Antar. (1864) Par Alphonse De Lamartine (1790-1869) TABLE DES MATIERES AVANT-PROPOS. I II III IV V V VI VII ANTAR. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL AVANT-PROPOS. I Qu'est-ce que l'histoire? C'est le monde écrit, c'est le genre humain en relief évoqué de tous ses sépulcres, reprenant l'âme, la vie, le mouvement, la parole, devant les hommes nés et à naître, et représentant pour l'instruction, la leçon et l'exemple de l'avenir, le drame éternel de l'humanité dans ce grand cirque bordé de tombeaux, dont la poussière est la cendre même de ce que fut l'homme avant nous. L'histoire est ce spectacle des choses humaines auquel il. nous est donné d'assister par la mémoire, tantôt avec admiration et applaudissement, tantôt avec horreur et frisson, selon que la vertu ou le crime, la barbarie ou la civilisation sont en scène, mais toujours avec profit pour notre propre amélioration. L'histoire, en un mot, est au peuple ce que la faculté du souvenir est aux individus, le lien d'unité et de continuité entre notre être d'hier et notre être d'aujourd'hui, la base en nous de toute expérience, et, par l'expérience, le moyen de tout perfectionnement. Sans l'histoire donc, point de moralisation, de perfectionnement et de progrès de civilisation pour un peuple. Avec l'histoire, presque aucun besoin d'autre leçon; elle sait tout, elle contient tout, elle dit tout, et, au lieu de le dire en paroles fugitives, qui passent par l'oreille sans y rester, elle le dit en actions saisissantes et pathétiques. Elle fait de notre coeur, fortement impressionné, l'acteur sym pathique des scènes passées; elle s'écrit dans nos yeux avec nos larmes, dans notre coeur avec les mouvements de notre sang; elle nous transforme par l'enthousiasme ou par la pitié qu'elle nous communique dans la personne de ces héros, de ces sages ou de ces victimes qui ne font plus qu'une même âme et une même chair avec nous; et, comme la distance des événements nous rend plus impartiaux et que l'impartialité nous rend plus justes, nous profitons moralement bien davantage du spectacle de l'histoire que du spectacle même des choses présentes. De ant ces hommes qui ne sont plus, rien n'altère notre conscience. Il n'y a là pour nous ni intérêt personnel qui nous corrompe, ni popularité qui nous fascine, ni impopularité qui nous repousse; nous contemplons, nous sentons et nous jugeons avec le désintéressement et avec l'infaillibilité de notre sens moral tout entier. La conclusion intérieure de toutes nos impressions est l'horreur du mal et J'enthousiasme du bien. La vertu grandit et se fortifie dans les nations avancées en âge avec ces impressions et ces conclusions historiques, et l'on pourrait dire, sans se tromper, que le peuple qui a le plus d'histoire est, par cela seul le peuple qui a le plus de vertus. II Tout homme, en passant sur cette terre, ne se fait-il pas éternellement en lui- même ces deux questions: « D'où viens-je? où suis-je? » Les philosophies et les religions lui répondent dans l'odre surnaturel, sans toutefois que ces deux questions obstinées cessent de se renouveler de siècle en siècle par tout homme venant en ce monde. Dans l'ordre de la civilisation purement humaine, l'homme se fait également ces deux questions: « D'où viens-je? où vais-je? » Le plus grand nombre n'a pas seulement le loisir d'écouter la réponse, et passe sans avoir rien su de ce mystère de son origine, de sa marche et de son but: fils de famille dont l'héritage est immortel, et qui ne connaît ni ses titres ni ses aïeux. A ceux qui, comme nous, ont le pain gagné et le temps d'écouter la réponse, l'histoire seulement répond.. Nous voulons qu'elle réponde maintenant à tous. Nous voulons que nul ne vienne en ce monde et n'en sorte sans se rendre compte de la place qu'il y occupe dans le temps, de l'origine et de la filiation de sa race, du point de départ et de la marche des idées et des choses qui forment ce qu'on appelle sa civilisation, des progrès successifs, interrompus, repris, croissants ou décroissants de cette civilisation, époque par époque, peuple par peuple, et pour ainsi dire homme, par homme. Nous voulons de plus que ce tableau complet de l'humanité, dessiné à grands traits pour les yeux du peuple au lieu d'être un tableau ana lytique sans vie comme toute chronologie, sans intérêt comme tout abrégé, soit vivant comme un homme et palpitant comme un drame. L'intérêt est la véritable mnémonique du coeur humain. Il ne se souvient que de ce qui le remue et de ce qui le passionne. Or, qu'est-ce qui remue et qu'est-ce qui passionne les masses dans l'histoire? Sont-ce les choses ou les hommes? Ce sont les hommes, les hommes seuls. Je vous défie de vous intéresser à une mappemonde ou de vous passionner pour une chronologie! Ces procédés abrégés et analytiques sont l'algèbre de l'histoire; l'histoire, alors, glace en éclairant. Il faut laisser cette algèbre de la mémoire aux savants dans leur poussière de livres, qui, après avoir lu toute leur vie et entassé dans leur répertoire des millions de faits, de noms et de dates, veulent se faire la table résumée de leur science, afin de pouvoir mettre à toute heure le doigt sur le chiffre d'une année du globe ou sur le nom d'une dynastie. Le peuple des lecteurs ne procède pas ainsi: il n'est pas érudit, il est pathétique. Il n'attache aucune importance à ces cartes des siècles, à ces ra mifications confuses de l'arbre généalogique de l'espèce humaine, qui noircissent sans profit la sphère historique d'autant de lignes entre-croisées que le compas du géographe en trace et entre-trace sur l'épiderme de son globe. Non, le peuple va droit à un petit nombre de faits culminants qui dominent l'histoire, comme les hautes chaînes de montagnes dominent et divisent les continents; il personnifie ces faits dans sa mémoire en un petit nombre de noms d'hommes supérieurs et véritablement historiques qui ont attaché leur âme, leur vie ou leur mort à ces faits; et, si l'historien a l'art ou le don de bien entrer par la pensée dans l'esprit, dans le coeur, dans la passion, dans la vie publique ou même dans la vie domestique de ces grands hommes, le peuple. des lecteurs néglige avec lui tous les hommes et tous les événements secondaires, il s'identifie par la pensée, par l'admiration, par l'émotion, par les larmes, aux pensées, aux actes, aux vicissitudes, aux vertus, aux grandeurs, aux chutes, aux triomphes, aux supplices de ces grands acteurs de la tragédie humaine. Il entre dans leurs destinées, il assimile son coeur à leur coeur, il y palpité des mêmes sentiments, il y saigne des mêmes blessures, il y brûle du même zèle pour le bien public, il s'y soulève des mêmes indignations contre le crime heureux, il y venge les mêmes injustices, les mêmes ingratitudes, les mêmes persécutions du temps par les mêmes appels à la postérité; et alors aussi le pays, le peuple, l'époque où ces grands aïeux de la famille humaine ont vécu, pensé, écrit, chanté, agi, les événements auxquels ils ont participé, prennent un corps, une âme, un visage, un nom, une individualité pour le lecteur. Le sentiment intéressé, passionné, ne fait plus qu'un avec la mémoire; la science a passé dans la fibre la plus intime du coeur, la médaille historique s'est imprimée toute chaude en nous; l'histoire était morte parce qu'elle s'était faite livre, et elle devient vivante parce qu'elle se fait homme. III Le peuple peut apprendre ainsi tout ce qu'il y a à savoir pour lui de véritablement important dans le passé du monde: les grands hommes et les grandes choses, les grandes ténèbres et les grandes lumières, les grandes perversités et les grandes perfections morales de son espèce. L'ensemble lui apparaîtra suffisamment à travers les pensées et les actes de ces individualités principales et culminantes dont la revue va passer devant lui. Sur cette carte vivante et palpitante du genre humain il entreverra l'oeuvre et le plan de Dieu dans l'humanité, comme il les entrevoit dans les éléments sur la carte morte du géographe. Il se comprendra lui-même dans ses ancêtres, comme il se comprendra d'avance dans ses fils. Il ne se découragera pas des lassitudes et des chutes, en considérant l'immensité de la route, les progrès de la marche, l'infini du but. Il saura que cette famille dont il fait partie s'avance éternellement avant lui, avec lui, après lui, vers des destinées providentielles qu'il dépend de lui d'accélérer par ses vertus ou de ralentir par ses vices. Tout ce qui a été pensé ou fait de beau ou de grand dans le monde se résumera dans son esprit; ses préjugés tomberont peu à peu avec ses ignorances. Il ne vivra plus en lui seul, ou dans ce milieu étroit de nation, de temps, de profes sion, d'espace, d'idées, dans lequel la nature le renferme pour quelques jours. Il vivra de la vie des âges tout entiers, parcelle sans doute, mais parcelle qui comprend et qui contient le tout. Voilà l'effet de l'histoire bien personnifiée sur l'âme des hommes: elle les transformé et elle les épure; elle est la religion de la mémoire, comme la poésie est la religion de l'imagination, comme la logique est la religion du raisonnement. Il faut une religion à toutes nos facultés, car toutes doivent monter à Dieu, pour lui reporter l'homme: l'homme, ce chef- d'oeuvre que le Créateur a ébauché et qui peut s'achever lui-même par la liberté, par le travail et par la vertu! IV Or, pour donner ce spectacle du genre humain en: action au peuple illettré, il n'est pas nécessaire, comme on le suppose, d'évoquer une multitude de noms et de personnages historiques des catacombes des bibliothèques. Non: le genre humain est vaste, mais il n'est pas infini. Quelques acteurs principaux suffisent pour représenter sous la plume de l'historien ce drame quel quefois varié, souvent uniforme, des vicissitudes humaines. Tout consiste à bien choisir les personnages. Il y a deux manières aussi de les choisir. On peut les choisir à l'élévation et à l'importance de leur rang conventionnel dans le monde, à la grandeur de leur race, à l'éclat de leur trône, à l'immensité de leur empire, à l'orgueil de leurs titres, au nombre de leurs