Pierrot Fumiste. Oeuvrette en 3 petites pièces humoristiques Par Jules Laforgue (1860-1887) PERSONNAGES PIERROT: - poète très lyrique et boursier, 30 ans. ARLEQUIN: cousin de Colombinette. LE DOCTEUR: docteur. MADAME COLOMBINE: belle-mère. MONSIEUR COLOMBIN: - Homme nul, mais marié. MADAME VENTRE: marchande de journaux, place de la Madeleine. UN MENDIANT AISE. UN SERGENT DE VILLE. UN COCHER DE CORBILLARD. UN CROQUE-MORT. UN IVROGNE. DES GENS DE LETTRES UN MONSIEUR. - SA MOITIE. GENS DE LA NOCE DE PIERROT. COLOMBINETTE: ingénue, 19 ans UN SUISSE A LA MADELEINE. LE LIT DE PIERROT ET COLOMBINETTE. TABLE DES MATIERES La noce de Pierrot. Nuit de noce. Le fumiste. La Noce De Pierrot SCÈNE UNIQUE La place de la Madeleine. -La façade de l'église, l'escalier. -Voitures de noce et voitures des pompes funèbres stationnant. -Au moment où la noce sort de l'église, des ouvriers des pompes funèbres clouent des tentures noires aux initiales C.P. -Un beau ciel bleu de premier mai -10 heures du matin. -La noce sort précédée du Suisse chamarré qui se range. -Pierrot en habit blanc et cravate noire, monocle incrusté dans l'arcade sourcilière. -Colombinette à son bras, adorable, les yeux baissés, avançant ses minuscules pieds de satin, -Au fond, les cierges dans la nuit -Les derniers roulements de l'orgue. Pierrot s'avance digne. Il aperçoit les tentures noires que l'on cloue, et les initiales C.P. Il pousse soudain un cri formidable et suraigu qui révolutionne la place et remonte les boulevards. - La noce se précipite, on les entoure. COLOMBINETTE, effrayée se tournant vers lui. Quoi? Monsieur Pierrot. PIERROT, glacial et calme. Rien. Ces initiales C.P. Colombinette Pierrot. Notre raison sociale. (Il s'avance vers l'un des ouvriers qui clouent les tentures, lui tape sur le ventre et ricanent en clignant de l'oe il.) Connu, on veut être plus fumiste que Papa. (Ahurissement des dits ouvriers.) Pierrot se calme soudain, et reprend sa marche. Un MENDIANT, geignant. Mon bon Monsieur Pierrot, j'ai cinq enfants en bas âge... PIERROT, se cabrant. Monsieur! est-ce une allusion à mon impuissance notoire? Il me semble que le moment est mal choisi. LE MENDIANT, tendant ta main. Mon bon Monsieur Pierrot, une petite aumône. PIERROT se campe, met son monocle et le lorgne. Il le lorgne durant trois minutes, très calme. La noce qui attend s'impatiente. Sur la place les populations font des rassemblements. Pierrot lorgne toujours, on n'entend pas voler une mouche, et soudain, au mendiant qui tend toujours la main: Flûte! LE MENDIANT, vexé. Prenez garde, Monsieur Pierrot, vous le serez... PIERROT, épanoui. Merci! (II lui tape sur le ventre, et lui donne un louis, en lui baisant galamment bout des doigts, et comme Colombinette parait étonnée). C'est un faux louis, un louis faux, c'est tout ce qu'il loui faut. (Colombinette rit complaisamment comme doit faire la femme d'un homme de lettres. Pierrot, lui, en rit à se tordre. La noce commence à s'impatienter. Soudain Pierrot se calme, et s'arrête reprenant son masque blême. Quoi encore? la noce est dans l'attente. Pierrot tend son cou hors de sa fraise tuyautée et pousse un formidable et suraigu:) Cocorico! (et il rit à se tordre. (Rumeurs.) LE SUISSE, s'approchant sévère et majestueusement frappe un coup de hallebarde. Monsieur... PIERROT, calmé soudain, le lorgne, et soudain joyeux : Tiens! bonjour Eustache! (Il lui caresse les mollets.) LE SUISSE, se reculant. Ces familiarités... MONSIEUR COLOMBIN, s'approche timidement de Pierrot. Cher gendre, nos invités attendent. PIERROT, lève les deux bras convulsivement. Quel beau, jour, beau-père! II se calme et reprenant le bras de Colombinette, ils descendent les escaliers. A Colombinette, langoureusement : Quel beau jour!... COLOMBINETTE, si douce. 