Premiers Poèmes. Par Jules Laforgues (1860-1887) TABLE DES MATIERES La chanson des morts Idylle La femme est une malade Excuse macabre Au lieu de songer à se créer une position Intérieur (On vient...) Intérieur (Dans l'estomac...) Les humbles Ce qu'aime le gros Fritz Épicuréisme Intérieur (Il fait nuit...) Soleil couchant (L'astre calme...) Soleil couchant (Le soleil s'est couché...) On les voit chaque jour... Certes, ce siècle est grand... Eponge pourrie Eponge définitivement pourrie Spleen et printemps L'espérance Ballade de retour J’écoute dans la nuit... Trop tard (1ère version) A une tête de mort Dans la nuit Rêve (2ème version) Hypertrophie Petite chapelle (2ème version) Fleur de rêves La Chanson du petit hypertrophique La maisonnette blanche La ronde de Barbe-Bleue Nuage Solutions d'automne La petite infanticide La chanson des morts Fragment d'un poème : Un Amour dans les Tombes. « Qui vous dit que la mort n'est pas une autre vie? » Une nuit que le vent pleurait dans les bruyères, À l'heure où le loup maigre hurle au fond des forêts, Où la chouette s'en va miaulant dans les gouttières, Où le crapaud visqueux râle au fond des marais, Disputant ma pelisse à la bise glaciale, Par les sentiers perdus je m'en allais rêvant, Fouetté par l'âpre neige et l'ardente rafale Le saule échevelé se tordait en pleurant, L'ombre sur le chemin finissait de s'étendre. Un chien poussait au loin de plaintifs hurlements, Derrière moi sans cesse il me semblait entendre Un pas qui me suivait et des ricanements!... Tandis que je suivais ces routes isolées, La chevelure au vent et frissonnant d’effroi, S'éparpillant au loin en lugubres volées Minuit sonna bientôt au clocher du beffroi. Je m'assis sur un tertre où jaunissait le lierre, Devant moi s'étendait l'immense cimetière... ............................................................................ ... Quand je vis tout à coup, légion vagabonde, Se prendre par la main des squelettes glacés On commence, et tandis que tournoyait leur ronde Ils glapissent en choeur l'hymne des trépassés : I Tandis qu'à ton front passe Un nuage orageux, Lune, voile ta face Et détourne tes yeux. Nous allons en cadence Et que chacun s'élance Donnons à cette danse Nos bonds les plus joyeux, Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. II Pauvre sagesse humaine Dont le monde est si fier, Tu te disais certaine D'un ciel et d'un enfer. Enfer et ciel, chimére! On vit au cimetière Sans Dieu ni Lucifer! Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale E1nporte les éclats de leur voix sépulcrale, III Oui, c'est au cimetière Qu'on vit après la mort; Sur l’oreiller de pierre Le trépassé s'endort. Mais quand l’ombre s'étale Il soulève sa dalle Et de sa tombe il sort. Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. IV Nous narguons de la lune Les regards pudibonds, Nous dansons à La brune Ainsi que Les démons, Puis La danse passée, Sur La pierre glacée, Prés de notre fiancée, Mieux que vous nous aimons. Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. V Puisqu'ils oublient si vite Leurs plus proches parents, Que leur regret habite En eux si peu de temps, Crachons-Ieur ce blasphème : À Leur ciel anathème! Anathème à Dieu même! Anathème aux vivants! Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. Et moi pétrifié de ces clameurs funèbres, De mon gosier en feu sort un cri de terreur; Et je Les vis soudain dans l’ombre et Les ténèbres Qui fuyaient en tumulte harcelés par la peur, Puis tout se tut bientôt. De nouveau le silence Commençait à régner quand j'ouïs tout à coup L'un d'entre eux fureter comme un spectre en démence Et hurler en pleurant : « On m'a volé mon trou! » OURAPHLE. Paris, février 1878. Idylle Il est minuit. - Ils sont sous les grands marronniers. Lasticot, caporal dans les carabiniers, Le coupe-choux au flanc, le shako sur l'oreille, Fier comme un Dumanet! - À ses côtés, vermeille Comme une pomme à cidre, exhalant une odeur D'ail et de vieux fricot, son gros oeil gris rêveur, Est assise Justine, actuellement bonne Chez Monsieur Coquardeau, trois, place Tiquetonne. Comme ils sont beaux tous deux! Comme elle a les pieds grands! Lui les a plus petits, mais odoriférants, Dam! les grandes chaleurs... Vous savez.., on transpire... Mais si vous voulez bien revenons à mon dire, Justine et Lasticot, l'un prés de l'autre assis, Roucoulent tendrement, tous leurs sens assoupis, Dans la tiédeur fondante où baigne la nature. Vrai! Coppée en ferait une bonne peinture! L'arbre sent fermenter la sève en ses rameaux À voir se becqueter sous lui ces tourtereaux Qu'endort en soupirant la capiteuse haleine Du clair de lune pâle et de la nuit sereine. Entre les deux amants reluit le coupe-choux Ainsi que la prunelle ardente d'un jaloux Qui perpètre dans l'ombre une vengeance épique. L'âme, tulipe d'or au calice mystique, Aspire.., et dans leurs coeurs qu'on entend palpiter L'amour ouvre son aile et se met à chanter. La femme est une malade (Michelet) La noce touche à sa fin. La tête me bout Depuis huit jours. J'enrage, oh! quand je vois surtout De mes nouveaux parents la cohue attendrie, Je crois que j'en ferais, certe, une maladie! - Mais enfin tout cela sera fini ce soir. Profitons d'un instant où nul