Poésies Diverses. (1816) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) A M LL Fanny De V... TABLE DES MATIÈRES. Préface De Victor De Laprade. I Début Du Poème De Clovis. II A Mlle Fanny De V. III L'Ombre De Victor Alfiéri. IV A Ma Lampe. V Inscription Pour Un Pavillon Dans Un Parc. VI L'Etoile. VII Réponse. VIII A La Colombe. IX A Ida. X Fuyons... XI A La Croix. XII Hymne. XIII Souffle de mon printemps... XIV Vers Adressés A M. Gérard. XV Sur Un Album. XVI Celui qui... XVII Cachez-vous... XVIII Epitaphe Pour Mme Malibran. XIX Sur Un Album. XX Sur La Cathédrale De Bourges. XXI A Mme Huber De Lille. XXII A Une Jeune Fille. XXIII A Mme Ruskas. XXIV De L'amour... XXV A Mme.... XXVI O mère... XXVII Signez-moi... XXVIII Le Roi David. XXIX A Un Enfant. XXX A Mme Ristori. XXXI A M. Le C. De Fontenay. XXXII A Mlle Camille De Foraz. XXXIII Sur Le Portrait De Mme Eugénie Gassas. XXXIV Pour Une Fontaine. VARIANTES ET SOURCES. I Méditation. II Ode Au Lac Du Bourget. III Il Crucifisso. Notes. Préface De L'Edition Des Poésies Inédites. Ce livre est du plus grand intérêt pour l’histoire littéraire. Remercions la main pieuse qui l’a recueilli: elle a préparé des éléments indispensables au portrait du plus beau génie de notre temps. Rien ne manquerait sans doute à la gloire du maître si ces fragments étaient restés inconnus; mais il manquerait beaucoup à l’instruction ' des critiques et beaucoup à nos jouissances. Outre des nouveautés charmantes, nous trouvons dans ces pages inédites l’abrégé le plus exact de la grande oeuvre que nous connaissions. Le poète s’y montre sons ses faces les plus diverses, et ce recueil suffirait pour nous révéler la nature de son esprit et pour marquer sa place. Le volume s’ouvre par deux tragédies écrites en 1813, pendant la première jeunesse de l’auteur. C’est un tribut payé au goût du temps. Le génie le plus original ne peut soustraire aux influences régnantes ses premiers coups d’aile; mais son essor l’emporte bien vite au-dessus des courants inférieurs. La Médée de Lamartine, oubliée de lui et retrouvée par hasard, vaut certainement comme conception la foule des Médée qu’on a mises au théâtre. Comme style et comme langue poétique, elle révèle déjà l’écrivain supérieur. Tandis que les tragiques du premier Empire copient et affadissent les vers déjà si prosaïques et si décolorés des pièces de Voltaire, le noble instinct du jeune débutant le porte vers un meilleur modèle. Destiné, quand il aura trouvé sa voie, à devenir par l’incomparable mélodie de son style l’heureux rivai de Racine, il s’attache à lui dès ses premiers pas. C’est là surtout ce qui nous frappe et nous instruit dans la Médée. Zoraïde, sujet d’invention et dont nous n’avons que deux actes écrits à la même époque, nous paraît inférieure. Quelques souvenirs de Zaïre et de Mahomet qu’écartait un sujet grec comme Médée se font sentir dans les idées et dans le style de Zoraïde; la pièce n’y gagne en aucune façon. L’admirable fragment de l’épopée du Chevalier qui resplendit à côté de ces essais de tragédie, nous montre ce que devient le génie du poète quand il a trouvé sa sphère propre, et qu’il s’y déploie librement. La vigueur, l’originalité, la belle couleur de ce morceau, ne tiennent pas seulement à la virilité d’un esprit plus mûr, à la justesse, à l’élévation supérieure de ses points de vue; elles tiennent aussi beaucoup au genre de poésie plus approprié à sa vocation, dans lequel il se meut sans entrave et sans guide, comme le souverain créateur des régions qu’il va parcourir. Lamartine n’est pas un poète dramatique, il est quelque chose de plus. La nature d’esprit, les qualités d’âme nécessaires pour imaginer un ensemble de poèmes comme les Visions excluent le génie du théâtre. L’épopée telle qu’on la concevait jadis, celle d’Homère et de Virgile, du Tasse et du Camoens, l’épopée historique et guerrière suppose des intelligences plus vastes que la tragédie; le génie épique a besoin de plus d’espace pour déployer ses larges ailes. Que sera-ce donc quand le poète passe du domaine de l’histoire à celui des conceptions religieuses, et des faits politiques à ceux de la cosmogonie morale; alors que le poème se déroule, non pas seulement à travers une partie de notre globe, mais dans les régions infinies que parcourent les âmes et dans le sein même de l’Éternel? Lamartine, ce poète des nobles amours, que l’on a voulu confiner dans l’étroit vallon de l’élégie, et dont on essaye de faire un mélancolique entre Millevoye et Musset, Lamartine est par-dessus tout un poète religieux, un philosophe, un mage de la nature, le poète de l’universel et du divin. Pas une âme, que je sache, dans toutes les littératures, n’a eu plus profondément que la sienne le sentiment, l’intuition de l’infini; pas un poète n’a réussi comme lui à nous faire voir l’invisible, à nous faire toucher l’immensité, à nous enivrer de l’omniprésence de Dieu. Dante a fait l’épopée de la théologie scholastique, du patriotisme italien, des haines et des perfidies florentines, et enfin de ce césarisme qui depuis tant de siècles est le rêve de l’Italie après avoir été la honte de l’humanité. On ne saurait admirer avec trop de passion, étudier avec trop de patience l’incomparable style de Dante; chacun de ses vers est un bas-relief d’airain. On a écrit des milliers de volumes à son éloge, et l’on n’a rien dit de trop. Mais nous oserons affirmer que, malgré le sujet de son poème, la sincérité de sa foi catholique, son profond savoir en théologie, Dante est un poète aussi peu religieux que tous les autres poètes italiens. C’est avant tout, comme la plupart des grands hommes de son pays, un politique; son épopée de la théologie chrétienne est l’épopée de la colère. Malgré les splendeurs de son "Paradis", c’est à juste titre que son "Enfer" seul est resté populaire. Le théologien catholique est dominé chez lui par le politique florentin, le poète religieux par l’homme de parti. Après nous avoir montré l’enfer comme la base du monde moral, sa haine le pousse en dehors de toute justice et de tout sens commun dans la peinture de Satan, de celui qui selon la théologie dantesque porte au fond de l’abîme tout le poids de la création. Dussé-je être seul et contre tous, je déclare que dans aucune poésie, même dans les épopées panthéistes de l’Orient où fourmillent les monstres à mille têtes et les divinités insensées, je ne connais rien de grotesque, d’impie et de révoltant comme ce diable à trois bouches qui remâche pendant toute l’éternité les nobles âmes de Brutus et de Cassius avec celle de Judas. Certes, la politique n’est pas absente du poème de Milton; la révolution d’Angleterre y laisse des traces incontestables; l’enfer y tient aussi une très large place. Mais, après tout, cet Anglais révolutionnaire et protestant se montre plus religieux, plus humain, plus chrétien que l’autoritaire et le catholique Dante. A côté de Milton, je me sens plus loin de la théologie du moyen âge, cela est sûr; mais je me sens plus près des véritables régions divines et plus en plein dans le monde moral. Comme écrivain, comme artiste et sculpteur de la parole, l’Anglais Milton est naturellement très inférieur à l’Italien Alighieri, le plus étonnant par le style de tous les poètes modernes, mais sa foi chrétienne est aussi vive; et, malgré son âpreté puritaine, sa religion est moins terrifiante que celle de la "Divine Comédie." La terreur disparaît entièrement de l’épopée de Lamartine. A travers les épreuves nécessaires pour nous rendre capables de l’éternelle béatitude, l’âme humaine se donne carrière dans ces poèmes avec toute la sécurité de la foi, de l’espérance et de l’amour. Cet esprit pacifique, cette incapacité de haïr, cette indulgence universelle qu’on a reprochés à Lamartine historien et politique, et qui sont, en effet, très discutables chez un homme d’État, deviennent chez le penseur et le poète les plus hautes qualités; elles