Le Sanglot De La Terre Par Jules Laforgue (1860-1887) TABLE DES MATIERES Devant la grande rosace en vitrail, à Notre-Dame de Paris Excuse mélancolique Noël sceptique Citerne tarie Veillée d'avril Trop tard (2ème version) Trop tard (1ère Version) Lassitude À un crâne qui n'avait plus sa mâchoire inférieure Une nuit qu’on entendait un chien perdu Justice Les après-midi d’automne L'impossible ANGOISSES L’angoisse sincère Sanglot perdu Intarissablement Nocturne Étonnement Curiosités déplacées A la mémoire d’une chatte naine que j’avais Hue, carcan! Sonnet pour éventail Pataugement Le sphinx Suis-je? Entêtement Fantaisie Farouches amours Crépuscule de dimanche d'été L'espace est infini!... VARIATIONS SUR LA MORT La première nuit Eclair de gouffre Stupeur Les boulevards Les têtes de morts Cauchemar Médiocrité Paroles d’un époux inconsolable Prière suprême Marche funèbre pour la mort de la terre Rêve (1ère version) Soir de carnaval RESIGNATIONS INFINIES Désolation Désolations Apothéose (En tout sens...) Le silence bleu Farce éphémère Enfer Recueillement du soir L'oubli A Saint-Cloud Rabâchages Crépuscule de juillet Noël résigné Épilogue Devant la grande rosace en vitrail, à Notre-Dame de Paris Cupio dissolvi et esse cum Christo. Oh! l'orgue solennel entonne L'Alleluia du dernier jour! La grande Rosace octogone Plus douloureusement rayonne D'adoration et d'amour. Avalanches de roses pâles, Et de lis tièdes de langueur, Déluge éternel de pétales, Encens, musiques triomphales, Prenez, broyez mon coeur, mon Coeur! Je suis le Parfum du martyre, L'Amour sans chair, sans but, l'ardeur! Je veux baigner mon Coeur de myrrhe, Je veux pleurer, saigner, sourire, Et puis me fondre de pudeur. Vêtus d'ineffable et d'extase, Diaphanes et fulgurants, Les Martyrs que l'Amour embrase, Au sein de gloires de topaze, Frêle, m'ont pris dans leurs torrents Gloire! Douleur! Douleur! Encore! Et devant les Tristes des cieux, Dont la chair blême s'évapore, Les Portes d'azur et d'aurore Volent sur leurs gonds furieux! Alléluia! Douceur! Faiblesse! Spasme universel sans retour! Fouettés d'ouragans d'allégresse, Se nouent et se dénouent sans cesse Les Soleils, défaillant d'amour! Et, seul, le grand Sanglot des choses Roule, lointain, répercuté À travers les apothéoses Des Sphères fraîchement écloses. Aux Échos de l'Éternité! Excuse mélancolique Je ne vous aime pas, non, je n'aime personne, L'Art, le Spleen, la Douleur sont mes seules amours; Puis, mon coeur est trop vieux pour fleurir comme aux jours Où vous eussiez été mon unique madone. Je ne vous aime pas, mais vous semblez si bonne. Je pourrais oublier dans vos yeux de velours, Et dégonfler mon coeur crevé de sanglots sourds Le front sur vos genoux, enfant frêle et mignonne. Oh! dites, voulez-vous? Je serais votre enfant. Vous sauriez endormir mes tristesses sans causes, Vous auriez des douceurs pour mes heures moroses, Et peut-être qu'à l'heure où viendrait le néant Baigner mon corps brisé de fraîcheur infinie, Je mourrais doucement, consolé de la vie. Octobre 1880. Noël sceptique Noël! Noël! j’entends les cloches dans la nuit... Et j'ai, sur ces feuillets sans foi, posé ma plume: Ô souvenirs, chantez! tout mon orgueil s'enfuit, Et je me sens repris de ma grande amertume. Ah! ces voix dans la nuit chantant Noël! Noël! M'apportent de la nef qui, là-bas, s'illumine, Un si tendre, un si doux reproche maternel Que mon coeur trop gonflé crève dans ma poitrine... Et j'écoute longtemps les cloches, dans la nuit... Je suis le paria de la famille humaine, À qui le vent apporte en son sale réduit La poignante rumeur d'une fête lointaine. Citerne tarie. Lâche j'ai vu partir l'Art ma dernière idole, Le Beau ne m'étreint plus d'un immortel transport, Je sens que j'ai perdu, car avec l'Art s'envole Cette extase où parfois le vieux désir s'endort. Trente siècles d'ennui pèsent sur mon épaule Et concentrent en moi leurs sanglots, leurs remords, Nos mains ont désappris le travail qui console. Pas un jour où, poltron, je ne songe à la mort, Sourd à l'illusion qui tient les multitudes, Je me traîne énervé d'immenses lassitudes, Tout est fini pour moi, je n'espère plus rien. Tu bats toujours pourtant, coeur pourri, misérable! Ah! si j'étais au moins, comme autrefois, capable De ces larmes d'enfant qui nous font tant de bien! 16 novembre. Veillée d'avril Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort. Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves, Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves Je tords mon coeur pour qu'il s'égoutte en rimes d'or. Et voilà qu'à songer, me revient un accord, Un air bête d'antan, et sans bruit tu te lèves Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves Où j'étais simple et pur, et doux, croyant encor. Et j'ai posé ma plume. Et je fouille ma vie D'innocence et d'amour pour jamais défleurie, Et je reste longtemps, sur ma page accoudé, Perdu dans le pourquoi des choses de la terre, Écoutant vaguement dans la nuit solitaire Le roulement impur d'un vieux fiacre attardé. Trop tard ( Deuxieme Version) Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore, Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos, bruits de pas, longs murs blancs, Où la lune le soir découpait des ogives, Où les jours s'écoulaient monotones et lents. Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie, Ayant aux vanités dit un suprême adieu, Chaste et le front rasé, j'aurais passé ma vie, Mort au monde, les yeux au ciel, îvre de Dieu! J'aurais peint d'une main tremblante ces figures Dont l'oeil pur n'a jamais réfléchi que les cieux! Au vélin des missels fleuris d'enluminures, Et mon âme eut été pure comme leurs yeux. J'aurais brodé la nef de quelque cathédrale, Ses chapelles d'ivoire et ses roses à jour. J'aurais donné mon âme à sa flèche finale Qu'elle criât vers Dieu tous mes sanglots d'amour! J'aurais percé ses murs pavoisés d'oriflammes, De ces vitraux d'azur peuplés d'anges ravis Qui semblent dans l'encens et les cantiques d'âmes Des portails lumineux s'ouvrant au paradis. J'aurais aux angélus si doux du crépuscule Senti fondre mon coeur vaguement consolé, J'aurais poussé la nuit du fond de ma cellule Vers les étoiles d'or un sanglot d'exilé. J'aurais constellé d'or de rubis et d'opales La châsse où la Madone en habits précieux Joignant avec ferveur ses mains fines et pâles Si douloureusement lève au ciel ses yeux bleus. Trop tard (1ère Version) Ah que n'ai je vécu dans ces temps d'innocence, Lendemain de l'An mil, où l'on croyait encore! Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence Ses anges délicats souriants sur fond d'or. Ô cloîtres d'autrefois! Jardins d'âmes pensives, Corridors pleins d'échos, bruits de pas, longs murs blancs, Où la lune le soir découpait des ogives, Où les jours s'écoulaient monotones et lents. Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie, Ayant aux vanités dit un suprême adieu, Chaste et le front rasé, j'aurais passé ma vie Mort à la chair et mort au monde, tout à Dieu! J'aurais peint d'une main tremblante ces figures Dont l'oeil pur n'a jamais réfléchi que les cieux! Au vélin des missels fleuris d'enluminures, Et mon âme eut été pure comme leurs yeux. J'aurais brodé la nef de quelque cathédrale, Ses chapelles d'ivoire et ses roses à jour. J'aurais donné mon âme à sa flèche finale, Qu'elle criât vers Dieu tous mes sanglots d'amour! J'aurais percé ses murs pavoisés d'oriflammes, De ces vitraux d'azur peuplés d'anges ravis Qui semblent dans l'encens et les cantiques d'âmes Des portails lumineux s'ouvrant au paradis! J'aurais constellé d'or de rubis et d'opales La châsse où la Madone en habits précieux Tenant un lis d'argent dans ses fines mains pâles, Si douloureusement lève ses regards bleus! J'aurais aux angélus si doux du crépuscule Senti fondre mon coeur vaguement consolé J'aurais poussé le soir du fond de ma cellule Vers les étoiles d'or un sanglot d'exilé! Et consumant mes nuits en d'austères pensées Près d'un crâne terreux riant sur mon cercueil, Frappant mon front brûlant sur les dalles glacées, Sous les clous de la haire écrasant mon orgueil, Jeûnant et méditant dans ma foi solitaire, J'aurais, brisant mon âme aux élans du saint lieu, Et, macérant la chair qui l'attache á la terre, Avancé chaque jour sa délivrance en Dieu. Alors, alors, un soir dans le vaste silence De ma cellule étroite, á genoux, muet, seul, Sentant, morte á mon corps, que mon âme s'élance Et veut monter, laissant sa dépouille au linceul, Entendant éclater les orgues d'allégresse, Et voyant s'enfoncer autour de moi le mur, Et les anges de feu d'où la foule se presse, Gravir vers l'Eternel les escaliers d'azur Et des anges plus doux que des communiantes Et moi faisant tourner au seuil du firmament Sur leurs gonds de clarté les portes flamboyantes, J'aurai pris mon essor, ivre! - éternellement - Trop tard, trop tard. Ah oui! croire á l'heure suprême Que l'on entre au torrent des extases sans fin, C'eût été tout pour moi! - le bonheur, l'amour même... Pourquoi m'as-tu fait naître dans ce siècle, ô Destin Certes ce siècle est grand quand on songe á la bête De l'âge du silex, cela confond parfois De voir ce qu'elle a fait de sa pauvre planète Contre tout, en domptant une à une les Lois. Le télescope au loin fouille les Nébuleuses, Le microscope atteint l'infiniment petit, Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses, Unit deux continents dans l'éclair de l'esprit; Des peuples de démons qui vivent dans la terre, En extraient le granit, la houille et les métaux, Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux; Les ballons vont rêver aux solitudes bleues, Un moteur met en branle une usine d'enfer, Les trains et les vapeurs hurlent mangeant les lieues, On perce des tunnels dans les monts, sous la mer. Nous avons les parfums, les tissus, l'eau-de-vie, Les fusils compliqués, les obusiers ventrus, Les livres, l'art, le gaz, et la photographie, Nous sommes libres, fiers, nous vivons mieux et plus. Le labarum divin qui brille sur les âmes Au-dessus des cités tend vainement les bras, L'orgueil des temps nouveaux a chassé ses fantômes Et ceux qui croient encor doutent parfois tout bas. Et pourtant nous pleurons! Nous pleurons et la Terre Meurt de se voir seule ainsi par l'lnfini, Et renonçant á tout depuis qu'elle est sans Père Hurle éternellement lamasabacktani! Ah! l'homme n'a qu'un jour! Que lui font la science La santé, le bien-être et les arts superflus, Si l'au-delà suprême est clos á l'espérance? Qu'a-t-il besoin de vivre, hélas! s'il ne croit plus? Ne valait-il pas mieux lui laisser l'esclavage, La terreur, l'ignorance, et la peste et la faim Sous le ciel bas et lourd du sombre Moyen-Age Avec l'espoir dernier de l'aurore sans fin! Ah! Qu'est-ce que la vie et ses douleurs sacrées Quand on est sûr d'entrer après ce mauvais jour Dans la grande douceur où, toujours altérées, Les âmes se fondront de douleur et d'amour! Lassitude Ô ma dernière idole, immuable Justice, Je me disais qu'un jour viendrait, quoique lointain, Où ta voix citerait à tes pieds le Destin, Où, calme, s'étendant, ta main réparatrice Du linceul du Néant déroulerait les plis, Réveillerait les Bons de leur paix solennelle, Et les faisant asseoir dans la Fête éternelle, Vengerait le sanglot des temps ensevelis, Car j'étais dans l'Éden, l'arbre de la Science Ne m'avait pas encor tenté, j'avais la foi, Et ce trésor d'amour, il était tout pour moi, Ma force, mon recours, mon but, mon espérance. Maintenant que j'ai pris du vieux fruit défendu, Maintenant que je vis dans cette idée amère Que mon rêve divin n'était qu'une chimère, Si mont front est plus fier, mon coeur a tout perdu! Que me fait désormais ce monde de misère! Je pleurerai sur lui, mais lutter, à quoi bon? S'il doit en une cendre inutile et sans nom S'éparpiller un jour dans la nature entière. S'il n'est pas d'au-delà! si tout est accompli, Quand la forme est rendue à la grande Ouvrière, Si Tout ne va qu'à faire une même poussière Que le Destin balaie aux hasards de l'oubli! La Justice est un mot! l'Idéal est un leurre! À quoi bon l'existence? - À quoi bon le Progrès? S'il n'est plus que des lois, s'il faut que pour jamais, Sans raison, sans témoin, pêle-mêle tout meure? Si sourd à tout espoir, et pour l'éternité, L'Univers n'est enfin que le torrent des choses S'entretenant toujours par leurs métamorphoses Sous le stupide fouet de la nécessité! Et j'erre à travers tout, sans but et sans envie, Fouillant tous les plaisirs, ne pouvant rien aimer, N'ayant pas même un dieu tyran à blasphémer, Avant d'avoir vécu dégoûté de la vie. 20 mai 1880 À un crâne qui n'avait plus sa mâchoire inférieure Mon frère! - où vivais-tu? dans quel siècle? Comment? Que vécut le cerveau qui fut dans cette boîte? L'infini? la folie? ou la pensée étroite Qui fait qu'on passe et meurt sans nul étonnement? Chacun presque, c'est vrai, suit tout fatalement, Sans rêver au-delà du cercle qu'il exploite. L'ornière de l'instinct si connue et si droite, Tu la suivis aussi, - jusqu'au dernier moment. Ah! ce moment est tout! C'est l'heure solennelle Où, dans un bond suprême et hagard, tu partis Les yeux grand éblouis des lointains paradis! Oh! ta vie est bien peu, va! si noire fut-elle! Frère, tu crus monter dans la Fête éternelle, Et qui peut réveiller tes atomes trahis? Une nuit qu'on entendait un chien perdu J'entendrai donc toujours là-bas cet aboiement! Un chien maigre perdu par des landes sans borne Vers les nuages fous galopant au ciel morne Dans l'averse et la nuit ulule longuement. Ah! Nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire! Dormez, chantez, aimez, ô vivants sans mémoire; Mais votre tour viendra; l'oubli, la fosse noire. Avez-vous entendu? - Oh! ce cri déchirant! C'est le sifflet aigu, désolé, solitaire D'un train noir de damnés pèlerins du mystère Dans la nuit lamentable à jamais s'engouffrant, Ah! Nul ne veut, pleurer les douleurs de l'Histoire? Dormez, chantez, aimez, ô vivants sans mémoire, Mais votre tour viendra: l'oubli, la fosse noire. Oh! le refrain poignant que j'entends dans la nuit: C'est un bal, fleurs, cristaux, toilettes et lumières. - Le vent rit dans les pins qui fourniront des