0h! oui, monsieur Pierrot, un beau jour... PIERROT, s'exaltant. Pas un nuage, les parfums des fleurs, les récoltes seront belles. (Puis sur un ton familier, explicatif.) Ma chère amie, ce suisse que vous m'avez entendu interpeller par son petit nom, Eustache, est un ancien domestique à moi. J'ai constaté avec un attendrissement que vous comprendrez que ses mollets méritent mieux la plastique épithète de dodus que lorsque j'avais à le nourrir. Mais il doit avoir moins de religion, aussi. - Avez vous de la religion, Colombinette, de mes sens? COLOMBINETTE, les yeux mouillés. Oh! oui, monsieur Pierrot. J'aime la Sainte Vierge, et les chérubins la nuit de Noël; voyez vous, mon doux monsieur Pierrot, cet orgue m'a rendue bien triste. PIERROT, reste rêveur. Ils descendent en silence. Soudain à la dernière marche il pousse un cri. Une puce colombinetticide. (Il pince la nuque de Colombinette qui pousse un cri. Tumulte, Pierrot sur ses mains fait la roue.) MONSIEUR COLOMBIN. C'est scandaleux, mon gendre! (Pierrot retombe sur ses pieds, fait hum! hum! et feint un air penaud d'écolier surpris par le pion.) MADAME COLOMBINE, doucement à son mari. Laisse, Borromée. Il est original, mais un coe ur d'or. (Tout se calme. Mme Colombine continuant sa conversation avec une dame) Oui, ma chère Eulalie, il l'a prise sans dot, lui célèbre et riche. Et puis un coe ur d'or. Un peu original, oui, et ma grosse peur était pour l'église, mais avez vous vu sa tenue et son émotion? PIERROT, continuant sa marche. On a déjà fait signe aux voitures. Soudain à la vue d'un kiosque aux journaux, il crie d'une voix formidable, mettant ses mains en entonnoir devant le rouge de sa bouche. Madame Ventre! ohé! (La noce est consternée, et s'apprête déjà à quelque nouvelle scène. Des gens tirent leur montre. Des dames s'assoient sur les marches, attendant la fin.) MADAME VENTRE, apparaît énorme. Plaît-il, monsieur Pierrot? PIERROT, lui envoie un baiser, en levant les yeux au ciel. Mon journal? MADAME VENTRE, Votre? PIERROT, Mon journal habituel. (Silence. - Il hurle) Le Pornographe illustré! petite carogne! (Tandis que Madame Ventre cherche la feuille en question, fouillant son éventaire, Pierrot la présente aux gens de la noce.) Madame Ventre! Une riche nature! en vie! (Madame Ventre lui remet le journal et attend l'argent. Pierrot continue, très exalté.) Née en 1835, de parents pauvres quoique malhonnêtes... MADAME VENTRE, C'est quinze centimes. PIERROT, Heureux, Madame, qui deviendra propriétaire de vos arrondissements! MADAME VENTRE, incorruptible. C'est quinze centimes. PIERROT, C'est pas cher. COLOMBINETTE, la blâmant doucement. Monsieur Pierrot. PIERROT, C'est juste. Quinze centimes. (Il se fouille) Rien? - Comment pas d'argent! (Tragique) Non! il ne sera pas dit qu'un si beau jour... (Il sort sa veste, l'étale à terre et, à plat ventre, se met en devoir de fouiller les doublures. La noce trépigne. Ah! quelle journée!) UNE DAME DE LA NOCE, doucement à son mari. Ah! non, j'en ai assez, s'il se croit drôle! SON MARI, doucement Patience, mon chat. Tu sais qu'il n'y a rien à manger à la maison aujourd'hui, il ne faut pas manquer un bon repas qui nous soutiendra deux jours. Passe-moi un bout de chocolat s'il en reste. Il n'y en a plus? PIERROT, Rien. (Il remet sa veste). - A Colombinette: Mon