ne peut me voir Pour aller un moment respirer dans la serre. Ah! qu'on est... - Allons bon! voilà ma belle-mère! - Ah! mon gendre, je vous cherchais, Car j'avais hâte de vous dire, Mon Dieu.., le peu que désormais Pour ma pauvre enfant je désire. Croyez-moi, c'est un vrai trésor, Mon cher gendre, que je vous donne, Et je crois, le ciel me pardonne, Que vous êtes un peu butor. Si vous la rendiez malheureuse, Oh! je vous grifferais les yeux. Dorlotez-la de votre mieux, Elle est si faible, si nerveuse. Soyez constamment inquiet De ce qui peut la satisfaire, Prenez enfin pour bréviaire La Femme du grand Michelet. - Pour bréviaire? Soit. Allez, ma belle-mère. - Et depuis ce jour-là mon épouse est sous verre Excuse macabre À Hamlet, prince de Danemark. Margaretha, ma bien-aimée, or donc voici Ton crâne. Quel poli! l'on dirait de l'ivoire. (Je le savonne assez, chaque jour, Dieu merci, Et me permets d'ailleurs fort rarement d'y boire.) Te voilà!... Dans ces deux trous, deux beaux yeux jadis, Miroirs de ton âme enrhumée, Rêvaient... Las! où sont tes belles tresses d'or, dis, Margaretha, ma bien-aimée? Margaretha, ma bien-aimée, ainsi pour moi, Qui crois qu'ici-bas tout finit au cimetière, Un vieux crâne est le peu qui reste encor de toi! Et, n'est-ce pas le sort de la nature entière? Les Hugo, les Césars, - un peu de cendre au vent; Soleils dont la voûte est semée, Mondes, tout doit un jour s'abîmer au néant, Margaretha, ma bien-aimée! Margaretha, ma bien-aimée, et puis enfin, Contemple le cosmos! - l'humanité, qu'est-elle, Dans cet océan plein de vertige? Un essaim D'atomes emportés dans la course éternelle! Et puisque, en fin de compte, il n'est rien ici-bas Qui ne soit vanité, fumée, Ton crâne..., je puis bien le vendre, n'est-ce pas, Margaretha, ma bien-aimée? Au lieu de songer à se créer une position Oh! fi, fi de ce monde. (Hamlet) Mon cher fils, Retenez bien ce que je vous dis : « L'homme est un animal qui se fait des outils (1).» « Le temps, c'est de l'argent. » « Moi, je n'aime pas Rome, « Ça sent la mort (2).» On n'est pas ici-bas, jeune homme, Pour « nager dans le bleu », pour se mettre au balcon, Cracher sur un certain pavé, suivre un flocon De nuage qui passe et vivre à l'aventure. « Un père est un ami donné par la nature (3)», Et vous êtes dans l'âge où l'on devrait chercher Une position, Ton père, - Oh! chevaucher Sur le vent, à travers les steppes infinies, Où solennellement, inondés d'harmonies, Voguent mondes, soleils, atomes d'un instant, Dont la pensée écrase, et qui marquent pourtant Une seconde!peine!l'horloge éternelle, Qui regarde en pitié la ronde universelle! Chevaucher! chevaucher! d'un vol si foudroyant Que le vent de ma course, au loin la balayant, Éteigne la poussière ardente des étoiles! Que j'entende siffler mes os vides de moelles! Et, roulant éperdu par ces champs de la mort, Où les soleils éteints roulent fumants encor, Que je brise l'écorce où mon cerveau se fige Et que je montre alors l'âme ivre de vertige! Sous le mystique aspect d'une langue de feu, Semblable à ce fripon de feu-follet tout bleu Qui vient valser, la nuit, sur la tombe d'ivoire Où, depuis quinze jours, - si j'ai bonne mémoire, - Pourrit la bien-aimée aux longues tresses d'or, Pauvre Lotte! Ah! misère! - Ou bien pareille encor À la belle grenade en drap c9uleur garance Des collets d'artilleurs au doux pays de France, Des ailes! Vains espoirs! Sur la terre d'exil II faut ramper, ainsi que la limace au fil D'argent! Ramper! toujours ramper! Voir des notaires Et des grammairiens, Coppée et des rosières! - Ah! pour me consoler, Sarah, toi qui jamais N'as parlé ni souri, toi dont les yeux de jais Semblent toujours chercher au delà de l'espace, Apporte, apporte une outre et remplis-Ia, de grâce, De ce vin de palmier capiteux et vermeil Qui jaillit de ton sein au coucher du soleil; Car je sens grelotter mon coeur contre mes côtes Et le spleen m'envahir, et le froid, tristes hôtes! 1. Franklin. 2. ÉmiÌe de Girardin. 3. Démétrius, tragédie du sieur Baudouin. Intérieur On vient de se lever. Les sueurs de la nuit Montent des lits défaits dans l'atmosphère chaude. Monsieur prend dans un coin son bain de pied sans bruit; La femme, en cheveux, hume un bas, qu'elle ravaude, Tandis qu'assis par terre - oh! le vilain méchant! Toto sauce du poing un vieux débris d'écuelle, Gémit, piaille, renifle et, tout en pleurnichant, Fait des bulles de morve et suce une chandelle. Intérieur Dans l'estomac des gueux la faim met son galop. Ici tout est cossu, Toinon lève la table Après avoir donné les miettes à Jacquot. Madame fait la caisse avec un air capable. Lui, content et repu, gilet déboutonné, Songeant que seul le vice amène la misère Et qu'on est vertueux si l'on a bien dîné, Tourne placidement ses pouces - et digère. Les humbles (Tableau parisien) Képi, pantalon bleu, veston court, collet droit Brodé de fils d'argent, - Les gros sous qu'il reçoit Vont dans un sac de cuir qu'il porte en bandoulière. Un beau cheval galope, à flottante crinière Sur la plaque d'étain que notre homme a poli Ce matin même encore avec du tripoli Et qui de son emploi fort pittoresque insigne Orne ses pectoraux d'un air tout-à-fait digne. À cette plaque pend un sifflet. sur le zinc