Zoraïde. Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) Tragédie. (inachevée) TABLE DES MATIERES. Personnages. ACTE I Scène I Scène II Scène III Scène IV ACTE II Scène I Scène II Scène III Personnages. OSMIN, Roi d'Antioche. SÉLIM, vizir. ZORAÏDE, fdle d'Osmin. CONRAD, prince de Suède. ERNEST, ami et parent de Conrad. ORCAN, ami d'Osmin. ÉLISE, confidente de Zoraïde. Guerriers musulmans. Chevaliers chrétiens. La scène est au palais d'Osmin, dans Antioche assiégée. ACTE I Scène I OSMIN, ORCAN. OSMIN. Eh bien! dernier appui des remparts d'Antioche, Que viens-tu m'annoncer? ORCAN. Que le péril approche, Seigneur, et que bientôt, par un dernier effort, Il nous faut obtenir la victoire ou la mort! Agité cette nuit dune trop juste crainte, De nos remparts croulants je visitais l'enceinte; La nuit d'un voile épais couvrait au loin les airs, Et du camp des chrétiens les feux étaient couverts. Tout semblait reposer: un sinistre silence De nos plus vieux guerriers trompait la vigilance, Et ces lieux, pleins le jour de l'horreur des combats, Retentissaient au loin du seul bruit de mes pas. Tout autre à cet aspect se fût trompé peut-être, Mais moi qui si souvent appris à les connaître, Moi qui sais de leur art les perfides moyens, Je frémis, et mon coeur devina les chrétiens. Il est, vers l'Orient, une porte secrète: C'est là que dirigeant ma démarche inquiète, Jusqu'au pied de nos murs en silence conduit, J'ai voulu profiter de l'ombre de la nuit, Et, n'écoutant enfin que l'ardeur qui me guide, Sous l'odieux habit de ce peuple perfide, Seul et de tous côtés d'ennemis entouré, Au milieu de leur camp, Seigneur, j'ai pénétré. Vers ce temple sacré, que souille leur présence, Déjà tous leurs soldats s'avançaient en silence, Et, dans leurs rangs impurs moi-même confondu, Je m'avance avec eux, hélas! et j'ai tout vu: Le temple était rempli d'un appareil terrible, Un prêtre y consommait ce sacrifice horrible Où leur Dieu sanguinaire, invisible à nos yeux, A la voix d'un chrétien descend au milieu d'eux; Dieu cruel qui se plaît au tumulte des armes, Qui se nourrit de sang, qui s'abreuve de larmes. Au moment formidable où leur divinité Apparaît, disent-ils, sur l'autel redouté, Le prêtre leur montrant son image grossière: «Jurez tous, a-t-il dit, par ce Dieu qui m'éclaire, «De mourir, s'il le faut, pour ce Dieu mort pour nous! «Versez pour lui ce sang qu'il répandit pour vous! «Et que sa tombe sainte, en ces lieux outragée, «Par le sang infidèle aujourd'hui soit vengée! «Mourez, ou que demain ces odieux remparts «Voient de l'auguste croix flotter les étendards!» Il dit. De ses accents les voûtes retentissent; Par des cris répétés les soldats applaudissent, Et ce prêtre féroce, excitant leur fureur, Leur montrait de la croix le signe protecteur, Instruisait leur courage à mépriser la vie, Et sur leurs glaives nus levant sa main impie, Bénissait de la mort ces fatals instruments Du sang de nos guerriers encore tout fumants. Et moi, perçant le cours du torrent qui s'écoule, Je m'échappe aisément inconnu dans la foule, Je regagne nos murs, et viens vous annoncer Les périls dont ce jour les va voir menacer. OSMIN. Va! ce nouveau péril n'a rien qui m'intimide; J'ai connu les chrétiens: de nos trésors avide Ce peuple, de carnage et de sang altéré, Couvre tous ses projets d'un prétexte sacré. Amenés, disent-ils, par une main divine, Leurs torrents destructeurs couvrent la Palestine; Leurs mains de flots de sang inondent ces climats Pour je ne sais quel Dieu que l'on n'y connaît pas. En vain, exterminant cette horde ennemie, Les fleuves de Judée ont bu leur sang impie; Par leurs propres malheurs bientôt se renforçant, Ces barbares semblaient renaître de leur sang, Comme au flot qui s'abîme un autre flot succède. Cédons à leurs destins, Orcan, puisque tout cède: A les combattre en vain j'usai mes plus beaux ans, J'espérais, de lauriers couvrant mes cheveux blancs, Ramener dans ces murs purgés de leur présence Le bonheur et la paix... inutile espérance! Je vois mes ennemis, fiers de succès nouveaux, Troubler de mes vieux jours l'honneur et le repos; J'entraîne ces climats dans ma chute funeste. Et mourir avec gloire est tout ce qui me reste. Ce sort est assez beau, je ne m'en plaindrai pas. Autant que je l'ai pu, j'ai sauvé ces États, Et