enfant, êtes vous en fonds? Oh! je ne fais pas allusion à ce capital de jeune fille dont parle Dumas fils. (D'une voix caverneuse.) Si j'en doutais seulement. \ (Montrant le poing à sa belle-mère) MADAME COLOMBINE, de loin, lui envoyant un baiser. Coeur d'or, va! COLOMBINETTE, confuse et soumise. Certainement, Monsieur Pierrot, je possède... PIERROT, Eh bien, donnez. COLOMBINETTE, confuse, balbutiant. Oh! ici? non, ce soir!... PIERROT, levant les bras au ciel, à part. Qu'elle est bête! (Haut) C'est de l'argent que je te demande! quinze malheureux centimes! (A part.) Non, ces gens-là me feront mourir! COLOMBINETTE, très douce, inaltérable. J'ai un louis, monsieur Pierrot. PIERROT, lui arrache le louis et le donne à madame Ventre en lui baisant les doigts. Riche nature, va! (Madame Ventre veut lui rendre la monnaie, Pierrot fait un noble geste de refus.) Jamais! (Embrassant Colombinette) Un si beau jour! (Il pousse un sanglot, tire un grand mouchoir noir dont il s'essuie les yeux, puis il le porte à son nez et se mouche bruyamment en imitant à s'y m'éprendre le hennissements des étalons. Une jument qui passe lui répond par un autre hennissement. Toute la noce est stupéfaite.) Pierrot avec un geste large à tous: Sympathie de situation! (Il replie son mouchoir, le tord et le rince comme pour le faire égoutter, et force Colombinette à le tenir d'un bout pour l'aider dans cette tâche. Cela fait, il déploie le Pornographe illustré, le parcours et soudain:) Ah! voilà mon article! (Il s'installe sur une marche, fait un geste qui rassemble la noce en galerie et commence:) « Le mariage est assurément une belle chose; les anciens... MONSIEUR COLOMBIN, rusé, se jetant sur lui et lui arrachant la feuille. Ah! oui, quel beau jour! PIERROT, froid et mettant son monocle. Si vous m'interrompez comme ça. (Il reprend.) « Le mariage est assurément... UN SERGENT DE VILLE s'avance, et, se penchant vers lui, lui dit quelques mots. PIERROT, se redressant. Ange va! Tu as raison, tu parles d'or. (Il veut l'embrasser, le sergo se dérobe; il cligne de l'oeil d'un air entendu et lui offre un louis. Le sergo refuse. Alors Pierrot lui fait le salut militaire.) L'incident est clos! (Il se jette convulsivement à terre et baise tour à tour les petits pieds de Colombinette.) COLOMBINETTE, rougissante, se dégageant. Oh! monsieur Pierrot! monsieur Pierrot! (Il se relève et se frotte l'estomac, en faisant claquer sa langue, comme après un bon morceau. La noce s'avance enfin sur le trottoir. On monte dans les voitures. Seulement Pierrot qui a aperçu une voiture des Pompes funèbres là, stationnant, se précipite dedans.) LE COCHER, descendant avec ses grandes bottes et son fouet. Attends un peu, Cadet! (Il attrape Pierrot par un pied et tire. Celui-ci se cramponne aux coussins avec des cris de merluche. On parvient à arracher Pierrot de cette voiture. Il donne, avec une tape amicale sur la joue, un louis de pourboire au cocher ébloui. On met Pierrot dans sa voiture où est déjà Colombinette. On ferme la portière. La noce monte dans les voitures, levant les bras au ciel et disant: Sauvés, mon Dieu! Au moment où les voitures vont s'ébranler, (Colombinette appelle.) Quoi encore? (On constate que Pierrot s'est évadé par l'autre portière. Effectivement, on l'aperçoit courant au galop. On le poursuit. On le rattrape au marché aux fleurs de la Madeleine. Il révolutionne le marché, réclamant une plante inconnue qu'il appelle: Rosa sempervirens funulariflera. Il dit cela en montant et descendant la gamme, malgré son exaltation. On ne