Poésies. Par Jules Supervielle. (1884-1960) TABLE DES MATIERES. Denise, écoute-moi... Le Retour. Le Gaucho. La Piste. La Vache De La Forêt. Derrière ce ciel éteint... San Bernadino. Aux Oiseaux. Le Portrait. L'âme Et L'Enfant. Apparition. La Mort Des Etoiles. Tu Mourus De Pansympathie.... Soyez bon... La Montagne Prend La Parole. L'Escale Portugaise. L'Escale Brésilienne. Regrets De L'Asie En Amérique. Que m’importe... Voyageur, voyageur... Les Amis Inconnus. L'Oiseau. Plein de songe... Et les objets... Lui Seul. Quand Le Soleil... Le Monde En Nous. L’Arbre. Attendre que la Nuit... Le Chaos Et La Création. La Goutte De Pluie. Ô Dieu très atténué... Nocturne En Plein Jour. Encore frissonnant... C'est la couleuvre du silence... Quand le sombre et le trouble... Allons, mettez-vous là... C'est vous quand vous êtes partie... L’Espérance. La Mer Secrète. La Pluie Et Les Tyrans. Le coquillage Et L’Oreille. Docilité. Le Double. Hommage A La Vie. 0 pins devant la mer... Plein ciel. Hermétisme. Madame. Le Hors-Venu. La Mer. Confusion. Chaque âge a sa maison... Naissances. Le Visage. L'Escalier. L'Ironie. Les Deux Soleils. L'Ange Des Catacombes. Le Corps Tragique. Le Milieu De La Nuit. Quelqu’Un. Les rivières riaient... Au Soleil. Denise, écoute-moi... Denise, écoute-moi, tout sera paysage, Un frais mystère tremble en mon coeur aujourd'hui, La tristesse et la joie ont leur propre feuillage, Et j'en sais dessiner l'enlacement fortuit L'heure vit, il te faut caresser son plumage Qui garde les couleurs du jour et de la nuit; Je ferai battre au vent la tente du voyage Dans l'aube qui sent bon comme un panier de fruits. Ah! ne me réponds pas qu'il est toujours facile De plier k son goût une muse docile Et que le vers sait bien que le poète ment; Ce sonnet que mûrit et gonfle l'espérance Enclot un tel désir d'écarter le tourment Qu'il fera doux l'amour et chère la souffrance. Le Retour. Le petit trot des gauchos me façonne, Les oreilles fixes de mon cheval m'aident à me situer, Je retrouve dans sa plénitude ce que je n'osais plus envisager, même par une petite lucarne, Toute la Pampa étendue à mes pieds comma il y a sept arts. O Mort! me voici revenu. J'avais pourtant compris que tu ne me laisserais pas revoir ces terres, Une voix me l'avait dit qui ressemblait à la tienne, et tu ne ressembles qu'à toi-même, Et aujourd'hui, je suis comme ce hennissement qui ne sait pas que tu existes; Je trouve étrange d’avoir tant douté de moi et c'est de toi que je doute Ô Surfaite, Même quand mon cheval enjambe las os d'un boeuf proprement blanchis par les vautours et par les aigles, Ou qu'une odeur de bête fraîchement écorchée me tord le nez quand le passe. Je fais corps avec la Pampa qui ne connaît pas la mythologies Avec le désert orgueilleux d'être le désert depuis les temps les plus abstraits, Il ignore les Dieux de l'Olympe qui rythment encore le vieux monde, Je m'enfonce dans la plaine qui n'a pas d'histoire et tend de tous côtés sa peau dure de vache qui a toujours couché dehors, Et n'a pour végétation que quelques talas, cerbos, pitas, Qui ne connaissent le grec et le latin, Mais savent résister au vent affamé du pôle, De toute leur vieille ruse barbare En lui opposant la croupe concentrée de leur branchage grouillant d'épines et leurs feuilles en coups de hache, Je me mile à une terre qui ne rend de comptes de personne et se défend de ressembler à ces paysages manufactures d' Europe, saignés par les souvenirs. A cette nature extenuée et poussive qui n'a plus que des quintes de lumière, Et, repentante, efface l'hiver ce qu'elle fit pendant l'été J'avance sous un soleil qui ne craint pas les intempéries, Et se sert sans lésiner de ses pots de couleur locale toute fraîche Pour des ciels de plein vent qui vont d'une fusée jusqu'au zénith, Et il saisi dans ses rayons, comme au lasso, un gaucho monté, tout vif. Les nuages ne sont point pour lui des prétextes a une mélancolie distinguée, Mais de rudes amis d'une autre race, ayant d'autres habitudes, avec lesquels on petit causer, Et les orages courts sort de brusques fêtes communes Où ciel, soleil et nuages Y vont de bon coeur et tirent jouissance de leur propre plaisir et de celui des autres. Où la Pampa Roule ivre-morte dans la houe palpitante où chavirent les lointains, Jusqu' à l'heure des hirondelles m des derniers images, le dos rond dans le vent du sud, Quand la terre, sur tout le pourtour de l'horizon bien accroché, Sèche ses flaques, son bétail et ses oiseaux Au ciel retentissant des jurons du soleil qui cherche à rassembler ses rayons dispersés. Le Gaucho. Les chiens fauves du soleil couchant harcelaient les vaches Innombrables dans la plaine creusée d'après mouvements, Et tous les poils se brouillèrent sous le hâtif crépuscule. Un cavalier occupait la pampa dans son milieu Comme un morceau d'avenir assiégée de toutes parts Ses regards au loin roulaient sur cette plane de chair Raboteuse comme après quelque tremblement de terre Et les vaches ourdissaient un silence violent, Tapis noir en équilibre sur la pointe de leurs cornes, Mais tout d'un coup fustigées par une averse d'étoiles Elles bondissaient fuyant dans un galop de travers, Leurs cruels yeux de fer rouge incendiant l'herbe sèche, Et leurs queues les poursuivant, les mordant comme des diables, Puis s'arrêtaient et tournaient toutes leurs têtes horribles Vers l'homme immobile et droit sur son cheval bien forgé Parfois un taureau sans bruit se séparait de la masse Fonçant sur le cavalier du poids de sa tête basse Lui, l'arrêtait avec les deux lances de son regard Faisant tomber le taureau à genoux, puis de coté, Les yeux crevés, un sang jeune alarmant sa longue have Et les cornes inutiles près des courtes pattes mortes. Cependant mille moutons usés par le clair de lune Disparaissaient dans la nuit décocheuse de hiboux. Précédant d'obscurs chevaux lourds de boue de Pan dernier Des étalons galopaient, les naseaux dans l'inconnu, Arrachant au sol nocturne de résonnantes splendeurs. La pampa se descellait, lâchant ses plaines de cuivre, Ses réserves de désert qui s'entre-choquaient, cymbales! Ses lieues carrées de mais, brillant de flammes internes, Et ses aigles voyageurs qui dévoraient les étoiles, Ses hauts moulins de m6tal, aux tournantes marguerites, Ames-fleurs en quarantaine mal délivrées de leurs corps Qui luttaient pour s'exhaler entre la terre et le ciel Sur des landes triturées tout le jour par le soleil Poussaient des cactus crispés dans leur gêne végétale, Des chardons comme le Christ, abandonnés aux épines, Et des ronces qui cherchaient d'autres ronces pour mourir. Puis un grêle accordéon de ses longs doigts musicaux Toucha l'homme et ses ténèbres dans la zone de son coeur. Alors laissant là les vaches, la nuit épaisse de souffles Qui s'obstinaient à durcir, l'homme entra dans le rancho Oh le foyer consumait de la bouse desséchée, A ras du sol lentement il allongea son corps maigre Et son âme par la nuit encore toute empierrée Auprès de ses compagnons renversés dans un sommeil Ou les anges n'entraient pas et qui tenaient bien en mains Leurs rauques chevaux osseux sur la piste de leurs songes. La