ce jour solennel. Mais Hèlios encor, dans le sein de Nérée, N’entr’ouvre point des d’eux la barrière dorée; Tout repose, l’Olympe,et la Terre au sein dur. Tandis que Sélêné s’incline dans l’azur, Daigne, harmonieux Roi qu’Apollon même envie, Charmer d’un chant sacré notre oreilie ravie, Tel que le noir Hadès l’entendit autrefois En rythmes cadencés s’élancer de ta voix, Quand le triple Gardien du Fleuve aux eaux livides Referma de plaisir ses trois gueules avides, Et que des pâles Morts la foule suspendit Dans l’abîme sans fond son tourbillon maudit! - Comme au faîte des monts Apollon Musagète, Le fils de Kalliope est debout! Il rejette Sur son dos large et blanc, exercé dans les jeux, Ses cheveux éclatants, sa robe aux plis neigeux; Il regarde l’Olympe où ses yeux savent lire, Et du fils de Pélée il a saisi la lyre. Sous ses doigts surhumains les cordes ont frémi Et s’emplissent d’un souffle en leur sein endormi, Souffle immense, pareil aux plaintes magnanimes De la mer murmurante aux sonores abîmes. Tel, le faible instrument gémit sous ses grands doigts, Et roule en chants divins pour la première fois! Un Dieu du grand Aède élargit la poitrine; D’une ardente lueur son regard s’illumine... Il va chanter, il chante! Et l’Olympe charmé S’abaisse de plaisir sur le mont enflammé! Kybèle aux épis d’or, sereine, inépuisable, Des grèves où les flots expirent sur le sable Jusqu’aux âpres sommets où dorment les hivers, D’allégresse a senti tressaillir ses flancs verts! L’étalon hennissant de volupté palpite; De son nid tout sanglant l’aigle se précipite; Le lion étonné, battant ses flancs velus, S’élance du repaire en bonds irrésolus; Et les timides cerfs et les biches agiles, Les Dryades perçant les écorces fragiles, Les Satires guetteurs des Nymphes au sein nu, Tous se sentent poussés par un souffle inconnu; Et vers l’antre, où la lyre en chantant les rassemble, Des plaines et des monts ils accourent ensemble! Ainsi, divin Orphée, ô chanteur inspiré, Tu déroules ton cceur sur un mode sacré. Comme un écroulement de foudres rugissantes, La colère descend de tes lèvres puissantes; Puis le calme succède à l’orage du ciel; Un chant majestueux, qu’on dirait éternel Enveloppe la lyre entre tes bras vibrante; Et l’oreille, attachée à cette âme mourante, Poursuit dans un écho décroissant et perdu Le chant qui n’étant plus est toujours entendu. Le Péléide écoute, et la lyre est muette! Altéré d’harmonie, il incline la tête: Sous l’or de ses cheveux, d’une noble rougeur L’enthousiasme saint brûle son front songeur; Une ardente pensée, en son coeur étouffée, L’oppresse de sanglots; mais il contemple Orphée, Et dans un cri sublime il tend ses bras joyeux Vers cette face auguste et ces splendides yeux Où du céleste éclair que ravit Prométhée Jaillit, impérissable, une flamme restée; Comme si le Destin eût voulu confier La flamme où tous vont boire et se vivifier Au fils de Kalliope, au Chanteur solitaire Que chérissent les Dieux et qu’honore la Terre. Mais le sombre horizon des deux, les monts dormants Qui baignent leurs pieds lourds dans les flots écumants, Les forêts dont l’Euros fait osciller les branches, Tout s’éveille, s’argente à des clartés plus blanches; Et déjà, de la nuit illuminant les pleurs, L’Aurore monte au sein d’un nuage de fleurs. Orphée a vu le jour: -O toi que je révère, O grand vieillard, dit-il, dont le Destin sévère D’un voile de tristesse obscurcit le déclin, Je te quitte, ô mon père! Et, comme un orphelin Baigne, au départ, de pleurs des cendres précieuses, Je t’offre le tribut de mes larmes pieuses. Contemporain sacré des âges révolus, Adieu, Centaure, adieu! je ne te verrai plus... Fils de Pélée, adieu! puissent les Dieux permettre Qu’un jour ton coeur atteigne aux vertus de ton maître: Sois le plus généreux, le plus beau des mortels, Le plus brave; et des Dieux honore les autels. Salut, divin asile, ô grotte hospitalière! Salut, lyre docile, à ma main familière! Dépouilles des lions qu’ici foula mon corps, Montagnes, bois, vallons, tout pleins de mes accords, Cieux propices, salut! Ma tâche est terminée. - Il dit. Et de Khirôn la langue est enchaînée; Il semble qu’un Dieu gronde en son sein agité; Des pleurs baignent sa face: -O mon fils regretté, Divin Orphée, adieu! Mon coeur suivra ta trace Des rives de Pagase aux fleuves de la Thrace. Je vois le noir Argô sur les flots furieux S’élancer comme l’aigle à son but glorieux, Et dans le sein des mers les blanches Kyanèes Abaisser à ta voix leurs têtes mutinées. Et Kolkhos est vaincue! Et remontant aux lieux Où luit l’Ourse glacée à la borne des cieux, De contrée en contrée, Argô, qu’un Dieu seconde, D’un cours aventureux enveloppe le monde! Mais, ô crime, ô douleur éternelle en sanglots! Quelle tête sacrée errant au gré des flots, Harmonieuse encore et d’un sang pur trempée, Roule et gémit, du thyrse indignement frappée? Iakkhos, Iakkhos! Dieu bienveillant, traîné Par la fauve panthère! Iakkhos, couronné De pampres et de lierre et de vendanges mûres! Dieu jeune, qui te plais aux furieux murmures Des femmes de l’Edôn et du Mimas! ô toi Qui déchaînes, la nuit, sur les monts pleins d’effroi, Comme un torrent de feu l’ardente Sabasie, De quels regrets ton âme, Evan, sera saisie Quand ce divin Chanteur égorgé dans tes jeux Rougira de son sang le Strymôn orageux! O mon fils! -Mais sa voix expire dans les larmes. -Centaure! dit Orphée, apaise tes alarmes. Les pleurs me sont sacrés qui tombent de tes yeux, Mais la vie et la mort sont dans la main des Dieux. - Il marche, et, reprenant le sentier de la veille, S’éloigne. Le ciel luit, le Péliôn s’éveille, Tout frais de la rosée attachée à ses flancs. Au souffle du matin les pins étincelants S’entretiennent au fond de la montagne immense; Le bruit universel des Etres recommence. Les grands troupeaux, suivis des agrestes pasteurs, Regagnent la vallée humide ou les hauteurs Verdoyantes. Voici les vierges au doux rire Où rayonne la joie, où la candeur respire, Qui retournent, avec leurs naïves chansons, Les unes aux cours d’eau, les autres aux moissons. Mais, ô jeune trésor de la terre divine, Quelle crainte soudaine en vos yeux se devine? D’où vient que votre sein s’émeuve et que vos pas S’arrêtent, et qu’ainsi vous vous parliez tout bas, Montrant de vos bras nus, où le désir se pose, Une apparition dans le lointain éclose? O vierges, ô pasteurs, de quel trouble assiégés, Restez-vous, beaux corps nus, en marbre blanc changés? Serait-ce qu’un lion, désertant la montagne, Bondisse, l’oeil ardent, suivi de sa compagne, Dévorés de famine et déjà réjouis? Un éclair menaçant vous a-t-il éblouis? Non! D’un respect pieux votre âme s’est remplie: C’est ce même Etranger que jamais nul n’oublie, Et qui marche semblable aux Dieux! -Son front serein Est tourné vers l’Olympe, et d’un pied souverain Il foule sans le voir le sentier qui serpente. Déjà du Péliôn il a franchi la pente. Les vierges, les pasteurs l’ont vu passer près d’eux; Mais il s’arrête et dit: -Enfants, soyez heureux! Pasteurs adolescents, vierges chastes et belles, Salut! Puissent vos coeurs être forts et fidèles! Bienheureux vos parents! Honneur de leurs vieux jours, Entourez-les, enfants, de pieuses amours! Et que les Dieux, contents de vos vertus naissantes, Vous prodiguent longtemps leurs faveurs caressantes! - Il dit, et disparaît. Mais la sublime Voix, Dans le cours de leur vie entendue une fois, Ne quitte plus jamais leurs âmes enchaînées; Et quand l’âge jaloux a fini leurs années, Des maux et de l’oubli ce souvenir vainqueur Fait descendre la paix divine dans leur coeur. Thestylis. Aux pentes du coteau, sous les roches moussues, L’eau vive en murmurant filtre par mille issues, Croît, déborde, et remue en son cours diligent La mélisse odorante et les cailloux d’argent. Le soir monte: on entend s’épandre dans les plaines De flottantes rumeurs et de vagues haleines, Le doux mugissement des grands boeufs fatigués Qui s’arrêtent pour boire en traversant les gués, Et sous les rougeurs d’or du soleil qui décline Le bruit grêle des pins au front de la colline. Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer, Rassasié de thym et de cytise amer, L’indocile troupeau des chèvres aux poils lisses De son lait parfumé va remplir les éclisses; Le tintement aigu des agrestes grelots S’unit par intervalle à la plainte des flots, Tandis que, prolongeant d’harmonieuses luttes, Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes. Tout s’apaise: l’oiseau rentre dans son nid frais; Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais, Le sein humide encor, ceintes d’herbes fleuries, Les bras entrelacés, dansent dans les prairies. C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna, Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana, En un noir diadème a renoué sa tresse, Et sur son genou ferme et nu de chasseresse, A la hâte, agrafant la robe aux souples plis, Par les âpres chemins de sa grâce embellis, Rapide et blanche, avec son amphore d’argile, Vers cette source claire accourt d’un pied agile, Et s’assied sur le bord tapissé de gazon, D’où le regard s’envole à l’immense horizon. Ni la riche Milet qu’habitent les Iônes, Ni Syracuse où croît l’hélichryse aux fruits jaunes, Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys, N’ont vu fleurir au jour d’égale à Thestylis. Grande comme Artémis et comme elle farouche, Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche; Jamais, dans le vallon, autour de l’oranger, Elle n’a, les pieds nus, conduit un choeur léger, Ou, le front couronné de myrtes et de rose, Au furtif hyménée ouvert sa porte close; Mais quand la Nuit divine allume l’astre aux cieux, Il lui plaît de hanter le mont silencieux, Et de mêler au bruit de l’onde qui murmure D’un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure: -Jeune Immortel, que j’aime et que j’attends toujours, Chère image entrevue à l’aube de mes jours! Si, d’un désir sublime en secret consumée, J’ai dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée, Et si je n’ai versé, dans l’attente du ciel, Les parfums de mon coeur qu’au pied de ton autel; Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres; Soit que, réglant aux cieux le rythme d’or des nombres, D’un mouvement égal ton archet inspiré Des Muses aux neuf voix guide le choeur sacré; Soit qu’à l’heure riante où, sous la glauque Aurore, L’aile du vent joyeux trouble la Mer sonore, Des baisers de l’écume argentant tes cheveux, Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux; Oh! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves, Entends-moi! viens! je t’aime, et les heures sont brèves! Viens! sauve par l’amour et l’immortalité, Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté; Ou, si tu dois un jour m’oublier sur la terre, Que ma cendre repose en ce lieu solitaire, Et qu’une main amie y grave pour adieu: -Ici dort Thestylis, celle qu’aimait un Dieu! - Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne, Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne, Le sein ému, le front à demi soulevé, Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé. Et le vent monotone endort les noirs feuillages; La Mer en gémissant berce les coquillages; La montagne muette, au loin, de toutes parts, Des coteaux aux vallons, brille de feux épars; Et la source elle-même, au travers de la mousse, S’agite et fuit avec une chanson plus douce. Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu, L’Amant mystérieux et cher n’est pas venu! Il faut partir, hélas! et regagner la plaine. Thestylis sur son front pose l’amphore pleine, S’éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs; De la joue et du col s’effacent les couleurs; Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres! Mais bientôt, l’oeil brillant, un fier sourire aux lèvres, Elle songe tout bas, reprenant son chemin: -Je l’aime et je suis belle! Il m’entendra demain! - Médailles Antiques. I Celui-ci vivra, vainqueur de l’oubli, Par les dieux heureux! Sa main sûre et fine A fait onduler sur l’onyx poli L’écume marine. Avec le soleil, douce, aux yeux surpris, Telle qu’une jeune et joyeuse reine, On voit émerger mollement kypris De la mer sereine. La déesse est nue et pousse en nageant De ses roses seins l’onde devant elle; Et l’onde a brodé de franges d’argent Sa gorge immortelle. Ses cheveux dorés aux flots embellis Roulent sans guirlande et sans bandelettes; Tout son corps charmant brille comme un lys Dans les violettes. Elle joue et rit; et les gais dauphins, Agitant autour nageoires et queues, Pour mieux réjouir ses regards divins Troublent les eaux bleues. II Les belles filles aux pressoirs Portent sur leur tête qui ploie, À pleins paniers, les raisins noirs; Les jeunes hommes sont en joie. Ils font jaillir avec vigueur Le vin nouveau des grappes mûres; Et les rires et les murmures Et les chansons montent en choeur. Ivres de subtiles fumées, Les vendangeurs aux cheveux blancs Dansent avec des pieds tremblants Autour des cuves parfumées; Et non loin, cherchant un lit frais, Éros, qui fait nos destinées, À l’ombre des arbres épais Devance les lents hyménées. III Ni sanglants autels, ni rites barbares. Les cheveux noués d’un lien de fleurs, Une ionienne aux belles couleurs Danse sur la mousse, au son des kithares. Ni sanglants autels, ni rites barbares: Des hymnes joyeux, des rires, des fleurs! Satyres ni pans ne troublent les danses. Un jeune homme ceint d’un myrte embaumé Conduit de la voix le choeur animé; Éros et kypris règlent les cadences. Satyres ni pans ne troublent les danses: Des pieds délicats, un sol embaumé! Ni foudres ni vents dont l’âme s’effraie. Dans le bleu du ciel volent les chansons; Et de beaux enfants servent d’échansons Aux vieillards assis sous la verte haie. Ni foudres ni vents dont l’âme s’effraie: Un ciel diaphane et plein de chansons! IV Sur la montagne aux sombres gorges Où nul vivant ne pénétra, Dans les antres de Lipara Héphaistos allume ses forges. Il lève, l’illustre Ouvrier, Ses bras dans la rouge fumée, Et bat sur l’enclume enflammée Le fer souple et le dur acier. Les tridents, les dards, les épées Sortent en foule de sa main; Il forge des lances d’airain, Des flèches aux pointes trempées. Et Kypris, assise à l’écart, Rit de ces armes meurtrières, Moins puissantes que ses prières, Moins terribles que son regard. V Le divin Bouvier des monts de Phrygie Goûte, les yeux clos, l’éternel sommeil; Et de son beau corps, dans l’herbe rougie, Coule un sang vermeil. En boucles de lin, sur la pâle joue Qu’enviaient les fruits honneur des vergers, Tombent, du réseau pourpré qui les noue, Ses cheveux légers. Voici Kythèrè, l’amante immortelle, Qui gémit et pleure auprès du Bouvier. Les Éros chasseurs tiennent devant elle Le noir sanglier; Lui, pour expier d’amères offenses, D’un autel qui fume attisant le feu, Consume et punit ses blanches défenses D’avoir fait un dieu. Péristèris. Kastalides! chantez l’enfant aux brunes tresses, Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel, Car vous embellissez la louange, ô Déesses! Autour de l’onde où croît le laurier immortel Chantez Péristèris née au rocher d’Egine: Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel! Dites son rire frais, plus doux que l’aubergine, Le rayon d’or qui nage en ses yeux violets Et qui m’a traversé d’une flèche divine. Sur le sable marin où sèchent ses filets Elle bondit pareille aux glauques Néréides, Et ses pieds sont luisants comme des osselets. Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides, Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés Effleurent son beau cou de leurs grappes humides. Il faut aimer. Le thon aime les flots salés, L’air plaît à l’hirondelle, et le cytise aux chèvres, Et l’abeille camuse aime la fleur des blés. Pour moi, rien n’est meilleur qu’un baiser de ses lèvres. Paysage. A travers les massifs des pâles oliviers L’Archer resplendissant darde ses belles flèches Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches, Brisent leurs pointes d’or contre les durs graviers. Dans l’air silencieux ni souffles ni bruits d’ailes, Si ce n’est, enivré d’arôme et de chaleur, Autour de l’églantier et du cytise en fleur, Le murmure léger des abeilles fidèles. Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu, L’Aigipan, renversé sur le rameau qui ploie, Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie, Qu’il surprend l’Oréade en son antre inconnu. Sous le feuillage lourd dont l’ombre le protège, Tandis qu’il sourit d’aise et qu’il se croit heureux, Un large papillon sur ses rudes cheveux Se pose en palpitant comme un flocon de neige. Quelques nobles béliers aux luisantes toisons, Grandis sur les coteaux fertiles d’Agrigente, Auprès du roc moussu que l’onde vive argente, Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons. Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes, Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier, Et deux boucs, au poil ras, dans un élan guerrier, En se heurtant du front courbent leurs cols robustes. Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe, Semblable au clair métal de la riche Korinthe, Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil. Mais sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse Le pasteur accoudé repose, jeune et beau; Le reflet lumineux qui rejaillit de l’eau Jette un fauve rayon sur son épaule lisse; De la rumeur humaine et du monde oublieux, Il regarde la mer, les bois et les collines, Laissant couler sa vie et les heures divines Et savourant en paix la lumière des cieux. Les Bucoliastes. I Sources claires! Et toi, venu des dieux, ô fleuve Qui, du tymbris moussu, verses tes belles eaux! Je ferai soupirer, couché dans vos roseaux, Ma syrinx à neuf tons enduits de cire neuve: Apaisez la cigale et les jeunes oiseaux. II Vents joyeux qui riez à travers les feuillages, Abeilles qui rôdez sur la fleur des buissons, De ma syrinx aussi vous entendrez les sons; Mais, de même qu’Éros, les muses sont volages: Hâtez-vous! D’un coup d’aile emportez mes chansons. I Tout est beau, tout est bien, si Theugénis que j’aime Foule de son pied nu l’herbe molle des bois! Vers midi, l’eau courante est plus fraîche où je bois, Et mes vases sont pleins d’une meilleure crème. Absente, tout est mal, tout languit à la fois! II Dieux heureux! Que le lait abonde en mes éclisses! Et quand le chaud soleil dans l’herbe a rayonné, Du creux de ce rocher d’un lierre couronné, Que j’entende mugir mes boeufs et mes génisses: Tout est beau, tout est bien, il est doux d’être né! I Si l’hiver est un mal pour l’arbre qu’il émonde, Pour les cours d’eau taris la flamme de l’été, Il souffre aussi, celui qu’une vierge a dompté, Du mal que fait Éros, le plus amer du monde, Et d’une soif rebelle à tes flots, ô Léthé! II Souvent, au seuil de l’antre où la rouge verveine Croît auprès d’un lentisque et d’un vieil olivier, La fille au noir sourcil parut me convier. Par la rude Artémis! Son attente était vaine; Car les boeufs sont la joie et l’honneur du bouvier. I Quand, aux feux du matin, s’envole l’alouette Du milieu des sillons de rosée emperlés, Je ne l’écoute plus; mes esprits sont troublés; Mais pour te ranimer, ô nature muette, Il suffit d’une voix qui chante dans les blés! II Rire de femme et chant d’alouette à l’aurore, Gazouillements des nids sur les rameaux dorés, Sont bruits doux à l’oreille et souvent désirés; Mais rien ne vaut la voix amoureuse et sonore D’un taureau de trois ans qui beugle par les prés. I Bélier, pais l’herbe en fleur; et toi, chèvre indocile, Broute l’amer cytise aux pentes du coteau; Lampuros, mon bon chien, veille sur le troupeau. Pour moi, tel que Daphnis, le bouvier de Sicile, Je meurs! Et Theugénis a creusé mon tombeau. II Ô pasteur des béliers, gardien des noires chèvres, Jamais chanson pareille ici ne résonna! Et la plainte est plus gaie, oui! Par Perséphona! Que la glauque Amphitrite exhale de ses lèvres Et que le vent d’Épire apporte au vieil Aitna! I Ami, prends ma syrinx, si légère et si douce, Dont la cire a gardé l’odeur du miel récent: Brûle-la comme moi qui meurs en gémissant; Et sur un humble autel d’asphodèle et de mousse Du plus noir de mes boucs fais ruisseler le sang. II C’est bien. Le soleil monte et l’ombre nous convie; On n’entend plus frémir la cime des forêts: Viens savourer encor ce vase de lait frais; Et si le morne Hadès fait toujours ton envie, Ô pâle chevrier, tu mourras mieux après! Kléarista. Kléarista s’en vient par les blés onduleux Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus, Son front étroit coupé de fines bandelettes, Et, sur son cou flexible et blanc comme le lait, Ses tresses où, parmi les roses de Milet, On voit fleurir les violettes. L’Aube divine baigne au loin l’horizon clair; L’alouette sonore et joyeuse, dans l’air, D’un coup d’aile s’envole au sifflement des merles; Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis, D’un bond inattendu remuant les épis, Font pleuvoir la rosée en perles. Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux, De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux, Ou de l’Aube qui sort de l’écume marine? Qui le dira? Qui sait, ô lumière, ô beauté, Si vous ne tombez pas du même astre enchanté Par qui tout aime et s’illumine? Du faîte où ses béliers touffus sont assemblés, Le berger de l’Hybla voit venir par les blés Dans le rose brouillard la forme de son rêve. Il dit: C’était la nuit, et voici le matin! Et plus brillant que l’Aube à l’horizon lointain Dans son coeur le soleil se lève! Symphonie. O chevrier! ce bois est cher aux Piérides. Point de houx épineux ni de ronces arides; A travers l’hyacinthe et le souchet épais Une source sacrée y germe et coule en paix. Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles, On voit au grand soleil bondir les sauterelles; Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier, Ici, le merle vole et siffle à plein gosier. Au nom des Muses! viens sous l’ombre fraîche et noire! Voici ta double flûte et mon pektis d’ivoire. Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois, Près du roc dont la mousse a verdi les parois, D’où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre, Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre. Le Retour D’Adônis. Maîtresse de la haute Eryx, toi qui te joues Dans Golgos, sous les myrtes verts, O blanche Aphrodita, charme de l’Univers, Dionaiade aux belles joues! Après douze longs mois Adônis t’est rendu, Et, dans leurs bras charmants, les Heures, L’ayant ramené jeune en tes riches demeures, Sur un lit d’or l’ont étendu. A l’abri du feuillage et des fleurs et des herbes, D’huile Syrienne embaumé, Il repose, le Dieu brillant, le Bien-Aimé, Le jeune Homme aux lèvres imberbes. Autour de lui, sur des trépieds étincelants, Vainqueurs des nocturnes Puissances, Brûlent des feux mêlés à de vives essences, Qui colorent ses membres blancs; Et sous l’anis flexible et le safran sauvage, Des Eros, au vol diligent, Dont le corps est d’ébène et la plume d’argent, Rafraîchissent son clair visage. Sois heureuse, ô Kypris, puisqu’il est revenu, Celui qui dore les nuées! Et vous, Vierges, chantez, ceintures dénouées, Cheveux épars et le sein nu. Près de la Mer stérile, et dès l’Aube première, Joyeuses et dansant en rond, Chantez l’Enfant divin qui sort de l’Akhérôn, Vêtu de gloire et de lumière! Hèraklès Solaire. Dompteur à peine né, qui tuais dans tes langes Les Dragons de la Nuit! Coeur-de-Lion! Guerrier, Qui perças l’Hydre antique au souffle meurtrier Dans la livide horreur des brumes et des fanges, Et qui, sous ton oeil clair, vis jadis tournoyer Les Centaures cabrés au bord des précipices! Le plus beau, le meilleur, l’aîné des Dieux propices! Roi purificateur, qui faisais en marchant Jaillir sur les sommets le feu des sacrifices, Comme autant de flambeaux, d’orient au couchant! Ton carquois d’or est vide, et l’Ombre te réclame. Salut, Gloire-de-l’Air! Tu déchires en vain, De tes poings convulsifs d’où ruisselle la flamme, Les nuages sanglants de ton bûcher divin, Et dans un tourbillon de pourpre tu rends l’âme! Églogue. Gallus. Chanteurs mélodieux, habitants des buissons, Le ciel pâlit, Vénus à l’horizon s’éveille; Cynthia vous écoute, enivrez son oreille; Versez-lui le flot d’or de vos belles chansons. Cynthia. La nuit sereine monte, et roule sans secousse Le choeur éblouissant des astres au ciel bleu; Moi, de mon bien-aimé, jeune et beau comme un dieu, J’ai l’image en mon âme et j’entends la voix douce. Gallus. Ô Cynthia, sais-tu mon rêve et mon désir? Phoebé laisse tomber sa lueur la plus belle; Et l’amoureux ramier gémit et bat de l’aile, Et dans les bois songeurs passe un divin soupir. Cynthia. La source s’assoupit et murmure apaisée, Et de molles clartés baignent les noirs gazons. Qu’ils sont doux à mes yeux vos calmes horizons, Ô bois chers à Gallus, tout brillants de rosée! Gallus. Que ton sommeil soit pur, fleur du beau sol latin! Oh! Bien mieux que ce myrte et bien mieux que ces roses, Puissé-je parfumer ton seuil et tes pieds roses De nocturnes baisers, jusques au frais matin! Cynthia. Enfant, roi de Paphos, remplis ma longue attente! Une voix s’est mêlée aux hymnes de la nuit... Ô Gallus, ô bras chers qui m’emportez sans bruit Dans l’épaisseur des bois, confuse et palpitante! Gallus. Dans le hêtre immobile où rêvent les oiseaux On entend expirer toute voix incertaine; Viens, un dieu nous convie: en sa claire fontaine La naïade s’endort au sein des verts roseaux. Cynthia. Voile ton front divin, Phoebé! Sombres feuillages, Faites chanter l’oiseau qui dort au nid mousseux; Agitez les rameaux, ô sylvains paresseux; Naïade, éveille-toi dans les roseaux sauvages. Gallus. Dormez, dormez plutôt, dieux et nymphes des bois; Dormez, ne troublez point notre ivresse secrète. Reposez, ô pasteurs, ô brise, sois muette! Les immortels jaloux n’entendront point nos voix. Cynthia. Vénus! Ralentis donc les heures infinies! Ne sois pas, ô bonheur, quelque jour regretté; Dure à jamais, nuit chère! Et porte, ô volupté, Dans l’Olympe éternel nos âmes réunies! Études Latines. I. Lydie. La jeunesse nous quitte et les grâces aussi; Les désirs amoureux s’envolent après elles, Et le sommeil facile. À quoi bon le souci Des espérances éternelles? L’aile du vieux Saturne emporte nos beaux jours, Et la fleur inclinée au vent du soir se fane: Viens à l’ombre des pins ou sous l’épais platane Goûter les tardives amours. Ceignons nos cheveux blancs de couronnes de roses, Buvons, il en est temps encore, hâtons-nous: Ta liqueur, ô Bacchus, des tristesses moroses Est le remède le plus doux. Enfant, trempe les vins dans la source prochaine, Et fais venir Lydie aux rires enjoués, Avec sa blanche lyre et ses cheveux noués À la mode laconienne. II. Licymnie. Tu ne sais point chanter, ô cithare ionique, En ton mode amolli doux à la volupté, Les flots siciliens rougis du sang punique, Numance et son mur indompté. Ô lyre, tu ne sais chanter que Licymnie, Et ses jeunes amours, ses yeux étincelants, L’enjouement de sa voix si pleine d’harmonie, Ses pieds si légers et si blancs. Toujours prompte, elle accourt aux fêtes de Diane; Aux bras nus de ses soeurs ses bras sont enlacés; Elle noue en riant sa robe diaphane, Et conduit les choeurs cadencés. Pour tout l’or de Phrygie et les biens d’Achémène, Qui voudrait échanger ces caresses sans prix, Et sur ce col si frais ces baisers, ô Mécène, Refusés, donnés ou surpris? III. Thaliarque. Ne crains pas de puiser aux réduits du cellier Le vin scellé quatre ans dans l’amphore rustique; Laisse aux dieux d’apaiser la mer et l’orme antique, Thaliarque! Qu’un beau feu s’égaie en ton foyer. Pour toi, mets à profit la vieillesse tardive: Il est plus d’une rose aux buissons du chemin; Cueille ton jour fleuri sans croire au lendemain; Prends en souci l’amour et l’heure fugitive. Les entretiens sont doux sous le portique ami, Dans les bois où Phoebé glisse ses lueurs pures; Il est doux d’effleurer les flottantes ceintures, Et de baiser des mains rebelles à demi. IV. Lydé. Viens! C’est le jour d’un dieu. Puisons avec largesse Le cécube clos au cellier. Fière Lydé, permets au plaisir familier D’amollir un peu ta sagesse. L’heure fuit, l’horizon rougit sous le soleil, Hâte-toi. L’amphore remplie Sous Bibulus consul repose ensevelie: Trouble son antique sommeil. Je chanterai les flots amers, la verte tresse Des Néréides; toi, Lydé, Sur ta lyre enlacée à ton bras accoudé Chante Diane chasseresse. Puis nous dirons Vénus et son char attelé De cygnes qu’un lien d’or guide, Les Cyclades, Paphos et tes rives, ô Gnide! Puis, un hymne au ciel étoilé. V. Phyllis. Depuis neuf ans et plus dans l’amphore scellée Mon vin des coteaux d’Albe a lentement mûri; Il faut ceindre d’acanthe et de myrte fleuri, Phyllis, ta tresse déroulée. L’anis brûle à l’autel, et d’un pied diligent Tous viennent couronnés de verveine pieuse; Et mon humble maison étincelle joyeuse Aux reflets des coupes d’argent. Ô Phyllis, c’est le jour de Vénus, et je t’aime! Entends-moi. Téléphus brûle et soupire ailleurs; Il t’oublie et je t’aime, et nos jours les meilleurs Vont rentrer dans la nuit suprême. C’est toi qui fleuriras en mes derniers beaux jours: Je ne changerai plus, voici la saison mûre. Chante! Les vers sont doux quand ta voix les murmure, Ô belle fin de mes amours! VI. Vile Potabis. En mes coupes d’un prix modique Veux-tu tenter mon humble vin? Je l’ai scellé dans l’urne attique Au sortir du pressoir sabin. Il est un peu rude et moderne: Cécube, Calès ni Falerne Ne mûrissent dans mon cellier; Mais les muses me sont amies, Et les muses font oublier Ta vigne dorée, ô Formies! VII. Glycère. Enfant, pour la lune prochaine, Pour le convive inattendu! Votre amant, muses, peut sans peine Tarir la coupe neuf fois pleine; Mais les Grâces l’ont défendu. Inclinez les lourdes amphores, Effeuillez la rose des bois! Anime tes flûtes sonores, Ô Bérécinthe, et ce hautbois; C’est à Glycère que je bois! Téléphus, ta tresse si noire, Tes yeux, ton épaule d’ivoire Font pâlir Rhodé de langueur; Mais Glycère brûle en mon coeur: Je t’aime, ô Glycère, et veux boire! VIII. Hymne. Vierges, louez Diane, et vous, adolescents, Apollon Cynthien aux cheveux florissants; Louez Latone en choeur, cette amante si chère. Vous, celle qui se plaît aux feuillages épais D’Érymanthe, aux grands cours d’eau vive, ou qui préfère La verdeur du Cragus ou l’Algide plus frais. Vous, le carquois sacré, l’épaule, la cithare Fraternelle, et Tempé, l’honneur thessalien! Et la mer murmurante et le bord délien. Louez ces jeunes dieux. Sur le dace barbare Qu’ils détournent, émus de vos chants alternés, La fortune incertaine et les maux destinés. IX. Néère. Il me faut retourner aux anciennes amours: L’immortel qui naquit de la vierge thébaine, Et les jeunes désirs et leur mère inhumaine Me commandent d’aimer toujours. Blanche comme un beau marbre, avec ses roses joues, Je brûle pour Néère aux yeux pleins de langueur; Vénus se précipite et consume mon coeur: Tu ris, ô Néère, et te joues! Pour apaiser les dieux et pour finir mes maux, D’un vin mûri deux ans versez vos coupes pleines; Et sur l’autel rougi du sang pur des agneaux, Posez l’encens et les verveines. X. Phidylé. Offre un encens modeste aux lares familiers. Phidylé, fruits récents, bandelettes fleuries: Et tu verras ployer tes riches espaliers Sous le faix des grappes mûries. Laisse aux pentes d’Algide, au vert pays albain, La brebis qui promet une toison prochaine Paître cytise et thym sous l’yeuse et le chêne; Ne rougis pas ta blanche main. Unis au romarin le myrte pour tes lares, Offerts d’une main pure aux angles de l’autel, Souvent, ô Phidylé, mieux que les dons plus rares, Les dieux aiment l’orge et le sel. XI. Plus de neiges aux prés. La nymphe nue et belle Danse sur le gazon humide et parfumé; Mais la mort est prochaine, et nous touchant de l’aile L’heure emporte ce jour aimé. Un vent frais amollit l’air aigu de l’espace; L’été brûle, et voici, de ses beaux fruits chargé, L’automne au front pourpré; puis l’hiver; et tout passe Pour renaître, et rien n’est changé. Tout se répare et chante et fleurit sur la terre; Mais quand tu dormiras de l’éternel sommeil, Ô fier patricien, tes vertus en poussière Ne te rendront pas le soleil! XII. Salinum. Il est doux de garder sur sa table frugale La salière antique, et d’aimer le sommeil, Et de ne fuir ni soi ni sa vie inégale, En changeant toujours de soleil. Le souci, plus léger que les vents de l’Épire, Poursuivra sur la mer les carènes d’airain: L’heure présente est douce; égayons d’un sourire L’amertume du lendemain. La pourpre par deux fois rougit tes laines fines; Ton troupeau de Sicile est immense, et j’ai mieux: Les muses de la Grèce et leurs leçons divines, Et l’héritage des aïeux. XIII. Hymne. Une âme nouvelle m’entraîne Dans les antres sacrés, dans l’épaisseur des bois; Et les monts entendront ma voix, Le vent l’emportera vers l’étoile sereine. Évan! Ta prêtresse, au réveil, Imprime ses pieds nus dans la neige éternelle; Évan! J’aime les monts comme elle, Et les halliers divins ignorés du soleil. Dieu des naïades, des bacchantes, Qui brises en riant les frênes élevés, Loin de moi les chants énervés: Les coeurs forts sont à toi, dieu couronné d’acanthes! Évohé! Noirs soucis, adieu. Que votre écume d’or, bons vins, neuf fois ruisselle, Et le monde enivré chancelle, Et je grandis, sentant que je deviens un dieu! XIV. Pholoé. Oublie, ô Pholoé, la lyre et les festins, Les dieux heureux, les nuits si brèves, les bons vins Et les jeunes désirs volant aux lèvres roses. L’âge vient: il t’effleure en son vol diligent, Et mêle en tes cheveux semés de fils d’argent La pâle asphodèle à tes roses. XV. Tyndaris. Ô blanche Tyndaris, les dieux me sont amis: Ils aiment les muses latines; Et l’aneth et le myrte et le thym des collines Croissent aux prés qu’ils m’ont soumis. Viens; mes ramiers chéris aux voluptés plaintives Ici se plaisent à gémir; Et sous l’épais feuillage il est doux de dormir Au bord des sources fugitives. XVI. Pyrrha. Non loin du cours d’eau vive échappé des forêts, Quel beau jeune homme, ceint de molles bandelettes, Pyrrha, te tient pressée au fond de l’antre frais Sur la rose et les violettes? Ah! Ton coeur est semblable aux flots sitôt troublés; Et ce crédule enfant enlacé de tes chaînes Vous connaîtra demain, serments vite envolés, Dieux trahis et larmes prochaines! XVII. Lydia. Lydia, sur tes roses joues, Et sur ton col frais, et plus blanc Que le lait, roule étincelant L’or fluide que tu dénoues. Le jour qui luit est le meilleur; Oublions l’éternelle tombe; Laisse tes baisers de colombe Chanter sur tes lèvres en fleur. Un lis caché répand sans cesse Une odeur divine en ton sein; Les délices, comme un essaim, Sortent de toi, jeune déesse! Je t’aime et meurs, ô mes amours! Mon âme en baisers m’est ravie. Ô Lydia, rends-moi la vie, Que je puisse mourir toujours! XVIII. Envoi (’’Imité de Gallus.’’) Je n’ai ni trépieds grecs, ni coupes de Sicile, Ni bronzes d’Étrurie aux contours élégants; Pour mon étroit foyer tous les dieux sont trop grands Que modelait Scopas dans le Paros docile. De ces trésors, Lollius, je ne puis t’offrir rien; Mais j’ai des mètres chers à la muse natale: La lyre en assouplit la cadence inégale. Je te les donne, ami; c’est mon unique bien. Les Éolides. O brises flottantes des cieux, Du beau Printemps douces haleines, Qui de baisers capricieux Caressez les monts et les plaines! Vierges, filles d’Eole, amantes de la paix, La Nature éternelle à vos chansons s’éveille; Et la Dryade assise aux feuillages épais Verse aux mousses les pleurs de l’Aurore vermeille. Effleurant le cristal des eaux Comme un vif essaim d’hirondelles, De l’Eurotas aux verts roseaux Revenez-vous, Vierges fidèles? Quand les cygnes sacrés y nageaient beaux et blancs, Et qu’un Dieu palpitait sur les fleurs de la rive, Vous gonfliez d’amour la neige de ses flancs Sous le regard charmé de l’Epouse pensive. L’air où murmure votre essor S’emplit d’arome et d’harmonie: Revenez-vous de l’Ionie, Ou du vert Hymette au miel d’or? Eolides, salut! O fraîches messagères, C’est bien vous qui chantiez sur le berceau des Dieux; Et le clair Ilissos d’un flot mélodieux A baigné le duvet de vos ailes légères. Quand Theugénis au col de lait Dansait le soir auprès de l’onde, Vous avez sur sa tête blonde Semé les roses de Milet. Nymphes aux pieds ailés, loin du fleuve d’Homère, Plus tard prenant la route où l’Alphée aux flots bleus Suit Aréthuse au sein de l’étendue amère, Dans l’Ile nourricière aux épis onduleux, Sous le platane où l’on s’abrite Des flèches vermeilles du jour, Vous avez soupiré d’amour Sur les lèvres de Théocrite. Zéphyros, Iapyx, Euros au vol si frais, Rires des Immortels dont s’embellit la Terre, C’est vous qui fîtes don au pasteur solitaire Des loisirs souhaités à l’ombre des forêts. Au temps où l’abeille murmure Et vole à la coupe des lys, Le Mantouan, sous la ramure, Vous a parlé d’Amaryllis. Vous avez écouté, dans les feuilles blotties, Les beaux adolescents de myrtes couronnés, Enchaînant avec art les molles reparties, Ouvrir en rougissant les combats alternés, Tandis que drapés dans la toge, Debout à l’ombre du hallier, Les vieillards décernaient l’éloge, La coupe ornée ou le bélier. Vous agitiez le saule où sourit Galatée, Et, des Nymphes baisant les yeux chargés de pleurs, Vous berçâtes Daphnis, en leur grotte écartée, Sur le linceul agreste, étincelant de fleurs. Quand les vierges au corps d’albâtre, Qu’aimaient les Dieux et les humains, Portaient des colombes aux mains, Et d’amour sentaient leurs coeurs battre, Vous leur chantiez tout bas en un songe charmant Les hymnes de Vénus, la volupté divine, Et tendiez leur oreille aux plaintes de l’amant Qui pleure au seuil nocturne et que le coeur devine. Oh! combien vous avez baisé De bras, d’épaules adorées, Au bord des fontaines sacrées, Sur la colline au flanc boisé! Dans les vallons d’Hellas, dans les champs Italiques, Dans les Iles d’azur que baigne un flot vermeil, Ouvrez-vous toujours l’aile, Eolides antiques? Souriez-vous toujours au pays du Soleil? O vous que le thym et l’égile Ont parfumés, secrets liens Des douces flûtes de Virgile Et des roseaux Siciliens, Vous qui flottiez jadis aux lèvres du génie, Brises des mois divins, visitez-nous encor! Versez-nous en passant, avec vos urnes d’or, Le repos et l’amour, la grâce et l’harmonie! Fultus Hyacintho. C’est le roi de la plaine et des gras pâturages. Plein d’une force lente, à travers les herbages Il guide en mugissant ses compagnons pourprés Et s’enivre à loisir de la verdeur des prés. Tel que Zeus, sur les mers portant la vierge Europe, Une blancheur sans tache en entier l’enveloppe. Sa corne est fine, aux bouts recourbés et polis, Ses fanons florissants abondent à grands plis, Une écume d’argent tombe à flots de sa bouche, Et de longs poils épars couvrent son oeil farouche. Il paît jusques à l’heure où, du Zénith brûlant, Midi plane, immobile, et lui chauffe le flanc. Alors des saules verts l’ombre discrète et douce Lui fait un large lit d’hyacinthe et de mousse, Et, couché comme un Dieu près du fleuve endormi, Pacifique, il rumine, et clôt l’oeil à demi. Phidylé. L’herbe est molle au soleil sous les frais peupliers, Aux pentes des sources moussues Qui, dans les prés en fleurs germant par mille issues, Se perdent sous les noirs halliers. Repose, ô Phidylé! Midi sur les feuillages Rayonne, et t’invite au sommeil. Par le trèfle et le thym, seules, en plein soleil, Chantent les abeilles volages. Un chaud parfum circule aux détours des sentiers; La rouge fleur des blés s’incline; Et les oiseaux, rasant de l’aile la colline, Cherchent l’ombre des églantiers. Les taillis sont muets; le daim, par les clairières, Devant les meutes aux abois Ne bondit plus; Diane, assise au fond des bois, Polit ses flèches meurtrières. Dors en paix, belle enfant aux rires ingénus, Aux Nymphes agrestes pareille! De ta bouche au miel pur j’écarterai l’abeille, Je garantirai tes pieds nus. Laisse sur ton épaule et ses formes divines, Comme un or fluide et léger, Sous mon souffle amoureux courir et voltiger L’épaisseur de tes tresses fines! Sans troubler ton repos, sur ton front transparent, Libre des souples bandelettes, J’unirai l’hyacinthe aux pâles violettes, Et la rose au myrte odorant. Belle comme Erycine aux jardins de Sicile, Et plus chère à mon coeur jaloux, Repose! Et j’emplirai du souffle le plus doux La flûte à mes lèvres docile. Je charmerai les bois, ô blanche Phidylé, De ta louange familière; Et les Nymphes, au seuil de leurs grottes de lierre, En pâliront, le coeur troublé. Mais quand l’Astre, incliné sur sa courbe éclatante, Verra ses ardeurs s’apaiser, Que ton plus beau sourire et ton meilleur baiser Me récompensent de l’attente! Chant Alterné. I Déesse athénienne aux tissus diaphanes, Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains. J’ai convié les dieux à mes baisers profanes; D’un immortel amour j’ai brûlé les humains. II Dans ma robe aux longs plis, humble vierge voilée, Les bras en croix, je viens du mystique Orient. J’ai fleuri sur ton sable, ô lac de Galilée! Sous les larmes d’un dieu je suis née en priant. I Sur mon front plein d’ivresse éclate un divin rire, Un trouble rayonnant s’épanche de mes yeux; Ton miel, ô volupté, sur mes lèvres respire, Et ta flamme a doré mon corps harmonieux. II La tristesse pieuse où s’écoule ma vie Est comme une ombre douce aux coeurs déjà blessés; Quand vers l’époux divin vole l’âme ravie, J’allège pour le ciel le poids des jours passés. I Jamais le papyrus n’a noué ma tunique: Mon sein libre jaillit, blanc trésor de Paros! Et je chante Cypris sur le mode ionique, Foulant d’un pied d’ivoire hyacinthe et lotos. II Heureux qui se réchauffe à mon pieux délire, Heureux qui s’agenouille à mon autel sacré! Les cieux sont comme un livre où tout homme peut lire, Pourvu qu’il ait aimé, pourvu qu’il ait pleuré. I Éros aux traits aigus, d’une atteinte assurée Dès le berceau récent m’a blessée en ses jeux; Et depuis, le désir, cette flèche dorée, Étincelle et frémit dans mon coeur orageux. II Les roses de Sâron, le muguet des collines N’ont jamais de mon front couronné la pâleur; Mais j’ai la tige d’or et les odeurs divines Et le mystique éclat de l’éternelle fleur. I Plus belle qu’Artémis aux forêts d’Ortygie, Rejetant le cothurne en dansant dénoué, Sur les monts florissants de la sainte Phrygie J’ai bu les vins sacrés en chantant évohé! II Un esprit lumineux m’a saluée en reine; Pâle comme le lis à l’abri du soleil, Je parfume les coeurs, et la vierge sereine Se voile de mon ombre à l’heure du sommeil. I Dans l’Attique sacrée aux sonores rivages, Aux bords ioniens où rit la volupté, J’ai vu s’épanouir sur mes traces volages Ta fleur étincelante et féconde, ô beauté! II Les sages hésitaient, l’âme fermait son aile; L’homme disait au ciel un triste et morne adieu: J’ai fait germer en lui l’espérance éternelle, Et j’ai guidé la terre au-devant de son dieu. I Ô coupe aux flots de miel où s’abreuvait la terre, Volupté! Monde heureux plein de chants immortels! Ta fille bien aimée, errante et solitaire, Voit l’herbe de l’oubli croître sur ses autels! II Amour, amour sans tache, impérissable flamme! L’homme a fermé son coeur, le monde est orphelin. Ne renaîtras-tu plus dans la nuit de son âme, Aurore du seul jour qui n’ait pas de déclin? Les Oiseaux De Proie. Je m’étais assis sur la cime antique Et la vierge neige, en face des Dieux; Je voyais monter dans l’air pacifique La procession des Morts glorieux. La Terre exhalait le divin cantique Que n’écoute plus le siècle oublieux, Et la chaîne d’or du Zeus homérique D’anneaux en anneaux l’unissait aux cieux. Mais, ô Passions, noirs oiseaux de proie, Vous avez troublé mon rêve et ma joie: Je tombe du ciel, et n’en puis mourir! Vos ongles sanglants ont dans mes chairs vives Enfoncé l’angoisse avec le désir, Et vous m’avez dit: -Il faut que tu vives. - Hypatie Et Cyrille. Scène I: Hypatie, La nourrice. La nourrice. Ô mon enfant, un trouble immense est dans la ville. De toute part, roulant comme une écume vile, Sous leur barbe hideuse et leur robe en lambeaux, Les hommes du désert sortent de leurs tombeaux. Hachés de coups de fouet, saignants fangeux, farouches, Pleins de haine, ton nom, ma fille, est dans leurs bouches. Reste! Ne quitte pas la tranquille maison Où mes bras t’ont bercée en ta jeune saison, Où mon lait bienheureux t’a sauvée et nourrie, Où j’ai vu croître au jour ton enfance fleurie, Où ton père, ô chère âme, éloquent et pieux, Dans un dernier baiser t’a confiée aux dieux! Hypatie. Nourrice, calme-toi. Cette terreur est vaine: Je n’ai point mérité la colère et la haine. Quel mal ai-je donc fait? Ma vie est sans remord. Les moines du désert, dis-tu, veulent ma mort? Je ne les connais point, ils m’ignorent de même, Et de fausses rumeurs troublent ton coeur qui m’aime. La nourrice. Non! J’ai trop entendu leurs cris barbares! Non, Je ne m’abuse point. Tous maudissent ton nom. Leur âme est furieuse, et leur face enflammée. Ils te déchireront, ma fille bien aimée, Ces monstres en haillons, pareils aux animaux Impurs, qui vont toujours prophétisant les maux, Qui, rongés de désirs et consumés d’envie, Blasphèment la beauté, la lumière et la vie! Demeure, saine et sauve, à l’ombre du foyer. Hypatie. J’ai dans ma conscience un plus sûr bouclier. Le peuple bienveillant m’attend sous le portique Où ma voix le rappelle à la sagesse antique. J’irai, chère nourrice; et, bien avant le soir, Tu reverras ta fille ayant fait son devoir. La nourrice. Je te supplie, enfant, par ta vie et la mienne! Scène II: Hypatie, La nourrice, L’acolyte. L’acolyte Femme, Cyrille, évêque, est sur ton seuil. Hypatie. Qu’il vienne! Scène III: Les mêmes, Cyrille. Cyrille. J’ai voulu te parler, t’entendre sans témoins; Tes propres intérêts ne demandaient pas moins. On vante tes vertus; s’il en est dans les âmes Que Dieu n’éclaire point encore de ses flammes! J’y veux croire, et je viens, non comme un ennemi, Dans un esprit de haine, à te nuire affermi, Mais en père affligé qui conseille sa fille Et la veut ramener au foyer de famille. C’est un devoir, non moins qu’un droit; et j’ai compté Que tu me répondrais avec sincérité. Par un siècle d’orage et par des temps funestes Où le ciel ne rend plus ses signes manifestes, J’ai vécu, j’ai blanchi sous mon fardeau sacré; Heureux si, près d’atteindre au terme désiré, Je versais dans ton sein la lumière et la vie! Ma fille, éveille-toi, le seigneur te convie. Tes dieux sont morts, leur culte impur est rejeté: Confesse enfin l’unique et sainte vérité. Hypatie. Mon père a bien jugé du respect qui m’anime, Et je révère en lui sa fonction sublime; Mais c’est me témoigner un intérêt trop grand, Et ce discours me touche autant qu’il me surprend. Par le seul souvenir des divines idées Vers l’unique idéal les âmes sont guidées: Je n’ai point oublié Timée et le Phédon; Jean n’a-t-il point parlé comme autrefois Platon? Les mots diffèrent peu, le sens est bien le même. Nous confessons tous deux l’espérance suprême, Et le dieu de Cyrille, en mon coeur respecté, Comme l’abeille attique, a dit la vérité. Cyrille. Confondre de tels noms est blasphème ou démence: Mais tant d’aveuglement est digne de clémence. Non! Le dieu que j’adore et qui d’un sang divin De l’antique péché lava le genre humain, Femme, n’a point parlé comme, aux siècles profanes, Les sophistes païens couchés sous les platanes; Et si quelque clarté dans leur nuit sombre a lui, L’immuable lumière éclate seule en lui! Il est venu; des voix l’annonçaient d’âge en âge; La sagesse et l’amour ont marqué son passage; Il a vaincu la mort, et, pour de nouveaux cieux, Purifié le coeur d’un monde déjà vieux, D’un souffle balayé des siècles de souillures, Chassé de leurs autels les puissances impures, Et rendu sans retour par son oblation La force avec la vie à toute nation! Parle! De oeuvre humaine est-ce le caractère? Compare au Christ sauveur les sages de la terre Et mesure leur gloire à son humilité. Hypatie. Ce serait prendre un soin trop plein de vanité. Toute vertu sans doute a droit à nos hommages, Et c’est toujours un dieu qui parle dans les sages. Je rends ce que je dois au prophète inspiré, Et comme à toi, mon père, il m’est aussi sacré; Mais sache dispenser une justice égale, Et de ton maître aux miens marque mieux l’intervalle. Sois équitable enfin. Que nous reproches-tu? Ne veillons-nous pas seuls près d’un temple abattu, Sur des tombeaux divins qu’on brise et qu’on insulte? Prêtres d’un ciel muet, naufragés d’un grand culte, Héritiers incertains d’un antique trésor, Sans force et dispersés, que te faut-il encor? Oui, les temps sont mauvais, non pas pour ton église, Mon père, mais pour nous que ton orgueil méprise, Pour nous qui n’enseignons, dans notre abaissement, Que l’étude, la paix et le recueillement. Tourne au passé tes yeux; rappelle en ta mémoire Les destins accomplis aux jours de notre gloire. Nos dieux n’étaient-ils donc qu’un rêve? Ont-ils menti? Vois quel monde immortel de leurs mains est sorti, Ce symbole vivant, harmonieux ouvrage Marqué de leur génie et fait à leur image, Vénérable à jamais, et qu’ils n’ont enfanté Que pour s’épanouir dans l’ordre et la clarté! Quoi! Ce passé si beau ne serait-il qu’un songe, Un vrai spectre animé d’un esprit de mensonge, Une erreur séculaire où nous nous complaisons? Mis vous en balbutiez la langue et les leçons, Et j’entends, comme aux jours d’Homère et de Virgile, Les sons qui m’ont bercée expliquer l’évangile! Ah! Dans l’écho qui vient du passé glorieux Écoute-les, Cyrille, et tu comprendras mieux. Écoute, au bord des mers, au sommet des collines, Sonner les rythmes d’or sur des lèvres divines, Et le marbre éloquent, dans les blancs parthénons, Des artistes pieux éterniser les noms. Regarde, sous l’azur qu’un seul siècle illumine, Des îles d’Ionie aux flots de Salamine, L’amour de la patrie et de la liberté Triompher sur l’autel de la sainte beauté; Dans l’austère repos des foyers domestiques Les grands législateurs régler les républiques, Et les sages, du vrai frayant l’âpre chemin, De sa propre grandeur saisir l’esprit humain! Tu peux nier nos dieux ou leur jeter l’outrage, Mais de leur livre écrit déchirer cette page, Coucher notre soleil parmi les astres morts... Va! La tâche est sans terme et rit de tes efforts! Non! Ô dieux protecteurs, ô dieux d’Hellas ma mère, Que sur le pavé d’or chanta le vieil Homère, Vous qui vivez toujours, mais qui vous êtes tus, Je ne vous maudis pas, ô forces et vertus, Qui suffisiez jadis aux races magnanimes, Et je vous reconnais à vos oeuvres sublimes! Cyrille. C’est bien! Reconnais-les aux fruits qu’ils ont portés, Ces démons de l’enfer sous d’autres noms chantés, Qui, d’un poison secret infectant l’âme entière, Ont voulu l’étouffer dans l’immonde matière, Et sous la robe d’or d’une vaine beauté Ont caché le néant de l’impudicité. Quand les peuples nourris en de telles doctrines, Comme des troncs séchés jusque dans leurs racines, Florissants au dehors, mais la mort dans le coeur, Tombent en cendre avant le coup du fer vengeur; Quand Rome, succédant à la Grèce asservie, De sang, de voluptés terribles assouvie, Faisant mentir enfin l’oracle sibyllin, Dans sa propre fureur se déchire le sein, S’effraie aux mille cris de vengeance et de haine D’un monde révolté qui va briser sa chaîne, Et, d’un destin fatal précipitant le cours, Dans ses temples muets blasphème ses dieux sourds; Enfant, prête l’oreille, interroge la nue; Dis-moi ce que ta gloire antique est devenue! Ou plutôt, vois, parmi l’essaim des noirs corbeaux, La torche du barbare errer sur vos tombeaux; Et, repoussant du pied la bacchante avilie, Couchée, ivre et banale, au sein de l’Italie, Le grand Caesar chrétien abriter à la fois Et l’empire et Byzance à l’ombre de la croix! Jours du premier triomphe où, comme une bannière, Le sacré labarum flotta dans la lumière! Puis, quand un voile épais semble obscurcir le ciel Et qu’il faut boire encore à la coupe de fiel, Vois Julien, faisant de la pourpre un suaire, Ranimer un instant ses dieux dans l’ossuaire, Railler le Christ sauveur, et, comme un insensé, Refouler l’avenir débordant le passé, Offrir un encens vil aux idoles infâmes, L’or à l’apostasie et des pièges aux âmes, Mais bientôt, de son crime avorté convaincu, Crier: -Galiléen! Je meurs et suis vaincu! - Et maintenant, regarde, au sein de la tourmente, L’humanité livrée à la mer écumante; Apprends-moi dans quel lit assez profond pour lui Enfermer ce torrent qui déborde aujourd’hui Et qui, de jour en jour plus furieux sans doute, Pour trouver son niveau voudra creuser sa route: Vaste bouillonnement de désirs, d’intérêts, D’avide convoitise et de sombres regrets; Peuples vieillis flottant au milieu du naufrage, Et jeunes nations surgissant d’un orage, Sans force d’une part et d’autre part sans frein, Qui roulent au hasard comme un déluge humain. Comment briseras-tu ce flot irrésistible? Où marques-tu le terme à sa course terrible? Et le mèneras-tu, par des sentiers choisis, Du jardin de Platon aux parvis d’Éleusis? Ma fille, un nouveau lit s’ouvre au courant de l’onde, Un nouveau jour se lève à l’horizon du monde, Et le sang de mon dieu cimente parmi nous Le seul temple assez grand pour nous contenir tous. Là, dans un même élan d’espérances communes, L’homme méditera de plus hautes fortunes: La paix, la liberté, le ciel à conquérir Feront un saint devoir de vivre et de mourir, Et les siècles verront, pleins de joie infinie, La famille terrestre à son dieu réunie! Hypatie. Va! Ne mesure point ta force à nos revers Je sais à quel désastre assiste l’univers. Le noble Julien, succombant à la peine, M’instruit à confesser son espérance vaine; Ce que Caesar tenta, je ne l’ai point rêvé. Contre ses dieux trahis ce monde est soulevé; Le présent, l’avenir, la puissance et la vie Sont à vous, je le sais, et la mort nous convie. Mais jusqu’à la fureur pourquoi vous emporter? Jusque dans nos tombeaux pourquoi nous insulter? Que craignez-vous des morts, vous de qui les mains pures S’élèvent vers le ciel vierges de nos souillures, Et qui, seuls, dites-vous, êtes prédestinés À donner la sagesse aux peuples nouveau-nés? Efforcez-vous, plutôt que nous jeter l’outrage, De chasser de vos coeurs la discorde sauvage, Et s’il est vrai qu’un dieu vous guide, soyez doux, Cléments et fraternels, et valez mieux que nous. Regarde! Tout l’empire est plein de vos querelles. Quel jour ne voit germer quelques sectes nouvelles, Depuis que Constantin, depuis bientôt cent ans, Dans Nicée assembla vos pères triomphants Qui, du temple nouveau pour mieux asseoir la base, Contraignirent le monde à la foi d’Athanase? Vains efforts! Car l’ardeur de vos dissensions N’a cessé de troubler le coeur des nations. Que la pourpre proscrive ou cache l’hérésie, Portant dans vos débats la même frénésie Et par la controverse à la haine poussés, Au nom du même dieu tous vous vous maudissez! Où sont la paix, l’amour, qu’enseignent vos églises? Sont-ce là les leçons à l’univers promises? Et veux-tu qu’infidèle au culte des aïeux, Je prenne aveuglément vos passions pour dieux? Cyrille, écoute-moi. Demain, dans mille années, Dans vingt siècles, -Qu’importe au cours des destinées! - L’homme étouffé par vous enfin se dressera: Le temps vous fera croître et le temps vous tuera: Et, comme toute chose humaine et périssable, Votre oeuvre ira dormir dans l’ombre irrévocable! Cyrille. Qu’en sais-tu? D’où te vient cette présomption D’oser pousser au ciel ta malédiction? Quoi! L’église que Dieu pour sa gloire a fondée, Du sang des saints martyrs encor tout inondée, Comme un phare éclatant dans le naufrage humain, Si tu ne l’applaudis, va s’écrouler demain! Tu braves à ce point l’éternelle justice! Tremble qu’elle n’éclate et ne t’anéantisse... Mais je m’oublie! Et Dieu, qui parle par ma voix, Daigne encor t’avertir une dernière fois. Femme! Si nous offrons en spectacle à nos frères La barque de l’apôtre en proie aux vents contraires, Touchant à peine au port, et, comme aux premiers jours, Lancée en haute mer pour y lutter toujours; Si la victoire même a produit un mal pire Par la contagion des vices de l’empire; Si l’hérésie enfin, mensonge renaissant, Souille notre triomphe en nous désunissant, Et, germe de colère autant que de ruine, Livre au caprice humain la parole divine; Si trop d’ardeur nous pousse à trop de liberté, Ne t’en réjouis point dans ta malignité: Nos passions du moins sont d’un ordre sublime! Nous combattons en nous les esprits de l’abîme, Et nous voulons forger avec des mains en feu La sereine unité de nos âmes en Dieu! Qu’importe tout un siècle écoulé dans l’orage, Si l’arche du refuge est intacte et surnage, Si, durant la tempête, un souffle furieux S’envole au port divin et nous y conduit mieux! Comme Pierre, jadis, qui s’effraie et chancelle, Sur les flots soulevés le seigneur nous appelle; Mais, si dans sa clémence il nous prend en merci, Où l’apôtre a marché nous marcherons aussi; Et ce miracle saint, quand la foi le contemple, Du triomphe promis est l’image et l’exemple. Entends, ouvre les yeux, ma fille, et suis nos pas. C’est le néant qui s’ouvre à qui n’espère pas! Y dormir à jamais, est-ce là ton envie? Adores-tu les morts? As-tu peur de la vie? Tes dieux sont en poussière aux pieds du Christ vainqueur! Hypatie. Ne le crois pas, Cyrille! Ils vivent dans mon coeur, Non tels que tu les vois, vêtus de formes vaines, Subissant dans le ciel les passions humaines, Adorés du vulgaire et dignes de mépris; Mais tels que les ont vus de sublimes esprits: Dans l’espace étoilé n’ayant point de demeures, Forces de l’univers, vertus intérieures, De la terre et du ciel concours harmonieux Qui charme la pensée et l’oreille et les yeux, Et qui donne, idéal aux sages accessible, À la beauté de l’âme une splendeur visible. Tels sont mes dieux! Qu’un siècle ingrat s’écarte d’eux, Je ne les puis trahir puisqu’ils sont malheureux. Je le sens, je le sais: voici les heures sombres, Les jours marqués dans l’ordre impérieux des nombres. Aveugle à notre gloire et prodigue d’affronts, Le temps injurieux découronne nos fronts; Et, dans l’orgueil récent de sa haute fortune, L’avenir n’entend plus la voix qui l’importune. Ô rois harmonieux, chefs de l’esprit humain, Vous qui portiez la lyre et la balance en main, Il est venu, celui qu’annonçaient vos présages, Celui que contenaient les visions des sages, L’expiateur promis dont Eschyle a parlé! Au sortir du sépulcre et de sang maculé, L’arbre de son supplice à l’épaule, il se lève; Il offre à l’univers ou sa croix ou le glaive, Il venge le barbare écarté des autels, Et jonche vos parvis de membres immortels! Mais je garantirai des atteintes grossières Jusqu’au dernier soupir vos pieuses poussières, Heureuse si, planant sur les jours à venir, Votre immortalité sauve mon souvenir. Salut, ô rois d’Hellas! -Adieu, noble Cyrille! Cyrille. Abjure tes erreurs, ô malheureuse fille, Le dieux jaloux t’écoute! Ô triste aveuglement! Je m’indigne et gémis en un même moment. Mais puisque tu ne veux ni croire ni comprendre Et refuses la main que je venais te rendre, Que ton coeur s’endurcit dans un esprit mauvais, C’en est assez! J’ai fait plus que je ne devais. Un dernier mot encor: -N’enfreins pas ma défense; Une ombre de salut te reste: -Le silence. Dieu seul te jugera, s’il ne l’a déjà fait; Sa colère est sur toi; n’en hâte point l’effet. Hypatie. Je ne puis oublier, en un silence lâche, Le soin de mon honneur et ma suprême tâche, Celle de confesser librement sous les cieux Le beau, le vrai, le bien, qu’ont révélés les dieux. Depuis deux jours déjà, comme une écume vile, Les moines du désert abondent dans la ville, Pieds nus, la barbe inculte et les cheveux souillés, Tout maigris par le jeûne, et du soleil brûlés. On prétend qu’un projet sinistre et fanatique Amène parmi nous cette horde extatique. C’est bien. Je sais mourir, et suis fière du choix Dont m’honorent les dieux une dernière fois. Cependant je rends grâce à ta sollicitude Et n’attends plus de toi qu’un peu de solitude. Cyrille et l’acolyte sortent. Scène IV: Hypatie, La nourrice. La nourrice. Mon enfant, tu le vois, toi-même en fais l’aveu: Tu vas mourir! Hypatie. Je vais être immortelle. Adieu! Poésies Diverses. Juin. Les prés ont une odeur d’herbe verte et mouillée, Un frais soleil pénètre en l’épaisseur des bois; Toute chose étincelle, et la jeune feuillée Et les nids palpitants s’éveillent à la fois. Les cours d’eau diligents aux pentes des collines Ruissellent, clairs et gais, sur la mousse et le thym; Ils chantent au milieu des buissons d’aubépines Avec le vent rieur et l’oiseau du matin. Les gazons sont tout pleins de voix harmonieuses, L’aube fait un tapis de perles aux sentiers; Et l’abeille, quittant les prochaines yeuses, Suspend son aile d’or aux pâles églantiers. Sous les saules ployants la vache lente et belle Paît dans l’herbe abondante au bord des tièdes eaux: La joug n’a point encor courbé son cou rebelle; Une rose vapeur emplit ses blonds naseaux. Et par delà le fleuve aux deux rives fleuries Qui vers l’horizon bleu coule à travers les prés, Le taureau mugissant, roi fougueux des prairies, Hume l’air qui l’enivre et bat ses flancs pourprés. La Terre rit, confuse, à la vierge pareille Qui d’un premier baiser frémit languissamment, Et son oeil est humide et sa joue est vermeille, Et son âme a senti les lèvres de l’amant. Ô rougeur, volupté de la Terre ravie! Frissonnements des bois, souffles mystérieux! Parfumez bien le coeur qui va goûter la vie, Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux! Assez tôt, tout baignés de larmes printanières, Par essaims éperdus ses songes envolés Iront brûler leur aile aux ardentes lumières Des étés sans ombrage et des désirs troublés. Alors inclinez-lui vos coupes de rosée, Ô fleurs de son printemps, aube de ses beaux jours! Et verse un flot de pourpre en son âme épuisée, Soleil, divin soleil de ses jeunes amours! Midi. Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine; La terre est assoupie en sa robe de feu. L’étendue est immense et les champs n’ont point d’ombre, Et la source est tarie où buvaient les troupeaux; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos. Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée, Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil. Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux. Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes, Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais, Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais. Homme, si, le coeur plein de joie ou d’amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis! la nature est vide et le soleil consume: Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux. Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l’oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté, Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le coeur trempé sept fois dans le néant divin. Nox. Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux; L’oiseau silencieux s’endort dans les rosées, Et l’étoile a doré l’écume des flots bleus. Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins; La lune tristement baigne les noirs feuillages, L’oreille n’entend plus les murmures humains. Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l’air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois. Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines Entretien lent et doux de la terre et du ciel, Montez, et demandez aux étoiles sereines S’il est pour les atteindre un chemin éternel. Ô mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m’avez répondu durant mes jours mauvais, Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais. Chansons Ecossaises. Jane. Je pâlis et tombe en langueur: Deux beaux yeux m’ont blessé le coeur. Rose pourprée et tout humide, Ce n’était pas sa lèvre en feu; C’étaient ses yeux d’un si beau bleu Sous l’or de sa tresse fluide. Je pâlis et tombe en langueur: Deux beaux yeux m’ont blessé le coeur. Toute mon âme fut ravie! Doux étaient son rire et sa voix; Mais ses deux yeux bleus, je le vois, Ont pris mes forces et ma vie! Je pâlis et tombe en langueur: Deux beaux yeux m’ont blessé le coeur. Hélas! la chose est bien certaine: Si Jane repousse mon voeu, Dans ses deux yeux d’un si beau bleu J’aurai puisé ma mort prochaine. Je pâlis et tombe en langueur: Deux beaux yeux m’ont blessé le coeur. Nanny. Bois chers aux ramiers, pleurez, doux feuillages, Et toi, source vive, et vous, frais sentiers; Pleurez, ô bruyères sauvages, Buissons de houx et d’églantiers! Du courlis siffleur l’aube saluée Suspend au brin d’herbe une perle en feu; Sur le mont rose est la nuée; La poule d’eau nage au lac bleu. Pleurez, ô courlis; pleure, blanche aurore; Gémissez, lac bleu, poules, coqs pourprés; Vous que la nue argente et dore, O claires collines, pleurez! Printemps, Roi fleuri de la verte année, O jeune Dieu, pleure! Eté mûrissant, Coupe ta tresse couronnée; Et pleure, Automne rougissant! L’angoisse d’aimer brise un coeur fidèle. Terre et ciel, pleurez! Oh! que je l’aimais! Cher pays, ne parle plus d’elle: Nanny ne reviendra jamais! Nell. Ta rose de pourpre, à ton clair soleil, O Juin, étincelle enivrée; Penche aussi vers moi ta coupe dorée: Mon coeur à ta rose est pareil. Sous le mol abri de la feuille ombreuse Monte un soupir de volupté; Plus d’un ramier chante au bois écarté, O mon coeur, sa plainte amoureuse. Que ta perle est douce au ciel parfumé, Etoile de la nuit pensive! Mais combien plus douce est la clarté vive Qui rayonne en mon coeur charmé! La chantante mer, le long du rivage, Taira son murmure éternel, Avant qu’en mon coeur, chère amour, ô Nell, Ne fleurisse plus ton image! La Fille Aux Cheveux De Lin. Sur la luzerne en fleur assise, Qui chante dès le frais matin? C’est la fille aux cheveux de lin, La belle aux lèvres de cerise. L’amour, au clair soleil d’été, Avec l’alouette a chanté. Ta bouche a des couleurs divines, Ma chère, et tente le baiser! Sur l’herbe en fleur veux-tu causer, Fille aux cils longs, aux boucles fines? L’amour, au clair soleil d’été, Avec l’alouette a chanté. Ne dis pas non, fille cruelle! Ne dis pas oui! J’entendrai mieux Le long regard de tes grands yeux Et ta lèvre rose, ô ma belle! L’amour, au clair soleil d’été, Avec l’alouette a chanté. Adieu les daims, adieu les lièvres Et les rouges perdrix! Je veux Baiser le lin de tes cheveux, Presser la pourpre de tes lèvres! L’amour, au clair soleil d’été, Avec l’alouette a chanté. Annie. La lune n’était point ternie, Le ciel était tout étoilé; Et moi, j’allai trouver Annie Dans les sillons d’orge et de blé. Oh! les sillons d’orge et de blé! Le coeur de ma chère maîtresse Etait étrangement troublé. Je baisai le bout de sa tresse, Dans les sillons d’orge et de blé! Oh! les sillons d’orge et de blé! Que sa chevelure était fine! Qu’un baiser est vite envolé! Je la pressai sur ma poitrine, Dans les sillons d’orge et de blé. Oh! les sillons d’orge et de blé! Notre ivresse était infinie, Et nul de nous n’avait parlé... Oh! la douce nuit, chère Annie, Dans les sillons d’orge et de blé! Oh! les sillons d’orge et de blé! La Chanson Du Rouet. O mon cher rouet, ma blanche bobine, Je vous aime mieux que l’or et l’argent! Vous me donnez tout, lait, beurre et farine, Et le gai logis, et le vêtement. Je vous aime mieux que l’or et l’argent, O mon cher rouet, ma blanche bobine! O mon cher rouet, ma blanche bobine, Vous chantez dès l’aube avec les oiseaux; Eté comme hiver, chanvre ou laine fine, Par vous, jusqu’au soir, charge les fuseaux Vous chantez dès l’aube avec les oiseaux, O mon cher rouet, ma blanche bobine. O mon cher rouet, ma blanche bobine, Vous me filerez mon suaire étroit, Quand, près de mourir et courbant l’échine. Je ferai mon lit éternel et froid. Vous me filerez mon suaire étroit, O mon cher rouet, ma blanche bobine! Souvenir. Le ciel, aux lueurs apaisées, Rougissait le feuillage épais, Et d’un soir de mai, doux et frais, On sentait perler les rosées. Tout le jour, le long des sentiers, Vous aviez, aux mousses discrètes, Cueilli les pâles violettes Et défleuri les églantiers. Vous aviez fui, vive et charmée, Par les taillis, en plein soleil; Un flot de sang jeune et vermeil Pourprait votre joue animée. L’écho d’argent de votre voix Avait sonné sous les yeuses, D’où les fauvettes envieuses Répondaient toutes à la fois. Et rien n’était plus doux au monde Que de voir, sous les bois profonds, Vos yeux si beaux, sous leurs cils longs, Etinceler, bleus comme l’onde! O jeunesse, innocence, azur! Aube adorable qui se lève! Vous étiez comme un premier rêve Qui fleurit au fond d’un coeur pur! Le souffle des tièdes nuées, Voyant les roses se fermer, Effleurait, pour s’y parfumer, Vos blondes tresses dénouées. Et déjà vous reconnaissant A votre grâce fraternelle, L’Etoile du soir, blanche et belle, S’éveillait à l’Est pâlissant. C’est alors que, lasse, indécise, Rose, et le sein tout palpitant, Vous vous blottîtes un instant Dans le creux d’un vieux chêne assise. Un rayon, par l’arbre adouci, Teignait de nuances divines Votre cou blanc, vos boucles fines. Que vous étiez charmante ainsi! Autour de vous les rameaux frêles, En vertes corbeilles tressés, Enfermaient vos bras enlacés, Comme un oiseau fermant ses ailes; Ou comme la Dryade enfant, Qui dort, s’ignorant elle-même, Et va rêver d’un Dieu qui l’aime Sous l’écorce qui la défend! Nous vous regardions en silence. Vos yeux étaient clos; dormiez-vous? Dans quel monde joyeux et doux L’emportais-tu, jeune Espérance? Lui disais-tu qu’il est un jour Où, loin de la terre natale, La Vierge, d’une aile idéale, S’envole au ciel bleu de l’amour? Qui sait? L’oiseau sous la feuillée Hésite et n’a point pris l’essor, Et la Dryade rêve encor... Un Dieu ne l’a point éveillée! Les Etoiles Mortelles. Un soir d’été, dans l’air harmonieux et doux, Dorait les épaisses ramures; Et vous alliez, les doigts rougis du sang des mûres, Le long des frênes et des houx. O rêveurs innocents, fiers de vos premiers songes, Coeurs d’or rendant le même son, Vous écoutiez en vous la divine chanson Que la vie emplit de mensonges. Ravis, la joue en fleur, l’oeil brillant, les pieds nus, Parmi les bruyères mouillées Vous alliez, sous l’arome attiédi des feuillées, Vers les paradis inconnus. Et de riches lueurs, comme des bandelettes, Palpitaient sur le brouillard bleu, Et le souffle du soir berçait leurs bouts en feu Dans l’arbre aux masses violettes. Puis, en un vol muet, sous les bois recueillis, Insensiblement la nuit douce Enveloppa, vêtus de leur gaine de mousse, Les chênes au fond des taillis. Hormis cette rumeur confuse et familière Qui monte de l’herbe et de l’eau, Tout s’endormit, le vent, le feuillage, l’oiseau, Le ciel, le vallon, la clairière. Dans le calme des bois, comme un collier divin Qui se rompt, les étoiles blanches, Du faîte de l’azur, entre les lourdes branches, Glissaient, fluides et sans fin. Un étang solitaire, en sa nappe profonde Et noire, amoncelait sans bruit Ce trésor ruisselant des perles de la nuit Qui se posaient, claires, sous l’onde. Mais un souffle furtif, troublant ces feux épars Dans leur ondulation lente, Fit pétiller comme une averse étincelante Autour des sombres nénuphars. Chaque jet s’épandit en courbes radieuses, Dont les orbes multipliés Allumaient dans les joncs d’un cercle d’or liés Des prunelles mystérieuses. Le désir vous plongea dans l’abîme enchanté Vers ces yeux pleins de douces flammes; Et le bois entendit les ailes de vos âmes Frémir au ciel des nuits d’été! Dies Irae. Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude, Courbé sous le fardeau des ans multipliés, L’Esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude, Se retourne pensif vers les jours oubliés. La vie a fatigué son attente inféconde; Désabusé du Dieu qui ne doit point venir, Il sent renaître en lui la jeunesse du monde; Il écoute ta voix, ô sacré Souvenir! Les astres qu’il aima, d’un rayon pacifique Argentent dans la nuit les bois mystérieux, Et la sainte montagne et la vallée antique Où sous les noirs palmiers dormaient ses premiers Dieux. Il voit la Terre libre et les verdeurs sauvages Flotter comme un encens sur les fleuves sacrés, Et les bleus Océans, chantant sur leurs rivages, Vers l’inconnu divin rouler immesurés. De la hauteur des monts, berceaux des races pures, Au murmure des flots, au bruit des dômes verts, Il écoute grandir, vierge encor de souillures, La jeune Humanité sur le jeune Univers. Bienheureux! Il croyait la Terre impérissable, Il entendait parler au prochain firmament, Il n’avait point taché sa robe irréprochable; Dans la beauté du monde il vivait fortement. L’éclair qui fait aimer et qui nous illumine Le brûlait sans faiblir un siècle comme un jour; Et la foi confiante et la candeur divine Veillaient au sanctuaire où rayonnait l’amour. Pourquoi s’est-il lassé des voluptés connues? Pourquoi les vains labeurs et l’avenir tenté? Les vents ont épaissi là-haut les noires nues; Dans une heure d’orage ils ont tout emporté. Oh! la tente au désert et sur les monts sublimes, Les grandes visions sous les cèdres pensifs, Et la Liberté vierge et ses cris magnanimes, Et le débordement des transports primitifs! L’angoisse du désir vainement nous convie: Au livre originel qui lira désormais? L’homme a perdu le sens des paroles de vie: L’esprit se tait, la lettre est morte pour jamais. Nul n’écartera plus vers les couchants mystiques La pourpre suspendue au devant de l’autel, Et n’entendra passer dans les vents prophétiques Les premiers entretiens de la Terre et du Ciel. Les lumières d’en haut s’en vont diminuées, L’impénétrable Nuit tombe déjà des cieux, L’astre du vieil Ormuzd est mort sous les nuées; L’Orient s’est couché dans la cendre des Dieux. L’Esprit ne descend plus sur la race choisie; Il ne consacre plus les Justes et les Forts. Dans le sein desséché de l’immobile Asie Les soleils inféconds brûlent les germes morts. Les Ascètes, assis dans les roseaux du fleuve, Écoutent murmurer le flot tardif et pur. Pleurez, Contemplateurs! votre sagesse est veuve: Viçnou ne siège plus sur le Lotus d’azur. L’harmonieuse Hellas, vierge aux tresses dorées, À qui l’amour d’un monde a dressé des autels, Gît, muette à jamais, au bord des mers sacrées, Sur les membres divins de ses blancs Immortels. Plus de charbon ardent sur la lèvre-prophète! Adônaï, les vents ont emporté ta voix; Et le Nazaréen, pâle et baissant la tête, Pousse un cri de détresse une dernière fois. Figure aux cheveux roux, d’ombre et de paix voilée, Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu, Salut! l’Humanité, dans ta tombe scellée, Ô jeune Essénien, garde son dernier Dieu! Et l’Occident barbare est saisi de vertige. Les âmes sans vertu dorment d’un lourd sommeil, Comme des arbrisseaux, viciés dans leur tige, Qui n’ont verdi qu’un jour et n’ont vu qu’un soleil. Et les sages, couchés sous les secrets portiques, Regardent, possédant le calme souhaité, Les époques d’orage et les temps pacifiques Rouler d’un cours égal l’homme à l’Éternité. Mais nous, nous, consumés d’une impossible envie, En proie au mal de croire et d’aimer sans retour, Répondez, jours nouveaux! nous rendrez-vous la vie? Dites, ô jours anciens! nous rendrez-vous l’amour? Où sont nos lyres d’or, d’hyacinthe fleuries, Et l’hymne aux Dieux heureux et les vierges en choeur, Eleusis et Délos, les jeunes Théories, Et les poèmes saints qui jaillissent du coeur? Où sont les Dieux promis, les formes idéales, Les grands cultes de pourpre et de gloire vêtus, Et dans les cieux ouvrant ses ailes triomphales La blanche ascension des sereines Vertus? Les Muses, à pas lents, Mendiantes divines, S’en vont par les cités en proie au rire amer. Ah! c’est assez saigner sous le bandeau d’épines, Et pousser un sanglot sans fin comme la Mer! Oui! le Mal éternel est dans sa plénitude! L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, Oubli du monde et de la multitude! Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés! Dans ta khlamyde d’or, Aube mystérieuse, Éveille un chant d’amour au fond des bois épais! Déroule encor, Soleil, ta robe glorieuse! Montagne, ouvre ton sein plein d’arome et de paix! Soupirs majestueux des ondes apaisées, Murmurez plus profonds en nos coeurs soucieux! Répandez, ô forêts, vos urnes de rosées! Ruisselle en nous, silence étincelant des cieux! Consolez-nous enfin des espérances vaines: La route infructueuse a blessé nos pieds nus. Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines, Ô vents! emportez-nous vers les Dieux inconnus! Mais si rien ne répond dans l’immense étendue, Que le stérile écho de l’éternel Désir, Adieu, déserts, où l’âme ouvre une aile éperdue! Adieu, songe sublime, impossible à saisir! Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé! * * * * * * * POEMES BARBARES. (édition augmentée de 1889) Préface De L'Ancienne Edition, "Poèmes et Poésies" De 1855. Les pages qui précèdent les Poèmes Antiques m'ont attiré de sévères admonestations, tempérées d'ailleurs, je le reconnais volontiers, par beaucoup de bienveillance pour mes vers, ce qui m'a surpris et touché. Les objections qui m'ont été faites peuvent se résumer en peu de mots. On m'avertissait qu'en haine de mon temps je me plaisais à repeupler de fantômes les nécropoles du passé, et que dans mon amour exclusif de la poésie grecque, j'en étais arrivé à nier tout l'art postérieur. Qu'il me soit permis de répondre brièvement à ces graves reproches. Ranimer les ossuaires est un prodige qui ne s'était point représenté depuis Ézéchiel. Je ne me suis jamais illusionné sur la valeur de mes poèmes archaïques au point de leur attribuer cette puissance, aussi ne me reste-t-il qu'à remercier ceux qui la leur ont accordée. Plût aux dieux, en effet, que je me fusse retiré au fond des antres de Samothrace ou des sanctuaires de l'Inde, comme on l'a prétendu, en affirmant que nul ne me suivrait dans mon temple ou dans ma pagode. J'ai peu le goût du prosélytisme, et la solitude ne m'effraie pas; mais je suis trop vieux de trois mille ans au moins, et je vis, bon gré mal gré, au dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne. J'ai beau tourner les yeux vers le passé, je ne l'aperçois qu'à travers la fumée de la houille, condensée en nuées épaisses dans le ciel; j'ai beau tendre l'oreille aux premiers chants de la poésie humaine, les seuls qui méritent d'être écoutés, je les entends à peine, grâce aux clameurs barbares du Pandémonium industriel. Que les esprits amoureux du présent et convaincus des magnificences de l'avenir se réjouissent dans leur foi, je ne les envie ni ne les félicite, car nous n'avons ni les mêmes sympathies ni les mêmes espérances. Les hymnes et les odes inspirées par la vapeur et la télégraphie électrique m'émeuvent médiocrement, et toutes ces périphrases didactiques, n'ayant rien de commun avec l'art, me démontreraient plutôt que les poètes deviennent d'heure en heure plus inutiles aux sociétés modernes. De tout temps, ils ont beaucoup souffert sans doute; mais, dans leurs plus mauvais jours, au milieu des angoisses de l'exil, de la folie et de la faim, la légitime influence de leur génie était du moins incontestée et incontestable. Voici que le moment est proche où ils devront cesser de produire, sous peine de mort intellectuelle. Et c'est parce que je suis invinciblement convaincu que telle sera bientôt, sans exception possible, la destinée inévitable de tous ceux qui refuseront d'annihiler leur nature au profit de je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de l'industrie, c'est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue, que je hais mon temps. Haine inoffensive, malheureusement, et qui n'attriste que moi. S'il arrive donc que nous ne devions plus rien produire qui soit dû à nos propres efforts, sachons garder le souvenir des oeuvres vénérables qui nous ont initiés à la poésie, et puisons dans la certitude même de leur inaccessible beauté la consolation de les comprendre et de les admirer. Le reproche qui m'a été adressé de préférer les morts aux vivants est on ne peut plus motivé, et j'y réponds, par l'aveu le plus explicite. Quant à la seconde objection, elle n'est pas précisément aussi fondée. En général, tout ce qui constitue l'art, la morale, et la science était mort avec le Polythéisme. Tout a revécu à sa renaissance. C'est alors seulement que l'idée de la beauté reparaît dans l'intelligence et l'idée du droit dans l'ordre politique. En même temps que l'Aphrodite Anadyomène du Corrège sort pour la seconde fois de la mer, le sentiment de la dignité humaine, véritable base de la morale antique, entre en lutte contre le principe hiératique et féodal. Il tente, après trois cents ans d'efforts, de réaliser l'idéal platonicien, et l'esclavage va disparaître enfin de la terre. Ce n'est pas que je veuille insister ici sur la valeur morale du Polythéisme dans l'ordre social et religieux. L'étude de cette théogonie, l'examen des faits historiques et des institutions, l'analyse sérieuse des moeurs, suffisent à la démonstration d'une vérité admise par tout esprit libre d'idées reçues sans contrôle et de préventions aveugles. L'art antique, lui seul, en est une révélation permanente. Je me bornerai donc au monde de l'art. La poésie est trois fois générée: par l'intelligence, par la passion, par la rêverie. L'intelligence et la passion créent les types qui expriment des idées complètes; la rêverie répond au désir légitime qui entraîne vers le mystérieux et l'inconnu. Aussi l'Antiquité, libre de penser et de se passionner, a-t-elle réalisé et possédé l'idéal que le monde chrétien, soumis a une loi religieuse qui le réduisait à la rêverie, n'a fait que pressentir vaguement. C'est donc dans ses créations intellectuelles et morales qu'il faut constater la puissance de la poésie grecque. Or, les deux épopées ioniennes, le Prométhée, l'OEdipe, l'Antigone, la Phèdre, contiennent, à mon sens, ce qui sera éternellement donné à l'esprit humain de sentir et de rendre; et il en serait de même des Itihaças hindoues, rattachées si étroitement à l'oeuvre homérique par le lien des traditions communes, si elles réunissaient au même degré l'ordre, la clarté et, l'harmonie, ces trois qualités incomparables du génie hellénique. Les figures idéales, typiques, que celui-ci a conçues, ne seront jamais ni surpassées ni oubliées. Elles ne pourront qu'être reproduites avec des atténuations nécessaires. Depuis, il n'y a rien d'égal. Le monde moderne, il est vrai, a créé la Vierge, symbole de pureté, de grâce et surtout de bonté, qui est la plus excellente des vertus; mais cette protestation du sentiment féminin ne tient plus à la terre, et fait maintenant partie du dogme. Je l'appelle une protestation; car, en effet, l' Éternel féminin dont Goethe a parlé, chassé du vieil Olympe avec tous les types artistiques qu'il entraînait à sa suite, Pénélope, Antigone et tant d'autres, y retrouve en elle sa place et s'y assied définitivement, grâce au merveilleux instinct des races gréco-latines. Quant aux créations des poètes postérieurs, elles ne présentent pas ce caractère un et général qui renferme dans une individualité vivante l'expression complète d'une vertu ou d'une passion idéalisée. Et l'on pourrait dire, du reste, que le monde moderne ne réussit à concevoir des types féminins, qu'à la condition d'altérer leur essence même, soit en leur attribuant un caractère viril, comme à lady Macbeth ou à Julie, soit en les reléguant dans une sphère nébuleuse et fantastique, comme pour Béatrice. Celle-ci n'est qu'une idée très vague, revêtue de formes insaisissables. Qu'elle soit une personnification de la théologie ou l'ombre de celle qu'a aimée Dante, nous ne l'avons jamais vue, et c'est à peine si nous l'entendons. Elle n'est le symbole spécial d'aucune des forces féminines; et, certes, il n'en est pas ainsi de l'Hélène d'Homère, à la fois si vivante et si idéale. En second lieu, la satire politique et la controverse théologique, continuées au delà de ce monde, ne constituent pas une étude de l'homme. Aussi peut-on affirmer que l'homme est absent de la Divine Comédie, à laquelle devaient nécessairement manquer les formes précises et ordonnées, toujours dépendantes de la conception précises et de la langue. Or, ce cauchemar sublime ponte partout l' empreinte d'une grande confusion d'idées, de sentiments et d'impressions, et toute pleine qu'elle est d'énergie, de verve et de couleur, la langue de Dante est à peine faite. Shakspeare a produit une série très variée de caractères féminins ou virils; mais Ophélia, Desdemona, Juliette, Miranda, sont-elles des types dans le sens antique, c'est-à-dire dans le sens uniquement vrai du terme? Non, à coup sûr. Ce sont de riches fantaisies qui charment et qui touchent, mais rien de plus. À l'exception d'Hamlet, qui échappe à toute définition par son extrême complexité, les caractères virils me semblent de beaucoup supérieurs aux figures féminines. Othello, Macbeth, Richard III, sont conçus avec une grande puissance. Plus tard, si Milton eût emprunté à l'humanité le magnifique symbole de l'orgueil vaincu mais non humilié, il eut produit un type nouveau analogue au Prométhée. Si Byron, avec ses incontestables qualités de lyrisme et de passion, eût possédé comme Shakspeare quelque force objective, le Giaour, Manfred et Caïn ne fussent pas restés d'uniques épreuves de sa personnalité. Seuls, au dix- septième siècle, Alceste, Tartufe et Harpagon se rattachent plus étroitement à la grande famille des créations morales de l'antiquité grecque, car ils en possèdent la généralité et la précision. Enfin, pour le compte de l'époque contemporaine, j'affirme qu'il y a aussi loin de Prométhée à Mercadet, que de la lutte contre les dieux aux débats de la police correctionnelle. Or, s'il y a décadence dans l'ordre des conceptions typiques, que dirais je des grandes compositions elles-mêmes? Déjà transformée dans la Divine Comédie et dans le Paradis Perdu, l'épopée a cessé d'être possible. Faust en est la dernière et la plus éclatante preuve. Artiste admirablement doué, possédant une immense somme intellectuelle, Goethe a moins créé qu'il n'a pensé; et il s'est trouvé que cet esprit si clair et si maître de soi, sachant tout et disposant à son gré de sa force encyclopédique, n'a conçu, définitivement, qu'un poème plein d'abstractions et d'obscurités mystérieuses à travers lesquelles il est tellement difficile de saisir sa pensée, qu'il le nommait lui-même le livre aux sept sceaux. Il faut bien reconnaître, en face de tels exemples, que les plus larges sources de la poésie se sont affaiblies graduellement ou taries, et ce n'est pas que je veuille en conclure à l'abaissement du niveau intellectuel dans les temps modernes; mais les éléments de composition épiques n'existent plus. Cet nobles récits qui se déroulaient à travers la vie d'un peuple, qui exprimaient son génie, sa destinée humaine et son idéal religieux, n'ont plus eu de raison d'être du jour où les races ont perdu toute existence propre, tout caractère spécial. Que sera-ce donc si elles en arrivent à ne plus former qu'une même famille, comme se l'imagine partiellement la démocratie contemporaine, qu'une seule agglomération parlant une langue identique, ayant des intérêts sociaux et politiques solidaires, et ne se préoccupant que de les sauvegarder? Mais il est peu probable que cette espérance se réalise, malheureusement pour la paix, la liberté et le bien-être des peuples, heureusement pour les luttes morales et les conceptions de l'intelligence. Je ne crois donc pas qu'il soit absolument impossible que l'épopée renaisse un jour de la reconstitution et du choc héroïque des nationalités oppressives et opprimés. Je n'ai nié aucune des époques de l'art. J'admire et je respecte les grands poètes qui se sont succédés depuis Homère; mais je ne puis me dissimuler que leurs travaux se sont produits à des conditions on ne peut plus défavorables. Je crois que les Ioniens et les Latins possédaient deux idiomes bien supérieurs aux langues modernes en richesse, en clarté et en précision. Je crois, enfin, qu'à génie égal, les oeuvres qui nous retracent les origines historiques, qui s'inspirent des traditions anciennes, qui nous reportent au temps où l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur beauté, exciteront toujours un intérêt plus profond et plus durable que le tableau daguerréotypé des moeurs et des faits contemporains. Je souhaite, en finissant, que l'aveu sincère de mes prédilections et de mes regrets n'arrête pas le lecteur au seuil de mon livre. À l'exception des deux poèmes qu'il contient, de quelques pièces grecques et d'un certain nombre d'études d'art, il n'est cette fois que trop personnel. Çunacépa m'a été inspiré par un épisode à peine indiqué du Ramayana, et le Runoïa, par les dernières lignes d'une légende finnoise, qui symbolise l'introduction violente du Christianisme en Finlande. Quelle que soit d'ailleurs la destinée de ce livre, qu'il mérite ou non le succès inespéré de mon premier recueil, il sera le dernier d'ici à quelques années. J'espère achever, dans cet intervalle, un poème plus étendu et plus sérieux, où je tenterai de renfermer, dans une suite d'actions et de récits épiques, l'histoire de l'ère sacerdotale et héroïque d'une de ces races mystérieuses venues de l'antique Orient pour peupler les déserts de l'Europe. * * * * * * * Qaïn. En la trentième année, au siècle de l’épreuve, Etant captif parmi les cavaliers d’Assur, Thogorma, le voyant, fils d’élam, fils de Thur, Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve, A l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur. Depuis que le chasseur Iahvèh, qui terrasse Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien, Avait lié son peuple au joug assyrien, Tous, se rasant les poils du crâne et de la face, Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien. Ployés sous le fardeau des misères accrues, Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis, Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis, Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues, Leurs princes aux gibets des rois incirconcis; Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque Des vaillants, le saint temple où priaient les aïeux Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux, Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque, Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux. Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules Et des enfants couchés dans les nattes de cuir, Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir, Le fils d’élam, meurtri par la sangle des meules, Le long du grand Khobar se coucha pour dormir. Les bandes d’étalons, par la plaine inondée De lumière, gisaient sous le dattier roussi, Et les taureaux, et les dromadaires aussi, Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée. Thogorma, le voyant, eut ce rêve. Voici: C’était un soir des temps mystérieux du monde, Alors que du midi jusqu’au septentrion Toute vigueur grondait en pleine éruption, L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde, Et que Dieu haletait dans sa création. C’était un soir des temps. Par monceaux, les nuées, Emergeant de la cuve ardente de la mer, Tantôt, comme des blocs d’airain, pendaient dans l’air; Tantôt, d’un tourbillon véhément remuées, Hurlantes, s’écroulaient en un immense éclair. Vers le couchant rayé d’écarlate, un oeil louche Et rouge s’enfonçait dans les écumes d’or, Tandis qu’à l’orient, l’âpre Gelboé-Hor, De la racine au faîte éclatant et farouche, Flambait, bûcher funèbre où le sang coule encor. Et loin, plus loin, là-bas, le sable aux dunes noires, Plein du cri des chacals et du renâclement De l’onagre, et parfois traversé brusquement Par quelque monstre épais qui grinçait des mâchoires Et laissait après lui comme un ébranlement. Mais derrière le haut Gelboé-Hor, chargées D’un livide brouillard chaud des fauves odeurs Que répandent les ours et les lions grondeurs, Ainsi que font les mers par les vents outragées, On entendait râler de vagues profondeurs. Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds; Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles Où s’engouffraient les forts, princes des anciens jours. Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine, Du fond des sombres bois et du désert sans fin, Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin, Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim. C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes A l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent, Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes, Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc. Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes, Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté, Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité. Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres, Sur leur nuque de marbre errait en frémissant, Tandis que les parois des rocs couleur de sang, Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres, De la pourpre du soir baignaient leur dos puissant. Les ânes de Khamos, les vaches aux mamelles Pesantes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds Se hâtaient, sous l’épieu, par files et par bonds; Et de grands chiens mordaient le jarret des chamelles; Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds. Et les éclats de rire et les chansons féroces Mêlés aux beuglements lugubres des troupeaux, Tels que le bruit des rocs secoués par les eaux, Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs crosses, Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux; Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines, De son écume errante argentait leurs bras roux, Immobiles, de lourds colliers de cuivre aux cous, Et qui, d’en haut, dardaient, l’orgueil plein les narines, Sur leur race des yeux profonds comme des trous. Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante, Eut disparu dans l’orbe immense des remparts, L’abîme de la nuit laissa de toutes parts Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante En un rauque soupir sous le ciel morne épars. Et le voyant sentit le poil de sa peau rude Se hérisser tout droit en face de cela, Car il connut, dans son esprit, que c’était là La ville de l’angoisse et de la solitude, Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila; Le lieu sombre où, saignant des pieds et des paupières, Il dit à sa famille errante: -bâtissez Ma tombe, car les temps de vivre sont passés. Couchez-moi, libre et seul, sur un monceau de pierres; Le rôdeur veut dormir, il est las, c’est assez. Gorges des monts déserts, régions inconnues Aux vivants, vous m’avez vu fuir de l’aube au soir. Je m’arrête, et voici que je me laisse choir. Couchez-moi sur le dos, la face vers les nues, Enfants de mon amour et de mon désespoir. Que le soleil regarde et que l’eau du ciel lave Le signe que la haine a creusé sur mon front! Ni les aigles, ni les vautours ne mangeront Ma chair, ni l’ombre aussi ne clora mon oeil cave. Autour de mon tombeau les lâches se tairont. Mais le sanglot des vents, l’horreur des longues veilles, Le râle de la soif et celui de la faim, L’amertume d’hier et celle de demain, Que l’angoisse du monde emplisse mes oreilles Et hurle dans mon coeur comme un torrent sans frein! - Or, ils firent ainsi. Le formidable ouvrage S’amoncela dans l’air des aigles déserté. L’ancêtre se coucha par les siècles dompté, Et, les yeux grands ouverts, dans l’azur ou l’orage, La face au ciel, dormit selon sa volonté. Hénokhia! Cité monstrueuse des mâles, Antre des violents, citadelle des forts, Qui ne connus jamais la peur ni le remords, Telles du fils d’élam frémirent les chairs pâles, Quand tu te redressas du fond des siècles morts. Abîme où, loin des cieux aventurant son aile, L’ange vit la beauté de la femme et l’aima, Où le fruit qu’un divin adultère forma, L’homme géant, brisa la vulve maternelle, Ton spectre emplit les yeux du voyant Thogorma. Il vit tes escaliers puissants bordés de torches Hautes qui tournoyaient, rouges, au vent des soirs; Il entendit tes ours gronder, tes lions noirs Rugir, liés de marche en marche, et, sous tes porches, Tes crocodiles geindre au fond des réservoirs; Et, de tous les recoins de ta masse farouche, Le souffle des dormeurs dont l’oeil ouvert reluit, Tandis que çà et là, sinistres et sans bruit, Quelques fantômes lents, se dressant sur leur couche, Ecoutaient murmurer les choses de la nuit. Mais voici que du sein déchiré des ténèbres, Des confins du désert creusés en tourbillon, Un cavalier, sur un furieux étalon, Hagard, les poings roidis, plein de clameurs funèbres, Accourut, franchissant le roc et le vallon. Sa chevelure blême, en lanières épaisses, Crépitait au travers de l’ombre horriblement; Et, derrière, en un rauque et long bourdonnement, Se déroulaient, selon la taille et les espèces, Les bêtes de la terre et du haut firmament. Aigles, lions et chiens, et les reptiles souples, Et l’onagre et le loup, et l’ours et le vautour, Et l’épais Béhémoth, rugueux comme une tour, Maudissaient dans leur langue, en se ruant par couples, Ta ville sombre, Hénokh! Et pullulaient autour. Mais dans leurs lits d’airain dormaient les fils des anges. Et le grand cavalier, heurtant les murs, cria: -Malheur à toi, monceau d’orgueil, Hénokhia! Ville du vagabond révolté dans ses langes, Que le jaloux, avant les temps, répudia! Sépulcre du maudit, la vengeance est prochaine. La mer se gonfle et gronde, et la bave des eaux Bien au-dessus des monts va noyer les oiseaux. L’extermination suprême se déchaîne, Et du ciel qui s’effondre a rompu les sept sceaux. La face du désert dira: qu’est devenue Hénokhia, semblable au Gelboé pierreux? Et l’aigle et le corbeau viendront, disant entre eux: Où donc se dressait-elle autrefois sous la nue, La ville aux murs de fer des géants vigoureux? Mais rien ne survivra, pas même ta poussière, Pas même un de vos os, enfants du meurtrier! Holà! J’entends l’abîme impatient crier, Et le gouffre t’attire, ô race carnassière De celui qui ne sut ni fléchir ni prier! Qaïn, Qaïn, Qaïn! Dans la nuit sans aurore, Dès le ventre d’Héva maudit et condamné, Malheur à toi par qui le soleil nouveau-né But, plein d’horreur, le sang qui fume et crie encore Pour les siècles, au fond de ton coeur forcené! Malheur à toi, dormeur silencieux, chair vile, Esprit que la vengeance éternelle a sacré, Toi qui n’as jamais cru, ni jamais espéré! Plus heureux le chien mort pourri hors de ta ville! Dans ton crime effroyable Iahvèh t’a muré. - Alors, au faîte obscur de la cité rebelle, Soulevant son dos large et l’épaule et le front, Se dressa lentement, sous l’injure et l’affront, Le géant qu’enfanta pour la douleur nouvelle Celle par qui les fils de l’homme périront. Il se dressa debout sur le lit granitique Où, tranquille, depuis dix siècles révolus, Il s’était endormi pour ne s’éveiller plus; Puis il regarda l’ombre et le désert antique, Et sur l’ampleur du sein croisa ses bras velus. Sa barbe et ses cheveux dérobaient son visage; Mais, sous l’épais sourcil, et luisant à travers, Ses yeux, hantés d’un songe unique, et grands ouverts, Contemplaient par delà l’horizon, d’âge en âge, Les jours évanouis et le jeune univers. Thogorma vit alors la famille innombrable Des fils d’Hénokh emplir, dans un fourmillement Immense, palais, tours et murs, en un moment; Et, tous, ils regardaient l’ancêtre vénérable, Debout, et qui rêvait silencieusement. Et les bêtes poussaient leurs hurlements de haine, Et l’étalon, soufflant du feu par les naseaux, Broyait les vieux palmiers comme autant de roseaux, Et le grand cavalier gardien de la géhenne Mêlait sa clameur âpre aux cris des animaux. Mais l’homme violent, du sommet de son aire, Tendit son bras noueux dans la nuit, et voilà, Plus haut que ce tumulte entier, comme il parla D’une voix lente et grave et semblable au tonnerre, Qui d’échos en échos par le désert roula: -Qui me réveille ainsi dans l’ombre sans issue Où j’ai dormi dix fois cent ans, roide et glacé? Est-ce toi, premier cri de la mort, qu’a poussé Le jeune homme d’Hébron sous la lourde massue Et les débris fumants de l’autel renversé? Tais-toi, tais-toi, sanglot, qui montes jusqu’au faîte De ce sépulcre antique où j’étais étendu! Dans mes nuits et mes jours je t’ai trop entendu. Tais-toi, tais-toi, la chose irréparable est faite. J’ai veillé si longtemps que le sommeil m’est dû. Mais non! Ce n’est point là ta clameur séculaire, Pâle enfant de la femme, inerte sur son sein! Ô victime, tu sais le sinistre dessein D’Iahvèh m’aveuglant du feu de sa colère. L’iniquité divine est ton seul assassin. Silence, ô cavalier de la géhenne! ô bêtes Furieuses, qu’il traîne après lui, taisez-vous! Je veux parler aussi, c’est l’heure, afin que tous Vous sachiez, ô hurleurs stupides que vous êtes, Ce que dit le vengeur Qaïn au dieu jaloux. Silence! Je revois l’innocence du monde. J’entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la gloire des cieux; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux. Le soir tranquille unit aux soupirs des colombes, Dans le brouillard doré qui baigne les halliers, Le doux rugissement des lions familiers; Le terrestre jardin sourit, vierge de tombes, Aux anges endormis à l’ombre des palmiers. L’inépuisable joie émane de la vie; L’embrassement profond de la terre et du ciel Emplit d’un même amour le coeur universel; Et la femme, à jamais vénérée et ravie, Multiplie en un long baiser l’homme immortel. Et l’aurore qui rit avec ses lèvres roses, De jour en jour, en cet adorable berceau, Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau; Et moi, moi, je grandis dans la splendeur des choses, Impérissablement jeune, innocent et beau! Compagnon des esprits célestes, origine De glorieux enfants créateurs à leur tour, Je sais le mot vivant, le verbe de l’amour; Je parle et fais jaillir de la source divine, Aussi bien qu’élohim, d’autres mondes au jour! Eden! ô vision éblouissante et brève, Toi dont, avant les temps, j’étais déshérité! Eden, éden! Voici que mon coeur irrité Voit changer brusquement la forme de son rêve, Et le glaive flamboie à l’horizon quitté. Eden! ô le plus cher et le plus doux des songes, Toi vers qui j’ai poussé d’inutiles sanglots! Loin de tes murs sacrés éternellement clos La malédiction me balaye, et tu plonges Comme un soleil perdu dans l’abîme des flots. Les flancs et les pieds nus, ma mère Héva s’enfonce Dans l’âpre solitude où se dresse la faim. Mourante, échevelée, elle succombe enfin, Et dans un cri d’horreur enfante sur la ronce Ta victime, Iahvèh! Celui qui fut Qaïn. Ô nuit! Déchirements enflammés de la nue, Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs, Ô lamentations de mon père, ô douleurs, Ô remords, vous avez accueilli ma venue, Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs. Buvant avec son lait la terreur qui l’enivre, A son côté gisant livide et sans abri, La foudre a répondu seule à mon premier cri; Celui qui m’engendra m’a reproché de vivre, Celle qui m’a conçu ne m’a jamais souri. Misérable héritier de l’angoisse première, D’un long gémissement j’ai salué l’exil. Quel mal avais-je fait? Que ne m’écrasait-il, Faible et nu sur le roc, quand je vis la lumière, Avant qu’un sang plus chaud brûlât mon coeur viril? Emporté sur les eaux de la nuit primitive, Au muet tourbillon d’un vain rêve pareil, Ai-je affermi l’abîme, allumé le soleil, Et, pour penser: je suis! Pour que la fange vive, Ai-je troublé la paix de l’éternel sommeil? Ai-je dit à l’argile inerte: souffre et pleure! Auprès de la défense ai-je mis le désir, L’ardent attrait d’un bien impossible à saisir, Et le songe immortel dans le néant de l’heure? Ai-je dit de vouloir et puni d’obéir? Ô misère! Ai-je dit à l’implacable maître, Au jaloux, tourmenteur du monde et des vivants, Qui gronde dans la foudre et chevauche les vents: La vie assurément est bonne, je veux naître! Que m’importait la vie au prix où tu la vends? Sois satisfait! Qaïn est né. Voici qu’il dresse, Tel qu’un cèdre, son front pensif vers l’horizon. Il monte avec la nuit sur les rochers d’Hébron, Et dans son coeur rongé d’une sourde détresse Il songe que la terre immense est sa prison. Tout gémit, l’astre pleure et le mont se lamente, Un soupir douloureux s’exhale des forêts, Le désert va roulant sa plainte et ses regrets, La nuit sinistre, en proie au mal qui la tourmente, Rugit comme un lion sous l’étreinte des rets. Et là, sombre, debout sur la roche escarpée, Tandis que la famille humaine, en bas, s’endort, L’impérissable ennui me travaille et me mord, Et je vois la lueur de la sanglante épée Rougir au loin le ciel comme une aube de mort. Je regarde marcher l’antique sentinelle, Le khéroub chevelu de lumière, au milieu Des ténèbres, l’esprit aux six ailes de feu, Qui, dardant jusqu’à moi sa rigide prunelle, S’arrête sur le seuil interdit par son dieu. Il reluit sur ma face irritée, et me nomme: -Qaïn, Qaïn! -khéroub d’Iahvèh, que veux-tu? Me voici. -va prier, va dormir. Tout s’est tu, Le repos et l’oubli bercent la terre et l’homme; Heureux qui s’agenouille et n’a pas combattu! Pourquoi rôder toujours par les ombres sacrées, Haletant comme un loup des bois jusqu’au matin? Vers la limpidité du paradis lointain Pourquoi tendre toujours tes lèvres altérées? Courbe la face, esclave, et subis ton destin. Rentre dans ton néant, ver de terre! Qu’importe Ta révolte inutile à celui qui peut tout? Le feu se rit de l’eau qui murmure et qui bout; Le vent n’écoute pas gémir la feuille morte. Prie et prosterne-toi. -je resterai debout! Le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte, Glorifier l’opprobre, adorer le tourment, Et payer le repos par l’avilissement; Iahvèh peut bénir dans leur fange et leur honte L’épouvante qui flatte et la haine qui ment; Je resterai debout! Et du soir à l’aurore, Et de l’aube à la nuit, jamais je ne tairai L’infatigable cri d’un coeur désespéré! La soif de la justice, ô Khéroub, me dévore. Ecrase-moi, sinon, jamais je ne ploîrai! Ténèbres, répondez! Qu’Iahvèh me réponde! Je souffre, qu’ai-je fait? -le khéroub dit: -Qaïn! Iahvèh l’a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin Terrible. -Sombre esprit, le mal est dans le monde, Oh! Pourquoi suis-je né! -tu le sauras demain. - Je l’ai su. Comme l’ours aveuglé qui trébuche Dans la fosse où la mort l’a longtemps attendu, Flagellé de fureur, ivre, sourd, éperdu, J’ai heurté d’Iahvèh l’inévitable embûche; Il m’a précipité dans le crime tendu. Ô jeune homme, tes yeux, tels qu’un ciel sans nuage, Etaient calmes et doux, ton coeur était léger Comme l’agneau qui sort de l’enclos du berger; Et celui qui te fit docile à l’esclavage Par ma main violente a voulu t’égorger! Dors au fond du schéol! Tout le sang de tes veines, Ô préféré d’Héva, faible enfant que j’aimais, Ce sang que je t’ai pris, je le saigne à jamais! Dors, ne t’éveille plus! Moi, je crîrai mes peines, J’ élèverai la voix vers celui que je hais. Fils des anges, orgueil de Qaïn, race altière En qui brûle mon sang, et vous, enfants domptés De seth, ô multitude à genoux, écoutez! Ecoutez-moi, géants! écoute-moi, poussière! Prête l’oreille, ô nuit des temps illimités! Elohim, élohim! Voici la prophétie Du vengeur, et je vois le cortège hideux Des siècles de la terre et du ciel, et tous deux, Dans cette vision lentement éclaircie, Roulent sous ta fureur qui rugit autour d’eux. Tu voudras vainement, assouvi de ton rêve, Dans le gouffre des eaux premières l’engloutir; Mais lui, lui se rira du tardif repentir. Comme Léviathan qui regagne la grève, De l’abîme entr’ouvert tu le verras sortir. Non plus géant, semblable aux esprits, fier et libre, Et toujours indompté, sinon victorieux; Mais servile, rampant, rusé, lâche, envieux, Chair glacée où plus rien ne fermente et ne vibre, L’homme pullulera de nouveau sous les cieux. Emportant dans son coeur la fange du déluge, Hors la haine et la peur ayant tout oublié, Dans les siècles obscurs l’homme multiplié Se précipitera sans halte ni refuge, A ton spectre implacable horriblement lié. Dieu de la foudre, dieu des vents, dieu des armées, Qui roules au désert les sables étouffants, Qui te plais aux sanglots d’agonie, et défends La pitié, Dieu qui fais aux mères affamées, Monstrueuses, manger la chair de leurs enfants! Dieu triste, dieu jaloux qui dérobes ta face, Dieu qui mentais, disant que ton oeuvre était bon, Mon souffle, ô pétrisseur de l’antique limon, Un jour redressera ta victime vivace. Tu lui diras: adore! Elle répondra: non! D’heure en heure, Iahvèh! Ses forces mutinées Iront élargissant l’étreinte de tes bras; Et, rejetant ton joug comme un vil embarras, Dans l’espace conquis les choses déchaînées Ne t’écouteront plus quand tu leur parleras! Afin d’exterminer le monde qui te nie, Tu feras ruisseler le sang comme une mer, Tu feras s’acharner les tenailles de fer, Tu feras flamboyer, dans l’horreur infinie, Près des bûchers hurlants le gouffre de l’enfer; Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes, Repus de graisse humaine et de rage amaigris, De l’holocauste offert demanderont le prix, Surgissant devant eux de la cendre des justes, Je les flagellerai d’un immortel mépris. Je ressusciterai les cités submergées, Et celles dont le sable a couvert les monceaux; Dans leur lit écumeux j’enfermerai les eaux; Et les petits enfants des nations vengées, Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux! J’effondrerai des cieux la voûte dérisoire. Par delà l’épaisseur de ce sépulcre bas Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas, Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire; Et qui t’y cherchera ne t’y trouvera pas. Et ce sera mon jour! Et, d’étoile en étoile, Le bienheureux éden longuement regretté Verra renaître Abel sur mon coeur abrité; Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile, Tu t’anéantiras dans ta stérilité. - Le vengeur dit cela. Puis, l’immensité sombre, Bond par bond, prolongea, des plaines aux parois Des montagnes, l’écho violent de la voix Qui s’enfonça longtemps dans l’abîme de l’ombre. Puis, un vent très amer courut par les cieux froids. Thogorma ne vit plus ni les bêtes hurlantes, Ni le grand cavalier, ni ceux d’Hénokhia. Tout se tut. Le silence élargi déploya Ses deux ailes de plomb sur les choses tremblantes. Puis, brusquement, le ciel convulsif flamboya. Et, le sceau fut rompu des hautes cataractes. Le poids supérieur fendit et crevassa Le couvercle du monde. Un long frisson passa Dans toute chair vivante; et, par nappes compactes, Et par torrents, la pluie horrible commença. Puis, de tous les côtés de la terre, un murmure Encore inentendu, vague, innommable, emplit L’espace, et le fracas d’en haut s’ensevelit Dans celui-là. La mer, avec sa chevelure De flots blêmes, hurlait en sortant de son lit. Elle venait, croissant d’heure en heure, et ses lames, Toutes droites, heurtaient les monts vertigineux, Ou, projetant leur courbe immense au-dessus d’eux, Rejaillissaient d’en bas vers la nuée en flammes, Comme de longs serpents qui déroulent leurs noeuds. Elle allait, arpentant d’un seul repli de houle Plaines, vallons, déserts, forêts, toute une part Du monde, et les cités et le troupeau hagard Des hommes, et les cris suprêmes, et la foule Des bêtes qu’aveuglaient la foudre et le brouillard. Hérissés, et trouant l’air épais, en spirale, De grands oiseaux, claquant du bec, le col pendant, Lourds de pluie et rompus de peur, et regardant Les montagnes plonger sous la mer sépulcrale, Montaient toujours, suivis par l’abîme grondant. Quelques sombres esprits, balancés sur leurs ailes, Impassibles témoins du monde enseveli, Attendaient pour partir que tout fût accompli, Et que sur le désert des eaux universelles S’étendît pesamment l’irrévocable oubli. Enfin, quand le soleil, comme un oeil cave et vide Qui, sans voir, regardait les espaces béants, Emergea des vapeurs ternes des océans; Quand, d’un dernier lien, le suaire livide Eut de l’univers mort serré les os géants; Quand le plus haut des pics eut bavé son écume, Thogorma, fils d’élam, d’épouvante blêmi, Vit Qaïn le vengeur, l’immortel ennemi D’Iahvèh, qui marchait, sinistre, dans la brume, Vers l’arche monstrueuse apparue à demi. Et l’homme s’éveilla du sommeil prophétique, Le long du grand khobar où boit un peuple impur. Et ceci fut écrit, avec le roseau dur, Sur une peau d’onagre, en langue khaldaïque, Par le voyant, captif des cavaliers d’Assur. La Vigne De Naboth. I Au fond de sa demeure, Akhab, l’oeil sombre et dur, Sur sa couche d’ivoire et de bois de Syrie Gît, muet et le front tourné contre le mur. Sans manger ni dormir, le roi de Samarie Reste là, plein d’ennuis, comme, en un jour d’été, Le voyageur courbé sur la source tarie. Akhab a soif du vin de son iniquité, Et conjure, en son coeur que travaille la haine, La vache de Béth-El et l’idole Astarté. Il songe: -Suis-je un roi si ma colère est vaine? Par Baal! J’ai chassé trois fois les cavaliers De Ben-Hadad de Tyr au travers de la plaine. J’ai vu ceux de Damas s’en venir par milliers, Le sac aux reins, la corde au cou, dans la poussière, Semblables aux chameaux devant les chameliers; J’ai, d’un signe, en leur gorge étouffé la prière, L’écume de leur sang a rougi les hauts lieux, Et j’ai nourri mes chiens de leur graisse guerrière. Mes prophètes sont très savants, et j’ai trois dieux Très puissants, pour garder mon royaume et ma ville Et ployer sous le joug mon peuple injurieux. Et voici que ma gloire est une cendre vile, Et mon sceptre un roseau des marais, qui se rompt Aux rires insulteurs de la foule servile! C’est le fort de Juda qui m’a fait cet affront, Parce que j’ai dressé, sous le noir térébinthe, L’image de Baal, une escarboucle au front. Deux fois teint d’écarlate et vêtu d’hyacinthe, Comme un soleil, le dieu reluit, rouge et doré, Sur le socle de jaspe, au milieu de l’enceinte. Mais s’il ne m’a vengé demain, j’abolirai Son culte, et l’on verra se dresser à sa place Le veau d’or d’Ephraïm sur l’autel adoré. Un désir impuissant me consume et m’enlace! Sous la corne du boeuf, sous le pied de l’ânon, Je suis comme un lion mort, qu’on outrage en face. Quand j’ai dit: je le veux! Un homme m’a dit: non! Il vit encor, sans peur que le glaive le touche. La honte est dans mon coeur, l’opprobre est sur mon nom. - Tel, le fils de Hamri se ronge sur sa couche. Ses cheveux dénoués pendent confusément, Et sa dent furieuse a fait saigner sa bouche. Auprès du morne roi paraît en ce moment La fille d’Eth-Baal, la femme aux noires tresses De Sidon, grande et belle, et qu’il aime ardemment. Astarté l’a bercée aux bras de ses prêtresses; Elle sait obscurcir la lune et le soleil, Et courber les lions au joug de ses caresses. De ses yeux sombres sort l’effluve du sommeil, Et ceux qu’a terrassés une mort violente S’agitent à sa voix dans la nuit sans réveil. Elle approche du lit, majestueuse et lente, Regarde, et dit: -Qu’a donc mon seigneur? Et quel mal Dompte le cèdre altier comme une faible plante? A-t-il vu quelque spectre envoyé par Baal? Le jour tombe. Que mon seigneur se lève et mange! Parle, ô chef! Quel ennui trouble ton coeur royal? - Akhab lui dit: -Ô femme, il faut que je me venge; Et je ne puis dormir, ni boire, ni manger, Que le sang de Naboth n’ait fumé dans la fange. Sa vigne est très fertile et touche à mon verger. Or, j’ai dit à cet homme, au seuil de sa demeure: Ceci me plaît; veux-tu le vendre ou l’échanger? Il m’a dit: c’est mon champ paternel. Que je meure, Le voudrais-tu payer par grain un schéqel d’or, Si je le vends jamais, fût-ce à ma dernière heure! Quand tu me donnerais la plaine de Phogor, Ramoth en Galaad, Seïr et l’Idumée, Et ta maison d’ivoire, et ton riche trésor, Ô roi, je garderais ma vigne bien aimée! C’est ainsi qu’a parlé Naboth le vigneron, Tranquille sur le seuil de sa porte enfumée. - -Certes, ce peuple, Akhab, par le dieu d’Akkaron! Dit Jézabel, jouit, malgré son insolence, D’un roi très patient, très docile et très bon. Que ne le frappais-tu du glaive ou de la lance? L’onagre est fort rétif s’il ne courbe les reins; Qui cède au dromadaire accroît sa violence. - -C’est le jaloux, le fort de Juda que je crains, Dit Akhab. C’est le dieu de Naboth et d’Élie: Du peuple furieux il briserait les freins. Je verrais s’écrouler ma fortune avilie, Et serais comme un boeuf qui mugit sur l’autel Pendant que le couteau s’aiguise et qu’on le lie. Non! J’attendrai. Les dieux de Dan et de Beth-El Accorderont sans doute à qui soutient leur cause De tuer sûrement Naboth de Jizréhel. - -Lève-toi donc et mange, ô chef, et te repose, Dit la sidonienne avec un rire amer; Moi seule je ferai ce que mon seigneur n’ose. Demain, quand le soleil s’en ira vers la mer, Sans que ta main royale ait touché cet esclave, J’atteste qu’il mourra sur le mont de Somer. Et l’homme de Thesbé pourra baver sa bave Et hurler, du Karmel à l’Horeb, comme un chien Affamé, qui s’enfuit aussitôt qu’on le brave. Mon seigneur lui dira: qu’ai-je fait, sinon rien? A-t-on trouvé ma main dans ce meurtre, ou mon signe? - Akhab, en souriant, dit: -Ô femme, c’est bien! J’aurai le sang de l’homme et le vin de sa vigne! - II Vers l’heure où le soleil allume au noir Liban Comme autant de flambeaux les cèdres par les rampes, Les anciens sont assis, hors des murs, sur un banc. Ce sont trois beaux vieillards, avec de larges tempes, De grands fronts, des nez d’aigle et des yeux vifs et doux, Qui, sous l’épais sourcil, luisent comme des lampes. Dans leurs robes de lin, la main sur les genoux, Ils siègent, les pieds nus dans la fraîcheur des sables, À l’ombre des figuiers d’où pendent les fruits roux. La myrrhe a parfumé leurs barbes vénérables; Et leurs longs cheveux blancs sur l’épaule et le dos S’épandent, aux flocons de la neige semblables. Mais leur coeur est plus noir que le sépulcre clos; Leur coeur comme la tombe est plein de cendre morte; L’avarice a séché la moelle de leurs os. Vils instruments soumis à la main la plus forte, Ils foulent à prix d’or l’équité sainte aux pieds, Sachant ce que le sang des malheureux rapporte. Naboth est devant eux, debout, les bras liés, Comme pour l’holocauste un bouc, noire victime Par qui les vieux péchés de tous sont expiés. Deux fils de Bélial, d’une voix unanime, Disent: -Voici. Cet homme est vraiment criminel. Qu’il saigne du blasphème et qu’il meure du crime! Or, il a blasphémé le nom de l’éternel. - Naboth dit: -L’éternel m’entend et me regarde. Je suis pur devant lui, n’ayant rien fait de tel. J’atteste le très-haut et me fie en sa garde. Ceux-ci mentent. Craignez, pères, de mal juger, Car Dieu juge à son tour, qu’il se hâte ou qu’il tarde. Voyez! Ai-je fermé ma porte à l’étranger? Ai-je tari le puits du pauvre pour mon fleuve? L’orphelin faible et nu, m’a-t-on vu l’outrager? Qu’ils se lèvent, ceux-là qui m’ont mis à l’épreuve! Qu’ils disent: nous avions soif et nous avions faim, L’étranger, l’orphelin, et le pauvre et la veuve; Naboth le vigneron n’a point ouvert sa main, Naboth de Jizréhel, irritant notre plaie, Sous l’oeil des affamés a mangé tout son pain! Nul ne dira cela, si sa parole est vraie. Or, qui peut blasphémer étant pur devant Dieu? Séparez le bon grain, mes pères, de l’ivraie. Remettez d’un sens droit toute chose en son lieu. Si je mens, que le ciel s’entr’ouvre et me dévore, Que l’exterminateur me brûle de son feu! - Le plus vieux des anciens dit: -Il blasphème encore! Allez, lapidez-le, car il parle très mal, N’étant plein que de vent, comme une outre sonore. - Or, non loin des figuiers, les fils de Bélial Frappent le vigneron avec de lourdes pierres; La cervelle et le sang souillent ce lieu fatal. Et Naboth rend l’esprit. Les bêtes carnassières Viendront, la nuit, hurler sur le corps encor chaud, Et les oiseaux plonger leurs becs dans ses paupières. En ce temps, Jézabel, attentive au plus haut Du palais, dit au roi: -Seigneur, la chose est faite: Naboth est mort. Ô chef, monte en ton chariot. Aux sons victorieux des cymbales de fête, Viens visiter ta vigne, ô royal vigneron! - Et du sombre palais tous deux quittent le faîte. Ils vont. Et la trompette éclate, et le clairon, Et le sistre, et la harpe, et le tambour. La foule S’ouvre sous le poitrail des chevaux de Sidon. Le chariot de cèdre, aux moyeux d’argent, roule; Et le peuple, saisi de peur, s’est prosterné Au passage du couple abhorré qui le foule. Mais voici. Sur le seuil du juste assassiné, Croisant ses bras velus sur sa large poitrine, Se dresse un grand vieillard, farouche et décharné. Son crâne est comme un roc couvert d’herbe marine; Une sueur écume à ses cheveux pendants, Et le poil se hérisse autour de sa narine. Du fond de ses yeux creux flambent des feux ardents. D’un orteil convulsif, comme un lion sauvage, Il fouille la poussière et fait grincer ses dents. Sur le cuir corrodé de son âpre visage On lit qu’il a toujours marché, toujours souffert, Toujours vécu, plus fort au sein du même orage; Qu’il a dormi cent nuits dans l’antre noir ouvert Aux gorges de l’Horeb; auprès des puits sans onde, Qu’il a hurlé de soif dans le feu du désert; Et qu’en ce siècle impur, en qui le mal abonde, Son maître a flagellé d’un fouet étincelant Et poussé sur les rois sa course vagabonde. Or, les chevaux, soudain, se cabrent, reculant D’horreur devant ce spectre. Ils courent, haut la tête, Ivres, mâchant le mors, et l’épouvante au flanc. Arbres, buissons, enclos, rocs, rien ne les arrête: Ils courent, comme un vol des démons de la nuit, Comme un champ d’épis mûrs fauchés par la tempête. Tel, dans un tourbillon de poussière et de bruit, Malgré les cavaliers pleins d’une clameur vaine, Le cortège effaré se disperse et s’enfuit. L’attelage, ébranlant le chariot qu’il traîne, Se couche, les naseaux dans le sable, et le roi Sent tournoyer sa tête et se glacer sa veine. Lentement il se lève, et, tout blême d’effroi, Regarde ce vieillard sombre, que nul n’oublie, Immobile, appuyé contre l’humble paroi. Akhab, avec un grand frisson, dit: -C’est Élie. III Alors, comme un torrent fougueux, des monts tombé, Qui roule flots sur flots son bruit et sa colère, Voici ce qu’à ce roi dit l’homme de Thesbé: -Malheur! L’aigle a crié de joie au bord de l’aire; Il aiguise son bec, sachant qu’un juste est mort. Le chien montre les dents, hurle dans l’ombre et flaire. Malheur! L’aigle affamé déchire et le chien mord, Car la pierre du meurtre est toute rouge et fume. Donc, le seigneur m’a dit: va! Je suis le dieu fort! Je me lève dans la fureur qui me consume; Le monde est sous mes pieds, la foudre est dans mes yeux, La lune et le soleil nagent dans mon écume. Va! Dis au meurtrier qu’il appelle ses dieux À l’aide, car je suis debout sur les nuées, Et la vapeur du crime enveloppe les cieux. Dis-lui: malheur, ô chef des dix prostituées, Akhab, fils de Hamri, le fourbe et le voleur! Les vengeances d’en haut se sont toutes ruées. À toi qui fais du sceptre un assommoir, malheur! Auprès de la fournaise ardente où tu trébuches Le four chauffé sept fois est sombre et sans chaleur. L’ours plein de ruse est pris dans ses propres embûches, Et le vautour s’étrangle avec l’os avalé, Et le frelon s’étouffe avec le miel des ruches. Tu songeais: tout est bien, car je n’ai point parlé. Allons! Naboth est mort; sa vigne est mon partage. Le dieu d’Élie est sourd, le fort est aveuglé! Qui dira que ce meurtre inique est mon ouvrage? Le lion de Juda rugit et te répond. Le seigneur t’attendait au seuil de l’héritage! Ô renard, ô voleur, voici qu’au premier bond Il te prend, te saisit à la gorge, et se joue De ta peur, l’oeil planté dans ta chair qui se fond. Vermine d’Israël, le dieu fort te secoue Des haillons de ce peuple, et les petits enfants Te verront te débattre et grouiller dans la boue. Le seigneur dit: je suis l’effroi des triomphants, Je suis le frein d’acier qui brise la mâchoire Des couronnés, mangeurs de biches et de faons. Je fracasse leurs chars, je souffle sur leur gloire; Ils sont tous devant moi comme un sable mouvant, Et j’enfouis leurs noms perdus dans la nuit noire. Donc, le sang de Naboth crie en vous poursuivant, Akhab de Samarie, et toi, vile idolâtre! Le spectre de Naboth sanglote dans le vent. Dans le puits du désert où filtre l’eau saumâtre, Entre vos murs de cèdre et sous l’épais figuier, Dans les clameurs de fête et dans les bruits de l’âtre, Dans le hennissement de l’étalon guerrier, Dans la chanson du coq et de la tourterelle, Akhab et Jézabel, vous l’entendrez crier! Naboth est mort! Les chiens mangeront la cervelle Du couple abominable en son crime têtu; Ma fureur fauchera cette race infidèle: Comme un bon moissonneur, de vigueur revêtu, Qui tranche à tour de bras les épis par centaines, Je ferai le sol ras jusqu’au moindre fétu. Dis-leur: voici le jour des sanglots et des haines, Où l’exécration se gonfle, monte et bout, Et, comme un vin nouveau, jaillit des cuves pleines. Car je suis plein de rage et j’écraserai tout! Et l’on verra le sang des rois, tel qu’une eau sale, Déborder des toits plats et rentrer dans l’égout. Va! Ceins tes reins, Akhab, excite ta cavale, Fuis, comme l’épervier, vers les bords libyens, Enfonce-toi vivant dans la nuit sépulcrale... Tu ne sortiras pas, ô roi! De mes liens, Et je te châtîrai dans ta chair et ta race, Ô vipère, ô chacal, fils et père de chiens! - Akhab, poussant un cri d’angoisse par l’espace, Dit: -J’ai péché; ma vie est un fumier bourbeux. - Il déchire sa robe et se meurtrit la face. De fange et de graviers il souille ses cheveux, Disant: -Gloire au très-fort de Juda! Qu’il s’apaise! Sur l’autel du jaloux j’égorgerai cent boeufs! Que suis-je à sa lumière? Un fétu sur la braise. La rosée au soleil est moins prompte à sécher; Moins vite le bois mort flambe dans la fournaise. Je suis comme le daim, au guet sur le rocher, Qui geint de peur, palpite et dans l’herbe s’enfonce, Parce qu’il sent venir la flèche de l’archer. Mais, par le très-puissant que l’épouvante annonce, Je briserai le veau de Béth-El! Je promets D’ensevelir Baal sous la pierre et la ronce! - L’homme de Thesbé dit: -Ô fourbe! Désormais Tu ne renîras plus la clameur de tes crimes: Ils ont rugi trop haut pour se taire jamais. Comme un nuage noir qui gronde sur les cimes, Voici venir, pour la curée, ô roi sanglant, La meute aux crocs aigus que fouettent tes victimes. Va! Crie et pleure, attache un cilice à ton flanc, Brise sur les hauts lieux l’idole qui flamboie... Les vengeurs de Naboth arrivent en hurlant! Ouvre l’oeil et l’oreille. Ils bondissent de joie, Ayant vu dans la vigne Akhab et Jézabel, Et de l’ongle et des dents se partagent leur proie! - Or, ayant dit cela, l’homme de l’éternel, Renouant sur ses reins sa robe de poil rude, Par les sentiers pierreux qui mènent au Carmel, S’éloigne dans la nuit et dans la solitude. L’Ecclésiaste. L’Ecclésiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux Qu’un lion mort. Hormis, certes, manger et boire, Tout n’est qu’ombre et fumée. Et le monde est très vieux, Et le néant de vivre emplit la tombe noire. Par les antiques nuits, à la face des cieux, Du sommet de sa tour comme d’un promontoire, Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux, Sombre, tel il songeait sur son siège d’ivoire. Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi, L’irrévocable mort est un mensonge aussi. Heureux qui d’un seul bond s’engloutirait en elle! Moi, toujours, à jamais, j’écoute, épouvanté, Dans l’ivresse et l’horreur de l’immortalité, Le long rugissement de la Vie éternelle. Néférou-Ra. Khons, tranquille et parfait, le Roi des Dieux thébains, Est assis gravement dans sa barque dorée: Le col roide, l’oeil fixe et l’épaule carrée, Sur ses genoux aigus il allonge les mains. La double bandelette enclôt ses tempes lisses Et pend avec lourdeur sur le sein et le dos. Tel le Dieu se recueille et songe en son repos, Le regard immuable et noyé de délices. Un matin éclatant de la chaude saison Baigne les grands sphinx roux couchés au sable aride, Et des vieux Anubis ceints du pagne rigide La gueule de chacal aboie à l’horizon. Dix prêtres, du Nil clair suivant la haute berge, D’un pas égal, le front incliné vers le sol, Portent la barque peinte où, sous un parasol, Siège le fils d’Ammon, Khons, le Dieu calme et vierge. Où va-t-il, le Roi Khons, le divin Guérisseur, Qui toujours se procrée et s’engendre lui-même, Lui que Mout a conçu du Créateur suprême, L’Enfant de l’Invisible, aux yeux pleins de douceur? Il méditait depuis mille ans, l’âme absorbée, A l’ombre des palmiers d’albâtre et de granit, Regardant le lotus qui charme et qui bénit Ouvrir son coeur d’azur où dort le Scarabée. Pourquoi s’est-il levé de son bloc colossal, Lui d’où sortent la vie et la santé du monde, Disant: Jirai! Pareille à l’eau pure et féconde, Ma vertu coulera sur l’arbuste royal! Le grand Rhamsès l’attend dans sa vaste demeure. Les vingt Nomes, les trois Empires sont en deuil, Craignant que si le Dieu ne se présente au seuil, La Beauté du Soleil, Néférou-Ra ne meure. Voici qu’elle languit sur son lit virginal, Très pâle, enveloppée avec de fines toiles; Et ses yeux noirs sont clos, semblables aux étoiles Qui se ferment quand vient le rayon matinal. Hier, Néférou-Ra courait parmi les roses, La joue et le front purs polis comme un bel or, Et souriait, son coeur étant paisible encor, De voir dans le ciel bleu voler les ibis roses. Et voici qu’elle pleure en un rêve enflammé, Amer, mystérieux, qui consume sa vie! Quel démon l’a touchée, ou quel Dieu la convie? Ô lumineuse fleur, meurs-tu d’avoir aimé? Puisque Néférou-Ra, sur sa couche d’ivoire, Palmier frêle, a ployé sous un souffle ennemi, La tristesse envahit la terre de Khêmi, Et l’âme de Rhamsès est comme la nuit noire. Mais il vient, le Roi jeune et doux, le Dieu vainqueur, Le Dieu Khons, à la fois baume, flamme et rosée, Qui rend la sève à flots à la plante épuisée, L’espérance et la joie intarissable au coeur. Il approche. Un long cri d’allégresse s’élance. Le cortège, à pas lents, monte les escaliers; La foule se prosterne, et, du haut des piliers Et des plafonds pourprés, tombe un profond silence. Tremblante, ses grands yeux pleins de crainte et d’amour, Devant le Guérisseur sacré qu’elle devine, Néférou-Ra tressaille et sourit et s’incline Comme un rayon furtif oublié par le jour. Son sourire est tranquille et joyeux. Que fait-elle? Sans doute elle repose en un calme sommeil. Hélas! Khons a guéri la Beauté du Soleil; Le Sauveur l’a rendue à la vie immortelle. Ne gémis plus, Rhamsès! Le mal était sans fin, Qui dévorait ce coeur blessé jusqu’à la tombe Et la mort, déliant ses ailes de colombe L’embaumera d’oubli dans le monde divin! Ekhidna. Kallirhoé conçut dans l’ombre, au fond d’un antre, À l’époque où les rois Ouranides sont nés, Ekhidna, moitié nymphe aux yeux illuminés, Moitié reptile énorme écaillé sous le ventre. Khrysaor engendra ce monstre horrible et beau, Mère de Kerbéros aux cinquante mâchoires, Qui, toujours plein de faim, le long des ondes noires, Hurle contre les morts qui n’ont point de tombeau. Et la vieille Gaia, cette source des choses, Aux gorges d’Arimos lui fit un vaste abri, Une caverne sombre avec un seuil fleuri; Et c’est là qu’habitait la nymphe aux lèvres roses. Tant que la flamme auguste enveloppait les bois, Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées, Et les fleuves divins et les ondes salées, Elle ne quittait point l’antre aux âpres parois; Mais dès qu’Hermès volait les flamboyantes vaches Du fils d’Hypérion baigné des flots profonds, Ekhidna, sur le seuil ouvert au flanc des monts, S’avançait, dérobant sa croupe aux mille taches. De l’épaule de marbre au sein nu, ferme et blanc, Tiède et souple abondait sa chevelure brune; Et son visage clair luisait comme la lune, Et ses lèvres vibraient d’un rire étincelant. Elle chantait: la nuit s’emplissait d’harmonies; Les grands lions errants rugissaient de plaisir; Les hommes accouraient sous le fouet du désir, Tels que des meurtriers devant les Érinnyes: -Moi, l’illustre Ekhidna, fille de Khrysaor, Jeune et vierge, je vous convie, ô jeunes hommes, Car ma joue a l’éclat pourpré des belles pommes, Et dans mes noirs cheveux nagent des lueurs d’or. Heureux qui j’aimerai, mais plus heureux qui m’aime! Jamais l’amer souci ne brûlera son coeur; Et je l’abreuverai de l’ardente liqueur Qui fait l’homme semblable au kronide lui-même. Bienheureux celui-là parmi tous les vivants! L’incorruptible sang coulera dans ses veines; Il se réveillera sur les cimes sereines Où sont les dieux, plus haut que la neige et les vents. Et je l’inonderai de voluptés sans nombre, Vives comme un éclair qui durerait toujours! Dans un baiser sans fin je bercerai ses jours Et mes yeux de ses nuits feront resplendir l’ombre. - Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté, L’implacable déesse aux splendides prunelles, Tandis que du grand sein les formes immortelles Cachaient le seuil étroit du gouffre ensanglanté. Comme le tourbillon nocturne des phalènes Qu’attire la couleur éclatante du feu, Ils lui criaient: je t’aime, et je veux être un dieu! Et tous l’enveloppaient de leurs chaudes haleines. Mais ceux qu’elle enchaînait de ses bras amoureux, Nul n’en dira jamais la foule disparue. Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair crue, Et le temps polissait leurs os dans l’antre creux. Le Combat Homérique. De même qu’au soleil l’horrible essaim des mouches Des taureaux égorgés couvre les cuirs velus, Un tourbillon guerrier de peuples chevelus, Hors des nefs, s’épaissit, plein de clameurs farouches. Tout roule et se confond, souffle rauque des bouches, Bruit des coups, les vivants et ceux qui ne sont plus, Chars vides, étalons cabrés, flux et reflux Des boucliers d’airain hérissés d’éclairs louches. Les reptiles tordus au front, les yeux ardents, L’aboyeuse Gorgô vole et grince des dents Par la plaine où le sang exhale ses buées. Zeus, sur le pavé d’or, se lève, furieux, Et voici que la troupe héroïque des dieux Bondit dans le combat du faîte des nuées. La Genèse Polynésienne. Dans le vide éternel interrompant son rêve, L’être unique, le grand Taaroa se lève. Il se lève, et regarde: il est seul, rien ne luit. Il pousse un cri sauvage au milieu de la nuit: Rien ne répond. Le temps, à peine né, s’écoule; Il n’entend que sa voix. Elle va, monte, roule, Plonge dans l’ombre noire et s’enfonce au travers. Alors, Taaroa se change en univers: Car il est la clarté, la chaleur et le germe; Il est le haut sommet, il est la base ferme, L’oeuf primitif que Pô, la grande nuit, couva; Le monde est la coquille où vit Taaroa. Il dit: -Pôles, rochers, sables, mers pleines d’îles, Soyez! Échappez-vous des ombres immobiles! - Il les saisit, les presse et les pousse à s’unir; Mais la matière est froide et n’y peut parvenir: Tout gît muet encore au fond du gouffre énorme; Tout reste sourd, aveugle, immuable et sans forme. L’être unique, aussitôt, cette source des dieux, Roule dans sa main droite et lance les sept cieux. L’étincelle première a jailli dans la brume, Et l’étendue immense au même instant s’allume; Tout se meut, le ciel tourne, et, dans son large lit, L’inépuisable mer s’épanche et le remplit: L’univers est parfait du sommet à la base, Et devant son travail le dieu reste en extase. La Légende Des Nornes. (????) Elles sont assises sur les racines du frêne Yggdrasill. Première Norne. La neige, par flots lourds, avec lenteur, inonde, Du haut des cieux muets, la terre plate et ronde. Tels, sur nos yeux sans flamme et sur nos fronts courbés, Sans relâche, mes surs, les siècles sont tombés, Dès l’heure où le premier jaillissement des âges D’une écume glacée a lavé nos visages. À peine avions-nous vu, dans le brouillard vermeil, Monter, aux jours anciens, l’orbe d’or du soleil, Qu’il retombait au fond des ténèbres premières, Sans pouvoir réchauffer nos rigides paupières. Et, depuis, il n’est plus de trêve ni de paix: Le vent des steppes froids gèle nos pleurs épais, Et, sur ce cuivre dur, avec nos ongles blêmes, Nous gravons le destin de l’homme et des dieux mêmes. Ô nornes! Qu’ils sont loin, ces jours d’ombre couverts, Où, du vide fécond, s’épandit l’univers! Qu’il est loin, le matin des temps intarissables, Où rien n’était encor, ni les eaux, ni les sables, Ni terre, ni rochers, ni la voûte du ciel, Rien qu’un gouffre béant, l’abîme originel! Et les germes nageaient dans cette nuit profonde, Hormis nous, cependant, plus vieilles que le monde, Et le silence errait sur le vide dormant, Quand la rumeur vivante éclata brusquement. Du nord, enveloppé d’un tourbillon de brume, Par bonds impétueux, quatre fleuves d’écume Tombèrent, rugissants, dans l’antre du milieu; Les blocs lourds qui roulaient se fondirent au feu: Le sombre Ymer naquit de la flamme et du givre, Et les géants, ses fils, commencèrent de vivre. Pervers, ils méditaient, dans leur songe envieux, D’entraver à jamais l’éclosion des dieux; Mais nul ne peut briser ta chaîne, ô destinée! Et la vache céleste en ce temps était née! Blanche comme la neige, où, tiède, ruisselait De ses pis maternels la source de son lait, Elle trouva le roi des Ases, frais et rose, Qui dormait, fleur divine aux vents du pôle éclose. Baigné d’un souffle doux et chaud, il s’éveilla; L’aurore primitive en son oeil bleu brilla; Il rit, et, soulevant ses lèvres altérées, But la vie immortelle aux mamelles sacrées. Voici qu’il engendra les Ases bienheureux, Les purificateurs du chaos ténébreux, Beaux et pleins de vigueur, intelligents et justes. Ymer, dompté, mourut entre leurs mains augustes; Et de son crâne immense ils formèrent les cieux, Les astres, des éclairs échappés de ses yeux, Les rochers, de ses os. Ses épaules charnues Furent la terre stable, et la houle des nues Sortit en tourbillons de son cerveau pesant. Et, comme l’univers roulait des flots de sang, Faisant jaillir, du fond de ses cavités noires, Une écume de pourpre au front des promontoires, Le déluge envahit l’étendue, et la mer Assiégea le troupeau hurlant des fils d’Ymer. Ils fuyaient, secouant leurs chevelures rudes, Escaladant les pics des hautes solitudes, Monstrueux, éperdus; mais le sang paternel Croissait, gonflait ses flots fumants jusques au ciel; Et voici qu’arrachés des suprêmes rivages, Ils s’engloutirent tous avec des cris sauvages. Puis ce rouge océan s’enveloppa d’azur; La terre d’un seul bond reverdit dans l’air pur; Le couple humain sortit de l’écorce du frêne, Et le soleil dora l’immensité sereine. Hélas! Mes surs, ce fut un rêve éblouissant. Voyez! La neige tombe et va s’épaississant; Et peut-être Yggdrasill, le frêne aux trois racines, Ne fait-il plus tourner les neuf sphères divines! Je suis la vieille Urda, l’éternel souvenir; Mais le présent m’échappe autant que l’avenir. Deuxième Norne. Tombe, neige sans fin! Enveloppe d’un voile Le rose éclair de l’aube et l’éclat de l’étoile! Brouillards silencieux, ensevelissez-nous! Ô vents glacés, par qui frissonnent nos genoux, Ainsi que des bouleaux vous secouez les branches, Sur nos fronts aux plis creux fouettez nos mèches blanches! Neige, brouillards et vents, désert, cercle éternel, Je nage malgré vous dans la splendeur du ciel! Par delà ce silence où nous sommes assises, Je me berce en esprit au vol joyeux des brises, Je m’enivre à souhait de l’arôme des fleurs, Et je m’endors, plongée en de molles chaleurs! Urda, réjouis-toi! l’oeuvre des dieux fut bonne. La gloire du soleil sur leur face rayonne, Comme au jour où tu vis le monde nouveau-né Du déluge sanglant sortir illuminé; Et toujours Yggdrasill, à sa plus haute cime, Des neuf sphères du ciel porte le poids sublime. Ô nornes! Échappé du naufrage des siens, Vivant, mais enchaîné dans les antres anciens, Loki, le dernier fils d’Ymer, tordant sa bouche, S’agite et se consume en sa rage farouche; Tandis que le serpent, de ses nuds convulsifs, Étreint, sans l’ébranler, la terre aux rocs massifs, Et que le loup Fenris, hérissant son échine, Hurle et pleure, les yeux flamboyants de famine. Le noir Surtur sommeille, immobile et dompté; Et, des vers du tombeau vile postérité, Les nains hideux, vêtus de rouges chevelures, Martèlent les métaux sur les enclumes dures; Mais ils ne souillent plus l’air du ciel étoilé. Le mal, sous les neuf sceaux de l’abîme, est scellé, Mes surs! La sombre Héla, comme un oiseau nocturne, Plane au-dessus du gouffre, aveugle et taciturne, Et les Ases, assis dans le palais d’Asgard, Embrassent l’univers immense d’un regard! Modérateurs du monde et source d’harmonie, Ils répandent d’en haut la lumière bénie; La joie est dans leur coeur: sur la tige des dieux Une fleur a germé qui parfume les cieux; Et voici qu’aux rayons d’une immuable aurore, Le fruit sacré, désir des siècles, vient d’éclore! Balder est né! Je vois, à ses pieds innocents, Les alfes lumineux faire onduler l’encens. Toute chose a doué de splendeur et de grâce Le plus beau, le meilleur d’une immortelle race: L’aube a de ses clartés tressé ses cheveux blonds, L’azur céleste rit à travers ses cils longs, Les astres attendris ont, comme une rosée, Versé des lueurs d’or sur sa joue irisée, Et les dieux, à l’envi, déjà l’ont revêtu D’amour et d’équité, de force et de vertu, Afin que, grandissant et triomphant en elle, Il soit le bouclier de leur oeuvre éternelle! Nornes! Je l’ai vu naître, et mon sort est rempli. Meure le souvenir au plus noir de l’oubli! Tout est dit, tout est bien. Les siècles fatidiques Ont tenu jusqu’au bout leurs promesses antiques, Puisque le choeur du ciel et de l’humanité Autour de ce berceau vénérable a chanté! Troisième Norne. Que ne puis-je dormir sans réveil et sans rêve, Tandis que cette aurore éclatante se lève! Inaccessible et sourde aux voix de l’avenir, À vos côtés, mes surs, que ne puis-je dormir, Spectres aux cheveux blancs, aux prunelles glacées, Sous le suaire épais des neiges amassées! Ô songe, ô désirs vains, inutiles souhaits! Ceci ne sera point, maintenant ni jamais. Oui! Le meilleur est né, plein de grâce et de charmes, Celui que l’univers baignera de ses larmes, Qui, de sa propre flamme aussitôt consumé, Doit vivre par l’amour et mourir d’être aimé! Il grandit comme un frêne au milieu des pins sombres, Celui que le destin enserre de ses ombres, Le guide jeune et beau qui mène l’homme aux dieux! Hélas! Rien d’éternel ne fleurit sous les cieux, Il n’est rien d’immuable où palpite la vie! La douleur fut domptée et non pas assouvie, Et la destruction a rongé sourdement Des temps laborieux le vaste monument. Vieille Urda, ton oeil cave a vu l’essaim des choses Du vide primitif soudainement écloses, Jaillir, tourbillonner, emplir l’immensité... Tu le verras rentrer au gouffre illimité. Verdandi! Ce concert de triomphe et de joie, L’orage le disperse et l’espace le noie! Ô vous qui survivrez quand les cieux vermoulus S’en iront en poussière et qu’ils ne seront plus, Des siècles infinis contemporaines mornes, Vieille Urda, Verdandi, lamentez-vous, ô nornes! Car voici que j’entends monter comme des flots Des cris de mort mêlés à de divins sanglots. Pleurez, lamentez-vous, nornes désespérées! Ils sont venus, les jours des épreuves sacrées, Les suprêmes soleils dont le ciel flamboîra, Le siècle d’épouvante où le juste mourra. Sur le centre du monde inclinez votre oreille: Loki brise les sceaux; le noir Surtur s’éveille; Le reptile assoupi se redresse en sifflant; L’écume dans la gueule et le regard sanglant, Fenris flaire déjà sa proie irrévocable; Comme un autre déluge, hélas! Plus implacable, Se rue au jour la race effrayante d’Ymer, L’impur troupeau des nains qui martèlent le fer! Asgard! Asgard n’est plus qu’une ardente ruine: Yggdrasill ébranlé ploie et se déracine; Tels qu’une grêle d’or, au fond du ciel mouvant, Les astres flagellés tourbillonnent au vent, Se heurtent en éclats, tombent et disparaissent; Veuves de leur pilier, les neuf sphères s’affaissent; Et dans l’océan noir, silencieux, fumant, La terre avec horreur s’enfonce pesamment! Voilà ce que j’ai vu par delà les années, Moi, Skulda, dont la main grave les destinées; Et ma parole est vraie! Et maintenant, ô jours, Allez, accomplissez votre rapide cours! Dans la joie ou les pleurs, montez, rumeurs suprêmes, Rires des dieux heureux, chansons, soupirs, blasphèmes! Ô souffles de la vie immense, ô bruits sacrés, Hâtez-vous: l’heure est proche où vous vous éteindrez! La Vision De Snorr. Ô mon Seigneur Christus! hors du monde charnel Vous m’avez envoyé vers les neuf maisons noires: Je me suis enfoncé dans les antres de Hel. Dans la nuit sans aurore où grincent les mâchoires, Quand j’y songe, la peur aux entrailles me mord! J’ai vu l’éternité des maux expiatoires. Me voici revenu, tout blême, comme un mort. Seigneur Dieu, prenez-moi, par grâce, en votre garde. Et si je fais le mal, donnez-m’en le remord. Le prince des Brasiers est là qui me regarde, Vêtu de flamme bleue et rouge. Il est assis Dans le palais infect qui suinte et se lézarde. Il siège en la grand’salle aux murs visqueux, noircis, Où filtre goutte à goutte une bave qui fume, Et d’où tombent des noeuds de reptiles moisis. Au-dessus du Malin, sur qui pleut cette écume, Tournoie, avec un haut vacarme, un Dragon roux Qui bat de l’envergure au travers de la brume. En bas, gît le marais des Lâches, des Jaloux, Des Hypocrites vils, des Fourbes, des Parjures. Ils grouillent dans la boue et creusent des remous, Ils geignent, bossués de pustules impures. Serait-ce là, Seigneur, leur expiation, D’être un vomissement en ce lieu de souillures? Sur des quartiers de roc toujours en fusion, Muets, sont accoudés les sept Convives mornes, Les sept Diables royaux du vieux Septentrion. Ainsi que les héros buvaient à pleines cornes L’hydromel prodigué pour le festin guerrier, Quand les Skaldes chantaient sur la harpe des Nornes; Les sept Démons qu’enfin vous vîntes châtier, En des cruches de plomb qui corrodent leurs bouches, Puisent des pleurs bouillants au fond d’un noir cuvier. Auprès, les bras roidis, les yeux caves et louches, Broyant d’épais cailloux sous des meules d’airain, Tournent en haletant les trois Vierges farouches. Leur coeur pend au dehors et saigne de chagrin, Tant leurs labeurs sont durs et leurs peines ingrates Car nul ne peut manger la farine du grain. Autour d’elles, pourtant, courent à quatre pattes Les Avares, aux reins de maigreur écorchés, Tels que des loups tirant des langues écarlates. Puis, sur des lits de pourpre ardente, sont couchés, Non plus ivres enfin de leurs voluptés vaines, Les Languissants, au joug de la chair attachés. Leurs fronts sont couronnés de flambantes verveines; Mais tandis que leur couche échauffe et cuit leurs flancs, L’amer et froid dégoût coagule leurs veines. Voici ceux qui tuaient jadis, les Violents, Les Féroces, blottis au creux de quelque gorge, Qui, la nuit, guettaient l’homme et se ruaient hurlants. Maintenant, l’un s’endort; l’autre en sursaut l’égorge. Le misérable râle, et le sang, par jets prompts, Sort, comme du tonneau le jus mousseux de l’orge. Et ceux qui, sur l’autel où nous vous adorons, Ont déchiré la nappe et bu dans vos calices Et sur vos serviteurs fait pleuvoir les affronts Qui nous ont enterrés, vivants, dans nos cilices, Qui de la sainte étole ont serré notre cou, Pour ceux-là le Malin épuise les supplices. Enfin, je vois le Peuple antique, aveugle et fou, La race qui vécut avant votre lumière, Seigneur! et qui marchait, hélas! sans savoir où. Tels qu’un long tourbillon de vivante poussière Le même vent d’erreur les remue au hasard, Et le soleil du Diable éblouit leur paupière. Or, vous nous avez fait, certes, la bonne part, A nous qui gémissons sur cette terre inique; Mais pour les anciens morts vous êtes venu tard! Donc, chacun porte au front une lettre Runique Qui change sa cervelle en un charbon fumant, Car il n’a point connu la loi du Fils unique! Ainsi, gêne sur gêne et tourment sur tourment, Carcans de braise, habits de feu, fourches de flammes, Tout cela, tout cela dure éternellement. Dans les antres de Hel, dans les cercles infâmes, Voilà ce que j’ai vu par votre volonté, Ô sanglant Rédempteur de nos mauvaises âmes! Souvenez-vous de Snorr dans votre éternité! Le Barde De Temrah. Le soleil a doré les collines lointaines; Sous le faîte mouillé des bois étincelants Sonne le timbre clair et joyeux des fontaines. Un chariot massif, avec deux buffles blancs, Longe, au lever du jour, la sauvage rivière Où le vent frais de l’Est rit dans les joncs tremblants. Un jeune homme, vêtu d’une robe grossière, Mène paisiblement l’attelage songeur; Tout autour, les oiseaux volent dans la lumière. Ils chantent, effleurant le calme voyageur, Et se posent parfois sur cette tête nue Où l’aube, comme un nimbe, a jeté sa rougeur. Et voici qu’il leur parle une langue inconnue; Et, l’aile frémissante, un essaim messager Semble écouter, s’envole et monte dans la nue. À l’ombre des bouleaux au feuillage léger, Sous l’humble vêtement tissé de poils de chèvre, La croix de bois au cou, tel passe l’Étranger. Trois filles aux yeux bleus, le sourire à la lèvre, Courent dans la bruyère et font partir au bruit Le coq aux plumes d’or, la perdrix et le lièvre. Du rebord des talus où leur front rose luit, Écartant le feuillage et la tête dressée, Chacune d’un regard curieux le poursuit. Lui, comme enseveli dans sa vague pensée, S’éloigne lentement par l’agreste chemin, Le long de l’eau, des feux du matin nuancée. Il laisse l’aiguillon échapper de sa main, Et, les yeux clos, il ouvre aux ailes de son âme Le monde intérieur et l’horizon divin. Le soleil s’élargit et verse plus de flamme, Un air plus tiède agite à peine les rameaux, Le fleuve resplendit, tel qu’une ardente lame. La plume d’aigle au front, drapés de longues peaux, Des guerriers tatoués poussent par la vallée Des boeufs rouges pressés en farouches troupeaux. Et leur rumeur mugit de cris rauques mêlée, Et les cerfs, bondissant aux lisières des bois, Cherchent plus loin la paix que ces bruits ont troublée. Les hommes et les boeufs entourent à la fois Le chariot roulant dans sa lenteur égale, Et les mugissements se taisent, et les voix. Et tous s’en vont, les yeux dardés par intervalle, Ayant cru voir flotter comme un rayonnement Autour de l’Étranger mystérieux et pâle. Puis les rudes bergers et le troupeau fumant Disparaissent. Leur bruit dans la forêt s’enfonce Et sous les dômes verts s’éteint confusément. Sur une âpre hauteur que hérisse la ronce, Parmi des blocs aigus et d’épais rochers plats, Deux vieillards sont debout, dont le sourcil se fronce. Ils regardent d’un oeil plein de sombres éclats Venir ce voyageur humble, faible et sans crainte, Qu’au détour du coteau traînent deux buffles las. De chêne entrelacé de houx leur tempe est ceinte. Ils allument soudain les sanglants tourbillons D’un bûcher dont le vent fouette la flamme sainte. Ils parlent, déroulant les incantations, Conviant tous les Dieux qui hantent les orages, Par qui le jour s’éclipse aux yeux des nations. Comme un lourd océan sorti de ses rivages, A leur voix la nuit morne engloutit le soleil, Et l’éclair de la foudre entr’ouvre les nuages. Puis l’horizon se tait, aux tombeaux sourds pareil; Le vent cesse, la vie entière est suspendue; Terre et ciel sont rentrés dans l’inerte sommeil. Tout est noir et sans forme en l’immense étendue. Sous l’air pesant où plane un silence de mort Le chariot s’arrête en sa route perdue. Mais l’Étranger, du doigt, effleure sans effort Son front baissé, son sein, selon l’ordre et le nombre: Des quatre points qu’il touche un flot lumineux sort. Et les quatre rayons, à travers la nuit sombre, D’un éblouissement brusque et mystérieux Tracent un long chemin qui resplendit dans l’ombre. Et la lumière alors renaît au fond des cieux; Les oiseaux ranimés chantent l’aube immortelle, Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux; Le soleil est plus doux et la terre est plus belle; Et les vieillards, auprès du bûcher consumé, Sentent passer le Dieu d’une race nouvelle. L’homme qu’ils redoutaient et qu’ils ont blasphémé, Cet inconnu tranquille et vénérable aux anges, Poursuit sa route, assis dans un char enflammé. Il vient de loin, il sait des paroles étranges Qui germent dans le coeur du sage et du guerrier; Il ouvre un ciel d’azur aux enfants dans leurs langes. Il brave en souriant le glaive meurtrier; Il console et bénit, et le Dieu qu’il adore Descend à son appel et l’écoute prier. Ô verdoyante Érinn! sur ton sable sonore Un soir il aborda, venu des hautes mers, Sa trace au sein des flots brillait comme une aurore. On dit que sur son front la neige, dans les airs, Arrondit tout à coup sa voûte lumineuse, Et que ton sol fleurit sous le vent des hivers. Depuis, il a soumis ta race belliqueuse; Des milliers ont reçu le baptême éternel, Et les anges, Érinn, te nomment bienheureuse! Mais tous n’ont point goûté l’eau lustrale et le sel; Il en est qui, remplis de songes immuables, Suivent l’ancien soleil qui décroît dans le ciel. La nuit monte. Parmi les pins et les érables Gisent de noirs débris où la flamme a passé, Du vain orgueil de l’homme images périssables. Le lichen mord déjà le granit entassé, Et l’herbe épaisse croît dans les fentes des dalles, Et la ronce vivace entre au mur crevassé. Les piliers et les fûts qui soutenaient les salles, Épars ou confondus, ont entravé les cours, En croulant sous le faix des poutres colossales. C’est dans ce palais mort, noir témoin des vieux jours, Que l’Apôtre s’arrête. Au milieu des ruines Il s’avance, et son pas émeut les échos sourds. Les reptiles surpris rampent sous les épines; L’orfraie et le hibou sortent en gémissant, Funèbre vision, des cavités voisines. Bientôt, dans la nuit morne, un jet rouge et puissant Flamboie entre deux pans d’une tour solitaire; La fumée au-dessus roule en s’élargissant. Un homme est assis là, sur un monceau de terre. Le brasier l’enveloppe en sa chaude lueur; Sa barbe et ses cheveux couvrent sa face austère. Muet, les bras croisés, il suit avec ardeur, Les yeux caves et grands ouverts, un sombre rêve, Et courbe son dos large, où saillit la maigreur. Sur ses genoux velus étincelle un long glaive; Une harpe de pierre est debout à l’écart, D’où le vent, par instants, tire une plainte brève. L’Apôtre, auprès du feu, contemple ce vieillard -Je te salue, au nom du Rédempteur des âmes! -Salut, enfant! Demain tu serais venu tard. Avant que ce foyer ait épuisé ses flammes, Je serai mort: les loups dévoreront ma chair, Et mon nom périra parmi nos clans infâmes. -Vieillard! ton heure est proche et ton coeur est de fer. N’as-tu point médité le Dieu sauveur du monde? Braves-tu jusqu’au bout l’irrémissible Enfer? Resteras-tu plongé dans cette nuit profonde D’où ta race s’élance à la sainte Clarté! Veux-tu, seul, du Démon garder la marque immonde? Celui qui m’a choisi, dans mon indignité, Pour répandre sa gloire et sa grâce infinie, Est descendu pour toi de son éternité. De l’immense univers la paix était bannie Il a tendu les bras aux peuples furieux, Et son sang a coulé pour leur ignominie. S’il réveillait d’un mot les morts silencieux, Ne peut-il t’appeler du fond de ton abîme, Et faire luire aussi la lumière à tes yeux? Mais tu n’ignores plus son histoire sublime, Et tu le sais, voici que le saint avenir Germe, arrosé des pleurs de la grande Victime. Écoute! de la terre aux cieux entends frémir L’hymne d’amour plus haut que la clameur des haines: Le siècle des Esprits violents va finir. Vois! le palais du fort croule au niveau des plaines Le bras qui brandissait l’épée est desséché; L’humble croit en Celui par qui tombent ses chaînes. Jette un cri vers ce Dieu rayonnant et caché, Reçois l’Eau qui nous rend plus forts que l’agonie, Remonte au Jour sans fin de la nuit du Péché! Et ta harpe, aujourd’hui veuve de ton génie, À Celui dont la terre et tous les cieux sont pleins Emportera ton âme avec son harmonie! - L’autre reste immobile, et, dressé sur ses reins, Prête l’oreille au vent, comme si les ténèbres Se remplissaient d’échos venus des jours anciens. -Ô palais de Temrah, séjour des Finns célèbres, Dit-il, où flamboyaient les feux hospitaliers, Maintenant, lieu désert hanté d’oiseaux funèbres! Salles où s’agitait la foule des guerriers, Que de fois j’ai versé dans leurs coeurs héroïques Les chants mâles du Barde à vos murs familiers! Hautes tours, qui jetiez dans les nuits magnifiques Jusqu’aux astres l’éclat des bûchers ceints de fleurs, Et couronniez d’Érinn les collines antiques! Et vous, assauts des forts, ô luttes des meilleurs, Cris de guerre si doux à l’oreille des braves! Étendards dont le sang retrempait les couleurs! Coeurs libres, qui battiez sans peur et sans entraves! Esprits qui remontiez noblement vers les Dieux, Dans l’orgueil d’une mort inconnue aux esclaves! Salut, palais en cendre où vivaient mes aïeux! Ô chants sacrés, combats, vertus, fêtes et gloire, Ô soleils éclipsés, recevez mes adieux! Ton peuple, sainte Érinn, a perdu la mémoire, Et, seul, des vieux chefs morts j’entends la sombre voix; Ils parlent, et mon nom roule dans la nuit noire: Viens! disent-ils, la hache a mutilé les bois, L’esclave rampe et prie où chantaient les épées, Et tous les Dieux d’Erinn sont partis à la fois! Viens! les âmes des Finns, à l’opprobre échappées, Dans la salle aux piliers de nuages brûlants Siègent, la coupe au poing, de pourpre et d’or drapées. Le glaive qui les fit illustres bat leurs flancs; Elles rêvent de gloire aux fiers accents du barde, Et la verveine en fleur presse leurs fronts sanglants. Mais la foule des chefs parfois songe et regarde S’il arrive, le roi des chanteurs de Temrah; Ils disent, en rumeur: -Voici longtemps qu’il tarde! Ô chefs! j’ai trop vécu. Quand l’aube renaîtra, Je vous aurai rejoints dans la nue éternelle, Et, comme en mes beaux jours, ma harpe chantera! - L’apôtre dit: -Vieillard! ta raison se perd-elle? Il n’est qu’un ciel promis par la bonté de Dieu, Vers qui l’humble vertu s’envole d’un coup d’aile. L’infidèle endurci tombe en un autre lieu Terrible, inexorable, aux douleurs sans relâche, Où l’Archange maudit l’enchaîne dans le feu! -Étranger, réponds-moi: Sais-tu ce qu’est un lâche? Moins qu’un chien affamé qui hurle sous les coups! Quelle langue l’a dit de moi, que je l’arrache! Où mes pères sont-ils? -Où les païens sont tous! Pour leur éternité, dans l’ardente torture Dieu les a balayés du vent de son courroux! - Le vieux Barde, à ces mots, redressant sa stature, Prend l’épée, en son coeur il l’enfonce à deux mains Et tombe lentement contre la terre dure: -Ami, dis à ton Dieu que je rejoins les miens. - C’est ainsi que mourut, dit la sainte légende, Le chanteur de Temrah, Murdoc’h aux longs cheveux, Vouant au noir Esprit cette sanglante offrande. Le palais écroulé s’illumina de feux Livides, d’où sortit un grand cri d’épouvante. Le Barde avait rejoint les siens, selon ses voeux. Auprès du corps, dont l’âme, hélas! était vivante, L’Apôtre en gémissant courba les deux genoux; Mais Dieu n’exauça point son oraison fervente, Et Murdoch fut mangé des aigles et des loups. L’Épée D’Angantyr. Angantyr, dans sa fosse étendu, pâle et grave, À l’abri de la lune, à l’abri du soleil, L’épée entre les bras, dort son muet sommeil; Car les aigles n’ont point mangé la chair du brave, Et la seule bruyère a bu son sang vermeil. Au faîte du cap noir sous qui la mer s’enfonce, La fille d’Angantyr que nul bras n’a vengé Et qui, dans le sol creux, gît d’un tertre chargé, Hervor, le sein meurtri par la pierre et la ronce, Trouble de ses clameurs le héros égorgé. HERVOR Angantyr, Angantyr! C’est Hervor qui t’appelle. Ô chef, qui labourais l’écume de la mer, Donne-moi ton épée à la garde de fer, La lame que tes bras serrent sur ta mamelle, Le glaive qu’ont forgé les nains, enfants d’Ymer. ANGANTYR Mon enfant, mon enfant, pourquoi hurler dans l’ombre Comme la maigre louve au bord des tombeaux sourds? La terre et le granit pressent mes membres lourds, Mon oeil clos ne voit plus que l’immensité sombre; Mais je ne puis dormir si tu hurles toujours. HERVOR Angantyr, Angantyr! Sur le haut promontoire Le vent qui tourbillonne emporte mes sanglots, Et ton nom, ô guerrier, se mêle au bruit des flots. Entends-moi, réponds-moi de ta demeure noire, Et soulève la terre épaisse avec ton dos. ANGANTYR Mon enfant, mon enfant, ne trouble pas mon rêve: Si le sépulcre est clos, l’esprit vole au dehors. Va! Je bois l’hydromel dans la coupe des forts; Le ciel du Valhalla fait resplendir mon glaive, Et la voix des vivants est odieuse aux morts. HERVOR Angantyr, Angantyr! Donne-moi ton épée. Tes enfants, hormis moi, roulent, nus et sanglants, Dans l’onde où les poissons déchirent leurs reins blancs. Moi, seule de ta race, à la mort échappée, Je suspendrai la hache et le glaive à mes flancs. ANGANTYR Mon enfant, mon enfant, restons ce que nous sommes: La quenouille est assez pesante pour ta main. Hors d’ici! Va! La lune éclaire ton chemin. Ô femme, hors d’ici! Le fer convient aux hommes, Et ton premier combat serait sans lendemain. HERVOR Angantyr, Angantyr! Rends-moi mon héritage. Ne fais pas cette injure à ta race, ô guerrier! De ravir à ma soif le sang du meurtrier. Ou, sinon, par Fenris! Puisse le loup sauvage Arracher du tombeau tes os et les broyer! ANGANTYR Mon enfant, mon enfant, c’est bien, ton âme est forte. La fille des héros devait parler ainsi Et rendre à leur honneur son éclat obscurci. Prends l’épée immortelle, ô mon sang, et l’emporte! Cours, venge-nous, et meurs en brave. La voici. Angantyr, soulevant le tertre de sa tombe, Tel qu’un spectre, les yeux ouverts et sans regards, Se dresse, et lentement ouvre ses bras blafards D’où l’épée au pommeau de fer s’échappe et tombe. Et le héros aux dents blanches dit: prends et pars! Puis, tandis qu’il s’étend sur le dos dans sa couche, Qu’il recroise les bras et se rendort sans bruit, Hervor, en brandissant l’acier qui vibre et luit, Ses cheveux noirs au vent, comme une ombre farouche, Bondit et disparaît au travers de la nuit. Le Coeur De Hialmar. Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux, L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux. La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants, Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs. -Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine, Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Comme des merles dans l’épaisseur des buissons? Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups. Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes! Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon coeur tout chaud à la fille d’Ylmer. Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière, Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en choeur, À tire d’aile vole, ô rôdeur de bruyère! Cherche ma fiancée et porte-lui mon coeur. Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs. Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime, Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra Qu’il est rouge et solide et non tremblant et blême; Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira! Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil. Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures, Je vais m’asseoir parmi les dieux, dans le soleil! Les Larmes De L’Ours. Le roi des runes vint des collines sauvages. Tandis qu’il écoutait gronder la sombre mer, L’ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages, Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer. Le skalde immortel dit: -Quelle fureur t’assiège, Ô sombre mer? Bouleau pensif du cap brumeux, Pourquoi pleurer? Vieil ours vêtu de poil de neige, De l’aube au soir pourquoi te lamenter comme eux? -Roi des runes! Lui dit l’arbre au feuillage blême Qu’un âpre souffle emplit d’un long frissonnement, Jamais, sous le regard du bienheureux qui l’aime, Je n’ai vu rayonner la vierge au col charmant. -Roi des runes! Jamais, dit la mer infinie, Mon sein froid n’a connu la splendeur de l’été. J’exhale avec horreur ma plainte d’agonie, Mais joyeuse, au soleil, je n’ai jamais chanté. -Roi des runes! Dit l’ours, hérissant ses poils rudes, Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur; Que ne suis-je l’agneau des tièdes solitudes Qui paît l’herbe embaumée et vit plein de douceur! - Et le skalde immortel prit sa harpe sonore: Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l’hiver; L’arbre frémit, baigné de rosée et d’aurore; Des rires éclatants coururent sur la mer. Et le grand ours charmé se dressa sur ses pattes: L’amour ravit le coeur du monstre aux yeux sanglants, Et, par un double flot de larmes écarlates, Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs. Le Runoïa. Chassée en tourbillons du pôle solitaire, La neige primitive enveloppe la terre; Livide, et s’endormant de l’éternel sommeil, Dans la divine mer s’est noyé le soleil. À travers les pins blancs qu’il secoue et qu’il ploie, Le vent gronde. La pluie aux grains de fer tournoie Et disperse, le long des flots amoncelés, De grands troupeaux de loups hurlants et flagellés. Seule, immobile au sein des solitudes mornes, Pareille au sombre Ymer évoqué par les nornes, Muette dans l’orage, inébranlable aux vents, Et la tête plongée aux nuages mouvants, Sur le cap nébuleux, sur le haut promontoire, La tour de Runoïa se dresse toute noire: Noire comme la nuit, haute comme les monts, Et tournée à la fois vers les quatre horizons. Mille torches pourtant flambent autour des salles, Et nul souffle n’émeut leurs flammes colossales. Des ours d’or accroupis portent de lourds piliers Où pendent les grands arcs, les pieux, les boucliers, Les carquois hérissés de traits aux longues pennes, Des peaux de loups géants, et des rameaux de rennes; Et là, mille chasseurs, assis confusément, Versent des cruches d’or l’hydromel écumant. Les Runoïas, dans l’ombre allumant leur paupière, Se courbent haletants sur les harpes de pierre: Les antiques récits se déroulent en choeur, Et le sang des aïeux remonte dans leur coeur. Mais le vieux roi du nord à la barbe de neige Reste silencieux et pensif sur son siège. Un éternel souci ride le front du dieu: Il couvre de Runas la peau du serpent bleu, Et rêve inattentif aux hymnes héroïques. Un réseau d’or le ceint de ses anneaux magiques; Sa cuirasse est d’argent, sa tunique est de fer; Ses yeux ont le reflet azuré de la mer. Auprès du dieu, debout dans sa morne attitude, Est le guerrier muet qu’on nomme inquiétude. LES RUNOÏAS Où sont les héros morts, rois de la haute mer, Qui heurtaient le flot lourd du choc des nefs solides? Ils ne sentiront plus l’âpre vent de l’hiver Et la grêle meurtrir leurs faces intrépides. Ô guerriers énervés qui chassez par les monts Les grands élans rameux source de l’abondance, Vos pères sont couchés dans les épais limons: Leur suaire est d’écume et leur tombe est immense. LES CHASSEURS La paix est sur la terre. Il nous faut replier La voile rouge autour des mâts chargés d’entraves, Et pendre aux murs les pieux, l’arc et le bouclier. Runoïas! Le repos est nécessaire aux braves. Nos glaives sont rouillés, nos navires sont vieux; L’or des peuples vaincus encombre nos demeures: Pour mieux jouir des biens conquis par nos aïeux, Puissions-nous ralentir le cours des promptes heures! LES RUNOÏAS Écoutez vos enfants, guerriers des jours anciens! La hache du combat pèse à leurs mains débiles, Comme de maigres loups ils dévorent vos biens, Et le sang est tari dans leurs veines stériles. Mais non, dormez! Mieux vaut votre cercueil mouvant, Votre lit d’algue au sein de la mer soulevée; Mieux vaut l’hymne orageux qui roule avec le vent, Que d’entendre et de voir votre race énervée! Mangez, buvez, enfants dégénérés des forts, Race sans gloire! Et vous, comme l’acier trempées, Âmes de nos aïeux, essaims de noirs remords, Saluez à jamais le siècle des épées! LES CHASSEURS Nous partirons demain, joyeux et l’arc au dos; Nous forcerons les cerfs paissant les mousses rudes; Et vers la nuit, courbés sous d’abondants fardeaux, Nous reviendrons en paix du fond des solitudes. Les filles aux yeux clairs plus doux que le matin, De leur pied rose et nu, promptes comme le renne, Accourront sur la neige, et pour le gras festin Feront jaillir le feu sous les broches de frêne. L’hydromel écumeux déborde aux cruches d’or: Laissons chanter l’ivresse et se rouiller les glaives, Et l’orage éternel qui nous épargne encor Avec les vains labeurs emporter les vieux rêves! LE RUNOÏA Runoïas! Le soleil suprême est-il levé? A-t-il rougi le ciel, le jour que j’ai rêvé? Avez-vous entendu la vieille au doigt magique Frapper l’heure et l’instant sur le tambour runique? L’aigle a-t-il délaissé le faîte de la tour? Répondez, mes enfants, avez-vous vu le jour? LES RUNOÏAS Vieillard de Karjala, la nuit est noire encore, Et le cap nébuleux n’a point revu l’aurore. LE RUNOÏA Il vient! Il a franchi l’épaisseur de nos bois! Le fleuve aux glaçons bleus fond et chante à sa voix; Les grands loups de Pohja, gémissant de tendresse, Ont clos leurs yeux sanglants sous sa douce caresse. Le cheval aux crins noirs, l’étalon carnassier Dont les pieds sont d’airain, dont les dents sont d’acier, Qui rue et qui hennit dans les steppes divines, Reçoit le mors dompteur de ses mains enfantines! LES RUNOÏAS Éternel Runoïa, qu’as-tu vu dans la nuit? L’ombre immense du ciel roule, pleine de bruit, À travers les forêts par le vent secouées; La neige en tourbillons durcit dans les nuées. LE RUNOÏA Mes fils, je vois venir le roi des derniers temps, Faible et rose, couvert de langes éclatants. L’étroit cercle de feu qui ceint ses tempes nues Comme un rayon d’été perce les noires nues. Il sourit à la mer furieuse, et les flots Courbent leur dos d’écume et calment leurs sanglots. Les rafales de fer qui brisent les ramures Et des aigles marins rompent les envergures N’osent sur son cou frêle effleurer ses cheveux, Et l’aube d’un grand jour jaillit de ses yeux bleus! LES CHASSEURS La vieille de Pohja, la reine des sorcières, A ri dans ton oreille et brûlé tes paupières, Vieillard de Karjala, roi des hautes forêts! Comme le cerf dompté qui brame dans les rets, Tu gémis, enlacé d’enchantements magiques. Père des Runoïas, dieu des races antiques, Vois! Nous chantons, puisant l’oubli des jours mauvais Dans les flots enivrants de l’hydromel épais. Imite-nous, ô chef des sacrés promontoires, Et buvons sans pâlir aux temps expiatoires. LE RUNOÏA Ils sont venus! Mes fils ont outragé mon nom! Quand sur l’enclume d’or, l’éternel forgeron, Ilmarinenn, eut fait le couvercle du monde, La tente d’acier pur étincelante et ronde, Et du marteau divin fixé dans l’air vermeil Les étoiles d’argent, la lune et le soleil; Voyant le feu jaillir de la forge splendide, J’ai dit que le travail était bon et solide. J’ai menti. L’ouvrier fit mal. Il valait mieux Dans le brouillard glacé laisser dormir les cieux. Quand de l’uf primitif j’eus fait sortir les germes, Battre la mer houleuse et monter les caps fermes, Gronder les ours, hurler les loups, bondir les cerfs, Et verdir les bouleaux sur le sein des déserts; J’ai vu que mieux valaient le vide et le silence! Quand j’eus conçu l’enfant de ma toute-puissance, L’homme, le roi du monde et le sang de ma chair, Son crâne fut de plomb et son coeur fut de fer. J’en jure les Runas, ma couronne et mon glaive, J’ai mal songé le monde et l’homme dans mon rêve! La porte aux ais de fer, aux trois barres d’airain, Sur ses gonds ébranlés roule et s’ouvre soudain; Une femme, un enfant, dans la salle sonore Entrent, enveloppés d’une vapeur d’aurore. Les cheveux hérissés de colère, le roi Tord la bouche, et frémit sur son siège, l’effroi, Comme un souffle incertain au noir monceau des nues, Circule dans la foule en clameurs contenues. LE RUNOÏA Chasseurs d’ours et de loups, debout, ô mes guerriers! Écrasez cet enfant sous les pieux meurtriers; Jetez dans les marais, sous l’onde envenimée, Ses membres encor chauds, sa tête inanimée... Et vous, ô Runoïas, enchantez le maudit! Mais l’enfant, d’une voix forte et douce, lui dit: -Je suis le dernier-né des familles divines, Le fruit de leur sillon, la fleur de leurs ruines, L’enfant tardif, promis au monde déjà vieux, Qui dormis deux mille ans dans le berceau des dieux, Et, m’éveillant hier sur le fumier rustique, Fus adoré des rois de l’Ariane antique. Ô Runoïa! Courbé du poids de cent hivers, Qui rêves dans ta tour aux murmures des mers, Je suis le sacrifice et l’angoisse féconde; Je suis l’agneau chargé des souillures du monde; Et je viens apporter à l’homme épouvanté Le mépris de la vie et de la volupté! Et l’homme, couronné des fleurs de son ivresse, Poussera tout à coup un sanglot de détresse; Dans sa fête éclatante un éclair aura lui; La mort et le néant passeront devant lui. Et les heureux du monde, altérés de souffrance, Boiront avec mon sang l’éternelle espérance, Et loin du siècle impur, sur le sable brûlant, Mourront les yeux tournés vers un gibet sanglant. Je romprai les liens des coeurs, et sans mesure J’élargirai dans l’âme une ardente blessure. La vierge maudira sa grâce et sa beauté; L’homme se renîra dans sa virilité; Et les sages, rongés par les doutes suprêmes, Sur leurs genoux ployés inclinant leurs fronts blêmes, Honteux d’avoir vécu, honteux d’avoir pensé, Purifîront au feu leur labeur insensé. Les siècles écoulés, que l’oeil humain pénètre, Rentreront dans la nuit pour ne jamais renaître; Je verserai l’oubli sur les dieux, mes aînés, Et je prosternerai leurs fronts découronnés, Parmi les blocs épars de l’orient torride, Plus bas que l’herbe vile et la poussière aride; Et pour l’éternité, sous l’eau vive des cieux, Le bon grain germera dans le fumier des dieux! Maintenant, es-tu prêt à mourir, roi du pôle? As-tu noué ta robe autour de ton épaule, Chanté ton chant suprême au monde, et dit adieu À ce soleil qui voit le dernier jour d’un dieu? LE RUNOÏA Ô neiges, qui tombez du ciel inépuisable, Houles des hautes mers, qui blanchissez le sable, Vents qui tourbillonnez sur les caps, dans les bois, Et qui multipliez en lamentables voix, Par delà l’horizon des steppes infinies, Le retentissement des mornes harmonies! Montagnes, que mon souffle a fait germer; torrents, Où s’étanche la soif de mes peuples errants; Vous, fleuves, échappés des assises polaires, Qui roulez à grand bruit sous les pins séculaires; Et vous, vierges, dansant sur la courbe des cieux, Filles des claires nuits, si belles à mes yeux, Otawas! Qui versez de vos urnes dorées La rosée et la vie aux plaines altérées! Et vous, brises du jour, qui bercez les bouleaux; Vous, îles, qui flottez sur l’écume des eaux; Et vous, noirs étalons, ours des gorges profondes, Loups qui hurlez, élans aux courses vagabondes! Et vous, brouillards d’hiver, et vous, brèves clartés, Qui flamboyez une heure au front d’or des étés! Tous! Venez tous, enfants de ma pensée austère, Forces, grâces, splendeurs du ciel et de la terre; Dites-moi si mon coeur est près de se tarir: Monde que j’ai conçu, dis-moi s’il faut mourir! L’ENFANT La neige que l’orage en lourdes nappes fouette Sur la côte glacée est à jamais muette. Les clameurs de la mer ne te diront plus rien. La nuit est sans oreille, et sur le cap ancien, Le vent emporte, avec l’écume dispersée, Comme un écho perdu ta parole insensée. Les fleuves et les monts n’entendent plus ta voix; Tout l’univers, aveugle et stupide à la fois, Roule comme un cadavre aux steppes de l’espace. J’ai pris l’âme du monde, et sa force et sa grâce; Et pour l’homme et pour toi, triste et vieux dans ta tour, La nature divine est morte sans retour. LES RUNOÏAS Ô roi, que tardes-tu? Nos mains sont enchaînées Par des liens plus forts que le poids des années. Brise l’enchantement qui nous tient asservis, Et nous écraserons l’enfant sur le parvis. Ô roi, parle! Ou du moins, si ta langue est liée, Médite en ton esprit la science oubliée; Et, pour nous arracher à nos doutes amers, Grave les Runas d’or qui règlent l’univers! L’ENFANT Vous ne chanterez plus sur les harpes de pierre, D’un dieu qui va mourir prêtres désespérés! Mon souffle a dissipé comme un peu de poussière Et la science antique et les chants inspirés. Vous ne charmerez plus les oreilles humaines: Mon nom leur paraîtra plus vénérable et doux. Pareils aux bruits mourants des tempêtes lointaines, Les vieux jours dans l’oubli rentreront avec vous. Les peuples railleront votre vaine sagesse, Et, d’un pied dédaigneux foulant vos os proscrits, Prendront, pour obéir à ma loi vengeresse, Votre mémoire en haine et vos noms en mépris. Le siècle vous rejette; et la mort vous convie: Subissez-la, muets, comme il sied aux coeurs forts; Car il faut expier la gloire avec la vie, Avant de s’endormir auprès des aïeux morts. LES CHASSEURS Qu’ils meurent, s’il le faut! Dans les steppes natales En chasserons-nous moins le cerf au bond léger? Vienne le jour marqué par les Runas fatales! La querelle des dieux est pour nous sans danger. Pourvu que l’ours rusé se prenne à nos embûches, Que l’arc ne rompe pas, et qu’un chaud hydromel Au prompt soleil du nord fermente dans les cruches, Frères, la vie est bonne à vivre sous le ciel! Vivons, ouvrons nos coeurs aux ivresses nouvelles; Chasser et boire en paix, voilà l’unique bien. Buvons! Notre sang brûle et nos femmes sont belles; Demain n’est pas encore, et le passé n’est rien! L’ENFANT Vous descendrez vivants dans ma géhenne en flamme, Chiens aboyeurs repus d’hydromel et de chair! Vous serez consumés des angoisses de l’âme, Vous vous tordrez hurlants dans le septième enfer! Pareils aux pins ployés par le mal qui les ronge, Tristes dès le berceau, sans joie et sans vigueur, Vos enfants grandiront et vivront comme en songe, Le glaive du désir enfoncé dans le coeur. Pleins d’ennuis aux récits des choses disparues, D’un oeil morne ils verront sans plaisir ni regrets, Par la hache et le feu, sous le soc des charrues, Tomber la majesté de leurs vieilles forêts. Ils auront froid et faim sur la terre glacée; Ils gémiront d’errer dans les brouillards du nord; Et la volupté même, en leur veine épuisée, Au lieu d’un sang nouveau fera courir la mort. Ainsi, Dieu, Runoïas, chasseurs du sol polaire, Je vous retrancherai de mon sillon jaloux, Et je ferai germer ma moisson de colère Sur l’éternelle fange où vous rentrerez tous. Blanche sous le lin chaste et rude, illuminée Du nimbe d’or flottant sur sa tête inclinée, La vierge d’orient, une ombre dans les yeux, Pressait entre ses bras son fils mystérieux; Et l’enfant, sur le sein de la femme pensive, Parlait, et comme au vent tremblait la tour massive; Et mieux qu’un glaive amer aux mains des combattants, Sa voix calme plongeait dans les coeurs palpitants. Plus pâles que les morts esclaves des sorcières, Qui par les froides nuits rampent dans les bruyères, Les Runoïas, courbés sous le dur jugement, Rêvaient, dans leur angoisse et leur énervement. Comme un dernier rayon qui palpite et dévie, Ils voulaient ressaisir la pensée et la vie, Mais leur esprit, semblable aux feuilles des vallons, Hors d’eux-mêmes, errait en de noirs tourbillons. Debout, tumultueux, la barbe hérissée, Et laissant choir soudain la coupe commencée, Les chasseurs, assaillis de vertige, brisaient Les cruches où leurs mains incertaines puisaient, Et, les yeux enflammés d’épouvante et d’ivresse, Vers le vieux roi du nord criaient pleins de détresse. Lui, sur son front ridé du souci de la mort, Sentant passer le souffle ardent d’un dieu plus fort, Muet, inattentif aux clameurs élevées, Évoquait dans son coeur les Runas réservées. Mais l’enfant, sur la peau du serpent azuré, S’inclina doucement comme un rameau doré, Et, coupant deux fois l’air par un signe mystique, D’un doigt rose effleura l’écriture magique. Et les Runas fondaient, et des genoux du dieu Coulaient sur le parvis en clairs ruisseaux de feu, Rapides, bondissant, serpentant sur les dalles, Et brûlant les pieds nus dans le cuir des sandales. Et les pieux et les arcs saisis sur les piliers, Les glaives, de leur gaine arrachés par milliers, Se heurtèrent aux mains de la foule en délire. Avec des cris de rage et des éclats de rire, Runoïas et chasseurs, de flammes enlacés, Se ruaient au combat par élans insensés, Comme un essaim confus d’abeilles furieuses, Ou tels que, vers midi, sous les faux radieuses, Au rebord des sillons tombent les épis mûrs; Et le sang jaillissait sur les parois des murs. Mais voici qu’au milieu de la lutte suprême, La tour, en flamboyant, s’affaissa sur soi-même, Et comme une montagne, en son écroulement, Emplit la noire nuit d’un long rugissement. Seul des siens, à travers cette ruine immense, L’éternel Runoïa descendit en silence. Dépossédé d’un monde, il lança sur la mer Sa nacelle d’airain, sa barque à fond de fer; Et tandis que le vent, d’une brusque rafale, Tordait les blancs flocons de sa barbe royale, Les regards attachés aux débris de sa tour, Il cria dans la nuit: -Tu mourras à ton tour! J’atteste par neuf fois les Runas immortelles, Tu mourras comme moi, Dieu des âmes nouvelles, Car l’homme survivra! Vingt siècles de douleurs Feront saigner sa chair et ruisseler ses pleurs, Jusqu’au jour où ton joug, subi deux mille années, Fatiguera le cou des races mutinées; Où tes temples dressés parmi les nations Deviendront en risée aux générations; Et ce sera ton heure! Et dans ton ciel mystique Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique, Laissant l’homme futur, indifférent et vieux, Se coucher et dormir en blasphémant les dieux! - Et, nageant dans l’écume et les bruits de l’abîme, Il disparut, tourné vers l’espace sublime. La Mort De Sigurd. Le roi Sigurd est mort. Un lourd tissu de laine Couvre, du crâne aux pieds, le germain au poil blond. Son beau corps sur la dalle est couché, roide et long; Son sang ruisselle, tiède, et la salle en est pleine. Quatre femmes sont là, quatre épouses de chefs; La franke Gudruna, l’inconsolable veuve, Et la reine des huns, errant loin de son fleuve, Et celle des norrains, hardis monteurs de nefs. Assises contre terre, aux abords du cadavre, Tandis que toutes trois sanglotent, le front bas, La burgonde Brunhild, seule, ne gémit pas, Et contemple, l’oeil sec, l’angoisse qui les navre. Herborga, sur son dos jetant ses cheveux bruns, S’écrie à haute voix: -Ta peine est grande, certes, Ô femme! Mais il est de plus amères pertes; J’ai subi plus de maux chez les cavaliers huns. Hélas! N’ai-je point vu les torches et les glaives? Mes frères égorgés, rougissant nos vallons De leurs membres liés aux crins des étalons, Et leurs crânes pendus à l’arçon des suèves? Moi-même, un chef m’a prise, et j’ai, durant six ans, Sous sa tente de peaux nettoyé sa chaussure. Vois! N’ai-je point gardé l’immonde flétrissure Du fouet de l’esclavage et des liens cuisants? - Herborga s’étant tue, Ullranda dit: -Ô reines, Que votre mal, auprès de mes maux, est léger! Ne dormirai-je point sous un sol étranger, Exilée à jamais de nos plages norraines? N’ai-je point vu mes fils, ivres des hautes mers, Tendre la voile pleine au souffle âpre des brises? Ils ne reviendront plus baiser mes tresses grises: Mes enfants sont couchés dans les limons amers! Ô femmes! Aujourd’hui que je suis vieille et seule, Que l’angoisse a brisé mon coeur, courbé mon dos, Je ne verrai jamais la moelle de mes os, Mes petits-fils sourire à leur mourante aïeule! - Elle se tait. Brunhild se penche, et soulevant Le drap laineux sous qui dort le roi des framées, Montre le mâle sein, les bouches enflammées, Tout l’homme, fier et beau, comme il l’était vivant. Elle livre aux regards de la veuve royale Les dix routes par où l’esprit a pris son vol, Les dix fentes de pourpre ouvertes sous le col, Qu’au héros endormi fit la mort déloyale. Gudruna pousse trois véhémentes clameurs: -Sigurd! Sigurd! Sigurd est mort! Ah! Malheureuse! Que ne puis-je remplir la fosse qu’on lui creuse! Sigurd a rendu l’âme, et voici que je meurs! Quand vierge, jeune et belle, à lui, beau, jeune et brave, Le col, le sein, parés d’argent neuf et d’or fin, Je fus donnée, ô ciel! Ce fut un jour sans fin, Et je dis en mon coeur: fortune, je te brave! Femmes! C’était hier! Et c’est hier aussi Que j’ai vu revenir le bon cheval de guerre: La fange maculait son poil luisant naguère, De larges pleurs tombaient de son oeil obscurci. D’où viens-tu, bon cheval? Parle! Qui te ramène? Qu’as-tu fait de ton maître? -Et lui, ployant les reins, Se coucha, balayant la terre de ses crins, Dans un hennissement de douleur presque humaine. -Va! Suis l’aigle à ses cris, le corbeau croassant, Reine, me dit Hagen, le frank au coeur farouche; Le roi Sigurd t’attend sur sa dernière couche, Et les loups altérés boivent son rouge sang. - Maudit! Maudit le frank aux paroles mortelles! Ah! Si je vis, à moi la chair du meurtrier... Mais pour vous, à quoi bon tant gémir et crier? Vos misères, au prix des miennes, que sont-elles? - Or, Brunhild brusquement se lève et dit: -Assez! C’est assez larmoyer, ô bavardes corneilles! Si je laissais hurler le sanglot de mes veilles, Que deviendraient les cris que vous avez poussés? Écoute, Gudruna. Mes paroles sont vraies. J’aimais le roi Sigurd; ce fut toi qu’il aima. L’inextinguible haine en mon coeur s’alluma; Je n’ai pu la noyer au sang de ces dix plaies. Elle me brûle encore autant qu’au premier jour. Mais Sigurd eût gémi sur l’épouse égorgée... Voilà ce que j’ai fait. C’est mieux. Je suis vengée! Pleure, veille, languis, et blasphème à ton tour! - La burgonde saisit sous sa robe une lame, Écarte avec fureur les trois femmes sans voix, Et, dans son large sein se la plongeant dix fois, En travers, sur le frank, tombe roide, et rend l’âme. Les Elfes. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier. Son éperon d’or brille en la nuit brune; Et, quand il traverse un rayon de lune, On voit resplendir, d’un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d’argent. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Ils l’entourent tous d’un essaim léger Qui dans l’air muet semble voltiger. -Hardi chevalier, par la nuit sereine, Où vas-tu si tard? Dit la jeune reine. De mauvais esprits hantent les forêts; Viens danser plutôt sur les gazons frais. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. -Non! Ma fiancée aux yeux clairs et doux M’attend, et demain nous serons époux. Laissez-moi passer, elfes des prairies, Qui foulez en rond les mousses fleuries; Ne m’attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. -Reste, chevalier. Je te donnerai L’opale magique et l’anneau doré, Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune, Ma robe filée au clair de la lune. -Non! Dit-il. -Va donc! -Et de son doigt blanc Elle touche au coeur le guerrier tremblant. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Et sous l’éperon le noir cheval part. Il court, il bondit et va sans retard; Mais le chevalier frissonne et se penche; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bras: -Elfe, esprit, démon, ne m’arrête pas! Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Ne m’arrête pas, fantôme odieux! Je vais épouser ma belle aux doux yeux. -Ô mon cher époux, la tombe éternelle Sera notre lit de noce, dit-elle. Je suis morte! -Et lui, la voyant ainsi, D’angoisse et d’amour tombe mort aussi. Couronnés de thym et de marjolaine, Les elfes joyeux dansent sur la plaine. Christine. Une étoile d'or là-bas illumine Le bleu de la nuit, derrière les monts. La lune blanchit la verte colline: -Pourquoi pleures-tu, petite Christine? Il est tard, dormons. -Mon fiancé dort sous la noire terre, Dans la froide tombe il rêve de nous. Laissez-moi pleurer, ma peine est amère; Laissez-moi gémir et veiller, ma mère: Les pleurs me sont doux. La mère repose, et Christine pleure, Immobile auprès de l'âtre noirci. Au long tintement de la douzième heure, Un doigt léger frappe à l'humble demeure: -Qui donc vient ici? -Tire le verrou, Christine, ouvre vite: C'est ton jeune ami, c'est ton fiancé. Un suaire étroit à peine m'abrite; J'ai quitté pour toi, ma chère petite, Mon tombeau glacé. - Et coeur contre coeur tous deux ils s'unissent. Chaque baiser dure une éternité: Les baisers d'amour jamais ne finissent. Ils causent longtemps; mais les heures glissent, Le coq a chanté. Le coq a chanté, voici l'aube claire; L'étoile s'éteint, le ciel est d'argent. -Adieu, mon amour, souviens-toi, ma chère! Les morts vont rentrer dans la noire terre, Jusqu'au jugement. -Ô mon fiancé, souffres-tu, dit-elle, Quand le vent d'hiver gémit dans les bois, Quand la froide pluie aux tombeaux ruisselle? Pauvre ami, couché dans l'ombre éternelle, Entends-tu ma voix? -Au rire joyeux de ta lèvre rose, Mieux qu'au soleil d'or le pré rougissant, Mon cercueil s'emplit de feuilles de rose; Mais tes pleurs amers dans ma tombe close Font pleuvoir du sang. Ne pleure jamais! Ici-bas tout cesse, Mais le vrai bonheur nous attend au ciel. Si tu m'as aimé, garde ma promesse: Dieu nous rendra tout, amour et jeunesse, Au jour éternel. -Non! Je t'ai donné ma foi virginale; Pour me suivre aussi, ne mourrais-tu pas? Non! Je veux dormir ma nuit nuptiale, Blanche, à tes côtés, sous la lune pâle, Morte entre tes bras! - Lui ne répond rien. Il marche et la guide. À l'horizon bleu le soleil paraît. Ils hâtent alors leur course rapide, Et vont, traversant sur la mousse humide La longue forêt. Voici les pins noirs du vieux cimetière. -Adieu, quitte-moi, reprends ton chemin; Mon unique amour, entends ma prière! - Mais elle au tombeau descend la première, Et lui tend la main. Et, depuis ce jour, sous la croix de cuivre, Dans la même tombe ils dorment tous deux. Ô sommeil divin dont le charme enivre! Ils aiment toujours. Heureux qui peut vivre Et mourir comme eux! Le Jugement De Komor. La lune sous la nue errait en mornes flammes, Et la tour de Komor, du Jarle de Kemper, Droite et ferme, montait dans l’écume des lames. Sous le fouet redoublé des rafales d’hiver La tour du vieux Komor dressait sa masse haute, Telle qu’un cormoran qui regarde la mer. Un grondement immense enveloppait la côte. Sur les flots palpitaient, blêmes, de toutes parts, Les âmes des noyés qui moururent en faute. Et la grêle tintait contre les noirs remparts, Et le vent secouait la herse aux lourdes chaînes, Et tordait les grands houx sur les talus épars. Dans les fourrés craquaient les rameaux morts des chênes, Tandis que par instants un maigre carnassier Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines. Or, au feu d’une torche en un flambeau grossier, Le jarle, dans sa tour vieille que la mer ronge, Marchait, les bras croisés sur sa cotte d’acier. Muet, sourd au fracas qui roule et se prolonge, Comprimant de ses poings la rage de son coeur, Le jarle s’agitait comme en un mauvais songe. C’était un haut vieillard, sombre et plein de vigueur. Sur sa joue aux poils gris, lourde, une larme vive De l’angoisse soufferte accusait la rigueur. Au fond, contre le mur, tel qu’une ombre pensive, Un grand christ. Une cloche auprès. Sur un bloc bas Une épée au pommeau de fer, nue et massive. -Ce moine, dit Komor, n’en finira-t-il pas? - Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle, Devant le crucifix de chêne, et pria bas. On entendit sonner le bruit d’une sandale: Un homme à robe brune écarta lentement L’épais rideau de cuir qui fermait cette salle. -Jarle! J’ai fait selon votre commandement, Après celui de Dieu, dit le moine. À cette heure, Ne souillez pas vos mains, jarle! Soyez clément. -Sire moine, il suffit. Sors. Il faut qu’elle meure, Celle qui, méprisant le saint nud qui nous joint, Fit entrer lâchement la honte en ma demeure. Mais la main d’un vil serf ne la touchera point. - Et le moine sortit; et Komor, sur la cloche, Comme d’un lourd marteau, frappa deux fois du poing. Le tintement sinistre alla, de proche en proche, Se perdre aux bas arceaux où les ancêtres morts Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans reproche. Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors; Et la mer, soulevant ses lames furibondes, Ébranlait l’escalier crevassé de ses bords. Une femme, à pas lents, très belle, aux tresses blondes, De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux, Entra, se détachant des ténèbres profondes. Elle vit, sans trembler ni fléchir les genoux, Le crucifix, le bloc, le fer hors de la gaine, Et, muette, se tint devant le vieil époux. Lui, plus pâle, frémit, plein d’amour et de haine, L’enveloppa longtemps d’un regard sans merci, Puis dit d’une voix sourde: -Il faut mourir, Tiphaine. -Sire Jarle, que Dieu vous garde! Me voici. J’ai supplié Jésus, notre-dame et sainte Anne: Désormais je suis prête. Or, n’ayez nul souci. -Tiphaine, indigne enfant des braves chefs de Vanne, Opprobre de ta race et honte de Komor, Conjure le sauveur, afin qu’il ne te damne; J’ai souffert très longtemps: je puis attendre encor. - Le Jarle recula dans l’angle du mur sombre, Et Tiphaine pria sous ses longs cheveux d’or. Et sur le bloc l’épée étincelait dans l’ombre, Et la torche épandait sa sanglante clarté, Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans nombre. Tiphaine s’oublia dans un rêve enchanté... Elle ceignit son front de roses en guirlande, Comme aux jours de sa joie et de sa pureté. Elle erra, respirant ton frais arôme, ô lande! Elle revint suspendre, ô vierge, à ton autel, Le voile aux fleurs d’argent et son âme en offrande. Et voici qu’elle aima d’un amour immortel. Saintes heures de foi, d’espérance céleste, Elle vit dans son coeur se rouvrir votre ciel! Puis un brusque nuage, une union funeste: Le grave et vieil époux au lieu du jeune amant... De l’aurore divine, hélas! Rien qui lui reste! Le retour de celui qu’elle aimait ardemment, Les combats, les remords, la passion plus forte, La chute irréparable et son enivrement... Jésus! Tout est fini maintenant; mais qu’importe! Le sang du fier jeune homme a coulé sous le fer, Et Komor peut frapper: Tiphaine est déjà morte. -Femme, te repens-tu? C’est le ciel ou l’enfer. De ton sang résigné laveras-tu ton crime? Je ne veux pas tuer ton âme avec ta chair. -Frappe. Je l’aime encor: ta haine est légitime. Certes, je l’aimerai dans mon éternité! Dieu m’ait en sa merci! Pour toi, prends ta victime. -Meurs donc dans ta traîtrise et ton impureté! Dit Komor, avançant d’un pas grave vers elle; Car Dieu va te juger selon son équité. - Tiphaine souleva de son épaule frêle Ses beaux cheveux dorés et posa pour mourir Sur le funèbre bloc sa tête pâle et belle. On eût pu voir alors flamboyer et courir Avec un sifflement l’épée à large lame, Et du col convulsif le sang tiède jaillir. Tiphaine tomba froide, ayant rendu son âme. Cela fait, le vieux Jarle, entre ses bras sanglants, Prit le corps et la tête aux yeux hagards, sans flamme. Il monta sur la tour, et, dans les flots hurlants, Précipita d’en haut la dépouille livide De celle qui voulut trahir ses cheveux blancs. Morne, il la regarda tournoyer par le vide... Puis la tête et le corps entrèrent à la fois Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide. Alors le Jarle fit un long signe de croix; Et, comme un insensé, poussant un cri sauvage Que le vent emporta par delà les grands bois, Debout sur les créneaux balayés par l’orage, Les bras tendus au ciel, il sauta dans la mer Qui ne rejeta point ses os sur le rivage. Tels finirent Tiphaine et Komor de Kemper. Le Massacre De Mona. Or, Mona, du milieu de la mer rude et haute, Dressait rigidement les granits de sa côte, Qui, massifs et baignés d’écume et pleins de bruit, Brisaient l’eau furieuse en gerbes dans la nuit, Sombres spectres, vêtus de blanc dans ces ténèbres, Et vomissant les flots par leurs gueules funèbres. L’esprit rauque du vent, au faîte noir des rocs, Tournoyait et soufflait dans ses cornes d’aurochs; Et c’était un fracas si vaste et si sauvage, Que la mer s’en taisait tout le long du rivage, Tant le son formidable, en cette immensité, Par coups de foudre et par rafales emporté, De cris et de sanglots, et de voix éperdues, Comblait le gouffre épais des mornes étendues. L’esprit du vent soufflait dans ses clairons de fer, En aspergeant le ciel des baves de la mer; Il soufflait, hérissant comme une chevelure La noire nue éparse autour de l’île obscure, Conviant les esprits ceints d’algue et de limons, Et ceux dont le vol gronde à la cime des monts, Et ceux des cavités, de qui la force sourde Fait, comme un coeur qui bat, bondir la terre lourde, Et ceux qui, dans les bois, portent la serpe d’or, Ceux de Kambrie et ceux d’Érinn et ceux d’Armor. L’esprit de la tempête, avec ses mille bouches, Les appelant, soufflait dans ses trompes farouches. Mieux que taureaux beuglants et loups hurlants de faim, D’une égale vigueur, d’une haleine sans fin Il soufflait! Et voici qu’à travers les nuées, Par les eaux de la mer hautement refluées, Tels que des tourbillons pressés, toujours accrus, Les dieux Kymris, du fond de la nuit accourus, Abordaient l’île sainte, immuable sur l’onde, Mona la vénérée, autel central du monde. Ainsi les maîtres, fils de Math, le très puissant, Volaient, impétueux essaims, épaississant L’ombre aveugle, et pareils à ces millions d’ailes Qu’aux soleils printaniers meuvent les hirondelles. Les uns tordant leurs bras noueux comme des fouets, Ceux-ci contre leur sein courbant leurs fronts muets, Et d’autres exhalant des plaintes étouffées, Innombrables, les dieux mâles avec les fées, Ils venaient, ils venaient par nuages s’asseoir Sur les sommets aigus et sur le sable noir; Et, voyant affluer leurs masses vagabondes, L’esprit souffla de joie en ses conques profondes. Sur le rivage bas, enclos de toutes parts De rochers lourds, moussus, étagés en remparts, Où le flot séculaire a creusé de longs porches, Autour d’un bloc cubique on a planté neuf torches; Et la lueur sinistre ensanglante l’autel Et la mer et la sombre immensité du ciel, Et parfois se répand, au vent qui la déroule, Comme une rouge écume au travers de la foule. Les bardes sont debout dans leurs sayons rayés, Aux harpes de granit les deux bras appuyés. À leurs reins pend la rhote et luit le large glaive. La touffe de cheveux qu’une écorce relève, Flotte, signe héroïque, au crâne large et rond, Avec la plume d’aigle et celle du héron. Les ovates, vêtus de noir, et les evhages Portant haches de pierre et durs penn-baz sauvages, Pieds nus, poignets ornés d’anneaux de cuivre roux, Et le front ombragé d’une tresse de houx, De leurs bras musculeux pressant leur sein robuste, Gardent le chef sacré, le pur, le saint, l’auguste Couronné par Gwiddonn du rameau toujours vert, Celui qui, de sa robe aux longs plis blancs couvert, Vénérable, aussi fort qu’un vieil arbre, aussi ferme Qu’une pierre, au milieu du cercle qui l’enferme, D’un siècle sans ployer porte le lourd fardeau. Sous d’épais cheveux noirs ruisselant d’un bandeau De verveine enlacée aux blanches primevères, Près de lui, le front haut, grande, les yeux sévères, Voici, dans sa tunique ouverte sur le sein, La pâle Uheldéda, prophétesse de Seîn. Agrafée à son flanc de vierge, nue, et telle Qu’un éclair, resplendit la faucille immortelle. Elle tient, de son bras nerveux, au beau contour, Le vase toujours plein de l’onde azewladour; Et, derrière leur reine et leur sur, huit prêtresses, Dans la brume des nuits laissant flotter leurs tresses, Portent des pins flambants que le vent fouette en vain, Autour de l’arche d’or où gît le gui divin. Donc, cette foule étant, avec la multitude Des dieux, silencieuse en cette solitude, Tandis que par l’orage et sur les vastes eaux Montait le dernier cri des nocturnes oiseaux, Le chef sacerdotal versa, selon le rite, La libation d’eau par hu-ar-braz prescrite, En un feu de bois sec et de vert romarin Dont l’odeur s’épandit sur le sable marin; Et, d’une voix semblable au murmure des chênes, Il dit: -Monte, fumée, aux étoiles prochaines! - Le très-sage, debout sur l’autel de granit, Aspergea d’un rameau la foule et la bénit; Puis il reprit, montrant la plage solitaire: -Voici Mona, voici l’enceinte de la terre! Et, par la nuit sans borne et le ciel haletant, L’humanité m’écoute et le monde m’entend. Une voix a parlé dans les temps; que dit-elle? Qu’enseigne à l’homme pur la parole immortelle? Voici ce qu’elle dit: -J’étais en germe, clos Dans le creux réservoir où dormaient les neuf flots, Et Dylan me tenait sur ses genoux énormes, Quand au soleil d’été je naquis des neuf formes: De l’argile terrestre et du feu primitif, Du fruit des fruits, de l’air et des tiges de l’if, Des joncs du lac tranquille et des fleurs de l’arbuste, Et de l’ortie aiguë et du chêne robuste. Le purificateur m’a brûlé sur l’autel, Et j’ai connu la mort avant d’être immortel, Et dans l’aube et la nuit j’ai fait les trois voyages, Marqué du triple sceau par le sage des sages. Or, serpent tacheté, j’ai rampé sur les monts; Crabe, j’ai fait mon nid dans les verts goëmons; Pasteur, j’ai vu mes bufs paître dans les vallées, Tandis que je lisais aux tentes étoilées; J’ai fui vers le couchant; j’ai prié, combattu; J’ai gravi d’astre en astre et de vice en vertu, Emportant le fardeau des angoisses utiles; J’ai vu cent continents, j’ai dormi dans cent îles, Et voici que je suis plein d’innombrables jours, Devant grandir sans cesse et m’élever toujours! - Que dit encor la voix à la race du chêne? Voici ce qu’elle dit: -La flamme au feu s’enchaîne, Et l’échelle sans fin, sur son double versant, Voit tout ce qui gravit et tout ce qui descend Vers la paix lumineuse ou dans la nuit immense, Et l’un pouvant déchoir quand l’autre recommence. Érinn, Kambrie, Armor, Mona, terre des purs, Entendez-moi: c’est l’heure, et les siècles sont mûrs. - D’un sourcil vénérable abritant sa paupière, Le très-sage se tut sur la table de pierre. Il étendit les bras vers l’orage des cieux, Puis il resta debout, droit et silencieux; Et sur le front du cercle immobile, une haleine, Faible et triste, monta, qui murmurait à peine, Souffle respectueux de la foule. Et voilà Qu’une vibration soudaine s’exhala, Et qu’un barde, ébranlant la harpe qu’il embrasse, Chanta sous le ciel noir l’histoire de sa race. -Hu-Gadarn! Dont la tempe est ceinte d’un éclair! Régulateur du ciel, dont l’aile d’or fend l’air! Et vous, chanteurs anciens, chefs des harpes bardiques, Qu’au pays de l’été, sur les monts fatidiques, Les clans qui ne sont plus ont écoutés souvent Livrer votre harmonie au vol joyeux du vent! Versez-moi votre souffle, ô chanteurs que j’honore, Et parlez à vos fils par ma bouche sonore, Car voici que l’esprit m’emporte au temps lointain Où la race des purs vit le premier matin. Ô jeunesse du monde, ô beauté de la terre, Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux, Et toi, lac du soleil, où, comme nos aïeux, L’âme qui se souvient plonge et se désaltère, Salut! Les siècles morts renaissent sous mes yeux. Les voici, rayonnants ou sombres, dans la gloire Ou dans l’orage, pleins de joie ou pleins de bruit. De ce vivant cortège évoqué de la nuit Que les premiers sont beaux! Mais que la nue est noire Sous le déroulement sinistre qui les suit! Les grandes eaux luisaient, transparentes et vierges, Plus haut que l’univers, entre les neuf sommets; Avec un noble chant qui ne cessait jamais, Vives, elles sonnaient contre leurs vastes berges, Et dans ce lit, Gadarn! Toi, tu les comprimais. La lumière baignait au loin leurs belles lignes Où des rosiers géants rougissaient dans l’air bleu; De tout lotus ouvert sortait un jeune dieu; Les brises qui gonflaient l’aile blanche des cygnes Suspendaient à leurs cous l’onde en colliers de feu. Sous le magique azur aux profondeurs sublimes, Couché dans son palais de nacre, et les yeux clos, Le roi Dylan dormait au bercement des flots; Et ses fils, émergeant du creux des clairs abîmes, Venaient rire au soleil dans l’herbe des îlots. Et l’homme était heureux sur la face du monde; La voix de son bonheur berçait la paix du ciel; Et, d’un essor égal, dans le cercle éternel, Les âmes, délaissant la ruche trop féconde, Aux fleurs de l’infini puisaient un nouveau miel. Ainsi multipliaient les races fortunées; Et la terre était bonne, et douce était la mort, Car ceux qu’elle appelait la goûtaient sans remord. Mais quand ce premier jour eut compté mille années, Une main agita l’urne noire du sort. Le vieux dragon Avank, travaillé par l’envie, Aux sept têtes, aux sept becs d’aigle, aux dents de fer, Aux yeux de braise, au souffle aussi froid que l’hiver, Sortit de son dolmenn et contempla la vie, Et, furieux, mordit les digues de la mer. Cent longues nuits durant, la bête horrible et lâche, Oubliant le sommeil et désertant son nid, Rongea les blocs épais, secoua, désunit, Et fit tant, de la griffe et du bec, sans relâche, Qu’elle effondra l’immense et solide granit. L’eau croula du milieu des montagnes trouées Par nappes et torrents sur le jeune univers Qui riait et chantait sous les feuillages verts; Et l’écume, du choc, rejaillit en nuées, Et les cieux éclatants depuis en sont couverts. Le lac des lacs noya les vallons et les plaines; Il rugit à travers la profondeur des bois Où les grands animaux tournoyaient aux abois. L’onde effaça la terre, et les races humaines Virent le ciel ancien pour la dernière fois. Les astres qui doraient l’étendue éclatante, Eux-mêmes, palpitant comme des yeux en pleurs, Regardèrent plus haut vers des mondes meilleurs: L’ombre se déploya comme une lourde tente D’où sortit le sanglot des suprêmes douleurs. Et le dragon, du haut d’un roc inébranlable, Tout joyeux de son oeuvre et du crime accompli, Maudit l’univers mort et l’homme enseveli, Disant: -Hors moi, l’Avank, qui suis impérissable, Les heureux sont couchés dans l’éternel oubli! - Mais voici qu’au-dessus de l’océan sans bornes Flottait la vaste nef par qui tout est vivant; Rejetant la vapeur de leurs mufles au vent, Les deux boeufs de Névèz la traînaient de leurs cornes, Et les flots mugissaient d’aise en la poursuivant. Or, quand l’Avank les vit qui nageaient vers son faîte, Consumé de sa haine impuissante, il souffla Un ouragan de bave et de flamme, et voilà Que, se crevant les yeux qui voyaient sa défaite, Dans le gouffre écumant et sanglant il roula. Et le soleil sécha l’humide solitude Où de chaudes vapeurs sortaient en tourbillons Des cadavres de l’homme et des chairs des lions. Puis, mille ans; et l’immense et jeune multitude Envahit de nouveau montagnes et vallons. Mais la terre était triste, et l’humanité sombre Se retournait toujours vers les siècles joyeux Où s’était exhalé l’esprit de ses aïeux: Le morne souvenir la couvrit de son ombre, Et la race des purs désira d’autres cieux. Une nuit, l’occident, plein d’appels prophétiques, S’embrasa tout à coup d’une longue clarté. Ce fut l’heure! Et, depuis, nos pères t’ont quitté, Sol où l’homme a germé, berceau des clans antiques, Demeure des heureux, ô Pays de l’Été! Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes, L’innombrable tribu partit, ceignant ses flancs, Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants; Au passage, entaillant le granit de ses armes, Rougissant les déserts de mille pieds sanglants. Elle allait! Au-devant de sa course éperdue Les peuples refluaient comme des flots humains; Les montagnes croulaient étreintes par ses mains; Elle allait! Elle allait à travers l’étendue, Laissant les os des morts blanchir sur ses chemins. Une mer apparut, aux hurlements sauvages, Abîme où nuls sentiers n’avaient été frayés, Hérissé, s’élançant par bonds multipliés Comme à l’assaut de l’homme errant sur ses rivages, Et jetant son écume à des cieux foudroyés. Et cette mer semblait la gardienne des mondes Défendus aux vivants, d’où nul n’est revenu; Mais, l’âme par delà l’horizon morne et nu, De mille et mille troncs couvrant les noires ondes, La foule des Kymris vogua vers l’inconnu. La tempête, sept jours et sept nuits, par l’espace, Poussa la flotte immense au but mystérieux; Et Hu-Gadarn volait sur les vents furieux, Illuminant l’abîme où s’enfonçait sa race Avec le souvenir, l’espérance et les dieux! Et les harpes vibraient dans les clameurs farouches Qui se ruaient du ciel et montaient des flots sourds; Et les hymnes sacrés, échos des anciens jours, Résonnant à la fois sur d’innombrables bouches, Faisaient taire la foudre en éclatant toujours! Tels nos aïeux nageaient vers vous, saintes contrées, Rocs de Cambrie, Armor, où croissent les guerriers Et les chênes! Érinn, qui, dans tes frais sentiers, Entrelaces les houx aux bruyères dorées Et berces l’aigle blanc sur tes verts peupliers! À travers les marais, les torrents, les bois sombres, Les aurochs mugissants, les loups, les ours velus, Et chassant devant eux des peuples chevelus, Ils s’assirent enfin sous vos divines ombres, Ô forêts du repos qu’ils ne quittèrent plus! Et la race des purs, forte, puissante et sage, Chère aux dieux, fils de Math, par qui tout a germé, Coula comme un grand fleuve, en son lit embaumé, Qui répand la fraîcheur et la vie au passage, Et tout droit dans la mer tombe, large et calmé. Ô jours heureux! Ô temps sacrés et pacifiques! Voix mâles qui chantiez sous les chênes mouvants, Beaux hymnes de la mer, doux murmures des vents, Salut! Soleils féconds des siècles magnifiques! Salut! Cieux où les morts conviaient les vivants! - Et le barde se tut. Et, sur la hauteur noire, L’esprit du vent poussa comme un cri de victoire; Et la foule agitant les haches, les penn-baz Et les glaives, ainsi qu’à l’heure des combats, Ivre du souvenir et toute hérissée, Salua les splendeurs de sa gloire passée. Et les dieux se levaient, tordant au fond des cieux Leurs bras géants, avec des flammes dans les yeux, Et, tels qu’une forêt aux immenses feuillages, De leurs cheveux épars balayant les nuages. La foudre, d’un soleil sanglant, illumina L’horizon et la mer, et la sainte Mona Qui bondit hors des flots, flamboyante et frappée Et d’un rugissement terrible enveloppée, Tandis que le rideau de la nuit se fendait Du haut en bas sous l’ongle en feu qui le mordait, Laissant pendre, enlacés de palpitantes flammes, Des lambeaux convulsifs sur la crête des lames. Puis dans l’obscurité tout rentra brusquement; La mer, fumante encor, reprit son hurlement Monotone, le long des rochers et des sables; Et tous les fils de Math se rassirent, semblables À ces amas de blocs athlétiques et lourds, Immobiles depuis l’origine des jours, Qui regardent, penchés sur les abîmes vagues, À l’assaut des grands caps monter les hautes vagues. Alors, Uheldéda, roidissant ses bras blancs, Éleva vers le ciel ses yeux étincelants; Et la foule écouta la vierge vénérée Qui tranche le gui vert sur l’écorce sacrée, Et qui, du haut des rocs battus du flot amer, Évoque autour de Seîn les démons de la mer. Uheldéda leur dit au milieu du silence: -Hommes du Chêne, aînés d’une famille immense, Derniers rameaux poussés sur un tronc ébranlé, Dormiez-vous dans les bois quand l’esprit m’a parlé? Voguiez-vous, ô marins! Sur la stérile écume, Quand la voix de Gwiddonn m’a versé l’amertume? Ô bardes! Chantiez-vous l’histoire des aïeux Et le déroulement des siècles glorieux, Quand, assise au sommet de mon île sauvage, J’ai vu du roi Murdoc’h la gigantesque image Qui montait de la mer, et qui, la hache en main, Fauchait un chêne d’où coulait le sang humain? Oui, tandis que, tombant par ruisseaux dans l’abîme, La sève jaillissait, rouge, du tronc sublime, Et que le traître, avec de furieux efforts, Détachait coup sur coup les rameaux déjà morts, Gwiddonn m’a dit, du fond de la nue éternelle: -Pour le sixième soir de la lune nouvelle! Debout, Uheldéda? Les temps sont révolus, Vierge, et le monde impur ne nous reverra plus, Après que dans Mona, vénérable aux dieux mêmes, Auront monté les cris de mort et les blasphèmes! - Ô roi d’Armor, Gwiddonn, qui me parlais ainsi, Esprit du chêne, ami des justes, nous voici! Viennent l’heure fatale et Murdoc’h et le glaive! Si le dieu triomphant des jours nouveaux se lève, Si l’onde Azewladour est près de se tarir, Si le fer va trancher les bois, s’il faut mourir, Nous voici, nous voici, vierges, prêtres et bardes, Résignés au destin sacré que tu nous gardes, Et plus fiers de tomber sans tache devant toi Que de survivre au jour de ta ruine, ô roi! Salut, vous tous, ô fils de Math, vertus antiques Du monde, qui hantiez les forêts prophétiques, Les îles de la mer et les âpres sommets! Vivants ou morts, les purs sont à vous pour jamais! Vivants ou morts, nos yeux vous reverront, ô maîtres! Car qui rompra la chaîne éternelle des êtres? Qui tranchera les nuds du serpent étoilé? Qui tarira l’abîme où la vie a coulé, Quand le générateur aux semences fécondes, Math, fit tourbillonner la poussière des mondes, Et, réchauffant le germe où dort l’humanité, Dit: -Monte dans le temps et dans l’illimité! - Non! Rien ne brisera l’enchaînement des choses. Toujours, de cieux en cieux, dans la lumière écloses, Les demeures de l’âme immortelle luiront, Et nuls dieux ennemis ne les disperseront. Chantez, bardes! Voici l’outrage et l’agonie. Chantez! La mort contient l’espérance infinie. Voici la route ouverte, et voici les degrés Par où nous monterons vers nos destins sacrés! - Tandis qu’Uheldéda, levant sa pâle tête, Tendait les bras au ciel où roulait la tempête, L’esprit du vent, d’un coup de son aile, brisant Des nocturnes vapeurs le couvercle pesant, Fit éclater le gouffre immortel, mer de flammes D’où jaillissent sans cesse, où retournent les âmes, Où l’amoncellement des univers se joint À l’amas des soleils, qui ne commence point, Qui ne finit jamais, où tout poursuit sa voie, Où tout éclôt, bouillonne et grandit et tournoie, S’efface, disparaît, revient et roule encor Dans les sphères d’azur et les ellipses d’or. Et la lourde nuée en montagnes de brume Croula vers l’occident qu’un morne éclair allume. La mer, lasse d’efforts, comme pour s’assoupir, Changea sa clameur rude en un vaste soupir, Et, réprimant l’assaut de ses houles plus lentes, Tomba sans force au pied des roches ruisselantes. L’horizon, dégagé de son épais fardeau, S’élargit, reculant les longues lignes d’eau; L’île sainte monta, tranquille, hors des ombres; Le croissant de la lune argenta ses pics sombres; Et l’innombrable essaim des dieux s’évanouit Dans le rayonnement splendide de la nuit. Au revers reluisant des avirons de frêne L’écume se suspend en frange, et la carène Coupe l’eau qui frémit tout le long de la nef. Là, cinquante guerriers sont debout près du chef. L’ardent désir du meurtre élargit leurs narines Et gonfle les réseaux d’acier sur leurs poitrines. Le carquois de cuir brut au dos et l’arc en main, Portant au ceinturon le court glaive romain, Tous, quand la nef gravit la houle encore haute, Regardent les lueurs qui flambent à la côte. Sur la proue, au long col de dragon rouge et noir, Murdoc’h le kambrien se dresse pour mieux voir. Appuyé des deux mains sur la massive épée, L’épaule des longs plis d’un manteau blanc drapée, Un étroit cercle d’or sur ses épais cheveux Et de lourds bracelets à ses poignets nerveux, Murdoc’h, fléau des fils de Math, traître à sa race, Dans les bois, sur la mer, la poursuit à la trace, Et prêche par le fer, en son aveuglement, La loi du jeune dieu qui fut doux et clément. Car le sombre barbare aux haines violentes Dans l’eau vive n’a point lavé ses mains sanglantes. Son coeur n’a point changé sous la robe de lin; Mais il n’en bat que plus ardemment, toujours plein Des mêmes passions qui le brûlaient naguère, Quand, aux rocs de Kambrie ou sur sa nef de guerre, Il s’enivrait du cri des glaives, des sanglots De mort, des hurlements de l’orage et des flots. Maintenant, l’insensé, dans sa fureur austère, Croit venger la victime auguste et volontaire Qui, jusques au tombeau, priant et bénissant, Ne versa que ses pleurs et que son propre sang. Or, la sinistre nef court au sommet des lames Vers la plage fatale où luisent les neuf flammes. Le vent et l’aviron, d’un unanime effort, La poussent sur le sable amoncelé du bord; Elle échoue, et voici qu’aux lueurs de la lune, Le chef et les guerriers s’en vont de dune en dune. Les harpes s’emplissaient d’un souffle harmonieux; Le choeur mâle des voix s’épandait sous les cieux Avec les mille échos du murmure nocturne; Et la vierge, inclinant l’orifice de l’urne, Baignait dans l’arche d’or le gui qu’elle a tranché Sur l’arbre vénérable où Gwiddonn est caché, Quand, au faîte moussu d’une roche prochaine, Murdoc’h parut, debout, dans son manteau de laine. Et le persécuteur, un instant, regarda Cette foule immobile autour d’Uheldéda Et de ce grand vieillard aux longs cheveux de neige Assis sur le granit comme un roi sur son siège. Mais, à ces chants sacrés, à cet auguste aspect, Son coeur ne ressentit ni trouble, ni respect, Et, dans un rire amer, plein d’insulte et d’outrage, Il poussa dans la nuit ce blasphème sauvage: -Silence, adorateurs du diable! Par le sang De Jésus, le vrai fils du père tout puissant, Qu’on se taise! Ou sinon, païens maudits, su l’heure Vous grincerez des dents dans l’ombre extérieure! Je vous le dis, enfants entêtés de l’enfer: Les oiseaux carnassiers mangeront votre chair; Le mauvais brûlera vos âmes, dans son gouffre, Sur des lits ruisselants de résine et de soufre; Vous vous tordrez, rongés d’un feu toujours accru, Aux rires des démons en qui vous aurez cru, Si vous ne renoncez à votre erreur immonde, Si vous ne confessez le rédempteur du monde! - C’est ainsi que parla, sur le faîte du roc, Le Kambrien, vengeur du christ, le roi Murdoc’h. Et tous firent silence à cette voix soudaine, Inexorable cri de fureur et de haine, Profanant la nuit sainte et les rites des dieux. Et le très-sage, alors, dit, sans lever les yeux: -Pourquoi les purs sont-ils muets avant le terme? Un songe a-t-il troublé leur coeur jadis si ferme, Que leur harpe et leur chant se taisent tout à coup, Et qu’ils tremblent de peur au hurlement d’un loup? Comme un voleur de nuit, lâche et souillé de fange, Si l’animal féroce a faim et soif, qu’il mange! Car la pâture est prête, et boive en liberté; Mais qu’importe aux enfants de l’immortalité, Quand le ciel resplendit et s’ouvre? Que mes frères Déroulent le flot lent des hymnes funéraires, Et sans prêter l’oreille aux vains bruits d’un moment Qu’ils songent à renaître impérissablement! - D’une voix calme, ayant dit cela, le très-sage D’un pan de son manteau se couvrit le visage; Et ceux qui saisissaient d’une robuste main Les haches de granit et les glaives d’airain S’inclinèrent autour du vieillard prophétique Par qui parlent les dieux de la patrie antique, Soumis à son génie, et certains qu’à l’instant Où vient la mort, l’esprit monte au ciel éclatant. -Hommes du chêne, dit Uheldéda, la veille Des neuf nuits, un cri sourd a souillé notre oreille; Mais ce n’est point un loup qui hurle, ce n’est rien, Par les dieux, fils de Math! Que l’aboîment d’un chien. -Meurs donc! Cria Murdoc’h, meurs, selon ton envie. Mourez tous, ô païens que le démon convie, Vous qui du seigneur christ êtes les meurtriers, Car la vengeance a faim et soif! À moi, guerriers! - Et les flèches de cuivre à pointe dentelée Sifflèrent brusquement à travers l’assemblée. Et les harpes vibraient, sonores, et les voix, Tranquilles, vers le ciel résonnaient à la fois; Et tous, indifférents aux atteintes mortelles, Ne cessaient qu’à l’instant où l’âme ouvrait ses ailes. Les arcs tintaient, les traits s’enfonçaient dans les flancs, Sans trêve, hérissant les dos, les seins sanglants, Déchirant, furieux, la gorge des prêtresses Dont la torche fumante incendiait les tresses. Et tout fut dit. Quand l’aube, en son berceau d’azur, Dora les flots joyeux d’un regard frais et pur, L’île sainte baignait dans une vapeur douce Ses hauts rochers vêtus de lichen et de mousse, Et, mêlant son cri rauque au doux bruit de la mer, Un long vol de corbeaux tourbillonnait dans l’air. La Vérandah. Au tintement de l’eau dans les porphyres roux Les rosiers de l’Iran mêlent leurs frais murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tandis que l’oiseau grêle et le frelon jaloux, Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mûres, Les rosiers de l’Iran mêlent leurs frais murmures Au tintement de l’eau dans les porphyres roux. Sous les treillis d’argent de la vérandah close, Dans l’air tiède, embaumé de l’odeur des jasmins, Où la splendeur du jour darde une flèche rose, La persane royale, immobile, repose, Derrière son col brun croisant ses belles mains, Dans l’air tiède, embaumé de l’odeur des jasmins, Sous les treillis d’argent de la vérandah close. Jusqu’aux lèvres que l’ambre arrondi baise encor, Du cristal d’où s’échappe une vapeur subtile Qui monte en tourbillons légers et prend l’essor, Sur les coussins de soie écarlate, aux fleurs d’or, La branche du hûka rôde comme un reptile Du cristal d’où s’échappe une vapeur subtile Jusqu’aux lèvres que l’ambre arrondi baise encor. Deux rayons noirs, chargés d’une muette ivresse, Sortent de ses longs yeux entr’ouverts à demi; Un songe l’enveloppe, un souffle la caresse; Et parce que l’effluve invincible l’oppresse, Parce que son beau sein qui se gonfle a frémi, Sortent de ses longs yeux entr’ouverts à demi Deux rayons noirs, chargés d’une muette ivresse. Et l’eau vive s’endort dans les porphyres roux, Les rosiers de l’Iran ont cessé leurs murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tout se tait. L’oiseau grêle et le frelon jaloux Ne se querellent plus autour des figues mûres. Les rosiers de l’Iran ont cessé leurs murmures, Et l’eau vive s’endort dans les porphyres roux. Nurmahal. À l’ombre des rosiers de sa fraîche terrasse, Sous l’ample mousseline aux filigranes d’or, Djihan-guîr, fils d’Akbar, et le chef de sa race, Est assis sur la tour qui regarde Lahor. Deux umrahs sont debout et muets, en arrière. Chacun d’eux, immobile en ses flottants habits, L’oeil fixe et le front haut, tient d’une main guerrière Le sabre d’acier mat au pommeau de rubis. Djihan-guîr est assis, rêveur et les yeux graves. Le soleil le revêt d’éclatantes couleurs; Et le souffle du soir, chargé d’odeurs suaves, Soulève jusqu’à lui l’âme errante des fleurs. Il caresse sa barbe, et contemple en silence Le sol des aryas conquis par ses aïeux, Sa ville impériale, et l’horizon immense, Et le profil des monts sur la pourpre des cieux. La terre merveilleuse où germe l’émeraude Et qui s’épanouit sous un dais de saphir, Dans sa sérénité resplendissante et chaude, Pour saluer son maître exhale un long soupir. Un tourbillon léger de cavaliers mahrattes Roule sous les figuiers rougis par les fruits mûrs; Des éléphants, vêtus de housses écarlates, Viennent de boire au fleuve, et rentrent dans les murs. Aux carrefours où l’oeil de Djihan-Guîr s’égare, Passe, auprès des çudrâs au haillon indigent, Le brahmane traîné par les bufs de nagare, Dont le poil est de neige et la corne d’argent. En leurs chariots bas viennent les courtisanes, Les cils teints de çurma, la main sous le menton; Et les fakirs, chantant les légendes persanes Sur la citrouille sèche aux trois fils de laiton. Là, les riches babous, assis sous les varangues, Fument des hûkas pleins d’épices et d’odeurs, Ou mangent le raisin, la pistache et les mangues Tandis que les çaïs veillent les chiens rôdeurs. Et de noirs cavaliers aux blanches draperies Escortent, au travers de la foule, à pas lents, Sous le cône du dais brodé de pierreries, Le palankin doré des radjahs indolents. Bercé des mille bruits que la nuit proche apaise, De son peuple innombrable et du monde oublieux, Djihan-guîr reste morne, et sa gloire lui pèse; Une larme furtive erre au bord de ses yeux. Des djungles du Pendj-ab aux sables du Karnate, Il a pris dans son ombre un empire soumis Et gravé le koran sur le marbre et l’agate; Mais son âme est en proie aux songes ennemis. Il n’aime plus l’éclair de la lance et du sabre, Ni, d’une ardente écume inondant l’or du frein, Sa cavale à l’oeil bleu qui hennit et se cabre Au cliquetis vibrant des cymbales d’airain; Il n’aime plus le rire harmonieux des femmes; La perle de lanka charge son front lassé; Que le soleil éteigne ou rallume ses flammes, Le roi du monde est triste, un désir l’a blessé. Une vision luit dans son coeur, et le brûle; Mais du mal qu’il endure il ne craint que l’oubli: Tous les biens qu’à ses pieds le destin accumule Ne valent plus pour lui ce songe inaccompli. Les constellations éclatent aux nuées; Le fleuve, entre ses bords que hérissent les joncs, Réfléchit dans ses eaux lentement remuées La pagode aux toits lourds et les minarets longs. Mais voici que, du sein des massifs pleins d’arôme Et de l’ombre où déjà le regard plonge en vain, Une voix de cristal monte de dôme en dôme Comme un chant des hûris du chamelier divin. Jeune, éclatante et pure, elle emplit l’air nocturne, Elle coule à flots d’or, retombe et s’amollit, Comme l’eau des bassins qui, jaillissant de l’urne, Grandit, plane, et s’égrène en perles dans son lit. Et djihan-guîr écoute. Un charme l’enveloppe. Son coeur tressaille et bat, et son oeil sombre a lui: Le tigre népâlais qui flaire l’antilope Sent de même un frisson d’aise courir en lui. Jamais, sous les berceaux que le jasmin parfume, Aux roucoulements doux et lents des verts ramiers, Quand le hûka royal en pétillant s’allume Et suspend sa vapeur aux branches des palmiers; Quand l’essaim tournoyant des lall-bibis s’enlace Comme un souple python aux anneaux constellés; Quand la plus belle enfin, voluptueuse et lasse, Vient tomber à ses pieds, pâle et les yeux troublés: Jamais, au bercement des chants et des caresses, Baigné d’ardents parfums, d’amour et de langueur, Djihan-guîr n’a senti de plus riches ivresses Telles qu’un flot de pourpre inonder tout son coeur. Qui chante ainsi? La nuit a calmé les feuillages, La tourterelle dort en son nid de çantal, Et la péri rayonne aux franges des nuages... Cette voix est la tienne, ô blanche Nurmahal! Les grands tamariniers t’abritent de leurs ombres; Et, couchée à demi sur tes soyeux coussins, Libre dans ces beaux lieux solitaires et sombres, Tu troubles d’un pied nu l’eau vive des bassins. D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail; La lune glisse au bord des feuilles et caresse D’un féerique baiser ta bouche de corail. Tu chantes Leïlah, la vierge aux belles joues, Celle dont l’oeil de jais blessa le coeur d’un roi; Mais tandis qu’en chantant tu rêves et te joues, Un autre coeur s’enflamme et se penche vers toi. Ô persane, pourquoi t’égarer sous les arbres Et répandre ces sons voluptueux et doux? Pourquoi courber ton front sur la fraîcheur des marbres? Nurmahal, Nurmahal, où donc est ton époux? Ali-khan est parti, la guerre le réclame; Son trésor le plus cher en ces lieux est resté: Mais le nom du prophète, incrusté sur sa lame, Garantit son retour et ta fidélité. Car jusques au tombeau tu lui seras fidèle, Femme! Tu l’as juré dans vos adieux derniers; Et, pour aiguillonner l’heure qui n’a plus d’aile, Tu chantes Leïlah sous les tamariniers. Tais-toi. L’âpre parfum des amoureuses fièvres Se mêle avec ton souffle à l’air tiède du soir. C’est un signal de mort qui tombe de tes lèvres... Djihan-guîr pour l’entendre est venu là s’asseoir. Au fond du harem frais, au mol éclat des lampes, Laisse plutôt la gaze en ses plis caressants Enclore tes cheveux dénoués sur tes tempes, Ouvre plutôt ton coeur aux songes innocents. Un implacable amour plane d’en haut et gronde Autour de toi, dans l’air fatal où tu te plais. Ne sois pas nurdjéham, la lumière du monde! Sois toujours nurmahal, l’étoile du palais! Mais va! Ta destinée au ciel même est écrite. Les jours se sont enfuis. Sous les arbres épais Tu ne chanteras plus ta chanson favorite; Djihan-guîr sur sa tour ne reviendra jamais. Maintenant les saphirs et les diamants roses S’ouvrent en fleurs de flamme autour de ta beauté Et constellent la soie et l’or où tu reposes Sous le dôme royal de ton palais d’été. Deux rançons de radjah pendent à tes oreilles; Golkund et viçapur ruissellent de ton col; Tu sièges, ô persane, au milieu des merveilles, Auprès du fils d’Akbar, sur le trône mongol. Et la maison d’Ali désormais est déserte. Les jets d’eau se sont tus dans les marbres taris. Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte, Plus de paons familiers sous les berceaux flétris! Tout est vide et muet. La ronce et l’herbe épaisses Hérissent les jardins où le reptile dort. Mais nurmahal n’a point parjuré ses promesses; Nurmahal peut régner, puisque Ali-khan est mort! À travers le ciel pur des nuits silencieuses, Sur les ailes du rêve il revenait vainqueur, Et ton nom s’échappait de ses lèvres joyeuses, Quand le fer de la haine est entré dans son coeur. Gloire à qui, comme toi, plus forte que l’épreuve, Et jusqu’au bout fidèle à son époux vivant, Par un coup de poignard à la fois reine et veuve, Dédaigne de trahir et tue auparavant! Le Désert. Quand le bédouin qui va de l’Horeb en Syrie Lie au tronc du dattier sa cavale amaigrie, Et, sous l’ombre poudreuse où sèche le fruit mort, Dans son rude manteau s’enveloppe et s’endort, Revoit-il, faisant trêve aux ardentes fatigues, La lointaine oasis où rougissent les figues, Et l’étroite vallée où campe sa tribu, Et la source courante où ses lèvres ont bu, Et les brebis bêlant, et les boeufs à leurs crèches, Et les femmes causant près des citernes fraîches, Ou, sur le sable, en rond, les chameliers assis, Aux lueurs de la lune écoutant les récits? Non, par delà le cours des heures éphémères, Son âme est en voyage au pays des chimères. Il rêve qu’Al-Borak, le cheval glorieux, L’emporte en hennissant dans la hauteur des cieux; Il tressaille, et croit voir, par les nuits enflammées, Les filles de Djennet à ses côtés pâmées. De leurs cheveux plus noirs que la nuit de l’enfer Monte un âcre parfum qui lui brûle la chair; Il crie, il veut saisir, presser sur sa poitrine, Entre ses bras tendus, sa vision divine. Mais sur la dune au loin le chacal a hurlé, Sa cavale piétine, et son rêve est troublé; Plus de Djennet, partout la flamme et le silence, Et le grand ciel cuivré sur l’étendue immense! Djihan-Arâ. Quand tu vins parfumer la tige impériale, Djihan-Arâ! Le ciel était splendide et pur; L’astre du grand Akbar en couronnait l’azur; Et couchée au berceau sur la pourpre natale, Rose, tu fleurissais dans le sang de Tymur. L’aurore où tu naquis fut une aube de fête; Son rose éclair baigna d’abord tes faibles yeux. Ton oreille entendit flotter un bruit joyeux De voix et de baisers, et, de la base au faîte, Tressaillir la demeure auguste des aïeux. De ses jardins royaux, Delhi, la cité neuve, Effeuilla devant toi l’arôme le plus frais; Les peuples, attentifs à l’heure où tu naîtrais, Saluèrent ton nom sur les bords du saint fleuve, Et l’écho le redit à l’oiseau des forêts. Jeune âme, tu reçus le tribut de cent villes. La mosquée octogone alluma, jours et soirs, Ses tours de marbre roux, comme des encensoirs; Mais ton rire enfantin luit sur les fronts serviles Mieux que les minarets sur les carrefours noirs. Afin qu’on te bénît par des vux unanimes, Pour que le pervers même adorât le moment Où ton âme brilla dans ton regard charmant, Le sabre s’émoussa sur le cou des victimes, Et ton premier soupir fut un signal clément. Tu grandis, de respect, d’amour environnée, Sous les dômes mongols de ta grâce embellis, Calme comme un flot clair, vierge comme les lys, Plus digne de mourir au monde, à peine née, Que l’homme de baiser ta robe aux chastes plis. L’empire était heureux aux jours de ta jeunesse: La fortune suivait, dans la fuite du temps, Le maître pacifique et les peuples contents; Mais quels cieux ont tenu jusqu’au bout leur promesse? Quel splendide matin eut d’éternels instants? À l’horizon des flots où tout chante, où tout brille, Croît un sombre nuage, avec la foudre au flanc; Telle, germe mortel d’un règne chancelant, L’ambition couvait dans ta propre famille, La haine au coeur, muette, et l’oeil étincelant. Le vieux Djihan t’aimait, ô perle de sa race! Il se réjouissait de ta douce beauté; Toi seule souriais dans son coeur attristé, Quand il voyait de loin méditer, tête basse, Le pâle Aurang-Ceyb, cet enfant redouté. -Parle! Te disait-il, ô ma fleur, ô ma joie! Veux-tu d’autres jardins? Veux-tu d’autres palais? De plus riches colliers, de plus beaux bracelets, Ou le trône des paons qui dans l’ombre flamboie? Fille de mon amour, tous tes rêves, dis-les. As-tu vu, soulevant ta fraîche persienne, Un jeune et fier radjah d’Aoud ou du Népâl, À travers la djemma poussant son noir cheval, Forcer sous les manguiers quelque cerf hors d’haleine? L’amour est-il entré dans ton coeur virginal? Parle! Il est ton époux, si telle est ton envie. Mohammed! Mes trois fils, la main sur leur poignard, Tremblent, si je ne meurs, de commander trop tard; Mais toi qui m’es restée, ô charme de ma vie, C’est toi que bénira mon suprême regard! - Vierge, tu caressais alors, silencieuse, Le front du vieux Djihan qui se courbait plus bas; De tes secrets désirs tu ne lui parlais pas, Mais ressentant au coeur ton étreinte pieuse, Ton père consolé souriait dans tes bras. Ce n’était point l’amour que poursuivaient tes songes, Djihan-Arâ! Tes yeux en ignoraient les pleurs. Jamais tu n’avais dit: -Il est des jours meilleurs. - Tu ne pressentais point la vie et ses mensonges: Ton âme ouvrait son aile et s’envolait ailleurs. Sous les massifs touffus, déjà pensive et lente, Loin des bruits importuns tu te perdais parfois, Quand le soleil, au faîte illuminé des bois, Laisse traîner un pan de sa robe sanglante Et des monts de Lahor enflamme les parois. La tête, de rubis, d’or et de perles ceinte, Tu courbais ton beau front de ce vain poids lassé; Tu rêvais, sur le pauvre et sur le délaissé, D’épancher la bonté par qui l’aumône est sainte, Et de prendre le mal dont le monde est blessé. C’est pourquoi le destin gardait à ta mémoire Ce magnanime honneur de perdre sans retour Palais, trésors, beauté, ta jeunesse en un jour, Et d’emporter, ô vierge, avec ta chaste gloire, Ton père malheureux, au ciel de ton amour! Dans le Tadjé-Mahal pavé de pierreries, Aux dômes incrustés d’éblouissantes fleurs Qui mêlent le reflet de leurs mille couleurs Aux ondulations des blanches draperies, Sous le dais d’or qui flambe et ruisselle en lueurs. Aurang-Ceyb, vêtu de sa robe grossière, Est assis à la place où son père a siégé; Et Djihan, par ce fils implacable outragé, Gémit, ses cheveux blancs épars dans la poussière, De vieillesse, d’opprobre et d’angoisse chargé. Pour atteindre plus tôt à ce faîte sublime, Aurang a tout fauché derrière et devant lui. Ses deux frères sont morts; il est seul aujourd’hui. Il règne, il a lavé ses main chaudes du crime: Voici que l’oeuvre est bonne et que son jour a lui. L’empire a reconnu le maître qui se lève Et balayé le sol d’un front blême d’effroi: C’est le sabre d’Allah, le flambeau de la foi! Il est né le dernier, mais l’ange armé du glaive Le marqua de son signe, et dit: -Tu seras roi! - Sa sur est là, debout. Ses yeux n’ont point de larmes. On voit frémir son corps et haleter son sein; Mais, loin de redouter un sinistre dessein, Fière, et de sa vertu faisant toutes ses armes, Elle écoute parler l’ascétique assassin: -Vois! Je suis Alam-Guîr, le conquérant du monde. J’ai vaincu, j’ai puni. J’ai trié dans mon van La paille du bon grain qu’a semé Tymur-Khan, Et de mon champ royal brûlé l’ivraie immonde... -Qu’as-tu fait de ton père, Aurang, fils de Djihan? Qu’as-tu fait de celui par qui tu vis et règnes, De ce vieillard deux fois auguste que tu hais? As-tu souillé ta main parricide à jamais? Est-ce de l’âme aussi, meurtrier, que tu saignes? Sois maudit par ce sang de tous ceux que j’aimais! - Il sourit, admirant sa grâce et sa colère: -Djihan-Arâ! C’était la volonté de Dieu Que mon front fût scellé sous ce bandeau de feu. Viens, je te couvrirai d’une ombre tutélaire, Et quel qu’il soit, enfant, j’exaucerai ton voeu. Mes mains ont respecté mon père vénérable. Ne crains plus. Il vivra, captif mais honoré, Méditant dans son coeur d’un vain songe épuré Combien la gloire humaine est prompte et périssable. Que veux-tu d’Alam-Guîr? J’ai dit, et je tiendrai. -Aurang! Charge mes bras d’une part de sa chaîne; C’est là mon plus cher vu, mon rêve le plus beau! Pour que le vieux Djihan pardonne à son bourreau, Pour que j’abjure aussi l’amertume et la haine, Enferme-nous, vivants, en un même tombeau. - Alam-Guîr inclina, pensif, sa tête grave; Une larme hésita dans son oeil morne et froid: -Va! Dit-il, le chemin des forts est le plus droit. Je te savais le coeur d’une vierge et d’un brave; J’attendais ta demande et j’y veux faire droit. - Or, tu vécus dix ans auprès du vieillard sombre, Djihan-Arâ! Charmant sa tristesse et son mal; Et quand il se coucha dans son caveau royal, Ton beau corps se flétrit et devint comme une ombre, Et l’âme s’envola dans un cri filial. Ainsi tu disparus, étoile solitaire, De ce ciel vaste où rien d’aussi pur n’a brillé; Ton nom même, ton nom si doux fut oublié; Et Dieu seul se souvint, quand tu quittas la terre, De l’ange qu’en ce monde il avait envoyé. La Fille De L'Émyr. Un beau soir revêt de chaudes couleurs Les massifs touffus pleins d'oiseaux siffleurs Qui, las de chansons, de jeux, de querelles, Le col sous la plume, et près de dormir, Écoutent encor doucement frémir L'onde aux gerbes grêles. D'un ciel attiédi le souffle léger Dans le sycomore et dans l'oranger Verse en se jouant ses vagues murmures; Et sur le velours des gazons épais L'ombre diaphane et la molle paix Tombent des ramures. C'est l'heure où s'en vient la vierge Ayscha Que le vieil émyr, tout le jour, cacha Sous la persienne et les fines toiles, Montrer, seule et libre, aux jalouses nuits, Ses yeux, charmants, purs de pleurs et d'ennuis, Tels que deux étoiles. Son père qui l'aime, Abd-El-Nur-Eddin, Lui permet d'errer dans ce frais jardin, Quand le jour qui brûle au couchant décline Et, laissant Cordoue aux dômes d'argent, Dore, à l'horizon, d'un reflet changeant, La haute colline. Allant et venant, du myrte au jasmin, Elle se promène et songe en chemin. Blanc, rose, à demi hors de la babouche, Dans l'herbe et les fleurs brille son pied nu; Un air d'innocence, un rire ingénu Flotte sur sa bouche. Le long des rosiers elle marche ainsi. La nuit est venue, et, soudain, voici Qu'une voix sonore et tendre la nomme. Surprise, Ayscha découvre en tremblant Derrière elle, calme et vêtu de blanc, Un pâle jeune homme. Il est noble et grand comme Gabriel Qui mena jadis au septième ciel L'envoyé d'Allah, le très saint prophète. De ses cheveux blonds le rayonnement L'enveloppe et fait luire chastement Sa beauté parfaite. Ayscha le voit, l'admire et lui dit: -Jeune homme, salut! Ton front resplendit Et tes yeux sont pleins de lueurs étranges. Parle, tous tes noms, quels sont-ils? Dis-les. N'es-tu point khalife? As-tu des palais? Es-tu l'un des anges? - Le jeune homme alors dit en souriant: -Je suis fils de roi, je viens d'orient; Mon premier palais fut un toit de chaume, Mais le monde entier ne peut m'enfermer. Je te donnerai, si tu veux m'aimer, Mon riche royaume. -Oui, dit Ayscha, je le veux. Allons! Mais comment sortir, si nous ne volons Comme les oiseaux? Moi, je n'ai point d'ailes; Et, sous le grand mur de fer hérissé, Abd-El-Nur-Eddin, mon père, a placé Des gardes fidèles. -L'amour est plus fort que le fin acier. Mieux que sur les monts l'aigle carnassier, Et plus haut, l'amour monte et va sans trêve. Qui peut résister à l'amour divin? Auprès de l'amour, enfant, tout est vain Et tout n'est qu'un rêve! - Maisons, grilles, murs, rentrent dans la nuit; Le jardin se trouble et s'évanouit. Ils s'en vont tous deux à travers la plaine, Longtemps, bien longtemps, et l'enfant, hélas! Sent les durs cailloux meurtrir ses pieds las Et manque d'haleine. -Ô mon cher seigneur, Allah m'est témoin Que je t'aime, mais ton royaume est loin! Arriverons-nous avant que je meure? Mon sang coule, j'ai bien soif et bien faim! - Une maison noire apparaît enfin. -Voici ma demeure. Mon nom est Jésus. Je suis le pêcheur Qui prend dans ses rets l'âme en sa fraîcheur. Je t'aime, Ayscha; calme tes alarmes; Car, pour enrichir ta robe d'hymen, Vois, j'ai recueilli, fleur de l'Yémen, Ton sang et tes larmes! Tu me reverras du coeur et des yeux, Et je te réserve, enfant, dans mes cieux, La vie éternelle après cette terre! - Parmi les vivants morte désormais, La vierge Ayscha ne sortit jamais Du noir monastère. Le Conseil Du Fakir. I Vingt cipayes, la main sur leurs pommeaux fourbis Et le crâne rasé ceint du paliacate, Gardent le vieux Nabab et la begum d’Arkate; Autour danse un essaim léger de Lall-Bibis. Le mongol, roide et grave en ses riches habits, Égrène un chapelet fait d’ambre de maskate; La jeune femme est belle, et sa peau délicate Luit sous la mousseline où brûlent les rubis. Devant eux, un fakir demi-nu, maigre et sale, Mange en un plat de bois du riz de Mangalor, Assis sur les jarrets au milieu de la salle. La fange de ses pieds souille la soie et l’or, Et, tandis que l’on danse, il gratte avec ses ongles Sa peau rude, en grondant comme un tigre des djungles. II -L’aile noire d’Yblis plane sur ton palais, Mohammed-Ali-Khan! Ta fortune est au faîte, Mais la suprême part que le destin t’a faite Va t’échoir, ô Nabab, sans beaucoup de délais. Tes crimes les plus lourds, tes vices les plus laids, Hâtent l’heure sinistre et vont clore la fête. Allah! Rien n’est profond, par l’âne du prophète! Comme l’aveuglement sans borne où tu te plais. Nabab! Ta barbe est grise et ta prudence est jeune, Et moi, j’ai reconnu la haine et son dessein Par l’oeil de la prière et l’oreille du jeûne. Pourquoi réchauffes-tu le reptile en ton sein, Ô Mohammed? Voici qu’il siffle et qu’il t’enlace, Et qu’il cherche à te mordre à la meilleure place! - III Mohammed-Ali-Khan fume, silencieux, Son hûka bigarré d’arabesques fleuries; Mais redressant son front chargé de pierreries, La begum, qui tressaille, ouvre tout grands ses yeux. Le fakir dit: -Allah! Le coeur capricieux Qu’enveloppe l’encens impur des flatteries S’endort au bercement des molles rêveries Et s’éveille, enflammé d’un songe ambitieux. Il n’est pas bon d’errer des regards et de l’âme Hors le cercle rigide où vit l’honnêteté, Comme en sa gaine sombre une éclatante lame. Malheur à qui ne sait que l’amour, la beauté, La jeunesse qui rit avec sa bouche rose, Fleurissent pour l’enfer quand le sang les arrose! IV -Bon fakir, dit le vieux Mohammed, par Yblis! Tes paroles sont d’or, autant que ton silence, Et tiennent de niveau les plats de la balance; Mais le livre sans doute est fort noir où tu lis. - Or la begum, riant comme les bengalis, Et penchant vers l’époux son col plein d’indolence, Dit: -Le saint homme rêve! -Et puis elle lui lance Une bourse du bout de ses beaux doigts polis. Le filet, enrichi d’une opale de Perse, Sur le pavé de marbre incrusté de métal Sonne et jette un flot d’or qui roule et se disperse. -Voici le prix du sang au meurtrier fatal, Dit le fakir; maudit soit-il! Nabab, le glaive Est hors la gaine: agis avant qu’il ne se lève! - V Il sort, et Mohammed regarde fixement Cette femme au front ceint de grâce et de noblesse, Si calme à son côté, si belle en sa faiblesse, Et dont l’oeil jeune et pur brille si doucement. Il sourit sous le joug de cet être charmant, Vieux tigre résigné qu’un enfant mène en laisse, Et repousse bien loin le soupçon qui le blesse: Quelle bouche dit vrai, si cette bouche ment? Ah! S’il pouvait, au fond de ce coeur qu’il ignore, Lire ce qu’il désire et redoute à la fois, Ou le faire vibrer comme un métal sonore! Mais il aime, et voici, tel qu’aux jours d’autrefois, Qu’il sent courir en lui, chauffant sa rude écorce, Le sang de sa jeunesse et le sang de sa force. VI La nuit monte et saisit dans ses filets en feu Les mers, les bois épais, les montagnes, les nues; Des milliers de rumeurs du désert seul connues S’envolent puissamment de la terre au ciel bleu. L’homme dort. Le sommeil est doux et coûte peu; Les belles visions y sont les bienvenues, Dit le sage, on y voit danser, vierges et nues, Les hûris aux yeux noirs qui devancent tout vu! Donc, Mohammed repose au fond du palais sombre. La blafarde clarté d’une lampe d’argent Détache vaguement son front blême de l’ombre. Le sang ne coule plus de sa gorge; et, nageant, Au milieu d’une pourpre horrible et déjà froide, Le corps du vieux Nabab gît immobile et roide. Le Sommeil De Leïlah. Ni bruits d’aile, ni sons d’eau vive, ni murmures; La cendre du soleil nage sur l’herbe en fleur, Et de son bec furtif le bengali siffleur Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres. Dans le verger royal où rougissent les mûres, Sous le ciel clair qui brûle et n’a plus de couleur, Leïlah, languissante et rose de chaleur, Clôt ses yeux aux longs cils à l’ombre des ramures. Son front ceint de rubis presse son bras charmant; L’ambre de son pied nu colore doucement Le treillis emperlé de l’étroite babouche. Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé, Telle qu’un fruit de pourpre, ardent et parfumé, Qui rafraîchit le coeur en altérant la bouche. L’Oasis. Derrière les coteaux stériles de Kobbé Comme un bloc rouge et lourd le soleil est tombé; Un vol de vautours passe et semble le poursuivre. Le ciel terne est rayé de nuages de cuivre; Et de sombres lueurs, vers l’est, traînent encor, Pareilles aux lambeaux de quelque robe d’or. Le rugueux Sennaar, jonché de pierres rousses Qui hérissent le sable ou déchirent les mousses, À travers la vapeur de ses marais malsains Ondule jusqu’au pied des versants abyssins. La nuit tombe. On entend les koukals aux cris aigres. Les hyènes, secouant le poil de leurs dos maigres, De buissons en buissons se glissent en râlant. L’hippopotame souffle aux berges du Nil blanc Et vautre, dans les joncs rigides qu’il écrase, Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase. Autour des flaques d’eau saumâtre où les chakals Par bandes viennent boire, en longeant les nopals, L’aigu fourmillement des stridentes bigaylles S’épaissit et tournoie au-dessus des broussailles; Tandis que, du désert en Nubie emporté, Un vent âcre, chargé de chaude humidité, Avec une rumeur vague et sinistre, agite Les rudes palmiers-doums où l’ibis fait son gîte. Voici ton heure, ô roi du Sennaar, ô chef Dont le soleil endort le rugissement bref. Sous la roche concave et pleine d’os qui luisent, Contre l’âpre granit tes ongles durs s’aiguisent. Arquant tes souples reins fatigués du repos, Et ta crinière jaune éparse sur le dos, Tu te lèves, tu viens d’un pas mélancolique Aspirer l’air du soir sur ton seuil famélique, Et, le front haut, les yeux à l’horizon dormant, Tu regardes l’espace et rugis sourdement. Sur la lividité du ciel la lune froide De la proche oasis découpe l’ombre roide, Où, las d’avoir marché par les terrains bourbeux, Les hommes du Darfour font halte avec leurs boeufs. Ils sont couchés là-bas auprès de la citerne Dont un rayon de lune argente l’onde terne. Les uns, ayant mangé le mil et le maïs, S’endorment en parlant du retour au pays; Ceux-ci, pleins de langueur, rêvant de grasses herbes, Et le mufle enfoui dans leurs fanons superbes, Ruminent lentement sur leur lit de graviers. À toi la chair des boeufs ou la chair des bouviers! Le vent a consumé leurs feux de ronce sèche; Ta narine s’emplit d’une odeur vive et fraîche, Ton ventre bat, la faim hérisse tes cheveux, Et tu plonges dans l’ombre en quelques bonds nerveux. La Fontaine Aux Lianes. Comme le flot des mers ondulant vers les plages, Ô bois, vous déroulez, pleins d’arome et de nids, Dans l’air splendide et bleu, vos houles de feuillages; Vous êtes toujours vieux et toujours rajeunis. Le temps a respecté, rois aux longues années, Vos grands fronts couronnés de lianes d’argent; Nul pied ne foulera vos feuilles non fanées: Vous verrez passer l’homme et le monde changeant. Vous inclinez d’en haut, au penchant des ravines, Vos rameaux lents et lourds qu’ont brûlés les éclairs; Qu’il est doux, le repos de vos ombres divines, Aux soupirs de la brise, aux chansons des flots clairs! Le soleil de midi fait palpiter vos sèves; Vous siégez, revêtus de sa pourpre, et sans voix; Mais la nuit, épanchant la rosée et les rêves, Apaise et fait chanter les âmes et les bois. Par delà les verdeurs des zones maternelles Où vous poussez d’un jet vos troncs inébranlés, Seules, plus près du ciel, les neiges éternelles Couvrent de leurs plis blancs les pics immaculés. Ô bois natals, j’errais sous vos larges ramures L’aube aux flancs noirs des monts marchait d’un pied vermeil; La mer avec lenteur éveillait ses murmures, Et de tout oeil vivant fuyait le doux sommeil. Au bord des nids, ouvrant ses ailes longtemps closes, L’oiseau disait le jour avec un chant plus frais Que la source agitant les verts buissons de roses, Que le rire amoureux du vent dans les forêts. Les abeilles sortaient des ruches naturelles Et par essaims vibraient au soleil matinal; Et, livrant le trésor de leurs corolles frêles, Chaque fleur répandait sa goutte de cristal. Et le ciel descendait dans les claires rosées Dont la montagne bleue au loin étincelait; Un mol encens fumait des plantes arrosées Vers la sainte nature à qui mon coeur parlait. Au fond des bois baignés d’une vapeur céleste, Il était une eau vive où rien ne remuait; Quelques joncs verts, gardiens de la fontaine agreste, S’y penchaient au hasard en un groupe muet. Les larges nénuphars, les lianes errantes, Blancs archipels, flottaient enlacés sur les eaux, Et dans leurs profondeurs vives et transparentes Brillait un autre ciel où nageaient les oiseaux. Ô fraîcheur des forêts, sérénité première, Ô vents qui caressiez les feuillages chanteurs, Fontaine aux flots heureux où jouait la lumière, Éden épanoui sur les vertes hauteurs! Salut, ô douce paix, et vous, pures haleines, Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux, Repos du coeur, oubli de la joie et des peines! Salut! ô sanctuaire interdit à nos maux! Et, sous le dôme épais de la forêt profonde, Aux réduits du lac bleu dans les bois épanché, Dormait, enveloppé du suaire de l’onde, Un mort, les yeux au ciel, sur le sable couché. Il ne sommeillait pas, calme comme Ophélie, Et souriant comme elle, et les bras sur le sein; Il était de ces morts que bientôt on oublie; Pâle et triste, il songeait au fond du clair bassin. La tête au dur regard reposait sur la pierre; Aux replis de la joue où le sable brillait, On eût dit que des pleurs tombaient de la paupière Et que le coeur encor par instants tressaillait. Sur les lèvres errait la sombre inquiétude. Immobile, attentif, il semblait écouter Si quelque pas humain, troublant la solitude, De son suprême asile allait le rejeter. Jeune homme, qui choisis pour ta couche azurée La fontaine des bois aux flots silencieux, Nul ne sait la liqueur qui te fut mesurée Au calice éternel des esprits soucieux. De quelles passions la jeunesse assaillie Vint-elle ici chercher le repos dans la mort? Ton âme à son départ ne fut pas recueillie, Et la vie a laissé sur ton front un remord. Pourquoi jusqu’au tombeau cette tristesse amère? Ce coeur s’est-il brisé pour avoir trop aimé? La blanche illusion, l’espérance éphémère En s’envolant au ciel l’ont-elles vu fermé? Tu n’es pas né sans doute au bord des mers dorées, Et tu n’as pas grandi sous les divins palmiers; Mais l’avare soleil des lointaines contrées N’a pas mûri la fleur de tes songes premiers. À l’heure où de ton sein la flamme fut ravie, Ô jeune homme qui vins dormir en ces beaux lieux, Une image divine et toujours poursuivie, Un ciel mélancolique ont passé dans tes yeux. Si ton âme ici-bas n’a point brisé sa chaîne, Si la source au flot pur n’a point lavé tes pleurs, Si tu ne peux partir pour l’étoile prochaine, Reste, épuise la vie et tes chères douleurs! Puis, ô pâle étranger, dans ta fosse bleuâtre, Libre des maux soufferts et d’une ombre voilé, Que la nature au moins ne te soit point marâtre! Repose entre ses bras, paisible et consolé. Tel je songeais. Les bois, sous leur ombre odorante, Épanchant un concert que rien ne peut tarir, Sans m’écouter, berçaient leur gloire indifférente, Ignorant que l’on souffre et qu’on puisse en mourir. La fontaine limpide, en sa splendeur native, Réfléchissait toujours les cieux de flamme emplis, Et sur ce triste front nulle haleine plaintive De flots riants et purs ne vint rider les plis. Sur les blancs nénuphars l’oiseau ployant ses ailes Buvait de son bec rose en ce bassin charmant Et, sans penser aux morts, tout couvert d’étincelles, Volait sécher sa plume au tiède firmament. La nature se rit des souffrances humaines; Ne contemplant jamais que sa propre grandeur, Elle dispense à tous ses forces souveraines Et garde pour sa part le calme et la splendeur. Les Hurleurs. Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes, La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux. Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux La mer sombre en grondant versait ses hautes lames. La nuit multipliait ce long gémissement. Nul astre ne luisait dans l’immensité nue; Seule, la lune pâle, en écartant la nue, Comme une morne lampe oscillait tristement. Monde muet, marqué d’un signe de colère, Débris d’un globe mort au hasard dispersé, Elle laissait tomber de son orbe glacé Un reflet sépulcral sur l’océan polaire. Sans borne, assise au nord, sous les cieux étouffants, L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume, Affamait ses lions dans le sable qui fume, Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants. Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres, Parmi des ossements de boeufs et de chevaux, De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux, Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres. La queue en cercle sous leurs ventres palpitants, il dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles, Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles, Et d’un frisson rapide agités par instants. L’écume de la mer collait sur leurs échines De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir; Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir, Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines. Devant la lune errante aux livides clartés, Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes, Faisait pleurer une âme en vos formes immondes? Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés? Je ne sais; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages, Après tant de soleils qui ne reviendront plus, J’entends toujours, du fond de mon passé confus, Le cri désespéré de vos douleurs sauvages! La Ravine Saint-Gilles. La gorge est pleine d’ombre où, sous les bambous grêles, Le soleil au zénith n’a jamais resplendi, Où les filtrations des sources naturelles S’unissent au silence enflammé de midi. De la lave durcie aux fissures moussues, Au travers des lichens l’eau tombe en ruisselant, S’y perd, et, se creusant de soudaines issues, Germe et circule au fond parmi le gravier blanc. Un bassin aux reflets d’un bleu noir y repose, Morne et glacé, tandis que, le long des blocs lourds, La liane en treillis suspend sa cloche rose, Entre d’épais gazons aux touffes de velours. Sur les rebords saillants où le cactus éclate, Errant des vétivers aux aloès fleuris, Le cardinal, vêtu de sa plume écarlate, En leurs nids cotonneux trouble les colibris. Les martins au bec jaune et les vertes perruches, Du haut des pics aigus, regardent l’eau dormir, Et, dans un rayon vif, autour des noires ruches, On entend un vol d’or tournoyer et frémir. Soufflant leur vapeur chaude au-dessus des arbustes, Suspendus au sentier d’herbe rude entravé, Des boeufs de Tamatave, indolents et robustes, Hument l’air du ravin que l’eau vive a lavé; Et les grands papillons aux ailes magnifiques, La rose sauterelle, en ses bonds familiers, Sur leur bosse calleuse et leurs reins pacifiques Sans peur du fouet velu se posent par milliers. À la pente du roc que la flamme pénètre, Le lézard souple et long s’enivre de sommeil, Et, par instants, saisi d’un frisson de bien-être, Il agite son dos d’émeraude au soleil. Sous les réduits de mousse où les cailles replètes De la chaude savane évitent les ardeurs, Glissant sur le velours de leurs pattes discrètes L’oeil mi-clos de désir, rampent les chats rôdeurs. Et quelque Noir, assis sur un quartier de lave, Gardien des boeufs épars paissant l’herbage amer, Un haillon rouge aux reins, fredonne un air saklave, Et songe à la grande Île en regardant la mer. Ainsi, sur les deux bords de la gorge profonde, Rayonne, chante et rêve, en un même moment, Toute forme vivante et qui fourmille au monde Mais formes, sons, couleurs, s’arrêtent brusquement. Plus bas, tout est muet et noir au sein du gouffre, Depuis que la montagne, en émergeant des flots, Rugissante, et par jets de granit et de soufre, Se figea dans le ciel et connut le repos. À peine une échappée, étincelante et bleue, Laisse-t-elle entrevoir, en un pan du ciel pur, Vers Rodrigue ou Ceylan le vol des paille-en-queue, Comme un flocon de neige égaré dans l’azur. Hors ce point lumineux qui sur l’onde palpite, La ravine s’endort dans l’immobile nuit; Et quand un roc miné d’en haut s’y précipite, Il n’éveille pas même un écho de son bruit. Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies, L’illusion t’enserre et ta surface ment: Au fond de tes fureurs, comme au fond de tes joies, Ta force est sans ivresse et sans emportement. Tel, parmi les sanglots, les rires et les haines, Heureux qui porte en soi, d’indifférence empli, Un impassible coeur sourd aux rumeurs humaines, Un gouffre inviolé de silence et d’oubli! La vie a beau frémir autour de ce coeur morne, Muet comme un ascète absorbé par son Dieu; Tout roule sans écho dans son ombre sans borne, Et rien n’y luit du ciel, hormis un trait de feu. Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle, C’est le reflet perdu des espaces meilleurs! C’est ton rapide éclair, Espérance éternelle, Qui l’éveille en sa tombe et le convie ailleurs! Les Clairs De Lune. I C’est un monde difforme, abrupt, lourd et livide, Le spectre monstrueux d’un univers détruit Jeté comme une épave à l’Océan du vide, Enfer pétrifié, sans flammes et sans bruit, Flottant et tournoyant dans l’impassible nuit. Autrefois, revêtu de sa grâce première, Globe heureux d’où montait la rumeur des vivants, Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumière, Avec ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants, Sa robe de vapeurs mollement dénouées, Ses millions d’oiseaux chantant par les nuées, Dans la pourpre du ciel et sur l’aile des vents. Loin des tièdes soleils, loin des nocturnes gloires, À travers l’étendue il roule maintenant; Et voici qu’une mer d’ombre, par gerbes noires, Contre les bords rongés du hideux continent S’écrase, furieuse, et troue en bouillonnant Le blême escarpement des rugueux promontoires. Jusqu’au faîte des pics elle jaillit d’un bond, Et, sur leurs escaliers versant ses cataractes, Écume et rejaillit, hors des gouffres sans fond, Dans l’espace aspergé de ténèbres compactes. Et de ces blocs disjoints, de ces lugubres flots, De cet écroulement horrible, morne, immense, On n’entend rien sortir, ni clameurs ni sanglots Le sinistre univers se dissout en silence. Mais la Terre, plus bas, qui rêve et veille encor Sous le pétillement des solitudes bleues, Regarde en souriant, à des milliers de lieues, La lune, dans l’air pur, tendre son grand arc d’or. II Au plus creux des ravins emplis de blocs confus, De flaques d’eau luisant par endroits sous les ombres, La lune, d’un trait net, sculpte les lignes sombres De vieux troncs d’arbres morts roides comme des fûts. Dans les taillis baignés de violents aromes Qu’une brume attiédie humecte de sueur, Elle tombe, et blanchit de sa dure lueur Le sentier des lions chasseurs de boeufs et d’hommes. Un rauque grondement monte, roule et grandit. Tout un monde effrayé rampe sous les arbustes; Une souple panthère arque ses reins robustes Et de l’autre côté du ravin noir bondit. Les fragments de bois sec craquent parmi les pierres; On entend approcher un souffle rude et sourd Qui halète, et des pas légers près d’un pas lourd, Des feux luisent au fond d’invisibles paupières. Un vieux roi chevelu, maigre, marche en avant; Et, flairant la rumeur nocturne qui fourmille, Le Col droit, l’oeil au guet, la farouche famille, Lionne et lionceaux, suit, les mufles au vent. Le père, de ses crins voilant sa tête affreuse, Hume un parfum subtil dans l’herbe et les cailloux; Il hésite et repart, et sa queue au fouet roux Par intervalles bat ses flancs que la faim creuse. Hors du fourré, tous quatre, au faîte du coteau, Aspirant dans l’air tiède une proie incertaine, Un instant arrêtés, regardent par la plaine Que la lune revêt de son blême manteau. La mère et les enfants se couchent sur la ronce, Et le roi de la nuit pousse un rugissement Qui, d’échos en échos, mélancoliquement, Comme un grave tonnerre, à l’horizon s’enfonce. III La mer est grise, calme, immense, L’oeil vainement en fait le tour. Rien ne finit, rien ne commence Ce n’est ni la nuit, ni le jour. Point de lame à frange d’écume, Point d’étoiles au fond de l’air. Rien ne s’éteint, rien ne s’allume L’espace n’est ni noir, ni clair. Albatros, pétrels aux cris rudes, Marsouins, souffleurs, tout a fui. Sur les tranquilles solitudes Plane un vague et profond ennui. Nulle rumeur, pas une haleine. La lourde coque au lent roulis Hors de l’eau terne montre à peine Le cuivre de ses flancs polis; Et, le long des cages à poules, Les hommes de quart, sans rien voir, Regardent, en songeant, les houles Monter, descendre et se mouvoir. Mais, vers l’Est, une lueur blanche, Comme une cendre au vol léger Qui par nappes fines s’épanche, De l’horizon semble émerger. Elle nage, pleut, se disperse, S’épanouit de toute part, Tourbillonne, retombe, et verse Son diaphane et doux brouillard. Un feu pâle luit et déferle, La mer frémit, s’ouvre un moment, Et, dans le ciel couleur de perle, La lune monte lentement. Les Éléphants. Le sable rouge est comme une mer sans limite, Et qui flambe, muette, affaissée en son lit. Une ondulation immobile remplit L’horizon aux vapeurs de cuivre où l’homme habite. Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l’antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues, Là-bas, sous les dattiers des panthères connus. Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L’air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil, Fait onduler son dos dont l’écaille étincelle. Tel l’espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Lés éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes Vont au pays natal à travers les déserts. D’un point de l’horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l’on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes. Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts. Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche. L’oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l’oeil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l’air embrasé monte en brume; Et bourdonnent autour mille insectes ardents. Mais qu’importent la soif et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé? Ils rêvent en marchant du pays délaissé, Des forêts de figuiers où s’abrita leur race. Ils reverront le fleuve échappé des grands monts, Où nage en mugissant l’hippopotame énorme, Où, blanchis par la Lune et projetant leur forme, Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs. Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent Comme une ligne noire, au sable illimité; Et le désert reprend son immobilité Quand les lourds voyageurs à l’horizon s’effacent. La Forêt Vierge. Depuis le jour antique où germa sa semence, Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux, S’enfonce puissamment dans les horizons bleus Comme une sombre mer qu’enfle un soupir immense. Sur le sol convulsif l’homme n’était pas né Qu’elle emplissait déjà, mille fois séculaire, De son ombre, de son repos, de sa colère, Un large pan du globe encore décharné. Dans le vertigineux courant des heures brèves, Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants, Elle a vu tour à tour jaillir des continents Et d’autres s’engloutir au loin, tels que des rêves. Les étés flamboyants sur elle ont resplendi, Les assauts furieux des vents l’ont secouée, Et la foudre à ses troncs en lambeaux s’est nouée; Mais en vain: l’indomptable a toujours reverdi. Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes, Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes; Ses gorilles ventrus hurlant à pleine voix, Ses éléphants gercés comme une vieille écorce, Qui, rompant les halliers effondrés de leur force, S’enivrent de l’horreur ineffable des bois; Ses buffles au front plat, irritables et louches, Enfouis dans la vase épaisse des grands trous, Et ses lions rêveurs traînant leurs cheveux roux Et balayant du fouet l’essaim strident des mouches; Ses fleuves monstrueux, débordants, vagabonds, Tombés des pics lointains, sans noms et sans rivages, Qui versent brusquement leurs écumes sauvages De gouffre en gouffre avec d’irrésistibles bonds. Et des ravins, des rocs, de la fange, du sable, Des arbres, des buissons, de l’herbe, incessamment Se prolonge et s’accroît l’ancien rugissement Qu’a toujours exhalé son sein impérissable. Les siècles ont coulé, rien ne s’est épuisé, Rien n’a jamais rompu sa vigueur immortelle; Il faudrait, pour finir, que, trébuchant sous elle, Le terre s’écroulât comme un vase brisé. Ô forêt! Ce vieux globe a bien des ans à vivre; N’en attends point le terme et crains tout de demain, Ô mère des lions, ta mort est en chemin, Et la hache est au flanc de l’orgueil qui t’enivre. Sur cette plage ardente où tes rudes massifs, Courbant le dôme lourd de leur verdeur première, Font de grands morceaux d’ombre entourés de lumière Où méditent debout tes éléphants pensifs; Comme une irruption de fourmis en voyage Qu’on écrase et qu’on brûle et qui marchent toujours, Les flots t’apporteront le roi des derniers jours, Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage. Il aura tant rongé, tari jusqu’à la fin Le monde où pullulait sa race inassouvie, Qu’à ta pleine mamelle où regorge la vie Il se cramponnera dans sa soif et sa faim. Il déracinera tes baobabs superbes, Il creusera le lit de tes fleuves domptés; Et tes plus forts enfants fuiront épouvantés Devant ce vermisseau plus frêle que tes herbes. Mieux que la foudre errant à travers tes fourrés, Sa torche embrasera coteau, vallon et plaine; Tu t’évanouiras au vent de son haleine; Son oeuvre grandira sur tes débris sacrés. Plus de fracas sonore aux parois des abîmes; Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir. Entre des murs hideux un fourmillement noir; Plus d’arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes. Mais tu pourras dormir, vengée et sans regret, Dans la profonde nuit où tout doit redescendre: Les larmes et le sang arroseront ta cendre, Et tu rejailliras de la nôtre, ô forêt! Le Manchy. Sous un nuage frais de claire mousseline, Tous les dimanches au matin, Tu venais à la ville en manchy de rotin, Par les rampes de la colline. La cloche de l'église alertement tintait Le vent de mer berçait les cannes Comme une grêle d'or, aux pointes des savanes, Le feu du soleil crépitait... Et tandis que ton pied, sorti de la babouche, Pendait, rose, au bord du manchy, A l'ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi Aux fruits moins pourprés que ta bouche; Tandis qu'un papillon, les deux ailes en fleur, Teinté d'azur et d'écarlate, Se posait par instants sur ta peau délicate En y laissant de sa couleur; On voyait, au travers du rideau de batiste, Tes boucles dorer l'oreiller, Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller, Tes beaux yeux de sombre améthyste. Tu t'en venais ainsi, par les matins si doux, De la montagne à la grand'messe, Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse, Au pas rythmé de tes Hindous. Maintenant, dans le sable aride de nos grèves, Sous les chiendents, au bruit des mers, Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, Ô charme de mes premiers rêves! Le Sommeil Du Condor. Par-delà l’escalier des roides Cordillières, Par-delà les brouillards hantés des aigles noirs, Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs Où bout le flux sanglant des laves familières, L’envergure pendante et rouge par endroits, Le vaste Oiseau, tout plein d’une morne indolence, Regarde l’Amérique et l’espace en silence, Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids. La nuit roule de l’est, où les pampas sauvages Sous les monts étagés s’élargissent sans fin; Elle endort le Chili, les villes, les rivages, Et la mer Pacifique, et l’horizon divin; Du continent muet elle s’est emparée: Des sables aux coteaux, des gorges aux versants, De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants, Le lourd débordement de sa haute marée. Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier, Baigné d’une lueur qui saigne sur la neige, Il attend cette mer sinistre qui l’assiège: Elle arrive, déferle, et le couvre en entier. Dans l’abîme sans fond la Croix australe allume Sur les côtes du ciel son phare constellé. Il râle de plaisir, il agite sa plume, Il érige son cou musculeux et pelé, Il s’enlève en fouettant l’âpre neige des Andes, Dans un cri rauque il monte où n’atteint pas le vent, Et, loin du globe noir, loin de l’astre vivant, Il dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes. Un Coucher De Soleil. Sur la côte d’un beau pays, Par delà les flots Pacifiques, Deux hauts palmiers épanouis Bercent leurs palmes magnifiques. À leur ombre, tel qu’un Nabab Qui, vers midi, rêve et repose, Dort un grand tigre du Pendj-Ab, Allongé sur le sable rose; Et, le long des fûts lumineux, Comme au paradis des genèses, Deux serpents enroulent leurs noeuds Dans une spirale de braises. Auprès, un golfe de satin, Où le feuillage se reflète, Baigne un vieux palais byzantin De brique rouge et violette. Puis, des cygnes noirs, par milliers, L’aile ouverte au vent qui s’y joue, Ourlent, au bas des escaliers, L’eau diaphane avec leur proue. L’horizon est immense et pur; À peine voit-on, aux cieux calmes, Descendre et monter dans l’azur La palpitation des palmes. Mais voici qu’au couchant vermeil L’oiseau Rok s’enlève, écarlate: Dans son bec il tient le soleil, Et des foudres dans chaque patte. Sur le poitrail du vieil oiseau, Qui fume, pétille et s’embrase, L’astre coule et fait un ruisseau Couleur d’or, d’ambre et de topaze. Niagara resplendissant, Ce fleuve s’écroule aux nuées, Et rejaillit en y laissant Des écumes d’éclairs trouées. Soudain le géant Orion, Ou quelque sagittaire antique, Du côté du septentrion Dresse sa stature athlétique. Le Chasseur tend son arc de fer Tout rouge au sortir de la forge, Et, faisant un pas sur la mer, Transperce le Rok à la gorge. D’un coup d’aile l’oiseau sanglant S’enfonce à travers l’étendue; Et le soleil tombe en brûlant, Et brise sa masse éperdue. Alors des volutes de feu Dévorent d’immenses prairies, S’élancent, et, du zénith bleu, Pleuvent en flots de pierreries. Sur la face du ciel mouvant Gisent de flamboyants décombres; Un dernier jet exhale au vent Des tourbillons de pourpre et d’ombres; Et, se dilantant par bonds lourds, Muette, sinistre, profonde, La nuit traîne son noirs velours Sur la solitude du monde. La Panthère Noire. Une rose lueur s'épand par les nuées; L'horizon se dentelle, à l'Est, d'un vif éclair; Et le collier nocturne, en perles dénouées, S'égrène et tombe dans la mer. Toute une part du ciel se vêt de molles flammes Qu'il agrafe à son faîte étincelant et bleu. Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames D'une pluie aux gouttes de feu. Des bambous éveillés où le vent bat des ailes, Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers Pétille la rosée en gerbes d'étincelles, Montent des bruits frais, par milliers. Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses, Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté, S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces, Plein de fièvre et de volupté. Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin; Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges, Sous de verts arceaux de rotin; La reine de Java, la noire chasseresse, Avec l'aube, revient au gîte où ses petits Parmi les os luisants miaulent de détresse, Les uns sous les autres blottis. Inquiète, les yeux aigus comme des flèches, Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds. Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches, Mouillent sa robe de velours. Elle traîne après elle un reste de sa chasse, Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit; Et sur la mousse en fleur une effroyable trace Rouge, et chaude encore, la suit. Autour, les papillons et les fauves abeilles Effleurent à l'envi son dos souple du vol; Les feuillages joyeux, de leurs mille corbeilles; Sur ses pas parfument le sol. Le python, du milieu d'un cactus écarlate, Déroule son écaille, et, curieux témoin, Par-dessus les buissons dressant sa tête plate, La regarde passer de loin. Sous la haute fougère elle glisse en silence, Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparaît. Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense Endort le ciel et la forêt. L’Aurore. La nue était d’or pâle, et, d’un ciel doux et frais, Sur les jaunes bambous, sur les rosiers épais, Sur la mousse gonflée et les safrans sauvages, D’étroits rayons filtraient à travers les feuillages. Un arome léger d’herbe et de fleurs montait; Un murmure infini dans l’air subtil flottait: Choeur des Esprits cachés, âmes de toutes choses, Qui font chanter la source et s’entr’ouvrir les roses; Dieux jeunes, bienveillants, rois d’un monde enchanté Où s’unissent d’amour la force et la beauté. La brume bleue errait aux pentes des ravines; Et, de leurs becs pourprés lissant leurs ailes fines, Les blonds sénégalis, dans les gérofliers D’une eau pure trempés, s’éveillaient par milliers. La mer était sereine, et sur la houle claire L’aube vive dardait sa flèche de lumière; La montagne nageait dans l’air éblouissant Avec ses verts coteaux de maïs mûrissant, Et ses cônes d’azur, et ses forêts bercées Aux brises du matin sur les flots élancées; Et l’île, rougissante et lasse du sommeil, Chantait et souriait aux baisers du soleil. Ô jeunesse sacrée, irréparable joie, Félicité perdue, où l’âme en pleurs se noie! Ô lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus, Des coteaux et des bois feuillages onduleux, Aube d’un jour divin, chant des mers fortunées, Florissante vigueur de mes belles années... Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor, Saintes réalités, dans vos horizons d’or! Mais, ô nature, ô ciel, flots sacrés, monts sublimes, Bois dont les vents amis font murmurer les cimes, Formes de l’idéal, magnifiques aux yeux, Vous avez disparu de mon coeur oublieux! Et voici que, lassé de voluptés amères, Haletant du désir de mes mille chimères, Hélas! j’ai désappris les hymnes d’autrefois, Et que mes dieux trahis n’entendent plus ma voix. Les Jungles. Sous l’herbe haute et sèche où le naja vermeil Dans sa spirale d’or se déroule au soleil, La bête formidable, habitante des jungles, S’endort, le ventre en l’air, et dilate ses ongles. De son mufle marbré qui s’ouvre, un souffle ardent Fume; la langue rude et rose va pendant; Et sur l’épais poitrail, chaud comme une fournaise, Passe par intervalle un frémissement d’aise. Toute rumeur s’éteint autour de son repos. La panthère aux aguets rampe en arquant le dos; Le python musculeux, aux écailles d’agate, Sous les nopals aigus glisse sa tête plate; Et dans l’air où son vol en cercle a flamboyé, La cantharide vibre autour du roi rayé. Lui, baigné par la flamme et remuant la queue, Il dort tout un soleil sous l’immensité bleue. Mais l’ombre en nappe noire à l’horizon descend, La fraîcheur de la nuit a refroidi son sang; Le vent passe au sommet des herbes; il s’éveille, Jette un morne regard au loin, et tend l’oreille. Le désert est muet. Vers les cours d’eau cachés Où fleurit le lotus sous les bambous penchés, Il n’entend point bondir les daims aux jambes grêles, Ni le troupeau léger des nocturnes gazelles. Le frisson de la faim creuse son maigre flanc Hérissé, sur soi-même il tourne en grommelant; Contre le sol rugueux il s’étire et se traîne, Flaire l’étroit sentier qui conduit à la plaine, Et, se levant dans l’herbe avec un bâillement, Au travers de la nuit miaule tristement. Le Bernica. Perdu sur la montagne, entre deux parois hautes, Il est un lieu sauvage, au rêve hospitalier, Qui, dès le premier jour, n’a connu que peu d’hôtes; Le bruit n’y monte pas de la mer sur les côtes, Ni la rumeur de l’homme: on y peut oublier. La liane y suspend dans l’air ses belles cloches Où les frelons, gorgés de miel, dorment blottis; Un rideau d’aloès en défend les approches; Et l’eau vive qui germe aux fissures des roches Y fait tinter l’écho de son clair cliquetis. Quand l’aube jette aux monts sa rose bandelette, Cet étroit paradis, parfumé de verdeurs, Au-devant du soleil, comme une cassolette, Enroule autour des pics la brume violette Qui, par frais tourbillons, sort de ses profondeurs. Si Midi, du ciel pur, verse sa lave blanche, Au travers des massifs il n’en laisse pleuvoir Que des éclats légers qui vont, de branche en branche, Fluides diamants que l’une à l’autre épanche, De leurs taches de feu semer le gazon noir. Parfois, hors des fourrés, les oreilles ouvertes, L’oeil au guet, le col droit, et la rosée au flanc, Un cabri voyageur, en quelques bonds alertes, Vient boire aux cavités pleines de feuilles vertes, Les quatre pieds posés sur un caillou tremblant. Tout un essaim d’oiseaux fourmille, vole et rôde De l’arbre aux rocs moussus, et des herbes aux fleurs: Ceux-ci trempent dans l’eau leur poitrail d’émeraude; Ceux-là, séchant leur plume à la brise plus chaude, Se lustrent d’un bec frêle aux bords des nids siffleurs. Ce sont des choeurs soudains, des chansons infinies, Un long gazouillement d’appels joyeux mêlé, Ou des plaintes d’amour à des rires unies; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, Que le repos de l’air n’en est jamais troublé. Mais l’âme s’en pénètre; elle se plonge, entière, Dans l’heureuse beauté de ce monde charmant; Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière; Elle revêt ta robe, ô pureté première! Et se repose en Dieu silencieusement. Le Jaguar. Sous le rideau lointain des escarpements sombres La lumière, par flots écumeux, semble choir; Et les mornes pampas où s’allongent les ombres Frémissent vaguement à la fraîcheur du soir. Des marais hérissés d’herbes hautes et rudes, Des sables, des massifs d’arbres, des rochers nus, Montent, roulent, épars, du fond des solitudes, De sinistres soupirs au soleil inconnus. La lune, qui s’allume entre des vapeurs blanches, Sur la vase d’un fleuve aux sourds bouillonnements, Froide et dure, à travers l’épais réseau des branches, Fait reluire le dos rugueux des caïmans. Les uns, le long du bord traînant leurs cuisses torses, Pleins de faim, font claquer leurs mâchoires de fer; D’autres, tels que des troncs vêtus d’âpres écorces, Gisent, entre-bâillant la gueule aux courants d’air. Dans l’acajou fourchu, lové comme un reptile, C’est l’heure où, l’oeil mi-clos et le mufle en avant, Le chasseur au beau poil flaire une odeur subtile, Un parfum de chair vive égaré dans le vent. Ramassé sur ses reins musculeux, il dispose Ses ongles et ses dents pour son oeuvre de mort; Il se lisse la barbe avec sa langue rose; Il laboure l’écorce et l’arrache et la mord. Tordant sa souple queue en spirale, il en fouette Le tronc de l’acajou d’un brusque enroulement; Puis sur sa patte roide il allonge la tête, Et, comme pour dormir, il râle doucement. Mais voici qu’il se tait, et, tel qu’un bloc de pierre, Immobile, s’affaisse au milieu des rameaux: Un grand boeuf des pampas entre dans la clairière, Corne haute et deux jets de fumée aux naseaux. Celui-ci fait trois pas. La peur le cloue en place: Au sommet d’un tronc noir qu’il effleure en passant, Plantés droit dans sa chair où court un froid de glace, Flambent deux yeux zébrés d’or, d’agate et de sang. Stupide, vacillant sur ses jambes inertes, Il pousse contre terre un mugissement fou; Et le jaguar, du creux des branches entr’ouvertes, Se détend comme un arc et le saisit au cou. Le boeuf cède, en trouant la terre de ses cornes, Sous le choc imprévu qui le force à plier; Mais bientôt, furieux, par les plaines sans bornes Il emporte au hasard son fauve cavalier. Sur le sable mouvant qui s’amoncelle en dune, De marais, de rochers, de buissons entravé, Ils passent, aux lueurs blafardes de la lune, L’un ivre, aveugle, en sang, l’autre à sa chair rivé. Ils plongent au plus noir de l’immobile espace, Et l’horizon recule et s’élargit toujours; Et, d’instants en instants, leur rumeur qui s’efface Dans la nuit et la mort enfonce ses bruits sourds. Effet De Lune. Sous la nue où le vent qui roule Mugit comme un troupeau de boeufs, Dans l’ombre la mer dresse en foule Les cimes de ses flots bourbeux. Tous les démons de l’Atlantique, Cheveux épars et bras tordus, Dansent un sabbat fantastique Autour des marins éperdus. Souffleurs, cachalots et baleines, Mâchant l’écume, ivres de bruit, Mêlent leurs bonds et leurs haleines Aux convulsions de la nuit. Assiégé d’écumes livides, Le navire, sous ce fardeau, S’enfonce aux solitudes vides, Creusant du front les masses d’eau. Il se cabre, tremble, s’incline, S’enlève de l’Océan noir, Et du sommet d’une colline Tournoie au fond d’un entonnoir. Et nul astre au ciel lourd ne flotte; Toujours un fracas rauque et dur D’un souffle égal hurle et sanglote Au travers de l’espace obscur. Du côté vague où l’on gouverne, Brusquement, voici qu’au regard S’entr’ouvre une étroite caverne Où palpite un reflet blafard. Bientôt, du faîte de ce porche Qui se hausse en s’élargissant, On voit pendre, lugubre torche, Une moitié de lune en sang. Le vent furieux la travaille, Et l’éparpille quelquefois En rouges flammèches de paille Contre les géantes parois; Mais, dans cet antre, à pleines voiles, Le navire, hors de l’enfer, S’élance au-devant des étoiles, Couvert des baves de la mer. Les Taureaux. Les plaines de la mer, immobiles et nues, Coupent d’un long trait d’or la profondeur des nues. Seul, un rose brouillard, attardé dans les cieux, Se tord languissamment comme un grêle reptile Au faîte dentelé des monts silencieux. Un souffle lent, chargé d’une ivresse subtile, Nage sur la savane et les versants moussus Où les taureaux aux poils lustrés, aux cornes hautes, À l’oeil cave et sanglant, musculeux et bossus, Paissent l’herbe salée et rampante des côtes. Deux nègres d’Antongil, maigres, les reins courbés, Les coudes aux genoux, les paumes aux mâchoires, Dans l’abêtissement d’un long rêve absorbés, Assis sur les jarrets, fument leurs pipes noires. Mais, sentant venir l’ombre et l’heure de l’enclos, Le chef accoutumé de la bande farouche, Une bave d’argent aux deux coins de la bouche, Tend son mufle camus, et beugle sur les flots. Le Rêve Du Jaguar. Sous les noirs acajous, les lianes en fleur, Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches, Pendent, et, s’enroulant en bas parmi les souches, Bercent le perroquet splendide et querelleur, L’araignée au dos jaune et les singes farouches. C’est là que le tueur de boeufs et de chevaux, Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue, Sinistre et fatigué, revient à pas égaux. Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue; Et, du mufle béant par la soif alourdi, Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse, Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi, Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse. En un creux du bois sombre interdit au soleil Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate; D’un large coup de langue il se lustre la patte; Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil; Et, dans l’illusion de ses forces inertes, Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs, Il rêve qu’au milieu des plantations vertes, Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants Dans la chair des taureaux effarés et beuglants. Ultra Coelos. Autrefois, quand l’essaim fougueux des premiers rêves Sortait en tourbillons de mon coeur transporté; Quand je restais couché sur le sable des grèves, La face vers le ciel et vers la liberté; Quand, chargé du parfum des hautes solitudes, Le vent frais de la nuit passait dans l’air dormant, Tandis qu’avec lenteur, versant ses flots moins rudes, La mer calme grondait mélancoliquement; Quand les astres muets, entrelaçant leurs flammes, Et toujours jaillissant de l’espace sans fin, Comme une grêle d’or pétillaient sur les lames Ou remontaient nager dans l’océan divin; Incliné sur le gouffre inconnu de la vie, Palpitant de terreur joyeuse et de désir, Quand j’embrassais dans une irrésistible envie L’ombre de tous les biens que je n’ai pu saisir; Ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes, Noirs feuillages emplis d’un vague et long soupir, Et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes, Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir! Ravissements des sens, vertiges magnétiques Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix! Inertes voluptés des ascètes antiques Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois! Nature! Immensité si tranquille et si belle, Majestueux abîme où dort l’oubli sacré, Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle, Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré? Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure, Par le torrent banal de la foule emporté, Que n’en détachais-tu l’âme en fleur, ô Nature, Pour l’absorber dans ton impassible beauté? Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres; Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu, J’aurais passé par la lumière et les ténèbres, Aveugle comme un Dieu: je n’aurais pas vécu! Mais, ô Nature, hélas! ce n’est point toi qu’on aime; Tu ne fais point couler nos pleurs et notre sang, Tu n’entends point nos cris d’amour ou d’anathème, Tu ne recules point en nous éblouissant! Ta coupe toujours pleine est trop près de nos lèvres; C’est le calice amer du désir qu’il nous faut! C’est le clairon fatal qui sonne dans nos fièvres: Debout! Marchez, courez, volez, plus loin, plus haut! Ne vous arrêtez pas, ô larves vagabondes! Tourbillonnez sans cesse, innombrables essaims! Pieds sanglants! gravissez les degrés d’or des mondes! Ô coeurs pleins de sanglots, battez en d’autres seins! Non! Ce n’était point toi, solitude infinie, Dont j’écoutais jadis l’ineffable concert; C’était lui qui fouettait de son âpre harmonie L’enfant songeur couché sur le sable désert. C’est lui qui dans mon coeur éclate et vibre encore Comme un appel guerrier pour un combat nouveau. Va! nous t’obéirons, voix profonde et sonore, Par qui l’âme, d’un bond, brise le noir tombeau! À de lointains soleils allons montrer nos chaînes, Allons combattre encor, penser, aimer, souffrir; Et, savourant l’horreur des tortures humaines, Vivons, puisqu’on ne peut oublier ni mourir! Le Colibri. Le vert colibri, le roi des collines, Voyant la rosée et le soleil clair Luire dans son nid tissé d’herbes fines, Comme un frais rayon s’échappe dans l’air. Il se hâte et vole aux sources voisines Où les bambous font le bruit de la mer, Où l’açoka rouge, aux odeurs divines, S’ouvre et porte au coeur un humide éclair. Vers la fleur dorée il descend, se pose, Et boit tant d’amour dans la coupe rose, Qu’il meurt, ne sachant s’il l’a pu tarir. Sur ta lèvre pure, ô ma bien-aimée, Telle aussi mon âme eût voulu mourir Du premier baiser qui l’a parfumée! Les Montreurs. Tel qu’un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d’été, Promène qui voudra son coeur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière! Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière, Déchire qui voudra la robe de lumière De la pudeur divine et de la volupté. Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m’engloutir pour l’éternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal, Je ne livrerai pas ma vie à tes huées, Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées. La Chute Des Etoiles. Tombez, ô perles dénouées, Pâles étoiles, dans la mer. Un brouillard de roses nuées Émerge de l’horizon clair; À l’Orient plein d’étincelles Le vent joyeux bat de ses ailes L’onde que brode un vif éclair. Tombez, ô perles immortelles, Pâles étoiles, dans la mer. Plongez sous les écumes fraîches De l’Océan mystérieux. La lumière crible de flèches Le faîte des monts radieux, Mille et mille cris, par fusées, Sortent des bois lourds de rosées; Une musique vole aux cieux. Plongez, de larmes arrosées, Dans l’Océan mystérieux. Fuyez, astres mélancoliques, Ô Paradis lointains encor! L’aurore aux lèvres métalliques Rit dans le ciel et prend l’essor; Elle se vêt de molles flammes, Et sur l’émeraude des lames Fait pétiller des gouttes d’or. Fuyez, mondes où vont les âmes, Ô Paradis lointains encor! Allez, étoiles, aux nuits douces, Aux cieux muets de l’Occident. Sur les feuillages et les mousses Le soleil darde un oeil ardent; Les cerfs, par bonds, dans les vallées, Se baignent aux sources troublées, Le bruit des hommes va grondant. Allez, ô blanches exilées, Aux cieux muets de l’Occident. Heureux qui vous suit, clartés mornes, Ô lampes qui versez l’oubli! Comme vous, dans l’ombre sans bornes, Heureux qui roule enseveli! Celui-là vers la paix s’élance: Haine, amour, larmes, violence, Ce qui fut l’homme est aboli. Donnez-nous l’éternel silence, Ô lampes qui versez l’oubli! La Mort D’Un Lion. Étant un vieux chasseur altéré de grand air Et du sang noir des boeufs, il avait l’habitude De contempler de haut les plaines et la mer, Et de rugir en paix, libre en sa solitude. Aussi, comme un damné qui rôde dans l’enfer, Pour l’inepte plaisir de cette multitude Il allait et venait dans sa cage de fer, Heurtant les deux cloisons avec sa tête rude. L’horrible sort, enfin, ne devant plus changer, Il cessa brusquement de boire et de manger, Et la mort emporta son âme vagabonde. Ô coeur toujours en proie à la rébellion, Qui tournes, haletant, dans la cage du monde, Lâche, que ne fais-tu comme a fait ce lion? Mille Ans Après. L’âpre rugissement de la mer pleine d’ombres, Cette nuit-là, grondait au fond des gorges noires, Et tout échevelés, comme des spectres sombres, De grands brouillards couraient le long des promontoires. Le vent hurleur rompait en convulsives masses Et sur les pics aigus éventrait les ténèbres, Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces Les bandes de taureaux aux beuglements funèbres. Semblable à quelque monstre énorme, épileptique, Dont le poil se hérisse et dont la bave fume, La montagne, debout dans le ciel frénétique, Geignait affreusement, le ventre blanc d’écume. Et j’écoutais, ravi, ces voix désespérées. Vos divines chansons vibraient dans l’air sonore, Ô jeunesse, ô désirs, ô visions sacrées, Comme un choeur de clairons éclatant à l’aurore! Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d’elle, Parmi ces cris et ces angoisses et ces fièvres, Mon âme en palpitant s’envolait d’un coup d’aile Vers ton sourire, ô gloire! et votre arome, ô lèvres! La nuit terrible, avec sa formidable bouche, Disait: -La vie est douce; ouvre ses portes closes! - Et le vent me disait de son râle farouche: -Adore! Absorbe-toi dans la beauté des choses! - Voici qu’après mille ans, seul, à travers les âges, Je retourne, ô terreur! à ces heures joyeuses, Et je n’entends plus rien que les sanglots sauvages Et l’écroulement sourd des ombres furieuses. Le Voeu Suprême. Certes, ce monde est vieux, presque autant que l’enfer. Bien des siècles sont morts depuis que l’homme pleure Et qu’un âpre désir nous consume et nous leurre, Plus ardent que le feu sans fin et plus amer. Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure, Soit que les poings liés on se jette à la mer, Soit qu’en face du ciel, d’un oeil ferme, et sur l’heure, Foudroyé dans sa force, on tombe sous le fer. Toi, dont la vieille terre est avide, je t’aime, Brûlante effusion du brave et du martyr, Où l’âme se retrempe au moment de partir! Ô sang mystérieux, ô splendide baptême, Puissé-je, aux cris hideux du vulgaire hébété, Entrer, ceint de ta pourpre, en mon éternité! Le Soir D’Une Bataille. Tels que la haute mer contre les durs rivages, À la grande tuerie ils se sont tous rués, Ivres et haletants, par les boulets troués, En d’épais tourbillons pleins de clameurs sauvages. Sous un large soleil d’été, de l’aube au soir, Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes, Longs murs d’hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes, Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir. Puis, ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l’oeil de haine chargé. Le fer d’un sang fiévreux à l’aise s’est gorgé; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses. Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers, Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches, Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches, Dans la mort furieuse étendus par milliers. La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces, Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux Et par la morne plaine où tourne un vol d’oiseaux Le ciel d’un soir sinistre estompe au loin leurs masses. Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossué de tant de chair humaine, Aux dernières lueurs du jour on voit à peine Se tordre vaguement des corps entrelacés; Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi, percé de coups de feu, Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence. Ô boucherie! Ô soif du meurtre! acharnement Horrible! odeur des morts qui suffoques et navres! Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement. Mais, sous l’ardent soleil ou sur la plaine noire, Si, heurtant de leur coeur la gueule du canon, Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom, Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire! Aux Morts. Après l’apothéose, après les gémonies, Pour le vorace oubli marqués du même sceau, Multitudes sans voix, vains noms, races finies, Feuilles du noble chêne ou de l’humble arbrisseau; Vous dont nul n’a connu les mornes agonies, Vous qui brûliez d’un feu sacré dès le berceau, Lâches, saints et héros, brutes, mâles génies, Ajoutés au fumier des siècles par monceau; Ô lugubres troupeaux des morts, je vous envie, Si, quand l’immense espace est en proie à la vie, Léguant votre misère à de vils héritiers, Vous goûtez à jamais, hôtes d’un noir mystère, L’irrévocable paix inconnue à la terre, Et si la grande nuit vous garde tout entiers! Le Dernier Souvenir. J’ai vécu, je suis mort. -Les yeux ouverts, je coule Dans l’incommensurable abîme, sans rien voir, Lent comme une agonie et lourd comme une foule. Inerte, blême, au fond d’un lugubre entonnoir Je descends d’heure en heure et d’année en année, À travers le Muet, l’Immobile, le Noir. Je songe, et ne sens plus. L’épreuve est terminée. Qu’est-ce donc que la vie? Étais-je jeune ou vieux? Soleil! Amour! -Rien, rien. Va, chair abandonnée! Tournoie, enfonce, va! Le vide est dans tes yeux, Et l’oubli s’épaissit et t’absorbe à mesure. Si je rêvais! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux. Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure? Cela dut m’arriver en des temps très anciens. Ô nuit! Nuit du néant, prends-moi! -La chose est sûre: Quelqu’un m’a dévoré le coeur. Je me souviens. Les Damnés. La terre était immense, et la nue était morne; Et j’étais comme un mort en ma tombe enfermé, Et j’entendais gémir dans l’espace sans borne Ceux dont le coeur saigna pour avoir trop aimé: Femmes, adolescents, hommes, vierges pâlies, Nés aux siècles anciens, enfants des jours nouveaux, Qui, rongés de désirs et de mélancolies, Se dressaient devant moi du fond de leurs tombeaux. Plus nombreux que les flots amoncelés aux grèves, Dans un noir tourbillon de haine et de douleurs, Tous ces suppliciés des impossibles rêves Roulaient, comme la mer, les yeux brûlés de pleurs. Et sombre, le front nu, les ailes flamboyantes, Les flagellant encor de désirs furieux, Derrière le troupeau des âmes défaillantes Volait le vieil Amour, le premier né des dieux. De leur plainte irritant la lugubre harmonie, Lui-même consumé du mal qu’il fait subir, Il chassait, à travers l’étendue infinie, Ceux qui sachant aimer n’en ont point su mourir. Et moi, je me levais de ma tombe glacée, Un souffle au milieu d’eux m’emportait sans retour; Et j’allais, me mêlant à la course insensée, Aux lamentations des damnés de l’amour. Ô morts livrés aux fouets des tardives déesses, Ô Titans enchaînés dans l’Érèbe éternel, Heureux! vous ignoriez ces affreuses détresses, Et vous n’aviez perdu que la terre et le ciel! Fiat Nox. L’universelle mort ressemble au flux marin Tranquille ou furieux, n’ayant hâte ni trêve, Qui s’enfle, gronde, roule et va de grève en grève, Et sur les hauts rochers passe soir et matin. Si la félicité de ce vain monde est brève, Si le jour de l’angoisse est un siècle sans fin, Quand notre pied trébuche à ce gouffre divin, L’angoisse et le bonheur sont le rêve d’un rêve. Ô coeur de l’homme, ô toi, misérable martyr, Que dévore l’amour et que ronge la haine, Toi qui veux être libre et qui baises ta chaîne! Regarde! Le flot monte et vient pour t’engloutir! Ton enfer va s’éteindre, et la noire marée Va le verser l’oubli de son ombre sacrée. In Excelsis. Mieux que l’aigle chasseur, familier de la nue, Homme! monte par bonds dans l’air resplendissant. La vieille terre, en bas, se tait et diminue. Monte. Le clair abîme ouvre à ton vol puissant Les houles de l’azur que le soleil flagelle. Dans la brume, le globe, en bas, va s’enfonçant. Monte. La flamme tremble et pâlit, le ciel gèle, Un crépuscule morne étreint l’immensité. Monte, monte et perds-toi dans la nuit éternelle: Un gouffre calme, noir, informe, illimité, L’évanouissement total de la matière Avec l’inénarrable et pleine cécité. Esprit! monte à ton tour vers l’unique lumière, Laisse mourir en bas tous les anciens flambeaux, Monte où la Source en feu brûle et jaillit entière. De rêve en rêve, va! des meilleurs aux plus beaux. Pour gravir les degrés de l’Échelle infinie, Foule les dieux couchés dans leurs sacrés tombeaux. L’intelligible cesse, et voici l’agonie, Le mépris de soi-même, et l’ombre, et le remord, Et le renoncement furieux du génie. Lumière, où donc es-tu? Peut-être dans la mort. La Mort Du Soleil. Le vent d’automne, aux bruits lointains des mers pareil, Plein d’adieux solennels, de plaintes inconnues, Balance tristement le long des avenues Les lourds massifs rougis de ton sang, ô soleil! La feuille en tourbillons s’envole par les nues; Et l’on voit osciller, dans un fleuve vermeil, Aux approches du soir inclinés au sommeil, De grands nids teints de pourpre au bout des branches nues. Tombe, Astre glorieux, source et flambeau du jour! Ta gloire en nappes d’or coule de ta blessure, Comme d’un sein puissant tombe un suprême amour. Meurs donc, tu renaîtras! L’espérance en est sûre. Mais qui rendra la vie et la flamme et la voix Au coeur qui s’est brisé pour la dernière fois? Les Spectres. I Trois spectres familiers hantent mes heures sombres. Sans relâche, à jamais, perpétuellement, Du rêve de ma vie ils traversent les ombres. Je les regarde avec angoisse et tremblement. Ils se suivent, muets comme il convient aux âmes, Et mon coeur se contracte et saigne en les nommant. Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames, Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair; La moelle de mes os gèle à leurs mornes flammes. Sur ces lèvres sans voix éclate un rire amer. Ils m’entraînent, parmi la ronce et les décombres, Très loin, par un ciel lourd et terne de l’hiver. Trois spectres familiers hantent mes heures sombres. II Ces spectres! on dirait en vérité des morts, Tant leur face est livide et leurs mains sont glacées. Ils vivent cependant: ce sont mes trois remords. Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées, Et dans l’abîme noir et vengeur de l’oubli Noyer le souvenir des ivresses passées! J’ai brûlé les parfums dont vous m’aviez empli; Le flambeau s’est éteint sur l’autel en ruines; Tout, fumée et poussière, est bien enseveli. Rien ne renaîtra plus de tant de fleurs divines, Car du rosier céleste, hélas! sans trop d’efforts, Vous avez bu la sève et tranché les racines. Ces spectres! on dirait en vérité des morts! III Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. Je revois le soleil des paradis perdus! L’espérance sacrée en chantant bat des ailes. Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus, Chères âmes, parlez, je vous ai tant aimées! Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus? Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées, Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux; Déroulez sur mon coeur vos tresses parfumées! Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux, Debout, se détachant de ces brumes mortelles, Les voici devant moi, blancs et silencieux. Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles. IV Oui! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison. En vain les songes d’or y versent leurs délices, Dans la coupe où tu bois nage un secret poison. Tout homme est revêtu d’invisibles cilices; Et dans l’enivrement de la félicité La guêpe du désir ravive nos supplices. Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité? N’arracherons-nous point ce dard qui nous torture? Ni dans ce monde, ni dans notre éternité. La vieille Illusion fait de nous sa pâture; Nul captif n’atteindra le seuil de sa prison; Et la guêpe est au sein de l’immense nature. Oui! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison. Le Vent Froid De La Nuit. Le vent froid de la nuit souffle à travers les branches Et casse par moments les rameaux desséchés; La neige, sur la plaine où les morts sont couchés, Comme un suaire étend au loin ses nappes blanches. En ligne noire, au bord de l’étroit horizon, Un long vol de corbeaux passe en rasant la terre, Et quelques chiens, creusant un tertre solitaire, Entre-choquent les os dans le rude gazon. J’entends gémir les morts sous les herbes froissées. Ô pâles habitants de la nuit sans réveil, Quel amer souvenir, troublant votre sommeil, S’échappe en lourds sanglots de vos lèvres glacées? Oubliez, oubliez! Vos coeurs sont consumés; De sang et de chaleur vos artères sont vides. Ô morts, morts bienheureux, en proie aux vers avides, Souvenez-vous plutôt de la vie, et dormez! Ah! dans vos lits profonds quand je pourrai descendre, Comme un forçat vieilli qui voit tomber ses fers, Que j’aimerai sentir, libre des maux soufferts, Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre! Mais, ô songe! Les morts se taisent dans leur nuit. C’est le vent, c’est l’effort des chiens à leur pâture, C’est ton morne soupir, implacable nature! C’est mon coeur ulcéré qui pleure et qui gémit. Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne. Encore une torture, encore un battement. Puis, rien. La terre s’ouvre, un peu de chair y tombe; Et l’herbe de l’oubli, cachant bientôt la tombe, Sur tant de vanité croît éternellement. La Dernière Vision. Un long silence pend de l’immobile nue. La neige, bossuant ses plis amoncelés, Linceul rigide, étreint les océans gelés. La face de la terre est absolument nue. Point de villes, dont l’âge a rompu les étais, Qui s’effondrent par blocs confus que mord le lierre. Des lieux où tournoyait l’active fourmilière Pas un débris qui parle et qui dise: J’étais! Ni sonnantes forêts, ni mers des vents battues. Vraiment, la race humaine et tous les animaux Du sinistre anathème ont épuisé les maux. Les temps sont accomplis: les choses se sont tues. Comme, du faîte plat d’un grand sépulcre ancien, La lampe dont blêmit la lueur vagabonde, Plein d’ennui, palpitant sur le désert du monde, Le soleil qui se meurt regarde et ne voit rien. Un monstre insatiable a dévoré la vie. Astres resplendissants des cieux, soyez témoins! C’est à vous de frémir, car ici-bas, du moins, L’affreux spectre, la goule horrible est assouvie. Vertu, douleur, pensée, espérance, remords, Amour qui traversais l’univers d’un coup d’aile, Qu’êtes-vous devenus? L’âme, qu’a-t-on fait d’elle? Qu’a-t-on fait de l’esprit silencieux des morts? Tout! tout a disparu, sans échos et sans traces, Avec le souvenir du monde jeune et beau. Les siècles ont scellé dans le même tombeau L’illusion divine et la rumeur des races. Ô soleil! vieil ami des antiques chanteurs, Père des bois, des blés, des fleurs et des rosées, Éteins donc brusquement tes flammes épuisées, Comme un feu de berger perdu sur les hauteurs. Que tardes-tu? La terre est desséchée et morte: Fais comme elle, va, meurs! Pourquoi survivre encor? Les globes détachés de ta ceinture d’or Volent, poussière éparse, au vent qui les emporte. Et, d’heure en heure aussi, vous vous engloutirez, Ô tourbillonnements d’étoiles éperdues, Dans l’incommensurable effroi des étendues, Dans les gouffres muets et noirs des cieux sacrés! Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre Informe, dans son vide et sa stérilité, L’abîme pacifique où gît la vanité De ce qui fut le temps et l’espace et le nombre. Les Rêves Morts. Vois! cette mer si calme a comme un lourd bélier Effondré tout un jour le flanc des promontoires, Escaladé par bonds leur fumant escalier, Et versé sur les rocs, qui hurlent sans plier, Le frisson écumeux des longues houles noires. Un vent frais, aujourd’hui, palpite sur les eaux, La beauté du soleil monte et les illumine, Et vers l’horizon pur où nagent les vaisseaux, De la côte azurée, un tourbillon d’oiseaux S’échappe, en arpentant l’immensité divine. Mais, parmi les varechs, aux pointes des îlots, Ceux qu’a brisés l’assaut sans frein de la tourmente, Livides et sanglants sous la lourdeur des flots, La bouche ouverte et pleine encore de sanglots, Dardent leurs yeux hagards à travers l’eau dormante. Ami, ton coeur profond est tel que cette mer Qui sur le sable fin déroule ses volutes: Il a pleuré, rugi comme l’abîme amer, Il s’est rué cent fois contre des rocs de fer, Tout un long jour d’ivresse et d’effroyables luttes. Maintenant il reflue, il s’apaise, il s’abat. Sans peur et sans désir que l’ouragan renaisse, Sous l’immortel soleil c’est à peine s’il bat; Mais génie, espérance, amour, force et jeunesse Sont là, morts, dans l’écume et le sang du combat. La Vipère. Si les chastes amours avec respect louées Éblouissent encor ta pensée et tes yeux, N’effleure point les plis de leurs robes nouées, Garde la pureté de ton rêve pieux. Ces blanches visions, ces vierges que tu crées Sont ta jeunesse en fleur épanouie au ciel! Verse à leurs pieds le flot de tes larmes sacrées, Brûle tous tes parfums sur leur mystique autel. Mais si l’amer venin est entré dans tes veines, Pâle de volupté pleurée et de langueur, Tu chercheras en vain un remède à tes peines: L’angoisse du néant te remplira le coeur. Ployé sous ton fardeau de honte et de misère, D’un exécrable mal ne vis pas consumé: Arrache de ton sein la mortelle vipère, Ou tais-toi, lâche, et meurs, meurs d’avoir trop aimé! À L’Italie. C’est la marque et la loi du monde périssable Que rien de grand n’assied, avec tranquillité, Sur un faîte éternel sa fortune immuable. Mais, homme ou nation, nul n’est si haut porté Qui ne puisse, au plus bas des chutes magnanimes, Donner un mâle exemple à la postérité. Toi qui, du passé sombre illuminant les cimes, Emportais l’âme humaine en ton divin essor, Ô fille du soleil, mère d’enfants sublimes! Martyre au sein meurtri, qui palpites encor, Toi qui tends vers des cieux muets et sans mémoire, Dans un sanglot sans fin, muse, tes lèvres d’or! Souviens-toi de ces jours sacrés de ton histoire Où tu menais le choeur des peuples inhumains De leur ombre sinistre à ton midi de gloire; Où la vie ample et forte emplissait tes chemins, Où tu faisais jaillir de la terre sonore D’éclatantes cités écloses sous tes mains; Où le vieil orient, baigné par ton aurore, Comme ses rois anciens au berceau de ton dieu, Faisait fumer l’encens à tes pieds qu’il adore; Où, le coeur débordant de passions en feu, D’Hellas, morte à jamais, tu consolais le monde; Où tu courais, versant ta lumière en tout lieu! Oh! Comme tu nageais, jeune, ardente et féconde, Dans ces flots immortels chers à la volupté! Comme tu fleurissais sur la neige de l’onde! Les peuples abondaient autour de ta beauté, Pleins d’amour, allumant leur pensée à tes flammes, Emportant ton parfum qui leur était resté! Comme ils ont écouté tes mille épithalames! Comme ils ont salué ce long enfantement, Cet essaim glorieux de magnifiques âmes! Et comme tu disais impérissablement, Sur des modes nouveaux, à la terre charmée, T’élançant de l’enfer jusques au firmament, Des forêts de la Gaule aux sables d’Idumée, Les anges, les damnés et les pieux combats Et la tombe d’un dieu de tes chants embaumée! Les siècles t’ont connue; ils ne t’oublîront pas! Depuis la sainte Hellas, où donc est la rivale Qui marqua comme toi l’empreinte de ses pas? Ah! Les destins t’ont fait une part sans égale! Vois! Dix siècles durant, des vieux soleils au tien, La nuit silencieuse emplit tout l’intervalle! Et des esprits sacrés mystérieux lien, Colombe, tu portais sur l’onde universelle Le rameau d’olivier à l’univers ancien! Qui donc a su tenir, d’une puissance telle, Trempé dans le soleil, ou plus proche des cieux, Le pinceau rayonnant et la lyre immortelle? Abeille! Qui n’a bu ton miel délicieux? Reine! Qui n’a couvert tes pieds d’artiste et d’ange, Dans un transport sacré, de ses baisers pieux? Mais puisque sur ce globe où tout s’écroule et change, Vivante, tu tombas de ce faîte si beau, Est-ce un gémissement qui lavera ta fange? Du jour où le barbare, éteignant ton flambeau, Ivre de ta beauté, sourd à ton agonie, T’enferma dans l’opprobre ainsi qu’en un tombeau, Bercés aux longs accents de ta plainte infinie, Les peuples se sont fait un charme de tes pleurs, Tant ta misère auguste est sur de ton génie! Tant tu leur as chanté, dans tes belles douleurs, Le cantique éternel des races flagellées, Tant l’épine à ton front s’épanouit en fleurs! Fais silence, victime aux hymnes désolées! Le silence convient aux sublimes revers, Et l’angoisse terrible a les lèvres scellées! Farouche, le front pâle et les yeux grands ouverts, Laisse se lamenter les nations serviles; Sois comme une épouvante au sceptique univers! Qu’il dise, contemplant de loin tes mornes villes, Et tes temples muets, et ton sol infécond, Et toi, tes longs cheveux souillés de cendres viles: -Elle couve son mal en un repos profond; Elle ne pleure plus comme un troupeau d’esclaves; Et le fouet siffle et mord, et rien ne lui répond! - Mais plutôt, Italie! Ô nourrice des braves! Sous ce même soleil qui féconda tes flancs, Ne gis plus, le coeur sombre et les bras lourds d’entraves. De tes plus nobles fils les fantômes sanglants Assiègent ton sommeil d’impérissables haines, Et tu songes tout bas: les dieux vengeurs sont lents! Les dieux vengeurs sont morts. Sèche tes larmes vaines; Ouvre le réservoir des outrages soufferts, Verse les flots stagnants qui dorment dans tes veines. Hérisse de fureur tes cheveux par les airs, Reprends l’ongle et la dent de la louve du Tibre, Et pousse un cri suprême en secouant tes fers. Debout! Debout! Agis! Sois vivante, sois libre! Quoi! L’oppresseur stupide aux triomphants hourras Respire encor ton air qui parfume et qui vibre! Tu t’es sentie infâme, ô vierge, entre ses bras! Il ronge ton beau front de son impure écume, Et tu subis son crime, et tu le subiras! Ah! Par ton propre sang, ton noble sang qui fume, Par tes siècles d’opprobre et d’angoisses sans fin, Par tant de honte bue avec tant d’amertume; Par pitié pour tes fils suppliciés en vain, Par ta chair maculée et ton âme avilie, Par respect pour l’histoire et ton passé divin; Si tu ne peux revivre, et si le ciel t’oublie, Donne à la liberté ton suprême soupir: Lève-toi, lève-toi, magnanime Italie! C’est l’heure du combat, c’est l’heure de mourir, Et de voir, au bûcher de tes villes désertes, De ton dernier regard la vengeance accourir! Car peut-être qu’alors, sourde aux plaintes inertes, Mais frappée en plein coeur d’un cri mâle jeté, La France te viendra, les deux ailes ouvertes, Par la route de l’aigle et de la liberté! Requies. Comme un morne exilé, loin de ceux que j’aimais, Je m’éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie, Du pays enchanté qu’on ne revoit jamais. Sur la haute colline où la route dévie Je m’arrête, et vois fuir à l’horizon dormant Ma dernière espérance, et pleure amèrement. O malheureux! crois-en ta muette détresse: Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse, Au souvenir cruel de tes félicités. Tourne plutôt les yeux vers l’angoisse nouvelle, Et laisse retomber dans leur nuit éternelle L’amour et le bonheur que tu n’as point goûtés. Le temps n’a pas tenu ses promesses divines. Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines; Livre leur cendre morte au souffle de l’oubli. Endors-toi sans tarder en ton repos suprême, Et souviens-toi, vivant dans l’ombre enseveli, Qu’il n’est plus dans ce monde un seul être qui t’aime. La vie est ainsi faite, il nous la faut subir. Le faible souffre et pleure, et l’insensé s’irrite; Mais le plus sage en rit, sachant qu’il doit mourir. Rentre au tombeau muet où l’homme enfin s’abrite, Et là, sans nul souci de la terre et du ciel, Repose, ô malheureux, pour le temps éternel! Paysage Polaire. Un monde mort, immense écume de la mer, Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales, Jets de pics convulsifs étirés en spirales Qui vont éperdument dans le brouillard amer. Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales, Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer. Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces, Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races, Congelés dans leur rêve et leur lividité; Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques, Çà et là, balançant leurs cous épileptiques, Ivres et monstrueux, bavent de volupté. Le Corbeau. Sérapion, abbé des onze monastères D’Arsinoë, soumis aux trois règles austères, Sous Valens, empereur des pays d’orient, Un soir, se promenait, méditant et priant, Silencieux, le long des bas arceaux du cloître. Le soleil disparu laissait les ombres croître Du sein des oasis et des sables déserts; Les astres s’éveillaient dans le bleu noir des airs; Et, si n’était, parfois, du fond des solitudes, Quelques rugissements de lion, brefs et rudes, Autour du monastère, en un repos complet, Et dans le ciel, la nuit vaste se déroulait. L’abbé Sérapion, d’un pas lent, sur les dalles, Marchait, faisant sonner le cuir de ses sandales, Anxieux de l’édit impérial, lequel Était une épouvante aux serviteurs du ciel, Ordonnant d’enrôler, par légions subites, Pour la guerre des goths, cent mille cénobites. Car, en ce temps-là, ceux qui, dans le monde épars, Cherchaient l’oubli du siècle en Dieu, de toutes parts, En haute et basse Égypte, abondaient, vieux et jeunes, Afin d’être sauvés par prières et jeûnes. Et c’est pourquoi l’édit signé de l’empereur Emplissait les couvents de trouble et de terreur; Et toute chair saignait sous de plus lourds cilices, Pour désarmer Jésus touché par ces supplices. Or l’abbé méditait sur cela, d’un esprit Plein d’angoisse, et priait pour son troupeau proscrit, Levant les bras au ciel et disant: -Dieu m’assiste! - Mais, comme il s’en allait, le front bas, l’âme triste, Dans l’ombre des arceaux voici qu’il entendit Brusquement une voix très rauque qui lui dit: -Vénérable seigneur, soyez-moi pitoyable! - Et l’abbé se signa, croyant ouïr le diable, Et ne vit rien, le cloître étant sombre d’ailleurs. La voix sinistre dit: -J’ai vu des temps meilleurs; J’ai fait de beaux festins! Et, par une loi dure, Aujourd’hui c’est la faim sans trêve que j’endure; Or, mon pieux seigneur, n’en soyez étonné, J’étais déjà très vieux quand Abraham est né. -Au nom du roi Jésus, démon ou créature Qui m’implores avec cette étrange imposture, Qui que tu sois enfin qui me parles ainsi, Viens! Dit l’abbé. -Seigneur, dit l’autre, me voici. - Et sur la balustrade, aussitôt, une forme Devant Sérapion se laissa choir, énorme, Un oiseau gauche et lourd, l’aile ouverte à demi, Mais dont les yeux flambaient sous le cloître endormi. L’abbé vit que c’était un corbeau d’une espèce Géante. L’âge avait tordu la corne épaisse Du bec, et, par endroits, le corps tout déplumé D’une affreuse maigreur paraissait consumé. Certes, la foi du moine était vive et robuste; Il savait que la grâce est le rempart du juste; Mais, n’ayant jamais eu de telle vision, Il se sentit frémir en cette occasion. Et les yeux de la bête éclairaient les ténèbres, Tandis qu’elle agitait ses deux ailes funèbres. Sérapion lui dit: -Si ton nom est Satan, Démon, chien, réprouvé, je te maudis! Va-t’en! Par la vertu de christ, le rédempteur des âmes, Je te chasse: retombe aux éternelles flammes! - Et, ce disant, il fit un grand signe de croix. -Je ne suis point celui, saint abbé, que tu crois, Dit l’oiseau noir, riant d’un sombre et mauvais rire; Ne dépense donc point le temps à me maudire. Je suis né corbeau, maître, et tel que me voilà, Mais il y a beaucoup de siècles de cela. La famine me ronge, et je veux de ta grâce Quelque peu de chair maigre à défaut de chair grasse. Seigneur moine, en retour, je te dirai comment J’apporte un sûr remède à ton secret tourment. -Nous ne touchons jamais, selon nos saintes règles, Aux pâtures des loups, des corbeaux et des aigles, Dit l’abbé. Va rôder, si tu veux de la chair, Sur les champs de bataille où moissonne l’enfer. Ici, pour réparer ta faim et tes fatigues, Tu n’aurais qu’un morceau de pain noir et des figues. -Soit! Dit le vieil oiseau, je ne suis point friand; Et toute nourriture est bonne au mendiant Qu’un dur jeûne depuis trois siècles ronge et brûle. -Suis-moi donc, dit l’abbé, jusques en ma cellule. - Et l’autre, tout joyeux de l’invitation, Par les noirs corridors suivit Sérapion. Quand il eut dévoré pain dur et figues sèches, Le corbeau secoua comme un faisceau de flèches Les plumes de son dos maigre, et, fermant les yeux, Parut mettre en oubli le moine soucieux. Celui-ci, bras croisés sous sa robe grossière, Regardait fixement la bête carnassière, Et murmurait: -Jésus! Dépistez, ô seigneur, Les embûches du diable autour de mon honneur! Saints anges! Tout ceci n’est point chose ordinaire. Que me veut cet oiseau mille fois centenaire? Nul vivant n’a reçu d’hôte plus singulier. Abritez-moi, seigneur, sous votre bouclier! - Or, tandis que l’abbé méditait de la sorte, Le corbeau tout à coup lui dit d’une voix forte: -Je ne dors point, ainsi que vous l’avez pensé, Vénérable rabbi; je rêvais du passé, Me demandant de quoi les âmes étaient faites. J’ai connu, dans leur temps, tous les anciens prophètes Qui, certes, l’ignoraient. -Parle sans blasphémer, Dit le moine, ou l’enfer puisse te consumer! Que t’importe, chair vile, inerte pourriture, Qui rentreras bientôt dans l’aveugle nature Avec l’argile et l’eau de la pluie et le vent, Vaine ombre, indifférente aux yeux du Dieu vivant, À toi qui n’es que fange avant d’être poussière, Le royaume où les saints siègent dans la lumière? Le lion, le corbeau, l’aigle, l’âne et le chien, Qu’est-ce que tout cela dans la mort, sinon rien? -Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme Sûr de se réveiller après le dernier somme; Mais j’ai vu force rois et des peuples entiers Qui n’allaient point de vie à trépas volontiers. À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure, De sortir promptement de leur noire demeure. En outre, sachez-le, j’en ai mangé beaucoup, Et leur âme avec eux, maître, du même coup. -Vil païen, dit l’abbé, quand la chair insensible Est morte, l’âme au ciel ouvre une aile invisible. De sa grâce, aussi bien, Dieu ne t’a point pourvu Pour voir ce que les saints et les anges ont vu: Les esprits, dans l’azur, comme autant de colombes, Au soleil éternel tournoyant hors des tombes! Et c’est la vérité. -Pour moi, dit le corbeau, J’en doute fort, n’ayant point reçu ce flambeau. Ainsi soit-il! Pourtant, si la chose est notoire. Mais vous plaît-il d’ouvrir l’oreille à mon histoire, Seigneur, et de m’entendre en ma confession? J’ai, ce soir, grand besoin d’une absolution. -J’écoute, dit le moine. Heureux qui s’humilie, Car le vrai repentir nous lave et nous délie, Et réjouit le coeur des anges dans les cieux! -Je le prends de très haut, mon maître, étant très vieux: En ce temps-là, seigneur abbé, l’eau solitaire Avait noyé la race humaine avec la terre, Et, par delà le faîte escaladé des monts, Haussait jusques au ciel sa bave et ses limons. Ce fut le dernier jour des rois et des empires Antiques. S’ils étaient meilleurs, s’ils étaient pires Que ceux-ci, je ne sais. Leurs vertus ou leurs torts Importent peu d’ailleurs du moment qu’ils sont morts. -Ils étaient fort pervers, dit le moine, et leur juge Les noya justement dans les eaux du déluge. C’était un monde impie, où, grâce au suborneur, La femme séduisit les anges du seigneur. -J’y consens, dit l’oiseau, ce n’est point mon affaire, Et celui qui le fit n’avait qu’à le mieux faire. Toujours est-il qu’il s’en était débarrassé. Le monde ancien, seigneur, étant donc trépassé, L’arche immense flottait depuis quarante aurores, Et l’océan sans fin, heurtant ses flancs sonores, Dans la brume des cieux y berçait lourdement Tout ce qui survivait à l’engloutissement. Et j’étais là, parmi les espèces sans nombre, Et j’attendais mon heure, immobile dans l’ombre. Un jour, ayant tari leur vaste réservoir, Les torrents épuisés cessèrent de pleuvoir; Le soleil resplendit à l’orient de l’arche; L’abîme décrut: -Va! Me dit le patriarche, Et, si quelque montagne émerge au loin des mers, Apprends-nous qu’Iahvèh pardonne à l’univers. - Je pris mon vol, joyeux de fuir à tire-d’ailes, Et j’allais effleurant les eaux universelles; Et depuis, je ne sais, n’étant point revenu, Ce que le noir vaisseau de l’homme est devenu. -Ce fut là, dit le moine, une action mauvaise. -Seigneur, dit le corbeau, c’est que, ne vous déplaise, Aimant à voyager dans ma jeune saison, Je respirais bien mieux au grand air qu’en prison. Je vis bientôt, rabbi, poindre des cimes vertes Qui fumaient au soleil, d’algue épaisse couvertes; Et je m’y vins percher sur un grand cèdre noir, D’où je pouvais planer dans l’espace et mieux voir. Et j’attendis trois jours avec trois nuits entières. Et le soleil encore épandit ses lumières, Et je vis que la mer, reprenant son niveau, Avait laissé renaître un univers nouveau, Mais vide, tout souillé des écumes marines, Et comme hérissé d’effroyables ruines. Au bas de la montagne où j’étais arrêté, Dormait dans la vapeur une énorme cité Aux murs de terre rouge étagés en terrasses Et bâtis par le bras puissant des vieilles races. Écroulés sous le faix des flots démesurés, Ces murs avaient heurté ces palais effondrés Où les varechs visqueux, emplis de coquillages, Pendant le long des toits comme de noirs feuillages, Au travers des plafonds tombaient par blocs confus, Enlacés en spirale épaisse autour des fûts, Et faisant des manteaux de limons et de fanges Aux cadavres géants des rois, enfants des anges. Et j’en vis deux, seigneur abbé, debout encor Sur un trône, et liés avec des chaînes d’or: Un homme au front superbe, à la haute stature, Qui, de ses bras nerveux, comme d’une ceinture, Pressait contre son sein une femme aux grands yeux Qui semblait contempler son amant glorieux; Et je lus sur sa bouche entr’ouverte et glacée Le bonheur de mourir par ces bras enlacée. Lui, le cou ferme et droit, dompté, mais non vaincu, Et sans peur dans la mort comme il avait vécu, Avait tout préservé de ce commun naufrage, Sa beauté, son orgueil, sa force et son courage. Autour de la cité muette un lac gisait Où le soleil sinistre avec horreur luisait, Gouffre de vase, plein de colossales bêtes Inertes et montrant leurs ventres ou leurs têtes. Ours, énormes lézards, immenses éléphants, À demi submergés par ces flots étouffants, Grands aigles fatigués de planer dans les nues Et de ne plus trouver les montagnes connues, Taureaux ouvrant encor leurs convulsifs naseaux, Léviathans surpris par la fuite des eaux, Tous les vieux habitants de la terre féconde Avec l’homme gonflaient au loin la boue immonde; Et de chaudes vapeurs s’épandaient dans les vents. Or, sachant que les morts sont pâture aux vivants, Je vécus là, seigneur abbé, beaucoup d’années, Très joyeux, bénissant les bonnes destinées Et l’abondant travail de la mer; car enfin, Homme ou corbeau, manger est doux quand on a faim. Depuis bien des soleils, dans cette solitude, Je coulais des jours pleins de molle quiétude, Quand un soir, du sommet de l’arbre accoutumé, Je vis, vers l’orient brusquement enflammé, Au sein d’un tourbillon de splendeurs inconnues, Un fantôme puissant qui venait par les nues. Ses ailes battaient l’air immense autour de lui; Ses cheveux flamboyaient dans le ciel ébloui; Et, les bras étendus, d’une haleine profonde Il chassait les vapeurs qui pesaient sur le monde. Aux limpides clartés de ses regards d’azur, L’eau vive étincelait dans le marais impur Ombragé de roseaux, rougi de fleurs soudaines; Les monts brûlaient, bûchers des dépouilles humaines; Et, jaillissant des rocs où leur germe était clos, Les fleuves nourriciers multipliaient leurs flots, Épanchant leur fraîcheur aux arides vallées Toutes chaudes encor des écumes salées. Et l’espace tourna dans mes yeux, saint abbé! Et, comme un mort, au pied du cèdre je tombai. Qui sait combien dura ce long sommeil sans trêve? Mais qu’est-ce que le temps, sinon l’ombre d’un rêve? Quand je me réveillai, quelques siècles après, Ce fut sous l’ombre noire et sans fin des forêts. Tout avait disparu: la ville aux blocs superbes S’était disséminée en poudre sous les herbes; Et comme je planais sur les feuillages verts, Je vis que l’homme avait reconquis l’univers. J’entendis des clameurs féroces et sauvages De tous les horizons rouler par les nuages; Et, du nord au midi, de l’est à l’occident, Ivres de leur fureur, oeil pour oeil, dent pour dent, Avec l’âpre sanglot des étreintes mortelles, Jours et nuits, se heurtaient les nations nouvelles. Les traits sifflaient au loin, les masses aux nuds durs Brisaient les fronts guerriers ainsi que des fruits mûrs; Les femmes, les vieillards sanglants dans la poussière, Et les petits enfants écrasés sur la pierre Attestaient que les flots du déluge récent Avaient purifié le monde renaissant! Ah! Ah! Les blêmes chairs des races égorgées, De corbeaux, de vautours et d’aigles assiégées, Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux! -Ne t’en réjouis pas, rebut de la géhenne! Dit le moine. Aveuglé par l’envie et la haine, Tu n’as pu voir, maudit, dans l’univers ancien, Que les oeuvres du mal et non celles du bien, Et tu ne regardais, ô bête inexorable, La pauvre humanité que par les yeux du diable! -Hélas! Je crois, seigneur, en y réfléchissant, Que l’homme a toujours eu soif de son propre sang, Comme moi le désir de sa chair vive ou morte. C’est un goût naturel qui tous deux nous emporte Vers l’accomplissement de notre double vu. Le diable n’y peut rien, maître, non plus que Dieu; Et j’estime aussi peu, sans haine et sans envie, Les choses de la mort que celles de la vie. Dans sa sincérité, voilà mon sentiment, Et si j’ai ri, c’était, seigneur, innocemment. -Roi des anges, seigneur Jésus, mon divin maître! Dit le moine, liez la langue de ce traître! Aussi bien il blasphème et raille sans merci. -Pieux abbé, ne vous irritez point ainsi: Songez que n’étant rien qu’un peu de chair sans âme, Je ne puis mériter ni louange, ni blâme; Et que, si je me tais, vous conduirez demain Cent mille moines, casque en tête et pique en main. Ce seront de fort beaux guerriers dans la bataille, Qui verseront un sang bénit à chaque entaille, Et, morts, s’envoleront sans tarder droit au ciel; Car, selon vous, rabbi, c’est là l’essentiel. -Va! Dit Sérapion, Dieu sans doute commande, Pour expier mes lourds péchés, que je t’entende. Parle donc, et poursuis sans plus argumenter, Car le temps du salut se perd à t’écouter. -Maître, les jours passaient; et j’avançais en âge, Ivre du sang versé sur les champs de carnage, Toujours robuste et fort comme au siècle lointain Où sur les sombres eaux resplendit le matin. Et les hommes croissaient, vivaient, mouraient, semblables À des rêves, amas de choses périssables Que le vent éternel des impassibles cieux Balayait dans l’oubli morne et silencieux; Et les forêts germaient, et rentraient dans la boue Leurs troncs écartelés où la foudre se joue, Ne laissant que le sable aride et le rocher Où je vis la rosée et l’ombre s’épancher. Les cités, de porphyre et de ciment bâties, S’écroulaient sous mes yeux, pour jamais englouties; Les tempêtes vannaient leur poussière, et la nuit Du néant étouffait le vain nom qui les suit, Avec le souvenir de leurs langues antiques Et le sens disparu des pages granitiques. Enfin, seigneur abbé, germe mystérieux De siècle en siècle éclos, j’ai vu naître des dieux, Et j’en ai vu mourir! Les mers, les monts, les plaines En versaient par milliers aux visions humaines; Ils se multipliaient dans la flamme et dans l’air, Les uns armés du glaive et d’autres de l’éclair, Jeunes et vieux, cruels, indulgents, beaux, horribles, Faits de marbre ou d’ivoire, et tantôt invisibles, Adorés et haïs, et sûrs d’être immortels! Et voici que le temps ébranlait leurs autels, Que la haine grondait au milieu de leurs fêtes, Que le monde en révolte égorgeait leurs prophètes, Que le rire insulteur, plus amer que la mort, Vers l’abîme commun précipitait leur sort; Et qu’ils tombaient, honnis, survivant à leur gloire, Dieux déchus, dans la fosse irrévocable et noire; Et d’autres renaissaient de leur cendre, et toujours Hommes et dieux roulaient dans le torrent des jours. Moi, je vivais, voyant ce tourbillon d’images Se dissiper au vent de mes ailes sauvages. Calme, heureux, sans regrets, et ne reconnaissant Ces spectres qu’a l’odeur de la chair et du sang. Je vivais! Tout mourait par les cieux et les mondes; Je vivais, promenant mes courses vagabondes Des cimes du Caucase aux cèdres du Carmel, De l’univers mobile habitant éternel, Et du banquet immense immuable convive, Me disant: si tout meurt, c’est afin que je vive! Et je vivais! Ah! Ah! Seigneur Sérapion, En ces beaux siècles, sauf votre permission, Si pleins d’écroulements et de clameurs de guerre, Dans ma félicité je ne prévoyais guère Qu’il viendrait un jour sombre où le mauvais destin Me frapperait au seuil de mon meilleur festin, Et que je traînerais, plus de trois cents années, Au sentier de la faim mes ailes décharnées. Maudit soit ce jour-là parmi les jours passés Et futurs, où m’ont pris ces désirs insensés! Maudit soit-il, de l’aube au soir, dans sa lumière Et son ombre, dans sa chaleur et sa poussière, Et dans tous les vivants qui virent son éveil Et le lugubre éclat de son morne soleil Et sa fin! Oui, maudit soit-il, et qu’il n’en reste Qu’un souvenir plus sombre encore et plus funeste, Qui soit, ainsi que lui, septante fois maudit! - Le corbeau, hérissant ses plumes, ayant dit Cet anathème avec beaucoup de violence, Garda quelques instants un sinistre silence, Comme accablé d’un lourd désespoir et d’effroi. -Donc, le bras du très-haut s’est abattu sur toi, Dit le moine, et vengeant d’innombrables victimes, Corbeau hideux, il t’a flagellé de tes crimes? -Rabbi, dit le corbeau, n’est-il point d’équité De ne punir jamais qu’un dessein médité, L’intention mauvaise, et non le fait unique? Certes, mon châtiment fut une chose inique, Car je ne savais point, maître, et j’obéissais À ma nature, sans colère et sans excès. -Qu’as-tu fait? Dit le moine. Achève? La nuit passe Et les astres déjà s’inclinent dans l’espace. -Seigneur, dit l’oiseau noir agité de terreur, Ceci m’advint du temps de Tibère, empereur. Un jour que je cherchais ma proie accoutumée En planant au-dessus des villes d’Idumée, Un grand vent m’emporta. C’était un vendredi, Autant qu’il m’en souvienne, et dans l’après-midi. Et je vis trois gibets sur la colline haute, Et trois suppliciés qui pendaient côte à côte. -Miséricorde! Dit le moine tout en pleurs, C’était le roi Jésus entre les deux voleurs! -Cette colline, dit l’oiseau, très âpre et nue, Silencieusement se dressait dans la nue. Un nuage rougi par le soleil couchant, Immobile dans l’air poudreux et desséchant, Pesait de tout son poids sur ce morne ossuaire, Comme sur un sépulcre un granit mortuaire. Et la hauteur était déserte autour des croix Où deux des condamnés hurlaient à pleines voix Par un râle plus sourd souvent interrompues, Et se tordaient, ayant les deux cuisses rompues. Mais le troisième, maître, une ouverture au flanc, Attaché par trois clous à son gibet sanglant, Ceint de ronces, meurtri par les coups de lanières, Reposait au sortir des angoisses dernières, Allongeant ses bras morts et ployant les genoux. Il était jeune et beau, sa tête aux cheveux roux Dormait paisiblement sur l’épaule inclinée; Et, d’un mystérieux sourire illuminée, Sans regrets, sans orgueil, sans trouble et sans effort, Semblait se réjouir dans l’opprobre et la mort. Certes, de quelque nom que la terre le nomme, Celui-là n’était point uniquement un homme, Car de sa chevelure et de toute sa chair Rayonnait un feu doux, disséminé dans l’air, Et qui baignait parfois des lueurs de l’opale Ce cadavre si beau, si muet et si pâle. Et je le contemplais, n’ayant rien vu de tel Parmi les rois au trône et les dieux sur l’autel. -Ô Jésus! Dit l’abbé, levant ses mains unies, Ô source et réservoir des grâces infinies, Verbe de Dieu, vrai Dieu, vrai soleil du vrai ciel, Vrai rédempteur, qui bus l’hysope avec le fiel, Et qui voulus, du sang de tes chères blessures, De l’antique péché laver les flétrissures, Ô christ, c’était toi! Christ! C’était ton corps sacré, Pain des anges, par qui tout sera réparé, Ton corps, seigneur, substance et nourriture vraies, Avec l’intarissable eau vive de tes plaies! C’était ta chair, ô roi Jésus! Qui pendait là, Sur ce bois devant qui l’univers chancela, Sur cet arbre que Dieu de sa rosée inonde, Et dont le fruit vivant est le salut du monde! Mon seigneur! Par ce prix que nous t’avons coûté, Gloire au plus haut des cieux et dans l’éternité Des temps, où pour jamais ta grâce nous convie, Gloire à toi, Christ-Jésus, force, lumière et vie! -Amen! Dit le corbeau. Rabbi, vous parlez bien; Mais de ceci, pour mon malheur, ne sachant rien, Je pris très follement mon vol pour satisfaire Ma faim, comme j’avais coutume de le faire. -Maudit! Cria l’abbé, les cheveux hérissés D’épouvante, d’horreur et de colère; assez! Saints anges! As-tu donc, ô bête sacrilège, Osé toucher la chair trois fois sainte? Puissé-je Expier, par mes pleurs et par mon sang, ce fait D’avoir ouï parler, Jésus, d’un tel forfait! Ce vil mangeur des morts, sur la croix éternelle Poser sa griffe immonde et refermer son aile! Ô profanation horrible! Seigneur Dieu! L’inextinguible enfer a-t-il assez de feu Pour brûler ce corbeau monstrueux et vorace? -Maître, dit l’oiseau noir, apaisez-vous, de grâce! Et daignez m’écouter, s’il vous plaît, jusqu’au bout. Je volai vers la croix; mais, hélas! Ce fut tout. Un spectre éblouissant, pareil à ce grand ange Qui du monde jadis purifiait la fange, Et dont l’éclat me fit tomber inanimé, Abrita le dieu mort de son bras enflammé; Et comme je gisais sur la pierre brûlante, Je l’entendis parler d’une voix grave et lente. Et cette voix toujours m’enveloppe, ô rabbi: -Puisque l’agneau divin désormais a subi, Plus amers que le fiel et la mort elle-même, Et l’ineffable outrage et l’opprobre suprême D’exciter ton désir en horreur au tombeau; Puisque tout est fini par ton oeuvre, corbeau! Tu ne mangeras plus, ô bête inassouvie, Qu’après trois cent soixante et dix-sept ans de vie. - Et son souffle me prit, comme un grand tourbillon Fait d’une feuille morte au revers du sillon, Et me jeta, le corps sanglant, l’aile meurtrie, Du morne Golgotha par delà Samarie. -Cet ange, dit le moine, était assurément, En ceci, beaucoup moins sévère que clément. -C’est un supplice étrange et sans nom que de vivre De ce qui fait mourir! Quand la faim vous enivre Et vous mord, furieuse, au ventre, que de voir Quelque festin royal où l’on ne peut s’asseoir, Et d’errer sans repos entre mille pâtures, Pour y multiplier sans trêve ses tortures! Depuis ce jour fatal, mon maître, j’ai jeûné; J’ai vainement mordu de mon bec acharné L’homme sur la poussière et le fruit mûr sur l’arbre; L’un devenait de roc et l’autre était de marbre; Et, toujours consumé d’angoisse et de désir, Convoitant une proie impossible à saisir, Portant de ciel en ciel ma faim inexorable, J’ai vécu, maigre, vieux, haletant, misérable! Ce fut là mon supplice, et, certe, immérité. -Le châtiment fut bon, dit le moine irrité. Repens-toi, sans nier ton infaillible juge. Quoi! N’as-tu point, depuis l’universel déluge, Dans ta faim effroyable à tant d’hommes gisants, Assez mangé, corbeau, pour jeûner trois cents ans? -On ne se défait point d’une vieille habitude Sans que l’épreuve, dit le corbeau, ne soit rude; Et si vous ne mangiez de sept jours seulement Vous verriez ce que vaut votre raisonnement, Eussiez-vous, subissant vos brèves destinées, Dévoré le festin de mes trois mille années! Or voici, grâce à vous, seigneur Sérapion, Que j’ai fini le temps de l’expiation. Votre pain était dur, vos