connaît que ça. Il cite Linné. En vain. Alors il se décide à acheter un bouquet de violettes de dix centimes. On le ramène. Il va offrir le bouquet de violettes à madame Ventre. Pendant ce temps, on voit Arlequin qui console sa cousine Colombinette. - Un ivrogne passe.) PIERROT l'arrête, le lorgne et le prenant par un bouton. Le mariage est assurément, mon ami... L'IVROGNE, lui faisant: bas les pattes! Eh! va donc, aristo, kroumir, capitaliste. (Le sergo le pousse au large.) PIERROT, revient à Colombinette, rêveur, et apercevant Arlequin qui s'éloigne. Capitaliste! - Est-ce vrai, Colombinette de mes sens, que vous l'avez, votre capital? COLOMBINETTE, par la portière. Oh! Monsieur Pierrot... PIERROT, d'une voix de tonnerre. Enfer et damnation! (Calme.) Enfin, nous verrons. (Il entre dans la voiture. La noce remonte également.) L'IVROGNE, causant avec un croque-mort. T'es donc de remorque aujourd'hui?... PIERROT, ressort de la voiture. Nouvel effroi de la noce. Lui avec un geste large. Cochers! Tous à Cythère! Au pays de Watteau! (Il remonte dans la voiture. La noce qui était redescendue remonte. On va partir.) Pierrots ressortant une troisième fois de la voiture, cette fois la noce gronde! Les cochers s'impatientent!! C'en est trop! L'originalité a ses limites, à la fin! On attend. Pierrot s'incline et fait un grand salut à la place de la Madeleine et remonte. C'est fini! Les voitures s'ébranlent. On voit des têtes d'invités se pencher aux portières, pas tout à fait rassurés encore. Un beau ciel de mai. Nuit de noce SCÈNE I MINUIT La chambre nuptiale. Décorée avec beaucoup de luxe et de goût par Pierrot d'après celle de Marthe et Dumailly. Le lit très étroit, une faible veilleuse. Colombinette est déjà au lit. MADAME COLOMBINE tire sur elle les blancs rideaux et lui murmure des choses avec des larmes dans l'organe, lui met un dernier gros baiser avec un sanglot sur le front. Mon pauv'chat! du courage! c'est un coe ur d'or. Soudain au fond on voit la portière s'entr'ouvrir pour laisser passer l'O rond de la bouche de Pierrot et l'on entend roucouler: Coucou! Rires étouffés et frémissements de Colombinette. Dernier baiser. Dernier mon pauv'chat. Dernier courage! Puis encore un gros baiser sur le front de ce pauv'chat. MADAME COLOMBINE ferme les rideaux et sortant, à Pierrot qui est derrière la portière. Ah! ménagez-là, mon gendre. PIERROT, imitant le voyou d'une façon adorable. As pas peur. On sait ce qu'on sait. Suffit, ma p'tite mère. Ça me connait, j'vous dis! (Il lui pince la taille, et entre. Il est dans un galant déshabillé, s'avance à pas de loup, il entr'ouvre les rideaux à peine y met l'O dans sa bouche et d'une voix formidable qui fait trembler la maison.) Coucou! COLOMBINETTE, très effrayée, se peletonne. Ah! mon Dieu, mon Dieu! PIERROT, avec une voix naturelle qu'on ne lui connaissait pas. Maintenant, soyons sérieux. (Tout en murmurant des mots rassurants, il s'est glissé sous les couvertures avec mille pudeurs et passe délicatement son bras sous la tête de Colombinette qu'il amène ainsi sur son épaule. Colombinette entr'ouvre les yeux, Pierrot la regarde avec un doux sourire. Ils se regardent. Pierrot la baise sur les lèvres. Colombinette est prise d'un grand frisson. Alors Pierrot avec 36000 lyres dans le gosier.) Aimez vous un peu ce pauvre Pierrot, Colombinette de... mon âme? COLOMBINETTE Ah! vous savez bien que je vous aime tant, monsieur Pierrot. PIERROT la serre doucement dans ses bras, d'une voix tremblante. Ne m'appelle plus Monsieur Pierrot, ma Colombinette. Appelle-moi