Piste. La piste que mangent des foulées et des trous, Que tord la sécheresse harassée d'elle-même, Hésite de toute sa largeur où cinquante boeufs peuvent avancer de front. Et son souffle est coupé par des crevasses brusques Comme par des hoquets, Elle engendre des sentiers vite étouffés de chardons et de ronces Puis follement pique un cent mètres Et s'arrête un instant devant une flaque tarie O ù naguère elle buvait un petit peu de ciel Et du courage. Passe une diligence traversée par le vent Chevaux, harnachements et les sombres gauchos, Traverses par le vent Comme s'ils n'étaient plus depuis longtemps de ce monde. De chaque côté de la piste l'horizon tire à soi Ses terres desséchées, Obligées de nourrir d'innombrable famille Des vaches aux flancs pointus Avec des chardons morts et de l'herbe posthume. La Vache De La Forêt. Elle est tendue en arrière Et le regard même arqué, Elle souffle sur le fleuve Comme pour le supprimer. Ces planches jointes flottantes, Ce bateau plat qu'on approche Est-ce fait pour une vache Colorée par l'herbe haute, Aimant à mêler son ombre A l'ombre de la forêt? Sur la boue vive elle glisse Et tombe pattes en l'air. Alors vite on les attache Et l'on en fait un bouquet, On en fait un bouquet âpre D'une lanière noué, (???) Tandis qu'on tire sa queue. Refuge de volonté; Puis on traîne dans la barque Ce sac essoufflé à cornes, Aux yeux noirs coupés de blanche Angoisse, par le milieu. Obscure dans le canot, La vache quittait la terre; Dans le petit jour glissant, Les pagayeurs pagayaient. Aux flancs noirs du paquebot Qui secrète du Destin, Le canot enfin s'amarre. A une haute poulie On attache par les pattes La vache qu'on n'oublie pas, Harcelée de cent regards Qui la piquent comme taons. Puis l'on hisse par degrés L'animal presque à l'envers, Le ventre plein d'infortune, La corne prise un instant Entre barque et paquebot Craque comme une noix sèche. Sur le pont voici la vache Suspectée par un bceuf noir Immobile dans un coin Qu'il clôturait de sa bouse. Près de lui elle s'affale Une corne sur l'oreille Et voudrait se redresser, Mais son arrière-train glisse De soi-même abandonné, Et n'ayant à ruminer Que le pont tondu k ras Elle attend le lendemain. Tout le jour le bceuf lécha Un sac trou6 de farine; La vache le voyait bien. Vint enfin le lendemain Avec son pis plein de peines. Près du bceuf qui regardait, Luisaient au soleil nouveau, Entre des morceaux de jour. Deux maigres quartiers de viande, Côtes vues par le dedans La tête écorché que hantent Ses dix rouges différents, Près d'un coeur de boucherie, Et, formant un petit tas, Le cuir loin de tout le reste, Douloureux d'indépendance, Fumant à maigres bouffes Parana, 1920. Derrière ce ciel éteint... Derrière ce ciel éteint et cette mer grise Où l'étrave du navire creuse un modeste sillon, Par delà cet horizon fermé, Il y a le Brésil avec toutes ses palmes, D'énormes bananiers mêlant leurs feuilles comme des éléphants leurs mouvantes trompes, Des fusées de bambous qui se disputent le ciel, La douceur en profondeur, en fourrée de douceur, Et de purs ovales féminins qui ont la mémoire de la volupté. Voici que peu à peu l'horizon s'est décousu, Et la terre s'est allongé une place fine (???) apparaissent des cimes encore mal sorties du néant, mais qui tout de suite malgré les réticences des lointains, Ont le prestige des montagnes Déjà luisent des maisons le long de la bruissante déchirure des plages, Dans le glissement du paysage, sur un plan huilé, Déjà voici une femme assise au milieu d'un suave champ de Cannes, Et parvient jusqu'à moi La gratitude de l'humus rouge après les tropicales pluies. San Bernadino. Que j'enferme en ma mémoire, Ma mémoire et mon amour, Le parfum féminin des courbes Colonies, Cet enfant nu-fleurs dans la mantille noire De sa mère passant sons la conque du jour, Ces plantes d l'envi, et ces feuilles qui plissent, Ces verts mouvants, ces rouges frais, Ces oiseaux inespérés, Et ces houles d'harmonies, J'en aurai besoin un jour. J'aurai besoin de vous, souvenirs que je veux Modelés dans l'honneur lisse des ciels heureux, Vous me visiterez secourables audaces, Azur vivace d'un espace On chaque tronc h la recherche de son âme Emit toujours par se livrer aux palmes, Ok la fleur mouille en l'infini De la couleur et du parfum qu'elle a choisis. Ou je suis arrivé plein d'Europe et déscales Ayant toujours appareillé, Et, sous le regard pur de ces heures égales, Du fard des jours errants je me suis dépouillée. Aux Oiseaux. Paroares, rolliers, calandres, ramphoceles, Vives flammes, oiseaux arrach6s au soleil, Dispersez, dispersez, dispersez le cruel Sommeil qui va saisir mes obscures prunelles! Fringilles, est-ce vous, euphones, est-ce vous, Qui viendrez émouvoir de rameuses lumières Cette torpeur qui veut se croire coutumière Et qui renonce au jour n'en sachant plus le goût? Libre, je veux enfin dépasser l'heure 6tale, Voir le ciel délirer sous une effusion D'hirondelles criant mille autres horizons, Vivre, enfin rassuré, l'ivresse spatiale, S'il le faut, pour briser des tristesses durcies, Je hélerai, du seuil des secrètes forêts, Un vol haché de verts et rouges perroquets Qui feront éclater mon âme en éclaircies ! Le Portrait. Mère, je sais très mal comme l'on cherche les morts, Je m'égare dans mon âme, ses visages escarpées, Ses ronces et ses regards. Aide-moi à revenir De mes horizons qu'aspirent des lèvres vertigineuses, Aide-moi à être immobile, Tant de gestes nous séparent, tant de lévriers cruels! Que je penche sur la source où se forme ton silence Dans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler. Ah! sur ta photographie Je ne puis pas même voir de quel côté souffle ton regard. Nous nous en allons pourtant, ton portrait avec moi-même Si condamnés l'un à l'autre Que notre pas est semblable Dans ce pays clandestin. Où nul ne passe que nous. Nous montons bizarrement les côtes et les montagnes Et jouons dans les descentes comme des blessés sans mains. Un cierge coule chaque nuit, gicle à la face de l'aurore, L'aurore qui tous les jours sort des draps lourds de la mort, A demi asphyxiée, Tardant à se reconnaître, Je te parle durement, ma mère, Je parle durement aux morts parce qu'il faut leur parler Dur, Pour dominer le silence assourdissant Qui voudrait nous séparer, nous les morts et les vivants J'étais de toi quelques bijoux comme des fragments de l'hiver Qui descendent les rivières. Ce bracelet fut de toi qui brille en la nuit d'un coffre En cette nuit écrasée où le croissant de la lune Tente en vain de se lever Et recommence toujours, prisonnier de l'impossible. J'ai été toi si fortement, moi qui le suis si faiblement, Et si rivés tons les deux que nous eussions dù mourir ensemble, Comme deux matelots mi-noyés, s'empêchant l'un et l'autre de nager, Se donnant des coups de pied dans les profondeurs de L'Atlantique Où commencent les poissons aveugles Et les horizons verticaux Parce que tu as été moi Je puis regarder un jardin sans penser à autre chose, Choisir parmi mes regards, M'en alter à ma rencontre. Peut-être reste-t'il encore Un ongle de tes mains parmi les ongles de mes mains, Un de tes cils