VARIANTES ET FRAGMENTS De Jules Laforgue (1860-1887) TABLE DES MATIERES VARIANTES DE POEMES Désolation Petite chapelle 1 Petite chapelle 2 Petite chapelle 3 Derniers soupirs d'un parnassien Spleen de printemps Le vent d'automne Rêve 1 (Sonnet) Rêve 2 (Sonnet) Dimanches. Deuxième Version. Dimanches ( Troisieme Version) Petites misères d’août (Deuxieme version) Pétition (Deuxieme version) Eponge pourrie (deuxieme Version) Eponge définitivement pourrie (Troisieme Version) Rouages (Manquant) Trop tard (1ère Version) À une tête de mort Autre Version Dans la nuit (Insomnie) FRAGMENTS POEMES INCOMPLETS SAN TITRE ET INCOMPLET 1 SANS TITRE ET INCOMPLET 2 AUTRES FRAGMENTS DE POEMES VARIANTES DE POEMES Désolation Vertiges des Soleils! musiques infinies! Mon coeur saigne d'amour et se fond de douceur, Ô rondes d'astres d'or, bercez mes insomnies; Dans un rythme très-lent, magique et guérisseur Bercez la Terre, votre soeur. Aimez-moi, bercez-moi. Le coeur de l'oeuvre immense Le coeur de l'univers est né; c'est moi qui l'ai, Je suis le coeur de Tout! et je saigne en démence, Je déborde d'amour par l'azur étoilé, Je veux que tout soit consolé! La Nature est en moi. J'ai levé tous les voiles; Je sais l'Ennui des grands nuages voyageurs, Je palpite la nuit dans l'ardeur des étoiles, Mon sang teint les couchants aux tragiques splendeurs, Je pleure dans les vents rageurs! Je comprends la tristesse éternelle des bêtes, La méditation des boeufs, du marabout, Et l'effort du tronc d'arbre et le spleen des tempêtes, L'amour de tous les coeurs en mon coeur se résout, Venez! Je suis le coeur de tout! Je suis le Bien-Aimé, le Triste. Que tout m'aime. votre océan d'amour ma Douleur l'a tari, J'ai fait de vos sanglots un long sanglot suprême Que je couve en ce coeur de tous les coeurs pétri; Soleils! je puis pousser le Cri! Vos rondes henniront d'angoisse et d'épouvante; Des signes flamboieront aux cieux; l'Humanité S'assoira sur les monts écoutant dans l'attente Le cri d'amour rouler sans fin répercuté Aux échos de l'éternité. Mais non! je ne sais rien. - Je suis la Douleur même Je souffre d'aimer trop; je sais que c'est mon sort, Mais j'en veux épuiser la douceur; j'aime, j'aime, Je veux saigner pour tout, saigner, toujours, encor.., Pour être épargné de la mort. Petite chapelle 1 Je mettrai mon coeur au coeur d'un ostensoir, au milieu d'une chapelle, dans les lumières, l'encens, les musiques et nuit et jour viendront sangloter vers mon coeur Ceux que rien ici-bas n'assouvit, que rien ne rend heureux et se meurent dans des maux inconnus mais dont rien ne les console. Il faudra que j'expose Dans un ostensoir lourd Mon coeur rongé d'amour Que son sang pur arrose. En cette apothéose Mille cierges autour Brûleront nuit et jour Dans une vapeur rose! Et blêmes, jour et nuit, Sangloteront vers lui Comme vers une Idole Les coeurs tendres venus Pour ces maux inconnus Dont rien ne les console! Petite chapelle 2 Peuples du Christ, j'expose, En un ostensoir lourd, Ce coeur meurtri d'amour Qu'un sang unique arrose. Ardente apothéose, Mille cierges autour Palpitent nuit et jour Dans une brume rose. Ainsi que, jour et nuit, Se lamentent vers lui, Comme vers leur idole, Les coeurs crevés venus Pour ces maux inconnus Dont rien, rien ne console. Petite chapelle 3 Peuples du Christ, j'expose, En un ostensoir lourd, Ce coeur meurtri d'amour Qu'un sang unique arrose. Ardente apothéose, Mille cierges autour Palpitent nuit et jour Dans une brume rose. Ainsi que, jour et nuit, Se lamentent vers lui, Comme vers leur idole, Les coeurs crevés venus Pour ces maux inconnus Dont rien, rien ne console. Derniers soupirs d'un parnassien I Klop, klip, klop, klop, klip, klop. Goutte à goutte égrenant son rythmique sanglot Aux vasques du bassin où l'eau dort immobile Un jet d'eau trouble seul la nuit calme et tranquille. Quel silence! On dirait que ce globe assoupi Sur des flots de velours glisse dans l'infini. Là-haut, criblant l'Espace à