Les Visions. Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) TABLE DES MATIERES. Invocation Du Poète. Première Vision. Seconde Vision. LE CHEVALIER. Chant I Chant II Romance. Chant III Invocation Du Poète. Au nom sacré du Père, et du Fils, son image, Descends, esprit des deux, esprit qui d’âge en âge, Des harpes de Jessé chérissant les concerts, Par la voix de la lyre instruisis l’univers! Soit que, te balançant sur l’aile des tempêtes, Tu lances tes éclairs dans les yeux des prophètes; Soit qu’aux bords du Jourdain, à l’ombre du palmier, Tu viennes sous les traits du tranquille ramier, Te posant sur le pied des lyres immortelles, Sous leur souffle sacré laisser frémir tes ailes; Soit qu’en langues de feu, dans les airs suspendu, Sur le front de l’apôtre en secret descendu, Tu perces tout à coup, comme un jour sans aurore, De tes rayons divins son coeur qui doute encore. Descends, je dois chanter! Mais que puis-je sans toi, Ô langue de l’esprit? Parle toi-même en moi! Chante ces grands secrets que ton oeil seul éclaire, L’enfance, la vieillesse et la fin de la terre, Et les destins de l’âme, et cet arrêt fatal Qui va finir la lutte et du bien et du mal! Qu’importe à tes regards la distance ou l’espace? Au signe de tes yeux le temps naît ou s’efface, Et l’avenir tremblant, à ta voix enfanté, Passe derrière toi comme un siècle compté. Je tremble en commençant que ma bouche profane, De ton divin délire indigne ou faible organe, N’altère en les rendant tes célestes accords. J’ai préparé pourtant et mon âme et mon corps; Et, pour orner l’argile où tu devais descendre, J’ai jeûné, j’ai prié, j’ai veillé sous la cendre. Tant que les songes faux par ton souffle écartés Ont bercé ma jeunesse au sein des vanités, Et qu’encore amoureux d’une molle harmonie, Par l’ombre du péché mon âme fut ternie, Attendant dans l’effroi l’heure de son retour, Désirant et tremblant de voir naître le jour, Tout plein du grand objet que ta grâce m’inspire, De peur de la souiller j’ai respecté ma lyre. Mais maintenant qu’assis au milieu de mes jours J’en vois une moitié s’éclipser pour toujours, Et l’autre, se hâtant sous le temps qui la presse, De ses derniers festons dépouiller ma jeunesse, Il est temps! hâtons-nous de ravir à la mort Le chant mystérieux qui sur ma harpe dort! Que le feu dont la flamme éclaire et purifie Le charbon qui brûla les lèvres d’Isaïe, D’une bouche mortelle épure les accents, Et que nos chants vers Dieu montent comme l’encens! Première Vision. Et l’Esprit m’emporta sur le déclin des âges: «Quel est cet astre obscur qui, du sein des nuages, Laissant glisser un jour plus morne que la nuit, Écarte à peine l’ombre où sa main me conduit? -C’est le soleil, mon fils! ce roi brillant des sphères! -Quoi! c’est là le soleil qu’ont adoré nos pères? C’est là ce dieu du jour qui, du sommet des cieux, D’un seul de ses rayons éblouissait nos yeux; Qui, le front rayonnant de jeunesse et d’audace, Et des portes du jour s’élançant dans l’espace, De son premier regard éclipsait dans les airs Ses rivaux pâlissants du feu de ses éclairs; De la terre éblouie illuminait les cimes, Comme un torrent de flamme inondait ses abîmes, Faisait monter l’encens, faisait naître les fleurs, Jetait sur l’Océan ses flottantes lueurs, Et, mêlant sa lumière aux vagues de ses plages, D’une brillante écume éclairait les rivages? Se peut-il qu’à ce point cet astre ait défailli? Depuis quand? Par quel sort? -Mon fils, il a vieilli. Tout vieillit dans le ciel ainsi que sur la terre; Ce grand foyer des jours depuis longtemps s’altère. Faible et d’un pas tardif se traînant dans son cours, Il ne dispense plus les saisons ni les jours Comme aux temps fortunés où le regard du sage Par les signes du ciel prédisait son passage, Et, soumettant sa marche à son hardi compas, Marquait l’heure aux humains par l’ombre de ses pas! Il ne mesure plus ni les mois ni les heures; Mais, parmi les débris de ses douze demeures, Égarant au hasard son cours capricieux, D’un pas irrégulier serpentant dans les cieux, Tantôt dardant ses feux pendant des jours sans nombre, Il refuse aux vallons le doux abri de l’ombre, Brûle une terre aride et dévorant les eaux Dans ses flancs altérés fait tarir les ruisseaux; Tantôt se dérobant sous des ombres funèbres, Il livre la nature à de longues ténèbres; Et l’homme épouvanté d’un regard incertain Attend en vain l’aurore aux portes du matin! -Et la terre? lui dis-je en voilant mon visage. -Viens et vois!» dit l’Esprit. -Soudain comme un orage, De la cime des monts fondant sur les guérets, Emporte en tournoyant la feuille des forêts, La promène en son vol du couchant à l’aurore, La quitte, la reprend et la rejette encore: Ainsi, planant de loin sur la terre et les mers, Son souffle impétueux m’emporte dans les airs, Et mon oeil, du soleil suivant la route oblique, Traverse à l’équateur les flots de l’Atlantique, Vole d’un pôle au pôle, et s’abat tour à tour Aux bords où naît l’aurore, où va mourir le jour! «Quelle est vers l’Occident cette immense contrée Par l’abîme des eaux du monde séparée, Et qui, d’un pôle à l’autre étendant ses déserts, Presse autour de ses flancs la ceinture des mers? Sur les routes de l’onde autour d’elle semées, Cent îles reposant sur des vagues calmées, Ainsi que des vaisseaux qui flottent vers des ports, Semblent avec amour s’approcher de ses bords! Jeune et dernier enfant qu’ait porté la nature, Ses monts ont conservé leur verte chevelure; Ses fleuves, ombragés du dôme de ses bois, Élèvent jusqu’à nous leurs mugissantes voix! Sans doute qu’en ces lieux, choisissant leurs asiles, Les enfants de l’Europe ont élevé leurs villes, Donné des noms chéris à ces nouveaux remparts, Et transporté leurs dieux, leur empire et leurs arts? -Insensé! dit l’Esprit: c’est la terre féconde, Où l’aquilon poussa les vaisseaux du vieux monde, Quand déjà ses enfants, rebut des nations, Emportaient avec eux des malédictions! En vain il aborda dans ces champs de délices, L’homme dégénéré n’y sema que ses vices. La licence, l’erreur, les peuples et les rois De ce monde naissant corrompirent les lois; Et, souillé sur ces bords par le sang des victimes, L’arbre heureux de la foi n’y porta que des crimes. En vain, dans ces forêts, des peuples transplantés Y fondèrent des lois, des trônes, des cités, Ces empires d’un jour l’un l’autre se chassèrent; Les générations comme l’ombre y passèrent. Tel qu’un fruit corrompu qui tombe avant le temps, La terre y secoua ses rares habitants; L’Océan engloutit ces races criminelles, Leurs projets insensés périrent avec elles, Et, confiant aux vents la garde de ces mers, Le silence éternel rentra dans ces déserts! Fière et libre à présent du vil poids qui l’oppresse, La nature y triomphe en sa mâle jeunesse; Le cèdre monte en paix sur les vallons flétris, L’océan de ses ports y ronge les débris, Et la terre, du moins, dans son luxe sauvage, Au Dieu qui la créa rend un plus digne hommage!» Il dit, et sur les flots de nouveau s’élança Jusqu’aux sommets de l’Inde où son vol s’abaissa, Sur l’antique Immaüs, dont le front large et sombre Couvrait aux anciens jours des peuples de son ombre, Et versait à ses pieds de ses rameaux divers Sept fleuves dont les flots allaient grossir trois mers! De là, mon oeil, suivant leur onduleuse pente, Sur les champs de l’Asie avec leurs flots serpente! Cherche Tyr ou Memphis, ou le tombeau d’Hector, Salue avec des pleurs l’olivier du Thabor, Redemande au désert les traces de Palmyre, Ces jardins suspendus que Babylone admire, Revoit Jérusalem, ses cyprès, son Jourdain, Et cette tombe où dort l’espoir du genre humain! Le silence et le deuil régnaient sur ces collines, Les fleuves serpentaient à travers des ruines, Le sable du désert, volant en tourbillons, Traçait au gré des vents ses livides sillons, Des peuples disparus effaçait les ouvrages: Seule, élevant sa tête au-dessus des nuages, La pyramide assise au milieu de ce deuil, Des enfants de Memnon magnifique cercueil, Brise comme un écueil le sable qu’elle arrête! Et sur les flots mouvants qu’agite la tempête, Seul et dernier témoin d’un peuple anéanti, Flottait comme le mât d’un navire englouti! Voilà ces monts glacés d’où descendait l’aurore; De son pâle reflet l’astre les frappe encore! Mais leurs fronts, dépouillés par l’aile des autans, Semblent s’être abaissés sous le fardeau du temps! Ici, teignant leurs pieds d’une écume azurée, Le Rhône en bouillonnant sillonne la contrée Où, s’avançant vers lui par d’obliques détours, La Saône en serpentant fait douter de son cours, Se rapproche, s’éloigne et revient avec grâce S’unir en murmurant au fleuve qui l’embrasse. En remontant le cours de ces tranquilles eaux, Je vois à l’Occident onduler ces coteaux, Dont les sommets, pareils aux vagues écroulées, Semblent en se courbant fondre sur les vallées. C’est là que je naquis; voilà l’humble séjour Où mon regard s’ouvrit à la beauté du jour. Sur le flanc décharné de cette humble colline, Le lierre embrasse encore une antique ruine. C’était... Pardonne aux pleurs qui tombent de mes yeux, C’est un dernier débris du toit de mes aïeux! De là, longeant les bords de la mer de Tyrrhène, Il s’abat comme un aigle au sommet de Pyrrhène, Me montre avec horreur aux rives des deux mers L’Ibérie étalant ses monuments déserts. L’Alhambra, fier encor de ses splendeurs antiques, Prolongeait sous mes pieds ses élégants portiques, Où l’Arabe, accouplant les gracieux arceaux, A façonné le marbre en flexibles berceaux. «Deux peuples ont bâti ces murs que tu contemples! L’Arabe et le chrétien ont prié sous ces temples! Les pierres sont debout: les peuples ont passé!» Il dit, et franchissant Pyrrhène au front glacé, D’un vol irrégulier serpentant dans la plaine, Le souffle impétueux m’emportait vers la Seine! Mais quand du haut des airs mes regards effrayés Reconnurent ces bords qui fuyaient sous mes pieds: «Que de ton vol ardent la course se modère, Lui dis-je, et de plus près rasons ici la terre! Laisse-moi rechercher dans ces vallons flétris Des lieux où j’ai passé les vestiges chéris: C’est ici que d’ombrage et de fleurs embellie, La terre m’apparut, au matin de ma vie, Comme un lieu permanent où l’homme avant le soir Pouvait sur de longs jours fonder un long espoir! C’est ici que plus tard, dans l’été de mon âge, Trouvant un port tranquille après un long orage Dans le sein de l’amour entraîné par l’hymen, Et cultivant les fruits de mon champêtre Éden, Dans le calme des nuits recueillant mon délire, Au Dieu qui l’inspirait je consacrais ma lyre! Là je voyais jouer sur le gazon des prés De nos chastes amours les présents adorés! Là je plantais pour eux le chêne au large ombrage, Dont le dôme éternel, élargi d’âge en âge, Devait, prêtant son ombre aux fêtes du vallon, Porter de fils en fils mes bienfaits et mon nom! Là je semais l’épi; là je creusais la rive Où mes soins enchaînaient une onde fugitive! Le temple du Seigneur s’élevait sur ces bords; Là veillait le pasteur sur la cendre des morts! Là dormaient ses aïeux; là l’humble croix de pierre De son ombre immobile a couvert leur poussière! Ses débris mutilés couvrent encor leurs os! Mânes! goûtez en paix ce reste de repos! Bientôt...» Mais, m’arrachant des lieux de ma naissance, L’Esprit impatient me gourmande et s’élance, Et vers les champs déserts de l’antique Paris Me jette épouvanté sur d’immenses débris. C’était l’heure où jadis, au réveil de l’aurore, Les rayons précurseurs du jour qui vient d’éclore Teignant les dômes saints de douteuses clartés, Un bruit immense et sourd s’élevait des cités! Comme on dit qu’à l’aspect de la céleste flamme Le marbre de Memnon résonne et prend une âme, L’airain, retentissant au sommet de ses tours, Des fidèles au temple appelait le concours; Le prêtre, accompagné des célestes cantiques, Guidait la foule errante autour des saints portiques. Le clairon belliqueux résonnait: à sa voix, Les guerriers qui veillaient aux barrières des rois, Ceignant des feux du jour leur cuirasse frappée, Comme un rempart d’acier s’alignaient sous l’épée; La chute du marteau, le roulement des chars, De leurs bruits discordants ébranlaient les remparts; Les bornes des palais laissaient tomber leur chaîne, Les gonds d’airain criaient sous les portes de chêne; Et, comme un fleuve immense et grossi dans son cours, La foule s’écoulait pour le travail des jours. «Mesure, dit l’Esprit, les vanités du monde.» Il dit. Je ne vis plus qu’une forêt profonde, Qui, d’un fleuve fangeux couvrant les bords obscurs, Croissait languissamment sur le bord de ses murs; Le flot, triste et dormant sous son arche écroulée, D’un murmure plaintif remplissait la vallée, Où la Seine, jadis reine de ces beaux lieux, Roulait avec amour dans son sein orgueilleux Les ombres des palais qui couronnaient les rives, Et, sous des ponts d’airain pressant ses eaux captives, Se hâtait d’embrasser dans ses mille replis Ces murs par qui ses flots se sentaient ennoblis! Mais, recherchant en vain quelque ombre de sa gloire, Ces lieux avaient perdu jusques à sa mémoire, Et son cours, égaré de déserts en déserts, Traînait des flots sans nom vers la pente des mers. Seulement sur ses bords, de distance en distance, Monument de sa gloire et de sa décadence, Un portique, un débris, s’élevant sur les bois, Semblaient par leur aspect lui parler d’autrefois, Et du sommet miné d’une arche triomphale, Sous le vol des oiseaux roulant par intervalle, La pierre, d’un bruit sourd éveillant les échos, Traçait, en s’abîmant, un cercle dans ses flots. Je suivais à pas lents ses détours dans la plaine, Écartant d’une main les jets pliants du chêne; De l’autre j’arrachais des débris effacés De la ronce aux cent bras les fils entrelacés; Je cherchais à fixer les lettres et les nombres, Comme on cherche la vie, hélas! parmi des ombres. Là, le Louvre abaissant ses superbes créneaux Cachait ses fondements parmi d’humbles roseaux; Sur les tronçons brisés de ses larges arcades Le lierre encor traçait de vertes colonnades, Et, croissant au hasard sur des chiffres chéris, Le lis pétrifié s’ouvrait sur ces débris. Là, d’un temple détruit couronnant les portiques, Deux tours penchaient encor leurs ponts mélancoliques, Mais, suspendant leurs nids aux voûtes du saint lieu, Les oiseaux chantaient seuls dans la maison de Dieu. Ici croissait l’ortie; ici la giroflée Penchait sur les débris sa corolle effeuillée; Là le buis éternel de ses sombres rameaux Nouait comme un serpent le marbre des tombeaux. Là, sous le vert cyprès dormait, couché dans l’herbe, Le buste mutilé d’un conquérant