bières À ces couples fardés qui sautent aujourd'hui. Nul n'a voulu pleurer les douleurs de l'Histoire! Dans cent ans, vous serez tous en la fosse noire, Loin des refrains de bal des vivants sans mémoire. Justice De profundis clamavi ad te... Depuis qu'au vent du doute et des dogmes contraires S'est envolé l'essaim de mes douces chimères Me laissant seul sans but, sans espoir, sans appui, Tout le jour, par la ville, incessante cohue, Curée aux vanités où la foule se rue, J'erre, lassé de tout, le coeur mangé d'ennui. Et quand tombe le soir, quand aux loins les toits fument, Qu'une à une en tremblant les étoiles s'allument Là-haut, dans l'infini que nul oeil n'a sondé, J'ouvre aux cieux ma fenêtre, et, devant ces abîmes, Prise invinciblement de tristesses sublimes, Mon âme se recueille et je songe accoudé. Je songe aux jours bénis où je croyais encore, Où j'allais, confiant dans ce Dieu qu'on adore, Ivre des grands espoirs qui ne reviendront plus, Puis au moment fatal, où sans foi, sans doctrines, Je me retrouvai seul pleurant sur mes ruines, Maudissant les écrits d'enfer que j'avais lus. Je songe à ce que fait l'impassible ouvrière, De ces morts bienheureux dont à l'heure dernière Le front s'illumina de lointains paradis, À tout ce qu'elle a fait des siècle d'espérances, D'iniquités sans nombre et d'obscures souffrances, Dans le gouffre des temps pêle-mêle engloutis. Ô pauvre Humanité, pourquoi donc es-tu née? Qui jouit de tes pleurs? Quelle est ta destinée? Faudra-t-il s'en aller sans connaître le mot? Mais les cieux restent sourds, La Mère universelle Est toute à son labeur et la plainte immortelle À ses flancs en travail n'arrache pas d'écho! Et toujours cependant monte dans la nuit noire Le concert désolé des appels de l'Histoire Le juste meurt vaincu, le crime est impuni Et martyr ou bourreau, formidable mystère, Chacun fait ici-bas une même poussière, Que le Destin balaie aux hasards de l'oubli! C'est l'éternel sanglot, c'est l'éternel cantique, C'était celui que Job sur le fumier biblique, Grattant sa chair pourrie avec un vil tesson, Jetait au Dieu jaloux, au maître du tonnerre Qui flagellait son droit du vent de sa colère, C'est l'éternel sanglot et rien ne lui répond, Seul Dieu, dans mon désert, auquel je croie encore Ô justice, vers toi tout mon espoir s'essore, N'es-tu que dans nos coeurs et pour les torturer? Réponds-moi, car tu tiens, tu tiens encor ma vie, Justice montre-toi car si tu m'es ravie, Dans le calme néant je n'ai plus qu'à rentrer, Tu te tais, tu te tais. Et toujours le temps passe Et tout sombre à son tour et pour jamais s'efface, Aux flots de l'éternel et vaste écoulement, L'Univers continue et toujours cette terre Aux déserts du silence, épave solitaire, Avec ses exilés roule stupidement. Alors, elle est sans but cette amère odyssée? Et quand muet tombeau, cette terre glacée S'enfoncera déserte au vide illimité, Tout sera dit pour elle et dans la nuit suprême Il ne restera rien, ni témoin, ni nom même, De ce labeur divin qui fut l'humanité? Et tout n'est plus, torrent universel des choses S'entretenant sans fin dans leurs métamorphoses Que le déroulement de la nécessité, L'homme entre deux néants qu'un instant de misère Et le globe orgueilleux qu'un atome éphémère Dans le flux éternel au hasard emporté! Et cela seul nous reste, ô splendeurs étoilées, Le blasphème et l'injure aux heures affolées Et le mépris de tout aux heures de raison. Et j'étouffe un cri sourd de rage et d'impuissance Et je pleure devant la grande indifférence Le coeur crevé soudain d'un immense abandon, 29 mars 1880. Les après-midi d'automne Oh! les après-midi solitaires d'automne! II neige à tout jamais. On tousse. On n'a personne. Un piano voisin joue un air monotone; Et, songeant au passé béni, triste, on tisonne. Comme la vie est triste! Et triste aussi mon sort. Seul, sans amour, sans gloire! et la peur de la mort! Et la peur de la vie, aussi! Suis-je assez fort? Je voudrais être enfant, avoir ma mère encor. Oui, celle dont on est le pauvre aimé, l'idole, Celle qui, toujours prête, ici-bas nous console!... Maman! Maman! oh! comme à présent, loin de tous, Je mettrais follement mon front dans ses genoux, Et je resterais là, sans dire une parole, À pleurer jusqu'au soir, tant ce serait trop doux. L'impossible Je puis mourir ce soir! Averses, vents, soleil Distribueront partout mon coeur, mes nerfs, mes moelles. Tout sera dit pour moi! Ni rêve, ni réveil. Je n'aurai pas été là-bas, dans les étoiles! En tous sens, je le sais, sur ces mondes lointains, Pèlerins comme nous des pâles solitudes, Dans la douceur des nuits tendant vers nous les mains, Des Humanités soeurs rêvent par multitudes! Oui! des frères partout! (Je le sais, je le sais!) Ils sont seuls comme nous. - Palpitants de tristesse, La nuit, ils nous font signe! Ah! n'irons-nous jamais? On se consolerait dans la grande détresse! Les astres, c'est certain, un jour s'aborderont! Peut-être alors luira l'Aurore universelle Que nous chantent ces gueux qui vont, l'Idée au front! Ce sera contre Dieu la clameur fraternelle! Hélas! avant ces temps, averses, vents, soleil Auront au loin perdu mon coeur, mes nerfs, mes moelles, Tout se fera sans moi! Ni rêve, ni réveil! Je n'aurai pas été dans les douces étoiles! ANGOISSES L'angoisse sincère Tout est seul? Nul ne songe au sein des nuits profondes? Seul! et l'on ne peut pas, à travers l'infini, Vers l'éternel témoin de l'angoisse des mondes Hurler l'universel Lamasabacktani! Ce cri nous foudroierait en montant aux étoiles, Mais tu nous entendrais, Coeur de l'immensité, Où que tu sois, malgré l'azur dont tu te voiles, Et tu tressaillirais dans ton éternité! Car tu es! Car tu es! tout nous dit le contraire, Tout dit que l'homme est seul comme un lutteur maudit, Mais si tu n'étais pas! Espace, Temps, Cieux, Terre, Tout serait le chaos! - Et cela me suffit. Tu ne peux pas ne pas être, Témoin des choses! Oh! Libre ou non, tu es, tu rêves quelque part, Et ce tout éphémère en ses métamorphoses Sent palpiter un Coeur et veiller un Regard! Oh non! Depuis les Temps les vastes Solitudes Pullulent de soleils qui meurent tour à tour, Et les Humanités sombrent par multitudes, Et rien ne se souvient! Tout est aveugle et sourd! Ò frères inconnus! Passé fosse éternelle! Tant de sanglots perdus vers le Beau, vers le Bien, Tant d'atomes divins que chaque astre recèle, Sans orgueil, sans remords! et nul n'en sachant rien! Oh! la Sainte Justice, - abandon formidable! - Ne siège qu'en nos coeurs! Mais qu'il ne soit pas Lui! L'impassible Témoin, l'Unique, l'lmmuable! Le Songeur, pour qui c'est à jamais aujourd'hui! La Terre va pourtant, et toujours se referme Sur de nouveaux enfants rendus au grand sommeil, Et toujours, quand du blé sourd en elle le germe, Ouvre ses vieux sillons aux baisers du Soleil! Et calme, comme aux temps d'innocente jeunesse Où l'homme encor, là-haut ne levait pas les yeux, Chaque soir sur nos fronts se déroule la Messe Solennelle, la Fête éternelle des Cieux! Non! qu'il n'y ait Personne et que tout continue! Stupidement serein! depuis l'Éternité! Mais