Vite il boit. L'omnibus s'ébranle. Clinc, clinc, clinc Pour chaque voyageur, (Mystérieux système!) Il tire la ficelle, on arrête, et lui-même Aide très-galamment les dames à monter Ce qu’aime, le gros Fritz Oui, j'aime à promener ma belle âme allemande À travers l'Esthétique et les brouillards d’Hegel; Un nuage en Bouteille est tout ce que demande L'âme éprise de vague et d'immatériel. La nuit, quand s’ouvre en moi la fleur des rêveries, De ma blonde Gretchen, oh! j'aime bien encor À contempler les yeux de pervenches fleuries, Oh! j’aime à caresser les belles tresses d'or. J’aime à charmer aussi mon ouïe allemande Quand l’orgue de Cologne, aux gothiques accents, Eveille dans mon coeur quelque vieille légende Où passent des Willis dans des rayons flottants. Mais surtout, au tic-tac des pendules de France, Le soir, j'aime, repu de choucroute au gratin, Voir, en fumant ma pipe à fourneau de faïence, Mousser la bière ambrée aux bords des brocs d'étain. Épicuréisme Je suis heureux gratis! - Il est bon ici-bas De faire, s'il se peut, son paradis, en cas Que celui de là-haut soit une balançoire, Comme il est, après tout, bien permis de le croire. S'il en est un, tant mieux! Ce n'est qu'au paradis Que l'on pourrait aller, vivant comme je vis. Je ne suis pas obèse, et je vais à merveille; Je ne quitte mon lit que lorsque je m'éveille; Je déjeune et je sors. Je parcours sans façon Dessins, livres, journaux, autour de l'odéon, Puis je passe la Seine, en flânant, je regarde Près d'un chien quelque aveugle à la voix nasillarde. Je m'arrête, et je trouve un plaisir tout nouveau, Contre l'angle d'une arche, à voir se briser l'eau, À suivre en ses détours, balayé dans l'espace, Le panache fumeux d'un remorqueur qui passe, Et puis j'ai des jardins, comme le Luxembourg, Où, si le coeur m'en dit, je m'en vais faire un tour. Je possède un musée unique dans le monde, Où je puis promener mon humeur vagabonde De Memling à Rubens, de Phidias à Watteau, Un musée où l'on trouve et du piètre et du beau, Des naïfs, des mignards, des païens, des mystiques, Et des bras renaissance à des torses antiques! À la bibliothèque ensuite, je me rends. - C'est la plus belle au monde! - Asseyons-nous. Je prends Sainte-Beuve et Théo, Banville et Baudelaire, Leconte, Heine, enfin, qu'aux plus grands je préfère. « Ce bouffon de génie », a dit Schopenhauer, Qui sanglote et sourit, mais d'un sourire amer! Puis je reflâne encor devant chaque vitrine. Bientôt la nuit descend; tout Paris s'illumine; Et mon bonheur, enfin, est complet, si je vais M'asseoir à ton parterre, ô Théâtre-Français! Intérieur Il fait nuit. Au dehors, à flots tombe la pluie. L'âtre aux vieux murs couverts d'une lèpre de suie, D'une résine en feu s'éclaire pauvrement. Tapi dans son coin noir, mélancoliquement, Un grillon solitaire, en son cri-cri sonore, Regrette son cher trou, dans les prés, à l'aurore, Alors que la rosée, au soleil s'allumant, À chaque pointe d'herbe allume un diamant! Autour des feux mourants, qui dans l'âtre blêmissent, Des paysans penchés par degrés s'assoupissent, Plongés dans l'hébétude, et le regard pareil À ceux des boeufs repus ruminant au soleil. L'aïeule aux grêles mains, branlant le chef, tricote; À ses pieds, un matou joue avec la pelote. Ses maigres doigts noueux vont et viennent sans fin, Poussant l'aiguille en bois dans les mailles de lin; Elle écoute le vent, rêve parfois, s'arrête, Tire la longue aiguille et s'en gratte la tête; Puis reprend aussitôt, avec son air songeur. Et moi j'intitulai ma pièce : Intérieur. Soleil couchant L'astre calme descend vers l'horizon en feu. Aux vieux monts du Soudan qui, dans le crépuscule Et le poudroiement d'or, s'estompent peu à peu, - Amas de blocs géants où le fauve circule - Là-haut, sur un talus voûtant un gouffre noir, De ses pas veloutés foulant à peine l'herbe, Secouant sa crinière à la fraîcheur du soir, Lentement, un lion vient se camper, superbe! De sa queue au poil roux il se fouette les flancs; Sous les taons, par moments, son pelage frissonne; Ses naseaux dans l'air frais soufflant deux jets brûlants. Fier, solitaire, alors, songeant à sa lionne, Dans sa cage à Paris exposée aux badauds Et qu'un bourgeois taquine avec son parapluie, Il bâille et jette aux monts roulant leurs longs échos Son vaste miaulement de vieux roi qui s'ennuie! Soleil couchant Le soleil s'est couché, cocarde de l'azur! C'est l'heure où le fellah, près de sa fellahine, Accroupi sur sa natte, avec son doigt impur, De son nombril squameux épluche la vermine. Dans la barbe d'argent du crasseux pèlerin Dont le chauve camail est orné de coquilles, Ivre et fou de printemps, le pou chante un refrain, Plus heureux que le roi de toutes les Castilles. Sur les rives du Nil, le goitreux pélican Songe à la vanité morne de toutes choses Avec des airs bourrus, comme Monsieur Renan; Sur une patte, auprès, rêvent les flamants roses. Déjà sortent du fleuve, étincelant miroir, Les crocodiles bruns, Sur les berges vaseuses Ils viennent aspirer, dans la fraîcheur du soir, Les souffles d'air chargés de senteurs capiteuses. Cependant qu'à Paris, sur sa porte arrêté, Le ventre en bonne humeur, mon gros propriétaire Ricane du bohème au jabot non lesté, Tourne béatement ses