Pierrot et dis-moi: je t'aime, mon pauvre Pierrot. COLOMBINETTE, Je t'aime, mon Pierrot bien-aimé. Je t'aime tant... oui. (Elle sent une larme chaude tomber sur sa gorge.) Ah! mon Dieu, vous pleurez! tu pleures! ne pleures pas! (Et lui met ses bras autour du cou et cache sa tête dans sa poitrine.) PIERROT, la serrant follement contre lui. J'ai tant besoin qu'on m'aime, vois-tu, Pierrot pantin de lettres c'est la tristesse éternelle des choses. Mais ne parlons pas de cela. Tu m'aimes, redis-le moi. COLOMBINETTE, Je t'aime, Pierrot bien-aimé. Je sais que tu as le coeur trop bon pour cette vie. Les autres ne te comprennent pas, mais je t'ai compris dès le premier jour. Je t'aime et je mourrai en extase et ravissement pour te consoler un peu. (Elle l'étreint.) Oh! oui, mon pauvre Pierrot, tu verras. (Ils restent amoureusement enlacés, se murmurant des mots d'amour et des baisers.) PIERROT, se dégageant un peu. Si tu savais, ma Pierrette, comme tous ces gens m'étaient insupportables aujourd'hui. Qu'il me tardait d'être seul avec toi! Je croyais que ce bal ne finirais pas. COLOMBINETTE, langoureusement pendue à son cou, les yeux fermés, parlant comme du fond d'un rêve. Alors, il aime un peu sa Colombinette, ce vilain Pierrot? PIERROT, Si je t'aime, pauvre bébé, va. (Il l'enlace de nouveau.) COLOMBINETTE, Bien vrai? (Elle soupire sous les baisers et les étreintes de Pierrot.) Ah! Pierrot, Pierrot. (Ils se taisent. Pierrot l'enlace de mille manières, couvre de baisers ses épaules, son cou, sa petite gorge. Colombinette se pâme. Pierrot l'enveloppe de tous côtés. Ils se taisent, ne murmurant que leurs noms. Pierrot va la posséder, et soudain.) PIERROT, se dégageant. Ah! je ne suis qu'une brute! un infâme. Un sale taureau! -Ma pauvre Colombinette est fatiguée de cette semaine d'émotions et de toute cette journée, et moi, brutal, je vais la tuer encore! Pardon, pardon, ma Colombinette, dis que tu me pardonnes. (Colombinette n'ose protester et l'embrasse passionnément.) Pauvre bébé! Nous allons faire dodo. Tiens, avance la tête sur mon épaule, là. Pauvre ange! Il l'embrasse sur le front. Longtemps il la berce de mots d'amour; elle s'endort les bras autour du cou de Pierrot, la tête dans sa poitrine, comme un gracieux oiseau mouillé par une averse, avec son nom sur les lèvres. Une heure après, il s'endort de son côté. La nuit. Deux respirations dans les rideaux, et le tic-tac éternel d'une pendule. SCÈNE II 3h. 20 DU MATIN PIERROT, rêvant tout haut, ronchonnant Oui, les épreuves, vraiment? (Il se réveille, se rappelle.) Chut! (Elle dort à poings fermés, les bras nus croisés sur la gorge, étendue comme une martyre sur son tombeau, une martyre au minois chiffonné, a la coiffure ébouriffée. Il lui envoie un baiser du bout du doigt et chuchote:) Adorable! Il fait très chaud, pour ce soir de mai. (Pierrot se penche sur elle les yeux brillants. Il écarte avec mille infinies précautions la chemisette qui est tombée de la gorge, se retournant vers le public, envoyant un baiser:) Lys! ivoire! satin! Neige épiderme de la femme aimée! albâtre. (Il n'ose la toucher, la contemple, les mains tremblantes et ivres. Il se chuchote à lui-même.) Ah! ces amours de petits pieds! L'attache délicatement modelée des épaules! le pli de l'aisselle! La douce petite gorge avec ses deux pastilles dures! cet amour de petit ventre. (Il y met un baiser; par un mouvement réflexe Colombinette y porte la main, à ce mouvement. Pierrot qui a craint de l'avoir éveillée s'est rejeté; feignant de dormir. Fausse alerte, il reprend