LA CHUTE D'UN ANGE PAR LAMARTINE PARIS CHEZ L'AUTEUR, RUE DE LA VILLE-L'ÉVÉQUE, 43 M DCCC LXI AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION Ceci est encore un épisode du poème dont Jocelyn fait partie. C'est une page de plus de cette oeuvre de trop longue haleine dont je me suis tracé le plan de bonne heure, et dont j'ébaucherai quelques fragments de plus jusqu'à mes années d'hiver, si Dieu m'en réserve. La nature morale en est le sujet, comme la nature physique fut le sujet du poète Lucrèce. L'âme humaine et les phases successives par les- quelles Dieu peut lui faire accomplir ses destinées perfec- tibles, n'est-ce pas le plus beau thème des chants de la poésie? Je ne me fais point illusion sur l'impuissance de mon faible talent et' sur la brièveté de la vie, comparées à une semblable entreprise ; aussi je ne *prétends rien ache- ver. Quelques pas chancelants et souvent distraits dans une route sans terme, c'est le lot de tout philosophe et de tout artiste. Les forces, les années, les loisirs manquent. Les jours de poète sont courts, même dans les plus longues vies d'homme. La poésie n'est que ce qui déborde du calice hu- main. On ne vit pas d'ivresse et d'extase, et ceux qui com- mandent à un poète d'être toujours poète ressemblent à ce calife qui commanda à ses esclaves de le faire vivre de mu- sique et de parfums : il mourut de volupté et d'inanition. Je sais qu'on me reproche avec une bienveillante colère de ne pas consacrer ma vie entière à écrire, et surtout à polir des vers, dont je n'ai jamais fait ni prétendu faire qu'une consolation rare et accidentelle de ma pensée. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que chacun a reçu sa mis- sion de sa nature. Je porte envie à ces natures contempla- tives à (lui Dieu n'a donné que des ailes, et qui peuvent planer toujours dans les régions éthérées, portées sur leurs rêves immortels , sans ressentir le contre-coup des choses d'ici-bas, qui tremblent sous nos pieds. Ce ne sont plus là des hommes, ce sont des êtres privilégiés qui n'ont de l'humanité que les sens qui jouissent, qui chantent ou qui prient : ce sont les solitaires ascétiques de la pensée. Gloire, paix et honneur à eux! Mais ces natures ont-elles bien leur place dans notre temps? l'époque n'est-elle pas essentielle- ment laborieuse? tout le monde n'a t-il pas besoin de tout le monde? ne s'opère-t-il pas une triple transformation dans le monde des idées, dans le monde de la politique, dans le monde de l'art? L'esprit humain , plus plein que jamais de l'esprit de Dieu qui le remue, n'est-il pas eu travail de quelque grand enfantement religieux? Qui en doute? c'est l'oeuvre des siècles, c'est l'ouvre de tous. L'égoïsme seul peut se mettre à l'écart et dire : « Que m'importe? » Je ne comprends pas l'existence ainsi. L'époque où nous vivons fait nos devoirs comme nos destinées. Dans un âge de rénovation et de labeur, il faut travailler à la pyramide commune, fut-ce une Babel! Mais ce ne sera point une Babel! ce sera une marche de plus d'un glorieux autel, où l'idée de Dieu sera plus exaltée et mieux adorée. Car,. ne nous y trompons pas, c'est toujours Dieu que l'homme cherche, même à son insu, dans ces grands efforts de son activité instinctive. Toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence. Or, dans ces jours de crise sociale, tout homme qui vit pleinement a deux tributs à payer : un à son temps, un à la postérité; au temps les efforts obscurs du citoyen, à l'avenir les idées du philosophe ou les chants du poète. On prétend que ces deux emplois de la pensée sont incompatibles. Les anciens, nos maîtres et nos modèles, ne pensaient pas ainsi. Ils ne divisaient pas l'homme, ils le complétaient. Chez eux, l'homme était d'autant plus apte à un exercice spécial de la pensée, qu'il était plus exercé à tous. Philosophes, poli- tiques, poètes, citoyens, tous vivaient du même aliment; et de cette nourriture plus substantielle et plus forte se formaient ces grands génies et ces grands caractères; qui touchaient d'une main à l'idée, de l'autre à l'action , et qui ne se dégradaient point en s'inclinant vers d'humbles devoirs. On attribue au défaut de loisir les incorrections de com- position et de style qu'on reproche généralement à mes ébauches poétiques. Ces défauts, je les connais mieux que personne. Je ne cherche pas à les pallier. Je ne puis répondre à mes critiques qu'en m'humiliant et en réclamant pour ces faiblesses une plus grande part d'indulgence. Ils ne se trom- pent guère en considérant ces premières éditions de mes poésies comme de véritables improvisations en vers. Si elles sont destinées à se survivre quelques années à elles-mêmes, il me sera plus facile de les polir à froid, lorsque le mouve- ment de la pensée et du sentiment sera calmé, et que l'âge avancé m'aura donné ce loisir des derniers jours, où l'homme repasse sur ses propres traces et retouche ce qu'il a laissé derrière lui. S'il en est autrement, à quoi bon? Quand on a respiré en passant et jeté derrière soi une fleur de la solitude, qu'importe qu'il y ait un pli à la feuille, ou qu'un ver en ronge le bord? on n'y pense plus. Il me reste à prier le lecteur bienveillant de ne pas m'im- puter ce qu'il y a de trop fantastique dans cet épisode. Cela entrait comme élément nécessaire dans l'économie de mon poème. La pierre lourde et froide sert quelquefois de fon- dation à un édifice plus gracieux et plus décoré. Les deux épisodes qui suivront celui-ci sont d'une nature plus contem- poraine et plus saisissante. Ils rappelleront de plus près ce Jocelyn pour qui le public qui lit des vers a montré une si indulgente partialité. On le retrouvera plusieurs fois dans ce drame épique, d'où il n'a pas disparu sans retour. L'épisode qui suit la Chute d'un Ange est intitulé les Pécheurs. Paris, 1835. AVERTISSEMENT DE LA NOUVELLE ÉDITION La publication de la première édition de cet épisode a donné lieu à de sévères critiques, critiques de fond, criti- ques de forme. Les uns ont dit : « C'est un mauvais poème;» les autres ont dit : « C'est un mauvais livre. » Aux premiers je n'ai rien à répondre. L'artiste, quel qu'il soit, ne doit jamais contester avec le sentiment public. Le seul juge des oeuvres de l'esprit, c'est l'impression qu'ils produisent; il n'y a pas de logique contre la nature. J'au- rais beau alléguer les meilleurs arguments du monde pour prouver au lecteur qu'il doit trouver du plaisir ou de l'in- térêt à la lecture de mon oeuvre, s'il n'y trouve ni intérêt ni charme, c'est le lecteur qui aura raison. On ne prouve pas le plaisir, on le sent. De ce jugement du public contempo- rain il n'y a d'appel qu'à un autre public : la postérité. Or qui peut se flatter d'arriver jusqu'à la postérité? Elle ne juge que les immortels. Je ne chercherai donc pas à justifier ici la conception, le plan, la forme de cet épisode. Nul n'est plus disposé que moi à reconnaître ses faiblesses ou ses erreurs. Seulement je donnerai une explication qui pourra être une excuse et qui fera suspendre leur jugement définitif à quelques hommes de bonne foi. On a considéré cet épisode comme un poème complet, et, partant de cette idée, on a dit : « Mais qu'est-ce que cela signifie? où est le sujet? où est la pensée morale? où est le but? » J'en aurais dit autant moi-même, si j'avais lu la Chute d'un Ange dans cet esprit. Mais le' lecteur, qui lit peu les avertissements, n'avait pas lu sans doute celui qui précède mes vers. Il y aurait vu que la Chute d'un Ange, bien loin d'être dans ma pensée une oeuvre com- plète, n'était qu'une introduction en drame à un poème dont le plan général ne s'expliquera que par le développe- ment et la combinaison de ses parties. Ce plan, je l'ai indi- qué autant que je pouvais le faire dans la préface de Jo- celyn. Ce sujet, ai-je dit, c'est l'âme humaine, ce sont les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. J'avais donc à peindre dans cet épisode, qui ouvre presque le poême, l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions sacrées lui attribuent à son origine. Les an- goisses d'un esprit céleste, incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substi- tué à toute spiritualisation et à toute adoration, voilà mon sujet dans ce fragment d'une épopée métaphysique. C'est le monde de l'athéisme. On m'a reproché de l'avoir peint avec des couleurs trop repoussantes et trop crues. On en a conclu que je pourrais bien être moi-même panthéiste; athée, matérialiste. Lorsque la Divine Comédie du poète toscan parut, peut-être reprocha-t-on au Dante d'être un esprit satanique, parce qu'il s'était complu à décrire les tor- tures et à remuer les immondices de son Enfer. Mais, après l'Enfer, le Dante publia le Purgatoire. et le Ciel, et ces trois mondes merveilleux, s'expliquant et s'éclairant l'un l'autre, produisirent ce tout harmonieux et sublime où les horreurs des cercles infernaux, les purifications du séjour d'épreuves et les délices permanentes du ciel achevèrent sa pensée et justifièrent les prétendues aberrations de son génie. On sent assez que je ne prétends comparer ici que les choses et non les hommes. Dante a inscrit son nom en caractères de feu sur l'imagination des siècles; la pierre de nos sépulcres saura seule les nôtres. Mais l'injustice est la même. Ainsi tombent ces accusations d'immoralité, de fatalisme, de provocation au suicide, que certains critiques ont cru de- voir m'adresser. ils ne voient que la première scène d'un drame dont le dénoûment seul peut faire apparaître la mo- ralité. Le désespoir et la mort de Cédar, bien loin d'être offerts en exemple aux misères humaines, sont des fautes morales qui, dans le plan général du poème, auront ail- leurs leurs conséquences et leur rétribution. Ceci m'amène à m'expliquer une seconde fois sur ce pré- tendu panthéisme dont on me suspecte depuis la publication du Voyage en Orient et de Jocelyn. Des critiques religieux et sincères croient voir en moi une tendance croissante à matérialiser l'idée de Dieu, à confondre le Créateur et la création dans une vague et ténébreuse identité qui, en détruisant l'individualité suprême de Dieu et l'individualité de l'homme, anéantirait à la fois l'homme et Dieu, et ferait ainsi je ne sais quelle chose semblable au chaos avant que la lumière y brillât et que le Verbe en eût séparé les éléments. Ce serait pis que l'athéisme, car ce serait nier Dieu en le proclamant; deux non-sens au lieu d'un! Peut-être quel- ques expressions métaphoriques et inexactes de mes ou- vrages ont-elles donné lieu à cette méprise sur mes opinions religieuses? j'en serais profondément affligé. La langue vague et indéterminée de la poésie se prête mal à la rigueur des termes que doit préciser la métaphysique. Si mes vers laissent du doute , je m'explique en prose. Je crois en Dieu possédant la suprême individualité , comme y croit la nature qui n'a été créée que pour réfléchir cette individualité divine, et qui ne subsiste que de sa pro- vidence. Je crois, à la liberté morale de l'homme, mysté- rieux phénomène dont Dieu seul a le secret, mais dont la conscience est le témoin, et dont la vertu est l'évidence. Je crois à toutes les conséquences qui, dans cette vie et dans une autre, dérivent de cette double foi. Je crois que la seule oeuvre de l'humanité comme être collectif, et de l'homme comme être individuel , c'est de graviter vers Dieu en s'en rapprochant toujours davantage. Je crois que le travail du jour, comme le travail des siècles, c'est de dévoiler de plus en plus cette idée de Dieu, dont chaque rayon- nement illumine l'esprit d'une vérité de plus, enrichit le coeur d'une vertu de plus, prépare à l'homme une destinée plus parfaite, et fait remonter à Dieu une plus sainte adoration. Dans ma conviction, tout ce vain mouve- ment d'hommes et de choses ne cache que ce grand mou- vement organique de l'homme vers une connaissance plus complète de son Créateur et vers un culte plus spiritualisé. Tout autre mouvement est sans but; car rien hors de Dieu ne peut être son but à soi-même. S'il en était autrement, ce monde serait un drame sans moralité et sans dénoûment, indigné de son auteur, indigne même de l'homme. Si je ne pensais pas ainsi, j'aurais en mépris ce monde et moi- même, et j'étoufferais en gémissant ce flambeau sinistre de la raison, qui n'aurait été allumé en nous que pour éclairer le gouffre sans fond du néant. Mais cela ne se peut pas; car alors qui l'aurait allumé, ce flambeau? Non pas apparem- ment les ténèbres éternelles. Une étincelle prouve le jour. Pénétré instinctivement de ces vérités qui ont pour mon intelligence l'évidence que-le soleil a pour mes yeux, tout se rapporte à Dieu de ce que je contemple dans la nature comme de ce que j'étudie dans la 'marche historique de l'humanité. Les luttes d'idées, les vicissitudes d'événe- ments, les renversements d'institutions, les changements de routes ou de formes, ce labeur incessant et tumultueux des nations, les convulsions les plus énergiques comme les progrès les plus lents de la végétation humaine, n'ont de. sens à mes yeux que celui-là et n'en peuvent avoir d'autre. Les faits cachent toujours une idée. Or, pressez le monde, il n'en contient qu'une, Dieu et-toujours Dieu. Tout ce bruit que nous entendons sur la terre et qui s'appelle travail, pensée, parole, gloire, liberté, égalité, révolutions, éle- vons-nous plus haut, nous ne discernerons plus qu'un can- tique de la terre qui cherche à balbutier plus dignement le nom éternel. Je l'ai dit, je le répète : toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence. Les hommes, selon leur nature, sont plus ou moins frappés de ce sens divin des choses, dont ils sont tous des instru- ments. Quant à moi, je ne m'en glorifie ni ne m'en humilie; mais, doué de bonne heure de ce sens de la contemplation et de l'adoration, l'évidence divine me pénètre par tous les pores; et, pour éteindre Dieu en moi, il faudrait à la fois anéantir mon intelligence et mes sens. Je me sens religieux comme l'air est transparent. Je me sens homme surtout par le sens qui adore. Si c'est là ce que certains critiques appel- lent panthéisme, irréligion, impiété, il faut que je me ré- vèle bien mal ou qu'ils soient bien sourds. Quant aux attaques contre le christianisme, dont ils ont cru voir de nouveaux symptômes dans les fragments du livre primitif où le prophète donne aux jeunes sauvages l'idée pure et primordiale de Dieu et quelques notions du culte primitif, je ne puis que dire 'ce que j'ai dit, en ré- ponse aux mêmes controverses, dans la seconde préface de Jocelyn. Il n'entrera jamais dans ma pensée d'attaquer l'ineffable doctrine où le christianisme a retrempé, rajeuni et divinisé l'esprit humain. Toutes les vérités sont en lui, et nous ne faisons que balbutier sous d'autres formes, en les lui em- pruntant, les notions parfaites de Dieu et de morale que son divin auteur a enseignées à l'humanité. Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans, et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les pa- roles évangéliques. Je crois son oeuvre bien loin d'être ac- complie ; j'ai été élevé dans son sein ; j'ai été formé de sa substance; il me serait aussi impossible de m'en dépouiller que de me dépouiller de mon individualité, et, si je le pou- vais, je ne le voudrais pas ; car le peu de bien qui est en moi vient de lui et non de moi. Je l'ai dit ailleurs : je consi- dère le christianisme comme la plus vaste et la plus pure émanation de révélations divines qui ait jamais illuminé et sanctifié l'intelligence humaine. Mais cela ne veut pas dire que je foule aux pieds ou que je veuille éteindre en moi cette autre révélation permanente et croissante avec les temps, que Dieu fait rayonner dans la raison. L'idée reli- gieuse, divine dans son principe, lorsqu'elle devient insti- tution humaine, tombe dans des mains d'hommes et peut, par ce contact, participer à l'action des temps. En traver- sant des âges d'ignorance, le rayon le plus pur peut contracter quelque chose de la nuit même qu'il a impar- faitement dissipée. Polir que les saintes institutions soient puissantes, la religion et la raison doivent concorder; il faut que l'intelligence éclairée trouve dans la raison la sanction et l'admiration de sa foi. Je pense que c'est l'oeuvre des hommes de bonne volonté et de pieuse nature, d'écarter le plus possible de ces nuages qui empêchent le sentiment religieux de prévaloir plus com- piétement. Plus Dieu sera visible, mieux il sera adoré. Séparer la foi de la raison, c'est éteindre le soleil pour sub- stituer à la lumière de l'astre permanent et universel la lueur d'une lampe que l'homme porte en chancelant, et que l'on peut cacher avec la main. Il faut que la contradiction cesse entre ces deux clartés pour les multiplier et les étendre. C'est la lumière de Dieu qui juge toute autre lumière. Toute clarté qui n'éclaire pas partout et toujours n'est pas un astre; c'est un flambeau. Vouloir cette union complète de la raison et de la religion dans l'oeuvre d'adoration et de sanctification qui est l'oeuvre de l'humanité par excellence; vouloir que l'homme entre avec ses facultés tout entières dans les sanctuaires, et qu'il ne laisse pas sa raison à la porte de ses temples comme le mahométan laisse ses san- dales pour les retrouver après la prière; vouloir que la rai- son soit religieuse et que la religion soit rationnelle, est-ce là attaquer le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt lui préparer un règne plus unanime et plus absolu? Le feu qui épure l'or des scories de la terre lui ôte-t-il quelque chose de son poids, de son éclat et de son prix ? Maintenant dirai-je un mot des non-sens politiques dont on m'a prêté l'intention à propos de quelques vers de cette huitième vision où le prophète dit à ces hommes primitifs et imaginaires : « N'ayez ni juges ni rois, et gouvernez-vous par la seule justice de vos consciences et par la seule force de vos vertus ? » On en a conclu que je ne voulais ni tribu- naux, ni mécanisme social , ni gouvernement. On pourrait prêter la même intention de subversion anarchique à toute philosophie et à toute religion qui disent aussi aux hommes : « Soyez tous également parfaits, et, quand vous serez par- faits, vous n'aurez plus besoin de lois écrites ni de juges rémunérateurs ; votre loi sera votre perfection même. » C'est là ce qu'il faut toujours dire aux hommes, et la voix même de Dieu, qui les appelle incessamment à cet état parfait, est peut-être une raison d'espérer qu'ils pourront un jour y ar- river. Mais si l'on suppose que, dans l'état connu et réel de l'humanité, je sois assez dépourvu du sens des réalités pour dire aux hommes : « Brisez ce magnifique phénomène de la société civile, chassez vos rois, destituez vos juges, licenciez vos forces et fiez-vous à l'égoïsme individuel, à la désor- ganisation et à l'anarchie; » en vérité, on me fait trop d'hon- neur en me répondant. Personne, j'ose le dire, n'a plus que moi le sens de la nécessité des gouvernements. Qu'ils s'ap- pellent monarchiques ou républiques, selon les moeurs ou les temps, peu importe; mais qu'ils soient éclairés et forts, c'est tout l'homme ; ils sont la forme de l'humanité et la con- dition de tous ses progrès; ils sont aux masses ce que l'or- ganisation est aux individus, c'est-à-dire la loi même de leur existence; ils sont les instruments des idées qui tra- vaillent de siècle en siècle à remuer et à transformer le monde; et la tendance de tout esprit qui veut que les idées triomphent et que l'humanité grandisse est plutôt d'exa- gérer que d'énerver la force des gouvernements. Je confesse tout haut que c'est la mienne. Mais je me hâte d'abandonner de si hautes questions, si inopportunément soulevées à propos de quelques pauvres vers, et je reviens à ce qu'il y a de plus infime au monde, une misérable question d'art et des hémistiches justement revendiqués par la critique. Je ne les lui disputerai pas. J'acquiesce à beaucoup de reproches mérités d'incorrection, de faiblesse, de négligences et même d'inconvenances de style : j'en fais justice moi-même dans cette nouvelle édition. Je remercie les écrivains consciencieux qui ont bien voulu me les signaler. Il faut au moins faire profiter au lecteur cette critique impartiale et bienveillante, souvent aussi pé- nible à celui qui l'exerce qu'à celui qui la subit. RÉCIT « Vieux Liban! » s'écria le céleste vieillard En s'essuyant les yeux que voilait un brouillard, Pendant que le vaisseau courant â pleines voiles Faisait glisser nos mâts d'étoiles en étoiles, Et qu'à, l'ombre des caps du Liban sur la mer L'harmonieuse proue enflait le flot amer. « Sommets resplendissants au-dessus des tempêtes, Qu'on vous cherchait jadis bien plus haut qu'où vous êtes! 'Votre front, qui n'est plus qu'un vieux crâne blanchi, Du poids de l'Océan n'avait jamais fléchi, Et les flots du déluge, en minant vos collines, N'avaient pas sur vos flancs déchiré ces ravines. Vous ne laissiez pas voir, comme un corps sans manteau, Ces rocs, grands ossements prêts à percer la peau; Mais vos muscles puissants, vaste épine d'un monde, Revêtus à grands plis de bois, de sol et d'onde, Dessinant sur le ciel d'harmonieux contours, Même en s'y découpant s'arrondissaient toujours. Si vous les aviez vus, mon enfant, dans leur gloire, Tels que je les revois de loin dans ma mémoire, Dans ces jours encor près de la création, Votre oeil fondrait d'amour et d'admiration! Vous voyez sur ces bords qu'évite notre poupe Ces écueils mugissants que la lame découpe, Ces grands blocs dentelés, effroi du matelot, Où monte et redescend l'assaut grondant du flot; Vous voyez dans les flancs des monts ces déchirures, Coups de hache au rocher qui montre ses blessures, Et d'où par intervalle un rare filet d'eau Pleut comme la sueur d'un flanc sous un fardeau, Puis ces granits sans ombre et ces cimes chenues Dont les escarpements semblent porter les nues; Et qui font. dire à l'homme avec un cri d'effroi : « Ce globe fut-il fait pour la pierre ou pour moi? » » Eh bien, cette âpreté n'est que décrépitude. Tout était aussi grand, mon fils, rien n'était rude; Partout pleines, partout comme grasses de chair, Ces cimes que noyait l'océan bleu de l'air S'élargissaient, montaient, ou seules ou jumelles, De la terre encor vierge, ainsi que des mamelles Que fait renfler un sang plein de séve et d'amour, Et dont la plénitude arrondit le contour. Ces neiges, dont le poids semble affaisser leurs hanches, N'opposaient pas alors leurs mornes taches blanches Au bleu sombre et profond d'un firmament plus pur, Où le vert des rameaux se fondait dans l'azur, Comme au bleu d'une mer qui dort sous le rivage Le vert des bois se fond en doublant son image. Jusqu'aux derniers plateaux que l'homme ne voit plus, Les chênes aux bras tors, les cèdres chevelus, S'élançaient hardiment en vivante colonne, Pour porter à cent pieds leur flèche ou leur couronne, Ils décoraient la terre et ne la cachaient pas; De larges pans du ciel s'ouvraient entre leurs bras, Pour que les vents, le jour, l'humidité céleste, De la création visitassent le reste. La foudre quelquefois semant leurs troncs noircis Sur des croupes à pic les avait éclaircis; Les torrents en avaient balayé leurs rivages, Et laissé pour les yeux des vides sur leurs plages; De sorte qu'entre l'onde et ces grands troncs épars Les pelouses laissaient circuler les regards, Comme entre les piliers d'un dôme qu'il éclaire Le soleil fait jouer son rayon circulaire. De là brillaient les lacs à travers les rameaux ; Les sept fleuves creusaient sept vallons sous leurs eaux, Grandes veines d'argent qui de leur haute artère S'épanchaient à flots bleus pour féconder la terre, Et que par mille noeuds rassemblait comme un nid L'innombrable réseau des sources du granit. » Oh [quelles fleurs croissaient sur ce berceau des fleuves! Quels cèdres étendaient leurs bras sur ces eaux neuves ! Quels oiseaux se trempaient l'aile dans ces bassins! Quel firmament la nuit constellait dans leurs seins! Quels murmures secrets et quelle âme profonde Sortaient avec ces flots, chantaient avec cette onde ! Quand le soir, retirant ses rayons repliés, Dorait de feux rasants les troncs incendiés, Et semblait allumer sur ces fumantes cimes Un bûcher colossal pour d'immenses victimes ; Quand ces feux des sommets réfléchis par la mer Dans ces. vagues du soir paraissaient écumer ; Que les brutes, sortant de leurs antres sauvages, Venaient rôder, bondir, hurler sur ces rivages : Que les milliers de cris des nuages d'oiseaux, Que l'innombrable bruit de tant de chutes d'eaux, Comme un orgue à cent voix qu'une seule âme anime, Donnaient chacun un son au cantique unanime ; Et qu'un souffle des airs venant à s'exhaler, La surface des monts semblait toute onduler, Comme un duvet ému de cygne que l'on touche Frémit de volupté sous le vent de la bouche ; Que les cèdres plaintifs tordaient leurs bras mouvants,: Qu'un nuage de fleurs soulevé par les vents Sortait de la montagne avec des bruits étranges Et des flots de parfums pour enivrer les anges, L'extase suspendait le coeur silencieux, Les étoiles d'amour se penchaient dans les cieux, Et Celui qui connaiet la colline et la plaine Écoutait l'hosanna dont sa cime était pleine ! ! ! » -Mais, disais-je en mon coeur, ce vieillard inconnu Parle comme quelqu'un qui lui-même aurait vu. » Il lut dans mon esprit ma pensée et mon trouble: « Oui, j'ai vu, non par moi, non par ce regard trouble, -Non par cet oeil de chair, mais par l'oeil de ces saints A.qui Dieu, d'ici-bas, laisse voir ses desseins, A qui des jours futurs l'avenir dit le nombre, Et pour qui dans sa nuit le passé n'a point d'ombre ! -Je croyais qu'ici-bas il n'en restait aucun. -Dans ces jours ténébreux, mon fils, il en reste un, Un seul, digne héritier de ces sacrés prophètes Dont l'éclair du Très-Haut illuminait les têtes ; Heureux qui peut l'entendre en ces heures où Dieu Le rend contemporain et présent en tout lieu! Il assiste vivant au sublime mystère, Aux actes successifs du drame de la terre. Mais il faut pour goûter du saint le divin, fruit, Lui porter un coeur simple et vide de tout bruit. -Oh! dans quel coin du monde habite-t-il, mon père? Des montagnes aux mers, voyageur sur la terre, Pour chercher un rayon de pure vérité, J'ai laissé le pays par mon père habité, Et la tombe où ma mère attend là-bas mon âme; J'ai pris par chaque rnain cet enfant, cette femme, J'ai confié leur vie aux flancs de ce vaisseau, Comme on emporte tout dans le pan d'un manteau; J'ai risqué mes trésors, mes amours et ma vie. Que voulez-vous de plus qu'un homme sacrifie? - Eh bien, quand, au retour, de ces flots en courroux L'abîme engloutirait et ces trésors et vous, Vous n'auriez pas payé trop cher ce grand spectacle, Et sur la nuit des temps un éclair de l'oracle. Mais sur quels bards lointains vit cet homme de Dieu? Et qui m'enseignera le chemin et le lieu? - Levez les yeux, mon fils; vous voyez sur nos têtes Ce groupe du Liban, tout voilé de tempêtes, Dont les vastes rameaux, des feux du ciel fumants, Blanchissent au soleil comme des ossements. Là les fentes du roc laissent sortir de terre De distance en distance un sombre monastère. En les voyant d'ici, l'oeil même du nocher Ne saurait distinguer leurs murs noirs du rocher; Semblables à des caps qui brisent des- nuages, Ils s'élèvent au ciel d'étages en étages, Noyés par les vapeurs dans les vagues de l'air; On n'en voit quelques-uns qu'aux lueurs de l'éclair. Nul n'en saurait trouver la route que les aigles. Tout un peuple pourtant suit là de saintes règles,. Et, pour fuir l'esclavage et l'ombre du turban, De trous comme une ruche a percé le Liban. Là, suspendant son aire aux pans des précipices, Il féconde du roc les moindres interstices : Abeilles du Seigneur, dont la cire et le miel Sont d'obscures vertus qui n'ont de prix qu'au ciel ! -Quel est ce peuple saint,?- Ce sont les Maronites, Tribu d'adorateurs, peuple de cénobites, Qui, semblable aux Hébreux dans leur captivité, A caché sur ces monts l'arche de vérité. Dans les simples vertus que l'Occident oublie, Là, depuis deux mille ans, leur race multiplie. Ils n'ont pas recherché cette perfection Qui s'affranchit des lois de la création : Par les chastes liens des enfants et des femmes, A l'amour du prochain ils exercent leurs âmes; De leurs fruits, comme l'arbre, ils se font un honneur ; Un fils est à leurs yeux un tribut au Seigneur, Un serviteur de plus pour servir le grand Maître, Un oeil, une raison de plus pour le connaître, Une langue de plus dans le choeur infini Par qui, de siècle en siècle, il doit être béni ! Ils ne dérobent pas, mendiants volontaires, Leur pain aux indigents comme vos solitaires : Du travail de leurs doigts pour tisser leurs habits, Ils font filer le ver et paître les brebis; Ils sèment le froment aux bords des précipices, Ils attellent au joug leurs robustes génisses; Et souvent vous voyez ces pieux laboureurs, A moitié d'un sillon arrosé de sueurs, Aux accents de l'airain sortant du monastère Arracher tout à coup le soc fumant de terre, Et, mêlant sous le ciel la prière au travail, Chanter l'hymne en laissant respirer leur bétail. Sans jamais l'outrager, épurant la nature, Leur vieux christianisme est une goutte pure De la source de foi, du breuvage sans fiel Que la main de Jésus fit descendre du ciel A l'heure où son coeur dit : »Homme, je suis ton frère; »Mon royaume est le tien, et mon Père est ton père ! Dans ce peuple d'élus quelques-uns cependant, Soulevés d'ici-bas d'un soupir plus ardent, Gravissant du Liban les sommets les plus rudes, Sur la fin de leurs jours hantent les solitudes, Où, livrés à l'esprit des contemplations, Ils consument leur âme en aspirations ; Nouveaux Pauls du désert qu'une caverne abrite, Que le lion nourrit et que l'aigle visite. Il en est un surtout dont les anges, dit-on, Ne prononcent entre eux qu'avec respect le nom, Dont les hommes d'en bas, les plus vieux de leur race, Ne connaissent plus l'âge, ont.oublié la trace, Et qu'ils n'ont jamais vu, dans leurs plus jeunes ans, Qu'avec son front pensif, aux rares cheveux blancs, Sa tempe, ses yeux creux et sa prunelle éteinte, Où depuis soixante ans nulle clarté n'est peinte, Mais qui semble, brûlée à des éclairs ardents, Quoique aveugle en dehors, regarder en dedans. Ah ! celui-là, mon fils, sait des choses étranges Sur l'enfance du temps, sur l'homme et sur les anges. Soit qu'un récit divin lui fût un jour conté, Soit qu'au-dessus des sens son esprit soit monté, Soit que dans les rigueurs dont il se sanctifie Son âme ait retrouvé le don de prophétie, Et qu'au lieu de percer la nuit de l'avenir Elle sache évoquer des temps le souvenir : Comme un esprit robuste, à force de pensée , Rappelle du lointain sa mémoire effacée, voit les jours d'Adam comme ceux d'aujourd'hui. Mais c'est un dur travail de monter jusqu'à lui. Il habite, au plus haut de ces cimes visibles, Un antre tout fermé de rocs inaccessibles, Où le pas des mortels ne trouve aucun sentier. Le montagnard en vain gravit un jour entier. On ne peut découvrir la grotte sans prodige ; On dit qu'à moins qu'un ange ou Dieu ne vous dirige, De peine et de sueurs le corps anéanti, On se retrouve au point d'où l'on était parti. Mais l'esprit du Très-Haut, qui de si loin vous mène, Vous conduira, mon fils, mieux qu'une trace humaine ; Laissez la blonde enfant avec sa mère en bas, Et demain au Liban j'accompagne vos pas. » Nous laissâmes tomber notre ancre dans la vase Où l'antique Sidon, près d'un cap qui s'évase, Rassemblait par milliers sous ses quais de granit Ses voiles comme autant d'aiglons rentrés au nid. Le temps n'a rien laissé de sa ruine immense Qu'un môle renversé qui dort au fond d'une anse, Du sable dont la lune éclairait la blancheur, Et l'écume lavant la barque d'un pêcheur. Que ton éternité nous frappe et nous accable, Dieu des temps! quand on cherche un peuple dans du sable, Et que d'un vaste empire où l'on descend la nuit, La rame.d'une barque, hélas! est tout le bruit! Je laissai tous mes biens dans ma maison flottante, Que ces flots assoupis berçaient comme une tente, Et le vieillard et moi, d'un essor tout pareil, Nos pas aux flancs des monts devançant le soleil, Nous viemes par degrés, au lever de l'aurore, La mer derrière nous fuir et les pics éclore, Et des sommets atteints, d'autres sommets voilés, Fendre des firmaments par leur neige étoilés. De là, le grand désert sous sa vapeur de braise Brillait comme un fer chaud rougi par la fournaise ; Et la mer et le ciel fondus à l'horizon, Trompant en s'unissant les yeux et la raison, Semblaient un océan circulaire et sans plages, Où nageaient le soleil, les monts et les nuages. Nous passâmes au pied d'un haut mamelon noir Que couronnaient les murs d'un antique manoir,. Tout semblable aux monceaux de gothiques ruines Dont le Rhin féodal revêtait ses collines. Des turbans noirs brillaient au sommet d'une tour. Quel est, dis-je au vieillard, cette aire de vautour? Quel crime, ou quelle ardeur d'une âme solitaire, A pu faire habiter ce palais du mystère? - C'est là pourtant, mon fils, c'est là, répondit-il , Qu'une femme d'Europe a bâti son exil , Et que, livrant ses nuits aux sciences des Mages, Elle s'élève à Dieu par l'échelle des sages : Dieu connaît si son art est songe ou vérité, Mais tout homme bénit son hospitalité. n Nous passâmes la nuit dans ces hautes demeures : La grâce et la sagesse en charmèrent les heures, Les étoiles du ciel fêtèrent notre accueil, Et nos pieds en sortant en bénirent le seuil. De la crête des rocs aux torrents des abîmes, Nous montâmes trois jours et nous redescendîmes : Nous touchâmes du pied les sauvages tribus Des enfants du désert, des races vils rebuts ; Les Druses belliqueux aux yeux noirs et superbes, Adorateurs du veau qui rumine leurs herbes ; (Lady Esther Stanhope, à Djioun.) Les Arabes pasteurs, dont les chameaux errants Viennent de trente jours pour boire les torrents, Qui suivent les saisons et dont les tentes blanches, Portatives cités, brillaient entre les branches. Nous dormions en tout lieu, sans soif et sans danger, Car partout l'Orient a sacré l'étranger. Enfin, aux sons d'airain de leurs cloches bénites, Nous connûmes de loin les monts des Maronites; Et gravissant leurs pics où se brisent les vents, Nous laissâmes en bas leurs plus sombres couvents Les neiges, qui fondaient en pâle et jaune écume, Fumaient comme des feux que le pasteur allume, Et, roulant dans l'abîme en cent mille canaux, Remplissaient l'air muet du tonnerre des eaux. Nous marchions en tremblant où l'aigle â peine niche, Quand au détour soudain d'une étroite corniche, Nous vîmes, étonnés et tombant à genoux, Des cèdres du Liban la grande ombre sur nous t; Arbres plantés de Dieu, sublime diadème, Dont le. roi des éclairs se couronne lui-même. Leur ombre nous couvrit de cette sainte horreur D'un temple où du Très-Haut habite la terreur. Nous comptâmes leurs troncs qui survivent au monde, Comme, dans ces déserts dont les sables sont l'onde, On mesure de l'oeil, en renversant le front, Des colonnes debout, dont on touche le tronc. De leur immensité le calcul seul écrase; Nos pas se fatiguaient à contourner leur base, Voir la note à la fin du récit.. Et de nos bras tendus le vain enlacement N'embrassait pas un pli d'écorce seulement. Debout, l'homme est à peine à ces plantes divines Ce qu'est une fourmi sur leurs vastes racines. De la croupe du mont où les neiges fondaient, Jusqu'aux bords d'un plateau leurs bras noirs débordaient; Comme d'un coup de hache, en cet endroit fendue, La pente tout à coup jusqu'à perte de vue Plongeait en précipice, où, se brisant au fond, Un fleuve tout entier s'élançait d'un seul bond, Et de là, vers la mer se creusant en vallée, Faisait serpenter l'onde en un lit rassemblée. Couchés sur le rebord, pour qu'en plongeant en bas Le vertige des eaux ne nous emportât pas, Nos fronts seuls débordaient la béante muraille. Mon guide m'y montra du regard une entaille. A quelques pas de nous, comme une, fente au mur, S'ouvrait dans ses parois un interstice obscur, Semblable par sa forme aux, portes colossales Qui s'élèvent du seuil au toit des cathédrales ; Devant cette ouverture, un grand banc de rocher, Promontoire du mont plus lent à s'ébrécher, Étendait de niveau quelques pieds de surface, Où la mousse et les pas trouvaient un peu d'espace. A travers de grands blocs de porphyre sanglant, Notre oeil en démêlait le sentier circulant. L'onde, dont le granit le plus dur se découpe,, En relevait les bords comme ceux d'une coupe. Ce rebord défendait le regard et les pas De l'abîme ondoyant qui mugissait en bas. Une branche d'un cèdre, ainsi qu'un noir nuage, S'abaissant sur la place avec tout son feuillage, Dont les perles d'écume étincelaient au jour, Versait un peu de nuit et de fraîcheur autour, Et laissait du matin les rayons et les ombres Luttant dans les rameaux jouer sur ces décombres. Rendons grâce au Seigneur, dit le vieillard tout bas ; Lui-même vers son saint il a guidé nos pas : Nous sommes arrivés; ces gigantesques tiges Des arbres de l'Éden sont les sacrés vestiges ; Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom ; Ces cèdres étaient vieux aux jours de Salomon ; Leur instinct végétal est une âme divine Qui sent, juge, prévoit, et raisonne, et combine; Leurs gigantesques bras sont des membres vivants Qu'ils savent replier sous la neige ou les vents ; 'Le rocher les nourrit, le feu les désaltère ; Leur séve intarissable est le suc de la terre. Ils ont vu sans fléchir sur leurs dômes géants Le déluge rouler les flots des Océans : C'est un de leurs rameaux que l'oiseau bleu de l'arche Rapporta de l'abîme en signe au patriarche ; Ils verront le dernier comme le premier jour ! L'ermite sous leurs pieds a choisi son séjour. Voilà depuis les temps l'antre affreux qu'il habite, Où l'esprit du passé nuit et jour le visite, Où, des rameaux sacrés peuplés d'illusions, Descendent sur ses yeux les saintes visions ;. Son âme s'y confond à l'âme de la terre. .Jamais seul, et pourtant constamment solitaire, ll converse sans cesse avec d'étranges voix ; Il voit ce qui n'est plus, ainsi que je vous vois. Son corps n'obéit plus aux lois de la nature, Quelques fruits secs sont là toute sa nourriture ; Et, si du monastère à nos pieds habité Do ses frères en Dieu l'active charité Oubliait quelque jour d'apporter les corbeilles Des dattes et du miel aliment de ses veilles, Ce jour le trouverait mort d'inanition Sans avoir suspendu sa contemplation. Allons, suivez ma trace au bord du précipice; Mais de vos pieds muets que le bruit s'assoupisse ; Demeurez à la porte, et gardez-vouss d'entrer Si je ne vous fais pas signe d'y pénétrer; Car un sens qui s'éteint en rend plus clair un autre ; Son oreille entendrait ou mon pied ou le vôtre ; Et, s'il est absorbé dans les choses d'en haut, Craignons de réveiller son esprit en sursaut : Nous chasserions la voix qui parle dans son âme, Comme en la secouant on éteint une flamme ! n Je suivis pas à pas mon guide : en un clin d'oeil De l'antre révéré nous touchâmes le seuil. Un sourd bourdonnement, écho d'un coeur qui prie, Ou d'une solitaire et sainte rêverie, Vers la porte du roc nous guidait en marchant, Comme un bruit d'eau caché qui croît en s'approchant : On eût dit que la.roche, abri du solitaire, Avait pris une voix et louait Dieu sous terre. Nous ne distinguions pas les mots ; mais les élans De la voix pour l'oreille étaient assez parlants. On y sentait l'ardeur et les bonds de l'extase Qui d'un sein débordant jaillit et s'extravase, Et de l'âme en travail le saint bouillonnement. Mon guide s'arrêta sur la porte un moment, Entre les cieux piliers tendit un peu la tête, Prit ma main, et du doigt m'indiqua le prophète : C'était lui; l'oeil fermé comme un homme assoupi, Sur le seuil de son antre il était accroupi, Les deux pieds sous son corps, dans la sainte attitude Dont ses membres pieux avaient pris l'habitude. Ses mains sur ses genoux, jointes par tous les doigts, Le buste sur lui-même affaissé sous son poids, Ses os près de percer sa chair d'anachorète, Dessinés sous sa peau comme ceux d'un squelette, Mais où l'on retrouvait la charpente d'un corps Dont un esprit puissant avait mû les ressorts. Tout ce buste était nu; la lourde couverture Que nouait une corde autour de sa ceinture Déroulait seulement, pour ombrager le tronc, Quelques plis effilés sur sa natte de jonc. Ses longs bras attestaient la hauteur de sa taille; Son épaule adossée à la rude muraille, Imitant par la peau la teinte du rocher, Comme un bloc de sculpteur semblait s'en détacher; Et sur ce marbre blanc les yeux voyaient à peine, Faible signe de vie, onduler quelque veine.. Son crâne, éblouissant d'un blanc teint de vermeil, Ainsi qu'un dôme d'or éclatait au soleil; On eût dit que jamais aucune chevelure N'en avait ombragé la robuste moulure; Seulement les fils blancs de ses deux hauts sourcils Se mêlaient sur les yeux à la blancheur des cils. Ses yeux étaient fermés, comme si la paupière N'eût plus cherché qu'en Dieu le ciel et la lumière ; Un jour intérieur paraissait inonder Son visage'immobile et doux à regarder; Creusés par la pensée et non pas par des rides, Ses traits purs n'étaient plus que des lignes arides Dont un mince épiderme embrassait le contour ; Même à travers sa joue on croyait voir le jour. De ce tissu fibreux la transparente trame Ne semblait plus un corps, mais un vêtement d'âme; Et, si l'on n'eût pas. vu ses lèvres murmurer, Et sa poitrine osseuse en s'enflant respirer, On eût pu croire, aux traits que le jeûne exténue, A l'immobilité de ce front de statue, A l'égale couleur des membres et du roc, Que l'homme et le rocher n'étaient qu'un même bloc! Le soleil, qui rasait les parois de l'abîme, De son front chauve et nu teignait déjà la cime ; Bien qu'il ne pût le voir, il paraissait jouir Du rayon oii ses Yeux allaient s'épanouir, Comme par l'autre sens dont.la foi nous inonde On sent Dieu, sans le voir, dans la nuit de ce monde. La stupeur sur le sol pétrifiait nos pas; L'ombre sans mouvement ne nous trahissait pas ; Nul souffle de nos sens ne lui laissait connaître Entre le ciel et lui la présence d'un être. Oh! qui retrouverait les paroles de feu Qui consumaient sa langue en jaillissant à Dieu? Que le Dieu qui créa ces natures étranges Des lèvres de ses saints aspire de louanges! Quand il eut exhalé son matinal encens, Sans qu'un signe visible eût averti ses sens, ll se tourna vers nous, comme si la prière D'un jour surnaturel eût rempli sa paupière : « Approchez-vous de moi, dit-il, jeune étranger, De loin, depuis longtemps, je vous vois voyager. Vous °venez, mon enfant, d'une ombre bien épaisse Chercher le jour à l'heure où mon soleil s'abaisse; Mais Celui dont la main me rappelle au tombeau Avec une étincelle allume un grand flambeau; Du levant au couchant l'inextinguible flamme De l'âme qui s'éteint se communique à l'âme. Ce flambeau du passé que ne souffle aucun vent, Le mourant ici-bas le transmet au vivant; Toujours quelqu'un reçoit le saint manteau d'Élie, Car Dieu ne permet pas que sa langue s'oublie! C'est vous que dans la foule il a pris par la main, Vous à qui son esprit a montré le chemin, Vous que depuis le sein d'une pieuse mère De la soif du Seigneur sa grâce ardente altère; C'est vous qu'il a choisi, pour venir écouter La voix de la montagne et pour la répéter. Mais de ces grands récits des merveilles antiques Hâtez-vous d'épuiser les sources prophétiques;. Car dans cette mémoire où Dieu les fit rouler Elles n'ont plus, hélas! qu'un instant à couler : Celui qui vous amène à mes dernières veilles Veut que ma vieille voix meure dans vos oreilles. J'ai vu ma dernière heure avec vous s'approcher, Je vais laisser bientôt ma dépouille au rocher : Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre; Lisez avant qu'un doigt ait déchiré le livre Des secrets de la terre; il est partout écrit. Parlez : où voulez-vous que j'ouvre mon esprit? -Que le souffle divin, dis je, l'ouvre lui-même : Qui suis-je pour parler devant la voix suprême? -Eh bien ! répondit-il, mon fils, recueillons-nous; Mettez entre vos doigts le front sur vos genoux : Quand vous relèverez de vos mains votre tête, La mort aura scellé les lèvres du prophète. » Et trois jours à ses pieds nous restâmes assis. Ceci fut le second de ses douze récits. NOTES Ezéchiel parle des cèdres d'Éden comme des plus beaux du Liban. Les Arabes de toutes les sectes ont une vénération tradi- tionnelle pour ces arbres : ils leur attribuent non-seulement une force végétative qui les fait vivre éternellement, mais encore une âme qui leur fait donner des signes de sagesse, de prévision semblables à ceux de l'instinct chez les animaux, de l'intelligence chez les hommes. Ils connaissent d'avance les saisons, ils remuent leurs vastes rameaux comme des membres, ils étendent ou res- serrent leurs coudes, ils élèvent vers le ciel ou inclinent vers la terre leurs branches, selon que la neige se prépare à tomber ou à fondre. Ce sont des êtres divins sous la -forme d'arbres. Ils croissent dans ce seul site des groupes du Liban; ils prennent racine bien au-dessus de la région où toute grande végétation expire. Tout cela frappe d'étonnement l'imagination des peuples d'Orient, et je ne sais si la science ne serait pas étonnée elle-même. PREMIÈRE VISION Or c'était dans ces jours où le souverain Juge A peine retenait les vagues du déluge, Quand tout être voisin de sa création, Excepté l'homme, était dans sa perfection. La lune dans le ciel, pâle soeur de la terre, Comme aux bornes des mers la voile solitaire, S'élevait pleine et ronde entre ces larges troncs, Et, des cèdres sacrés touchant déjà les fronts, Semblait un grand fruit d'or qu'à, leur dernière tige Avaient mûri le soir ces arbres du prodige. De rameaux en rameaux les limpides clartés Ruisselaient, serpentaient en flots répercutés, Comme un ruisseau d'argent, qu'une chute divise, En nappes de cristal pleut, scintille et se brise ; Puis, s'étendant à terre en immenses toisons, Sur les pentes en fleurs blanchissaient les gazons. On voyait aux lueurs de la nocturne lampe Des files de troupeaux gravissant une rampe, Troupeaux qu'une tribu de pasteurs, pris du soir, Chassait dans le lointain derrière un tertre noir. hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'ombre. Cette famille humaine était en petit nombre ; Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité, Seul un léger tissu couvrait leur nudité : Les femmes ombrageaient de feuilles leur ceinture Et se voilaient le sein avec leur chevelure; Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux Des plus beaux léopards, ennemis des troupeaux; La taille, la grandeur, la force de ces hommes Passait l'humanité des âges où nous nous sommes, Autant que la hauteur deces arbres géants Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans. Leur voix qui 'éloignait mourut dans la distance, Et tout fut sous le bois solitude et silence. Majesté des déserts, de la nuit et des cieux, Qui pourrait vous chanter et vous peindre à leurs yeux? Si vous gardez encore après votre ruine Pour le regard, de l'homme une empreinte divine, Si la nuit rayonnante et. ses globes errants Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents, Qu'était-ce avant l'époque où le dépôt de l'onde Jeta sur notre sol son atmosphère immonde? Qu'était-ce quand du jour le grand globe couché, Le firmament de nous par l'ombre rapproché, Laissait lire au regard égaré dans ces routes Ces voûtes de soleils derrière d'autres voûtes, Et ce filet des cieux, vaste éblouissement Dont chaque maille était un grand astre écumant? Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie Du globe n'avait fait qu'effleurer l'harmonie, Que ce monde terrestre était encor celui Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui? Que tout, sortant d'Éden, s'y souvenait encore De l'immortalité de sa première aurore, Et que dans l'univers toute chose et tout lieu, Exultant de jeunesse, ils sentaient pleins de Dieu? Ah! si de tout flétrir tu ne t'étais hâtée, O mort! on n'eût jamais compris le nom d'athée ! Or en ces jours, mon fils, tous les êtres vivants, Qu'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents, Du soleil au ciron, de la brute à la plante, Étaient tous animés par une âme parlante. L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois; De ces langues sans mots, depuis sa décadence, Lui seul avait perdu la haute intelligence, Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui, Que l'âme commençait et finissait en lui ; Comme si du Très-Haut la largesse infinie Épargnait la pensée en prodiguant la vie! Et comme si la vie avait un autre emploi, Père, que de t'entendre et de parler à toi ! Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature Ne parussent qu'un vague et stupide murmure, Les anges répandus dans l'éther de la nuit D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit ; Car du monde réel à leur monde invisible L'échelle continue était plus accessible ; .Aucun des échelons de l'être ne manquait, Avec la terre encor le ciel communiquait ; Des esprits et des corps l'indécise frontière N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière. L'homme entendait l'esprit; l'être immatériel, Habitant l'infini que l'homme appelle ciel, Uni par sympathie à quelque créature, Pouvait changer parfois de forme et de nature, Et, dans une autre sphère introduit à son gré, Pour parler aux mortels descendre d'un degré. Bien plus, de ces amours des vierges et des anges ll naissait quelquefois des natures étranges ; Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que Dieu, De la brute à l'archange occupant le milieu; Monstres que condamnait leur nature adultère A regretter le ciel en agitant la terre. Du grand monde impalpable à ce monde des corps, Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports ; Mais la terre. à nos pieds nous en rend témoignage : De ce qu'on ne voit pas ce qu'on voit est l'image ; Un ciel réfléchit l'autre, et si dans nos sillons La poussière de vie écume en tourbillons, S'il n'est pas un atome en la nature entière, Un globule de l'air, un point de la matière, Qui ne révèle l'être et la vie à nos yeux, L'infini d'ici-bas nous dit celui des cieux ; L'éternité sans fond n'a point de bord aride, Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide! De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux, Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux. Créés du même jour, enfants du même père, Que l'homme en le nommant peut appeler mon frère ; Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié De tous nos sentiments n'a pris que la pitié : Invisibles témoins de nos terrestres drames, Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos àmes; De la vie à nos pas éclairant les chemins, lls nous tendent d'en haut leurs secourables mains. C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines ; Et pour eux la nature est un saint instrument Dont l'immense harmonie éclate à tout moment, Et dont la claire voix et les mille merveilles De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles: A cette heure où du jour le bruit va s'assoupir, Pour entendre du soir l'insensible soupir, Quelques-uns d'eux, errant dans ces demi-ténèbres, Étaient venus planer sur les cimes funèbres. Des étoiles aux mers, comme pleine de sens, La montagne n'était-qu'un orgue à mille accents. ll eût fallu Dieu même et l'oreille infinie Pour démêler les voix de la vaste harmonie. Les anges, le silence et la nuit écoutaient Ce grand choeur végétal; et les cèdres chantaient : CHOEUR DES CÈDRES DU LIBAN. Saint, saint, saint le Seigneur qu'adore la colline ! Derrière ces soleils, d'ici nous le voyons; Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline, Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions! Mais pourquoi plions-nous? C'est que nous le prions! C'est qu'un intime instinct de la vertu divine Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine, Comme un vent de courroux qui rougit leur narine, Et qui ronfle dans leur poitrine, Fait ondoyer les crins sur le cou des lions. Glissez, glissez, brises errantes ; Changez en cordes murmurantes La feuille et les membres des bois ! Nous sommes l'instrument sonore Où le nom que la lune adore A tous moments meurt pour éclore Sous nos frémissantes parois. Venez, des nuits tièdes haleines; Tombez du ciel, montez des plaines; Dans nos branches, du grand nom pleines, Passez, repassez mille fois ! Si vous cherchez qui le proclame, Laissez là l'éclair et la flamme! Laissez là la mer et la lame! Et nous, n'avons-nous pas une aine, Dont chaque feuille est une voix? Tu le sais, ciel des nuits à qui parlent nos cimes, Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes Pour y chercher la séve et les sucs nourrissants ; Soleils dont nous buvons les dards éblouissants ; Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides Pompent les frais baisers et les perles humides : . Dites si nous avons des sens! Des sens dont n'est douée aucune créature, Qui s'emparent d'ici de toute la nature, Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux, Qui sentent les saisons avant qu'elles éclosent ; Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent, D'une immortelle vie agents mystérieux ! Et pour qui ,donc seraient ces siècles d'existence? Et pour qui donc seraient l'àme et l'intelligence? Est-ce donc pour l'arbuste nain? Est-ce pour l'insecte et l'atome, Ou pour l'homme, léger fantôme, Qui sèche à mes pieds comme un chaume, Qui dit la terre son royaume, Et disparaît du jour avant que de mon dôme Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin? Car les siècles, pour nous, c'est hier et demain!! ! Oh ! gloire à, toi, Père des choses! Dis quel doigt terrible tu poses Sur le plus faible des ressorts, Pour que notre fragile pomme, Qu'écraserait le pied de l'homme, Renferme en soi nos vastes corps ! Pour que de ce cône fragile, Végétant dans un peu d'argile, S'élancent ces hardis piliers Dont les gigantesques étages Portent les ombres par nuages, Et les passereaux par milliers! Et quel puissant levain de vie Dans la séve, goutte de pluie Que boirait le bec d'un oiseau, Pour que ses ondes toujours pleines, Se multipliant dans nos veines, En désaltèrent le réseau ! Pour que cette source éternelle Dans tous les ruisseaux renouvelle Ce torrent que. rien n'interrompt, Et de la crête à la racine Verdisse l'immense colline Qui végète dans un seul tronc ! Dites quel jour des jours nos racines sont nées, Rochers qui nous servez de base et d'aliment ! De nos dômes flottants montagnes couronnées, Qui vivez innombrablement; Soleils éteints du firmament, Étoiles de la nuit par Dieu disséminées, Parlez, savez-vous le moment? Si l'on ouvrait nos troncs plus durs qu'un diamant, On trouverait des cents et-des milliers d'années Écrites dans le coeur de nos fibres veinées, Comme aux couches d'un élément! Aigles qui passez sur nos têtes, Allez dire aux vents déchaînés Que nous défions leurs tempêtes Avec nos mâts enracinés. Qu'ils montent, ces tyrans de l'onde; Que leur aile s'ameute et gronde Pour assaillir nos bras nerveux!. Allons ! leurs plus fougueux vertiges Ne feront que bercer nos tiges Et que siffler dans nos cheveux ! Fils du rocher, nés de nous-même, Sa main divine nous planta; Nous sommes le vert diadème Qu'aux sommets d'Éden il jeta. Quand ondoîra l'eau du déluge, Nos flancs creux seront le refuge De la race entière d'Adam, Et les enfants du patriarche Dans notre bois tailleront l'arche Du Dieu nomade d'Abraham ! C'est nous, quand les tribus captives Auront vu les hauteurs d'Hermon, Qui couvrirons de nos solives L'arche immense de Salomon ; Quand, plus tard, un Verbe fait homme D'un nom plus saint adore et nomme Son Père du haut d'une croix, Autels de ce grand sacrifice, De l'instrument de son supplice, Nos rameaux fourniront le bois. En mémoire de ces prodiges, Des hommes inclinant leurs fronts Viendront adorer nos vestiges, Coller leurs lèvres à nos troncs. Les saints, les poètes, les sages, Écouteront dans nos feuillages Des bruits pareils aux grandes eaux, Et sous nos ombres prophétiques Formeront leurs plus beaux cantiques Des murmures de nos rameaux. Glissez comme une main sur la harpe qui vibre Glisse de corde en corde, arrachant à la fois A chaque corde une âme, à chaque âme une voix! Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts ! Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes, Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes, Que les gazouillements du bulbul dans son nid, Que les élancements de la mer dans son lit, L'eau qui filtre, l'herbe qui plie, La séve qui découle en pluie, La brute qui hurle et qui cric, Tous ces bruits de force et de vie Que le silence multiplie, Et ce bruissement du monde végétal Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal, Que ces voix qu'un grand choeur rassemble Dans cet air où notre ombre tremble S'élèvent pour chanter ensemble Celui qui les faits, Celui qui les entend, Celui dont le regard à leurs besoins s'étend : Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle, Et que chaque soupir de l'heure qu'à rappelle Remonte à lui, d'où tout descend ! ! ! Ainsi chantait le choeur des arbres, et les anges Avec ravissement répétaient ces louanges ; Et des monts et des mers, et des feux et des vents, De chaque forme d'être et d'atomes vivants, L'unanime concert des terrestres merveilles Pour monter au Seigneur passait par leurs oreilles. Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu, Le comprend, ou l'adore, ou le sent en tout lieu, Roulaient dans le silence en grandes harmonies, Sans mots articulés, sans langues définies, Semblables à ce vague et sourd gémissement' Qu'une étreinte d'amour arrache au coeur aimant, Et qui dans un murmure enferme et signifie Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie ! Quand l'hymne aux mille voix se fut évaporé, Les esprits, pleins du nom qu'à avait adoré, S'en allèrent, ravis, porter de sphère en sphère L'écho mélodieux de ces chants de la terre. Un seul, qui contemplait la scène de plus bas, Les regarda partir et ne les suivit pas. Or, pourquoi restait-il caché dans le nuage? C'est'qu'au pied d'un grand cèdre, l'abri du feuillage, Un objet pour lequel il oubliait les cieux Enchaînait sa pensée et captivait ses yeux. Oh ! qui pouvait d'un ange ainsi ravir. la vue? Une céleste enfant de fleurs demi vêtue, Qui sous l'arbre, le soir, surprise du sommeil, N'avait vu ni baisser ni plonger le soleil, Et qui seule, au départ des tribus des rnontagnes, N'avait pas entendu l'appel de ses compagnes. Sa mère sur son front n'avait encor compté Depuis son lait tari que le douzième été ; Mais dans ces jours de force où les séves moins lentes Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes, Treize ans pour une vierge étaient ce qu'en nos jours Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d'amours. Non loin d'un tronc blanchi de cèdre, où dans les herbes L'astre réverbéré rejaillissait en gerbes, Un rayon de la lune éclairait son beau corps ; D'un lac pur et dormant ses pieds touchaient les bords, Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes, Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes; Son bras droit, qu'elle avait ouvert pour sommeiller, Arrondi sous son cou, lui servait d'oreiller; L'autre, suivant des flancs l'onduleuse courbure, Replié de lui-même autour de la ceinture, Plongeait sa blanche main et ses doigts effilés Dans des restes de fleurs sous son doux poids foulés, Comme si dans un rêve elle froissait encore Les débris de ses jeux sur leur tige inodore. Ses cheveux, qu'entr'ouvrait le vent léger du soir, Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir, Laissant briller dehors ou ses épaules blanches, Ou la rondeur du sein, ôu les contours des hanches, Et l'ovale arrondi de ce front d'où les yeux N'auraient pu s'arracher pour regarder les cieux ; Entre ces noirs cheveux rejetés en arrière, Ce front resplendissait d'albâtre et de lumière, Jusqu'aux soyeux duvets où s'arquaient les sourcils. Ces yeux étaient fermés par l'ombre de longs cils, Mais le tissu veiné de ces paupières closes Se teignait transparent de pâles teintes roses. De l'arche des sourcils, qu'à peine il débordait, Le profil de son nez sans courbe descendait ; Comme un pli gracieux de rose purpurine, Une ombre y dessinait l'aile de sa narine, .Qui, suivant de son sein le pur souffle dormant, Palpitait, s'élevait d'un léger renflement; Et ses lèvres, qu'entrouvre une suave haleine, Laissaient compter des dents qui débordaient à peine, Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc Que laisse la mamelle aux lèvres de l'enfant! Les deux' coins indécis où cette bouche expire Sc noyaient dans un vague.où naissait le sourire. De ce sommeil d'enfant la rêveuse langueur Laissait sur le visage épanouir le coeur; Miroir voilé d'un rêve, on y voyait éclore Cette âme dont le front s'éclaire et se colore. Ses membres délicats au contour assoupli, Ondoyant sous la peau sans marquer aucun pli, Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance, Qui passe d'heure en heure à son adolescence, Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin, Dont la séve arrondit le contour déjà plein, Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe. Les membres endormis avaient l'air d'être morts. L'astre, sans l'émouvoir, caressait ce beau corps, Et, si l'on n'eût pas vu son haleine inégale Élever, abaisser son sein par intervalle, Et les rêves passant à travers son sommeil Teindre sa blanche joue avec son sang vermeil, On eût cru voir briller devant soi dans un rêve, Au jardin d'innocence, une vision d'Ève ; Ou, la veille du jour qui doit le voir aimé, Le songe de l'époux dans ses bras animé! L'ange, pour la mieux voir écartant le feuillage, De son céleste amour l'embrassait en image, Comme sur un objet que l'on craint d'approcher Le regard des humains pose sans y toucher. « Daïdha, disait-il, tendre faon des montagnes ! Parfum caché des bois! ta mère et tes compagnes Te cherchent en criant dans les forêts. Pourquoi Ai-je oublié le ciel. pour veiller là sur toi? C'est ainsi chaque jour : tous les anges mes frères Plongent au firmament et parcourent les sphères; Ils m'appellent en vain, moi seul je reste en bas : ll n'est plus pour mes yeux de ciel où tu n'es pas ! Pourquoi la loi du Maître, ô fille de la femme, A ton âme en naissant voua-t-elle mon âme? Pourquoi me tira-t-il de mon heureux néant A l'heure où tu naquis d'un baiser, belle enfant? ll nous créa jumeaux; mais, par un jeu barbare, Si l'amour nous unit, l'infini nous sépare! Oh! sous mes yeux charmés depuis que tu grandis, Mon destin immortel, combien je le maudis! Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre, Ne pouvant t'élever,' je brûlai de descendre, D'abdiquer ce destin, pour t'égaler à moi, Et de vivre ta vie en mourant comme toi! Combien de fois ainsi dans mon ciel solitaire, Lassé de mon bonheur et regrettant la terre, Ce cri, ce cri d'amour dans mon âme entendu, Sur mes lèvres de feu resta-t-il suspendu ! Fais-moi mourir aussi, Dieu qui la fis mortelle! Etre homme! quel destin !... oui, mais être aimé d'elle! Mais aimer, être aimé, d'un mutuel retour! Ah ! l'ange ne sait pas ce que c'est que l'amour! Etre unique et parfait qui suffit à soi-même, Non, il ne connaît pas la volupté suprême De chercher dans un autre un but autre que lui, Et de ne vivre entier qu'en vivant en autrui ! ll n'a pas comme l'homme au milieu de ses peines La compensation des détresses humaines, La sainte faculté de créer en aimant Un être de lui-même image et complément, Un être où de deux coeurs que l'amour fond ensemble L'être se multiplie en un qui leur ressemble ! Oh! de l'homme divin mystérieuse loi, De ne trouver jamais son tout que hors de soi, De ne pouvoir aimer qu'en consumant un autre! Que ce destin sublime est préférable au nôtre, A cet amour qui n'a dans nous qu'un seul foyer, Et qui brûle à jamais sans s'y multiplier! Jéhovah, ce soupir est-il donc un blasphème? Et moi si malheureux, si seul, est-ce que j'aime? Et comment, ô mon Dieu, ne l'aimerais-je pas? N'ai-je pas eu toujours les yeux fixés en bas? Ne m'as-tu pas donné pour unique spectacle Ce miracle au-dessus de tout autre miracle? Cette âme virginale à voir épanouir, Ses pas à surveiller, son coeur à réjouir? Ses instincts indécis, ses premières pensées Dans son âme ingénue à peine nuancées, A tourner de mon souffle en inclinant son coeur Comme avec son haleine on incline une fleur? Ne vois-je pas son âme à travers son visage, Comme je vois la lune à travers ce feuillage? Depuis l'heure où sa mère â ses pieds l'étendit, A son sourire en pleurs fière la suspendit., Et la pressant des bras a sa blanche mamelle Vit le jour de ses yeux poindre dans sa prunelle, Est-il de cette bouche un seul vagissement, De cette âme naissante un premier mouvement, Un battement secret de ce coeur qui s'ignore, Que mon regard n'ait vu naître, germer, éclore, Avant que leur frisson ait agité sa peau, Comme je vois ces feux du ciel poindre sous l'eau? N'ai-je pas tout suivi du regard d'une mère? D'abord l'impression fugitive, éphémère, De la vie essayant ses organes naissants, Vague et confuse voix de ce concert des sens ; Puis ces étonnements pleins d'intimes délices, Du sentiment qui naît délicates prémices; Puis- ces élans du coeur qui ne peut s'apaiser Que sur un coeur de mère, et sous son chaud baiser; Ces caresses d'instinct qui de l'âme trop tendre Sur tout ce qu'elle voit cherchent â se répandre, Et qui sans cause encor mouillent ses yeux de pleurs, Comme la goutte d'eau pend aux feuilles des fleurs ; Plus tard, en grandissant en esprit, â mesure Que l'âge fait au coeur rayonner la nature, Ces extases de l'oeil et ces ravissements Des merveilles de Dieu, ces éblouissements, Cette soif d'aspirer dans son sein Dieu lui-même, Cette adoration sans savoir qui l'on aime, Ces chants intérieurs qui s'élèvent des sens, Que l'abeille et l'enfant bourdonnent sans accents, Mystérieux clavier de cette âme infinie Dont sans savoir le sens on entend l'harmonie ! Et maintenant enfin pour mon oeil enchanté O spectacle trop plein d'amère volupté, Qui fait fondre mon coeur et fascine ma vue! Voir cette belle enfant a l'âme chaste et nue Palpiter au contact d'un sentiment nouveau, Comme au bord de son nid l'aile d'un jeune oiseau ; Sc pénétrer d'un feu qui cache encor sa flamme, Rougir de sa pensée en sentant qu'elle est femme; Exhaler, solitaire et rêveuse, en soupir Cet instinct que la nuit ne peut même assoupir; Au foyer d'un coeur pur concentrer ses tendresses, De ses yeux, de sa main retenir les caresses, Rêver sur quel objet ce vague sentiment S'épandra, de l'amour divin pressentiment! Chercher â lui donner un nom, une figure, La recréer cent fois, l'effacer à mesure, Ne la trouver qu'en songe, et pleurer au réveil Cet idéal amant que dissipe un soleil ! Ah ! c'est trop pour un homme et pour un ange même! Voilà ce que je vois, et je doute si j'aime ! Si j'aime! et sans amour serais-je si jaloux De ses frères rêvant déjà; le nom d'époux? Dans l'oubli de ses sens où le sommeil la plonge, Prendrais-je tant de soin de lui former un songe Et d'y faire apparaître avec des traits humains Une image de moi que j'orne de mes mains? Un fantôme idéal dont l'éclat la fascine, Un frère revêtu de ma splendeur divine, Afin de dégoûter par ce brûlant portrait Ses yeux de tout mortel que son coeur rêverait? Aussi, grâce à ce corps dont je prends l'apparence, Elle voit les mortels avec indifférence, Et son coeur n'a d'amour que pour ce front charmant Que mon instinct jaloux lui présente en dormant. Oh! que devant ses yeux nul autre ne l'efface ! Daïdha! que ne puis-je animer cette glace Où sous des traits menteurs chaque nuit tu me vois! Lui souffler mes transports, lui donner une voix Pour dire à ton oreilles étonnée et ravie Des mots assez ardents pour consumer ta vie! Si Dieu me permettait seulement, quand tu dors, Sur mes ailes d'amour d'enlever ce beau corps, De te bercer au ciel dans cet air diaphane, Sans posséder les sens de ce limon profane, Pour voir à ton réveil éclore dans tes yeux Un rayon plus vivant que ces lueurs des cieux, Pour toucher ces cheveux dont le réseau te voile, Plus noirs sur ton cou blanc que la nuit sans étoile? Respirer sur ta lèvre un souffle suspendu, Ou comme ce reflet de l'astre descendu T'enveloppant de jour, de tiédeur, de mystère, De mon regard aimant te faire une atmosphère! Oh! si pour te parler je pouvais seulement Transfigurer mon être et descendre un moment!!! Mais déchoir de sa race est l'éternelle honte: Dieu souffre qu'on descende, et jamais qu'on remonte! Des anges consumés du même feu que moi Ont éprouvé, dit-on, cette inflexible loi, Et, du ciel attirés par les filles des hommes, N'ont jamais pu d'en bas remonter où nous sommes! Dégradés pour toujours d'un sort presque divin, Condamnés à mourir, à renaître sans fin, Ces exilés d'en haut, séparés de leurs frères, Sans avoir leur espoir subissant leurs misères, Ne peuvent revenir au rang qu'ils ont quitté Qu'après avoir mille ans sur ce globe habité, Et, dans un cercle long d'épreuves successives, Lentement reconquis leurs splendeurs primitives : Anges transfigurés, il leur faut à leur tour D'homme devenir ange!... Oh! pénible retour! Humiliant exil dans cet enfer des larmes! Et pourtant ils l'ont fait pour de bien moindres charmes ; Et pourtant, entraiené comme d'un poids fatal, Moi-même j'ai maudit cent fois mon ciel natal ! Oh! d'amour et d'orgueil furieuse tempête, Ne t'apaiseras-tu jamais?... Charmante tête, Qui dors sans soupçonner mon trouble et mes remords : Puisque je suis ton rêve, oh! dors, belle enfant, dors!» Et Daïdha dormait, et de ce blanc visage La lune repliait son jour sous le feuillage, Et l'ange dont l'amour perçait l'obscurité Voyait la sombre nuit luire de sa beauté. On entendait pourtant dans le sacré silence L'écho se rapprocher d'un pas sourd à distance, Et quelques mots tronqués, jetés à demi-voix, Semblaient sortir au loin des profondeurs des bois. Bientôt, répercutés sur les larges troncs sombres, Des feux intermittents sillonnèrent les ombres, Semblables aux reflets des livides éclairs Qui palpitent aux cieux par la foudre entrouverts. Un homme tout à coup se glissant sous leur voûte, Comme quelqu'un qui cherche et dont l'oreille écoute, Le corps penché, la tête et la jambe en avant, Parut ; il secouait comme une torche au vent Le tronc d'un jeune pin fendu jusqu'aux racines, Dont la flamme en jets bleus dévorait les résines, Et dont l'éclat funèbre et le foyer dormant Se rallumaient plus vifs à chaque mouvement; Aux éblouissements de cette torche informe, Qui semblait peu peser dans cette main énorme, De l'homme de la nuit le corps livide et bleu Se dessinait à l'oeil sous la couleur du feu. Aux hommes d'à présent son corps mâle et robuste Était ce qu'un grand cèdre est au fragile arbuste; Les muscles, dont les noeuds faisaient gonfler'sa peau, S'enlaçaient sur son corps comme au cou du taureau, Et de ses larges pieds les gigantesques plantes Écrasaient sous son poids les herbes et les plantes. On eût dit, aux contours solides de sa chair, De durs membres de marbre avec des os de fer. Ses membres étaient nus; sa poitrine velue D'un affreux ornement épouvantait la vue: C'était, avec les poils, la peau d'un léopard Dont il avait fendu le col avec son dard ; Gigantesque collier! sa hideuse figure S'entourait par devant de cette horrible Etre : Elle pendait immense avec ses yeux ardents, Et sa lèvre sanglante et l'ivoire des dents ; Les griffes de ses pieds, comme debout dressées, Aux deux côtés du cou sur l'épaule placées, Flottaient près de la gueule avec leurs ongles d'or, Où la fureur semblait les contracter encor. Le reste de la peau, tombant à l'aventure, Se rattachait aux flancs avec une ceinture, Et les lambeaux tigrés descendaient à mi-corps, En haillons dont les chiens ont déchiré les bords. Ses cheveux, de son front rejetés en arrière, Ondoyaient sur le dos en sauvage crinière ; Sou cou les secouait comme fait le lion. Son visage, éclairé d'un sinistre rayon, Dans ses grands traits communs aux aînés de la terre, Portait de la beauté le mâle caractère ; Mais 'ce regard humain par qui tout oeil est beau, Ce rayon mal voilé du céleste flambeau, Ne l'illuminait pas des reflets de sa flamme : C'était une beauté de chair et non pas d'âme, Qu'éclairait seulement de vils instincts puissants, Ainsi qu'un jour d'en bas, la lumière des sens. L'intelligence éteinte y laissait voir sans luttes Triompher l'appétit et la force des brutes. Des lèvres et de l'oeil le muscle contracté N'y trahissait que ruse et que férocité. C'était une superbe et vile créature, Ayant gardé sa forme et perdu sa nature : Comme on en voit encor sur la terre aujourd'hui, Hommes d'os et de sang où jamais Dieu n'a lui! Un arc retentissant de corne épaisse et noire Résonnait sur son dos contre un carquois d'ivoire; Trois flèches y plongeaient dans leurs tuyaux d'airain. ll tenait devant lui sa torche d'une main, Et de l'autre il portait une énorme massue. Des plis d'un lourd filet la maille en fer tissue Pendait de son épaule et semblait en glisser Comme un piége fermé qu'un pêcheur va lancer. Il marchait hésitant de clairière en clairière, Jetant un oeil furtif en avant, en arrière, Étouffant sur le sol le bruit sourd de ses pas, S'arrêtant quelquefois et se parlant tout bas : « Les hommes! disait-il, ô détestables races ! Je ne me trompais pas ; enfin voilà leurs traces : Mes compagnons et moi, sans les trouver jamais, Depuis neuf longues nuits nous fouillons ces sommets ; Jamais chasseur n'osa monter jusqu'où nous sommes. Exécrable métier que d'être chasseur d'hommes ! Mieux vaut cent fois traquer les lions des déserts, Le mammouth dans ses joncs, ou l'aigle dans les airs ! Mais aussi quel plaisir quand on tient dans sa serre, Prises au même nid, les filles et la mère ! Mais aussi dans Balbek on nous paye un enfant Plus cher que le lion, le tigre et l'éléphant ! Ces esclaves humains ont plus d'intelligence ; Ils servent mieux l'amour, le plaisir, la vengeance; Et puis l'homme superbe est plus glorifié De fouler, disent-ils, son pareil sous son pié : Comparant sa grandeur avec cet esclavage, II jouit en secret d'avilir son image. » En se parlant ainsi, le chasseur approchait Du corps de Daïdha ; le tronc qui la cachait En trois pas dépassé lui laissa voir sa proie ; Son pied qu'à avançait resta levé de joie ; ll comprit d'un regard le prix de sa beauté. Flottant entre l'amour et la cupidité, Il se pencha muet sur sa fraîche figure, Écarta doucement du doigt sa chevelure, Et du front dévoilé parcourant les attraits, D'un sourire infernal il contempla ses traits; Puis, frappant ses deux mains en signe de conquête, Vers sa suite invisible il retourna la tête, Et l'on vit accourir, au signal triomphant, Six chasseurs comme lui près du corps de l'enfant. Debout, l'environnant de leur cercle sauvage, Ils avançaient le front pour mieux voir son visage ; Et lui, la main à terre et la tête en avant, Aux lueurs du flambeau secoué par le vent, Leur indiquait d'un geste et d'un coup d'oeil féroces Les merveilles d'amour de ces charmes précoces. Chut ! ne l'éveillez pas ! Voyez,' leur disait-il, Ces ondes où se noie un délicat profil ! Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne, Et de ce torse enfant l'harmonieuse ligne, Comme sur la fontaine un flot à peine enflé, Avant que du matin le zéphyr ait soufflé ! Et ces bras arrondis, et ce coeur que soulève Le fantastique amour qui n'approche qu'en rêve ; Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés, Pour voler et bondir polis et modelés,. Comme deux cailloux ronds roulés par l'onde amère, Et qui tiendraient encor dans la main de sa mère ! Oh ! qu'encore un printemps, oh! qu'encore un été Fassent épanouir ces bourgeons de beauté ; Que le rayon d'amour, qui seul mûrit la femme, A travers ces cils noirs en épanche la flamme; Et les fils de Baal, devant ce front divin, A chercher un défaut s'épuiseront en vain ! Pour se la disputer, que de sang et de larmes ! Quels trésors dans mes mains couleront pour ses charmes t Cent esclaves, amis, ne m'achèteraient pas Ce doux philtre animé qui dort là sous mes pas. A cet ardent espoir de l'énorme salaire, Un murmure confus d'envie et de colère S'éleva dans les coeurs des compagnons jaloux : Autant qu'à toi, Memphid, n'est-elle pas â nous? Penses-tu que nos pieds se sont usés trois lunes Pour t'enrichir toi seul de nos rares fortunes?. - Scélérats ! dit Memphid le bras déjà levé, Partager avec vous ce que seul j'ai trouvé ! n Son imprécation expira sur sa bouche. La troupe s'entendit d'un seul coup d'oeil farouche : Avant que de leurs pieds le superbe géant Se fût, pour les parer, placé sur son séant, Six masses à la fois sur sa tête lancées Brisèrent d'un seul coup son crâne et ses pensées. Le géant assommé, tombant sans mouvement, De la rage à la mort n'eut qu'un gémissement; Les racines du sol tremblèrent de sa chute. Aux éclairs de la torche, aux clameurs de la lutte, Daïdha réveillée ouvrit les yeux. L'horreur S'échappa de son âme en un cri de terreur; Comme un tronçon dormant de serpent qu'un pied presse Du seul effort des nerfs sur lui-même se dresse; Au sol qui la portait sans appuyer la main, Elle fut sur ses pieds debout d'un bond soudain, Et, trompant des chasseurs le cercle, qu'elle brise, Entre leurs doigts ouverts glissa comme une brise. Mais un d'eux à l'instant élancé sur ses pas, Dépliant le filet qui flottait sur son bras, Pour l'atteindre en courant le lance sur sa proie : En volant dans les airs le filet se déploie, Et des mailles de fer le nuage étouffant D'une prison mobile enveloppe l'enfant. L'horrible bande alors à quelques pas s'arrête ; Ils se rangent assis autour de leur conquête, D'un oeil cupide et dur contemplant sans remords Daïdha qui s'épuise en stériles efforts. L'enfant, sous le réseau dont le tissu ruisselle, Soulève en vain ses bras pour le secouer d'elle; Le lourd voile de fer où se brisent ses doigts Sur son front écrasé glisse de tout son poids ; Sur son cou renversé, sur sa pliante épaule, Parmi ses longs cheveux il se mêle et se colle : Tel qu'un tissu trempé dans les flots écumants, De son corps qu'à torture il suit les mouvements ; La sueur et le sang tachent sa peau meurtrie ; Elle appelle sa mère, elle pleure, elle crie, Frappe son front des mains; mais les mailles de fer Arrêtent ses cris même et semblent l'étouffer. Elle cherche à briser, comme avec des tenailles, Avec ses dents de lait les noeuds sanglants des mailles ; Mais les mailles en vain dégouttent de son sang. Pour s'en débarrasser, d'un effort plus puissant Elle roidit son corps, fléchit, se pelotonne; Et, prenant un élan dont le bond les étonne, Veut en la soulevant dépouiller d'un seul coup La chemise d'acier qui lui courbe le cou : Mais plus elle bondit, plus le filet se plisse ; Dans les plis du réseau son pas hésite et glisse, Et sous le poids grossi des noeuds multipliés Tombant près des chasseurs, elle roule à leurs pieds. A ce jeu dont l'horreur eût fait pleurer les anges, A ce beau corps froissé sous ses horribles langes, Un rire d'ironie et de férocité Éclate en longs échos sous les bois répété. Au supplice ils joignaient la raillerie amère : Belle enfant, disait'l'un, appelle donc ta mère!. Qu'elle vienne à ta voix ainsi te voir jouer, Et, si ces noeuds de fleurs rompent, les renouer ! » Un autre, en ricanant, disait : « Pauvre petite ! Comme ton front rougit ! comme ton coeur palpite ! Desserre', si tu peux, les bras de cet amant ; Brise ces noeuds de fer, et respire un moment. » Et celui-là, montrant du doigt ce beau visage, Qui roulait à ses pieds tout en sang : « Quel dommage, Disait-il, de ternir de poussière et de pleurs Ce beau front que bientôt on sèmera de fleurs ! Pourquoi tacher ainsi ces épaules de soie, Et cette peau d'enfant que le fer marque et broie, Et ce sein virginal, et ces pieds délicats Dont les lèvres bientôt voudront baiser les pas? Épargne, belle enfant, ces fureurs et. ces larmes ; Sais-tu que chaque effort nous coûte un de tes charmes, Que chaque froissement de tes membres meurtris Aux yeux des acheteurs nous vole de ton prix? » Et parcourant de l'oeil les noires meurtrissures Et les gouttes de sang coulant de ses blessures, Touché par l'avarice et non par la pitié, Plaignait ce bloc vivant qu'à remuait du pié. Daïdha cependant, par la lutte lassée, Et dans l'étroit réseau toujours plus enlacée, Usait en vain, pendant ces sarcasmes affreux, Son dernier désespoir en efforts douloureux. Ses membres, palpitants sous le poids qui la froisse, Par de sourds soubresauts trahissaient son angoisse ; Puis enfin de son corps suivant l'épuisement, Le filet affaissé resta sans mouvement. Telle aux bords frissonnants du beau lac Méotide On voit d'ardents pêcheurs une. troupe cupide, Dans le filet flottant qu'ils lancent de l'esquif, Ramener sur la grève un jeune oiseau captif. L'alcyon argenté, couché sur le rivage, Aux mailles du lacet déchire son plumage, Voit briller à travers le réseau contracté Sa mer d'affection, son ciel de liberté ; De ses frères de nid pour rejoindre les bandes S'efforce d'élargir ses ailes toutes grandes, Bat des pieds et du col, et du bec et des flancs, L'élastique prison et ses noeuds ruisselants, Et, s'affaissant enfin sous l'effort qui l'accable, Souille son col de sang et sa plume de sable. DEUXIÈME VISION Or, de ce long supplice invisible témoin, L'ange de Daïdha, Cédar, n'était pas loin ; Et si ma voix ne peut exprimer ce martyre, Le tien, esprit d'amour, quels mots pourraient le dire? Arraché par ces cris à son ravissement, Écrasé de stupeur et d'étourdissement, ll était demeuré sans regard, sans parole, Comme un homme qui passe et dont l'âme s'envole. Avant Daïdha même il avait tout senti ; D'un coeur à l'autre, hélas! tout avait retenti : Chaque goutte d'horreur des membres de la femme Avait aussi coulé de son coeur, de son âme. ll avait vu l'enfant surprise en son sommeil : I avait écouté le sinistre conseil ; ll avait entendu quel infâme salaire De son rêve idéal les chasseurs comptaient faire, Et comment des brigands se dépeçaient entre eux Celle que redoutaient ses regards amoureux ! ll avait espéré que pendant leur dispute Ses frères reviendraient terminer cette lutte, Et, de leurs bras vainqueurs sauvant leur jeune soeur, Terrasser à leurs pieds l'infâme ravisseur ; Mais quand il avait vu les sept hommes dans l'ombre, Sur sa trace accourus, multiplier leur nombre, Et dans les noeuds d'acier Daïdha, ses amours, Trébucher et rouler sans espoir de secours, Et, sous le lourd filet sur la terre écrasée, Se débattre en mêlant son sang à la rosée ; Comme une mère en pleurs dont l'affreux lionceau Vient d'emporter l'enfant dormant dans son berceau, Plongeant ses bras fumants sous la dent qui le broie, Membre à membre en lambeaux lui dispute sa proie, L'ange, par son amour vaincu plus d'à moitié, N'avait pu retenir l'élan de sa pitié. S'oubliant tout entier pour la vierge qu'à aime, ll s'était à l'instant précipité lui-même ; Le désespoir jaloux qui l'avait surmonté Avait anéanti toute autre volonté. Un désir tout-puissant avait changé son être ; II était devenu ce qu'à eût tremblé d'être, Et, d'un terrestre corps et de sens revêtu, D'une nature à l'autre il s'était abattu.. Au moment redoutable où changeait sa nature, Semblable au cri rongeur du remords qui murmure, ll avait dans son âme entendu retentir Ce cri : << L'arrêt divin n'a point de repentir. Tombe, tombe à jamais, créature éclipsée ! Périsse ta splendeur jusque dans ta pensée ! Savoure jusqu'au sang le bonheur des humains; Tu déchires ta gloire avec tes propres mains ; Ta vie au fond du coeur n'aura pas l'espérance ; Tu n'auras pas comme eux la mort pour délivrance ; Au lieu d'une ici-bas tu subiras cent morts; Dieu te rendra ta vie et la terre ton corps, Tant que tu n'auras pas racheté goutte à goutte Ta première splendeur, qu'une femme te coûte ! » Mais l'arrêt formidable en tombant entendu, Avec le souvenir de son destin perdu, Tout était déjà vague et loin dans sa mémoire. ll ne lui restait rien de sa première gloire, Rien du ciel, rien de lui, qu'un morne étonnement, Je ne sais quel instinct et quel pressentiment Du présent, du passé, de hautes destinées, Semblable dans son 'aine aux images innées, Où l'homme, rencontrant un objet imprévu, Reconnaît d'un coup d'oeil ce qu'à n'a jamais vu. Or, en transfigurant son invisible image, L'ange avait pris d'instinct la forme et le visage 'De cet être idéal dont l'apparition Hantait de Daïdha l'imagination, Quand dans la tendre extase où le sommeil la plonge Son angélique amour la visitait en songe : C'était l'ange toujours, mais sous des traits humains, L'homme enfant tel que Dieu le pétrit de ses mains; Âme visible aux yeux, ravissant phénomène, Où l'esprit transparent sous l'enveloppe humaine,' Élevant la matière à sa sublimité, L'empreint d'intelligence et l'orne de beauté, Et de sa sympathie en s'échauffant lui-même, De l'amour qu'à ressent pénètre ce qu'à aime ! ll semblait que la vie eût mesuré ses jours A ceux de cette enfant, ses divines amours : Seulement par les traits son jeune et beau visage Révélait quelque chose au-dessus de cet âge ; Et, quoique dans sa fleur, sa précoce beauté Approchait un peu plus de sa maturité. Son regard doux nageait dans un azur moins pâle ; Sa lèvre gracieuse avait un pli plus mâle ; Les boucles d'or bruni de ses épais cheveux Roulaient en flots plus courts sur un cou plus nerveux; Sa taille dépassait d'une demi-stature Celle de la charmante et frêle créature ; Ses membres arrondis, mais où des muscles forts Mêlaient déjà la force à la grâce du corps, Sans aucun poids, d'un port majestueux et libre, Posaient sur le gazon dans un juste équilibre, Ainsi qu'un dieu sorti du ciseau du sculpteur, Dont le pied porte seul toute la pesanteur ! C'était derrière un tronc de cèdre épais et sombre Que l'ange avait changé de nature dans l'ombre,. Et que dans un premier et long étonnement, Inconnu de lui-même, il doutait un moment. Sa chute avait brisé les fils de ses pensées, Dans son âme nouvelle éparses, effacées ; Mais l'élan qui l'avait précipité du ciel Bouleversait encor son coeur matériel. Sans savoir d'où venait l'instinct involontaire, L'amour conçu là-haut le suivait sur la terre. Tel, au fond du sépulcre où son visage dort, L'homme atteint par la foudre et frappé de la mort, Du dernier sentiment où l'âme s'est éteinte Garde encor sur ses traits l'ineffaçable empreinte. En voyant cette enfant d'ineffable beauté Battre de son sein nu le sol ensanglanté, Et ces hommes, riant d'une stupide joie, Qui se baissaient déjà pour emporter leur proie ; Sans rempart que son coeur, sans armes que sa main, De l'ombre qui le cache il s'élance soudain, Entre eux et Daïdha fond comme la tempête : Faisant comme un bélier un levier de sa tête, Au creux de la poitrine il en frappe d'un bond Le premier des géants ; sous le choc de son front, Des poumons écrasés la cavité sonore Gémit comme un tronc creux d'if ou de sycomore. L'haleine qu'à cherchait manque au sein du chasseur ; Sa masse en chancelant fléchit de sa hauteur, Perd l'équilibre et tombe, et, roulant en arrière, De ses yeux convulsifs cherche en vain la lumière. Les cinq autres, frappés de surprise et d'horreur, Reculent quelques pas; leur commune terreur Multiplie un seul homme en armée à leurs vues. Pour protéger leur vie ils lèvent leurs massues; Bientôt, sûrs du triomphe, ils reviennent à lui, Regagnent d'un élan le terrain qu'ils ont fui, Et fondant à la fois sur l'unique adversaire, Leur cercle menaçant l'entoure et le resserre. ll les voit sans pâlir, et de son bras tendu Saisissant par les pieds le cadavre étendu, Il le fait tournoyer sur lui comme une épée : De sa massue humaine à chaque tour frappée, La troupe homme par homme en un clin d'oeil s'abat. La forêt retentit de l'horrible combat ; La tète du géant, comme une lourde masse, Broie en éclats les os des crânes qu'à terrasse ; Leur cervelle en lambeaux sur ses pieds vient jaillir, Quatre ont mordu le sol. Il sent son bras faillir, Et l'arme trop pesante, au cinquième adressée, Trompe, en manquant le but, la main qui l'a lancée; C'était Djezyd, le seul survivant à ses coups, Le seul, mais à lui seul plis terrible qu'eux tous. Profitant du terrain avec intelligence, Son coup d'oeil lui promet sa proie et sa vengeance. Sur le vainqueur lassé d'un grand bond s'élançant, Au moment où le pied lui glisse dans le sang, A son torse noué flancs à flancs il s'enlace, L'étouffe de son corps, l'ébranle de sa masse. Comme deux troncs voisins par l'orage tordus, Enlaçant aux rameaux leurs rameaux confondus, Les deux rivaux, du front s'appuyant dans la lutte, Se soutiennent l'un l'autre et retardent leur chute. On entendait crier leurs muscles et leurs os ; La sueur inondait leurs membres à grands flots, Et les halètements de leurs fortes haleines Sortaient comme le bruit des grands vents dans les chênes. Enfin plus lourd, plus fort que son jeune ennemi, Djezyd du sol manquant le soulève à demi; Et quand il sent les pieds détachés de leur base, Se précipite à terre et de son poids l'écrase : L'un à l'autre incrustés, ils tombent d'un seul bloc; La terre, sous leurs corps, sonne et tremble. du choc ; Sous le poids de Djezyd, dont la masse l'accable, L'enfant du ciel roidit ses muscles comme un câble ; Mais, sentant qu'à ne peut se dégager de lui, De son épaule à terre il prend un point d'appui, Le serre étroitement des noeuds de sa colère, Puis s'imprime k lui-même un élan circulaire, Avec son corps qui roule entraîne l'autre corps; La pente du terrain seconde ses efforts : Ils tournent confondus jusqu'au vert précipice, Où sur le lit des eaux le sol se penche et glisse; Et tous deux à la fois, dans le flot écumant, Ils tombent embrassés : mortel embrassement, Où, du dernier soupir ne s'enviant que l'heure, Chacun d'eux veut mourir pourvu que l'autre meure ! Qui comprendra l'horreur de ce combat nouveau, Dans l'ombre de la mort, sous le linceul de l'eau, Où des deux combattants l'inextinguible rage Empêchait son rival de mordre le rivage, Et, pour précipiter son suprême moment, Soi-même s'étouffait sous l'humide élément? L'abieme en connut seul l'horrible alternative, Et l'onde bouillonnante en submergea sa rive. Enfin, dans ses efforts de Dieu seul aperçus, L'enfant du ciel reprit un moment le dessus; Au niveau du flot sombre il releva son buste ; Pressant un corps dans l'eau sous son genou robuste, Ouvrant de ses deux mains la bouche du géant, ll fit entrer le flot dans le gosier béant, Et bientôt, remontant du fond à la surface, Un cadavre flottant en obscurcit la glace. Ses traits morts respiraient la rage et la terreur, Et le rayon des nuits s'en écartait d'horreur ! Tout ruisselant des flots, du limon qui l'inonde, Le vainqueur déchiré sort à grands pas de l'onde, Et, plein du même instinct dont l'éclair le guida, Sans étancher son sang revole à Daïdha. . Pour briser le filet il se penche sur elle. L'enfant, témoin et prix de la lutte mortelle, Avait suivi des yeux et secondé du coeur L'effort désespéré de son libérateur. Cet être reconnu par sa vague mémoire Brillait par sa beauté moins que de sa victoire ; Et, bien qu'elle ignorât suc elle son dessein, Elle pressait ses bras, se collait sur son sein ; Comme si par instinct sa tendre confiance De son amour céleste eût eu la conscience. Quand il eut soulevé les longs plis des réseaux , Et des mailles de fer déroulé les anneaux,. Tout tremblant de froisser sous les noeuds qu'à déploie Ces membres délicats ou ces tresses de soie, A ses pieds que du front elle allait essuyer, Daïdha se jetant, voulait balbutier A travers son respect son cri de délivrance, Quand un nom tout à coup de mille voix s'élance : Daïdha! Daïdha! c'est elle, la voici! » L'aube au ciel rougissait le nuage éclairci, Et de tous les sentiers descendant des montagnes. On voyait accourir ses frères, ses compagnes, Qui la cherchaient dans l'ombre en lui tendant les bras. Sa mère les guidait en devançant leurs pas; Daïdha l'aperçut, et, bondissant vers elle, Colla de cent baisers la lèvre maternelle. Oh! qui dira jamais le transport étouffant Dont la sauvage mère étreignit son enfant? Et les convulsions de ce bras qui, la presse, Et ces élans d'amour et ces bonds de tigresse, Quand elle vit le sang sur ses membres meurtris? La féroce tribu fut l'écho de ses cris, Et, se précipitant sur l'inconnu céleste, Crut voir le meurtrier et l'immolait du geste ; Mais Daïdha, courant entre la foule et lui, Et prenant par la main son sauveur, son appui, Montre de l'oeil, du doigt, à la foule tremblante Les six corps de géants jonchant l'herbe sanglante. Ils mesurent du pas ces cadavres affreux, Lèvent les yeux au ciel et se parlent entre eux, Comme si leur esprit se refusait à croire Qu'un mortel eût suffi seul à cette victoire. ils se rangent muets près de l'heureuse enfant, Qui leur fait de ces morts le récit triomphant. Le merveilleux combat passe de bouche en bouche; Autour de l'étranger on se presse, on le touche; On l'entraîne en triomphe à travers les forêts, Comme un frère de plus, jusqu'aux antres secrets Où la tribu nomade creusé ses asiles Pour fuir la servitude et les travaux des villes; Et les vieillards, assis sous l'arbre du conseil, Pour parler et juger devancent le soleil. Or, en ces temps, mon fils, des choses primitives, Les enfants de Caïn, familles fugitives, Vivant, comme la brute, éparses dans les bois, N'avaient point inventé le pouvoir ni les lois. Les lois n'étaient alors que ces instincts sublimes Qui font vibrer en nous nos sentiments intimes : Sons vagues et confus que rendait au hasard L'âme humaine, instrument sans règles et sans art, Avant que la sagesse, éclairant nos oreilles, Eût dans un chant divin accordé ses merveilles. Le pouvoir n'était rien que la paternité, De la vie et du temps la sainte autorité, Dont l'âge décernait l'évidente puissance, Et pour qui l'habitude était l'obéissance. Quand la famille humaine en rameaux s'étendait, Le conseil des vieillards au père succédait; Du destin des tribus séculaires arbitres, Ils régnaient sans couronne, et gouvernaient sans titres;. Leur parole écoutée était les seules lois: On respectait le temps qui parlait par leurs voix, Mais à leur tribu seule ils devaient la justice ; L'ignorance livrait le reste à leur caprice : Tout ce qui n'était pas du sang de leurs aïeux, Profane, n'avait plus titre d'homme à leurs yeux. Ennemis éternels des races étrangères, Leur brutale équité se bornait à leurs frères: Pareils dans leur démence aux peuples d'aujourd'hui, Bornant leur univers où leur soleil lui, Dépouillant de leurs droits des nations entières, Et pensant que de Dieu l'amour des frontières, Quand ils les surprenaient, ils livraient sans remord La mère à l'esclavage et le père à la mort; Et les enfants, proscrits même avant que de naître, Croissaient dans la tribu pour y servir un maître. Mais au-dessus des chefs, le vent des passions Déchaînait quelquefois le feu des factions : Pour le choix des troupeaux, des butins, des épouses, La colère excitait des tempêtes jalouses; Divisant la famille en partis inhumains, Le pouvoir indécis flottait de mains en mains, Jusqu'à ce que d'un chef l'heureuse tyrannie Asservît à son tour sa race à son génie. Ainsi vivait errante aux sommets du Sannyr La sauvage tribu, famille de Phayr. Phayr avait vécu presque l'âge des chênes Sans avoir jamais vu les merveilles humaines Dont les enfants du meurtre et leur postérité Avaient couvert le sein du vieux monde habité. Je ne sais quel instinct venu de père en père Les poussait à rester voyageurs sur la terre : Soit que du sang d'Abel par leur main répandu Le cri vengeur par eux fût encore entendu; Soit qu'un féroce attrait nourri par l'habitude Les chassât dans les monts et dans la solitude, Et qu'ils crussent que l'homme, en fondant la maison, De son indépendance élevait la prison. Des rejetons vivants, comme des glands sans nombre, Étaient sortis de lui pour grandir sous son ombre; Mais arrachés de terre ou par la mort fauchés, De sa tribu proscrite ils étaient retranchés : Les uns avaient péri dans ces terribles luttes Qu'ils livraient dans les bois contre les rois des brutes, Sous la griffe du tigre ou l'ongle des lions; D'autres s'étaient enfuis dans leurs rébellions; Traqués par les chasseurs jusque dans leurs asiles, Plusieurs, traînés captifs par les enfants des villes, Esclaves attelés à d'énormes fardeaux, Ou, le frein dans les dents, leurs maîtres sur leur dos, Des plus vils animaux leur rendaient les services, Tandis que leurs enfants les servaient dans leurs vices. Sept fils d'âge inégal et les fils de leurs fils, Et leurs femmes au sein portant leurs tendres fruits, Et le superbe essaim de dix vierges, leurs filles, Restaient seuls au vieillard d'innombrables familles; Et ses yeux, en comptant sa race, pouvaient voir Dans leurs rangs décimés décroître son espoir.. Sa raison chancelait sous le fardeau de l'âge; Son pouvoir du passé n'était plus que l'image; Ses fils, ne lui laissant qu'un pouvoir disputé, S'arrachaient sous son nom sa feinte autorité : D'un respect apparent ils couvraient leur puissance ; Mais ce qui lui gardait un peu d'obéissance, C'était moins du passé le tendre souvenir, Le droit sacerdotal de maudire ou bénir, Que le droit de régler le destin des familles, Aux fils de la tribu de décerner les filles. Car le bien le plus cher et le plus disputé, C'était, chez ces enfants du désert, la beauté ! Or, Phayr sous ses yeux voyait de près éclore Cette fleur qui croissait pour s'embellir encore. Il avait depuis peu couché dans le tombeau Le dernier de ses fils, hélas! et le plus beau : Ségor était son nom; depuis moins d'une année Une épouse à ses flancs avait été donnée, Et l'oiseau qui roucoule enviait leurs amours Quand la flèche d'Ischar avait tranché ses jours. Phayr, dont cet enfant consolait la vieillesse, Noya depuis ce coup ses yeux dans la tristesse. Selon les vieilles moeurs, vieillard, il avait pris Pour épouse Selma, la veuve de son fils, Comme de l'arbre d'or que la tempête cueille, Quand la tige est coupée, on ramasse la feuille. Selma, qui dormait chaste à côté du vieillard, Mit au monde son fruit, hélas! venu trop tard Pour tendre ses bras blancs et sourire à son père, Mais tout semblable au moins aux songes de sa mère. Cette fille d'amour et de mort, Daïdha, Cette enfant qu'en naissant l'oeil en pleurs regarda, Croissait depuis treize ans, fleur des nuits dont les larmes En arrosant le front multipliaient les charmes! Et chacun des sept chefs espérait pour son fils De son obéissance un si superbe prix; Et chacun de ces fils, quand il rêvait de femme, Voyait de Daïdha les yeux bleus dans son âme! La rougeur du plaisir sur son beau front vermeil, Daïdha s'avança vers l'arbre du conseil, En tenant une main dans la main de sa mère Et de l'autre menant l'étranger comme un frère. Le vieillard éploré la reçoit dans ses bras, Presse contre son sein ses membres délicats, Tandis que Daïdha, qui sur son front se penche, Inonde de ses pleurs sa chevelure blanche. Phayr enfin levant ses yeux sur l'étranger : Toi qui sus la sauver, dit-il, et la venger, De quelque nom caché que ta race se nomme, Qu'une femme en ses flancs t'ait procréé d'un homme, Ou que sous forme humaine apparu sur ces bords 'La foudre soit ton âme et le feu soit ton corps, Lis sur nos fronts ouverts notre reconnaissance. Ne crains pas de lever la tête en ma présence; Entre ta race et nous ce jour vengeur mis Le sang sept fois versé de nos vils ennemis;. Que ce sang dont par toi l'herbe fut arrosée Sur ta tête sept fois redescende en rosée : Pour te payer le prix qu'on doit à ta vertu, De nos bras, de nos coeurs, parle, qu'espères-tu? Mais dis-nous avant tout si tu viens de la nue, Ou d'une race humaine à nos yeux inconnue. Parle donc! apprends-nous ta nature et ton nom; Que de ton âme enfin la nôtre entende un son. Il se tut; le jeune homme attentif, en silence, Des accents du vieillard écoutant la cadence, Semblait suivre dans l'air avec attention Des sons qu'à entendait chaque vibration, Comme si la parole était une merveille Dont chaque son portât un coup à son oreilles ; Puis, essayant lui-même un accent modulé, Ne proféra qu'un son vague, inarticulé, Semblable au bégaîment qu'en essayant la vie, Pour imiter sa mère, un enfant balbutie. Chaque chef à son tour l'interrogeait en vain : ll comprenait de l'oeil, les yeux, le front, la main ; Mais les mots à ses sens n'étaient que des murmures. La stupeur se peignait sur toutes les figures, Et, depuis le vieillard jusques à Daïdha, Avec étonnement chacun le regarda. Le second des enfants de Phayr dit : « Mes frères, Cet homme et cette nuit sont remplis de mystères. Avant qu'à soit trop tard prévenons le danger; Observons la coutume, et tuons l'étranger. » Ainsi parla Jedyr ; une honte unanime Monta sur tous les fronts comme le sang d'un crime. « Le tuer ! » s'écria la foule ; et Daïdha Pressa sa main plus fort et de pleurs l'inonda. « Le tuer ! le -tuer! s'écria chaque mère. - Eh bien ! reprit Jedyr, que voulez-vous en faire? Quel est cet inconnu, dites, le savez-vous? Pourriez-vous sans péril renvoyer loin de nous Un hôte que d'un sang ennemi Dieu fit naître, Qui connaît notre race, et qui, vendu peut-être Aux éternels bourreaux des enfants de Phayr, N'a. paru nous sauver que pour mieux nous trahir? Ou bien, si vous gardez libre dans votre race Cet enfant dont l'oeil tue et dont l'aspect terrasse, Cet homme dont les bras sur vous seront levés, N'est-ce pas un tyran que vous vous réservez? Faudra-t-il obéir aux fils des étrangères? Faudra-t-il lui donner les filles de nos pères, Afin qu'un germe impur, dans nos veines admis. Mette au coeur de nos fils le sang des ennemis, Et qu'en nos propres seins, rivales éternelles, Des races de lions se combattent entre elles? Non ! répandons sur l'heure, en détournant les yeux, Le sang qui souillerait l'âme de nos aïeux ! D Namphi, Salem, Jorab, du regard approuvèrent; Mais des femmes sur eux les clameurs s'élevèrent ; Et Saki, en secret conseillé par Selma, Prévoyant la tempête, en ces mots la calma : « A qui parle de mort, honte sur sa pensée ! De sang sur notre cause une goutte versée,. Ce sang de l'étranger que notre terre bu Doit consacrer le reste aux yeux de la tribu : De ce sang à nos fils Dieu demanderait compte; Leur signe serait meurtre, et leur nom serait honte ! Cependant devons-nous livrer imprudemment Le salut de Phayr par notre entraînement? Libre il est un danger; mais sa mort est un crime. Qu'il vive ! mais, de peur que sa main nous opprime, Ou qu'à suive, nos pas pour mieux les révéler, Ou qu'au nôtre son sang ose 'un jour se mêler, Qu'il vive! mais esclave au milieu des esclaves. - Oui, qu'à vive! qu'à vive! Apportez les entraves! Crie en frappant des mains la tribu d'une voix. Des fardeaux, de la tente, il portera le poids. Il combattra pour nous; de son fortuné maître, Sans crainte des lions les troupeaux iront paître ; Et du père aux enfants il sera dans Sannyr L'onagre et le chameau des enfants de Phayr. » Les sept chefs à ce cri se lèvent de leur siége. La foule sur leurs pas se presse et les assiége. On apporte à leurs pieds le honteux instrument, Des esclaves d'alors torture et vêtement : La cruauté de l'homme, en supplices féconde, Les avait inventés dès l'enfance du monde ; Seulement, dépourvu de ses arts d'aujourd'hui, L'instrument en était barbare comme lui. Du pasteur du Liban la race encor sauvage Des métaux assouplis ignorait tout usage, Et les maîtres encor n'avaient pas inventé Le fer, cet ennemi de toute liberté ! Des liens de feuillage enchaînaient les esclaves; Comme aux fronts des taureaux ces rustiques entraves N'étaient qu'une liane où pour passer le cou Le maître en la tressant laissait un large trou. Lorsque dans ce carcan la tête était entrée, Par un noeud éternel la liane serrée Enfermait aussi fort qu'un carcan de métal . L'homme déshonoré dans le collier fatal. Pour empêcher les mains d'élargir l'ouverture, Un autre noeud liait le coude à la ceinture ; De sorte que l'esclave, avec les avant-bras, N'avait de tout le corps de libre que ses pas, Qu'on pouvait l'avilir au plus indigne usage Sans craindre contre soi sa force ni sa rage, Et que pour se nourrir ou se désaltérer ll lui fallait, ô honte! à terre se vautrer, Et prendre avec les dents les viles nourritures Que l'homme repu jette aux viles créatures ! Quand Jedyr et Znaïm, tout prêts à le lier, Posèrent sur son cou leur main pour le plier, A l'aspect d'un esclave, hélas ! son triste emblème, ll comprit d'un regard leur dessein sur lui-même ; Et secouant des bras les chefs, qu'à renversa, Sous son genou courbé tous deux les terrassa. La foule, s'écartant autour du jeune athlète, Élargit de terreur son enceinte muette;. Et la vierge elle-même avec effroi fuyant, Dans les bras de Selma s'abritait en criant. Mais Cédar, c'est ainsi que du lieu de sa gloire La foule avait nommé l'homme par sa victoire, Cédar la voyant fuir et pleurer, son esprit A ces signes d'effroi d'un coup d'oeil la comprit : ll ramassa lui-même avec dédain à terre Les liens qu'à avait foulés dans sa colère, Il les porta soumis aux pieds de Daïdha; ll abaissa le cou sous sa main, qu'à guida. Semblable au fier lion dont l'enfant qu'à caresse Adoucit l'oeil de sang en regard de tendresse, ll laissa sans frémir, de son corps garrotté, Humilier la force avec la liberté, Et suivit, humble et doux, la douce jeune fille Qui le menait en laisse au roi de la famille. Là, sur l'herbe accroupi, les deux mains sur son front, La femme et le vieillard l'attachèrent au tronc Et des vils animaux disputant la pâture, Les glands tombés pour eux furent sa nourriture. TROISIÈME VISION Or, les chefs rassemblés dirent le lendemain : « Les chasseurs de ces monts ont tenté le chemin; Ne voyant plus en bas leurs sept fils reparaître, Plus nombreux et plus forts ils monteront peut-être. La place où, sous les bois, ont brouté nos chameaux, Les fruits dont notre main dépouilla les rameaux Leur montreront la terre où nos dieux nous font vivre; Fuyons si loin, si loin, qu'ils ne puissent nous suivre. Le soleil, qui des cieux descend de mois en mois, N'attiédit plus assez l'air élevé des bois; Descendons avec lui sur les bords de l'Oronte, Et, cachés dans son lit, attendons qu'à remonte. Et les pasteurs, chantant le signal des départs, Rassemblaient les troupeaux dans les herbes épars : C'était la chèvre errante aux flancs des précipices, L'onagre patient, les fécondes génisses, La brebis dont la laine amollit le repos, Le chien qui veille l'homme et commande aux troupeaux ; L'éléphant presque humain, les plaintives chamelles Qui laissent les enfants épuiser leurs mamelles, Et les oiseaux privés, dont le chant entendu Avertit l'homme à jeun du fruit qu'ils ont pondu; Attirés par l'instinct des amitiés humaines, Ils suivaient la tribu, sur les monts, dans les plaines, Comme si le désir de la société Eût compensé pour eux même la liberté! C'étaient des amitiés secrètes, inconnues: La grue, en escadron, suivait du haut des nues; L'hirondelle, quittant. les rebords du rocher, Venait, de halte en halte, aux tentes se percher. La tribu retrouvait, aux termes des voyages, Les mêmes voix dans l'air et les mêmes plumages : Tant ces doux animaux, pleins de l'instinct d'amour, Se souvenaient encor des lois du premier jour! Trouvant partout des fruits et partout des demeures, Ces pasteurs chaque jour cheminaient quelques heures;. Confiant, pour la route, au dos des éléphants, Les images des dieux, les femmes, les enfants, Et chargeant des fardeaux les chameaux et les fuies, lls serpentaient, à l'ombre, en longues caravanes : Et les rives du fleuve, et les dômes des bois, Dans leur silence émus tressaillaient à leurs voix. Cédar, chargé du poids de ses lourdes entraves, Suivait, mêlé lui-même au troupeau des esclaves, Et, cherchant Daïdha de l'oeil parmi ses soeurs, Arrosait, sur ses pas, l'herbe de ses sueurs. Ils marchèrent ainsi pendant trois fois deux lunes. Tantôt sur ces sillons que l'on élève en dunes Aux bords grondants des mers, dont les flots à leurs yeux Dans un lointain confus semblaient s'unir aux cieux; Tantôt dans des vallons aux falaises profondes, Que des fleuves sans nom remplissaient de leurs ondes. Ne sachant pas encor l'art de les traverser, Ils remontaient au loin leurs flots pour les passer. Enfin des monts boisés les croupes descendirent, Sur un libre horizon leurs pentes s'étendirent, Et l'Oronte, aussi bleu qu'un firmament du soir, Épancha sous leurs pieds son radieux miroir. ll coulait sous un cap dont les grottes profondes Grossissaient par l'écho les plaintes de ses ondes; A ces antres voilés de mousse, d'églantiers, Les gazons dessinaient de faciles sentiers, Et le sable, lavé par le fleuve limpide, Jusqu'à ses bleus contours glissait de ride en ride. La tribu salua du regard et des cris De ces antres secrets les antiques abris Creusés dans ces rochers par les mains de leurs pères, Tout pleins de souvenirs, de récits, de mystères, Où les fils de Phayr avaient reçu le jour, Où les mères avaient porté leurs fruits d'amour, Où les vierges avaient changé leurs noms de femmes, Où l'image des morts errait avec leurs àmes. Chaque père guidait sa tribu vers le sien. Le chameau, l'éléphant, l'âne même, et le chien, Au site accoutumé semblaient se reconnaître, S'arrêtaient à l'entrée et devançaient leur maître. Après avoir à terre étendu les fardeaux, La tribu dispersée accourut aux tombeaux. C'était un monticule, ou quelque énorme pierre, Ou quelque tronc couché d'arbre couvert de lierre, Qui marquaient sur la terre à la postérité Le lieu des souvenirs par une âme habité. Chacun en revenant des lointaines contrées Accourait embrasser ces mémoires sacrées, Et, semblable à quelqu'un qui parle du dehors, Collait sa bouche au sol et parlait à ses morts. Une femme disait à l'âme de son père : « O père! l'eau des yeux coule-t-elle sous terre?. Ce qui s'est fait depuis que tu n'es remonté, Ceux qui sont descendus te l'ont-ils raconté? Léa, ton doux regard et ta petite-fille, Les chasseurs l'ont ravie enfant à sa famille. Longtemps au fond des bois on l'entendit crier; Ses cheveux n'ont servi, père, qu'à la lier? Les flèches des géants ont sifflé sur nos têtes; Nous avons habité sur le mont des tempêtes; Selma dans ces combats a perdu son époux. Un homme de mystère est venu parmi nous, Les chasseurs sous sa main se renversent et meurent; Les filles de Phayr le regardent et pleurent : De leurs dons les plus chers nos dieux nous ont bénis, Nous revenons des bois les mains pleines de nids. Et moi j'ai mis au monde un fils et sa jumelle: Leurs blanches dents déjà me mordent la mamelle. Dans les yeux de l'enfant aussi noirs que la nuit, Mon souvenir croit voir ton amour qui me suit! Regarde, il est couché près de moi sur la feuille, Arrachant de ses doigts ton herbe qu'il effeuille; Il essuie étonné ma joue avec sa main; Nomme-le par son nom, pour qu'il vienne demain. » Non loin de là, pressant un tertre funéraire A l'ombre de sa fille ainsi parlait la mère : « Adda, fleur de mon sein,' larme du coeur, c'est moi. Les hommes de dessous furent jaloux de toi ; Ils te firent tomber dans l'envieuse couche Avant que mon doux lait fût tari sur ta bouche. Oh! dis-moi, redis-moi, quel lait bois-tu là-bas? Quelle mère en chantant te berce sur ses bras? De quel nom, ,mon Adda, plus doux te nomme-t-elle Dis-le-moi, pour qu'aussi de deux noms je t'appelle, Pour qu'en venant la nuit parler à ton gazon, Ton âme se réveille et réponde à ton nom! Enfant, as-tu grandi sous l'herbe où tu reposes? Les enfants de la mort te tressent-ils des roses? Des grains rouges des bois te font-ils un collier? Il me semble parfois que je t'entends crier. J'ouvre mes bras la nuit, ma fille, pour te prendre! Car l'époux de mon coeur, hélas! a beau suspendre Tes frères à mon cou pour m'y faire penser, De mes yeux, de mon âme il ne peut t'effacer; Je suis l'oiseau plaintif à l'aile bleue et blanche Dont le courant du fleuve, en secouant la branche, A fait tomber du nid et rouler dans les flots Un petit, le premier de la couvée éclos : Il a beau réchauffer les autres dans sa plume, Du seul qu'il a perdu le souci le consume, Et tout le jour il crie et regarde dans l'eau Et porte sa becquée à son petit oiseau. » Ainsi parlaient aux morts les hommes et les femmes, En couvrant leurs gazons de présents pour leurs àmes. Leurs pas, se détachant lentement de ces lieux, Semblaient s'enraciner à ce sol des aïeux. Tant peut sur les humains la mémoire chérie ! C'est la cendre des morts qui créa la patrie.. Après avoir ainsi versé l'eau de leurs coeurs, Chacun tira ses dieux de leurs arches de fleurs, Et, les plaçant au seuil de ces antres sauvages, Les pria d'habiter et d'aimer ces rivages. C'étaient de vils objets où l'adoration Profanait la pensée et la création : Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres, Du lit séché des flots les coquillages rares; Tout ce qui séduit l'oeil et fixe le regard, Ce qu'accouple un vain songe ou présente un hasard ; Du besoin d'adorer, d'espérer et de craindre, Vil assouvissement que l'homme aime à se feindre. Chacun avait le sien aux autres préféré, - Qu'on troquait, qu'on vendait, qu'on brisait à son gré, A qui l'on prodiguait le respect ou l'insulte Selon que le hasard vérifiait le culte. C'était à qui d'eux tous adorerait le mieux. Mais les esclaves seuls n'avaient jamais de dieux! Leur main eût profané ces idoles immondes; La malédiction leur fermait les deux mondes: Et sur les dieux volés si leur main s'étendait, Sous mille bras levés la loi les lapidait! Quand il eut du retour accompli les mystères, Et rallumé le feu dans la cendre des pères, Tout le peuple pasteur, à l'abri des méchants, Sur les rives du fleuve et sur les prés penchants Se répandit en paix, comme une ruche pleine Se répand sur les fleurs autour d'une fontaine ; Et ses jours s'écoulaient l'un à l'autre pareils, Et quelques vieillards seuls en comptaient les soleils. Les esclaves, la nuit, liés au tronc d'un hêtre, Faisaient paître, le jour, les troupeaux de leur maître,. Et, de peur des lions, les rassemblant en un, Passaient leur dure vie à pleurer en commun : Les uns se racontaient à quel vil prix vendue, Leur liberté natale avait été perdue; D'autres se souvenaient comment, leur père mort, Leur mère en servitude était tombée au sort, Et, captive au milieu des brebis et des chèvres, D'un lait aigri de pleurs avait nourri leurs lèvres. Ceux-là montraient du doigt sur leurs membres flétris Les sillons noirs du fouet qui les avait meurtris; Ceux-ci leurs bras liés, et dont la ligature Dans les veines avait tari la nourriture; Et, s'épiant l'un l'autre afin de se trahir, Ne conservaient d'humain que le coeur pour haïr ! Tous regardaient Cédar avec un oeil d'envie, Et de son infortune ils consolaient leur vie. Lui pourtant, sans parole et ne comprenant pas, Fuyait d'instinct les lieux que fréquentaient leurs pas, Et, guidant ses chameaux aux plateaux les plus rudes, Ne hantait que les monts et que les solitudes, Sans crainte des lions dont d'autres s'effrayaient; Car à son seul aspect les lions s'enfuyaient. Là, couché de longs jours près des sombres fontaines, Dont le fuyant murmure emporte aussi les peines, Ou debout sur des pics où mugissaient les airs, Il regardait les cieux, les plaines et les mers, Et les mille rayons partant de toute chose, Où tombe la pensée, où le regard se pose : La nature d'abord, vaste éblouissement, .Lui-même pour lui-même immense étonnement, Du firmament profond les merveilleux spectacles, La végétation et ses nombreux miracles, Et les brutes et l'homme, et leurs divers rapports, Venant dans son esprit converger du dehors, Développaient en lui l'inerte intelligence Comme un homme qui dort, qui s'éveille et qui pense: Et tout cela semblait n'être qu'un souvenir Que du fond de son âme il sentait revenir. Mais lorsqu'il s'efforçait de renouer la trame Du présent au passé, de ses sens L son âme, Le rayon s'éclipsait et ne l'éclairait plus, Sa mémoire fondait en nuages confus; Il sentait sur sa tête une voûte abaissée Qui comprimait son crâne et brisait sa pensée, Et, le front tristement penché sur ses genoux, Entre une nuit et l'autre il restait comme nous. Il n'était arraché de cette rêverie Que par le bruit des pas ou par la voix chérie De Daïdha, venant. traire au milieu du jour Les chamelles d'Alphim qui broutaient alentour, . Et portant aux captifs leur pauvre nourriture, Comme aux oiseaux des champs on jette leur pâture. Sitôt qu'il entendait l'harmonieuse voix, L'appelant par son nom, résonner sous les bois, Tous ses sens absorbés vibraient dans son oreille ; Il se levait semblable à l'homme qui s'éveille, Oubliait sa pensée et la longueur du jour : Le jour, c'était pour lui l'heure de ce retour. Il s'élançait rapide à cette voix si douce Dont son coeur recevait la soudaine secousse; Il brisait en courant les branches devant lui, Ses pieds prenaient à peine à terre leur appui : Il semblait que son corps soulevé par une aile L'emportait ; puis soudain, quand il approchait d'elle, Qu'à trois pas de l'enfant il arrivait joyeux, Sous le rayonnement attendri de ses yeux, La force défaillant à son âme trop pleine Dans son sein qui battait faisait manquer l'haleine, Ses genoux vacillants sous lui se dérobaient, Ses regards éblouis vers le sol retombaient, Et debout, pâle et froid comme un homme de marbre, Il restait un moment appuyé contre un arbre. Mais elle, s'avançant dans sa chaste candeur, Courait rouge de joie autant que de pudeur, Déposait à ses pieds pour les heures brûlantes Son rustique festin dans les feuilles des plantes ; Elevant son amphore à ses lèvres de feu, De l'écume du lait les abreuvait un peu ;. Essuyait de la main sur sa joue embrasée, Ou, la sueur brûlante, ou la froide rosée ; Lui souriait des yeux, de la bouche et du coeur ; Chargeait son doux regard de pitié, de langueur, Et, touchant les liens qu'elle eût voulu détendre, S'essayait par le geste à lui faire comprendre Qu'elle eût voulu briser les chaienes de ses bras ; Puis parlait, et voyant qu'il ne répondait pas, D'un pied impatient elle frappait la terre, Et devant lui restait immobile a se taire, Baissait son front voilé du midi jusqu'au soir ; Et Cédar l'entendait pleurer, mais sans la voir, Et des larmes du coeur qu'elle eût dû cacher toutes, Ses pieds sentaient parfois ruisseler quelques gouttes. Cédar alors,-courant rassembler le troupeau, Retenait par le cou le petit du chameau, Pendant que Daïdha, ' sous la mère penchée, Pressait entre ses doigts la mamelle étanchée. Quand l'amphore était pleine et que le lait fumant Débordait sur ses mains de son vase écumant, Pour empêcher le lait de fuir par l'orifice, Il cueillait dans les champs la rose et le narcisse, Et, semant de ces fleurs le breuvage enfermé, Le couvrait avec soin d'un bouquet parfumé. A la place où la vierge avait trempé sa lèvre, Il en buvait un peu comme un chevreau qu'on sèvre, Puis élevant l'amphore avec ses bras nerveux, Et sous le poids de l'urne amassant les cheveux, Sur le front de l'enfant, dont le cou tremble et vibre, Il posait doucement le vase en équilibre ; Et l'enfant, relevant en anses ses deux bras, Se tournait pour sourire et fuyait à grands pas. Il sentait que son coeur s'en allait avec elle; Il voyait ses cheveux, soulevés comme une aile, Glisser entre les troncs des platanes jaloux ; Il la suivait des yeux, il tombait à genoux Sur l'herbe où ses pieds blancs avaient laissé leur trace; De sa bouche muette il en pressait la place. Comme un homme pensif qui se ferme les yeux Pour suivre une pensée et qui croit la voir mieux, II restait quelque temps les deux mains sur sa vue, Pour mieux voir dans son coeur l'image disparue ; Il écoutait parfois si la brise en glissant De la lointaine voix n'aurait pas un accent ; Et quand, dans le désert que faisait son absence, Tout redevenait nuit, solitude et silence, De ce départ trop prompt attristé tout le jour, Son coeur impatient aspirait au retour. Ainsi passait pour lui, du retour à l'absence, De l'absence au retour, toute son existence, Et de ses durs liens perdant le sentiment, Il n'avait qu'une idée, un plaisir, un tourment : Ame qui, pour nourrir sa vie intérieure, Au coeur n'a qu'une image et dans le jour qu'une heure. Et cependant son corps avec l'âge croissait, De sa mâle beauté l'essor s'accomplissait :. Son âme à son insu dans sa forme divine Rappelait par ses traits sa céleste origine ; Dans ce corps garrotté d'un esclave avili, Quelque chose du ciel avait gardé le pli ; Son regard calme et doux avait pourtant des flammes Dont les éclairs voilés faisaient rêver les femmes. Comme pour se venger de leur stupide affront, Il dépassait déjà tous les hommes du front. Tel qu'un aiglon captif de l'enfant qui le brave, Même en l'humiliant ils admiraient l'esclave; Timides et jaloux, ils fuyaient son aspect ; Leurs regards s'abaissaient de honte et de respect; Daïdha seule osait lui commander du geste ; Il ne regardait qu'elle, il méprisait le reste ; Il lisait dans ses yeux le regard commencé, Elle était obéie avant d'avoir pensé. Ainsi le fier taureau qu'une main d'enfant mène Obéit à l'amour, et suit ses pas sans chaîne ! Cependant Daïdha sentait avéc orgueil L'empire qu'exerçaient sa voix et son coup d'oeil, Et, fière d'adoucir seule ce coeur sauvage, Se faisait un bonheur de ce noble esclavage. Elle lui commandait devant eux quelquefois, Seulement pour montrer ce que pouvait sa voix; Et Selma rougissait de gloire pour sa fille, Et Phayr triomphait de voir dans sa famille Cet esclave muet, sa force et son honneur; Et la foule envieuse admirait son bonheur. . Or, un jour Daïdha se disait, triste et tendre : Oh! que serait-ce donc s'il pouvait me comprendre! » Lorsque, élevant les yeux à la voûte des bois, Elle vit un bulbul à la liquide voix, Qui, posé sur la branche où son nid se balance, De son chant ruisselant enchantait le silence, Tandis que ses petits paraissaient s'essayer, En écoutant son hymne, à le balbutier. Ils chantaient, ils chantaient : mais leur langue inhabile Pour saisir un passage en affaiblissait mille, Et cependant leur voix par moments rappelait L'écho mal éveillé de l'air qu'il redoublait; Et du nid où l'oiseau se plaisait à répondre, Leurs accents et les siens paraissaient se confondre. La vierge, en écoutant ces luttes de chansons, Comprit que les oiseaux se donnaient des leçons. Et que, du même accord multipliant l'étude, Leur chant mélodieux n'était qu'une habitude. A son esprit frappé Cédar vint à l'instant : Il est muet comme eux! si j'en faisais autant? Dit-elle; si j'étais ce bulbul, doux symbole Qui souffle à ses petits le chant et la parole, Et les fait, au moyen de ce chant épelé, S'entendre avec amour l'un par l'autre appelé? Pour enseigner aussi, nos mères que font-elles? Imiter par l'enfant leurs lèvres maternelles. Peut-être que Cédar n'eut point de mère, lui! Oh! si je la pouvais remplacer aujourd'hui !. Si, déliant enfin sa langue avec la mienne, Le son de ma pensée allait toucher la sienne! S'il répétait les mots que ma mère m'apprit! Moi qui lui dois la vie, me devrait l'esprit! Dans le fond de ses yeux je saurais ce qu'il pense, Nos âmes n'auraient plus entre elles ce silence! Que l'heure serait courte ensemble, a l'écouter! Oh! je veux dès demain en secret le tenter. » Puis, soupirant après son oeuvre commencée, Elle roula la nuit dans son front sa pensée; Et, quand sur les forêts le jour naissant eut lui, Sans rien dire â sa mère elle courut vers lui. Il était ce jour-là couché sur le rivage Du fleuve, dont les eaux .reflétaient son image, Ravi d'étonnement, de peur et de plaisir, Se penchant vers lui-même et voulant se saisir; Puis, voyant que ses mains qui troublaient l'eau limpide N'embrassaient que le flot obscurci par la ride, Il pleurait cette image, et pour mieux la revoir Il laissait un moment s'aplanir le miroir. Daïdha, souriant de l'erreur qui l'attache, Pour surprendre Cédar d'arbre en arbre se cache; Sur la mousse flexible arrondissant ses pas, En retenant son souffle elle marche tout bas, Et, suspendant ses mains aux verts cheveux d'un saule, Penche le cou sur l'eau par-dessus son épaule. Le fleuve un peu voilé qui coule au-dessous d'eux, Au lieu d'un front charmant en a réfléchi deux. Cédar, qui, tout à coup trompé par cette image, Y voit de Daïdha briller le doux visage, Pour la réalité prenant ce vain portrait, Pousse un cri, tend les bras, s'élance comme un trait, Croit que le fleuve emporte et roule dans les ondes de beau corps qu'il irait sauver au fond des mondes, Plonge pour la chercher sous la vague et la mort, Y replonge trois fois, et ne revient au bord Qu'aux cris de Daïdha, qui, ravie et craintive, Passant du rire aux pleurs, l'appelait sur la rive.