Les Kalendes Et Les Ides. Lettre Aux Conscripts. Par Laurent Tailhade. (1854-1819) Revue Les Partisans n°2 (20 novembre 1900) Monsieur Barrés que ses origines auvergnates (car les ataves de ce Lorrain ont vu le jour dans le Cantal) M. Barrés donc, que ses origines prédisposent à favoriser le bougna du coin, nationaliste insigne, délecté par l'hiver, M. Barrés tient le jour des morts pour l'instant décisif, pour le faite de l'année; de quoi il informe le benoît lecteur, dans une de ces tartines leuchorreïques dont il-possède le redoutable secret. La chose flue et poisse comme le gruyère mal cuisiné, comme ces sucres mauves et jaunes où les confiseurs en plein vent détergent la crasse de leurs doigts. Barrés est chrétien comme les tenancières de maisons closes, catholique plus que les souteneurs des abattoirs ou que M. Paul Bourget. Pour lui, c'est avec 1' «erreur galiléenne» que commence les Feralia. Son fromage blanc moisit un peu néanmoins et prend de la barbe, ce qui n'arriva jamais à lui dont le bas ventre et le menton célèbrent par leur impubescence la hongre et permanente stérilité. Les lecteurs du Journal baillent aux trois cents lignes hebdomadaires qu'il épand. Les sous-préfectures les plus lointaines, Argelès de Bigorre, Quimper ou Landernau parfois hésitent à le préconiser maître des élégances, arbitre de la jeunesse. «Les morts dont se compose la France» dit-il, après avoir considéré sans linge son Moi exempt de sève. «Les morts qui parlent!» Ainsi, de main en main, passe la torche de M. de Voguë. Eux, parlent aussi, comme les morts. Ils parlent même sans comprendre car ils ne sont pas encore nés. Les fausses couches ne sauraient compter pour des citoyens! Auguste Comte (je suppose que toujours ils le citent, mais qu'ils ne l'ont jamais lu) Auguste Comte dont la formule: «Les trépassés gouvernent de plus en plus les vivants» veut dire que l'Histoire -consciente et réfléchie - est la clef, la loi de la morale et de la politique mais non que le passé, quel qu'il soit, puisse devenir la loi du présent, n'avait pas prévu de tels acarus, le sarcopte Maurras ni le pou Syveton. Sous le pont Caulaincourt, défilent en habits de deuil, les parentales coutumières. Des veuves inconsolables portent mains faisceaux d'anthémis, et, tout-à-fait congruentes, des ravenelles jaunes aux défunts que, jadis, elles élevèrent à la dignité de cocus. Sur la butte de la Roquette on visite Pierre Esbailard de Sainct-Denis, du nombre des hommes retranché quelques années avant sa fin, et le saule de Musset, lyrique chemisier, et le tumulus de Rossini, impérissable auteur du tournedos au foie gras. Le soleil découpe en noir, sur les allées funéraires, la feuille en triangle des platanes et des sycomores. Des taches d'or illuminent la pierre grise des tombes. Les rosés des parterres, les baies sanglantes des ifs, les branches des futaies, rousses, jaune paie, couronnent d'un bouquet somptueux et mélancolique les riantes nécropoles où les hommes d'autrefois se reposent d'avoir été. La promenade annuelle de leurs héritiers semble plutôt joviale. Tout le long de l'avenue de Saint-Ouen, des tirs aux macarons, des chevaux de bois prolongent la fête de Montmartre. Cela fleure les pommes de terre frites dans la graisse de cheval plus que l'encens des funérailles. Aux terrasses des manezingues, les familles, au grand complet, hommes redingotes de noir, femmes chapeautées aux Quatre François et leur progéniture fouillant son nez avec un doigt têtu, se réjouissent de litres à seize, de charcuterie dans du papier. On entend les orgues de barbarie qui en guise de thrènes et de lamentations rabotent la polka des Anglais ou la Valse des Bas noirs. Les christicoles ont inverti l'ordre logique des fêtes qui, avec le mois de novembre, inaugurent le froid, l'obscur hiver. Il fallait célébrer le commun des trépassés avant de canoniser leurs vertus. Les divers Panthéons, d'Agrippa, d'Hadrien, que Boniface IV infecta de christianisme; celui de Sigismond Malatesta dans Rimini; Wesminster où L'ombre de Pope auprès des rois repose (De son vivant il fut persécuté); Saint-Pierre de Rome lui-même ne s'ouvrent qu'aux génies. Mais le catholicisme