superbe, Où les marbres épars de tous ces dieux mortels, Dont la Grèce crédule éleva les autels, Et qui, fuyant ici les bords de l’Ionie, Y recevaient encor le culte du génie! Plus loin, d’un front sublime allant toucher les cieux, D’un règne passager monument orgueilleux, La colonne d’airain, plus forte que les âges, Autour de son sommet voit gronder les orages, Et sur ses larges flancs porte en lettres de fer Des exploits que la rouille est prête d’étouffer. Sans doute ici d’un roi s’élançait la statue; Mais l’autel est debout, l’idole est abattue; Sur son faîte isolé, roi des champs d’alentour, Un aigle solitaire a choisi son séjour: Il y plane, il s’y pose, et, sous sa large serre Embrassant ce débris des foudres de la guerre, Sur ce sanglant trophée où son aire est assis Semble se souvenir d’avoir régné jadis! Quoi! d’un peuple éternel voilà donc ce qui reste! Voilà sa trace; à peine un débris nous l’atteste! C’est d’ici que, régnant sur l’Océan soumis, Ce peuple, qu’adoraient même ses ennemis, Vit pendant deux mille ans les arts ou la victoire Étendre tour à tour son empire ou sa gloire! Là régnèrent ces rois redoutés ou chéris, Ces Louis! ces François! ces Charles! ces Henris! Dont la main, tour à tour imposante ou facile, Sut modérer le frein de ce peuple indocile, Princes qui, par la guerre ou les arts couronnés, Imposèrent leurs noms aux siècles étonnés! Là, ces prêtres sortis des sacrés tabernacles Dont l’Église agitée implorait les oracles, Ébranlant les palais des foudres de leurs voix, Tonnaient au nom du ciel sur les crimes des rois. Là, ces preux appuyés sur leur vaillante épée, Partant pour conquérir une tombe usurpée, Ne demandaient pour prix de leurs nobles combats Qu’un signe de salut qui bénît leur trépas, Ou qui n’en rapportaient, dépouille auguste et sainte, Que du sang du Sauveur un peu de terre empreinte! Là, ces chantres fameux dont les divins accords Attiraient les enfants des peuples vers ces bords, Et sur le monde épris de leur mâle harmonie Faisaient parler leur langue et régner leur génie! Là, ces tribuns, l’amour, l’horreur des nations, Soufflant contre les lois le feu des factions, Soulevés, déchirés par des mains forcenées, Subissant les fureurs qu’ils avaient déchaînées! Là, ce nouveau César, dont la terrible main, Sur son siècle indompté jetant un joug d’airain, Comme un subit éclair sort du choc des nuages, S’élançait triomphant du sein de ces orages, Du fer qu’elle a forgé frappait la liberté! Puis, tombant sans empire et sans postérité, Semblable au feu du ciel qui dévore et qui passe, Ne laissait qu’un trophée et du bruit sur sa trace. Et maintenant couverts des ténèbres du temps, Ces lieux sans souvenirs, sans voix, sans habitants, Ont oublié les pas et les oeuvres de l’homme Et n’entendent pas même une voix qui les nomme! J’allais pleurer sur eux, mais l’Esprit: «Que fais-tu? Ménage, me dit-il, ta force et ta vertu; Va! dans ces jours d’épreuve, et de deuil et d’alarmes, Pleure sur les vivants, s’il te reste des larmes!» Il dit, et vers le nord m’emportant dans les airs, Il me montra de loin un rocher sur les mers. «Voilà cette Albion, cette reine des ondes, Dont les vaisseaux légers, messagers des deux mondes, Ouvrant leur aile immense aux fougueux aquilons Se jouaient sur les eaux comme des alcyons! Ses fils régnaient partout où règnent les tempêtes! Ses filles, de l’Europe embellissant les fêtes, Respiraient l’innocence, et dans leurs chastes yeux Réfléchissaient l’azur de la mer et des cieux, Et, dénouant aux vents leurs chevelures blondes, Aimaient à soupirer au murmure des ondes! Hélas! elle a péri comme Tyr et Sidon, Et les flots qu’elle brise ont oublié son nom!» Il disait, et déjà, sur les rives profondes Où du sang des humains le Rhin teignait ses ondes, Il reprenait sa course, et du sommet des airs Me montrait vers le nord ces empires déserts Qui, sous des cieux glacés où languit la nature, Formaient autour du pôle une étroite ceinture. Bords affreux qu’aux rigueurs d’un éternel hiver L’homme osa conquérir et ne put conserver! Leur faux éclat ne fut qu’un brillant météore, Pareil aux feux trompeurs de cette fausse aurore, Qui, de leur longue nuit perçant l’obscurité, Teint leur sombre horizon d’un moment de clarté! Puis, franchissant les monts de la verte Helvétie, Il rase, en serpentant, les plaines d’Italie, Traverse l’Apennin, voit l’Arno dans son cours De ses bords dépeuplés embrasser les contours, Comme un cygne des lacs que le printemps ramène Voit son aile briller dans l’eau du Trasimène, Me montre, en souriant, et l’horizon lointain Le Socrate éclairé des rayons du matin, Longe les verts coteaux de la fraîche Sabine, Vers la rive des mers d’un vol pressé décline, Voit des déserts semés de superbes débris, Traverse un fleuve étroit aux flots presque taris, Et, s’abattant enfin sur les remparts de Rome: «Voilà, s’écria-t-il, le dernier sort de l’homme! C’est ici que, fuyant la mort de toutes parts, De mille nations quelques restes épars Par le souffle de Dieu balayés sur ces rives, Cachent dans ces débris leurs tribus fugitives, Soit que du sang sacré ces bords encor fumants Résistent plus longtemps aux chocs des éléments, Soit que l’Esprit fatal dont le monde est l’empire Ne les ait réunis que pour mieux les séduire! Tous les enfants d’Adam rassemblés dans ce lieu Attendent dans l’effroi le jour, le jour de Dieu! Tu l’as voulu, mon fils, tu le verras, mais pleure!» Il dit, reprend son vol, s’éloigne, et je demeure Seul, invisible, errant comme une ombre sans corps, Qui, s’échappant la nuit de la foule des morts, Revient aux lieux chéris où l’instinct la rappelle Chercher s’il est un coeur qui se souvienne d’elle, Sur celui qu’elle aimait jette un oeil éperdu, Et désire de voir et tremble d’avoir vu. Ainsi, de Romulus parcourant les collines, Je cherchais les vivants cachés dans leurs ruines; Je suivais, je comptais les rares habitants, Seuls débris échappés au naufrage du temps; Invisible témoin de leur funèbre drame, J’entendais leurs discours, je lisais dans leur âme, Et, frissonnant comme eux de tristesse et d’effroi, Je m’écriais en vain: «Esprit, emportez-moi!» Hélas! mes yeux à peine avaient reconnu Rome; Cet asile des dieux, ce chef-d’oeuvre de l’homme, N’étalait plus alors dans ses vastes remparts Ces temples, ces palais des dieux et des Césars; Les mortels abrités sous ses débris antiques N’élevaient plus au ciel de somptueux portiques; Attendant tous les jours le dernier de leurs jours, Ils n’embellissaient plus leurs précaires séjours; Le soc ne fendait plus leurs tristes héritages; Qu’importaient de leurs champs les fruits ou les ombrages À ces êtres déchus, dont l’espoir incertain Ne s’étendait, hélas! qu’à peine au lendemain? Ni les lois, ni les moeurs, ni la crainte des peines De la société ne gouvernaient les rênes; La liberté sans frein et la force sans droits Remplaçaient dans ses murs peuple, tribuns et rois; Chaque jour, chaque instant voyait un nouveau maître Renaître pour périr et périr pour renaître. Point de culte commun: sur des autels d’un jour Chacun créant son Dieu, le brisant à son tour, Mesurant à sa peur ses lâches sacrifices, Avait autant de dieux qu’il rêvait de supplices! Seulement, quelquefois, de l’enfer ou du ciel Descendant ou montant sous les traits d’un mortel, Un ange de lumière, un esprit de ténèbres Effrayant les esprits de prodiges funèbres, Troublant les éléments, commandant au trépas, Entraînaient un moment les peuples sur leurs pas, Puis, s’évanouissant comme une ombre légère, Ils les abandonnaient à leur propre misère, Confondaient à leurs yeux l’erreur, la vérité, Et semblaient se jouer de leur crédulité! Ainsi sans lois, sans arts, sans culte, sans patrie, Privés des doux travaux qui fécondent la vie, Les hommes, fatigués de leur morne loisir, Traînaient des jours affreux sans espoir, sans désir; Des nobles passions, aliment de nos âmes, Dans leurs coeurs assoupis ne sentaient plus les flammes; Une seule pensée, un morne sentiment, De leurs esprits glacés immuable tourment, Semblable au poids affreux que dans l’horreur d’un rêve De son sein qu’il oppresse un malade soulève, La crainte, remplaçant liens, patrie, amour, Régnait seule a jamais sur leur dernier séjour, Sevrait les tendres fruits des baisers de leurs mères, Arrachait la beauté des deux bras de leurs pères, Et des hommes frappés d’une muette horreur Changeait l’amour en haine et la crainte en fureur. Tantôt on les voyait dans un sombre silence Traîner de leurs longs jours la stupide indolence, Assis sur les débris d’un temple profané, Les bras croisés, l’oeil fixe et le front incliné; Tantôt, fuyant en vain leur vague inquiétude, Chercher des souterrains l’horrible solitude, Et, maudissant du jour l’inutile flambeau, S’ensevelir vivants dans la nuit du tombeau; Puis, saisis tout à coup d’un bizarre délire, S’abandonner sans cause aux accès d’un fou rire, Se chercher, s’embrasser, pousser d’horribles cris, Se couronner de fleurs, danser sur des débris; Comme pour dérober une heure à leurs supplices, Se hâter d’inventer de nouvelles délices, D’un regard impudique outrager la beauté, Mêler les ris, les pleurs, la mort, la volupté, Et puiser dans le sein de leur fatale ivresse Un bonheur plus affreux encor que leur tristesse. Cependant, quand le cri de leurs pressants besoins Pour soutenir leurs jours sollicitait leurs soins, On ne les voyait pas, levés avant l’aurore, Coucher le blond froment sur le sillon qu’il dore, Des épis desséchés dérouler les faisceaux, Faire jaillir le grain sous les bruyants fléaux, Recueillir en chantant les doux présents des treilles, Dérober aux forêts le nectar des abeilles, Fouler d’un pied rougi par le suc du raisin Le pressoir ruisselant des flots ambrés du vin, Ni du fanon gonflé des fécondes génisses Faire écumer le lait dans de brillants calices. Tous ces dons prodigués au travail des humains Semblaient s’être taris sous leurs coupables mains; Les arbres languissants sans séve et sans culture, N’étalant qu’à regret une rare verdure Aux feux d’un astre éteint ne voyaient plus mûrir Ces fruits qu’à nos besoins leurs bras semblaient offrir! Les animaux rendus à leur indépendance, De l’homme dégradé dédaignant la présence, Ne reconnaissaient plus sur son front profané Le signe du pouvoir dont Dieu l’avait orné; Le taureau, brandissant sa corne menaçante, Ne tendait plus au joug sa tête obéissante; L’étalon indompté ne mordait plus le frein; L’agile lévrier ne léchait plus sa main; Le coq, abandonnant le seuil de ses demeures, Au pâtre vigilant ne chantait plus les heures; La fidèle colombe avait fui dans les bois, Et l’oiseau domestique, effrayé de sa voix, Ne venait plus lui pondre au retour de l’aurore Ces doux fruits de son nid, ravis avant d’éclore! Mais seul, abandonné de ses sujets divers, Ce roi des animaux, de la terre et des mers, Errant sur les confins de son stérile empire, Allait, sur les rochers où l’Océan expire, Recueillir pas à pas, pour soulager sa faim, Ces vils rebuts des mers rejetés de son sein, Ces reptiles des eaux, ces impurs coquillages Que balayaient les flots sur le sable des plages. En fouillant les débris des murs abandonnés, Des autels, des tombeaux par ses pas profanés, Du marbre verdoyant de ces vieilles ruines Ses négligentes mains arrachaient des racines, De ces vils aliments composaient son repas, Que le nectar de l’homme, hélas! n’arrosait pas. Ainsi dans les horreurs d’une longue agonie Végétaient ces enfants d’une race bannie; Une éternelle attente empoisonnait leurs jours; Mille étranges rumeurs occupaient leurs discours! Tantôt, pour détourner les fléaux de leurs têtes. Le fer avait parlé par la voix des prophètes, Il demandait du sang, des prêtres, des autels, Promettant à ce prix d’épargner les mortels; Et la terre, à jamais de son dieu délivrée, Aux esprits infernaux allait être sacrée! Tantôt les ouragans avaient pris une voix Ou l’éclair dans le ciel avait tracé la croix! Déjà les éléments, lui rendant leur hommage, À la voix d’un vieillard avaient soumis leur rage. Les astres avaient lui, l’onde avait reculé, Les airs étaient calmés, la terre avait tremblé, Ou les morts échappés de leurs bières funèbres Avaient crié: «Salut!» dans l’horreur des ténèbres: Mais depuis le matin du dernier de ces jours Un prodige plus grand occupait leurs discours. Un homme, car ses traits du moins étaient d’un homme, Inconnu des vivants avait paru dans Rome: Jeune, beau, tel enfin que les hommes pieux Jadis voyaient passer les messagers des cieux. Son front pur et serein, ses traits ornés de grâces, Du malheur des humains ne portaient point les traces; Ses yeux demi-baissés à travers leur azur Laissaient lire la paix d’un coeur tranquille et pur, Et son regard brillant d’amour et d’espérance Avait des anciens jours le calme et l’innocence! Le duvet de sa joue à peine se montrant, Le sourire ingénu sur ses lèvres errant, La candeur de son front et les tresses bouclées De l’or de ses cheveux sur son cou déroulées, Marquaient cet âge heureux, ce matin de nos jours, Où l’astre de la vie, en commençant son cours, Sur les traits indécis de l’homme enfant encore Mêle aux feux du Midi les teintes de l’aurore! Cependant le bâton qui pliait sous sa main, Ses pieds qu’avait blessés la longueur du chemin, Ses vêtements couverts de fange et de poussière, La fatigue du jour pesant sur sa paupière, Et de son front pâli la brûlante sueur, Tout donnait à ses traits l’aspect d’un voyageur Qui, marchant nuit et jour vers des plages lointaines, Arrive avec effort au terme de ses peines! Mais sur la terre encor qui pouvait voyager? D’où venait, où tendait ce divin étranger? Était-il donc encor sur quelque heureuse plage Un peuple, une famille échappée du naufrage, Qui dans un doux asile, à l’ombre du Seigneur, Des enfants de la terre ígnorât le malheur? Cet enfant inconnu de ces heureuses terres Venait-il en montrer le chemin à ses frères? Au monde racheté d’un déluge nouveau Apportait-il au moins le céleste rameau? Était-ce un homme, un ange, ou l’un de ces fantômes Qui sortaient quelquefois des funèbres royaumes Pour se faire adorer des crédules humains? Nul ne pouvait fixer leurs pensers incertains, Car à peine avait-il sur ce séjour d’alarmes Promené quelque temps ses yeux mouillés de larmes, Et par des mots épars, sur sa bouche expirants, Interrogé de loin les tristes habitants, Qu’éclatant en sanglots, se frappant la poitrine, Et traçant sur son front une image divine, Saisi d’étonnement, de doute ou de terreur, Il s’en était enfui