Toussaint Louverture. (1850) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) Poème Dramatique, Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de la porte Saint-Martin, le 6 avril 1850. TABLE DES MATIERES Préface. Préface Critique De Gustave Planche. Personnages, Acteurs. Acte I Scène I Scène II Scène III Scène IX Scène V Scène VI Acte II Scène I Scène II Scène III Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Acte III Scène I Acte IV Scène I Scène II Scène III Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Scène VIII Scène IX Scène X Acte V Scène I Scène II Scène III Scène IX Scène V Scène VI Scène VII Préface I. Ce drame, si toutefois ces vers méritent ce nom, n'était pas dans ma pensée, quand je l'écrivis, une oeuvre littéraire; c'était une oeuvre politique, ou plutôt, c'était un cri d'humanité en cinq actes et en vers. Voici son origine. Depuis 1834 les hommes politiques qui croient que les gouvernements doivent avoir une âme, et qu'ils ne se légitiment aux yeux de Dieu que par des actes de justice et de bienfaisance envers les peuples, s'étaient formés à Paris en société pour l'émancipation des noirs; j'y fus admis à mon retour d'Orient; je fus édifié des maximes de haute philanthropie et de religieuse charité qui retentirent dans cette réunion et qui se lurent dans ses publications; mais je fus effrayé du vague mal défini de ses tendances, et je craignis que ces appels éloquents, jetés tous les mois, de l'Europe, à la liberté des noirs, ne fussent pris par les colons pour une provocation à la spoliation de leur patrimoine, et ne fussent interprétés par .les noirs en droit d'insurrection et de ravage dans nos colonies. Je fis part de ces craintes à la société, et je formulai un système pratique et équitable d'émancipation de l'esclavage à peu près semblable à celui que nous avons si heureusement appliqué en 1848. « Les colons, dis-je, sont autant nos frères que les noirs, et de plus ils sont nos compatriotes. Ces Français de nos Antilles ne sont pas plus coupables de posséder des esclaves que la loi française n'est coupable d'avoir reconnu la triste légitimité de cette possession. C'est un malheur pour nos colons que ce patrimoine, ce n'est pas un crime le crime est à la loi qui leur a transmis et qui leur garantit cette propriété humaine qui n'appartient qu'à Dieu. La liberté de la créature de Dieu est sans doute inaliénable on ne prescrit pas contre le droit de possession de soi-même. En droit naturel, le noir en chaîné a toujours le droit de s'affranchir; en droit social, la société qui l'affranchit doit indemniser le colon. Elle le doit pour deux motifs, d'abord parce que la société est juste, et secondement parce que la société est prudente. » Il n'y a point de justice à déposséder sans compensation des familles à qui vous avez conféré vous-même cette odieuse féodalité d'hommes. Il n'y point de prudence à lancer les esclaves dans la liberté sans avoir pourvu à leur sort; or, de quoi vivront-ils dans le travail libre, si les colons qui possèdent les terres n'ont aucun salaire à donner à leurs anciens travailleurs affranchis ? Et s'il n'y a dans les colonies ni capital ni salaire, vous condamnez donc les blancs et les noirs à s'entre-dévo rer. Il faut absolument, ajoutai-je, que vos appels à l'abolition de l'esclavage des noirs soient combinés avec la reconnaissance d'une indemnité due aux colons; il faut que les deux mesures soient simultanées pour être vraiment humaines; il faut vous présenter aux colonies la liberté dans une main, l'indemnité dans l'autre; et que vous ménagiez la transition de l'esclavage au travail libre, de manière à ce. que ce bienfait pour les uns ne'soit pas une ruine et une catastrophe pour les autres il ne faut pas qu'une goutte de sang tache par votre faute cette grande réhabilitation de l'humanité. » Ces idées et ces mesures furent adoptées par l'immense majorité des partisans de l'abolition de l'esclavage. L'Angleterre, qui sait si bien introduire le principe moral dans ses actes administratifs, sollicitée depuis quarante ans par la voix sainte et obstinée de Wilberforce, venait de nous devancer. Elle avait fait pour ses colonies à esclaves ce que je demandais pour les nôtres; elle avait donné généreusement à ses colons une indemnité de cinq cents millions, prix d'une vente rachetée dans les lois. Nous ne cessâmes pas pendant plusieurs années de provoquer la France à imiter ce noble exemple de l'Angleterre; la tribune retentissait de nos discours (je donne ici quelques-uns des miens pour faire comprendre la question). On nous répondait par des applaudissements qui ne coûtent rien et par des ajournements qui promettent tout sans rien tenir; nous marchions ainsi les yeux bandés vers un cataclysme des colonies car si l'émancipation, au lieu de s'accomplir sous la main prudente, forte et pleine d'or d'un gouvernement, venait à s'accomplir. par l'insurrection, par la propagande anglaise, ôu par une révolution irréfléchie en France, l'émancipation pouvait couvrir .de ruines, de sang' et de deuil nos malheureuses colonies. Il s'en fallut peu que ces déplorables prévisions ne fussent' réalisées par l'imprévoyance obstinée du gouvernement de Juillet et par la, temporisation égoïste des assemblées. La révolution de Février éclata j'eus alors le bonheur, bien rare pour un homme d'État improvisé par un peuple, d'avoir été à la fois l'orateur philosophe et l'exécuteur politique d'un des actes les plus saints et les plus mémorables d'une nation et d'une époque,.d'un de ces actes qui font date dans l'histoire d'une race humaine. Trois jours après la révolution de Février, je signai la liberté des noirs, l'abolition de l'esclavage et la promesse d'indemnité aux colons. Ma vie n'eût-elle eu que cette heure, je ne regretterais pas d'avoir vécu. Depuis, l'Assemblée constituante ratifia cette mesure; on nous présageait des crimes et des ruines Dieu trompa ces présages, tout s'est accompli sans catastrophe. Le noir est libre, le colon est indemnisé, le concours s'établit, le travail reprend. La sueur volontaire des travailleurs libres est plus féconde que le sang de l'insurrection. Mais remontons à 1840. A cette époque, toujours fidèle à la cause de l'émancipation, toujours à la tribune, toujours applaudi, mais toujours vaincu dans la Chambre des députés, je résolus de m'adresser à un autre auditoire, et de populariser cette cause de l'abolition de l'esclavage dans le coeur des peuples, plus impressionnable et plus sensible que le coeur des hommes d'État. J'écrivis, en quelques semaines de loisir à la campagne, non la tragédie, non le drame, mais le' poëme dramatique et populaire de Toussaint Louverture. Je ne destinais nullement cette faible ébauche au Théâtre-Français, je la destinais à un théâtre mélodramatique du boulevard Je l'avais conçue pour les yeux. des masses plutôt que. pour l'oreille des classes d'élite au goût raffiné. C'est ce qui explique la nature dés imperfections de cet. ouvrage. C'est une pièce d'optique à la-quelle il faut la lueur du soleil, de la lune et du canon. Diverses circonstances et diverses questions plus urgentes de politique me firent perdre de vue cette composition. ébauchée. Aussitôt après l'avoir écrite, les luttes parlementaires contre la coalition, qui préludait à la révolution sans s'en douter, m'occupèrent deux ans. Je voulais une marche'progressive en avant, mais. je voulais cette marche eri ordre. Je voyais avec peine une fronde et une ligue de mécontentements de cour et d'ambitions de ministères se. former sous cinq ou six drapeaux opposés, et se. réunir sans sincérité et. sans prévoyance pour assaillir la monarchie par la main des hommes qui l'avaient fondée. Je ne servais pas cette monarchie de Juillet, je m'en tenais sévèrement isolé; je ne voulais rien lui devoir;, mais elle était le gouvernement constitué du pays je répugnais à ces frondes et à ces ligues qui se jouaient a la-fois de la royauté et de la nation, et qui portaient dans leur sein des tempêtes qu'elles seraient incapables de. maîtriser après les avoir déchaînées. Ces luttes parlementaires contre la coalition m'absorbèrent tout entier de 1839 à 1842. Je parlai et j'écrivis sans cesse pour dire à la Chambre « On vous. joue. » :et pour dire au pays: « On vous perd. » Dans un voyage que je fis à cette époque aux Pyrénées, je perdis une partie de mes papiers. Toussaint Louverture était du nombre de ces manuscrits égarés; j'en eus peu de regret, et je n'y pensai plus. Quelques années après, mon caviste le retrouva dans ma cave servant de bourre à un panier de vin de Jurançon (le lait d'Henri IV); dont on m'avait fait présent à Pau. Je ne le relus pas et je le jetai dans l'immense rebut de mes vers il aurait dû y rester toujours. Mais après la république, un libraire intelligent et inventif (M. Michel Lévy) voulut bien m'offrir d'acquérir un volume de drame enfoui dans mes portefeuilles j'acceptai avec reconnaissance ses conditions. Cette profession d'éditeur, qui met le commerce de moitié avec les idées, élargit le coeur et élève l'âme des libraires de Paris. J'ai trouvé toute ma vie en eux des hommes d'élite très-supérieurs à ce métier de vendre et d'acheter, qui rétrécit et qui endurcit quelquefois les trafics d'argent. Les éditeurs et les libraires sont la noblesse élégante, libérale et prodigue du commerce. Ils ont été la providence de mes mauvais jours. Les noms de Gosselin, de Ladvocat, de Didot, d'Urbain Canel, de Furne, de Michel Lévy, de Coquebert, véritable artiste qui mettait son âme dans ses affaires, resteront toujours dans ma mémoire comme des noms qui me rappellent plus de procédés que de contrats, plus d'amitié que de commerce. Les professions deviennent des dignités quand elles sont exercées avec tant de probité et tant de cordialité. M. Michel Lévy avait le droit de faire représenter mon drame; je regrettai qu'il en fît usage, mais je devais subir cet inconvénient de la publicité, et il était immense pour moi à une époque où la faveur publique m'avait abandonné et où l'obscurité était à la fois pour moi un repos et un asile. Je vient de faire représenter mon poème sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Un grand acteur a voilé sous la splendeur de son génie les imperfections de l'oeuvre. Le public n'a vu que Frédérick Lemaitre; l'auteur a heureusement disparu derrière l'acteur. Le drame a été oublié; le grand comédien a été applaudi, il a grandi, et j'ai été sauvé d'une chute que j'avais méritée et acceptée d'avance. Tout est bien. Maintenant que M. Michel Lévy publie le livre, il .faut que je donne au lecteur le portrait réel et historique du héros des noirs. Je le prends dans les notes méditées du général Ramel, qu'un de mes collègues, représentant du peuple, possesseur de ces intéressants mémoires, veut bien me communiquer. « Toussaint, dit le général Ranael, qui dessine ce portrait de Saint-Domingue et d'après nature, Toussaint est âgé de cinquante-cinq ans. Sa .taille est ordinaire, son physique rebutant; il est laid même dans l'espèce noire; il naquit aux Gonaïves sur l'habitation d'Indéri, fut d'abord cocher, puisatier, et finit par être gérant de M. d'Héricourt. 11 monte bien à cheval et lestement. La nature l'a doué d'un grand discernement; il n'est pas trop communicatif. Brave, intrépide et prompt à se décider quand. il le faut; tous les ordres qu'il donne, il les écrit de sa main il n'est permis à aucun aide de camp ou secrétaire de décacheter ou lire les lettres et mémoires qu'on lui adresse; lui seul les ouvre et les lit avec beaucoup d'attention. Il ne fait pas attendre sa réponse, et ne revient jamais'sur ses ordres ou sur ses. décisions. De tout temps très-attaché à la doctrine de la religion chrétienne, il hait ceux qui négligent de la professer. Frugal, sobre jusqu'à l'excès du manioc, quelques salaisons et de l'eau, voilà sa nourriture 'et sa boisson. 11 croit fermement qu'il est l'homme annoncé par l'abbé Raynal, qui doit surgir un jour pour briser les fers des noirs. Bon époux, père tendre, on né peut qu'admirer l'attachement et lé respect qu'il porte à son parrain qui reste en haut du Cap il ne vient jamais dans cette ville qu'il ne s'arrête chez lui en arrivant. Ce parrain est très-mal logé, et n'a jamais voulu changer de demeure sous le règne de Toussaint C'était un homme très-important, et qui a rendu de grands services. On l'a noyé depuis; quelle en a été la raison? je, n'en sais rien. Toussaint fut d'abord l'ennemi du désordre et. du brigandage. C'est par cette raison que, dès le commencement des troubles, il s'était retiré chez les Espagnols il fit avec eux la guerre à ses compatriotes, il s'y était même distingué. On ignore par quels moyens le général Lavaux le ramena dans le parti français. 11 vint prendre rang dans l'armée française de Saint-Domingue; il fut bientôt promu au grade de général de brigade, puis de division et de gouverneur. On dit que l'appétit vient en mangeant, il faut croire qu'il en est ainsi de l'ambition. Toussaint rendit de grands services au général Lavaux, et on lui. doit l'expulsion dès Anglais de la colonie. » Un homme de couleur, le général Dumas, avait pu obtenir en Europe le commandement en chef d'une armée française; Toussaint trouva -donc tout juste et tout naturel de commander au moins à ses compatriotes qui le désiraient, le demandaient pour chef,-et ne l'ont que trop bien secondé. Voilà le but où tendaient tous ses voeux et tous ses travaux. Bientôt il sentit qu'il fallait reconstruire ce qu'il avait détruit; il s'en occupe avec beaucoup de ténacité, et tous les hommes lui sont bons, quelles que soient leur couleur èt leur opinion. » Malheur à qui. oserait le tromper, il abhorre les menteurs. On lui en impose difficilement; il est méfiant à l'excès, et pardonne rarement à ceux de sa couleur, dont il connaît bien le génie inquiet. » Chaque année il envoie à son ancien maître, réfugié aux Etats-Unis, le produit' de son habitation et beaucoup au delà. Je pourrais encore ajouter bien des choses. Je crois suffisant ce que je viens, de dire. » Ce ne sera pas une histoire dénuée d'intérêt que celle de Toussaint, si elle paraît jamais, et surtout si elle est écrite avec impartialité, et s'il est permis de tout dire. » Lorsque Toussaint fut forcé de se soumettre, et qu'il eut obtenu que tout serait oublié, il vint au Cap; il osa-y entrer précédé de trompettes, trente guides en avant et autant en arrière il fut hué, insulté même par les habitants; il était accompagné du général Hardi, vers lequel il se tourna,: ét il lui dit froidement « Voilà ce que sont les hommes partout; je les ai vus à mes genoux, ces hommes qui » m'injurient mais ils ne tarderont pas c me regretter. » Il ne s'est pas trompé. Le général Leclerc le' prévint; on dit qu'il conspirait; il fut arrêté et envoyé en France. » Christophe est né dans l'île anglaise qui porte, ce nom il est âgé de quarante ans. Il fut amené très jeune à Saint-Domingue par un Anglais; il y est resté longtemps domestique d'auberge tel était encore son état lorsque la révolution éclata dans la colonie; il a pris une grande part dans les troubles de cette île. C'est Toussaint qui l'a fait général de brigade, aussi lui est-il très-attaché. Christophe est très-bien fait de sa personne. On ne saurait imaginer à quel point cet homme a l'usage du monde; doué des formes les plus séduisantes, il s'explique avec beaucoup de clarté et parle bien le français. Quoique très-sobre, il aime néanmoins l'ostentation il est instruit, vain jusqu'au ridicule, enthousiaste de la liberté. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit que si jamais on osait parler de remettre sa couleur en esclavage, il incendierait jusqu'au sol. de Saint-Domingue! Il avait pour le général Debel une antipathie insurmontable. D'où provenait-elle? Je le sais bien; mais il ne faut pas que tout soit connu. » Christophe n'est pas cruel je suis sûr qu'il se fait violence quand il use de mesures de rigueur. Il commanda le Cap après la mort de Moïse, et il s'y était fait généralement aimer de toutes les couleurs. Aujourd'hui, c'est un ennemi irréconciliable très dangereux, et qui jouera un grand rôle par ses talents militaires. » Dessalines est un noir du Congo; il est âgé de quarante-cinq ans. Sa physionomie est dure; lors qu'il entre en fureur le sang lui sort par les yeux et par la bouche. C'est l'Omar de Toussaint; il le regarde comme un dieu, et dans le culte qu'il rend à son idole il entre autant de politique que d'attachement. De quelle bienveillance ne l'a pas comblé le général Leclerc? Telle était sa faveur auprès de lui qu'on pouvait dire Les vainqueurs sont jaloux du bonheur des vaincus. Dessalines est la terreur des noirs. » Une émeute avait-elle éclaté, c'était lui que Toussaint envoyait, non pour apaiser mais pour châtier; à son approche tout tremblait, il n'y avait aucune grâce à espérer. Dessalines est brave, mais n'a aucune instruction il est général.en chef. Qui a pu décider sa défection ? Il ne faut pas en douter l'arrestation de Toussaint. Cependant je ne puis croire qu'il puisse longtemps se conserver dans sa place avec si peu de moyens. Pour gouverner il faut plus que du courage et des moyens violents. Violentum nihil durabile. » Maurepas est âgé de quarante ans; il est né à Saint-Domingue, et y a été assez bien élevé; il parle avec beaucoup de grâce et de précision. Bien fait de sa personne, gentil, même coquet, splendide en lout, d'une bravoure éprouvée et possédant l'art militaire au dernier point. Il lit beaucoup et a une bibliothèque choisie. Il aime la nation française autant qu'il déteste les Anglais. Il n'a jamais voulu séparer s.on sort de celui de Toussaint; aussi nous a-t-il fait plùs de mal à lui seul que tous les généraux de Toussaint. Lorsqu'il se soumit 'on lui conserva le commandement du port de Paix; j'ai servi sous ses ordres. Il avait dans cette ville une maison qui aurait été belle à Paris. Rien n'avait été oublié pour l'embellir et la décorer. Elle devait avoir coûté des sommes immenses. J'ai constamment mangé à sa table. Dans les commencements, je ne revenais pas de mon étonnement de lui voir cette aisance à faire les honneurs de chez lui. Lorsque Toussaint eut été arrêté pour être conduit en France, que Christophe, Clervaux, Pétion et Dessalines furent se réunir aux bandes du chef Sylla, qui lé premier avait levé l'étendard de la révolte, que l'insurrection des noirs fut devenue générale, je dus me tenir en réserve et presque en défense contre Maurepas. Il s'en aperçut et me parut très-peiné de ma méfiance, il s'en expliqua avec franchise; il me dit que son parti était pris qu'il ne se séparerait pas une seconde fois de' la France, quel que pût être le sort qui lui était réservé; que' si je voulais il m'allait remettre le commandement, et que je n'avais qu'à en écrire au général Leclerc et lui demander pour lui; Maurepas, de passer en France. Quoique content de cette explication, j'écrivis au capitaine général. Je ne reçus d'autre réponse que celle d'ordonner à Maurepas de se rendre au Cap pour y recevoir une destination ultérieure. Je lui communiquai cet ordre; il né balança pas à s'embarquer avec toute sa famille, et partit pour le Cap. J'appris quarante-huit heures après qu'en entrant en rade, lui, sa femme, ses enfants en bas âge avaient été jetés à la mer. Il n'avait demandé d'autre grâce que celle de n'avoir pas les mains liées derrière le dos. Jamais nouvelle ne m'a plus contristé; j'en fus tout absorbé. Je me rappelais qu'accompagnant Maurepas sur le port, et au moment de nous séparer, il m'avait dit en m'embrassant « Vous ne me verrez » plus, ils veulent me tuer; le général Debel est mon. » ennemi. » Que ne lui dis-je pas pour lè rassurer? je lui donnai ma parole d'honneur qu'il n'avait rien à craindre. Le général Leclerc fut trompé, tout le prouve. Dans la supposition où le capitaine général aurait, pris le'parti de se débarrasser de tous les chefs noirs qui. resteraient en son pouvoir, Laplumeret, Saulinet; qui vivent encore, auraient dû subir le même sort: L'a mort de Maurepas est l'effet d'une vengeance particulière dont j'ai bien ressenti ma part. Je ne fais assurément aucun cas de l'estime de Christophe et de Pétion cependant j'ai été peiné d'avoir été soupçonné par eux d'avoir livré Maurepas, dont, je le répète, je n'ai jamais reçu que de bons offices, et sur lequel, j'ose le dire, le capitaine général pouvait conter. Ce supplice ne produisit qu'un mauvais effet; il décida l'entière défection des noirs, nous aliéna les indifférents, et une guerre à mort entre les deux couleurs fut dès ce moment déclarée. -Quels hommes a-t-on noyés à Saint-Domingue ? dès noirs faits prisonniers sur le champ de bataille? non; des conspirateurs? encore, moins! On ne jugeait personne sur un simple soupçon, un rapport, une parole équivoque, deux cents, quatre cents, huit cents, jusqu'à quinze cents noirs étaient jetés à la mer. J'ai vu de ces exemples, et j'en ài gémi. J'ai vu trois mulâtres frères subir le même sort. Le 28 frimaire ils se battaient dans nos rangs, deux y furent blessés le 29 on les jeta à la mer, au grand étonnement de l'armée et des habitants. Ils étaient riches et avaient une belle maison qui fut occupée deux jours après leur mort par le général. » On sait comment l'infortuné Toussaint Louverture, arraché de. sa patrie, fut amené en France et n'y trouva que l'hospitalité d'une prison d'État, au lieu de, l'asile et dés honneurs qu'on lui avait fait espérer. Cet homme, tout ébloui encore de l'importance qu'il avait acquise tout superbe encore de l'autorité s'ouveraine qu'il venait d'exercer, tout enivré des espérances de gloire et d'immortalité qui rayonnaient depuis sept ans autour de son front, fut enfermé par Bonaparte dans un cachot du fort de Joux, dans les plus âpres montagnes du Jura, sans soleil, sans famille, sans peuple; il y languit quelques années et y mourut du froid du corps et du froid de l'âme. Ce ne fut que quarante-huit ans après ce martyre que le mot de liberté des noirs put enfin retentir sur son tombeau. Ses fils, héritiers de ce grand nom et rendus dignes de le porter par l'éducation qu'il leur avait donnée, le cachèrent, dit-on, longtemps dans l'obscurité en France, et se montrèrent au niveau de leur malheur et de la gloire de leur père. L'histoire et la France doivent réparation tardive de ces ostracismes du héros des noirs. Tel est le fond réel du drame de Toussaint Louverture les accessoires n'ont que la réalité de l'imagination. Quand je l'écrivis, de mémoire, j'étais sans livres et sans documents, à la campagne, et je n'avais sous la main ni les faits, ni les couleurs propres à donner une valeur historique à ce tableau. Je ne me dissimule aucune de ses nombreuses imperfections ce n'était dans mon intention qu'un discours en vers et en action en faveur de l'abolition de l'esclavage. L'esclavage est à jamais aboli; aujourd'hui, qu'on me pardonne le drame en faveur de l'acte. Si mon nom est associé dans l'avenir de la race noire aux noms de Wilberforce et des abolitionistes français, ce ne sera pas pour ce poëme, ce sera pour le 27 février 1848, où ma main signa l'émancipation de l'esclavage au nom de la France! Les artistes de la scène sur laquelle ce drame a été représenté méritent plus que moi la reconnaissance des compatriotes de Toussaint. Ils ont encadré mes faibles vers dans tout le luxe d'art qui pouvait suppléer l'insuffisance du tableau. Les vers sont à moi, le drame est véritablement à eux. Bien que je ne doive pas récidiver, je l'espère; et que je ne sois qu'un auteur dramatique d'une soirée, il convient que je fasse comme mes confrères en poésie, et que je dise après le rideau baissé ce que j'ai éprouvé aux premières représentations, caché au fond d'une seconde loge, en voyant marcher, parler et agir sur la scène, ces vers, personnifiés dans des hommes, dans des femmes, dans des enfants, dans des jeunes filles, qui semblaient m'être renvoyés des régions de l'imagination comme les fantômes incarnés de mes conceptions. Le public leur a payé en applaudissements ce que je leur dois en reconnaissance. Frédérick Lemaître a été le Talma des noirs, un Talma des tropiques, aussi grand dessinateur, d'un caractère plus sauvage, plus ému plus explosible que le Talma de Tacite, que nous avons vu chez nous se poser, marcher, penser et parler comme la statue vivante de l'histoire classique. C'est bien de Frédérick Lemaître que le public a pu dire, ce que les Français disaient de Toussaint: Cet homme est une nation. Une jeune fille, soeur de mademoiselle Rachel, dont le nom impose la responsabilité du don théâtral, a bien porté, quoique si enfant, ce nom de famille si écrasant pour la scène. Mademoiselle Lia Félix a eu, le souffle du tropique dans la poitrine, le cri de la liberté dans la voix, la fibre de l'amour filial dans le coeur; il ne lui manque que des années pour avoir ce que sa soeur a en génie. Jemma a déguisé sous son talent la nullité d'un rôle ingrat, et les lacunes d'un mauvais acte qui remplit la scène sans la passionner. Tous les autres personnages ont concouru à l'oeuvre avec zèle et désintéressement d'amour-propre, dans la proportion de leurs trop faibles rôles. Un compositeur intelligent et sensible a associé la musique aux vers il a trouvé des notes qui préludaient merveilleusement aux émotions que j'aurais voulu produire enfin, le théâtre a véritablement protégé l'écrivain. Mon seul mérite est de l'avouer. Je dois au théâtre de la Porte-Saint-Martin de la reconnaissance; le public lui doit de l'estime; les spectateurs et les lecteurs ne me doivent à moi que le pardon. Paris, 15 avril 1850. Préface Critique De Gustave Planche. (1) Toussaint Louverture, Drame De M. Alphonse De Lamartine. (1850). Par Gustave Planche. Revue Des Deux Mondes, Tome VI. Pour bien comprendre le caractère de Toussaint Louverture, il faut l’étudier surtout dans les dix années qui précèdent l’expédition du général Leclerc. Sans l’étude attentive de ces dix années, il est impossible de s’expliquer l’autorité absolue dont cet homme singulier était investi, le pouvoir dictatorial qu’il exerçait à Saint-Domingue. Il y avait dans cette nature africaine un mélange de ruse et de persévérance, de perfidie et de grandeur, qui devait lui concilier l’admiration et le dévouement de ses frères en esclavage. Toussaint avait quarante-huit ans quand la France proclama l’émancipation des noirs. Il s’était élevé lentement de la plus infime condition au rang de surveillant. Chargé d’abord de la garde des bestiaux, puis cocher du gérant de M. de Noé, dès qu’il sut lire et signer son nom, il sembla deviner la haute fortune qui lui était réservée. La révolution française le trouva dans une position qui, bien que très modeste, avait pourtant déjà de quoi flatter son orgueil, quand il songeait à son point de départ. Aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’il ait hésité pendant plusieurs années avant de se prononcer pour la cause qu’il devait défendre plus tard avec tant d’énergie. Toussaint servit dans les rangs de l’armée espagnole contre la république française, qui avait émancipé les noirs, et n’abandonna son premier drapeau que lorsque le général Laveaux lui eut promis de lui laisser dans l’armée française le grade de colonel qu’il avait dans l’armée espagnole. Encouragé par cette promesse, Toussaint passa du côté des Français avec une partie de son régiment; sa défection entraîna rapidement celle de plusieurs corps de troupes de la même couleur, et Laveaux, pour reconnaître cet important service, lui conféra le grade de général de brigade. Une fois investi de ce titre, qu’il osait à peine espérer, Toussaint ne songea plus qu’à se débarrasser de son bienfaiteur. Laveaux, devinant les projets de Toussaint, le surveillait avec défiance; mais, une révolte ayant mis le général français aux mains des noirs, Toussaint, à là tête de quelques centaines d’hommes résolus, comprima la révolte et délivra le général. Laveaux nomma Toussaint lieutenant-général, et partagea dès ce moment avec lui le gouvernement du pays. Ce partage ne pouvait contenter son ambition: il fallait à Toussaint l’autorité absolue. Pour s’en saisir, il fit nommer Laveaux représentant, et se trouva enfin maître de Saint- Domingue. Il se débarrassa des commissaires de la convention et du directoire comme il s’était débarrassé de Laveaux, tantôt en portant sur eux les suffrages des électeurs de la colonie, tantôt les forçant à s’embarquer, leur démontrant que leur présence était dangereuse pour la paix publique. La ruse, on le voit, tient autant de place que le courage dans la fortune politique de Toussaint. S’il a payé de sa personne en mainte occasion, s’il