Correspondance. (1842) Par Alphonse De Lamartine. (1790-1869) Tome VI Publiée Par Mme Valentine De Lamartine. Hachette Et Cie 79, Boulevard Saint-Germain, 79 Paris Furne, Jouvet Et Cie 45, Rue Saint-André-Des-Arts, 45 Editeurs. MDCCCLXXV Droits de propriété et de traduction réservés. TABLE DES MATIERES. 1842. DCCC A madame de Cessia. DCCCI A monsieur Ronot. DCCCII Au marquis de la Grange. DCCCIII A monsieur de Champvans. DCCCIV A monsieur Emile de Girardin. DCCCV A monsieur Dargaud. DCCCVI A monsieur Emile de Girardin. DCCCVII A monsieur Emile de Girardin. DCCCVIII A monsieur Dargaud. DCCCIX A monsieur le comte de Circourt. DCCCX A monsieur de Champvans.. DCCCXI A monsieur de Champvans. DCCCXII A monsieur Martin Doisy. DCCCXIII Au marquis de la Grange. DCCCXIV A monsieur de Champvans. DCCCXV A madame de Girardin. DCCCXVI Au marquis de la Grange. DCCCXVII A madame de Girardin. DCCCXVIII A monsieur Emile de Girardin. DCCCXIX A monsieur le comte de Circourt. 1843. DCCCXX A monsieur Dubois. DCCCXXI Au comte de Puymaigre. DCCCXXII A monsieur Ronot. DCCCXXIII A madame la comtesse d'Agoult. DCCCXXIV A monsieur Ronot. DCCCXXV A monsieur Charles Rolland. DCCCXXVI A monsieur de Champvans. DCCCXXVII Au marquis de la Grange 60. DCCCXXVIII A monsieur de Cormenin. DCCCXXIX A monsieur Dargaud. DCCCXXX Au marquis de la Grange. DCCCXXXI A monsieur Emile de Girardin..... DCCCXXXII A monsieur Emile de Girardin. DCCCXXXIII Au marquis de la Grange. DCCCXXXIV A monsieur le vicomte de La Guéronnière. 1844. DCCCXXXV Au marquis de la Grange. DCCCXXXVI A monsieur Dubois. DCCCXXXVII Au marquis de la Grange. DCCCXXXVIII A monsieur de Champvans. DCCCXXXIX A monsieur de Champvans. DCCCXL A monsieur de Champvans. DCCCXLI A monsieur de Champvans. DCCCXLII A monsieur Rolland. DCCCXLIII A monsieur Ronot. DCCCXLIV A monsieur de Champvans. DCCCXLV A monsieur Dubois. DCCCXLVI A monsieur de Champvans. DCCCXLVII A monsieur de Champvans. DCCCXLVIII A monsieur Rolland. DCCCXLIX A monsieur Dubois. DCCCL A monsieur de Champvans. DCCCLI A monsieur de Champvans. DCCCLII A monsieur de Champvans. DCCCLIII A monsieur de Champvans. DCCCLIV A monsieur de Champvans. DCCCLV A monsieur de Champvans. DCCCLVI A monsieur de Champvans. DCCCLVII Au marquis de la Grange. DCCCLVIII A monsieur Dargaud. DCCCLIX A monsieur Dargaud. DCCCLX A monsieur Dargaud. DCCCLXI A monsieur Dargaud. DCCCLXII A monsieur le comte de Circourt. DCCCLXIII A monsieur Emile de Girardin. DCCCLXIV A monsieur Emile de Girardin. 1845. DCCCLXV Au marquis de la Grange. DCCCLXVI A monsieur de Champvans. DCCCLXVII A monsieur Rolland. DCCCLXVIII A monsieur Dargaud. DCCCLXIX A monsieur Dargaud. DCCCLXX Au marquis de la Grange. DCCCLXXI A monsieur le comte de Circourt. DCCCLXXII A monsieur Dargaud. DCCCLXXIII A monsieur Dargaud. DCCCLXXIV Au marquis de la Grange. DCCCLXXV A madame la comtesse de Circourt. DCCCLXXVI Au comte Monnier de la Sizeranne. DCCCLXXVII A monsieur Dargaud. DCCCLXXVIII A madame la comtesse d'Agoult. DCCCLXXIX A monsieur Guichard de Bienassis. DCCCLXXX A monsieur Dargaud. 1846. DCCCLXXXI A monsieur Ronot. DCCCLXXXII A monsieur Rolland. DCCCLXXXIII A monsieur Rolland. DCCCLXXXIV A monsieur Ronot. DCCCLXXXV A monsieur Rolland. DCCCLXXXVI A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCLXXXVII A monsieur Dargaud. DCCCLXXXVIII A monsieur Dubois. DCCCLXXXIX Au marquis de la Grange. DCCCXC Au marquis de la Grange. DCCCXCI Au marquis de la Grange. DCCCXCII A madame de Girardin. DCCCXCIII A monsieur Dargaud. DCCCXCIV A madame de Girardin. DCCCXCV A monsieur Hippolyte Boussin. DCCCXCVI A monsieur Dubois. 1847. DCCCXCVII A monsieur ***. DCCCXCVIII A monsieur Ronot. DCCCXCIX A monsieur Dargaud. DCCCC A monsieur Ronot 2-32. DCCCCI A monsieur Ronot. DCCCCII A monsieur Boulay-Paty. DCCCCIII A madame de Girardin. DCCCCIV A mademoiselle Rachel. DCCCCV A monsieur Ronot. DCCCCVI A monsieur Rolland. DCCCCVII A monsieur Rolland. DCCCCVIII A monsieur Chamborre. DCCCCIX A monsieur Rolland. DCCCCX A monsieur Emile de Girardin. DCCCCXI A monsieur Dargaud. DCCCCXII A madame la comtesse d'Agoult. DCCCCXIII A madame la vicomtesse d'Agoult. DCCCCXIV A monsieur Chamborre. DCCCCXV A monsieur Dargaud. DCCCCXVI A monsieur Dargaud. DCCCCXVII A monsieur Emile de Girardin. DCCCCXVIII A monsieur Dargaud. DCCCCXIX A monsieur Durand. DCCCCXX A monsieur Dargaud. DCCCCXXI A madame de Girardin. DCCCCXXII A monsieur Guichard de Bienassis. DCCCCXXIII A monsieur de Girardin. DCCCCXXIV A madame de Girardin. DCCCCXXV A monsieur de Girardin. DCCCCXXVI A monsieur Emile de Girardin. DCCCCXXVII A monsieur de Girardin. DCCCCXXVIII Au marquis de la Grange. 1848. DCCCCXXIX A monsieur Rolland. DCCCCXXX A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCXXXI A monsieur Rolland. DCCCCXXXII A monsieur Rolland. DCCCCXXXIII A monsieur de Champvans. DCCCCXXXIV A monsieur Rolland. DCCCCXXXV A monsieur Rocher 303.. DCCCCXXXVI A monsieur Emile de Girardin. DCCCCXXXVII A monsieur de Champvans. DCCCCXXXVIII A monsieur Rolland. DCCCCXXXIX A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCXL A madame la comtesse d'Agoult. DCCCCXLI A monsieur Rolland. DCCCCXLII A madame de Girardin. DCCCCXLIII A monsieur de Champvans. DCCCCXLIV A madame la comtesse d'Agoult. DCCCCXLV A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCXLVI A madame de Girardin. DCCCCXLVII A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCXLVIII A monsieur le comte de Circourt. DCCCCXLIX A monsieur le comte de Circourt. DCCCCL A monsieur Charles Alexandre. DCCCCLI A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCLII A monsieur de Champvans. DCCCCLIII A monsieur Dargaud. DCCCCLIV A monsieur Dubois. DCCCCLV A monsieur de Champvans. DCCCCLVI A monsieur de Champvans .... DCCCCLVII A monsieur de Champvans. DCCCCLVIII A monsieur de Champvans. DCCCCLIX A madame la comtesse d'Agoult. 1849. DCCCCLX A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCLXI A monsieur Guichard de Bienassis. DCCCCLXII A monsieur de Champvans. DCCCCLXIII A monsieur Rolland. DCCCCLXIV A monsieur Vallette. DCCCCLXV A monsieur Valette. DCCCCLXVI A monsieur Dargaud. DCCCCLXVII A monsieur Dargaud. DCCCCLXVIII A monsieur Emile de Girardin. DCCCCLXIX A monsieur Emile de Girardin. 1850. DCCCCLXX A monsieur Rolland. DCCCCLXXI A monsieur Boussin .. DCCCCLXXII A monsieur Rolland . .. ..... DCCCCLXXIII A monsieur Aubel. DCCCCLXXIV A monsieur Rolland. DCCCCLXXV A monsieur Rolland. DCCCCLXXVI A monsieur Rolland. DCCCCLXXVII A monsieur Rolland. DCCCCLXXVIII A monsieur Dubois. DCCCCLXXIX A monsieur Dargaud. DCCCCLXXX A monsieur Dubois .. DCCCCLXXXI A monsieur Dubois. DCCCCLXXXII A monsieur Rolland .. ... DCCCCLXXXIII A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCLXXXIV A monsieur Dubois. DCCCCLXXXV A monsieur Dubois .... DCCCCLXXXVI A madame le Tessier. DCCCCLXXXVII A monsieur Dubois. DCCCCLXXXVIII A monsieur Dubois. DCCCCLXXXIX A monsieur le comte de Circourt. DCCCCXC A monsieur Dubois. DCCCCXCI A monsieur Valette. DCCCCXCII A monsieur Rolland. DCCCCXCIII A monsieur Dubois. DCCCCXCIV A monsieur Valette. DCCCCXCV A monsieur Rolland. 1851. DCCCCXCVI A monsieur Dubois. DCCCCXCVII A monsieur Henri de Lacretelle. DCCCCXCVIII A monsieur le vicomte de La Guéronnière.... DCCCCXCIX A monsieur le vicomte de La Guéronnière. M A monsieur Emile de Girardin. MI A monsieur Rolland. MII A monsieur le vicomte de la Guéronnière. MIII Au marquis de la Grange. 1852. MIV A monsieur de Laprade. MV A madame Duport. MVI A monsieur Rolland. MVII A monsieur Dargaud. MVIII A monsieur Valette .. MIX A monsieur le rédacteur du Siècle. MX A monsieur Boussin. MXI A monsieur le marquis de la Grange 461. MXII A monsieur Valette. Notes. Année 1842. DCCC A madame de Cessia. à Nice. Paris, 12 février 1842. Je t'envoie, ma chère Cécile, un discours que j'ai prononcé hier (1) et qui a sauvé le ministère et l'ingrate majorité. Il a produit un effet inouï. Ce sont mes adieux. La semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande opposition. On me fait toutes les offres imaginables ce matin pour me retenir à la vieille majorité; je n'en veux plus. J'y joins un article du Siècle de ce matin, journal ennemi: tu verras comment mes adversaires eux-mêmes apprécient l'effet de ce discours. Le National même en parle ainsi. Dans quatre ou cinq jours je vais reparler, et ainsi de suite trois ou quatre fois. Je t'enverrai les journaux, sachant qu'il n'y en a pas où vous êtes et l'intérêt que vous y prenez. Jamais la Chambre n'a été aussi impressionnée qu'hier; on n'a pas pu reparler de plus d'une heure. Marianne est un peu malade d'une fièvre de rhume depuis cinq jours, moi toujours assez tristement. Rien de nouveau ici qu'un temps de Nice ou de Naples, 15 degrés et un soleil éclatant. J'arrive du bois de Boulogne où j'ai été me reposer ce matin des émotions d'hier soir à la Chambre. Quand revenez-vous, et comment allez-vous toutes? Ce bon et excellent M. Guillemardet est à toute extrémité, c'est une désolation de coeur pour nous. C'était notre meilleur et plus aimable ami. Embrasse tes charmantes filles pour nous. Le temps nous dure de vous revoir tous. Ma tante m'écrit régulièrement des lettres de quinze ans. Elle est très-heureuse de vous savoir bien loin, mais ne la prenez pas au mot. Mille tendresses. Lamartine. Dis au secrétaire Valentine de nous écrire souvent. DCCCI A monsieur Ronot Avoué à Mâcon. Paris, 17 février 1842. Mon cher ami, Voici en courant, et d'une main lasse, pourquoi je ne vous écris pas. Prenez un télescope et voyez ma table! il est dix heures, je suis levé depuis six heures, je n'ai pas quitté la plume, et j'ai reçu au moins trente ou quarante billets ou lettres. Vous ne savez pas ce que c'est que de battre l'eau, elle écume et elle vous mouille. Je viens de sauter un grand fossé au milieu d'un orage inouï dans la Chambre (2). Les têtes ondoyaient comme des épis. Les lettres, menaces, compliments, dévouements, anonymes, pleuvent huit jours après comme nos grêles en juillet. — Et puis je sais que vous m'aimez, cela me tranquillise. J'ai parlé bien mieux que vous ne lisez. Dans les chemins de fer, me voilà commissaire, et je n'aurai pas de six semaines un moment à moi. Les demandes de rendez-vous pleuvent, plus d'heures d'amitié! Adieu. Aimez-moi quand même, et ne croyez pas aux bêtises qu'on vous dit sur moi. Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle. Mille tendresses. Lamartine. DCCCII Au marquis de la Grange Député de la Gironde. 11 juin 1842. Mon cher ami, Bravo la lettre! Bravissimo l'article du National! C'est bon pour vous, pour moi, pour nous, Il n'y a rien de meilleur que d'être injurié par ses ennemis. Je m'honore de l'être avec vous. Je ne réponds pas à ces misérables qui ont vendu la liberté pour les fortifications à Paris, Dieu seul sait à quel prix! évidemment ce n'est pas pour rien. Ces Mirabeau d'échoppes borgnes ne se paient pas si cher que lui. Je suis à Saint-Point, content mais souffrant. Je n'écris ni ne pense, excepté à vous. Mon élection ne paraît pas douteuse, la vôtre est certaine; votre attitude est magnifique devant le pays indépendant. J'avais remarqué vos deux allocutions de la fin, c'est excellent. Vous grandissez et vous grandirez trois ou quatre ou dix ans encore; vous le méritez par l'étude, l'indépendance, la fermeté d'esprit que vous montrez tout autant que moimême et certes plus que personne de ces saltimbanques qui nous font insulter. Mille tendres respects à Mme de la Grange. Ma femme et Valentine lui disent les choses les plus aimantes. A revoir, et souvent. Lamartine. DCCCIII A monsieur de Champvans Paris. Saint-Point, 16 au matin. Mon cher Champvans, Une nouvelle affreuse nous arrive (3). Nous sommes consternés. Que deviendra le pays pendant des minorités de quinze ans et des jeunesses de dix ans sur le trône de la prudence? Je pense que je vais partir pour Paris. C'est demain que je partais pour Marseille. (Une commission capitale) Allez à la Chambre des députés, et faites mettre mon nom sur la stalle de M. de Sivry non réélu: premier banc à l'extrême droite, première place du banc. C'est convenu. Cette place est l'objet de mon ambition depuis dix ans. Ne perdez pas une heure, autrement ce sera déjà volé. Je vous conjure, au besoin, d'employer les bontés mêmes du Maréchal pour me faire authentiquement inscrire là. Voyez le général Leydet, mon excellent ami. Assurezvous que c'est fait, et que les questeurs ne le laissent pas subrepticement enlever, comme à la dernière législature, par un audacieux voleur de places. C'est de la haute politique pour moi que ce banc et cette place de Sivry. J'étais hier à la Clayette; c'est là que j'ai appris le coup terrible qui frappe la famille royale et la France. Nous sommes navrés. Je vous quitte pour aller à Monceau et à Mâcon. Les élections font peu d'honneur à la France. C'est, en général et des deux côtés, pitoyable d'intelligence. Ici le parti conservateur a quatre déroutes, le parti intelligent les a toutes. Mille amitiés, et réponse prompte. Lamartine. Faites-moi un travail sur la régence, complet. Voyez Lacretelle. DCCCIV A monsieur Emile de Girardin 17 juillet 1842. Je reçois la fatale nouvelle en montant en voiture pour Marseille. Je m'arrête. Je serai à Paris, non avant mais peu après le jour de l'ouverture. Il y a impossibilité à moi de faire autrement. Je suis bien heureux de votre double entrée, bien que l'échec même m'eût paru sans inconvénient. Si vous avez des inquiétudes pour votre admission, attendez quelques jours. Je vous défendrai de mon mieux contre un ostracisme de parti. Mes respects à Mme de Girardin. Je suis fort ennuyé, souffrant et affairé dans ce moment, mais le moment est gros. Lamartine. DCCCV A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial. Monceau, 15 juillet 1842. J'ai reçu vos deux charmants souvenirs. J'aurais voulu le succès de notre ami de Mâcon; mais l'affaire a été trop mai conduite par ceux qui devaient la préparer et par lui-même. Cependant le résultat n'est pas indifférent; comme on dit ici, il promet mieux. La fatale nouvelle de la mort du prince paraît plus grosse le lendemain que le jour même. Nous n'avons plus que le choix des fautes. Nous étions dans la Ligue, nous allons tomber dans la Fronde. Les régences sont le terrain des partis. Je pars en effet pour Paris dans deux jours. Je n'y veux ni présidence, ni cabinet, partez de là. J'y resterai juste le temps patriotique, et je reviendrai ici où votre lit est fait. J'entretiendrai M. Villemain dans son amitié et, je dirai, dans son admiration cordiale pour vous. Écrivez-moi tant que vous pourrez et votre avis sur tout, d'avance. Rappelez-moi à M. Bertuca. Lamartine. DCCCVI A monsieur Emile de Girardin 41, rue Laffitte, Paris. J'ai entendu à la Chambre de telles colères contre votre nom qu'il m'est évident que vous serez attaqué. La majorité n'est pas douteuse pour votre admission. C'est à vous de bien voir si vous voulez ou non un combat. Je le crois peu utile, sauf le cas de scrutin secret que nous flétririons. Dans le cas d'attaque à la nationalité, en ne sortant pas de là, et dans un discours, écrit court et probant, vous pourriez parler. Autrement, mon avis est que vous vous taisiez. Faites-moi bien savoir la séance où vous serez vérifié. Lamartine. J'irai ce soir tard chez Mme de Girardin. DCCCVII A monsieur Emile de Girardin Mercredi. Il est indispensable que nous nous voyions ce matin, si le bruit qui court a fondement. Le voici: Vous ne paieriez pas le cens, il y manque huit francs, parce que, disent-ils, vous ne pouvez vous attribuer moitié du mobilier de l'association de la Presse. Si cela est fondé, vite une réponse, ou bien venez vers midi en vous rendant à la Chambre, et forcez la porte. Nous combinerons les objections. A cela près, je crois les autres motifs renversés. Mais celui-là perdrait tout. Lamartine. Une ordonnance royale de 1824 annotée dans le recueil de Duvergier (année 1831, page 224). (Chercher vite ce texte pour M. O. Donnell et l'apporter à la Chambre.) Elle règle en votre faveur votre cas. Lamartine. DCCCVIII A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial. 9 août. Mon cher ami? je jouis de votre suffrage (4). Vous avez vu juste et bien, et j'ai frappé si heureusement au coeur de lA Chambre que non-seulement je suis excusé mais honoré même pour avoir parlé. Ledru-Rollin et ses amis me demandent pardon et me font amende honorable tout haut. Girardin est réhabilité, et il y a faveur générale pour lui. J'ai vu Villemain à votre sujet. Il m'a dit de vous dire: 1° Qu'il prolongerait la mission tant que l'année aurait des mois; 2° Que, s'il quittait le cabinet, il ne quitterait pas sans vous avoir fait une situation inaliénable. Dormez sur ces deux faits, et priez Dieu pour moi qui vais livrer tout seul contre tous un combat en l'honneur des dames et de la liberté sur la question de régence (5). Cela ne vous plaira pas. Mais attendez deux ans et vous verrez que c'était bien. Mille affectueux compliments. Lamartine. DCCCIX A monsieur le comte de Gircourt Saint-Point, 6 septembre 1842. C'est vous qui m'avez admirablement extrait et taillé toutes les pierres dont j'ai bâti ma conviction dans la loi de régence, à vous donc la gloire et la reconnaissance! Je l'ai dit à tout le monde, et je désirais vous faire imprimer si j'avais su où vous trouver pour vous en demander l'autorisation. J'ai profité hardiment de l'occasion pour rompre, par une manoeuvre inattendue, les vieux cadres faux de la Chambre et débarrasser le terrain des principes démocratiques de la présence et de la tactique de M. Thiers qui m'empêchait d'y mettre le pied. Maintenant m'y voici. Je commence de ce jour ma vraie carrière politique. J'étais jusqu'ici comme ces vaisseaux qui louvoient jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à une certaine latitude et qui ne partent véritablement orientés que de ce point. Je vais faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830, avec cette différence que si l'opposition m'écoule elle sera affirmative et gouvernementale, au lieu d'être négative, critique et démolisseuse. Vous me comprenez à demimot. Renverser le pouvoir est un pauvre métier; le conquérir et y rétablir ses idées, voilà l'oeuvre. Secondez-moi de vos voeux et de vos oeuvres. N'oubliez pas que je vous dois les deux plus belles pages de mon humble vie parlementaire, les fortifications et la régence. Au nom du ciel, entrez, ou soyez du moins à la porte derrière moi! Me voici séant de nouveau au Conseil général. Je ne quitterai pas ce pays-ci avant le 15 janvier. Tâchez qu'il soit sur votre route, et venez vous reposer du beau dans le modeste et dans le tranquille. Mme de L. s'unit à moi pour implorer et complimenter Mme de Circourt. Mille amitiés, et regrets d'être interrompu. Lamartine. DCCCX A monsieur de Champvans Paris. Saint-Point, 26 septembre 1842. Merci, merci, merci des insertions et renseignements. Je m'attends bien à cela des Débats. Ce que vous me dites du Siècle penchant de gauche à M. Thiers m'étonne et ne m'intimide pas. Si le Siècle fait cette faute, ce n'est pas nous qu'il perd, c'est lui-même. Nous fonderons sur le terrain qu'il déserte. Nous venons de lire un excellent article de la Revue indépendante sur mon mot à l'École normale (6). C'est topique aux faux libéraux. Nous sommes ici, Dargaud, de Brauz, AiméMartin, etc., passant les jours à lire, causer et ruminer. On y parle bien, et toujours, de vous. Rien de nouveau au pays, si ce n'est que le vin est cher, comme dit le conscrit à ses parents. Vendez des miens, tant et plus, je ne sais qu'en faire. Merci d'y penser. Je ne travaille à rien. Nous nous promenons. Mon esprit n'est pas revenu. J'ai besoin de végéter trois mois. Je vais pourtant préparer beaucoup de canevas de beaux discours d'opposition pour les années à venir. Ne vous inquiétez pas des raccommodements de M. Thiers et de la gauche. Cela se fera pendant trois mois, puis, M. Thiers entré aux affaires, M. Barrot, la gauche, moi, nous resterons dehors. Nous creuserons le fossé, et nous combattrons quatre ans en héros. Rassurez Caillé, et expliquezmoi à lui. Le diable emporte votre visiteur! Faut-il prendre la Patrie? Lamartine. Écrivez, écrivez, écrivez. DCCCXI A monsieur de Champvans Paris. Saint-Point, 2 octobre 1842. Mon cher aide de camp, Votre bulletin est clair, net, politique, excellent. Mais envoyez- moi donc, sans me consulter toujours, les pamphlets, journaux, revues, où il y a des articles sur moi, par exemple le Parisien et les Nouvelles dont vous me parlez. Achetez à mon compte, et adressez vite à Mâcon. Le journal de Mâcon, le Progrès, est une tentative de MM. Rollaud, Ordinaire, Chavot et Chassipolet. Ils sont venus hier en corps. Je me refuse poliment à abandonner Dejussieu, notre excellent ami; je leur ai dit: Tuez-moi, si vous pouvez, mais je ne manquerai pas à M. Dejussieu tant qu'il ne me manquera pas. Nous en sommes là. Adieu. Vous avez été providentiel pour mes insertions. Je vais avoir un journal bientôt. Je vous dirai cela si cela se signe, et nous verrons ce que vous voudrez faire. Adieu, écrivez, écrivez. Je n'ai qu'une minute. Ma tête est souffrante, et j'ai vingt personnes ici tous les jours. Lamartine. P. S. Trouvez M. Pelletan, et demandez-lui s'il a reçu une lettre de moi où je lui parle d'un journal et de mon espoir de l'y placer avec moi. Et réponse. Tout cela en confidence. DCCCXII A monsieur Martin Boisy Saint-Point, 5 octobre 1842. Monsieur et ami, Janvier, avec sa bêtise de panthéisme, vous a tellement fasciné que vous n'y voyez plus. Il n'y a rien de moins révolutionnaire, de moins hasardé, de moins osé, de plus un que mon discours sur l'industrie (7). Cela dit ce que cela veut dire: soyez industriel, et placez entre la richesse et la misère extrême, produits obligés de l'industrie, la charité de l'État bien ordonnée pour empêcher la richesse d'être oppressive et la misère d'être envieuse et révolutionnaire. Je ne crois pas que Fénelon eût dit autre chose, seulement il l'aurait dit mieux, et il faut être Janvier, c'est-à- dire un véritable prodigue d'esprit pour ne savoir qu'en faire et entendre malice à tout ceci. Je n'ai pas eu un moment depuis vous: Conseil général, discussions, journaux, discours, vingt personnes à demeure chez moi, réception de trois cents en une seule fête, et les affaires, elles nuits employées à commencer mon grand ouvrage de philosophie, l'ouvrage de ma vie: en voilà assez pour absorber un pauvre homme. Mais le coeur est libre et vous demeure très-attaché, bien que je ne puisse pas vous faire entendre ma politique, selon moi très- simple. Peu importe, dans cinq ans vous l'entendrez, et le monde me rendra justice. Soldat de l'idée, je combats pour elle et non pour moi, et, quand elle aura sa force, elle gouvernera. Adieu donc et amitiés. Lamartine. DCCCXIII Au marquis de la Grange Saint-Point, 5 octobre 1842. Mon cher ami, je vous croyais en froid avec moi, et je commençais à m'affliger de la politique puisqu'elle pouvait désunir ce que l'âge, les sentiments, les conformités littéraires et l'amitié avaient uni. Grâce à Dieu, il n'en est rien. Corrigez donc vos épreuves pendant que j'ébauche moi aussi les premières pages du grand ouvrage de ma pensée, celui où je veux rassembler et offrir à Dieu seul l'encens final de ma raison et de mon sentiment humain. Je me lève la nuit pour l'écrire, et j'y emploierai dix ans. Mais cela ne marche pas si vite que le temps, la souffrance et la mort. Peu importe, il est beau d'avoir commencé. Je viens de mener, et je mène encore, une vie infernale. Je n'ai pas eu un jour de paix. J'ai présidé mon Conseil général, j'y ai discuté; j'y ai surtout dîné. O ennui et gastralgie! J'y ai fait des discours extérieurs et intérieurs. J'y ai donné un souper de 312 couverts, avec trois musiques de régiment dans les lointains, et trois mille personnes se promenant sous mes arbres illuminés. Cela fait, et jusqu'à aujourd'hui, je n'ai pas eu moins de dix- huit à vingt personnes à demeure, tombant du ciel de tous les points de l'horizon. Mais, bien que dans le nombre il y ait de vrais amis, je n'ai pas eu M. Sue. Et il vaut mieux que tout cela. Son livre fait fureur ici tous les soirs. Mes belles nièces en lisent ce qu'on leur permet, et ne rêvent que lui. Qu'est-ce qu'un philosophe, un politique, un poète auprès du Richardson populaire qui fait vivre et aimer tout cela en drame! Faites-lui mes amitiés. Moi, je ne le lis pas, mon esprit est trop impatient; j'aime l'or en lingots et non pas en feuilles. J'attends l'édition. La politique ministérielle me touche peu. Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de dire le même mol. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le diable les conjugue comme il voudra! Je veux aller au fait et attaquer le règne tout entier. Dans quatre ans, on nous verra remuer des idées plus puissantes, ou du moins nous aurons remué le sol où elles doivent germer. Adieu, je finis faute de combattants. Mille tendresses à Mme de la Grange. AL. DE Lamartine. DCCCXIV A monsieur de Champvans Paris. Saint-Point, 8 octobre 1842. Tâchez de réaliser vite en argent. J'attends les propositions définitives des hommes de la Patrie. Je n'accepterai que le gouvernement absolu et des conditions d'existence, certaines et fortes, pour deux ans au moins. Nous causerons de votre situation. En tout cas, que vous restiez à la guerre ou non, voulez-vous être mon premier aide de camp? J'ai du monde toujours nouveau. Je ne fais rien que quelques pages de bronze pour mon monument, quelquefois la nuit. J'ai écrit le premier article du Bien public. Ce sera notre nom, entre nous. Adieu et amitiés. Lamartine. DCCCXV A madame de Girardin Paris. Monceau, 23 novembre 1842. Enfin, voilà un mot de celte main qui en a tant écrit de ravissants, et qui en fait tant désirer maintenant à ses amis! Est-ce que Bourganeuf engourdit cette âme que ni le malheur, ni les inquiétudes, ni les ingratitudes n'avaient pu affaisser à Paris? Si c'est pour votre repos, tant mieux! Si c'est pour transporter ce feu sacré de l'autel du génie au vent froid et agité de l'ambition mondaine, tant pis! Mais ce n'est pas cela, dites-vous: c'est ce voluptueux engourdissement qu'on éprouve à regarder sans voir la nature inanimée dans une sauvage nature et par un beau soleil. Alors, tant mieux encore! Cette paresse-là est divine. Elle compose les plus délicieuses heures de la vie. Nonseulement je vous la pardonne, mais je vous la souhaite mille heures par jour. Mais est-ce qu'iln'y avait ni montagnes, ni bruyères, ni ciel bleu et profond, ni éblouissant soleil à Saint- Point? Au contraire, il n'y a que cela. Que ce soit donc pour une autre année! Vous êtes cause que je n'ai joui de rien celle-ci, parce que je vous ai toujours attendue. Et, comme je me défie justement de ma propre amabilité, j'ai eu du monde sans interruption à votre intention jusqu'à aujourd'hui. Enfin n'en parlons plus. M. de Girardin me trouvera à travers les frimas, les brouillards, la glace et les inondations, à une heure de Mâcon, dans un château bien triste sur la route de Cluny. Cela s'appelle Monceau. Qu'il m'écrive, et je lui enverrai des chevaux, ou qu'il prenne une voiture à Mâcon. Je serai enchanté de vingt-quatre et de cent heures de causerie avec lui. Il me trouvera un peu ennuyé, un peu assoupi, un peu morose; mais l'âme est un ressort qu'il suffit de presser un peu pour qu'elle reprenne élasticité et vigueur. La mienne les prête à toute action ou à toute pensée qui lui donne l'exercice et le sentiment d'elle-même. Elle est morte un millier de fois et ressuscite toujours le troisième jour. Elle est occupée dans ce moment à compter des tonneaux dans des caves et à calculer le prix des vins. Mais elle ne demande pas mieux que de faire autre chose. Quant au corps, il souffre et s'agite et languit. Quel supplice que cet accouplement d'une intelligence qui en tuerait dix et qui n'en a pas un en bon état! Que pouvons-nous faire avec un si détestable outil?... Consolez-moi donc en m'écrivant. Je ne suis pas heureux; pas plus que vous. La tristesse est une sympathie. Vous savez la mienne. J'ignore la vôtre. C'est peut-être la même. Faites-vous des vers? J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus. Philosophie et politique, je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. Ainsi, adieu sérieux non à la poésie, mais aux vers. En philosophie, je prépare pour un avenir éloigné. En politique, j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Quant à user ses beaux jours pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre MM. Molé, Thiers, Guizot et Dufaure, je laisse cela à ceux que cela amuse. Quant à moi j'en suis prodi- gieusement ennuyé. Je ferai l'insurrection de l'ennui, une révolution pour secouer ce cauchemar, pour cela, il faut des forces dans le pays. En attendant, consolons-nous ensemble en causant de loin et de près de ce texte inépuisable de la pensée humaine et du coeur humain, où personne ne lit si bien et si fin que vous. Adieu. DCCCXVI Au marquis de la Grange Monceau, 28 novembre 1842. Mon cher ami, Hier j'ai lu votre lettre à Champvans. Je ne serai pas à Paris si tôt que vous pensez, mais au dernier moment, 10 ou 15 janvier. — Qu'y faire? Il vaut mieux entendre le vent d'automne siffler que bourdonner l'intrigue qui court en cabriolet dans les rues. Vous dites que nous devons nous recorder. Non, nous savons d'avance ce que nous avons à faire pendant quatre ou cinq ans: nous séparer de toutes ces tactiques qui manoeuvrent sur un terrain sans issue, et former notre armée d'opposition sérieuse et gouvernementale sur un terrain nouveau qui verra venir à nous toutes les idées jeunes et toutes les forces vitales de la génération pensante. Le jour où les joueurs de gobelet de 1830 auront perdu la dernière partie avec leurs cartes sales, nous serons les maîtres et les sauveurs de ce qui reste de foi politique en Europe. Tout autre rôle me paraît petit et indigne d'occuper des hommes qui ont mieux à faire. Ou servir des idées ou rien, voilà ma devise. Le temps ne garde mémoire que de ceux qui lui ont légué quelque chose. Que lui lègue-t-on en ce moment, si ce n'est un état politique à défaire? Ainsi pas de faiblesse pour ma part, combattre ferme et chaud, et combattre lorsqu'on triomphe. Girardin arrive ces jours-ci pour me faire, dit-on, des propositions du roi et de M. Molé (confidentiel). J'écouterai; je ne découragerai pas tout à fait, mais je ne crois rien possible ni utile en ce genre. Il faut que M. Molé s'en tire tout seul ou avec M. Thiers. Ne nous compromettons pas avec tout ce passé! Sachons vivre seuls et attendre: le temps est à nous, il n'est plus à ces hommes. Si vous m'en croyez, vous serez immensément fort et important dans cinq ans. C'est évident pour moi. Je vous vois adopté, honoré et exalté par l'opposition renouvelée, comme un de ses fondateurs, et appelé à la représenter au pouvoir, le jour certain où elle y entrera. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un aristocrate comme vous tendant la main à une démocratie impuissante tombée dans le fossé! C'est le beau rôle depuis Rome jusqu'à Mirabeau. La naissance et le caractère vous l'ont préparé; vous l'avez bien dessiné sept ans. Au moment de la grande scène, vous le déserteriez! pourquoi? pour vous ennuyer à peser quelques grammes entre M. Molé, M. Thiers, M. Guizot et une cour! Vous vieilliriez ainsi à cette oeuvre misérable, et votre nom s'évanouirait avec ceux de MM. tels ou tels! Ce n'est pas la peine pour un homme de talent et de volonté comme vous. Pour moi je n'en veux à aucun prix. Nous avons bien prouvé que nous étions conservateurs; prouvons que nous sommes libéraux, et prouvons ensuite que le libéralisme est un moyen de gouvernement plus puissant que l'intrigue et la peur. Adieu. Je baise la main si belle de Mme de la Grange, mais je la secoue avec colère, si elle vous entraîne loin de moi! Mille respectueux souvenirs à M. le duc de la Force. Lamartine. DCCCXVII A madame de Girardin Monceau, 3 décembre 1842, Le lit de M. de Girardin était fait, son feu allumé , hier dimanche, quand j'ai reçu votre lettre. Voilà la troisième fois. Je ne l'attends plus. Qu'il aille ou qu'il vienne, j'irai ou je viendrai. Je n'ai plus de foi. Aussi bien les routes sont gelées, et le brouillard couvre nos collines. Que lui offrirais-je qu'un coin de feu moins confortable que dans la rue de l'Université? Faites-lui mes compliments sur son élection. Que répondre à votre lettre? Je suis lyrique et non polémique; je dis et ne discute pas. Vous aussi. Disons donc, et ne nous répondons pas. Non, il n'est pas vrai que la politique soit de l'ambition toujours. C'est la petite qui est de l'ambition, la grande est du dévouement. Je ne conçois que la grande. Celle-là est patiente comme l'idée qui la fait agir. Elle n'est pas pressée de saisir aujourd'hui, parce qu'elle a demain. Elle est clairvoyante, parce qu'elle n'a pas l'oeil troublé par le vertige de l'intérêt personnel. Elle n'entre au pouvoir que quand elle sent qu'elle a une force en elle et derrière elle pour l'y pousser et l'y soutenir. Cette force, je ne l'ai pas encore, je l'aurai dans quatre ou cinq ans. Vous verrez alors si je ferai de la philosophie. Mais, en attendant, qui m'empêche d'en faire? Qui est-ce qui me dérange? Et pourquoi me battrais-je avec MM. Thiers, Guizot ou Molé? J'y perdrais mon temps et mon bonheur. Le jour viendra de se battre, mais d'ici là on peut philosopher ou même faire mieux. Mais, hélas! je me hâte de vous dire que je ne fais pas mieux. Je suis même peu pressé d'aller à Paris, excepté pour vous voir, car je n'ai rien à faire pendant quelques mois. Il y a entre l'opposition et moi leurs vieilles bêtises à liquider. Il faut que les feuilles mortes tombent pour faire place aux bourgeons nouveaux. De plus, ce n'est pas à moi d'attaquer le ministère; on doit des égards à des hommes d'honneur. Si on les chasse, ce ne doit pas être par ma main. Et puis je les aimais mieux que ceux qui vont les remplacer. Mais défendre désormais un cabinet? Non. ce n'est plus l'esprit du rôle. Mieux vaut donc se taire un an ou deux. Ah! si j'avais un journal! c'est là que je parlerais. Mais la Providence me le refuse. Donc c'est pour le mieux. Ainsi toujours content. Vous ne savez pas combien et pourquoi je suis fataliste, comme tous ceux qui ont une fortune. Écoutez si j'en ai une. Hier matin j'avais fait venir une quantité d'énormes carpes de vingt lieues de loin dans un vivier. Une fois les carpes dans l'eau, je ne savais plus comment les en tirer. Point de filet à dix lieues à la ronde. Pays de vigne et de rocher, où on n'a jamais mangé une écrevisse seulement. Je monte à cheval, et je traverse la grande route. Quelque chose fait peur à mon cheval qui se cabre. Je regarde. C'est un homme qui porte un beau filet au bout d'une perche. Il me l'offre à acheter. Je le paye, et nous dînons. Un journal m'arrivera à son heure, comme le filet, et nous prendrons beaucoup d'hommes. Car nous serons pêcheurs d'hommes, comme Jésus-Christ disait à 42 CORRESPONDANCE DE Lamartine, saint Pierre. En attendant, pêchons des brochets. Mais adieu. Je voulais raisonner et je cause. A revoir, et un bien sincère et croissant attachement. DCCCXVIII A monsieur Emile de Girardin Château de Monceau, près Mâcon, 9 décembre 1842. Mon cher ami, Venu ou non venu, soyez le bien arrivé. J'ai suivi vos triomphes. Ici on vous aurait offert de l'affection et du recueillement. J'ai entendu parler, en effet, de combinaisons Molé où l'on me destinait l'Intérieur. Je ne vois que nuage et poussière dans l'horizon actuel du pouvoir. Nous causerons de tout cela. Je crois l'opposition nécessaire, à grandes doses, à une situation léthargique. Mais je ne veux plus me mêler que de mes propres affaires, et marcher mon chemin sans savoir avec qui. Le siècle vaut mieux qu'un compagnon. En tout cas, comptez sur bienveillance et politesse dans les formes, pour vos amis. Je n'irai à Paris que les premiers jours de janvier. Je n'ai rien à y faire, et ici j'ai deux cents ou- vriers et je crée de la terre. Trouvez-moi à vendre des vins à bas prix. J'ai à passer quatre ou cinq années difficiles. Après cela, où j'entrerai aux affaires ou je me ferai dominicain, comme on dit de Berryer. Mais mon couvent sera ailleurs qu'à Rome. Berryer n'a plus d'autre issue qu'un cloître, je le lui ai dit vingt fois. On n'a jamais fourvoyé plus complétement un beau talent, un charmant homme et un sublime parti. Oh! si j'avais eu cette armée à conduire! Mais ma foi n'aurait pas été avec mon drapeau. Il vaut mieux porter haut et loin celui de la révolution où sont écrits, il y a cinquante ans, les vrais dogmes de mon âme. Adieu et amitié. Lamartine. DCCCXIX A monsieur le comte de Circourt Monceau, près Mâcon, 18 décembre 1842. Monsieur et savant ami, Retenu ici par des affaires graves et nombreuses, je ne pourrai me rendre à Paris que dans les jours qui approcheront de la discussion de l'adresse. On m'écrit qu'on s'y occupera surtout du droit de visite. C'est une question perdue si on ne soulève pas l'esprit public un peu plus haut que les misérables susceptibilités populaires fomentées à force de mensonges par les misérables colporteurs de noirs et par les agitateurs de la Chambre. Il n'y a pour nous qu'un moyen de défendre un peu nos clients, les noirs, c'est d'avoir présent à l'esprit et de présenter froidement à la Chambre le tableau vrai et historique de la traite depuis son origine, de rappeler les premières voix qui s'élevèrent contre le commerce, d'avoir copié des fragments des plus beaux discours prononcés en Angleterre par Wilber force et ses amis, d'étaler la statistique vraie et croissante ou décroissante de la traite, enfin de savoir où, comment, en quel nombre, sur quels rivages, la traite s'opère encore aujourd'hui. Voilà ce que j'ose vous prier de me préparer en vingt ou trente pages, nourries de citations et de preuves, pour réfuter d'avance toute contestation. Armé de vos armes, j'essayerai, sinon de vaincre, on ne fait pas reculer un ouragan, au moins de faire réfléchir la Chambre et de sauver un peu ce tiers intéressé qu'on va autrement abandonner à ses bourreaux. Dites-moi si vous le pouvez. Si vous avez accès auprès de M. de Larochefoucauld, notre excellent président de la morale chrétienne, il vous procurera, par lui ou par ses amis, les cinq ou six volumes anglais à compulser. Ce sont des recueils de meetings et de speechs très- éloquents sur cette affaire. Aux Affaires étrangères on vous communiquera les deux ou trois traités à partir du traité de Vienne. M'excuserez-vous, et m'aiderez-vous? Nous avons bien parlé de vous ici avec l'aimable Hüber. Rappelez-moi à Mme de Circourt, et croyez à mon bien sincère et haut attachement. AL. DE Lamartine. Vous trouverez l'histoire du droit de visite dans l'histoire du droit des gens par Wheaton, ministre des États-Unis à Berlin. Envoyez-le chercher chez M. de Brautz, n° 39, rue Laffitte, de ma part. P.