poussant un cri d’horreur, Et frappés de ses traits pâlis par ses menaces, Les hommes effrayés avaient perdu ses traces! Maintenant enflammé d’un désir curieux, Le peuple en grossissant le cherchait en tous lieux, Et fouillant les rochers, les antres, les ruines, De ses longs hurlements frappait les sept collines! Mais la nuit tout à coup, en descendant des airs, Plongea dans le silence et l’homme et l’univers! Ce n’étaient plus ces nuits, soeurs du jour, dont les ombres, Voilant sans les cacher les horizons plus sombres, Descendaient pas à pas du dôme obscur des cieux, Et d’un jour plus égal charmaient encor nos yeux, Alors que, rayonnant sur l’azur de ses voiles, Les paisibles lueurs des tremblantes étoiles Voyaient les doux reflets de leurs pâles flambeaux Dormir sur les gazons ou flotter sur les eaux! Le disque irrégulier de l’astre aux deux visages Ne guidait plus leur foule et travers les nuages; Il ne consolait plus de ses tendres regards Les débris dispersés des grandeurs des Césars. Frappant du Vatican les longues colonnades, Ses rayons prolongés sous l’ombre des arcades Ne montraient plus de loin au regard attristé Les fantômes épars de l’antique cité, Et passant par degrés sur les saintes collines, N’y faisaient plus grandir l’ombre de leurs ruines! Ces soleils de la nuit du pilote connus, Saturne, Jupiter, Mars, la chaste Vénus, Et ceux que les pasteurs, levés avant l’aurore, Comme des fleurs du ciel voyaient jadis éclore, Ayant déjà rempli leur précoce destin, N’éclairaient déjà plus le soir ni le matin; Mais une nuit glacée, universelle, obscure Comme un voile de deuil tombant sur la nature, Enveloppait soudain de son obscurité Et le ciel, et la terre, et l’homme épouvanté. Ses yeux, en vain levés vers les voûtes funèbres, Retombaient accablés du poids de ces ténèbres; Et le monde muet, sans ciel et sans flambeau, Restait comme endormi dans la nuit du tombeau! Seconde Vision. Qu’êtes-vous devenus, voluptueux rivages, Collines de Tibur, antres frais, verts bocages, Où l’Anio, tombant en liquides cristaux, Répandait dans les airs la fraîcheur de ses eaux? Beaux arbres dont l’hiver respectait la verdure, Cascades dont Mécène adorait le murmure, Jardins où les Césars, lassés de leur splendeur, Fuyaient et retrouvaient leur fatale grandeur, Ruisseaux, vallons obscurs, grottes, humbles retraites, Qui prêtiez du silence et de l’ombre aux poëtes, Où Tibulle, où Virgile, amoureux de vos bords, Exhalaient leur belle âme en immortels accords, Où leur ami voyait avec un doux sourire, La sagesse et l’amour se disputer sa lyre, Et dans leurs douces mains la livrant tour à tour, D’un bonheur nonchalant jouissait jour à jour? Hélas! j’ai vu moi-même, après deux mille années, Par l’homme et par le temps ces rives profanées N’offrir dans leur tristesse et dans leur nudité Qu’un triste monument de leur caducité. L’antiquaire y fouillait sous la ronce et l’épine La poudre des tombeaux, la pierre des ruines, Et foulant sous ses pieds la cendre des héros, De leurs noms oubliés laissait d’ingrats échos! Des générations rapides, ignorées, Avaient passé, sans trace, en ces mêmes contrées, Et vers l’éternité précipité leur cours, Semblables à leurs flots qui débordent toujours! Les hommes n’étaient plus; les dieux, les dieux eux-même Étaient avec le temps tombés du rang suprême; D’autres dieux les avaient chassés de leurs autels; Les vils lézards rampaient sur leurs noms immortels; Du beau temple où Tibur évoquait sa sibylle, La croix couvrait le dôme et consacrait l’asile; La chasteté veillait au parvis de Vénus, Et dans ces bois souillés du nom d’Antinoüs, Sur les débris épars de ces mêmes demeures Où la lyre d’Horace avait charmé les heures, Le solitaire errant chantait à demi-voix L’immortel testament d’un Dieu mort sur la croix, Et la cloche du soir, dans le ciel balancée, D’un pieux souvenir éveillant la pensée, Tintait de l’angélus l’harmonieux soupir, Comme un adieu plaintif du jour qui va mourir! Mais alors l’Anio sous ces voûtes profondes De rochers en rochers jetait encor ses ondes; Au pin pyramidal les pâles peupliers S’entrelaçaient encor sur de riants sentiers; D’un radieux couchant les vapeurs empourprées Baignaient de Tusculum les cimes azurées, L’océan sans rivage en bornait l’horizon; Mille débris sacrés y jonchaient le gazon, Et les yeux, enivrés de ces sublimes scènes, Retrouvaient quelques pleurs pour les grandeurs humaines. Le voyageur assis sur un cype effacé Cherchait à l’horizon la ville du passé, Et de cette grande ombre à ses yeux transformée Voyait monter encor l’éternelle fumée! Maintenant le sol même avait péri: les yeux Ne reconnaissaient plus la nature et les cieux. La terre avait tremblé; dans le sein des vallées, Les monts avaient baissé leurs têtes écroulées Sur ce lit où le fleuve avait perdu ses eaux; Les bois n’étendaient plus leurs ombrageux rameaux. Un silence éternel, effroi de la nature, Régnait seul où régnait son éternel murmure. L’océan semblait mort, le ciel vide, et pour l’oeil L’horizon n’était plus que solitude et deuil. De rochers entassés une ceinture énorme, De monts déracinés débris sombre et difforme, Semblait avoir fermé d’un invincible mur Ce fortuné vallon qui fut un jour Tibur: Formidable rempart, vaste amas de ruines, Qu’en leurs convulsions les monts et les collines Avaient confusément l’un sur l’autre entassé Et de rochers hideux sur ses flancs hérissé; Nul arbre n’y plantait ses racines rampantes, Nul gazon n’étendait ses tapis sur ses pentes, Mais, pareil aux amas par les volcans vomis, Un chaos inégal de rocs mal affermis, En rapides degrés s’élevant jusqu’aux nues, De ces bords interdits dérobait les issues, Et jamais des mortels les pas audacieux N’auraient osé tenter d’escalader ces lieux. Cependant Éloïm, l’Esprit ainsi me nomme Le jeune pèlerin qui s’est montré dans Rome, Éloïm vers ces lieux, poussé par la terreur, Fuyait, le coeur glacé d’épouvante et d’horreur; Il entendait de loin retentir dans l’espace Les cris des insensés qui couraient sur sa trace, Et, tremblant de tomber dans leurs barbares mains, Se frayait sur ces rocs de périlleux chemins. Tel qu’aux flancs escarpés des pics de l’Érymanthe, Le son lointain du cor suspend la biche errante: Tel aux cris des mortels qu’il entend approcher, Éloïm s’élançait de rocher en rocher, Et, gravissant les pics, franchissant les abîmes, De ces remparts altiers escaladait les cimes, Quand son oeil tout a coup découvre un antre obscur, Contre les pas de l’homme asile affreux, mais sur! Il y plonge; il en suit les ténébreuses routes. La caverne tantôt ouvre ses larges voûtes, Où le bruit de ses pas, par l’écho reproduit, Redoublant son effroi, roule au loin dans la nuit, Et tantôt resserrant ses parois sur sa trace, Semble, pour l’étouffer, lui refuser l’espace, Et le force à ramper dans de sombres chemins Dont le sol déchirait ses genoux et ses mains; Mais, le corps insensible aux douleurs qu’il endure, Il fuirait les humains au bout de la nature, Et, suivant à tâtons ces immenses détours, Dans leur muette horreur il s’enfonce toujours; Trois fois de la clepsydre où l’homme en vain le pleure, Le sable aurait versé la mesure d’une heure, Depuis qu’enseveli dans cet antre profond, Éloïm avançait sans en trouver le fond. Déjà depuis longtemps; le jour livide, oblique, Qui glissait en rampant par son étroit portique, De détour en détour, par degrés affaibli, Sur les flancs de la grotte avait encor pâli, Puis, s’éteignant enfin dans des vapeurs plus sombres, Rappelé ses rayons du sein glacé des ombres; Dans une nuit sans teinte il perdait son regard. Il marchait, il tombait, il rampait au hasard, Enfin d’un jour lointain la débile lumière Semble d’un doux reflet consoler sa paupière; Il doute, il croit longtemps que son oeil ébloui Lui prolonge l’erreur dont ses sens ont joui. Mais, semblable aux lueurs d’une tardive aurore, De chacun de ses pas la clarté semble éclore; Et du fond rayonnant de cet obscur séjour; Il voit enfin jaillir un pur filet du jour; Et la fraîcheur de l’air que son haleine aspire, Tout annonce une issue; il s’écrie, il respire! Il s’élance, il accourt, il accourt, mais, hélas! À ses regards surpris, ce jour n’augmente pas, Ce n’est qu’un seul rayon, que dans l’ombre incertaine Les fentes du rocher laissent filtrer à peine! Il veut du moins coller sur ce rocher jaloux Son regard altéré de cet éclat si doux! Il y touche: ô surprise! une porte de pierre, De l’antre ténébreux gigantesque barrière, Que supportent des gonds et des verrous d’airain, Ferme d’un mur glacé le sombre souterrain, Et, par l’étroit canal d’un léger interstice, Laisse à peine un passage où le regard se glisse! Éloïm, emporté d’un désir curieux, Aux fentes du rocher colle en tremblant ses yeux. Il voit... ivre du trouble où cet aspect le plonge, Il voit ce que jamais il n’avait vu qu’en songe, Un vallon ombragé par des bois encor verts, Une île de délice au milieu des déserts, Des jardins, des gazons, des arbres, des fontaines Roulant à flots plaintifs leurs ondes incertaines; Des sillons où les vents, sur ces bords assoupis, Balançaient mollement les vagues des épis; Des fruits prêts à tomber des rameaux qui fléchissent, Les uns encore en fleur, les autres qui jaunissent. Il voit bondir plus loin, sur le penchant des prés, Ces animaux jadis à l’homme consacrés, Deux taureaux aiguisant contre un vieux sycomore Leur corne recourbée où le joug pend encore, Un sauvage coursier dont les longs crins épars Ne voilent qu’a demi l’éclair de ses regards; De paisibles brebis aux toisons ondoyantes, Des chevreaux suspendus aux roches verdoyantes, La poule dont le chant dès l’aurore entendu Avertit l’homme à jeun du fruit qu’elle a pondu; L’oiseau du laboureur, le pigeon, l’hirondelle Fidèle après cent ans au toit qui la rappelle, Et l’âne domestique; et l’onagre et le chien De l’homme autant que l’homme ami, frère, gardien, Qui, d’un maître indigent dédaignant les largesses, N’aime en lui que lui-même et vit de ses caresses. Il entend gazouiller sur la cime des bois Ces oiseaux dont jamais il l’entendit la voix, Ces chantres de la nuit, du soir ou de l’aurore, Que chaque heure du jour et des nuits fait éclore Et qui, pour assoupir ou réveiller nos sens, Exhalent leurs amours en suaves accents. C’était l’heure où du jour toutes les voix s’apaisent, Où des oiseaux lassés les vifs accords se taisent, Où Philomèle seule, attendrissant les airs, Au malheureux qui veille adresse ses concerts; Sur un rameau voisin où son nid se balance, Elle enchantait du soir l’harmonieux silence. Éloïm écoutait ses doux sons s’exhaler; D’autres sens à son coeur semblaient se révéler. Jamais semblable aspect et jamais voix pareilles N’avaient charmé ses yeux ou ravi ses oreilles. De tous ces habitants de la terre et des cieux Qui portaient, qui servaient, qui charmaient nos aïeux, Il ne connaissait rien que ces vaines images Que les traditions conservent aux vieux âges, Et pendant qu’ils passaient, ainsi qu’au premier jour, Sa bouche avec transport les nommait tour à tour; Mais ses regards en vain dans ce séjour champêtre Cherchaient des animaux le modèle et le maître: Tout y rappelait l’homme, on ne l’y voyait pas. Était-ce un lieu divin interdit à ses pas? Une ombre de l’Éden conservée à la terre? Ou d’un ange exilé le palais solitaire? Éloïm interdit doutait... quand une voix, Une voix dont son coeur a tressailli trois fois, Semblable aux sons vivants de la parole humaine, S’élève et vient frapper son oreille incertaine. Cette voix n’avait pas ces modulations Qu’imprime aux sons humains l’accent des passions, Cette note à la fois violente et plaintive Qui trahit toujours l’homme à l’oreille attentive; C’était un son égal, plein, grave, mesuré, Par un coeur impassible avec force vibré, Dont rien n’amollissait la vigueur solennelle; Mais comme on entendrait la parole éternelle. Du côté d’où la voix s’élevait vers les cieux, Le jeune homme éperdu porte aussitôt les yeux; Il voit, non loin de lui, sur un banc de verdure, Deux êtres dont il n’ose assigner la nature, Tant leur sublime aspect, à son oeil enchanté, Surpasse l’homme en force, en grâce, en majesté. L’un était un vieillard; mais sa verte vieillesse Ne témoignait des ans que l’antique sagesse; On ne voyait en lui que cette majesté D’un front chargé de temps, mais du temps respecté; L’âge n’avait pour lui ni faiblesse ni glaces; Ses traits montraient ses jours, mais sans porter leurs traces, Et ses membres nerveux, et d’un sang pur nourris, N’étalaient point à l’oeil leurs muscles amaigris. Ses cheveux étaient blancs, mais leurs boucles touffues Roulaient à gros flocons sur ses épaules nues; Dans toute leur jeunesse, ils paraissaient blanchir. Son front large et musclé les portait sans fléchir. La voûte de ce front sur ses yeux avancée Imprimait à ses traits la force et la pensée; Au sommet de ce front deux boucles de cheveux, Par un souffle divin qui soulevait leurs noeuds, En deux cornes d’argent s’arrondissant d’eux-même, Dessinaient sur son front ce noble diadème, Symbole de la force et de l’autorité, Sur le front du bélier par Dieu même jeté, Et dont, pour imprimer son signe sur leurs têtes, Jéhovah couronnait le front de ses prophètes: Tel semblait ce vieillard, et ses traits souverains, Sa taille surpassant la taille des humains, Tout en lui rappelait un de ces premiers sages Heureux contemporains de l’enfance des âges! Bouclé sur son épaule, un grand manteau de lin Laissait à découvert la moitié de son sein; Une large courroie en serrait la ceinture, Puis, sur ses pieds divins roulant à l’aventure, Formait ces larges plis, où, flottant tour à tour, On voyait se jouer les ombres et le jour. Il pressait, d’une main, sur sa poitrine nue, Un livre dont sept sceaux interdisaient la vue; Et de l’autre il semblait, avec deux de ses doigts, Tracer sur l’horizon l’image de la croix. Auprès du saint vieillard, mais dans l’ombre cachée, Une femme, une vierge à sa trace attachée, D’une timide main s’appuyant sur son bras, Sur un pied suspendue, avançait sur ses pas. Non, jamais la beauté qu’un amant vierge encore De ses désirs brûlants en rêves voit éclore, Jamais le souvenir qu’un jeune époux en deuil, Pour nourrir ses regrets, évoque du cercueil, Jamais l’image, enfin, la séduisante image Que se forme une mère, en portant son doux gage, N’égala les attraits de cet être charmant Qu’aux regards d’Éloïm offrit ce seul moment, Quand, fixant sur ses traits sa paupière ravie, Ce regard suspendit son haleine et sa vie. Elle était dans cet