forment l’élément essentiel de l’esprit religieux. C’est l’immensité de l’amour et des aspirations vers l’infini, c’est la certitude dans l’attente du bien, c’est la perpétuelle adoration de la bonté de Dieu, qui nous frappent surtout dans la conception épique de Lamartine. Voilà pourquoi nous disons hardiment qu’elle est la plus religieuse entre toutes celles qui nous soient parvenues. C’est aussi la plus vaste, car elle n’embrasse pas seulement une époque, fut-ce la période cosmogonique et l’âge de l’Eden, mais toute la durée de notre monde, depuis l’apparition de l’âme sur la terre jusqu’à son retour dans le sein de Dieu. C’est la plus spiritualiste, car le drame s’accomplit tout entier dans l’âme elle-même et dans l’ordre moral. Il ne s’agit pas des destinées d’un empire, de la prise d’une ville, de la fondation d’une dynastie; il s’agit des destinées éternelles dé l’homme, de l’être intelligent et libre, de ce qu’il y a de plus grand dans l’univers après Dieu lui-même. Sur ces dix Visions qui devaient embrasser tout le cycle du développement humain, nous n’avons que deux poèmes complètement achevés: Jocelyn et la Chute d'un ange. Mais le plan subsiste; il est reproduit dans ce volume avec des fragments inédits. Ce plan suffit pour nous faire connaître l’idée mère, la philosophie de cette conception; et Jocelyn, ce chef-d’oeuvre de notre poésie, nous montre comment l’oeuvre eût été exécutée si l’auteur avait pu se consacrer tout entier à ce monument. Chacune de ces dix Visions marque à la fois une des grandes époques de l’histoire et un des degrés par où l’âme tombée se relève en expiant ses fautes; l’homme reçoit dans chacune de ces phases de son existence une initiation supérieure, se rapprochant par chaque victoire sur lui-même de la vie bienheureuse à laquelle Dieu l’a destiné. L’idée d’une chute primitive, la douleur considérée comme le châtiment de cette chute, comme l’instrument de l’expiation et le grand ressort du progrès moral, telle est l’idée parfaitement orthodoxe qui domine tous ces poèmes. Cette idée s’impose à toutes les philosophies dignes de ce nom. L’éternelle présence de la douleur sur ce globe ne permet à l’esprit de concevoir aucun drame sérieux où elle n’apparaisse. Il s’agit de la montrer dans sa véritable essence, l’expiation, et dans son but, la réhabilitation et le progrès. Ceux qui prétendent expliquer la destinée humaine sans l’idée de la douleur, ceux qui en nient la nécessité et n’en voient pas le but, ceux qui prétendent la supprimer ici-bas par la science, ne sont même pas des enfants! Mais la douleur devenue nécessaire par la faute primitive, le mal créé par la chute, n’ont pas, aux yeux de l’auteur des une telle prépondérance dans l’univers que le poète soit entraîné par une imagination terrifiante comme celle des chantres de l’enfer à faire du mal un principe indestructible et à proclamer son éternité. Les Visions finissent par une victoire complète du bien, par la réhabilitation de l’âme tombée et par son immortelle glorification. Le fragment de la huitième "vision", inconnu jusqu’à ce jour et intitulé le Chevalier, est un morceau très important et d’une exécution achevée. Il a du moins reçu toute la perfection sans minutie que Lamartine, ce merveilleux improvisateur, donnait à ses vers si faciles et si abondants. Lamartine est dans notre littérature, dans toutes peut-être, le trouvent' par excellence; aucun poète n’abonde comme lui en vers qui semblent être sortis de l'âme de l’auteur et de la langue qu’il parle, comme une fleur sort de la sève et du rameau. Ce simple épisode, où les personnages ont à peine le temps d’indiquer leur caractère, a la plus grande valeur comme peinture; c’est un vrai type de la description et du génie pittoresque dans Lamartine. Le talent du poète comme paysagiste est reconnu; mais sa supériorité en ce genre et les allures de son pinceau ne sont peut-être pas bien comprises. L’art de peindre le monde extérieur par la parole a été poussé très loin de nos jours; certains poètes savent nous faire voir et toucher les objets matériels, de telle sorte que leurs tableaux émeuvent nos sens et nos nerfs presque autant que la réalité; il ne s’agit pas pour eux d’interpréter poétiquement la nature, mais de la reproduire presque mécaniquement. Les peintures de Lamartine, si vives qu’elles soient de couleur, et surtout ses paysages, ont une tout autre portée. Ils expriment la vie, l’esprit, l’âme des choses, mieux encore qu’ils n’en reproduisent la forme sensible. Je ne dirai pas que Lamartine idéalise la nature, dans le sens de corriger et d’embellir, mais il l’anime et la spiritualise; il en fait jaillir tout ce qu’elle renferme de moral et de divin. La nature devient sous son pinceau non seulement un portrait de lame humaine, mais comme une esquisse de la divinité; l’infini s’y reflète, l’intelligence et l’amour s’en exhalent de toutes parts. Lamartine peint toute chose d’une façon tellement fluide, transparente, intellectuelle, que les formes prennent des ailes sous son pinceau; toute la création semble vivre de la vie de l’esprit et s’envoler dans une perpétuelle ascension vers l’intelligence et l’amour suprême dont elle émane. D’autres poètes abaissent et matérialisent l’expression des choses les plus élevées, comme pour mettre les objets en contact avec nos sens et leur soustraire, au profit du relief et de la couleur, tout ce qu’ils expriment du monde moral. Ces peintres épaississent, alourdissent la physionomie de toute chose et jusqu’aux paysages les plus éthérés. Dans les tableaux de Lamartine, la scène semble vivre comme les acteurs. La nature entoure les personnages comme une substance vivante et sympathique en perpétuelle communion avec leur âme. Le paysage se développe, ondule et flotte autour des héros du drame comme, dans une symphonie de maître, l’accompagnement se déroule autour de la mélodie. L’épisode inédit du poème du Chevalier nous montre ces qualités du paysage et des descriptions de Lamartine à un degré aussi élevé que Jocelyn lui-même. Le génie tout particulier que ce maître apporte à peindre le monde extérieur fait de lui par excellence le poète de la nature; d’autres n’en sont que les imagiers et les photographes. Les pièces lyriques qui complètent le volume datent des époques les plus diverses de la vie de Lamartine; quelques- unes sont d’une grande beauté. Les stances à César Alfieri, écrites du temps des Méditations et omises, on ne sait pourquoi, dans ce recueil, se terminent par de nobles vers qu’on dirait pensés par Corneille, et qui possèdent de plus que les siens la musique et l’accent propre au poète lyrique. Aux bords de la Seine ou du Tibre, Sous un consul ou sous un roi, Sois vertueux, tu seras libre, Ton indépendance est en toi. Le Lac et l'Isolement (1), ces deux chefs-d’oeuvre, reproduits avec quelques variantes et des strophes inédites, sont devenus, sous cette forme nouvelle, de précieux documents pour la critique. Lamartine corrigeait fort peu ses premiers jets; sa composition était souvent une sorte d’improvisation, tant elle était rapide. Il écrivait d’un trait sûr, comme les poètes grecs, comme tous ceux qui sont les inventeurs, les originaux, les trouveurs par excellence. Mais la clairvoyance et le jugement sévère du critique ne lui manquaient point, quoique son esprit sympathique l’appliquât rarement aux productions d’autrui. Un scrupule de discrétion et de spiritualisme délicat, tel que n’en connaissent pas les poètes de l’école rivale, avait fait effacer par l’auteur du Lac deux strophes entières, toutes deux fort belles, mais d’un accent plus vif et plus passionné que les autres. La pièce, telle qu’elle est connue, ne diffère de la version primitive que par cette suppression et par le changement de trois hémistiches. Ces dernières corrections montrent une sûreté de sens critique que le maître exerçait trop rarement. Il serait difficile de donner