actuel, comme le paganisme à son déclin déifie tous les trépassés pour une redevance minime. Diis manibus! C'est l'omnibus du Panthéon. Depuis les mânes, brucolaques, lémures, fantômes et loups garous de l'antiquité classique; depuis les Kabires phéniciens de Samothrace, Kasmilos, Samandraodt. Axioxerxès, implantés dans le monde celto-latin par les prêtresses nues et barbouillées de noir (la Carmenta de Renan) qui vaticinaient dans l’Île magique de Seina, les Ombres sont en possession d'inquièter le monde sublunaire. De nos jours, les esprits frappeurs ont remplacé l'antique apparition du Freytchutz drapé clans un linceul et promenant, sous une lumière verdâtre, Le sourire éternel de ses trente-deux dents. On peut se les procurer avec le gaz et l'eau à tous les étages. Guaita en gardait un dans certain placard destiné aux vieilles bottes et aux litres étanchés. Cela n'est pas d'ailleurs autrement stupide que la croyance aux miracles de Lourdes ou à la Transubstantiation. Pas plus que les théologiens, les habitants dé Paris ne distinguent les fêtes mortuaires. Ils ne distinguent plus aucune fête. L'enterrement de Victor Hugo, le pesage d'Auteuil où les chiens de l'OEillet Blanc lèvent leur patte de roquets, les funérailles de Carnot, son apothéose, l'alliance russe, le banquet des maires, la foire de Saint-Cloud et les prédicateurs en vogue, lui sont tout un. «On nous ruiné en fêtes». Mais qu'importe! La question pour le «civilisé» moderne est de benoîtonner hors de chez soi. Les cimetières du 2 novembre sont un spectacle gratuit plus accessible que les exécutions capitales, une des formes de la rigolade nationale à quoi se complaît le contribuable français. La France du XXe siècle est en posture d'aller, chaque jour, au café. Ce n'est plus une nation; c'est un cortège, un monôme, une inlassable panathénée de la muflerie. La République troisième, comme la reine de Chypre, reçoit l'univers dans un casino. ? L'automne aussi règne à l'Exposition des Chrysantèmes. Fleuris de douleur et de rêve, comme un songe d'opium avec leurs teintes fauves, luxueuses, magnifiques et, pour ainsi dire, faisandées, ce sont les femmes de quarante ans de l'horticulture. Les grenats, les violets sombres ou mortifiés, d'une pâleur morbide, les blancs trop blancs de chlorose ou de phtisie, les verts cadavéreux qui semblent peints avec du fard, les rouges presque noirs de sang qui ne vit plus, blasonnent leurs touffes d'un deuil sinistre, bizarre et véhément. Leurs formes, plumes ébouriffées d'oiseaux malades, échevêlement d'une pyrotechnie florale, d'un feu d'artifice où les soleils emperruqués de rayons dans la manière des Le Brun et des Coypel satisfont le goût bête du snobisme éduqué par des Esseintes pour l'artificiel et la laideur chantournée. Les Goncourt, cette vieille maquillée de Pierre Loti n'ont pas peu contribué à nous infecter ainsi de japonisme. Le Japon, d'après notre exemple se civilise à faux. Il a pris ce que nous avons d'absurde: la guerre, l'administration. Il serait logique de lui prendre ce qu'il a de sérieux; les arts, le costume et de détruire chez lui aussi bien qu'en France, les lois inhumaines, les moeurs serviles. Ainsi les jardiniers pourront vaquer sans remords à leur tératologie florale qui fait tant de plaisir à Pougy de la Bretonne, prince des sots. Excellente drôlerie. Le projet Piot. Ce personnage hilare, demande un impôt sur les célibataires des deux sexes. Plus de perroquets pour les vieilles filles, plus de tour ou de collection de timbres-postes pour les Binet sans épouse. Le fisc réclame leurs bas de laine. Cette idée, suffisamment ridiculisée, a comblé de joie tous les bons esprits. Il est agréable de s'ébaudir parfois devant l'énormité de la bêtise. Celle-ci, toutefois, est dangereuse parce que conforme à un préjugé populaire. Non certes qu'il ne soit glorieux de payer un impôt symbolique d'affranchissement. (La femme est la désolation du Juste, disait le roi Schlémo qui, en possédant soixante mille, avait là-dessus de grands moyens d'informations! Ce serait le régime des censitaires moraux. Déjà, le célibataire n'est-il point le paria de la société moderne en butte aux avanies de son portier, de