âge où, prête à se flétrir, Cette fleur de beauté qu’un printemps fait mûrir Semble inviter l’amour à cueillir ses délices, Avant qu’un jour de plus effeuille ses calices: Âge heureux de la grâce et de la volupté Qui confond en saison le printemps et l’été! La jeunesse mêlait sur ses lèvres écloses Une tendre pâleur à l’éclat de ses roses; Ses traits divins dont l’ombre arrêtait le contour, Ses yeux bleus, ou brillants, ou voilés tour à tour, L’astre dont le foyer est le coeur d’une femme Laissait en longs éclairs échapper plus de flamme; D’un sein plus arrondi les globes achevés, D’un souffle plus égal sous leur voile élevés, Et ses cheveux flottants dont les tresses moins blondes Jusque sur le gazon glissaient en larges ondes, Mais dont l’or, brunissant de plus de feux frappés, Ressemblait aux épis que la faux a coupés: Tout en elle annonçait ces saisons de tempête, Ce solstice éclatant où la beauté s’arrête. Un voile blanc, tissu de ses blanches brebis, Pressait son sein d’albâtre, et, glissant à longs plis, Dessinait les contours de sa taille superbe, Et venait, sur ses pieds, se confondre avec l’herbe! Aucun vain ornement, aucun luxe emprunté N’altérait la candeur de sa pure beauté. Dédaignant d’un faux art les trompeuses merveilles, L’opale ou le corail n’ornait point ses oreilles; Le rubis sur son front ne dardait point ses feux; L’or autour de son col n’enlaçait pas ses noeuds, Et ces lourds bracelets, qu’un vain luxe idolâtre, D’un bras harmonieux ne foulaient point l’albâtre; Mais, sur sa blanche épaule, un ramier favori Était venu chercher un amoureux abri; Il caressait son cou d’un doux battement d’aile; Et, broutant le gazon qui croissait autour d’elle, Deux lions, par l’attrait près d’elle retenus, Folâtraient sur sa trace et léchaient ses pieds nus. Tels les plus doux objets qu’anima la nature Suivaient Ève en Éden et formaient sa parure. Suivant d’un pas distrait les pas du saint vieillard, Elle laissait errer ses beaux yeux au hasard; Ce regard n’avait pas ce divin caractère D’un oeil qui voit le ciel et méprise la terre; Je ne sais quoi d’humain, de vague et d’inquiet, Ressemblait au désir, ou plutôt au regret. On eût dit qu’en ces lieux par la force enchaînée, Pour ce divin exil elle n’était pas née. En un mot, l’un semblait un habitant des cieux, L’autre une enfant de l’homme esclave en ces beaux lieux. «Jour, disait le vieillard, jour qui finis ta course, Toi que le temps fit naître, et rappelle à ta source, C’en est fait: éteins-toi! Va dans l’éternité Rendre compte à ce Dieu par qui tu fus compté! Depuis ce premier jour où ma vieille paupière Dans l’enfance des temps s’ouvrit à ta lumière, De ces milliers de jours qui sous mes yeux ont lui, Je ne te vis jamais si morne qu’aujourd’hui! Ces fils de la lumière ont-ils, comme nous-même, Quelque pressentiment de leur heure suprême? Ah! qu’ils rappellent peu, par leurs traits effacés, Ces premiers jours du monde à jamais éclipsés, Quand, sous leurs premiers pas, la terre épanouie Exhalait vers son Dieu comme un parfum de vie, Et qu’emportant les voeux des mortels innocents, Ils s’en allaient chargés de nuages d’encens! Mais, à présent, dans l’ombre où leur cercle s’achève, Sur un désert en deuil il se couche et se lève Sans qu’un coeur innocent, sans qu’un pieux regard L’invoque à son lever, le suive à son départ! Cependant, ô ma fille! un oeil nous les mesure; Ils doivent leurs tributs au Roi de la nature; Il ne les a point faits, comme un vain ornement, Pour semer de leurs feux la nuit du firmament, Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La Gloire et la Vertu sur les ailes des Heures! Accomplissons donc seuls leur sublime devoir! Prions le jour, la nuit, le matin et le soir! Et tandis que la terre, à son instant suprême, Le nie ou le maudit, l’oublie ou le blasphème, Que l’hommage du soir, présenté par nos mains, Lui porte encor l’encens et la voix des humains!» Il disait; et, le front courbé dans la poussière, Sa bouche murmurait une sourde prière. La vierge agenouillée à ces sons répondait; Dans un accord divin leur voix se confondait; Sa tendre voix mêlée à sa voix ferme et grave Formait de tons divers un contraste suave. Tel au bruit d’un torrent qui gronde au fond des bois L’oiseau du ciel se plaît à marier sa voix. Cependant Éloïm, collé contre la pierre, N’osait, pour leur parler, suspendre leur prière; Mais quand le saint vieillard, à demi prosterné, Eut relevé son front vers l’occident tourné, Et que, prêt à quitter cette porte fatale, Déjà son pas immense en franchit l’intervalle, Éloïm s’écria; sa voix en sourds échos, À travers les rochers, porta vers eux ces mots: «Fortunés habitants de ce lieu de délices, Soit que déjà du ciel vous goûtiez les prémices, Soit qu’exempts ici-bas de travail et de mort, Des malheureux humains vous ignoriez le sort; Adorez-vous le Christ?» Au nom par qui tout tremble La vierge et le vieillard s’inclinèrent ensemble. Éloïm poursuivit: «Ah! si vous l’adorez, Par ses jours et sa mort à tout chrétien sacrés, Par ce jour qui s’approche, où du haut des nuages Il viendra réveiller et juger tous les âges, Ouvrez pour un moment cet asile à mes pas! Je viens d’une autre terre et de lointains climats Chercher s’il est encor sur ces confins du monde À la voix d’un mortel un mortel qui réponde. Aux lieux qu’avec horreur mes pieds ont traversés Je cherchais des humains... j’ai vu des insensés Qui, dans leur désespoir se maudissant eux-mêmes, N’attestaient plus le ciel que par d’affreux blasphèmes! J’ai fui: la main de Dieu m’a sans doute conduit Dans les profonds détours de cette horrible nuit, Pour trouver, à la fin de mes longues misères, Des autels au vrai Dieu, des anges ou des frères!» Il dit; le saint vieillard, sans paraître surpris, Répondit simplement: «Je t’attendais, mon fils! L’homme, errant au hasard, sans dessein et sans guide, Arrive où Dieu le veut au jour que Dieu décide! Il t’amène en ces lieux: j’adore ses décrets; Entre, et bénis son nom! tu parleras après.» Soudain, comme un berger qui veut, sur les fougères, Laisser fuir du bercail les agneaux sans les mères, S’incline, et d’un genou, par l’effort affermi, Soutient le lourd battant qu’il entr’ouvre à demi: Tel, sur ses gonds massifs faisant rouler la porte, Le robuste vieillard, dont le corps la supporte, Laisse entrer Éloïm, et, refermant soudain, Tourne avec un bruit sourd les lourds verrous d’airain. Éloïm, se jetant à ses pieds qu’il embrasse, Baise en pleurant la terre où s’imprime leur trace. «Homme ou Dieu, lui dit-il; et toi, toi! dont les yeux Lancent des feux plus doux que la nuit dans les cieux, Toi qu’enfin, sans ces pleurs qui trahissent une âme, Je n’oserais nommer du nom touchant de femme! Soyez bénis tous deux! Ou si mes sens surpris Prennent pour des mortels de célestes esprits, Êtres surnaturels! enseignez-moi vous-même Comment on vous adore ou comment on vous aime!» La vierge, à ces accents qui vibrent dans son coeur, Rougissait de plaisir, d’orgueil et de pudeur; Ses lèvres s’entr’ouvraient pour répondre elle-même; Mais le vieillard, d’un geste et d’un regard suprême, Sur sa bouche tremblante arrêta son discours: «Suivez-moi, leur dit-il; les moeurs des anciens jours Ne nous permettent point d’interroger encore L’étranger dont les pas ont devancé l’aurore, Avant qu’à notre table, assis, il ait goûté Le pain, le vin, les dons de l’hospitalité! Qu’il vienne du Seigneur partager les merveilles; Désaltérer sa soif du doux jus de mes treilles Et du lait des brebis épaissi sous ta main, Et des fruits de nos champs satisfaire à sa faim. Demain, quand le sommeil aura, par un long rêve, De ses membres brisés renouvelé la séve, Il nous racontera quel sort mystérieux, À travers les déserts le conduit en ces lieux, Ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il vit chez les hommes; Et lui-même, ô ma fille! il saura qui nous sommes!...» Tout en parlant ainsi, le vieillard, qui marchait, Des bords d’un lac limpide à pas lents s’approchait; Éloïm admirait et suivait en silence, Et la jeune beauté, dont le pas les devance, Échappant à leurs yeux, courait, d’un pied léger, Préparer le repas du divin étranger. LE CHEVALIER. Chant I Non loin des bords charmants où, voisin de la source, Le Rhône au pied des monts précipite sa course Et, mêlant au Léman son flot rapide et pur, Au milieu de ses eaux trace un fleuve d'azur; Entre les verts remparts de vingt collines sombres Qui sur des prés penchants jettent leurs vastes ombres, S'étend autour d'un lac un fertile vallon Où le pampre, abrité du fougueux aquilon, Entrelaçant sa feuille aux chênes des montagnes, De ses festons jaunis tapisse les campagne?. Mille ruisseaux, tombant de coteaux en coteaux, De cascade en cascade y font bondir leurs eaux, Et, de leur blanche écume émaillant la verdure, Y charment les forêts d'un éternel murmure. Là, sous le sceptre dur d'un puissant chevalier, Vivait un peuple heureux, peuple jadis guerrier Quand son maître plus jeune; amoureux de la guerre, Déployant de la croix la sanglante bannière, Dans les champs de Solime allait, le casque au front, Du tombeau du Sauveur venger l'antique affront, Ou qu'avec les barons d'Italie et de France Il rompait en champ clos ou l'épée ou la lance. Maintenant aux lambris de l'antique manoir Il avait suspendu son vieux bouclier noir; Mais le fier Béranger, au déclin de son âge, Des jeux de sa jeunesse aimait encor l'image. Son château, couronné de mille noirs créneaux Où les vents agitaient les plis de ses drapeaux, Suspendu sur les flancs d'un rocher solitaire, Sur l'abîme du lac s'élevait comme une aire. Un torrent orageux, tombant du haut des monts, Roulait ses flots grondants sous l'arche de ses ponts, Lui formait de son lit une triple ceinture, Puis, du sommet d'un roc taillé par la nature, Rendant un libre essorà son flot débordant, S'élançait comme un trait dans l'abîme grondant. Les tours, les bastions, les donjons, les tourelles, Surmontant ses remparts, flanquant ses larges ailes, Dressant leur flèche noire au-dessus des forêts, Semblaient un groupe obscur d'immobiles cyprès. Le pèlerin voyait, au premier cri d'alarmes, Briller sur leurs sommets l'acier des hommes d'armes; Il entendait le cor retentir dans les bois, Et, si le pont-levis s'abaissait à sa voix, Sur son front pâlissant la herse suspendue De surprise et d'effroi venait frapper sa vue. Il voyait dans les cours les nombreux chevaliers Décorer leurs écus, polir les boucliers, Ou, flattant de la main leurs destriers fidèles, Tresser leurs crins flottants des couleurs de leurs belles. Les hérauts déployaient les brillants étendards Ou dressaient en faisceaux les haches et les dards; Les pages, occupés de nobles exercices, Combattaient dans l'arène ou volaient dans les lices; Les clercs entrelaçaient des devises d'amour, Et, sur le seuil assis, l'antique troubadour, Penchant son front blanchi sur sa harpe d'ivoire, Contait des anciens jours les fêtes et la gloire. Mais seul, assis au coin de l'immense foyer, Brillant d'hermine et d'or, le noble chevalier, Sous le cintre noirci d'une salle gothique, Son écuyer debout près de son siège antique, A ses vassaux tremblants dictait ses justes lois, Faisait pâlir le crime au seul son de sa voix, Du père entre les fils partageait les domaines, Rétablissait des champs les bornes incertaines, Rendait à l'orphelin les biens de l'oppresseur, Arrachait la beauté des bras du ravisseur, Et dans les noirs cachots de ses profonds abîmes Oubliait dans les fers les coupables victimes. Mais, quand le cor sonnait dans les bois d'alentour, Aux plaisirs des guerriers il convoquait sa cour: Monté sur un coursier dont la noire crinière Ne voilait qu'à demi le feu de sa paupière, Enfonçant dans ses flancs l'acier des éperons, A la voix des piqueurs, aux accords des clairons, S'élançant sur les pas de ses meutes rapides, Il poursuivait des bois les habitants timides, Et dans le coeur du daim à ses pieds gémissant Il plongeait le premier son glaive, ami du sang; Puis, vainqueur fatigué de ces luttes barbares, Revenait en triomphe aux accords des fanfares, Et, conviant sa cour à de brillants festins, Noyait ses longs regrets dans les flots de ses vins. Tendre et frêle ornement de sa sombre demeure, Sa fille, seule enfant d'une épouse qu'il pleure, A sa table royale assise à son côté, Répandait sur ses nuits un rayon de beauté, Et, d'un regard baissé, d'un mot, d'une caresse, De ses grossiers plaisirs tempérait la rudesse. Hermine était son nom. A peine douze étés Par les pleurs de son père avaient été comptés Depuis qu'à ses destins une mère ravie Avait perdu le jour en lui donnant la vie. Son front pur et voilé d'une tendre pudeur De son enfance encor conservait la candeur; Pâle et languissarament penché sur sa poitrine Comme un beau lis du lac que la tempête incline, Il semblait demander contre les coups du sort Un appui que trop tôt lui déroba la mort! Sur son col découvert sa blonde chevelure Roulait en longs anneaux jusques à sa ceinture, Ou, tressés quelquefois de rubans et de fleurs, Ses cheveux, secouant leurs suaves odeurs, Ressemblaient aux rameaux de pâles giroflées Qui livrent aux zéphirs leurs touffes effeuillées. Sa taille que pressait une ceinture d'or A l'épaule des preux n'atteignait pas encor, Mais, souple et surpassant les tiges du bocage, De printemps en printemps s'élançait davantage. Les teintes de la nuit, l'azur brillant des cieux, D'un mélange indécis se fondant dans ses yeux, Et de leurs deux couleurs nuançant sa paupière, Formaient un doux accord et d'ombre et de lumière. Le jour que ses beaux yeux répandaient sur ses traits Était le jour douteux qui perce les forêts. Au fond de ce regard où l'âme était tracée On voyait sommeiller quelque triste pensée; De sa mère mourante était-ce un souvenir, Ou le pressentiment du sinistre avenir? Je ne sais. Mais l'instinct de la fierté farouche Abaissait quelquefois l'arc charmant de sa bouche Et souvent du dédain le secret sentiment Imprimait à sa lèvre un léger mouvement. Cependant, confinée en ce palais sévère, Hermine y présidait aux fêtes de son père, Et, d'images de guerre occupant ses loisirs, Feignait de partager ses sauvages plaisirs. Tantôt on la voyait d'une légère armure Couvrir un sein charmant sous l'airain qui murmure, Ou, d'un cimier flottant ombrageant ses beaux traits, Presser un palefroi dans l'ombre des forêts; Tantôt sur un balcon tissu d'or et de soie, Où de trente barons l'étendard se déploie, Son front riant couvert d'une aimable rougeur, Offrir aux preux