-S. Non, on vous l'enverra demain. Adieu et excuse. Annee 1843 DCCCXX A monsieur Dubois A Saint-Laurent, près Cluny. Paris, 3 février 1843. Mon cher voisin et ami, Un mol entre dix mille, car depuis six jours mon bureau est une table de bureau de poste. Mais l'amitié a l'oeil adroit, elle reconnaît votre ferme et large écriture, elle lit et elle répond. Je prends le terrain et non les hommes de la gauche (8). Le terrain est à moi parce que j'ai su le conserver dix ans dans toutes les questions libérales; ils ne peuvent pas m'en chasser. C'est tout ce qu'il me faut. Ne vous inquiétez pas du reste. J'y agirai dans ma liberté. Quand ils m'appuieront, tant mieux; quand ils feront du gâchis, tant pis pour eux, tant mieux pour moi qui m'y opposerai tout haut. Le terrain libéral et très-libéral est le seul sur lequel on puisse rallier les grandes forces vives et neuves dont ce pays-ci aura besoin dans quelques années. Voilà la pensée de ma situation. Cela dit, méditez-le, et vous verrez que j'ai raison. Au reste l'étincelle tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. A ce coup de tocsin les forces me sont accourues de toute part avec fanatisme. J'ai tâté le pouls de toutes les opinions, je sais à quoi m'en tenir, et je reste dans l'attente et le repos. Adieu et affection. Lamartine. DCCCXXI Au comte de Puymaigre 10 février 1843. Monsieur et ami, Merci de celle voix connue et aimée qui me crie de loin: Courage. J'en ai besoin et vous m'en donnez. Ce petit coup de tocsin a réveillé en effet beaucoup d'esprits; l'heure viendra de les appeler au secours du pays et de la société. Il est bon de savoir qu'ils existent, il est bon qu'ils sachent où ils pourront se rallier; c'est le seul but de mes démarches actuelles. Les événements en commanderont d'autres. Prendre le terrain sans s'occuper des hommes qui l'occupent aujourd'hui, voilà ce qu'il y a à faire. Rassurez-vous donc quant aux idées anarchiques: il n'y a de force contre l'anarchie, aujourd'hui, que dans la liberté. Aimez-moi, secourez-moi de vos voeux et éclairez-moi dans l'occasion de vos bons conseils. Vous savez combien mon esprit et mon coeur vous rendent tout cela. Lamartine. DCCCXXII A monsieur Ronot Avoué à Mâcon. Paris, 10 février 1843. Mon cher ami, Ma plume est lasse. J'ai en trois jours (compte fait hier) 314 lettres des départements, fanatisme d'entraînement et d'enthousiasme. J'en ai répondu de ma main une soixantaine, le reste attend ou se répond par secrétaires en deux phrases circulaires. Ainsi, excusez-moi. De plus j'ai les journalistes et les hommes politiques avec lesquels il faut s'entretenir tout le jour. Pitié, pitié, pitié! Merci des bonnes nouvelles des chiens. Peu importe que le Progrès imprime. Je suis très-content de Dejussieu et de M. Lenormand. C'est cela. Je vais tout à l'heure parler une heure à la réu- nion des oppositions, pour les empêcher de faire une bêtise sur l'Espagne en soutenant Espartero qui nous insulte. Ah oui! j'aurais de la peine si je me proposais, ce qu'on suppose, de diriger, rectifier, discipliner la gauche; mais je n'y pense pas. Entre nous, ce qu'il me faut, c'est son terrain et non ses criailleries. Sur ce terrain, dans cinq ans, nous aurons les idées et la France. Souvenez-vous-en, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne suis rien, mais les situations en politique comme à la guerre sont toutes puissantes. Or j'ai l'oeil qui sait les voir de loin et le pied qui ose hardiment s'y poser. Cela suffit. Le reste est l'affaire de la Providence et du temps, son instrument. Adieu donc, à revoir. J'oublie l'heure avec vous. Parlez dans ce sens à Dejussieu, mais un peu confidentiellement; qu'il écrive en ce sens, mais en termes couverts. L'opposition ne me pardonnerait pas d'avoir l'air de ne pas l'estimer assez haut. J'estime immensément la place où elle s'assoit, je l'estime assez pour avoir voulu la prendre et pour en avoir attendu l'heure patiemment huit ans. Maintenant que j'y suis et bien entré et que mes colonnes d'opinions se forment immenses dehors, oubliez-moi quelques années, et ne pensez plus qu'au vigneron de Monceau qui vous aime. Que n'êtes-vous ici! vous en apprendriez de belles. Lamartine. DCCCXXIII A madame la comtesse d'Agoult Paris, 20 février 1843. Madame, Les poëtes n'ont besoin que d'un regard pour comprendre une âme; et quand on comprend on aime: c'est la même chose avec les belles natures comme la vôtre. Je suis heureux qu'on m'ait trahi devant vous. J'en aurai plus de courage, quand j'aurai le bonheur de vous rencontrer, pour m'approcher d'une personne que j'admire avec désintéressement et en silence. Je suis plus heureux encore que le jour soit venu où vous voulez bien, à votre tour, comprendre ma pensée politique. Elle n'est pas d'hier, elle est constante et une. mais elle n'était pas encore dans le jour où vos amis et vous vous pouviez en entrevoir l'unité et le but. Être compris, 58 CORRESPONDANCE DE Lamartine, c'est déjà être fort, et, quand on l'est par vous, c'est être déjà récompensé. Agréez; avec mes bien vifs remercîments, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux. Lamartine. DCCCXXIV A monsieur Ronot Avoué à Mâcon. Paris, 7 mars 1843. Merci, mon cher ami; c'est aussi l'impression d'ici, si ce n'est cependant que, comme effet de Chambre immédiat et improvisation, le second discours a produit mira muros plus d'effet que le premier (9). Je songe à m'en aller, ces jours-ci, passer un mois solitaire à Monceau et à Mâcon avec vous. Il n'y a plus qu'une discussion politique sérieuse et très-belle pour moi ici, celle sur le Conseil privé. Je vous promets là de discuter fort et creux et de montrer où nous en sommes. C'est un sujet constituant. Il n'y a que ceux-là qui donnent de la grande verve. En ce moment je suis le lion public ici, et en Allemagne plus encore. Je vous dirai tout bas pourquoi je crée ce rôle inattendu. Je laisse penser, calomnier et dire. C'est le seul à créer pour être suffisant au jour des grands périls. Je reçois des milliers d'adhésions frénétiques et quelques injures anonymes, mais je m'en moque. Il n'est pas vrai que je travaille pour moi, je me suis dévoué dès longtemps à n'être qu'un soldai des idées et de Dieu. Les journaux de province sont en masse à moi, et ici j'aurai la presse tant et plus. Mon rôle en ce moment est de m'y effacer, pour ne pas offusquer l'ancienne opposition qui ne doit m'adopter que peu à peu. Voici un article de ce malin dans l'Unité, revue politique, qui exprime bien ma situation, et qui est bon à répéter à Mâcon où l'on dit que les électeurs me désertent d'effroi. J'ai été très-content du mot du Progrès hier sur mon dernier discours, intelligent et fort. Que devient Saône-et-Loire? Est-il vrai qu'il nous sape dans le département par ses articles de tête? Il faut que je voie M. Dejussieu, et que nous nous entendions ou que nous nous quittions pour deux ou trois ans. Il m'en coûtera bien, car je l'aime tendrement, mais, pour ce qui se prépare, un homme politique ne peut pas rester désarmé devant le gouvernement, sur le terrain même de son élection. Adieu et tendre amitié. Lamartine. DCCCXXV A monsieur Charles Rolland Mâcon. Paris, 8 mai 1843. Monsieur, J'ai relu la brochure, et j'en soutiendrai les conclusions de mon mieux dans la réunion et dans la commission du budget. Nous avons peu d'espoir, mais nous avons droit. Le droit finit toujours par être la force. Je suis bien reconnaissant de l'adhésion cordiale et réfléchie que vous voulez bien donner à ma situation nouvelle. Vous ne me compreniez pas bien à Saint-Point, parce qu'il existait des préjugés entre vous et moi. Je vous parlais avec assurance, parce que j'étais sûr de moi et que je savais où tendaient mes pensées intimes depuis le jour où je suis entré dans la politique. Je ne devais pas faire plus tôt ce que j'ai fait. L'opportunité est nécessaire à toute action. Les Athéniens adoraient l'heure, pour signifier cette convenance des partis pris à propos. L'heure de servir la cause des idées de liberté et d'organisation modernes ne passera jamais pour moi: c'est servir Dieu dans les hommes. Recevez, monsieur, les nouvelles assurances de ma haute considération. Lamartine. DCCCXXVI A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 23 mai 1843. Mon cher ami, Je reçois votre mot. Les démissions et les refus que vous m'annoncez sont fâcheux et donneront un caractère ombrageux à ce qui devrait être tout autre. Néanmoins, quant à moi, j'accepterai toujours, et nos paroles restitueront le caractère d'ampleur, d'indépendance et d'élévation, que doivent avoir les manifestations de cette nature pour être bonnes (10). Tâchez néanmoins que j'aie du temps pour voir et me reposer une huitaine à Monceau avant le banquet. Je n'ai pu partir, faute de vins vendus, comme je le désirais. Je ne pars que demain ou aprèsdemain. Rien de nouveau ici que mon banquet qui fait grand bruit et qui ne fait peur à personne. Je voyagerai lentement parce que je suis trèssouffrant. Dites chez moi, à Mâcon, que je ne serai pas avant samedi à Monceau. J'irai y dîner un peu tard. Amitiés. Lamartine. Faire dire qu'on nous tienne à dîner à Monceau vendredi et samedi éventuellement. DCCCXXVII Au marquis de la Grange Député. Saint-Point, 24 juin 1843. Merci de votre bulletin de la session nulle, mon cher ami, il diminue mes regrets. Rabâcher sur les chemins de fer ou sur les chevaux ne vaut pas une des feuilles vertes qui jettent leur ombre sur mon front pendant que je vous écris. Une seule chose m'afflige, c'est que madame de la Grange soit encore à l'ombre de ses rideaux. Espérons que Chandai la recevra bientôt et lui fera oublier ce vilain mois retranché de son bonheur et du vôtre. Nous sommes ici, seuls et heureux. Ombrages, chevaux, chiens, oiseaux, sont nos seuls entretiens. Je reçois seulement cinq ou six journaux par jour qui m'apportent le contre-coup prolongé des banquets de Mâcon. Voilà un drapeau par hasard bien planté! La moitié du pays s'y rallie. Que serait-ce si madame de la Grange l'appuyait auprès de vous d'un battement de main, vous auprès de l'Europe d'un bon discours dans le même esprit? la néo-démocratie serait fondée, elle n'est encore que dessinée. Elle n'est pas révolutionnaire, comme on le dit, la vérité est la contre-révolution du mensonge où nous vivons. Je vais lire votre rapport sur le vin. Vous faites une solide année parlementaire. Votre discours sur les monnaies m'a ravi, et mon ravissement se soutient. Je me défie de l'idée du rapport sur l'eau colorée, c'est une niaiserie. Je désire que la Chambre la rejette. Si j'y étais, je la combattrais. Adieu, je vous quitte à regret pour griffonner avec moins de bonheur d'autres pages. Merci à ceux qui me comprennent dans la Chambre. Patience aux autres, et oubli de tout jusqu'en janvier, excepté de l'amitié. Lamartine. DCCCXXVIII A monsieur de Cormenin Cher et illustre collègue, Je trouve sur ma table, à la première heure de liberté que les affaires me laissent, la note que vous avez bien voulu me confier sur votre plan du Cours populaire. Les idées sont soeurs quand les esprits sont de même famille, car vous trouverez exactement les mêmes vues présentées par moi dans une lettre à M. Chapuys- Montlaville (11), qui doit être imprimée bientôt je ne sais où. Je suis donc tout à fait de votre avis sur l'utilité morale, intellectuelle, politique, de cette université des masses. Il faut tourner en bas le miroir de la civilisation, c'est l'oeuvre de ces temps-ci. Toutes ces régions de l'humanité doivent être éclairées à leur heure par cette clarté générale que les sommets trop élevés leur dérobaient autrefois; on n'a nivelé la terre que pour cela depuis cinquante ans. Avec toutes les prudences et toutes les garanties que votre plan comporte, je ne vois pas de gouvernement assez ombrageux pour s'en alarmer et y mettre obstacle. La raison, la vérité, la charité sont impartiales; on ne voudra pas reléguer toutes ces bonnes pensées parmi les factions. Quant au faible concours que ma parole et mon nom pourraient apporter à votre oeuvre, je m'empresse de vous l'offrir, et je vous remercie de l'avoir demandé. J'ai bien peu de moments et moins encore de forces, mais, heures et forces, tout sera volontiers consacré par moi à élever d'une goutte d'eau de plus seulement le niveau moral de cet océan qu'on appelle l'esprit humain. Si votre idée mûrit et s'organise en une institution pratique, je vous demanderai le cours de haute philosophie ou celui de politique générale. Je crois qu'il n'y a pas de sujet trop élevé pour le peuple, et que s'il ne monte pas assez souvent jusqu'à la raison transcendante c'est qu'on la lui présente sous des formes scolastiques et dans une langue de convention qui l'obscurcissent à ses yeux. Il faut traduire les plus hautes pensées en langue vulgaire et lui faire comprendre tout. Une fois qu'il aura compris, il aimera; une fois qu'il aura aimé, il pratiquera, et la civilisation sera accomplie, car la civilisation d'un peuple n'est que sa raison en action. Ce temps-ci n'a pas tant à faire par les lois que par les moeurs. Vous l'avez senti, et vous voulez agir en conséquence. Qui le peut mieux que vous! vous avez ce qui fait écouter un siècle: l'âme et le talent. Parlez donc, vous aurez en moi un coeur pour vous animer à l'oeuvre, deux mains pour vous applaudir et une voix pour vous multiplier. Lamartine. DCCCXXIX A monsieur Dargaud 4, rue Lascases, Paris. Monceau, 15 août 1843. J'écris et j'avance le premier livre des Girondins. Je n'ai rien gravé de ce style. Mais je ne puis, à cause de mes souffrances et de mes autres nombreuses affaires, espérer un volume avant la fin de 1844. Or il faut que je sache, avant la fin de 1843, si j'ai l'espoir certain de traiter de ce livre et si j'en recevrai le premier terme d'avance dans les premiers mois de 1844. Sans cela la nécessité immédiate de retraite est absolue. Le wagon ne doit pas sortir du rail, et pour cela il faut mesurer sa distance. Je détaille tout aujourd'hui à Aimé Martin, seul ami sérieux avec vous. Il est ravi de vous et de votre supériorité en sentiments comme en affaires. Nous sommes quinze jours ici pour le Conseil. Je devais faire demain un discours sur les études lettrées au Collége pour les prix, M. de Lacretelle aussi. Le recteur de Dijon est arrivé avec contre-ordre. Il paraît qu'on trouve Mâcon trop sonore depuis quelques mois. On nous a interdit la parole. J'en suis ravi , la ville très-mécontente. Les spectateurs et la musique voulaient s'abstenir, j'ai intercédé ce matin pour ne pas montrer d'humeur contre un établissement qui prospère et qui fait notre orgueil. J'espère que tout se passera bien. J'irai, mais je ne parlerai pas. Adieu et tendre amitié. Lamartine. Tâchez de faire dire à la Patrie ou à l'État deux mots qui seraient repris sur cette brutalité bête de l'administration , mais que cela ne vienne pas de moi. DCCCXXX Au marquis de la Grange Saint-Point, 27 septembre 1843. Mon cher ami, votre lettre m'a ravi. Je n'écris pas en ce moment parce que je travaille tous les matins quatre heures et que je cavalcade le reste du jour; mais nous vous aimons en silence comme de vrais amis. Les lettres indéchiffrables de madame de la Grange font le désespoir des yeux de ma femme, mais nous supposons qu'elles sont remplies de son esprit et de son âme. C'est une femme faite pour être imprimée vive: elle ne vaut lien autrement. Champvans s'évertue au Bien public, et il va bien. J'y glisse quelques phrases de temps en temps, sans responsabilité. Cela revient en écho au Bien public, et lui fait sinon du bien, au moins du bruit. Je ne sais ce qui se brasse en politique, je suis tout à mes affaires qui vont très-mal. J'écris des volumes pour les restaurer. L'indépendance coûte cher, mais sans elle il n'y a pas d'homme. J'aimerais mieux aller à Sainte-Pélagie qu'à Madrid ou à Turin. Le comité vinicole est absurde, je vous l'avais dit. J'ai trouvé les Girondins ivres de leurs vins. Ils raisonnent comme des gens ivres. Vous avez eu du génie à les laisser là. Mauguin leur va, je ne vois que lui à leur hauteur dans cette question. Je vais écrire contre eux au premier jour, ils perdent notre cause avec leurs gasconnades. Rien de nouveau dans nos montagnes, nous n'avons eu personne et nous n'attendons pas plus. Je vis de coquillages et d'herbes. Je tâche de faire argent de tout pour me soutenir encore un an à Paris; je doute même d'y réussir. Je lis à peine les journaux, bien que j'en sois inondé. Le gouvernement n'a plus aucune résistance. Il faut recréer une opposition forte et juste. Je vous quitte pour dicter un mot sur les fortifications (12). Mon opinion est de réunir Siècle, National et nous, pour combattre l'armement. Le mal de l'opposition, c'est la division. Il faut commencer par la faire combattre avec un peu d'ensemble, elle en prendra l'habitude. Adieu, amitié bien vive à vous, et autour de vous respectueux sentiments et hommages. À quand le roman? de Blaye? Lamartine. DCCCXXXI A monsieur Emile de Girardin Mon cher ami, Pendant que vous vous occupiez de nous (Bien public), nous nous occupions de vous à votre insu. Lisez mon allusion à la Presse (13) dans le numéro que je vous envoie. Toutes les fois que je pourrai vous crier amitié à travers le fossé, je le ferai. L'article est de moi. Il y avait eu l'autre jour un mot malsonnant sur la Presse, écrit pendant mon voyage en Charollais, je les ai grondés et remis dans les bons rapports. Votre marche actuelle m'enchante. Les hommes d'avenir doivent voir que le présent ne les porte pas. Adieu. Mille respects, attachements et amitiés autour de vous. Madame de Lamartine part demain pour Paris avec ma soeur et ma nièce; elle vous verra, j'espère. Moi je reste à l'ouvrage, j'ai déjà écrit un volume de 400 pages de ma grande histoire des Girondins. Je vais commencer le second. Je ne sais si mes affaires, étroites toujours, me permettront de faire de l'histoire au lieu d'en écrire. J'aimerais mieux l'action. Mais il en faut les conditions. Adieu encore. Lamartine. Je vous réponds encore jeudi au Bien public, P.-S. Je vois que les Girondins auront peut-être cinq volumes, car c'est au fond toute la révolution, Peut-être publierai-je d'abord, comme introduction, le premier volume qui est prêt — et puis je vendrais la suite, pour être livrés en trois ans, les quatre volumes à faire. Je vais commencer le second. DCCCXXXII A monsieur Emile de Girardin Monceau, 11 octobre 1843. Merci, mon cher ami, d'avoir été chercher et aider madame de Lamartine. Je n'ai pas vendu les Girondins. Je ne pourrai pas les vendre à un libraire avant qu'ils soient presque faits. Ils ne veulent pas donner d'argent d'avance. Il m'en faut. Mes affaires sont plus lourdes que jamais, au point qu'entre nous je ne crois pas retourner à la Chambre. J'attends encore six semaines avant de me décider. Je suis dévoué, mais je suis prudent. Je ne veux à aucun prix compromettre mes créanciers. Il faut être honnête homme avant tout. On se relève de tout, hors d'une banqueroute. Je travaille ferme tous les matins, l'angelus de cinq heures me trouve debout. Je ne suis ni triste ni abattu. La vie est une marche. Allons! Je ne demande pas mieux que de dialoguer avec la Presse dans le Bien public, quand j'ai une demi-heure de temps après ma tâche journalière accomplie. Cela ne peut qu'illustrer la controverse et donner ses éperons à M. de Champvans que je souffle quelquefois. Vous avez vu mon dernier article sur le ralliement de l'opposition. Ce ton vous va-t-il? En voulez-vous un autre? Omnis Aristippum decuit color. Dites à madame de Girardin que je lui en veux de n'être pas venue dans nos beaux jours de septembre. Que fait-elle? M. Ponsard- Lucrèce est venu ces jours-ci et y est encore; mais nous ne parlons que politique. Il est plein de sens et trèsbon enfant, il faut que vous le connaissiez. Demain je serai absolument seul. Quant à paraître en feuilleton, je crains que cela ne décrédite l'histoire. La postérité ne rend pas ses oracles comme la sibylle. Le temps seul parle jour à jour. Adieu et attachement. Lamartine. DCCCXXXIII Au marquis de la Grange Député. Monceau, 3 décembre 1843. Cela vous est bien commode à dire, à vous heureux enfant de la fortune, riche du siècle: Allez le 16 à Paris. — Mais moi, je n'ai pas même de quoi faire le voyage, et comment y vivre? Ah! la vie est dure, et l'indépendance, si honorable après la mort, est chère pendant la vie! Je reste donc, mon cher ami, indéfiniment, jusqu'à ce que quelques amis généreux me prêtent quelques mille francs pour passer cinq mois dans votre quartier. Mais les amis généreux sont toujours des amis pauvres, il faut attendre qu'ils en trouvent eux-mêmes. Votre politique est trop découragée. Bah! ce n'est pas fini. Les idées se chargent. Le monde moral n'est pas parfait. La boutique ne tient pas le monde. Vous en verrez bien d'autres. Qu'impor- lent les ministres! qu'importe M. Guizot! je n'y pense seulement pas. Eh oui! sans doute, ils passeront des sessions. Je m'en félicite, et rendezmoi la justice que je ne les attaque jamais. C'est vous qui faites de l'opposition; moi, je fais de l'opinion. Je me réjouis d'entendre le roman nouveau de madame de la Grange. Ah! quand serons-nous au coin du feu pour cette bonne soirée? Il n'y a plus de littérature que chez vous; ici, c'est de l'histoire. Champvans, Champeaux, Dargaud sont ici, et nous philosophons quand je rentre de vendre mes arbres et mes vins. De temps en temps je fonde le Bien public par quelques articles dictés après déjeûner. Soyez donc assez généreux pour m'envoyer deux ou trois abonnements de vingt francs! Songez que j'y ai mis déjà trois mille francs, Champvans autant. Nous faisons la gloire et la guerre à nos dépens. Aidez donc ceux qui se remuent! Adieu. Lamartine. VI. DCCCXXXIV A monsieur le vicomte de La Guéronnière Monceau, 24 décembre 1843. Monsieur, Votre nom m'est bien connu, j'oserai dire presque cher par la reconnaissance que le mien lui doit. J'aimerais à associer l'un à l'autre dans une oeuvre si conforme à nos pensées communes; je ne le puis pas, absorbé par des affaires immenses et qui m'ôtent presque la faculté de l'espérance de rester dans la vie publique. Je n'ai pas une heure de loisir intellectuel, il faut me consacrer tout entier à des devoirs plus rapprochés et plus obligatoires. Voilà ma seule raison, mais elle est sans réplique. Elle ne sera pas pour vous sans excuse, si vous avez passé jamais par les embarras de la vie. Recevez mes sincères remercîments d'avoir pensé à moi et d'en avoir si obligeamment et si cordialement, parlé à la partie de la France où vous allumez le flambeau des idées populaires, et croyez à ma reconnaissance et à mon attachement. AL. DE Lamartine. Annee 1844 DCCCXXXV Au marquis de la Grange Premiers jours de janvier 1841. Mon cher ami, merci de vos beaux détails sur l'anatomie d'un cadavre. Tout est mort là! Quelle vie y cherchez-vous? une Chambre capable de prendre ou de faire semblant de prendre au sérieux les grimaces de M. D N'en parlons plus; je rougirais d'y donner attention. Je voudrais bien être à mon poste; mais mon poste est où la nécessité me relient par l'inflexible loi de l'impossible. Heureux les hommes qui ont du foin dans leurs bottes! je n'y ai que des cailloux. Je ne pourrai pas partir que je n'aie cinq ou six mille francs en bourse, je ne les vois pas encore. Je vous plains de siéger devant la farce parlementaire de l'adresse de 1844. Mais ne le dites pas. dites le vrai: Il enrage de n'être pas ici, mais ses affaires, atteintes par deux grosses faillites, sont prêtes à sombrer. Il faut qu'il avise: il renvoie sa maison, il se défait de tout, chevaux, tableaux, livres, terres non grevées; il quitte son hôtel et se met en chambre. — M'en savez- vous une? Adieu, adieu. Écrivez-moi pour me consoler et me dérider. Du reste je fais, comme dit Mirabeau, mon métier gaîment. Quoi que vous disiez, vous êtes heureux d'être riche. Je ne suis que patient. Lamartine. DCCCXXXVI A monsieur Dubois à Saint-Laurent, près Cluny. Monceau, 8 janvier 1844. Voici les caisses de livres. Nous vous attendons, excepté mercredi soir, je dîne à Mâcon. Gardez-vous de regretter la paix et la sécurité calme que donne une foi positive et sur parole. Heureux qui peut l'avoir et la conserver! Je ne voudrais pas l'altérer en vous, ce serait vous voler votre âme. Chacun a sa foi dans sa raison. Dieu seul connaît le mieux! disent les Turcs. C'est leur plus beau mol. Je veux que la politique ait une âme et un but, mais je ne veux pas confondre néanmoins l'oeuvre du politique et du philosophe. La politique vit d'idées reçues, la philosophie d'idées contentieuses. Je sais, comme vous, qu'un homme serait perdu qui prendrait la tribune pour une chaire et le forum pour une cathédrale. Jésus-Christ lui-même le comprit bien devant Pilate qui lui apprit ce qu'était un proconsul devant un homme-dieu. Ne croyez donc pas que moi, faible insecte, je pense à faire par la politique ce que les prophètes et les incarnations n'ont jamais fait qu'en mourant. A chaque oeuvre sa place, à chaque chose son heure! Adieu. J'attends vos hommes de Saint-Point. J'ai résilié et vendu 1,500 de bois nouveaux. Tout va bien si vous nous.aimez comme nous vous aimons. Lamartine. P.-S. Quant à mon avenir, l'homme n'en a point, il n'y en a que pour les idées et pour l'humanité. ANNE~E 1844, DCCCXXXVII Au marquis de la Grange Monceau, 10 janvier 1844. Mon cher ami, J'allais vous écrire quand on m'apporte votre lettre. Je ne voulais pas vous parler fortune, sachant que vous êtes gêné vous- même. Votre lettre m'attendrit et me montre un coeur aussi ouvert que j'en pusse désirer dans un véritable ami. J'accepte avec une reconnaissance qui n'égale pas mon attachement. J'en aurais fait autant, mais c'est que je vous aime. Je ne savais pas que vous m'aimiez autant. Je reste encore au coeur de mes affaires jusqu'à ce qu'elles soient non finies mais bien préparées. J'espère que ce sera dans dix ou douze jours. Je me mets au régime de l'étudiant de vingt- cinq ans. Je reste votre voisin, mais plus de salon de quelque temps. (Entre nous.) Je ne suis pas ruiné, mais à bout d'embarras et de charges et de dettes. Je commence ma liquidation qui durera quatre ans; après quoi j'aurai tout payé, et il me restera une existence très-indépendante et moins onéreuse. Pendant ces quatre ans, j'ai besoin de toute mon intelligence et de toute mon activité pour ne pas sombrer au port. Me voilà bientôt au niveau des nécessités de ces quatre ans. La panique mise parmi mes créanciers me force à leur faire face de toutes parts. Encore quelques jours, et ils ne peuvent plus rien. La Chambre n'a que vous qui me rappelle. Je crois bon de n'y être pas beaucoup et d'y peu dire cette session. Je vous expliquerai pourquoi. Tout attendri que je suis de votre amitié, je suis furieux que vous preniez Champvans pour Lamartine. Je n'écris pas une ligne au Bien public depuis un mois et jusqu'en juillet prochain. Adieu. A revoir vers le 25, si j'ai terminé mes ventes de bois, noyers, buissons, terres et prés. Je fais argent de tout pour tenir bon à la politique. Vous aurez en moi un Dupont de l'Eure second, de misère et de vertu. Ma vertu sera de loger à l'étroit et de n'avoir plus de chevaux. A revoir donc encore, et mille tendresses autour de vous, de ma femme autant que de moi. Lamartine. P.-S. Laissez bien dire dans la Chambre que je suis ruiné et luttant contre les impossibilités absolues de venir à Paris, à cause d'immenses remboursements que je fais (non dolet!). DCCCXXXVIII A monsieur de Champvans A Mâcon. Paris, 2 février 1844. Merci. Cela va bien. Suivez la ligne des journaux les plus avancés, Commerce, Réforme, etc. La gauche s'en va à la dérive. Soyez seulement caressant dans les termes avec MM. Barrot, Tocqueville, Beaumont, etc., et dites que vous espérez bien d'eux. La farce de Salvandy amuse le tapis. On ne fait rien, on ne prépare rien. Je parlerai, comme je vous l'ai dit, une seule fois, aux fonds secrets. Je prévois que je serai seul à gauche entre la constitution et la république (république en dehors avant un an). Paris est aussi anéanti que Mâcon. J'y suis mal vu, on a peur de moi. Les légitimistes et les républicains seuls me tolèrent. Il faut passer par là, ferme et bien cuirassé sous le feu. M. Guizot a décru de cent coudées. Son parti même se détraque. Le roi est le maître de le renvoyer; il flotte entre Thiers et Molé, l'un ou l'autre peut recevoir la majorité de lui indifféremment. Pour nous il vaudrait mieux Thiers. Il n'y a aucune réunion de partis encore, tout est mort. Adieu. Je vous quitte pour dés visites sans fin, j'en suis accablé. Mon discours (14), que je croyais mauvais, est très-goûté et réputé habile. Ainsi point de mal d'avoir dit un mot. Envoyez- moi l'adresse de M. de Latour. Envoyez le Bien public à M. Béranger, n° 15, rue Vineuse, à Passy (gratis). Lamartine. Je vous félicite du banquet dont je reçois la nouvelle. C'est bien, et les absents sont ceux qui devaient s'absenter. Il ne faut pas s'en apercevoir avec eux. DCCCXXXIX A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 24 février 1844. Mon cher ami, Il se passe de grandes choses. L'opposition est entièrement déclassée. Les républicains se sont séparés de l'extrême gauche, laquelle rentre ainsi dans le cadre parlementaire et fournit un élément de plus aux différentes combinaisons qu'on peut créer dans l'opposition constitutionnelle. MM. Thiers et Barrot sont complétement réconciliés . On me fait des offres splendides pour être le noeud et l'arbitre de celte alliance, l'Antoine de ce triumvirat. Cela mérite de grandes réflexions. Il y a certainement là une combinaison féconde. Reste à savoir si elle me conviendra, et c'est ce que je vous dirai beaucoup plus tard. En attendant, la gauche de M. Barrot va recommencer 1840 avec M. Thiers, Trente à quarante voix de M. Barrot, et vraisemblablement leur honorable chef lui- même, s'identifieront avec le tiers parti; cela s'appellera l'opposition modérée. A ce moment-là, qui est déjà accompli pour moi, la gauche sérieuse se repliera vers l'extrême gauche et formera un tout d'environ cent voix. Tout ce monde-là n'a plus de journal pour le diriger. Le National reste aux républicains, le Siècle est entièrement inféodé à M. Thiers, la Patrie restera entièrement à M. Barrot et à l'alliance, le Courrier français est à M. Thiers par ses propriétaires. Il va y avoir là un vide immense à remplir pour le journalisme. C'est juste le terrain où l'on peut planter un journal du gouvernement de l'opposition. Je vous dis donc confidentiellement qu'il faut cirer vos bottes, régler vos comptes, sangler vos reins et vous préparer probablement à arriver à Paris avec le Bien public en croupe. Voyez habilement si, parmi les mille abonnés du Bien public, il y en aurait quatre ou cinq cents qui consentiraient à s'abonner au même journal devenu grand journal quotidien, journal de M. de Lamartine, à cinquante-un francs par an. Voyez aussi s'il vous serait possible de trouver vingt-cinq ou cinquante VI. actions au susdit journal, de mille francs, tant dans le département de Saône-et-Loire que de l'Ain, à Lyon, etc. Et puis répondez-moi après mûres réflexions. Ceci est très-sérieux, et je vous en dirai plus long dans deux ou trois jours. Quant à ma situation à moi, elle est dans ce moment juste ce que je l'ai prévue depuis huit mois à Mâcon, entièrement isolée, en apparence très-faible, et en réalité indispensable à tous. Mon isolement est un capital que je ne dépenserai pas légèrement. Je ne veux accepter d'aucun parti des antécédents qui me feraient sacrifier quelque chose de l'avenir. Adieu et mille amitiés. Lamartine. DCCCXL A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 26 février 1844. Mon cher ami, Le journal manque encore, faute de capitaux honnêtes. Peut-être, si vous étiez ici, jeune et actif, trouverions-nous? Voyez si dans un mois vous pouvez prendre un congé du Bien public, et écrivez- moi. Ne vous inquiétez pas des tracasseries locales: on écrase mille fourmis sans les voir quand on marche à un but lointain, et leurs piqûres n'arrêtent pas. Tirez-vous avec politesse et sang-froid de tous les guêpiers. Nous en aurons bien d'autres avant peu. L'opposition passe au ministère Thiers. On m'y offre les Affaires étrangères. Je ne dis rien, mais à vous je dis non. Guerre à mort au mensonge de l'opposition de Thiers, troisième comédie! (ceci entre nous). Je dois laisser encore des doutes sur ma pensée. Tout va à la diable ici; il faut un journal. Adieu. Lamartine. DCCCXLI A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 3 mars 1844. Mon cher ami, Je vous envoie le Commerce d'hier. Prenez-y mon petit discours contre les fortifications (16), imprimez-le au journal, de plus imprimez-en cinq ou six cents et faites-les adresser aux électeurs. Assurez-vous que cela soit bien fait et bien adressé à tous mes électeurs. La lutte a été réellement belle et l'effet d'agitation sur la Chambre grand. Je suis très-content de ma journée celle fois. Je reparlerai sur les détails samedi. Mon but a été d'opposer dans cette circonstance l'accent de la grande et sérieuse opposition nationale à l'accent des petites oppositions Ministérielles. Je crois que les départements seront contents. La gauche et les centres font tout ce qu'ils peuvent pour m'étouffer, mais je lutte avec énergie. La gauche sérieuse me soutient, et le fond de l'opinion est pour moi, bien que je semble noyé cette année. Insérez dans le journal les jugements du Siècle de la Presse, du Commerce et de la Démocratie. Adieu et amitiés. Lamartine. DCCCXLII A monsieur Rolland Mâcon. Paris. 