son chef de bureau, des dames vulgivagues! Moyennant quoi il se libère du ménage, des enfants, de la belle-mère et d'une femme dans son lit). Mais il semble toujours humiliant de tenter une chose vaine; or quoi de plus vain que de peupler par voie de décret. La loi Pàppia Poppoea (si morale, Auguste besognait sa propre fille) et les ordonnances de Louis XIV in fine en donnent d'éclatantes preuves. Combien plus sages les législateurs grecs. Ils ne songeaient (Montesquieu) qu'à réduire les naissances. Telle est la marque de la civilisation, de l'aristocratie dans l'ordre civique, aussi bien que dans l'ordre naturel. Du hareng à l'animal unipare l'ascension des espèces vers une existence plus haute se mesure à leur infécondité. En 1790, Malthus trouva, un terrain préparé dans la seule bourgeoisie française; mais cette bourgeoisie éclairée, vertueuse et sans religion conduisait le monde. L'Angleterre biblique résistait, elle disait: crescite et multiplicamini, sur l'«étoffe à faire pauvreté», pour parler comme Béroalde. Bradlaugh, Annie Besant, promenaient autour des Chambres leur hilarante odyssée. En France, l'ouvrier aussi résiste: «C'est son opéra»! Tant pis si la femme crève de ses parturitions et les gosses de misère. Le prolétaire français fait autant d'enfants que M. Piot peut le désirer. Seulement on les tue, les filles à dix- sept ans, par la prostitution, la syphilis, les bonnes soeurs de Saint-Lazare; les garçons, à vingt-quatre, par le service militaire et la criminalité. Au restaurant chinois, dans un soir de crotte, de pluie et de brouillard j'ai vu mourir l'Exposition. Les Célestes étaient partis. Plus de potages aux nids d'hirondelle, plus de biche de mer aux crevettes, d'ailerons de requins, ni de pousses de bambou. Un garçon de Montargis en sifflet d'ébène servait dans la pièce déserte que ne rafraîchissent plus les éventails de soie, du turbot à la crème, du filet de boeuf, du canard rôti avec un entremet qui sortait manifestement de chez Bourbonneux. C'était navrant. Et par la baie obscurcie d'automnale vapeur, l'immonde tour Eiffel, le Château-d'eau épanouissaient leurs éclairages, tels des palais réalisés par quelque malicieux génie pour un clerc d'huissier en délire. Le Grand Bazar ferme dans la boue dont il ne s'est jamais absolument séché depuis l'ouverture si pluvieuse du mois de mai dernier. Oncques mystification plus violente ne fut infligée à ses vassaux par un gouvernement; la ville défoncée en ses plus belles parties, le fleuve tué, la navigation abolie, une ordure, le Pont-Alexandre III brisant l'harmonie des grandes arches parisiennes, Concorde, Pont-Neuf, etc. Les nationalistes aboient après l'Exposition ratée par le nationaliste Picard, désigné, il y a cinq ans, par Méline lui-même, leur garde champêtre et leur manitou. C'est leur mégalomanie, leur désir napoléonien de rabaisser l'Europe qu'il faut incriminer. Les ingénieurs, les «artistes» de la patrie française sont les auteurs de ce demi-succès -tout préparé déjà lorsque le ministère Millerand en a fait l'incommode héritage. Les «protecteurs» ont fomenté le désastre. Le rançonnement des concessionnaires par le commissariat général entraînait le rançonnement du client par le concessionnaire. Paris s'est soumis, comme d'habitude. Il ne faut que voir la docilité des gens qui attendent l'omnibus pour comprendre ce qu'on peut exiger de l'obéissance parisienne. Mais la province a regimbé, donnant un grand exemple. Les ruraux, les «pétrousquins» ont mis dans un panier leur jambon de Pâques et sur les bancs croustillé; de quoi on ne saurait trop leur faire compliment. L'Exposition, musée et foire, admirable en tant que musée: centenale, Japon, Allemagne, Hongrie, fouilles de Delphes, le geste de Sada-Yacco, dépassa, comme foire, l'ignominie supportable. Les attractions, depuis la fille Eugénie Buffet, vomissant l'argot des lupanars où fleurit son primevère jusqu'aux manoirs à l'envers et autres sottises babyloniennes furent pour lever le coeur aux plus intempérés. Ces spectacles n'amusent que ceux qui les organisent. Ce sont jeux de princes, qui n'amusent que ceux qui les font. Ainsi l'Académie française ancillaire déjà, comme