- Il vint; et de ce jour la fille de Selma Comprit de quel amour il l'aimait, et l'aima. Pour qu'il ne tentât pas une autre fois l'épreuve, Assise à. ses côtés sur la grève du fleuve, Elle lui fit du doigt compter comment les eaux Doublaient comme elle et lui les arbres, les troupeaux, Des objets réfléchis vaine et vide apparence; Mais lui, depuis ce temps, aimait de préférence Le fleuve qui doublait Daïdha dans son cours; Et des yeux, même absente, il l'y cherchait toujours. Alors comme une mère avec son fils épelle, En lui montrant le mot et l'objet qu'il appelle, Ainsi de l'oeil au mot sa bouche le guida; Le premier mot qu'il dit ainsi fut Daïdha. Daïdha! Daïdha! ce nom doux et sonore Sur ses lèvres de feu cent fois venait éclore;. Et, chaque fois qu'ainsi son coeur le prononçait, Un sourire l'aidait et le récompensait. Oh! de l'heureuse enfant qui peindra le délire, Pour la première fois en entendant redire Son nom, son propre nom par l'amour révélé? Il semblait que d'un mot son être avait doublé, Qu'elle vivait deux fois par lui; d'abord en elle, Puis dans le son de voix de l'ami qui l'appelle. Par le nom de Cédar elle lui répondit; Avec l'autre soudain ce mot se confondit. Leurs lèvres mille fois les redirent ensemble, Comme deux sons amis qu'un même accord rassemble, Et, quand le même instinct les faisait revenir, Il ne les prononçaient que pour les réunir! Cédar, qui dans les yeux de Daïdha ravie Lisait à chaque son sa joie épanouie, S'apercevant déjà du bonheur qu'il donnait, A ses douces leçons heureux s'abandonnait; Et ce regard aimant et cette voix de femme Par l'oreille et par l'oeil gravaient tout dans son âme. Ce que l'heureux amant le premier demanda, Ce fut ce qui charmait ses yeux dans Daïdha : Son front, ses traits, sa bouche et ces perles écloses, Comme de son sourire, entre ses lèvres roses! Ses bras, ses pieds, ses mains, l'ombre qui la suivait, Qui s'en allait de lui quand elle se levait ; Et ce frémissement que causait sa présence ; Et cette tête lourde où pesait son absence ; Et sur l'herbe ou les fleurs l'empreinte de ses pas ; Et l'image d'enfant qu'il pressait dans ses bras ; Et tout ce qui dans l'oeil, l'oreille ou la pensée, Ramenait Daïdha présente ou retracée. Puis, passant d'elle â tout ce qu'elle remplissait, D'interrogations son geste la pressait ; Et son âme, â sa voix s'éclairant â mesure, Se portait a la fois sur toute la nature : Le firmament, le jour, la -terre qu'il foulait, L'arbre où chantait l'oiseau, le fleuve qui coulait, Les plantes, les troupeaux, les fleurs, et chaque chose Où flotte la pensée, où le regard se pose, Les ombres et le jour, le silence et le bruit, Ce qui marche ou qui vole, ou nage, ou plane, ou luit, Indiqué tour â tour par son regard de flamme, Recevait son vrai nom et passait dans sou âme ; De l'enfant qui nommait tous ces objets divers, La parole semblait lui créer l'univers! Daïdha, triomphante et rayonnant d'ivresse„ Lui payait chaque mot d'une chaste caresse, Remerciait la bouche où la première fois L'écho de sa parole avait créé la voix ; Puis elle s'en allait travers la campagne, Lente, comme quelqu'un qu'une idée accompagne, Roulant dans sa pensée et cachant dans son coeur, Tels qu'un secret d'amour, sa gloire et son bonheur. Et Cédar, resté seul rêveur sur le rivage, Dans chaque mot appris repassait son image !.... Ainsi quand deux ruisseaux serpentant dans les prés, Par un étroit rivage en coulant séparés, Réfléchissant chacun dans leur, ombre diverse Leurs bords, leur firmament et ce qui les traverse: Si, par un jour d'été, la bêche des pasteurs Fait écrouler entre eux la muraille de fleurs, Leur onde emprisonnée et leurs flots qui s'appellent, L'un vers l'autre attirés, s'étendent et se mêlent; Sous leur commun cristal ils effacent leur bord', Leur course au même pas n'a plus qu'un seul accord ; Et comme pour leur lit ii n'est plus qu'un rivage, Dans leur vague mêlée il n'est plus qu'une image! Ainsi ces deux enfants, dont l'obstacle des sens Séparait la pensée en deux, faute d'accents, Quand, par instinct parlée et par amour apprise, La parole de l'un par l'autre fut comprise, Reflétant en commun l'univers autour d'eux, Parurent n'avoir plus qu'une âme au lieu de deux. Daïdha sur les monts ou sur les bords du fleuve, Tous les jours depuis lors renouvela l'épreuve ; Et l'esclave bientôt, enseigné par l'enfant, Et de son ignorance a sa voix triomphant, Posséda des humains ce sublime langage, Où chaque verbe était la chose avec l'image : Langage où l'univers semblait se révéler, Où c'était définir et peindre que parler ; Car l'homme n'avait pas encor, dans son délire, Brouillé ce grand miroir où Dieu l'avait fait' lire, Ni, semant au hasard les débris en tout lieu, Mis son verbe terni sur le verbe de Dieu ! Alors leurs entretiens, plus longs et plus intimes, S'élevèrent de terre aux choses plus sublimes! Elle lui racontait, dans sa naïveté, Les histoires du ciel et de l'humanité : Histoires de l'enfance où tout était merveilles, Où des rêves grossis d'oreilles en oreilles, Colorés au faux jour de ses traditions, Frappaient l'esprit humain de mille illusions, Comme, avant le matin illuminant le monde, En fantômes trompeurs la nuit douteuse abonde. Elle lui racontait comment les premiers dieux Avaient créé chacun quelque morceau des cieux ; Comment d'autres, tombés dans de célestes luttes, Habitaient, exilés, la terre après leurs chutes ; Comment l'air, et la terre, et la flamme, et les mers, Obéissaient chacun â des maîtres divers. Puis, passant aux récits des familles humaines, Elle lui révélait l'homme et ses phénomènes : Lui disait que l'enfant naissait et grandissait ; A des vierges, ses soeurs, comment on l'unissait ; Que toute jeune mère, en mettant l'homme au monde, Avait dans sa mamelle une source féconde, Que l'amour douze mois empêchait de tarir, Jusqu'à l'heure où l'enfant pût parler et courir; Que la mort, se voilant d'un transparent mystère, Était un long sommeil dans la couche de terre;. Et que, sous le gazon, on faisait en dormant Tout ce qu'on avait fait sous le bleu firmament; Que le petit enfant y caressait sa mère, Que l'épouse y dormait sur l'épaule du frère,, Que les troupeaux nombreux y paissaient l'herbe en paix, Mais que les fiers géants n'y descendaient jamais ; Et qu'aux rayons amis d'une nuit souterraine, Les dieux bons y régnaient vainqueurs des dieux de haine, N'en permettant l'accès qu'à la voix des amis, Parlant près de l'oreille aux mânes endormis. Cédar, à ces clartés de la parole écloses, Dans son intelligence acceptait toutes choses. Avec ce que l'enfant simple balbutiait, Confiant et crédule, il s'identifiait; Comme notre chair vient du lait de notre mère, Enveloppé partout de l'humaine atmosphère, Homme par la figure, à ces naïfs accents Il devenait tout homme et de coeur et de sens, De leurs impressions il prenait l'habitude, Et n'en différait plus que par sa servitude. Distrait de ses récits, un jour il demanda Une chose qui fit frissonner Daïdha Des hommes, lui dit-il, la coutume jalouse Aux esclaves jamais donne-t-elle une épouse? Si la vierge, sur eux abaissant ses regards, Consent à les aimer, que disent les vieillards? » A ces mots, Daïdha, baissant les yeux à terre, Pâlit et fit d'horreur un geste involontaire : « Les esclaves, dit-elle, est-ce qu'ils ont des dieux Est-ce qu'ils ont des fils, eux qui n'ont point d'aïeux? » Et, lui montrant du doigt un grand monceau de pierre Dans un site lugubre au bord de la rivière : « Un jour, un jour, dit-elle en abaissant la voix, Les mères en passant me l'ont conté cent fois, Une fille.., son nom est devenu sa honte... La pierre sur son corps tous les jours tombe et monte ; Toujours détournant l'oeil, et toujours maudissant, Chacun de nous y jette une pierre en passant, Et dit en la jetant : « Qui l'imite périsse » Dans la même infamie et le même supplice ! » Cédar, depuis ce jour, quand Daïdha venait, Pensif, dans son élan d'abord se retenait ; On voyait, dans l'effort, lutter sur son visage L'instinct ardent du coeur contre une sombre image ; Souvent inattentif pendant qu'elle parlait, De ses cils abaissés son regard se voilait, Et l'on voyait sa peau, par un frisson ridée, Frémir comme nos fronts que traverse une idée. Mais plus il était triste, et. plus la douce enfant, De sa feinte froideur heureuse en triomphant, Par le son de la voix et de chastes caresses S'efforçait de percer l'ombre de ses tristesses. Si quelquefois en vain son amour l'essayait, En face de Cédar, triste, elle s'asseyait ; Sur ses deux genoux joints elle appuyait la tête, Comme sur un appui qu'un frère aimé nous prête, Et, craintive et muette, elle le regardait Jusqu'aux pleurs, et le bord de ses yeux s'inondait, Et, comme de deux fleurs que l'orage secoue, Deux gouttes d'eau du coeur, en coulant sur sa joue, Tombaient sur les genoux de Cédar, et brûlaient La place où les cheveux sur sa main ruisselaient; Et de son sein, gonflé sous le poids de sa peine, Les soupirs soulevaient le voile à chaque haleine, Comme des lis des eaux qu'au vent ridé du soir La vague tour à tour submerge et laisse voir. D'un ton bas et grondeur : « Pourquoi, lui disait-elle, Viens-tu si lentement maintenant quand j'appelle? Tu m'entendais bien mieux quand nous ne parlions pas ; Au seul bruit de mes pieds tu venais à grands pas. Ta tristesse, ô Cédar, je voudrais la connaître ! Peut-être languis-tu de ton exil? peut-être Que depuis que ton coeur s'est ouvert à ma voix, De ta captivité tu ressens plus le poids? Peut-être ce lien te blesse ou t'humilie? Oh! si c'est cela, viens! viens, que je te délie ! Donne tes pieds, ton cou, tes épaules, tes bras : Te voilà libre, ô frère ! oh ! cours où tu voudras : Marche dans les forêts où ta mère t'appelle ! Daïdha t'aimera si tu restes pour elle ; Mais si tu ne viens pas reprendre tes liens, Frère, elle donnera ses membres pour les tiens. Reprends la liberté qu'on t'a pour moi ravie ; Si ma mol t t'affranchit, que m'importe ma vie? » Et tout en lui parlant, elle avait déplié Les liens aux sept noeuds dont il était lié, Et Cédar, bondissant comme un taureau superbe Dont le joug détaché roule à ses pieds sur l'herbe, S'élançait dans sa grâce et dans sa liberté; Sur ses membres meurtris par la captivité Effaçait, sous ses mains, la trace encore empreinte ; Écrasait des palmiers dans sa joyeuse étreinte; Dans le fleuve, à grands cris, se jetait en courant, Luttait contre la vague et contre le courant, En ressortait couvert d'une fumante écume, Aspirait l'air du ciel comme un coursier qui hume, Et franchissant d'un bond les ravins, les sommets, Semblait dans les déserts disparaître à jamais ! Daïdha, frissonnant de sa fuite imprévue, Tendait vers lui ses bras, et le perdait de vue, Quand, d'un pied plus rapide et plus souple qu'un daim, Auprès d'elle à ses pieds il revenait soudain. Et lui, posant ses doigts sur sa tête brûlante : « Pourquoi, lui disait-il, es-tu toute tremblante? As-tu peur que je reste aux forêts où je cours? Que ton esclave échappe et parte pour toujours? Veux-tu pour te calmer me remettre ma chaîne? Tiens. Mais ce n'est pas elle, ô ma soeur, qui m'enchaîne : Va, je n'ai pas besoin de ce honteux lien ; Ma chaiene, ô Daïdha ! c'est ton oeil sur le mien, C'est le son de ta voix qui m'appelle sans cesse, C'est le frisson brûlant que ton baiser me laisse, C'est l'heure si pesante où j'attends ton retour, Et l'image de toi qui me luit tout le jour! Voilà le joug du coeur que je porte et que j'aime, Que tu ne pourrais pas, enfant, briser toi-même,. Que je n'ai pas subi, que je n'ai pas reçu, Mais qu'avec mes pensers moi-même j'ai tissu ! Va, rends-moi mille fois ma liberté ravie, Je reviendrai toujours t'agenouiller ma vie ; Je reviendrai toujours, esclave, en ton chemin Mettre un pied sur ta trace, et mon cou sous ta main. Et Daïdha pleurait aux étranges paroles, Et Cédar reprenait : « O mes seules idoles ! Gazelle apprivoisée, et dont l'oeil est si doux Que le lion la lèche et n'a plus de courroux, Tiens, touche-moi ! Tu vois ! un geste me possède ! A ton moindre désir comme aussitôt je cède ! Comme du fond des bois à ton signe je viens Obéir à tes yeux et baiser mes liens ! Oh! ne crains donc jamais que ton lion s'enfuie ; Que de sa servitude à la fin il s'ennuie; Qu'à son nom une fois il ne réponde pas : Le désert est pour lui la place où tu n'es pas ! Tes yeux sont à mon coeur ce qu'aux saisons brûlantes Le feu qui marche au ciel, le soleil, est aux plantes. Partout où tes regards s'abaisseraient sur moi, Je m'enracinerais sous ces rayons de toi ! Mais dis-moi seulement un seul mot de ta' bouche, Ce que l'on dit au chien qui lèche et qui se couche ; Entre tes longs cils noirs entr'ouvre-moi mes cieux ; Donne-moi ce frisson du coeur délicieux De ta main sur ma main, geste dont tu me calmes, Comme un frisson du vent dans les fibres des palmes ! Et l'enfant, qu'à sa voix le bonheur suspendait, Faisait innocemment ce qu'il lui demandait, . Laissait de ses yeux bleus pleuvoir la flamme humide, Lui commandait riante avec sa voix timide, Passait dans ses cheveux son doigt aérien, Le laissait à ses pieds se coucher comme un chien, Courir sous les forêts après elle, ou l'attendre, Ou par un tronc caché tout à coup la surprendre ; Et les heures ainsi n'étaient plus qu'un moment, Et chaque jour rendait le même enivrement. Puis, quand l'ombre, grandie au soleil qui s'incline, En rasant les palmiers penchait vers la colline, De peur qu'aux yeux jaloux des enfants de Phayr Ce secret de pitié ne vînt à la trahir, Daïdha renouait, comme avant, les entraves, Et trempait de ses pleurs ces anneaux des esclaves. Cependant sa beauté, que l'âge accomplissait, De sa pure ignorance encor s'embellissait : Mais déjà quelquefois sa vague inquiétude Lui faisait du désert craindre la solitude. Partout rêveuse et triste où Cédar n'était pas, La crainte à son aspect ralentissait ses pas; Elle restait muette, immobile et confuse, Comme un enfant surpris et qu'une mère accuse, Ou comme Ève devant le père des humains, Tenant le fruit coupable encore dans ses mains.. Quelquefois, sans oser lui parler la première, Elle posait le lait du jour sur une pierre Sans rien dire, et, pendant qu'il ne la voyait pas, Derrière les cyprès s'en allait à grands pas; Puis cent fois, pour le voir, vainement retournée, Emportait du malheur pour toute une journée. D'autres fois, sous les ifs s'asseyant loin de lui, Sa main à son menton servant de point d'appui, Elle le contemplait des heures en silence, Comme un être qu'on n'ose admirer qu'à distance ; Et son esprit absent, malgré ses yeux ouverts, Semblait suivre du coeur des songes dans les airs ; Puis elle les baissait si tristement à terre, Que Cédar ne pouvait s'éloigner ni se taire, Mais que, s'approchant d'elle, et d'un ton de voix doux, Il parlait le premier, et disait : « Qu'avez-vous? » Alors, comme quelqu'un qu'en sursaut. on secoue, Il lui tombait des yeux deux gouttes sur la joue: Avec un faux sourire elle les essuyait, Puis avec les pensers la tristesse fuyait ; Tout son coeur s'exhalait dans de douces paroles; Sa tendresse enfantine avait des larmes folles, Et semblait s'enivrer de son délire, exprès Comme pour oublier que la mort était près. Or la charmante enfant, pleine de sa pensée, Marchait en revenant la paupière baissée, Et distraite au retour ne s'apercevait pas De l'admiration qu'excitaient ses appas ; . Ou, quand elle sentait des yeux d'homme sur elle, Son dédain s'affligeait de leur paraître belle. Elle eût voulu, cachée ou laide aux yeux d'autrui, N'être visible et belle ici-bas que pour lui ! Mais ses rayons en vain voilés d'indifférence N'en répandaient pas moins l'extase et l'espérance ; Et les fils de Phayr, qui d'elle s'enivraient, De son choix différé tous les jours murmuraient. Quand la fleur de la vigne a parfumé la plaine, Disaient-ils, que la grappe est colorée et pleine, On ne la laisse pas, aux pampres serpentants, Attendre une autre fleur net de seconds printemps. L'enfant lève les bras, la respire et la cueille, Sans quoi l'automne pâle en vient jaunir la feuille, Et les vents de l'hiver soufflent et font tomber Les grains, que les oiseaux viennent lui dérober. >> Les pères mécontents à la fin s'entendirent Pour parler à Phayr; trois vinrent et lui dirent, Et tous hochaient le front pendant que l'un parlait : « Quand la brebis regimbe et refuse son lait, Père, la laisse-t-on au gré de ses caprices Le perdre avec sa laine au flanc des précipices? . Non : le berger soigneux approche son petit, Qui bêle à ses côtés de soif et d'appétit; Et, fléchie à sa voix, de sa blanche mamelle Le lait qu'elle retient entre ses doigts ruisselle. Quand la poule et le paon, qui pondent à l'écart, Vont semer sous les bois leurs oeufs faits au hasard, Les laisse-t-on ainsi sans nid et sans familles Semer pour le renard leurs fécondes coquilles?. Non : l'enfant (lu foyer va les chercher au loin, Sur le duvet des bois les rassemble avec soin, Et la mère, le soir, qui revient et les trouve, Sous son coeur qui s'échauffe avec amour les couve ; Et bientôt les poussins s'étant multipliés Se répandent dans l'herbe et gloussent sous nos piés. Le vieillard et Selma comprenaient ce langage, Où le désir voilé ne parlait qu'en image ; Et quand ils le voulaient eux-mêmes répéter, Par caprice, l'enfant refusait d'écouter; Ou bien, plissant sa lèvre en relevant l'épaule, Allait au bord de l'eau pleurer au pied d'un saule. Chacun des prétendants, vainement rebuté, Essayait à. son tour de fléchir sa beauté, Et, suivant de ces jours le poétique usage, Interrogeait son coeur dans un muet langage. Avant de révéler leurs voeux inaperçus, Ils parlaient quelque temps en emblèmes reçus; Et la vierge, muette et répondant de même, Acceptait, refusait, suspendait en emblème. Asgor, fils d'Abniel, choisit dans le troupeau Le plus doré de poil des petits du chameau, Et, le mettant la nuit parmi les jeunes bêtes Dont la vierge au réveil devait compter les têtes, . II se cacha pendant que le sien défilait, Pour voir si sa pitié lui donnerait le lait; Mais, au lieu de mener le petit aux chamelles, La vierge l'écarta de toutes les mamelles, Et le laissa tout seul, aux ronces d'alentour, De tristesse et de soif crier tout un long jour; Et l'amant, le front triste et la vue offensée, S'en alla sans parler, vaincu par sa pensée. Abna, fils de Mun, dans un nid de roseau Apporta près du seuil des oeufs volés d'oiseau. Si la fille, de l'antre en sortant vers l'aurore, Recueillait ces oeufs blancs pour qu'ils pussent éclore, Et, se montrant neuf jours soigneuse à. les sauver, Sous l'aile du ramier les regardait couver, Le jeune amant saurait qu'un regard favorable Couverait son amour comme l'oeuf dans le sable. A la porte de l'antre il veillait incertain : Mais la vierge distraite en sortant le matin , Voyant les oeufs posés dans le nid sur la mousse, Leur donnant du pied gauche une forte secousse, Les fit en se brisant rouler sur le rocher; Et le fils de Ka!em n'osa plus s'approcher. Zebdani, fils d'Ormid, vint, la nuit, à, l'entrée De l'abri de Phayr, place aux dieux consacrée , Dans la poudre du seuil par Selma balayé, Imprimer en secret la marque de son pié.. Si la vierge au réveil, en s'échappant de l'antre, Voyant ce pas écrit sur la place où l'on entre , Le gardait sur le seuil au lieu de l'effacer Et posait à côté le sien pour l'y tracer, Le jeune homme, de loin attendant ce symbole, Entendrait sans accents et lirait sans parole, Et saurait de lui-même, à ce signe épié, Qu'un autre pas suivrait la trace de son pié. Mais la vierge, au matin, en sortant la première, Et voyant ce pas d'homme empreint sur la poussière, L'effaça de son doigt sur ce sable mouvant, Et d'un geste hautain jeta la cendre au vent; Et Zebdani, voyant sa trace ainsi détruite, Pleura son vain amour, rougit, et prit la fuite. Les mères à Selma vinrent dire à leur tour : « Peut-être que son coeur cache un secret amour, Et que, dans la pudeur dont la rougeur lui monte, Elle craint de nommer celui qui fait sa honte? Nous-mêmes forçons-la de dire, à son insu, Le désir que son ceil parmi tous a conçu; Quand son visage aura révélé sa pensée, La flamme de nos fils sera récompensée. >> Et Selma consentit ; et, quand le jour baissa, Sur le coeur de l'enfant l'épreuve commença. Daïdha vers le soir, des prés verts revenue, Était debout, au fond de la caverne nue; . De son front ondoyant ses cheveux déliés Tombaient de toutes parts de sa tête à ses pieds : Noyant de leurs flots noirs le sein et les épaules, Comme ces verts rameaux des frênes et des saules, Qui, du sommet du tronc vers le sol refoulés, Penchent jusqu'au gazon leurs jets échevelés, D'où les pleurs du matin distillent goutte à goutte, D'une ombre transparente ils l'enveloppaient toute. On eût dit une nuit sous son voile de jais, Si le vent quelquefois, en soulevant le dais, N'eût fait sous chaque haleine ondoyer une tresse, Et, découvrant un peu le sein sous sa caresse, N'eût laissé par éclairs le rayon l'entrevoir, Comme à travers la feuille une étoile le soir. Or, sous ce noir réseau que perçait cet albâtre, On entendait sa voix et son rire folâtre ; Et sa mère lui dit : « Commençons, si tu veux ! » Et relevant de terre un pan de ses cheveux, Elle les déplia des doigts en large voile, Ainsi qu'un tisserand qui prépare sa toile, Et qui noue au métier, avant de le tisser, Le fil où sous le fil la trame va glisser. Puis approchant des fleurs et des fibres trempées Des feuilles du palmier par l'hiver découpées, Et des perles du fleuve et des grains de carmin, Elle les lui tendait en avançant la main ; Et, les recevant d'elle en se penchant, sa fille, Dans l'épine au long dard qui lui servait d'aiguille, Comme fait le pêcheur des mailles d'un filet, Aux fibres du palmier toutes les enfilait ;. Et les glissant ensuite entre les fils d'ébène, Si fins qu'ils frémissaient au contact d'une haleine, Passait et repassait son aiguille à travers. Cette trame de fleurs et ces dessins divers Accomplissaient ainsi, des pieds à la ceinture, Le voile aérien donné par la nature. A mesure qu'en noeuds la vierge le tressait, Ce tablier flottant d'éclat se nuançait : Son aiguille avec art, parmi les roses blanches, Associait l'azur des yeux bleus des pervenches, Et les oeufs du lotus et les boutons vermeils, Et tous les lis des eaux, étoiles ou soleils, Et sur la nacre en feu des petits coquillages Faisait de l'oiseau-mouche éclater les plumages. Ce voile contentait cet instinct de beauté Que la vierge reçoit de sa virginité ; De plantes, de parfums et d'éclat revêtue, Quand du jeune homme ainsi sa soeur frappait la vue, Il eût cru voir marcher un symbole de fleurs, Et ce corps idéal, ces odeurs, ces couleurs, D'un triple enivrement berçant les sens et l'âme, Fascinaient la pensée et précédaient la femme. Quand la dernière brise avait fané les lis Dont ces tissus flottants odoraient embellis, Quand la dernière rose expirait sur sa tige, On en renouvelait l'industrieux prestige : C'était un jour de fête, où, fuyant à l'écart, Les femmes pour charmer luttaient d'amour et d'art. Mais, pour broder ainsi la trame fugitive, Il fallait la tenir d'une main attentive ; . Car si ce doux travail était interrompu, Si des cheveux tissés un seul était rompu, La trame, s'échappant des doigts de l'ouvrière, Comme un filet sans noeuds s'écoulait tout entière ; Et la beauté soudain regardait tout en pleurs A ses pieds ce monceau de plumes et de fleurs. Or, au moment précis où la trame qui glisse Demande plus de soin la main qui la tisse, A la porte de l'antre un grand bruit s'entendit ; Une femme grands pas se précipite, et dit : Asgor, fils d'Abniel, est tombé clans le fleuve ! >>, Et Selma, qui feignait, pour accomplir l'épreuve. Levant les bras au ciel, fit un cri de douleur. L'effroi sur Daïdha répandit sa pâleur : Une larme roula témoin de sa pensée, Et sa main suspendit la trame commencée. Mais il ne tomba pas une fleur de sa main, Et ses doigts tout tremblants la reprirent soudain. Une autre vint, et dit : « Abna, j'en tremble encore ! Dans le fond des forêts un lion le dévore! Ses frères, dont sa mort a glacé les regards, Pour les ensevelir cherchent ses os épars. » A cet affreux récit les femmes se troublèrent, Les larmes, les clameurs, les gestes redoublèrent; Sur ses genoux émus l'enfant fléchit un peu, Mais l'aiguille trembla sans rompre un seul cheveu.. Une troisième accourt : « O jour, jour de misères ! Pleurez, yeux de Phayr ! frappez vos seins, ô mères ! De la race d'Ormid tout l'espoir est fini. La flèche des chasseurs a percé Zebdani ! Et l'antre, déjà plein de silence et d'alarmes, Retentit, à ce nom, de sanglots et 'de larmes, Et Daïdha pleura ses trois frères chéris. Mais ni le coeur brisé, ni les pleurs, ni les cris Ne firent de ses doigts abandonner la trame; La terre la laissa maîtresse de son âme ; Et chaque coup au coeur par la vierge reçu Suspendait son travail sans briser le tissu. Au peu d'impression des sinistres nouvelles, Les mères sans parler échangèrent entre elles Un regard scrutateur que l'enfant ne vit pas; Une d'elles sortit, et revint à grands pas : a O perte de Phayr, dit-elle ; les esclaves Dans la confusion ont brisé leurs entraves; Et Cédar, ô Phayr, ton trésor, ton appui... - Cédar! dit le vieillard, eh bien? - Il s'est enfui ! » A ces mots, à ce nom chéri, la jeune fille De ses doigts entr'ouverts laissa tomber l'aiguille; Le tremblement du fil fit rompre les cheveux, Les mailles sous leur poids coulèrent noeuds à noeuds, Et, foulant sous ses pieds la trame répandue, Daïdha s'élança vers l'entrée éperdue ; Mais les femmes soudain ouvrant toutes leurs bras, Et Selma courroucée, entravèrent ses pas : « A l'opprobre, dit-elle, ô fille, sois moins prompte!. Rentre ! de tout cela rien n'est vrai que ta honte ! Rien n'est vrai que le Cri qui vient de te trahir, Cri qui refoule au coeur tout le sang de Phayr ! Le fruit mûr de Selma pour la dent de l'esclave ! O mères, écrasez la fille qui nous brave! Dieux, qui me trahissez, brisez-vous sur le seuil ! Antres, tombez sur elle, et soyez son cercueil ! Oh! cachez ce mystère, ô mères, à vos filles : L'horreur s'en répandrait dans toutes les familles : Les soeurs en parleraient, et se diraient : « Sais-tu » Que pour un vil esclave un coeur libre a battu? » Et le sang des aïeux, s'il savait ce mystère, De honte et de courroux bouillonnerait sous terre ! De ce seuil profané fuyez toutes!... Et toi Qui jadis fus ma fille et n'es plus rien pour moi, Dans la nuit de la honte et de la terre rentre ! Que jamais ton secret ne sorte de cet antre ! Que jamais sur tes yeux ne tombe l'oeil du jour Jusqu'à ce que ton fiel ait bu tout ton amour, Jusqu'à ce que, tes pleurs rendant ta lèvre amère, Tu viennes à mes pieds, et me dises : « Ma mère, » J'ai lavé cette tache avec l'eau de mes yeux : » Unissez votre fille au fils de vos aïeux ! » Et prenant Daïdha par une longue tresse, Comme un chien qu'aux forêts le chasseur mène en laisse,. Elle la conduisit au fond de l'antre obscur, Où des racines d'arbre avaient fendu le mur, Et par ses noirs cheveux aux racines liée, Elle la laissa là comme une âme oubliée.. Aux genoux de Phayr, Selma dans son courroux Cria : « Tuons l'esclave, ou l'opprobre est sur nous! Mais le vieillard lui dit : « O coeur léger de femme, Quel crime a-t-il commis pour une mort infâme? Si ma pierre aujourd'hui tombe, est-ce que demain Tes lèvres sans horreur pourront toucher nia main? Est-ce un crime au lion d'étaler sa crinière? Est-ce un crime au soleil d'éblouir la paupière? Est-ce un crime à Cédar si son front prosterné A séduit d'un enfant le regard fasciné? Ai-je donc tant vécu pour ignorer, ô femmes ! Qu'un regard de pitié n'enlace pas vos âmes, Et que le cours du fleuve est moins capricieux Que le coeur- d'un enfant pris d'amour par les yeux? Crois-moi, ce qu'un vent porte, un autre vent l'enlève; Chaque heure a sa pensée, et chaque nuit son rêve : L'âge éteint de lui-même un feu sans aliment. Sépare quelques jours la fille de l'amant : Envoyons-le garder sur la montagne sombre Ces troupeaux dont ses soins ont augmenté le nombre ; Tiens ta fille captive et seule, loin de lui, Jusqu'à ce que ses yeux aient noyé son ennui. Un autre amour naîtra ; car le coeur est une onde Qui jamais ne tarit, murmurante et profonde, Et qui, lorsque la main s'oppose à ses détours, Se creuse un autre lit et prend un autre cours. » Puis touchant ses cheveux de sa main paternelle, Comme un lion clément qui lèche une gazelle, Avec de tendres mots dont l'accent la calma, Il assoupit le coeur et les yeux de Selma. . Le sommeil descendit dans l'antre de l'aïeule; Et, dévorant son coeur, Daïdha resta seule. Cependant, quand aux eaux le troupeau descendit, Par des bouches de femme un bruit se répandit : La perle de Phayr perdue et profanée ! Par l'oeil de l'étranger Daïdha fascinée ! Un murmure d'horreur de toutes parts monta ; La foule vers Cédar courut et s'ameuta. L'esclave poursuivi, sans armes et sans juge, Près du seuil de Selma vint chercher un refuge. Mais, devançant ses pas, les mères, les enfants, Et de son front courbé ses rivaux triomphants, Excités par la haine et par la jalousie, Satisfaisaient sur lui leur lâche fantaisie. C'est donc toi, criaient-ils, qui de nos chastes soeurs, Vil chacal de la nuit, nous dérobes les coeurs! A toi, honteux muet qui n'es pas même un homme, Brute qui ne sais pas le nom dont on te nomme ; Toi sur qui le regard en tombant se salit, Que l'onagre et le chien chasseraient de leur lit; A toi la fleur des yeux que notre âme respire? Daïdha? Puis mêlant la rage avec le rire, L'un a l'envi de l'autre inventait un affront, Lui lançait la poussière ou la salive au front ; Et, n'osant par la mort satisfaire leur rage, Chacun lui prodiguait le supplice et l'outrage. Quand leur vil coeur enfin d'insultes fut vidé, Il resta sur la terre à demi lapidé.. Les frissons de la mort sur ses tempes glissèrent, Et de haine assouvis les tigres le laissèrent. Aux cris de ton Cédar sous la fronde abattu, Pauvre vierge enchaînée, hélas ! que faisais-tu? Sans oser réveiller sa mère qui sommeille, Chaque insulte arrivait de loin à son oreille La raillerie amère et l'outrageux affront La meurtrissaient au coeur et lui montaient au front ; Son âme bondissait dans son sein, de colère, Comme un fruit qui remue au ventre de sa mère ; Chaque coup que la roche entendait retentir, Ses membres tressaillants croyaient le ressentir ; Chaque élan que l'horreur donnait à sa poitrine, D'une égale secousse ébranlait la racine : Et ses cheveux aux rocs par sept noeuds attachés, De secousse en secousse étaient presque arrachés. Aux coups sourds, aux accents de cette voix plaintive, Elle essayait en vain, de sa main convulsive, De dénouer l'entrave où ses pas étaient pris ; La sueur ruisselait de ses membres meurtris, Et le noeud sous l'effort se serrait davantage. Enfin, dans un moment de colère sauvage, Comme un renard captif, par l'enfant entravé, Qui lime avec ses dents l'anneau qu'on a rivé, Rongeant entre ses dents sa noire chevelure, Et de ses noeuds rompus déliée à mesure, Elle coupa sa chaîne, et, s'élançant dehors, Un sourd gémissement la guida près du corps. . Sur la croupe des monts, la lune à demi pleine Rasait la feuille sombre et débordait à peine, Et les troncs noirs, coupant ses rayons encor bas, N'étaient qu'un crépuscule où tâtonnaient ses pas. Elle en adoucissait la chute sur la terre Pour que l'herbe muette en gardât le mystère, Et, la tête penchée et les bras en avant, Marchait comme la biche en écoutant le vent. Le souffle entrecoupé d'une haleine oppressée Lui découvrit Cédar ; vers la terre baissée, Et relevant ses bras par l'horreur écartés, Elle couvait des yeux ses traits ensanglantés. L'esclave évanoui sur un monceau de pierres, La pâleur sur le front, la nuit sur ses paupières, Des flèches dans le corps, sous l'excès du tourment Avait de sa douleur perdu le sentiment., II était dans ce calme où, du coup étourdie, Du sommeil à la mort l'âme nage engourdie. D'une froide sueur ses membres découlaient, Quelques filets de sang sur sa peau ruisselaient ; Et son chien, resté seul, flairant chaque blessure, De sa langue d'ami les léchait à mesure. Sur le corps de Cédar se penchant à demi, Elle prêta l'oreille à son souffle endormi ; Et sentant le coeur chaud sous sa main battre encore, Et voyant la couleur sous ses baisers éclore, L'espérance rendit la force à son amour. Elle arracha du corps les flèches tour à tour, De ces dards sans tranchant blessure peu profonde ; Elle baisa la tempe atteinte par la fronde ;. Dans le creux de sa main allant chercher de l'eau, Des souillures du sang elle étancha la peau ; Elle cueillit dans l'herbe, aux rayons de la lune, Des simples feuille à feuille ; elle en étendit une, Toute trempée encor du baume frais des cieux, Sur chaque meurtrissure où pleurèrent ses yeux ; Elle les attacha comme un bracelet d'ambre, Qu'une amoureuse main enlace »à chaque membre ; Elle enleva tout poids de son sein comprimé, Pour qu'au souffle de l'air il s'ouvrît ranimé ; Puis, à côté du corps, s'asseyant sur la mousse, Soulevant dans ses bras la tête sans secousse : « Cédar ! lui criait-elle, oh! parle, éveille-toi! Les méchants sont partis, rouvre les yeux, c'est moi! Ton sang ne coule pas, ô l'époux de mes songes! Mes cheveux sont coupés et t'ont servi d'éponges, Mes genoux sont ton lit; ta tête est sur mon bras, Mon souffle est sur tes yeux : ne t'éveille-t-il pas? i Qui n'eût pas réveillé la voix si près, si tendre? Sans revivre à l'instant Cédar ne put l'entendre. Un soupir lui rendit le regard et la voix : « O Daïdha ! dit-il, est-ce vous que je vois? Est-ce toi, cher regard, ô douce fiancée, Qui rends l'air à mon sein, le jour à ma pensée? Est-ce toi dont la bouche?... O ciel! fuis, enfant, fuis! Sais-tu ce qu'ils ont dit? d'où je viens? où je suis? Sais-tu qu'à leur courroux dénoncé par ta mère, Je mourais pour t'aimer; et tu meurs si... - Mon frère, . Dit-elle en lui fermant les lèvres d'un baiser, Non, je ne fuirai pas, dût leur main m'écraser ! Puisqu'à travers nos yeux la malice des femmes A découvert l'amour dans les plis de nos âmes, Cet amour que nos coeurs ne s'étaient dit jamais, Qu'il parle et que je meure! Oui, c'est toi que j'aimais! Oui, c'est toi, toi qu'avant d'avoir vu ton visage, Dans mes rêves d'enfant, j'embrassais en image! C'est toi que je voyais quand je fermais les yeux, Comme on voit dans la mort l'esprit de ses aïeux ! Lorsque tu descendis, qui sait? du ciel peut-être, Sans t'avoir jamais vu, je crus te reconnaître. Je reçus de ta main le salut de mes jours, Sans m'étonner du bras qui vint à mon secours : A l'amour dont mon coeur ne sait pas la naissance, Le ciel n'ajouta rien par la reconnaissance; Mais la tendre pitié l'enfonça dans mon coeur, Comme en foulant la graine on fait germer la fleur. A leurs inimitiés opposant ma tendresse, J'égalais à leurs maux ma pitié vengeresse , Et plus ils t'écrasaient à terre devant moi, Plus dans mon coeur saignant je me donnais à toi! Quel lien l'un vers l'autre attire ce qui s'aime? Vers l'arbre où tu dormais mes pieds allaient d'eux-même; L'herbe ne sentait pas ces pieds légers marcher, Qui du sol, au retour, ne pouvaient s'arracher! Rentrée avec ton ombre au fond de nos demeures, Mon ennui dans le ciel comptait toutes les heures; J'aurais voulu dormir ou retrancher du jour Celles qui séparaient le départ du retour!. Je remplissais de toi ce vide des journées. Comme ces plantes d'or, vers le soleil tournées, Qui regardent toujours où leur astre est monté, Mon âme regardait toujours de ton côté; Les accents de ta voix restaient dans mon oreille, Comme ceux de l'enfant que sa mère réveille. Dans le silence en moi toujours je t'entendais; Tu me disais... que sais-je?... et je te répondais; Et dans ces entretiens tu me parlais de choses Qui sur ma joue en feu faisaient monter les roses ! Et puis je regardais, tout le coeur suspendu, Si les autres aussi n'avaient rien entendu, Si l'on n'avait pas vu rougir ma joue heureuse ! Mais en venant vers toi, je me sentais peureuse, Et je ne trouvais rien à te dire, et souvent, Pour qu'il te le rendît, je le disais au vent ! Oh! n'en disait-il rien à ta tendre pensée, Quand, relevant sur moi ta paupière baissée, Comme écoutant quelqu'un qui te parlait tout bas, Tu commençais des mots que tu n'achevais pas? » Je n'étais qu'une enfant alors! mais a mesure Que la lune en changeant rendait ma raison mûre, Tout ce bonheur partit et tout l'amour resta : Tu sais comme entre nous le regard s'attrista ! Oh ! mais tu ne sais pas, je te cachais, ô frère ! Que de pleurs ma pitié donnait à ta misère. En voyant profaner sous d'indignes liens Celui dont les regards faisaient baisser les miens, . Celui qui, dépassant les épaules mortelles, Semblait un dieu dont l'homme aurait volé les ailes, Je me disais, le front, devant toi prosterné : « C'est pour l'amour de moi qu'il languit enchaîné! » C'est pour moi que ce front dont mes yeux sont le culte » Obéit sans murmure à l'enfant qui l'insulte; » C'est pour moi qu'à jamais il se laisse fouler » Par ceux que d'un seul geste il a fait reculer ! » Et mon coeur indigné se haïssait lui-même Pour avoir de son rang dégradé ce qu'il aime : Et j'aurais tout donné cent fois pour secouer Ces chaienes de ton corps, ou pour m'y dévouer. Tes bras ennoblissaient à mes yeux ces entraves, Et pour les partager j'enviais les esclaves! Et de ta servitude épousant chaque affront, Sur mes genoux meurtris je me frappais le front; Et mes yeux ruisselaient comme deux sources pleines, Et mon sein étouffait et coupait mes haleines, Et des soleils entiers je sanglotais tout bas Pour que tes pieds vers moi ne se tournassent pas ! Et, de peur d'éveiller contre toi d'autres haines, Je lavais au retour mes yeux dans les fontaines ; Derrière mes regards j'enfonçais mon chagrin, Et le nuage au coeur laissait mon front serein. » Mais à quoi m'a servi ma prudence insensée? Mes mains à .ton nom seul ont trahi ma pensée. J'ai méprisé leurs fils ; ils ont appris pourquoi : Leur lâche inimitié va se venger sur toi.. Ils ont déjà frappé de flèches et de pierres Ces membres tout baignés de l'eau de mes paupières. N'ai-je pas entendu leur sinistre projet? Ils reviendront demain achever leur forfait : Leur crainte de Phayr retarde ton supplice; Mais ma mère au vieillard a demandé justice : Son orgueil veut couvrir par la mort et l'oubli La honte de son sang dans mon coeur avili. Tu mourras sous leur pierre ou tu vivras d'outrages, Si la fuite à l'instant ne trompe tant de rages. Va, fuis sans regarder derrière, et sans retour, Fuis, emporte avec toi ma vie et mon amour! Par la flèche des yeux mortellement blessée, Je mourrai vite ici des coups de ma pensée : Les gouttes de mes yeux étoufferont mon coeur, Comme l'ondée abat et défeuille la fleur; Mais fidèle à ta trace, ô frère de mon âme? Nul enfant du désert ne m'appellera femme ; Et s'il est sous la terre, au pays des aïeux, Une terre où l'esclave a des soeurs et des dieux, Échappant aux fureurs de leur haine jalouse, J'irai t'y préparer la couche de l'épouse, Et, rejoints pour toujours sous d'autres firmaments, Nous irons nous aimer dans le ciel des amants! » En lui parlant ainsi, les lèvres sur la joue, Entre les cils des yeux que le sanglot secoue Les gouttes de ses pleurs filtraient comme un ruisseau; Et Cédar, sur son front sentant tomber leur eau . Par sa lèvre altérée ardemment recueillie, De ce coeur qui se fond buvait jusqu'à la lie. Au son de cette voix dans son âme entendu Il demeurait muet, enivré, suspendu, N'osant d'un mouvement, d'un coup d'oeil ou d'un geste, Arrêter de l'amour l'épanchement céleste : Comme un homme altéré, qui trouve en son chemin L'enfant qui vient du puits une amphore à la main , Colle sa lèvre ardente, et sans reprendre haleine Épuise jusqu'au fond la coupe toute pleine. Par leur baume divin chacun de ces accents Changeait en volupté l'angoisse de ses sens : Son sang ne coulant plus de la moindre blessure, Rappelé vers le coeur, s'arrêtait à mesure; Il ne sentait pas plus ses membres douloureux Qu'au retour du printemps le lion amoureux Que le rugissement de la lionne appelle, Bondissant sur ses pas, le feu dans sa prunelle, Laissant aux rocs aigus sa crinière et son sang, Ne sent, dans ses transports, l'épine dans son flanc. Cet amour qu'il buvait sur sa lèvre glacée Avait en un seul sens concentré sa pensée. Mais quand la voix tremblante et muette eut tout dit , Il ne se leva pas de terre : il en bondit, Ses cheveux ondoyants comme sous la tempête, Élevant ses deux mains au niveau de sa tête Et les frappant ensemble au-dessus de son front. Courant d'un arbre à l'autre, en embrassant le tronc, Sans paraître écouter la voix qui le rappelle, Il décrivit trois fois un grand cercle autour d'elle;. Puis se précipitant à ses pieds à genoux : « Toi m'aimer, Daïdha! dit-il, moi ton époux! Rêver de ton amour la nuit, croire t'entendre! M'enivrer de ces pleurs que tu viens de répandre! Et reposer encor ma tête sur tes bras Pendant qu'ainsi toujours tu me regarderas? Ressentir sur mon cou l'haleine' de ta bouche, Comme l'eau qui frémit sous le vent qui la touche? Me cacher tendrement le front sous tes cheveux', Ton souffle dans mon souffle et mes yeux dans tes yeux? Et partir, moi! m'enfuir, craignant les coups du lâche? Oh ! béni soit cent fois le joug dont il m'attache ! Que m'importent leurs coups? Tiens, vois, je suis guéri; Sous ta lèvre à l'instant tout mon sang a tari ! A ce prix, Daïdha, que mille fois je meure, Car je vis mille fois dans une pareille heure!...» Il arracha des mains et foula sous ses pieds Les feuillages de simple à ses membres liés; Mais portant. les cheveux à ses lèvres brûlantes : ,« Cheveux de Daïdha, soyez mes seules plantes! De mon terrestre Éden vous ombragez la fleur ! . Vous prenez pour grandir votre suc dans son coeur ! Vous embaumez les airs de vos pures haleines! Je vous arroserai du pur sang de mes veines! » De ses baisers de flamme il les couvrit cent fois, Et comme des anneaux les noua sur ses doigts. Passant à chaque mot de la mort au sourire, Daïdha sans parler contemplait ce délire. . Dans ses bras recourbés il la prit triomphant, Comme dans son berceau la mère son enfant; Il l'enleva de terre en gémissant de joie, Et ravi de montrer aux étoiles sa proie, L'élevant à son coeur sans en sentir le poids, Il la porta muette aux profondeurs des bois : Fuyons; lui disait-il à lèvres demi-closes, Pour que la lune au ciel n'entende pas ces choses. Son rayon sur les eaux semble épier nos pas; Fuyons, pour qu'à ta mère il ne les montre pas! » Et la vierge en tremblant lui rendait ses caresses, Nouait son cou robuste avec ses longues tresses, Et croyait, en sentant son souffle sur ses yeux, Que le vent emportait son esprit dans les cieux. O Cédar ! disait-elle, ô que la mort est forte Quand on y court ainsi sur l'amour qui vous porte! O Cédar ! disait-elle, emporte où tu voudras L'esclave de ton coeur, dont la chaîne est ton bras; Sauve-toi de leurs fers dans ce seul coeur de femme ; Sois l'esclave de tous et le roi de mon âme! Oh! que n'ai-je, ô Cédar! cent coeurs et cent beautés Pour te rendre en amour tant de félicités? » Loin du jour importun, de la lune jalouse, Penchait au bord du fleuve un tertre de pelouse, Où des arbres géants dans l'onde enracinés Répandaient sur son cours leurs rameaux inclinés; La Végétation, sous leur ombre féconde, Que nourrissait la terre et désaltérait l'onde,. Fourmillait à leurs pieds de parfums, de couleurs; Les pas disparaissaient sous le velours des fleurs ; Et Cédar en marchant, fendant ce 'vert nuage, En écartait les flots comme un homme qui nage. Des lianes en fleur qui s'enlaçaient aux troncs Grimpaient de branche en branche et montaient jusqu'aux fronts, Et retombant d'en haut en trame de verdure, Comme un câble rompu tombe de la mâture, A des câbles pareils noués s'entrelaçaient, Et formaient un faux sol où les pieds enfonçaient. A ces vastes tissus, des lianes moins grandes S'accrochaient à leur tour pour porter leurs guirlandes. La vigne y répandait ses pampres ; les citrons Y dégouttaient de fleurs; les jaunes liserons, Resserrant du filet les mailles diaprées, Perdaient et retrouvaient leurs grappes séparées. Le vent y secouait le duvet des roseaux ; Et les plumes de feu des plus rares oiseaux Qui tombaient de la branche où leur aile s'essuie, Parsemaient ces réseaux de leur flottante pluie ; L'aile des papillons s'y brisait en volant; De la lune voilée un rayon ruisselant, Comme à travers la mousse un filet des cascades, Venait d'un crépuscule argenter les arcades. Au-dessus du gazon, la trame du filet, Comme un hamac de fleurs, au moindre vent tremblait ; Si l'oiseau s'y posait, elle s'ébranlait toute ; Chaque humide calice y distillait sa goutte. , Un nuage odorant d'étamines des fleurs, D'ailes de papillons, d'insectes, de couleurs, . Comme d'un pré trop mûr qu'un pied de faucheur foule, Dans l'air éblouissant s'en exhalait en foule ; Et l'haleine des nuits à travers les rameaux Y soufflait l'harmonie et la fraîcheur des eaux. Cédar, en s'enfonçant sous les rives du fleuve, Parmi tous les secrets de cette terre neuve, Avait seul découvert, et souvent admiré Les mystères de paix de ce lieu retiré; Sur ce hamac de fleurs souvent couché lui-même, Fermant au jour ses yeux pleins de l'ombre qu'il aime, Son âme avait rêvé que dans ce nid d'odeur Sa colombe écoutait les paroles du coeur. Souvent, en le cherchant sous les troncs des platanes, L'enfant l'avait trouvé sous l'arche des lianes ; Souvent, dans l'innocence où s'égaraient leurs jeux, Sur ce berceau flottant d'où pendaient ses cheveux, Voyant parmi les lis Daïdha renversée, Au doux chant du sommeil sa main l'avait bercée, Pendant. qu'elle feignait de dormir un moment, Puis jetait en fuyant le rire à son amant. Je ne sais quel instinct, quelle vague pensée Le poussait vers ce lieu dans sa fuite insensée.. Était-ce un sentiment aveugle de l'amour, Qui pour un tel bonheur voulait un tel séjour? Était-ce qu'adorant jusqu'à l'idolâtrie Il crût partout ailleurs son amante flétrie, Et qu'il trouvât la terre indigne de toucher Celle que sur un ciel il eût voulu coucher? Mais, semblable au torrent qui roule sur sa pente, Il fut en un clin d'oeil à la verte soupente. Ses bras parmi les fleurs posèrent Daïdha ; De parfums sous ce poids le berceau déborda ; Les calices fermés de baume découlèrent ; Les oiseaux endormis des branches s'envolèrent, Et, s'embarrassant l'aile aux lianes des toits, Firent pleuvoir la feuille et les gouttes des bois. Cédar la regarda les bras croisés 'de joie, , En homme qui dépose et ressaisit sa proie ; Puis se rapprochant d'elle, il s'assit sur le bord,. Comme une mère heureuse auprès. d'un fils qui dort ; Et, le coude appuyé sur la couche embaumée Que creusait sous son poids la tête bien-aimée, Il oublia, des yeux en couvant son trésor, Qu'à la terre des pleurs ses pieds touchaient encor, Et que la lune au ciel marchait... Ce qu'ils se dirent, Les calices des fleurs, les mousses l'entendirent. Les esprits dont l'amour au ciel est le seul sens S'arrêtèrent d'envie à ces mortels accents; Et Cédar, aspirant le ciel dans sa parole, Crut que le monde entier adorait son idole. Quand les heures pourtant, qu'oubliait leur amour, Firent à l'horizon blanchir les bords du jour, Que les nuages d'or au levant se groupèrent, Que sur le fond d'azur les pics se découpèrent, Et que l'oiseau jaloux dont l'amant hait la voix, L'alouette,* en chantant s'éleva sur les bois, Leur coeur se resserra : l'incrédule paupière, Comme un coup sur les yeux, repoussa la lumière.. De cet oubli de l'heure il fallut s'arracher : Cédar de ses liens se laissa rattacher, Daïdha de baisers couvrit cent fois ses chaînes; Puis se glissant furtive entre le tronc des chênes Avant que le vieillard eût réveillé Selma, Sous ses cheveux épars dans l'antre s'enferma. Elle-même noua pour sa mère trompée La tresse qu'en partant ses dents avaient coupée., Et, pour son jeune époux suppliant tous ses dieux,. Le revit dans son coeur en refermant les yeux. QUATRIÈME VISION Depuis le jour maudit de la fatale épreuve, Les jours avaient coulé comme les flots du fleuve; Insensibles et purs, et rapides pour tous, Au désert, excepté pour l'épouse et l'époux. Cédant avec douleur à Selma qui le brave, Et pour sauver du moins les jours de son esclave, Le vieux chef, vainement regrettant son trésor, Avait livré Cédar pour esclave à Zebdor : Zebdor, le plus puissant des enfants de sa race, Qui convoitait sa mort pour régner à sa place. . Pour arracher ce trait du coeur de Daïdha, Sous ses yeux vigilants le vieillard la garda ; Il sépara Cédar de la tribu jalouse, L'éloigna pour jamais de l'ombre de l'épouse ; Pour paietre sur les monts les plus maigres troupeaux, On le relégua seul sur de mornes coteaux Dévorés du soleil, et séparés du monde Par des rocs escarpés et par le lit de l'onde; Et de peur que l'esclave en ces lieux oublié Ne rompît les trois jougs dont il était lié, Et, de son dur exil franchissant la limite, Ne s'approchât des bords que son tyran habite, Zebdor et ses trois fils arrachèrent du sol Un vieux tronc de palmier ouvert en parasol, Et, comme on lie un bloc au coursier qu'on entrave, Attachèrent ce poids aux jambes de l'esclave ; De sorte qu'en traînant avec effort ses pas, L'arbre suivait sa trace et ne le quittait pas, Ou que, pour traverser l'onde ou le précipice, Il devait soulever l'instrument du supplice, Et, pressant dans ses bras le palmier oppresseur, Écrasé sous ce poids marcher à sa sueur. Ainsi languissait-il de longs jours, seul au monde. Mais la nuit de l'amour avait été féconde : L'épouse d'un instant, que la honte et le deuil Renfermaient dans son antre ainsi qu'en son cercueil, Se couvrant de pudeur comme d'un triple voile, Ne laissait voir ses yeux qu'aux rayons de l'étoile.. Ne montrant qu'à la nuit sa touchante pâleur, Comme un lis dont la lune épanouit la fleur, Daïdha, du proscrit mystérieuse femme, D'un ange dans son souffle avait aspiré l'âme : Elle avait, de la mère éprouvant les langueurs, Dans son sein étonné senti battre deux coeurs, Et compris, à la fois affligée et ravie, Qu'au fond de sa douleur germait une autre vie. Au neuvième croissant de la lune d'été, Sans témoin sur la mousse elle avait enfanté ; Ainsi que la fleur double, en ces temps de prodige, De deux fruits à la fois chargeait la même tige, Deux jumeaux souriants, gages d'un même amour, Au même cri de joie avaient reçu le jour, Et de la vie offerte à leur lèvre jumelle Sucé la double goutte à sa double mamelle. L'un était une fille, et l'autre était un fils : Quand les premiers baisers sur leurs lèvres cueillis Eurent rassasié son regard de leurs charmes, Que ses yeux à son lait eurent mêlé leurs larmes, Qu'elle les eut nommés de deux noms dans son coeur, L'un Sadir, l'autre Hella, disant joie et douleur ; Pour dérober leur vie, à l'ombre du mystère, Au gouffre où l'on jetait les fruits de l'adultère, Elle passa le fleuve à la nage deux fois, Chaque fois de l'un d'eux son cou portant le poids, Comme deux lionceaux que la lionne abreuve Sont portés par leur mère à l'autre bord d'un fleuve; Puis les pressant, trempés et criants, dans ses bras, Les réchauffant du coeur et marchant à grands pas, . Se guidant, pour trouver Cédar aux sommets sombres, Sur les mugissements des troupeaux dans les ombres, Aux pieds de son époux elle avait déposé Ce fruit tombé du coeur et de pleurs arrosé. a Tiens, avait-elle dit, cache-les ; l'heure presse : La mort les cueillerait jusque sous ma caresse ; Pour leurs lèvres déjà tout mon sang blanc coulait, Mais il faut que le roc s'arrose de mon lait, Et que de ton troupeau la plus douce gazelle, Écartant son petit, leur laisse sa mamelle. O Cédar ! couve-les la nuit sur tes genoux, Abrite-les du coeur, car ils sont nés de nous; Aime-toi dans leurs yeux, car ils sont ton image; Revois-moi sur leurs fronts, car ils ont mon visage ; Dérobe-les à l'oeil de leurs persécuteurs ! Je fuis,. le jour m'épie, et s'il me voit, je meurs. Que de ma vie encore ils boivent une goutte ! Ah ! que ne, peuvent-ils d'un. trait l'épuiser toute! Cédar, dieu de mon coeur, ils sont beaux comme toi! Pour qu'ils m'aiment aussi, dis! parle-leur de moi ! Chaque brise des nuits qui souffle de la plaine Vous portera l'amour dont ma tristesse est pleine ! Et les posant à terre, et revenant dix fois, Elle reprit enfin sa course dans les bois, En couvrant de ses mains ses oreilles fermées, De peur d'entendre un cri de ces voix trop aimées, Et de ne pouvoir plus s'arracher à l'amour. Avant que le vallon se colorât du jour, Elle rentra furtive au seuil de ses alarmes, Et la grotte trois jours but son lait et ses larmes.. 15 Cédar, le coeur tremblant, et demeuré sans voix, Regardait ces enfants sur la feuille des bois, Et, cherchant dans leurs yeux l'image de leur mère, Pleurait et souriait dans une ivresse amère, Osant de ses mains d'homme à peine les toucher, Comme un lion surpris que l'agneau vient lécher. Leurs cris, leurs petits bras qui cherchaient la mamelle, Lui remuaient le coeur ; il chercha la gazelle, Qui, dans la même nuit, sur l'herbe avait mis bas, Éleva tour à tour les jumeaux sur son bras; Au pis gonflé de lait il suspendit leur lèvre, Comme un berger qui tient par la corne sa chèvre, Pendant qu'entre ses pieds les chevreaux nouveau-nés Pressent les mamelons vers leur bouche inclinés. Quand ils eurent trompé cet instinct de la mère, Ensemble il les coucha sur la molle fougère, Et, berçant du genou leur doux et court sommeil, Rappela chaque fois leur nourrice au réveil. Déjà., de son petit par Cédar séparée, La gazelle accourait à leur voix altérée, Et, pendant qu'à flots blancs sa mamelle coulait, De sa langue essuyait leurs mentons teints de lait. Ainsi, grâce à l'instinct de la douce nature, Les fruits tombés du nid trouvaient leur nourriture; Et l'esclave, nourrice et mère tour à tour, Leur refaisait un nid couvé par son amour. . Or, c'était la saison où, l'herbe étant fanée, Les familles comptaient les troupeaux de l'année. Zebdor dit à ses fils : « Voici le jour! montons, Pour voir si nos chameaux, nos brebis, nos moutons, Ce rebut des troupeaux que le géant fait paître, Se sont multipliés loin du bâton du maître; Et pour demander compte à l'esclave frappé De l'agneau mort de soif, ou du bouc échappé. » Et les fils, irrités d'avance, le suivirent. Aux sommets parvenus, avec surprise ils virent Les maigres animaux à Cédar confiés Brouter autour de lui gras et multipliés. Zebdor s'assit â l'ombre, aux marges des fontaines, Admirant ses chameaux qu'il comptait par centaines; Il fit signe à Cédar, debout et sans appui, De les faire descendre et boire devant lui, Afin qu'il pût de près les voir et les connaître. Cédar tremblant d'effroi comprend l'ordre du maître; De sa lèvre renflée il approche à l'instant Une corne qu'un buffle a brisée en luttant; Il y souffle le vent de sa bruyante haleine, Que l'écho fait vibrer sur les monts et la plaine ; Les troupeaux altérés comprennent cette voix, Sortent de tous côtés des profondeurs des bois; Au bord de la fontaine ils viennent à la file. Zebdor suit, en comptant, leur ligne qui défile ; Pendant que l'agneau broute ou que l'onagre boit, Il les nomme à ses fils et les montre du doigt; Il flatte des regards les chevreaux qui bondissent, Il mesure en espoir les petits qui grandissent :. Son regard, satisfait, pour Cédar s'adoucit. Mais déjà des troupeaux la foule s'éclaircit; L'éléphant, dont la trompe en jouant brise l'arbre, Vient le dernier, levant, comme un pilier de marbre, Ses pieds dont chaque trace au sol s'approfondit; L'élan, dont le sabot de roc en roc bondit; La biche vagabonde, ou l'errante gazelle, Qui n'entend que d'en haut la corne qui l'appelle, Viennent, de loin en loin, du bassin écoulé, Sous l'ombre de Zebdor, boire le fond troublé. A la fin 'du troupeau dont le compte s'achève, Du malheureux Cédar la terreur se soulève. Lorsque sur la montagne en entendant marcher, Il avait aperçu ses tyrans s'approcher, Redoutant, mais trop tard, leur visite imprévue, Pour sauver les jumeaux dérobés à leur vue, A peine, près de lui, les avait-il cachés Sous de larges rameaux au boàb arrachés, Tremblant qu'un pied distrait ne tombât sur leur couche Ou qu'un cri de leur soif ne sortit de leur bouche. Mais les enfants dormaient' au verdoyant berceau, Sans même en soulever de leur souffle l'arceau; Et Zebdor se levait déjà pour redescendre, Quand derrière la branche un bruit se fait entendre : Des gazelles c'était le bondissant troupeau, Qui descendait des monts et venait humer l'eau. Leur groupe gracieux lèche l'onde qui coule : Une seule en flairant s'écarte de la foule ; LA CHUTE DUN ANGE. Inquiète et rétive, elle semble chercher Ses petits qu'elle rêve et qu'elle veut lécher. Cédar, pâle et tremblant, vainement la rappelle : Sourde aux cris du pasteur, la rapide gazelle, Fouillant l'herbe profonde avec son long museau, Découvre les enfants dans leur nid de roseau ; Le couple vagissant à demi se réveille; Les pasteurs confondus contemplent la merveille, Et Cédar, fléchissant au trouble de son coeur, Tombe comme frappé d'un coup intérieur. Cependant les bergers, longtemps penchés à terre, Lèvent leurs mains au ciel, parlent avec mystère. Doutant si ces enfants sont des êtres humains, Ils les tournent sur l'herbe avec leurs rudes mains; De l'horreur au respect leur oeil longtemps hésite, Comme près d'un serpent dont le tronçon palpite. Mais Zebdor, à l'oeil dur, au coeur plus affermi, Dans ses bras, à la fin, prend le couple endormi, Et levant à la fois le nid avec la branche, Dans les feuilles couchés, les porte sur sa hanche. Tous le suivent, laissant à terre au fond des bois L'esclave évanoui, sans regard et sans voix. Pour répandre avant eux l'étonnante nouvelle, On dirait que le vent leur a prêté son aile. A peine de l'Oronte ont-ils touché le bord, Que toute la tribu de ses demeures sort ;. On vole au-devant d'eux, on les suit, on les presse; Sur ses pieds, pour les voir, l'enfant même se dresse; D'un cercle palpitant les ondulations Les lassent à la fois d'interrogations. Les mères à l'envi, de leurs mains curieuses, Lèvent furtivement l'acanthe et les yeuses. Sur la grève du fleuve, aux bords vaseux de l'eau, On dépose à leurs pieds le délicat fardeau. Jusque dans le flot bleu, dont l'écume le mouille, Des femmes, des enfants, la foule s'agenouille. Pour ce couple innocent qui palpite à leurs piés Leurs surprises bientôt se changent en pitiés ; Elles tendent les bras à ces mains qu'ils leur tendent, Aux mamelles déjà des mères les suspendent, Et s'enviant des yeux les jumeaux à nourrir, Les disputent au sein qu'ils sont prêts à tarir. Mais Zebdor, arrachant les enfants à ces mères, Et les apostrophant d'invectives amères : Créatures de lait et de pleurs ! leur dit-il, Qu'un enfant de deux nuits mènerait par un fil ; Lâches qui n'avez rien dans la tête, à toute heure, Que do l'eau pour pleurer avec tout ce qui. pleure ! Laissez vos maîtres seuls décider de leur sort, Et, s'ils doivent mourir, n'allaitez pas la mort! Savez-vous quel forfait ou quel monstre peut-être Les a conçus dans l'ombre et leur a donné l'être? Aveugles ! savez-vous si vous ne donnez pas Le lait sacré de l'homme aux scorpions sous vos pas? Si ces serpents cachés sous des formes humaines N'empoisonneront pas votre sein de leurs haines? . Et si vous n'allez pas réchauffer d'un baiser La tête du géant qui doit vous écraser? n Puis, les chassant du geste, et s'adressant aux hommes : «Dieux, parlez-nous, dit-il, dans le doute où nous sommes! Des brutes du désert, ces, enfants, vil rebut, Sont-ils pour notre perte ou pour notre salut ? Où les ai-je trouvés? Sous les pieds de l'esclave, D'un ennemi captif qui nous hait, qui nous brave ! D'où les a-t-il reçus? des démons? ou des dieux? Pourquoi les cachait-il sous l'herbe à tous les yeux? Pourquoi nourrissait-il leur venimeuse engeance? Est-ce pour notre perte, ou bien pour sa vengeance? N'est-ce pas des géants quelque germe conçu, Qui devait sous ses yeux grandir à notre insu, Pour égorger un jour la tribu tout entière? Non ! qu'ils meurent avant, écrasés sur la pierre ; Que l'Oronte pour lait leur prodigue son eau ! Noyons nos ennemis jusque dans leur berceau ! -Oui, qu'ils meurent! criait d'un même instinct la foule. - Que tout mal loin de nous avec leurs corps s'écoule ! Des femmes sur nos fronts retombe la pitié ! » Et Zebdor, à ces cris, poussant avec le pié Le berceau, les enfants dans le courant de l'onde, Comme on balaye au fleuve un nid de bête immonde, De la vague à l'instant l'acanthe se remplit, Et le couple dormant s'enfonça dans son lit. On n'entendit qu'un cri de mille voix émues Éclater de la foule et voler jusqu'aux nues. On voyait mille bras tendus suivre du doigt Le berceau disparu dans le fatal endroit,. Quand, plus prompte que l'oeil qui suit une pensée, Du sommet d'un rocher une femme élancée Dans le courant profond plonge deux fois soudain, Et revient chaque fois un enfant à la main. « Daïdha ! ! ! » s'écria la foule... C'était elle, Qui, sous l'horrible poids d'une angoisse mortelle, Au bruit de ce forfait, par son coeur entendu, Était sortie au jour à ses pas défendu, Et non loin de Zebdor, par un arbre cachée, A chaque mot de lui l'âme au corps arrachée, L'avait vu repousser ses enfants dans !