Saül. (1818) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) TRAGÉDIE BIBLIQUE EN CINQ ACTES. On aime à voir comment la créature semblable à nous se débat avec la souffrance, y succombe, en triomphe, s'abat, et se relève sous la puissance du sort! Allem. de madame DE STAËL. TABLE DES MATIERES ACTE I SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI ACTE II SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV ACTE III SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V ACTE IV SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII ACTE V SCÈNE I SCÈNE II SCÈNE III SCÈNE IV SCÈNE V SCÈNE VI SCÈNE VII SCÈNE VIII ACTEURS SAÜL, roi d'Israël. JONATHAS, fils de Saül. MICHOL, fille de Saül. DAVID, époux de Michol. ABNER, général des armées de Saül. ACHIMÉLEC, grand prêtre. ESDRAS, écuyer de Jonathas. PRÈTRES, GUERRIERS, FEMMES. LA PYTHONISSE D'ENDOR. SUITE. La scène est sur la montagne de Gelboé, dans le camp de Saül. ACTE I Le théâtre représente un camp on voit d'un côté les tentes du roi; de l'autre des rochers et des arbres; des drapeaux, des trophées sont sur le devant. SCÈNE I DAVID, seul, sans armes. Il est nuit. DAVID Enfin je vous revois, lieux ,chers à ma mémoire! Lieux autrefois remplis de bonheur et de gloire! 0 palais des guerriers! ô tentes où mon roi Du salut d'Israël se reposait sur moi! Et vous, drapeaux sacrés! et vous, armes royales Que Saül confiait à ces mains filiales! Après un si long temps d'exil et de malheurs, Je vous vois, je vous touche, et vous baigne de pleurs! (Il embrasse les étendards et les trophées.) Invoquant de la nuit les ombres tutélaires, Je rentre en fugitif au milieu de mes frères; Je rentre, et nul guerrier ne reconnaît en moi Ce David, le soutien, le gendre de son roi! 0 Saül, ô mon maître! Et toi, Dieu redoutable Dont la main m'éleva, dont la rigueur m'accable, Que ne me laissais-tu dans mon obscurité? Que mon bonheur fut court et fut trop acheté Élevé par mon prince au sein de sa famille, Il m'approche du trône, il me donne sa fille; II me la donne! ô ciel et par un prompt retour, M'arrache cet objet d'un immortel amour. Jaloux de ces lauriers cueillis pour sa défense, En contemplant ma gloire, il craint pour sa puissance, Et je me vois trois ans proscrit de ces États Honorés par mon nom et sauvés par mon bras. C'.en est trop, mes malheurs ont passé mon courage! C'est languir trop longtemps dans ce honteux veuvage Quel qu'en soit le succès, par un dernier effort, Je viens redemander ou Michol ou la mort! SCÈNE II DAVID, JONATHAS, sortant des tentes du roi. JONATHAS (à demi-voix.) Le sommeil à la fin descend sur sa paupière; Veillons! (II entend les pas de David.) Qu'ai-je entendu? Quel mortel téméraire Ose franchir l'enceinte où repose son roi? Guerrier, quel est ton nom? DAVID. Vive Israël c'est moi! JONATHAS. C'est la voix de David? DAVID (se jetant dans ses bras.) Oui, c'est lui, c'est ton frère, 0 mon cher Jonathas! JONATHAS. 0 ciel! qu'oses-tu faire? Viens-tu braver du roi l'implacable courroux? DAVID. Je viens pour le fléchir, ou tomber sous ses coups. JONATHAS. Tes ennemis ici veillent pour sa vengeance. DAVID. L'appui des innocents veille pour ma défense. JONATHAS. Les piéges de la mort environnent tes pas. DAVID. Ah! qui vit dans l'exil, ami, ne la craint pas! Banni, persécuté, privé de ma patrie, Errant loin de Michol, que m'importe la vie? Que m'importent des jours traînés dans les déserts, Loin du saint tabernacle et du Dieu que je sers? JONATHAS. Si Dieu les conservait au peuple qui l'adore? Ton bras fut son salut: DAVID. Il le serait encore! Au secours d'Israël que ne puis-je l'offrir? JONATHAS. C'est ainsi seulement que David doit mourir. Tu sais de quels fléaux le ciel, qui nous accable, Trouble les derniers jours d'un prince misérable; Cet État, si longtemps affermi par ta main, Depuis qu'il t'a perdu penche vers son déclin; Chaque jour nous enlève un reste de puissance, Chaque pas nous entraîne à notre décadence, Et par tant de revers nos vainqueurs enhardis Partagent en espoir nos funestes débris. Le Philistin triomphe, et Juda, sans courage, Tend ses mains sans défense aux fers de l'esclavage; Il touche a ces moments prédits par Samuel Où le Jourdain verra les filles d'Israël, D'un vainqueur insolent malheureuses captives, S'asseoir loin de Gessen et pleurer sur ses rives. Seulement avec nous quelques rares soldats Disputent Israël et ne le sauvent pas A des vainqueurs surpris de leur propre victoire Ils imposent encor par un reste de gloire; Mais de l'arche de Dieu les derniers défenseurs Combattent sans espoir et tombent sans vengeurs. DAVID. Sans vengeurs! et je vis! JI leur en reste encore. JONATHAS. Dieu ne se souvient plus du peuple qui l'adore; Israël, autrefois l'objet de son amour, Le jour qui va paraître est-il ton dernier jour? DAVID. Que dis-tu? JONATHAS. Que demain le combat recommence; Qu'aux pieds de Gelboé le Philistin s'avance, Et que, de toutes parts d'ennemis entourés, Il faut vaincre ou périr. DAVID. Chers amis, vous vaincrez! Vous vaincrez, ou David, couché sur la poussière, Aura mêlé son sang au pur sang de son frère. Viens, que Saül en moi retrouve enfin son fils. JONATHAS. Garde-toi de t'offrir à ses regards surpris! Crains d'éveiller en lui cette fureur soudaine Dont le bouillant transport à ton seul nom l'entraîne; Attends que ses esprits, par nos soins préparés, De ses préventions reviennent par degrés; Laisse agir de Michol la tendresse prudente; Voici l'heure où, quittant le repos de sa tente, Quand sa douleur fidèle a chassé le sommeil, Elle vient de Saül attendre le réveil, Aux forêts, à la nuit confier ses alarmes, Adresser au Seigneur sa prière et ses larmes, Et se plaignant au ciel, sans accuser son roi, Lui présenter les voeux qu'elle forme pour toi! Aux transports accablants que causerait ta vue Laisse-moi préparer son âme trop émue. Laisse. Mais la voici! DAVID. C'est elle, je l'entends, A je la reconnais au trouble que je sens! SCÈNE III LES PRÉCÉDENTS, MICHOL, dans l'obscurité. MICHOL (sans voir Jonathas.) L'astre des nuits à peine a fini sa carrière, Et déjà le sommeil a fui de ma paupière! 0 nuit, ô doux sommeil, tout ressent vos bienfaits, Hélas, et mes yeux seuls ne les goûtent jamais. (Elle tombe à genoux près de l'arche.) Toi que j'invoque en vain, toi dont la main puissante A semé de ces feux la voûte éblouissante, Toi, de qui la parole a formé les humains Pour servir de spectacle à tes regards divins, 0 Dieu! si de ce trône ardent, inaccessible, Où se cache à nos yeux ta majesté terrible, Tu daignes abaisser tes regards jusqu'à nous, Vois une amante en pleurs tombant à tes genoux, Vois ce coeur déchiré qui saigne et qui t'implore Au pied du tabernacle où tu veux qu'on t'adore, T'offrir, sans se lasser de tes cruels refus, Des voeux toujours soumis et jamais entendus. Vois en pitié ce peuple accablé de misère, Vois en pitié ce roi que poursuit ta colère! A ce peuple abattu rends la vie, ô Seigneur, Rends ta force a Saül, et David a mon coeur. (Elle se relève.) Quoi! le ciel aurait-il écouté ma prière? Ma prière a rendu ma douleur moins amère Il semble qu'en mon coeur une invisible main Verse un baume inconnu qui rafraîchit mon sein Quel pouvoir assoupit le feu qui me dévore? Est-ce un premier regard de ce Dieu que j'implore? Est-ce un rayon d'espoir qui descend dans mon coeur? Mais pour moi l'espérance, hélas! n'est qu'une erreur. (Avec plus d'abattement.) 0 David! que fais-tu? dans quel climat barbare Gémis-tu, loin de moi, du sort qui nous sépare? Quels monts ou quels rochers cachent tes tristes jours? Dans quel désert languit l'objet de mes amours? Seul, au fond des forêts, peut-être à la même heure Il lève au ciel ses mains, il m'appelle, il me pleure? Il pleure, et nos soupirs, autrefois confondus, Emportés par les vents, ne se répondent plus. Ah! pour moi, jusqu'au jour où la main de mon père Aura fermé mes yeux lassés de la lumière, Redemandant David et lui tendant les bras, Mes yeux de le pleurer ne'se lasseront pas. JONATHAS (s'avançant vers Michol.) Épouse de David, que le Dieu de nos pères Vous comble dans ce jour de ses bontés prospères! MICHOL. Pourquoi me parlez-vous des bontés du Seigneur? Je n'ai depuis longtemps connu que sa rigueur. JONATHAS. Le Seigneur est sévère et n'est pas inflexible Aux cris de l'innocence il se montre sensible, Il abat, il relève, il console, il punit, Tel aujourd'hui l'accuse, et demain le bénit. MICHOL. J'adore sa justice et ne puis la comprendre La voix d'un coeur brisé n'a pu s'en faire entendre; Il m'a ravi la joie, et la tombe aujourd'hui Est le dernier bienfait que j'attende de lui. JONATHAS. Mais si ce Dieu, ma soeur, lassé de sa colère, Jetait sur Israël un regard moins sévère? S'il désarmait son bras, s'il ramenait à nous Le vengeur de Juda, mon espoir, votre époux? Si David. . . MICHOL. Ah! cruel, quel est donc ce langage? Pourquoi d'un tel bonheur me rappeler l'image? Arraché de mes bras depuis un si long temps, David est-il encore au nombre des vivants? Eh bien, apprenez donc le sujet de ma joie Il vit! MICHOL. Il vit, ô ciel! JONATHAS. Et Dieu vous le renvoie. MICHOL. Est-il vrai? quoi David? . . . Ne me trompez-vous pas? Je reverrais David? DAVID, s'élançant du bosquet où il était caché. David est dans tes bras. MICHOL. Dieu n'est-ce point un songe? Est-il vrai que je veille? David! quoi! c'est sa voix qui frappe mon oreille? Je le vois, je le touche. Oh! Dieu qui me le rends, Ah laisse-moi mourir dans ses embrassements. DAVID. Une seconde fois s'il faut que je la pleure, Dieu qui vois mon délire, ô Dieu, fais que je meure! JONATHAS (à David.) Non, rien ne saurait plus l'arracher de tes bras! MICHOL (à David.) Non, nous mourrons ensemble, ou je suivrai tes pas! Mais parle, qu'as-tu fait? dans quel climat sauvage As-tu caché tes jours pendant ce long veuvage? Quel dieu te protégea quel dieu t'a ramené? DAVID. Hélas traînant partout mon sort infortuné, Quels bords n'ont pas été témoins de ma misère? J'ai porté ma fortune aux deux bouts de la terre. D'abord, loin des humains, seul avec ma douleur, J'ai cherché les déserts, et j'aimais leur horreur; Des profondes forêts j'aimais les vastes ombres. Les monts et les rochers et leurs cavernes sombres M'ont vu, pendant deux ans, troublant leur triste paix, Disputer un asile aux monstres des forêts, Arracher aux lions leur dépouille sanglante, Et me nourrir, comme eux, d'une chair palpitante. Du moins, lorsque la nuit enveloppait les cieux, Je gravissais les monts qui dominent ces lieux, Et, parcourant de loin cette immense étendue, Je revoyais la terre a mes yeux si connue. La lune, me prêtant ses paisibles clartés, Me montrait les vallons par mon peuple habités, La plaine où tant de gloire illustra mon jeune âge, Et du fleuve sacré le fertile rivage; Sur son cours fortuné j'attachais mes regards, Et mes yeux de Sion distinguaient les remparts. Voilà Sion, disais-je, et voici la demeure Où soupire Michol, où Jonathas me pleure Tout ce qui me fut cher habite dans ces lieux. Et je ne pouvais plus en détacher mes yeux. Enfin, las de traîner ma honteuse existence, Dans mes oisives mains je ressaisis ma lance, Et, brûlant de trouver un illustre trépas, J'allai chercher la mort au milieu des combats. J'allai chercher la mort, je rencontrai la gloire, Je volai comme ici de victoire en victoire; Plus d'un peuple étonné me demanda pour roi; J'ai préféré mourir a régner loin de toi, Et je reviens enfin, à mes serments fidèle, Vaincre pour ma patrie ou tomber avec elle. MICHOL. Mais sais-tu?. DAVID. Je sais tout et ne redoute rien. Ce bras est votre appui, mon Dieu sera le mien. MICHOL. Mais Saül. DAVID. Ses malheurs l'auront changé peut-être. JONATHAS. Fuis! les moments sont chers, et le roi va paraître; Que ce bocage épais te dérobe à ses yeux (David se retire.) MICHOL. Après tant d'infortune, attendons tout des cieux. SCÈNE IV MICHOL, JONATHAS, SAUL. SAÜL. L'ombre fuit, et la terre a salué l'aurore; Quand le Dieu d'Israël me regardait encore, Chaque jour m'annonçait un bienfait du Seigneur Chaque jour maintenant m'apporte son malheur. Quand le flambeau des cieux va finir sa carrière, Je crains l'ombre il revient, et je hais la lumière. Mais qui cache aujourd'hui son disque pâlissant? 