s’est montré brave sur le champ de bataille, s’il n’a jamais reculé devant le danger, son épée seule n’eût pas suffi à lui donner le pouvoir souverain qu’il convoitait. Chez ce nègre illettré, qui, dans sa correspondance avec les généraux français, était obligé d’emprunter la plume d’un prêtre espagnol, il y avait autant de finesse, autant de pénétration que chez un diplomate vieilli dans les chancelleries européennes. Suivant d’un oeil attentif tous les événemens qui s’accomplissaient en France, toutes les transformations du gouvernement de la métropole, il réglait sa conduite sur les nouvelles qu’il recevait. La convention et le directoire ne l’avaient guère inquiété; il faisait semblant d’accepter les conseils et le contrôle des commissaires que la France lui envoyait, et savait les réduire à une autorité purement nominale. En apprenant la chute du directoire et la création du consulat, Toussaint devina qu’il lui faudrait bientôt compter avec le maître que la France venait de se donner. Toutefois il se rassura en voyant la guerre se rallumer. Le premier consul avait alors trop d’affaires sur les bras pour songer à Saint-Domingue, et puis, lors même qu’il eût voulu ramener la colonie sous l’autorité de la métropole, la mer n’était pas libre, et les vaisseaux français ne pouvaient pas porter à Toussaint les ordres du premier consul. La signature de la paix d’Amiens changea subitement la face des choses en rouvrant la mer aux navires français, elle remettait les colonies sous la main de la métropole. Toussaint avait trop de sagacité pour ne pas le comprendre, et, dès qu’il connut la paix d’Amiens, il sentit la nécessité de se préparer à la résistance. Il était le premier, il voulait rester le premier, et, malgré toutes les remontrances de ses conseillers, malgré tous les avertissemens de ses amis les plus dévoués, il était fermement résolu à ne rien céder de l’autorité qu’il avait conquise. De quelle nature était cette autorité? D’après plusieurs témoignages qui paraissent dignes de foi, elle était sans limites, et ne pouvait se comparer qu’à l’autorité des souverains de l’Asie. Il est arrivé à Toussaint, pour châtier la révolte, de désigner, d’appeler hors des rangs les soldats qu’il jugeait plus coupables que les autres et de leur commander d’aller se faire fusiller; les soldats s’inclinaient en joignant les mains, et allaient recevoir la mort. Où trouver des exemples d’une telle soumission, si ce n’est en Orient, parmi les vizirs à qui le muet présente le lacet? Qu’on ne s’y trompe pas cependant, l’autorité despotique de Toussaint n’était pas un caprice du hasard; elle ne s’explique pas tout entière, comme on pourrait le croire, par l’incontestable supériorité de son intelligence comparée à celle de ses anciens compagnons d’esclavage devenus ses sujets; elle reposait sur une base plus solide, sur la justice. Si Toussaint, en effet, se montrait sévère, rarement il se montrait injuste. Doué d’une force herculéenne, doublant sa force par la sobriété, par l’activité, dormant deux heures, faisant parfois quarante lieues à cheval dans une seule journée, il châtiait le crime contre les personnes ou les propriétés dès qu’il le connaissait, et cette vigilance prodigieuse donnait à ses arrêts quelque chose de surnaturel. Entre le crime et le châtiaient, il s’écoulait si peu de temps, que les nègres avaient fini par croire que le maître les voyait toujours, à quelque distance qu’il se trouvât. Il encourageait lui- même cette croyance par ses paroles. Il leur disait du haut de la chaire, en promenant sur son auditoire un regard impérieux: Je pars, mais n’oubliez pas que je laisse parmi vous mon oeil et mon bras, mon oeil pour vous surveiller, mon bras pour vous frapper. Pour ajouter encore au prestige de son autorité, Toussaint s’était composé une généalogie, il se disait petit-fils d’un roi de la côte d’Afrique, et cette généalogie, vraie ou mensongère, était acceptée par ses sujets comme une preuve de sa prédestination. Toussaint, en acceptant l’émancipation de la race africaine dans les colonies françaises, avait cependant obligé tous ses anciens compagnons d’esclavage à reprendre la culture des terres pendant cinq ans, leur assurant le quart des produits. Satisfaits de cette liberté nominale, les nègres étaient rentrés sous le joug, et le régime nouveau auquel Toussaint les soumettait, plus dur que le régime des anciens colons, leur semblait plus facile à supporter, parce qu’ils obéissaient à un homme de leur couleur. Leur orgueil se trouvait flatté en voyant ce que la liberté avait fait d’un Africain, et ils subissaient sans murmurer l’autorité despotique de ce nouveau maître. Les colons, rétablis dans leurs propriétés, bénissaient le gouvernement de Toussaint et ne s’étaient jamais sentis protégés plus efficacement. Loin d’appeler de leurs voeux l’intervention de la métropole dans le gouvernement de Saint-Domingue, ils ne souhaitaient, n’espéraient rien de mieux que la dictature qui avait ramené dans l’île la paix, la sécurité, la richesse. Qui pourrait jamais contenir d’une main aussi ferme quatre cent mille noirs et les obliger, tout en proclamant leur liberté, de travailler pour vingt mille blancs et vingt mille mulâtres? Quel Européen saurait jamais faire ce que Toussaint avait fait? Jamais la colonie n’avait été si prospère. En chassant les Anglais et les Espagnols, il avait donné à la partie française de nouvelles richesses. Aussi Toussaint était entouré de courtisans; malgré sa laideur, malgré son âge, les blanches ne dédaignaient pas d’assister à ses fêtes. Y a-t-il dans un tel personnage l’étoffe d’une composition dramatique? Cette vie commencée dans la condition la plus infime, qui franchit un à un tous les degrés de l’échelle sociale, qui, après avoir connu le pouvoir souverain, l’ivresse du combat, l’orgueil de la victoire, va s’éteindre dans une forteresse sur une terre étrangère, n’offre-t-elle pas au poète tous les élémens d’intérêt, toutes les ressources qu’il peut souhaiter? A ne prendre dans Toussaint que l’homme politique, on trouverait déjà dans la biographie que je viens d’esquisser rapidement de quoi émouvoir, de quoi étonner, de quoi enchaîner l’attention. Si on ajoute à ce que j’ai raconté la partie intime, que j’ai négligée à dessein pour montrer plus clairement la partie publique du personnage; si, en regard de l’ambition qui a dominé toute la vie de Toussaint, on place l’amour paternel, que le premier consul avait appelé au secours de ses négociateurs pour soumettre le dictateur de Saint-Domingue; si on jette dans les bras de ce soldat sexagénaire ses deux fils Isaac et Placide, envoyés en France, confiés au directoire comme des otages par le colonel Vincent et ramenés par le général Leclerc comme des conseillers, comme des messagers de paix, il me semble que les affections de famille opposées aux passions politiques, le père opposé au guerrier, à l’homme d’état, donnent au sujet une valeur nouvelle. Avant de revoir ses fils, Toussaint s’était trouvé aux prises avec les affections de famille dans une circonstance moins cruelle, qu’il n’est cependant pas inutile de rappeler. Reconnaissant parmi les rebelles un de ses meilleurs lieutenans, son neveu Moïse, il n’avait pas hésité à l’envoyer devant un conseil de guerre, à sanctionner l’arrêt de mort prononcé contre lui. Il avait sacrifié Moïse pour asseoir plus solidement son autorité. En présence de ses fils, son émotion, quoique profonde, ne réussit pourtant pas à changer sa résolution. Après avoir écouté en silence leurs prières et les conseils de M. de Coasnon, leur précepteur, il leur dit: « Choisissez, mes enfans, entre la France et votre père. » Vainement ils essayèrent de l’effrayer en lui peignant la puissance du premier consul; malgré les douze mille soldats débarqués par l’escadre française, malgré les premières victoires de l’armée européenne, Toussaint demeura inébranlable et s’en tint à sa première réponse: « Choisissez, mes enfans, entre la France et votre père. » Certes, il y a dans cette nature quelque chose d’héroïque et en même temps de touchant. Quoique l’ambition parle en lui plus haut que le patriotisme, quoiqu’il sache très bien que le général Leclerc ne vient pas pour rétablir l’esclavage, mais pour relever l’autorité de la métropole sur la colonie, cependant il ne demeure pas sourd à la voix de l’amour paternel, car si ses fils, sur la terre de France, étaient des otages, sur la terre d’Haïti ils ne sont que des messagers. Quoi que décide le père, la vie de ses enfans ne court aucun danger, et Toussaint ne l’ignore pas. Par une illusion facile à comprendre chez l’ambitieux, il a fait de sa cause personnelle la cause de sa couleur, et se refuse à reconnaître la suzeraineté de la France. Les prières de ses enfans n’ébranlent pas sa résolution; mais son obstination n’a rien qui offense les plus doux sentimens de la nature, car la vie de ses enfans n’est pas en péril. Quelque parti qu’ils prennent, leur vie est sauve. S’il leur dit de choisir, ce n’est pas qu’il les aime avec tiédeur; c’est qu’il s’abuse sur le vrai but de son ambition, c’est qu’il voit dans sa cause la cause d’un peuple entier, et qu’il croirait manquer à sa mission, trahir le rôle que Dieu lui a confié en cédant aux prières qui lui conseillent la soumission. La lutte ainsi posée, ainsi comprise, réunit tous les caractères de la grandeur poétique. À quel moment faut-il prendre Toussaint pour le mettre sur le théâtre? Quoique les trois unités recommandées par le précepteur d’Alexandre soient aujourd’hui traitées avec une dédaigneuse indifférence, je pense qu’il est bon de garder au moins l’unité d’action. Je fais bon marché de l’unité de temps, de l’unité de lieu; quant à l’unité d’action, elle ne relève de la poétique d’aucun pays; elle relève du bon sens, de la raison, de l’évidence, de la nécessité. Sans m’arrêter aux exemples éclatans qu’on pourrait invoquer contre ma pensée, je préfère le développement d’une action unique à l’enchaînement, si habile qu’il soit, de tous les épisodes dont se compose la vie d’un homme. Malgré mon admiration profonde pour la Vie et la Mort du roi Jean, j’aime mieux Othello, Roméo et Juliette, dont l’action embrasse un espace plus resserré et concentre plus sûrement l’attention. Je crois donc qu’il faut choisir dans la vie de Toussaint Louverture le moment de sa suprême puissance, c’est-à-dire l’époque du consulat. À ne consulter que la curiosité, qui trop souvent de nos jours domine les oeuvres qu’on appelle dramatiques je ne sais trop pourquoi, on pourrait se laisser tenter par les premières années de Toussaint, et vouloir nous le montrer dans l’esclavage, puis soldat dans les rangs de l’armée espagnole. Pour ma part, je ne crois pas que le goût puisse avouer une pareille tentative. Le poète fût- il sûr de trouver pour ces tableaux des couleurs vives et variées, nous aurions encore le droit de le gourmander, car la biographie ne peut être confondue avec la poésie. Toutes les ruses employées par Toussaint pour établir, pour assurer sa puissance, sont des traits de caractère qu’il ne faut pas négliger, qui servent à dessiner sa physionomie. Ce n’est pas une raison pour se croire obligé de mettre sous nos yeux toutes les supercheries qu’il s’est permises, toutes les embûches qui lui ont livré ses ennemis, tous les actes de duplicité dont il s’est glorifié. Depuis le général Hermona jusqu’au colonel Maitland, il a trompé, comme en se jouant, tous ceux qu’il a voulu tromper; que le poète se souvienne de tous ces mensonges, de toutes ces trahisons, sans tenir à nous montrer qu’il les connaît. Qu’il se contente d’emprunter à la vie entière du personnage tout ce qui peut expliquer son caractère. Que ses études prennent place dans la trame de l’action, sans ostentation, sans jactance. Et si la curiosité y perd quelque chose, le bon sens y gagnera. Y a-t-il dans le moment que je propose de quoi défrayer les cinq actes d’un poème dramatique? Est-il possible de tirer deux mille vers de la lutte engagée entre Toussaint et le général Leclerc sans recourir à aucun épisode parasite? Je le crois fermement, et je n’ai pas besoin d’ajouter que sous le nom d’épisode parasite je ne comprends pas le combat de l’ambition et de l’amour paternel, car ce combat forme une partie essentielle de l’action. Je voudrais voir d’abord Toussaint dans tout l’éclat de sa puissance, au milieu de sa cour, inquiet et pourtant s’applaudissant de la résolution qu’il a prise. Pour demeurer fidèle à la vérité historique, il ne faudrait pas nous montrer le dictateur entouré seulement d’une cour africaine; les blancs et les blanches devraient avoir leur place dans le palais du maître. Qu’importe que l’orgueil européen soit blessé d’un tel mélange? C’est une nécessité du sujet qu’il faut accepter. Vers la fin d’une fête, aux premiers rayons du soleil, on signalerait l’approche de l’escadre française, et Toussaint, rassemblant à la hâte ses lieutenans, son état-major, dicterait les réponses à faire aux sommations du général français. Il faut que le spectateur voie Dessalines, Laplume, Maupas, et entende les ordres qu’ils reçoivent. S’il ne les entend pas, il ne conçoit pas une juste idée de la résistance désespérée à laquelle Toussaint s’est décidé. Je ne crois pas possible de partager, sans de graves inconvéniens, l’attention de l’auditoire entre les lieutenans de Toussaint. Il suffit de nous montrer à l’oeuvre le plus farouche, le plus cruel de tous, Dessalines. Or, quelle était l’oeuvre confiée à Dessalines? L’incendie de la ville du Cap, dès que les Français auraient mis le pied sur la terre d’Haïti. Je ne conçois pas un poème dramatique dont Toussaint est le héros sans l’incendie du Cap. Cette affreuse résolution, trop fidèlement exécutée, est un trait indispensable dans le tableau de la défense de Saint-Domingue. Que les jansénistes littéraires ne se récrient pas, que les petites maîtresses ne se pâment pas d’effroi, l’incendie du Cap ne doit pas être raconté; il faut qu’on le voie, il faut qu’on entende les toits se tordre sous la flamme qui les dévore, qu’on suive d’un oeil éperdu les mères tremblantes qui emportent leurs enfans à travers les débris de la ville. Qu’on ne dise pas que c’est là un tableau digne tout au plus des théâtres de boulevard, et que la poésie dramatique doit répudier. Quand je demande l’incendie du Cap, je ne prétends pas effacer le poète devant le décorateur. Le spectacle n’est ici que le cadre où le poète doit placer sa pensée. Les colons les plus hardis se décident à se jeter dans les bras de l’armée française; les plus timides perdent leur temps en délibérations, et sont emmenés dans les mornes par Dessalines. Il y a dans ces scènes déchirantes quelque chose qui ne s’adresse pas aux yeux seulement, et dont le poète peut tirer parti. L’entrevue de Toussaint et de ses enfans après l’incendie du Cap transporte le spectateur dans un monde d’émotions attendrissantes. Cette entrevue, qui, par sa nature même, agite profondément tous les coeurs, rapprochée de la tâche terrible confiée à Dessalines, acquiert encore une plus grande puissance. Il faut que le père se montre à nous tout entier, avec ses angoisses, ses défaillances, et que la victoire demeure pourtant à l’ambition cachée sous le manteau du patriotisme. Que M. de Coasnon remette à Toussaint la lettre du premier consul, qui commence par la flatterie et finit par la menace. Qu’il ajoute à cette lettre les promesses de Bonaparte pour lui-même, pour ses fils; que les enfans à leur tour essaient de fléchir leur père en lui montrant l’inutilité de la résistance, et qu’après l’immuable réponse de Toussaint, Placide retourne au camp français avec M. de Coasnon, tandis qu’Isaac demeure près de son père. Ici se place fatalement une réminiscence de Mithridate. Le vieux Toussaint entre Isaac et Placide, comme Mithridate entre Pharnace et Xipharès, doit entretenir ses fils de ses projets, de ses espérances. Les Anglais lui ont offert la royauté d’Haïti. S’il l’a refusée pour n’appartenir qu’à lui-même, pour agir plus librement, pour dégager de tout contrôle le pouvoir qu’il a conquis et qu’il veut garder, il n’est pas trop tard pour accepter ce qu’il a refusé: une escadre anglaise peut venir le délivrer. La paix d’Amiens ne sera pas éternelle, ce n’est qu’un armistice; la France et l’Angleterre ne vivront pas long-temps en bonne amitié, et le vieux Toussaint, avec le secours d’une escadre anglaise, sera roi d’Haïti. Le lecteur devine, sans que je prenne la peine de l’indiquer, tous les développemens heureux, toutes les pensées énergiques, tous les mouvemens passionnés qu’un pareil thème fournit à la poésie. Resté seul avec Isaac, Toussaint assemble un conseil de guerre. Puisque l’incendie du Cap, puisque les récoltes livrées aux flammes, puisque la dévastation et la stérilité n’ont pas suffi pour arrêter l’armée française, puisque les soldats noirs ne peuvent tenir en plaine contre les soldats européens, il ne reste plus qu’un parti: se réfugier, se retrancher dans les mornes du Chaos; organiser dans ce dernier asile une résistance formidable; embusquer dans les gorges, dans les ravins, des tireurs invisibles dont l’oeil soit sûr, dont la main obéisse à l’oeil, qui frappent et tuent sans que les rangs éclaircis puissent savoir où adresser leur vengeance. Que chacun des officiers appelés au conseil donne librement son avis; qu’il indique les points à fortifier, les embuscades les plus sûres, les ravins les plus profonds, les plus escarpés, et que l’auditoire, en écoutant cette terrible délibération, comprenne qu’il s’agit pour Toussaint d’un dernier effort, d’un effort désespéré. Qu’lsaac, malgré les études paisibles au milieu desquelles il a vécu, se sente électrisé, et jure de mourir près de son père. Enfin Toussaint est retranché dans son dernier asile, dans les mornes du Chaos. Cette forteresse, bâtie par la main de Dieu, semble éloigner non-seulement le danger, mais la pensée même d’un assaut. Quelle armée assez téméraire, assez folle, pour s’aventurer dans ces gorges dont l’oeil n’aperçoit pas le fond? Et pourtant le général Leclerc ordonne l’assaut. Repoussé plusieurs fois, il revient plus déterminé, plus rapide, plus audacieux. Toussaint et ses lieutenans se défendent comme des géans, comme des héros; mais la discipline et le sang- froid l’emportent sur le courage et la colère. Toussaint essaie en vain de mourir les armes à la main, il est forcé de se rendre. Cette dernière partie de l’action semble appartenir au Cirque-Olympique, et pourtant je ne crois pas que la poésie dramatique doive la dédaigner. Qu’on se rappelle, en effet, l’admirable parti que Shakspeare et Schiller ont su tirer de pareilles données; ils n’ont pas banni de leurs poèmes les évolutions militaires, et ils ont eu raison, car, si le tumulte d’une bataille convient mieux à l’épopée qu’au théâtre, il n’est pas impossible, au milieu même du fracas des armes, de laisser aux personnages toute leur grandeur, toute leur liberté. C’est pourquoi je pense que le poète peut, sans puérilité, offrir à nos yeux la défense de Toussaint dans les mornes du Chaos: qu’il ne craigne pas de brûler un peu de poudre; s’il a pris au sérieux la composition de son oeuvre, s’il a dessiné à grands traits la physionomie des acteurs, le spectacle, si tumultueux qu’il soit, ne réussira jamais à distraire l’auditoire du but que l’auteur s’est proposé. Le spectacle n’est puéril que lorsque, au lieu d’encadrer la pensée, il la remplace, comme nous l’avons vu trop souvent. Il peut arriver que la foule applaudisse et ne s’aperçoive pas de la méprise; mais elle se ravise bientôt, et le poète qui s’est trompé au point de substituer le plaisir des yeux à l’enseignement, à l’émotion, qui a oublié le coeur et l’intelligence, reconnaît qu’il a fait fausse voie. Si cette pensée avait besoin d’être démontrée, il nous suffirait d’ouvrir l’histoire littéraire de ces vingt dernières années. Combien d’oeuvres applaudies pour le spectacle et aujourd’hui abandonnées, oubliées, parce que l’intelligence et le coeur demeuraient inoccupés en les écoutant! Certes je n’ai pas la prétention de tracer en quelques lignes le programme d’un poème dramatique. Ma pensée, qu’on le sache bien, est beaucoup plus modeste. J’indique franchement ce que j’aperçois de poétique dans la vie de Toussaint Louverture, ce qui me semble convenir au théâtre. Quant à la mise en oeuvre de ces élémens, c’est une question délicate, qui ne peut être résolue sans de mûres réflexions, et que je n’essaie pas de résoudre en ce moment. Comparons maintenant l’histoire au drame de M. de Lamartine. Je me crois dispensé de déclarer qu’à mes yeux l’histoire n’est pas la règle suprême de la poésie; à cet égard, ma profession de foi est faite depuis long-temps. Toutefois la comparaison que je propose, poursuivie avec sincérité, n’est jamais stérile. S’il arrive en effet que la poésie demeure au-dessous de l’histoire, si, au lieu de dominer la réalité, de l’agrandir en l’interprétant, elle substitue aux ressorts naturels que l’histoire lui fournit des moyens puérils et mesquins, n’aurons-nous pas le droit de la déclarer infidèle à sa mission? Le premier acte du drame nouveau est conçu comme le début d’un opéra. Les danses et les chants servent à encadrer un morceau lyrique la Marseillaise noire, récitée comme une leçon, commentée par les personnages qui l’écoutent. Le refrain, répété en choeur, donne le signal de la danse. Je ne veux pas bannir le chant de la poésie dramatique, je crois même qu’employé à propos il peut donner plus de vivacité à la représentation des scènes populaires; mais il faut, pour atteindre ce but, que le chant tienne peu de place et ne détourne pas l’attention de la pensée principale. Or, dans le premier acte de Toussaint Louverture, le chant n’a guère moins d’importance que la déclamation. Les strophes de la nouvelle Marseillaise, qui célèbrent la délivrance de la race africaine, qui prêchent le pardon, la concorde, sont écoutées avec distraction. Pourquoi? Parce que le chant et la danse tiennent autant de place que la poésie. Le thème choisi par M. de Lamartine pour ce morceau lyrique contredit d’une façon singulière la marche entière de l’action. Le poète prêche le pardon, la concorde, et l’auditoire placé sur la scène embrasse, quelques instans après, la guerre avec ardeur. L’histoire nous suggère à ce propos deux remarques importantes. Quand Bonaparte envoya le général Leclerc à Saint-Domingue, l’émancipation des noirs était déjà vieille de dix ans, et si les nègres ne jouissaient pas de la liberté que l’assemblée constituante leur avait accordée, ce n’était pas la métropole qu’ils devaient accuser. En second lieu, le chef de la colonie savait très bien que l’expédition française ne venait pas rétablir l’esclavage. Cette Marseillaise, qui se comprendrait dix ans plus tôt, sous l’assemblée constituante, n’est-elle pas, sous le consulat, un véritable hors- d’oeuvre? La dernière strophe à peine achevée, nous entendons la plainte élégiaque d’une jeune mulâtresse. Adrienne, nièce de Toussaint Louverture, aime d’un amour passionné le fils aîné du dictateur, que M. de Lamartine a baptisé du nom d’Albert. Il y a certainement de la grace dans les vers récités par Adrienne, pourtant sa plainte serait plus touchante, si elle se traduisait avec moins de prolixité. Était-il nécessaire de coudre à la donnée historique un roman amoureux? Je ne le crois pas. Les événemens qui vont s’accomplir sont trop grands, trop terribles, pour que le roman ne s’efface pas devant l’histoire. L’amour d’Adrienne pour Albert, si habile que se montre le poète, ne signifie pas grand’chose, au milieu d’une guerre qui moissonne quelques milliers de têtes. Au second acte, nous voyons Toussaint entouré de ses lieutenans. L’escadre est signalée. Dans quelques heures, l’armée française mettra le pied sur la terre de Saint-Domingue. Il s’agit d’organiser la résistance. Toussaint n’hésite pas; son parti est pris depuis long-temps. Ses lieutenans écoutent ses ordres avec soumission. Cependant, à quelques paroles qui leur échappent et que Toussaint n’entend pas, le spectateur comprend qu’ils n’ont pas pour leur chef un dévouement absolu, qu’ils sont jaloux de sa grandeur et se défient de son ambition. Resté seul, le dictateur commence un monologue assez étrange qui ne convient ni au temps, ni au lieu, ni au personnage. Il s’attendrit, s’apitoie sur les douleurs de sa mission, comme Moïse au pied du mont Sinaï, avant de recevoir les tables de la loi. Il tremble devant l’immense responsabilité dont il s’est chargé, il frémit devant l’énormité de sa tâche. Et comme si les quatre cent mille noirs dont il tient le sort entre ses mains ne suffisaient pas à l’épouvanter, il parle des millions d’ames qu’il sauvera par sa prudence ou perdra par sa témérité. Qu’on nous permette une question très prosaïque, mais très naturelle. Est-il probable que Toussaint ignore le nombre de ses sujets? Ce monologue, qui, par les images bibliques, rappelle le législateur des Hébreux, se conçoit difficilement dans la bouche du chef africain. M. de Lamartine, croyant agrandir le personnage, n’a réussi qu’à le dénaturer. Sans m’arrêter à la vraisemblance rigoureuse, dont la poésie n’a pas à s’inquiéter, je me demande si Toussaint, homme de ruse et de persévérance, peut se laisser emporter par la rêverie si loin de la réalité. Que l’Africain illettré parle avec abondance, qu’il trouve pour sa pensée des images variées, je le veux bien. Encore faut-il que sa pensée s’accorde avec son caractère. Un moine dont les leçons ont tiré son intelligence des ténèbres, qui a fait de l’esclave un homme, le surprend au milieu de son anxiété. Toussaint songe à ses enfans livrés en otages, et recule maintenant devant la guerre qu’il appelait tout à l’heure. Le moine, par une singulière application de la foi catholique, le ramène à sa première résolution. « Tu trembles pour tes enfans, s’écrie-t-il en lui montrant le Christ; Dieu n’a-t-il pas sacrifié son fils pour le salut du genre humain? » Pour un croyant, l’argument n’a pas une grande valeur, car il est impossible de séparer la rédemption de la résurrection. Si le Christ s’est fait homme pour mourir sur la croix et racheter le genre humain, il n’a pas renoncé sans retour à sa nature divine; il est remonté vers son père et doit juger un jour les hommes qu’il a sauvés. Pour peu que Toussaint se souvienne des leçons du moine qu’il écoute, il doit trouver la comparaison assez maladroite. Dieu, en sacrifiant son fils, savait que d’un mot il le rappellerait à la vie; quel père peut invoquer le même privilège? Toussaint se laisse pourtant convaincre par cet argument plus que douteux, et s’agenouille aux pieds du Christ. La vue des plaies du Sauveur raffermit sa foi et son courage, quand tout à coup une objection inattendue se dresse devant lui. Il va combattre les blancs, et il adresse ses prières au dieu des blancs. N’est-ce pas une misérable folie? Ce scrupule équivaut tout simplement à la négation du christianisme. Quelle que soit l’opinion de la science moderne sur l’origine des races humaines, la Genèse rattache toutes les races à une seule famille. Le dieu des blancs est le dieu des noirs, puisque tous les hommes sont fils d’Adam. La justice divine ne tient pas compte de la couleur du suppliant. Il y a dans la défiance et la colère de Toussaint une puérilité que j’ai peine à concevoir. Comment M. de Lamartine, qui a souvent célébré la foi chrétienne en paroles si magnifiques, a-t-il pu descendre jusqu’à inventer de tels enfantillages? Adrienne revient, et Toussaint, pour connaître le plan de campagne du général Leclerc, se décide à se cacher sous les haillons d’un mendiant. Il sait donner à ses yeux l’apparence de la cécité; Adrienne guidera le nouveau Bélisaire. Le troisième acte repose tout entier sur cette mesquine invention, qui semble empruntée au répertoire de l’Opéra-Comique. Les stratagèmes racontés par Polyen, excellens pour les généraux de l’antiquité, acceptés encore aujourd’hui comme motifs de terzetto ou de quartetto n’amènent sur les lèvres qu’un sourire de pitié, quand ils prennent place dans une action tirée de l’histoire moderne. Il faut prêter au général Leclerc une incroyable ignorance des choses de la guerre pour supposer qu’il ne connaît pas d’avance par ses espions le visage de son adversaire. Toussaint aveugle et mendiant dans un pays où les mendians sont inconnus, puisque les nègres marrons n’ont pour se nourrir qu’à étendre la main, - Toussaint protégé par Pauline Bonaparte contre les ingénieurs français qui veulent abattre sa cabane, - est un ressort que la poésie dramatique ne peut