6 mars 1844. Monsieur et excellent ami, Le Bien public est parfaitement dans vos mains. Tracez, suivez, approfondissez la ligne de l'opposition gouvernementale. Songez qu'il n'y a d'idées sociales que celles qui peuvent arriver au gouvernement. Mais point de pacte avec les coteries et les intrigues qui rongent en ce moment la presse et le parlement. M. de Champvans et X... vous enverront des lettres, mais que cela ne vous dispense pas des articles. Soyez vous, et tel que vous avez été dans vos deux très-beaux articles du mois de décembre. Recevez, monsieur, avec mes voeux sincères pour le développement de vos talents, l'assurance de mon véritable attachement. Lamartine. DCCCXLIII A monsieur Ronot A Mâcon. Paris, 8 avril 1844. Mon cher ami, Je vous remercie du bon retentissement qu'un succès de tribune (17) a dans votre coeur . L'amitié grossit tout, je ne m'en plains pas. Je reste en effet quelques semaines de plus pour Mâcon. Son chemin de fer, il l'aura. Je le lui ai assuré en 1842, mais je ne réponds pas que ce soit avant 1846. Cependant je reste pour pousser à la roue de la fortune. Hier soir, 112 députés, dans la réunion du Midi et de l'Est, m'ont nommé le premier commissaire de celte ligne nationale. La Chambre le ratifiera-t-elle ce matin? J'en doute, car c'est pour m'éviter que le Nord et l'Ouest ont obtenu que la nomination se ferait Chambre complète et en séance publique. Je vais parler aux bureaux ce malin, mais là pas de sténographes. Je consacre six semaines à ce chemin et aux prisons pénitentiaires, puis je m'en vais vous revoir. Il n'y a plus de politique. Je suis en suspicion à tous les partis; on me croit un roué dans l'embarras, je ne suis qu'un niais honnête homme et trop honnête homme pour le quart d'heure. J'intimide l'opposition modeste qui voudrait bien se perdre une seconde fois dans le pouvoir. Mes affaires personnelles vont bien et se soulèvent. Dans quatre ans et demi je serai bien net de dettes. Je vis à cent francs par semaine. On voit maintenant que je ne suis pas vendu ni cher ni bon marché, et je ne puis pas me plaindre de l'estime de la Chambre et du pays. Adieu. Je vous renvoie Champ vans à regret. Il va ranimer la presse, s'il y a moyen. Quant à moi j'ai trop à faire, il faut marcher sans moi. Lamartine. DCCCXLIV A monsieur de Champvans A Mâcon. Paris, 20 avril 1844. Mon cher ami, J'apprends que vous arrivez. La commission a proposé, sur ma demande, et le ministre a accepté le prolongement. Dites-le sans parler de moi et sans dire de qui vous le tenez, on s'est promis une certaine discrétion. Je suis grippé. Cela me retient providentiellement au logis pendant cette deuxième bêtise de Haïti et me dispense de voter l'absurde. Tout est plus mort que jamais. Je n'ai plus de rapport avec l'opposition qui se fond dans Thiers et Billault. J'en suis heureux et fier. Dès qu'ils seront au pouvoir, nous prendrons position. On m'offre la Nation pour cent mille francs; elle a 4,000 abonnés. J'y pense, je cherche des capitaux. Je, vous rappellerai, s'il y a lieu. Ne vous expliquez pas sur Haïti, donnez les discours, et dites seulement ou laissez penser que cela vous semble bien petit et bien exclusivement des agressions ministérielles. Opposez cela aux grandes questions de réforme électorale, d'Orient, de fortifications, de système, mais en induisant l'esprit de vos lecteurs, sans approuver trop la campagne de l'opposition modérée. Adieu. Dargaud est malade, moi guéri. Lamartine. DCCCXLV A monsieur Dubois. A Saint-Laurent, près Cluny. Paris, 4 mai 1844. Cher voisin et ami, J'ai bien pensé que les bornes ne seraient posées qu'aux beaux jours. Je n'ai qu'une chose à vous recommander, c'est de me garder, en face du château, dans les prairies d'en bas, plutôt plus que moins du nombre convenu de coupées, pour que le regard joue librement et gracieusement jusqu'à la roule et à mes peupliers. Le prix est bas, mais l'affaire est bonne en masse. Elle commence bien ma liquidation qui dans quatre ans sera terminée. Tout me semble s'éclaircir pour cela. J'ai déjà 500,000 fr. assurés pour ce terme, plus les ouvrages, histoires et les éventualités. Je travaille peu à la Chambre celle année. Je ne veux pas avoir l'air de me mêler aux petites oppositions qui visent au ministère et qui renouent les petites intrigues de 1840. Je vis seul, et je ne reprendrai de rôle que quand Thiers et Barrot auront consommé leur réunion. J'ai refusé d'y participer. On m'y faisait arbitre et maître, mais l'Octave de ce triumvirat ne me convient pas. Je retournerai dans un mois. Si d'ici là rien n'est délimité, je vous demanderai de m'aider un jour, et ce sera fait. Je parle de vous souvent avec votre ami, M. Poisot, excellent et aimable homme mais bien sage à tout prix. Adieu, aimez-nous comme nous vous aimons. Lamartine. DCCCXLVI A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 8 mai 1844. Voici un discours (18), et un fameux, comme on dit à Milly. Jamais vous n'avez vu un effet de Chambre plus grand et plus inattendu pour moi. Ma femme et Surigny y étaient. La loi était perdue, je l'ai relevée pour quelques jours par la déportation, sans quoi la loi ne vaut rien. Je vous prie d'imprimer au journal, et à 500, en feuilles, envoyé aux électeurs. Les journaux ne donnent que des absurdités. C'était trop tard. Mais la Chambre a été plus impressionnée que je ne l'ai jamais vue, amis et ennemis. Je n'ai pas dormi, je n'en puis plus. Le chemin de fer me submerge. Arriverons-nous cette année? J'en doute, on trahit de toutes parts. Rien de nouveau en politique, sommeil profond. Adieu et à revoir dans un mois, Lamartine. P. S. Je vous préviens que ce n'est pas là mon discours sur les prisons, de grande discussion. Je pense que je le ferai à l'article 22, si cela se ranime. DCCCXLVII A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 26 mai 1844. Mon cher ami, J'ai prié M. de La tour de vous dire avec détail de pencher pour l'intervention souveraine de la France à Saint-Domingue. La France n'a jamais perdu sa propriété; le traité était un rachat: les conditions n'en étant pas accomplies, nous sommes légitimes. Mais ajoutez que, tant que nous n'aurons pas émancipé nos noirs, notre souveraineté d'Haïti est impossible. Les noirs, au nombre de 300,000, voudront bien être sujets jamais esclaves d'un pays qui garde des esclaves. Montrez cette difficulté énorme que la France s'attire par sa paresse et son égoïsme à émanciper. Si nous avions émancipé nos colonies, Haïti au- jourd'hui tombait dans nos mains. Les Anglais l'ont fait, eux, et voilà pourquoi ils ont plus d'influence que nous à Haïti. Concluez ainsi: 1° Emancipation de l'esclavage dans nos colonies; 2° Reprise de nos droits et influence à Haïti. Conquérir sans avoir émancipé, ce serait un massacre de 300 mille hommes! Adieu, tout va bien. Ma séparation de la coalition et de la fausse opposition qui paraissait m'avoir diminué, il y a deux mois, m'a grandi universellement aujourd'hui dans l'opinion. Le public est très à moi, chaque jour des propositions. Je crois que le journal aura lieu. J'ai donné ma parole de m'abstenir de tout engagement, un mois. Des compagnies de libraires me font aussi des offres très-belles pour les Girondins et mes oeuvres. Ces deux combinaisons réunies me liquideraient presque. Je m'ennuie à mourir, j'attends le chemin de fer. Il est assiégé d'intrigues. J'y ai plus de mal qu'à toute la politique. (Ceci entre nous), VI. je soutiendrai l'amendement, etc., mais, si cela tarde, je perds courage et partirai. Lamartine Votre campagne est admirablement conduite et serrée sur les chemins de fer. Continuez. DCCCXLVIII A monsieur Rolland Mâcon. Paris, 27 mai 1814. Monsieur et ami, Je suis bien louché des sentiments toujours affectueux que vous me témoignez. Je vous les rends avec toutes les espérances qui s'attachent à votre jeunesse et à votre talent. Je m'use sur les chemins de fer. On me donnerait un tronçon à moi tout seul que je ne recommencerais pas. J'ai de vives inquiétudes. Voilà six semaines que je plaide à huis clos. Je plaiderai de mon mieux à la tribune. La victoire là est aux boules plus qu'au bon sens. Adieu et mille amitiés à vous et à M. de Champvans. J'ai écrit un mot à Champvans sur Haïti. Il a divinement deviné le tour à prendre, hardi et délicat, sur la brochure thiériste dont le prince de Joinville semble l'éditeur. Dites-le-lui, et macte! Lamartine. DCCCXLIX A monsieur Dubois A Saint-Laurent, près Cluny. Paris, 1844. Un mot seulement. Je ne réponds qu'à l'amitié et à la haute politique. Vous voyez juste et loin. C'est là ma pensée: il faut se différencier, sans passer à l'ennemi, des hommes qui se font ennemis d'eux-mêmes. Il est à croire, comme je vous l'ai dit cent fois, que j'aurai plusieurs campagnes à faire avec une opposition nouvelle et à séparer le bon du mauvais libéralisme. Revenir à 89 et aux grands principes sans s'embourber dans l'anarchique impuissance des révolutionnaires de forme et de passion, procéder de Fénelon et de Mirabeau et non de la petite révolution de trois jours, voilà ce que le temps nous commande. Je m'attends à être méconnu à droite, comme j'ai été méconnu à gauche, mais peu importe! j'ai maintenant des forces extérieures au Parlement, toujours plus grandes et plus fanatiques. Je ne suffis pas aux audiences, aux adresses, aux offres de concours passionnées. Preuve que je touche la fibre où elle devient sensible. Adieu. Je n'ai qu'un moment, je cours aux chemins de fer auxquels je me suis dévoué cette année pour forcer l'opposition à en permettre, et encore! A revoir dans quinze jours. J'irai quinze jours à Monceau. Amitiés à nos amis de Cluny, MM. Ochier, Gacon, Jars, etc., etc. Lamartine. DCCCL A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 29 mai 1844. Je n'écris pas, mon cher ami, parce que je suis absorbé, de huit heures à six heures, au chemin de fer. Je pense que c'est notre seule affaire, et qu'il faut faire le Bien public avec des journaux. Il n'y a pas de jours où vous ne trouviez, suivant moi, dans la presse périodique une gerbe superbe pour le lecteur. Les dogmes les ennuient, les opinions de Mâcon les intéressent peu: il faut prendre le feu où il est (à Paris) et amuser le tapis. N'ayez pas peur de la gérance de l'écrivain éminent dont vous me parlez. Je connais le danger, dormez en paix sur ceci. Ce n'est ni la Nation, ni la Patrie dont il s'agit. J'y ai retenu cinq ou six mille francs fixes pour vous. Vous me, suppléeriez comme chef d'état- major. Nous enverrions un chef au Bien public. Dans un mois cela se décide, L'ennui me ronge et m'anéantit. Le chemin de fer boite, rien n'avance, tout est piége. Quant au prince et à son pamphlet, peu importe ce que vous aurez dit. Ce n'est pas un compérage, c'est une Fronde tentée contre son père et le régent futur, une gaminerie. L'opposition, réduite à se rouler aux pieds des princes, fait semblant d'en être fière. Cela n'a aucune portée; c'est un symptôme des factions de famille qui s'élèveraient dans la Cour si le chef manquait, une Fronde future, avec le peuple, les républicains, les légitimistes, le Parlement et l'armée y prenant les vrais rôles après les petits princes qui auraient dessiné la pièce. L'homme n'a nulle valeur, dit-on. La famille est dans le désespoir. Vous pouvez toucher tout cela, mais bien légèrement. Adieu et à revoir. Lamartine. Rendez le journal intéressant par des articles, des faits, etc., pris dans les journaux. Je vous répète que l'abonné veut son plaisir avant tout. Effacez toujours mon nom et mon éloge de tout cela. Vous avez mille fois raison, ou ne peut pas corriger ce défaut. DCCCLI A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 31 mai 1844. Mon cher Champvans, On dépose aujourd'hui le rapport (19). Dites que cette grande affaire qui nous a pris deux mois d'études et de discussions est entièrement résolue en notre faveur par la commission. La commission adopte la ligne de l'Yonne, le prolongement de Châlon à Lyon, enfin la rive droite de la Saône et Mâcon. Adieu. Il paraît que le journal se fera. Il dépend entièrement de moi. Je n'hésite plus guère. Nous causerons de ce qui vous concerne. J'ai réservé une situation de cinq mille francs pour vous. A revoir. Lamartine. Votre procès m'inquiète. Où en êtes-vous? DCCCLII A monsieur de Champvans Paris, 10 juin 1844. Mon cher ami, 1° Votre article Laffitte est un chef-d'oeuvre de justesse et de vigueur. 2° Je ne pense en rien à substituer un rédacteur à votre journal qui n'est pas mien, qu'en cas où MM. Rolland, Dubief et vous, vous n'en voudriez pas. Je suis ravi qu'il soit en si bonnes mains, Dieu préserve que j'y touche! Arrangez le procès. La situation que je vous réserve, en cas de journal ici, est celle que je vous ai dite: major général, alter ego, sous-directeur en mon absence, et 5 ou 6,000 fr. Aujourd'hui j'attends des rendez- vous à ce sujet. Ils n'ont pas l'argent que je veux encore, 700,000 fr. Mais, si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera dans six mois — la presse et le feu y sont. Je suis encore en pourparlers pour mes oeuvres générales aujourd'hui. Si je ne conclus rien, je prépare. — Le tout paiera mes dettes à peu près. Rien de nouveau ici. Je me tais systématiquement à la Chambre longtemps. Le chemin de fer est au hasard de la discussion. Lamartine. ANNE~E 1844. DCCCLIII A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 20 juin 1844. Victoire à Mâcon, mon cher ami! Le prolongement a passé hier à la Chambre. L'amendement de Châlon, de MM. de Thiar, de Varennes, etc., a été rejeté sur quelques paroles de moi (20), paroles, hélas! trop courtes. Mais la Chambre était pressée, frémissante, indécise. J'ai pensé qu'il était prudent de renoncer à un discours pour sauver un chemin et de me borner à enlever par peu de mots. Cela a été fait heureusement et vivement. Faites insérer au journal, et envoyez aux électeurs (vingt-cinq pour moi), gardez-les-moi. Nous allons continuer. Mais notre affaire à nous est faite. Voici le Moniteur. Adieu et amitiés. Lamartine. DCCCLIV A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 23 juin 1844. Mon cher ami, Mâcon marche de succès en succès. Hier nous avons remporté la réserve du percement du mont Affrique, qui laisserait Dijon de côté, à 52 kilomètres, et mettrait Mâcon à une heure ou une heure et demie plus près de Paris. J'ai parlé de mon mieux (21), mais sans attaquer trop Dijon, voulant maintenir la loi de 1841 contre Berryer et faire l'année prochaine décider le percement et l'abréviation en notre faveur. Citez le Siècle, le Courrier et la Presse. Mâcon sera content, j'espère, ses affaires se font. Aujourd'hui je défendrai la commission et les compagnies dans la mesure de la pose des rails. Sans cela nous périssons; point de chemins; et la transaction est bonne. Voilà Mâcon qui reçoit trente millions de travaux sur son littoral et les salaires d'un chemin plus court que par Dijon et deux millions d'administration entre Châlon et Lyon. Mâcon sera la couchée entre Paris et Marseille, beaucoup de personnes, craignant la nuit, s'arrêteront à Mâcon avant Lyon. Citez, comme ayant très-bien parlé, Mauguin, Berryer et Vatout. C'est le seul point sur lequel je fusse en désaccord avec la. commission. La Chambre m'a donné raison. Dites-le. Adieu. Le temps me dure. Je passe la matinée à la commission et la journée à mon banc. Je ne parle pas beaucoup pour ne pas blesser le rapporteur, mais je réussis parce qu'il s'agit non de parler à la tribune mais de réussir pour Mâcon. Soyez sûr que les propriétés dans cinq ans y vaudront un dixième au moins de plus. Voici mon speech corrigé. Imprimez-le au jour- nal seulement. Envoyez le journal contenant le discours aux électeurs des deux colléges (à mes frais). Gardez-moi ving-cinq épreuves en pages. A demain. Lamartine. DCCCLV A monsieur de Champvans Mâcon. Dimanche, 24 juin 1844. Malheur! malheur! malheur! sur Mâcon, sur moi, sur les chemins de fer, sur la France! Plus de chemin de fer! Notre loi a été hier tuée par une voix. Le complot de Thiers, Berryer, de tous les intrigants de la Chambre, pour détruire ce qu'ils avaient fait eu 1838 et en 1840, a triomphé. C'est le jour des palinodies victorieuses. Paris est consterné. La loi, dit-on, est retirée. Je suis convoqué à 10 heures pour cela. J'ai parlé hier (22), et, malgré le silence affecté des journaux, très-énergiquement et, selon la Chambre, très-bien. Vous verrez le Moniteur que je n'ai pas encore et que je vous enverrai ce soir ou demain. Faites imprimer, ce grand discours à mille pour tous les électeurs des deux cantons, plus au journal. Il faut que cette protestation demeure contre la versatilité et l'absurdité des journaux et de la Chambre. Je ne sais pas si le ministre des travaux publics a été bien sincère. La moitié de la majorité et de toutes les gauches ont voté pour l'amendement. Cela est suspect. Quoi qu'il en soit, nous sommes renversés et perdus à jamais comme chemin de fer. Rien n'est possible avec un pareil peuple. La Chambre ne m'en veut pas, au contraire, pour avoir parlé contre. Tout le monde a senti ma position et m'a dit que c'était un de mes forts discours. Mais ils sont fous. Aujourd'hui ils sont au désespoir. Adieu. Il n'y a plus rien à faire ici. Criez à l'impuissance et à la ruine universelle. État, compagnie, pays, tout est de niveau dans le désastre. L. P. S. Le journal est ajourné à quatre mois, faute de 300,000 francs. J'en suis bien aise. Je partirai dans huit jours, j'espère, éreinté, battu et enchanté, mais je pleure les chemins de fer. Nous avions si bien mené les intérêts de Mâcon! A revoir. DCCCLVI A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 25 juin 1844. Nous avons rallié toutes nos forces, hier, et repris la victoire. Notre chemin est sauvé. Je vous fermerai cette lettre à la Chambre, au moment du vote de la loi qui m'inquiète encore. Le chemin coûtera 180 millions. Mâcon et ses alentours y seront pour 28 millions dépensés dans l'arrondissement et environ 2 millions par an, entretien et service. C'est une mine d'or pour le pays. Je pars après demain. Jamais affaire ne m'a coûté plus d'ennui, de temps, de négociations et de fatigues. Je n'y rentrerais pas pour un empire. En politique rien que l'intrigue de Thiers, la faiblesse de M. Barrot, l'opposition entièrement perdue, sans ressort et sans ressource, s'amusant à se faire sciemment trahir. Je reste seul et impassible. Sachez tout cela pour diriger en conséquence, sans faiblesse comme sans humeur et sans violence. Le temps sera longtemps mauvais. La révolution rétrograde d'un siècle. Royauté, clergé, religion dominante et monarchie platement dynastique, tout cela déborde ou débordera de plus en plus. On y mettra seulement une couche d'impérialisme pour chauviniser les apparences. Jamais temps ne fut meilleur pour fonder une presse périodique portant la lumière et la honte sur tout le gâchis national. Mais les capitaux manquent. L'affaire du journal, toute prête, est arrêtée, faute de deux ou trois cent mille francs. Ils prétendent les avoir dans trois mois. Je n'en sais rien. Quant à moi, je ne puis rien seul, et je vais travailler à préparer les matériaux de mon grand contrat littéraire qui sera signé, je pense, au commencement de l'année prochaine. Adieu et à revoir bientôt. Lamartine. La Chambre a voté notre chemin. Triomphe! Je ne le sais pas, mais je l'affirme. Je n'ai vu que du blanc dans l'urne. DCCCLVII Au marquis de la Grange Député. Monceau, 8 juillet 1844. Mon cher ami, bienvenue a été votre lettre. Elle m'explique ces inexplicables mystères de la dotation. Le roi est mal conseillé par sa cassette, et M. Guizot par son portefeuille. Cela fait un effet déplorable. La Chambre a été bien, Lherbette éloquent. Mais ce sont de vilaines occasions de parler, car il faut flétrir. Je vous plains de respirer l'air de la Chambre. Je hume celui des vignes. Ma femme est à SaintPoint, moi à Monceau. Je le quitte demain, je vais la rejoindre. Je travaille déjà tous les matins à mon histoire. Je reçois à l'instant une lettre des libraires contractants qui s'annoncent pour très-promptement; mais je viens de découvrir que j'ai un an de plus avec Gosselin. Cela rompra peut-être l'affaire. J'attends qu'ils soient là pour le leur dire (motus sur ceci, de peur de Gosselin). Mes vignes sont belles. Je suis en paix et en haleine. Je voudrais que vous fussiez à deux lieues d'ici, j'irais, tous les jours, échanger quelques idées avec vous, quelques sentiments avec Mme de la Grange. Nous écririons à l'envi, vous du solide, moi du brillant, elle du touchant. La politique éreintée m'ennuie. Je ne lis plus un journal. Tant que les crises ne surgiront pas, et Dieu les écarte! je ne me mêlerai pas des tripotages de Thiers, Barrot, Guizot et consorts, je travaillerai comme si j'étais en Chine. Adieu. Consolez-moi souvent par quelques bonnes lettres; je n'en ai pas d'autres qui m'intéressent en ce moment. — Et venez en revenant de Bordeaux. Mes électeurs sont partis ravis et reconnaissants pour le chemin de fer. Ils m'ont reçu avec des chants. Depuis je n'entends plus parler d'eux, et j'écoute le vent dans mes marronniers. Mille tendres et respectueux souvenirs à Mme de la Grange. Je lui enverrai des vers après un volume d'histoire; il faut cuire son pain d'a- bord. Mes hommages de coeur à M. le duc de la Force. Amitiés à notre aimable camarade La HayeJousselin; à vous, ce que vous savez depuis vingt ans et ce que chaque année confirme. Lamartine. DCCCLVIII A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases, Paris. Saint-Point, 14 juillet 1844. J'attendais pour vous écrire d'avoir quelque chose à vous dire; car ce que je sens, vous le savez: profond regret de vous avoir laissé, vif désir de vous retrouver, impatience à vous attendre. Je ne vous aurais même écrit que lundi prochain sans votre lettre. Pourquoi lundi? C'est que samedi le représentant chargé des pouvoirs de la société des Girondins arrive à Saint-Point, pièces en mains, pour signer nos actes. Je voulais avoir un résultat à vous mander. Je ne sais encore si j'en aurai, car, en préparant mes pièces, j'ai découvert que par un post-scriptum j'avais donné à Gosselin un an de plus (jusqu'en 1849). Peut-être cela rompra-t-il tout? Peut-être cela se résoudra-t-il en diminution des capitaux? Je vous l'écrirai dimanche. Je n'y mettrai pas de ma faute. Une affaire faite et bien garantie, même à cinquante mille écus de moins, serait encore saisissable par moi en bonne politique. La politique peut trembler, mes dettes ne peuvent pas décroître. Il faut saisir la main qu'on me tend, ne fût-elle pas très-longue. Il suffit qu'elle soit solide. J'agirai donc largement. En attendant j'écris chaque matin des pages nouvelles de mon histoire. Je ferai ainsi toute l'année, nulla dies sine lineâ. Mais vraiment ce sont des lignes. J'ai eu ici Mmes de Pierreclos, Champvans; à présent M. d'Esgrigny et sa femme, Mme de Cessia et ses filles. La vie serait douce s'il faisait beau et si je ne souffrais le martyre de notre névralgie, mais elle est recrudescente à briser l'esprit depuis huit jours. Je ne pense plus à la politique de la rue de Bourgogne. Le monde ne veut pas de moi. Je m'en étonne sans m'en affliger. Notre monde est en nous et nous en Dieu. C'est à lui de faire ce qui lui plaît de ses outils: s'il veut qu'ils se rouillent, ou qu'ils taillent du marbre au lieu de pétrir de la boue, hozannah encore! Adieu. Attachement bien tendre et à jamais de tous. Lamartine. Dites à Aimé Martin que je ne lui écrirai également que vers lundi, affaire faite ou défaite, pour ne pas lui donner fausse joie, mais que je travaille et que je l'aime de toutes mes forces. DCCCLIX A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases, Paris. Marseille, 6 août 1844. Mon cher ami, Votre lettre me va au coeur. Il est doux d'être compris, plus doux d'être aimé! J'espère que tout ce petit bonheur qui m'arrive rejaillira une fois sur vous aussi. Nous sommes, ma femme, Mme de Cessia, son fils, ses filles et moi, à Marseille. Nous ne pouvons y trouver un logement près des bains de mer. Nous nous décidons à partir par le bateau à vapeur de Naples demain. Nous allons à l'île d'Ischia, dans le golfe de Naples. Là il y a mer et à la fois quatorze espèces d'eaux minérales. Nous y résiderons jusqu'à la fin de septembre et ne serons à Monceau qu'en octobre. Demain la vapeur nous emporte. Si j'avais prévu cela, je vous aurais dit: Venez. Je vous le dis encore. Si vous pouvez, arrivez à Marseille, prenez le bateau de Naples. En trois jours vous y êtes. Vous allez à l'ambassade demander où je suis, vous venez et je vous ramène. J'ai mille francs à votre service ici pour cela. Venir ne vous coûtera que 400. Racontez à Aimé Martin notre pérégrination. J'emporte mes livres, et je vais travailler quarante jours à Ischia, puis trois mois à Monceau. Mon année sera remplie. Quant à la politique, il n'y en a point dans la fibre de ce pays; il n'y a que des intrigants et des tapageurs. Je secoue la poussière de mes pieds pour quelque temps. Adieu. Écrivez-moi: à M. de Lamartine, à l'ambassade de France à Naples. Lamartine. DCCCLX A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. Rome, 29 septembre 1844. Un seul mot. Il me tardait. Je reçois la vôtre. Vous allez bien, c'est l'essentiel. Merci des détails d'argent. Tenez tout prêt pour mon retour (29 octobre) à Monceau. Vous surtout, venez-y. Installez-vous, si je tardais de deux jours. Nous partons pour Venise demain. Le voyage a été beau. J'ai travaillé. Je rapporte 400 pages de notes et confidences et quelques-unes d'histoire. Je vous écris entre Pelletan, Champvans, Cazalès et autres amis. Adieu, ce n'est que pour vous embrasser. Un ami de Pelletan porte ce billet. Lamartine. DCCCLXI A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. Genève, 24 octobre 1844. Mon cher ami, nous voilà au terme de notre longue odyssée de mille lieues. Nous avons traversé les Alpes du Simplon au milieu des foudres, des vents et des neiges, et nous nous reposons deux jours auprès de nos amis sur les bords du Léman. J'y reprends la plume et la voix, et c'est pour vous appeler vite à Monceau où un gîte chaud et paisible va vous attendre. Nous y serons, si Dieu veut, le 28 à dîner. Venez vite. J'ai fait, dit-on, de bonnes vendanges. J'ai écrit un volume et demi de choses diverses. Je vais travailler deux mois à l'histoire, vous m'inspirerez. Champvans, que j'ai recueilli à Rome et à Venise, est ici. Tout le monde vous chérit. Adieu. Nous partons demain. Lamartine. DCCCLXII A monsieur le comte de Circourt Monceau, 29 octobre 1844. Monsieur et cher ami, Votre lettre m'arrive comme le salut de mon foyer au retour de ma pérégrination. Nul salut ne pouvait m'être de meilleur auspice. Comprendre et aimer sont les deux grands mots de l'existence: vous aimez et vous comprenez-; et il y en a si peu à qui on puisse appliquer ces deux facultés qu'il faut les conserver quand on les rencontre. Ce que vous me dites de la Russie est le contrepied de Custine. Ce que vous me dites de la France est ce que j'en ai toujours pensé moimême. Ce que vous me dites de la paix est à la fois ma pensée et ma conscience. Soyez tranquille, je ne la trahirai pas pour la popularité. Ma popularité est en vous et non dans la foule. Je ne veux vous dire qu'un mot en me levant, afin d'avoir le coeur en paix aussi avec vous, car je ne l'aurais pas si je ne vous avais pas dit combien je vous suis attaché d'intelligence et de sentiment. Mme de L. se rappelle à Mme de Circourt dont nous avons partagé les tristesses et les consolations. Nous allons assez bien tous. Nous voici pour deux mois enfermés seuls à Monceau. Nous attendons le baron d'Eckstein, que ne pouvons-nous en dire autant de vous! Adieu et affection. Lamartine. VI. 10 DCCCLXIII A monsieur Emile de Girardin (Confidentielle.) Mâcon, 16 novembre. Me voilà de retour, mon cher ami, d'un long et beau voyage. Je vous serre la main en arrivant. Je vous remercie surtout, ainsi que Mme de Girardin, de m'avoir donné de temps en temps dans la Presse un signe de vie qui a été toujours un signe d'amitié. J'ai travaillé, et je m'enferme de nouveau deux mois ici pour travailler. Il faut songer à ses affaires pour être capable ensuite de faire celles de son pays. En arrivant, les fondateurs du Bien public qui souffrait de mon abandon m'ont prié de leur prêter une ou deux fois mon nom. Je leur ai écrit hier un long article (23) dont ils doivent m'envoyer l'épreuve demain ou après-demain . Je vous l'enverrai avant qu'il paraisse même ici. Vous verrez si vous pouvez lui prêter une publicité non solidaire, que certes aucun autre journal de Paris et surtout d'opposition ne me donnera. Si vous le faites, vous m'obligerez et vous sauverez le Bien public. Dans ce cas, voici comment je voudrais pour notre situation réciproque qu'il fût introduit dans la Presse. (Ci-joint la note pour précéder l'article.) Si vous ne jugez pas à propos de le faire, point de mal et n'en parlons plus. Je ne l'enverrai, que vingt-quatre heures après vous l'avoir adressé, à qui que ce soit. Je ne vois même que la Démocratie pacifique à qui il puisse convenir. L'article a quarante pages de mon écriture, c'est-à-dire environ six colonnes de journal imprimé très-gros. Vous le recevrez jeudi 20, matin, à Paris. Adieu, amitié, et un mot. AL. DE Lamartine. DCCCLXIV A monsieur Emile de Girardin Monceau, 24 décembre 1844. Mon chef ami, Je vous fais adresser l'épreuve d'un long article d'économie politique (24), que le Bien public m'a demandé pour avoir mon nom deux fois de plus et dont il insérera demain la première moitié et dimanche l'autre. Je leur écris de vous l'envoyer en entier et avant tous les autres journaux. Si vous jugez que ce long bavardage contre les communistes, fourriéristes, etc., puisse remplir décemment quatre ou cinq de vos longues colonnes, ordonnez qu'on l'insère, en une ou deux fois, peu importe. Pour moi, je ne mets à cela aucun intérêt que celui d'obliger et de relever le Bien public qui remonte en effet. A revoir vers le 12 ou 15, et prospérez, la Presse a beaucoup gagné en grandissant. Mille souvenirs bien tendres à Mme de Girardin. Lamartine. Annee 1845 DCCCLXV Au marquis de la Grange Député de la Gironde. Monceau, 2 janvier 1845. Cette nouvelle de Villemain me contriste audelà de toute parole, mon bien cher ami. Si des têtes si fortes, si droites, si pleines, faiblissent (25), que sommes-nous donc? Des bulles de gloire; Dieu souffle et nous disparaissons. Je le prie pour ce pauvre Villemain, si bon pour moi; je le prie pour vous, pour moi, pour tous. Quant à cette poussière d'ambition qu'on balaie dans la salle des conférences, je vous sais bon gré de la fouler aux pieds et de la vomir de vos narines. Je la méprise profondément aussi. Que nous importe que ces vanités s'appellent Thiers, Guizot, Molé, vous ou moi! Tâchons de nous dévouer aux vérités éternelles et aux idées organiques de notre temps, et ayons pitié du reste. Je suis retenu ici encore peu de jours par mes travaux d'histoire et de fortune. Quel labeur! Je serai là-bas, mais muet, à l'adresse. Mon bonheur sera de vous revoir, vous et quelques excellents collègues, surnageant sur celte tourbe d'agitations, d'agités et d'agitateurs. Adieu et amitié. AL. DE Lamartine. DCCCLXVI A monsieur de Champvans Mâcon. 22 janvier 1845. Mon cher ami, Le Bien public, grâce à vous et à M. Gizorme, va à merveille. Il a ici une étonnante renommée. Il n'y a de politique que là. Voici, de ce matin, un article de la Revue de Blanqui, dont je crois qu'il faut citer le commencement, le milieu, où il touche à moi, à la taxe des pauvres, et l'annonce d'une lettre à nous au post-scriptum. De la politique? il n'y en a point, tout est mort et enseveli pour longtemps. Je ne m'en occupe même pas. Je n'ai personne, avec le coeur et les espérances de beaucoup, mais cela se cache; je vis dans mon cabinet. Les hommes d'affaires s'y succèdent, et rien ne se termine. Je suis entre un procès, une résiliation et la misère. Habent sua fata. Je crois bien que ce sera longtemps ainsi. Dieu est Dieu, et le malheur a ses prophètes! c'est là la loi de tous les siècles. Il semble combattre pour ses ennemis. Shakespeare a raison, la vie est un conte d'enfant, sans suite et sans dénouement, raconté par un idiot. Ne vous pressez pas de venir, car vous ne saurez que faire ici en ce moment, si ce n'est pleurer sur Jérusalem. Thiers n'est pas plus populaire ni plus fort que moi à la Chambre. Guizot est abhorré, mais on se vend comme au marché sans cacher la main qui donne ni celle qui reçoit. La France est un encan. L'opposition est en quatre tronçons. Celle de M. Barrot a essayé une réunion: ils étaient quarante; ils se sont déchirés entre eux. Bref, rien nulle part que sordide intrigue. Moi, j'ai beaucoup d'estime, mais pas un adhérent. Voilà le bulletin du Waterloo politique. Mais à Waterloo le sang français coulait; ici c'est ANNE~E 1845 157 l'honneur qui coule par tous les pores. Il y a trois siècles qu'il y a eu une révolution française, personne ne s'en souvient. Lamartine. DCCCLXVII A monsieur Rolland Mâcon. Paris, 23 avril 1845. Monsieur, Je vous sais bon gré de me tenir au courant de tout ce qui pourrait troubler la bonne harmonie de nos affaires locales. J'agirai, si on a recours à mon intervention officieuse, dans un esprit de conciliation et de paix. Dites, je vous prie, à M. Bègue que la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire a été égarée quelques jours dans un déménagement de cabinet et de papiers, nécessité par une immense soirée de douze cents personnes que j'ai eue samedi, et que je lui répondrai dès que les papiers et les lettres seront retrouvés et remis en ordre. Je suis heureux de l'accord de sentiment qui existe maintenant entre nous sur les fortifications de Paris. Je reste pour les combattre encore quelques jours. Vous aurez demain un grand et ennuyeux discours sur les rentes qui a été bien accueilli par la Chambre (26). C'est une immense question sur laquelle le pays doit revenir. C'est une injustice et une folie. Je ne parle que du 5 pour 0/0, car les autres renies sont remboursables sans contestation. L'opinion dans les départements sera contre moi à cet égard, parce qu'elle ne comprend pas les finances, mais elle reviendra enfin. Mille amitiés, mes respects à Mme Rolland. Lamartine. Champvans n'a pas encore eu l'heure de m'expliquer la querelle des pompiers. DCCCLXVIII A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases, Paris. Monceau, samedi 24 mai 1845. Je ne vous écris qu'un mot aujourd'hui, obsédé que je suis: 1° par un grand concert de Liszt et Félicien David à Mâcon, ce soir; 2° par une procession musicale et patriotique de Mâcon à Monceau, demain soir, avec speech, banquet d'amis improvisé, Léon Bruys, Lacretelle, Rolland, le Bien public, Gizorme, etc. Tous ces noms sont pour Champvans qui manque bien à la patrie. Le pays est enthousiaste et affectionné. Je vous écrirai plus au long après. Je suis établi à Monceau. Le temps est beau, les vignes belles, mais Valentine est bien souffrante et m'inquiète sourdement. Mille choses de coeur à vous et à madame Dargaud. Amitié bien tendre à Aimé Martin. Remerciez-le des Débats pour le discours aux ouvriers (27). L'intention doit venir de lui. Lamartine. DCCCLXIX A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases. Monceau, 28 mai 1845. Mon cher ami, J'ai votre charmante épître en quatre bonnes pages coulées du coeur. Merci, nous en avons tous joui; je n'ai ce matin qu'une minute pour vous le dire. Allez chez Champvans, et demandez à son portier de ma part une grosse lettre affranchie, contenant huit exemplaires de mon allocution à la sérénade de Monceau, le 25 (28). S'il vous remet la lettre, ouvrez-la et portez-en un exemplaire à chacun des journaux dont voici la liste. Cela a été merveilleux en tout: musique, festin, piano, Liszt, discours, toasts, fusion cordiale sans un froissement des ouvriers, des aristocrates, des juste-milieu! un seul coeur, un seul esprit. Vous n'avez que le squelette du discours dont les os ont été le lendemain, par Gizorme, Lenormand et moi, ramassés et rejoints sous la table. Tout cela a été développé plus vif et plus long. Tout va bien à Monceau. J'ai mes nièces chéries à deux pas d'ici; le temps est bon, la vigne végète. Adieu. Aimons-nous. Lamartine. DCCCLXX Au marquis de la Grange député. Monceau, 9 juin 1845. Mon cher ami, votre lettre m'amuse; je vois que j'ai bien fait de prendre les devants sur l'ennui général. Je ne m'amuse pas, mais je travaille en paix, et j'erre à cheval dans mes vignes. Mes fêtes sont finies; Liszt en a pris sa part. Il m'a servi de prétexte pour ne pas accepter de banquets à la ville. Je n'en voulais pas; cela deviendrait trivial. Quittez vite la Chambre, et allez recevoir à la Grange des banquets mieux mérités cette année que les miens. Votre nom est réellement si populaire ici parmi les hommes de vin, que, si vous venez me voir, on vous donnera une ovation tressée de pampres. Vous avez bien fait de prendre la popularité du vin, elle est chaude et intarissable comme le jus de nos collines. Je me pose comme votre auxiliaire et votre ami. Mais laissez donc là le budget et ses imbéciles commentateurs de chiffres vides! Quel galimatias que leurs rapports et leurs contestations! Quels rogneurs de gros sous! Excepté cinq ou six hommes de valeur, le reste est du barême parlementaire, c'est indigne de vous. M. Guizot ne restera pas longtemps aux affaires, à ce que je crois. Peu m'importe! je ne tiens à l'éloignement que d'un seul homme embarrassant dans la Chambre, et vous ne devinez pas qui. Votre procès marchera comme le mien: je vais être jugé une quatrième fois en trois mois. Si vous voyez Chaix d'Est-Ange à la Chambre, remerciez-le du pas accéléré dont il mène mes adversaires, ces voleurs de temps! car ce n'est que du temps qu'ils veulent me prendre. Or nous vivons de temps. En arrivant ici j'ai écrit cinq ou six romances dont une pour Mme de la Grange; mais ne le dites pas, je serais perdu parmi les hommes politiques. Thiers et Guizot, Dufaure, Dupin, Berryer et Barrot n'ont jamais fait que de mauvais calembours en vers. Les miens sont passables. Donc ils sont de grands hommes et moi un imbécile, telle est la logique des bureaux! Que diraient Solon, Cicéron et César, ces divins poètes, sans compter Orphée, ce législateur divin! Maintenant je sue sur la triste mémoire des Girondins. Je veux en finir cette année avec eux. Adieu. Écrivez-moi souvent. Lamartine. DCCCLXXI A monsieur le comte de Circourt Saint-Point, 7 juillet 1845. La névralgie, l'étude de l'histoire, les affaires, l'horreur de la plume, m'ont empêché d'écrire un mot depuis mon arrivée ici. Tous les jours je m'en humilie en relisant les belles seize pages reçues il y a trois semaines. Elles sont ma propre pensée mieux en ordre, mieux en faits, mieux rédigée, Cela me ravit de sentir battre mon coeur dans une autre poitrine. Je ne contesterais que sur la conclusion. Les transactions, bonnes en affaires, sont mauvaises en idées. Ou le catholicisme est la vérité ou il est le mensonge. S'il est la vérité, mourons avec lui; s'il est le mensonge, séparonsnous-en tout à fait, avec le respect que l'enfant a pour la nourrice qui l'a nourri, bercé, conduit par la lisière jusqu'à son âge mûr, mais avec la vigueur d'une raison qui marche seule. Quant aux questions purement politiques, vous avez raison absolue. Mais ce pays est mort, rien ne peut le galvaniser qu'une crise. Comme honnête homme je la redoute, comme philosophe je la désire. Nous marchons en sens inverse de l'esprit de Dieu. Pays sans courage et sans vertu, admirable parterre pour les apostats politiques. Naples a inventé Polichinelle, la France est digne d'inventer pis. N'y pensons plus et travaillons. Mm de Lamartine est à Néris avec ma nièce Valentine. Je suis ici avec une soeur et d'autres nièces. Je me lève à cinq heures, je lis et j'écris jusqu'à dix. Je gagne péniblement le pain de mon indépendance. Il est cher, mais il est amer. J'apprends l'aventure d'Hugo. J'en suis fâché, mais ces fautes-là s'oublient vite. La France est élastique, on se relève même d'un canapé. Que faites-vous? et viendrez-vous causer cet automne? J'irai peut- être aux eaux après le retour de Mme de Lamartine. Nos affaires veulent l'un ou l'autre ici. Mille souvenirs respectueux à madame de Circourt, et à vous une véritable et constante amitié. Lamartine DCCCLXXII A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases, Paris. Saint-Point, 9 juillet 1845. Je ne vous ai pas écrit parce que j'ignorais votre séjour. Il y a quinze jours que je vous croyais hors barrières. Ce mot vous recevra à Paray. J'ai reçu les portraits. Ils sont bien, mais plats. C'est encore une image à cacher à la postérité, si tant est qu'elle se souvienne du type. Je les enfouis dans un carton de Saint-Point. Grevedon a bien gravé mais mal dessiné. Cela ne vaut pas l'ennui que je vous ai donné. Vive Brian! il n'y a que Gérard et lui. Ma femme et Valentine sont aux eaux de Néris. Moi je suis resté seul à travailler ici. Je ne suis cependant guère en train, mais il faut gagner son pain. J'irai peut-être les chercher et boire aussi quelques jours vers le 18 ou le 20. J'avance dans le cinquième volume. J'écris les journées de septembre. Mon procès se juge demain. Je crains ces coquins. J'attends MM. Dutacq et compagnie pour un grand journal le Soleil. Ils s'annoncent et se prétendent munis de souscriptions, mais je ne me fie que tout juste. Je ne consentirai que gages en mains. Il faut un cautionnement à un nom comme à une fortune. Madame de Pierreclos, sa mère, ses soeurs, sont à Saint-Point avec une nuée de nièces, petites-nièces et neveux. On y a la chaleur d'Ischia. Je n'écrirai rien sur les Maronites ni sur personne cette année. L'histoire veut du silence, et, quand la peau dure du tambour politique n'est pas tendue dans l'esprit du pays, on se casse le poing sans faire de bruit ni de bien. L'aventure amoureuse de mon pauvre ami Hugo me désole. On dit qu'il s'éloigne de France pour qu'on ne demande pas l'autorisation de le poursuivre à la Chambre des Pairs; mais ce qui doit être navrant pour lui, c'est de sentir celte pauvre femme en prison pendant qu'il est libre. Ronot va bien depuis mon retour. Je lui ai resoufflé la vie. Elle s'en allait. Nous parlons de vous