des milliards de lieues, Pèlerins ennuyés des solitudes bleues, Sans souci des martyrs qui grouillent sur leurs flancs, Enchevêtrant sans fin leurs orbes indolents, - Oasis de misère ou cadavres de mondes - Les sphères d'or en choeur circulent vagabondes. Mon être, oublions tout! lâchons les rênes d'or Aux contemplations éployant leur essor Les strophes en mon sein battent déjà de l'aile... À quoi bon les plier dans un mètre rebelle! Je ne veux rien savoir, le vertige énervant Me berce dans les plis de son gouffre mouvant... Je me fonds doucement.., je suis mort, rien.., je doute Si j'entends le jet d'eau ponctuer goutte à goutte Le silence éternel d'un rythmique sanglot Klop, klip, klop, klop, klip, klop... Spleen de printemps Avril brodé aux buissons des robes de printemps Et met aux boutons d'or leurs blanches collerettes, La mouche d'eau sous l'oeil paisible des rainettes Patine en zig-zags fous aux moires des étangs. Des canotiers déjà braillent dans les guinguettes. - Dans mon coeur souffle encor l'hiver et ses autans. Aux baisers du soleil le bourgeon luisant crève En calice enivré de rosée et de sève Où se fourrent l'abeille et les frelons goulus. Des nids chantent au coeur des vieux troncs vermoulus. Partout, du renouveau le murmure s'élève. - Seul mon coeur desséché ne refleurira plus. Le liseron s'enroule étoilé de clochettes Aux volets peints en vert des blanches maisonnettes. Le réséda, l'oeillet et le muguet aussi S'ouvrant au soleil chaud avec un air transi Embaument la fenêtre étroite des grisettes. - Au jardin de mon coeur ne vient que le souci. Et la main dans la main, avec des mines mièvres, Par les jardins publics les couples d'amoureux Roucoulent vers l'azur des duos langoureux. Tout aime, tout convie aux amoureuses fièvres, Tout rit, tout est content de vivre sous les cieux. - Seul, j'erre à travers tout, le dégoût sur les lèvres. 20 mai1880. Le vent d'automne Qui pleure dans la nuit? C'est l'âpre vent d'automne, Sous les toits dans Paris, en infects galetas Où des agonisants que ne veille personne Se retournant sans fin leurs vieux matelas Écoutent dans la nuit pleurer le vent d'automne. Sonne, sonne pour eux, vent d'automne, ton glas! Au plus chaud de mon lit, moi je me pelotonne Et je ferme les yeux, je veux rêver, très-las, Que je suis dans le ciel au haut d'une colonne Tout seul, dans un déluge éternel de lilas. Ah! j'entendrai toujours pleurer ce vent d'automne. Vierge qui doit m'aimer, dis, ne viendras-tu pas M'endormir sur ton sein d'une chanson bouffonne Pour m'emporter bien loin dans des pays, là-bas, Où l'on n'entend jamais pleurer le vent d'automne! Rêve 1 (Sonnet) Je ne puis m'endormir, je rêve, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. Tout dort, aime, boit, joue, -oh! par la terre immense, Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il? m'entend-il? -oh! savoir ce qu'il pense!... Comme la vie est triste... -à quoi bon l'Existence?... -Si ce globe endormi mourait subitement!... Si rien ne s'éveillait demain! -Oh! quel grand rêve!... Plus qu'un bloc sans mémoire et sans coeur et sans sève Qui sent confusément le Soleil et le suit... - Les siècles passent, nul n'est là; plus d'autre bruit Que la plainte du vent et du flot sur la grève, Rien qu'un cercueil perdu qui roule par la Nuit. Rêve 2 (Sonnet) Je ne puis m'endormir, je rêve, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. Tout dort, aime, boit, joue, -oh! par la terre immense, Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il? m'entend-il? -oh! savoir ce qu'il pense!... Comme la vie est triste... -à quoi bon l'Existence?... -Si ce globe endormi mourait subitement!... Si rien ne s'éveillait demain! -Oh! quel grand rêve!... Plus qu'un bloc sans mémoire et sans coeur et sans sève Qui sent confusément le Soleil et le suit... - Les siècles passent, nul n'est là; plus d'autre bruit Que la plainte du vent et du flot sur la grève, Rien qu'un cercueil perdu qui roule