accepter. Acceptons-le pourtant, et voyons quel usage en a fait M. de Lamartine. Le général Leclerc s’offre lui-même au piège que lui tend le chef africain. Il ne sait où trouver son ennemi, et, pour lui envoyer une lettre, il fait choix de l’aveugle mendiant. Le dialogue de Toussaint et du général est d’un bout à l’autre taillé pour la musique. Le général demande au mendiant s’il connaît Toussaint: le mendiant répond que, pendant trente ans, il a dormi près de lui sous le même ajoupa. - Toussaint aime-t-il ses enfans? - Interrogé par Dieu même, Toussaint ne répondrait pas. - L’intervention de Dieu dépasse un peu, je l’avoue, les exigences d’une donnée musicale. Le reste de l’interrogatoire se plie parfaitement aux conditions du genre. Les enfans du dictateur, assis près du général Leclerc, entendent la voix de leur père et ne le reconnaissent pas. Ils saisissent une vague ressemblance, et leur mémoire hésite devant les haillons du mendiant. Leur père est devant eux; et ils ne se lèvent pas pour se jeter dans ses bras. Il faut aller à l’Opéra-Comique pour trouver des enfans si oublieux. Le mendiant parle de son ami, de Toussaint, en termes qui étonnent un peu l’état-major du général. Cependant personne ne songe à se défier du mendiant, qui poursuit librement son dithyrambe, et promet de remettre au chef des noirs la lettre du général Leclerc. Il est impossible de se montrer plus crédule, plus complaisant, de se prêter de meilleure grace au projet de son ennemi. Il est vrai que Toussaint, malgré ce qu’il a dit à sa nièce Adrienne, ne songe guère à profiter du jeu qu’il a dans la main. Il s’est déguisé en mendiant pour connaître le plan de campagne de l’année française, et il n’adresse pas au général une seule question directe ou indirecte qui puisse le mettre sur la voie des confidences. Le général Moïse, abusé comme Albert, comme Isaac, par le travestissement de Toussaint, vient devant lui livrer au général français le plan du général africain; Toussaint le poignarde, et s’élance à la mer au milieu des balles qui sifflent à ses oreilles sans l’atteindre; Adrienne demeure prisonnière. Il serait difficile d’imaginer un coup de théâtre plus digne de l’art primitif. Les personnages acceptent si simplement le rôle qui leur est confié, que l’auditoire ne songe pas à les quereller sur leur crédulité. Adrienne est enchaînée au mur d’une prison. Par bonheur son geôlier laisse pénétrer jusqu’à elle les deux fils de Toussaint. Ici nous avons une scène de tendresse dont quelques parties pourraient nous émouvoir en toute autre occasion, mais nous laissent parfaitement froids, parce que la scène est trop longue, et surtout parce qu’elle n’est pas à sa place. Comment les fils de Toussaint ont-ils pénétré dans la prison d’Adrienne? Comment ont-ils quitté le général qui les a ramenés? L’auteur ne le dit pas, et le spectateur ne songe pas à le demander. Des soldats entrent pour arrêter les fils de Toussaint; Adrienne est mise en liberté par son geôlier. Nous apprenons par quelques mots assez confus qu’Adrienne est fille du général Leclerc, qui, durant son premier séjour dans la colonie, a pris pour maîtresse une sueur de Toussaint. À quoi sert cette nouvelle complication? Quel parti le poète en a-t-il tiré? C’est un rouage parfaitement inutile. Ce péché de jeunesse mis au compte du général Leclerc ne hâte pas d’une minute la marche de l’action, n’ajoute pas au poème une parcelle d’intérêt. Enfin nous sommes dans les mornes du Chaos. Toussaint, entouré de ses lieutenans, est résolu à vendre chèrement sa vie, si l’ennemi est assez hardi, assez habile pour arriver jusqu’à lui. C’est à ce moment-là seulement, à ce moment suprême, que le poète a placé l’entrevue du père et de ses enfans, et la lecture de la lettre du premier consul. Il y a dans cette scène des accens d’une incontestable vérité, qui perdent malheureusement la moitié de leur prix dans le déluge de mots qui les envahit. L’amour paternel est profondément senti, et l’auteur trouve pour le peindre des couleurs dignes du sujet. S’il savait s’arrêter à temps, s’il ne gâtait pas comme à plaisir ce qu’il dit de juste par ce qu’il dit de trop, il nous tiendrait suspendus à sa parole. Le père lutte long-temps, trop long-temps, contre le soldat ambitieux, et le triomphe de l’ambition sur l’amour paternel n’émeut pas l’auditoire comme il pourrait l’émouvoir, s’il n’était pas préparé de si longue main. Les caractères d’Albert et d’Isaac sont plutôt ébauchés que dessinés. L’amour filial n’est pas aussi bien rendu que l’amour paternel L’exclamation d’Isaac après avoir entendu la lettre du premier consul se concilie difficilement avec l’éducation qu’il a reçue en France. Isaac, familiarisé avec les sciences de l’Europe, ne peut avoir gardé les préjugés de sa race. Si tout à l’heure Toussaint nous étonnait en appelant le Christ le dieu des blancs, Isaac peut-il s’écrier: Bonaparte est un blanc, pour décider son frère Albert à ne pas retourner en Europe, à demeurer près de leur père? Pour Isaac, qui a vu de ses yeux la grandeur, la puissance du consulat, Bonaparte n’est pas un blanc, mais un homme d’une intelligence supérieure, d’une volonté inébranlable, d’une sagacité rare, fait pour le commandement. Si l’amour filial le détache de la France qui l’avait adopté, il ne peut effacer en lui les souvenirs de son éducation. Isaac, malgré sa jeunesse, a trop de bon sens et de lumières pour voir dans Bonaparte l’ennemi des noirs. S’il embrasse le parti de son père, il faut qu’il l’embrasse par dévouement, qu’il connaisse le danger, l’inutilité de la résistance, et ne se décide pas comme un nègre ignorant; qu’il consulte son coeur et non la haine de la couleur blanche. Le retour du moine qui vient réchauffer la colère de Toussaint à l’heure du dernier combat ne me paraît pas une heureuse invention. Cette nouvelle déclamation sur la sainteté de la cause des noirs, loin d’agrandir la figure du chef africain, fait de lui un instrument plutôt qu’un acteur, c’est-à-dire que l’auteur va directement contre sa pensée. Qu’Adrienne, en voyant partir Albert, s’abandonne au désespoir, chacun de nous le comprend. Personne ne comprendra que Toussaint lui confie le drapeau noir, signal d’une défense désespérée. Le vieux chef ne peut sans cruauté désigner sa nièce aux balles françaises. C’est une conception inacceptable et contre laquelle proteste le bon sens de l’auditoire. Adrienne tombe frappée mortellement: dénouement qui ne dénoue rien, car, si le spectateur pressent l’issue de la lutte, le poète ne conclut pas. Que le lecteur compare au drame de M. de Lamartine l’histoire que j’ai rapidement esquissée, qu’il rapproche la réalité du poème, et qu’il décide lui- même de quel côté se trouvent l’intérêt, la grandeur, l’émotion. J’en ai dit assez pour que chacun devine ma pensée. En la formulant, je n’apprendrais rien à personne. Reste la question de style. J’ai entendu louer le style de Toussaint Louverture. Je veux croire que ces louanges n’étaient pas sérieuses. S’agit-il de rendre hommage au génie de M. de Lamartine? Je suis prêt à proclamer bien haut mon admiration pour les Méditations, pour les Harmonies, pour Jocelyn; je ne puis admirer ni la composition ni le style de Toussaint Louverture. Si le style des Méditations n’est pas toujours d’une irréprochable pureté, du moins il est marqué au coin de la spontanéité. L’image naît de la pensée, la pensée appelle l’image et n’est jamais appelée par elle. Si le style des Harmonies n’a pas toujours toute la précision, toute la transparence que le goût peut désirer, du moins la profusion et parfois la confusion des similitudes s’explique par l’abondance même des sentimens qui remplissent l’ame du poète. Si Jocelyn est plutôt une admirable ébauche qu’un tableau achevé, si les pensées ne sont pas toujours ordonnées avec toute la clarté désirable, du moins dans le style de Jocelyn rien n’accuse l’effort; les couleurs mêmes qui ne sont pas sagement assorties ne blessent jamais l’oeil par leur crudité. Dans Toussaint Louverture, le style est bien loin de réunir les différens mérites que je viens d’énumérer. La profusion des images masque trop souvent l’indigence de la pensée et ne réussit pourtant pas à la cacher complètement. Les comparaisons, qui ne sont pas appelées par la nature même du sentiment exprimé, éblouissent l’oeil pendant quelques instans, et ne laissent dans l’ame du spectateur aucune trace durable. Souvent elles reposent sur des idées fausses. Est-il permis, par exemple, de dire que la culture de la canne à sucre tire le miel des entrailles de la terre? En quoi le travail des abeilles, qui vont puiser les élémens du miel dans le calice des fleurs, rappelle-t-il le travail des nègres? Est-il permis de dire que le labeur des esclaves tache de sang les sillons et le coeur? Que le sang tache les mains, qu’il rougisse les sillons, c’est une idée toute simple; que le sang tache le coeur, c’est une idée parfaitement fausse, et, pour me servir d`une expression que les géomètres emploient sans impolitesse, une idée parfaitement absurde. Autant vaudrait dire que l’air souille les poumons; c’est un non-sens et rien de plus. Toussaint peut-il, en apprenant l’arrivée de ses fils, dire qu’on fait bêler l’agneau pour appeler le loup? Si la mesure dit: agneau, la raison ne dit-elle pas: louveteau? Ne s’agit-il pas, en effet, d’une amorce offerte à l’amour paternel? Depuis quand les agneaux sont-ils fils de loup? Si l’on ne veut pas mettre l’agneau sur le compte de la mesure, que signifie alors le rapprochement du loup et de l’agneau? Personne n’ignore que l’agneau est pour le loup un repas très friand. Ésope et La Fontaine nous l’ont dit depuis long-temps; Toussaint Louverture, en nous le rappelant, n’exprime pas une pensée neuve, et ne nous apprend rien sur les sentimens qui l’animent. M. de Lamartine, comme tous les hommes doués d’un génie éminent, est entouré de flatteurs qui lui répètent chaque jour: Tu ne peux mal faire. Qu’il ne se laisse pas abuser par ces ridicules mensonges. S’il veut écrire pour le théâtre, et pour ma part je suis loin de lui conseiller une telle résolution, il faut qu’il fasse violence à toutes ses habitudes. Retrouvât-il demain, comme par enchantement, le style des Méditations et des Harmonies, ce style rendrait à peine sa tâche plus facile, car le style des Méditations, excellent pour l’élégie, ne convient pas au théâtre. Le style dramatique et le style lyrique obéissent à des lois diverses. La nature de la pensée n’étant pas la même, comment la forme serait-elle pareille? Pour l’ame qui se contemple et se traduit en soupirs harmonieux, la concision n’est pas obligatoire; pour l’homme engagé dans une action rapide, énergique, pour l’homme aux prises avec ses passions, aux prises avec les rivaux qui poursuivent ce qu’il poursuit, qui convoitent ce qu’il convoite, la prolixité est une maladresse. Or, M. de Lamartine ne paraît pas se douter de la diversité des lois qui régissent le style dramatique et le style lyrique. Dans le drame, comme dans l’élégie, il exprime sa pensée à loisir; il se complaît dans l’évolution des images, et il oublie que le personnage qui parle est placé en face d’un interlocuteur. Je suppose pour un instant que le style de Toussaint Louverture soit limpide au lieu d’être limoneux; ce style, fût-il aussi transparent que le cristal le plus pur, ne serait pas encore le style qui convient au théâtre. Depuis trente ans, M. de Lamartine est en possession d’une gloire que personne ne songe à contester; est-il sage de tenter aujourd’hui une gloire nouvelle, d’abandonner la route qu’il connaît pour s’aventurer dans un pays plein de ténèbres et d’embûches? L’encourager dans cette entreprise, c’est vouloir compromettre sur un coup de dé la renommée légitime qu’il s’est acquise; lui dire qu’il pourra quitter, dès qu’il le voudra, les habitudes de trente années, c’est lui donner une espérance mensongère, c’est l’abuser par une promesse perfide. Sa part est assez belle pour qu’il s’y tienne et s’en contente. Essayer à cette heure une vie nouvelle, désapprendre la rêverie pour exprimer l’action, oublier l’étude solitaire de son ame pour mettre en scène les personnages de l’histoire, c’est une tentative que la raison désavoue, dont ses vrais amis doivent le détourner. Et puisqu’un beau livre est une lettre adressée aux amis inconnus, tous les admirateurs de M. de Lamartine doivent le conjurer de renoncer au théâtre. GUSTAVE PLANCHE. (1) Toute oeuvre littéraire attire un nombre de critiques proportionel à sa popularité. (Note de l'éditeur.) PERSONNAGES, ACTEURS. TOUSSAINT LOUVERTURE M. FRÉDÉRICK LETTRE. LE PÈRE ANTOINE. M. MARIUS. SALVADOR. M.JEMMA. ALBERT (17 ans, ) fils de Toussaint. M. MUNIÉ. ISAAC (14 ans) Mlle VOLNAIS. LE GÉNÉRAL MOISE, neveu de Toussaint M. R. DROUVILLE. LE GÉNÉRAL LECLERC. M. DELORIS. LE GÉNÉRAL ROCHAMBEAU. M. REY. LE GÉNÉRAL PÉTION. M. DÉVÉRIA. LE GÉNÉRAL FERRANT. M. A. ALBERT. LE GÉNÉRAL BOUDET. M. VANNOY. LE GÉNÉRAL FRESSINET. M. MERCIER. MAZULIME. M. MULIN. SAMUEL, instituteur.des noirs. M. LINVILLE. SERBELLI, frère de Salvador. M. FLEURET. DESSALINES. M. LANSOY. UN MATELOT. M. DUBOIS. UN NOIR. M. COTI. UN AIDE DE CAMP. M. ALEXANDRE. UN OFFICIER. M. NÉRAUT. UN SOLDAT. M. POTONNIER. UN AUTRE SOLDAT M. BRUNO. ADRIENNE, nièce de Toussaint (13 ans). Mlle LIA FÉLIX. MADAME LECLERC (PAULINE BONAPARTE). Mlle DHARVILLE. LUCIE. Mlle MUNIÉ. NINA. Mlle RAMELLI. ANNAH. Mme DEVAUX. La scène est à Haiti. ACTE I Aux Gonaïves, près du Port-au-Prince. On voit une habitation en ruine sur les flancs élevés d'un morne qui domine une rade. Non loin de là un camp de nègres insurgés. Des ordonnances, vont et viennent. Une petite lumière brille seule à travers la fenêtre haute d'une tour où travaille La mer, éclairée par la lune, se déroule à l'horizon. Il est presque nuit. SCÈNE I ADRIENNE, LUCIE, SAMUEL, ANNAH, NINA, BLANCS, MULATRES, NÈGRES, NÉGRESSES. A droite, aux sons du fifre, du tambourin et des castagnettes espagnoles, de jeunes négresses et de jeunes mulâtresses groupées çà et là sur la scène sont occupées à effeuiller et à rompre des cannes à sucre. A gauche, Samuel, instituteur des noirs, assis sur les marches d'une fon- taine, entouré d'un groupe d'enfants mulâtres, blancs, noirs, de douze à quinze ans, leur fait épeler à voix basse un livre sur ses genoux, du bout de son doigt. Les enfants paraissent charmés et attentifs. ANNAH, s'approchant de Samuel. Pourquoi donc, Samuel, au milieu de nos fêtes, De ces pauvres enfants courbant ainsi les têtes, De la lèvre et du doigt leur épeler tout bas Ces grimoires encor qu'ils ne comprennent pas? De quels savants ennuis charges-tu leur mémoire? Que leur enseignes-tu? SAMUEL. La Marseillaise noire! ANNAH. La Marseillaise blanche a guidé les Français Aux combats mais les noirs, grâce à Dieu, sont en paix! SAMUEL. Aussi de l'air sacré le noir changea la corde, Le chant des blancs dit guerre et le nôtre concorde! Au coeur de tous les noirs.soufflant l'humanité, C'est un hymne d'amour et de fraternité. Le sang a-t-il donc seul une voix sur la terre? Écoute! et vous, enfants, retenez! A Annah, en lui montrant ses compagnes qui causent et chantent à demi-voix. Fais-les taire! Il récite les trois couplets et fait chanter le refrain aux enfants. Les jeunes filles y mêlent leurs voix peu à peu. LA MARSEILLAISE NOIRE. I Enfants des noirs, proscrits du monde, Pauvre chair changée en troupeau, Qui de vous-même, race immonde, Portez le deuil sur votre peau Relevez du sol votre tête, Osez réclamer en tout lieu Des femmes, des enfants, un Dieu Le nom d'homme est votre conquête! REFRAIN. Offrons à la concorde, offrons les maux soufferts, Ouvrons (ouvrons) aux blancs amis nos bras libres de fers. II Un cri, de l'Europe au tropique, Dont deux mondes sont les échos, A fait au nom de République Là des hommes, là des héros. L'esclave au fond de sa mémoire Épelle un mot libérateur, Le tyran se fait rédempteur Dieu seul remporte la victoire! REFRAIN. Offrons à la concorde, offrons les maux soufferts, Ouvrons (ouvrons) aux blancs amis nos bras libres de fers. III La Liberté partout est belle, Conquise par des droits vainqueurs, Mais le sang qui coule pour elle Tache les sillons et les coeurs. La France à nos droits légitimes Prête ses propres pavillons; Nous n'aurons pas dans nos sillons A cacher les os des victimes! REFRAIN. Offrons à la concorde, offrons les maux soufferts, Ouvrons (ouvrons) aux blancs amis nos bras libres de fers. SAMUEL, aux enfants. Bien! mais ce chant amis, que votre voix répète, N'est pas pour notre oreille un vain jeu de poète, Ni'sur un instrument le caprice des doigts Il se chante du coeur bien plus que de la voix: Il se chante au travail avec la noble peine Qui sur le sol fertile entrecoupe l'haleine Il se chante à l'église avec l'hymne immortel Que le divin pardon fait monter de l'autel Il se chante au rivage en déployant la rame, Et des pieds et des mains, et du coeur et de l'âme, Sous le ciel, sur la mer, à l'exercice, aux champs, Partout où l'homme en paix s'encourage à ses chants, Et si l'ennemi rêve une terre usurpée, Alors, enfants, cet air se chante avec l'épée Se mêlant au tambour, au fusil, au clairon, L'hymne devient tonnerre et couvre le canon! Hourrah des enfants. ANNAH. Te souviens-tu, Nina, de la maîtresse blanche, Quand l'injure à la bouche et le poing sur la hanche, Pour nous faire trembler prenant sa grosse voix Elle disait, à coups d'éventail sur nos doigts Des verges! Punissez cette indolente esclave Qui me laisse brûler par ce souffle de lave Vengez-moi! frappez-la d'un fouet sifflant et prompt, Jusqu'à ce que le vent soit glacé sur mon front » CHOEUR DE NÉGRESSES. Elles chantent ironiquement. Hah! bah! bah! maintenant de vos soupirs, madame, Du vent de vos soupirs sur nos mers emporté A votre aise, tenez votre front éventé Les bras de nos guerriers ont affranchi notre âme. Gloire à Toussaint Vive la liberté! CHOEUR DE SOLDATS dans le lointain. Vive la liberté LUCIE à Adrienne, à l'écart. Ainsi seule et rêveuse et les yeux pleins de larmes, Adrienne, nos jeux pour toi n'ont aucuns charmes? Quand mon coeur inquiet m'entraîne sur tes pas, Je te trouve toujours où la foule n'est pas Ta langueur cependant n'a point encor de causes, Tes yeux n'ont vu fleurir que treize fois les roses D'Haïti délivré le héros triomphant T'élève et te chérit comme un troisième enfant; Depuis qu'envers la France un devoir politique L'a forcé de remettre à cette république Ses deux fils, emmenés dans un brillant exil Si tu n'es pas sa joie, où la trouvera-t-il? ADRIENNE, distraite. Vois-tu comme au delà du cap sonore et sombre, La mer immense et creuse étincelle dans l'ombre? Comme de son sommet chaque flot écumant Sur lui-même à son tour croule éternellement? Le soleil sur les flots, lumineuse avenue, Appelle mes pensers vers. la terre inconnue Où de nos premiers ans la précoce amitié Semble avoir de mon coeur jeté l'autre moitié! NINA, les interrompant et s'adressant a ses compagnes. Quand le sommeil rebelle à la blanche maîtresse S'écartait de ce lit où veillait sa négresse, Et qu'un moustique à l'oeil échappant par hasard, Dans sa peau délicate avait plongé son dard, « Des verges! criait-elle, à l'esclave endormie Qui me laisse piquer par la mouche ennemie. Vengez-moi Frappez-la jusqu'à ce que ses pleurs De l'aiguillon cuisant qui calment les douleurs ». CHOEUR DE NÉGRESSES. Bah! bah! bah! maintenant avec vos pleurs, madame, Apaisez la piqûre où le dard est resté Les bras de nos guerriers ont affranchi notre âme. Gloire à Toussaint Vive la liberté! CHOEUR DE NÈGRES, dans le lointain. Vive la liberté! LUCIE, à Adrienne. Que rêves-tu plus beau sur ces lointaines plages, De plus beau que les mers qui baignent nos rivages? Que ces mornes couverts de bois silencieux? Autels d'où nos parfums s'élèvent dans les cieux? Que ce peuple étanchant ses veines épuisées, Essuyant sa sueur sur ses chaînes brisées, Cultivant ses sillons, et de la liberté Semant les fruits divins pour sa postérité? ADRIENNE, toujours distraite. O mornes du Limbé, vallons anses profondes Où l'ombre des forêts descend auprès des ondes; Où la liane en fleur, tressée en verts arceaux, Forme des ponts sur l'air pour passer les oiseaux Galets où les pieds nus, cueillant les coquillages, J'écoute de la mer les légers babillages Bois touffus d'orangers, qui., lorsque vient le soir, Exhalez vos parfums comme un grand encensoir, Et qui, lorsque la main vous secoue ou vous penche, Nous faites en passant ta tête toute blanche! Roseaux qui de la terre exprimez tout le miel, Où passe avec des sons si doux le vent du ciel! Ile au brûlant climat, aux molles habitudes, Ah le ciel sait combien j'aime tes solitudes Et cependant vos bois, vos montagnes, vos eaux, Vos lits d'ombre ou de mousse au fond de vos berceaux, Vos aspects les plus beaux, dont mon oeil est avide, Me laissent toujours voir quelque chose de. vide, Comme si de ces mers, de ces monts, de ces fleurs, Le corps était ici, mais l'âme était ailleurs! NINA, à ses compagnes. Vous souvient-il, mes soeurs, de la blanche jalouse, Fière de sa couleur et de son nom d'épouse? Son oeil pour nous punir d'attirer un regard Contre notre beauté se tournait en poignard. « Des verges Flétrissez cette insolente esclave Dont la grâce m'insulte et la beauté me brave. Vengez-moi, frappez-la jusqu'à ce que son front De ma race vaincue ait expié l'affront! CHOEUR DE NÉGRESSES, Bah! ba! bah! maintenant, en toute paix, madame Possédez un époux qui n'est plus disputé. Les bras de nos guerriers ont affranchi notre âme. Gloire à Toussaint Vive la liberté CHOEUR DE NÈGRES dans le lointain. Vive la liberté! SCÈNE II. LUCIE ET ADRIENNE. Lucie se lève et s'approche du devant de la scène avec Adrienne. LUCIE. Entends-tu de sang-froid ces cris de délivrance Qui volent sur les mers en insultant la France? ADRIENNE. La France? LUCIE. Tu pâlis, comme si dans ton coeur Le nom de nos tyrans sonnait encor la peur Ne crains rien Haïti secouant ses entraves Pour ces rois détrônés n'enfante plus d'esclaves La mer qui les portait les a remportés tous L'Océan et la mort roulent entre eux et nous! ADRIENNE. Le flot qui repoussa leurs vaisseaux de nos plages N'entraîna-t-il donc qu'eux vers leurs cruels rivages? LUCIE. Que veux-tu dire? ADRIENNE. Écoute, et laisse-moi t'ouvrir Une âme où l'amitié n'a pu tout découvrir Où je ne découvris que jour à jour moi-même Le secret grandissant de ma tristesse extrême. Comme on ne voit au fond des abîmes flottants Qu'en y penchant la tête et regardant longtemps, L'ombre de ma pensée ainsi s'est éclaircie. Tu connais.ma naissance, ô ma chère Lucie! Enfant abandonné, fruit d'un perfide amour, De la soeur de Toussaint ayant reçu le jour, Le sang libre des blancs, le sang de l'esclavage, Ainsi que dans mon coeur luttent sur mon visage Et je sens y revivre, en instincts différents, La race de l'esclave et celle des tyrans. LUCIE. La race des tyrans que lui dois-tu? ADRIENNE. La vie! LUCIE. Oui, mais par un ingrat une mère trahie, Expirant de douleur au départ des Français; Un père que tes yeux ne reverront jamais, Qui jamais vers ces bords ne tourna sa pensée, Qui ne se souvient pas de t'avoir délaissée, Comme en cueillant la fleur au buisson, le passant Laisse, sans y songer, une goutte de sang! ADRIENNE. Il est vrai mais le sang se souvient de sa source, Le temps m'éloigne en vain de ce jour dans sa course, L'image de ce blanc me poursuit nuit et jour; En vain à mon pays je dois tout mon amour, Ma mémoire chassant cette image obstinée Se refuse à haïr celui dont je suis née. Je me le représente avec des traits si doux, Avec un coeur si juste et si clément pour nous, Avec tant de vertus qui rachètent sa race, Qu'en songe bien souvent ma tendresse l'embrasse, Et que lui confiant mes secrètes douleurs, Son portrait sous mes yeux se voile de mes pleurs! LUCIE. Son portrait? ADRIENNE. Oui: ma mère, unique et dernier gage, Le portait sur son coeur, et c'est son héritage; A la haine des noirs je le cache à mon tour Contre ce coeur d'enfant qu'il fait battre d'amour. Si jamais je quittais les climats où nous sommes, Je le reconnaîtrais seul entre tous les hommes. Quand ma mère mourut, de sa douleur, hélas! Toussaint, le bon Toussaint, me reçut dans ses bras: « Prends, dit-il à sa femme, un surcroît de famille; Dieu nous donna deux fils, il nous donne une fille. Cette enfant du sang blanc, crime d'un ravisseur, A puisé l'existence au pur sein de ma soeur. Va, quand de la brebis la portée est jumelle, Dieu double pour ses fruits le lait dans sa mamelle. » Ma tante consentit à ce pieux dessein; Et, comme son enfant, me reçut sur son sein. Ses deux fils deja grands a ses pieds me bercèrent Ma vie et leur tendresse ensemble commencèrent. LUCIE. D'un coeur reconnaissant tu les aimas tous deux? ADRIENNE. Oui, mais je me sentais bien plus soeur de l'un d'eux. LUCIE. Isaac, le plus jeune, est l'amour de sa mère. ADRIENNE. Non, Albert, le plus grand, est l'orgueil de son père. Je ne sais quel instinct m'attirait plus vers lui, Comme si mon étoile à son front avait lui. Albert aussi m'aimait, je veux du moins le croire, Etais son amitié, comme il était ma gloire. Quand l'un était absent, l'autre cherchait toujours; Nos yeux s'entretenaient des heures sans discours. Le petit Isaac, inhabile à comprendre, D'un sentiment jaloux ne pouvait se défendre; Il nous disait tout triste, avec son humble voix « Pourquoi suis-je tout seul lorsque nous sommes trois? » 0 jours délicieux ô ravissante aurore De deux coeurs où l'amour rayonne avant d'éclore! Jeux naïfs de l'enfance, où le secret surpris Se trahit mille fois avant d'être compris! Pas qui cherchaient les pas, mains dans les mains gardées; Confidences du coeur dans les yeux regardées; Promenades sans but sur des pics hasardeux, Où l'on se sent complet parce que l'on est deux Source trouvée à l'ombre où la tête se penche; Fruits où l'on mord ensemble en inclinant la branche Une heure effaça tout. Le jour vint; il partit. Je restai seule au monde, et tout s'anéantit. LUCIE. S'il t'aimait, à partir quoi donc pût le résoudre? ADRIENNE. L'ordre de son départ tomba comme la foudre. C'était aux premiers temps où de la liberté Le triomphe indécis n'était pas remporté Où les restes des blancs, refoulés dans nos villes, Achevaient de s'user dans les guerres civiles. Toussaint, quoique vainqueur, modeste en ses succès, Se proclamait encor le sujet des Français. Des destins d'Haïti pour demeurer l'arbitre, Et du commandement pour conserver le titre, Il fallait, s'entourant d'artifices adroits, Les chasser de nos ports en réspectant leurs droits, Afin que leur exil, paré de déférence, D'un départ volontaire eût encor l'apparence. Le temps fatal pressait Toussaint irrésolu, Quelques noirs hésitaient un traité fut conclu. Toussaint, faisant céder le père au politique, Jura fidélité fausse à la république, Et pour mieux la tromper, de ses bras triomphants, En otage aux vaincus il remit ses enfants. « Que la. France, dit-il, à présent soit leur mère, Et si je la trahis qu'ils détestent leur père » La liberté reçut cet holocauste affreux En immolant ses fils, il s'immolait pour eux. L'escadre dans la nuit s'évanouit sur l'onde Mon coeur depuis ce jour vit en un autre monde. LUCIE. Eh quoi! de temps en temps nul récit ne vient-il T'entretenir au moins de leur sort dans l'exil? Quelque tendre mémoire aux vagues confiée N'aborde-t-elle pas? ADRIENNE. Non je suis oubliée Quelle place veux-tu que tienne dans son coeur Ce vain amour d'enfant dont rit.le blanc moqueur? Cette petite fille à la peau presque noire, Qui fait, s'il s'en souvient, repentir sa mémoire; Qui marche les pieds nus, qui travaille des mains, Qui cueille sa parure aux buissons des chemins,. Et qui n'a pour orner ses bras et ses oreilles Qu'un rang de coquillage ou de graines vermeilles Lui qui vit au milieu des blanche dont le teint Des couleurs de-la neige et de l'aube se peint; Qui les voit, aux rayons des flambeaux de leurs fêtes, Des feux des diamants faire éblouir leurs têtes Et rouler en chars d'or de palais en palais. Ces reines de son coeur oh Dieu, que je les hais! Écoute; on dit tout bas, oh! mais on ment, j'espère, Que ces fils transplantés rougissent de leur père Qu'ils croient, d'un lâche orgueil écoutant les conseils, Des blancs, par ce mépris, devenir les pareils On dit qu'en rois futurs, nourris de flatteries, On les tient en suspens entre les deux patries, Destinés par les blancs à faire, a .leur merci, Des esclaves là-bas ou des tyrans ici Que le premier consul, sensible par adresse, Pour ses desseins futurs à son geste les dresse Et qu'Albert, subissant sa fascination Voit en lui père, mère, et race et nation. On dit plus! Une soeur du héros de la France Semble le regarder d'un oeil de préférence, Et comme un grain de jais qui relève un collier, Fière parmi sa cour le voit s'humilier. Le crois-tu?. . . SCÈNE III ADRIENNE, LUCIE, PÉTION, NÈGRES, NÉGRESSES, MATELOTS, AIDES DE CAMP, ARTILLEURS, ETC. Un mouvement subit et général a lieu au fond de la scène. Les noirs, hommes et femmes, se précipitent vers un rocher élevé qui domine la mer; ils regardent l'horizon en se montrant les uns aux autres quelque chose du geste.