sujets et de leurs armées. On peut les choisir, au contraire, à l'éclat de leur nature, à l'étendue de leurs idées, à l'influence de leur apparition sur l'esprit humain, à la grandeur per sonnelle de leur rôle, à la sainteté de leur mission sur la terre, à leurs travaux, à leurs persécutions, à leur supplice quelquefois, salaire des vérités qu'ils apportent au monde. On doit les choisir surtout à l'intérêt épique ou dramatique de leur vie. A ce titre même, plus un de ces grands acteurs du drame humain est méconnu, plus il est malheureux, plus il est victime, plus il y a de sueurs, de vicissitudes, de larmes et de sang dans son histoire, plus aussi il y a d'intérêt, d'amour, de passion et de culte dans le sentiment de la postérité pour lui, plus il se grave dans l'imagination. Sous ce point de vue du coeur humain, qui est celui des masses, Socrate est plus historique qu'Alexandre, Christophe Colomb que Charles-Quint, Jacquard que les Médicis ou François Ier. Ce sont là les caractères que nous avons recherchés dans nos figures historiques. Nous ne nions pas l'immense ascendant qu'ont donné le rang, le sceptre, l'épée, la puissance héritée de leurs dynasties aux chefs des nations et aux pasteurs des peuples dans les temps antiques et modernes. La haute destinée est le piédestal des hautes in fluences: les mêmes facultés naturelles qui, placées en bas par la fortune, ne brillent que pour un cercle étroit dans la médiocrité d'une vie commune, placées en haut par la Providence, brillent pour le genre humain tout entier; une grande pensée meurt inactive dans un homme obscur et sans puissance, elle se réalise en grands résultats dans un homme couronné. Il faudrait être aveugle ou jaloux pour nier cette vérité. La situation des hommes est une des conditions ordinaires de leurs actions sur leurs semblables. Le rang est la prédestination de la gloire. Quand on rencontre la valeur personnelle dans des souverains ou dans des législateurs couronnés, il faut placer leurs figures au premier plan de l'histoire; mais quand on aperçoit dans d'autres conditions obscures de la vie des hommes supérieurs par eux-mêmes, ordinairement négligés ou placés sur les derniers plans par les distributeurs de renommée, des révélateurs, des philosophes, des poètes, des orateurs, des historiens, des artistes, des artisans, des martyrs d'une foi utile au monde, il faut restituer à ces grandeurs naturelles le rang et la portée qui leur appartiennent parmi les maîtres et les modèles de leur espèce. L'histoire, à notre avis, est comme le Jugement dernier de Michel-Ange: on n'y comparaît pas avec son costume, mais avec sa nature devant Dieu. V Quand le peuple aura étudié avec nous quelques grands hommes, il sera plus apte à comprendre, à ennoblir et à civiliser son pays. Les nouvelles phases du monde moderne, en détruisant l'esclavage et en convoquant les masses à des participations plus larges dans leurs propres destinées, font de la moralité et de l'instruction deux conditions nécessaires de la liberté. Ces deux heureuses conditions de notre temps commandent aux philosophes et aux écrivains qui tiennent en main le miroir de la vérité, de tourner en bas le côté lumineux qu'ils tournaient jadis en haut. La lumière a assez monté, il est temps qu'elle redescende. La vérité s'est souvent faite homme, il est temps qu'elle se fasse foule. Nous savons combien cela est difficile. Le peuple et les écrivains n'ont pas parlé jusqu'ici la même lan gue, c'est aux écrivains de se transformer et de s'incliner pour mettre la vérité dans la main des masses. S'incliner ainsi, ce n'est pas abaisser le. génie, c'est l'humaniser: QUI L'HUMANISE, LE DIVINISE. Nous sentons notre insuffisance, mais nous nous efforcerons d'élever le style de nos récits jusqu'à ce chef-d'oeuvre de l'art, la simplicité: la simplicité, langue universelle, qui renouvelle entre le riche et le pauvre, entre le savant et l'ignorant, entre le sage et l'enfant, ce miracle symbolique des premiers messagers de l'Évangile qui ne parlaient qu'un seul idiome et qui étaient compris par les disciples de toutes nations! Prenez et lisez, dironsnous, comme le fils de l'horloger, aux familles des artisans les moins lettrées. Voilà l'histoire descendue des degrés poudreux des bibliothèques, dépouillée de sa pourpre et de sa pompe, et parlant la langue familière dans des récits sobres et clairs, avec vos femmes et vos enfants. Nous essayons de nous faire son interprète. Nous avons chanté autrefois dans la langue des poètes pour les heureux et les oisifs de de la terre. Nous avons parlé plus tard la langue des orateurs dans les tri bunes des hommes d'État et dans les tempêtes civiles de la patrie. Plus humble aujourd'hui, et peut-être plus utile, nous ne rougissons pas d'apprendre la langue qui va à votre intelligence par votre coeur, et de nous faire simple avec les simples, petit avec les petits. VI Mais, nous dit-on, en quoi sert l'histoire élémentaire aux hommes du travail et des humbles professions? Qu'ontils de commun avec vos héros, vos rois, vos philosophes, vos politiques? Qu'est-il besoin de connaître les jeux de la fortune, les catastrophes des empires, la conduite des choses humaines, pour forger son fer, conduire sa navette, tailler sa vigne, filer son fuseau? Sans doute la foule n'a pas besoin de connaître l'histoire pour exercer un de ces métiers, elle n'en a pas besoin pour vivre, mais elle en a besoin pour penser. Et la pensée étant l'homme même, si vous voulez que votre foule soit composée d'hommes et non de machines humaines, donnez-lui les éléments de la réflexion. L'histoire est peut-être le plus sain et le plus morali sateur de ces éléments. Elle développe dans le peuple la chose qui lui manque le plus: la conscience. Elle rend la Providence visible dans la rémunération et dans l'expiation infaillible du bien et du mal. Si elle est commentée par un esprit droit et religieux, un cours d'histoire est une leçon de justice et un véritable cours de conscience pour les nations. VII Mais ce n'est pas seulement une leçon de justice et un cours de con science populaire, c'est un cours d'enthousiasme pour le beau. Cet enthousiasme pour le beau moral est un des instincts les plus rapprochés de la vertu que Dieu ait donnés à l'homme. C'est l'aspiration involontaire et passionnée de l'âme vers les sommets de la perfection en toute chose; c'est le sursum corda du genre humain, qui fait monter les coeurs d'admiration en admiration jusqu'à Dieu, source et abîme de toute beauté. Cette faculté, comme toutes les autres, ne se fortifie dans les individus et dans les masses qu'en s'exerçant. Quel plus magnifi que exercice de cet enthousiasme que l'histoire? On a dit avec raison que le milieu dans lequel nous vivions, au physique et au moral, modifiait au bout d'un certain temps notre tempérament et notre âme; si donc vous laissez vivre un peuple en société habituelle et exclusive avec.cette philosophie triviale, ces instincts ignobles, ces héros cyniques, cette littérature immonde dont il est saturé dans ses ateliers et dans ses chaumières, que voulez-vous espérer de vos générations? Elles se succéderont comme des générations de vices, la stupidité au front, l'incrédulité dans le coeur, le ricanement sardonique sur les lèvres, des légendes infâmes dans l'imagination, des couplets cyniques dans la voix, le succès pour justice, la cupidité pour dieu, séditieuses dans la liberté, seryiles dans le despotisme, honte d'ellesmêmes, de leur nation et de leur siècle] Mais si vous les élevez, par l'histoire bien choisie et bien appropriée, à la contemplation des grandes oeuvres de la Providence dans l'humanité, à l'intelligence des grandes destinées de l'homme en société sur la terre, à la compréhension des grandes lois reli gieuses ou civiles qui régissent le monde en le perfectionnant, et si vous les mettez en société habituelle, par vos récits, avec ces grands hommes, ces hommes vertueux, ces esprits supérieurs, ces héros, ces martyrs, ces sages, ces philosophes, ces poètes, ces artistes qui, dans leur vie où dans leurs oeuvres, ont versé leur sang, leurs sueurs, leur âme, leur amour, leur patriotisme, leurs inspirations, leurs paroles, dans ce fonds commun de grandeur, de désintéressement, de dévouement à leurs semblables, de génie, de piété, de générosité, qui fait la gloire et le titre de l'espèce; si vous inspirez ainsi à votre peuple la sainte religion de l'enthousiasme pour le nom, la pensée, les actes, les efforts, les revers, les morts même de ces types de l'humanité, soyez sûr que vous aurez inspiré en même temps à vos enfants l'émulation de ressembler à ce qu'ils admirent, et que cet enthousiasme, qui ne semble au premier moment que la flamme de l'imagination, descendra jusqu'au coeur et y sera bientôt un foyer de moralité nationale. L'homme est imitateur, parce qu'il est perfectible. Ce qui lui manque le plus, ce ne sont pas des leçons, ce sont des modèles. Prenez-les dans l'histoire et tenez-les sans cesse devant les yeux de vos enfants. Ces enfants deviendront un peuple, et ce peuple vous honorera en vous surpassant. II portera votre nom à la postérité, et votre tribut de civilisation au suprême civilisateur! ANTAR. I La civilisation a des formes aussi diverses que la pensée de Dieu a de plans divers dans l'humanité. La Providence a assigné à chaque race humaine, par les sites où elle l'a fait naître et par les instincts qu'elle lui a donnés, un rôle qui n'est au fond ni supérieur ni in férieur, mais qui est différent seulement dans la vie du monde. Parmi ces races humaines, les unes sont sédentaires par inclination: elles bâtissent des villes, elles cultivent des champs autour de ces cités. La terre, distribuée en lots inégaux entre les familles, enclose de murs ou de fossés, s'y transmet héréditairement des pères aux enfants-. Ces peuplades vivent des moissons que leur travail fait produire à leur patrimoine. Les autres vivent du commerce, c'est-àdire du bénéfice qu'elles recueillent, non en cultivant elles-mêmes, mais en transportant et en échangeant les produits d'une contrée contre les produits d'une autre, en