0 ciel! il s'est voilé d'un nuage sanglant! D'une clarté livide il couvre la nature. Voyez les eaux, le ciel, les rochers, la verdure, Tout ne se peint-il pas d'une horrible couleur? Soleil, je te comprends, et je frémis d'horreur. MICHOL. Mon père, calmez-vous, jamais sur la nature L'aurore n'a paru plus sereine et plus pure. JONATHAS. Oh mon roi, quel prestige a fasciné vos yeux? Jamais un jour plus beau n'a brillé dans les cieux. SAÜL. Qui me soulagera du poids de ma vieillesse? Hélas qui me rendra les jours de ma jeunesse? Aux plaines de Gessen qui conduira mes pas? Qui me rendra ma force au milieu des combats? Qui me rendra ces jours où ma terrible épée Brillait comme l'éclair au fort de la mêlée; Où, comme un vil troupeau dispersé devant nous, Le superbe étranger embrassait mes genoux? Autrefois tous mes jours se levaient sans nuage; Tel qu'un jeune lion amoureux du carnage, Chaque jour j'attaquais un ennemi nouveau, Chaque jour m'apportait un triomphe plus beau Israël reposait à l'ombre de mes tentes; Je chargeais ses autels de dépouilles sanglantes, Et le peuple de Dieu, couronnant son vengeur, Disait Gloire à Saül et moi Gloire au Seigneur! (Un moment de silence.) Et maintenant qui suis-je? Une ombre de moi-même, Un roi qu'on abandonne à son heure suprême. Combattant vainement cette fatalité, Ce pouvoir inconnu dont je suis agité, Persécuté, puni, sans connaître mon crime, Par une main de fer entraîné dans l'abîme, Triste objet de pitié, de mépris ou d'effroi, L'esprit du Dieu vivant s'est séparé de moi. MICHOL. 0 mon père, éloignez cette horrible pensée. JONATHAS. Rappelez, ô mon roi, votre vertu passée Soyez toujours Saül! Qu'Israël aujourd'hui Retrouve en vous son roi, son vengeur, son appui Ramenez ta fortune au bruit de votre gloire! SAÜL. Malheureux, est-ce a moi de parler de victoire? Va loin des cheveux blancs la victoire s'enfuit Va! je traîne partout le malheur qui me suit! Ce bras est impuissant pour sauver ma couronne Dieu la mit sur mon front, mais ce Dieu m'abandonne, Et partout un abîme est ouvert sous mes pas! JONATHAS. Nous fléchirons le ciel. SAÜL. On ne le fléclhit pas: Inexorable, au gré de son ordre suprême, Il conduit les mortels, les peuples, les rois même; Aveugles instruments de ses secrets desseins, Tout tremble devant nous, nous tremblons dans ses mains! Sous les doigts du potier l'argile est moins soumise, Et Dieu, quand il lui plaît, nous rejette et nous brise. Il m'a brisé, mon fils, j'ai régné, j'ai vécu, Bientôt ma race et moi nous aurons disparu. JONATHAS. D'où vous vient, û mon roi, cet effrayant augure? SAÜL. Va je lis mon arrêt sur toute la nature Un fantôme implacable agite mon sommeil Un fantôme implacable assiège mon réveil Mille songes affreux sans liaison, sans suite, Sont présents à toute heure à mon âme interdite. Un jeune homme expirant sous un coup inhumain, Un vieillard malheureux se perçant de sa main, Un trône en poudre, un roi dont le destin s'achève, -Un astre qui s'éteint, -Un astre qui se lève, De la joie et du sang, un triomphe, un cercueil, -Et des chants de victoire et des accents de deuil! Ce désordre confus et ces sombres images Peut-être du sommeil sont-ils les vains ouvrages? J'ai fait pour les lier des efforts superflus. Mon fils! depuis longtemps Dieu ne m'éclaire plus. JONATHAS. Demandez-lui, seigneur, sa force et sa lumière; Espérez tout de lui. SAÜL. Que veux-tu que j'espère? Où sont-mes défenseurs, où sont mes compagnons? Le glaive a moissonné leurs vaillants bataillons Au milieu des combats ils sont tombés sans vie Je foule leur poussière, et je leur porte envie. Ils sont morts dans leur gloire en vengeant leur pays C'est moi qu'il faut pleurer, puisque je leur survis. Quel appui, Dieu puissant, reste-t-il à ta cause? Sur quel héros faut-il que mon bras se repose? Un vieillard, un enfant, une femme et des pleurs. Voilà donc mon espoir voilà donc tes vengeurs MICHOL. Il en restait un autre. SAÜL. Et qui donc? JONATHAS. 0 mon père, N'aviez-vous pas deux fils? n'avais-je pas un frère? SAÜL. Que dites-vous? 0 ciel ô! regrets superflus! Oui, David fut mon fils; hélas! il ne l'est plus: David n'est plus mon fils! Ah! s'il l'était encore, S'il entendait la voix du vieillard qui l'implore, Si le Seigneur pour nous armait encor sa main De la fronde sacrée ou du glaive divin, Il rendrait à mes sens la force'et la lumière; Et l'ennemi tremblant, couché dans la poussière, Sous nos coups réunis tomberait aujourd'hui! Car David est ma force, et Dieu marche avec lui. Mais j'ai brisé moi-même un appui si fidèle, C'est par des attentats que j'ai payé son zèle. David n'est plus mon fils, je l'ai trop outragé; Si mon malheur le venge, il est assez vengé. JONATHAS. A ce héros, seigneur, rendez plus de justice! Ah! s'il savait son prince au bord du précipice, Ce héros généreux viendrait, n'en doutez pas, Se venger de vos torts en vous offrant son bras. SAÜL. Ah! tu dis vrai peut-être. oui, ce coeur magnanime Est fait pour concevoir un dessein si sublime; Mais séparé de nous, au fond de ses déserts, Il n'a point entendu le bruit de nos revers; Il ne reviendra pas me ramener ma gloire. JONATHAS. Eh bien! seigneur, eh bien! ce que vous n'osez croire, Ce fils reconnaissant pour vous l'a déjà fait. SAÜL. Oh! ciel! JONATHAS. Oui, de ces lieux s'approchant en secret, David, humble et tremblant, attend dans le silence Que son père et son roi l'admette en sa présence. SAÜL. Quoi! David? JONATHAS. Oui, David, en ce danger pressant, Vient vous offrir sa tête ou vous donner son sang! SAÜL. Ah! béni soit le ciel qui vers nous le renvoie'! David, où donc es-tu? Courez, que je le voie; Je brille de serrer dans mes bras attendris Le salut d'Israël, mon vengeur et mon fils! (Michol et Jonathas se retirent.) SCÈNE V SAÜL (seul.) Je vais donc le revoir! Jour heureux et terrible! Pour un coeur grand et fier, oh! Dieu! qu'il est pénible De s'offrir dans l'opprobre et dans l'adversité Aux regards d'un héros qu'on a persécuté! Mais que dis-tu, Saül? dans ce moment suprême, Sois juste! et tu seras plus grand qu'il n'est lui-même. SCÈNE VI SAÜL, MICHOL, JONATHAS, DAVID. SAÜL (à David.) Approche, ami de Dieu, viens embrasser ton roi. DAVID. Ton esclave en tremblant s'avance devant toi, Et, tout chargé du poids de ta longue colère, Il implore à genoux un regard moins sévère. SAÛL. Que fais-tu? c'est à moi de tomber à tes pieds; C'est à moi de baisser mes yeux humiliés Je fus ton oppresseur, et je vois ma victime! Je fus injuste et dur, tu fus grand et sublime! Je t'ai persécuté, tu viens me secourir! Tu m'as vaincu, David, c'est à moi de rougir. Mais je ne rougis point d'avouer ma faiblesse, Hélas on a tout fait pour tromper ma vieillesse Pour égarer mon coeur, un prestige fatal Dans mon plus ferme appui me fit voir un rival. Que ne puis-je effacer ces jours de ta disgrâce Que ne puis-je. ah! du moins ma douleur les'efface! Viens, généreux ami, de ton roi malheureux Viens en jours éclatants changer les jours affreux. DAVID. Ah! c'en est trop, seigneur, ce jour, ce jour propice Réparerait lui seul un siècle d'injustice; Eh quoi! mon bienfaiteur, mon seigneur et mon roi Jusqu'à me supplier s'abaisse devant moi! Eh! de vos mains, ô roi, ne suis-je pas l'ouvrage? SAÜL. Un' héros tel que toi doit tout à son courage; Il est l'oeuvre de Dieu, le fils de ses exploits: Cesse de rappeler tout ce que tu me dois; Je te dois plus moi-même, et tant de modestie Ajoute un nouveau lustre à l'éclat de ta vie. (Apercevant l'humble vêtement de David.) Mais dans quel humble état parais-tu dans ces lieux? Où sont de tes exploits les témoins glorieux, Ces ornements guerriers, cette éclatante armure, D'un gendre de Saül belliqueuse parure? Quel est cet humble habit, mon fils, où je te voi? DAVID. C'est celui d'un berger; celui que devant toi L'humble fils d'Isaï portait dans son enfance, Quand il fut, dans Sichem, admis en ta présence, SAUL. Pourquoi l'as-tu repris? DAVID. Son souvenir m'est doux Nu vous m'avez reçu, nu je reviens vers vous! Tel que j'étais, Saül, avant que ta .tendresse Eût par tant de faveurs exalté ma jeunesse. SAÜL. 0 fils digne en effet de toute ma faveur, Dans cet abaissement j'admire ta grandeur Laisse-moi réparer un trop cruel outrage! Reçois de mon amour, reçois ce nouveau gage. (II lui donne sa lance.) Viens, je n'ai pas besoin de t'en dire l'emploi, Tu sais ce qu'aujourd'hui Saül attend de toi. JONATHAS, lui offrant son casque. 0 mon frère, permets que ma main faible encore Offre aussi son hommage au héros que j'honore; Prend ce casqne, et, brillant dans mes premiers combats, Qu'il fixe mes regards et dirige mes pas. MICHOL (lui donnant le bouclier) Et moi, je viens t'offrir d'une main plus tremblante Un don plus rassurant pour le coeur d'une amante, Ce bouclier sacré qu'en des jours plus heureux Mes mains avaient orné d'emblèmes amoureux. Qu'il émousse les traits d'une main ennemie, Qu'il couvre de son ombre et ton peuple et ta vie; Et toi, songe, ô David, en le portant toujours, Que c'est moi qu'il protège en protégeant tes jours! DAVID (élevant son arme dans ses mains.) 0 toi qui de la fronde armas mes mains timides, Toi qui prêtas ta force à mes flèches rapides; Arbitre des combats, Dieu terrible, Dieu fort, Qui portes dans tes yeux la terreur et la mort, Daigne bénir encor ces armes plus terribles; Quitte, quitte, Seigneur, tes hauteurs invisibles; Viens, descends et combats, et, sous l'oeil de mon roi, Fais-moi vaincre aujourd'hui pour ton peuple et pour toi! SAÜL. Allons, déjà j'entends la trompette sacrée: Mes guerriers de ces lieux vont assiéger l'entrée. Viens montrer à Juda son dernier défenseur! L'espoir, à ton aspect, renaîtra dans son coeur. ACTE II SCÈNE I SAÜL, ABNER. ABNER. Entendez-vous, seigneur, ces transports d'allégresse? Autour de son héros tout ce peuple s'empresse, Il le nomme son chef, son vengeur, son appui, Et toutes les tribus s'inclinent devant lui. SAÜL. Oui, ce peuple, en effet, lui rend un digne hommage, Et des faveurs du ciel il voit en lui le gage; Songeons à profiter de ce moment d'ardeur Un peuple sûr de vaincre est à demi vainqueur. Mais toi, si par ton front je dois juger ton âme, Tu ne partages pas l'espoir qui les enflamme; Quel est ce changement? Parle, fidèle ami. ABNER. Seigneur, vous savez trop si jamais l'ennemi A fait trembler ce coeur vieilli dans les alarmes; Assez d'exploits peut-être ont illustré mes armes Pour prouver à mon roi qu'une indigne terreur Ne saurait de mon bras démentir la valeur. Mais devant le salut du roi que je révère, Je dois contraindre ici mon courage à se taire; Et l'esprit occupé d'un intérêt plus grand Va me dicter, seigneur, un avis plus prudent Oui, suspendez enfin une ardeur trop bouillante, Enchaînez d'Israël la fougue impatiente, Que la crainte une fois retienne votre bras, Et', loin de les chercher, évitez les combats. SAÜL. Et qui peut t'inspirer. . . ABNER. Le soin de votre gloire. SAÜL. Mais enfin pour ton roi que crains-tu? ABNER. La victoire. Oui, seigneur, oui, tremblez d'être aujourd'hui vainqueur, Si David du succès doit seul avoir l'honneur. Vous savez jusqu'où va, pour ce héros qu'il aime, De ce peuple égaré l'enthousiasme extrême; Vous l'avez déjà vu, trop justement jaloux, Lui prodiguer des noms qui n'étaient dus qu'à vous Vous le verrez bientôt, plus hardi, plus volage, Vous faire, pour David, un plus sanglant outrage, Dans vos propres succès vous trouver un affront, Arracher vos exploits pour en orner son front, Et peut-être. . . SAÜL. J'entends ce que tu n'oses dire, Abner, et je rends grâce au zèle qui t'inspire; Mais ce n'est plus le temps, ami, de ménager Mes propres intérêts, dans le commun danger. Le salut d'Israël n'est que dans