François Coppée, Thureau-Dangin, Houssaye ou Albert Vandal, donnait gravement cet exemple du mot jeu, dictionnairant devant Christine de Suède qui venait de faire assassiner Monaldeschi. La bise de novembre met en déroute la grande prostitution, éparpille des branches mortes sur ses échoppes désertes. La farandole tourne en danse macabre: la féerie absurde s'achève en myriologue. Voici le défilé des morts qui n'ont jamais vécu. Le Pithécanthropus ouvre la marche avec Robert de Montesquieu, dernier cri du pithécien. Derrière lui, faiseurs, journaleux, ingénieurs homicides cravatés de rouge. Les demi-hommes, les demi- femmes, les femmes-hommes, les hommes-femmes, les brasseries de Sodome et celles de Lesbos, l'Escarbot, le Hanneton, tant de bouges unisexsuels à qui les plus sales insectes fournissent avec bonheur une enseigne éponyme, décorent la procession de leurs appels ambigus. Ça sent le rance et l'eau de toilette, le cold- cream et l'odeur des pieds, avec le fauve du nègre et le moisi du mongoloïde. Emportés, balayés «comme la tente d'une nuit» passent, jeunes et vieux, les bourgeois ivres, hilotes de ce temps. Ils ont trouvé un art qui les représente et les résume en carton-pierre. La rue de Paris est à la Cité d'à-présent ce que le Parthénon fut pour Athènes. Écoutez! Ce sont les adieux du siècle: un hoquet d'ivrogne, dans un bar oecuménique et polychrome que la faillite a visité. Voici le cortège des folies contemporaines, instructive et dernière exposition: l'antisémitisme, le retour au christianisme, l'expansion coloniale, le protectorat des missions. Leur galop final cabriole à travers les sections en désordre, les pavillons en ruine, les automobiles pavoises en déroute. Vains débris, plâtras offensants, l'herbe des prochains avrils cicatrisera leurs honteux stigmates. Vienne l'Anarchie purificatrice, le règne de la science et de la raison, l'aube des anciens dieux chassant la nuit infâme, les croyances barbares qui nous étouffèrent trop longtemps. Quo vadis? À la justice et à la vérité! Lettre Aux Conscripts. S’il existait encore un sauvage, comme le Huron de Voltaire, indemne de nos erreurs et de nos préjugés, un homme simplement homme devant la Nature, homme ne connaissant du vieux monde ni les alcools frelatés, ni le général Marchand, ni la contagion syphilitique, ni les missionnaires, ni les gazettes, un homme enfin que n’aveugle aucune des tares léguées par deux mille ans de christianisme, il serait à peu près impossible de représenter à cet ingénu en quoi consiste la mécanique et le recrutement des armées permanentes. À mesure que s’efface l’idée ancestrale de patrie, et les dogmes qui séparaient les nations, et les frontières naturelles qui circonscrivaient l’héritage des peuples, il semble que la tyrannie absurde et malfaisante de la chose militaire devienne plus oppressive et plus cruelle. Au temps où nous vivons, la force du militarisme résulte de l’organisation débilitante qui métamorphose le soldat et l’officier en ronds-de-cuir sustentés par le contribuable au même titre que les rats-de-cave ou les gabelous, organisation dont l’importance grandit à mesure que décroissent les instincts belliqueux. Le monde moderne harnache d’autant plus de militaires qu’il enfante moins de guerriers. Jadis, quand le courage personnel faisait partie des vertus requises pour tuer les hommes en bataille rangée; quand il fallait apporter dans le carnage cette forme de bravoure qui jette aveuglément la brute sur son ennemi et que l’homme partage avec les plus immondes carnassiers; quand la guerre n’était pas une destruction méthodique ordonnée par des ingénieurs et des chimistes, un fléau d’ordre expérimental que déchaînent les laboratoires; quand, pour donner la mort, il fallait s’offrir aux coups de l’adversaire et le combattre face à face, la soldatesque n’était pas ce que plus tard elle devint: une source de ruines, un chancre dévorateur, un ulcère qui détruit les forces économiques des pays civilisés. Car la civilisation -ou, du moins, ce qu’appellent d’un tel nom les privilégiés heureux d’un état de choses qui leur permet de croître dans la fainéantise, l’ignorance et la vanité -car la civilisation