aux lecteurs et aux auteurs d’aujourd’hui une idée exacte de ce que fut Lamartine pour la société dans laquelle il apparut, il y a un demi-siècle et pendant les vingt années de splendeur intellectuelle qui ont marqué les derniers règnes des Bourbons. Ceux-là seuls pourront nous comprendre qui ont vu, comme nous, la fin de cette brillante période et qui se sont ouverts à la vie de l’esprit sous l’influence encore dominante des poètes et des orateurs de ce temps. On admire à présent par-dessus tout l’adresse mécanique des prosateurs et des rimeurs, la force de leur tempérament, l’habileté avec laquelle ils reproduisent pour le toucher et pour la vue les détails de la nature matérielle, la surexcitation contagieuse de leurs nerfs et l’ivresse d’alcool que leurs tableaux communiquent à nos sens. Au lieu de la peinture du monde idéal on ne retrouve plus dans les oeuvres d'imagination que la photographie coloriée des réalités les plus basses. Un des témoignages les plus innocents de cette importance exclusive donnée à la forme aux dépens de la pensée, à la nature aux dépens de l’esprit, c’est ce nom d'artistes que les écrivains de nos jours, prosateurs et poètes, acceptent si volontiers et qui les achemine fatalement vers celui d’artisans. Lamartine, grâces à Dieu, est le moins artiste de tous les poètes; il est par excellence le chanteur et l’enchanteur, il est le magicien et le charmeur des âmes, entre tous ceux qui se sont servis de la parole humaine. Si la plus haute fonction de la poésie est d’interpréter la nature dans le sens de l’idéal, d’en extraire pour ainsi dire tout ce qu’elle renferme d’intelligence et d’amour, de la mettre en sympathie avec le coeur humain, et d’en faire vis-à-vis de nous l’infaillible truchement de la pensée divine, l’auteur des Harmonies et de Jocelyn est à coup sûr le premier représentant de la grande poésie dans notre littérature et peut-être dans toutes les littératures de l’Europe. Les vrais poètes s’adressent tous à d’autres facultés qu’à l’imagination sensible; ils provoquent en nous autre chose qu’une simple volupté de l’esprit. Leur oeuvre n’est pas seulement douce, elle est belle de la beauté morale. Ils nous communiquent un surcroît de vie intérieure; ils nous raniment, ils nous persuadent, ils nous instruisent; c’est-à-dire qu’ils nous dressent à tous les nobles combats de l’esprit et à l’exercice des vertus difficiles. Lamartine fait pour nous quelque chose de plus, et c’est là ce que j’appelle sa magie. Il nous prend sur ses ailes; il nous enlève à des hauteurs où plus rien de grossier, de vulgaire, de médiocre n’apparaît à nos regards. Durant ce voyage, il transforme dans le divin toutes les choses à l’usage de notre âme et cette âme elle-même. L’amour, quand il s’exprime dans l’incomparable mélodie de ses vers, n’est plus seulement un bonheur, il devient une vertu. Un simple regard jeté par le pacte sur la nature s’accompagne d’un essor de l’âme tout entière vers le Créateur. Ses moindres études de paysage sont des esquisses du monde invisible. Chacune des promenades que nous faisons avec lui dans les forets ou sur les grèves est une contemplation et une prière. Il n’a pas besoin de dogmatiser comme certains rimeurs qui prétendent avoir «charge D’âmes»; il nous saisit d’une main irrésistible, nous arrache à nous-mêmes et à la terre, nous enlève à travers les sphères continu, un ravissement continu, et nous précipite dans le sein de Dieu. Ainsi, quand l’aigle du tonnerre Enlevait Ganymède aux cieux, L’enfant s’attachant à la terre Luttait contre l’oiseau des Dieux: Mais entre ses serres rapides L’aigle, pressant ses flancs timides, L’arrachant aux champs paternels, et, sourd à la voix qui l'implore, Il le jetait, tremblant encore, Jusques aux pieds des immortels (2). Les âmes d’aujourd’hui seraient plus difficiles à déraciner de la terre que celles des premiers lecteurs de Lamartine. Je doute que sa voix divine, s’il chantait encore, fit battre les coeurs de la jeunesse comme les nôtres ont battu aux strophes des et des Harmonies. Est-ce l’immortelle poésie qui a vieilli? Est-ce que dans la société présente les hommes naissent trop vieux pour goûter ce lait et ce miel de l’âge d’or? Je ne sais; mais avoir compris, avoir aimé, avoir adoré cet incomparable chantre du divin dans la nature et de l’idéal dans l’amour, c’est pour ceux de notre génération plus qu’un souvenir de volupté, c’est un sujet d’orgueil. Plaignons la société polie et les classes cultivées si elles arrivent à préférer à Lamartine n’importe lequel de ses contemporains. Je verrais dans cette préférence un notable abaissement du niveau moral tout autant que du goût littéraire. Mais la faveur publique revient au grand poète spiritualiste. L’intelligence française a trop d’exactitude et de noblesse pour se prêter longtemps aux débauches de l’imagination et des sentiments grossiers. D’ailleurs ces aberrations du goût n’atteignent jamais le groupe des âmes délicates qui forment dans tous les temps le vrai public de la poésie. Les adorateurs de Lamartine composent une sorte d'église indestructible et qui doit survivre aux écoles les plus bruyantes et les plus populaires. Pour nous, l’un de ses disciples, après tant d’autres, et l’un des amis de son auguste et douloureuse vieillesse, nous lui rendons un véritable culte, depuis le jour où nous nous sommes éveillés à la vie de l’esprit. Il est le créateur des régions enchantées où vécut notre jeunesse: nos plus pures, nos plus hautes jouissances, c’est à lui que nous les devons; l’âge lui-même n’émousse pas la vivacité de ce sentiment et n’en altère pas la sereine profondeur. Le sens critique devient avec les années plus susceptible et plus chagrin. Quand on vieillit, le plaisir de lire naïvement s’évanouit quelquefois dans l’habitude et le besoin déjuger. La poésie de Lamartine est la seule que nous relisions encore avec notre âme de la vingtième année. Il semble qu’elle nous communique son éternelle jeunesse. L’incomparable musique de ce vers endort la critique comme la lyre d’Orphée endormait les gardiens et les juges infernaux. Mais cette ivresse est aussi bienfaisante que d’autres sont délétères. L’âme s’en réveille fortifiée et rajeunie, purifiée dans ses amours, agrandie dans ses conceptions, plus ardente et plus vive dans son essor vers l’infini. Les illusions mêmes que le poète a fait naître ont été des bienfaits. Malheureux qui ne les a pas un moment partagées! Lamartine a traversé la politique, comme une aurore pleine de promesses. Les espérances de paix, de liberté, de fraternité qui ont fasciné la France et l’Europe pendant quelques jours de ce siècle se rattachent à son nom. Est-ce par sa faute qu’elles se sont si vite évanouies? Il a porté dans toutes ses aspirations sociales la hauteur et la douceur de ses vers. Il fut par-dessus tout l’homme et le poète du grand amour. Par quelle veine que s’épanche sou inspiration, la poésie ou l’éloquence, je défie que dans toute cette âme on trouve une seule goutte de fiel. Au niveau de la beauté de ses poèmes, l’avenir mettra leur pureté et leur bienfaisance. Victor de Laprade. I Début Du Poème De Clovis. Je chante ce héros qui des bords de la Seine Le premier devant lui chassa l'aigle romaine, Délivra la patrie, et fonda dans Paris La sainte foi du Christ et l'empire des Lys. 0 Muse, qui jadis aux rives du Scamandre D'Uion renversé fis revivre la cendre, Viens, descends à ma voix du fabuleux séjour! Un Olympe nouveau te réclame à son tour. Guide mes pas tremblants dans ces routes sacrées Où croissent du Jourdain les palmes révérées; D'une céleste ardeur réchauffe mes concerts; Viens orner mes récits du charme de tes vers, Et laisse-moi puiser à la source sublime Où s'enivra jadis le chantre de Solime, Quand, du sacré tombeau célébrant les vengeurs, Il guida dans Sion leurs pavillons vainqueurs! II A Mlle Fanny De V... Est Deus In Nobis. Pourquoi de