ce reste de jours, que je leur sacrifie, Jette un nouvel éclat sur le soir de ma vie. Ce trône malheureux ne tombe qu'après moi. Je le regrette peu. Mais ma fille, mais toi, Seul reste de ce sang cher à la Palestine, Qui sur ce trône hélas! témoin de ma ruine, Devais t'asseoir un jour, et donner après moi A ce sceptre un soutien, à ces États un roi. Qui déjà, des chrétiens connaissant trop les haines, As vu tes nobles mains porter d'indignes chaînes, Faudra-t-il donc, grands dieux! cédant à mes destins. Une seconde fois te laisser dans leurs mains, Zoraïde, expirant au sein de l'esclavage! Ah! mon audace tremble à cette horrible image. ORCAN. A mon zèle, Seigneur, daignez la confier. Je puis répondre encor de ce dépôt si cher: Du côté de Tortose une secrète issue... OSMIN. Eh quoi! tu veux si tôt me priver de sa vue! Hélas! quand par des mers j'en serai séparé, Penses-tu que mon coeur en soit plus rassuré? Et dois-je donc déjà m'imposer la tristesse D'un adieu si cruel, Orcan, à ma vieillesse? Auprès de mes vieux ans qui la remplacera? Tu l'as vu, lorsqu'un jour le sort m'en sépara, Lorsque loin de ces murs, dans sa fuite imprudente, Aux mains de ces chrétiens elle tomba vivante, Le reste de mes jours me devint odieux. Je la cherchais, Orcan, je rappelais; mes yeux, Parcourant tristement mon palais solitaire, Recherchaient tour à tour et fuyaient la lumière; Je demandais partout ou ma fille ou la mort. Et tu veux que mon coeur s'impose un pareil sort? Tu veux... non je ne puis y consentir encore... Espérons que ce dieu, que ma vieillesse implore, Plus puissant que celui de nos persécuteurs, Peut encor d'Antioche arrêter les malheurs! ORCAN. Hélas! OSMIN. Eh quoi! peux-tu douter de sa puissance? ORCAN. J'ai mis en lui longtemps une ferme espérance, Seigneur, mais de ce dieu l'implacable courroux Semble lui-même enfin se tourner contre nous. OSMIN. Que dis-tu? Nous a-t-il ôté notre courage? ORCAN. Il ne nous laisse plus qu'une inutile rage. Fatigué d'un péril sans cesse renaissant, Le peuple attend le joug d'un oeil indifférent; Et de leurs vains efforts déplorant l'impuissance, De nos plus vieux guerriers la stérile vaillance, Seigneur, malgré ma voix commence à sommeiller. OSMIN. C'en est assez, ami, je vais la réveiller: Contre le dernier coup dont ce jour nous menace, Je saurai dans leur coeur rallumer leur audace; Ils nie verront, Orcan, ils entendront la voix Qui, dans tous les périls, les guida tant de fois, Et de tant de lauriers la gloire encor présente Raffermira, crois-moi, leur valeur chancelante. Viens! ce fer, trop pesant pour ma tremblante main. Peut de la gloire encor leur montrer le chemin! Scène II ZORAIDE ET ÉLISE. ZORAIDE, (une lettre à la main.) Ce sont ses traits! c'est lui; je ne puis m'y méprendre! Jour, ô jour fatal! et que viens-je d'apprendre! Élise, soutiens- moi... ÉLISE. Qu'avez-vous, justes dieux! Et que peut contenir cet écrit odieux? ZORAÏDE. O juste châtiment d'une coupable flamme! O fatale lumière! ÉLISE. Expliquez-vous, Madame; Sur ce triste secret que mon coeur éclairci... ZORAÏDE. Hélas! en l'apprenant tu vas frémir aussi. Tu t'en souviens (souvent ma fatale tendresse, Par d'amers souvenirs nourrissant ma tristesse, Ramenait entre nous ce funeste entretien); Je n'ai que trop parlé de ce guerrier chrétien... ÉLISE. Quoi! ce jeune héros dont votre âme charmée Entretint tant de fois ma tendresse alarmée? Ce chrétien, ce farouche et cruel ravisseur... ZORAÏDE Hélas! je t'ai trop dit comment mon triste coeur, Pour ce fier ennemi, dont je fus prisonnière, Nourrit, malgré ses dieux, sa flamme involontaire; Tu sais combien de fois, me reprochant ces feux, Je jurai d'étouffer un amour odieux; Tu vis combien ces yeux, sensibles à ses charmes, Aux pieds de nos autels en ont versé de larmes: Il semble qu'en secret un noir pressentiment, De ce coupable amour prévint le châtiment, Élise... ÉLISE. Eh quoi, grands dieux! ne pouvez-vous l'éteindre? ZORAÏDE. Hélas! il n'est plus temps: tout ce que j'ai pu craindre Du pouvoir malheureux de mon affreux destin, Tout ce que j'attendais, Élise, arrive enfin! ÉLISE. Dieux! ZORAÏDE. Ce persécuteur de ma triste patrie, Qui menace d'un père et le tronc et la vie, Ce guerrier qu'Antioche enfin voit aujourd'hui Apporter la terreur... ÉLISE. Que