avec lui et mille autres. Champvans a eu le beau rôle dans la comédie avec Lacordaire. L'un est cependant plus grand acteur que l'autre, mais le coeur donne tout, et notre ami Champvans en a. Ici il est toujours le bouc émissaire: la haine se double de ses succès. Adieu. Vivez, écrivez et venez. Mille respectueux hommages et attachement à madame Dargaud. Lamartine. DCCCLXXIII A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. Néris, 12 août 1845. Nous ne partons que samedi ou lundi, incertains encore si ce sera par Clermont ou Moulins. Les deux routes nous mènent à Paray, mais à heure et à jour indécis. Ainsi pas de pot au feu. Nous vous demanderons une tasse de chocolat à toute heure d'une matinée, et nous verrons vos dames, c'est l'important. Les Girondins ont été revendus hier pour 250,000 francs, jouissance par l'éditeur douze ans, paiements en 1846 et 1847. C'est signé. Les éditeurs sont repartis celte nuit. C'est demi- confidentiel encore. Quant aux journaux, quatre sociétés m'ont envoyé des négociateurs. J'ai tout refusé, si ce n'est la dictature. Ils en viendront à me la donner, et alors je céderai. Voilà pour les affaires. Elles vont bien, comme vous voyez. Dans dix ans, si les Girondins sont passables, je ou on les revendra bien autant. Cela fera 500,000 francs. Restent mes oeuvres anciennes pour lesquelles Furne est venu négocier à Saint- Point. Cela se vendra l'année prochaine 200,000 francs, je crois; puis sept à huit volumes de commentaires, confidences, poésie, tragédies, mélanges politiques. Le tout en dix ans doit aller au million. Heureux procès! Je paierai mes dettes, et j'aurai vécu dans l'indépendance du roi et de son budget. Le budget du travail vaut mieux que le budget de la faveur des gouvernants. Adieu et tendre amitié de tous à tous. Lamartine. DCCCLXXIV Au marquis de la Grange Saint-Point, 22 août 1845. Mon cher ami, Je trouve votre lettre au milieu de deux cents autres, en rentrant dans mon cabinet. Je réponds, d'abord et avant tout, à vous. Je vous vois au milieu de votre installation politique et domestique. Vous êtes le chêne qui jette sa racine entre les rochers pendant l'hiver et qui bravera le vent ensuite. Mais le rocher me paraît très-tendre et très-solide à la fois pour vous: vous êtes, toute amitié à part, de ces députés qu'on ne dépossède pas. Où trouver à la fois nom, talent, indépendance absolue, étude, amour désintéressé du bien? Cela ne pousse pas, comme on dit, sous la semelle de tout électeur. Quant à votre installation domestique, j'ai passé ma vie à ce métier. Ses peines sont des plaisirs. Cela donne la fièvre, mais c'est comme la fièvre de tribune, on la quitte, on la reprend à volonté. Je vois d'ici le génie de madame de la Grange déployant sa poésie dans un rideau ou dans une portière, et vous dans un jardin. Achevez vite et tout pendant que vous y êtes. C'est mon conseil et mon expérience. Nous arrivons. Les eaux ne nous ont fait ni bien, ni mal; j'y ai travaillé comme ici. J'y ai vendu 250,000 francs les Girondins, seulement pour dix ans. J'espère alors en avoir autant si... beaucoup de si... Il me reste vingt-quatre volumes d'oeuvres anciennes ou nouvelles à vendre, d'ici à trois ans; le tout ira bien à un million en dix ans. Mon procès a été heureux — vous savez qu'il est gagné. La saison est mauvaise aussi ici pour les vignes; mais la quantité y est. Hier soir, à l'improviste, il m'est arrivé deux gros acquéreurs du pays, qui m'ont acheté sur pied et comptant ma récolte de vin de Monceau et Milly. Ai-je bien ou mal fait? Le ciel le sait, mais j'ai trouvé le hasard et je l'ai saisi à tout risque. Cela me fera vivre en 1846, et ensuite comme ensuite. Les oeuvres me nourriront et me libèreront. Mes terres commencent à être reconnaissantes. Je les arrondis 176 CORRESPONDANCE DE Lamartine, et les engraisse sans relâche. Saint-Point seul est ingrat et me paie en silence et en solitude. Adieu. Je vous quitte pour aller m'installer à Monceau où je vais recevoir le Conseil général. Je ne veux pas absolument le présider cette année pour continuer mes travaux personnels. J'attends dans la semaine les Circourt, Champeaux, Pastoret, des Italiens, etc., etc. Où êtesvous tous deux? mais toujours de plus en plus dans nos coeurs. Lamartine. DCCCLXXV A madame la comtesse de Circourt Monceau, 29 octobre 1845. Madame, Ce mot est triste, mais il est de vous; je l'accueille avec reconnaissance. Ah! c'est nous qui sommes affligés et seuls de votre absence en cette belle saison de Saint-Point! mais si vos coeurs y sont un peu, cela nous console et nous promet. Pourquoi du moins Circourt ne monte-t-il pas dans un coupé, et ne vient-il pas raisonner du monde? Je raisonne seul en l'attendant, et puis j'écris après des pages de mélancolie sur mon adolescence, que vous lirez cet hiver, et puis des pages d'histoire, que je vous offrirai dans trois ans, et puis des articles que vous lirez dans deux jours, et puis des philosophies que vous ne lirez jamais. J'ai reçu la lettre de Michel Chevalier. Nous VI. 12 étions faits pour marcher ensemble, il y viendra. Nous sommes des hommes du même sang, de la race intellectuelle, de ceux-à-qui la politique des âmes devrait appartenir. On le relègue, et on ne veut pas de moi. L'avenir nous plaindra. Mais peut-être devons- nous nous féliciter de n'avoir pas eu la main dans cette boue. Tout va assez bien ici. Tout vous y aime jusqu'aux arbres qui s'effeuillent puisqu'ils n'ont pas d'ombre à vous donner cette année. Nous irons à Paris de bonne heure ou tard, selon la Chambre. Mille respectueux sentiments. Lamartine. Dites à Michel Chevalier que je ne sais plus où il est, et que j'attends impatiemment l'heure de causer avec lui à Paris. DCCCLXXVI Au comte Monnier de la Sizeranne Novembre 1845. Cher collègue, J'ai lu avec admiration et reconnaissance vos beaux vers. La concorde, vous le savez, est la tendance de mon caractère et de mon coeur; mais je n'ai jamais pu appeler concorde l'union de deux politiques contraires, tant que l'une des deux ne désavoue pas ce qui la sépare de l'autre. Personne n'a plus de goût, d'esprit et de coeur que moi pour votre ami politique, M. Thiers. Je suis obligé de résister à un vif entraînement naturel pour combattre l'alliance de l'opposition avec lui. Mais la logique doit gouverner les instincts. M. Thiers peut être un excellent ministre, il ne peut être un chef ni un membre d'opposition après quinze ans de triomphes sur tous les principes de l'opposition libérale. Vous verrez, hélas! cette pensée exprimée par moi hier encore dans un article du petit journal de Mâcon, que les journaux de Paris répéteront peut-être (29). Quand il y aura un symbole commun, je le professerai avec bonheur du même coeur que vous. Mais les lois de septembre, l'Orient et les fortifications, nous séparent par un abîme politique qu'aucune bonne volonté ne peut combler. Les uns ou les autres, nous tomberions au fond. Il faut être seul tant qu'une crise inattendue n'aura pas jeté un pont entre nous. Je suis entièrement plongé dans l'étude de la Révolution que j'écris en ce moment; je n'ai qu'un clin d'oeil de côté sur la politique du jour. Je ne fais plus de vers depuis dix ans. Si vous voulez, je répondrai en prose à votre belle et généreuse pensée si magnifiquement exprimée. Pour cela il faut vous démasquer et permettre que je vous nomme dans le Bien public. Ce serait pour moi une occasion de dire tout haut combien tout bas je vous honore, vous estime et vous aime. Heureux jour que celui où nous penserions ensemble comme ensemble nous Je lis le cinquième volume de l'histoire de M. Thiers avec une sérieuse admiration. Dites-le lui, si vous le voyez. Il se trompe s'il me croit ennemi, je ne suis qu'adversaire, et souvent à regret. Adieu, cher collègue et ami. et encore une fois merci. AL. DE Lamartine. 182 CORRESPONDANCE DE Lamartine DCCCLXXVII A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. Monceau, 28 novembre 1845. J'ai reçu vos deux charmantes lettres. Excusezmoi, je suis accablé: Girondins, articles, répliques, lettres, affaires et névralgie. En voilà plus qu'il ne convient à la fois. Je ne puis vous envoyer la masse énorme des journaux qui me reproduisent (30). Il y en a plus de cent. Hier au soir, j'ai écrit une belle péroraison d'article que vous lirez demain, c'est une queue sans tête. C'est pour répondre, sans en avoir l'air, au journal de Lenormand, qui ne cesse de m'insulter en attendant qu'il me morde. Cela n'a pas grand succès, même à Mâcon. Ma mansuétude a mis le parterre pour moi. Mais aujourd'hui je veux prouver aux électeurs que je ne change pas comme le vent. Lisez cela. C'était superbe hier soir. Je le gâte ce matin pour obéir à ma femme. Je ne sais rien encore du paiement de Paris. Je suis inquiet. Dès que je le saurai, je vous l'écrirai. Tout à vous. Lamartine. Faites-moi envoyer deux ou trois carpes ou brochets beaux. DCCCLXXVIII A madame la comtesse d'Agoult Monceau, 29 novembre 1845. Madame la comtesse, Il y a une providence pour les esprits, car au moment où on m'apportait votre lettre je lisais votre article. C'est le seul que j'aie lu depuis longtemps, mais le nom de Daniel Stern m'avait attiré l'oeil, comme une luciole sur des feuilles sèches. J'y avais retrouvé mes pensées, mes pressentiments, et, mieux que cela, les connaissances des lieux, des moeurs et des hommes, que je n'avais pas, en un mot l'histoire d'une idée, car les idées ont aussi des histoires. On ne les comprend qu'en les suivant de leur berceau à leur âge mûr. Hélas! nous ne sommes encore qu'à l'adolescence, ou plutôt le temps ressemble à ces hommes d'un âge vert quoique mûr, comme moi par exemple, qui ont déjà les frissons de l'hiver et ses premières neiges sur la tête et qui ont encore le soleil du printemps dans le coeur. Mais je ne veux pas discourir avec vous sur quatre doigts de papier de matières si sublimes. J'attendrai quelques soirées pluvieuses et métaphysiques de Paris. Je ne veux que vous remercier aujourd'hui du charme intérieur que j'ai éprouvé à vous lire, et je vous jure que ce billet n'est pas une réponse, car j'allais vous écrire spontanément à l'instant où vous m'avez prévenu. Y a-t-il aussi une providence pour les coeurs? Mille respectueux sentiments. AL. DE Lamartine. DCCCLXXIX A monsieur Guichard de Bienassis Juge de paix à Crémieu. Monceau, 4 décembre 1845. Mon cher ami, Je t'ai attendu, espéré, aspiré tout l'été. Estce que le devoir est un clou doré qui enchaîne le juge à son siége? est-ce que le délit est en permanence à Crémieu? est-ce que tu ne viendras pas une semaine à Paris nous rappeler nos anciens jours? Tu sais combien nous cheminons ensemble de coeur. Reprends-toi donc ou à Paris ou ici au printemps prochain. Mes affaires de fortune vont bien. Je me soutiens dans l'économie et la retraite, et je vis du travail de ma plume et de la sueur de mon esprit. Dans trois ans j'aurai, je pense, payé bonne part de mes dettes. J'ai vendu déjà pour 300,000 f. d'ouvrages. Il m'en reste à vendre autant, et, dans dix ans, ce sera à recommencer pour moi et mes héritiers. Je n'ai donc plus d'inquiétude si le travail littéraire garde son prix. Quant à la politique, tu sais que j'en fais affaire d'idée et non d'ambition ni de finances. Elle va tant bien que mal. Adieu. Aime-nous et dis-le-nous plus souvent. AL. DE Lamartine. DCCCLXXX A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. 13 décembre 1845. Nous partons le 21 pour Paris. J'ai fini Jemmapes qui est beau, je crois; mais le 31 mai tout entier reste à écrire cet hiver à Paris. Je ne pourrai voir la Chambre que quinze jours. J'ai eu cent cinquante-deux journaux qui ont répété mes trois articles (31): belle campagne! On ne me croit plus si vent qu'on disait. On est en admiration et en fureur contre moi. Nous aurons avec Barrot quelque escarmouche de tribune et quelque bataille rangée avec Thiers. Cela fait, aux Girondins! Rien de nouveau ici que des insultes de trois mois du Journal de Saône-et-Loire, que j'ai confondues par ma douceur politiquement évangélique et qui sont retournées ainsi contre mes ennemis. Cela m'a repopularisé unanimement, et le rédacteur a finalement été obligé de se donner à luimême les soufflets que je n'ai pas voulu lui donner dans le Bien Public. Vive la patience! Je ne me porte pas agréablement, ni bien mal, niais je suis à vous de coeur. D'Eckstein et Champeaux sont ici. Nous avons contremandé les autres. Nous partons parce que mes articles rendraient mon absence peu digne à l'Adresse, mais je ne parlerai que sommé par mon nom. Adieu et respectueux compliments à madame Dargaud et aux bonnes hôtesses. Lamartine. Annee 1846 DCCCLXXXI A monsieur Ronot Juge de paix à Mâcon. Paris, 11 février 1846. J'ai reçu votre lettre d'avis, mon cher ami. Vous aurez vu l'errata le lendemain. C'était une de ces erreurs d'urne qui se renouvellent vingt fois par scrutin dans le nouveau mode. Mais quel pays que celui où un homme comme moi, qui mange des pierres depuis dix ans en face du banquet du pouvoir où on n'a cessé de le convier, peut être soupçonné de corruption et de faiblesse par ceux qui le voient agir de plus près! Je parle de Mâcon, car ici je serais comme la femme de César. J'ai envie de quitter la députation de Mâcon pour cause d'offense grave, si ce qu'on me mande est sérieux. Comment, je ne pourrai maintenir la religion de toute mon âme et de toute ma vie. contre un amendement de M. Thiers, qui livre les noirs à la merci des marchands de chair humaine (32), sans que Mâcon s'indigne et me souille de ses soupçons! Qu'ils cherchent des consciences abjectes pour les servir, s'ils veulent, des laquais parlementaires, et non des citoyens intrépides! Je ne suis pas de cette race, et nous ne nous convenons pas. Je ne tiens pas à leurs votes, ils peuvent les porter sur qui ils voudront, mais je tiens à Dieu, à ma conscience, à mon honneur et aux causes de l'humanité pour lesquelles seules je suis député. Ici je serais nommé dans six arrondissements de Paris de quelque façon que je vote pour les noirs ou contre les bourreaux américains. Jamais l'opinion publique estimable ne m'a favorisé d'une pareille popularité. Je suis seul, et j'ai dix journaux; je suis seul, et la Chambre se range en silence chaque fois que je me lève pour parler, plus que pour un ministre et un chef de parti; je suis seul, et j'ai avec moi la moitié de Paris. Si Mâcon n'a pas confiance, comme disait Danton, je ne veux plus de Mâcon, qu'il cherche un complaisant au lieu d'un député! Adieu. Je suis indigné. Lamartine. DCCCLXXXII A monsieur Rolland Mâcon. Paris, 11 février 1846. Monsieur et ami, Je vous remercie de votre lettre d'avis. Qu'est-ce qu'un pays où un homme connu depuis quinze ans pour une fermeté de conscience qui affronte tout, même la destruction de sa fortune, peut être suspecté de quoi que ce soit pour tel ou tel vote dans telle ou telle situation du Parlement? Vous aurez vu le lendemain par ma rectification qu'il n'y avait rien qu'une de ces distractions de main et de ces confusions d'urnes, qui nous arrivent tous les jours. Cependant je vous remercie de la préoccupation que vous avez bien voulu en concevoir. Soyez tranquille sur ma marche, et tranquillisez nos amis, dites-leur d'avoir un peu plus de foi. J'ai dit un mot hier sur les vins (33). Insérez-le, et envoyez le journal ce jour-là aux deux arrondissements électoraux. J'écris à M. Jard, comme vous le désirez. Favorisez vous-même par un bel article le comice agricole du canton de la Chapelle. Ne voyez pas même le motif secret de son institution, et faites-vous là des amis en en parlant bien. Quant à l'énergie de mon opposition, n'y pensez pas. Je ferai mon discours et notre programme en très-grand à la fin de la session, près des élections. Cela redressera les esprits qui ne comprendront pas les votes contraires à leurs préjugés dans les affaires spéciales et surtout affaires étrangères où ils n'entendent rien. Le dernier mot sera à nous. Je suis bien plus content de la Chambre et de l'opinion envers moi que je ne le pensais. L'alliance Thiers-Barrot boite. Tous les partis me font les plus tendres avances. J'ai eu le bonheur de rester intact et pur d'intrigues. On me le paie, non encore en adhésion active mais en attachement secret et en respects publics. Toutes les fois que je parle à la Chambre, c'est des vins. Séance du 10 février 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 309. un applaudissement intime et un bon effet prolongé. J'ai l'espoir d'avoir sauvé la Syrie (34). J'ai écrit ce matin au grand seigneur Abdul-Medjid, à Constantinople, pour le décider à ce que je demande là-bas. Nous voilà citoyens romains: nous sauvons des provinces. Adieu. Aimez-moi comme je vous aime. Lamartine. DCCCLXXXIII A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, 1846. Monsieur et cher ami, Bravo! J'avais peur que votre affaire avec B... ne blessât l'opinion. Vous voilà lancé. La mer est grosse, allez! Vous voyez les choses comme elles sont. Cette monarchie s'est perdue par l'ambition du népotisme. Tout le monde ici dit maintenant tout bas ce que nous avons dit tout haut il y a trois mois. Dans dix ans où en serons-nous? Dieu! que la France est sotte! Je vis dans ma coquille. Il n'y a pas de Chambre. Je n'ai ni pu ni dû parler. Je ne dirai rien, les événements parlent. Je corrige les Girondins; J'envoie à l'instant le sixième volume à l'impression. On aime les morceaux qu'on a lus. Quant à moi je trouve fout pitoyable, mais n'importe si on achète. On me propose 240,000 fr. pour six autres volumes. J'accepterai, je pense, dans deux mois, si le public est bon pour les premiers; cela me mettra au large. J'ai en main une lettre de M. Passy à moi-même, imprimée et signée, m'annonçant les 2,000 fr. au bureau. Soyez tranquille, c'est parfaitement fait et authentique. Tout à vous de coeur. Lamartine. P. S. Champvans me dit que mon article serait hors de temps aujourd'hui. Je le comprends, brûlez-le; mais, au nom du ciel, dirigez le Bien public. Il ne sait où il va, mais toujours à contresens de nous. Nous sommes, et c'est notre valeur, contre le mariage espagnol, forts, fermes, persistants. Ceuxlà seuls sauveront un débris de la France, qui se posent avec cette vérité: elle va tout gouverner. DCCCLXXXIV A monsieur Ronot Avoué à Mâcon. Paris, avril 1846. Mon cher ami, Merci, mais il n'est plus question de la marine et de l'Angleterre. On ne parle que de l'impôt du sel écroulé enfin à ma voix (35), murs de Jéricho du fisc moderne! Plaisanterie à part, on n'a pas vu, depuis la nuit du 4 août 1790, un mouvement de la Chambre pareil sacrifiant 46 millions d'impôts sur un discours d'un orateur. Paris est pour moi d'une bonté inouie, cette année. Je ne suffis pas aux enthousiasmes, hélas! si peu mérités mais réels. Quant à Mâcon, on me travaille, dit-on, dans tous les sens. Nul ne prophétise là, ce sera éternellement vrai. Adieu et amitié. Voyez M. Buy pour lui recommander l'envoi dans les communes de mon discours sur le sel, douze exemplaires à chaque instituteur. Soignez cet envoi. M. Gizorme ne répond même pas à mes lettres, depuis deux mois, et me brouille avec les deux journaux et les amis des deux journaux. La veille des élections, c'est bien habile ou bien intentionné! J'arrive; l'assassinat du roi (36) m'empêche de faire un discours politique sur l'ensemble du règne. L'ensemble du règne, c'est le roi; on dirait que je l'assassine deux fois. Je serai bientôt là- bas. DCCCLXXXV A monsieur Rolland Mâcon. Paris, 10 juin 1846. J'ai parlé hier au ministre du commerce et de l'agriculture des doutes qui. restaient à Mâcon, malgré son engagement écrit et parlé. Il s'est mis à rire, et m'a dit: Mais c'est impossible, car les seuls changements au règlement seront faits ici par moi et non par le préfet. Voyez si vous craignez encore. Quant à moi, je crois bien à des lenteurs pour sauver l'honneur, mais pas à une supercherie. Champvans m'a parlé de l'idée de Saint-Sorlin. Je ne l'adopte pas. Ce n'est pas le moment. Il ne faut pas troubler l'eau au moment où on va la boire. Je ne veux rien faire, rien dire, rien agiter, c'est le bon sens. Je parlerai peut-être ce matin sur l'Algérie (37) à la tribune. Triste jour, car j'ai à parler contre la Chambre que je contriste en me dépopularisant, tant elle m'aime en ce moment; mais cela me paraît un devoir. Ce mot seul reste après une vie politique. Après demain, si je n'ai pas la fièvre, je prendrai part à une discussion sur l'Orient, et je ferai un discours de forte opposition. Adieu et amitié. Lamartine. DCCCLXXXVI A monsieur Henri de Lacretelle Au Château de Cormatin, par Saint-Gengoux. Paris, 14 juin 1846. Je ne puis vous dire combien cette voix du siècle futur, parlant par votre bouche au siècle militant, me réjouit, me fortifie, me console. Dans une quinzaine j'irai vous le dire au fond des eaux fraîches de Cormatin. Aujourd'hui je n'ai qu'une minute à travers les audiences du dimanche matin. J'ai parlé hier deux heures trois quarts d'une seule haleine contre les prétoriens qu'on nous exerce en Algérie (38), comme César allait former en Espagne les soldats qui devaient asservir Rome. J'ai dompté la Chambre à force de résolulion et de ténacité. Je vous enverrai mon discours, très-imparfait mais trop compris par la presse pour être caressé par elle. La Chambre aujourd'hui ne m'en veut pas, et au contraire elle m'est plus affectionné qu'avant: — Vous déplaire pour vous servir. Demain je parlerai sur la Syrie (39), dernière petite lutte de l'opposition avant de nous séparer. Je serai court, et je lâcherai d'être vigoureux. Là tout est tort. Je suis malade depuis quarante-cinq jours. J'aspire à Monceau. J'ai mon pain quotidien à gagner pendant huit mois de solitude sans interruption. Venez souvent charmer les heures du soir qui sont à l'amitié, il y en a un trésor dans mon coeur pour vous. Je sais qu'on me sape souterrainement à Mâcon de toute manière. On croit faire son chemin sous terre: j'aime mieux le soleil. Peu m'importe, je ne tiens pas à la députation. C'est un martyre quelquefois beau, plus souvent triste. Je remettrai sans regret le fardeau à qui voudra. Mille respects chez vous. Lamartine. DCCCLXXXVII A monsieur Dargaud A Paris. Châlon-sur-Saône, 24 juin 1846. En passant à Châlon, j'ai été arrêté par une réunion de citoyens qui m'ont donné une magnifique sérénade sous les fenêtres de l'hôtel où j'étais logé. Une cinquantaine des principaux sont venus me complimenter au nom de l'opinion publique. L'un d'eux a pris la parole et m'a fait une admirable harangue (sans exagération). J'ai répondu misérablement (sans modestie) (40). J'ai couché ici, et je repars tout à l'heure. Vous lirez cela dans les journaux. Je vous enverrai le Patriote, et vous prierez Lesseps de l'insérer en partie. L'opinion est fanatique audelà de ce que vous pouvez penser. Lamartine. DCCCLX-XXVIII A monsieur Dubois Paris. Saint-Point, 4 août 1846. Mon cher ami, Un mot en courant contre votre belle et longue lettre. Les événements vous ont répondu. Poisat est nommé. Champvans est, dit- il, très-content. (Lisez le Bien public.) A Mâcon j'ai été nommé (41) avec une unanimité calme, réfléchie et bienveillante, qui est un miracle de la sagesse du parti conservateur progressif, abandonné par moi en 1842, croyait-il. Il pouvait m'abandonner, il s'est rallié à ses adversaires pour me choisir d'accord avec eux. Il n'y a plus qu'un seul esprit de concorde dans l'arrondissement. Moi qui suis peu tendre en politique, j'en suis attendri jusqu'à la moelle du coeur. Je suis en famille à Saint-Point. Plus de rhumatismes, à cheval souvent. Je vois de loin SaintLaurent portant le deuil de son maître. Revenez donc le voir. Il vous garde ses feuilles. J'ai été grêlé à Milly aux trois quarts, mais, si les nuages passent sans éclater, j'aurai encore en tout douze cents pièces de vin à vendre. Il est hors de prix: 70 fr. la pièce. Adieu, et revenez vers vos amis. Lamartine. VI. 14 DCCCLXXXIX Au marquis de la Grange Député de la Gironde. Saint-Point, 4 août 1846. Mon cher ami, je suis nommé hier à Mâcon par 321 voix sur 330 (le reste voix perdues). Ditesmoi seulement que vous l'êtes de même à Blaye. Les conservateurs, pour la première fois, se sont embrassés avec les républicains. Ma main a fait serrer toutes les mains. Lisez mon discours (42) que je vous envoie. Tout le monde est heureux. Nous avons suivi votre procès comme nôtre. Je parie triple maintenant pour vous; c'est évident! Ma succession sera, selon la vente des terres, de cinq ou six cent mille francs pour moi, tous legs payés. Je paie en ce moment même deux cent mille francs. Je serai à mon aise avant peu d'années, et je ne penserai plus aux chiffres. Nous sommes à Saint-Point en solitude de famille. Je n'ai paru à Mâcon que deux heures. Je vais travailler. Je n'irai pas à la petite session; je n'irai qu'en février. Il me faut les libraires joints à l'héritage pour me libérer convenablement. Adieu. Nouvelles! nouvelles! nouvelles! Attachement bien tendre à tous deux. Lamartine. DCCCXC Au marquis de la Grange Député de la Gironde Saint-Point, 15 août 1846. Mon cher ami, les conclusions seront le jugement même, je n'en doute plus depuis que j'ai lu les plaidoiries. Ne vous tourmentez plus, c'est écrit! Quant à la session, ce sera une ombre. Je n'y vais pas; je travaille. Écrivez-nous souvent, nos esprits et nos coeurs sont avec votre fortune. Que madame de la Grange se repose sur la Providence qui a fait le bon sens! Le bon sens sera à son tour votre providence: vous serez tranquilles, riches et heureux, comme vous le méritez l'un et l'autre. Informez-moi un peu du murmure sourd de la Chambre, je ne sais rien que de la Convention. Adieu. Aimons-nous à travers tous les ministères; vous savez si je tiens à l'un plus qu'à l'autre, certes ce n'est pas à Thiers et à ses barons impériaux du Constitutionnel; ce sont les calicots véritables de ce temps. S'il fallait choisir, je n'hésiterais pas, j'aimerais mieux mille doctrinaires: au moins ils n'ont point l'insolence et la corruption du Directoire. Adieu encore. Mes tendres respects de coeur à madame de la Grange. Je ne suis pas suspect en lui prédisant victoire complète, car, avant l'affaire entendue, je doutais, je tremblais, je m'affligeais; mais, si elle veut, je suis de moitié dans le procès. Lamartine. DCCCXCI Au marquis de la Grange Député. Saint-Point? 23 août 1846. Mon cher ami, Vous n'avez pas été étonnés et plus consternés que nous ce matin en recevant la funeste nouvelle. Il ne faut pas rabacher sur un fait accompli. Il faut plier sous la volonté suprême, si on ne peut pas redresser celle des hommes. Votre admirable résignation est le plus beau et le plus difficile des courages. Ma femme voulait partir ce matin pour consoler de son amitié madame de la Grange. Sa pleine maison de femmes et l'arrivée après-demain de madame d'Esgrigny et de madame de Girardin la clouent malgré elle à Saint-Point. Vous devriez venir passer un mois ici, seuls avec nous, nous nous serrerions comme on doit faire dans le malheur. Je ne vous demande pas ce que vous ferez; je pense que vous l'ignorez encore, et que cela dépendra des hommes de loi et des propositions qu'on vous fera peut-être pour éviter un appel; mais nous délibérerions cela ici. Se déplacer en pareil cas, c'est voir plus clair, cela change le point de vue. Je suis plongé dans le travail historique, et je ne puis l'interrompre avant février. Je suis aussi en train de liquider ma terre à vendre. Je vendrai après à mon aise. Mes affaires sont encore lourdes mais plus du tout écrasantes. La santé va passablement, les vignes aussi. Venez donc, c'est un bon conseil. Trente-six heures du trot des chevaux de poste vous jetteront dans la cour de Saint-Point. Là vous avez de vrais amis qui vous sentent et qui vous tiennent par toutes les fibres du coeur. Adieu, tendresses et respects à madame de la Grange. Lamartine. DCCCXCII A madame de Girardin A Paris. Saint-Point, août 1846. Maudite soit la voilure qui vous manque, mais bénie la malle-poste qui vous amènera! — Madame de Lamartine veut la robe bleue. Vous nous trouverez seuls, tristes, malades, mais heureux de vous posséder dans la chaumière de Saint-Point. Nous sommes fixés à Saint-Point pour être bien seuls. Écrivez-moi de façon à ce que je sache votre arrivée à Mâcon où madame de Lamartine ira vous prendre, le matin à votre réveil, à l'hôtel de l'Europe; car la malle-poste arrive à minuit, et on couche là. Vous viendrez ensemble déjeuner à Monceau (trois quarts d'heure de la ville) et dîner à SaintPoint. Je travaille aux Girondins depuis que je peux tenir une plume. Dites à Girardin de m'attaquer de questions sur mon discours aux électeurs-; je lui répliquerai. Son langage, en effet, est un peu vert; mais j'aime l'âpreté dans les idées. Sa position est bonne. Son talent augmente sensiblement, il le transformera en parole quand il voudra, rien de si aisé. Mais l'avenir est à mes idées, car je suis aux idées de Dieu. Quand, dans un siècle ou deux, mon Sosie sera à la tôle du gouvernement populaire, il s'intitulera le serviteur du peuple. J'ai plus de foi que vous ne croyez, et une bien ardente, mais je ne la dis pas. J'ai ma lanterne sourde tournée du côté de mon coeur; je ne laisse voir encore que le côté obscur et la fumée aux hommes du siècle: avant de mourir je la tournerai du côté flamboyant; mais à présent on l'éteindrait. Et on dira alors: Il a bien fait de consentir à passer pour ténébreux; il aurait ébloui, offusqué et repoussé. Mais adieu. Ne venez pas si vous ne savez pas vous ennuyer et vous coucher avec les poules. Apportez Cléopâtre. Ne l'oubliez pas. Mille tendres respects. DCCCXCIII A monsieur Dargaud à Paray-le-Monial. Mâcon, 26 août 1846. Dieu est le seul mot qui explique, qui console et qui répare de telles pertes. Il n'y en a pas d'autre à prononcer à votre pauvre mère. Vous aurez deux âmes pour la chérir et l'envelopper, comme vous le dites si bien. Quant à vous, vous avez votre force, votre haute raison, une mère, une femme digne de vous et des amis. Nos coeurs ne vous ont pas quitté un instant pendant ce long supplice. La dernière douleur vaut mieux, elle brise, mais elle est comme la mort, elle repose. Dès que vous aurez liberté, venez vous rafraîchir auprès de nous. Je trouve votre lettre à Mâcon. J'y suis jusqu'à demain. Mme de Girardin vient d'y passer, diton, allant à Saint-Point. M. de Ronchaud en part ce soir. M. d'Esgrigny et sa femme y arrivent de- main matin. Paul Delaroche y est attendu incessamment. La maison est pleine; nous venons de meubler le petit presbytère du jardin pour les survenants. Adieu et tendresse. Prononcez mon nom seulelement à votre pauvre mère, comme celui de l'homme qui après vous sent le plus sa douleur. Lamartine. DCCCXCIV A madame de Girardin A Paris. Saint-Point, 4 octobre 1846. Je n'ai pas une minute chez-moi depuis vous. Conseil général , académies, courses dans les terres, comptes de l'année, festins. J'arrive d'hier et je reprends mon esprit et mon coeur. C'est pour vous remercier de la charmante lettre écrite à ma femme et de la bonhomie ravissante dont vous avez été toute rustique avec nous à Saint-Point. Il y a un vers latin qui dit merveilleusement (vous savez le latin): Omnis Aristippum decuit color. En français: Tous les habits séyaient à Aristippe. Tout va de même à votre nature souple et forte, le cothurne et le sabot. Revenez donc à SaintPoint. Mes chevaux se perfectionnent en vous attendant. J'en monte deux par jour maintenant. Je vous ai fait envoyer deux articles de moi, un hier sur les blés (43), un ce malin, terrible contre le mariage espagnol (44), mais poli. Le roi n'est pas indiqué. Il a tort de me haïr. Nul n'a jamais si bien parlé de lui en attaquant sa politique quelquefois. Mais ici je me fâche, comme dit M. de Lacretelle, en pérorant. Dites à M. de Girardin d'insérer ou non, selon son coeur, et de combattre sans pitié. Je répondrai peut-être. Mais cependant il faut écrire les Girondins. Mes vendanges sont faites et pauvres. Il faut vivre, et pour vivre, écrire. Adieu. Aimez-nous, car on vous aime fort et vrai ici. Mille tendres respects. DCCCCXCV A monsieur Hippolyte Boussin A Cormatin. 20 octobre 1840. Monsieur, J'ai lu les beaux vers, et je les ai trouvés plus beaux encore au coeur qu'à l'intelligence. Toute l'admiration qu'ils expriment n'est que de la bienveillance, et c'est pourquoi il m'est permis et doux de les accepter. Vous vengez d'avance toute la génération littéraire en me vengeant du dénigrement dénigrement hommes prosaïques. Que voulezvous! Chacun se défend avec ses armes, le boeuf avec ses cornes, l'abeille avec son aiguillon, et le poète avec ses hymnes. Quant à moi je me défends avec ma résignation et avec l'amitié des hommes qui vous ressemblent. Lamartine. DCCCXCVI A monsieur Dubois A Saint-Laurent, près Cluny. Monceau, 24 décembre 1846. Merci pour tous de la bonne nouvelle. Le bonheur vous est dû et à votre tribu. Nous en jouissons avec vous. Dites-le à vos dames. En politique vous savez ma pensée. Le jour où le roi à signé le mariage espagnol il a signé, pour moi, l'abdication éventuelle et presque certaine de sa dynastie. Je vous le démontrerais en dix manières, mais je n'ai que le temps de vous l'affirmer. Nous marcherons à la guerre sur une pente inévitable. Ce n'est pas un motif pour y pousser. Je ne le ferai pas. Il y a des batteurs de mains sur la terre, mais il y a un juge là-haut. Il ne faut pas lui porter des mains teintes de sang; il coulera trop sans nous. Adieu et attachement. Je finis les Girondins cette semaine. J'irai à Paris le 15 ou le 20 janvier. Je n'ai rien à faire qu'à attendre. Le roi est fou; M. Guizot est une vanité enflée; M. Thiers, une girouette;l'opposition, une fille publique; la nation un Géronte. Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup. Lamartine. Annee 1847 DCCCXCVII A monsieur *** (45) A Manin (Pas-de-Calais). Février 1847. Monsieur, Votre lettre m'a vivement touché. Je n'ai jamais reçu de témoignage d'estime qui ait donné plus de prix à mes faibles ouvrages. Nourrir et consoler une famille pauvre, isolée et honnête, être en communication intime avec les pensées qui s'élèvent de la chaumière à Dieu, avoir son nom dans les souvenirs et dans les bénédictions de l'homme de bien qui ne nous connaît pas mais qui nous aime, c'est là, selon moi, la véritable gloire, et vous m'en avez donné le sentiment. Je m'empresse de venir vous remercier de ma propre main, pensant que cela vous sera plus agréable que par une main étrangère, et je vous fais adresser, par les messageries, les volumes de Jocelyn. J'y joins mon Voyage en Orient, ouvrage en prose qui intéressera peut-être votre famille dans les soirées d'hiver. Continuez à vous délasser de vos travaux de mains par ces lectures, et ne vous affligez pas de votre condition d'ouvrier de campagne. Le travail est la loi générale: les nôtres ne sont peut- être pas moins pénibles que les vôtres. L'esprit a ses sueurs comme le corps. Dieu les bénit également et nous donnera un jour le même salaire, sans considérer si nous avons fait des poëmes ou des sillons. Je vous souhaite une longue vie, une honnête famille et le pain quotidien. Lamartine. DCCCXCVIII A monsieur Ronot Mâcon. Paris, 15 mars 1847. Mon cher ami, Je suis muet cette année parce que ma plume a trop parlé et que la Chambre n'existe que sur le papier. C'est l'année du silence, mais pas avec ses amis. Nous parlons de vous tous les jours, et j'espère vous revoir bientôt. Il n'y a rien à faire ici. La Chambre a donné sa démission. Les plus beaux discours mourraient sans échos. Les Girondins paraissent après demain, mais ils ont en réalité paru depuis deux jours en dixhuit journaux par fragments. Le succès est heureusement immense. L'effet est plus grand sur l'opinion que je n'en ai vu produit par aucune apparition de livre. Je l'ai vu hier à la Chambre. La bataille est gagnée en vingt-quatre heures. Maintenant à mes éditeurs d'utiliser la victoire: ils ont, s'ils le veulent, deux millions de bénéfice dans la main en dix ans. ils comptent être couverts en deux mois de leurs cinq cent mille francs de frais. Les uns sont acharnés pour, les autres contre mes opinions, mais l'estime de la forme est générale et passionnée. J'aurais de touchantes anecdotes à vous raconter à ce sujet. Dans six semaines tout aura paru. Faites-moi l'article à Mâcon et à Louhans et Tournus pour engager les libraires et compatriotes à envoyer des souscriptions à M. Furne, 55, rue Saint-André-desArts. Je vous enverrai l'oeuvre en masse. Je ne veux pas que vous la lisiez en détail. Adieu et attachement. Lamartine. DCCCXCIX A monsieur Dargaud (Pressée.) Mars 1847. Je rentre à deux heures du matin. J'ai vu des prodiges de passion pour les Girondins. Je vous les raconterai. Je trouve en rentrant cette lettre de l'éditeur. Des femmes les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire. C'est un incendie!!! DCCCC A monsieur Ronot Mâcon. Paris, 20 mars 1847. Mon cher ami, Nos pensées se sont croisées comme deux flèches. Merci des nouvelles de Mâcon. Faites en sorte que les libraires demandent à Furne. J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir politique sur une carte, cette nuit. Je l'ai gagnée! Les éditeurs m'ont écrit à minuit que jamais en librairie un succès pareil n'avait été vu; Que le livre faisait une révolution, qu'il dépasserait en quelques mois la publicité des vingt ans de M. Thiers; Que les maisons de librairie de Paris leur envoyaient prendre au lieu de dix exemplaires cinq cents exemplaires par magasin. Le public des salons et mon large public des ateliers est plus passionné encore. C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète. Ils m'écrivent en outre que leurs quatre cents ouvriers ne peuvent suffire à imprimer, préparer, brocher les éditions populaires. Mais ne parlez pas encore à Mâcon des éditions populaires pour laisser écouler celles de 20 francs d'abord. On dit partout que cela sème le feu dur des grandes révolutions, et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. Dieu veuille! Lisez ces mots rapides sur le champ de bataille à nos amis Rolland, Garnier, etc. J'ai gagné mon petit Austerlitz. Lamartine. Vous avez votre exemplaire, mais ne le dites pas. Laissez et faites acheter en masse. P. S. On me rapporte cent mille mots. Hier, à un grand dîner, Odilon-Barrot s'extasiait d'admiration. Sa femme s'écria: « Lui seul a le courage de ses idées. Si vous aviez son courage, vous sauveriez sauveriez France! » On dit aussi: «M. de L. ne parle pas à la Chambre, cette année, mais il a prononcé un livre en huit volumes. » DCCCCI A monsieur Ronot A Mâcon. Paris, dimanche, 21 mars 1847. Mon cher ami, Si vous voulez témoigner faveur aux Girondins, je vous envoie un article que je viens de lire dans la Revue de Paris, et qui me paraît dans les teintes du Journal de Saône-et-Loire. Voyez si vous pouvez lui en faire insérer tout ou partie. J'allais partir demain quand la maladie mortelle de mon pauvre et excellent ami Aimé Martin me retient, hélas! pour de tristes fonctions (46). Adieu, tendresse et tendresse. Lamartine. P. S. J'ai conclu, il y a six jours, avec des capitalistes et un éditeur un traité pour six volumes, complément des Girondins, les Constituants et les Thermidoriens. Cela va au moins à quatre ou cinq cent mille francs, peut-être plus. Je paierai mes dettes par le travail. En voilà d'abord cette année quatre cent mille déjà de remboursées, et, dans trois ans, tout sera payé de même. Travaillons, prenons de la peine! Ce n'est pas un secret, faites au contraire insérer ceci dans le Journal de Saône-et-Loire: « Le succès du livre des Girondins a décidé M. de Lamartine à compléter l'histoire de la Révolution française. Un traité nouveau dont les conditions s'élèvent, dit- on, à la somme de quatre cent mille francs, a été conclu la semaine dernière entre le député de Mâcon et des éditeurs capitalistes pour cette publication. » DCCCCII A monsieur Boulay-Paty Paris, 24 mars 1847. Mille remercîments de la communication que vous me faites de celle lettre de femme (47). Je la préfère à vingt articles. Une confidence ne ment jamais; les suffrages indirects sont les seuls sincères. Je voudrais que la France eût l'âme sensible et élevée de votre correspondante. Si vous lui avouez l'indiscrétion, avouez-lui ma reconnaissance. Elle aime ce livre parce que, tout ébauché qu'il est, il a un coeur. L'amour même fait partie de l'histoire, parce qu'il fait partie de l'homme. L'en bannir, comme on le fait jusqu'ici, c'est mutiler la nature humaine. Elle dit que, si les femmes faisaient la gloire, l'Histoire des Girondins en aurait. Cela me fait espérer, car elle doit savoir que le pressentiment de la postérité est dans l'âme des femmes, et que tous les livres qui ont dû vivre ont commencé par être couvés dans leur coeur. Mille attachements. Lamartine. DCCCCIII A madame de Girardin Paris. Paris, 6 avril 1847. Jamais je n'ai lu un si admirable article. Jamais je n'ai reçu une si courageuse et si éloquente marque d'attachement. Je me lève en sursaut pour vous le dire. Cela est entré jusqu'à la dernière fibre de mon coeur. Je suis le grand criminel du moment, pour qui votre ombre a été un asile. Je m'en souviendrai, non pas tant que j'aurai un orgueil, mais tant que j'aurai une âme. Il y en a tant dans l'acte et tant dans le morceau! Mme de Lamartine en a pleuré. Beaucoup d'autres en seront longtemps émus. Soyez-en heureuse dans vos heures tristes! C'est de l'héroïsme dans le talent, dans l'éloquence, dans la grâce, dans l'amitié. Je ne connais pas de mot qui réponde dans la langue aux sentiments ainsi exprimés; mais je le demanderai à mon coeur jusqu'à ce que je l'aie trouvé. Je serai importun aujourd'hui vers quatre heures, ainsi que Mme de Lamartine. DCCCCIV A mademoiselle Rachel Paris, avril 1847. Mademoiselle, Nous sommes allés, Mme de Lamartine et moi, vous exprimer notre admiration toute chaude encore de la soirée de la veille et vous remercier de cette occasion de plus que vous avez bien voulu nous procurer d'applaudir au génie de la poésie, sous la plus sublime et la plus touchante incarnation. Je retourne encore ce matin à votre porte, mais, dans la crainte de n'être pas reçu, je prends la liberté de vous y laisser un billet de visite en huit énormes volumes. C'est la tragédie moderne qui se présente humblement en mauvaise prose à la tragédie antique. Elle deviendra drame et poëme à son tour et, à ce titre, elle vous appartient de droit, car le drame est l'histoire popuVI. popuVI. laire des nations, et le théâtre est la tribune du coeur. Recevez, Mademoiselle, avec bonté ce faible hommage de l'enthousiasme que vous semez et que vous recueillez partout, et permettezmoi d'y joindre l'expression de mes respectueux sentiments. ALPH. DE Lamartine. DCCCCV A monsieur Ronot Mâcon. Paris, avril 1847. Mon cher ami, Hâtez-vous de voir M. Ordinaire et de lui dire combien je suis touché, mais que je le supplie de ne pas donner suite à l'idée d'un buste. La mort seule consacre: élever une statue pendant qu'on vit, c'est amasser la boue qui doit la salir tôt ou tard ou préparer le marteau qui doit la briser. Que si l'amitié de mes concitoyens pense à un banquet d'affection, c'est autre chose; certes je ne refuserais pas. Ce serait refuser quelque chose de mieux que la gloire, la cordialité de son pays natal. Mais en ce cas, bien loin d'écarter le peuple, laissez venir, c'est avec lui qu'il faut s'entendre et s'incorporer, car c'est pour lui que nous devons travailler, et il doit, en s'élevant, en se moralisant, en s'instruisant, travailler pour lui-même avec nous. Donc laissez recruter là le plus de bienveillance possible. Adieu et amitié. J'attends les sucres et je pars. Lamartine. DCCCCVI A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, 18 avril 1847. Monsieur et ami, Si l'idée d'un banquet historique, littéraire, social, et non politique, vous paraît utile, j'y consens avec empressement et zèle dans l'intérêt de nos idées qu'il faut faire entrer dans la tête des jeunes générations en les martelant. Faites donc ce que vous jugerez le plus utile; le oui et le non me sont personnellement indifférents, sauf la reconnaissance pour la seule pensée de m'y convier. S'il n'est pas nombreux, composé d'éléments neutres appartenant à toutes les classes de la population et à toutes les nuances acceptables et honorables d'opinions, sauf les blessés, n'acceptons pas. Si autrement, oui. Je vous connais et je m'en rapporte. M. Ordinaire m'écrit une lettre très-aimable à ce sujet. J'ai répondu oui avec ces conditions: Si, en un mot, ce doit être une tendance à l'unité des esprits, allons! Si scandale et division, arrêtons! Voilà l'esprit. Quant aux formes, toutes bonnes quand vous les aurez décidées. Seulement, comme je dis à M. Ordinaire: Point d'éclat, de souscriptions, d'articles, avant qu'il y ait au moins trois ou quatre cents noms à enregistrer. Un programme bien fait, délibéré entre plusieurs opinions neutres et larges, en tête de l'ouverture des listes. Enrôlons, n'excluons pas! Voilà la forme. Cela doit vous aller. J'ai devancé vos vues. J'ai envoyé le troisième volume au bureau. J'enverrai, bien entendu, tous les autres. Cela va au delà de mes rêves, il est vrai qu'ils étaient modestes: le feu est aux esprits; je suis accablé de colères, d'outrages et d'enthou- siasme. Ainsi naviguent les pauvres vérités sur l'océan des préjugés. Elles arrivent mouillées, brûlées, en débris, mais elles arrivent. La vie n'est bonne qu'à la sacrifier ainsi. On dit maintenant et unanimement merveille de vous: sagesse, fermeté, administration; tout ira bien. Parlez de moi à nos amis. Lamartine. DCCCCVII A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, 9 juin 1847. Monsieur et ami, Vous n'écrivez pas souvent, mais voici une lettre qui en vaut dix. Je comprends vos occupations par les miennes. Heureux les désoeuvrés! Je vais au ministère faire ce que vous désirez pour le Collége. Mais je vous ai écrit déjà que c'était fait et juré. Tout est, en effet, en décadence ici, et voilà pourquoi je me retire dans le silence. Le silence des hommes de véritable opposition est aussi une leçon pour le pays. Je désire que les Girondins aient aussi leur enseignement. Leur action dépasse bien mon espérance. Je suis assiégé, depuis qu'ils sont publiés, d'offres d'éditeurs pour compléter l'oeuvre. J'y suis résolu, et je pense signer un de ces jours un nouveau traité. Ce sera encore seize mois de travail à Monceau. Je comprends votre préoccupation. Quant à votre attitude envers la presse locale; silence, réserve, haute impartialité, me paraissent votre loi. Nous verrons ensemble ce qu'il y aura à résoudre en septembre. Adieu, monsieur et excellent ami. J'espère vous rejoindre avant la fin du mois. Lamartine. DCCCCVIII A monsieur Chamborre à la Grange Saint-Pierre. Paris, 10 juin 1847. Monsieur et cher confrère, Je vous remercie de votre franche et amicale explication. Je comprends votre scrupule d'opinion et votre réserve de manifestation. Je vous regretterai beaucoup comme un des hommes dont la signification politique est la plus conforme à ce que j'entends par civisme et démocratie supérieure de l'avenir. Je ne veux pas essayer de vous ramener. Mais je puis vous affirmer cependant que je ne donnerai aucune signification hostile à la plus conservatrice de vos pensées dans mes paroles. Quand on m'a parlé de ce banquet, j'ai dit tout de suite: « S'il doit désunir, non; s'il « doit unir et confondre, oui; en conséquence « tenons- le dans les limites où la littérature et la « philosophie s'unissent ou plutôt confinent à « la politique, mais sans toucher aux opinions « présentes. » J'espère qu'il gardera ce caractère, sinon dans les personnes au moins dans les paroles. Quant aux Girondins, vous les comprenez comme moi, sauf le mot sur Robespierre, qui est du récit et non une sanction de ma part, Dieu préserve! Voyez partout. Le livre est une protestation contre la prétendue nécessité du meurtre. Je vais vous revoir bientôt. Présent ou non, ce sera toujours un ami que je verrai en vous. Lamartine. DCCCCIX A monsieur Rolland Maire de Mâcon, à Néris-les-Bains. Monceau, 7 juillet 1847. Mon cher et excellent confrère et ami, Votre lettre m'a bien louché. Vous êtes admirable de fermeté et d'amitié. J'ai vu les commissaires et je les reverrai. Tout ira sagement et modérément, comme il importe. Je les ai harangués en ce sens une heure l'autre jour. Si vous revenez, revenez vers le 15, cela suffira. Pour le discours, vous les faites divinement. Un mot sur le livre qui motive la réunion et qui en est le commentaire en action. En deux minutes nous aurons couvenu de nos faits entre vous et moi. Le mien est plus difficile. Je vais m'en occuper. J'ai dicté à Champvans deux ou trois phrases qui feraient bien dans le vôtre, je vous les ferai remettre s'il les a conservées. Rien autre ici. J'aimerais bien mieux les tables dans la prairie que sur la place, mais on dit que c'est fait et trop avancé. Je ne sais. Je ne pense pas que cela passe cinq ou six cents convives, bien qu'il y ait quatorze cents inscrits, mais il manque toujours bien des hôtes à l'hospitalité du ciel ouvert. Adieu et sérieuse amitié, hommage respectueux à Mme Rolland. Lamartine. DCCCCX A monsieur Emile de Girardin 18 juillet 1847. Mon cher ami, Voici un discours (48) prononcé avec un succès fou à mon banquet de treize cents couverts et devant cinq mille auditeurs. Vous verrez qu'on peut leur parler raison. Tâchez de l'admettre, Bruys vous le porte, sauf à bien le critiquer. Adieu. Je suis seul, heureux, bien portant. Plus de discours d'un an, mais quatre chevaux et les montagnes. J'offre mes tendres respects à Judith qui a promis de prendre Saint-Point pour Béthulie. Lamartine. DCCCCXI A monsieur Dargaud 4, rue de Las Cases, Paris. Voilà. Voyez si vous pouvez avoir de la publicité à dose raisonnable à la Presse, au Siècle, au Courrier, à la Réforme? Quant aux autres, n'y comptons pas; le National, j'en suis certain, appartient à mon adversaire en histoire. Toute la politique de ce journal est grimace. Le banquet a été à la fois sublime et déplorable. Sublime par le nombre, deux mille cinq cents couverts remplis et beaucoup de refusés; on peut dire avec vérité trois mille convives, quinze cents femmes admirablement groupées, parées, enthousiastes, et deux ou trois mille spectateurs. Un spectacle comme jamais on n'en vit. Un Colisée vivant de Rome, à Mâcon, un dôme en toile de quatre arpents! Mais à la fin du dîner: un orage, foudre, éclairs, vent, langues de feu. Le dôme emporté en mille lambeaux sur les têtes, les piliers, ondoyant comme des mâts de vaisseau, près de tomber sur la foule! — Pas un mouvement de terreur, et les cris de vive Lamartine! répondant seuls, même des voix de femmes, aux coups du vent et du tonnerre. Suspension d'une heure à sa place sous la pluie diluvienne! Admirable patience! Enfin essai de discours que voici, exact mais tronqué, manqué, emporté par le vent, étouffé par le bruit des écroulements, acclamé par des milliers de voix. Puis, retraite en ordre, et pas un bruit, pas un accident, pas une Marseillaise dans les rues. Voilà. Hier on est venu à Monceau. DCCCCXII A madame la comtesse d'Agoult 1847. Madame, J'ai quitté Paris si malade que je n'ai pu vous revoir et vous remercier d'une bonté que j'apprécie tant et dont j'espère retrouver le souvenir cet automne. Je ne veux pas que vous pensiez que je l'ai quitté sans regret et sans mémoire. Voici quelques paroles (49) dont l'inspiration ne vous est pas tout à fait étrangère. Nous en causâmes un jour au coin de votre feu. Soyez assez bonne pour les lire et voir si ce n'est pas là, sauf les expressions si vulgaires, le sens à peu près de l'unité à fonder ¦dans la démocratie. Si elle se divise, elle est perdue; si elle s'unit et s'ouvre chrétiennement à tout le monde, elle triomphera. Mille respectueux hommages et, j'oserais dire, affectueux. AL. DE Lamartine. A madame la comtesse d'Agoult 1847. Madame, Oui certainement, j'accepte avec bien de la joie un commentaire de mes faibles idées écrit d'une main si délicate et si ferme. L'Allemagne et la France doivent s'entendre par leurs organes les plus spirituels et les plus élevés. Soyez nôtre ambassadrice à ce congrès des pensées du siècle. La scène du dix-neuvième siècle est en Allemagne et en France. L'Angleterre joue son drame dans le grand Orient, l'Espagne n'a jamais rien été et ne sera jamais rien, l'Italie n'est plus, à nous donc! J'ai été bien heureux de votre approbation à mes paroles de dessert. Soyez assez bonne pour dire à M. Petetin, dont j'ai oublié l'adresse, combien je suis touché de l'insertion de ce discours dans la Revue et des lignes admirables dans lesquelles il m'a encadré. Priez-le de soutenir que je ne suis pas radical, et il dira vrai. Le radicalisme est le déses- poir des idées. Je n'en serai jamais là. Mon défaut serait plutôt le trop de penchant pour être gouverné à tout prix. Le radicalisme est la calomnie du moment contre moi. Il y a des hommes qui ne veulent jamais combattre qu'au fleuret et avec un plastron sur la poitrine; ces hommes-là sont les complaisants des gouvernements et jouent à l'opposition avec tous les pouvoirs. Ils servent à faire une peur modérée aux conservateurs et à faire applaudir les ministres des beaux coups qu'on leur porte et qu'ils parent. C'est la comédie que nous voyons. Quant à moi, je ne suis pas un acteur mais un homme bien faible, mais enfin un homme qui a une volonté patiente dans la poitrine. Je suis bien content de la Revue de M. Petetin; elle se montre de plus en plus capable de gouvernement. Mais je vous parle politique, et j'aimerais mieux vous parler de vous seule et de philosophie et de poésie, et de M. Ponsard que j'ai aimé chez vous et que j'aimerai chez moi où nous parlerons de vous. Il ne me reste plus la place des cérémonies, mais celle du respectueux attachement. Lamartine. DCCCCXIV A monsieur Chamborre À la Grange Saint-Pierre. Saint-Point 1847. Monsieur et cher confrère, J'ai lu avec reconnaissance la lettre si bien sentie, si bien raisonnée de votre point de vue, que vous venez de m'adresser. Je dis reconnaissance, car on en doit aux conseils qui prouvent la confiance et l'amitié. Je suis bien loin d'aspirer à une révolution. La révolution en France n'a qu'un levier: c'est la guerre. Rendez-moi la justice de reconnaître que, dans les rangs et hors des rangs, je l'ai toujours brisé entre ses mains. Si j'avais voulu une révolution en 1838 et en 1840, je me serais joint à la coalition et j'aurais poussé à la combustion qu'une étincelle pouvait allumer. Qui est- ce qui chantait la Marseillaise alors sur le balcon de Neuilly? C'était le roi. Qui est-ce qui se dévouait à l'impopularité pour arracher la guerre des mains tremblantes mais faibles de M. Thiers? C'est moi. Souvenez-vous de cela. Je confesse encore avec vous que le progrès matériel est plus assuré par le parti conservateur que par un parti whig en France; mais il y a un progrès moral immense, obligé, nécessaire à obtenir d'ici à cinquante ans, sans quoi l'esprit humain reculera. Or, celui-là, le trône et les conservateurs d'aujourd'hui sont inhabiles à l'opérer. C'est pour celui-là que je crois désirable un mouvement plus énergique dans les organes du gouvernement en France et que j'affronte résolûment non des révolutions mais des réformes dans le jeu organique de l'opinion. Quand nous nous verrons à loisir au pied d'un arbre à Saint-Point ou à Charnay, je vous dirai quels sont ces progrès moraux et politiques auxquels un pays comme la France peut et doit se dévouer prudemment, mais résolûment, quand le moment sera propice. Or c'est pour que ce moment propice arrive que je crois devoir entretenir de mon faible souffle le feu sacré de 1789, dont les derniers charbons s'é- teindront trop sans quelques hommes comme moi pour les ranimer. Ne craignez pas l'excès d'énergie de la France à présent. Son danger n'est pas là. Craignez son sommeil trop profond, et ne vous inquiétez pas des hommes de bonne intention qui lui disent quelquefois le sursum corda! Mille affectueux compliments et attachement sincère. Lamartine. Si vous être libre un jour, je suis ici tous les jours, libre de cinq heures du soir à dix heures. Venez dîner sans façon. DCCCCXV A monsieur Dargaud Chez madame Dargaud, à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire). 2 août 1847. Nous nous décidons, madame de Lamartine et moi, à partir jeudi 5, pour Marseille, bains de mer, eaux minérales douces, peut-être Naples, Ischia, Palenne. Dans le cas où cela vous irait et vous arriverait à temps et vous sourirait, venez nous joindre à Marseille où nous serons à coup sûr au moins jusqu'au 10 et peut- être toujours. Vous achèveriez votre cure en faisant du bien à la nôtre. Je vous prêterais le peu nécessaire à ces excursions sans m'en apercevoir que par le plaisir de vous voir. Écrit en courant à Saint-Point. Lamartine. DCCCCXVI A monsieur Dargaud à Paris. Marseille, 17 août 1847. C'est plus sage de rester, puisque la mer vous a été contraire. Ici cependant c'est plus que la mer, c'est le ciel qui guérit. La saison, le firmament, le paysage, le site, l'air, sont de Naples. J'ai planté ma tente au bord d'une plage écumante, à cent pas de la vague bleue, parmi les figuiers et les oliviers. Je me crois à Ischia. Je hume la vie, et je commence à écrire la Constituante quand je puis cesser de rêver. Je n'irai pas plus loin celle année, trop pressé que je suis par les vendanges et les affaires; mais, l'année prochaine, rien ne m'arrêtera si je vis et si j'ai do l'or ou du crédit. J'espère que vous en serez, car, si j'en ai, j'en aurai pour deux. Je rajeunis ici de vingt-cinq ans; je me sens trop ardent pour mes années. Si l'on n'avait pas inventé les chiffres, je me croirais adolescent. La nature est l'éternelle source de la jeunesse, comme elle est celle de la vie. Je trouve les conseils de vos médecins trèssages: repos, rafraîchissement, air natal; mais j'y ajouterais des eaux minérales en octobre, à Aix en Savoie ou à Vichy, pour agir sur le foie qui doit, chez vous comme chez moi, avoir quelques engorgements bons à dissiper. Je connais cela par expérience. Des eaux de Sedlitz prises une fois la semaine, et peu de quinquina, très-peu, point même: voilà mon ordonnance, puis des changements d'air modérés, sans fatigue, comme SaintPoint et Monceau. Je vois que ce que vous me mandez de l'effet produit par les Girondins et par mon altitude résolue, sur les masses et sur la minorité puissante de l'Europe, est réel et universel. On m'a offert ici banquets, etc. Les ouvriers, en masse de cinq ou six mille, au seul bruit de mon arrivée, sont accourus à mon insu la nuit sous mon hôtel et m'ont offert l'hommage d'une présence silencieuse, la plus imposante que vous ayez jamais vue. La philosophie désertée et la raison humaine répudiée reconnaissent évidemment leurs amis. Nous commençons une grande bataille, la bataille de Dieu. On me l'écrit de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns, l'amour des autres. Peu importe! il faut servir notre maître et nous préparer un viatique pour notre tombeau. Dieu voudrait-il enfin s'aider lui-même à purifier son image parmi les hommes et à faire triompher sa raison sur nos sottises? Espérons, pas trop, croyons un peu, mais agissons beaucoup. Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelqu'un se brûle la main; je serai ce Mutius Scoevola de la raison humaine, s'il le faut. Je vérifierai la prédiction de Cousin. Ma femme commence à être ébranlée, étonnée et animée de notre foi. J'ai écrit dans ce sens ce matin les premiers paragraphes des Constituants. Que n'êtes-vous là pour les entendre et les amender! Mes affectueux compliments à Mme Dargaud et tristes condoléances à madame votre mère. Mes voeux à Marie Stuart et à vous. Lamartine. Adressez à M. de L. chez M. Rostand, armateur, rue Mazade, n° 14, Marseille. DCCCCXVII A monsieur Emile de Girardin (Personnelle.) Marseille, 30 août 1847. Mon cher ami, je vous adresse ci-joint une improvisation réelle, mais très-heureuse ici. sur la liberté du commerce (50). Voyez si vous pouvez lui donner les ailes de la publicité. Marseille en a été et en est encore retentissante. Je suis encore ici pour quinze ou vingt jours. Tout à vous de coeur. Lamartine. Je sais que Mme de Girardin est, comme ma femme, au sein de la mer. DCCCCXVIII A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial. Marseille, 31 août 1847. Je vous remercie de ces nouvelles meilleures. Soignez-vous avant tout, même avant la gloire. Vous savez que nous avons perdu notre ami Ronot. Cela me fait un vrai vide au coeur, comme dans le pays. J'étais venu ici pour être tranquille. Je n'ai guère de repos: banquets sur banquets. J'ai été forcé de faire sept discours la semaine dernière. Voici le plus grand, il a fait ici un fabuleux effet. C'est la ville de la liberté. L'auditoire était de douze cents personnes. On m'a escorté de rues eu rues, en foule immense, au bruit des battements de mains. La semaine prochaine, j'ai à parler aux ouvriers. Je ne travaille plus, et je souffre le martyre depuis le froid. Je repartirai du 15 au 20. A revoir alors! Mille tendresses en attendant. Voyez ce que c'est que de constituer une aristocratie viagère et des priviléges de jugement pour une partie d'un peuple! Nous revenons au XIIIe siècle en religion et en préjugés de tout genre. Les choses se brouillent en Italie; le mariage espagnol nous y mettra l'Angleterre contre nous. Ce mariage a tout perdu. Quel rôle aurait la France, sans danger en Italie, moins cette Espagne! O hommes de peu de vue! Adieu. Je vous quitte pour écrire une page ou deux d'histoire. Lamartine. DCCCCXIX A monsieur Durand Tailleur à Marseille. Marseille, 9 septembre 1847. Monsieur, Je me hâte de vous répondre. Non je ne suis pas communiste, car j'ai la conviction raisonnée que le communisme détruirait à la fois la propriété, la famille, le travail, le capital, le salaire, l'État et la population même. Soyez convaincu, Monsieur, que ce n'est pas là la vie mais le suicide du peuple. Dieu a fondé la société sur un double instinct, l'amour de soi personnifié et perpétué dans la famille, et l'amour des autres. Toute doctrine qui croit pouvoir faire autrement que Dieu, c'est- àdire se passer d'un de ces instincts, est une société qui ne pense pas mais qui rêve. Si elle oublie l'individu qui a pour condition la propriété et la famille, elle méconnaît la première loi de l'hu- manité, l'amour de soi. Si elle oublie le genre humain et le dévouement de l'individu à la masse, elle tombe dans le brutal égoïsme dont vous déplorez avec raison l'empire. C'est donc dans l'association de ces deux forces naturelles qu'est la vérité sociale. Il serait bien à déplorer que des hommes honnêtes et bien intentionnés, comme vous et vos frères, fussent fascinés par cette passion de l'impossible qu'on appelle aujourd'hui le communisme. Elle vous conduirait à contre-sens de vos pensées et des vues de Dieu. Le vrai communisme c'est une société bien organisée ayant la propriété pour richesse individuelle et pour base la famille, et l'impôt bien proportionné et bien réparti pour trésor commun de la communauté. Je vous ai dit mon avis avec la même franchise qui vous a inspiré en me le demandant. Puisset-il vous convaincre que je suis une conscience amie et non un adulateur du peuple! Lamartine. Hôtel des Empereurs. DCCCCXX A monsieur Dargaud A Paray-le-Monial. Monceau, 15 septembre 1847. Je suis de retour et fort souffrant. Le bien de l'air de la mer n'a pas duré huit jours. Dites-moi que vous êtes mieux, et venez quand vous vous en sentirez la force, le bien-être et le loisir. Nous sommes seuls et à Monceau. Je suis dans la douleur de la perte de mon vieil ami Ronot. Il y a des affections qui paraissent des plaisanteries parce qu'elles badinent toujours, et qui sont au fond de sérieuses tendresses quand l'objet en est évanoui. Tels étaient pour moi Circaud et Ronot, ils m'ont fait autant gémir après leur perte que sourire pendant leur vie. Mâcon en est triste. Quant à moi, je suis vraiment morose, je ne puis pas travailler. Je vais l'essayer mais sans succès, je crois. Ayez plus de verve, et donnez-nous une Clytemnestre catholique en demi-teinte et au clair obscur. Adieu et tout à vous. Mes affectueux compliments à mesdames Dargaud. Lamartine. DCCCCXXI A madame de Girardin Paris. Mâcon, 22 septembre 1847. Me voilà de retour, et vous aussi, dit-on: vous, des flots verts, et moi, des flots bleus de la mer. En êtes-vous revenue mieux portante? J'en reviens, moi, plus souffrant de rhumatismes nerveux que jamais, et madame de Lamartine encore plus que moi. O années de gloriole et de gémissements comme toutes nos années! Me voici à Monceau pour trois mois. Venez-y donc. Nous causerons. C'est une consolation de l'oisiveté où la fortune (un des noms de la Providence) nous garrotte. Voici un discours (51) que j'ai improvisé hier en arrivant à une réunion agricole qui avait groupé à Mâcon un millier de fanatiques des fleurs et des fruits. Tout le monde a pleuré, et je pleure presque moi-même en le lisant ce matin à froid dans ce journal. Voyez si cela peut faire lignes dans une page vide de la Presse; mais sans que j'y tienne du tout. J'en ai envoyé un plus sérieux à M. de Girardin sur le commerce de Marseille. J'ai été reçu là-bas et partout comme un être amphibie, entre les dieux d'autrefois et l'homme, un personnage mythologique. La foule s'attache de plus en plus à mes pas, mais je ne fais pas de miracles. Je m'ennuie et la France aussi. Ce paysci veut des idoles et ne veut pas d'hommes d'État. Voilà encore pour vous ces deux ou trois discours de Marseille (52). Adieu. Je vous quitte pour me jeter au bain et essuyer la poussière des assemblées publiques. Ensuite à cheval dans mes vignes! Je nage dans le vin. J'en ai vendu hier pour 40,000 francs, un tiers seulement à peu près de ma récolte probable. Dites à M. de Girardin que je suis honnête homme, que je tiendrai, s'il l'exige, parole, comme je le dois, pour les Confidences, mais que, s'il les veut à cette heure, je suis décidé à me retirer de la Chambre; car, si je parais comme homme de lettres et homme sensible, je suis perdu sans ressources comme homme politique. Ainsi est faite notre aimable et jalouse patrie. Il faut la prendre comme elle est. Ceci est sérieux. Qu'il combine, qu'il arrange, qu'il modifie, j'indemniserai en argent d'abord le journal, en autres natures de publications dans la Presse, en tragédies inédites, en je ne sais quoi. Je viens de rompre mon traité pour l'Assemblée constituante (histoire) et de rentrer dans ma liberté à cet égard. Diteslui de m'écrire dès qu'il pourra ou de venir avec vous nous voir. Nous sommes tout seuls et tous malades. Adieu encore et mille tendresses invétérées. DCCCCXXII A monsieur Guichard de Bienassis à Bienassis. Monceau, 5 octobre 1847. Mon cher ami, J'adresse aujourd'hui la cassette contenant les Girondins qui t'étaient destinés, tout simplement par la diligence, à Crémieu. Tu la feras retirer du bureau. Le port est franc. Elle est enregistrée et ne peut s'égarer ainsi. Je ne connais personne à Lyon. Nous sommes désolés des obstacles qui te retiennent. Les miens cèderont peut-être à la fin du mois à l'extrême désir de revoir les habitants et les pavillons de Bienassis restés debout et amis pendant que tout croule ou passe sur les bords de notre existence: Je tâche pour cela de me dispenser d'une foule de requêtes pressantes et passionnées pour aller présider des banquets aux quatre extrémités de l'empire. Le rôle de courrier national ne me convient pas. Je voudrais m'en tenir à Mâcon où je ne puis rien refuser et aux villes où je réside par hasard. Encore ai-je refusé Marseille et Bordeaux obstinément. Mais je crains d'être obligé d'assister à Châlon et Autun, villes du département, qui m'envoient des députations ad hoc. Si j'y échappe, tu me verras inopinément arriver. Lisez des Girondins avec indulgence, c'est faillite, et c'est franc. Tu m'en diras à loisir ton avis sincère. Le public, tout en me maudissant un peu, me dit le sien en en achetant vingt-cinq mille exemplaires. Mes libraires m'écrivent pour m'en demander d'autres en m'offrant juste le double de ce qu'ils m'ont donné par volume. Mais je n'ai ni force, ni loisir, ni santé en ce moment, mes rhumatismes me consument. Adieu. Aimons-nous et écrivons-nous. Lamartine. DCCCCXXIII A monsieur de Girardin Monceau, 9 novembre 1847. Je vous remercie de coeur de l'insertion des articles. J'enfais encore, mais je ne les adresse plus. C'est pour la localité et pour soutenir le Bien public quelques jours. Je fais des prières pour le succès de Cléopâtre, demain. C'est plus que des voeux, dites-le à Mme de Girardin. Je parlerai, je pense, souvent cet hiver, si je ne suis pas trop malade et le pays trop sourd. Je travaille aux Confidences, presque finies dans huit jours. On me dit que rien de moi ne vaut cela, surtout ce que j'en écris en ce moment. J'aime à le croire. Il y aura, je crois, au delà de ce que je vous ai promis, de quoi faire en tout deux petits rares volumes de poche. Il faudra nous entendre pour cela, pour le nombre de pages et le prix, si vous les prenez pour quelque chose. Si vous ne les prenez pas pour que je fasse coïncider mon volume avec le vôtre, nous avons le temps d'y penser. J'écris toujours. Adieu, souhaits et amitié. Lamartine. DCCCCXXIV A madame de Girardin Paris. Monceau, 18 novembre 1847. Nous attendions, comme dans la coulisse, le succès de Cléopâtre. Vous savez que je n'en doutais plus depuis Saint-Point. Il dépasse tout ce qui s'est vu. La France, même jalouse, paraît unanime. Un coeur se mêle à toutes ces voix, c'est le mien, ou plutôt c'est le nôtre, car tout Mâcon est enthousiasmé. On sait que cet enthousiasme a son écho à Saint-Point. Soyez sinon heureuse au moins glorieuse. Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Vittoria Colonna à qui vous ressemblez de traits, de génie, et, je crois aussi, d'héroïsme. Nous avons eu hier ici trente personnes à dîner et à coucher, d'Italie, d'Angleterre, de Paris, de partout: les Marcellus, Ronchaud, Granet, Ponsard, etc. Ce n'était qu'un cri. Adieu. Reposez-vous et jouissez pendant que nous battons des mains. Moi, j'écris dans la nuit un petit livre intitulée Raphaël, ou pages d'amour. Je vous le lirai. Toute la famille est à vous. DCCCCXXV A monsieur de Girardin Monceau. 5 décembre 1847. Mon cher ami, J'ai les quatre cents et tant de pages presque copiées pour le premier volume de la Presse. Ce que j'écris à présent ne paraîtrait pas convenablement sous le titre de Confidences, qui avouerait une page de ma propre vie; cela s'appelle Raphaël, pages de la vingtième année. Je finis le tout demain ou après demain. Je suis loin de rien reprocher en généreux procédé à la Presse. Je lui en témoignerai en vous ma reconnaissance toute ma vie. Je trouve le prix offert plus que suffisant, mais ce volume tout intime et passionné jusqu'à la moelle ne saurait paraître au trop grand jour du feuilleton. Je l'imprimerai à mes frais, je pense, à petit nombre d'exemplaires, et puis je verrai. Encore quinze jours de travail littéraire pour vivre, et puis je n'aurai plus l'esprit qu'à la politique. Les banquets m'obsèdent. J'en ai juste quarante sur ma table ce matin. Ne trouvez-vous pas qu'un isolé auquel tous les départements de son pays s'adressent pour les présider n'est pas si isolé qu'on le proclame? Nul ne sait de combien de milliers d'âmes se multiplierait cet isolement si je voulais dire le mot du ralliement. Nous avons lu Cléopâtre. Nous sommes ravis. J'ai écrit à Mme de Girardin. J'ai affranchi. N'at-elle rien reçu? Au reste j'ai triomphé quelquefois, et je connais les lendemains de gloire. Qu'elle n'écrive donc pas, mais qu'elle sache qu'on applaudit à Monceau comme à Paris. Lamartine. DCCCCXXVI A monsieur Emile de Girardin Paris. Monceau, décembre 1847. Mon cher ami, J'ai fini ce matin mon volume intitulé Raphaël. Je vous pose une question dans votre intérêt. Voulez-vous que je le fasse paraître avant que la Presse n'imprime les Confidences? Voici pourquoi: c'est un roman ou une page plutôt de sentiment plus passionné qu'un premier volume de choses d'enfance et de fleur de jeunesse. Cela exciterait, selon moi, un vif désir de connaître les commencements de cette même nature. Les Confidences, un peu juvéniles, y gagneraient par le reflet. Je ne ferai au reste que ce que vous aurez jugé le mieux, et je ne mettrai pas un autre intérêt en travers du vôtre avant que la Presse soit bien en cours de feuilletons. Mais je vous répète que je croirais peut-être la publication de Raphaël une bonne préface utile à tous deux. Réfléchissez et prononcez. Imprimez à mes frais cette page. A vous de coeur. Lamartine. DCCCCXXVII A monsieur de Girardin Décembre 1847. Mon cher ami, Je ne serai guère à Paris que les premiers jours de janvier. Je finis les Confidences qui vous sont destinées. Je relis, je déchire, j'ajoute. Il me faut huit ou dix jours. Si nous étions à Paris, nous aurions pu commencer la publication des feuilletons, mais d'ici, impossible. Nous nous entendrons en arrivant sur le moment. Raphaël a trois cents et tant de pages. Il est fini et copié. Je vous obéis, bien que je ne trouve pas l'opinion de Huber- Saladin et de Cabarrus très-fondée. Le vrai était selon moi: le plus intéressant le premier pour allécher au moins intéressant. Je crois que la Presse y aurait gagné. Du reste ici il y a désabonnement en masse aux autres journaux pour s'abonner ou se disposer à s'abonner à la Presse. Je l'ai appris hier de sept ou huit côtés. Je n'ai rien qui me presse beaucoup pour la publication de Raphaël. Je crois qu'en le gardant je ferai cent cinquante mille francs en six ans pour payer une grosse dette qui me pèse et qui me gêne. Peut-être me trompé-je, mais un billet à la loterie vaut plus pour le joueur que le chiffre du numéro. Que devient la politique? Depuis le mariage espagnol, sur lequel nous sommes malheureusement en dissentiment, il n'y a plus de diplomatie possible que la guerre sans fruit ou la honte. Nous irons de mal en pis dehors, soyez en sûr. Je vous le prouverai mathématiquement. Lisez un petit article de moi de ce matin dans le Bien public, intitulé le Banquet de Châlon. Je ne demande pas la reproduction, c'est trop vert contre l'opposition Barrot-Thiers. Lamartine. DCCCCXXVIII Au marquis de la Grange Saint-Point, 12 décembre 1847. Mon cher ami, Un seul mot. Je ne savais plus où vous prendre. Enfin vous voilà tranquille, riche et sûr d'un bel avenir dans vos champs. Dieu soit loué! Quant à la gêne présente, il ne faut pas plaindre les fers d'un cheval que Dieu nous a donné. Que diriez-vous donc si vous étiez comme moi occupé à payer, en travaillant, le poids énorme de sept cent mille francs? J'en paie deux cent mille ces trois mois-ci. Aussi je me lève avant le jour, et je travaille. Je viens d'écrire un volume dont madame de la Grange pleurera, je crois. Je publierai cela en mars. Cela s'appelle: Raphaël, pages de la vingtième année; c'est du Werther. Je ne sais quand je pourrai démarrer. J'ai tant d'affaires! Je ne trouve pas à vendre tous mes vins, et j'en ai promis le prix. Je crois pour le 8 janvier être auprès de vous. Nous causerons alors. La politique est à mille lieues de moi en ce moment. Outinam! c'est-à-dire j'aimerais bien à être libre pour en faire. Mais il faut payer d'abord, parler après. M. Guizot persévère à n'y voir que du bleu en Suisse et partout. L'orgueil perdra cet homme. Vogue la galère! peu m'importe qui viendra après! Ma femme a la grippe, moi un peu de fièvre. La fatigue me mine, mais il faut aller. Heureux paresseux que je vous envie! Adieu. Amitiés, respects tendres autour de vous. Lamartine. Annee 1848 DCCCCXXIX A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, janvier 1848. Mon cher ami, Je n'ai qu'un moment pour vous remercier de vos deux lettres, de vos excellents articles et de vos tribulations pour le journal. Faites-en seul la politique en peu de lignes jusqu'à ce que l'excellent M. Guyard soit au couraut des lieux et des choses; Champvans fera le reste. Ma femme va vous envoyer, pour l'oeuvre de madame Rolland, un buste en marbre de moi. Je vous envoie ci-joint mille francs pour mon quatrième paiement du Bien public. Renvoyezmoi bien la quittance, il faut être en règle avec ce désordre. Surveillez nos finances. Les miennes, comme celles de Paris, sont au plus bas; on ne trouve pas d'argent. L'adresse se traîne. Je pense que je parlerai dans les affaires étrangères et dans les banquets (53). Mais je ne répondrai pas du tout à Montalembert, comme on le croit, ce serait déplacé. Il s'agit d'idées et non de moi et de mon livre. Les Girondins font de plus en plus rage. J'en ai reçu trois traductions cette semaine de tous pays. Ils se vendent plus que l'année dernière encore. Adieu, écrivez souvent. Lamartine. DCCCCXXX A monsieur Henri de Lacretelle Au château de Cormatin par Saint-Gengoux (Saône-et-Loire). Paris, 20 février 1848. Je vous crie merci et courage, du milieu des flots déchaînés et la main tremblante d'une improvisation (54) que je viens de faire à la réunion générale de l'opposition démoralisée par un discours de Berryer et autres. J'ai tout raffermi en dix minutes. Tout le monde me crie que jamais je n'ai parlé ainsi. Adieu, écrivez-moi souvent. J'ai besoin de votre coeur. Cela ne fait qu'un, mais cela vaut mille. Lamartine. DCCCCXXXI A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, 21 février 1848. Mon cher ami, Voici d'abord deux lettres. J'écris aux deux mêmes personnes aujourd'hui. Ces lettres ne seront qu'un second passeport. De plus le prince de Syracuse, frère du roi, et le général Pepe avec qui je suis en confidence ici, partiront bientôt, et je vous remettrai une introduction pour eux à Naples. Nous sommes à la bouche du canon. Hier il y a eu une dernière réunion des oppositions. Entre nous, Thiers a disparu ainsi que Rémusat et Malleville, etc. (et Chapuys aussi, dit-on, mais il se repentira peut-être). La démoralisation était au camp; Berryer venait de l'achever avec les légitimistes en parlant bien et en concluant à se retirer. On m'a conjuré de lui répondre. Je l'ai fait dans une improvisation de vingt minutes, telle que tout s'est raffermi comme au feu. Jamais encore ma faible parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi est du sucre et du miel auprès de cette poudre. Les acclamations ont été unanimes. On n'a parlé que de cette scène tout le jour à la Chambre. Après demain nous serons peut-être au feu. J'ai dit: «Vous nous parlez de baïonnettes? Sachez que c'est le moyen de nous enlever notre sangfroid et de nous tenter par le péril. Quant à moi, je le dis tout haut, s'il y a dès balles dans les fusils, il faudra que les balles brisent ma poitrine pour en arracher le droit de mon pays. » Adieu et amitié. Lamartine. Je suis heureux du rétablissement de M. Garnier. Dites-lui tout cela ainsi qu'à nos amis. Vous pouvez citer ma phrase. DCCCCXXXII A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, février 1848. Mon cher Rolland, Ce matin on croyait tout fini. A dix heures tout a repris. La garde nationale, enfin convoquée, a tourné contre le ministère et fraternise avec les troupes. Les gardes nationaux ont marché pour nous présenter des pétitions. Je me préparais à les soutenir, quand M. Guizot est monté confus à la tribune et a annoncé que le roi dissolvait son cabinet et que M. Molé était chargé de recomposer. Un bravo unanime des tribunes et de la Chambre a accueilli cette capitulation. Les gardes nationaux crient Vive la réforme! partout. Les combattants du centre de Paris continuent le feu; ils sont trois cents au plus. Mais tout s'apaisera-t-il par la chute du ministère? On ne le sait pas, bien qu'on le pré- sume. La garde nationale s'en contentera, les combattants peut- être non. Dans ce cas les troupes, démoralisées parla défection de la garde nationale, voudront-elles se battre? ou bien la garde nationale seule suffira-t-elle? voilà la question. En tous cas c'est un 20 juin. C'est un roi de Naples, à Paris, rendant les armes à son peuple. L'avenir va se dérouler; on espère un calme momentané au moins. Tout le monde maintenant me félicite d'avoir tenu bon pour la grande manifestation désarmée et nationale du banquet. Le ministère serait tombé, mais le sang n'eût pas coulé, et la monarchie n'eût pas eu la honte et la faiblesse de rendre l'épée, au plus fort d'un combat suscité odieusement par elle. Voilà tout pour ce soir. Mettez cette lettre en prose, et insérez- la vile comme d'une autre main. Communiquez-la ce soir chez madame de Cessia pour calmer les inquiétudes. Nous avons fait par notre fermeté, je dis nous dix- huit, de grands pas dans l'estime des masses à Paris. Je suis noyé de lettres. Lamartine. DCCCCXXXIII A monsieur de Champvans Mâcon. Paris, 28 février 1848. Mon cher Champvans, que devenez-vous donc? Nous voilà à bord, nous triomphons partout. Vous avez bien combattu, venez donc! Lamartine. DCCCCXXXIV A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, février 1848. Mon cher Rolland, Ma femme me montre votre belle exclamation. Mon coeur y répond. Quel siècle en quatre ou cinq jours! quelles nuits! quel peuple! quelles scènes! Aujourd'hui, à l'exception d'une petite fraction sectaire et ambitieuse qui remue sourdement les communistes et qui pourra faire heurter quelques colonnes contre la masse entière de toutes les classes de Paris, tout est gagné. La République nouvelle, pure, sainte. immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande, est fondée. On dit que votre conduite est admirable, cela ne m'étonne pas. Venez vile à l'Assemblée nationale, à moins que vous n'aimiez mieux autre chose ici, en ce cas parlez. Adieu et amitié. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je n'ai plus une minute. Je vous écris en conseil entre deux questions. Adieu. Aimez-nous et priez pour nous! Lamartine. DCCCCXXXV A monsieur Rocher Paris, 5 mars 1848. Mon cher ami. C'est un accent de rossignol au milieu d'une nuit dorage que votre mot d'amitié dans ce tourbillon . Nous avons à traverser maintenant une crise financière de six semaines, après laquelle tout ira bien. La France est sublime de haut en bas! Je ne suis rien qu'un Curtius qui veut lui fermer l'abîme. Aimez-moi, et priez pour moi. Excepté le trésor, pour six semaines, tout va merveilleusement. Dieu s'en mêle. Les affaires étrangères n'étaient pas plus assurées après Austerlitz. Austerlitz. aurons un système français au lieu de l'isolement. Adieu et coeur. Lamartine. DCCCCXXXVI A monsieur Emile de Girardin 11 mars 1848. Mon cher ami, Vous venez de faire un beau trait de plus dans votre vie, en remettant par un tact désintéressé et tout patriotique l'impression des Confidences que je tenais prêtes quand même, comme je le devais. Vous ne pouvez douter de la nature du sentiment qu'un pareil procédé me fait éprouver. Je saisis une minute pour vous le dire. Faites-moi savoir quel est votre notaire, chez lequel j'enverrai déposer le manuscrit, si vous ne le voulez pas chez vous-même. Tout est prêt. La ligne politique que nous suivons se rapproche et se confond de nouveau heureusement depuis quelques jours. Ne tirez pas trop par l'habit un gouvernement qui est encore en face de grandes difficultés et de grands périls. Il n'a qu'une force prêtée et toute morale, et il ne l'emploie en majorité qu'à remettre dans quelques semaines le pays à lui-même dans des conditions d'ordre, de paix, et surtout d'indépendance assurée et matérielle à l'Assemblée nationale. Tout va mieux du reste depuis deux jours. Mais vous saurez nos rudes heures plus tard. Adieu. Amitié et reconnaissance. Lamartine. VI. 20 306: DCCCCXXXVII A monsieur de Champvans Paris, 22 mars 1848. Pour vous seul. Mon cher Champvans, Cela va divinement où vous êtes. J'ai lu vos actes et vos paroles: c'est la ligne. Ici nous avons le monde pour nous. Vous voyez comme ma politique de paix a entraîné le monde à nous. Au dedans le même principe aurait les mêmes effets. Entre nous: nous sommes ici sur le volcan, pas sûrs d'une heure seulement. La masse est admirable. Le venin est dans quelques têtes; mais il n'y a plus de force publique pendant vingt-cinq jours. Rien que nos poitrines! Jamais on n'a rien vu de pareil. Quelques clubs agitent et rassemblent sans dire le vrai mot. Ils ont délibéré de décimer le gouvernement provisoire. Ils me remettent à la tête encore. Mais, si cela avait lieu, je ne pourrais pas, le gouvernement est indivisible. Au reste tout va bien, à part cela. Pressez, pressez l'Assemblée nationale! Il n'y a de salut et de force que là. Elle sera immense et inviolable. Deux cent mille hommes de garde nationale seront habillés et armés alors. En ce moment la garde nationale est évanouie. Lamartine. DCCCCXXXVIII A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, mars 1848. Mon cher Rolland. Soyez assez bon pour dire de ma part ou même pour faire inscrire dans les journaux de Mâcon ceci: « M. de Lamartine écrit qu'il souscrira pour cinq mille francs au comptoir d'escompte de commerce de Mâcon, si on fonde, comme il le désire, un établissement de ce genre à Mâcon. « M. de Lamartine nous envoie en outre deux mille francs qu'il nous chargé d'offrir de sa part au bureau de bienfaisance pour donner du travail pendant la crise actuelle aux ouvriers de Mâcon. » Ci-joint les deux mille francs. Tout paraît s'améliorer ici. Nous commençons à avoir un noyau de force exécutive et défensive dans la garde mobile que j'ai fait créer le 24, avec le pressentiment que ce serait le germe de notre ordre public pendant les premiers jours difficiles. Nous en avons dix mille armés déjà et bons. Dans huit jours la garde nationale sera ressuscitée et unifiée, je l'espère, et alors je serai plus en repos de jour et de nuit. L'affection qu'on me montre ici et par toute la France est immense et croissante. Nos succès de dehors n'y nuisent pas. Dieu m'aide aux affaires étrangères, mais les hommes voudraient bien me les gâter. Je n'y consentirai pas, pas plus qu'à la dictature démagogique qu'on voulait prendre, il y a vingt jours, à Paris. La République doit être nationale. Adieu. Donnez de mes nouvelles à mes nièces. Lamartine. DCCCCXXXIX Ministère des affaires étrangères (Cabinet). A monsieur Henri de Lacretelle 1er avril 1848. Mon cher ami, On dit que vous ne serez pas nommé à l'Assemblée, est-ce vrai? Si c'est ainsi, je vous donnerais de mes doubles nominations. Autrement, voudriez-vous entrer dans la diplomatie? J'aurais des choses charmantes à vous offrir. Votre réponse! Nous sommes sur un volcan. Dieu seul et notre dévouement nous sauvent. Passerons-nous ces quatorze jours sans autre force que nos poitrines? Le peuple en masse est sublime d'affection pour nous. Chaque soir je refuse des milliers de volontaires des quartiers éloignés et des faubourgs pour me garder. Vous voyez comme vont nos affaires étrangères, et vous ne voyez pas tout. Je reste pour empêcher qu'on ne nous les altère par une politique insensée au dehors. Priez pour nous, comme nous pensons sans cesse à vous et à nos amis de là-bas! Lamartine. DCCCCXL A madame la comtesse d'Agoult Paris, avril 1848. Madame, Je suis bien fier d'un pareil aide de camp dans la campagne que nous faisons pour la liberté et pour l'esprit humain. Je connais les faits de l'armée, et je les combats de toutes mes forces. Quant à Lyon, j'y envoie. Dans deux jours je serai libre d'aller dîner avec notre prophète (55) que je vénère autant que je l'aime et que l'événement relève à sa hauteur divine. Lamartine. DCCCCXLI A monsieur Rolland Maire de Mâcon. Paris, 1848 Je reçois votre complainte, mon cher ami. Tout cela est fondé, excepté les 45 centimes. Mais tout cela disparaîtra comme l'écume après le calme. Le calme et la force sont enfin créés dans leurs éléments. Paris est organisé contre ses désorganisateurs. Nous sommes encore faibles, mais l'Assemblée nationale aura trente millions de fois notre force. Son indépendance est assurée. Elle aura les troupes, vingt mille, ma garde mobile, vingt mille, et deux cent mille gardes nationaux, peuple et riches ne faisant qu'un. Un peu de patience! J'ai passé de mauvais jours, j'en ai encore à passer; mais vous, c'est-à-dire la France, vous êtes sauvés. Amitiés à tous. Lamartine. DCCCCXLII A madame de Girardin Mai 1848. J'ai été bien affligé de ce que vous ayez si mal compris et si mal accueilli la démarche toute de tendre intérêt de Mme de Lamartine. Vous ne vous doutez, ni vous ni votre mari, de la réalité des choses et des efforts surhumains faits par quelques hommes pour sauver tout et vous-mêmes. Vous êtes injuste, et vous le saurez plus tard. M. de Girardin ne comprend pas le moment. L'opposition qu'il fait en termes cruels n'est pas à son heure. Le pays est susceptible parce qu'il est sans force encore, excepté celle de quelques poitrines en avant. Conseillez-lui de se contenir. Dès que le pouvoir de la République sera créé et soutenu régulièrement, l'opposition ne s'effarouchera plus. Mais à présent, au dedans comme au dehors, la colère ne vaut rien. Je vous le dis, non en gouvernant mais en ami quand même. Bonne volonté de tous pendant dix-sept jours encore, et tout sera sauvé. Mais s'il n'aide pas à passer ces dix-sept jours, tant pis pour tout le monde! Ne croyez pas, du reste, que j'implore une cessation de feu pour le gouvernement. Ce n'est pas ma pensée. Mais je vous parle au nom de la société en péril et de circonstances qui vous sont inconnues, mais qui sont graves. N'y voyez que de l'amitié et point de faiblesse. DCCCCXLIII A monsieur de Champvans à Bourg. Paris., 28 mai 1848. Mon cher ami, Restez sans hésiter. Petétin est excellent et ne vous troublera en rien. Il me le dit. Tout va ici sur la pointe d'une aiguille pendant dix-huit jours encore. Mais après, si nous atteignons ce terme, sachez que tout ira bien. L'Europe sera à nous. Nos frontières élargies, l'argent reparaîtra. Mais il est bien plus difficile de vivre dixhuit jours qu'un siècle. Tous les rapports sur vous et vos actes son parfaits. Mes compliments. Lamartine. Vive la République! DCCCCXLIV A madame la comtesse d'Agoult 1848. Madame, Je lis la très-belle lettre du Courrier. J'ai été bien fier de l'adresse et de la signature. L'amitié ne peut jamais rester anonyme, car il ne faut pas que la reconnaissance le soit. Je vous ai répondu hier à la tribune en pensant à vous que j'avais vue parmi les spectateurs. Je n'ai pas combattu sans hésitation votre pensée, mais il faut avoir la logique héroïque: affronter en face les périls, c'est les vaincre à moitié. J'irai, quand vous voudrez, en causer avec vous et le grand prophète Lamennais que je révère et que j'aime malgré son égarement d'illusion. Lamartine. DCCCCXLV A monsieur Henri de Lacretelle Au château de Cormatin. Paris, 6 août 1848. J'ai reçu la lettre, mais pas l'article. Envoyez-lemoi donc. Rien ne m'étonne de votre amitié, elle est ma consolation dans toutes mes peines. Vous seriez mon saint Jean, si j'étais une incarnation; je ne suis que l'incarnation d'un coeur qui vous aime, vous et tout le château de Cormatin et toute la chaumière littéraire de Belair. Je n'ai pas peur des discussions. Je ne les redoute que pour la paix publique. On me revient trop. Comprenez le mol: je ne veux pas du trop en fait de république de six mois. Tout va bien, sauf l'enquête, machine infernale de 1848. Je lâcherai d'étouffer la mèche un de ces jours. Je veux la paix! Je voudrai la paix, je mettrai la paix dans la République, ou j'y périrai. La concorde est nécessaire à la Constitution. J'irai vous revoir bientôt. Finissez le Bien public. Je vous aiderai de quelques mille francs dès que j'en aurai. J'en cherche partout. Les éditeurs commencent à se hasarder dans la rue. Hier j'ai étrenné de quatre mille francs pour une lettre que vous lirez bientôt. Elle me fait vivre un mois, et Champvans par-dessus. Adieu. Je baise l'ombre des cheveux cendrés d'une tête qui vous est chère. Dites-le-lui, et consolez-moi en m'écrivant. Lamartine. DCCCCXLVI A madame de Girardin 3 septembre 1848. J'ai lu, comme tout le monde, le Courrier, mais j'y ai reconnu, plus que tout le monde, un signe de plume qui veut dire tendre et ancienne amitié. La mienne y répond d'un signe aussi d'attachement et de reconnaissance bien arriérés. Il m'en coûte beaucoup de ne pas aller vous répondre de vive voix. Mais la République est si jalouse qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit non de la République mais des républicains. A d'autres jours donc! et j'espère qu'ils se lèveront bientôt. La République une fois tranquille, j'espère qu'elle ne mettra plus sa main entre les coeurs. En attendant, mille tendresses jamais une minute altérées. DCCCCXLVII A monsieur Henri de Lacretelle Au château de Cormatin. Paris, 11 septembre 1848. Un mot de vous me remonte le coeur. Hélas! il est si bas en ce moment. Je vous remercie de m'avoir lu (56). Ce n'était pas écrit pour vous, mais pour le vulgus qu'Horace méprisait parce qu'il n'était que poëte, et que je sers en le jugeant parce que je suis homme d'État républicain. Vous aurez lu sans doute, depuis, mon improvisation (57) contre les matérialistes, à propos de la Constitution sans âme qu'ils voulaient nous donner. Elle a eu un effet que je ne puis vous décrire et que vous ne pourrez comprendre en la lisant à froid. Je suis dans la solitude. Les esprits me reviennent un à un, comme les oiseaux sur l'arbre qui a été frappé de la foudre. Je ne les rappelle pas. Je ne les désire pas, Dieu m'en préserve! On ne franchit pas deux fois, sans tomber au.milieu de l'abîme, des trois mois de février au 11 mai. Que Dieu en charge quelque autre! J'écris un peu, pour vivre en 1849. Viendrezvous cet hiver? Je ne sais si j'irai à Mâcon. Cela dépend des événements. Tout va bien du reste et reprend à la vie commerciale. Ne me faites pas d'ovation, si je rentre. Cela n'irait pas aux jours et à l'homme. Oubliez-moi et excusez-moi, comme disent les finals espagnols. Que je vous voie, vous et quelques amis, venir à travers le brouillard dans l'avenue de Monceau, ce sera assez. Mille respects à côté de vous; à vous amitié éternelle. Lamartine. L'élection est un bon augure. Il faudra la monter pas à pas. Je voudrais en redescendre. DCCCCXLVIII A monsieur le comte de Circourt A Berlin. Paris. Mon cher Circourt, j'ai lu attentivement votre lettre. J'honore le sentiment d'amicale sévérité qui l'a dictée, mais je n'acquiesce à aucune des considérations qu'elle contient. C'est le catalogue de tous les reproches injustes et de toutes les accusations aveugles ou habiles que le parti de juillet déconcerté porte contre moi. On me revient déjà de tous les côtés en France, et, si je voulais, je serais dans huit jours beaucoup plus populaire que le 25 février. Il y a du remords dans le sentiment qui ramène le peuple vers moi, et le remords est passionné, mais je ne veux pas de cette dangereuse faveur. Je prie Dieu de ne pas me charger de faire franchir une seconde fois l'abîme d'un interrègne à un peuple: je tomberais au milieu, au lieu de ne tomber que sur l'autre bord et après avoir tout sauvé. Ma politique, en apparence téméraire en Italie, était une extrême prudence. La paix et Milan seraient déjà conquis; la dignité souffrante de la République n'aurait pas réagi contre le gouvernement; la République aurait eu son geste. Vous lui donnez le geste de M. Guizot, c'est un contresens. Tout va assez bien du reste ici. Je soutiens le gouvernement, sans rancune. J'aime le général Cavaignac, homme du moment, licteur nécessaire de la République. Je lui donnerai ma voix et beaucoup d'autres pour la présidence contre moimême. Je n'ai pas un atome d'ambition. Je recommence à parler à l'Assemblée avec un immense applaudissement. Quelquefois on ne me connaît pas bien, on me craint un peu, on me méprise un peu comme homme d'État, mais on n'est pas bien sûr de son mépris, et au fond l'amour revient sur le coeur. Les départements sont à cet égard plus avancés que Paris. Si l'on nommait le président par le pays, et seulement dans deux mois, je serais nommé, soyez-en certain. Mais on a la fausse idée de le nommer par la Chambre. Je combattrai cette faiblesse. Adieu. Comptez sur la paix, ne craignez rien pour la propriété, et jugez-moi mieux que mes ennemis. Je n'ai pas de rapport avec Bastide, à cause de vous. Lamartine. J'ai 6,000 francs à votre disposition pour le mois perdu. Vous serez réemployé en grand à votre heure. Il n'y a pas de mal à votre absence. DCCCCXLIX A monsieur le comte de Circourt Mon cher Circourt, Jamais mes opinions ne descendent dans mon coeur. Je suppose qu'il en est de même chez vous. Ne croyez donc pas que j'attache à notre dissentiment présent aucune importance pour nos sentiments mutuels. Vous ne répondez pas de la République à l'avenir. J'en réponds moi, je dois donc voir plus clairement ce qui l'agite ou la menace. La coalition perverse et stupide des Thiers et des Cavaignac la perd. Voyez les journaux anglais. Laissezmoi donc protester et gémir. Je ne vous en suis pas moins attaché. Vous aimez l'ordre social, il n'a plus d'autre rempart que la République modérée et constituée. Ce rempart renversé, vous allez aux partis extrê- mes, une dictature ou une Convention. Voilà l'alternative posée par vos amis et par les miens. J'aime mieux mourir seul que de triompher en pareille compagnie. Lamartine. DCCCCL A monsieur Charles Alexandre A Morlaix. 21 septembre 1848. Monsieur et ami, Votre lettre est un hymne de l'amitié et non de la justice. Comme la coupe penche vers l'injustice, vous la faites déborder de bienveillance en la redressant. Je vous aime trop pour vous remercier, je veux vous dire seulement: J'ai lu, j'ai senti, j'ai joui de me savoir dans de jeunes âmes un miroir magique de sympathie et de dévouement. Quand je dis dévouement, je n'en usurpe rien pour moi, j'entends la consécration' au bien que nous recherchons tous. Notre ami Dargaud est en Ecosse. Je l'attends bientôt pour lui parler de vous et lui communiquer ces belles pages. La République est dans les vagissements de l'enfance la plus périlleuse. Serait-elle née avant terme? Il dépend de nous de la fortifier et de la léguer à nos enfants. Mais le peuple de Paris, si admirable sous ma main pendant quatre mois, est devenu bien fou et bien tumultueux depuis qu'il a un souverain légitime dans la représentation nationale. Je ne crois plus, pour le sauver de ses folies, qu'à la Providence, cette politique infaillible qui corrige nos faiblesses, répare nos fautes et nous pousse au salut souvent par la rude main des difficultés extrêmes. J'ai vu M. votre père. J'ai été touché et convaincu par une de ses conversations. Lamartine. DCCCCLI A monsieur Henri de Lacretelle Au château de Cormatin. Neuilly, 14 octobre 1848. Le soleil n'est plus sur votre vallon. Mais vous l'avez au coin de votre feu. Il réchauffe vos pieds, et un autre joli soleil vivant, votre coeur. Je pars lundi, au moins je l'espère. Venez à Monceau. Je vous parlerai à fond. Je ne désire pas le poste suprême. J'en ai horreur. Mais je l'accepterais, comme j'ai accepté l'Hôtel de ville et sa roche Tarpéienne. Je ne sais pourtant si la crise ministérielle ne me forcera pas à rester. J'espère que non. Je serai avec vous plus d'un mois. Je ne veux, à aucun prix, aucun bruit ni ovation. Ce serait mauvais et bête. Répandez-le beaucoup. La tranquillité, l'obscurité, le silence, et quelques amis tous les jours, et vous jour et nuit. Adieu et véritable tendresse d'esprit, de coeur et d'âme. Lamartine. DCCCCLII A monsieur de Champvans Paris. Monceau, 27 octobre 1848. Mon cher ami, Un mot. Les départements sont excellents et s'améliorent encore. Ils manquent seulement d'inspirations. L'Assemblée les dominerait par sa présence, elle fait une faute, elle manque du génie de la circonstance en ne venant pas les saisir et les diriger en ce moment. Qu'importe une émeute? S'il y en avait une en notre absence, nous reviendrions avec cinq cent mille hommes sur Paris. Ce serait le sacre populaire de l'Assemblée. Mâcon et les environs sont presque parfaits. Il n'y a que le journal de mauvais, un club et deux de nos amis qui s'égarent, Ordinaire et Pascal, en tout trois ou quatre cents sur six cent mille. Je suis submergé de démonstrations honnêtes. Quelques cris seulement très-rares de vive Napo- léon! un ou deux pour cent. Il n'aura pas ici plus du huitième des voix. Le reste au général Cavaignac, à Ledru-Rollin, à moi. Moi en majorité non douteuse dans les campagnes. Je vois deux mille hommes par jour. J'entends battre le coeur du pays. Vive la bonne République! elle est sauvée. Demain je passe la revue de Mâcon et lieux circonvoisins. Le club que je blâme et le banquet que je réprouve me crieront peut-être quelques haros. Je m'en moque. L'injure ricoche et revient en estime. Je vends mes vins. J'en ai vendu déjà trois mille pièces. Mais je suis bien pauvre malgré tout cela. Que n'ai-je volé honnêtement les trois cents mille francs de fonds secrets à M. Créton! Je suis malade aussi. Je ne puis pas repartir avant quinze ou vingt jours. Adieu. Écrivez-moi beaucoup pour me consoler et m'éclairer. Dites à Rolland que je ne lui ai pas écrit parce qu'il m'a dit dans chacune de ses lettres: Je pars le 28. Amitiés à vous, respectueux hommages à Mme de ChAmpvans. Ah! qu'il fait beau sur NAncelles! Lamartine. DCCCCLIII "A monsieur Dargaud à Paray. Monceau, 4 novembre 1848. Mon cher Dargaud, J'ai vos deux lettres. J'ai fait vos commissions à Pelletan. Il est reparti hier. Le journal va tomber, après m'avoir soutiré vingt-huit mille francs. C'est le côté faible. L'administration n'est ni habile ni régulière. Je suis dans les processions, les dîners chez moi, les toasts, les discours, le déluge de lettres, de visites, de députations, les querelles de journalistes, les délices de famille, les transes voluptueuses du coin du feu avant l'aube, les premiers frissons de l'hiver, les courses solitaires sur mon cheval dans les sentiers paternels des montagnes et des vignes. Je jouis et je souffre de tout cela. J'évoque les ombres comme Ossian, j'aime les nuages comme Fingal. J'écris l'histoire pendant quelques battements de pendule le matin. Je pense cependant à m'en aller dans quinze jours, du 15 au 20, hélas! Que ne suis-je ici pour mon reste d'années! Quant à la présidence de la République, la réflexion en accroît chez moi l'horreur. Je n'ai pas d'autre mot pour exprimer mon ambition négative. Je reste impassible, je ne veux ni enlever dans mon nom une carte au jeu de la France ni corrompre la destinée par un seul mouvement. Si par impossible ce fardeau me tombait sur les épaules, je l'accepterais, comme on accepte le calvaire et la croix. Mais j'en suis de moins en moins menacé; tout va à Bonaparte ou à Cavaignac. Je ne crois pas à Bonaparte, malgré tout ce bruit. Il faudrait un autre Molière pour écrire un autre gigantesque Misanthrope, si la bêtise humaine allait jusque-là. Je crois à Cavaignac, et j'approuve sincèrement ce choix, quoique je sache par quel tort de fortune il est là. Mais il est là, c'est assez pour moi. Je le crois républicain. J'aurai quelques voix philosophiques ici et là, peu en tout, excepté dans le département et à Paris. On m'offre les voix démocratiques et sociales, je refuse. Il ne faut tromper personne, même pour d'empire. J'en aurai néanmoins quelques-unes des ouvriers honnêtes; en tout pas cinq cent mille. Si vous venez, venez tout de suite, autrement vous trouveriez le nid désert. J'espère être affranchi au printemps de toute politique, si la République roule sur une voie un peu aplanie. L'esprit des départements est admirable. Je ne le soupçonnais pas. La France sera certainement sauvée. A revoir. Mes respects à Mme Dargaud et mes compliments affectueux à M. Bertuca. Lamartine. DCCCCLIV A monsieur Dubois A Saint-Laurent, près Cluny. Monceau, 9 novembre 1818. Mon cher et excellent ami, Merci des bonnes dispositions matérielles pour ma visite de reconnaissance à Cluny. Mais je ne voudrais à aucun prix mettre cet apparat à mon humble et modeste démarche. Ce serait solliciter une ovation, agiter la rue, la République m'en préserve! J'irai, un de ces jours, prendre un guide chez M. Bressoud et mettre mes cartes. Mais je suis retenu au lit par le rhumatisme annuel et la fièvre qui le suit et le guérit. Tout est remis. Venez me voir quand vous aurez satisfait au coeur et à la famille. Adieu et attachement. Tout va bien à Paris et dans les départements. La République n'a heureusement aucun besoin de moi. On peut la sevrer. Tout le monde s'y rallie par raison, c'est là ce qui fait les gouvernements solides. J'espère sortir dans un an de toutes les affaires et me remettre aux pensées graves de l'âge qui avance. Je suis de la nature du framboisier qui porte ses fruits à l'ombre. AL. DE Lamartine DCCCCLV A monsieur de Champvans Paris. Monceau, 10 novembre 1848. J'ai votre mot excellent. Écrivez, écrivez toujours. Faites savoir à nos amis de la Chambre que je ne pourrais à aucun prix accepter la présidence de l'Assemblée, dont j'entends parler pour moi (incapacité physique). Remercîments, mais refus absolu. Mettez, si cela est nécessaire, cela dans les journaux. Si ce n'est pas nécessaire, non. Bornezvous à faire courir dans la Chambre et à faire savoir à l'oreille des journalistes ce refus de moi, pour qu'ils en disent un mot d'eux-mêmes. Quant à la présidence de la République, tâchez de faire démentir mille et mille fois mon refus à peu près en ces termes: « Il est faux que M. de Lamartine refuse les suffrages qui lui seraient spontanément offerts pour la présidence de la République. Ce qui est vrai, c'est ce qu'il a écrit à cet égard aux Débats: « Je « ne brigue pas, je ne désire pas la présidence. Je « n'ai pas l'insolence de me croire nécessaire, je « n'ai pas la confiance de me croire utile à ce « poste. Je préfère y voir appelé tout autre citoyen « intelligent, courageux, modéré. Mais, si la voix « du pays m'y appelait, j'accepterais sans hésiter, « comme j'ai accepté au cri du peuple en février. » Je fais du reste peu attention à ce qui se dit ou se fait en ce moment. Le vent soufflera d'où il voudra, le 9 décembre au soir. Puisse-t-il souffler contre moi! Les hommes font pitié en masse; heureusement qu'on les aime en détail. Ici tout va bien. Le club décrédité se bat tous les soirs en mon nom. Tout tombe de ce côté en faiblesse et en scandale. La France vomit le rouge. Sauvons maintenant la République, de M. Thiers et de ses amis qui deviennent bien insolents. Hélas! que je les ai vus bas il y a sept mois! Je les couvrais, ils me bénissaient, et ils m'outragent. m'outragent. Adieu. Écrivez. Lamartine. J'ai vendu trois mille pièces de vin, et je n'ai pas un sol. Je laisse ici presque tout ce que j'ai obtenu comptant. Je suis démoralisé du gousset. Cela me retarde, et un rhumatisme aussi avec fièvre. Je pense, dans quinze jours, vous revoir. Nulle nécessité ici pour moi à votre voyage comme nul inconvénient. Vous montez, et je vous fais échelle. Justement parlant, c'est justice. Essentiel. Post-scriptum. Tenez pour non avenu dans la lettre précédente tout ce qui concerne la présidence de l'Assemblée. Rien dans les journaux à cet égard. Mais faites bien entendre à l'Assemblée que je n'accepterai jamais la présidence de l'Assemblée. Ne laissez pas confondre ce refus avec celui qu'on m'attribue de la présidence de la République. Insérez le morceau que je vous écris sur la présidence de la République tel quel. Il exprime net ma pensée. Je préfère Cavaignac à Bonaparte, mais si on se porte sur moi, j'accepte. Lamartine. DCCCCLVI A monsieur de Champvans Paris. Monceau, 12 novembre 1848. Mon cher ami, Voici deux réponses essentielles que je vous prie de remettre vile à deux représentants, M. Créton et M. Crémieux. Les vagues de l'élection me bercent sans m'étourdir. Je crois ce que vous croyez. Vous êtes un excellent ambassadeur. J'espère toujours Cavaignac. Il vaut mieux que moi à l'heure qu'il est. Néanmoins dites hardiment: Si on nomme M. de Lamartine, il acceptera. Un programme me semble bien bête à faire. L'homme est le programme quand il est l'homme de février. Les clubs tombent ici devant mon ombre en décomposition et en batailles. Je ne m'en mêle point, mais je, refuse net les banquets, et je dis ce que je crois. Il faut choisir entre les clubs et la République. C'est l'avis général. Adieu. Lamartine. DCCCCLVII A monsieur de Champvans Paris. Monceau, 17 novembre 1848. Mon cher ami, Mes vins n'ont pas produit de quoi payer la solde de fin d'année. Je vais vivre sur Perrotin mois à mois. J'envoie à Lyon et partout chercher du viatique. Quant à la Présidence, que Dieu l'écarte de moi! Cependant toujours prêt à l'accepter si on me l'impose, mais je ne la subirai qu'imposée, c'est mon sentiment, ce doit être ma conduite. Je viens d'écrire un discours-sentence, à la façon de Salomon, pour la fête de demain (58). Je vous l'enverrai. Tachez qu'il soit dans mille journaux. C'est, je crois, mon chef-d'oeuvre allocutoire. Je n'ai pas approuvé la démarche de saisie des fonds de cautionnement par ces messieurs. Je n'y suis pour rien. Seulement je ne suis pas content de ce qu'ici le nombre des journaux (numéros), au lieu de quatre cents convenus avec moi, est en réalité de trente-trois. C'est nul comme effet ici. Ce devait être notre appui. Le club est tombé. Les masses sont venues m'offrir un banquet expiatoire du banquet socialiste et dantoniste. J'ai fait un discours (59), en refusant, qui consolide la paix dans Mâcon. Adieu et amitiés. Écrivez. Ici j'aurai immensément de voix. Lamartine. DCCCCLVIII A monsieur de Champvans Paris. Monceau, 18 novembre 1848. Mon cher ami, voici un mot à M. de Prébois. Avez-vous lu son morceau sur moi dans le Courrier! C'est admirable. Lisez, cachetez et remettez. Je pars à l'instant pour inaugurer la Constitution à Mâcon. J'ai écrit le plus fort de mes discours pour cette occasion hier. Je vous l'enverrai demain. Ce sont des axiomes seulement pour le marbre. Tâchez que cela soit dans le plus de journaux et revues et recueils possibles. Gela ne fait rien à ma candidature, mais c'est, pour la postérité, le commentaire honnête et platonique de la République; si elle vit, son code; si elle périt, sa mémoire. Lamartine. DCCCCLIX A madame la comtesse d'Agoult 1848. Oui certainement, je voudrais un journal sous la main de notre grand écrivain et dans le sens qu'il a si admirablement suivi des premiers; mais ce pays devient lunatique. Une république se dénouant par une parade de Franconi! Un chapeau sans tête pour symbole! J'aime mieux celui de Guillaume Tell. Il faut mourir noblement ou aller cacher à jamais le nom de Français sur son front dans l'exil. Mais il n'y a pas un sou en ma puissance. Je cherche partout cinq mille francs pour moi-même sans pouvoir les trouver. Nous causerons, quand vous voudrez, du journal. Respectueux attachement. Lamartine. Annee 1849 DCCCCLX A monsieur Henri de Lacretelle Au Château de Cormatin. Paris, 5 mars 1849. Mon cher Henri, Rolland me dit vos pensées. Pouvez-vous douter que le suprême intérêt de moi ne vous précède, ne vous accompagne et ne vous suive dans toute candidature. Qui donc sauvera et régularisera énergiquement la République si ce n'est la jeunesse intelligente et pure par qui et pour qui elle fut faite? Comptez sur moi en tout et pour tout, et vous n'aurez jamais un mécompte. Seulement sondez du pied le terrain avant de vous prononcer. Adieu et mille amitiés. Je pars à l'instant pour Bourges où je vais tristement passer un mois. Mais je travaillerai. C'est ma vie. Mille respectueux attachements aussi à l'Égérie de Cormatin. Lamartine. DCCCCLXI A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis. Paris, 30 mai 1849. Mon cher camarade et ami, Je remercie le ciel de cette apparente injustice (60) qui me vaut tant de marques de résipiscence réelle et cordiale de la France et de l'Europe. Non, le monde n'est pas ingrat, il n'est qu'ignorant. Dès qu'on sait la vérité, on est juste. Je te remercie, toi surtout, de cette bonne et admirable lettre. Mes affaires me retiennent ici tout l'été, mais j'espère te voir à Monceau en automne, si j'ai encore un Monceau alors. « Cependant une députation de la ville d'Orléans vint lui offrir de réparer cet abandon en le nommant. Le département du Loiret le nomma, en effet, à une immense majorité (13 juillet 1849). Bientôt après, Mâcon le renomma aussi.» V. la France parlementaire, t. VI, p. 111. On parle de me renommer dans plusieurs départements et à Paris. Je ne le désire pas en ce moment. Je n'ai pas de situation et de terrain sous les pieds pendant un certain temps. J'aimerais mieux le passer dehors, mais je serai toujours à la brèche en bon soldat à l'appel des honnêtes gens du pays. Adieu. Conserve-moi ton amitié, comme tu as la mienne. Lamartine. VI. 23 DCCCCLXII A monsieur de Champvans Nancelles. Paris, 27 juillet 1849. Mon cher ami. Je suis depuis vingt jours à jeter des cris de détresse dans mon lit. J'ai reçu tout, je n'ai pu vous remercier de tout, je l'ai senti; je le fais en un mot. Vous comprenez à demi-parole. Mes deux engagements avec le Loiret, non par moi mais par d'autres, me commandent d'opter pour Orléans. Je n'oserai rentrer à Mâcon, mais il faut être homme d'honneur avant tout. Qui nommera-t-on? Dariot ou Carnot? Je crois que Carnot y songe, mais je lui ai dit que je croyais à Dariot. Tout va très-bien ici et partout sauf Rome. Le Conseiller du peuple passe trente mille abonnés. Il eu aura cinquante mille avant novembre. C'est une flamme; vous n'avez rien vu de pareil. J'en ai écrit deux numéros ce matin. Cela convertit les plus endurcis des ouvriers. Il me donnera 80,000 fr. nouveaux vers février prochain, à ce qu'on m'assure. En attendant je suis dans la plus absolue détresse: mes vingt-cinq francs pour vivre; les souscriptions mortes depuis un mois. Au nom de ma misère, portez les 429 fr. à mon tonnelier à Mâcon. Je dois, et il est dans le besoin. Je ne vois personne que quelques amis dans mon bois. Si j'avais cent louis, j'irais à SaintPoint; mais je ne puis démarrer. Adieu et amitiés. Lamartine. Confidentielle. Je poursuis mon projet d'expatriation après liquidation de mes biens. J'ai obtenu ce que je pouvais espérer en Asie. J'irai y végéter et y mourir. DCCCCLXIII A monsieur Rolland Ancien maire de Mâcon, à Mâcon. Madrid (Bois de Boulogne), 27 juillet 1849. Mon cher ami, j'ai reçu vos deux lettres. Je suis si" affairé et si malade qu'il faut m'excuser sept fois pour une. Tout va extrêmement bien ici. La tête calmée, les membres se calmeront. La République se consolide. J'ai confiance de plus en plus. Dieu est pour Dieu, et la République est sa cause, du moins comme je l'entends. Je n'ai aucune répugnance personnelle pour Chapuys, au contraire; c'est un brave garçon, mais il