Méditations Poétiques Inédites (1849) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) TABLE DES MATIERES I La Pervenche II Sultan, le cheval arabe III La Fenêtre de la maison paternelle IV À Laurence V À M. de Musset, en réponse à ses vers VI Sur un don de la duchesse d’Angoulême VII L’Idéal VIII Adieu à Graziella IX À une jeune fille qui avait raconté un rêve X Prière de l’indigent XI Les Esprits des fleurs XII Les Fleurs sur l’autel XIII Le Lézard XIV Sur une page peinte d’insectes et de plantes XV Sur l’ingratitude des peuples XVI Salut à l’île d’Ischia I La Pervenche Pâle fleur, timide pervenche, Je sais la place où tu fleuris, Le gazon où ton front se penche Pour humecter tes yeux flétris! C'est dans un sentier qui se cache Sous ses deux bords de noisetiers, Où pleut sur l'ombre qu'elle tache La neige des fleurs d'églantiers. L'ombre t'y voile, l'herbe égoutte Les perles de nos nuits d'été, Le rayon les boit goutte à goutte Sur ton calice velouté. Une source tout près palpite, Où s'abreuve le merle noir; Il y chante, et moi j'y médite Souvent de l'aube jusqu'au soir. O fleur, que tu dirais de choses A mon amour, si tu retiens Ce que je dis à lèvres closes Quand tes yeux me peignent les siens! II Sultan, le cheval arabe Le soleil du désert ne luit plus sur ta lame, O mon large yatagan, plus poli qu'un miroir, Où Kaïdha mirait son visage de femme, Comme un rayon sortant des ombres d'un ciel noir! Tu pends par la poignée au pilier d'une tente, Avec mon narghilé, ma selle, et mon fusil, Et semblable à mon coeur, qui s'use dans l'attente, La rouille et le repos te dévorent le fil! Et toi, mon fier Sultan, à la crinière noire, Coursier né des amours de la foudre et du vent, Dont quelques poils de jais tigraient la blanche moire, Dont le sabot mordait sur le sable mouvant, Que fais-tu maintenant, cher berceur de mes rêves? Mon oreille aimait tant ton pas mélodieux, Quand la bruyante mer, dont nous suivions les grèves, Nous jetait sa fraîcheur et son écume aux yeux! Tu rengorgeais si beau ton cou marbré de veines Quand celle que ma main sur ta croupe élançait, T'appelait par ton nom, et, retirant tes rênes, Marquetait de baisers ton poil qui frémissait! Je la livrais sans peur à ton galop sauvage : La vague de la mer, dans le golfe dormant, Moins amoureusement berce près du rivage La barque abandonnée à son balancement. Car, au plus léger cri qui gonflait sa poitrine, Tu t'arrêtais, tournant ton bel oeil vers tes flancs, Et, retirant le feu dans ta rose narine, De l'écume du mors tu lavais ses pieds blancs! Penses-tu quelquefois, l'oeil baissé vers la terre, A ce maître venu dans ton désert natal, Qui parlait sur ta croupe une langue étrangère, Et qui t'avait payé d'un monceau de métal? Penses-tu quelquefois à ta jeune maîtresse, Qui, pour parer ta bride, houri d'un autre ciel, Détachait les rubis ou les fleurs de sa tresse, Et dont la main t'offrait de blancs cristaux de miel? Où sont-ils? que font-ils? quels climats les retiennent? Les vaisseaux dont tu vois souvent blanchir les mâts, Ces grands oiseaux des mers qui vont et qui reviennent, Sur ton sable doré ne les déposent pas! Ne les hennis-tu pas de ton naseau sonore? Ton coeur dans ton poitrail ne bat-il pas d'amour Quand ton oreille entend dans les champs de l'aurore Résonner les doux mots qu'ils t'apprirent un jour? Oh oui! car de ta selle, en détachant mes armes, Tu me jetas tout triste un regard presque humain! Je vis ton oeil bronzé se ternir, et deux larmes Le long de tes naseaux roulèrent