européenne se manifeste d’abord par le zèle qui anime chaque puissance, république ou monarchie, à mettre sur pied un nombre de soldats toujours plus formidable et, dans l’attente d’un péril imaginaire, d’un conflit dont nul ne veut, -à se ruiner chaque jour, à perdre ses enfants et ses trésors, ses plus beaux mâles et ses plus beaux deniers, son sang et sa fortune dans le cloaque militaire, dans le goût de l’obéissance passive, dans le gouffre sans fond des armements. La dépense monstrueuse occasionnée par l’achat et l’entretien des outils de guerre, dépouille tous les ans ceux qui labourent et produisent. Les canons et les fusils, les torpilleurs et les cuirassés, la poudre et la dynamite, la fumée et le massacre emportent des milliards, des sommes plus que suffisantes à nourrir tout ce que l’Europe compte de faméliques et de va-nu-pieds. Les aciers les plus purs, les chefs-d’oeuvre de la métallurgie et de la balistique sont dévolus aux engins de destruction. Le meurtre coûte cher. Les budgets de la marine et de la guerre vident impitoyablement l’escarcelle du pauvre afin que des amiraux, des maréchaux, des colonels, des ministres, empanachés et ridicules, fassent tonner les salves et, sous les drapeaux ondoyants, promènent leurs costumes de foire, leurs uniformes de bureaucrates homicides, leur chienlit de croquemitaines édentés. Mais le luxe des arsenaux, le prix des armes à longue portée, les accessoires de l'égorgement patriotique, de la férocité administrative et paperassière ne permettent guère de payer autrement que par un surcroît de maux les esclaves astreints aux labeurs du régiment. Aussi, pour alimenter d’hommes ses casernes, pour donner des valets aux officiers, des tueurs à la société bourgeoise, Napoléon, organisateur du despotisme en France, imagina le service obligatoire, les armées permanentes ignorées jusqu’à lui. Remplaçant les mercenaires par des captifs obligés, quand même, à une besogne improductive, par un bétail humain soumis à tous les affronts, aux ordres stupides, aux injures, à la bêtise des chaouchs et des sous-offs, la «Patrie» enrôle dans ses ergastules une troupe frémissante ou résignée de jeunes hommes qui ne peuvent refuser la casaque militaire. Les patrons, malgré leur avarice, malgré leur haine cynique ou papelarde, consentent néanmoins à payer peu ou prou. Mais l’État s’arroge le droit de spolier, chaque année, la génération montante. Il dérobe les fruits de son labeur. Jetant l’ouvrier dans la bourdonnante oisiveté de la caserne, il détourne l’être jeune et robuste du métier qu’il connaît, des activités que lui confère un long apprentissage, ne lui demandant autre chose, en retour, que d’obéir sans raison, d’obéir sans honneur, d’obéir comme une brute, comme un rouage silencieux dans un appareil de mort. Cette conscription des adolescents que devraient accompagner les pleurs des mères, les cris de haine et de fureur poussés par les conscrits, cet acte de tyrannie hypocrite et féroce donne lieu à des réjouissances, à des hurlements de fête dans les lieux publics. Marqués au front comme les bêtes d’un troupeau, les partants beuglent dans la rue et font voir le numéro qui les sort de la communion des hommes pour les transmuer en chourineurs. Hoquets d’ivrognes, mots confus, chansons ordurières, ils traînent dans les débits d’alcool une allégresse de commande et l’ennui qui les ronge au fond du coeur! Les dispensés, les vieilles bêtes, les ogresses du trottoir et les femmes du monde sur le retour contemplent d’un oeil béat ce spectacle nauséabond. Le départ de la classe fait baver d’aise les catins et les bistros. Nul ne s’indigne! Nul ne se révolte. L’offrance à Moloch du printemps sacré, de vos vingt ans, ô jeune homme! laisse indifférentes et soumises, crédules, peut-être, à la hideuse fiction du patriotisme, celles même dont les entrailles vous ont portés. À Montmartre, cependant, au mois de février 1897, les familles intelligentes arborèrent des emblèmes de deuil, le matin du tirage au sort. Les pères de famille n’acquiesçaient point à l’appel de la classe, à l’enrôlement de leurs fils dans le bagne des esclaves et des tueurs. Ce deuil ressenti par les êtres