la victoire; Qu'un rival préféré m'en dispute la gloire; Que ce peuple inconstant, proclamant sa valeur, D'un triomphe commun lui donne tout l'honneur, Qu'importe? A ses honneurs loin de porter envie, Notre rivalité sauvera la patrie, Et, juge de nos coups, Israël aujourd'hui Prononcera, s'il ose, entre Saül et lui. ABNER. Mais si vous succombez, seigneur?. SAÜL. Si je succombe, La gloire de ma mort consacrera ma tombe, Et ce sceptre sanglant, jusqu'au bout défendu, Sur ma cendre à mon fils sera du moins rendu. ABNER. Quoi! vous comptez, seigneur, sur la reconnaissance De ce peuple fameux par sa lâche inconstance,? Qui, des dieux étrangers stupide adorateur, Vingt fois pour Bélial a trahi le Seigneur? Vous pensez qu'à son Dieu, qu'à Moïse infidèle, Pour le sang de ses rois il aura plus de zèle? Qu'il remettra.le sceptre aux mains de Jonathas? Ah! prince. ah! jugez mieux les peuples sont ingrats, Ils ne savent aimer que ceux qu'ils peuvent craindre; Et leur servile amour, toujours prompt à s'éteindre, Par un nouveau caprice aussitôt remplacé, Chez nous du père au fils a rarement passé. Malheur au fils de roi qui n'a pour sa défense Que les droits méconnus de sa sainte naissance Si, trop voisin du trône, un jeune ambitieux Jusqu'au trône lui-même osait porter les yeux, Si Saül est trop grand pour craindre pour lui-même, Hélas! qu'il craigne au moins pour cet enfant qu'il aime. SAÜL. Va, je suis las de craindre et de flotter toujours Dans ces perplexités où se perdent mes jours La prudence me nuit, le doute m'importune, Et je veux corps à corps affronter ma fortune. C'est trop fuir, hésiter, prévoir et balancer! Au-devant de mon sort je prétends m'élancer, Et, plongeant hardiment dans ces ombres funèbres, Arracher mon destin du sein de ses ténèbres. ABNER. Ah prince, nos destins ne sont faits que par nous C'est en les prévoyant qu'on peut parer leurs coups. SAÜL. Et comment les prévoir, quand par tant de miracles Le ciel ferme partout la bouche a ses oracles? Pour arracher de lui l'obscure vérité Que n'ai-je point offert? que n'ai-je point tenté? Mais les autels sont sourds, l'arche même est muette, Et dans tout Israël il n'est pas un prophète ABNER. Oui, dans l'esprit menteur des prêtres corrompus, L'esprit du Dieu vivant, seigneur, ne descend plus: Mais chez le peuple saint, il est, il est encore Des coeurs simples et purs que le zèle dévore, Et qui, lisant le livre à nos yeux effacé, Racontent l'avenir ainsi que le passé. SAÜL. Et dans quelle tribu? depuis quand? Quel silence M'en a jusqu'à ce jour dérobé l'existence? Parle, quel est le nom de cet homme pieux Qu'un mystère coupable a soustrait à mes yeux? ABNER. C'est une simple femme Endor est sa. patrie L'obscurité longtemps enveloppa sa vie; Mais depuis que l'Esprit sur elle est descendu, Tout à coup dans Juda son nom s'est répandu. On dit que t'avenir pour elle est sans mystères, Qu'elle a prophétisé sur le sort de ses frères, Sur David et sur vous. qu'elle a lu dans les cieux De sinistres secrets. SAÜL. Qu'on l'amène à mes yeux! Toi, garde cette enceinte, et que nul téméraire Pendant cet entretien n'en trouble le mystère! SCÈNE II SAÜL (seul.) Peut-être, puisque enfin je puis le consulter, Le ciel peut-être est las de me persécuter. A mes yeux dessillés la vérité va luire; Mais au livre du sort, ô Dieu! que vont-ils lire? De ce livre fatal qui s'explique trop tôt Chaque jour, chaque instant, hélas révèle un mot. Pourquoi donc devancer le temps qui nous l'apporte? Pourquoi. dans cet abîme. avant l'heure.?-N'importe, C'est trop, c'est trop longtemps attendre dans la nuit Les invisibles coups du bras qui me poursuit. J'aime-mieux dérouler la trame infortunée, Et lire d'un seul trait toute ma destinée. (Pendant ces derniers mots, la Pythonisse entre sans être vue de Saül.) SCÈNE III SAÜL, LA PYTHONISSE D'ENDOR. SAÜL (se retournant et apercevant la Pythonisse immobile au fond de la scène.) Est-ce toi qui, portant l'avenir dans ton sein, Viens au roi d'Israël annoncer son destin? LA PYTHONISSE C'est moi. SAÜL. Qui donc es-tu? LA PYTHONISSE. La voix du Dieu suprême. SAÜL. Tremble de me tromper! LA PYTHONISSE. Saül, tremble toi-même. SAÜL. Eh bien qu'apportes-tu? LA PYTHONISSE. Ton arrêt. SAÜL. Parle! LA PYTHONISSE. O ciel, Pourquoi m'as-tu choisie entre tout Israël? Seigneur, mon coeur est faible, et mon sexe est timide; Choisis pour ton organe un sein plus intrépide. Pour annoncer au roi tes divines fureurs, Qui suis-je? SAÜL. Tu frémis, et tu verses des pleurs! Quoi, ministre du ciel, tu n'es plus qu'une femme? LA PYTHONISSE. Détruis donc, ô mon Dieu! la pitié dans mon âme! SAÜL. Par ces lâches terreurs penses-tu m'ébranler? LA PYTHONISSE (avec effort.) Mais ma bouche, ô mon Dieu! se refuse à parler. SAÜL, avec colère. Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience, Parle si tu le peux, ou sors de ma présence! LA PYTHONISSE. Que ne puis-je en sortant emporter avec moi Tout ce qu'ici je viens prophétiser sur toi! Mais un Dieu me retient, me pousse, me ramène: Je ne puis résister à sa main qui m'entraîne. Oui, je sens ta présence, ô Dieu persécuteur! Et ta fureur divine a passé dans mon coeur. (Avec plus d'horreur.) Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière? Mon oeil épouvanté cherche et fuit la lumière. Silence! -le Destin m'ouvre ses noirs secrets: Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits! Dans la confusion je les vois tous ensemble Comment, comment saisir-le fil qui les rassemble? Saül -Michol David -malheureux Jonathas! Arrête, arrête, ô roi, ne m'interroge pas! SAÜL (tremblant.) Que dis-tu de David, de Jonathas? Achève! LA PYTHONISSE (toujours inspirée.) Oui, l'ombre se dissipe, et le voile se lève. Ciel! de ce que je vois faut-il percer son coeur? Vous le voulez, ô roi? SAÜL. Dis tout. LA PYTHONISSE. Il est vainqueur Quel triomphe! ô David! que d'éclat t'environne! Que vois-je sur ton front? SAÜL. Achève! LA PYTHONISSE. Une couronne! SAÜL (furieux.) Perfide! que dis-tu? David est couronné? LA PYTHONISSE (avec tristesse.) Hélas! et tu péris, jeune homme infortuné! Et pour pleurer ton sort, jeune et tendre victime, Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime. Oh ciel! épargne-le, détourne tes fureurs, Saül a bien assez de ses propres malheurs! Mais la mort l'a frappé sans pitié pour ses charmes, Hélas! et David même en a versé des larmes. SAÛL. Silence! -c'est assez; j'en ai trop écouté. LA PYTHONISSE (sans l'entendre.) Saül, pour tes forfaits ton fils est rejeté; D'un prince condamné Dieu détourne sa face, D'un souffle de sa bouche il dissipe sa race Le sceptre est arraché. SAÜL (l'interrompant avec violance.) Tais-toi, dis-je, tais-toi! LA PYTHONISSE. (sans l'entendre.) Saül, Saül, écoute un Dieu plus fort que moi. Le sceptre est arraché de tes mains sans défense, Le sceptre chez David passe avec ta puissance, Et ces biens par Dieu même à ta race promis, Transportés à David, passeront ses fils. Que David est brillant! Que son triomphe est juste! Qu'il sort de rejetons de cette tige auguste! Que vois-je? Un Dieu lui-même! 0 vierges du saint lieu, Chantez, chantez David, David enfante un Dieu! SAÜL (avec plus de fureur.) Ton audace à la fin a comblé la mesure! Va, tout respire en toi la fourbe et l'imposture. Dieu m'a promis le trône, et Dieu ne trompe pas. LA PYTHONISSE. Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats. SAÜL. Crois-tu qu'impunément ta bouche ici m'outrage? LA PYTHONISSE. Crois-tu faire d'un Dieu varier le langage? SAÜL. Sais-tu quel sort t'attend? sais-tu? LA PYTHONISSE. Ce que je sais C'est que ton propre bras va punir tes forfaits! Et qu'avant que des cieux le flambeau se retire Un Dieu justifîra tout ce qu'un Dieu m'inspire. Adieu, malheureux père! adieu, malheureux roi! (Elle vent s'éloigner, Saül la retient.) SAÛL. Non, non, perfide; reste; écoute et réponds-moi! C'est souffrir trop longtemps l'insolence et l'injure, Je veux convaincre ici ta bouche d'imposture. Si le ciel à tes yeux a su les révéler, Quels sont donc ces forfaits dont tu m'oses parler? LA PYTHONISSE. L'ombre les a couverts, l'ombre les couvre encore, Saül, mais le ciel voit ce que la terre ignore. Ne tente pas le ciel! SAÛL. Non, parle, si tu sais! LA PYTHONISSE. L'ombre de Samuel te dira ces forfaits SAÜL. Samuel, Samuel! Eh quoi! que veux-tu dire? LA PYTHONISSE. Toi-même en traits de sang ne peux-tu pas le lire? SAÜL. Eh bien! qu'a de commun Samuel avec moi? LA PYTHONISSE. Qui plongea dans son sein le fer sanglant? SAÜL. Qui? LA PYTHONISSE. Toi! SAÜL hors de lui. Monstre qu'a trop longtemps épargné ma clémence Ton audace à ta fin appelle ma vengeance. (Il lève sa lance et la poursuit.) Tiens, va dire à ton Dieu, va dire à Samuel Comment Saül punit ton imposture. . . (Au moment où il va la frapper, il aperçoit l'ombre de Samuel il laisse tomber le fer; il recule.) Oh ciel! Ciel que vois-je? c'est toi! c'est ton ombre sanglante! Quels regards! Son aspect me glace d'épouvante. Pardonne, ombre fatale, ah! pardonne! oui, c'est moi! C'est moi qui t'ai porté.tous ces coups que je voi! Quoi depuis si longtemps? quoi! ton sang coule encore? Viens-tu pour le venger? Tiens (II découvre sa poitrine et la présente à Samuel.) Mais il s'évapore. (La Pythonisse sort pendant ces derniers mots.) SCÈNE IV SAÜL, MICHOL, ABNER, JONATHAS, DAVID. (Le Roi,Michol,Abmer, Jonathas et David venant du camp. Saül est absorbé dans sa vision.) JONATHAS (en entrant sur la scène.) Quels moments! MICHOL (à Jonathas.) Quels transports a causés son retour! Tout ce peuple enivré partageait mon amour! JONATHAS (s'approchant du roi.) Seigneur, de nos guerriers l'élite déjà prête Se dispose au combat comme pour une fête A l'aspect de David, une antique valeur Ranime leur espoir et rentre dans leur coeur; L'étendard belliqueux dans les airs se déploie, On pousse mille cris de victoire et de joie, Qu'attendez-vous? Venez donner à nos soldats L'exemple et le signal! SAÜL (comme sortant d'un sommeil.) Qui parle de combats? JONATHAS. Eh quoi! seigneur, ici, vous-même tout à l'heure N'ordonnâtes-vous pas? . . . SAÜL. Il suffit. Qu'on demeure! Qu'on retire aL l'instant l'ordre que j'ai donné. (Avec égarement et à demi-voix.) Hélas! et tu péris, jeune homme infortuné, Et pour pleurer ta mort, jeune et tendre victime, Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime. Le sang de Samuel sur toi sera vengé. MICHOL (bas.) Dans quel égarement le roi paraît plongé (Haut à Saül.) A quels nouveaux ennuis votre âme est-elle en proie, Quand tout respire ici l'espérance et la joie, Quand le Dieu d'Israël, lassé de ses rigueurs, Semble annoncer enfin un terme à nos malheurs? SAÜL. Insensés qui parlez d'espérance et de joie, Que plutôt dans ses pleurs tout Israël se noie Quoi, n'entendez-vous pas ces voix des éléments, Ces soupirs dans les airs, ces sourds gémissements? Quoi, ne voyez-vous pas dans toute la nature Du sort qui nous attend l'épouvantable augure? Mais non. -Les malheureux Le Dieu qui les poursuit Leur dérobe l'abîme où son bras les conduit. 0 race infortunée ô misérable père Est-ce vous que Dieu trompe? Est-ce moi qu'il éclaire? JONATHAS. 