ces yeux humides, Remplis des traits de l'amour, Partent ces éclairs rapides, Plus purs que les feux du jour? Pourquoi ce coeur qui palpite? Pourquoi ce sein qui s'agite? Où vont ces vagues soupirs? Quel souffle sacré dénoue Ces cheveux qui sur sa joue S'abandonnent aux zéphyrs? Donnez, donnez-moi, dit-elle, La palette et les crayons; Le feu dont brûlait Apelle M'échauffe de ses rayons. Soudain sa main créatrice Se livre au fougueux caprice De l'instinct qui la conduit, Et sous sa touche brillante, Ce que son génie enfante, Son pinceau le reproduit. Où suis-je? Quels frais bocages! Est-ce Arcadie ou Tempe? Sur ces riants paysages J'arrête mon oeil trompé. Égaré dans ce bois sombre, Je sens la fraîcheur de l'ombre Qui tremble sous ces rameaux; J'entends la chute bruyante De la cascade écumante Dont le soleil peint les eaux. Mais quoi! la nature entière Change d'aspect à mes yeux: Un nuage de poussière Cache la terre et les cieux; D'éclairs pâles et livides Le choc des fers homicides Sillonne l'obscurité; Le sang colore les armes. Et mon oeil, mouillé de larmes. Se détourne épouvanté. Comment, d'un vol si rapide, Peux-tu passer sans effort Des riants jardins d'Armide Au théâtre de la mort? Telle, en son miroir mobile, Une onde claire et tranquille Nous peint, en suivant son cours. Tantôt des scènes guerrières. Tantôt des jeunes bergères Les danses et les amours. C'est là l'heureux caractère De ces esprits créateurs Qui d'une étude vulgaire Méconnaissent les lenteurs. La verve qui les inspire De son facile délire Toujours te verse les feux, Et pour la beauté timide Qu'elle enflamme et qu'elle guide Les miracles son! des jeux. Ainsi, d'une aile légère, La jeune et folâtre Iris, D'un seul pied touchant la terre, S'élance aux divins lambris. En se jouant dans l'espace, Elle y nuance la trace Où se peint son vague essor, Et, déployant sa ceinture, Enveloppe la nature D'un voile d'azur et d'or. Milly, Novembre 1817. III L'Ombre De Victor Alfiéri. Stances A César Alfiéri. Sur les bords que baigne la Doire Et qu'échauffe un soleil plus beau, Les arts, la fortune et la gloire Environnèrent ton berceau. Rejeton d'une tige antique, Les ombres de tous tes aïeux, Pleines d'un esprit prophétique, Se réjouirent dans les cieux. Héritier d'une race illustre Et d'un nom qui ne peul mourir, Garde lui, dirent-ils, sou lustre, Puisque rien ne peut l'agrandir! A ces mots, clans l'auguste enceinte Où le marbre garde leurs os, On entendit, au lieu de plainte, Retentir la voix des héros. Où vit s'agiter leur armure, Et les lances des chevaliers, Avec un belliqueux murmure. Frappèrent sur les boucliers. Du choeur des ombres immortelles, Ton oncle, à ce bruit s'élançant, (3) Du haut des sphères éternelles Contemplait son neveu naissant. D'une main il tenait la lyre Qu'il ravit à l'antiquité; L'autre aux yeux des rois faisait luire Le poignard de la liberté. Du nuage qui l'environne Il fit pleuvoir sur ton berceau Quelques feuilles de la couronne Dont Florence orna son tombeau. (4) «Que ces lauriers héréditaires, Dit-il, germent encor pour toi! Imitateur d'illustres pères, Fais comme eux! chante comme moi! «Mais en recevant mon erénie Préserve-toi de mes erreurs: La haine de la tyrannie Aigrit trop mes antiques moeurs; «Sous des monarques débonnaires Sans péril j'élevai la voix; Et, près des excès populaires, Je combattis le joug des rois. «Ainsi, quand pour purger la terre De mille monstres renaissants. Hercule attaquait la Chimère, La terre enfantait des brigands. «Pour changer seulement d'entrave, A quoi bon taire un vain effort? Ici-bas tout homme est esclave Des dieux, de lui-même ou du sort. «Aux bords de la Seine ou du Tibre. Sous un consul ou sous un roi, Sois vertueux, tu seras libre, Ton indépendance est en toi!» Milly, 20 Novembre 1817. IV A Ma Lampe. Stances Au Baron De Vignet. Salut, de mes travaux compagne solitaire, Cher témoin autrefois des plus chères amours! J'ai perdu mon bonheur, tu gardes ta lumière: Elle est pure et belle toujours! Tu me fais souvenir des beaux jours de ma vie, Lorsque, de Pompéi visitant les déserts, J'allais des temps passés évoquer le génie, Pleurer et murmurer des vers. Le soleil achevait son immense carrière; J'étais seul au milieu du peuple enseveli, Et mes regards distraits cherchaient dans la poussière Quelques noms sauvés de l’oubli. Là je te découvris sous la cendre entassée. Près de toi, de ces lieux triste et frêle ornement, Une trace restait, mais bientôt effacée, Dernier débris d'un sein charmant. Peut-être a ta lueur la vierge était venue Implorer dans le temple, aujourd'hui désolé, Cette félicité qu'elle n'a pas connue, Cet amour en vain appelé! La vierge dans la tombe a péri tout entière: Jeunesse, pudeur sainte, attraits mystérieux Qu à peine devina le regard d'une mère. Vous avez passé sous les cieux! Ali! vous avez passé comme l'éclair s'élance, Comme tombe le flot par le flot entraîné. Comme fait au matin la dernière espérance Que rêvait un infortune! La beauté n'est donc pas l'idole de la terre! Je fus un insensé de vivre à ses genoux; J'oubliai qu'ici-bas, comme nous étrangère, L'idole passait comme nous. Qu'importe qu'elle soit ou propice ou funeste! Mon âme dans son culte a besoin d'avenir, D'un dieu qui soit puissant, qui triomphe, et lui reste Après les jours qui vont finir! Oui, je veux m'arracher à tout ce qui s'oublie, De tout ce qui périt je briserai l'autel, Et j'irai, ranimant les feux de mon génie, Chercher un espoir immortel! L'aigle dans son repos n'est-il pas l'aigle encore? Sous son aile superbe il se cache à demi; Mais il a vu sa proie, il s'élance, il dévore... Vous aviez cru l'aigle endormi! Je vous plains d'avoir cru qu'un enfant de la lyre, Du lierre impérissable une fois couronné, Voudrait mourir sans gloire, ou, cédant un empire, Vivre comme un roi détrôné. Jamais, dans mes ennuis reniant ma jeunesse. Je n'abjurai les dons qu'elle aimait une fois; Mon sommeil invoquait la muse enchanteresse. Et son nom tombait de ma voix. Et son regard veillait sur mon âme assoupir: Telle, en la triste nuit, ô lampe, ô pur flambeau, Quand mes amis en pleurs voyaient pâlir ma vie. Tu brillais d'un éclat plus beau! Ah! ta flamme a toujours étonné ma pensée: Emblème révéré, bienfait ou châtiment, Puissance inconcevable entre nos mains laissée, Soeur de la vie et du néant! Un souffle l'a créée, un souffle va l'éteindre. Elle efface en un jour le nom d'une cité. Il faut, comme le sort, l'ignorer et la craindre, L'admirer comme la beauté. Voyez-la s'élancer avec impatience! C'est un esprit d'en haut parmi nous retenu, Qui nous quitte et s'envole, et, comme l'existence, Va chercher le but inconnu! La nature est partout vers ce terme entraînée. Ce qu'on nomme la mort est à peine un sommeil; L'insecte aura son jour, la fleur sa destinée, Notre argile aura son réveil. Savons-nous les secrets de toute la nature? De chaque bruit du soir perdu dans l'horizon, Du nuage qui passe et flétrit la verdure. Et des feux errants du vallon? Savons-nous le secret du nid de la colombe? Avons-nous bien compris la douleur et l'amour, Le berceau de l'enfant renversé dans la tombe, Et la nuit qui succède au jour? Le murmure des vents n'a-t-il point un langage? La feuille un livre ouvert où s'égarent nos yeux? Le torrent qui féconde ou détruit le rivage N'a-t-il rien de mystérieux? N'allons pas soulever ces voiles salutaires! Jusqu'au moment suprême où nous devrons tout voir Il vaut mieux ignorer que sonder les mystères, Il vaut mieux croire que savoir. Adieu, ma lampe, adieu! J'ai consacré ta flamme. Si je crois, si j'espère, ah! veille encor sur moi! Si le doute orgueilleux s'empare de mon âme, Puissé-je m’éteindre avec toi! V Inscription Pour Un Pavillon Dans Un Parc. Passants, puissiez-vous à toute heure Trouver ici repos, innocence et bonheur, S'il est vrai que toujours l'on trouve en sa demeure Ce que l'on porte dans son coeur! Florence, Décembre 