sur ma main! III La Fenêtre de la maison paternelle Autour du toit qui nous vit naître Un pampre étalait ses rameaux; Ses grains dorés, vers la fenêtre, Attiraient les petits oiseaux. Ma mère, étendant sa main blanche, Rapprochait les grappes de miel, Et les enfants suçaient la branche, Qu'ils rendaient aux oiseaux du ciel. L'oiseau n'est plus, la mère est morte; Le vieux cep languit jaunissant, L'herbe d'hiver croît sur la porte, Et moi je pleure en y pensant. C'est pourquoi la vigne enlacée Aux mémoires de mon berceau, Porte à mon âme une pensée, Et doit ramper sur mon tombeau. IV À Laurence Es-tu d'Europe? es-tu d'Asie? Es-tu songe? es-tu poésie? Es-tu nature, ou fantaisie, Ou fantôme, ou réalité? Dans tes yeux l'Inde se décèle, Sur tes cheveux le Nord ruisselle; Tout climat a son étincelle Dans le disque de ta beauté! Soeur des Psychés, ou fille d'Eve! Quand ma jeunesse avait sa sève, C'était sous ces traits que le rêve M'incarnait en un mille amours; Je leur disais : « Je vous adore! » Ne disparaissez pas encore!... » Mais ils fuyaient avec l'aurore, Et tu renais avec les jours! Oh! pourquoi, divine inconnue, Pourquoi si tard es-tu venue, Du ciel, de l'air ou de la nue, Passer et luire devant moi? Du regard je t'aurais suivie! 0 Dieu! qui me rendra ma vie? Ma part de temps me fut ravie, Puisque je vécus avant toi. Jour à jour, d'ivresse en ivresse, Tu m'aurais conduit comme en laisse Sans autre chaîne qu'une tresse, Depuis l'aube jusqu'au trépas; Sur tout l'univers dispersée, Et dans mille.coupes, versée, Ma vie, immobile pensée, N'eût été qu'un pas sur tes pas! ................................. ................................. Retour perdu vers l'impossible! Le Temps, sous son aile inflexible, A passé ma vie à son crible, Ainsi qu'un rude moissonneur; Un peu de terre amoncelée Dira bientôt dans la vallée : « De ses jours la gerbe est foulée, » Et voilà la part du glaneur! » Ces heures, en cercle enchaînées, Qui dansaient au seuil des années, .Sortent du choeur découronnées, Et leur aspect se rembrunit; La dernière vers moi s'avance, Et du doigt me montre en silence La couche où le sommeil commence Sur un oreiller de granit. Est-ce l'heure d'ouvrir son âme A ces songes aux traits de femme, Qui brûlent d'un poison de flamme Les yeux d'abord, le coeur après, Quand des jours l'espace et le nombre Se borne au petit cercle d'ombre Que décrit, sur un tertre sombre, La flèche d'un jeune cyprès? Mais toi, si tu viens jeune encore, Au bras de l'époux,qui t'adore, Voir une marguerite éclore De ce gazon qui fleurit tard, Dis, en marchant sur ma poussière : « Celui qui dort sous cette pierre » Conserve au ciel, dans sa paupière, » Un rayon qui fut mon regard! » V À M. de Musset, en réponse à ses vers Maintenant qu'abrité des monts de mon enfance, Je n'entends plus Paris ni son murmure immense, Qui, semblable à la mer contre un cap écumant, Répand loin de ses murs son retentissement; Maintenant que mes jours et mes heures limpides Résonnent sous la main comme des urnes vides, Et que je puis en paix les combler à plaisir De contemplations, de chants et de loisir, Qu'entre le firmament et mon oeil qui s'y lève Aucun plafond jaloux n'intercepte mon rêve, Et que j'y vois surgir ses feux sur les coteaux, Comme de blanches nefs à l'horizon des eaux; Rassasié de paix, de silence et d'extase, Le limon de mon coeur descend au fond du vase; J'entends chanter en moi les brises d'autrefois, Et je me sens tenté d'essayer si mes doigts Pourront, donnant au rhythme une âme