qui pensent, mais que, dociles aux préjugés, la plupart des hommes se gardent bien d’exprimer; ce deuil, nous entendons, ce soir, le proclamer devant vous, conscrits qui partirez demain, en vous disant -à cette heure des adieux, -telles paroles de réconfort et de sauvegarde que vous emporterez comme un testament de vos aînés dans les ténèbres de l’exil. Vous avez passé naguère sous la toise. Vous avez, au conseil de révision, fait voir à des médecins militaires dont un banquier juif ne voudrait pas pour soigner ses chevaux, les secrets intimes et les imperfections de votre corps. Nus comme pour un marché d’ouailles, bousculés, maniés, retournés, mensurés, grelottant sous l’oeil du gendarme, vous fûtes les animaux que la patrie achète sans payer. Déclarés propres au service, bons pour la corvée et les instructions du talapoin, la vidange des latrines et les insultes de vos chefs, la tête rasée à la manière des bandits, écoeurés par la nuit fétide, la première nuit de la chambrée, il vous faudra bientôt commencer l’instruction militaire, apprendre les recettes nouvelles pour expédier la mort à distance, pour faire des cadavres et de la pourriture avec des jeunes hommes, fils du peuple comme vous, pour anéantir des malheureux que vous ne connaissez point et contre lesquels vous ne sauriez avoir aucun grief. Conscrits! Les défenseurs de la bourgeoisie approuvent grandement cette culture. Selon ces docteurs, le paysan ne récolterait pas son blé, le maçon ne gâcherait pas son plâtre, si quelque milliers d’oisifs ne protégeaient ainsi les travaux par l’étude opiniâtre de l’assassinat. Les peuples -il en est encore -soumis aux gouvernements théocratiques, font intervenir le surnaturel pour, d’un lien mystique, river la chaîne du soldat. De tout temps, d’ailleurs, prêtre et soudard firent bon ménage ensemble. Le Dieu des juifs, le dieu des chrétiens, le dieu de toutes les races qui ont le malheur de croire en Dieu, se nomme Sabaoth, Seigneur des armées. C’est lui qui propage les hécatombes, fait gicler le sang et tomber les têtes, pareilles à des épis mûrs. Simon de Montfort l’invoquait pour abolir l’Occitanie, et Louis XIV lui disait des prières en dévastant l’Europe. C’était le maître de Charles XII et d’Attila. De nos jours, en plein soleil, malgré la science de quelques-uns et les lumières de presque tous, notre pieux allié Nicolas II, tsar allemand de la sainte Russie, impose à ses troupes le serment de défendre l’Empereur, le Saint-Synode et les institutions autocratiques. Si c’est un esprit ignorant ou faible, la sanction de l’Au-delà corrobore les pénalités que lui prodigueront ses chefs. Toi, conscrit de France, l’on t’épargnera ces mômeries et tu n’auras pas le dégoût des incantations devant l’image du Crucifié. Ton aumônier lui-même, est beaucoup trop astucieux pour te couvrir d’un ridicule si outré. Non. La loi qu’on te proposera ne renferme pas le moindre élément mystique et les intrigues du chapelain commenceront un peu plus tard. On ne te fera pas jurer sur l’Évangile. On te demandera simplement de renier ta dignité virile, ta conscience, ta volonté, sans même colorer d’un prétexte cette ignominie et sans alléguer pour te corrompre les dogmes d’autrefois. On te lira un code qui n’a d’autre sanction que la mort, un code qui t’oblige à recevoir sans indignation ni révolte les outrages, les coups même et les crachats de tes supérieurs, si tu ne veux pas que l’on mène tes vingt ans au poteau d’exécution. Or, cette loi draconienne qui te livre sans défenseur à un tribunal «dont la justice, disait Pellieux, n’est pas la justice ordinaire», cette loi contre laquelle on ne saurait se défendre avec trop de soin, par qui te fait-elle condamner? Quel est, d’après elle, ton accusateur et ton avocat? C’est ton sergent, ton capitaine, ceux-là mêmes à qui elle impose, du matin au soir, l’obligation d’être tes bourreaux! C’est à toi que je parle, à toi, conscrit, mon enfant par l’âge et, par la tâche quotidienne, mon frère! c’est à toi que n’a pas encore atteint la souillure des armes, à toi qui peux vivre et penser encore loin du bagne maudit où les puissances conjurées de l’ordre social travailleront demain à