&flot, Et s'était dans le gouffre élancée aussitôt. Elle en sortit soudain, par le peuple escortée, Sur la rive où de l'eau le cours l'avait portée ; Et couvrant de baisers, à genoux, sur le bord, Ses enfants, du regard disputés à la mort, Elle leur réchauffait le corps de' son haleine, Comme une brebis chauffe un agneau sous sa laine ; Et les faisant sourire elle leur souriait, Et de ses longs cheveux elle les essuyait. Puis voyant tout à coup la foule rassemblée, Et comme du néant au monde rappelée, Elle jeta du coeur un si terrible cri,' Que chaque coeur de mère en fut tout attendri ; Et levant ses jumeaux au-dessus de sa tête, Comme on élève un signe au peuple qui s'arrête, Ou comme on montre au ciel un sang qui fume encor, En adjurant la foule, au-devant de Zebdor . Elle courut, semblable à la biche forcée Qui revient au chasseur dont le coup l'a blessée; Et debout devant lui : « Peuple, dit-elle, et toi, Lâche égorgeur d'agneaux, ces enfants sont à moi! Frappez ce sein coupable, et laissez-leur la vie! Est-ce sur l'innocent que le crime s'expie? Peuple, c'est votre sang qui coule dans le leur ; Remontez à sa source... ils l'ont pris dans mon coeur ! Vengez-vous ! j'ai trompé votre haine jalouse ; Ils sont fils de Cédar !... et je suis... son épouse !... » Par cent cris à la fois un cri multiplié En exécration transforme la pitié. De surprise et d'horreur Zebdor a fait un geste ; On détourne les yeux comme d'un lieu funeste; Daïdha, qui les voit pas à pas s'écarter, S'efforce de les joindre et de les arrêter; Et pressant les jumeaux d'un bras sur sa mamelle, Comme pour les rentrer et les cacher en elle, Déchirant aux cailloux ses genoux et ses flancs, Les cheveux de poussière et d'onde ruisselants Collés contre son corps comme un voile qu'on trempe, S'appuyant d'une main sur le sol elle rampe, De sa lèvre de marbre elle cherche à presser Chaque pied tour à tour prompt à la repousser. Devant elle partout la foule se disperse, Sur son cou suppliant sa tête se renverse ; Elle fond en sanglots, elle joint ses cieux mains, Adjure par leurs noms ses frères inhumains, De sa mère à ses soeurs sur ses genoux se traîne : « N'est-il donc parmi vous aucune qui les prenne?. Femmes, vos seins remplis laisseront-ils mourir Ces bouches que l'hyène aurait voulu nourrir? Oh ! prenez-moi, frappez l... qu'à vos seins je les voie, Mères ! du lait pour eux .. et je meurs avec joie ! » Mais les mères fuyaient et détournaient les yeux De ces fils de l'esclave à leur race odieux. Femmes, vierges, enfants et Selma la première, Lui jetaient sur le front l'opprobre et la poussière. Tous les mots qu'en passant leurs bouches lui disaient Comme d'autant de coups de pierre l'écrasaient, Et du supplice affreux que leur fureur devance Avec ses fils maudits la lapidaient d'avance. Enfin à quelques pas le cercle se forma, Et le conseil jugea la fille de Selma : A mourir pour sa honte elle fut condamnée Avec l'indigne époux qui l'avait profanée, Et les coupables fruits de leur infâme amour, Dont l'existence impie offenserait le jour. Seulement, en faveur de ce vieux roi, .son père, On changea le supplice et non pas la colère ; Et, de peur que son sang ne tachât quelque main, Elle fut dévouée à la tour de la faim. C'était une prison, une tombe vivante, Que l'on formait de boue et de pierre mouvante, Et que l'on élevait comme une large tour, Sans toit et sans fenêtre, et sans issue autour, De sorte qu'enfermé dans cette ombre profonde, Ce haut mur séparait le coupable du monde, Et que les dieux du ciel, qui seuls voyaient son sort, Ne pouvaient accuser personne de sa mort. On condamna Cédar périr dans l'Oronte De la mort la plus vile et surtout la plus prompte; Et les tendres jumeaux, du fleuve préservés, Aux lions du désert restèrent réservés. A peine a retenti la fatale sentence, Qu'à la mort de Cédar le peuple entier s'élance. Sur le sol, sans haleine, on le trouve étendu, Comme frappé d'un coup de plus haut descendu. La foule, qui le voit sans couleur et sans vie, Croit que les dieux vengeurs ont foudroyé l'impie; Elle insulte du pied ce corps sans mouvement; Puis, le traînant au bord de l'Oronte écumant, Près d'un gouffre où le fleuve, au fond d'une vallée, Gonflait en tourbillons son onde amoncelée, Sans même détacher le tronc d'arbre du corps, Dans l'abîme de l'onde on le pousse des bords ; Mille imprécations suivent l'homme qui tombe, Et le voile d'écume a recouvert sa tombe ! Comme un tigre qu'un meurtre altère encor de sang, Par ce crime animé le peuple redescend : On arrache du sein de la mourante mère Les fruits de son amour que son étreinte serre; Tout le peuple, au travail à. grands cris s'excitant, Trace l'affreuse tour, qu'il bâtit à l'instant;. On vide de cailloux le lit de la rivière, A la maison de mort chacun roule sa pierre; Chacun veut à l'envi que le chef inhumain Dans l'expiation reconnaisse sa main. Autour de Daïdha, dans son sépulcre assise, Déjà les blocs montaient assise sur assise ; Son âme, à demi morte, entendait retentir Les pierres du tombeau qui devait l'engloutir; Ainsi que la victime au couteau s'abandonne, Ses yeux, fixés au sol, n'imploraient plus personne; Son front lourd sur son sein tombait de tout son poids; Son visage glacé se cachait dans ses doigts, Et l'ondulation des cheveux sur la mousse De son coeur qui battait marquait chaque secousse. Elle semblait avoir accepté son cercueil ; Mais quand, baissant les mains, elle vit d'un coup d'oeil L'enceinte du rocher montant pour sa torture De ses frères bientôt dépasser la ceinture, Comme un homme endormi qu'une vipère mord, Elle bondit de terre avec un cri de mort, Elle tendit ses bras tout chargés de prières Aux femmes des tribus, assises près des pierres : Oh! dit-elle, arrêtez, arrêtez un moment Avant de refermer ce fatal monument ! O ma mère ! ô mes soeurs ! ô frères de ma race ! A mes derniers soupirs accordez une grâce : Laissez une fenêtre étroite à cette tour, Non pour que dans ma nuit il entre un peu de jour, . J'ai honte du soleil et je hais la lumière ! Mais pour que, si ma mort ne vient pas la première, Je puisse voir encore et du sein allaiter Ces deux bouches d'enfant qui cherchent à teter, Afin que de leur mort mon lait retarde l'heure, Et qu'ils vivent du moins jusqu'à ce que je meure ! Oh! ne les sevrez pas du moins avant ma mort! Oh! pendant que leur coupe est pleine jusqu'au bord, Laissez-moi jusqu'au fond la leur répandre toute ! Qu'ils ne tombent de soif qu'à la dernière goutte !... » Elle se tut, ses mains palpitaient : à ce cri, Des mères de Phayr le coeur fut attendri ; Le fruit qu'elles portaient s'émut dans leurs entrailles ; Elles firent laisser une fente aux murailles, Promirent d'apporter les enfants; et la tour Monta de pierre en pierre et rétrécit le jour. La foule, en s'éloignant de la prison mortelle, En malédictions se répandit sur elle, Et Daïdha bientôt n'entendit d'autre bruit Que le courant du fleuve et le vent de la nuit. Semblable, en son instinct, à la biche sauvage, Qui, les jours et les nuits, fait le tour de sa cage, Flairant si les barreaux qui captivent ses pas Sous le poil de ses flancs ne s'élargiront pas, Elle tourna longtemps autour de l'édifice, Cherchant avéc. les mains aux murs un interstice, Se meurtrissant le sein aux angles du rocher, Et de ses doigts saignants cherchant à s'accrocher ;. Mais les murs à ses mains ne donnaient point de prise, Ils ne laissaient filtrer dedans ni jour ni brise ; Et, comme ensevelie au bas d'un puits profond, Chaque effort pour monter la replongeait au fond. Lasse de tant d'efforts, sa force enfin succombe. La paix du désespoir descendit dans sa tombe ; Elle s'assit à terre, appuyée à sa tour : « Mourir, dit-elle, ainsi ! pour une heure d'amour ! Oh ! oui, mourir cent fois ! Cédar ! oeil de mon âme ! Mourir cent fois ainsi, puisque je meurs ta femme ! Que mille tours de faim montent, croulent sur moi, Avant que Daïdha rougisse d'être à toi ! Avant que ma douleur se repente, ô ma vie ! De ce crime d'amour que leur haine m'envie! Qu'ils exècrent ton nom, je l'adore au cercueil ! Mon supplice est ma foi, ma honte est mon orgueil ! Aujourd'hui sous mes pieds que ma tombe se creuse ! Cédar, mourir pour toi, c'est plus que vivre heureuse ! O mort, que tardes-tu? Viens, viens nous réunir ! Comme des pas d'amant, je t'écoute venir. » Et puis, tout' attentive, elle écoutait en elle Si la soif de sa lèvre était bientôt mortelle ; Ou bien si de la faim la dernière langueur Ne se trahissait pas aux battements du coeur. Mais, dans ces premiers temps d'une forte nature, Notre vigueur longtemps vivait sans nourriture ; Et la jeune victime, interrogeant en vain, Ne ressentait encor ni la soif ni la faim ; Mais, les sens soutenus de tendresse et d'alarmes, Pour prolonger sa vie, elle buvait ses larmes. . Les étoiles du soir, qui passaient tour à tour Dans le pan bleu du ciel que laissait voir la tour, La virent de là-haut, en traversant l'espace, Dans la même attitude et dans la même place, Aux pierres de la tour les membres appuyés, Les mains jointes tombant sur ses genoux pliés. Quand sur le blanc du ciel le jour revint éclore, L'alouette en montant lui gazouilla l'aurore ; Une noire hirondelle au plumage d'azur Parut et se percha sur le faîte du mur; Aux blocs, en tournoyant, elle froissa son aile, Et sur un plat rebord se posa tout près d'elle. Daïdha soupira : a Compatissant oiseau, Qui descends, pour me voir, dans mon morne tombeau, Ne les as-tu pas vus, dis-moi, couchés par terre, Comme des oeufs brisés, mes deux petits sans mère? Riaient-ils? pleuraient-ils? me tendaient-ils les bras? Ne vas-tu pas les voir quand tu remonteras? N'as-tu pas vu, dis-moi, du bord où tu t'abreuves, Le beau corps de Cédar roulé dans l'eau des fleuves? Oh ! dis-lui que je vais le rejoindre bientôt ! L'amour ne va-t-il pas plus vite que le flot? Que tiens-tu dans ton bec, oiseau qui me consoles? Est-ce un brin de la mousse ! est-ce un cheveu des saules?. Ou sur son front flottant, dis-moi, n'as-tu pas pris Un de ses cheveux d'or pour coucher tes petits? Oh! laisse-moi tomber ce fil que je t'envie, Un cheveu de sa tête ! un rayon de sa vie ! Un débris de sa mort ! oiseau, laisse-le-moi! Je n'ai que ce cheveu ! les forêts sont à toi !... ». Mais, son geste et sa voix effrayant l'hirondelle, L'oiseau vers le sommet remonta d'un coup d'aile, Et de son désespoir le cri fit envoler Le seul être de Dieu qui vînt la consoler. De ce dernier commerce elle perdit les charmes, Et son oeil assoupi se ferma dans les larmes. En songe quelque temps son âme sommeilla. Comme un coup dans le coeur un cri la réveilla : C'était ce cri de soif, insensible à l'oreille, Mais auquel dans la nuit une mère s'éveille ; De ses pauvres petits le doux vagissement, Qui venaient à sa mort demander l'aliment : Deux filles de Zebdor, les tenant par la hanche, Les tendaient par la fente à sa mamelle blanche. Tandis que Daïdha, dont le coeur ruisselait, En les lavant de pleurs les abreuvait de lait : « Buvez, mes blancs agneaux ! bois, ma blanche colombe! Buvez l'eau de mon coeur qui coule de la tombe. Pressez ainsi, pressez, des lèvres, de la main, Cette source d'amour que va tarir la faim ! Que ne peut d'un seul trait votre bouche assouvie Épuiser tout mon sang avec toute ma vie ! Et que ne tombez-vous des mamelles sevrés, Comme deux enfants morts, par la grappe enivrés!... Oh ! que vous aurez soif lorsque je serai morte ! Oh ! ne souriez pas, ou bien qu'on vous remporte ! Je puis vous voir mourir! oui, mais je ne puis voir La mort sourire ainsi dans vos yeux sans espoir !... >> . En leur parlant ainsi, ses deux mains convulsives Pressaient contre son sein ces deux têtes naïves, Semait de longs baisers qu'entrecoupaient ses pleurs Leurs lèvres de corail, leurs yeux, leur joue en fleurs, Enlaçait à son cou leurs bras pour les suspendre, Imprimait ses doigts blancs sur leur peau rose et tendre, Se mirait dans leurs yeux comme dans un miroir, Fermait les siens d'horreur, les rouvrait pour les voir, Tandis que les enfants que sa chaste mamelle Attirait tour à tour et repoussait loin d'elle, Prenant ces faux transports et ces pleurs pour des jeux, Riaient en se jouant entre ses longs cheveux. Quand du breuvage amer la source fut tarie, Ces filles, sans pitié pour la voix qui les prie, Portèrent les jumeaux dormants à la tribu, Comme l'on trouble l'eau quand les agneaux ont bu! Daïdha, du regard poursuivant chaque femme Qui semblait emporter une part de son âme, Du geste leur parla tant qu'elle put les voir. Trois fois dans la journée ils tetèrent; le soir, Quand les femmes du chef vinrent vers la fenêtre, Elles ne virent plus Daïdha reparaître. Leur voix, pour l'avertir, l'appela dans la tour; Une mourante voix en sortit à son tour; Ses jambes, fléchissant sous l'angoisse mortelle, Ne pouvaient plus du sol se déplier sous elle. Aux cris de ses petits, elle fit un effort ; Mais l'élan de son coeur ne put lever la mort :. Elle retomba faible au pied noir des murailles. Oh ! par les fruits vivants ou morts de vos entrailles, Dit-elle en élevant encore un peu la voix, ' Par l'eau que vous buvez, par les pleurs que je bois, Passez-moi les agneaux par l'étroite ouverture, Que je leur donne encore un jour leur nourriture. Le lait de ma mamelle à leurs cris monte et sort, Il coulera peut-être encore après ma mort; Oh ! ne m'enviez pas cette joie éphémère : Laissez-les dans mes bras expirer sur leur mère; Au lieu des lionceaux, ce sera le vautour Qui viendra dépecer leurs membres dans ma tour !... Et les femmes, pensant au jour où l'on enfante, Glissèrent en pleurant les petits dans la fente; Daïdha les reçut en élevant la main, Et la nuit descendit noire sur le chemin. CINQUIÈME VISION Mais, tandis que la nuit couvre ces murs funèbres, Des pas entrecoupés rôdent dans les ténèbres. Qui donc, posant ses pieds muets sur le rocher, De la tour de la mort ose ainsi s'approcher? Pourquoi s'arrête-t-il de distance en distance Comme pour épier, écouter le silence? Pourquoi de toutes parts égare-t-il ses pas? Quels noms entre ses dents murmure-t-il tout bas? Quel sourd rugissement avec son souffle gronde, Tel que l'airain en feu qui fait bouillir une onde? . Astres du firmament! en croirez-vous vos yeux? Cédar ! c'était Cédar, reparu sous les cieux ! Cédar, libre du joug qui comprimait sa force, Brandissant d'une main un chêne avec l'écorce, Et de l'autre, en avant, tâtant l'obscurité, Prêt à frapper du front ce cachot habité. Vers la tour meurtrière à grands pas il s'avance, Muet, et se mordant les lèvres de vengeance; On dirait qu'il revient par un doigt sûr conduit. Mais comment sortait-il de sa mort, de sa nuit? Lorsque son corps gisant à ses bourreaux en butte Était tombé du roc, entraînant dans sa chute, Comme une pierre au cou, le grand tronc de palmier, Le bois para le corps en tombant le premier; Les lianes, les joncs qui liaient l'homme à l'arbre, Se rompirent du poids sur les pointes du marbre, Et, quand du fond des flots le palmier remonta, Par le tronc soutenu l'homme avec lui flotta. A travers ses détours et ses gorges profondes, L'Oronte bondissant les roula dans ses ondes. En les perdant de l'oeil sous un cap de son cours, On les crut vers l'abîme entraînés pour toujours. Cependant, réveillé par la fraîcheur des vagues, Recueillant lentement quelques souvenirs vagues, Et voyant devant lui fuir le ciel et le bord, Cédar au sein des flots luttait contre la mort. Embrassant le palmier d'une main convulsive, Son instinct machinal le poussait vers la rive;. Mais, plus fort que son bras inhabile à ramer, Le rapide courant le portait à la mer. Il entendait déjà du fleuve qui s'écoule Les flots tumultueux lutter avec la houle ; Déjà les bords lointains échappaient à son oeil, Quand le courant brisé sur l'invincible écueil, Que le reflux des mers contre son lit repousse, Sur le sable des flots le jeta sans secousse. Il resta quelque temps immobile, engourdi, Tel qu'un homme d'un coup de massue étourdi, Rappelant fil à fil chaque image effacée, Et comme un fer au sein retrouvant sa pensée. Il dénoua des dents le reste du lien Qui l'attachait encore au palmier, son soutien ; Tantôt marchant dans l'onde, et tantôt à la nage, Il regagna bientôt les forêts du rivage. Sous l'instinct de l'amour son pied n'hésite pas, Au rebours du courant il s'élance à grands pas. Il lui semble de loin entendre dans son âme Les cris de deux enfants et des sanglots de femme. Du sort de Daïdha l'affreux pressentiment Ne laisse pas son pied s'arrêter un moment; Comme un homme éperdu qu'un cri de mort appelle, Il court deux jours entiers les bras tendus vers elle; Enfin, par la vengeance et par l'amour conduit, C'était lui qui montait à tâtons dans la nuit. Il avait reconnu le camp, dans les ténèbres, Aux aboîments des chiens poussant des voix funèbres; Il avait amorti ses pas pour les tromper, Et, son arbre à la main, écoutait pour frapper. . Sur le fond noir du ciel la tour muette et sombre, Avant qu'il l'aperçut, jetait sur lui son ombre. Ses enfants sur son sein venant de s'assoupir, Daïdha touchait presque à son dernier soupir ; Du sommeil de la mort les délirants mirages A ses sens affaiblis coloraient des images : Voiles que la nature, avec ses douces mains, Met pour cacher la mort sur les yeux des humains. Elle voyait couler des fleuves d'eaux limpides Dont les vagues montaient à ses lèvres avides; Des mille fleurs des champs qui croissent sous le ciel, Les ruches en rayons lui distillaient leur miel ; Cédar, pour ses petits jouant parmi les herbes, Lui cassait les rameaux chargés de fruits superbes. Vers ces fruits qu'il tend elle avançait la main, Quand ses petits enfants crièrent de la faim. Ah ! dit-elle en frappant sa mamelle tarie, La nature est donc sourde à la bouche qui crie ! O ciel ! avant leur soif mon sein a pu tarir ! Ah ! mourir la dernière, ah ! c'est cent fois mourir ! Enfants, frappez ce sein barbare qui vous sèvre; A défaut de mon sein, collez-vous à ma lèvre ! Dans mon dernier soupir, image de l'époux, Buvez toute mon âme, elle se verse en vous ! Que ta mort, ô Cédar! fut plus digne d'envie ! Toi, tu n'as pas rendu trois souffles dans ta vie ! Reçois-les, cher époux, ils s'exhalent vers toi : Ouvre ton sein, c'est eux ! 'ferme tes bras, c'est moi!!! ». Cédar, aux premiers sons de cette voix plaintive, Collant contre la tour son oreille attentive, Avait cru de la pierre entendre s'exhaler Une voix des tombeaux qui venait l'appeler. Il n'avait pas d'abord reconnu dans la plainte La voix de son amour, par l'agonie éteinte; Mais au nom de Cédar par elle prononcé, Frappé d'un jour terrible, il s'était élancé. Arrêté par le mur, qui le frappe au visage, . Il cherchait à tâtons dans la roche un passage. Trois fois, les bras tendus, de la fatale tour, Comme un tigre enfermé, ses bras firent le tour, Quand sa main, vainement cherchant la porte absente, Trouvant le vide étroit s'engouffra dans la fente. Il plongea tout le bras dans le noir souterrain : Le front de Daïdha glacé glaça sa main : Il palpa, froid et mort, au fond du cachot sombre, Tout ce groupe d'angoisse expirant dans son ombre. L'horrible vérité jaillit à son esprit ; Tout ce qu'il ignorait, son horreur le comprit. Posant l'orteil tremblant sur le moindre interstice, Il gravit au sommet du muet édifice ; Et, de peur d'écraser sous les murs son amour, Par sa cime élevée il démolit la tour. Son bras désespéré faisait voler la pierre Comme le vent d'hiver soulève la poussière ; Des blocs, qui de nos jours feraient fléchir dix bras, Allaient tomber à terre et la fendre à. cent pas. Un tonnerre incessant faisait trembler la plage, Et la tour sous ses pieds décroissait par étage : Les cavernes de loin tremblaient du contre-coup. Du désert à l'instant tout le peuple est debout ; Aux premières lueurs du ciel qui se déroule, A cet étrange bruit ils accourent en foule ; La fronde, la massue ou la pierre à la main, Ils volent à grands cris à la tour de la faim ; Les uns pensent qu'un dieu, sous l'éclair et la foudre, Démolit la prison et la réduit en poudre ; D'autres, voyant un homme en débris la lancer, Se consultent entre eux, hésitant d'avancer. Auprès du monument les plus fiers se hasardent, Du pied des murs en haut en rampant ils regardent, Se refusent longtemps à croire, mais leurs yeux Reconnaissent Cédar au faible jour des cieux ; Mille cris à l'instant jaillissent, mille frondes Font voler à l'instant le lit roulant des ondes; Mille flèches de bois dans les flammes durci Sifflent; autour de lui l'air en est obscurci; Mille mains, s'accrochant aux jointures des pierres, S'efforcent d'arriver au sommet les premières, Pour en précipiter l'esclave ravisseur Qui vient à leur vengeance arracher une soeur. Cédar, dont le regard replié dans son âme Ne voit que Daïdha qui l'appelle et se pâme, Dans son oeuvre absorbé, d'abord n'aperçoit pas Les ennemis cachés qui rampent sous ses pas. Zebdani, le premier gravissant les murailles, Le saisit par le corps de ses bras en tenailles,. Tandis qu'Abid et Kor secondent son assaut; Mais Cédar, revenant à lui comme en sursaut, De leurs faibles mains d'homme arrachant sa main libre, Sur ses orteils crispés conserve l'équilibre, Les entoure du bras, les étouffe a ses flancs, Enfonce dans leur chair ses ongles tout sanglants : D'une main tour à tour à l'aplomb les enlève, Les brandit et les fait tournoyer comme un glaive, Puis, leur battant le crâne aux angles du rocher, En écrase les mains qui veulent s'approcher; Sanglants et mutilés, il les lance à la foule, Qui, sous leurs corps tombants, s'écarte en large houle. Pour frapper sans péril les coups volent de loin; Mais de se préserver négligeant le vil soin, Un bloc dans chaque main, Cédar, ferme à sa base, Les fulmine d'en haut, les pile, les écrase : A chaque coup qu'il lance un forfait est puni. Il enfonce d'un bloc le coeur de Dziani; Sous un débris mortel de ses propres murailles, Zebdor roule à leurs pieds, atteint droit aux entrailles ; Sur le corps de son père Abna précipité Va tomber sous le bloc par lui-même apporté ; Élim, Zadel, Sélin, les sept fils de sa race, Ne peuvent fuir la mort qui gronde sur leur trace ; Chacun tombe à son tour, dans les carreaux broyé. L'infatigable bras dont tout est foudroyé, Des murs qu'ils ont bâtis pour un autre supplice Abat ces criminels sous leur propre injustice ; Les restes écrasés des enfants de Phayr, Dispersés par la peur, cherchent la nuit pour fuir. . Cependant de la tour chaque pierre qu'il lance Sert l'amour de Cédar, en servant sa vengeance; Chacun des blocs roulant de sa terrible main Du sommet à la base abrége le chemin. Daïdha, que la voix de son époux ranime, Lève vers lui les bras du fond du noir abîme. Il s'y jette vainqueur avec enivrement; Il craint de l'étouffer dans ses embrassements; Pour mieux la savourer, son coeur suspend sa joie : Sur ses bras assouplis il prend sa triple proie ; Et, comme dans la feuille on emporte les fruits, Sur le sein de leur mère il soulève ses fils. D'un pied dont ce doux poids redouble l'énergie, Il foule les débris de la brèche élargie; Il touche enfin la terre, il s'élance dehors; De ses mille ennemis ses pieds pressent les corps, Et portant Daïdha loin du sol de carnage, Dans son sein en passant il cache son visage. Sur la scène d'horreur sans jeter un regard, Sous la nuit des forêts il s'enfonce au hasard. Il semble que son pied, que l'horreur précipite, Ne peut loin de ces bords l'emporter assez vite ; Il voudrait enlever au ciel, heureux vainqueur, Ces trois fronts adorés qui battent sur son coeur ! Chaque fois que son bras ou sa jambe chancelle, Il puise dans leurs yeux une force nouvelle; Vers de nouveaux sommets il reprend son essor ; Nul lieu n'est assez sûr pour cacher son trésor.. Depuis l'heure où la nuit se teint du crépuscule, Jusqu'à l'heure où le jour suit l'ombre qui recule, Il courut sans reprendre haleine un seul moment, Sans parler, en serrant du bras ce cou charmant. Enfin lorsque ses pas, dévorant la carrière, Eurent laissé les monts, les plaines en arrière, Quand son regard perçant vit un autre horizon, Il posa son fardeau d'amour sur le gazon, Regarda tout autour avec inquiétude, Comme s'il soupçonnait même la solitude; Puis riant et pleurant, et criant tour à tour, En se frappant les mains il bondit alentour. Daïdha, dont les pleurs arrosaient le sourire, En lui tendant les bras contemplait son délire Il s'y jeta cent fois, et les petits enfants Répondaient par leur rire à ses bonds triomphants. Quand il eut par ses cris évaporé son âme, Comme un vase trop plein s'évapore à la flamme, Il prit, sans les vider, sur la tige des lis, Ces calices de fleur par la séve remplis; Du baume de la nuit, que leur urne recueille, Aux lèvres de la mère en exprima la feuille. Il secoua la branche où dans sa dure noix Le palmier du désert contient le lait du bois; Contre le tronc de l'arbre il en brisa les houppes; A genoux, dans sa main tenant leurs demi-coupes, Aux lèvres des enfants, que trompait la couleur, Il fit teter la noix et savourer la fleur. Joignant ses fortes mains en flexibles corbeilles, Joyeux il apporta des rayons d'or d'abeilles, . Dont le miel embaumé, par la fleur épaissi, Semblait un lingot d'or dans le rocher durci. Le gland, dont trois hivers ont mûri la farine, Des plantes qui cachaient leur suc dans leur racine, Et des roseaux sucrés, dont un miel blanc coulait, Entassés en monceaux que sa main. étalait, Et dépouillés par lui de leurs rudes écorces, D'un savoureux festin ranimèrent leurs forces. Les enfants, endormis dans l'herbe, avec leur main Pressaient encor ces fruits survivant à leur faim. Déjà de Daïdha les forces renaissantes Ranimaient sur son front les roses pâlissantes. Cédar, ivre de joie et de paix, regarda Longtemps et tour à tour les enfants, Daïdha. Devant ce groupe heureux, où son bonheur se noie, Je ne sais quel besoin sollicitait sa joie De répandre son coeur débordant de parfum, De reporter plus haut son extase à quelqu'un ; Mais de ce grand besoin son âme possédée Avait l'instinct de Dieu sans en avoir l'idée, Sur toute la nature il promena les yeux, De la mousse aux troncs d'arbre et des troncs d'arbre aux cieux; Il leur montra la mère et les enfants du geste; Il écarta son corps, pour que du toit céleste Un rayon de soleil, comme un regard d'amour, Se réjouiet aussi de les revoir au jour : Il eût voulu des nuits déployer tous les voiles, Pour la montrer aux yeux de toutes les étoiles :. Dans l'océan de joie où son coeur s'abiemait, Il lui semblait que tout aimait ce qu'il aimait, Que tout, autour de lui, partageait son ivresse, Et pour ces fronts sauvés n'était qu'une caresse ! Ses sens ne ressentaient ni fatigue ni faim. Sur la mousse auprès d'elle il vint s'asseoir enfin. Enivrant de plus près son âme de ses charmes,- Son regard sous les cils faisait monter des larmes : De ces larmes du ciel, au goût délicieux, Trop-plein d'un coeur mortel qui déborde des yeux, Voile humide et brillant que l'excès de la joie Comme un nuage au ciel sur le bonheur déploie. Le front de Daïdha s'abandonnant à lui, Renversé sur son bras, prit son coeur pour appui ; Leurs mains sur leurs genoux par leurs doigts s'enlacèrent, Et parlant à la fois, ensemble ils repassèrent, Pas à pas, mots à mots, depuis le premier jour, Tous les sentiers saignants de leur céleste amour; S'épuisant en aveux, en demandes frivoles, Se faisant mille fois redire leurs paroles, Des lèvres l'un à l'autre à l'envi les buvant, Dans les aveux de l'un l'autre se retrouvant. Voluptueux retour de deux âmes ravies, Qui pour se réunir remontent leurs deux vies, Et du bonheur présent pour mieux sentir le goût, Recueillant leur mémoire et leurs larmes partout, Dans la coupe écumante où leur lèvre s'abreuve, Répandent comme un sel le fiel de leur épreuve ! Lentement dans leur coeur tout leur coeur se vida, Jusqu'à ce que leur sein de bonheur déborda. . Par des inflexions plus lentes et plus molles, Déjà la iassitude endormait leurs paroles, Comme des gouttes d'eau qui tombent de ses bords Le vase en s'épuisant abaisse les accords ; Leur paupière, où pesait une si longue aurore, Se fermait, se rouvrait pour se revoir encore ; Leurs lèvres, où lès mots ne faisaient plus qu'errer, Comme en songe déjà semblaient les murmurer; Leurs tètes, sous le poids du bonheur affaissées, S'appuyaient l'une l'autre ainsi que deux pensées ; Et le sommeil, touchant les yeux des deux amants, Assoupit de leurs coeurs les derniers battements. SIXIÈME VISION Ainsi ces deux époux, seuls, possesseurs d'un monde, Suivaient jour après jour leur route vagabonde, Avaient devant leurs pas l'univers tout entier, Et, sans but que l'amour, s'y traçaient leur sentier. Ils semblaient seulement dans leur marche pressée De leurs premiers tyrans vouloir fuir la pensée, Et, cherchant par instinct les plus tièdes climats, Aux mers où meurt le jour ils dirigeaient leurs pas. Ils pensaient qu'en marchant plus loin, plus loin encore, Ils verraient mille fruits sous leurs désirs éclore, . Que les plus doux parfums-qui soufflent sous les cieux Y donnaient à l'air même un goût délicieux, Que les rocs ruisselaient du nectar des abeilles, Et qu'un oiseau céleste y charmait les oreilles. a Nous nous arrêterons, se disaient-ils entre eux, Aux lieux où le bonheur est le plus savoureux, Aux bords où l'oiseau bleu va reposer ses ailes; Nous apprivoiserons les petits des gazelles, Pour jouer sur la feuille avec nos deux jumeaux; Nous irons dérober les oeufs sous les rameaux ; Nous aurons pour demeure une grotte de marbre Fermée aux eaux du ciel, ou le tronc creux de l'arbre Dont' les vastes rameaux sur son flanc repliés Des cheveux de la tête enveloppent les piés ; Nous serons bons à tous, et, pour que l'on nous aime, Nous ferons alliance avec les lions même, Avec l'oiseau du ciel et l'insecte des champs : Mais avec l'homme, oh non ! les hommes sont méchants ! A ces tableaux riants qu'ils coloraient d'avance, Leur pas léger, semblable au vol de l'espérance, Quoique lassé du jour, les portait en avant; Cependant dans leur fuite ils s'arrêtaient souvent. Tantôt les durs cailloux, ou d'épineuses plantes, Des pieds de Daïdha faisaient saigner les plantes; Au cou de son amant elle nouait ses bras, Et Cédar la portait sans ralentir le pas. . Ses fils sur une épaule et sur l'autre la mère, Portant tout son bonheur, charge douce et légère,. Pressé de ces trois coeurs dont il était l'appui, Il croyait emporter l'univers avec lui! Et Daïdha, soufflant à son front des caresses, Essuyait la sueur avec ses molles tresses! Tantôt un roc pendant sur un ravin profond, Se dressant comme un mur, avec un gouffre au fond, Entr'ouvert sous leurs pieds, s'opposait à leur marche : Si des arbres couchés n'y jetaient pas une arche, Cédar laissait la mère et ses fils sur le bord, Pour sonder le passage y descendait d'abord, Puis, s'assurant l'orteil sur d'étroits interstices, Levait vers eux les bras du fond des précipices; Des mains que Daïdha de plus haut lui tendait, Recevait dans ses mains l'enfant, qu'il descendait, Le couchait dans les fleurs, remontait pour son frère, Prêtait comme un degré son épaule à la mère; Puis au fond du ravin tous les deux descendus, Au mur de l'autre bord par les mains suspendus, Et formant de leurs bras une mobile échelle, Il élevait en haut l'enfant qu'il prenait d'elle. Si des monts quelquefois le fleuve ou le torrent Opposait à leurs pas son rapide courant, Cédar, qui le premier le passait à la nage, Déroulait en nageant la liane sauvage, La tirait des deux mains, et comme un câble fort La nouait par le bout au tronc de l'autre bord Sur les flots écumants la liane tendue Prêtait à Daïdha sa corde suspendue. Retournant sur ses pas, un enfant dans la main, Cédar, de noeuds en noeuds, lui traçait le chemin ; . Elle suivait, portant sur sa tête élevée Sa blanche enfant tremblante et d'écume lavée; Et, comme sur le sable un vol de blancs oiseaux Qui font sécher leur aile, ils s'essuyaient des eaux. Un soir qu'ils reposaient au fond des solitudes, Leurs membres succombant à tant de lassitudes, Cédar, que son amour éveillait à tout bruit, Entendit comme un souffle et des pas dans la nuit. Soulevé sur le coude, immobile, il écoute : Ces pas de leur abri semblent chercher la route. Un souffle haletant, qui paraît s'approcher, Fait frissonner d'horreur tous les poils de sa chair; Il croit qu'un lionceau que le désert affame Vient dévorer ses fils sur le sein de sa femme, Il crie : un hurlement lugubre lui répond ; L'animal à ses pieds s'élance d'un seul bond : La feuille était épaisse et la nuit était sombre ; Il voit contre ses flancs se lever comme une ombre. Il s'élance au-devant de ce lion dressé, Entre ses bras de fer le reçoit enlacé ; Sans que son coeur défaille, il sent sur sa poitrine L'ivoire de ses dents, le vent de sa narine; Dans la gueule béante il plonge pour chercher La langue qui voulait tout son sang à lécher. L'animal étouffé tombe, et ne fait entendre Qu'un dernier hurlement mélancolique et tendre, Et Daïdha, veillant sur le couple qui dort, Sentit son coeur troublé par cet accent de mort.. Sur les bras de Cédar, en cherchant les morsures, Sa main ne trempa pas dans le sang des blessures ; Le lion qu'à ses pieds Cédar avait couché, Au lieu de le broyer, semblait l'avoir léché. Le sommeil referma leur pesante paupière. Quand elle se rouvrit enfin à la lumière, Cherchant leur ennemi mort sous leur pied vainqueur, A sa vue, un seul cri s'échappa de leur coeur; Les amants consternés, mornes, se regardèrent Et d'attendrissement leurs regards s'inondèrent : Ce lion dont la langue avait soif de leur sang, Des troupeaux de Cédar c'était le chien gisant ! De sa captivité compagnon volontaire, Le seul ami longtemps qui l'aima sur la terre ! Que Daïdha flattait, qui léchait les jumeaux !... Quand il eut vu son maietre englouti dans les eaux, Pour retrouver son corps longtemps suivant la rive, Mais bientôt devancé par l'onde fugitive, Hurlant de désespoir, il avait descendu Le large cours des eaux vers son maietre perdu, Jusqu'au sable où la mer déferle sur la plage; Il avait traversé l'embouchure à la nage ; Et, retrouvant enfin sur le limon foulé Un pied d'homme récent dans le sable moulé, Il avait pris sa course, en quêtant place à place; Et perdant, retrouvant cent fois la même trace, Sans flairer en passant les pieds de la tribu, Aux eaux qu'il traversait sans avoir même bu, Il était accouru, prompt à le reconnaître, Mourir, pour son amour, de la main de son maître ! . Que le pauvre Cédar eût donné de son sang Pour le ressusciter sous son souffle impuissant ! Quel flot amer coula de leur oeil taciturne ! Que Daïdha maudit la méprise nocturne ! Cherchant à ranimer en vain les membres froids, Sur les longs poils combien ils passèrent leurs doigts ! Notre coeur souffre tant de perdre qui nous aime ! Mais le punir d'aimer ! mais le tuer soi-même ! Pour le coeur des mortels l'amour est un tel bien, Qu'il ne peut sans saigner perdre celui d'un chien ! Ils creusèrent sa tombe au pied d'un sycomore; Leurs yeux en le quittant s'y détournaient encore. D'un nom cher et funèbre ils nommèrent ce lieu, Et ce jour fut pour eux morne comme un adieu! Déjà douze soleils avaient doré les nues, Depuis qu'ils avançaient aux plages inconnues; Ils étaient descendus sur les bords de la mer; Ils avaient de ses flots goûté le sel amer, Et, perdant leurs regards sur ce grand désert d'onde, . Pris ce fleuve sans bord pour la rive du monde. Ils suivaient ce rivage aux gracieux contours Où Tyr mille ans après se couronna de tours ; Les vagues se jouaient sur son cap solitaire, Comme avant la moisson de blancs agneaux sur l'aire; Les deux amants foulaient, ignorants, sous leurs piés, Ces germes de cités plus tard multipliés, Sans se douter qu'un jour des peuples innombrables Devaient au doigt de Dieu se lever de ces sables !. Leurs regards fascinés suivaient cette eau sans fin ; Ils aimaient à marcher sur l'or du sable fin, Que de longs flots ridés des brises de l'aurore Pour leurs pieds fatigués amollissaient encore! Ces palpitations de la mer dans son lit, Ce mouvement sans fin d'un élément qui vit, Ces grands gémissements accentuant ces plages, Des bords peints dans les eaux les flottantes images, Ces mystères du fond que l'oeil peut traverser, Avec leurs sens ravis tout semblait converser; Et, leur coeur plein du bruit qu'écoutait leur oreille, Ils marchaient, sur ces bords, de merveille en merveille. Les bonds désordonnés de l'abîme mouvant, Les grands chocs de la mer sous les fougues du vent, Entre le velours d'herbe et les vagues limpides, N'étendaient pas encor des lisières arides ; Mais la vague endormie et le feuillage épais Se touchaient sur la grève et se baisaient en paix. L'arbre trempait ses pieds dans l'écume des plages, Et les flots attiédis s'obscurcissaient d'ombrages. Le couple voyageur savourait à la fois Les doubles voluptés des ombres et des bois. Déjà, comme une tour que son sommet écrase, Le Carmel devant eux s'affaissait sur sa base. Dans le sein de la mer dont il brunit l'azur :Son cap retentissant s'avançait comme un mur ; La rame impatiente, y brisant en fumées Ses écumes sans fin par les brises semées, Comme un vase qui bout, de ses bouillonnements Couvrait et découvrait les rochers écumants ; Un aigle y tournoyait dans l'éternel orage, Et son aile en passant ombrageait leur visage. La barrière semblait impossible à franchir : A travers ces écueils, qu'ils regardaient blanchir, II fallait ou passer, ou tourner la montagne ; Mais elle s'étendait si loin dans la campagne, Que sa ligne d'azur, interceptant les cieux, Leur opposait partout le même obstacle aux yeux. Les jeunes fugitifs, pour tenter ce passage Sans exposer leurs fils aux dangers de la plage; Voulurent dans ses flots d'abord seuls s'avancer. Dans le coeur d'un palmier qui semblait les bercer, Ils couchèrent bien haut la soeur avec le frère, De peur que le chacal ne les flairât sur terre. En inclinant vers eux le jeune arbre pliant, Ils baisèrent deux fois le couple souriant ; Puis, laissant échapper de leurs mains le tronc souple, Sa cime dans les airs abrita le beau couple. Cédar et Daïdha s'avancèrent alors Sur l'humide corniche entre l'onde et ses bords ; Tantôt posant à sec leurs pieds nus sur la grève, Tantôt dans les torrents que la vague soulève, D'un tourbillon d'écume ensemble enveloppés, Repoussant de la mer les bonds entrecoupés. Cédar, se suspendant aux rocs de la montagne, Pressait de l'autre main les flancs de sa compagne,. De peur que du rocher le flot redescendant N'emportât son amour dans l'abieme grondant. La vague par moments, comme une blanche toile Se déroulant sur eux, les couvrait de son voile, Puis, déchirant aux rocs le vert tissu des eaux, Sur leur corps ruisselant retombait en lambeaux. Pour avancer d'un pas sur la grève inégale, Leurs yeux d'un flot à l'autre épiaient l'intervalle : Leur mort ou leur salut dépendait d'un clin d'oeil ; Enfin de gouffre en gouffre et d'écueil en écueil, Tantôt touchant le fond et tantôt à la nage, Ils doublèrent le cap, et virent l'autre plage, Qui déroulait au loin sur le flot attiédi Sa verdure bronzée aux rayons du midi. A je ne sais quel dieu dans leur coeur rendant grâce, Les deux amants ravis revinrent sur leur trace ; Et Cédar, arrivant à peine le premier, Pour prendre les enfants inclina le palmier. Déjà, se grandissant vers eux d'une coudée, Daïdha de baisers les couvrait en idée, Et, sur l'orteil dressée et les deux bras tendus, Attendait qu'à son sein Cédar les eût rendus, Quand, au niveau de l'oeil abaissant le. tronc d'arbre, Tout leur sang devint glace et leur front devint marbre : Dans le coeur du palmier les enfants n'étaient plus!... Alors l'air se remplit de leurs cris éperdus ! Dans la confusion de leurs mille pensées, Portant partout leurs pas et leurs mains insensées, . Ils allaient d'arbre en arbre; â la cime des troncs Comme des oiseleurs ils plongeaient leurs deux fronts, Espérant que leurs yeux se trompaient de feuillage, Et que de leur palmier un autre était l'image, Quand un cri de détresse entendu dans les cieux Vers la crête du roc leur fit lever Ies yeux. L'aigle qu'ils avaient vu tournoyer sur l'abîme, Fendant maintenant l'air d'un vol calme et sublime, Ses larges ailerons tendus d'un vol dormant, Leur cachait de son ombre un peu du firmament, Et, comme le ballon emporte la nacelle, Tenant en équilibre un fardeau sous son aile, Il nageait en pressant des ongles triomphants Vers son aire emporté le dernier des enfants. De peur qu'un cri d'effroi ne fît ouvrir sa serre Et ne précipitât l'enfant broyé sur terre, Daïdha, retenant son cri sourd dans son coeur, A Cédar, de son doigt, montrait l'oiseau vainqueur. Ils le virent nager vers l'immense ouverture D'un antre qui du cap couronnait la ceinture, Et, sans même plier ses ailes pour entrer, Avec son cher fardeau dans l'ombre s'engouffrer. Vers l'antre au même instant un cri porta leur âme. Comme en un incendie on voit la jeune femme Avant d'ouvrir la bouche ou même de penser, Dans sa demeure en feu rapide s'élancer, Saisir le fer brûlant où le plomb fondu coule, Gravir l'échelle en feu qui sous ses pieds s'écroule,. Et jusqu'au toit fumant, d'où l'homme même a fui, Retrouver son enfant ou périr avec lui : Telle, avant que son coeur réfléchisse et balance, Sur les pas de Cédar sa compagne s'élance. Le cap oppose en vain sa pente à leur élan, Leurs pieds sûrs défîraient le chamois et l'élan ; On dirait que leur coeur vers le ciel les soulève ; De corniche en corniche ils passent comme un rêve; Leur bouche ne prend pas le temps de respirer, A peine sentent-ils leurs mains se déchirer : Leur ceil, sur qui l'amour jette un voile sublime, Ne voit pas sous leurs pas s'approfondir l'abîme ; Aux plantes par les mains suspendus quelquefois, Et cherchant un appui du pied sur les parois, Aux coups du vent des mers qui sur le cap se brise, Ils flottent balancés comme l'herbe à la brise. Mais au-dessus des rocs qu'ils franchissent enfin, La pente s'adoucit ; un sol à gazon fin Entre un rempart et l'autre à leurs pieds se déroule ; En ruisseaux serpentants un filet d'onde y coule; Au-dessus du glacis d'où tombent ces ruisseaux, Une large caverne élève ses arceaux. , Ils courent haletants, ils entrent sous la roche; Un aigle colossal s'envole à leur approche, Et du vent de son aile à demi renversés, Les précipite à terre éblouis, terrassés. Mais le coeur maternel, tremblant pour ce qu'il aime, Combattrait dans la nue avec la foudre même. . Entrés dans la caverne, ils regardent au fond : Un grand cri leur. échappe, un autre leur répond; Daïdha, fléchissant sous sa joie imprévue, Revoit ses deux enfants, et recule à leur vue! Devant ces fils cherchés à travers le trépas, Quelle puissante main arrêtait donc leurs pas? Qui donc clouait leur âme et leurs pieds à l'entrée? Pourquoi leur voix en eux était-elle rentrée? Qui les faisait ainsi balancer?... Un regard. Au fond de la caverne, un homme... un beau vieillard Tenait dans ses genoux, comme une tendre mère, Les deux jumeaux portés par l'aigle dans son aire ; A leurs lèvres de rose il faisait ruisseler L'ambre des pommes d'or qu'il venait de peler; Les deux enfants suçaient la goutte qui s'épanche, En écartant des mains sa chevelure blanche; Et déjà la saveur, la voix douce et les ris, De l'effroi sur leur bouche avait calmé les cris. Ce vieillard n'avait pas l'aspect rude et sauvage Des hommes dont Cédar avait vu le visage, Ce front bas comprimé par un brutal instinct, 'Cet oeil dardant la flamme ou par la ruse éteint. L'arche de son beau front, en ovale élancée, Semblait se soulever pour porter la pensée. L'âge avait élargi l'orbite de ses yeux, La lumière en coulait comme une aube des cieux; De son regard pensif l'égale et pure flamme Dans un charbon brûlant ne dardait pas son âme ; Mais la réflexion le tempérait un peu, Comme une main qu'on met entre l'oeil et le feu.. Ses lèvres,. qu'entr'ouvrait le vent de son haleine, Sur l'ivoire des dents se recourbaient à peine; D'un pli tendre et rêveur la molle inflexion Adoucissait à l'oeil la mâle expression : On sentait que l'orgueil ni l'injure farouche N'avaient jamais froissé les plis de cette bouche, Mais que cet air serein, par son souffle exhalé, Avait entr'ouvert l'âme avant qu'il eût parlé. Sa peau se nuançait des teintes des lis pâles. L'intelligence auguste animait ses traits mâles. . Comme en forgeant l'outil la meule et les marteaux Pour une oeuvre plus haute aiguisent les métaux, On lisait sur ses traits sillonnés de pensées - Les traces qu'en passant elles avaient laissées Dans leurs inflexions le temps avait écrit L'effort mystérieux du travail de l'esprit; L'âme en mille reflets y répandait son ombre. Les époux, dont les jours étaient en petit nombre, Qui n'avaient qu'une idée et qu'une passion, En contemplaient, surpris, la sainte expression, Et sur ce front pensif cette multiple empreinte Les frappait de respect, d'étonnement, de crainte. En voyant du vieillard le teint se nuancer, Sa bouche réfléchir et son sourcil penser, Sous l'éclair de ses yeux qu'un autre éclair efface, Ils croyaient voir passer mille esprits sous sa face ; Et craignant l'invisible, et n'osant approcher, Ils demeuraient assis sur le banc de rocher. Dans le pan d'un manteau d'une riche teinture, Dont les lambeaux de pourpre entouraient sa ceinture, . Il couvrait les jumeaux jouant sur ses genoux ; Il jetait sur le couple un regard triste et doux ; Et les voyant, frappés de crainte et de silence, L'un à l'autre appuyés se tenir à distance : << Pauvres enfants! dit-il, venez, voyez, touchez! Charmante fille d' Eve, et vous, homme, approchez t Sont-ce là vos petits? que l'aigle les remporte ! » La première, à ces mots, s'élançant de la porte, Daïdha vers ses fils, les bras ouverts, courut En appelant Cédar pour qu'il la secourût. Mais le vieillard, tendant leurs corps à ses caresses, Les remit dans son sein, nid brûlant de tendresses. La mère sur leurs yeux laissa ses yeux pleurer, Et Cédar à genoux tomba pour adorer ! Ils n'osaient élever la voix en sa présence ! C'est un dieu, disaient-ils dans leur tendre ignorance; Oui, c'est un dieu plus fort et meilleur que nos dieux ; Habitant du rocher, son corps est aussi vieux; Il gouverne de là les monts, les flots, la plaine ; L'aigle est son messager, le vent est son haleine. Que fera-t-il de nous? que nous veut son esprit? » Sans entendre ces mots, le vieillard les comprit : a Relevez-vous, dit-il, jeune homme, jeune femme; Mon oeil lit dans vos yeux ce que pense votre âme ! Regardez! je ne suis qu'un dieu d'os et de chair; Un homme comme vous, que vous pouvez toucher, Un vermisseau vivant dans cette solitude, Et qui marche à la mort par la décrépitude.. Que du seul Dieu vivant le terrible courroux M'écrase sous sa main si j'abusais de vous, Si, profitant du doute où mon aspect vous plonge, Je laissais vos esprits adorer un mensonge!... Jamais encor mes yeux n'ont vu, charmants époux, Des coeurs aussi naïfs sous des traits aussi doux ! Jéhovah cache donc ailleurs dans la nature De la source d'Éden quelque goutte encor pure? Parlez, d'Où venez-vous? où vous menaient vos pas? Êtes-vous des mortels, ou des anges d'en bas? Une apparition d'innocence bannie? Un sourire du monde avant son agonie? Dites, ne craignez rien, l'homme du ciel est bon : Dieu soit dans votre bouche et dans mes yeux son nom!» Rassurés par la voix si pleine de tendresse Que chacun de ses sons semblait une caresse, Les deux adolescents, s'approchant du vieillard, Sur lui de temps en temps hasardant un regard, S'encourageant l'un l'autre à son divin sourire, Répondant tour à tour, finirent par tout dire. A leur touchant récit sympathisant des yeux, La pitié remuait son coeur silencieux; Et des larmes parfois, coulant de sa paupière, Ruisselaient sur sa joue et roulaient sur la pierre. Daïdha, les voyant briller sur le gazon, Se disait en son coeur : « Puisqu'il pleure, il est bon : Il ne remettra pas à Cédar ses entraves, Ou nous prendra du moins tous deux pour ses esclaves. » . Et pressant sur son coeur ses fils furtivement, Les baisait en idée à chaque battement. Cependant le vieillard, comme quelqu'un qui pense, Le front entre ses doigts, demeurait en silence ; Puis il dit aux époux : « Couple innocent d'amour, Consacrez par vos pas mon sauvage séjour. Celui qui fait germer l'herbe où l'agneau doit paître Vous amène sans doute ici pour le connaître; Vous remplirez de joie et d'amour ce beau lieu. Dieu seul manque à vos coeurs, je vous apprendrai Dieu. Et prenant par la main la belle créature Qui s'ombrageait les yeux avec sa chevelure, - Comme Dieu conduisait son couple dans Éden, Il les mena tous deux dans un brillant jardin. C'était un sol en pente aux flancs de la montagne, D'où les yeux dominaient la mer et la campagne, Et qu'Un rocher glissant, et droit comme un rempart, De son mur de granit cernait de toute part. Une source tombant d'une grotte profonde Sur les fleurs en rosée y distillait son onde, Puis, humectant du sol les velours diaprés, Allait un peu plus bas désaltérer les prés. On l'entendait chanter, en épanchant sa gerbe, Comme un vol gazouillant d'alouettes dans l'herbe : Tous les beaux animaux de notre race amis Y buvaient, ou, couchés, s'y groupaient endormis.' Mille oiseaux, variés de voix et de plumages, A l'envi de ces flots chantaient sous les feuillages,. Et des fruits inconnus de formes, de grosseurs, Embaumaient l'air autour de diverses saveurs. Pour la première fois ces fils de la nature, Cédar et Daïdha, contemplaient la culture, Et voyaient des forêts les trésors infinis Sous la main dans un champ par l'homme réunis, Comme dans le festin qu'on prépare au convive La table réunit les dons de chaque rive ; Ces fruits, qu'on ne cueillait qu'en errant dans le bois, A leur main sans effort s'offraient tous à la fois ; Les branches fléchissaient sous les cônes énormes ; La greffe avait doublé les saveurs et les formes ; Et d'admiration surpris à chaque pas, Cédar les revoyant ne les connaissait pas. Nul arbre parasite à leurs rameaux fertiles N'enlaçait au hasard ses branchages stériles ; De distance en distance ils croissaient isolés Sur un champ où la brise ondoyait dans les blés ; Les épis presque mûrs bruissaient sur leur paille, Comme des feuilles d'or qu'un lamineur travaille. Le vieillard, sous ses doigts broyant l'or du froment, En fit sortir le suc comme un lait écumant : « C'est ce lait, leur dit-il, dont la glèbe féconde Nourrit dans les cités les grands peuples du monde. » Et sous la pierre ronde en écrasant le grain, Sa voix leur expliqua la merveille du pain. . Le vieillard, du jardin leur montrant les merveilles, Leur cueillait tour à tour la pêche aux chairs vermeilles, La figue aux pleurs de miel, la poire aux sucs fondants ; Et la séve en nectar ruisselait sous leurs dents. Les oiseaux à leurs pieds en disputaient l'écorce. Quand le frugal festin eut ranimé leur force : Beau couple, leur dit-il, habitez ce séjour : Une fleur y manquait, c'était le chaste amour; Comme un parfum du coeur que Dieu l'y fasse éclore ! Dormez sous le figuier ou sous le sycomore! Mangez les fruits de Dieu, goûtez son doux sommeil ! Quand l'alouette aura chanté votre réveil, Je reviendrai vous voir, enfants, et vous instruire Du saint nom de Celui que l'aurore fait luire ! ' Vous saurez quel destin m'a conduit en ce lieu ; Aimez son serviteur, mais n'adorez que Dieu ! » A ces mots, le vieillard les bénit d'un saint geste. Du jour qui s'éteignait ils passèrent le reste A se parler tout bas de ce visible esprit, Et dans cet entretien le sommeil les surprit. SEPTIÈME VISION LE PROPHÈTE Les vagues de la mer, sur leur écume rose, Déroulaient à grands flots les feux de l'aube éclose, Quand les jeunes époux, à ses tièdes clartés, S'éveillèrent au sein de ces lieux enchantés ! Les tigres, les lions, les panthères, les aigles, De leur féroce instinct interrompant les règles, Couchés à côté d'eux sur des gazons épais, D'un oeil tranquille et doux les regardaient en paix, Et les enfants, baisant leur toison fauve et noire, Mettaient leurs bras de lait entre leurs dents d'ivoire. . Cédar et Daïdha, ravis d'étonnement, Ne comprenaient plus rien à cet apaisement; Ils se croyaient, à voir ces choses renversées, Transportés par un songe au monde des pensées : Mais, le vieillard tardif ne les appelant pas, A travers le jardin ils firent quelques pas, N'appuyant leurs pieds nus qu'à peine sur la terre, Se montrant chaque objet du doigt avec mystère, Comme on marche à pas sourds sur des parvis sacrés. Le gazon incliné formait de grands degrés; Ils suivirent en bas la pente de verdure, Et leurs yeux du rocher revirent l'ouverture. Elle était large et haute, et le front d'un géant N'aurait pu la toucher debout en se dressant : On eût dit qu'une race antique et colossale Avait à sa grandeur taillé l'immense salle. Les grands vents de la mer, dans cette arche de sol, En brisant sur le cap s'engouffraient à plein vol ; Les parois en vibraient comme un orgue sonore. Les rayons que le jour y jette à peine encore, Introduits à. demi sous le roc habité, En laissaient tout le fond dans son obscurité, Et mêlaient les objets dans une demi-teinte Où combattaient la nuit et la lumière éteinte. Ils hésitaient d'entrer; leur timide regard Au fond de cette nuit cherchait le saint vieillard. Les ténèbres encor leur cachaient sa figure ; De ses lèvres pourtant le vague et sourd murmure. Des mots que prononçait dans sa distraction Le prophète absorbé par l'adoration, Le leur fit découvrir, dans le fond, en prière. Le jour éblouissait, en entrant, sa paupière ; Les-époux le voyaient, mais lui ne pouvait voir Leurs visages, cachés derrière un angle noir. Il était à genoux devant un bloc de pierre, Le visage et le corps tournés vers la lumière, Les deux bras étendus au-dessus de son front, Pareils à des rameaux qui s'élèvent d'un tronc, Et de ses maigres mains les deux palmes dressées Comme pour embrasser de célestes pensées! Sous l'inspiration que son coeur lui versait, Sur son cou replié son front se renversait, Et son regard, en haut se cherchant une route, Semblait lire le ciel à travers cette voûte. Sur le bloc de granit qui lui servait d'appui On voyait tout ouvert un livre devant lui; A leurs yeux ignorants ce livre, obscur mystère, Semblait, prié par lui, le dieu du solitaire : Quelquefois de sa lèvre il baisait le trésor. Le livre était couvert d'une enveloppe d'or; Comme un charbon ardent, une énorme escarboucle, En nouant le fermoir, flamboyait sur la boucle. Sur l'or sculpté du livre, admirable ornement, Une colombe bleue aux yeux de diamant, De l'inspiration mélodieux symbole, Ouvrait ses ailes d'or comme un oiseau qui, vole. Ses pattes de rubis et son bec de corail Semblaient poser collés sur le dossier d'émail ; Et ses ailes, de l'âme éblouissant emblème, S'ouvraient et se fermaient avec le livre même. Le vieillard, insensible à l'écho de leurs pas, Les yeux sur ces objets, ne les soulevait pas. Au passage muet de secrètes pensées, On voyait remuer ses lèvres cadencées; Et l'oreille entendait à demi des accents Dont parfois le silence entrecoupait le sens. « O Père, disait-il, de toute créature, » Dont le temple est partout où s'étend la nature, » Dont la présence creuse et comble l'infini, Que ton nom soit' partout dans toute âme béni! » Que ton règne éternel, qui tous les jours se lève, » Avec l'ouvre sans fin recommence et s'achève ! »Que par l'amour divin, chaîne de ta bonté, »Toute volonté veuille avec ta volonté ! » Donne à l'homme d'un jour que ton sein fait éclore » Ce qu'il lui faut de pain pour vivre son aurore ! » Remets-nous le tribut que nous aurons remis » Nous-même en pardonnant à tous nos ennemis. » De peur que sur l'esprit l'argile ne l'emporte, »Ne nous éprouve pas d'une épreuve trop forte ; »Mais toi-même, prêtant ta force à nos combats, » Fais triompher du mal tes enfants d'ici-bas!». A l'heure où tout parfum monte de la nature, De l'âme de ce saint tel était le murmure, Prière que plus tard révéla Jésus-Christ, 'Où l'on entend gémir la chair avec l'esprit, Où l'homme ose d'en bas appeler Dieu son père, Donne à ses ennemis le pardon qu'il espère, Et dit, en proférant la double vérité, A Dieu, miséricorde; à l'homme, charité ! Prière que peut-être, au principe des choses, L'homme trouva du coeur sur ses lèvres écloses. Pétrifiés de peur, de doute et de respect, Les amants se parlaient de l'oeil à cet aspect. A chacun des accents des lèvres du prophète, L'éclair intérieur jaillissait de sa tête, Et, sans savoir à qui l'homme d'en haut parlait, Devant l'éclat de Dieu leur âme se voilait. Mais le vieillard surpris, en refermant la page, Les vit dans sa lumière en levant son visage. Comme on cache ses mains en portant un trésor, Dans un pli de sa robe il prit le livre d'or, Et marchant aux enfants fascinés par la crainte, Les mena par la main hors de l'obscure enceinte. Sur' un des verts plateaux du cap retentissant, Où trois fûts de palmiers montaient en s'unissant, . A l'haleine des mers qu'éventait leur toit souple, Il fit à ses côtés asseoir le jeune couple, Sourit à Daïdha, pria le jeune époux D'apporter les enfants, les mit sur ses genoux, Les baisa sur le front, les remit à leur mère; Comme si leur aspect, d'une mémoire amère, Avait de son esprit remué les douleurs, De sa paupière blanche essuya quelques pleurs ; Puis, effaçant bientôt sur son mâle visage D'un sourire attendri ce passager nuage, Au beau couple, à ses pieds assis tout interdit, D'une voix pénétrante et paternelle il dit : « Que l'accent du Seigneur vibre dans mes paroles ! Pauvres adorateurs de muettes idoles, Je parlerais en vain, s'il ne vous parlait pas! Mais c'est lui dont le doigt a dirigé vos pas ; C'est lui qui dans votre âme ordonne que je sème Ce nom qui dans nos coeurs s'était semé lui-même! Ce nom qu'a dispersé parmi les nations Le vent profanateur des superstitions ; Pour qu'une race au moins sur cette terre infâme Garde le sceau divin imprimé sur notre âme, O chers vases vivants d'innocence et d'amour, Versez ce que je verse en vous, à votre tour! Que je sois le charbon mourant, qui se consume, Qu'on jette presque éteint au bûcher qu'il rallume ! Beaux enfants de la nuit, que vus yeux soient ouverts ! Pour apprendre Dieu même, apprenez l'univers !. Loin du ciel qui nous luit, des déserts où nous sommes, Dl est sous le soleil une autre race d'hommes, Qui s'est multipliée autant que les essaims Que les ruches du chêne épanchent de leurs seins. Dans ces grandes tribus qui débordent des plaines, La terre disparaît sous ces vagues humaines ; Les antres des rochers autrefois habités Ne leur suffisent plus; mais d'immenses cités, De grands blocs arrachés aux montagnes, bâties Pour les contenir tous, de terre sont sorties. Le marbre, le granit, d'éblouissants métaux, Fondus dans la fournaise ou taillés aux marteaux, Que la terre à vos yeux cache dans ses entrailles, Couvrent leur ciel de bronze ou forment leurs murailles. En contemplant de loin ces immenses contours, Où montent à l'envi les dômes et les tours, On croit voir s'élever au milieu des campagnes, De fer, d'argent et d'or d'éclatantes montagnes. Comme un large incendie, en les frappant d'aplomb Le soleil resplendit sur cette mer de plomb, Et l'haleine des feux qui sort des toits sans nombre Couvre un grand pan du ciel d'une atmosphère sombre. Le bruit dans les remparts ne peut se renfermer : On entend ces cités mugir comme une mer, Et ce bruit formidable effraye au loin la terre Plus qu'un rugissement de tigre ou de panthère ! La respiration s'arrête en l'écoutant; On sent que l'on n'est rien, devant ce bruit montant, Qu'un brin d'herbe emporté dans le mont qui le roule, Ou qu'un sable des mers englouti sous la houle! . Or, ces hommes, enfants! pour apaiser leur faim, N'ont pas assez des fruits que Dieu mit sous leur main; Leur foule insatiable en un soleil dévore Plus qu'en mille soleils les champs n'en font éclore; En vain comme des flots l'horizon écumant Roule perte de vue en ondes de froment : Par un crime envers Dieu dont frémit la nature, Ils demandent au sang une autre nourriture; Dans leur cité fangeuse il coule par ruisseaux ! Les cadavres y sont étalés en monceaux. Ils traienent par les pieds, des fleurs de la prairie, L'innocente brebis que leur main a nourrie, Et, sous l'oeil de l'agneau l'égorgeant sans remord, Ils savourent ses chairs et vivent de la mort! Aussi le sang tout chaud dont ruisselle leur bouche Leur rend le goût brutal et le regard farouche. De cruels aliments incessamment repus, Toute pitié s'efface en leurs coeurs corrompus, Et leur oeil, qu'au forfait le forfait habitue, Aime le sang qui coule et l'innocent qu'on tue. Ils aiguisent le fer en pique, en glaive, en dard ; Du métier de tuer ils ont fait le grand art : Le meurtre par milliers s'appelle une victoire ; C'est en lettres de sang que l'on écrit la gloire: Les géants n'ont qu'un but, tuer pour asservir! Le peuple les abhorre, et meurt pour les servir. Ils poussent aux combats, sans colère et sans haines, Des bandes de vautours et des meutes humaines, Qui vont s'entr'égorger au signal de leurs yeux Pour savoir quel tyran les écrase le mieux !. Oh ! si vous aviez vu ces grands champs de batailles Couverts de noirs corbeaux fouillant dans des entrailles, D'aigles désaltérés dans de noirs lacs de sang, D'un peuplé tout entier dans son trépas gisant, De crânes décharnés où pend la chevelure, Où le reptile niche, où la brise murmure, Et d'ossements blanchis aux fraîcheurs de la nuit Qui du sable foulé sous les pieds ont le bruit! Oh ! si vous aviez vu de grands troupeaux d'hyènes Emporter en hurlant ces nations humaines, Et, l'herbe que le vent déroulait à grand pli Ondoyer sur les os d'un peuple enseveli! Vous frémiriez d'horreur, et vous rendriez grâce D'être enfants du désert et nés d'une autre race !... » Les amants frémissaient, et disaient au vieillard : Ces peuples de méchants vivent donc au hasard? Les pères décrépits des tribus insensées Ont donc dans leur esprit renversé leurs pensées? » - Les pères, reprit-il, de ces vastes