pouces - et digère. La société peut se diviser en gens qui ont plus de dîners que d'appétits et en gens qui ont plus d'appétits que de dîners. Chamfort. On les voit chaque jour, filles-mères, souillons, Béquillards mendiant aux porches des églises, Gueux qui vont se vêtir à la halle aux haillons, Crispant leurs pieds bleuis aux morsures des bises; Mômes pieds nus, morveux, bohèmes loqueteux, Peintres crottés, ratés, rêveurs humanitaires Aux coffres secoués de râles caverneux, Dans leur immense amour oubliant leurs misères; Les rouleurs d'hôpitaux, de souffrance abrutis, Les petits vieux cassés aux jambes grelottantes Dont le soleil jamais n'égaye les taudis, Clignant des yeux éteints aux paupières sanglantes Et traînant un soulier qui renifle aux ruisseaux; - Tous, vaincus d'ici-bas, - quand Paris s'illumine, On les voit se chauffer devant les soupiraux, Humer joyeusement les odeurs de cuisine, Et le passant qui court à ses plaisirs du soir Lit dans ces yeux noyés de lueurs extatiques Brûlant de pleurs de sang un morceau de pain noir : Oh! les parfums dorés montant des lèchefrites! Certes, ce siècle est grand... Certes, ce siècle est grand! quand on songe à la bête De l'âge du silex, cela confond parfois De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète, Malgré tout, en domptant une à une les Lois. Le télescope au loin fouille les Nébuleuses, Le microscope atteint l'infiniment petit, Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit; Des peuples de démons qui vivent dans la terre, En extraient les granits, la houille, les métaux, Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux; Les ballons vont rêver aux solitudes bleues, Un moteur met en branle une usine d'enfer, Les trains et les vapeurs soufflent mangeant les lieues, On perce des tunnels dans les monts, sous la mer; Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie, Les fusils compliqués, les obusiers ventrus, Les livres, l'art, le gaz, et la photographie, Nous sommes libres, fiers; nous vivons mieux et plus; Jamais l'Homme pourtant n'a tant pleuré. La Terre Meurt de se savoir seule ainsi dans l'Infini, Et trouvant tout menteur depuis qu'elle est sans Père Ne sait plus que ce mot : lamasabacktani. Ah! l'homme n'a qu'un jour; que lui font la science, La santé, le bien-être, et les arts superflus, Si l'au-delà suprême est clos à l'espérance? Et quel but à sa vie alors qu'on ne croit plus? Oh n'est-ce pas mon Christ, mieux valait l'esclavage, Les terreurs et la lèpre et la mort sans linceul, Et sous un ciel de plomb l'éternel Moyen-Age, Avec la certitude au moins qu'on n'est pas seul! Ah! la vie est bien peul ses douleurs sont sacrées Quand on est SUR d'entrer après ce mauvais jour Dans la grande douceur où, toujours altérées, Les âmes se fondront de tristesse et d'amour! Eponge pourrie. Je sens que j'ai perdu l'Art, ma dernière idole, Le Beau ne m'émeut plus d'un malade transport, Maintenant c'est fini, car avec l'Art s'envole Cette extase où parfois le noir Dégoût s'endort. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule Et concentrent en moi leur rage, leur remord, Mes mains ont désappris le travail qui console, Pas un jour où, tremblant, je ne songe à la mort. Et je vais enviant l'lnstinct des multitudes, Je me traîne énervé d'immenses lassitudes, Altéré de néant et n'espérant plus rien. Pourtant tu bats toujours, coeur que le Spleen dévore! Si tu pouvais, du moins, en retrouver encore De ces larmes d'enfant qui me font tant de bien! Eponge définitivement pourrie. L'Art aussi, vieille épave à vau-l'eau dans la brume Flotte. Jadis c'était le Beau, le Pur, l'Eternité, Maintenant c'est l'alcool où le désir s'allume Pour les rêves sanglants des spleens des nuits d'été. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule, Dont j'ai pris pour moi seul les rages, les remords. Si je rime au Néant c'est pour jouer mon rôle. La nuit, je pleure et sue en songeant á ma mort! Et je vais, énervé d'immenses lassitudes, N'enviant même plus la foi des multitudes, Lâche, espérant toujours, pourri, plus bon à rien. Après le jour, la nuit; après la nuit, l'aurore. -Si je pouvais du moins en retrouver encore, De ces larmes d'enfant, Ah! qui font tant de bien! Spleen et printemps. Avril met aux buissons leurs robes de printemps, Des essaims de baisers frissonnent dans les branches, La mouche d'eau zigzague aux moires de l'étang, Les boutons d'or ont mis leurs collerettes blanches... - Dans mon coeur souffle encor l'hiver et ses autans. Aux baisers du soleil partout le bourgeon crève Et devient un calice où, se grisant de sève, Bourdonnent et l'abeille et les frelons goulus. Partout du renouveau l'homme joyeux s'élève... - Seul mon coeur desséché ne refleurira plus. Le liseron s'enroule étoilé de clochettes Aux volets peints en vert des blanches maisonnettes Le réséda, l'oeillet et le muguet aussi Embaument la fenêtre étroite des grisettes... - Au jardin de mon coeur ne vient que le souci. Et la main dans la main, par les sentiers ombreux, Deux à deux, les amants roucoulent langoureux. Tout aime et tout convie aux amoureuses fièvres, Tout rit, tout est content de vivre sous les cieux - Moi, j'erre à travers tout, le dégoût sur les lèvres Et les couples bourgeois