jaloux le prix de la valeur; Tantôt, d'atours plus doux parant encore ses charmes, Dans les joyeux festins qui succédaient aux armes, Verser aux chevaliers, d'une tremblante main, Le nectar écumant dans leur coupe d'airain, Mêler sa voix touchante aux accords de sa lyre, A leurs bruyants transports et rougir et sourire, Et, parmi les faisceaux d'armes, de boucliers, Parmi ces fronts blanchis sous le fer et l'acier, Où la guerre et les ans ont imprimé leur trace, Lever un front couvert de pudeur et de grâce. Telle, sur les débris de quelque vieille tour, Parmi les nids sanglants de l'aigle et du vautour, Sur les tronçons rouillés de la lance et du glaive, Une fleur des rochers, que l'aquilon enlève, Va germer et fleurir sur ces sombres remparts, Tapisse le rocher de ses festons épars, Et, battue en pliant des coups de la tempête, Parfume encor les vents qui balancent sa tête! Dix pages, par son père attachés à ses pas, Formaient sa noble suite, et, malgré tant d'appas, Renfermant leur amour dans le fond de leur âme, N'adoraient qu'en secret la beauté de leur dame. Cependant ses couleurs brillaient sur leur harnois, Ils osaient proférer son cri dans les tournois, Et tous, heureux d'un droit que l'usage autorise, A leur noble écusson unissaient sa devise. Moi seul, admis par grâce en sa brillante cour, Jeté par hasard au sein de ce séjour, Fils d'un père inconnu, orphelin sans lignage, Je portais, il est vrai, le titre de son page, Mais, n'osant arborer son cri ni sa couleur, Je ne portais, hélas! son nom que dans mon coeur. Or, seigneur, apprenez par quel secret mystère J'avais été nourri par les soins de son père: Un jour, l'aurore à peine en marquait le retour, La châtelaine, assise au balcon de sa tour, Rêvait en regardant la vague étincelante Dérouler à ses pieds son écume brillante, Et voyait se jouer sur les flots agités Un couple favori de cygnes argentés. Les deux oiseaux, nageant sur la plaine profonde, Tantôt disparaissaient dans les sillons de l'onde, Et tantôt, remontant sur la crête des flots, Couraient avec la lame et brillaient sur son dos. Aidant leur pied léger de l'effort de leur aile, Ils dirigeaient leur course au pied de la tourelle; Et déjà sur leur trace on voyait s'avancer Un esquif qu'avec eux les flots semblaient bercer. Nulle main ne guidait la nacelle sur l'onde, Nul zéphire n'enflait sa voile vagabonde; Mais d'un lacet de joncs les flexibles anneaux L'enchaînaient mollement au cou des deux oiseaux Qui, poursuivant de front leur course plus tardive, Traînaient avec effort leur fardeau vers la rive. On voyait leurs beaux cous, par leur effort pliés, Secouer les cordons dont ils étaient liés: Tels, à peine sevrés des prés de l'asphodèle, Deux blancs coursiers qu'au char le laboureur attèle, Mordent le frein léger qu'ils ne connaissent pas, S'étonnent de ce poids qui roule sur leurs pas, El, d'un pied bondissant dispersant la poussière, Marchent en secouant leur naissante crinière. Sur cet objet nouveau fixant d'en haut les yeux, La dame les suivait d'un regard curieux, Et, dans l'esquif léger qu'ils traînaient au rivage, Reconnaît un berceau recouvert de feuillage: «Courez, volez!» dit-elle; on court, on vole au port. Déjà les deux oiseaux en effleuraient le bord. On détache aussitôt, d'une main attentive, En caressant leur cou, le noeud qui les captive, Et deux pages, chargés du précieux fardeau, Apportent à ses pieds l'aventureux berceau. Elle accourt, elle écarte avec ses doigts agiles! Le rideau ruisselant des feuillages mobiles, Et, sous le vert tissu qui le cache à demi, Découvre avec horreur un enfant endormi. II semblait à cet âge où la mère qui sèvre Refuse avec regret la mamelle à sa lèvre, Et ses cheveux naissants de leur duvet soyeux Ne roulaient pas encor les boucles sur ses yeux. Nul écrit déposé dans sa main enfantine N'indiquait son destin, son nom, son origine; Seulement près de lui, couché dans le berceau, Un glaive reposait dans un riche fourreau, Et deux éperons d'or, attestant son lignage, Portaient de sa noblesse un muet témoignage. La dame, en contemplant le jeu cruel du sort, De l'humide berceau tire l'enfant qui dort, Le presse entre ses bras, le réveille et l'admire. L'enfant sourit aux traits qui semblent lui sourire, Et, levant vers son cou ses deux bras innocents, Semble implorer encor ses baisers caressants. «Viens, dit-elle en pleurant de tendresse et de joie, Cher époux, c'est un fils que le ciel nous envoie! Recevons, mon seigneur, ce présent de sa main. Si c'est un fils aussi que je porte en mon sein, Je veux que le berceau tous les deux les rassemble: Sous mon oeil maternel ils grandiront ensemble. Et, compagnons un jour de gloire et de combats, Ils n'auront qu'une mère et qu'un coeur et qu'un bras. Mais si c'est une fille, et que la Providence Trompe ainsi de ton coeur la plus chère espérance, Permets que cet enfant avec die nourri Croisse pour devenir son page favori. Si le trépas jamais lui ravissait sa mère, Heureuse, son enfance aurait du moins un frère! Dans le doute cruel de son sort incertain, Donnons-lui quelque nom conforme à son destin. Si j'en crois de son sort l'apparence sévère, Triste, hélas! est son père et plus triste sa mère. Que Tristan soit son nom!» Elle dit, et soudain La nourrice, à sa voix, le suspend à son sein, Et dans ses tendres bras le berçant en silence, Lui rend les si doux soins ravis à son enfance. Cet enfant, c'était moi, malheureux en naissant: Car à peine deux fois l'autre au pâle croissant Avait renouvelé sa forme irrégulière, Qu'Hermine, en recevant la vie et la lumière, Perdit sa noble mère, et moi, mon seul appui. Mais Béranger garda mon berceau près de lui, Et, tout en déplorant ma douteuse origine, Me fit sucer le lait qui nourrissait Hermine. Je jouais avec elle, et quand plus d'un été Eut fait éclore enfin la fleur de sa beauté, Attaché par son père à la cour de ma dame, Le respect remplaça l'amitié dans mon âme; Et dans son doux emploi son page renfermé N'osait se souvenir qu'il eût jadis aimé. C'est moi qui, d'une main à ses jeux façonnée, Accoutumais au frein sa blanche haquenée; Qui, les genoux en terre et le regard baissé, Tenant entre mes mains son pied charmant pressé, D'un mouvement léger l'élançais sur la selle, Puis, sur mon palefroi m'élançant après elle, Mon é trier touchant son rapide étrier, Suivais dans les forêts le vol de son coursier, C'était moi qui versais dans sa coupe dorée L'onde fraîche du lac, d'un vin pur colorée; Qui portais à sa voix ou sa harpe aux pieds d'or, Ou le luth gémissant, ou son joyeux cinnor, Et qui, pour obéir aux ordres des convives, Mêlais à leurs accords mes romances plaintives; Heureux quand un soupir, une larme, un regard, Donnait un prix divin à mes chansons sans art! Ainsi dans la douceur de ce charmant servage Coulaient obscurément les jours de mon bel âge; Et mon coeur, satisfait de sa félicité, Dans son humble bonheur n'aurait rien regretté Si j'avais dû toujours, au gré de mon envie, Voir couler sous ses yeux le reste de ma vie! Mais, jaloux de son coeur et le briguant en vain, Vingt nobles chevaliers se disputaient sa main, Et, du vieux Béranger convoitant l'héritage, D'un amour méprisé lui présentaient l'hommage. Orgueilleux souverain des châteaux d'alentour, Parmi ces prétendants le féroce Salmour, Mêlant dans ses desseins et la ruse et l'audace, Osait à la prière ajouter la menace; Et, sourd aux voeux hardis d'un voisin turbulent, L'inflexible vieillard refusait en tremblant. Déjà depuis longtemps par la force ou la ruse Salmour voulait ravir celle qu'on lui refuse, Et, toujours par le ciel dans ses desseins trompé, A ses sanglantes mains elle avait échappé; Et, par tant de revers s'aigrissant davantage, Son amour insensé se convertit en rage, Et, cachant en secret sa honte dans son coeur, Il ourdit un complot digne de sa fureur. Non loin des murs heureux où respirait Hermine, Une antique forêt, de colline en colline Prolongeant ses détours et ses sombres arceaux, Semblait en serpentant descendre aux bords des eaux. Des chênes, des ormeaux, aussi vieux que la terre, Y couvraient de leur nuit la rive solitaire, Cachaient leurs pieds mousseux dans les creux du rocher, Sur les flots murmurants paraissaient se pencher, Ou de leurs troncs rangés en vertes colonnades Ouvraient aux yeux charmés les profondes arcades. L'ombre en entretenait l'éternelle fraîcheur, Les zéphirs y portaient les doux chants du pêcheur, Et les rayons du jour brisés par le feuillage, Se glissant par moment sous le mobile ombrage, Sur la mousse où les airs semblaient les apporter Jouaient au gré des vents qui les faisaient flotter. Là souvent, au milieu de ses jeunes compagnes, Hermine poursuivait la biche des montagnes, Effrayait, en courant de sentiers en sentiers, Les chevreuils suspendus aux rameaux d'églantiers, Ou sur les pieds mousseux des hêtres et des chênes S'asseyait pour goûter la fraîcheur des fontaines, Et, cueillant pour la Vierge une moisson de fleurs, Mariait leurs parfums, leurs formes, leurs couleurs. Au bout de la forêt un large promontoire Sur l'abîme du lac jetait son ombre noire, L'oeil y plongeait au loin sur un large horizon. Son sommet, revêtu d'un tapis de gazon, Gomme un coussin de fleurs s'arrondissait à peine; Un limpide ruisseau, coulant du pied d'un chêne, Offrait son onde fraîche aux coupes de chasseurs, Puis, serpentant sans bruit parmi l'herbe et les fleurs, Du sommet du rocher qui se creusait en voûte Allait au sein du lac distiller goutte à goutte. Mais sous les flancs minés du sublime rocher, Dont l'ombre redoutable effrayait le nocher, Avec l'aide du temps, les vents, les coups de l'onde, Avaient creusé jadis une grotte profonde Où le flot dans l'orage avec un sourd fracas Entrait en murmurant et ne ressortait pas. Une nuil éternelle en ombrageait l'entrée; L'eau n'y conservait pas sa lumière éthérée, Mais, perdant sous la nuit d'azur du firmament, Le flot vert et livide y dormait tristement. Salmour choisit cet antre à ses projets propice. A la faveur des nuits sa nef légère y glisse; Il impose silence aux hardis matelots: Ils enfoncent sans bruit la rame dans les flots, Et, cachant sous les bords leur barque inaperçue, De l'antre avec la vague osent franchir l'issue. Dix chevaliers, vassaux du féroce Salmour, Lui prêtent à regret leur perfide secours, Et, cachés avec lui dans la caverne sombre, Allument des flambeaux et s'enivrent dans l'ombre. Sept fois, à son lever, un faux reflet du jour D'une pâle clarté vint blanchir leur séjour Avant que le signal qu'attendait le perfide Vînt de ses compagnons frapper l'oreille avide. Enfin le cor fatal retentit dans les bois. De rochers en rochers l'écho roule sa voix; Les chevaliers armés sortent de leur repaire, Gravissent du rocher le sentier solitaire, Et, non loin de la source où, vers l'heure du soir, Pour respirer le frais Hermine allait s'asseoir, Derrière les troncs noirs de dix chênes antiques Ils se rangent en cercle autour des frais portiques. Déjà des cors lointains les éclatantes voix Du cerf au pied rapide avaient sonné l'abois; Déjà de son coursier sur l'herbe descendue, Sur la verte pelouse à ses pieds étendue, Hermine s'asseyait; et, de sa blanche main Puisant le flot glacé qui ruisselle en son sein, Lavait de son beau front la brûlante poussière Et d'une fraîche ondée arrosait sa paupière. Ses pages, ses varlets, dans le creux des ruisseaux Plongeaient les vins brillants dans les riches cristaux, Déroulaient les tapis et tiraient des corbeilles Le lait, les fruits des champs ou les présents des treilles. Béranger, d'une main flattant son lévrier Et de l'autre appuyé sur le dos d'un coursier, Contemplant cette fille à ses vieux jours si chère, Souriait tristement en songeant à sa mère. Soudain, un cri parti de dix lieux à la fois D'un bruit épouvantable a fait trembler les bois: Dix chevaliers armés, dont les voix se répondent, Sur nous, au même instant, le glaive à la main fondent, Enchaînent désarmé l'imprudent chevalier, Renversent à ses pieds varlets, page, écuyer, El sur Hermine en pleurs qui dans mes bras s'élance, Tendant ses bras sanglants, le fier Salmour s'avance. Embrassant d'une main la fille du seigneur, Dont le front pâlissant retombe sur mon coeur, De l'autre j'arrachai de. la main du perfide Du sang de nos amis son glaive encore humide, Et, du fer tournoyant me faisant un rempart, Avançant, reculant et frappant au hasard, Je fais rouler aux pieds de la vierge tremblante Trois de ses ravisseurs sur l'arène sanglante; Le reste, épouvanté d'un effort plus qu'humain, Recule; mais le glaive est brisé dans ma main! Salmour, à cet aspect, pousse un long cri de joie, Et, pour me l'arracher, s'élance sur sa proie; Ses lâches compagnons, fondant de tous côtés, Passent autour de moi leurs bras ensanglantés, Et de mes bras serrés dont l'étreinte l'enlace S'efforcent d'arracher la beauté que j'embrasse: Mais, comme un jeune lierre autour d'un peuplier Redouble ses anneaux qu'on ne peut délier, Autour de son beau corps qu'ils ne peuvent défendre Mes bras entrelacés refusent de la rendre, Et leurs mains, ne pouvant en desserrer les noeuds, Dans leur fatal esquif nous emportent tous deux. Soudain les ravisseurs, de la voûte profonde, Ont lancé de nouveau leur nacelle sur l'onde, Et, courbés sur les bancs, les hardis matelots Font voler l'aviron sur la cime des flots. C'était l'heure où du soir le crépuscule sombre, Pâlissant tout à coup, glisse et s'éteint dans l'ombre, Et, du noir horizon dérobant le contour, Efface les tableaux qu'anime l'oeil du jour. Une lune naissante et de vapeur voilée, Brillant, sans éclairer, sur la morne vallée, Ne versait qu'à regret sur le lac brunissant Les reflets indécis de son jeune croissant; Et l'écume des flots soulevés par l'orage Eclairait seule au loin la nef et le rivage. La fraîcheur de la nuit, le murmure de l'eau, Les haleines du vent qui berçaient le vaisseau, Réveillant par degrés Hermine évanouie, Lui rendaient à la fois la douleur et la vie. Mais, frappé de respect, son lâche ravisseur N'osait d'un seul regard profaner sa douleur. Depuis que notre esquif avait quitté la terre, Deux fois l'airain sacré d'un lointain monastère Avait répété l'heure et, roulant sur les flots, Prolongé jusqu'à nous ses lugubres échos; Chaque son du marteau, chaque coup de la rame, Retentissaient, hélas! jusqu'au fond de son âme, Et de ces bords chéris disparus à ses yeux Semblaient lui rapporter les éternels adieux. Sur le banc des rameurs assise au bord de l'onde, Penchant son front pensif sur