t’arracher le coeur! Puisque l’heure va sonner pour toi de payer à la Société bourgeoise l’impôt du sang, qu’elle ne t’épargne pas plus que les autres impôts, l’heure où toi, fils d’ouvrier, ouvrier toi-même, prolétaire d’hier et prolétaire de demain, tu vas endosser la livrée du soldat, en échange de ton vêtement d’homme libre et de citoyen; puisque tu vas quitter l’atelier, l’usine, le chantier, le théâtre de ton labeur quotidien, ce milieu où tu vivais encore avec un peu d’indépendance dans l’allégresse de ton printemps, malgré la haine et la rancune que faisait vivre en toi l’iniquité sociale; puisque ta conscience t’appartient encore, fais comparaître devant elle ceux qui demain te parleront en maîtres et se feront tes geôliers. Naguère encore, tu étais la chair à travail, la bonne vache nourricière qui sustente du meilleur d’elle-même la troupe des privilégiés. Pour le patron, pour le riche, tu peinais comme un nègre, comme une bête, sans améliorer pour cela ton maigre ordinaire, sans alléger les travaux de tes parents ni reconnaître jamais les privations qu’ils ont souffertes pour toi. Or, tes parents sont des lâches. Ils défèrent au mensonge de la Patrie et permettent sans horreur que tu t’en ailles «sous les drapeaux». Si bien que tu n’es plus à présent la chair à travail de l’usine, mais la chair à tuerie de la caserne, l’organe impersonnel dans la mécanique détestable qui, sous le nom d’armée et sous prétexte de défense publique, annihile tout ce que les hommes de ton âge portent dans le coeur et dans l’esprit de bon, de généreux et de sensé. Dans cet enfer de la caserne, dans cette école du crime, tu vas devenir une machine à donner la mort. Avec ton harnais de guerre, ton fusil, ta baïonnette, par le sabre et par le revolver, tu imposeras aux malheureux, tes frères, l’autorité malfaisante des riches et des ventrus. Toi, qui ne possèdes pas un lopin de terre, pas une pièce d’or, tu te feras le gardien de la propriété; hélas! tes vingt ans rendront paisible le sommeil des parvenus sexagénaires, à moins que ton sang n’aille, dans les pays équatoriaux, engraisser le territoire enlevé par violence aux peuples indigènes, pour l’accroissement des larrons, prêtres, soudards ou financiers. Tu veilleras sur la Banque de France, et les caves où s’engloutit, au profit de quelques-uns, l’or péniblement amassé par l’effort de tous. Tu veilleras en faction devant la porte des bals où tes officiers vendent aux enchères leurs grâces d’étalons, où ces hommes entretenus, débattent le tarif de leurs charmes à travers les musiques langoureuses et les tièdes parfums. D’autres «devoirs» t’appelleront encore. Bientôt peut-être, comme à Châlons, comme à la Martinique, bon gré mal gré, tu te feras le meurtrier de tes frères et ton glaive rouge sera teint dans le sang de prolétaires comme toi. Camarade, il te faut, à présent, vouloir. Il te faut à cette heure décisive de ton existence, opter pour le bon ou le mauvais chemin. Entre un homme libre, conscient, aimant ses frères de douleur, et le butor sanguinaire, hébété par d’infamantes idoles, courbant la tête, asservi sous le joug des sycophantes, choisis résolument et pour toujours: D’un côté, l’honneur, l’intelligence et la vertu; de l’autre, la honte, la superstition et le crime! D’un côté, le passé; de l’autre, l’avenir. À toi d’orienter ta route et de connaître ton devoir. Sache si tu veux être un homme doux et fraternel, au lieu du tueur qui sacrifie trois années de sa vie à étudier l’art de donner la mort. Je ne te prêche pas la rébellion ouverte, comme le désirent sans doute les mouches de la préfecture et les magistrats du Palais. Si mes conseils te détournent de la désobéissance flagrante; si j’obtempère de la sorte aux injonctions des Lois scélérates, ce n’est pas, je crois l’avoir montré, que je fasse grand état de leur vindicte et de leurs inhibitions. Mais j’estime qu’une révolte isolée, un cas d’exception, le témoignage solitaire d’un grand coeur ne sont d’aucune efficacité dans le combat que nous menons. L’irrégulier attire sur soi les foudres brutales ou sournoises d’un monde fou de lâcheté. Les pouvoirs sociaux se prêtant main forte contre quiconque leur