Tout n'est plus alors qu'un enfer sans issue! Pourquoi donc quelque chose a-t-il jamais été? Que Tout se sache seul, alors! que Tout se tue! Qu'un Souffle de Terreur venu du fond des Temps Balayant les déserts d'azur de l'Étendue Bouscule devant lui les soleils haletants. Que tout s'effondre enfin dans la grande débâcle! Qu'on entende passer le dernier râlement! Plus d'heures, plus d'écho, ni témoin, ni spectacle, Et que ce soit la Nuit, irrévocablement! Car si nul ne voit tout, à quoi bon l'Existence, Et la Pensée? l'Amour? et la Réalité? Pourquoi la Vie, et non l'universel Silence Emplissant à jamais le Vide illimité. Et rien! ne pas savoir! devant le Temps qui passe! Et les mondes errants, pour demander le Mot, En troupeaux affolés exploreraient l'Espace, Que l'azur toujours bleu resterait sans écho! Mais non! S'II n'était pas, ce serait trop sublime! Tout est si calme! Il est, pauvre fou que je suis! Quelqu'un sait! quelqu'un voit! et du fond de l'abîme Il doit prendre en pitié l'angoisse de mes nuits. Nuit du 4 juin. Sanglot perdu Les étoiles d'or rêvaient éternelles; Seul, sous leurs regards, songeant, loin de tous, Devant leur douceur tombant à genoux, Moi je sanglotais longuement vers elles. « Ah! pourquoi, parlez, étoiles cruelles! La Terre et son sort? Nous sommes jaloux! N'a-t-elle pas droit aussi bien que vous À sa part d'amour des lois maternelles? « Quelqu'un veille-t-il, aux nuits solennelles? Qu'on parle! Est-ce oubli, hasard ou courroux? Pourquoi notre sort? C'est à rendre fous! »... - Les étoiles d'or rêvaient éternelles... 10 novembre. Intarissablement Dire qu'on fond des cieux n'habite nul Songeur, Dire que par l'espace où sans fin l'or ruisselle, De chaque atome monte une voix solennelle Cherchant dans l'azur noir à réveiller un coeur! Dire qu'on ne sait rien! et que tout hurle en choeur. Et que pourtant, malgré l'angoisse universelle, Le Temps qui va roulant les siècles pêle-mêle, Sans mémoire, éternel et grave travailleur, Charriant sans retour engloutis dans ses ondes Les cendres des martyrs, les cités et les mondes, Le Temps, universel et calme écoulement, Le Temps qui ne connaît ni son but, ni sa source, Mais rencontre toujours des soleils dans sa course, Tombe de l'urne bleue intarissablement! 12 novembre. Nocturne Je songe au vieux Soleil un jour agonisant, Je halète, j'ai peur, pressant du doigt ma tempe, En face, pourtant trois jeunes filles, causant, Brodent à la clarté paisible de la lampe. Novembre 1880. Étonnement Depuis l'Éternité j'étais dans le Silence, Inconsciente nuit du possible, Océan Que féconde l'Instinct et d'où l'Être s'élance, Depuis l'Éternité j'étais dans le néant. Soudain je nais. - Pourquoi? - Rien ne répond. - Où suis-je? Autour de moi, partout, illimité, le bleu! Partout des soleils pris d'un solennel vertige Enchevêtrent, muets, leurs grands orbes de feu. Dans leur rayonnement en aurores fécondes Flottent des tourbillons de blocs peuplés ou nus, Oasis de misère ou cadavres de mondes, S'enfonçant à leur suite aux déserts inconnus! Et je suis sur l'un d'eux. Et devant ces mystères Je reste là, stupide, interrogeant tout bas, Tandis qu'autour de moi la foule de mes frères Va, pleure, espère, et meurt! Mais ne s'étonne pas! Mais moi je veux savoir! Parlez! Pourquoi ces choses? Où chercher le Témoin de tout? Car l'Univers Garde un coeur, quelque part, en ses métamorphoses! Mais nous n'avons qu'un coin des immenses déserts! Un coin, et tout là-bas déroulement d'Espaces À l'infini, peuplés de frères plus heureux! Qui ne retrouveront pas même, un jour, nos traces Quand ils voyageront à leur tour par ces lieux! Et j'interroge encor! fou d'angoisse et de doute! car il est une énigme au moins! j'attends! j'attends! Rien! J'écoute tomber les heures goutte à goutte... Mais je puis mourir moi! Nul n'attendrit le Temps! Mourir! n'être plus rien. Entrer dans le Silence! Avoir jugé les Cieux! et s'en aller sans bruit, À jamais, sans savoir! Tout est donc en démence! Mais qui donc a tiré l'Univers de la Nuit! Et rien! ne pouvoir rien! Ô rage! et qui m'assure Que je ne serai pas, dès demain, étendu, Cousu dans un drap propre, en proie à la Nature, Au fond d'un trou creusé sur ce globe perdu? Non! Je veux être heureux! Je n'ai que cette vie! J'irai vivre, là-bas, seul, dans quelque forêt D'Afrique, brute épaisse, et la chair assouvie, J'oublierai le cerveau que les siècles m'ont fait, 16 novembre. Curiosités déplacées. Oui moi, je veux savoir! Parlez! pourquoi ces choses? Où chercher le Témoin de tout? Car l'univers Garde un coeur quelque part en ses métamorphoses! - Mais nous n'avons qu'un coin des immenses désert! Un coin! et tout là-bas déroulement d'espaces A l'infini! Peuples de frères plus heureux! Qui ne retrouveront pas même, un jour, nos traces Quand ils voyageront à leur tour pas ces lieux! Et j'interroge encor, fou d'angoisse et de doute! Car il est une Énigme au moins! j'attends! j'attends! Rien! J'écoute tomber les heures goutte à goutte. -Mais je puis mourir! Moi! Nul n'attendrit le temps! Mourir! n'être plus rien! rentrer dans le silence! Avoir jugé les Cieux et s'en aller sans bruit! Pour jamais! sans savoir! tout est donc en démence! -Mais qui donc a tiré l'Univers de la nuit? A La mémoire d'une chatte naine que j'avais. Ô mon beau chat frileux, quand l'automne morose Faisait glapir plus fort les mômes dans les cours, Combien passâmes-nous de ces spleeniques jours À rêver face à face en ma chambre bien close. Lissant ton poil soyeux de ta langue âpre et rose Trop grave pour les jeux d'autrefois et les tours, Lentement tu venais de ton pas de velours Devant moi t'allonger en quelque noble pose. Et je songeais, perdu dans tes prunelles d'or - Il ne soupçonne rien, non, du globe stupide Qui l'emporte avec moi tout au travers du Vide, Rien des Astres lointains, des Dieux ni de la Mort? Pourtant!... quels yeux profonds!... parfois... il m'intimide Saurait-il donc le mot? - Non, c'est le Sphinx encor. Hue, Carcan! J'errais par la banlieue en fête, un soir d'été. Et, triste d'avoir vu cette femelle enceinte Glapissant aux quinquets devant sa toile peinte, Prés des chevaux de bois je m'étais arrêté. Aux refrains automnals d'un vieil orgue éreinté, Une rosse fourbue à la prunelle éteinte Faisait tourner le tout, résignée et sans plainte; Et je songeai, voilà pourtant l'Humanité, Elle aussi, folle aveugle, elle trotte sans trêve; Vers quel but? Sous quel maître? elle ne le sait trop, Car le fouet du désir ne veut pas qu'elle y rêve! Trimer pour l'lnconnu (l'incertain!) est son lot, Un jour, plus bonne à rien, il faudra qu'elle crève Sans avoir vu son Dieu, sans emporter le Mot. Sonnet pour éventail Stupeur! Derrière moi, sans que j'aie existé, Semant par l'infini les sphères vagabondes En les renouvelant de leurs cendres fécondes, A coulé lentement toute une éternité. Jamais! Puis me voilà dans la nuit rejeté. Tout est fini pour moi, cependant que les mondes, L'autre éternité, vont continuer leurs rondes, Aussi calmes qu'aux temps où je n'ai pas été. Juste le temps de voir que tout est mal sur