cadencée, Tendre cet arc sonore où vibrait ma pensée. S'ils ne le peuvent plus, que ces vers oubliés Aillent au moins frémir et tomber à tes piés! Enfant aux blonds cheveux, jeune homme au coeur de cire, Dont la lèvre a le pli des larmes ou du rire, Selon que la beauté qui règne sur tes yeux Eut un regard hier sévère ou gracieux; Poétique jouet de molle poésie, Qui prends pour passion ta vague fantaisie, Bulle d'air coloré dans une bulle d'eau Que l'enfant fait jaillir du bout d'un chalumeau, Que la beauté rieuse avec sa folle haleine Élève vers le ciel, y suspend, y promène, Pour y voir un moment son image flotter, Et qui, lorsqu'en vapeur elle vient d'éclater, Ne sait pas si cette eau, dont elle est arrosée, Est le sang de ton coeur ou l'eau de la rosée; Émule de Byron, au sourire moqueur, D'où vient ce cri plaintif arraché de ton coeur? Quelle main, de ton luth en parcourant la gamme, A changé tout à coup la clef de ta jeune âme, Et fait rendre à l'esprit le son du coeur humain? Est-ce qu'un pli de rose aurait froissé ta main? Est-ce que ce poignard d'Alep ou de Grenade, Poétique hochet des douleurs de parade, Dont la lame au soleil-ruisselle comme l'eau, En effleurant ton sein aurait percé la peau, Et, distillant ton sang de sa pointe rougie, Mêlé la pourpre humaine au nectar de l'orgie? Ou n'est-ce pas plutôt que cet ennui profond Que contient chaque coupe et qu'on savoure au fond Des ivresses du coeur, àmère et fade lie, Fit détourner ta lèvre avec mélancolie. Et que le vase vide, et dont tes doigts sont las, Tombe et sonne à tes pieds, et s'y brise en éclats?... * Ah! c'est que vient le tour des heures sérieuses, Où l'ironie en pleurs fuit les lèvres rieuses, Qu'on s'aperçoit enfin qu'à se moquer du sort, Le coeur le plus cynique est dupe de l'effort, Que rire de soi-même en secret autorise Dieu même à mépriser l'homme qui se méprise; Que ce rôle est grimace et profanation; Que le rire et la mort sont contradiction; Que du cortège humain, dans sa route éternelle, La marche vers son but est grave et solennelle; Et que celui qui rit de l'enfance au tombeau, De l'immortalité porte mal le flambeau, Avilit sa nature et joue avec son âme, Et de son propre souffle éteint sa sainte flamme. Est-ce un titre à porter au seuil du jugement, Pour tout oeuvre ici-bas qu'un long ricanement? L'homme répondra-t-il, quand le souverain maître Lui crîra dans son coeur : « Pourquoi t'ai-je fait naître? » Qu'as-tu fait pour le temps, pour le ciel et pour moi? » - J'ai ri de l'univers, de toi-même, et de moi! » * Honte à qui croit ainsi jouer avec sa lyre, La vie est un mystère, et non pas un délire. * Après l'avoir nié, - toi-même tu le sens. Dans un des lourds réveils de l'ivresse des sens, Sentant ton coeur désert, ton front brûlant et vide. Tu tournes dans tes doigts le fer du suicide; Mais, avant de mourir, tu veux savoir de moi Si j'ai souffert, aimé, déliré comme toi, Et comment j'ai passé, par ces crises du drame, Des tempêtes des sens aux grands calmes de l'âme, Et comment sur les flots je me suis élevé, Et quel phare divin mes doutes ont trouvé, Et de quel nom je nomme et de quel sens j'adore Ce Dieu que ma pensée en sa nuit vit éclore, Ce Dieu dont la présence, aussitôt qu'il nous luit, Comble tout précipice, éclaire toute nuit. * Triste serait l'accent, et cette longue histoire Remûrait trop de cendre au fond de ma mémoire. Il est sur son sentier si dur de revenir, Quand chaque pied saignant se heurte au souvenir! Mais écoute tomber seulement cette goutte De l'eau