1826. VI L'Etoile. Étoile du matin, mon espoir et ma joie, Lève-toi dans ta grâce et ta sérénité! Que ce beau front voilé sous ses boucles de soie Répande autour de nous un peu de ta clarté! Sur les traits enfantins la vie a tousses charmes: Ces lèvres de corail ne s'ouvrent qu'au baiser, Et l'oeil y cherche en vain ce sentier que les larmes Sur toute joue, hélas! doivent un jour creuser. Heureux qui peut se dire, en contemplant cet âge, Douce enfant de mon coeur, voilà ce que je fus! Mon bonheur dura peu; mais j'en revois l'image Dans l'âme et dans les traits que je chéris le plus! VII Réponse. On dit qu'en vers harmonieux. Dans un prophétique délire, Tu vantes l'éclat de mes yeux. Mes cheveux, jouets du zéphire, Et ma grâce; et ce doux sourire Que l'enfance a reçu des aïeux Pour assurer son doux empire. Que tes chants sont délicieux! Que j'aimerais à les redire! C'est donc là la langue des dieux! Ah! je vais, pour l'entendre mieux, Apprendre moi-même à les lire. Mais on dit aussi que tes vers Sont un piège pour mon enfance. Qu'il faut prolonger l'ignorance Dont nos premiers ans sont couverts, Et s'embellir sans qu'on y pense; Que l'innocence est un trésor, La modestie un diadème, Et qu'aux yeux du monde qui l'aime Beauté qui s'ignore soi- même En est cent fois plus belle encor. Cependant de ton doux hommage Mon coeur enfant se sent flatté: L'encens nous enivre à tout âge, Est-ce plaisir ou vanité? Mais par ta muse présenté Il nous plaît encor davantage. Un jour, quand sous ses blancs frimas Le temps aura blanchi ta tête, Je verrai si tu fus prophète En me promettant tant d'appas; Et, payant ton heureux présage D'un regard de mes yeux charmants, Je dirai quand j'aurai quinze ans: Il me chantait avant le temps, Je le trouve aimable à tout âge. VIII A La Colombe. Donnée Par S. A. I. L'Archiduchesse Caroline A Julia. Colombe aux ailes d'or et sous la pourpre née, Tu quittes les genoux des rois Pour venir partager une humble destinée Sous les simples voûtes des bois; Tu fuis les cours où règne un bruit qui l'importune, Où la foudre jamais ne dort, Où d'un vent éternel l'orageuse fortune Ébranle plus souvent le sort. Ah! viens! Je te promets la source au doux murmure, Et l'ombre sous les feux du jour, Et, près d'un coeur enfant qu'échauffe une âme pure. Un nid d'innocence et d'amour. Viens, tu n'entendras plus ces bronzes que l'on traîne Devant les nièces des Césars, Et de son vif éclat la pompe souveraine N'étonnera plus tes regards; Tu verras l'humble seuil ou les toits des chaumières Tout couverts de tes blanches soeurs, Des agneaux suspendus aux grappes des bruyères, De l'eau, de la mousse et des fleurs; Tu trouveras des coeurs transparents comme Tonde Qui reçoit et rend la clarté. Ignorant cette langue à l'usage d'un monde Où se voile la vérité; Des coeurs dont la colombe est le touchant emblème, Et dont les yeux sont le miroir, Où la simple vertu qui s'ignore soi-même Est modeste sans le savoir; De longues amitiés, des amours purs! Que dis-je? Ah! si tu cherches ces vrais biens, Reprends, reprends ton vol! Par un double prodige Ils sont tous aux lieux d'où tu viens! Tu changerais en vain de toit et de royaume, Tes yeux ne trouveront jamais Plus de simplicité, de bonheur sous le chaume, Que tu n'en vis dans ce palais! Là, le ciel a caché sous l'or du diadème Des coeurs purs, des fronts ingénus, Et cette majesté dont la grandeur suprême N'est qu'un voile pour leurs vertus! Pour Julia De Lamartine. Livourne, 15 Août 1828. IX A Ida. (5) Est-il une langue pareille À celle qui charme nos sens, Quand de tes suaves accents Ta voix enivre mon oreille? A l'amour prêta-t-on jamais Plus de délire ou plus de charmes, À la passion plus de larmes, A la volupté plus d'attraits? Je disais... Dans un long silence S'éteignent ses divins accords, Et, pleine de divins transports, Ida sur la scène s'élance. Le voile de ses blonds cheveux Roule en désordre sur sa joue. Mais son beau front, qui les secoue, Loin d'elle en rejette les noeuds. Son haleine abaisse et soulève Un sein qui palpite d'amour, Et vers le céleste séjour Sa paupière humide s'élève. Ses bras tombent sans mouvement, Ses doigts amollis s'entrelacent, Et sur ses genoux qui s'effacent Son corps fléchit languissamment. Le désespoir de Madeleine Sur ses traits semble respirer; Elle pleure, tout va pleurer. .. Mais un geste a changé la scène. Ses bras arrondis en berceau Se recourbent vers sa poitrine, Son front chargé d'amour s'incline Pour contempler son doux fardeau: C'est la Vierge dont l'oeil admire Sur son sein son fils endormi; Sa lèvre sourit à demi Aux lèvres qu'elle voit sourire. De ses traits la chaste candeur Nous révèle un divin mystère: C'est la passion d'une mère, D'une vierge c'est la pudeur. Adorez!... Mais non, plus rapide Que l'oeil sur sa trace emporté. C'est la mère de la beauté Qui triomphe aux bosquets de Gnide! X Fuyons... Fuyons, mon âme, au fond des solitudes, Fuyons ce monde infidèle ou pervers. Et secouons, au seuil de ces déserts, Espoir, amour, désirs, inquiétudes, Poussière, hélas! dont nos pieds sont couverts Voici des bois, des rochers et des plages Que la nature a formés de ses mains! Les seuls torrents ont creusé ces chemins, L'écume seule aborde ces rivages Que n’ont jamais foulés des pieds humains! Là, cherche enfin ton repos en toi-même. De ton bonheur les songes furent courts! Loin de ces bords chasse-les pour toujours; N'aime plus rien que ce doux ciel qui t'aime, Au soleil seul demande tes beaux jours! Au coeur blessé la nature est si douce! La solitude est la part du malheur. Déjà le calme est rentré dans mon coeur. Déjà ma vie a repris sans secousse Son cours qu'avait suspendu la douleur! XI A La Croix. Quand tu viendras sur les nuages, Au jour que ton père a promis, Juger les peuples et les âges, Tous dans leur poussière endormis, Que ce cri conjure ta foudre! Avant de frapper ou d'absoudre, De mes paroles souviens-toi! Du siècle où ma cendre repose. Christ, sépare bien ma cause! Que chacun réponde pour soi! Je fus homme: insecte éphémère Pétri de misère et d'orgueil, Pécheur dès le sein de ma mère, Et chancelant jusqu'au cercueil: Entre la lumière et le doute Perdant et retrouvant ma route, Incertain de ce que je crois. Comme l'apôtre sans mémoire, Reniant mon maître au prétoire, Et le confessant sur la croix! Mais cet être, honteux mélange De splendeur et d'obscurité, N'étouffa jamais dans la fange Son levain d'immortalité. Je ne sais quel instinct céleste, Dernière étincelle qui reste Quand la vertu s'éteint en nous. Vivait en moi malgré moi-même, Comme cette lampe suprême Que gardait la vierge à l'époux. XII Hymne. Lorsque mon coeur, noyé dans des flots d'amertume, S'agite en moi, grossi de pleurs lents à couler. Comme une mer qui s'enfle et jette son écume Sur le sable désert où Dieu la fait rouler, Mon coeur cherche une voix pour gémir avec elle! Les flots en ont, les vents aussi, mais l'homme, hélas! 