terre, Que c'est en vain qu'on cherche un coeur à l'univers, Qu'il faut se résigner à l'immense mystère, Et que, sanglot perdu, lueur aux cieux déserts, Pli qui fronce un instant sur l'infini des mers, L'homme entre deux néants n'est qu'un jour de misère. Pataugement Belle Philis on désespère. Vouloir, toujours vouloir! Ah! gouffre insatiable, N'as-tu donc pas assez englouti d'univers? Ne soupçonnes-tu pas à quel néant tu sers? N'entends-tu pas, sans trêve, en la nuit lamentable, Les Astres te chanter plus nombreux que le sable La désillusion en sublimes concerts? Nous t'avons dépouillé pourtant vieil artifice! Nous, les martyrs maudits à l'oubli destinés, On nous veut jusqu'au bout pour que Dieu s'accomplisse; Mais nous ne croyons plus au jour de la Justice, Va, laisse-nous dormir; nous sommes résignés. -Ah! tu chantes toujours nos coeurs obstinés! Tout espère ici-bas. Le phtisique au teint jaune Que l'art a condamné, qui se traîne à pas lents Par les sentiers déserts où le gazon frissonne, De son râle poussif confie au vent d'automne Qu'il veut aimer et vivre et revoir le printemps. Par les soirs pluvieux, la pauvre fille-mère Qui vient tenter la Seine immense fossoyeur, Devant ce noir mouvant où tremble un réverbère, Se roidissant encor, retourne à sa misère Cramponnée à l'espoir d'un avenir meilleur. Le gueux damné cent fois, et dont l'heure est venue Entend un son de cloche apporté par le vent, Les cierges, l'or, l'encens et l'orgue triomphant... Il sait, il revoit tout; et sa tête chenue S'incline, se sentant fondre une larme inconnue Il se repose en Dieu comme un petit enfant. C'est vrai, l'Histoire même, après tant de calvaires, Tant de siècles passés au désert, à gémir, Tant de labeurs perdus sans même un souvenir, Tant d'expiations et de nuits séculaires Trouve encor des rêveurs éblouis de chimères Pour lui montrer là-bas l'Éden de l'avenir! Douter, désespérer! Mais depuis que les hommes Sur ce globe perdu pullulent au Soleil, Du jour où quelqu'un sut ce qu'est le grand Sommeil Et pesa dans sa main la cendre que nous sommes, L'homme désespérant des célestes royaumes Cria que tout sombrait au néant sans réveil! Pourtant il va toujours, frêle oedipe des choses, Fou d'angoisse devant l'inconnu de son sort; Et s'il fixe toujours le Sphinx aux lèvres closes Au lieu de lui crier qu'il ne sait rien des Causes Et d'attendre à ses pieds le baiser de la Mort C'est qu'il croit à l'Énigme et qu'il espère encore! Et Bouddha méditant sous le figuier mystique, Jésus criant vers Dieu son sublime abandon, Lucrèce désolé, Brutus calme et stoïque, Hegel, Léopardi, Marc Aurèle, Caton Tous les sages de l'Inde et tous ceux du Portique Crurent-ils en mourant que tout était dit? - Non. Aujourd'hui qu'affolé d'universelle enquête, L'homme, sans voir la croix qui lui tend ses deux bras, Fixe ses dieux muets, leur dit: Vous n'êtes pas! Et se brisant le coeur, et du ciel, sa conquête, Balayant cet Olympe oeuvre éclos en sa tête, Compte les soleils pris dans l'arc de son compas; Aujourd'hui que d'un monde où souffla trop le Doute Tout espoir de justice et d'amour est banni, Que l'Être se voit seul, et qu'au lieu de la voûte D'où Dieu veillait sur lui, Père auguste et béni, Il n'aperçoit partout, sans échos et sans route, Que les steppes d'azur d'un silence infini; Aujourd'hui que le dogme absolu, fataliste, Sur ce globe trop vieux marche à pas de géant, Qu'on songe à tous ceux-là que le gouffre béant Fascine, dont les coeurs n'ont plus rien qui résiste, Et qui, berçant leur rage au Sanglot du Psalmiste, Vont à travers la vie altérés de néant. Et dans mille ans d'ici, quel en sera le nombre? L'Homme alors jusqu'au fond de tout aura creusé, Désertant les cités, sans désir, muet, sombre, Les mains sur les genoux, il contemplera l'Ombre Manger très lentement le soleil épuisé. Eh bien! plus tard encor, au jour suprême, Quand ce même soleil autrefois jeune et beau, Trouant l'épaisse nuit d'un oeil sanglant et blême En fumant vers les cieux conduira son troupeau; Alors que grelottant, formidable, la Terre Au lieu des tapis d'or que lui faisaient les blés Ne montrant tour à tour que steppes désolés Que vaste plaine blanche et qu'Océan polaire, Sentira tout à coup dans la nuit solitaire Les suprêmes frissons secouer ses reins gelés, Ô toi, qui que tu sois, frère, Unique Science, Squelette au cerveau fou qu'aura choisi le Sort Pour être le Dernier, seul, dans le grand silence, Pour voir que c'était vrai, qu'il n'est plus d'espérance, Que nul n'apparaissant, tout continuant encor, La terre, sans témoin, va sombrer dans la mort, Certes, tu n'auras plus mes antiques chimères, Dans les yeux de Maïa tu n'auras que trop lu, Et résigné d'avance à ses lois nécessaires, Tu noteras en paix, l'âme ivre d'absolu, Le refroidissement de ce bloc vermoulu.- Mais au dernier moment! avant que tout expire! Te rappelant l'Amour, la Justice et le Beau, La vieille humanité, ses labeurs, son martyre, Cakya, Jésus, Rembrandt, Beethoven et Shakespeare; Et te disant tout bas que ce dernier sanglot Dans une heure, avec toi, va mourir sans écho; Le coeur crevé soudain des douleurs de l'Histoire, Devant la nuit de tout, seul, sublime, interdit, Oubliant la raison, non! tu ne pourras croire Que tout s'en aille ainsi, sans témoin, sans mémoire; Et qu'il n'y ait personne! et que tout sera dit! Non! et tu t'attendras á voir dans une aurore Des signes flamboyants apparaître soudain. Tu mourras, mais l'espoir, l'espoir, le vieil instinct Jusqu'au suprême instant aura fait battre encore Ton coeur, le dernier coeur de ce globe divin! Ah!moi-même, devant la mort de la pensée Avec la chair sans nom au hasard dispersée, Devant l'Humanité hurlant vers le ciel noir, Et donnant tout son sang pour ce vain mot: Devoir, Et menant á la Nuit sa fatale Odyssée, Que de fois j'ai pensé: Désespoir, désespoir! Je mentais á mon coeur! - orgueilleux ver de terre Qui, n'ayant que mon jour, jugeais l'Éternité! Non, non!je ne sais rien. Je me trouve jeté Ici-bas, je ne vois qu'ignorance et misère, Et ne veux rien savoir, rien, sinon que j'espère, Et me repose en Dieu, Loi, Justice et Bonté! Et d'ailleurs, si j'étais, sous des flots d'évidence, Convaincu sans retour, et sans nulle espérance, Que j'ai l'inexorable et morne Vérité, Que tout n'a pas de but, vaste inutilité, Chaos à jamais sourds, sans raison d'existence, Si je n'espérais plus, je me ferais sauter! Mais non. - Puis; c'est en vain que nous sondons ces choses. Sous la loi de l'Espoir, aux incessants retours, Depuis l'éternité les cieux suivent leurs cours, Implorons le Néant, vautrons-nous dans les roses, La Loi plane, la Vie espérera toujours! Pourtant! Pourtant! angoisse et fureur impuissante! Si c'était vrai! si tout ce que l'espoir enfante N'a pas de destinée! oh!quelle invention Que cet enfer sans but et ses fous dans l'attente L'entretenant toujours pour une illusion! Car rien n'arrachera tes racines profondes, Vieil arbre du Désir aux vivaces rameaux, Germe unique du Mal, bégaiement des berceaux Et râle inassouvi des sphères moribondes! Sans toi, sans toi