- Lucie et Adrienne, interrompues par ce mouvement et par ces cris, suivent le groupe des noirs et regardent la mer comme eux'. Un noir passe en courant vers le quartier général et crie. UN NÈGRE. Des vaisseaux! Il disparaît. UNE NÉGRESSE. Quel nuage de voiles! UN AUTRE NÈGRE. Il s'en lève sur l'onde autant qu'au ciel d'étoiles. UNE ORDONNANCE de Toussaint. Allumez les signaux! UN AIDE DE CAMP mulàtre de Toussaint. Canonniers à vos camps! UNE NÉGRESSE, montrant du doigt les montagnes. Les mornes allumés sont autant de volcans. UN NÈGRE. Pour l'escadre qui vient chercher un peuple esclave Des volcans d'Haïti que la mort soit la lave LUCIE. Dieu quelle affreuse aurore après des nuits de paix ADRIENNE, regardant la mer. Que la ligne est immense et que les rangs épais Du cap de Samana jusqu'à la Pointe-à-Pile L'Océan tout entier semble marcher sur l'île. UN NÈGRE. Des milliers de canons brillent dans les sabords! Un peuple menaçant vient foudroyer ces bords PÉTION, à un matelot noir. Au port Saint-Nicolas 'portez l'ordre du maître Qu'on grée un aviso qu'on aille reconnaître Combien de grands vaisseaux et sous quels pavillons. Courez de l'Océan sondez tous les sillons! Point de voile Courbez trente hommes sur les rames; Plongez comme un requin sous l'écume des lames; Et si quelque vaisseau tire ou marche sur vous, Plutôt que d'être pris, sombrez! noyez-vous tous! LE MATELOT. Notre vie est à lui comme au Maître suprême La volonté du ciel et du chef, c'est la même. Avant que ces oiseaux au bord soient revenus, En montrant des albatros.. Nous serons de retour ou nous ne serons plus. SCÈNE IV LES PRÉCÉDENTS, MOISE ET MAZULIME. MOISE, amenant Mazulime sur le devant de la scène. Vois-tu dans cette tour une lampe immobile? MAZULIME. La lampe de Toussaint C'est l'étoile de l'île Sa clarté nous conduit à la gloire! MOISE Crois-tu? Avant de l'adorer, je veux voir la vertu, Moi! je veux conserver, sans lui faire une offense, Ma part dans le conseil comme dans la défense Et savoir si le plan d'un chef dur et hautain Contre un pareil péril est un rempart certain? Peut-être. MAZULIME. Parlons bas. MOISE. Ami, je m'inquiète De cette ambition dans une seule tête! Serviles instruments dé coupables projets, De ce nouveau tyran sommes-nous les sujets? A l'affront de servir si ta loi nous oblige, Qu'il cache donc au moins la main qui nous l'inflige; Que devant les dangers de la patrie en deuil Il humilie au moins son impudent orgueil Car, quel que soit le nom dont sa main nous décore, S'il est le maître ici, c'est l'esclavage encore! MAZULIME. Nous! esclaves d'un noir MOISE. D'un ancien compagnon! MAZULIME. Tant de sang répandu! MOISE. Pour n'illustrer qu'un nom! MAZULIME. En repoussant les blancs du sol qui nous vit naître, N'avons-nous donc ici fait que changer de maître? MOISE. S'il faut aux mains d'un maître abdiquer tous nos droits, Qu'il ait un autre sang! qu'il ait,une autre voix! Qu'il nous vienne de loin et que sa foi parjure Ne soit par pour nous tous une éternelle injure Moindre sera l'affront de fléchir les genoux Si ce maître nouveau n'est pas noir comme nous! MAZULIME. Sur la face d'un homme on peut voir sa pensée. MOISE. Allons donc à Toussaint! MAZULIME. Si ta haine insensée Allait trouver un frère où tu crains un tyran? MOISE. Pour les jours de danger qu'il ait le premier rang Ils sortent. SCÈNE V LES MÊMES, MOINS MOISE ET MAZULIME. PÉTION, à un artilleur de la batterie, en lui montrant la fenêtre de Toussaint. Attention là-haut La mèche au premier signe! Feu du canon de nuit feu sur toute la ligne! De la grève au Chaos qu'il tonne coup sur coup, Et qu'avant qu'il se taise Haïti soit debout! Se tournant vers le groupe de noirs et de négresses, et vers Lucie et Adrienne. Et vous que faites-vous à suivre le nuage D'où va tomber sur nous la mort ou l'esclavage? Fuyez, Dispersez-vous. -Courez semer le bruit Du danger découvert sous cette horrible nuit, Et montrer-vous aux yeux d'un amant ou d'un père Pour que la liberté leur devienne plus chère! Enfin la voilà donc, cette heure redoutable Que mes prévisions jugeaient inévitable ACTE II L'intérieur de la tour élevée qui sert de cabinet et d'observatoire. Au milieu, une table encombrée de cartes et de papiers et éclairée par une lampe de fer. A droite, un prie-Dieu surmonté d'un crucifix. A gauche, auprès d'une porte secrète, un meuble garni de vases et de, corbeilles. Au fond, à droite, une grande porte cintrée. A gauche, une fenêtre tendue d'un store. SCÈNE I TOUSSAINT, seul. Il se promène à pas interrompus et inégaux. Cette heurs du destin si longtemps attendue, La voilà donc! . . .En vain je l'avais suspendue, En vain je suppliais Dieu de la retenir; Pour décider de nous elle devait venir! Entre la race blanche et la famille noire, Il fallait le combat puisqu'il faut la victoire! . . . Il s'arrête un moment. A quelle épreuve, ô ciel cette nuit me soumet! J'ai monté, j'ai monté. voilà. donc le sommet Où mon ambition, de doutes assiégée, Par ma race et par Dieu va demeurer jugée Moïse ainsi monta chercher au Sinaï Quelle route suivraient les fils d'Adonaï. Du haut de sa terreur et de sa solitude, Il vit là le Jourdain et là la servitude. Dans une heure semblable à mon anxiété, Il y mourut d'angoisse et de perplexité! Et Jéhova pourtant visitait son prophète, Il conduisait son peuple, il marchait à sa tête Et moi?. Non, non, pardonne, ô Dieu, si j'ai douté! Ne marches-tu donc pas devant la liberté? En vain dans tes secrets notre destin repose: Le plus sûr des drapeaux, c'est une juste cause! Oui, tu m'as suscité sur cette nation. Ton oracle? Ce fût sa profanation; Ce fut dans tes enfants ton image offensée: L'instinct qui venge l'homme est toujours ta pensée Prends courage, Toussaint, voilà ton Sinaï! Dieu se lève vengeur dans ton peuple trahi! Il fait quelques pas rapides comme soulevé par l'enthousiasme intérieur et retombe ensuite à genoux. Dans un pauvre vieux noir, cependant, quelle audace De prendre seul en main la cause de sa race, De se dire: Selon que j'aurai résolu, Il en sera d'eux tous ce que j'aurai voulu! . . . Dans mes réflexions, du mot fatal suivies, Je pèse avec la mienne un million de vies! Si j'ai mal entendu. si j'ai mal répété L'ordre de Dieu! malheur à ma postérité! Dieu ne donne qu'une heure à notre délivrance, Opprobre à qui la perd! mort à qui la devance! Il s'agenouille sur le prie-Dieu, devant le crucifix, et. pleure. Ah! combien j'ai besoin d'intercéder celui Dont l'inspiration sur tous mes pas a lui. Il prie. Crucifié pour tous! symbole d'agonie Et de rédemption! Il s'interrompt et reprend avec amertume. Quelle amère ironie! Où se heurte mon coeur lorsque je veux prier? Quoi c'est le Dieu des blancs qu'il nous, faut supplier? Ces féroces tyrans, dont le joug nous insulte, Nous ont donné le.Dieu que profane leur culte. En sorte qu'il nous faut, en tombant à genoux, Effacer leur image entre le ciel et nous! Eh bien, leur: propre. Dieu contre eux est mon refuge! Il fut leur rédempteur, mais il sera leur juge! La justice à ses yeux n'aura plus de couleur, Puisqu'il choisit la croix, il aima le malheur. Il recommence à prier. Toi qui livras ton sang pour racheter ta race, Donne-moi par ta mort le courage et la grâce! Il se relève et dit lentement. Avec quelle bonté du bas de mon chemin, Jusqu'à cette puissance, il m'a pris par la main! La force du Seigneur ne connaît pas d'obstacles: C'est de notre néant qu'il tire les miracles! Entendant du bruit à la porte du fond. Mais, lorsque je dois seul l'écouter aujourd' hui, Quelqu'un vient se placer entre mon âme et lui? SCÈNE II TOUSSAINT, MAZULIME ET MOISE. TOUSSAINT, étonné, s'avance vers eux, et, après les avoir regardés avec surprise et attention. Sans mes ordres ici qui vous, amène? MAZULIME. Un doute! TOUSSAINT, à lui-même. Je les devine, ils vont trébucher sur la route. Toujours quand un grand coeur médite un grand élan, La prudence et la peur lui compriment le flanc. Haut. On doute?. Est-ce de moi, des noirs ou de leur cause? Mais douter, c'est trahir Voyons! MOISE, à Mazulime. Dis tout! MAZULIME, à Moïse. Je n'ose! Je crains d'en trop peu dire ou j'ai peur d'offenser. Un long silence d'embarras. TOUSSAINT, avec ironie. Êtes-vous donc venus pour m'aider à penser? MOISE. Non, général! Pourtant, dans ces grandes alarmes, La pensée est à tous aussi bien que les armes Oses-tu sur toi seul prendre un destin pareil? Un homme quel qu'il soit vaut-il seul un conseil? Lorsqu'il s'agit du sort de nations entières, Veux-tu tout décider sans consulter tes frères, Sans même interroger l'instinct du bien commun Plus infaillible en tous qu'il ne peut l'être en un? Conseil des nations plus sûr que tout grand homme, Congrès en Amérique ou grand sénat dans Rome. Prêt à prendre pour tous un parti clandestin, Oseras-tu lutter seul avec le destin? Et si Dieu, pour un jour, te retirait sa grâce, A la postérité répondre d'une race? Est-ce faiblesse ou force à l'heure du danger D'appeler d'autres yeux à tout envisager? De convoquer le peuple en un moment suprême, Et de lui dire « Vois, décide et fais toi-même Dieu qui parle dans tous est plus sage que moi, Je puis vivre et mourir, mais non juger pour toi. » TOUSSAINT, à Mazulime, avec mépris. Et toi? MAZULIME. Moi, général, sur une tour si haute Je craindrais le vertige. et, tremblant que ma faute N'entraînât avec moi tous ceux que je 'conduis, Mon esprit dans leurs chefs chercherait des appuis; Je dirais « C'est au peuple à faire son histoire, Salut ou perte à tous et non à ma mémoire! » Je frémirais de prendre un peuple dans ma main Car j'en répondrais seul au Dieu du genre humain! TOUSSAINT, les prenant avec bonté chacun par une main. Écoutez. Je comprends à tous deux votre idée, Et mon âme en secret en était obsédée. Je me suis dit cent fois « Pauvre vieux vermisseau, Comment toi, sur un peuple oser mettre ton sceau! Répondre à Dieu là-haut, à cette île, aux deux mondes, D'une race de plus que toi seul perds ou fondes? Être à toi seul son bras? et toi seul dans ton sein De l'affranchissement porter le grand dessein? C'est trop pour un mortel, c'est démence ou blasphème, C'est usurper d'un coup sur l'homme et sur Dieu même! Sur Dieu?. » Puis sur mes pas revenant un moment « Sur Dieu?. Si par hasard j'étais son instrument? Il agit seul, c'est vrai, mais il agit par l'homme Nul ne sait de quel nom dans un peuple il se nomme Moïse,. Romulus, Mahomet, Washington. Qui sait. parmi les noirs s'il n'aura pas mon nom? » Alors, envisageant ma destinée étrange, Un soupçon de grandeur s'éleva dans ma fange, Je me dis, mesurant ma marche de si bas « Un miracle est écrit sur chacun de mes pas Pourquoi, quand je ne vois que prodige en arrière, N'en aurais-je pas un au bout de ma carrière? » Alors un grand espoir, entra dans mon esprit. Ecoutez. . . MAZULIME, bas à Moïse. Dans sa foi le miracle est écrit. TOUSSAINT. Quand l'orage d'idée éclata sur cette île, Je vieillisais obscur dans un état servile Je ne sais quel esprit par mon nom m'appela, Me cria: C'est ton heure! et je dis: Me voilà! Soit qu'en certains de nous la force intérieure Leur assigne la tâche et leur indique l'heure, Soit que la force en eux provienne de leur. foi, De cet ordre du ciel, que l'on entend en soi, Je ne doutai jamais cela semblait démence De faire, moi petit, je ne sais quoi d'immense; Et, chose singulière. une intime splendeur D'un peuple sur mon front fit luire la grandeur Malgré mes traits flétris et malgré l'esclavage, L'éclat de mon destin brilla sur mon visage; La puissance du coeur par mes yeux déborda Je rampais dans la foule et l'on me regarda. Un jour, un capucin, un de ces pauvres pères Colporteurs de là foi, dont les noirs sont les frères, En venant visiter l'atelier de Jacmel S'arrêta devant moi comme un autre Samuel « Quel est ton nom?-Toussaint.-Pauvre mangeur d'igname, C'est le nom de ton corps; mais le nom de ton âme, C'est Aurore, dit-il. Oh! mon père, et de quoi? -Du jour que Dieu prépare et qui se lève en toi! Et les noirs ignorants, depuis cette aventure, En corrompant ce nom m'appellent Louverture. Ce moine'baptisait en moi la liberté; Je ne l'ai plus revu, son nom fut vérité. Aux lointaines lueurs que ce mot me fit luire, Ignorant, je sentis le besoin de m'instruire. Un pauvre caporal d'un de leurs régiments, Des sciences des blancs m'apprit les éléments. Je réduisais d'un sou ma vile nourriture Pour payer jour par jour ses leçons d'écriture. Sitôt que le rideau de mes yeux fut levé, Je vis plus clairement ce que j'avais rêvé; La volonté me vint avec l'intelligence, Je sentis mieux le juste et conçus la vengeance. Les noirs pour leur couleur n'avaient que du mépris; Pour prendre autorité sur ces faibles esprits, Il fallut emprunter à nos tyrans eux-même La force dont leur sang était pour nous l'emblème. Parmi les Espagnols de l'île je m'enfuis; Au métier des combats avec eux je m'instruis, Je paye avec mon sang les grades que j'achète, Le marquis d'Hermona m'accorde l'épaulette; L'indépendance enfin me donne le signal: J'étais parti soldat, je revins général. On me suit les Français, minés par la discorde, Acceptent humblement le pacte que j'accorde; Ils s'embarquent laissant un homme de ma peau; Un diadème au front caché par mon chapeau. Ma double autorité tient tout en équilibre; Gouverneur pour le blanc, Spartacus pour le libre, Tout cède et réussit sous mon règne incertain, Je demeure indécis ainsi que le destin, Sûr que la liberté, germant sur ces ruines Enfonce.en attendant d'immortelles racines. Il se tait un moment. Mais si la France envoie un maître à des sujets, Elle fait elle-même éclater mes projets: Esclave ou tout-puissant. MOISE, bas à Mazulime. Ce mot seul le révèle. Tout-puissant! entends-tu?. Ma crainte était réelle. TOUSSAINT. Douteriez-vous encore? MOISE, ironiquement. Il nous est démontré Qu'un citoyen loyal en vous s'est rencontré. Ils sortent. TOUSSAINT. Je veillerai sur eux! Il va à la fenêtre et lève le store. SCÈNE TROISIÈME TOUSSAINT, ADRIENNE. TOUSSAINT, entendant frapper à la porte de son cabinet, s'avance pour ouvrir. A la porte secrète, Qui donc sans qu'on l'appelle affronte ma retraite? ADRIENNE, entr'ouvrant la porte et avançant timidement la tête. Mon oncle! TOUSSAINT. Ah c'est ma fleur de bénédiction, L'étoile qui blanchit mes nuits d'affliction Entre, ma chère enfant, ton oeil serein m'inspire. J'aime à consulter Dieu dans ton charmant sourire. Depuis que mon Albert fut éloigné de moi, Tout mon amour de père est retombé sur toi. Ta tendresse est pour moi la racine cachée Par qui je tiens encore à la terre séchée. Entre comme un présage heureux pour le dessein Encore irrésolu qui couve dans mon sein. Mais pourquoi veilles-tu si tard, mon Adrienne, Quand tu devrais dormir, confiante et sereine, Comme Moïse enfant dormait dans son berceau, Que la bonté de Dieu fit surnager sur l'eau? Ne crains rien. ADRIENNE. Mais, mon oncle, oserai-je introduire Quelqu'un qui m'a prié vers vous de le conduire? TOUSSAINT. A cette heure? Quelqu'un? Quel mystère imprévu! Parle sais-tu qui c'est? ADRIENNE. Je ne l'ai jamais vu. C'est un moine couvert d'un vêtement de bure Dont un capuchon blanc oinbrage la figure; Il a trompé la garde en passant au milieu; Il demande à vous voir en hâte au nom de Dieu. TOUSSAINT. Qu'il entre à ce saint nom; toi, demeure à la porte. A part. L'innocence et la foi sont une sûre escorte. Adrienne sort. **************STOPED THERE PHASE 2******************** SCÈNE IV TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE. Le moine s'avance à pas lents et relève son capuchon quand il est à deux-pas de Toussaint. D'ailleurs, malgré l'habit et tous les faux semblants, Je saurais démasquer un espion des blancs. LE MOINE. C'est moi! Reconnais-tu, chef qu'un peuple révère, Celui que tu connus quand tu rampais a terre? Celui qui t'a tracé le sentier de tes pas, Et qui t'a dit ton nom, que tu ne savais pas? TOUSSAINT, le regardant avec stupeur. Sa couronne a blanchi, mais c'est lui! c'est le moine Que je vis à Jacmel. LE MOINE. Oui! moi, le père Antoine. TOUSSAINT, à part. Je me sens devant lui tout saisi de respect. Au moine. Mon père, comprenez mon trouble à votre aspect. Fier de ma mission, effrayé de la vôtre, Je ne sais de. nous deux qui doit respecter l'autre. Oui, je vous reconnais, et je tombe à genoux. Votre nom m'a prédit; Dieu voit et parle en vous! LE MOINE, relevant Toussaint. Dieu parle, mon enfant, dans toute créature; C'est un oracle sûr qu'une grande nature. Ton front portait écrit l'avénement du noir; Le prophète était toi, je n'ai fait que te voir. TOUSSAINT. Dieu ne fait voir ainsi qu'au regard qu'il dessille. Gloire à l'esprit des saints où sa lumière brille! Mon sort m'était caché, vous m'êtes apparu. LE MOINE. Ton destin s'obscurcit, et je suis accouru. TOUSSAINT. Hélas! ma volonté que travaille un grande doute N'eut jamais plus besoin d'un éclair sur ma route. LE MOINE. Je le sais. TOUSSAINT. Vous, mon père? et qui donc vous l'apprit? LE MOINE. Ma pensée invisible est avec ton esprit. Je t'ai suivi de l'oeil des fers au rang suprême. Je t'aime, roi des noirs, parce que mon Dieu t'aime; Parce que l'avenir du quart de ses enfants Repose avec sa foi sur tes bras triomphants. TOUSSAINT. Mais vous n'êtes'pas noir! 'Mais vous n'êtes pas traître A vos frères les blancs? LE MOINE. Je sers un autre maître Qui ne connaît ni blancs, ni noirs, ni nations, Qui s'indigne là-haut de ces distinctions, Qui d'un égal amour dans sa grandeur embrasse Tous ceux qu'il anima du souffle de sa grâce, Qui ne hait que l'impie et les persécuteurs, Et soutient de son bras les bras libérateurs. Levant les mains vers lui pendant la sainte lutte, Je suis de la couleur de ceux qu'on persécute Sans aimer, sans haïr les drapeaux différents, Partout où l'homme souffre il me voit dans ses rangs. Plus une race humaine est vaincue et flétrie, Plus elle m'est sacrée et devient ma patrie. J'ai quitté mon pays, j'ai cherché sous le ciel Quels étaient les plus vils des enfants d'Israël, Quels vermisseaux abjects, d'un talon plus superbe Le pied des oppresseurs écrasait nus sur l'herbe; J'ai vu que c'était vous! vous sur qui votre peau Du deuil de la nature étendit le drapeau Vous, insectes humains, vermine au feu promise, Contre qui la colère aux plus doux est permise, Que le plus vil des blancs peut encor mépriser, Que le fou peut railler, que l'enfant peut briser, Qu'un revendeur de chair vend, colporte et transplante, Comme un fumier vivant qui féconde une plante; Sans pères, sans enfants, nomades en tout lieu, Hors la loi de tout peuple et hors la loi de Dieu; A qui, dans l'intérêt de sa prééminence, Le blanc comme un forfait défend l'intelligence, De peur qu'on ne vous montre, au livre du Sauveur, Que les blancs ont un juge et les noirs un vengeur! Je vis dans votre sort ma mission écrite; Je jurai de servir votre tribu proscrite, Et, pour premier bienfait de mon afTection, Je vous portai, mon fils, la résignation. Je vous dis d'imiter l'esclave du Calvaire, D'appeler la justice et non de vous la faire. La justice à la fin se leva sur vos pas. La discorde des blancs eut besoin de soldats. Les Français, assiégés de périls et d'alarmes, Avec la liberté vous donnèrent des armes. Contre l'oppression le besoin protesta Le Français disparut, la liberté resta. Moi, cependant, fuyant dans le midi de l'île L'impiété des blancs qui chassaient l'Évangile, Parmi les Espagnols j'allai cacher ma foi. La renommée y vint et me parla de toi. J'appris que sous ta main, ta race protégée Proscrivait l'injustice après l'avoir vengée; Que les blancs, de la mort sauvés par leur vainqueur, Reconnaissaient un maître aux vertus de ton coeur; Qu'ils cultivaient en paix le commun héritage Dont tu n'avais voulu que le juste partage; Que tu rendais le. Christ à ses autels fumants, Et je bénissais Dieu dans ces grands changements Quand du sommet du cap qui divise la plage, De voiles sur la mer j'aperçus le nuage, Je pressentis ton trouble, et par Dieu seul cité, J'apporte son esprit à ta perplexité. SCÈNE V LES MÊMES, UN MATELOT MULATRE, PÉTION. TOUSSAINT, au matelot. Eh bien? PÉTION. Mon général, cet homme est le pilote Que votre ordre envoya reconnaître la flotte. Sans être découvert il a revu le port. TOUSSAINT. En termes clairs et brefs qu'il fasse son rapport. Au. matelot. Parle. LE MATELOT. Le vent soufflait et la mer était haute; Nous cinglâmes a l'est sous l'ombre de la côte. TOUSSAINT. Que m'importent les vents et la mer! Les vaisseaux? Combien? LE MATELOT. Maître, soixante au moins. TOUSSAINT. Dans quelles eaux? LE MATELOT. Dans les eaux d'Haïti, demain avant l'aurore. TOUSSAINT. L'amiral? LE MATELOT. Un trois-ponts. TOUSSAINT. Le drapeau? LE MATELOT. Tricolore. TOUSSAINT. Ces vaisseaux semblaient-ils porter du monde à bord? Des canons? LE MATELOT. Ils prenaient de l'eau jusqu'au sabord. TOUSSAINT, calculant sur ses doigts. Pour transporter de Brest à la mer où nous sommes Soixante voiles! Huit! C'est quarante mille hommes! Quelques sons par le vent étaient-ils apportés? LE MATELOT. La Marseillaise et l'air de Ça ira. TOUSSAINT. Sortez Au moine. Je n'en puis plus douter. La guerre ou l'esclavage Je couvrirai de fer et de feu ce rivage. SCÈNE SIXIÈME TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE, DESSALINES. DESSALINES. Un esquif qui cherchait à se glisser au port ..Avait ces imprimés et cette lettre à bord. J'ai fait du grand écueil retirer la balise. TOUSSAINT. Dessalines, donnez. Allez, que je les lise. SCÈNE SEPTIÈME TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE. Toussaint dépose les papiers sur la table et lit d'abord l'adressé du la lettre, puis il l'ouvre, court de l'oeil à la signature et s'écrie en élevant la lettre avec orgueil dans sa main. TOUSSAINT Bonaparte! LE MOINE. Qu'un nom a sur nous de pouvoir! TOUSSAINT. Lui, le premier des blancs, moi, le premier des noirs! Ta fierté jusqu'ici n'était pas. descendue A prendre cette main que je t'avais tendue! Mais puisqu'il reconnaît à la fin son égal, Voyons si le langage est digne. Il lit. « Général, » À part. C'est la première fois que sur moi cet arbitre Du destin des Français laisse tomber ce titre. Son orgueil à la fin fléchit devant le mien! LE MOINE. Ou bien, pour te séduire, il exalte le tien. TOUSSAINT, lisant, « Général, revêtu de la force publique, Par le voeu de l'armée et de la République, Après avoir vaincu, pacifié, soumis; Sur terre sans rival, sur mer sans ennemis; J'ai porté mes regards vers la terre où vous êtes; La m'attendent aussi d'importantes conquêtes. Il s'arrête avec susceptibilité, puis reprend. Oui, je veux conquérir, mais à la liberté, La race qui m'ignore et qui vous a porté. Des droits qu'elle a rêvés, oui, cette race est digne, Mais, pour qu'ils soient sacrés, il faut que je les signe. » L'insolent! c'est un dieu jetant l'arrêt fatal. LE MOINE Ce langage est d'un maître et non pas d'un égal. Poursuis. TOUSSAINT, continuant. « La République, à ma voix réformée, Pour la représenter vous envoie une armée Elle va renforcer vos drapeaux triomphants. Songez-y, ces soldats sont mes braves enfants Mon beau-frère, leur-chef, embarqué sur l'escadre, D'un ordre social vous porte enfin le cadre.. Vous aurez pour honneur, pour règle, pour devoir D'y faire entrer le blanc, le mulâtre, le noir; Généraux tous les deux. craignez la flatterie: 1I n'est point de second où règne la patrie!» Que veut dire ce mot sonore, obscur et bref? LE MOINE, ironiquement. C'est clair. Que pour second il vous envoie un chef! TOUSSAINT, avec colère. Un chef! Il oserait. LE MOINE. Quoi donc peut te surprendre? Ce que l'on n'ose dire, on le laisse comprendre. Mais lis. TOUSSAINT, reprenant sa lecture. La République a des bras de géant; Elle compte l'espace et l'homme pour néant; Tous ses amis sont grands pour sa reconnaissance, Et tous ses ennemis nuls devant sa puissance. Elle a les yeux sur vous vous l'aimez vos enfants Ont été confiés à, ses bras triomphants. Elle a pour eux les soins d'une mère chérie; C'est eux que vous servez en servant la patrie; Elle voit dans vos fils le sceau de vos serments, Et le noeud mutuel des plus sûrs sentiments. Vous êtes père Ils sont le prix qu'elle vous garde; Leur sort est dans vos mains, la France vous regarde. « BONAPARTE. » LE MOINE. Voilà tout? TOUSSAINT, abattu. Voilà tout. LE MOINE. Qu'en dis-tu? TOUSSAINT. Le bourreau! LE MOINE. Cette lettre est du fer dans un brillant fourreau Il dore la poignée en enfonçant la lame. TOUSSAINT. O père il flatte l'oeil, mais il transperce l'âme. LE MOINE. De haine et de faveur quel contraste heurté Quels sinistres, éclairs dans son obscurité! Comme dans tout ce style on sent, malgré l'adresse. La main prête à frapper sous la main qui caresse! TOUSSAINT. Qui caresse? ô mes fils! Dis plutôt comme on sent La langue du lion qui lèche jusqu'au sang! LE MOINE. Avec quel artifice habile il entrelace L'espérance et la peur, l'appât et la menace! TOUSSAINT. Oui, mais comme à la fin dans son lacet surpris Il étrangle le père en embrassant le fils Oh! périsse le jour où me vint la pensée De confier mon sang à la race offensée! LE MOINE. Si tu ne l'avais fait, serais-tu donc Toussaint? TOUSSAINT. Je n'aurais qu'un devoir. LE MOINE. Tu suivras le plus saint. TOUSSAINT. Quel est-il? . . . Osez donc le décider vous-même! LE MOINE. Entre ton peuple et toi, balancer, c'est blasphème. TOUSSAINT. Oui, mais dans l'attitude où les destins m'ont mis, Le servirai-je mieux rebelle que soumis? Du sceau des blancs ici ma puissance couverte Ne me vaut-elle pas plus qu'une guerre ouverte? Que pourra des Français la faible autorité, Traînant de leur couleur l'impopularité? Leur proconsul, sans force et paré d'un vain titre, Des destins d'Haïti me laissera l'arbitre; Je saurai dévorer ce téméraire affront, Jusqu'à ce qu'Haïti les dépassant du front, Et sous leurs étendards grandissant à leur ombre, Aidé par le climat les étouffe du nombre. La présence des blancs, leur aspect odieux M'assurera les coeurs en alarmant les yeux Du lion déchaîné pour irriter la haine, II est bon quelquefois qu'il voie un bout de chaîne. Devant l'anneau sanglant qu'il a longtemps porté, Le captif aime mieux son âpre liberté. Cependant les Français, trompés par l'apparence, Laisseront mes enfants revenir de la France; Aussitôt que leurs pieds auront touché ces bords, On connaîtra Toussaint. Je serai libre alors! . . . LE MOINE. Tu seras dans les fers forgés par ta démence Le grand jeu du destin jamais ne recommence. Quand le prix qu'on expose est un peuple de Dieu, Deux fois sur sa fortune on ne met pas l'enjeu. Une fois ou jamais! Quand l'heure d'en haut sonne, Elle ne s'accommode à l'heure de personne. Écoute. Mieux que toi, je lis dans ton esprit Tu cherches à tromper l'instinct qui t'attendrit; Ta résolution contre l'amour se brise, Et ton coeur qui faiblit raisonne et temporise; Mais des nécessités le flot accumulé T'écrase sous le temps vainement reculé. Dis-moi, crois-tu toi-même à ton propre sophisme? Prends-tu la lâcheté pour du-patriotisme? Grois-tu l'indépendance et les droits des humains Plus sûrs aux mains d'autrui que dans leurs propres mains? Crois-tu que les Français, maîtres de ces'rivages, Viennent pour adorer vos droits sur vos visages, Et, de l'indépendance assurant les progrès, Admirer tout armés la révolte de près? Non, tu ne rêves pas ce stupide délire L'esclave au coeur du maître a trop appris à lire; Tu sais qu'on ne voit pas les boeufs baisser leurs cous Sans que l'on soit tenté de les charger de jougs! Que le maître et l'esclave auront dans l'attitude De leur ancien état l'invincible habitude. Replacer face à face ainsi deux ennemis, Deux droits encor saignants, l'un perdu, l'autre acquis, C'est mettre l'étincelle et la poudre en présence; C'est tenter à la fois l'homme et la Providence! Des ferments rapprochés la prompte explosion Te punirait bientôt de ton illusion. Le Français, enhardi par tes molles faiblesses, Usurpera du pied le terrain que tu laisses; On verra s'élever des Spartacus nouveaux; Tes plus fiers lieutenants deviendront tes rivaux. Rebelle aux yeux des blancs, aux yeux du peuple traître, Ton allié bientôt se lèvera