la vague profonde, Sa superbe fierté contenait ses sanglots; Mais j'entendais ses pleurs ruisseler dans les flots, Et je sentais sa main, autour de moi passée, Par ses frémissements révéler sa pensée. Dans cet affreux moment je ne sais quel espoir, Plus prompt que la raison, plus sûr que le devoir, Comme un rapide éclair qui brille dans l'orage, Vint éclairer mon âme et tenter mon courage. Je n'examinai pas, les moments étaient courts, J'attendis de Dieu seul ma force et mon secours; Mais d'un bras vigoureux soulevant ma maîtresse, Et de ses longs cheveux saisissant une tresse, Aux regards de Salmour qui jette un cri d'effroi, Dans l'abîme des flots je l'entraîne avec moi. Le lac nous recouvrit de ses vagues profondes, La sombre nuit voilait les noirs sillons des ondes, Et, tandis que Salmour nous cherche en vain des yeux, Soutenant d'une main mon fardeau précieux Et de l'autre fendant la vague qui s'écroule, Loin des flancs de l'esquif le flot grondant nous roule. Ne livrant plus alors notre course au hasard,' Je levai vers le ciel un rapide regard: Une brise propice en balaya la voûte, Et l'étoile du soir me guida dans ma route. Au sein du lac, une île, ou plutôt un écueil, Du nautonier timide épouvante au loin l'oeil; La colère des flots que l'obstacle y rallume Gronde et le bat toujours de sa bruyante écume; Mais lorsque de ses bords la barque ose approcher, Le regard voit verdir au sommet du rocher Un tapis de gazon que mille fleurs nuancent, Où des saules légers les ombres se balancent, Et que de mille oiseaux les ramages divers Enchantent nuit et jour de leurs joyeux concerts. Jamais l'homme, troublant la paix de leur asile, N'interrompt par sa voix le silence de l'île; Quelquefois seulement, quand tout dort sur les eaux, Suspendant ses filets aux flexibles rameaux, Pendant l'ardeur du jour couché sous leur ombrage, Le pêcheur fatigué s'endort près du rivage. C'est là que dirigeant ma course et mes efforts Je nageais dans l'espoir de rencontrer ses bords. Les vents dormaient, le flot que fendait ma poitrine Berçait en murmurant le corps léger d'Hermine, Et des vagues souvent le doux balancement Contre mon coeur glacé pressait son sein charmant. Nous prêtions tous les deux une oreille attentive Pour distinguer le bruit des flots contre une rive; Mais en vain notre oreille implorait quelque bruit: Seuls planaient sur les flots le silence et la nuit. Déjà l'horrible effroi venait glacer mon âme, Déjà mes bras lassés de surmonter la lame, Refroidis par les eaux et prêts à se roidir, Comme mon sang, hélas! paraissaient s'engourdir; De nos fronts seulement nous surnagions à peine, Le flot nous disputait notre rapide haleine, Et, souvent par la vague engloutis tous les deux, L'écume en retombant ruisselait sur nos yeux. Alors, ce fut alors qu'au sein de la mort même, Recueillant ses esprits pour cet aveu suprême, D'une voix qui se perd dans le fracas des flots, Hermine murmura ces mots, ces derniers mois: «Tristan, il faut mourir! Mais la mort nous rassemble; Grâce à toi, grâce à Dieu, nous périssons ensemble. Mais avant d'expirer, Tristan, écoute-moi: Je n'aimais ici-bas, je n'eusse aimé... que toi! Adieu!» Cet adieu même expira sur sa bouche, Et son front, retombant comme sur une couche, S'endormit sur la vague et roula comme un lis Que les torrents d'automne entraînent dans leurs lits. Mais ces mots entendus, ce mot sacré: je t'aime! Cet aveu que j'aurais payé de ma mort même, Me rendirent soudain ma force et ma vigueur; Mon sang déjà glacé s'échauffa dans mon coeur, Et, dans l'espoir nouveau dont ce seul mot m'enivre, Je rendis grâce à Dieu de mourir ou de vivro. Je nageais cependant, et redoublant d'effort, Les vents à mon insu m'entraînaient vers le bord. Déjà, sur les brisants par le courant poussée, Mes yeux voyaient blanchir la vague courroucée, Et, semblable au coursier irrité par le frein, Le flot en grossissant bondissait sous mon sein: Mais, ravissant Hermine à leur aveugle rage, Leur flux impétueux nous roula sur la plage; Et, fuyant le reflux qui courait sur mes pas, J'emportai tout tremblant mon fardeau dans mes bras. Sur un épais gazon dont le duvet flexible J Se pliait mollement sous son poids insensible , Et d'un réseau léger la couvrait à demi, Je posai doucement son beau corps endormi, Puis, à genoux près d'elle, et contre ma poitrine Appuyant son beau front que sa faiblesse incline, Mes soins, ma voix, mes cris, sur ses traits sans couleur Cherchaient à rappeler un reste de chaleur. Mon regard suspendu, mon oreille incertaine, Sur sa bouche entr'ouverte épiaient son haleine, Et, pressant dans mes bras ses membres languissants, De mes brûlants soupirs je réchauffais ses sens, Enfin son coeur battit sous ma main qui le touche, Un faible et long soupir s'échappa de sa bouche, Son sang vint ranimer ses traits décolorés, Et, soulevant vers moi ses regards égarés, Ses lèvres lentement murmurèrent: «Où suis-je? Dans les bras de Tristan! O bonheur! ô prodige! O généreux ami! se peut-il? est-ce moi? N'est-ce point un vain songe? est-ce nous? est-ce toi? Ah parle! et qu'aux accents de cette voix chérie Mon coeur encor douteux reconnaisse la vie!» J'obéis; je parlai; mes timides accents De leur trouble confus rappelèrent ses sens, Et tous deux à genoux, nos mains entrelacées, Renfermant dans nos coeurs nos secrètes pensées, En silence, et le front prosterné devant lui, Nous rendîmes à Dieu grâces de son appui. Mais l'eau glaçait encor ses vêtements humides. Je cueillis à l'entour quelques rameaux arides, Et dérobant le feu dans le caillou surpris, La flamme en pétillant dévora ces débris. L'ondoyante lueur, par mon souffle excitée, De vague en vague au loin sur l'onde répétée, Au-dessus des forêts brillant jusqu'au matin, Porta ses longs reflets au rivage lointain. Tandis qu'à ses rayons Hermine, demi-nue Et de ses longs cheveux seulement revêtue, Déroulant de son front les humides anneaux, De ses habits trempés fait couler les ruisseaux, De son front rougissant détournant mon visage, J'allai sur la pelouse et le long du rivage Cueillir ces fruits pendants aux verts rameaux des bois: La mûre dont le sang ruisselle sous mes doigts, La fraise qui se cache à la main qui la cueille, La figue dont la vague aime à laver la feuille, Ces grappes mûrissant pour les oiseaux du ciel, Et dans le creux d'un chêne un blanc rayon de miel. Puis, posant à ses pieds ces dons de la nature Que la feuille des bois couvrait de sa verdure, J'offris à ses besoins ce champêtre repas Que les tiges cédaient à ses doigts délicats; Et, puisant son breuvage à la source voisine, Mes mains furent la coupe où les lèvres d'Hermine Cherchaient l'onde, et souvent sa lèvre avec effort De sa coupe en buvant semblait presser le bord. Quand par ces soins si doux je la vis ranimée, Je préparai pour elle une couche embaumée: La mousse et le gazon en formaient les coussins; Et les rameaux fleuris des flexibles jasmins, Arrondissant leur dais, pendaient sur son visage, Comme un rideau léger agitaient leur feuillage. Ce lit charmant reçut ses membres délicats. Je soutins mollement sa tête sur mon bras, Et le sommeil, du jour lui dérobant l'image, Sur ses traits assoupis répandit son nuage. O nuit délicieuse! ô nuit dont mon amour Porte le souvenir jusqu'à mon dernier jour! Le vaste dais du ciel, peuplé d'astres sans nombre, Nous versait à la fois sa lumière et son ombre; Le lac, abandonné par la brise du soir, S'étendait sous les cieux comme un sombre miroir, Au long balancement de ses vagues plus lentes Berçait en murmurant mille étoiles brillantes, Et sur les bords muets qui semblaient l'assoupir Le flot en expirant ne rendait qu'un soupir; Les zéphirs en glissant sur l'ondoyante plaine Tempéraient sa fraîcheur avec leur tiède haleine, Et l'oiseau dont la voix gémit comme l'amour, Et celui dont les chants meurent avec le jour, Sur des rameaux voisins où leur nid se balance, De l'ombre harmonieuse enchantaient le silence. Aux charmes de ces lieux nos âmes répondaient; Entre le monde et nous les vagues s'étendaient. Je venais d'arracher Hermine à la tempête, Je sentais sur mon sein le doux poids de sa tête, Je contemplais ce front, ces paupières, ces yeux, Ces lèvres qu'entr'ouvrait leur souffle harmonieux, Ces lèvres qui naguère en paroles de flamme Avaient trahi pour moi le secret de son âme, J'entendais son haleine en soupir cadencé S'échapper doucement de son sein oppressé, Et, dans la tendre erreur où le sommeil la plonge, Murmurer faiblement un nom cher même en songe; Ses cheveux, qu'au hasard l'air faisait voltiger, Nous entouraient tous deux comme un voile léger, Au gré du doux zéphir qui dans leurs boucles joue Faisaient frémir mon âme en effleurant ma joue, Et, nouant quelquefois mon front avec le sien, Semblaient nous enchaîner d'un amoureux lien. Oh! pourquoi l'Océan de sa vaste ceinture Ne nous séparait-il de toute la nature? Pourquoi sur cet écueil, perdus au sein des mers, Nous formant l'un à l'autre un magique univers, Ne pouvions-nous, hélas! au gré de notre envie, Aux regards des mortels dérober notre vie, Et, formant un Ëden de ce charmant séjour, Nous y nourrir en paix de notre seul amour! Combien de fois, durant ces heures enchantées, Aux tremblantes lueurs par la flamme jetées, Portant un oeil ravi sur ses chastes appas, Un invincible attrait me fit ouvrir les bras, Et, prêts à la presser sur ce sein qui l'adore, Les laissa retomber pour les rouvrir encore! Combien de fois, brûlant d'ineffables désirs, Respirant de plus près le feu de ses soupirs, Dans ses traits endormis mes regards s'étanchèrent, De son front virginal mes lèvres s'approchèrent, Et, sans pouvoir jamais fuir ni s'en détacher, Mes lèvres ni mes yeux n'osèrent la toucher! Oh! que si j'avais pu, daDS l'ardeur qui m'enflamme, Sans offenser, seigneur, ni le ciel ni ma dame, Abandonnant mon coeur à ses divins transports, Dans ces bras, sur ce coeur, la presser sans remords, Et, lui communiquant le feu qui me dévore, Épuiser mon bonheur au moins jusqu'à l'aurore, Oui, j'aurais consenti, pour cette nuit d'amour, A ne revoir jamais la lumière du jour, Mais plutôt qu'à mes bras elle ne fût ravie, D'exhaler à la fois mon délire et ma vie! Mais, réprimant en moi ces songes de mon coeur, Des transports de l'amour le respect fut vainqueur. Et, pour forcer en moi le désir à se taire, Détachant doucement les anneaux du rosaire Qui, comme un long collier multipliant ses tours, Du sein de mon amante ornaient les deux contours, Entre mes doigts tremblants roulant les grains mystiques, Et baisant tour à tour les divines reliques, Je murmurai tout bas ces mots dont la vertu Apaise la tempête en un coeur combattu. Et, du ciel évoqué par ma longue prière, Un tranquille sommeil glissant sur ma paupière, Près de mon doux fardeau m'endormant à mon tour, Sur des songes légers me berça jusqu'au jour. Saint-Point, 10 juin 1824. Chant II Cependant, le coeur plein de deuil et de tristesse, Béranger, maudissant le poids de sa vieillesse, Privé du seul objet qui consolait ses jours, De son château désert a traversé les cours. Ses cheveux blancs, souillés de sang et de poussière, Tombent à gros flocons sur sa morne paupière; Il mord sa lèvre pâle, il presse dans sa main La garde du poignard qu'il fit briller en vain, Et, sur ses traits ridés se frayant une route, De longs ruisseaux de pleurs, tombant à grosse goutte, Viennent mouiller ce fer, dans ses mains impuissant. «Ah! malheureux! dit-il, des pleurs au lieu de sang! Il baisse un front courbé sous le malheur et l'âge, Et de ses serviteurs détourne son visage. Tel un chêne vieilli, dont les rameaux séchés Par la foudre ou la hache ont été retranchés, Sur un coteau brûlant que son aspect afflige, Ne voit plus de son sein sortir de jeune tige, Et, de l'ombre et des fleurs oubliant la saison, Penche un tronc dépouillé sur le morne gazon. Ses vasseaux consternés se rangent en silence. Mais soudain à ses pieds un mendiant s'élance; Son front, déjà chargé des traces de ses jours, De sa vie orageuse annonçait le long cours; Un bâton soutenait sa démarche tremblante; La misère courbait sa tête chancelante; De vêtements usés quelques lambeaux épars, Sous l'outrage des ans tombant de toutes parts, Noués par une corde autour de sa ceinture, Laissaient ¦à découvert ses jambes sans chaussure, Et ses pieds, par le sol meurtris et déchirés, Foulaient péniblement le marbre des degrés. Du chevalier terrible il suit de loin la trace; Il se jette en pleurant à ses pieds qu'il embrasse: «Seigneur! écoutez-moi, dit-il en sanglotant, Peut-être il vous souvient de ce berceau flottant Où cette noble épouse, à vos regrets si chère, Recueillit un enfant et lui servit de mère; On dit que du trépas par le ciel préservé, Et par vos soins, seigneur, dans ces murs élevé, Digne qu'en autre rang le hasard l'ait fait naître, Sa gloire et ses vertus ont honoré son maître... i-Et que t'importe, à toi, vil rebut des humains, Le sort de cet enfant qu'ont élevé mes mains? Qu'eut jamais de commun son sang et ta misère? -Hélas! pardonnez-lui, seigneur! je suis son père! -Toi, son père? Insensé! ce noble enfant ton fils! Qui donc es-tu? -Seigneur, vous voyez mes habits, Je suis ce qu'à vos yeux indique leur misère, Un de ces malheureux, vermine de la terre, A qui le ciel jaloux de ses avares mains A donné pour tout don la pitié des humains, Qui glanent ici-bas ce que le riche oublie, Et qui, pour soutenir leur misérable vie, Vont aux portes du temple, au seuil de vos palais, Recevoir tour à tour l'insulte ou les bienfaits! Trop heureux si le ciel, dans l'opprobre où nous sommes, En nous déshéritant des biens communs aux hommes, Avait en même temps retranché de nos coeurs Ces sentiments qui font leur joie et nos douleurs! Mais, hélas! ces haillons n'étouffent pas nos âmes; Nous aimons, comme vous, nos enfants et nos femmes, Mais le remords nous suit jusqu'au sein de l'amour, Et nous nous repentons de leur donner le jour. Un enfant m'était né; la faim et la souffrance Avaient ravi sa mère à sa première enfance, Et, près d'elle couché, sa bouche avec effort Pressait encor ce sein qu'avait tari la mort! On vantait la pitié de notre noble dame: L'espérance, à son nom, pénétra dans mon âme; Je m'emparai soudain, par un adroit larcin, De deux cygnes chéris que nourrissait sa main, Et confiant mon fils à sa frêle nacelle, Je chargeai leur instinct de la guider près d'elle; La vague protégea ce dépôt précieux, Jusqu'à ces bords lointains je le suivis des yeux. Tranquille sur le sort d'une tête si chère, Je sentis