dites- vous? ZORAÏDE. C'est lui! C'est ce cruel amant que ma patrie abhorre, Que je crains, que j'accuse, et que j'adore encore! ÉLISE. Voilà donc de ces feux l'inévitable fruit! C'est donc là qu'un amour aveugle vous conduit! Et vous pouvez encore adorer le perfide! Quand sur les jours d'Osmin, d'une main parricide, Il lève le poignard couvert de notre sang, Sa fille ose dans lui voir encor son amant! ZORAÏDE. Va, ce coeur malheureux, que le remords déchire, S'en est plus dit cent fois que tu ne peux m'en dire: Si les dieux à mes pleurs s'étaient laissé toucher, Tu n'aurais plus, Élise, à me le reprocher! ÉLISE. Eh bien! voyez le prix d'une ardeur si constante: A son ambition immolant son amante, Le barbare s'unit à nos persécuteurs; Il guide contre nous leurs torrents destructeurs, Et, pour prix de l'amour que vous deviez attendre, Désolant ces États qu'il aurait dû défendre, Du sang de votre père il vient souiller son bras, Il vient... ZORAÏDE. Arrête, Élise, et ne l'accuse pas: Connais mieux ce héros que son serment enchaîne, Connais mieux ces chrétiens que méconnaît ta haine. ÉLISE. Par leurs sanglants forfaits ils sont assez connus. ZORAÏDE. Pour être nos rivaux ont-ils moins de vertus? Ce peuple redouté, que nous nommons barbare, Dont une juste haine aujourd'hui nous sépare, Et que ses prêtres seuls ont fait notre ennemi, Des braves Ottomans méritait d'être ami: Il a même valeur et bien moins de rudesse, Une franchise égale et plus de politesse; Et d'un culte opposé défenseurs tous les deux, Ils ont mômes vertus, quoiqu'ils aient d'autres dieux. J'éprouvai leur douceur ainsi que leur courage: Ce sexe, après la gloire, a leur premier hommage, Et la beauté, souvent captive dans ces lieux, Y partage l'encens qu'ils offrent à leurs dieux. Qui le sait mieux que moi? Tandis que, désolée, Tu plaignais loin de toi ma jeunesse exilée, Et qu'un père alarmé, dans ses justes douleurs, De ma captivité déplorait les rigueurs, Autant qu'en ce palais, dans leur camp souveraine, De mes fiers ravisseurs je paraissais la reine: Ces chevaliers chrétiens, à mes pieds prosternés, Semblaient d'humbles captifs à ma suite enchaînés, Et tous, humiliant leur superbe courage, De leurs coeurs généreux volontaire esclavage, Déposant devant moi tout l'orgueil du vainqueur, D'un regard de mes yeux se disputaient l'honneur. De leurs pièges flatteurs qui pouvait se défendre? Élise, le plus fier paraissait le plus tendre. Conrad au milieu d'eux régnait par sa valeur, Par ses vertus bientôt il régna dans mon coeur: Je nourris une erreur qui me devint trop chère, J'oubliai que la loi de leur fatal honneur Devait, même sur moi, l'emporter dans son coeur, Et que peut-être un jour sa main devrait détruire Ce trône où je m'assieds, ces murs où je respire! ÉLISE. Quel est donc cet honneur, inconnu parmi nous, Qui le force, Madame, à s'armer contre vous? Quelle loi, quel serment que la nature ignore, L'oblige ta se baigner clans un sang qu'il adore? ZORAÏDE. C'est la loi de ce Dieu, qui seule arme leur bras, De ce Dieu sans pitié, funeste à nos climats! ÉLISE. S'il vous aimait, Madame, il aurait su l'enfreindre. ZORAÏDE. Je ne sais si je dois l'accuser ou le plaindre, Et, de quelque côté que je porte mes yeux, Élise, je ne vois qu'un avenir affreux: Si je plains d'un amant le crime involontaire, J'outrage ma patrie et j'offense mon père, Et, dans mes voeux flottants, je trahis tour à tour Mon père ou mon amant, la nature ou l'amour. Scène III OSMIN, ORCAN, LES PRÉCÉDENTES. ÉLISE. Mais j'aperçois Osmin. ZORAÏDE. Oh! cachons-lui mes pleurs! OSMIN à Orcan. Eh bien! vous triomphez, Dieu de nos oppresseurs!... C'en est fait, cher Orcan, je n'ai plus d'espérance: Je n'ai pu rappeler leur antique vaillance; Pour la première fois je les ai vus trembler, La honte devant moi semblait les accabler; Ils ont rougi d'abord en me voyant paraître, Et j'ai cru dans leurs coeurs voir leur vertu renaître; Mais ce feu passager s'est bientôt effacé, Et leurs yeux inquiets, leur front embarrassé, Ces regards tristement attachés à la terre, Ces cris séditieux d'un peuple téméraire, Ces plaintes, ces soupirs, autrefois inconnus, Os blessés déplorant leurs services perdus. Ces murmures secrets échappés de leur bouche, Et des soldats muets le silence farouche, Tout a fait