11 n'a qu'un triste écho de sa plainte immortelle Qui résonne en lui-même et ne console pas! XIII Souffle de mon printemps... Souffle de mon printemps, mélodieux génie, Qui n'étais dans mon sein qu'amour et qu'harmonie. Je te rends grâce ici d'être encor descendu Sur mon luth négligé que l'âge a détendu! Jamais l'aile de feu de ton divin délire D'un vol plus embaumé n'a caressé ma lyre; Jamais l'écho des vers que ta voix m'a dictés N'a résonné plus juste à mes sens enchantés! Hélas! depuis longtemps ta grâce m'abandonne! Tu fuis vers d'autres fronts, et mon coeur te pardonne Le cygne harmonieux dont les tendres accords Des fleuves paternels font retentir les bords Abandonne de même à leur triste silence Les eaux dont un long cours ternit la transparence, Ou le fleuve orageux, prodigue de ses Ilots, Qui se brise en écume et trouble ses échos; Mais, remontant aux lieux où l'onde a sa descente. Il cherche un lit paisible, et la source naissante, Et le lac étendant sou flot brillant et pur Où son vol réfléchi se double dans l'azur. Mais, quoique un front plus jeune ait des faveurs plus chères, Ah! reviens quelquefois, de tes ailes légères, Effleurer ces cheveux où ton vol incertain S'est posé tant de fois dans mon riant matin! Je ne demande pas ces sources d'harmonie Où ta main généreuse abreuve le génie. Ni ces chants qui, forçant l'oreille à retenir. Font retentir longtemps l'écho de l'avenir; Mais, si mon sein encor que la nature enflamme Cherche une voix de plus pour exhaler mon aine, Si le nom d'un ami devant moi prononcé Soulève tout à coup la cendre du passé, Si ma voix, dont son coeur a la longue habitude. Peut réjouir encor sa chère solitude, Ne me refuse pas un souvenir touchant; Mais, comme un doux rayon échappé du couchant A travers le lointain des nuages qu'il dore Vient recueillir la voix de l'oiseau de l'aurore, Rends aussi, rends un son à mon luth oublié. Doux comme le regret dune antique amitié! Florence, 10 Avril 1828. XIV Vers Adressés A M. Gérard En Lui Envoyant Jocelyn. Sous les traits de Psyché, toi qui peignis une âme. Pour créer comme toi j'ai fait de vains efforts. Jette à mes deux amants un rayon de ta flamme, Et mes âmes auront un corps. (6) 29 février 1836. XV Sur Un Album. Dans ce cimetière de gloire, Vous voulez ma cendre. A quoi bon? Pendant que j'inscris ma mémoire Le temps pulvérise mon nom. (7) XVI Celui qui... Celui qui créa la nature Connue un spectacle pour ses yeux Prête l'oreille au grand murmure Que les mondes font dans les cieux. Il aime l'ouragan qui vibre Dans les mats sifflants des vaisseaux, Et le mugissant équilibre Que prend la nier avec ses eaux. Son oreille jouit d'entendre Dans le Vésuve aux sombres lianes, Comme un feu veillant sous la cendre, Grandir le foyer des volcans. Sous la feuille où l'oiseau se berce Et chante quand l'étoile a lui, La source murmurante verse A chaque goutte un son pour lui. Les grandes et petites choses Résonnent dans l'hymne éternel; La chute des feuilles des roses Va retentir jusqu'à son ciel. Mais il est un bruit de la terre, Plus sonore et plus triomphant, C'est ton nom, ô Dieu de mystère, Balbutié par un enfant! 29 Janvier 1841. XVII Cachez-vous... Cachez-vous quelquefois dans les pages d'un livre Une fleur du matin, cueillie aux rameaux verts; Quand vous rouvrez la page après de longs hivers, Aussi pur qu'au jardin son parfum nous enivre. Après ces jours bornés qu'ici mon nom doit vivre, Qu'une odeur d'amitié sorte encor de ces vers! Paris, Avril 1841. XVIII Epitaphe Pour Mme Malibran. Vers Gravés Sur Son Tombeau. Beauté, génie, amour, furent son nom de femme, Écrit dans son regard, dans son coeur, dans sa voix. Sous trois formes au ciel appartenait cette âme: Pleurez terre, et vous, cieux, accueillez-la trois fois: Saint-Point. 22 août 1845. XIX Sur Un Album Ou M. De Chateaubriand Avait Signé son Nom. Comment signer un nom sous ce rayon de gloire? C'est d'une ombre immortelle abriter sa mémoire. XX Sur La Cathédrale De Bourges. Ce triste passager du vaisseau de la terre L'homme, comme Noé, construit l'arche sans port Pour océan les jours, pour étoile un mystère! Il erre en criant route! il sombre en criant Lord! Et la nef en débris trace en noir caractère Le profil d'un cercueil sur le ciel de la mort. Mars 1849. XXI A Mme Huber De Lille. Quand l'Inde vit partir cette enfant de ses ondes Les étoiles du ciel pleurèrent sur les mâts; Mais le ciel glorieux la fit voir à deux mondes Pour qu'un seul cri d'amour jaillît de deux climats Paris, 4 Mai 1830. XXII A Une Jeune Fille. Si la vie a pour toi quelque saveur amère, Jette-toi sur ce coeur où ton front se complaît; Souviens-toi de la source où t'abreuvait tu mère, Et redemande au ciel le goût du premier lait! 23 Mars 1857. XXIII A Mme Ruskas. Américaine De La Nouvelle-Grenade. Vers Inscrits Sur Une Page Ou Rossini Avait Ecrit Quelques Notes De Musique. Les échos du théâtre épars dans les deux mondes En applaudissements lui rendent ses concerts. Plus modeste que lui, belle fille des ondes. Je ne voudrais qu'un coeur pour écho de nies vers! Paris, 16 Mai 1859. XXIV De L'amour... De l'amour du pays quand mon âme guérie Cherche une île où le sort aurait moins de rigueur, Je songe à toi, Maurice, et je dis: l;i patrie N'est ni l'air, ni le ciel, ni le sol, c'est le coeur! XXV A Mme.... Je ne fis qu'entrevoir en passant ton visage. Mon oeil depuis ce jour reste ébloui de toi: Je plains le flot du Rhône on se peint ton image; Il la perd en fuyant, je l'emporte avec moi. XXVI O mère... O mère, courbez-vous sous cette main divine, Même quand de la vie elle fauche les fleurs! Car elle arrache l'herbe, et laisse la racine Pour déchirer nos seins et refleurir ailleurs! XXVII Signez-moi... Signez-moi, dites-vous, le nom dont on vous nomme, Pour qu'en mon souvenir il demeure immortel. Mon nom? Je le veux bien, mais dites-moi lequel? Est-ce celui du corps? il périt avec l'homme; Est-ce celui de l'âme? on ne le sait qu'au ciel. XXVIII Le Roi David. Pour Une Page Style Moyen Age. Seconde voix du coeur qui pleure, Larme sonore du saint lieu, Poésie, harpe intérieure, Seule langue qui parle à Dieu! Ce roi de la lyre divine, A qui le Seigneur en fit don, Te pressait contre sa poitrine Pour lui dire grâce ou pardon! Ah! sur tes cordes attendries Toute âme humaine a son accent: La terre fume quand lu pries, Quand u chaules le ciel descend. XXIX A Un Enfant. Henry Lyte. Partant De Monceau. Quand tu te souviendras de la charmante hégire Où, posé pour un soir au bord de mon ruisseau, Deux mères t'adoraient de leur pieux sourire, Deux anges à genoux te servaient au berceau; Quand tu te souviendras de la langue inconnue Que la maison parlait, ruche d'un autre essaim, Des baisers qui marbraient ta belle épaule nue. Des lys moins blancs que toi qu'on jetait dans ton sein; Quand tu te souviendras de ces genoux de femme, Où l'on se disputait le soir de t'assoupir, Où tout un cher loyer, dont lu paraissais l'âme, Dr peur de t'éveiller retenait son soupir; Quand tu te souviendras des belles grappes mûres Qui, sous la vigne jaune arrondie en berceau, Faisaient lever tes mains, avec de doux murmures De ne pouvoir atteindre où becquetait l'oiseau; De tes jeux sur la source avec les coquillages, Des feuilles qui pleuvaient du saule murmurant, Et des barques de noix qu'à de riants naufrages, Comme des rêves d'homme, entraînait le courant; Quand tu commenceras à la trouver amère, Cette coupe de Dieu, qui n'est douce qu'au bord, Et que tu suivras seul sans la main de ta mère La route où chaque pas trébuche sur la mort; Souviens-toi de l'année, et du mois, et de l'heure, Et dis, en revoyant en songe ce séjour: «Que la paix d'un long soir soit sur cette demeure »Où j'apportai la joie, où j'emportai l'amour! Monceau, 28 Novembre 1852. XXX A Mme Ristori. Toi qu'au tragique Arno la riche France envie, Tu rends au grand Toscan (8) plus que tu ne lui dois: Si Dieu le fit poète, il te fit poésie; Du timbre de ton coeur la scène a fait sa voix. Dites, vous qui pleurez, lequel est le poète, De celui qui nota sous son doigt ces accents. Ou de celle qui prend sur la page muette Ces fantômes sans corps et leur prête des sens? C'est lui! c'est toi! c'est vous! Vous n'êtes pas deux âmes! La gloire en vous nommant vous doit l'égalité: Tu donnes de ton sang aux ombres de ses drames, Et ce sans; t'associe à l'immortalité. Le drame est l'instrument où dort la lettre morte. C'est en vain qu'il contient tous les accords humains; Il faut, pour que la joie ou la douleur en sorte, Que le clavier du coeur soit frappé par tes mains. Le marbre de Memnon sentait, bien qu'il fût pierre, Mais son âme, ô soleil, n'était que ta chaleur! Nous pleurons, mais, avant de mouiller la paupière. Ces larmes de nos veux ont coulé de ton coeur! XXXI A M. Le C. De Fontenay. L'arbre coupé par toi pour m'en faire une offrande, Arraché d'ici-bas, plus haut va rajeunir. Je