ton maître, Et lorsque de son coeur le noir t'aura banni, L'île sera sans. chef et tout sera fini! TOUSSAINT. Avant que sous leur joug le chef se laisse abattre, Il aura combattu. LE MOINE. Pourquoi veux-tu combattre? Dans ce premier succès par vos droits remporté, Trop de sang n'a-t-il pas payé la liberté? Ton mérite au regard du Dieu qui le déteste N'est-il pas d'en avoir épargné quelque reste, Et de t'être élevé, comme un médiateur, Au milieu d'un conflit dont tu n'es pas l'auteur? Ce sang retombera sur la seule anarchie D'où sortit à ta voix ta couleur affranchie. Veux-tu prendre sur toi celui qui va couler? . . . Si tu laissais encor les races se mêler, Ton hésitation en serait responsable; Dieu te l'a-t-il donné pour arroser le sable, Pour en faire l'appoint de tes propres profits, Pour en payer aux blancs la rançon de tes fils? Tu tiens entre tes mains les clefs des ports de l'île, Jette-les dans la mer, dontle flot les exile; Les tempêtes de Dieu seules vous défendront. Les blancs sauvant leur vie au prix de cet affront, Du sommet de leurs mâts saluant le grand morne Reconnaîtront bientôt que l'Océan vous borne. Ce peuple, sans combat, pour ses ports reparti, N'aura coûté qu'un mot au maître d'Haïti TOUSSAINT. Leur refuser les ports, c'est déclarer la guerre! Il me faut accorder le chef avec le père. Attendons à demain. LE MOINE. A présent, ou jamais! Écoute-moi,- Toussaint. Il est de ces sommets Qu'on ne redescend plus! C'est le point où nous sommes. Ou monter ou tomber, c'est la loi des grands hommes. Si tu tombes du faîte où ton Dieu t'a porté Toute ta race tombe avec la liberté. TOUSSAINT. Si je perds mes enfants, que m'importe ma race? LE MOINE. Si tu perds tes enfants, un peuple les remplace. A ta vaste famille, aveugle, ouvre tes bras. TOUSSAINT. Je suis père avant tout. LE MOINE, tirant de son sein le crucifix et le montrant à Toussaint. Dieu ne l'était-il pas? Le moine sort lentement par la porte secrète. Toussaint reste anéanti. Les noirs entrent par l'autre porte en foule. SCÈNE HUITIÈME TOUSSAINT, DESSALINES, PÉTION, GÉNÉRAUX, OFFICIERS, SOLDATS ET MATELOTS DE L'ARMÉE DE TOUSSAINT, PEUPLE. Le peuple arrive en foule et se presse à toutes les issues. DESSALINES. Trahison! LE PEUPLE. Trahison! DESSALINES. Les Français sur la grève! LE PEUPLE. Les Français débarqués! TOUSSAINT. Débarqués?. Est-ce un rêve? PÉTION. Le Port-au-Prince est pris un lâche général Vient de l'ouvrir. TOUSSAINT, avec un calme affecté. Les forts? PÉTION. Livrés à l'amiral TOUSSAINT, d'un air de mystère et de prescience. C'est le piège où j'avais médité de les prendre. DESSALINES, avec indignation. Pour souiller Haïti? TOUSSAINT. Pour y laisser leur cendre! A part. Toussaint! les vents, la nuit, ont décidé pour toi! Haut. Généraux, officiers, soldats, écoutez-moi Tout ce qui vous surprend s'accomplit par mon ordre Pour y laisser les dents, à la proie il faut mordre. Les Français aujourd'hui repoussés de nos bords Y seraient revenus plus nombreux et plus forts. De leurs mille vaisseaux leur flotte composée Eût été les chercher à la rive opposée. Haïti, jusque-là de son sort incertain, Eût tourné vers les mers ses yeux chaque matin, Tremblant à chaque fois de voir, avant l'aurore, Rougir à l'horizon le drapeau tricolore Esclave dans le sang, quoique affranchi de nom Nul n'aurait jamais su s'il était libre ou non Nos femmes auraient craint que du pur sang des braves Leur ventre inféodé n'enfantât des esclaves! On jouit mal d'un bien qu'on peut nous disputer, Et voir toujours le joug, c'est presque le porter; Il fallait que l'oracle enfin se fît comprendre. Avec énergie. L'oracle est dans vos coeurs! c'est à vous de le rendre, Peuple si vous suivez mon inspiration Hourra du peuple. Vous étiez un troupeau, je vous fais nation! Applaudissements du peuple. Fussent-ils plus nombreux que ces milliers d'étoiles, Pas un des débarqués ne reverra ses voiles! Pas un de leurs vaisseaux ne reverra leurs bords. Avec exaltation. La flamme et les écueils sont leurs vents et leurs ports! Ce ciel dévorera l'escadre avec l'armée, Et la France en verra revenir la fumée Applaudissements frénétiques. Mais il faut vous laisser conduire par un fil, Sans demander « Pourquoi?. Que veut-il? Que fait-il? » Que toute âme de noir se relie à mon âme Toute grande pensée est une seule trame Dont les milliers de fils, se plaçant à leur rang, Répondent, comme un seul, aux doigts du tisserand. Mais si chacun résiste et de son côté tire, Le dessin est manqué, la toile se déchire Ainsi d'un peuple, enfants! Je pense: obéissez! Pour des milliers de bras, une âme, c'est assez! UN HOMME DU PEUPLE Oui, nous t'obéirons! UN MATELOT. Comme à la brise l'onde PÉTION. Toussaint sur Haïti comme Dieu sur le monde TOUSSAINT, aux généraux noirs. Généraux, inspecteurs, chefs de mes régiments, Allez, allez chacun à vos commandements. Que l'occasion seule à ma place commande! Je ne donne aucun ordre, et si l'on vous demande « Avez-vous vu Toussaint? Sait-on l'ordre du chef? » Répondez seulement par un « Non » ferme et bref. Sur mes desseins secrets feignez l'incertitude; Restez dans une fausse et douteuse attitude; Ayez pour les Français des visages amis, L'oeil ouvert du serpent et des coeurs ennemis. Ils flotteront ainsi de l'audace à ta crainte, Comme on sonde du pied la cendre mal éteinte, Demandant ma réponse et l'espérant toujours. Nous leur ferons ronger les jours après les jours. Là fièvre, en'attendant, céleste auxiliaire, Ouvrira pour leurs os la terre hospitalière, Et, décimant leurs rangs sous ce climat fatal Changera leur conquête en immense hôpital. Hourra! Moi cependant caché dans mon ombre immobile, On me croira toujours à l'autre bout de l'île; Invisible, impalpable, inconnu, mais debout, Attendu, .retardant, absent, présent partout, Guettant l'occasion imprévue et soudaine, Je serai l'oeil des noirs éclairé par la haine! Et lorsque le signal Montrant son front. ici retentira, Reposez-vous sur moi, la foudre en sortira! Aux trois coups de canon tirés du haut de l'île, Sans combattre, une nuit, sortez de chaque ville; Repliez tous les noirs en laissant, pour adieu, La flotte, les palais et les cités en feu! Depuis mon propre toit jusques aux champs d'igname, Balayez le terrain par un balai de flamme! Ne laissez sur le sol que la pierre et les os, Et venez me rejoindre au morne du Chaos! Vous y trouverez tous, grâce à ma vigilance, Armes, munitions, vivres en abondance. Les arbres renversés et les rochers épars Auront à la nature ajouté des remparts. Les blancs y marcheront comme la brute au piège, Leurs bras désespérés en tenteront le siège. Vous roulerez les monts sur leurs corps foudroyés Entre la mer et vous, écrasés ou noyés, Ils auront disparu comme une onde tarie, Et leurs os fumeront le sol de la patrie Allez, ne craignez rien, mon ombre est sur vos pas. Dessalines et Pétion s'avancent pour parler; il les arrête du geste. Je connais vos pensers, ne me les dites pas Vous craignez les Français, votre coeur s'épouvante De cet art meurtrier dont leur orgueil se vante. Que peut-il contre un peuple? Enfants, vous allez voir. Il fait un signe. Apportez-moi ces grains de maïs blanc et noir. On lui apporte une corbeille, il prend une poignée de grains de maïs noir, la verse dans une coupe de cristal, et répand sur la surface du vase une couche de maïs blanc, puis il présente la coupe aux regards du peuple. Vous ne voyez que blanc quand votre front s'y penche? A vos yeux effrayés toute la coupe est blanche. Or, pourquoi fes grains blancs sont-ils seuls- aperçus?. Hésitation des noirs. Peuple pauvre d'esprit! eh! c'est qu'ils sont dessus! Mais attendez un peu. Il vide la coupe sur un plateau, les grains blancs disparaissent com- plétement dans l'immense quantité de grains noirs. Tenez, le noir se venge; En remuant les grains, voyez comme tout change! On ne voyait que blanc, on ne voit plus que noir; Le nombre couvre tout, et ceci vous fait voir Comment l'égalité, quand l'honneur la rappelle, Rend à chaque couleur sa valeur naturelle! Tout leur art n'y peut rien. Ils sont un et vous dix. Haïti sera noir, c'est moi qui vous le dis. Le peuple pousse des éclats de rire et des applaudissements forcenés. Allez et laissez-moi penser pour la patrie. Tout le monde sort. SCÈNE NEUVIÈME TOUSSAINT, ADRIENNE. ADRIENNE. Et moi, puis-je rester, mon oncle? TOUSSAINT. Enfant chérie! A part. Mes pleurs à cette voix sont tout prêts à couler. Haut. Fleur au milieu d'un camp, qu'un soldat peut fouler, Hélas il valait mieux naître sur une tombe Que sur un sol fouillé par l'obus et la bombe Écoute, approche-toi, réponds-moi sans effort. Aimes-tu ton pays? ADRIENNE. Moi? . . . TOUSSAINT. Mais, jusqu'à la mort? . . . ADRIENNE. Mon oncle et mon pays, n'est-ce pas même chose? N'êtes-vous pas pour moi tout ce qui le compose? . . . Ai-je un autre pays que l'ombre de vos pas? Que me serait la terre où vous ne seriez pas? TOUSSAINT. Pauvre amour! La réponse est douce, mais amère. A part. Mon vieux coeur est ému tout comme un coeur de mère. Quoi de tous ses instincts le vieux noir triomphant Ne peut voir sans pleurer ce visage d'enfant. A Adrienne. Mais si je,te disais « Va, seule, je t'envoie Mourir pour tous les noirs? » ADRIENNE. Oh j'irais avec joie! Partout où vous diriez, oui, mon oncle, j'irais! Car ce serait pour vous encor que je mourrais! TOUSSAINT Mais si je te disais « Loin de moi, va-t'en vivre, Adrienne! Je vais où tu ne peux me suivre. » Que ferais-tu? ADRIENNE. Non, non, je n'obéirais pas. De. mes bras enlacés j'arrêterais vos pas, Ou vous me traîneriez a vos genoux collée Comme on traîne à son pied la liane enroulée Mais cet horrible jeu, pourquoi le faites-vous? Ai-je donc jamais eu d'abri que vos genoux? Et si vous m'enleviez ce roc où je m'appuie, Où serait, dites-moi, la place de ma vie? TOUSSAINT, plus ému. Ange des noirs, ta place était au paradis. Il soupire. Non, ce n'est pas un jeu, mais pourrais-tu bien, dis! Là, dans ton coeur limpide, étouffer un mystère?. Le sort de ton pays?. Tout savoir et te taire? ADRIENNE. De tout ce que j'ai su qu'ai-je donc révélé? Entendit-on l'écho quand vous m'avez parlé? TOUSSAINT. Il est vrai, ton jeune âge égale ma prudence J'ai mis dans ton coeur sûr toute ma confidence. La nuit, le ciel et toi savent seuls mes secrets, Et ces murs plus que toi n'ont pas été discrets. Mais ton corps délicat, belle et fragile trame, N'est pas, pauvre petite, aussi fort que ton âme. Pourrais-tu supporter la faim des jours entiers, Déchirer tes pieds nus aux cailloux des sentiers'? Sous l'ardeur du soleil et de la nuit obscure Avoir l'herbe pour lit, le ciel pour couverture? Manger lé fruit tombé, boire l'eau du torrent? Marcher, toujours marcher, ne dormir qu'en courant? Te glisser nuitamment des camps aux citadelles? Recevoir sans crier le feu des sentinelles? Suivre partout les blancs, sans te trahir pour eux? Le pourrais-tu, dis-moi? ADRIENNE. Je puis ce que tu veux! De mes forces d'enfant mon coeur est la mesure; Je vaincrai le sommeil, la soif et la nature. Mon oncle, nul effort n'est au-dessus de moi, Nul miracle, excepté de m'éloigner de toi! TOUSSAINT. Mais si dans nos chemins un jour tu tombais lasse? ADRIENNE. Ah j'attendrais la mort, et je te dirais: « Passe » TOUSSAINT. Eh bien tu me suivras, ô magnanime enfant Tu seras de mes nuits le manteau réchauffant, Le bâton de mes mains, la lampe de ma route! ADRIENNE. Oh je serai ta fille, et c'est assez TOUSSAINT. Écoute. Le project dans mon sein comme la foudre éclos, Tu sais quels ennemis nous ont vomis les flots? Tu sais que, par la main de lâches ou de traîtres, Déjà du port de l'île ils se sont rendus maîtres? . . . Tant qu'ils n'ont pas Toussaint, ils n'ont rien; pas d'effroi: Le corps n'est rien sans l'âme, et l'âme ici c'est moi Je médite contre eux des retours, des désastres Aussi grands que la mer, aussi hauts que les astres Ils y périront tous, ces mangeurs de café, Ainsi que le boa par sa proie étouffé. Mes projets sont trop noirs pour que ton oeil y luise, Mais il faut que ta main au terme me conduise Il faut être invisible et présent comme Dieu, Sur tous les points de l'iles, aux deux bouts, au milieu. Des marches des Français, il faut transpercer l'ombre, Connaître leurs desseins, leur manoeuvre, leur nombre; M'assurer, par mes yeux, si de nos faux amis Nul ne pactise à l'ombre avec nos ennemis Il faut changer d'habit, de métier, de langage: Je sais, quand je le veux, transformer mon visage, Je sais, sans placer même un bandeau sur mes yeux, Feindre d'avoir perdu la lumière des cieux: Ma prunelle, à mon gré, rentrant sous ma paupière, N'est plus qu'un globe blanc où s'éteint la lumière; Sans être reconnu par le plus clairvoyant Je puis tendre à l'ami la main du mendiant, Et, prenant une voix qui ressemble à mon rôle, Bélisaire des noirs, leur arracher l'obole. Pour éclairer ma marche et soutenir mes pas, Il me faut un enfant c'.est toi qui le seras! Va quitter ces habits pour la pagne grossière Que déchira le temps, que souille la poussière; Fais-toi semblable en tout à cet enfant flétri Que sur les grands chemins la misère a maigri, A qui l'on jette un pain que dans ses pleurs il trempe; Que ton beau cou fléchisse et que ton pied nu rampe. Moi, je vais au moyen d'herbes au suc rongeur Des sillons de ma peau raviver la rougeur, Étaler sur mon dos, tout saignant de blessures, Du fouet et du bâton les antiques morsures, Et pour m'insinuer sous ce costume abject Inventer un récit conforme à mon aspect! Ne rougis pas pour moi de la supercherie: Tout rôle est glorieux à qui sert la patrie! Ne me crois pas flétri de montrer sur mes os Le sceau de l'esclavage imprimé sur mon dos. Je bénis, mon enfant, ces témoins d'infamie, S'ils servent à tromper une race ennemie. Oui, par tous ces tourments, à l'esclave infligés, La liberté sera payée et nous vengés! Hâtons-nous, va chercher la plus vile dépouille Parmi ces malheureux que la vermine souille, Va, le jour qui menace et qui va se lever. Dans ces lieux, mon enfant, ne doit plus nous trouver. Il l'embrasse sur le front et ils sortent. ****************stoped there phase 1***************** ACTE TROISIÈME Un morne qui domine le Port-au-Prince et la mer compris dans l'enceinte des fortifications. On travaille à élever un fort. A gauche, des soldats dressent une tente pour le quartier général. A droite, une misérable hutte en planches et en nattes vermoulues, adossée à un pan de murs en ruine. On voit des calebasses suspendues à la cabane. Dans le fond, à gauche, un promontoire de rocher à pic sur la mer dominant un vaste horizon. SCÈNE PREMIÈRE BOUDET, OFFICIERS, INGÉNIEURS, ARTILLEURS, PIONNIERS, SOLDATS. BOUDET. Que le pionnier en chef sur ces deux points s'aligne. Bien De fondations tracez ici la ligne. Artilleurs à ce tertre acculez le canon. La gueule sur la ville et sur la plaine. Bon! A un officier. Du morne qui nous masque aplatissez la crête. A un autre officier. De l'angle de l'escarpe aiguisez mieux l'arête. A un autre officier. Vous, la pioche à la main, prenez les travailleurs L'oeil à tout, soyez là quand on vous croit ailleurs. Aux soldats et aux pionniers en leur montrant des pelles et des pioches. Enfants, pour ces outils, laissez la baïonnette; Saisissez-moi le pic, la pelle et la chaînette, Bravez ce sol de lave, et ce soleil d'enfer, La pioche ou le fusil, qu'importe, c'est du fer! Les soldats et les pionniers répondent par une acclamation et s'élancent à l'ouvrage. SCÈNE DEUXIÈME LES PRÉCÉDENTS, ROCHAMBEAU. ROCHAMBEAU. Eh bien, mon cher Boudet, comment va la journée? BOUDET. A merveille! Déjà l'enceinte est dessinée. Le camp fortifié, sur.ces hauteurs assis, Entouré de remparts, de fossés, de glacis, Offrira dès ce soir un asile à l'armée Plus sûr que cette ville à peine désarmée, Où la sédition, qui couve sous nos pas, Menace d'autant plus qu'on ne l'aperçoit pas. Le Français n'est pas fait pour cette guerre impie Où la fourbe le mine, où la fuite l'épie, Où dans les yeux baissés, dans les discours soumis, Il lui faut soupçonner des desseins ennemis. Sa valeur, confiante, au grand jour se déploie Contre tous les dangers mais il faut qu'il les voie. Il les verra d'ici. Ce superbe plateau, Piédestal naturel de l'antique château, Déblayé des débris de ces vieilles murailles, Donne un centre de bronze à nos champs de batailles. Voyez! La ville, ici, palpitante à nos piés, Avec ses monuments par notre oeil épiés, Dont la moindre rumeur monte à nos sentinelles Là, soixante vaisseaux au port pliant leurs ailes, Surveillant l'Océan et dormant sans danger Sous le vol du boulet qui va les protéger. Ici la mer battant, sous la côte concave, De ses flots irrités ce rocher qu'elle lave, Rempart de mille pieds', abîme si profond, Qu'à peine l'on entend gronder la vague au fond, Et là, jusqu'à la grève où le fleuve serpente, La terre s'abaissant par une douce pente, Comme pour engager l'assaillant à monter Au-devant du canon, s'il l'osait affronter. On peut dire que l'île où ce morne se dresse, D'elle-même a produit sa propre forteresse Mais que l'art de la guerre a su faire servir Les remparts naturels du noir à l'asservir. ROCHAMBEAU, examinant de l'oeil le site. Certes, du gouverneur ce camp comble l'attente. Il est impatient. BOUDET. Tenez, voici sa tente. Avant que son palais soit en pierre achevé, Ce palais de coutil pour lui s'est élevé. Il veut, dès aujourd'hui, qu'en ces lieux on installe Le quartier général. On prépare la salle Où l'on s'assemblera pour le premier conseil. Il faudrait, pour lui plaire, arrêter le soleil. Mais je vois ses plantons poudroyer sur la route; Ne perdons pas de temps, venez voir la redoute. Ils s'éloignent. SCÈNE TROISIÈME TOUSSAINT, ADRIENNE. TOUSSAINT, sortant comme à tâtons de son ajoupa, soutenu par Adrienne, fait quelques pas vers le milieu de la scène et lui dit à demi-voix. Que font-ils? ADRIENNE. Ils s'en vont. TOUSSAINT. De quel côté? ADRIENNE. Là-bas Où vous voyez briller. TOUSSAINT, lui secouant fortement le bras. Chut chut je n'y vois pas. ADRIENNE, à part. Mon Dieu pardonnez-moi, si j'oubliais mon rôle Mon oncle a suspendu sa vie à ma parole. 0 ciel mets sur ma bouche, ô Dieu mets dans mon sein La prudence et la nuit de son profond dessein! TOUSSAINT. Pense que ton pays est perdu par un geste. ADRIENNE. Oh! je pense à vous seul. Que m'importe le reste! TOUSSAINT. Qu'ont-ils dit? ADRIENNE. Qu'aujourd'hui le gouverneur français Habiterait ce fort d'inabordable accès Qu'à défaut de palais, cette tente dressée Serait. . . TOUSSAINT. La Providence accomplit ma pensée! J'ai deviné la place et j'arrive au moment Avant qu'ils aient reçu leur accomplissement, Je saurai leurs projets et leurs moyens d'attaque, Ils viennent me traquer, et c'est moi qui les traque. Silence et l'oeil ouvert l'aveugle mendiant Aura lu jusqu'au fond au coeur du clairvoyant. ADRIENNE. -Mais, mon oncle, en ces lieux pensez-vous qu'on respecte D'un vieux noir inconnu la cabane suspecte? Ils vont la balayer comme ces fils impurs Que la pauvre araignée a tissés sur les murs Ces trois lambeaux de natte à côté de leur tente Saliront à leurs yeux cette enceinte éclatante. Ils vont bien loin d'ici nous repousser du pied. TOUSSAINT. Non, plus les coeurs sont fiers, plus ils ont de pitié. Le Français confiant mord vite à cette amorce De l'obstination tu connaîtras la force. Comme un chien sans asile, insensible à l'affront, Je défendrai mon gîte. Ils me le laisseront. D'ailleurs, on est humain aussi par politique Un rien peut allumer la colère publique Lorsque la tyrannie oppresse de son poids Tout un peuple, à sa haine il suffit d'une voix. Ils redoutent des noirs le calme encor farouche, Si je crie un peu haut, ils fermeront ma bouche. Mais, viens, retirons-nous. Je vois sur le chemin Un groupe s'avancer. Conduis-moi par la main, Mesure sur mes pas les tiens, et fais en sorte Qu'on me voie entrer là. Toi, demeure à la porte, Et bien tranquillement, comme aux jours réguliers, Livre-toi sous leurs yeux à tes soins journaliers. Il se glisse dans la cabane. Adrienne reste assise à la porte et allume du feu sur trois pierres pour faire cuire des patates dans un vase d'argile ébréché. SCÈNE QUATRIÈME SALVADOR, ISAAC, ALBERT, ADRIENNE Isaac arrive le premier, s'élance en courant sur le promontoire, et montre du geste à son frère les montagnes lointaines. ISAAC. Oh! vois-tu donc, Albert, cette montagne bleue Avec ce grand vallon qui fuit de lieue en lieue, Et ce fleuve écumant qui blanchit au-dessous?. Tiens j'entends son bruit sourd qui monte jusqu'à nous. ALBERT, avec un geste d'impatience. Bah c'est le bruit du vent dans ces faisceaux d'armures. ISAAC. Non, car l'odeur des bois monte avec ses murmures. Ne vois-tu pas là-bas ces pins à l'horizon, Dont la tête est semblable au toit d'une maison? Sous leurs grands parasols que tout est frais et sombre! 0 Dieu si je pouvais me rouler à leur ombre Mais, nous sommes ici comme les colibris Que dans les bananiers souvent nous avons pris; Nous suspendions la cage au bord de la fenêtre, Pour leur faire mieux voir le ciel qui les vit naître, Et quand ils s'élançaient vers ce doux horizon, Ils se déchiraient l'aile au fer de leur prison. ALBERT, avec colère. Leur prison Veux-tu bien perdre cette habitude. Quelle enfance, Isaac, ou quelle ingratitude! Quoi 1 du premier des blancs petits noirs adoptés, Recueillis par sa main, grandis à ses côtés Habiter les palais d'où ses peuples débordent, Que les ambassadeurs en s'inclinant abordent; Alliés des Français, être libres comme eux, Recevoir les leçons de leurs maîtres fameux; Être aux yeux du consul la semence féconde D'où ses profonds desseins germeront sur le monde, Et qu'il veut sous ce ciel d'hommes déshérité Répandre à son moment avec la liberté Etre appelés par lui au foyer des lumières, Pour rapporter ici la science à nos frères Enfin être envoyés par l'homme notre appui, Pour réconcilier notre race avec lui; Comblés par lui de biens, d'honneurs, de préférence, Vivre auprès de sa soeur, belle de sa puissance, Plus belle encor du charme empreint dans son aspect, Et qu'on adorerait sans l'abri du respect; Voilà ce que ta bouche appelle un esclavage! Va tu n'es qu'un enfant Va tu n'es qu'un sauvage! . . . ISAAC. Tu me grondes toujours, mon frère, c'est bien mal Tu parles comme un blanc, aussi! mais c'est égal, Je t'aime malgré toi, malgré ce ton sévère, De tout le souvenir qui m'attache à mon père. ALBERT. Et moi je t'aime aussi, mais d'une autre amitié. Mais, pourquoi me fais-tu souvent honte ou pitié? Pourquoi ton âme tendre, aux regrets obstinée, Ne grandit-elle pas avec la destinée? J'ai beau te l'expliquer, tiens, tu n'écoutes pas! ISAAC. Si, je t'écoute, Albert, mais mon âme est là-bas. En lui montrant l'horizon. ALBERT. Toujours avec les noirs! ISAAC. Toujours avec l'image Que du toit de roseaux emporta mon jeune âge! Père, mère, Adrienne et tous ceux que j'aimais! Au nom d'Adrienne, celle-ci laisse tomber de ses mains la corbeille et les patates elle se lève en sursaut, s'approche et écoute de plus près avec tous les signes du plus vif intérêt, à demi cachée par la toile de la tente. ISAAC; poursuivant. Que les palais des blancs n'effaceront jamais! Il s'en va en boudant. ADRIENNE, à voix basse et convulsivement. Elle court vers l'ajoupa. Adrienne?. Mon nom? . . . Deux jeunes noirs! 0 maître! Regardez! . . . Écoutez! . . . TOUSSAINT. Qui? . . . Quoi? . . . ADRIENNE. Vos fils, peut-être! Toussaint soulève d'une main le lambeau de nattes de la cabane il tend machinalement ses bras vers ses enfants et il écoute dans l'attitude de l'espion antique. ALBERT. Reviens donc, Isaac. Allons, parlons raison. ISAAC, courant de l'autre côté de la scène et regardant un autre côté de la campagne éloignée. Oh là quel coup au coeur! Albert! tiens, la maison! Ah! tu ne diras pas cette fois que je rêve Lui indiquant du doigt un point à distance. Là-bas, bien loin. bien loin. où le brouillard'se lève . . . Ne vois-tu pas reluire un reflet de soleil Sur un mur?. sur un toit au nôtre tout pareil? ALBERT, ému et regardant aussi. 0 ciel quel oeil perçant'que l'oeil de la mémoire! Oui! c'est là le Limbé sur la rivière Noire! ISAAC, avec transport. Et le pré des Citrons avec la haie autour! Et l'église aux flancs gris que surmonte la tour! Et sous le noir hangar la chaudière allumée! . . . Et les dattiers pliants que voile la fumée! . . . Il bat ses mains l'une contre l'autre. Oh! réjouissons-nous, to est comme autrefois! Les deux frères s'embrassent en pleurant. ALBERT. O mon père! ISAAC, criant de toute la force de sa voix, comme pour la porter aussi loin que son regard. O ma mère! entendez-vous nos voix? C'est Isaac! c'est moi! c'est lui qui vous appelle! TOUSSAINT, s'élançant involontairement les bras tendus vers ses enfants. Me voilà, mes enfants! . . . ADRIENNE, arrêtant et lui mettant la main sur la bouche. Arrêtez TOUSSAINT, revenant à lui. Je chancelle. Entendre un cri pareil et n'y répondre pas! ADRIENNE, lui montrant Salvador qui se rapproche de la scène. Veillez sur votre coeur et retirez vos pas. Toussaint rentre poussé par Adrienne dans la cabane. SALVADOR, aux enfants. Que regardez-vous donc, enfants, sous le nuage? Et pourquoi cachez-vous ces pleurs où votre oeil nage? Répondez! ISAAC. Oh monsieur, vous ne voyez donc pas Ce vallon vert, ce fleuve et ce clocher, là-bas? SALVADOR, imitant ironiquement une voix d'enfant. Une église, un clocher, voyez le beau mystère! Mais la sottise humaine en a couvert la terre. ISAAC, indigné. Vous n'avez donc jamais connu votre maison, Ni regardé son toit fumer à l'horizon? SALVADOR, fièrement. Je ne connais ni toit, ni foyer, ni famille Ma. maison est partout où le nom français brille Mais pourquoi faisiez-vous cette réflexion? ALBERT. C'est que nous croyons voir notre habitation, Le Limbé. ISAAC, amèrement à son frère. Nous croyons! Je la vois bien, peut-être! ALBERT, à Salvador d'un ton d'excuse. Le pays de mon père et qui nous a vus naître. SALVADOR, avec dérision. Oui, les lieux adorés où sur le seuil des blancs Un conducteur fouettait les esclaves tremblants Le toit de notre enfance où d'un lâche esclavage Nous faisions en naissant le doux apprentissage Où la verge et la corde étaient nos bons parents. ISAAC, vivement. Dites où notre père a fait fuir les tyrans Où sous sa juste main sa race enfin prospère. SALVADOR, d'un ton insultant. Ne vous vantez pas tant, petits, de votre père II faut savoir, avant de nous parler de lui, S'il sera des Français le rival ou l'appui. ALBERT. Oh! mon père est Français je le sens à mon âme! De son patriotisme il m'a transmis la flamme. Le parti de ses fils sera toujours le sien. ISAAC, à demi-voix. Le parti de mon père à moi sera le mien. SALVADOR. Qu'attend-il, cependant, pour se rendre au plus vite A cette conférence où la France l'invite? Pourquoi ce labyrinthe où se cachent ses pas? Quand le coeur est pressé, le pied n'hésite pas. ISAAC, avec une naïveté menaçante. Je suis sûr qu'il viendra quand il faudra paraître. TOUSSAINT, ému et d'une voix sourde qu'on entend de dessous la cabane. Bien mon sang Il viendra trop tôt pour eux peut-être ISAAC à son frère. S'il nous savait ici! . . . ALBERT. Déjà nous l'aurions vu. Mais ce débarquement pour lui fut imprévu. A Salvador. On dit qu'en voyagant vers l'autre bout de l'île Vos messagers n'ont pu découvrir son asile; Qu'Ils arrivent toujours alors qu'il est parti. SALVADOR. Nos messagers sont noirs et sont de son parti. Toujours la perfidie est fertile en excuse Où l'audace lui manque elle appelle la ruse. Dans le coeur ulcéré de ce peuple avili, La vérité toujours est sous le dernier pli. Il s'éloigne avec dédain vers le fond du théâtre. ISAAC, à Albert. Peux-tu souffrir, Albert, que ce blanc, face à face, Outrage notre père ainsi dans notre race? Ah va si j'étais grand et soldat comme toi, Il ne parlerait pas comme il fait devant moi! ALBERT, à Isaac. L'habitude de vivre au sein de l'esclavage Donne aigreur à la voix et rudesse au langage. Il faut lui pardonner ces traces d'autrefois, Car il nous aime au fond. ISAAC, avec mépris. Oui, mais à tant par mois! ALBERT. C'est l'ami du consul, guide sûr et sévère Qu'il chôisit de sa main pour nous servir de père. ISAAC. C'est un vieux conducteur de noirs dépossédé Du troupeau qu'à sa verge un maître avait cédé Ses lâches cruautés l'ont fait chasser de l'île, D'où, comme'un oppresseur, la liberté l'exile. Vrai geôlier du consul, froid verrou dans sa main, Qui nous garde aujourd'hui, qui nous vendrait demain! Plus bas et d'un ton mystérieux. Albert! tu ne sais pas à quoi l'on nous destine Ta partialité pour ces blancs te domine. On dit. . . ALBERT, impatienté. Eh! que dit-on? et que ne dit-on