voir, Orcan, à mes yeux affligés, Que sans retour enfin nos destins sont changés; De nos plus vieux guerriers le courage succombe, C'était mon seul espoir... et cet empire tombe. A sa fille. Ma fille i vous voyez un prince infortuné. Sur la fin de ses jours du ciel abandonné. Ce jour éclairera notre chute funeste... Le temps est précieux, le peu qui nous en reste Peut vous sauver encor de nos persécuteurs. Hélas! vous avez trop partagé mes malheurs. Satisfait en ce jour d'immoler ma vieillesse, One ce ciel rigoureux sauve votre jeunesse! Je m'étais trop flatté qu'en des temps plus heureux La main de Zoraïde aurait fermé mes yeux; J'espérais, relevant ce trône qui chancelle, Le défendre longtemps, le conserver pour elle; Mes yeux en le quittant vous y venaient asseoir.. Os barbares chrétiens ont détruit mon espoir. Ils remportent enfin î Mais je ne veux le rendre Que couvert de ce sang t|iii ne l'a pu défendre. Et mes regards du moins ne les y verront pas, Insultant a ma cendre, opprimer ces États. Mais vous, seul rejeton de ma triste famille, Dont le crime à leurs yeux serait d'être ma fille, De cet adieu fatal quelle que soit l'horreur, Fuyez, dérobez- vous à leur juste fureur, Et. loin de ces États, hélas! allez attendre Qu'un ciel moins irrité puisse un jour vous les rendre. Orcan loin de ces lieux saura guider vos pas. Voyez mes pleurs, ma fille, et n'y résistez pas. ZORAÏDE. Non, quel que soit le sort que ce jour nous prépare, Je n'obéirai point à cet ordre barbare; Et plus de nos périls l'instant semble approcher, Moins de vos bras, Seigneur, on pourra m'arracher! Hélas! c'est pour vous seul que j'ai chéri la vie, Et si j'ai regretté ma liberté ravie, Si, témoin des malheurs qui menacent ces lieux, J'ai conservé des jours qui m'étaient odieux, Le seul espoir, Seigneur, qui soutînt ma jeunesse, C'était de consoler un jour votre vieillesse, D'adoucir les chagrins de vos jours malheureux, Ou que le même instant les finît pour tous deux: La mort à vos côtés n'a rien qui m'intimide. OSMIN. l'embrassant. Je n'attendais rien moins du coeur de Zoraïde! Dieu, qui de ces vertus voulûtes l'embellir, Ne me les montrez-vous que pour me les ravir? Ma fille, de ce dieu le courroux inflexible A tes pleurs quelque jour deviendra plus sensible; Laisse-le sur ma tête épuiser son courroux, Va chercher un asile... ZORAÏDE. En est-il loin de vous? Mon père, permettez qu à vos pieds que j'embrasse De mourir près de vous j'en obtienne la grâce! OSMIN. Non. ce dieu moins cruel ne t'exaucera pas. Orcan, que loin de moi l'on entraîne ses pas: Son aspect m'attendrit, ma force m'abandonne. Obéissez ma fille, un père vous l'ordonne! ZORAÏDE. Non. cruel, non, plutôt que de vous obéir, A vos sacrés genoux vous me verrez mourir; Non, vous-dis-je, j'y reste, et ce ciel que j'implore Peut-être par ma voix veut vous sauver encore! OSMIN. Que dit-elle? ZORAÏDE. Apprenez un secret plein d'horreur Ce féroce chrétien, ce cruel ravisseur, Qui, lorsque dans ces lieux j’errais en fugitive, Entraîna loin de vous ma jeunesse captive. Est ce même guerrier qui commande aujourd'hui Nos cruels ennemis qui combattent sous lui. OSMIN. Juste Dieu! se peut-il? ZORAÏDE. Apprenez plus encore Ce ravisseur! OSMIX. Eh bien? ZORAÏDE. Il m'aime et je l'adore! OSMIN. Dieu vendeur! Zoraïde amante d'un chrétien! Et tu peux avouer ton opprobre et le mien! honte de ma race, ù trop malheureux père! Que ne me cachais-tu cet horrible mystère? ZORAÏDE. Mon père, suspendez cet injuste courroux: Je n'ai déshonoré ni votre sang ni vous; Ce coeur, qui malgré moi brûle d'un feu coupable. N'eût jamais avoué cet amour déplorable. Fidèle à ma patrie et fidèle à nos dieux, Je l'aurais jusqu'au bout couvert à tous les yeux, Et j'aurais attendu qu'un trépas salutaire Cachât dans le tombeau ma honte et ma misère. Ce ciel impitoyable, et qui connaît mon coeur, Sait si de votre nom j'ai démenti l'honneur: Aux pieds de ses autels il a vu mes alarmes; Il les a vus le jour arrosés de mes larmes, Et la nuit a caché mes éternels combats Devant ces Dieux cruels qu'ils ne fléchissaient pas. Dans d'inutiles pleurs ma jeunesse flétrie Demandait chaque jour le terme de ma vie: Sa haine inexorable était sourde à mes cris. OSMIN. Que ne t'exauçaient- ils? Je les aurais bénis Avant que leur courroux, funeste