figues étaient sèches, Mais, hier, le Danube était plein de chairs fraîches, Et portait à la mer, en un lit de roseaux, Les romains égorgés qui rougissaient les eaux. Vivez, rabbi, dans la prière et le silence: Un roi goth a cloué l’édit d’un coup de lance Droit au coeur de Valens, et César est fait Dieu. Absolvez-moi, seigneur, que je vous dise adieu! J’ai hâte de revoir le vieux fleuve et ses hôtes. Vous m’avez écouté, vous connaissez mes fautes; Absolvez-moi, mon maître, afin que sans retard De ce festin guerrier je réclame ma part, Et m’abreuve du sang des braves, et renaisse Aussi robuste et fier qu’aux jours de ma jeunesse! -Seigneur Dieu, qui régnez dans les hauteurs du ciel, Donnez-lui, dit l’abbé, le repos éternel! - Le Corbeau battit l’air de ses ailes étiques, Et tomba mort le long des dalles monastiques. Un acte De Charité. Certes, en ce temps-là, le bon pays de France Par le fait de Satan fut très fort éprouvé, Pas un grêle fétu du sol n’ayant levé Et le maigre bétail étant mort de souffrance. Trois ans passés, un vrai déluge, nuit et jour, Ruisselait par les champs où débordaient les fleuves. Or, chacun subissait les communes épreuves, Le bourgeois dans sa ville et le sire en sa tour. Mais les Jacques, Seigneur! Dévorés de famine, Ils vaguaient au hasard le long des grands chemins, Haillonneux et geignant et se tordant les mains, Et faisant rebrousser les loups, rien qu’à la mine! L’été durant, tout mal est moindre, quoique amer; On se pouvait encor nourrir, malgré le Diable; Mais où la chose en soi devenait effroyable, Sainte Vierge! c’était par les froids de l’hiver. De vrais spectres, s’il est un nom dont on les nomme, Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois, Râlaient. On entendait se mêler dans les bois Les cris rauques des chiens aux hurlements de l’homme. C’étaient d’horribles nuits après des jours affreux; Et les plus forts tendaient aux plus faibles des pièges; Et le Maudit put voir des repas sacrilèges Où les enfants d’Adam se dévoraient entre eux. Donc, en ces temps damnés, une très noble Dame Vivait en son terroir, près la cité de Meaux. Quand le pauvre pays fut en proie à ces maux, Une grande pitié s’éveilla dans son âme. Elle ouvrit ses greniers aux gens saisis de faim, Sacrifia ses boeufs, ses vaches, par centaines, Fondit ses plats d’argent, vendit l’or de ses chaînes, Donna tant, que tout vint à lui manquer enfin. Alors, par bonté pure, elle se fit errante; Elle allait conduisant son monde exténué, Long troupeau qui n’était jamais diminué, Car, pour dix qui mouraient, il en survenait trente. Mais les villes baissaient les herses, dans la peur Que la horde affamée engloutît leur réserve. En ce siècle, -que Dieu du pareil nous préserve! - Les bourgeois avaient plus d’angelots que de coeur. Les campagnes étant désertes, tout en friche, Il fallait en finir. La Dame résolut De délivrer les siens en faisant leur salut; Car en charité vraie elle était toujours riche. Une nuit que six cents mendiants s’étaient mis À l’abri du grand froid en une vaste grange, Pleine de dévoûment et d’une force étrange, Elle barricada tous ses pauvres amis. Aux angles du réduit de sapin et de chaume, Versant des pleurs amers, elle alluma du feu: J’ai fait ce que j’ai pu, je vous remets à Dieu, Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume! - Tous passèrent ainsi dans leur éternité; Prompte mort, d’une paix bienheureuse suivie. Pour la Dame, en un cloître elle acheva sa vie. Que Dieu la juge en son infaillible équité! La Tête Du Comte. Les chandeliers de fer flambent jusqu’au plafond Où, massive, reluit la poutre transversale. On entend crépiter la résine qui fond. Hormis cela, nul bruit. Toute la gent vassale, Écuyers, échansons, pages, Maures lippus, Se tient debout et roide autour de la grand’salle. Entre les escabeaux et les coffres trapus Pendent au mur, dépouille aux Sarrazins ravie, Cottes, pavois, cimiers que les coups ont rompus. Don Diego, sur la table abondamment servie, Songe, accoudé, muet, le front contre le poing, Pleurant sa flétrissure et l’honneur de sa vie. Au travers de sa barbe et le long du pourpoint Silencieusement vont ses larmes amères, Et le vieux Cavalier ne mange et ne boit point. Son âme, sans repos, roule mille chimères: Hauts faits anciens, désir de vengeance, remords De tant vivre au delà des forces éphémères. Il mâche sa fureur comme un cheval son mors; Il pense, se voyant séché par l’âge aride, Que dans leurs tombeaux froids bienheureux sont les morts. Tous ses fils ont besoin d’éperon, non de bride, Hors Rui Diaz, pour laver la joue où saigne, là, Sous l’offense impunie une suprême ride. Ô jour, jour détestable où l’honneur s’envola! Ô vertu des aïeux par cet affront souillée! Ô face que la honte avec deux mains voila! Don Diego rêve ainsi, prolongeant la veillée, Sans ouïr, dans sa peine enseveli, crier De l’huis aux deux battants la charnière rouillée. Don Rui Diaz entre. Il tient de son poing meurtrier Par les cheveux la tête à prunelle hagarde, Et la pose en un plat devant le vieux guerrier. Le sang coule, et la nappe en est rouge. -Regarde! Hausse la face, père! Ouvre les yeux et vois! Je ramène l’honneur sous ton toit que Dieu garde. Père! j’ai relustré ton nom et ton pavois, Coupé la male langue et bien fauché l’ivraie. - Le vieux dresse son front pâle et reste sans voix. Puis il crie: -Ô mon Rui, dis si la chose est vraie! Cache la tête sous la nappe, ô mon enfant! Elle me change en pierre avec ses yeux d’orfraie. Couvre! car mon vieux coeur se romprait, étouffant De joie, et ne pourrait, ô fils, te rendre grâce, A toi, vengeur d’un droit que ton bras sûr défend. À mon haut bout sieds-toi, cher astre de ma race! Par cette tête, sois tête et coeur de céans, Aussi bien que je t’aime et t’honore et t’embrasse. Vierge et Saints! mieux que l’eau de tous les océans Ce sang noir a lavé ma vieille joue en flamme. Plus de jeûnes, d’ennuis, ni de pleurs malséants! C’est bien lui! Je le hais, certe, à me damner l’âme! - Rui dit: L’honneur est sauf, et sauve la maison, Et j’ai crié ton nom en enfonçant ma lame. Mange, père! -Diego murmure une oraison; Et tous deux, s’asseyant côte à côte à la table, Graves et satisfaits, mangent la venaison, En regardant saigner la Tête lamentable. L’Accident De Don Inigo. Quatre-vingts fidalgos à chevelures rousses, Sur mulets harnachés de cuir fauve et de housses Écarlates, s’en vont, fort richement vêtus: Gants parfumés, pourpoints soyeux, souliers pointus, Triples colliers d’or fin, toques à plumes blanches, Les vergettes en main et l’escarcelle aux hanches. Seul, Rui Diaz De Vivar enfourche, roide et fier, Son cheval de bataille enchemisé de fer. Il a l’estoc, la lance, et la cotte maillée Qui de la nuque aux reins reluit ensoleillée, Et, pour garer le casque aux reflets aveuglants, Un épais capuchon de drap rouge à trois glands. La guêpe au vol strident vibre, la sauterelle Bondit dans l’herbe sèche et rase, le bruit grêle Des clochettes d’argent tinte, et les cavaliers Mêlent le rire allègre aux devis familiers: Ruses de guerre et rapts d’amour, et pilleries Nocturnes par la ville et dans les juiveries, Querelles, coups de langue et coups de merci-dieu; Mais, immobile en selle et plus ferme qu’un pieu, Le Rui Diaz ne dit rien, étant d’une humeur sombre. Donc, à travers les champs pierreux qui n’ont point d’ombre, Comme il est convenu, tous cheminent ainsi Pour rendre grâce au roi qui leur a fait merci Et vient au-devant d’eux avec ses feudataires, Son alferez-mayor et ses quatre notaires Chargés de libeller allégeance et serment, Et trois cents compagnons armés solidement. Vers midi, dans la plaine où l’air poussiéreux brûle, Don Hernando s’arrête et siège sur sa mule, Toque en tête, le gant de la main droite ôté, Et l’autre, du revers, appuyée au côté. Chacun, après l’hommage et la mercuriale, Va mettre un prompt baiser sur la dextre royale; Mais, lenteur ou dédain, le grave aventurier, Rui Diaz ne descend point de son haut destrier. Alors don Inigo Lopez, porte-bannière De Castille, d’humeur rogue et fort rancunière, Dont les rudes aïeux soutinrent sur les monts Les assauts de thâriq et de ses noirs démons, Très fier, conséquemment, de sa vieille lignée, Voyant un tel orgueil, en a l’âme indignée. Or, il pique des deux, et, dressé sur l’arçon, Fait à Rui De Vivar âprement la leçon, D’un geste violent et bref, à pleine gorge, Et il plus allumé qu’un charbon dans la forge: -À bas! À bas, don Rui! C’est votre tour. Vrai dieu! Ce cadet se croit-il issu de trop bon lieu Pour faire ce que fait, sans regret ni grimace, Tout riche-homme portant bannière, épée et masse, Possédant vassaux, terre, honneurs et droits entiers? Sait-il, ce détrousseur de gens, fils de routiers, Si n’était notre sire et sa miséricorde, Qu’on ne lui doit, en toute équité, qu’une corde, Ou qu’un vil couperet pour lui scier le cou? À bas! Ne tranchez pas du hautain et du fou, Parce qu’impunément, soit dit à notre honte, Vous avez, d’aventure, occis le vaillant comte Lozano, qui fut, certe, un des meilleurs soutiens De Castille et de Dieu parmi les vieux chrétiens. Pour vous, êtes-vous pas more ou juif, ou peut-être Hérétique? À coup sûr, du moins, menteur et traître. C’est assez d’arrogance et trop d’actes félons: Faites qu’on vous dédaigne et vous oublie. Allons! Il est grand temps. Sinon, par la vierge et le pape! Aussi vrai qu’on me nomme Inigo, je vous happe À la jambe, et vous traîne à travers les cailloux Pour supplier sa grâce et baiser ses genoux. - Ainsi parle Inigo. Don Rui tire sa lame Et lui fend la cervelle en deux jusques à l’âme. L’autre s’abat à la renverse, éclaboussant Sa mule et le chemin des flaques de son sang. Et chacun s’émerveille, et crie, et s’évertue: -Holà! -Jésus! -Tombons sur l’homme! Alerte! Tue! -Haut les dagues! -Par dieu! Toque et crâne, du coup, Sont fendus jusqu’aux dents. -En avant! Sus au loup! -Saint Jacques! Dit le roi tout surpris, cette épée, Si lourd que soit le poing, est rudement trempée! Mais ceci m’est fâcheux et j’en suis affligé. Don Inigo, ce semble, est fort endommagé; Il gît, blême et muet, et sans doute il expire. Rengaine ton estoc, don Rui, si tu n’es pire Que le diable et mahom, très féroces tous deux. -Voilà ce que l’on gagne aux propos hasardeux, Dit Rui Diaz. Ce seigneur eut la langue un peu vive. - Puis, sans s’inquiéter qu’on le blâme ou poursuive, Avec ses fidalgos, devers Calatrava, Le bon Campeador tourne bride et s’en va. La Ximena. En Castille, à Burgos, Hernan, le justicier, Assis, les reins cambrés, dans sa chaise à dossier, Juge équitablement démêlés et tueries, Foi gardée en Léon, traîtrise en Asturies, Riches-hommes, chauffés d'avarice, arrachant Son escarcelle au juif et sa laine au marchand, Et ceux qui, rendant gorge après leur équipée, Ont sauvé le chaudron, la bannière et l'épée. Or, les arrêts transmis par les scribes, selon Les formes, au féal aussi bien qu'au félon, Les massiers dépêchés, les sentences rendues, Les délinquants ayant payé les sommes dues, Pour tout clore, il advient que trente fidalgos Entrent, de deuil vêtus, et par deux rangs égaux. La Ximena Gomez marche au centre. Elle pleure Son père mort pour qui la vengeance est un leurre. La sombre cape enclôt de plis roides et longs Son beau corps alangui, de l'épaule aux talons; Et, de l'ombre que fait la coiffe et qu'il éclaire, Sort comme un feu d'amour, d'angoisse et de colère. Devant la chaise haute, en son chagrin cuisant, Elle heurte aux carreaux ses deux genoux, disant: -Seigneur! Donc, c'est d'avoir vécu sans peur ni blâme, Que, six mois bien passés, mon père a rendu l'âme Par les mains de celui qui, hardi cavalier, S'en vient, pour engraisser son faucon familier, Meurtrir au colombier mes colombes fidèles Et me teindre la cotte au sang qui coule d'elles! Don Rui Diaz De Vivar, cet orgueilleux garçon, Méprise grandement, et de claire façon, De tous tes sénéchaux la vaine chevauchée, Cette meute sans nez sur la piste lâchée, Et qu'il raille, sachant, par flagrantes raisons, Que tu ne le veux point forcer en ses maisons. Suis-je d'un sang si vil, de race tant obscure, Roi, que du châtiment il n'ait souci ni cure? Je te le dis, c'est faire affront à ton honneur Que de celer le traître à ma haine, seigneur! Il n'est point roi, celui qui défaille en justice, Afin qu'il plaise au fort et que l'humble pâtisse Sous l'insolente main chaude du sang versé! Et toi, plus ne devrais combattre, cuirassé Ni casqué, manger, boire, et te gaudir en somme Avec la reine, et dans son lit dormir ton somme, Puisque ayant quatre fois tes promesses reçu, L'espoir de ma vengeance est quatre fois déçu, Et que d'un homme, ô roi, haut et puissant naguère, Le plus sage aux cortès, le meilleur dans la guerre, Tu ne prends point la race orpheline en merci! - La Ximena se tait quand elle a dit ceci. Hernan répond: -Par Dieu qui juge! Damoiselle, Ta douloureuse amour explique assez ton zèle, Et c'est parler fort bien. Fille, tes yeux si beaux Luiraient aux trépassés roidis dans leurs tombeaux, Et tes pleurs aux vivants mouilleraient la paupière, Eussent-ils sous l'acier des coeurs durs comme pierre. Apaise néanmoins le chagrin qui te mord. Si Lozano Gomez, le vaillant comte, est mort, Songe qu'il offensa d'une atteinte très grave L'honneur d'un cavalier de souche honnête et brave, Plus riche qu'Iñigo, plus noble qu'Abarca, Du vieux Diego Lainez à qui force manqua. Le comte est mort d'un coup loyal, et, tout l'atteste, Dieu dans son paradis l'a reçu sans conteste. Si je garde don Rui, fille, c'est qu'il est tien. Certes, un temps viendra qu'il sera ton soutien, Changeant détresse en joie et gloire triomphante. - Puis, cela dit, tous deux entrèrent chez l'infante. La Tristesse Du Diable. Silencieux, les poings aux dents, le dos ployé, Enveloppé du noir manteau de ses deux ailes, Sur un pic hérissé de neiges éternelles, Une nuit, s’arrêta l’antique Foudroyé. La terre prolongeait en bas, immense et sombre. Les continents battus par la houle des mers; Au-dessus flamboyait le ciel plein d’univers; Mais Lui ne regardait que l’abîme de l’ombre. Il était là, dardant ses yeux ensanglantés Dans ce gouffre où la vie amasse ses tempêtes, Où le fourmillement des hommes et des bêtes Pullule sous le vol des siècles irrités. Il entendait monter les hosannas serviles, Le cri des égorgeurs, les Te Deum des rois, L’appel désespéré des nations en croix Et des justes râlant sur le fumier des villes. Ce lugubre concert du mal universel, Aussi vieux que le monde et que la race humaine, Plus fort, plus acharné, plus ardent que sa haine, Tourbillonnait autour du sinistre Immortel. Il remonta d’un bond vers les temps insondables Où sa gloire allumait le céleste matin, Et, devant la stupide horreur de son destin, Un grand frisson courut dans ses reins formidables. Et se tordant les bras, et crispant ses orteils, Lui, le premier rêveur, la plus vieille victime, Il cria par delà l’immensité sublime Où déferle en brûlant l’écume des soleils: -Les monotones jours, comme une horrible pluie, S’amassent, sans l’emplir, dans mon éternité; Force, orgueil, désespoir, tout n’est que vanité; Et la fureur me pèse, et le combat m’ennuie. Presque autant que l’amour la haine m’a menti: J’ai bu toute la mer des larmes infécondes. Tombez, écrasez-moi, foudres, monceaux des mondes! Dans le sommeil sacré que je sois englouti! Et les lâches heureux, et les races damnées, Par l’espace éclatant qui n’a ni fond ni bord, Entendront une Voix disant: Satan est mort! Et ce sera ta fin, Oeuvre des six Journées! Les Ascètes. I Depuis qu’au joug de fer blanche esclave enchaînée, Hellas avait fini sa belle destinée, Et qu’un dernier soupir, un souffle harmonieux Avait mêlé son ombre aux ombres de ses Dieux, Le César, dévoré d’une soif éternelle, Tarissait le lait pur de l’antique Cybèle. Pâle, la main sanglante et le coeur plein d’ennuis, D’une vague terreur troublant ses longues nuits, Il écoutait, couché sur la pourpre romaine, Dans un sombre concert gémir la race humaine; Et, tandis que la Louve aux mamelles d’airain Dormait, le dos ployé sous son pied souverain, Il affamait, hâtant les jours expiatoires, Les lions de l’Atlas au fond des vomitoires. Inépuisable mer, du sommet des sept monts, Couvrant l’empire entier de ses impurs limons, Nue, horrible, traînant ses voluptés banales, La débauche menait les grandes saturnales; Car c’était l’heure sombre où le vieil univers, Ne pouvant oublier son opprobre et ses fers, Gisait sans Dieu, sans force, et fatigué de vivre, Comme un lâche qui craint de mourir et s’enivre. Et c’est alors, plus haut que l’orgie aux bruits sourds, Qu’on entendit monter l’appel des nouveaux jours, Cri d’allégresse et cri d’angoisse, voix terrible D’amour désespéré vers le monde invisible: II -Les bruits du siècle ont-ils étouffé votre voix, Seigneur? Jusques à quand resterez-vous en croix? En vain vous avez bu l’amertume et la lie: Le monde se complaît dans sa vieille folie Et s’attarde en chantant aux pieds de ses Dieux morts. Au désert, au désert, les sages et les forts! Au désert, au désert, ceux que l’Esprit convie, Ceux qu’a longtemps battus l’orage de la vie, Ceux que l’impie enivre à ses coupes de feu, Ceux qui dormaient hier dans le sein de leur Dieu! Au désert, au désert, les hommes et les femmes! Ètouffons dans nos coeurs les voluptés infâmes; Vers la gloire des cieux éternels déployons L’extase aux ailes d’or sous la dent des lions. Multipliez en nous vos douleurs adorables, Seigneur! Que nous soyons errants et misérables, Qu’un soleil dévorant consume notre chair! Le mépris nous est doux, l’outrage nous est cher, Pourvu que, gravissant la cime du supplice, Nous puissions jusqu’au bout tarir votre calice, Et, tout chargés d’opprobre et couronnés d’affronts, D’une épine sanglante auréoler nos fronts! Ô morne solitude, ô grande mer de sables, Assouvis nos regards de choses périssables; Balaye à tous les vents les vieilles vanités, La poussière sans nom des Dieux et des cités; Et pour nous arracher à la matière immonde, Ouvre ton sein de flamme aux transfuges du monde! Fuyons! voici venir le Jour mystérieux Où, comme un peu de cendre aux quatre vents des cieux, La terre s’en ira par l’espace sublime. Oh! combien rouleront dans le brûlant abîme! Mais l’Ange par nos noms nous appellera tous, Et la face de Dieu resplendira pour nous! - III Ô rêveurs, ô martyrs, vaillantes créatures, Qui, dans l’effort sacré de vos nobles natures, Poussiez vers l’idéal un sanglot éternel, Je vous salue, amants désespérés du ciel! Vous disiez vrai: le coeur de l’homme est mort et vide, Et la terre maudite est comme un champ aride Où la ronce inféconde, et qu’on arrache en vain, Dans le sillon qui brûle étouffe le bon grain. Vous disiez vrai: la vie est un mal éphémère, Et la femme bien plus que la tombe est amère! Aussi, loin des cités aux bruits tumultueux, Avec le crucifix et le bâton noueux, Et du nimbe promis illuminant vos têtes, Vous fuyiez vers la mort, pâles anachorètes! Pour que nul oeil humain ne vous revît jamais, Vous montiez çà et là sur d’inféconds sommets, Et, confiant votre âme aux souffles des orages, Laissiez dormir vos os dans les antres sauvages; Ou parfois, en songeant, sur le sable embrasé, Que tout lien charnel ne s’était pas brisé, Que le siècle quitté recevait vos hommages, Qu’un tourbillon lointain de vivantes images D’un monde trop aimé repeuplait votre coeur, Que le ciel reculait, que l’homme était vainqueur; Troublant de vos sanglots l’implacable étendue, Vous déchiriez vos flancs d’une main éperdue, Vous rougissiez le sol du sang des repentirs; Et le désert, blanchi d’ossements de martyrs, Écoutant ses lions remuer vos reliques, S’emplissait dans la nuit de visions bibliques. Le Nazaréen. Quand le Nazaréen, en croix, les mains clouées, Sentit venir son heure et but le vin amer, Plein d’angoisse, il cria vers les sourdes nuées, Et la sueur de sang ruissela de sa chair. Mais dans le ciel muet de l’infâme colline Nul n’ayant entendu ce lamentable cri, Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine, L’homme désespéré courba son front meurtri. Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables, Plus tremblant mille fois et plus épouvanté, Ô vivante Vertu! que les deux misérables Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté; Que pleurais-tu, grande âme, avec tant d’agonie? Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché, La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie, Ni l’empire du siècle à tes mains arraché. Non! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime! La voix d’un monde entier, immense désaveu, Qui te disait: -Descends de ton gibet sublime, Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu! Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive! Inhabile pasteur, ton joug est délié! Dans nos coeurs épuisés, sans que rien lui survive, Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié! Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes, Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer. Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes; L’humanité virile est lasse de pleurer. - Voilà ce que disait, à ton heure suprême, L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti; Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème; Ô fils du charpentier, tu n’avais pas menti! Tu n’avais pas menti! Ton Église et ta gloire Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants; L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire, Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents; Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales, Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs, Se ruer le troupeau des folles saturnales, Et son rire insulter tes divines douleurs! Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques, Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu; Les âmes, en essaims de colombes mystiques, Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu! Et comme aux jours altiers de la force romaine, Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté, Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine, Pleurera dans le temps et dans l’éternité. Les Deux Glaives. (XIe et XIIe siècles) I L’ABSOLUTION Un vieux moine à oeil cave, aux lèvres ascétiques, Muet, et tel qu’un spectre en ce monde oublié, Vêtu de laine blanche, en sa stalle ployé, Tient sa croix pectorale entre ses doigts étiques. Sur la face amaigrie et sur le front blafard De ce corps épuisé que la tombe réclame, Éclate la vigueur immortelle de l’âme; Un indomptable orgueil dort dans ce froid regard. Le souci d’un pouvoir immense et légitime L’enveloppe. Il se sent rigide, dur, haï. Il est tel que Moïse, après le Sinaï, Triste jusqu’à la mort de sa tâche sublime. Rongé du même feu, sombre du même ennui, Il savoure à la fois sa gloire et son supplice, Et couvre l’univers d’un pan de son cilice. Ce moine croit. Il sait que le monde est à lui. Son siècle étant féroce et violent, mais lâche, Ayant moins de souci du ciel que de l’enfer, Il ne le mène point par la corde et le fer: Sa malédiction frappe mieux que la hache. Seul, outragé, proscrit, errant au fond des bois, Il parle, et tout se tait. Les fronts deviennent pâles. Il sèche avec un mot les sources baptismales Et fait hors du tombeau blanchir les os des rois. La salle est large et basse; un jour terne l’éclaire. Au dehors neige et vent heurtent les durs vitraux. Le silence au dedans, où, sur onze escabeaux, Des prélats sont assis en rang mi-circulaire. Ceux-ci, sous un étroit capuchon rouge et noir, Et leurs robes couvrant leurs souliers jusqu’aux pointes, Immobiles, les yeux fixes et les mains jointes, Semblent ne rien entendre et semblent ne rien voir. Avec ses longs cheveux où l’épine est mêlée, De l’arbre de la croix, la plaie ouverte au flanc, Fantôme douloureux, tout roide et tout sanglant, Jésus étend les bras sur la morne assemblée. Tête et pieds nus, un homme est là, sur les genoux, Transi, le dos courbé, pâle d’ignominie. Ce serf est un césar venu de Germanie, L’empereur dont les rois très chrétiens sont jaloux. Sans dague et sans haubert, la chevelure rase, Avilissant sa race autant que ses aïeux, Ce chef des braves gît, les larmes dans les yeux, Sous le pied monacal qu’il baise et qui l’écrase. Et César porte envie au pâtre obscur des monts Qui, de haillons vêtu, sent battre son coeur libre Et l’air du vaste ciel où son chant monte et vibre Retremper sa vigueur et gonfler ses poumons. -Saint père, j’ai péché, dit-il d’une voix haute; J’ai pris une lueur de l’enfer pour flambeau; J’ai profané la crosse et j’ai souillé l’anneau; Saint père! J’ai péché par ma très grande faute. J’ai cru, l’épée au poing et le globe en ma main, Et d’un geste réglant les nations soumises, Que les choses de Dieu m’étaient aussi permises; Le diable pour me perdre a frayé mon chemin. J’eusse mieux fait, n’était mon attache charnelle Et le mauvais orgueil d’envahir mes voisins, D’aller vers l’orient chasser les sarrasins Qui font trôner Mahom sur la tombe éternelle. J’ai parjuré ma foi, j’ai menti grandement Quand j’en donnai parole au siège apostolique; Mais, par l’incorruptible et céleste relique, Par le vrai bois de christ, je tiendrai mon serment. Saint père! Me voici comme je vins au monde, Faible et nu, devant toi, mon juge et mon recours. J’ai prié sans relâche et jeûné quatre jours, Je me suis repenti: guéris ma lèpre immonde. Roi des âmes, vicaire infaillible de Dieu, Toi qui gardes les clefs de la béatitude, Si l’expiation soufferte est assez rude, Grâce! Sauve ma chair et mon âme du feu! - Et le césar, heurtant les dalles de la tête, Baise les pieds du moine et reste prosterné. L’autre le laisse faire et dit: -Sois pardonné! La majesté du siège unique est satisfaite. Ce n’est point devant l’homme impuissant, faible et vieux, Que l’empereur armé du glaive s’humilie; C’est aux pieds de celui qui lie et qui délie, Tant que vivra la terre et que luiront les cieux. Va donc! Et souviens-toi de l’heure où, dans sa force, Ta haute nef heurta l’inébranlable écueil; Souviens-toi, chêne altier, tranché dans ton orgueil, Qu’une cendre inféconde emplissait ton écorce. Va! Je t’absous au nom du père, au nom du fils Et de l’esprit! -César se relève et salue; Il sort. Un flot de honte à son front pâle afflue, Et le moine humblement baise son crucifix. II CHOEUR DES ÉVÊQUES -Le seigneur a maudit le fleuve dans la source, La moisson dans le grain, l’homme dans le berceau; Et toute chair gémit sans trêve et sans ressource, Le foudroyé l’ayant marquée avec son sceau! Dans le plus innocent dort le germe d’un crime; Toute joie est un piège où trébuche le coeur; Toute Babel ne croît qu’au penchant de l’abîme Où le vaincu sanglant entraîne le vainqueur. Mais, ô phare allumé dans notre nuit immense, Ô siège de l’apôtre, ô magnifique autel, Si tout languit et meurt, renaît et recommence, Toi seul es immuable et toi seul immortel! Comme les sombres flots contre un haut promontoire, Cap céleste, tu vois les siècles furieux S’écrouler en écume au gouffre expiatoire, Sitôt qu’ils ont touché tes pieds mystérieux! Car tu germais au fond des temps que Dieu domine, Aux entrailles de l’âme humaine enraciné! Et, pour jaillir un jour, la volonté divine Te conçut bien avant que le monde fût né! Que te font, roc sacré, vers qui volent les âmes, Les aveugles assauts des peuples et des rois? Plus épaisse est leur nuit, plus vives sont tes flammes! Leurs ongles et leurs dents s’usent à tes parois. Et quand, plein de fureurs, de stupides huées, Tout l’enfer t’escalade en légions de feu, S’il monte, tu grandis par delà les nuées, Jusqu’aux astres, jusqu’aux anges, jusques à Dieu! Du sang des bienheureux mille fois arrosée, Cime accessible à l’humble et terrible au pervers, La fleur des trois vertus éclôt sous ta rosée, Et d’un triple parfum embaume l’univers! Ô saint-siège romain, maître unique et seul juge, Tel qui croit t’outrager avec impunité, Serf ou césar, n’a plus, mort ou vif, de refuge: Dieu le frappe en ce monde et dans l’éternité! - III CHOEUR DES CÉSARS -Ô Rome, qu’un vil moine, en ta chaise curule, Étrangle avec l’étole et marque avec la croix, Nous nous sommes levés en entendant ta voix, Vieille reine du monde, épouse du grand Jule! Toi qui faisais gronder l’essaim des légions, En secouant un pli de ta robe guerrière, Mains jointes, le dos bas, le front dans la poussière, Tu t’es accoutumée aux génuflexions! Ta pourpre s’est changée en blêmes scapulaires; Et, livrant son échine au bâton du berger, Du harnais de l’ânon tu laisses outrager La louve qu’entouraient les faisceaux consulaires. Ô ville des héros, pleine de mendiants, Tu prends les os des morts pour dépouilles opimes, Les macérations sont tes hauts faits sublimes Sous le fouet orgueilleux des clercs psalmodiants! Mais, aux donjons du Rhin et de la Franconie, Tes hurlements d’angoisse, à travers nos créneaux Pénétrant notre coeur irrité de tes maux, Nous ont fait une part dans ton ignominie. Le sol impérial tressaille sous nos chars, Et voici qu’attestant les feuilles sibyllines, L’aigle crie et tournoie au front des sept collines. Rome, Rome, debout! Reconnais tes césars! Reprends le globe, ô Rome, et le sceptre et le glaive, Afin qu’à notre face, après la longue nuit, Dans son orgueil, sa force et sa gloire et son bruit, L’éternelle cité sur le monde se lève! Et nous, que conviaient tes cris désespérés, L’épée en une main et l’olivier dans l’autre, Rachetant à jamais ton opprobre et le nôtre, Nous veillerons, assis sur tes sommets sacrés! - IV L’AGONIE Vingt-neuf ans ont passé sur l’homme et sur l’empire, Pleins du flux et reflux des sombres nations, De combats, de douleurs, de malédictions. Le siècle onzième est mort, et l’autre est déjà pire. Le grand moine qui vit la force à ses genoux Et se taire les rois devant sa face auguste, Dans Salerne a rendu l’âme ferme du juste, En attestant celui qui s’immola pour nous. Mais son esprit flamboie et brûle de sa lave Le vieux Victor, Urbain, qui pousse l’occident Par tourbillons armés contre l’islam ardent, Et Pascal, le nouvel élu du saint conclave. Dans un noir carrefour d’une antique cité, Au fond d’une masure où souffle une âpre bise, Sur la paille mouillée un vieillard agonise, Sans un être vivant qui veille à son côté. Des larmes lentement brûlent sa blême joue. Étendu sur le dos, l’oeil terne, haletant, Il tressaille et roidit les bras, et par instant Il parle d’une voix qu’un râle affreux enroue: -À moi, mes chevaliers, mes Saxons, mes Lombards! Haut la lance et le glaive! Allemagne, Italie, En avant! Que le cri de César vous rallie! Faites flotter au vent les royaux étendards! J’ai froid, seigneur Jésus! Seigneur, je vous conjure, Épargnez cette angoisse effroyable à ma fin... Ô seigneur christ! Le chef du saint empire a faim! Son fils est parricide, et son peuple est parjure. Qui m’appelle? Est-ce toi, mauvais moine, qui viens Insulter ton César qui meurt sans funérailles? Va-t’en! J’ai combattu dans soixante batailles! Mes évêques trois fois ont démenti les tiens. Mes évêques! Ils ont élu, sous mon épée, Le vrai pape, Guibert de Ravenne, Clément! Les lâches m’ont trahi depuis impudemment, Et, ma puissance morte, ils l’ont dite usurpée. Ô honte! Et j’ai ployé sous ta verge de fer! Et me voici, vieux, pauvre, affamé, misérable, Râlant sur ce fumier d’angoisse inénarrable! Pourquoi ne viens-tu pas, si c’est ici l’enfer? Ah! Tu frappais les oints du seigneur sur leur trône, Antéchrist! Moi, j’ai pris ta ville et t’ai chassé Comme un loup par la meute en son antre forcé... Jésus! La faim me ronge et l’horreur m’environne! - La voix baisse et s’éteint. On entend au dehors Les maigres chiens, vaguant par la nuit en tourmente, Qui flairent tous les seuils de la cité dormante Et hurlent, comme ils font à la piste des morts. La voix reprend: -Ah! Ah! Les démons sont en quête, Les bons limiers que nul n’a surpris en défaut! Holà, chiens! C’est la chair de César qu’il vous faut. Venez, l’heure est propice et la curée est prête! Meurs donc, ô mendiant! Meurs, excommunié, Qui tenais dans ta main la Germanie et Rome! Deux fois sacré, devant le ciel et devant l’homme, Et que l’homme et le ciel et la terre ont nié! Meurs, ô toi qui jadis m’emportais sur ton aile, Aigle des fiers Ottons, puissant, libre et joyeux! Le hibou clérical t’a crevé les deux yeux; Rentre avec ton vieux maître en la nuit éternelle! - Et le vent, déchaîné dans l’ombre des chemins, Accroît ses tourbillons qu’un sanglot accompagne; Et voici qu’il est mort, l’empereur d’Allemagne, Le vaincu d’Hildebrand, Henry, roi des Romains. L’Agonie D’Un Saint. Les moines, à pas lents, derrière le Prieur Qui portait le ciboire et les huiles mystiques, Rentrèrent, deux à deux, au cloître intérieur, Troupeau d’ombres, le long des arcades gothiques. Comme en un champ de meurtre, après l’ardent combat, Le silence se fit dans la morne cellule, Autour du vieil Abbé couché sur son grabat, Rigide, à la lueur de la cire qui brûle. Un Christ d’argent luisait entre ses maigres doigts, Les yeux, fixes et creux, s’ouvraient sous le front lisse, Et le sang, tiède encor, s’égouttait par endroits De la poitrine osseuse où mordit le cilice. Avec des mots confus que le râle achevait, Le moribond, faisant frémir ses lèvres blêmes, Contemplait sur la table, auprès de son chevet, Une tête et deux os d’homme, hideux emblèmes. Contre ce drap de mort d’eau bénite mouillé, La face ensevelie en une cape noire, Seul, immobile, et sur la dalle agenouillé, Un moine grommelait son chapelet d’ivoire. Minuit sonna, lugubre, et jeta dans le vent Ses douze tintements à travers les ogives; Le bruit sourd de la foudre ébranla le couvent, Et l’éclair fit blanchir les tourelles massives. Or, relevant la face, après s’être signé, Le moine dit, les bras étendus vers le faîte: -De profundis, ad te, clamavi, Domine! Mais, s’il le faut, Amen! Ta volonté soit faite! Du ciel inaccessible abaisse la hauteur, Ouvre donc en entier les portes éternelles, Ô maître! Et dans ton sein reçois le serviteur Que l’Ange de la mort t’apporte sur ses ailes. Dévoré de la soif de ton unique amour, Le coeur plein de ta grâce; et marqué de ton signe, Comme un bon ouvrier, dès le lever du jour, Tout en sueur, il a travaillé dans ta vigne. Ton calice de fiel n’était point épuisé, Pour que sa bouche austère en savourât la lie; Et maintenant, Seigneur, le voici vieux, brisé, Haletant de fatigue après l’oeuvre accomplie. Vers le divin Royaume il tourne enfin les yeux; La mort va dénouer les chaînes de son âme: Reçois-le donc, ô Christ, dans la paix de tes cieux, Avec la palme d’or et l’auréole en flamme! - La cellule s’emplit d’un livide reflet; L’Abbé dressa son front humide du saint chrême, Et le moine effrayé l’entendit qui parlait Comme en face du Juge infaillible et suprême: -Seigneur, vous le savez, mon coeur est devant vous, Sourd aux appels du monde et scellé pour la joie; Je l’ai percé, vivant, de la lance et des clous, Je l’ai traîné, meurtri, le long de votre Voie. Plein de jeunesse, en proie aux sombres passions, Sous la règle de fer j’ai ployé ma superbe; Les richesses du monde et ses tentations, J’ai tout foulé du pied comme la fange et l’herbe; Paul m’a commis le glaive, et Pierre les deux clés; Pieds nus, ceint d’une corde, en ma robe de laine, J’ai flagellé les forts à mon joug attelés; Le clairon de l’Archange a reçu mon haleine. Ils se sont tous rués du Nord sur le Midi, Bandits et chevaliers, princes sans patrimoine; Mais le plus orgueilleux comme le plus hardi A touché de son front la sandale du moine! Et le monde n’étant, ô Christ, qu’un mauvais lieu D’où montait le blasphème autour de votre Église, J’ai voué toute chair en holocauste à Dieu, Et j’ai purifié l’âme à Satan promise. Seigneur, Seigneur! parlez, êtes-vous satisfait? La sueur de l’angoisse à mon front glacé fume. Ô Maître, tendez-moi la main si j’ai bien fait, Car une mer de sang m’entoure et me consume. Elle roule et rugit, elle monte, elle bout. J’enfonce! Elle m’aveugle et me remplit la bouche; Et sur les flots, Jésus! des spectres sont debout, Et chacun d’eux m’appelle avec un cri farouche. Ah! je les reconnais, les damnés! Les voilà, Ceux d’Alby, de Béziers, de Foix et de Toulouse, Que le fer pourfendit, que la flamme brûla, Parce qu’ils outrageaient l’Église, votre épouse! Sus, à l’assaut! l’épée aux dents, la hache au poing! Des excommuniés éventrez les murailles! Tuez! à vous le ciel s’ils n’en réchappent point! Arrachez tous ces coeurs maudits et ces entrailles! Tuez, tuez! Jésus reconnaîtra les siens. Écrasez les enfants sur la pierre, et les femmes! Je vous livre, ô guerriers, ces pourceaux et ces chiens, Pour que vous dépeciez leurs cadavres infâmes! Gloire au Christ! les bûchers luisent, flambeaux hurlants; La chair se fend, s’embrase aux os des hérétiques, Et de rouges ruisseaux sur les charbons brûlants Fument dans les cieux noirs au bruit des saints cantiques! Dieu de miséricorde, ô justice, ô bonté, C’est vous qui m’échauffez du feu de votre zèle; Et voici que mon coeur en est épouvanté, Voici qu’un autre feu dans mes veines ruisselle! Alleluia! L’Église a terrassé Satan... Mais j’entends une Voix terrible qui me nomme Et me dit: -Loin de moi, fou furieux! Va-t’en, Ô moine tout gorgé de chair et de sang d’homme! - -À l’aide, sainte Vierge! Écoutez-moi, Seigneur! Cette cause, Jésus, n’était-ce point la vôtre? Si j’ai frappé, c’était au nom de votre honneur; J’ai combattu devant le siège de l’Apôtre. J’ai vaincu, mais pour vous! Regardez-moi mourir; Voyez couler encor de mes chairs condamnées Ce sang versé toujours et que n’ont pu tarir Les macérations de mes soixante années. Voyez mes yeux creusés du torrent de mes pleurs; Maître, avant que Satan l’emporte en sa géhenne, Voyez mon coeur criant de toutes vos douleurs, Plus enflammé de foi qu’il n’a brûlé de haine! -Tu mens! C’était l’orgueil implacable et jaloux De commander aux rois dans tes haillons de bure, Et d’écraser du pied les peuples à genoux, Qui faisait tressaillir ton âme altière et dure. Tu jeûnais, tu priais, tu macérais ton corps En te réjouissant de tes vertus sublimes Eh bien, sombre boucher des vivants et des morts, Regarde! mon royaume est plein de tes victimes. Qui t’a dit de tuer en mon nom, assassin? Loup féroce, toujours affamé de morsures, Tes ongles et tes dents ont lacéré mon sein, Et ta bave a souillé mes divines blessures. Arrière! Va hurler dans l’abîme éternel! Qaïn, en te voyant, reconnaîtra sa race. Va! car tu souillerais l’innocence du ciel, Et mes Anges mourraient d’horreur devant ta face! -Grâce, Seigneur Jésus! Arrière! il est trop tard. Je vois flamber l’Enfer, j’entends rire le Diable, Et je meurs! -Ce disant, convulsif et hagard, L’Abbé se renversa dans un rire effroyable. Le moine épouvanté, tout baigné de sueur, S’évanouit, pressant son front de ses mains froides; Et le cierge éclaira de sa fauve lueur Le mort et le vivant silencieux et roides. Les Paraboles De Don Guy. En l’an mil quatre cent onzième de l’hostie Éternelle, de qui la lumière est sortie, Du roi Christ, mort, cloué par les pieds et les mains, Sigismund de Hongrie étant chef des Romains, Manoel, d’Orient, Charles, que Dieu soutienne, Des trois fleurs de lys d’or de la Gaule chrétienne, Et Balthazar Cossa, pirate sur la mer, Étant diacre du diable et légat de l’enfer, Moi, Guy, prieur claustral en la bonne abbaye De Clairvaux, où la règle étroite est obéie, J’inscris, Dieu le voulant, ceci, pour être su Du siècle très pervers, dans le péché conçu. Clairs flambeaux, qu’en chemin il de l’âme regarde, Saints martyrs, prenez-moi d’en haut sous votre garde; De la béatitude auguste où je vous vois, Mettez votre candeur héroïque en ma voix; De l’éblouissement de vos joyeux domaines Penchez-vous au plus noir des ténèbres humaines, Voyageurs du beau ciel, anges et séraphins, Qui nagez richement dans vos gloires d’ors fins, Et faites sur ma langue, au vent frais de vos ailes, Pétiller et flamber le feu des meilleurs zèles. Puis, veuille m’assister le divin Paraclet Par qui l’humble ignorant mieux qu’un docte parlait! Ô mon seigneur Jésus et madame la Vierge, Plus d’huile dans la lampe et plus de mèche au cierge! La moisissure mord le vélin du missel, Et tout soleil mûrit le mal universel, Depuis que, divisant la chaire principale, Trois cornes ont poussé sur la mitre papale: Trois rameaux fort malsains, de malice nourris, Florissants au dehors, mais au dedans pourris; De sorte que, voyant, par le temps et l’espace, Sous cette ombre, la fleur de la foi qui trépasse, La charité décroître et l’espoir s’engloutir, Le rocher du salut, Pierre, prince et martyr, Pleure. La route est vide où s’en venaient les âmes; Toutes cuisent, sitôt la mort, aux grandes flammes; Et le portier divin, tant harcelé jadis, Laisse pendre les clefs aux gonds du paradis! Certes, sa peine est forte, et rude est sa navrure, De n’ouïr plus chanter la céleste serrure, Ce, pendant qu’Astaroth et Mammon, très contents, Ouvrent la flamboyante issue à deux battants, Et que, la crosse au poing, dans les obédiences, Le prince des damnés donne ses audiences! Or, Caïphe et Pilate ont tant rivé tes clous, Jésus! Que tes agneaux sont mangés par les loups. L’église est moribonde en son chef et ses membres; Les moutiers sont, du feu sans fin, les antichambres; Les rois sont fort mauvais, les gens d’armes pillards, Sans pitié des enfants, sans respect des vieillards, Luxurieux, mettant à mal toutes les femmes, Et dans les vases saints buvant les vins infâmes! Puisque aussi bien, Jésus, ta terrestre maison Est un lieu de blasphème et non plus d’oraison, Puisqu’en cet âge sombre et tenace où nous sommes, Ton ineffable sang est perdu pour les hommes, Ô mon seigneur, m’ayant de ta grâce pourvu, Tu m’as dit: vois! Et dis ce que tes yeux ont vu. I L’Esprit a délié mon entrave charnelle: J’ai franchi les hauteurs du monde sur son aile; Par les noirs tourbillons de l’ombre j’ai gravi Les trois sphères du ciel où saint Paul fut ravi; Et, de là, regardant, au travers des nuées, Les cimes de la terre en bas diminuées, J’ai vu, par il perçant de cette vision, L’empire d’Augustus et l’antique Sion; Et, dans l’immense nuit de ces temps, nuit épaisse Où s’ensevelissait toute l’humaine espèce Comme un agonisant qui hurle en son linceul, J’ai vu luire un rayon éblouissant, un seul! Et c’était, entre l’âne et le boeuf à leur crèche, Un enfant nouveau-né sur de la paille fraîche: Chair neuve, âme sans tâche, et, dans leur pureté, Étant comme un arôme et comme une clarté! Le père à barbe grise et la mère joyeuse Saluaient dans leur coeur cette aube radieuse, Ce matin d’innocence après la vieille nuit, Apaisant ce qui gronde et charmant ce qui nuit; Cette lumière à peine éclose et d’où ruisselle L’impérissable vie avec chaque étincelle! Et les bergers tendaient la tête pour mieux voir; Et j’ai soudainement ouï par le ciel noir, Tandis que les rumeurs d’en bas semblaient se taire, Une voix dont le son s’épandit sur la terre, Mais douce et calme, et qui disait: Emmanoël! Et l’espace et le temps chantaient: Noël! Noël! Puis, comme les trois rois survenus de Palmyre Offraient au bel enfant l’encens, l’or et la myrrhe, J’ai vu, toute ma chair étant blême d’effroi, Plus sombre que la nuit et plus haut qu’un beffroi, Un esprit, un démon formidable apparaître En face du petit Jésus venant de naître; Et ses yeux reluisaient fixement dans son chef. Les bergers, ni les rois, ni le bon saint Joseph, Ni Madame Marie en son amour bercée, Ne voyaient cette forme au milieu d’eux dressée. Cet esprit était beau comme un grand mont chenu; Une foudre grondait autour de son front nu; Il était impassible et dur, et sur sa bouche Siégeaient l’amer mépris et le vouloir farouche. Il secoua sa tête où crépita le feu, Et parla comme suit, sans vergogne, à son Dieu: -Les siècles ont tenu les vieilles prophéties. Donc, te voici vivant entre tous les messies, Toi qui mettras Juda sur Ninive et Sidon! C’est pitié de te voir en si piètre abandon: Ton trône est de fumier, ton palais est de chaume, Et le roi, certe, est trop chétif pour le royaume! Écoute! J’ai nom force, et j’ai nom volonté; Ma main tient le licou de l’univers dompté; Je suis très grand, très fier, et plein d’intelligence, Et tout est devant moi comme une vile engeance. Or, je te plains, étant plus grêle qu’un roseau, Sans défense et tout nu comme un petit oiseau; Et je pourrais, du pied t’écrasant, forme vaine, Épuiser brusquement tout le sang de ta veine. Adore-moi, fétu de paille! Et tu seras Comme un cèdre immobile avec de larges bras, Dans leur germe étouffant les arbres et les plantes Et versant l’ombre immense aux nations tremblantes. - Et le petit enfant Emmanoël lui dit: -Tu ne tenteras point le seigneur Dieu, maudit! Ta puissance est fumée, et ta force est mensonge; Et j’ai mieux: les trois clous et la lance et l’éponge! - Le spectre ceint de flamme, en entendant cela, Comme une haute tour dans l’ombre s’écroula. Je vous le dis, Benoît, Grégoire et Jean, vicaires De l’antéchrist, gardiens des damnés reliquaires, Mulets mitrés, crossés, malheur à vous, malheur, Qui navrez le bercail très chrétien de douleur, Triple déchirement de la foi, triple plaie Dont le troupeau dolent des saints anges s’effraie! Triple spectre d’orgueil, gare aux gouffres ardents Où sont les pleurs avec les grincements de dents! II En esprit, j’ai plané du haut des cieux sans bornes, Oyant les nations en tumultes ou mornes, Bruit lugubre parfois et tantôt irrité, Mais qui, des profondeurs de cette obscurité, Avait, plainte sinistre ou clameur meurtrière, Un vrai son de blasphème et jamais de prière. Et voici que j’ai vu la ville où fut occis Le tyran Julius en son orgueil assis, La grand’Rome, hormis l’antique populace Des idoles, dont christ en croix tenait la place. J’ai vu, blême, en haillons, par la pluie et le vent, Tout un peuple affamé, maigre, à peine vivant, D’où sortait un sanglot désespéré, sauvage, Comme en pousse la mer qui se rue au rivage; Et ce peuple assiégeait l’abord silencieux D’un palais hérissé d’un triple rang de pieux, De grilles et de crocs aigus et de murailles Massives, qu’enlaçait un réseau de ferrailles. Or, la foule, parfois se taisant, écoutait Comme un sourd cliquetis qui de l’antre sortait. Sous le dôme, à travers la voûte colossale, J’ai vu, chose effroyable! Au centre d’une salle Éclatante, où brûlaient sept lampes au plafond, Sur le pavé de marbre accroupi, comme font Les bêtes, râlant d’aise, un fils d’Adam, un homme, Ou, quel que soit le nom dont Belzébuth le nomme, Un être abominable et rapace, acharné, Ivre de sa débauche, et il illuminé, Avec rage plongeant ses longues mains flétries En des monceaux d’argent, d’or et de pierreries, Qui sonnaient et luisaient, pleins de flamboyements, En tombant de sa bouche et de ses vêtements. Cet argent était chaud de vos larmes amères, Pauvres enfants tout nus et lamentables mères! Il se nommait Traîtrise et Spoliation; Et c’était, nuit et jour, une exécration Qui montait au vengeur des faits illégitimes! Cet or fumait du sang d’innombrables victimes: Il se nommait larcin à la pointe du fer, Meurtre qui va battant l’écume de la mer, Et guet-apens du diable à l’équité suprême! Mais, -Ô fange mêlée à l’huile du saint chrême! - Ces anneaux, ces colliers, ces nuds de diamants Avaient nom simonie infâme et faux serments; Et c’était pis que pleurs et sang des misérables, Car c’était le trafic des deux clefs adorables, Ô seigneur christ, qui bus l’hysope avec le fiel! C’était ta chair divine à l’encan, et ton ciel, Jésus! Et, tout autour de ce palais immonde, Ceux qui souffraient étaient les chrétiens de ce monde: C’était le troupeau maigre et sept fois l’an tondu Dont le berger rapace au maître a répondu, Et que lui-même, hélas! Étant un loup féroce, Sans relâche exténue, assomme avec la crosse, Étrangle avec l’étole, et suspend au plancher, Le ventre tout béant, comme fait un boucher! Et l’immense troupeau, par la nuit lamentable, En attendant, Jésus, bêlait vers ton étable! Et voici que j’ai vu, s’allongeant hors du mur, Comme une main qui va détacher un fruit mûr, Une griffe, rougie à l’infernale forge, Saisir le grippe-sou monstrueux à la gorge Et l’emporter, grouillant, sifflant, serrant encor D’un poing crispé du feu qu’il prenait pour de l’or, Afin d’être à son tour dépecé, mis en vente Sur l’étal éternel d’horreur et d’épouvante, Débité membre à membre, et quartier par quartier, Et toujours aussi vif que s’il était entier! À toi qui tiens le Siège avec la Pentapole, Vêtu du pallium, et la chappe à l’épaule, Bandit de terre et d’eau, que le diable a sacré Pour être au grand soleil un blasphème mitré! Puisqu’il faut pour ta soif que l’océan tarisse, Je dis que l’océan est à sec, avarice! Et qu’au milieu de l’or sanglant qu’il entassa, La griffe est sur le cou de Balthazar Cossa! III L’Esprit m’a dit: regarde! -Un vol d’oiseaux funèbres, Silencieux, battait le flot lourd des ténèbres: Chauves-souris, hiboux, guivres, dragons volants, Ayant la face humaine avec les yeux dolents, Tels que Virgilius le disait des harpies. Ils tournoyaient du fond des villes assoupies, Sortant par noirs essaims, démons lâches et laids, De la sainte abbaye autant que du palais. Ils avaient nom la peur, la honte et la sottise, Appétits empêchés que l’impuissance attise, Ambition inepte et blême vanité, Attrait de faire mal avec impunité, Rancune inexorable et parole mentie, Poison dans l’eau bénite et poison dans l’hostie, Haine sans but, fureurs sans brides et sans mors, Bave sur les vivants et bave sur les morts! Et voici que j’ai vu, par les ombres nocturnes, S’amasser en un bloc les oiseaux taciturnes, Se fondre étroitement comme s’ils n’étaient qu’un: Bête hideuse ayant la laideur de chacun, Araignée avec dents et griffes, toute verte Comme un dragon du Nil, et d’écume couverte, Écume de fureur muette et du plaisir De souiller pour autrui ce qu’on ne peut saisir. Sa bouche en était pleine, et pleine sa paupière; Et ce venin mordait l’or et creusait la pierre, Et, quand il atteignait l’homme juste et puissant, Il n’en restait qu’un peu de fange avec du sang. Donc, remuant la nuit de ses ailes sans nombre, Cette bête rôdait lugubrement dans l’ombre. Or, j’ai vu, du couchant, venir le foudroyé Qui devant le seigneur son dieu n’a point ployé, L’archange porte-flamme où s’allumaient les astres, Dont les cieux autrefois ont pleuré les désastres, Et qui, vil et méchant, lâche, impur et menteur, De la race maudite horrible tourmenteur Dont la poix et le soufre enseignent les approches, Règne piteusement sur les pals et les broches. Il venait d’Aragon, de Rome et d’Avignon, Le noir sire, ayant pris Judas pour compagnon, Et, tenant par la peau du ventre Ischariote, S’en retournait avec ce vieux compatriote. Et la bête au-devant du maître s’envola. Et j’ai vu l’Orient s’entr’ouvrir, et voilà Que trois Formes d’azur, de lumière et de grâce, Laissant trois fleuves d’or ruisseler sur leur trace, Montaient d’un même trait dans le ciel réjoui, Sans voir le monstre terne et Satan ébloui; Et j’ai vu que c’étaient, en pure gloire égales, Les trois Roses, les trois Vertus théologales. La Bête dit, sifflant de rage: -Par malheur, Si haut, je ne les puis atteindre! Arrache-leur Une aile, maître, et prends les miennes en échange. -Aucune, dit Satan, n’en a, n’étant point ange, Mais impalpable idée et divin sentiment. -Leurs yeux! Arrache-les. Un il, un seulement! Et tu crèveras, maître, après, mes deux prunelles. -Nulle, dit Satan, n’a de visions charnelles. Point d’ailes et point d’yeux: ce sont pures clartés. Va! Laisse-les monter par les immensités De lumière où leur dieu se rit de ma défaite Et de la destinée horrible qu’il m’a faite. Aussi bien, qui pourrait les suivre au fond du ciel? Mais le monde est à nous; noyons-le dans le fiel: C’est un gouffre plus sûr que l’antique déluge; Et que l’homme n’ait plus que l’enfer pour refuge! Va! Jean est chair du diable, et Grégoire est mauvais, Et Benoît fort têtu. Donc, rejoins-les. -J’y vais, Dit la chauve-souris énorme, j’y vais, maître. - Et je l’ai vue au fond de la nuit disparaître. Or l’envie est en vous, Pierre, Ange et Balthazar! Cramponnés aux haillons de pourpre où fut César, Chacun rit d’être nu, s’il a dépouillé l’autre; Et sur les trois morceaux du siège de l’Apôtre, Près de rôtir, avec un goupil infecté, Intrus, vous aspergez le monde et la cité! IV L’Esprit, par ses chemins, m’a mené d’une haleine Sur une masse noire et bourdonnante, pleine De vapeurs, où dormait un fleuve entre des joncs, D’aiguilles hérissée et de tours, de donjons, D’enclos tout crénelés comme des citadelles, Et de vols carnassiers faisant un grand bruit d’ailes Autour de hauts gibets où flottaient, morfondus, Sous la pluie et le vent des amas de pendus. Et j’ai vu que c’était Paris, la bonne ville: Masures et palais, princes et plèbe vile, Et non loin, le coteau des trois martyrs bénis, Éleuthère, Rustique et monsieur saint Denys. Et j’ai vu la maison des lys, muette et haute, Géhenne dont le roi Charles sixième est l’hôte; Et les murs en montaient dans la brume, tout droits, Mornes, si ce n’était que, par rares endroits, Une rouge lueur, du fond des embrasures, Sortait, comme du sang qui jaillit des blessures. Et l’une des clartés de ce royal tombeau Était la lampe d’or de Madame Isabeau. Certe, au pays d’Égypte, où brandit l’oriflamme Loys, le chevalier dont le seigneur a l’âme, Jadis régna, du temps des mille dieux païens, Sur Thèbes et Memphis et les éthiopiens, Cléopâtre avec qui le démon fit ses oeuvres, Et qui portait, dit-on, un collier de couleuvres. C’était une damnée effroyable, en effet. N’ayant peur de l’enfer ni honte, elle avait fait De son lit une auberge où s’en venait la terre Se soûler à pleins brocs du vin de l’adultère. Rois d’Asie et consuls de Rome, jours et nuits, Y coudoyaient, tout pleins d’imbéciles ennuis, L’esclave et l’homme noir à la face abêtie Que, dès l’aube, la mort happait à la sortie. Mais tous étaient frappés du même aveuglement, Cette larve et le peuple antique son amant; Tous péchaient et mouraient sous la loi d’anathème, Ignorant la parole et les fonts du baptême; Car ton soleil, Jésus, ne s’était point levé Sur la femme, chair vile, et sur l’homme énervé. Or j’ai vu, comme aux temps de cette égyptienne, Seigneur christ! En Paris, la ville très chrétienne, L’oratoire royal étant un mauvais lieu, La débauche s’ébattre à la face de Dieu; Et, l’époux étant fol, l’épouse déchaînée Meurtrir la bonne France aux quatre bouts saignée, La vendre par quartiers à l’inceste éhonté, Au parjure damnable, au meurtre ensanglanté, Aux limiers d’Armagnac, aux bouchers de Bourgogne; Pourvu que, secouant sa dernière vergogne, La ribaude, en horreur même aux plus avilis, Prostituât sa chair sur la couche des lys! Et voici que j’ai vu, dans la vapeur malsaine Épandue aux deux bords marécageux de Seine, Force maisons de dieu, silencieusement, Monter comme des bras au sombre firmament; Et j’ai vu, tout navrés durant ces infamies, Au fond des saintes nefs à cette heure endormies, Les anges qui pleuraient du haut des pendentifs; Et leurs lèvres de pierre avaient des sons plaintifs; Et saint Michel-archange, en sa cotte de mailles, Foulait plus rudement le diable ceint d’écailles; Et madame la vierge, un pied sur le croissant, Dans sa robe d’azur étoilé, gémissant, Suppliante, tournait sa face maternelle Vers le supplicié de la croix éternelle! Ah! Madame Isabeau, tristes étaient les cieux! Mais j’ai vu clairement s’en venir, fort joyeux, Par milliers, les démons hurler à votre porte, Demandant si votre âme est à point qu’on l’emporte. Et voici qu’au milieu du sabbat rugissant, J’ai vu, prise aux cheveux, livide, il en sang, Louve qui, de ses dents, retroussait sa babine, De l’intrus Jean vingt-trois la vieille concubine Qui, devant Balthazar et Madame Isabeau, Frayait le grand chemin du flamboyant tombeau! V L’Esprit, en cette nuit impassible et sans trêve, A soufflé dans mes yeux la forme de mon rêve; Et j’ai vu, de mon ombre, émerger au levant Le soleil, nef de feu que flagellait le vent, Qui voguait, haut et rude, et, crevant les nuées, Rejetait en plein ciel leurs masses refluées. Les monts resplendissaient comme de grands falots Allumés par d’épais brouillards; et, sur les flots De la mer, une rouge et furieuse écume Sautait avec le bruit de l’eau qui bout et fume; Et les plaines, où sont les villes, les hameaux, Fleuves et lacs, et l’homme et tous les animaux, Avec la multitude innombrable des plantes, S’épandaient sous mes yeux, humides et sanglantes; Et j’ai cru voir le jour, dès longtemps résolu, Où viendra de l’abîme un astre chevelu, Horrible, qui fera de la terre une braise, Et puis un peu de cendre au fond de la fournaise! Seigneur! Ce n’était pas la suprême clarté Qui doit flamber au seuil de notre éternité; Ce n’était pas le jour des tardives détresses, Ni le clairon d’appel aux âmes pécheresses, Ni Josaphat ployant sous la foule des morts, Effroyable moisson d’inutiles remords; C’était, grâce à Satan qui l’allume et l’amène, L’ordinaire soleil dont luit la race humaine! Or, voici que j’ai vu le monde, comme un pré Immense, qui grouillait sous ce soleil pourpré, Plein d’hommes portant heaume et cotte d’acier, lance, Masse d’armes et glaive, engins de violence Avec loques d’orgueil, bannières et pennons Où le diable inscrivait leur lignée et leurs noms. Et c’était un amas de nations diverses: Sarrasins de Syrie, arméniens et perses, Et ceux d’Égypte et ceux de Tartarie avec Le more grenadin, le sarmate et le grec. Et ces troupes de pied et ces cavaleries, Hurlant, les yeux hagards, haletantes, meurtries, Se ruant pêle-mêle en tourbillons, rendant L’écume de la rage à chaque coup de dent, Sur la terre, Jésus, que ta croix illumine, S’entre-mangeaient, ainsi qu’en un temps de famine. Et les plus furieux, seigneur, quels étaient-ils? Était-ce donc la horde aveugle des gentils, Ou ceux qui, pour nier à l’aise ta lumière, Du fil de la malice ont cousu leur paupière? Non! Les plus égorgeurs, hélas! C’étaient tes fils, Les rois, oints du saint chrême aux pieds du crucifix, Les peuples baptisés de ton sang adorable, Tels que des chiens hurlant sur un os misérable, Qui faisaient de la terre et de la chrétienté Un lieu de boucherie et de rapacité! Et les trois échappés de leur triple conclave Soufflaient cet incendie et chauffaient cette lave! Ah! S’il faut que toujours le terrestre troupeau Donne une issue à l’âme au travers de la peau, Et que le sang toujours, par les monts et les plaines, Emplissant le ciel bleu de ses âcres haleines, Fume dans l’holocauste éternel d’ici-bas, Rends-nous la foi vivante et les sacrés combats, Ton amour, ô Jésus, avec ton espérance, Comme aux jours des Philippe et des Loys de France, Alors qu’un monde entier, plein de joie et priant, Ta pure image au coeur fluait vers l’orient! Où les âmes, du corps périssable échappées, Et ceintes de l’éclair sans tache des épées, Montaient, laissant les fronts tranquilles et hardis, Par leur chemin sanglant, au divin paradis! Car en ce temps, Jésus! La mort, c’était la vie, La gloire bienheureuse où ta grâce convie Les héros trépassés autant que les martyrs, Et toutes les vertus et tous les repentirs. Mais en ce pré, champ clos immense de la haine, La colère broyait les morts pour la géhenne, Et, triomphant dans sa hideuse déraison, D’un râle de damnés emplissait l’horizon! VI L’Esprit m’a descendu sur les grasses vallées Tourangelles, durant les heures étoilées Où l’alouette dort dans les blés, où les boeufs Ruminent en songeant aux pacages herbeux, Où le jacque, épuisé de son labeur, oublie Sa grand’misère avec la chaîne qui le lie. Et j’ai vu que la nuit était muette autour Du chaume pitoyable et de la noble tour, Hormis le noir moutier, qui, de la Loire claire, Dressait hautainement sa masse séculaire, Et d’où sortaient des voix et de larges clartés Comme aux saintes Noëls dans les solennités. Or, ce n’était, selon les règles accomplies, Ni matines, Jésus! Ni laudes, ni complies, Ni les neuf psaumes, ni les pieuses leçons; À vrai dire, c’étaient d’effroyables chansons, Et, par entier mépris du divin monitoire, Les torches de l’orgie autour du réfectoire! Et voici que j’ai vu, par ces rouges éclats, La table, aux ais massifs, qui ployait sous les plats, Les cruches, les hanaps, les brocs, les écuelles; Et, jetant leurs odeurs brutes et sensuelles, Les viandes qui fumaient: chair de porc à foison, Chair de boeuf, jars et paons rôtis, et venaison; Chair d’agneau, moutons gras qui grésillaient encore, Et bons coqs que leur crête écarlate décore. Et les vapeurs montaient, épaisses, au plafond. Le sire abbé trônait sur son banc-d’oeuvre, au fond; Et, tout le long de cette énorme goinfrerie, Cent moines très joyeux, à la trogne fleurie, Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres, Semblaient autant de loups sanglants au fond des antres. Derrière ces goulus, non moins empressés qu’eux, Convers et marmitons, avec les maîtres queux, Les caves où cuisaient les choses étant proches, Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches, Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon De diables tout mouillés des eaux du goupillon. Quelque moine alourdi tombait par intervalle À la renverse, avec la cruche qu’il avale, Et les autres riaient de ses gémissements, Et l’ensevelissaient sous les reliefs fumants. Mais j’ai vu que le sire abbé, droit sur son siège, Bouche close, au milieu du fracas qui l’assiège, Sous son capuchon noir, ainsi qu’un étranger, Oyait et regardait, sans boire ni manger. Or, prenant en souci ce jeûne et ce silence, J’ai vu ses yeux, aigus comme des fers de lance, Qui tantôt reluisaient à travers ses cils roux, Et s’emplissaient tantôt d’ombre comme deux trous. De sorte que, la bande étant à bout de forces, Les uns, tels que des troncs qui crèvent leurs écorces, Faisant craquer la peau trop pleine de leurs flancs; Les autres, à demi noyés, les bras ballants, La tête sur la table, et la langue tirée, Pareils à des pourceaux repus de leur curée; J’ai vu le sire abbé se lever lentement Au bout du réfectoire infect et tout fumant; Et sa tête toucha les poutres enflammées; Et j’ai vu les deux mains d’ongles crochus armées, La face où le regard divin a flamboyé, Et j’ai vu que c’était Satan, le Foudroyé! Un silencieux rire ouvrit ses blêmes lèvres Que dessèche la soif des ineffables fièvres. De son il rouge et creux comme un gouffre, soudain Jaillit un morne éclair de joie et de dédain; Il dit: -Holà! C’est l’heure! -Et voici qu’à cet ordre, Tandis que les repus commençaient de se tordre Et de geindre, voilà que, par milliers surgis, Marmitons, queux, servants, avec des pals rougis, Des fourches, des tridents et des pieux et des piques, À la file embrochaient les moines hydropiques, Et jetaient, toute chaude et vive, dans l’enfer, La goinfrerie, ayant pour abbé Lucifer! VII L’Esprit m’a flagellé rudement en arrière Des temps, et j’ai revu, sous Rome la guerrière, Et le tétrarque Hérode et le vieux sanhédrin, La cité de David liée au joug d’airain, Josaphat, le Cédron et les saintes piscines, Et le bois d’oliviers aux antiques racines. Et voici que j’ai vu, par le soleil levant, Le temple où résidait l’arche du Dieu vivant. Une foule, semblable à des essaims d’abeilles, Entrait, sortait. Ceux-ci ployés sous des corbeilles De légumes, de fruits ou de chairs en quartiers; Ceux-là traînant des boeufs. Gens de mille métiers, Vendeurs de lin d’Égypte et vendeurs de ramées, Vendeurs de graisse brute ou d’huiles parfumées, D’étoffes et de vins de la Perse, et d’amas De glaives et de dards fabriqués à Damas, De piques, de cuissards, de casques et de dagues; Orfèvres, débitant les colliers et les bagues; Changeurs d’or et d’argent bien munis de faux poids, Marchands de sel, marchands de résine et de poix; Marchands de grains, donnant la mauvaise mesure, Et force grippe-sous prêtant à grande usure Autour des chérubins et des sept chandeliers. Donc, du parvis profond au bas des escaliers, Le temple n’était plus qu’une halle effroyable Dont les anges pleuraient et dont riait le diable. Or, voici que j’ai vu, sous ses beaux cheveux roux, Jésus, notre-seigneur, très pâle de courroux, Qui passait à travers toutes ces industries Et ces gens par la soif d’un lucre vil flétries, Infectant de fumier, de graisses et de vin, De clameurs et de vols impurs, le lieu divin! Le roi christ était doux, plein de miséricorde; Mais j’ai vu qu’il tirait de sa robe une corde Noueuse, mise en trois et dure comme il faut, Et qu’à grands coups de fouet il les chassait d’en haut Par les rampes, crevant les sacs, les escarcelles Pleines d’argent, poussant les boeufs sur les vaisselles, Et les outres de vin sur les riches tissus, Et l’âne sur l’ânier et le tout par-dessus; Parce que cette engeance, ainsi qu’au temps moderne, Faisait de la maison divine une caverne! Et tandis que Jésus rendait ce jugement Et fouettait ces voleurs très véhémentement, Les disciples, non loin, assis sous les portiques, Méditaient, le coeur plein de visions mystiques, Et de l’âme cherchaient, comme d’autres des yeux, Le royaume du maître au delà des sept cieux. Nul ne se souciait, plongé dans sa pensée, De la foule en rumeur hors du temple chassée, Croyant que tout est bien sur terre, quand on croit, Et que le mieux, après, arrive par surcroît. Et le roi Christ survint, disant: -Ce n’est point l’heure De prier, quand le feu dévore la demeure. Bienheureux qui se lève, et, luttant, irrité, Pour la justice en peine et pour la charité, Applique sur le mal l’efficace remède! Et malheur à qui n’est ni chaud ni froid, mais tiède! Or, que faites-vous là? Rien. Moi, je vous le dis, L’inactif n’aura point de place au Paradis! - Et moi, je vous le dis, après Christ, la Lumière Qui s’en vint dissiper l’obscurité première, L’Eau vive qui circule au sillon desséché; Je vous le dis à vous qui fuyez le péché, Et les fanges du siècle, âmes encor sans tache Parmi ceux qu’en enfer Satan mène à l’attache; Ô princes! -S’il en est! -Moines, prieurs, abbés, Qui n’êtes point encor dans ses pièges tombés, Mais qui, les bras croisés et les yeux pleins de larmes, Pour le combat de Dieu n’endossez point vos armes, Je vous le dis: malheur! Et quand le jour luira Du dernier jugement, le roi christ vous dira: -Arrière, paresseux! Coeurs tremblants, coeurs d’esclaves, Je ne suis pas le dieu des lâches, mais des braves! Qui de vous a souffert? Qui de vous a lutté? Allez! Je vous renie, et pour l’éternité! - Voilà ce que j’ai vu par le nocturne espace, En ce monde où l’agneau divin bêle et trépasse Pour l’âme et pour la chair d’Adam dur et têtu; Où le sang qui nous lave a perdu sa vertu; Où la barque de Pierre, aux trois courants livrée, Heurte les rocs aigus, et s’en va, démembrée, En haute mer, portant, sous les cieux assombris, La pauvre chrétienté qui charge ses débris. Voilà ce que j’ai vu, par la grâce très sainte De l’esprit: la foi morte et la vérité ceinte D’épines, comme christ, après Gethsémani; Le siège unique à bas et son éclat terni; Le bon grain pourrissant dans les sillons arides; Royautés sans lumière, et nations sans brides; Et, par grande misère, au milieu de cela, En liesse, sonnant ses trompes de gala, Par-devant Sigismund qui souffre ce blasphème, La nouvelle hérésie au pays de Bohême. Or le roi Jésus-Christ, parlant, comme il lui plaît, Par la bouche de l’aigle ou bien de l’oiselet, M’a dit: -Lève-toi, Guy de Clairvaux, pauvre moine, Car voici que Satan détruit mon patrimoine, Et le temps est venu d’agir de haute main Et promptement, de peur qu’il soit trop tard demain. - Moi, je l’ai supplié, d’une oraison fervente, De m’épargner, chétif que le siècle épouvante; Mais Jésus, derechef, m’a pris par les cheveux, Disant: -Parle tout haut, moine Guy! Je le veux. - Donc, monsieur saint Bernard qui siège au lieu céleste, Hausse ma voix! L’Esprit divin fera le reste. Sus! Sus! La coupe est pleine et déborde. Debout, Les forts, les purs, les bons, car le monde est à bout! Et voici que tantôt la vieille idolâtrie S’en va noyer la terre et sa race flétrie, Mieux qu’au déluge où Dieu jadis se résolut, Moins la colombe, avec le rameau du salut! Sus! Empereurs et rois, chefs du centre et des marches, Cardinaux et primats, évêques, patriarches, Abbés, généraux d’ordre et docteurs très chrétiens, Vous tous, les boucliers, les flambeaux, les soutiens De la très vénérable église, notre mère, Qui languit et qui pleure en son angoisse amère! Je vous adjure, au nom des âmes en danger Qui sont pâture aux loups et n’ont plus de Berger, Par la sanglante croix où pend le Fils unique, Sus! Debout! Au très saint Concile oecuménique! Au concile! Sitôt que vous y siégerez, À vos fronts comme à ceux des apôtres sacrés, Luira le paraclet en flamboyantes langues, Qui mettra la sagesse en vos bonnes harangues; Et le sens infaillible et la droite équité Seront fruits mûrs de votre impeccabilité! Sus! Triez le froment des pailles de l’ivraie! Par décrets et canons qui sont la règle vraie Que tout soit apaisé, que tout soit rétabli; Qu’en son gouffre Satan retombe enseveli; Que le siège, étant un comme dieu qui le fonde, Soit parole et lumière aux quatre bouts du monde, Source vive au fidèle, espérance au gentil, Et joie en terre comme au ciel! Ainsi soit-il! L’Anathème. Si nous vivions au siècle où les Dieux éphémères Se couchaient pour mourir avec le monde ancien, Et, de l’homme et du ciel détachant le lien, Rentraient dans l’ombre auguste où résident les Mères; Les regrets, les désirs, comme un vent furieux, Ne courberaient encor que les âmes communes; Il serait beau d’être homme en de telles fortunes, Et d’offrir le combat au sort injurieux. Mais nos jours valent-ils le déclin du vieux monde? Le temps, Nazaréen, a tenu ton défi; Et pour user un Dieu deux mille ans ont suffi, Et rien n’a palpité dans sa cendre inféconde. Heureux les morts! L’écho lointain des choeurs sacrés Flottait à l’horizon de l’antique sagesse; La suprême lueur des soleils de la Grèce Luttait avec la nuit sur des fronts inspirés: Dans le pressentiment de forces inconnues, Déjà plein de Celui qui ne se montrait pas, Ô Paul, tu rencontrais, au chemin de Damas, L’éclair inespéré qui jaillissait des nues! Notre nuit est plus noire et le jour est plus loin. Que de sanglots perdus sous le ciel solitaire! Que de flots d’un sang pur sont versés sur la terre Et fument ignorés d’un éternel témoin! Comme l’Essénien, au bout de son supplice, Désespéré d’être homme et doutant d’être un dieu, Las d’attendre l’Archange et les langues de feu, Les peuples flagellés ont tari leur calice. Ce n’est pas que, le fer et la torche à la main, Le Gépide ou le Hun les foule et les dévore, Qu’un empire agonise, et qu’on entende encore Les chevaux d’Alarik hennir dans l’air romain. Non! le poids est plus lourd qui les courbe et les lie; Et, corrodant leur coeur d’avarice enflammé, L’idole au ventre d’or, le Moloch affamé S’assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie. Un air impur étreint le globe dépouillé Des bois qui l’abritaient de leur manteau sublime; Les monts sous des pieds vils ont abaissé leur cime; Le sein mystérieux de la mer est souillé. Les Ennuis énervés, spectres mélancoliques, Planent d’un vol pesant sur un monde aux abois; Et voici qu’on entend gémir comme autrefois L’Ecclésiaste assis sous les cèdres bibliques. Plus de transports sans frein vers un ciel inconnu, Plus de regrets sacrés, plus d’immortelle envie! Hélas! des coupes d’or où nous buvions la vie Nos lèvres ni nos coeurs n’auront rien retenu! Ô mortelles langueurs, ô jeunesse en ruine, Vous ne contenez plus que cendre et vanité! L’amour, l’amour est mort avec la volupté; Nous avons renié la passion divine! Pour quel dieu désormais brûler l’orge et le sel? Sur quel autel détruit verser les vins mystiques? Pour qui faire chanter les lyres prophétiques Et battre un même coeur dans l’homme universel? Quel fleuve lavera nos souillures stériles? Quel soleil, échauffant le monde déjà vieux, Fera mûrir encor les labeurs glorieux Qui rayonnaient aux mains des nations viriles? Ô liberté, justice, ô passion du beau, Dites-nous que votre heure est au bout de l’épreuve, Et que l’Amant divin promis à l’âme veuve Après trois jours aussi sortira du tombeau! Éveillez, secouez vos forces enchaînées, Faites courir la sève en nos sillons taris; Faites étinceler, sous les myrtes fleuris, Un glaive inattendu, comme aux Panathénées! Sinon, terre épuisée, où ne germe plus rien Qui puisse alimenter l’espérance infinie, Meurs! Ne prolonge pas ta muette agonie, Rentre pour y dormir au flot diluvien. Et toi, qui gis encor sur le fumier des âges, Homme, héritier de l’homme et de ses maux accrus, Avec ton globe mort et tes Dieux disparus, Vole, poussière vile, au gré des vents sauvages! Aux Modernes. Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein, Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde, Châtrés dès le berceau par le siècle assassin De toute passion vigoureuse et profonde. Votre cervelle est vide autant que votre sein, Et vous avez souillé ce misérable monde D’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain, Que la mort germe seule en cette boue immonde. Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin, Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits, Noyés dans le néant des suprêmes ennuis, Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches. La Fin De L’Homme. Voici. Qaïn errait sur la face du monde. Dans la terre muette Ève dormait, et Seth, Celui qui naquit tard, en Hébron grandissait. Comme un arbre feuillu, mais que le temps émonde, Adam, sous le fardeau des siècles, languissait. Or, ce n’était plus l’Homme en sa gloire première, Tel qu’Iahvèh le fit pour la félicité, Calme et puissant, vêtu d’une mâle beauté, Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière Devant la vision de l’immortalité. L’irréparable chute et la misère et l’âge Avaient courbé son dos, rompu ses bras nerveux, Et sur sa tête basse argenté ses cheveux. Tel était l’Homme, triste et douloureuse image De cet Adam pareil aux Esprits lumineux. Depuis bien des étés, bien des hivers arides, Assis au seuil de l’antre et comme enseveli Dans le silencieux abîme de l’oubli, La neige et le soleil multipliaient ses rides: L’ennui coupait son front d’un immuable pli. Parfois Seth lui disait: -Fils du Très-Haut, mon père, Le cèdre creux est plein du lait de nos troupeaux, Et dans l’antre j’ai fait ton lit d’herbe et de peaux. Viens! Le lion lui-même a gagné son repaire. - Adam restait plongé dans son morne repos. Un soir, il se leva. Le soleil et les ombres Luttaient à l’horizon rayé d’ardents éclairs, Les feuillages géants murmuraient dans les airs, Et les bêtes grondaient aux solitudes sombres. Il gravit des coteaux d’Hébron les rocs déserts. Là, plus haut que les bruits flottants de la nuit large, L’Hôte antique d’Éden, sur la pierre couché, Vers le noir Orient le regard attaché, Sentit des maux soufferts croître la lourde charge: Ève, Abel et Qaïn, et l’éternel péché! Ève, l’inexprimable amour de sa jeunesse, Par qui, hors cet amour, tout changea sous le ciel! Et le farouche enfant, chaud du sang fraternel!... L’Homme fit un grand cri sous la nuée épaisse, Et désira mourir comme Ève et comme Abel! Il ouvrit les deux bras vers l’immense étendue Où se leva le jour lointain de son bonheur, Alors qu’il t’ignorait, ô fruit empoisonneur! Et d’une voix puissante au fond des cieux perdue, Depuis cent ans muet, il dit: -Grâce, Seigneur! Grâce! J’ai tant souffert, j’ai pleuré tant de larmes, Seigneur! J’ai tant meurtri mes pieds et mes genoux... Élohim! Élohim! de moi souvenez-vous! J’ai tant saigné de l’âme et du corps sous vos armes, Que me voici bientôt insensible à vos coups! Ô jardin d’Iahvèh, Éden, lieu de délices, Où sur l’herbe divine Ève aimait à s’asseoir; Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir, L’arome vierge et frais de tes mille calices, Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir! Beaux lions qui dormiez, innocents, sous les palmes, Aigles et passereaux qui jouiez dans les bois, Fleuves sacrés, et vous, Anges aux douces voix, Qui descendiez vers nous, à travers les cieux calmes, Salut! Je vous salue une dernière fois! Salut, ô noirs rochers, cavernes où sommeille Dans l’immobile nuit tout ce qui me fut cher... Hébron! muet témoin de mon exil amer, Lieu sinistre où, veillant l’inexprimable veille, La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair! Et maintenant, Seigneur, vous par qui j’ai dû naître, Grâce! Je me repens du crime d’être né... Seigneur, je suis vaincu, que je sois pardonné! Vous m’avez tant repris! Achevez, ô mon Maître! Prenez aussi le jour que vous m’avez donné. - L’Homme ayant dit cela, voici, par la nuée, Qu’un grand vent se leva de tous les horizons Qui courba l’arbre altier au niveau des gazons, Et, comme une poussière au hasard secouée, Déracina les rocs de la cime des monts. Et sur le désert sombre, et dans le noir espace, Un sanglot effroyable et multiple courut, Choeur immense et sans fin, disant: -Père, salut! Nous sommes ton péché, ton supplice et ta race... Meurs, nous vivrons! -Et l’Homme épouvanté mourut. Solvet Seclum. Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants! Blasphèmes furieux qui roulez par les vents, Cris d’épouvante, cris de haine, cris de rage, Effroyables clameurs de l’éternel naufrage, Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés, Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez! Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles, Le rauque grondement des bagnes et des villes, Les bêtes des forêts, des monts et de la mer, Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer. Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange Depuis le ver de terre écrasé dans la fange Jusqu’à la foudre errant dans l’épaisseur des nuits! D’un seul coup la nature interrompra ses bruits, Et ce ne sera point, sous les cieux magnifiques, Le bonheur reconquis des paradis antiques, Ni l’entretien d’Adam et d’Ève sur les fleurs, Ni le divin sommeil après tant de douleurs; Ce sera quand le Globe et tout ce qui l’habite, Bloc stérile arraché de son immense orbite, Stupide, aveugle, plein d’un dernier hurlement, Plus lourd, plus éperdu de moment en moment, Contre quelque univers immobile en sa force Défoncera sa vieille et misérable écorce, Et, laissant ruisseler, par mille trous béants, Sa flamme intérieure avec ses océans, Ira fertiliser de ses restes immondes Les sillons de l’espace où fermentent les mondes. * * * * * * * POEMES TRAGIQUES (édition De 1886) L’Apothéose De Mouça-al-Kébyr. La royale Damas, sous les cieux clairs et calmes, Dans la plaine embaumée et qui sommeille encor, Parmi les caroubiers, les jasmins et les palmes, Monte comme un grand lys empli de gouttes d’or. L’orient se dilate et pleut en gerbes roses, La tourelle pétille et le dôme reluit, L’aile du vent joyeux porte l’odeur des roses Au vieux Liban trempé des larmes de la nuit. Tout s’éveille, l’air frais vibre de chants et d’ailes, L’étalon syrien se cabre en hennissant, Et du haut des toits plats les cigognes fidèles Regardent le soleil jaillir d’un bond puissant. Au-dessus des mûriers et des verts sycomores, Au rebord dentelé des minarets, voilà Les mouazzin criant en syllabes sonores: À la prière! À la prière! Allah! Allah! Âniers et chameliers amènent par les rues Onagres et chameaux chargés de fardeaux lourds; Les appels, les rumeurs confusément accrues Circulent à travers bazars et carrefours. Juifs avec l’écritoire aux reins et les balances, Marchands d’ambre, de fruits, d’étoffes et de fleurs, Cavaliers du désert armés de hautes lances Qui courent çà et là parmi les chiens hurleurs; Batteurs de tambourins, joueurs de flûtes aigres, Émyrs et mendiants, et captifs étrangers, Et femmes en litière aux épaules des nègres, Dardant leurs yeux aigus sous leurs voiles légers. La multitude va, vient, s’agite et se mêle Par flots bariolés entre les longs murs blancs, Comme une mer mouvante et murmurant comme elle, Tandis que le jour monte aux cieux étincelants. Et la chaude lumière inonde la nuée, La cendre du soleil nage dans l’air épais; L’oiseau dort sous la feuille à peine remuée, Et toute rumeur cesse, et midi brûle en paix. C’est l’heure où le khalyfe, avant la molle sieste, Au sortir du harem embaumé de jasmin, Entend et juge, tue ou pardonne d’un geste, Ayant l’honneur, la vie et la mort dans sa main. Voici. Le dyouân s’ouvre. De place en place, Chaque verset du livre, aux parois incrusté, En lettres de cristal et d’argent s’entrelace Du sol jusqu’à la voûte et sans fin répété. Sous le manteau de laine et la cotte de mailles Et le cimier d’où sort le fer d’épieu carré, Les émyrs d’Orient dressent leurs hautes tailles Autour de Soulymân, l’ommyade sacré. Les imâms de la Mekke, immobiles et graves, Sont là, l’écharpe verte enroulée au front ras, Et les chefs de tribus chasseresses d’esclaves Dont le soleil d’Égypte a corrodé les bras. Au fond, vêtus d’acier, debout contre les portes, De noirs éthiopiens semblent, silencieux, Des spectres de guerriers dont les âmes sont mortes, Sauf qu’un éclair rapide illumine leurs yeux. Croisant ses pieds chaussés de cuir teint de cinabre, Le khalyfe, appuyé du coude à ses coussins, La main au pommeau d’or emperlé de son sabre, Songe, l’esprit en proie à de sombres desseins. Car les temps ne sont plus de la grandeur austère. Le chamelier divin et le bon corroyeur, Aly, le saint d’Allah, ont déserté la terre, Ayant fait de leur âme un ciel intérieur. Cléments pour les vaincus de la lutte guerrière, Ils méditaient parmi les humbles à genoux; Le poil de leurs chameaux, tissé dans la prière, Non la pourpre, ceignait leurs fronts mâles et doux. Hélas! Ils sont allés par delà les étoiles, Et, livrant leur puissance à de vils héritiers, S’ils vivent dans la gloire éternelle et sans voiles, Pour le monde orphelin ils sont morts tout entiers. L’ommyade est rongé de soupçons et d’envie. Ses lourds coffres d’ivoire et de cèdre embaumé Débordent, mais qui sait la soif inassouvie D’un coeur que l’avarice impure a consumé? Le hadjeb de l’empire, huissier du seuil auguste, Qui tient le sceau, l’épée et le sceptre, trois fois Prosterné, dit: -Très grand, très sévère et très juste! Bouclier de l’Islam, protecteur des trois lois! OEil du glorifié, khalyfe du prophète, Qui règles l’univers du levant au couchant Par la force invincible et l’équité parfaite! Délices du fidèle et terreur du méchant! Ainsi qu’il est écrit aux sourates du livre, Puisqu’il faut rendre compte et payer ce qu’on doit, L’homme est prêt: il attend de mourir ou de vivre. J’ai parlé. -Soulymân écoute et lève un doigt. Les tentures de soie, aussitôt repliées, S’ouvrent. Un grand vieillard, sous des haillons de deuil, La tête et les pieds nus et les deux mains liées, Maigre comme un vieil aigle, apparaît sur le seuil. Sa barbe, en lourds flocons, sur sa large poitrine, Plus blanche que l’écume errante de la mer, Tombe et pend. Le dédain lui gonfle la narine Et dans l’orbite cave allume son oeil fier. Un sillon rouge encore, une âpre cicatrice, Du crâne au sourcil droit traverse tout le front Qui se dresse, bravant l’envie accusatrice, Indigné sous l’outrage et hautain sous l’affront. Ceux d’Yémen, d’Hedjaz, de Syrie et d’Afrique, Pour le laisser passer s’écartent un moment, Et lui, sans incliner sa stature héroïque, Devant le maître assis s’arrête lentement. L’un foudroyé, croulé du plus haut de ses rêves, L’autre en un rire amer faisant luire ses dents, Comme le double éclair qui jaillit de deux glaives, Ils échangent leur haine avec des yeux ardents. Or, feignant par mépris de méconnaître l’homme, Soulymân dit: -Quel est cet esclave, ô Hadjeb? Qu’a-t-il fait? -C’est un traître, ô Khalyfe! Il se nomme Mouça-Ben-Noçayr, l’ouali du Maghreb. Non content d’opprimer l’Afrique et de soumettre À son joug usurpé les émyrs, ses égaux, Sans attendre ton ordre et ton signal, ô maître, Il a passé la mer et combattu les Goths. Pareil au noir vautour qui rôde à grands coups d’aile, Il s’est gorgé du sang, de la chair et de l’or Du chrétien idolâtre et du juif infidèle, Volant ainsi ton bien et pillant ton trésor. Il a voulu, rompant l’unité de l’empire, Ivre d’orgueil, d’envie et de rapacité, En haine de celui par qui l’Islam respire, Séparer l’orient du couchant révolté. Oubliant qu’il n’était qu’une impure poussière Qu’un souffle de ta bouche emporte en tourbillons, Il a rêvé d’enfler sa fortune grossière Jusqu’au faîte sublime où nous te contemplons. Et qui sait -Car tout homme ambitieux et louche S’enfonce au noir chemin par le maudit tracé - S’il ne reniait Dieu du coeur et de la bouche Pour le fils de la vierge et son culte insensé? Si, relevant ceux-là qu’il renversait naguère, À ses mauvais désirs donnant ces vils soutiens, Il ne voulait livrer ses compagnons de guerre Aux vengeances des chiens juifs et des loups chrétiens? Aussi bien, trahissant le secret de leur âme, Pour assurer leur crime et mieux tendre leurs rets, Son fils, Abd-Al-Azyz, n’a-t-il point pris pour femme La veuve du roi goth qui mourut à Xérès? Mais ta haute raison qui jamais ne trébuche Sait rompre les desseins que l’infidèle ourdit. Le renard, ô Khalyfe, est tombé dans l’embûche. Le voici. Juge, absous ou condamne. J’ai dit. - Alors, le vieux Mouça, faisant sonner sa chaîne Et sur son âpre front levant ses bras pesants, Cria: -Honte au mensonge et silence à la haine Qui bave sur l’honneur de mes quatre-vingts ans! Louanges au très-haut, l’unique! Car nous sommes De vains spectres. Il est immuable et vivant. Il voit la multitude innombrable des hommes, Et comme la fumée il la dissipe au vent. Gloire au très-haut! Lui seul est éternel. Le monde Est périssable et vole au suprême moment; Mais lui, roulant les cieux dans sa droite profonde, Enflera le clairon du dernier jugement. Les coeurs seront à nu devant son oeil sublime, Et sur le pont Syrath, plus tranchant qu’un rasoir, Le juste passera sans tomber dans l’abîme, Tel qu’un éclair qui fend l’ombre épaisse du soir. De musc et de benjoin et de nard parfumées, Ses blessures luiront mieux que l’aurore au ciel. Allah fera jaillir pour ses lèvres charmées Quatre fleuves de lait, de vin pur et de miel. Les vierges, au front ceint de roses éternelles, Dont les yeux sont plus clairs que nos soleils d’été Et si doux, qu’un regard tombé de leurs prunelles Enivrerait Yblis soumis et racheté; Les célestes hûris, que rien d’impur ne fane, Blanches comme le lys, pures comme l’encens, Entre leurs bras légers, sur leur sein diaphane, Multiplieront l’ardeur sans déclin de ses sens. Puis, par delà les jours, les siècles et l’espace, Dans le bonheur sans fin au croyant réservé, Il verra le très-haut, l’unique, face à face, Et saura ce que nul n’a conçu, ni rêvé! Mais, pour le vil chacal qui vient mordre et déchire Le vieux lion sanglant au bord de son tombeau, Le souille de sa bave, et, devant qu’il expire, Le dévore dans l’ombre et lambeau par lambeau; Pour le lâche, qu’il soit émyr, Hadjeb, Khalyfe, Qui blêmit de la gloire éclatante d’autrui, Yblis le lapidé le prendra dans sa griffe Et crachera d’horreur et de dégoût sur lui. Qu’ai-je à dire, sinon rien? Car ma tâche est faite. J’ai vécu de longs jours et je meurs, c’est la loi. Mon sang, ma vie, Allah, les anges, le prophète, Plus haut que le tonnerre ont répondu pour moi. -Traître! N’atteste pas le saint nom que tu souilles, Dit Soulymân. Réponds, confesse ton forfait. Les vingt couronnes d’or des goths et les dépouilles Des royales cités, voleur! Qu’en as-tu fait? Plus d’insolent silence ou de ruse subtile! Les émyrs d’Occident t’accusent de concert. Rends ces trésors pour prix de ta vie inutile Et va cacher ta honte aux sables du désert. -Fais plutôt rendre gorge à ce troupeau d’esclaves Qu’engraisse la rançon des peuples et des rois, Dit Mouça. J’ai parlé. Les sages et les braves, Ô Khalyfe! Apprends-le, ne parlent pas deux fois. - Tout pâle, Soulymân se lève de son siège: -Liez, tête et pieds nus, ce traître, et le traînez Sur un âne, à rebours, et qu’il ait pour cortège La fange et les cailloux et les cris forcenés! Qu’un eunuque le tienne au cou par une corde; Que dans sa chair, saignant de l’épaule à l’orteil, À chaque carrefour le fouet qui siffle morde, Et tranchez-lui la tête au coucher du soleil! Allez, et sachez tous qu’il n’est point de refuge Devant mon infaillible et sévère équité. -Soit! Dit Mouça. L’arrêt, par Allah! Vaut le juge. Khalyfe! Songe à moi dans ton éternité. - À travers la huée et les coups, par la ville, Sur un âne poussif bon pour d’abjects fardeaux, Le vieux guerrier, vêtu de quelque loque vile, Impassible, s’en va, les poings liés au dos. La multitude hurle et le poursuit. Les pierres Volent, heurtant sa face et meurtrissant ses bras. Le fouet coupe ses reins saignants. Mais ses paupières Sont closes. Il ne voit, n’entend rien, ne sent pas. Son âme s’en retourne aux splendides années Qui semblaient ne jamais décroître ni s’enfuir, Où, méditant déjà ses hautes destinées, Il quittait l’Yémen et sa tente de cuir; Où, farouche, enivré de jeunesse et de force, Il criait vers le ciel, ainsi qu’un lionceau Qui s’essaie à rugir et déchire l’écorce Des durs dattiers dont l’ombre abrita son berceau. Il revoit ses combats de Syrie et de Perse, Et l’Égypte et Carthage et le désert ardent, Et les rudes tribus qu’il pourchasse et disperse Des gorges de l’Atlas à la mer d’Occident; Puis, le détroit franchi par les barques berbères, Et son noble étalon qui, hérissant ses crins, Pour fouler le premier le sol des vieux ibères, Saute parmi l’écume et les embruns marins; Les assauts furieux des hautes citadelles, La mêlée où, debout sur le large étrier, Le sabre au poing, trouant les hordes infidèles, Il buvait à longs traits l’ivresse du guerrier; Et les bandes de goths aux lourdes tresses rousses Fuyant, la lance aux reins, par les vals et les monts, Et les noirs cavaliers du Maghreb à leurs trousses Bondissant et hurlant comme un vol de démons! Allah! Jours de triomphe, heures illuminées Par l’héroïque orgueil hérité des aïeux! Quand, du mont de Tharyq jusques aux Pyrénées, L’étendard de l’Islam flottait victorieux; Quand les chrétiens, traqués aux rocs des Asturies, Sur les sommets neigeux, au fond des antres sourds, Loin des belles cités et des plaines fleuries Vivaient avec les loups, les aigles et les ours! Mouça, dans ses liens, hausse toute sa taille, Et sous ses sourcils blancs darde des yeux en feu: -Ô croyants! Balayez de bataille en bataille Ces chiens blasphémateurs du prophète de Dieu! Semblables aux torrents tombés des cimes blanches, Sur le pays d’Afrank ruez-vous, mes lions! À vous les fruits dorés qui font ployer les branches, La beauté de la vierge et le grain des sillons! Enseignez la loi sainte à l’idolâtre immonde! Ni trêve ni repos à ces buveurs de vin! Portez le nom d’Allah jusqu’aux confins du monde Et ne vous reposez qu’au paradis divin! - Ainsi parle le vieux héros dans son délire. Et la boue et la pierre, et l’injure et les coups, Et la clameur féroce et l’exécrable rire Le submergent comme un assaut de mille loups. Mais, au Liban lointain, la flamme occidentale, Par flots rouges, s’enflant de parois en parois, Inonde les rochers qu’elle allume, et s’étale Sur les cèdres anciens, immobiles et droits. C’est l’heure de la mort. Le supplice est au terme. Voici le carrefour funèbre et le pavé. Un sombre éthiopien dégaîne d’un poing ferme Le sabre grêle et long tant de fois éprouvé. La foule, alors, dont oeil multiple se dilate, Voit se transfigurer l’homme aux membres sanglants. Ses haillons sont d’azur, d’argent et d’écarlate; La cotte d’acier clair luit et sonne à ses flancs. Il n’est plus garrotté sur le morne squelette Qu’un eunuque abruti traîne par le licou, Et qui geint de fatigue, et qui bute, et halète, Et tend son maigre col d’un air sinistre et fou. Eunuque, éthiopien, âne poussif et gauche, Tout s’efface. Lui seul surgit, l’épée en main. Sa barbe et ses cheveux rayonnent. Il chevauche La créature auguste aux lèvres de carmin, Aux serres d’aigle, avec dix blanches paires d’ailes, Al-Boraq, dont la croupe est comme un bloc vermeil, Et qui, telle qu’un paon constellé de prunelles, Élargit la splendeur de sa queue au soleil. Agitant ses crins d’or, la céleste cavale, Dans la sérénité de l’air silencieux, D’une odeur ineffable embaume l’intervalle Qu’elle a franchi d’un bond en s’envolant aux cieux. Elle plane, elle va, majestueuse et fière. De ses beaux yeux de vierge et du divin poitrail Sortent d’éblouissants effluves de lumière Dont ruisselle sa plume ouverte en éventail. Tous deux, loin des rumeurs confuses de la terre, En un magique essor, irrésistible et sûr, Montent. Leur gloire emplit l’espace solitaire; Ils touchent aux confins suprêmes de l’azur. Comme une torche immense ardemment secouée, Le couchant fait jaillir jusqu’à l’orient noir Le sombre et magnifique éclat de la nuée, Et Mouça disparaît dans la pourpre du soir. La Tête De Kenwarch. Chant de mort gallois du VIe siècle. Loin du cap de Penn’hor, où hurlait la mêlée Sombre comme le rire amer des grandes eaux, Bonds sur bonds, queue au vent, crinière échevelée, Va! Cours, mon bon cheval, en ronflant des naseaux. Qu’il est sombre, le rire amer des grandes Eaux! Franchis roc, val, colline et bruyère fleurie. Sur le funèbre cap que la mer ronge et bat, Kenwarch le chevelu, le vieux loup de Kambrie, Gît, mort, dans la moisson épaisse du combat. Oh! Le cap de Penn’hor que la mer ronge et bat! Cris et râles ont fait silence sous la nue: L’âme des braves vole à l’étoile du soir, La tête de Kenwarch pend sur ma cuisse nue Et d’un flux rouge et chaud asperge ton poil noir. L’âme farouche vole à l’étoile du soir! Oc’h! Le corbeau joyeux fouille sa blanche gorge; Moi, j’emporte sa tête aux yeux naguère ardents. Par lourds flocons, pareille à la mousse de l’orge, L’écume, avec le sang, filtre à travers ses dents. Voici sa tête blême aux yeux naguère ardents! Je ne l’entendrai plus, cette tête héroïque, Sous la torque d’or roux commander et crier; Mais je la planterai sur le fer de ma pique: Elle ira devant moi dans l’ouragan guerrier. Och! Och! C’est le Saxon qui l’entendra crier! Elle me mènera, Kenwarc’h! Jusques au lâche Qui t’a troué le dos sur le cap de Penn’hor. Je lui romprai le cou du marteau de ma hache Et je lui mangerai le coeur tout vif encor! Kenwarch! Loup de Kambrie! oh! le Cap de Pennhor! Dans Le Ciel Clair... Dans le ciel clair rayé par l’hirondelle alerte, Le matin qui fleurit comme un divin rosier Parfume la feuillée étincelante et verte Où les nids amoureux, palpitants, l’aile ouverte, A la cime des bois chantent à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l’hirondelle alerte. En grêles notes d’or, sur les graviers polis, Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte à goutte, Caressent du baiser de leur léger roulis La bruyère et le thym, les glaïeuls et les lys; Et le jeune chevreuil, que l’aube éveille, écoute Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte à goutte En grêles notes d’or sur les graviers polis. Le long des frais buissons où rit le vent sonore, Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant Où la molle vapeur bleuit et s’évapore, Tous deux, sous la lumière humide de l’aurore, S’en vont entrelacés et passent lentement Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant, Le long des frais buissons où rit le vent sonore. La volupté d’aimer clôt à demi leurs yeux, Ils ne savent plus rien du vol de l’heure brève, Le charme et la beauté de la terre et des cieux Leur rendent éternel l’instant délicieux, Et, dans l’enchantement de ce rêve d’un rêve, Ils ne savent plus rien du vol de l’heure brève, La volupté d’aimer clôt à demi leurs yeux. Dans le ciel clair rayé par l’hirondelle alerte L’aube fleurit toujours comme un divin rosier; Mais eux, sous la feuillée étincelante et verte, N’entendront plus, un jour, les doux nids, l’aile ouverte, jusqu’au fond de leur coeur chanter à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l’hirondelle alerte. Le Suaire De Mohammed Ben-Amer-Al-Mançour. Gémis, noble Yémen, sous tes palmiers si doux! Schâmah, lamente-toi sous tes cèdres noirs d’ombre! Sous tés immenses cieux emplis d’astres sans nombre, Dans le sable enflammé cachant ta face sombre, Pleure et rugis, Maghreb, père des lions roux! Azraël a fauché de ses ailes funèbres La fleur de Korthobah, la Rose des guerriers! Les braves ont vidé les larges étriers, Et les corbeaux, claquant de leurs becs meurtriers, Flairent la chair des morts rbidis dans les ténèbres. Ô gorges et rochers de Kala’t-al-Noçour, Qu’Yblis le Lapidé vous dessèche et vous ronge! Ce fulgurant éclair, plus rapide qu’un songe, Qui du Hedjaz natal au couchant se prolonge, La Gloire de l’Islam s’est éteinte en un jour! Devant ton souffle, Allah, poussière que nous sommes! Vingt mille cavaliers et vingt mille étalons, Se sont abattus là par épais tourbillons; La plaine et le coteau, le fleuve et les vallons Ruissellent du sang noir des bêtes et des hommes. Le naphte, à flots huileux, par lugubres éclats, Allume l’horizon des campagnes désertes, Monte, fait tournoyer ses longues flammes vertes Et brûle, face au ciel et paupières ouvertes, Les cadavres couchés sur les hauts bûchers plats. Allah! dans la rumeur d’une foudre aux nuées, A travers le buisson, le roc et le ravin, Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin, Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain, Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées. Et toi, vêtu de pourpre et de mailles d’acier, Coiffé du cimier d’or hérissé d’étincelles, Tel qu’un aigle, le vent de la victoire aux ailes, La lame torse en main, tu volais devant elles, Mohammed-al-Mançour, bon, brave et justicier! Brandissant la bannière auguste des Khalyfes, Plus blanche que la neige intacte des sierras, Tu foulais la panthère au poil luisant et ras Qui sur le chaud poitrail, ainsi que font deux bras, Éclatante, agrafait l’argent de ses dix griffes. Devant le Paradis promis aux nobles morts, Sans peur des hurlements de ces chacals voraces, Qui d’entre nous, honteux de languir sur tes traces, Conduit par ta lumière, Étoile des trois races, N’eût lâché pour mourir les rênes et le mors? Torrent d’hommes qui gronde, écroulé d’un haut faîte, Mer qui bat flot sur flot le roc dur et têtu, Sur l’idolâtre impur, mille fois combattu, Tu nous as déchaînés, ivres de ta vertu, Glorieux fils d’Amer, ô Souffle du Prophète! Le choc terrible, plein de formidables sons, A fait choir les vautours des roches ébranlées, Et les aigles crier et s’enfuir par volées, Et plus loin que les monts, les cités, les vallées, Sans fin, s’est engouffré vers les quatre horizons. Hélas! les étalons, ployant leurs jarrets grêles, De l’aube au soir, dans un âpre fourmillement, Ont bondi, les crins droits et le frein écumant, Leur naseau rose en feu, par masse, éperdument, Comme un essaim strident d’actives sauterelles. Ah! vrais fils d’Al-Boraq la Vierge et de l’éclair, Sûrs amis, compagnons des batailles épiques, Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques, Vous, hennissiez, cabrés â la pointe des piques, Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d’air! Vous mordiez les tridents, les fourches et les sabres Et l’épieu des chasseurs de loup, d’ours et d’isard, Muraille rude et sombre où flottaient au hasard Les Lions de Castille et le jaune Lézard De Compostelle et les Mains rouges des Cantabres. Vous qui couriez, si beaux; des jardins de l’Été Jusqu’aux escarpements neigeux des Asturies, Vous dormez dans l’horreur des muettes tueries, Et, tels qu’au chaud soleil les grenades mûries, Sous les masses de fer vos fronts ont éclaté! Rien n’a rompu le bloc de ces hordes farouches. Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus, Ils se sont repliés, rois, barons chevelus, Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus Qui vomissent l’infect blasphème à pleines bouches. Sinistres, non domptés, sinon victorieux, Ils ont tous disparu dans la nuit solitaire, Laissant les morts brûler et les râles se taire; Et nous pleurons autour de cette tente austère Où l’Aigle de l’Islam fermeà jamais les yeux. Pâle et grave, percé de coups, haché d’entailles, Le Hadjeb immortel, comme il était écrit, Pour monter au Djennet qui rayonne et fleurit, Rend aux Anges d’Allah son héroïque esprit Ceint des palmes et des éclairs de cent batailles. L’âme est partie avec la pourpre du soleil. Sous la peau d’un lion fauve à noire crinière, Dans le coffre de cèdre où croissait la poussière Recueillie en vingt ans sur l’armure guerrière, Mohammed-al-Mançour dort son dernier sommeil. Nos temps sont clos, voici les jours expiatoires! Ô race d’Ommyah, ton trône est chancelant Et la plaie incurable est ouverte à ton flanc, Puisque l’Homme invincible est couché tout sanglant Dans la cendre de ses victoires! L’Astre Rouge. Il y aura, dans l’abîme du ciel, un grand astre rouge nommé Sahil. (Le Rabbi Aben-Ezra.) Sur les continents morts, les houles léthargiques Où le dernier frisson d’un monde a palpité S’enflent dans le silence et dans l’immensité; Et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques, Seul flambe, et darde aux flots son oeil ensanglanté. Par l’espace sans fin des solitudes nues, Ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil, Sahil, témoin suprême, et lugubre soleil Qui fait la mer plus morne et plus noires les nues, Couve d’un oeil sanglant l’universel sommeil. Génie, amour, douleur, désespoir, haine, envie, Ce qu’on rêve, ce qu’on adore et ce qui ment, Terre et Ciel, rien n’est plus de l’antique Moment. Sur le songe oublié de l’Homme et de la Vie L’OEil rouge de Sahil saigne éternellement. La Lampe Du Ciel. Par la chaîne d’or des étoiles vives La Lampe du ciel pend du sombre azur Sur l’immense mer, les monts et les rives. Dans la molle paix de l’air tiède et pur. Bercée au soupir des houles pensives, La Lampe du ciel pend du sombre azur Par la chaîne d’or des étoiles vives. Elle baigne, emplit l’horizon sans fin De l’enchantement de sa clarté calme; Elle argente l’ombre au fond du ravin, Et, perlant les nids posés sur la palme, Qui dorment, légers, leur sommeil divin, De l’enchantement de sa clarté calme Elle baigne, emplit l’horizon sans fin. Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges, Es-tu le soleil des morts bienheureux, Le blanc paradis où s’en vont leurs songes? Ô monde muet, épanchant sur eux De beaux rêves faits de meilleurs mensonges, Es-tu le soleil des morts bienheureux, Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges? Toujours, à jamais, éternellement, Nuit! Silence! Oubli des heures amères! Que n’absorbez-vous le désir qui ment, Haine, amour; pensée, angoisse et chimères? Que n’apaisez-vous l’antique tourment, Nuit! Silence! Oubli des heures amères! Toujours, à jamais, éternellement? Par la chaîne d’or des étoiles vives, Ô Lampe du ciel, qui pends de l’azur, Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives! Fais un gouffre noir de l’air tiède et pur Au dernier soupir des houles pensives, Ô Lampe du ciel, qui pends de l’azur Par la chaîne d’or des étoiles vives! Pantouns Malais. I L’éclair vibre sa flèche torse À l’horizon mouvant des flots. Sur ta natte de fine écorce Tu rêves, les yeux demi-clos. À l’horizon mouvant des flots La foudre luit sur les écumes. Tu rêves, les yeux demi-clos, Dans la case que tu parfumes. La foudre luit sur les écumes, L’ombre est en proie au vent hurleur. Dans la case que tu parfumes Tu rêves et souris, ma fleur! L’ombre est en proie au vent hurleur, Il s’engouffre au fond des ravines. Tu rêves et souris, ma fleur! Le coeur plein de chansons divines. Il s’engouffre au fond des ravines, Parmi le fracas des torrents. Le coeur plein de chansons divines, Monte, nage aux cieux transparents! Parmi le fracas des torrents L’arbre éperdu s’agite et plonge. Monte, nage aux cieux transparents, Sur l’aile d’un amoureux songe! L’arbre éperdu s’agite et plonge, Le roc bondit déraciné. Sur l’aile d’un amoureux songe Berce ton coeur illuminé! Le roc bondit déraciné Vers la mer ivre de sa force. Berce ton coeur illuminé! L’éclair vibre sa flèche torse. II Voici des perles de mascate Pour ton beau col, ô mon amour! Un sang frais ruisselle, écarlate, Sur le pont du blême giaour. Pour ton beau col, ô mon amour, Pour ta peau ferme, lisse et brune! Sur le pont du blême giaour Des yeux morts regardent la lune. Pour ta peau ferme, lisse et brune, J’ai conquis ce trésor charmant. Des yeux morts regardent la lune Farouche au fond du firmament. J’ai conquis ce trésor charmant, Mais est-il rien que tu n’effaces? Farouche au fond du firmament, La lune reluit sur leurs faces. Mais est-il rien que tu n’effaces? Tes longs yeux sont un double éclair. La lune reluit sur leurs faces, L’odeur du sang parfume l’air. Tes longs yeux sont un double éclair; Je t’aime, étoile de ma vie! L’odeur du sang parfume l’air, Notre fureur est assouvie. Je t’aime, étoile de ma vie, Rayon de l’aube, astre du soir! Notre fureur est assouvie, Le giaour s’enfonce au flot noir. Rayon de l’aube, astre du soir, Dans mon coeur ta lumière éclate! Le giaour s’enfonce au flot noir! Voici des perles de mascate. III Sous l’arbre où pend la rouge mangue Dors, les mains derrière le cou. Le grand python darde sa langue Du haut des tiges de bambou. Dors, les mains derrière le cou, La mousseline autour des hanches. Du haut des tiges de bambou Le soleil filtre en larmes blanches. La mousseline autour des hanches, Tu dores l’ombre, et l’embellis. Le soleil filtre en larmes blanches Parmi les nids de bengalis. Tu dores l’ombre, et l’embellis, Dans l’herbe couleur d’émeraude. Parmi les nids de bengalis Un vol de guêpes vibre et rôde. Dans l’herbe couleur d’émeraude Qui te voit ne peut t’oublier! Un vol de guêpes vibre et rôde Du santal au géroflier. Qui te voit ne peut t’oublier; Il t’aimera jusqu’à la tombe. Du santal au géroflier L’épervier poursuit la colombe. Il t’aimera jusqu’à la tombe! Ô femme, n’aime qu’une fois! L’épervier poursuit la colombe; Elle rend l’âme au fond des bois. Ô femme, n’aime qu’une fois! Le praho sombre approche et tangue. Elle rend l’âme au fond des bois Sous l’arbre où pend la rouge mangue. IV Le hinné fleuri teint tes ongles roses, Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or. J’entends miauler, dans les nuits moroses, Le seigneur rayé, le roi de timor. Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or, Ta bouche a le goût du miel vert des ruches. Le seigneur rayé, le roi de timor, Le voilà qui rôde et tend ses embûches. Ta bouche a le goût du miel vert des ruches, Ton rire joyeux est un chant d’oiseau. Le voilà qui rôde et tend ses embûches: C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau. Ton rire joyeux est un chant d’oiseau, Tu cours et bondis mieux que les gazelles. C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau; Il a vu jaillir deux jaunes prunelles. Tu cours et bondis mieux que les gazelles, Mais ton coeur est traître et ta bouche ment! Il a vu jaillir deux jaunes prunelles; Un frisson de mort l’étreint brusquement. Mais ton coeur est traître et ta bouche ment! Ma lame de cuivre à mon poing flamboie. Un frisson de mort l’étreint brusquement: Le royal chasseur a saisi sa proie. Ma lame de cuivre à mon poing flamboie; Nul n’aura l’amour qui m’était si cher. Le royal chasseur a saisi sa proie; Dix griffes d’acier lui mordent la chair. Nul n’aura l’amour qui m’était si cher, Meurs! Un long baiser sur tes lèvres closes! Dix griffes d’acier lui mordent la chair. Le hinné fleuri teint tes ongles roses! V Ô mornes yeux! Lèvre pâlie! J’ai dans l’âme un chagrin amer. Le vent bombe la voile emplie, L’écume argente au loin la mer. J’ai dans l’âme un chagrin amer: Voici sa belle tête morte! L’écume argente au loin la mer, Le praho rapide m’emporte. Voici sa belle tête morte! Je l’ai coupée avec mon kriss. Le praho rapide m’emporte En bondissant comme l’axis. Je l’ai coupée avec mon kriss; Elle saigne au mât qui la berce. En bondissant comme l’axis Le praho plonge ou se renverse. Elle saigne au mât qui la berce; Son dernier râle me poursuit. Le praho plonge ou se renverse, La mer blême asperge la nuit. Son dernier râle me poursuit. Est-ce bien toi que j’ai tuée? La mer blême asperge la nuit, L’éclair fend la noire nuée. Est-ce bien toi que j’ai tuée? C’était le destin, je t’aimais! L’éclair fend la noire nuée, L’abîme s’ouvre pour jamais. C’était le destin, je t’aimais! Que je meure afin que j’oublie! L’abîme s’ouvre pour jamais. Ô mornes yeux! Lèvre pâlie! L’Illusion Suprême. Quand l’homme approche enfin des sommets où la vie Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieux! Debout sur la hauteur aveuglément gravie, Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux. Tandis que la nuit monte et déborde les grèves, Il revoit, au delà de l’horizon lointain, Tourbillonner le vol des désirs et des rêves Dans la rose clarté de son heureux matin. Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre Par le même chemin solitaire, âpre et lent, Vous, stériles soleils, qui n’êtes plus que cendre, Et vous, ô pleurs muets, tombés d’un coeur sanglant! Celui qui va goûter le sommeil sans aurore Dont l’homme ni le Dieu n’ont pu rompre le sceau, Chair qui va disparaître, âme qui s’évapore, S’emplit des visions qui hantaient son berceau. Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse: La montagne natale et les vieux tamarins, Les chers morts qui l’aimaient au temps de sa jeunesse Et qui dorment là-bas dans les sables marins. Sous les lilas géants où vibrent les abeilles, Voici le vert coteau, la tranquille maison, Les grappes de letchis et les mangues vermeilles Et l’oiseau bleu dans le maïs en floraison; Aux pentes des pitons, parmi les cannes grêles Dont la peau d’ambre mûr s’ouvre au jus attiédi, Le vol vif et strident des roses sauterelles Qui s’enivrent de la lumière de midi; Les cascades, en un brouillard de pierreries, Versant du haut des rocs leur neige en éventail; Et la brise embaumée autour des sucreries, Et le fourmillement des Hindous au travail; Le café rouge, par monceaux, sur l’aire sèche; Dans les mortiers massifs le son des calaous; Les grands-parents assis sous la varangue fraîche Et les rires d’enfants à l’ombre des bambous; Le ciel vaste où le mont dentelé se profile, Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier! Et le chant triste et doux des Bandes à la file Qui s’en viennent des hauts et s’en vont au quartier. Voici les bassins clairs entre les blocs de lave; Par les sentiers de la savane, vers l’enclos, Le beuglement des boeufs bossus de Tamatave Mêlé dans l’air sonore au murmure des flots, Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles, Le long de son corail merveilleux et changeant, Comme un essaim d’oiseaux les pirogues agiles Trempant leur aile aiguë aux écumes d’argent. Puis, tout s’apaise et dort. La lune se balance, Perle éclatante, au fond des cieux d’astres emplis; La mer soupire et semble accroître le silence Et berce le reflet des mondes dans ses plis. Mille aromes légers émanent des feuillages Où la mouche d’or rôde, étincelle et bruit; Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages, Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit. Et tu renais aussi, fantôme diaphane, Qui fis battre son coeur pour la première fois, Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane, Ne parfumas qu’un jour l’ombre calme des bois! Ô chère Vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore Au fond d’un coeur obscur et glacé désormais! Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle, La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté: Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle Que tu lui souriais en un monde enchanté! Mais quand il s’en ira dans le muet mystère Où tout ce qui vécut demeure enseveli, Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre, O doux rêve, promis à l’infaillible oubli? Et vous, joyeux soleils des naïves années, Vous, éclatantes nuits de l’infini béant, Qui versiez votre gloire aux mers illuminées, L’esprit qui vous songea vous entraîne au néant. Ah! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel Emportant à plein vol l’Espérance insensée, Qu’est-ce que tout cela, qui n’est pas éternel? Soit! la poussière humaine, en proie au temps rapide, Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords, Les Dieux qu’elle a conçus et l’univers stupide Ne valent pas la paix impassible des morts. Villanelle. Une nuit noire, par un calme, sous l’Équateur. Le Temps, l’Étendue et le Nombre Sont tombés du noir firmament Dans la mer immobile et sombre. Suaire de silence et d’ombre, La nuit efface absolument Le Temps, l’Étendue et le Nombre. Tel qu’un lourd et muet décombre, L’Esprit plonge au vide dormant, Dans la mer immobile et sombre. En lui-même, avec lui, tout sombre, Souvenir, rêve, sentiment, Le Temps, l’Étendue et le Nombre, Dans la mer immobile et sombre. Sous L’Epais Sycomore... Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles, Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux, Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles Un papillon d’azur vers toi descend des cieux. C’est l’heure où le soleil blanchit les vastes cieux Et fend l’écorce d’or des grenades vermeilles. Le divin vagabond de l’air silencieux Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles! Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles, Il t’effleure de son baiser silencieux. Crains le bleu papillon, l’amant des fleurs vermeilles, Qui boit toute leur âme et s’en retourne aux cieux. Tu souris! Un beau rêve est descendu des cieux, Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles, Éveillant le désir encor silencieux, Te fait un paradis de l’ombre où tu sommeilles. Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles, Tout brûlant de l’ardeur du jour silencieux, Va t’éblouir, hélas! de visions vermeilles Qui s’évanouiront dans le désert des cieux. Ëveille, éveille-toi! L’ardent éclat des cieux Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles Que le désir ton coeur chaste et silencieux Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles! Le Talion. Ai-je dormi? Quel songe horrible m’a hanté? Oh! Ces spectres, ces morts, un blême rire aux bouches, Surgis par millions du sol ensanglanté, Et qui dardaient, dans une ardente fixité, Leurs prunelles farouches! Tels, sans doute, autrefois, Y’Hezqel le voyant, Le poil tout hérissé du souffle prophétique, Les vit tourbillonner en se multipliant Hors du sombre Schéol, dans le val effrayant Où gît la race antique. Et ces morts remuaient leurs os chargés de fers, Et j’entendais, du fond de l’horizon qui gronde, Pareille au bruit du flux croissant des hautes mers, Une voix qui parlait au milieu des éclairs En ébranlant le monde. Elle disait: -Ô loups affamés et hurlants, Princes de l’aquilon, ivres du sang des justes! Dans les siècles j’ai fait mon chemin à pas lents; Mais je viens! Je romprai de mes poings violents Vos mâchoires robustes. Le jour de ma colère, ô rois, flamboie enfin: Voici le fer, le feu, le poison et la corde! J’étancherai ma soif, j’assouvirai ma faim. Le torrent de ma rage est déchaîné, le vin De ma fureur déborde! Il est trop tard pour la terreur ou le remords, Car le crime accompli jamais plus ne s’efface, Car j’arrache les coeurs féroces que je mords, Car mon peuple a dressé la foule de ses morts La face vers ma face! Ô princes! C’est pourquoi vous ne dormirez point Au tombeau des aïeux, immobiles et graves, Sous le suaire où l’or à la pourpre se joint, Votre couronne au front et votre épée au poing, Comme dorment les braves. Non! L’épais tourbillon des aigles irrités Mangera votre chair immonde à gorge pleine; Vous serez mis en quatre et tout déchiquetés, Et les chiens traîneront vos lambeaux empestés Par le mont et la plaine. Je ferai cela, moi, le talion vivant, Puisque, ceignant vos reins pour l’exécrable tâche, Au milieu des sanglots qui roulent dans le vent, Vous avez égorgé, dès le soleil levant, Sans merci ni relâche. Oui! Puisque vous avez, en un même monceau, Comme sur un étal public les viandes crues Du mouton éventré, du boeuf et du pourceau, Entassé jeune et vieux, femme, enfant au berceau, Sur le pavé des rues; Puisque, de père en fils, ô rois, sinistres fous, D’un constant parricide épouvantant l’histoire, Dévorateurs d’un peuple assassiné par vous, De la goule du nord vous êtes sortis tous Comme d’un vomitoire! L’heure sonne, il est temps, et me voici! Malheur! Flambe, ô torche! Bondis, couteau, hors de la gaîne! Taisez-vous, cris d’angoisse et sanglots de douleur! Ô vengeance sacrée, épanouis ta fleur! Grince des dents, ô haine! Qu’ils râlent, engloutis sous leurs palais fumants! Et vous, ô morts d’hier, et vous, vieilles victimes, Dans la nuit furieuse, avec des hurlements, Pourchassez-les parmi les épouvantements Éternels de leurs crimes! Les Roses D’Ispahan. Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse, Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce, O blanche Leïlah! que ton souffle léger. Ta lèvre est de corail, et ton rire léger Sonne mieux que l’eau vive et d’une voix plus douce, Mieux que le vent joyeux qui berce l’oranger, Mieux que l’oiseau qui chante au bord du nid de mousse. Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse, La brise qui se joue autour de l’oranger Et l’eau vive qui flue avec sa plainte douce Ont un charme plus sûr que ton amour léger! O Leïlah! depuis que de leur vol léger Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, Il n’est plus de parfum dans le pâle oranger, Ni de céleste arome aux roses dans leur mousse. L’oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse, Ne chante plus parmi la rose et l’oranger; L’eau vive des jardins n’a plus de chanson douce, L’aube ne dore plus le ciel pur et léger. Oh! que ton jeune amour, ce papillon léger, Revienne vers mon coeur d’une aile prompte et douce, Et qu’il parfume encor les fleurs de l’oranger, Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse! L’Holocauste. C’est l’an de grâce mil six cent dix-neuf, le seize De juillet, en un vaste et riche diocèse Primatial. Le ciel est pur et rayonnant. Bourdons et cloches vont sonnant et bourdonnant. La ville en fête rit au clair soleil qui dore Ses pignons, ses hauts toits et son fleuve sonore, Ses noirs couvents hantés de spectres anxieux, Ses masures, ses ponts bossus, abrupts et vieux, Et le massif des tours aux assises obliques Sous qui hurlaient jadis les hordes catholiques. Pareil au grondement de l’eau hors de son lit, Un long murmure, fait de mille bruits, emplit Berges et carrefours et culs-de-sac et rue; Et la foule y tournoie et s’y heurte et s’y rue Pêle-mêle, les yeux écarquillés, les bras En l’air: moines blancs, gris ou bruns, barbus ou ras, Chaux ou déchaux, ayant capes, frocs ou cagoules, Vieilles femmes grinçant des dents comme des goules, Cavaliers de sang noble, empanachés, pattus, Rogues, caracolant sur les pavés pointus, Dames à jupe roide en carrosses et chaises, Gras citadins bouffis dans la neige des fraises, Avec la rouge fleur des bons vins à la peau, Estafiers et soudards, et le confus troupeau Des manants et des gueux et des prostituées. Plein de clameurs, de chants d’église, de huées, De rires, de jurons obscènes, tout cela Vient pour voir brûler vif cet homme que voilà. Debout sur le bûcher, contre un poteau de chêne, Les poings liés, la gorge et le ventre à la chaîne, Dans sa gravité sombre et son mépris amer Il regardait d’en haut cette mouvante mer De faces, d’yeux dardés, de gestes frénétiques; Il écoutait ces cris de haine, ces cantiques Funèbres d’hommes noirs qui venaient, deux à deux, Enfiévrés de leur rêve imbécile et hideux, Maudire et conspuer par delà l’agonie Et de leurs sales mains souffleter son génie, Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux Ils le mangeaient déjà, comme eussent fait des loups. Et la honte d’être homme aussi lui poignait l’âme. Soudainement, le bois sec et léger prit flamme, Une langue écarlate en sortit, et, rampant Jusqu’au ventre, entoura l’homme, comme un serpent. Et la peau grésilla, puis se fendit, de même Qu’un fruit mûr; et le sang, mêlé de graisse blême, Jaillit; et lui, sentant mordre l’horrible feu, Les cheveux hérissés, cria: -Mon Dieu! Mon Dieu! Un moine, alors, riant d’une joie effroyable, Glapit: -Ah! Chien maudit, bon pour les dents du diable! Tu crois donc en ce dieu que tu niais hier? Va! Cuis, flambe et recuis dans l’éternel Enfer! Mais l’autre, redressant par-dessus la fumée Sa dédaigneuse face à demi consumée Qui de sueur bouillante et rouge ruisselait, Regarda l’être abject, ignare, lâche et laid, Et dit, menant à bout son héroïque lutte: -Ce n’est qu’une façon de parler, vile brute! Et ce fut tout. Le feu le dévora vivant, Et sa chair et ses os furent vannés au vent. La Chasse De L’Aigle. L’aigle noir aux yeux d’or, prince du ciel mongol, Ouvre, dès le premier rayon de l’aube claire, Ses ailes comme un large et sombre parasol. Un instant immobile, il plane, épie et flaire. Là-bas, au flanc du roc crevassé, ses aiglons Érigent, affamés, leurs cous au bord de l’aire. Par la steppe sans fin, coteau, plaine et vallons, L’oeil luisant à travers l’épais crin qui l’obstrue, Pâturent, çà et là, des hardes d’étalons. L’un d’eux, parfois, hennit vers l’aube; l’autre rue; Ou quelque autre, tordant la queue, allègrement, Pris de vertige, court dans l’herbe jaune et drue. La lumière, en un frais et vif pétillement, Croît, s’élance par jet, s’échappe par fusée, Et l’orbe du soleil émerge au firmament. A l’horizon subtil où bleuit la rosée, Morne dans l’air brillant, l’aigle darde, anxieux, Sa prunelle infaillible et de faim aiguisée. Mais il n’aperçoit rien qui vole par les cieux, Rien qui surgisse au loin dans la steppe aurorale, Cerf ni daim, ni gazelle aux bonds capricieux. Il fait claquer son bec avec un âpre râle; D’un coup d’aile irrité, pour mieux voir de plus haut, Il s’enlève, descend et remonte en spirale. L’heure passe, l’air brûle. Il a faim. A défaut De gazelle ou de daim, sa proie accoutumée, C’est de la chair, vivante ou morte, qu’il lui faut. Or, dans sa robe blanche et rase, une fumée Autour de ses naseaux roses et palpitants, Un étalon conduit la hennissante armée. Quand il jette un appel vers les cieux éclatants, La harde, qui tressaille à sa voix fière et brève, Accourt, l’oreille droite et les longs crins flottants. L’aigle tombe sur lui comme un sinistre rêve, S’attache au col troué par ses ongles de fer Et plonge son bec courbe au fond des yeux qu’il crève. Cabré, de ses deux pieds convulsifs battant l’air, Et comme empanaché de la bête vorace, L’étalon fait dans l’ombre ardente de l’enfer. Le ventre contre l’herbe, il fuit, et, sur sa trace, Ruisselle de l’orbite excave un flux sanglant; Il fuit, et son bourreau le mange et le harasse. L’agonie en sueur fait haleter son flanc; Il renâcle, et secoue, enivré de démence, Cette grande aile ouverte et ce bec aveuglant. Il franchit, furieux, la solitude immense, S’arrête brusquement, sur ses jarrets ployé, S’abat et se relève et toujours recommence. Puis, rompu de l’effort en vain multiplié, L’écume aux dents, tirant sa langue blême et rêche, Par la steppe natale il tombe foudroyé. Là, ses os blanchiront au soleil qui les sèche; Et le sombre Chasseur des plaines, l’aigle noir, Retourne au nid avec un lambeau de chair fraîche, Ses petits affamés seront repus ce soir. La Résurrection D’Adônis. L’aurore désirée, ô filles de Byblos, A déployé les plis de son riche péplos! Ses yeux étincelants versent des pierreries Sur la pente des monts et les molles prairies, Et, dans l’azur céleste où sont assis les dieux, Elle rit, et son vol, d’un souffle harmonieux, Met une écume rose aux flots clairs de l’Oronte. Ô vierges, hâtez-vous! Mêlez d’une main prompte, Parmi vos longs cheveux d’or fluide et léger, Le myrte et le jasmin aux fleurs de l’oranger, Et, dans l’urne d’agate et le creux térébinthe, Le vin blanc de Sicile au vin noir de Korinthe. Ô nouveau-nés du jour, par mobiles essaims, Effleurez, papillons, la neige de leurs seins! Colombes, baignez-les des perles de vos ailes! Rugissez, ô lions! Bondissez, ô gazelles! Vous, ô lampes d’onyx, vives d’un feu changeant, Parfumez le parvis où sur son lit d’argent Adônis est couché, le front ceint d’anémones! Et toi, cher Adônis, le plus beau des daimones, Que l’ombre du Hadès enveloppait en vain, Bien-aimé d’Aphrodite, ô jeune homme divin, Qui sommeillais hier dans les champs d’asphodèles! Adônis, qu’ont pleuré tant de larmes fidèles Depuis l’heure fatale où le noir sanglier Fleurit de ton cher sang les ronces du hallier! Bienheureux Adônis, en leurs douces caresses Les vierges de Byblos t’enlacent de leurs tresses! Éveille-toi, souris à la clarté des cieux, Bois le miel de leur bouche et l’amour de leurs yeux! Les Siècles Maudits. Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine, Que le reflet sanglant des bûchers illumine! Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, Où le Jacque en haillons, plus vil que l’animal, Geint lamentablement sa pitoyable vie! Siècles de haine atroce et jamais assouvie, Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos Qui ne laissent ouïr les cris ni les sanglots, Le vieux juif, pieds et poings ferrés, et qu’on édente, Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente! Siècles de ceux d’Albi scellés vifs dans les murs, Et des milliers de harts d’où les pendus trop mûrs, Quand le vent de l’hiver les heurte et les fracasse, Encombrent les chemins de quartiers de carcasse, Avec force corbeaux battant de l’aile autour! Siècles du noble sire aux aguets sur sa tour, Éperonné, casqué, prêt à sauter en selle Pour couper au marchand la gorge et l’escarcelle, Et rendant grâce aux saints si les ballots sont lourds De brocarts d’orient, de soie et de velours! Siècles des loups-garous hurlant dans les bruyères, Des incubes menant la ronde des sorcières Par les anciens charniers où dansent alternés Les feux blêmes qui sont âmes des morts damnés! Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule, De l’estrapade et des chevalets, où la Goule Romaine, ce vampire ivre de sang humain, L’écume de la rage aux dents, la torche en main, Soufflant dans toute chair, dans toute âme vivante, L’angoisse d’être au monde autant que l’épouvante De la mort, voue au feu stupide de l’enfer L’holocauste fumant sur son autel de fer! Dans chacune de vos exécrables minutes, Ô siècles d’égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l’humanité, Maudits, soyez maudits, et pour l’éternité! L’Orbe D’Or. L’orbe d’or du soleil tombé des cieux sans bornes S’enfonce avec lenteur dans l’immobile mer, Et pour suprême adieu baigne d’un rose éclair Le givre qui pétille à la cime des mornes. En un mélancolique et languissant soupir, Le vent des hauts, le long des ravins emplis d’ombres, Agite doucement les tamariniers sombres Où les oiseaux siffleurs viennent de s’assoupir. Parmi les caféiers et les cannes mûries, Les effluves du sol, comme d’un encensoir, S’exhalent en mêlant dans le souffle du soir A l’arome des bois l’odeur des sucreries. Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit, Toute vive, et palpite en sa blancheur de perle; Puis la mer des soleils et des mondes déferle Et flambe sur les flots que sa gloire éblouit. Et l’âme, qui contemple, et soi-même s’oublie Dans la splendide paix du silence divin, Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain, En un rêve éternel s’abîme ensevelie. Le Chapelet Des Mavromikhalis. Les Mavromikhalis, les aigles du vieux Magne, Ont traqué trois cents Turks dans le défilé noir, Et, de l’aube à midi, font siffler et pleuvoir Balles et rocs du faîte ardu de la montagne. L’amorce sèche brûle et jaillit par éclair D’où sort en tournoyant la fumerolle grêle; L’écho multiplié verse comme une grêle Les coups de feu pressés qui crépitent dans l’air. Une âcre odeur de poudre et de chaudes haleines S’exhale de la gorge étroite aux longs circuits Qui mêle, en un vacarme enflé de mille bruits, Le blasphème barbare aux injures hellènes: -Saint Christ! -Allah! Chacals! -Porcs sans prépuce! -Tiens! Crache ton âme infecte au diable qui la happe! - À l’assaut! Que pas un de ces voleurs n’échappe! Sus! La corde et le pal à ces chiens de Chrétiens! - Arrivez, mes agneaux, qu’on vous rompe les côtes! - Tels les rires, les cris, les exécrations, Râles de mort, fureurs et détonations Vont et viennent sans fin le long des parois hautes. Et tous les circoncis, effarés et hurlants, Parmi les buissons roux et les vignes rampantes Montent, la rage au ventre, et roulent sur les pentes, Et s’arrachent la barbe avec leurs poings sanglants. Les femmes du Pyrgos, en de tranquilles poses, D’en haut, sur le massacre ouvrent de larges yeux, Tandis que leurs garçons font luire, tout joyeux, Leurs dents de jeunes loups entre leurs lèvres roses. Par la Vierge! La chose est faite. Le dernier Des Turks crève, le poil roidi sur sa peau rêche. Les oiseaux carnassiers, gorgés de viande fraîche, Deviendront gras à lard dans ce riche charnier. -Alerte! Tranchez-moi ces crânes d’infidèles, Dit le chef. En guirlande à mon mur clouez-les. Ce sera le plus beau de tous mes chapelets, Et j’y ferai nicher les bonnes hirondelles! - Pendant bien des étés, bien des mornes hivers, Le roi du Magne a vu, le long de sa muraille, Ces têtes, dont la peau se dessèche et s’éraille, Blanchir, chacune au clou qui s’enfonce au travers. Depuis, tous sont morts, lui, ses enfants et ses proches, Par la balle ou le sabre, ou vaincus ou vainqueurs. Leur souvenir farouche emplit les jeunes coeurs, Et leurs spectres, la nuit, hantent les sombres roches. C’étaient des hommes durs, violents et hardis, Âpres à la vengeance, orgueilleux de leur race, Ne sachant demander merci, ni faire grâce, Et, pour cela, certains d’aller en paradis. Au rebord du ravin abrupt et sans issue, Sous la ronce, au milieu des sauvages mûriers, L’ancien Pyrgos, gercé par les ans meurtriers, Dresse encore sa masse ébréchée et moussue. Les crânes turks, autour, luisent comme des lys; Et le berger, vêtu de sa cotte de laine, Qui paît ses moutons noirs au-dessus de la plaine, Sourit au chapelet des Mavromikhalis. Épiphanie. Elle passe, tranquille, en un rêve divin, Sur le bord du plus frais de tes lacs, ô Norvège! Le sang rose et subtil qui dore son col fin Est doux comme un rayon de l’aube sur la neige. Au murmure indécis du frêne et du bouleau, Dans l’étincellement et le charme de l’heure, Elle va, reflétée au pâle azur de l’eau Qu’un vol silencieux de papillons effleure. Quand un souffle furtif glisse en ses cheveux blonds, Une cendre ineffable inonde son épaule; Et, de leur transparence argentant leurs cils longs, Ses yeux ont la couleur des belles nuits du Pôle. Purs d’ombre et de désir, n’ayant rien espéré Du monde périssable où rien d’ailé ne reste, Jamais ils n’ont souri, jamais ils n’ont pleuré, Ces yeux calmes ouverts sur l’horizon céleste. Et le Gardien pensif du mystique oranger Des balcons de l’Aurore éternelle se penche, Et regarde passer ce fantôme léger Dans les plis de sa robe immortellement blanche. L’Incantation Du Loup. Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l’aune. Un grand silence. Un ciel étincelant d’hiver. Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir la lune large et jaune. Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs Dorment inertement sous leur blême suaire, Et la face terrestre est comme un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs. Tandis qu’éblouissant les horizons funèbres, La lune, oeil d’or glacé, luit dans le morne azur, L’angoisse du vieux Loup étreint son coeur obscur, Un âpre frisson court le long de ses vertèbres. Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits Qu’elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre, Gisent, morts, égorgés par l’homme, au fond de l’antre. Ceux, de tous les vivants, qu’il aimait, sont partis. Il est seul désormais sur la neige livide. La faim, la soif, l’affût patient dans les bois, Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois, Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide? Lui, le chef du haut Hartz, tous l’ont trahi, le Nain Et le Géant, le Bouc, l’Orfraie et la Sorcière, Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère Où l’eau sinistre bout dans le chaudron d’airain. Sa langue fume et pend de la gueule profonde. Sans lécher le sang noir qui s’égoutte du flanc, Il érige sa tête aiguë en grommelant, Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde. L’Homme, le massacreur antique des aïeux, De ses enfants et de la royale femelle Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle, Hante immuablement son rêve furieux. Une braise rougit sa prunelle énergique; Et, redressant ses poils roides comme des clous, Il évoque, en hurlant, l’âme des anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique. Le Parfum Impérissable Quand la fleur du soleil, la rose de Lahor, De son âme odorante a rempli goutte à goutte La fiole d’argile ou de cristal ou d’or, Sur le sable qui brûle on peut l’épandre toute. Les fleuves et la mer inonderaient en vain Ce sanctuaire étroit qui la tint enfermée: Il garde en se brisant son arôme divin, Et sa poussière heureuse en reste parfumée. Puisque par la blessure ouverte de mon coeur Tu t’écoules de même, ô céleste liqueur, Inexprimable amour, qui m’enflammais pour elle! Qu’il lui soit pardonné, que mon mal soit béni! Par delà l’heure humaine et le temps infini Mon coeur est embaumé d’une odeur immortelle! Sacra Fames. L’immense mer sommeille. Elle hausse et balance Ses houles où le ciel met d’éclatants îlots. Une nuit d’or emplit d’un magique silence La merveilleuse horreur de l’espace et des flots. Les deux gouffres ne font qu’un abîme sans borne De tristesse, de paix et d’éblouissement, Sanctuaire et tombeau, désert splendide et morne Où des millions d’yeux regardent fixement. Tels, le ciel magnifique et les eaux vénérables Dorment dans la lumière et dans la majesté, Comme si la rumeur des vivants misérables N’avait troublé jamais leur rêve illimité. Cependant, plein de faim dans sa peau flasque et rude, Le sinistre rôdeur des steppes de la mer Vient, va, tourne, et, flairant au loin la solitude, Entre-bâille d’ennui ses mâchoires de fer. Certes, il n’a souci de l’immensité bleue, Des trois rois, du triangle ou du long scorpion Qui tord dans l’infini sa flamboyante queue, Ni de l’ourse qui plonge au clair septentrion. Il ne sait que la chair qu’on broie et qu’on dépèce, Et, toujours absorbé dans son désir sanglant, Au fond des masses d’eau lourdes d’une ombre épaisse Il laisse errer son oeil terne, impassible et lent. Tout est vide et muet. Rien qui nage ou qui flotte, Qui soit vivant ou mort, qu’il puisse entendre ou voir. Il reste inerte, aveugle, et son grêle pilote Se pose pour dormir sur son aileron noir. Va, monstre! Tu n’es pas autre que nous ne sommes, Plus hideux, plus féroce, ou plus désespéré. Console-toi! Demain tu mangeras des hommes, Demain par l’homme aussi tu seras dévoré. La faim sacrée est un long meurtre légitime Des profondeurs de l’ombre aux cieux resplendissants, Et l’homme et le requin, égorgeur ou victime, Devant ta face, ô mort, sont tous deux innocents. L’Albatros. Dans l’immense largeur du Capricorne au Pôle Le vent beugle, rugit, siffle, râle et miaule, Et bondit à travers l’Atlantique tout blanc De bave furieuse. Il se rue, éraflant L’eau blême qu’il pourchasse et dissipe en buées; Il mord, déchire, arrache et tranche les nuées Par tronçons convulsifs où saigne un brusque éclair; Il saisit, enveloppe et culbute dans l’air Un tournoiement confus d’aigres cris et de plumes Qu’il secoue et qu’il traîne aux crêtes des écumes, Et, martelant le front massif des cachalots, Mêle à ses hurlements leurs monstrueux sanglots. Seul, le Roi de l’espace et des mers sans rivages Vole contre l’assaut des rafales sauvages. D’un trait puissant et sûr, sans hâte ni retard, L’oeil dardé par delà le livide brouillard, De ses ailes de fer rigidement tendues Il fend le tourbillon des rauques étendues, Et, tranquille au milieu de l’épouvantement, Vient, passe, et disparaît majestueusement. Le Sacre De Paris. (1871) I Ô Paris! C’est la cent deuxième nuit du siège, Une des nuits du grand hiver. Des murs à l’horizon l’écume de la neige S’enfle et roule comme une mer. Mâts sinistres dressés hors de ce flot livide, Par endroits, du creux des vallons, Quelques grêles clochers, tout noirs sur le ciel vide, S’enlèvent, rigides et longs. Là-bas, palais anciens semblables à des tombes, Bois, villages, jardins, châteaux, Effondrés, écrasés sous l’averse des bombes, Fument au faîte des coteaux. Dans l’étroite tranchée, entre les parois froides, Le givre étreint de ses plis blancs OEil inerte, le front blême, les membres roides, La chair dure des morts sanglants. Les balles du barbare ont troué ces poitrines Et rompu ces coeurs généreux. La rage du combat gonfle encor leurs narines, Ils dorment là serrés entre eux. L’âpre vent qui franchit la colline et la plaine Vient, chargé d’exécrations, De suprêmes fureurs, de vengeance et de haine, Heurter les sombres bastions. Il flagelle les lourds canons, meute géante Qui veille allongée aux affûts, Et souffle par instants dans leur gueule béante Qu’il emplit d’un râle confus. Il gronde sur l’amas des toits, neigeux décombre, Sépulcre immense et déjà clos, Mais d’où montent encor, lamentables, sans nombre, Des murmures faits de sanglots; Où l’enfant glacé meurt aux bras des pâles mères, Où, près de son foyer sans pain, Le père, plein d’horreur et de larmes amères, Étreint une arme dans sa main. II Ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l’homme, Ruche immortelle des esprits, Phare allumé dans l’ombre où sont Athène et Rome, Astre des nations, Paris! Ô nef inébranlable aux flots comme aux rafales, Qui, sous le ciel noir ou clément, Joyeuse, et déployant tes voiles triomphales, Voguais victorieusement! La foudre dans les yeux et brandissant la pique, Guerrière au visage irrité, Qui fis jaillir des plis de ta toge civique La victoire et la liberté! Toi qui courais, pieds nus, irrésistible, agile, Par le vieux monde rajeuni! Qui, secouant les rois sur leur tréteau fragile, Chantais, ivre de l’infini! Nourrice des grands morts et des vivants célèbres, Vénérable aux siècles jaloux, Est-ce toi qui gémis ainsi dans les ténèbres Et la face sur les genoux? Vois! La horde au poil fauve assiège tes murailles! Vil troupeau de sang altéré, De la sainte patrie ils mangent les entrailles, Ils bavent sur le sol sacré! Tous les loups d’outre-Rhin ont mêlé leurs espèces: Vandale, Germain et Teuton, Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses Sous la lanière et le bâton. Ils brûlent la forêt, rasent la citadelle, Changent les villes en charnier; Et l’essaim des corbeaux retourne à tire d’aile, Pour être venu le dernier. III Ô Paris, qu’attends-tu? La famine ou la honte? Furieuse et cheveux épars, Sous l’aiguillon du sang qui dans ton coeur remonte Va! Bondis hors de tes remparts! Enfonce cette tourbe horrible où tu te rues, Frappe, redouble, saigne, mords! Vide sur eux palais, maisons, temples et rues: Que les mourants vengent les morts! Non, non! Tu ne dois pas tomber, ville sacrée, Comme une victime à l’autel; Non, non, non! Tu ne peux finir, désespérée, Que par un combat immortel. Sur le noir escalier des bastions qu’éventre Le choc rugissant des boulets, Lutte! Et rugis aussi, lionne au fond de l’antre, Dans la masure et le palais. Dans le carrefour plein de cris et de fumée, Sur le toit, l’arc et le clocher, Allume pour mourir l’auréole enflammée De l’inoubliable bûcher. Consume tes erreurs, tes fautes, tes ivresses, À jamais, dans ce feu si beau, Pour qu’immortellement, Paris, tu te redresses, Impérissable, du tombeau; Pour que l’homme futur, ébloui dans ses veilles Par ton sublime souvenir, Raconte à d’autres cieux tes antiques merveilles Que rien ne pourra plus ternir, Et, saluant ton nom, adorant ton génie, Quand il faudra rompre des fers, Offre ta libre gloire et ta grande agonie Comme un exemple à l’univers. Janvier 1871. « Si L’Aurore... Si l’Aurore, toujours, de ses perles arrose Cannes, gérofliers et maïs onduleux; Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus, Fait les bambous géants bruire dans l’air rose; Hors du nid frais blotti parmi les vétivers Si la plume écarlate allume les feuillages; Si l’on entend frémir les abeilles sauvages Sur les cloches de pourpre et les calices verts; Si le roucoulement des blondes tourterelles Et les trilles aigus du cardinal siffleur S’unissent çà et là sur la montagne en fleur Au bruit de l’eau qui va mouvant les herbes grêles; Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d’or Et sa varangue basse aux stores de Manille, A l’ombre des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor; O doux oiseaux bercés sur l’aigrette des cannes, O lumière, ô jeunesse, arome de nos bois, Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois, Exhalez au soleil vos brumes diaphanes! Salut! je vous salue, ô montagnes, ô cieux, Du paradis perdu visions infinies, Aurores et couchants, astres des nuits bénies, Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux! Je vous salue, au bord de la tombe éternelle, Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain, Mirages éclatants du mensonge divin Que l’heure irrésistible emporte sur son aile! Puisqu’il n’est, par delà nos moments révolus, Que l’immuable oubli de nos mille chimères, A quoi bon se troubler des choses éphémères? A quoi bon le souci d’être ou de n’être plus? J’ai goûté peu de joie, et j’ai l’âme assouvie Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens Que ne puis-je finir le songe de ma vie! Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M’engloutir dans la nuit, qui n’aura point d’aurore, Au grondement immense et morne de la mer! Hiéronymus. Vêtus de bure blanche et de noirs scapulaires, Cent moines sont assis aux bancs capitulaires. Ayant psalmodié l’angelus domini Et clos les lourds missels sous le vélin jauni, Sans plus mouvoir la lèvre et cligner la paupière Que les saints étirés dans les retraits de pierre, Impassibles comme eux, ils attendent, les bras En croix. La cire flambe et sur leurs crânes ras Prolonge des lueurs funèbres. La grand’salle Est muette. Érigeant sa forme colossale, Un maigre Christ, cloué contre le mur, au fond, Touche de ses deux poings les poutres du plafond Et surplombe la chaire abbatiale, où siège, Avec sa tête osseuse et sa barbe de neige, Ascétique, les mains jointes, le dos courbé, Hiéronymus, le vieil et révérend Abbé. En face, seul, debout, sans cape ni sandales, Et du sang de ses pieds tachant les froides dalles, Un autre moine est là, silencieux aussi. OEil dardé devant soi, bien loin de ce lieu-ci, Au travers de ces murs massifs son âme plonge Dans le ravissement d’un mystérieux songe; Un sourire furtif fait reluire ses dents; Mais il reste immobile et les deux bras pendants, Dédaigneux du pardon ou de la peine atroce. Enfin, l’homme sacré par la mitre et la crosse, Qui peut remettre aux mains de son proche héritier Dix mille manants, serfs de glèbe ou de métier, Plein droit de pendaison sur ces engeances viles, Droit d’anathème et droit d’interdit sur deux villes, Et devant qui bourgeois et séculiers jaloux Et barons cuirassés fléchissent les genoux, Hiéronymus, levant son front strié de rides Et ses yeux desséchés par les veilles arides, Se signe lentement et dit à haute voix: -Le chemin est mauvais, mon frère, où je vous vois. Après tant de longs jours et tant d’heures damnées, Cette désertion, Jésus! De deux années! D’où sortez-vous ainsi? Qu’avez-vous fait, perdu Dans la fange du siècle à qui l’enfer est dû? Est-ce l’horrible soif des voluptés charnelles Qui chauffait votre gorge et troublait vos prunelles? Jusqu’au dégoût final êtes-vous abreuvé? Que cherchiez-vous au monde, et qu’avez-vous trouvé? Rien. Honteux, affamé, chargé d’ignominie, Vous haletez autour de notre paix bénie Comme un mort effrayant qui cherche son cercueil; Mais l’expiation rigide est sur le seuil. Désormais, dussiez-vous trépasser centenaire, Il faut payer le prix de ce qui régénère, Et, face à face avec l’horreur de son péché, Vivre en sa tombe avant d’y demeurer couché. Ne le saviez-vous point? Qui méprise la règle N’est qu’un oison piteux qui tente d’être un aigle. La paupière cousue, il va par monts et vaux, Culbutant d’heure en heure en des pièges nouveaux, Jusqu’à ce qu’il trébuche au bord de la Géhenne Où sont les grincements de dents, les cris de haine Et la flamme vorace où cuisent les maudits. Mon frère, sachez-le! Vraiment, je vous le dis: Mieux vaut le fouet qui mord, mieux vaut l’âpre cilice, Quand la béatitude est au bout du supplice, Que la chair satisfaite et pour le diable à point. Malheur à qui Jésus sanglant ne suffit point! Malheur à qui, brisant le joug divin, oublie Que penser est blasphème et vouloir est folie! Car les siècles s’en vont irréparablement, Et l’éternité s’ouvre après le jugement! Hélas! Voici bientôt que l’ultime des heures Sonnera le dernier des glas sur nos demeures; Nulle rémission, ni délai, ni merci. Le vent se lève et va nous balayer d’ici Comme la paille sèche aux quatre coins de l’aire, Enfant à la mamelle et vieillard séculaire, Serfs et maîtres, palais, chaumes, peuples et rois. Le mur de Balthazar allume ses parois! Tout désir est menteur, toute joie éphémère, Toute liqueur au fond de la coupe est amère, Toute science ment, tout espoir est déçu. La sainte église a dit ce qui doit être su! Qui doute d’elle est mort déjà durant la vie; Qui pousse par delà son rêve et son envie, Qui veut mordre le fruit d’où sort la vieille faim, Sans jamais l’assouvir meurt pour le temps sans fin. Donc, le fait est sûr: croire, obéir et se taire, Ramper en gémissant la face contre terre Et s’en remettre à Dieu qui nous tient dans sa main, C’est la sagesse unique et le meilleur chemin. Oui! Pour l’âme en sa foi tout entière abîmée, Puisque aussi bien le monde est misère et fumée, Sans Dieu que reste-t-il? Leurre et rébellion Venant du tentateur affamé, ce lion Qui rôde et qui rugit, qui s’embusque et regarde, Cherchant à dévorer les brebis hors de garde, Vagabondes, la nuit, sans souci du danger, Loin de l’enclos solide et des chiens du berger, Et, brusque, bondissant du fond des ombres noires Pour les happer d’un coup de ses larges mâchoires! Voyez! Songez combien les choses valent peu Pour qui vous encourez l’inextinguible feu, Outre le désespoir des minutes prochaines. Mais vous n’endurez point le doux poids de nos chaînes; Frère, l’humilité n’est pas votre vertu. Vous étiez colérique, indocile, têtu, Téméraire, offensant par vos actes et gestes Notre maison pieuse et vos patrons célestes, Et vous multipliant en exemples malsains. Le mal était fort grand. Il est pire. Les saints, Voyant la discipline à ce point amoindrie Et que l’agneau galeux souille la bergerie, S’en irritent. Voici l’heure du châtiment. Cette tâche est amère et lourde assurément Pour mon insuffisance et ma décrépitude; Mais ma force est en Dieu, si le labeur est rude, Et le salut final du pécheur fort chanceux, Sinon désespéré. Mon frère, étant de ceux Qui raillent la douceur et la miséricorde, Vous serez éprouvé par le jeûne et la corde; D’après le monitoire et les canons anciens, Vous vivrez du rebut des pourceaux et des chiens; Vous dormirez, couché sur des pierres fort dures, Au fond de l’in-pace, dans vos propres ordures, Macérant votre chair et domptant votre esprit; Et lorsque vous rendrez l’âme, à l’instant prescrit, Du moins les bienheureux l’attestent, ira-t-elle S’ébattre, blanche et pure, en sa gloire immortelle, Soustraite pour jamais au tentateur subtil Dont l’archange Michel nous garde! -Ainsi soit-il! La volonté de tous, mon frère, étant la même, Tel est l’arrêt du saint-chapitre qui vous aime. Selon la bonne règle et le commandement, À genoux! Confessez vos crimes hautement; Ouvrez-nous votre coeur et que le diable en sorte! - L’autre dressa la tête, et parla de la sorte: -Très révérend abbé Hiéronymus, et vous, Frères, juger en hâte est l’office des fous. La meilleure harangue, en tel cas, est pareille Au son vide du vent qui souffle dans l’oreille. Oyez! Car il y va de mort ou de salut! J’ai fait ce qu’il fallait et ce que Dieu voulut. Quiconque veut nier la vérité, qu’il l’ose! Oh! Que d’ardentes nuits, dans ma cellule close, M’ont vu veillant, priant, le front sur le pavé, Plein de l’âpre désir du triomphe rêvé, De l’éblouissement de l’église éternelle, Hors du monde et de l’ombre, et d’un coup de son aile Emportant ses élus dans les cieux rayonnants! Que de fois j’ai meurtri mes reins nus et saignants Pour que, de chaque plaie et de chaque blessure, Mon âme rejaillît d’une vigueur plus sûre Aux sources de la vie et de la vérité Où l’homme aspire et dont l’homme est déshérité! Que de fois, desséché d’une abstinence austère, Assumant le fardeau des péchés de la terre, Baigné des pleurs versés pour tous, ivre, éperdu, J’ai crié jusqu’à Dieu qui n’a pas répondu! Dieu faisait bien. Les cris, les extases, les larmes? Inepte sacrifice et misérables armes! Méditer, solitaire, au fond des noirs moutiers, Quand l’agneau, dépecé par les loups, en quartiers, Lamentablement bêle, et sans qu’on vienne à l’aide! N’être ni chaud, ni froid, dit l’apôtre, mais tiède! Jeûner, meurtrir sa chair, user de ses genoux Les marches de l’autel où Jésus meurt pour nous! Mesurer l’agonie éternelle à notre heure! Gémir dans l’ombre enfin pendant que le ciel pleure, Et que l’enfer s’égaie, et que ruisselle en vain L’intarissable sang du supplice divin! Était-ce donc le temps des inertes prières, Quand le démon soufflait ses rages meurtrières Aux princes affolés autant qu’aux nations, Et les engloutissait dans ses perditions, Sans qu’on fît rien de plus pour la cause sacrée Qu’offrir le maigre prix de sa chair macérée, Ayant cette insolence et cette vanité De songer que le monde est ainsi racheté? Par les saints tout sanglants de leurs combats, la tâche Serait aisée et douce et favorable au lâche, Et la béatitude à bon marché! Non, non! Dieu met à plus haut prix la gloire de son nom. Frères, je vous le dis: l’équité vengeresse Nous commande d’agir et maudit la paresse. Il faut laisser les morts ensevelir leurs morts, Et se ceindre les reins pour le combat des forts, Ou la race d’Adam perdra son patrimoine! - L’abbé, d’un brusque geste, interrompit le moine: -Confessez vos erreurs, frère! Ne touchez point Au reste. J’ai reçu mission sur ce point. Or, vous êtes hardi par delà la mesure. Est-ce au serf à juger, du fond de sa masure, Les princes de la terre en leurs secrets conseils? Dieu, sachant ce qu’il fait, les voulut-il pareils? Est-ce à l’enfant, dans ses vanités effrénées, D’avertir follement mes quatre-vingts années, De gourmander la foi d’autrui de son plein chef En m’arrachant du poing la barre de la nef? Lourd de péchés, rongé de démence et de bile, Est-ce à vous de peser dans votre main débile Les choses de ce monde et les choses d’en haut, Disant ce qu’elles sont et comment il les faut? Vous sied-il d’augurer des volontés divines? Un très risible orgueil vous enfle les narines, Frère! Et vous délirez, en ce triste moment, Certes, plus que jamais et fort piteusement. Entendez la raison, n’aggravez point vos fautes; Car on chute plus bas des cimes les plus hautes, Car plus de honte attend le plus ambitieux, Et le plus vieil orgueil s’est écroulé des cieux! Donc, laissez là le monde et ses rudes tempêtes: La poussière convient à ce peu que vous êtes. Le seigneur équitable a donné sagement Le reptile à la fange et l’astre au firmament, L’herbe au pré vert, la neige aux montagnes chenues, La mousse au rouge-gorge et l’aigle aux sombres nues! -Dieu met son signe auguste au front de qui lui plaît; Il a négligé l’aigle et choisi l’oiselet, Dit le moine. Pourquoi? Qui le dira? Personne. Je suis le trait qu’on darde ou le clairon qu’on sonne, Et le clairon sonore ou le trait encoché S’en remet à qui l’enfle ou qui l’a dépêché. Mes frères, une nuit, de celles que j’ai dites, Tandis que, gémissant des victoires maudites, Je veillais, prosterné devant mon crucifix, J’entendis une voix qui me disait: -Mon fils! - Elle était douce et triste et cependant immense Et semblait déborder l’universel silence. Tremblant, je soulevai ma face pâle, et vis, Non la pure lumière où les saints sont ravis, Hélas! Mais un ciel noir tout lardé de feux blêmes Où tournoyaient, hagards, des spectres de blasphèmes, Des faces de damnés, et de hideux troupeaux De bêtes, chats et loups, dragons, pourceaux, crapauds Énormes, qui bavaient une écume de soufre Et pleuvaient comme grêle au travers de ce gouffre. Et je vis un rocher sans herbes et sans eaux Où des milliers de morts avaient laissé leurs os, Et qui montait du fond de l’abîme. À son faîte Le gibet d’où pendait la sainteté parfaite Se dressait dans la nue affreuse; et, tout autour, Les carnassiers de l’air, aigle, corbeau, vautour, De la griffe et du bec, effroyables convives, Du sacré rédempteur déchiraient les chairs vives! Car les onze, à ses pieds, rêvant du paradis, Dormaient tranquillement comme ils firent jadis. Et la voix de Jésus emplissait les nuées: -Mon flanc saigne toujours et mes mains sont clouées; L’apôtre et le fidèle, en ce siècle de fer, M’abandonnent en proie aux bêtes de l’enfer, Et d’heure en heure, hélas! Leur tourbillon pullule. Lève-toi! C’est assez gémir dans ta cellule; L’inactive douleur est risée aux démons. Va, mon fils! Fuis dans l’ombre, et traverse les monts. Pour ton dieu qu’on blasphème et pour l’âme de l’homme, Sans trêve, ni répit, marche tout droit sur Rome; Va, ne crains rien. Secoue avec un poing puissant Le siège apostolique où sommeille Innocent; Allume sa colère aux flammes de la tienne; Et qu’il songe à sauver la Provence chrétienne Des légions de loups qui lui mordent les flancs: Princes de ruse ourdis, en leur foi chancelants, Poussant d’un pied furtif sur la mer écumante La barque de l’apôtre en proie à la tourmente; Évêques arborant avec des airs royaux La crosse d’or massif et la mitre à joyaux, Tandis que sous l’injure et l’âpreté des nues Les ouailles sans bergers grelottent toutes nues; Moines qui, n’ayant plus ni d’oreilles, ni d’yeux, S’endorment, engraissés de paresse, oublieux Que les heures du siècle infaillible sont proches Et que les porcs trop gras ne sont pas loin des broches; Hérétiques enfin, par le diable excités, Emplissant plaine et mont, les champs et les cités, Dévorant la moisson comme des sauterelles, Furieux et cherchant d’insolentes querelles Aux mystères sacrés accomplis au saint lieu, À mes élus, à mes anges, et même à Dieu! Dis-lui que la caverne, autrefois bien scellée, Comme une éruption vomit sa tourbe ailée À travers les débris du couvercle infernal; Qu’abandonnée aux flots, en proie aux vents du mal, La croix, phare céleste où rayonnait ma gloire, Espérance enflammée au sein de la nuit noire, Tremble et s’éteint avec mes soupirs haletants! Mon fils, mon fils, debout! Voici les derniers temps! Va! Que le serviteur des serviteurs se lève, Qu’il brûle avec le feu, qu’il tranche avec le glaive, Qu’il extermine avec la foudre et l’interdit, Et que tout soit remis dans l’ordre. Va! J’ai dit. - Tel parla le seigneur Jésus, triste et sévère. L’ombre soudainement engloutit le calvaire; Tout le ciel éteignit sa sinistre lueur; Un long frisson courut dans ma chair en sueur, Et je restai muet. Sainte épouvante! Ô joie Terrible de l’élu que la grâce foudroie! Ô nuit noire où flamboie un immense soleil! Arrachement sacré du terrestre sommeil! Une aurore éclatante inonda mes prunelles De la brusque splendeur des choses éternelles! Mon coeur s’enfla de Dieu, je me dressai, plus fort Que l’homme et que le monde et que l’antique mort, Croyant voir, pour navrer Lucifer et sa clique, Resplendir à mon poing l’épée archangélique! Et je partis. L’étoile éclairait mon chemin Qui mena les trois rois au berceau surhumain. Et je passai les monts, leurs neiges, leurs abîmes; J’allai, seul, nuit et jour, plein de songes sublimes, Sous la nue orageuse ou le ciel transparent, Mangeant le fruit sauvage et buvant au torrent; À travers les moissons florissantes des plaines, À travers les cités, ces ruches de bruit pleines Où chacun fait un miel dont le diable est friand, J’allai, j’allai toujours, mendiant et priant, En haillons, les pieds nus, tout chargé de poussière, Jusqu’à l’heure où je vis monter dans la lumière La ville aux sept coteaux, en qui Dieu se complaît, Et qu’abrite à jamais l’aile du paraclet, La source baptismale où se lavent nos fanges, La piscine d’eau vive où s’abreuvent les anges, Le port où vont les coeurs confiants et hardis, La citadelle où sont les clés du paradis! Ô Rome! Ô cité sainte! Ô vénérable mère! Refuge des vivants dans la tourmente amère, Recours des morts auprès du seigneur irrité, Centre de la justice et de la vérité, Mes lèvres ont baisé ton sol deux fois auguste Où le sang du martyr fit la pourpre du juste! Ô siège de Grégoire et d’Urbain! Saint autel Qu’enveloppe d’amour le mystère immortel, Mes yeux ont contemplé ta beauté que j’adore, De la béatitude éblouissante aurore! J’ai vu celui par qui Dieu règle l’univers, Qui hausse l’humble au ciel et dompte le pervers, Qui frappe et qui guérit, qui lie et qui dénoue, Qui renverse d’un mot dans l’opprobre et la boue, Et foule également de son talon d’airain Les peuples trop rétifs et les rois durs au frein, Et les audacieux enfiévrés d’insolence Qui, pesant l’homme et Dieu dans la même balance, Mettent l’enfer qui brûle et qui hurle en oubli. Mon coeur n’a point tremblé, mon oeil n’a point faibli; Le charbon prophétique a flambé sur ma bouche! J’ai parlé, moi, le moine, humble, inconnu, farouche, Devant la majesté du saint-siège romain, Pour le rachat d’hier et celui de demain. Oui! L’infaillible esprit m’a fait jaillir de l’âme La foi contagieuse en paroles de flamme; Et le très glorieux pontife m’a commis Le soin de faire affront, Christ, à tes ennemis, Et d’appliquer le feu sur toute chair malsaine. Frères! Du Tibre au Rhône et du Rhône à la Seine, J’ai couru, j’ai prêché, voici deux ans entiers, Aux princes, aux barons, aux bourgeois, aux routiers, L’extermination par Dieu même prescrite Du Kathare hérétique, impur, lâche, hypocrite, Et des peuples souillés par son attouchement. Et tous ont entendu mon appel véhément, Non que l’unique amour de Jésus les attire: Ils vont à la curée et non pas au martyre; Mais il importe peu que le flot déchaîné Soit impur, s’il fait bien le travail ordonné; Si, de la sainte église embrassant la querelle, Prince hors du palais, baron de sa tourelle, Bourgeois de son logis et routier vagabond, Comme un torrent gonflé par la neige qui fond, S’épandent à travers la Provence infidèle Afin que rien n’échappe et ne survive d’elle! Que j’entende, Jésus! Flamber les épis mûrs, Rugir les mangonneaux et s’effondrer les murs, Les cadavres damnés, rouges de mille plaies, Nus et les bras ballants, tressauter sur les claies Aux longs cris d’anathème éclatant dans les cieux! Que j’entende hurler les jeunes et les vieux, Et râler sous mes pieds cette race écrasée! Que la vapeur du sang lave de sa rosée Le ciel qu’ils blasphémaient dans leur impunité, Cet air, pur autrefois, et qu’ils ont infecté, Et ce sol qu’ils souillaient comme des immondices! Et qu’ils meurent têtus, pour que tu les maudisses, Jésus! -Debout! Voici l’heure d’agir. Allons! Debout! Troussez le froc qui vous bat les talons; Laissez les vieux prier pour la proche victoire, Et, la croix d’une main, la torche expiatoire De l’autre, pour l’église et pour Dieu, sans repos, Combattez au soleil le diable et ses suppôts! - Sur ce, le vieil abbé se leva de sa chaire: -C’est assez de démence. Endossez votre haire, Bouclez votre cilice et rentrez dans la nuit. Si l’esprit d’imprudence et d’orgueil vous y suit, Vous y combattrez mieux le démon qui vous navre, Et nous prierons pour l’âme au sortir du cadavre, Car vous avez menti, si vous n’avez rêvé. Or, le mensonge est dit, le rêve est achevé. Descendu tout au fond de la chute effroyable, Vous connaîtrez bientôt l’illusion du diable! Nous vous affranchirons de ses fers mal scellés. Silence! Qu’on le mène aux ténèbres. -Allez! - Mais le moine arracha de sa robe entr’ouverte Le parchemin fatal scellé de cire verte, Le déroula d’un geste impérieux, tendit La droite, et, d’une voix dure et hautaine, dit: -Tu t’abuses, vieillard, et tu tombes au piège! Je suis légat du pape et l’élu du saint-siège. Voici le bref signé d’Innocent. Tu n’as point Pressenti que j’avais les deux glaives au poing? Or, je vais dissiper ta cécité profonde. Éveille-toi, vieillard, ouvre les yeux au monde: Voici le bref papal. Écoute. Tu n’es plus Chef d’ordre, abbé mitré. Les temps sont révolus De ta puissance inerte et de ta foi muette. À la main sans vigueur succède un bras qui fouette, À l’aveugle un voyant, un mâle au décrépit; Car l’heure nous commande et ne veut nul répit, Car Dieu, que le salut de ce monde intéresse, Allume entre mes mains sa torche vengeresse; Et dans mon coeur saisi de joie, ivre d’horreur, Sa patience à bout fait place à sa fureur! C’est à moi de brandir la crosse qui t’échappe: Par la grâce et le choix je suis légat du pape, Je tranche la courroie et romps le joug ancien. Prends donc. Lis, soumets-toi, va-t’en, tu n’es plus rien! - Hiéronymus lui dit: -L’éternel adversaire, Non content du blasphème, est par surcroît faussaire, Et voici le renard qui vient après le loup! - Il lut, et tressaillit, et chancela du coup. Puis, comme un pénitent eût fait d’une relique, Humblement il baisa le bref apostolique, Le relut, et, signant trois fois son pâle front: -Béni soit le saint-père, et béni soit l’affront Qui me foudroie au bord de ma tombe prochaine! Béni soit le seigneur qui descelle ma chaîne! Le poids en était lourd à mon cou faible et vieux, Et l’ombre de la mort a passé dans mes yeux. C’est le temps de partir, c’est le temps qu’on m’oublie. Tout est dit, tout est bien. Frères, je vous délie. Obéissez, priez, vivez. Moi, je m’en vais, Ma tâche faite, ayant vécu des jours mauvais, Mais rendant grâce au ciel jusqu’à mon dernier râle. Amen! Voici la mitre et la croix pectorale, Et la chape, et l’étole, et la crosse et l’anneau. Au nom du père, au nom de l’éternel agneau, Au nom de la colombe et de la vierge mère, Amen! Heureux qui sort de la vie éphémère Et rentre dans la paix de son éternité! Amen! Amen! Au nom de l’unique équité! Nous le savons: le champ que Dieu même ensemence, Hors du monde, fleurit dans la lumière immense. Puissé-je contempler sa gloire, en qui je crois! Amen! Amen! Je m’en remets au roi des rois. - Et le vieillard, courbant sa tête vénérable, Traversa le chapitre et s’en alla, semblable Au spectre monacal qui traîne son froc blanc, Sans insignes, débile, et l’humble corde au flanc. Une rumeur confuse emplit la salle sombre; Et tous le regardaient disparaître dans l’ombre; Mais le moine bondit dans la chaire et cria: -À l’oeuvre! Dieu le veut! À l’oeuvre! Alleluia! - L’Aboma. Du pied des sommets bleus, là-bas, dans le ciel clair, Épandu sur les lacs, les forêts et les plaines, Le vaste fleuve, enflé de cent rivières pleines, S’en va vers l’orient du monde et vers la mer. L’or fluide du jour jaillit en gerbes vives, Monte, s’épanouit, retombe, et, ruisselant Comme un rose incendie au fleuve étincelant, Semble le dilater au-dessus de ses rives. Sous les palétuviers visqueux, aux longs arceaux, Dans l’enchevêtrement aigu des herbes grasses, Tourbillonne l’essaim des moustiques voraces Et des mouches dont l’aile égratigne les eaux. L’ara vêtu de pourpre éveille les reptiles, Crotales et corails, agacés de ses cris, Et qui bercent le nid grêle des colibris Par l’ondulation de leurs fuites subtiles. Au loin, à l’horizon des pacages herbeux, Où la brume en flocons transparents s’évapore, Passent, aiguillonnés des flèches de l’aurore, Des troupeaux d’étalons sauvages et de boeufs. Ils courent, les uns fiers et joyeux, l’oeil farouche, Crins hérissés, la queue au vent, et par milliers Martelant bonds sur bonds les déserts familiers, Et ceux-ci, mufle en terre et la bave à la bouche. Les caïmans, le long des berges embusqués, Guettent, en soulevant du dos la vase noire, Le jaguar qui descend au fleuve pour y boire Et qui hume dans l’air leurs effluves musqués. Mais sur l’îlot moussu que la rosée imbibe, Par les vagues rumeurs troublé dans son sommeil, Se déroule, haussant sa spirale au soleil, Le vieux roi des pythons, l’Aboma caraïbe. La mâle torsion de ses muscles d’acier Soutient le col superbe et la tête squameuse; Sa queue en longs frissons fouette l’onde écumeuse; Il se dresse du haut de son orgueil princier. Armuré de topaze et casqué d’émeraude, Comme une idole antique immobile en ses noeuds, Tel, baigné de lumière, il rêve, dédaigneux Et splendide, et dardant sa prunelle qui rôde. Puis, quand l’ardeur céleste enveloppe à la fois Les nappes d’eau torride et la terre enflammée, Il plonge, et va chercher sa proie accoutumée, Le taureau, le jaguar, ou l’homme, au fond des bois. À Un Poète Mort. Toi dont les yeux erraient, altérés de lumière, De la couleur divine au contour immortel Et de la chair vivante à la splendeur du ciel, Dors en paix dans la nuit qui scelle ta paupière. Voir, entendre, sentir? Vent, fumée et poussière. Aimer? La coupe d’or ne contient que du fiel. Comme un Dieu plein d’ennui qui déserte l’autel, Rentre et disperse-toi dans l’immense matière. Sur ton muet sépulcre et tes os consumés Qu’un autre verse ou non les pleurs accoutumés, Que ton siècle banal t’oublie ou te renomme; Moi, je t’envie, au fond du tombeau calme et noir, D’être affranchi de vivre et de ne plus savoir La honte de penser et l’horreur d’être un homme! La Bête Ecarlate. L’homme, une nuit, parmi la ronce et les graviers, Veillait et méditait sous les noirs oliviers, Au delà du qidrôn pierreux et des piscines De siloa. Le long des rugueuses racines, Les onze, çà et là, dormaient profondément. Et le vent du désert soufflait un râlement Lamentable, et la nuit lugubre en était pleine. Et l’homme, enveloppé de sa robe de laine, Immobile, adossé contre un roc, oublieux Des ténèbres, songeait, une main sur les yeux. Or, l’Esprit l’emporta dans le ciel solitaire; Et, brusquement, il vit la face de la terre Et les mille soleils des temps prédestinés, Et connut que les jours de son rêve étaient nés: Un vaste remuement de choses séculaires, Une écume de bruits, de sanglots, de colères, Heurtant, engloutissant par bonds prodigieux Les vieilles nations, leur génie et leurs dieux, Comme, aux flots débordés par l’antique déluge, La jeune humanité, moins l’arche du refuge; Puis un fourmillement convulsif, un concert De cris rauques, qui roule aux sables du désert; Des spectres de famine accroupis dans les antres, De leurs bras décharnés serrant leurs maigres ventres, Hâves, hagards, haineux et rongés de remords, Épouvantés de vivre autant que d’être morts, Hachés de coups de fouet, et la chair haletante Des lubriques désirs d’une éternelle attente, Martyrs injurieux dont le rêve hébété Blasphème la lumière et maudit la beauté! Et l’Homme, du milieu de la Ruine immense, De ces longs hurlements de rage et de démence Que traversait le rire insulteur des démons, Vit croître, se dresser, grandir entre sept monts, Telle que la Chimère et l’Hydre, ses aïeules, Une Bête écarlate, ayant dix mille gueules, Qui dilatait sur les continents et la mer L’arsenal monstrueux de ses griffes de fer. Un triple diadème enserrait chaque tête De cette somptueuse et formidable bête. Une robe couleur de feu mêlé de sang Pendait à larges plis de son râble puissant; Ses yeux aigus plongeaient à tous les bouts du monde; Et, dans un bâillement, chaque gueule profonde Vomissait sur la terre, en épais tourbillons, Des hommes revêtus de pourpre ou de haillons, Portant couronne et sceptre, ou l’épée, ou la crosse, Et tous ayant, gravée au front, l’image atroce Des deux poutres en croix où, liés par les mains, Agonisent, pendus, les Esclaves romains. Et les Fils de la Bête, ou rampants, ou farouches, Allaient, couraient, crevant les yeux, cousant les bouches, Tantôt pleins de fureur, comme les loups des bois Que pourchassent la soif et la faim, et parfois Semblables aux renards, peste des bergeries, Qui se glissent, furtifs, aux nocturnes tueries. Et, dans les cachots sourds, les chevalets sacrés Membre à membre broyaient les hommes massacrés. Vénérable au troupeau des victimes serviles, L’extermination fauchait têtes et villes; Et les bûchers flambaient, multipliés, dans l’air Fétide, consumant la pensée et la chair De ceux qui, de l’antique Isis levant les voiles, Emportaient l’âme humaine au delà des étoiles! Et tous ces tourmenteurs par la bête vomis Poursuivaient jusqu’aux morts dans la tombe endormis Gorgés, mais non repus, de vivante pâture, Ils se ruaient, hideux, sur cette pourriture, Et s’entre-déchiraient enfin, faute de mieux! Et la bête rugit de triomphe, et les cieux S’emplirent lentement de ténèbres épaisses. Tout astre s’éteignit, et toutes les espèces Moururent, et la terre, en cendre, s’en alla Dans le vide, et plus rien ne fut de tout cela. Et l’Homme, hors du temps et hors de l’étendue, De oeil intérieur de son âme éperdue Vit s’élargir un gouffre où, sur des grils ardents, Avec des bonds, des cris, des grincements de dents, Les générations se tordaient, enflammées, Toujours vives, cuisant et jamais consumées, Races de tout pays et de tout siècle, vieux Et jeunes, et petits enfants, frais et joyeux, À peine ayant déclos leurs naïves paupières, Et qui, dans les bouillons torrides des chaudières, Montaient et descendaient épouvantablement, Parce qu’ils étaient morts avant le Sacrement! Et l’Homme, en un beau lieu d’ineffables délices, Vit de rares élus penchés sur ces supplices, Le front illuminé de leurs nimbes bénis, Qui contemplaient d’en haut ces tourments infinis, Jouissant d’autant plus de leur bonheur sublime Que plus d’horreur montait de l’exécrable abîme! Et l’homme s’éveilla de son rêve, muet, Haletant et livide. Et tout son corps suait D’angoisse et de dégoût devant cette géhenne Effroyable, ces flots de sang et cette haine, Ces siècles de douleurs, ces peuples abêtis, Et ce monstre écarlate, et ces démons sortis Des gueules dont chacune en rugissant le nomme, Et cette éternité de tortures! Et l’homme, S’abattant contre terre avec un grand soupir, Désespéra du monde, et désira mourir. Et, non loin, hors des murs de Tsiôn haute et sombre, La torche de Judas étincela dans l’ombre! Le Lévrier De Magnus. I Certes, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne, Mais sa barbe est très blanche, il a quatre-vingts ans Et songe quelquefois que son heure est prochaine. Droit dans sa gonne, avec son collier de besans Et la bande de cuir où pend la courte dague, À travers la grand’salle il marche à pas pesants. Son front chauve est haché de rides, son oeil vague Regarde sans rien voir. Sur un des doigts osseux Une opale larmoie au chaton d’une bague. Hâlé par de lointains soleils, il est de ceux Que, jadis, le César souabe à barbe rousse Emmena pour aider aux chrétiens angoisseux. Il eut, en ce temps-là, mille vassaux en trousse, Serfs et soudards, bandits de la plaine et du Rhin, Son cri de guerre étant: sus! Oncques ne rebrousse! Tous étaient gens de sac et de corde et sans frein, Assoiffés du butin des villes merveilleuses Aux toits d’or, aux pavés d’argent, aux murs d’airain. Rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses, Casqués du morion, lance au poing, cotte au flanc, Ils l’ont suivi dans ses aventures pieuses. Sur la route, à travers les royaumes, brûlant Et saccageant, mettant à mal les belles juives, Ils ont rôti les juifs couchés au gril sanglant. Aux exécrations des bouches convulsives Ils répondaient avec les rires de l’enfer, Et leurs dagues gravaient la croix dans les chairs vives. Puis, ils ont vu Byzance et l’éclatante mer, Et meurtri le sein blanc des idoles divines Sous les coups qu’assénaient leurs gantelets de fer. Enfin, ivres déjà de sang et de rapines, Vers le sépulcre saint, sans plus tourner le dos, Ils se sont enfoncés aux terres sarrasines. Et fièvre, soif, bataille et marches sans repos Ont si bien travaillé par l’Orient vorace, Qu’ils sont tous morts, semant les chemins de leurs os. Mais lui, dur et robuste et fort têtu de race, L’armée en désarroi, demeura, seul des siens, Et le sable, au désert, ensevelit sa trace. Ses proches, ses amis, ses serviteurs anciens Ont vécu, sans espoir que le temps le ramène, Le croyant trépassé chez les peuples païens. Ils dorment au tombeau, las d’une attente vaine; Et la ronce et l’ortie ont obstrué depuis Les coteaux et les champs de l’antique domaine. Les fossés sont à sec, l’eau stagnante des puits Décroît. Sans révéler rien de ses destinées, Aux monotones jours ont succédé les nuits. Mystérieusement, après soixante années, Le voici reparu sur les coteaux du Rhin D’où, jeune, il déploya ses ailes déchaînées. Il n’est point revenu, pauvre, la corde au rein, Avec l’humble bourdon et les blancs coquillages, Par les routes, pieds nus, tel qu’un vieux pèlerin. On n’a point vu passer de somptueux bagages Escortés de captifs faits aux peuples maudits, Cheminant et ployant sous le poids des pillages. Mais, une nuit, des serfs, du fond de leurs taudis, Derrière la muraille hier déserte encore Ont vu luire des feux de leurs yeux interdits. Quand, comment et par où revint-il? On l’ignore. C’est bien lui cependant, sur le sombre rocher Qui le verra mourir et qui vit son aurore. Les moines ni les clercs n’osent plus l’approcher; Aux cavités de la chapelle centenaire L’orfraie et le hibou, seuls, sont venus nicher. Il vit là désormais, sur le haut de son aire, Dans le donjon moussu qu’ont noirci tour à tour Les hivers, les étés, la pluie et le tonnerre. Et derrière les murs lézardés de la tour Il a, pour compagnons de sa vieillesse impie, Trois sarrasins muets ramenés au retour. Chacun, baron ou serf, s’inquiète et l’épie; Mais nul n’a franchi l’huis barré de fer du seuil. On ne sait ce qu’il fait ou quel crime il expie. Un souffle d’épouvante, un air chargé de deuil Plane autour du croisé qui ne prie et ne chasse, Et qui s’est clos, vivant, dans ce morne cercueil. Les voyageurs qui vont de Thuringe en Alsace Passent en hâte, par les sentiers détournés, Et se signent trois fois, et parlent à voix basse. Les chevaliers-bandits, ces pilleurs forcenés Qui rôdent, infestant les deux bords du grand fleuve, S’écartent, eux aussi, des hauts murs ruinés. Soit qu’ils jugent la proie assez piètre et peu neuve, Soit respect du vieux duc blanchi sous d’autres cieux, Ils se sont abstenus de tenter cette épreuve. Donc, Magnus, lentement, comme un spectre anxieux, D’un bout à l’autre de la salle à voûte épaisse Marche, les bras au dos, le rêve dans les yeux. Lames torses, carquois, engins de toute espèce, Trompes, bois de cerfs, peaux d’aurochs, de loups et d’ours, Pendent aux murs moisis et que le temps dépèce. Pleines d’éclats soudains et de craquements sourds, Au fond de l’âtre creux flamboyent quatre souches Sur leurs doubles landiers de fer massifs et lourds. La fumée et la flamme en tourbillons farouches Montent et font jaillir des chemises d’acier, Dans l’ombre, çà et là, des gerbes d’éclairs louches. Aux pieds d’une escabelle à brancards et dossier Gît un grand lévrier d’Égypte ou de Syrie Que l’âge et que la faim semblent émacier. Devant l’âtre embrasé qui ronfle, siffle et crie, Il feint de sommeiller, immobile, allongé Sur le ventre, étirant son échine amaigrie. L’arc vertébral tendu, noeuds par noeuds étagé, Il a posé sa tête aiguë entre ses pattes, Tel qu’un magicien l’eût en pierre changé. L’ardeur du vaste feu brûle les dalles plates, Mais il n’en ressent rien, et, quoiqu’il soit tout noir, Il se revêt parfois de lueurs écarlates. Au dehors, une nuit funèbre. On entend choir La pierre des merlons, et tressauter la herse, Et la tuile des toits dévaler et pleuvoir. Par masses, et tantôt par furieuse averse, Sans relâche et sans fin, lugubre effondrement, La neige croule, pleut, tournoie et se disperse. D’un suaire rigide elle étreint rudement Le sol, les rocs, les bois, et le fleuve qui râle Sous les glaçons qu’il rompt de moment en moment. Et le vent fait courir sa plainte sépulcrale Des caveaux du donjon à son faîte ébranlé, Embouchant l’escalier qui se tord en spirale. D’un rauque hurlement de cris aigus mêlé Il emplit la crevasse ouverte à la muraille, Et fouette le battant sur le gond descellé. Il secoue aux piliers les grappes de ferraille, Ou, parfois, accroupi dans les angles profonds, Il pousse un rire amer comme un démon qui raille. Le duc Magnus n’entend ni les cris ni les bonds Du vent qui s’évertue à travers les décombres Et culbute en courant les hiboux aux yeux ronds. Le rude seigneur songe à des choses plus sombres: Ses vieilles actions le hantent chaque nuit De plus vivants sanglots et de plus mornes ombres. Tandis qu’il va le long du mur rugueux qui luit, Assailli par le flux de son passé tenace, OEil mi-clos du chien noir l’espionne et le suit. Dès qu’il tourne le dos, cet oeil plein de menace Avec avidité darde un éclair haineux Qui s’éteint brusquement quand le maître repasse. Puis, le chien souffle et fait vibrer ses reins noueux. Et les trois sarrasins, roides, comme en extase, Sont là debout. Qui sait si la vie est en eux? Un immuable rire aux dents, la tête rase, Ils rêvent, flagellés par les rouges reflets De l’âtre crépitant où la souche s’embrase. Sur la grêle cheville et les bras violets Qui pendent aux deux bords de leur veste grossière, Étincelle l’argent de triples bracelets. Ils gardent fixement ouverte la paupière, Où luisent deux trous blancs sous le front ténébreux. On dirait un seul homme en trois spectres de pierre. Tels, maître, esclaves, chien, par le fracas affreux De la tempête qui se déchaîne et qui pleure, Veillent, cette nuit-là, sans se parler entre eux. Qu’attendent-ils au fond de l’antique demeure? Serait-ce point quelque jugement sans merci Qui se doit accomplir quand arrivera l’heure? À quoi songe le vieux duc Magnus? À ceci: II Un chevalier croisé, vers l’orient de tarse, Pousse un cheval plaqué de bardes de métal, Qui souffle en s’éventant avec sa queue éparse. Sans guide ou compagnon, loin du pays natal, L’aventurier, tenace et résolu dans l’âme, S’en va par le désert à tous les siens fatal. Le ciel en fusion verse sa morne flamme Sur les longs sables roux qu’il inonde et qu’il mord, Mer stérile, sans fin, sans murmure et sans lame. L’immobile soleil emplit l’espace mort, Et fait se dilater, telle qu’une buée, L’impalpable poussière où l’horizon s’endort. Nulle forme, nul bruit. Toute ombre refluée S’est enfuie au delà de l’orbe illimité: La solitude est vide, et vide la nuée. Ce chevalier de la croix rouge est seul resté Des guerriers qu’abritait sous sa large bannière L’empereur qui dompta le lombard révolté. Or, César a donné sa bataille dernière; Le grand Germain, faucheur des générations, Un soir, a disparu dans l’antique rivière. Sa gloire, sa puissance et ses ambitions Gisent lugubrement sous cette eau glaciale Qui recèle à jamais le roi des nations. On n’a point retrouvé sa chair impériale; Et ses margraves, loin du sinistre Orient, Pleins de hâte, ont mené leur fuite déloyale. Quelques-uns, d’un rang moindre et d’un coeur plus croyant, Devant Ptolémaïs, qu’ils nomment Saint-Jean d’Acre, Ont joint Plantagenet, l’angevin effrayant. Le roi fauve a pris Chypre au vol de sa polacre, Et, frayant son chemin vers les murs bienheureux, Traque, là-bas, les turks qu’il assiège et massacre. Pour Magnus, dédaignant le retour désastreux Ou le saint temple, il va conquérir, par le monde, Quelque royaume, ainsi qu’ont fait les anciens preux. Il pousse aveuglément sa course vagabonde, Sans vergogne, sans peur de plus rudes combats. Si Dieu ne l’aide point, que Satan le seconde! Qu’il jouisse de tout ce qu’on rêve ici-bas, Richesse en plein soleil et volupté dans l’ombre, Et que Mahom l’accueille en ses joyeux sabbats! Il est brave, il est jeune et fort. Qui sait le nombre De ses jours triomphants? Son désir satisfait, Il se repentira quand viendra l’âge sombre. N’est-il plus clerc rapace ou vil moine, en effet, Qui, pour quelques sous d’or, ne puisse, sans scandale, Absoudre du péché non moins que du forfait? Il vouera, s’il le faut, sa terre féodale Au saint-siège, et le noir donjon vermiculé Où les os des aïeux blanchissent sous la dalle. Une châsse d’argent massif et constellé D’émeraudes, avec dix chandeliers d’or vierge, Le rendront net et tel qu’un ange immaculé. Par dieu! Maint empereur, que l’eau bénite asperge, A fait pis, et mourut en paix, qui, sur l’autel, Le nimbe aux tempes, siège à la lueur du cierge. Qu’il soit ou non vendu, le mot sacramentel Suffit, lie et délie; et l’unique blasphème Est de nier qu’un mot lave un péché mortel. Donc, très tard, dans cent ans, sonne l’heure suprême! Il aura fait sur terre un premier paradis; Puis il trépassera, le front oint du saint-chrême. D’ailleurs, combien d’élus qui se pensaient maudits? En avant! En avant! Haut l’épée et la lance! Foin du diable! Après tout, le monde est aux hardis. Il va. Le bon cheval, encor plein de vaillance, Sous l’homme qu’un réseau de fer vêt tout entier, Enfonce au sol mouvant qui flamboie en silence. Pas à pas, et sans halte, il creuse son sentier Et hume, en secouant le chanfrein et la bride, La fontaine qui filtre à l’ombre du dattier. En un pli du désert qu’aucun souffle ne ride, Elle attire de loin les bêtes dont le flair Sent germer sa fraîcheur dans la plaine torride. Sous l’implacable ciel qui brûle, où manque l’air, Cavalier défaillant, pèlerin qui halète Se reprennent à vivre en buvant ce flot clair. Aussi, sans que l’aiguë et massive molette Le morde aux flancs, le bon cheval hennit vers l’eau Où le dattier rugueux se penche et se reflète. L’ardeur de son désir lui gonfle le naseau Et fait neiger, au bord de la barde imbriquée, Les flocons de sueur qui moussent sur sa peau. Voici la roche fauve au désert embusquée, Et l’eau vive. Tous deux s’abreuvent à longs traits. Magnus se couche et dort, la tête décasquée. Sous l’ombre que midi crible en vain de ses rais, L’étalon dessanglé, dont le ventre bat d’aise, Libre du lourd chanfrein, broute le gazon frais. Ils reposent ainsi, sauvés de la fournaise. Le temps passe. Dans la pourpre de l’occident Le soleil plonge enfin, tel qu’une immense braise. Et, brusquement, la nuit succède au jour ardent. Le désert allégé soupire. Est-ce l’hyène Et le chacal qui font, là-bas, ce bruit grondant? Quel est ce tourbillon spectral qui se déchaîne? Certes, ce ne sont pas chameaux et chameliers Pérégrinant, selon la coutume ancienne. Non! C’est un sombre vol de cinq cents cavaliers, Pirates du désert, vivant sémoûn qui rôde, Jour et nuit, à travers les sables familiers. OEil et l’oreille au guet, ils s’en vont en maraude; L’yatagan sans gaîne au flanc et lance en main, Ils viennent, soulevant la poussière encor chaude. Sinistres, haillonneux, et n’ayant rien d’humain, Tout leur est bon, chrétiens, croyants, hommes et bêtes, Forteresse ou couvent qui barre leur chemin. Puis, des rocs, leur repaire, ils regagnent les crêtes, Outre le lourd butin, emportant au pommeau De la selle saignante un chapelet de têtes. C’est une écume de toute race, un troupeau Carnassier de soudards chrétiens, de juifs, de druses, Et d’arabes qui n’ont que les os et la peau. L’un descend du Taurus ou des gorges abstruses De l’Horeb, celui-ci du Liban, celui-là Des coteaux du vieux Rhin, cet autre des Abruzzes. La soif de l’or et du meurtre les assembla. Transfuges, renégats, bandits, lèpre vivante, Ils approchent par bonds rapides, les voilà! Le noble destrier, qui de loin les évente, Élargit ses naseaux, gonfle son col dressé, S’irrite de l’odeur et hennit d’épouvante. Magnus, sans s’abriter du heaume délacé, Saisit sa masse, crie et frappe, assomme et tue, Et, saignant de la nuque aux pieds, gît terrassé. C’est en vain qu’à lutter encore il s’évertue: Sa tête tourbillonne, et l’ombre emplit ses yeux; La rumeur des chevaux et des hommes s’est tue. Est-ce la mort qui vient? Satan, sombre et joyeux, Va-t-il rompre à jamais tant de force charnelle, Tant de désirs sans frein d’un coeur ambitieux? Est-ce lui qui déjà l’emporte sur son aile, Qui l’étreint de sa griffe, et souffle par instants Dans ses os l’avant-goût de la flamme éternelle? Rien! Plus rien! Un soupir des poumons haletants, Un vertige, un espace immense, une nuit noire. Magnus oublie, il part, et s’en va hors du temps. Ainsi, comme du haut d’un âpre promontoire On voit l’horizon vaste au loin se déployer, Le vieux duc songe aux jours lointains de son histoire. Il marche, le front bas, aux lueurs du foyer, Tel qu’un morne lion qui tourne dans sa cage, Heurtant les durs barreaux qu’il ne saurait broyer. Le vent hurle toujours au dehors et fait rage. Les muets sont toujours debout. Sur le pavé De l’âtre, le chien noir cligne son oeil sauvage. Magnus se souvient-il, ou bien a-t-il rêvé Qu’en ses veines la mort mit un frisson de glace? Il ne sait. Il poursuit le songe inachevé. Quel éblouissement inattendu l’enlace? Une tente aux longs plis de soie, aux cordes d’or; De somptueux coussins posés de place en place; Des cassolettes où l’ambre qui fume encor Unit son tiède arôme aux frais parfums des roses, Filles des chauds soleils de Perse et de Lahor; En leurs gaînes d’argent tordant leurs lames closes, Des sabres, des poignards aux courts pommeaux polis, Constellés de saphirs et de diamants roses; De grands bahuts ouverts et jusqu’au bord emplis D’un étincellement de pièces métalliques, Besans, schiqels, sequins, aigles à fleurs de lys; D’éclatants ostensoirs, des coffrets à reliques, Des chandeliers d’autel, des mitres et des croix, Et des chapes de prêtre et des éphods bibliques. Or, lui-même, vêtu tel que les anciens rois D’orient, est assis, couvert de pierreries, Sous cette vaste tente aux splendides parois. Il a conquis son rêve, et sur les deux Syries La terreur de son nom plane sinistrement, Comme un oiseau de proie autour des bergeries. Il a tout renié, l’honneur et le serment Du chevalier, le nom et la foi des ancêtres; Il règne par l’embûche et par l’égorgement. Les bandits qui l’ont pris, voleurs, apostats, traîtres, L’ont fait roi du pillage et dieu des assassins, Ayant luxure, orgueil et cruauté pour prêtres. Mieux que scheikhs de tribus et soudans sarrasins, Il a de grands harems pleins de femmes fort belles Que surveille un troupeau d’eunuques abyssins; Arabes du Hedjaz aux longs yeux de gazelles, Juives aux cheveux noirs, persanes aux seins bruns, Et négresses d’Égypte aux ardentes prunelles. Les chefs croisés sont tous ou partis ou défunts; Le grand Salah-Ed-Din est couché, roide et grave, Dans sa tombe royale, au milieu des parfums. Donc, Magnus n’a plus rien qu’il craigne, ou qu’il ne brave; Ce qu’il condamne meurt, ce qu’il veut est à lui: L’éruption de ses désirs n’a plus d’entrave. OEil du diable évoqué dans l’ombre n’a pas lui; Il n’a point fait de pacte et dévoué son âme Pour l’empire et pour l’or qu’il possède aujourd’hui. Quand la lointaine mort viendra trancher la trame Des instants orgueilleux de sa félicité, Il ne redoute pas que Satan le réclame. N’a-t-il pas, en lieu sûr, pour le cas précité, Son lourd butin, la part du lion, qu’il amasse Pour être la rançon de son éternité? Aussi bien, le malin, qui ricane et grimace, N’émousse, certes, ni n’allège, jusqu’ici, Le fil de son épée ou le poids de sa masse. Jésus, s’il règne aux cieux, ne prend guère en merci Ses ouailles qu’il livre à qui les tond et mange; Donc, pourquoi lui, Magnus, en prendrait-il souci? Qu’on les garde un peu mieux, ou qu’en somme on les venge! Ainsi, de jour en jour, au coeur de l’apostat L’oubli des vains remords amoncelle sa fange. Or, le diable l’entraîne au suprême attentat. III C’est un ancien moutier de nonnes, qu’en l’année Mil et cent le royal Godefroy dédia À la mère de Dieu, d’étoiles couronnée. Sur cet âpre coteau du Carmel, où pria, Jadis, Élie, au temps des terribles merveilles, Le char miraculeux du voyant flamboya. Le moutier dresse là ses murailles, pareilles À de blanches parois de tombe, d’où le choeur Des vierges chante et monte aux divines oreilles. Salah-Ed-Din, le grand soudan au noble coeur, Respecta ce retrait des humbles infidèles, Et, vivant, l’abrita de son sabre vainqueur. Mais il est mort, et nul ne s’inquiète d’elles, Hors la mère céleste et les esprits de Dieu Qui, sans doute, d’en haut, les couvrent de leurs ailes. Amen! Car un démon rôde autour du saint lieu. N’ayant aucun souci de la vierge ou des anges, Il aiguise son fer, il attise son feu. Donc, cent nonnes, chantant les pieuses louanges, Vivent là, sous la règle austère du Carmel, Aussi pures que les nouveau-nés dans leurs langes. Loin de l’orage humain, loin du monde charnel, Coulant leurs chastes jours dont le terme est si proche, Elles ont l’avant-goût du repos éternel. Plus jeune que ses soeurs, comme elles sans reproche, L’abbesse Alix commande au saint Carmel, étant Du sang de Bohémond, le prince d’Antioche. Hier, elle a délaissé, pour le ciel qui l’attend, Palais, richesse, orgueil de sa haute lignée, Et, très belle, l’amour, mensonge d’un instant. L’aube du jour sans fin dont son âme est baignée Nimbe son front tranquille, et ses pieds radieux Semblent avoir quitté notre ombre dédaignée. Mais le courage et la fierté de ses aïeux Couvent au fond du coeur de la recluse austère; Ils luisent par instants dans la paix de ses yeux. Ainsi, bien au-dessus des vains bruits de la terre, Dans l’adoration, la prière et l’espoir, S’élève sur le roc le moutier solitaire. Or, en ce temps, voici que, par un ciel fort noir Qui verse le silence à la maison sacrée, L’abbesse Alix préside à l’office du soir. Un vieux moine, front ras et face macérée, Se prosterne à l’autel et baise les pieds blancs De la très sainte vierge auguste et vénérée. Lampes, cierges, flambeaux, jettent leurs feux tremblants Sur les murs où, d’après les moeurs orientales, Les martyrs, sur fond d’or, s’alignent tout sanglants. Pour l’abbesse et ses soeurs, assises dans leurs stalles, Elles déroulent un murmure lent et doux Que le signe de croix coupe par intervalles; Puis toutes à la fois se courbent à genoux Sur le pavé luisant que les lueurs bénies, Du sanctuaire au seuil, rayent de reflets roux. Elles chantent en choeur les saintes litanies À la dame du ciel debout sur le croissant De la lune, au plus haut des voûtes infinies. Brusquement, dans la nuit calme, un cri rugissant Éclate, et se prolonge autour du moutier sombre, Et l’écho du Carmel le roule en l’accroissant. Les bandits du désert, qui pullulent dans l’ombre, Escaladent les murs, rompent les lourds barreaux, Bondissent dans la crypte, et leur foule l’encombre. Le vieux moine égorgé saigne sur les carreaux. L’un saisit l’ostensoir, l’autre le christ d’ivoire Et la nappe, et ceux-ci descellent les flambeaux; Cet autre boit le vin consacré du ciboire; Et cent autres, avec des cris luxurieux, Emportent leur butin vivant dans la nuit noire. Puis, en longs tourbillons qui rougissent les cieux, Des quatre coins du saint moutier, d’horribles flammes Grondent, l’enveloppant d’un linceul furieux. Pour les nonnes, en proie aux outrages infâmes, Les unes, se lavant des souillures du corps, Ont dans ce feu sauveur purifié leurs âmes; D’autres, tordant leurs cous avec de vains efforts, Entre les bras de fer qui les ont enchaînées, S’en vont pour un destin pire que mille morts: Elles vivront, traînant de sinistres années, Oublieuses du ciel à tout jamais perdu, Et dans l’ardente nuit s’engloutiront damnées. Alix! Alix! À qui cet honneur était dû De monter vers ton dieu par la voie éclatante Du martyre, hélas! Dieu n’a-t-il rien entendu? Tes cris d’horreur, ni ta prière haletante? Non! Les cieux étaient sourds, ô vierge, à ton appel, Et la mort glorieuse a trompé ton attente. Te voilà désormais indigne de l’autel, Innocente et pourtant maculée, ô victime, Fille des preux, gardiens du sépulcre immortel! Mais ton coeur s’est gonflé de leur sang magnanime; Tu te dresses, Alix, dans l’antre où le bandit, Où le sombre apostat a consommé son crime. Il te contemple, admire et se tait, interdit Devant l’ardent éclair qui sort de ta prunelle; Ton geste le soufflette et ta bouche lui dit: -Ô malheureux, promis à la flamme éternelle, Qu’as-tu fait! J’étais vierge, et sans tache, et l’amour Divin, avant la mort, m’emportait sur son aile. Et voici que le ciel m’est ravi sans retour! La honte imméritée a vaincu la foi vaine: Le jour de ton forfait sera mon dernier jour. Sois voué, misérable, à l’angoisse, à la haine, À la luxure, à la soif de l’or et du sang, À la peur, avant-goût de l’ardente géhenne! Va! Traîne de longs jours encor. Vis, amassant Crime sur crime, en proie aux soudaines alarmes Des nuits, épouvanté, furieux, impuissant! Souviens-toi que la plus amère de mes larmes Comme un funèbre anneau s’est rivée à ton doigt. Rien ne le brisera, ta force ni tes armes. Mais, à l’heure où chacun doit payer ce qu’il doit, Tu sentiras couler l’opale vengeresse, Et mon spectre à Satan t’emportera tout droit. Moi, j’ai vécu. La mort devant mes yeux se dresse. Que tout mon sang te marque à la face, assassin! Et que Dieu, s’il se peut, pardonne à ma détresse! - Alix, alors, avant qu’il rompe son dessein, Saisissant une dague aux parois arrachée, Se l’enfonce d’un coup rapide dans le sein. Telle tu la revois, immobile et couchée Sur la peau de lion de ta tente, ô vieillard! Ce sang, ce sang! Ton âme en est toujours tachée. C’est en vain que le temps, de son épais brouillard, Voile de tes forfaits l’infamie et le nombre: Alix, sanglante et morte, habite ton regard! Et, par surcroît, dès l’heure inexpiable et sombre Où, se frappant soi-même, elle a perdu le ciel, Quatre autres visions accompagnent ton ombre. Nuit et jour, accroupi, silencieux, et tel Que le voilà, le noir lévrier te regarde. Rien ne t’a délivré de ce chien immortel! Que de fois ton poignard, plongé jusqu’à la garde, Vainement a troué cette insensible chair, Vapeur mystérieuse et commise à ta garde! Cet oeil féroce où flambe un reflet de l’enfer, Où que tu sois, que tu veilles ou que tu dormes, Te traverse le coeur d’un immuable éclair. Et trois ombres encor, trois sarrasins difformes, Debout, devant ta face, avec le rire aux dents, Te dardent fixement leurs prunelles énormes! Ce lévrier, ces trois spectres, ces yeux ardents, Hors toi, nul ne les voit, nul ne sait le supplice Qui te laisse impassible et te ronge au dedans. Çà et là, pour leurrer le diable et sa malice, Tu vas et viens, pillant, tuant; sur ton chemin Toujours la vision implacable se glisse. Tu ne peux arracher ni l’anneau de ta main Ni la sourde terreur de ton âme, et tu rêves: Que va-t-il m’arriver cette nuit, ou demain? Et, semblables aux flots qui vont battant les grèves, Du temps inépuisable écumes d’un moment, S’accumulent sur toi, Magnus, les heures brèves. Ta puissance, ton or, l’horrible enivrement De tes forfaits, n’ont pu combler ton coeur, abîme De songes effrénés, ta joie et ton tourment. Comme un homme debout sur quelque haute cime, Et qui chancelle au bord de gouffres entr’ouverts, Le vertige t’étreint, et son horreur t’opprime. Enfin, las, assouvi des torrides déserts, Un suprême désir s’éveille dans ton âme De voir couler le Rhin entre ses coteaux verts. L’ancien pays longtemps oublié te réclame; Tu voudrais enfouir au donjon des aïeux Les trésors amassés durant ta vie infâme. Tous les hommes étant, quoique fort envieux, Lâches et vils devant quiconque a la richesse, Ton or taché de sang éblouira leurs yeux! Mais comment échapper à ta horde? Sans cesse Tu songes à cela, sombre et vieux prisonnier De la bande de loups que tu mènes en laisse. Ces dieux-là, tu ne peux du moins les renier; Une chaîne infernale à ton destin les lie. Oh! Les exterminer d’un coup, jusqu’au dernier! Fuir cette terre horrible et de terreurs emplie, Et, feignant le retour pieux au sol natal, Jouir de tant de biens dont la source s’oublie! Or, une nuit, tandis que le spectre fatal, Le chien muet, hantait ta paupière fermée, Tu t’éveilles bien loin du monde oriental. Qu’est-ce donc? Ce n’est plus la tente accoutumée. Dors-tu, Magnus? Es-tu couché dans ton linceul? Quels sont ces murs massifs et hauts, noirs de fumée? Vois! C’est la salle antique où mourut ton aïeul! Écoute! C’est le vent dans la tour écroulée Où le hibou hulule, et qu’il habite seul; C’est le Rhin qui murmure et fuit dans la vallée, Sous le roc d’où, jadis, vers la tombe d’un dieu, Comme l’aigle au matin, tu pris ton envolée. Par où, comment, vieillard, revins-tu dans ce lieu? Tu ne sais, si ce n’est que ta chair est vivante. Tes démons familiers ont accompli ton voeu! Ici, tels qu’autrefois sur la face mouvante Du désert, ils sont là, tous quatre, le chien noir Et les trois sarrasins, ta secrète épouvante. Oh! S’arracher les yeux pour ne plus les revoir! S’engloutir dans la nuit solitaire et profonde, Dans l’oubli de la vie et de son désespoir! Pareil à laquedem qui marche et vagabonde, Sans but et sans repos, et toujours haletant, Faut-il attendre autant que durera le monde? Où sont-ils, pour bénir l’irrémissible instant, Tous ces moines, ces vils mâcheurs de patenôtres, Gorgés par tes aïeux de tant de biens pourtant? Te voyant misérable et seul, les bons apôtres Ne donnent rien pour rien, et savent, tour à tour, Damner les uns pour mieux vendre le ciel aux autres. Puisse Satan griller ces ladres dans son four Septante fois chauffé de soufre et de bitume, Dusses-tu, s’il le faut, les y rejoindre un jour! Plein d’anciens souvenirs, de haine et d’amertume, Ainsi le duc Magnus, devant l’âtre enflammé, Songe, allant et venant, comme il en a coutume, Dans son rêve sinistre à jamais enfermé. IV Au travers de la nuit qu’un reflet blême éclaire, La tempête, qui pousse un hurlement plus fort, Semble déraciner le donjon séculaire. Un fracas à troubler dans le sépulcre un mort! Le duc Magnus s’assied sur l’escabelle, à l’angle Du foyer, clôt les yeux, et rêve qu’il s’endort. Quel sommeil! Plus heureux sur son grabat de sangle Le misérable serf, harassé, maigre et nu, Meurtri par le collier de cuivre qui l’étrangle! Lui, du moins, peut rêver qu’en un monde inconnu, En un ciel ignorant l’opprobre et l’esclavage, Un jour, il montera, libre et le bienvenu! Et plus heureux aussi le mendiant sauvage Qui dort, repu parfois, et sans penser à rien, Sous quelque porche, ou sur le fumier du village! Des fantômes hideux, d’un vol aérien, Enveloppent Magnus, comme les sauterelles Que l’été multiplie au désert syrien. Ces apparitions, formes surnaturelles, Moines, turks, prêtres, juifs, femmes de tout pays, Les bras roidis vers lui, se le montrent entre elles. Tous ceux qu’il a connus, reniés et trahis, Dépouillés, égorgés, les voici! C’est la foule De ses mauvais désirs soixante ans obéis. Leur tourbillon s’accroît, se presse, se déroule, Et chacun d’eux l’asperge, avec un souffle chaud, Du sang infect et noir qui de leurs lèvres coule. Leurs cris, parmi le vent furieux, et plus haut, L’assourdissent, pareils aux clameurs enragées De soudards écumants qui montent à l’assaut. Il voit le flamboiement des villes saccagées, Et se tordre, pendant l’inoubliable nuit, Les nonnes du Carmel lâchement outragées. Puis cela se confond, passe, et s’évanouit; Mais, cette vision à peine dissipée, Quelque chose de plus effroyable la suit. Devant sa face froide et de sueur trempée, Le chien mystérieux, se redressant soudain, Lui darde au coeur des yeux aigus comme une épée. La bête se transforme en un visage humain, En un corps revêtu d’une robe de bure, Blanche et noire, selon le rituel romain. Et Magnus reconnaît cette pâle figure; Il entend cette voix qui, jadis, supplia, Par la vierge et les saints, son âme altière et dure. C’est elle! C’est l’abbesse Alix! Ciel! Il y a Bien des jours, bien des ans, un siècle, qu’elle est morte. Que veut-elle à celui qui jamais n’oublia? Pourquoi le fer sanglant, la dague qu’elle porte Au coeur? Et ce stigmate à son front triste et beau? Or, le spectre d’Alix lui parle de la sorte: -Magnus! Ma chair mortelle et tombée en lambeau, Cette chair que ton crime a faite ta complice, Ne gît plus insensible au fond de son tombeau. Afin que le décret éternel s’accomplisse, Afin que, pure encore, elle en puisse sortir, Elle se purifie au feu d’un long supplice. Et mon âme, qui souffre avec mon corps martyr, A reçu mission d’éveiller dans la tienne L’incessante terreur qui mène au repentir. Car tes crimes n’ont point tué ta foi chrétienne, Et, pour braver le dieu terrible que tu crois, Tu n’as que ton orgueil têtu qui te soutienne. Ô malheureux! L’enfer entr’ouvre ses parois! Donne à Jésus trahi ta minute suprême, Pousse un cri de détresse au rédempteur en croix! Sinon, meurs, renégat, qui te mens à toi-même, Que ma pitié veilla tant de nuits et de jours, Mettant une épouvante après chaque blasphème! Mais, avant de tomber au gouffre, et pour toujours, Vois ces noirs sarrasins, ces compagnons funèbres, Debout contre ton mur, roides, muets et sourds. Ce sont les trois démons qui hantent tes ténèbres. - Et Magnus obéit, et les regarde, et sent Comme un frisson d’horreur le long de ses vertèbres. Un d’eux rampe vers lui, sordide et grimaçant, OEil chassieux, ayant dix griffes qu’il hérisse, Et se rongeant la chair des bras en gémissant: -Reconnais-moi, Magnus! Je suis ton avarice! Si l’eau de l’océan était de l’or fondu, Je boirais l’océan jusqu’à ce qu’il tarisse! Viens! Nous boirons cet or bouillant qui nous est dû! - L’autre démon, armé d’un fer visqueux qui fume, Y lèche un sang humain fraîchement répandu: -Ma haine est sans merci pour tous, ma rage écume, Et mon coeur monstrueux fait sa félicité Des membres que je tranche ou que le feu consume. J’aime l’horrible cri mille fois répété Du païen torturé, du juif qu’on écartelle. Reconnais-moi, Magnus! Je suis ta cruauté! - Le troisième démon, spectre d’une horreur telle Que Gomorrhe en a seule entrevu d’approchant, Se révèle dans son infamie immortelle. Larve, chacal, crapaud, vil, immonde et méchant, Suant l’obscénité sans honte et sans mesure, Il se dresse, se tord, et bave en se couchant. Chacun de ses regards est une flétrissure, Son aspect souillerait la splendeur du ciel bleu: -Reconnais-moi, Magnus! Vois! Je suis ta luxure! - Le vieux duc gronde et dit: -Par Satan, ou par Dieu! La vision de ces trois monstres est fort laide; Mais suis-je donc un pleutre à trembler pour si peu? Est-ce à moi de blêmir et de crier à l’aide Quand un spectre de nonne une nuit m’apparaît? Le réveil va chasser le songe qui m’obsède. -Magnus! Magnus! Le feu dévorateur est prêt: L’opale coule autour de ton doigt qu’elle enflamme. Oh! Repens-toi! Préviens l’irrévocable arrêt. -Non! Dit Magnus. Pourquoi Dieu m’a-t-il forgé l’âme De façon qu’elle rompe et ne puisse ployer? Puisqu’il l’a faite ainsi, qu’il en porte le blâme! - Il dit cela! La gueule immense du foyer S’embrase plus béante, et plus rouge flamboie; Et les souches de chêne y semblent tournoyer. Une griffe en jaillit, avide de sa proie, Saisit l’homme à la gorge irrésistiblement, Et rentre, au rire affreux de l’infernale joie. Le roc tremble. La foudre, en un rugissement, Éclate. Le donjon, comme une nef qui sombre, Tressaille, se lézarde, et croule tout fumant. Et c’est pourquoi, depuis, après des ans sans nombre, Quand souffle, aux nuits d’hiver, l’ouragan furieux, On voit, sur le rocher où gît l’ancien décombre, Errer un grand chien noir qui hurle aux mornes cieux. Le Frais Matin Dorait... Le frais matin dorait de sa clarté première La cime des bambous et des gérofliers. Oh! les mille chansons des oiseaux familiers Palpitant dans l’air rose et buvant la lumière! Comme lui tu brillais, ô ma douce lumière, Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers! A l’ombre des letchis et des gérofliers, C’était toi que mon coeur contemplait la première. Telle, au Jardin céleste, à l’aurore première, La jeune Ève, sous les divins gérofliers, Toute pareille encore aux anges familiers, De ses yeux innocents répandait la lumière. Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière, Toi vers qui s’envolaient mes songes familiers, Rayon d’or effleurant les hauts gérofliers, O lys, qui m’as versé mon ivresse première! La Vierge aux pâles mains t’a prise la première, Chère âme! Et j’ai vécu loin des gérofliers, Loin des sentiers charmants à tes pas familiers, Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière. Des siècles ont passé, dans l’ombre ou la lumière, Et je revois toujours mes astres familiers, Les beaux yeux qu’autrefois, sous nos gérofliers, Le frais matin dorait de sa clarté première! Le Calumet Du Sachem. Les cèdres et les pins, les hêtres, les érables, Dans leur antique orgueil des siècles respecté, Haussent de toutes parts avec rigidité La noble ascension de leurs troncs vénérables Jusqu’aux dômes feuillus, chauds des feux de l’été. Sous l’enchevêtrement de leurs vastes ramures La terre fait silence aux pieds de ses vieux rois. Seuls, au fond des lointains mystérieux, parfois, Naissent, croissent, s’en vont, renaissent les murmures Que soupire sans fin l’âme immense des bois. Transperçant çà et là les hautes nefs massives, Dans l’air empli d’arome immobile et de paix L’invisible soleil darde l’or de ses rais, Qui sillonnent d’un vol grêle de flèches vives La sombre majesté des feuillages épais. Les grands Élans, couchés parmi les cyprières, Sur leurs dos musculeux renversent leurs cols lourds; Les panthères, les loups, les couguars et les ours Se sont tapis, repus des chasses meurtrières, Au creux des arbres morts ou dans les antres sourds. Ëcureuils, perroquets, ramiers à gorge bleue Dorment. Les singes noirs, du haut des sassafras, Sans remuer leur tête et leurs reins au poil ras, A la branche qui ploie appendus par la queue, Laissent inertement aller leurs maigres bras. Les crotales, lovés sous quelque roche chaude, Attendent une proie errante, et, par moment, De l’ombre où leurs fronts plats s’allongent lentement, Le feu subtil de leurs prunelles d’émeraude Luit, livide, et jaillit dans un pétillement. Assis contre le tronc géant d’un sycomore, Le cou roide, les yeux clos comme s’il dormait, Une plume d’ara, jaune et pourpre, au sommet Du crâne, le Sachem, le dernier Sagamore Des Florides, est là, fumant son calumet. Ses guerriers dispersés errent dans les prairies, Par delà le grand Fleuve où boivent les bisons. Loin du pays natal aux riches floraisons, Comme le vent d’hiver fait des feuilles flétries, L’exil les a chassés vers tous les horizons. Devant l’homme à peau blême et son lâche tonnerre Ils vont où le soleil tombe sanglant des cieux; Mais le Sachem têtu, seul des siens, et très vieux, Tel que l’aigle attardé qui retourne à son aire, Est revenu mourir au berceau des aïeux. Des confins du couchant et des espaces mornes Il a su retrouver, avec l’oeil et le flair, Sans halte, par la nuit profonde ou le ciel clair, Les vestiges épars dans les plaines sans bornes Et recueillir au vol les effluves de l’air. Sa hache et son couteau, les armes du vrai brave, Gisent sur ses genoux. Le Chef a dénoué Sa ceinture, et, dressant son torse tatoué D’ocre et de vermillon, il fume d’un air grave Sans qu’un pli de sa face austère ait remué. Il sait qu’au lourd silence épandu des ramées Les sinistres rumeurs des nuits succéderont, Qu’à l’odeur de sa chair, bossuant leur dos rond, Vont ramper jusqu’à lui les bêtes affamées; Mais le vieux Chef se rit des dents qui le mordront. L’ardente vision qui hante ses prunelles Lui dérobe la terre et l’emporte au delà, Dans les bois où l’esprit des Sachems s’envola Et dans la volupté des chasses éternelles. Viennent panthères, loups et couguars, le voilà! Et l’antique forêt qui rêve, où rien ne bouge, Semble à jamais inerte, ainsi que maintenant, Sauf la molle vapeur qui va tourbillonnant Hors du long calumet de cette Idole rouge Et monte vers la paix de midi rayonnant. Le Dernier Dieu. Bien au delà des jours, des Ans multipliés, Du vertige des Temps dont la fuite est sans trêve, Voici ce que j’ai vu, dans l’immuable rêve Qui me hante, depuis les songes oubliés. J’errais, seul, sur la Terre. Et la Terre était nue. L’ancien gémissement de ce qui fut vivant, Le sanglot de la mer et le râle du vent S’étaient tus à jamais sous l’immobile nue. Par le Vide sans fin, le globe décharné, A bout de désespoir, de misère et de force, Bossuant le granit de sa rugueuse écorce, S’en allait, oublieux qu’un jour il était né. Les Iles d’autrefois hérissaient de leurs cimes, Le gouffre monstrueux des océans taris, Où s’étaient desséchés la fange et les débris Des siècles engloutis au fond des vieux abîmes. Funéraire flambeau d’un sépulcre muet, Le soleil épuisé, pendu dans le ciel blême, Baignait lugubrement de sa lueur suprême L’immense solitude où rien ne remuait. Et j’errais en esprit, Ombre qui rôde et passe, Sans regrets, sans désirs, au hasard emporté, Reste de l’éphémère et vaine humanité Dont un souffle a vanné la cendre dans l’espace. Et je vis, au plus haut d’un mont, silencieux, Impassible, plus froid que la neige éternelle, Un Spectre qui couvait d’une inerte prunelle L’univers mort couché sous le désert des cieux. Majestueux et beau, ce spectre, auguste image Des Rois olympiens, enfants des siècles d’or, Se dressait, tel qu’au temps où l’Homme heureux encor Saluait leurs autels d’un libre et fier hommage. Mais l’Arc, d’où jaillissaient les désirs créateurs, Gisait parmi les blocs de neige, avec les Ailes Qui portaient vos baisers, ô blanches Immortelles, De la bouche des Dieux aux lèvres des pasteurs! Mais le front n’avait plus ses roses de lumière, Mais rien ne battait plus dans le sein adoré Qui versait sur le monde à son matin sacré Tes flots brûlants et doux, ô Volupté première! Et le charme et l’horreur, le souvenir amer Des pleurs sanglants après les heures de délice, Tous les enivrements du céleste supplice Me reprirent au coeur d’une étreinte de fer; Et je connus, glacé sur la terre inféconde, Que c’était là, rigide, endormi sans retour, Le dernier, le plus cher des Dieux, l’antique Amour, Par qui tout vit, sans qui tout meurt, l’Homme et le monde. Le Secret De La Vie. Le secret de la vie est dans les tombes closes: Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été; Et le néant final des êtres et des choses Est l’unique raison de leur réalité. O vieille illusion, la première des causes! Pourquoi nous éveiller de notre éternité, Si, toi-même n’étant que leurre et vanité, Le secret de la vie est dans les tombes closes. Hommes, bêtes et Dieux et monde illimité, Tout cela jaillit, meurt de tes métamorphoses. Dans les siècles, que tu fais naître et décomposes, Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été. A travers tous les temps, splendides ou moroses, L’esprit, rapide éclair, en leur vol emporté, Conçoit fatalement sa propre inanité Et le néant final des êtres et des choses. Oui! sans toi, qui n’es rien, rien n’aurait existé: Amour, crimes, vertus, les poisons ni les roses. Le rêve évanoui de tes oeuvres écloses Est l’unique raison de leur réalité. Ne reste pas inerte au seuil des portes closes, Homme! Sache mourir afin d’avoir été; Et, hors du tourbillon mystérieux des choses, Cherche au fond de la tombe, en sa réalité, Le Secret de la vie. Les Inquiétudes De Don Simuel. Don Simuel Lévi, trésorier des castilles, Détient, tous comptes faits, dans les coffres royaux, Trois mille doubles d’or, avec quelques broutilles: Écus, chaînes, colliers et de rares joyaux. Rien ne rentre, le coût ni la taxe régale Sur les métiers et sur les marchands, ni le prix Des charges. On dirait, par une entente égale, Que bons vouloirs autant que bourses sont taris. Or, les Aragonais et le comte et ses reîtres Brûlent châteaux et bourgs aux confins castillans; Et, pour frais réguliers et pour achat des traîtres, Trois mille doubles d’or ne sont pas très brillants. La flotte, inerte, n’a vivres, chiourmes ni rames; Hidalgos ni soudards ne chaussent l’étrier; Car cette pénurie excite aux sourdes trames Le riche-homme non moins que l’arbalétrier. Don Simuel Lévi, certe, est des plus honnêtes Parmi les argentiers circoncis, mais le roi Croira malaisément qu’un juif ait les mains nettes Qui laisse le trésor en un tel désarroi. Sa méfiance est grande et n’excepte personne; Âpre au gain et prodigue, et de plus fort cruel, Pour qu’il juge et condamne il suffit qu’il soupçonne. L’esprit perplexe, ainsi songe don Simuel. Que résoudre? Avouer que, la caisse étant vide, Il faut, sans nul retard, enrayer les apprêts De guerre? À coup sûr, non! Il en est tout livide, Et tremble, se disant: qu’adviendrait-il après? Rançonner les couvents, traire les juiveries? Du rocher de Tharyq au roc Asturien, Malgré les oremus et les piailleries, Le roi l’a déjà fait, et sans y laisser rien. S’enfuir? Passer au comte avec joyaux et doubles? Les moyens sont chanceux et les chemins ardus; Et, d’ailleurs, en ces temps de voltes et de troubles, Les transfuges sont tous échangés ou vendus. Don Simuel Lévi se ronge l’âme, et sue De peur. Ses biens saisis, sa maison mise à sac, Et lui sous le couteau, voilà! Donc, point d’issue. Il n’a plus de recours qu’en toi, dieu d’Isaac! Entre temps, échappé des sanglantes tueries, L’émyr Abou-Sayd, à travers la sierra, Suivi de mulets lourds d’or et de pierreries, Vaincu, détrôné, fuit Grenade et le Hammrâ. Si don Pedro l’accueille, et consent, et s’oblige À lui rendre ce peu de l’empire ancien, Abou-Sayd sera, par un hommage lige, Le dévoué vassal de Castille et le sien. Dix mille cavaliers des tribus almohades Passeront le détroit à son commandement, Sobres, braves, rompus aux promptes algarades, Et serviront le roi chrétien fidèlement. De plus, puisque le fer et la flamme font rage Aux frontières, en foi de sa haute amitié, Que sa grâce des biens arrachés au naufrage Comme un don de respect reçoive la moitié. Abou-Sayd en prend à témoin le prophète. Se fiant par surcroît au sauf-conduit royal, Il est venu, devant que la chose soit faite, Se mettre entre les mains d’un chevalier loyal. Le roi dit: -C’est au mieux. Nous agréons tes offres, Émyr! Nous te rendrons ton trône sans délais. J’en jure Dieu! Donc, toi, tes compagnons, tes coffres, Entrez. Ma ville est vôtre, et vôtre mon palais. - Don Simuel Lévi, sachant l’âme du maître, Est tout rasséréné de connaître ceci. Pour le rapace roi de Castille, promettre N’est pas tenir. Le juif, très humble, parle ainsi: -C’est tout un monceau d’or que votre grâce héberge! Tuez l’homme et prenez le trésor en entier, Sire! -Le roi sourit: -Par saint Jacque et la vierge! Maître juif, le conseil est d’un bon argentier. Au fait, tenir parole à de tels païens, qu’est-ce, Sinon trahir l’église et les saints mes patrons? Donc, Simuel, s’il est quelque coin dans ma caisse Qui soit vide, n’en prends souci: nous l’emplirons! - Au lever du soleil, Séville, haut perchée Sur les murailles, sur les arbres, sur les toits, Contemple la grand’lice où font leur chevauchée De joutes et de jeux les chevaliers courtois. Contre autant de poteaux plantés de place en place, Abou-Sayd et ses compagnons, bras et flancs Liés de chanvre, aux cris vils de la populace, Immobiles, sont là, nus et déjà sanglants. Devant eux, et par bonds de sa jument de Perse, Don Pedro court, ayant, à l’arçon suspendu, Un faisceau de djerrids aigus dont il les perce, Joyeux que nul des traits dardés ne soit perdu. Enfin, clouant l’émyr d’un dernier coup, il crie: -Ceci te convient mieux qu’un trône grenadin, Chien maudit! -Roi! Petite est ta chevalerie, Dit le maure, tranquille, en crachant de dédain. C’était écrit. Allah donne à chacun sa tâche: Tu devais m’égorger pour me voler mon bien. Je suis content qu’un roi chrétien ne soit qu’un lâche, Et, comme j’ai vécu, je meurs debout. C’est bien. - Don Simuel, pendant ceci, suppute et pèse Sequins et diamants, perles et dinars d’or. Il fait sa part, il rit, et son trouble s’apaise, Car cette bonne aubaine a comblé le trésor. La Romance De Don Fadrique. Enchemisé d’acier du col à la cheville, Et le long manteau blanc de l’ordre par-dessus, Avec dix chevaliers d’un sang très noble issus, Don Fadrique s’en vient de Coïmbre à Séville. Le jeune maître, né de dona Léonor, Sur sa mule à grelots précède l’équipée, En silence et songeur, laissant pendre l’épée Contre ses pieds maillés et ses éperons d’or. Don Pedro l’a mandé par lettre expresse et brève, Pour qu’il le vienne joindre en hâte au vieux-palais, Vu que la chose est grave et ne veut nuls délais, Le maure, en algarade, ayant rompu la trêve. S’il est vrai, tout est bien. Mais voici, d’autre part, Que son dogue, très doux et très joyeux naguère, A mordu les naseaux de son cheval de guerre, Et hurlé de façon lamentable au départ. Le présage est mauvais, sans conteste, et mérite Qu’on y songe. De plus, au gué du fleuve, un soir, En se courbant sur l’eau sombre, il a laissé choir Hors la gaîne et perdu sa dague favorite. En sus, le roi son frère est dangereux aux siens: Sa merci n’est pas franche et sa haine est tenace; Rarement il oublie et jamais ne menace, D’autant plus rancunier que les torts sont anciens. Lui, Fadrique, pourtant, n’a-t-il point, pour son compte Depuis lors, et fidèle au pardon octroyé, Suivi de l’ordre entier, bravement guerroyé Contre le grenadin, l’aragon et le comte? Sa conscience est nette, et, saint Jacques aidant, Qu’est-ce que le danger? Rien, pour qui le méprise. Sans doute don Pedro le requiert sans traîtrise. Le maître songe ainsi, soucieux cependant. De la plaine au coteau, durant douze journées, Sous les chênes touffus, par les sentiers pierreux, Avec ses chevaliers qui devisent entre eux, Il fait sa route, allant où vont ses destinées. Au treizième midi, dans l’air chaud de parfums, Apparaissent les tours, la cathédrale neuve, Les mâts banderolés hérissant le grand fleuve Et le vieil alcazar des khalyfes défunts. Sous la poterne basse à voussure de brique, Un clerc tonsuré sort de l’ombre brusquement, Saisit la mule au mors d’un geste véhément, Et dit: -Par tous les saints, retournez, don Fadrique! Sire maître, pour Dieu! N’allez pas plus avant! Mieux vaudrait traquer, nu, le loup dans son repaire. -Qu’est-ce à dire? Quittez le mors, quittez, bon père. -Si votre grâce y va, n’en sortirez vivant! -Ce serait chose lâche et guet-apens insigne; Le roi mon frère est juste, et non point si mauvais. Il m’aime, il me convie en sa ville, et j’y vais. - Cela dit, le chien hurle et le prêtre se signe. Don Fadrique descend dans la grand’cour d’honneur. On verrouille la porte afin que nul n’en sorte; Et le chef des massiers vient, et dit de la sorte: -Notre sire le roi vous mande seul, seigneur. -Pero Lopez, laissez entre mes riches-hommes; Ce sont bons chevaliers fidèles et prudents. -Ils logeront dehors, et vous, maître, au dedans. Le mieux est d’obéir au roi, tant que nous sommes. Or, don Pedro s’avance au balcon, et d’en haut S’écrie: -À la male heure êtes venu vous mettre Entre mes mains, bâtard! Lopez, tuez le maître! - L’autre lève sa masse et frappe comme il faut. Fadrique, chancelant, veut dégainer sa lame; Mais la masse de fer est brandie à nouveau, Retombe, rompt la nuque, écrase le cerveau, Et le sang noir écume et fait ruisseler l’âme. -Lopez! Coupez la tête, et laissez le tout là, Dit don Pedro. Justice est faite, et félonie De ce bâtard, du moins, bien et dûment punie. - Puis le roi va dîner avec la Padilla. La salle est haute, étroite et fraîche, à demi close De gaze diaphane et d’un treillis léger; Et, de l’aurore au soir, la fleur de l’oranger Y mêle son arôme à celui de la rose. La terrasse mauresque, aux trèfles ajourés, Domine les jasmins et les caroubiers sombres Qui jettent, çà et là, de lumineuses ombres Où palpitent des vols de papillons pourprés. Le bon roi de Castille et la femme qu’il aime Dînent là, tous deux, gais, amoureux, sans souci. Un hurlement lugubre éclate. Qu’est ceci? Le page qui leur verse à boire en devient blême. Une tête sanglante aux dents, d’un bond nerveux, Un chien saute parmi les mets royaux qu’il souille, En y laissant tomber la hideuse dépouille Où s’entr’ouvre un oeil terne à travers les cheveux. Dona Maria tremble, et, blanche comme cire, Se renverse au dossier de son riche escabeau, Voile de ses deux mains son visage si beau, Et soupire: -Ah! L’horreur! C’est le démon, cher sire! -Vrai Dieu! Tout, dit le roi, vient à point de concert. Foin de mahom, du diable et de la synagogue! C’est la tête de don Fadrique, et c’est son dogue, Maria, qui vous l’offre, en guise de dessert! - La Romance De Dona Blanca. Or, étant à Burgos, en sa chambre royale, Don Pedro fait mander Juan De Hinestrosa: -Ami Juan Fernandez, dit le roi, venez çà. J’ai souci d’un coeur ferme et d’une foi loyale. Quand mes frères bâtards, m’assaillant à l’envi, Saccageaient mes châteaux et me vidaient mes coffres, Quasi seul, entre tous, au mépris de leurs offres, Vous me fûtes fidèle, et m’avez bien servi. Donc, je vous sais sans peur, sans feintise ni trame, Aimant l’homme non moins que le roi, soucieux De faire ainsi, tant que vivrez, et pour le mieux. Et c’est pourquoi, don Juan, je me fie en votre âme. Voici. Prenez mon seing, bouclez vos éperons, Et courez au château de Xerez où demeure Dona Blanca. Je veux qu’en secret elle meure. Je vous remercierai quand nous nous reverrons. - Mais le bon chevalier Juan Fernandez ne bouge: -Sire roi, mon épée est vôtre, non l’honneur. Je ne suis meurtrier, ni vil empoisonneur; Ma lignée est trop haute et mon sang est trop rouge. Employez à cela quelque autre, s’il en est Qui le veuille. D’ailleurs, sire, prenez ma vie. -Saint Jacques! Dit le roi, je n’en ai nulle envie. La touche est sûre, et l’or vierge s’y reconnaît. Allez! Je suis content de votre prud’homie. Je riais. Pensez-vous que je sois si méchant De vous faire tuer cette femme, sachant Ce que vous êtes? Non. Surtout n’en parlez mie. -Sire, j’ai bouche close et vous baise les mains. -C’est bien. -Hinestrosa gravement le salue, Et s’en va. Néanmoins, la chose est résolue. Ceux que hait don Pedro n’ont point de lendemains. Il appelle un massier de la garde, qu’on nomme, Étant aragonais, Rebolledo Perez: -Va-t’en tuer la reine au donjon de Xerez. Ortiz, le châtelain du lieu, n’est pas mon homme. Voici l’ordre. Tu prends sa place. Agis, sois prompt. Tu diras qu’elle était malade, et qu’elle est morte. Sinon, je te fais mettre en quatre, à chaque porte De la ville, où corbeaux et chiens te mangeront. Écoute. D’une part, or, fief, chevalerie Et ma faveur; de l’autre, une hache, un billot, Et la mise en quartiers. Choisis. Quel est ton lot? Songe pourtant qu’il faut celer cette tuerie. Ni lutte, ni cris. Point de vestige sanglant Qui puisse après la mort apparaître sur elle. Qu’elle semble finir de façon naturelle, En proie à quelque mal sans remède et très lent! As-tu compris? Réponds. -Ce m’est un jour de fête, Sire! J’obéirai, dit le rude massier. - Certe, à voir ce poil fauve et cet oeil carnassier, Le roi ne doute pas que ce soit chose faite. Pendant que le Perez chevauche allègrement Vers son crime, au grand trot du genet qu’il active, De châteaux en donjons depuis dix ans captive, La jeune reine pleure et plaint son long tourment. Ortiz, qui la gardait, noble de race et d’âme, L’a quittée. Un grand mal lentement la détruit, Dit-on. Perez, un soir, dans son retrait, sans bruit, Entre: -Le roi le veut, il faut mourir, madame. -Jésus! Ne puis-je au moins confesser mes péchés? Faites venir un clerc tonsuré qui m’envoie Au paradis, après ma douloureuse voie. -Confessez-vous à Dieu, madame, et dépêchez! -Ô douce France! Ô cher pays où je suis née! Jamais plus, ô beau ciel, ne te verront mes yeux! Ô royale maison des princes mes aïeux, Dès mon aube pourquoi t’avoir abandonnée? Que t’ai-je fait, Castille? Et d’où vient mon malheur Que mes seize ans n’ont pu t’attendrir et te plaire? Mais, hélas! Par un vent de haine et de colère Ma rapide jeunesse est fauchée en sa fleur! Pourtant, je n’ai failli d’acte ni de pensée Envers ce roi cruel qui me veut tant de mal. Épouse, et vierge encor, comme au jour baptismal, Ô Jésus! Je descends dans la terre glacée. Et vous, rayons vivants de l’éternel flambeau, Anges du paradis, qui brûlez de saints zèles, Dans la paix et l’amour emportez sur vos ailes Mon âme immaculée au sortir du tombeau! Maintenant, Dieu m’assiste! Achève ma misère, Ami! Je te pardonne, ainsi que je le dois. - Alors le meurtrier féroce, des dix doigts, Prend le col délicat, frêle et doux, et le serre. Puis il clôt les yeux bleus voilés de longs cils d’or, Dispose la figure au pâle lys pareille, Et, livide, muet, furtif, prêtant l’oreille, Disparaît dans le noir et profond corridor. Telle, à Xerez, finit dona Blanca De France, Dès le berceau vouée au royal assassin; Dieu, qui peut tout, ayant, dans un secret dessein, Empli son peu de jours d’angoisse et de souffrance. Mais le diable, qui sait que son homme est à point, Pousse déjà, du haut des blanches Pyrénées, Les routiers dévalant par bandes forcenées, Et le bâtard, la haine au coeur et dague au poing. La Maya. Maya! Maya! Torrent des mobiles chimères, Tu fais jaillir du coeur de l’homme universel Les brèves voluptés et les haines amères, Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel; Mais qu’est-ce que le coeur des hommes éphémères, Ô Maya! Sinon toi, le mirage immortel? Les siècles écoulés, les minutes prochaines, S’abîment dans ton ombre, en un même moment, Avec nos cris, nos pleurs et le sang de nos veines: Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment, La Vie antique est faite inépuisablement Du tourbillon sans fin des apparences vaines. Les Érinnyes. Première Partie: Klytaimnestra ’’Le portique extérieur du vieux palais de Pélops. Architecture massive. Colonnes coniques, trapues et sans base. Au fond, Argos, entre les colonnes. La scène est sombre. Les Erinnyes, grandes, blêmes, décharnées, vêtues de longues robes blanches, les cheveux épars sur la face et sur le dos, vont et viennent. Le jour se lève. Toutes disparaissent.’’ ’’Les vieillards argiens, appuyés sur de hautes crosses, entrent par le fond, et se séparent en deux demi-choeurs, à droite et à gauche. -Talthybios et Eurybatès font quelques pas en avant, l’un vers l’autre.’’ Scène 1: TALTHYBIOS, EURYBATÈS, LE CHOEUR DES VIEILLARDS TALTHYBIOS O chers vieillards, depuis dix très longues années, Ils sont partis, les rois des nefs éperonnées, Entraînant sur la mer tempétueuse, hélas! Les hommes chevelus de l’héroïque Hellas, Qui, tels qu’un vol d’oiseaux carnassiers dans l’aurore, De cent mille avirons battaient le flot sonore. Et nul n’est revenu, des guerriers ou des chefs! EURYBATÈS Tant de braves, ô Dieux d’Hellas! Et tant de nefs! TALTHYBIOS Que de bouches mordant la terre où le sang fume, Que d’étalons mâchant une suprême écume, Que de lances rompant l’orbe des boucliers, Que de chars fracassés vides de cavaliers, Et d’âpres hurlements mêlés au choc des armes! EURYBATÈS Pour une femme, ô dieux, que de sang et de larmes! TALTHYBIOS Seuls, ici, vieux, sans force et tremblants, nous restons Près des foyers éteints, ployés sur nos bâtons; Mais nos enfants sont morts dans leur vigueur première! EURYBATÈS Comme des spectres nous errons à la lumière. TALTHYBIOS Il ne reviendra plus, l’Atréide divin! Quelles libations d’eau salée ou de vin, Quelles cuisses de boeufs, lourdes de double graisse, Apaiseront jamais l’Erinnye vengeresse Qui hante, nuit et jour, cette antique maison, Cet antre de la haine et de la trahison, Exécrable témoin des vieux crimes des hommes? EURYBATÈS Silence! Taisons-nous, impuissants que nous sommes! La femme qui commande avec un coeur de fer N’attend plus le héros qu’a pris la sombre mer, Ou que le Priamide a dompté de sa lance. Pour nous, ayons un boeuf sur la langue. Silence! TALTHYBIOS Et le jeune héritier de ce palais ancien! Cette honte est sa part, cet opprobre est le sien, De vivre misérable et sous le fouet servile, Et de ne plus revoir son peuple ni sa ville, Hélas! EURYBATÈS Hélas! TALTHYBIOS O Zeus! Assis sur les sommets Vénérables, dont l’oeil ne se ferme jamais, De qui l’épais sourcil courbe nos pâles têtes Sous la convulsion tonnante des tempêtes, O Daimôn très auguste et toujours triomphant, Entends-nous! Souviens-toi du père et de l’enfant! Scène 2: LES PRÉCÉDENTS, LE VEILLEUR LE VEILLEUR, ’’entrant précipitamment’’ C’est lui! Mes yeux l’ont vu. Le feu sacré flamboie, C’est lui! Le Danaen s’est rué sur sa proie, Et la grande Ilios s’écroule sous les Dieux! O sanglante splendeur d’un jour victorieux, Qui roules de montagne en montagne dans l’ombre, Salut, flamme! Salut, gloire de la nuit sombre, Que, sous la pluie et sous les astres éclatants, Mes yeux ont tant de fois cherchée, et si longtemps! Patrie! Ils ont mordu, les mâles de ta race, La gorge phrygienne avec l’airain vorace; Ils ont déraciné la muraille et la tour! Et voici resplendir l’aurore du retour! TALTHYBIOS Insensé, qu’as-tu dit, et quel songe t’égare? Va! La cendre du chef gît sur le sol barbare; Aucun ne reviendra, de ceux que nous aimons. EURYBATÈS C’est un feu de berger au faite noir des monts, Ou quelque rouge éclair du Kronide. LE VEILLEUR Non, certes! J’étais debout, veillant, les paupières ouvertes. Non! Le dernier bûcher, le plus haut, pousse encor A travers la nuée un long tourbillon d’or; C’est le signal jailli d’Ilios enflammée. Je l’atteste! Ilios est aux mains de l’armée, Et le maître, le roi des hommes, est vainqueur! Scène 3: LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA KLYTAIMNESTRA. -’’Elle entre, suivie de ses femmes. Elle fait un geste. Le veilleur sort.’’ Il a dit vrai. Vieillards, la joie est dans mon coeur. Comme un torrent d’hiver qui déborde les plaines, Les Dieux ont déchaîné la fureur des Hellènes. La lance au poing, la haine aux yeux, l’injure aux dents, Sur les temples massifs, sur les palais ardents Que l’incendie avec mille langues hérisse, J’entends tourbillonner Pallas dévastatrice, Et la foule mugir et choir par grands monceaux, Et les mères hurler d’horreur, quand les berceaux, Du haut des toits fumants écrasés sur les pierres, Trempent d’un sang plus frais les sandales guerrières. Ah! La victoire est douce, et la vengeance aussi! Rendez grâces aux Dieux, vieillards, de tout ceci. Que de fois ils m’ont prise au filet des vains rêves! Mais il faut bien payer nos prospérités brèves, Et c’est peu que dix ans d’attente et de désir, Quand le prix en est proche, et qu’on va le saisir. Oui! Le Maître, l’Epoux, le Roi des nefs solides, Revient au noir palais des héros Tantalides, Et, comme il sied sans doute, il m’y rencontrera! TALTHYBIOS Femme du chef absent, reine Klytaimnestra, Qui commandes la sainte Argos chère aux Daimones, Certes, nous l’avouons, tes paroles sont bonnes, Mais l’espérance est jeune, et nous sommes très vieux! EURYBATÈS L’ineffable avenir est dans la main des dieux. Souvent l’essaim léger des visions joyeuses Illumine la paix des nuits silencieuses. Crains l’aube inévitable, ô reine, et le réveil! KLYTAIMNESTRA Suis-je un enfant qui pleure ou rit dans le sommeil? Soit! Il suffit: j’ai vu pour vos vieilles prunelles. Chantez aux bienheureux les hymnes solennelles, Car la flamme infaillible a parlé hautement, Et les nefs ont fendu Poseidôn écumant, Et l’éperon d’airain s’enfonce dans le sable. Il approche, le chef sacré, l’irréprochable Porte-sceptre, à qui Zeus accorde le retour, Mais non pas, ô vieillards, de voir, vivante au jour, Cette jeune victime aisément égorgée Dont le sang pur coula pour qu’Hellas fût vengée, Cette première fleur éclose sous mes yeux Comme un gage adoré de la bonté des dieux, Et que, dans le transport de ma joie infinie, Mes lèvres et mon coeur nommaient Iphigénie! Ce qui dut être fait est fait. C’est bien. L’oubli Convient à l’homme, alors que tout est accompli. Louez les Dieux! L’armée a pris la grande Troie. Je vais à toute Argos annoncer cette joie, Et, sous le vaste ciel, faire, de l’aube au soir, De cent taureaux beuglants ruisseler le sang noir. ’’Elle sort.’’ Scène 4: TALTHYBIOS, EURYBATÈS, LE CHOEUR DES VIEILLARDS TALTHYBIOS Rois olympiens, vengeurs des faits illégitimes! Si le feu bondissant luit de cimes en cimes, Si mes yeux vont revoir le maître qui m’est cher, D’où vient cette terreur qui hérisse ma chair? EURYBATÈS O vous, qui, déroulant les saisons et les heures, Ramenez dans Argos et ses riches demeures Le dompteur de chevaux qui réjouit mes yeux, Je n’ose vous louer, protecteurs des aïeux! Sous un funèbre doigt mes lèvres sont scellées. TALTHYBIOS Images des vieux chefs, ombres échevelées, Qui portez à pas lents sur l’épaule et le dos Les forfaits accomplis, comme de lourds fardeaux, Pourquoi m’envelopper d’un murmure de haine? Faces des morts couchés par milliers sur la plaine, Et dans la nuit sinistre en proie aux chiens hurleurs, Que me demandez-vous, ô spectres, ô douleurs! EURYBATÈS Hélas! Que me veux-tu, charme de la patrie, Jeune vierge, au milieu des délices nourrie, Qui croissais dans ta grâce et dans ta pureté? Ta chair blanche a saigné sur l’autel détesté! TALTHYBIOS La ville injurieuse est conquise, Dieux justes! Vous avez renversé ses murailles robustes, Couché la citadelle au niveau du sillon, Et chassé vers Argos un morne tourbillon De vaincus, vils troupeaux bêlant hors des étables! Mais j’ai le coeur très sombre, ô Dieux inévitables, O patients vengeurs longuement suppliés! Tous les crimes anciens ne sont pas expiés. EURYBATÈS J’entends une rumeur qui roule, immense, et telle Que la mer. TALTHYBIOS Il est vrai. Que nous annonce-t-elle? EURYBATÈS Un long cri de victoire et de joie, ô vieillards, Se mêle par la ville au bruit strident des chars! C’est le maître, entouré de clameurs infinies. TALTHYBIOS Cher Zeus, préserve-le des vieilles Erinnyes! EURYBATÈS Un malheur est caché dans l’ombre, je le crains. Déesses, qui hantez les gouffres souterrains, Faites ses derniers jours tranquilles et prospères! Scène 5: LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA, AGAMEMNON, KASANDRA, GUERRIERS, MATELOTS, FEMMES DE KLYTAIMNESTRA,CAPTIFS ET CAPTIVES KLYTAIMNESTRA O roi! Franchis le seuil antique de tes pères. Entre, applaudi des Dieux et des hommes, vivant Et glorieux, sauvé des flots noirs et du vent, De la foudre de Zeus et des lances guerrières! Cher homme, qu’ont suivi mes pleurs et mes prières, Destructeur d’Ilios, rempart des Akhaiens! Quand, loin de la patrie, ô chef, et loin des tiens, Au travers de la plaine où sonnaient les knémides, Tu poussais sur le mur massif des Priamides Un tourbillonnement d’hommes et de chevaux, Solitaire, livrée en pâture à mes maux, Errant de salle en salle au milieu des ténèbres, L’oreille ouverte au vol des visions funèbres, Moi, j’entendais gémir le palais effrayant; Et, de l’oeil de l’esprit, dans l’ombre clairvoyant, Je dressais devant moi, majestueuse et lente, Ta forme blême, ô roi, ton image sanglante! Que peut la morne veuve, hélas! d’un tel mari? Et c’est pourquoi ton fils, l’enfant que j’ai nourri, L’héritier florissant du sceptre et des richesses, Vit loin d’Argos et loin des embûches traîtresses. Tu le verras. Les temps sont passés à jamais Des songes pleins d’horreur où je me consumais, Et d’une attente aussi qui semblait éternelle. Voici l’homme! Voici l’active sentinelle Du seuil, celui qui m’est plus doux et plus sacré Qu’au lointain voyageur ardemment altéré Le frais jaillissement de l’eau qui le convie! Viens donc, ô maître, orgueil d’Hellas et de ma vie, Et foule fièrement d’un pied victorieux Cette pourpre qui mène au palais des aïeux! ’’Les femmes de Klytaimnestra étendent des tapis de pourpre devant Agamemnôn.’’ AGAMEMNÔN Je te salue, Argos, de lumière fleurie! Salut, temples, foyers, peuple de la patrie! Et vous qui de l’opprobre et de l’iniquité Avez gardé mon toit depuis longtemps quitté, Zeus! Hermès! Apollôn, prince aux flèches rapides! Je vous salue, amis divins des Atréides, Qui dans l’épais filet patiemment tendu Avez amoncelé tout un peuple éperdu, Et qui faites encore, au milieu des nuits sombres, La tempête du feu gronder sur ses décombres! Pour toi, femme! Ta bouche a parlé sans raison: J’entrerai simplement dans la haute maison; Je veux être honoré, non comme un dieu, non comme Un roi barbare enflé d’orgueil, mais tel qu’un homme; Sachant trop que l’envie aux regards irrités Rôde dans l’ombre autour de nos félicités. Il convient d’être sage et maître de soi, femme! KLYTAIMNESTRA Chère tête, consens! J’ai ce désir dans l’âme. Puisque les jours mauvais ne sont plus, il m’est doux D’honorer hautement et le Maître et l’Epoux Et le Vengeur d’Hellas. Roi des hommes, sans doute Cette pourpre t’est due, et plaît aux Dieux. AGAMEMNÔN Ecoute, Femme! Garde en ton coeur ma parole: obéis! L’âpre terre, le sol bien aimé du pays M’est un chemin plus sûr, plus somptueux, plus large. J’ai, sans ployer le dos, porté la lourde charge Des jours et des travaux que les Dieux m’ont commis, Et n’attends au retour rien que des coeurs amis. Ni flatteuses clameurs, ni faces prosternées! ’’Montrant Kasandra.’’ Regarde celle-ci. Les promptes destinées Sous les pas triomphants creusent un gouffre noir, Et qui hausse la tête est déjà près de choir. Donc, fille de Léda, sois douce à l’étrangère, Rends moins rude son mal et sa chaîne légère; Car les Dieux sont contents quand le maître est meilleur, Et le sang des héros a nourri cette fleur Sur un arbre royal dépouillé feuille à feuille. J’entre. Que la maison me sourie et m’accueille, Sorti vivant des mains d’Arès, le dur guerrier! Et vous, recevez-moi, Daimones du foyer! ’’Il entre dans le palais, suivi des guerriers, des matelots, des captifs et des captives.’’ Scène 6: KLYTAIMNESTRA, KASANDRA, TALTHYBIOS, EURYBATÈS, LE CHOEUR DES VIEILLARDS, FEMMES DE KLYTAIMNESTRA KLYTAIMNESTRA Viens, Kasandra! Sans doute il est pesant et rude, Le joug du sort contraire et de la servitude; Mais tu tombes aux mains de maîtres bons et doux Qui prendront ta misère en pitié. Viens, suis-nous. ’’Kasandra reste immobile.’’ TALTHYBIOS Femme, entends-tu? EURYBATÈS La reine, ô femme, t’a nommée. KLYTAIMNESTRA Elle reste muette et comme inanimée. Je n’ai pas le loisir d’attendre, esclave! Viens! Les brebis, près du feu, bêlent dans leurs liens; Les taureaux, couronnés des saintes bandelettes, Vont mugir, en tirant leurs langues violettes; L’orge se mêle au sel, le miel au vin pourpré; Le parfum brûle et fume, et le couteau sacré Près des vases d’argent reluit hors de la gaîne. ’’Kasandra reste immobile.’’ Cette femme en démence a les yeux pleins de haine D’une bête sauvage et haletante encor. Va! Nous te forgerons un frein d’ivoire et d’or, Fille des rois! Un frein qui convienne à ta bouche, Et que tu souilleras d’une écume farouche! ’’Elle entre dans le palais, suivie de ses femmes. Kasandra est restée immobile.’’ Scène 7: TALTHYBIOS, EURYBATÈS, LE CHOEUR DES VIEILLARDS, KASANDRA TALTHYBIOS Le langage d’Hellas ne t’est-il point connu? KASANDRA Dieux! Dieux! La coupe est pleine, et mon jour est venu! EURYBATÈS Malheureuse! Pourquoi gémis-tu de la sorte? KASANDRA Que ne suis-je égorgée, ô dieux, et déjà morte! L’irrévocable Hadès m’appelle par mon nom. Où suis-je? TALTHYBIOS Sous le toit royal d’Agamemnôn. KASANDRA O demeure! De l’homme et des Dieux détestée! Dans quel antre inondé de sang m’as-tu jetée, Cher Apollôn? EURYBATÈS Elle a, certes, le flair d’un chien! On dirait qu’elle sent l’odeur d’un meurtre ancien, Ou qu’un souffle augural offense ses narines. KASANDRA Que la sombre maison penche et croule en ruines! EURYBATÈS Pourquoi la maudis-tu si désespérément? KASANDRA Arrête! En vérité, c’est un égorgement Monstrueux, et le brave est dompté comme un lâche. Hâtez-vous! écartez le taureau de la vache! Ah! Ah! Le voile épais l’enserre de plis lourds; Elle frappe, il mugit, elle frappe toujours; La fureur de ses yeux jaillit comme une flamme, L’odieuse femelle! Et le mâle rend l’âme! TALTHYBIOS Quel meurtre lamentable annonce-t-elle ainsi? KASANDRA Cher dieu, pour y mourir, tu m’as traînée ici! EURYBATÈS Maintenant, elle pleure et gémit sur soi-même. Un dieu, dis-tu! Lequel? KASANDRA L’archer divin qui m’aime! TALTHYBIOS Il t’aime, et te poursuit de sa haine! Comment? KASANDRA Ah! J’ai trompé son âme et trahi le serment; Et c’est la source, hélas! de mes longues tortures. Mon regard plonge en vain dans les choses futures: Jamais ils ne m’ont crue! Et tous riaient entre eux, Ou me chassaient, troublés par mes cris douloureux. Et moi, dans la nuit sombre errant, désespérée, J’entendais croître au loin l’invincible marée, Le sûr débordement d’une mer de malheurs; Et le dieu sans pitié, se jouant de mes pleurs, De mille visions épouvantant mes veilles, Aveuglait tout mon peuple et fermait ses oreilles; Et je prophétisais vainement, et toujours! Citadelles des rois antiques, palais, tours! Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère, Sables des bords natals où chantait l’onde amère, Fleuves, Dieux fraternels, qui dans vos frais courants Apaisiez, vers midi, la soif des boeufs errants, Et qui, le soir, d’un flot amoureux qui soupire Berciez le rose essaim des vierges au beau rire! O vous qui, maintenant, emportez à pleins bords Chars, casques, boucliers, avec les guerriers morts, Echevelés, souillés de fange et les yeux vides! Skamandros, Simoïs, aimés des Priamides! O patrie, Ilios, montagnes et vallons, Je n’ai pu vous sauver, vous, ni moi-même! Allons! Puisqu’un souffle fatal m’entraîne et me dévore, J’irai prophétiser dans la nuit sans aurore; A défaut des vivants, les ombres m’en croiront! Pâle, ton sceptre en main, ta bandelette au front, J’irai, cher Apollôn, ô toi qui m’as aimée! J’annoncerai ta gloire à leur foule charmée. Voici le jour, et l’heure, et la hache, et le lieu, Et mon âme va fuir, toute chaude d’un dieu! EURYBATÈS C’est la vérité, femme! Et je ne puis m’en taire, Car ce bruit lamentable a couru sur la terre. Il est vrai que ces murs malheureux, autrefois, Ont vu couler le sang et les larmes des rois; Mais ces calamités ne doivent plus renaître. TALTHYBIOS Repose-toi sans peur aux sûrs foyers du maître. Ton père est mort, ta ville est en cendres, les Dieux Ont ployé ton cou libre au joug injurieux; Car il nous faut subir la sombre destinée, Et c’est pour la douleur que notre race est née. Les Dieux seuls sont heureux toujours. Mais sache bien Que ta vie est sacrée, ô femme! Et ne crains rien. KASANDRA Insensés! Vous aussi vous ne m’aurez point crue! Ecoutez! La clameur lointaine s’est accrue. Oh! Les longs aboiements! Je les vois accourir, Les chiennes, à l’odeur de ceux qui vont mourir, Les monstres à qui plaît le cri des agonies, Les vieilles aux yeux creux, les blêmes Erinnyes, Qui flairaient dans la nuit la route où nous passions! Viens, lugubre troupeau des exécrations, Meute qui vas, hurlant sans relâche, et qui lèches Des antiques forfaits les traces toujours fraîches! Viens! Viens! Il va tomber sous la hache, et crier Son dernier cri, le roi des hommes, le guerrier Brave et victorieux, sous qui s’est écroulée Ta muraille, Ilios, hautement crénelée! O mon peuple, ô mon père, ô mes frères, voyez Et réjouissez-vous: vos maux sont expiés. Ah! Ah! Le chef divin, le destructeur des villes, Il s’est pris au riant visage, aux ruses viles, A la bouche qui flatte, à l’oeil faux, à la main Qui caresse et l’assomme inerte au fond du bain! EURYBATÈS Malheureuse! Tais-toi! Ta parole est terrible. TALTHYBIOS Passe, avant de parler, tes oracles au crible, Divinatrice! Ou clos ta bouche avec ton poing. KASANDRA Misérables vieillards, ne m’écoutez donc point. Et toi! Toi dont l’oeil d’or dans mes yeux se reflète, Reprends ton sceptre avec ta double bandelette, Céleste archer! ’’Elle jette son sceptre et arrache ses bandelettes.’’ Je sens le souffle de la mort, Et ma chair va frémir sous le couteau qui mord, Et dans l’Hadès fleuri de pâles asphodèles Les ombres des aïeux vont m’accueillir près d’elles! Mais, un jour, je serai vengée. Il reviendra, Celui qui but ton lait fatal, Klytaimnestra! Le vagabond nourri d’inexpiables haines, Le monstrueux enfant des races inhumaines, Le tueur de sa mère, à lui-même odieux, Et toujours flagellé par la fureur des Dieux! Maintenant, qu’on me lie, et qu’un seul coup m’achève! Et que je dorme enfin! ’’Elle veut entrer dans le palais, et recule.’’ Oh! Le lugubre rêve! Sentir l’airain me mordre à la gorge, et mon sang Ruisseler tout entier de mon corps frémissant! Je n’ose pas, vieillards! J’ai peur! Un noir nuage M’aveugle, et la sueur inonde mon visage. EURYBATÈS S’il est vrai, n’entre pas, malheureuse! Va, fuis! Nous resterons muets. Fuis Argos! KASANDRA Je ne puis. Il faut entrer, il faut que la chienne adultère Près du maître dompté me couche contre terre. C’est un suprême honneur, au seul lâche interdit, Que de braver la mort. Allons!... et sois maudit, Palais, antre fatal aux tiens, sombre repaire De meurtres, où le fils tuera comme le père, Nid d’oiseaux carnassiers gorgés, mais non repus! Par la foi violée et les serments rompus, Par l’affreuse vengeance et le festin impie, Par les yeux vigilants de la ruse accroupie, Par le morne royaume où roulent les vivants, Par la terreur des nuits, par le râle des vents, Par le gémissement qui monte de l’abîme, Par les Dieux haletants sur la piste du crime, Par ma ville enflammée et mon peuple abattu, Sois éternellement maudit! Maudit sois-tu! ’’Elle entre dans le palais.’’ Scène 8: LES PRÉCÉDENTS, LE CHOEUR DES VIEILLARDS TALTHYBIOS Puisse Zeus démentir ses paroles amères! EURYBATÈS Hélas! C’est le souci des hommes éphémères De suivre, en trébuchant dans l’ombre du chemin, La mourante lueur d’un jour sans lendemain! TALTHYBIOS Quel homme peut se dire heureux sous les nuées? EURYBATÈS Comme les grandes eaux qui s’en vont refluées Et semblent disparaître à l’horizon dormant, Les biens qu’on croit saisir reculent brusquement. TALTHYBIOS Nul ne peut retenir de ses mains inhabiles Le tourbillon léger des phalènes mobiles. EURYBATÈS Et nul aussi ne peut arrêter dans son cours Le torrent déchaîné des lamentables jours! AGAMEMNÔN, ’’dans le palais’’ A moi! Je suis frappé mortellement. Infâme! A moi! TALTHYBIOS Grands Dieux! Quel cri funèbre! AGAMEMNÔN Arrête, femme! Je meurs. EURYBATÈS C’est l’Atréide! Un invincible effroi Rompt mes membres. Courons! On égorge le roi. TALTHYBIOS Non! Pour moi, chers vieillards, ce n’est point ma pensée. Sans armes, et si vieux! La tâche est insensée! Et les bras les plus forts et les plus résolus Ne rendent point la vie à ceux qui ne sont plus. EURYBATÈS O malédiction de la femme prophète! Scène 9: LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA KLYTAIMNESTRA. ’’Sa robe est tachée de sang. Elle tient une hache.’’ Moi, moi, je l’ai frappé! C’est moi! La chose est faite. Ah! Ah! J’ai très longtemps rêvé cette heure-ci. Que les jours de mon rêve étaient lents! Me voici Eveillée et debout! Et j’ai goûté la joie De sentir palpiter et se tordre ma proie Dans le riche filet que mes mains ont tissu. Qui dira si, jamais, les Dieux mêmes ont su De quelle haine immense, encore inassouvie, Je haïssais cet homme, opprobre de ma vie! Trois fois je l’ai frappé comme un boeuf mugissant, Et trois fois le flot tiède et rapide du sang A jailli sur ma robe, ineffable rosée! Et plus douce à mon coeur qu’à la terre épuisée Ta fraîche pluie, ô Zeus, après un jour d’été! TALTHYBIOS J’admire ton audace, et reste épouvanté. KLYTAIMNESTRA Je l’atteste, louez ou blâmez, que m’importe! J’ai frappé sûrement, vieillards! La bête est morte. EURYBATÈS O femme, quel poison du noir Hadès venu, Quel fruit maudit poussé hors d’un sol âpre et nu, Ont corrodé ta bouche et ton sang? Quelle rage A soufflé dans ton coeur ce monstrueux courage D’égorger ton époux de ces mains que voilà? Et qu’as-tu fait aux Dieux pour avoir fait cela? KLYTAIMNESTRA Mes mains ont accompli l’action que j’ai dite. Elle est bonne! Et je m’en glorifie. TALTHYBIOS Ah! Maudite! Mais, au seul bruit du crime horrible où tu te plais, Tu seras loin d’Argos chassée, et sans délais. En exécration au peuple, vagabonde, Et hurlante, semblable à quelque bête immonde, Tu fuiras sans repos, demain comme aujourd’hui, Et ton chemin criera sur tes traces! KLYTAIMNESTRA Et lui! Et lui qui, plus féroce, hélas! Qu’un loup sauvage, Du cher sang de ma fille a trempé le rivage, De celle que j’avais conçue, et que j’aimais, Aurore de mon coeur éteinte pour jamais, Joie, honneur du foyer! De ma fille étendue Sur l’autel, et criant vers sa mère éperdue, Tandis que l’égorgeur, impitoyablement, Aux Dieux épouvantés offrait son coeur fumant! Lui, ce père, héritier de pères fatidiques, On ne l’a point chassé des demeures antiques, Les pierres du chemin n’ont pas maudit son nom! Et j’aurais épargné cette tête? Non, non! Et cet homme, chargé de gloire, les mains pleines De richesses, heureux, vénérable aux Hellènes, Vivant outrage aux pleurs amassés dans mes yeux, Eût coulé jusqu’au bout ses jours victorieux, Et, sous le large ciel, comme on fait d’un roi juste, Tout un peuple eût scellé dans l’or sa cendre auguste? Non! Que nul d’entre vous ne songe à le coucher Sur la pourpre funèbre, au sommet du bûcher! Point de libations, ni de larmes pieuses! Qu’on jette ces deux corps aux bêtes furieuses, Aux aigles que l’odeur conduit des monts lointains, Aux chiens accoutumés à de moins vils festins! Oui! Je le veux ainsi; que rien ne les sépare, Le dompteur d’Ilios et la femme barbare, Elle, la prophétesse, et lui, l’amant royal, Et que le sol fangeux soit leur lit nuptial! EURYBATÈS Tu l’as tuée aussi! KLYTAIMNESTRA Penses-tu que j’hésite? J’ai tranché le blé mûr et l’herbe parasite. Quant à ses compagnons, complices ou témoins De son crime, ils sont morts. Mais de plus nobles soins Que la vaine terreur d’une foule insensée, Désormais, ô vieillards, agitent ma pensée. Allez! Dites au peuple assemblé tout entier Que le sceptre est aux mains d’un vaillant héritier, Du fils de Thyestès, que j’aime! TALTHYBIOS ô Dieux! ô terre! Nous, vivre sous les pieds de ce lâche adultère? Est-ce à la sainte Argos qu’un tel opprobre est dû, Femme? EURYBATÈS Mais le jeune homme indignement vendu, L’enfant d’un noble père et d’une mère impie, Orestès est vivant! KLYTAIMNESTRA Qu’il vive, et qu’il expie La honte d’être né de ce sang odieux! Je consens qu’il grandisse, éloigné de mes yeux, Sans patrie et sans nom. C’est assez qu’il respire. L’exil est dur? La mort irrévocable est pire. TALTHYBIOS Grands Dieux! Ton fils aussi, femme, tu le tuerais? KLYTAIMNESTRA Son père a bien tué ma fille! Je le hais. Je hais tout ce qu’aima, vivant, ce roi, cet homme, Ce spectre: Hellas, Argos, la bouche qui le nomme, Le soleil qui l’a vu, l’air qu’il a respiré, Ces murs que souille encor son cadavre exécré, Ces dalles que ses pieds funestes ont touchées, Les armes des héros par ses mains arrachées, Et les trésors conquis dans les remparts fumants, Et ce que j’ai conçu de ses embrassements! EURYBATÈS Courons! Crions la mort du roi. Qu’Argos se lève! TALTHYBIOS Il faut saisir la hache et dégaîner le glaive, Et traîner le tyran par les pieds hors des murs! Les actes les plus prompts, amis, sont les plus sûrs. EURYBATÈS Certes! Allons! Il faut que la foule accourue Dans ce palais fatal, furieuse, se rue. Hâtons-nous! KLYTAIMNESTRA C’est assez, vieillards, et tout est bien. L’épouvante est au seuil de chaque citoyen. Le fils de Thyestès, de l’éclair de sa lance, Sur toute bouche ouverte a cloué le silence. Faites ainsi. Sinon, par l’homme châtié Qui gît là! Par les noirs Daimones! Sans pitié Pour votre barbe blanche et pour vos larmes vaines, L’inexorable airain épuisera vos veines: Vous mourrez tous, vieillards! J’en jure un grand serment. TALTHYBIOS Reine Klytaimnestra, tu parles hardiment. Nous remettons aux Dieux la vengeance prochaine! EURYBATÈS Mais si la foudre, un jour, sur ton front se déchaîne, Si l’expiation se mesure au forfait, Souviens-toi, femme! KLYTAIMNESTRA Soit! J’en subirai l’effet. Quittez ce vain souci dont votre âme est chargée. Allez! ’’Les vieillards sortent.’’ Scène 10: KLYTAIMNESTRA, ’’seule’’ J’aime, je règne! Et ma fille est vengée! Maintenant, que la foudre éclate au fond des cieux: Je l’attends, tête haute, et sans baisser les yeux! Deuxième Partie: Orestès ’’A gauche, le palais de Pélops. A droite, arbres et rochers. Au fond de la scène, un tertre nu, et, au delà, la plaine d’Argos.’’ ’’Les Khoèphores, portant les coupes des libations et les guirlandes funéraires, sortent du palais, et se rangent en deux demi-choeurs de chaque côté du tertre.’’ Scène 1: KALLIRHOÈ, ISMÈNA, LE CHOEUR DES KHOÈPHORES KALLIRHOÈ Femmes, sur ce tombeau cher aux peuples hellènes, Posons ces tristes fleurs auprès des coupes pleines. L’offrande funéraire est douce à qui n’est plus. ’’Elles posent les coupes et les guirlandes.’’ Il convient, selon l’ordre et le rite voulus, Que l’illustre Elektra, la tempe deux fois ceinte, Verse au mort bien aimé la libation sainte, Et l’appelle du fond de l’Hadès souterrain. Ainsi le veut la femme impie, au coeur d’airain. De sombres visions brusquement l’ont hantée: On dit que de l’époux la face ensanglantée, Quand vient la nuit divine, habite dans ses yeux, Et qu’on entend parfois des cris mystérieux Et d’horribles sanglots à travers la demeure! ISMÈNA Puisse l’Hadès aussi l’entendre! Et qu’elle meure! KALLIRHOÈ Assurément, son âme est en proie aux remords. La mâchoire du feu mange la chair des morts; Mais l’invincible esprit jaillit de leur poussière. ISMÈNA Quand le meurtre a rougi la terre nourricière, Quel fleuve, ou quelle mer, a jamais effacé La souillure du sang aux mains qui l’ont versé? Elle tremble aujourd’hui, cette louve traquée, De voir enfin surgir la vengeance embusquée; Car les divinateurs ont révélé ceci, Que le châtiment veille, et n’est pas loin d’ici. Ils savent le secret des songes et des charmes. KALLIRHOÈ Pour nous, à qui les Dieux ont tout pris, sauf les larmes, Soumises au destin de maîtres malheureux, Laissons notre misère et gémissons sur eux. ISMÈNA Va! Sur la noble proie, inerte et chaude encore, La meute aux yeux ardents hurle et s’entre-dévore! Nos temples, nos foyers, nos pères d’ans chargés, Nos frères, nos époux, nos enfants sont vengés: Troie est morte! Qu’Hellas meure de sa victoire! KALLIRHOÈ O femmes, laissons faire au sort expiatoire: Gardons-nous d’ajouter à ces calamités Par le contentement de nos coeurs irrités. La bienveillance sied à l’esclave lui-même. ISMÈNA Nous aimons la divine ELEKTRA qui nous aime. Innocente des maux que nous avons soufferts, Toujours ses belles mains ont allégé nos fers. La voici. Que pour elle un jour meilleur renaisse! Scène 2: LES PRÉCÉDENTES, ELEKTRA ELEKTRA Femmes de la maison, douces à ma jeunesse, Conseillez mon cher coeur amèrement troublé. Sur ce tertre où mes pleurs ont tant de fois coulé, Où gît sans gloire, hélas! Celui que je révère, Que faut-il que je dise à son ombre sévère? Que l’épouse m’envoie à l’époux? Ah! Grands Dieux! Ou faut-il que, muette et détournant les yeux, Ayant versé trois fois la libation due, De ce funèbre lieu je m’enfuie éperdue? Ne m’abandonnez pas en cet ennui mortel. KALLIRHOÈ Approche du tombeau comme d’un saint autel, Et prie, en répandant la coupe funéraire, L’ombre auguste du chef pour Orestès, ton frère. ISMÈNA ELEKTRA! Que mon coeur chérit pour ta bonté, Vers celui que la haine et la ruse ont dompté Hausse tes blanches mains de vierge, et le supplie, Afin que toute chose un jour soit accomplie, Que la justice éclate, et qu’il arrive enfin, L’enfant prédestiné, le jeune homme divin, L’irréprochable fils d’une effrayante mère. KALLIRHOÈ Pour tous ceux qu’il aima dans la vie éphémère, Prie, ô noble Elektra, ton père vénéré; Et les Dieux entendront ton appel éploré. ELEKTRA ’’prend une coupe et s’approche du tombeau.’’ Hermès! Prompt messager qui montes d’un coup d’aile De la pâle prairie où germe l’asphodèle Jusques au pavé d’or des princes de l’Aithèr, A toi d’abord, Hermès, le vin pur du Kratèr! ’’Elle verse la libation.’’ Daimones très puissants, rois de la terre antique, Qui siégez côte à côte en son ombre mystique, Toi, dieu terrible, et toi qui fais germer les fleurs, O déesse! écoutez le cri de mes douleurs: Faites que l’Atréide, errant dans l’Hadès blême, Exauce le désir de son enfant qui l’aime! ’’Elle verse la seconde libation.’’ Maintenant, ô mon père, entends aussi ma voix, Et, du fond de la nuit irrévocable, vois! Je gémis, opprimée, et ton fils est esclave! Ta demeure est aux mains d’un lâche qui te brave, Qui tient ton lit, ton sceptre, et dévore tes biens. O vénérable, entends mes prières! Oh! Viens, Viens! Se glorifiant du meurtre qui la souille, Celle qui t’égorgea nous hait et nous dépouille. Chère ombre! Sois terrible à ce couple pervers, Et dresse le vengeur promis à nos revers! ’’Elle verse la troisième libation. -Orestès sort du milieu des rochers.’’ Scène 3: LES PRÉCÉDENTES, ORESTÈS ORESTÈS Les Dieux accompliront tes voeux, ô noble fille! La nuée est déjà moins sombre où l’aube brille, Et la mer est moins haute, et moins rude le vent. ELEKTRA Que nous veut l’étranger? ORESTÈS Orestès est vivant. Il approche, il est là. -si tu l’aimes, silence! Ne crois pas qu’il recule ou que son coeur balance: Il vengera d’un coup son père avec sa soeur. ELEKTRA ô parole sacrée et pleine de douceur! Orestès est vivant? ORESTÈS Femme, il vit. Je l’atteste. ELEKTRA O dieux, cachez-le bien à ce couple funeste! Mais, étranger, d’où vient que tu parles ainsi? Dis-tu vrai? Mon coeur bat, mon oeil est obscurci. Ne me trompes-tu pas? As-tu suivi sa trace? Orestès! Lui! L’espoir unique de sa race! Il respire? ô mes yeux, de larmes consumés! Que je le voie, et meure entre ses bras aimés! ORESTÈS Chère Elektra, c’est moi! Je suis ton frère. écoute! Qu’il n’y ait dans ton sein ni tremblement ni doute: Reconnais-moi, je suis ton frère! Oui, par les Dieux! Crois-en les pleurs de joie échappés de mes yeux, Et le cri de ton coeur. Je suis ton sang lui-même, Ton souci, ton regret, et ton espoir. Je t’aime! O princes, qui siégez dans la hauteur du ciel, Soyez témoins! Et toi, sépulcre, saint autel, Et toi, vieille maison des aïeux! Rochers sombres, Feuillages qui m’avez abrité de vos ombres, Terre de la patrie, ô sol trois fois sacré, Parlez tous! Soyez tous témoins que je dis vrai, Qu’Orestès est vivant, et que je suis cet homme! ELEKTRA Oui, c’est toi, douce tête! Oui, tout mon coeur te nomme! O rêve de mes nuits, cher désir de mes jours, Que je n’attendais plus, que j’espérais toujours! Oui, je te reconnais, ô mon unique envie! Mon âme en te voyant se reprend à la vie, Ami longtemps pleuré! Tu dis vrai, je te crois: Tous mes maux sont finis. Tu seras à la fois Mon père qui n’est plus, ma soeur des Dieux trahie, Et cette mère, hélas! De qui je suis haïe. Viens, et, me consolant de tous ceux que j’aimais, O mon frère, sois-moi fidèle pour jamais! ORESTÈS Rien ne brisera plus cet amour qui nous lie: Que l’Hadès m’engloutisse avant que je t’oublie! ELEKTRA Mais du fond de l’exil, ami, dis-moi, quel dieu, Quel oracle te pousse en ce sinistre lieu? Le sais-tu? C’est ici qu’un homme lâche et sombre Se repaît de nos pleurs et de nos biens sans nombre, De l’épouse perfide et d’un peuple opprimé! Aigisthe est là, prends garde! -ô frère bien aimé, Sais-tu l’enchaînement des noires destinées, Le meurtre de ton père après les dix années, Et la femme sanglante, et l’impudique amant? ORESTÈS J’ai vécu dans l’opprobre et l’asservissement, Ployant mon cou rebelle au joug d’un maître rude; Mais d’anciens souvenirs hantaient ma solitude, Mille images: un homme aux yeux fiers, calme et grand Comme un dieu; puis, sans cesse, un peuple murmurant De serviteurs joyeux empressés à me plaire; Des femmes, un autel, la maison séculaire, Et les jeux de l’enfance, et l’aurore, et la nuit; Puis, dans l’ombre, un grand char qui m’emporte et s’enfuit Et l’injure, et les coups, et le haillon servile, L’eau de la pluie après la nourriture vile; Et toujours ce long rêve en mon coeur indompté, Que je sortais d’un sang fait pour la liberté! Et j’ai grandi, j’ai su les actions célèbres: Ilios enflammée au milieu des ténèbres, La gloire du retour, le meurtre forcené, Et le nom de mon père, et de qui j’étais né! Oh! Quel torrent de joie a coulé dans mes veines! Comme j’ai secoué mon joug, brisé mes chaînes, Et, poussant des clameurs d’ivresse aux cieux profonds, Vers la divine Argos précipité mes bonds! ELEKTRA O fils d’un héros mort, crains ta mère inhumaine! Pour ses enfants, hélas! Elle est chaude de haine. Malgré mes pleurs, mes cris, l’étreinte de mes bras, A peine reconnu, mon frère, tu mourras! ORESTÈS Rassure ton cher coeur. Va! Le dieu qui m’envoie Saura bien aveugler ces deux bêtes de proie. Je l’envelopperai sûrement du filet De la ruse, tout lâche et défiant qu’il est; Et, si Zeus justicier m’approuve et me seconde, Je le tuerai comme on égorge un porc immonde! Pour ma mère, les Dieux justes m’inspireront. Puisque l’heure est venue, il convient d’être prompt; La soif du sang me brûle, et le destin m’entraîne. Femmes, qu’une de vous se hâte vers la reine, Et dise: «Un voyageur qui nous est inconnu, O fille de Léda, dans Argos est venu. Il annonce -que Zeus fasse mentir sa bouche! - Qu’Orestès est couché sur la funèbre couche». Elle viendra joyeuse! ’’A Elektra.’’ Et toi, ma soeur, gémis; Accuse hautement les destins ennemis; Sur le père et le fils, sur notre race éteinte, Répands toute ton âme en une ardente plainte; Lamente-toi, ma soeur! Lève les bras aux cieux! Pleure ma mort enfin, et laisse agir les dieux. ’’Une des femmes rentre dans le palais. Orestès prend une coupe et s’approche du tombeau.’’ Père, père! Entends-moi dans l’argile trempée De larmes. Tu n’as point, par la lance et l’épée, Rendu l’âme au milieu des hommes, ô guerrier! Comme il sied, le front haut et le coeur tout entier. Un bûcher glorieux de grands pins et d’érables N’a point brûlé ta chair et tes os vénérables; Et ta cendre héroïque, aux longs bruits de la mer, Ne dort point sous un tertre immense et noir dans l’air. Non! Comme un boeuf inerte et lié par les cornes, Et qui saigne du mufle en roulant des yeux mornes, Le porte-sceptre est mort lâchement égorgé! Père, console-toi: tu vas être vengé! ’’Il verse la libation.’’ KALLIRHOÈ La clémence est semblable à la neige des cimes: Immortellement pure en ses blancheurs sublimes, Elle rayonne au coeur des sages, ses élus; Mais quand le sang la touche, il n’en disparaît plus: La souillure grandit sans cesse, ronge, creuse, Et la neige s’écroule en une fange affreuse. O jeune homme irrité, laisse aux Dieux de punir! ISMÈNA Non! C’est dans le passé que germe l’avenir; C’est la loi qui commande à la race perverse Qu’un sang nouveau, toujours, paye le sang qu’on verse; L’inévitable mal revient à qui l’a fait, Et chaque crime engendre un plus sombre forfait. Qu’importe la clémence à la justice auguste? Venge ton père, ami! Car cela seul est juste. ELEKTRA Une vague terreur fait trembler mes genoux! Du fond de ce tombeau, mon père, inspire-nous! ORESTÈS L’infaillible a pesé ceux-ci dans sa balance. Ce qui sera, sera. Tout est dit. ’’Klytaimnestra paraît sous le portique. Orestès l’aperçoit.’’ Ah! Silence! Quelqu’un vient. Dis-moi, soeur! Cette femme qui sort Du palais, grande et blanche, et pareille à la mort, Quelle est-elle? Quel est son nom? Toi qui m’es chère, Réponds-moi. Tout mon coeur a frémi. ELEKTRA C’est ta mère! Scène 4: LES PRÉCÉDENTS, KLYTAIMNESTRA KLYTAIMNESTRA ’’à ELEKTRA’’ Est-ce l’homme? ELEKTRA C’est lui. KLYTAIMNESTRA Certes, j’ai vu ces yeux Dans mes songes! Cet homme a le front soucieux. C’est quelque mendiant vagabond, plein de honte Ou de frayeur. -Approche, étranger. On raconte Que tu nous portes un bruit de mort. Est-il vrai? Je suis Klytaimnestra. Parle! Je t’entendrai. ORESTÈS Noble femme, il est dur, et sans doute peu sage, D’apporter brusquement un funèbre message, Et c’est répondre mal au bienveillant accueil Que de parler de mort sur les marches du seuil; Mais je pense que, si la nouvelle est mauvaise, Elle est d’un intérêt trop grand pour qu’on la taise. KLYTAIMNESTRA Tu penses prudemment. Rassure tes esprits: Par quelque autre, plus tard, nous aurions tout appris. Notre hospitalité ne t’en est pas moins due. ORESTÈS Reine, je cheminais dans la montagne ardue, En Phocide, et non loin de Daulis. Vers le soir, Près de moi, sur la route, un homme vint s’asseoir, Déjà vieux, et courbé sur un bâton d’érable. Nous causions. Il me dit: « Un dieu m’est favorable, Ami, puisque tu vas au pays argien. Mon nom est Strophios, de Daulis. Garde bien Ce nom dans ton oreille, afin que l’on te croie; Car, souvent, qui se fie en aveugle est la proie De la ruse, et les soins tardifs sont superflus. Va donc. Dis aux parents d’Orestès qu’il n’est plus, Que dans l’urne d’airain sa cendre est enfermée; Et sache de sa mère auguste et bien aimée S’il faut que je la rende, ou la garde en ces lieux. Ce qu’elle ordonnera serait fait pour le mieux ». Reine, ainsi m’a parlé le vieil homme. J’ignore Le reste. Mais, demain, dès la première aurore, Je retourne à Daulis. Que dirai-je en ton nom? Veux-tu qu’il rende l’urne où sont les cendres? KLYTAIMNESTRA Non. Tu diras qu’il la garde, et qu’il l’ensevelisse. ELEKTRA O race misérable et vouée au supplice! Mon frère, ma dernière espérance! Je meurs. KLYTAIMNESTRA A quoi sert de pleurer? à quoi bon ces clameurs? Les cris n’éveillent point les morts. ELEKTRA O chère tête! Les Dieux ont englouti dans la même tempête le père plein de gloire et le fils malheureux. Tu n’es plus, frère! KLYTAIMNESTRA Assez tant larmoyer sur eux! Crains plutôt de gémir sur toi-même, insensée! ELEKTRA Sombre exécration, sur nos fronts amassée, Est-ce ton dernier coup? KLYTAIMNESTRA Non, si tu n’obéis. ELEKTRA Vivant ou mort, toujours chassé de ton pays, Frère, tu dormiras dans la terre éloignée: Ta cendre de mes pleurs ne sera point baignée! KLYTAIMNESTRA Les ordres que je t’ai donnés, médite-les. Tu feras sagement. -Suis-moi dans le palais, Etranger. Il convient que tu parles au maître, L’avis étant de ceux qu’on ne peut pas remettre. ’’A Elektra et aux Khoèphores.’’ Pour toi, pour vous aussi, femmes, sur ce tombeau Versez le vin funèbre, apaisez de nouveau Par les chants consacrés l’ombre irritée encore, Et rendez à mes nuits le sommeil que j’implore! ’’Elle rentre dans le palais, suivie d’Orestès. ’’ Scène 5: ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA, LE CHOEUR DES KHOÈPHORES KALLIRHOÈ Cette femme n’a point reconnu son enfant! ISMÈNA Sans doute il est aimé d’un dieu qui le défend. Aussi bien, il est doux, après les nuits sans nombre, De n’entendre plus rien d’invisible dans l’ombre, En arrière, et de voir avec des yeux hardis L’aube croître et le jour tomber. Je vous le dis: Elle croit qu’il est mort, et l’embûche est certaine! ELEKTRA Hélas! Toujours l’attente, et l’angoisse, et la haine! Après la sombre veille un sombre lendemain, Et jusques au tombeau toujours l’âpre chemin! Qu’avons-nous fait, ô Zeus, pour cette destinée? Quel crime ai-je commis depuis que je suis née? Et mon cher Orestès, où donc est son forfait? Nos pères ont failli; mais nous, qu’avons-nous fait? Si pour d’autres il faut que l’innocent pâtisse, Qu’est-ce que ta puissance, ô Zeus, et ta justice? KALLIRHOÈ Fille d’Agamemnôn, toi qui parles ainsi, Dans la sainte Ilios qu’avions-nous fait aussi, Quand, sur les flots battus par l’aviron rapide, La fatale Héléna suivit le Priamide? Hélas! L’enfant, la mère, et le père et l’aïeul, Tout un peuple a payé pour le crime d’un seul! ELEKTRA O femmes, il est vrai, grandes sont vos misères. ISMÈNA Exaucez nos désirs et nos larmes sincères: Sur le seuil qui jadis nous fut hospitalier Couvrez ces deux enfants de votre bouclier! ELEKTRA Ah! Puisque la justice auguste est son partage, Rendez à l’héritier son antique héritage, Chers Dieux! KALLIRHOÈ Le maître est mort, que nous avons aimé. Dieux! Gardez-nous son fils. ELEKTRA Inconnu, désarmé, Il est seul contre tous! ISMÈNA Non! Dans ce noir repaire Il entre accompagné du spectre de son père! ELEKTRA O roi des hommes, viens, grande ombre! C’est l’instant. Précède au bon combat le jeune combattant; Habite dans son coeur, roidis sa main virile, Père! Et ne laisse pas la vengeance stérile Epargner le voleur du sceptre et du foyer, Trop impur pour que Zeus songe à le foudroyer! KALLIRHOÈ Et ta mère, enfant? ELEKTRA Dieux! Eh bien! Que dis-tu d’elle? ISMÈNA Rien, sinon que l’Hadès est un gardien fidèle! ’’On entend des cris dans le palais. Un serviteur traverse la scène en courant. ’’ Scène 6: LES PRÉCÉDENTES, LE SERVITEUR LE SERVITEUR Au meurtre! On a tué le maître! Accourez tous! Malheur! Gardez la reine, et tirez les verrous! Hélas! Pour celui-ci la chose est sans remède... Le fils de Thyestès est mort! au meurtre! à l’aide! ’’Il sort à droite.’’ Scène 7: ELEKTRA, KALLIRHOÈ, ISMÈNA, LE CHOEUR DES KHOÈPHORES KALLIRHOÈ Ton frère irréprochable a frappé l’homme! ISMÈNA Bien! Que le jeune héros frappe, et n’épargne rien! ELEKTRA O Zeus! Sauve mon frère en ce combat suprême! Moi, je mourrai, s’il meurt. KALLIRHOÈ Zeus! Conduis-le toi-même. ISMÈNA Dans son sentier sanglant qu’il aille jusqu’au bout! Il est mort s’il recule et s’il n’achève tout. On entend de nouveaux cris. ELEKTRA Dieux! La rumeur redouble. KALLIRHOÈ On crie, on se lamente Lugubrement. ISMÈNA Ah! Ah! L’inconsolable amante Avec de longs sanglots pleure l’amant. ’’Klytaimnestra, pâle et agitée, paraît sous le portique.’’ ELEKTRA Grands Dieux! Ma mère! KALLIRHOÈ L’épouvante a dilaté ses yeux. ISMÈNA C’est qu’elle sent venir les heures éternelles, et l’horreur de la mort jaillit de ses prunelles! ’’Elektra et les Khoèphores s’enfuient.’’ Scène 8: KLYTAIMNESTRA KLYTAIMNESTRA. ’’Elle marche, égarée, çà et là.’’ C’est vrai, j’ai fui! Quel est ce mendiant, tueur De rois? Je ne sais pas. Ma face est en sueur. L’audace de cet homme est un sombre prodige! J’entre, il me suit: « Voici le roi d’Argos », lui dis-je. Le voyant sur le seuil humblement arrêté, Le fils de Thyestès l’accueille avec bonté: « Etranger, ne crains rien. Qu’un dieu te soit propice! Car tu franchis mon seuil sous un heureux auspice ». L’homme approche, et raconte au chef ce qu’il m’a dit. Il avance en parlant, puis, brusquement, bondit, Et plonge un long couteau dans la gorge du maître! Je crie. Un serviteur accourt, pour disparaître En hurlant... et tandis que l’homme furieux Redouble, je m’enfuis, les deux mains sur les yeux! Pourquoi donc ai-je fui? Pourquoi me suis-je tue? ’’Elle retourne vers le portique en criant.’’ Hommes, gardes, à moi! Qu’on saisisse, qu’on tue L’étranger! Oh! Malheur! Au meurtre! Au meurtre! Holà! Tuez le vagabond tout sanglant! ’’Orestès sort du portique, le couteau à la main. ’’ Scène 9: KLYTAIMNESTRA, ORESTÈS ORESTÈS Reste là! Pas un cri, pas un souffle! Ah! Ah! Je te tiens, femme! L’heure est venue: il faut que je te parle. KLYTAIMNESTRA Infâme Vagabond, que veux-tu? Je ne te connais point. Lâche! Que t’ai-je fait? ORESTÈS Ne serre pas le poing: Serre les dents plutôt, femme! Ouvre toutes grandes Tes oreilles. Je vais te dire. Tu demandes Qui je suis! Tu ne sais, et tu ne pressens rien, Et ton coeur est toujours de fer, toujours? C’est bien. Je suis ton fils! KLYTAIMNESTRA Mon fils est mort, tais-toi! Tu railles Affreusement. ORESTÈS Tu m’as porté dans tes entrailles. Tel que les Dieux et toi l’avez fait, tel qu’il est, Reconnais ton enfant. C’est moi. J’ai bu ton lait, J’ai dormi sur ton sein, et je t’ai dit: « Ma mère! » O souvenirs, ô jours de ma joie éphémère! Et toi, tu souriais, m’appelant par mon nom! KLYTAIMNESTRA Dirais-tu vrai, grands Dieux! ORESTÈS N’approche pas, sinon Je te tuerai, sans plus parler ni plus attendre. Ecoute ton fils, mère irréprochable et tendre! Sans respect pour le sang des héros dont je sors, Tu m’as tout pris, mon nom, mon peuple, mes trésors, La liberté qui fait la moitié de notre âme! Oui, pour mieux accomplir l’abominable trame, Tu m’as vendu, tu m’as, loin du royal berceau, Dans la fange, ô fureur! Jeté comme un pourceau! J’ai ployé sous les coups, j’ai sué sous l’outrage, J’ai troublé l’air du ciel de mes longs cris de rage, J’ai maudit la lumière, et l’ombre, et les dieux sourds, Et j’ai cent ans, n’ayant vécu que peu de jours! Mais qu’importe! Ceci n’est rien. Mes pleurs, ma honte, Et ta haine, et mes maux dont j’ignore le compte, Et l’endurcissement à ton coeur familier, Je te pardonne tout, et veux tout oublier. Ta tête m’est sacrée en ma propre querelle; Mais l’expiation d’un grand crime est sur elle! Tu mourras pour cela. Les temps sont révolus. KLYTAIMNESTRA On ne peut pas tuer sa mère! ORESTÈS Tu n’es plus Ma mère. C’est un spectre effrayant qui t’accuse Et qui te juge. Toi, tu te nommes la ruse, La trahison, le meurtre et l’adultère. Il faut Que tu meures! Un dieu me fait signe d’en haut, Et mon père, du fond de l’Hadès, me regarde Fixement, irrité que la vengeance tarde. Mais, avant de tomber sanglante sous ma main, Parle, apaise l’époux égorgé dans le bain; Car, sur le sable blême où roule le noir fleuve, Il attend à l’affût son odieuse veuve! KLYTAIMNESTRA Respecte, mon enfant, le sein qui t’a nourri! ORESTÈS Ne parle pas au fils, femme! Parle au mari. Moi je te frapperai, mais lui t’a condamnée. KLYTAIMNESTRA C’est l’Erinnys, enfant, sur ta race acharnée, C’est elle, le Daimôn ineffable et sans frein, Par qui ton père est mort sous la hache d’airain. Elle a troublé mon coeur, hélas! Longtemps austère, Et m’a précipitée aux bras de l’adultère. Ce n’est pas moi, c’est elle! Enfant, qu’ai-je gagné Au meurtre? Nuit et jour n’en ai-je pas saigné? Répondez, murs témoins de mes veilles affreuses! Et toi, toujours debout dans mes yeux que tu creuses, Fantôme du héros, image de l’époux, Réponds! -ô mon enfant, j’embrasse tes genoux! Ne verse pas mon sang! ORESTÈS As-tu tout dit? KLYTAIMNESTRA Arrière! Prends garde à toi, si tu n’écoutes ma prière. Crains d’entendre aboyer le troupeau haletant Des spectres de l’Hadès! Mon cher fils, un instant! Non! Non! Tu ne veux pas sans doute que je meure... Oh! Je voudrais vieillir dans l’antique demeure! ORESTÈS Toi! Tu vivrais ici, toi! Qu’en diraient les dieux, Les hommes, la maison, nos enfants, nos aïeux? Il faut mourir, il faut que le sort s’accomplisse. Viens! Je vais te coucher auprès de ton complice Qui gît là, dans son sang immonde, tel qu’un chien. Désormais, comme hier, son lit sera le tien. Puisque tu l’as aimé, rejoins qui te réclame, Et rentre dans ses bras, afin d’y rendre l’âme! Hâte-toi, hâte-toi, femme! Si tu ne veux Que je te traîne par les pieds ou les cheveux! KLYTAIMNESTRA Dieux! Elektra, ma fille! Encore une fois, grâce, Mon fils! ORESTÈS Je suis aveugle et sourd. KLYTAIMNESTRA O monstre! ô race Horrible! Je le vois, rien ne le peut toucher, Ce coeur inexorable et dur comme un rocher. Mes supplications, sois content, sont finies... Malheureux! Je te voue aux blêmes Erinnyes, Aux chiennes de ta mère! à l’éternel tourment De boire, dans tes nuits d’horreur, mon sang fumant; Partout, de l’aube au soir, d’entendre sans relâche Le râle de ta mère, et de fuir comme un lâche, Farouche, pourchassé, misérable et maudit! Arrête! Attends encor. J’aurai bientôt tout dit. Enfin, oui, sache-le. Que cela t’épouvante Et redouble ta rage... oui, monstre! Je m’en vante: Le héros qui gît là dans son sang m’était cher! J’ai tué l’Atréide, et j’ai coupé sa chair Par morceaux! Seulement ceci me désespère, D’avoir manqué le fils en égorgeant le père! ORESTÈS ’’se jette sur elle et la tue.’’ Tiens! Tiens! Meurs donc! Assez de hideuses clameurs! KLYTAIMNESTRA, ’’recule en chancelant.’’ C’est fait... tu m’as tuée... ah! ’’Elle tombe. -Se relevant à demi:’’ sois maudit! ’’Elle retombe morte.’’ ORESTÈS Va! Meurs! Tu souillais l’air sacré que tout homme respire. Scène 10: ORESTÈS, LE CADAVRE DE KLYTAIMNESTRA, ELEKTRA ELEKTRA Mon frère, qu’as-tu fait? Horreur! Ton crime est pire Que tous les siens... c’était ta mère! ORESTÈS Grands Dieux! Quoi? Tu pleures cette femme? ELEKTRA Hélas! Malheur à toi, Qui m’es horrible et cher! Quel dieu te l’a livrée, Cette tête effrayante, odieuse et sacrée? O meurtre inexpiable! ô lamentables coups! Que ne pardonnais-tu, frère? Malheur à nous! Malheur à toi, c’était ta mère! ’’Elektra se couvre la tête et s’enfuit. ’’ Scène 11: ORESTÈS, LE CADAVRE DE KLYTAIMNESTRA, PUIS LES ÉRINNYES ORESTÈS Eh bien! Qu’importe? J’ai racheté mon sang, et la vipère est morte. Elle empoisonnait tout de sa morsure. Elle a Tué l’homme et vendu l’enfant... mais la voilà Tranquille maintenant, et pour jamais, je pense. Des équitables Dieux j’attends ma récompense! ’’Il regarde le cadavre.’’ Qu’elle est grande! On dirait qu’elle m’écoute... non! Je l’ai frappée au coeur, sûrement. L’acte est bon. Justice est faite. Il faut que tout forfait s’expie. Ils siégeaient, triomphants, dans leur puissance impie, Les mains chaudes du meurtre; ils se disaient, contents: «Nous avons tout, le trône et le sceptre éclatants, Et la vieille maison du roi Pélops! Nous sommes Les dynastes d’Argos et les pasteurs des hommes; Commandons, aimons-nous, et vivons sans remords». Et moi, je viens, je frappe; et les tyrans sont morts! Maintenant, de ceci j’effacerai les traces: L’une au bûcher funèbre, et l’autre aux chiens voraces. Que le peuple s’empresse à l’Agora! Demain, Le sceptre paternel brillera dans ma main; Parmi les chefs vaillants je m’assoirai, semblable Aux Dieux; avec le bruit de la mer sur le sable, Hellas acclamera mon nom, disant: « C’est bien. Il a vengé son père et reconquis son bien! » ’’Il regarde le cadavre.’’ Pourquoi ne pas fermer ta sanglante paupière, Cadavre? Que veux-tu? Va! Mon coeur est de pierre: Je ne crains rien, j’ai fait pour le mieux. C’est assez! Ne me regarde pas de tes yeux convulsés! Je t’ensevelirai, toi, mes maux, et le reste, Dans l’oubli, comme il sied d’un souvenir funeste. A quoi bon épier mes gestes et mes pas? Regarde dans l’Hadès, ne me regarde pas! ’’Il lui ramène sur la face un pan du péplos. Tendant les bras vers le tombeau.’’ Et toi qu’ils ont couché sous ce tertre sans gloire, Père! Monte à travers la nuit immense et noire, Apparais à ton fils qui te venge aujourd’hui! Il t’appelle, ô chère ombre! Entends-le, viens, dis-lui Que devant tous les Dieux du ciel et de l’abîme L’action qu’il a faite est droite et légitime! ’’Deux Erinnyes se dressent de chaque côté du tombeau.’’ Ah! Qu’est-ce que cela? D’où viennent celles-ci? Vieilles femmes, parlez: que faites-vous ici? ’’Trois Erinnyes apparaissent autour du cadavre.’’ Encore! Par les Dieux! Ces faces de squelettes Pour mordre ont retroussé leurs lèvres violettes. Ah! Monstres, vous grincez des dents affreusement! Arrière! ’’Les Erinnyes apparaissent de tous côtés.’’ En vérité, c’est un fourmillement De spectres! Et je suis traqué comme une proie! L’épouvante me prend à la gorge, et la broie! Non, ce n’est point un songe, et je suis là, debout, Eveillé! Malheureux! C’est cela, je sais tout: Ce sont elles, ce sont les chiennes furieuses De ma mère!... pourquoi rester silencieuses? A qui me montrez-vous de vos doigts décharnés, O louves de l’Hadès? Je vous attends, venez! Vous ne vous trompez pas. C’est moi! Je l’ai frappée! Voyez ce sang. La terre en est toute trempée. Il m’inonde les pieds, il me brûle les mains. Mais, quoi! Vous le savez, ô monstres inhumains, Elle a tué mon père. Eh bien! J’ai fait justice: La voici morte. Que l’abîme l’engloutisse, Avec sa trahison, sa haine et sa fureur! Ah! Ah! Vous vous taisez, monstres! ’’Les Erinnyes se jettent toutes sur lui.’’ Horreur! ’’Il s’enfuit. D’autres Erinnyes lui barrent le chemin.’’ Horreur! * * * * * * * DERNIERS POEMES (Edition de 1895) La Paix des Dieux. Or le Spectre dardait ses rigides prunelles Sur l'Homme de qui l'âme errait obscurément, Dans un propre désir des Choses éternelles, Et qui puisait la vie en son propre tourment. Et l'homme dit: « Démon qui hantes mes ténèbres, Mes rêves, mes regrets, mes erreurs, mes remords, O Spectre, emporte-moi sur tes ailes funèbres, Hors de ce monde, loin des vivants et des morts. Loin des globes flottant dans l'étendue immense Où le torrent sans fin des soleils furieux Roule ses tourbillons de flamme et de démence, Démon! Emporte-moi jusqu'au Charnier des Dieux! Oh! Loin, loin de la vie aveugle où l'esprit sombre Avec l'amas des jours stériles et des nuits, Ouvre-moi la Cité du silence et de l'ombre, Le sépulcre muet des Dieux évanouis. Dorment-ils à jamais, ces Maîtres de la Terre Qui parlaient dans la foudre au monde épouvanté Et siégeaient pleins d'orgueil, de gloire et de mystère? Se sont-ils engloutis dans leur éternité? Où sont les Bienheureux, Princes de l'harmonie, Chers à la sainte Hellas, toujours riants et beaux, Dont les yeux nous versaient la lumière bénie Qui semble errer encor sur leurs sacrés tombeau? O Démon! Mène-moi d'abîmes en abîmes, Vers ces Proscrits en proie aux siècles oublieux, Qui se sont tus, scellant sur leurs lèvres sublimes Le Mot qui fit jaillir l'Univers dans les cieux. Vois, mon âme est semblable à quelque morne espace Où, seul, je m'interroge, où je me réponds seul, Et ce monde sans cause et sans terme où je passe M'enveloppe et m'étreint comme d'un lourd linceul. » Alors le Compagnon vigilant de ses rêves Lui dit: « Reste, insensé! Tu plongerais en vain Au céleste océan qui n'a ni fond ni grèves: C'est dans ton propre coeur qu'est le Charnier divin. Là sont tous les Dieux morts, anciens songes de l'Homme Qu'il a conçus, créés, adorés et maudits, Évoqués tour à tour par ta voix qui les nomme, Avec leur vieux enfers et leurs vieux paradis. Contemple-les au fond de ce coeur qui s'ignore, Chaud de mille désirs, glacé par mille hivers, Où dans l'ombre éternelle et l'éternelle aurore Fermente, éclate et meurt l'illusoire univers. Regarde-les passer, ces spectrales images De peur, d'espoir, de haine et de mystique amour, A qui n'importent plus ta foi ni tes hommages, Mais qui te hanteront jusques au dernier jour. » Et l'Hôte intérieur qui parlait de la sorte, Au gouffre ouvert de l'âme et des temps révolus, Evoqua lentement, dans leur majesté morte, Les apparitions des Dieux qui ne sont plus. Et l'homme se souvint des jours de sa jeunesse, Des heures de sa joie et des tourments soufferts, Saisi d'horreur, tremblant que le passé renaisse Et forçat libre enfin, pleurant ses premier fers. Comme un blême cortège, à travers la nuit noire, Les Spectres immortels en un déroulement Multiplié, du fond de sa vieille mémoire. Passèrent devant lui silencieusement. Or Il vit Ammon-Râ ceint des funèbres linges, Avec ses longs yeux clos de l'éternel sommeil Les reins roides, assis entre les quatre singes. Traîné par des chacals sur la nef du Soleil; Puis tous Ceux qu'engendra l'épais limon du Fleuve; Thoth le Lunaire, Khons, Anubis l'Aboyeur Qui pourchassait les morts aux heures de l'Epreuve. Isis-Hathor, Apis, et Ptâh le Nain rieur; Puis Ceux qui, fécondant l'universelle fange, Par le souffle vital et la vertu du feu, Firent pleuvoir du Ciel les eaux saintes du Gange Et de la mer de lait jaillir le Lotus bleu; Et tous les Baalims des nations farouches: Le Molok du sang frais de l'enfance abreuvé, Halgâh, Gad et Phégor et le Seigneur des mouches, Et sur les Kheroubims le sinistre Iahvé; Et, près de Tsebaoth, les Aschéras phallique. Et, le squammeux Dabhâk aux trois tètes, dardant Telles que six éclairs ses prunelles obliques, Un jet de bave rouge au bout de chaque dent; Puis Abourâ-Mazda, la Lumière vivante, D'où les Izeds joyeux sortaient par millions, Et le sombre Ahrimân, le Roi de l'épouvante, Couronné de l'orgueil de ses rébellions; Puis Asschour et Nergal, bel dans sa tour de briques; Et ceux des monts, des bois obscurs et de la mer; Hit-ar-Braz et Gwidhoûn et les Esprits Kimriques; Et les Dieux que l'Aztêke engraissait de sa chair; Et les Ases, couchés sur les neiges sans bornes: Odin Thor et Freya, Balder est Désiré Qui devait s'éveiller aux hurlements des Normes Quand ta fille jalouse, Ymer, aurait pleuré; Puis les divins Amis de la Race choisie, Les Immortels subtils en qui coulait l'Ikhôr, Héroïsme, Beauté, Sagesse et Poésie, Autour du grand Kronide assis au Pavé d'or; Enfin, dans le brouillard qui monte et le submerge. Pâle, inerte, roidi du crâne à ses pieds froids, Le blond Nazaréen, Christ, le fils de la Vierge, Qui pendait, tout sanglant, cloué nu sur sa croix. Et l'Homme cria: « Dieux déchus de vos empires, O Spectres, ô Splendeurs éteintes ô Bourreaux Et Rédempteurs, vous tous, les meilleurs et les pires, Ne revivrez-vous plus pour des siècles nouveaux? Vers qui s'exhaleront les voeux et les cantiques Dans les temples déserts ou sur l'aile des vents? A qui demander compte, ô Rois des jours antiques, De l'angoisse infligée aux morts comme aux vivants Vous en qui j'avais mis l'espérance féconde, Contre qui je luttais, fier de ma liberté, Si vous êtes tous morts, qu'ai-je à faire en ce monde, Moi, le premier croyant et le vieux révolté? » Et l'Homme crut entendre alors dans tout son être Une Voix qui disait, triste comme un sanglot: « Rien de tel, jamais plus, ne doit revivre ou naître Les Temps balayeront tout cela flot sur flot. Rien ne te rendra plus la foi ni le blasphème, La haine, ni l'amour, et tu sais désormais, Éveillé brusquement en face de toi-même, Que ces spectres d'un jour c'est toi qui les créais. Mais va! Console-toi de ton oeuvre insensée. Bientôt ce vieux mirage aura fui de tes yeux, Et tout disparaîtra, le monde et ta pensée, Dans l'immuable paix où sont rentrés les Dieux. » L’Orient. Vénérable Berceau du monde, où l'Aigle d'or, Le Soleil, du milieu des Roses éternelles, Dans l'espace ébloui qui sommeillait encor Ouvrit sur l'Univers la splendeur de ses ailes! Fleuves sacrés, forêts, mers aux flots radieux, Ame ardente des fleurs, neiges des vierges cimes, O très saint Orient, qui conçus tous les Dieux, Puissant évocateur des visions sublimes! Vainement, à l'étroit dans ton immensité, Flagellés du désir de l'Occident mythique. En des siècles lointains nos pères t'ont quitté; Le vivant souvenir de la Patrie antique Fait toujours, dans notre ombre et nos rêves sans fin, Resplendir ta lumière à l'horizon divin. Hymnes Orphiques. I. PARFUM DES NYMPHES -Les Aromates II. PARFUM DE HÉLIOS-APOLLON -L'Héliotrope III. PARFUM DE SÉLÈNÈ -Le Myrte IV. PARFUM D'ARTÉMIS -La Verveine V. PARFUM D'APHRODITE -La Myrrhe VI. PARFUM DE NYX -Le Pavot VII. PARFUM DES NÉRÉIDES -L'Encens VIII. PARFUM D'ADÔNIS -L'Anémone et la Rose IX. PARFUM DES ERINNYES -L'Asphodèle X. PARFUM DE PAN -Les Aromates I. PARFUM DES NYMPHES -Les Aromates. Nymphes! Race du Fleuve éternel qui déroule Autour de l'Univers son murmure et sa houle! Vierges aux corps subtils fluant sous les roseaux, Vous qu'éveille le chant auroral des oiseaux, Et qui vous reposez au fond des sources fraîches Où Midi rayonnant trempe l'or de ses flèches! Et vous, Reines des bois, Ames des chênes verts, Et vous qui, sur les monts hantés par les hivers, De vos célestes pieds plus étincelants qu'elles Frôlez sans y toucher les neiges immortelles! Bruits furtifs, doux échos, soupirs, parfums vivants, Vous que de fleurs en fleurs porte l'aile des vents, Qui, versant de vos yeux, en perles irisées, Aux feuillages berceurs des limpides rosées, Faites, du souffle pur de vos rires légers, Sonner la double flûte aux lèvres des bergers; Joie et charme des eaux, des près et des collines, Salut! Je vous salue, ô Visions divines! II. PARFUM DE HÉLIOS-APOLLON -L'Héliotrope. Radieuse Splendeur qui naquis la première! Inévitable Archer, Titan, Porte-lumière, Tueur du vieux Python dans lé Marais impur, Entends, exauce-nous. OEil ardent de l'azur, Roi des riches saisons, des siècles et des races! Éternel Voyageur aux flamboyantes traces, Qui, joyeux, les cheveux épars, et jamais las, De l'Orient barbare aux monts de la Hellas, Loin du rose horizon où souriait l'Aurore, Éveillant les cités, les bois, la mer sonore, Pousses tes étalons hennissants et cabrés Et franchis bonds par bonds l'orbe des cieux sacrés; Puis qui, debout, brûlant à leur plus haute cime, Baignes tout l'Univers d' un seul regard sublime; O le plus beau des Dieux en qui coule l'Ikhôr, Entends-nous, Kithariste armé du plectre d'or! Harmonieux amant des neuf Muses divines, Embrase-nous du feu dont tu les illumines, Afin que nous, mortels, qui ne vivons qu'un jour, Noua chantions consumés de leur unique amour! III. PARFUM DE SÉLÈNÈ -Le Myrte. O Divine, salut! Viens à nous qui t'aimons! Descends d'un pied léger, par la pente des monts, Au fond des bois touffus pleins de soupirs magiques; Sur la source qui dort penche ton front charmant Et baigne son cristal du doux rayonnement De tes beaux yeux mélancoliques. Toi qui, silencieuse et voilée à demi, Surpris Endymion sur la mousse endormi Et d'un baiser céleste effleuras ses paupières, O blanche Sélènè, Reine des belles nuits, L'essaim des songes d'or qui bercent nos ennuis S'éveille à tes molles lumières. Egaré dans l'espace orageux, le marin, Accoudé sur le bord des nefs au bec d'airain, Entend rugir les flots et gronder les nuées; Mais il se rit du vent et de l'abîme amer, Quand tu laisses errer sur l'écumeuse mer Tes blondes tresses dénouées. Immortelle, entends-nous! Sur ce monde agité Epanche doucement ta tranquille clarté! O Perle de l'azur, inclinée à leur faîte, De tes voiles d'argent enveloppe les cieux, Et guéris-nous, pour un instant délicieux, Des maux dont notre vie est faite. IV. PARFUM D'ARTÉMIS -La Verveine. Déesse à l'arc d'argent tendu d'un nerf sonore, Qui, de flèches d'airain hérissant ton carquois, Par les monts et la plaine et l'épaisseur des bois, Un éclair dans les yeux, déchaînes des l'aurore De tes chiens découplés les furieux abois! O Tueuse des cerfs et des lions sauvages, Vierge à qui plaît la pourpre odorante du sang, Que Dèlos vit jadis fière et grande en naissant, Près du Dieu fraternel qui dorait les rivages, Surgir de la Nuit sombre au Jour éblouissant! Jamais la volupté n'a fleuri sur ta bouche, Érôs n'a point ployé ton col impérieux Ni de ses pleurs d'ivresse attendri tes beaux yeux: Comme un bouclier d'or, la Chasteté farouche, O Vierge, te défend des hommes et des Dieux. Mais quand ton corps divin, ô blanche Chasseresse, A l'heure où le soleil brûlant darde ses traits, Plonge et goûte en repos le charme des bains frais; Lorsque ta nudité que leur baiser caresse Resplendit doucement dans l'ombre des forêts, Bienheureux qui, furtif, par les halliers propices, A travers l'indiscret feuillage, un seul instant, Te contemple, muet et le coeur palpitant! Tu peux percer ce coeur enivré de délices: Il t'a vue, Artémis! Il t'aime et meurt content! V. PARFUM D'APHRODITE -La Myrrhe. O Fille de l'Écume, ô Reine universelle, Toi dont la chevelure en nappes d'or ruisselle, Dont le premier sourire a pour toujours dompté Les Dieux Ouraniens ivres de ta beauté, Dès l'heure où les flots bleus, avec un frais murmure, Éblouis des trésors de ta nudité pure, De leur neige amoureuse ont baisé tes pieds blancs, Entends-nous, ô Divine aux yeux étincelants! Par quelque nom sacré que la terre te nomme, Ivresse, Joie, Angoisse adorable de l'homme Qu'un éternel désir enchaîne à tes genoux, Aphrodite, Kypris, Érycine, entends-nous! Tu charmes, Bienheureuse, immortellement nue, Le ramier dans les bois et l'aigle dans la nue; Tu fais, dès l'aube, au seuil de l'antre ensanglanté, le lion chevelu rugir de volupté; Par Toi la mer soupire en caressant ses rives, Les astres clairs, épars au fond des nuits pensives, Attirés par l'effluve embaumé de tes yeux, S'enlacent, déroulant leur cours harmonieux; Et jusque dans l'Érèbe où sont les morts sans nombre, Ton souvenir céleste illumine leur ombre! VI. PARFUM DE NYX -Le Pavot. O Vénérable! Oubli des longs jours anxieux, Immortelle au front bleu, ceinte de sombres voiles, Qui mènes lentement, dans le calme des cieux, Tes noirs chevaux liés au char silencieux, Par la route d'or des étoiles! Source des voluptés et des rêves charmante, O Nyx, mère d'Hypnos aux languissantes ailes, Toi qui berces le monde entre tes bras cléments, Tandis que mille éclairs, de moments en moments, Allument tes mille prunelles, Entends-nous, Bienheureuse! Et puisses-tu, sans fin, Et pour jamais, avec nos stériles chimères, Et l'antique Kosmos, hélas! où tout est vain, Envelopper des plis de ton péplos divin Vivants et Choses éphémères! VII. PARFUM DES NÉRÉIDES -L'Encens. Sous les nappes d'azur de la mer d'Ionie Qui soupire au matin sa chanson infinie, Quand le premier rayon du ciel oriental Étincelle en glissant sur l'onduleux cristal, Puissions-nous contempler, ô chères Néréides, Vos longs yeux d'émeraude et vos beaux corps fluides! De vos grottes de nacre aux changeantes couleurs Où le rose corail épanouit ses fleurs, Des berceaux d'algue verte aimés des Dieux Tritones, Des mobiles vallons parsemés d'anémones, Des profondeurs où luit sur le sable vermeil L'opaline clarté d'un magique soleil, Montez! Laissez flotter dans les brises charmées Vos tresses, d'un arôme âpre et doux embaumées, Et, mieux que le dauphin joyeux et diligent, Fendez le flot natal d'un sillage d'argent! O Filles de Thétis, gardez-nous des nuits noires, Des écueils embusqués le long des promontoires, Du Notos, tourmenteur de la divine Mer, Par qui nefs et marins plongent au gouffre amer, Et, propices toujours, que vos fraîches haleines Jusqu'au port désiré gonflent nos voiles pleines. VIII. PARFUM D'ADÔNIS -L'Anémone et la Rose. Sur la couche d'ivoire où nous te contemplons Tu dors, cher Adonis, Ëphébe aux cheveux blonds! O jeune Dieu, pleuré des Vierges de Syrie, Quand le noir sanglier blessa ta chair fleurie, Et s'enfuit, te laissant, immobile et sans voix. De ton sang rose et frais baigner l'herbe des bois, Sur la montagne et dans les profondes vallées On entendit gémir les Nymphes désolées, Et l'écho prolongea leurs pieuses douleurs; Et Kypris, les cheveux épars, les yeux en pleurs, T'enveloppant encor d'une suprême étreinte, Troubla la paix des cieux de sa divine plainte: -Adônis, Adônis! Tu meurs, et je t'aimais! Te voilà mort, et moi, je ne mourrai jamais! Tu faisais ma beauté, mon orgueil et ma joie, Et je ne suis plus belle, et mon corps neigeux ploie Comme un grand lys brisé par les vents de l'hiver! Je suis Déesse, hélas! Toi qui m'étais si cher, Je ne te verrai plus! Mes lèvres embaumées Plus jamais ne joindront tes lèvres bien-aimées Mais, si du sombre Erèbe on ne peut revenir, Je puis faire du moins, triste et doux souvenir, Croître et s'épanouir, au loi où tu reposes, Sous mes pleurs l'anémone et dans ton sang les roses! - Telle parla Kypris, et, grâce à son amour, Tu renais et tu meurs et renais tour à tour, Et tu rends chaque année, à la terre ravie, L'azur du ciel, les fleurs, la lumière et la vie. Sur la couche d'ivoire où nous te contemplons Éveille-toi toujours, Ephèbe aux cheveux blonds! IX. PARFUM DES ERINNYES -L'Asphodèle. Meute du noir Êrèbe, ô vieilles Erinnyes, Aux yeux caves où sont des éclairs aveuglants, Qui d'un blême haillon serrez vos maigres flancs, Et, l'oreille tendue au cri des agonies, Aboyez sans relâche aux meurtriers sanglants! Filles de l'Invisible, Hôtesses des Cavernes Où jamais n'est entrée une lueur du jour, Dont éternellement Styx fait neuf fois le tour, Tandis que, sur la fange et le long des Eaux ternes, Foule vaine, les Morts fourmillent sans retour; Vous qui courez, volez, rapides et subtiles, Emplissant de terreur l'antique Obscurité, Secouant dans la nuit, sous un ciel empesté, Vos sinistres cheveux hérissés de reptiles Qui mordent, furieux, le coeur épouvanté, Ne nous fascinez plus de vos faces livides! Nous avons expié, que tout soit accompli! Fuyez l'Hadès dans l'Omble horrible enseveli, Venez! Exaucez-nous, ô bonnes Euménides, Et rendez-nous la paix, le pardon et l'oubli! X. PARFUM DE PAN -Les Aromates. L'air lumineux, l'Êrebe et la mer inféconde, Et l'abîme éthéré plein d'astres éclatants, Et l'antique Gaia qui conçut les Titans, Et les vents déchaînés dont l'aile vagabonde Pourchasse dans la nuit les troupeaux haletants Des nuages striés d'éclairs au ciel qui gronde, Que sont-ils, sinon Toi, Pan, substance du monde! O divin Chèvre-pied, frénétique et joyeux, Ton souffle immense emplit la Syrinx éternelle! Tout soupire, tout chante ou se lamente en elle; Et le vaste Univers qui dormait dans tes yeux, Circulaire et changeant, sinistre ou radieux, Avec ses monts, ses bois, ses flots, l'homme et les Dieux, En se multipliant jaillit de ta prunelle! Inépuisable Pan, vieux et toujours nouveau, Toi qui fais luire au loin, pour des races meilleures, Comme un pâle reflet de quelque vain flambeau, L'Espérance stérile, hélas! dont tu nous leurres, Et qui roules, marqués d'un implacable sceau, Les siècles de ton rêve aussi prompts que des heures, Salut, ô Dieu terrible, Origine et Tombeau! L’Enlèvement D’Européia. La montagne était bleue et la mer était rose. Du limpide horizon, dans l’air tout embaumé, L’Aurore, fleur céleste et récemment éclose, Semblait s’épanouir sur le monde charmé. Non moins roses que l’Aube, au bord des vastes ondes, Les trois Vierges, avec des rires ingénus, Laissant sur leur épaule errer leurs boucles blondes, Se jouaient dans l’écume où brillaient leurs pieds nus. Le sein libre à demi du lin qui les protège, Une lumière au coeur et l’innocence aux yeux, Et la robe agrafée à leurs genoux de neige, Elles allaient sans peur des hommes et des Dieux. Voici qu’un grand Taureau parut le long des côtes, Grave et majestueux, ayant de larges flancs, Une étoile enflammée entre ses cornes hautes Et des éclats de pourpre épars sur ses poils blancs. Le souffle ambroisien de ses naseaux splendides L’enveloppait parfois d’un nuage vermeil Tel que la vapeur d’or dont les Époux Kronides Abritaient leur amour et leur divin sommeil. Il vint, et dans le sable où l’écume s’irise Sa coucha, saluant d’un doux mugissement Le beau groupe immobile et muet de surprise, Et caressa leurs pieds de son mufle fumant. Or, le voyant ainsi prosterné, l’une d’elles, Dont l’oeil étincelant reflétait le ciel bleu, Plus jeune, et la plus belle entre les trois si belles, S’assit sur ce Taureau superbe comme un Dieu. Tandis qu’elle riait dans sa naïve joie, Lui, soudain se dressa sur ses jarrets de fer, Et, rapide, emportant sa gracieuse proie, En quelques bonds fougueux s’élança dans la mer. Les deux autres, en pleurs, sur les algues marines Couraient, pâles, les bras étendus vers les flots, Suppliaient tour à tour les Puissances divines Et nommaient leur compagne avec de longs sanglots. Celle-ci, voyant fuir le doux sol d’Héllénie, Se lamentait, tremblante: -Où vas-tu, cher taureau? Pourquoi m’emportes-tu sur la houle infinie, Cruel! toi qui semblais si docile et si beau? Vois! La mer est stérile et n’a point de prairies Ni d’herbage odorant qui te puisse nourrir. Hélas! J’entends gémir mes compagnes chéries- Reviens! Ne suis-je pas trop jeune pour mourir? - Mais lui nageait toujours vers l’horizon sans bornes, Refoulant du poitrail le poids des grandes Eaux Sur qui resplendissait la pointe de ses cornes A travers le brouillard qu’exhalaient ses naseaux. Et quand la terre, au loin, se fut toute perdue, Quand le silencieux espace Ouranien Rayonna, seul, ardent, sur la glauque étendue, Le divin Taureau dit: -Ô Vierge, ne crains rien. Je suis le Roi des Dieux, le Kronide lui-même, Descendu de l’immense Éther à tes genoux! Réjouis-toi plutôt, ô Fleur d’Hellas que j’aime, D’être immortelle au bras de l’immortel Époux! Viens! Voici l’Ile sainte aux antres prophétiques Où tu célébreras ton hymen glorieux, Et de toi sortiront des Enfants héroïques Qui régiront la terre et deviendront des Dieux! Frédégonde. (Fragment du premier acte) FRÉDÉGONDE, d'une voix basse et haletante: Ah! misérable! mords ta langue. Hors d'ici! Tais-toi. Tant que je vis, telle que me voici, Et si bas que je tombe encore, vil serf, sache Qu'il me suffit d'un geste et d'un mot, pour qu'on hache En dix morceaux ta chair et tes os. Ne dis rien, Et va-t'en! Le conseil est bon. Au chenil, chien! Au chenil! Rampe, flatte et lèche, bête immonde! C'est ta part. Mais crois-moi, prends garde à Frédégonde; Ne te retrouve plus jamais sur son chemin, Et tremble qu'elle songe encore à toi demain. La Mort Du Moine. Les reins liés au tronc d'un hêtre séculaire Par les lambeaux tordus de l'épais scapulaire, Le moine était debout, tête et pieds nus, les yeux Grands ouverts, entouré d'hommes silencieux, Kathares de Toulouse et d'Albi, vieux et jeunes, En haillons, desséchés de fatigue et de jeûnes, Horde errante, troupeau de fauves aux abois Que la meute pourchasse et traque au fond des bois. Et tous le regardaient fixement. C'était l'heure Où le soleil, des bords de l'horizon, effleure, Par jets de pourpre sombre et par éclats soudains, Les monts dont la nuit proche assiège les gradins; Et la tête du moine immobile, hantée D'yeux caves, semblait morte et comme ensanglantée. Or, le chef des Parfaits fit un pas et tendit Le bras vers le captif, et voici ce qu'il dit: -Frères, voyez ce moine! Il a la face humaine, Mais son coeur est d'un loup, chaud de rage et de haine Il est jeune, et plus vieux de crimes qu'un démon. Celui qui l'a pétri de son plus noir limon Pour être dans la main de la prostituée Une bête de proie au meurtre habituée, Et pour que, de l'aurore à la nuit, elle fût Toujours soûle de sang et toujours à l'affût, Fit du rêve hideux qui hantait sa cervelle Un blasphème vivant de la Bonne-Nouvelle. Frères! Notre Provence, ainsi qu'aux anciens temps, Souriait au soleil des étés éclatants; Sur les coteaux, le long des fleuves, dans les plaines. Les moissons mûrissaient, les granges étaient pleines, Et les riches cités, orgueil de nos aïeux, Florissaient dans la paix, sous la beauté des cieux; Et nous coulions, heureux, nos jours et nos années, Et nos âmes vers Dieu montaient illuminées, Vierges du souffle impur de la grande Babel Par qui saigne Jésus comme autrefois Abel, Et qui, dans sa fureur imbécile et féroce, Etrangle avec l'étole, assomme avec la crosse, Ou, pareille au César des siècles inhumains, De flambeaux de chair vive éclaire ses chemins! Mais nos félicités, hélas! sont non moins brèves Que les illusions rapides de nos rêves, Et, dans l'effroi des jours, l'épouvante des nuits, Les biens que nous goûtions se sont évanouis, Quant l'Antéchrist Papal, hors du sombre repaire, Eut déchaîné ce loup sur notre sol prospère. Il est venu, hurlant de soif, les yeux ardents, La malédiction avec la bave aux dents, Et poussant, comme chiens aboyeurs sur les pistes, L'assaut des mendiants et des voleurs papistes, A qui tous les forfaits sont gestes familiers: Princes bâtards, barons sans terre et chevaliers, Pillards, chassés du Nord pour actions perverses, Et routiers vagabonds d'origines diverses. Et tous se sont rués en affamés sur nous! Et ce boucher tondu, le sang jusqu'aux genoux, Pourvoyeur de la tombe et monstrueux apôtre, Le goupil d'une main et la torche de l'autre, Sans merci ni relâche, en son furieux vol, A promené massacre, incendie et viol! Frères, souvenez-vous! Nos villes enflammées Vomissent au ciel bleu cris, cendres et fumées; Nos mères, nos vieillards, nos femmes, nos enfants, Par milliers, consumés dans les murs étouffants, Pendus, mis en quartiers, enfouis vifs sous terre, Font du pays natal un charnier solitaire, D'où les corbeaux repus s'envolent, et qui dort Dans l'horreur du supplice et l'horreur de la mort, Mais qui gémit vers Dieu plus haut que le tonnerre! Or, voici l'égorgeur et le tortionnaire. La Justice tardive en nos mains l'a jeté. Parle donc, Moine, au seuil de ton éternité! L'heure est proche. Réponds. Repens-toi de tes crimes, Et que Jésus t'absolve au nom de tes victimes. - Et le moine écoutait l'homme impassiblement, Tête haute, au milieu d'un sourd frémissement De vengeance certaine et de plaisir farouche. Puis, un amer mépris lui contractant la bouche Et gonflant sa narine, il parla d'une voix Grave et dure: -J'entends un insensé! Je vois De galeuses brebis, loin du Berger qui pleure, Dans la vivante mort s'enfoncer d'heure en heure, Et je leur dis ceci par ultime pitié: Gémissez! Déchirez votre corps châtié, Lavez de votre sang les souillures de l'âme; Et, peut-être, échappés à l'éternelle flamme, Dans quelques milliers de siècles, mais un jour, Serez-vous rachetés par le divin Amour, En vertu de la longue épreuve expiatoire Et des heureux tourments du sacré Purgatoire. Faites cela. J'ai dit. Sinon, chiens obstinés, Chair promise à l'Enfer pour qui vous êtes nés, Maudits septante fois, rebut du monde, écume D'infection, qui sort de l'abîme et qui fume De la gorge du diable, allons! Ne tardez plus, Frappez! Couronnez-moi du nimbe des Elus; Faites votre oeuvre aveugle, ô misérable reste De réprouvés, hideuse engeance, opprobre et peste Des âmes! Hâtez-vous. Pour un homme de moins, L'Eglise ni Jésus ne manquent de témoins. Mille autres surgiront du sang de mon cadavre, Mille autres brandiront le glaive qui vous navre; Et je vois, au delà de ce siècle, approcher Le jour où, dans le feu du suprême bûcher, Le dernier d'entre vous, qu'un autre feu réclame, Aux vents du ciel vengé rendra sa cendre infâme. Tuez! Je vous défie et vous hais. -Qu'il soit fait Ainsi que tu le veux, Moine! dit le Parfait. Au nom des justes morts, crève, bête enragée! Va cuver tout le sang dont ta soif s'est gorgée. O monstrueux bâtard, fruit impur et charnel De Rome la Ribaude et de Satanaël, Sans qu'il puisse jamais la revomir au monde, Rends-lui, plus maculée encor, ton âme immonde; Et, du fond de l'abîme où tes dents grinceront Sous le reptile en feu qui rongera ton front, Entends crier vers toi, de la terre où nous sommes, Les exécrations des siècles et des hommes! Va! Meurs! - Et le couteau tendu, rigide et lent, Du sinistre martyr troua le coeur sanglant. Et lui, plein d'un frisson d'inexprimable extase, Renversa doucement sa tête blême et rase; Un sourire de joie et de ravissement Sur ses lèvres erra voluptueusement; Son regard s'en alla vers la voûte infinie, Et dans un long soupir de sereine agonie, Il dit: -Lumière! Amour! Paix! chants délicieux! Salut! Emportez-moi, saints Anges, dans les cieux! Les Raisons Du Saint-Père. La nuit enveloppait les sept Monts et la Plaine. Dans l'oratoire clos, le Pape Innocent trois. Mains jointes, méditait, vêtu de blanche laine Ou se détachait l'or pectoral de la Croix. Du dôme surbaissé, seule, une lampe antique, Argile suspendue au grêle pendentif, Éclairait çà et là le retrait ascétique Et le visage osseux du Saint-Père pensif. Or, tandis qu'il songeait, paupières mi-fermées Sous les rudes sourcils froncés sévèrement De splendides lueurs et de myrrhe embaumées Emplirent l'oratoire en un même moment. Laissant pendre à plis droits sa robe orientale, Un spectre douloureux, blâme, aux longs cheveux roux En face du grand Moine immobile en sa stalle Se dressa, mains et pieds nus et percés de trous. Comme un bandeau royal, l'épais réseau d'épines, D'où les gouttes d'un sang noir ruisselaient encor. Se tordait tout autour de ses tempes divines Sous les reflets épars de l'auréole d'or. Et ce Spectre debout dans sa majesté grave, Hôte surnaturel, toujours silencieux, Sur l'Élu des Romains et du sacré Conclave Epanchait la tristesse auguste de ses yeux. Mais le Pape, devant ce fantôme sublime Baigné d'un air subtil fait d'aurore et d'azur, Sans terreur ni respect de la sainte Victime, Lui dit, la contemplant d'un regard froid et dur: -Est-ce toi, Rédempteur de la Chute première? Que nous veux-tu? Pourquoi redescendre ici-bas, Hors de ton Paradis de paix et de lumière, Dans l'Occident troublé que tu ne connais pas? N'aurais-tu délaissé l'éternelle Demeure Que pour blâmer notre oeuvre et barrer nos chemins, Et pour nous arracher brusquement, avant l'heure, Le pardon de la bouche et le glaive des mains? Ne noua as-tu pas dit, Martyr expiatoire: Allez, dispersez-vous parmi les nations Liez et déliez, et forcez-les de croire, Et paissez le troupeau des génération? Les âmes, te sachant trop haut et trop loin d'elles, Erraient à tous les vents, sans guide et sans vertu. La faute n'en est pas à nous, tes seuls fidèles. Ce qui dut arriver, Maître, l'ignorais-tu? La Barque du Pêcheur, sous le fouet des tempêtes, Et près de s'engloutir, n'espérant plus en toi; Et l'aveugle Hérésie, hydre au millier de têtes, Déchirant l'Unité naissante de la Foi; Et sans cesse, pendant plus de trois cents années. Le torrent débordé des peuples furieux Se ruant, s'écroulant par masses forcenées Du noir Septentrion d'où les chassaient leurs Dieux. Fallait-il donc, soumis aux promesses dernières D'un retour triomphal toujours inaccompli, Tendre le col au joug et le dos aux lanières, Ramper dans notre fange et finir dans l'oubli? Souviens-toi de Celui qui, de son aile sombre, T'emporta sur le Mont de l'Épreuve, et parla, Disant: -Nazaréen! Vois ces races sans nombre! Si tu veux m'adorer, je te donne cela. Je suis l'Esprit vengeur qui rompt les vieilles chaînes, Le Lutteur immortel, vainement foudroyé, Qui sous la lourd fardeau des douleurs et des haines Ne s'arrête jamais et n'a jamais ployé. Fils de l'homme! Je fais libre et puissant qui m'aime. Réponds. Veux-tu l'Empire et régner en mon nom, Sachant tout, invincible et grand comme moi-même? - O Rédempteur, et Toi, tu lui répondis: Non! Pourquoi refusais-tu, dans ton orgueil austère, De soustraire le monde aux sinistres hasards? Pour fonder la Justice éternelle sur terre, Que ne revêtais-tu la pourpre des Césars? Non, tu voulus tarir le fiel de ton calice; Et voici que, cloué sous le ciel vide et noir, Trahi, sanglant, du haut de l'infâme supplice. Ton dernier soupir fut un cri de désespoir! Car tu doutas, Jésus, de ton oeuvre sacrée, Et l'homme périssable et son martyre vain Gémirent à la fois dans ta chair déchirée Quand la mort balaya le mirage divin. Mais nous, tes héritiers tenaces, sans Relâche, De siècle en siècle, par la parole et le feu, Rusant avec le fort, terrifiant le lâche, Du fils du Charpentier nous avons fait un Dieu! Au pied de ton gibet le stupide Barbare A prosterné par nous son front humilié; Le denier du plus pauvre et l'or du plus avare Ont dressé ton autel partout multiplié. Comme un vent orageux chasse au loin la poussière, Pour délivrer la tombe où tu n'as laissé rien, Nous avons déchaîné la horde carnassière Des peuples et des rois sur l'Orient païen. Vois! La nuit se dissipe à nos bûchers en flammes, La mauvaise moisson gît au tranchant du fer; Et, mêlant l'espérance à la terreur des âmes, Nous leur montrons le Ciel en allumant l'Enfer. Et tu nous appartiens, Jésus! Et, d'âge en âge, Sur la terre conquise élargissant nos bras, Dans l'anathème et dans les clameurs du carnage, Quand nos voix s'entendront, c'est Toi qui parleras! O Christ! Et c'est ainsi que, réformant ton rêve, Connaissant mieux que toi la vile humanité, Nous avons pris la pourpre et les Clefs et le Glaive, Et nous t'avons donné le monde épouvanté. Mais, arrivés d'hier à ce glorieux faite. Il reste à supprimer l'hérétique pervers! Ne viens donc pas troubler l'oeuvre bientôt parfaite Et rompre le filet jeté sur l'univers. Dans le sang de l'impie, au bruit des saints cantiques, Laisse agir notre Foi, ne nous interromps plus; Retourne et règne en paix dans les hauts cieux mystiques, Jusqu'à l'épuisement des siècles révolus. Car, aussi bien, un jour, dussions-nous disparaître, Submergés par les flots d'un monde soulevé, Grâce à nous, pour jamais, tu resteras, ô Maître, Un Dieu, le dernier Dieu que l'homme aura rêvé. - Le Saint-Père se tut, prit sa croix pectorale Qu'il baisa par trois fois avec recueillement, Et se signa du pouce. Et l'Image spectrale De ce qui fut le Christ s'effaça lentement. Cozza Et Borgia. Fragment Des États Du Diable. Le Diable, Jean XXIII, Alexandre VI LE DIABLE. Sang de Dieu! Balthazar, cette harangue est forte, Et votre Sainteté n'y va pas de main morte. Par mes cornes, ma queue et mes griffes! Le vieux Démosthènes, au Pnix, ne dégoisait pas mieux, Ni le bon Tullius sur les Rostres de Rome. Je suis émerveillé de pied en cap, cher homme! Tant le discours est vif, nerveux, précis, net, clair, Et siffle droit au but, tel qu'un trait d'arc dans l'air. Ah! Compère, au beau temps de vos jeunes années, Sur l'espale à treillis des nefs vermillonnées, Les yeux luisants au fond du capuce marin, La masse au poing, la cotte au dos, l'épée au rein, Avec la courte hache et la miséricorde, Dans l'âpre bruit du vent qui rompt antenne et corde, Vous haranguiez ainsi vos joyeux compagnons, Calabrais, Provençaux nourris d'ail et d'oignons, Aragonais, Pisans, Génois, Grecs et Dalmates, Hâlés, séchés, tannés, tatoués des stigmates Du fouet et du carcan familiers aux meilleurs, Mais réservant la part des Saints, pieux d'ailleurs. La rage les mordait au ventre, et, dagues hautes, Ils se ruaient comme un orage sur les côtes, Bondissant à travers l'écume du ressac Mettant ville et faubourg, chaume et palais à sac, Faisant flamber l'église avec le feu des cierges, Forçant les celliers clos, les coffres et les vierges, Et buvant à longs traits, pour être plus dispos, Dans les ciboires d'or les vins épiscopaux. En ce temps, Balthazar, maître en rêve du monde, La Tiare étincelait dans votre âme profonde Comme un astre au plus noir de l'épaisseur des cieux; Et vous battiez alors, ô bel ambitieux, Durant les sombres nuits, l'onde mélancolique Pour enfler le futur trésor Apostolique. J'en atteste la rouille aux clefs du Paradis! J'ai toujours eu pour vous, entre tous les maudits, Un vif attrait non moins qu'une très haute estime. Vous aviez l'heureux flair du gain illégitime, Le mépris naturel de l'antique vertu, Le goût de la traîtrise et du chemin tortu, L'esprit prompt et subtil, l'oeil perçant, la main croche, L'amour sacré de l'or, le coeur dur comme roche, Et ne mettiez de trêve à vos extorsions Que pour sacrifier aux tendres passions. Dès que la Simonie, au grand jour insolente, Eut mis l'Anneau mystique à votre main sanglante, On vît bien, par le meurtre et le vol éhonté, Que vous aviez conquis l'infaillibilité: L'ancien pirate avait façonné le Saint-Père, Et vous fîtes du Siège Unique un vrai repaire, Un Pandémonium rare et complet, un lieu D'édification parfaite. Ah! Sang de Dieu! Ce fut un joyeux temps pour la vieille Nacelle! Vous coupiez à la fois la gorge et l'escarcelle, Vous vendiez l'Esprit-Saint, tant la part, tant le lot, Pour le revendre encor. L'intarissable flot Des écus ruisselait dans vos coffres avides Si larges et si creux qu'ils semblaient toujours vides; Et je m'ébahissais de voir ainsi les gens Au sortir de vos mains nus comme des Saints-Jeans, Emaciés, raclés, desséchés, sans haleine, Et la peau s'en étant allée avec la laine De l'agneau, comme avec le poil du maigre ânon, Par l'Acte, le Décret, la Bulle et le Canon. Mats vos félicités, Balthazar, furent brèves. Telles les douces nuits que hantent les beaux rêves Et que l'aube dissipe avec un long soupir. Ce fut une heure amère. Il fallut déguerpir De la Ville éternelle et de la Chaire unique, Rendre gorge et subir l'arrêt OEcuménique. L'eussiez-vous dit? Hélas! Ce que c'est que de nous! Quand à travers les flots de la plèbe à genoux, Au cliquetis joyeux des mules espagnoles, Vous en tête, Saint-Père, et neuf cents vierges folles En croupes, Cardinaux, Évêques gallicans Ou romains, Abbés d'ordre et Docteurs éloquents, Bohémiens et Hongrois, de Saxe et de Sicile, Lumières de l'Église et du sacré Concile, Prêtres, moines, soudards, princes et chevaliers Dans la vieille Constance entrèrent par milliers, Eussiez-vous cru, Cozza, que l'heure était prochaine Où vous en sortiriez comme un ours à la chaîne, Où l'on vous nommerait interminablement: Hérétique, larron, meurtrier, excrément, Simoniaque, intrus, chardon, ciguë, ortie, Adultère, relaps, empoisonneur d'hostie, Chien enragé, lion rugissant, loup hurleur, Reptile variant sa ruse et sa couleur, Caïn, Coré, Judas, sorcier, spectre effroyable, Pape de l'Antéchrist, vomissement du Diable, Et cetera, le tout en très mauvais latin? Sans compter que, dès l'aube, et du soir au matin, On vous lut l'anathème et ses souhaits moroses. Vous n'étiez pas, mon bon, sur des lys et des roses, Et vous fûtes maudit des pieds au sinciput Aussi complètement que l'Esprit-Saint le put, Dans la tête, les reins, le ventre, les narines, Debout, couché, mangeant, et jusques aux latrines! La chose n'était pas folâtre, Triple-Dieu! Blême, sans le plus mince écu, sans feu ni lieu, Par un trou dans le mur rampant à quatre pattes, Du cachot synodal, mon fils, vous décampâtes Au moment opportun, car, le cas échéant, Il était fort possible et même fort séant, Tant un païen qu'on brûle exhale un doux arôme, Que vous fussiez rôti comme Huss et Jérôme. Mais l'anguille est glissante et le mulet têtu; On n'est pas assommé pour être un peu battu; De sorte qu'on vous vit bientôt, plus blanc que neige, Doyen des Cardinaux dans le Sacré-Collège, Mangeant chaud, buvant frais, gorgé d'or, gai, dodu, Et goûtant le repos qui vous était bien dû. O roi des loups de mer et des grands hypocrites. Certes, je n'entends point restreindre vos mérites; J'ai connu rarement un homme plus complet. Plus rongeur d'os jusqu'à la moelle, plus valet Du fort, plus dur au faible, insolent et féroce Lorsque vous brandissiez ou la hache ou la crosse, Ni plus vil et rampant quand vous étiez traqué. Celui qui vous a fait ne vous a pas manqué, Balthazar! Et l'Enfer lui doit une chandelle Da taille et d'épaisseur, qui fera parler d'elle. Pourtant, mon éloquent ami, votre moyen Est piètre, étant donné le siècle, et ne vaut rien. Donc, quant à pratiquer vos intentions pies, Non pas! Les nations crieraient comme des pies; Ce serait un haro sans fin, universel, Et tout noua manquerait, l'eau, la terre et le sel. Or, veuillez réfléchir précisément, mon maître, Que la Foi Catholique étant ma raison d'être, Sa mort serait ma mort. Je ne rimerais plus A rien. Mes chauds brasiers deviendraient superflus; Et le Dieu d'Augustin, n'ayant plus son vieux Diable, Finirait comme moi de façon pitoyable. Non, non! Pousser à bout ainsi les bonnes gens, C'est risquer de les rendre un jour intelligents. La force est bonne en soi, mais il est authentique Qu'on en use fort mal étant paralytique. Qu'en pense Borgia? ALEXANDRE VI. Seigneur, assurément, Vous parlez d'or, voilà quel est mon sentiment. Agir de violence est au moins inutile; Et si je rends hommage à la vigueur du style, Comme aux vertus de mon sacré Prédécesseur, J'incline nonobstant aux moyens de douceur. Pour ses enfants rétifs, l'Église, en bonne mère, Dissimulant le goût de la liqueur amère, Enduit de miel les bords de la coupe. Il lui plaît De prendre, comme on dit, les mouches dans du lait. On ne peut pas toujours, tant la grâce est tarie. Faire un apostolat de la piraterie, Voler de petits Juifs pour les vendre au bazar. Vous viviez en un temps, messire Balthazar, Si j'ose dire, un peu farouche et ridicule, Où chacun se donnait des torsions d'hercule En levant des fétus de paille à bras tendus. Je n'oublierai jamais quels respects vous sont dus; Mais dans la conjoncture où nous sommes, Saint-Père, Il m'est avis qu'un âne et vous faites la paire, Et je suais à vous ouïr, sur mon honneur! JEAN XXIII. Corbacque! que nous veut ce vieil empoisonneur? Que j'aie en proue assaut de vent et de marée, Que je sois hissé court à l'antenne carrée, Si je laisse hâbler cet onagre espagnol Qui brait en se donnant des airs de rossignol! Allons! vil trafiquant de capes écarlates, Tu n'hériteras pas du Diable que tu flattes, Tu ne drogueras pas son hanap! Or, bandit. Géniteur de bâtards et de gueuses, c'est dit: Parle mieux, ou, sinon, d'un revers sur ta face, Ainsi que Colonna souffleta Boniface, J'écrase ta mâchoire aux crochets vipérins, Et d'un estoc pointu je te pique les reins! LE DIABLE. Jean! Moins de violence et moins de promptitude, Et soyez plus poli pour sa Béatitude. Vous avez des façons d'écumeur, mon ami, Tudieu! qui ne sont pas féroces à demi. Que Diable! -Je me prends à témoin, faute d'autre, - Il n'a rien dit que de très vrai, le bon apôtre. D'ailleurs, de tels propos sont des plus hasardeux. Veuillez considérer qui vous étiez tous deux; Que, si Vos Saintetés conversent ainsi d'elles, Voua épanouirez la rate aux infidèles; Que chacun, pour le mieux, doit user de ses dons, Et qu'il s'agit en fait de garder ses dindons. Borgia, n'ayez point cet air penaud et blême Jean vingt-trois, je l'avoue, est un peu vif; il aime, Par coutume et par goût, le massacre et l'argent, Mais, pour un vieux pirate, il est intelligent. En somme, songez-y, vertueux Alexandre, Vos âmes et vos corps sont ombre vaine et cendre. Et jamais plus le fer, la corde et les poisons Subtils n'interrompront le cours de vos saisons. Rassurez-vous, parlez. ALEXANDRE VI. O délices! ô gloire! O plats d'or qui luisiez sur les tables d'ivoire! Marsala, Syracuse, Alicante et Muscat! O soupers bienheureux de mon pontificat, Coupes, flambeaux, richesse étincelante! O joie! O beaux corps enlacés sur les tapis de soie, Murmures des baisers pleuvant sur les seins nus, Rêves du Paradis, qu'êtes-vous devenus? Qu'il était doux, couché dans la pourpre romaine, De jouir amplement de la bêtise humaine. De partager le monde après boire, octroyant Pour deux cents mares d'or fin, l'Occident, l'Orient, Iles et terre ferme, hommes, femmes, épiées, Aux rois, mes argentiers, pillant nous mes auspices, Et de voir, en goûtant le frais des chênes verts, Haleter au soleil le stupide univers! Quoi rêve! O merveilleux enchaînement des choses, Qui, dans l'âcre parfum des femmes et des roses, Et du sang, sous l'éclat des torches allumant Mes tentures de pourpre et d'or, au grondement De la foudre impuissante, au chant des voix serviles, Dans la prostration des multitudes viles, Nuits et jours, ramenant les grands songes anciens, Me rendais la splendeur des temps Césariens! Et toi, vivante fleur da la chaude Italie, Éclatante du sang qui nous brûle et nous lie, En un moment d'ivresse éclose au clair matin Pour parfumer ma couche et le beau ciel latin! O toi qui me versais du regard et des lèvres Le flot des voluptés et des divines fièvres, Pour qui mon fils César, le pâle Cardinal, Occit le Gandia la nuit du Carnaval, Afin que, consumé du désir qui l'enivre, Il mourût des baisers dont il eût voulu vivre, Ma fille, que mon sein plein de flamme couvait... LE DIABLE. Mon féal! Vous feriez rougir, s'il se pouvait, De vos débordements, Madame Marozie. Sa mère vénérable en est toute saisie; Balthazar en devient très rose, plus vermeil Que l'aube ou qu'une vierge au sortir du sommeil; Et Madame Lucrèce, en personne bien née, Entre nous, Très Saint-Père, en est un peu gênée. Refrénez votre langue et n'en dites pas plus; Ces souvenirs charmants sont ici superflus. Aussi bien, tenez-le pour certain et notoire, C'est au Diable qu'il sied de narrer votre histoire. Dût le jeune Benoît, qui vendit les deux clefs A Gratien, pour deux mille écus déjà volés. Et qui fut plus méchant que vous, comme il s'en pique, Sécher de jalousie à ce récit épique; Dût le bétail humain, imbécile et poltron, Fait pour le bât, le fouet, la bride et l'éperon, S'épouvanter de voir de quelle boue immonde Le Porc pontifical éclaboussa le monde, Sans que les peuples vils, saturés de dégoût, Aient balayé l'ordure effroyable à l'égout, Et, purifiant l'air que tout homme respire, Brûlé le siège où le scélérat devient pire; La chose sera dite et marquée à mon sceau, Et vous serez content de ce petit morceau. Mais revenons à nos moutons qu'il nous faut tondre, Balthazar a parlé, c'est à vous de répondre. Donc, au fait, chien mitré, vieux drôle au coeur de fer, Et ne révolte pas la pudeur de l'Enfer! Sur Deux Groupes Du statuaire E. Christophe. I. LA FATALITÉ. L'épée en main, le pied sur la roue immortelle, Douce à l'homme futur, terrible au dieu dompté, Elle voiries yeux dardés droit devant elle, Dans sa grâce, sa force et sa sérénité! II. LE BAISER SUPRÊME. Heureux qui, possédant la Chimère éternelle, Livre au Monstre divin un coeur ensanglanté, Et savoure, pour mieux s'anéantir en Elle, L'extase de la mort et de la volupté Dans l'éclair d'un baiser qui vaut l'éternité! Le Dernier Des Maourys. C'était un soir du monde austral océanique. Écarlate, à demi baigné des flots dormants, Le soleil flagellait de ses rayonnements Les longues houles d'or de la Mer Pacifique. Les lames, tour à tour, et près de s'assoupir, A travers le corail des récifs séculaires, S'en venaient, le marbrant de leurs écumes claires, S'éteindre sur le sable en un grave soupir. Or, ce soir-là, tandis que, rose sur les cimes, La lumière laissait la nuit, par bonds croissants, Escalader les monts de versants en versants, Sur le soc qui longeait la mer nous nous assîmes. Le ciel, dans le silence et dans la majesté, Planait sur la désert de l'océan paisible, Et déjà la lueur de la lune invisible Tremblait à l'Orient vaguement argenté. Osseux, la front strié de creuses rides noires. Tatoué de la face à ses maigres genoux, Le vieux Chef dilatait ses yeux jaunes sur nous, Assis sur les jarrets, les paumes aux mâchoires. Un haillon rouge autour des reins, ses blanches dents De carnassier mordant la largeur de sa bouche, On eût dit une idole inhumaine et farouche Qui rêve et ne peut plus fermer ses yeux ardents. A la rigidité rugueuse de ce torse Labouré de dessins l'un à l'autre enlacés, On sentait que le poids de tant de jours passés L'avait pétrifié sans en rompre la force. Tel, inerte, il songeait silencieusement. Puis enfin, retroussant sa lèvre avec un râle, Il se mit à parler d'une voix gutturale. Apre comme l'écho d'un fauve grondement: -Voyez! Le monde est grand. La terre est-elle pleine Où vos pères sont morts, où vos enfants sont nés? Fuyez-vous, par la faim sans trêve aiguillonnés, De l'aurore au couchant, blêmes et hors d'haleine? Non! Mais l'essaim vorace, impossible à saisir, Des moustiques vibrant dans la nuit lourde et chaude, Moins avide que vous, se multiplie et rôde; Vos coeurs sont consumés d'un éternel désir. Écoutes, Blancs! Ma race était l'antique aïeule Des hommes qu'autrefois, loin du soleil levant, Nos Dieux avaient portés sur les ailes du vent Dans l'Ile solitaire où la foudre errait seule. Le divin Mahouï, de son dos musculeux, Y remuait encor les montagnes surgies Et dans leurs cavités soufflait ses énergies Qui flamboyaient d'en haut sur leurs abîmes bleus. Et les temps s'écoulaient, et, de la base au faîte, Le bloc géant, couvert d'écume et de limons, Fut stable, et les forêts verdirent sur les monts, Et le Dieu s'endormit, son oeuvre étant parfaite. Il s'endormit dans Pô, la noire Nuit sans fin, D'où vient ce qui doit naître, où ce qui meurt retombe, Ombre d'où sort le jour, l'origine et la tombe, Dans l'insondable Pô, le Réservoir divin. Et, palpitants, éclos de la chaleur féconde. Les germes de la Vie, épars au fond du sol, Pour semer leurs essaims vagabonds à plein vol, Ouvrirent par milliers les entrailles du monde. Et les pères anciens, les braves Maourys, Vers le jeune soleil faisant vibrer leurs flèches, Se couchèrent joyeux au bord des sources fraîches Qui chantaient, ruisselant sur les coteaux fleuris. Bien des soleils sont morts dans ma vieille prunelle Depuis que je suis né, là-bas, sous d'autres cieux, Sur la côte orageuse où les os des aïeux Dorment, bercés au bruit de la Mer éternelle. Au fond des bois, enfants d'un immuable été, Sur les sommets baignés de neiges et de flammes, Hardi nageur riant du choc des hautes lames. J'ai grandi dans ma force et dans ma liberté. Le mâle orgueil de vivre emplissait ma poitrine, Et, sans m'inquiéter du fugitif instant, Je sentais s'élargir dans mon coeur palpitant Le ciel immense avec l'immensité marine. Qu'ils étaient beaux, ces jours qui ne me luiront plus, Où j'ai mangé la chair et bu le sang des braves, Moi, Chef des chefs, servi par un troupeau d'esclaves Dans la hutte où pendaient cent crânes chevelus! Je les avais tranchés, en face, homme contre homme. Ces crânes de guerriers, dans mes jours triomphants, Pour que le fier esprit qui les hantait vivants Me fit un des meilleurs parmi ceux qu'on renomme. Car, afin d'agrandir et de hausser leur coeur, Nos vaillantes tribus luttaient, pleines de joie, Et le vaincu, conquis comme une noble proie, De sa chair héroïque engraissait le vainqueur. Mais la lumière tomba aux nuits Occidentales! Toute gloire éclatante a de mornes revers; Les Dieux trahissent l'homme, et les Esprits pervers Déchaînent le torrent de nos heures fatales. Or, mille Maourys de l'Ile aux pics neigeux, Jaloux de notre gloire et de nos champs prospères, Pour s'emparer du sol hérité de nos pères Franchirent une nuit le détroit orageux. Nous fîmes vaillamment, et le combat fut rude. On brisa bien des os, on rompit bien des cous. Avant que ma tribu, sous l'averse des coups, Dut céder a l'assaut de cette multitude. Donc, furieux, le coeur saignant, à bout d'efforts, Acculé sur les rocs qui hérissent la côte, Avec deux cents guerriers, par la mer vaste et haute J'ai fui vers l'Orient, où va l'âme des morts. Entassant jusqu'au bord des pirogues couplées Vivres, silex tranchants, lances à pointes d'os, Esclaves pagayeurs, enfants liés au dos Des femmes qui hurlaient, d'épouvante affolées; Loin de l'Ile natale emportés à jamais Dans l'horreur de l'espace infranchissable et sombre. Nous allions, et les Dieux qui nous chassaient dans l'ombre A nos clameurs d'angoisse étaient sourds désormais. Onze fois le soleil illumina la nue, Onze fois l'ombre épaisse enveloppa les cieux Tandis que nous voguions au hasard, anxieux Du pays d'où jadis notre race est venue. La faim, la soif, l'ardeur des midis aveuglants Tordaient et déchiraient nos chairs et nos entrailles, Et nous buvions le sang des dernières batailles Qui, rouge et tiède encor, ruisselait de nos flancs. Battus et flagellés par la bave écumante Que vomissait la gueule effroyable des flots, Mêlant nos cris de guerre à leurs stridents sanglots, Nous nagions, pleins de rage, à travers la tourmente. Atouas! Dieux jaloux de mon passé si beau! O traîtres et maudits! Mieux eût valu peut-être, Expirant sur le sol sanglant qui me vit naître, Choisir le noble sein des braves pour tombeau. Enfin, à l'horizon des grandes Eaux salées, Quand la brume nocturne un matin s'envola, Brusquement apparut la terre où nous voilà, Avec ses longs récifs, ses rocs et ses vallées. Tout un peuple hideux, noir, stupide, crépu, Y fourmillait, hurlant et nous jetant des pierres; Mais qu'étaient de tels chiens entre nos mains guerrières? Moins que rien. Mieux armés, d'ailleurs, qu'auraient-ils pu? Cela fut balayé comme les feuilles sèches Qui s'en vont tournoyant dans les airs obstrués; Et, pour ne pas mourir, les guerriers tatoués Mangèrent ces chiens noirs hérissés de nos flèches. Ce qu'il restait du lâche et vil troupeau ploya La tête sons le faix pesant de l'esclavage, Jusqu'au jour où, grondant sur ce même rivage, Votre fatal tonnerre, ô Blancs, nous foudroya. Et tous les miens sont morts. Et moi, spectre funèbre D'un Chef vaillant issu d'ancêtres glorieux, Je vais, vous mendiant ma vie, et dans mes yeux L'aile du grand sommeil passe et les enténèbre. Puisque les nations de l'univers ancien Se dispersent ainsi, Blancs, devant votre face; Puisque votre pied lourd les broie et les efface; Si les Dieux l'ont voulu, soit! Qu'il n'en reste rien! Le murmure se tait qui parlait dans mes songes, Écho lointain d'un temps à jamais aboli, Et je bois l'eau de feu qui me verse l'oubli. J'ai dit. Vous n'avez point entendu de mensonges. - Et le vieux Mangeur d'homme, alors, grinça des dents, Nous mordit d'un regard de haine et de famine, Et, brusque, redressant les jarrets et l'échine, S'en alla, tête basse et les deux bras pendants. Fantôme du passé, silencieuse image D'un peuple mort, fauché par la faim et le fer, Il s'enfonça dans l'ombre où soupirait la mer Et disparut le long de la côte sauvage. À Victor Hugo. Dors, Maître, dans la paix de ta gloire! Repose, Cerveau prodigieux, d'où, pendant soixante ans, Jaillit l'éruption des concerts éclatants! Va! la mort vénérable est ton apothéose: Ton Esprit immortel chante à travers les temps! Pour planer à jamais dans la Vie infinie, Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourde, Il emplit l'avenir des Voix de ton génie, Et la terre entendra ce torrent d'harmonie Rouler de siècle en siècle en grandissant toujours! La Prairie. Dans l'immense Prairie, océan sans rivages, Houles d'herbes qui vont et n'ont pas d'horizons, Cent rouges cavaliers, sur les mustangs sauvages, Pourchassent le torrent farouche des bisons. La plume d'aigle au crâne, et de la face au torse Striés de vermillon, arc au poing et carquois Pendu le long des reins par un lien d'écorce, Ils percent en hurlant les bêtes aux abois. Sous les traits barbelés qui leur mordent les côtes, Les taureaux chevelus courent en mugissant, Et l'aveugle trouée, entre les herbes hautes, Se mouille de leur bave et des jets de leur sang. La masse épaisse, aux poils épars, toujours accrue, Écrasant blessés, morts, chaparals rabougris, Franchissant les rochers et les cours d'eau, se rue Parmi les râlements d'agonie et les cris. Au loin, et derrière eux, mais rivés à leurs traces, Les loups blancs du désert suivent silencieux, Avec la langue hors de leurs gueules voraces Et dardant de désir la braise de leurs yeux. Puis tout cela, que rien n'entrave ni n'arrête. Beuglements, clameurs, loups, cavaliers vagabonds, Dans l'espace, comme un tourbillon de tempête, Roule, fuit et s'enfonce et disparaît par bonds. Le Lac. C'est une mer, un Lac blême, maculé d'îles Sombres, et pullulant de vastes crocodiles Qui troublent l'eau sinistre et qui claquent des dents. Quand la nuit morne exhale et déroule sa brume, Un brusque tourbillon de moustiques stridents Sort de la fange chaude et de l'herbe qui fume, Et dans l'air alourdi vibre par millions; Tandis que, çà et là, panthères et lions, A travers l'épaisseur de la broussaille noire, Gorgés de chair vivante et le mufle sanglant, A l'heure où le désert sommeille, viennent boire; Les unes en rasant la terre, et miaulant De soif et de plaisir, et ceux-ci d'un pas lent, Dédaigneux d'éveiller les reptiles voraces Ou d'entendre, parmi le fouillis des roseaux, L'hippopotame obèse aux palpitants naseaux, Qui se vautre et qui ronfle, et de ses pattes grasses Mêle la vase infecte à l'écume des eaux. Loin du bord, du milieu des roches erratiques, Solitaire, dressant au ciel son large front. Quelque vieux baobab, témoin des temps antiques, Tord les muscles noueux de l'immuable tronc Et prolonge l'informe ampleur de sa ramure Qu'aucun vent furieux ne courbe ni ne rompt, Mais qu'il emplit parfois d'un vague et long murmure. Et sur le sol visqueux, hérissé de blocs lourds, Saturé d'âcre arôme et d'odeurs insalubres. Sur cette mer livide et ces îles lugubres, Sans relâche et sans fin, semble planer toujours Un silence de mort fait de mille bruits sourds. L’Aigu Bruissement... L'aigu bruissement des ruches naturelles, Parmi les tamarins et les manguiers épais, Se mêlait, tournoyant dans l'air subtil et frais, A la vibration lente des bambous grêles Où le matin joyeux dardait l'or de ses rais. Le vent léger du large, en longues nappes roses Dont la houle indécise avivait la couleur, Remuait les maïs et les cannes en fleur, Et caressait au vol, des vétivers aux roses, L'oiseau bleu de la Vierge et l'oiselet siffleur. L'eau vive qui filtrait sous les mousses profondes, A l'ombre des safrans sauvages et des lys, Tintait dans les bassins d'un bleu céleste emplis, Et les ramiers chanteurs et les colombes blondes Pour y boire ployaient leurs beaux cols assouplis. La mer calme, d'argent ot d'azur irisée, D'un murmure amoureux saluait le soleil; Les taureaux d'Antongil, au sortir du sommeil, Haussant leurs mufles noirs humides de rosée, Mugissaient doucement vers l'orient vermeil. Tout n'était que lumière, amour, joie, harmonie; Et moi, bien qu'ébloui de ce monde charmant, J'avais au fond du coeur comme un gémissement, Un douloureux soupir, une plainte infinie, Très lointaine et très vague et triste amèrement. C'est que devant ta grâce et ta beauté, Nature! Enfant qui n'avais rien souffert ni deviné, Je sentais croître en moi l'homme prédestiné, Et je pleurais, saisi de l'angoisse future, Épouvanté de vivre, hélas! et d'être né. Le Piton Des Neiges. La lumière s'éveille à l'orient du