par la Nuit. Dimanches. Deuxième Version. C'est l'automne, l'automne, l'automne, Le grand vent et toute sa séquelle, De représailles... Rideaux tirés, clôture annuelle, Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles, Mon fossoyeur les remue á la pelle... Vivent l'amour, les feux de paille! Les vierges inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle, Dont les chimériques cloches Hygiéniquement et élégamment les appellent; Comme tout se fait propre autour d'elles! Comme tout en est dimanche! Comme on se fait dur et boudeur à leur approche... Ah! moi je demeure l'ours blanc, Je suis venu sur les banquises, Moi, je ne vais pas à l'église, Moi, je suis le grand chancelier de l'Analyse, Bien que d'un coeur encor tremblant, Ça se comprend... (Pourtant, pourtant, qu'est-ce que c'est que cette anémie? Voyons, confiez vos chagrins à votre vieil ami...) Alors je me tourne vers la mer, les éléments, Et tout ce qui n'a plus que les noirs grognements. Mariage, ô dansante bouée Portant pavillon des Armoriques roses, Mon âme de Vaisseau-Fantôme Va, ne sera jamais renflouée, Elle est la chose Des sautes de vent, des bandes de pétrels, des nuées... Hissâo! levez l'ancre! Hissâo! les Ithaques Voguent dans les bruines... Nous reviendrons á Pâques, - Hissâo! Ou à la Saint'-Catherine Reprendre nos manteaux. Dimanches ( Deuxieme version) C'est l'automne, l'automne, l'automne, Le grand vent et toute sa séquelle De représailles! et de musiques!... Rideaux tirés, clôture annuelle, Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles: Mon fossoyeur, Alas poor Yorick! Les remue à la pelle!... Vivent l'Amour et les feux de paille!... Les Jeunes Filles inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle Dont les chimériques cloches Du joli joli dimanche Hygiéniquement et élégamment les appellent. Comme tout se fait propre autour d'elles! Comme tout en est dimanche! Comme on se fait dur et boudeur à leur approche!... Ah! moi, je demeure l'Ours Blanc! Je suis venu par ces banquises . Plus pures que les communiantes en blanc... Moi, je ne vais pas à l'église, Moi, je suis le Grand Chancelier de l’Analyse, Qu'on se le dise. Pourtant, pourtant!. Qu’est-ce que c'est que cette anémie? Voyons, confiez vos chagrins. à votre vieil ami... Vraiment! Vraiment! Ah! Je me tourné vers la mer, les éléments Et tout ce qui n'a plus que les noirs grognements! Oh! que c'est sacré! Et qu'il y faut de grandes veillées! Pauvre, pauvre,' sous couleur d'attraits!... Et nous, et nous, Ivres, ivres, avant qu’émerveillés... Qu'émerveillés et à genoux!... Et voyez comme on tremble Au premier grand soir Que tout pousse au désespoir D'en mourir ensemble! Ô merveille qu'on n'a su que cacher! Si pauvre et si brûlante et si martyre! Et qu'on n'ose toucher Qu'à l'aveugle, en divin délire! Ô merveille, Reste cachée idéale violette, L'Univers te veille, Les générations de planètes te tettent, De funérailles en relevailles!... Oh, que c'est plus haut Que ce Dieu et que la Pensée! Et rien qu'avec ces chers yeux en haut, Tout inconscients et couleurs de pensée!... Si frêle, si frêle! Et tout le mortel foyer Tout, tout ce foyer en elle!... Oh, pardonnez-lui si, malgré elle, Et cela tant lui sied, Parfois ses prunelles clignent un peu Pour vous demander un peu De vous apitoyer un peu! Ô frêle, frêle et toujours prête Pour ces messes dont on a fait un jeu Penche, penche ta chère tête, va, Regarde les grappes des premiers lilas, Il ne s'agit pas de conquêtes, avec moi, Mais d'au-delà! Oh! puissions-nous quitter la vie Ensemble dès cette Grand'messe, Écoeurés de notre espèce Qui bâille assouvie Dès le parvis!... Dimanches ( Troisieme Version) C'est l'automne, l'automne, l'automne, Le grand vent et toute sa séquelle, De représailles... Rideaux tirés, clôture annuelle, Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles, Mon fossoyeur les remue á la pelle... Vivent l'amour, les feux de paille! Les vierges inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle, Dont les chimériques cloches Hygiéniquement et élégamment les appellent; Comme tout se fait propre autour d'elles! Comme tout en est dimanche! Comme on se fait dur et boudeur à leur approche... Ah! moi je demeure l'ours blanc, Je suis venu sur les banquises, Moi, je ne vais pas à l'église, Moi, je suis le grand chancelier de l'Analyse, Bien que d'un coeur encor tremblant, Ça se comprend... (Pourtant, pourtant, qu'est-ce que c'est que cette anémie? Voyons, confiez vos chagrins à votre vieil ami...) Alors je me tourne vers la mer, les éléments, Et tout ce qui n'a plus que les noirs grognements. Mariage, ô dansante bouée Portant pavillon des Armoriques roses, Mon âme de Vaisseau-Fantôme Va, ne sera jamais renflouée, Elle est la chose Des sautes de vent, des bandes de pétrels, des nuées... Hissâo! levez l'ancre! Hissâo! les Ithaques Voguent dans les bruines... Nous reviendrons á Pâques, - Hissâo! Ou à la Saint'-Catherine Reprendre nos manteaux. Petites misères d’août (Deuxieme version) Oh! quelle nuit d’étoiles, quelles saturnales! Oh! mais des galas inconnus Dans les annales Sidérales! Bref, un Ciel absolument nul Ô Loi du Rythme sans appel! Que le moindre Astre certifie Par son humble chorégraphie Mais nul spectateur éternel. Ah! la Terre humanitaire N'en est pas moins terre-à-terre! Au contraire. La Terre, elle est ronde Comme un pot-au-feu, C'est un bien pauv' monde Dans l'Infini bleu. Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos Essors.. Ah! ce n'est pas un sort! Quand donc nos coeurs s'en iront-ils en huit-ressorts Oh! le jour, quelle turne! J'en suis tout taciturne. Oh! ces nuits sur les toits! Je finirai bien par y prendre froid. Tiens, la Terre, Va te faire Trés-lan laire! - Hé! pas choisi D'y naître, et hommes! Mais nous y sommes, Tenons-nous y! La pauvre Terre, elle est si bonne!.... Oh! désormais je m'y cramponne De tous mes bonheurs d'autochtone. Tu te pâmes, moi je me vautre. Consolons-nous les uns les autres. Pétition ( Deuxieme version) Angoisse des carrefours sans fontaines, Mais avec à tous les bouts des fêtes foraines. Jamais franches, ou le poing sur la hanche, Par le temps qui court, Avec toutes l'amour s'échange, Simple et sans foi comme un bonjour. Ô fleurs d'oranger cuirassées de froid satin, Elle s'éteint, La mystique Rosace, À voir vos noces De sexes livrés à la grosse Courir en valsant vers la fosse Commune... Pas d'absolu, Des compromis, Tout est pas plus, Tout est permis. Et cependant, ô du Mal, laissez-moi Circés Sombrement coiffées á la Titus Avec des yeux en grand deuil comme des pensées; Et passez, Béatifiques Vénus Étalées découvrant leurs gencives Tous vives, Et leurs aisselles au soleil Comme on bâille après le sommeil, Tenant sur fond d'or le lotus Des sacrilèges domestiques, Et faisant de l'index: motus. Passez, passez, encor que les yeux vierges Ne soient que cadrans d'émail bleu Marquant telle heure que l'on veut Sauf á cacher leur heure immortelle Et tout ce qui est bien elle, Ô nuptiales, animales, Ô blanchissages, oh? leur chambre... Oh! à tout âge On peut les en faire descendre. Et les petits soins secrets, Et leur triste voix sans timbre, Et leur salive de gingembre. Et leur suicide à froid Et puis l'air de dire: « De quoi?... » Sans doute au premier mot On va choir en syncope, (On est si vierge á fleur de peau) Mais leur destinée est bien interlope. Oh! qu'elle laissât là ce rôle d'ange, Et adoptât l'homme comme égal, Et que ses yeux ne parlent plus d'ldéal, Mais simplement d'humains échanges, À la fin des journées, Quand les tambours, quand les trompettes Ils s'en vont sonnant la retraite Et qu'on prend le frais sur le pas des portes, En vidant les pots de grès À la santé des années mortes Qui n'ont pas laissé de regrets, Ton ton tontaine tonton... Eponge pourrie (deuxieme Version) Je sens que j'ai perdu l'Art, ma dernière idole, Le Beau ne m'émeut plus d'un malade transport, Maintenant c'est fini, car avec l'Art s'envole Cette extase où parfois le noir Dégoût s'endort. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule Et concentrent en moi leur rage, leur remord, Mes mains ont désappris le travail qui console, Pas un jour où, tremblant, je ne songe à la mort. Et je vais enviant l'lnstinct des multitudes, Je me traîne énervé d'immenses lassitudes, Altéré de néant et n'espérant plus rien. Pourtant tu bats toujours, coeur que le Spleen dévore! Si tu pouvais, du moins, en retrouver encore De ces larmes d'enfant qui me font tant de bien! Eponge définitivement pourrie (Troisieme Version) L'Art aussi, vieille épave à vau-l'eau dans la brume Flotte. Jadis c'était le Beau, le Pur, l'Eternité, Maintenant c'est l'alcool où le désir s'allume Pour les rêves sanglants des spleens des nuits d'été. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule, Dont j'ai pris pour moi seul les rages, les remords. Si je rime au Néant c'est pour jouer mon rôle. La nuit, je pleure et sue en songeant á ma mort! Et je vais, énervé d'immenses lassitudes, N'enviant même plus la foi des multitudes, Lâche, espérant toujours, pourri, plus bon à rien. Après le jour, la nuit; après la nuit, l'aurore. -Si je pouvais du moins en retrouver encore, De ces larmes d'enfant, Ah! qui font tant de bien! Rouages (Manquant) Inscrit par Laforgue dans la table du recueil: Des Fleurs de bonne volonté. Ce poème n'a jammais été retrouvé. Trop tard (1ère Version) Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore! Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos, bruits de pas, longs murs blancs, Où la lune le soir découpait des ogives, Où les jours s'écoulaient monotones et lents. Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie, Ayant aux vanités dit un suprême adieu, Chaste et le front rasé, j'aurais passé ma vie Mort à la chair et mort au monde, tout à Dieu! J'aurais peint d'une main tremblante ces figures Dont l'oeil pur n'a jamais réfléchi que les cieux! Au vélin des missels fleuris d'enluminures, Et mon âme eut été pure comme leurs yeux. J'aurais brodé la nef de quelque cathédrale, Ses chapelles d'ivoire et ses roses à jour. J'aurais donné mon âme à sa flèche finale, Qu'elle criât vers Dieu tous mes sanglots d'amour! J'aurais percé ses murs pavoisés d'oriflammes, De ces vitraux d'azur peuplés d'anges ravis Qui semblent dans l'encens et les cantiques d'âmes Des portails lumineux s'ouvrant au paradis! J'aurais constellé d'or de rubis et d'opales La châsse où la Madone en habits précieux Tenant un lis d'argent dans ses fines mains pâles, Si douloureusement lève ses regards bleus! J'aurais aux angélus si doux du crépuscule Senti fondre mon coeur vaguement consolé J'aurais poussé le soir du fond de ma cellule Vers les étoiles d'or un sanglot d'exilé! Et consumant mes nuits en d'austères pensées Près d'un crâne terreux riant sur mon cercueil, Frappant mon front brûlant sur les dalles glacées, Sous les clous de la haire écrasant mon orgueil, Jeûnant et méditant dans ma foi solitaire, J'aurais, brisant mon âme aux élans du saint lieu, Et, macérant la chair qui l'attache á la terre, Avancé chaque jour sa délivrance en Dieu. Alors, alors, un soir dans le vaste silence De ma cellule étroite, á genoux, muet, seul, Sentant, morte á mon corps, que mon âme s'élance Et veut monter, laissant sa dépouille au linceul, Entendant éclater les orgues d'allégresse, Et voyant s'enfoncer autour de moi le mur, Et les anges de feu d'où la foule se presse, Gravir vers l'Eternel les escaliers d'azur Et des anges plus doux que des communiantes Et moi faisant tourner au seuil du firmament Sur leurs gonds de clarté les portes flamboyantes, J'aurai pris mon essor, ivre! - éternellement - Trop tard, trop tard. Ah oui! croire á l'heure suprême Que l'on entre au torrent des extases sans fin, C'eût été tout pour moi! - le bonheur, l'amour même... Pourquoi m'as-tu fait naître dans ce siècle, ô Destin Certes ce siècle est