son examen. Il paraît en proie à des angoisses.) Non, elle ne sera pas à moi! Et passer toutes les nuits à ses côtés! Non, le vertige finira par me ruer sur elle! -Il faudra chercher un régime: dormons. (Il lui tourne le dos et s'assoupit. Tout retombe au silence.) SCÈNE III PIERROT Non, je ne puis m'endormir; mon cerveau travaille et vous devinez quelle fièvre y bouillonne, comme mes tempes battent. O mon ange gardien! la chair est faible! J'y suis! je vais réciter l'ode sur la prise de Namur, car je la sais par coeur! Oui, un pari que j'ai fait il y a trois mois. Et, - comme ça se rencontre, - Boileau était eunuque, il doit y avoir des vertus insoupçonnées dans cette ode. Mais avant, encore un coup d'oeil. (Il se retourne et la contemple longuement.) Bah! après tout elle est toujours la même chose, toutes les femmes se ressemblent; nous les voyons à travers les vieilles lunettes de la mère Maïa, j'allais dire Mayeux. -Donc allons-y de notre Boileau. Namur. Tiens c'est en Belgique. Mons, Namur, dix minutes, buffet. J'ai même eu à Namur une aventure ruisselante de croustillance d'épatance. (Il se perd dans ses souvenirs et sa songerie.) Pierrot fait la roue contre le long de la pièce. SCÈNE IV 8 HEURES PIERROT se réveille. Comme j'ai dormi! huit heures! Ah! pourvu que je ne me sois pas émancipé à mon insu, hein! me voyez vous sganarellisé par moi-même sans savoir! Malheureusement! brrr! le sang seul laverait..... (Il se retourne.) Elle dort, ce qu'elle doit être lasse, la pauvre! (Il saute du lit doucement, fait la roue sur le tapis en négligé de satin clair de lune très flottant, un croissant de velours noir en bandoulière, s'habille en un clin d'oe il, sort de la chambre. Revient avec un service pour le café au lait. Dispose le tout et met le café sur le réchaud pour attendre. Il se frotte les mains, se frappe sur l'épaule: Pierrot, mon vieux, nous nous sommes bien conduits. Il se met à sa table de travail, étale des papiers et s'y absorbe. un quart d'heure s'écoule. Colombinette fait mine de s'éveiller. Pierrot met sa plume d'oie à l'oreille, et apprête vite le café au lait de Colombinette. Au moment où elle ouvre les yeux, il le lui pose sur la tablette. PIERROT l'embrassant Bonjour, ma poupoule. (Cristi! elle est toute tiède.) COLOMBINETTE, se frottant les yeux. Mon Dieu, comme j'ai dormi, quelle heure est-il? PIERROT, Huit heures et demie, ma poupoule. COLOMBINETTE Est-ce possible? PIERROT, De la dernière exactitude, poulette, voici votre café au lait, prenez-le en faisant votre toilette du matin, je frapperai pour rentrer. COLOMBINETTE, Ah! Monsieur Pierrot! PIERROT, Encore! COLOMBINETTE, Non, mon bon Pierrot va, je suis tout de suite prête. Monologue COLOMBINETTE, seule. Je suis encore vierge! - Que vont dire mes amies? - (Elle vaque à sa toilette tout en prenant son café au lait.) Comme elles vont être jalouses. Elles sont mariées à des philistins, pour elles cette chose est venue lourdement, brutalement, aussitôt après le bal, sans qu'elles s'y fussent préparées, avant qu'elles aient pu se reconnaître elles ont été exécutées, elles ont reçu cela comme le dernier coup de masse de cette journée de fatigues. Moi, me voilà reposée: mise en ardeur par les étreintes de la nuit, avec toute une journée devant moi pour que mon imagination travaille et que mes nerfs s'affinent dans l'attente. Vraiment, ces artistes restent artistes en tout. Ah! l'art! comme dit mon bon Pierrot! je suis heureuse! comme mes amies vont être jalouses! -Ce café au lait est bien froid. Mais à quelle