trouble du coeur, et tu la sauras toute? * Je vivais comme toi, vieux et froid à vingt ans, Laissant les guêpes mordre aux fleurs de mon printemps, Laissant la lèvre pâle et fétide des vices Effeuiller leur corolle et pomper leurs calices, Méprisant mes amours et les montrant au doigt, Comme un enfant grossier qui trouble l'eau qu'il boit. Mon seul soleil était la clarté des bougies; Je détestais l'aurore en sortant des orgies. * A mes lèvres, où Dieu sommeillait dans l'oubli, Un sourire ironique avait donné son pli; Tous mes propos n'étaient qu'arrière raillerie. Je plaignais la pudeur comme une duperie; Et si quelque reproche ou de mère ou de soeur, A mes premiers instincts parlant avec douceur, Me rappelait les jours de ma naïve enfance, Nos mains jointes, nos yeux levés, notre innocence; Si quelque tendre écho de ces soirs d'autrefois Dans mon esprit troublé's'éveillant à leur voix, D'une aride rosée humectait ma paupière, Mon front haut secouait ses cheveux en arrière; Pervers, je rougissais de mon bon sentiment; Je refoulais en moi mon attendrissement, Et j'allais tout honteux vers mes viles idoles, Parmi de vils railleurs, bafouer ces paroles!! * Voilà quelle gangrène énervait mon esprit, Quand l'amour, cet amour qui tue ou qui guérit, Cette plante de vie au céleste dictame, Distilla dans mon coeur des lèvres d'une femme. Une femme? Est-ce un nom qui puisse te nommer, Chaste apparition qui me forças d'aimer, Forme dont la splendeur à l'aube eût fait envie, Saint éblouissement d'une heure de ma vie; Toi qui de ce limon m'enlevas d'un regard, Comme un rayon d'en haut attire le brouillard, Et, le transfigurant en brillant météore, Le roule en dais de feu sous les pas de l'aurore? Ses yeux, bleus comme l'eau, furent le pur miroir Où mon âme se vit et rougit de se voir, Où, pour que le mortel ne profanât pas l'ange, De mes impuretés je dépouillai la fange. Pour cueillir cet amour, fruit immatériel, Chacun de mes soupirs m'enleva vers le ciel. Quand elle disparut derrière le nuage, Mon coeur purifié contenait une image, Et je ne pouvais plus, de peur de la ternir, Redescendre jamais d'un si haut souvenir! * Depuis ce jour lointain, des jours, des jours sans nombre Ont jeté sur mon coeur leur soleil ou leur ombre; Comme un sol moissonné, mais qui germe toujours, La vie a dans mon coeur porté d'autres amours; De l'heure matinale à cette heure avancée, J'ai sous d'autres abris rafraîchi ma pensée, D'autres yeux ont noyé leurs rayons dans les miens : Mais du premier rayon toujours je me souviens, Toujours j'en cherche ici la trace éblouissante, Et mon âme a gardé la place à l'âme absente. Voilà pourquoi souvent tu vois mon front baissé, Comme quelqu'un qui cherche où son guide a passé Sur un don de la duchesse d’Angoulême Pour me précipiter de plus haut dans l'abîme, Le sort mit mon berceau sur les genoux des rois. La couronne à mon temps me marqua pour victime; L'orage de mon front la fit tomber deux fois. Le bourreau me jeta le bandeau de ma mère De mes ans dans l'exil je vécus la moitié; Mon diadème fut une ironie amère, Reine ici, reine là, mais par droit de pitié. J'accepte! Mais le ciel en prenant mon royaume, Comme pour ajouter un contraste moqueur, Me fit une fortune à l'image du chaume, Et ne me laisse rien de royal que le coeur, Ce coeur qu'il fait aux rois dans sa magnificence, Où s'élève exaucé le voeu du suppliant, Qui croit, même impuissant, à sa toute-puissance; Qui s'ouvre comme un temple au doigt d'un mendiant. De si loin qu'un malheur me