pourtant, les Cieux, au lieu de mondes, Depuis l'éternité rouleraient des tombeaux! Es-tu l'écho lointain, la voix forte et confuse Des Justices siégeant au-delà du trépas? Ah! plutôt, tout le dit, tu dois être la ruse Par qui l'lnconscient à jamais nous abuse, Et nous fait malgré nous travailler ici-bas A l'oeuvre de mystère où nous ne serons pas! Mais nous ne savons rien. Notre globe sublime Sur la foi de l'espoir entassant dans l'abîme Des siècles de labeurs pour ses Dieux incertains A son tour rentrera dans la cendre anonyme, Sans emporter le mot de ses âpres destins, Oublié par les cieux éternels et sereins. Pour ton Fils, ô Nature, ó marâtre qu'on aime, Va, prends-nous, sans remords. Mais pourquoi t'a-t-il plu Que nous doutions aussi de ce leurre suprême? Ah! dupes jusqu'au bout, c'était le bonheur même, Tu pouvais nous duper d'un espoir absolu, Ô Mystère! Pourquoi ne l'as-tu pas voulu? PRIÈRE Ah! s'il est quelque part dans les Déserts du Vide Un témoin qui, muet, à nos douleurs préside, Que fait-il? M'entend-il? Que pense-t-il de moi? Et si tout est bien seul, et sans but, sans la Loi, Pourquoi cet univers éternel et stupide Et non l'universel néant? Pourquoi? Pourquoi? L'espérance ( Deuxieme Version) Belle Philis on désespère. L'Espoir! toujours l'espoir! Ah! gouffre insatiable, N'as-tu donc pas assez englouti d'univers? Ne soupçonnes-tu pas à quel néant tu sers? N'entends-tu pas, sans trêve, en la nuit lamentable, Les astres te hurler plus nombreux que le sable Leur désillusion en sinistres concerts? Rien n'arrachera donc tes racines profondes, Vieil arbre de l'Initinct aux vivaces rameaux? Gerbe unique du Mal, bégaiement des berceaux Et râle inassouvi des sphères moribondes, D'où viens-tu? toi, sans qui, les cieux au lieu de mondes Depuis l'Éternité rouleraient des tombeaux! Tout espère ici-bas. Le phtisique au teint jaune Que l'art a condamné, qui se traîne à pas lents Par les sentiers déserts où la mousse frissonne, De son souffle incertain confie au vent d'automne Qu'il veut aimer et vivre et revoir le printemps. Par les soirs pluvieux, la pauvre fille-mère Qui vient revoir le fleuve, immense fossoyeur Se roidissant encor, retourne à sa misère Cramponnée à l'espoir d'un avenir meilleur. Le gueux cent fois damné quand son heure est venue Entend un son de cloche apporté par le vent, Faible et doux, il essuie une larme inconnue Et se repose en Dieu comme un petit enfant. C'est vrai, l'histoire même, après tant de calvaires, Tant de siècles passés au désert à gémir, Tant de labeurs perdus sans même un souvenir, Tant d'expiations et de nuits séculaires Trouve encor des rêveurs éblouis de chimères Pour lui montrer là-bas l'Éden de l'avenir! Danser, désespérer; mais depuis que les hommes Sur ce globe perdu pullulent au soleil, Du jour où quelqu'un sut ce qu'est le grand sommeil Et pesa dans sa main la cendre que nous sommes L'homme désespérant des célestes royaumes Cria que tout sombrait au néant sans réveil. Pourtant il va toujours, frêle oedipe des choses, Fou d'angoisse devant l'inconnu de son sort, Et s'il fixe toujours le Sphinx aux lèvres closes Au lieu de lui crier qu'il ne sait rien des causes Et d'attendre à ses pieds l'universelle mort C'est qu'il croit à l'Énigme et qu'il espère encor. Et Bouddha méditant sous le figuier mystique, Jésus criant vers Dieu son unique abandon, Lucrèce désolé, Brutus calme et stoïque, Caton, Léopardi, Henri Heine, Byron, Tous les sages de l'Inde et tous ceux du Portique Crurent-ils en mourant que tout était dit? - Non. Aujourd'hui qu'affolé d'universelle enquête, L'homme, sans voir la croix qui lui rend les deux bras, Fixe ses Dieux muets, leur dit: Vous n'êtes pas! Et se brisant le coeur, et du ciel, sa conquête, Balayant cet olympe oeuvre éclos en sa tête Compte les soleils pris dans l'arc de son compas, Aujourd'hui que d'un monde où souffla trop le Doute Tout espoir de justice et d'amour est banni, Que l'Etre se voit seul et qu'au lieu de sa voûte D'où Dieu veillait sur lui, Père auguste et béni, Il ne sonde partout, ignorant de sa route Que les steppes d'azur d'un silence infini, Aujourd'hui que le dogme absolu, fataliste Sur ce globe trop vieux marche à pas de géant, Qu'on songe à tous ces coeurs où plus rien ne subsiste Qui les retienne encor loin du gouffre béant, Et qui berçant leur rage aux sanglots du Psalmiste Vont à travers la vie altérés de néant. Et dans mille ans d'ici, quel en sera le nombre. L'homme alors jusqu'au fond de tout aura creusé, Désertant les cités, sans désir, muet, sombre, Accroupi dans la cendre et le crâne rasé, Les mains sur les genoux il contemplera l'ombre Manger très-lentement le soleil épuisé! Eh bien! plus tard encor à son Heure suprême Quand ce même soleil autrefois jeune et beau, Trouant l'épaisse nuit d'un oeil sanglant et blême En fumant vers les cieux conduira son troupeau Alors que grelottant, formidable, la Terre Au lieu des tapis d'or que lui faisaient les blés Ne montrant tour à tour que steppes désolés À l'infini, n'étant qu'un [.....] désert polaire Sentira tout à coup dans la nuit solitaire Les frissons de la mort secouer ses reins gelés, Ô toi! qui que tu sois, Frère, Unique Science, Squelette ou cerveau fou qu'aura choisi le sort Pour être le Dernier, seul, dans le grand silence, Pour voir que c'était vrai, qu'il n'est plus d'espérance, Rien n'ouvrant les cieux, tout continuant encor, La terre pour jamais va sombrer dans la mort, Non, tu ne croiras plus aux antiques chimères, Dans les yeux de Maïa tu n'auras que trop lu Et résigné d'avance à ses lois nécessaires Tu marqueras en paix, l'âme ivre d'absolu, Les derniers battements de ce bloc vermoulu. Le sphinx I Aux steppes du désert, à l'heure où l'azur morne Fait chercher la fraîcheur au jaguar assoupi, Les yeux sur l'horizon muet, vaste, sans borne, Ensablé jusqu'aux seins, rêve un Sphinx accroupi. À ses pieds, cependant, mourant comme une houle, Un peuple de fourmis grouille noir et pressé. Il vit, il aime, il va, puis lentement s'écoule Sous ce regard sans cesse à l'horizon fixé. Et ce peuple n'est plus. Le soleil écarlate Là-bas descend tranquille, en une gloire d'or, Puis l'haleine du soir, tiède et délicate Disperse ces débris. Le grand sphinx rêve encor. II Il rêve là depuis vingt mille ans! Solitaire, Flagellé par le vent des siècles voyageurs Et depuis vingt mille ans, rien n'aura pu distraire La calme fixité de ses grands yeux songeurs. Rien! ni Memphis perdu, ni Thébe aux cent pylônes Où le Fellah fait paître aujourd'hui ses troupeaux, Ni les vieux pharaons accoudés sur leurs trônes Et regardant, muets, s'élever leurs tombeaux, Ni les tyrans têtus, abrutis dans les crimes, De caprices sanglants berçant leurs spleens cruels, Ni le lépreux maudit, ni les humbles sublimes, Ni les écroulements d'orgueilleuses Babels, Ni les esclaves noirs, fronts rasés et stupides, Dont l'épaule saignant sous les verges de cuir S'attelait en craquant, aux blocs des pyramides, Et qu'on broyait, hurlants, quand ils tentaient de fuir, Ni l'odeur s'exhalant des charniers de l'Histoire, Ni les clairons d'airain