monde. Elle s'épanouit en gerbes, elle inonde, Dans la limpidité transparente de l'air, Le givre des hauts pics d'un pétillant éclair. Au loin, la mer immense et concave se mêle A l'espace infini d'un bleu léger comme elle, Où, s'enlaçant l'un l'autre en leurs cours diligents, Sinueux et pareils à des fleurs d'argent, Les longs courants du large, aux sources inconnues, Etincellent et vont se perdre dans les nues; Tandis qu'à l'Occident où la brume s'enfuit, Comme un pleur échappé des yeux d'or de la Nuit, Une étoile, là-bas, tombe dans l'étendue Et palpite un moment sur les flots suspendue. Mais sur le vieux Piton, roi des monts ses vassaux Hôte du ciel, seigneur géant des grandes Eaux, Qui dresse, dédaigneux du fardeau des années, Hors du gouffre natal ses parois décharnées, Un silence sacré s'épand de l'aube en fleur. Jamais le Pic glacé n'entend l'oiseau siffleur, Ni le vent du matin empli d'odeurs divines Qui vit dans les palmiers et les fraîches ravines, Ni parmi le corail des antiques récifs, Le murmure rêveur et lent des flots pensifs, Ni les vagues échos de la rumeur des hommes, Il ignore la vie et le peu que nous sommes, Et calme spectateur de l'éternel réveil, Drapé de neige rose, il attend le Soleil. Les Yeux D’Or De La Nuit... Les yeux d'or de la nuit, dans la mer qui les berce, Luisent comme en un ciel lentement onduleux. Le tranquille soupir exhalé des flots bleus Se mêle à l'air muet et tiède, et s'y disperse. Les eaux vives, fluant sous les rosiers épais Qui d'un frisson léger meuvent les hautes mousses, Eveillent des rumeurs subtiles et si douces Qu'elles semblent accroître et répandre la paix. Au fond des nids soyeux, la blonde tourterelle Et l'oiseau de la Vierge, hôte furtif des riz, Enivrés de l'odeur des orangers fleuris Sous leur plume entr'ouverte ont ployé leur cou frêle. Derrière le rideau des pics silencieux, Vers l'Orient baigné d'une brume de perle, Emerge, en épanchant sa blancheur qui déferle, La lune éblouissante épanouie aux cieux; Tandis que, d'un seul bond, hors de l'antique abîme, Comme un bloc lumineux et suspendu dans l'air La Montagne immobile élargit sur la mer Le reflet colossal de sa masse sublime. Ô paix inexprimable! Ô nuit! Sommeil divin! Mondes qui palpitiez sur les houles dorées! Celui qui savoura vos ivresses sacrées Y replonge à jamais en ses rêves sans fin. Soleils! Poussière D’Or... Soleils! Poussière d'or éparse aux nuits sublimes Où l'esprit éperdu s'envole et plonge en vain! Vous épanchez sur nous, du fond des bleus abîmes, La bienheureuse paix du silence divin, Soleils! Poussière d'or éparse aux nuits sublimes! Mais qui sait, ô splendeurs, ravissement des yeux, Qui déroulez sans fin vos spirales sacrées Dans l'infini désir d'un but mystérieux, Qui sait si, loin de nous, des voix désespérées, De plus amers sanglots ne troublent pas vos cieux? Enfers ou Paradis des espaces sublimes, Tels que nous qui passons, ombres d'un songe vain, L'inévitable Mort, d'abîmes en abîmes, Vous entraîne à jamais vers le Néant divin, Enfers ou Paradis des espaces sublimes! Ivres et haletants, portés de ciel en ciel Par l'aveugle et fougueux torrent des Destinées, Pourquoi jaillissez-vous du Vide originel? Que sont des milliards de milliards d'années, Quand vient l'heure où tout rentre au repos éternel? Soleils, Mondes, Amour, illusions sublimes, Désirs, splendeurs! si tout est éphémère et vain Dans nos coeurs aussi bien qu'en vos profonds abîmes, Votre instant est sacré, votre rêve est divin, Soleils, Mondes, Amour, illusions sublimes! Croules donc dans la nuit du Gouffre illimité, Mondes! Vivants soleils, éteignes donc vos flammes! Et toi, qui fais un Dieu de l'homme, ô volupté, Amour! Tu peux mourir, ô lumière des âmes, Car ton rapide éclair contient l'éternité. Dans L’Air Léger... Villanelle. Dans l'air léger, dans l'azur rose, Un grêle fil d'or rampe et luit Sur les mornes que l'aube arrose. Fleur ailée, au matin êclose, L'oiseau s'éveille, vole et fuit Dans l'air léger, dans l'azur rose. L'abeille boit ton âme, ô rose! L'épais tamarinier bruit Sous les mornes que l'aube arrose. La brume, qui palpite et n'ose, Par frais soupirs s'épanouit Dans l'air léger, dans l'azur rose. Et la mer, où le ciel repose, Fait monter son vaste et doux bruit Sur les mornes que l'aube arrose. Mais les yeux divins que j'aimais Se sont fermés, et pour jamais, Dans l'air léger, dans l'azur rose! Le Sacrifice. Rien ne vaut sous les cieux l'immortelle Liqueur, Le Sang sacré, le Sang triomphal, que la Vie, Pour étancher sa soif toujours inassouvie, Nous verse à flots brûlants qui jaillissent du coeur. Jusqu'au ciel idéal dont la hauteur l'accable, Quand l'Homme de ses Dieux voulut se rapprocher, L'holocauste sanglant fuma sur le bûcher Et l'odeur en monta vers la nue implacable. Domptant la chair qui tremble en ses rébellions, Pour offrir à son Dieu sa mort expiatoire, Le Martyr se couchait, sous la dent des lions, Dans la pourpre du sang comme en un lit de gloire. Mais si le ciel est vide et s'il n'est plus de Dieux, L'amère volupté de souffrir reste encore, Et je voudrais, le coeur abîmé dans ses yeux, Baigner de tout mon sang l'autel où je l'adore! La Rose De Louveciennes. Ces beaux arbres, témoins de tant d'amours anciennes, Qui fléchissaient, chargés du poids des jours sans fin, Respirent, rajeunis, ton arôme divin, O Fleur, vivante Fleur, Rose de Louveciennes! Sous leur ombre un Poète immortel a chanté Dont ils gardent encor la mémoire pieuse. N'entends-tu pas errer cette âme harmonieuse Comme un battement d'aile autour de ta beauté? Ah! s'il pouvait renaître à la clarté bénie, Mieux que les noms charmants qui lui furent si chers, Il ferait resplendir dans l'or pur de ses vers Ton doux nom florentin sacré par son génie! Toi Par Qui J’Ai Senti... Toi par qui j'ai senti, pour des heures trop brèves, Ma jeunesse renaître et mon coeur refleurir, Sois bénie à jamais! J'aime, je puis mourir; J'ai vécu le meilleur et le plus beau des rêves! Et vous qui me rendiez le matin de mes jours, Qui d'un charme si doux m'enveloppez encore, Vous pouvez m'oublier, ô chers yeux que j'adore, Mais jusques au tombeau je vous verrai toujours. L’Apollonide. PERSONNAGES IÔN, fils d'Apollôn et de Kréousa. XOUTHOS, Roi de l'Attique. UN VIEILLARD. CHOEUR DES GUERRIERS DE XOUTHOS, KRÉOUSA, Reine de l'Attique. CHOEUR DES FEMMES DE KRÉOUSA. LA PYTHONISSE. CHOEUR DES MUSES. CHOEUR DES ORÉADES. SACRIFICATEURS. -JUGES. -PEUPLE DE PYTHÔ. PREMIÈRE PARTIE. Le Rocher de Pythô. A gauche, le Temple de Loxias Apollôn, en marbre blanc, à colonnes doriques, orné de sculptures et de peintures. A droite, un bois de lauriers et de myrtes, semé de roches creuses d'où ruisselle, parmi de grands lys, la source de Kastalia. Une coupe d'or sur une des roches. Au fond, une gorge de montagne s'ouvrent sur l'horizon. Le jour se lève. Iôn, vêtu de blanc et couronné de fleurs, ayant aux mains les guirlandes et les bandelettes sacrées, et, sur l'épaule, un arc et un carquois dorés, descend les marches du Temple, suivi des sacrificateurs Pythiques aux longues robes couleur de safran, couronnés de lauriers. SCÈNE PREMIÈRE IÔN, LES SACRIFICATEURS. UN SACRIFICATEUR. Vers le pâle couchant, dons sa robe étoilée, Déjà la Nuit tranquille au loin s'en est allée, DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Voyez! le jeune Archer, roi du monde changeant, Beau, fier, chevelu d'or et cuirassé d'argent, Du fond de l'Ombre antique et des mers refluées Pousse son char splendide à travers les nuées. TROISIÈME SACRIFICATEUR. Le quadrige hennit, l'éclair sort de l'essieu, Et tout flamboie, et tout s'illumine d'un Dieu, Les monts, la mer joyeuse et sonore, les plaines, Les fleuves et les bois et les cités Hellènes! CHOEUR DES SACRIFICATEURS. STROPHE. Toi qui mènes le choeur dansant Des neuf Muses ceintes d'acanthes, MI Salut, Resplendissant! Prophète aux lèvres éloquentes! ANTISTROPHE. Sur le monde immobile encor Dormait l'Obscurité première: Iô! La vie et la lumière Ont ruisselé de tes yeux d'or! ÉPODE. Tu vois naître et mourir les races fugitives, Tu fais chanter l'oiseau dans son nid parfumé Et sous les antres frais germer les sources vives. Salut, Roi du ciel enflammé! IÔN. Chers sacrificateurs du divin Latoïde, Purifiez vos mains dans l'onde kastalide; Allez, et sur l'autel encor silencieux Brûlez en un feu clair l'encens délicieux. Pour moi, mêlant le myrte aux laines violettes, Je vais suspendre ici les saintes bandelettes, Et j'en écarterai les ailes de l'oiseau, Car ce Temple sacré fut mon premier berceau. Les sacrificateurs entrent dans le bois de lauriers. Iôn suspend les bandelettes aux colonnes. Il va détacher un rameau à droite, et l'agite devant le Temple. SCÈNE II IÔN, seul. STROPHE. O laurier, qui verdis dans les Jardins célestes; Que l'Aube ambroisienne arrose-de ses pleurs! Laurier, désir illustre, oubli des jours funestes, Qui d'un songe immortel sais charmer nos douleurs! Permets que, par mes mains pieuses, ô bel Arbre, Ton feuillage mystique effleure le parvis, Afin que la blancheur vénérable du marbre Éblouisse les yeux ravis! Il suspend le rameau de laurier au-dessus des bandelettes et va puiser de l'eau dans une des roches creuses, avec la coupe d'or. ANTISTROPHE. O sources, qui jamais ne serez épuisées, Qui fluez et chantez harmonieusement Dans les mousses, parmi les lys lourds, de rosées, A la pente du mont solitaire et charmant! Eaux vives! sur le seuil et les marches Pythiques Épanchez le trésor de vos urnes d'azur, Et puisse aussi le flot de mes jours fatidiques Couler comme vous, chaste et pur! Il fait une libation sur les marches du Temple. Mais une ombre soudaine et de confus murmures Viennent des pics neigeux et sortent des ramures. Ils passent au ciel clair sur le Temple et les bois. C'est le vol matinal des oiseaux. Je les vois! Il prend l'arc, qu'il arme d'une flèche, et il en menace les oiseaux. ÉPODE. Fuis, grand aigle aux fauves prunelles, Augural messager des Dieux, Qui tiens les foudres éternelles! Fuis, ô cygne mélodieux, Dont l'aurore empourpre, les ailes! Et vous, colombes et ramiers, Retournez aux nids familiers, Dans les forêts sombres et fraîches! O doux oiseaux, vous m'êtes chers. Mais, docile au Dieu que je sers, Je vous percerais de mes flèches! Les oiseaux s'envolent. Les Sacrificateurs sortent du Bois, deux à deux, traversent la scène et montent au Temple. Derrière eux, entre le Choeur des Femmes de Kréousa. Iôn est debout, appuyé sur son arc, à gauche. SCÈNE III IÔN, CHOEUR DES FEMMES. PREMIÈRE FEMME. Que ce bois de lauriers et de myrtes épais Respire, ô chères soeurs, l'innocence et la paix, Et que son ombre est douce où de fines lumières Glissent par gouttes d'or des feuilles printanières! DEUXIÈME FEMME. Et cette eau qui jaillit du rocher ruisselant Qu'elle est pure! TROISIÈME FEMME. Voyez ce réseau de guirlandes Qui sur le seuil d'airain tombe du fronton blanc. O Maison vénérable! ô pieuses offrandes! PREMIÈRE FEMME. Femmes, ce Temple est beau comme ceux d'Athèna. DEUXIÈME FEMME. Certes! Il a l'éclat sans tache de la neige. TROISIÈME FEMME. Le divin Loxias l'habite et le protège; Il le bâtit lui-même et de ses mains l'orna. PREMIÈRE FEMME, montrant les sculptures et les peintures. Vois le grand Hèraklès fauchant l'Hydre aux cent têtes! DEUXIÈME FEMME. Et l'antique Héros, sur le Cheval ailé, Aussi prompt que l'éclair dans les noires tempêtes, Perçant d'un glaive d'or le monstre échevelé! TROISIÈME FEMME. Ici la jeune Aurore et les Heures légères. Les femmes s'avancent pour gravir les marches du Temple. IÔN. Admirez en silence, ô femmes étrangères, Et demeurez. Bientôt le Temple va s'ouvrir, Mais nul n'y peut entrer maintenant sans mourir. PREMIÈRE FEMME. O jeune homme, debout sur le seuil solitaire, Pourrons-nous contempler le divin sanctuaire? IÔN. Qu'un sang vermeil, d'abord, ruisselle pour le Dieu! Puis, au Trépied d'airain, dans les parfums en feu, Vous entendrez parler la pâle Prophétesse. DEUXIÈME FEMME. Nous précédons ici le Maître et la Maîtresse. IÔN. Quels sont-ils? De quelle île, ou de quel continent? Et quels noms portent-ils sous le ciel rayonnant? TROISIÈME FEMME. O jeune homme, ils sont Rois de l'Attique sacrée, Dans la ville où Pallas, la Vierge, est honorée. IÔN. Viennent-ils pour un songe, effroi des longues nuits? PREMIÈRE FEMME. Nous ne savons. Les Rois ont leurs secrets ennuis. Pour nous, que notre coeur les sache ou les ignore. Entendre et voir nous sont interdits; il faut clore Nos lèvres. Mais voici notre Reine, Étranger, Et, s'il te plaît ainsi, tu peux l'interroger. SCÈNE IV IÔN, KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES. IÔN, à part. Si j'en crois sa beauté que nulle autre n'égale, Cotte femme sans doute est de race royale. Mois d'où viennent les pleurs qui tombent de ses yeux? KRÉOUSA. O regrets! ô douleurs! Noirs attentats des Dieux! IÔN, de même. Pourquoi ce morne ennui sur son visage auguste? KRÉOUSA. Se peut-il qu'un Dieu mente et qu'un Dieu soit injuste! IÔN. Devant la majesté du Temple et de l'Autel, Femme, ne parle pas ainsi d'un Immortel. Redoute qu'il t'entende et que la Pythonisse D'un oracle terrible et soudain te punisse, Puisse-t-elle plutôt, propice à tes douleurs, Promettre à ton beau front l'éclat des jours meilleurs Et répandre la paix dans ton âme irritée! Ton nom? KRÉOUSA. Kréousa, Reine, et du sang d'Erékhtée. IÔN. Et ta ville? KRÉOUSA Athèna, la cité de Pallas. IÔN. O Ville illustre! Enfant d'un noble père! KRÉOUSA. Hélas! Que me sert, Étranger, le sang dont je suis née? En ai-je moins subi la sombre destinée? Ni la pourpre, ni l'or, ainsi que tu le crois, Des maux communs à tous ne préservent les Rois, Et de plus rudes mers battent les hauts rivages. IÔN. Je le sais, non par moi, mais par la voix des sages. Est-il donc vrai qu'un Dieu, maître des flots sans frein, Dans Makra, d'un seul coup de son trident d'airain, Sous la terre béante ait englouti ton père? KRÉOUSA. Makra! Ne parle pas de cet impur repaire! IÔN. C'est un lieu vénérable et d'Apollon aimé. KRÉOUSA. Dans cet antre fatal que ta bouche a nommé, Un crime, une action lâche, odieuse, impie, De celles que jamais le coupable n'expie, Je l'atteste, Étranger, par ce jour qui nous luit, Fut commise autrefois durant la noire nuit. IÔN. Et ce forfait ancien n'a point laissé de trace? KRÉOUSA. Non! IÔN, après un silence. Dis-moi ton époux? Est-il de bonne race? KRÉOUSA. Il se nomme Xouthos, il sort de Zeus tonnant, Et sur la sainte Attique il règne maintenant, Ayant conquis pour nous l'Ile aux vertes olives Qu'un orageux détroit sépare de nos rives Il gravit la montagne, et nous venons tous deux Consulter de Pythô l'oracle hasardeux. IÔN. Pour vos enfants sans doute, honneur de l'hyménée? KRÉOUSA. Nous n'avons point d'enfants! IÔN. O femme infortunée! Quoi! Tu n'as point d'enfants? KRÉOUSA. .Apollon le sait bien! Mais toi, cher Étranger, quel pays est le tien?; Que ta mère est heureuse, hélas! IÔN. Reine, j'ignore Mon pays, mes parents. KRÉOUSA. O Dieux! si jeune encore, Tu n'as jamais connu ta mère? IÔN. Non, jamais. Dans les langes de lin où, dît on, je dormais, Ce temple m'a reçu comme un oiseau sans ailes, Et le Dieu m'a nourri de ses mains immortelles. KRÉOUSA. Je sais une autre femme, hélas! qui pleure aussi L'enfant qu'elle a perdu jadis. Je viens ici, Dans Pythô, demander pour elle... J'ose à peine, Par pudeur, révéler... IÔN. Parle! J'écoute, ô Reine! KRÉOUSA. Cette femme, outrageant Pallas et la vertu Des vierges, eut un fils d'Apollôn. IÔN. Que dis-tu? Une mortelle! un Dieu! KRÉOUSA. Certe, Apollon lui-même! Que pouvons-nous, hélas! contre un Dieu qui nous aime? Dans l'antre de Makra cet enfant vit le jour Et des bras maternels fut ravi sans retour. IÔN. Est-il mort? KRÉOUSA. Je ne sais s'il vit. O chère image! Il te ressemblerait, il aurait le même âge. IÔN. Apollôn fut injuste, et je dis hautement Qu'il est mal, homme ou Dieu, de trahir son serment. Mais ne reprochons rien aux Daimones sublimes; Ils ne consentent point qu'on révèle leurs crimes. Et les biens qu'on poursuit contre leur volonté Mêlent plus d'amertume à notre adversité. KRÉOUSA, à part. Si ma bouche se tait, qui tarira mes larmes? A Iôn. Mais, Étranger, j'entends le bruit strident des armes. On approche. Voici Xouthos, mon noble époux. Ne dis rien de ceci, car les Rois sont jaloux Et confondent souvent, dans nos âmes blessées, Les coupables secrets et les bonnes pensées. SCÈNE V IÔN, KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES, XOUTHOS, LE CHOEUR DES GUERRIERS. XOUTHOS. Salut, Rocher célèbre, Antre mystérieux, Oracle Pythien, cher aux hommes pieux! Salut, ô Loxias, dans ta haute demeure! Et toi, femme, salut! Voici le jour et l'heure Où nous retournerons heureux et triomphants, Ou privés à jamais d'espérance et d'enfants. A Iôn. Jeune homme, mène-nous à ton Dieu redoutable. IÔN. Que Loxias t'exauce, Étranger vénérable! Je ne puis t'obéir. Il ne m'est point permis D'abandonner le seuil dont le soin m'est commis. D'autres sont là, veillant auprès des saintes Flammes. Mais entre seul: le Temple est interdit aux femmes. XOUTHOS. C'est bien. Prends un rameau de laurier verdoyant, Reine, et demande au Dieu qu'il nous soit bienveillant. Pour moi, j'entrerai seul. Puissent les Destinées Accorder des enfants à nos vieilles années! Vous, mes chers compagnons, guerriers de la Hellas, Restez, et suppliez Artémis et Pallas. Il entre dans le Temple. SCÈNE VI IÔN, KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES, LE CHOEUR DES GUERRIERS. KRÉOUSA. STROPHE. Apollon! Apollon! Ne l'as-tu pas aimée, Cette vierge, tremblante entre tes bras divins, Qui, mère sans enfants et d'ennuis consumée, Gémit, en proie aux noirs chagrins? LE CHOEUR DES FEMMES. Contemple, du milieu de la nue enflammée, Cette vierge tremblante entre tes bras divins! KRÉOUSA. ANTISTROPHE. Apollôn! Apollôn! O Lumière! ô Prophète! Rends-lui ce fils conçu dans un rêve enchanté, Dont tes célestes yeux doraient la blonde tête, Reflet charmant de ta beauté! LE CHOEUR DES FEMMES. Écoute, ô bel Archer! Roi de l'azur, arrête! Rends-lui ce fils conçu dans un rêve enchanté. KRÉOUSA. ÉPODE. Ou du moins, si la Mort, dans la pâle Prairie, A couché cet enfant sur les funèbres fleurs, Parle, afin que sa mère, à celle Ombre chérie, Élève une humble tombe, et la baigne de pleurs Sur le doux sol de la patrie! LE CHOEUR DES FEMMES. O cher enfant, perdu dès le berceau fleuri, Reviens, et reconnais le sein qui t'a nourri! LE CHOEUR DES GUERRIERS. STROPHE. Artémis, dont le vent du soir baise les tresses, O tueuse de cerfs et de lions grondeurs, Reine des fières chasseresses! Et toi, Vierge Pallas, gloire des profondeurs Où siègent les Dieux Ouranides! Venez en aide au Roi sauveur des Erékhthides! SCÈNE VII IÔN, KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES,LE CHOEUR DES GUERRIERS, XOUTHOS. XOUTHOS. O mon fils, mon cher fils! Loxias a parlé! Viens dans mes bras, Enfant si longtemps appelé, Quo je baise tes mains et ton jeune visage! IÔN Étranger, que dis-tu? Ta parole est peu sage. La majesté du Temple a troublé tes esprits, Et ton premier regard sans doute s'est mépris. Prends garde de toucher ma tête consacrée, Ou je te percerai d'une flèche assurée. XOUTHOS. Tu verserais le sang de ton père, Enfant? KRÉOUSA, à part. Quoi! Ce jeune homme est son fils? Que dit-il? IÔN, Ton fils? Moi? Qui te l'a révélé? Parle. XOUTHOS. C'est la Voix sainte Du Dieu qui t'a nourri dans cette Auguste enceinte. Elle m'a répondu: -Sors! Celui que tes yeux Auront vu le premier sera ton fils. - KRÉOUSA, à part. Grands Dieux! A combien de douleurs m'avez-vous condamnée? O mes larmes, pleurez le jour où je suis née! IÔN. Et ma mère? Sais-tu quelle est ma mère? XOUTHOS. Non. L'Oracle de Pythô ne m'a pas dit son nom. IÔN. Comment l'ignores-tu? XOUTHOS. Je ne sais, mais j'atteste L'irréprochable Voix do l'Oracle céleste. Je suis ton père, Enfant. IÔN. Apollôn t'a déçu, Si tu ne connais pas celle qui m'a conçu. Es-tu ma mère, ô Reine, ô fille d'Erekhthée? KRÉOUSA. Non! De l'amour d'un fils je suis déshéritée: Nous n'avons jamais eu d'enfants. Tu ne m'es rien. XOUTHOS. Par Apollon, Pallas et Zeus Ouranien, Guerriers, voici mon fils, l'héritier de ma gloire! IÔN. Qui suis-je, ô Loxias, et que me faut-il croire? LE CHOEUR DES GUERRIERS. STROPHE. A l'ombre de ces bois et de ces cours sacrés, Toi qui fleurissais dans ta grâce, Salut, ô beau jeune nomme aux longs cheveux dorés! Reconnais ton père et ta race! XOUTHOS. Sur ton front que la vie en fleur parfume encor Reçois cette couronne au triple cercle d'or. IÔN. Il est donc vrai? Je suis ton fils? Moi, sans patrie Et sans nom? O mon père! KRÉOUSA, à part. Et moi, je suis trahie! Xouthos avait un fils et j'ai perdu le mien. Triomphe, ô Dieu cruel! Il ne me reste rien. Femmes, emmenez-moi de ce lieu que j'abhorre. Et que ce jour fatal soit ma dernière aurore! Elle sort, suivie du Choeur des Femmes. SCÈNE VIII IÔN, XOUTHOS, LE CHOEUR DES GUERRIERS. XOUTHOS. D'où viennent ce silence et ce front soucieux Et cette ombre, ô mon fils, qui passe dans tes yeux? Regrettes-tu ce Temple où fleurit ta jeunesse? Songe à ton père, au thrône, au peuple qui s'empresse Au-devant do ton char dans la grande Athèna. Jamais un plus beau jour aux cieux ne rayonna! Es-tu donc malheureux de ma joie, ô chère âme? IÔN. O mon père, je crains qu'on m'envie et me blâme D'envahir brusquement ta demeure et tes biens. La Reine Kréousa, fille d'aïeux anciens, S'étonne, non sans droit, de ma prompte fortune. Vois, mon aspect déjà la trouble et l'importune. Elle n'a point de fils, et, dans son coeur jaloux, Cette, elle haïrait l'enfant de son époux, Tu sais que de douleurs, d'actions inhumaines, De forfaits imprévue sont sortis de ces haines. Tu ne les préviendrait qu'en me sacrifiant; Ou, moi-même, inquiet, furtif et défiant, Plein de l'amer regret de l'enfance sereine, Peut-être qu'à mon tour je haïrais la Reine, Ah! laisse-moi plutôt jouir obscurément Des humbles biens goûtés sans trouble et sans tourment. XOUTHOS. Mon fils, ne doute pas des bonnes Destinées. Loin de flétrir la fleur de tes jeunes années, La Reine, à qui les Dieux n'ont point donné d'enfants, Te servira de mère. En vain tu t'en défends: Tu céderas, mon fils, à ma plus chère envie En siégeant sur mon thrône, au terme de ma vie. IÔN. Hélas! le noir essaim des soucis mécontents Vole, dit-on, autour des thrônes éclatants, Et l'imprécation de l'opprimé qui pleure Épouvante les Rois dans leur riche demeure. Mais ici chacun m'aime et me sourit; l'autel Y mêle ses parfums à la fraîcheur du ciel; On n'y dédaigne point mon obscure naissance; Je vis dans la lumière et dors dans l'innocence. Père, ces bois sacrés me pleureraient loin d'eux. N'emmène point ton fils, permets-lui d'être heureux. XOUTHOS. Il te faut obéir au Dieu que tu révères! Un astre inattendu luit sur ton horizon. Après les jeux, mon filas, viennent les temps sévères, Et le fruit d'or mûrit après la floraison. LE CHOEUR DES GUERRIERS. STROPHE. Prince, le sceptre au poing, les tempes couronnées, Tu jugeras les têtes inclinées, Ou, debout sur le char aux lourds moyeux d'airain, Menant le tourbillon de la foule guerrière, Tu pousseras à travers la poussière Le belliqueux quadrige impatient du frein. IÔN. Je n'ai jamais versé, fidèle aux saintes règles, Que le sang des corbeaux voraces et des aigles, Et l'épée et la lance et les coups furieux Offenseraient ces mains que je tendais aux Dieux. XOUTHOS. Viens! Tu seras un jour, Enfant, ce que nous sommes. Sous le casque et l'armure et le lourd bouclier, Tu verseras aussi le noble sang des hommes, Et sur ton jeune front croîtra le vert laurier. IÔN. Il germe ici plus beau, verdoyant dans l'aurore! Aussi doux qu'une lyre il chante au vent sonore, Et la Muse divine, avec ses belles mains, Ne le pose jamais sur des fronts inhumains. LE CHOEUR DES GUERRIERS. ANTISTROPHE. La Vierge aux ailes d'or, notre Pallas armée, Comme la cendre et comme la fumée, Chassera devant toi les Barbares tremblants; Et tu verras passer, dans la mâle tempête, Gorgô, le Monstre immortel, dont la tête Fait se tordre et siffler des reptiles sanglants! IÔN. Oh! la myrrhe et l'encens vers les claires nuées, Les roses parfumant les tresses dénouées, Les songes, doux charmeurs de mon léger sommeil, Et le chant des oiseaux dans le matin vermeil! XOUTHOS. Hâtons-nous, compagnons, fleur de la sainte Attique! Portons dans Athèna la Parole Pythique; Qu'elle emplisse la Ville et le ciel radieux! Toi, reste, cher Enfant que me gardaient les Dieux! En ce jour le meilleur de ma vie éphémère, Appelle tout ce peuple au festin solennel. IÔN. Loxias Apollôn et Temple paternel, Soyez-moi bienveillants et rendez-moi ma, mère! DEUXIÈME PARTIE Bois et Rochers de Pythô. SCÈNE PREMIÈRE KRÉOUSA, UN VIEILLARD. KRÉOUSA. O vieillard, serviteur de l'antique Maison De mes pères, les Dieux ont troublé ma raison, Et d'un âpre chagrin mon âme est tourmentée. Viens, approche, entends-moi, sage ami d'Érékhthée; Conseille ma douleur et sache me venger! LE VIEILLARD. De quel outrage, enfant? De qui? KRÉOUSA. De l'Étranger, De Xouthos, d'Apollon! Tous m'ont trahie! Écoute, Vieillard. Mes longs ennuis, tu les connais sans doute, Épouse sans enfants, Reine sans héritier, Je craignais que la mort ne tarît tout entier Le sang de mes aïeux dans mes stériles veines: Mais les Dieux, devant qui mes larmes étaient vaines, Me rendaient vénérable à mes peuples, et tous M'honoraient à l'égal de mon royal Epoux. Maintenant, sache le, ma honte est assurée; Xouthos en a reçu la promesse sacrée; Je n'ai plus d'espérance, et les Dieux ont rendu Au père clandestin un fils longtemps perdu. LE VIEILLARD. Certes, dans Athèna la rumeur est venue Qu'un beau jeune homme, né d'une mère inconnue, Fut nourri par le Dieu de l'antre Pythien, Qu'il est fils de Xouthos. KRÉOUSA. Vieillard, mais non le mien! LE VIEILLARD. Cette joie, ô ma fille, hélas! te fut ravie De voie ainsi renaître et refleurir ta vie. Noua savons tes douleurs: tu n'as pas eu d'enfant. KRÉOUSA. Je te le dis, la honte en vain me le défend... O souvenir cruel d'une ivresse éphémère! Par le crime d'un Dieu dès longtemps je suis mère! LE VIEILLARD. O fille d'Érékhthée, ô Reine, que dis-tu? Non! Ton coeur a gardé l'infaillible vertu, Et des mots insensés sont tombés de ta bouche. KRÉOUSA. Je n'ai dit que trop vrai, par le Hadès farouche. Et par mes pleurs, hélas! j'en atteste l'Archer Céleste, et toi, cher fils, qu'il me vint arracher. Quand je dormais auprès de ta grâce fleurie! Peut-être, ô mon enfant, seul, sans nom, sans patrie, Gémis-tu, vagabond, par la pluie et le vent, Sur la terre Barbare ou sur le flot mouvant; Ou, pour toujours, le long des trois fleuves funèbres. Chère âme, habites-tu les muettes ténèbres. Tandis qu'un plus heureux qui n'est pas de mon sang, Prend ton sceptre et jouit du jour éblouissant! LE VIEILLARD. Malheureuse! Où ce fils a-t-il vu la lumière? Quel est ce Dieu fatal et sourd à ta prière? Parle, et, bien que cruel, ô Reine, pour tous deux, Confie à mon amour ce secret douloureux. KRÉOUSA. STROPHE. De ses ceintures longtemps closes L'aube faisait pleuvoir ses roses Au ciel étincelant et frais; Le vent chantait sur la colline; Les lys que la rosée incline Parfumaient d'une odeur divine L'air loger que je respirais. ANTISTROPHE. J'allais, foulant les herbes douces, Éveillant l'oiseau dans les mousses Avec mes rires ingénus; J'entrelaçais en bandelette L'hyacinthe et la violette; Dans l'eau vive qui les reflète Je baignais mes pieds blancs et nus. ÉPODE. Et tu survins alors, ô Roi des Piérides, Ceint du fatidique laurier! Terrible et beau, pareil au chasseur meurtrier Qui poursuit les biches timides Apollôn! Apollôn! ô ravisseur impur! Tu m'emportas mourante au fond de l'antre obscur Suspendue à tes mains splendides! LE VIEILLARD. O douleur! KRÉOUSA. Et c'est là, dans ce funeste lieu, Que j'enfantai ce fils né de l'amour d'un Dieu, Ce fils qu'on m'a ravi, quand il naissait a peine, Et déjà revêtu de beauté surhumaine! Hélas! il souriait, confiant et joyeux; La splendeur paternelle éclatait dans ses yeux, Et j'oubliais ma honte en baisant son visage! Mais, une sombre nuit, dans la grotte sauvage, Il me fut enlevé par les bêtes des bois, Sans doute! Et je l'ai vu pour la dernière fois! LE VIEILLARD. O malheureuse enfant d'Érékhthée, ô Maîtresse, Que ne puis-je apaiser ta profonde détresse! Mais il te faut subir un mal immérité: Ce que veulent les Dieux ne peut être évité. KRÉOUSA. Quoi, vieillard! je verrais, d'une âme lâche et vile, Cet Étranger, siégeant, sceptre en main, dans ma Ville, Insulter à mon fils qui n'a point de tombeau Et mêler à ma race antique un sang nouveau! Non! C'est à toi, plutôt, de seconder ma haine. Non! Que l'Étranger meure, ou je ne suis plus Reine, Ou, livrant ta vieillesse ingrate aux longs remords, Je rejoins mes aïeux et mon fils chez les morts! LE VIEILLARD. Par l'Immortel et l'homme à la fois outragée, Reine, rassure-toi, car tu seras vengée. L'âge a courbé ma tête et rompu ma vigueur, Mais la neige des ans n'a point glacé mon coeur. J'irai dans cette tente où le festin s'apprête, Et là, d'une main sûre, et dévouant ma tête, Parmi les coupes d'or, les danses et les chants, J'abattrai sur son front la hache aux deux tranchants. KRÉOUSA. Ta main pourrait trembler. Non, point de violence, Vieillard! Usons plutôt de ruse et de silence. LE VIEILLARD. Femme, ton coeur faiblit! KRÉOUSA. J'ai de plus sûrs moyens. Écoute donc. Tu sais, par les récits anciens, Que la grande Pallas, dans la temps de mes pères, Tua Gorgô le Monstre aux cheveux de vipères? LE VIEILLARD. Certes. KRÉOUSA. Vois cet anneau que Pallas a donné A mon illustre aïeul. Le sang empoisonné Du Monstre est contenu dans cet or. Qu'il s'en mêle Une goutte au vin pur dont la coupe étincelle, Qu'elle effleure sa lèvre, et l'éclair, dans les cieux, Est moins prompt que la mort qui fermera ses yeux! LE VIEILLARD. Voici l'heure fatale où commence la fête; Donne! Ta volonté, ma fille, sera faite. KRÉOUSA. Je remets ma vengeance entre tes mains, vieillard. N'hésite pas, agis sans peur et sans retard. Une goutte de sang dans une coupe pleine! Souviens-toi! Mais que nul ne te soupçonne! LE VIEILLARD. Reine, A moins qu'il en appelle au Dieu qui l'éleva; Ou tu seras vengée, ou j'aurai vécu. KRÉOUSA. Va! Le vieillard sort. SCÈNE II KRÉOUSA, seule. Oui! Le sang de Gorgô, comme une ardente flamme, Va dessécher sa veine et lui dévorer l'âme. Il tombera, tranché dans son fragile orgueil. Aussi bien sa fortune insultait à mon deuil; Et de l'antique sol de mes aïeux, leur race, Moi morte, eût disparu, sans laisser plus de trace Qu'un peu de cendre au vent qui la disperse aux cieux. Qu'il meure donc! Un silence. Mon fils, qui descendait des Dieux, Est bien mort! La vengeance est, certes, légitime. O mon enfant, reçois cette jeune victime, Digne de toi sans doute, innocente qu'elle est; Et qu'un Dieu me foudroie ensuite, s'il lui plaît! Un silence. Pourtant, ce meurtre est lâche, et mon coeur en murmure. Il mettra sur mon nom une longue souillure. Cet Ephèbe, si beau dans sa jeunesse en fleur, A-t-il causé ma honte et voulu ma douleur? Et dès que je l'ai vu, sur les marches sacrées Du Temple, couronné de ses boucles dorées, L'arc en main, souriant dans la lumière, et tel Que m'apparut jadis l'éclatant Immortel, Un invincible attrait ne m'a-t-il pas charmée? Mon fils, j'ai cru ravoir ta tête bien-aimée! Oh! que n'est-il ce fils doux et cher à mes yeux! Un silence. Qu'ai-je fait? Est-il vrai? le sang prodigieux Du Monstre va glacer sa jeune âme trahie! Ce funeste vieillard m'a trop vite obéie. Puisse un Dieu ralentir les rapides instants Et m'épargner ce noir forfait, s'il en est temps! Apollon! Apollon! Je ne veux pas qu'il meure! SCÈNE III KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES. PREMIÈRE FEMME. Maîtresse, déjà l'ombre est plus haute. Elle effleure Les sommets qu'un dernier rayon d'or éblouit. DEUXIÈME FEMME. Les astres vont briller dans la divine nuit. Et des souffles glacés tombent du lourd feuillage. Viens! Le spectre éclatant d'Apollon passe dans le fond de la scène et disparaît aussitôt. KRÉOUSA. Apollon! c'est toi! c'est ta céleste image! TROISIÈME FEMME. Où s'égarent tes yeux? Vers qui tends-tu les bras? KRÉOUSA. Cher Apollon, pardonne! Il ne périra pas! Je cours, je briserai la coupe. Sur ta tête, Vieillard, n'accomplis pas ce crime impie! Arrête, Enfant! crains de toucher à l'horrible liqueur. Venez, courons! Mes yeux s'obscurcissent, mon coeur S'éteint. Je vous salue, ô compagnes fidèles, Et vais chercher mon fils dans les Champs d'asphodèles! Elle tombe dans les bras de ses femmes, qui l'emportent. Le fond de la scène s'ouvre et la tente du festin apparaît. Piliers peints de couleurs variées. Riches tapis de pourpre suspendus aux parois de la tente. Table en hémicycle chargée de mets, de kratères, de coupes d'or et d'argent. SCÈNE IV IÔN, SACRIFICATEURS, JUGES PYTHIQUES, NYMPHES ORÉADES, à courtes tuniques vertes, couronnées de fleurs sauvages; HOMMES, FEMMES, ET JEUNES FILLES DE PYTHÔ. PREMIÈRE ORÉADE. STROPHE. La fleur de l'aubépine aux fronts, Cher jeune homme, nous accourons Du sommet des monts solitaires, Du fond des bois pleins de mystères Où bondissent nos pieds errants, Du bord des lacs et des torrents Ou boivent les grands cerfs nocturnes Qui brament aux cieux taciturnes. DEUXIÈME ORÉADE. ANTISTROPHE. O bel Archer, tes légers traits. Sous le feuillage des forêts Qui frémit, que le matin dore, Ne suivront plus dans l'air sonore Le vol des sauvages ramiers; Et jamais plus, dans les halliers Que parfume l'odeur des sèves. Nous ne charmerons tes doux rêves! TROISIÈME ORÉADE. ÉPODE. Puisque tu vas quitter le saint Temple et les bois Et la Source qui flue aux Roches Pythiades, Salut! et que le choeur dansant des Oréades Réjouisse tes yeux une dernière fois! Danses. SCÈNE V Les MÊMES, LE VIEILLARD. Il entre, une coupe à la main. PREMIER SACRIFICATEUR. Il offre une couronne de lierre à Iôn. Nourri par Loxias dans la Maison divine Où toi-même ignorais ta céleste origine, Il sied qu'entrelaçant ce lierre à tes cheveux, Tu mêles à nos voix ta louange et tes voeux. Lève ton front pensif et parle, ô cher jeune homme! Ce Dieu t'aime, il convient que ta bouche le nomme. IÔN. Tout mon coeur est empli d'un noir pressentiment. Je ne sais, mais quelqu'un me hait assurément! Daimôn, qui protégeas ma vie et mon enfance, Pardonne, Ô Loxias, le trouble qui t'offense! Et vous, amis, mêlez, pour Zeus et pour Phoibos, Le miel Attique au vin parfumé de Naxos, Et versez à pleins bords leur écume pourprée. LE VIEILLARD. O cher Prince, voici la coupe préparée, Reçois-la de ma main au nom de tes aïeux. Ma chevelure est blanche. Enfant, je suis bien vieux. Mais je mourrai content, si tu daignes permettre Que je serve le fils du Roi Xouthos, mon maître. IÔN. Donne. Il m'est doux, vieillard, d'honorer tes longs jours. Que Pallas bienveillante en prolonge le cours! Il prend la coupe. STROPHE. Paian! Gloire à toi qui fécondes Les fleurs et les moissons, les bois, les mers profondes D'où jaillit ton char immortel! Dompteur du vieux Python dans son antique abîme, Viens! Descends sur l'auguste cime Où l'encens parfume l'autel. Et maintenant, salut, Pythô, rochers et terre! O Temple, mon berceau! Noirs feuillages des bois, Vous dont Kastalia rafraîchit l'ombre austère. Recevez une part de la coupe où je bois. Il répand quelques gouttes de vin. Les colombes du Temple volent çà et là sur la scène et se posent autour de lui. ANTISTROPHE. Doux oiseaux, colombes fidèles, Qui veniez, au matin, de vos battements d'ailes Effleurer mon front endormi, Salut! N'espérez pas qu'un temps si cher renaisse. O compagnes de ma jeunesse, Vous ne verrez plus votre ami! Une des colombes boit le vin répandu et tombe morte. Dieux! Voyez celle-ci, l'aile ouverte! Qu'a-t-elle? Répondez! Elle a bu cette liqueur mortelle Et ne respire plus! Il fait tomber la coupe. Tous se lèvent en tumulte. PREMIER SACRIFICATEUR. O terreur! Trahison Détestable! La coupe est pleine de poison! IÔN. Qui de vous a voulu me vouer à la tombe? Qui m'a versé ce vin dont meurt cette colombe? N'est-ce point toi, vieillard? DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Malheureux, réponds! TROISIÈME SACRIFICATEUR. Oui! Oui! Nous l'avons tous vu. Saisissez-le, c'est lui! LE VIEILLARD. Il est vrai. IÔN. Savais-tu la coupe empoisonnée? Etait-ce bien à moi qu'elle était destinée? LE VIEILLARD. Jeune homme, tu l'as dit. IÔN, Pourquoi? Que t'ai-je fait? Mais quelque autre, sans doute, a, pour ce vil forfait, Armé tes vieilles mains lâchement homicides? LE VIEILLARD. Non! J'ai voulu venger les vaillants Erékhthides Sur le fils du tyran Xouthos. Aucun n'a su Ma haine et mon dessein. Moi seul ai tout conçu. Un Dieu t'a préservé de la mort. Soit! Je livre Au fer le peu de jours qui me restaient à vivre. Prenez-les, frappez-moi de vos bras résolus, Hâtez-vous. J'ai tout dit et ne répondrai plus. PREMIER JUGE. Divin fils de Xouthos et Citoyens Pythiques, Qu'il soit donc fait selon les Coutumes antiques, Au vieillard. Esclave! ton aveu dicte ton châtiment. Les pieds, les poings liés, tu mourras lentement Sur la cime déserte et des aigles hantée Qui hacheront du bec ta chair ensanglantée. L'ardeur du jour, le froid des nuits, la soif, la faim, D'heure en heure, longtemps, prolongeront ta fin; Puis, l'éternel Hadès engloutira ton âme, Et les Dieux livreront au vent ta cendre infâme! IÔN. O Loxias! rends-moi la paix de tes autels) Garantis-moi du thrône et des honneurs mortels! Rouvre tes bras divins, et que je vive et meure Sans haine et sans regret dans ta sainte demeure! Il sort. SCÈNE VI LES MÊMES, moins IÔN. UN CITOYEN DE PYTHÔ A mort! Que cela soit! L'arrêt est mérité. DEUXIÈME CITOYEN. Aux oiseaux carnassiers le misérable esclave! TROISIÈME CITOYEN. Allons! Malheur à lui! Qu'il expie et qu'il lave De son sang le forfait qu'il avait médité! PREMIER JUGE. STROPHE. La plus auguste des Déesses, O Némésis! ton oeil divin Plonge dans les âmes traîtresses! Le crime se dérobe en vain A tes atteintes vengeresses. Par l'ombre épaisse de la nuit. Ton souffle ardent qui le poursuit Flaire ses traces exécrables; Sou coeur épouvanté l'entend: Il court et tombe haletant Entre tes mains inévitables! LE VIEILLARD. Je descends au Hadès sans peur et sans remord. Je suis prêt, j'ai vécu. Que m'importe la mort? Ne tardez pas. PREMIER JUGE. Liez ses bras, et qu'on l'entraîne! SCÈNE VII Les MÊMES, KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES. KRÉOUSA. Arrêtez! Ce vieillard est à moi. PREMIER JUGE. Noble Reine, Cet homme est châtié pour un crime odieux. Respecte la Justice et t'en remets aux Dieux. KRÉOUSA. Quoi! le fils de Xouthos est donc mort, qu'on le venge? PREMIER JUGE. Femme, as-tu mesuré cette parole étrange? Elle fait naître en nous un funeste soupçon. Savais-tu donc qu'il dût mourir par le poison? KRÉOUSA. Qu'importe! Réponds-moi. Le doute me dévore. Dis-moi s'il est vivant. PREMIER JUGE. Certe, il respira encore. Loxias l'a gardé de son vil assassin, Et l'horrible liqueur n'a point brûlé son sein; Mais Némésis commande et veut une victime. KRÉOUSA. Je te rends grâce, ô Dieu, qui m'épargnes un crime! Laissez là ce vieillard, il n'a fait qu'obéir, Et, si je n'étais Reine, il m'en faudrait punir. C'est moi, moi seule, hélas! qui, dans ma noire envie, De l'Ephèbe innocent voulais trancher la vie! Mais puisque Loxias nous a sauvés tous deux, Moi de ce crime et lui d'un destin malheureux, Puisqu'il respire encor, c'est bien! PREMIER JUGE. Femmes, nous sommes Établis par les Dieux sur les Rois et les hommes. Viens! L'Erinnys qui suit les meurtriers sanglants Se rit des sceptres d'or et des fronts insolents; Et, les déracinant de leur orgueil superbe, Elle les foule aux pieds comme la fange et l'herbe. Coupable, tu seras frappée, et tu mourras. KRÉOUSA. Mourir! Et de vos mains? Vous ne l'oseriez pas! Le peuple d'Athèna, par la lance et l'épée, Renverserait Pythô d'un sang royal trempée, Et rien ne survivrait du Temple ni de vous, Insensés! Laissez là cet homme. Arrière, tous! PREMIER JUGE. Suis-nous au Sanctuaire où siège la Justice. KRÉOUSA. N'approche pas! Je suis Reine! PREMIER JUGE. Qu'on la saisisse! KRÉOUSA. Loxias! Loxias Apollon! Défends-moi! PREMIER JUGE. Viens, femme. Loxias prononcera sur toi, Et nous obéirons, qu'il pardonne ou châtie, A l'infaillible arrêt de l'auguste Pythie. TROISIÈME PARTIE Intérieur du Temple de Pythô. Hautes murailles en hémicycle. Au fond, le Sanctuaire de Loxias. A droite, la statue du Dieu, sur un bloc cubique de marbre blanc, le Trépied d'airain de la Pythonisse. SCÈNE PREMIÈRE KRÉOUSA, LE CHOEUR DES FEMMES. KRÉOUSA. Père! qu'un Dieu terrible engloutit autrefois Dans la terre béante et noire, tu le vois, Ta fille misérable est vouée au supplice! O Père, se peut-il qu'un tel sort s'accomplisse? Quoi! Je suis de ton sang illustre, et vais mourir, Et le fer d'un esclave osera me flétrir, Sans que l'Epoux royal et la patrie Attique Me puissent préserver de la haine Pythique! Je dors sans doute et rêve. Est-il bien vrai? Mes yeux, Femmes, sont-ils ouverts à la clarté des cieux? Touchez mes belles mains, parlez! Si je sommeille Vos chères voix seront douces à mon oreille. Eveillez-moi! L'horreur du songe où je gémis Fuira si je repose entre vos bras amis. Main non, non! ce n'est point un vain songe; ma honte Est certaine. Le flot inévitable monte; Rien ne peut m'arracher à cet embrassement Mortel! Je vais mourir! O Daimôn inclément, Qui me vois, malheureuse, à tes pieds abattue, Toi qui m'aimas jadis, c'est ta main qui me tue! Loxias Apollon, Dieu cruel, Roi du Jour, J'ai vécu de ta haine et meure de ton amour! PREMIÈRE FEMME. PREMIÈRE STROPHE. Dernière Fleur des Érékhthides, O Reine, enfant des Rois anciens, Que n'ai-je les ailes rapides Des grands aigles Ouraniens! Je t'emporterais par les nues Jusques aux rives inconnues Où l'homme et les Dieux sont meilleurs. Où le temps qui charme les peines Te verserait à coupes pleines Le doux oubli de tes douleurs. KRÉOUSA. Je ne l'ai point revu! Parmi ces fronts sévères, Le sien ne brillait point sous ses boucles légères. Sait-il mon repentir plus prompt que ma fureur? Ah! sans doute. il ne songe à moi qu'avec horreur! DEUXIÈME FEMME. PREMIÈRE ANTISTROPHE. Le souffle amer des Destinées Disperse à l'horizon lointain Nos jours heureux, feuilles fanées Qui n'ont verdi qu'un seul matin. Tout fuit, beauté, force, jeunesse! Rien qui nous reste, ou qui renaisse! Et, pareils aux flots écumeux Heurtés contre le dur rivage, Les tristes mortels, d'âge en âge, Gémissent et passent comme eux! KRÉOUSA. Oui! j'ai voulu le mal, j'ai médité le crime, Et, s'ils m'osent frapper, le coup est légitime; Mais qu'importe l'Hadès rempli d'ombre et d'effroi? L'opprobre plus cruel que la mort est sur moi! TROISIÈME FEMME. ÉPODE. L'expiation sainte, ainsi qu'une onde vive, Purifiera tes chères mains; Elle ne permet pas que l'opprobre survive Aux vaines erreurs des humains. Ne désespère point, hausse la tête et l'âme, Souviens toi du sang des aïeux; Et, s'il te faut mourir, meure noblement, ô femme, En face de l'homme et des Dieux! KRÉOUSA. DEUXIÈME STROPHE. O Désir de ma vie amère, Longtemps pleuré, si tôt flétri, Tu n'auras point connu ta mère, Ses yeux ne t'auront point souri! Dans la Prairie aux fleurs funèbres. Où les Morts hantent les ténèbres, Si je t'apparaissais demain, Tu fuirais mon Ombre étrangère, Pareil à la vapeur légère Que ne peut retenir la main! DEUXIÈME ANTISTROPHE. Salut, ô beau ciel, ô lumière, O collines de la Hellas! Et toi qu'abrita la première Le Bouclier d'or de Pallas, Qui resplendis parmi les hommes Du nom sacré dont tu te nommes, Athèna, salut! Je t'aimais, Berceau des aïeux, Ville sainte! Que les vents te portent ma plainte! Je t'ai quittée, et pour jamais. PREMIÈRE FEMME. ÉPODE. Reine, il n'est plus pour toi qu'un refuge suprême! Entoure de tes bras l'inviolable autel. Que ce Dieu qui te hait te défende lui-même Et te sauve du coup mortel! Kréousa se réfugie auprès de l'Autel, qu'elle embrasse. Entrent Iôn et les Sacrificateurs. SCÈNE II LES MÊMES,IÔN, LES SACRIFICATEURS. IÔN, une épée à la main. Femmes, retirez-vous du Sanctuaire. L'heure Est venue. Allez! Toi, malheureuse, demeure: Il faut mourir. Les Dieux, ô devoir inhumain! Ordonnent que ton sang soit versé de ma main. Soumets-toi, car l'arrêt terrible est juste. KRÉOUSA. Arrête! La sainteté du Temple environne ma tête; Loxias me défend contre toi, meurtrier! Et l'Autel que j'embrasse est mon sûr bouclier. N'approche pas. Va! Crains ton Dieu! IÔN Parole vaine! J'obéis à ce Dieu qui te condamne, ô Reine. C'est toi, toi dont l'audace invoque ici son nom, En méditant ma mort qui l'as offensé. KRÉOUSA. Non! Tu n'étais plus à lui, mais à Xouthos, ton père. IÔN Loxias m'a nourri dans sa Maison prospère; Je suis son fils aussi. KRÉOUSA. Qu'importe! Tu voulais Te saisir du pays, du sceptre, du palais Des aïeux, au mépris de leur race, en outrage A leur sang. IÔN. Tous ces biens sont mon juste héritage; Xouthos les a sauvés et conquis. II est Roi D'Athèna par l'épée et Pallas. KRÉOUSA. Et par moi! IÔN C'est trop tarder. Il faut que ton crime s'expie. Quitte l'autel! KRÉOUSA. Viens donc m'en arracher, impie! Trouble la majesté terrible de ce lieu, Ose souiller de sang l'image de ton Dieu! Je ne quitterai point le sacré Sanctuaire. J'embrasse tes genoux, ô Loxias! IÔN, aux Sacrificateurs. Que faire? Je n'ose l'approcher puisqu'un Dieu la défend. Les suppliants sont chers aux Daimones. PREMIER SACRIFICATEUR. Enfant! Les Juges de Pythô t'ont commis cette épée: Cette femme est coupable et doit être frappée. DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Crains, si tu n'obéis, d'irriter l'Immortel. TROISIÈME SACRIFICATEUR. Arrachons-la plutôt vivante de l'Autel; Traînons-la hors du Temple. IÔN. Allons! Ils vont à Kréousa. KRÉOUSA, avec un cri. O Dieux! La Pythonisse apparaît au fond, suivie de deux serviteurs du Temple qui déposent une grande corbeille devant l'Autel et sortent aussitôt. SCÈNE III LES MÊMES, LA PYTHONISSE. LA PYTHONISSE. Enfant, laisse l'épée, exauce sa prière, Ne souille point le Temple et l'Autel respectés. Tous, Sacrificateurs, et vous, femmes, sortez! Les femmes et les Sacrificateurs s'inclinent et sortent. SCÈNE IV KRÉOUSA, IÔN, LA PYTHONISSE. LA PYTHONISSE. Quitte Pythô, mon fils, innocent, les mains pures De toute violence et sous d'heureux augures. Pardonne, oublie, et pars pour l'illustre Athèna. Reçois cette corbeille où l'on t'abandonna, Les yeux à peine ouverts au jour qui nous éclaire; Où, sur le seuil sacré du Temple tutélaire, Je te trouvai, pleurant dans |on léger berceau, Faible, charmant et nu comme un petit oiseau. IÔN. O Prophétesse! LA PYTHONISSE. Alors, te voyant sans défense, Pour plaire à Loxias, j'élevai ton enfance. Tu vécus, tu grandis auprès de ses autels. Mais sa pensée auguste est cachée aux mortels; Je me tais. Cependant, ô mon cher fils, espère, Et cherche avec amour celle qui fut ta mère. Elle vit, elle pleure et tend vers toi ses bras. Va, pars, et sois heureux: tu la retrouveras! IÔN. Il laisse tomber l'épée. J'obéis avec joie à ta parole sainte, Vénérable, qui m'as nourri dans cette enceinte, Divinatrice, en qui parle l'esprit d'un Dieu! Salut! Je te salue et te révère! LA PYTHONISSE. Adieu! Elle disparaît. SCÈNE V IÔN, KRÉOUSA. IÔN STROPHE. Humble corbeille où j'ai connu la vie amère, Où j'ai versé mes premiers pleurs, Ouvrage de ses mains, témoin de ses douleurs, Sais-tu le doux nom de ma mère? Je n'ose dénouer tes fragiles liens. Ce nom, tu l'as gardé peut-être? Je brûle de l'entendre, et tremble de connaître Le cher secret que tu contiens. Il dénoue les bandelettes, ouvre la corbeille et en tire des langes d'enfant. Kréousa se lève à demi et le regarde. KRÉOUSA, à part. ANTISTROPHE. Vous que j'avais filés de mes mains, ô doux langes Du bien-aimé que j'ai conçu, Gorgô, de son image, ornait votre tissu, Et ses cheveux formaient vos franges. IÔN, Que dit-elle, grands Dieux! KRÉOUSA. Cher fils, je vois encor, Autour de ton cou rose et frêle, Luire, collier splendide et parure immortelle. Deux serpents aux écailles d'or. IÔN. ÉPODE. Les voici! Ce sont eux. O surprise! O pensées! KRÉOUSA. Puis, avec un baiser, je posais doucement L'olivier de Pallas aux feuilles enlacées, O mon fils, sur ton front charmant! IÔN. Il retire de la corbeille une couronne d'olivier. Dieux! Tout mon coeur frémit d'espérance et de joie! Ils s'élancent l'un vers l'autre. Ma mère! KRÉOUSA. Mon enfant! Oh! viens, que je te voie. Que je te serre enfin contre mon coeur charmé! Et je voulais ta mort, ô mon fils bien-aimé! Malheureuse! IÔN, O ma mère, est-ce toi que je presse Dans mes bras? Parle, dis! KRÉOUSA. Oui! Par mes pleurs d'ivresse, Par les Dieux, par l'Aithèr vaste et resplendissant, Après tant de longs jours j'ai retrouvé mon sang! Tu vois ta mère, c'est ta mère qui t'embrasse! IÔN. Loxias! ô cher Dieu, salut! Je te rends grâce, O Protecteur sacré de l'enfant orphelin! KRÉOUSA. Je ne languirai plus dans un morne déclin, Stérile, et gémissant sous le toit solitaire. La Race a refleuri des Enfants de la Terre, Et, fier, parmi les morts, de son jeune héritier, Erékhthée en mon fils revivra tout entier! IÔN. Ma mère! KRÉOUSA. Mon enfant! ô ma douce lumière, Charme et vivant reflet de mon aube première, Qui resplendis dans l'ombre où je me consumais, Rien, rien ne pourra plus nous séparer jamais! Ils restent embrassés. Le Choeur des femmes entre précipitamment. SCÈNE VI LES MÊMES, LE CHOEUR DES FEMMES. PREMIÈRE FEMME. Maîtresse, entends ces bruits, ces clameurs confondues. Le Roi Xouthos revient, et nous sommes perdues! Malheur à nous, hélas! KRÉOUSA. Glorifiez les Dieux! Apres les sombres temps voici les jours joyeux, J'ai retrouvé mon fils! DEUXIÈME FEMME. Que dis-tu, chère Reine? KRÉOUSA. Que mon Époux le sache et qu'Athèna l'apprenne! Annoncez les transports de mon coeur triomphant. Je l'atteste: Apollon m'a rendu mon enfant! TROISIÈME FEMME. Lui, par qui tu devais mourir? O Destinée! KRÉOUSA. Nos yeux étaient couverts d'une épaisse nuée; Un Dieu l'a dissipée. Allez, femmes, courez! Que Pythô retentisse au loin de chants sacrés, Que le sang des taureaux ruisselle, et que la flamme S'allume! Je le dis à tous et le proclame: Ce jeune homme est mon fils pleuré longtemps en vain Et le seul héritier de son aïeul divin, Allez! IÔN. Ah! Que Xouthos aussi se hâte et vienne! Quelle félicité, père, sera la tienne! Les femmes sortent. SCÈNE VII IÔN, KRÉOUSA. KRÉOUSA. Xouthos n'est rien pour toi, tu n'es pas né de lui. IÔN Que dis-tu? KRÉOUSA. Le flambeau nuptial n'a pas lui Sur l'union fatale à qui tu dois la vie. Toi dont l'âme naissante, hélas! me fut ravie, Sache enfin ce secret terrible et glorieux. C'est un plus noble sang, oui! c'est le sang des Dieux Qui coule dans ta veine, ô mon enfant que j'aime, Et ton père immortel est Apollon lui-même! IÔN O ma mère! ô destin de gloire et de douleur! KRÉOUSA. Réjouis-toi, pour nous se lève un jour meilleur. IÔN. Que n'as-tu pas souffert! Que de larmes versées! Une lumière rose emplit peu à peu le Sanctuaire. KRÉOUSA. Tu me consoleras des angoisses passées, O mon fils, et le Dieu de qui tu tiens le jour A payé tous mes maux s'il me rend ton amour. IÔN. STROPHE. Vois, mère! le Trépied fatidique se dore D'un étrange rayonnement; Comme une large fleur où s'épanche l'aurore. Le Temple frémit doucement. ANTISTROPHE. L'ambroisienne odeur des lys et de la myrrhe Monte d'un invisible feu. D'où vient cet air subtil et frais que je respire? Va-t-il nous apparaître un Dieu? Les neuf Muses, vêtues de blanc, coiffées de mitres d'or et de couronnes de laurier, apparaissent, planant dans une nuée éclatante. ÉPODE. Qu'êtes-vous, ô formes sublimes? Spectres ou Déesses, parles! Montez-vous des sombres abîmes? Venez-vous des cieux étoilés? Le feu divin de vos prunelles Pénètre mon coeur transporté... Que vous êtes grandes et belles! Salut, pleines de majesté! PREMIÈRE MUSE. PREMIÈRE STROPHE Nous sommes les Vierges sacrées, Délices du vaste univers. Aux mitres d'or, aux lauriers verts, Aux lèvres toujours inspirées. L'homme éphémère et soucieux Et l'Ouranide au fond des cieux Sont illuminés de nos flammes, Et, parfois, nous réjouissons De nos immortelles chansons Le noir Hadès où sont les âmes. IÔN Je tremble, le respect fait ployer mes genoux... Muses, filles de Zeus, qu'ordonnez-vous de nous? DEUXIÈME MUSE. PREMIÈRE ANTISTROPHE A travers la nue infinie Et la fuite sans fin des temps, Le choeur des astres éclatants Se soumet à notre harmonie. Tout n'est qu'un écho de nos voix: L'oiseau qui chante dans les bois, La mer qui gémit et qui gronde, Le long murmure des vivants Et la foudre immense et les vents. Car nous sommes l'Ame du monde! La lumière s'accroît. Le fond de la scène s'ouvre. Peuple de Pythô. Armée de Xouthos. A l'horizon, vision éclatante d'Athèna, telle qu'elle sera dans l'avenir: Acropole, Parthénon et statue géante de Pallas, la lance en main. Temples, Port, Trirèmes. IÔN. O Muses, ô ma mère, ô prodige! Le mur Du Temple disparaît... Dans l'aurore et l'azur, Emplissant l'horizon de sa splendeur soudaine, Monte aux cieux élargis la Cité surhumaine, Et la grande Pallas, le front ceint d'un éclair, Dresse sa lance d'or sur les monts et la mer! TROISIÈME MUSE. DEUXIÈME STROPHE Enfant! Tu vois la Fleur magnifique des âges, Qui s'épanouira sur le monde enchanté, La Ville des héros, des chanteurs et des sages, Le Temple éblouissant de la sainte Beauté. DEUXIÈME ANTISTROPHE Tu donneras ton nom à ces races nouvelles; Et, dans un chant divin qui ne doit plus finir, Apollonide Iôn! nos lèvres immortelles Diront ta jeune gloire aux siècles à venir. ÉPODE. Salut, rayon tombé de la Lumière antique, Aïeul des Rois futurs, Éphèbe aimé des Dieux! Poursuis, Enfant sacré, tes destins glorieux, Et, délaissant ton nid, loin du Rocher Pythique, Jeune Aigle, envole-toi vers de plus larges cieux! * * * * * * * POEMES DIVERS (1845-1864) Poèmes Parus Dans La Phalange (1845-1846.) Hélène. O vous qui saisissez la vivante harmonie De la forme parfaite alliée au génie, Apôtre épris d'amour pour l'antique beauté, Venez! -Allons revoir l'archipel enchanté, Le paradis païen, la contrée immortelle Où rayonne Aphrodite au coeur de Praxitèle; Où les dieux helléniens, Paros immaculé De qui le ciel attique a seul été foulé, Jaillissent, lumineux, sons la main qui les crée, Dans leur nudité chaste et leur pose sacrée. Venez! -Soit que pour eux nous quittions le séjour Où nos yeux tout d'abord se sont ouverts au jour; - L'île aux blondes moissons qui, de Cérès aimée, Enclôt l'Etna fumant dans sa plaine embaumée; Soit la chaude Libye, ou Crète aux cent cités, La riante Ausonie, habile aux voluptés, Où l'on voit Parthénope, ardente et faible reine, Sommeiller demi-nue aux bras de la sirène! Soit que notre trirème, au cours aventureux, Ait quitté de Milet les rivages heureux; - Qu'Éole soit propice au doux pèlerinage! Que Thétys aux yeux bleus, nous guidant à la nage, Avec ses bras d'albâtre entr'ouvre dans les flots Un chemin de cristal d'Ionie à Délos; Puis, de l'île divine aux bords sacrés d'Athènes; Et là, d'un bras pieux abaissons les antennes. Comme deux étrangers, d'humbles aïeux issus, Ami, baignons nos pieds aux eaux de l'Ilyssus, Par un soir qui permette à l'oreille flattée D'ouïr chanter l'abeille aux ruches d'Aristée, Et le troupeau, docile à la voix des bouviers, Revenir à pas lents par les bois d'oliviers. Ecoutez, écoutez! -la vague de Pirée Murmure doucement une plainte inspirée Qui roule dans nos coeurs, profond, mélodieux, Le poème éternel des héros et des dieux! - Voyez! -comme des plis d'une royale robe, L'ombre, tombant des cieux, à demi nous dérobe Les blocs marmoréens sous qui dort abrité L'Olympe descendu du ciel inhabité; Et la ville si belle, et le saint promontoire Où Platon a dressé son sublime oratoire! O fille de Minerve, assise aux flots chanteurs, Qu'il est doux de rêver à tes pieds enchanteurs! Qu'il est doux, contemplant ta merveilleuse enceinte, De s'abreuver long-temps d'une volupté sainte; Tandis qu'un fier rayon qu'Hélios a dardé De l'horizon lointain par sa flamme inondé, Du temple impérissable où le regard s'attache, Couronne avec respect la majesté sans tache. Inaltérable azur, ô terre! ô doux berceau Dont Saturne jamais n'effacera le sceau! Radieux firmament dont la subtile haleine Sculpte en contours divins les beaux membres d'Hélène! Où Faust, en vieillissant, par l'amour altéré, Vers l'idéal qui sauve, ardemment attiré, Sentira quelque jour la blanche Tyndaride Mettre un souffle céleste en sa poitrine aride, Puis, comme un cher fantôme exhalé du tombeau, Ne laisser en tes mains qu'un fragile lambeau! Terre et cieux! c'est à vous que la fille du Cygne De sa race divine a révélé le signe: Victorieuse et nue en sa vivace ardeur, Vous avez la beauté que revêt la pudeur! De votre sein fécond Hélène révélée, Pour un aveugle monde enfin s'est envolée; Et ce monde la voit et ne la connaît pas! Dans l'inflexible cercle où cheminent ses pas, Il gémit sous le poids de son ombre première, Ne sachant point qu'Hélène est la toute-lumière! Ah! brisons ce vain rêve où notre coeur blessé D'un regret inutile, ami, s'est trop bercé. Nous n'avons point, aux flots que l'aviron argenté, Poussé notre vaisseau des sables d'Agrigente; Nous n'avons point quitté le golfe de cristal Où Parthénope rit de son gardien fatal, Ni le bord libyen, ni la molle Ionie. Nous ne sommes point nés à l'époque finie Où, la mère des dieux, l'ardente antiquité, Voulut vivre et mourir de sa propre beauté! Non, non! -sur la limite où notre âge chancelle, Oh! cherchons en avant l'Hélène universelle! Non le marbre vivant, mais l'astre au feu si beau Qui reluit dans nos coeurs comme un sacré flambeau! La multiple beauté dont l'attraction lie D'un lien d'amour, le ciel à la terre embellie, Et qui fera tout homme, au moment de l'adieu, Plus digne de ce monde et plus digne de Dieu! Et disons: -forme, idée! ô beauté, sois bénie! Sublime identité d'où jaillit l'harmonie, Sois bénie à jamais, sainte langue des dieux, Toujours inépuisable en flots mélodieux! Où l'astre inaperçu, l'oiseau dans la ramure, Confondent leurs concerts, -où l'infini murmure! Sois bénie à jamais, sur terre comme au ciel, Toi par qui l'Amphion du culte essentiel Bâtira de ses chants la Thèbes éternelle; Toi qui, faisant vibrer la corde maternelle, Toujours une et multiple, et sept fois palpitant, Pleine d'accords divins, verseras en chantant, Comme en deux coeurs touchés par ta voix inspirée, Entre l'homme et la terre une amitié sacrée! Architecture. Certes, l'art éternel, la parole infinie, Pousse par intervalle un sanglot d'agonie. Comme Jésus, saisi d'un sublime remord, Défaillant, il se trouble en face de la mort; Et seuls, sur la montagne où l'Esprit les oublie, Les Dieux sont abreuvés d'amertume et de lie. Le cri du désespoir sort de leurs coeurs blesses: O mon père! pourquoi nous as-tu délaissés? Le ciseau gît brisé, la lyre est détendue, Comme un flambeau qui meurt, l'âme tremble éperdue. O chaste Galathée! ivoire immaculé, Songe d'amour! tu n'as ni marché ni parlé. Primigène olympien, ô vision ternie! Non, tu n'es pas celui qu'enfantait mon génie. Hélas! Pygmalion et Phidias ont rêvé! Ah! c'est un dur supplice à bien peu réservé, Que cette heure d'angoisse où la forme insensible Ne contient plus son Dieu dans sa beauté visible; Un tourment sans égal, au vulgaire inconnu, Où, d'un sanglot profond, vainement contenu, L'amant désespéré de la forme sacrée Demande aux cieux éteints l'étincelle qui crée! Heureux alors, heureux qui n'a point déserté L'autel de l'idéal, un instant sans clarté; Heureux qui n'aura point, dans la foule banale, Maculé pour jamais sa robe virginale; Qui pleure saintement, et reste convaincu Que l'art est éternel quand l'artiste est vaincu. Celui-là reverra la Pythie inspirée Remonter au trépied d'où parle l'Empyrée, L'astre qui s'éclipsa renaître radieux, Phidias tailler son roi des hommes et des dieux; Le chaste vêtement, la forme, ombre divine, Voiler la beauté nue, au coeur qui la devine, Et l'ivoire, amolli d'un baiser créateur, Frémir comme une chair sous la main du sculpteur! Ah! grâce à celui-là, jamais la foule épaisse Ne vendra par morceaux l'autel qu'elle dépèce, Ou bien n'insultera, dans un siècle fatal, La sainteté de l'art de son amour brutal! De l'art, ce dieu jaloux, qui ne veut dans ses fêtes Que l'encens de Lévi, que le chant des prophètes, Et qui, sur son autel, du prêtre abandonné, Souffre et parait mourir d'un culte profané! Durant nos jours de lutte et d'études tronquées, Autant de bras à l'oeuvre, autant d'oeuvres manquées! Et ce n'est point assez qu'en un triste abandon Dorment ceux à qui Dieu fit le sublime don; La banalité mord l'esprit comme un ulcère, Et, dans un transport faux, l'impuissance lacère Les voiles frémissants de la blanche pudeur. Toute chasteté sainte est en proie au vendeur! Or, plus que toute chose immortelle et blessée Du lourd attouchement de la foule insensée, La vieille architecture, en nos jours malheureux, Porte une large plaie à son flanc généreux, Et plus d'un coeur glacé, d'une main trafiquante, Se plaisent à salir sa couronne d'acanthe! Car l'époque est mauvaise aux bras laborieux Qui ne savent bâtir qu'un travail glorieux; Aux divins ouvriers, confiants et candides, Qui poussent d'un seul jet dans nos cités sordides, Puis, gisent oubliés, muets solliciteurs, Sur le seuil encombré des adjudicateurs. O vous que l'art sacré de sa faim éperonne, Francs artistes touchés du rayon qui couronne, O pauvres vagabonds que nul ne connaît plus, De votre âge doré les jours sont révolus: Avec l'ocre stupide, avec la chaux immonde, Le travail est aux mains des ineptes du monde! Ce n'est point, sachez-le, que je sois effrayé Que l'autel de Baal s'écroule foudroyé. Du vieux catholicisme agitant la bannière, Je ne veux point pousser de plainte routinière, Ni, semblable aux pleureurs du culte agonisant, Chanter la pierre inerte et le clocher gisant. Calme contemplateur d'un plus divin système, Je ne veux point, armé d'un frivole anathème, Livrer pour holocauste, en un vers insensé, Le viril avenir à l'impotent passé, Ni de tout dogme étroit sectateur hypocrite, Toujours tuer l'esprit sous la parole écrite. Non. -Soit que le travail exhaussé de sa main Craque et tombe à défaut du vrai ciment romain, Soit que l'art, absolvant ces oeuvres imparfaites, Dans le siècle orageux affermisse leurs faîtes; Soit que jetée à bas de son haut piédestal, Colosse aux pieds d'argile, à tête de métal, La grande Babylone enfonce sa coupole Au lac expiateur où dort la Pentapole; Peu m'importe! -ce jour viendra sans que mon vers Prophétise à coup sûr cet imminent revers, Et par d'autres que moi cette prostituée Saura qui l'a fait vivre et qui l'aura tuée. Non, monuments noircis par tant de siècles, non! Je ne vous maudis point en haine de son nom; Je ne veux point briser d'un bras antipathique Le trèfle sarrasin dans l'ogive gothique, Ni déchirer sitôt le tissu gracieux Du granit dentelé qui flotte dans les cieux. Monte! épanouis-toi, cathédrale frivole! Paisible, dors la-haut où la tempête vole! Dors, rêve de ta gloire et des jours oubliés, Où les peuples vers toi couraient multipliés. Tu ne vaux point, hochet d'un labeur séculaire, Qu'on sue à t'ébranler de ta pierre angulaire. O murs de Babylone! ô temples vermoulus Dont le sens est futile et ne nous suffit plus! D'un aveugle génie, ô merveilleux ouvrage, Vous vous engloutirez dans le même naufrage! Pour moi, je ne serai, sans haine et sans frayeur, Ni votre meurtrier, ni votre fossoyeur; Je ne vous connais point. -Mais ce dont je m'attriste, Ce qui fait rudement battre mon coeur d'artiste, Ah! mauvais ouvriers, piteux restaurateurs, O nains, qui nivelez les sublimes hauteurs, C'est vous, maçons! e'est vous, ô peintres peu timides, Oui voulez récrépir les vieilles Pyramides! Vous! vous qui rendez vils, insensés, odieux, Le marbre et le granit qu'ont habités les dieux, Et vous glorifiant d'ineptie avouée, Copiez de travers l'oeuvre à la mort vouée! Ah! s'il le faut, debout, amants du badigeon, O bourgeois! salissez cathédrale et donjon! Dominateurs du siècle, usez de votre empire, Conduisez l'ignorance et l'ineptie au pire. Votre oeuvre est celle-ci, ne vous méprenez point: Ceignez vos reins, marchez en raidissant le poing; Comme sous le bélier des guerres féodales, Couchez la haute nef au niveau de ses dalles, Brûlez de votre chaux, brisez de vos leviers Le choeur gothique où dort l'homme des oliviers; Que les palais caducs avec les forteresses S'écroulent sous vos mains, stupides vengeresses. Faites la place nette aux hommes d'avenir, Et passez, oh! passez pour ne plus revenir! Mais s'il est un instinct de pudeur en votre âme, Si vous faites ainsi sans poursuivre de trame, En aveugles marteaux ignorants du moteur, En bras galvanisés morts au feu créateur; Oh! ne nous montrez pas, dans son ignominie, Saltimbanque jouant la farce du génie, Le vil maçon du jour, l'eunuque sans pudeur, Du saint amour du beau parodiant l'ardeur! Oh! ne nous prouvez pas qu'une misère telle A rongé sans pitié la pensée immortelle! O servile troupeau dont s'indignait Flaccus, Copistes! d'impuissance atteints et convaincus! Non, n'entassez jamais, scribes antipathiques, De la langue du ciel les lettres granitiques; Leur orthographe échappe à vos yeux sans clartés, Et Dieu de son esprit vous a déshérités! Blasphémateurs de l'art dans un siècle en débauche, De la race future ô déplorable ébauche, Je me tais. -Loin de vous, prêtres de la laideur. L'autel de la beauté couve en paix sa splendeur. Lorsque l'architecture, alphabet des vieux âges, Que chante le poète et commentent les sages, Ne sera plus livrée en proie aux illettrés, Nous relirons alors dans ses feuillets sacrés; Et les enfants de Dieu, par une étude austère, Rétabliront le sens de son vrai caractère. Sur la haute montagne, assis dans sa beauté, Blanche image du calme et de l'illimité, Le temple harmonieux en qui le monde espère Se dresse lentement à l'horizon prospère. Dans son multiple essor à la synthèse uni, Il régnera du sein de l'azur infini; Et, résumant pour tous une trinité sainte, L'homme, le monde et Dieu, dans sa mythique enceinte, Chantera, divin texte et sublime missel, Dans le concert de Pan le Verbe universel! Les Épis. Comme autrefois Jésus, que l'archange accompagne Au sommet lumineux de la sainte montagne, Et qui, pâle, entrevoit de ses yeux effrayés La terre immense et sombre étendue à ses piés; Pareil au sable vil qui monte de l'arène Jusques aux pics neigeux où l'ouragan l'entraîne, Je contemplais, l'oeil morne et le coeur irrité, L'espace ou l'homme vit et meurt déshérité. On eût dit que, brisée en sa courbe infinie, La terre prolongeait sa surface aplanie, Afin que, du milieu de ma vaste prison, Mon regard embrassât le quadruple horizon, Or, dans ma vision, trop lourde pour un homme, Toute chose vivante et qu'une langue nomme, Les insondables mers, les fleuves orageux, Les monts, piliers du ciel, tordus et nuageux, Empires et cités, bois aux vertes ramures, Peuples tumultueux aux multiples murmures, Tout! hormis la montagne ou Jésus fut tenté, Tout avait disparu du globe déserté; Et, sinistre océan pétrifié, sauvage, Muet comme la mort et comme l'esclavage, Le globe n'était plus qu'un champ morne et brûlé, Lave aux flots refroidis, sans ivraie et sans blé. Et je ne comptais point les heures de mon rêve; Elles passaient ainsi que les flots sur la grève, Lorsque le vent marin, de moment en moment, Sur le sable qui luit les brise incessamment, Ou comme la feuillée, au souffle de l'automne, Qui se détache et tombe au vallon monotone. Le ciel, appesanti sur ce vaste tombeau, Semblait avoir perdu son immortel flambeau; Et nulle étoile d'or, parure coutumière, Ne sillonnait la nuit de sa douce lumière. Du quadruple coté de l'horizon muet, Rien n'avait un soupir et rien ne remuait: Sans cesse poursuivant sa ligne infranchissable, Le désert donnait là, calme, indéfinissable! Mais voici que, pareil aau murmure du vent, Lorsqu'il meut les forêts comme un rideau mouvant, Autour de ma montagne, au milieu de la plaine, J'entendis le travail d'une puissante haleine; Comme si le Titan, par l'Etna comprimé, Se tordait sous le pié du géant enflammé, Et, poussant sa clameur du fond de ses entrailles, Du mont cyclopéen ébranlait les murailles. Or, ce profond murmure était l'effort sacré Du souffle créateur hors du sol attiré; Et tout à coup la vie, incessante et féconde, Tendit et crevassa la surface du monde! Un jour égal et pur illumina les cieux. D'innombrables sillons, profonds et spacieux, Du carré de la terre emplirent l'étendue; Et troublant de nouveau ma pensée éperdue, Des millions d'épis, éclatantes moissons, S'élevèrent avec de sublimes chansons. Enfantement divin et glorieuse aînesse, Ils rayonnaient gonflés de force et de jeunesse. J'entendais, du milieu de leur douce rumeur, S'exhaler le saint nom de l'éternel semeur; Et, pénétré du Dieu dont tout garde la trace, Je m'enivrai long-temps de leur splendide grâce! Du creux des sillons verts fièrement élancés, Ils embaumaient l'air pur qui les avait bercés, Et sous l'heureux abri de leur ombre endormante, Tout être gracieux, toute chose charmante. L'oiseau, chanteur ailé, dans son berceau soyeux, Et l'hermine sans tache et gazelle aux doux yeux, Et rose et lys de neige, asphodèle effleurée D'une larme d'azur que l'aurore a pleurée, Chantaient et parfumaient ces épis glorieux. Fruits sacrés de l'hymen de la terre et des cieux! Mais bientôt je vis poindre, herbes inextricables, La ronce avec l'ivraie, aux germes implacables, Qui toujours labourés, foulés, incendiés, Tenaces et maudits renaissent sous les piés; La ronce avec l'ivraie! où les pales vipères Aux corps glacés et nus, vont cacher leurs repaires... Et je les vis d'abord, comme un humble tapis, Ramper dans les sillons aux pieds des grands épis; Puis, sûres de leur force, alertes et hardies, Se dresser, pressurer les tiges arrondies, Et d'un épais réseau multipliant les noeuds. Dans leur ombre étouffer les épis lumineux! Et l'oiseau fut en proie aux livides reptiles... Les voraces chacals, les hyènes subtiles, Par les sentiers perdus rôdant et gémissant, Des gazelles de Dieu burent le jeune sang! Un vautour écrasa le lys blanc d'un coup d'aile, Et le chardon brûla la rose et l'asphodèle... Puis d'un éclat de rire insultant et fatal, J'entendis tressaillir des lèvres de métal! O sombre vision, douloureuse pensée, Inévitable lutte où l'âme est terrassée! Faut-il, te proclamant, sens terrible et vainqueur, Aux étreintes du mal abandonner son coeur? Faut-il, ô triste voix, si ta parole est sûre, Accepter, résignés, l'éternelle blessure, Et courbés sous le poids de ta leçon d'enfer, Ramper en adorant nos entraves de fer? Non! quel que soit le bruit dont tressaille le monde, Rire glacé du mal, torture, insulte immonde, Invincible désir, sans cesse inassouvi, Toujours insaisissable et toujours poursuivi; Non! quelle que soit l'ombre où vainement médite L'humanité perdue en sa route maudite... Enfants de Dieu, certains de l'appui paternel, Apôtres ignorés de son dogme éternel! Vous qui, pour la nature inépuisable et belle, N'avez trouvé jamais votre lyre rebelle; Oh! non, dans ce tumulte ou vont mourir vos voix Comme l'oiseau qui chante en la rumeur des bois, - Que le siècle aveuglé vous brise ou vous comprime Ne désespérez point de la lutte sublime! Épis sacrés! un jour, de vos sillons bénis, Vous vous multiplîrez dans les champs rajeunis, Et dépassant du front l'ivraie originelle, Vous deviendrez le pain de la vie éternelle! La Recherche De Dieu. I Pareil à l'épi mûr devant le moissonneur, Me voici face à face avec la mort, Seigneur! Je meurs de votre faim, Seigneur! -L'étude austère Ne m'a point emporté vers vous loin de la terre, Et le globe et les cieux ensemble m'ont caché Le souffle avec la vie, et je vous ai cherché! O h! je vous ai cherché dans l'âge où l'on devine, Où l'âme s'ouvre à vous comme une fleur divine, Où la jeunesse ardente emplit d'un chant vainqueur, Ainsi qu'un luth sacré, les cordes d'or du coeur! Seigneur! dans le long cours de mon pèlerinage Un désir éternel a consumé mon âge: Toujours vers votre face et voire sentiment J'ai tendu les deux bras comme un fiévreux amant! Et je n'ai rien trouvé que le fiel et la lie, Au calice profond qu'épuisait ma folie... Pareil à l'épi mûr devant le moissonneur, Me voici face a face avec la mort, Seigneur! Chanteurs sacrés, rois de la lyre, Frappes du génie en éclats! O vous qui supportiez ce céleste délire Lourd comme un autre monde appuyé sur Atlas! Entendez-vous frémir l'espace solitaire, Harmonieux amants de la sainte beauté, Aux lamentations que prolongent la terre Et l'innombrable Humanité? O prophètes anciens! ô sages! Des siècles morts lointains flambeaux! Vénérables amis aux sublimes visages, Gravement étendus en de pieux tombeaux! Vous qui, d'une aile glorieuse, Disparûtes avec un magnifique adieu, Maîtres! entendez vous la plainte furieuse D'un monde qui cherche son Dieu? Dans l'ouragan qui bat les crêtes De la montagne au front neigeux, Dans les voix du désert jonché d'anachorètes, Dans la clameur des bois et des flots orageux, C'est la tourmente universelle! C'est l'homme qui gémit étouffé sous les cieux, C'est un globe maudit qui pleure et qui chancelle Dans l'infini silencieux! O vous, impérissable exemple D'intelligence et de bonté, Pour qui le coeur trop plein s'élargit comme un temple! Ce sanglot trouble-t-il votre sérénité? Payés de vos divins services, Avez-vous trouvé Dieu dans les cieux étoilés? Fils aînés de la Terre, et sages purs de vices, Vous qui savez, parlez, parlez! O toi qu'une féconde haleine Avait de baisers arrondi, Jeune astre, bel enfant! perle qui d'encens pleine Flottais, étincelante, en l'azur attiédi! Brise ta chaîne séculaire, O globe déjà vieux, marqué d'un sombre sceau! Suspends dans l'infini ta course orbiculaire, O triste et bien-aimé berceau! Comme l'oiseau qui tend son aile Et plane, dans l'air balancé, Ne peux-tu t'arrêter dans ta route éternelle, Ne peux-tu pas dormir, ô pèlerin lassé? Dois, nourrice féconde à la robe embaumée, Qui m'as bercé jadis sur ton sein triomphant, Et rêve de ton Dieu, pauvre terre calmée, Sous la garde de ton enfant! Les flots, livrant aux yeux leurs profondeurs visibles, Dans un lit de saphir roulent les cieux paisibles, Et poussant un murmure immense, mais voilé, S'apaisent pour dormir d'un sommeil étoilé. Qu'il est doux, qu'il est beau l'harmonieux silence De ces mondes qu'un bras mystérieux balance! O sublime repos! adorable beauté, Lumière de l'Amour et de la Vérité! Pour qui va dans l'espace, égaré, sans boussole, Que vos rayons sont purs, que votre paix console! Beaux astres! laissez-moi, dans vos concerts uni, D'une aile enthousiaste embrasser l'infini... Malheur, malheur à moi! la flamme sidérale N'a jamais sillonné cette nuit sépulcrale... Hélas! les airs sont noirs! comme un vaisseau brumeux, Le globe creuse au ciel un sillage écumeux. O nuit! j'ai beau monter par élans énergiques, Je me heurte toujours h tes parois magiques; Toujours mon front tendu résonne sourdement Contre le marbre dur de l'épais firmament. Hélas! les airs sont hoirs! sous le poids des nuées Mes ailes sur mon flanc pendent exténuées. Je suis pareil à l'aigle atteint d'un plomb cuisant, Qui plane, convulsif, pour s'abattre gisant. J'ai froid! Un vent de neige a soulevé ma plume. J'ai peur! Par intervalle un proche éclair s'allume, Comme si, dans son vol, un démon voyageur De sa torche sur moi secouait la rougeur, Et, me jetant un rire éclatant au visage, En prolongeait l'écho lointain sur son passage. Puis, tout se tait. D'un pli raide et silencieux L'ombre inflexible étreint la lumière des cieux. Qu'elle est longue la nuit! Depuis l'heure effrayante Où l'archange brandit sa lame flamboyante, Et, sur le seuil céleste appuyant son pied blanc. M'aveugla d'un revers du glaive étincelant, Qu'elle est longue la nuit! O nuit, nuit implacable, Soulève le fardeau dont la lourdeur m'accable! Etroite immensité, mortuaire prison, Elargis quoique peu l'étouffant horizon... Lamentation vaine! Elle monte, et retombe Dans le vide béant comme un mort dans sa tombe. Tu m'entraînes, ô terre impassible! Attaché Sur ton flanc de granit, comme un Titan couché Que ronge le désir, ce vautour! O mes ailes, Frémissez, et jetez d'ardentes étincelles! Illuminez ma voie, et par bonds vigoureux, Arrachez-moi du fond de ce silence affreux! Roule dans l'ombre, ô terre! et dans l'horreur du vide, Roule! Je veux au ciel tendre mon aile avide, Et, dans un océan d'ivresse et de splendeur, Abreuver du désir l'inénarrable ardeur! Hélas! les airs sont noirs! Sous ce morne suaire, Le globe n'est-il plus qu'un immense ossuaire? Pareil à l'épi mûr devant le moissonneur, Me voici face à face avec la mort, Seigneur! II J'ai remué, Seigneur, les poussières du monde; J'ai reverdi pour vous ce que le temps émonde, Les rameaux desséchés du tronc religieux; Des cultes abolis j'ai repeuplé les cieux! Rien ne m'a répondu, ni l'esprit ni la lettre, Et je vous ai cherché, vous qui dispensez l'être! Un jour, le chaud soleil d'un éternel été Rougissait les sept monts de la grande cité; Et les pavés brûlants et les dalles romaines Disparaissaient, poudreux, sous des vagues humaines. Les pâles étrangers, les robustes bandits Tombés de la montagne aux repaires maudits; Les cardinaux mondains et les moines moroses, Les femmes, bras chargés d'enfants aux lèvres roses, Et le pâtre au col brun, sur son buffle appuyé, Qui marche et ne sait pas ce qu'il foule du pié; Et l'écume sans nom de cette terre vile, Irrésistiblement s'abattaient sur la ville. Or, la soeur de Gomorrhe, assise à l'occident, Et qui tremble au-dessus de quelque lac ardent, La cité fatidique et sa mouvante fange Se ruait vers le temple où songea Michel-Ange. C'était un de ces jours où, la tiare au front, Répétant le supplice et l'éternel affront, De Paul et d'Hildebrand l'inhabile fantôme Mange la chair et boit le sang du Dieu fait homme. La foule m'emporta comme la feuille au vent, Et quand fut reposé le tourbillon vivant, J'eus une vision, Seigneur, éblouissante! Semblable à cette page en flamme et terrassante Qu'autrefois votre souffle entrouvrit dans le ciel Devant l'oeil consumé du pâle Ézéchiel... Mon esprit élargit des ailes inconnues, Et la sublime nef recula dans les nues! O Saint Pierre! poème où le monde a chanté! O rêve de granit, dans les deux emporté! O temple où ma pensée un instant éblouïe, Frissonnante, oublia la terre évanouie... Mon oeil t'enveloppa de ses regards ravis; Je frappai de mon front ton éclatant parvis! Tout baignés de vapeur et de flammes mystiques, Au tonnerre de l'orgue unissant leurs cantiques, Tes prêtres radieux, du haut des fûts hardis, Ont versé dans mon coeur les chants du paradis! Les anges d'or, groupés sur les arceaux splendides, Dans cet air attiédi berçaient leurs corps candides; Les madones d'amour, les yeux au firmament, Murmuraient le doux nom de leur céleste amant; Et, plus haut, déroulant sa peinture infinie, Michel-Ange allumait l'enfer à son génie! O maison de l'apôtre! ô magnifique autel! J'eus cette vision sous ton dôme immortel! Et je vous ai cherché, dans cette ivresse immense, Dans ces murs éclatants, sur ces fronts en démence, Dans ces hymnes gonflés d'harmonie et d'amour, Dans ces mille soleils d'un mystérieux jour; Et je vous ai cherché, vous, le calme et le sage, Et n'ai point rencontré, Seigneur, votre visage! Seulement, quand le songe eut fui de mon cerveau, Quand l'autel s'affaissa sous le réel niveau, Quanti l'exaltation de l'aveugle matière Dans ce tumulte vain s'écroula tout entière; Je vis il la lueur des cierges vacillants, Qui de rouges reflets doraient ses pieds sanglants, Courbant sa tête pale, au triple rang d'épines, Jésus tendre vers vous, Seigneur, ses mains divines! Et le temple, frappé du comble aux fondements, Palpiter tout à coup de sourds frissonnements... Tu trembles sur ta base, ô monument superbe! Le pied de l'homme un jour foulera tes sommets, Et, du granit épars dans la poudre et dans l'herbe, Nul prophétique accent ne sortira jamais! O cité deux fois reine et doux fois moribonde, De l'univers captif absorbante prison! L'orage balaya ta cendre vagabonde Du quadruple côté de l'immense horizon! Et, s'il reste un débris de ta gloire éclipsée, Comme un mort colossal sur le sol étendu, II ne dira jamais si ta lèvre glacée Cria jadis vers Dieu, si Dieu t'a répondu! Rien! Il ne dira rien, si ce n'est la folie, La douleur et la mort et le bruit d'un vain nom, Si ce n'est que Dieu tue et que la terre oublie, Et que l'écho du ciel incessamment dit: Non! Seigneur, Seigneur! Balbeck aux ruines séculaires Gît dans le désert morne eu blocs amoncelés... L'avez-vous donc brisée au choc de vos colères? Vous a-t-elle entendu dans les cieux ébranlés? Seigneur, Seigneur, parlez! Sombres ou magnifiques, Avec l'éclat du rire ou le cri du sanglot, Les époques d'orage et les temps pacifiques Rouleront-ils toujours vainement flot sur flot? Quel soleil séchera leur tombe diluvienne? Que sont-ils au-delà du leur cours accompli? Hélas! ce qu'on sait d'eux, c'est qu'ils vont à l'oubli... Seigneur, de votre abîme il n'est rien qui revienne! Des cultes de ce monde apostat éternel, Du désir infini martyr héréditaire. Malheur! J'ai déchiré du livre paternel La page où flamboyait le divin commentaire! Et, pourtant, ô Seigneur! épris de liberté, Je m'agite à l'étroit dans un cercle inflexible: Je vous pressens, à dieu de ma virilité, Emprisonné long-temps au ciel inaccessible! A rencontre du blâme et du rire envieux, L'idée éclate en moi d'une explosion telle, Qu'elle emporte, au-delà d'un horizon trop vieux, L'esprit contemporain, dans sa fuite immortelle! Le globe sous mes pieds a tressailli d'amour! L'intelligence humaine a déployé ses ailes! Précurseurs du soleil, chantez ï voici le jour... Hélas! les airs sont noirs d'ombres universelles! Pareil à l'épi mûr devant le moissonneur, Me voici face à face avec la mort, Seigneur! Un soir, j'allais songeant par la vieille Allemagne; Le vent seul murmurait dans sa blonde campagne; Une douce vapeur flottait sur les sillons, Et, des agrestes toits cachés dans les vallons, La fumée élançait sa spirale légère, Du retour an foyer fidèle messagère. C'était l'heure où revient de la mure moisson, La gerbe sur l'épaule, aux lèvres la chanson, Le travailleur joyeux. -Dans la mousse arrondie Déjà l'oiseau lassé taisait sa mélodie; Je songeais, contemplant, dans son calme élevé, Cette terre de Goethe où Schiller a rêvé. O berceau pacifique! o terre vénérable! Je m'incline devant ta face inaltérable! Je te salue, ô toi qui vis avec amour Ta chère Marguerite ouvrir ses yeux au jour! Ainsi disais-je alors, et j'allais, l'âme émue, Semblable à l'arbrisseau qu'un souffle frais remue, J'allais, et poursuivant le songe et le chemin, Sur mon coeur agité je retenais la main. Le foyer paternel avec ses douces fêtes, L'amour et le repos, sont-ce là vos prophètes? Où j'ai cherché toujours une ombre m'aveugla; Mais j'ai cru vous entendre, ô Seigneur, ce soir-là! Non, non, vous habitez par-delà nos natures, Et vous ne parlez plus aux pauvres créatures... O silence! ô repos taciturne et pesant! Je sentis tout mon coeur mourir en frémissant. Écrasé sous le poids de ma lourde amertume, Balayé par le vent comme il fait de l'écume, Sur la face du globe errant de flots en flots, Je tombai sur la pierre avec de longs sanglots, Et de mon front glacé l'intérieur orage Brilla mes yeux ardents de ses larmes de rage! Seigneur, que j'ai cherché sans te trouver jamais, O mon maître, rends-moi les beaux jours que j'aimais! Réchauffe à ton soleil cette tête courbée Du poids de cent hivers, où leur neige est tombée! Rends-moi, rends-moi, Seigneur, mou bel âge amoureux! Jusqu'à mon coeur gonflé, comme un flot généreux, Fais remonter le sang de ma fière jeunesse, Et qu'un cri de bonheur sur mes lèvres renaisse! Peut-être bien, Seigneur, est-ce la volupté Et ses baisers sacrés qui font l'éternité! Hélas! tout m'a manqué dans les cieux et sur terre... Hélas! je meurs maudit, ignorant, solitaire... Et la volupté même, ô Seigneur, m'a caché Le souffle avec la vie: et je vous ai cherché! L'Esprit De La Terre. Silence! -Apaise enfin ton cri pusillanime. Ce monde que je guide et que mon souffle anime, Dans sa route éternelle emporté gravement, Se trouble au morne écho de ton gémissement. Silence! ou sache mieux, dans ta plainte élargie, Des maux universels déplorer l'énergie. Souffrir d'un mal sublime est le sort glorieux De qui, comme un guerrier, monte à l'assaut des cieux! Vois! tel je souffre aussi, tel que toi je soupire Vers la sainte beauté d'un idéal empire; Et cependant, voici, comme un coursier dompté, Que je m'attelle au globe; et, dans l'immensité, Je marche, tout baigné d'une sueur profonde, Haletant et courbe sous la charge d'un monde! Cesse ta morne plainte, et songe, Humanité, Que les temps sont prochains où, de l'iniquité, Dans ton coeur douloureux et dans l'univers sombre, Les rayons du bonheur s'en vont dissiper l'ombre. Pour des astres nouveaux les cieux s'élargissant, Divins consolateurs du globe gémissant, D'un lumineux amour vont éclairer sa face, Et l'étroit horizon dans l'infini s'efface! O roi prédestiné d'un monde harmonieux, Marche! les yeux tendus vers le but radieux! Marche à travers la nuit et la rude tempête, Et le soleil demain luira sur ta conquête! O sainte créature aux désirs infinis, Que de trésors sacrés à tes pieds réunis, Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage, Vont racheter d'un coup tes longs siècles d'orage! Le travail fraternel, sur le sol dévasté, Alimente à jamais l'arbre de liberté; La divine amitié, l'ambition féconde, La justice et l'amour transfigurent le inonde! Et de la profondeur de l'éternel milieu, Du pôle couronné de son cercle de feu, Des monts, des océans, des vallons, de la plaine; De l'humanité sombre encore, et d'ennuis pleine, Mais radieuse et belle en ce jour glorieux; Des fertiles sillons, des calices joyeux, De ma lèvre entr'ouverte et d'amour animée, Caressant d'un baiser ma planète embaumée, - Dieu! Dieu que tu cherchais, pauvre esprit aveuglé, Dieu jaillira de tout, et Dieu t'aura parlé! Les Sandales D’Empédocle. Dieu jeune, agile et fier, modérateur du temps, Le fils d'Hypérion, aux coursiers éclatants, Illuminant les cieux de flamme originelle, Envahissait au loin la campagne éternelle. Courbé sur le quadrige, et les rênes en main, Par flots de poudre d'or il frayait son chemin. La blanche Séléné que te regard oublie Dans l'éclat fraternel mourait ensevelie; Et les astres, penchés sur l'horizon naissant, Du sidéral empire allaient disparaissant. Sous les baisers du Dieu la terre frissonnante Revotait du plaisir la rougeur rayonnante; L'Océan murmurait: un souffle égal et pur D'un immense soupir gonflait son scia d'azur. Or, sur le vieil Etna, noir géant de la terre, Le sage vers les cieux leva son front austère, Et triste, contemplant le monde jeune et beau. Il salua la vie, au bord de son tombeau. -O fille de Vesta, reine aimable, honorée, Qui ceins ton front riant d'une gerbe dorée, Mère des épis mûrs, nourrice des humains. Tous les dieux t'ont bénie au sortir de leurs mains! Ile heureuse, salut! Toi dont le pied humide Trempe aux flots d'Ausonie et dans la mer numide, Moissonneuse immortelle au verdoyant trésor, Salut, blonde Sicile! -En son divin essor, Caressant ta beauté de ses tièdes haleines Un vent générateur alimente tes plaines! De tes grandes cités le groupe glorieux Pare d'un mâle éclat tes flancs victorieux: Là, règne Sélinonte aux monuments épiques, Syracuse féconde aux coursiers olympiques, Et la douce Agrigente, au fleuve consacré, Ou sentant une flamme en mon coeur inspiré, Bans ta jeune ferveur de mes sollicitudes, Je goûtai le nectar des divines études! Doux pays où les dieux ont mûri mon été, Adieu! je vais plonger aux ondes du Léthé... Pour la dernière fois, adieu, terre si belle, Rejeton florissant de l'antique Cybèle! Adieu, cité natale, air pur! bords embaumés, Je ne foulerai plus vos sentiers bien aimés; Mes yeux jamais, beau ciel, ne reverront ta gloire! Et toi, puissant Etna, tombeau de ma mémoire, Aux cendres d'Empédocle ouvre ton urne en feu, Donne une paix sublime au sage. -Fais un Dieu l Comme un son qui finit, comme un éclair qui passe, Affranchis-moi du temps, du nombre et de l'espace; Et rejetant sur moi ton poids amoncelé, Que je rentre au repos que la vie a troublé! - -L'abîme le reçut dans son ombre brûlante... Et toi, qui de rosée au loin étincelante, Souriais, amoureuse, à l'approche du Dieu, Non, tu n'entendis rien de ce suprême adieu! L'harmonieux concert de Téthys et d'Eole Etouffa de ton fils la dernière parole... Mais l'Etna bondissant et d'éclairs hérissé Rugit comme un lion profondément blessé; Et rejetant, tout plein de forces inconnues, Rochers, neiges et bois au sein des vastes nues, Roula, comme un trésor, dans ses flots flamboyants, Les sandales du sage en tes vallons riants! O mère du poète, idéale patrie, D'un chaud soleil dorée, -abondante et fleurie! Ile au splendide abord, aux vallons merveilleux, Que l'océan du ciel baigne de ses flots bleus! Oh! que ton air est pur! oh! que ta plaine est belle! Jamais au soc divin elle ne fut rebelle: La lyre y fait germer aux sillons radieux L'Elysée et l'Eden, les anges et les dieux, Et féconde, aux chaleurs d'un éternel solstice. L'harmonie et l'amour, lu gloire et la justice! Un fleuve au large cours, doux Léthé de douleurs, Y chante sous l'azur les rayons et les fleurs, Et parfois de ses eaux, à la terre altérée, Le poète dispense une goutte sacrée! Citer et beau paradis! ô jeune et frais séjour! Nid d'Eve et de Vénus, baigné d'un chaste jour! Toi qui, sans t'épuiser, mesure avec largesse A l'artiste l'amour, au vieillard la sagesse; Ah! si l'enfant, bercé sur ton sein maternel, Veut descendre avant Cage au repos éternel; Le coeur chargé d'ennuis, las d'un songe sublime, Avare, s'il emporte avec lui dans l'abîme, Effaçant de ses pas la trace en tout endroit, L'héritage de gloire auquel le monde a droit... O mère! qu'un volcan expiatoire gronde, Et déchirant ton sein d'une flamme profonde, Rende à l'humanité, de tout repos bannie, Le souvenir du sage ou les chants du génie! Tantale. Du pâle Lydien, ô race envenimée, L'inextinguible soif ne t'a point consumée! Soucieux héritier du tourment paternel, O vulgaire maudit, es-tu donc éternel? Mille fois, vaste champ où tout germe et s'efface, La terre inépuisable a remué sa face, Du jour où rejeté d'un moule spacieux, Le globe en fusion s'arrondit dans les deux. Fleuves au large lit, les siècles que Dieu mène, De la vie à la mort roulant la race humaine, Tantôt câlines, tantôt par l'orage gonflés, Chanteurs ou gémissants, limpides ou troublés, Confondant leur rumeur, leur écume et leur lie, Dorment dans l'Océan des choses qu'on oublie. Bien des soleils ont lui dans le haut firmament, Qui, d'un souffle céleste effacés brusquement, Vieux et découronnés de royales lumières, Sont retombés vaincus aux ténèbres premières... Mais toi, rude matière, ô vivace limon. Incessamment pétri sous les pieds du démon! Impassible vulgaire à l'insulte brutale, Pour jamais enchaîné sur l'onde de Tantale, Tout maculé d'ennui, d'ignorance et de fiel Toi seul n'as pas changé sous la voûte du ciel! Oh! dis-moi pour quel crime et par quel anathème Tu jouis du supplice et tu frappes qui t'aime? Pourquoi, des biens sacrés que Dieu nous révéla, Aveuglé, choisis-tu cette part que voilà! O toi! qui dévoré de soif inassouvie, Ne sais pas que cette onde est la source de vie, Le jet pur de l'amour et de la vérité Jaillissant devant toi durant l'éternité... Va! blasphème le Dieu dont la terre est bénie, Ferme ton oeil oblique aux clartés du génie; Vieux témoin de la gloire, inepte spectateur, Siffle le drame immense et le sublime auteur! Coupable et malheureux que le désir altère, Qui maudis ce désir qui sauvera la terre, Trop certain que du ciel la sombre volonté D'un éternel tourment brûle l'humanité; Vulgaire! un jour viendra, que tout grand coeur devine, Où puisant au cristal de la source divine, Et décernant au Maître un immortel honneur, Tu renaîtras au monde, ivre de ton bonheur! Cette aube à l'horizon montera plus dorée Que l'aurore polaire aux palais de Borée, Et ta lèvre, rougie aux morsures du feu, Plongera, frémissante, en la fraîcheur de Dieu! Le Voile d’Isis. LE THÉRAPEUTE. O sainte et vieille Egypte, empire radieux, Impénétrable temple où se cachaient les dieux, O terre d'Osiris, ô reine des contrées, Heureux qui vit le jour dans tes plaines sacrées! Bienheureux l'étranger! -Vînt-il des bords aimés Où l'Hymète frémit de souffles embaumés, Où la belle Aphrodite en passant illumine Des reflets de sa conque Andros ou Salamine; Eût-il surpris, caché dans l'ombre du vallon, Le roseau pastoral aux lèvres d'Apollon! Bienheureux! -Eut-il vu la fille de Latone, Sous le chêne touffu que le pampre festonne, De son cothurne d'or détachant le lien, Eveiller d'un baiser le blond Thessalien! Eût-il d'un pied poudreux foulé sous d'autres nues Du Gange et de l'Indus les rives inconnues, Et, des dieux endormis troublant la morne paix, Interrogé le brahme au fond des bois épais; Eût-il sur la montagne où s'incline le mage Adoré de Mithra la rayonnante image... Heureux qui, reprenant le bâton voyageur, Vers ton large horizon tourne un regard songeur! Qui, long-temps fatigué du vulgaire esclavage, S'arrête pour un jour sur ton divin rivage, Et voit passer de loin, tout couronnés d'épis, La symbolique Isis arec le grave Apis! Thèbes, perle du Nil, Thèbes législatrice, Des antiques cités antique impératrice; Thèbes, livre sublime aux pages de granit, Le regard te dévore et l'esprit te bénit! O fille du soleil, reine, des vastes sables, A tes pieds affermis les races périssables Roulent sans t'ébranler de leurs flots orageux... Pour ton éternité les siècles sont des jeux! O temple lumineux, ô vivant Cosmolabe, Heureux qui de ce livre a lu quelque syllabe! Bienheureux qui, couché parmi les verts roseaux, Voit le fleuve sacré mener ses grandes eaux; Et, l'oreille tendue aux paroles des sages, D'un regard plein d'amour contemplant leurs visages, Sous les cieux élargis, avec sérénité, Adore gravement la sainte vérité! Quand vint l'heure où ma lèvre encore inassouvie Dut boire en frémissant à la coupe de vie, Temple d'Isis, autel de mon mythique hymen, Tes voiles sont tombés au devant de ma main; Et dans les profondeurs de ton ombre sévère Que le profane ignore et que l'esprit révère, Pauvre aveugle inondé de vie et de clarté, J'ai passé du néant à l'immortalité! Egypte vénérable, ô féconde nourrice, Ton lait coule à doux flots sans que rien le tarisse; Et pourtant, de ton sein aussitôt détachés, Combien de tes enfants au tombeau sont couchés! Combien n'ayant que l'ombre et le doute en partage Ont été dépouillés du céleste héritage! Ils ont vécu, sont morts, et sans cesse à leurs yeux Le symbole impassible a dérobé les cieux! Ah! si l'humble étranger épris de ta sagesse, Mérita mieux sa part d'une telle largesse; Si j'ai quitté pour toi mon pays enchanteur, Mes amours et mes dieux et mon toit protecteur, Ah! laisse-moi pleurer plus d'une larme amère Sur ces peuples enfants qu'a rejetés leur mère, Et dont l'oeil n'a point lu, dans les pages du ciel, La science et la vie et le monde éternel! PHARAON. Je suis le Pharaon, le roi des Pyramides, Le pasteur glorieux de cent troupeaux timides! Seul, j'ai leur toison d'or. Comme un magicien Dans mon ombre j'enclos le monde égyptien. Si Thèbes et Memphis ne me peuvent suffire, Je rêve des cités d'ivoire et de porphyre, Où mille sphinx, plus noirs que mes fiers Éthiopiens, S'accroupiront au seuil de palais olympiens, Je suis le Pharaon, le bâtisseur sublime, Et le temps sur mon oeuvre ébréchera sa lime! Qui me disputerait l'empire et la splendeur? Tous les rois du soleil vénèrent ma grandeur. Craignant de mon courroux l'irrésistible lave, Sous mes pieds indomptés s'agite un monde esclave; Et, couché dans mes bains aux murmures joyeux, La vie et la mort sont dans l'éclair de mes yeux. J'ai cent faisceaux d'airain conquis dans mes batailles; Mes aïeux embaumés, gardant leurs hautes tailles, Sont là, debout! -Charge du glaive paternel, Mon fils veille aux côtés de mon trône éternel; Et le vieil Anubis, le dieu cynocéphale, Aboie en mon honneur d'une voix triomphale! Non! quel que soit le sort, sinistre ou fortuné, Quel que soit l'avenir que nul n'a deviné, Non, rien n'ébranlera les bases impassibles D'où s'élancent aux cieux mes oeuvres invincibles. O mes peuples, debout! -Je veux un monument Inabordable et haut comme le firmament: Sentinelle de pierre, immuable colonne, Contre qui le désert que l'ouragan sillonne, Comme un vaste lion, dressant ses sables roux, Brisera plein de rage un impuissant courroux. Ce sera mon tombeau, mon temple et ma montagne, Des cieux escaladés immortelle compagne! D'où mon ombre parfois, avec félicité, Planera fièrement sur ma belle cité! Suez le sang et l'eau, peuples impérissables, Et portez ma pensée aux cieux infranchissables. Moi, laissant pour gardiens démon palais sacré Mes sphinx de granit noir et de granit pourpré, Où le prêtre hautain qui me fuit dans les ombres Grave le long feston des hiéroglyphes sombres; Attelant à mon char d'émeraude émaillé Un grand alligator largement écaillé, Au fond du temple noir d'où la terreur exile D'Isis, ma fière soeur, je vais forcer l'asile! Dans son étable d'or, sur ses riches tapis, J'ai flatté de ma main le vénérable Apis; Et du serpent sacré le corps souple et mobile Tressaille de plaisir à ma parole habile! Ne suis-je plus le maître et le dompteur des dieux? Sous un voile d'airain, inaccessible aux yeux, Seule, enchaînant mon peuple à son joug illusoire, L'invisible déesse a méconnu ma gloire. Allons! je me sens las de la terre, et je veux Toucher cet autre monde où s'envolent mes voeux! Oh! que de fois, pensif, dans l'ombre de mes salles, Tandis que projetant leurs formes colossales, Aux lueurs de la nuit, sur les sables dormants, Montaient, calmes et noirs, mes lointains monuments; Que de fois, l'oeil tendu vers la nue enflammée De ces astres si beaux dont la route est fermée, Refoulant le désir dans mon coeur agité. J'ai pleuré comme un homme, impuissant et dompté! O terreur! mes aïeux, ma famille immobile, Contemplant à leurs pieds leur héritier débile, Et déchirant soudain le papyrus sacré, Touchaient de leurs bras froids mon front déshonoré! Isis! Isis! La nuit de ma vie est profonde! Dût la foudre d'Ammon me dérober au monde, Tordant ton seuil de bronze avec des mains en fou, Je foulerai l'autel où l'on devient un Dieu! LE THÉRAPEUTE. Arrête, roi du Nil, fils des pasteurs antiques! Le profane jamais n'a foulé ces portiques.... Pharaon! Pharaon! crains les dieux immortels! Les implacables dieux, gardiens de leurs autels, Dévouant au malheur ta tête criminelle, Vont déchaîner sur toi leur colère éternelle! O roi des chars guerriers, homme an coeur inhumain, Tes palais vacillants vont s'écrouler demain! Ouvre les yeux! la nuit, la nuit lugubre et lourde Etreint l'Empire entier plein d'une rumeur sourde.... Écoute, ô Pharaon, la tempête a rugi Et fauche la moisson dans le sillon rougi. Le Nil gonfle son sein. La peste délirante Abat sur tes cités une aile dévorante.... O roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant, Et sur le sol natal presse ton front tremblant. Déjà la mère expire et l'enfant agonise.... Les grands sphinx du désert qu'un peuple divinise, Tordus, et s'écroulant au fleuve rugissant, Creusent dans ses limons un tourbillon puissant. Tes aïeux effrayés, palpitantes momies, Troublent de leurs clameurs tes salles endormies; Ton héritier chancelle, et tes hauts monuments Poussent jusques au ciel d'horribles craquements! PHARAON. Tu mens, ô Thérapeute, ô guérisseur de l'âme! Osiris luit aux cieux de sa plus belle flamme; Et mes aïeux, debout dans leurs linceuls de lin, Reposent à l'abri de leur fils orphelin. Le mien, tout rayonnant de l'éclat de son père, Aux bras des voluptés coule un destin prospère. En nappes de flots purs, largement épanchés, Le Nil fuit. -Dans ses joncs les enfants sont couchés. Des airs générateurs, le souffle pacifique, Fait sourire au soleil l'Egypte magnifique, Et la moisson dorée embaume les champs verts. Tu mens, o Thérapeute, et mes yeux sont ouverts! Rien n'a déraciné mes oeuvres sans pareilles; Les louanges du monde emplissent mes oreilles.... Mais la sombre tristesse est au fond de mon coeur: Le désir m'a blessé d'un aiguillon vainqueur! Etranger, le sais-tu? toi de qui l'oeil contemple Isis resplendissante au milieu de son temple, Sais-tu de ce désir l'irrésistible ardeur? Parle! qui suis-je? où vais-je! Et dans la profondeur Des cieux, ardents palais, impalpables abîmes, Quel Dieu m'emportera sur des ailes sublimes? Quel regard a doré la belle immensité? Parle! ou n'écoutant plus que mon coeur irrité, Thérapeute fertile en sinistres présages, J'irai dans l'ombre obscure où rampent tes faux sages; De douleur, décolère et de haine brûlé, Je briserai l'autel d'où je suis exilé Et pour clore à Memphis ma fête triomphante, Mon lion mangera le pâle hiérophante! LE THÉRAPEUTE. Si la moisson terrestre est pleine de fraîcheur, La divine moisson est en proie au faucheur! Si tes aïeux de chair, ce peu de cendre aride, Gisent, muets toujours, dans ton palais torride, Leur souvenir, ô roi, comme un pâle remord Ne t'a-t-il point parlé des ombres de la mort? O profane insensé! la couronne et ton glaive, Ton char d'airain armé de la faulx qu'il soulève, Tes guerriers et ton peuple et ton pouvoir lointain, N'ont pas rempli ce coeur inflexible et hautain! D'un pied dominateur, toi qui foules l'Empire, Accours! brise l'autel où ton orgueil aspire, O profane ignorant! Mais sache qu'en tous lieux Le sage porte en soi les temples et les dieux, Et, brûlé d'un désir que rien ne désaltère, Sans connaître le ciel prends en haine la terre! Il est peu de fouler les hommes de son pié, De s'abreuver du sang tôt ou tard expié, D'atteler à son char les rois qu'on humilie, Si le trouble du coeur à la gloire s'allie. Malheur à l'ignorant ceint du bandeau royal! Ses yeux ont vu le jour sous un astre fatal. Les dieux entre ses mains au labeur condamnées Des vastes nations ont mis les destinées.... Malheur! si dédaignant la claire vérité, De ce flambeau divin il meurt déshérité! Le bonheur et la paix que cette terre envie Ici bas comme aux cieux fuiront sa morne vie, Et le temps roulera son honteux souvenir Comme un débris immonde aux flots de l'avenir. Mais heureux l'homme obscur couronné de justice! Il vit, sans que jamais la mort l'anéantisse! Sous un tissu de neige, attentif et pieds nus, Le front illuminé de rayons inconnus, Il frappe au seuil du temple où l'on apprend à vivre, Et le ciel à ses yeux s'entr'ouvre comme un livre! O champs de l'infini, souffles originels, Univers enlacés eu groupes fraternels! - Astres de l'amitié, divinités charmantes! Etoiles de l'amour, ô sereines amantes Des soleils fécondants aux baisers radieux! De l'Être universel membres harmonieux! Il sait, il voit! -Au loin, plus heureuse et plus belle Aux desseins créateurs cessant d'être rebelle, L'humanité surgit à ses yeux étonnés; Et de liens fleuris les peuples enchaînés, Des concerts éclatants do leur joie infinie, Chantent dans sa beauté la nature bénie! Heureux ce juste, heureux ce sage, heureux ce Dieu! L'amour et la science ont accompli son voeu; Et désormais sa vie est comme une onde pure Qui dans un lit plein d'ombre et de soleil murmure, Certaine qu'au delà d'un monde encor terni, Elle se bercera dans l'arôme infini! Pharaon! le temps passe et tes paroles vaines N'échauffent pas le sang qui se glace en tes veines.... Pharaon! Pharaon! le sceptre trop pesant Va tomber à jamais de ton bras faiblissant; Le soleil de tes jours se voile de nuages.... Viens! approche du port respecté des orages! Le front ceint de lotus, calme et fort, l'oeil baissé, Apaisant le désir dont ton coeur est blessé, Aux pieds sacrés d'Isis où ma voix te convie,! O roi, voici l'empire! -ô mort, voici la vie! Poème Paru Dans La Revue Indépendante (1846.) Les Ascètes. (1846) I Louve des bois latins, que le sang désaltère, Tes hardis nourrissons avaient dompté la terre, Et dans l'arène immense, à leurs pieds abattu, Comme un gladiateur le monde s'était tu. Le César, dévoré d'une soif éternelle, Desséchait le lait pur de l'antique Cybèle; L'ardente priapée et les mornes ennuis De honte et de terreurs alimentaient ses nuits, Et, sombre dieu, maudit de la famille humaine, Il pourrissait, couché dans la pourpre romaine. Irrésistible mer, du sommet des sept monts, Couvrant l'empire entier de ses impurs limons, Nue, horrible, hurlant sur sa couche banale, La débauche menait la grande saturnale. Les satyres lascifs et les faunes fourchus, Restes du vieil Olympe et de ses fils déchus, Secouaient de leurs mains, avec un sombre rire, Les torches d'Erynnis sur un monde en délire! Le sol en frissonnait: et les races au front Des baisers de la mort semblaient subir l'affront, Depuis qu'au joug d'airain, blanche esclave enchaînée, La Grèce avait fini sa belle destinée, Et qu'un dernier soupir, un souffle harmonieux Avait mêlé son ombre aux ombres de ses dieux! Les cités de la terre, humbles et prosternées, Criaient vers Rome assise aux Alpes couronnées; Et Rome inattentive aux cris de leurs douleurs, Pâle, la main sanglante et le front ceint de fleurs, Aveugle aux premiers feux des jours expiatoires, Affamait ses lions au fond des vomitoires. Ô louve, ô vieille Rome, ô fatale cité, Reine ceinte d'opprobre et d'impudicité, Qui, par deux fois déjà, du fiel que tu respires, Dans leur sève as séché les terrestres empires! Ô mer d'iniquité qui, depuis deux mille ans, Opprimes notre sol de tes flots accablants, Rien ne balaîra donc tes fangeuses écumes? Et les dieux ont tenu les promesses de Cumes! Or, quand loin du beau ciel et des bords où fleurit La molle violette, où l'homme chante et rit; Lorsque l'Eurus joyeux, aux clartés des étoiles, De son aile mobile arrondissait les voiles, Et qu'ignorant César, quelque jeune Ionien Touchait de sa carène au sable ausonien; Voyant surgir au sein des eaux napolitaines, Dans le parfum des fleurs et l'argent des fontaines, Sur l'Océan latin un vert abri flottant, Détaché par les flots du rivage éclatant, Il disait dans sa langue assouplie et dorée: Quelle est cette île heureuse? -On répondait: Caprée! Caprée! -antre maudit où de ses derniers jours Tibère use la trame en d'atroces amours, Où d'impures fureurs raffinent les martyres, Où la vierge en lambeaux râle aux bras des satyres! Où la corruption, implacable et sans frein, Bouillonne de ce coeur fait de boue et d'airain... Où, des bras de la mort, la vieillesse livide D'un sang vermeil et chaud repaît sa lèvre avide! Caprée! -Et tout pâli des frissons de la peur, L'étranger, reculant loin de l'antre trompeur, Nageait vers la patrie harmonieuse et belle De qui le nom si doux est parfumé comme elle, Vers la riche Ionie au beau ciel adoré, Où ses yeux enchantés jamais n'avaient pleuré! Il fuyait, mais nourri d'amour et d'harmonie, Nul éclair indigné n'enflammait son génie; Jamais il n'arrosa de vos sublimes pleurs Le sol universel des humaines douleurs, Ô bien-aimés d'un juste, enfants d'un divin père, Qui ne déviez point vivre en un siècle prospère, Qui, pareils à Moïse au sommet d'Abarim, Vîtes le sol promis à l'horizon serein, Mais qui, toujours liés à votre temps immonde, Mourûtes comme Christ aux jours sombres du monde! II Au désert, au désert, les sages et les forts! Seigneur! vous avez bu l'amertume et la lie... Le monde se comptait dans sa vieille folie, Et s'attarde en chantant aux pieds de ses dieux morts! Et ses yeux n 'ont point vu la lumière éclatante, Et les vains bruits du siècle ont étouffé nos voix... Seigneur, jusques à quand durera notre attente? Jusques à quand, Seigneur, resterez-vous en croix? D'une sueur de sang cette terre est trempée Où des bourreaux d'un Dieu la main vous souffleta! Et les fils de Satan hurlent la priapée Du lointain Capitole au rouge Golgotha! Le sombre tentateur aux haleines mortelles Sèche le grain du ciel sur le sol dévasté... Vos blanches légions se voilent de leurs ailes, Et l'homme sans frémir attend l'éternité! Au désert, au désert, ceux que l'Esprit convie, Ceux que le siècle enivre à ses coupes de feu, Ceux qu'a longtemps battus l'orage de la vie, Ceux qui dormaient hier dans le sein de leur Dieu! Oublions! oublions la jeunesse fleurie, Et le toit paternel et les douces amours! La gloire et l'amitié, le sol de la patrie Et les songes menteurs de nos premiers beaux jours! Nos biens étaient d'une heure, et l'âme est infinie! Le coeur de l'homme est plein d'un mensonge odieux! L'amour est vanité, l'orgueil blasphème et nie! La patrie est auprès de notre père aux cieux! Étouffons dans nos coeurs les voluptés infâmes! Vers la gloire des deux éternels, déployons L'extase aux ailes d'or sous la dent des lions... Au désert, au désert, les hommes et les femmes! Seigneur! chargé d'opprobre et couronné d'affronts, Vous gravîtes, pieds nus, la cime du supplice... Laissez-nous, ô Seigneur, tarir votre calice! Qu'une épine sanglante auréole nos fronts! Comme vous, sans défense, errants et misérables, Le mépris nous est doux, l'outrage nous est cher! Multipliez en nous vos douleurs adorables. D'un soleil dévorant desséchez notre chair! O morne solitude, ô grande mer de sables, Où dorment enfouis les dieux et les cités, Assouvis nos regards de choses périssables, Balaie à tous les vents les vieilles vanités! Ouvre ton sein de flamme aux transfuges du monde... Au désert, au désert! voici les temps prédits, Voici le dernier jour de la matière immonde, Et la mort va l'étreindre entre ses bras maudits! Vieillards, enfants, fuyons vers les sables torrides... De l'heure où tout fut fait épaississant l'oubli, Sur le sombre univers l'âge a creusé ses rides; L'univers au néant s'écroule enseveli! Au désert, au désert! fuyons, l'heure est prochaine! En expiation du crime renaissant, Déchirons notre chair et versons notre sang: Des âmes et des corps il faut briser la chaîne! Et quand luira sur nous le jour mystérieux, Le jour sombre où, pareil au songe qui s'efface, Comme un peu de poussière aux quatre vents des cieux, L'univers en éclats plongera dans l'espace... Lorsque la race humaine, éperdue, à genoux, Frémira sous les yeux de son juge sublime!... Oh! combien rouleront dans l'éternel abîme... Mais la face de Dieu resplendira pour nous! III Rêveurs des anciens jours, pâles anachorètes, L'oreille ouverte au Dieu qui vous parlait tout bas, De sa loi bien aimée indomptables prophètes, Tels vous vous élanciez à vos rudes combats! Ardents, pieds nus, armés d'un courage invincible, Avec le crucifix et le bâton noueux, Tels, bien loin des cités aux flots tumultueux, Vous fuyiez, l'oeil tendu vers le monde invisible! L'un montait pour mourir sur d'inféconds sommets, Et confiait son âme aux souffles des orages; L'autre creusait sa tombe aux cavernes sauvages, Et le regard humain ne les revit jamais! Fous sublimes, martyrs, vaillantes créatures, Que fatiguait la vie et qu'altérait le ciel, Qui dans l'effort sacré de vos fortes natures, Poussiez vers l'idéal un sanglot éternel! Vous qui n'avez connu que les larmes amères, Orgueilleux qui, marchant seuls dans votre chemin, Avez cherché la mort et blasphémé vos mères, Et qui désespériez de l'avenir humain! Ah! fuir le toit natal, les tendresses premières, Étouffer dans son coeur les souvenirs amis, L'amour et la beauté, ces divines lumières... C'était commettre un crime, et vous l'avez commis! Mais l'amour renaissait dans votre âme flétrie! Le terrestre lien ne s'était pas brisé... Oh! que d'amers sanglots poussés vers la patrie! Que de pleurs orageux sur le sable embrasé! À l'ardent horizon que de chères images D'un monde bien aimé repeuplaient votre coeur! Le siècle, à votre insu, recevait vos hommages, Et les deux s'oubliaient, et l'homme était vainqueur! Puis, déchirant vos flancs d'une main éperdue, Vous