pas? ISAAC. Une vieille négresse à moi m'a dit tout bas: « Défiez-vous de lui Je le connais, cet homme, Bien qu'il ne porte pas le vrai nom qui le nomme Mais il n'a pu changer ni son coeur ni ses traits. Les nègres dans leur haine ont gardé ses portraits. De ses atrocités les horribles histoires Font encore à son nom frissonner leurs mémoires. Il méprisait le sang, il profanait l'amour Amant, persécuteur et bourreau tour à tour, Plus d'une belle esclave, à sa mère ravie, Perdit entre ses bras l'honneur et puis la vie. Un jour d'un .de ces rapts vint à naître un enfant: Quand il dut fuir devant Haïti triomphant, II vendit, en partant, l'enfant avec la femme. Le monstre en ricanant mangea ce prix d'une âme. L'esclave abandonnée expira de douleur La fille survécut, pauvre enfant de couleur Confiée au hasard une main inconnue En prit soin. Nul ne sait ce qu'elle est devenue » ALBERT, contrefaisant ironiquement le ton d'Isaac. Oui mystère d'horreur, et contes d'ogres blancs Que les vieilles partout chuchotent aux enfants! Allons donc, Isaac! vraiment, n'as-tu pas honte De répéter ainsi tout ce qu'on te raconte? Crois-tu que le consul, second père pour nous, L'homme à l'oeil infaillible et qui plane sur tous, Pour ramener ses fils au père véritable Eût fait choix dans sa cour d'un pareil misérable? Pour le juger ainsi, que tu le connais peu! ISAAC. Qui sait de quels desseins il nous a faits l'enjeu?. Sa grandeur est, dit-on, toute sa conscience. Que veux-tu? je n'ai pas en lui ta confiance. ALBERT, avec enthousiasme. S'en défier serait un outrage sanglant. Bonaparte est mon Dieu! ISAAC. Bonaparte est un blanc! Ils se séparent avec des marques d'impatience mutuelle. Tous- saint, à demi cache par la natte de la tente, contemple ses fils avec une tendresse farouche. Il fait' de temps en temps des mouvements involontaires et convulsifs qui font remuer la natte qui le couvre. Adrienne lève les yeux sur Toussaint, met un doigt sur sa bouche et le contient. SALVADOR, se rapprochant d'Albert, sur le devant de la scène. Pourquoi donc, mes enfants, ces marques de colère? Voyons! que disiez-vous? ALBERT. Demandez à mon frère. SALVADOR, à Isaac qu'il rappelle. Allons, venez ici, répondez-moi. Plus près. Je vois de mauvais oeil ces entretiens secrets. .On pleure, on s'attendrit, on rêve une patrie, On devient moins Français, moins homme. Niaiserie! Qu'importe sous quel ciel le soleil nous a lui Le consul veut, enfants, que l'on soit tout à lui.. ISAAC. Nous parlions, du consul. SALVADOR. C'est l'homme du mystère. Il faut, devant ce nom, adorer ou se taire. Quand on en dit du bien, est-ce qu'on parle bas? Vous en disiez du mal, Isaac, n'est-ce pas? Il vous couvre partout de sa sollicitude, Et vous n'avez pour lui que de l'ingratitude. C'est bien mal Votre frère a le coeur différent; Il aime le héros. ISAAC. C'est que mon frère est grand. Les souvenirs d'enfant sont loin de sa mémoire. Moi, j'aime mes parents. SALVADOR. Il faut aimer la gloire! Imiter votre frère et porter dans le coeur D'un instinct machinal un sentiment vainqueur Ce dévoûment sublime aux volontés d'un homme Qui n'a plus ici-bas de titre qui le nomme, Devant qui les devoirs de passé, d'avenir Se résument en un admirer et servir. Mais pour ces sentiments il faut de grandes âmes, Des coeurs qui ne soient pas trempés du,lait des femmes, Des yeux forts où le jour de ce grand siècle ait lui, Une poitrine d'homme Albert le comprend, lui! Il ne pleurniche pas comme un enfant qu'on sèvre, Il n'a pas comme vous que du lait sur la lèvre, Son oeil sait voir plus loin que le nid dont il sort Son esprit s'élargit au niveau de son sort. Digne de ce grand drame auquel il participe, II aime le consul de coeur et de principe C'est le monde qu'en lui son coeur croirait trahir. Quand le maître est un Dieu, la gloire est d'obéir N'est-ce pas, mon Albert? ALBERT. A ces mots mon coeur vibre. Mon père m'a fait homme, et lui seul m'a fait libre; Au rang de citoyen il m'a donné l'acces: Sans patrie ici bas, il m'a créé Français; Ses bontés m'ont ouvert, dans ma vile indigence, Le monde de la gloire et de l'intelligence. Il a fait pénétrer dans mon obscurité Le jour éblouissant de toute vérité. Dans l'esclavage abject dont mon sang fut l'emblème, Il m'a dit « Sois l'égal des blancs et de moi-même. » Ses sages, respectant en moi l'humanité, M'ont appris leur sagesse et leur fraternité! Comme un germe futur de quelque grande chose, Que d'une main soigneuse on plante et l'on arrose, Il m'a vivifié d'un souffle réchauffant Pour grandir tout un peuple, un jour, dans un enfant: Il veut faire de nous le noeud du nouveau pacte Qu'avec l'autre univers le vieux monde contracte. Le noir civilisé, devenu citoyen, Confondra de Toussaint le nom avec le sien. Ah que sa volonté dans son sort soit bénie! Comprendre un grand dessein, c'est s'unir au génie! SALVADOR. Voilà parler mon fils! A Isaac. Tu ne comprends pas, toi; ISAAC. Vous savez que mon frère a plus d'esprit que moi. SALVADOR. Votre raison aussi grandira, je l'espère. ISAAC. Oh je l'aimerai bien, s'il nous rend à mon père. SALVADOR, à part. Mon père et puis toujours mon père! Enfant borné, Qui ne saurait laver le sang dont il est né. Haut. Sachez, monsieur, que l'homme à qui l'on doit la vie Est moins que l'homme à qui l'on doit une patrie. Le hasard donne un père, on ne le choisit pas On choisit le héros, on s'attache à ses pas En suivant le sentier que sa gloire nous trace, Il est beau d'oublier sa famille et sa race On s'élève avec lui jusques à des hauteurs D'où l'oeil n'aperçoit plus ces viles profondeurs. On est homme, monsieur, on n'est plus fils ou frère! Pour moi, si le consul luttait avec mon père, J'arracherais mon coeur s'il battait incertain Entre l'homme de chair et l'homme du destin. ISAAC, bas avec dégoût. Cet homme fait horreur! SALVADOR. Enfants, voilà la gloire! ALBERT. Il est un plus beau sort, ah laissez-nous-le croire! C'est de confondre enfin, dans un égal amour, Et le héros et l'homme à qui l'on doit le jour; D'essayer d'être entre eux le noeud qui les rassemble, D'aimer les deux en un, de tes servir ensemble Et de faire à la fois, en les réunissant, Le bonheur de sa race et l'honneur de son sang. Mais la soeur du consul vient avec son cortège, Elle monte un cheval aussi blanc que la neige: Comme ses cheveux noirs, à chaque mouvement, Découvrent à demi son visage charmant! L'animal semble aimer le frein qui le manie: C'est la grâce des blancs dont il est le génie. SALVADOR. Le général Leclerc accompagne ses pas. SCÈNE CINQUIÈME LES PRÉCÉDENTS, BOUDET, MADAME LECLERC, LECLERC, FRESSINET, ROCHAMBEAU, FERRAND, GÉNÉRAUX, OFFI- CIERS, AIDES DE CAMP, SOLDATS. Les officiers et les généraux arrivent successivement sur la scène. Le général Leclerc, accompagné de ses aides de camp, passe au fond du théâtre, inspecte d'un coup,d'oeil rapide son état-major et sort. Madame Leclerc, en costume d'amazone, entre accompagnée de deux dames d'honneur et suivie de deux petits nègres qui tiennent la queue de sa robe. Les officiers se retirent et suivent le général. MADAME LECLERC. Oh! quel camp pittoresque! Oh! que je suis contente De monter à cheval, d'habiter une tente! Qui l'aurait jamais cru?. Comme ils seront surpris t jaloux quand ils vont le savoir à Paris! A une des femmes qui l'accompagnent. C'est bien plus séduisant encor que Cléopâtre. Ils représenteront cette scène au théâtre; Ils peindront sous mes traits la seconde Vénus, Se mêlant aux guerriers comme au bord du Cydnus, Adoucissant le joug qu'impose ici mon frère Et conquérant les coeurs quand il soumet la terre! On fera mes portraits, on dira La voilà! » Aux enfants. C'est pourtant vous, petits, qui me valez cela. C'est pour ces vilains noirs que je hais, Albert fait un geste de douleur. Et que j'aime, Elle se rapproche d'Albert et met la main sur son bras en souriant. Que ce front, destiné peut-être au diadème, Va ravir des soldats dans ce simple appareil, Et, pour comble d'horreur, se hâler au soleil. Je vous déteste bien, allez. mais je pardonne. Si la tente est jolie allons voir. Madame Leclerc sort suivie de son cortège Albert et Isaac l'accompagnent. ALBERT. Qu'elle est bonne! SCÈNE SIXIÈME TOUSSAINT, ADRIENNE, SOLDATS, PUIS MADAME LECLERC. Quelques soldats, détachés des travaux du fort, marchent sur la cabane de Toussaint pour la démolir. Adrienne se jette à leurs pieds. Toussaint lève les bras vers eux et semble les supplier. UN SOLDAT. Ah! chien de moricaud! UN AUTRE SOLDAT. Ah noirs et, négrillons! Allez au diable! Allez planter vos pavillons! ADRIENNE, joignant les mains. Ah! messieurs-un aveugle hélas si peu de place. Où voulez-vous qu'il aille?. Oh! laissez-nous, de grâce UN SOLDAT. Non, non, exécutez l'ordre des commandants; Tous les nègres dehors! Point d'ordures dedans. A un de ses camarades en tirant Toussaint dehors par ses haillons. Il est plaisant, dis donc, ce lézard sans écailles Qui croit que pour son trou l'on a fait ces murailles. TOUSSAINT. Non, nous mourrons ici. ADRIENNE. Prenez pitié de nous! TOUSSAINT. Par votre toit natal! ADRIENNE. J'embrasse vos genoux! UN SOLDAT, secouant les lambeaux de la tente de Toussaint et ricanant. Ah! ah! vieille araignée! ah! c'est là que tu couches? UN AUTRE SOLDAT, à Toussaint. Dans tes toiles, dis donc, crois-tu prendre des mouches? UN AUTRE SOLDAT. Va, tes meubles infects sont bientôt balayés. Sapeurs, déménagez sa case avec les piés. Les soldats se préparent à arracher les piquets de la tente. TOUSSAINT, embrassant les piquets de la tente pour les défendre. Non! c'est le seul asile où s'abrite ma vie, Ensevelissez-moi dessous. MADAME LECLERC, revenant sur ses pas, suivie de l'état-major du général, et'apercevant Toussaint aux prises avec les sapeurs. Qui donc s'écrie? Quel tumulte indécent?. Que veut-on a ce noir? Soldats! cessez ce jeu. Vous, Albert, allez voir. ADRIENNE, se faisant jour à travers les soldats, s'arrête un instant en voyant madame Leclerc; elle lève les mains, bondit vers elle, puis semble faire un effort sur elle-même, et dit à part: C'est elle dont Albert. Oh! oui, j'en suis certaine Bien plus qu'à sa beauté, je le sens a ma haine Si j'écoutais mon coeur Mais pour sauver Toussaint Faisons taire à présent mon amour dans mon sein Elle se jette aux pieds de madame Leclerc. MADAME LECLERC. Oh! la jolie enfant! Qu'avez-vous, ma petite? ADRIENNE, faisant semblant de sangloter. On arrache mon père à ce toit qu'il habite. Aveugle et mendiant où conduire ses pas? C'est le seul coin de terre à nous deux ici-bas. Cette place était libre et pour nous assez bonne; Hélas nous n'y cachions le soleil à personne En glanant le maïs sur les sillons d'autrui, J'y nourrissais mon père et j'y voyais pour lui. Mais si l'on fait tomber le mur où je l'appuie, Qui le garantira du vent et de la pluie? Où le retrouverai-je en revenant le soir? MADAME LECLERC, à part. Vraiment, elle me touche avec son désespoir. A Adrienne. Quoi votre père n'a que cet asile au monde? A sa suite. Quelle perle, pourtant, dans ce fumier immonde! ADRIENNE, à Toussaint qu'elle fait approcher en le conduisant comme un aveugle. Rendons grâces, mon père, à la bonté des blancs! Laissez-moi devant eux guider vos pas tremblants. Si vous pouviez la voir MADAME LECLERC, à part. Mon Dieu! qu'elle est gentille! A Toussaint. C'est sans doute l'amour de sa pauvre famille. TOUSSAINT. Hélas! c'est le roseau que Dieu laisse à ma main! Je n'ai qu'elle ici-bas et les bords du chemin; On veut nous en chasser Protégez-moi, madame, Si belle de visage, on doit l'être de l'âme. Que peut faire de mal un pauvre suppliant? L'ivraie est à l'oiseau, la route au mendiant. Le pied de l'aigle au ciel n'écrase pas l'insecte! MADAME LECLERC, à sa suite. Ce vieillard parle bien; je veux qu'on le respecte, Qu'on lui laisse son gîte. Entendez-vous, soldats? UN OFFICIER. Mais, Madame. . . MADAME LECLERC. Point de mais! UN OFFICIER GÉNÉRAL. Cela ne se peut pas; L'ordre du gouverneur est absolu. MADAME LECLERC. N'importe, Si son ordre est cruel, je veux qu'il le rapporte. A un aide de camp. Priez le général de sortir un moment. L'aide de camp sort et rentre presque aussitôt en ramenant le général Leclerc. SCÈNE SEPTIÈME LES MÊMES, LECLERC, GÉNÉRAUX, OFFICIERS, SOLDATS. MADAME LECLERC. Général, un seul mot! LECLERC. C'est un commandement. Vous n'ordonnez jamais que le coeur n'obéisse. A part, à demi-voix. On fait toujours le bien, en faisant son caprice. MADAME LECLERC, en souriant. Pas tant de compliments; plus de soumission. Je prends ce pauvre noir sous ma protection, Entendez-vous? Je veux qu'on respecte son gîte Un roi dort sous le toit que l'hirondelle habite; Ce nid porte bonheur aux maîtres des palais. L'aveugle a ses trois pas au soleil, laissons-les. A part. Cette enfant et son père ont remué mon âme. LECLERC. Qu'ai-je à vous refuser? A Toussaint et à Adrienne. Remerciez madame. Aux officiers de sa suite. Laissez ce pauvre aveugle en paix sous ses haillons. A sa femme. Adieu, Pauline! MADAME LECLERC. Adieu! Elle sort suivie de son cortége. LECLERC, à l'état-major. Le conseil! travaillons! SCÈNE HUITIÈME LES MÊMES, MOINS MADAME LECLERC. La tente de l'état-major est ouverte sur la scène. Des soldats apportent des tambours dont ils font une table recouverte de housses de che- vaux. Des papiers, des cartes, des plumes, sont placés sur la table. Le général Leclerc et cinq ou six généraux s'asseyent sur des caisses de tambour. Isaac et Albert, assis derrière eux, assistent au conseil. -Les aides de camp, les officiers d'ordonnance, sont groupés debout, un peu en arrière des généraux. Les rideaux de la tente sont levés du côté de la cabane de Toussaint. Il est assis à sa porte, appuyé sur l'épaule d'Adrienne qui fait semblant de coudre de vieux morceaux de nattes déchirées. LECLERC. Écoutons le rapport. SALVADOR, lisant. « La même incertitude Jette dans les esprits la même inquiétude. L'officier est pensif, le soldat mécontent Le mulâtre, indécis, flotte; le noir attend. De nos détachements envoyés à distance, Aucun n'a rencontré la moindre résistance. De Toussaint, pas un mot quand on met l'entretien Sur ce chef, on se coupe, ou l'on ne répond rien. Il tient nos éclaireurs toujours sur le qui-vive On l'attend d'heure en heure, et jamais il n'arrive. Sans paraître, partout il se fait annoncer Comme un homme incertain qui craint de prononcer. Cependant, chaque nuit, des déserteurs sans nombre S'échappent des quartiers et se glissent dans l'ombre; Vers le centre de l'île ils se dirigent tous, Comme si quelque doigt marquait le rendez-vous. Un bruit court qu'au milieu de ces gorges profondes Que défendent les bois, les rochers et les ondes, Les mornes du Chaos, vastes escarpements, Sont les points assignés à ces rassemblements. Mais nul ne peut encore en dire davantage. L'avalanche se forme au-dessus du nuage Pour remplir nos greniers, et pour armer-nos forts, L'escadre impatiente épuise ses renforts La fièvre, tous les jours, nous réduit; et l'armée, Dans un cercle fatal, debout, mais enfermée, Se rongeant sur ce sol qui s'ouvre sous ses pas! Y cherche un ennemi qu'il ne lui montre pas » LECLERC. Parlez, messieurs, je vais écouter et débattre. BOUDET. Mon avis en deux mots avancer et combattre FRESSINET. Combattre?. contre qui? Tous les noirs sont soumis, L'embarras est pour nous d'avoir des ennemis. D'ailleurs, si par hasard la paix était sincère, Vous en perdez le fruit en commençant la guerre Le grand volcan qui dort dans son calme profond Éclate si l'on jette un grain de sable au fond! Emparons-nous plutôt, sans brûler une amorce, Des postes naturels où cette île a sa force. Accoutumons ce peuple à nous voir hardiment Ressaisir le pays et le gouvernement. Des légitimes chefs reprenons l'attitude; L'obéissance, au fond, n'est rien qu'une habitude. Commandons! noirs ou blancs, le peuple est ainsi fait; Celui qu'il croit son maître est son maître en effet! FERRAND. Le conseil serait bon dans l'Europe asservie A ces mille besoins qui composent sa vie, Où les peuples liés par leurs nécessités Sont des troupeaux humains parqués dans les cités. On possède un pays du haut des places fortes: Le peuple est à celui qui tient la clef des portes. Mais chez un peuple neuf la guerre a d'autres lois, Ses citadelles sont ses rochers et ses bois; Si l'on avance, il fuit; si l'on attaque, il cède. Ce qu'on foule du pied est tout ce qu'on possède. Un seul moyen ici ravagez ses sillons; Fermez, murez ses champs avec nos bataillons! La disette et le temps, mieux que vos projectiles, L'amèneront dompté sous le canon des villes Il vous demandera des chaînes et du pain! ROCHAMBEAU Oh! des Français combattre un peuple par la faim! De ces atrocités déshonorer l'histoire! . . . La retraite vaut mieux qu'une telle victoire. Mais la France interdit la retraite à nos pas; Quand on porte ses droits on ne recule pas. Écoutez j'ai connu ce peuple encore esclave, J'ai vu l'île crouler sous sa première lave; Nos revers, nos succès, m'ont appris à savoir Où les noirs ont leur force et les blancs leur espoir. Du nom de nation c'est en vain qu'il se nomme; Ce peuple est un enfant sa force est dans un homme! Ne combattez qu'en lui toute sa nation! Mettez un prix sublime à sa défection! D'un pouvoir souverain présentez-lui l'amorce; L'ambition fera ce que n'a pu la force: Tout coeur d'homme a sa clef par où l'on peut l'ouvrir, Il ne s'agit pour vous que de la découvrir. Vous la découvrirez dans ces races sauvages, Le coeur en éclatant fait d'étranges ravages, S'il se gonfle d'orgueil ou se brise attendri; L'homme de la nature est vaincu par un cri! Profitez du moment où ce coeur double hésite, Atteignez à tout prix ce chef qui vous évite, Rassasiez ses sens d'attraits, d'ambition; Il vaut cela! Cet homme est une nation. LECLERC. Comment le découvrir? Dans tous ceux que j'envoie, De sa retraite encor nul n'a trouvé la voie. De mon âme à la sienne, il brise tous les fils. Ces envoyés de paix, où l'aborderont-ils! ROCHAMBEAU. Où l'éléphant s'arrête, on voit passer l'insecte. Si dans la main des blancs toute lettre est suspecte, Cherchez pour la porter la main d'un mendiant Noir, qui parmi les noirs se glisse en suppliant, Et qui, jusqu'à Toussaint, se frayant une route, Cache à ses yeux trompés l'envoyé qu'il redoute. Il secoûra du pied le piège, irrésolu, Mais il sera trop tard, le sauvage aura lu! LECLERC. Mais où trouver ce noir, qui, pour un vil salaire, De l'âme de Toussaint affronte la colère? Quel misérable, assez abandonné du sort, Pourra mettre en balance un salaire et la mort? Le fond de la misère a-t-il un pareil être? Dans quel égout chercher? . . . ROCHAMBEAU. Sous votre main, peut-être. En montrant Toussaint. Voyez sous ces haillons cet aveugle accroupi Qui rêve un os rongé comme un chien assoupi; Traînant, les yeux éteints, des jours près de s'éteindre, Du courroux de Toussaint, hélas! que peut-il craindre? Par l'offre d'un trésor tentez son coeur surpris; Il irait aborder le tonnerre à ce prix! LECLERC. Qui? ce pauvre vieillard que protège Pauline? Qu'il approche. A part. Souvent sa bonté m'illumine, Souvent la destinée aime à récompenser Par un succès le bien qu'elle m'a fait penser Haut. Je veux l'interroger. A un aide de camp. Allez, qu'on l'introduise, Et que sans crainte ici sa fille le conduise. SCÈNE NEUVIÈME LES PRÉCÉDENTS, TOUSSAINT, ADRIENNE. Toussaint, conduit par Adrienne, affecte tous les signes de respect et de crainte. TOUSSAINT. Ciel! où me conduit-on?. Ma fille, où sommes-nous? . . . Grâce grâce bons blancs! LECLERC. Vieillard, rassurez-vous. La main qui vous dérange et qui vous importune Est peut-être pour vous la main de la fortune. Vous êtes. TOUSSAINT. Devant qui? ADRIENNE. Quel terrible appareil! LECLERC. Devant le gouverneur et devant son conseil. TOUSSAINT. Devant le gouverneur? 0 ciel quelle surprise! Moi, que l'esclave insulte et que te chien méprise! Que me veut-il?. Le pied des puissants d'ici-bas, S'il voit le vermisseau, l'écrase sous son pas! LECLERC. Ne craignez rien, ami! Dans l'Europe éclairée Par ses nouvelles lois la misère est sacrée. L'hômme est frère de l'homme, et le front du puissant Devant l'humanité grandit en s'abaissant Entre le mendiant et le riche, la France Ne met dans son amour aucune différence. Qui sert la république est grand devant ses yeux. Voulez-vous la servir? TOUSSAINT. Aveugle, infirme et vieux, Près de rentrer sous terre, où le vent me secoue, Ne raillez pas, du moins, l'insecte dans la boue! LECLERC. Moi, railler un vieillard, un aveugle? Ah! c'est vous Dont le mépris alors devrait tomber sur nous. TOUSSAINT. En quoi puis-je pourtant servir la république, Moi, qu'un pauvre enfant mène? LECLERC. Écoutez je m'explique; Plus vous êtes obscur, infirme, humilié, Plus dans votre poussière on vous foule du pié, Plus vous pouvez servir l'oeuvre qu'elle consomme. Le pied qui rampe à terre estv la base de l'homme; Le cadran brille à l'oeil et cache un vil ressort. . . J'ai des secrets profonds d'où dépend votre sort, Et le sort de l'armée et du monde peut-être, A faire parvenir à Toussaint, votre maître. TOUSSAINT. à part. Votre maître! LECLERC. Un pareil message a du danger Je n'y puis employer la main d'un étranger Il faut qu'un noir, cachant le mystère qu'il porte, Traverse l'île entière et franchisse l'escorte, Et remette à Toussaint, dans sa fuite surpris, La lettre dont la mort est peut-être le prix. S'il meurt, la république adoptera sa fille S'il revient, tous les blancs seront de sa famille. Sur le trésor public fixant son entretien, La France lui fera le sort d'un citoyen. Réfléchissez, vieillard. TOUSSAINT. C'est presque un suicide, Mais je pense à ma fille et son sort me décide. Si le prix de mon sang lui doit être payé, Mon coeur d'aucun péril ne peut être effrayé. J'irai! ROCHAMBEAU. Noble vieillard! TOUSSAINT. Mourir sera ma joie! LECLERC. Connaissez-vous celui vers qui je vous envoie? TOUSSAINT. Quoique si loin de nous et si haut parvenu, De lui-même, je crois, il n'est pas plus connu. Sous le même ajoupa le hasard nous fit naître, Nous avons vingt-huit ans servi le même maître, Et par les mêmes fouets nos bras encore ouverts Gardent dans leurs sillons la dent des mêmes fers. ROCHAMBEAU, à part. La voix de ce vieillard est vibrante et sauvage, L'âme étincelle encor sous la nuit du visage Il semble bien choisi pour un hardi dessein. LECLERC. Quel sentiment pour nous nourrit-il dans son sein? TOUSSAINT, frémissant. Quel sentiment pour vous?. S'il vous hait, s'il vous aime? LECLERC. Qui, répondez. TOUSSAINT, lentement et méditant sa réponse. Peut-être il l'ignore lui-même. De la haine à l'amour flottant irrésolu Son coeur est un abîme où son oeil n'a pas lu, Où l'amer souvenir d'une vile naissance Lutte entre la colère et la reconnaissance. Le respect des Français du monde triomphants, L'orgueil pour sa couleur, l'amour de ses enfants, L'attrait pour ce consul qui leur servit de père, Leur absence qu'il craint, leur retour qu'il espère, La vengeance d'un joug trop longtemps supporté, Ses terreurs pour sa race et pour sa liberté, Enfin, l'heureux vainqueur de ses maîtres qu'il brave, Le noir, le citoyen, le chef, l'ancien esclave, Unis dans un même homme en font un tel chaos Que sa chair et son sang luttent avec ses os, Et qu'en s'interrogeant lui-même il ne peut dire Si le cri qu'il retient va bénir ou maudire. Les généraux se regardent avec étonnement et effroi. Soudain sera l'éclair qui le décidera Mais, quel que soit ce cri, le monde l'entendra. Les généraux paraissent de nouveau se troubler. Ne vous étonnez pas, Français, de ces abîmes Où le noir cherche en vain ses sentiments intimes. Comme le coeur du blanc notre coeur n'est point fait La mémoire y grossit l'injure et le bienfait. En vous donnant le jour, le sort et la nature Ne vous donnèrent pas à venger une injure; Vos mères, maudissant de l'oeil votre couleur, Ne vous allaitent pas d'un philtre de douleur. Dans ce monde, en entrant, vous trouvez votre place, Large comme le vol de l'oiseau dans l'espace. En ordre, dans vos coeurs, vos instincts sont rangés, Le bien, vous le payez, le mal, vous le vengez. Vous savez, en venant dans la famille humaine, A qui porter l'amour, à qui garder la haine Il fait jour dans votre âme ainsi que sur vos fronts. La nôtre est une nuit où nous nous égarons, Lie abjecte du sol, balayure du monde, Où tout ce que la terre a de pur ou d'immonde, Coulant avec la vie en confus éléments, Fermente au feu caché de soudains sentiments, Et, selon que la haine ou que l'amour l'allume, Féconde, en éclatant, la terre, ou la consume. Nuage en proie au vent, métal en fusion, Qui ne dit ce qu'il est que par l'explosion! ROCHAMBEAU. Quel langage BOUDET. On entend dans cette voix profonde La lave qui bouillonne et l'Océan qui gronde. ROCHAMBEAU. Quelle race pourtant que celle où le soleil Jette de tels accents dans un homme pareil LECLERC. Revenons à Toussaint. Aime-t-il sa patrie? TOUSSAINT, avec une audace mal contenue. Sauriez-vous donc son nom s'il ne l'avait chérie? LECLERC. Sa femme? TOUSSAINT, s'oubliant un moment. Il n'en a plus. les monstres! Se reprenant soudain. Pardonnez; Je répétais les noms qu'il vous avait donnés. Les blancs ont fait mourir de faim dans la montagne L'esclave dont l'amour avait fait sa compagne. LECLERC. Ses enfants? TOUSSAINT, avec un transport mal contenu. Ses enfants! ses fils?. Oh! demandez S'il aime ses rameaux au tronc que vous fendez! Quoi donc? n'aime-t-on pas dans toute race humaine La moelle de ses os et le sang de sa veine? . . . Ses enfants! s'il les aime? Ah s'il vous entendait! . . . Avec indignation. Il ne répondrait pas si Dieu le demandait! Un repos. Pour qui donc le plus vil, le dernier de sa race Osa-t-il regarder la tyrannie en face? Pourquoi donc, secouant un joug longtemps porté, A-t-il joué son sang contre la liberté? Pourquoi donc, ranimant une argile engourdie Épuisa-t-il son souffle à souffler l'incendie? Était-ce donc pour lui, lui déjà vieux de jours, Séparé de la mort par quelques pas bien courts, Et qui, voyant la tombe où le noir se repose, Ne se fût pas levé tard pour si peu de chose? Non, c'était pour laisser à ses fils, après lui, Le jour dont pour ses yeux le crépuscule a lui C'était pour qu'en goûtant ces biens qu'il leur espère, Dans leur indépendance ils aimassent leur père, Et qu'en se souvenant de lui dans l'avenir, Ils mêlassent leur gloire avec son souvenir. ALBERT, bas à Isaac. Il pleure. ISAAC, bas à Albert. Et moi mes yeux se mouillent à ses larmes. TOUSSAINT, s'apercevant que sa sensibilité l'a trahi. Voilà comme il parlait quand il courut aux armes. LECLERC. Continuez. TOUSSAINT. Ses fils ah je les vois encor Grandir autour de lui couvés comme un trésor; Ils étaient deux- l'un noir, l'autre brun de visage, Égaux par la beauté, mais inégaux par l'âge. L'un se nommait Albert, l'autre Isaac. Tous deux Répandaient la lumière et la joie autour d'eux. Ses genoux, de leurs jeux continuel théâtre, Rassemblaient sur son coeur le noir et le mulâtre; Baisant leur doux visage, il aimait tour à tour, Albert comme sa nuit, l'autre comme son jour, Et cherchait sur leurs fronts, sous ses larmes amères, La ressemblance, hélas! de leurs deux pauvres mères. L'un était son Albert; Albert, son premier né, Aux nobles passions semblait prédestiné; Toussaint aimait en lui les reflets de son âme, L'orgueil dans ses regards jetait de loin sa flamme; L'autre, Isaac, son frère, on aurait dit sa soeur, Pauvre enfant, d'une femme il avait la douceur! Il embrassait son père avec tant de tendresse Que Toussaint se sentait fondre sous sa caresse, Il disait à l'enfant souriant dans ses bras Albert sera ma gloire et toi tu m'aimeras. » Avec attendrissement. Pauvres petits, hélas! qu'ont-ils fait de leur grâce? Il me semble les voir et que je les embrasse. En étendant les bras. Isaac mon Albert Pardon, je les aimais Comme un père. Oh Toussaint, les verras-tu jamais? A ces mots, Albert croit reconnaître l'accent de son père; il se lève comme en sursaut de la table où il était accoudé, la tête sur ses mains, et fait un mouvement instinctif comme pour répondre et pour s'élancer. ALBERT. Je croirais, si la vue aux sons était pareille, Que la voix de mon père a frappé mon oreille. . . ISAAC, s'approchant de Toussaint. Vous nous connaissez donc? SALVADOR, aux enfants. Silence ou parlez bas. TOUSSAINT, ouvrant convulsivement ses bras à Isaac pour l'embrasser et les refermant soudain par réflexion.. Qu'avez-vous dit?. Moi! Vous! Je ne vous connais pas! LECLERC, à Salvador. Écartez cet enfant qui trouble sa réponse. On écarte un peu l'enfant. Du retour de ses fils s'il recevait l'annonce; Si, pour prix de la paix rendue à ces climats, La