0 roi! mettons un terme à cette anxiété, Et dans l'événement cherchons la vérité Combattons, et trouvons dans le sein de la gloire La perte ou le salut, la mort ou la victoire. SAÜL. Ah s'il ne s'agissait ici que de mon sort, Tu sais, mon fils, tu sais si je fuirais la mort! Vingt fois déjà, vingt fois, à travers la mêlée, J'aurais abandonné mon sort à mon épée Dieux avec quelle joie, au plus fort des combats, J'aurais sans bouclier précipité mes pas, Et provoquant les coups de la foule ennemie, Donnant partout la mort, et prodiguant ma vie, Seul contre tous, faisant moi-même mon destin, De mes horribles jours trouvé l'horriblé fin! Mais laisser après moi sans appui, sans défense, Un fils à peine encore échappé de l'enfance, Crédule, environné de piéges imposteurs Et livré par ma mort à ses persécuteurs! Ah par ce dernier coup mon coeur se laisse abattre. DAVID. Eh bien! vivez, seigneur, et laissez-moi combattre, Conservez à vos fils des jours si précieux Laissez-moi seul tenter la fortune et les cieux Si j'en crois de mon coeur la secrète espérance, Si j'en crois de mon Dieu l'infaillible assurance, Ce bras, que soutiendra le bras de l'Éternel, Seul encor suffira pour sauver Israël. SAÜL (avec une fureur concentrée.) Quel étrange discours et quel secret outrage Je reconnais, David, ce superbe langage C'est ainsi qu'autrefois on t'entendit parler Quand tes exploits aux miens osèrent s'égaler. Que dis-je? quand ce peuple, en son délire extrême, Osa mettre ton bras au-dessus du mien même. DAVID. Ah! seigneur, oubliez ces coupables clameurs Qu'ont assez expiées mon exil et mes pleurs. SAÜL. Puis-je les oublier, si tu me les rappelles? Ai-je besoin de toi pour venger mes querelles? Penses-tu que Saül ne peut vaincre sans toi? Te crois-tu plus heureux ou plus vaillant que moi? Ton bras suffirait seul Et moi donc? Mon courage Éclipsé par le tien est-il vaincu par l'âge? Crois-tu mon sang glacé? crois-tu mon coeur vieilli, Ma lance sans vigueur ou mon bras amolli? Jeune présomptueux, dont l'audace commune S'exalte d'un succès qu'il doit à la fortune! Va, ce bras qui soutint des fardeaux moins légers, N'a jamais fait siffler la fronde des bergers, Mais il saurait encor, malgré sa décadence, Protéger tout un peuple à l'ombre de ma lance; Ou si ce bras vieilli demandait un soutien, Saül en choisirait un plus sûr que le tien. DAVID. Dieu sait si j'ai, seigneur, mérité cet outrage. JONATHAS (à Saül.) Démentez pour jamais cet odieux langage, Connaissez mieux enfin un héros, un ami, Un frère. SAÜL (à Jonathas.) Connais mieux ton perfide ennemi, Sous des traits de vertu cachant les voeux du crime, Et qui peut-être en toi n'aime. que sa victime. Crois-tu qu'il vienne ici pour nous prêter son bras? Il vient pour épier l'heure de ton trépas. Je sais ce qu'il attend, je vois ce qu'il espère: Le ciel sur ses desseins trop tard enfin m'éclaire, Mais peut-être assez tôt, du moins, pour prévenir Le triomphe sanglant dont il-venait jouir! (à David.) Va, monstre, dont mes soins ont réchauffé l'enfance, Tes projets sont connus, va, sors de ma présence, Fuis, et tant que le jour éclairera mes yeux, De ton horrible aspect ne souille plus ces lieux! DAVID. Ah! c'en est trop, seigneur, prenez, prenez ma vie, Tranchez ces tristes jours objet de tant d'envie, Je puis sans murmurer mourir de votre main; Mais m'éloigner encor? -Vous l'ordonnez en vain. Je n'irai plus traîner ma honte et mes misères Loin des yeux de Michol des tombeaux de mes pères; Je n'irai plus montrer aux ennemis de Dieu David errant, proscrit, pleurant loin du saint lieu. Plutôt, plutôt cent fois, aux pieds de l'arche même, Arroser de mon sang une terre que j'aime, Et présentant mon sein sans défense a vos coups, Prouver mon innocence à tout autre qu'à vous. SAÜL (brandissant sa lance.) Quoi! tu prétends ici, malgré ton roi, barbare? JONATHAS, retenant son père Que faites-vous, ô roi? MICHOL. Quelle fureur l'égare? JONATHAS, montrant David, Il tombe à vos genoux sans défense, ah! seigneur, Au calme de son front, reconnaissez son coeur. SAÜL, furieux et égaré. Quoi! tu ne perces pas le masque du perfide? Quoi! tu n'aperçois pas son glaive parricide? Son ceil cherche le sein que son fer doit percer, Et s'il hésite encor, c'est pour mieux l'enfoncer. Le vois-tu?-le vois-tu?-Fuis, le fer étincelle; Hélas! il est trop tard.-Du sang -le sang ruisselle Pour monter à ta place au trône qui l'attend, Il se fait de ton corps un marchepied sanglant. SAÜL. Ah d'un monstre du moins-trop tard-purgeons la terre (Il se précipite sur David.) Meurs! assassin du fils, meurs de la main du père! (Michol et Jonathas font à David un rempart de leur corps. Saül laisse tomber sa lance. Michol entraine David et Jonathas.) SAÜL (à Jonathas.) Que vois-je? quoi! c'est vous, c'est vous qui le sauvez? C'est vous qu'il persécute, et qui le conservez? Qu'avez-vous fait, oh ciel! trop aveugles victimes? Qu'un seul coup à la terre eût épargné de crimes! Mais aussi contre moi mon sang s'est révolté Où fuir l'arrêt fatal que les dieux ont porté? (Il S'enfuit de la scène en prononçant ce dernier vers.) ACTE III SCÈNE I JONATHAS, DAVID. DAVID. Eh bien, cher Jonathas, que faut-il que j'espère? Faut-il quitter encore une terre si chère? Que fait Saül? JONATHAS. Hélas! Saül n'est point changé. Dans son égarement plus que jamais plongé, Nos larmes, nos soupirs, nos voeux, rien ne le touche Tantôt s'enveloppant d'un silence farouche, Tantôt en cris fougueux éclatant devant nous, Il blasphème le ciel ou l'invoque a genoux. Souvent d'un pas rapide il parcourt sa demeure, Puis tout à coup s'arrête, et nous regarde, et pleure. Mais bientôt le courroux de son front sourcilleux, Même à travers ses pleurs, brille au fond de ses yeux; Il croit frapper David, il le nomme, il s'élance, Vingt fois d'un bras trompé perce l'air de sa.lance; Puis enfin, succombant à ce pénible effort, Il chancelle, il retombe, il soupire, il s'endort. Quel sommeil agité! quel sinistre nuage' Repose sur son front, obscurcit son visage! Quel réveil il promet! Ainsi sur le Thabor, Lorsque dans nos vallons les vents dorment encor, Les foudres dont le mont environne sa tête Aux pasteurs effrayés présagent la tempête. DAVID. Mais Michol? JONATHAS. Michol veille aux genoux de son roi; Son amour filial a vaincu son effroi; Renfermée avec lui dans l'ombre de sa tente, Tantôt elle affermit sa marche chancelante, Et tantôt, essayant d'apaiser ses fureurs, Elle baigne ses mains d'un long torrent de pleurs Puis, quand un court sommeil assoupit sa paupière, Soutenant dans ses bras la tête de son père, Muette, elle retient ses soupirs dans son sein; Elle attend le réveil et, de sa tendre main Essuyant de son front la sueur enflammée, Rafraîchit du vieillard la paupière fermée, L'écoute, lui sourit, et semble à tous les yeux Un ange qui pour lui vient de quitter les cieux. DAVID. 0 vertu que j'admire, ô femme que j'adore! Je ne vous retrouvais que pour vous perdre encore! Je le vois, il faut fuir. Fuir sans elle! Oui je doi Ce dernier sacrifice à mon malheureux roi. JONATHAS. Je reconnais David à ce trait magnanime! Oui, pars, ô mon héros, oui, pars, ami sublime! Mais trop loin de ce camp ne porte plus tes pas, Et le jour du péril, compte sur Jonathas. SCÈNE II JONATHAS, DAVID, ABNER. ABNER (arrivant au moment où David part.) Où courez-vous, Seigneur? Tandis que dans l'armée D'un péril plus prochain la nouvelle est semée, Quoi! le fils d'Isaï, quoi! l'envoyé du ciel, Au moment du combat abandonne Israël? DAVID. B05 Je cherche les combats, mais je fuis l'injustice! Dieu de mes ennemis confondra la malice; Une seconde fois, s'il me livre à leur bras. Leur triomphe d'un jour ne m'épouvante pas! ABNER. Quels sont ces ennemis que votre bouche accuse? 810 Où sont-ils? qu'ont-ils fait? Seigneur, ou je m'abuse. Ou dans le camp de Dieu, comme aux tentes d'Achis. David a des rivaux, mais n'a point d'ennemis! De qui donc parlez-vous? DAVID. De ceux dont la malice A défaut de l'audace employa l'artifice; Qui, n'osant en plein jour s'attaquer à mon bras, De pièges ténébreux ont entouré mes pas. Qui, d'un roi malheureux trompant la confiance, Sous de noires couleurs lui peignent l'innocence. Et se servant de lui pour assurer leurs coups, Réveillent ses fureurs qu'ils dirigent sur nous! Voilà ces ennemis; mais, trop fier pour m'en plaindre. Seigneur, je suis surtout trop brave pour les craindre! Je ne les nomme pas. Je les soupçonne, Abner! Et leur laisse, en partant, le soin de se nommer. Adieu. ABNER. Je reconnais cet injuste langage. Et vois à qui s'adresse un si sanglant outrage; Mais, dans de tels moments, Abner doit s'occuper De soins plus importants que de vous détromper. Au salut d'Israël, faisons le sacrifice De mon ressentiment et de votre injustice; Sauvons ce peuple ensemble! Et nous pourrons alors, S'il vous reste un soupçon, nous reprocher nos torts. Vous savez que Saùl, dans des transports funestes, Laisse de sa raison s'évanouir les restes. Et qu'accablé des coups d'un génie infernal, Les soins de la pitié ne font qu'aigrir son mal. Cependant, l'heure approche, et chaque instant menace; Du Roi, dans les combats, qui donc tiendra la place? Sera-ce vous? ou moi? DAVID Quoi? vous osez... ABXER Seigneur! Tous deux, si vous voulez, partageons cet honneur! Que l'intérêt du peuple et du roi nous rassemble! Délibérons, marchons et combattons ensemble! Faisons, faisons tomber, sous nos coups réunis. Cet insultant orgueil de nos fiers ennemis! Et que le Philistin, si fort par votre absence, Reconnaisse David, et perde l'espérance! Vous reviendrez après, plus sûrement. Seigneur, Devant l'heureux Saùl baisser un front vainqueur. Apporter à ses pieds les fruits de la victoire! 850 Après de tels garants, le roi pourra vous croire. Et vous même, une fois, vous pourrez éclaircir Si je voulus jamais vous perdre, ou vous servir. DAVID Non, sans chercher, Seigneur, à percer ce mystère. Je ne dois aujourd'hui qu'obéir et me taire; Et, quel que soit enfin votre intérêt pour moi. Ce n'est point au proscrit de remplacer son Roi! Je pars, je vais traîner ma misérable vie Loin des persécuteurs de ma chère patrie; Dans les jours du péril, si Saûl pense à moi, Qu'il parle! Tout mon sang est encore à mon Roi; A son premier appel on me verra répondre. C'est ainsi seulement que je veux le confondre. Mais armer sans son ordre et conduire aux combats Les soldats de Saùl! -non, ne l'espérez pas! ABNER. Ce soin, pour un héros, semble pusillanime: Défendre son pays fut-il jamais un crime? Et qu'importe le sort qui nous est réservé? Nous serons innocents si le peuple est sauvé! DAVID. Et qui nous a chargés du soin de le conduire? Des volontés de Dieu, Dieu seul peut nous instruire; Pour prendre ainsi sur nous l'autorité des rois. Qui sommes-nous, Abner? quels sont ici nos droits? Quel prophète a parlé? quelle main inspirée, Sur nos fronts, dans Rama, versa l'huile sacrée? ABNER. Croyez-moi, bannissons cette timidité, Seigneur! Le seul prophète est la nécessité! Elle presse, elle parle, et, pour qui sait l'entendre. Elle est la voix du ciel que riiomme doit comprendre. Ecoutons-la tous deux: peut-être en peu d'instants, Peut-être aujourd'hui même il n'en sera plus tems; Déjà de toutes parts l'ennemi nous assiège, Dans notre inaction il a cru voir un piège, Mais, rassuré bientôt, il n'y verra, Seigneur, Que notre incertitude et l'aveu de la peur! Déjà, ce long repos redoublant son audace, Il entoure le camp, l'insulte et le menace... Tremblons qu'aujourd'hui même il ne soit attaqué! DAVID S'il est ainsi, Seigneur, le ciel s'est expliqué: Jusqu'à ce que du Roi la raison se réveille, ^90 Au salut de son peuple, ainsi que vous, je veille; Je demeure avec vous, mais ne comptez en moi Qu'un combattant de plus, et qu'un soldat du Roi! SCÈNE III LES PRÉCÉDENTS, ACHIMÉLEC, SUITE DE PRÈTRES ET DE GUERRIERS; MICHOL, sortant des tentes du roi. ACHIMÉLEC (à David et à Abner.) Soldats du Dieu vivant, courez, courez aux armes! (Au peuple qui le suit.) Et vous, peuple de Dieu, suspendez vos alarmes. David est avec vous, malheur aux Philistins! C'est le bras du héros qui commande aux destins. LE PEUPLE (répète.) David est avec nous, malheur aux Philistins! C'est le bras du héros qui commande aux destins. DAVID (à Achimélec.) Parlez, de quel côté faut-il porter ma lance? ACHIMÉLEC. Aux tentes d'Éphraïm le Philistin s'avance; C'est là qu'il faut marcher. (Aux guerriers.) Guerriers! suivez ses pas; David est votre chef et roi dans les combats. LES GUERRIERS (répètent en choeur.) C'est là qu'il faut marcher. Guerriers, suivons ses pas, David est notre chef et roi dans les combats. DAVID (au peuple.) Arrêtez, suspendez ces clameurs téméraires! Non, David est ici le dernier de ses frères. (A Achimélec.) Et vous, que faites-vous? Seigneur, ignorez-vous De Saül contre