à ma famille, M'eût appris en mourant la honte de ma Bile. ZORAÏDE. Quoi! peut-être ces jours qu'ils ont su conserver Étaient-ils destinés, Seigneur, à vous sauver. OSMIN. Qu'entrevois-je, grands dieux, et que va-t-elle dire? Juste ciel! ZORAÏDE. Écoutez ce que le ciel m'inspire: Souvent sa volonté, qui se cache à nos coeurs, Tire notre salut du sein de nos malheurs, Et, retirant la main qu'il lève sur nos têtes, Ramène un calme heureux au plus fort des tempêtes. Les plus faibles mortels deviennent dans ses mains D'aveugles instruments de ses secrets desseins; Et, changés tout à coup par sa toute-puissance, Nos plus grands ennemis prennent notre défense! OSMIN, Que veux-tu dire enfin? ZORAÏDE. Que de nos fiers vainqueurs Peut-être il peut encor vouloir changer les coeurs! OSMIN. Je devrais mon salut à leur pitié cruelle! Leur courroux m'est cent fois plus supportable qu'elle! ZORAIDE. Ne pouvez-vous du moins le devoir à l'amour? OSMIN. Justes dieux! ZORAIDE. Permettez qu'en ce funeste jour L'amour pour vous sauver essaie sa puissance; Permettez que Conrad paraisse en ma présence. Il m'aime, je le sais; dans ces tristes combats Son coeur ne fut jamais d'accord avec son bras; Il ne sert qu'à regret sa barbare patrie. J'ai vu sur nos malheurs sa grande âme attendrie Maudire trop souvent les funestes liens Qui condamnaient son bras à servir les chrétiens; Je l'ai vu s'indigner qu'une cause sacrée Par le fer et le feu se vît déshonorée, Et qu'aux ordres cruels d'un prêtre ambitieux, On fit couler le sang pour la cause des dieux; Je l'ai vu s'affliger d'une guerre inhumaine, Et détester enfin le serment qui l'enchaîne. Et maintenant, Seigneur, qu'il combat contre moi, Que son coeur, asservi sous une dure loi, Se révolte en secret contre un destin funeste, Et qu'il sert à regret un parti qu'il déteste, Pensez-vous que ce coeur, insensible à mes pleurs, Puisse être vainement témoin de mes douleurs, Et voir, sans s'attendrir, sa malheureuse amante Lever vers lui, Seigneur, une main suppliante, Lui demander, pour prix d'un amour malheureux, D'éloigner les périls qui menacent ces lieux? OSMIN. Qu'as-tu dit? Quoi, grands dieux! cet ennemi terrible Pourrait... Tu connais mal un vainqueur inflexible. ZORAÏDE. Je connais mieux, Seigneur, un illustre ennemi, Digne et de vous combattre et d'être votre ami. Souffrez que dans son camp un messager fidèle, En votre nom, Seigneur, dans ce palais l'appelle, Et qu'au sein de nos murs, ennemi respecté, H puisse dans ces lieux paraître en sûreté. De votre foi sacrée envoyez-lui ce gage, Il le reconnaîtra: le reste est mon ouvrage. OSMIN. Tu le veux, j'y consens; si son coeur généreux Est sensible aux destins d'un père malheureux, S'il éloigne à ta voix la mort qui l'environne, Si de sa chute enfin il préserve ce trône, Et s'il donne la paix à ton triste pays, Je sais de ses bienfaits quel doit être le prix. Mais si ce fier chrétien, trop fidèle à sa cause, Pouvait être insensible au prix qu'on lui propose, Qu'il tremble! Osmin jamais ne vit impunément Mépriser ses bienfaits ou dédaigner son sang-. Scène IV ZORAIDE, ÉLISE. ZORAIDE. C'en est fait, j'ai parlé, j'en ai trop dit peut-être! Devant ces tristes yeux Conrad va reparaître. Essuiera-t-il mes pleurs, entendra-t-il mes voeux? Ai-je trop présumé du pouvoir de ses feux? Que dois-je attendre hélas! vous en qui j'espère. Seul dieu de mon enfance et seul dieu de mon père, Exaucez-moi, cruel, pour la première fois, Et donnez en ce jour quel qu'empire à ma voix! Et toi, Dieu redouté (pie mon amant adore. Que je voudrais fléchir, mais que mon coeur ignore, Impitoyable Dieu qui causes mon effroi, Sauve aujourd'hui mon père et je suis toute à toi! ACTE II Scène I CONRAD, ERNEST. ERNEST. Enfin votre imprudence en ces lieux vous a mis A la discrétion de tous nos ennemis. Seigneur, puisse le ciel veiller sur votre vie! Le salut des chrétiens, que leur Dieu vous confie, Eût exigé peut-être un parti plus prudent; N'est-ce point en ces lieux un piège qu'on vous tend? Connaissez-vous, Seigneur, ce musulman perfide? Ne redoutez-vous pas... CONRAD. Redouter Zoraïde! . . . J'adore ses vertus, c'en est assez pour moi; Mon coeur qui les connaît s'abandonne à sa foi. Ton ami dans ces lieux court des périls, sans doute, Mais ce ne sont point ceux que