achetant à ceux-ci ce qu'ils ont de trop, en vendant à' ceux-là ce qui leur manque, et en faisant ainsi le trafic petit ou grand de tout ce qui a un prix sur le globe. Quelques-unes de ces races sont, par nature et par situation géographique, manufacturières, ouvrières, fabricantes de tous les outils ou de tous les objets de nécessité et de luxe qui servent aux besoins et aux plaisirs de l'espèce humaine. Elles creusent des mines, elles en arrachent le fer, le cuivre, tous les métaux; elles les façonnent ensuite à l'usage des métiers. Elles tissent les laines les chanvres, les soies; elles en font des étoffes pour le vêtement du pauvre et du riche. Ce sont ces races ouvrières qui fabriquent ainsi le mobilier du genre humain. D'autres vivent de la mer. Elles habitent, pour ainsi dire, l'Océan; elles se font porter par ses vagues, servir par ses vents; elles pèchent, elles naviguent de côte en côte; elles construisent des palais flottants; elles équipent des flottes; elles disputent aux autres nations maritimes les flots de la mer, comme les peuples cultivateurs se disputent les plaines et les vallées de la terre. Elles forment des établissements lointains sur des rivages inconnus, elles jettent leurs colonies comme des essaims par toute la terre. Nées sur les bords de la mer ou dans les îles, leur instinct voyageur et aventureux les pousse invinciblement à s'élancer toujours plus loin dans l'espace. Ce sont ces races qui découvrent les continents nouveaux et qui les peuplent. Les laboureurs sèment le blé-; les navigateurs sont tes semeurs d'hommes. Enfin il y a des races primitives qu'un insurmontable amour de mouvement, de va-r riété et de liberté empêche de se domicilier jamais sur la terre. Pour elles, toute maison est une prison; elles croiraient abdiquer quelque chose de leur indépendance en se fixant dans des murailles ou dans des champs autour d'un foyer immobile. Elles voient avec mépris, pitié, horreur, ces villes, cloaques impurs où l'homme dispute l'espace, puis le soleil à l'homme; elles les fuient comme des pièges que la servitude tend à leur liberté; elles ont les troupeaux pour toute richesse, parce que ces troupeaux, libres et errants comme elles, se déplacent comme elles aussi à leur moindre caprice, et transportent incessamment à travers l'immensité du désert, selon les saisons, les climats, les eaux, les pâturages, les simples trésors et les habitations mobiles de ces races. C'est ce qu'on appelle les peuples pasteurs, la civilisation pastorale. Cette civilisation a pour signe une tente au lieu d'une maison. De cette seule différence dans les deux modes d'habitation des peuples, la maison ou la lente, naissent des différences organiques innombrables dans leurs moeurs. Avec la maison, l'homme s'enracine, pour ainsi dire, comme la plante dans le sol. Il gagne en sécurité, en police, en nombre, en patrie, en lumière, en gouvernement; il perd en liberté. Tout peuple domicilié abdique, ANTAB. 7 par le fait même de son domicile fixe, cette faculté de déplacement indéfini qui fait des peuples nomades et pasteurs les rois de l'espace, les possesseurs des sites, des climats, des montagnes, des plaines, des fleuves, domaine illimité de leur pérégrination. La tyrannie s'établit facilement chez les peuples domiciliés dans les villes, la conquête les asservit plus facilement aussi avec leur patrie. Leurs temples, leurs palais, leurs maisons, leur mobilier, leurs domaines, fertilisés de père en fils par la culture, leurs arts, leur luxe, sont autant de gages qu'ils donnent à la partie du globe qu'ils habitent. Us ne peuvent les emporter avec eux dans les mauvais jours; et quand le tyran ou le conquérant leur dit, le glaive ou la torche a la main: « Servez, ou perdez vos demeures, vos champs et vos richesses! » Ils perdent leur indépendance pour conserver les foyers de leurs pères et de leurs enfants. Chez les peuples qui habitent la tente, au contraire, ni la tyrannie ni la conquête ne peuvent s'établir. La patrie est vaste comme l'espace, l'homme la porte partout où il plante son pavillon.Conquise ici, on la retrouve là; et quant à la tyrannie intérieure, elle n'est jamais à redouter dans un mode de civilisation qui permet à tout homme, blessé dans sa liberté ou dans sa dignité, de déplacer sa tente, sa famille, sa richesse, et d'aller dans une autre tribu chercher une domination plus douce et un chef moins absolu. Ainsi, bien que l'autorité du père de famille soit la sou veraineté naturelle de chaque tente, le despotisme et la dictature absolue sont inconnus chez les peuple pasteurs. Ces peuples ont des chefs, point de maîtres. Tout s'y fait du consentement commun et après des délibérations publiques. Les cités sont souvent monarchiques, le désert est toujours républicain. II Ces peuples vivant sous la tente, presque inconnus de l'Europe, occupent encore aujourd'hui et occuperont vraisemblablement toujours les plus vastes espaces de l'Afrique et de l'Asie, la Tartarie, la Mongolie, les déserts de l'Afrique intérieure. C'est là l'incommensurable domaine qu'elles parcourent depuis le commencement des siècles. Quelques villes rares se sont élevées et s'élèvent de temps en temps sur les bords des déserts parcourus par ces peuples ou au milieu même de leur.solitude, comme le Caire en Egypte. Palmyre en Mésopotamie, Baalbek en Syrie, Samarcande et les grandes villes de la Tartarie et des plaines au pied du Thibet. Mais ces villes, comme des caps avancés d'une civilisation que la nature de ces races nomades repousse, ne sont que de magnifiques entrepôts de commerce, des rendez-vous de caravanes, des foires lointaines construites à perpétuité aux frontières des races pastorales pour acheter les laines de leurs troupeaux et pour leur vendre le peu d'objets manufacturés nécessaires à leurs habitudes. Incessamment battues par les flots des tribus errantes, circonscrites par le désert, ces capitales, souvent conquises, promptement anéanties par les excursions des nomades, ne laissent sur le sol que de splendides débris, comme Thèbes, Héliopolis, Palmyre, Babylone, Persépolis, Utique: ruines énigmatiques! le voyageur qui les contemple s'étonne que tant de grandeur ait pu sortir du désert et s'écrouler dans. le sable. Les populations sédentaires de ces fourmilières de tribus ont tari,.et la popula- tion pastorale plante encore ses tentes sur la place où furent ces empires. Le chameau, qui est au règne animal ce que le cyprès est au règne végétal, un signe de deuil et d'éternité, broute la ronce et le chardon entre les colonnades renversées de Baalbek et de Palmyre. Nous ne voulons parler ici que des peuples pasteurs qui nous touchent de plus près par l'Asie Mineure: ceux-là ont vu passer autour d'eux les Mèdes, les Perses, les Égyptiens, les Romains, les croisés d'Europe, sans être entraînés ni dans le courant de ces civilisations diverses ni dans l'écroulement successif de ces empires. Ces tribus ont enfanté Mahomet, le restaurateur de l'unité de Dieu dans le quart du globe; elles se sont rangées les premières sous sa loi morale, elles l'ont suivi dans ses croisades contre l'idolâtrie, et, après avoir conquis toutes les capitales de l'Orient et des Indes à la religion du Prophète, elles ont repris paisiblement leur vie pastorale et leur campement éternel dans leurs solitudes. Ce sont les pasteurs et quelquefois les guerriers des trois Arabies. III L'Arabie, divisée dans l'antiquité en trois régions, Arabie Heureuse, Arabie Pélrée, Arabie Déserte, occupe sur le globe cet immense espace qui s'étend de l'Egypte et de la Syrie entre les montagnes du Liban et de la Palestine, la mer Rouge et l'océan Indien. Damas et Bagdad sont aujourd'hui les deux grandes capitales qui s'avancent le plus loin dans ce domaine illimité des Arabes pasteurs, et qui ont le plus de contact avec ces races. La Mecque, cette métropole de l'islamisme; Médine, tombeau du prophète, et Djidda, principal port de l'Arabie, élèvent çà et là leurs villes saintes peuplées d'Arabes sédentaires à de grandes distances les unes des autres, au milieu de ces contrées abandonnées à l'Arabe errant. A l'exception des environs de ces villes et de quelques oasis de culture dans l'Yémen, partie cultivée de l'Arabie Heureuse, le désert s'étend sur tout le reste. Dans les quarante jours de marche entre Damas et Bagdad, comme dans les soixante jours de marche entre Bagdad et Médine, les caravanes ne rencontrent d'autre habitation que des tentes et d'autre végétation que l'herbe, épineuse et rare qui ensanglante les lèvres du chameau. IV Ce désert, que j'ai parcouru moi-même dans les plaines dont Damas semble le rivage et dans les vallées sablonneuses qui s'étendent entre le Liban et l'Anti- Liban, présente des dunes qui ondulent comme des vagues, de Jérusalem à l'Egypte; il inspire aux sens et à l'âme le même sentiment de l'infini que l'Océan. C'est un océan immobile, en effet, mais qui paraît, comme l'autre, sans autre bord que l'horizon. A mesure qu'on s'y en fonce, les sommets des montagnes du Taùrus et du Liban décroissent aux regards et finissent par s'abaisser tout à fait et par disparaître sous la brume. On n'a plus pour limite que le firmament; on marche tour à tour sur un sol nu et rocailleux, qui résonne comme s'il était creux, sous les pas de la caravane, quelquefois sur une terre molle d'où sortent des tiges d'herbe poudreuse et de gros oignons de coloquinte, plus souvent sur un sable fin, tamisé éternellement par le vent, et qui forme des collines mobiles et des vallées profondes à travers lesquelles le chamelier cherche sa route à mille circuits. Quand le chemin est entièrement fermé par un de ces bancs de sable, la caravane est forcée de le gravir, et l'on voit tout à coup le premier chameau du cortège émerger du désert au sommet d'une de ces collines mouvantes, comme un navire, caché à l'oeil par la profondeur des lames, qui se montre au sommet d'une colline d'écume et qui disparait en redescendant dans une mer creuse. De temps en temps, à des distances d'un soleil à l'autre, et quelquefois de quatre jours de marche, on rencontre un puits ou une citerne, signalés au loin à l'oeil par quelques joncs qui font une tache verte sur le fond jaunâtre du terrain, ou par un vaste sycomore dont les racines déchaussées et noirâtres portent la trace du feu des pasteurs et des caravanes. On campe ordinairement dans le voisinage de ces puits. On attend patiemment que les chevaux, les chameaux, les chèvres et les brebis, harassés de la route ou rentrés le soir des pâturages, se soient désaltérés lentement dans les auges sans cesse remplies par les seaux de cuir que puisent et versent incessamment des esclaves noirs demi-nus. Les tentes s'élèvent. Les femmes, les enfants se dispersent dans les environs du campement pour glaner les tiges mortes des arbustes ou les fientes desséchées des chameaux, seuls combustibles qui vont allumer le feu du soir. D'autres sont occupés à moudre les grains de dourah ou de froment entre deux pierres pour pétrir le pain. Les esclaves dessanglent le sac de cuir qui couvre pendant le jour la mamelle des chamelles pour empêcher de têter les jeunes chameaux; ils rapportent à la tente des vases remplis de lait, abreuvent les chevaux du lait qui dépasse les besoins de la famille, et livrent ensuite les mères aux petits. Pendant ces haltes, les hommes oisifs et qui méprisent toute autre occupation que la guerre et la chasse, se groupent en cercle à la tente du cheik. Ils fument indolemment leur narguillé en s'entretenant des affaires de la tribu Les orateurs doués de cette élo oANTAR. 