parait suspect d’attenter au régime établi. Évite donc les tempêtes dans un verre d’eau, les séditions en miniature. Ne sois un réfractaire ni un déserteur. Tu n’es pas le plus fort: sois le plus intelligent. N’insulte point tes officiers; ne prêche pas l’antimilitarisme. Mais pense librement! Mais entretiens comme une flamme précieuse ta croyance libertaire! Qu’elle brille sur ta vie, ainsi qu’une étoile secourable; qu’elle te conduise sans naufrage et sans retard vers le port de la libération! Reste maître de toi-même. Ne consens jamais à des actes que, libre et seul juge de tes actions, tu regarderais comme infâmes ou scélérats. Ne tue pas! Et, si l’on te prescrit de tuer, refuse d’obéir, cette fois, comme les Quakers d’Angleterre et les Doukhobors de Russie. Ne tue pas! C’est la loi, non chrétienne, mais universelle, précepte d’amour et de solidarité que nul ne peut abroger, mais que tous doivent accomplir. La plupart de tes compagnons ont fait serment de ne pas tirer sur les mineurs, de ne pas ouïr le commandement fraticide. Oseront-ils davantage braquer leurs armes sur leurs frères d’Angleterre, d’Italie ou d’Allemagne, si la guerre les mettait en présence dans un jour de malheur? Ces ennemis coupables seulement d’être nés sur le versant d’une colline, sur la berge d’un fleuve qui séparent leurs champs du tien, ces ennemis, dont le tort le plus clair est de se nommer Frantz quand tu t’appelles François, ils ont les mêmes intérêts, les mêmes affections qui te pressent. Ils ont, là- bas, des compagnes, leur mère et des amis dont les yeux se mouillèrent au départ. Ils aiment, eux aussi, la clarté du soleil et le parfum des bois. Ils portent dans leurs veines le sang pourpré de la jeunesse. Ils s’avancent, comme toi, pleins de vie, à la conquête du bonheur. Ne tue pas! Refuse ta main aussi bien que ta pensée à l’homicide collectif. Ne sois pas un valet du massacre. Ne tache pas de sang la fleur de ton avril. Et, quel que puisse être le résultat de ce propos, abstiens-toi, mon fils, de créer de la douleur! Les docteurs du Nationalisme; les vieux messieurs de la Patrie française, à défaut de Joseph de Maistre, encore dans un moins beau langage, te diront que la guerre est nécessaire, que l’échafaud est utile, que la faim, les supplices, la dévastation équivalent, pour le genre humain, à la saignée hippocratique. Garde-toi d’écouter ces énergumènes ou de croire en ces histrions. Ce qu’ils veulent, ce n’est pas reconquérir des provinces ou faire de la peine à Chamberlain, c’est gagner une bonne place, dîner chez les marquis et décrasser leur cuistrerie originelle dans les meilleures maisons du faubourg Saint-Germain. Le grand soleil de bonté, de justice et de miséricorde, qui monte à l’horizon des temps futurs, épouvante ces nocturnes oiseaux; ils tourbillonnent dans les lueurs paisibles du matin, sans trouver où planter leur bec retors et leurs serres impuissantes. Ils cherchent les précipices de ténèbres, et les cavernes, et les ruines, qui les défendent contre la beauté du jour. Qu’ils y rentrent, avec leurs haines caduques, leurs mensonges et leurs crimes! Toi, camarade, poursuis vers l’aurore; méprise derrière toi ces fantômes de la nuit. Conquiers -il est temps -pour tes frères et pour toi un renom de mansuétude. Que le préjugé militaire n’entame point cette armure de douceur qui te préservera de la tache ineffaçable, de la juste réprobation qu’inspire l’homme qui tue aux coeurs droits, aux esprits lucides. Obéis à la conscription, aux ordres ineptes ou malveillants de tes chefs. Ne te retire pas sur l’Aventin, d’où la maréchaussée aurait bientôt fait de te déloger. Mais ne tue pas, même au prix de ta vie, et refuse sur ton front le stigmate de Caïn. Alors, par ce fait de ta volonté, par un entêtement généreux à ne pas accepter la loi qui dégrade et endurcit, alors, conscrit, enfant du peuple et digne de tes origines, tu briseras les fers de ta longue servitude, et, soutien de la Révolution en marche, tu seras d’ores et déjà, l’homme des temps nouveaux, l’homme conscient et libre ne relevant plus que de son intelligence et de son coeur. Laurent Tailhade. Novembre 1903. Source: http://www.poesies.net