ton âme redoute, Et d'une amante en pleurs les touchantes vertus Sont les dangers, ami, que mon coeur craint le plus. ERNEST. Fallait-il les chercher si vous deviez les craindre? CONRAD. Cesse de m'accuser quand tu devrais me plaindre. Ta sévère vertu, que rien ne peut fléchir. Aux tourments de ce coeur ne sait point compatir: L'amour n'est à tes yeux qu'une lâche faiblesse. Rien n'a pu de ton coeur amollir la rudesse, Et, témoin sans pitié de mes affreux combats, Tu ne plains pas des maux que tu ne connais pas. ERNEST. Dois-je excuser, Seigneur, ce que te ciel condamne Un coeur chrétien doit-il brûler d'un feu profane? Le devoir a parlé. Devez-vous aujourd'hui Combattre encor, Seigneur, entre l'amour et lui? CONRAD. Ah! ne me parle plus de ce devoir funeste: Je n'ai que trop suivi sa loi que je déteste; Faut-il, pour contenter et ce devoir et toi r Immoler sans pitié mon amante à sa loi? ERNEST. L T n Dieu pour vous sauver s'est immolé lui-même Levez les yeux vers lui dans ce péril extrême; Présent au grand combat que vous allez donner, Il est là pour vous perdre ou pour vous couronner Scène II ZORAIDE, CONRAD, ERNEST, suite. COXRAD, (se précipitant aux genoux de Zoraïde.) L'ordre de Zoraïde en ce palais m'appelle! Moment cher et fatal! je parais devant elle: Je la revois, ô ciel! et je lui fais horreur! ZORAÏDE. Non, connaissez-la mieux; relevez-vous, Seigneur. Je vois un ennemi dans un héros que j'aime. Je ne prononce pas. Qu'il se juge lui-même! Le parti qu'à ma voix il va prendre en ce jour Dira seul s'il fut digne ou de haine ou d'amour. CONRAD. Voyez un ennemi, mais non pas un perfide; Mon bras est à mon Dieu, mon coeur à Zoraïde. Quel que soit le parti qu'ait dû servir ce bras, Princesse, plaignez-le, mais ne l'accusez pas. ZORAÏDE. In guerrier tel que vous se doit à sa patrie; On ne peut l'accuser quand il s'y sacrifie. Je le sais. Cependant, lorsqu'au camp des chrétiens L'amour allait unir vos destins et les miens, Et lorsque, me quittant pour me rendre à mon père, Nous mêlions à nos pleurs les noms d'époux, de frère, Avais-je dû m'attendre à vous voir en ces lieux Démentir aussitôt de si tendres adieux? Et sans vouloir vous faire un injuste reproche, Était-ce à vous, Seigneur, d'attaquer Antioche? Ne pouviez-vous porter vos coups en d'autres lieux, Et fallait-il mon sang pour contenter les dieux? CONRAD. Hélas! soumis aux lois d'un devoir trop sévère, Ce que j'ai fait, sans doute il a fallu le faire. Quand le ciel a parlé, quoi qu'il puisse souffrir, Un guerrier parmi nous ne doit plus qu'obéir. ZORAÏDE. Obéir! Ainsi donc s'il t'ordonnait encore De plonger un poignard dans ce coeur qui t'adore, A la voix de ce Dieu, ton bras obéissant Viendrait sans balancer se plonger dans mon sang! CONRAD. Qui? moi qui, pour sauver à vos yeux quelques larmes, A verser tout mon sang j’aurais trouvé des charmes, Que j'aille de vos jours, exécrable bourreau... En se tournant vers Ernest. Quel coeur résisterait à cet affreux tableau?... ZORAÏDE. Eh bien! ce que j'ai dit, cruel, tu vas le faire: Quand ta main sans pitié vient immoler mon père, Lorsque, sur les débris de son trône écroulé, Sous le fer des chrétiens son sang aura coulé, Penses-tu que j'hésite un moment à le suivre? Que pour son meurtrier ce coeur consente à vivre? Qu'on m'entraîne, à la voix d'un prêtre criminel, Aux pieds de vos autels teints du sang paternel? Non, cruel, non, ton Dieu, rassasié de crimes, De tes mains à la fois recevra deux victimes; Et le coup qu'à mon père aura porté ton bras Sera le môme coup dont tu me frapperas. CONRAD. Dieu! je me fais horreur! Qu'avez- vous dit, Madame? ZORAÏDE. Eh quoi! de ce tableau je vois frémir ton âme? Tout barbare qu'il est, ton coeur a frissonné; Des crimes qu'il prépare, est-il donc étonné? Eh bien! si sur ce coeur qu'étonne ma présence L'amour ou la pitié gardent quelque puissance, Si tu frémis du coup que ton bras va porter, Arrête, et jusqu'au bout daigne encor m'écouter: Je ne veux point, usant de trop indignes feintes, Te cacher nos périls ou te voiler nos craintes. Il est vrai, ces remparts, attaqués par vos coups, Sont prêts en s'écroulant à nous livrer à vous; Ces palais fastueux où régna mon enfance, Nos temples, nos trésors, vont être en ta puissance; Ils n'ont plus, pour tromper l'attente des