promènent leurs marmots A la culotte large et fendue au derrière; Le soir ils s'uniront à l'heure du loto Pour chercher le rébus du dernier numéro... - Moi je n'ai que des soifs folles à satisfaire. Le soir rythmant leur rêve en gais dactyles d'or, Les poètes croient voir flotter de blanches fées Déchirant aux buissons leurs robes de buées, La nuit, dans la clairière aux brises étouffées... - Moi je ne sais rimer que visions de mort. Là-bas dorment les morts. Moi, dans la farce humaine, J'ai fait mon rôle aussi. Je voudrais m'en aller. Hélas! J'attends encor l'heure lente et sereine Où pour la grande nuit, dans un coffre de chêne, Le Destin - ce farceur - voudra bien m'emballer. ler avril 1880. L'espérance. Belle Philis on désespère. L'Espoir! toujours l'espoir! Ah! gouffre insatiable, N'as-tu donc pas assez englouti d'univers? Ne soupçonnes-tu pas à quel néant tu sers? N'entends-tu pas, sans trêve, en la nuit lamentable, Les astres te hurler plus nombreux que le sable Leur désillusion en sinistres concerts? Rien n'arrachera donc tes racines profondes, Vieil arbre de l'Initinct aux vivaces rameaux? Gerbe unique du Mal, bégaiement des berceaux Et râle inassouvi des sphères moribondes, D'où viens-tu? toi, sans qui, les cieux au lieu de mondes Depuis l'Éternité rouleraient des tombeaux! Tout espère ici-bas. Le phtisique au teint jaune Que l'art a condamné, qui se traîne à pas lents Par les sentiers déserts où la mousse frissonne, De son souffle incertain confie au vent d'automne Qu'il veut aimer et vivre et revoir le printemps. Par les soirs pluvieux, la pauvre fille-mère Qui vient revoir le fleuve, immense fossoyeur Se roidissant encor, retourne à sa misère Cramponnée à l'espoir d'un avenir meilleur. Le gueux cent fois damné quand son heure est venue Entend un son de cloche apporté par le vent, Faible et doux, il essuie une larme inconnue Et se repose en Dieu comme un petit enfant. C'est vrai, l'histoire même, après tant de calvaires, Tant de siècles passés au désert à gémir, Tant de labeurs perdus sans même un souvenir, Tant d'expiations et de nuits séculaires Trouve encor des rêveurs éblouis de chimères Pour lui montrer là-bas l'Éden de l'avenir! Danser, désespérer; mais depuis que les hommes Sur ce globe perdu pullulent au soleil, Du jour où quelqu'un sut ce qu'est le grand sommeil Et pesa dans sa main la cendre que nous sommes L'homme désespérant des célestes royaumes Cria que tout sombrait au néant sans réveil. Pourtant il va toujours, frêle oedipe des choses, Fou d'angoisse devant l'inconnu de son sort, Et s'il fixe toujours le Sphinx aux lèvres closes Au lieu de lui crier qu'il ne sait rien des causes Et d'attendre à ses pieds l'universelle mort C'est qu'il croit à l'Énigme et qu'il espère encor. Et Bouddha méditant sous le figuier mystique, Jésus criant vers Dieu son unique abandon, Lucrèce désolé, Brutus calme et stoïque, Caton, Léopardi, Henri Heine, Byron, Tous les sages de l'Inde et tous ceux du Portique Crurent-ils en mourant que tout était dit? - Non. Aujourd'hui qu'affolé d'universelle enquête, L'homme, sans voir la croix qui lui rend les deux bras, Fixe ses Dieux muets, leur dit : Vous n'êtes pas! Et se brisant le coeur, et du ciel, sa conquête, Balayant cet olympe oeuvre éclos en sa tête Compte les soleils pris dans l'arc de son compas, Aujourd'hui que d'un monde où souffla trop le Doute Tout espoir de justice et d'amour est banni, Que l'Etre se voit seul et qu'au lieu de sa voûte D'où Dieu veillait sur lui, Père auguste et béni, Il ne sonde partout, ignorant de sa route Que les steppes d'azur d'un silence infini, Aujourd'hui que le dogme absolu, fataliste Sur ce globe trop vieux marche à pas de géant, Qu'on songe à tous ces coeurs où plus rien ne subsiste Qui les retienne encor loin du gouffre béant, Et qui berçant leur rage aux sanglots du Psalmiste Vont à travers la vie altérés de néant. Et dans mille ans d'ici, quel en sera le nombre. L'homme alors jusqu'au fond de tout aura creusé, Désertant les cités, sans désir, muet, sombre, Accroupi dans la cendre et le crâne rasé, Les mains sur les genoux il contemplera l'ombre Manger très-lentement le soleil épuisé! Eh bien! plus tard encor à son Heure suprême Quand ce même soleil autrefois jeune et beau, Trouant l'épaisse nuit d'un oeil sanglant et blême En fumant vers les cieux conduira son troupeau Alors que grelottant, formidable, la Terre Au lieu des tapis d'or que lui faisaient les blés Ne montrant tour à tour que steppes désolés À l'infini, n'étant qu'un [.....] désert polaire Sentira tout à coup dans la nuit solitaire Les frissons de la mort secouer ses reins gelés, Ô toi! qui que tu sois, Frère, Unique Science, Squelette ou cerveau fou qu'aura choisi le sort Pour être le Dernier, seul, dans le grand silence, Pour voir que c'était vrai, qu'il n'est plus d'espérance, Rien n'ouvrant les cieux, tout continuant encor, La terre pour jamais va sombrer dans la mort, Non, tu ne croiras plus aux antiques chimères, Dans les yeux de Maïa tu n'auras que trop lu Et résigné d'avance à ses lois nécessaires Tu marqueras en paix, l'âme ivre d'absolu, Les derniers battements de ce bloc vermoulu. Ballade de retour Le Temps met Septembre en sa hotte, Adieu, les clairs matins