moi l'implacable courroux? Savez-vous que, proscrit par un arrêt barbare, Saül du peuple saint pour jamais me sépare, Et qu'à peine en ces lieux il me reste aujourd'hui Le droit de le défendre et de mourir pour lui? ACHIMÉLEC. Non, je ne connais rien que le Dieu qui m'inspire; De son ordre suprême il a daigné m'instruire. Obéissez, seigneur, aux volontés du ciel, Soyez le bouclier, le glaive d'Israël! LES GUERRIERS (en choeur.) Que David obéisse aux volontés du ciel! Qu'il soit le bouclier, le glaive d'Israël! ACHIMÉLEC. Déplorant nos malheurs dans des plaintes funèbres, Cette nuit, du saint lieu j'habitais les ténèbres; Une voix m'a parlé Prends dans le saint des saints Le fer qui du géant jadis arma les mains, Quand David, combattant aux champs du Térébinthe, De sa main triomphante en orna cette enceinte Que ce glaive fatal devant moi suspendu' Aujourd'hui par toi-même à David soit rendu! J'obéis, je saisis la redoutable épée Qui dans le saint éphod était enveloppée L'arche tremble, et ce cri sort de sa profondeur Juda, Juda l'emporte, et David est vainqueur! LE PEUPLE répète. Juda, Juda l'emporte, et David est vainqueur! ACHIMÉLEC (présentant l'épée de Goliath à David.) Prenez donc! DAVID (la refusant.) Non, Saül a seul droit de la prendre, C'est lui qui devant Dieu jadis la fit suspendre. Non, Saül est mon roi, je respecte ses droits. ACHIMÉLEC. Qu'est-ce qu'un roi, seigneur, devant le Roi des rois? Obéissez, c'est moi, c'est Dieu qui vous l'ordonne; Quoi! votre coeur hésite et votre main frissonne! Quoi! ce que Dieu commande est-il donc un forfait? C'en est un d'hésiter. Armez-vous. DAVID, prenant l'épée. C'en est fait Dieu le veut, j'obéis. Devant ta loi suprême, Seigneur, je fais fléchir jusqu'à ma vertu même. Marchons! Suivez mes pas, vaillants enfants de Dieu, Dieu le veut, Dieu le veut! (A Michel.) Toi, chère épouse, adieu, Adieu; je vais guider ce peuple à la victoire, Je vais du Dieu vivant faire éclater la gloire, Je vais sauver Saül et son empire, et toi; Mais le salut de tous est un crime pour moi. (Il s'éloigne avec les guerriers.) ACHIMÉLEC (aux lévites.) Et nous, rendons le ciel à nos armes propice! Venez, le saint autel attend le sacrifice. Élevons vers le ciel nos innocentes mains, Et ne les souillons pas dans le sang des humains. (Il s'éloigne avec les prêtres.) SCÈNE IV MICHOL, seule. Il part. il va combattre et prodiguer sa vie! Je frémis, et pourtant-son sort me fait envie. Un seul coup peut finir ses malheurs et ses jours, Et moi, sous mille traits me débattant toujours, Ainsi qu'une victime à l'autel échappée, Qui tombe et se relève, et qui, déjà frappée, Emporte le couteau du sacrificateur Ainsi, vivante encor, la mort est dans mon coeur. D'un Dieu persécuteur la puissance ennemie Arrache par lambeaux et mon âme et ma vie! Ici David. ici Saül. mais le voici! Sa démarche est plus ferme et son front éclairci. SCÈNE V MICHOL, SAÜL. SAÜL (s'avançant à pas lents sur la scène.) Dieu! quel sommeil pesant accable ma paupière! Mon sein a besoin d'air, et mes yeux de lumière. (S'arrêtant comme frappé d'étonnement, et regardant le ciel.) Mais quoi! ce songe encor trouble-t-il ma raison? Quoi! déjà le soleil penche vers l'horizon? Où suis-je? ô ciel! d'où viens-je? et quel épais nuage Du passé, du présent, me dérobe l'image? (A Michol). Ma fille, réponds-moi, qu'ai-je fait si longtemps? Parle! Mais tu te tais, tu pleures. Je comprends. La vérité se montre à mon âme éperdue: Ah! malheureux vieillard! ta raison s'est perdue! (II pleure, les chants du sacrifice voisin et les sons de la harpe se font entendre.) Qu'entends-je? quels accents! quels sons mélodieux Accompagnent ma plainte, et montent vers les cieux? Mon oreille ravie écoute avec délices! D'où partent-ils? MICHOL. Ce sont les chants des sacrifices. SAÜL (égaré.) Non, c'est David, c'est lui; je reconnais la voix, La harpe dont les sons me calmaient autrefois. (A sa fille.) Pourquoi se cache-t-il? pourquoi me faire attendre Ces chants libérateurs que j'ai besoin d'entendre? MICHOL. David venait, seigneur, vous l'avez repoussé. SAÜL (étonné.) J'ai repoussé David! Ah! tout s'est effacé. Dans la nuit du chaos mon âme est confondue; Otez-moi ce bandeau qui me couvre la vue. Pourquoi sitôt, pourquoi ces chants ont-ils cessé? Ah! généreux David, pourquoi t'ai-je chassé? Toi seul, tu savais rendre à mon âme épuisée D'un espoir renaissant la céleste rosée! Ta harpe m'apaisait, tes sublimes récits Ramenaient, éclairaient, enflammaient mes esprits; N'entendrai-je donc plus que des accents funèbres? D'où me viendra le jour au sein de ces ténèbres? Qui pourra dissiper ces ombres, ces terreurs? Qui me rappellera tes chants consolateurs? (II retombe dans l'abattement.) MICHOL. Que ton souffle descende au sein d'une humble femme, 0 Dieu, viens éclairer, viens embraser mon âme! Rappelle à mon esprit ces sublimes accents Dont autrefois David entremêlait ses chants. (La musique des sacrifices se fait entendre de nouveau le roi s'assoit et parait écouter avec ravissement.) MICHOL (récite avec inspiration les vers suivants) Je répandrai mon âme au sein du sanctuaire, Seigneur, dans ton nom seul je mettrai mon espoir! Mes cris t'éveilleront, et mon humble prière S'élèvera vers toi comme l'encens du soir. Dans quel abaissement ma gloire s'est perdue! J'erre sur la montagne ainsi qu'un passereau, Et par tant de rigueurs mon âme confondue, Mon âme est devant toi comme un désert sans eau. Pour mes fiers ennemis ce deuil est une fête; Ils se montrent entre eux ton Christ humilié Le voilà, disent-ils, ses dieux l'ont oublié, Et Moloch en passant a secoué sa tête Et souri de pitié. SAÜL (se levant furieux.) Que dis-tu? quoi, Moloch! Va, je les brave encore; Où sont ces ennemis que mon glaive dévore? (On entend de nouveau le son des instruments. Le roi se calme.) MICHOL (reprend.) Seigneur, tendez votre arc, levez-vous, jugez-moi, Remplissez mon carquois de vos flèches brûlantes; Que des hauteurs du ciel vos foudres dévorantes Portent sur eux la mort qu'ils conspiraient sur moi! Dieu se lève, il s'élance, il abaisse la voûte De ces cieux éternels ébranlés sous ses pas; Le soleil et la foudre ont éclairé sa route, Ses anges devant lui font voler le trépas. Le feu de son courroux fait monter la fumée, Son éclat a fendu les nuages des cieux, La terre est consumée D'un regard de ses yeux. Il parle sa voix foudroyante A fait chanceler d'épouvante Les cèdres du Liban, les rochers des déserts; Le Jourdain montre à nu sa source révérée; De la terre altérée Les os sont découverts. Le Seigneur m'a livré la race criminelle A Des superbes enfants d'Ammon Levez-vous, ô-Saül, et que l'ombre éternelle Engloutisse jusqu'à leur nom. SAÜL (se levant avec joie.) Me voici, me voici! Seigneur, venge ta gloire! C'est ainsi que ta voix m'annonçait la victoire. (La musique fait entendre quelques accords belliqueux.) MICHOL. Que vois-je? vous tremblez, orgueilleux oppresseurs! Le héros prend sa lance, Il s'agite, il s'élance; A sa seule présence, La terreur de ses yeux a passé dans vos coeurs. Fuyez! Il est trop tard;-sa redoutable épée Décrit autour de vous un cercle menaçant, n En tous lieux vous poursuit, en tous lieux vous attend, Et déjà mille fois de votre sang trempée, S'enivre encor de votre sang. Son coursier superbe Foule comme l'herbe Les corps des mourants; Le héros l'excite Et le précipite A travers les rangs; Les feux l'environnent, Les casques résonnent Sous ses pieds sanglants. Devant sa carrière, Cette foule altière Tombe tout entière Sous tes traits brûlants, Comme la poussière Qu'emportent les vents! Où sont ces fiers Ismaélites, Ces enfants de Moab et la race d'Édom; Iduméens, guerriers d'Ammon, Et vous superbes fils de Tyr et de Sidon, Et vous cruels Amalécites? Les voilà devant moi comme un fleuve tari, Et leur mémoire même avec eux a péri! . . . SAÜL, avec transport. Les voilà devant moi comme un fleuve tari, Et leur mémoire même avec eux a péri! C'est Saül! oui, c'est moi! Que ces chants de victoire Sont doux à mon oreille et chers a ma mémoire! Que ces jours étaient beaux où le fils d'Isaï Partageait mon triomphe et le chantait ainsi! Mais que ces temps sont loin, hélas! et combien l'âge A depuis énervé ce superbe courage Que le fer pour mon bras est un pesant fardeau, Et que le soir est sombre après un jour si beau! (La musique se fait entendre sur un mode plus doux.) MICHOL. Que de biens le Seigneur m'apprête! Qu'il couronnne d'honneurs la vieillesse du roi! Éphraïm, Manassé, Galaad, sont à moi, Jacob, mon bouclier et, l'appui de ma tête. Que de biens le Seigneur m'apprête! Qu'il couronne d'honneurs la vieillesse du roi! Des bords où l'aurore se lève Aux bords où le soleil achève Son' cours tracé par l'Éternel, L'opulente Saba, la fertile Éthiopie, La riche mer de Tyr, les déserts d'Arabie, Adorent le roi d'Israël. Peuples, frappez des mains, le Roi des rois s'avance; Il monte, il s'est assis sur son trône éclatant. Il pose de Sion l'éternel fondement. La montagne frémit de joie et d'espérance. Peuples, frappez des mains, le Roi des rois s'avance, Il monte, il s'est assis sur son trône éclatant. De sa main pleine de justice Il verse aux nations l'abondance et la paix. Réjouis-toi, Sion! sous ton ombre propice, Ainsi que le palmier qui parfume Cadès, La paix et l'équité fleurissent à jamais. De sa main pleine de justice Il verse aux nations l'abondance et la paix. Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles Plus-que les tentes d'Israël; Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles, Il y fait éclater sa gloire et ses miracles; Sion! ainsi que Lui, ton nom est immortel. Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles Plus que les tentes d'Israël. C'est là qu'un jour vaut mieux que mille! C'est là qu'environné de la troupe docile De ses nombreux enfants, sa gloire et son appui, Le roi vieillit, semblable à l'olivier fertile Qui voit ses rejetons fleurir autour de lui. SAÜL (entièrement calmé.) Que ces accents divins dissipent mes alarmes! Mon oeil se mouille encor mais quelles douces larmes! C'est ainsi qu'autrefois David, David mon fils, Me racontait les biens que Dieu m'avait promis; Je crois entendre encor cette harpe sacrée Accompagnant les sons de sa voix inspirée; Plus doux que les soupirs des palmiers du Thabor, Ces chants autour de moi retentissent encor. Le calme par degrés succède à ma tristesse Ah! qu'il revienne encor ranimer ma vieillesse! Avec lui mon repos, hélas! s'est envolé, Ma fille, qu'il revienne et je suis consolé! (L'on entend des sons brillants, des cris de joie.) Qu'entends-je? MICHOL, avec effroi. 