vainqueurs, Qu'une femme, un vieillard, trop faibles défenseurs, Trop indignes rivaux pour augmenter ta gloire; Anlioehe en un mot te cède la victoire. Tout, jusqu'à ses dieux même, a trompé son espoir, Et pour la renverser tu n'as plus qu'à vouloir. Ordonne maintenant, .le dois du moins t'apprendre A quel prix en les mains tu la verras se rendre: N'espérez pas, chrétiens, que nos lâches soldats Aux fers de leurs vainqueurs aillent tendre les bras, Qu'au sein de l'esclavage et de l'ignominie Ils traînent, vils captifs, une honteuse vie: Tout guerrier généreux est maître de son sort, Tous à la servitude ils préfèrent la mort, Tous jurent de mourir aux pieds de leurs murailles, Et vous n'aurez conquis qu'un champ de funérailles. Ces palais embrasés s'écrouleront sur vous; Sous leurs débris sanglants nous aurons péri tous; Vos soldats, enflammés de la soif des rapines, Ne se partageront qu'un monceau de ruines, Ils ne trouveront plus qu'un horrible désert; Et le premier spectacle à tes regards offert Sera ce corps sanglant, couché sur la poussière, Et demandant vengeance à la nature entière: Voilà ce que ce jour doit offrir à tes yeux. Regarde ta victime, et poursuis si tu peux! CONRAD, (à part et égaré.) Dieu cruel! je ne puis t'obéir davantage, Je suis vaincu, je cède à cette horrible image. C'en est fait!... ERNEST, (à part.) Dieu puissant, de ce coeur combattu Raffermis le courage et soutiens la vertu! ZORAÏDE. Eh bien! contre lamour trop longtemps endurcie, La pitié rentre enfin dans ton âme attendrie. Zoraïde à ces pleurs reconnaît son amant. J'ai vaincu, cher Conrad, vois le prix qui t'attend: En tombant à ses genoux. C'est moi, c'est Zoraïde à tes pieds expirante, Qui vient te conjurer, d'une voix suppliante, De recevoir ici, pour prix de son bonheur, Et son trône, et ses jours, et sa vie, et son coeur! Ce coeur depuis longtemps a partagé ta flamme: Tes yeux avaient trop su le lire dans mon âme, Quand, d'un père irrité déplorant les rigueurs, Ma flamme en te quittant éclata par mes pleurs. Ce père, enfin fléchi, souscrit à ma tendresse, Tu lui prends son bonheur, il te rend ta maîtresse; Dans le plus abhorré de tous ses ennemis Il me donne un époux, il ne veut voir qu'un fils, Si, touché de ses maux, si, vaincu par mes larmes, Des chrétiens loin de lui tu détournes les armes. Ah! n'y résiste pas! Cher Conrad, souviens-toi De ces jours où le sort me sépara de toi, De nos tristes adieux (pie prolongeaient nos larmes, De notre désespoir, de nos tendres alarmes, De ces garants sacrés par ta bouche attestés, De tes serments surtout si souvent répètes. Tu jurais qu'en dépit du ciel et de la terre Tu viendrais m'arracher jusqu'aux bras de mon père; Tu jurais de mourir ou de vivre pour moi. Tes serments sont remplis: Zoraïde est à toi, Tes bienfaits et l'amour sont le noeud qui l'enchaîne. En quelque lieu du monde où son amant l'entraîne, Soit qu'il vienne régner en ces heureux climats, Soit qu'aux pôles glacés il conduise mes pas, Zoraïde, à jamais te consacrant sa vie, Partout où tu seras trouvera sa patrie! Aux vertus de ton coeur formant bientôt le sien, Ta loi sera ma loi, ton Dieu sera le mien! Et, trahissant le dieu qu'encensa ma jeunesse, Je deviendrai chrétienne à force de tendresse. Réponds- moi... Quoi! ton front de nouveau s'obscurcit! Tu te tais... CONRAD, (après un moment de silence agité.) Je succombe et demeure interdit. Exiges-tu, grand Dieu! cet affreux sacrifice? Et n'es-tu pas déjà content de mon supplice? ERNEST. Fuyez, fuyez, Seigneur, ces détestables lieux Et ne prolongez pas ces dangereux adieux. Le Dieu que vous servez l'ordonne par ma bouche, Sa force vous soutient... ZORAÏDE. Tais-toi, chrétien farouche! Trop barbare ennemi, j'aurais vaincu sans toi! CONRAD, (appuyé sur Ernest qui veut l'entraîner.) Que tardons-nous? Fuyons! Scène III ZORAIDE, CONRAD, ERNEST, OSMIN, SÉLIM, suite. OSMIN (entrant sur la scène.) Dieu! qu'est-ce que je voi? Dieu! j'écoutai trop tard mes secrètes alarmes: Zoraïde à genoux et répandant des larmes! Quoi! La fille d'Osmin a pu s'humilier, Aux pieds de ces chrétiens, jusqu'à les supplier! Quoi! mon sang devant eux s'abaisse à la prière! Peux-tu donc à ce point déshonorer ton père, Toi, nia fille, oh! jadis L'honneur de mes vieux jours! Ces monstres à ta voix ont-ils