heure s'est-il levé lui? il a travaillé, il avait sa plume à l'oreille, voyons ce que c'est. (Elle s'approche de la table, et lit les papiers.) La mosaïque... incrustations monochromes... le christianisme devait régénérer cet art grandiose... etc.,etc., ça n'est pas amusant. Il faudrait que je lise tous ses livres. Oh! je vais l'aimer bien. (On entend toc, toc!) Entrez... PIERROT, imitant le chant de la poule qui vient de pondre. Bonjour Poupoupoupou - lette! LE FUMISTE Toute la journée elle se promit la nuit, savait gré à son mari. La nuit vint. Des baisers, puis peu à peu longue conversation intarissable dans laquelle il détailla tous ses projets d'avenir (ne parla pas d'enfants!) puis maintenant faisons dodo. Rien. La nuit suivante, tandis qu'elle était couchée, près du lit, à la lampe, travailla, prétextant un travail pressé, se levant parfois pour l'embrasser et lui faire des chatouilles, puis se rasseyait et travaillait, un travail sur la mosaïque, et ne se mit au lit que très tard, quand elle dormait. Le matin quand il s'éveillait, il l'embrassait avec un bonjour et se levait aussitôt, loi apportant son café, l'aidant à s'habiller, mettant des baisers là où elle voulait des épingles. Le lendemain elle prit froid et toussotta, il fit venir un médecin, grossit la chose, la soigna et se coucha tard prés d'elle avec mille précautions. Le lendemain idem, le rhume la tint une semaine, rien, rien. Dès lors ce fut tous les soirs la même chose. Il l'embrassait, la caressait, la traitait en enfant, puis ils s'endormaient. Elle n'osait rien dire, l'excitait vaguement. Un jour elle s'avança jusqu'à dire ingénument : «Quand j'aurai un bébé, ceci, cela, etc.»... il l'embrassa, la mangeant de baisers, l'appelant: trésor de petit coe ur, va. Elle attendait pour la nuit... rien. Elle se perdait en conjonctures: Ne pouvait-il pas? quoi donc? Elle n'osait en parler à ses amies, ne répondant pas à leurs allusions curieuses de vieilles filles ou de mariées mures et mères. Enfin, un matin, comme il allait l'embrasser, elle l'étreignit et fit avec une voix larmoyante. Ah tu ne m'aimes pas, Pierrot!... -Que dis-tu là? es-tu folle? et il la couvrit de baisers, arrangea une partie pour la journée - mais elle ne voulu pas y aller, prétextant un mal de tête. Deux mois se passèrent. Quel supplice! elle était toute changée, Elle en parla à sa mère. Lui, répondit par des échappatoires à ses insinuations. -Une semaine après. la mère envoya à son gendre son médecin qui s'informa. On ne lui avait jamais connu de maîtresses, Pierrot le mit à la porte : «Mêlez-vous de ce qui vous regarde.» -Alors le médecin: « Prenez garde que votre femme n'aille demander à un autre ce que vous lui refusez. » «-Qu'elle y aille! » La belle-mère le sut et en menaça encore son gendre. Il répondit en achetant deux revolvers, et en surveillant à toute heure sa femme et en lui retirant sa tendresse et ses baisers. Elle fut tout à fait malheureuse. -La mère et le médecin firent un procès en séparation, il se refusa á toutes les vérifications médicales, perdit son procès, mais... Il usa de sa dernière nuit de mari, l'éreinta d'amour comme un taureau, puis au matin, sifflotant, sifflotant comme si rien ne se fût passé, il fit ses malles et partit pour Le Caire, lui serrant la main, l'embrassant avec des larmes: je t'aimais bien; tu aurais été la plus heureuse des femmes, mais on ne m'a pas compris. Te voilà veuve irremariable. Et il partit léger et ricanant, dansant dans son compartiment à chaque station. Source: http://www.poesies.net