tribus, Hélas!! depuis longtemps ne les gouvernent plus : Ce doux pouvoir du sang, dicté par la nature, Abdiqua le premier sa sainte dictature. Naissant, mourant avec les générations, Il ne suffisait plus au joug des nations ; Le monde, en vieillissant, perdit ses lois prospères ; Des enfants aujourd'hui nul ne connaît les pères ! Oui, la famille même a brisé ses liens; La brute sait ses fils, l'homme ignore les siens. . Ainsi pères sans droits, fils sans reconnaissance, Tout sentiment humain a perdu sa puissance; Des feux sacrés du coeur le foyer est éteint. Nul n'a plus pour devoir que son brutal instinct, Et dans l'homme affranchi de toutes ces entraves Les tyrans sont plus sûrs de trouver des esclaves. Ils ordonnent : le fer suit le geste inhumain ; Rien n'attendrit le coeur, rien n'arrête la main : Car, pour soumettre un peuple au joug d'un maietre infâme, Il faut de l'eau du vice empoisonner son âme! » - Leurs dieux, dit Daïdha, dorment-ils donc toujours? Ou sont-ils, ainsi qu'eux, insensibles et sourds? - Leurs dieux! dit le vieillard, par d'horribles blasphèmes, Quelques hommes hardis se sont faits dieux eux-mêmes! De prestiges sacrés éblouissant les yeux, L'ignorance et la peur les reconnaissent dieux. Pour imposer leur joug au reste de la terre, Ils cachent leurs secrets dans la nuit du mystère, Et, sur l'esprit du peuple épaississant la nuit, Voilent le jour à ceux que leur fourbe séduit; Afin de conserver leur puissance funeste, Ces dieux, en petit nombre, aveuglent tout le reste; Répandant autour d'eux l'insulte et les affronts, Au-dessus de la foule ils élèvent leurs fronts. Des plus beaux des mortels leur caste se repeuple. Si quelque enfant d'élite est né parmi le peuple, Ils le font égorger pour la paix des tyrans, Ou pour se recruter l'admettent dans leurs rangs ;. Et, fier du nom divin dont la fourbe le nomme, Il apprend qu'il est dieu pour fouler .aux pieds l'homme; Il immole comme eux à sa divinité, Ainsi qu'un vil bétail, toute l'humanité. Il vit de la sueur de la race asservie, Se lave dans le sang et joue avec la vie; Et ce n'est qu'à l'excès de forfaits odieux Que l'esclave frissonne et reconnaiet les dieux. D Ils habitent à part dans des demeures fortes, Dont aux pas des humains la mort défend les portes. Comme l'aigle aux sommets des monts bâtit ses nids, Leur palais élevé sur des rocs aplanis, Couvrant de ses arceaux une vaste colline, Voit d'en haut fourmiller la cité qu'il domine. Des murs de ce palais aux immenses contours Lès fondements massifs sont couronnés de tours. Du sommet des remparts, où leurs foudres sommeillent, L'étincelle à la main leurs gardes toujours veillent; Leur bras tue à distance et frappe sans toucher Tout homme audacieux qui tente d'approcher ; Et des globes de feu plus prompts que la pensée Portent la mort partout où leur oeil l'a lancée. Ce qu'enferment, enfants! ces murs mystérieux, La parole ne peut le raconter aux yeux. On y marche sans fin dans les forêts de marbres, Dont l'ombre et le murmure ont la fraîcheur des arbres; . Les feuillages d'or pur, taillés par le ciseau, Frémissent à la brise et tromperaient l'oiseau; Des fleuves tout entiers, détournés de leur course, Remontent sous la terre et jaillissent en source ; De leur pluie écumante, en gerbes épandus, Ils arrosent les fleurs des jardins suspendus; Élancés vers le ciel en colonnes liquides, Ils se voûtent d'eux-même en arcades limpides; Miraculeux palais, dôme artificiel, Où l'oeil à travers l'eau voit ondoyer le ciel, Où l'éclat du soleil, plus doux pour la paupière, Des moires de la vague argente sa lumière, Et, brisant ses rayons en mille diamants, Enivre de fraîcheurs et d'éblouissements. La nuit, quand des palais le phare se rallume, Ces dômes ruisselants étincellent d'écume ; Et du jour dans ces eaux multipliant les jeux, Ces fleuves enflammés semblent rouler des feux. » Dans leur palais bâti de jaspe et de porphyre, Les élus couronnés de cc magique empire, Sous les lois d'un tyran dont ils forment la cour, Font trembler leurs sujets et tremblent à leur tour. A leurs goûts dépravés par l'excès monotone, Il n'est plus de plaisir qu'un crime n'assaisonne. Tantôt ils font lutter, dans des combats affreux, L'homme contre la brute et les hommes entre eux; Aux longs ruisseaux de sang qui coulent de la veine, Aux palpitations des membres sur l'arène, Tendant leur coupe vide aux mains des échansons, Leur front du vent des nuits savoure les frissons, Et, dans les jeux sanglants de ces bêtes de proie, L'accent du désespoir contraste avec leur joie! » Vous frémissez sans doute, et vos coeurs innocents Bondiraient soulevés d'horreur à mes accents, Et mes hideux tableaux souilleraient vos pensées, Et vous croiriez, enfants; mes lèvres insensées, Si j'achevais de peindre à vos yeux effrayés La sentine du crime où leurs coeurs sont noyés! Si je vous les montrais, dans leurs sanglants repaires. Enviant leurs venins et leurs dards aux vipères, Sans fin l'un contre l'autre ourdir et conspirer, S'embrasser un moment pour s'entre-déchirer, Des sentiments humains ne nourrir que l'envie, Tuer, tuer toujours pour défendre leur vie, Se rompre et se nouer en sourdes factions, Se rouler dans les flots de leurs séditions, Cacher sous leurs manteaux des armes toujours prêtes, Se verser le poison dans la coupe des fêtes, Et, pour goûter le fruit de crimes imparfaits, Puiser dans leurs remords la soif d'autres forfaits ! Tant l'homme qui s'est fait son seul dieu de lui-même Peut descendre à jamais sous un poids d'anathème ! » Et les jeunes époux, échangeant un regard, Involontairement s'écartaient du vieillard. . De leur peur, de leur geste, il aperçut la trace : « Oui, je suis né, dit-il, de cette infàme race, Oui, mes pieds ont trempé dans ces iniquités; Mais j'en ai secoué la souillure : écoutez. » Dans les murs de Balbek je reçus la naissance ; La mère qui donna le lait à mon enfance, Captive et détestant cet odieux séjour, D'une tribu nomade avait reçu le jour; Les souverains des dieux se disputaient ses charmes. Mais elle me mêlait le lait avec les larmes; Car au sein des grandeurs dont s'offensaient ses yeux Elle se souvenait des tentes des aïeux, Elle se souvenait du saint Dieu de sa terre, Et son coeur s'abstenait de tout culte adultère. Quand, suivant de ces lieux l'abominable loi, On m'arracha du sein coulant encor pour moi, De peur qu'un jour le fils ne reconnût la mère, A son coeur déchiré cette heure fut amère; Aux pieds de ses bourreaux elle alla se jeter,, Demandant quelques jours de plus pour m'allaiter. Pendant ces jours comptés par l'avare indulgence, Cachant son crime saint à l'oeil de la vengeance, Elle me déchira de son ongle sanglant, En pleurant à mes cris, la peau de mon sein blanc, Et du sang qui coulait figé de la blessure, Comme la dent du tigre imprime sa morsure, Elle écrivit un nom, le saint nom de son Dieu! Puis avec moins de pleurs elle me dit adieu,. Espérant à ce signe une fois reconnaître Dans l'homme enfin grandi l'enfant qu'elle fit. naître! Surpassant mes rivaux, et bientôt dieu moi-même. Cependant je ne sais quelle horreur du blasphème, Soit que ce fût l'effet de ce nom du Seigneur Que ma mère avait mis comme un sceau sur mon coeur, Soit que le sang plus doux d'une plus sainte race En moi de ses vertus eût laissé quelque trace, Rendait ce ministère exécrable à mes yeux. Tout en les adorant, je haïssais les dieux ; Et disciple chéri, mais disciple farouche, Je vomissais du coeur ce qu'enseignait leur bouche ! » Un jour qu'atteint du fer dans un de ces combats Que les hommes d'en haut livraient à ceux d'en bas, Je gisais dans mon sang, et que l'oiseau de proie Tournoyant sur mon corps criait déjà de joie ; Qu'en passant près de moi des hommes saris pitié De leurs pieds retournaient mon corps mort à moitié ; Une femme parut sur le champ de batailles. Oh ! celle qui porta l'homme dans ses entrailles, » Sans qu'aucun oeil comprît cc signe sur ma peau, Je grandis confondu dans le jeune troupeau, Exerçant du palais les serviles offices, Façonné par les dieux aux sanglants exercices, Instruit par leur exemple à fouler les humains, Allumant dans leurs tours leurs foudres de mes mains, . Pour savoir si le coeur bat encor sous sa main Se détourne toujours, elle, de son chemin ! Cette femme semblait interroger l'haleine Des cadavres sanglants épars sur cette plaine; Elle écartait du doigt leur vêtement de fer, Pour ouvrir leur poitrine et pour la réchauffer. On eût dit que ses yeux épiaient avec crainte Sur le sein de ces morts quelque fatale empreinte ; De cadavre en cadavre enfin elle approcha, Sur mon pâle visage à son tour se pencha, .Reconnut quelque souffle encor dans ma narine, D'une main convulsive entr'ouvrit ma poitrine, Et s'y précipitant en étouffant ses cris : « Adonaï! dit-elle; oh ! c'est toi ! toi, mon fils ! Toi que leur cruauté ravit à mes tendresses,' » Et que la mort, hélas, rend seule à mes caresses ! Je sentais ses baisers, je percevais sa voix, Je lui devais la vie une seconde fois : Ce souffle palpitant 'de l'amour d'une mère Rappelait de mon front la chaleur éphémère ; A défaut de la voix, que je cherchais en vain, Je répondais du coeur, du regard, de la main. Elle étancha mon sang avec des fils d'écorce, Et sur ses bras vieillis, qui retrouvaient leur force, M'enlevant dans la nuit à ce champ du trépas, Dans sa demeure obscure elle traîna mes pas. » Hélas !, c'était un pauvre et repoussant asile, Dans un lointain faubourg, sentine de la ville,. Où l'esclave, rebut des royales amours, Disputait aux pourceaux l'aliment de ses jours; Mais ce besoin d'aimer qu'a toute créature, Ce réveil de mon âme à la chaste nature, Cet amour maternel et ces baisers pieux, Me firent préférer ce toit aux toits des dieux ! Rapidement guéri par les soins de ma mère, Détrompé de ces rois dont le culte est chimère, Instruit secrètement du vrai nom du seul Dieu, Je résolus de vivre ignoré dans ce lieu, De nourrir de mes mains, esclave volontaire, Les vieux jours d'une femme en travaillant la terre ; Et, pour rendre le joug des hommes plus léger, De le subir moi-même et de le partager. Le bruit de mon trépas couvrait mon imprudence. Caché sous les habits d'une vile indigence, Aux derniers rangs du peuple à mon tour descendu, Parmi ces vermisseaux je restai confondu. J'y vécus de longs jours de paix et de misères. Ma mère m'enseignait à soulager mes frères, A panser leur blessure, à porter leur fardeau, A leur distribuer l'huile ou la goutte d'eau. Pour ne pas augmenter ma misérable caste, Quoique jeune et brûlant, mon coeur demeura chaste ; Pour un amour plus saint je me sevrais d'amour. Rentré le soir près d'elle après le poids du jour, A l'abri es tyrans oppresseurs de notre âme, Nos prières montaient de ses lèvres de femme : Elle me racontait de moins barbares moeurs, Comment elle était belle entre toutes ses soeurs, . Comment vers l'Orient, aux tentes de ses pères, Tous les hommes, égaux, étaient amis et frères ; Comment leur Dieu sans nom, un, immatériel, Ne parlait qu'à l'esprit, n'habitait que le ciel ; Comment, quoique ici-bas nommé par des paroles, Ses rites les plus purs n'étaient que des symboles ; Qu'aucun nom ne pouvait jamais le contenir ; Que c'était l'outrager que de le définir ; Que sa justice était sans foudre et sans colère; Et son unique encens le bien fait pour lui plaire ! » A ces saints souvenirs ensemble nous pleurions, Après des jours meilleurs tout bas nous soupirions ; Nous disions que ce crime et cette tyrannie, Ce règne du mensonge et de la zizanie Sans doute sur la terre était près de finir ; Que nous verrions bientôt des temps plus saints venir, Ou que le Dieu d'en haut, rassasié d'outrage, Pour le rectifier briserait son ouvrage ! Puis, pour hâter des voeux l'aube des jours meilleurs, Nous versions devant lui. nos âmes dans nos pleurs! Et du fond gémissant de cette mer de fange Deux prières montaient et consolaient les anges. » Quand ma mère sentit son heure s'approcher, Dans le lit de a tombe avant de se coucher, Son geste m'indiqua, sous sa natte de paille, Une pierre scellée au pied de la muraille.. Vers ce trésor secret son bras nu s'étendit, Puis, d'une voix mourante et basse, elle me dit : « Quand je ne serai plus, soulève cette pierre » Le trésor du Seigneur est là dans la poussière ! » Quand je fus enlevée aux champs de nos aïeux, » De tout ce que leur tente avait de précieux, » Comme un homme surpris cache ce qu'il dérobe, » Je n'emportai, cachés dans les plis de ma robe, » Que les feuillets épars par les anges écrits » De nos livres sacrés du père au fils appris, » Comme une voix natale aux plages étrangères » Qui m'y reparlerait des choses de mes pères. » » Or, les livres, enfants, sont en effet la voix, Aux hommes d'aujourd'hui, des hommes d'autrefois. Cette voix parle aux yeux dans les lignes tracées Où revivent sans corps d'invisibles pensées; Où, comme un pied humain dans le sable s'écrit, L'esprit voit à jamais les traces de l'esprit ; Don des anges amis, invention féconde Qui rend l'âme mortelle immortelle en ce monde, Et par qui, des deux bords du temps, converseront Ceux qui furent un jour avec ceux qui seront ! « Prends ce livre divin , continua ma mère : » C'est l'âme de mon âme et l'esprit de mon père ; » A la main d'un mortel c'est Dieu qui l'a dicté, » C'est le germe enfoui de toute vérité ! » C'est le froment du ciel, c'est la semence vraie Dont les épis un jour étoufferont l'ivraie, » Afin que, sous le ciel, l'héritage de Dieu » Traverse tous les temps et s'étende en tout lieu ! Dérobe ce trésor aux tyrans de la terre. » Honte ! la vérité doit rester un mystère ! » Car du monde usurpé l'infâme souverain, . » Avant qu'il fût semé, foulerait le bon grain. » Elle dit, et, fuyant de ses membres d'argile, Son âme s'envola vers son céleste asile. Les ailes de la mort la ravirent aux cieux ; Je la revis du coeur en la perdant des yeux. » Quand dans la paix des morts je l'eus ensevelie, Sous la pierre ma main prit le livre de vie. Je lus : il me semblait que des milliers de voix Qui sortaient du passé me parlaient à la fois, Que mille vérités m'échauffaient la paupière, Et qu'un jour tout nouveau me baignait de lumière. Chaque parole était un éblouissement ; Moins d'étoiles la nuit sortent du firmament ; Ce livre racontait comment toutes les choses ' D'une parole unique en ordre étaient écloses, La naissance de l'homme et l'histoire des jours Qui du jour éternel jusqu'au nôtre ont leur cours. Il chantait, il pleurait, sa tristesse était tendre; A ses sanglots parlés le coeur se sentait fendre. Plus souvent comme un maître il parlait à l'esprit ; Et chaque mot profond au fond de l'âme écrit. Était plus plein de sens que l'homme à tête blanche Dont la sagesse antique en paroles s'épanche. Tout précepte était bon , toute ligne était loi, Et l'on sentait son coeur qui l'approuvait en soi. » Or, pour les consoler dans leurs dures misères, Je lisais quelquefois dans ce livre à mes frères, Et nous nous entourions de mystère et de nuit, De peur qu'à nos tyrans l'air n'en portât le bruit. Nous apprenions ensemble à servir, à connaître Au delà de nos dieux le seul Dieu, le seul maître ; Un de nos fers tombait à chaque vérité, Et nos soupirs du moins montaient en liberté. Ravis en écoutant la divine lecture, Leurs fronts se relevaient de la terre à mesure, D'un regard moins servile ils regardaient leurs dieux, Ils sentaient qu'ils avaient un vengeur dans les cieux ; Et quelques mots déjà qu'ils ne pouvaient comprendre Couvaient dans les esprits comme un feu sous la cendre. » Ces symptômes troublaient nos tyrans, effrayés De voir ces vermisseaux se dresser sous leurs pieds. Ils cherchèrent longtemps quelle sourde espérance A leurs regards plus fiers donnait cette assurance : Ils surent qu'il soufflait un vent séditieux Qui nous enflait le coeur et dessillait nos yeux, Qu'un livre sur leur tête assemblait ces orages ; Ils jurèrent, jaloux, d'en déchirer les pages, . Et de persécuter par le fer et le feu Dans le coeur des mortels tout nom d'un autre Dieu. Tous ceux qu'ils soupçonnaient de connaître le livre Subirent les tourments et cessèrent de vivre ; Sous le tranchant du fer nul ne le confessa ; De mourir pour son âme aucun ne Ise lassa. Mais, craignant que le nom en qui le monde espère Ne mourût a jamais avec nous sur la terre, Je m'enfuis en secret de l'infâme cité, Emportant sur mon coeur la voix de vérité ; Je lassai les bourreaux qui poursuivaient ma trace; Dieu m'ouvrit cet asile, et je lui rendis grâce ! » Avec le livre saint j'habitai dans la nuit ; Mais qu'est-ce qu'un flambeau, mes enfants, s'il ne luit? Que me servait de vivre éclairé de ma flamme, Si mes frères mouraient dans la nuit. de leur âme ; Si le nom du Très-Haut, éteint sur l'univers, Laissait le crime au trône et l'esclave à ses fers? Je voulus conserver après moi dans le monde De ce livre divin la semence féconde ; A mes frères souffrants je voulus quelquefois Jeter de grands accents de l'immortelle voix, Afin que dans leurs coeurs un cri sourd d'espérance Leur annonçât de loin des jours de délivrance. » Dès mon enfance instruit des arts mystérieux Qu'on enseigne dans l'ombre aux successeurs des dieux,. Sachant peindre les sons et graver les paroles, Écrire pour les yeux les choses en symboles, Découvrir le métal, le tailler au ciseau, Apprivoiser la brute et fasciner l'oiseau, Par tous ces arts secrets dont j'avais l'habitude Je voulus consacrer ma longue solitude : J'aiguisai les poinçons, je forgeai les marteaux, J'amincis sous leurs coups les lames des métaux. Comme sur une écorce on grave avec l'épine, J'y sculptai sur l'acier la parole divine. Le livre tout entier, copié par ma main, Passa, multiplié, dans mes pages d'airain. Mille fois je refis et refais mon ouvrage; Dès que ma main pieuse en achève une page, r L'aigle prend dans son bec la lame de métal : Dirigé par mon doigt au ciel oriental, De son aile puissante il traverse l'espace; La cime du Liban derrière lui s'efface; Attiré par l'éclat des dômes habités, Il plane dans les airs sur les grandes cités ; Il écoute mugir ce grand volcan des âmes, Comme du haut du cap nous entendons les lames; Il y laisse tomber de son bec entr'ouvert Le morceau de métal de symboles couvert, De ce livre sacré mystérieuse page, Qui semble de Dieu même un céleste message, Et qui, selon qu'il tombe en des bords différents, Fait espérer l'esclave et trembler les tyrans. Ainsi la vérité, que par lambeaux je sème, Dans la corruption germera d'elle-même; . Et si je dois mourir inconnu dans ce lieu, J'aurai derrière moi laissé ce nom de Dieu !... Les amants confondus écoutaient ces merveilles. Tout un monde nouveau vibrait dans leurs oreilles ; N'osant interroger, leur timide regard Passait du livre à l'aigle et de l'aigle au vieillard. L'image du grand Dieu qui faisait ces miracles Préparait en secret leur âme à ses oracles. Daïdha, rougissant de ses vils dieux de bois, Sous ses cheveux épars les cachait dans ses doigts; Et Cédar retrouvait aussi Dieu dans son âme, Comme un feu dont un vent ranimerait la flamme ! Ils brûlaient tous les deux d'entendre les accents De cette voix sans bouche invisible à leurs sens, De ce livre divin où le saint solitaire Lisait les grands secrets du ciel et de la terre. Le vieillard le tenait fermé sur ses genoux ; Il comprit dans leurs yeux le désir des époux ; Il le leur fit baiser des yeux et de la bouche, Comme, quand on révère, on baise ce qu'on touche;. Et l'ouvrant de sa droite il y lut au hasard, Ici, là, page à page, où tombait son regard; Et sa voix, en lisant, plus grave et plus sonore, D'un ton surnaturel s'accentuait encore : On eût dit qu'une voix de l'orgue du saint lieu Résonnait ici-bas des paroles de Dieu HUITIÈME VISION FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF Dieu dit à la raison : « Je suis celui qui suis; Par moi seul enfanté, de moi-même je vis ; Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane, Mais pour me révéler le monde est diaphane. Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers; On croit me voir dedans, on me voit à travers ; Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore ! Eh ! qui peut séparer le rayon de l'aurore? . Celui d'où sortit tout contenait tout en soi ; Ce monde est mon regard qui se contemple en moi. D Si quelqu'un parmi vous, adorant sa pensée, Dit : << Des cieux, devant moi, la voûte s'est baissée, D L'invisible à mes yeux visible est apparu ! » Agrandissez l'idée à ceux qui l'auront cru ; Que ce soit en dormant, dans un songe de l'âme, Au milieu de l'éclair, dans l'onde ou dans la flamme, Dans le frisson sacré qui fait transir la peau, Au fond du firmament transparent comme l'eau, Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l' étoile, De quelque nom divin qu'un fétiche se voile, Quand pour me découvrir le ciel se fût fendu, Depuis l'Éden fermé Dieu n'est plus descendu. Celui qui conduit tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence ! Le regard de la chair ne peut pas voir l'esprit ! Le cercle sans limite en qui tout est inscrit Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle ; Quelle heure contiendrait la durée éternelle? Nul oeil de l'infini n'a touché les deux bords. Élargissez les cieux, je suis encor dehors!... » Mais selon sa grandeur chaque être me mesure, Les fourmis au ciron et l'homme à la nature, Et les soleils, pour qui le siècle est un moment, A ces mondes de feu, poudre du firmament ! Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle, Réfléchit de moi-même une pâle étincelle; Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu. Hommes! l'infini seul est la forme de Dieu! » La pensée est la langue entre le monde et moi l... Aucun être ne vit sans la porter en soi. Mon être est le grand fruit de l'arbre de science, Que mon regard mûrit dans chaque conscience ! Plus elle l'illumine, et plus j'y resplendis. Dans l'esprit grandissant moi-même je grandis; Mais me connaietre tout, de l'orgueil est le rêve : Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève. Dans mes oeuvres sans fin je me suis défini, Et nul ne peut y lire, excepté l'Infini ! . » Ce qu'on nomme le temps n'est rien qu'une figure ; Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure. L'être de Jéhovah n'a ni siècles ni jours, Son jour est éternel et s'appelle toujours ! L'oeuvre du Créateur, qui n'est que sa pensée, N'est donc jamais finie et jamais commencée; Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'aujourd'hui, Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui! Le temps, qui n'a de sens qu'en la langue des hommes, Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes; Mais au delà des temps et de l'humanité Le nom de toute chose est un : Éternité ! » Les formes seulement où son dessein se joue, Mouvement éternel de la céleste roue, Changent incessamment selon la sainte loi; Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi. C'est un flux et reflux d'ineffable puissance, Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence, Où tout rayon remonte à l'immense foyer, Où dans son grand miroir on voit Dieu flamboyer,. Où la force d'en haut, vivante en toute chose, Crée, enfante, détruit, compose et décompose; S'admirant sans repos dans tout ce qu'il a fait, Renouvelant toujours son ouvrage parfait; Où le tout est partie et la partie entière, Où la vie et la mort, le temps et la matière, Ne sont rien en effet, que formes de l'esprit ; Cercles mystérieux que tout en lui décrit, Où Jéhovah s'exprime et se diversifie Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie. Dans nos nuits de cristal ainsi le firmament, Qui nous semble taillé d'un grand bloc seulement, Qu'une seule couleur d'une arche à l'autre azure, N'est qu'un immense abîme, un vide sans mesure Où se croisent sans fin les mondes et les cieux; Et ce bleu, qui paraît sa couleur à nos yeux, N'est qu'un rayonnement dans la source commune Des milliers de lueurs qui se fondent en une. » Le sage en sa pensée a dit un jour : « Pourquoi, » Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi? » Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute? S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutté? . n Est-il donc, ô douleur ! deux axes dans les cieux, n Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux? » Or l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge, Vit ce doute et sourit ; et l'emportant en songe Au point de l'infini d'où le regard divin Voit les commencements, les milieux et la fin, Et, donnant l'être aux temps qui ne sont pas encore, Du désordre apparent voit l'harmonie éclore : Regarde, » lui dit-il; et le sage éperdu Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu. Par l'admiration son âme anéantie Adora; par le tout il comprit la partie; La fin justifia la voie et le moyen ; Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien; La matière, où la mort germe dans la souffrance, Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, Épreuve de l'esprit, énigme de bonté, Où la nature lutte avec la volonté, Et d'où la liberté, qui pressent le mystère, Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre. Et le sage comprit que le mal n'était pas, Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas ! » Que l'oeil ne cherche pas derrière le nuage, Au fond du firmament, cette mer sans rivage.. Quel est le ciel des cieux habité, plein de Dieu? II n'est pour Jéhovah ni distance ni lieu : Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace; De ce qui remplit tout ne cherchez point la place, Contemplez-le par l'âme et non pas par les yeux : L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux. » Trouvez Dieu : son idée est la raison de l'être, .L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître. Vers Celui dont le monde est l'émanation, Tout ce qu'il a créé n'est qu'aspiration ! L'éternel mouvement qui régit la nature N'est rien que cet élan de toute créature Pour conformer sa marche à l'éternel dessein, Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein ! Le murmure vivant de la pensée entière N'est que l'écho confus d'une immense prière : De la mer qui mugit aux sources du vallon, Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom; Ce mot, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur ; L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur ! OEUVR. COUPL. - XV. 16 . » La parole, sublime et divin phénomène, Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine, Ne fut ravie à l'ange et prêtée à nos sens Que pour incarner Dieu dans de mortels accents. Si la langue n'eût pas proféré ce symbole, L'inutile matière eût perdu la parole; Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours, Le nom qui remplit tout la remplira toujours. C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle, Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle. Des entrailles du globe à ces lettres de feu, L'oeuvre du genre humain, c'est de louer son Dieu !... » A l'heure du matin, quand le rayon d'or entre, Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'antre, Quand les baumes des nuits que l'étoile a pleurés S'exhalent des prés verts par l'aurore effleurés, Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées Qui semblent regarder de loin des soeurs aimées ; Devant l'immensité de l'Océan uni; Qui n'a ni fond ni bords comme un autre infini ;. Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes, Où dans la nuit sonore habitent les fantômes; Quand l'infini descend par quelque porc en nous, Nous touche, nous foudroie et nous jette à genoux : Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du mystère Vos pères, endormis dans leurs tombeaux sous terre, Ou que vous porterez coucher sous le gazon Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison ; De tristesse ou de joie universel emblème, Ce nom sur votre bouche éclora de lui-même. Il semble que le coeur clans son immense sein Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein. Comme un métal touché qui résonne et qui vibre, L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre. La joie, et la douleur, et l'amour, n'ont qu'un son. De notre âme, ô Seigneur! le timbre, c'est ton nom! » Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive, Qu'en son coeur plus avant chaque peuple l'écrive ! Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel, Comme on met sur leur lèvre une goutté de miel, Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère, Quelque chose de doux avant leur vie amère l... La mère à ses petits fera bégayer Dieu En leur montrant du doigt l'Invisible en tout lieu : . Et Dieu sera le mot, quelque son qui le nomme, Par qui dans l'univers l'homme saluera l'homme ! Le nom qu'appellera l'innocent en témoin, Qui dans l'oeil du coupable éclatera de loin, Que le juste outragé, mais fort de confiance, Frappera sur son sein comme une conscience, Qu'opposera le faible à son persécuteur, Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur, Le lépreux pour ami, le banni pour refuge, L'indigent pour foyer, et l'esclave pour juge, Que les infortunés, du fond de leurs douleurs, Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs, Et, quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche, L'ange recueillera ce saint nom sur sa bouche! » Entre chaque soleil bénissez-le trois fois. Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix ; Non pour que cette voix, par le nombre grossie, Aille frapper plus fort son oreille endurcie : Lui, dont l'oreille entend l'hysope végéter, Et marcher les fourmis, et le coeur palpiter, N'a pas besoin d'écho qui remplisse son temple ; Mais, pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple, Que l'adoration de tous brûle en chacun, Que vous fondiez en Dieu vos f mes en commun,. Et que celui dont l'oeil goûte mieux ses merveilles, Et dont plus de parfum embaume les corbeilles, Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents La paille de son feu pour allumer l'encens! » Choisissez entre vous les plus douces des âmes, Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes, Ceux qui sentent le plus, qui gémissent le mieux, . Et vers le firmament lèvent le plus les yeux : Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible Père, Pour que sous le soleil la famille prospère, Et que sa volonté, dans la création, S'accomplisse avec joie et bénédiction ! Qu'ils prennent à l'envi, pour former leurs cantiques, Tout ce que la nature a d'accents magnifiques, A la mer son murmure, au nuage l'éclair, Et ses plaintes à l'onde et ses soupirs à l'air, Et sa lumière à l'aube et son souffle à la rose; Que leur enthousiasme anime toute chose, Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur, Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur ! » Il est, parmi les fils les plus doux de la femme, Des hommes dont les sens obscurcissent moins l'âme, . Dont le coeur est mobile et profond comme l'eau, Dont le moindre contact fait frissonner la peau, Dont la pensée, eu proie à un sacré délire, S'ébranle au doigt divin, chante comme une lyre; Mélodieux échos semés dans l'univers, En comprenant la langue, en notant les concerts : C'est dans leur. transparente et limpide pensée Que l'image infinie est le mieux retracée, Et que la vaste idée où l'Éternel se peint D'ineffables couleurs s'illumine et se teint ! Ceux-là, fuyant la foule et cherchant les retraites, Ont avec le désert des amitiés secrètes; Sur les grèves des flots en égarant leurs pas, Ils entendent des voix que nous n'entendons pas : Ils savent ce que dit la foudre dans sa course, La vague au sable d'or, le rocher à la source, Le bulbul à l'aurore, aux forêts le zéphyr, Et dans le coeur humain le plus faible soupir. Les cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes; Écoutez-les prier, car ils sont vos prophètes : Sur l'écorce, ou la pierre, ou l'airain, écrivez Leurs hymnes les plus saints. pour l'avenir gravés : Chargez-en des enfants la mémoire docile, Comme d'un vase neuf on parfume l'argile; Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps! C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue, De force et de grandeur et d'amour revêtue, Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main, Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain,. Et que la terre, enfin, dans un divin langage, De pensée en pensée achèvera l'image! » Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme, Dans un jour éternel, tout est né d'un seul germe: Et ce germe est de. Dieu la pensée ou la loi, Qui porte toute chose avec sa forme en soi. De ce germe divin, que le temps ramifie, Tout naît, tout se nourrit et se diversifie, De sorte qu'a la fois tout est vieux, tout est neuf, Qu'un monde décrépit d'un autre monde est l'oeuf, Qu'une chose accomplie enfante une autre chose, Et que chaque existence est une apothéose Où l'être produit l'être en se transfigurant, Où tout se perpétue en un double courant ! Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre; Non, comme Jéhovah, complet et solitaire, Mais composé de deux, mâle et femelle, afin Que sa dualité lui révélât sa fin, Et que cette union de l'homme et de la femme, Qui féconde le corps et qui complète l'âme, Fût le symbole en lui de la divine loi D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi ! . Sainte et profonde loi! l'amour qui déifie Peut seul, dès ici-bas, perpétuer la vie ! Et l'Éternel lui fit la voix pour le nommer, La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer. Pour être en harmonie avec son corps fragile, Il lui donna des sens de limon et d'argile ; Et pour toucher plus loin que son oeil limité, Il lui donna le sens de l'immortalité! C'est ce sens qui, plus clair à sa première aurore, - Alors que l'homme enfant ne faisait que d'éclore, Illuminait ses yeux d'un flambeau si certain, Qu'il voyait par la foi son éternel destin Car ce n'est point le temps que l'Immuable habite. De deux mondes ainsi rapprochant la limite, Aux deux extrémités l'homme touche à la fois, Et de ces deux destins subit les doubles lois; Restituant au sol l'enveloppe grossière, Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière, Et son sens immortel, par la mort transformé Quand la terre a repris le corps qu'elle a formé, Selon que son travail le corrompt ou l'épure, Remonte ou redescend du poids de sa nature! Deux natures ainsi combattant dans son coeur, Lui-même est l'instrument de sa propre grandeur ; Libre quand il descend, et libre quand il monte, Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte. Quand il a dépouillé ce corps matériel, Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel ! La liberté nous porte entre ce double abîme De bien pour la vertu et de mal pour le crime ;. Mais la vertu s'élève et ne redescend pas, Et le crime expié peut remonter d'en bas. » La justice divine est féconde en mystère : Ne la mesurez pas aux ombres de la terre ; L'éternelle clémence à ses décrets s'unit, Et, même dans l'enfer, c'est l'amour qui punit! » Le code social, à grandir destiné, A dans notre nature un fondement inné : Cet ineffable instinct de justice suprême Qui proteste en secret en nous contre nous-même, Invisible balance où pèsent nos desseins, Dont la prière seule incline les bassins, Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole Jusqu'au cheveu qui tombe et que le vent nous vole! Mais ce code, que l'homme a transcrit de sa main, Se transforme et s'étend avec l'esprit humain. Notre raison, où Dieu reflète son image, S'élargissant toujours en contient davantage. La justice aujourd'hui peut être crime un jour. Quand. l'homme dans le ciel puisera plus d'amour, . Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice Préparera pour lui la loi du sacrifice, Loi plus sainte, où l'instinct de la fraternité Dévoûra librement l'homme à l'humanité ! » Or, voici dans ces temps, où la raison luira, La sainte loi du coeur qu'un juste achèvera! » Homme ! l'homme est ton frère, et votre père est Dieu : Dieu te sera présent en tout temps, en tout lieu ; Tu n'auras d'autre fin que lui, ni d'autre guide : S'il ne la remplit pas; ta vertu même est vicie. Tu feras triompher sur ton sens révolté, Dans ton esprit soumis, sa sainte volonté. Tu ne maudiras pas sa main dans la souffrance; Tu n'éteindras jamais en toi ton espérance : Il relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui. Tu diras : « Tout est bon de ce qui vient de lui. » Tu l'aimeras du coeur, au-dessus de toi-même, Et toute chose en lui; car lui, ton père, il t'aime! Et, pour lui rendre gloire et bénédiction, Tu mêleras son nom à la création.. n Tu ne lèveras point la main contre ton frère, Et tu ne verseras aucun sang sur la terre, Ni celui des humains, ni celui des troupeaux, Ni celui des poissons, ni celui des oiseaux : Un cri sourd dans ton coeur défend de le répandre, Car le sang est la vie, et tu ne peux la rendre. Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons, Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives, Table que chaque été renouvelle aux convives; Les racines, les fruits sur la branche mûris, Le trop-plein des rayons par l'abeille pétris, Et tous ces dons du sol où la sève de vie Vient s'offrir de soi-même a ta faim assouvie : La chair des animaux crîrait comme un remord Et la mort dans ton sein engendrerait la mort! » Tu boiras l'eau du ciel que la source distille, Et tu n'exprimeras dans ta coupe d'argile Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil, Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil. Entre l'âme et les sens, la sagesse infinie A de son doigt divin établi l'harmonie. Tu la respecteras, l'ivresse la détruit ; Quand la raison s'éteint, ton âme est dans la nuit : Dieu ne se réfléchit que dans un oeil limpide; Qui ternit le miroir, par l'âme est suicide! . » Quand ton père a parlé, sans murmure obéis; Car, devant Dieu, le père est au-dessus du fils. C'est de lui que tu tiens la vie et la parole; De toute autorité qu'il te soit le symbole ; Va, s'il te dit d'aller; et viens, s'il te dit : ü Viens. » Mets ton cou sous sa main, mets tes pieds sur les siens; Comme celle de Dieu, redoute sa colère ; Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire; D'une piété tendre honore ses vieux ans, Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs; Et quand il s'en ira dans la sombre demeure, Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure ! » Et vous n'aurez de fils que d'une seule femme, Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme ; Car Dieu vous a créé par couple un sort commun : Homme, femme, à ses yeux ne sont pas deux, mais un. Une loi symbolique, un visible mystère, Vous font en nombre égal multiplier sur terre; Pour cette vie à deux chaque couple compté N'aura qu'une pensée et qu'une volonté ! >> Vous n'épouserez pas les filles de vos mères, De peur de limiter le nombre de vos frères; Et, pour que la famille au loin s'élargissant Propage parmi tous les tendresses du sang,. Vous ne ferez jamais refluer dans sa course .Ce sang qui, dans vos coeurs, vient de la même source. Vous n'établirez pas ces séparations En races, en tribus, peuples ou nations ; Et quand on vous. dira : « Cette race est barbare, » » Ce fleuve vous limite, » ou : « Ce mont vous sépare, » Dites : « Le même Dieu nous voit et nous bénit, » Le firmament nous couvre et le ciel nous unit. » Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit; Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit ! Vous ne laisserez pas la terre aride et nue, Car vos pères par Dieu la trouvèrent vêtue. Que ceux qui passeront sur votre trace un jour Passent en bénissant leurs pères à leur tour. » Vous ne parcourrez pas la terre nourricière, Secouant au départ de vos pieds la poussière, Comme les animaux qui ne travaillent pas Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas : Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère ; Vous y posséderez votre place éphémère, Comme, au soleil assis, les hommes tour à tour Possèdent le rayon tant que dure le jour. . D Vous la partagerez entre vous, â mesure Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture; A ceux-à la oolline, â ceux-ci le vallon ; Vous la limiterez d'une borne et d'un nom, Afin que sa vertu ne dorme pas oisive, Mais qu'elle aime à, son tour la main qui la cultive, Et que l'arbre croissant pour la postériié Dise aux petits enfants l'amour qui l'a planté! » Croissez et pullulez comme des grains de sable, Sans crainte d'épuiser la source intarissable, De voir jamais manquer la terre sous vos piés, Tarir ses mamelons par vous multipliés ; Car Celui dont le doigt compte ses créatures Sait le nombre d'épis dans vos gerbes futures; Il sait combien de lait la mamelle contient : Plus on presse le sein, enfants, plus il en vient. Par un inconcevable et maternel mystère, L'homme en la fatiguant fertilise la terre ; Nulle bouche ne sent sa tendresse tarir : Tout ce qu'elle a porté, son flanc peut le nourrir ! En êtres animés transformer sa substance Semble l'unique fin de sa sainte existence : Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera ; Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.. La dernière parcelle en son sein enfouie Produira tôt ou tard les ressorts de la vie, Afin que chaque atome et que chaque élément A l'esprit à leur tour servent de vêtement, Et, s''élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange, En adoration transforment cette fange. » Chaque fois qu'à la vie un homme arrivera, Sur les coteaux sans maître on lui mesurera Un pan du grand manteau de la mère commune; Sa femme aura sa part, et deux ne feront qu'une : Et, quand de leurs amours d'autres hommes naîtront, Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront, Et vous leur donnerez à tous, un an d'avance, La moisson, le troupeau, la bêche et la semence. '» Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines, Ruches de nations, fourmilières humaines, Où les hommes, du ciel perdant l'impression, S'agitent dans le trouble et la corruption; Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes Au milieu de vos champs, et des autres distantes, Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau, Chacun ait son soleil, et son arbre, et son eau, Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre, Que vous multipliiez sans haïr votre nombre, Et que, sur votre tête, un grand morceau des cieux Des merveilles du ciel entretienne vos yeux ! . D Ton sens contemplateur, ô sainte créature, Doit se mêler sans cesse à toute la nature ; Pour s'élever d'en bas jusques au firmament, Que l'homme fraternise avec chaque élément. D Que l'homme en se cherchant jamais ne se coudoie ; Que le visage humain soit pour l'homme une joie ; La foule en se heurtant pervertit ses penchants, Et les hommes trop près des hommes sont méchants. Vous vous assisterez dans toutes vos misères, Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ; Le fardeau de chacun sera celui de tous, La charité sera la justice entre vous. Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure, La parole y sera serment sans qu'on la jure ; Votre ombre abritera le passant, votre pain Restera sur le seuil pour quiconque aura faim ; Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche, Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ; Et vous n'amasserez jamais que pour un temps, Car la terre pour vous germe chaque printemps, Et Dieu, qui verse l'onde et fait fleurir ses rives, Sait au festin des champs le nombre des convives.. » Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui, Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui ! Vous ne porterez pas un désir sur sa femme, Car la femme de l'homme est son corps et son âme ; Dérober ce trésor de son coeur à ses bras, C'est lui voler la part de son ciel ici-bas ! » Vous ferez alliance avec les brutes même : Car Dieu, qui les créa, veut que l'homme les aime : D'instinct, d'intelligence à différents degrés Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez; Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve, L'aube de la raison qui commence et se lève. Vous n'étoufferez pas cette vague clarté, Présage de lumière et d'immortalité; Vous la respecterez, car l'ange la respecte. La chaîne à mille anneaux va de l'homme â l'insecte : Que ce soit le premier, le dernier, le milieu, N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu ! » Ne les outragez pas par des noms de colère; Que la verge et le fouet ne soient pas leur salaire. Pour assouvir par eux vos brutaux appétits, Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits; Ne les enchaînez pas serviles et farouches, Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches; Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux. Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos. Du mammouth .au coursier, de l'aigle à la vipère, Tous ont la juste part du domaine du pere. Comprenez leur nature, adoucissez leur sort: Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort Entre leur race amie et notre race humaine, Votre seule ignorance a fait naître la haine : La justice entre vous rétablirait la paix. Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits. A sa meilleure fin façonnez chaque engeance, Prêtez-leur un rayon de votre intelligence; Adoucissez leurs moeurs en leur étant plus doux, Soyez médiateurs et juges entre eux tous. Que, du tigre qui" rampe au passereau qui vole, Chacun se réjouisse à l'humaine parole ! Et les loups dévorants sortiront des forêts, Et la chèvre et l'agneau se coucheront auprès, Et de tout ce qui vit la sagesse infinie Rétablira d'Éden la première harmonie ! » Si devant le Seigneur un homme fait le mal, Ayez pour le juger des lois, un tribunal; Sans venger par la mort la mort de la victime, N'ordonnez point au juge un meurtre légitime;. Ne sachez pas le nom de cet homme de sang Qui simule un forfait tout en le punissant! Quand du bien et du mal tout coeur a la science, Le juge et le bourreau sont dans la conscience : Jusqu'à ce qu'au remords le crime ait satisfait, La peine du coupable égale le forfait ; Et par la loi d'en haut la justice outragée Ne se tait dans son coeur que quand elle est vengée ! » En retour du pardon que le ciel nous accorde, Le plus beau don de l'homme est la miséricorde : Il la doit à son frère, à soi-même, à Celui Qui seul a droit de juge et de vengeur sur lui ; La vengeance ou l'erreur inventa le supplice : Ce monde vit de grâce autant que de justice. » . Ainsi parlait ce livre au doigt obéissant A qui le saint vieillard donnait son saint accent, Et le juste, et le bon, et l'honnête, et le sage, Sous ses yeux abaissés montaient â chaque page. On eût dit un rayon du soleil réfléchi Qui de chaque feuillet frappait son front blanchi, Et qui, l'illuminant d'une chaude auréole, En persuasion transformait sa parole. Et les époux, assis aux pieds du beau vieillard, Suivaient, sans respirer, ses lèvres du regard, Et, de ce monde neuf admirant les merveilles, Croyaient entendre un rêve enseigner leurs oreilles ; Et souvent le vieillard pour eux recommençait, Et chaque fois en eux leur âme grandissait. O délices sans fond de ce ciel sur la terre, Qu'ils savouraient à deux aux pieds du solitaire ! Dans leurs coeurs confondus recevoir à la fois L'ivresse de la vie et les divines lois, Se reposer d'aimer en tombant dans l'extase ! Ah ! c'est plus de nectar que n'en contient le vase ; C'est de quoi sur les pieds le faire déborder : C'est ce qu'aux deux époux Dieu semblait accorder ! Quand le divin lecteur avait fermé les pages, Cédar et Daïdha rentraient dans les bocages, L'un sur l'autre appuyés, ralentissant le pas, Des célestes accents s'entretenant tout bas, Éclairant tous les deux avec reconnaissance Ce qui restait d'obscur dans leur intelligence;. Émerveillés d'amour pour un maître si doux; Devant l'ombre de Dieu se mettant à genoux, Ou, l'un debout devant l'autre qui s'agenouille, S'essayant à prier comme l'oiseau gazouille ; Puis, quand leurs yeux venaient à rencontrer leurs yeux, Quand des saintes leçons le reflet sérieux Par degrés sur leurs fronts commençait à s'éteindre, Redevenus enfants et courant pour s'atteindre, De rires et de jeux, de repos et d'amour, Ils enchantaient ces lieux et remplissaient le jour. Ainsi coulait en miel leur vie intérieure, Et, comme dans le ciel, le temps n'avait plus d'heure. Oh ! pourquoi ces jours d'or ne durèrent-ils pas? L'ange aurait envié leur exil d'ici-bas. C'était l'heure où le soir fait tout pâlir et taire Et semble dérouler la nuit d'un sanctuaire, Où l'âme a, comme l'arbre, une ombre qui s'étend, De ses impressions crépuscule flottant, Où la pensée en soi profonde et recueillie Dans l'intime entretien de l'esprit se replie, Et, semblable au parfum qui cherche à s'élever, Veut aimer, ou chanter, ou prier, ou rêver. Les deux époux lassés de joie et d'allégresse, Marchant dans l'herbe en fleurs foulée avec ivresse, Et brisant, en passant, les rameaux lourds de fruit, Se rapprochaient de l'antre à petits pas, sans bruit, . Comme deux saints enfants, en baissant leurs paupières, S'avancent vers le seuil des maisons de prières. Car c'était le moment où le saint prosterné Leur faisait rendre grâce à Dieu du jour donné, Et, bénissant leurs nuits sous ses yeux commencées, Nourrissait leur sommeil de ces saintes pensées. Jamais l'homme divin n'avait autant tardé A venir au-devant du couple intimidé; Les jumeaux, assoupis sur la mamelle pleine, Dormaient déjà ; le son de leur paisible haleine, Qui faisait de la mère ondoyer les cheveux, Était l'unique bruit qui fît souvenir d'eux. Les époux, étonnés de ce retard du sage, Sans attendre l'appel s'approchaient davantage. Du rocher par le soir jusqu'au fond éclairé, S'encourageant l'un l'autre, ils montaient le degré, Et, l'épaule appuyée aux noirs piliers de l'antre, Contemplaient le vieillard assis à terre au centre. Sur ses maigres genoux le saint livre fermé, Par l'inspiration son front pâle animé, Des roses de la vie une légère teinte Montant d'un coeur ardent à la pommette éteinte, Comme ces feux plus vifs dont le soleil penchant D'un fugitif adieu colore le couchant; Au tremblement léger de sa lèvre plus blême On voyait le vieillard se parler à lui-même. Mais lui, comme un regard ébloui par le feu, Ne voyait nul objet entre son âme et Dieu.. « Et maintenant, Seigneur, disait-il à voix basse, Ma journée est finie et mon vieux corps se lasse. Mes jours, tu le sais bien, ont été longs et lourds! O père ! oh ! reprends-moi le fardeau de mes jours ! Rappelle à toi, mon Dieu, ton serviteur qui tombe; Je ne descendrai plus tout entier dans la tombe ; Je n'emporterai pas ton saint nom avec moi. J'ai à deux coeurs d'enfants pour hériter de toi : Ton nom, que j'ai sauvé seul du vaste naufrage, D'un monde rajeuni sera pour eux le gage. Comme ils sont nés de moi, des enfants d'eux naîtront. Aux fils de leurs amours leurs fils le transmettront : Ta grâce sur le monde en étendra la trame, Et tes adorateurs seront fils de mon âme! La terre a bu ta loi pour vivre et refleurir ! Gloire à ton nom divin ! tu vis ! je puis mourir !... » Comme il disait ces mots, et que ses mains dressées . Retombaient vers le sol du poids de ses pensées, Dans l'immobilité d'un grand recueillement, On entendit dans l'air un sourd frémissement, Semblable au vol soudain dés ailes de l'orage, Quand la foudre et l'éclair luttent dans le nuage, Et que la mer bouillonne et blanchit sur l'écueil'. Le vieillard à l'instant fut debout sur le seuil, Et, pressant contre lui leur beau groupe qui tremble, Les époux vers le ciel regardèrent ensemble. Mais à peine avaient-ils cherché des yeux dans l'air, Que, d'un vol plus bruyant et plus prompt que l'éclair, . Un navire céleste à l'étrange figure, Couvrant un pan des airs de sa vaste envergure, Sur les marbres de l'antre à leurs pieds s'abattit. Du choc du char ailé tout le mont retentit, Et trois hommes sortant de ses flancs, qui murmurent, Des glaives à la main sur le vieillard coururent : « Rebelle, criaient-ils, confesse enfin les dieux. Le roc même n'a pu te cacher à leurs yeux ; En vain entre eux et toi tu mis cette distance : Tant que tu respirais pour nier leur puissance, Et que ta main gardait au monde inquiété Les semences du doute et de l'impiété, Tant que tu lui jetais, du sommet des nuages, De ton livre infernal les exécrables pages, Leur ivresse était triste et leur sommeil troublé ; Cette heure raffermit leur saint temple ébranlé : Le livre ! donne-nous ou ta vie ou le livre ! Monstre, invoque les dieux, ou tu cesses de vivre ! » Par la gorge à l'instant saisissant le vieillard, Un d'eux sur sa poitrine élève le poignard, Tandis qu'à la lueur du rayon pâle et terne Les autres, parcourant l'ombre de la caverne, Aperçoivent le livre à leurs pieds entr'ouvert, Et le groupe tremblant dans le fond découvert. Cédar, qui les prenait pour un pouvoir céleste, D'un homme foudroyé avait gardé le geste,. Et, le front sur le roc à leurs pieds prosterné, Attendait sans parler qu'ils l'eussent enchaîné. Daïdha, s'enfonçant sous l'ombre qui l'abrite, Et se collant au roc comme une stalactite, Pressait si fortement ses jumeaux sur son sein, Comme pour les couvrir du poignard assassin, Qu'ils sentirent, dormant, l'étreinte maternelle, Et que leur faible cri porta le jour sur elle. Le premier qui la vit et qui la regarda Resta comme ébloui des traits de Daïdha ; La torche entre ses mains trembla comme son âme Devant cette beauté qui surpassait la femme, Et qui, dans le limon d'un monde impie et vieux, N'avait jamais brillé si céleste à ses yeux! Il appela de l'oeil les autres sur sa trace : Ils tremblaient d'approcher, éblouis de sa grâce. Voyant sous ses cheveux ses membres qui tremblaient, Eux-mêmes rassurés s'avançaient, se parlaient : << Ces êtres, disaient-ils, d'une race plus pure, Sont-ils de notre fange et de notre nature? Est-ce une fille, un fils des hommes d'autrefois, Dont quelques-uns, dit-on, errent au fond des bois, Et que d'Adonaï les magiques entraves. Auraient pris dans le piége et retiendraient esclaves? Est-ce de sa magie une apparition? De son art infernal une création? Pour charmer son exil, ombres qu'il a fait naître, Et qui vont sous nos mains se fondre et disparaître? . Oh! si nos bras osaient les ravir à ces lieux, Quels prix nous donneraient les reines et les dieux ! Tout en parlant ainsi, leur audace enhardie Entraînait Daïdha par la peur engourdie; Et lui liant ensemble et les pieds et les bras, Mais sans serrer trop fort ses membres délicats, Comme fait l'oiseleur les pieds des tourterelles, En tremblant de froisser le duvet de leurs ailes, Ils remirent ses fils endormis sur son sein, Et vinrent accomplir leur sinistre dessein. Sous le poignard levé par la main meurtrière, Paisible et l'oeil au ciel tendu par la prière, Adonaï semblait soupirer de langueur Pour ce coup si longtemps suspendu sur son coeur, Heureux de voir son sang par ce supplice même Contre ces dieux menteurs être un dernier blasphème, Et tomber, tout brûlant de martyre et de foi; Dans la main de Celui dont il scellait la loi! Irrités de son calme et de son assurance, Essayant de tenter sa foi par l'espérance, Les bourreaux de son sein écartaient cette mort. a Non , lui seul, disent-ils, qu'il décide son sort ! A lui-même qu'il soit son juge et son supplice. » Le traînant à ces mots au bord du précipice, A l'endroit où le roc, plus droit et plus profond, Laissait l'oeil mesurer l'abîme jusqu'au fond,. L'abîme où par la mer les roches inondées Se blanchissaient d'écume à plus de cent coudées, Et dont le seul aspect au regard fasciné Faisait tourner l'esprit dans le front incliné, Ils passent une corde autour de sa ceinture ; A la crête d'un roc de bizarre structure, Comme le câble au mât, l'attachent par le bout; Et sur le bord glissant se tenant tous debout, Ils repoussent du pied le corps, qui se balance Sur le vide sans rive où la corde le lance. Le câble, que le corps fait vibrer sous son poids, Vient heurter le vieillard aux angles des parois, Et du cap mugissant l'éternelle tempête Froisse contre le roc ses membres et sa tête. Ils laissent mesurer longtemps au saint vieillard La mer, la profondeur, mille morts d'un regard. Ils contemplent ses mains, par l'horreur écartées, Saisir des rocs aigus les dents ensanglantées, L'instinct vital crisper ses vieux membres tremblants, Et de son pâle front pendre ses cheveux blancs ; Puis, quand leur cruauté pense que la torture A surmonté l'esprit et vaincu la nature, Son glaive dans la main un d'entre eux, se penchant, De la corde qui vibre approche le tranchant, Y plonge lentement la moitié de la lame : « Adonaï, dit-il, à ce fer tient ton âme! Sur le gouffre et la mort d'un fil je te suspends! Ta vie est dans un mot : dis que tu te repens, Dis que nos dieux sont dieux, que le tien est un rêve, Ou j'enfonce à l'instant l'autre moitié du glaive ! » . De son bras, à ces mots, une contraction, Imprimant à la corde une vibration, Fait rebondir trois fois, comme un poids qu'on secoue, Le vivant sur le vide où son destin se joue, Puis contre le rocher le ramène meurtri ! « Eh bien, pour achever, j'attends ton dernier cri. Parleras-tu, vieillard? Vois, la corde se broie, Et le gouffre vengeur mugit après sa proie! » Mais le vieillard, levant un oeil serein et doux : Qu'attendez-vous? dit-il; mon Dieu ! je crois en vous ! J'y croyais au séjour du mensonge et du crime, J'y croyais dans la vie, et j'y crois sur l'abîme. Que ce seul cri s'élève et revive après moi ; Dans la mort que je sens, je tombe avec ma foi ! » Dans la corde, à ce cri, la lame qui s'enfonce Au généreux martyr est la seule réponse. Les bourreaux, avançant la tète sur les bords, Regardent s'abîmer et tournoyer son corps : Les membres déchirés, les cheveux, les entrailles, Sèment de leurs lambeaux ces sanglantes murailles; Ils attendent longtemps que de son dernier choc Le bruit terrible et sourd ait remonté le roc; Il remonte à la fin du fond noir de l'abîme, Tardif, mais obsesseur, comme l'écho du crime ; Leur oreille l'entend comme tout autre son, Sans plus de repentir et sans plus de frisson Que le berger assis au penchant des collines, Qui fait rouler la pierre au fond de leurs ravines,. N'entend monter d'en bas sur le gouffre profond Le bruit d'un corps qui' tombe et qui se brise au fond. Déjà des noirs écueils une pointe avancée Du sage avait brisé la tête et la pensée; L'écume de la mer, en jouant sur ces bords, Menait et ramenait les restes de ce corps; Et les aigles, broyant ce crâne séculaire, Emportaient par lambeaux ses cheveux dans leur aire. Les bourreaux, retournant à la grotte un moment, Rallument le bois sec dans le foyer dormant, Jettent le livre saint page à page à la flamme, Le regardent brûler comme un poison de l'âme, Qui, versant dans les coeurs justice et liberté, Pouvait de son sommeil tirer la vérité. Pour que toute lueur avec lui dispersée N'en laisse pas revivre une seule pensée, Ils en jettent la cendre aux quatre vents des cieux; Mais le vent que Dieu souffle, et qui trompe leurs yeux, De cette cendre ardente où se brûlent ses ailes Emporte au monde entier les saintes étincelles, Comme un semeur divin qui sème où Dieu prescrit Pour les peuples futurs les moissons de l'esprit, Et chaque nation que la terre renferme Dans ses sillons, plus tard, en trouvera le germe... Le couple cependant, du martyre témoin, Du fond de sa terreur avait tout vu de loin.: . La voix de la victime et le bruit du supplice Leur étaient remontés du fond du précipice ; Ils attendaient pour eux les tourments du vieillard, Et leurs yeux se parlaient dans un dernier regard. Mais les hommes de sang, adoucissant leur rage, Comme on prend deux oiseaux sans froisser le plumage, Ouvrant leurs rudes mains pour saisir ces beaux corps, Les soulèvent de terre et les portent dehors, Les couchent à leurs pieds au fond de la nacelle, Et font bondir du sol leur esquif qui chancelle. Cédar et son amante, en sentant fuir le sol, Croyaient qu'un grand oiseau les emportait au vol, Et, ne comprenant rien a l'étrange mystère, D'un éternel adieu se détachaient de terre. Or ces chars, des mortels sublime invention, Dans les âges voisins de la création , Quand, sur les éléments conservant son empire, L'homme imposait ses lois à tout ce qui respire, N'étaient qu'un art humain, sacré, mystérieux, Comme un secret divin conservé chez les dieux, Et dont, pour frapper l'oeil de l'aspect d'un prodige, Les seuls initiés connaissaient le prestige. Dans la profonde nuit de leur plus haute tour, Des esclaves sacrés les dérobaient au jour : Dans les solennités de leur culte terrible. Le char, pendant la nuit, s'élevait invisible, Puis dans l'air tout à coup de feux illuminé, Planant comme un soleil sur le peuple étonné,. . On le voyait s'abattre au-dessous des nuages Comme apportant aux dieux de célestes messages ; La superstition et la servilité Assuraient le respect par la crédulité. C'est cet art disparu que Babel vit éclore, Et qu'après dix mille ans le monde cherche encore! Pour défier les airs et pour s'y hasarder, Les hommes n'avaient eu dès lors qu'à regarder, Et des ailes d'oiseau le simple phénomène Avait servi d'exemple à la science humaine. Du vaisseau de l'éther en élevant le poids, Comme sur l'Océan se soulève le bois, Les hommes, mesurant le moteur à la masse, S'élevaient, s'abaissaient à leur gré dans l'espace, Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs, Et, pour frayer le ciel à ses navigateurs, Pour garder de l'écueil la barque qui chavire, Un pilote imprimait sa pensée au navire. D'un second appareil l'habile impulsion Donnait au char volant but et direction. Au milieu de la quille un mât tendait la voile, Dont la soie et le lin tissaient la fine toile ; Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant, Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent, Engouffrait dans ses flancs un courant d'air avide, Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide, Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler, L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler. . Ainsi, par la vertu d'un mystère suprême, Un élément servait à se vaincre lui-même! Et le pilote assis, la main sur le timon, Voguait au souffle égal de son double poumon. Mais les époux, assis sous le mât qui chancelle, Et dépassant du front les bords de la nacelle, Flottaient sans rien comprendre au double mouvement Qui les engloutissait dans le noir firmament, Et les sourds sifflements de la brise nocturne Ne faisaient qu'augmenter leur effroi taciturne. Tantôt la nue en eau semblait les enfermer, Comme un vaisseau qui sombre aux gouffres de la mer; Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages, Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages; Puis, au branle orageux des ondulations, De constellations en constellations, Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes, Couraient comme le sable au souffle des tempêtes : On eût dit que le ciel, dans un horrible jeu, S'écroulait sur leur voile en parcelles de feu. Mais la barque bientôt, retrouvant l'équilibre, Sut planer, sans rouler, dans l'azur clair: et libre. A mesure qu'au but la voile s'avançait, Des teintes du matin le ciel se nuançait. Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;. Les étoiles mouraient à-haut, comme des yeux Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux ; Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre, Comme un rocher de feu lancé par un cratère, Au lieu de s'élever au nocturne plafond, Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond, Et ses rayons lointains, que rien ne répercute, Du jour et de la nuit amollissaient la lutte. Bientôt sous le navire, atteint de sa clarté, Ils virent à leurs pieds, perçant l'obscurité, Un globe pâlissant surgir des ombres vagues, Comme une île au matin qu'on voit monter des vagues. C'était la terre, avec les tâches de ses flancs, Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs, Et sa mer qui, du jour se teignant la première, Éclatait sur la nuit comme un lac de lumière. « Terre ! » dit une voix. Et par un art secret, S'abattant comme un aigle où sa proie apparaît, Le navire, égaré sur ces flots sans rivage, Sur les monts et les mers redressa son sillage, Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina, Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina. Il entendit d'en haut battre contre ses rives Les coups intermittents de ses vagues massives, Sentit monter le vent dans sa voile fraîchi, Dans le miroir des flots vit son vol réfléchi, Et, suivant le Jourdain au rebours de sa course, Par Gad et par Saphad s'éleva vers sa source. Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait, Et de Génésareth le lac éblouissait! On eût dit (lue leurs eaux pressentaient sous les âges Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages. Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir, Devant les nautoniers commençaient à blanchir ; Ils entendaient grossir cet immense murmure Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure, Comme un souffle lointain de l'inspiration Que donnerait le cèdre aux harpes de Sion. lls voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres, La bruissante mer de leurs feuillages sombres; Leurs flèches frémissaient sous le sillon grondant; L'astre du jour déjà baissait vers l'occident. Au-dessus d'une sombre et profonde vallée, La barque suspendit soudain sa course ailée, Et, comme dans une anse à l'abri du rocher Le corsaire d'Ydra plonge pour se cacher Jusqu'à l'heure où la nuit obscurcira sa voile, Le long du mât couché faisant plier sa toile, Le pilote laissa son esquif onduler Jusqu'au soir, sous la lune, au doux roulis de l'air. Comme un oiseau qui part de la branche ébranlée, La barque s'éleva vers la voûte étoilée, Doubla comme un grand cap dans le ciel menaçant Du Sannin nuageux le sommet mugissant, Du Liban qui décroît redescendit la pente Vers la plaine profonde où l'Euphrate serpente,. Et dans les libres flots d'un transparent éther Sur le ciel des géants commença de flotter. Déjà, comme un fanal qui sur l'écueil vacille, Une vaste lueur ondoyait sur sa quille! C'étaient les mille feux de l'immense Babel, Comme un rouge volcan reflété dans le ciel. L'esquif aérien, guidé par cette flamme, De l'air sous son sillon faisait gronder la lame ; Le timon frémissait dans la robuste main, Il plongea lentement dans ce cratère humain ; Comme de grandes mers qui battent leurs rivages, Un bruit sourd et croissant montait jusqu'aux nuages. Cédar et Daïdha regardaient autour d'eux, Ne sachant d'où venait ce bruit tumultueux; Involontairement ils détournaient la tête : Ils croyaient approcher d'une grande tempête, Et s'étonnaient de voir dans un ciel de cristal Le navire flottant bercé d'un souffle égal. Par degrés cependant leur oreille assourdie, Se penchant du côté de l'immense incendie, Dans l'orageux roulis de ce bruit grossissant, Crut de la voix de l'homme reconnaître l'accent : Et plus le bruit montait et croissait dans les nues, Plus leur âme sondait ces clameurs inconnues. De ces grands murs remplis par une nation, C'était au soir d'un jour la respiration, . Le bruit intermittent d'un million d'haleines Dont les vagues de l'air sont sonores et pleines, Lorsqu'une ruche humaine, avant de s'endormir, Des passions du jour semble encore frémir. Tel s'élevait du sein de la ville lointaine Le bruit qu'interrogeait leur oreille incertaine': Pas d'un peuple nombreux sous qui le sol gémit, Coups sonores du fer sur l'airain qui frémit, Roulement éternel des chars dans la carrière, Cours du fleuve encaissé dans ses marges de pierre, Grands orchestres jetant dans l'air mélodieux En métalliques voix les ivresses des dieux, Monotone soupir de la faim qui mendie, Appels retentissants au meurtre, à l'incendie, S'élevant confondus dans le calme des airs, Ne formaient qu'un seul son de tous ces sons divers. Déchirements de voix, vastes éclats de rire; Puis, du sein d'un silence où toute voix expire, Comme au bord de la mer quand le vent calme et sourd Pousse à l'écueil grondant un flot égal et lourd, Une neuvième vague, amoncelée en poudre, Éclate sur l'écueil avec un bruit de foudre, Une immense clameur s'élançant de la nuit Montait du peuple entier en tempête de bruit, Et, faisant trembler l'air dans l'atmosphère émue, Asphyxiait l'oiseau qui volait dans la nue. A cette grande voix de ce monde nouveau, L'esprit des deux amants tournait dans leur cerveau, Et leur coeur tout tremblant, que la terreur resserre, Sentait le contre-coup des clameurs de la terre;. Leurs tempes oubliaient de battre, et le frisson Sur leurs membres glacés courait avec le son. Envolés. de leur lac, ainsi lorsque deux cygnes, Des précoces frimas voyant les premiers signes Pour dérober leurs fruits aux durs frissons du Nord, En traversant le ciel passent du bord au bord, Si leur vol les conduit sur un champ de bataillés Où deux peuples armés déchirent leurs entrailles, Sur la plaine de sang où le couple s'abat Ils entendent mugir les vagues du combat; Les cris des combattants, les éclairs de la poudre, Du cratère vivant font remonter la foudre : Dans le lac où leurs flancs aimaient ù se baigner Leur oeil avec horreur voit les vagues saigner; A ces globes de fer que le salpêtre allume Jusque dans le nuage, ils roussissent leur plume, Et, sur ces champs d'horreur qu'ils ne peuvent quitter, Leurs ailes sans ressorts n'osent plus palpiter. NEUVIÈME VISION Cependant, descendu sur l'horrible tempête. L'esquif des hautes tours rasait le sombre faîte. On eût dit à leur foule, à leurs sommets pressés, En aiguilles, en arcs, en minarets dressés, Une forêt de pierre où les granits, les marbres, Auraient germé d'eux-même et végétaient en arbres : Pyramides, palais bâtis pour des géants, Ponts immenses montant sur leurs cintres béants, Arcs sur arcs élevant de larges plates-formes ' Servant de piédestal à des monstres énormes, . Obélisques taillés dans un bloc seulement, Arrachés de la terre ainsi qu'un ossement, Et sans rien supporter s'amincissant en glaive, Dans le ciel étonné se perdant comme un rêve ! Aqueducs où grondait le fleuve aux grandes eaux, Jardins aériens portés sur mille arceaux, Dont les arbres géants, plus hauts que nos idées, Jetaient sur les palais l'ombre de cent coudées ! Colonnades suivant, comme un serpent d'airain, Des coteaux aux vallons les grands plis de terrain, Où des troncs de métal, prodigieuses plantes, Portaient à leurs sommets des feuillages d'acanthes ; Des vases où fumaient des bûchers d'aloès Pour embaumer, la nuit, la brise des palais, Ou d'éclatants foyers, flammes pyramidales, Ondoyant sous les vents, reluisaient sur les dalles. Le navire, voguant sur ces mouvants réseaux, Comme un aigle au milieu de cent mâts de vaisseaux, Craignait à chaque instant de déchirer sa quille Contre une pyramide, une tour, une aiguille. A travers ce dédale il dirigeait son vol, Aux mille cris d'effroi qui s'élevaient du sol, Vers le centre éclatant des dieux, forte demeure, Qui dominait de haut la ville inférieure. Là, planant de plus bas sur le sacré séjour Où les chefs s'enfermaient dans leur jalouse cour, Ils virent, aux clartés de cent torches errantes, Dans un jardin coupé de sources murmurantes,. Aux brises sans repos d'accords mélodieux, Un innombrable essaim de déesses, de dieux, Les regardant tomber comme file une étoile, Et d'un immense cri faisant trembler leur voile. Mais avant que l'esquif, un moment suspendu, Fût au niveau des murs de marbre descendu, Celui qui paraissait régner sur cette foule Fit un geste : aussitôt, comme la feuille roule Quand le vent du midi qui vient la balayer L'amoncelle en courant et la fait ondoyer, Par le geste écartés, ces hommes et ces femmes, Montrant dans leur pâleur tout l'effroi de leurs âmes, Sans oser vers le ciel détourner un regard, Du jardin interdit s'enfuirent au hasard. Le roi seul, entouré par un groupe oéleste De femmes, de géants, indique par un geste Au pilote attentif le sommet d'une tour Dont les créneaux d'ivoire enfermaient le contour ; Il y monte â pas lents d'étages en étages, Et le navire enfin y descend des nuages ! Sitôt qu'il eut touché terre comme un oiseau, La voile s'abaissa sur son mât de roseau, Et des flancs affaissés de l'obscure nacelle, Comme des bords penchés d'un vaisseau qui chancelle, Les géants descendus saluèrent leur roi ; Débarquant les captifs immobiles d'effroi. . Comme des chiens dressés traînent, souillé d'écume, Blessé, sanglant, l'oiseau dont ils mordent la plume, Ils portèrent meurtris, dans leurs bras triomphants, Aux pieds du roi des dieux le couple et les enfants. L'aspect inattendu de cette jeune proie Arrache à tous un cri de surprise et de joie ; Un silence succède à ce ravissement. Aux clartés d'un flambeau promené lentement, Qui dans l'obscurité frappant chaque visage Semblait faire sortir un ange d'un nuage, Les deux bras soulevés par l'admiration, Les géants l'exhalaient en exclamation. Ils dévoraient des yeux, dans leur amour sans âme. Le torse aérien de cette jeune femme, Ces membres qu'ombrageaient, de sa tête à ses pies, Par l'haleine des nuits ses cheveux dépliés ; Ces épaules de marbre, où des frissons de crainte De ses sensations faisaient courir l'empreinte; Ces bras qui se tordaient d'horreur sur les carreaux, Et d'un geste impuissant repoussaient les bourreaux ; Ce cou dont la tristesse alanguissait la courbe, Comme un palmier pliant sous le fruit qui le courbe ; Cette bouche entrouverte, aux deux bords de vermeil, Grenade de damas éclatée au soleil, Et d'où semblait sortir, avec sa faible haleine, De souffrance et de doute une âme toute pleine ; Ce pli de la douleur entre ses deux sourcils, Ces perles qui brillaient sur le bord de ses cils ;. La pâleur de l'effroi, la rougeur de la honte, Répondant sur sa joue au regard qui l'affronte ; Vers Cédar enchaîné ces soupirs étouffants ; Ce sourire de mère à ses pauvres enfants ; Et ces yeux où l'éclat de cette torche errante Brillait comme un reflet de feu dans l'eau courante, Et laissait voir au fond de leur morne splendeur Comme un monde infini d'amour et de candeur! Ensuite s'arrachant à la céleste image, Et portant la clarté sur un autre visage, Ils contemplaient Cédar immobile à leurs piés, Entourant des deux bras ses genoux repliés, Et, comme pour cacher l'âme sur sa figure, Laissant pendre en flots courts sa noire chevelure. Sous le fer, en anneaux sur ses membres rivé, Son beau corps s'affaissait ; mais s'il s'était levé, On voyait que sa haute et robuste stature Eût dépassé les dieux de toute la ceinture. Les lourds anneaux de fer tordus par ses efforts De quelque tache bleue avaient souillé son corps ; Mais de ce corps charmant la forte adolescence, Dont la grâce partout relevait la puissance, De ses muscles naissants les palpitations Dont le regard suivait les ondulations, Dans un jeune olivier comme on suit sous l'écorce Les membrures du tronc qui révèlent sa force ; La blancheur de sa peau qu'un frissonnant duvet, Comme une ombre ondoyante, à peine relevait; . De son front foudroyé la beauté tendre et mâle, La jeunesse et la mort luttant sur son teint pâle; Son corps qui semblait à du ciel précipité, Sa taille, sa splendeur, son immobilité, Le faisaient ressembler à la pâle statue De quelque dieu de marbre à nos pieds abattue, Dont les lézards rampants craignent de s'approcher, Et qu'en la mesurant la main n'ose toucher. Insensible au regard qui tombait sur lui-même, Quand le géant orné du divin diadème, Jetant sur Daïdha un coup d'oeil de trop près, D'un avide regard profanait ses attraits, Il relevait soudain son front mélancolique, Contractait son sourcil sur son regard oblique; On voyait dans son oeil son esprit flamboyer : Cet éclair contenu paraissait foudroyer, Et ses fers, secoués d'un bond involontaire, Sonnaient comme un faisceau que le vent jette à terre; Les reines pâlissaient de frisson, et le roi Laissait tomber la torche et reculait d'effroi ! Tel quand un bûcheron dans un chêne encor tendre, Après l'avoir coupé, met le coin pour le fendre, Dans le tronc entr'ouvert s'il enfonce les doigts Pour voir saigner la séve et se tordre le bois, Les deux bords rapprochés de la profonde entaille Saisissent tout à coup l'homme dans leur tenaille ; Vainement il secoue un bras désespéré : L'arbre emporte la main qui l'avait déchiré. DIXIÈME VISION Quand le maître des dieux sur l'homme et sur la femme Dans un premier regard eut assouvi son âme, Les bourreaux prosternés racontèrent comment La mort, éclair vengeur tombé du firmament, Avait exécuté leurs volontés suprêmes, Pulvérisé l'impie et puni ses blasphèmes; Comment ce nid obscur de malédiction, D'où sortait le murmure et la sédition, Avait vu dévorer en cendre par les flammes Ce livre empoisonneur qui fascinait les âmes ; Comment, de cette grotte hôtes mystérieux, Ces deux beaux étrangers avaient ravi leurs yeux, Et comment, transportés dans la barque céleste, Ils attendaient, soumis, leur destin d'un seul geste. Au récit de la mort du traître Adonaï, Voyant du souverain le front épanoui S'éclairer comme un mont qui surgit d'un nuage, Les bourreaux , d'un tel crime imaginant le gage, Savouraient dans leurs coeurs leur sublime forfait, Et d'avance au service égalaient le bienfait. « Ministres courageux des divines colères, Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires. En leur jetant ces mots, de son pied soulevé, De cinq coups convulsifs il frappe le pavé. Au terrible signal qu'un sourd écho répète, Sortent en se courbant, d'une trappe secrète, Cinq colosses humains, exécuteurs cachés, Monstres dressés au sang, par le sang alléchés, Dont la langue arrachée assure le silence. Un fer nud à la main, chacun des cinq s'élance Sur un des cinq géants de l'esquif descendus Le fer plonge cinq fois dans leurs coeurs confondus; Le blasphème à la bouche, ils roulent. sur les dalles Aux pieds du roi des dieux, qui sourit de leurs râles; Leur âme sous ses yeux s'échappe en lacs de sang; Il joue avec l'orteil dans ce flot rougissant, Comme au bard du ruisseau, sur la grève qui fume, Un pied d'enfant distrait badine avec l'écume.. Et, quand toute leur veine a coulé de leur sein, Les froids exécuteurs de son secret dessein, Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent, Prenant les corps sanglants, sans que leurs fronts pâlissent, L'un par les longs cheveux et l'autre par les piés, Comme on lance une roche aux gouffres effrayés, Du gigantesque effort que l'élan leur imprime Par-dessus les créneaux les jettent clans l'abîme.. Du faîte de la tour, qui leur brise le front, On voit s'entre-choquer les membres et le tronc. « Maintenant, dit Nemphed, qu'ils parlent à la terre!... La mort seule et la nuit connaîtront ce mystère. Célestes confidents de mon sacré pouvoir, Qui pouvez seuls ici tout entendre et tout voir, Que ces secrets divins meurent dans vos pensées Par l'empire des cieux déjà récompensées! Nos fourbes ont conquis ce pouvoir incertain, Que la nuit rarement transmet jusqu'au matin Par nos complicités habilement tramées, Sur les âmes des dieux soumises ou charmées -Prolongeons à jamais ce suprême ascen lant ! . De leurs séditions calmons le flot grondant! Le trône veut sans fin qu'on trompe ou qu'on opprime : Malheur à qui s'arrête un seul jour dans le crime ! Un plus hardi l'atteint. aux périlleux sommets. Que nos forfaits unis ne sommeillent jamais, Et que la tyrannie d'en haut jamais rie s'use : Le prestige des forts, c'est le crime et la ruse! . Si d'un crime plus grand un autre est l'inventeur, L'empire nous échappe et passe à son auteur !... » Adonaï n'est plus; le peuple qui sommeille N'entendra plus d'en bas la voix qui le réveille. Voyez, j'ai fait le crime, et j'ai coupé la main ! De l'enfer et du ciel chef-d'oeuvre surhumain, Le hasard m'a livré ces belles créatures Dont la perfection fait honte à nos natures ; Instruments de plaisir et de séduction, J'ai des moyens nouveaux de domination ; J'ai des projets sur eux qui ne font que d'éclore... lls m'ont frappé l'esprit ainsi qu'un météore. Allez, laissez-moi seul de mon vague dessein Couver sous le secret les ombres dans mon sein ; Et vous, allez jouir des célestes délices Que ma main vous assure au prix de leurs supplices! » Puis, montrant aux muets par son doigt gouvernés Les deux jeunes amants sur le marbre enchaînés : Emportez, leur dit-il, au palais des esclaves Ce jeune enfant des bois rivé dans ses entraves; Qu'on prépare son corps avec précaution A subir des muets la mutilation. » Puis touchant les jumeaux du pied : a Qu'on les éloigne! Dit-il, et de son lait qu'une esclave les soigne. Qu'ils boivent quelques jours la vie avant la mort ! Ma sagesse, plus tard, pariera sur leur sort.. Quant à cette beauté qui les baigne de larmes, Portez-la comme un dieu sans regarder ses charmes; Mes regards l'ont choisie au milieu du troupeau : Qu'on rompe les liens qui froisseraient sa peau ! Que l'huile de la menthe et les larmes de l'ambre En rosée odorante inondent chaque membre ; Qu'on égoutte les fleurs pour composer son bain ; Que le lait soit son eau, que le miel soit son pain, Et que sur ses tapis elle n'ait pour entraves Que les bras complaisants de vingt belles esclaves ! » Il dit. Obéissant à cos accents sacrés, Et de la tour sonore inondant les degrés, Les esclaves courbés accomplissent son ordre. En vain de Daïdha l'on voit les bras se tordre ; En vain sa voix brisée invoque son amant : Le rire répond seul à son gémissement. Aux angoisses du coeur de la charmante proie, Aux soubresauts du sein sous les ondes de soie, Aux palpitations de ses muscles souffrants, Nul signe de pitié n'attendrit ses tyrans. Des grâces du supplice ils repaissent leur vue, Comme si cette femme était une statue. Nemphed, par ce' spectacle et ces cris fasciné, La suit jusqu'au palais aux reines destiné. Il détache à regret ses yeux de ce visage; Puis, le front tout rêveur et chargé d'un nuage, . Faisant pâlir de loin ses ministres tremblants, Sous ses portiques d'or il s'enfonce à pas lents; Et le front dans les mains, terrible et sombre geste, Il s'assied au banquet sur le trône céleste. Or, au bruit de ces voix, aux vapeurs de l'encens, Quelle distraction assombrissait ses sens? Aux éclats de plaisir des immortels convives, Que roulaient dans son front ses deux tempes pensives? De ce nuage obscur quel éclair sortirait?... Nemphed de sa pensée avait seul le secret. Adopté par les dieux dès sa première enfance, Sans mère, sans amour et sans reconnaissance, Dans l'intrigue des cours dès ce jour renfermé, Nul sentiment. humain en lui n'avait germé. Son âme sans attraits n'était qu'intelligence; Ses passions, orgueil, ambition, vengeance : Monter était pour lui l'univers tout entier, Quel que fût sous ses pas l'abîme ou le sentier ; Et comme il avait vu, dans les célestes luttes, Que les grands pas étaient suivis de grandes chutes, Pour gravir du pouvoir le sommet escarpé, Sa sourde ambition dans l'ombre avait rampé; Pour briser tout obstacle à sa fourbe sublime, Sa main au lieu du glaive avait saisi la lime; Soumettant à tout prix son orgueil débouté, De bassesse en bassesse il avait tant monté, Il avait tant flatté les vanités pressées, Avait tant infiltré sous terre ses pensées,. Tant servi, tant trahi de maîtres couronnés, Pour des maietres futurs d'avance 'abandonnés; Il avait tant flairé sur des ondes limpides Du vent encor dormant les invisibles rides, De tant de dieux rivaux soufflé les passions, Et tant vu remuer de flux de factions, Qu'à chaque mouvement de la vivante houle Un flot l'avait d'en bas soulevé dans la foule, Laissé tomber, repris, laissé, repris cent fois, Jeté comme une écume au piédestal des rois ! Nul sentiment humain, battant dans sa poitrine, N'avait fait dans sa marche hésiter sa doctrine, Dans son chemin couvert pitié ni repentir N'avait pu seulement d'un pas le ralentir. Pour l'ami renversé, sans regard et sans honte, L'homme n'était pour lui qu'un échelon qu'on monte, Dont on repousse, après, le corps avec mépris. Les hauteurs du pouvoir sont faites de débris. Il riait dans son coeur de l'imbécile foule Qui s'arrête h compter les corps morts qu'elle foule : « Quand au faîte escarpé l'on dirige ses pas, Malheur, se disait-il, à qui regarde en bas! » C'est ainsi que, planant sur sa caste insensée De toute la hauteur de sa froide pensée, Jusqu'au trône céleste il s'était élevé. Tel un miasme impur des marais soulevé, Traînant sur !es bas lieux sa masse infecte et sombre, De la fange exhalé croupit longtemps dans l'ombre, . Puis de ce vil niveau par degrés s'élevant, Salit de ses lambeaux les ailes de tout vent, Et, dans le ciel enfin, éclatant météore, Y fait briller sa boue à l'égal d'une aurore ! Maintenant sur le faîte, et l'abîme à ses piés, Il n'osait le sonder de ses yeux effrayés, Et, pour y résister au vent qui le secoue, Il rampait sur le trône ainsi que dans la boue. Son empire n'était qu'une, ondulation Entre les chefs déçus de chaque faction ; Et, sur ce lac bouillant de sa ruine avide, Il vivait de terreur suspendu sur le vide ! Mais, bien qu'il renfermât sa pensée en dedans, Sa domination voulait des confidents : Ministres corrupteurs d'infernales intrigues, Pour épier les coeurs et déjouer les brigues, Pour lire sur les fronts et sonder le terrain ; Pour serrer tour à tour ou ramollir le frein, Pour garder de complot la fortune du maître, Sa coupe de poison et son sommeil de traître, Des dieux inférieurs à sa grandeur vendus, De ses nuits, de ses jours, compagnons assidus, Fils secrets et brisés de sa sanglante trame, Entraient dans sa pensée et surprenaient son âme. C'est par eux qu'il tenait sous d'habiles niveaux Les partis endormis l'un de l'autre rivaux. Son règne entre les dieux ajournait seul la lutte; Même en les grandissant, il retardait sa chute.. Sabher, Azem, Akil, Serendyb, Asrafiel, Étaient les confidents des hauts secrets du ciel ; Chacun, feignant l'amour pour le tyran suprême, Dans ce chef méprisé n'adorait que soi-même, Épiant le moment de le précipiter Du faîte où leur dédain l'avait laissé monter ; Et lui, lisant du coeur la haine dans leurs âmes, Les tenait sous sa main comme un glaive à deux lames. Qui défend la poitrine et blesse en défendant. Son coeur dans un seul coeur se fiait cependant ; C'était un coeur de femme encore enfant, ravie A sa mère inconnue en venant à la vie, Fruit vert que flétrissait une injuste oppression. Mais, bien moins pour l'amour que pour l'ambition, Nemphed, déjà glacé par les neiges de l'âge, L'avait soustraite jeune au banal esclavage, Pour sa débile main préparée en appui, Et jusqu'au rang suprême emportée avec lui. Son nom était Lakmi. Sous sa douzième année Sa joue était déjà légèrement fanée ; Car le miasme impur de cet air infecté, Avant qu'elle eût fleuri, pâlissait la beauté. Mais à la majesté de sa taille élevée, A la splendeur des traits sur cette âme gravée, Au marbre de sa peau sous les parfums poli, A sa lèvre où l'orgueil naissant traçait son pli, Au tissu transparent de chevelure noire Qui de l'épaule à nu laissait briller la moire, . À l'ovale élargi de ses grands yeux de jais, D'où son âme en s'ouvrant illuminait ses traits, On voyait qu'une grande et puissante nature Avait marqué d'un sceau la noble créature, Et qu'un germe d'amour l'accomplirait plus tard, Si l'homme ne l'avait brûlée à son regard ! Mais Nemphed sous son souffle avait flétri la rose, Avant que du printemps la feuille fût éclose: Dans la corruption d'un soleil trop hâté Il avait fait mûrir son âme et sa beauté, Et, pressé d'en tirer un infernal usage, Il avait perverti lui-même son ouvrage; Il avait détaché ce coeur de tout lien, Pour l'arracher de terre et l'enchaîner au sien, Et, de tous ses forfaits instrument ou complice, Lui faire partager sa gloire ou son supplice. Il l'avait enlacée, elle aux membres de lait, A ses membres vieillis, ainsi qu'un bracelet Que rive à l'avant-bras la vierge de l'Asie, Et qu'on n'arrache plus du corps qu'avec la vie. Non que son coeur stérile aimât la tendre enfant Que son souffle tuait tout en la réchauffant; Mais il avait besoin, pour mieux filer sa trame, De se l'incorporer en se vouant son âme : Elle était le lézard espion du serpent, Qui devance au soleil le reptile rampant; Le chacal que le tigre en avant-garde lance; L'appât que le pêcheur sur les ondes balance;. L'aspic au dard de feu, sur soi-même endormi, Que sur les bords du Nil un perfide ennemi Glisse dans la corbeille et cache sous la rose, Pour distiller la mort à la main qui s'y pose ! Dès ses jours innocents pervertie à dessein, Lui-même avait versé le poison dans son sein Comme on élève une âme à la chaste innocence, A la perversité façonnant son enfance, Il avait renversé par cet art infernal Dans ce coeur tout à lui le vrai, le bien, le mal, Donné d'une vertu le nom à chaque vice, A la sincérité préféré l'artifice, L'audace à la pudeur, la haine à l'amitié, La cruauté railleuse à la tendre pitié; Et selon que l'enfant, de poison allaitée, De malice et de crime était plus infectée, L'instruisant par degrés de forfait en forfait, Il la récompensait du mal qu'elle avait fait; Et pour horrible prix de cette horrible escrime, Il lui donnait la joie avec l'orgueil du crime!... Mais le dernier degré de cette instruction Était l'oeuvre accompli : dissimulation ! Aussi l'âme enfantine à cet air exposée, Humant l'odeur du sang au lieu de la rosée, Par émulation torturant ses penchants, Couvrait d'un front naïf l'astuce des méchants : . De génie et de grâce également douée, Belle, tendre, pensive, et pourtant enjouée, Savante en tous ces arts dont la corruption S'efforçait d'exalter l'ardente passion, A trouver dans les mots de si brillants symboles Que la nature vit et sent dans les paroles, A composer, des sucs exprimés par ses mains, Des philtres qui versaient des songes surhumains, A simuler du geste ou l'amour ou la haine Qu'écrit la passion sur la figure humaine, A passer à son gré du rire faux aux pleurs, A nouer ses cheveux en y tressant des fleurs, A donner au contact de ses lèvres errantes L'odeur et le frisson des brises enivrantes, A fasciner tout ceil tombé dans son regard, A remuer le coeur, même au sein du vieillard. Nemphed, qui de ces dons décorait son ouvrage, Les faisait servir tous à son infâme usage. Bien qu'il fît son jouet de cet être charmant, Ce jouet dans ses mains était un instrument, Instrument de forfaits, dont la grâce et l'enfance Écartaient de l'esprit jusqu'à la défiance. C'est Lakmi qui semait, par de rusés discours, La discorde et l'envie, atmosphère des cours ; Qui fomentait la haine et soufflait les cabales Pour nouer ou briser des intrigues rivales. C'est elle qui, sous l'air d'un enfant indiscret, Laissait comme échapper de son coeur un secret;. Secret qui, du tyran servant l'hypocrisie, Déroutait des rivaux la sombre jalousie, Et, détournant leurs yeux vers quelque faux dessein, Au véritable coup leur découvrait le sein. C'est elle qui, des coeurs épiant les ivresses, Leur surprenait un mot fuyant sous des caresses, Et, comme une tisseuse au doigt sûr et subtil, Du seul bout de la trame ourdissait tout le fil ; Elle qui, préparant le piége où l'on trébuche, Attirait en riant la victime à l'embûche, Tandis que le poignard dans l'ombre suspendu La frappait, sans briller, d'un coup inattendu ; Elle qui, consommant des cruautés plus lentes, Savait broyer la mort dans le venin des plantes, Cacher entre ses dents l'imperceptible dard Qui d'un trépas soudain étonnait le regard : Car, dans ce noir palais de ruse et de malice, Toute lèvre en buvant soupçonnait le calice ; Et pour verser la mort il fallait, ô stupeur! Qu'un enfant venimeux la lançât dans le coeur. Par l'orgueil, et par l'or, et par mille délices, Nemphed récompensait ces ténébreux services : Elle jouait en reine avec le sceptre d'or, Puisait, à son désir, dans le divin trésor, Attachait à son front le sacré diadème, Ou passait à son doigt l'anneau, signe suprême, Et dont le seul aspect, du souverain des dieux Faisait exécuter l'ordre silencieux. . Dans un palais touchant aux célestes demeures, Cent esclaves choisis lui variaient les heures : Les uns sous ses regards faisaient germer les fleurs, Pour revêtir le sol de suaves couleurs; Les autres, de l'air même humectant les haleines, Vidaient et transvasaient les urnes toujours pleines, Ou, des arbres trempés agitant les rameaux, Donnaient au vent le froid et la senteur des eaux; Ceux-là faisaient pleuvoir, d'arcades en arcades, Sur les gazons perlés l'écume des cascades ; Ceux-ci lui mariaient, au caprice des sens, Les saveurs du festin tout embaumé d'encens; D'autres, pour la porter dans ses célestes chambres, En corbeille animée assouplissaient leurs membres, De peur que sous le poids de son corps étendu Le muscle de leurs bras n'eût un pli défendu. Lakmi multipliait, fidèle à la coutume, L'éclat de sa beauté par l'éclat du costume, Et dans des yeux ravis longuement s'admirait En face du cristal où flottait son portrait; Non que l'enivrement qu'elle avait d'elle-même Fût ce besoin secret de charmer cc qu'on aime, Mais ce besoin jaloux d'écraser d'un coup d'oeil Des rivales beautés la malice et l'orgueil. Elle sortait de à séduisante et rieuse; Éblouissant d'attraits la foule curieuse. Abeille matinale à butiner son thym, Couvrant son coeur profond d'un visage enfantin,. Elle errait à son gré dans cc palais des vices, Pour prendre tous les coeurs à ses vils artifices. Tantôt elle tendait l'astucieux filet De ses ruses de femme aux sens qu'elle troublait ; Dans les coeurs alléchés semait les espérances, Affectait des penchants, montrait des préférences, Jetait ces demi-mots dont le sens fait rêver, Par ses adorateurs les laissait achever. Tantôt, dans les accès d'un abandon folâtre, Se donnant en spectacle à la foule idolâtre, Par la danse ou le son du luth mélodieux Elle enchantait l'oreille et captivait 'les yeux; Ame parmi ces corps, sa vive intelligence Dominait les instincts de cette vile engeance. Le sourire hébété l'applaudissait toujours. Tantôt s'interrompant par quelques fous discours, Comme un enfant distrait qu'un vol de mouche entraîne, Déposant, pour jouer, la majesté de reine, Aux regards étonnés des femmes, des géants, Elle allait se mêler aux plaisirs des enfants, Se laissait défier aux luttes et aux courses, Jouait avec le sable ou l'écume des sources, Trempait comme eux ses pieds, et de ses vêtements Semait sur les gazons l'or et les diamants; Comme si de ses jeux la présence et l'image L'arrachaien à son rang et lui rendaient son âge! Aussi toutes les voix partout la demandaient; Tous les fronts à ses yeux, sombres, se déridaient. Sous la fausse couleur dont il gardait, l'empreinte, Le sien à force d'art écartait toute crainte. . On oubliait, auprès de cet être charmant, Que l'ombre de Nemphed la couvrait constamment ; On se laissait séduire à sa première vue : Ainsi lorsque la foudre éclate dans la nue, Incendiant la mer de la flamme des cieux, D'enfants assis au bord un groupe insoucieux Pour voir ce feu du ciel se penche du rivage. Et joue avec l'éclair qui n'en est que l'image. A ces banquets des dieux, aux pieds du maître assise Comme un oiseau privé, seule elle était admise, Et Nemphed, du pouvoir pour oublier le poids, Roulait de ses cheveux les ondes dans ses doigts. Des autres confidents l'astucieuse troupe S'écartait par respect du redoutable groupe ; Ces dieux inférieurs sur les degrés du ciel S'asseyaient à des rangs séparés. Asrafiel, Le plus grand, le plus beau de ces Titans célestes, Les dominait du front, du regard et des gestes ; On voyait que la. terre avait, en le formant, De la matière en lui prodigué l'élément, Et, du feu des volcans que le tonnerre allume, En secouant la torche animé cette écume. La voûte de granit sentait sa pesanteur, Sa taille des piliers égalait la hauteur; Comme les noeuds du bois qui font renfler l'écorce, Ses muscles au repos articulaient sa force, Et sur sa nuque, égale aux nuques de taureau, Au moindre mouvement palpitaient sous la peau.. Ses bras nerveux, noués à l'épaule robuste, Sur ses flancs onduleux pendaient le long du buste ; Ses larges pieds posaient au sol comme du plomb; Et ses membres, gardant l'équilibre et l'aplomb Même quand sous un poids penchait son tronc de marbre, Rassuraient le regard et ressemblaient à l'arbre Qui, dans Ie roc profond sous terre enraciné, Balance aux vents ses bras sur sa base incliné. La foule des géants frissonnait à sa vue ; Sa main était l'étau, son poignet la massue; Le peuple, à qui la force imprime le respect, Le craignait, l'admirait, s'ouvrait à son aspect, Et ne comprenait pas comment ce corps superbe, Sous les pieds de Nemphed se courbant comme une herbe, Servait sa perfidie et son ambition, Ni comment le serpent enchaînait le lion. Mais cette force était son âme tout entière; Ses passions étaient celles de la matière ; Un seul doigt remuait ces immenses ressorts : La flamme du plaisir qui couvait dans ce corps. Le front sans profondeur et fuyant en arrière N'ombrageait qu'à demi la saillante paupière ; Le globe de ses yeux, d'un azur pâle et clair, Dont la lourde paupière amortissait l'éclair, Bien que vaste et sortant comme à fleur du visage, Semblait toujours trempé d'un humide nuage,. Et, regardant à vide à travers ce brouillard, En lui-même jamais ne rentrait son regard. Dans ses canaux renflés la sonore narine. Aspirait à grands flots le vent dans sa poitrine : Sa joue, où de la flamme ondoyait la couleur, Trahissait de son sang la brutale chaleur ; Dans ses regards perdus, sur ses lèvres épaisses, Circulaient les vapeurs de ses lourdes ivresses ; Et sur son sein le poil épais et chevelu Flottait comme la soie aux flancs du bouc. velu. L'amour seul d'Asrafiel enflammait l'énergie, Et l'empire pour lui n'eût été que l'orgie. Il regardait Lakmi jouant sur les genoux Du souverain des dieux avec un oeil jaloux, Et son âme, en secret savourant ses caresses, Se noyait dans ses yeux, s'enchaienait dans ses tresses. A côté d'Asrafiel, mais moins fort et moins grand, Le féroce Sabher s'asseyait à son rang ; Sabher, le plus cruel et le plus sanguinaire, De, ces dieux inhumains sous qui tremblait la terre. Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas ; Ses pères les géants l'appelaient le Trépas. Coeur de lièvre au combat, coeur de tigre au carnage ; Sa cruauté sans borne était son seul courage. Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur, Et l'on avait pour lui le respect de l'horreur. Des voluptés du meurtre il faisait ses délices, Toute sa joie était d'inventer des supplices.. Pour savourer le coup prolongeant le tourment; Il ne donnait la mort qu'avec raffinement. Cette panthère humaine en présentait les formes : Ses gigantesques bras étaient longs et difformes ; Ses membres disloqués, mal attachés au corps, S'emmanchaient pesamment à son buste distors; Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes; Ses flancs, vides de coeur, s'enfonçaient sous ses côtes; Son front, petit et bas, dégarni de cheveux, Remuait agité d'un tremblement nerveux. Sur son ceil faux et gris sa paupière ridée, Comme par la clarté du jour intimidée, Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait. Un sourire indécis sur sa bouche flottait, Et laissait éclater entre ses lèvres pâles Des dents que séparaient de larges intervalles, Et qui, faisant le bruit d'une bouche qui mord, Semblaient broyer des os comme un tigre qui dort. Le cou tendu, l'oeil fixe, et l'oreille dressée, Dans les yeux de Nemphed il plongeait sa pensée, Cherchant à pressentir, comme un chien de boucher, Quel sang lui jetterait son vil maître à lécher. Serendyb, après lui, géant pensif et sombre, Qu'une large colonne effaçait sous son ombre, Abaissant sur la foule un dédaigneux coup d'oeil, Semblait s'envelopper d'un égoïste orgueil. . Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée Donnait l'air de l'insulte à sa forte pensée. Son oeil profond rêvait sous son épais sourcil ; Les soucis allongeaient et creusaient son profil ; La morne indifférence éclatait dans ses poses; Son regard descendait de haut sur toutes choses, Comme le pied superbe et qui ne daigne pas Choisir dans la poussière où s'impriment ses pas. Le mépris des humains était son âme entière ; Il ne voyait en eux qu'une vile matière Qu'il fallait façonner à son ambition, Plier, briser, pétrir sous son oppression, Sans prêter plus l'oreille au cri qu'on leur arrache Qu'on ne la prête au bois qui gémit sous la hache, Ou qu'en foulant l'argile' un stupide potier Ne la prête au limon pétri dans son mortier ! Sans avoir de ce peuple amour, terreur ou haine, C'est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaîne. Il était l'inventeur des profanations Dont ces Titans scellaient leurs dominations; C'était lui qui, montrant un infernal génie, Rédigeait savamment l'art de la tyrannie, Et, sous le joug affreux qu'il appesantissait, Courbait le front du peuple et l'assujettissait. Segor, Azem, Jéhu, géants aux fronts sinistres, De ce palais maudit courtisans ou ministres,. Et chefs inférieurs de sourdes factions, Complétaient cette cour d'abominations. D'un vice ou d'un forfait leur horrible visage Dans la laideur des traits répercutait l'image ; Car dans la race impie, où le crime était grand, Sur la scélératesse on mesurait le rang l... Du nocturne banquet la gigantesque salle Élevait sur leurs fronts sa voûte colossale ; Les marbres, découpés en rameaux gracieux, Semblaient y soutenir les étoiles des cieux, Et la lune, y glissant comme sur un feuillage, Dans des bassins tremblants y doublait son image. A ce grand dôme a jour sous le bleu firmament, A ces eaux qui jouaient dans le marbre écumant, A ces murs entr'ouverts aux brises comme aux ondes, Aux fûts aériens de ces colonnes rondes, Où le vent, circulant comme sous les forêts, Apportait des jardins le parfum et le frais, On sentait que ces tours, ces palais de mystère, D'un inutile poids écrasaient cette terre ; Que ces arches de pierre et ces cintres béants N'étaient dans ces climats qu'un luxe de géants; Et que par cette vaine et massive structure Ils avaient par orgueil défié la nature ! Cent colonnes portaient le long entablement; Mais quand on contemplait l'étrange ameublement, Quand on portait les yeux, du cintre jusqu'aux dalles,, Sur le luxe effréné de ces murs de scandales, ' . L'âme humaine fuyait sous le dernier affront, Et les cheveux, d'horreur, se dressaient sur le front! Par des êtres vivants l'impie 'architecture, Pour enivrer les yeux, remplaçait la sculpture. Sur la frise de marbre en foule circulait Un long groupe que l'art mêlait et démêlait : Femmes, enfants, guerriers, combats, plaisirs célestes; D'autres acteurs changeaient d'attitude, de gestes, D'un long fleuve de vie intarissable cours Disparaissant sans cesse et renaissant toujours. Muets comme le marbre, ils glissaient comme l'ombre : Leur ondulation multipliait leur nombre; Rapetissés à l'oeil par leur éloignement, A peine voyait-on leur léger mouvement. On eût dit, à les voir animer cette frise, Entre l'être et la mort la matière indécise, Sous l'art surnaturel d'un magique pouvoir, Avant de vivre encor forcée à se mouvoir. Pour supporter le poids de cent mets délectables, Les dieux jamais n'usaient de trépieds ni de tables, C'était pour leur orgueil un avilissement Que d'étendre la main vers le nectar fumant D'esclaves à genoux un admirable groupe Sur leurs bras élevés leur présentant la coupe, Avec leurs doigts de neige en corbeilles tressés Imitaient devant eux des trépieds tout dressés, Essuyaient sur le marbre, avec leur chevelure, Du banquet ruisselant la lie ou la souillure,. Et, suivant attentifs les mouvements du corps, Au niveau de leur lèvre élevaient ces supports. Car ces monstres d'orgueil, enivrés d'esclavage, De leurs membres sacrés ne faisaient nul usage, Craignaient en s'en servant de les prostituer, Et ne levaient jamais leurs bras que pour tuer ! Pour leurs goûts dépravés profanant la nature, L'art changeait en forfaits jusqu'à leur nourriture; Demandant un tribut à tous les éléments, Ils écumaient le sel de tous les aliments. Pour charmer leur festin, tuant par hécatombes, La moelle des agneaux, la langue des colombes, Dans ce qui broute, ou nage, ou vole sous le ciel, Ce qui plaît au palais de plus substantiel Composait l'aliment de ces banquets célestes, Et le peuple affamé se jetait sur les restes ; La séve qu'on ravit aux rameaux mutilés, Et des baumes en fleurs les parfums distillés, Et les feux du soleil, dont les liquides flammes Des veines du pavot coulent dans les dictames, Mêlés dans leur breuvage aux larmes de l'encens, D'une ivresse éternelle incendiaient leurs sens. Disputant ce service aux plus belles esclaves, Et goûtant avec lui les mets les plus suaves, . Lakmi servait Nemphed, à ces festins sacrés, De secrets aliments dans l'ombre préparés. . Le vieillard soupçonneux ne recevait que d'elle Le breuvage effleuré par sa lèvre fidèle. Sur la fin du banquet, quand les sens alourdis D'ivresse et d'aliments paraissaient engourdis, Que les regards distraits et la lèvre rougie Semblaient préparer l'âme au comble de l'orgie, Digne délassement de leurs affreux loisirs, Un spectacle effréné variait leurs plaisirs. Ce n'était pas ce jeu, cette feinte torture Où l'art sur le théâtre imite la nature, Où le rire et les pleurs, le sang et le poignard, Font frissonner la foule en trompant le regard, Des scènes de la vie ingénieux emblème : Leur spectacle, c'était la nature elle-même, La nature surprise en ses impressions, Avec ses cris réels, son sang, ses passions, Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes, Et ses fibres à nu devant eux palpitantes ! Le peuple fournissait le drame et les acteurs. Préparant la surprise aux divins spectateurs, Un de ces vils tyrans, ourdissant cette trame, Fatiguait sa pensée à composer le drame, Et, choisissant pour scène un meurtre intéressant, Il le faisait jouer sous leurs yeux jusqu'au sang. Pour que l'illusion fût le plaisir suprême, Il fallait que l'acteur en fût dupe lui-même, Et, victime ignorant l'artifice odieux, Jouât, sans le savoir, son sang devant les dieux.. Mais pour mêler aussi, dans ces scènes infâmes, Aux supplices des corps la torture des âmes, Des plaisirs du palais l'ordonnateur brutal Les avait combinés en un drame infernal. ll avait découvert, dans le peuple servile Que ces tyrans sacrés opprimaient dans la ville, Deux amants qui dans l'ombre abritaient leurs beaux jours. Un enfant de six mois, doux fruit de leurs amours, Délices de tous deux, extase de la mère, Complétait, en l'ornant, ce bonheur éphémère. De l'asile où leurs sorts se croyaient si cachés, Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés Conduits séparément dans l'enceinte céleste, Ils tremblaient l'un pour l'autre; ils ignoraient le reste; La terreur et le doute écrasaient leur raison. La scène était la cour d'une sombre prison, Où les géants, du sein de leurs doux lits de roses, Pouvaient sans être vus contempler toutes choses. Là, du drame réel les funèbres acteurs Agissaient sans soupçon de l'oeil des spectateurs. Ichmé, c'était le nom de la jeune captive, Sur un banc, dans un angle, était toute pensive; Ses yeux, rouges de pleurs, tour à tour regardaient Son enfant endormi, les murs qui la gardaient, Et le pan bleu du ciel où la touchante femme Avec chaque soupir semblait lancer son âme. . Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit, Inquiète, elle tendait l'oreille au moindre bruit. Tout à coup des pas sourds lui font lever la tête, Quelqu'un monte à la tour et paraît sur le faîte ; Il incline son corps sur l'abîme profond, Et son regard errant semble chercher au fond. Un cri part à la fois du sommet, de la base; lchmé lève les mains dans une folle extase : C'est Isnel, son amant, c'est son ombre ou c'est lui ; Un éclair de bonheur dans ses larmes a lui ! Ichmé, murmurait-il, oh ! quel dieu nous rassemble ! Quoi ! c'est vous que je vois? Quoi! tous les trois ensemble? Oh ! quelle nuit pourrait m'empêcher de vous voir? Mais es-tu seule au fond de cet abîme noir? Nulle oreille des murs ne peut-elle m'entendre, Nul oeil nous découvrir, nul piége nous surprendre? - Oh ! parle ! répondait la captive à l'époux, La distance et la nuit sont seules entre nous. Mon coeur abandonné s'élance à ta parole; Je te tends sur mes bras notre enfant, ton idole : Car sur mon sein tari, qui bat à ton accent, Il a souri de joie en te reconnaissant. De mon cachot obscur par une porte ouverte J'ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte, Pour faire respirer à notre pauvre enfant L'air qui tombe des nuits ici moins étouffant. Nul pas n'y retentit et nulle voix humaine ; Mon oreille n'entend rien que la rude haleine Des lions enchaînés dans ces antres obscurs, Dont les rugissements font frissonner les murs !. - O moelle de mes os, quel tourment ! quelle joie ! Sans pouvoir vous sauver, faut-il que je vous voie? Comme cette hirondelle au nid de son amour, Que ne peux-tu monter au sommet de ma tour? J'en parcours librement la haute plate-forme ; Au pied des murs déserts il semble que tout dorme. La tour sert de rempart à la cité des dieux ; Le fleuve coule en bas et brille sous mes yeux ; Des lierres où le pied glissant peut se suspendre Jusqu'aux bords du courant nous laisseraient descendre ; Et je vous porterais au delà de ses eaux, Dans l'antre où le lion cache ses lionceaux ! Mais que vois-je? en ces lieux, des gardiens oubliée, Une corde de jonc en serpent repliée Semble nouée exprès aux créneaux de la tour Pour tromper leur vengeance et pour sauver l'amour. Ichmé ! ne tremble pas ! » Il dit et la déroule, Le long des murs polis rapidement s'y coule, Et, des astres du ciel seulement aperçu, Entre des bras tremblants à terre il est reçu. Oh ! qui peindrait à l'oeil ces deux têtes pressées, Ces palpitantes mains autour du cou tressées, Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort, Ces membres fléchissant sous le poids du transport, ' Ces silences coupés de paroles rapides, Et ces mains dans les mains, et ces regards avides, Assauts multipliés des mille sentiments Que peignaient aux regards les gestes des amants? . Ils auraient fendu l'arbre et fait pleurer la pierre. Mais les dieux ! rien d'humain ne mouillait leur paupière! Arrachons-nous, dit l'homme, à ces embrassements; La lune court au ciel, profitons des moments : Sur la tour, où bientôt va poindre la lumière, Laisse-moi dans mes bras t'emporter la première. - Sauve d'abord l'enfant, dit la mère, et reviens, De ses bras détaché, me prendre dans les tiens! » Le jeune homme, à ces mots, dans une horrible transe, Prend son fils sous l'aisselle, à la corde s'élance, La presse des deux mains en renversant le front, Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc, Et, sous le double poids dont cette échelle vibre, En ménage avec soin l'ondoyant équilibre. Ichmé les suit de l'oeil et les soutient du coeur; Sa voix du jeune époux anime la vigueur. Il atteignait déjà le tiers de la muraille; Soudain de pas humains le haut des tours tressaille : L'ombre de corps géants s'y trace sur les cieux ; La corde qui soutient le fardeau précieux, Et dont le bout flottait, traînait jusques à terre, Échappe, en remontant, à la main qui la serre, De à, tenant toujours son fils, l'homme éperdu Se balance à cent pieds sur la mort suspendu. Le féroce bourreau qui fait vibrer le câble Imprime aux corps flottants un branle épouvantable; Les oscillations se doublent par le poids, On dirait que l'on veut les briser aux parois.. Comme une main terrible au branle de la fronde Fait siffler l'air froissé sous le caillou qui gronde, L'élan du mur au mur les porte en bondissant; Isnel à chaque coup les tache de son sang ; De peur que son enfant ne se brise aux murailles, Son corps est un rempart, ses doigts sont des tenailles : Tous ses membres crispés se ramassent en bloc; Il présente son front pour lui parer le choc, Prolonge sans espoir l'épouvantable lutte, Et se laisse broyer pour retarder sa chute. La mère cependant, levant vers eux les bras, Les pieds cloués au sol, les regarde d'en bas : Chaque fois que la corde éprouve une secousse. Les murs tremblent d'horreur sous le cri qu'elle pousse; Elle suit, en courant, et du geste et des yeux, La courbe que décrit son amour dans les cieux, Croyant, à chaque bond, que des doigts de son père L'enfant va s'échapper et s'écraser à terre. Mais, comme un fil tendu par la balle de plomb, Le câble lentement a repris son aplomb, Et le groupe, affermi sur le frêle pendule, Entre la double mort le long des murs ondule. On n'entend que le vent au sommet de la tour. Cependant des bourreaux sont entrés dans la cour, Et pendant que l'époux, par un effort sublime, Son enfant dans les bras, le dispute à l'abîme, Martyrisant Ichmé de rires odieux, Ces monstres effrénés l'insultent sous ses yeux. . Toutes les passions de la figure humaine, Terreur, amour, pitié, rage, torture, haine, Sur les traits contractés du père et de l'amant Se peignent à la fois dans ce triple tourment. Vingt fois ses doigts, crispés par l'horreur du supplice, Sont près de s'entr'ouvrir sur la corde qui glisse ; Vingt fois, pour écraser des bourreaux le vil coeur, Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur ; Mais chaque fois sa main, que la tendresse arrête, Se refuse à lancer ce disque sur leur tête. Surmontant son horreur par un effort nouveau, De la tour solitaire il atteint le niveau, Et, pour soustraire au moins son petit au carnage, II traverse le fleuve et repasse à la nage. o Ichmé, que la douleur prive de sentiment, Semble à ses souvenirs renaître lentement. Pour presser son enfant sur sa mamelle aride, Son bras cherche à tâtons et se referme à vide. L'affreuse vérité la réveille en sursaut. Son corps de son séant se redresse d'un saut, Sa poignante pensée en éclairs s'accumule; Autour des sombres murs, penchée, elle circule, Les deux mains en avant et n'osant les ouvrir, Comme quelqu'un qui cherche et craint de découvrir!.... Aux soupiraux des cours elle colle l'oreille, Où le fer enlacé se noue en forte treille : Repaires souterrains, loges où les lions Font vibrer en dormant leurs respirations. L'oeil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale, Mais on sent leur haleine, et l'on entend leur râle. Son coeur de mère, ô ciel ! croit avoir entendu Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu : Ce n'est pas un vain rêve, il approche, il redouble; De lourds gonds ont gémi. Son oreille se trouble ; Avec l'oeil de son âme, elle croit voir au fond ; Une confuse voix sort du gouffre profond. Aux naseaux des lions, qui rugissaient de joie, Ces pas de pourvoyeurs font pressentir leur proie; Leur souffle impétueux frémit dans les barreaux ; Isnel, l'enfant ou toi! répètent les bourreaux. Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture Jettes-y ton enfant, ou deviens leur pâture!... O comble de l'horreur! Isnel semble hésiter, Les bourreaux aux lions vont le précipiter. Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire : Doute atroce! est-ce, ô nuit, ou le fils, ou le père? Les lions couvrent tout de leur rugissement; Puis d'un enfant tombé l'affreux vagissement, Et le bruit de ses os, que leur mâchoire broie, A l'effroi de la mère ont révélé leur proie... Le sein contre la pierre elle tombe d'horreur, Ses membres convulsifs palpitent de terreur ; Au cliquetis des os que les lionceaux mordent, Ses bras désespérés sous sa tête se tordent; . Elle brise ses dents sur les barreaux de fer, Et le cri de son coeur attendrirait l'enfer. Cependant, descendu de la flottante échelle, Isnel, pour l'emporter, reparaiet devant elle : Croyant voir de son fils le barbare assassin, Son coeur, à cet aspect, se soulève en son sein. Sa voix faiblit, son pied recule; elle s'écrie : Monstre, as-tu pu donner ton enfant pour ta vie? Un père aux lionceaux jeter son propre fils! Et tu viens te montrer à la mère! et tu vis! Non! tu ne vivras pas du pur sang de mes veines. >> Elle dit; et levant un lourd faisceau de chaînes Sur la tête d'Isnel à sa voix interdit, D'un seul geste mortel le tue et le maudit! Puis tournant contre soi cette main forcenée, D'un tranchant de ces fers dont elle est enchaînée, Elle s'ouvre la veine, et son corps pâlissant S'affaisse en répandant le ruisseau de son sang ; Son beau front lentement tombe et se décolore, Elle respire à peine, elle s'indigne encore.. Tout à coup des flambeaux apportés dans la cour Sur la scène de mort jettent un affreux jour; Des tortures du coeur le féroce génie D'un dernier désespoir veut railler l'agonie! De l'erreur de la mère un bourreau triomphant Plein de vie à ses bras rapporte son enfant, Son enfant altéré qui l'embrasse et qui crie, Et presse vainement sa mamelle tarie. Puis, du lâche bourreau l'affreux ricanement Vient à son désespoir mêler l'étonnement. « C'était un jeu, vois-tu, jeune femme insensée ! D'immoler ton époux pourquoi t'es-tu pressée? Du repas des lions il était innocent. Quel lait aura ton fils? tiens, nourris-le de sang! Les monstres, à ces mots, poussent un affreux rire : D'une convulsion du coeur la mère expire, Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps!... ONZIÈME VISION A chaque acte infernal de ce lugubre drame, Le visage des dieux montrait leur joie infâme. On lisait sur leurs fronts, moites de cruauté, Que- la douleur humaine était leur volupté, Et plus ce jeu féroce outrageait la nature, Plus l'applaudissement égalait la torture. Des battements de mains la salle s'ébranlait. Du féroce Nemphed le front seul se voilait. Distrait, et sur les yeux la paupière abaissée, Il roulait dans son front quelque lourde pensée . Son empire glissant lui pesait dans la main, Et son règne d'un jour penchait sans lendemain.. « Monté, se disait-il pendant l'horrible fête, Monté de ruse en ruse à ce sublime faîte, En équilibre ainsi mon pied s'y tiendra-t-il? A de telles hauteurs tout vent est un péril. Sous l'adoration tout oeil cache l'envie ; Toute haine mesure et dévore ma vie. J'ai calmé jusqu'ici ce flot d'ambition En jetant une proie à chaque passion : Dans les plaisirs nouveaux où ma ruse les vautre, J'ai, pour les amortir, opposé l'un à l'autre; Et, comme d'une voûte en butant les parois, L'architecte soutient par le seul contre-poids Ces grands blocs menaçants suspendus sur le vide, Je marche en frémissant sous la voûte perfide De haines, de complots et de rivalité, Que soutient- un moment ma seule habileté, Mais dont un seul regard, un seul mot, un seul geste, Détachant une pierre, entraînerait le reste, Et sous mon édifice écraserait mon front. D'obéir à mes lois tous ils s'empresseront Tant que, tenus par moi dans une ardente lutte, Ils craindront, moi tombant, de tomber de ma chute ; Qu'ils croiront de mon règne avoir chacun leur part; Que leurs ambitions me feront un rempart; Et que, pour m'assurer leurs bras et leurs services, J'aurai plus d'aliments qu'eux-mêmes n'ont de vices !. » En endormant ainsi leurs désirs assouvis, J'achète d'un forfait chaque heure que je vis : Mais leur instinct de sang, leur soif de tyrannie, A la fin, je l'avoue, épuisent mon génie; Ils ont plus de désirs que leur coeur de forfait. S'ils s'éveillent un jour, du repos c'en est fait! Si d'espoir en espoir et d'orgie en orgie Je cessais d'enchaîner leur brutale énergie, Mon trône sous leurs pieds croulerait en débris. Déjà de ma grandeur ils marchandent le prix ; Déjà, sous le respect masquant leur insolence, De sourdes factions trament dans leur silence. Des coups d'oeil, des sourcils, d'obscurs chuchotements, D'un pouvoir qui s'ébranle intimes craquements, M'indiquent qu'il est temps, sous cette onde dormante, De remuer du doigt la vase qui fermente, Si je ne veux laisser le miasme mortel S'échapper pour ma perte et gronder sur l'autel ! » Asrafiel, lui surtout, m'inquiète et m'ombrage ! Je ne sais quel dégoût obscurcit son visage... Les dieux inférieurs tremblent tous devant lui II serait mon vainqueur s'il n'était mon appui. Contre ses attentats son vice me protége ; Son imbécillité se prend vite à tout piége, Pourvu que des soupirs l'y fassent trébucher; Par un nouvel appât tâchons de l'allécher : Aux mains de la beauté mettons sur lui les rênes, Jetons pour l'enflammer ce charbon dans ses veines; LA MUTE D'UN ANGE. Il ne tentera rien tant qu'il espérera, De ce poison subtil tant qu'il s'enivrera. Vil marchepied du trône où sa mollesse aspire, Que ce chien ronge un os, il oublie un empire!.., » Ainsi de sa grandeur Nemphed cuvait le fiel. Puis d'un regard oblique effleurant Asrafiel, Et feignant l'abandon d'une demi-pensée Dans des âmes d'amis négligemment versée : « Soutiens de mon pouvoir, dit-il à haute voix, Esclaves d'un seul maître, oui, mais esclaves rois! Le peuple, qu'agitait la voix de son prophète, Va ramper quelque temps comme un serpent sans tête Qui fait frémir encor la poudre du sillon, Mais qui remue en vain et n'a plus d'aiguillon. Le coeur de tout ce peuple était dans sa poitrine; Son venin dans leur sang meurt avec sa doctrine. Nous allons de leur sein, du coup déconcerté, Extirper et jeter au vent la liberté, Et d'une égalité criminelle, insensée, Jusqu'en son germe impie étouffer la pensée! Mais le germe infernal implanté dans le coeur Du pied qui l'écrasa renaît toujours vainqueur. Pour l'arracher de là nos tortures sont vaines; On dirait que le sang le roule dans les veines; Il n'est à cc venin qu'un seul contre-poison : C'est l'abrutissement de l'humaine raison ; C'est l'éblouissement e ces races esclaves Qui leur fait à genoux adorer leurs entraves :. Pour être plus grands qu'eux, tenons-les à genoux ! Ne les laissons jamais se mesurer à nous; Dépassons-les du front ainsi que des idées; . . Que nos membres divins, mesurés par coudées, Leur impriment toujours le respect par les yeux. Tous leurs sens 'leur diront que nous sommes leurs dieux. Notre premier prestige est la beauté divine; Mais depuis quelque temps cette force décline; De la nature en nous je ne sais quel affront Presque au niveau des leurs abaisse notre front; La force des géants décroît avec leur nombre, Des Titans d'autrefois nous ne sommes qu'une ombre. La majesté du ciel pâlit dans notre aspect, Et l'oeil déçu commence à douter du respect. Les empoisonnements, les meurtres et la guerre Ont éclairci les rangs des maîtres de la terre, Tandis que de sa fange un peuple plus nombreux Ose pour les compter lever les yeux sur eux, Et du temple énervé que notre bras décime Avec étonnement voit décroître la cime. Tremblons qu'à cet aspect de dégradation, Il n'en tente plus tard la profanation, Que notre abaissement ne lui soit une amorce, Et qu'à notre faiblesse il ne sente sa force. Si ce jour se levait jamais, malheur à nous! La poudre de nos pieds nous engloutirait tous; Et de la liberté l'audacieux génie Ferait sur les tyrans crouler la tyrannie !... Mais la fatalité, ce seul dieu du plus fort, Et surtout mon adresse écarteront ce sort. . Les secrets du pouvoir sont audace et prestige; Nous ferons à propos éclater le prodige; Nous les éblouirons pour mieux les asservir. La nature a changé ses lois pour nous servir ; Elle nous a livré, dans sa magnificence; Deux êtres où la terre épuisa sa puissance, Ravissement des yeux, chef-d'oeuvre de ses mains ; Beauté qui fait pâlir la beauté des humains, Et dont le fier aspect et la grâce suprême Feraient fléchir d'amour les genoux des dieux même ! Sur l'autel où languit la superstition Exposons-les au peuple en adoration : Que de nos majestés l'homme soit le symbole; Que la femme par nous transformée en idole, Et recevant ici l'encens de nos autels, Soit la beauté des dieux révélée aux mortels ! Contre de tels attraits le coeur même est sans armes ; La persuasion coulera de ses charmes, Et ce peuple, sur lui la voyant resplendir, De toute sa beauté nous sentira grandir ! » Des applaudissements partirent de la tourbe. « Mais ce n'est pas assez, continua le fourbe; Il faut dans mes desseins que cet être charmant D'un prestige plus sûr devienne l'instrument ; Que ma bonté, l'offrant en espoir aux plus braves, La donne pour épouse à mes heureux esclaves; Qu'il sorte de ses flancs un type colossal Où s'ennoblisse encor la race de Baal ! Nous préviendrons ainsi que du rang où nous sommes La race des géants tombe au niveau des hommes.. Pour mon amour jaloux je pourrais la garder ; Mais aux voeux d'un de vous je daigne l'accorder. Ma volonté sévère est l'empire du monde; C'est l'hymen d'un héros qui la rendra féconde ; Des exploits glorieux pour mon trône entrepris, Qu'elle soit pour lui seul et le but et le prix ! » Il se tut : enflammant la débauche engourdie, L'huile brûlante ainsi tombait sur l'incendie ; D'astucieux projets perfides confidents, Les géants renfermaient leur pensée en dedans, Approuvaient du regard, mais cherchaient dans leur âme Sous le poli du fer le tranchant de la lame. Cependant, comme, à l'heure où s'approchent les nuits, Les pâtres du désert assis au bord des puits, Rappelant les chameaux de la plaine stérile, Font passer devant eux leur troupeau qui défile, Tandis qu'à côté d'eux les nombreux serviteurs Dénombrent les petits au maître des pasteurs : Ainsi du roi des dieux pour réjouir la vue, De son peuple avili l'innombrable revue, Courbant sous un seul doigt mille fronts asservis, Défilait lentement par les sacrés parvis. Sur le marbre où la foule avec respect s'appuie, Ses pas silencieux ressemblaient à la pluie . Qui, découlant sans bruit sur les feuilles des bois, A peine en fait frémir les sonores parois. S'étendant, serpentant comme une énorme queue, L'épaisse immensité se déroulait par lieue. D'implacables pasteurs, des sceptres dans leurs mains, Menaient, en les frappant, ces longs troupeaux humains ; Serendyb de la voix les dénombrait : leur foule Descendait, remontait en ondoyante houle Que fait enfler sans fin le lit des océans; Écume qui fumait aux pieds de ces 'géants. Leur avilissement, empreint dans leur posture, De leurs profanateurs révélait l'imposture. Ils ne redressaient pas leur front horizontal Comme un homme qui voit dans l'homme son égal; Leurs pieds ne portaient pas leur corps droit sur sa base. Comme la brute immonde, et qu'un lourd bât écrase, Sous les verges de fer dont les bouts les frappaient, Humiliant le front en passant ils rampaient. On sentait qu'énervés jusqu'à la pourriture Ils avaient dans leur moelle abdiqué leur nature, Et descendu le vice à ce dernier degré Où ce qui nous dégrade à nos yeux est sacré ! Ils passaient, séparés en innombrables groupes. De vieillards décharnés d'abord d'affreuses troupes, Vieux restes insultés, vils rebuts de troupeau, Dont les os mutilés perçaient souvent la peau. De noirs lambeaux troués, et souillés de vermines, Par leurs mains retenus, laissaient voir leurs ruines.. Leurs côtes se comptaient sur leurs flancs amaigris; Et les contours des seins, depuis longtemps taris, Faisaient seuls reconnaître, à leurs ondes ridées, Les mères sans enfants aux mamelles vidées. Comme le vent d'hiver chasse à demi fondus De blancs flocons de neige aux fanges confondus, Où l'arbre a secoué les débris de ses branches, Ainsi se déroulaient ces mille toisons blanches, Qui laissaient entrevoir des crânes dépouillés, Et les vieux dos sans chair des corps agenouillés. Les dieux les bafouaient de paroles amères, Sans penser que peut-être ils insultaient leurs mères ; Un oeil cruel et froid les jugeait en passant. Dans leurs veines à sec on calculait le sang ; Et quand, à la langueur de sa morne attitude, Aux signes précurseurs de la décrépitude, On jugeait qu'un vieillard, par la peine vaincu, Pour servir et souffrir avait assez vécu, Comme on traîne aux égouts des carcasses immondes, Séparé des vivants, on le jetait aux ondes; Et de leur proie humaine avertis par ses cris, Les chiens sur le rivage attendaient les débris! Par ceux qui s'avançaient au milieu de la vie La troupe décharnée était bientôt suivie, De ces cruels pasteurs fort et rude bétail, Dévoué par le fouet aux sueurs du travail ; Hommes, femmes, groupés, confondus pêle-mêle, Comme le boeuf ou l'âne, ou la brute qui bêle, . Sevrés de ces instincts, de ces doux sentiments, Des coeurs liés par Dieu délicieux aimants, Ne connaissant entre eux ni fils, ni soeur, ni frère, Pouvant fouler leur mère ou coudoyer leur père, Sans qu'au fond de leur coeur la tendresse parlât, Ou que la parenté du sang s'y révélât. Nulle audace en leurs coeurs ne naissait de leur nombre ; Ils semblaient de leurs corps vouloir rétrécir l'ombre ; Ils étaient séparés, au gré de leurs tyrans, Selon leur aptitude, en métiers différents. Les uns, le dos courbé, s'accouplant de lanières, Traienaient les chars pesants dans les rudes ornières; Ou, comme des taureaux saignants de l'aiguillon, Fumaient sous le soleil dans le feu du sillon. A leurs corps déchirés par d'horribles supplices, Les yeux reconnaissaient leurs ignobles services; L'habitude pliait leurs têtes et leurs cous, Et leurs nuques gardaient les traces de leurs jougs. Les autres, pour tailler ou pour scier les pierres, Du marbre ou du porphyre excavaient les carrières; Et, pour les soulever sous leurs corps en piliers, Écrasés sous les blocs périssaient par milliers. Bien des membres manquaient a ces bêtes de somme ; Leur corps n'était souvent que la moitié d'un homme. Ceux-là, dressés par l'art à fondre les métaux, A ciseler le bronze, à tailler les cristaux,. A forger en acier le glaive sur l'enclume, A tisser en duvets ou la soie ou la plume, A souffler dans l'airain des vents mélodieux Pour enivrer de sons les oreilles des dieux; A nuancer du doigt, sur les murailles peintes, Pour leurs yeux enchantés, de merveilleuses teintes ; A donner, sous l'effort de leurs habiles mains, Au marbre le visage et les contours humains; A lécher, en rampant, sous leur langue avilie, Des pavés de leurs dieux la surface polie; A découvrir la perle, à. recueillir l'encens, Inventeurs d'autant d'arts que le corps a de sens. A ces travaux divers plié par l'habitude, Chacun de son métier conservait l'attitude; On voyait qu'avec soin ces êtres abrutis En outils animés étaient tous convertis, Et que sous leurs tyrans l'imbécile esclavage De l'image de Dieu faisait un vil rouage! Il passaient, ils passaient, squelettes de la faim, L'instrument de leur art élevé dans la main. Les dieux les regardaient, foule immonde et grossière, Comme le haut rocher voit passer la poussière : Distraits, d'un coup d'oeil même ils ne recueillaient pas Cette adoration qui montait de si bas. Subalternes tyrans commis à cet usage, Des dieux inférieurs les comptaient au passage. . Par leur oeuvre et leur nom ils les connaissaient tous; Mais, quand ils leur parlaient, leur langue était des coups. Pour mieux dompter le corps, ils persécutaient l'âme. S'ils voyaient se former entre l'homme et la femme Un de ces forts liens, un de ces saints amours Qui, pénétrant les coeurs, les joignent pour toujours, De peur que ce lien que la nature serre Ne fît naître les noms de fils, d'époux, de père, Ils arrachaient la femme aux bras de son époux Pour qu'aucun ne connût le fruit commun à tous. C'était le peuple. Après celte innombrable armée, De tout rang, de tout art, de tout sexe formée, Ainsi qu'une saison suit l'autre dans son temps, Marchait l'immense essaim des vierges ; doux printemps Qu'attendait pour faner ses roses matinales Le souffle empoisonneur des grandes bacchanales. De longs voiles flottants qui traînaient sur leurs pas Ornaient sans les cacher leurs pudiques appas. Des instruments plus doux, qui vibraient en cadence, Imprimaient à leurs pieds la grâce d'une danse ; La musique réglait leurs génuflexions; Leur file déroulait ses mille inflexions. Telle on voit en automne une immense avenue De pâles peupliers élancés vers la nue, Sous l'aquilon qui passe ensemble s'abaisser, Et comme un seul roseau soudain se redresser, Telles, en s'écoulant dans la divine enceinte, Ces vierges s'inclinaient sous la volonté sainte.