France remettait ses enfants dans ses bras, Mettrait-il en balance, à ce don d'une mère, L'ambition du chef et le bonheur du père? TOUSSAINT. Ses enfants! Oh je sens! Il se reprend soudain. Je crois qu'en ce moment Il donnerait le ciel pour leur embrassement! LECLERC, à Rochambeau. La plume, général? A Toussaint. Vous, attendez là. SCÈNE DIXIÈME LES PRÉCÉDENTS, UN AIDE DE CAMP, MOISE. UN AIDE DE CAMP fend la foule pour pénétrer vers l'état-major. Il conduit par la main le général Moïse. Place! Place! messieurs! Voyez, c'est un ami qui passe. Les rangs s'ouvrent, l'aide de camp amène le général Moïsu au gouverneur, qui se lève. Un des généraux noirs vient de passer à nous Avec son corps d'armée. II est là. devant vous. LECLERC. Votre nom, général? MOISE. Le général Moïse, Le neveu de Toussaint. LECLERC. Quelle heureuse surprise TOUSSAINT. MOISE. Le neveu de Toussaint dans ses secrets admis, Oui, mais l'ami juré de tous ses ennemis Ce tyran de nos maux a comblé la mesure, Et mon patriotisme a vaincu la nature. L'orgueil a corrompu ce chef ambitieux, Et tyrans pour tyrans, les plus grands valent mieux! Je viens pour vous servir en servant ma vengeance Parlez, avec ses chefs je suis d'intelligence; Tous ses projets par moi vous seront révélés Comme si vous étiez dans ses conseils. LECLERC. Parlez! Quels sont ses vrais desseins? MOISE. De combattre la France. LECLERC. Pour la liberté? MOISE. Non, pour lui! LECLERC. Son espérance? MOISE. De lasser par le temps l'armée, et de l'user Comme on use le fer qu'on ne peut pas briser. LECLERC. Sa tactique? MOISE. Le temps. LECLERC. Ses manoeuvres? MOISE. La ruse. Ce doute qu'il prolonge et dont il vous amuse, Un invincible esprit absent, présent partout, Ce peuple prosterné, mais à sa voix debout, Son secret renfermé dans l'ombre de son âme, Haïti tout entier en composant la trame. LECLERC. Après lui quelle main en tient le premier fil? MOISE. Aucune. LECLERC. En quels déserts Toussaint se cache-t-il? Par quelle embûche, enfin, le contraindre à se rendre? MOISE. Entourer son repaire, et la nuit l'y surprendre. LECLERC. Qui le découvrira? MOISE. Moi! LECLERC. Vous! Quel digne prix! A ce service immense aux blancs avez-vous mis? MOISE. Aucun. Je puis moi seul me payer. LECLERC. Homme étrange! Quoi! MOISE. Je ne trahis pas, général, je me venge LECLERC. Achevez. Quel indice à moi seul désigné Guidera nos soldats vers le but assigné? Hâtez-vous Indiquez l'antre caché de l'île Où l'on peut étouffer l'hydre dans son asile A ces mots, Toussaint, par un mouvement insensible et comme en rampant sur lui-même, s'approche par derrière du général Moïse, sans que l'état-major y prenne garde. Le général Moïse regarde avec précaution autour de lui, comme un homme qui craint d'être entendu par un espion. Parlez ne craignez rien, nos officiers sont sûrs. MOISE, à voix basse. C'est qu'il est des secrets qui transpercent des murs! Après avoir de nouveau regardé à droite et à gauche, sans voir Toussaint qui se baisse tout à fait derrière lui. Écoutez! -Au milieu de ces montagnes sombres Que d'épaisses forêts revêtent de leurs ombres, Séjour inaccessible à tous les pas humains, Où les lits des torrents tracent les seuls chemins, Sous un antre fermé par des pins et des hêtres. LECLERC. Il est là? . . . TOUSSAINT, se dressant de toute sa hauteur devant Moïse, laisse couler à ses pieds ses haillons, ses yeux reparaissent, il tire un poignard de sa ceinture et le plonge dans la gorge de Moïse, en s'écriant: Non il est partout où sont les traîtres! Moïse tombe, la main sur la table du conseil. On se précipite pour saisir Toussaint; mais, à la faveur de la confusion, il s'élance en trois bonds sur la pointe du rocher qui forme le cap élevé sur la mer derrière la tente du conseil, et se lance dans les flots. Des soldats arrêtent Adrienne. L'état-major s'élance à sa poursuite vers le rocher et regarde l'abîme avec (les gestes de colère et de surprise. Des soldats accourent, gravissent le promontoire et font feu sur Toussaint. LECLERC. Son corps s'est-il brisé sur l'angle du récif? ROCHAMBEAU, regardant et parlant lentement. Non. Le voilà qui nage. II démarre un esquif. Il déferle une voile. II ouvre ses deux rames. Il fuit. Il disparaît sous l'écume des lames. LECLERC, aux officiers. Vite au port! A la voile Allez Gagnez au vent! Qu'on le prenne à la mer! Courez. Mort ou vivant! ACTE QUATRIÈME Un vaste et sombre souterrain servant de prison sous les casemates du fort dans le camp français. A gauche, de lourds piliers portent la voûte et interceptent çà et là la lumière qui tombe des poternes. A droite, une porte basse et grillée en fer au haut d'un escalier humide et obscur. Dans le fond, une grille fermée sur une cour. Dans cette cour, une porte sur laquelle est écrit en grosses lettres Ambulance. SCÈNE PREMIÈRE ADRIENNE, assise sur un peu de paille, est enchaînée par les pieds et par les mains à un des piliers. Est-ce un lieu de supplice?. un cachot?. une tombe?. Ah! si Toussaint est mort, qu'importe où je succombe?. Depuis huit jours, hélas! s'il avait survécu, Quelque sûr messager serait déjà venu De sa nièce, en son nom, hâter la délivrance, Ou faire luire au moins un rayon d'espérance. Hélas voir mon Albert par les blancs entraîné Voir par ses propres fils un père abandonné Moi-même partager, pour aimer ou maudire, En deux moitiés mon coeur qui saigne et se déchire L'une à Toussaint et l'autre à son fils Oh quel sort Ensevelissez-moi, ténèbres de la mort! SCÈNE DEUXIÈME ADRIENNE, SALVADOR, SERBELLI. Adrienne est assise, les mains sur ses yeux, abîmée dans ses émotions. On voit entrer à droite, par l'escalier, Salvador accompagné de son frère; ils causent ensemble à voix basse dans le compartiment da souterrain plus éclairé à droite du spectateur, séparés du souterrain d'Adrienne par d'énormes piliers. SERBELLI. Voilà notre ambulance, et voici les sentines, Où pourissent du camp vices, indisciplines. Il montre le souterrain à gauche. SALVADOR. Le général en chef me demande un rapport Sur ces lieux, sur l'hospice. Et c'est un coup du sort, Car c'est ici, je crois, qu'on jeta sous la porte Ce serpent familier de Toussaint. SERBELLI. Que t'importe Cette enfant? SALVADOR. Mais beaucoup. D'elle je puis savoir Les projets de Toussaint, la retraite du noir. Quand un péril menace, il n'est tel qu'un service Pour changer en triomphe un moment de supplice. SERBELLT. Mais quel péril crains-tu? SALVADOR. Quel péril? . . . Ces gros murs Ne répètent-ils rien?. Sont-ils sourds? sont-ils sûrs? SERBELLI. Aussi sourds que la pierre, aussi sûrs que l'oreille. SALVADOR. Ton sort dépend du mien le soupçon nous surveille; Le général en chef me montre de l'humeur; On répand sur mon compte une vague rumeur, On ose murmurer près de moi la menace, On parle de départ, d'exil et de disgrâce Il faut par un service éclatant dissiper Ce nuage qui cherche à nous envelopper. SERBELLI. Je ne te comprends pas. Quel soupçon?. quel service? . . . SALVADOR. Je te dis que je marche au bord d'un précipice. Leclerc m'a dit hier à l'ordre quelques mots Qui d'un bruit général ne sont que les échos Ils ne sont que trop vrais, mais je croyais ma vie Dans les plis de mon coeur cachée, ensevelie. L'envie a découvert un coin de vérité, On me fait un forfait d'une légèreté. « Les noirs, m'a dit Leclerc, parlent d'enfant perdue Autrefois dans cette île et de femme vendue; Voyez, éclaircissez ces soupçons odieux La France doit cacher tout scandale à leurs yeux. De votre nom, du nôtre effacez cette tache Découvrez cette enfant si cette île la cache, Retrouvez cette mère, et par quelque bienfait Rachetez tout le mal que vous leur auriez fait. Faites bien l'examen de votre conscience, Réparez, à ce prix je mets ma confiance, - Où le consul instruit. . . SERBELLI. Et qu'as-tu pu répondre? SALVADOR. En vain de son coup d'oeil il a cru me confondre. . . J'ai nié sans scrupule et sans rougeur au front; J'ai tâché d'égaler l'insolence à l'affront; J'ai juré que jamais, chez cette race abjecte, Je n'avais profané ce coeur qui se respecte Que nulle enfant d'esclave, en cet impur séjour, N'avait reçu de moi la honte avec le jour! . . . Mes serments indignés ont scellé mon parjure Mais lui, feignant de croire et retirant l'injure, M'a laissé lire au fond d'un oblique regard Que sa crédulité n'était qu'un froid égard, Qu'il soupçonnait encor même après cette épreuve, Comme s'il attendait ou tenait quelque preuve. SERBELLI. Existe-t-elle? SALVADOR. Oui! SERBELLI. Oui. . . Comment l'anéantir? SALVADOR. En sachant dérouter comme j'ai su mentir. SERBELLI. Qu'espères-tu? voyons! SALVADOR. Retrouver cette fille, Reste égaré par moi d'une fausse famille. Les noirs de sa retraite ont, dit-on, le secret. Cherche à t'insinuer dans leur coeur, sois discret. SERBELLI. Mais les noirs de son sort savent-ils le mystère? SALVADOR. Oui; va, feins d'exécrer le blanc, qui fut son père, Achète, au prix de l'or, l'enfant à ses gardiens, Embarque-la sur l'heure à tout hasard, et viens M'assurer que la mer avec cette bannie Emporte tout témoin de mon ignominie. Je me ferai bientôt un honneur d'un affront, Et devant blancs et noirs, je lèverai le front. SERBELLI. Mais cet enfant, son nom. quel est-il? SALVADOR. Adrienne. SERBELLI. Il suffit. SALVADOR. Hâte-toi. SERBELLI. Va, ta cause est la mienne. SALVADOR. Et moi sur cet hospice, où respire la mort, Je vais au général préparer mon rapport. Tu me retrouveras dans ce lieu solitaire. Serbelli sort. Je voudrais enfermer l'entretien sous la terre! Salvador ouvre la grille et traverse à pas lents la petite cour pour entrer à l'ambulance. Si par un espion il était entendu, Je n'aurais plus qu'à fuir, et tout serait perdu. SCÈNE TROISIÈME ISAAC, ADRIENNE. On entend un léger bruit vers un soupirail. Isaac se glisse à travers les barreaux et se précipite dans les bras d'Adrienne. ISAAC. Adrienne! ADRIENNE. Isaac! Ils s'embrassent. ISAAC. 0 ma soeur! ADRIENNE. 0 mon ange! ISAAC. Elle! ADRIENNE. Lui! ISAAC. Nous! ADRIENNE. Rayon du ciel dans cette fange! ISAAC. Que dis-tu? . . . Le cachot est un ciel avec toi. ADRIENNE, l'éloignant et le rapprochant pour le mieux voir. Oui, c'est bien lui! ISAAC. Je pleure. ADRIENNE. Mon rêve! embrasse-moi. Mais comment as-tu fait pour découvrir ma tombe? Pauvre petit as-tu des ailes de colombe, Pour venir apporter dans cet affreux séjour Un rayon à mon coeur plus doux que ceux du jour! ISAAC, naïvement. Tu ne devines pas? ADRIENNE. Non. ISAAC, en souriant. Les barreaux des portes Qui gemissent si haut et qui roulent si fortes, Ils sont fait contre l'homme et non contre l'enfant Moi je passe à travers! . . . oui, mais en étouffant. ADRIENNE, l'embrassant. Pour venir de Toussaint m'apporter les nouvelles Si le vent y passait j'embrasserais ses ailes Mais quel esprit caché t'a dit que j'étais là? ISAAC. L'esprit qui me l'a dit, regarde: le voilà. Il montre son coeur. Depuis l'éclair soudain de la scène imprévue, Où près du mendiant je t'avais entrevue, Je soupçonnais toujours, et sans savoir pourquoi, Que l'enfant qui menait l'aveugle, c'était toi. Sous ces haillons impurs qui flétrissaient tes grâces Je t'avais reconnue et je suivais tes traces; Je ne sais quel instinct me faisait te chercher Partout où je pensais qu'on pouvait te cacher. Ce matin, en chassant, non loin des sentinelles, De beaux insectes d'or dont j'enviais les ailes, Fatigué de courir après eux, je m'assis Tout seul au bord du camp, sur l'herbe du glacis; Je regardais là-bas, là-bas dans les montagnes, Bleuir l'Artibonite à travers les campagnes Je m'essuyais les yeux et je voyais mes pleurs, Sans les sentir couler, dégoutter sur les fleurs. Et puis je les fermais, pour mieux voir, en moi-même, Mon père, ma nourrice et toi. tous ceux que j'aime. Le rêve était si clair et l'objet si présent, Que je vous embrassais, tiens tout comme à présent. Il l'embrasse. Au milieu de l'extase où se brisait mon âme, J'entendis tout à coup un triste chant de femme Qui sortait du gazon, tout près, à quelques pas, Faible, comme si l'herbe avait chanté tout bas; J'y collai mon oreille afin de mieux entendre C'était ta voix, grand Dieu ta voix mouillée et tendre Tu chantais d'un coeur gros et d'angoisse étouffant, Cet air avec lequel tu me berçais enfant,- Tu sais « Dors, oiseau noir, le colibri se couche. » Tout mon être à l'instant s'envola sur ta bouche Je me levai, je vis un large soupirail Que voilaient l'aloës et l'herbe à l'éventail; Je plongeai mes regards dans ces ombres funèbres, Mais je rie pus rien voir en bas que des ténèbres; Je courus, je cherchai pas à pas'tout le jour A découvrir l'accès de ce morne séjour; Je vis, par lés barreaux d'une ancienne poterne, Ce corridor voûté qu'éclairait un jour terne Je t'aperçus, mon coeur dans ton sein s'envola Tu me tendis les bras, j'y fus et me voilà. ADRIENNE. Te voilà! te voilà Fais donc voir ton visage, Cher petit. embelli, mais non changé par l'âge; De ces noirs souterrains affrontant l'épaisseur, Courageux comme un frère et doux comme une soeur. ISAAC. Chère soeur Avant tout laisse que je délivre Tes beaux pieds, tes beaux bras de ces anneaux de cuivre Cruels anneaux par eux tes membres entravés. Laisse-moi tenter. Non. l'un dans l'autre rivés. Malheureux! je ne puis seulement les détendre. Hélas! ma main d'enfant est trop faible et trop tendre Mais si mon frère. Oh oui!, j'y cours, comme autrefois. Attends, nous revenons. ADRIENNE. Et nous serons tous trois ISAAC. Trois Ah c'est vrai lui seul doublera notre joie Pour'qu'elle soit complète, il faut qu'il te revoie. Oh je cours le chercher. Il s'élance vers la porte et revient avec quelque hésitation. Oh qu'il sera content De revoir cette soeur dont je lui parle tant ADRIENNE. Dont tu lui parles tant. Lui donc n'en parle guère? ISAAC. Il m'en parle aussi, lui, mais d'un ton plus sévère, Pour me gronder parfois avec un .air moqueur Des puérilités qui remplissent mon coeur. ADRIENNE, avec un désespoir étouffé. Quoi! nos chers souvenirs, c'est ainsi qu'il les nomme! ISAAC. Oh! mais c'est que, vois-tu, mon frère est bien plus homme 1 Les hommes nos bonheurs, c'est trop petit pour eux. C'est égal, de te voir il sera bien heureux. Attends-nous. Adrienne, avec un air de reproche, lui montre les fers rivés ses pieds. Oh! mon Dieu, je t'ai fait de la peine. Étourdi, laisse-moi baiser au moins ta chaîne. Il embrasse les fers d'Adrienne. Que c'est froid! que c'est lourd! cela, glace les doigts. II s'échappe. ADRIENNE. Ah! les mots qu'il a dits sont plus durs et plus froids. SCÈNE QUATRIÈME ADRIENNE, seule. Je vais donc le revoir. Lui! moi! bientôt ensemble Lui! mais est-ce encor lui? Comme tout mon coeur tremble! Oh dirait qu'il bondit. Misérable, et vers quoi? Vers quelque froid coup d'oeil qui va tomber sur toi, Vers.un de ces mots durs que l'embarras prononce,. Et dont la mort de l'âme est la seule réponse. Si tu frémis ainsi de crainte et non d'espoir, Ne valait-il pas mieux mourir sans le revoir? Cette douleur du moins me serait épargnée De craindre l'homme à qui mon âme s'est donnée. SCÈNE CINQUIÈME ADRIENNE, ISAAC, ALBERT, PUIS SALVADOR. On entend limer et tomber un des barreaux de fer de la prison. Isaac saute le premier dans le souterrain; il donne la main à son frère, qu'il entraîne vers Adrienne. Adrienne couvre plusieurs fois son visage avec ses mains comme craignant de voir Albert. ISAAC, laissant son frère à moitié chemin et sautant au cou d'Adrienne. Nous voilà! Il s'aperçoit que son frère est resté en arrière, comme indécis set n'osant approcher. Mais viens donc mais fais donc comme moi! Tu vois bien que l'anneau la'retient loin de toi. Elle ne peut. mais toi, qu'as-tu qui te retienne? Mais regardez-vous donc? Quoi! mon frère, Adrienne, Muets l'un devant l'autre et sans lever les yeux! Craindre de se revoir est-ce donc s'aimer mieux? ALBERT, avec Une affectation sensible en s'approchant pour baiser la main d'Adrienne. Craindre de se revoir? ADRIENNE. Se revoir et se craindre Albert! l'enfant l'a dit, lui qui ne sait, rien feindre. Elle serre convulsivement la main d'Albert dans ses mains enchaînées. Est-il vrai?. Trompe-moi. Non, plutôt, dis-moi tout. Si tu dois me tuer, que ce soit d'un seul coup. ALBERT, agenouillé et regardant Adrienne. Adrienne, Adrienne! oh! pourquoi d'un reproche Empoisonner ainsi l'instant qui nous rapproche? ADRIENNE, lui montrant du doigt les voùtes souterraines. Ah si le sort devait nous rapprocher un jour, Était-ce ainsi, mon frère, et dans un tel séjour? Moi dans ce noir cachot où l'on m'enterre vive, Et toi l'ami des blancs dont je suis la captive! Quoi tu ne rougis pas d'être libre en ces lieux, Où la main des tyrans nous obscurcit nos cieux Pendant ces derniers mots d'Adrienne, on voit Salvador entrer en se glissant dans le souterrain par une autre porte, et, caché à demi par l'ombre d'un pilier, il écoute. ALBERT. Pourquoi contre les blancs ces anciennes colères? Un préjugé de moins, ces tyrans sont nos frères. ADRIENNE, montrant ses mains enchaînées. Ta soeur est dans les fers, et c'est toi qui le dis! ALBERT. Dieu! j'oubliais! pardonne! Oh! oui, je les maudis! Périssent mille fois ceux qui la profanèrent! Honte et mort aux cruels dont les mains l'enchaînèrent! Quoi sa beauté, ses pleurs n'ont pu les désarmer Quel crime as-tu commis? ADRIENNE. Le crime de t'aimer Le forfait odieux d'avoir servi ton père, Afin de retrouver, lui, son fils, moi, mon frère! A tes yeux fascinés est-ce là leur vertu? ALBERT. Non! c'est là leur erreur! ADRIENNE. Quoi! les en absous-tu? ALBERT, attendri. Les absoudre des pleurs que ton amour te coûte, Moi, dont le sang voudrait t'en payer chaque goutte! Il la presse dans ses bras. ISAAC, les enlaçant tous deux dans ses petits bras. Oh! moi, je disais bien que quand nous nous verrions, Tous trois dans un seul coeur nous nous retrouverions. ADRIENNE. Mon Albert, est-il vrai?. Dis! ta soeur et ton père Auront-ils' reconquis ton âme tout entière? ALBERT. Oui, je cours implorer ces hommes inhumains, Et ces fers devant toi vont tomber sous leurs mains. ISAAC. Sous leurs mains? qu'as-tu dit? Non, non, chère Adrienne, Ils les aggraveraient. qu'ils tombent sous la mienne. Il court vers la grille, ramasse la lime qui a servi à couper un barreau pour introduire Albert, et l'apporté à son frère. Tiens, mon frère! voilà, voilà nos libertés, Ces fers! c'est pour nous seuls qu'ellé les a portés Oh! que nulle autre main du moins ne l'en délivre! Ouvrons-lui la campagne. hâtons-nous de l'y suivre. Albert lime précipitamment les chaînes. Adrienne, délivrée, se précipite dans les bras d'Albert. ADRIENNE. Mon Albert! Être libre, et par toi! quel moment! Toussaint! voilà ton fils! ALBERT. Et voilà ton amant! ADRIENNE. Qu'as-tu dit?. Est-il vrai?. redis-le-moi, prolonge, Oh! prolonge l'extase où ce doux nom me plonge, On avait donc menti tu n'as rien oublié Ton coeur de mon amour n'est point humilié? Tu n'as donc pas rougi de cette pauvre noire Qui faisait de son âme un trône à ta mémoire! Tu t'en ressouvenais de si haut, de si loin Oh! de l'entendre encor, mon Albert, j'ai besoin! Oh! dis-moi, redis-moi ces doux noms de tendresse, Dont le son pour mes sens est plus'qu'une caresse, Oh dis-les et fuyons j'embrasse tes genoux, Je t'entraîne à ton père, à l'amour. SALVADOR s'élance furieux de t'ombre du pilier qui le cache et paraît comme un fantôme terrible entre les deux amants. Taisez-vous! A Adrienne. Reptile venimeux à la langue de femme, Qui lançais tes poisons à l'ombre dans leur âme, Attends. dans ton venin ce pied ya t'écraser. A part. Le foyer: de la haine allait les embraser. Séparons-les! A Albert et à Isaac. Sortez à l'instant! Sentinelles, Emmenez aux arrêts ces deux enfants rebelles. Que l'on veille sur eux, -qu'on ne les quitte pas L'oreille à leurs propos et l'oeil à tous leurs pas. Les soldats entraînent les deux fils de Toussaint. SCÈNE SIXIÈME ADRIENNE, SALVADOR. SALVADOR se parle à lui-même en se promenant à pas rapides sur la scène. Encore quelques mots de leur nid, de leur père, Qu'envenimait si bien sa langue de vipère, Et je perdais sur eux mon ascendant vainqueur! Grand D'ieu! je l'ai perdu peut-être dans leur coeur! A tout prix au consul ma parole en doit compte. Si j'y manquais. sur moi malheur, ruine honte! De; cet amour grandi dans le sein d'un enfant Puis-je être désormais le maître en l'étouffant? L'absence à cette fièvre est-elle un sûr remède? Non, il faut appeler le mépris à mon aide, Et que l'orgueil d'Albert, sa grande passion. Soit contraint à rougir de cette émotion. Il faut plus . . . oui, j'y songe. Il faut que dans la lie, Dans l'ecume des camps profanée et salie, Cette fleur des déserts balayée à l'egout Devienne aux yeux d'Albert un objet de dégoût! Elle est jeune, innocente. . . oh! le plaisant scrupule! Quoi devant un remords, un grand dessein recule! Cela m'arrêterait?. Oh! qu'importe, après tout, Sur quoi l'on a marché quand on arrive au bout? ADRIENNE, poussant un cri et tombant aux pieds de Salvador: Mon Dieu! Je me meurs à ses pieds. SALVADOR la soulève évanouie et regarde le portrait. Songe ou vertige! . . . Est-ce une vision qui sur mes yeux voltige, Et qui, réunissant des souvenirs épars, En compose un fantôme et raille mes regards? Dissipons ce fantôme en le fixant en face. Devant l'oeil bien ouvert tout miracle s'efface: Regardons. Il s'avance vers le jour et regarde mieux. Encor moi! Toujours moi, moi toujours! Oh visible remords d'importunes amours Serait-ce? . . . Oui, c'est moi, c'est bien l'habit et l'âge, C'est bien là mon portrait. ce ridicule gage D'un vil attachement, qu'en quittant ces climats Je laissai plus léger que le vent dans mes mâts! Comment est-il tombe dans ce hideux repaire Où le vice enfermé n'a ni mère, ni père? Si s'était! . . . Dieu vengeur quel étrange soupçon Fait couler ma sueur que glace le frisson! Si sa mère. . . écartons l'inconcevable idée Dont à ce seul aspect mon âme est obsédée. Si sa mère en mourant eût par un voeu secret, Au cou de l'orpheline attaché ce portrait, Afin qu'un jour. . . (l'amour jamais ne désespère) Elle pût rechercher et retrouver son père? Oui de ma fuite ainsi le destin c'est moqué! . . . Ce mystère autrement peut-il ètre expliqué? Cell enfant c'est ma fille. . . et dans ce goufre infâme Ce que je repoussais du pied, c'était mon âme . . . A Adrienne, en la soulevant de nouveau. Parlez, ouvrez les yeux. Adrienne fait un léger mouvement. Le moine traverse la cour et ouvre la grille, puis reparaît bientôt sous le souterrain. ADRIENNE. C'est lui, je le revoi. SALVADOR, lui montrant le portrait. Ce portrait, quel est-il? ADRIENNE. Mon père! rends-le-moi! SALVADOR, égaré. Son père! . . . oh! oui, c'est elle! . . . Ô crime! Impiété! Ma fortune s'écroule au cri qu'elle a jeté Ma honte, dans mon coeur si longtemps endormie, M'étouffe par sa voix sous ma propre infamie! Non, non, la voix du sang n'est pas un préjugé Je niais le remords, le remords la vengé. Mon coeur est mon bourreau, ma fille est mon suplice. Qu'elle. . . ou bien qu'à jammais ma honte m'engloutisse! (Il Appelle.) Mon frère! . . . Il est parti! . . . La mort! . . .Mais c'est mon sang! Où perdre d'un forfait ce temoin renaissant? Comment lui commander un éternel silence? Où fuir? . . . Où l'emporter? . . . On m'épie! . . . Le moine traverse le compartiment éclairé sous le pilier de droite. Espérance! Ce moine , par le sort envoyé dans ces lieux! Peut sous sa sainte main soustraire à tous les yeux! Cette enfant que j'arrache à ce séjour de honte Et dont nul à sa croix ne demandera compte. SCÈNE SEPTIÈME LES PRÉCÉDENTS, LE PÈRE ANTOINE. SALVADOR. 0 ministre sacré des charités de Dieu, Approchez! un bienfait vous attend en ce lieu! Osez-vous m'assister dans un pieux mystère, Prêter à ma pitié votre saint ministère? LE MOINE, épiant de l'oeil Adrienne. J'ose tout pour ravir une proie aux méchants. SALVADOR. Emportez cette enfant seul à travers les champs; Le grand, air lui rendra sa force qui sommeille. Trompez les yeux du camp et la garde qui veille; Descendez vers le port, demandez Serbelli, Mon frère. portez-lui ce dépôt et ce pli! Il écrit deux mots sur des tablettes. Un vaisseau doit partir. on sait. sa fuite est prête! La bénédiction de Dieu sur votre tête! Ne m'interrogez pas. vous saurez tout après. LE MOINE, saisissant Adrienne sous son bras. Je veux faire le bien non savoir vos secrets. Fiez-vous à ma foi, je réponds! SALVADOR. Point de trace De ce pieux larcin, père! LE MOINE, bas. O Dieu! je te rends grâce. Il s'éloigne en entraînant Adrienne évanouie sous les plis de sa farge robe. SCÈNE HUITIÈME SALVADOR, seul. De quel pesant fardeau m'allége le hasard! Cachons bien ce portrait perfide à tout regard; Ignorons par quel art cette enfant est conduite, Qui parmi les soldats aura couvert sa fuite. Accusons, le premier, l'or ou la trahison, Qui font ainsi percer les murs d'une prison. Et qui, du vieux Toussaint servant les stratagèmes, Sait dérober leur proie à nos geôliers eux-mêmes. Les vents pendant ce temps emporteront au loin De ce drame inconnu l'invisible témoin. Mais mon frère est bien lent à remplir son message. Il cherche. et j'ai trouvé. Le voilà! SCÈNE NEUVIÈME SALVADOR, SERBELLI. SALVADOR. Bon courage, Mon frère Le hasard m'a mieux servi que toi L'enfant que je craignais était là, devant moi De mes bras à l'instant un moine l'a reçue. SERBELLI. Un moine?. SALVADOR. A ses côtés tu l'auras aperçue. Il te la conduisait. Retourne vite au port La recevoir; de lui. Je t'écrivais. . . Il sort. SERBELLI. Un moine? . . . SALVADOR. Oui. SERBELLI. Guidant une enfant toute blême, Une fille en haillons et du trépas l'emblème. SALVADOR. Oui te dis-je; il allait la conduire au vaisseau, Muni de ce billet revêtu de mon sceau. SERBELLI. Au vaisseau? . . . vers le port? . . . à la mer? SALVADOR. Oui, te dis-je. N'as-tu rien vu? SERBELLI. Grand Dieu! dans quel piège imprévu? . . . SALVADOR. Qu'a tu donc vu, cruel? . . . SERBELLI. Malheureux! j'ai trop vu! SALVADOR. Arrache-moi d'un mot à l'horreur de ce doute. Ta parole me glace, elle me tue! SERBELLI. Écoute. Tout à l'heure, en sortant du quartier général, J'ai vu passer ce moine. oh! le moine infernal! Une fille en haillons, pâle, mais non sans grâce, De son pied chancelant se traînait sur sa trace. A peine hors des murs avaient-ils fait cent pas, Qu'une troupe de noirs, qui les attend en bas, S'élançant tout à coup d'une obscure embuscade, Les a reçus tous deux alors la cavalcade, Fuyant à toute bride avec les deux captifs, Poussant des cris de joie, a gagné les grands ifs. SALVADOR. Dis-tu vrai? . . . SERBELLI, lui indiquant la fenêtre. Tiens regarde! . . . SALVADOR. Ô crime ! ô trahison! Ce jour perd à la fois mon coeur et ma raison! Devant eux, maintenant, comment oser paraître? . . . Je passais pour cruel... je vais passer pour traître! Espoir, ambition, tout est anéanti. . . Ah ! trop tard, devant Dieu, je me suis repenti! Point de route en avant, point de fuite en arrière! Ma fortune s'envole avec cette poussière! ##################stoped there########################## ACTE CINQUIÈME Les mornes du Chaos, près la source de l'Artibonite, qu'on voit rouler en cascade derrière le plateau où le camp de Toussaint est assis. Sur la droite de ce plateau, on voit les rochers aigus d'un morne plus élevé couvert de neige à son sommet. C'est la Crète-à-Pierrot, que Toussaint a fait fortifier. Des arbres abattus, des ponts de bois jetés sur des précipices. Des rocs accumulés, dressés en remparts, défendent cette for- midable position retranchée. Des vedettes, des sentinelles montrent çà et là leurs têtes et leurs baïonnettes. Au-dessus des rochers la lune éclaire encore un peu la ciel. On voit poin- dre les premières lueurs du crépuscule à l'est. SCÈNE PREMIÈRE TOUSSAINT, LE PÈRE ANTOINE, DESSALINES, PÉTION, ADRIENNE, GÉNÉRAUX, OFFICIERS, SOLDATS DE LA'RMÉE DE TOUSSAINT, PEUPLE. Toussaint est assis sur un tronc d'arbre renversé, recouvert d'une peau de panthère. Les généraux noirs environnent Toussaint. Le moine a relevé son capuchon; il essuie la sueur de son front. Adrienne est accroupie à terre, le bras appuyé sur l'épaule de Tous- saint. Toussaint la regarde avec tendresse; il passe dè temps en temps la main sur les cheveux de la jeune fille. TOUSSAINT, au moine. Le Dieu qui d'Abraham prévint le sacrifice M'a rendu mon enfant. Montrant Adrienne. Que son sang te bénisse! Toi qui fus l'instrument et la main du Très-Haut. Tu vois qu'il n'a pas pris son- esclave en défaut J'ai livré tout saignant tout mon coeur pour mes frères, Daigne ,à mon holocauste ajouter tes prières! Qu'il achève pour moi tes bienfaits commencés! Est-il père des noirs? nous verrons! Le moine se retire les mains jointes et les yeue levés