mêlée aux miens; Un de tes battements ségare-t'il parmi les battements de mon cceur, Je le reconnais entre tous Et je sais le retenir Mais ton oceur bat-il encore? Tu n'as plus besoin de cceur, Tu vis séparée de toi comme si tu étais ta propre sceur, Ma morte de vingt-huit ans, Me regardant de trois-quarts, Avec l'âme en équilibre et pleine de retenue. Tu portes la même robe que rien n'usera plus, Elle est entrée dans l'éternité avec beaucoup de douceur Et change parfois de couleur, mats je suis seul à avoir. Anges de marbre, lions de bronze, et fleurs de pierre, C'est ici que rien ne respire, Et voici à mon poignet Le pouls minéral des morts, Celui-là que l'on entend si l'on approche le corps Des strates du cimetière. L'âme Et L'Enfant. Ton sourire, Françoise, est fluide d'enfance Et le monde oh tu vis encor mal éclairé, Mais ton âme déjà luit dans sa ressemblance, Elle a la joue aimante et le teint coloré. Et vous vous en allez comme des soeurs jumelles Dont l'une est faite d'air du matin ou du soir. Si je me mets devant ses légères prunelles Je sais que l'autre attend sa part de mes regards. Vienne une promenade et vous voici parées Et courant à l'envi derrière l'avenir. Laquelle va devant, dans sa grâce égarée, Laquelle va derrière, et prise par un fil? Le vent et le soleil si bien vous multiplient Que vous faites courir les rives de la vie. Apparition. A Max Jacob. Qui est là? Quel est cet homme qui s'assied à notre table Avec cet air de sortir comme un trois-mâts du brouillard, Ce front qui balance un feu, ces mains d'écume marine, Et couverts les vêtements par un morceau de ciel noir? A sa parole une étoile accroche sa toile araigneuse, Quand il respire il déforme et forme une nébuleuse. Il porte, comme la nuit, des lunettes cerclées d'or Et des lèvres embrasées où s'alarment des abeilles, Mais ses yeux, sa voix, son coeur sent d'un enfant à L'aurore. Quel est cet homme dont l'âme fait des signes solennels? Voici Pilar, elle m'apaise, ses yeux déplacent le mystère; Elle a toujours derrière elle comme un souvenir de famille Le soleil de l'Uruguay qui secrètement pour nous brille, Mes enfants et mes amis, leur tendresse est circulaire Autour de la table ronde, frère comme l'univers; Leurs frais sourires s'en vont de bouche en bouche fidèles, Prisonniers les uns des autres, ce sent couleurs d'arc-en~ Ciel. Et comme dans la peinture de Rousseau le douanier, Notre tablée monte au ciel voguant dans une nuée. Nous chuchotons seulement tant on est près des étoiles. Sans cartes ni gouvernail, et le ciel pour bastingage. Comment vinrent jusqu'ici ces goélands par centaines Quand déjà nous respirons un angélique oxygène. Nous cueillons et recueillons du céleste romarin, De la fougère affranchie qui se passe de racines, Et comme il nous est poussé dans I'air pur des ailes longues Nous melons noire plumage à a la courbure des mondes. La Mort Des Etoiles. Elle passa comme un parfum de fleur d’automne. J’espérais la revoir et ne la voyais plus; Mon coeur était lassé de ne trouver personne, Mes yeux étaient lassés d’avoir été déçus. Un soir, comme j’errais, pensif et rêvant d’elle, Que je voyais au loin les plaines s’endormir, Et les horizons roux devant la nuit grandir, Et, comme le soleil, l’oiseau fermer son aile, Dans l’ombre, j’effeuillais mes amours, lentement, Et lorsque j’eus fini, je regardais derrière Ce qu’il était resté de cet effeuillement Des étoiles d’argent s’élevaient de la terre... Mais, soudain, je la vois, d’un pas calme et serein, S’avancer lentement, délicieusement lasse, Je la vois... elle vient... de mon bras je l’enlace, Elle ferme les yeux comme pour voir plus loin. «Oh! laisse-moi les voir, tes yeux bleus, dans la nuit. On dit qu’il est des cieux où l’on ne saurait dire Si l’azur qui commence est l’azur qui finit, Mais je n’ai jamais vu, quand je les vois sourire, Ni rien de plus profond, ni rien de plus lointain Que l’azur de tes yeux, ni rien de plus intense, Et lorsqu’on croit qu’il va finir, il recommence!... Les larmes de tes yeux s’en viennent de bien loin. Oh! laisse.... Je voudrais les boire une par une, Tes larmes, doucement, sous ces rayons de lune... Viens... Viens... Ne veux-tu pas, dans le bois frissonnant Où se perd la chanson que murmure le vent, Nous promener tous deux auprès de l’étang pâle Que reflète, songeur, le triste peuplier?... Par cette nuit si bleue, où toute fleur exhale Son parfum le plus doux qu’elle sait le dernier, Ne sens-tu pas neiger, en ton coeur, des étoiles?... La nuit n’a pas voulu vêtir ses sombres voiles, Elle a voulu, ce soir, se vêtir de rayons... C’est une nuit d’amour... Partons. La lune claire Doit rêver des baisers qu’elle a vus sur la terre, Viens... le rossignol chante en la forêt... Partons...» Et la lune d’argent vit derrière une branche Un couple d’amoureux qui passait lentement, Et, frissonnant un peu du haut du firmament, Elle continua sa route, calme et blanche... Le lendemain matin, lors des premiers rayons, Les amants enlacés dormaient dans un grand rêve, Et le soleil radieux qui, dans les ors se lève, Vit leur enlacement et caressa leurs fronts... . . . . . . . . . . . . Ses blonds rayonnements me trouvèrent heureux... Mais je me rappelais mon rêve de la veille, Ce rêve tant aimé, je voulais qu’il s’éveille!... Les rêves qu’on atteint ne sont jamais si bleus... Lorsque l’aurore naît des ombres de la nuit On voit trembler la douce étoile qui s’enfuit; Aux rayons du soleil son éclat est plus pâle, Elle s’efface et meurt comme un parfum s’exhale. Mon rêve avait été comme l’étoile aux cieux, J’avais cru qu’il serait au soleil plus radieux, Mais il avait besoin, pour être, de ses voiles... Les rayons du soleil font mourir les étoiles... Tu Mourus De Pansympathie.... A moi-même quand je serai posthume. Tu mourus de pansympathie, Une maligne maladie. Te voici couché sous l'herbette -Oui, pas de marbre, du gazon, Du simple gazon de saison, Quelques abeilles, pas d'Hymette. - On dit que tout s'est bien passé Et que te voilà trépassé... Ces messieurs des Ombres Funèbres Vers le fond fumeux des ténèbres Te guidèrent d'un index sûr Mais couronné d'un ongle impur. Et c'est ainsi que l'on vous gomme De la longue liste des hommes... Horizontal, sans horizon, Sans désir et point désirable, Tu dors enfin d'un sommeil stable. -Ah! dans l'eau faire un petit rond! -Tu mourus de pansympathie, Une maligne maladie. Soyez bon... Soyez bon pour le Poète, Le plus doux des animaux, Nous prêtant son coeur, sa tête, Incorporant tous nos maux, Il se fait notre jumeau; Au désert de l'épithète, Il précède les prophètes Sur son douloureux chameau; Il fréquente, très honnête, La misère et ses tombeaux, Donnant pour nous, bonne bête, Son pauvre corps aux corbeaux; Il traduit en langue nette Nos infinitésimaux, Ah! donnons-lui, pour sa fête, La casquette d'interprète! La Montagne Prend La Parole. Et voilà mon silence dur fonçant sur le moindre bruit qui ose. Je souffre de ne pouvoir donner le repos sur mes flancs difficiles Où je ne puis offrir qu'une hospitalité accrochée, Moi qui tends toujours vers la verticale Et ne me nourris que de la sécheresse de