d'été! Là-bas, l'Hiver tousse et grelotte En son ulster de neige ouaté. Quand les casinos ont jeté Leurs dernières tyroliennes, La plage est triste en vérité! Revenez-nous, Parisiennes! Toujours l'océan qui sanglote Contre les brisants irrités, Le vent d'automne qui marmotte Sa complainte à satiété, Un ciel gris à perpétuité, Des averses diluviennes, Cela doit manquer de gaieté! Revenez-nous, Parisiennes! Hop! le train siffle et vous cahote! Là-bas, c'est Paris enchanté, Où tout l'hiver on se dorlote : C'est l'opéra, les fleurs, le thé, Ô folles de mondanité Allons! Rouvrez les persiennes De l'hôtel morne et déserté! Revenez-nous, Parisiennes! ENVOI Reines de grâce et de beauté, Venez, frêles magiciennes, Reprendre Votre Royauté : Revenez-nous, Parisiennes! Le vent d'automne. J'écoute dans la nuit rager le vent d'automne, Sous les toits gémissants combien de galetas Où des mourants songeurs que n'assiste personne Se retournant sans fin sur de vieux matelas Écoutent au dehors rager le vent d'automne. Sonne, sonne pour eux, vent éternel, ton glas! Au plus chaud de mon lit moi je me pelotonne Oui! je ferme les yeux, je veux rêver, si las, Que je suis dans l'azur, au haut d'une colonne Seul, dans un blanc déluge éternel de lilas. Mais zut! j'entends encor rager ce vent d'automne. Messaline géante, oh! ne viendras-tu pas M'endormir sur tes seins d'un ron-ron monotone Pour m'emporter, bien loin, sur des grèves, là-bas Où l'on n'entend jamais jamais le vent d'automne. Trop tard. Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore! Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos, bruits de pas, longs murs blancs, Où la lune le soir découpait des ogives, Où les jours s'écoulaient monotones et lents. Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie, Ayant aux vanités dit un suprême adieu, Chaste et le front rasé, j'aurais passé ma vie Mort à la chair et mort au monde, tout à Dieu! J'aurais peint d'une main tremblante ces figures Dont l'oeil pur n'a jamais réfléchi que les cieux! Au vélin des missels fleuris d'enluminures, Et mon âme eut été pure comme leurs yeux. J'aurais brodé la nef de quelque cathédrale, Ses chapelles d'ivoire et ses roses à jour. J'aurais donné mon âme à sa flèche finale, Qu'elle criât vers Dieu tous mes sanglots d'amour! J'aurais percé ses murs pavoisés d'oriflammes, De ces vitraux d'azur peuplés d'anges ravis Qui semblent dans l'encens et les cantiques d'âmes Des portails lumineux s'ouvrant au paradis! J'aurais constellé d'or de rubis et d'opales La châsse où la Madone en habits précieux Tenant un lis d'argent dans ses fines mains pâles, Si douloureusement lève ses regards bleus! J'aurais aux angélus si doux du crépuscule Senti fondre mon coeur vaguement consolé J'aurais poussé le soir du fond de ma cellule Vers les étoiles d'or un sanglot d'exilé! Et consumant mes nuits en d'austères pensées Près d'un crâne terreux riant sur mon cercueil, Frappant mon front brûlant sur les dalles glacées, Sous les clous de la haire écrasant mon orgueil, Jeûnant et méditant dans ma foi solitaire, J'aurais, brisant mon âme aux élans du saint lieu, Et, macérant la chair qui l'attache á la terre, Avancé chaque jour sa délivrance en Dieu. Alors, alors, un soir dans le vaste silence De ma cellule étroite, á genoux, muet, seul, Sentant, morte á mon corps, que mon âme s'élance Et veut monter, laissant sa dépouille au linceul, Entendant éclater les orgues d'allégresse, Et voyant s'enfoncer autour de moi le mur, Et les anges de feu d'où la foule se presse, Gravir vers l'Eternel les escaliers d'azur Et des anges plus doux que des communiantes Et moi faisant tourner au seuil du firmament Sur leurs gonds de clarté les portes flamboyantes, J'aurai pris mon essor, ivre! - éternellement - Trop tard, trop tard. Ah oui! croire á l'heure suprême Que l'on entre au torrent des extases sans fin, C'eût été tout pour moi! - le bonheur, l'amour même... Pourquoi m'as-tu fait naître dans ce siècle, ô Destin Certes ce siècle est grand quand on songe á la bête De l'âge du silex, cela confond parfois De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète Contre tout, en domptant une à une les Lois. Le télescope au loin fouille les Nébuleuses, Le microscope atteint l'infiniment petit, Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses, Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit; Des peuples de démons qui vivent dans la terre, En extraient le granit, la houille et les métaux, Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux; Les ballons vont rêver aux solitudes bleues, Un moteur met en branle une usine d'enfer, Les trains et les vapeurs hurlent mangeant les lieues, On perce des tunnels dans les monts, sous la mer. Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie, Les fusils compliqués, les obusiers ventrus, Les livres, l'art, le gaz, et la photographie, Nous sommes libres, fiers, nous vivons mieux et plus. Le labarum divin qui brille sur les âmes Au-dessus des cités tend vainement les bras, L'orgueil des temps nouveaux a chassé ses fantômes Et ceux qui croient encor doutent parfois tout bas. Et pourtant nous pleurons! Nous pleurons et la Terre Meurt de se voir seule ainsi par l'lnfini, Et renonçant á tout depuis qu'elle est sans Père Hurle éternellement lamasabacktani! Ah! l'homme n'a qu'un jour! Que lui font la science La santé, le bien-être et les arts superflus, Si l'au-delà suprême est clos á l'espérance? Qu'a-t-il besoin de vivre, hélas! s'il ne croit plus? Ne valait-il pas mieux lui laisser l'esclavage, La terreur, l'ignorance, et la peste et la faim Sous le ciel bas et lourd du sombre Moyen-Age Avec l'espoir dernier de l'aurore sans fin! Ah! Qu'est-ce que la vie et ses douleurs sacrées Quand on est sûr d'entrer après ce mauvais jour Dans la grande douceur où, toujours altérées, Les âmes se fondront de douleur et d'amour! À une tête de mort. Mon frère, d'où,viens-tu? Dans quel siècle? Comment? Que contint le cerveau qui fut dans cette boîte? L'Infini douloureux? ou la pensée étroite Qui fait qu'on vit et meurt sans nul étonnement? Chacun presque, ici-bas, suit naturellement, Sans rien voir au delà du cercle qu'il exploite, La route de l'instinct si commode et si droite, Et toi tu fus ainsi jusqu'au dernier moment. Oui! mais comme eux aussi, à l'heure solennelle, Ne sachant rien des cieux, ô frère tu partis Les yeux illuminés de lointains paradis! Va, ta vie est bien peu, si terrible fut-elle. Frère! tu crus entrer dans la fête éternelle, Et rien n'éveillera tes atomes flétris. Dans la nuit (Insomnie) Ah! j'entendrai toujours ce lointain aboiement. - Un chien maigre perdu par les landes sans borne, Vers les nuages fous qui courent au ciel morne, Dans l'averse et la nuit ulule longuement, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire, Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Avez-vous entendu? oh! ce cri déchirant, - C'est le sifflet aigu, désolé, solitaire D'un train noir de damnés qui va dans le mystère Des pays inconnus, à jamais s'engouffrant, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire. * Qui pleure ainsi? Mon coeur voudrait se dégonfler - Ah! je te reconnais, ô triste vent d'automne Qui sanglote sans fin ta plainte monotone Toi que rien ici-bas ne peut plus consoler, * Il dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Oh! ce refrain poignant que j'entends dans la nuit - C'est un bal, fleurs, cristaux, toilettes et lumières. Le vent rit dans les pins qui donneront des bières A ces couples fardés qui sautent aujourd'hui. * Nul ne veut donc pleurer les douleurs de l'Histoire! Dans cent ans vous serez tous en la fosse noire. Loin des refrains de bal des vivants sans mémoire. Rêve (Sonnet) Je ne puis m'endormir; je songe, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. On dort, on aime, on joue. Oh! par la Terre immense, Est-il quelqu'un qui songe à moi, dans ce moment? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il? me sait-il? Qui dira ce qu'il pense? Tout est trop triste et sale. - À quoi bon l'Existence? Si ce Globe endormi gelait subitement? Si rien ne s'éveillait demain! Oh! quel grand rêve! Plus qu'un stupide bloc sans mémoire et sans sève Qui sent confusément le Soleil et le suit. Les siècles passent. Nul n'est là. Pas d'autre bruit Que le vent éternel et l'eau battant les grèves.... Rien qu'un Cercueil perdu qui flotte dans la Nuit. Hypertrophie Astres lointains des soirs, musiques infinies, Ce Coeur universel ruisselant de douceur Est le coeur de la Terre et de ses insomnies. En un pantoum sans fin, magique et guérisseur Bercez la Terre, votre soeur, Le doux sang de l'Hostie a filtré dans mes moelles, J'asperge les couchants de tragiques rougeurs, Je palpite d'exil dans le coeur des étoiles, Mon spleen fouette les grands nuages voyageurs. Je beugle dans les vents rageurs. Aimez-moi. Bercez-moi. Le coeur de l'oeuvre immense Vers qui l'océan noir pleurait, c'est moi qui l'ai. Je suis le coeur de tout, et je saigne en démence Et déborde d'amour par l'azur constellé, Enfin! que tout soit consolé, Petite chapelle. Je mettrai mon coeur au coeur d'un ostensoir, au milieu d'une chapelle, dans les lumières, l'encens, les musiques et nuit et jour viendront sangloter vers mon coeur Ceux que rien ici-bas n'assouvit, que rien ne rend heureux et se meurent dans des maux inconnus mais dont rien ne les console. Il faudra que j'expose Dans un ostensoir lourd Mon coeur rongé d'amour Que son sang pur arrose. En cette apothéose Mille cierges autour Brûleront nuit et jour Dans une vapeur rose! Et blêmes, jour et nuit, Sangloteront vers lui Comme vers une Idole Les coeurs tendres venus Pour ces maux inconnus Dont rien ne les console! Fleur de rêve. Klop, Klip, Klop, Klop, Klip, Klop, Goutte à goutte égrenant son rythmique sanglot, Aux vasques du bassin où l'eau rêve immobile, Un jet d'eau trouble seul la grande Nuit tranquille. Quel silence! On dirait que le monde assoupi Sur des flots de velours roule dans l'infini. Là-haut, criblant l'Espace à des milliards de lieues, Pèlerins ennuyés des Solitudes bleues, Enchevêtrant sans fin leurs orbes indolents, Sans soucis des martyrs qui grouillent sur leurs flancs, Les étoiles en choeur circulent vagabondes - Oasis de misère ou cadavres de mondes. Je veux oublier tout, lâcher les rênes d'or Aux contemplations éployant leur essor. Des strophes en mon sein déjà battent de l'aile, A quoi bon les plier dans un rythme rebelle? Je ne veux rien savoir, le vertige