jetant du haut des tours Aux quatre vents du ciel des fanfares de gloire. Rien! Ô sphinx implacable! et tu rêves toujours Et maintenant encor que les [......] sont changées, Que sous l'oeil de tes dieux, l'homme des temps nouveaux Vient, du bruit de ses pas, dans les grands hypogées Que tu semblais garder, réveiller les échos, Dans ce siècle d'ennui, de fièvre inassouvie, Où l'homme exaspéré de désirs inconnus Plus follement se rue au festin de la vie Et veut jouir, et veut savoir, et ne croit plus, Et sanglote, le front sur les dalles des temples! Toi, Sphinx de granit, rien ne remue en tes flancs, Et muet, éternel, sans pitié, tu contemples Le même horizon bleu qu'il y a vingt mille ans! Suis-je? Oh! quel rêve!... - J'ai cru que Tout songeait à Moi, J'ai dit que j'existais, j'ai demandé pourquoi; J'ai hurlé que les cieux me rendissent des comptes! Ô Loi, sereine Loi, j'ai voulu que tu domptes Le vouloir, pour rentrer au vieux néant quitté! J'ai dit que je scindais en deux l'Éternité! J'ai crié ma Souffrance et cité la Justice; Je me suis demandé si la Force rectrice Ne tressaillirait pas à l'instant de ma mort! Si tout, Moi n'étant plus, continuerait encor! Mais suis-je seulement, insensé! Quel vertige!... Il faut pourtant presser ce mot! Oui, suis-je? suis-je? Ce corps renouvelé chaque jour est-il mien? Je vois un tourbillon, incessant va et vient D'atomes éternels, oublieux, anonymes, Et qui ne savent rien des vertus et des crimes Dont ils furent le sol, voyageurs inconstants, Par l'espace infini, depuis la nuit des Temps! - Oui, ces poumons, ce coeur, cette substance grise Est-ce Moi? N'est-ce pas tout aussi bien la brise, Les charognes, les fleurs, les troupeaux, tout enfin? Où sont mes nerfs d'hier, mes muscles de demain? Où donc étaient mes bras, mes yeux, mon front, ma bouche Il y a dix mille ans? Réponds, ô vent farouche Qui balayes l'azur charriant des débris De fleurs, de vibrions et de cerneaux pourris? Et dans ces temps réels où le Soleil, la Terre Et ses soeurs, voyageaient à travers le mystère Des espaces, au flanc d'un fleuve de chaos Qu'étaient mes nerfs d'artiste, et ma chair, et mes os? Qu'étaient-ils dans la Nuit, là-bas, plus loin, encore À jamais, sans espoir? Puisque le Temps dévore Des siècles de soleils, où serez-vous alors, Atomes qu'aujourd'hui j'ose appeler mon corps? Non, mon corps est à tout, et la nature entière N'est qu'un perpétuel échange de matière. Rien n'existe que Brahm, il est tout, tout est lui, Et plus de siècles! c'est à jamais aujourd'hui. Entêtement Tout est donc fou! stupide! - ou bien tout nous dépasse? Oh! ne pouvoir s'enfuir du Temps ni de l'Espace! Ne pouvoir arrêter le temps, devant le mal, Devant la déraison de tout! - Tout est fatal; Le torrent de la Vie entraîne toutes choses Dans le réseau des Lois brutalement encloses. - Arrêtez! la Justice est en moi! - Les cieux sourds M'emportent sans m'entendre et galopent toujours! C'est la nécessité. - Mais, encor! d'où vient-elle Cette nécessité, sans raison, éternelle? - Taisons-nous, couchons-nous; c'est la nécessité, Jamais un autre écho ne nous sera jeté. - Et ne pouvoir s'enfuir du Temps ni de l'Espace! Ah! Tout est fou! stupide! - ou bien tout nous dépasse. Fantaisie Pourquoi pas? Ah! Dieu! Dieu! l'universelle Mère Se tient devant ses fils en adoration L'idéal vers qui râle obstinément la terre, Est l'état naturel de la création. Quel rêve! de partout, par le noir sans limite, Que pour l'éternité son sang illumina, Ne montent vers ce Coeur, où l'univers palpite, Que les coeurs consolés d'un unique hosannah! Dans l'extase sans but, d'amour rassasiée, Qui consume à jamais l'univers simple et pur, Seule, on ne sait comment, la terre est oubliée, La terre, si timide en sa ouate d'azur. Mais il est temps encor! Ah! trouvons quelque chose. Laissons tout, nos amours, nos rêves, nos travaux, Hurlons, perçons la nuit, que rien ne se repose Avant qu'un cri suprême ait trouvé des échos. Oh! l'on finira bien pourtant par nous entendre! On verra des signaux, et les Soleils un jour Arrivant des lointains bénis viendront nous prendre Et nous emporteront dans la Fête d'amour. Comme on s'empressera devant ces pauvres frères! Oh! que de questions! et nous leur dirons tout, La mort, nos dieux, nos arts, nos fanges, nos misères, Et que sans moi la Terre eût souffert jusqu'au bout. Et tout nous gâtera: bêtes, fleurs, êtres, choses. Tous les morts renaîtront à l'unique aujourd'hui, Croyant avoir rêvé, dans ces apothéoses Les mondes au complet s'aimeront sans ennui. Oh! spasme universel des uniques vendanges! Dans ce baiser qui fond le tout dans l'ldéal, Moi je me sens plus triste encor parmi ces anges, Moi, devenu de Christ humain Christ sidéral Car il faut que je saigne et toujours et quand même, Mais on n'en saura rien, je vivrai dans les bois, Évitant les vivants de peur que quelqu'un m'aime: Et seul, je pleurerai les choses d'autrefois. Farouches Amours Ô Vertu, c'est donc vrai? tu n'es qu'un mot, un son? Tu n'as ni sanction, ni Témoin? La moisson De martyrs (fous d'espoirs!) qui chaque jour s'immolent A tes pieds, les regards tournés vers leur Idole, Nul n'en jouit là-haut, quelque part, n'importe où? Nul ne s'en souviendra? Tout est sourd et noir? Tout? - Eh bien, Vertu, tant mieux! Va, nous t'aimons encore, Nous t'aimons mieux ainsi! - Tu n'es qu'un mot sonore? Qu'un mot humain, stupide et sans réalité, N'est-ce pas? Idéal, tu n'as jamais été Qu'en nos coeurs? et, comme eux, chose humaine, éphémère, Hors de l'humanité tu n'es qu'une chimère? Ce n'est que pour un mot qu'en d'atroces combats Nous sacrifions tout, notre unique ici-bas, Nos bonheurs, nos instincts, sans but, sans espérance Et même sans témoin, seuls dans l'azur immense, Au lieu de vivre bons, souriants à la mort, Purs de notre mépris, ignorant le Remord, Les fureurs de l'Ennui, les angoisses du Doute Et l'ldéal jaloux qui de tout nous dégoûte, D'aimer comme les fleurs et les bêtes des bois, Dans la grande innocence et la paix d'autrefois? Oppose á nos sanglots ta vaste indifférence; Dis-nous que nul ne sait, ne venge ou récompense; Que le Beau et le Vrai, le Mal comme le Bien Font la même poussière et vont au même Rien; Va, dis-nous tout cela! - Nous t'aimerons quand même! Nous t'aimerons sans fin! et jamais un blasphème Ne montera vers toi des charniers, ô Vertu, Car la Douleur est tout! et nous sommes, vois-tu, Tes farouches amants, et devant ce carnage, Et ta Sérénité, fous d'ivresse sauvage, Ainsi que les fakirs de Djaguernant d'airain, Nous nous ferons broyer sous ton char souverain! Seule de tous nos dieux, tu resteras sacrée; L'Homme, esclave obstiné des chimères qu'il crée, Acceptera ton joug invisible et divin! Ses instincts d'animal l'assailliront en vain, Il aura peur de voir après la Joie infâme Le spectre du Remord se lever dans son âme. En vain tout lui dira que rien n'est éternel, Que nul ne voit son Coeur ni n'entend son appel L'homme, ô vieil ldéal, Douleur, Amour suprême, T'aimera jusqu'au bout, sans espoir, pour toi-même, Préférant au bon-point bourgeois du Paradis L'immensité