23 quence naturelle et exercée que la délibération libre fait naître jusque parmi les tribus nomades, parlent tour à tour, les uns avec une gravité sententieuse et monotone, les autres, avec des éclats gutturaux de voix, avec des attitudes et des gestes qui respirent autant de passion pour décider de la route d'une tribu dans le sable que pour se disputer le gouvernement d'un empire. Quelle que soit la valeur d'un guerrier, il ne peut jamais exercer une influence dominatrice dans son camp s'il n'a pas été doué par la nature du don de l'éloquence. L'Arabe pasteur n'estime le courage qu'autant qu'il est dirigé par l'intelligence; il ne se confie qu'à ceux qu'il reconnaît supérieurs à lui par l'esprit comme par le bras; il résiste à la force, jamais à lapersuasion. VI La poésie est honorée dans le désert autant que l'éloquence. Peuple à la fois guerrier, harangueur et rêveur, l'Arabe n'exalte audessus de tous ses grands hommes, vivants ou morts, que ceux de ses frères qui furent à la fois orateurs au conseil, héros dans la mêlée, chantres et conteurs dans le loisir de la paix. Les jeux mêmes témoignent de cette passion de l'Arabe errant pour la poésie associée à la musique. Un instrument à cor des, semblable à une guitare rustique, résonne souvent la nuit sous ses doigts, accompagne ses vers, soutient ses récits, mesure le pas de ses jeunes femmes et de ses filles dans les danses nocturnes et mystérieuses qui servent de spectacle à ces tribus. Ces danses poétiques et musicales, appelées lazamen, portent l'empreinte du génie à la fois poétique, contenu et passionné de ces peuples. Elles sont couvertes de la pudeur du voile et de l'ombre de la nuit. La présence de toute la tribu et la distance toujours sévèrement maintenue entre les deux sexes donnent à ces fêtes un caractère de réserve et de gravité qui semble sanctifier l'amour en provoquantet en refrénant à la fois le délire de la jeunesse. A une heure avancée de la nuit, heure con venue d'avance entre les familles d'une même tribu, les femmes et les filles se rangent derrière leurs tentes et chantent en choeur un appel aux hommes, qu'elles invitent ainsi à leurs danses. Les jeunes hommes sortent à cette voix. Ils se placent sur une seule ligne, comme des spectateurs, en face de la ligne des danseuses. Ils laissent entre eux et elles un espace vide pour les évolutions de la danse. Quand les deux choeurs sont ainsi rangés face à face, non loin des tentes, sous un ciel à,demi éclairé par les étoiles de leur beau ciel, un jeune homme improvise un chant guerrier, lyrique ou passionné, sur un mode lent et mélancolique, il répète plusieurs fois le même vers; ses compagnons répètent à leur tour le dernier mot comme un refrain. Puis le chanteur reprend son chant, il en répète la rime qui finit levers, et il accompagne sa poésie d'attitudes et de gestes expressifs qui associent le corps à la pensée ou au sentiment de ses strophes. Ces gestes et ces altitudes, les hommes de sa tribu les imitent en l'écoutant. A ces voix et à ces attitudes cadencées des hommes, deux ou trois jeunes filles sortent du groupe des femmes, voilées à demi d'un voile bleu dont les pans relevés par leurs bras retombent sur leurs pieds nus; elles s'avancent mollement dans l'espace libre, en suivant le rhythme, jusqu'à deux ou trois pas de la ligne des jeunes hommes. Ceux-ci, exaltés par la musique, par la poésie, par l'admiration et par le mystère, applaudissent avec enthou ANTAR, 29 siasme au pas des danseuses; ils les encouragent par des exclamations caressantes empruntées au vocabulaire pastoral dont ils flattent les jeunes chameaux. Quelques-uns, enflammés par le délire de l'admiration ou reconnaissant sous le voile la fiancée qu'ils convoitent depuis leur enfance, arrachent leur turban blanc de leur tète, tedéplient et retendent à quelques pas d'eux sur le sable, comme un tapis sous les pieds de la danseuse. Si la jeune fille, en foulant ce tapis, parvient à le soulever adroitement du sol avec l'orteil et à le lancer derrière elle du côté des femmes, des cris d'applaudissements s'élèvent; le turban, le châle, les colliers, les bijoux que les hommes ont jetés ainsi en défi devant eux appartiennent à la danseuse. Tl faut les racheter le lendemain par un présent à sa famille. Après qu'une des figurantes s'est retirée, une autre prend sa place; la musique, la poésie, les transports des spectateurs continuent à provoquer la danse des femmes jusqu'aux dernières heures de la nuit. On conçoit ce que la triple ivresse des vers, du son, de la danse, sous le demi-jour de ces nuits embaumées qui ne laissent entrevoir que ces fantômes voilés dans lesquels chacun croit deviner l'épouse future de ses rêves, doit donner de prestige à ces fêtes de la solitude. La plus religieuse décence se mêle à la plus enivrante illusion. Les louanges de Dieu y sont chantées par les poètes, et la prière y consacre jusqu'au plaisir. Ces fêtes nocturnes, auxquelles les campements dispersés dans le même désert se convient de loin, s'appellent sous les tentes le mazamen ou le chant des psaumes. VII La tente elle-même, cette maison de l'Arabe errant, est une sorte d'institution religieuse, civile et uniforme dans sa construction. La tradition en a fixé, mesuré, nommé, consacré toutes les parties; aucun caprice arbitraire n'en modifie depuis des siècles le moindre compartiment: foyer de toile et de bois, dont la force du chameau qui le transporte a déterminé les dimensions. Ce palais du riche et du pauvre s'élève et s'abat par tout le désert sur le même plan. Chaque pièce de sa charpente ou chaque pan de son feutre a son nom, sa place, son usage, sa coupe, invariablement assignés dans la construction. Il y a une architecture pour ce bloc de toile comme pour le Parthénon. Les Arabes l'appellent la maison. Les perches qui la supportent s'appellent les colonnes. Il y a neuf colonnes: trois au centre, trois de chaque côté. Ces neuf colonnes forment trois nefs, séparées par des tentures de feutre et destinées à des usages différents. Le tissu de poil de chèvre noire qui recouvre ces colonnes, et qui repose sur une perche transversale adaptée sur les colonnes du milieu, s'appelle le toit. Il est doublé d'un tissu plus fort, imperméable à la pluie. La nef du milieu de la tente est la salle commune, destinée à la réception des hôtes; la nef de gauche est l'appartement des hommes, celle de droite est réservée aux femmes. De nombreux cordons de poil de chameau sont attachés aux différents rideaux du sommet de la tente, et, ten- dus de là avec force comme les câbles d'un mât, ils se rattachent par des anneaux de fer aux piquets plantés en dehors dans la terre pour assurer contre les vents la solidité de l'édifice. Selon la saison et l'heure, on abaisse ou on relève le pan de toile appelé rouhok, qui ferme ou qui recouvre le fond de la tente. Le rideau de laine blanche fabriqué à Damas, qui sépare l'appartement des femmes ou le harem du centre de l'habitation, est brodé de fleurs coloriées. Le sol est couvert de nattes sur lesquelles, on étend de riches tapis de Bagdad. Un, monceau de sacs, de selles de chevaux, de bâts de chameaux, de provisions ou, d'armes, s'élève en pyramide autour de la colonne du milieu.. L'esclave et.le chien ont leur place assignée au pied de la colonne du vestibule. Un léger pan de' toile surajouté à la toile de la tente, et flottant au vent,, les couvre à peine contre l'intempérie des saisons comme un auvent: c'est la place servile, c'est le refuge du mendiant. Cet édifice s'élève et s'enlève en peu d'instants, selon la richesse du maître et le nombre des membres de la famille ou des esclaves, quand la tribu se déplace. Une file de chameaux, plus ou moins longue, est chargée des colonnes, des toiles,,des sacs, del'ameuble ment, des provisions de la maison renversée; les hommes montent à cheval, les femmes et les enfants sont portés sur les chameaux. Une espèce de trône large et aplati s'étend en plate-forme au- dessus des bâts de ces animaux, et sert de siège d'honneur aux épouses et aux filles des cheiks. Ce siège, recouvert de cuir rouge et de tapis éclatants, est l'orgueil des femmes. Elles ornent le chameau noir qu'elles préfèrent de housses et de lambeaux d'étoffes de diverses couleurs dont les franges traînent à terre et se balancent au vent. Le licou qui sert de bride à l'animal est décoré de verroteries et déplumes d'autruche. Des clochettes pendent au cou des chamelles laitières, pour rappeler ou retenir le petit chameau auprès. de sa mère. Les hommes galopent en avant ou sur les flancs de la caravane, explorent le désert, surveillent les troupeaux en marche, et sondent d'un regard perçant l'horizon. La famille, et quelquefois la tribu entière, généralement composée de quinze ou vingt tentes, s'avance ainsi vers de nouveaux puits ou vers de nouveaux pâturages. Elle retrouve sa patrie uniforme partout où le cheik et les vieillards de la tribu donnent le signal de décharger les chameaux et de dresser les tentes. VIII Ces navigateurs éternels de la mer de sable ont contracté, par l'habitude, des mêmes moeurs, par la contemplation des mêmes scènes, par l'habitation des mêmes espaces et par la perpétuelle mobilité des mêmes pas dans les mêmes sites, un caractère analogue au caractère du désert: religieux comme l'infini qui les entoure, libres comme l'espace qui leur est ouvert, vagabonds comme le cheval, le chameau, le troupeau qui les porte ou qui les suit; hospitaliers comme la tente ouverte au voyageur égaré dansées solitudes, intrépides comme l'homme qui ne peut devoir sa sûreté qu'à son propre bras, et qui a sans cesse sa femme, ses enfants, son eau, son pâturage à défendre contre les incursions soudaines d'autres nomades; silencieux habituellement comme la solitude, quelquefois causeurs comme l'homme qui rencontre l'homme et qui se presse de tout dire et de tout apprendre dans un rapide entretien; contemplateurs et poétiques comme les nuits, les jours, les astres, les horizons qu'ils ont devant les yeux; conteurs, enfin, comme les longues heures oisives qu'il faut remplir de récits et de merveilles sous la tente ou autour des puits, pour abréger la durée du temps. ANTAR, 41 Celui qui n'a pas vu se coucher le soleil dans une brume de fournaise rouge, réfléchie par le sable aux limites d'un horizon de la Mésopotamie ou de la Chaldée; celui qui n'a pas vu les constellations se lever et s'incliner lentement pendant les nuits d'été dans cet océan d'éther bleu plus profond que la pensée qui s'y plonge, et plus transparent que la mer à l'ombre d'un cap qui l'empêche de s'éblouir et de se rider; celui qui n'a pas entendu les haleines intermittentes du vent mal assoupi du désert tinter, filtré à l'oreille parles dunes de sable et par les brins d'herbe; celui qui n'a pas, au réveil, noyé ses regards dans l'espace sans bornes dont l'horizon se perd en Dieu; celui qui n'a pas contemplé au milieu du jour l'ombre du profil accroupi des chameaux se dessiner sur le fond du ciel, immobile comme le profil des sphinx de pierre sur le sable fumant d'Egypte, celui-là ne se rendra jamais compte du caractère de l'Arabe pasteur et du charme qui l'attache à sa destinée. IX Les impressions, les sensations, les frissons des sens, les bruits, les silences, les pensées du désert viennent de si loin qu'elles semblent venir de l'infini lui-même. Cette lumière qui tombe en pluie de feu sur les collines ou sur les plaines nues n'a rejailli sur aucun toit des villes, et n'est souillée d'aucune fumée des foyers des hommes. Pendant le jour, rien ne s'interpose entre.l'âme et son auteur. On sent la main du Créateur, invisible mais palpable, sur sa création. On s'attend à chaque instant à le voir apparaître au milieu de cette merde clarté qui le voile, ou aux limites de cet horizon si vague qu'il semble aboutir à l'inconnu. Pendant la nuit, le regard se promène à travers les étoiles, les suit ou les devance dans leurs évolutions, et assiste, pour ainsi dire, à ce mécanisme dévoilé des mondes qui est l'acte de foi des cieux. La religion, cet acte de foi de la terre, est née de l'astronomie dans les déserts de la Chaldée. Les lettres qui composent le nom divin y sont lues en caractères plus resplendissants et plus profonds sur ces pages du firmament. L'imagination s'y nourrit de divisions et de prestiges; les apparitions surnaturelles, ces incarnations de la vérité dans dès songes, s'y succèdent depuis le commencement du monde. L'homme, oppressé des mystères de piété et de foi, s'y passionne pour la.seule, passion digne de lui, la passion do l'infini et de l'éternité. Tous les grands cultes sont émanés de ces solitudes, depuis le Dieu Astre,- foyer des inondes de. Zoroastre, jusqu'à l'Allah de Mahomet; depuis le Dieu législateur Jéhovah de Moïse, jusqu'au Dieu Verbe, cherché à travers la nuit par les bergers de Bethléem. L'Arabe, mystérieux comme le silence, méditatif comme la nuit, concentré comme la solitude, fanatique de merveilles comme l'éternelle évocation du secret des cieux, a des sens de plus que nous pour sentir Dieu dans le désert. Sa vie est une adoration perpétuelle, que rien ne distrait du Créateur. L'immensité est ayant tout un temple. Il n'y a point d'athéisme face à face avec cette nature. Prenez un athée de l'Occident, et jetez-le pour quelques années dans l'Orient: il en sortira guéri de cette infirmité del'âme. L'athéisme n'a pu naître qu'à l'ombre, dans l'irréflexion et dans le vertige des cités de l'Occident. Le soleil tue l'athéisme, comme ces poisons froids qui ne germent que dans la nuit. L'espace, qui appartient sans limite au regard, donne aussi à l'Arabe un sentiment plus fier et plus libre de sa dignité. La foule écrase les hommes, la solitude les relève. Quiconque est seul se sent grand, parce qu'il ne se mesure qu'à sa grandeur naturelle, et non à l'imperceptible valeur numérique que son être représente dans l'incalculable multitude d'une ville populeuse ou d'une nation. Ce sentiment de sa grandeur personnelle rend l'homme incapable d'avilissement, rebelle à la tyrannie, inapte à la servitude. Il obéit à sa religion, à la souveraineté divine de la famille, aux moeurs, aux coutumes, ces lois de l'habitude, jamais à la force sans droit. Il a son coursier pour la fuir, son arme pour la combattre, l'espace pour y ensevelir sa liberté; ses défauts sont ceux des rois, non ceux des esclaves. Il est généreux, compatissant; il respecte le vaincu, il protège l'enfant, il divinise la femme; il donne asile à tout ce qui l'implore, même à son ennemi. Il traite ses esclaves comme des frères adoptifs que la Providence lui a donnés, comme' une seconde famille in fèriéure dont il est le tuteur, jamais le tyran. Tels sont les principaux caractères de l'Arabe errant des trois Arabies, depuis Abraham jusqu'à nos jours. Il était nécessaire de les dé- crire avant de' raconter l'histoire d'Antar, le David moderne du désert, histoire et poëme tout à la fois, où le poëte, l'amant et le héros né sont qu'un même homme, et se "confondent pour émerveiller les Arabes dans les trois prestiges qui exercent le plus d?empire sur leur: imagination: l'héroïsme, l'amour et la poésie. X La naissance d'Antar est aussi romanesque que sa vie. On croit lire une page de l'histoire à la fois naïve et étrange des patriarches. La voici: Zobéir, chef ou roi de la tribu d'Abs, tribu nombreuse et guerrière de l'Yémen, était venu faire son pèlerinage à la Mecque. Les Arabes sédentaires et les Arabes errants, avant Mahomet, venaient déjà dans cette ville sainte adorer le premier temple, bâti par Abraham et divinisé par la tradition. Zobéir s'établit avec sa tribu dans les environs de la Mecque. Jeune, puissant, reconnu pour chef par d'autres tribus moins nombreuses que la sienne, Zobéir cherchait une' épouse parmi les filles de sa race. Les bruits de la merveilleuse beauté d'une fille d'un cheik indépendant nommé Amrou l'enflamma du désir de la posséder. Le nom de cette vierge était Thémadour. Zobéir n'osait demander Thémadour à Amrou, son père, de peur d'ua refus motive sur d'anciennes haines de familles. Dans cette appréhension, il recourt à la ruse. Il invite Amrou à une fête sous ses tentes; et, pendant qu'Amrou, sans défiance, se livre aux douceurs et aux honneurs de l'hospitalité, Zobéir donne secrètement l'ordre à. une poi gnée de guerriers d'une tribu voisine d'aller attaquer la nuit les tentes d'Amrou, de disperser ses troupeaux et d'épouvanter sa famille sans défense. Mais il leur défend en même temps de faire le moindre outrage à la femme et à la fille d'Amrou. L'ordre secret s'exécute comme il a été donné par Zobéir. Les cavaliers Apostés fondent sur les tentes d'amrou, font fuir ses esclaves, enlèvent les troupeaux et les chassent devant eux dans une gorge de montagnes. Le bruit de cet attentat prémédité arrive à Zobéir. Il dissimule sa joie; il s'élance à la tête de ses plus braves cavaliers dans le désert, comme pour voler au secours des tentes de son hôte. Il arrive le premier au seuil de la tente d'Amrou. Amrou, averti plus tard, le suit de loin. La belle Thémadour, sa fille, était tout éplorée sur la porte de la tente, regardant les troupeaux dispersés de son père et levant les bras au ciel pour implorer secours ou vengeance. « Ses joues, ditlepoëteAntar, étaient rouges comme la pivoine, sa chevelure noire et épaise comme les ténèbres de la nuit; les larmes qui flottaient sans couler sur ses paupières augmentaient la splendeur de ses yeux. » Zobéir, ébloui, ordonne à un vieillard de sa suite de jeter respectueusement un voile sur la jeune fille. 11 repart avec ses cavaliers à la poursuite des faux ravisseurs; il ramène triomphant les mille chameaux d'Amrou et ses esclaves délivrés aux tentes de son ami. XI Pendant ce simulacre de combat et de délivrance, Amrou était accouru lui-même au secours de sa famille et de sa tribu. Il est témoin du zèle et de la générosité de Zobéir, il le prie d'accepter à son tour l'hospitalité dans la tribu sauvée par son bras. « Zobéir! s'écrie Amrou au milieu du festin offert par lui au libérateur de sa fille, si mon coeur ne peut épancher sa reconnaissance, il va se briser. Je n'ai rien de plus précieux à t'offrir que ma fille Thémadour: je te la donne pour ton esclave! — Je l'accepte, non comme esclave, répliqua Zobéir, mais comme épouse. » A ces mots les jeunes filles de la tribu amènent Thémadour voilée devant Zobéir, puis, lui enlevant son voile, laissent éclater sa beauté atix yeux de son époux. Zobéir emmena sa conquête dans sa tribu et s'enivra de sa félicité. XII Cependant Thémadour, quoique heureuse de l'amour qu'elle inspirait à Zobéir et qu'elle ressentait elle-même' pour lui, souffrait dans son orgueil d'avoir été conquise comme une esclave, et non payée par de riches présents à son père comme une fille libre, selon les moeurs des Arabes. L'imprudent Zobéir, fier du succès de son subterfuge, l'avait avoué dans le délire de son amour à son épousé, Thémadour s'était juré à elle-même de punir la ruse par une autre ruse, et de forcer Zobéir à payer à son père, le prix de sa dot. Une nuit qu'elle reprochait familièrement à son mari la feinte qu'il avait employée pour la conquérir sans rançon, Zobéir se courrouça contre elle, et, se levant avec colère de sa couche, il lui dit qu'elle était bien hardie de blâmer son maître et son époux. « Eh bien, répondit Thémadour en souriant, sachez donc que votre rusé a été trompée par une ruse plus habile. Je ne suis point cette Thémadour dont vous avez convoité les charmes; je ne suis que sa soeur et son ombre. La merveilleuse beauté à laquelle on m'a substituée pour vous satisfaire repose, à l'abri de vos désirs et de vos armes, sous la tente de mon père, Amrou! » Zobéir, à ces mots, se trouble et doute encore. « Si vous ne me croyez pas, reprend Thémadour, envoyez chez ma mère quelque femme âgée porter un message. Elle entrera sans obstacles dans l'intérieur réservé aux femmes, et le voile de ma soeur tombera devant elle. - — Non, dit Zobéir, je ferai mieux, j'irai moi-même; je revêtirai le costume d'un marchand d'aromates, et, ma boîte de parfums à la main, je serai admis dans la tente et j'entreverrai le visage de votre soeur. » Aussitôt après cet entretien, Zobéir, ordonnant à ses esclaves de tenir sa tente fermée pendant trois jours pour qu'on ne soupçonnât pas son absence, s'habilla en marchand ambulant, prit sous son bras un coffre d'aromates, et, les pieds nus, les reins serrés d'une grossière ceinture de cuir, il s'évada, sans être aperçu, de sa tente avant le jour, et prit la route du camp d'Amrou. A peine était-il parti sous ce déguisement, que Thémadour, se dérobant à son tour sous des habits de guerrier aux yeux des esclaves assoupis, sortit de latente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et, fuyant à toute bride vers le camp d'Àmrou, son père, dépassa sans être recojinue le faux marchand d'aromates et arriva avant lui dans la tente de sa mère. Thémadour se hâta de faire confidence à son père et à ses frères du plan qu'elle avait conçu pour venger l'honneur de la famille; Elle les plaça en embuscade dans l'ombre d'un bois de dattiers voisin du camp; elle leur dit d'accourir à sa voix, de surprendre Zobéir désarmé sous la tente, de l'enchaîner au pilier du milieu, et de ne lui rendre la liberté qu'après qu'il aurait juré de payer à son père Amrou le prix de sa fille. XIII Ayant dépouillé alors ses habits d'homme, Thémadour se couvrit du voile des vierges et attendit l'arrivée du faux marchand; «Entrez, vendeur de parfums, lui cria la mère aussitôt qu'elle l'aperçut rôdant comme un renard autour des tentes, vous déploierez vos- aromates devant ma fille Thémadour, amoureuse des parfums de l'Yémen. A ce nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompe par Amrou.. « Avez-vous donc une autre fille? demanda-t-il à la mère. — Oui, dit- elle, nous en avions une autre appelée Klida, beaucoup moins belle que Thémadour. Nous avons changé son nom, et nous l'avons donnée sous ce faux nom de Thémadour à Zobéir, pour nous venger de l'injure qu'il faisait à notre maison en acceptant de nous une épouse sans en offrir le prix. Nous avons gardé la véritable Thémadour, merveille de toutes les tribus, pour la donner à plus haut prix à un guerrier de l'Yémen. » XIV Zobéir, à cet aveu, rougissait de honte; oubliant son rôle de marchand, il se préparait à enlever par la violence la beauté qu'on lui avait dérobée, lorsque Amrou, ses fils et ses frères, se précipitant du bois de dattiers vers leur camp, se jettent comme des lions sur Zobéir, lui lient les mains et les pieds et le garrottent, mais sans le blesser, sur " le tapis de la tente.. Thémadour, son épouse vengée, laissant alors glisser à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné; elle se glorifie d'avoir surpassé la feinte par la feinte. Zobéir, humilié et heureux à la fois de n'avoir été vaincu que par sa femme, convint de donner à son beau-père Amrou mille chameaux, vingt chevaux nobles portant au cou la généalogie de leur race, cinquante esclaves mâles et cinquante jeunes filles pour servir sa femme. A ce prix, il fut délivré et reconduit parla famille d'Amrou à ses tentes. Six fils forts comme des lions et une fille belle comme sa mère naquirent de cette union. Ces fils.devinrent les chefs de la tribu d'Abs, dont Àntar fut le héros. XV Schédad, un des enfants de cette tribu, qu'on appelait plus communément le maître de sivvet, du nom d'une jument célèbre dont il était le possesseur, étant venu un jour, avec dix cavaliers aussi aventureux et aussi bien montés que lui, enlever des esclaves et des troupeaux aux Arabes de Cathan; les agresseurs trouvèrent la tribu si nombreuse qu'ils n'osèrent l'attaquer pendant le jour. Ils attendirent donc la nuit, en s'écartantdans le désert pour y faire paître leurs chevaux. Une esclave noire d'une incomparable beauté y gardait, en compagnie de deux petits enfants, les chameaux de la tribu de Cathan. Les compagnons de Schédad se hâtent de brider leurs chevaux, chassent devant eux les chameaux, et enlèvent les deux enfants et la belle esclave noire. Au bruit de cet enlèvement, mille cavaliers des tentes de Cathan se précipitent à la poursuite des ravisseurs. Schédad, sans s'épouvanter du nombre des cavaliers, fait entrer ses compagnons, le troupeau, l'esclave noire et les enfants dans une gorge étroite. Il se place lui-même à l'entrée du défilé avec quatre de ses guerriers; il défend jusqu'à la nuit le passage, et jonche à ses pieds la terre de blessés et de morts. Pendant cette lutte, ses compagnons conduisent leur dépouille en sûreté au bord de la mer. Schédad les rejoint, dédaigne sa part du butin conquis par son bras; mais, frappé de la beauté de l'esclave noire, il la demanda pour unique récompense à ses guerriers. La passion des Arabes pour les filles noires de l'Abyssinie, dont les traits ont la pureté des statues grecques, est célébrée par tous les poètes de l'Orient. « L'ambre noir, disent leurs vers, est celui qui enivre le plus de son parfum. » Cette belle esclave, déjà mère des deux enfants ravis avec elle se nommait Zébédéha.. " Schédad la conduisit dans sa tente, l'aima avec constance, et en eut un fils. Ce-fils du guerrier Schédad et de l'esclave noire Zébédéha fut Antar. XVI La vigueur et l'intelligence précoces du jeune noir frappèrent dès ses premières années les compagnons de guerre de Schédad; ils revendiquèrent la possession de l'enfant, né, disaient-ils, d'une femme esclave qu'ils avaient censenti à céder à Schédad, mais dont ils n''avaient pas entendu céder les fruits. Schédad refusa de livrer son sang à la servitude. La cause fut portée devant Zobéir lui-même. « Qu'on fasse venir l'enfant, dit Zobéir, afin que je juge par mes propres yeux de l'objet de la dispute. Schédad sort à ces mots, puis rentre tenant son fils par la main. » Au moment où l'enfant entrait dans latente, un chien monstrueux, qui venait de dérober une gazelle dans la tente du chef, sortait en emportant la gazelle entre ses dents. Nul n'osait arracher au chien sa proie. L'enfant, sans attendre aucun ordre, se dérobe à la main de-son père, se précipite sur le chien, lui enfonce le poing dans la gorge, lui fait lâcher sa proie, et, prenant de chaque main une des mâchoires de l'animal, les desserre avec tant de force qu'il les déboîte, jusqu'au cou. Le chien expire aux pieds de l'enfant. « Je. conçois, dit Zobéir, qu'on se dispute la possession d'un pareil enfant; mais la loi le donne à Schédad. Ne dit-elle pas: Celui qui a ensemencé le sol doit le moissonner; celui qui a planté l'arbre doit manger le fruit? » Schédad emmena son fils et le rendit à Zébédéha, sa mère. L'enfant, participant de sa double origine, fils d'un chef libre et d'une esclave préférée, fut traité par son-père tantôt en serviteur, tantôt en fils. Il gardait les troupeaux dans la solitude, mais il s'exerçait à combattre les bêtes féroces. Un soir, en rentrant dans la tente, il jeta son sac taché de sang aux pieds de Zébédéha, sa mère. Elle l'ouvrit et frémit d'horreur en y trouvant la tète d'un lion terrassé et démembré par Antar. Aussi généreux qu'intrépide, il tua un jour, d'un, seul coup asséné par son bras de fer, le chef des troupeaux de Zobéir, qui disputait brutalement le puits à une vieille femme dont les chèvres mouraient de soif. A ce coup, tous les bergers esclaves de Zobéir se jettent sur Antar pour venger leur chef. Antar, ramassant un bâton noueux sur le sable, se défend seul contre tous et étend un grand nombre de ses agresseurs morts à ses pieds. Au bruit de la lutte, le jeune Mélik, fils de Zobéir qui chassait dans la plaine, galope vers le puits. Il voit Antar assailli par mille bras. Il contemple les prodiges d'intrépidité et de force du jeune noir. Ému de pitié, attendri d'admiration, il vole au secours d'Antar, il lui jure une éternelle amitié', il écarta les esclaves, il couvre Antar de son sabre, il le fait marcher à côté de son cheval, le protège contre la colère de son maître, lui fait obtenir son pardon et le ramène à la tente de Schédad. Les femmes et les filles de la famille de Schédad se précipitent hors des rideaux pour contempler le triomphe du jeune esclave noir, le prodige des hommes, le vengeur des faibles et le protecteur des femmes. XVII Au milieu d'elles, Antar ne voyait qu'Abla, idole de son âme. Abla, la plus belle des vierges de la tribu d'Abs, était fille de Malek, frère de Schédad, et cousine ainsi d'Antar. Grâce à cette parenté des deux familles et à l'union qui existait entre les deux tentes de Schédad et de Malek, Antar et Abla avaient vécu depuis leur plus tendre enfance dans eette familiarité que les moeurs arabes permettent entre les enfants d'un même sang. Dès leur plus tendre enfance aussi, l'amour, qui devait faire le malheur, la gloire et la félicité d'Antar, semblait être né. et avoir grandi avec eux. Ils ne s'avouaient point encore cet