0 ciel! SAÜL. Mes sens ne me trompent-ils pas? LE CHOEUR (en se rapprochant, laisse distinguer ces mots.) David est notre chef et roi dans les combats! SAÜL. 0 perfidie, ô crime! ô monstres exécrables! Ai-je bien entendu ces voix, ces cris coupables? LE CHOEUR (plus prèsencore.) David nous a sauvés des ombres du trépas, David est notre chef et roi dans les combats. SAÜL. David a combattu, David a la victoire! Je n'en puis plus douter; volons, vengeons ma gloire! (Il se précipite hors de la scène avec Michol.) ACTE IV SCÈNE I MICHOL. Dieu! j'en frissonne encor: quels moments! quel courroux! Quel orage nouveau menaçait mon époux! Dans les yeux de Saut quel feu sombre et farouche! Quelle ombre sur son front, quel murmure en sa bouche! Non, jamais pour David mon coeur plus alarmé. Mais son cher Jonathas d'un mot l'a désarmé. Sa colère a passé comme un sombre nuage Qui passe sur l'Horeb sans y verser l'orage 0 généreux enfant, aimable Jonathas, Le ciel de mon bonheur ne te paîra-t-il pas? (Elle aperçoit Saül et Jonathas.) Mais les voici! Saül avec son fils s'avance: David est seul. Allons jouir de sa présence. SCÈNE II SAÜL, JONATHAS. SAÜL. Qu'il m'est doux de revoir, de serrer dans mes bras Mon fils victorieux dans ses premiers combats! Que j'aime à voir ce sang rougir tes jeunes armes! Que la gloire à ton front ajoute encor de charmes! Tu seras de Saül l'héritier et l'égal, Et Saül en toi seul aime à voir son rival. JONATHAS. Ah! seigneur, d'un enfant exaltez moins la gloire; La gloire est à David ainsi que la victoire David seul a tout fait, et je n'ai mérité Que l'éloge assez beau de l'avoir imité. SAÜL. Que d'éclat me promet l'aurore de ta vie! Que j'aime ta noblesse et cette modestie Qui renvoie à David l'honneur de tes succès! Mais pour le seul David je la vois à regrets. JONATHAS. Pourquoi contre David nourrir cette injustice? De votre haine enfin faites le sacrifice; 0 roi, c'est le seul prix que demande aujourd'hui Un fils victorieux qui vous parle pour lui. SAÜL. Et n'est-ce pas assez de t'accorder sa grâce? Faut-il que de mon coeur tout souvenir s'efface, Que je livre en aveugle au rival de son roi Et mon trône, et mon peuple, et mes enfants et moi? Que, courant à ma perte et fuyant la lumière, J'éteigne le flambeau dont l'avenir m'éclaire, Et que, dans mon repos follement endormi, Je m'éveille au pouvoir d'un perfide ennemi? JONATHAS. David notre ennemi! lui qui nous sacrifie, Seigneur, aujourd'hui même et son sang et sa vie? SAÜL. Que ne peux-tu, mon fils, porter des yeux plus sûrs Dans le coeur des humains, dans ses replis obscurs, Sur leurs desseins cachés répandre la lumière! Ta jeunesse est crédule autant qu'elle est sincère Tu ne peux soupçonner, déjouer ni prévoir Des noirceurs que ton coeur ne saurait concevoir. Mais moi qui les connus, moi qui, mûri par l'âge, Lis au coeur des mortels plus que sur leur.visagé, Je sais les deviner, je sais leur arracher Le voile où leurs projets cherchent à se cacher. Je les suis pas à pas dans le sentier perfide Où la fourbe les couvre, où l'intérêt les guide; Je sais ôter le masque à leurs feintes vertus, Et pour moi l'héroïsme est un piège de plus. Écoute, Jonathas, veux-tu régner? JONATHAS. Sans doute, Seigneur, si j'en suis digne et m'en ouvre la route; Simple enfant d'Israël ou successeur du roi, Je veux ce que le ciel lui-même veut pour moi. Mais je ne veux jamais par des soupçons injustes M'assurer le chemin de mes destins augustes; Aux volontés du ciel aveuglément soumis, Le trône m'appartient si Dieu me l'a promis. SAÜL. Dieu le donne, mon fils; mais il faut le défendre. La prudence te parle, il est temps de l'entendre, Et ne l'entends-tu pas te dire ainsi que moi David, que David meure, ou David sera roi? JONATHAS. Et n'entendez-vous pas une autre voix vous-même Vous crier C'est David que j'ai choisi, que j'aime; C'est moi qui le protège et qui guide ses pas; Chacun de ses exploits ne le prouve-t-il pas? N'avez-vous pas senti vous-même, à son approche, S'évanouir le doute, expirer le reproche? Et, prêt à le frapper, ne vous ai-je pas vu Sans colère à ses pieds retomber confondu? SAÜL. Hélas! il est trop vrai; je ne sais quel empire Exerce ce David que je crains, que j'admire! Sitôt que je le vis dans les champs de Jabès, Il plut à mes regards, mais à mon coeur jamais. Depuis ce temps, sans cesse à moi-même contraire, Je me cherche, et je suis pour moi-même un mystère. J'ai vu flotter sur lui mes voeux et mes desseins Absent je le regrette, et présent je le crains. Il semble qu'une main invisible et bizarre Toujours vers lui m'attire et toujours m'en sépare; Mon coeur, quand je le hais; est près de le chérir, Mon-coeur, lorsque je l'aime, est prompt à le haïr. Incroyable ascendant! repoussement funeste! Égarement de l'homme ou vengeance céleste! Je ne sais; mais du moins je vois trop clairement Que des prêtres cruels David est l'instrument, Que dès longtemps, mon fils, ces prêtres me haïssent, Qu'à l'ombre de l'autel leurs complots me trahissent, Qu'ils menacent du ciel un vieillard malheureux' Qui ne voulut pas être aussi barbare qu'eux. Mais David leur est cher David, dès sa jeunesse, Du vieillard de Rama cultiva la tendresse; Samuël, qui l'aimait, expira dans ses bras; On dit qu'il lui promit mon trône et mes États; On dit plus, oui, l'on dit que la main du prophète Versa l'huile des rois sur sa coupable tête; S'il était vrai, mon fils? JONATHAS. S'il était vrai, seigneur, Qui pourrait à David disputer cet honneur? Moi seul, sans doute, moi qui, né pour la couronne, Ai seul droit, après vous, de monter sur ce trône; Moi seul pourrais m'en plaindre et le lui disputer; Mais aux ordres du ciel, bien loin de résister, Bien loin d'être jaloux de cet honneur insigne, Je le lui céderais s'il en était plus digne. Plus David sera grand, plus il me sera cher! Respectons les secrets que Dieu veut nous cacher, Et, résignés d'avance au sort qu'il nous prépare, Attendons que sur nous l'avenir le déclare. SAÜL. Apprends donc, malheureux, apprends donc à quel prix Le sceptre de Jacob à David est promis! C'est au prix de mon sang, de celui de ta race, Qu'il doit monter au trône et régner à ta place. Ton sang, ton propre sang doit un jour cimenter Cette grandeur fatale où Dieu veut le porter; Voilà de Jéhovah la secrète promesse, Et voilà quels destins te garde sa tendresse,! JONATHAS. Eh bien, si Dieu le veut, seigneur, que pouvons-nous? Est-il un bouclier qui sauve de ses. coups? Les menaces de l'homme et sa vaine prudence Ne peuvent de ce Dieu ralentir la vengeance. Elle gronde, elle éclate, elle abat l'orgueilleux Qui se débat contre elle en insultant aux cieux; Et sur les fronts courbés la divine colère Passe, sans les briser, plus douce et plus légère. SCÈNE III SAÜL, JONATHAS, MICHOL, DAVID, ACHIMELEC, ABNER. DAVID (à Saül.) Soumis sans murmurer aux ordres de mon roi, Je retourne au désert; seigneur, bénissez-moi! Ramené dans ce camp par une main divine, J'ai du peuple de Dieu prévenu la ruine Le péril est passé, je m'éloigne, seigneur, Et j'attends que le ciel ait changé votre coeur. SAÜL. Quoi! le héros du peuple aujourd'hui l'abandonne! Quoi! tu pars, ô mon fils; et qui donc te l'ordonne? DAVID. Et quel autre que vous pourrait. . . SAÜL. Va, je t'entends; Mais si je l'ordonnai, déjà je m'en repens. Sais-je ce que je veux? sais-je ce que j'ordonne? Puis-je percer jamais la nuit qui m'environne? Un Dieu plus fort que moi, s'agitant dans mon sein, Me fait changer cent fois de voeux et de dessein. Et les flots du Cédron ballottés par l'orage, Du trouble de mon coeur sont à peine l'image; Mais ton aspect me calme et me rend la raison. Réponds-moi, cher David, aimes-tu ma maison? DAVID. Jonathas m'est plus cher que le jour qui m'éclaire, Michol est mon épouse, et vous fûtes mon père, Quels garants plus certains attendez-vous de moi? SAÜL. Il est vrai; cependant tu n'estimes que toi! Devant toi tout pâlit, devant toi tout s'efface, Et par-dessus Saül tu t'es choisi ta place. DAVID. Je ne m'exalte point, je suis dans Israël Le second après vous, et rien devant le ciel. SAÜL. Le ciel toujours le ciel et Dieu sont dans sa bouche ABNER (bas à Saül.) Il affecte à dessein ce langage farouche. SAÜL. Mais tu n'ignores pas que ses prêtres cruels M'ont de ce Dieu terrible interdit les autels, Que pour lui mon encens est un encens profane, Que sa main me poursuit, que sa voix me condamne, Et que, se repentant de m'avoir élu roi, Il n'est rien de commun entre ton ciel et moi. Pourquoi, si tu le sais, me tiens-tu ce langage? Est-ce pour ni outrager? DAVID. C'est pour lui rendre hommage. Et pourquoi pensez-vous que, déjà condamné, Le Dieu qui vous choisit vous ait abandonné? Il répond à toute heure au coeur qui s'humilie, Et n'oublia jamais que l'ingrat qui l'oublie. C'est lui qui, dès Jabès vous prenant par la main, Du trône, encore enfant, vous ouvrit le chemin; C'est lui qui, confondant l'errant Amalécite, Jusqu'aux déserts de Sûr précipita sa fuite; C'est lui qui, soumettant l'Idumée à vos lois, Jugera votre cause une seconde fois, Si votre coeur, fidèle à sa reconnaissance, En lui, mais en lui seul, fonde son espérance. SAÜL (égaré.) Qui parle au nom de Dieu?. Quel pontife inspiré Ose tenir ici ce langage sacré? (II cherche David sans le voir.) Fils de Melchisédech, approche, que je. voie Cet autre Samuel que le ciel me renvoie! Pour me parler ainsi, réponds-moi, quel es-tu? Du redoutable éphod es-tu donc revêtu? (Il reconnaît David.) SAÜL. Mais non! par ses discours mon âme était trompée! Je vois briller sur lui la cuirasse et l'épée; C'est David! et pourtant je ne reconnais pas Ce fer dont, ce matin, j'avais armé son bras. (Il prend l'épée de Goliath.) Quel est ce glaive? MICHOL. 0 ciel! DAVID. C'est la dépouille sainte Que ma fronde a conquise au champ du térébinthe, Ce fer que sur mon front le géant philistin Comme un éclair de mort fit briller dans sa main, Mais qui, tombant bientôt de sa main égarée, Lui donna cette mort qu'il m'avait préparée. SAÜL. Qu'entends-je? Eh quoi! ce fer consacré par mes mains Ne fut-il pas soustrait aux regards des humains, Et, pour rendre à Dieu seul l'honneur de ce miracle, Suspendu devant lui dans le saint tabernacle? Moi seul n'avais-je pas le droit de le toucher? Parle! DAVID. Il est vrai. SAÛL. Qui donc osa l'en arracher? Qui viola du roi la défense suprême? DAVID. Moi seul. SAÜL. Et dans quel temps, perfide? DAVID. Aujourd'hui même. L'ordre du Dieu vivant dans mes mains l'a remis; Voyez, il fume encor du sang des ennemis! Le sang dont il est teint, seigneur, me justifie; Le voici! Jugez-moi, je vous livre ma vie. (David lui remet l'épée de Goliatb.) SAÜL (saisissant l'épée.) Ton crime t'a jugé. Va, ce trait odieux Fait tomber à la fin le bandeau de mes. yeux. Perfide, je rends grâce au forfait qui m'éclaire, Et m'a de tes complots révélé le mystère. Il en est temps encor tu n'es pas encor roi! En vain tu t'élevais dans l'ombre contre moi, En vain, pour t'enhardir à toucher la couronne, Ton audace usurpait les droits sacrés du trône Tiens, monstre, avec tes jours tes complots sont finis Dieu les a confondus ce bras les a punis. (Saül lève l'épée sur David grand prêtre se jette entre eux.) ACHIMÉLEC. Que faites-vous, Saül? Arrêtez! JONATHAS. 0 mon père! MICHOL. Il n'a pas mérité cette injuste colère. SAÜL. Qui me retient? Tremblez! MICHOL. 0 mon père, ô mon roi, Nous périrons plutôt! JONATHAS. Frappez-nous! ACHIMÉLEC. Frappez-moi! David est innocent, j'ai pris sur moi le crime. Le ciel fut mon complice, et voilà ta victime! (Il présente sa poitrine à Saül.) Frappe donc! C'est par moi que tu dois commencer. SAÜL (cherchant à atteindre David.) Non, c'est un sang moins vil que ma main doit verser ACHMÉLEC (inspiré.) Peux-tu frapper celui que le ciel veut défendre? Sais-tu, sais-tu quel sang tu brûles de répandre? SAÜL. C'est le sang criminel d'un traître comme toi! ACHIMÉLEC. C'est le sang innocent d'un héros. et d'un roi! SAÜL. D'un roi! ACHIMÉLEC (d'un accent prophétique.) Du plus grand roi que la terre, charmée, Ait vu régner jamais sur l'heureuse Idumée D'un roi sage, modeste, humain, chéri des cieux, De tous ses ennemis toujours victorieux, Qui brisera bientôt de ses mains triomphantes Le joug humiliant des tribus gémissantes, Délivrera Jacob, affranchira Juda, Remplira les déserts du nom de Jéhova, Fondera sur Sion sa demeure éternelle, Et qui verra de loin de sa race immortelle Les sacrés rejetons, germant dans l'avenir, Enfanter dans les temps Celui qui doit venir ABNER. Quelle audace SAÜL (avec terreur, en regardant David.) Est-ce un Dieu? JONATHAS. Quel éclat sur sa tête! ABNER. Quoi, tu ne trembles pas, téméraire prophète? ACHIMÉLEC. Moi trembler! devant qui? Va, malheureux vieillard, Je te plains. Je voudrais. Hélas il est trop tard Saül est rejeté, sa race est retranchée; De ce tronc réprouvé la tige est desséchée. Fonds en pleurs, Benjamin; Juda, réjouis-toi: C'est de ton sein que sort ton salut et mon roi Israël le bénit, l'univers le contemple, Il règne, il est des rois la terreur et l'exemple, Son sceptre réjouit les heureuses tribus, Les îles et Saba lui portent leurs tributs, C'est un astre nouveau que l'univers adore A sa vive clarté, venez, accourez tous, Peuples de l'aquilon, nations de l'aurore; Et vous, rois étrangers, de sa grandeur jaloux, Et vous, fils de Sion, venez, prosternez-vous, Poussez des cris de joie et des chants de victoire Voici l'élu de Dieu, voici le Roi de gloire! Tombez à ses genoux! (Achimélec montre David et se prosterne lui-méme.) JONATHAS (frappé de respect.) Tombons à ses genoux! MICHOL. C'est un Dieu qui l'ordonne DAVID (voulant les relever.) Que faites-vous? ABNER (sans fléchir) Jamais! SAÜL (épouvanté.) Ma force m'abandonne! (à David) Heureux fils d'Isaï, tu l'emportes sur moi! Je suis vaincu, je tombe à tes pieds. DAVID. 