vers le ciel. Toussaint appelle d'un geste les généraux noirs et fait signe qu'on laisse approcher la foule. SCÈNE DEUXIÈME LES PRÉCÉDENTS, MOINS LE PÈRE ANTOINE. TOUSSAINT Avancez, Mes enfants, mes amis, frères d'ignominie, Vous que hait la nature et que l'homme renie; A qui le lait d'un sein par les chaînes meurtri N'a fait qu'un coeur de fiel dans un corps amaigri; Vous, semblables en tout à ce qui fait la bête! Reptiles! Avec fierté. Dont je suis le venin et la tête! Le moment est venu de piquer aux talons La race d'oppresseurs qui nous écrase. Allons! Ils.s'avancent; ils vont, dans leur dédain superbe, Poser imprudemment leurs pieds blancs sur 'notre herbe; Le jour du jugement se lève entre eux et nous! Entassez tous les maux qu'ils ont versés sur vous, Les haines, les dédains, les hontes, les injures, La nudité, la faim, les sueurs, les tortures, Le fouet et le bambou marqués sur votre peau, Les aliments souillés, les rebuts dd troupeau; Vos enfants nus suçant des mamelles séchées, Aux mères, aux époux, les vierges arrachées; Comme un autre bétail, vous-mêmes, en un mot, Vendus et revendus ou par tête ou par lot; Vos membres dévorés par d'immondes insectes, Pourrissant au cachot sur des pailles infectes Sans épouse et sans fils vos vils accouplements, Et le sol refusé même à vos ossements Pour que le noir proscrit, qu'il vive ou qu'il succombe, Sans famille ici-bas, fût sans Dieu dans Ja tombe. Rappelez tous les noms.dont ils nous ont flétris, Titres d'abjection, de dégoût, de mépris; Comptez-les, dites-les, et dans votre mémoire De ces affronts des blancs faisons-nous notre gloire! Que ce soit l'aiguillon qui, planté dans la peau, Fait contre le bouvier regimber le taureau; Il détourne à la fin son, front stupide et morne, Et frappe le tyran, au ventre, avec sa corne. Hourra. Vous avéz vu piler, pour la poudre à canon, Le soufre, le salpêtre et le noir de charbon? Sur une,pierre creuse on les pétrit ensemble; On charge, on bourre, et feu le coup part, le sol tremble Avec ces vils rebuts de la terre et du feu, On a pour se tuer le tonnerre de Dieu Eh bien, bourrez vos coeurs comme on fait cette poudre, Vous êtes le charbon, le salpêtre et la foudre! Moi, je serai le feu, les blancs seront le but. De la terre et du ciel misérable rebut, Fais voir, en éclatant, ô race enfin vengée, De quelle explosion les siècles t'ont chargée. Plus bas et avec beaucoup de gestes. Ils sont là! là, tout près! vos lâches oppresseurs! Du pauvre gibier noir exécrables chasseurs; Vers le piège caché que ma main sut leur tendre, Ils montent à pas sourds et pensent nous surprendre. Mais j'ai l'oreille fine, et bien qu'ils parlent bas, Depuis le bord des mers j'entends monter leurs pas. Il fait le geste d'un homme qui écoute, l'oreille à terre. Chut! leurs chevaux déjà boivent l'eau des cascades, Ils séparent leur troupe en fortes embuscades, Ils montent un par un nos âpres escaliers. Avec énergie. Ils les redescendront avant peu par milliers! Il montre un gros bloc de rocher détaché. Que de temps pour monter ce ,rocher sur la butte Pour le rouler en bas, combien?. une minute Avez-vous peur des blancs?. Vous, peur d'eux! et pourquoi J'en eus moi-même peur. oui, mais écoutez-moi A l'époque où, fuyant chez les marrons de l'île, II n'était pas pour moi d'assez obscur asile, Je me réfugiai, pour m'endormir, un soir, Dans ce champ où la mort met le blanc près du noir, Cimetière éloigné des cases du village La lune en tremblotant glissait sous le feuillage; Sous les longs bras d'un cèdre où je l'avais tendu, A peine mon hamac était-il suspendu, Qu'un grand tigre, aiguisant ces dents dont il nous broie, De fosse en fosse errant, vint flairer une proie. Sa griffe sacrilége ouvrait le lit des morts Deux cadavres humains m'apparurent dehors L'un était un esclave et l'autre était un maître! Mon oreille, des deux l'entendit se repaître, Et quand il eut fini ce lugubre repas, En se léchant la lèvre, il sortit à longs pas. Plus tremblant que la feuille et plus froid que le marbre, Quand l'aurore blanchit, je descendis de l'arbre, Je voulus recouvrir d'un peu du sol pieux Ces os de notre frère exhumé sous mes yeux. Vains désirs vains efforts de ces hideux squelettes Le tigre avait laissé les charpentes complètes, Et, rongeant les deux corps de la tête aux orteils, En leur ôtant la peau les avait faits pareils. Surmontant mon horreur, « Voyons, dis-je en moi-même, Où Dieu mit entre eux deux la limite suprême? Par q,uel organe à part, par quels faisceaux de nerfs, La nature les fit semblables et divers? D'où vient entre leur sort la distance si grande Pourquoi l'un obéit, pourquoi l'autre commande? » A loisir je plongeai dans ce mystère humain De la plante des pieds jusqu'aux doigts de la main, En vain je comparai membrane par membrane, C'étaient les mêmes jours perçant les murs du crâne; « Mêmes os, mêmes sens, tout pareil, tout égal! Me disais-je et le tigre en fait même régal, Et le ver du sépulcre et de la pourriture Avec même mépris en fait sa nourriture Où donc la différence entre eux deux?. Dans la peur Le plus lâche des deux est l'être inférieur » Lâches! sera-ce nous? et craindrez-vous encore Celui qu'un ver dissèque et qu'un chacal dévore? Alors tendez les mains et marchez à genoux, Brutes et vermisseaux sont plus hommes que vous! Ou si du coeur des blancs Dieu vous a fait les fibres, Conquérez aujourd'hui le ciel des hommes libres La liberté sera le prix de nos efforts. PÉTION. Liberté pour nos fils et pour nous mille morts TOUSSAINT. Mille morts pour les blancs et pour vous mille vies! Les voici, je les tiens. Leurs cohortes impies Sur nos postes cachés vont surgir tout à coup. Silence jusque-là. puis, d'un seul bond, debout! Qu'au signal attendu du premier cri de guerre, Un peuple sous leurs pieds semble sortir de terre! Chargez bien vos fusils, enfants, et visez bien Chacun tient aujourd'hui son sort au bout du sien A vos postes! Allez! Ils s'éloignent. Toussaint rappelle les principaux chefs et leur serre la main tour à tour. A revoir demain, frère! Ou martyrs dans le ciel, ou libres sur la terre! Ils sortent. SCÈNE TROISIÈME TOUSSAINT, ADRIENNE. Toussaint regarde ses lieutenants s'éloigner en levant les mains au ciel et en paraissant prier pour eux; puis il revient vers Adrienne, et, assis sur le tronc d'un arbre, il l'attire doucement près de lui. TOUSSAINT. Ah! laisse-moi, mon ange, avant le saint combat, Reposer sur ton coeur ma vertu qui s'abat. .Hélas! j'enfante un peuple et, maudit sur la terre, Seul, je n'ai pas d'enfant qui m'appelle son père! Liberté de ma race, es-tu donc à ce prix, Que pour sauver mon peuple, il faut perdre mes fils?. Que pour sauver mes fils, il faut perdre ma race?. Adrienne, où sont-ils? ô mon Dieu! grâce! grâce Il me faut dépouiller tout sentiment humain, Pour n'être plus, Seigneur, que l'outil dans ta main, A Adrienne. -Ma fille un homme sûr, sous le toit d'un créole S'apprête à t'emmener jusqu'à l'île espagnole. Suis les pas de ce guide à qui je te remets Fuis ce fer et ce sang ADRIENNE, l'étreignant avec force. Je vous l'ai dit jamais Autant vaudrait-il dire au souffle de ton âme Sépare-toi du corps! TOUSSAINT. 0 coeur mâle de femme, Qui brise sans plier sous l'ouragan du sort, Se retrempe au danger, s'affermit dans la mort! Se peut-il que ce sein, premier berceau des braves, Qui fait honte au héros, enfante des esclaves? Tu braveras le sang et la mort sans effroi? ADRIENNE. Mon oeil ne verrait pas la mort derrière toi! SCÈNE QUATRIÈME LES PRÉCÉDENTS, ROCHAMBEAU, SOLDATS DE L'ARMÉE DE TOUSSAINT. Les soldats amènent Rochambeau les yeux bandés à Toussaint. UN SOLDAT NOIR. Maître maître un espion! UN AUTRE SOLDAT NOIR. Pris vers la grande roche. UN AUTRE SOLDAT NOIR. Faut-il le fusiller? ADRIENNE, se jetant entre le blanc et le noir. Oh! pitié! TOUSSAINT. Qu'il approche. Aux noirs. Détachez ce bandeau qui l'empêche de voir. On détache le bandeau. A Rochambeau. Qui cherchais-tu? ROCHAMBEAU. Toussaint. TOUSSAINT, s'indiquant lui-même. Regarde ce vieux noir. ROCHAMBEAU. Vous raillez. TOUSSAINT. Le vengeur d'un peuple qu'on outrage, Dans son corps contrefait doit en être l'image! Tu me trouves trop vieux, trop laid pour un héros? Plus le bois est noueux, mieux il brise les os Parle, que me veux-tu? ROCHAMBEAU. Mon général m'envoie Apporter à, ton coeur un message de joie. Ces fils longtemps pleurés à qui tu tends les bras TOUSSAINT, s'élançant avec transport. Eh bien! mes fils! mes fils? . . . De la fidélité, chez nous, nobles otages, De la paix dans tes mains ils vont être les gages. Ordonne aux postes noirs de les laisser passer, Ils sont nos envoyés. TOUSSAINT, à part. Grand Dieu les embrasser Et mourir! Aux noirs. Allez, vous! allez! Qu'en ma présence! Que leur escorte passe et demeure à distance. Indiquant un arbre isolé. Tenez, là! . . . Vous courez hâter leurs pas tremblants, Aux noirs. Et vous mort à qui touche un seul cheveu des blancs! Rochambeau et les noirs sortent. SCÈNE CINQUIÈME TOUSSAINT, ADRTENNE. TOUSSAINT, très-agité. Adrienne, ils sont là, mes lionceaux tous deux! . . . Ah tout mon coeur bondit et vole au-devant d'eux Je ne me sens plus chef, je ne suis plus'qu'un père, Père plus faible, hélas que la plus faible mère, Qui sous le fer levé d'un cruel assassin Serre et voudrait rentrer ses enfants dans son sein! ADRIENNE. Je vous l'avais bien dit, que le poison de gloire N'avait pas pu tuer nos noms dans leur mémoire! Qu'ils reviendraient au nid, en fidèles oiseaux, Sitôt que de leur cage on romprait les barreaux. Ils nous aiment. TOUSSAINT. Crois-tu? ADRIENNE. Le fruit vient des racines. Les blancs n'ont pas changé les coeurs dans leurs poitrines. TOUSSAINT, à part. Oui; mais s'ils s'en servaient comme d'un traître appas, Pour me percer le sein quand j'ouvrirai les bras? Si, pendant lesdouceurs d'un entretien si tendre, Désarmé par l'amour ils venaient me surprendre?. Contre le noir stupide ils se servent de tout; Ils font bêler l'agneau pour attirer le loup. A Adrienne. Écoute, mon enfant, pendant cette entrevue, A défaut de Toussaint porte partout la vue. Sur ces monts dominant tous les monts d'alentour, Ce créneau de rocher surgit comme une tour; C'est ma tour des signaux, c'est de là que se dresse, Pour les yeux de mes chefs, le drapeau de détresse, Drapeau noir comme nous, dont la couleur aux vents Fait une tache au ciel comme nous aux vivants! Trente mille des miens, dont ce signe est l'étoile, Ont les yeux attachés sur ce morceau de toile Immobiles, muets, et cachés l'arme au bras Dans ces ravins profonds tant qu'il ne flotte pas, Mais à son premier pli, si ma main le déploie, S'élançant comme un tigre et croulant sur leur proie! Si l'on tend à mon coeur quelque piège inhumain, Jures-tu d'élever ce signal dans ta main? ADRIENNE. A ton moindre clin d'oeil, je saurai me résoudre. Pour toi, pour mon pays j'allumerai la foudre! TOUSSAINT, l'embrassant. 0 naïf héroïsme ô sublime vertu! A part. Digne sang de Toussaint, hélas! où coules-tu? Entre mes fils et toi. Dieu! quelle différence! Il va chercher le drapeau noir et le lui remet roulé dans les mains. Tiens, reçois dans tes mains ma vie ou ma vengeance; Regarde, écoute, épie, observe et comprends tout; N*expose pas ton corps au feu des blancs debout. Mais dès qu'un bruit dé pas, des voix, des feux, des armes Jetteront dans ton coeur le moindre cri d'alarmes, Préviens mon geste même, et d'un ou deux élans Monte et déploie en haut ce noir linceul des blancs! ADRIENNE, saisissant avec transport le drapean et le pressant sur son coeur. Aux transports paternels livre-toi sans contrainte. La main qui tient ion sort ne connaît pas la crainte. SCÈNE SIXIÈME LES PRÉCÉDENTS, ALBERT, ISAAC, OFFICIERS, SOLDATS DE L'ARMÉE FRANÇAISE, CÉNÉRAUX, OFFICIERS, SOLDATS DE L'AR- MÉE DE TOUSSAINT, PEUPLE, PUIS SALVADOR. L'escorte des enfants de Toussaint gravit les pentes du camp; on dis- tingue Salvador à la tête des soldats. Quelques officiers noirs arrêtent l'escorte à une distance convenable. Un noir fait sortir Albert et Isaac des rangs; ils s'élancent en courant de toutes leurs forces vers Toussaint immobile qui leur tend les bras. Toussaint se dégage pour les contempler, il reste comme enivré de leur vue. TOUSSAINT, touchant la tête de ses enfants tour à tour. Ô mes pauvres petits! ALBERT, retombant sur son sein. Ton Albert! ISAAC, se levant sur la pointe des pieds. Et moi, père? ADRIENNE. Je les vois! ISAAC. Ô miracle! Adrienne? ADRIENNE, à tous deux. Ô mon frère ! ######################stoped there################### ALBERT. Échappée aux cachots! Ô joie! TOUSSAINT, élevant les mains au ciel. Et toi, leur mère, Femme qui de douleur t'enfuis au firmament, Mêle-toi de là-haut à cet embrassement Ils se groupent autour de Toussaint. Moment surnaturel où mon âme ravie Ressaisit dans mes bras toute ma jeune vie! Mes fils! Est-ce bien vous dont je touche les fronts? Il tombe à genoux. Mettons-nous à genoux tous les quatre et pleurons! Ses enfants se mettent à genoux comme lui. Oh! oui, longtemps, longtemps, prolongeons cette extase! A ses fils. Faisons comme autrefois, vous savez?. dans la case! . . . Quand nous nous retrouvions tous quatre réunis Comme des passereaux réchauffés dans leurs nids. . . Que la mère, mettant vos deux mains dans les siennes, Vous faisait dire à Dieu vos oraisons chrétiennes, Et les larmes aux yeux vous embrassait après! . . . ISAAC. Mère! . . . ALBERT. Elle n'est plus là. TOUSSAINT, un doigt sur sa bouche. Silence elle est tout près! A ses fils. Ces prières d'enfants, sur ses genoux priées, Ne les avez-vous pas chez les blancs oubliées? ALBERT. Un peu, père. ISAAC. Moi, non! TOUSSAINT. Dis-les, pauvre petit. Quand je ferme les yeux, quand ta voix retentit, Je la crois encor là le doux temps recommence. Avec délire. Je suis au ciel, enfants! ou je suis en démence! . . . Oh mon Dieu fais durer ces moments d'autrefois! A Isaac. Isaac allons! ADRIENNE, naïvement. Lui n'a pas changé de voix. ISAAC, à genoux et les mains dans celles de son père. « Dieu descendu du ciel dans le sein d'une femme, Pour porter nos travaux, pour délivrer notre âme; Dieu né dans une étable et mort sur une croix, Je prie en ton saint nom ton père en qui je crois J'aime ta pauvreté, j'espère en ton supplice; Par les gouttes de sang de ton divin calice, Sanctifie, ô Jésus! sur le front du chrétien, Les gouttes de sueur qui découlaient du tien Fais-nous par ton exemple honorer notre père, Toussaint relève la tête avec orgueil. Fais-nous croître et souffrir les yeux sur notre mère Donne-nous le repas des oiseaux du buisson, Le grain qui sur le champ reste après la moisson, Et, pour bénir l'état où tu nous as fait naître, Un bon père la-haut sur la terre un bon maître » Toussaint se lève avec indignation; ses enfants étonnés se lèvent avec lui. TOUSSAINT, avec force. Un maître! Qu'as-tu dit?. Le nègre n'en en a plus Ces mots sont effacés, ces temps sont disparus! Debout, enfants, debout, le noir enfin est homme! Spartacus a brisé ses fers ailleurs qu'à Rome! Un maître! Ah! de ce mot tout mon coeur a saigné; Il me rappelle, au cri de mon sang indigné, Que mes fils dans mes bras sont le présent d'un traître, Que j'ai des ennemis! ah! oui mais pas de maître! A ses fils. Vous venez, en leur nom, m'apporter leur mépris! J'arracherais vos coeurs s'ils les avaient flétris Vous n'êtes plus mes fils, ma tendresse, ma joie; Non, vous êtes l'esprit du blanc, qui vous envoie. Maître c'est leur langage ils usurpent ce nom. Ils m'ont gâté mon sang. ISAAC. Ô mon père pardon. TOUSSAINT. Embrasse-moi! Loin, loin, toute parole amère Elle ferait gémir l'ombre de votre mère. Tu ne le diras plus, ce mot injurieux. Les blancs sont des larrons, le maître est dans les cieux! Il regarde et touche leurs habits. Ils ont changé sur vous l'habit de votre enfance; Rougissez-vous de moi sous ce luxe de France? ALBERT et ISAAC, révoltés. Ah! TOUSSAINT, avec orgueil. Ce vieux mendiant a sous ses vils habits Un empire et son nom à léguer à ses fils? Laissons cela Chacun sent, selon sa nature, Dans les dons du tyran la chaîne ou la parure Le frein doux au cheval fait saigner le lion. L'un s'appelle douceur, l'autre rébellion Pour savoir si je dois rendre grâce ou maudire, Parlez! au nom des blancs que venez-vous me dire? Qu'apportez-vous de lui? ALBERT. La paix. TOUSSAINT. Dérision. ALBERT. La liberté des noirs et leur soumission. TOUSSAINT. Et leur Soumission? ALBERT. Non, ce joug lourd et rude. . . TOUSSAINT. Taisez-vous point de paix avec la servitude! ALBERT. Entre les blancs et nous complète égalité, Leur drapeau seulement couvrant la liberté. TOUSSAINT, ironiquement. Oui, comme le linceul recouvre les cadavres! ALBERT. Leurs troupes dans nos forts, leurs vaisseaux dans nos havres, Mais. . . TOUSSAINT, lui coupant la parole. Leur poussière, va! tache encor nos genoux! Qu'ils partent! L'Océan, c'est la paix entre nous! ALBERT. Connaissez mieux des blancs le nouveau caractère: De l'ennemi terrible ils distinguent le père. « Allez, nous ont-ils dit, sans prix nous vous rendons, Soyez entre ses mains le premier de nos dons De nous comme de lui pour que la paix soit digne, Sans lui tenir la main nous voulons qu'il la signe! Ou restez dans votre île, ou revenez amis; Le Français affranchit même ses ennemis. » TOUSSAINT. Est-il vrai? Ce consul est-il donc plus qu'un homme! De quel nom, mes enfants, faut-il que je le nomme? ALBERT. Nommez-le votre ami, car il nous aime en vous. Si vous saviez les soins que son coeur prit de nous? Souvent l'auguste main qui pèse un monde et l'autre Se posa sur nos fronts douce comme la vôtre! On n'a pas condamné dans son secret dessein La race qu'on réchauffe ainsi contre son sein Ne vous a-t-il pas dit « Tous deux grands, soyons frères » La terre n'a qu'un astre, elle a deux hémisphères. » TOUSSAINT, réfléchissant et parlant par saccade Ce mot énigmatique est clair quoique profond, Un nuage le couvre, un empire est au fond -Oui! l'oracle est obscur, mais on peut le comprendre, Devenir ton égal est-ce donc redescendre? Ah l'amour de mes fils, ma seule passion, Politique, nature, orgueil ambition, Tout commande à mon coeur ce que leur voix m'inspire. La guerre est un hasard la paix est un empire. De l'avenir des noirs présage triomphant Un héros ne ment pas par la voix d'un enfant. A ses fils. Allez! portez aux blancs la réponse d'un père Mes bras sont désarmés si leur chef est sincère. SCÈNE SEPTIÈME LES PRÉCÉDENTS, LE PÈRE ANTOINE. Pendant les derniers mots du monologue de Toussaint, le moine s'avance derrière lui, écoute, tire de sa robe une lettre, la déplie et la présente à Toussaint. LE MOINE. Sincère?. Écoute bien: Il lit. « Réunis tous les soirs, Au cercle du consul, quelques amis des noirs Ont paru. Le grand homme adressant la parole A l'un d'eux « Citoyen, vous vous trompez de rôle » Je suis blanc, ils sont noirs ma peau, c'est ma raison » Votre philanthropie est une trahison » A ces mots Toussaint arrache la lettre des mains du moine et l'achève avec indignation. Puis, ajoutant aux mots la colère du geste: « Les amis imprudents d'un sang que je déteste D Devraient s'envelopper dans des crêpes sanglants. La liberté des noirs sera le deuil des blancs! » LE MOINE. Voilà ton allié, Toussaint! TOUSSAINT. Lui moi! l'infâme! LE MOINE. Voilà le cri du sang, voilà, le fond de l'âme! TOUSSAINT. Son masque de héros ne me cache plus rien, L'ennemi de ma race est à jamais le mien. ALBERT. A ces emportements donnez du temps, mon père! Possédez tout en vous, même votre colère. Nous sommes les enfants des races d'ici-bas Au rang des nations on monte pas à pas; Derniers-nés des humains, privés de l'héritage, Il est long le chemin d'un trône à l'esclavage. Pouvons-nous espérer que nos frères partout D'à genoux qu'ils étaient se réveillent debout'? Vouloir tout obtenir du ciel, c'est trop prétendre. Le secret de tout perdre est de ne rien attendre Il ne veut sur les noirs régner que par la loi. Un pas, vous êtes libre! un mot, vous êtes roi! Il tend la main à son père. TOUSSAINT, retirant la sienne. Arrête entre nous deux je vois toute ma race. Sois de ton sang, mon fils, avant que je t'embrasse! Quoi! c'est toi, c'est un fils par ma mort racheté, Qui mé conseille un pacte avec la lâcheté! Non, je n'affranchis pas Haïti de ses chaînes Pour aggraver le poids d'autres races humaines Tout affront par un noir en mon nom supporté Me ferait détester ma propre liberté. Qui la livre, mon fils, pour soi n'en est plus digne. Tu vois dans quel esprit le-chef des blancs la signe. Il la tend en amorce aux noirs de nos climats Pour l'enchaîner ailleurs à l'arbre de ses mâts, Et revenir après, débarquant dans nos havres, Dans son berceau sanglant l'étouffer de cadavres Et je lui prêterais le sol pour l'égorger? Je retiendrais le bras qui seul peut la venger?. Quoi! du bourreau des miens silencieux complice? Du sein de mon repos je verrais leur supplice? Et c'est vous! vous, mes fils! . . . Ah dans mon qui vaste sein, N'ai-je donc quarante ans couvé mon grand dessein, Dissimulé ma force, évaporé ma haine, Bu ma honte, joué, chien souple, avec ma chaîne, Et, serrant le fer nu dans mon poing frémissant Tracé vers l'avenir ma route avec mon sang, Il découvre sa poitrine et laisse voir ses cicatrices. Que pour voir, ô dernière, irréparable injure! Mes fils me rejeter ce sang à la figure: Et dire, en reniant le coup que j'ai frappé, « Reprenez votre mors, vous vous êtes trompé! Quoi c'est vous qui voulez que j'abdique, et qu'on dise: « Toussaint mena son peuple à la terre promise, Mais il ne verra pas le bien qu'il a conquis! . . . Seul, il eût été roi! mais il avait des fils! . . . Allez coeurs dont l'Europe a ramolli les fibres, Vous emportez mon sang, mais je vous laisse libres. Choisissez sans contrainte entre les blancs et moi! ISAAC. Dût l'île s'engloutir, moi j'y reste avec toi! ADRIENNE, tendant les bras à Albert. Albert regarde-nous! ISAAC, cherchant à attirer Albert à Toussaint. Tu regardes la terre! Oh! parle, dis un mot! TOUSSAINT. C'est parler que se taire! Va! pars, n'hésite plus! S'attendrissant tout à coup. Tu partirais, mon fils? Trahissant à la fois ton père et ton pays Mon Albert mon amour le rayon de mon âme! Mon premier-né, l'enfant de ma première femme; Toi, qu'en pressant jadis tout petit sur mon sein, J'affranchissais du coeur dans mon secret dessein De-mes premiers exploits, chère et première cause, Qui dans chaque espérance étais pour quelque chose, Qui te réfléchissais grand, libre, heureux et roi, Dans les ruisseaux de sang que je versais pour toi, Tu ferais éclater ce coeur dans ma poitrine, A l'heure où nos tyrans penchent vers la ruine? Et dans ce fils, qu'un monstre a pu dénaturer, Tu leur porterais quoi? ma chair à torturer Ociel rends-moi mes fers ô ciel rends-moi mes maîtres! L'esclave eut des enfants le chef n'a que des traîtres! Mais non! je m'avilis en efforts superflus; II se tait! Eh bien, pars je ne te connais plus! . . . Pardonne, ô mon pays ce cri de la nature, Ce cri qu'au patient arrache la torture, En déchirant son sein sans ravir son secret! Tu m'arraches le coeur, oui mais pas un regret! A son fils avec mépris. Reprenons tous les deux moi ma mort, toi ta chaîne! ALBERT, avec embarras. 0 mon père au consul ma parole m'enchaîne; Si je ne pouvais pas vous fléchir, j'ai promis De ne pas me ranger parmi ses ennemis. Pardonnez votre gloire et notre délivrance Pour vous sont en ces lieux, et pour moi sont en France! En vain mon coeur se brise en s'arrachant d'ici! Ma promesse. est ailleurs! ADRIENNE, se précipitant à ses pieds. Et ton amour aussi! Eh quoi! les bras levés de ta pauvre Adrienne, Cette vie en naissant enchaînée a la tienne, Ce coeur qui n'a vécu que de son seul amour! Qui, dans les jours sans fin, n'attendait qu'un seul jour! Notre enfance en commun du même pain nourrie, Toute joie en mon coeur à ton départ tarie A travers l'Océan ce soupir éternel, Te rappelant d'ici sur le sein paternel, Rien ne peut! Ah! qu'ont-ils pour fasciner ton âme? As-tu lu plus d'amour dans un regard de femme? Pour captiver un frère ont-ils des noms plus doux?. . . Brise donc ces deux main qui serrent tes genoux, Éteins donc ces deux yeux ad ta fidèle image Brûle dans tant de feux, dans tant de pleurs surnage! Foule alors, sous tes pieds, ce coeur plein de ta foi, Qui crie encor d'amour, en se brisant pour toi Pour faire un pas vers eux, traverse donc ma vie! Non, la nature parle et l'amour t'en défie! Ils te rendent à nous, à ton père, à ton sang! En se jetant dans ses bras. Ah je sens sous mon front battre un coeur renaissant, Son regard attendri se mouille, sa main tremble; Il cède! Nous vivrons ou nous mourrons ensemble! ALBERT, désespéré, à son père et à Adrienne. Entre l'honneur et vous qui pourrait réfléchir? ISAAC. Réfléchir! LE MOINE. Il chancelle ADRIENNE. Il pleure LE MOINE. Il va fléchir! ALBERT. Mon coeur est tout à vous, mais ma foi me rappelle Le noir comme le blanc doit y rester fidèle J'ai trop promis, sans doute! oui, mais il faut tenir. Il fait un signe de désespoir et s'éloigne de quelques pas, lentement, la tête baissée. Adrienne pousse un cri. Toussaint fait un geste d'abattement. Albert se retourne et revient sur ses pas.. ADRIENNE, avec un geste de joie. Ah! Je le sentais bien qu'il allait revenir! A ce moment Savador, qui s'est avancé sans être aperçu jusque-là vers le lieu de la conférence, se montre de loin sur un rocher. SALVADOR, à haute voix et lentement, en faisant des gestes aux troupes blanches avec son épée. Souviens-toi du consul C'est le moment d'être homme: L'Europe te regarde et ton honneur te somme! Albert hésite et veut remonter. Au même instant deux officiers gravissent la pente, prennent Albert sous les bras et l'entraînent vers Salvador. LE MOINE, à Toussaint. Tu vois! TOUSSAINT. Je sens en moi chanceler ma raison! Mon fils! reviens, je cède! . . . LE MOINE. Ô honte! ô trahison! C'est un peuple qu'il cède! TOUSSAINT. Eh bien, non, c'est mon âme! Adrienne et Isaac se tiennent embrassés convulsivement en voyant disparaître Albert. Toussaint, égaré, chancelant, marchant à tâtons en étendant les bras à droite et à gauche, se précipite sur les. pas de son fils; il articule quelques mots confus lentement entrecoupés. Ah! ces grands fondateurs n'avaient ni fils, ni femme! De la nature en eux Dieu seul était vainqueur ,Mais moi Vous triomphez, ô blancs j'avais un coeur! Il tombe évanoui sur un tertre. Adrienne, le moine, Isaac le suivent, se penchent sur lui pour la ranimer et le relever; Isaac lui jette ses bras autour du cou. ISAAC. Je t'aimerai pour, deux, mon père! LE MOINE, à genoux. Le génie, Rédemption d'un peuple, a donc son agonie! Père, qui de ton fils contemples la, sueur, Soutiens-le sur sa croix! On entend une rumeur sourde croissant dans les vallées et dans les gorges sous le plateau. On voit briller aux premières clartés du soleil levant des baïonnettes se glissant sous les mornes. ADRIENNE, se levant en sursaut. et se penchant sur le ravin. Ô ciel! quelle lueur! Quel cliquetis de fer vers ces lieux brille et monte? Je n'en puis plus douter Aux armes Crime et honte! Mon pays par, ma faute allait périr en lui! Toussaint! Il n'entend pas, mais son âme m'a lui! Courons donner aux siens le signal qu'ils attendent! Que les plis du drapeau sur Haïti s'étendent! Vous, rappelez la vie à ses membres tremblants, Et qu'il meure du moins debout devant les blancs! Elle s'élance, prend précipitamment le drapeau placé sur une pointe du rocher, monte sur ce rocher, et plante le drapeau sur la crête la plus élevée; elle l'agite pour qu'il soit aperçu de plus loin. -A ce moment, on entend des roulements lointains de canons et de coups de feu sous tous les mornes, et des cris de commandement. Au premier feu, on voit Adrienne, s'exposant de tout le corps aux balles, fléchir et tomber frappée d'un coup mortel au coeur; elle chancelle et tombe dans les plis du drapeau. Toussaint, le moine et Isaac, accourus au feu, la portent sur la scène ensanglantée et expirante. TOUSSAINT, pleurant. Sublime enfant! ta mort est un double martyre; Je perds un fils! et toi! Dieu de moi te retire, Mais sur nous par ta main le-triomphe a flotté, Ange de la victoire et de la liberté Il reste anéanti oubliant tout sur le cadavre. LE MOINE. Laisse-nous à son sang mêler nos saintes larmes Ce sang fume entre un monde et l'autre Achève. . . TOUSSAINT, revenant tout à fait à lui, s'élance à son tour sur le rocher, ressaisit le drapeau- tombé des mains d'Adrienne et crie d'une voix terrible: Aux armes! De toutes les cavités des rochers s'élancent des soldats blancs et noirs. -Le canon tonne dans le lointain.-Les fusillades s'engagent. Source: http://www.poesies.net