pu rester sourds? Est-il vrai?.. Que veut dire un si morne silence? S'avançant vers Conrad. Toi, dont la fille ici désira la présence, Toi que sans ses désirs je n'eusse jamais vu Que du haut de nos murs où je t'ai combattu, Parle enfin, éclaircis ce funeste mystère: De l'âme d'un chrétien que faut-il que j'espère? Quel parti choisis-tu? Viens-tu pour m'insulter, Pour outrager ma fille ou pour la mériter? CONRAD. Je viens plaindre près d'elle un destin trop sévère Qui me rend malgré moi l'ennemi de son père. Mais, quel que soit le prix qu'elle puisse m offrir, S'il faut trahir mon Dieu, je ne puis l'obtenir. OSMIN. VA tu peux dans ces murs affronter ma vengeance? CONRAD. Je m'y crois sans péril quand j'y suis sans défense. OSMIN. Ainsi donc tu viendras jusque dans ce palais Porter sur nos malheurs des regards satisfaits, Et, flétrissant l'honneur de toute ma famille, Par d'odieux mépris insulter à ma fille! Tu viendras lâchement, dans son coeur abusé, Retourner le poignard par tes mains aiguisé, Jouir de sa douleur, t'abreuver de sa honte, Et, bravant un courroux que ton audace affronte, Tu croiras qu'on y doive impunément souffrir Ce que ce bras vengeur eût déjà dû punir! Non, je sais me venger partout où l'on m'offense. J'ai promis en ces lieux de souffrir ta présence, Mais je n'ai pas du moins promis d'y supporter Les insolents défis dont tu viens m'insulter. CONRAD. Votre courroux, Seigneur, vous trouble et vous égare. Je suis votre ennemi, mais non pas un barbare; Au malheur généreux je n'insultai jamais, Et souffre le premier des maux que je vous fais. Se tournant vers Zoraïde. Je n'ai pas dû d'Osmin attendre un tel langage; Mais mon coeur à vos maux pardonne un tel outrage, L'aurais voulu, Seigneur, mourir en vous servant; Je vais mourir du moins, mais en vous combattant. Adieu, Madame, adieu!... II veut sortir. OSMIN, (furieux.) Non, non, cruel! arrête, Il y va de tes jours, il y va de ta tète! De ces murs menacés tu ne sortiras pas. CONRAD. Et qui donc oserait y retenir mes pas? OSMIN. Moi. CONRAD. Se peut-il, Seigneur? ERNEST. trahison! OSMIN. Perfide! Tu ne pourras du moins... CONRAD. crime! ô Zoraïde! Est-ce donc là la foi que j'attendais de vous? ZORAÏDE. Mon père, écoutez-moi. Je tombe à vos genoux. Reprenez vos esprits. O ciel! Qu'allez-vous faire? OSMIN. Je vais ou vous sauver ou venger votre père: Le parjure à mon bras ne peut plus échapper Qu'en détournant le coup dont il fallait frapper ZORAÏDE. Quoi! vous pourriez, Seigneur, vous sauver par un crime? OSMIN. Contre un tel ennemi tout devient légitime: Je ne me pique pas du scrupule insensé De garder une foi dont ils ont abusé; Et des brigands armés contre l'Asie entière Sont étrangers chez nous aux saints droits de la guerre. Nous attaquant sans droit, nous ne leur devons rien; Et l'on n'est point perfide en trompant un chrétien. s'avançant vers Conrad. Orgueilleux ennemi dont la fière insolence Te flattait de tenir Osmin en ta puissance, Toi devant qui ma fille a pu s'humilier, Cet Osmin outragé te fait son prisonnier. Change, si tu veux vivre, un imprudent langage; Songe que dans ces murs tu n'es plus qu'un otage, Que ton sort m'est garant du parti des chrétiens, Et que tes jours ici me répondent des miens î CONRAD. Eh bien! frappez, Seigneur! frappe, sultan perfide! La mort est un bienfait à qui perd Zoraïde. Et celui que ses pleurs n'ont pas pu désarmer Des menaces d'Osmin ne peut plus s'alarmer. Que m'importe de perdre une odieuse vie Que vous abrégez peu par votre perfidie! J'aurais cherché moi-même, en m'offrant à vos coups, Une mort aussi prompte et plus digne de vous. Mais, puisque trahissant une foi qui vous gêne, Vous n'écoutez, Seigneur, que votre aveugle haine, Puisque si lâchement vous souillez vos lauriers, N'espérez pas du moins que mes lâches guerriers, Pesant dans la balance un homme et la patrie, Mettent un si grand prix à conserver ma vie: Je ne suis que leur chef et qu'un soldat comme eux. Mon salut ou ma mort ne sont rien à leurs yeux. Le Dieu dont leurs exploits veulent venger la gloire Leur ordonne à tout prix d'acheter la victoire, Et leurs coeurs ne verront dans mon propre danger Qu'un forfait à punir ou ma mort à venger! On entraîne Conrad. (Fin du deuxième acte et fin du manuscrit.) Source: http://www.poesies.net