muette et les soleils maudits Et le chaos de Tout, où, sans but, solitaire, Aura lui cet éclair sublime: notre Terre! Mais! Tout pourra flamber magnifique et serein Et ne pas se douter qu'il fut un drame humain; Les soleils dans le calme éternel des espaces Pourront entrelacer leurs flamboyantes masses Et féconder l'azur, et n'avoir nul remord! Tout pourra comme avant vivre et jouir encore, Jamais l'éternité des astres blonds en fête N'égalera notre humble et sublime planète, Sanglot dans la Nuit sourde, atome d'ldéal Dans le branle sans coeur de l'univers brutal. Crépuscule de dimanche d'été Une belle journée, un calme crépuscule Dans l'odeur des rôtis les promeneurs heureux Rentrent, sans se douter que tout est ridicule, Et fouettent du mouchoir leurs beaux souliers poudreux. Ah! banale rancoeur de notre farce humaine! Aujourd'hui, jour de fête et gaieté des faubourgs, Demain le dur travail, pour toute la semaine. Puis fête, puis travail, fête... travail... toujours. Par l'azur tendre et fin tournoient les hirondelles Dont je traduis pour moi les mille petits cris, Et peu à peu je songe aux choses éternelles, Au-dessus des rumeurs stupides de Paris. Oh! tout là-bas, là-bas... par la nuit du mystère, Où donc es-tu (depuis tant d'astres!) à présent... Ô trombe chaotique, ô Nébuleuse-mère, Dont sortit le Soleil, notre père puissant? Où sont tous les soleils qui, sur ta longue route Bondirent, radieux, de tes flancs jamais las? Ah! ces frères du nôtre, ils sont heureux sans doute! Et nous ont oubliés! ou ne nous savent pas. Comme nous sommes seuls, pourtant, sur notre Terre, Avec notre infini, nos misères, nos dieux, Abandonnés de tout, sans amour et sans Père, Seuls dans l'affolement universel des Cieux! L'Espace est infini! le Temps est éternel! Tout se fait dans le Temps tout se fait dans l'espace C'est le seuil et déjà je me trouve arrêté, Ne pouvant concevoir quelqu'effort que je fasse Que l'un soit éternel et l'autre illimité. L'infini, l'infini! de nouveau je médite Je cherche, je veux voir, le front dans mes deux mains, Ce qui se cache enfin d'obscur et qui m'irrite Sous ces deux mots d'enfer, après tout, mots humains. L'espace, c'est-à-dire à des milliards de lieues En tous sens pour jamais comme un déroulement Sans borne de déserts, de solitudes bleues Se succédant sans fin tout éternellement. En tous sens, pas de bout, ni haut, ni bas, ni centre rien n'est couché, rien n'est debout rien n'en sort, rien n'y entre Il est tout! Oh! que se passe-t-il tandis que l'homme pleure Tout là-bas sur ce point inconnu de l'éther Ébloui par le vol foudroyant d'un éclair. VARIATIONS SUR LA MORT La première nuit Voici venir le soir doux au vieillard lubrique. Mon chat Mürr, accroupi comme un sphinx héraldique, Contemple inquiet de sa prunelle fantastique Monter à l'horizon la lune chlorotique. C'est l'heure où l'enfant prie, où Paris-Lupanar Jette sur le pavé de chaque boulevard Les filles aux seins froids qui sous le gaz blafard Vaguent flairant de l’oeil un mâle de hasard. Moi, près de mon chat Mürr, je rêve à ma fenêtre. Je songe aux enfants qui partout viennent de naître, Je songe à tous les morts enterrés d'aujourd'hui. Et je me figure être au fond du cimetière Et me mets à la place en entrant dans leur bière De ceux qui vont passer là leur première nuit. Éclair de gouffre J'étais sur une tour au milieu des étoiles! Soudain, coup de vertige. Un éclair où, sans voiles, Je sondais grelottant d'effarement, de peur, L'énigme du Cosmos dans toute sa stupeur! Tout est-il seul? Où suis-je? Où va ce bloc qui roule Et m'emporte? - Et je puis mourir! mourir, partir, Sans rien savoir! Parlez! Ô rage, et le temps coule Sans retour! Arrêtez! arrêtez! et jouir? Car j'ignore tout, moi! Mon heure est là peut-être: Je ne sais pas! J'étais dans la nuit, puis je nais. Pourquoi? D'où l'univers? Où va-t-il? Car le prêtre N'est qu'un homme. On ne sait rien! Montre-toi, parais, Dieu, témoin éternel! Parle, pourquoi la vie? Tout se tait! Oh! l'espace est sans coeur! Un moment! Astres! Je ne veux pas mourir! J'ai du génie! Ah! redevenir rien irrévocablement! Stupeur (Sonnet pour éventail.) Les hommes vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir. A les voir agir on dirait qu'ils n'en sont pas bien persuadés. Young, 1ère Nuit. Sous le gaz cru j'allais à l'heure où l'enfant dort. Des spectres maquillés traînaient leur jupon sale, Les cafés se vidaient, un bal, par intervalle, M'envoyait un poignant et sautillant accord. Et soudain, je ne sais par quel lointain rapport, Me revint une phrase oubliée et banale, Et je restai cloué, me répétant trés-pâle: « Chaque jour qui s'écoule est un pas vers la Mort!» Chaque jour est un pas! C'est vrai, pourtant! Folie! Et nous allons sans voir, gaspillant notre vie, Nous rapprochant toujours cependant du grand trou! Et nous « tuons le temps! » et si dans cette foule J'avais alors hurlé: chaque jour qui s'écoule Est un pas vers la Mort! on m'eût pris pour un fou. Les boulevards Sur le trottoir flambant d'étalages criards, Midi lâchait l'essaim des pâles ouvrières, Qui trottaient, en cheveux, par bandes familières, Sondant les messieurs bien de leurs luisants regards. J'allais, au spleen lointain de quelque orgue pleurard, Le long des arbres nus aux langueurs printanières, Cherchant un sonnet faux et banal où des bières Causaient, lorsque je vis passer un corbillard. Un frisson me secoua. - Certes, j'ai du génie, Car j'ai trop épuisé l'angoisse de la vie! Mais, si je meurs ce soir, demain, qui le saura? Des passants salueront mon cercueil, c'est l'usage; Quelque voyou criera peut-être: « Eh! bon voyage! » Et tout, ici-bas comme aux cieux, continuera. Les têtes de morts (Sonnet) E più tu ridi perchè taci e sai. Voyons, oublions tout, la raison trop bornée Et le coeur trop voyant; les arguments appris Comme l'entraînement des souvenirs chéris; Contemplons seule à seul, ce soir, la Destinée. Cet ami, par exemple, emporté l'autre année, Il eût fait parler Dieu! - sans ses poumons pourris, Où vit-il, que fait-il au moment où j'écris? Oh! le corps est partout, mais l'âme illuminée? L'âme, cet infini qu'ont lassé tous ses dieux, Que n'assouvirait pas l'éternité des cieux, Et qui pousse toujours son douloureux cantique, C'est tout! - Pourtant, je songe à ces crânes qu'on voit. - Avez-vous médité, les os serrés de froid, Sur ce ricanement sinistrement sceptique? Cauchemar Dans le spleen attardé d'un orgue aux grêles plaintes Les fiacres, les journaux, la réclame et ses cris, Les passants vont gelés, cognant inattendris, Des marchandes de fleurs aux grossesses mal feintes... Le long des cafés d'or où des enfants flétris Avec un air idiot contemplent leurs absinthes Défile Le troupeau fringant de vieilles peintes Tarifant leurs appas de macabres houris. Et Jésus et Bouddha sont partis! Et l'histoire Hurle vers un témoin! Tout est seul! Dans La gloire Des beaux soleils lointains nul éternel regard - Tout est bête et pourtant à jamais périssable. Que de choses! Mon Dieu! Folie! est-ce possible. Quand verrons-nous cesser ce vaste cauchemar. