Poèmes. Par Jules Verne. (1828-1905) TABLE DES MATIERES Connaissez-vous mon Andalouse. . . Hésitation. J’aime ces doux oiseaux. . . La Cloche Du Soir. La Fille De L’Air. La Nuit. Le Génie. Le Silence Dans Une Eglise. Lorsque la douce nuit. . . Ô toi, que mon amour profond. . . Quand par le dur hiver. . . Tempête et calme. Vous êtes jeune et belle. . . La Vapeur. La Mort. La Lune. À La Morphine. Connaissez-vous mon Andalouse. . . Connaissez-vous mon Andalouse, Plus belle que les plus beaux jours, Folle amante, plus folle épouse, Dans ses amours, toute jalouse, Toute lascive en ses amours! Vrai dieu! de ce que j'ai dans l'âme, Eussé-je l'enfer sous mes pas, Car un mot d'amour de ma dame A seul allumé cette flamme, Mon âme ne se plaindra pas! C'est que ma belle amante est belle, Lorsqu'elle se mire en mes yeux! L'étoile ne luit pas tant qu'elle, Et quand sa douce voix m'appelle, Je crois qu'on m'appelle des Cieux! C'est que sa taille souple et fine Ondule en tendre mouvement, Et parfois de si fière mine, Que sa tête qui me fascine Eblouit comme un diamant! C'est que la belle créature Déroule les flots ondoyants D'une si noire chevelure Qu'on la couvre, je vous jure, De baisers tout impatients! C'est que son oeil sous sa paupière Lance un rayon voluptueux, Qui fait bouillir en mon artère, Tout ce que Vénus de Cythère Dans son sein attise de feux! C'est que sur ses lèvres de rose Le sourire de nuit, de jour Brille comme une fleur éclose Et quand sur mon coeur il se pose, Il le fait palpiter d'amour! C'est que lorsqu'elle m'abandonne Sa blanche main pour la baiser, Que le ciel se déchaîne et tonne, Que m'importe, -Dieu me pardonne, Il ne peut autant m'embraser! C'est que sa bouche bien-aimée Laisse tomber comme une fleur Douce haleine parfumée, Et que son haleine embaumée Rendrait aux roses leur couleur! C'est que sa profonde pensée Vient se peindre en son beau regard, Et que son âme est caressée, Comme la douce fiancée Quand l'amant vient le soir bien tard! Allons l'amour, les chants, l'ivresse! Il faut jouir de la beauté! Amie! oh que je te caresse! Que je te rende, ô ma maîtresse, Palpitante de volupté! Oh! viens! viens toute frémissante, Qu'importe qu'il faille mourir, Si je te vois toute expirante Sous mes baisers, ma belle amante, Si nous mourons dans le plaisir! Hésitation. À une jeune personne à la noble tournure, aux yeux grands et noirs. Celle que j'aime a de grands yeux Sous de brunes prunelles; Celle que j'aime sous les cieux Est la belle des belles. Elle dore, embellit mes jours, Oh! si j'étais à même, Mon Dieu, je voudrais voir toujours Celle que j'aime. Celle que j'aime est douce à voir, Il est doux de l'entendre; Sa vue au coeur fixe l'espoir Que sa voix fait comprendre. Son amour sera-t-il pour moi, Pour moi seul, pour moi-même? Si j'aime, c'est que je la vois Celle que j'aime. Auprès d'elle, hélas! je ressens Une émotion douce; Absente, vers elle en mes sens Quelque chose me pousse. Pour moi dans le fond de son coeur S'il en était de même? Aurait-elle un regard trompeur, Celle que j'aime? Celle que j'aime, hélas! hélas! A son tour m'aime-t-elle? Je ne sais; je ne lui dis pas Que son oeil étincelle. Est-ce pour moi qu'il brille ainsi? Félicité suprême!... Ailleurs l'enflamme-t-elle aussi, Celle que j'aime? Si trompant ma naïveté Par son hypocrisie, Elle se sert de sa beauté Pour me briser ma vie! Son coeur peut-il être si noir? Oh! non; c'est un blasphème! Un blasphème!... il ne faut que voir Celle que j'aime. Non, non, amour, amour à nous Car en te faisant femme, Dieu, je lui rends grâce à genoux, Te donna de mon âme. Accours! je m'attache à tes pas Dans mon ardeur extrême... Peut-être, elle ne m'aime pas, Celle que j'aime. J’aime ces doux oiseaux. . . J'aime ces doux oiseaux, qui promènent dans l'air Leur vie et leur amour, et plus prompts que l'éclair, Qui s'envolent ensemble! J'aime la fleur des champs, que l'on cueille au matin, Et que le soir, au bal, on pose sur son sein Qui d'enivrement tremble! J'aime les tourbillons des danses, des plaisirs, Les fêtes, la toilette, et les tendres désirs Qui s'éveillent dans l'âme! J'aime l'ange gardien qui dirige mes pas, Qui me presse la main, et me donne tout bas Pour les maux un dictame! J'aime du triste saule, au soir muet du jour, La tête chaude encor, pleine d'ombre et d'amour, Qui se penche et qui pense! J'aime la main de Dieu, laissant sur notre coeur Tomber en souriant cette amoureuse fleur Qu'on nomme l'espérance! J'aime le doux orchestre, en larmes, gémissant Qui verse sur mon âme un langoureux accent, Une triste harmonie! J'aime seule écouter le langage des cieux Qui parlent à la terre, et l'emplissent de feux De soleil et de vie. J'aime aux bords de la mer, regardant le ciel bleu, Qui renferme en son sein la puissance de Dieu, M'asseoir toute pensive! J'aime à suivre parfois en des rêves dorés Mon âme qui va perdre en des flots azurés Sa pensée inactive! J'aime l'effort secret du coeur, qui doucement S'agite, la pensée au doux tressaillement, Que l'on sent en soi-même! Mieux que l'arbre, l'oiseau, la fleur qui plaît aux yeux, Le saule tout en pleurs, l'espérance des Cieux... J'aime celui qui m'aime. La Cloche Du Soir. La barque s'enfuyait sur l'onde fugitive; La nuit se prolongeant comme un paisible soir A la lune du ciel pâle, méditative, Prêtait un doux abri dans son vêtement noir; Dans le lointain brumeux une cloche plaintive Soupire un son pieux au clocher du manoir; Le saint bruit vient passer à l'oreille attentive, Comme une ombre que l'oeil croit parfois entrevoir; A la pieuse voix la nacelle docile Sur l'onde qui frémit s'arrête, puis vacille, Et sur le flot dormant, sans l'éveiller, s'endort; Le nautonnier ému d'une main rude et digne Courbe son front ridé, dévotement se signe... Et la barque reprend sa marche vers le port. La Fille De L’Air. À Herminie. Je suis blonde et charmante, Ailée et transparente, Sylphe, follet léger, je suis fille de l'air, Que puis-je avoir à craindre? Une nuit de m'éteindre? Qu'importe de mourir comme meurt un éclair! Je vole sur la nue; Aux mortels inconnue, Je dispute en riant la vitesse aux zéphirs! Il n'est point de tempête Qui pende sur ma tête; Je plane, et n'entends plus des trop lointains soupirs. Je vais où va l'aurore; On me retrouve encore Aux mers où tout en feu se plonge le soleil! Quand son tour le ramène, Prompte, sans perdre haleine, je le joins, et c'est moi qu'on salue au réveil. Qui suis-je? où suis-je? où vais-je? N'ayant pour tout cortège Que les oiseaux de l'air, les étoiles aux cieux? Je ne sais; mais tranquille, Aux pensers indocile, Je m'envole au zénith, au fronton radieux! Parfois je suis contrainte; Mais c'est la molle étreinte De l'amour qui me berce en ses vives ardeurs! J'en connais tous les charmes; J'en ignore les larmes, Et toujours en riant, je vais de fleurs en fleurs Vive, alerte et folâtre De l'air pur idolâtre Je vole avec Iris aux couleurs sans pareil; Souvent je me dérobe Dans les plis de sa robe Faite d'un clair tissu des rayons du soleil. Souvent dans mon courage, Je rencontre au passage Une âme qui s'envole au céleste séjour; Je ne puis, bonne et tendre, Lorsqu'elle peut m'entendre, Ne pas lui souhaiter vers moi le gai retour! Des échos la tristesse M'apprend que l'allégresse Ne règne pas toujours aux choses d'ici-bas, Et que parfois la guerre Va remuer la terre. La faim, le froid, la soif! qu'on ne m'en parle pas! Si jadis quelque chose Me venait; de la rose C'était le doux parfum que le vent m'apportait! Je croyais, pauvre folle, La rose, le symbole Du bonheur que la terre à mes yeux présentait! La terre par l'espace Dans l'ordre qu'elle trace Traîne trop de malheurs et de peine en son vol; Le bruit souvent l'atteste, Son spectacle est funeste, Et certes ne vaut pas un détour de mon col! Pourquoi m'occuper d'elle, Je suis jeune, et suis belle; Mes lèvres sont de rose, et mes yeux sont d'azur: A mes traits si limpides L'honneur mettrait des rides; La terre ternirait l'éclat de mon ciel pur! Parfois vive et folette, Poursuivant la comète, Dans l'espace inconnu nous prenons notre essor! A mon front je mesure Sa blonde chevelure Qui traîne dans les airs un ardent sillon d'or! Lorsque je me promène, Pour qu'elle m'entretienne, Pourquoi pas de compagne aux mots doux et vermeils? Quoi! n'en aurais-je aucune? Ah! pardon, j'ai la lune, L'étoile, la planète, et mes mille soleils! J'ai quelquefois des anges, Car leurs saintes phalanges, Je les suis en priant; plus prompte que l'éclair; Sans leur porter envie, Je préfère ma vie: Rien n'est si doux aux sens que de nager dans l'air. Si le sommeil me gagne, Ma couche m'accompagne, Couverte d'un manteau brodé de bleus saphirs; Dans les flots de lumière, Je ferme ma paupière, Laissant flotter ma robe entrouverte aux zéphirs. La Nuit. Le soleil entraînant dans sa course lointaine Les brûlantes vapeurs, vers d'autres horizons, Ne dorait déjà plus la neige des tisons Que les brebis laissaient aux buissons de la plaine. L'âme était plus tranquille, et l'air était plus doux! Loin du regard de feu du soleil, l'atmosphère Des fleurs qui respiraient, à l'ombre de la terre, Exhalait la fraîcheur, et le parfum dissous. La nuit tranquillement laissant ses tièdes voiles Confondre des objets les contours indécis, De moments en moments, dans les cieux obscurcis, Faisait étinceler de brillantes étoiles. L'oeil les allait chercher, et dans l'azur bruni Apercevait bientôt leurs nombreuses phalanges; - Parfois, il croyait voir la main sûre des anges Allumer les flambeaux de l'espace infini. Dans leur scintillement, les astres semblaient craindre De montrer à la nuit leur fragile lueur, Car elles vacillaient, et changeaient leur couleur, Comme un feu, quand le vent menace de l'éteindre. Les étoiles au loin s'enflammaient plus encore; Comme une aigrette ignée, à l'horizon plus sombre, Débordaient sur le ciel, et projetaient dans l'ombre Qui tremblait sous leur vol, une lumière d'or! Au zénith, s'arrêtait la lune ronde et pâle Laissant tomber sur terre un paisible rayon; Rien n'était aussi doux, aussi pur, aussi blond! La lune teignait tout de son reflet d'opale. De même qu'un métal laisse en sa fusion Échapper et briller comme une girandole Sa chaleur lumineuse, ainsi d'une auréole La lune s'entourait dans sa combustion. Elle était reine au ciel; sa lumière argentée Etalait sa splendeur et son rayon si blanc Traçait jusqu'à la terre une route lactée, Faite du pâle azur, et des feux de son flanc. Le ciel adoucissait la fugitive teinte De sa robe azurée, en fuyant ce foyer, Brunissait, noircissait, puis allait s'oublier De l'horizon obscur dans la lointaine enceinte. Tout dormait en silence en la tranquille nuit; Rien ne venait troubler le repos solitaire; Sur ses bords éclairés, au sein de la rivière, Les arbres se penchaient et se miraient sans bruit. L'onde dormait aussi; limpide et transparente, La lune y projetait ses éblouissements; Ses rayons brillaient comme un feu de diamants, Et formaient un brasier au sein de l'eau dormante. Le coteau du vallon plutôt bruni que noir, Se dessinait à peine, et de sa teinte obscure Parfois une lumière au fond d'une ouverture Comme un oeil lumineux se laissait entrevoir. Du sol indifférent, au sein de la nuit sombre Une clarté soudaine submergeait l'occident, Courait sur un toit, comme une plaque d'argent, Le faisait resplendir et scintiller dans l'ombre. De temps en temps, au sein du temps silencieux, De sa gueule d'airain, qui dirige sa note, Un cor lançant, tantôt de sa voix qui chevrote, Un son, clair, aigre, fort, qui s'entendait aux cieux; Et tantôt retournant son pavillon mobile, Vers un autre horizon, on n'entendait dès lors Comme d'un faible écho que les lointains accords; Ce n'était qu'un son doux pour l'oreille docile. Ou bien, aussi d'un chien le fidèle aboîment, Qui, répétant au loin sa prompte inquiétude, Venait parfois troubler la vaste solitude; Des grenouilles, c'était l'aigre croassement. Ou bien l'exacte voix de l'horloge voisine Qui jetait aux humains le temps sonore et clair; Ce temps qui dans la nuit s'enfuit comme l'éclair, Mais qui souvent, hélas, à pas tardifs chemine! ... Et cependant la lune en son muet sommeil De sa lumière pâle, aimée, indifférente, Arbres, rivière, toits, d'un argent doux argente: Cette lune qui dort n'a jamais de réveil! Tous ces bruissements, fourmillements sans nombre, Ces cris, vifs, éclatants, ou faibles, adoucis, Cherchent en vain l'écho dans les cieux obscurcis, Et viennent expirer dans l'immensité sombre! Le Génie. Comme un pur stalactite, oeuvre de la nature, Le génie incompris apparaît à nos yeux. Il est là, dans l'endroit où l'ont placé les Cieux, Et d'eux seuls, il reçoit sa vie et sa structure. Jamais la main de l'homme assez audacieuse Ne le pourra créer, car son essence est pure, Et le Dieu tout-puissant le fit à sa figure; Le mortel pauvre et laid, pourrait-il faire mieux? Il ne se taille pas, ce diamant byzarre, Et de quelques couleurs dont l'azur le chamarre, Qu'il reste tel qu'il est, que le fit l'éternel! Si l'on veut corriger le brillant stalactite, Ce n'est plus aussitôt qu'un caillou sans mérite, Qui ne réfléchit plus les étoiles du ciel. Le Silence Dans Une Eglise. Au levant de la nef, penchant son humide urne, La nuit laisse tomber l'ombre triste du soir; Chasse insensiblement l'humble clarté diurne; Et la voûte s'endort sur le pilier tout noir; Le silence entre seul sous l'arceau taciturne, L'ogive aux vitraux bruns ne se laisse plus voir; L'autel froid se revêt de sa robe nocturne; L'orgue s'éteint; tout dort dans le sacré dortoir! Dans le silence, un pas résonne sur la dalle; Tout s'éveille, et le son élargit sa spirale, L'orgue gémit, l'autel tressaille de ce bruit; Le pilier le répète en sa cavité sombre; La voûte le redit, et s'agite dans l'ombre... Puis tout s'éteint, tout meurt, et retombe en la nuit! Lorsque la douce nuit. . . Lorsque la douce nuit, comme une douce amante, S'avance pas à pas, à la chute du jour, S'avance dans le ciel, tendre, timide et lente, Toute heureuse d'un fol amour; Lorsque les feux muets sortent du ciel propice, Pointillent dans la nuit, discrets, étincelants, Eparpillent au loin leurs gerbes d'artifices, Dans les espaces purs et blancs; Quand le ciel amoureux au sein des rideaux sombres, Tout chaud de ce soleil qui vient de l'embraser, A la terre, pour lui pleine d'amour et d'ombres, S'unit dans un brûlant baiser; Quand se réfléchissant comme en un lac limpide, L'étoile de l'azur, sur le sol transparent, Allume au sein de l'herbe une étoile timide, Cette étoile du ver luisant; Quand aux brises du soir, la feuille frémissante, A ce tendre contact a refermé son sein, Et garde en s'endormant la fraîcheur odorante Qui doit parfumer le matin; Quand sur le sombre azur, comme un triste fantôme, Le cyprès de ce champ où finit la douleur, Est là, plus triste et froid qu'un mystérieux psaume Qui tombe sur un ton mineur; Lorsque courbant sa tête à des plaintes secrètes, L'if, comme de grands bras agite ses rameaux, Et tout mélancolique, en paroles muettes, Cause bas avec les tombeaux; Quand au berceau de Dieu, sur la branche endormante, L'oiseau paisible, heureux a trouvé le sommeil, Quand le fil de la Vierge a regagné sa tente En attendant quelque soleil; Quand la croix déployant dans sa forme incertaine, Sur le chemin du ciel ses deux bras de douleurs, Dans la nuit qui l'entoure en son humide haleine Est ruisselante de pleurs; Quand toute la nature, et l'étoile de la pierre, Et l'arbre du chemin, la croix du carrefour, Se sont tous revêtus de l'ombre, du mystère, Après les fatigues du jour; Quand tout nous parle au coeur, quand la tremblante femme, A plus de volupté que le soleil de jour, Oh! viens, je te dirai tout ce que j'ai dans l'âme, Tout ce que j'ai de tendre amour. Ô toi, que mon amour profond. . . A Herminie. Ô toi, que mon amour profond et sans mélange Formé de ton image et de ton souvenir, Avait su distinguer en l'auguste phalange Des jeunes beautés dont nous faisons notre ange Pour nous guider dans l'avenir, Toi que tout rappelait à mon âme inquiète, Et dont l'âme sans cesse assise auprès de moi, Me dérobait du temps, qu'à présent je regrette, Le cours lent à mes voeux, quand la bouche muette, Je ne pouvais penser qu'à toi, Qu'as-tu fait -loin de moi, tu fuis, et ton sourire Vers moi se tourne encor, adorable et moqueur, Tu sais ce que toujours, tout-puissant, il m'inspire, Tu l'adresses, hélas! il me paraît me dire: Je te quitte de gaîté de coeur! Tu me railles, méchante, ah! de ta moquerie, Si tu voyais combien l'aiguillon me fait mal, Ce qu'à l'âme, il me met de douleur, de furie! D'amour! tu cesserais ta vile fourberie!... Mais non! -cela t'est bien égal! C'est trop te demander -pars, fuis où bon te semble; Ailleurs, va-t'en verser la joie et le plaisir; Cherche un autre amant; Dieu fasse qu'il me ressemble!... Nous pouvions dans l'amour vivre longtemps ensemble... Seul, dans l'ennui, je vais mourir! Quand par le dur hiver. . . Quand par le dur hiver tristement ramenée La neige aux longs flocons tombe, et blanchit le toit, Laissez geindre du temps la face enchifrenée. Par nos nombreux fagots, rendez-moi l'âtre étroit! Par le rêveur oisif, la douce après-dînée! Les pieds sur les chenets, il songe, il rêve, il croit Au bonheur! -il ne veut devant sa cheminée Qu'un voltaire bien doux, pouvant railler le froid! Il tisonne son feu du bout de sa pincette; La flamme s'élargit, comme une étoile jette L'étincelle que l'oeil dans l'ombre fixe et suit; Il lui semble alors voir les astres du soir poindre; L'illusion redouble; heureux! il pense joindre A la chaleur du jour le charme de la nuit! Tempête Et Calme. A Herminie. L'ombre Suit Sombre Nuit; Une Lune Brune Luit. Tranquille L'air pur Distille L'azur; Le sage Engage Voyage Bien sûr! L'atmosphère De la fleur Régénère La senteur, S'incorpore, Evapore Pour l'aurore Son odeur. Parfois la brise Des verts ormeaux Passe et se brise Aux doux rameaux; Au fond de l'âme Qui le réclame C'est un dictame Pour tous les maux! Un point se déclare Loin de la maison, Devient une barre; C'est une cloison; Longue, noire, prompte, Plus rien ne la dompte, Elle grandit, monte, Couvre l'horizon. L'obscurité s'avance Et double sa noirceur; Sa funeste apparence Prend et saisit le coeur! Et tremblant il présage Que ce sombre nuage Renferme un gros orage Dans son énorme horreur. Au ciel, il n'est plus d'étoiles Le nuage couvre tout De ses glaciales voiles; Il est là, seul et debout. Le vent le pousse, l'excite, Son immensité s'irrite; A voir son flanc qui s'agite, On comprend qu'il est à bout! Il se replie et s'amoncelle, Resserre ses vastes haillons; Contient à peine l'étincelle Qui l'ouvre de ses aquilons; Le nuage enfin se dilate, S'entrouvre, se déchire, éclate, Comme d'une teinte écarlate Les flots de ses noirs tourbillons. L'éclair jaillit; lumière éblouissante Qui vous aveugle et vous brûle les yeux, Ne s'éteint pas, la sifflante tourmente Le fait briller, étinceler bien mieux; Il vole; en sa course muette et vive L'horrible vent le conduit et l'avive; L'éclair prompt, dans sa marche fugitive Par ses zigzags unit la terre aux cieux. La foudre part soudain; elle tempête, tonne Et l'air est tout rempli de ses longs roulements; Dans le fond des échos, l'immense bruit bourdonne, Entoure, presse tout de ses cassants craquements. Elle triple d'efforts; l'éclair comme la bombe, Se jette et rebondit sur le toit qui succombe, Et lé tonnerre éclate, et se répète, et tombe, Prolonge jusqu'aux cieux ses épouvantements. Un peu plus loin, mais frémissant encore Dans le ciel noir l'orage se poursuit, Et de ses feux assombrit et colore L'obscurité de la sifflante nuit. Puis par instants des Aquilons la houle S'apaise un peu, le tonnerre s'écoule, Et puis se tait, et dans le lointain roule Comme un écho son roulement qui fuit; L'éclair aussi devient plus rare De loin en loin montre ses feux Ce n'est plus l'affreuse bagarre Où les vents combattaient entre eux; Portant ailleurs sa sombre tête, L'horreur, l'éclat de la tempête De plus en plus tarde, s'arrête, Fuit enfin ses bruyants jeux. Au ciel le dernier nuage Est balayé par le vent; D'horizon ce grand orage A changé bien promptement; On ne voit au loin dans l'ombre Qu'une épaisseur large, sombre, Qui s'enfuit, et noircit, ombre Tout dans son déplacement. La nature est tranquille, A perdu sa frayeur; Elle est douce et docile Et se refait le coeur; Si le tonnerre gronde Et de sa voix profonde Là-bas trouble le monde, Ici l'on n'a plus peur. Dans le ciel l'étoile D'un éclat plus pur Brille et se dévoile Au sein de l'azur; La nuit dans la trêve, Qui reprend et rêve, Et qui se relève, N'a plus rien d'obscur. La fraîche haleine Du doux zéphir Qui se promène Comme un soupir, A la sourdine, La feuille incline, La pateline, Et fait plaisir. La nature Est encor Bien plus pure, Et s'endort; Dans l'ivresse La maîtresse, Ainsi presse Un lit d'or. Toute aise, La fleur S'apaise; Son coeur Tranquille Distille L'utile Odeur. Elle Fuit, Belle Nuit; Une Lune Brune Luit. Vous êtes jeune et belle. . . Vous êtes jeune et belle, et vos lèvres rieuses N'ont que charmants souris tout fraîchement éclos; Le temps sonne pour vous ses heures folles, joyeuses Qui vont se succédant comme les flots aux flots. L'amour pour vos plaisirs rend plus voluptueuses Ces langueurs qui s'en vont en de tendres sanglots; La fortune, les ris, et les choses heureuses, Catinetta mia, voilà quels sont vos lots! Quand vous prendrez le deuil d'une prompte jeunesse, Et que vous sentirez les doigts de la vieillesse De jours d'or et de soie, hélas! brouiller le fil! Quand tout vous fera mal, et le bonheur des autres, Ces plaisirs enivrants qui ne sont plus les vôtres, Tout, jusqu'au souvenir? -Que vous restera-t-il? La Vapeur. Maintenant la vapeur est à l'ordre du jour. Tout marche par son aide! Est-ce un bien pour le monde? Pour bien choisir sur terre où toute chose abonde, Faut-il donc se hâter, lorsqu'on en fait le tour. On vole désormais sur la terre et sur l'onde; On fait sans y penser l'aller et le retour; On singe le soleil qui, lorsqu'il fait sa ronde, Mesure en une nuit le céleste séjour. Ce ne peut être un bien que dans ces temps de guerre, Où sont anéantis ces hommes qui naguère Marchaient contre la mort sans reproche et sans peur, Si trompant l'ennemi par sa subtile ruse, Refaisant des guerriers autant que l'on en use, L'amour toutes les nuits marchait à la vapeur! La Mort. Dans ce pauvre village où la vie est amère, Le triste champ de mort, à l'aspect maladif, Vient étaler les pleurs du cyprès et de l'if A l'âme du passant qui pâlit et se serre! Là, point de ces tombeaux, au chapiteau plaintif, Où des riches s'endort la gloire mensongère, Mais de fragiles croix, indice si naïf De l'endroit où du pauvre a fini la misère! A la ville où toujours pétille le plaisir, Où l'abondance obvie au plus simple désir, La mort n'est pas la fin d'un esclavage! Mais au triste village, où gît l'accablement, Oh! la mort ne saurait venir trop promptement!... Et pourtant à la ville, on meurt comme au village! La Lune. Bien des gens en ce monde ont une humeur byzarre, Et dont on cherche en vain la cause et le secret; Sans qu’on sache pourquoi, leur esprit douceret En un instant hargneux, coléreux se déclare; L’un défend une chose, et puis il la permet; L’autre Anglais le matin, le soir se fait Tartare. L’un à l’esprit posé devient brouillon, distrait, L’autre, grand orateur, est muet à la barre; L’un change d’habitude aussitôt déjeuner; Et l’autre pour le faire attend après dîner; Avare, celui-ci prodigue sa fortune; L’un progressiste à fond tourne aux conservateurs; D’où viennent les reflux et flux de ces humeurs? Comme ceux de la mer, n’est-ce pas de la lune? A la morphine. Prends, s'il le faut, docteur, les ailes de Mercure Pour m'apporter plus tôt ton baume précieux! Le moment est venu de faire la piqûre Qui, de ce lit d'enfer, m'enlève vers les cieux. Merci, docteur, merci! qu'importe que la cure Maintenant se prolonge en des jours ennuyeux! Le divin baume est là, si divin qu'Epicure Aurait dû l'inventer pour l'usage des Dieux! Je le sens qui circule, qui me pénètre! De l'esprit et du corps ineffable bien-être, c'est le calme absolu dans la sérénité. Ah! perce-moi cent fois de ton aiguille fine Et je te bénirai cent fois, Sainte Morphine, Dont Esculape eût fait une Divinité. Source: http://www.poesies.net