-. Sur les tendres beautés victimes de leurs choix Les dieux jetaient l'horreur en étendant leurs doigts. Par des mères d'emprunt, devant les dieux conduite, La foule des enfants, hélas! venait ensuite; Misérable troupeau que chaque jour mêlait, Que l'on faisait changer et de mère et de lait, De peur que, s'attachant à ce fils éphémère, La nourrice pour lui ne prît un coeur de mère. Depuis l'âge où leurs dents tombent pour repousser Jusqu'à l'âge où, cherchant la mamelle à. sucer, Suspendus à l'épaule ou sur les bras qu'on tresse, Ils n'ont que le sourire ou le cri de détresse, Cherchant encor l'aplomb de leurs pieds chancelants, Groupes de molles chairs et de beaux membres blancs, Muets devant les dieux, ils passaient sans haleine. Tels que de blancs agneaux à leur première laine, S'enchevêtrant sur l'herbe aux appels du pipeau, Se traienent en bêlant derrière le troupeau, Tels venaient les derniers, dans l'humaine revue, Ces fruits piqués au coeur de la race déchue. Et l'écho stupéfait du morne monument Après eux répétait un long vagissement! Le peuple avait coulé tout entier comme un fleuve. Voilà ce qui restait de cette race neuve Dont le bassin du monde avait été rempli ! Voilà ce que de Dieu le criminel oubli Et l'adoration des viles créatures Avaient fait de la chair tombée en pourritures ! Voilà, quand Dieu sondait cet abîme profond Où l'homme était tombé, ce qu'il voyait au fond ! Ainsi de l'Océan quand le niveau s'abaisse, Dans le cloaque impur que sa retraite laisse L'oeil découvre effrayé, sur le rivage à nu, Les mystères d'horreur de son lit inconnu : De grands amas de fange et des marais immondes Dont le croupissement a corrompu les ondes, Où le monstre marin dans la vase échoué Expire, où le reptile au reptile est noué, Où, foulant le limon que son museau secoue, L'hippopotame seul exulte dans la boue Lorsque cette poussière eut tombé sous leurs yeux, Nemphed d'un seul regard congédia les dieux, Et rentra pour dormir dans la tour inconnue, Comme la foudre rentre et couve dans la nue. DOUZIÈME VISION La nuit, qui livre l'homme à ses réflexions, Et qui laisse à son coeur mordre les passions, Pleine de perfidie et d'embûches secrètes, Jetait sur les géants ses ombres inquiètes. Le sommeil ne bénit que des fronts innocents ; Leur lourd sommeil n'était que l'ivresse des sens, Morne assoupissement, stupeur et léthargie Du buveur effréné qui succombe à l'orgie. Tous ces fronts, où la peur secouait le remord, Ne rêvaient, assoupis, que le crime ou la mort . De leurs coeurs, en dormant, ils écartaient des glaives, Et la nuit sanglotait, pleine du bruit des rêves ! Sous ces toits convulsifs du palais endormi, Deux êtres veillaient seuls : Asrafiel et Lakmi. Asrafiel, repassant devant ses yeux l'image De la femme céleste enlevée au nuage, Ne pouvait effacer ni détacher de lui Le doux rayonnement dont ce front avait lui. Daïdha, dans la nuit seulement entrevue, D'un éblouissement troublait encor sa vue. Ces suaves contours, ces yeux, ces traits si purs, Nageaient dans l'atmosphère et flottaient sur les murs; Et s'il fermait les yeux, sous sa paupière ardente Il sentait cette image encore plus présente ; Et jamais la beauté, dans son charme vainqueur, N'avait ainsi passé de ses sens à son coeur. Il, sentait sur ses yeux, à cette seule image, Le brasier de son sein se répandre en nuage; Il aurait ' préféré le vent de ses cheveux A ces mille beautés qui devançaient ses voeux. Pour la première fois cette âme sensuelle D'un indomptable amour aspirait l'étincelle. En tombant d'un regard, cette foudre du ciel Allumait le limon dans le coeur d'Asrafiel. Il avait entendu d'une oreille inquiète Nemphed insinuer sa volonté secrète, Et des plus grands exploits pour son trône entrepris Aux Titans enflammés la promettre pour prix.. De désirs et d'orgueil son âme possédée D'abord avec espoir accueillit cette idée; Certain de conquérir par un facile effort Sur ses faibles rivaux cette palme du fort. Mais du fourbe Nemphed l'astucieuse adresse Avait jusqu'au délire irrité cette ivresse, Et le premier éclair des fortes passions Lui faisait détester ces profanations. « Exécrable vieillard, tyran lâche et caduque, Dont le sang se corrompt dans des veines d'eunuque ! Qui n'as jamais senti d'autre frisson au coeur Que celui de l'orgueil ou celui de la peur! Qui glacerais le feu sous ta peau de couleuvre ! Ah ! le fiel de tes yeux souillerait ce chef-d'oeuvre? Ah ! tu nous daignerais jeter avec mépris Ces célestes appas sous ton venin flétris? De cette fleur du ciel qui donne le vertige, J'en aurais une feuille et tu tiendrais la tige? Asrafiel à ce prix serait ton seul soutien? Sublime invention d'un coeur tel que le tien ! Prix bien digne en effet que ce bras fort se lève Pour prolonger d'un jour ton règne qui s'achève Et ravir au vautour, sous ton trône abattu, Ta carcasse maudite où nul coeur n'a battu !... » Moi plus fort et plus beau que tout ce qui respire !... Moi dont le front portait mes titres à l'empire ; . Moi qui, pour d'autres feux pouvant le dédaigner, Me sentais assez fort pour te laisser régner! Ah ! ton ingratitude à cet excès s'oublie ! Tremble ! ce mot stupide a trahi ta folie ! De ton trône ébranlé je retire le bras. Dans ton piége, à mes pieds, tyran, tu te prendras ! J'ai rampé trop longtemps, lion, sous le reptile ! Mes dents déchireront cette trame subtile Que ton hypocrisie et ton ambition Tissèrent de mensonge et de corruption. Je t'y veux secouer de ma main indignée, Comme à sa toile immonde on suspend l'araignée! Du peuple et des géants ces muscles sont l'effroi ; Ma taille au-dessus d'eux m'élève maietre et roi, Ma suprême beauté me désigne à la foule. Du trône humilié que ce monstre s'écroule ! Qui d'entre mes rivaux osera m'affronter? Qui m'en arrachera si je veux y monter? Roi qui croules avant que commence la lutte, Tombe, puisque l'amour est au prix de ta chute ! » En se parlant ainsi, tels que ceux d'un taureau, Ses muscles palpitants se tordaient sous sa peau. La veine de son front, renflée en diadème, Semblait le couronner de sa colère même. Dans la salle sonore il marchait à grands pas, En redressant le buste et balançant les bras,. Comme un athlète armé du redoutable ceste Se prépare au combat par la pose et le geste, De ses membres d'aplomb éprouve la vigueur, Et, foule à vide l'air sous son genou vainqueur. Ainsi, mêlant tout haut la rage et la menace, Son amour dans son âme enflammait son audace ; Et dans ce coeur de feu la double passion Poussait par la débauche à la sédition. Sans pouvoir s'assoupir dans sa veille farouche, Son corps impatient se tordait sur sa couche. Reposant aux genoux de Nemphed endormi, Que faisait cependant la perfide Lakmi? Dans un sommeil léger que le rêve entrecoupe, Tenait-elle en esprit le poignard ou la coupe? Ourdissait-elle en songe, en dévidant ses fils, Le sourire et la mort dans des complots subtils? Ses yeux savouraient-ils, prévoyant des supplices, Les voluptés du sang versé pour ses délices? Non : par un seul coup d'oeil son coeur était changé ; Elle avait vu Cédar, le ciel était vengé. Ce jeune homme si beau, cette humaine merveille, Tenait ses yeux ouverts et fascinait sa veille : Un seul regard l'avait dans son âme sculpté, Comme un type inconnu d'immortelle beauté. Ainsi l'éclair écrit la forme de la foudre Sur l'arbre qu'il écorce ou sur le marbre en poudre ! Ses songes de douze ans ne l'avaient pas rêvé. Ce buste sur le coude à demi soulevé, . Ces membres enchaînés, mais dont les anneaux mêmes Relevaient l'élégance et la grâce suprêmes ; Ce front qu'assombrissait l'humiliation, Mais qui se redressait sous l'indignation ; Ces forêts de cheveux rejetés en arrière, Qui roulaient sur l'épaule ainsi qu'une crinière, Au mouvement du cou découvrant tour à tour Du profil attristé l'attendrissant contour; De l'oblique regard l'humide et chaste flamme, Ces traits éblouissants de la beauté de l'âme, Beauté dont sur les sens l'effet mystérieux Touche et ravit le coeur de la splendeur des yeux, Et dont sur cette enfant la lumière imprévue N'avait jamais encore émerveillé la vue ; Ce désespoir vibrant, cette sainte douleur, Dans ses bras affaissés, dans sa morne pâleur ; Ces pleurs silencieux qui tombent sur la pierre, Ou que le courroux sèche aux bords de la paupière; Pour l'ange qu'écrasaient des démons sous leur pié, Cette admiration qu'attendrit la pitié : Tout avait remué ses entrailles de femme, Troublé son ignorance et réveillé son âme. Et puis ces longs regards de tristesse chargés Entre les deux époux devant elle échangés ; Ces yeux qui s'attiraient à, travers leur nuage, Ce visage toujours cherchant l'autre visage ; Ces lèvres de Cédar qui semblaient aspirer Le vent que Daïdha venait de respirer ;. Ces deux coeurs qui battaient à briser leur poitrine ; Ce langage sans mots que le regard devine, Qui dans un seul coup d'oeil, au profane interdit, Concentrait plus d'amour qu'un siècle n'en eût dit; Ces élans, ces soupirs, ces déchirantes poses, Ces silences, ces bras tendus : toutes ces choses Avaient à son esprit révélé dans ce jour Tout un monde nouveau de tendresse et d'amour. Amour qui l'étonnait et qui la troublait toute, Qui rajeunissait l'âme à sa première goutte, Et qui faisait tomber de ses impures mains Le calice affadi des plaisirs inhumains! Elle avait d'un coup d'oeil plongé dans les délices De cet amour des coeurs que lui cachaient ses vices, Et se disait, brûlant de l'inspirer aussi : << Je donnerais le ciel pour être aimée ainsi !... , Pour qu'un de ces regards qui font pâlir d'envie. Intercepté par moi, vînt tomber sur ma vie.» Mais comparant, d'un oeil par l'amour éclairé, Aux traits de Daïdha son front déshonoré, Sa ruse à la candeur, son astuce à la grâce, La pudique tendresse à sa virile audace, La pâleur de sa joue aux neiges de ce teint, De son abaissement elle avait eu l'instinct : Elle s'était sentie impuissante, éclipsée, Rougissant d'elle-même au fond de sa pensée ! La jalousie avait, en entrant dans son coeur, Empoisonné le dard de son amour vainqueur ; L'humiliation avait courbé sa tête, Et tous ses sentiments n'étaient qu'une tempête! . Ainsi bouillait l'esprit de Lakmi, d'Asrafiel. Tel quand un rayon d'or vient à tomber du ciel Sous la muette nuit de ces cachots funèbres Où l'oeil habitué se plaît dans les ténèbres, Perçant la profondeur de ces voiles épais, Le jour de cette nuit trouble la morne paix; Il montre sur les murs, comme une sombre lampe, Le poison qui suinte et le scorpion qui rampe ; Le coupable au cachot, qui sèche de terreur, Regrette que le jour lui montre son horreur! Ainsi ces deux enfants de beauté primitive Étonnaient cet égout de leur splendeur naïve, Et dans ce monde infect leur apparition Troublait dans son repos l'abomination. Lakmi, dont cette image embrasait la pensée; Flamme vive et légère à tous les vents versée, Sans attendre un moment, sans craindre, sans prévoir, N'avait plus qu'une idée au fond du coeur : revoir ! Revoir l'être inconnu dont le brillant fantôme L'attirait, comme à soi l'astre attire l'atome; Nemphed aurait placé la mort entre elle et lui, Qu'elle eût couru plus vite où ce front avait lui. Son sexe de la femme avait l'imprévoyance, Son âge de l'enfant avait l'impatience; Rien n'avait combattu dans son âme un désir; Sa main n'avait qu'un geste : aspirer et saisir... S'approchant doucement de son maître farouche, Dont les bras découverts pendaient hors de sa couche;. Elle arracha du doigt du tyran endormi L'anneau, signe sacré que connaissait Lakmi, Et que pour accomplir ses volontés sinistres Elle faisait briller à l'oeil de ses ministres. Ce talisman suprême enfermé dans sa main, Des cachots du palais elle prend le chemin : D'une torche enflammée elle éclaire sa route, De degré en degré descend de voûte en voûte, Glisse sous les arceaux comme un songe léger, En laissant sur les murs son ombre voltiger; Sous le dédale obscur d'immenses avenues S'enfonce à pas muets dans des routes connues ; Terrasse, en leur montrant le signe révéré, Les eunuques, gardiens de ce cachot sacré; Aux bourreaux étonnés défend avec mystère D'accomplir sur Cédar leur affreux ministère; Les écarte du geste, et, tremblant de respect, Pour la première fois se trouble à son aspect ! Le cachot de Cédar était dans les entrailles Des remparts du palais, gigantesques murailles Qui défendaient des dieux les sacrés monuments. Leurs mains avaient voûté ces massifs fondements Pour cacher aux regards, dans les flancs de la terre, L'abomination sous la nuit du mystère. Sous ces temples géants de granit et d'airain Régnait dans le silence un monde souterrain, Monde de l'imposture, où pour la tyrannie La superstition, exerçant son génie, . Des prodiges menteurs préparait les ressorts; Torturait les vivants, engloutissait les morts; Instruisait à la fourbe, initiait aux crimes ; Sous le fer et le feu mutilait ses victimes; Abîme où, sous les pieds de ces fils de Baal, Plongeait jusqu'aux enfers la racine du mal. Tout un peuple englouti dans ces antres funèbres Habitait loin du jour ces sphères de ténèbres ; Des desseins de Nemphed fourbes exécuteurs, Alchimistes, bourreaux, prêtres, mutilateurs, Faux prophètes, devins, artisans d'imposture, Dans leurs fourneaux secrets profanant la nature, Décomposant à ]'ceil, sous leurs coupables mains, La séve de l'hysope et le sang des humains ; Se vouant sous la terre à d'éternelles veilles Pour imiter de Dieu les vivantes merveilles, Lutter avec le feu, l'onde, la terre et l'air, Frapper avec la foudre et luire avec l'éclair. Les pierres de ces murs, en collines soudées, Pesaient l'une sur l'autre en blocs de vingt coudées ; Sur leur large épaisseur sept chars auraient roulé, Et sous leur cintre immense un fleuve aurait coulé ; Un torrent détourné sous ces arches profondes Dans ce lit sépulcral faisait mugir ses ondes; Du seuil de ce portique à son extrémité L'oeil n'eût pas d'un flambeau distingué la clarté. Comme de grands rameaux partant d'un tronc immense, Ces souterrains s'ouvraient de distance en distance,. Et, divergeant au loin sous le roc ténébreux, En usages divers se divisaient entre eux. L'un conduisait les pas aux gémissantes caves Où les bourreaux des dieux mutilaient les esclaves. Du cachot de Cédar illuminant le seuil, La torche de Lakmi plonge dans ce cercueil ; La lueur vacillante y glisse devant elle Et du jeune captif éblouit la prunelle; De légers pieds de femme en discernant le bruit, Il regarde sans voir du milieu de sa nuit; Et Lakmi tour à tour hardie, intimidée, Reculant vers la porte à plus d'une coudée, En revoyant ainsi cet être surhumain, Laisse échapper d'horreur la torche de sa main. Il était enchaîné par de pesantes mailles A d'énormes anneaux scellés dans les murailles; ° Une ceinture aux flancs, à la nuque un collier, Le rattachaient encore aux boucles du pilier; Des bracelets de fer noués sur sa peau tendre Empêchaient ses deux bras et ses pieds de s'étendre, Et laissaient seulement aux membres entravés Assez de liberté pour joncher les pavés. Comme un homme qui tombe abattu par la foudre, Il était renversé sur le flanc dans la poudre. Les chaînons de ses fers, qu'il ne soulevait plus, Retombaient froids et lourds sur ses membres moulus, . Sur le dos de la main à l'autre main croisée, Le visage au pavé, sa tête était posée ; Et ses cheveux épars, mêlés, souillés, tordus, Flottaient en noirs flocons sur la terre épandus. Tel qu'un homme en sursaut et dont le sang s'arrête, Au bruit soudain d'un pas, il souleva la tête. Comme deux diamants, deux grosses gouttes d'eau Brillèrent sur sa joue aux reflets du flambeau. La douleur sans espoir peinte sur son visage, Ce jour qu'il ne voyait qu'à travers un nuage; Ce morne abattement donnait à sa beauté La majesté du marbre et l'immortalité. De l'ange de la tombe on eût dit la statue. La clarté pas à pas pénétrait dans sa vue; La figure debout de la fille des dieux Avec le jour entrait plus claire dans ses yeux; Ses traits d'étonnement s'imprégnaient à mesure, Ses paupières s'ouvraient pour mieux voir la figure, Et sa lèvre, aspirant cette apparition, Palpitait de surprise et d'admiration. Lakmi le regardait dans le même silence, Comme un être indécis dont l'audace balance, Et qui craint de troubler un charme par sa voix. En voyant ruisseler des pleurs entre les doigts, D'une douleur divine en contemplant l'image, Cette douleur d'autrui passait sur son visage;. Et, sans savoir en soi quelle source coulait, De chacun de ses yeux une onde ruisselait. Tels, en se pénétrant d'un regard plein de charmes, Les yeux de deux enfants se font monter les larmes. Cédar, en découvrant ces signes de pitié, Sentait changer sa haine en muette amitié. Dans les traits de Lakmi, femme, enfant, démon, ange, De splendeur et de nuit mystérieux mélange, Son regard, où le doute avec l'espoir entrait,. Ne pouvait démêler la terreur de l'attrait : De la couleuvre ainsi que sur l'herbe on admire Le froid glace la main que la couleur attire. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux, Tantôt se regardant, tantôt baissant les yeux. Enfin, Lakmi cherchant dans le fond de son âme Tout ce qu'a de plus doux un son de voix de femme, Accent que la pitié brisait de sa langueur Et qui tremblait déjà du tremblement du coeur O fils d'Adonaï, génie, ange sans aile! Dont les pleurs font pleurer; qui pleures-tu? dit-elle. Pourquoi détournes-tu tes yeux puissants des miens? Ne briserais-tu pas d'un désir tes liens? Le ciel n'a-t-il pas mis dans ta mâle stature Une force semblable à ta grande nature? Et, si tu te levais libre de ton séant, Ne passerais-tu pas de l'épaule un géant? N'écraserais-tu pas un dieu dans chaque étreinte, Toi dont l'oeil est amour et dont le bras est crainte? Oh ! ces vers de la terre ont enchaîné leur roi ! Pourquoi me regarder de ce regard d'effroi? Cédar! si c'est ton nom, si l'humble créature Peut prononcer ce nom sans souiller ta nature, Pourquoi, sous mon regard, ce geste de stupeur? C'est à toi de parler, c'est à moi d'avoir peur ! Va, de tes oppresseurs je ne suis que l'esclave, Mais esclave de nom, qui les trompe et les brave! Confidente, instrument du vil tyran des dieux, Quoique enfant, sous son nom je règne dans ces lieux. Au seul nom de Lakmi tout tremble ou tout s'incline; Ce que mon front séduit, mon esprit le domine. Mon amour est le ciel, ma haine est le trépas ! Tout ordre cède au mien, tout seuil s'ouvre à mes pas; Je suis du roi des dieux le regard et l'oreille. Quand il parle, j'entends; pendant qu'il dort, je veille. J'ai son sceptre et sa vie entre mes faibles mains. Cet anneau du palais m'ouvre tous les chemins : Je l'ai du doigt du maître enlevé tout à l'heure, Pour porter un rayon d'espoir dans ta demeure Et détourner le fer déjà levé sur toi. Je ne sais quel instinct criait d'horreur en moi ; Je ne sais à tes pieds quelle main m'a poussée, Ni pourquoi j'entendais tes cris dans ma pensée ! Mais Lakmi pour te voir marcherait sur le feu, Et croit en te sauvant sauver bien plus qu'un dieu. Oh! ne repousse pas l'enfant qui te protége! Dans sa folle amitié ne rêve pas un piége. Ce coeur, qui n'a jamais palpité que pour soi, Infidèle â tout autre, est sincère pour toi. D'un coup d'oeil à ton sort mon âme est asservie ; J'exposerais ce coeur pour préserver ta vie! Un mot doux de ta lèvre, un rayon de tes yeux, Me récompenseraient de la perte des cieux ! Si jamais tu disais : « Lakmi, sois mon esclave ! » Oh! ma gloire serait de porter ton entrave ! Mon génie abaissé s'élèverait en moi, Et peut-être des dieux, captif, te ferait roi ! Oh !'pourquoi pleures-tu, la tête ainsi baissée? Toi pleurer ! homme-dieu, plus beau qu'une pensée ! Toi pleurer ! Oh! dis-moi ce que pleurent tes yeux. Est-ce la liberté? la lumière des cieux? Les libres horizons où s'égarait ta course? Les rameaux des forêts, la fraiecheur de la source? Ces dômes murmurants où tes pas habitaient, Où t'embaumaient les fleurs, où les oiseaux chantaient? Va ! je puis d'un seul mot, dans bien d'autres demeures, Rendre à tes yeux ravis bien plus que tu ne pleures ! Mais dis-moi seulement!... » Cédar la regarda : « Trompeuse illusion! Ombre de Daïdha ! Toi dont le front d'enfant à mes sens la rappelle Comme un son de sa voix et comme un rêve d'elle ! LA. CHUTE D'UN ANGE. As-tu, céleste enfant, voulu lui ressembler, Pour enivrer mon âme et pour me consoler? Mais sa candeur naïve est-elle sur ta bouche? Tu dis, fille des dieux, que mon destin te touche ! Tu demandes, au fond de cet enfer des dieux, Ce que roule mon coeur, ce que pleurent mes yeux? Non, ce n'est pas le jour, la montagne ou la plaine, Ni l'air pur des déserts qui manque à mon haleine, Ni l'espace sans murs, libre à mes pas errants; Ni les bois, ni les fleurs, ni les eaux des torrents ; C'est elle! .Daïdha, que tes dieux m'ont ravie ! Mon jour est son regard, et son souffle est ma vie! Mon espace est l'empreinte où s'impriment ses pas ! Mon empire est son coeur, et mes cieux sont ses bras ! Ah ! si tu me la rends, je te croirai sincère ! Tes dieux seront mes dieux !... Cédar sera ton frère ! » En lui parlant ainsi, sur ses genoux pliant, Et secouant ses fers de son bras suppliant, Cédar dans chaque mot semblait darder son âme. Lakmi sentit monter sa colère de femme ; Ce frénétique amour pour une autre beauté Fit jaillir de son coeur l'instinct de cruauté : Dans son amour jaloux, par l'amour offensée, Avilir Daïdha fut sa vague pensée ! « Oui, je te la rendrai, se dit-elle tout bas, Rebut souillé des dieux dont tu ne voudras pas! ». Mais se mordant la lèvre et dévorant sa rage, Son astuce soudain composa son visage ; Et d'un sourire amer cachant le pli moqueur, Elle attendrit sa voix comme parlant du coeur « Te la rendre, ô Cédai.' hélas! que ne le puis-je? Qui sait?... peut-être un jour ferai-je ce prodige. Mais écarte à présent ce songe de tes yeux : Elle vit réservée aux caresses des dieux; Mille amoureuses mains vont essuyer ses larmes. Les merveilles des doigts embellissent ses charmes; Cent esclaves, chargés de tromper ses loisirs, Pour les prévenir tous éveillent ses désirs. De ses maîtres ravis sa beauté la fait reine : Dans ces enivrements dont le torrent l'entraîne, On ne laissera pas à ses yeux pleins de pleurs Le loisir seulement d'épancher ses douleurs ! » Elle lut dans les yeux de Cédar que la lame De ce poignard caché pénétrait dans son âme, Et que de Daïdha l'inconstance et l'oubli Passaient comme un soupçon sur ce beau front pâli. Pour laisser ce serpent caché dans les entrailles Glacer ce coeur transi du froid de ses écailles, Sa ruse se hâta de changer de discours : « Oh ! que longues les nuits ! Oh! que tristes les jours ! . Pour l'habitant captif de cette nuit immonde, Qui se ronge le coeur sans qu'un coeur lui réponde ! Cédar! survivras-tu dans cet enfer vivant? Ah! laisse-moi venir t'y consoler souvent ! Laisse-moi, quand Nemphed fermera la paupière, La nuit, à tes côtés m'asseoir sur cette pierre, Envelopper ton front de ma tendre pitié; De tes fers, de tes maux réclamer la moitié; Te dire tous les pas faits vers ta délivrance, Et, n'étant pas ta joie, être ton espérance! » Ici la vérité, lui donnant son accent, Prêtait à sa voix molle un charme attendrissant. De l'âme de Cédar cette voix prit la route ; De pitié dans ses yeux il vit luire une goutte; Convaincu par ses pleurs, son regard s'attendrit. Assise auprès de lui, dans l'ombre, elle reprit : L'étoile du matin n'incline pas encore; Puisse durer la nuit et retarder l'aurore! Mais le jour ne doit pas me surprendre en ces lieux : Tout soupçon est un crime au coeur du roi des dieux. Profitons des moments que son sommeil nous donne. O céleste étranger qu'un mystère environne, Si tu veux accepter mon dévouement ami, Éclaire, en lui parlant, les doutes de Lakmi ; Dis-moi ton nom divin parmi les créatures, Raconte à mon esprit tes tristes aventures, De tes jours peu nombreux monte et descends le cours; Dis-moi ton ciel, ta vie, et surtout tes amours !. Ouvre-moi les secrets de ta mélancolie Comme le lis son urne au doigt qui le déplie : Tout ce que tu diras tombera dans mon sein Sans bruit, comme une pluie au milieu d'un bassin, Et n'en fera jaillir, quoique je la retienne, Qu'un peu d'eau de mon coeur qui se mêle à la tienne! Ému par ce langage et par ce son de voix, Cédar, sentant tomber des gouttes sur ses doigts, De la séduction d'une pitié si tendre,. Vaincu par le malheur, cessa de se défendre, Et le front tristement sur les mains appuyé, Par le vent de la nuit l'oeil souvent essuyé, D'un son de voix tremblant que brisait sa mémoire, Il lui fit de son coeur la merveilleuse histoire, Depuis le premier jour où, né de l'inconnu, Sous les cèdres divins il s'était trouvé nu; Où, voyant sous ses yeux une autre créature, L'amour avait en lui complété la nature ; Son indomptable instinct vers la fleur de beauté, Ses combats, ses amours et sa captivité; Les troupeaux de Phayr gardés sur les collines, De la vierge et de lui les rencontres divines, D'amour et de pitié ces fruits charmants éclos, Le courroux des pasteurs, sa chute dans les flots, De la tour de la Faim Daïdha., délivrée, S'enfuyant avec lui vers une autre contrée; Ce vieillard du rocher, père mystérieux, . De leur âme au grand jour ouvrant les faibles yeux ; . De son livre divin les voix, au regard peintes, Réveillant dans l'esprit des mémoires éteintes, Et rappelant au Dieu que l'impie a quitté Le monde enseveli dans son iniquité ; Leurs jours délicieux dans cet Éden céleste; Le char volant des dieux... Elle savait le reste. A ces touchants récits ivre d'attention, Lakmi laissait son sein sans respiration. Vers l'être merveilleux la figure penchée, Aux lèvres de Cédar la prunelle attachée, S'étonnant, frissonnant, admirant tour à tour, Par chacun de ses sens elle aspirait l'amour; Elle voyait grandir, resplendir à mesure Du céleste captif la touchante figure. Chaque mot l'enfonçait plus avant dans son coeur; Elle plongeait en lui son oeil noir et rêveur; Comme après l'avoir lue on relit une page, Elle l'interrompait au plus tendre passage, Et lui faisait redire en recueillant sa voix Des choses et des mots déjà redits cent fois ; De ses amours surtout la naissance et l'extase, Comme après avoir bu l'on égoutte le vase. Elle voulait savoir par quel attrait vainqueur Daïdha de Cédar avait conquis le coeur, Quels mots elle employait pour enchanter son âme; Ce qui l'avait ravi dans sa beauté de femme ; Et si son coeur, toujours d'un même amour rempli, N'avait jamais trouvé la langueur ou l'oubli.. Sa bouche sans haleine attendait la réponse, Comme un mourant attend un glaive qu'on enfonce. A ces tendres élans d'ineffables amours Toujours coulant du coeur et débordant toujours, Amours dont jusque-à son esprit, même en songe, N'avait vu chez les dieux que le hideux mensonge, Et dont en ces récits la chaste expression Lui semblait d'autres sens la révélation, Un nuage passait sur sa vue éblouie, Ses oreilles tintaient, son âme, évanouie, De jalousie, de honte en son sein rougissait, Et d'envieux transports tout son coeur bondissait. L'angélique miroir lui montrait tous ses vices; Et comparant sa vie à ces pures délices, A cet amour céleste à ses yeux inconnu, Elle voyait son âme impure mise à nu. Respirant l'air divin de ce magique monde, Elle sentait l'horreur de sa nature immonde, Et, comme d'un feu pur un impur aliment, Son coeur sanctifié montait en s'enflammant. Sous ce regard limpide elle sondait sa fange, Et se sentait trop bas pour ce chaste amour d'ange. Mais, malgré sa nature et son abaissement, Cet ange l'attirait d'un invincible aimant. Elle éprouvait du coeur le supplice suprême : Adorer, sans pouvoir monter à ce qu'on aime ! Oh ! si devant Cédar ce sein se fût ouvert, Quel gouffre de l'enfer il aurait découvert ! . Délire, abattement, jalousie, amour, rage! Mais ce masque d'enfant dérobait ce visage, Et, sous ces traits empreints d'apparente pitié, Son oeil n'apercevait. qu'innocente amitié. A travers le réseau d'une étroite fenêtre, La blancheur du matin, qui commençait à naître, Interrompit trop tôt ces secrets entretiens. Lakmi s'enfuit, trompant l'oeil fermé des gardiens. Avant que le sommeil qui pesait sur sa couche Eût du maître des dieux' quitté le front farouche, De son pas sur la soie assourdissant le bruit, Elle prit à ses pieds sa place de la nuit; Et remettant l'anneau, tremblante, au doigt suprême, Feignit, en méditant, de dormir elle-même. TREIZIÈME VISION Mais sous ses yeux fermés son coeur ne dormait pas : Elle eût rêvé Cédar sous la main du trépas. L'amour qui l'embrasait pour le céleste esclave Dans ses veines d'enfant roulait des flots de lave. Sa tempe dans son front ne pouvait s'assoupir, Sa respiration n'était qu'un long soupir. Elle voyait toujours son chaud regard sur elle Luire en rêve dans l'ombre; ainsi qu'une étincelle. Dans le profond silence elle entendait sa voix. Les moments écoulés semblaient couler cent fois; . De l'aurore à la nuit son attente insensée Dévorait les instants, d'heure en heure élancée, Et des siècles de nuits pleines de ses amours Aux genoux du captif lui paraissaient trop courts. En vain à son chevet les esclaves tremblantes Essayaient d'animer ses langueurs indolentes, Adoraient de son front la naissante beauté, Relevaient de ses yeux le regard velouté, Lui parlaient à l'envi du pouvoir de ses charmes, Briguaient sa confidence et pleuraient de ses larmes; En vain Nemphed, jaloux de devancer ses voeux, Passait sur son beau front la main dans ses cheveux, Et, sur ses traits charmants découvrant un nuage, Lui demandait quel songe attristait son visage. Toute sa vie avait changé sous un regard ; Elle se retirait de la foule, à l'écart, Elle cherchait la nuit des arbres les plus sombres; Le cèdre pour ses pas n'avait plus assez d'ombres; Seule, elle s'enfonçait sous leurs mornes rameaux, Les quittait pour s'asseoir pensive aux bords des eaux, Regardait tout le jour, dans les bassins de marbre., Flotter le nénufar, tomber la feuille d'arbre, Écoutait fuir la brise ou la source pleurer, Mais nulle part longtemps ne pouvait demeurer, Et, d'un instinct sans but secrètement poussée, Changeait à chaque instant de place et de pensée. Les spectacles des dieux, les féroces plaisirs, Qui de sa vie passée occupaient les loisirs,. Ne divertissaient plus sa morne léthargie ; Son coeur se détournait des horreurs de l'orgie : On eût dit qu'un rayon qui décolorait tout Lui faisait prendre enfui ses forfaits en dégoût. En voyant ces Titans, monstres à face humaine, Son adoration se transformait en haine. Si la foudre avait pu s'enflammer k sa voix, Son mépris les eût tous écrasés à la fois ! Complice involontaire, elle exécrait leurs crimes, Détournait ses regards, ou plaignait leurs victimes : Du moment où ce coeur flétri venait d'aimer, Un germe de vertu semblait s'y ranimer, Et le dégoût du vice, k défaut d'innocence, Régénérait déjà cette coupable enfance. Mais, haïssant les dieux, trop faible pour frapper, Son dernier vice au moins était de les tromper: Elle leur dérobait son coeur comme un mystère. Chaque fois que la nuit enveloppait la terre, Des cachots de Cédar reprenant le chemin, Elle disparaissait la lampe dans la main, Et venait savourer jusqu'à, la blanche aurore La contemplation de l'être qu'elle adore : Chaque absence d'un jour le lui rendait plus cher. Son coeur fondait en elle avant de l'approcher. Un mélange confus de respect, de tendresse, Ralentissait son pas pressé par son ivresse ; Et debout devant lui, le front baissé, sans voix, Elle avait aussi peur que la première fois. LA CHUTE DUN ANGE. Elle admirait de loin, clans leur morne attitude, Ces membres à leurs fers pliés par l'habitude, Ce torse tressaillant aux reflets du flambeau, Comme un dieu rajeuni qui sort de son tombeau ; Ce corps que flétrissaient les taches de l'opale, Ce visage pensif de jour en jour plus pâle, Où le duvet naissant de l'homme à son été Relevait de la peau le marbre velouté ; Et, n'osant s'élancer vers ce sein qui l'attire, Son amour contenu s'accroissait du martyre. Jusqu'à ce que Cédar eût daigné lui parler, Elle restait ainsi muette à contempler. Telle au berceau d'un fils la jeune mère assise Se penche et tour à tour se relève indécise, Sent son âme voler à ce beau front vermeil, Mais craint en le touchant de troubler son sommeil. Cependant le captif, dont cette amitié tendre Amollissait le coeur heureux de se détendre, Et qui dans cet enfant sur ses chaînes couché Ne voyait qu'un ami de son malheur touché, Par son propre malheur s'attendrissant lui-même, Impatient d'avoir un mot sur ce qu'il aime, De sentir dans sa nuit un rayon de pitié, Commençait à livrer son âme à l'amitié. Sans soupçon de l'amour sous cet âge modeste, Plus près, pour mieux l'entendre, il l'attirait du geste; Oublieux de son sexe, il n'apercevait pas Le trouble dont Lakmi frissonnait sous son bras,. Ou bien il n'imputait qu'a sa pitié naïve Le soupir qui coupait sa parole craintive, De sa voix qui changeait la tristesse et le son, Et de ses doigts glacés l'étreinte et le frisson. L'enfant en devenait plus cher à sa détresse. Elle le consolait avec tant de tendresse, Elle confondait tant, dans leurs longs entretiens, Sa pensée à la sienne et ses soupirs aux siens, Qu'elle était devenue, en sa morne demeure, Le seul doux intérêt qui lui fît compter L'heure: L'amitié naît si vite au coeur des malheureux ! Des gestes familiers déjà régnaient entre eux; Quelquefois il penchait le front sur son épaule, Comme un robuste chêne incliné vers un saule, Et laissait en silence égoutter dans son sein Les larmes de l'amour dont son coeur était plein : Pour la pauvre Lakmi voluptueux supplice! Comme un lis qui se fane entr'ouvre son calice Pour aspirer la brise et pour boire sans bruit Les gouttes de sa soif que lui répand la nuit, Elle sentait filtrer jusqu'au fond de son âme Ces pleurs qui ne coulaient que pour une autre femme; Et, de rage et d'amour tressaillant à la fois, De sa lèvre en secret les buvait sur ses doigts! Chaque nuit resserrait cette amitié perfide; Et quelquefois Lakmi, dans. ses voeux moins timide, A l'innocent plaisir que Cédar éprouvait Croyait y découvrir l'amour qu'elle rêvait! Elle quittait ses pieds enivrée d'allégresse, Heureuse tout un jour d'un seul mot de tendresse. Une nuit que Cédar, d'un ton plus languissant, De l'amour à sa voix avait donné l'accent, Et, dans l'illusion dont l'erreur le domine, Serré d'un geste étroit l'enfant sur sa poitrine, Lakmi, qu'éblouissait sa folle passion, Crut sentir son triomphe à cette pression. Un cri, de son bonheur trahissant le mystère, De son coeur éclaté jaillit involontaire. « Ah ! le feu de mon âme à la tienne enfin prend, Cédar ! s'écria-t-elle; enfin il me comprend! » Mais lui, 'comme un serpent qu'avec horreur on touche, D'un geste de dégoût s'écartant de sa couche, Et retirant soudain ses membres repliés, La laissa sur le sol se rouler à ses piés, Et, plissant de dédain sa superbe paupière, La regarda d'en haut ramper dans la poussière. L'humiliation, l'horreur, l'étonnement,, Les frappèrent tous deux de silence un moment, Tel qu'après chaque éclair échappé du nuage Un silence interrompt ou précède l'orage; Mais Lakmi, reprenant sa ruse avec ses sens, La première à la fin retrouva des accents, Pour lui baiser les pieds se traînant humble et douce, Comme un chien qui revient au pied qui le repousse :. « Je le sais, ô Cédar, le ciel est entre nous; Les mortels ne devraient te parler qu'à genoux. .J'aurais dû pour toujours étouffer dans mon ame Cet amour dont un mot a révélé la flamme, Et, comme le charbon clans la main renfermé, Ne découvrir mon coeur qu'en cendre consumé! Et pourtant cet amour dont l'aveu seul t'outrage Involontairement n'est-il pas ton ouvrage? N'as-tu pas relevé mon front humilié? N'as-tu pas rassuré mon amour par pitié? N'as-tu pas approché de ton sein qu'il adore Ce coeur où l'étincelle était dormante encore? C'est toi qui l'allumas de ton souffle de dieu, Est-ce ma faute, ô dis! si la paille a pris feu? Si ton divin regard, qui consumerait range, En tombant sur la terre a consumé ma fange? Tout mon crime, ô Cédar ! c'est toi qui l'as commis! Mais moi , je l'expierai d'un coeur humble et soumis. Frappe-moi ! punis-moi du culte qui m'embrase ! Je bénirai ton pied si c'est lui qui m'écrase ! J'adorerai de toi jusques à ton mépris! Esclave sans espoir, je servirai saris prix ; A quelque abaissement qu'un geste me ravale, Je mettrai mon orgueil à servir ma rivale ! De mes mains, pour tes yeux, j'ornerai ses appas ! Je serai devant toi le tapis de ses pas ! Je t'en entretiendrai pour tromper mon attente ; Tu me diras : « Je l'aime, » et je serai contente! Je trouverai ma joie où d'autres ont leurs morts. Mais ne me chasse pas de l'ombre de ton corps ; . N'écrase pas du pied ta rampante couleuvre !... Laisse-moi de ta fuite en secret ourdir l'oeuvre. Ronger comme un lézard les murs de cette tour. Te rendre à la lumière, aux déserts, à l'amour; Et de tes fers tombés brise après ton esclave. Comme on jette la lime en dépouillant l'entrave L.. Le courroux de Cédar à ces pleurs s'amortit. « Sors en paix, pauvre enfant ! » dit-il. Elle sortit.. Elle sortit, non pas telle qu'en sa présence La ruse avait courbé sa fause complaisance, Mais le coeur bouillonnant de cet excès d'affront, Précipitant sa marche et redressant le front, Ivre de désespoir, d'amour, de jalousie, En mots entrecoupés semant sa frénésie : « Cet amour refusé, je le déroberai! Si je tombe... en tes bras du moins je tomberai ! Périsse avec Lakmi ce palais qu'elle abhorre ! Nul ne doit échapper au feu qui la dévore. Que ces cruels Titans s'entr'égorgent entre eux ! Que l'enfer montre au ciel leurs mystères affreux ! Que dans ses fondements leur Babel s'engloutisse, Pourvu que mon bonheur précède leur supplice; Et que Lakmi, mêlant sa joie à leur trépas, Emporte dans la mort son rêve entre ses bras ! Cependant le palais était mouvant d'intrigues, Et Nemphed surveillait de l'oeil toutes ces brigues.. A son regard partout de piéges occupé, Les complots d'Asrafiel n'avaient pas échappé. Il avait attendu que sa ruse plus mûre Découvrît mieux au coup le défaut de l'armure : Il avait reconnu des signes précurseurs, Et compris qu'il fallait tomber sans défenseurs, Ou, de ce furieux prévenant la colère, Avant le bras levé lui donner le salaire. Après un court sommeil dans la terreur dormi, Sur ses genoux tremblants il attira Lakmi : « Que l'oeuf de mon courroux soit couvé dans ton âme, Toi qui du fer vengeur couvres de fleurs la lame! Belle enfant dont le front masque si bien la mort, Nuage du matin où mon tonnerre dort!. Que ce secret divin meure dans ta poitrine : Asrafiel a creusé sous nos pas. une mine. Si tu n'étouffes pas la mèche dans sa main, Mon empire et Lakmi seront à lui demain. Serendyb et Znaïm sont des fils de sa trame. A qui donc confier ta vengeance, ô mon âme ! Sur ces conspirateurs si je lève le bras, Ma menace impuissante assure mon trépas ; L'arme qu'empruntera ma main contre le traître Contre mon propre sein se tournera peut-être. Dans ce péril suprême il n'est qu'un seul salut Te jeter, belle enfant, entre l'oeil et le but,' Vers l'amour un moment attirer sa pensée, De tes bras faire un piége à cette âme insensée; Dans l'embûche de mort attirer le lion, Et tuer dans le chef toute rébellion. . Un de ses fils coupés, la trame entière coule; Sa force donne seule audace à cette foule. Lui tombé, leur complot est sans âme; et les dieux Me chercheront en vain un rival dans les cieux. Mon trône raffermi pèsera sur leur tète. Vengeance de Nemphed, au signal es-tu prête? Des venins de l'aspic as-tu rempli ton sein? Ce soir, pour déguiser mon perfide dessein, J'ai préparé pour eux la plus ardente orgie Dont la voûte du ciel se soit jamais rougie. Pour laisser un moment leurs complots respirer, De plaisir inouïs je veux les enivrer. Pendant qu'anéantis dans leurs lourdes extases, Ces monstres de l'ivresse égoutteront les vases, Toi, le front rayonnant de la beauté du ciel, Par ta ruse perfide alanguis Asrafiel ; Et du poison subtil que ta main sait dissoudre, Frappe entre deux soupirs son coeur comme la foudre ! J'aurai l'oeil à ton oeuvre : au cri qu'il jettera, De ma feinte torpeur la foudre jaillira; Ses complices surpris, et se craignant l'un l'autre, Rouleront dans la lie où l'ivresse les vautre. Ces démons écrasés reconnaîtront leur dieu. Laisse-moi ! tu comprends : sois mon tonnerre ! adieu! Lakmi, comme un serpent privé, qui des mains glisse, De l'infernal dessein feignit d'être complice; Sur sa lèvre muette elle posa eux doigts. On eût dit que son sein se déchargeait d'un poids;. Du combat des Titans l'épouvantable image D'une secrète joie éclaira son visage. Elle sortit soudain ; mais elle n'alla pas Aux piéges de la nuit préparer ses appas, Et, comme une Laïs qui se fie h ses armes, Faire aiguiser par l'art l'aiguillon de ses charmes; D'un pas dissimulé, négligent et distrait, Elle alla rencontrer Asrafiel en secret : << O le plus grand des dieux ! roi des coeurs, lui dit-elle, Je suis l'heure du trône, ou ton heure mortelle! Nemphed cette nuit même a juré ton trépas : Tu devais sur mon coeur le trouver dans mes bras. L'imbécile vieillard, qui n'ose te combattre, Par la main d'un enfant avait voulu t'abattre ; Mais dans son piége impur lui-même il se prendra : Oui, l'arme qu'il saisit de lui te défendra. Lakmi, de ta beauté secrètement ravie, T'adore, et pour sauver tes jours t'offre sa vie. Tes jours n'ont qu'un soleil, si tu ne le préviens; Mets dans le crime enfin tes pas devant les siens. Trompe ce vil forfait qu'avec peine il soulève ! Marche pendant qu'il dort! frappe pendant qu'il rêve! Je m'offre pour guider, pour assurer tes pas : Sois ma vie, Asrafiel 1 je serai son trépas! Au coup qu'it faut porter dispose tes complices. Que leurs coeurs vigilants se sèvrent de délices. . Cette nuit, au moment' où le tyran des dieux Pour m'ordonner ta mort m'appellera des yeux, Foudroyé du poison préparé pour toi-même, La pâleur de la mort sera son diadème. Son cadavre à tes pieds tombera devant toi ! Silence ! audace! amour ! un enfant t'a fait roi !... Asrafiel, étonné, la vit fuir sans attendre Le mot qu'à son regard l'effroi semblait suspendre : « Insidieux serpent! reptile impur ! dit-il ; Poignard empoisonné dont la ruse est le fil ! Traîtresse qui faillis entre les mains d'un maître ! Ver qui pique le coeur! chienne qui mord son maître! Oui, je te laisserai de ton infâme dard Vibrer tous les poisons qui sont dans ton regard ; Rampe pour moi, serpent qui dans mes pieds s'enlace ; Au trône où je prétends conduis-moi, fais-moi place! Mais ne crois pas, perfide, y monter sur mes pas : Toi seule y monteras, femme aux divins appas ! De toutes ces grandeurs que ce beau jour m'apprête, Une femme sera la plus chère conquête ! Ses bras seront mon trône, et toi mon marchepied ! Oui, je t'aplatirai, vil scorpion, sous mon pied ! Et comme le frelon sur le miel qu'il exprime, Va, je veux en montant t'écraser sur ton crime ! >> Mais Lakmi, déjà loin et sans penser à lui, La rage dans le coeur, dans la foule avait fui.. Auprès de Daïdha, furtivement conduite, Dans ce palais des pleurs en secret introduite, L'amante infortunée était devant ses yeux. Transformant à son gré son front insidieux, Lakmi la contemplait, sans dire une parole, De ce regard de soeur qui plonge et qui console ; Et, donnant à sa lèvre un doux pli de pitié, Semblait de cette peine aspirer la moitié. A ses chers orphelins, à son époux ravie, Mais dans un lieu céleste en déesse servie, Daïdha n'était plus la naïve beauté Dont les longs cheveux noirs paraient la chasteté. De ses membres captifs magnifiques entraves, L'or, la soie et l'argent, tissés par des esclaves, En plis voluptueux répandus sur son corps, De ses pieds embaumés venaient baiser les bords. Des ondes de saphirs, de perles et de pierres, Ruisselaient de sa tête en splendides rivières, Et semblaient, de son teint relevant la pâleur, Une dérision au front de la douleur. On eût dit une iris sans soleil ni rosée, Et se fanant dans l'or où la main l'a posée. La veille desséchait ses membres amaigris ; De livides sillons tachaient ses traits flétris ; Sur sa joue, où la rose avait éteint ses charmes, Deux rides indiquaient le lit séché des larmes, Comme l'herbe abattue et le gazon foulé Montrent à nu la place où la source a coulé. . Son regard fixe et froid s'attachait au visage Comme un oeil qui voit tout à travers un nuage. Ses lèvres, qu'agitait un vif tressaillement, Des paroles sans sons avaient le mouvement. A l'ombre de Lakmi, sous son regard venue, Son oeil interrogeait la figure inconnue, Et Lakmi, prolongeant son angoisse à dessein, Entendait son coeur battre et bondir dans son sein. Enfin d'un faux accent couvrant sa joie amère : « Pauvre femme, dit-elle, hélas ! et pauvre mère !... » Sans distinguer des mots l'accent double et moqueur, A ces mots Daïdha sentit fondre son coeur. Elle tendit les bras vers la fourbe cruelle : « Oh ! vous me plaignez donc, vous du moins ! cria-t-elle ; Vous avez donc une âme, une bouche, une voix ! Vous n'êtes pas de fer comme ceux que je vois, Vous ne garderez pas cet odieux silence! Oh! oui, tant de beauté, de candeur et d'enfance, Ne peut servir de masque à des projets hideux. Que font-ils? où sont-ils? oh! vous, parlez-moi d'eux! Cédar !... mes deux agneaux?... Eux?... lui? quelle mamelle Leur distille le lait?... N'est-ce pas qu'il m'appelle?... N'est-ce pas qu'ils sont beaux?... Ah ! parlez à la fois, Parlez-'moi d'eux... de lui! » L'ardeur coupa sa voix, Elle colla sa bouche aux mains de sa rivale. Lakmi d'émotion mordit sa lèvre pâle : .