jette une parole, J'étends comme autrefois mon bras vers mon trésor; J'ouvre ma main royale, il en tombe une obole!... Mais on voit mon empreinte, et l'on dit : « C'est de l'or! » VI L’Idéal Hôtes des jeunes coeurs, beaux enfants des Génies, Allez jouer plus loin, allez sourire ailleurs! Les cordes de ma voix n'ont plus pour harmonies Que des tristesses et des pleurs. Chers anges du matin éclos dans les rosées, Nos lèvres d'homme, hélas! pour vous n'ont plus de miel; Et vos ailes d'azur, de larmes arrosées, Ne nous porteraient plus au ciel. Il faut aux coeurs saignants des anges plus austères, Pâles, vêtus de deuil, voilés de demi-jour, Et plongeant en silence au fond de nos mystères Un rayon doux comme l'amour. Ces fantômes du coeur ont des accents de femme; Sous de longs cheveux noirs ils dérobent leurs traits; Ils vous disent tout bas, dans la langue de l'âme, De tristes et divins secrets. Nul ne connaît leur nom, nul n'a vu leur visage; Ils s'attachent au coeur comme l'ombre à nos pas. Est-ce un être réel? est-ce un divin mirage Du bonheur qu'on pressent là-bas? Qu'importe? Ciel ou terre, ange ou femme, ombre ou rêve Quelque nom qui te nomme, il est divin pour moi. Que la terre l'ébauche et que le ciel l'achève Le nom sublime qui dit, Toi! VII Adieu à Graziella Adieu! mot qu'une larme humecte sur la lèvre; Mot qui finit la joie et qui tranche l'amour; Mot par qui le départ de délices nous sèvre; Mot que l'éternité doit effacer un jour! Adieu!.... Je t'ai souvent prononcé dans ma vie, Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais, Ce que tu contenais de tristesse et de lie, Quand l'homme dit: « Retour! » et que Dieu dit : « Jamais! » Mais aujourd'hui je sens que ma bouche prononce Le mot qui contient tout, puisqu'il est plein de toi, Qui tombe dans l'abîme, et qui n'a pour réponse Que l'éternel silence entre une image et moi! Et cependant mon coeur redit a chaque haleine Ce mot qu'un sourd sanglot entrecoupe au milieu, Comme si tous les sons dont la nature est pleine N'avaient pour sens unique, hélas! qu'un grand adieu! VIII À une jeune fille qui avait raconté un rêve Un baiser sur mon front! un baiser, même en rêve! Mais de mon front pensif le frais baiser s'enfuit; Mais de mes jours taris l'été n'a plus de sève; Mais l'Aurore jamais n'embrassera la Nuit. Elle rêvait sans doute aussi que son haleine Me rendait les climats de mes jeunes saisons, Que la neige fondait sur une tête humaine, Et que la fleur de l'âme avait deux floraisons. Elle rêvait sans doute aussi que sur ma joue Mes cheveux par le vent écartés de mes yeux, Pareils aux jais flottants que sa tête secoue, Noyaient ses doigts distraits dans leurs flocons soyeux. Elle rêvait sans doute aussi que l'innocence Gardait contre un désir ses roses et ses lis; Que j'étais Jocelyn et qu'elle était Laurence; Que la vallée en fleurs nous cachait dans ses plis. Elle rêvait sans doute aussi que mon délire En vers mélodieux pleurait comme autrefois; Que mon coeur, sous sa main, devenait une lyre Qui dans un seul soupir accentuait deux voix. Fatale vision! Tout mon être frissonne; On dirait que mon sang veut remonter son cours. Enfant, ne dites plus vos rêves à personne, Et ne rêvez jamais, ou bien rêvez toujours! IX Prière de l’indigent O toi dont l'oreille s'incline Au nid du pauvre passereau, Au brin d'herbe de la colline Qui soupire après un peu d'eau; Providence qui console, Toi qui sais de quelle humble main S'échappe la secrète obole dont le pauvre achète son pain; Toi qui tien dans ta main