a combattu trop franchement contre nous avec la rue de Poitiers pour que nous puissions manger à la gamelle sans laver un peu l'écuelle. Il faut quelque chose qui renouvelle la situation entre lui, son journal et nous. Je suis prêt à m'y prêter et bien au delà des 200 fr. L'insertion de ce qui nous conviendra me suffit, dites-le à ces messieurs. Je crois l'idée pratique, et il y a longtemps que j'y pense, mais Chapuys est une enseigne à retoucher. Priez MM. Lenormand et Dejussieu d'insérer en entier le quatrième Conseil au peuple, c'est mon capo d'opera de raison, de vigueur et de feu. On l'a tiré ici à 150,000 exemplaires à un sou. Le Conseiller prend des racines larges de plus eu plus. Il y a 22,000 abonnés effectifs déjà et 30,000, dit-on, dans trois mois; Ainsi, si vous voulez place et 6 ou 8,000 fr., c'est probable; pensez-y. Je vous donnerais le second Paris, — affaires, économies, institutions, paupérisme, étranger, etc., etc. Cela me rendra cette année 70,000 fr. J'en ai touché déjà 50,000 effectifs. Quant aux élections, je me refuse partout résolûment à opter d'avance. Elles défilent ainsi toutes comme les grains d'un chapelet dont je casse le fil. Dites à Mâcon que j'accepte si on me porte, mais sans rien aventurer quant à l'option. Je verrai après. Je refuse de même à Paris. Adieu et confiance. L'affaire de l'Asie va à ravir. En voulez-vous aussi? Mille respectueux regrets à Mme Rolland. Lamartine. DCCCCLXIV A monsieur Valette Professeur de philosophie, à Paris. Monceau, 1849. Monsieur et ami, car ce titre vous est bien dû par la spontanéité si ce n'est par l'antiquité du sentiment que vous m'exprimez, j'ai reçu votre lettre de ce matin. Me voilà de retour auprès de Mâcon, j'ai plus de liberté de répondre. Je commence par vous rassurer. Je ne suis ni plus ni moins malade qu'à l'époque où vous m'avez vu en convalescence à Neuilly. Je suis seulement harcelé et tiraillé d'affaires telles que ma présence est indispensable pour les débrouiller et pour faire face de plusieurs côtés à la fois. Je ne serai libre de retourner à Paris que vers le 20 ou 25 novembre. Je cherche activement à vendre mes terres pour désintéresser mes créanciers. J'ai en- core un peu d'espoir, mais il pourrait se faire que la saison trop avancée remît mes ventes au printemps prochain, car on ne vend guère ses prés sous la neige. Quant à ma tête, elle est très-saine, et les socialistes seuls m'accusent de démence pour n'avoir pas pu délirer avec eux. Quant à mon expropriation, elle n'est pas prochaine, si jamais elle doit avoir lieu. Il paraît vrai que la Porte me fait une belle concession de territoire sur les bords de l'Asie Mineure vers Smyrne. J'en saurai plus long dans un mois, mais tout se bornerait pour moi à un voyage de trois mois, dans un an, pour aller installer une colonisation agricole. Je vois les affaires comme vous. La République aura à écarter les ressentiments téméraires de la droite après avoir écrasé les velléités criminelles des démagogues. Elle triomphera, mais la droite est folle de provoquer une lutte qui ne satisfera qu'un jour sa vanité et qui engloutira son terrain de droit commun et d'influence naturelle. La masse du pays comprend cela et gravite vers l'ordre dans la République. Je suis inutile et même nuisible en ce moment à l'Assemblée, et cette conscience me fait plus résigné à mon éloignement forcé. Un de mes vrais bonheurs sera de vous revoir dans quelques semaines. Lamartine. DCCCCLXV A monsieur Valette Professeur de philosophie. Monceau, 1er septembre 1849. Monsieur et ami, J'ai lu hier avec attention dans un coin de pré, en silence, le charmant et solide dialogue que vous avez bien voulu écrire pour mon libelle philosophique de tous les mois. C'est parfait. J'attends l'arrivée ici des maîtres de la feuille pour le leur donner. J'en retouche seulement une phrase qui me concerne et qui sent trop l'amitié personnelle pour le public ombrageux et froid. Je suis dans les vrais champs, hélas! occupé à les dépecer et à les vendre si je puis. Je suis distrait seulement par le Conseil général. L'esprit du pays s'améliore à vue d'oeil, et tout tend à la bonne et religieuse République telle que vous la définissez et telle que je l'ai ébauchée. Recevez mes remerciements, mes amitiés et mes voeux pour une longue et bonne chasse. Lamartine. DCCCCLXVI A monsieur Dargaud A Paray. Mâcon, 3 septembre 1849. Je reçois avec une profonde douleur cette affligeante nouvelle. Rien ne remplace une mère, et une telle mère, encore plus! Je vois par le ton de votre lettre plus que par les mots que l'espoir vous manque. Résignation et amitié, il n'y a que ces deux mots. J'en ai besoin aussi moi-même. Mes affaires deviennent désespérées. Plus un abonnement depuis mon départ. La France est sourde. Je mets tout en vente à Monceau et à Milly. Je me sens un hôte chez moi-même. Tout va bien autour de moi. On s'y entretient de vous avec tendresse. Parlez de nous à Mme Dargaud et un souvenir à votre mère que je n'oublierai jamais. Je vous écris du Conseil qui va bien. Mille amitiés et des nouvelles. Lamartine. DCCCCLXVII A monsieur Dargaud Monceau, 21 septembre 1849. Mon cher ami, Je pressens vos angoisses et je partage vos agonies du coeur. C'est un bien, du moins, d'être préparé au mal suprême de ces cruelles séparations. Mes affaires sont au plus bas. Je ne fais plus payer depuis huit jours, je n'ai rien; je suis en vente partout. Je tâche de garder des reliques et des rognures. Dieu sait si je réussirai. Ma santé aussi est mauvaise, le rhumatisme ne me quitte pas l'estomac. Mais je suis résigné à tout et très-serein dans la tempête. Ce n'est pas la peine de se fâcher contre une destinée qui a pour dénouement la mort. Offrez mes sentiments de condoléance autour de vous et mes bénédictions à l'angélique figure de voire mère. Je l'ai vue un jour, je ne l'oublie jamais. Mes prières s'unissent aux vôtres. Lamartine. DCCCCLXVIII A monsieur Emile de Girardin Mâcon, Saône-et-Loire. Mon cher Girardin, Voilà le milieu de novembre, et je n'ai rien pu commencer encore de mon volume, tant je suis accablé par la maladie, les affaires privées, les discussions et les déplacements indispensables pour la vente de quinze ou seize cent mille francs de terres et de vignes dans un mauvais temps, et pressé par des créanciers. Ne pouvez-vous pas, sans vous nuire, m'accorder six semaines ou deux mois, passé le 1er janvier, pour mon volume, ou bien le changer contre un volume de politique tout fait? Répondez-moi d'un geste. Je ne puis être à Paris avant le 23 novembre au plus tôt. Je ne me rétablis pas, et ma vie politique est finie. Le pays n'a nul besoin de moi, et il en a répulsion. Je ne veux pas lui faire violence. Je ne conteste rien, et je songe à l'Asie. Il paraît qu'au lieu d'une tente que j'y désirerais pour vieillir et philosopher, la Porte m'y offre une magnifique vallée. J'irai voir cela dans un an pendant trois mois si je puis trouver quelques cent mille francs de capitaux pour m'y asseoir. Adieu et attachement et respect tendre chez vous. Lamartine. DCCCCLXIX A monsieur Emile de Girardin Mâcon, 16 novembre 1849. Mon cher Girardin, J'ai reçu votre réponse. Merci, je reconnais votre magnanimité en affaires. Je n'en abuserai pas. Je travaille tous les matins une heure pour vous. Je serai prêt à peu près au terme convenu. J'ai une grâce à vous demander. Mon édition par moi-même (61), ma seule fortune, a paru enfin. Voudriez-vous l'annoncer par un feuilleton que voici et qui ne contient que trois petites poésies précédées de quelques lignes qui les expliquent. Le voici tout arrangé par mon secrétaire dans la forme et dans l'ordre qui peuvent un peu attirer les lecteurs. Je n'ai plus que ce moyen de conjurer la for tune. Si cela manque, il faut m'exiler. Adieu, Amitié à vous et respectueux attachement chez vous. Lamartine. Annee 1850 DCCCCLXX A monsieur Rolland Ancien représentant et maire de Mâcon, à Mâcon. Paris, 8 mars 1850. Mon cher Rolland, Je vous réponds encore de mon lit. J'en suis désespéré parce que je voulais faire un discours contre la loi d'enseignement. Dieu est Dieu, et nous ne sommes pas en ce moment ses prophètes. J'ai le rhumatisme dans l'estomac et dans la tête. Je ne puis ni me tenir debout ni voir mon papier en vous écrivant. Je ne comprends rien d'ici à votre réunion avec Lacroix et les Champs-Elysées, camp des semirouges et même des rouges au Conseil général. On m'a écrit que je trahissais Chamborre. J'ai vite écrit au journal de Mâcon que je me croirais impardonnable si cela était vrai. C'est moi qui l'ai provoqué et qui ai agi partout pour lui. Quel rôle j'aurais joué! plutôt mourir! Ne vous inquiétez pas de la Bourgogne. Cela ne sert à rien. Allons à Smyrne et piaulons des mûriers, cela vaut mieux que leurs articles. Je cherche ici nos 60,000 francs. Dès que je les ai. je pars. Merci des nouvelles de la bonne réception. J'ai eu un hasard heureux et grandiose contre M. Thiers dans cette séance où je venais d'entrer, ne me doutant de rien (62). La réaction ici passe toutes les bornes. Mais il ne faut pas qu'elle nous fasse nous démentir nousmêmes en nous rejetant dans le rouge. Non, sachons laisser passer les deux vagues sur nous en nous couvrant d'écume, et soyons le rocher qui remontre sa tête après l'orage et qui sépare les flux et reflux. C'est notre rôle ingrat mais grand dans l'avenir historique. Je dis cela pour moi, car vous, vous avez un avenir du temps. Mes amitiés à Boussin. Engagez-le à ne pas faiblir en abandonnant Chamborre: un ou deux noms éclectiques bien choisis après. Voilà. Ici tous les hommes sensés font de même. Lamartine. DCCCCLXXI A monsieur Boussin A Cormatin. Paris, 17 mars 1850. Mon cher Boussin, Merci de l'éloquente protestation contre le titre purement facétieux de Montagnard, dit en riant à Lacretelle. Merci surtout du coeur qui transpire par tous les pores de votre lettre. Je ne réponds qu'un mot, car je n'ai qu'une seconde. Je suis en ce moment submergé, le flot me revient beaucoup sous la quille. La justice est boiteuse comme la peine, pede claudo; mais elle marche. Dans cinq ou six ans elle verra clair dans ce que j'ai fait. Louis-Philippe vient d'écrire une brochure atroce d'invectives et de mensonges contre moi. J'y vais répondre dix pages. Je cherche toujours mes moyens de départ pour Smyrne. J'approche. Il me faut encore 25,000 francs. Dans un mois, je serai pour huit jours à Monceau, de là à Marseille et à Smyrne. Adieu. A revoir. Mes amitiés à Labor que j'aime tendrement et à votre oncle et surtout respect à votre charmante femme. Lamartine. DCCCCLXXII A monsieur Rolland Ancien maire de Mâcon, ancien représentant, à Mâcon. Paris, 4 avril 1850. Je pense comme vous sur nos élections. Mais j'ai voté par conscience contre la politique, car six mille quatre cent quatre- vingt-quatre violations patentes de la loi ne font pas un député. Le préfet sort d'ici. Il paraît vous aimer beaucoup. Mais il dit que le temps n'est pas encore assez revenu sur ses pas pour nous reprendre. Je le crois. Mes affaires orientales commencent à se dessiner. J'ai reçu cent vingt mille francs de promesses effectives de sous-concessions pour Burghas-ova. Je n'ai plus besoin que de vingt-cinq mille francs, et je pars. Aidez-moi à les trouver. Je donnerai cent hectares gratuits en prime à celui qui me les prêtera pour cinq ans. Je partirai, je crois, par le Danube. Le grand Seigneur me veut à Constantinople avant. Ici rien de nouveau. La réaction devient frénésie, fureur hystérique, panique de femme, démence de suicide, le reste est sage en comparaison. Je passe, moi que vous connaissez, pour rouge et socialiste! C'est le 1815 de la bourgeoisie effrayée et rassurée. Si cela ne se calme pas, elle se perdra. On revient beaucoup à moi dans le peuple honnête, et je crains bien dans un an ou deux un second 24 février qui viendrait me reprendre par force et ne me retrouverait plus. Adieu. Écrivez-moi. Amitiés à Boussin. Ne soyez ni blancs ni rouges, mais bleus pâles. ¦Lamartine. DCCCCLXXIII A monsieur Aubel Paris, 14 avril 1850. Mon cher ami, Un bonheur ou un malheur qui se rapporte à nous a toujours un contre-coup dans votre coeur. C'est réciproque. Merci du mot. J'y réponds par un demi-mot, car les minutes me rongent. Vous avez raison de ne pas regarder Toussaint comme un drame pour l'esprit, c'est une dramaturgie pour les yeux du peuple. Elle avait été écrite pour cette fin. Elle réussit grâce au talent de l'acteur et malgré moi. Mais j'en écris une autre qui me paraît le chefd'oeuvre de l'intérêt et de l'honneur mêlé à la tendresse. Je ne fais pas de spéculations, je les ai en horreur, mais je plante ma tente en Asie puisque je suis forcé de vendre à rien peut-être mon foyer en pierre en Europe. Voilà tout. Maintenant il y a vingt lieues de sol et de soleil et d'eau autour de la tente. Voulez-vous que je les laisse stériles? Non. Ce n'est pas moi qui porterai de l'argent en Asie, c'est l'Asie qui m'en rapporte. Je pars dans six semaines. Je vous verrai avant en passant à Pymont. Adieu. Aimez-moi toujours. Je reviens le 6 août. L'opinion me revient très-vivement ici. Je ne m'en réjouis pas. Adieu. Lamartine. DCCCCLXXIV A monsieur Rolland Ancien maire de Mâcon, à Mâcon. Paris, 18 avril 1850. Mon cher ami, Excusez-moi et écrivez-moi, je succombe. Je suis submergé de lettres et d'affaires. Un seul mot donc. Quand je ne vous écris pas, je pense à vous. L'Orient va bien. Il me reste à trouver vingt-cinq mille francs, et je pars. Je cherche en vain ici. Les banquiers sont coalisés contre nous. La Belgique m'a fourni à peu près. Cela ira. Je serai à Mâcon dans six semaines, deux mois et demi là-bas. J'ai eu sur la tête la tuile de Toussaint; mais la Providence s'en est mêlée et m'en a fait une couronne. Quant à mon discours sur le travail (63), ne vous en troublez pas. Tous les ouvriers de Paris sont à mes pieds pour ce qui paraît vous choquer. Ce n'est pas le temps de préférer des systèmes, c'est le temps d'agir et de travailler. L'opinion revient à moi par toutes les issues, comme une marée. Si je ne me sauvais pas deux ou trois mois, je serais pris de force par la faveur publique. Le peuple ne veut pas des flatteurs démocrates, il implore un homme d'État sévère contre ses folies. Il lève les yeux sur moi. Adieu, et écrivez. Lamartine. DCCCCLXXV A monsieur Rolland Ancien représentant et maire de Mâcon, à Mâcon. Paris, 11 mai 1850. Mon cher Rolland, Comment pouvez-vous croire que le on dans ma politique et mon coeur travestis s'appliquent jamais à vous et à Boussin? Dieu et l'amitié m'en préservent! Du tout, cela s'appliquait aux personnes hostiles à moi, dont on me parlait comme m'accusant de cet abandon de Chamborre. J'aurais mérité en effet tous les reproches et surtout ceux de ma conscience et de mon honneur, si moi, provocateur et instigateur de M. Chamborre, l'ayant supplié, compromis, je l'avais déserté, fût-ce pour un empire! Mais cette situation était la mienne et non la vôtre. Je parle de moi et pour moi, comprenez-le bien. Si jamais je vous dis comptez sur moi, je ne vous quitterai que mort. Voilà l'inspiration sou- daine de ma lettre. Je ne m'en repens pas. Je ne voudrais pour rien au monde rougir devant les yeux de quelqu'un que j'aurais traité comme mon silence eût pu faire croire que je traite M. Chamborre. Peu m'importe, rouges, bleus, blancs, qu'ils disent ce qui leur conviendra, mais que ma conscience ne me dise pas Racca! Je m'occupe ici activement et uniquement de l'Orient. Je n'ai rien trouvé encore. J'espère, mais je suis aux abois. Le Conseiller paie peu et lentement. La politique va tout platement. On a l'air d'avoir de confuses mauvaises pensées à l'Elysée. Si cela éclate, malheur à nous quelques mois après! Je suis la bête de l'Apocalypse pour la majorité. Je m'attends à tout et j'y ai le coeur préparé. Viendrez-vous en Orient diriger mes affaires pour six mille francs de traitement, logé, nourri, servi, voyages payés, trois mois de congé par an? Un mot là-dessus, non comme proposition mais comme document, car je crois la chose au-dessous de votre situation, mais enfin un mot en conséquence. Adieu et attachement. Lamartine. DCCCCLXXVI A monsieur Rolland Ancien maire et ancien représentant, à Mâcon. Paris, 13 mai 1850. Mon cher ami, J'ai lu. Je ne me trouble pas. Les peureux en Orient grossissent tout. Tout se réduit à des volets brisés par le vent et brûlés par des tribus. Quant au firman il est obtenu à ce que me dit Aupick. En deux mois j'aurai réglé tout cela. Mon voyage n'est remis que pendant la crise. Elle ne durera que quinze jours et n'ira pas loin. Ne pensez pas à moi d'ici à deux ans au moins. Cependant les choses en ce moment sont si troublées et j'en sens si bien le remède que, si on m'appelait celte nuit, je prendrais hardiment le timon. Je ne l'aurais pas pris il y a quarantehuit heures. Mon cabinet ne se désemplit pas d'hommes qui viennent se rallier et me consulter. Je recommande la paix ou la mort. Faites de même. Je suis sûr que si le peuple sage m'écoute, il y aura à tout cela affermissement de la République. Je parlerai dans cet esprit de paix. Laissez crier les tapageurs du journalisme. Ils font le vent, et nous sommes le timon. J'espère toujours vous voir dans un mois. Mes affaires ne vont ni bien ni mal. Mais l'Orient me sauvera. Il vient assez d'amateurs pour l'année prochaine. Adieu, je n'ai que des minutes, mais mon coeur et mon esprit sont avec vous. Rappelez-moi à Mme Rolland et à tout ami qui me sera resté tel. Il m'en revient beaucoup ici dans les rangs inférieurs du petit commerce. Quant au peuple honnête, il est bien pour moi et voit et avoue qu'il a été injuste et fou de laisser son seul modérateur un peu éclairé. Il n'y a pas un demihomme dans les rangs. Il le sait. Je n'irai pas à lui, mais il viendra à moi quand il sentira le néant du reste. Lamartine. DCCCCLXXVII A monsieur Rolland Ancien député, à Mâcon. Paris, 1850. Mon cher ami, Je pars mardi ou jeudi pour Monceau. La crise ici est terminée, tout se calme et se calmera longtemps. C'est un grand reflux contre la République mais qui ne dépassera pas la digue tout à fait. L'Assemblée aura un congé long et bientôt. En quittant en ce moment j'ai cinq mois devant moi. J'en passerai deux et demi là- bas et aux eaux. J'ai fait mon devoir bien et avec un succès immense en restant ce mois dangereux. De plus ma situation est en ce moment culminante: tout revient au centre que rien ne me fera quitter. Un jour viendra, dans deux ou trois ans, où nous, centre inflexible et calomnié, nous aurons de la peine à repousser le pays qui se précipitera dans nos bras. Ne le quittez pas pour aucune humeur ou aucune tentation rouge. Je vous ai toujours dit que le rouge ne serait jamais la couleur de ce siècle. Je serai à Mâcon (lisez Monceau) huit jours seulement, je m'embarque le 21 à Marseille par le bateau de l'État. Voilà pour votre gouverne d'amitié. Venez à Monceau. Avertissez Boussin et Lacretelle. Je pars presque sans le sou. Tout a été impossible ici pour trouver cinq francs. Mais, grâce aux trois concessionnaires belges, j'aurai de quoi aller, revenir, vivre et servir intérêts jusqu'au 1er janvier 1851. Au jour le jour! Je vais travailler ferme en route. A revoir. Lamartine. DCCCCLXXVIII A monsieur Dubois Paris. Marseille, juillet 1850. Mon cher ami, Je m'embarque ce soir sur l'Oronte. Je vais déjà beaucoup mieux. J'ai retrouvé sur ma route, à Valence, à Marseille surtout, la même cordialité d'accueil qu'avant mes crimes. Les rues sont groupées de bienveillance quand je passe, et les gestes et les physionomies sont ceux de l'affection. L'Assemblée nationale et Paris ne me faisaient pas augurer cette faveur du coeur. Ne croyez pas à cet égard rien de ce que vous débiteront les journaux, mes ennemis. Je ne puis suffire aux visites et aux députations. La vérité est que si je voulais du bruit j'en aurais, mais pour moi et non contre moi. Aux uns ma sagesse convient, à d'autres mon républicanisme conservateur. Bref je suis dans ces pays comme en 1847. Montrez ceci à Dargaud et à Saint-Victor pour qu'ils sachent le vrai, mais qu'ils le gardent pour eux. Mon vaisseau est beau, et j'en suis le dictateur. Cela vaut mieux que de l'être à Paris. Quatre planches sur un abîme sont plus stables que la France. Quelle démence a l'Assemblée de déchirer sa force d'union avec le président pour un plat de lentilles! Je lui donnerais des suprêmes de volaille. Sans plaisanterie, si j'étais là, je parlerais pour les trois millions avec énergie et politique. Soignez mes affaires. Inventez-moi de l'argent, car je pars en ruine. Le Mâconnais ne m'a rien laissé. Les nouvelles de Burghas- ova sont de plus en plus favorables. Les concessionnaires accourent jusqu'ici. Il y aura des capitaux au retour, si la sécurité y est. Plusieurs vont venir dans huit jours. Adieu, je monte en bateau. Priez pour nous dans votre langue, comme moi dans la mienne! Celui qui a fait la langue et l'oreille les entend toutes, pourvu qu'elles soient l'expression de la conscience. Amitié et reconnaissance. Lamartine. DCCCCLXXIX A monsieur Dargaud Paris. Plaine de Burghas-ova, 10 juillet 1850. Mon cher ami, Un mot seulement. Je descends de cheval, je fais dérouler mes tentes et souffler mes chameaux et mes chevaux arabes. Je reviens d'une tournée complète autour de mon royaume. Il a juste vingthuit à trente lieues de circonférence, y compris les montagnes qui l'encadrent et qui sont fertiles et belles comme les plaines. Je suis bien trompé, mais en mieux. C'est véritablement la Limagne d'Asie, il y a la fortune sous quarante ou cinquante formes, tout ce qu'on veut sans exception. J'ai sept villages déjà et une assez belle maison arabe que je complète en y adjoignant un beau harem à jamais vide! qui était attenant au château. Mais je vais bâtir ailleurs, sur un promontoire avancé où fut un temple, à trois lieues d'Éphèse. Là j'ai un air plus vif, une vue superbe, des sources saines et les vents perpétuels de la mer. Réellement le Sultan m'a donné plus que le duché de Lucques tout entier, et une fertilité qui n'est comparable à rien; c'est la cendre de la lave du Vésuve. L'air est bon quoique j'aie des eaux, elles sont courantes, et je vais assainir, en les écoulant, une partie un peu trop humide: rien de plus aisé. Ah! si j'avais les moindres capitaux, quel royaume dans deux ans! Mais, en attendant, je vais fonder de petits troupeaux d'Eumée. J'ai hardiment de quoi faire paître, sans aucun travail, cent mille têtes de bétail; il y en a déjà trentecinq mille qui vaguent sur le sol sans maître. J'ai vu le Sultan. Il a été admirable de bonté et d'accueil. Il m'a gardé huit heures avec lui, d'abord dans un kiosque solitaire au fond des bois, et puis à un examen, qu'il a fait devant moi en personne, de la jeunesse militaire. C'est un prince bon et édifiant. Je repars, toute chose vue et réglée, après-demain, pour les environs de Smyrne, dans huit jours, pour la France. Le temps est ailé, je veux l'être comme lui. Ne m'annoncez pas si tôt, je veux tromper par la promptitude. A revoir et adieu. Lamartine. Je n'ai au retour à Paris aucun autre charme que de vous y trouver. DCCCCLXXX A monsieur Dubois Paris. Burghas-ova, 17 juillet 1850. Mon cher ami, J'arrive d'une course de trente heures au pas de route d'un bon cheval arabe autour de mes limites. Trente lieues de tour dont vingt sont autour de la Limagne d'Asie. Voilà la vérité. Je suis ébloui. Il y a la fortune de cent spéculateurs et de mille agriculteurs. Vous n'avez de votre vie vu un sol pareil. La cendre du Vésuve détrempée d'eaux surabondantes et le soleil d'Asie modéré par les vents de mer comme dans un port. Ceci est l'exacte réalité! Le Sultan a été aimable et touchant dans sa personne, vraiment magnifique dans son hospitalité. Nous nous portons bien. J'ai déjà douze chevaux excellents, chameaux, moutons, vaches. Ah! que ne pouvez-vous avoir une lunette d'approche pour voir mon royaume d'Alcinoüs, avec un jardin de trente lieues et un fleuve comme le Caystre qui serpente au large cours tout à travers. Adieu. J'ai vu, j'ai touché, j'ai compris. Maintenant je vais repartir; inutile de perdre ses heures ici. Il faut aller chercher des capitaux. Les troupeaux seuls rendent 50 p. 100, tous frais largement défalqués. Ah! si je vous avais! Je serai demain à Smyrne. Je m'embarquerai dans huit ou dix jours. J'irai à Mâcon, puis à Londres. Cette vision de terre promise pour un laboureur ne me laissera pas dormir. Donnez de mes nouvelles, et donnez bien en conscience ces détails. Ils sont au-dessous du vrai. Mais n'annoncez pas mon retour encore pour si prochain. Lamartine. DCCCCLXXXI A monsieur Dubois Taris. Marseille, lazaret, 6 août 1850. Mon cher ami, Nous avons été frappés en mer par une perte douloureuse: M. de Champeaux est mort d'une fièvre inflammatoire dont il a été atteint au Pirée (Athènes), et qui s'est aggravée sous la chaleur du port de quarantaine à Malte. Ma femme a été vivement éprouvée aussi depuis Athènes. Elle va mieux. Elle a avec elle un excellent médecin anglais qui s'enferme par amitié au lazaret pour mieux surveiller sa convalescence. J'ai supporté assez bien toutes ces tristesses, jusqu'ici sans maladie, mais je suis à bout de forces. Nous sommes ici pour huit jours; après cela en route pour Mâcon; bientôt après pour Paris et Londres. Adieu et amitié. Donnez de nos nouvelles à nos amis. Lamartine. P. S. Adressez dorénavant à Mâcon, sauf la Presse ici jusqu'au 14 août. Vous savez combien j'ai été satisfait de mes terres. Depuis que je vous ai écrit, le Sultan m'a envoyé un haut commissaire chargé d'y ajouter encore un chaîne de montagnes boisées et une forêt d'oliviers, etc., etc. Smyrne nous a comblés d'accueil; on m'y a adopté comme un concitoyen (64). Notre embarquement, accompagné du cortége des autorités turques et des corps nationaux, était magnifique et cordial. Je vais à Londres pour tâcher de trouver des capitaux qui, appliqués en proportion très-faible à ces terres, feraient à l'instant une fortune immense. Il n'y a ni problème, ni tâtonnement, ni irrigation; il n'y a qu'à mettre des hommes du pays sur le sol et le fer dans le sillon. Que fait et où est Dargaud? et Saint-Victor? DCCCCLXXXII A monsieur Rolland Ancien maire, à Mâcon. Marseille, lazaret, 7 août 1850. Mon cher ami, Votre lettre reçue à Smyrne au moment ou je m'embarquais pour revenir m'a touché au coeur. Elle a l'accent de l'ami dans la fable de La Fontaine. Je vous aime comme vous m'aimez. J'ai perdu en pleine mer M. de Champeaux. Atteint d'une maladie organique au coeur et d'une fièvre inflammatoire surajoutée au Pirée, son mal s'est aggravé à Malte sous l'influence du choléra qui décime l'île; nous avons été forcés d'y languir trois jours. Le surlendemain il est mort, entouré de deux médecins et des consolations d'un ecclésiastique du bord. Ma femme, fort éprouvée au retour par la mer, a été bien souffrante aussi en approchant de Marseille. La voilà remise et sur pied, grâce à Dieu et à la terre ferme. Nous partirons dans quelques jours pour Mende où l'amitié des Ligonnès nous convie; de là pour Mâcon au Conseil général; puis Londres huit jours pour tenter un capital quelconque. Le Sultan complète ma propriété par une chaîne entière de collines et de montagnes boisées et par une forêt d'oliviers vers Baïnder. J'ai tout vu, tout compris, tout combiné: il y a cinq ou six fortunes à cumuler ou à choisir. C'est merveilleux de fécondité. Chamborant m'a beaucoup aidé à bien voir et à bien juger de sang-froid. Je n'ai que la minute pour vous griffonner ceci avec une plume de pestiféré. Nous causerons mieux à Monceau, s'il n'est pas encore vendu. Ce n'est que pour vous dire combien votre souvenir, reçu là-bas, est présent ici, m'occupe même au milieu du tumulte d'un retour. Respect à Mme Rolland. De mes nouvelles à ma soeur. Lamartine. Il y a maintenant vingt-sept lieues de tour. DCCCCLXXXVIII A monsieur Henri de Lacretelle Cormatin. Lazaret de Marseille, 7 août 1850. Mon cher Lacretelle, un mot, tant je suis pressé de répandre les sentiments dont votre lettre reçue à Smyrne en montant à bord m'a rempli. Nous sommes arrivés. Un malheur nous a frappés à la fin de ce beau voyage. Il veut sa part de tout. Nous avons perdu M. de Champeaux, en pleine mer, d'une maladie organique du coeur, accompagnée d'une fièvre inflammatoire dont il a été atteint au Pirée. Ma femme en approchant d'ici a été fort souffrante. Le sol ferme l'a remise à l'instant. Elle va bien, moi toujours assez bien, quoique j'aie subi des routes à cheval, des nuits sous la tente et des chaleurs dans l'intérieur de l'Asie qui auraient tué dix paresseux. Chamborant seul m'a accompagné dans ces excursions. Mes domai- nes asiatiques dépassent tout ce que j'en croyais. Le Sultan y a ajouté encore une magnifique chaîne de montagnes et de collines, une forêt d'oliviers, etc., etc. Je n'ai guère moins de trente lieues de circonférence à présent. Il y a là dedans une plaine de douze lieues de tour, qui est, sans exagération, ce que j'ai vu de plus riche en sol et en fertilité sur la terre. Avec un capital de cinq cent mille francs, on est certain de quatre à six cents mille livres de rente en trois ans, et sans peine ni problème. Voilà la stricte vérité. Maintenant voici ma marche: Je sors d'ici dans quelques jours, je vais voir mon beau-frère Ligonnès, à Mende; de là à Monceau au Conseil général; de là à Londres, huit jours, tâter des capitaux; de là à Monceau et Saint- Point deux mois, et à Cormatin une bonne soirée. Donnez de mes nouvelles à Boussin et à Labor. Aimez-moi toujours, et croyez à un retour paternel et fraternel. Mille respects affectueux à vos dames. A revoir dans douze jours. Lamartine. Je vois que ma République, toujours prête a sombrer, se supporte d'une vague sur l'autre. Tout flotte ici-bas, et le globe aussi, et les hommes se plaignent du mal denier! VI. 26 DCCCCLXXXIV A monsieur Dubois A Paris. Lazaret de Marseille. 11 août 1850. Mon cher ami, nous sortons demain. Nous allons bien. Nous repartons le 12 ou le 13 pour Mende. Un mot à Mende, chez M. de Ligonnès (Lozère); et, au nom du ciel, ne me démoralisez pas trop, comme dans votre dernière lettre. Il faut soulever l'homme qui nage, non lui peser sur l'épaule. Je sais assez mes difficultés. Si je me livrais à leur contemplation, elles deviendraient des impossibilités. Vous qui m'aidez tant de la main et du coeur, aidez-moi de la voix aussi! Dieu veut qu'on fasse son métier gaîment, le métier de vivre, triste et beau métier. Lamartine. Avons-nous en sac quelques mille francs disponibles? J'ai laissé là-bas en troupeaux ce que j'avais. Cela fait vingt-quatre mille francs de rente pour commencer, mais le train les mange. Voyez Rotschild, tâtez tout le monde doré. DCCCCLXXXV A monsieur Dubois A Paris. Marseille, 15 août 1850, hôtel des Empereurs. Je reçois votre lettre pour Smyrne. Pas de bruit à Londres sur mon nom, à aucun prix. J'y vais pour Smyrne, et je commence à croire, au bruit favorable qui se répand ici par les personnes revenant d'Orient sur la fertilité de mes possessions, qu'avant six mois j'aurai trouvé au moins deux cent mille francs. Vous vous consternez trop sur la République. On a le mal de mer aussi dans un navire, on le maudit, mais il vous porte, et on ne se jette pas à l'eau; une royauté à présent, c'est l'abîme liquide. Je retarde mon départ d'ici de deux ou trois jours, pour indisposition de domestique. Je vais à Mende, le 26 à Mâcon. Je suis très-aimé et très-accueilli en Orient et ici. On revient au juste. Je refuse les ovations. Lamartine. DCCCCLXXXVI A madame le Tissier Paris. Mende, Lozère, 18 août 1850. Madame, Je suis secrétaire de Mme de Lamartine aujourd'hui, mais secrétaire partageant les sentiments qu'on lui dicte. Elle veut qu'à son retour en France une main amie vous dise son salut et son attachement. Nous avons, après un très-beau voyage, été frappés au retour par la perte bien inattendue et bien douloureuse de M. de Champeaux. Vous aurez vu dans les journaux les détails, mais vous n'aurez pas vu l'affliction de ma femme et la mienne. Les amitiés s'en vont et les regrets comblent les vides. Mme de Lamartine a été elle-même bien souffrante en approchant de terre et à Marseille. La voilà mieux, mais faible. Je la repose quelques jours chez ma soeur, la comtesse de Ligonnès, ici. Nous repartons pour Mâcon le 20, pour Paris le 10 septembre, pour Londres le 12 septembre. Nous revenons passer l'automne à Monceau, s'il n'est pas alors vendu. J'ai trouvé de belles possessions en Asie Mineure. Il n'y manque que le plus faible capital pour le porter à des revenus dignes d'un émir d'Occident. Je vais essayer de le chercher à Londres, mais avec peu d'espoir. Quant à la politique, je ne vous en parle pas, nous ne nous entendons que par le coeur. J'aime ce que vous aimez au delà du Rhin, mais je ne crois pas ce que vous croyez. La foi nous divise, l'amour nous unit. Aimez-nous toujours quand même, et parlez de nous à M. de Lepinay et à cette hôte charmante que la Providence vous a confiée. AL. DE Lamartine. DCCCCLXXXVII A monsieur Dubois A Paris. Mende, 18 août 1850. Mon cher ami, je pars après-demain. Rien de nouveau. Pas le sou, mais du travail et du courage. Je vous quitte pour haranguer des sociétés et des académies. J'ai harangué les démocrates, comme il faut: je ne sors pas de mon ornière, ni pour eux ni pour les blancs. La nation y reviendra ou elle périra, il n'y a pas deux chemins pour ce siècle. Les publicains de la Bourse n'y peuvent rien. Ils se perdent, voilà tout. J'ai voulu les sauver, ils ne m'ont pas compris. Ils auront des Thiers, des Montalembert, plus qu'ils n'en voudront, qui les verseront non plus dans mes bras mais dans l'abîme des Marat modernes. Dites-leur cela. — Pourquoi je vous ai prié de ne pas me démoraliser? C'est à propos d'une longue lettre écrasante que vous m'avez adressée à Smyrne. J'ai besoin de force, et l'espérance en fait partie. Votre amitié, du reste, avant tout, optimiste ou pessimiste. Vive le coeur! et vous en avez. Lamartine. DCCCCLXXXVIII A monsieur Dubois A Paris. Monceau, 25 août 1850. J'arrive malgré moi au milieu des cordiales et impatientes ovations de mes trois communes. De Beaucaire à Saint-Étienne, je n'ai pu ni traverser un hameau, ni descendre à une auberge, ni relayer à une maison isolée de poste, sans rassemblement et sans marques touchantes d'affection. Ah! que vous connaissez peu ce pays, quand vous m'écrivez: La République est bafouée partout. Je vous réponds par cent vingts lieues de pays où je me cachais tant que je pouvais et où certes je n'évoquais pas la République. Souvenez-vous que, si elle est éclipsée, elle ressuscitera à trente millions de voix, le sixième mois ou la sixième année. Je ne croyais pas la France si enthousiaste de sa propre dignité civique. Je suis ici au bruit des boîtes et sous des arcs de.triomphe ruraux longs d'un kilomètre. J'en suis au désespoir, mais il faut subir l'amitié. Elle est réellement touchante, nullement politique, je lui enlève exprès ce mauvais caractère. Jusqu'au 8 septembre envoyez-moi mes lettres, etc., ici, mais lisez d'avance et ôtez le fretin. A vous de coeur. Lamartine. Si vous voulez partir et venir, venez! Sinon, après mon passage. DCCCCLXXXIX A monsieur le comte de Circourt Monceau, 25 août 1850. Mon cher Circourt, ma femme m'a lu vos bonnes et instructives lettres. Je vous en remercie du fond du coeur, quoique sous beaucoup de rapports je ne voie pas l'horizon comme vous. Je vis hors du milieu convenu et plus dans le milieu réel. Soyez convaincu que de petites rumeurs changeantes de salon ou de journal n'ont plus de portée sur l'immense et profond océan d'opinion souveraine dans lequel 1848 nous a immergés. La République honnête et modérée, comme je l'ai baptisée, tiendra entre quatre abîmes et précisément parce qu'elle est entre quatre abîmes; je ne sais pas comment, mais elle tiendra, dût-elle vivre de malédictions. On maudit aussi le vaisseau où l'on est ballotté et où l'on a le mal de mer, mais on préfère le cahot des flots et l'inconvénient du mal de mer au danger de se précipiter dans le gouffre sans fond. C'est le sentiment national, n'en doutez pas. Je viens de parcourir en poste cent cinquante lieues de pays intérieur, Rhône. Gard, Lozère, Loire, Haute-Loire, etc., je n'ai pas pu relayer une seule fois dans un hameau ou dans une ville sans avoir un rassemblement autour de mes roues et sans partir aux cris unanimes de Vive Lamartine et la République honnête! Le peuple souffre, mais il est fier de souffrir pour la possession des droits politiques auxquels il se reconnaît citoyen. On peut le dépouiller par force ou par ruse six mois, on ne le fera jamais abdiquer complétement. Voilà mon impression persistante; elle est désintéressée, car je suis neutre à présent et j'ai abdiqué tout avenir. Je me fais laboureur et philosophe sur le soir de ma vie. C'est le secret de mon grand parti longtemps médité, dix-huit ans! La Providence m'a accordé plus qu'un asile, une véritable principauté agricole. Laissez-les dire, les envieux et les méchants, c'est un trésor pour ma famille, si j'en trouve la clé à Londres dans le moindre capital. Adieu. A revoir le 8 septembre à Paris. Je vais à Londres après le Conseil général. Lamartine. Je vous écris en sortant de la plus belle fête populaire que vous ayez jamais vue. C'était la fête pour mon retour des huit ou dix villages environnants. Fêle à l'homme et non au citoyen, fêle du coeur avec des larmes au lieu de frénésie. DCCCCXC A monsieur Dubois A Paris. Monceau, 28 août 1850. Mon cher Dubois, Avez-vous reçu l'article pour le Conseiller? Je l'ai mis moi-même à la poste à Mende, affranchi. Nos vignes à tous sont pitoyables et à peu près perdues. J'ai été nommé en arrivant président du Conseil général par quarante voix sur quarante bouches (65). Ce serait de même là-bas dans les départements que je viens de traverser. C'était un vrai délire sur tout mon passage, depuis Nîmes où j'ai été reconnu. Les moindres hameaux étaient sur les grands chemins. Partout respect et amour, et vive Lamartine! au coin des bois et sur les rochers. J'en étais si embarrassé que je ne savais où me cacher pour arriver à Lyon par St-Étienne. Vous êtes dans une grande et fatale erreur sur la volonté républicaine des masses pensantes. Faites-y attention. La