rougissiez le sol du sang des repentirs... Et la mort, tour à tour, à vos voix descendue, Dispersait au désert la cendre des martyrs! Vos temps étaient mauvais! -Dans sa gloire entachée, Astre fatal errant au ciel des nations, Rome opprimait la terre, à ses feux desséchée, Et corrompait le sang des générations! Les heureux et les forts étaient pris de vertige, Les faibles abattus dormaient d'un lourd sommeil, Comme des arbrisseaux viciés dans leur tige Qui n'ont verdi qu'un jour et n'ont vu qu'un soleil! Tous les sages anciens hésitaient, pleins de doutes! Le siècle remuait dans l'étroit horizon, Et, captif colossal, ébranlant sa prison, En efforts surhumains se creusait mille routes. Voici le divin jour d'éternelle terreur! Disiez-vous: c'est la mort! voici le char d'Élie... L'ange aux cris éclatants, terrible avant-coureur, Réveille aux noirs tombeaux la race ensevelie! Vous vous êtes trompés: le monde vit toujours, Et des lueurs se font sur la terre bénie. La sainte humanité n'est pas à l'agonie, Votre jour n'était pas le dernier de ses jours! D'un culte nouveau-né vous avez vu l'aurore, L'avenir a tenu votre sombre défi! Et ce culte s'éteint, et l'homme cherche encore, Et pour user un Dieu vingt siècles ont suffi! Combien sont là, couchés dans le secret des âges, Dont les peuples à naître encenseront l'autel! Leur loi mûrit déjà dans le cerveau des sages... Mais les dieux passent vite, et l'homme est immortel! Poèmes Non Repris Parus Dans Les Poésies complètes De 1858. La Passion. À ma Mère. GETHSÉMANI -JÉSUS AU JARDIN DES OLIVIERS. La nuit envahissait le Temple jusqu'au faîte. Par delà le torrent où but le Roi-Prophète, Sur la montagne, aux flancs de ronce et de graviers, Les Onze étaient couchés sous les noirs oliviers. Et tandis qu'ils dormaient, chargés de lassitude, Un sanglot surhumain troubla la solitude; Et nul ne l'entendit parmi ceux qui vivaient; Et des larmes de sang sur la terre pleuvaient, Comme aux jours disparusses prodiges antiques Où s'agitaient des morts tes muettes reliques. Et l'homme, sans mourir, n'aurait point écouté Ce cri de désespoir dans l'espace emporté, Car c'était un sanglot de l'angoisse infinie, C'était Dieu qui suait sa sueur d'agonie! Vous l'entendîtes seuls, Anges des cieux venus! Vos yeux, brûlants de pleurs jusqu'alors inconnus, Pour consoler au moins sa détresse sublime, Versaient leur pitié sainte à la grande Victime; Et toi, Gethsémani, qui dois fleurir un jour, Aux soupirs de ton Dieu tu tressaillais d'amour! Enveloppé d'un pan de sa robe grossière, Il s'agite et frémit, le front dans la poussière. Ses longs cheveux épars, où palpitent encor Quelques mornes reflets de l'auréole d'or, Traînent confusément, pleins de fange et de sable. Il sent gémir en lui la race périssable: Tous les siècles éteints renaissent sous ses yeux; Et, criant à travers le silence des cieux, Les flots du sang versé, tels qu'une mer d'écume. Montent jusqu'à son coeur abreuvé d'amertume. O jardin du Cédron, lieu sinistre et sacré, O refuge suprême où David a pleuré, Tu vis le Juste, en proie à l'angoisse profonde, Racheter par l'amour les souillures du monde, Et, tout chargé des maux et des remords humains, Élever dans la nuit ses suppliantes mains: Ecarte loin de moi ce calice terrible, Toi qui donnas la vie au néant insensible, Et qui peux, sans blesser l'immuable équité, Faire rentrer ton oeuvre en ton éternité! Mais que ta volonté soit faite, et non la mienne. Et vous, les premiers-nés de la famille humaine, Et vous que Dieu réserve aux jours de l'avenir, Soyez bénis, ô vous pour qui je vais mourir! Et comme il exhalait ses plaintes immortelles, Les saints Anges, muets, se voilaient de leurs ailes; Au travers des rameaux agités pesamment, Le vent des nuits passa comme un gémissement; Et l'on vit, déjà loin des murs noirs de la ville, Luire et ramper dans l'ombre, au pied du mont stérile, Comme un éclair livide au bord de l'horizon, La torche de la haine et de la trahison! PREMIÈRE STATION -JÉSUS EST CONDAMNÉ. La terre a salué le Jour expiatoire, Et le peuple en rumeur gronde autour du prétoire, Et le Juge contemple avec un sombre ennui, Le Rédempteur debout et muet devant lui. Comme un bandeau royal, le noir réseau d'épines S'enfonce amèrement dans ses tempes divines; Les immondes liens, le fouet aux noeuds de fer, De leur empreinte affreuse ont sillonné sa chair; La pourpre le revêt, et de sa face pâle Quelques gouttes de sang tombent par intervalle. Mais son regard est calme; il entend sans terreur Rugir et s'enivrer de sa propre fureur, Ce peuple qu'il aima d'une amour infinie, Et qui lui rend la mort avec l'ignominie! Oh! quand hier encore, innombrable et joyeux, Tu le suivais au bord des lacs mystérieux, Et que, te nourrissant du miel des paraboles, Tu gardais dans ton coeur ses divines paroles, Songeais-tu que ce coeur dans la haine affermi, S'éloignerait sitôt de ton céleste ami? O foule ingrate et vile, ô race sans mémoire, Les démons de l'Enfer à peine l'ont pu croire, Quand, le voyant couvert d'opprobre et châtié, Furieuse, tu dis: Qu'il soit crucifié! Mort au Nazaréen! Que par delà la tombe Sur nous et nos enfants son sang maudit retombe! Et ton souhait farouche, emporté par le vent, S'élança pour jamais aux pieds du Dieu vivant! Devant ce Dieu, par qui ton arrêt se décide, Ta parole fut vraie, ô peuple déicide! Marqué comme Gain d'un stigmate éternel, Comme le sable, en proie aux tempêtes du ciel, Dans l'espace et le temps, de rivage en rivage, Tu fuiras, entraîné par un torrent d'orage; Et sur tous tes chemins, dans tes nuits et tes jours, Ce sang que tu maudis t'inondera toujours! Tu le verras pleuvoir sans trêve et sans mesure, Comme un jaillissement d'une large blessure; Comme un râle arraché par le fer meurtrier, Des bouts de l'univers tu l'entendras crier; Le sol s'indignera de conserver ta trace, Et l'homme avec horreur détournera sa face! Et toi, qui te lavant les mains, crus à jamais T'être purifié du sang que tu livrais, Va! tu te plongerais, ivre de ta démence, Dans la flamme infernale ou dans la mer immense, Que désormais, Romain! les siècles qui naîtront Se souviendront d'un lâche et te reconnaîtront! Et quand, cherchant l'oubli comme un dernier refuge, Tu verras resplendir la droite de ton Juge; Quand ton iniquité, te pénétrant d'effroi, Se dressera, vivante et morne devant toi; Puisqu'au supplice infâme abandonnant le Juste, Tu souillas sans remords la conscience auguste, Rien, rien n'aura lavé, ni Tonde ni le feu, Tes misérables mains rouges du sang d'un Dieu! DEUXIÈME STATION -JÉSUS EST CHARGÉ DE SA CROIX. Aux jours libérateurs où l'Ange, ceint du glaive, Frappait l'Assyrien dans l'orgueil de son rêve, Et prodiguait la chair des guerriers aux vautours, Jérusalem montait au sommet de ses tours; Et voyant, par milliers, cette armée inhumaine, Semblable aux épis mûrs joncher au loin la plaine, Et dans un tourbillon, les chevaux effarés, Hennissants, entraîner les chars désemparés; La cité de David, joyeuse et hors des tentes, Triomphait et poussait des clameurs éclatantes! L'Ange exterminateur a-t-il, comme autrefois, D'un vertige de mort saisi le coeur des rois, Et, pour glorifier la race bien-aimée, Eteint dans une nuit la rumeur d'une armée? Non! si Jérusalem exhale un cri joyeux, C'est que le Fils de l'homme agonise à ses yeux; C'est que, multipliant l'outrage et l'anathème, Elle peut désormais le frapper elle-même, Et, l'entraînant ainsi de douleurs en douleurs, Le clouer au gibet entre les deux voleurs! O Christ! tu vas enfin épuiser ton calice! Et ployé, chancelant sous l'arbre du supplice, Par l'ardeur du soleil et les sentiers pierreux, Tu vas suivre, pieds nus, ton chemin douloureux! Qu'il sera long, Seigneur, et qu'il sera terrible Ce chemin qui conduit à ta mort impossible! O Rédempteur, pour qui les siècles sont un jour, Ce jour va contenir des siècles à son tour! Que d'angoisses encor t'attendent au passage! Oh! que de pleurs amers vont brûler ton visage! Abandonné du monde et du ciel, ô Seigneur, Combien tu vas saigner dans ta chair et ton coeur; Combien, toujours percé d'une atteinte plus sûre, Chaque pas va rouvrir et creuser ta blessure! Mais, ô Verbe infini, ce mal immérité, Tu l'as voulu subir de toute éternité! En déroulant des.deux les tentures sublimes, En versant l'Océan dans ses larges abîmes, Immuable, absolu, d'éclairs environné, Tu rachetais dès-lors le monde nouveau-né! L'homme à peine échappait à la main créatrice, Que ton amour pour lui s'offrit en sacrifiée: Ta pardonnais déjà quand tu pouvais punir; 'Et lavant de ton sang ses forfaits à venir, Pour le guider parmi les ombres de la terre, Tu fis briller ta Croix dans sa nuit solitaire! Vers la gloire éternelle où tu seras demain, Suis donc, ô Rédempteur, ton sublime chemin! Et, d'instants en instants, sous le ciel implacable, Si ton corps abattu cède au poids qui l'accable, Divin Martyr, en qui pleure l'humanité, Ta seule patience égale ta bonté, Et le torrent d'amour qui jaillit de ton âme T'emportera vivant sur la colline infâme! TROISIÈME STATION -JÉSUS TOMBE SOUS LE POIDS DE LA CROIX. O vous qui, voyageant d'un vol mystérieux De l'homme au Créateur et de la terre aux cieux, Allumez les soleils et chantez dans l'espace, Esprits d'amour, Esprits de sagesse et de grâce, Du coeur de Jéhovah rayons puissants et doux, De vos sphères de flamme, Esprits, inclinez-vous! Désormais, sans troubler l'impassible harmonie, Chaque univers, bercé sur sa courbe infinie, De l'ordre primitif ne s'écartera pas: Un plus sacré devoir vous appelle ici-bas. Frémissez de pitié, de respect, d'épouvante! Lui, que vous adoriez! la Parole vivante, Le Sauveur annoncé par d'infaillibles voix, Succombe, haletant, pour la première fois! Couronné de mépris, résigné sous l'injure, Il s'avançait, portant la croix massive et dure, Comme Isaac, jadis, aux cimes du rocher, Le fer de l'holocauste et le bois du bûcher; Et voici que le sang dans ses vaines se fige; Sa tète tourbillonne et s'emplit de vertige; D'une sueur de mort les cheveux inondés, Il défaille et chancelle! Oh! venez, descendez, Anges consolateurs des misères mortelles, Abritez votre Dieu de l'ombre de vos ailes, Soulevez son front pâle, et sur ses pieds blessés Pleurez, divins amis, et les rafraîchissez! Mais non! restez aux cieux! De sa douleur féconde, Anges, vous le savez, sort le salut du monde, Et nul de vous jamais ne pourrait épuiser Ce sang dont l'univers se verra baptiser! Bientôt, l'Eglise aussi, selon le rite antique, Comme une veuve assise au foyer domestique, Gémissant, et pleurant l'Epoux mort dans ses bras, Défaillira, tremblante, à ses premiers combats. Ses enfants éplorés, se pressant autour d'elle, Partageront les maux de leur mère immortelle, Qui tournera, le coeur plein d'un seul souvenir, Ses regards incertains vers le sombre avenir; Et, sur le seuil désert croyant toujours entendre Du Bien-Aimé la voix consolatrice et tendre, Toujours désabusée, et le front dans la main, Dira: Veillons encore! Il reviendra demain. Espérance sacrée! Il reviendra sans doute! Il se penche vers toi de l'éternelle voûte, Il te voit, il te guide, et, comme il est écrit, Te donne sans retour sa force et son esprit! Comme la cendre au vent se disperse et s'envole, Les siècles passeront, mais non point sa parole; Et contre sa Maison divine, désormais Les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. Relève-toi! reprends ton fardeau, noble veuve! Sois prête à triompher d'une plus rude épreuve, -Marche, Église de Dieu! Le monde est orphelin, Prends-le comme un enfant dans ta robe de lin, Et, par les durs sentiers où ton sang pur ruisselle, Ramène sa famille à l'Époux qui t'appelle! QUATRIÈME STATION -JÉSUS RENCONTRE SA MÈRE. Celle qui, dans l'amour purifiant son coeur, Répandit le parfum sur les pieds du Sauveur Et qui les essuya de ses tresses pieuses; Et Marthe et Salomé, tristes et soucieuses, Pour retrouver le Maître absent et regretté Accompagnaient Marie à travers la cité; Et la Vierge, livrée à de vagues alarmes, Cherchait son Fils divin en comprimant ses larmes. Soudain, parmi les flots du peuple furieux, Elle voit, accablé du faix injurieux, Pâle et meurtri, menant ses propres funérailles, Son Fils, ce fruit sacré qu'ont porté ses entrailles, Le Rédempteur du monde! elle hâte ses pas Et tombe demi-morte en lui tendant les bras. Et Lui, la contemplant ainsi, versa sur elle Une larme d'adieu, déchirante et mortelle. Une larme suprême où son coeur épuisé Mit tout le désespoir de tant d'amour brisé; Et, soulevant sa croix avec son deuil immense, Il reprit son chemin de douleur en silence; Et sa Mère gisait, froide, blanche, l'oeil clos, Les cheveux dénoués; et, poussant des sanglots; Celles qui la suivaient depuis la Galilée, Pressaient contre leur sein la Vierge immaculée. Ah! de sa tige d'or, quand cette Fleur du ciel Tomba pour embaumer les vallons d'Israël, Que les vents étaient doux qui passaient dans les nues! Tu vis naître, ô Saron, des roses inconnues! Tes palmiers, ô Gadès, émus d'un souffle pur, Bercèrent, rajeunis, leurs palmes dans l'azur! Ton cèdre, ô vieux Liban, noir d'une ombre profonde, Croyant qu'il revoyait les premiers jours du monde, Salua le soleil qui brilla sur Eden! Les parfums oubliés de l'antique jardin, Comme un cher souvenir et comme une promesse Des enfants de l'exil adoucit la tristesse, Et de célestes voix, en chants harmonieux Dirent ton nom, Marie, à l'univers joyeux: Terre! oublie en un jour ton antique détresse! O cieux! comme les mers palpitez d'allégresse! La Vierge bienheureuse est née au sein de Dieu! Elle vole, aux clartés de l'arc-en-ciel en feu, La Colombe qui porte à l'arche du refuge Le rameau d'olivier qui survit au déluge! Le mystique Rosier va parfumer les airs! L'Etoile matinale illumine les mers! Saluez, bénissez, créatures sans nombre, Celle que le Très-Haut doit couvrir de son ombre, Et qui devra porter, vierge, en ses flancs bénis, Le Dieu qui précéda les siècles infinis! Et maintenant, ô cieux, obscurcissez vos flammes! Pousse des cris, ô terre, où gémissent les âmes! Race d'Adam, répands des larmes et frémis, Puisque le Fils de l'homme à la mort est promis, Et que la Vierge sainte, entrevue en tes rêves, Va sentir dans son coeur la pointe des sept glaives! CINQUIÈME STATION -SIMON LE CYRÉNÉEN AIDE JÉSUS À PORTER SA CROIX. Vers l'aride montagne où son heure l'attend Le divin Rédempteur s'avançait haletant. L'arbre lourd de la croix rudement équarrie Opprimait et blessait son épaule meurtrie; Ses pieds nus hésitaient entre les durs cailloux Dont souvent l'angle aigu déchirait ses genoux. Sans pitié, pour hâter sa démarche inégale, Les soldats, le frappant de leur lance brutale, Le heurtaient du poitrail des chevaux écumeux; Et le peuple, plus lâche et plus féroce qu'eux, Insultant sa détresse et souillant son visage, Excitait contre Dieu leur colère sauvage! Or, le voyant sans force et loin encor du but, Ces insensés craignaient que le Sauveur mourût, Et qu'il leur enlevât une part de leur joie! Comme des chiens lancés et hurlant sur la voie, Jaloux de prolonger le supplice trop prompt, Ou de multiplier la torture et l'affront, Ils voulaient que du moins, avant l'heure suprême, Jésus endurât plus que la mort elle-même! A cette heure, Simon revenait de son champ, Et du mont escarpé descendait le penchant. Du côté de Damas, secouant sa poussière, Il a franchi la porte aux deux piliers de pierre, Il entre; et les clameurs et les hennissements L'environnent. Il voit, accablé de tourments, Frappé, poussé, raillé, tout assiégé de haine, Jésus qui, sous le faix mortel ploie et se traîne, Et sent naître en son coeur, tout surpris d'être ému, Une vague pitié pour cet homme inconnu; Mais tandis qu'il hésite, au milieu du tumulte Un cavalier l'appelle avec des cris d'insulte: On le contraint d'aider le divin condamné; Et le Cyrénéen obéit, étonné, Et saisissant la Croix de sa main rude et forte, Il en prend une part, la soulève et l'emporte. Simon! toi qui prêtais ton épaule et tes bras Au Rédempteur du monde, et qui ne savais pas A quelle tâche auguste, à quelle oeuvre sublime Tu vins mêler ta force inculte et magnanime, Heureux es-tu, Simon, d'avoir jadis porté Ce céleste fardeau qui te sera compté; Car nul ne peut toucher à la Croix éternelle Sans que Grâce ou Vertu s'éveille et sorte d'elle! Et tes mains l'ont portée! Heureux, heureux es-tu! Mais si, venant en aide au Sauveur abattu, Ton coeur, comme tes bras, devançant la contrainte, Eût secouru ton Dieu librement et sans crainte, O Simon de Cyrène, ô pauvre laboureur, Plus heureux mille fois en face du Seigneur, Car il eût mesuré ta gloire à sa puissance Et ta béatitude à sa reconnaissance! SIXIÈME STATION -UNE FEMME PIEUSE ESSUIE LE VISAGE DE JÉSUS. Non loin de l'angle obscur où gémissait Lazare Devant le mauvais riche et son festin avare, Debout au seuil étroit de son humble maison Se tenait Bérénice au long voile, au doux nom; Ignorant qu'entraîné sur la route mortelle, Le Sauveur, pour mourir, dût passer devant elle, Et recueillir enfin, dans ce suprême jour, Pour l'emporter aux cieux, l'obole de l'amour. Mais quand elle le vit, chargé de flétrissures, Rougissant son chemin de ses mille blessures, Levant au ciel des yeux toujours calmes et doux, Traînant l'arbre fatal sous l'injure et les coups Sans qu'une main amie allégeât son supplice, Tout son coeur se brisa! -Tu courus, Bérénice! Tes faibles bras, roidis par ton saint dévouement, Ecartèrent les flots de ce peuple écumant; Parmi les cavaliers qu'irrite ton audace, Ardente, irrésistible enfin, tu te fais place! Comme une mère auprès d'un fils qui va mourir, Et qui pleure, et l'embrasse et veut le secourir, Aux pieds du Rédempteur tu tombes, hors d'haleine; Et, le baignant des pleurs dont ta poitrine est pleine, Ne pouvant le ravir à son trépas divin, Tu sèches son visage à ton voile de lin! O femme, qui parmi ce peuple ingrat et traître, Osas seule essuyer le front du divin Maître, Et qui, mieux que du fer dont se vêt le guerrier, T'abritais de ton coeur comme d'un bouclier; Bérénice autrefois, mais aux cieux Véronique! Béni soit le transport de ton âme héroïque, Quand, montrant ce que peut la céleste pitié, Des douleurs de ton Dieu tu prenais la moitié! De ton voile aux longs plis, avec ta main tremblante Tu venais d'étancher sa figure sanglante, Et ses bras tout meurtris et ses pieds douloureux, En répandant des pleurs de tendresse sur eux; Dès lors, le Rédempteur, bénissant ton courage, A ce voile pieux attacha son image; Car tu faisais sans peur pour ton Maître épuisé Ce que nul, entre tous, n'avait encore osé; Car l'élan de ton coeur fit taire tes alarmes Et jaillir de tes yeux do généreuses larmes, Et te précipita sous les pieds des chevaux. Sans souci d'irriter un peuple de bourreaux! Elle brûlait en toi, cette flamme sacrée. Qui remonte plus vive à Celui qui la crée! Tu cédais, Véronique, à ce divin transport Plus doux que la bonté, plus puissant que la mort, Et qui, du jour où Dieu pétrit l'humaine fange, Dans le sein de la femme a mis le coeur de l'ange! L'amour, l'amour sauveur, l'ardente charité, Te couronne aujourd'hui dans l'immortalité, O courageuse femme, et t'inonde de gloire, Et l'homme de ton nom parfume sa mémoire! SEPTIÈME STATION -JÉSUS TOMBE POUR LA SECONDE FOIS. Seigneur! contre le sol arrosé de ton sang Faiblis et tombe encor sous ton fardeau pesant; L'humanité déchue est là qui te contemple: Sois pour elle l'image et l'éternel exemple De ce qu'il faut subir pour remonter à Dieu: Et dis-lui quel bandeau ceint les tempes en feu De ceux qui, se lavant de l'antique souillure, Aspirent à ce ciel où l'âme, libre et pure, Dans l'adoration f la lumière et la paix, Par ton sentier sanglant se repose à jamais! Ah! devant ce supplice auguste et volontaire, Expiateur divin des crimes de la terre, Heureux qui prend sa part de ton sublime affront Et de l'épine aussi peut couronner son front! Heureux qui sous le poids des jours qu'il nous faut vivre Détourne de la coupe où l'insensé s'enivre Son coeur, d'une eau plus vive et plus pure altéré! Heureux qui boit ton sang sur l'autel consacré; Qui seul, parmi tous ceux en qui ton nom s'efface Baise avec des sanglots ton adorable trace! Heureux qui de t'aimer fait son unique loi, Qui sait la chair faillible, et n'est fort que par toi, Et sent germer en lui, comme une fleur bénie. Au soleil de l'amour l'espérance infinie! Mais plus heureux, Seigneur, qui n'a jamais douté Qu'en créant l'univers, tu l'avais racheté! O Christ! quand tu seras remonté dans ta gloire. De l'homme aveugle encor conserve la mémoire! Jésus! prends en pitié, toi qui connus les pleurs, Ses désirs insensés, non moins que ses douleurs; O Rédempteur promis à la faute première, Toi, la toute-justice et la toute-lumière, N'abandonne point l'homme à l'Esprit tentateur! Toi qui fus délaissé, divin Consolateur, Pardonne! Et soulevant le fardeau qui nous blesse, Mesure toute chute à la toute-faiblesse! Et les Anges, penchés à la cime des cieux, Immobiles, versaient des pleurs silencieux: La Volonté divine avait ployé leurs ailes Qui voilaient leurs fronts purs et palpitaient entre elles. Oh! si Dieu l'eût voulu! Que d'un ardent essor ils eussent dans les airs tracé leur sillon d'or, Et du vent enflammé de ces ailes rapides Balayé d'un seul coup ces bourreaux déicides! Consolez-vous, Esprits du Très-Haut, ayez foi! Vous reverrez aux Cieux remonter votre Roi, Rayonnant comme aux jours où, guidant vos phalanges, Il refoula l'essaim impur des mauvais anges; Puissant, mais doux, semblable, au sortir du tombeau, A l'éclat d'un jour pur sur un monde nouveau, Et menant, aux reflets de l'auréole en flammes, Vers l'Eden reconquis la famille des âmes! HUITIÈME STATION -JÉSUS CONSOLE LES FILLES DE JÉRUSALEM. Tandis qu'il gravissait l'âpre et dure colline, Quelques femmes en pleurs se frappaient la poitrine, Et parfois,, en secret, baisaient ses vêtements, Et répandaient leur coeur en sourds gémissements. Et Lui, plein de pitié pour leurs larmes amères, Leur dit: Pleurez sur vous, sur vos propres misères, Pleurez sur vos enfants, ô femmes d'Israël! Voici venir les temps marqués par l'Éternel, Et les temps de justice et les temps de vengeance, Où l'impie est troublé dans son intelligence Et s'empresse au-devant des châtiments prédits! Pleurez plutôt sur vous, femmes, je vous le dis. Tremble, Sion! La main du Très-Haut s'est levée! Comme en son nid l'oiseau rassemble sa couvée, Que de fois j'ai voulu, dans mes bras caressants, O cité de mon peuple, abriter tes enfants! Tu ne l'as pas voulu! -Dieu te voue à l'épée! Et tu seras saisie à la gorge et frappée Comme le bouc traîné de l'étable à l'autel, Qui se débat en vain sous le couteau mortel, Et qui saigne son sang et qui hâte son heure! Donc, couvre tes cheveux de cendre, crie et pleure, Car tu verras le Temple où priaient tes aïeux, Ployé, déraciné comme un chêne trop vieux, Dans la flamme et le bruit s'écrouler sur sa base: Et tes murs et tes tours que l'incendie embrase Céder en mugissant aux coups des lourds béliers, Et tes enfants aux fers et vendus par milliers! Quelques vieillards en deuil, assis sur tes ruines, Voulant mourir au pied de tes mornes collines, Leurs cheveux blancs souillés et leur robe en lambeaux, Dans tes restes fumants choisiront leurs tombeaux; Car ton crime, ô Sion, par delà les nuées, A réveillé de Dieu les foudres enchaînées; Ton crime a retenti, dans un sombre concert, Des rives de ton fleuve aux sables du désert, Comme dans Josaphat le clairon de l'Archange! Et quand le feu vengeur aura séché ta fange; Quand le souffle de Dieu, de la plaine aux vallons, Aura semé ta cendre aride en tourbillons, Telle qu'un vil bétail, ta race vagabonde S'en ira sans retour, errante par le monde! Pleurez, pleurez sur vous, ô filles de Sion! Dans ce jour d'épouvante et d'expiation Un cri s'élèvera des hameaux et des villes: Heureux ceux qui sont morts! Heureuses les stériles! Et bienheureux les seins qui n'ont jamais nourri, Et le germe avorté dans le sillon flétri!. Pleurez, gémissez donc, lamentez-vous, ô femmes, Mais non sur moi! Parmi les ossements infâmes Les ossements du Christ ne blanchiront jamais; Car mon Père, en ce jour, loin de ceux que j'aimais, Pour couronner son Fils vers les cieux me rappelle, Et j'attire le monde à la vie éternelle! NEUVIÈME STATION -JÉSUS TOMBE POUR LA TROISIÈME FOIS. Une dernière fois, sur la pente escarpée, D'une sueur de mort la figure trempée, Jésus tombe, immobile, anéanti, sans voix, Et de ses faibles bras laisse échapper la Croix. Ce n'est plus la douleur charnelle qui le brise, Ni le sang répandu qui dans son coeur s'épuise, Ni qu'une main barbare, en aggravant ses maux, Ait surpris à l'enfer des outrages nouveaux; Non! Mais de l'avenir illuminant les ombres, Le Rédempteur regarde à travers les temps sombres, Et voyant que le Mal, jusques au dernier jour, Flétrira pour beaucoup les fruits de son amour, Saisi d'une souffrance amère, inexorable, Il se meurt de pitié pour la race coupable! Mère et fille de l'homme, aveugle humanité, Ton Dieu même gémit de ton iniquité! Contemple en frémissant ce désespoir auguste, Cette prostration du seul Pur, du seul Juste, Tel qu'un cadavre aux flancs du Golgotha couché! Lui! qui pour te laver de l'antique péché, Pour rouvrir devant toi, repentante et charmée, La porte d'or d'Eden que l'Ange avait fermée, Comme pour un enfant rebelle et toujours cher, Abaissa l'infini dans un corps fait de chair! Voulant dans sa bonté plus que dans sa justice, Par un mystérieux et suprême supplice, Sans mesurer le prix de ta rédemption, Te ramener à Dieu par son oblation, Emportant sur son sein, vers la paix éternelle, Ta famille innombrable, et passée et nouvelle! Mais tandis que ton Christ tombe en t'ouvrent les bras, Tu détournes la tête et tu ne l'entends pas! Et c'est pourquoi, gisant sous la Croix lourde et rude, Devant l'abîme ouvert de ton ingratitude Il sent plus que jamais son coeur s'épouvanter Pour ceux de tes enfants qu'il n'a pu racheter, Qui, sans pitié pour lui, sans pitié pour eux-mêmes, S'enivrent du concert de leurs propres blasphèmes! Et d'autres visions, en lacérant son coeur, Lui présentent l'Esprit mauvais partout vainqueur: Il voit les saints martyrs, dans les rouges arènes, Expirer sous la dent des lions et des hyènes, Ou, comme des flambeaux pour la fête allumés, Illuminer César de leurs corps enflammés! Et les vierges, ses soeurs, ces filles de sa mère, Tomber, comme des fleurs sous la faux meurtrière; Et tels que Zacharie, à l'angle de l'autel, Ses prêtres renversés sous le couteau mortel; Et le ciel, noir du vol des hordes infernales. Rugir comme la mer aux cris des saturnales, Et, malgré tant de maux divinement soufferte. Son saint nom blasphémé par le vieil univers! Mais, ô Christ, ô lumière et source de la vie, Relève-toi, c'est l'heure, et la mort te convie! DIXIÈME STATION -JÉSUS EST DÉPOUILLÉ DE SES VÊTEMENTS. Par les yeux de l'Esprit, dans les heures futures, Lorsque le fils d'Amos contempla tes tortures, Seigneur! Il se pencha sur ton calice amer, Et, comme pour mourir, il frémit dans sa chair; Et le sein haletant du transport prophétique, Il montra, dans un triste et sublime cantique, Au sommet du Calvaire où tu t'es arrêté, Les bourreaux dépouillant ton corps ensanglanté, Elargissant la plaie en feu qui t'enveloppe Et l'offrant par mépris le fiel avec l'hysope! Et ceux qui l'écoutaient raconter l'avenir, Disaient: -Souffrira-t-il Celui qui doit venir? Non! il ceindra son flanc d'une robe de gloire, Le lion de Juda rugira sa victoire, Et courbé sous le joug à son cou destiné, L'univers apprendra qu'un Vengeur nous est né! Car la foule, ignorant le sens des Prophéties, Sous la force et la pourpre abritait ses Messies. Debout près de la Croix, pâle et silencieux, O Christ! Le Golgotha se dresse sous tes yeux, Ainsi qu'il apparut dans sa forme première, Lorsque tu fis jaillir le monde à la lumière, Portant déjà, flétri, sinistre, à peine né, Une empreinte fatale à son front décharné. C'est lui! Les os des morts laissés sans sépulture Le couvrent du linceul de leur poussière impure, Fange épaisse, séchée au soleil des étés, Et qui vole au hasard dans les vents empestés; C'est l'horrible colline où tant de cris suprêmes Sont montés de la croix avec de sourds blasphèmes; Où le sol a tant bu de misérable sang; Et que l'homme parfois se montre en frémissant, Quand aux pâles éclairs d'une orageuse nue, Elle détache au ciel sa tête morne et nue! Martyr qui t'es offert, ô Christ, vois, c'est le lieu Que tu purifieras sur terre et devant Dieu! Et les siècles, saisis d'un respect unanime, Se tourneront bientôt vers cette auguste cime, Infâme encore hier, vil ossuaire humain, Et, comme un saint autel, vénérable demain; Phare que saluera l'homme dans ses naufrages, Et que n'éteindront plus les terrestres orages! Après quatre mille ans, flots sur flots révolus, Voici l'instant fatal tel que tu le voulus Avant le premier jour, l'espace et la durée! Seigneur, ta chair divine est blême et déchirée; Et, sur le roc stérile, ouvert de toutes parts, Où tu restes en proie aux insolents regards, Tandis que sur ton front où l'épine s'enlace Chaque goutte de sang se durcit et se glace, Ainsi qu'un vil butin qu'on dispute ardemment Les Romains vont jouer ton sacré vêtement, Afin que, pauvre et nu, sur leur gibet immonde. Tu retournes aux cieux comme tu vins au monde! ONZIÈME STATION -JÉSUS EST ATTACHÉ À LA CROIX. La foule, avec des cris d'anathème et de joie, Parmi les rocs massifs comme un serpent ondoie, Et, hurlante, couvrant le stérile sommet, Demande qu'on l'attache à l'infâme gibet. Ainsi, Jérusalem que le vertige assiège A vomi de ses murs sa race sacrilège, Et seule, sous le ciel, implacable témoin, Entend gronder son peuple et l'applaudit de loin; Ignorante qu'un jour, pour d'autres funérailles, Ce peuple sans merci, hérissant ses murailles, Lui criera: sois maudite! -Et, fils dénaturé, S'entre-dévorera sur son sein déchiré! Sans qu'un soupir d'angoisse échappe de sa bouche, Sur l'arbre de la Croix le Rédempteur se couche. Il offre aux clous aigus, aux marteaux inhumains, Ses pieds déjà meurtris et ses divines mains; Et, regardant les cieux sourds à son agonie, Cherche son Père au fond de la voûte infinie. Mais, d'instants en instants, pareil aux sombres flots, L'espace s'obscurcit et roule des sanglots; Sous le vol des Démons l'air sinistre tressaille; Et le Sauveur frémit dans son âme, et défaille; Et, comme dans la nuit des Oliviers, son coeur S'emplit d'une invincible et suprême terreur. O Jésus! c'est assez d outrage et de souffrance! Si tu ne veux punir, songe à ton innocence! Seigneur, il en est temps encor! Méritons-nous Tes douleurs et ta mort? O cieux, ébranlez-vous! Foudre de l'Éternel, que ta colère éclate! Fais écrouler ce mont sur cette foule ingrate; Epargne, ô Fils de l'homme, à ce peuple insensé Un forfait qui jamais ne sera surpassé; Ne laisse pas crier dans la mémoire humaine Ce hideux souvenir de folie et de haine! La race de Jacob, au coeur avare et dur, N'a-t-elle donc versé des torrents de sang pur Que pour rougir encor, fatales aux prophètes, Ses mains, contre Dieu même, au meurtre toujours prêtes? En faveur d'Abraham, d'Isaac, d'Israël, O Christ, détourne-la de ce crime éternel! Tu l'eusses fait sans doute, ô Source de la grâce, O seul Ami de l'homme en ce monde où tout passe! Mais, dans son équité, même au prix de ta mort, Le Très-Haut de ce peuple avait prévu le sort. Et le Sauveur s'abîme en son angoisse immense. Les bourreaux ont fini leur oeuvre de démence: Les clous grossiers, heurtés par les marteaux de fer, L'attachent au supplice en transperçant sa chair... C'en est fait! Vision lamentable et sublime, On dresse avec lenteur la croix, et la victime, Et le haut Golgotha, déjà purifié, Présente à l'univers le grand Supplicié! DOUZIÈME STATION -JÉSUS MEURT SUR LA CROIX. Tourné vers l'Occident et la Ville éternelle, Jésus semble appeler l'humanité nouvelle, Et, par delà les temps que Dieu guide en leurs cours, Saluer en mourant l'aurore des grands jours, Où toute nation, de son sang baptisée. Refleurira, baignée au coeur par sa rosée, Et, d'un même transport d'espérance et de foi, Verra par sa lumière et gardera sa loi. Dans un embrassement symbolique et suprême Il ouvre les deux bras au monde entier qu'il aime, Au monde qui le nie et le tue à la fois, Car toutes les douleurs sont au pied de sa croix! Du calice épuisé goûtant la lie amère, Il écoute gémir ses amis et sa Mère; Et seul, cloué, sanglant et délaissé du ciel, Les yeux brûlés de pleurs, le coeur noyé de fiel, La chair vive et cuisante et n'étant qu'une plaie, Il cède au long supplice, enfin la mort l'effraie; Il désespère, et pousse à travers l'infini Un cri terrible: Eli, lamma sabacthani! O désespoir du Christ! ô divine épouvante! Quoi! la seule Vertu, la Vérité vivante, Jésus! l'Agneau sans tache et le Verbe incréé, Comme un fils de la femme a donc désespéré? Oh! qui peut concevoir, quelle humaine parole Dira ton sens sublime, adorable symbole! La chair souffrant en Dieu, sans force et sans appui, Et Dieu contenant l'homme et gémissant sur lui! Mais nul ne soutiendra ces torrents de lumière, Seigneur! nous t'adorons, courbés dans la poussière! L'heure approche, et l'angoisse a fait place à l'amour. Il s'attendrit, pardonne et sauve tour à tour. Le bon larron, touché de l'auguste souffrance, Rouvre son coeur, longtemps aride, à l'espérance, Et se tourne en priant vers les cieux reconquis. Voici ta mère, Jean! Mère, voici ton fils! Pleurez, mes bien-aimés, toute larme est féconde! Mais espérez toujours: j'ai racheté le monde! Et maintenant, la tâche est faite, il faut mourir. Et, vers la neuvième heure, avec un long soupir, Le Rédempteur baissa la tête et rendit l'âme! Et le ciel s'empourpra d'une sanglante flamme; On entendit des cris et des plaintes sans nom; Un grand vent accourut des bords de l'horizon, Et, semblables aux mâts sur les flots blancs d'écume, Courba les monts lointains oscillant dans la brume; Et le voile du Temple en deux parts éclata; Et la terre entr'ouvrit son sein et palpita; Et, surgissant du fond des anciens ossuaires, Les morts, à pas muets, marchaient dans leurs suaires; Et comme un marbre noir sur la tombe jeté, La nuit enveloppa le monde épouvanté! Le peuple, amoncelé sur les pentes fatales, Mêlait ses cris d'horreur aux bruits sourds des rafales, Et le Romain, fuyant de ce sinistre lieu, Cria: Malheur à nous: cet homme était un Dieu! TREIZIÈME STATION -JÉSUS EST DÉTACHÉ DE LA CROIX ET REMIS À SA MÈRE. L'oblation divine est enfin consommée! La plaie ouverte au flanc, la tête inanimée, Le Rédempteur n'est plus, et le poids de son corps Allonge sur la croix et roidit ses bras morts. Mais le bourreau qui doit, de sa masse pesante, Outrager jusqu'au bout la chair agonisante, Et, pour finir plus tôt leur vie et leurs tourments, Des blêmes condamnés briser les ossements, A respecté Jésus, selon la prophétie. Et Nicodème avec Joseph d'Arimathie, Dans un pieux respect, du bois sanctifié, Détachent lentement leur Dieu supplicié. Ils remettent aux bras étendus de sa Mère Ce cadavre immortel, relique trois fois chère. Où le sang est tari, d'avoir, par flots féconds, Sans mesure arrosé de stériles sillons, Fait germer le bon grain parmi l'ivraie impure Et préparé le sol pour la moisson future; Où le coeur ne bat plus d'avoir trop palpité D'amour pour l'univers et pour la vérité! Oh! de quels yeux chargés d'un désespoir sans borne, Sa Mère le contemple, inerte, pâle, morne, Le coeur d'un seul désir désormais consumé, Sans pouvoir détourner de ce Fils bien-aimé, Sa joie et son orgueil, sa divine amertume, Un regard fixe où l'âme entière se résume! Tout est là, sur ce bois rougi d'un sang sacré, Sur ce front ceint d'épine, et ce reste adoré Que l'impossible mort a glacé devant elle, Tout! ses terrestres jours et sa vie immortelle! Elle baise, muette, et presse entre ses bras Cette immobilité terrible du trépas; Elle touche ces pieds où les clous déicides Font encore saigner leurs empreintes livides, Et les mains, et le flanc que le fer a percé! Et comme pour sortir de son rêve insensé, Pour dissiper plus tôt cette effrayante image, Elle approche plus près du céleste visage, Elle épie un soupir, un vague mouvement, Le voit mort, et frémit silencieusement. Et c'est pourquoi, Marie, au Ciel où tu vas luire, Où le Sauveur aura couronné ton martyre, Quand un jeune tombeau fera couler leurs pleurs, Elles te nommeront la Mère de douleurs, Celles qui, gémissant dans un même supplice, De la maternité tariront le calice! Et devant ton autel mystérieux et doux, Les bras tendus vers toi, pâles, à deux genoux, Elles t'invoqueront, aux feux tremblants des cierges, O consolation des mères et des vierges! Certaines que ton coeur, aux pieds du Fils divin, Percé des mêmes coups, ne saigna pas en vain; Que, sans cesse rempli d'une égale tendresse, Jusqu'à Dieu qui l'écoute il porte leur détresse, Et que, dans la foi sainte où tu te ranimais, Se souvenant toujours, on espère à jamais! QUATORZIÈME STATION -JÉSUS EST MIS DANS LE TOMBEAU. Et sur la pierre nue et désormais sacrée, Pierre de Fonction des siècles vénérée, Pour rendre à ta dépouille un funéraire honneur, Les disciples pieux détendirent, Seigneur! Une eau vive, effaçant les traces de l'outrage, Lava tes membres froids et ton pâle visage; Et l'encens qui brûla sur ton berceau divin, La myrrhe et l'aloès parfumèrent ton sein; Et répandant sur toi les sanglots de leurs âmes, Dans un suaire neuf et blanc, les saintes femmes T'ayant couché, Jésus, abaissèrent tes yeux Qu'elles n'espéraient plus voir se rouvrir qu'aux cieux! Et la Vierge, puisant dans son amour lui-même La force de t'offrir cet hommage suprême, Se dressant sous le poids de ses maux surhumains, Voulut les assister de ses tremblantes mains! Dans le roc vif, non loin, nouvellement creusée, Une grotte s'ouvrait, au Levant exposée; Et là, jamais nul mort, chair promise au réveil, N'avait encor dormi l'immobile sommeil. C'est vers ce blanc sépulcre, aride et solitaire, Qu'ils portaient ta dépouille, ô Sauveur de la terre! Soutenus par l'amour, l'espérance et la foi, Mais les yeux lourds de pleurs, et plus pâles que toi! Et ta mère suivait, et les femmes fidèles; Et le disciple aimé qui marchait auprès d'elles. Celui qui, dans la Cène, un moment endormi, Se pencha sur le sein de l'immortel Ami, Sombre, laissant flotter sa blonde chevelure, S'illuminait déjà de ta flamme future, O Pathmos! ô rocher prophétique, où ses yeux Verront le Christ assis dans la gloire des cieux! Et c'est ainsi qu'au sein de la crypte profonde Ils allaient enfermer la lumière du monde! Le sépulcre a reçu le Sauveur trépassé. Les pieds à l'Orient, il repose, glacé, Immobile, muet et rigide, et semblable A toute créature humaine et périssable. Et ceux qui le pleuraient, l'ayant enseveli, Le coeur de sa divine image encor empli, Parlant bas dans la nuit d'un nuage voilée, Fermèrent le tombeau d'une pierre scellée; Puis, vers Jérusalem, éplorés, chancelants, -Ils descendirent tous la montagne à pas lents. Allez, derniers amis du Dieu mort pour nos crimes, Vous qui, durant ses jours rapides et sublimes, L'avez vu de vos yeux et l'avez écouté, Et qui partagerez son immortalité! Allez, vous dont les mains ont lavé ses blessures, En qui Jésus a mis ses grâces les plus sûres, Femmes, qui jusqu'au bout l'avez accompagné, Et qui le reverrez vivant et couronné! Car déjà, de la mort faisant reculer l'ombre, Le Rédempteur tressaille en son sépulcre sombre! LA RÉSURRECTION -JÉSUS MONTE AU CIEL. Il est ressuscité! Dans un flot de lumière Du sépulcre en éclats il fait voler la pierre, Il s'élève, il s'élance, il est ressuscité! Hosanna dans l'espace et dans l'éternité! Un jour éblouissant succède à la nuit noire; Il monte, enveloppé d'un tourbillon de gloire, Et sa face revêt, au sortir du sommeil, O neige, la blancheur, et ta flamme, ô soleil! Il est ressuscité! Dans son divin suaire Le Saint des Saints retourne au triple Sanctuaire; Mais il lègue le pain et l'eau vive, son sang Et sa chair, et sa Croix à l'homme renaissant, Cent miracles sacrés, son amour, sa justice, Et le dernier pardon du haut de son supplice! Et tout est accompli: le monde est racheté! Hosanna dans l'espace et dans l'éternité! O Justes, qui dormiez, attendant sa venue, Le jour libérateur éclate à votre vue! De vos tombeaux glacés, patriarches anciens, Levez-vous! Le Seigneur a brisé vos liens! Accourez! saluez d'ineffables cantiques Celui dont on parlait aux siècles prophétiques, Le Dieu par Isaïe aux peuples annoncé: Un rejeton naîtra de ta tige, ô Jessé! Dans la crèche rustique, humble et nu dans ses langes, Adoré des trois Rois, des Bergers et des Anges, Comme il était écrit, le Verbe s'est fait chair! Il est né d'une Vierge, il a vécu, souffert, Il est mort sur la croix, descendu dans l'abîme, Et voici que, trois jours passés, d'un vol sublime, Il surgit de la tombe, il est ressuscité! Hosanna dans l'espace et dans l'éternité! Par delà les sept cieux où palpitent vos ailes, Exhalez l'hosanna des fêtes éternelles, O Dominations, ô Vertus, ô Splendeurs, Trônes, Princes, Gardiens et mystiques Ardeurs, Et vous, ô Séraphins, et vous, pures Essences, Vous, brûlants Chérubins, Louanges et Puissances, Echelle de Jacob, vivants degrés de feu Qui, de la terre au ciel et de l'homme à son Dieu, Dans la beauté, l'amour et la force sereine, Formez de l'univers l'harmonie et la chaîne! Et vous, ô fils aînés de Celui qui fit tout, Qui, plus près de sa face, éclatants et debout, Ecoutez les premiers ses paroles fécondes, Archanges immortels qui veillez sur les mondes, Allumez le Calvaire aux foudres du Sina! Chantez le Saint des saints, Archanges! Hosanna! Gloire au Verbe incréé! Par un divin mystère Il a racheté l'homme, il a sauvé la terre, Il a vaincu la mort, il est ressuscité! Hosanna dans l'espace et dans l'éternité! Poèmes Non Repris Parus Dans Poèmes et Poésies De 1855. Tre Fila D’Oro. Là-bas, sur la mer, comme l’hirondelle, Je voudrais m’enfuir, et plus loin encor! Mais j’ai beau vouloir, puisque la cruelle A lié mon coeur avec trois fils d’or. L’un est son regard, l’autre son sourire, Le troisième, enfin, est sa lèvre en fleur; Mais je l’aime trop, c’est un vrai martyre: Avec trois fils d’or elle a pris mon coeur! Oh! si je pouvais dénouer ma chaîne! Adieu, pleurs, tourments; je prendrais l’essor. Mais non, non! mieux vaut mourir à la peine Que de vous briser, ô mes trois fils d’or! Les bois, lavés par les rosées. . . Les bois, lavés par les rosées, Pleurent sur la mousse et le thym, Et bercent au vent incertain Leurs feuilles longtemps reposées. Les fleurs que rougit le matin, Comme des urnes épuisées, Ouvre leurs corolles rosées Où l’abeille fait son butin. Mais qu’importent l’aube divine, La fleur qu’un rayon illumine Les bois, l’abeille et le ciel bleu! L’amour me consume et m’inonde, Et je presse, oublieux du monde, Tes pieds nus sous ma lèvre en feu! A Mademoiselle M. J. D. Toi, dont l’âme est à peine éclose, Ô chère petite aux doux yeux, Et dont la lèvre fine et rose Gazouille un rire harmonieux; Dont les larmes vite apaisées, Sur ta joue au pâle contour, Tarissent comme les rosées Que boit le rayon d’or du jour; Et qui, le soir, paisible et frêle, Te couches dans ton bleu berceau Où tu t’endors, repliant l’aile, Comme ferait un jeune oiseau; Sous ta paupière mi-fermée Étincelle un rêve fleuri, Et ton haleine parfumée Sort d’un coeur où rien n’est tari. Je t’aime et t’admire, ô jeune âme, Ô coupe qui n’as point de fiel, Blonde enfant qui deviendras femme, Pauvre ange qui perdras ton ciel! Poèmes parus dans la Revue contemporaine. (1864) Les Planètes Damnées. Comme autour d'une meule, et roidissant leur chaîne Des captifs en sueur, pleins de rage et d'efforts, Les globes surchargés de vivants et de morts Autour des vieux soleils tournent à perdre haleine. Un invisible fouet les harcèle et les mène, Tous, les moins vigoureux autant que les plus forts, Chacun, à sa façon, pousse, en rongeant son mors, Ou son cri de torture, ou sa clameur de haine. Ils n'entendent, au fond des lointains univers, Que leurs propres sanglots mêlés au bruit des fers. L'homme a du moins l'oubli, les boeufs ont leurs étables, Mais toi, que le destin flagelle à tour de bras, Jamais, jamais, jamais tu ne t'endormiras Ô troupeau haletant des mondes lamentables! Les Étoiles mortelles (1864) Un soir d’été dorait les épaisses ramures Immobiles dans l’air harmonieux et doux; Deux beaux enfants, les doigts rougis du sang des mûres, S’en allaient tout le long des frênes et des houx. Sous l’arôme attiédi qui tombait des feuillées, Par les sentiers moussus, furtifs, mystérieux, Leurs pieds nus agitaient les bruyères mouillées, Et l’écho se troublait de leurs rires joyeux. Libres, ravis, la joue en fleur, la bouche ouverte, Avec des yeux emplis de frais rayonnements, Par delà les détours de la forêt déserte Ils cherchaient des pays inconnus et charmants. Ô rêveurs innocents, fiers de vos premiers songes, Jeunes esprits, coeurs d’or rendant le même son, Ignorant que la vie est pleine de mensonges Vous écoutiez en vous la divine chanson! En un vol insensible et muet la nuit douce S’épaississait au loin sous les bois recueillis, Et faisait se dresser, dans leur gaine de mousse, Les vieux chênes pensifs au milieu des taillis. Tout se taisait, le ciel, le vallon, la clairière, Le bruit léger du vent, le feuillage, l’oiseau; Hormis cette rumeur confuse et familière, Qui circule dans l’herbe et qui monte de l’eau. Le silence se fit. Les talus hauts et sombres Semblaient des deux côtés pencher sur le chemin; Et les pâles enfants, égarés dans ces ombres, Pour se sentir moins seuls se prirent par la main. Mais, non loin d’eux, voici qu’une vive étincelle, Entre les lourds rameaux qui s’écartaient parfois, Comme une perle claire et qui d’en haut ruisselle Glissa soudainement dans l’abîme des bois. Puis, mille. Un large étang, en sa nappe profonde Amoncelait ces pleurs d’argent des nuits d’été Qui, sur le sable fin, et sans remuer l’onde, Tombaient du sombre azur et de l’immensité. D’un souffle inattendu l’ondulation lente Dans ce calme miroir troublant ces feux épars, Fit pétiller comme une averse étincelante Autour des noirs îlots d’herbe et de nénuphars. Chaque jet épandit des courbes radieuses Dont les orbes changeants, toujours multipliés, Allaient se perdre avec les eaux mystérieuses Au bord des joncs touffus, d’un cercle d’or liés. Les enfants inclinés sur la pente des rives, Essuyant pour mieux voir leurs yeux où nage encor Un reste de tristesse et de larmes naïves, Contemplaient à l’envi ce splendide trésor. Tels que des papillons vers la beauté des flammes Un charme les plongea dans le gouffre mortel, Et le bois entendit comme un vol de deux âmes Effleurer le feuillage en retournant au ciel. PREMIERES POESIES (1838-1839) Le Palmier. Svelte palmier, Arbre léger, Dont verte branche En éventail, Au frais travail, Longue s'épanche, Quand le soleil Jaunit du ciel La draperie Pure, arrondie, Qui dans le loin Lasse la vue D'une étendue Bleue et sans fin; Oriental, Original, Féérique même! Si moëlleux, Si gracieux! Que vent caresse Tel qu'un soupir De doux loisir... De gentillesse Et de fierté, Libre, aéré, Ton front s'élance Et se balance Avec plaisir Et noble grâce Pour rafraîchir Celui qui passe; Et puis encor Comme un point d'or, Comme un prestige Qui luit, voltige, Illusion Et fiction! L'aile enflammée Et contractée Du cardinal Rouge spiral Semble au feuillage Un peu volage! Premier Regret. « Ô mes songes dorés! » Schiller. Mélodieuses voix qui chantiez mon aurore, Extase, amour, génie, ô mes rêves perdus, Ô mes rêves si doux, reviendrez-vous encore? Essaims éblouissants, qu’êtes-vous devenus?... Qu’êtes-vous devenus, parfums de ma jeunesse, Qui jetiez sur ma vie une éclatante ivresse, Ô rayons de mon âme, élans impérieux, Qui, sur vos ailes d’or, m’emportiez dans les cieux?... Oh! vous n’êtes donc plus, émotions berçantes, Charmes intérieurs, promesses ravissantes, Qui me faisiez, devant un avenir si doux, Ainsi que devant Dieu, plier mes deux genoux?... Ô rêves, pour mon coeur maintenant solitaire, Le bonheur inconstant a déserté la terre, Et, laissant se flétrir mon primitif amour, Sur votre aile il a fui vers l’immortel séjour!... Doux oiseaux, dont l’essaim se nomme poésie, Vous qui m’avez sevré des gouttes d’ambroisie, Et qui, portant au loin votre essor gracieux, À mon regard éteint avez caché les cieux, Songes jeunes et beaux, rayons lointains de gloire, Intimes souvenirs que garde ma mémoire, Espérance, bonheur que je pleure tout bas, Adieu, tout est fini;... vous ne reviendrez pas!... Sur mon joyeux matin le soir jette son ombre; Mon riant horizon devient muet et sombre; Tout me fuit: ciel natal, doux espoir, frais amour... Et mon coeur attristé s’est fermé sans retour. Mélodieuses voix qui chantiez mon aurore! Extase, amour, génie, ô mes rêves perdus, Ô mes rêves si doux, reviendrez-vous encore?... Essaims éblouissants, qu’êtes-vous devenus?... Rennes, janvier 1838 Oui, La Femme, Semblable. . . Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel, Vers nous, des mains de Dieu, s’épancha, blanche et pure; Mais l’homme, être tombé, posa sa lèvre impure Sur ce front embaumé d’un parfum immortel. Mais cet intime coeur, amour de l’Eternel, Qu’il combla de douceurs, de grâces sans mesure, Vit s’effeuiller, dès lors, sous une main trop sûre, L’innocence et l’éclat qui lui venaient du ciel. Des vents froids ont passé sur l’humaine vallée: Leurs souffles ont courbé cette fleur isolée Dans les ronces où meurt sa belle liberté. Oh! j’espère pour toi, dont l’amour était l’âme, Rayon venu du ciel, dont on éteint la flamme, Ô Femme, doux martyr de la perversité!... Douce Création. . . Douce création, dont la grâce divine Suffît pour consoler des humaines douleurs, Dont rame, rappelant sa céleste origine, Se penche avec bonté sur nos âmes en pleurs; Ô femme, pardonnez si vos intimes fleurs Ont d’un charme profond inondé ma poitrine, Et si j’ai peur, depuis, que votre aile n’incline Ses plumes, pour chercher quelques mondes meilleurs! Oh! c’est que votre vue a créé la pensée, Miroir où votre image enivrante est tracée. Urne où vient se poser votre pure candeur; C’est que le coeur, muet d’une suave crainte, Fait qu’on croise les mains, comme pour une sainte, C’est que votre sourire, ô femme, est le bonheur! L’Espoir. « Toujours, ô mon Rosa, toujours des vents contraires Ne déchireront pas la voile de nos frères, » (A. Barbier, Il Pianto.) « Les douceurs du printemps, après le vent d’hiver. (Le Même.) Parmi nos pleurs amers ce charme intime et doux, Dans l’ombre du chemin cette flamme sereine, Si pure au coeur froissé que l’on jette, à genoux, Un long regard d’attente à sa vie incertaine, Ce parfum consolant dont le germe est en nous, Dont on aime la vue et la douceur lointaine, Ce prestige du coeur, ce long rêve de tous, Et des jours attendus cette meilleure haleine, L’avez-vous ressenti? Secret épanchement, D’un avenir créé soudain enivrement, Rayon de force au sein dont la sève est éteinte, L’espoir, souffle embaumé de vie et de chaleur, Est un de ces regards d’amour et de bonheur, Que Dieu laisse tomber de la céleste enceinte! À L’Heure De Silence. . . « Oui, les cieux nous appellent avec amour dans leur sphère, et plongent nos âmes dans les vastes mers de l’éternité. » (Lord Byron, Christian.) À l’heure de silence et d’ivresses profondes, Où, vers les horizons, le voyageur divin, Se penchant sur les vertes ondes, Baigne ses pieds lassés du céleste chemin; À l’heure où le sommeil berce l’ange et la femme, Où la splendide nuit épand ses flots d’amour, À l’heure de délire où l’âme, Par élans d’infinis, rêve un dernier séjour; Qu’il est doux, qu’il est doux, loin de la terre infime, Comme l’aigle au soleil, par le calme sublime, De s’élancer seul vers son Dieu, De lire aux cieux profonds sa parole éternelle Sur l’orbe des mondes en feu. Et d’écouter longtemps tous les bruits de son aile! Dinan, avril 1838. A Marie. « Madame, autour de vous, tant de grâce étincelle. » (Victor Hugo.) Être céleste et cher, aux deux lèvres de rose, Au langage si doux, Tes candides regards où la grâce repose, Gomme les frais rayons de l’aube demi-close, Si jeunes et si purs s’épanchent jusqu’à nous Que leur éclat charmant fait plier nos genoux. Oh! si je le pouvais, si je pouvais te dire, -Mais te dire tout bas - La douce émotion que ta voix nous inspire, Ton front penseur et beau, ton enivrant sourire, Et le charme infini de chacun de tes pas, Ô mon ange rêvé, tu ne me croirais pas! Et pourtant, il est vrai: pour vous louer, Marie, Il n’est d’humaine voix; Car, des pauvres mortels la lyre défleurie Ne saurait plus chanter votre beauté chérie, Et des cygnes divins on n’entend plus, parfois, Les chants tomber des cieux, comme aux jours d’autrefois. A La Même. Parmi ces jeunes fronts pleins de fraîches pensées; Parmi ces purs regards, rayons mystérieux, Dont s’abreuvaient longtemps nos âmes oppressées, Comme l’oiseau chanteur au doux réveil des cieux; Parmi ces pas charmants qui ne touchent la terre Que rares et craintifs; entre toutes ces voix Que la bonté remplit, qu’aucune ombre n’altère, Où la grâce s’unit à la candeur, parfois N’avez-vous rencontré, blanche entre les plus belles, Une femme pensive et marchant, sans vous voir, D’un pied calme et léger?... On lui dirait des ailes, Quand son doux corps se perd dans la vapeur du soir. N’avez-vous aperçu, sous ses longues paupières, Un pur regard voilé qui s’écoule du coeur, Tel un ange d’amour, des divines lumières, Jette un regard pensif sur l’humaine douleur? Pauvres hommes tombés, si votre âme flétrie Se consumait, un jour, de regrets et de fiel, Pour être heureux encore, oh! contemplez Marie... D’où viendrait le bonheur, si ce n’était du ciel! Mon Poète, Il Est Vrai. . . Mon poète, il est vrai, jamais rien ne nous sèvre De ce lait parfumé qui nourrit notre lèvre; Jamais l’élan secret qui nous brûle toujours Ne cesse d’exhaler, en limpides amours, En fortes vérités, en nobles harmonies, Le charme impérieux de ses voies infinies; Et, quels que soient les cris de ce monde moqueur, Qui jette le dédain à tout accent du coeur, Quel que soit son éloge ou quel que soit le blâme, Consciencieux et forts de notre intime flamme, Nous semons pas à pas le sourire et les fleurs, L’hymne au juste, la crainte au méchant, et nos pleurs En offrandes d’amour sur les âmes flétries Versent leurs doux parfums et leurs plaintes fleuries. Tels, mon poète, ainsi que d’un blanc lys penché, Tombent les accents purs de votre amour caché, Telle la douce voix de vos chastes pensées, D’une douleur intime en secret oppressée, S’épanche sur mon coeur qui devine tout bas Celle que vous aimez et ne me nommez pas. Rennes, octobre 1838. Poète, J’Aime, Aussi. . . Poète, j’aime, aussi, mais d’amour idéale, Un jeune coeur voilé d’une ombre virginale, Et mon esprit créant un doux rêve, au hasard, Chante son front brillant et son charmant regard. C’était un soir d’avril aux limpides lumières, Un soir où le soleil, harmonieusement, Regardait, plein d’amour, l’humble toit des chaumières, Ses rayons purs et doux tombaient du ciel dormant; Des parfums inconnus aux humaines poussières, S’épanchaient des parvis du calme firmament, Quand son oeil, soulevant ses humides paupières, Vint chercher ma pensée, oh! si pensivement, Plein de si pure foi, que les splendeurs dernières Du soleil qui mourait avec enivrement, Que les parfums du soir et ses molles lumières S’éteignirent soudain, comme ombres éphémères, Et que, mondes et cieux, pour mon regard aimant, Pâlirent au rayon de ses prunelles chères. Puis, Le Songe Qui Change. . . Puis, le songe qui change et qui renaît toujours Vient créer d’autres vers chantant d’autres amours. J’approche doucement du sopha blanc et rose, Où celle que je rêve, un frais matin, repose, Et je lui dis: « Venez; assez de long sommeil! L’oiseau chante, l’aurore a pleuré le réveil Du printemps, jeune roi de la jeune nature, Et les feuilles d’avril, en laissant leur fourrure De neige, maintenant, tout humides de pleurs, Pour leur frais négligé n’ont choisi que des fleurs. Oh! venez, voulez-vous!... Mais, couvrez vos épaules; L’haleine de l’aurore a de fraîches paroles. Qu’il fait beau! Qu’il fait doux! On dirait qu’aujourd’hui Le matin adoré de plus de pourpre a lui, Que le ciel est jaloux, belle, de vos louanges, Et qu’il mêle à ses feux bien des grâces étranges. Venez donc admirer nos monts accoutumés: L’Orient, plein d’amour, de ses yeux enflammés Leur tresse un diadème, et dore sur leurs pentes Ces ruisseaux de cristal, ceintures murmurantes, Dont les ondes, hier, jouets des aquilons, Ont repris doucement le chemin des vallons. Oh! qu’il est enivrant le parfum de ces roses!... Ces guirlandes du ciel, encor fraîches écloses, Qui brillent de bonheur sous l’oeil du jour levant, Et font sécher leurs pleurs par les ailes du vent! Telle, si quelque jour, l’âme nue et flétrie. Je savais les regrets et les larmes, Marie, Si le destin menteur prenait, ô mes amours, Ce que je t’ai donné, l’ivresse de mes jours... Si le dédain cruel s’abattait sur ma vie, Et, rejetant mon coeur aux serres de l’envie, M’exilait, morne et seul, au chemin des douleurs, Oh! que ta douce main daigne essuyer mes pleurs, Que ton sein gracieux soutienne mon front pâle, Et que je vienne aussi, ma blanche virginale, Contempler ce beau ciel dont le printemps est roi, Ce ciel brillant et doux, mais bien moins doux que toi! Je Vous Envoie Saint Jean. SAINT JEAN « Oh! quelle belle chose que la poésie de saint Jean! » (L. Gozlan.) On croit comprendre l’aigle, alors que, dans la nue, Il bat l’immensité de son aile charnue, Alors qu’avec emphase on compare ses yeux À des éclairs sortis du flanc sombre des cieux, Alors que le soleil est son aire fidèle, Et que l’espace bleu de la voûte éternelle S’entr’ouvre en vaste arène, où, roi des airs profonds, L’oiseau superbe plane, inondé de rayons. On croit comprendre l’aigle!... Ô paroles infimes! L’avons-nous donc suivi dans ses courses sublimes, L’avons-nous contemplé, ce noble enfant de Dieu, Quand, dilaiant d’orgueil ses prunelles de feu, Il couvre de dédains impossibles à rendre Les débiles esprits qui veulent le comprendre? Ô misère!... Et pourtant, un invincible élan Nous fait chanter sa gloire! -Ainsi, poète Jean, Mon sublime rêveur, ainsi ta poésie. Parmi les fleurs du ciel, rose de Dieu choisie, Est sainte et belle, alors qu’au profond firmament, Les Chérubins, émus d’un frais étonnement, Sous tes hymnes d’amour ouvrent leurs triples ailes Qui, l’une froissant l’autre, étincellent entre elles, Et d’un éclat sans nom éblouissent les yeux, Quand nos regards mortels s’élèvent vers les cieux. Chaque monde, planète ou soleil, chaque étoile Est un corps de parfums que nulle ombre ne voile, Et ces parfums si doux embaument l’éther bleu, Ces accords enivrants tombés des luths de feu S’échappent en clartés, en pures harmonies, Et jettent par les airs des saveurs infinies..., Car, mélange divin, l’harmonie est saveur, La lumière s’entend. Sur la blanche hauteur, Un ange lève un doigt, et les enceintes bleues Où les cygnes d’Eden traînent leurs belles queues, Et les feuillages d’or, berceaux brûlants du ciel, Où s’épanche l’amour des yeux d’Emmanuel, Les soleils chevelus et les étoiles blanches Qui mettent dans la nuit des rubis à nos branches, Ces purs regards du soir dont les pauvres mortels Contemplent à genoux les rayons immortels, Sous l’épaisseur du doigt de l’Ange, tout s’efface, Gomme un rêve oublié, comme un éclair qui passe. Puis, monte de ta lèvre un plus sublime accord: Le ciel étreint les monts, les flots mordent le bord, Minuit roule son glas, et, sur son coursier pâle, Ce spectre si hideux et terrible qui râle À réveiller au bruit enfers, mondes et cieux, La Mort, maigre fantôme, aux coups mystérieux, Vampire décharné qui jamais ne fait grâce, Qui jamais ne s’arrête et jamais ne se lasse, Court à bride abattue et, par les sombres soirs, Prend les peuples dormants dans ses bras nus et noirs. Ô tempête, ô beauté, nature échevelée, Océan, vieux lion, crinière soulevée, Qui croises ton regard avec l’éclair des cieux, Râles profonds des vents, sanglots mystérieux, Ô vieux monde croulant dans la foudre sacrée, Ô Mort!... vous êtes beaux, quand son âme enivrée, Avec un cri sublime, et par la nue en feu, Chevauche l’ouragan sous l’haleine de Dieu! Mais vous, blancs Chérubins des voûtes immortelles, Qui semez dans nos nuits les rubis de vos ailes, Vous, parfums éthérés, vous, clartés, accords saints, Voix des harpes de feu qui chantez, purs essaims, Anges, parfums, accords, oh! vous êtes aux âmes Ce que sont à nos coeurs les tendresses des femmes, Oh! vous êtes si purs, oh! vous êtes si doux, Oh! vous êtes si frais que nous sommes jaloux Aussi de vous aimer, et que, l’âme inquiète, Comme oiseaux disputant à l’aigle sa conquête, Nous envions saint Jean, le poète divin, D’avoir connu les cieux que nous rêvons en vain. Envoi. à Marie. On peut trouver étrange, âme douce à mon âme, Que je chante pour toi l’aigle, l’ange et la femme; Mais si l’on réfléchit, mon être gracieux. Que tu semblés comme eux être venu des cieux. Alors on comprendra que toute âme fleurie Ne pouvait les chanter sans te nommer, Marie. Contemplation. Ô mes pieuses nuits, immensités fécondes, Voiles éblouissants où se bercent les mondes! Chants sacrés de l’azur dont les anges de feu Fendent d’un vol puissant les voûtes éternelles, Lorsqu’aux cieux constellés plongeant leurs fortes ailes. Ils se groupent aux pieds de Dieu. Ô nuits douces au coeur, vases de sainte ivresse, Nuits que la splendeur brûle et que l’amour caresse, Corbeilles de parfums et de sérénité, Oh! laissez-moi rêver de vos gloires intimes! Le silence des cieux a des accents sublimes Qui parlent d’immortalité. Oh! laissez-moi rêver, ombres, beautés, lumières, Régions du Seigneur, infinis sanctuaires, D’où s’épanche vers nous le saint et doux sommeil; Foyers intérieurs d’harmonie et de flammes, Abîmes aimantés où s’envolent les âmes, Comme les aigles au soleil! Et toi, brûlante extase, ineffable délire, Noble aspiration des cieux, qui nous fais lire Sur les vieux univers: amour, gloire, beauté Enivre mes regards de merveilles sacrées, Et, traçant par les airs des routes ignorées, Plonge-moi dans l’éternité! Jeunesse, Amour, Beauté. . . « Pourquoi, malgré nos pleurs, fuyez-vous sans retour? » (Rouffet.) Jeunesse, amour, beauté, fleurs célestes et frêles, Vous dont l’éclat si doux et si tendre est, hélas! Si pareil à celui des roses d’ici-bas, Qu’une aube vous fait naître et mourir ainsi qu’elles... Oh! pourquoi vers les cieux ouvrir sitôt vos ailes? Doux oiseaux, pourquoi fuir, au seul bruit de nos pas? Restez, restez encor, ne vous envolez pas! Il est une âme pure, ô mes roses si belles, Dont vos parfums légers voilent le front charmant, Un coeur plein d’harmonie et de grâce idéale, Qui garde vos reflets en son regard aimant; Jeunesse, amour, beauté, guirlande virginale, Faites la terre belle à ses candides yeux, Et qu’un ange, un moment, daigne oublier les cieux! Un Souvenir Et Un Regret. Alors que ma jeunesse et ses jours indolents S’écoulaient sur nos bords parfumés et brûlants, Alors que je rêvais de gloire et de génie, Parfois ce long repos assombrissait ma vie; Fuir mon doux ciel natal me semblait le bonheur. Insensé! De nos soirs le parfum enchanteur, Les pleurs harmonieux des brisants sur nos rives, Le chant des bengalis dans les palmes pensives, L’aurore, de rayons dorant les monts géants, Vers l’horizon en feu que déjà voilait l’ombre, Le soir venu des cieux comme un roi grave et sombre, Puis ce charme si doux d’un amour fraternel, Ces parents chers et bons que m’accordait le Ciel, Tous ces amis grandis à mon côté, doux frères, Que je pleure parfois dans mes jours solitaires, Bonheur de tout instant, charmes impérieux N’enivraient point mon coeur désireux d’autres cieux. Et pourtant, quand le bord de ma natale grève, Dans la brume des mers se perdit comme un rêve, Une tristesse immense enveloppa mon coeur; Et je crus voir alors, ô prestige vengeur! L’amour de ma jeunesse et l’espoir éphémère, Planant aux bords aimés où je vis la lumière, Dessiner sur l’azur leur essaim gracieux, Me saluer de l’aile et s’envoler aux cieux! Rennes, janvier 1839. A La Femme Que J'Aurais Aimée. « L’ange replia ses ailes et revêtit la forme d’une créature hu- maine. » (Jean Paul.) Oh! la beauté visible est un présent du ciel! Car, aux grands jours de Fart, la forme enchanteresse Pour amant choisit Raphaël; Mais il est une autre richesse Que notre coeur ému rêve souvent en vain: Un céleste reflet, gracieux et sublime, Qui dérobe à tout oeil humain Sa flamme et son parfum intime; Un regard enivrant de l’immortel amour, Dernier rayon divin tombé sur la nature, Le seul qui, dédaignant l’envie et l’imposture, Ne soit pas dans les cieux remonté sans retour... La rose a la jeunesse et l’aurore la flamme, La gazelle a la grâce et l’aigle la flerté; Mais l’intérieure beauté Pour son temple a choisi votre âme: Et comme cette fleur aux parfums isolés, Que son charme trahit avant qu’on la respire, Elle brille en votre sourire, Et s’épanche quand vous parlez. Oh! combien ne verraient que votre grâce humaine, Votre regard, ensemble et doux et sérieux. L’intime passion du geste impérieux, Votre touchante voix, recueillie et sereine!... Oh l combien ne verraient sur votre front penseur Qu’un morne abattement, une triste ironie, Sans deviner que la douleur Est la compagne du génie! Sans voir que tous rayons de vos yeux envolés, Tous parfums épanchés de votre âme profonde, Pour vous seule ont quitté leur monde, Des cieux brillants doux exilés! Heur«ux donc est celui qui lit votre pensée! Un invincible attrait le met à vos genoux... Et l’amour du vrai beau, dans son âme oppressée, Fait naître un autre amour plus ardent et plus doux! Rennes, 9 février 1839. Hallucinations. C’était l’heure divine où le soleil n’est plus. L’horizon rose et bleu couronnait les flots calmes, Le soir, comme un manteau, drapait les monts velus. Les palmiers avec grâce arrondissaient leurs palmes; Et l’île, en souriant, s’endormait sous les yeux Que les anges pensifs entr’ouvraient dans les cieux. L’Océan exhalait un chant doux et sonore, Hymne sublime et pur qui vers cette autre aurore Montait en murmurant: amour et majesté! -Je rêvais, assailli d’émotions sans nombre; Mon âme s’égarait en cette immensité Tour à tour indécise entre la flamme et l’ombre; Un charme ambitieux faisait battre mon coeur; Les bords, les flots, les airs s’inondaient de prestiges, Mes regards s’emplissaient d’éblouissants vertiges; Quand, soudain, emporté par un élan vainqueur, Je vis les cieux ouvrir leurs tentures de gaze, Et mon esprit monta sur l’aile de l’extase... -Comme un aigle bercé par le bleu ûrmament, Je plongeais dans la nue ineffable et sereine, Les astres saluaient ma course souveraine, Et les doux Séraphins, dans leur étonnement, À ma soudaine approche ouvrant leurs triples ailes, M’inondaient en passant de blanches étincelles; Mais je levais un doigt, et les enfants de Dieu, Précipitant en bas leurs profondes spirales, Disparaissaient alors en des groupes de feu,... Lors, je vis, au milieu de clartés aurorales, Se balançant ainsi qu’une céleste fleur, Un mirage isolé par l’espace enchanteur. Deux rayons parfumés baignaient ses contours roses Qui s’inclinaient, pareils à des feuilles de roses; Un souffle ravissant le berçait dans les cieux; Et l’ange oriental, le céleste poète, Au doux nom d’Israfil, l’esprit mélodieux, Sur ce nuage d’or posait sa belle tête. L’Etoile Du Soir. Céleste et doux regard fait de gaze et de flamme, Étoile du bleu soir, Je t’aime! Ta clarté parfume ma jeune âme, Et je pleure, à te voir. Souvent, sous les palmiers qui courbent sur la lame Leur feuillage plus noir, Plein d’un mal incessant, pensant au monde infâme, Triste, je viens m’asseoir. Mais, quand la brune nuit abaisse ses deux ailes, Mais, lorsque ton oeil d’or aux voûtes éternelles S’entr’ouvre avec amour, Mon coeur est inondé d’ivresses solennelles, Et voudrait, sans retour, Mourir en un baiser sur tes roses prunelles! A Marie Beamish. Cher ange, il est, un nom qui fait battre mon coeur Enivré de sa grâce, Un nom mélodieux qui murmure: bonheur! Quand sur ma lèvre il passe; Un nom dont le prestige est ineffable et doux, Car, je sens, en mon âme, Qu’il s’exhale en parfum et rafraîchit la flamme De mon amour jaloux. Sans lui, sans ce mot plein d’une tendresse humaine, Étoile de mes jours, Oh! je sais que l’ivresse, et l’espoir, et la vie Me fuiraient pour toujours! Il faut sa note chère à mon âme inquiète, Comme à l’oiseau le mil, Comme au printemps il faut et les roses d’avril Et les chants du poète. Et ce charme secret, cette fleur dont en vain On chercherait la sève, Cher ange, de l’amour, oh! ce n’est point un rêve, Car, ce nom, c’est le tien! Aux Montagnes Natales. « Celui qui, de ses premiers regards, aperçut les cimes bleues des montagnes saluera avec amour chaque élévation qui lui montrera ce même azur. » (Byron.) Ô montagnes, ô vous, géantes séculaires, Qui dressez fièrement vos têtes solitaires, Crêtes des vieux volcans, piliers audacieux Dont l’effort solennel soutient l’orbe des cieux, Que de fois j’ai foulé vos cimes éperdues, Sondant d’un long regard vos entrailles ardues, Et suivant, sur les bords de vos sombres ravins, Notre liane rose aux arômes divins, Gracieuse et mobile, indolente et sublime, Comme une arche de fleurs se berçant sur l’abîme! Que de fois j’ai rêvé sur vos mornes velus, A cette heure sans nom, où le soleil n’est plus; Où l’horizon pourpré couronne les flots calmes, Où les verts bananiers arrondissent leurs palmes, Où l’île en souriant sommeille sous les yeux Que les étoiles d’or entr’ouvrent dans les cieux; Et quand, de l’Océan, un chant doux et sonore S’exhale lentement, puis vers cette autre aurore Qui dispute à nos soirs la bleue immensité, S’élance en murmurant: amour et majesté! Les merveilleuses nuits ont choisi pour compagnes Vos terrestres splendeurs, ô mes vieilles montagnes, Et, dans l’ombre du soir, superbes, vous mêliez Aux feux supérieurs la flamme des glaciers. Oh! j’ai pu vous quitter, reines orientales, Qui couronnez vos fronts de clartés aurorales... Oh! j’ai pu vous quitter!... Je vous aimais, pourtant; J’ai fui vos pieds d’encens pour le pôle occident, J’ai préféré la tombe aux clartés de l’aurore! Filles du ciel natal, vous reverrai-je encore? Reverrai-je l’azur de vos crânes neigeux Du soleil éclatant se baigner dans les feux, Écouterai-je encor vos chants doux et sévères Montée avec les vents des forêts séculaires?... Et quand de l’ouragan le choc impétueux Se heurte avec la foudre à vos flancs caverneux, Lorsque la vieille mer, haletante de rage, Creuse vos fondements ainsi qu’un sourd orage, Ô montagnes, assis sur quelque morne nu, De mes brûlantes mains pressant mon coeur ému, Assisterai-je encore à vos luttes sublimes Contre les vents, la foudre et les béants abîmes? Salazes! C’en est fait, j’ai quitté sans retour Et vos pieds parfumés et mon natal séjour, Et jamais mon regard ne portera mon âme Sur vos fronts couronnés de neiges et de flamme! Venez, blancs albatros qui, fixés par les airs, Bercés de l’aquilon, dormez dans les éclairs! Venez, graves oiseaux; volez haut dans la nue, Fendez les cieux d’un coup de votre aile charnue, Venez, apprenez-moi l’essor impérieux Qui me mettrait soudain sur la route des cieux; Aigles de nos climats, enfants de nos tempêtes, Vous, pour qui l’Océan et la foudre ont des fêtes, Il n’est point d’horizon pour votre liberté, Car vos larges poumons veulent l’immensité!... Ô frères, si j’avais ainsi que vous des ailes, Je vous irais rejoindre aux voûtes éternelles, Et, planant sur ces mers qu’aime le vieux soleil, Je reverrais encor, comme au premier réveil, Mes montagnes d’airain, géantes séculaires, Dresser avec fierté leurs têtes solitaires. A L'Auteur Du Banquet De Noël. Par son ami et son admirateur sincère. Lorsque ton rude vers tout trempé d’amertume, Comme une ardente proue en des vagues d’écume, Stigmatise en passant notre siècle orgueilleux, De l’énergique effort de son rythme anguleux, Lorsque, même en chantant quelque doux rêve d’ange, Par un sarcasme aigu tu fais jaillir sa fange, Et que, forçat tremblant de ta verve de fer, Lorsque tu peins sa vie, il reconnaît l’enfer, Ô poète, j’ai peur, au cri de ta colère! Mon coeur bat, agile d’inquiétude amère; J’ai peur, en le voyant dans nos égouts humains, Aigle des pics glacés aux mares des chemins, Passer avec dédain et fierté dans la boue, Sans qu’une vile tache ait laissé, sur ta joue, Sa honteuse souillure, oh! j’ai peur que le mal Ne tourne contre toi son regard infernal, Et que, Christ deuxième au Golgotha sublime, Les Juifs, te punissant d’avoir sondé l’abîme De leurs iniquités, égoïstes et froids, Sans merci ni pitié ne te mettent en croix! Oui, j’ai peur de te voir, poète sarcastique, Te livrer sans défense à la dent zoïlique, Et, fort d’enthousiasme et de sévérité, Aux serfs de l’opulent prêcher la liberté! Ô rapsode, suspends, va, tes strophes rugueuses, Vifs éclats de granit frappant des eaux boueuses; Suspends ta forte voix dont l’accent souverain Sur nos tympans meurtris tombe à rimes d’airain! Poète, c’est assez! Hercule littéraire, Ton oeuvre du génie est la pierre angulaire. Oui, ton jeune talent, éclair dans notre soir, Reflète ses rayons sur l’avenir moins noir; Il nous montre de loin la limite sacrée, Les cieux, où tend l’essor de ton âme enivrée; À sa voix, l’idéal, cet arc-en-ciel du coeur, Nous verse avec amour ses parfums de bonheur, Et chaque mot tombé de tes lèvres hardies, Chaque note sortant de tes cordes raidies, Proclament, d’ici-bas au céleste horizon, Qu’on peut versifier sans rimes ni raison. Esquisse D'un Hymne Au Soleil Couchant. Du splendide Orient monarque solennel, Devant ton char d’éclairs dont s’embrase le ciel, Les mers s’entr’ouvrent d’elles-mêmes; Adieu, mourant sublime, astre de flamme et d’or, Adieu, la nuit s’abaisse et l’univers s’endort, Baigné de tes rayons suprêmes: Majestueux soleil, de ton linceul pourpré, Comme un guerrier vaincu, voile ton front sacré! Sans doute, il est bien doux de rêver sur les rives, Aux chants mélodieux de nos houles plaintives; Il est doux de rêver, soleil, Quand les perles d’azur que fait jaillir l’Aurore Unissent leur éclat à cet hymne sonore Qui prédit ton brillant réveil. Sous ton premier regard, ineffable mystère, Il est doux d’aspirer les senteurs de la terre Se mêlant aux parfums divins. Il est doux d’écouter les rossignols d’Asie Épancher leurs accords de fraîche poésie Dans les roses de nos ravins. Il est doux d’éblouir sa fragile prunelle À suivre ton élan dans la voûte éternelle. Lorsque, frappant du pied les monts. Tu surgis, glorieux, des neiges vaporeuses, Et comme un vaisseau d’or, aux voiles lumineuses, Tu fends une mer de rayons! Mais, que notre coeur bat, à ton heure dernière! Quand l’Océan, joyeux de ta défaite altière, Enflamme ses abîmes verts; Quand, sublime exilé, levant un oeil humide Vers les champs azurés de ta gloire rapide, Tu contemples les cieux déserts! Hélas! gloire, beauté passent, banni céleste! Mais l’abîme fécond des flots Dans ton vol immortel est un lieu de repos: Soleil, on peut mourir, quand l’éternité reste. Du splendide Orient monarque solennel, Devant ton char d’éclairs dont s’embrase le ciel Les mers s’entr’ouvrent d’elles-mêmes; Adieu, mourant sublime, astre de flamme et d’or, Adieu, la nuit s’abaisse et l’univers s’endort, Baigné de tes rayons suprêmes: Majestueux soleil, de ton linceul pourpré, Gomme un guerrier vaincu, voile ton front sacré! Les Rossignols Et Le Bengali. Les Rossignols. Un soir, banni des cieux, un ange solitaire A passé dans nos voix, Parfums vivants et doux de cette fleur des bois Qu’on nomme le mystère; Viendrais-tu, comme lui, du ciel bleu sur la terre Pour la première fois? Enfant d’un autre monde, Es-tu perle de l’onde, Ou des étoiles d’or un rubis égaré Vers nous, ou bien encore, Viens-tu, doux messager de l’Orient sacré, Dire au pâle Occident les clartés de l’Aurore? Le Bengali. Quand l’Aurore ouvre aux cieux Ses prunelles mi-closes, Rayon capricieux. Jaspé de taches roses, J’effleure les jam-roses De mon vol radieux Et confonds dans les roses Mon être gracieux. Oui, je viens d’Orient, où les palmes bénies Près des flots, bleu miroir, Berçaient avec amour, ainsi qu’un doux espoir, Mes ailes endormies, Mes deux ailes de gaze, au souffle frais du soir; Oui, je viens d’Orient vers ce jardin austère, Où vos divines voix Couvriraient d’un accord ma voix douce et légère; Je voudrais, près de vous, ne chanter qu’une fois: Accueillez ma prière! Oh! non, je ne suis pas perle de nos flots bleus; De l’enceinte des cieux je n’ai nulle mémoire; Mais, guidé vers ces bords par des chants merveilleux, Mon coeur vous devinait: n’êtes-vous pas la gloire? Ô rossignols divins, j’ai fui mon sol natal Pour ouïr vos accents que j’aime et que j’admire; Poètes, donnez un sourire Au rossignol oriental! Dites-moi, mon cher Rouffet, ce que vous en pensez. Quelle que soit votre décision à l’égard de notre publication, faites-Ia-moi connaître. Mens Blanda In Corpore Blando. Parmi ces jeunes fronts pleins de fraîches pensées, Parmi ces purs regards, rayons mystérieux, Dont s’enivrent toujours nos âmes oppressées, Comme l’oiseau chanteur au doux réveil des cieux; Parmi ces pas charmants, qui ne touchent la terre Qu’indécis et craintifs; entre toutes ces voix Que la candeur remplit, que nulle ombre n’altère, Où murmurent la grâce et l’amour à la fois; Parmi ces blancs esprits des humaines vallées, Dont la céleste image est gravée en nos coeurs, Et qui passent au loin, illusions ailées, Ainsi qu’un frais parfum offert à nos douleurs, Il est un front plus doux, dans sa pose pensive, Un regard plus empreint d’un mystère d’amour, Un pas qui se souvient d’une aile primitive, Une voix dont l’accent est d’un autre séjour; Cher ange, es-tu venu vers nous, de ta patrie, Avec ce même nom, encens mélodieux, Sourire du Seigneur?... Doux ange, dans les cieux, Te nommais -tu Marie? Doux ange, au doux nom. . . Doux ange, au doux nom de Marie, Dont chaque parole fleurie Me rend le coeur harmonieux, Sais-tu qu’à mon âme ravie Un seul rayon de tes beaux yeux, Rayon d’espoir, ouvre les cieux? Mon existence frêle et sombre Est attachée à ta jeune ombre Et reflète tes jours joyeux... Oh! sais-tu qu’à mes voeux sans nombre Un seul rayon de tes beaux yeux, Rayon d’espoir, ouvre les cieux?... Ah! quand viendra l’heure d’ivresse Où, souriant à ma tendresse, Et penchant son front gracieux Comme un parfum sur ma tristesse, Diras: « Ce rayon de mes yeux T’appartient; il t’ouvre les cieux! » Que Tes Accents Sont Doux. . . Que tes accents sont doux, mon frère en poésie!... Soit qu’un heureux rayon dore ta fantaisie, Soit que ton vers facile épanche avec des pleurs L’harmonieuse voix de tes jeunes douleurs! Rennes, juillet 1839. A Une Galère. Par les flots bleus, rubis, topaze, Émeraude que l’or embrase, Nacelle à la voile de gaze, Sous l’haleine du vent plaintif, Où va ta course fugitive? Étoile de la mer pensive, Dis, vers quelle lointaine rive, S’envole son léger esquif? Apprends-nous où ta fantaisie Promène ta grâce choisie, Brillant rayon de poésie; Suis-tu le caprice du vent Vers l’ombre ou bien vers la lumière? Carène frêle et passagère, Ta voile à l’éclat éphémère Veut-elle les feux du Levant? Ah! perle de l’onde azurée, Si vers l’aurore diaprée Tu touches la rive sacrée, Hélas! que j’ai fui sans retour, Ô ma précieuse nacelle, À chaque souffle ouvre ton aile: Mon coeur te conduira vers elle, Car tu lui portes mon amour. Solitude. Silences de la nuit, temples de la pensée, Immortelles clartés, lustres mystérieux, Vous êtes beaux et doux à notre âme oppressée, Quand ce reflet divin, le calme, prend les cieux. Vous êtes beaux et doux, sommeil des monts sublimes, Esprits, dont l’aile passe en nos rêves brûlants, Aigles qui tournoyez au-dessus des abîmes Et plongez tout à coup au sein des glaciers blancs. Oh! vous êtes si grands qu’à peine on peut vous croire. Pourtant, tel est l’éclat de vos vastes splendeurs Que l’âme, en son ivresse, unie à votre gloire, Se surprend à rêver d’ineffables bonheurs! Ô mon Dieu, se peut-il que l’homme vous renie! Vous dont la main puissante a dispensé pour nous Votre amour dans les coeurs, dans les cieux l’harmonie, Sur la terre ces monts qui retournent à vous? Oh! faites-moi mourir en cette heure si belle, Où mon faible regard plonge en l’immensité, Où votre oeuvre terrestre et votre oeuvre immortelle Vous bénissent, Seigneur, par leur sublimité, Oh! faites-moi mourir! Quelle qu’ait été ma vie, Mon âme vous comprend, et je suis racheté! Qu’elle monte vers vous, sans être poursuivie De sa faiblesse ou bien de son iniquité! Trois Harmonie En Une. À Charles Cliquot, artiste. Ut pictura poesis. Où nous faut-il chercher tes sources ignorées, Grande voix qui descends sur les mondes, des cieux, Qui, des mondes, te perds aux enceintes sacrées? Quel doigt te fait jaillir du clavier spacieux, Ô douce enchanteresse, océan d’harmonie, Soleil dont les reflets ont créé le génie, Voile flottant au seuil de l’immortalité! Universel esprit qui, de tes triples ailes, Laisses tomber sur nous trois flammes immortelles: Parfum, mélodie et clarté? Es-tu le souvenir des clartés primitives? Es-tu l’écho sacré des cantiques d’en haut, Comme un présent divin arrêté sur nos rives? Oh! quand tu prends les coeurs, ne serais-tu plutôt La parole de Dieu qui, passant sur sa lèvre, Allume dans nos seins une inefl’able fièvre, Le rayon de ses yeux, Le miel de son amour qui jamais ne s’efface, Ou le vase immortel où déborde la grâce, Comme une mer des cieux? Ah! quel que soit ton nom, rayon, cantique ou rêve Palpitants à la fois sous ton triple pouvoir, Nous t’aimons sans retour, intarissable sève, D’où jaillit notre aurore, où s’envole le soir!... Car, tu fis de tendresse et de mélancolie L’être mélodieux, l’oiseau de l’Italie, Qui prit nom Rossini pour charmer son bleu ciel, Ton parfum fit Pétrarque et Tasse de Sorrente, Et, ravissant là-haut sa flamme plus ardente, Ta lumière fit Raphaël! Pétrarque, Rossini, Raphaël! ô poètes, La terre tressaillit quand l’Harmonie en pleurs Épancha trois rayons dont pour nous furent faites Vos âmes qui, depuis, sont trois célestes fleurs... L’une a la mélodie ineffable et divine, Ce doux bruit qui, là-bas, puise son origine Aux lèvres de rubis du séraphin chanteur; L’autre, nous effleurant d’une aile cadencée, D’enivrantes amours parfume la pensée, Et Sanzio surprend le regard du Seigneur! Puis ces astres de l’art, ces colonnes du temple, Rassemblant autour d’eux leur magique clarté, S’unissent tellement à l’esprit qui contemple Que nous les confondons dans leur sublimité. Vieux Michel-Ange, dis, fier et sombre génie, Mélange de splendeur, d’audace et d’ironie, Roi du pinceau de fer, Entendrais-tu des cieux, comme un brûlant mystère, Cette âme qui s’envole aux ailes du Tonnerre? Elle a nom Meyer-Beer. C’est elle qui, roulant des plaintes sépulcrales, Par un divin prestige, esprit audacieux, Mêle les cris d’en bas aux notes aurorales, Le sanglot au parfum et les enfers aux cieux! Ô Michel, c’est ta soeur, car cette âme sublime Ainsi que toi mesure et l’éther et l’abîme... De l’éclatante foudre elle note la voix, Comme toi qui, trempant ton pinceau dans la nue, Des immortels éclairs mis la flamme inconnue Aux voûtes des Pontifes-Rois!... Grave et majestueux, dans la même auréole, Mais plus haut cependant, plane un esprit divin: A peine du passé la gloire le console, Et comme sa douleur son nom est surhumain. C’est le grand Florentin, mer à la vague ardente, Qui maintenant aux cieux se roule indépendante, Le sombre Alighieri, Le tribun combattant pour la liberté morte, Le Dieu qui, de l’enfer, brisa la vieille porte, Torrent de pleurs nourri. Ô peintre du Giaour, toi, poète sévère! Vous deux, qui cherchiez l’ombre et les orages noirs, Toi, ceux de notre coeur, et toi, ceux de la terre, Vous êtes deux éclairs qui brûlez dans nos soirs, Ô Byron, ô Rosa, fils de l’onde marine!... Masaccio, Weber, Corrège et Lamartine, Enfants de l’harmonie, astres si glorieux, Vous tous, venus à nous dans une heure céleste, Hors un, vous n’êtes plus; mais votre esprit nous reste, Comme un encens religieux. Car votre esprit est frère, et l’élan de la gloire En une même fois, rayons du grand soleil, Emporte au même Éden votre char de victoire, Quand vous vous réveillez du terrestre sommeil. Sur d’autres univers vous planerez encore, Car de votre génie immortelle est l’aurore, Car votre sève à vous est dans l’éternité! Car les anges du ciel, ces phalanges divines, Donnent incessamment aux terrestres collines Parfum, mélodie et clarté! Où nous faut-il chercher tes sources ignorées, Grande voix qui descends sur les mondes, des cieux, Qui des mondes te perds aux enceintes sacrées? Quel doigt te fait jaillir du clavier spacieux, Ô douce enchanteresse, Océan d’harmonie, Soleil dont les reflets ont créé le génie, Voile flottant au seuil de l’immortalité, Universel esprit, qui, de tes triples ailes, Laisses tomber sur nous trois flammes immortelles: Parfum, mélodie et clarté? A Une Jeune Indienne. À Mlle Amélie Delpit, ma cousine, ceci est dédié. Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange, Céleste enfant, quel rayon t’anima? De notre Christ es-tu quelque doux ange?... Ou de l’aurore, au souffle de Brahma, Un blanc génie, aux ailes de topaze, Abandonnant son palais dans les cieux, Se cache-t-il sous ta robe de gaze, Pour éblouir et notre âme et nos yeux? De ta venue apprends-nous le mystère; Cette senteur de la myrrhe et du miel, Est-ce ton coeur qui parfume la terre, Est-ce l’esprit qui regrette le ciel?... Ce long regard qui luit sous ta prunelle, Toujours charmant, mais quelquefois pensif, Reflète-t-il un séjour primitif, Où s’entr’ouvraient les plumes de ton aile? Pardonne, enfant, nos désirs indiscrets; Mais la beauté du ciel même est l’image, Et tout rayon qu’elle laisse au passage Fait pressentir d’ineffables secrets. Puis, quand du coeur reine est la poésie, De son chef-d’oeuvre il monte au Créateur... Pardonne donc, ô perle de l’Asie, Nous l’adorons dans ton être enchanteur! Nous l’adorons quand tes lèvres frémissent, Nous l’adorons quand, pliant tes genoux, Pour le prier, tes jeunes mains s’unissent; Nous l’adorons quand s’arrête sur nous Ton oeil brillant de joie ou d’innocence; Lorsque, légère, ignorante de pleurs, Laissant aller ta naïve existence, Tu vis d’espoir, de rêves et de fleurs!... Le colibri, diamant du feuillage, Ainsi que toi chante, étincelle et dort; Ta rose aimée où l’aube a son mirage, Ainsi que toi pleure des perles d’or... Mais, comme lui, ne sois pas un prestige, Un doux éclair qui vient, qui passe et meurt; Comme elle aussi ne quitte pas ta tige, Frêle âme éclose aux lèvres du Seigneur! Ah! pourrait-il, d’une éphémère ivresse, Flétrir les coeurs qui suivent ici-bas Le bruit charmant ou l’ombre de tes pas? Pour leur laisser, enfant, non la tristesse, S’il rappelait ton être harmonieux, Mais le désir de mourir, à toute heure, Pour espérer de trouver dans les deux Le bleu sentier qui mène à ta demeure! Dieu! permets-nous de contempler longtemps Cet ange humain qu’un rayon fit éclore! Permets, Seigneur, que ses traits éclatants Gardent le feu de sa candide aurore... Ou bien, du moins, si sa vie est un jour, Ah! que ce jour emplisse notre vie, Et puis, alors, à la terre ravie, Que l’âme au ciel remonte sans retour! Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange, Céleste enfant, quel rayon t’anima? De notre Christ es-tu quelque doux ange? Ou de l’aurore, au souffle de Brahma, Un blanc génie aux ailes de topaze, Abandonnant son palais dans les cieux, Se cache-t-il sous ta robe de gaze Pour éblouir et notre âme et nos yeux? Tristesse. À ma mère. « Les êtres jeunes souffrent de leur jeunesse; l’inconnu les appelle. » (Mme A. Dupin.) Si l’inquiet bonheur, ce charme du désir, Ne produit qu’un plus cher, un plus calme plaisir; Si la mélancolie est douce au coeur tranquille, La tristesse est amère et n’est point si mobile. Le souvenir de ceux qu’on aimait autrefois, Qu’on aime encor, sans doute, est bien pur..., mais parfois Ce même souvenir oppresse la pensée; Et le vif sentiment d’une ivresse passée, Le poids cruel et lourd de notre isolement, Ce bonheur envolé qu’on revoit si charmant, Qu’alors on dédaignait, comme une ardente flamme, Tout revient éveiller la douleur en notre âme; Tout n’est plus qu’un reproche, un intime remords, Et le coeur se flétrit devant ses propres torts. Oh! oui, je le sens bien; la tristesse est mortelle, Lorsque pas un ami, de sa main fraternelle, Ne nous aide à tarir les pleurs que nous cachons! Lorsque pas une voix, dans l’ombre où nous marchons, Ne s’unit aux accents d’une vaine espérance! Mon Dieu! s’ils connaissaient cette intime souffrance Qui leur brûle le front, aux pauvres isolés, Tous ces hommes heureux, devant nous envolés, Comme si la douleur marquait sur notre face Le dédain souriant que nul pardon n’efface! Mon Dieu! s’ils savaient bien le malheur d’être seul!... Car ce n’est pas l’ennui, comme un vivant linceul, Qui dessèche la vie et nous fait chercher l’ombre: Car, l’ennui, c’est le vide, oh! c’est le penser sombre Qui dans chaque blessure étend un doigt cruel, Et tourne vers la nuit l’oeil qui cherchait le ciel! Ces hommes nous ont dit: « Vous êtes inutiles, Au travail de l’argent vos mains sont inhabiles! » Le mépris de chacun poursuit notre existence, Car nous ne savons pas voiler la conscience, Car vers un but sacré notre esprit emporté Aime à se dérober l’humaine vanité. Ah! pourtant si, moins durs à nos rêves de flamme, Ils ménageaient enfin les désirs de notre âme; S’ils étaient indulgents, si d’intimes secours Nous soulageaient parfois du fardeau de nos jours, Abandonnant alors nos sentiers solitaires, Entre nos mains pressant leurs deux mains tutélaires, Ah! nous irions, sans doute, ensemble et bien heureux, Vers un large avenir à nous ouvert par eux!... Mais cet espoir est vain; la grande intelligence Leur refusa du coeur l’instinctive puissance; Pour eux, l’utilité, c’est asservir le sort Avec de fausses lois pour gagner beaucoup d’or; Leur âme est envolée avec amour, ivresses,... Et sa place est restée à la soif des richesses. Valent-ils mieux que nous? Pourtant un noble élan Vers la gloire et le bien, dans notre coeur brûlant, Vit sans cesse! et des pleurs quand nous sommes la proie, Nous demandons à Dieu qu’il leur donne la joie! Ah! puisque nul ne veut comprendre ici nos cris, Puisque devant nos pas on sème le mépris, Puisque chaque homme, enfin, à notre âme altérée De la pitié refuse une goutte sacrée, Mon Dieu, rappelle donc tes trop faibles enfants, Donne-nous le repos, le dernier, il est temps!... Qu’ai-je dit? N’est-il pas sur cette ingrate terre, De dévouement sans borne un tendre et doux mystère, Une étoile en nos cieux, et qui soudain nous luit Quand, avec des sanglots nous marchons dans la nuit, Un céleste parfum qui berce nos misères, Dont la sève, l’amour, est au coeur de nos mères? A George Sand. Lorsque de sa lumière harmonieuse et douce, Le printemps parfumé réjouit dans la mousse L’insecte anéanti longtemps par le sommeil, Dans son frêle langage il bénit le soleil, S’unissant par l’amour à l’hymne solennelle Qu’exhale la nature en sa joie éternelle. C’est ainsi que mon coeur, avec effusion, T’offre tout bas l’encens de l’admiration, Ô poète éclatant, âme que le génie Fit d’un rayon d’amour, d’orgueil et d’harmonie, Lyre où tombe un reflet de l’immortalité, Qui chante dans l’extase et dans la majesté!... Ah! prêtresse de l’art, ta parole flamboie, Ta parole est un ciel où mon âme se noie, Un temple dont la base est faite de granit, Où l’arabesque d’or à l’acanthe s’unit Et dont le large dôme, inondé par la flamme, Dans son ardent milieu voit rayonner ton âme, Car le ravissement, d’un élan spacieux, Entr’ouvre l’ombre humaine et révèle les cieux, Quand l’esprit s’est plongé dans tes rêves splendides, Indiana, Geneviève, ô mes anges candides, Senteurs qui vous bercez dans l’ombre, et qui pleurez, Toutes deux, miel divin pour les coeurs altérés, Geneviève, Indiana, fleurs charmantes et frêles, D’un Séraphin pensif formiez-vous les deux ailes, Avant que dans son coeur le poète immortel. Ne reçut vos parfums qui lui venaient du ciel. Et toi, sublime esprit, éclair de son génie, Mélange de beauté, de force et d’ironie, Coeur éteint et brûlant, abîme, être inouï, Dont le regard d’amour ou d’audace éblouit... Création étrange, âme vierge et blasée, Lelia, quelle es-tu, délirante pensée? Et toi, mystique Hélène, ô lyre que le vent Fait vibrer dans les cieux comme un parfum vivant, Hélène, réponds-nous, doux et profond mystère,.. Harmonieuse voix, es-tu bien de la terre? Ô Poète, pardonne à mon coeur enivré De s’égarer ainsi dans ton rêve sacré; Pardonne, car de soi l’on n’a plus la mémoire, Quand les faibles regards s’éblouissent de gloire; Car, lorsque de tes chants magnifiques et doux Le retentissement se prolonge sur nous, Il faut, tout débordant d’une extatique fièvre, Se suspendre, pour vivre, au souffle de ta lèvre! De l’abîme terrestre il faut surgir soudain, Tendre d’intelligence à ton nom souverain, Tremper sa plume aux feux dont la gloire t’inonde, Et dire que sans toi périrait tout-un monde, Le monde de l’esprit, orbe des divins airs, Qui de toi, son soleil, reçoit ses mille éclairs! Lélia Dans La Solitude. Solitudes des nuits, temples de la pensée, Des astres de la nue éclat mystérieux, Vous êtes beaux et doux pour notre âme oppressée, Lorsque le calme immense enveloppe les cieux; Vous êtes beaux et doux, sommeil des monts sublimes, Anges qui, dans l’azur, ouvrez vos yeux brûlants, Vieux aigles dont les nids penchent sur les abîmes, Noirs monarques des glaciers blancs!... Mais, plus belle et plus douce, ô splendeurs, une femme Mêle à vos feux lointains les splendeurs de son âme, Et dominant vos fronts de son front radieux, Élève loin de vous un vol audacieux. I Lélia, voici l’heure où l’ombre solitaire Met sur la neige bleue un reflet plus austère: Que ton vol est lointain, que ta noble louange Jette, vibrants et beaux, de parfums sans mélange,... Alors que ces clartés dans les cieux jaillissant, Doux lustres de nos nuits qu’allume un doigt puissant, Et que nourrit sans cesse une immortelle flamme, Pâlissant aux éclairs qui sortent de ton âme, S’éteignent à la fois dans l’espace surpris Dont les -profonds échos rendent les vastes cris!... II Lélia, Lélia, tes sublimes pensées S’abattent maintenant sur leurs ailes brisées Par l’éclair souverain... Aigle déchu mais beau, meurtri comme l’Archange Dont l’orgueil fit pâlir la divine phalange, Tu gardes son dédain!... Lélia, Lélia, pauvre âme inconsolée, Coeur éteint, lys flétri dans l’humaine vallée, Cygne exilé des cieux... Oh I pleure, et doucement incline ta jeune aile, Pour reposer bien loin de la voûte éternelle Ton essor gracieux!... Lélia, Lélia, merveille étincelante, Ton souvenir, ainsi qu’une lame brûlante, Se grave dans les coeurs; Météore éclatant qui jaillit dans notre ombre, Âme faite d’airain, âme implacable et sombre. Tu maîtrises tes pleurs!... Lélia, Lélia, l’amour et l’harmonie Se posaient sur ton front en guirlande infinie De grâce et de beauté... Leurs accents se berçaient sur des flots de lumière; Oh! ne savais-tu pas que l’orgueil est poussière Devant l’éternité?... À quoi bon, Lélia, tous ces regrets infimes? Ne laisse pas longtemps tes deux ailes sublimes S’engourdir dans le deuil! Vers le ciel irrité lève ta forte tête: Le courage n’est beau qu’au sein de la tempête... Le génie est l’orgueil!... III Oh! quel que soit ton nom, délirante pensée, Création étrange, âme vierge et blasée, Lélia, c’est le soir, c’est le crêpe immortel, Le sombre et beau linceul dont se couvre le ciel, Le soir majestueux dont les splendides voiles Semblent de noirs velours que percent les étoiles!... Lélia, voici l’heure où le Monteverdor, De rayons inconnus s’illuminant encor, Antique et fier géant aux épaules charnues, À la pose d’airain, dans l’infini des nues, Dresse ses cheveux blancs et son front dévasté. Roi des déserts glacés et de l’immensité! Ô femme, les vivants dorment... Un grand silence Par l’air et sur les monts abaisse une aile immense, Dieu semble de son pied étreindre terre et cieux. Quelques aigles, parfois, planent, silencieux, Mais, tournoyant bientôt en spirales pressées, Disparaissent ainsi que de grandes pensées... Ô Lélia, tandis qu’aux bras d’un lourd sommeil, Les hommes sont muets, ton âme prend l’éveil. Le regard sombre et fier, du pied foulant l’abîme Qui flamboie en la nuit, par le calme sublime, Tu marches, forte et belle, et ta pensée en feu Comme un astre exilé remonte au sein de Dieu! Coeur éteint et brûlant, mystère, être inouï Dont le regard d’amour ou d’audace éblouit... Oh! quel que soit ton nom, aigle des solitudes, Ô front prodigieux, chargé d’inquiétudes, Idole de Sténio, noble coeur de Crenmor,... Être sublime et beau qui penses, quand tout dort, Les yeux fixés longtemps dans l’espace indicible Dont la splendeur saisit d’un élan invincible Comme un aimant divin ta noble émotion, Et te laisse plongée en contemplation... Ohl quel que soit ton nom, salut, âme infinie, D’orgueil et de beauté, d’amour et de génie! Toujours, quand ma pensée, avec mélancolie, Retourne à ces moments que jamais on n’oublie, A l’âge où le soleil resplendit dans le coeur, Où toute voix est douce et n’a rien de moqueur, Où l’on aime, à travers le prisme de la joie, L’horizon souriant qui dans les pleurs se noie, Alors le souvenir, cet intime enchanteur, Ramène sous mes yeux tout mon premier bonheur, Puis, de l’aile essuyant les pleurs de ma souffrance, Réunit le passé si doux à l’espérance, Et, m’entr’ouvrant les cieux, évoque devant moi Leur image à tous deux... Ô ma mère, c’est toi! Et je dis: n’est-il pas, sur cette ingrate terre, De dévouement sans borne un tendre et doux mystère, Une étoile propice et qui, soudain, nous luit, Quand, avec des sanglots, nous marchons dans la nuit, Un céleste parfum qui berce nos misères Et dont la sève, amour, est au coeur de nos mères? A Nos Vers. Allez, frêles accents de nos âmes pensives, Qui nous êtes si doux, Allez mourir plus loin, ô notes fugitives, Feuilles, envolez-vous! Oh! si les rossignols, ces lyres immortelles, Protégeaient un seul jour Votre destin fragile à l'ombre de leurs ailes, Qu’au soleil de la gloire a fait briller l’amour, Oh! vous pourriez alors plus tard renaître encore Et, plus harmonieux, Aux plaines d’ici-bas chanter toute l’aurore, Et le soir dans les cieux! Mais non; vous passerez comme deux voix amies, Qui loin d’autres accents, loin du bruit d’autres pas, De doux rêves, d’espoirs, d’illusions flétries S’entretiennent tout bas; Comme deux souffles purs au vallon solitaire, Qui confondent leur plainte et leur essor léger, Deux fleurs que les destins ont uni sur la terre Et qui rendent au ciel un parfum passager; Vous passerez sans gloire et non pas sans ivresse: Pour sourire et pleurer il faut joie et douleur, Et vous avez connu l’amour et la jeunesse, Ô vous, sourire et pleur! La vie est un chemin ou lumineux ou sombre: Force ou fragilité, Allez donc dans Fespoir et dans l’humilité, Le sourire est rayon et la tristesse est ombre! L’oiseau dont le printemps fait éclater la voix, Qui voltige, inconstant, au parfumé feuillage, Laisse-t-il un écho? la brise dans les bois, Trace de son passage? Non; l’accent de l’oiseau naît, s’élance et se perd; La brise aux ailes fraîches Ne fait que s’envoler et, sur les feuilles sèches, Souffle le vieil hiver. Allez donc, frêles chants de nos âmes pensives, Qui nous êtes si doux; Allez mourir plus loin, ô notes fugitives. Feuilles, envolez-vous! L’oiseau chante. . . L’oiseau chante en battant de l’aile, Le vent s’éveille à l’horizon, Déjà la perle rose et frêle Où s’abreuve le papillon, Larme céleste qui chancelle, Au bord des fleurs semble un rayon! Déjà rougit le front de l’île Sous l’oeil du matin, son doux roi! Ô ma pirogue, emporte-moi Sur la houle bleue et mobile! La Cendre De Napoléon. Ils vont donc te ravir à ton roc escarpé, Poussière de celui que la foudre a frappé! Ô peu qui dors encor de l’immortel esclave, Tu vas abandonner, pour un étroit cercueil, L’hymne des flots profonds, chant de gloire et de deuil, Le ciel étincelant sur ton urne de lave; Tu vas abandonner le sublime horizon, La tempête des nuits qui prend ton large nom Pour l’emporter au loin sur l’éclair de son aile... Tu vas abandonner dans son immensité Ce phare qui disait: Ici l’aigle a quitté L’ombre des bords humains pour la voûte éternelle! Ô cendre, ne viens pas! Demeure au noir granit Que les rois t’ont creusé comme un suprême nid Entre les cieux brûlants et l’écume de l’onde! Gendre de l’aigle, arrête! Il n’est pas encor temps. Ne viens pas rappeler qu’il étouffa, vingt ans, La Vierge-Liberté qui naissait, sur le monde! Ne viens pas rappeler qu’en un jour triomphal Il plongea dans son sein le glaive impérial, Dont jadis pour la France elle arma sa main libre, Lorsque, du ciel romain fendant l’azur doré, Sous les triples couleurs de l’étendard sacré, Il rappelait la gloire aux rives du vieux Tibre. A Mlle Emma Leconte De L'Isle. Boucle de soie où l’or mélange Son doux reflet, Envoi charmant d’un petit ange Au front de lait, Gaze frêle, tu me rappelles, Dans un mot d’amour enfermé, Ces chants d’espoir que sous leurs ailes Emportaient des oiseaux fidèles Vers quelque captif bien-aimé! Oh! merci de m’être venue, Comme un souvenir de bonheur, A travers les flots et la nue, Déposer dans une âme émue Le nom gracieux de ma soeur. Boucle de soie où l’or mélange Son doux reflet, Envoi charmant d’un petit ange. Au front de lait! Oh! merci, lumière enfantine. Merci de ce rayon vermeil. Pour mon coeur flétri qui s’incline, Comme l’herbe de la colline Qui meurt à défaut du soleil! Oh! merci, boucle où l’or mélange Son doux reflet, Envoi charmant d’un petit ange Au front de lait! Ma Richesse. À M. Ma richesse, c’est la feuillée Qu’argentent les pleurs du matin, C’est le beau soir clans la vallée, Dorant l’azur d’un ciel serein; Ma richesse, c’est l’eau qui chante, À l’abri frais des bleus lilas; C’est l’oiseau dont la voix enchante Et qui s’effraie, au bruit des pas. Mais, plus que la feuille légère, Plus que les parfums du matin, Plus que la flamme passagère Du soir brillant au ciel serein, Plus que le repos sur la mousse, Plus que les chants harmonieux, Ma richesse, c’est ta voix douce, C’est ton regard, rayon des cieux. Une Pensée. À mon ami Jules Rouffet. « Et, depuis, le malheur a jeté sur son seuil, Comme une ombre du soir sa tenture de deuil. » (Charles Castellan.) Je vous ai, par hasard, rencontré dans la vie. Nos routes se croisaient. L’amitié poursuivie Par nos rêves, assise au détour du chemin, Quand nous vînmes, nous prit et nous joignit la main. Puis alors, enlr’ourrant nos âmes inquiètes, Elle dit nos espoirs et nos peines secrètes, Et cet épanchement nous fit les jours meilleurs, Car il est doux de croire à d’intimes douleurs. Merci d’être venu: je le sentais, mon âme Demandait à chacun un rayon de sa flamme, Elle avait un désir vague d’émotion, Comme un pressentiment d’une sensation Nouvelle;... et cette voix plus douce et moins austère Qu’elle rêvait, charmant mon sentier solitaire, Cette pure amitié qui fuyait pour jamais, C’était vous... Oh! merci, car je vous attendais! Et je vais, maintenant, de mon âme oppressée, Vous dire, ô mon ami, la plus simple pensée. Vous m’avez bien compris: mon ciel étincelant, Mes beaux arbres, les flots de nos grèves natales, Ont laissé dans mon coeur leur souvenir brûlant... Oui, j’éprouve loin d’eux des tristesses fatales... Ô mon île, ô mon doux et mon premier berceau, Mère que j’ai quittée ainsi qu’un fils rebelle, J’irai sous tes palmiers me choisir un tombeau... La France est douce aussi,mais la France est moins belle. Mangoustans, frais letchis, dont j’aimais le parfum, Oh! mes jeux, tout enfant, à l’ombre des jamroses, Mon Orient vermeil, qui brûlais mon front brun, Aube qui me frôlais de tes lèvres de roses! Pardon! J’ai loin de vous égaré mon destin! Pourtant je vous aimais, ô brumes diaphanes, Feuillages nonchalants que perlait le matin, Et vous, ô mes ravins, et vous, ô mes lianes! Oh! si je ne puis plus, sur tes bords gracieux, Quelque jour de bonheur, poser ma lèvre émue, Du moins, de tous mes mots, les plus harmonieux Je dirai tes attraits, ô mon île inconnue! Parfum léger, tombé d’un rêve de bonheur, Ma pensée a vécu peu d’instants et se meurt... C’est que, dans le lointain, une molle harmonie, Aussi douce dans l’air que l’aile d’un génie, S’entend;... c’est que la lyre a vibré sous vos doigts. C’était pour exciter ces sons qui tant de fois M’ont touché, que, légère et souple, ma pensée, Un moment jusqu’à vous, Ami, s’est élancée. Le Départ. Adressé à mes amis. Je pars. . . et dans vos mains ma main tremble et frissonne; Amis, c'est pour toujours que mon adieu résonne, Que mon regard rêveur sur vos traits arrêté Se ferme à l'avenir et revoit le passé. Je pars!. . . est-il bien vrai? félicité perdue. Voix même du bonheur qui parlait et s'est lue, Tout s'enfuit, tout s'éteint!. . . Songes menteurs, mais doux, De grâce, dites-le, faut-il vous perdre tous?. . . Faut-il vous perdre, ô soirs écoulés sur la grève Au bruit pensif du flot que la vague soulève, Vous, épais tourbillons des cigares brûlans, Vapeur exaltatrice en nos cerveaux ardens, Et qui sortiez, en feu, de nos lèvres émues, Quand des lueurs sans nombre étincelaient aux nues? C'en est donc fait?. . . Adieu, rêves de liberté. Chants joyeux qu'exhalait notre jeune gaîté. Douces discussions, intime causerie Qui se tissait toujours de gloire et poésie, Adieu!... car le bonheur pour moi s'est éclipsé Dans l'océan sans fond qu'on nomme: le passé! Oh! souvenez-vous-en, de ce bonheur qui passe Ainsi qu'un éclair naît et reluit et s'efface!. . . Oh! souvenez-vous-en!... il ne reviendra plus. . . Et le souvenir rend les biens qu'on a perdus!. . . Amis pensez à moi, quand, me perdant sur l'onde, Je m'enfuis, isolé, chercher un autre monde; Son doux nom est la France, et son bord embaumé Me vit, encore enfant, sur son sein amené; J'ai foulé ses vallons aux fleurs fraîches écloses, Ma bouche a respiré la senteur de ses roses; Oh! son tiède soleil, l'encens de ses malins Souvent ont caressé mes loisirs enfantins De rayons enivrants, et d'amour, et de flamme El leur image chère est gravée en mon âme. Je te quitte à jamais, fille de l'océan Dont l'onde, avec amour, te baigne en souriant. Bonheur et paix à loi, ma première patrie! Je quitte les flots bleus à la face polie. Et les nappes d'azur de tes cieux étoilés, Et le féerique éclat de les soirs enflammés, Et les larges récifs, où la lame, dans l'ombre, Jette, aux échos des monts, son accent long et sombre, Mais la France, à mes yeux, fait parler l'avenir. Oh! ma vie est pour elle!. . . à toi! mon souvenir. La brise a déployé son aile sur la houle, Au long mât balancé la voile se déroule. Le navire s'ébranle et son front écumeux Au rivage attentif fait ses derniers adieux; Se berce avec fierté sur la vague qui gronde. Puis salue avec grâce, en s'inclinant sur l'onde, Et, redressant soudain ses vastes flancs brunis, Fend d'un vol d'airain les flots qu'il a blanchis. Indécision. Qui n'aimerait les soirs, les soirs éblouissans Où l'orchestre fascine et le coeur et les sens, Quand on l'aperçoit là, quand on s'approche d'elle. Et que son oeil tremblant vous cherche et vous appelle, Et qu'on suit à l'écart, sur les parquets dorés. Le moindre mouvement de ses pas adorés? Alors tout s'embellit, tout prend un nouveau charme; Et si l'âme retrouve un soupir, une larme, Un de ces mots empreints d'amour et de frayeur. Ils se perdent bientôt dans l'ivresse du coeur. Le tumulte des sons offre un si doux mystère. Quand chaque regard montre un secret qu'on veut taire! Espérance voilée, aveux redits tout bas, Quel charme!... et ce soir-là je ne l'espérais pas! Ce soir-là, sans la voir, dans la salle remplie J'avais porté mon trouble et ma mélancolie. Ému par la douceur des instruments, j'allais Rêvant, au bruit du bal, de magiques palais. Fantastique royaume, éblouissant de flammes, Qu'embaumaient tour à tour les parfums et les femmes. Mais il fallut sortir de ce monde enchanté: Près d'un cercle élégant bientôt je m'arrêtai. Car mes yeux, tout à coup détachés de la salle. Le long des blancs rideaux trouvaient un rayon pâle; Et c'est la lune errante au fond d'un ciel d'azur. Qui semait dans la nuit les éclairs d'un jour pur, Et ce reflet d'en haut, cette flamme meilleure Eveillaient dans mon sein la lyre intérieure. J'admirais donc le ciel limpide et découvert. Et ses reflets tombants sur le gazon moins vert Quand, près de la croisée où restait une place, Emma, la blonde Emma, vint s'asseoir demi-lasse. Elle rêvait aussi: la lune, en ce moment, Entourait ses beaux traits d'un nuage charmant, Et redoublait de grâce, en effleurant la tête De la jeune beauté nonchalante et distraite. Un songe caressait ses yeux irrésolus, Sa main tenait des fleurs; il ne fallait de plus Qu'un peu de solitude et, dans sa rêverie, Elle eut semblé de loin la reine de féerie, Quand l'ombre la relient pour voir, le long du bord, Trembler dans l'océan les étoiles du Nord. Et moi, le coeur séduit par cette enchanteresse. Je ne pus m'éloigner; mon oeil, avec ivresse, Contemplait tour à tour l'astre délicieux, Et la vierge pensive entrouvrant ses grands yeux; Et ce beau souvenir, que rien ne décolore, Me trouble, et même ici je me demande encore, Lequel plus doucement m'émut et me charma, Du bleuâtre horizon ou de la blonde Emma. À Mlle Anna Bestaudy. (Variante De A Marie.) Au Cap de Bonne-Espérance, le 3 avril 1887. Anna, jeune Africaine aux deux lèvres de rose, À la bouche de miel, au langage si doux. Tes regards enivrans où la candeur repose Accordent le bonheur quand ils passent sur nous. Anna, quand ta main blanche au piano sonore Harmonise, en jouant, tes purs et frais accents. Nos coeurs muets d'ivresse et forcés par tes chants Ecoutent... Tu te tais, ils écoutent encore! De ton front rose et blanc, Anna, tes bruns cheveux En anneaux arrondis, en soyeuse auréole, Tombent si mollement sur les contours neigeux De ton cou qui se fond à ta mouvante épaule. Anna, lorsque ta robe, aux replis gracieux. Nous frôle en se glissant, nos âmes en frissonnent Comme les feuilles d'arbre inclinent et résonnent Sous les soupirs légers des vents voluptueux. Oh! si je le pouvais, si je pouvais te dire De la voix, de tes pas, les charmes infinis, Les suaves pensers que la présence inspire, Mes vers seraient charmants et d'eux-mêmes surpris! Hélas! je ne le puis et ma muse inhabile Impuissante à créer d'aussi vives couleurs, Refuse des pinceaux pour ce tableau mobile: Il faut être si doux pour bien peindre la fleur. l'Invocation. Qui toi, pauvre créole, Veux-tu chanter aussi? Une douce parole Comme un éclair a lui, Et de la poésie Une lueur d'espoir... Advient fraîchir ma vie, Léger soupir du soir, Puis jusqu'en ma pensée Délirante d'amour, D'odorance enivrée, Semble un rayon de jour. Oh! laissez-moi chanter! Qu'importe ma faiblesse! Car flamme enchanteresse En moi paraît glisser Comme aux flots s'insinue L'astre aux pâles rayons... Et mon âme est émue, D'inconnus et doux sons. Au long sentier des roses J'irai par légers pas, Je parlerai, tout bas, Et de petites choses. ... Parles, et ma faiblesse Disparaîtra soudain, Parles, et ta parole Étoilera ma nuit, Et le pauvre créole Pourra chanter aussi. La Désillusion. Hélas! tu m'as jeté ta parole trompeuse Qui m'embaumait le coeur, Comme l'éclair accorde à la nuit orageuse Sa rapide lueur. Comme un regard distrait nous contemple et puis passe Pour ne plus revenir; Comme une vive étoile apparaît dans l'espace Et brille pour mourir. Tes magiques accents s'épanchant sur mon âme Semblaient venir du Ciel: Oh! sans doute ils sortaient des lèvres d'une femme, Car ils sentaient le miel! Source: http://www.poesies.net