amour précoce l'un pour l'autre, mais cette passion respirait dans toutes leurs pensées. Antar commençait à chanter en vers arabes en gardant les chameaux de son père Schédad dans la solitude; il n'avait pas de plus habituel sujet de ses vers que sa- cousine Abla. Toutes les images poétiques du désert, du jour, de la nuit, du soleil, des étoiles, de l'ombre, de la rosée, des palmiers, des yeux de la gazelle, étaient empruntées par le poëte pasteur à cette nature pour évoquer et pour colorer aux yeux de son âme l'image d'Abla et l'impression que lui laisaient sa présence, sa voix ou seulement son souvenir. Mais, bien que ces premiers vers d'Antar, retenus par la mémoire des jeunes Arabes, ses compagnons, et répétés par les jeunes filles sous toutes les tentes, rendissent déjà son nom célèbre entre tous les enfants d'Abs, un accent de mélancolie et de découragement attristait toujours à la fin ces chants. Né d'une mère esclave et noire, noir et esclave lui-même, quoique chéri comme un fils légitime par son père, Antar ne se dissimulait pas que son amour pour Abla était, aux yeux des Arabes, une sorte de sacrilège, et que Malek, père d'Abla, n'accorderait jamais sa fille, à moins de miracles, à un enfant marqué de la couleur de la servitude. Ce fut cette passion pour Abla qui lui inspira de bonne heure l'idée ou le rêve de tenter des prodiges d'héroïsme capables de vaincre la destinée et de conquérir la main de celle dont il avait conquis le coeur. « Je me précipiterai dans la poussière de la mêlée, je m'élèverai au sommet de la gloire, ou je tomberai sous la flèche des ennemis de ton père, ô Abla! Alors tu pleureras sur mon corps étendu percé de coups à tes pieds, ou bien ton père t'accordera en récompense à ma main libératrice. » XVIII Les oncles d'Abla, humiliés et irrités de ce qu'un vil esclave noir osait lever les yeux sur elle, tendent mille pièges à l'adolescent pour le faire succomber, tantôt contre les guerriers, tantôt contre les bêtes féroces des déserts. Sa force et son courage déjouent toujours leurs embûches. Un jour, les oncles l'ayant envoyé sans armes chercher leurs chameaux au bord de la mer, dans Une enceinte de rochers, repaire d'un lion. monstrueux qui devait les débarrasser de ce fils importun de leur frère, ils trouvent, au matin, le noir couché et endormi sur le cadavre du lion qu'il a égorgé lui-même. L'admiration et le respect pour la taille colossale et pour la force surnaturelle d'Antar combattent en eux la haine dont ils sont animés contre ce neveu. On croit relire à chaque instant l'histoire de Joseph haï et persécutépar ses frères. Pendant l'absence de tous les guerriers de la tribu d'Abs, partant pour une expédition lointaine, on confia les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux, les trésors, les lentes, à la garde du seul Antar. Les guerriers de la tribu de Cathan profitent de cette absence des hommes pour surprendre les tentes d'Abs. Antar, qui veillait éloigné du camp au sommet d'une colline, voit fondre une nuée de cavaliers sur la demeure d'Abla. L'un de ces cavaliers attache la jeune fille sur la croupe de son cheval et fuit avec sa proie. Antar vole plus rapide que les coursiers de Gathan sur leurs traces, il tue le ravisseur, il monte le coursier du guerrier qu'il a tué, poursuit les ravisseurs, les atteint les uns après les autres, et jalonne de leurs cadavres le sable du désert; il revient, vainqueur et vengé, rapporter Abla à sa mère et jouir du salut et des bénédictions de la tribu tout entière. Chantre lui-même de ses propres exploits, il se vante, avec la naïve fierté de l'Arabe, de l'incomparable force de son bras: « Me voici dans, mon élément, s'écrie-t-il en apostrophant ses ennemis couchés dans leur sang à ses pieds; c'est du sang que je respire; ma force est célèbre; mon sabre coupe comme le feu de la foudre, nul guerrier ne peut l'éviter; l'arc et le sabre ont été les jouets de mon berceau. J'étancherai ma soif avec du vin, du vin aussi vieux que le monde. J'entendrai la voix que je préfère au bruit du fer contre le fer dans la mêlée, quand les guerriers s'entre-choquent et tombent en vidant la coupe de la mort, — la voix d'Abla! — Abla! Abla! tu es le seul rêve de mon coeur, et je ne cherche la renommée que pour ne pas être méprisé un jour par toi! Je suis noir, oui; mais, j'en suis sûr, j'écraserai' l'envie, j'anéantirai tout ce qui osera me résister. Je combats pour Abla! je suis son esclave! » Après avoir ainsi chanté son triomphe et ramené toutes les femmes et tous les enfants en sûreté sous les tentes, le noir s'élance de nouveau sur un cheval conquis à la poursuite des ennemis, et ramène au camp de Schédad tous les coursiers de ceux qu'il avait jetés sans vie sur le sol. On convint, par égard pour les femmes, et surtout pour Séméha, l'épouse légitime de Schédad, de cacher cette incursion des ennemis dans le camp; mais Schédad, à son retour, étant allé visiter les troupeaux, s'étonna de trouver de superbes chevaux. de guerre paraissant avec les siens sous la garde d'Antar: « Malheureux, dit-il à son fils, c'est donc pour dérober ainsi des chevaux d'élite à nos frères du désert que tu t'éloignes toujours hors de portée du camp, et que tu t'abrites comme un brigand dans les gorges et parmi les rochers inaccessibles? Il n'y a rien de bien à attendre de toi: le larcin et le meurtre sont dans ton sang. Tu flétriras le nom de la race qui a donné asile à ta mère, » En parlant ainsi, Schédad frappa longtemps son fils innocent avec le manche du fouet qu'il tenait à la main, et, le liant avec des cordes au tronc d'un sycomore, il allait l'abandonner aux animaux de la nuit. Mais Séméha, sa femme, ayant aperçu de loin le bras levé de son mari et entendu les gémissements d'Antar sous le bâton de son père, accourut, fondit en larmes, couvrit Antar de son corps et avoua à son mari l'incursion des cavaliers de Cathan et les exploits du jeune noir puni pour sa vertu. Schédad délia son fils, pleura de joie et d'orgueil au récit de ces exploits, et le conduisit au roi Zobéir, qui l'admit au rang de ses guerriers. De ce jour, Antar cessa de faire partie des esclaves de Schédad, son père; il se signala dans les guerres de Zobéir contre les autres tribus de l'Yémen. Au retour des combats, Zobéir le faisait asseoir à ses festins. Antar, semblable à Achille se délassant avec sa lyre, chantait à la table du roi les victoires de sa tribu et ses propres victoires. Il mêlait toujours le nom d'Abla à ses chants de guerre et d'amour, ne demandant à la gloire que de l'élever assez haut dans l'estime des Arabes pour mériter l'a main d'Abla, le seul prix de sa valeur et de son génie. Des chants nombreux du poëme d'Antar sont consacrés au récit des prodiges de son bras, pendant ces années d'épreuve où Schédad et Malek son frère lui refusent le don de sa maîtresse. Dans une condition toujours indécise entre l'esclavage et la liberté, il sauve en vain plusieurs fois l'honneur de la tribu et la vie d'Abla: l'orgueil arabe se révolte à l'idée de consentir à l'union d'une fille libre et d'un esclave noir. Ses vers, à cette époque, sont des gémissements plaintifs et quelquefois terribles sur sa destinée. XIX Comblé d'honneurs et d'affection par le roi Zobéir, Antar ne pouvait obtenir le seul prix qu'il ambitionnât, le titre de fils reconnu et légitime de son père Schédad. « Vil bâtard, lui dit Schédad, oses-tu bien prétendre au rang de mes autres fils, toi, fils d'une esclave, toi qui portes la honte de ta naissance écrite sur ta peau! » Antar, désespérée ces rudes paroles, baisse la tête, s'enfonce seul dans le désert en aban 8.8 ANTAR. donnant les rênes de son cheval, et déplore ainsi son infortune: « En vain je me débats contre mon malheur. J'ai servi les hommes, j'ai cru que mes parents seraient mes protecteurs; ils sont devenus pires que des serpents sous mes pieds. Sur le champ de bataille, j'égale les enfants des rois, disent-ils; mais, dans la paix, je ne suis plus pour eux que le fils de Zebédéha, l'esclave noire! Ah! sans l'amour qui me consume, supporterais-je de pareils outrages? 0 Abla! que ton image me console et me soutienne! Si ta demeure était au ciel, demain ma main envahirait les étoiles pour te mériter et te conquérir. » XX Un jour, après une longue marche dans le désert, Antar, rejoint par quelques cavaliers de Zobéir, attaque la tribu de Cathan, en. nemie de la tribu d'Abs; il immole ses guerriers, renverse ses tentes, chasse devant lui les esclaves et les troupeaux, riche dépouille qui va égaler sa fortune à celle des plus opulents des Arabes pasteurs. Mais l'instinct du héros l'emporte tout à coup en lui sur l'amour et l'orgueil des richesses. Il troque toute cette dépouille contre un cheval persan, fameux dans le désert sous le nom d'Abjer. En vain ses compagnons lui reprochent de les priver de leur part de butin pour un coursier qui doit leur appartenir autant qu'à lui. Antar, méprisant leur murmure, serre les sangles d'Abjer et les défie tous ensemble au combat. Sa stature majestueuse, l'aplomb de ses membres, les muscles de ses bras, pareils au manche d'une massue, les font réfléchir et trembler; ils lui cèdent sans combat la possession d'Abjer, désormais associé dans l'histoire à tous les dangers et à tous les triomphes de son cavalier. La colère de son père Schédad ne résiste pas à cette nouvelle preuve de la valeur de son fils. Il ne pouvait se rassasier de le regarder et de parler de lui à ses frères. « 0 mon frère! dit un jour Schédad à Malek, père d'Abla, nos ennemis haïssent mon fils parce qu'ils n'en ont pas de pareil. Non, par le Dieu de Moïse et d'Abraham! il n'y a ni en Orient ni en Occident un guerrier comparable à mon fils Antar quand il est à cheval sur Abjer. » Et, en parlant ainsi, Schédad baisa Antar sur les yeux. « Si tu m'aimes, ajouta-t-il en regardant son frère Malek, aime aussi mon fils Antar. — Frère, répondit astucieusement Malek, père d'Abla, mais ennemi d'Antar, parce qu'il redoutait ses prétentions sur sa fille, frère, cela est vrai: tu es la colonne de nos tentes, et Antar est notre épée! » On servit un festin dans la tente de