l'azur. Je vois les sapins qui s'efforcent, en pèlerinage immobile, vers l'aridité de ma cime. Plaines, vallons, herbages et vous forêts, ne m'en veuillez pas de mes arêtes hautaines! J'ai la plus grande avidité de la mer, la grande allongée toujours mouvante que les nuages tentèrent de me révéler. Sans répit j'y dépêche mes plus sensibles sources, les vivaces, les savoureuses! Elles ne me sont jamais revenues. J'espère encore. L'Escale Portugaise. L'escale fait sécher ses blancheurs aux terrasses où le vent s'évertue, Les maisons roses au soleil qui les enlace Sentent l’algue et la rue. Les femmes de la mer, des paniers de poissons irisés sur 1a tête, Exposent au soleil bruyant de la saison La sous-marine fête. Le feuillage strident a débordé le vert Sous la crue de lumière, Les roses prisonnières Ont fait irruption par les grilles de fer. Le plaisir matinal des boutiques ouvertes Au maritime été Et des fenêtres vertes Qui se livrent au ciel, les volets écartés, S'écoule vers la Place où stagnent les passants Jusqu'à ce que soit ronde L'ombre des orangers qui simule un cadran Où le doux midi grogne. L'Escale Brésilienne. Je sors de la sieste et j'entre en escale, Ouvert le hublot, lanterne magique, M'offrant des maisons basses, impudiques, Surprises à nu au ras de la cale Et qu'illustre haut dans le ciel à vif Le galbe de trois palmiers décisifs. Des hommes, des chiens, des huttes s'engendrent Et de vrais bambous qui font bouger l'air, Ma rétine happe un oiseau plus tendre De survoler l’herbe au sortir des mers. Et je vois tanguer doux, le paysage, Entre les barreaux blancs du bastingage Comme un autre oiseau que berce en sa cage Le vent transparent. Le navire remonte et plisse L'eau que le rivage descend, Mon âme requise en tous sens S'écartèle avec délices. Roches et palmiers, une île enfantine, La bave marine A la plage fait un mouvant collier. Au centre du golfe rythmé Par quatre barques orphelines Flottent des couleurs impromptues Qui l'une de l’autre s'enivrent, Et que des rames équilibrent Tandis que l’ancre à jeun mord la vase charnue. Regrets De L'Asie En Amérique. Sous un azur ancien Cachant de célestes patries Les roses ceignant des palmiers Tendent vers la Rose infinie. Entre des statues brahmaniques Aux sourires envahisseurs La haute terrasse d'honneur Cède à sa grande nostalgie. Et d'obsédantes pyramides Lèvent un doigt bleui de ciel Vers quelque but essentiel Par delà l'aérien vide. Dans l'heure mille et millénaire Qui trempe au fond des temps secrets Pour qui ces roses et ces pierres Qui n'ont jamais désespéré? Que m’importe... Que m'importe le cirque odorant des montagnes, La plaine au soleil aiguisé Et la chèvre, soeur du rocher, Et le chêne têtu qui dompte la campagne? Je ne sais plus, nature, entendre ta prière, Ni l'angoisse de l'horizon, Et me voici parmi les arbres et les joncs Sans mémoire et sans yeux comme l'eau des rivières. Voyageur, voyageur... Voyageur, voyageur, accepte le retour, Il n'est plus place en toi pour de nouveaux visages, Ton rêve modelé par trop de paysages, Laisse-le reposer en son nouveau contour. Fuis l'horizon bruyant qui toujours te réclame Pour écouter enfin ta vivante rumeur Que garde maintenant de ses arcs de verdeur Le palmier qui s'incline aux sources de ton âme. Les Amis Inconnus. Il vous naît un poisson qui se met à tourner Tout de suite au plus noir d'une lame profonde, Il vous naît une étoile au-dessus de la tête, Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux Que ses soeurs de la nuit les étoiles muettes. Il vous naît un oiseau dans la force de l'âge, En plein vol, et cachant votre histoire en son coeur Puisqu'il n'a que son cri d'oiseau pour la montrer. Il vole sur les bois, se choisit une branche Et s'y pose, on dirait qu'elle est comme les autres. Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes, Il n'est pas de chasseur encor dans la contrée, Et quelle peur les hante et les fait se hâter, L'écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite, La biche et le chevreuil soudain déconcertés? Il vous naît un ami, et voilà qu'il vous cherche Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux Mais il faudra qu'il soit touché comme les autres Et loge dans son coeur d'étranges battements Qui lui viennent de jours qu'il n'aura pas vécus. Et vous, que faites-vous, ô visage troublé, Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux, Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles, «Si je croise jamais un des amis lointains Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître?» Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence Et les mots inconsidérés, Pour les phrases venant de lèvres inconnues Qui vous touchent de loin comme balles perdues, Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux. L'Oiseau. «Oiseau, que cherchez-vous, voletant sur mes livres, Tout vous est étranger dans mon étroite chambre. -J'ignore votre chambre et je suis loin de vous, Je n'ai jamais quitté mes bois, je suis sur l'arbre Où j'ai caché mon nid, comprenez autrement Tout ce qui vous arrive, oubliez un oiseau. -Mais je vois de tout près vos pattes, votre bec. -Sans doute pouvez-vous rapprocher les distances Si vos yeux m'ont trouvé ce n'est pas de ma faute. -Pourtant vous êtes là puisque vous répondez. -Je réponds à la peur que j'ai toujours de l'homme Je nourris mes petits, je n'ai d'autre loisir, Je les garde en secret au plus sombre d'un arbre Que je croyais touffu comme l'un de vos murs. Laissez-moi sur ma branche et gardez vos paroles, Je crains votre pensée comme un coup de fusil. -Calmez donc votre coeur qui m'entend sous la plume. -Mais quelle horreur cachait votre douceur obscure Ah! vous m'avez tué je tombe de mon arbre. -J'ai besoin d'être seul, même un regard d'oiseau... -Mais puisque j'étais loin au fond de mes grands bois!» Plein de songe... Plein de songe mon corps, plus d'un fanal s'allume A mon bras, à mes pieds, au-dessus de ma tête. Comme un lac qui reflète un mont jusqu'à sa pointe Je sens la profondeur où baigne l'altitude Et suis intimidé par les astres du ciel. Et les objets... Et les objets se mirent à sourire, L’armoire à glace avait un air très entendu, Et le fauteuil feignait d’en savoir long Sur nos quatre saisons et sur la sienne seule (Elle ignore le gel et les ardeurs solaires). Le robinet riait dans sa barbe bruyante, La corbeille à papiers lisait des bouts de lettres Dès qu’on avait le dos tourné Et j’étais un objet méditant parmi d’autres (Oubliant que naguère encor j’étais un homme). Lui Seul. Si vous touchez sa main c’est bien sans le savoir, Vous vous le rappelez mais sous un autre nom, Au milieu de la nuit, au plus fort du sommeil, Vous dites son vrai nom et le faites asseoir. Un jour on frappe et je devine que c’est lui Qui s’en vient près de nous à n’importe quelle heure Et vous le regardez avec un tel oubli Qu’il s’en retourne au loin mais en laissant derrière Une porte vivante et pâle comme lui. Quand Le Soleil... «Quand le soleil... -Mais le soleil qu’en faites-vous? Du pain pour chaque jour, l’angoisse pour la nuit. -Quand le soleil... -Mais à la fin vous tairez-vous, C’est trop