s'alléger le poids de ma misère, Et, loin de ce rivage allant porter mes pas, J'usai mes tristes jours de climats en climats. Mais enfin, quand des ans l'inévitable outrage Eut usé de ce corps la force et le courage, Rappelé vers ces bords par un cher souvenir, Un instinct paternel me force à revenir Près de ce fils chéri terminer ma carrière, Pour avoir une main qui ferme ma paupière! Ah! laissez-moi, seigneur, le voir et l'embrasser; Sur ce coeur expirant laissez-moi le presser; Et que puisse de Dieu la main juste et prospère Bénir dans vos enfants la pitié de leur père! -Mes enfants! qu'a-t-il dit? hélas! je n'en ai plus! Garde pour toi, vieillard, tous tes voeux superflus; J'ai perdu, comme toi, l'espoir de ma famille; Va! cours chercher ton fils! il est avec ma fille!» Ainsi ditBéranger, et, d'une rude main Repoussant le vieillard, il reprend son chemin. Tel qu'un aigle irrité, dont l'immonde reptile, Pendant qu'il plane en paix dans un azur tranquille, A dévasté son aire, et sur ses bords flétris De ses oeufs près d'éclore a semé les débris, Lorsque, redescendu de sa céleste sphère, Son instinct paternel le rappelle à son aire, Et que, du haut du ciel, y plongeant ses regards, Il voit ses tendres fruits sur les rochers épars, Sur ce nid, son espoir, il plonge, il veut s'abattre; Il cherche un ennemi qu'il puisse au moins combattre; De rochers en rochers il vole en tournoyant, Promène dans les airs son regard foudroyant, Et, rongeant les rochers à défaut de victime, Il jette un cri vengeur qui fait trembler l'abîme: Tel au fond d'un palais maintenant dépeuplé, Ce vieux père, cherchant d'un regard désolé Cette enfant dont ses yeux ont la douce habitude, De ses gémissements remplit la solitude, Marche, s'arrête, écoute, éclate en vains sanglots, Et consume la nuit à regarder les flots. Mais à l'heure où les chants du pieux solitaire Montent seuls vers le ciel, quand tout dort sur la terre, Son regard, en fixant l'écueil inhabité, Du fanal de Tristan découvrit la clarté. A cet aspect nouveau son coeur glacé palpite: Il appelle, il espère, il s'élance, il hésite; Mais vers les bords lointains où cet espoir a lui, Un instinct plus puissant l'entraîne malgré lui. Réveillés à ses cris, ses matelots fidèles Rattachent l'aviron aux flancs de ses nacelles, Dressent les mâts couchés sur les esquifs flottants, Lèvent l'ancre pesante, ouvrent la voile aux vents; Et lui-même, voguant où le fanal le guide, Courbé sur l'aviron fend la plaine liquide. La brise de la nuit sur le lac écumant Vers l'écueil escarpé les pousse en un moment; Ils franchissent le flot grondant sur le rivage. Béranger, le premier, s'élance sur la plage; Il appelle, il s'écrie, il court, il voit enfin, Il voit aux premiers feux des astres du matin, Sur un gazon trempé des larmes de l'aurore, Sur le sein de Tristan la fille qu'il adore Mollement assoupie; il doute, il craint d'abord Cette immobilité qui ressemble à la mort; Mais bientôt s'approchant du couple qui sommeille, Le bruit de leurs soupirs rassure son oreille; Il voit le sein d'Hermine encor gros de soupirs Onduler, comme l'onde, au souffle des zéphirs: «Elle vit! O ma fille! ô ma seconde vie! A l'outrage, à la mort quelle main t'a ravie? Réveille-toi! réponds! Quel que soit ton sauveur, Je jure par le ciel, par toi, par mon bonheur, De lui donner, pour prix de ce bienfait suprême, Tout ce que peut donner ma main... fût-ce toi-même!» Ces cris de son Hermine ont ranimé les sens; Elle rouvre ses yeux, elle entend ces accents, Voit pencher sur son front la tête paternelle, Et lui montrant des yeux Tristan: «C'est lui,» dit-elle; Et Tristan, à ces mots, rougissant de bonheur, De ses pleurs arrosait les mains de son seigneur. Mais Béranger, ouvrant les bras à son Hermine, Allait presser aussi Tristan sur sa poitrine, Quand une sombre image, un soudain repentir, Resserre tout à coup son coeur prêt à s'ouvrir. Hermine tombe seule entre les bras d'un père; Le beau page, à ses pieds, reste un genou sur terre, EL le vieillard lui jette un regard incertain, Où la reconnaissance est mêlée au dédain: «Partons, dit-il, fuyons ce funèbre rivage, Qui de mon désespoir me rappelle l'image, Et, pendant que les flots nous porteront au port, Tu nous raconteras ce prodige du sort!» La rame bat les flots, la barque glisse et vole. Hermine, retrouvant à peine la parole, Raconte en rougissant ce qu'a fait son sauveur; Comment il a risqué ses jours pour son honneur; Comment son bras, plus fort que la vague et l'orage, Au milieu de la nuit l'a portée au rivage; Comment, près d'un foyer par ses mains allumé, Dans son sein engourdi son coeur s'est ranimé, Et comment, par ses soins la rendant à la vie, Il l'a tout à la fois respectée et servie. Béranger, en silence, écoutait ces récits; En cercle autour de lui ses chevaliers assis, De surprise et d'orgueil ne pouvant se défendre, Sur l'épaule du preux se penchaient pour entendre; Et les rameurs, eux-même, enchaînés par la voix, Du page rougissant écoutaient les exploits, Et, contemplant Hermine à leur amour rendue, Oubliaient d'abaisser la rame suspendue. Quand elle eut achevé, Béranger, l'oeil baissé, Sous tant d'émotions resta comme oppressé; Puis d'un ton à la fois indulgent et sévère: c Tristan, dit-il, en moi ton enfance eut un père, Tu m'as rendu ma fille, et ce premier haut fait Acquitte en un seul jour le bien que je t'ai fait; Mais mon coeur veut sur toi conserver l'avantage; Il n'était qu'un seul prix digne de ton courage, Tu l'avais mérité! je te l'aurais offert; Mais entre Hermine et toi l'abîme s'est ouvert, Bien ne peut le combler, et pas même ta vie! Le jour qui me la rend à toi te l'a ravie; Ton père s'est nommé; ton père, un mendiant, Est venu près de moi réclamer son enfant; Je dois te rendre à lui, non tel que sa misère Te confia jadis à ta seconde mère, Faible, nu, sans espoir que sa tendre pitié, Mais enrichi des dons de ma noble amitié, Mais honorant du moins par les dons de ton maître L'obscurité fatale où le sort te fit naître. Je te fais châtelain de la tour d'Ildefroi, Ces domaines, ces champs, ces vassaux sont à toi. Tu peux à ton vieux père y donner un asile; Mais toi, loin d'y languir dans un loisir stérile, Lèves-y des soldats, va porter ta valeur Parmi les conquérants du tombeau du Sauveur! Va disputer un prix digne de ta vaillance, Va mériter un nom qui couvre ta naissance! Après ce que tu fis et ce qu'ont vu tes yeux, Il ne te convient plus de paraître en ces lieux, Jusqu'à ce qu'un héros, entrant dans ma famille, Ait pris sous son honneur la garde de ma fille. Tristan ne répondit que par un seul soupir, Et tout bas dans son coeur se dit: «J'irai mourir.» Mais Hermine pâlit, comme une fraîche aurore, Qu'un nuage subit tout à coup décolore, Son beau front s'inclina pour cacher ses douleurs, Et ces cils abaissés voilèrent mal ses pleurs. Tout se tut: jusqu'au bord on n'entendit qu'à peine Du sein des deux amants s'exhaler leur haleine; Les vassaux, sur la plage, avec des cris d'amour, De leur dame chérie attendaient le retour; Et, prenant dans leurs bras la belle châtelaine, La portèrent en foule aux bras de sa marraine. Tout est joie et tumulte aux murs de Béranger: Les vassaux, qui d'Hermine ont appris le danger, Les jeunes chevaliers qui briguaient sa conquête, Venus pour le combat sont restés pour la fête; Les cours et les préaux sont couverts d'étrangers; Les dames, les barons entourent les foyers. Le jour ne suffit pas à leur foule enivrée, Mais des feux du sapin la nuit même éclairée Ouvre une lice ardente à des plaisirs nouveaux. C'est l'heure où Béranger, conviant ses vassaux, Prodigue des trésors que son orgueil étale, Fait dresser à la fois vingt tables dans la salle, Et jusqu'aux premiers chants de l'oiseau du matin, Entouré de ses preux, prolonge le festin. Ces salles, où des preux les tables sont dressées, De soie et de velours ne sont pas tapissées; Elles n'offrent aux yeux qu'une voûte d'acier: Lances, piques, écus, brassards et bouclier; Et des lambris de fer et des festons d'épées Avec un art sauvage autour des murs groupées, Réfléchissant les feux des nocturnes flambeaux, Jettent un jour sanglant sous les vastes arceaux. Nul art dans ces festins n'ajoute à la nature, Et leur profusion est leur seule parure; Les hôtes des forêts, des cerfs, des sangliers, Sur des plateaux de bois s'y servent tout entiers; Et dans la salle même, entre chaque embrasure, Des outres, des tonneaux qui coulent sans mesure, Versent aux échansons des vins nés sur ces bords, Dont la coupe se vide et s'emplit à pleins bords. Sur un siège élevé d'où son regard domine Béranger est assis: plus bas la belle Hermine; Puis enfin les barons, les écuyers, les grands, Placés par les hérauts chacun selon leurs rangs, Descendent par degrés jusques aux servants d'armes Où Tristan va cacher son triomphe et ses larmes. Là, tandis que son nom retentit en tous lieux, Sur ses égaux d'hier n'osant lever les yeux, Il rougit d'être assis parmi ceux qu'il honore, Et plus bas, s'il se peut, voudrait descendre encore. En vain les écuyers, pour plaire à leur seigneur, Lui présentent les vins et la coupe d'honneur; Du doux jus des coteaux en vain sa coupe est pleine, En feignant d'y puiser sa lèvre y trempe à peine, Et son coeur, d'amertume et de honte abreuvé, Lui fait trouver amer tout ce qu'il a goûté. Il accuse en secret la lenteur des convives, Il compte chaque instant des heures trop tardives; Puis, d'un regard furtif contemplant ces doux traits Qu'il grave dans son âme et va perdre à jamais, Il se dit, en comptant le temps qui s'évapore: «Dure à jamais le jour où je la vois encore!» Les lices aux tournois, les danses au festin, De l'aurore à la nuit, de la nuit au matin, Durant trois jours complets, durant trois nuits entières, Chassèrent le sommeil de toutes les paupières. Mais au dernier repas de la troisième nuit, Quand déjà, chancelants de fatigue et de bruit, Les convives lassés succombaient à l'ivresse, Le baron de Neuf-Tours à Béranger s'adresse: «Seigneur! n'avez-vous donc pour orner votre cour Trouvère ou ménestrel, barde ni troubadour? Quitterons-nous ces lieux sans que de son écharpe L'enfant perdu du lac ait dénoué sa harpe?... -Excusez-moi, seigneur, dit Tristan tout confus, J'imite les héros, je ne les chante plus, Le baron, à ces mots, lui lance un faux sourire; Mais Béranger, honteux qu'on ait osé dédire En sa présence même un noble chevalier: «Vous chanterez, Tristan; tant d'orgueil doit plier! Écuyer, apportez la harpe du trouvère; Hermine, que ta voix charme aussi ton vieux père, Et chantez tous les deux l'histoire d'Amadis, Où vos deux voix d'enfants s'entremêlaient jadis.» Il dit. Hermine tremble et murmure en son âme; Le page avec respect s'approche de sa dame, Lui présente son luth, au clou d'or suspendu, Ce luth dont le doux son, à sa voix confondu, Bésonnait autrefois de loin à son oreille Plus gai qu'un premier chant de l'oiseau qui s'éveille; Et lui-même, prenant des mains d'un écuyer Une harpe nouée auprès d'un bouclier, L'accorde lentement et d'une main distraite; Et de saisissement la foule était muette. Enfin, d'une voix faible et sans lever les yeux, Hermine commença le doux lai des adieux. Or, c'était un récit, triste comme leur âme, Et que, sans y penser, avait choisi la dame, D'un chevalier quittant pour ne plus la revoir Celle dont la pensée était son seul espoir; Un vieux barde, exilé des bords de la Durance, L'avait porté jadis de l'Italie en France. Deux voix, pour imiter cette scène d'amour, S'en devaient partager les couplets tour à tour, Et la harpe et le luth, de leurs notes plaintives, En suspendre un moment les stances fugitives. Romance. LA DAME. Quand ce vint au matin, Yseull lui dit: Écoute! J'entends le coq chanter et ton coursier hennir; Encore, encore un mot, et tu seras en route, Et plus jamais ces yeux ne te verront venir. Ami, prends mon anneau que de mes pleurs j'arrose; Hier, pensant à toi, ma main l'a fait bénir, Pour qu'à jamais de moi te fasse souvenir Tant qu'il te souviendra du doigt où je le pose! Or son page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix: Roger, voici le jour! LE CHEVALIER. Je pars; mais mon coeur reste, ô ma seule pensée! Plus ne compte les jours après ce triste instant; En ce suprême adieu mon âme t'est laissée, Tout ce qui m'animait me quitte en te quittant. Garde de nos amours longue et triste mémoire, Et si jamais le soir trouvère ou pèlerin D'un coeur brisé d'amour te vient chanter la fin, Yseult, dis en toi-même: Hélas! c'est son histoire! Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix: Roger, voici le jour! LA DAME. Ami, prends ces cheveux et que ma main les noue Au plus près de ton coeur; tu rêveras de moi: Souvent, quand on te nomme, ils ont voilé ma joue, Et souvent essuyé des pleurs versés pour toi; Ordonne qu'on les laisse à ton heure suprême Reposer avec toi sous le même linceul, Pour qu'au moins sous la terre où tu dormiras seul Quelque chose de moi s'unisse à ce que j'aime! Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix: Roger, voici le jour! LE CHEVALIER Ah! si le son d'un cor en sursaut te réveille, Si l'acier d'un écu retentit dans la cour, Si le pas d'un coursier résonne à ton oreille, Si la harpe d'un barde expire sous la tour, En mémoire de moi regarde à la fenêtre Aussi loin que tes yeux me suivront aujourd'hui, Et murmure en toi-même: Yseult! si c'était lui? Ce mot, si loin de toi, je l'entendrai peut-être! Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix: Roger, voici le jour! LA DAME Prehds mon long chapelet, où pend mon reliquaire, Baise soir et malin ces reliques des saints; J'ai tant prié pour toi sur ce pauvre rosaire Que mes doigts fatigués en ont usé les grains; Quand, voyageant le soir sur la terre lointaine, L'Angélus sonnera dans la tour du beffroi, Pour que ton âme au ciel se rencontre avec moi, En mémoire d'Yseult tu diras ta dizaine. Or le page, frappant aux portes de la tour, Disait à demi-voix: Roger, voici le jour! Tristan allait poursuivre, un cri soudain l'arrête. Hermine sur son luth vient de pencher la tête; Son visage a changé, sa défaillante main N'a pu même achever le funèbre refrain; Elle tombe mourante au sein de sa nourrice Comme un lis dont le ver a piqué le calice. On l'apporte en sa tour, sans voix et sans couleur. Tristan rejette au loin sa harpe avec douleur, Et, la foulant aux pieds sur le pavé de dalle, Disperse avec dédain ses débris dans la salle: «Toi qui chantas pour elle une dernière fois, Tu ne mêleras plus tes sons à d'autres voix!» Dit-il. En s'éloignant de la foule étonnée, Il va sur le donjon plaindre sa destinée. Cependant l'air du ciel et des soins caressants D'Hermine évanouie ont ranimé les sens, Et la foule, d'ivresse et de joie éperdue, A repris à l'instant la fête suspendue. De la chambre élevée où ruissellent ses pleurs, Hermine entend monter leurs joyeuses clameurs; Sur le bord du fauteuil où sa tendresse veille, Sa nourrice se penche et lui parle à l'oreille: «Pourquoi cacher ces pleurs, belle enfant? C'est en vain: Ma main les sent couler; versez-les dans mon sein, Ce sein qui vous reçut, ce sein qui vous adore! Le mal dont vous mourez, faut-il que je l'ignore? -Tu demandes le mal dont je me sens mourir Lui répond son Hermine, et Tristan va partir! Que dis-je? à cet instant il est parti peut-être. Nourrice, oh! par pitié, regarde à la fenêtre: Les ponts sont-ils baissés? Ne vois-tu rien là-bas? Pe son destrier blanc reconnais-tu les pas? -Je n'entends que l'écho de la salle sonore. -Ah! si du moins mes yeux pouvaient le voir encore! Si mon coeur pouvait dire avant de se briser De ces mots que le temps ne pût jamais user! Peut-être ma douleur, de mon sein exhalée, Me déchirerait moins si je l'avais parlée. Si ses derniers accents retenus dans mon coeur S'y gravaient à jamais comme un sceau de douleur, Peut-être je vivrais pour espérer encore. Écoute un dernier voeu d'Hermine qui t'implore! Descends parmi la foule, ô nourrice! et dis-lui, Dis-lui, s'il en est temps, qu'avant que l'ombre ait fui, Avant que du festin mon père ne se lève, A l'angle du préau qui domine la grève Il te suive et m'attende au bord profond des eaux, Avant que ce croissant dépasse les créneaux. Va, cours; c'est un poignard que toute heure perdue. S'il est parti, je meurs, et c'est toi qui me tue!» La nourrice, à ces mots, une lampe à la main, Descend, cherche partout Tristan sur son chemin, Le découvre à la fin, seul, assis sous la voûte, Ne dit qu'un mot: «Hermine I» Et, lui montrant la route, Le conduit en silence à l'angle du préau. C'était un promontoire au-devant du château; Une tour dont les pieds étaient baignés par l'onde Portait à son sommet une terrasse ronde Dont aucun parapet ne bordait le contour. Les pas osaient à peine en approcher le jour; Mais dans la nuit l'horreur du profond précipice A des adieux furtifs rendait ce lieu propice. La nourrice et Tristan, sans bruit et sans flambeaux, Attendaient que la lune ait passé les créneaux. Cependant les rumeurs qui sortent de la salle, Les chants, les sons du cor, meurent par intervalle. Les convives, lassés de sommeil et de vin, S'endorment au hasard sur les bancs du festin; Sous des pas chancelants les corridors gémissent. Béranger, dont les sens déjà s'appesantissent, Appuyé sur le bras de son vieil écuyer, Monte péniblement le tournant escalier. Sur le dernier degré la foule qui l'escorte, Éteignant les flambeaux, se disperse à sa porte. Mais à peine la main de son page Obéron A-t-elle de son pied déchaussé l'éperon, Qu'un souvenir confus dans son coeur se réveille; Il veut revoir sa fille avant que tout sommeille, Et, près d'avoir perdu son unique trésor, Avant de s'endormir la contempler encor. D'un signe de sa main il défend qu'on le suive, Ouvre près de son lit une porte furtive, Et lui-même portant sa torche dans sa main, Du haut donjon d'Hermine il suit le long chemin. Nul soldat ne veillait dans le corridor sombre, Tout était dans ces lieux repos, solitude, ombre. Le vieillard de la porte approche à petits pas: «Nourrice, ouvrez», dit-il. On ne lui répond pas. Du lourd loquet de bronze il presse la coquille, Il entre, son regard cherche soudain sa fille. Il voit son siège vide, il voit son lit désert, Ses bijoux dispersés dans son coffre entr'ouvert, Et de ses blonds cheveux une boucle échappée, Auprès des ciseaux d'or dont elle fut coupée, Sur sa table d'ébène est-jetée au hasard. Tout annonce à ses yeux un mystère, un départ... «Ces bijoux oubliés, ces coffrets, cette tresse, C'est peut-être, ô mon Dieu, l'adieu qu'elle me laisse!» Mille soupçons affreux s'élèvent... Plein d'effroi, Il monte à pas pressés l'escalier du beffroi: «Sentinelle, as-tu vu chevaucher sur la route? Des pas, des voix, ont-ils résonné sous la voûte? A-t-il parti du bord une voile, un esquif? -Je n'ai rien entendu que l'eau sur le récif. Seulement, sur le pré qui domine la plage, A l'heure de minuit j'ai vu descendre un page, Et peu d'instants après, au jour de ce ciel pur, Une ombre à pas muets glisser contre le mur. -Où sont-ils? réponds-moi. -Seigneur, de cette place, L'angle du bastion dérobe la terrasse, Mais l'oeil peut y plonger du sommet du beffroi. -J'y cours. Baisse ton front, sentinelle, et suis-moi.» Hermine, s'attachant aux pas de la nourrice, Avait rejoint Tristan aux bords du précipice, Et, dans son coeur brisé retenant ses sanglots, Voulait parler, pleurait, ne trouvait plus de mots, De ses deux pâles mains se couvrait le visage, Regardait tour à tour la nourrice et le page, Et le ciel et le lac, et pensait: «O mon Dieu! Que sa vague était douce auprès d'un tel adieu 1? Puis enfin, s'efforçant d'une voix qui chancelle, Elle voulait parler: «Tristan, Tristan!» dit-elle. Un long silence encor suivit ce faible effort; Mais ce seul mot était plus triste que la mort. «Te souviens-tu d'un mot qu'au sein de la mort même Ma bouche a murmuré dans un aveu suprême? Ah! la mort de mon coeur peut seule l'effacer! -Mais mon nom découvert me défend d'y penser; Il restera plongé dans l'ombre de mon âme Comme un obscur fourreau cache une riche lame; Il dormira bientôt sous le sceau du trépas. Je vous le rends ici. -Je ne le reprends pas, Plus basse est ta fortune, et plus un amour tendre, Pour être à toi, Tristan, s'honore de descendre. Descendre! ah! qu'ai-je dit? S'élever, s'ennoblir! Honorer ce qu'on aime, est-ce donc s'avilir? Est-il un rang si bas que ta vertu n'honore? Illustre, je t'aimais; malheureux, je t'adore; Et mon coeur à ton coeur attaché sans retour, Ce que ravit le sort le rend par plus d'amour! Mais toi dont la tendresse, aux risques de ta vie, A l'injure, à la mort, dans tes bras m'a ravie, Toi qui semblas m'aimer tant que je fus la soeur, Tristan! ton coeur est-il si docile au malheur? Se peut-il qu'un seul jour efface tant d'années? Tant de doux souvenirs, tant d'heures fortunées, De tes yeux pour jamais sont-ils donc disparus? Et quand ce coeur perd tout, ah! ne m'aimes-tu plus? Les mains jointes, le front baissé sur sa poitrine, Tristan restait muet, debout devant Hermine, Comme un homme accusé, parmi ses ennemis, D'un crime imaginaire et qu'il n'a pas commis, Mais coupable d'un autre et prêt à se confondre, Refuse de parler et tremble de répondre. Hermine interprétant ce silence incertain: «Ah! s'il est vrai, cruel! pourquoi, pourquoi ta main Ne m'a-t-elle à la honte, aux flots abandonnée? Je mourrais moins coupable et moins infortunée. Va, pars, arrache-moi tout dans le même instant, Et pour suprême adieu ne me laisse en partant Que l'éternel chagrin dont je meurs consumée, Que la honte et l'affront d'aimer sans être aimée!» Le page, à ces accents dont son coeur est frappé, Retient en vain un cri de son âme échappé. «Aimer sans être aimée! Ah! je devais peut-être Mourir avant ce cri qui vous l'a fait connaître, Et cachant, même à moi, mes sentiments secrets, Ne révéler qu'à Dieu le nom que j'adorais! Mais ce reproche, Hermine, a vaincu ma constance, Mon coeur en se brisant a trahi mon silence; Car si jamais, ô ciel! vous me le reprochez, Je ne vous l'ai pas dit, c'est vous qui l'arrachez! Oui! seule vous étiez ma pensée et ma vie. Dans le fond de mon coeur c'est vous que j'ai servie, Dans la lice, au tournoi, c'est vous que je pensais! J'y portais votre nom et je le prononçais. Quand on me demandait quelle serait ma dame, Je murmurais tout bas ce seul nom dans mon âme; Et vainqueur et vaincu dans ces brillants hasards, Je ne voyais jamais mon prix qu'en vos regards. Ne me demandez pas depuis quand je vous aime! Mon coeur pour l'avouer ne le sait pas lui-même. De cet amour si doux dès l'enfance animé, Je ne me souviens pas de n'avoir pas aimé; Et ne trouvant en moi d'image que la vôtre, Je n'ai jamais pensé qu'on pût aimer une autre. Longtemps ces noms si doux et de frère et de soeur Comme ils charmaient ma vie ont pu tromper mon coeur, Et je ne cherchais point à démêler la trame Des doubles sentiments qui régnaient dans mon âme. Qu'importait à mon coeur de le savoir jamais? D'amour et d'amitié j'étais heureux, j'aimais! Mais au moment fatal où dans les bras d'un traître Je vous vis, ce moment m'apprit à me connaître; J'ai su combien j'aimais par combien j'ai souffert, Et le ciel m'a puni de l'avoir découvert! Mais qu'au fond de mon coeur ce secret vive et meure, L'amour qui fut ma gloire est mon crime à cette heure. Trop éloigné d'un rang qu'un regard peut ternir, Ce serait l'offenser que de m'en souvenir. Reprenez à jamais celui qui fit ma gloire; Qu'il s'efface en votre âme ainsi que ma mémoire! Plaignez-moi quelquefois; mais, fidèle à l'honneur, Aimez-en un plus digne! -Ai-je donc plus d'un coeur? Et crois-tu qu'à ton gré je puisse à l'instant même Aimer ce que je hais et haïr ce que j'aime? Non, l'amour que mon coeur reçut avec le jour Qu'on me fit respirer dans le même séjour, Ce lait qu'au même sein ensemble nous puisâmes, L'amour qu'un nom si doux a nourri dans nos âmes N'est pas un sentiment fragile et passager Qu'un jour peut faire éclore et qu'un mot peut changer; Tristan, il est nous-même, il est notre pensée Dans le coeur l'un de l'autre en naissant retracée; Il est notre mémoire et noire souvenir, Nos peines, nos soucis, le passé, l'avenir, Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire! Sur un tel sentiment nulle voix n'a d'empire: Il brave et l'injustice et l'outrage du sort, Et, pour l'anéantir, il n'est rien que la mort. Va, n'essaye donc pas d'en étouffer la flamme; 11 est à toi, Tristan, par tous les droits de l'âme, Par tous les noms sacrés les plus chers à mon coeur D'ami, d'amant, de frère ou de libérateur! Mon amour le les garde, et ce coeur qui t'adore, S'il en est un plus doux, te le consacre encore! Oui! je le jure ici, par tous ces noms chéris, Par ce lait maternel dont nous fûmes nourris, Par l'âme de ma mère et ces larmes dernières Que versèrent sur nous ses mourantes paupières, Par ce même berceau qui nous reçut tous deux, Par ces premiers, amours nés de nos premiers jeux, Par ce ciel qui m'entend, par ce lac tutélaire Dont ton berceau flottant endormit la colère, Par cette nuit suprême où, ravie au trépas, L'amour qui t'inspirait me sauva dans tes bras, Par ma part dans le ciel, par mon nom de chrétienne, Jamais ma main n'aura d'autre appui que la tienne, Jamais mon coeur n'aura d'autre maître que toi! Reçois devant le ciel ce gage de ma foi; C'est de ma mère, hélas! le plus cher héritage, Le gage de sa foi, l'anneau de mariage Que l'heure de la mort à son doigt a trouvé, Et qu'en secret pour toi mon coeur a réservé. Approche, que ma main à la tienne s'unisse, Et que Dieu qui m'entend nous juge et nous bénisse! Et toi jure qu'au mien jusqu'au jour de la mort Ce noeud mystérieux enchaînera ton sort! -Je jure, dit Tristan, d'obéir à mon maître, De respecter le rang où le ciel vous fit naître, De refuser toujours le nom de votre époux Pour vivre et pour mourir moins indigne de vous!» Hermine, à cet arrêt d'une perte éternelle, Sent défaillir son coeur; elle pâlit, chancelle, Murmure un cri confus qu'elle n'achève pas, Et Tristan, à genoux, la soutient dans ses bras. Mais, du haut des créneaux d'où son regard domine, Le vieillard les découvre; il voit, il voit Hermine Au moment où, tombant sous l'excès du malheur, Le page, avec respect, la reçoit sur son coeur. Tristan! sa fille! ensemble! en ces lieux! à cette heure!... «J'en ai trop vu, dit-il; ah! que le traître meure! Dût se mêler au sien mon sang déshonoré!» Il s'écrie, et, d'un bras de fureur égaré, Arrachant l'arbalète aux mains de l'homme d'arme, Sur le bord du rempart il la supporte, il l'arme, Et, trop lent à son gré, mais plus prompt que l'éclair, Le trait qu'il a lancé siffle, vole et fend l'air. Mais, ô fureur aveugle! ô trop malheureux père! Le trait mal assuré qu'a lancé la colère Le venge et le punit dans le même moment; Il frappe d'un seul coup et l'amante et l'amant, Et, traversant l'épaule où s'appuyait Hermine, Sur le corps de Tristan lui perce la poitrine, Réunissant ainsi dans les noeuds de la mort Ces deux enfants en vain séparés par le sort! Percé du même dard dont le fer les rassemble, Le couple infortuné chancelle et roule ensemble, Et, du haut de la tour dont ils touchent les bords, Sur l'abîme profond tombant comme un seul corps, Le lac qui les reçoit ouvre sa vague obscure, Et le flot les recouvre avec un sourd murmure. Tel, pendant qu'au printemps un couple de ramiers Soupire ses amours sur les hauts peupliers, Le perfide oiseleur qui voit battre leurs ailes Perce d'un même trait les deux oiseaux fidèles; Les gouttes de leur sang teignent leurs flancs ternis, Leurs cols entrelacés se penchent réunis, Et, comme un doux faisceau qu'un trait mortel enchaîne, La même flèche encor les unit sur l'arène. Chant III Que le sort des mortels est changeant et bizarre! Que le jeu du destin est perfide et barbare! Et qu'il faut, en jouant avec son de trompeur, S'y défier de tout, et surtout du bonheur! Le coeur humain ressemble à la coupe vermeille Où coule à flots dorés le nectar de la treille; Le convive qui tient le vase dans sa main Le renverse et le vide aussitôt qu'il est plein. Dans ce monde changeant tout fuit, vole et s'efface; Le moment au moment, le jour au jour fait place, Le vent court, l'onde coule et 1'éclair fuit nos yeux; Mais de tout ce qui brille et s'éteint sous les cieux, De tout ce que le temps loin de nous précipite, Rien ne passe plus tôt, rien ne vole aussi vite, Rien ne laisse dans l'âme une plus sombre nuit Qu'une heure de bonheur qui brille et qui s'enfuit! Le sommeil du trépas couvrait déjà nos âmes Et le lac à son gré nous berçait sur ses lames Quand au bruit de la chute un vieillard, un nocher Dont l'esquif s'abritait sous l'ombre du rocher S'approche avec horreur du couple qui surnage, Nous tire dans sa barque et le long au rivage De rochers en rochers fuit sans être aperçu Jusqu'a l'anse écartée ou l'esquif est reçu. Déjà j'avais repris la lumière et la vie, Mais sous le coup mortel Hermine évanouie Reposait sur mon coeur comme un marbre glacé. Source: http://www.poesies.net