ne demande pas à Dieu qu'il te le rende, Car l'ombre la plus douce est un beau souvenir. Les oiseaux de ses nids, quand l'été va renaître. N'y rassembleront plus leur choeur aérien, Mais ils gazouilleront plus près de ta fenêtre La musique du coeur qui nous dit: Tu fis bien. 28 Janvier 1860. XXXII A Mlle Camille De Foraz. Née En Chablais, Fiancée En Bourgogne Qui Me Demandait Mon Portrait. J'errai tout un été dans ton frais paysage, Poursuivant d'un coeur jeune un rêve aérien. Le rêve avait tes traits, tes yeux, ta voix, ton âge; Mais tu n'étais pas née, et je n'embrassai rien! Fleur des glaciers natals, que tu tardas d'éclore! L'ange qui marque l'heure à chaque floraison. Jaloux de nos regards, te disait: Pas encore!... Quand il neigeait sur nous, tu perçais la gazon. Celui qui t'attendait à ta première feuille Revient à la vingtième et s'en laisse éblouir. Que le jour la respire et que la nuit la cueille, Se dit-il, je l'ai vue, admirer c'est jouir! Et maintenant l'amour à ta tige l'enlève Et t'apporte fleurir tout près de mon tombeau; Mais au dernier sommeil ne faut-il pas son rêve', Sois le pavot du Gange, et fais-moi rêver beau! Viens, sois heureuse au sein de l'époux qu'on envie! Que, sur vos deux cadrans dont l'ombre fait le tour, L'aiguille fugitive après qui fuit la vie S'arrête à la même heure en arrêtant l'amour! Mais, au pays de lame où du moins rien ue change, En songe laisse-moi te revoir trait par trait; De nos illusions faisons un doux échange: Tu nie donnas le rêve, accepte le portrait! Château de Saint-Point, 20 janvier 1861. XXXIII Sur Le Portrait De Mme Eugénie Gassas. Songe de Raphaël au printemps de son âge, Que la beauté suprême éveille et décourage! Vision de Pétrarque éteinte de langueur! Tercet du Dante à peine ébauché sur la page, Où Béatrice entr'ouve et referme un nuage!... Non, ces traits ont vaincu l'art, le mot, La couleur; Incarner l'idéal est l'oeuvre du Seigneur. La nature en toi seule acheva leur ouvrage. Aux rayons émanés de ce chaste visage. Heureux qui de beauté désaltère son coeur! Heureux même qui peut en contempler limage! Quand la soif de l'Éden altère un voyageur. S'il ne boit de la lèvre au fleuve du bonheur, Il boit des yeux dans le mirage! Paris, 10 avril 1854. XXXIV Pour Une Fontaine. Sachons nous contenter de l'eau qui nous abreuve; Pour qui boit à sa soif la goutte vaut un fleuve. VARIANTES ET SOURCES. (9) I Méditation. (Autre version de L'Immortalité.) Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore, ma chère Julie! à peine il jette encore Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit; L'ombre croît, le jour meurt, tout s'efface et tout fuit. Qu'un autre à cet aspect ou recule ou frémisse! Qu'il craigne de fixer le fond du précipice! Qu'il ne puisse de loin entendre sans pâlir Le triste chant des morts tout prêt à retentir, Le bruit du fossoyeur qui, d'un bras mercenaire, Pour un prochain cercueil creuse, en sifflant, la terre, Ou l'airain gémissant dont les accents confus Annoncent aux mortels qu'un malheureux n'est plus! Je te salue, ô mort! Libérateur céleste. Tu ne in apparais point sous cet aspect funeste Que t'a prêté longtemps l’épouvante ou l'erreur; Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur, Ton front n'est point cruel ni ton regard perfide; La nuit n est pas ta soeur ni le hasard ton guide; Tu n'anéantis pas, tu délivres: ta main, Céleste messager, porte un flambeau divin. Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière. Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière; Et l'espoir, près de toi, rêvant sur un tombeau, De l'avenir caché déchire le rideau. Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles! Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes! Que tardes-tu? Parais; que je m'élance enfin Vers ce tout inconnu, mon principe et ma fin! -Qui m'en a détaché? Qui suis-je, et que dois-je être? Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître. Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu, Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu? Quelle main t'a jeté sur ce globe fragile? Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile? Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports, Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps? Quel jour séparera l'esprit de la matière? Pour quel nouveau séjour quitteras-tu la terre? As-tu tout oublié? Par delà le tombeau, Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau? Vas-tu recommencer une semblable vie? Ou dans le sein de Dieu, ton centre et ta patrie, Affranchi pour jamais de tes liens mortels, Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels? -Oui, tel est mon espoir, à ma chère Julie! C'est par lui que déjà mon âme raffermie A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs Se faner du printemps les brillantes couleurs; C'est par lui que, percé du trait qui me déchire, Jeune encore, en mourant, ma bouche peut sourire, Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux, A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux. Vain espoir! s'écriera ce docteur au front blême, Qui croit par A plus B résoudre ce problème. Et qui, soumette/ni tout à son étroit compas, Rejette hardiment ce qu'il ne comprend pas. Vain espoir! s'écriera le troupeau d'Épicure, Et celui dont la main disséquant la nature, Dans un coin du cerveau nouvellement décrit. Voit penser la matière et végéter l'esprit. Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse! Regarde autour de toi: tout commence el tout s'use; Tout marche vers un terme el tout nuit pour mourir; Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur pâlir. Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir; Les deux mêmes, les cieux commencent à pâlir; Cet astre dont le temps a caché la naissance, Le soleil, comme nous, marche à sa décadence, Et dans les cieux déserts les mortels éperdus Le chercheront, un jour et ne le verront plus! Tu vois autour de toi dans la nature entière Les siècles entasser poussière sur poussière, Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil, De tout ce qu'il enfante est le vaste cercueil. Et l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie! Au fond de son tombeau croit retrouver la vie, Et dans le tourbillon au néant emporté, Abattu par le temps, rêve l'éternité! Philosophes cruels, je ne puis vous répondre: Ma raison aisément se laisserait confondre. Pour saper notre espoir jusqu'en son fondement Vous avez l'univers, je n'ai qu'un sentiment. Mais moi, quand je verrais dans les célestes plaines Les astres, s’écartant de leurs routes certaines, Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre; Quand je verrais son globe errant et solitaire, Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres. Entouré du chaos, de mort et de ténèbres, Seul je serais debout: seul, malgré mon effroi, Être infaillible et bon, j'espérerais en toi, Et, certain du retour de l'éternelle aurore. Sur les débris du tout je t'attendrais encore! Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour Où naquit d'un regard notre éternel amour, Tantôt sur le sommet de ces rochers antiques, Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques, Sur l'aile du désir, loin du monde emportés, Je plongeais avec toi dans ces obscurités. Les ombres, à longs plis descendant des montagnes. Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes; Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit, Le choeur mystérieux des astres de la nuit, Nous rendant les objets voilés à notre vue. De ses molles lueurs revêtait l'étendue: Telle, en nos temples saints par le jour éclairés, Quand les rayons du soir s'éteignent par degrés, La lampe, répandant sa pieuse lumière, D'un jour plus recueilli remplit le sanctuaire. Dans ton ivresse alors tu promenais tes veux Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux: Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple! L'esprit te voit partout quand notre oeil la contemple; De tes perfections qu'il cherche à concevoir Ce monde est le reflet, l'image et le miroir; Le jour est ton regard, la beauté ton sourire; Partout le coeur t'adore et l'âme te respire; Éternel, infini, tout-puissant et tout bon, Ces vastes attributs n'achèvent pas ton nom; Et l'esprit, accablé par ta sublime essence, Célèbre ta grandeur jusque par son silence. Et cependant, O Dieu! par §¦& première loi, Cet esprit imparfait s'élève jusqu'à toi, Et, sentant que l'amour est la fin de son être, Impatient d'aimer, brûle de te connaître. Tu disais; et nos coeurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu que cherchaient nos désirs: A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages, Et l'aurore et le soir lui portaient nos hommages, Et nos yeux humectés contemplaient tour à tour La terre notre exil, et le ciel son séjour. Ah! si dans cet institut, renversant les barrières Dont les sens captivaient nos Ornes prisonnières, Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux, D'un trait libérateur nous eut frappés tous deux; Nos âmes, d'un seul bond remontant vers leur source. Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course: A travers l'infini, sur l'aile de l'amour, Elles auraient monté comme deux traits du jour, Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues, Se seraient dans son sein à jamais confondues! Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés, Est-ce pour le néant que les êtres sont nés? Non, cet Etre parfait, suprême Intelligence, A des êtres sans but n'eût pas donné naissance; Non, ce but est caché mais il doit s’accomplir, Et ce qui peu aimer n'est pas né pour mourir!... -Et cependant, jeté dans les déserts du monde. L homme, pour s éclairer dans cette nuit profonde, N'a qu’un, jour incertain, qu'un flambeau vacillant Qui perce à peine l’ombre et meurt au moindre cent. El, tel qu aux sombres bords fondue des Danaïdes S'efforce de remplir des urnes toujours rides. Poussé par son esprit, tourmenté par son coeur, L'un cherche la lumière, et l’autre le bonheur; L'un, sans cesse entouré de nuages funèbres, Creusant autour de soi ne trouve que ténèbres, Et, suivant vainement la lueur qui le fuit, De la nuit échappé, retombe dans la nuit; Vautre, altéré d'amour, enivré il' espérance. Vers un but fugitif incessamment s'élance; Toujours près de l'atteindre et toujours abusé, Sur lui-même à la fin il retombe épuisé. Ainsi, l'homme flottant de misère en misère Du berceau vers la tombe achève la carrière, Et, du temps et du sort jouet infortuné, Descendant au tombeau, dit: Pourquoi suis-je né? -Pourquoi! pour mériter, pour expier peut-être. Et puisque tu naquis il était bon de naître! II Ode Au Lac Du Bourget. (Autre version du Lac.) Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Sans pouvoir rien fixer, entraînés sans retour. Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour? Beau lac! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle voulait revoir, Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir! Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés. Un soir, t'en souvient-il 1 nous voguions en silence; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux. Tout a coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos; Le flot fut attentif, et la voix qui m"est chère Chanta ces tristes mots: «O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices, Suspendez votre cours! Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours! «Assez de malheureux ici-bas vous implorent: Coulez, coulez pour eux; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; Oubliez les heureux! «Mais je demande en vain quelques moments encore, Le temps m'échappe et fuit; Je dis à cetle nuit: Sois plus lente, et l'aurore Va dissiper la nuit. «Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive, Hàtons-nous, jouissons! L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive; Il coule, et nous passons!» Elle se tut: nos coeurs, nos yeux se rencontrèrent; Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs; Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent Dans un autre univers. Nous ne pûmes parler; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité; Nos coeurs battaient ensemble, et nos bouches unies Disaient: Eternité! Juste ciel! se peut-il que ces moments d'ivresse Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur? Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus? Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez Parlez: nous rendrez-vous ces délices sublimes Que vous nous ravissez? O lac! rochers muets! imposante verdure! Vous que le temps épargne ou qu'il sait rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir! Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux! Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les chants de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés! Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: Ils ont aimé! Aix-en-Savoie. septembre 1817. III Il Crucifisso. (Prose d'inspiration pour Le Crucifix.) Image d'un Dieu sauveur, espérance du coupable, gage d'immortalité pour le malheureux, reçois sur tes pieds divins ce baiser baigné de larmes! Quand je souffre, je jette les yeux sur tes yeux ternis parla mort; je contemple ce front divin luttant pour l'homme entre la pitié et la douleur. Ses bras s'étendent pour embrasser les fils du péché, son regard s'élève au ciel pour appeler la miséricorde, et tous ses muscles tendus par la douleur se dessinent sur son corps expirant. Que de larmes aussi n'as-tu pas vu répandre! que de baisers n'as-tu pas reçus! que de soupirs n'as-tu pas recueillis, depuis le jour où le sculpteur inspiré grava sa pensée sublime sur l'ivoire, où le pontife te bénit et te consacra! Tu as passé de mourant en mourant, de douleur en douleur, jusqu'à celle qui, à sa dernière heure, te colla sur ses lèvres et exhala son dernier soupir et son dernier adieu sur l'image miséricordieuse de son Dieu. Tiède encore de son dernier baiser, humide encore de ses dernières larmes, je te recueillis alors comme un gage deux fois saint, comme un souvenir de la mort, comme un garant d'immortalité. Depuis ce jour, tu n'as pas quitté mon sein, tu as compté mes soupirs et mes angoisses, et mes lèvres ont usé l'ivoire amolli par mes larmes. croix adorée, héritage saint, consacré par la piété et par la mort, je crois voir encore sur ton bois la trace du dernier baiser qu'imprimèrent les lèvres mourantes de celle qui n'est plus. Reste à jamais pressé sur mou coeur, reste à jamais collé sur mes lèvres! Quand la voix de celle qui t'a légué à moi se fera entendre, reçois mon dernier soupir comme tu as reçu le sien; bénis ma dernière douleur, consacre ma dernière larme, et sois recueilli par une main chérie sur ma bouche glacée! Notes. (1) L'Isolement est reproduit avec les variantes dans la Correspondance de Lamartine, Tome II, page 228. Pour le Lac, voyez la pièce dans ce volume des Poésies inédites. (2) Méditations, l'Enthousiasme. (3) Victor Alfieri le tragique. (4) Tombeau d' Alfieri daus Santa Croce, à Florence, par Canova. (5) Madame la comtesse Ida de Bombelles. Voy. Harmonies, livre II, 4. Commentaire. (6) Ces vers sont tirés de la correspondance de François Gérard, publiée par M. Henri Gérard, son neveu; Paris, 1867. Cet ouvrage n'a pas été mis a la vente. (7) Réponse De Béranger: Si le temps, pour montrer jusqu'où va son empire, Pulvérise en effet le beau nom que voilà, Qu'il daigne, sur les vers que j'ose encore écrire, Jeter un peu de cette poudre-là! (8) Alfiéri. (9) On a cru devoir ajouter à ces poésies inédites des versions nouvelles de l'Immortalité et du Lac, tirées des manuscrits de M. de Lamartine, ainsi qu’une page en prose où se trouve la première idée du Crucifix. (D'après l'Imprimerie De E. Martinet, Rue Mignon, Paris.) Source: http://www.poesies.net