grand et trop loin pour l’homme des maisons. -Ce bruit de voix... -Ou bien plutôt bruit de visages, On les entend toujours et même s’ils se taisent. -Mais le silence... -Il n’en est pas autour de vous, Tout fait son bruit distinct pour l’oreille de l’âme. Ne cherchez plus. -Et comment pourrais-je ne pas chercher, Je suis tout yeux comme un renard dans le danger. -Laissons cela, vous êtes si près de vous-même Que désormais rien ne pourrait vous arriver, Rassurez-vous, il fait un petit vent de songe Et l’étrange miroir luit presque familier.» Le Monde En Nous. Chaque objet séparé de son bruit, de son poids, Toujours dans sa couleur, sa raison et sa race, Et juste ce qu’il faut de lumière, d’espace Pour que tout soit agile et content de son sort. Et cela vit, respire et chante avec moi-même -Les objets inhumains comme les familiers - Et nourri de mon sang s’abrite à la chaleur. La montagne voisine un jour avec la lampe, Laquelle luit, laquelle en moi est la plus grande? Ah! je ne sais plus rien si je rouvre les yeux, Ma science gît en moi derrière mes paupières Et je n’en sais pas plus que mon sang ténébreux. L’Arbre. Il y avait autrefois de l’affection, de tendres sentiments, C’est devenu du bois. Il y avait une grande politesse de paroles, C’est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage. Il y avait de jolis habits autour d’un coeur d’amoureuse Ou d’amoureux, oui, quel était le sexe? C’est devenu du bois sans intentions apparentes Et si l’on coupe une branche et qu’on regarde la fibre Elle reste muette Du moins pour des oreilles humaines, Pas un seul mot n’en sort mais un silence sans nuances Vient des fibrilles de toute sorte où passe une petite fourmi. Comme il se contorsionne l’arbre, comme il va dans tous les sens, Tout en restant immobile! Et par là-dessus le vent essaie de le mettre en route, Il voudrait en faire une espèce d’oiseau bien plus grand que nature Parmi les autres oiseaux Mais lui ne fait pas attention, Il faut savoir être un arbre durant les quatre saisons, Et regarder, pour mieux se taire, Ecouter les paroles des hommes et ne jamais répondre, Il faut savoir être tout entier dans une feuille Et la voir qui s’envole. Attendre que la Nuit... Attendre que la Nuit, toujours reconnaissable A sa grande altitude où n’atteint pas le vent, Mais le malheur des hommes, Vienne allumer ses feux intimes et tremblants Et dépose sans bruit ses barques de pêcheurs, Ses lanternes de bord que le ciel a bercées, Ses filets étoilés dans notre âme élargie, Attendre qu’elle trouve en nous sa confidente Grâce à mille reflets et secrets mouvements Et qu’elle nous attire à ses mains de fourrure, Nous les enfants perdus, maltraités par le jour Et la grande lumière, Ramassés par la Nuit poreuse et pénétrante, Plus sûre qu’un lit sûr sous un toit familier, C’est l’abri murmurant qui nous tient compagnie, C’est la couche où poser la tête qui déjà Commence à graviter, A s’étoiler en nous, à trouver son chemin. Le Chaos Et La Création. (Dieu parle.) Je suis dans la noirceur et j'entends ma puissance Faire un bruit sourd, battant l'espace rapproché, Alentour un épais va-et-vient de distances Me flaire, me redoute et demeure caché. Je sens tout se creuset, ignorant de ses bornes, Et puis tout se hérisse en ses aspérités. Serais-je menacé par les flèches sans formes De fantômes durcis dans de longs cauchemars. Mais non, tout se précise en moi-même, je gagne! Je suis déjà la plaine au-delà du hasard Et, haussant tout ce noir, je deviens la montagne Et la neige nouvelle attendant sa couleur. Ah que ne sombre point la plus grande pâleur La cime qui m'ignore et déjà m'accompagne Et que je cesse enfin d'être mon inconnu. Que la lumière soit... (...) Ivresse de créer, de tout voir aboutir, De n'avoir pas à commencer et de finir, De délivrer soudain les fleuves et les pierres, Les coeurs battants, les yeux, les âmes prisonnières. Tout m'échappe, les flots et les terres en vrac, Mélange de courants, de vivantes folies, Mais un de mes regards rend le calme d'un lac, Préservant en dessous ce qu'il y faut de vie. Que rien n'ait peur de vivre au sortir de mon corps, Ni les petits poissons menacés dans leur fuite, Ni les grands dévorés à leur tour par la mort Ni tout ce qui remue et doute au fond du sort. Tout me revient, trouvant en moi de la justice, Prêt à se reformer dans mon clair précipice. (...) La Goutte De Pluie. (Dieu parle.) Je cherche une goutte de pluie Qui vient de tomber dans la mer. Dans sa rapide verticale Elle luisait plus que les autres Car seule entre les autres gouttes Elle eut la force de comprendre Que, très douce dans l’eau salée, Elle allait se perdre à jamais. Alors je cherche dans la mer Et sur les vagues, alertées, Je cherche pour faire plaisir A ce fragile souvenir Dont je suis seul dépositaire. Mais j’ai beau faire, il est des choses Où Dieu même ne peut plus rien Malgré sa bonne volonté Et l’assistance sans paroles Du ciel, des vagues et de l’air. Ô Dieu très atténué... 0 Dieu très atténué Des bouts de bois et des feuilles, Dieu petit et séparé, On te piétine, on te cueille Avec les herbes des prés. Dieu des légères fumées, Dieu des portes mal fermées On les ouvrit tant de fois Que l'air traverse le bois. Et toi, dans l'humaine écorce, Dieu de qui n'a plus la force D'avoir un Dieu résistant Comme celui qu'abandonne Par ses blessures le sang, Dieu qui ne remplis sa chose Qu'à moitié comme à regret, Dieu sur le point de quitter Le coeur d'un homme qui n'ose Le retenir, le goûter, Tu t'absentes, tu reviens, Tu es toujours en voyage. Heureux celui qui retient Un bon Dieu comme un bon vin Qui prend avec lui de l'âge. Nocturne En Plein Jour. Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux Dans l’univers obscur qui forme notre corps, Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent Nous précèdent au fond de notre chair plus lente, Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes Arrachant à la chair de tremblantes aurores. C’est le monde où l’espace est fait de notre sang. Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants Ont du mal à voler près du coeur qui les mène Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines Où l’on périt de soif près de fausses fontaines. Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes, Les uns parlant parfois à l’oreille des autres. Encore frissonnant... Encore frissonnant Sous la peau des ténèbres Tous les matins je dois Recomposer un homme Avec tout ce mélange De mes jours précédents Et le peu qui me reste De mes jours à venir. Me voici tout entier, Je vais vers la fenêtre. Lumière de ce jour, Je viens du fond des temps, Respecte avec douceur Mes minutes obscures, Épargne encore un peu Ce que j’ai de nocturne, D’étoilé en dedans Et de prêt à mourir Sous le soleil montant Qui ne sait que grandir. C'est la couleuvre du silence... C'est la couleuvre du silence Qui vient dans ma chambre et s'allonge Elle contourne l'encrier Puis, se glissant jusqu'à mon lit, S'enroule autour de mon coeur même, Mon coeur qui ne sait pas crier, Lui qui du grand bruit de l'espace Fait naître un silence habité, Lui qui de ses propres angoisses Façonne un songe ensanglanté. Quand le sombre et le trouble... Quand le sombre et le trouble et tous les chiens de l'âme Se bousculent au bout de nos longs corridors, Quand le dis-qui-tu-es et le te-tairas-tu S'insultent à travers des volets sans rainures, Un homme grand, barbu et plusieurs fois lui-même Les fait taire un à un d'un revers de la main Et je reste interdit sur des jambes faussées Comme si j'étais lui sans espoir de retour. Allons, te tairas-tu, cruelle malfaçon, Faite de chair, de cris, de poils et de rancune. Debout sur le plus bas degré des nuits sans lune Je veux voir affleurer ma sereine saison. Allons, mettez-vous là... Allons, mettez-vous là au milieu de mon poème, Que je m'approche à loisir, loin des regards indiscrets, Entre des mots qui vous observent, bien qu'ils vous devinent à peine, Et d'autres mots qui vous éclairent sans parvenir à vous toucher. Vous y trouverez un air, un ciel plus cléments que l'autre, Dans un grand imprévu d'arbres ignorés par les saisons, Une attentive floraison comme aux premiers jours du monde, Quand il n'y avait encor rien et que soudain tout devint nôtre. Une légère carriole traversant ma poésie, Avec un cheval qui jamais ne souleva de poussière Parce qu'il sait avancer franchement, sans toucher terre Nous fera voir aussi bien la clairière ou l'éclaircie. Nous ferons un grand bûcher des angoisses de la terre Pour le vouer à la mort qui s'éloignera de nous, Et remonterons sans remords les plus secrètes rivières Où se reflètent les coeurs qui ne tremblent plus que d'amour. C'est vous quand vous êtes partie... C'est vous quand vous êtes partie, L'air peu à peu qui se referme Mais toujours prêt à se rouvrir Dans sa tremblante cicatrice Et c'est mon âme à contre-jour Si profondément étourdie De ce brusque manque d'amour Qu'elle n'en trouve plus sa forme Entre la douleur et l'oubli. Et c'est mon coeur mal protégé Par un peu de chair et tant d'ombre Qui se fait au goût de la tombe Dans ce rien de jour étouffé Tombant des autres, goutte à goutte, Miel secret de ce qui n'est plus Qu'un peu de rêve révolu. L’Espérance. Dans l’obscurité pressentir la joie, Savoir susciter la fraîcheur des roses, Leur jeune parfum qui vient sous vos doigts Comme une douceur cherche un autre corps. Le coeur précédé d’antennes agiles, Avancer en soi, et grâce à quels yeux, Eclairer ceci, déceler cela, Rien qu’en approchant des mains lumineuses. Mais dans quel jardin erre-t-on ainsi Qui ne serait clos que par la pensée? Ah pensons tout bas, n’effarouchons rien, Je sens que se forme un secret soleil. La Mer Secrète. Quand nul ne la regarde, La mer n’est plus la mer, Elle est ce que nous sommes Lorsque nul ne nous voit. Elle a d’autres poissons, D’autres vagues aussi. C’est la mer pour la mer Et pour ceux qui en rêvent Comme je fais ici. La Pluie Et Les Tyrans. Je vois tomber la pluie Dont les flaques font luire Notre grave planète, La pluie qui tombe nette Comme du temps d'Homère Et du temps de Villon Sur l'enfant et sa mère Et le dos des moutons, La pluie qui se répète Mais ne peut attendrir La dureté de tête Ni le coeur des tyrans Ni les favoriser D'un juste étonnement, Une petite pluie Qui tombe sur l'Europe Mettant tous les vivants Dans la même enveloppe Malgré l’infanterie Qui charge ses fusils Et malgré les journaux Qui nous font des signaux, Une petite pluie Qui mouille les drapeaux. Le coquillage Et L’Oreille. Mais un profond coquillage Dont le son veille, caché, D'âge en âge attend l'oreille Qui finit par s'approcher. Et l'homme qui le rencontre Écoutant ce bruit lointain Dévide au fond de la conque L'invisible fil marin. L'oreille, conque elle-même, Aboutissant au cerveau Va des profondeurs humaines Au maritime écheveau Et compare sur la plage Le dehors et le dedans Cependant que l'océan Toujours change de pelage. Docilité. La forêt dit: «C'est toujours moi la sacrifiée, On me harcèle, on me traverse, on me brise à coups de hache, On me cherche noise, on me tourmente sans raison, On me lance des oiseaux à la tête ou des fourmis dans les jambes, Et l'on me grave des noms auxquels je ne puis m'attacher. Ah! on ne le sait que trop que je ne puis me défendre Comme un cheval qu'on agace ou la vache mécontente. Et pourtant je fais toujours ce que l'on m'avait dit de faire, On m'ordonna: "Prenez racine." Et je donnai de la racine tant que je pus, "Faites de l'ombre." Et j'en fis autant qu'il était raisonnable, "Cessez d'en donner l'hiver." Je perdis mes feuilles jusqu'à la dernière. Mois par mois et jour par jour je sais bien ce que je dois faire, Voilà longtemps qu'on n'a plus besoin de me commander. Alors pourquoi ces bûcherons qui s'en viennent au pas cadencé? Que l'on me dise ce qu'on attend de moi, et je le ferai, Qu'on me réponde par un nuage ou quelque signe dans le ciel, Je ne suis pas une révoltée, je ne cherche querelle à personne Mais il me semble tout de même que l’on pourrait bien me répondre Lorsque le vent qui se lève fait de moi une questionneuse.» Le Double. Mon double se présente et me regarde faire, Il se dit: «Le voilà qui se met à rêver, Il se croit seul alors que je puis l'observer Quand il baisse les yeux pour creuser sa misère. Au plus noir de la nuit il ne peut rien cacher De ce qui fait sa nuit avec ma solitude. Même au fond du sommeil je monte le chercher, A pas de loup, craignant de lui paraître rude Et je l'éclaire avec mon électricité Délicate, qui ne saurait l'effaroucher, Je m'approche de lui et le mets à l'étude, Voyant venir à moi ce que son coeur élude.» Hommage A La Vie. C’est beau d’avoir élu Domicile vivant Et de loger le temps Dans un coeur continu, Et d’avoir vu ses mains Se poser sur le monde Comme sur une pomme Dans un petit jardin, D’avoir aimé la terre, La lune et le soleil, Comme des familiers Qui n’ont pas leurs pareils, Et d’avoir confié Le monde à sa mémoire Comme un clair cavalier A sa monture noire, D’avoir donné visage A ces mots: femme, enfants, Et servi de rivage A d’errants continents, Et d’avoir atteint l’âme A petits coups de rame Pour ne l’effaroucher D’une brusque approchée. C’est beau d’avoir connu L’ombre sous le feuillage Et d’avoir senti l’âge Ramper sur le corps nu, Accompagné la peine Du sang noir dans nos veines Et doré son silence De l’étoile Patience, Et d’avoir tous ces mots Qui bougent dans la tête, De choisir les moins beaux Pour leur faire un peu fête, D’avoir senti la vie Hâtive et mal aimée, De l’avoir enfermée Dans cette poésie. 