diverse L'abondance et la nudité, Afin que de leur doux commerce Naissent justice et charité; Charge-toi seule, ô Providence, De connaître nos bienfaiteurs, Et de puiser leur récompense Dans les trésors de tes faveurs! Notre coeur, qui pour eux t'implore, A l'ignorance est condamné; Car toujours leur main gauche ignore Ce que leur main droite a donné. X Les Esprits des fleurs Voyez-vous de l'or de ces urnes S'échapper ces esprits des fleurs, Tout trempés de parfums nocturnes, Tout vêtus de fraîches couleurs? Ce ne sont pas de vains fantômes Créés par un art décevant, Pour donner un corps aux arômes Que nos gazons livrent au vent. Non chaque atome de matière Par un esprit est habité; Tout sent, et la nature entière N'est que douleur et volupté! Chaque rayon d'humide flamme Qui jaillit de vos yeux si doux; Chaque soupir qui de mon âme S'élance, et palpite vers vous; Chaque parole réprimée Qui meurt sur mes lèvres de feu, N'osant même à la fleur aimée D'un nom chéri livrer l'aveu; Ces songes que la nuit fait naître Comme pour nous venger du jour, Tout prend un corps, une âme, un être, Visibles, mais au seul amour! Cet ange flottant des prairies, Pâle et penché comme ses lis, une de mes rêveries Restée aux fleurs que je cueillis. Et sur ses ailes renversées Celui qui jouit d'expirer, Ce n'est qu'une de mes pensées Que vos lèvres vont respirer. XI Les Fleurs sur l’autel Quand sous la majesté du Maître qu'elle adore L'âme humaine a besoin de se fondre d'amour, Comme une mer dont l'eau s'échauffe et s'évapore, Pour monter en nuage à la source du jour; Elle cherche partout dans l'art, dans la nature, La vase le plus saint pour brûler l'encens. Mais pour l'être innommé quelle coupe assez pure? Et quelle âme ici-bas n'a profané ses sens? Les vieillards ont éteint le feu des sacrifices; Les enfants laisseront vaciller son flambeau; Les vierges ont pleuré le froid de leurs cilices: Comment parer l'autel de ces fleurs du tombeau? Voilà pourquoi les fleurs, ces prières écloses Dont Dieu lui-même emplit les corolles de miel, Pures comme ces lis, chastes comme ces roses, Semblent prier pour nous dans ces maisons du ciel. quand l'homme a déposé sur les degrés du temple Ce faisceau de parfum, ce symbole d'honneur, Dans un muet espoir son regard le contemple; Il croit ce don du ciel acceptable au Seigneur. Il regarde la fleur dans l'urne déposée Exhaler lentement son âme au pied des dieux, Et la brise qui boit ses gouttes de rosée Lui paraît une main qui vient sécher ses yeux. XII Le Lézard Sur les ruines de Rome. Un jour, seul dans le Colisée, Ruine de l'orgueil romain, Sur l'herbe de sang arrosée Je m'assis, Tacite à la main. Je lisais les crimes de Rome, Et l'empire à l'encan vendu, Et, pour élever un seul homme, L'univers si bas descendu. Je voyais la plèbe idolâtre, Saluant les triomphateurs, Baigner ses yeux sur le théâtre Dans le sang des gladiateurs. Sur la muraille qui l'incruste, Je recomposais lentement Les lettres du nom de l'Auguste Qui dédia le monument. J'en épelais le premier signe : Mais, déconcertant mes regards, Un lézard dormait sur la ligne Où brillait le nom des Césars. Seul héritier des sept collines, Seul habitant de ces débris, Il remplaçait sous ces ruines Le grand flot des peuples taris. Sorti des fentes des murailles, Il venait, de froid engourdi, Réchauffer ses vertes écailles Au contact du bronze attiédi. Consul, César, maître du monde, Pontife, Auguste, égal aux dieux, L'ombre de ce reptile immonde Éclipsait ta gloire à mes yeux! La nature a