grand quand on songe á la bête De l'âge du silex, cela confond parfois De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète Contre tout, en domptant une à une les Lois. Le télescope au loin fouille les Nébuleuses, Le microscope atteint l'infiniment petit, Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses, Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit; Des peuples de démons qui vivent dans la terre, En extraient le granit, la houille et les métaux, Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux; Les ballons vont rêver aux solitudes bleues, Un moteur met en branle une usine d'enfer, Les trains et les vapeurs hurlent mangeant les lieues, On perce des tunnels dans les monts, sous la mer. Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie, Les fusils compliqués, les obusiers ventrus, Les livres, l'art, le gaz, et la photographie, Nous sommes libres, fiers, nous vivons mieux et plus. Le labarum divin qui brille sur les âmes Au-dessus des cités tend vainement les bras, L'orgueil des temps nouveaux a chassé ses fantômes Et ceux qui croient encor doutent parfois tout bas. Et pourtant nous pleurons! Nous pleurons et la Terre Meurt de se voir seule ainsi par l'lnfini, Et renonçant á tout depuis qu'elle est sans Père Hurle éternellement lamasabacktani! Ah! l'homme n'a qu'un jour! Que lui font la science La santé, le bien-être et les arts superflus, Si l'au-delà suprême est clos á l'espérance? Qu'a-t-il besoin de vivre, hélas! s'il ne croit plus? Ne valait-il pas mieux lui laisser l'esclavage, La terreur, l'ignorance, et la peste et la faim Sous le ciel bas et lourd du sombre Moyen-Age Avec l'espoir dernier de l'aurore sans fin! Ah! Qu'est-ce que la vie et ses douleurs sacrées Quand on est sûr d'entrer après ce mauvais jour Dans la grande douceur où, toujours altérées, Les âmes se fondront de douleur et d'amour! A une tête de mort Autre Version Mon frère, d'où ,viens-tu? Dans quel siècle? Comment? Que contint le cerveau qui fut dans cette boîte? L'Infini douloureux? ou la pensée étroite Qui fait qu'on vit et meurt sans nul étonnement? Chacun presque, ici-bas, suit naturellement, Sans rien voir au delà du cercle qu'il exploite, La route de l'instinct si commode et si droite, Et toi tu fus ainsi jusqu'au dernier moment. Oui! mais comme eux aussi, à l'heure solennelle, Ne sachant rien des cieux, ô frère tu partis Les yeux illuminés de lointains paradis! Va, ta vie est bien peu, si terrible fut-elle. Frère! tu crus entrer dans la fête éternelle, Et rien n'éveillera tes atomes flétris. Dans la nuit (Insomnie) Ah! j'entendrai toujours ce lointain aboiement. - Un chien maigre perdu par les landes sans borne, Vers les nuages fous qui courent au ciel morne, Dans l'averse et la nuit ulule longuement, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire, Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Avez-vous entendu? oh! ce cri déchirant, - C'est le sifflet aigu, désolé, solitaire D'un train noir de damnés qui va dans le mystère Des pays inconnus, à jamais s'engouffrant, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire. * Qui pleure ainsi? Mon coeur voudrait se dégonfler - Ah! je te reconnais, ô triste vent d'automne Qui sanglote sans fin ta plainte monotone Toi que rien ici-bas ne peut plus consoler, * Il dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Oh! ce refrain poignant que j'entends dans la nuit - C'est un bal, fleurs, cristaux, toilettes et lumières. Le vent rit dans les pins qui donneront des bières A ces couples fardés qui sautent aujourd'hui. * Nul ne veut donc pleurer les douleurs de l'Histoire! Dans cent ans vous serez tous en la fosse noire. Loin des refrains de bal des vivants sans mémoire. FRAGMENTS POEMES INCOMPLETS SAN TITRE ET INCOMPLET 1 Quand la terre a repris un corps de jeune fille La chair loin du tombeau brin á brin s'éparpille Et circule á nouveau par les êtres sous le ciel. Ce n'est que la matière anonyme et sans [...] Nature qu'en fais-tu - Qu'en faites-vous... Car l'argile anonyme a pour rôle éternel Et muet á travers les splendeurs, les misères, Et des êtres [...] de formes éphémères Mais leurs yeux, l'infini des regards bleus sérieux, Nature qu'en fais-tu - Qu'en faites-vous - Farouches vents de nuit, archipels de nuages Haleines des forêts [...] des feuillages Berçant au grand soleil les nids d'oiseaux siffleurs Et vous mouches, et jardinet de boue et vous fleurs - Pissenlit des tombeaux, frêles parasols Haleine des forêts, bercement des feuillages - Oh! Depuis que ce bloc, vieille et banale scène Avec sa mousse verte, avec sa lèpre humaine Vole triste, inconnu par l'espace muet Depuis qu'un ami souffre et depuis que l'on hait Depuis que de jeunes filles Dont la vie a perdu les mortelles guenilles Que leurs yeux clos avaient ces mille regards Que sont-ils devenus á travers les hasards D..................................................et ses mystères Infini des yeux lents des jeunes poitrinaires - Infini des yeux bleus implorant les bourreaux, Yeux de vierge où est allé l'azur des vitraux Vierges qu'Angeli[c]o........................a peinte. [...] parisienne, aux yeux couleur d'absinthe Yeux noyés de langueur des ménades antiques Gr[an]ds yeux brûlant d'amour, doux yeux d'oarystis Pétris d'un azur pâle..........................myosotis. Yeux consummés......des.........mystiques extatiques Et très spleen des yeux gris, gris comme l'océan. SANS TITRE ET INCOMPLET 2 J'ai marché jusqu'au soir par la ville, oh! Paris, A parfois de ces jours monotones et gris Avec son ciel boueux rayé d'averses fines Ses quais vus au travers d'un rideau de bruines Les lointains de toits noirs par la brume fondue Et ses orgues pleurant dans les quartiers perdus!... ..............................................tant la vie apesantie Comme d'une nausée immense de la vie!- J'ai marché tout le jour le long des murs lépreux Remontant lentement des faubourgs ces chancres des cités Coupés de plaques croupissantes......multitude solitude, Où vont des chiens errants et des enfants pieds nus Abrutis de misère, flétris, Entrevoyant sur mon chemin une cour Pleine d'éclats de verre de quelque pensionnat, Derrière une grille, un comptoir, hôpitaux, bouges Et la morgue, et les cimetières, - les amoureux, et les corbillards emportant qui eut ses passions, ses... et qui n'est plus bon qu'à cacher sous la terre - De pâles débauchés au sang brûlé d'alcool ........................................puis le soir Quand la nuit de clous d'or sème son velours noir. A l'heure où l'enfant prie, où!a faim hors des bouges . Jette sur les trottoirs, seins plâtrés, lèvres rouges, Les vendeuses d'amour qui sous le gaz blafard Vaguent flaîrant dans l'ombre un amour de hasard, J'ai traversé d'abord les faubourgs populeux Chancres de la cité grouillants de multitude Où l'hiver, tous les ans, souffle la solitude Et le grand cimetière aux humbles croix penchées, De ces jours où sans but, sans joie et sans envie On erre á travers tout, le coeur las de la vie La terre roule Tout cela n'a pas de destinée Là-bas on fait la guerre, les fleuves roulent des morts, Là-bas la peste, la famine (dans l'Inde), là-bas des Hottentots Abrutis contemporains du moderne Paris? AUTRES FRAGMENTS DE POEMES Lacs mucilagineux des voluptés d'où l'on ne peut se dépêtrer. Vos intestins sucrés, vos pieds souples d'almée, Vos poumons roses, votre coeur, Et votre clitoris qui vous tordait pâmée En de longs spasmes de langueur. Et donc, stoïque et légendaire, Et Ugolin mangea ses enfants, Afin d' leur conserver un père... Dans l'giron Du Patron, On y danse, on y danse, Dans l'giron Du Patron, On y danse tous en rond. Les morts C'est sous terre; Ça n'en sort Guère. Je vous salue, Vierge des nuits, plaine de glace, que votre nom soit béni entre toutes les femmes, vous qui satinez leurs seins de distinctions et y faites sourdre les laits nécessaires. Source: http://www.poesies.net