0 pins devant la mer... 0 pins devant la mer, Pourquoi donc insister Par votre fixité A demander réponse? J'ignore les questions De votre haut mutisme. L'homme n'entend que lui, Il en meurt comme vous. Et nous n'eûmes jamais Quelque tendre silence Pour mélanger nos sables, Vos branches et mes songes. Mais je me laisse aller A vous parler en vers, Je suis plus fou que vous, 0 camarades sourds, 0 pins devant la mer, 0 poseurs de questions Confuses et touffues, Je me mêle à votre ombre, Humble zone d'entente, Où se joignent nos âmes Où je vais m'enfonçant, Comme l'onde dans l'onde. Plein ciel. J’avais un cheval Dans un champ de ciel Et je m’enfonçais Dans le jour ardent. Rien ne m’arrêtait J’allais sans savoir, C’était un navire Plutôt qu’un cheval, C’était un désir Plutôt qu’un navire, C’était un cheval Comme on n’en voit pas, Tête de coursier, Robe de délire, Un vent qui hennit En se répandant. Je montais toujours Et faisais des signes: «Suivez mon chemin, Vous pouvez venir, Mes meilleurs amis, La route est sereine, Le ciel est ouvert. Mais qui parle ainsi? Je me perds de vue Dans cette altitude, Me distinguez-vous, Je suis celui qui Parlait tout à l’heure, Suis-je encor celui Qui parle à présent, Vous-mêmes, amis, Êtes-vous les mêmes? L’un efface l’autre Et change en montant.» Hermétisme. A Torres Garcia. Le secret au bord des lèvres Semble dépasser un peu, Émergeant de ses ténèbres Il goûte à l'air du ciel bleu. Pris de peur sous la lumière Il ne sait plus où aller, Il retourne à son repaire Le coeur, et le fait trembler. Là, sans honte d'être à nu Il se fait bercer et plaindre, Ne cherchez pas à l'atteindre, Il ne vous appartient plus. Madame. 0 dame de la profondeur, Que faites-vous à la surface, Attentive à ce qui se passe, Regardant la montre à mon heure? Madame, que puis-je pour vous, Vous qui êtes là si tacite, Ne serez-vous plus explicite, Vous qui me voulez à genoux? Ce regard solitaire et tendre Aimerait à se faire entendre? Et c'est à lui que je me dois Puisque vous n'avez pas de voix? Grande dame des profondeurs, 0 voisine de l'autre monde, Me voulez-vous en eaux profondes Aux régions de votre coeur? Pourquoi me regarder avec des yeux d'otage, Jeunesse d'au-delà les âges? Votre fixité signifie Qu'il faut à vous que je me fie? Pour quelle obscure délivrance Me demandez-vous alliance? 0 vous toujours prête à finir, Vous voudriez me retenir Sur ce bord même de l'abîme Dont vous êtes l'étrange cime. Dame qui me voulez fidèle à votre image Voilà que maintenant vous changez de visage? Comment vous suivre en vos détours, Je suis simple comme le jour. Comment pourrais-je me fier A ce que vous sacrifiez, Ou pensez-vous ainsi me dire Que changer n'est pas se trahir Que vous vous refusez au gel Définitif de l'éternel? Devez-vous donc, quoi qu'il arrive, Demeurer secrète et furtive? Ecoutez, mon obscure reine, Il est tard pour croire aux sirènes. 0 vous dont la douceur étonne Venez-vous de jours sans personne? Est-ce la cendre de demain Que vous serrez dans votre main? Fille d'un tout proche avenir, Venez-vous m'aider à finir Avec ce délicat sourire Qui veut tout dire sans le dire? 0 dame de mes eaux profondes Serais-je donc si près des ombres? Ou venez-vous m'aider à vivre De tout votre frêle équilibre? Que faire d'un si beau fantôme Dans mes misérables bras d'homme? Oh si profonde contre moi Vous mettez toute une buée Fragile, bien distribuée Dessus mon plus secret miroir. Déjà méconnaissable à tous vos changements Pourquoi vous voilez-vous le visage à présent? Est-ce pour retrouver enfin votre figure Véritable, après tant de touchante imposture? Le Hors-Venu. D'où venez-vous ainsi couvert de précipices Avec plus de ravins que chaîne de montagnes? Qui vous approche sent qu'un vertige le gagne Que, du haut de votre altitude abrupte, il glisse, Vous qui sortez vivant de la géologie Comme d'un cauchemar de grottes et de strates, Allant du rose exsangue au plus pur écarlate, Dans l’éboulis de vos roches mal assagies. Venez, asseyez-vous du côté de la plaine Et regardez monter une lune sereine! Au sortir de la nuit, buvez ce verre d'eau, Il fait sourdre la vie et ferme les tombeaux. Des oiseaux mieux qu'oiseaux émanent des buissons Pour aller au-devant de leurs claires chansons. Reconnaissez-vous là les signes et les mythes De ce qui espérait en vous, dans l'insolite? La brise sentez-vous de la métamorphose Ouvrant la fleur secrète et délaissant la rose? La Mer. C'est tout ce que nous aurions voulu faire et n'avons pas fait, Ce qui a voulu prendre la parole et n'a pas trouvé les mots qu'il fallait, Tout ce qui nous a quittés sans rien nous dire de son secret, Ce que nous pouvons toucher et même creuser par le fer sans jamais l'atteindre, Ce qui est devenu vagues et encore vagues parce qu'il se cherche sans se trouver, Ce qui est devenu écume pour ne pas mourir tout à fait, Ce qui est devenu sillage de quelques secondes par goût fondamental de l'éternel, Ce qui avance dans les profondeurs et ne montera jamais à la surface, Ce qui avance à la surface et redoute les profondeurs, Tout cela et bien plus encore, La mer. Confusion. Des cierges, entrecroisés Comme brûlantes épées, Des gouttes de sang tombaient Sur le carrelage de glace. Des chevaliers noirs et rouges Se taisaient dans tous les coins. On entendait les pensées Leur grignoter la cervelle. L'église sentait le foin Et la campagne l'encens. Les gens se trompaient de porte Parfois même de visage. On vit venir un vieillard Sur un corps de demoiselle, Tête et corps faisaient du zèle Tirant à hue et à dia. Puis une petite pluie Doucement vint à tomber Couleurs et bruits effaçant. Et je restais interdit Comme un coquillage gris Déserté par l'océan Et dont le silence et l'âge Bourdonnaient seuls sur la plage. Chaque âge a sa maison... Chaque âge a sa maison, je ne sais où je suis, Moi qui n'ai pour plafond que mes propres soucis. Ce parquet m'est connu, je marche sur moi-même, Et ces murs c'est ma peau à distance certaine. L'air s'incline sur moi, son front n'est pas d'ici, Il m'arrive d'un moi qui mourut à la peine. Naissances. Fugitive naissance Où rien n'était qu'un peu de rose habituel Mais toujours sur le bord du vertige qui ose, S'agitant tout d'un coup sous l'immobile ciel Un enfant se forma dans les ombres moroses. Ses petits poings serrés sur un restant de nuit, Les yeux clos pour mieux consentir à la lumière, Nu sous les lances du soleil et sous ses pierres Il n'a pour bouclier que le duvet des fruits. Une longue lionne à la langue qui luit Et s'approche, s'en vient lui lécher la paupière, Son poil est radieux où des comètes fuient Sans fin sous le regard pour toujours se refaire. L'enfant ouvre les yeux, hasarde leurs pinceaux Sur ce corps frémissant de bête fabuleuse, Puis rassemblant les rais des rétines peureuses S'esquive en un sommeil qui l'efface à nouveau. Et la bête léchant ce vide qui respire Se fige et tarde à se changer en souvenir. Le Visage. Pour affronter le ciel il me faut un visage Qui ne ressemble au mien que par le vif des yeux Et pour gravir la nuit j’ai besoin de ce bleu, Ce souvenir du jour et de ma mère sage Blottie entre mes cils avec tant de pudeur Que nul ne pense à moi en voyant leur couleur. Elle sait être moi avec tant de patience Qu’elle aime à se confondre avec mon ignorance Et l’on ne songe pas que je ne suis pas seul A vouloir m’élancer au puits sans fond du ciel. Pardon de n’avoir su, ô douce ressemblance, Imiter ta pudeur ni garder ton silence. L'Escalier. Shéhérazade parle. Pour que du fond de mon mourir Je vienne à pas précipités, Que de portes il faut ouvrir Et que de rideaux écarter! Que de silence à remonter Pour changer mes étoiles noires En votre vivante clarté, Pour que du fond de mon espoir Je vienne à pas de vérité! Après avoir vécu de contes Plus véridiques que l'histoire Que d'une voix qui vous affronte, Ma mémoire vous donne à boire! Et ne soyez pas étonnés, Moi qui étais si éloignée, Si je suis là de plus en plus, Si vous croyez ce que j'ai cru. Veuille m'aider, ô poésie, A franchir le cercle de vie, Toi qui rassembles tous les temps Dans ce qu'ils ont de ressemblant, Les visages n'ont pas changé Et nul ne me semble étranger. Écoutez donc, mes nouveaux frères, Comment les choses se passèrent, Comment abordent le présent Ces contes de la nuit des temps. L'Ironie. Quand il me faut affronter le péril D'être tout seul dans ta fosse, insomnie, Et que je trouve une chère ironie Au fond de moi, qui ne veut pas mourir, Comment ne pas dire mais c'est bien elle Qui me retient en foi de Supervielle, Et faut-il donc toujours la maltraiter Ou la chasser au lieu de la goûter. Malheur à nous qui ne savons sourire Et ne pouvons emprunter qu'au délire. Dieu ne peut-il reconnaître un poète Que seulement s'il lui tourne la tête? 0 ma raison, sois donc mon oraison Et laisse-moi te demander pardon D'avoir souvent caressé la folie Comme une amie. Mais, ô raison, n'es-tu pas déraison Qui dans mon crâne aurait changé de nom Et n'est-ce pas l'acide du mystère Qui me retient chancelant sur la terre Par son poison? Les Deux Soleils. Voyez, il a suffi d'un geste de la main Barbare, pour fermer la porte au lendemain. L'avenir ne s'écoule plus vers le passé Et le présent en est tout décontenancé. Nous voici confinés dans le mince aujourd'hui A la merci sans fin de la plus close nuit. Il nous faut sans tarder façonner un soleil Pour qu'il vienne demain luire à notre réveil Et que nous nous frottions les yeux sous des rayons Nés de nous et venant de l'extrême horizon. Qu'un moi lointain nous aide à refaire le monde Poussant vers nous la terre et les mers vagabondes! Une lumière d'yeux fermés Ne voudrait pas nous alarmer. Elle nous offre un crépuscule Et ses timides tentacules. Fantôme d'un défunt soleil Un coq de lune se réveille, Et ce coq d'un gosier qui leurre Fait basculer l'heure après l'heure. Notre coeur frappe drôlement Ses coups comme quelqu'un qui ment. Et lorsqu'on y songeait le moins, Comme quelqu'un vient de très loin, C'est le vrai soleil à l'ancienne Qui se coule dans nos persiennes. L'avenir sans un pli glisse vers le passé Le jour nous dévisage et le temps, espacé. La lumière colore avec exactitude Tout ce qui vit et se reforme en sa multitude. Où rien, n'apparaissait qu'un peu d'herbe sans nom Renaissent le cheval, le coq et le lion, Le poisson redevient marin et l'eau, profonde, De tous côtés accourt la sagesse du monde. Chacun reprend sa place et retrouve son coeur, Pour l'innocent combat pas un seul déserteur! Sans armes vient de loin une baleine blanche. Qu'il est loin le harpon qui d'un côté vous penche! 0 gravité de vivre, impasse qui délivre, Comme on est plus profond d'avoir touché le fond! L'Ange Des Catacombes. Ange bossu des catacombes, 0 toi le plus humain de tous, Toi qui sais vivre dans un trou, Gloire ni nimbe ne t'incombent. Tu es un ange dépouillé Et de boue un peu barbouillé, Ne te servant pas de tes ailes Et n'en tirant nulle fierté, D'autant plus proche qu'empoté Tu ne lances pas d'étincelles. Tu es courbé, non accablé, Sous ton ciel bas et fait de terre. Ta méditative lumière T'éclaire jusqu'à t'étoiler, Ange des tristes circonstances, Ange de la maigre pitance Quand l'homme est entouré de murs Qui l'encerclent, le recommencent, Toi qui voûté par un ciel dur Dresses la lance d'un coeur pur. Ange toujours dans sa rumeur Comme une source bienfaisante, Ange poussant comme une plante Auprès de l'implorant malheur. Dans un trop-plein de charité Tu fais face de tous côtés, Sans avoir à te morceler Ni t'inquiéter, tous tu nous hantes. Ton miracle, ô doux entêté, C'est d'être là quand tu t'absentes. Le Corps Tragique. Quand le cerveau gît... Quand le cerveau gît dans sa grotte Où chauve-sourient les pensées Et que les désirs pris en faute Fourmillent, noirs de déplaisir, Quand les chats vous hantent, vous hantent Jusqu'à devenir chats-huants, Que nos plus petits éléphants Grandissent pour notre épouvante, 0 bestiaire malfaisant Et qui s'accroît chemin faisant, Bestiaire fait de bonnes bêtes Qui nous paraissaient familières Et qui tout d'un coup vous sécrètent Un univers si violent Que, le temps de le reconnaître, Nous n'en sommes déjà plus maîtres. Il nous fige et va galopant Autour de nous dans tous les sens Ainsi qu'une aveugle tempête Qui ne se trouve qu’en courant. Le Milieu De La Nuit. Je vois ma plume au milieu de la nuit Qui met un peu de lumière autour d'elle. Mais la vapeur de la locomotive Entre ces murs de plus en plus rétive Qui me le dira d'où vient-elle? J'ai beau penser far, chaudière, charbon, Je ne vois pas à quoi je leur suis bon, Je ne sais plus d'où me viennent ces mots Ni l'alphabet dont les lettres cessèrent Si brusquement de m'être familières. Comme quelqu'un qui a perdu son coeur Je suis ailleurs jusqu'en mes profondeurs Et je me sens tellement insolite Que tout m'est bon à me servir de gîte. A la merci de contraires sans foi Je suis partout où s'affirment leurs lois, Et cependant la bougie se consume Et le train file et je suis dans ma chambre Les montagnards de mon rêve s'égaillent Et je me sauve au fond des couvertures. Quelqu’Un. A pas subtils quelqu'un vient s'établir chez moi, Il n'a pas de visage ni corps ni mains ni doigts Mais il a beau être fluide il vient prendre possession Et il plante là sa tente comme s'il avait un corps. Il s'installe sans aucun droit de propriété Ne faisant même pas attention à moi Il fait comme chez lui et il me faut rester coi. Le voilà qui s'empare de ma gorge et d'un genou Me regardant dans les yeux pour savoir ce que j'en pense Puis se détourne de moi. Tout est affaire de silence. Vous vous y ferez, les mots c'est encore de la révolte Quand celle-ci est dominée vous n'avez plus besoin de l'escorte Du vocabulaire rampant Et cependant Le ciel est là qui cherche ses montagnes, Et les monts cherchent la vallée, La vallée près d'être en allée Se ranime dans la campagne Et devient à son tour montagne. Le ciel cherche d'autres vallées. Les rivières riaient... Les rivières riaient, de village en village, Déplaçant les reflets, mêlant les paysages Au plus pur de leurs eaux, Puis les emportaient tous, les jetaient pêle-mêle Au milieu de la mer Et les toits des maisons, les bouleaux naufragés Et quelques baldaquins Qui n'étaient que mirages Rassasiaient fort mal le ventre des requins. Au Soleil. Il ne s'agit pas d'être le feu, mais de se faire un peu de feu Quand on a froid et que l'humide veut régner sur nous peu à peu, Il ne s'agit pas d'aller toujours sur une grand-route prévue Mais de pouvoir flâner un peu comme fait même l'âne qui broute, Il ne s'agit pas d'être partout mais de choisir un petit coin, Appelez-le arbre, maison ou femme ou bien morceau de pain, Un jour je t'expliquerai ce que sont le ciel, les étoiles Et ce que tu es toi-même, avec ton or innocent, Je te ferai quelques croquis sur le tableau noir de la nuit, Mais si tu veux y voir clair, il faut venir tous feux éteints. Source: http://www.poesies.net