bourgeoisie, que j'ai tant défendue en 1848, a maintenant à son tour ses Ledru-Rollin et ses Polignac. J'ai peur. Lamartine. DCCCCXCI A monsieur Valette Professeur de philosophie. Monceau, 30 août, 1850. Que répondre à une si douce et si touchante déclaration d'amitié? Qu'elle vaut à notre âge ce que valurent jadis des déclarations d'amour pour nous. Mais les unes troublaient, les autres rassérènent la vie. Je ne vous dirais pas bien aujourd'hui, au milieu du tumulte d'un conseil politique, ce que celle lettre a apporté de plaisir et laissé de reconnaissance à Monceau. Je vous le dirai mieux vers le 10 ou le 12 à Paris. J'y serai alors pour un moment. J'irai de là cinq ou six jours à Londres essayer de trouver quelques capitaux improbables pour féconder ma platonique richesse d'Asie Mineure. Serez-vous alors à Paris ou encore dans vos bois? Nous avons fait un beau et bon voyage jusqu'aux approches de la terre d'Europe où la ma- ladie nous a enlevé en mer un ami éprouvé dans M. de Champeaux. La Providence, je l'espère, nous le rendra en vous. Elle seule peut vous avoir si tard inspiré cette affection élective pour nous et inspiré à nous le même sentiment à la même première vue. Je pense que Mme Valette est remise de ses souffrances de ce printemps et que cette triste analogie de rhumatismes ne sera plus une sympathie entre elle et moi. Dans ce moment, je ne serais pas mal si j'avais un peu de ce repos d'esprit que ne laissent jamais les affaires si lourdes et si urgentes dont j'ai été chercher l'allégement en Asie. Je parle, j'écris, et je marche tout le jour. La mer m'a retrempé, et je songe à lui demander souvent désormais passage sur ses belles vagues. J'espère vous emmener une fois pour compagnon de ces traversées. Cela vaut une chasse dans la Brie, et cela ne coûte pas plus de temps. Adieu et attachement comme s'il était de trente ans. Lamartine. VI. 27 DCCCCXCII A monsieur Rolland Ancien maire et ancien représentant, à Mâcon. Paris, septembre 1850. Confidentielle. J'arrive, mais, hélas! de Moscou! Il n'y avait personne à Londres. Tout le monde est à la chasse au renard, sans exception. Banques et portes fermées. J'ai semé un peu l'idée, mais je n'espère pas beaucoup et pas vite, peut-être deux cent mille francs dans quatre ou cinq mois.Voilà le résultat, et même douteux. Cependant j'ai été reçu à merveille. La cité a voulu me recevoir en banquet à Covent-Garden. J'ai refusé ferme toute publicité. J'ai déclaré que le silence et l'obscurité étaient mon devoir. J'ai dîné seulement en maison privée avec cinquante amis de la paix, politiques modérés, philosophes, etc. J'ai parlé cinq fois, mais pour dire que je ne devais pas parler. Les chemins de fer et les paquebots et les hôtels sur la route n'ont pas voulu recevoir un shelling de moi, disant que j'étais l'hôte de l'Angleterre pacifique. J'ai joui d'une tendre et délicieuse famille, je n'ai rien dépensé que mon temps, mais me voilà revenu sans être guère plus avancé. Ici, rien à faire. Le Conseiller diplomatise. Je reste pour essayer de vendre quelques volumes. Gela n'est pas aisé, mais je tiens une belle affaire à l'étranger comme librairie. Quant à payer quelqu'un en ce moment, impossible. Je désire qu'on me fasse vendre, je n'ai plus d'autre salut! à moins que demain, chose possible, on ne m'apporte trente mille francs de la caisse d'un libraire. Néanmoins ferme, point démoralisé, et travaillant. A revoir mardi ou mercredi, ruiné ou non, toujours ami. Lamartine. DCCCCXCIII A monsieur Dubois A Saint-Laurent, près Cluny. Paris, septembre 1850. Mon cher ami, J'arriverai dans quatre ou cinq jours, bien empressé de vous voir. Je n'ai rien fait à Londres. Tout le monde aux champs. J'ai semé l'idée, elle germera jusqu'à deux cent mille francs, je crois, en automne, mais pas plus, et encore par amitié politique et personnelle plus que par affaire. Quant à Paris, elle y fermente bien plus encore, et il est inévitable qu'elle germera d'ici six mois. Voilà le probable. En attendant, j'ai fermé le budget et tout arrêté là-bas; pour ne pas reculer, j'aime mieux attendre et faire seulement paître mes moutons. Ici je viens de passer de rudes jours et de rudes nuits, écrasé de la fin d'année et n'ayant que des lignes noires sur du papier blanc à donner à tant de créanciers. Enfin j'ai conclu ce matin avec deux libraires. Les vendanges approchent, Dieu est au ciel, vous et mes amis sur la terre. Avec un peu de semaines accordées ici et là, je toucherai 1851, et j'aurai à peu près de quoi toucher 1852. Vive le travail! Le Conseiller continue tout 1851 et paiera ses deux mille cinq cents francs par mois, plus dix mille francs tout à l'heure. J'ai encore trois ouvrages en partie ou sur le métier, considérables, à vendre, et les affaires nouées se feront au commencement de 1851. L'argent manque plus que le coeur à la librairie. Vous en savez à présent sur moi autant que moi. Je brûle de vous serrer une main si bonne et si affectueuse pour moi. Lamartine. DCCCCXCIV A monsieur Valette Professeur de philosophie. Monceau, 9 octobre 1850. Cher philosophe, je vois par votre lettre que les maux de l'humanité ne vous sont pas indifférents et que votre philosophie ne refroidit pas votre coeur. Je vous en remercie bien cordialement. Je suis en effet dans une des crises les plus pénibles de mon existence, et jamais l'affection de quelques âmes d'élite ne me fut plus douce. La Providence se plaît à m'éprouver presque au delà des forces humaines, depuis deux mois. J'espère toujours qu'elle se lassera, car moi-même je commence à me lasser. Le travail me distrait sans me consoler. Mais les affaires m'arrachent même le travail. Je vais bientôt à Paris. Je suis heureux de savoir que vous y êtes. Vous nous donnerez quelques heures de consolation. Je ne sais pas si je pourrai y rester. Je remets ce mot à un ambassadeur d'un journal, qui était venu me proposer une collaboration utile, mais cela m'est impossible. Ne parlons plus de ces misères de l'existence et de ces angoisses pour ceux qu'on aime. Vivez et pensez en paix dans la région sereine, pendant que nous luttons en bas! Mille respectueux attachements à Mme Valette et amitiés à vous. Lamartine. DCCCCXCV A monsieur Rolland Ancien représentant, à Mâcon. Paris, 27 décembre 1850. Mon cher ami, Je travaille comme un galérien de plume. J'aimerais mieux la rame, sauf l'honneur. Je suis déjà en pleine eau de l'Histoire de la Restauration. Je soigne ce beau sujet, pendant des Girondins. Les sociétés avortent ou se nouent mal. Rien ne se fera sans vous. Vous paraîtrez au dernier acte, et nous en ferons une petite. Je songe aussi au Lamartine du peuple, à un franc par mois, affaire de quatre à six cent mille francs, mais il faut un compte courant de cent cinquante mille chez un capitaliste ou banquier pour commencer. Je le cherche. Cela se trouvera une fois, c'est mon dernier filet. Tout va bien en politique. La République est née coiffée. Tout le monde s'en mêle. J'en suis ravi. J'aime à la voir dans les mains de ses ennemis, ils sont forcés de l'allaiter en la détestant. Rien de menaçant. Venez quand vous pourrez, au premier signe. Je suis trop occupé pour rien négocier. Je pioche du papier, piochez la terre. Bonne année! Lamartine. Annee 1851 DCCCCXCVI A monsieur Dubois A Paris. Mâcon. Mon cher Dubois, Dites aux conseillers du peuple que j'ai interrompu ce matin mon travail du volume Confidences pour leur écrire un bel article politique intitulé Défense de la République. S'ils le veulent, je leur préparerai, pour le numéro prochain, un ravissant épisode populaire, intitulé La Servante au presbytère. Ont-ils compris la portée du Tour de France, journal d'un pauvre ouvrier? C'est vingt-cinq mille abonnés pour eux ou cent cinquante mille francs assurés. Je ne leur demande que vingtcinq mille francs pour moi. Adieu, et inexprimable amitié pour d'infatigables services. Quel ministre administrateur de l'intérieur vous êtes pour moi! Je suis mourant, et dites-le bien et partout. Lamartine. DCCCCXCVII A monsieur Henri de Lacretelle Au château de Cormatin, par Saint- Gengoux. Saint-Point, 6 septembre 1851. Je vous remercie, mon cher Lacretelle, de votre admirable écho. Puissé-je en avoir longtemps un aussi pur et aussi sonore que votre coeur! La situation était et est encore difficile, mais au fond elle est belle parce qu'elle est vraie. Je défie qu'on sauve la France corps et âme autrement que par la République. C'est du corps dont il s'agit en ce moment, nous reviendrons à l'âme après. Soyez-en certain, ce n'est pas en vain que Dieu nous a fait ce miracle de 1848. Il en présage d'autres que, vous jeune d'années comme je suis jeune de coeur, vous verrez. Souvenez-vous alors de moi, et dites: « Il n'a « pas trop présumé d'un temps et d'un pays qui " compte des hommes de mon intelligence et de « mon dévouement. » Venez. Lamartine. DCCCCXCVIII A monsieur le vicomte de La Guéronnière A Paris. Saint-Point, 11 septembre 1851. Mon cher La Guéronnière, J'ai relu votre article (66). Plus il est littérairement beau, plus il fausse avec éclat notre ligne. Il m'est impossible d'accepter le cri unanime qu'il va soulever contre le Pays dans tous les partis hors le parti bonapartiste. Si vous n'insérez pas demain ma réclamation personnelle (67), il n'y a plus d'homme politique en moi. Je suis donc forcé de demander l'insertion. Cette lettre vous fournit texte à rectification et à explication. Je vous répondrai, et tout sera bien. Autrement le Pays et moi nous n'existons plus qu'à l'état de programme napoléonien. Ce n'est pas ce que vous voulez, mais c'est l'article. Je suis affligé de vous affliger, mais, quelle que soit mon amitié, aucun homme ne doit son individualité politique, morale et historique, à un autre homme. A vous de coeur. Lamartine. DCCCCXCIX A monsieur le vicomte de La Guéronnière Septembre, 1851. Mon cher La Guéronnière, Je reçois cinq journaux pleins de ce qu'ils nomment ma défection à la République et du démenti à ma vie entière, toujours stable dans son opposition au préjugé populaire napoléonien sous Napoléon Ier! J'en reçois d'élogieux, comme Saône-etLoire, sur mon passage à l'Elysée. Au nom du ciel, arrêtez tout cela par mon mot envoyé il y a huit jours (68). Huit jours suffisent à déteindre un homme. Je remercie Girardin, mais Girardin a soutenu la candidature napoléonienne contre moi. Notre passé n'est pas le même. Ni lui ni vous, vous ne devez porter la responsabilité de la République devant la postérité. Je la porte moi. Je vous laisse donc libres, mais moi je ne le suis pas. Laissez- moi parler dans ma liberté et dans ma nature. Votre talent a été admirable. C'est un succès, mais un succès personnel à vous, mortel à notre ligne. La couleur a trahi le dessin chez vous. Vite mon article. Faites après ce que vous voudrez. Pourvu qu'on sache que je ne partage pas votre éblouissement rétrospectif pour un napoléonisme que j'ai toujours répudié, je suis content. Lamartine. P. S. Croyez-moi, le monde vous loue, mais d'une grande faute! d'une faute qu'il vous faudra racheter trois ou quatre ans devant l'opinion. Vous avez été trop écrivain, pas politique. M A monsieur Emile de Girardin Septembre, 1851. Mon cher ami, Je vous remercie de votre intervention entre La Guéronnière et moi, mais j'insiste. Il n'y a jamais rien à gagner à laisser dénaturer sa personnalité en matière si délicate et si grave. Mon article que je viens de relire n'a rien d'offensant pour le président de la République. Y at-il un mot blessant, ôtez-le, mais rien de plus. Si jamais je devais lui être nécessaire pour l'oeuvre du rappel de la loi du 31 mai, rien dans les termes de cet article ne pourrait l'empêcher. Mais je désire passionnément n'être jamais nécessaire. Je me crois, même heureusement pour moi, impossible. J'ai tous les esprits et toutes les vengeances et toutes les espérances contre moi. De plus aucune ambition que celle de l'éternel repos!... Mais je ne voudrais ni vivre ni mourir avec le soupçon d'avoir changé la République en bonapartisme, dans son berceau. Adieu et amitié reconnaissante. Lamartine. Quelle que soit l'idée sur le 31 mai, soyez certain que ce n'est pas à moi qu'on s'adressera. MI A monsieur Rolland Rédacteur au journal le Pays, à Paris. Personnelle. Monceau, 20 octobre 1851. Mon cher ami, J'ai reçu, lu et compris. Je n'approuve pas. Ma politique n'a pas changé. Si vous vous permettez entre vous de la mettre sous le boisseau, elle n'existe pas, c'est la vôtre qui règne, et j'en suis responsable. Cela n'est pas juste. Cela ne sera pas. Vous déviez, et voilà huit articles de moi mis dans la poche dans une circonstance où mon silence peut me déshonorer. Il faut insérer âmes risques et périls, ou il faut que je me retire. J'ai peine à comprendre le mécontentement de M. de La Guéronnière. Si je l'ai désavoué, il m'a bien compromis avant. Je n'ai pas le devoir de subir sans réclamation une attitude contraire à mes convictions et à ma dignité. Ainsi, à coup sûr, nous sommes au moins quittes. Le mot d'isolement appliqué à M. Ducuing répondait à une lettre de La Guéronnière me disant précisément que je devais comprendre qu'il s'isolât un moment du journal. Aucune offense donc. Si je voulais écarter M. de La Guéronnière, je le lui dirais en face. Je n'ai pas de contours. Bref, l'interceptation de huit articles de moi dans ce coup de feu, et tout ce que vous me dites et tout ce que me dit M. de La Guéronnière, et ce que j'ai compris de M. Mirès, me mécontente au dernier degré. Je vous le dis aussi face à face et sans équivoque: Être ou n'être pas, comme dit Shakespeare. Le journal ainsi n'est pas. Je ne resterais pas pour des trésors dans une ambiguïté de situation pareille. Lamartine. MII A monsieur le vicomte de La Guéronnière Mon cher La Guéronnière, N'en parlons plus. Tout est expliqué et réparé à mon honneur et au grand honneur de votre talent. Ne vous laissez incliner ni à gauche ni à droite. Avec un organe comme le vôtre, on finit par faire entendre la vérité à son pays. Restez impassible, croyez- moi; je ne suis plus combattant, mais je vois juste et dans les lignes. La nôtre seule est celle du salut et de l'honneur, ne l'inclinons pas. Lamartine. MIII Au marquis de la Grange Monceau, 13 décembre 1851. Mon cher ami, Vous êtes ma première lettre de ma main après cinquante-quatre jours de supplice et de perclusion. Linquenda tellus! Je commence à entrer en convalescence. Les événements m'ont affligé, non surpris. Vous savez combien je combattais les exécrables tactiques et les provocations des légitimistes, orléanistes et fusionnistes de l'Assemblée, hommes misérables et faibles, poussant leurs partis à des attaques sans avoir la force de leurs fanfaronnades. Je déplore maintenant le coup d'État des bonapartistes, qu'un peu de patience aurait transformé en révision gouvernementale et légale de la Cons- titution. Le mal de la France, c'est précisément qu'elle porte maintenant sur une baïonnette et que son pouls cesse de battre si celui d'un seul homme s'arrête. Le moindre des principes valait mieux que cela. J'ai réussi par mes conseils, du fond de mon lit, à empêcher tous nos pays à prendre part à des agressions partielles et folles. Il n'y a eu que quelques centaines d'hommes des montagnes, à douze lieues d'ici, quiaient passé par-dessus la Grisière pour attaquer Mâcon. Ils n'ont entraîné personne d'aucun parti de nos villages. Je n'ai été ni brûlé ni grillé, ni violenté, comme on le dit à Paris. Bien que Monceau soit en évidence sur le passage de ces colonnes, pas un homme n'y est venu me demander compte de rien; mais tous les villages voisins m'ont envoyé offrir de venir me garder en masse. Le peuple est excellent. J'irai à Paris, si je suis en état d'être transporté, le 15 janvier, pour six semaines. Je publierai mon refus consciencieux et modéré du vote, le 21, puis je m'occuperai de mes affaires et de me rouvrir des sources de travail littéraire. Voilà mon plan. Votre lettre est un acte d'amitié que je n'oublierai jamais. C'est dans les revers qu'on connaît le coeur! Lamartine. Annee 1852 MIV A monsieur de Laprade Monceau, 4 janvier 1852. Mon cher Laprade, Votre lettre, plus précieuse encore à mes yeux que votre discours parce qu'elle m'est plus personnelle, a été une goutte de consolation dans tant d'amertume. Elle vous sera rendue par Celui qui rendait au bienfaiteur de Lazare. Ne nous attristons pas au delà des bornes. Dieu veut que les nations trop superbes soient humiliées comme les hommes trop vains, mais il ne veut pas que l'esprit humain périsse. La liberté est plus que l'esprit humain, c'est la conscience humaine. Cette chute profonde n'engloutira donc pas tout ce siècle. Quand des esprits comme le vôtre sont assis sur la pierre de son sépulcre pour s'affliger et s'indigner, c'est que le sépulcre se brisera bientôt. Nous avons péché par excès de liberté (je dis nous et non moi) en 1848. La démagogie, qui se repent aujourd'hui, a amené cet inévitable châtiment, le despotisme. Ce despotisme lui-même, commencé par une grande immoralité, ne subsistera que le temps nécessaire pour laisser réfléchir la raison publique. Nous reviendrons à l'équilibre entre la liberté et l'autorité, qui constitue la gloire et la moralité des gouvernements. Je vais bien mieux. Je songe à aller dans quelques jours et pour quelques jours à Paris plier mes tentes; et je reviens ensuite faire comme vous dans ma solitude, penser, écrire, prier, espérer, et agir si jamais la Providence nous rappelle par nos noms à une action ferme, honnête et modérée. Je suis heureux de me retrouver en harmonie avec vos nobles pensées. Venez vous entretenir à Saint-Point quand vous avez une heure de lassitude et un arrière-souvenir d'amitié. Vous y trouverez un ami. Lamartine. MV A madame Duport A Chivres, près Soissons. Paris, 31 mars 1852. Je ne vous croyais pas autre chose que ce que la nature vous a faite, très-sensible, très-bonne et très-exorable; mais je voulais vous rappeler à l'amitié par un mot aigu qui vous allât au coeur, voilà pourquoi j'ai dit inexorable. Je suis bien touché de votre aimable réplique. Je serai bien heureux de vous revoir à mon retour. Je pars pour mon Chivres, mais moins paisible que le vôtre; de là peut-être pour une course à Smyrne, de six semaines, en septembre. Je partirai avec le coeur plus léger en sachant que vous me gardez plus d'amitié que de rancune; rancune de quoi? Je ne devais rien qu'à Dieu et à mon pays; je n'avais pas servi, pas renversé, vos amis qui ne sont pas les miens. Le jour de leur chute, il fallait qu'un homme résolu et dévoué se jetât à la fête d'un peuple qui allait tout engloutir et s'engloutir lui-même. Je l'ai fait et, quoi qu'on vous dise, sans penser une minute à moi mais à la société. Je l'ai préservée de guerre, de crimes, de sang, de spoliation, d'anarchie. J'ai remis le pays représentatif debout; j'ai préparé les armées du 20 juin, et j'y ai combattu en brave soldai. Le lendemain de la victoire, qui est toute à moi, bien qu'on l'ignore, je me suis retiré exprès pour subir le jugement de la justice ou de l'injustice de ceux que j'avais mécontentés mais sauvés. Depuis j'ai accepté l'obscurité, la calomnie, les menaces, la prison, l'échafaud, enfin les galères du travail et de la ruine où je suis encore sans me plaindre. Je n'ai pas cédé une virgule aux passions ou aux utopies des démagogues. Que voulezvous de plus? Je ne puis que cela. Je pouvais prendre dix fois la dictature, la présidence, mais c'était au prix du sang, de la trahison, de l'homicide. Je ne l'ai pas voulu. Accusez-moi, l'avenir me vengera. Mais, pourvu qu'en attendant votre coeur me juge, je suis content. Lamartine. MVI A monsieur Rolland Ancien maire de Mâcon, à Paris. Saint-Point, 1er juillet 1852. Merci du bon souvenir. J'y réponds d'une main mourante. Venez nous réconforter dès que vous le pourrez. Tout va ici à la suprême misère, gelée, grêle hier grosse comme des pommes, pluie tous les jours, huissiers toutes les semaines, et plus une action ou un abonnement. Frère, il faut payer! c'est-à-dire il faut mourir! J'irai à Mâcon et je ferai ce qui vous plaît sans vous nommer et sans vous rendre responsable de mes visites. Jusqu'ici je n'y suis pas allé une heure, j'ai peur du pavé. Je suis poursuivi, menacé, accablé, et, qui pis est, on m'enlève mon crédit depuis qu'on sait que sérieusement je veux vendre. Je m'enterre comme un sanglier, mais sans défenses. Ce malin j'ai commencé à travailler pour le Siècle. Jamais homme n'a repris la bêche plus malade: je n'ai ni nourriture ni sommeil, une maladie sérieuse à l'estomac et un rhumatisme universel; mais le plus grand mal est dans ma bourse, le fond du sac ferait frémir si on le voyait. Je paie néanmoins mes vignerons et après eux je ne pourrai pas payer personne. Le Crédit foncier a envoyé apprécier mes quatre immeubles; il a été étonné et les a évalués je crois bien près de ma propre évaluation, 1,600,000. C'est une base pour des arrangements éventuels de fortune si les Péreire ne reprennent pas Monceau. Néanmoins, malgré la récolte nulle et malgré tout, je ne périrai pas encore de dix-huit mois, si je pouvais trouver un capital de vingt-trois ou trente mille francs à déléguer sur les derniers termes des Médicis, contrat Mirès que vous savez. Mais, si je ne trouve pas cela, je suis en déconfiture. Ainsi cherchez-moi cela à tout prix pour deux ans, vous me sauverez; je n'ai d'espoir que là. C'est en septembre que celle somme m'est nécessaire comme le souffle aux poumons. Cassez-vous la tête sur ce sujet. Voilà mon service. Un crédit de 30,000 fr. enlevé, un déficit de 80,000 fr. de récolte, font mon vide affreux. Ces 25,000 fr. me le comblent. Mais où les trouver? Adieu. Assez de finances comme cela. Maintenant amitié. Pas de nouvelles de Turquie. Lamartine. MVII A monsieur Dargaud à Fours (Nièvre). Saint-Point, 28 août 1852. Je suis bien affligé de votre fièvre, mais je me rassure en pensant en quelles mains aussi savantes qu'affectionnées la Providence vous a jeté à Fours. Donnez-moi vite des nouvelles du rétablissement. Ici rien de nouveau dans ce courant du travail, journées commencées avant l'aube, finies avant le couvre-feu, toutes semblables à la précédente et diversifiées seulement par quelques tribulations ou par quelques courses à cheval au coucher du soleil; un volume de 420 pages terminé et envoyé en vingt-neuf jours, un autre commencé demain, du Civilisateur entre deux. Tâchez de lui faire des abonnés. Ils montent toujours, mais comme le thermomètre dans le tube sans qu'on aperçoive son ascension. Je pars demain pour Varennes en Bresse, terre de mon neveu, M. de Cessia. J'y prends un seul jour de congé. Au retour j'écris la vie de Cicéron, puis je finis le volume d'Orient. Cela me conduit au 1er septembre. Je reprends alors sans discontinuer le huitième volume de la Restauration, à livrer en entier le 15 octobre. J'écris alors la vie de Socrate ou d'Alexandre, puis un volume de l'Assemblée constituante, pour le Siècle. Ainsi mon almanach est marqué par des oeuvres et plus par des jours, tristes oeuvres et plus tristes jours! Mais Dieu le veut. Au milieu de ces soucis, hélas! de ces misères ineffables, il vient de m'arriver du désert un charmant cheval arabe que je monte alternativement avec mon gros irlandais. Nos vignes font frémir, la maladie dévore le peu que la gelée nous promettait. Point de salut hors du Civilisateur. Tout est triste, mais rien n'est désespéré tant qu'il reste un Dieu dans le ciel, des amis sur la terre, un cheval à l'écurie, un chien au foyer et une page blanche à faire noire sur la table, j'ajoute et surtout Dargaud à Fours, puis à Paray, puis à Saint- Point avec Mme Dargaud. Aucune vente possible de Monceau. Lamartine. MVIII A monsieur Valette Professeur de philosophie. Saint-Point par Mâcon, 12 septembre 1852. C'est toujours un bon augure que votre petite écriture nette et lisible comme un elzevir sur l'adresse d'une lettre. Cela veut dire lumière, sincérité, ordre dans les sentiments, tel quod decet à un philosophe. Cela veut dire aussi constance, et, à tous ces titres, cela console de l'espèce humaine. C'est moi qui réponds aujourd'hui parce que madame de Lamartine est dans son lit; une petite rechute interrompt seulement sa convalescence. Quant à moi je n'ai pas le temps de savoir si je me porte bien ou mal, car le temps m'emporte avec la rapidité d'un tourbillon. Le travail et les affaires bien pires8quå!le travail me consument. Fe jette en courant ma ¯end²e au vent, mais je n'y jette pas mon coeur, et je le garde tout entier pour ce petit nombre d'amis de l'une et de l'autre fortune, au nombre desquels je suis heureux de vous compter ainsi que Mme Valette. Des désastres de saison et des maladies des vignes accroissent celte année nos tribulations rurales. Nous sommes seuls, comme il convient à des disgraciés de la Providence, au fond d'une vallée paternelle dont nous faisons de vains efforts pour n'être pas chassés comme Virgile de ses dulcia arva. Nous écrivons cinq heures le matin, nous arpentons le soir les sentiers de nos montagnes, nous nous couchons peu après le soleil. Notre demeure est le monastère de la monotonie occupée, point ennuyée. Nous attendons M. et Mme Adam Salomon; nous n'aurons par les Dargaud avant octobre. Nous voudrions vous attendre, y compris la diane chasseresse de Mme Valette. Nous serons à Paris le 12 novembre. Adieu et attachement. Lamartine. MIX A monsieur le rédacteur du Siècle Saint-Point, 4 novembre 1852. Monsieur le rédacteur, Vous citez, d'après l'Indépendance belge, mon nom parmi ceux des hommes politiques qui seraient appelés au sénat du nouveau gouvernement. Dans l'intérêt de la vérité qu'on doit conserver à chaque caractère, permettez-moi de démentir un bruit qui n'a et ne peut avoir aucun fondement. AL. DE Lamartine. MX A monsieur Boussin à Cormatin. Monceau, 15 novembre 1852. Votre lettre, mon cher Boussin, est un cri de l'âme qui va au coeur. Elle est éloquente comme l'indignation. Il faut s'indigner quand on est jeune, il faut compatir quand on prend des années. Quand on se souvient de 1815 on comprend 1852. Gaulois toujours, jamais hommes. N'en parlons plus, laissons faire au temps, ministre de la Providence. Il ramènera, je ne sais quand, de la dignité dans l'âme de ce peuple. Il faut le plaindre et le consoler même de ses faiblesses. Il en a eu pour la liberté à cause de son nom, et il se précipite dans le pouvoir absolu à cause de son nom aussi. Le monde roule, vous êtes jeune, vous verrez d'autres faces des choses: quant à moi, je ne verrai plus grand'chose ici-bas, mais j'en verrai, de plus haut, de plus belles. La philo- sophie plane sur tout cela, et Dieu sur la philosophie. Venez donc philosopher à Monceau. On y est triste et malade. C'est l'heure des amis, comme vous deux, qui méprisent la fortune et qui vengent, par leur fidélité, ceux qu'elle abandonne. Lamartine. MXI A monsieur le marquis de la Grange Monceau, 18 novembre 1852. Merci des bons souvenirs et des bonnes nouvelles de mon histoire. J'ai bien besoin qu'elle ait de l'intérêt pour engager les libraires, mes seuls fermiers, à conclure un nouveau bail avec moi pour ma belle histoire des Médicis, pain de mes années futures: c'est là que je veux écrire le vrai grand siècle moderne. Je regrette aussi de ne pas vous serrer la main cordialement et souvent. Je ne vais pas à Paris par bienséance, il ne convient pas que la République assiste à ses propres funérailles; j'attends la fin des fêles. Je pense (et dites-le-moi) que ce sera fini le vingt décembre. Je passerai alors près de vous mes trois derniers mois de séjour à Paris, car mon hôtel me quitte avec ma fortune. Je tâche de vendre Monceau et de me replier à Milly, berceau très-dégradé de mon enfance, mais je ne sais s'il ne faudra pas vendre même ce cher vestige de famille. Tâchez de populariser le Civilisateur, mon seul moyen de salut et de libération. Ne croyez pas que j'aie imaginé la Restauration. Il n'y a rien d'écrit que sur pièces, mémoires, confidences ou souvenirs directs. Quant à Mme du Cayla, j'en pense à peu près ce que vous en dites, mais on n'a que le droit de le faire penser sans le dire: il n'y a pas d'actes et de corps de délit contre elle. Adieu. Écrivez-moi sur le sens et les formes de la proclamation impériale pour que je règle mon départ. Ma femme va bien mieux, et me donne espoir. Parlez de nous à Mme de la Grange pour qui nous sommes ce que nous fûmes, très-tendres et bons amis. Adieu encore. Lamartine. MXII A monsieur Valette Professeur de philosophie, Saint-Point, 29 juin 1853. Non, je ne trouve jamais assez longue une lettre pleine de tant de haute philosophie pratique et surtout de tant d'amitié. Ne vous lassez pas plus d'en écrire que je ne me lasserai d'en lire. Je suis en effet fort malheureux depuis six ans, et je n'ai plus même ces consolations de la perspective, car la perspective se raccourcit à mesure qu'on avance dans la vie; c'est l'inverse des autres voyages. Je suis très-malade et très-obéré. Ce qui m'entoure souffre et s'afflige; et de ce que je tente pour relever la destinée peu de chose réussit. Je retarde seulement le coup fatal. J'ajourne par le travail, mais la vie n'est qu'un ajournement. Quant aux consolations puisées dans l'ordre humain, elles n'agissent pas sur moi. Je n'ai jamais mis mon espérance, comme Strafford, dans les fils de l'homme, elle est plus haut. Cependant elle s'éclipse quelquefois. Dieu semble toujours se déclarer contre ceux qui veulent faire son oeuvre. Il combat pour ses ennemis contre ses amis. On s'étonne peu du manichéisme quand on a vécu un certain bon nombre d'années et bien étudié l'histoire: la terre entière est bien un Calvaire ou une roche tarpéienne, calvaire pour les philosophes, roche tarpéienne pour les patriotes. Posez-vous cette rude question, et résolvez-la autrement que Brutus. Je m'y, perds. Je mourrai du moins avec celte conscience de n'avoir pas dit un mol et pas fait un acte dans ma vie publique qui n'eût pour objet le service de la vérité divine à mes dépens. Fut-ce une folie de la croix? fut-ce une duperie de la bonne volonté? Le ciel seul me le dira, c'est son affaire. En votre qualité de philosophe spiritualiste et religieux, vous le savez d'avance. Vous habitez les hauts lieux, comme vous dites, au moral ainsi qu'au physique. Quant à moi je suis dans la fournaise, et je n'y vois que du feu. Parlez de moi à l'aimable et bonne Mme Valette dont le regard inspire la paix et l'affection. Je suis toujours plus souffrant de l'estomac, et je ne puis être guéri par la médecine. Mille amitiés. Lamartine. CORBEIL. -TYP. ET STER. DE CRETE FILS. Notes. (1) Sur les députés fonctionnaires publics. Séance du 11 février 1842. V. La France parlementaire, t. III, p. 138. (2) Discours sur l'adjonction de la liste départementale du Jury (15 février 1842). " Un mot de ce discours, qui résumait le système gouvernemental de résistance suivi depuis 1830, devint populaire comme expression de l'opinion publique sur le pouvoir: " Il n'y aurait pas besoin d'un homme d'État, une borne y suffirait." V. La France parlementaire, t. III, p. 153. (3) La mort du duc d'Orléans. (4) A propos du discours sur l'élection de M. Emile de Girardin. Séance du 2 août 1842. V. La France parlementaire, t. III, p. 230. (5) Ce discours sur la Régence fut prononcé le 18 août 1842. V. La France parlementaire, t. III, p. 243. (6) Allocution aux élèves de l'École normale de Saône-etLoire (septembre 1842). V. La France parlementaire, t. III, p. 268. (7) A la séance publique de l'Académie de Mâcon (12 septembre 1842). V. La France parlementaire, t. III, p. 271. (8) V., pour le développement de ce programme, Discours sur l'adresse, séance du 27 janvier 1843. La France parlementaire, t. III. p. 238. (9) Dans la question ministérielle. Séances des 3 et 4 mars 1843. V. La France parlementaire, t. III, p. 305 et suiv. (10) A propos du banquet qui devait être offert par la ville de Mâcon à M. de Lamartine, le 4 juin 1843, V. La France parlementaire, t. III, p. 370. (11) Des publications populaires. - Lettre à M. ChapuysMontlaville (6 juillet 1843). V. la France. (12) Des pétitions sur les fortifications de Paris (1er oct. 1843). V. La France parlementaire, t. III, p. 420. (13) Au journal la Presse (18 octobre 1843). V. La France parlementaire, t. III, p. 431. (14) Sur l'Adresse. Séance du 28 janvier 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 1. (16) En faveur des pétitions contre les fortifications de Paris. Séance du 2 mars 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 12. (17) Discours sur l'abolition du timbre des journaux. Séance du 4 avril 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 40. (18) Sur les Prisons. Séance du 7 mai 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 45. (19) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon. (20) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon (premier discours). Séance du 19 juin 1845. V. La France parlementaire, t. IV, p. 65. (21) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon (deuxième discours). Séance du 21 juin 1844. V. La France parlementaire, t. IV. p. 70. (22) Sur le chemin de fer de Paris à Lyon ( troisième discours). Séance du 23 juin 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 77. (23) Récapitulation. Sous ce titre, M. de Lamartine résumait la ligne politique suivie dans le journal le Bien public pendant l'année écoulée. V. La France parlementaire, t. IV, p. 88. (24) Du droit au travail et de l'organisation du travail. Décembre 1844. V. La France parlementaire, t. IV, p. 103. (25) M. de Lamartine faisait allusion à l'accès de folie que M. Villemain éprouva vers la fin de décembre 1844, et qui le força à donner sa démission. V. à ce propos un article inséré dans le Bien public sur la retraite de M. Villemain. V. La France parlementaire, t. IV, p. 122. (26) Sur la conversion des rentes. Séance du 21 avril 1845. V. La France parlementaire, t. IV, p. 137. (27) Réponse à l'adresse présentée par une députation d'ouvriers de Paris (16 mai 1845). V. La France parlementaire, t. IV, p. 203. (28) Allocution à la Société de musique de Mâcon (23 mai 1845), V. La France parlementaire, t. IV, p. 297. (29) Un principe et point de partis (19 novembre 1843). V. La France parlementaire, t. IV, p. 259. (30) Un principe et point de partis. (31) Un principe et point de partis (19 novembre 1845); 2° Sur la Réforme électorale (4 décembre 1845); 3° Du mouvement réformiste et de la possibilité d'une réforme (14 décembre 1845). V. La France parlementaire, t. IV, p. 209 et suiv. (32) 3 février 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 291. (33) Sur la proposition tendant à réprimer la falsification. (34) Discours sur la Syrie. Séance du 5 février 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 291. (35) Attentat de Lecomte, 16 avril 1846. (36) Discours sur la réduction de l'impôt du sel. Séance du 22 avril 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 378. (37) Ce discours fut en effet prononcé le 10 juin 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 402. (38) Discours sur l'Algérie. (39) Ce discours fut prononcé le 16 juin 1846. V. La France parlementaire, t. IV, p. 439. (40) Réponse à une députation de Châlonnais au passage de M. de Lamartine à Châlon-sur-Saône. V. La France parlementaire, t. IV p. 486. (41) Ier août 1846. (42) Discours prononcé après l'élection de Mâcon (2 août 1846). V. La France parlementaire, t. IV, p. 478. (43) De la crise des subsistances (1er octobre 1846). V. La France parlementaire, t. V, p. 1. (44) Voulons-nous être nation? Voulons-nous être dynastie? (4 octobre 1836). V. ibid., p. 11. (45) Qui avait lu en famille le premier volume de Jocelyn et qui avait écrit à M. de Lamartine pour demander le second qu'il ne pouvait acheter. (46) Aimé Martin mourut en juin 1847, et, le 27, M. de Lamartine prononça un discours sur sa tombe. V. La France parlementaire, t. V, p. 24. (47) Lettre de Mme Lamber sur les Girondins. (48) Banquet offert à l'auteur des Girondins, le 18 juillet 1847. V. La France parlementaire, t. V, p. 27. (49) Le discours au banquet offert à l'auteur des Girondins. VI. 47 (50) Sur le libre échange, 24 août 1847. V. La France parlementaire, t. V, p. 47. (51) Improvisation à la séance générale de la Société d'horticulture de Saône-et-Loire (20 septembre 1847). V. La France parlementaire, t. V, p. 61. (52) Le discours sur le libre échange, l'allocution au Président de l'Académie de Marseille, le 26 août 1847. V. Ibid., p. 87. (53) M. de Lamartine parla sur les affaires d'Italie, le 29 janvier, et sur les banquets réformistes, le 11 février 1848. V. La France parlementaire, t. V, p. 120 et suiv. (54) Sur le droit de réunion (20 février 1848). V. La France parlementaire, t. V, p. 163. (55) Lamennais. (56) Lettre aux dix départements, etc. (23 août 1848). V. La France parlementaire, t. V, p. 334. (57) Sur le projet de Constitution (23 septembre 1848). V. Ibid., p. 392. (58) Discours au peuple, prononcé à la cérémonie de l'inauguration de la Constitution, le 19 novembre 1848. V. La France parlementaire, t. VI, p. 31. (59) 13 novembre 1848. V. La France parlementaire, t. VI, p. 18. (60) " M. de Lamartine, qui avait été nommé par dix départements à la Constituante, n'eut pas une élection à la Législative, le 18 mai 1849. (61) L'édition dite des souscripteurs, en 14 vol. in-8. (62) Réponse à M. Thiers sur un incident soulevé dans la discussion du projet de loi relatif à l'enseignement. Séance du 23 février 1850. V. La France parlementaire, t. VI, p. 129. (63) Dans la discussion du chemin de fer de Paris à Avignon. Séance du 9 avril 1850. V. La France parlementaire, t. VI, p. 137. (64) V. Réponse aux Français résidant à Smyrne. La France parlementaire, t, VI, p. 224. (65) V. Discours au Conseil général de Saône-et-Loire, le 27 août 1850. La France parlementaire, t. VI, p. 227. (66) Sur le portrait du Président de la République, par M. de La Guéronnière. (67) A M. de La Guéronnière, rédacteur en chef du Pays, sur son portrait du Président de la République, 16 septembre 1851. V. La France parlementaire, t. VI, p. 809. (68) V. la lettre à M. de La Guéronnière, 16 septembre, et la déclaration de principes, 17 septembre 1881. La France parlementaire, t. VI, p. 810. Source: http://www.poesies.net