énervant Me roule dans les plis de son gouffre mouvant. Doucement, je me fonds, je suis mort et je doute Si j'entends le Jet d'eau ponctuer goutte à goutte Le silence éternel d'un rythmique sanglot, Klop, Klip, Klop, Klop, Klip, Klop. La chanson du petit hypertrophique C'est d'un' maladie d' coeur Qu'est mort', m'a dit l' docteur, Tir-lan-laire Ma pauv' mère; Et que j'irai là-bas, Fair' dodo z'avec elle. J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m’appelle! On rit d' moi dans les rues, De mes min's incongrues La-i-tou! D’enfant saoul; Ah! Dieu! C'est qu'à chaqu' pas J’étouff', moi, je chancelle! J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m’appelle! Aussi j' vais par les champs Sangloter aux couchants, La-ri-rette! C'est bien bête. Mais le soleil, j' sais pas, M' semble un coeur qui ruisselle! J’entends mon coeur qui bat, C’est maman qui m’appelle! Ah! si la p'tit' Gen'viève Voulait d' mon coeur qui s' crève. Pi-lou-i! Ah, oui! J' suis jaune et triste, hélas! Elle est ros', gaie et belle! J’entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m’appelle! Non, tout l' monde est méchant, Hors le coeur des couchants, Tir-lan-laire! Et ma mère, Et j' veux aller là-bas Fair' dodo z'avec elle... Mon coeur bat, bat, bat, bat... Dis, Maman, tu m'appelles? La maisonnette blanche (Rondel.) Ce serait une maison blanche, Tuiles roses et volets verts, Dans l'azur calme et le grand air, Là-bas, sur ce coteau qui penche. A ma fenêtre, dans les branches, Je cisèlerais de beaux vers. Tuiles roses et volets verts : Ce serait une maison blanche. Là, seul, je passerai[s] dimanches, Jours de semaine, étés, hivers, Et du haut de mon belveder Je goûterais cette revanche, O Sort, d'avoir ma maison blanche! La ronde de Barbe-Bleue Ouvrez la porte à deux battants Ma petite femme ell' m'attend. Avance-moi un bon fauteuil Donne-moi un verre d'eau fraîche Ah! qu'est-c'que c'est que cet accueil N'as-tu pas reçu ma dépêche Je l'ai reçue, je l'ai reçue : Je vais te poser tes sangsues. Qu'est-c' qui remue dans ce placard? Rien c'est les mites des fourrures Allons dormir, il se fait tard - Ah! c'est les mites je te jure... Ta main! à quoi ell' sent? Et il la mordit jusqu'au sang Ah! c'est les mites! Ah! c'est les mites! C'est moi qui suis Barbe-Bleue Je serai digne de ce nom! Et il l'étouffa à dessein Sous de monumentaux coussins. Oh! l'assassin. Nuage Oh, laisse-moi tranquille, dans mon destin, Avec tes comparaisons illégitimes! Un examen plus serré ferait estime Du moindre agent,... - toi, tu y perds ton latin. Preuves s'entendant comme larrons en foire, Clins d'yeux bleus pas plus sûrs que l'afflux de sang Qui les envoya voir : me voilà passant Pour un beau masque d'une inconstance noire. Ah! que nous sommes donc deux pauvres bourreaux Exploités! et sens-tu pas que ce manège Mènera ses exploits tant que le,.. Que sais-je N'aura pas rentré l'Infini au fourreau? Là; faisons la paix, ô Sourcils! Prends ta mante; Sans regrets apprêtés, ni scénarios vieux, Allons baiser la brise essuyant nos yeux; La brise,... elle sent ce soir un peu la menthe. Solutions d'automne Tout, paysage affligé de tuberculose, Bâillonné de glaçons au rire des écluses, Et la bise soufflant de sa pécore emphase Sur le soleil qui s'agonise En fichue braise... Or, maint vent d'arpéger par bémols et par dièzes, Tantôt en plainte d'un nerf qui se cicatrise, Soudain en bafouillement fol à court de phrases, Et puis en sourdines de ruse Aux portes closes. - Yeux de hasard, pleurez-vous ces ciels de turquoise Ruisselant leurs midis aux nuques des faneuses, Et le linge séchant en damiers aux pelouses, Et les stagnantes grêles phrases Des cornemuses? La chatte file son chapelet de recluse, Voilant les lunes d'or de ses vieilles topazes; Que ton Delta de deuil m'emballe en ses ventouses! Ah! là, je m'y volatilise Par les muqueuses!... Puis ça s'apaise Et s'apprivoise, En larmes niaises, Bien sans cause... La petite infanticide Ô saisons d'ossian, ô vent de province, Je mourrais encor pour peu que t'y tinsses Mais ce serait de la démence Oh! je suis blasée Sur toute rosée Le toit est crevé, l'averse qui passe En évier public change ma paillasse, Il est temps que ça cesse Les gens d'en bas Et les voisins se plaignent Que leur plafond déteigne Oh! Louis m'a promis, car je suis nubile De me faire voir Paris la grand ville Un matin de la saison nouvelle Oh! mère qu'il me tarde D'avoir là ma mansarde... Des Édens dit-il, des belles musiques Où des planches anatomiques passent... Tout en faisant la noce Et des sénats de ventriloques Dansons la farandole Louis n'a qu'une parole Et puis comment veut-on que je précise Dès que j'ouvre l'oeil tout me terrorise. Moi j'ai que l'extase, l'extase Tiens, qui fait ce vacarme?... Ah! ciel le beau gendarme Qui entr' par la lucane. Taïaut! taïaut! À l'échafaud! Et puis on lui a guillotiné son cou, Et ça n'a pas semblé l'affecter beaucoup (de ce que ça n'ait pas plus affecté sa fille) Mais son ami Louis ça lui a fait tant de peine Qu'il s'a du pont des Arts jeté à la Seine Mais un grand chien terr' neuve L'a retiré du fleuve Or justement passait par là La marquise de Tralala, Qui lui a offert sa main D'un air républicain. Source: http://www.poesies.net