Malek; Abla et ses frères y assistaient. Antar jouissait du pardon de son père, des éloges de son oncle, de l'amitié de ses cousins, de l'amour d'Abla, témoin de sa gloire. Il s'était revêtu de la veste de brocart d'or et de la pelisse d'honneur que lui avaient données la roi Zobéir en récompense de ses services dans les camps. Il n'y avait aucun vêtement pareil dans toute la tribu. Amrou, frère d'Abla, l'ayant admiré avec envie en faisant boire Antar coupe sur coupe, Antar dépouilla sa veste et sa fourrure et les donna à son cousin pour le rendre favorable à son amour. « Mon neveu, dit le père d'Abla en remerciant Antar du présent fait à son fils, Abla est ton esclave, je suis ton esclave, et mon fils Amrou est l'esclave de tes sandales! » Le créduleAntar, ravi de joie à ces paroles, se dépouilla de toutes ses armes et de tous ses autres vêtements, même de sa chemise, à l'exception de son large caleçon, et, se prosternant le buste demi-nu aux pieds de son oncle, il baisa ses genoux en le suppliant d'accepter tout ce qu'il possédait en recon naissance de la promesse qu'il venait de lui faire. Antar se releva dans sa majesté. « Abla, dit le poëte, voyant ainsi Antar debout, nu et noir comme un tronc d'ébène, et contemplant les cicatrices des coups de lance et de sabre dont son buste et ses bras étaient sillonnés, fut frappée de stupeur et se prit à rire de joie en contemplant la hauteur de la stature de son cousin. » Antar, humilié du rire de son amante, réfléchit un moment, puis il lui répondit par ces vers improvisés: « La blanche et délicate Abla rit en voyant ma couleur noire et la trace des fers de lance sur mes flancs. » Tu ne rirais pas, ô Abla! tu ne serais pas émerveillée lorsque je suis entouré d'ennemis, si tu voyais dans leur poitrine ma lance solide sur laquelle le sang ruiselle en broderie de pourpre. » Je suis le lion du désert alors, et je m'étonne qu'à l'heure du combat mon ennemi puisse voir mon visage et survivre à son effroi!» On apporta à Antar d'autres vêtements, il s'en revêtit. Il passa ainsi neuf jours dans la tente de son oncle, mangeant, buvant et s'entretenant avec sa bien-aimée. XXI Le dixième jour, son oncle Malek, ayant interpellé Antar, lui demanda qu'elles étaient ses intentions à l'égard de sa fille et quelle dot il prétendait lui donner en échange d'Abla. « 0 mon oncle! répondit le jeune homme, loin de moi l'affront de mettre un prix à ce visage de lumière, à cette taille de palmier, à cette perle de l'Océan, à cette vierge enveloppée de sa pudeur! Dites-moi vous- même ce que vous désirez, et ne me demandez qu'une dot supérieure à ce que tous les rois et tous les guerriers de l'Arabie et de la Perse seraient impuissants à lui donner! » Malek lui demanda mille chamelles açéfyr, les plus rares et les plus estimées des Arabes. Antar les lui promit, chargées, de plus, de toutes les richesses de leurs maîtres; puis il partit pensif de la tente de son oncle pour aller accomplir sa promesse et payer ainsi le prix d'Abla. XXII Il arriva le soir, accompagné seulement de son frère Chéioud, devant une tente solitaire de poil de chèvre noire, autour de laquelle paissaient çà et là quelques chameaux maigres. Un vieillard sortit de la tente au bruit des pas de leurs chevaux. Sa taille était affaissée par le poids des jours; le temps et les misères de la vie l'avaient décharné.. « Ce vieillard, dit le poëte en racontant cette rencontre, marchait sur le dos de la terre, et sa barbe descendait jusqu'à ses genoux. » —Pourquoi marches-tu ainsi courbé? lui dis-je. » Il me répondit, en levant une main vers moi: » — Ma jeunesse s'est perdue sur la terre, et je me baisse comme pour l'y chercher toujours! » Antar descendit de cheval à la porte de la tente. Son cheval Abjer était chargé du gibier qu'il avait tué en route. Le vieillard alluma du feu et prépara un repas; ils mangèrent et burent jusqu'à la nuit. L'ermite ayant interrogé le guerrier sur le but de son voyage, Antar lui raconta la promesse qu'il avait faite à son oncle. « Que Dieu maudisse ton oncle! répondit le vieillard, car il a ourdi ta mort en exigeant de toi une telle dot; ces chamelles ne se trouvent que dans les terres du roi Moundhir, qui s'étendent entre l'Arabie et la Perse, et dont les Persans et les Arabes redoutent également la puissance. Tu te jettes dans un feu dont la flamme ne s'éteindra plus. » — Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu qui sait tout, répliqua Antar consterné, mais persévérant dans son dessein. Eh quoi! j'aurais dit oui à mon oncle, et je lui dirais non ? s'écria-t-il; cela ne sera jamais, dussé-je servir de pâture aux bêtes féroces? » Il s'endormit sous la tente du vieillard, et le lendemain, à la première lueur du matin, Antar prit la route de l'Irak, province de la Perse soumise au roi Moundhir. La description qu'il fait dans ses vers de la terre d'Irak révèle en lui le poète descriptif du plus riche pinceau. « Là, dit-il, s'offrirent à mes yeux des maisons nombreuses et pleines comme des ruches, de vaste prairies, des parterres éclatants de fleurs, arrosés de sources jaillissantes; des chevaux arabes au poils varié, bondissant çà et là dans la plaine, comme des vagues de la mer au vent du matin. Ils réjouissaient la contrée et faisaient frémir les feuilles d'arbre par leur hennissement. De jeunes chameaux s'offraient aussi à mes yeux avec leurs mères, des dromadaires rapides comme la poussière sous le vent, des esclaves, des jeunes garçons, de jeunes filles noires aux cheveux bouclés. Là s'ouvrait une vallée, la plus riante que les génies aient jamais embellie; l'eau y débordait de toutes parts, semblable à de l'argent liquide; les parfums des herbes y répandaient l'odeur du musc; des milliers d'oiseaux, bulbuls, merles, passereaux, colombes à collier, perdrix, cailles, tourterelles, chantaient dans les sillons ou exaltaient sur les rameaux le nom de Dieu; les épouses des paons y déployaient l'éclat de leur robe, comme si le Créateur les eût habillées des plus rayonnantes couleurs et eût versé sur elle le corail et l'hyacinte! » (Traduction de M. Dugat.) XXIII Antar reconnut à ces signes de puissance et de richesse que le vieillard lui avait dit la vérité, et que ravir les troupeaux et les trésors d'un royaume si bien défendu était une entreprise au-dessus des forces d'un seul guerrier. Toutefois il ne perdit pas courage, et, voulant employer la ruse et la force, il descendit de cheval, débrida Abjer, et envoya son frère Chéioub, l'Ulysse de l'Arabie, sous les habits d'un esclave, pour se mêler aux esclaves qui gardaient ces troupeaux et pour obtenir d'eux, en causant sans affectation, des renseignements sur ces fameuses chamelles açéfyr qu'Antar voulait porter en dota Abla. Chéioub s'acquitta de sa mission avec son habileté naturelle. Bien accueilli des esclaves du roi Moundhir, il mangea et il but avec eux; il se fit montrer les chamelles açéfyr; il les reconnut, à la blancheur de leur poil, à l'ondulation de leurs bosses, à leur croupe grasse et arrondie, pour les merveilles des troupeaux. S'échappant ensuite pendant le sommeil des esclaves, il rejoignit Antar et lui raconta ce qu'il avait vu: « Jamais, lui dit-il, troupeaux ne furent si bien défendus, et ton oncle nous a voués à une mort certaine en nous jetant dans cette entreprise. » — N'importe! repartit Antar, serre la sangle d'Abjer, et couvre-moi de mon armure de mailles de fer. » Il apparut alors, dit le poëte, monté sur son coursier, semblable à une forte tour. C'était l'heure où les esclaves ramenaient les troupeaux au pâturage dans la vallée. Chaque troupeau de mille chamelles était surveillé par dix esclaves. Ces esclaves, en passant, regardent à peine Antar et son frère, accoutumés qu'ils sont à voir sans crainte des étrangers dans une terre où jamais un ravisseur n'avait impunément pénétré. Mais Antar, tirant son sabre du fourreau, et lançant son cheval Abjer, comme le nuage lance la foudre, sur le groupe de ces bergers confiants, les disperse, saisis d'étonnement et d'épouvante, choisit mille chamelles açéfyr, l'élite des dix mille chamelles du roi, et ordonne à dix esclaves couchés à terre de se relever et de conduire cette dépouille devant lui. Le chef de ces esclaves, ayant rallié une centaine de ces gardiens revenus de leur terreur, ose défendre les troupeaux du roi et s'avance à la tête de ses compagnons sur le ravisseur; Antar le frappe du tranchant de son sabre sur la nuque, et la lame ressort par la gorge. « Honte à ta mère et à celle de ton roi Moundhir! » lui crie le héros furieux. Antar et Chéioub font un long carnage de ces esclaves fidèles, et poussent devant eux le troupeau vers le désert. XXIV Cependant le fils du roi Moundhir, Homan, guerrier intrépide, averti par les cris des bergers, rallie mille cavaliers et s'élance à la poursuite et. à la vengeance. Antar se retourne et s'arrête au bruit du galop de leurs chevaux derrière lui, et, « se balançant fièrement sur son cheval, dit le poëme, le sourire de l'orgueil et du défi sur les lèvres, il les attend comme la terre altérée attend la première pluie. Le cri terrible qu'il pousse épouvante les cavaliers et arrête les coursiers sur leurs jarrets. « Eh quoi! s'écrieHoman indigné, en reprochant leur hésitation à ses cavaliers, vous trembleriez devant un misérable esclave noir? » Un combat acharné s'engage et dure jusqu'à l'heure des ténèbres. Antar, épuisé d'une lutte sans cesse renaissante, jonche en vain autour de lui la terre de cadavres d'hommes et de chevaux. Son bras se fatigue. Abjer ploie sous son maître et s'abat; puis, se relevant et se faisant jour à travers les ennemis, s'enfuit dans le désert et laisse son maître renversé dans le sang. Chéioub, qui contemplait à distance cette lutte, voyant tomber son frère Antar, s'élance dé toute la vitesse de sa course vers le désert, échappe à ceux qui le poursuivent, et parvient seul à la porte d'une caverne creusée au flanc d'une montagne. Sur la porte de la caverne, un jeune homme, au teint brun et basané, regardait paître ses moutons et ses chèvres. Devant lui brûlait un petit feu où rôtissait un morceau de chevreau.