son ironie Le livre échappa de ma main. Ô Tacite, tout ton génie Raille moins fort l'orgueil humain! XIII Sur une page peinte d’insectes et de plantes Insectes bourdonnants; papillons; fleurs ailées; Aux touffes des rosiers lianes enroulées; Convolvulus tressés aux fils des liserons; Pervenches, beaux yeux bleus qui regardez dans l'ombre; Nénufars endormis sur les eaux; fleurs sans nombre; Calices qui noyez les trompes des cirons! Fruits où mon Dieu parfume avec tant d'abondance Le pain de ses saisons et de sa providence; Figue où brille sur l'oeil une larme de miel; Pêches qui ressemblez aux pudeurs de la joue; Oiseau qui fais reluire un écrin sur ta roue, Et dont le cou de moire a fixé l'arc-en-ciel! La main qui vous peignit en confuse guirlande Devant vos yeux, Seigneur, en étale l'offrande, Comme on ouvre à vos pieds la gerbe de vos dons. Vous avez tout produit, contemplez votre ouvrage! Et nous, dont les besoins sont encore un hommage, Rendons grâce toujours, et toujours demandons! XIV Sur l’ingratitude des peuples Un jour qu'errant de ville en ville, Et cachant sa lyre et son nom, L'aveugle qui chantait Achille Montait au temple d'Apollon; Ses rivaux, que sa gloire outrage, Le reconnaissent à l'image Du dieu qu'on adore à Claros, Et chassent du seuil du génie Ce mendiant, dont l'Ionie Un jour disputera les os! A pas lents, la tête baissée, Le vieillard reprend son chemin, Seul, et roulant dans sa pensée L'injustice du genre humain. En marchant, sous son bras il presse Sa lyre sainte et vengeresse, Qui résonne comme un carquois : Et sur un écueil de la plage Il va s'asseoir près du rivage, Pleurant et chantant à la fois. « Reptiles qui vivez de gloire, Disait-il, déchirez mes jours! Souillez d'avance ma mémoire D'un poison qui ronge toujours! Sifflez, vils serpents de l'envie! De ma fortune et de ma vie Arrachez le dernier lambeau, Jusqu'à ce que les Euménides Écrasent vos têtes livides Sur la pierre de mon tombeau! « Tel est donc le sort, ô nature, Que tu garde à tes favoris? De tout temps l'outrage et l'injure Sont le pain dont tu les nourris. Sitôt qu'un des fils de Mémoire Élève ses mains vers la gloire, Un cri s'élève : il doit périr! Semblable aux chiens de Laconie, La haine dispute au génie Un seuil qu'elle ne peut franchir. « Cependant j'ai courbé ma tête Au niveau de vos fronts jaloux; J'ai fui de retraite en retraite, De peur d'être plus grand que vous! Ma voix, sans écho sur la terre, Montait sur un bord solitaire; Et quand je vous tendais la main (Les siècles le pourront-ils croire?), Je ne demandais pas de gloire, Ingrats! je mendiais du pain! « Mais le génie en vain dépouille L'éclat dont il est revêtu : Comme Ulysse qu'un haillon souille, Il est trahi par sa vertu. De quelque ombre qu'il se recèle, Dès qu'un être divin se mêle Aux enfants de ce vil séjour, L'envie à sa trace s'enchaîne, Et le reconnaît à sa haine, Comme la terre à son amour. « Si du moins, ô langues impures, Contentes de boire mes pleurs, Vos traits restaient dans mes blessures!... Mais non : vous vivez, et je meurs! Mes yeux, a travers leur nuage, Vous voient renaître d'âge en âge. O temps, que me dévoiles-tu? Toujours le génie est un crime. Toujours, quoi! toujours un abîme Entre la gloire et la vertu? « Race immortelle des Zoïle, Non, vous ne vous éteindrez plus! Bavius attend son Virgile, Socrate meurt sous Anitus! Le Dante est maudit de Florence; La mort, dans sa dure indigence Surprend l'aveugle d'Albion; Et l'Envie un jour se console De marchander pour une obole