0 mon roi, Quoi! vous pourriez? . . . SAÜL. Un Dieu me force à reconnaître Dans mon heureux rival mon vainqueur et mon maître Malgré ma haine, un Dieu me force à l'adorer. DAVID. A quel abaissement? . . . SAÜL, prosterné. Laisse-moi t'implorer. Je m'abaisse et voudrais m'abaisser plus encore Mais ce n'est pas pour moi que ma bouche t'implore Avant que de te voir au trône qui t'attend, Pour le défendre en roi, j'aurai versé mon sang! Mais le ciel est plus fort que tout mon vain courage, Et ce spectre sanglant sera,ton héritage. Tu régneras. Au moins, sur ma ruine assis, En remplaçant le père, épargne au moins le fils. Ne verse pas le sang de toute ma famille, Épargne Jonathas, prends pitié de ma fille Souviens-toi, dans les jours de la prospérité, Que je te recueillis dans ton adversité, Que si Dieu t'a choisi, c'est moi dont la tendresse A d'un rival trop cher réchauffé la jeunesse, Que tu fus entouré de toute ma faveur, Que ma longue amitié prépara ta grandeur, Que, pouvant me venger, ma main tremble et s'arrête. Et qu'à ce moment même où la voix du prophète M'avertit que je tombe et que tu vas régner, Maître encor de tes jours, j'ai pu les épargner. Va, délivre mes yeux d'une vue importune, Va, loin de mes malheurs, attendre ta fortune! Hâte-toi, fuis, épargne un crime au désespoir! Je puis plus aisément t'épargner que te voir. (David se retire avec Michol.) SCÈNE IV SAÜL, ACHIMÉLEC, JONATHAS, ABNER. SAÜL. Vous qui me poursuivez avec tant d'injustice, N'êtes-vous pas contents d'un si grand sacrifice? Dieu, prêtres dont la voix a vaincu mon courroux. Me serez-vous enfin plus cléments et plus doux? (Moment de silence.) J'ai tremblé lâchement aux vains accents d'un traître! J'ai fléchi devant lui, moi Saül, moi son maître! Moi, Saül! Et j'ai pu souiller dans mes vieux ans L'honneur du diadême et de mes cheveux blancs! Ah j'aurais dû frapper, j'aurais dû dans son sein Plonger ce fer vengeur échappé de ma main, Prévenir et punir le crime par le crime, Rassasier mes yeux du sang de ma victime, Et. d'avance vengeant et ma chute et ma mort, Lutter contre le ciel et mériter mon sort. (En apercevant le grand prêtre.) Mais quoi! je vois encor cet insolent prophète! (A Achimélec.) C'est toi qui conjuras les destins sur ma tête C'est toi, monstre sacré, dont l'infernale voix Place au front d'un brigand la couronne des rois! Vengeons-nous ACHIMÉLEC. Et sur qui? Je ne suis que l'organe Du Dieu qui le choisit, du Dieu qui te condamne. SAÜL. Tout ce que veut un fourbe, un Dieu l'a révélé! ACHIMÉLEC. Un Dieu plus fort que moi par ma bouche a parlé. SAÛL. Que ce Dieu, s'il se peut, sauve donc son oracle! ACHIMÉLEC. Le ciel ne fait jamais d'inutile miracle Il a su pour David tromper votre courroux Je ne suis plus qu'un homme, il m'abandonne à vous. SAÜL (à Abner.) Qu'on le mène à la mort, qu'il n'avait pas prévue! (A Achimélec.) Ton heure avant la mienne au moins sera venue. (On entraine le grand prêtre.) ACHIMÉLEC (en s'éloignant.) C'en est fait! il manquait ce comble à tes forfaits. Ah! malheureux vieillard, que tu me suis de près! SCÈNE V SAÜL, MICHOL, JONATHAS. JONATHAS (aux genoux de Saül.) 0 mon père! MICHOL. Épargnez cette auguste victime JONATHAS. Ne souillez pas vos mains! MICHOL. Mourez du moins sans crime. SAÜL. Non, j'ai trop écouté vos timides clameurs, Tous ceux que vous sauvez seront vos oppresseurs; Un Dieu jaloux de moi vous pousse et vous inspire, Et pour ma perte aussi mon propre sang conspire. Laissez-moi! JONATHAS. Non! SAÜL. Tremblez! MICHOL. Ah que votre courroux Épargne le grand prêtre et retombe sur nous! SAÜL. Par votre aveuglement ma fureur se ranime. JONATHAS. Quel crime aux yeux du ciel! SAÜL. Eh bien! justice ou crime Que m'importe? et que font aux aveugles destins Les malheurs, les vertus, les crimes des humains? De trente ans de vertus quelle est la récompense? Que m'est-il revenu de ma longue innocence? Quel est ce Dieu vengeur dont vous parlez toujours? Il vous perd, et d'un monstre il protège les jours. II le conduit au trône, il vous fait sa victime, Et s'il a des faveurs, ce n'est que pour le crime. S'il les met à ce prix, je les veux mériter. Ne pouvant le fléchir, je le veux imiter Je prends, ainsi que lui, ma haine pour justice, Et de tous mes forfaits je le fais le complice. JONATHAS. Par un blasphème, ô ciel! n'éveillez pas son bras. Craignez! . . . SAÜL. Va, je le hais, mais je ne le crains pas. SCÈNE VI SAÜL, JONATHAS, MICHOL, ABNER. ABNER (à Saül.) Il n'est plus, dans son sang j'ai lavé votre injure. JONATHAS. 0 crime! ABNER (à Jonathas.) Ainsi que vous ce vil peuple en murmure. JONATHAS (à Abner.) Puisse ce sang sacré retomber tout sur toi! SAÜL (à ses enfants.) Je le sens qui retombe et sur vous et sur moi; Mais mon glaive, altéré de ce sang que'j'abhorre, S'il n'était répandu le verserait encore. (à Abner.) Laissons aux faibles coeurs la crainte et le remord, Nous, bravons-les, Abner, allons tenter le sort, Rassemblons nos guerriers que le silence et l'ombre Aux yeux des Philistins cachent leur petit nombre; Marchons, terrassons-les, et noyons pour jamais Dans les flots de leur sang ma honte et mes forfaits. Va! ABNER (s'éloignant.) J'obéis, seigneur. SCÈNE VII SAUL, MICHOL, JONATHAS. SAÜL, à Jonathas. Toi, donne-moi mes armes; Suis-moi; laisse à ta soeur les terreurs et les larmes! Sois digne de Saül, sois digne de ton rang: Viens chercher, viens braver le sort qui nous attend. Ah dans ce coeur vieilli je sens de mon jeune âge Renaître en cet instant l'audace et le courage; Le désespoir enfin rend la force a mon bras Mon coeur frémit de joie au signal des combats. Je vois des flots de sang, j'entends, j'entends d'avance Les.vains cris des mourants renversés par ma lance. Quel plaisir! Qu'il est beau pour un simple mortel, De combattre la fois les hommes et le ciel! (Il sort en disant ces mois, Michol et Jonathas le suivent.) ACTE V SCÈNE I (La scène représente le camp de Saül dans le désordre d'un champ de bataille des tentes renversées, des armes éparses çà et là. L'arche entourée de lévites effrayés. Michol arrive éperdue sur la scène, suivie des prêtres, des femmes.-Il est nuit sombre. MICHOL, PRÊTRES, LÉVITES, FEMMES (arrivant sur la scene avec des signes d'effroi.) MICHOL (aux prêtres et aux femmes qui la suivent.) Ah suivez-moi rentrons dans cette auguste enceinte, Et périssons du moins aux pieds de l'arche sainte! (Elle jette les yeux sur les débris du camp.) Mais que vois-je? 0 douleur! jusqu'en ce lieu sacré Le Philistin vainqueur a déjà pénétré, Et, repoussé trop tard par notre vain courage, Il a rempli le camp des traces du carnage. UN PRÊTRE. Nuit suprême! aux fureurs d'un ennemi cruel Verras-tu donc livrer les restes d'Israël! UNE ISRAÉLITE. Ah! fuyons! UNE AUTRE. Mais où fuir? MICHOL. La mort nous environne, Sous les pas des guerriers la terre au loin résonne; Le bruit approche, oh ciel! il redouble écoutez! UNE ISRAÉLITE. C'est le pas des coursiers dans la plaine emportés. MICHOL (s'approchant de la forêt pour écouter.) Ce sont des cris plaintifs, des voix, des sons funèbres Roulant comme la foudre au milieu des ténèbres, Le sifflement des traits, la fuite des coursiers, Le roulement des chars,-le choc des boucliers De tous ces bruits confus s'élève un bruit immense. Écoutons. Mais tout meurt dans un vaste silence. UNE ISRAÉLITE. Ah! l'un des deux partis à l'autre aura cédé! MICHOL. Doute affreux! UN PRÊTRE. Dieu vengeur, qu'as-tu donc décidé? MICHOL, écoutant de nouveau. Quel tumulte nouveau! quelle tempête horrible Se réveille et m'annonce un combat plus terrible? Écoutez, regardez! le fer frappe le fer. Des boucliers brisés sort un livide éclair. Voyez, à chaque coup, comme dans la nuit sombre Leur lance, en traits de feu, se dessine dans l'ombre Approchez, entendez ce long cri des mourants, Ce sont peut-être, hélas! nos frères expirants! C'est peut-être Saül ou Jonathas mon frère, Qui nomme encor David à son heure dernière. UN PRÊTRE. Ah! généreux enfant, malheureux Jonathas, David à ton secours ne volera donc pas? MICHOL. Non, pour perdre Israël, la vengeance céleste Éloigne ce héros dans cette nuit funeste; Menacé par Saül, j'ignore dans quel lieu Le retient loin de nous la colère de Dieu. UNE ISRAÉLITE. Silence! d'un guerrier j'entends les pas rapides; Du côté d'Engaddi, par ces sommets arides, Il gravit la montagne et s'avance vers nous. MICHOL. Ah! si c'était David! SCÈNE II LES PRÉCÉDENTS; DAVID (armé, se précipite vers Michol, qu'il a entendue.) DAVID. C'est lui, c'est ton époux! MICHOL. Sa voix seule à mon coeur a rendu l'espérance. DAVID. J'ai prévu vos périls, je vole à ta défense. A peine avais-je atteint mon asile écarté Et confié mes pas à son obscurité, Que le bruit renaissant de l'ardente mêlée S'élève et vient frapper mon oreille troublée J'écoute, et du côté où s'élève le bruit Je dirige au hasard ma course dans la nuit. Tremblant de m'égarer, la main de Dieu, sans doute, A travers les périls a dirigé ma route; Où sont les ennemis? Où combat Jonathas? En est-il temps encor? Parlez, guidez mes pas. MICHOL. Les Philistins du camp ont forcé la muraille, Et tout le Gelboé n'est qu'un champ de bataille. Le combat est partout le succès, balancé, D'un parti dans un autre a maintes fois passé; On se cherche, on se mêle, on frappe, et la nuit sombre Cache encor nos destins dans l'horreur de son ombre. DAVID. Eh bien que Dieu me guide au plus fort du danger, Je vais sauver son peuple ou je vais le venger! Adieu, chère Michol, adieu! Si je succombe, Puisse le ciel au moins nous unir dans la tombe! (Il S'éloigne.) SCÈNE III MICHOL, SUITE, PRÈTRES, FEMMES, LÉVITES. MICHOL (suivant des yeux David.) C'en est fait! il s'éloigne, il s'élance aux combats, Hélas je n'entends plus que le bruit de ses pas. Que n'ai-je pu le suivre au gré de mon envie! Mourir du mêmè coup qui tranchera sa vie Ah! quand le reverrai-je? En quel état, grands dieux! Sanglant, percé de coups, peut-être qu'à mes yeux, A côté de Saül, à côté de mon frère, Le jour le montrera couché sur la poussière. . . Ah! fuis, nuit éternelle, et vous, ombres sans fin, Tombez, et d'un seul coup montrez-moi mon destin. UNE ISRAÉLITE. Le bruit approche oh! ciel fuyons, chères compagnes. UNE AUTRE. cherchons un autre asile au sommet des montagnes. MICHOL. Si j'ai perdu David, que m'importe mon sort? J'irai, j'irai moi-même au-devant de la mort. UN PRÊTRE (à Michol.) Pour Saut et pour lui, vivez, vivez encore. Attendons en priant le retour de l'aurore. Espérons en David, en Jonathas, en Dieu! UNE ISRAÉLITE. Tremblons -J'entends des voix.-Des guerriers vers ce lieu S'avancent Ah! fuyons la mort ou l'esclavage. UN PRÊTRE. Montons vers les rochers. Dans cet antre sauvage Cachons l'arche sacrée. Et nous, dans ces forêts Dispersons-nous. Cherchons des abris plus secrets. (Les lévites emportent l'arche la foule suit.) UNE ISRAÉLITE (en s'éloignant.) 0 sacré tabernacle Ô dernière espérance UNE AUTRE. 