« Pauvre femme ! dit-elle, oh! oui, je les ai vus, Lui, des géants esclave! eux, altérés et nus!. - Esclave! s'écria la malheureuse femme; Esclave ! lui le dieu du monde et de mon ame ! Esclave! lui dont l'oeil eût foudroyé des dieux!... Quoi ! vous les avez vus? quoi! vus, touchés des yeux, Ces cygnes sans duvet qu'échauffait mon aisselle? Ils avaient froid et soif? pas même une gazelle! Vos femmes leur ont donc refusé leurs genoux? N'ont-elles point de lait dans leur sein comme nous? Oh! pour nourrir d'amour ces fruits de mes entrailles, Tout le mien coulerait à travers ces murailles! Oh! portez, portez-leur mon sang pour les nourrir! Monstres ! laisserez-vous ces deux anges mourir? » Lakmi sentit son coeur au cri de la nature : Ils ne périront pas faute de nourriture, Dit-elle; tous les jours, les entendant pleurer, Quelque mère en secret vient les désaltérer, Et, d'un reste de lait assouvissant leur bouche, Les soulève du sol et sur ses bras les couche. - Du sol? cria la mère en se levant debout; Du sol dur et glacé? dites! dites-moi tout! Quoi! sur la terre nue ils ont jeté leurs membres! Quoi! pas même sous eux les tapis de ces chambres ! Quoi ! ces corps délicats dans mes bras amollis, Que de mon sein de mère auraient froissés les plis, Sont à sans vêtements sur le sable ou le marbre, Comme des passereaux tombés du nid sous l'arbre ! . Nul duvet n'attiédit leur tendre nudité! -Hélas! non, dit Lakmi. - Monstres de cruauté ! Hommes dont la malice assassine les anges! Eh bien, de ces cheveux je leur ferai des langes ! Oh! ne résistez pas au dernier de mes voeux ! Vous, enfant ! faites-leur un lit de mes cheveux: Étendez sous les corps de ce tendre et beau couple De mon front dépouillé ce duvet long et souple; Couvrez leur blanche peau de ces anneaux coupés; Je les ai si souvent de même enveloppés! Dans ces réseaux flottants qu'ouvraient leurs mains jumelles, Ils se sont tant de fois assoupis sous mes ailes ! Avec ces noirs anneaux qu'ils cherchaient a nouer, Oh! j'aimais tant a voir leurs doigts de lait jouer! Ils en reconnaietront l'odeur, douce chimère! Ils se croiront encor sur le sein de leur mère ! » Tout en parlant ainsi, sous le fil des ciseaux Ses beaux cheveux coupés tombaient en longs réseaux ; Les ondes sous ses pieds s'accumulaient en foule, Comme les plis montants d'une robe qui coule. Quand ils furent montés jusqu'à ses deux genoux, Sur les bras de Lakmi les amoncelant tous : Oh! prenez, lui dit-elle, et portez, portez vite! Portez-les encor chauds de ce front qui les quitte ! Laissez sur votre main mes lèvres se poser, Et revenez bientôt me rendre leur baiser ! » Lakmi, les bras chargés de l'ondoyante soie, Sortit en déguisant son infernale joie,. Regagna son palais, et loin de tous les yeux Cacha dans ses atours ce dépôt précieux. Mais à peine avait-elle enfermé sa parure, Que, pressant les moments qu'un seul soleil mesure, Et des géants trompés déroutant le coup d'oeil, Du cachot de Cédar elle touchait le seuil. Humble et douce à ses pieds comme un tigre elle rampe. « O toi pour qui mon coeur veille comme une lampe, Cédar ! ô le plus beau des songes de Lakmi ! Toi que j'adore en dieu sous ce doux nom d'ami! Relève enfin ce front courbé sous l'infortune, Et bénis une fois ma tendresse importune! De tes membres sacrés l'esclavage est fini. Demain, à Daïdha par mes soins réuni, Le soleil. te verra libre, et prenant ta course Vers ces monts, fils du ciel, remonter à ta source! » Ne perdons pas le jour en trop longs entretiens; Ne m'interroge pas, mais écoute et retiens : Dans Balbek cette nuit un grand complot se trame. Nemphed assassiné commencera le drame. Sa mort mettra le glaive aux mains de nos tyrans, Leur sang empoisonné coulera par torrents; L'incendie à grands plis baignera ces murailles, Tous les dieux prendront part aux sanglantes batailles, Et, montant pour combattre aux sommets de leurs tours, Laisseront sans gardiens ces ténébreux détours. . Dans la confusion de l'horrible mêlée; Une porte de fer, dans le granit scellée, Restera, pour ta fuite, ouverte sous ces murs; Une esclave voilée, aux pas discrets et sûrs, Au signal convenu t'y tracera ta route : Quand tes pieds de la porte auront franchi la voûte, Sous un bois de cyprès que tu traverseras L'esclave remettra Daïdha dans tes bras. Fuis comme le coursier que le tigre relance; Ton salut tout entier dépend de ton silence. Fuis tant que le fardeau serré contre ton coeur N'aura pas pour ta course épuisé ta vigueur. Tu ne t'arrêteras qu'une heure avant l'aurore, Vers un détour du fleuve, au pied d'un sycomore. Là, sûr de ton trésor, tu le déposeras, Et toujours sans parler, assis, tu m'attendras. Avant qu'au firmament le jour commence à. poindre, Avec tes deux jumeaux je viendrai t'y rejoindre. Ton bonheur tout entier se pressera sur toi. Nous fuirons, nous fuirons ensemble, elle, eux et moi. Si vous voulez encor que Lakmi puisse vivre, Votre heureuse pitié me laissera vous suivre ; Ou tu me diras : « Meurs ; >> et tu m'étoufferas Comme ce pauvre chien étouffé dans tes bras ! Adieu, l'heure suit l'heure, et le temps nous dévore. Tu me remercîras au pied du sycomore. » Elle dit, et jetant une lime à sa main, Elle lui fit un signe, il comprit : « A demain ! QUATORZIÈME VISION La nuit, pleine de crime et de flambeaux rougie, Roulait avec horreur ses astres sur l'orgie. Les constellations, du haut du firmament, Regardaient cette scène avec étonnement, Admirant comment Dieu, dans son profond mystère. Laissait monter si haut les forfaits de la terre Et les anges chantaient d'un accent solennel : Patient ! patient! car il est éternel ! >> Les flots emprisonnés jaillissaient en cascades, L'illumination serpentait en-arcades. De cent mortiers d'airain les tonnerres des dieux Lançaient du haut des tours des astres dans les cieux, Qui, par leur parabole entrecoupant la route, Formaient sous la nuit pâle une seconde voûte, Un ondoyant réseau de mobiles soleils Aux feux d'or ou d'argent, bleus, perlés ou vermeils. Comme le firmament que l'arc-en-ciel essuie, Les uns, gouttes de feu, se divisaient en pluie; Les autres dessinaient, suspendus dans les airs, Des temples merveilleux illuminés d'éclairs; Puis, éclatant à-haut avec des coups de foudre, Semblaient des pans de ciel qui s'écroulaient en poudre. La musique, jetant le bruit à grands accents, En ébranlant les airs secouait tous les sens, Et, leur donnant à tous une extase commune, De mille impressions vagues n'en faisait qu'une, Emportant à la fois dans ses fougueux courants Et l'âme des esclaves et celle des tyrans. Tout le peuple, assistant aux splendeurs de ces fêtes, Couronnait les créneaux de membres et de têtes. Sous l'ondulation de tous ces fronts mouvants, Les pavés, les lambris, les murs semblaient vivants : On eût dit, en voyant respirer les poitrines, Que l'air du ciel allait manquer à leurs narines! L'atmosphère élevant les miasmes du sol Eût asphyxié l'ange étouffé dans son vol. Se sevrant de la lie où se vautrait le reste, Nemphed et son rival étudiaient leur geste,. Et, pour se préserver de l'invisible mort, De leurs libations n'effleuraient que le bord. Au moment où Nemphed, dans sa perfide adresse, Croit voir son ennemi chanceler sous l'ivresse, Et lui-même, à son tour feignant d'être endormi, Du forfait convenu fait le signe à Lakmi, Celle-ci, s'approchant comme pour mieux entendre. Au cou du roi des dieux par les bras vient se pendre, Et, semblable à l'enfant qui, donnant un baiser, Entre l'oeil et la bouche hésite où le poser, D'un dard qu'entre les dents cachait sa lèvre jointe Dans la tempe du monstre elle enfonce la pointe. La hache est moins mortelle et l'éclair est moins prompt.: II tombe de son trône en se brisant le front. Asrafiel de son sein tire soudain son glaive. La foule à cet aspect se réveille et se lève; Trônes, tables, autels, s'écroulent en débris, Le palais retentit d'épouvantables cris. En groupes acharnés tous les dieux s'entr'égorgent. Des restes des festins les esclaves se gorgent; Et pendant les horreurs de cette longue nuit Tout se disperse ou meurt, tout triomphe ou tout fuit. Dans la confusion de la lutte insensée, Comme un éclair de mort Lakmi s'est éclipsée. Leur laissant disputer le trône ou le trépas, Vers son palais désert elle court à grands pas : A ses ordres secrets une esclave attentive Prend les cheveux ravis au front de la captive : . Sa forte main à peine en soulève le poids. Elle en glisse avec art les tresses sous ses doigts; Et, les réunissant au sommet de la tête, Elle pare Lakmi de sa riche conquête. Lakmi, dans le cristal reflétant sa beauté, Triomphe insolemment de ce charme emprunté, Effile les cheveux, dans les parfums les lave, Et, fuyant les regards, sort avec son esclave... Cependant, comptant l'heure à ses pulsations, Cédar est abîmé dans ses réflexions. Avec la lime sourde il a limé ses chaînes ; Son sang impatient coule libre en ses veines; II entend le combat sur son front retentir, Il voit tous ses gardiens se troubler et sortir. Seul au fond de l'abîme où son oreille écoute, Il attend qu'une main lui révèle sa route; D'un pas léger de femme il distingue le bruit. Elle approche, il s'avance ; elle marche, il la suit. Sur les pas assoupis de sa muette escorte, De l'épaisse muraille il a franchi la porte. Son guide l'abandonne, il est libre, il est seul! La nuit sur la nature étend un noir linceul :. On croirait qu'elle veut, de ce mystère instruite, D'une ombre impénétrable envelopper sa fuite, Et Cédar aperçoit à peine les cyprès Sur l'horizon du ciel onduler à grands traits; Il avance à tâtons vers un arbre qu'il touche : Un coeur est sur son coeur, un doigt est sur sa bouche!... Il sent de Daïdha, sous l'haleine du vent, Les cheveux l'entourer de leur voile mouvant. Sur ses bras en berceau, muet, il la soulève; Il fuit en l'emportant, plus légère qu'un rêve. Au bruit grondant du fleuve il dirige ses pas; Son haleine de feu ne se repose pas. La brise apporte en vain un souffle sur sa joue ; En vain ce doux fardeau que la marche secoue, De ses bras enlacés lui faisant un collier, Se suspend à son cou, que le poids fait plier; En vain sur son épaule une tête si chère Bat comme un front d'enfant endormi sur sa mère Comme un coeur oppressé qui s'arrête un moment. Afin de respirer après plus librement : Rien ne peut ralentir sa course, qu'il redouble; Chaque roseau lui semble un géant qui le trouble, Chaque plainte de l'onde un cri qui le poursuit : Il franchit un royaume en un quart de la nuit, Et ne s'arrête enfin, à la naissante aurore, Que sur le cap du fleuve, au tronc du sycomore. Dans sa tremblante extase il redit mille fois Les noms que des soupirs lui répondent sans voix. . Sa joie aurait rempli une nuit éternelle! Tremblante de terreur, Lakmi, car c'était elle, Du souffle sur sa lèvre en étouffant le son Et craignant d'éveiller par sa voix le soupçon, 1)e sa ruse rendait le silence complice : Elle savait qu'un mot, trahissant l'artifice, Instruirait Cédar de son déguisement, Et qu'un arrêt de mort suivrait l'étonnement. La lueur d'une étoile effrayait son audace, Un regard d'amour même était une menace. Tel que dans la prairie un avide serpent Aux flancs de la brebis se dresse et se suspend, Et, trompant le pasteur qui vainement l'appelle, Boit le lait de l'agneau mourant de faim loin d'elle: Telle aux bras de Cédar l'astucieuse enfant Savourait dans la peur son espoir triomphant, Et des noms les plus saints par sa bouche nommée, Même en trompant Cédar, désirait d'être aimée. Oh! pourquoi de la nuit le dôme est-il si noir? Que ne lui laisse--t-il seulement entrevoir Ces membres adorés, ce regard, ce visage Qu'ont flétri la douleur et maigri le veuvage ! Enfin le jour paraît, et va combler ses voeux. Sur l'astre de son âme il élève les yeux :. Il entr'ouvre du doigt, pour revoir ce visage, Ces cheveux qui voilaient son front comme un nuage, Ces cheveux dont l'odeur et dont la pression D'un duvet d'ailes d'ange offraient l'impression. « Éveille-toi, dit-il, ô jour de ma paupière ! » Et découvrant le front sous un regard de pierre, Mesurant d'un seul trait l'artifice et l'erreur, Il l'écarte d'un geste et se dresse d'horreur. Palpitante d'effroi, Lakmi de son bras roule; Sa main s'attache en vain au pied qui la refoule. Cédar, la secouant comme un pasteur blessé, Rejette le serpent à sa jambe enlacé : « Exécrable instrument de vice et d'imposture, Vipère ! criait-il, va! meurs sur ta piqûre ! » Et du front qu'il pressait sous son genou nerveux D'une main indignée arrachant les cheveux : « O voiles de pudeur! disait-il, chastes ondes! Avez-vous pu flotter sur ces membres immondes ! Et sur le bord à pic poussant toujours Lakmi : «. Va souiller, disait-il, l'enfer qui t'a vomi !... La pente, en cet endroit escarpée et profonde, Dominait de cent pieds le lit grondant de l'ondé; Un pas de plus, Lakmi se détachait des bords. Au moment de glisser, elle roidit son corps, Et, retenant Cédar d'une dernière étreinte, Des ongles sur sa peau laissant la rude empreinte : . « Oui, lave, ange trompé, ton erreur dans ma mort ! Frappe-moi sans pitié ! brise-moi sans remord ! Je savais à quel prix ma criminelle ruse Dérobait le bonheur que ton coeur me refuse ! J'ai fait le pacte impie, et ne m'en repens pas : Ce songe d'un moment valait bien le trépas ! Ma vie est un orage, il devait se résoudre ; J'ai dérobé le ciel, et j'accepte la foudre ! Qu'elle frappe à présent ! je la provoque! adieu ! J'emporte dans l'enfer la mémoire d'un dieu ! Elle dit, et, cessant l'épouvantable lutte, Dans l'abîme tomba, résignée à sa chute ; Et, comme une immondice enlevée à ses bords. Teint de fange et de sang, le flot roula le corps. De haine et de stupeur, debout sur le rivage, Cédar avec dégoût détourna le visage ; Et, levant vers le ciel les cheveux dans sa main, Du pas d'un insensé revint sur son chemin. La colère renflait sa bruyante narine; Un sourd rugissement sortait de sa poitrine; Ses pas retentissaient sur le sol souterrain, Comme les pas pesants d'un colosse d'airain. Les lions des forêts fuyaient à son approche, Et l'aigle épouvanté s'envolait de sa roche. Agité par la crainte et par le repentir, On entendait les coups de son coeur retentir; Par moments s'échappaient d'entre -ses dents grinçantes Des paroles sans suite et des voix mugissantes.. Sous ses muscles vibrants le coeur s'accentuait, Son regard foudroyait et son geste tuait. Ainsi qu'une machine à son oeuvre lancée, Vers son but en aveugle il marchait sans pensée ; L'éclair de la vengeance éclairait seul ses yeux: La nuit jetait déjà son ombre sur les cieux , Quand du haut de ses toits le peuple au coeur servile Le vit gravir de loin les sentiers de la ville. « Quel géant, disait-il, monte par le chemin? Où va-t-il? d'où vient-il? que tient-il dans sa' main Il brandit vers le ciel une étrange bannière ; Des coursiers de la nuit on dirait la crinière! Son ombre sur le mur dépasserait l'oiseau ! Un chêne sous son bras vibre comme un roseau! Les portes de nos tours feraient baisser sa tête ! Est-ce le vent, l'éclair, la foudre ou la tempête? Accourez!... le voilà!... tremblez!... n'approchez pas! » Et la foule de loin se hâtait sur ses pas, Et, s'ouvrant devant lui pour lui laisser la place. En flots toujours grossis se fermait sur sa trace. Lui cependant marchait, marchait, marchait toujours, Comme un fleuve entraînant des ruisseaux dans son cours ; Et levant dans sa main ces beaux cheveux de femme, Que le vent déployait en flottante oriflamme. Il semblait secouer le crime de Lakmi, Tel qu'un réveil de feu sur ce monde endormi! . La foule aux pieds légers, qui vole où le vent vole, Le suivait par instinct, sans souffle et sans parole. Quand il vit tout ce peuple, autour de lui béant, Que dépassait du front sa taille de géant, Comme un mât qui se dresse au sein de la tempête, Il s'arrêta terrible et retourna la tète; Et d'un geste de dieu, d'une voix dont l'accent Aurait fait remonter un fleuve mugissant : « Est-il quelqu'un de vous qui garde au fond de l'âme Du feu d'Adonaï quelque mourante flamme? Est-il quelqu'un de vous qui conserve enfoui Dans les plis de son coeur le Dieu d'Adonaï, Ce Dieu des opprimés dont le nom est un glaive? S'il en est un encor, qu'il parle et qu'il se lève! Ce Dieu vient à la fin en moi vous visiter, Affronter vos tyrans et les précipiter l... De la foule à ces mots de grandes voix montèrent, Du livre dispersé mille pages flottèrent; Les disciples du juste, à sa voix ralliés, Brisèrent les vils jougs dont ils étaient liés, Et, du peuple étonné fendant la multitude, Prirent des combattants le coeur et l'attitude. Les lâches, par l'exemple à l'audace aguerris, Secouèrent les fers dont ils étaient meurtris. On n'entendit au loin qu'un cliquetis sublime De chaînes qui tombaient sous l'enclume ou la lime :. Un million de bras s'étendit à la fois, La liberté jaillit d'un million de voix! Et l'esprit du Seigneur, qui souffle ces tempêtes, Ondoya comme un vent sur cette mer de tètes. Cédar, dont la colère à leurs yeux avait lui, Sentit monter l'esprit de tout ce peuple en lui : a Vile chair descendue à la bête de somme, Lève ton front, dit-il, et redeviens un homme ! Sous les pieds de vos rois, peuples, remuez-vous ! Et dans leur propre audace engloutissez-les tous ! Secouez sur vos cous, Ô lions ! vos crinières, Comme moi ces cheveux, qui seront vos bannières. C'est le vivant drapeau qu'eux-mêmes nous ont fait, Leur dernière infamie et leur dernier forfait ! Contre leurs fronts maudits que toute main se lève ! Chacun de ces cheveux va s'aiguiser en glaive ! Les voila tout souillés, privés de leur pudeur, Comme vous de vos droits et de votre grandeur! Ainsi que je rapporte à son front sa dépouille, Rendez ses droits sacrés à votre âme qu'on souille. Pour vous paraître grands, ils courbent vos genoux ; Ils ont jeté leur ombre entre le ciel et vous ! Effaçant dans vos coeurs la foi de vos ancêtres Ils en ont chassé Dieu pour en rester les maîtres ! Mais nommez avec moi le nom du Dieu vivant; Ils seront la poussière et vous serez le vent!... Contre l'humanité leur règne est un blasphème ; Venger l'homme avili, c'est venger Dieu lui-mème ! : Abandonner ses dons, c'est le déshonorer ; Reconquérir ses droits, c'est encor l'adorer! C'est le culte de sang pour l'homme qu'on opprime ! La tyrannie aussi de l'esclave est le crime! Se courber sous le joug, c'est presque le forger, Et subir les tyrans, c'est les encourager. Purifiez le sol dans le sang et les flammes, Renversez leurs palais, ces prisons de vos âmes ! Remontez vers le ciel par ce sublime assaut ! La liberté, la foi, le vrai Dieu, sont là-haut! L'heure, l'occasion, les ombres sont propices. De vos desseins vengeurs leurs forfaits sont complices ; Ces monstres, déchaînant leur sourde inimitié, Ont déjà de votre oeuvre accompli la moitié. Leurs temples sont remplis de leur lutte intestine; Ils ne soupçonnent pas la nuit qu'on leur destine ! Dans leur vil sang qui coule enfonçons les talons! Allons! » Le peuple entier s'élance et dit : « Allons! Tel, quand le vent, changeant sur l'océan sans vagues, Fait frissonner la mer de rides encor vagues, Courant devant la brise, insensible d'abord, A peine d'un murmure elle effleure le bord ; Mais, au souffle croissant du vent qui la déplie, Par cent mille sillons elle se multiplie : Sur l'horizon lointain qu'elle fait onduler On voit le flot qui monte au flot s'accumuler; La ride devient vague et la vague colline; Elle court en grondant battre un cap en ruine ;. Et le flot calme et bas, qui n'osait l'approcher, Avec ses bras d'écume entraiene le rocher. Tel ce peuple, appelé par l'accent d'un seul homme, S'éveillait en sursaut de son terrible somme, Et, lançant vers le ciel ses ressentiments mûrs, Tout armé de ses fers, grossissait sous les murs. QUINZIÈME VISION Cependant Asrafiel, vainqueur par sa complice. De ses lâches rivaux débarrassant la lice, Le pied sur un cadavre au trône était monté ; Pour lui le prix du sang était la volupté : Et, pour aiguillonner son audace assouvie, Associant la mort aux excès de la vie, De débauche altéré plus que d'ambition, Il remplissait ces murs d'abomination. Sur les parvis souillés du palais des scandales, Le sang et les parfums se mêlaient sur les dalles; Les hymnes effrénés, les sons des instruments, Y couvraient de la mort les derniers râlements. Des danseuses, nouant leurs trames fugitives, Secouaient des flambeaux sur le front des convives ; La sueur, la fumée, obscurcissaient le ciel : Cette atmosphère immonde était l'air d'Asrafiel On eût dit qu'effrayé du jour qui devait suivre, Des cinq sens à la fois il se hâtait de vivre. Par ces hideux tableaux ses esprits excités Trouvaient un nouveau sel à ses atrocités. Les yeux de Daïdha brûlaient de loin son âme ; L'empire n'était rien pour lui sans cette femme : Tous ses forfaits n'étaient que des forfaits ingrats, S'ils ne lui jetaient pas ce rêve entre les bras ! Il voulait, réservant pour lui ce prix céleste, Être un époux pour elle, être un dieu pour le reste, Et, lui donnant aussi sa part de royauté, Faire de sa conquête une divinité. Ces lieux étaient la scène et cette heure était l'heure. Conduite de la nuit de sa morne demeure A ce jour que lançaient les torches dans les cieux, Daïdha, rougissante, était devant ses yeux. Ses regards, étonnés par l'éclat de la flamme, Dans-l'éblouissement laissaient nager son âme; Pour abriter son corps contre cette splendeur, Ses vêtements serrés couvraient mal sa pudeur.. - La honte de son geste et sa tête baissée Semblaient l'envelopper dans sa chaste pensée ; Son coeur pétrifié s'arrêtait de stupeur, Sa peau se nuançait des frissons de la peur; Ses épaules à nu, se serrant aux aisselles, S'efforçaient de voiler son corps comme deux ailes Dont les duvets ravis par le cruel ciseau Se replieraient en vain sur les flancs de l'oiseau. Tantôt elle couvrait de ses doigts en étoile Les marbres de son sein transparents sous leur voile: Tantôt, pour s'abriter du jour qui l'offensait, De l'ombre d'un pilier elle se vêtissait. Parmi tant de beautés aux regards immodestes, Son tremblement, sa peur, sa rougeur et ses gestes Jetaient sur elle seule un voile de respect ; Le regard déhonté rentrait à son aspect. Tant la sainte pudeur, ce vêtement de l'âme, Peut protéger le corps contre l'audace infâme ! Un mouvement d'extase et de ravissement Donnait à tous les yeux les regards d'un amant. Un murmure courait dans l'assemblée immense, Comme dans les forêts la brise qui commence ; Tandis que Daïdha, rouvrant ses chastes yeux Qu'épouvantaient d'effroi les murs licencieux, Par ces grossiers tableaux toujours plus offensée, S'enfonçait plus avant dans sa propre pensée, Comme un vase d'amour et de dilection Au fond de cette mer d'abomination. . Le tyran, aux splendeurs de cette beauté chaste, Du vice à la vertu contemplant le contraste, Du regard malgré lui respectait ses appas. L'absence des cheveux ne la déparait pas; Comme un jeune palmier dont la main qui le taille En élaguant la cime élève encor la taille, Plus souple et plus léger son buste s'élançait, Allégé des cheveux dont le poids l'affaissait. « Viens, disait Asrafiel, ô perle de l'aurore Que la vague à mes pieds apporta pour éclore, Viens luire sur ce front où luit tant de grandeur; Tu seras de ces lieux la première splendeur! Étoile de la nuit, qui brillais inconnue Derrière les forêts ou derrière la nue, Des astres du matin viens effacer .le jour ! Le bonheur de tes yeux coule en rayon d'amour ! Sur tes lèvres de nard un ciel entier respire ! C'est pour te conquérir que j'ai conquis l'empire ! Viens, couronnant mon front de ta chaste beauté, Me payer ma grandeur par ma félicité ! » En lui parlant ainsi sa main rude et robuste, S'assouplissant un peu, l'enlaçait par le buste, Et ses bras musculeux l'attiraient vers son coeur ; Mais Daïdha bondit avec un cri d'horreur. Il sourit, et dardant un regard de satyre : « Biche à l'oeil effrayé, qui fuis ce qui t'attire,. Reviens à moi, dit-il, charmante enfant, reviens! Ton pied léger, vois-tu, traîne encor tes liens; De quoi te serviraient la colère et la fuite? Plus vite sous ma main tu reviendrais réduite. Mais pourquoi t'enfuis-tu? viens; tu ne sais donc pas Que c'est un dieu dont l'oeil admire tes appas? Qu'il veut, n'offrant qu'à toi sa tendresse jalouse, D'esclave, sur son coeur te proclamer épouse? Oh ! viens, folle beauté, sur le coeur d'Asrafiel, De bonheurs inconnus étonner jusqu'au ciel !... » Il se tut, et tendant les bras vers la rebelle, Attendit un instant qu'elle y tombât... Mais elle, D'une voix dont la honte et l'indignation Relevaient tout à coup la molle inflexion : « Dieu seul est Dieu, dit-elle, et le ciel de mon âme, C'est le coeur de celui dont il m'a faite femme ! Cédar, mon saint amour ! Cédar, mon seul époux ! Un cachot avec lui plus qu'un trône avec vous! De vos pieds tout-puissants que de mes pleurs je lave, Frappez, rejetez-moi; faites-moi votre esclave; Mais rendez-moi Cédar, Cédar, mon seul amour, Et mes petits enfants dont les yeux sont mon jour! J'embaumerai vos pieds d'éternelles caresses, Et vous serez un dieu du moins pour mes tendresses... » Comme si cette bouche eût blasphémé le ciel, Un murmure d'horreur la couvrit. Asrafiel, . La repoussant du pied sur le marbre abattue : d Ah ! dit-il, c'est donc lui? Qu'on coure et qu'on le tue ! Que l'on traîne à ses yeux ses membres torturés; Qu'elle entende... ! Mais non, reprit-il , demeurez! Avant que de sa vie un geste me délivre, D'un seul mot, Daïdha, tu peux le laisser vivre ; C'est toi qui vas frapper, c'est toi qui le tueras ! Viens chercher ton amant, sa vie est dans mes bras... << A ces mots Daïdha, par la crainte éperdue, Se jetait... Mais soudain, sur un pied suspendue, Et redressant d'horreur son beau corps incliné : « Non! non ! qu'il meure avant son amour profané ! Qu'il meure avant de voir son épouse avilie Au prix de son honneur lui racheter la vie ! Qu'il meure avant de voir flétrir de ton baiser Ces lèvres où son coeur du moins peut se poser ! Frappe, mon choix est fait!...-Eh bien, non! dit l'hyène, Je suspendrai le coup pour que ta vie y tienne ! Esclaves, apportez ses enfants par les piés Comme deux vils chevreaux pour le couteau liés. Par tous les sentiments de sa tendre nature, Sur leurs membres sanglants donnez-lui la torture; Oui, respectez son corps et déchirez son coeur, Jusqu'à ce qu'elle tombe aux bras de son vainqueur... » Les petits, à ces mots, arrachés de leur couche, Chacun d'eux dans les bras d'un esclave farouche, Sur le seuil du parvis sont apportés soudain ; L'aboîment ne fait pas bondir plus fort le daim Que le vagissement de ses fils qu'on apporte Ne fait bondir d'amour la mère vers la porte. Avant que des bourreaux son geste ait été vu, Se jetant sur leurs mains d'un élan imprévu, Elle arrache ses fils à leur cruelle serre, Les étreint sur son coeur, les embrasse, les serre, Les laisse, les reprend, roule son front sur eux, Les couvre sur leurs corps de baisers plus nombreux Que l'orage du coeur n'a de gouttes de pluie ; Les baigne de ses yeux, des lèvres les essuie ; Puis, les pressant sur elle à les faire crier, D'un regard qui paraît défier et prier, Regarde les bourreaux un moment en silence, Aux genoux d'Asrafiel avec ardeur s'élance, Et serrant sur son sein ses enfants d'une main, De l'autre saisissant le bras du monstre humain, De la foudre du coeur, que son coup d'oeil lui darde, L'attendrit, le foudroie : « Oh ! dit-elle, oh! regarde, Suppliant à tes pieds ces innocents agneaux ! Des mères de tes dieux les fils sont-ils plus beaux? Oh! touche cette chair d'ivoire, où la tigresse Changerait, en léchant, sa morsure en caresse! Vois ces yeux où tes yeux se reflètent; oh ! vois Comme ils touchent tes pieds avec leurs petits doigts ! » Puis, avec cet instinct rapide de la mère, Sur les traits d'Asrafiel voyant la joie amère, Et comprenant soudain qu'il avait découvert Le seul point sans défense où son coeur fût ouvert, Du sol où se courbait sa face prosternée, Relevant les enfants d'une main forcenée, Et changeant tout à coup de figure et de voix, Elle se retourna comme un cerf aux abois : . a Non, tu les frapperas ! je le vois dans ton rire ! Monstre ! l'amour y raille et l'enfer y respire ! Mais viens, tyran! bourreaux, meurtriers, venez tous Ma seule arme de mère est plus forte que vous. Essayez d'arracher du sein qui vous défie Ce couple que j'y rentre et que j'y pétrifie ! Vous briserez plutôt ces lourds câbles de fer Que ce noeud de mes bras qui va les étouffer ! Vous ne les atteindrez qu'en perçant mes entrailles ! Mon sang, avec le leur, rougira vos murailles; Et ce monstre obtiendra, pour prix de ses forfaits, Trois cadavres jetés à ses pieds satisfaits!... - Bourreaux ! dit Asrafiel frémissant de colère, Ouvrez, sans les briser, ces tendres bras de mère ; Prenez ces fruits séchés avant que d'être mûrs, Et broyez à ses yeux leurs têtes sur les murs!» Deux bourreaux, à ces mots, d'une invincible étreinte, Déplièrent ses bras qu'entrelaçait la crainte, Et, de ses vains efforts sans peine triomphants, Écartèrent la mère et prirent les enfants. Chacun en saisit un comme un boucher sa proie, Et lui lia les pieds d'une rude courroie. Tel qu'un bloc qu'en tournant la fronde va lancer, Chacun vers sa colonne on les vit s'avancer. Déjà les airs sifflaient sous le vent des deux crânes, Déjà le mur rasait leurs cheveux diaphanes : Un pas de plus, leurs fronts éclataient en débris! Le plus beau des jumeaux jette deux faibles cris;. A cette voix d'enfant, dont l'accent la déchire, L'horreur de Daïdha monte jusqu'au délire; Ah ! le coeur d'une mère est enfin le plus fort ! « Pour sauver mes petits, j'embrasserais la mort! » Dit-elle; et, s'élançant comme l'air à la flamme, Dans les bras d'Asrafiel elle tombe sans âme!. Le monstre se penchait sur. le front sans couleur, Sur le corps immobile épuisé de douleur, Qu'il allait profaner de son haleine immonde... Quand un cri dont l'horreur ferait crouler un monde, Cri semblable au clairon dont le terrible écho Fit rentrer dans le sol les murs de Jéricho, Un cri semblable au cri dont la puissance seule Fait lâcher au lion la brebis de sa gueule, Et de l'aigle tremblant ouvre la serre au ciel, Fascina tout le sang aux veines d'Asrafiel, Lui fit ouvrir les mains comme une main plus forte, En laissant retomber Daïdha demi-morte ! Cédar, car c'était lui, du haut des escaliers, Cédar, montrant sa tête entre deux hauts piliers, Cédar, grand comme un dieu dont la mâle statue Tombe du piédestal sur la foule abattue, Les cheveux hérissés, le bras haut, l'oeil béant, Marche sur les corps morts au trône du géant. . Au palais dont l'orgie a dégarni les portes, Du peuple débordé précédant les cohortes, Précipitant ses pas de la foule suivis, Cédar était monté jusqu'aux secrets parvis. Comme avant de frapper l'orage plane et tonne, Pour assurer ses yeux que la splendeur étonne, Derrière une colonne un instant arrêté, Sous l'ombre du portique il s'était abrité. Pendant qu'il suspendait ses combattants du geste, Il avait vu ses fils balancés, et le reste, Daïdha, leur jetant son dernier cri d'effroi, Tomber inanimée aux pieds du monstre-roi ! A cet excès. d'horreur, dans son sein condensée, La foudre de son âme avait été lancée, De l'orteil aux cheveux la flamme avait jailli, La racine du coeur en avait tressailli. Tout ce qui sent dans l'homme, aime, frémit, abhorre, Donnait a tout son être un contre-coup sonore : Rage, colère, amour, mort, indignation, S'étaient multipliés dans sa vibration ! La voix de tout ce peuple, à sa voix confondue, Des cieux, qu'elle ébranlait, paraissait descendue. L'enfer n'aurait pas mis les tyrans à l'abri; La vengeance du monde était dans ce seul cri l... Comme se courbe un front quand passe la tempête, Les géants avaient mis les deux mains sur leur tête, Et, pareils aux épis par l'ouragan pliés, Ondoyant sous son bras s'écartaient de ses piés. Le peuple à flots pressés l'accompagnait en foule. Tel, au milieu d'un lac quand une tour s'écroule. On voit ce lac, grossi par les rocs éboulés, Surmonter ses hauts bords de ses plis refoulés, Et, dépassant du flot les grèves du rivage, Suspendre son écume au rocher qui surnage : Telles, tombant au sein de ce monde avili, Où de l'iniquité l'abîme était rempli, La colère d'un homme et sa seule énergie Avaient d'un peuple entier troublé la léthargie, Et de ces murs sacrés, qu'il n'osait regarder, Jusque sur ses tyrans l'avaient fait déborder ! Armés de jougs brisés, de socs et de massues, Il se précipitait par toutes les issues, , Entraînant dans son flux, noyant dans sa fureur Ces dieux qu'une heure avant adorait sa terreur. Nul n'osait se roidir contre ce grand déluge ; Tous tombaient ou mouraient, ou cherchaient un refuge. La droite de Cédar agitait leur linceul. Asrafiel pâlissant osa s'arrêter seul : Il ne connaissait pas la force d'un bras libre; Sur ses muscles tendus reprenant l'équilibre, De toute sa hauteur se dressant en sursaut, De Cédar qu'il défie il attendait l'assaut. Daïdha d'une main pressait encor sa jambe. Cédar venant à lui sur le corps qu'il enjambe, Comme un bélier jaloux qui, pour abattre un tronc, Incline obliquement les cornes de son front, . Le souffle du désert grondant dans sa narine, D'un seul coup de sa tête enfonce la poitrine. Asrafiel, à ce choc qui le fait chanceler, De ses côtes de fer sent les os vaciller; La force de son bras manque au coup qu'il assène ; Ses poumons écrasés font ronfler son haleine; Mais, pressant de Cédar la nuque entre ses doigts, Ses deux coudes ouverts, il l'écrase du poids, Et, comme un sanglier plonge sa dent d'ivoire, Dans son épaule nue enfonce sa mâchoire. Tel on voit, pour ouvrir ses cinq ongles mordants, Le dogue secouer le tigre avec ses dents, Cédar, sans étancher son sang pur qui ruisselle, Écrase le géant sous sa robuste aisselle. Le colosse à l'instant, frappé du coup mortel, Croule avec son vainqueur aux marches de l'autel. Les globes de ses yeux tournent sous sa paupière; Son front sonore est pâle et froid comme la pierre. Cédar, penché sur lui, le prend par les cheveux, Tend, pour le soulever, ses deux poignets nerveux, Et, contre l'autel même où son forfait s'expie, Comme un vautour dans l'oeuf, brise son crâne impie; Puis, cherchant du regard ses autres ennemis, Il voit tout, devant lui, mort, fuyant ou soumis. Le peuple fluctuant, que la peur encourage, Pendant l'affreux duel, s'acharnant au carnage, Avait, vengeant d'un jour tant de jours odieux, Égorgé sans combat la moitié de ses dieux ;. L'autre moitié, fuyant le fer levé sur elle, Avait, par des détours, gagné la citadelle ; Tour qui montait au ciel, et dont les murs de roc, Dressés en précipice et ne formant qu'un bloc, Défiant des béliers la poutre la plus forte, Recevaient l'air du ciel et n'avaient qu'une porte. Pendant que leur vainqueur s'enivrait du succès, De cette tour d'airain gardant l'unique accès, Les dieux, réfugiés dans cet antre de pierre, En refermant la porte, avaient roulé derrière Trois fragments de granit dont la masse et le poids Auraient épouvanté mille hommes d'autrefois, Et que de la colline leur masse soudée Trente siècles n'ont pu déplacer en idée ! Ce reste de tyrans couverts par ses remparts Du faîte des créneaux plonge en bas ses regards. Le peuple, dont la rage à leur aspect s'allume, Contre les murs se brise en impuissante écume : Sa fureur, qui ne peut si haut les assaillir, Sur les corps mutilés des morts vient rejaillir ; L'incendie au palais s'attache en longues lames; Le vent souffle engouffré dans des courants de flammes; Sous des vagues de feu le ciel semble ondoyer; Tout roule et s'engloutit dans ce large foyer. Il calcine la pierre, il effeuille le marbre ; La colonne s'allume ainsi que le tronc d'arbre, Et; comme des rameaux sur les herbes fumants, Sème du haut des airs ses grands entablements. On dirait qu'un volcan allumé de lui-même Dévore avec le sol ces temples du blasphème. . De ces foyers vengeurs les feux semblaient vivants. Les siècles en un jour rendent leur cendre au vent. L'oeuvre d'impiété des âges consumée, Éteinte en un clin d'oeil, se balaye en fumée. L'ange de la justice et de la liberté, Sur ses ailes de feu par les flammes porté, Tel qu'un pasteur qui brûle une ruche d'abeilles, Avec l'iniquité consume ses merveilles. Aux sinistres éclairs des bûchers dévorants, Aux bouillons de la lave, aux clameurs des mourants, On voit courir le peuple, ivre d'horrible joie, Repousser dans la flamme ou disputer sa proie, Battre des mains aux feux, encourager les vents, Jeter sur les charbons des esclaves vivants, Assouvir de ses sens les vengeances brutales, Du crime et de la mort mener les saturnales, Et, d'agneaux égorgés devenus égorgeurs, Surpasser les forfaits dont ils sont les vengeurs ! Cédar, encor souillé de sang et de fumée, Relevant Daïdha par sa voix ranimée, Emportait loin du feu, sur ses bras triomphants, Pressés contre son coeur, sa femme et ses enfants. Ne pouvant s'arracher à leur tremblante étreinte, Il s'assit à l'écart au pied d'un térébinthe, Dont sur un grand bassin les immenses rameaux, Par leurs feuilles courbés, se baignaient dans les eaux.. Tel qu'un buffle altéré lave ses crins immondes, . Il se plonge trois fois tout fumant dans les ondes, Et trois fois, élevant sa tête sur les flots, De son sang encor tiède il lave les caillots. La bave d'Asrafiel sortit de sa morsure. Daïdha de ses pleurs arrosa la blessure, Et de Cédar enfin restaurant la vigueur, Avec ses deux enfants se jeta sur son coeur. Oh! de crainte et d'amour quels rapides échanges De mots inachevés qu'entendaient seuls les anges, D'éclairs d'une âme à l'autre éclatant tour à tour, Illuminant d'un mot les doutes de l'amour, Dans ce rapide instant absorbèrent leurs âmes ! Pendant que l'incendie en ses longs jets de flammes Leur jetait par moments ses sinistres reflets, Et que le sol tremblait aux chutes des palais, Amant, père, vainqueur, enfant, épouse, mère, Leur joie accumulée était leur atmosphère. Le ciel aurait croulé sur le monde englouti, Que le bruit dans leur coeur n'en eût pas retenti. Cependant ce vil peuple, achevant son ouvrage, Jusqu'après le triomphe étendait le carnage. Cédar en eût pitié; la tête dans sa main, Il pleura sur lui-même et sur le genre humain. « O race, pensait-il, faite pour qu'on l'opprime, Vengeras-tu toujours le crime par le crime?... . . Il regardait fumer ces sinistres débris : Un géant que la foule assiégeait à grands cris Vint tomber aux genoux du vainqueur de sa race. Où la force éclatait, il espérait la grâce : « Sauve-moi, cria-t-il, de ce peuple assassin ! » Cédar lui fit contre eux un rempart de son sein ; Du géant sans défense il protégea la vie : Le peuple abandonna sa victoire ravie, Tel qu'à la voix de l'homme un tigre rugissant Qui laisse et qui regrette une goutte de sang. Mais Cédar indigné, les réprimant du geste, Des géants poursuivis préserva quelque reste. « Qui de vous, disait-il en détournant les yeux, Du maître ou de l'esclave, est le plus odieux? Oh ! fuyons, Daïdha, ces races de vipères'! Emportons nos enfants aux forêts de nos pères ! N'est-il donc plus un juste au fond des nations?» Et Daïdha pleurant lui répondit : « Fuyons ! » Au sommet de la tour qui leur servait d'asile, Les géants consternés regardant sur la ville, Voyant cette pitié d'un vainqueur généreux, Comprirent leur salut et parlèrent entre eux. Dans ce monde pétri de mal et d'artifice, Chaque vertu du juste est une arme du vice. Quand l'incendie éteint languit sans aliment, Et que l'épaisse nuit couvrit le firmament, L'un d'eux par une corde aux créneaux suspendue, Et du poids de son corps jusqu'aux fossés tendue,. Glissa le long du mur, et d'un pas indécis S'avança vers Cédar sous le grand arbre assis. Tombant à ses genoux et simulant la crainte, Il lui pressait les pieds d'une muette étreinte ; Sa voix cherchait des mots et ne pouvait parler, Sa pensée en suspens semblait aussi trembler. Comme un coupable enfin que son juge rassure Et sur les mots pesés composant sa figure : « O divin étranger, envoyé par le ciel Pour délivrer la terre et punir Asrafiel, De quelque nom caché que Jéhovah te nomme, Puissante main d'en haut qui vient relever l'homme L'homme qu'elle relève est indigne de toi. A leurs iniquités, ô juste! arrache-moi. Tu vois devant tes yeux une de leurs victimes, Respirant l'air impur qu'ils infectent de crimes, Buvant l'iniquité tout en la détestant, Et de leur échapper guettant toujours l'instant. Du sommet de la tour oit cette race impie, Comme l'aigle blessé, de son aire t'épie, Je t'ai vu tout à l'heure à ces hommes ingrats Ravir tes ennemis protégés par ton bras; .J'ai reconnu ma race à ta vertu sublime, J'ai mis ma confiance en ton coeur magnanime; Et du haut des remparts glissant inaperçu, Comme l'ombre de Dieu ton ombre m'a reçu. Sauve-moi, choisis-moi de cette race infâme Que ma tribu déteste et que vomit mon âme ! Mon nom n'est pas leur nom, mon Dieu n'est pas le leur; Jeune, ils m'ont pris au piège, ainsi que l'oiseleur. Sous ses palmiers sacrés, la Mésopotamie M'enfanta d'une race à leur race ennemie ; Là, le nom des géants comme un crime est haï, Là, règne seul au ciel le Dieu d'Adonaï! Là, le lait et le miel coulent d'un sol propice, Et du coeur des mortels l'amour et la justice; Là, tout homme, plantant ses tentes en tout lieu, A son frère dans l'homme et son père dans Dieu. Oh! laisse-moi m'enfuir vers ces rives prospères. Et reporter mes os aux tombes de mes pères! » Cédar le relevant en lui prenant la main : « Saurais-tu de ces bords retrouver le chemin? Pourrais-tu vers ce ciel me guider sur ta trace? Parle ! oh ! parle ! dit-il, enfant d'une autre race. Si tu sais où trouver les fils de Jéhova, Mes pieds seront tes pieds, et tes yeux mes yeux : va! » - Vers ces climats bénis où l'aurore a sa source, Neuf soleils, dit Stagyr, achèveront la course. Nous marcherons d'abord par un profond vallon, La poitrine tournée au vent de l'aquilon. Nous passerons bientôt les ondes de l'Euphrate; Nous entrerons après dans une terre ingrate Qui n'enfanta jamais herbe ni nations, Déserts où Dieu versa ses malédictions, Dont les vents creusent seuls les vagues infécondes, Où l'océan de feu déroule seul ses ondes;. Là, pour ne pas mourir, sur les flancs du chameau Le patriarche errant charge deux sources d'eau. Après trois jours entiers, du côté de l'aurore, La terre des palmiers commencera d'éclore. Un fleuve indiquera les bords que nous cherchons. » Ainsi parla Stagyr, et Cédar dit : « Marchons! » Détournant les regards de ce séjour d'alarmes,. Il prit sur chaque bras un des fils de ses larmes, Appuya sur son cou la main de Daïdha, Et suivit hors des murs l'homme, qui le guida.' A la lueur des feux sur des monceaux de cendre, De la cité du crime on le vit redescendre, Et, maudissant du coeur l'infâme nation, Secouer de ses pieds l'abomination ! Il vit autour des murs errer une chamelle Dont le petit suçait la pendante mamelle; Stagyr, d'un geste adroit lui passant le licou. En chassant son petit l'emmena par le cou. Sur les marges du puits cieux outres oubliées Pleines d'eau, par Stagyr l'une à l'autre liées, Du fleuve qu'ils fuyaient emprisonnant les flots, Balancèrent leur poids en liquides ballots. Daïdha sur le dos de l'animal robuste Tenait les deux jumeaux pressés contre son buste. En suivant du chemin les cahots ondulants, Leurs pieds nus du chameau battaient les rudes flancs. Cédar, qui du regard surveillait celte charge, Lui prêtait pour soutien son bras solide et large ; Le désert admirait ce beau groupe ondoyant. La main de Daïdha, sur Cédar s'appuyant, . Essuyait de son front la sueur goutte à goutte, Et son souffle d'amour rafraîchissait la route. Quand le couple enfantin s'éveillait ou criait, Dans le creux de sa main, que leur lèvre essuyait, Cédar, faisant un peu ruisseler l'outre pleine, Du vent sur leur visage en humectait l'haleine. Ainsi, cherchant l'abri d'un Dieu juste et vengeur, Fuyait vers l'Orient le couple voyageur; Et chacun de leurs pas, rapprochant l'espérance, Semblait jeter un siècle entre eux et leur souffrance ! Ils marchèrent ainsi jusqu'au pâle matin. Déjà le grand désert, rougissant le lointain, Comme une flamme envoie un reflet au nuage, Incendiait le ciel de sa livide image. La vapeur que la nuit lui faisait exhaler Aux rayons bas du ciel paraissait onduler. Les sillons sablonneux fumaient comme une braise Que la pelle remue aux bords de la fournaise. Tout l'horizon flottait dans la confusion. Seulement, par moments, un oblique rayon, Rasant du sable d'or la crête qu'il allume, Le faisait éclater comme un bouillon d'écume ; Puis, d'un sommet à l'autre avec le jour glissant, Semait de points de feu le sol éblouissant, Et, noyant le regard dans des horizons vagues, De cette mer de flamme entre-croisait les vagues. En entrant sous ce ciel par la vapeur terni, On croyait tout vivant entrer dans l'infini. Le doute et la terreur reposaient sur ces cimes. A l'effrayant aspect de ces mouvants abîmes, Cédar et Daïdha, l'un sur l'autre appuyés, Sentirent tous leurs nerfs se crisper dans leurs piés ; Refusant d'avancer, d'un geste involontaire, Leurs orteils contractés s'attachaient à la terre; Mais, se tournant vers eux, Stagyr dit : « Le voilà! Des hommes et de Dieu la terre est au delà ! » Sous l'haleine de feu que le désert apporte, Sur la terre déjà toute vie était morte. Ils ne voyaient au loin que des troncs calcinés, Sous le poids du simoun et du sable inclinés : Semblables à ces mâts, grands débris des naufrages, Qu'en ses jours de courroux la mer jette aux rivages, Et qui dressent de loin, à l'oeil des matelots, Leurs cadavres penchés et souillés par les flots. Ainsi, sur les confins de la terre vivante, Le désert dépliait son écume mouvante; Et le sable en bouillons débordait de son lit., Comme une eau sur le feu qui bout et rejaillit. Rassurés par la voix de l'homme qui les guide, Les époux, abordant cette arène torride, Comme un esquif se lance aux flots des océans, Confièrent leurs pas à des sables béants. Les ondulations des premières collines Leur cachèrent bientôt les campagnes voisines. . L'horizon décroissant s'affaissa sous leurs yeux : Ils ne voyaient au loin que la poudre et les cieux. Leur route, serpentant de l'abîme au nuage, D'un vaisseau qui talonne imitait le tangage; Le gouffre, dont à peine on les voyait sortir, Ne les rendait au jour que pour les engloutir; Ils levaient un moment au sommet de ces lames Leurs deux fronts que le jour colorait de ses flammes, Comme l'on voit surgir. et plonger tour à tour La voile des pêcheurs teinte des feux du jour. Le vent qui fraîchissait, soufflant à leur figure, Ballottait de Cédar la noire chevelure, Et la faisait fouetter et claquer sur son dos Avec un bruit pareil au claquement des flots. Depuis que leurs regards avaient perdu la terre, De leurs impressions symptôme involontaire, Ils marchaient en silence et n'osaient échanger Une pensée entre eux, trop pleins de leur danger : Soit que la majesté de ce roulant abîme Imprimât à leur lèvre une terreur intime ; Soit que de leur péril le secret sentiment Accumulât sa force en ce grave moment. Comme une caravane aux défilés entrée, Aucun son ne troublait leur marche mesurée ; Le pied sourd du chameau ne retentissait pas : Le sable absorbait tout, jusqu'au bruit de leurs pas. Seulement, par instants, sous leur corps qui chancelle, Il leur semblait entendre un bruit d'eau qui ruisselle.. Leur oreille, trompée, avec ravissement Écoutait gazouiller ce doux ruissellement; Au murmure de l'eau leurs yeux cherchaient la source ; Pour y tremper leur âme ils suspendaient leur course ; Mais cette illusion bientôt se refoulait : Ce n'était sous leurs pieds qu'un gravier qui coulait, Comme si du désert cette arène tarie Eût à l'aridité mêlé la raillerie. Reflétés par la terre, les rayons du soleil Fondaient leur tête nue et leur brûlaient l'orteil; Quelquefois sur le flanc d'un monticule sombre, Se collant à la pente, ils goûtaient un peu d'ombre, Et de leur front baissé laissant égoutter l'eau, Ils reprenaient haleine et partaient de nouveau. Ils marchèrent ainsi jusqu'à l'heure tardive Où le soleil plongea sous ces vagues sans rive. La brise de la lune enfin se fit sentir; La longue ombre du soir commença de vêtir La nudité du sol d'apparences plus douces; L'oeil trompé le voyait teint d'herbes et de mousses. Le désert, que renflait quelque roc souterrain, Affectait la rudesse et les plis du terrain ; Les coteaux élargis arrondissaient leurs croupes; Sur leurs pieds affaissés des monts nouaient leurs groupes, Leurs flancs se découpaient sur le fond gris des cieux, Les astres en rasaient les pics audacieux. L'illusion jetait aux crêtes de ces chaînes Les profils nuageux des cèdres et des chênes. On aurait pu se croire errant sur quelques bancs Des rochers du Taurus ou des monts des Libans, . Et, des sommets ombreux de leurs cimes voilées, Voir leur neige écumer dans la nuit de vallées. De ces illusions leur coeur se nourrissait; Sur leurs pas ralentis la nuit s'épaississait. Dans le creux d'un vallon de cos trompeuses pentes Où les rideaux des nuits furent leurs seules tentes, Les époux épuisés s'arrêtèrent enfin : Ils choisirent pou' place un lit de sable fin. Après avoir tiré le lait de sa mamelle, ils remirent en garde à Stagyr la chamelle. Ils mangèrent des fruits cueillis pour le chemin ; Se passèrent après l'outre de main en main ; Et, rendant grâce à Dieu de ces sobres délices, Sc couchèrent en paix aux flancs des précipices. Stagyr de quelques pas s'était éloigné d'eux. Après tant de misère ils étaient là tous deux. Ils entendaient dormir les cieux fruits de leur couche, Un vent frais sur le front et du lait sur la bouche; Le coeur contre le coeur et la main dans la main, Leur espoir se portait sur un long lendemain ; ils avaient retrouvé le ciel dans leur présence. Il est clans les repos de l'humaine existence De célestes moments, moments, hélas! trop courts, Où dans le coeur trop plein le sang suspend son cours, Où des afflictions que le présent soulève Sur l'esprit dilaté le poids n'est plus qu'un rêve, Où, comme la brebis au tournant des saisons, L'âme se sent pousser de nouvelles toisons, Et, de ce lac de joie où Dieu l'a retrempée, Sort sans se souvenir de sa toison coupée ! Semblables à ces jours de soleil pur et clair, Jours de printemps jetés au milieu de l'hiver, Qu'au-dessus du brouillard qui ternit les campagnes Le voyageur rencontre au sommet des montagnes, Où le rayon du ciel chauffe comme un manteau, Où la lumière baigne et dore le coteau, Où du brouillard des nuits le cèdre qui s'essuie En rosée odorante égoutte aux pieds la pluie, Où le merle frileux siffle au bord du chemin, Où rien ne manque au jour, hélas ! qu'un lendemain ! Ainsi dans son repos ce couple solitaire Se sentait vers le ciel enlevé de la terre; Ils se laissaient bercer par leur ravissement, Ainsi que le nageur par le flot écumant. Leur âme, a qui la paix rendait la confiance, Ne se fatiguait plus d'obscure prévoyance ; Sous les regards de Dieu qui les enveloppaient, Comme leurs membres las, leurs coeurs s'abandonnaient. Le front devant le front et les mains enlacées, Leurs regards mutuels s'envoyaient leurs pensées. Des étoiles du ciel les rayons amoureux Enviaient les coups d'oeil qu'ils échangeaient entre eux. Des brises de la nuit l'haleine parfumée En effleurant leur bouche en était embaumée. . Leur âme s'exhalait dans un ardent soupir; Leurs-touchants entretiens ne pouvaient s'assoupir ; Pour s'enivrer du son de la voix retrouvée, Ils faisaient mille fois gazouiller leur couvée ; Et pour saisir l'épaule ou le cou de l'amant, Daïdha dépliait son bras déjà dormant; Cédar, pour écouter le souffle de sa bouche, S'appuyait sur le coude au sable de sa couche. Le sommeil du bonheur enfin ferma leurs yeux. Astres, amis du coeur, qui regardiez des cieux ! De l'éclatante nuit brillantes providences, Étoiles où montaient leurs chastes confidences ! Yeux ouverts du Seigneur sur l'ombre des déserts ! Esprits qui remplissez l'air, la terre et les mers ; Anges de tous les noms, mystérieux fantômes Dont le monde invisible est plus plein que d'atomes ; Ministres du Très-Haut présent dans tous les lieux, Qui passiez dans ces vents, qui luisiez dans ces feux, Oh ! pourquoi, déjouant des desseins sacriléges, N'avez-vous pas gardé ces beaux pieds de tous piéges? Pourquoi, pourquoi laisser jusqu'au réveil du jour S'assoupir ces deux coeurs dans l'embûche d'amour? .N'avaient-ils point d'ami dans le monde céleste Qui pût les éveiller d'une idée ou d'un geste? Pour l'incompréhensible et sainte volonté, La ruine de l'homme est-elle volupté? Mais silence : envers Dieu la plainte est une offense; Ses anges ne sont saints que par l'obéissance!.... Quand la barre de feu fendit le firmament, Ils furent éveillés par le gazouillement Des enfants assoupis, dont la main étendue Cherchait la coupe humaine à leurs lèvres rendue, Mais que l'anxiété d'un sevrage cruel Avait vidée, hélas, sur le sein maternel. A ces doux cris, Cédar de son repos se lève ; Il promène d'en haut ses regards sur la grève. Trois fois d'une voix forte il appelle Stagyr : De chaque pli du sable il croit le voir surgir ; Mais sa voix, du désert seulement entendue, Expire sans réponse et meurt dans l'étendue... Son esprit est frappé d'une horrible lueur; Sa tête, sous l'effroi se couvrant de sueur, Se tourne sous l'assaut de confuses idées ; Son pied heurte en marchant les deux outres vidées, Dont le sable stérile avait bu toute l'eau, Et qui portaient aux flancs l'empreinte du couteau ! A ce témoin parlant de tant de perfidie, Comme d'un coup mortel son âme est engourdie. Aux yeux de Daïdha, pétrifiés d'horreur, Ses yeux en se portant redoublent sa terreur. Plus leur regard troublé dans le désert s'enfonce, Plus à leur doute affreux la mort est la réponse; . Dans ce regard muet, dialogue sans mots, D'une longue agonie ils ont bu tous les flots. Du poids du désespoir leurs cous brisés se ploient ; Pour mourir sur la place en silence ils s'assoient. L'aspect de leurs enfants les secoue et les mord. Ils s'éveillaient riant à l'aube de leur mort. A leur vue, en sursaut Cédar encor se lève; Les yeux sur la poussière, interrogeant la grève, Il cherche à retrouver dans le sable mouvant La route de Stagyr ; mais les ailes du vent Qui se lève au matin sur ces vagues arides De l'océan de poudre ont nivelé les rides, Et du guide infidèle enseveli les pas. Le pied du passereau ne s'y connaîtrait pas. Il revient épuisé de sa course inutile. Daïdha, se penchant sur l'arène stérile, A la place où de l'eau le sol était imbu, Cherchait à retrouver l'onde qu'il avait bu, Mordait le sable sec d'une lèvre farouche ; Approchait les enfants, leur y collait la bouche, Espérant que le sol, de leur soif attendri, Ne refuserait pas de la rendre à leur cri ; Et, bondissant sous elle ainsi qu'une panthère, Comme pour se venger frappait du poing la terre. Cédar, les bras levés, un moment regarda ; Puis à ce vain délire arrachant Daïdha, Et remettant au ciel un coeur transi de doute, Pour qu'un guide invisible illuminât leur route,. Il prit un des enfants sur chacun de ses bras, Et marcha sans savoir où le menaient ses pas Daïdha, regardant l'horizon et sa brume, Le désert qui poudroie ou le brouillard qui fume, Montrant avec un cri son espoir de la main, Le faisait revenir cent fois sur son chemin, Voyant dans les vapeurs, sous son regard de mère,' Surgir à l'horizon chimère sur chimère: A tous ces buts changés leur force succombait; D'un poids plus lourd sur eux le doute retombait; Sans cesse un repentir ramenait en arrière Leurs pieds, dont les erreurs centuplaient la carrière; Puis, saisis tout à coup d'un nouveau repentir, On les voyait s'asseoir, se lever, repartir. Le soleil cependant, suspendu dans sa voûte, Marquait de leur sueur les haltes de leur route ; De leurs membres trempés leur vigueur ruisselait. Daïdha se frappait les seins vicies de lait : Au lieu du blanc nectar dont son malheur les sèvre, Arrachant à Cédar ses enfants, sur leur lèvre Elle faisait couler, pour les désaltérer, Ses larmes, lait du coeur que les yeux font filtrer ! Mais le sel de ses pleurs, qui rend cette onde amère, Détournait les petits des baisers de leur mère << Flanc qui les as portés, les laisses-tu mourir? Sein qui les a conçus, ne peux-tu les nourrir? Criait-elle en voyant toutes ses ruses vaines. Oh! s'ils voulaient du sang, je m'ouvrirais les' veines ! » Et déchirant sa peau de son ongle impuissant : « Que n'êtes-vous lions? vous lécheriez ce sang ! » . De ses cris maternels la douleur insensée, En épuisant son corps, égarait sa pensée. Cédar contre son coeur vainement l'appuyait ; De ses bras contractés ce cher fardeau fuyait, Et, lassé d'un espoir qui sans cesse retombe, Embrassait le désert de feu, comme une tombe ! Les étoiles du ciel commençaient à jaillir, La nuit de ses terreurs revint les assaillir ; D'une étreinte mortelle, assis, ils s'embrassèrent, Comme deux naufragés, et muets s'affaissèrent. Nul n'osait de sa voix faire entendre le son ; Leurs coeurs ne se parlaient que par leur seul frisson : En proférant le mot qu'il eût fallu répondre, Ils craignaient de sentir tout leur courage fondre. Dans un sommeil trompeur leur faim s'assoupissant, Le cri des deux jumeaux allait s'affaiblissant ; Serrant ces petits corps entre leurs deux poitrines, A peine entendaient-ils le vent de leurs narines. Comme la poule encor couve mort son poussin, La mère réchauffait ces deux corps dans son sein. Oh! durant cette longue et suprême insomnie, Combien le sable but de gouttes d'agonie ! La brise du matin les rafraîchit un peu, Le soleil nu monta comme un charbon de feu : L'aube, qui se jouait splendide sur leur tête, Teignit le firmament d'une couleur de fête.. Cette gaîté semblait une insulte des cieux. Pour y chercher secours, ils levèrent les yeux : Une cigogne, seule, à l'aile diaprée, Sans doute, hélas! aussi de sa route égarée, Comme une longue. flèche à la fin de son vol, Fendait l'air résonnant à quelques pieds du sol, Dans ses deux pattes d'or emportant avec elle Un de ses chers petits à l'ombre sous son aile. L'oiseau, comme étonné de l'aspect des humains, S'approcha d'eux; Cédar éleva 1e3 deux mains Comme pour arrêter cet ami dans sa course, Et conjurer l'oiseau de lui montrer la source. Le fort vent de son vol effleura ses cheveux ; Mais l'oiseau s'éloigna sans entendre ses voeux. Ils suivirent longtemps, de colline en colline, Son vol bas, jusqu'au bord où l'horizon décline, Et marchèrent plus seuls quand l'oiseau disparut. Le matin de ce jour, un des jumeaux mourut; L'autre' mourut le soir. Faux sourire de joie Qui finit en sanglots et qu'une larme noie! Cédar n'entendit pas mourir leurs souffles sourds : Seulement il sentit leurs corps froids et plus lourds ; Leurs têtes, qui pendaient au bras qui les supporte, Battirent sur son corps comme une chose morte. Son oeil pétrifié sans pleurs les regarda, Et, de son seul bras libre enlaçant Daïdha, Il s'enfuit emportant ses fils morts et sa femme, Comme un spectre emportant les trois parts de son âme, Ou comme la victime échappée au boucher, Qui traîne dans son sang les lambeaux de sa chair. . Il courut au hasard jusqu'au bout de sa laisse, Tant que ses nerfs tendus trompèrent sa faiblesse. Ces pas pressés, ce poids, ce fougueux mouvement, De ses maux à son âme ôtaient le sentiment. Quand son pied s'arrêta, ses forces succombèrent; Sur lui, de tout leur poids, ses fardeaux retombèrent ; Daïdha, de son sein, sur le sable glissa; Ses enfants sur son coeur, lui-même il s'affaissa. Précurseur de la mort, dont il était l'image, Le sommeil sur ses yeux répandit son mirage, Et, de songes trompeurs abusant sa raison, De ruisseaux et de lacs inonda l'horizon. Quand il se réveilla de cette léthargie, Le matin à ses sens rendait quelque énergie ; La nature lutta, plus forte que la mort; Son oeil crut du désert apercevoir le bord : « Oh! lève-toi, dit-il, si ton coeur bat encore ; Je vois des hauts palmiers tout noyés dans l'aurore ! Les anges du Seigneur ont eu pitié de toi. - Me lever ! me lever ! dit. la mère, et pourquoi ! Tu voudrais, du désert m'infligeant le supplice, Faire mourir de soif mes enfants sur sa lice? Oh! non, non, à mes bras le ciel les a rendus! Par ce coeur à jamais ils y sont défendus. Vois comme ils sont heureux aux bords garnis de mousses, Où leurs petites mains puisent des eaux si douces !. Comme du nénufar l'ombre les rafraîchit ! Comme du citronnier le rameau qui fléchit Roule à leurs pieds joueurs ses savoureuses pommes ! Que de fleurs, que de miel, que de sucs et de gommes Distillent de l'écorce ou pleuvent des rameaux, Ou de la ruche pleine échappent en ruisseaux !.... Qu'il fait bon en ces lieux, qu'un seul aspect offense, Que menace un seul mal! bourreau, c'est ta présence!... Et, regardant Cédar avec ce long regard Où l'oeil de l'insensé semble rougir un dard, Daïdha reculait sa tête renversée, Et d'un geste à l'époux traduisait sa pensée; Pressant contre son coeur, hélas! ses enfants morts, Elle les dérobait dans les plis de son corps ! En vain, dés plus doux noms conjurant ce délire, Cédar cherchait ses yeux, leur parlait du sourire; Ses plus tendres regards n'inspiraient que terreur, Elle n'avait pour lui que geste et cri d'horreur ! Ah ! ce fut là le fond de son amer calice ! Dans la dernière goutte il but tout son supplice. Dans ce sort à son sort par le trépas lié, Son coeur fort jusque-là s'était multiplié : Mourir, oui! mais mourir aimé de ce qu'on aime Attendrirait du moins l'embrassement suprême! S'en aller réunis vers un plus doux séjour, Cette agonie encore eût été de l'amour! Mais n'être plus connu de cet oeil fixe et sombre, Du seul point lumineux qui restât dans son ombre ! Ne pouvoir rappeler du regard, de la voix, Ce rayon dont l'amour l'inondait autrefois ! Frapper de sa parole une oreille de pierre, Ne trouver qu'un abîme au fond de sa paupière ! Que dis-je? être soudain devenu pour ses yeux L'objet le plus étrange et le plus odieux ! La voir tendre les mains pour que Dieu la délivre ! Ah! c'est mourir cent fois par ce qui faisait vivre! C'est voir le passé même échapper ! c'est sentir Le coeur où s'appuyait le coeur s'anéantir ! A l'horrible lueur de ce tourment suprême, Cédar douta de lui, d'elle, de Dieu lui-même; Comme un homme qui sent finir tout sentiment, Son âme eut du néant l'évanouissement. Il roula dans ce gouffre, écrasé sur les pointes. Le cou plié, le pied en avant, les mains jointes, Immobile il resta contemplant Daïdha, Et la mer de douleurs flot à flot l'inonda. Quand il revint à lui pour marcher vers l'aurore, Il voulut dans ses bras la soulever encore : Mais Daïdha, nouant ses doigts comme attachés Aux maigres filaments d'arbustes desséchés, Et cramponnée au sol d'une étreinte farouche, De poussière et de sang se remplissait la bouche; Et, couvrant contre lui ses enfants de son sein, Dans son époux, hélas! voyait leur assassin. Il ne put l'arracher, trop faible, de la terre Où sa fureur cherchait une mort volontaire;. Il alla quêter seul au loin la goutte d'eau, Et, marchant plus léger sans son triple fardeau , Il espéra trouver la source poursuivie, Et, devançant la mort, lui rapporter la vie. Il partit vers la plage où l'espoir avait lui. Le sable du désert disparaissait sous lui. Ainsi qu'un fossoyeur qui mesure une tombe Et marque en enjambant la place où son pied tombe, Les anges le voyaient arpenter à grands pas, Dans le deuil de son coeur, le champ de son trépas. Son ombre le suivait comme une aile cassée Que traîne sur le sol la cigogne blessée. Les pentes du désert par degrés s'abaissaient; Sous le sable déjà les pierres le blessaient; Les têtes des palmiers d'une terre féconde Sortaient de l'horizon comme les mâts de l'onde. Sous le voile ondoyant de ses bords de roseaux Le fleuve tout à coup lui déroula ses eaux. Cet aspect lui rendit l'espérance et la force; D'un palmier séculaire il déchira l'écorce, Sa main en large coupe en déplia les bords : II descendit au fleuve, il y plongea son corps. Écumante au niveau de sa lèvre altérée, Flottait la brise humide et la vague azurée : Il détourna de l'eau sa bouche et son regard Avant que son amour en eût goûté sa part ; Il en remplit l'écorce, et, reprenant sa route, Tout tremblant que sa main n'en perdît une goutte, . Il courut le corps droit, les deux mains en avant, Retrouva tous ses pas sur le terrain mouvant; Et de tout son amour voyant de loin le groupe. Sur la tête en criant il éleva la coupe. Hélas ! à cette voix nulle ne répondit ! Vers le bras qu'il tendait nul bras ne s'étendit. Daïdha sommeillait sur sa dernière couche. L'air ne frémissait plus du souffle de sa bouche. Le lézard s'approchait ; la mouche et la fourmi Parcouraient librement son visage endormi; Sur sa lèvre entr'ouverte on pouvait encor lire Le sourire insensé de son dernier délire. Les jumeaux en travers sur elle étaient couchés, Leurs visages au sein étaient encor penchés : On eût dit, à la fin d'une longue journée, Aux cris de ses enfants la mère retournée, En leur donnant le lait surprise de sommeil, Et dormant avec eux seule et nue au soleil ! A l'immobilité de ce funèbre groupe Il reconnut la mort ! et, renversant la coupe, Il regarda couler sa vie avec cette eau, Comme un désespéré son sang sous le couteau ! Puis, se roulant aux pieds des êtres qu'il adore, Et frappant de ses poings sa poitrine sonore, Pour courir autour d'eux bientôt se relevant, Tel qu'un taureau qui fait de la poussière au vent ,. Il ramassait du sable en sa main indignée ; Et contre un ciel d'airain le lançant à poignée, Comme l'insulte au front que l'on veut offenser, Il eût voulu tenir son coeur pour le lancer! « O terre ! criait-il, ô marâtre de l'homme! Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme ! Dans tout brin de ton sable, et tout brin de gazon D'où la vie et l'esprit sortent comme un poison ! Dans la séve de mort qui sous ta peau circule, Dans l'onde qui t'abreuve et le feu qui te brûle, Dans l'air empoisonné que tu fais respirer A l'être, ton jouet, qui naît pour expirer ! Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre, Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre ! Où de tout coeur humain les palpitations Ne sont de la douleur que les pulsations ! Où l'homme, cet enfant d'outrageante ironie, Ne mesure son temps que par son agonie! Où ce souffle animé, qui s'exhale un moment, Ne se connaît esprit qu'à son gémissement! Tout être que de toi l'inconnu fait éclore . Gémit en t'arrivant, en s'en allant t'abhorre ! Nul homme ne se lève un jour de son séant Que pour frapper du pied et pleurer le néant ! Que maudite à jamais, qu'à jamais effacée, Soit l'heure lamentable où je t'ai traversée ! Que ta fange m'oublie et ne conserve pas Une heure seulement la trace de mes pas! . Que le vent, qui te touche à regret de ses ailes, De nos corps consumés disperse les parcelles! Que sur ta face, ô terre ! il ne reste de moi Que l'imprécation que je jette sur toi ! >> Pour unique réponse à son mortel délire, L'air muet retentit d'un long éclat de rire. Derrière un monticule il vit de près surgir Les fronts de cinq géants et du traître Stagyr. « Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d'ange! Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge. Laissons cette pâture aux chacals des déserts ; Sa mort nous laisse dieux, et l'homme attend nos fers ! » Ils dirent; et tournant le dos, ils disparurent, Et leurs voix par degrés sur le désert moururent. Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu, A cet excès d'horreur se dressa contre Dieu. Tout l'univers tourna dans sa tête insensée ; Il n'eut plus qu'une soif, un but, une pensée : Anéantir son coeur et le jeter au vent. Comme un gladiateur blessé se relevant, Il cueillit sur les flancs arides des collines Une immense moisson de ronces et d'épines Autour du groupe mort où son pied les roula, En bûcher circulaire il les accumula ; Puis, prenant dans ses bras ses enfants et sa femme, Ces trois morts sur le coeur, il attendit la flamme. . La flamme, en serpentant dans l'énorme foyer Que le vent du désert fit bientôt ondoyer, Comme une mer qui monte au naufrage animée, L'ensevelit vivant sous des flots de fumée. L'édifice de feu par degrés s'affaissa. Du ciel sur cette flamme un esprit s'abaissa, 'Et d'une aile irritée éparpillant la cendre : << Va! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre! Mesure, esprit tombé, ta chute et ton remord ! Dis le goût de la vie et celui de la mort ! Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître Que par les cent degrés de l'échelle de l'être, Et chacun en montant te brûlera le pié; Et ton crime d'amour rie peut être expié. Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée, Par le temps réunie et par Dieu ranimée, Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements Aura repris ton corps à tous les éléments, Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve,. Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve ; A moins que le pardon, justice de l'amour. Ne descende vivant dans ce mortel séjour! . L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine,. Souffla sur le bûcher de toute son haleine, Et dispersa la cendre en pâles tourbillons, Comme un semeur, l'hiver, la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre, L'occident se couvrit de menace et de foudre; Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau, Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau ; L'homme, le front levé vers la céleste voûte, Du déluge sentit une première goutte. ÉPILOGUE Et le vieillard finit en disant : << Gloire à Dieu ! Dieu, seul commencement, seule fin, seul milieu, Seule explication du ciel et de la terre, Seule clef de l'esprit pour ouvrir tout mystère ! Il étendit la main pour l'invoquer sur nous ! Nous pliâmes, contrits, nos fronts et nos genoux ; Comme un homme qui craint de renverser un vase, Nous sortîmes muets de l'antre de l'extase. . Le navire aux mâts nus, endormi sur les flots, A l'ombre du Liban berçait nos matelots. Sous la vergue où le câble avait roulé les voiles, L'hirondelle d du bord en becquetait les toiles. Le sifflet réveilla le pilote dormant, Et le vaisseau reprit son sillage écumant. FIN DE LA CHUTE D'UN ANGE TABLE DES MATIÈRES CONTENUES-DANS CE. VOLUME AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION. AVERTISSEMENT DE LA NOUVELLE ÉDITION. ÉPISODE RÉCIT PREMIÈRE VISION DEUXIÈME VISION TROISIÈME VISION QUATRIÈME VISION CINQUIÈME VISION SIXIÈME VISION SEPTIÈME VISION. Le Prophète HUITIÈME VISION. Fragment du livre primitif. NEUVIÈME VISION DIXIÈME VISION ONZIÈME VISION DOUZIÈME VISION TREIZIÈME VISION QUATORZIÈME VISION QUINZIÈME VISION ÉPILOGUE FIN DU SEIZIEME VOLUME PARIS. TYPOGRAPHIE COSSON ET COMP., RUE DU FOUR-SAINT-GERMAIN, 43. Source: http://www.poesies.net