La gloire d'une nation [1]! « Le chantre divin d'Herminie, Rongeant son coeur dans sa prison, Sous les assauts de l'insomnie Sent fléchir jusqu'à sa raison. D'une haine injuste et barbare Les sombres cachots de Ferrare Éteignent-ils l'affreux flambeau? Non : la haine qui lui pardonne Lui laisse entrevoir sa couronne, Mais c'est plus loin que son tombeau! « Et toi, chantre d'un saint martyre; Toi que Sion vit adorer Toi qu'en secret l'envie admire, En s'indignant de t'admirer; En vain, en rampant sur ta trace, La Haine avec sa langue efface Ta route à l'immortalité : Trop grand pour un siècle vulgaire, Ta gloire tristement éclaire Son envieuse obscurité! « En vain l'impure Calomnie Lançant ses traits sur l'avenir, Ne pouvant nier ton génie, S'efforce au moins de le ternir : Comme un vaisseau voguant sur l'onde Traîne après soi la vase immonde Qu'il a soulevée en son cours, Ton nom, plus fort que l'injustice, Traîne ton Zoïle au supplice D'une honte qui vit toujours! « Meute hideuse qu'un grand homme Traîne sans cesse sur ses pas, Toujours acharnés s'il vous nomme, Honteux s'il ne vous nomme pas; Je pourrais... Mais que ce silence Soit contre eux ma seule vengeance! Les dieux nous vengent à ce prix. Que l'oubli soit leur anathème; Que leurs noms n'héritent pas même L'immortalité du mépris! « Vils profanateurs que vous êtes, Aux yeux des siècles indignés Croyez-vous couronner vos têtes Des rayons que vous éteignez? Non! la gloire par vous ternie Ne couvre que d'ignominie Un front que l'ombre aurait caché; Et de ce front livide et blême Le laurier tombe de lui-même, Flétri dès qu'il vous a touché! ». Il se tut : sa lyre plaintive Suspendit ses rhythmes touchants, Croyant que l'écho de la rive Avait seul entendu ses chants; Mais, par ses rivaux irritée, Sur ses pas la foule ameutée Suivait sa trace et l'entendit: Leurs coeurs de venin se gonflèrent, Au lieu d'applaudir ils sifflèrent; Car ainsi l'envie applaudit. Du sein de la foule offensée De ces ennemis inhumains, Soudain une pierre lancée Va frapper sa lyre en ses mains. L'aveugle en vain la presse encore. Elle roule en débris sonore Du sein qui veut la retenir; Mais, en se brisant sous ce crime, Elle jette un accord sublime Qui retentit dans l'avenir! XV Salut à l’île d’Ischia Il est doux d'aspirer, en abordant la grève, Le parfum que la brise apporte à l'étranger, Et de sentir les fleurs que son haleine enlève Pleuvoir sur votre front du haut de l'oranger. I1 est doux de poser sur le sable immobile Un pied lourd, et lassé du mouvement des flots; De voir les blonds enfants et les femmes d'une île Vous tendre les fruits d'or sous leurs treilles éclos. Il est doux de prêter une oreille ravie A la langue du ciel, que rien ne peut ternir; Qui vous reporte en rêve à l'aube de la vie, Et dont chaque syllabe est un cher souvenir. Il est doux, sur la plage où le monarque arrive, D'entendre aux flancs des forts les salves du canon; De l'écho de ses pas faire éclater la rive, Et rouler jusqu'au ciel les saluts à son nom. Mais de tous ces accents dont le bord vous salue, Aucun n'est aussi doux sur la terre ou les mers Que-le son caressant d'une voix inconnue, Qui récite au poëte un refrain de ses vers*. Cette voix va plus loin réveiller son délire Que l'airain de la guerre ou l'orgue de l'autel. Mais quand le coeur d'un siècle est devenu sa lyre, L'écho s'appelle gloire, et devient immortel. *En arrivant au port d'ischia, l'auteur entendit une jeune Mlle réciter une strophe de ses vers. Source: http://www.poesies.net