0 saint temple, qu'un Dieu remplit de sa présence, Au pouvoir de Moloch vas-tu tomber aussi? UNE AUTRE. Ah périssons plutôt MICHOL (entendant les pas des guerrier.) Silence! les voici! La nuit à mes regards dérobe encor leur nombre, Hâtons-nous, et sans bruit enfonçons-nous dans l'ombre. (Ils disparaissent tous.) SCÈNE IV JONATHAS, ESDRAS, son écuyer. (Jonathans blessé soutenu par son écuyer entre par le côté opposé à la scène.) JONATHAS (avançant avec peine.) Où sommes-nous, Esdras? où conduis-tu mes pas? Laisse-moi -Tous tes soins ne me sauveront pas! Mon sang coule a longs flots -Mes yeux s'appesantissent, Et mes genoux sans force a chaque pas fléchissent. ESDRAS (s'efforçant de le conduire plus loin.) Ah! Seigneur, Rappelez un reste de chaleur Ne tombez pas vivant dans les mains du vainqueur! Encore quelques pas! JONATHAS (essayant en vain de marcher.) Ma force m'abandonne, Sous la main du trépas mon coeur serré frissonne; C'en est fait! je succombe! (Il se laisse tomber au pied d'un sycomore.) ESDRAS (désespéré.) O mortelle douleur! Il tombe et je n'ai pu prévenir son malheur, A mon maître expirant donner des soins utiles, Ni d'un fardeau si cher charger mes bras débiles Ah malheureux vieillard loin de le secourir, Hélas! à ses côtés tu ne peux que mourir. JONATHAS (avec effort.) Écoute, cher Esdras, ma dernière prière Si cette nuit fatale. épargne au moins mon père, Raconte-lui ma mort; dis-lui que Jonathas N'est pas tombé sans gloire en ses premiers combats. Dis-lui que pour David j'implore sa clémence, Que le Seigneur sur moi venge son innocence, Que je meurs sans me plaindre, et qu'en le bénissant, Pour son peuple et pour lui j'ai versé tout mon sang! ESDRAS (baigné de larmes.) Quoi! je verrais mourir celui que j'ai vu naître Ai-je donc tant vécu pour survivre à mon maître? 0 douleur Mais le ciel peut prolonger vos jours. Si l'aurore vers nous ramenait du secours? Si quelque fugitif, aidant mon bras débile, Vous portait avec moi vers un plus sûr asile? J'écoute. Mais partout un silence de mort! . . . JONATHAS. Va je n'attends plus rien des hommes ni du sort Si seulement, ah! Dieu! si je pouvais encore Étancher d'un peu d'eau la soif qui me dévore! ESDRAS (parcourant la scène.) Hélas! j'en cherche en vain. Dans ces arides lieux, Nulle fontaine, ô ciel! ne réjouit mes yeux; D'aucune source au loin je n'entends le murmure, Pas une goutte d'eau sur la pâle verdure! JONATHAS. Eh bien! tiens, prends mon casque, et là, dans le vallon, Descends, et remplis-le des ondes du Cédron. ESDRAS (prenant le casque et s'éloignant.) Faut-il le laisser seul! 0 tardive vieillesse! 0 Dieu rends a mes pas la force et la vitesse. SCÈNE V JONATHAS (seul.) Dérobez-moi, Seigneur, aux yeux des Philistins! Ne laissez pas tomber mes restes dans leurs mains Ne livrez pas mes os à la terre étrangère; Laissez au moins ma cendre à mon malheureux père Mon père! Ah! qu'ai-je dit? Dans ce moment, hélas! Il tombe, il meurt peut-être en nommant Jonathas! Où donc était David? Michol, soeur adorée, Combien tu pleureras ma mort prématurée! Le Seigneur l'a voulu! béni soit le Seigneur! Esdras! Il ne vient pas. une molle langueur Efface par degrés ma mémoire et mes peines Un calme inattendu se répand dans mes veines; Mes yeux appesantis succombent au sommeil. Esdras viendra trop tard. Seigneur! sois mon réveil. (Il s'endort étendu au pied de l'arbre.) SCÈNE VI JONATHAS (endormi); SAUL (fugitif, arrive lentement sur la scène sans voir son fils.) SAÜL. Où fuir?. où retrouver dans ces ombres funestes De mes guerriers détruits les déplorables restes? Sous le fer ennemi sont-ils donc tombés tous? Et moi qui les bravais, seul j'échappe à leurs coups! (Il cherche à reconnaître le lieu où il se trouve.) Où suis-je?. C'est le camp voici ces mêmes tentes, Muettes maintenant, naguère si bruyantes Peuple qu'entre mes mains le ciel. avait remis, C'est donc là ce retour que je t'avais promis? Qu'un moment a changé ton héros et ton maître D'une heure à l'autre, hélas qui peut le reconnaître? Où sont tous tes enfants, dont les cris belliqueux Réjouissaient mon camp?-Je te reviens sans eux Seul je vis!-et le ciel, constant à me poursuivre, M'arrache le triomphe et me condamne à vivre Et je vivrais -ô honte et je viendrais m'offrir A la pitié d'un peuple ardent à m'avilir? A l'orgueilleux dédain des fils du sanctuaire? Lâches qu'enhardirait l'excès de ma misère, Et qui, sur mes malheurs mesurant leur affront, D'un reste de bandeau dépouilleraient mon front Non, non plutôt cent fois de ma main forcenée, Moi-même, en roi du moins, faire ma destinée; Et puisque Dieu l'emporte, et qu'il est le plus fort, Chercher contre sa haine un abri dans la mort (Il tire son épée.) Frappons -Mais Jonathas peut-être vit encore! Faut-il l'abandonner au rival qui l'abhorre? Comment ce faible enfant, de traîtres entouré, Sortirait-il du piège à ses pas préparé? Que recueillera-t-il de mon triste héritage? Un trône s'écroulant, la honte et l'esclavage! Non, non bravons pour lui les derniers coups du sort Vivons, puisqu'il le faut pour prévenir sa mort! Malgré le ciel, encor conservons l'espérance! Aux destins, jusqu'au bout, opposons ma constance; Et s'il me faut tomber, eh bien! tombant en roi, Que foute ma maison s'engloutisse avec moi! (Saül cherche une issue, et s'approche dn sycomore au pied duquel son fils est étendu et endormi.) -Mais où porter mes pas? -ou le chercher? -L'aurore Sur ces sommets sanglants ne brille point encore Qui sait si ses rayons ne me montreront pas Parmi des morts? Grand Dieu, sauve au moins Jonathas! JONATHAS (à ce mot, se réveillant à demi-voix.) Où suis-je? -Quelle voix m'a nommé? SAÜL (étonné.) Qui soupire? Parle! qui que tu sois, que fais-tu là? (Il s'approche précipitamment de l'arbre.) JONATHAS. J'expire! SAÜL Quels accents! . . . JONATHAS. C'est Saül! . . . SAÜL (éperdu.) Est-il vrai? Jonathas! JONATHAS. C'est moi! SAÜL (se précipitant sur son fils.) Je te retrouve! JONATHAS. Et je meurs dans vos bras, Mais, avant de fermer mes yeux à la lumière, Que le ciel soit loué j'ai pu bénir mon père. SAÜL. Que vois-je! 0 malheureux, il nage dans son sang! C'est donc ainsi, grand Dieu, que ta main me le rend! Quel monstre l'a frappé? N'est-il plus d'espérance? Faut-il mourir aussi? JONATHAS. Vivez pour ma vengeance! Vivez; n'espérez pas de conserver mes jours L'instant où je vous parle en achève le cours. Accordez-moi du moins une dernière grâce Que d'un fils expirant David prenne la place. Dieu le chérit, et Dieu réjette votre fils: Respectons ses décrets! Je meurs, et les bénis! SAÜL. Quoi ce nom détesté dans ta bouche est encore? Dieu le chérit! Eh bien! c'est pourquoi je l'abhorre C'est pour lui que de Dieu les décrets inhumains Ont brisé cette nuit mon sceptre dans mes mains; C'est pour lui que tu meurs, c'est pour lui que je tombe; C'est lui qui doit fonder son trône sur ta tombe Et tu veux. Ah! plutôt dans son sein. abhorré Que ne puis-je plonger ce fer désespéré; L'en retirer fumant pour l'y plonger encore; Voir couler dans le tien tout ce'sang que j'abhorre; Et lorsque sous mes coups sa vie aurait coulé, Me frapper à mon tour, et mourir consolé! (Un moment de silence.) -Mais je ne verrai pas son supplice! -Le lâche Laisse tout faire au ciel il triomphe, et se cache Il craint ce bras débile; il attend pour venir Qu'un traître de ma perte aille le prévenir! Qu'il vienne, il en est temps, saisir cette couronne Qui tombe de mon front, et que son Dieu lui donne! 'Qu'il vienne rechercher parmi ces flots de sang Ce sceptre abandonné, ce trône qui l'attend! Le voici Viens régner sur ces champs de carnage Viens recueillir de moi cet horrible héritage; Prends ma place, perfide; et, sur ces tristes bords, Règne sur des déserts, des débris et des morts! JONATHAS. Malheureux père! au nom de mon heure suprême, Épargnez-moi!-Vivez, et rentrez en vous-même; N'irritez pas un Dieu si sévère pour nous, Et par le repentir désarmez son courroux! SAÜL. Et que me peut ton Dieu? que me fait sa colère? A son courroux enfin que reste-t-il à faire? Près du corps déchiré de mon fils expirant Il m'entraîne, il me voit; il doit être content! -Va! tant que j'espérai de conserver ta vie, J'ai craint ce Dieu, mon fils; tu meurs, je le défie! Sa cruauté ne peut accroître mon tourment. Je tombe sous ses coups, mais en lé blasphémant! JONATHAS. 0 ciel! a nos malheurs n'ajoutez pas ce crime! -Contentez-vous, ô Dieu! d'une seule victime; Que mon sang vous apaise, et que mon père. . . SAÜL (furieux.) Non! Non je ne veux de toi ni bienfait ni pardon Dieu cruel, Dieu de sang, je te brave et t'outrage! Tout ton pouvoir ne peut avilir mon courage. Tu l'emporte, il est vrai; mais lorsque tu m'abats, Je me relève encor pour insulter ton bras! Je ne me repens pas des crimes de ma vie: C'est toi qui les commis, et qui les justifie; C'est toi qui, de mes jours constant persécuteur, As semé sous mes pas les piéges du malheur; Et, si l'excès des maux a produit l'injustice, Tu fus de mes forfaits la cause et le complice -Tu les punis pourtant! -Tu les punis en, moi; Mais je les vois ailleurs récompensés par toi! Ce qui fut crime. en l'un chez un autre est justice La vertu n'est qu'un nom, ta loi n'est qu'un caprice; Et ton pouvoir cruel n'a formé les humains Que pour persécuter l'ouvrage de tes mains! Eh bien par mon supplice exerce ta puissance Assouvis tes regards, jouis de ma souffrance; Jouis! mais hâte-toi de l'épuiser sur moi: Le néant où je .cours va m'arracher à toi! JONATHAS (d'une voix éteinte.) 0 blasphème! Épargnez, Dieu clément! 0 mon père! Que cet égarement rend ma mort plus amère! -Ne vous souvenez pas, Seigneur, de ces discours! Seigneur, votre justice a compté tous nos jours; Nos destins sont écrits dans vos lois éternelles, Nos mérites pesés dans vos mains immortelles L'homme, oeuvre de ces mains, pourra-t-il murmurer? Osera-t-il juger ce qu'il doit adorer? Ah! si la nuit des sens ici nous presse encore, La mort ouvre nos yeux à l'éternelle aurore Je la sens! 0 Saül quelle immense clarté! Mon père! jour divin, céleste vérité! Que ces rayons sacrés consolent ma paupière! Que le Seigneur m'est doux à mon heure dernière! Mon âme dans son sein s'exhale sans effort! Mon père! adieu. Seigneur, recevez. . . (Il meurt.) SAÜL (contemplant le corps de son fils.) Il est mort! Il est mort! La voilà cette longue espérance, Ces destins éternels promis à ma puissance! Oracles imposteurs! à mon peuple, à mon fils, A toute ma grandeur, malheureux, je survis! Comme un astre tombant qui brille et qui s'efface, J'ai vu briller et fuir tout l'espoir de ma race Et moi! vieilli, défait, et pleurant sur des morts, Vaincu, je reste seul! seul avec mes remords! Mourons donc! Venez tous jouir de mon supplice. Vous, ombres qu'immola ma sanglante injustice, Dans le sang de mon fils voyez couler mon sang! Mais je ne vous vois pas ce dernier instant, Mânes persécuteurs, auteurs de ma misère! Quoi! vous m'abandonnez à mon heure dernière? Quoi! vous ne venez pas vous disputer mon corps? Quoi donc! connaîtrait-on la pitié chez les morts? Eh bien! ma propre. main vous apaise et vous venge! Recevez tout mon sang, enivrez-vous. (Il entend les pas des guerriers, les cris des vainqueurs.) Qu'entends-je? Mon nom! Vous me cherchez, barbares ennemis? Vous me trouverez là, sur le corps de mon fils! Qui n'est tombé que mort n'est pas tombé sans gloire! Les voici! Hâtons-nous, frappons, mourons! (Il se perce de son épée sur le corps de Jonathas.) SCÈNE VII DES GUERRIERS (poussent un cri en se précipitant sur la scène.) Victoire! D'AUTRES GUERRIERS. Gloire au fils d'Isaï! ses généreuses mains Ont délivré Juda du fer des Philistins. UN GUERRIER (apercevant les corps de Saül et de Jonathas.) Ciel que vois-je? UN AUTRE. Saül couché sur la poussière! UN AUTRE. 0 spectacle! O douleur le fils avec le père! SCÈNE VIII LES PRÉCÉDENTS, DAVID, GUERRIERS. DAVID. Quoi! Saül? Jonathas? où sont-ils? LES GUERRIERS (lui montrant leurs corps.) Tu les vois. DAVID. Dieu vengeur, qu'ai-je vu? SAÜL. Je reconnais ta voix! Exécrable rival, dans les demeures sombres; Ta voix me poursuit donc jusque parmi les ombres? DAVID (pleurant sur Jonathas.) Ah! j'ai vaincu trop tard! Ah! malheureux enfant! SAÜL. Et mon dernier regard voit David triomphant! (Il expire.) LES GUERRIERS. Il meurt! DAVID. Malheureux roi! je triomphe, et tu tombes! Versons, au lieu de pleurs, du sang sur ces deux tombes! Jonathas en quel deuil mon triomphe est changé Mais nous te pleurerons quand tu seras vengé. Source: http://www.poesies.net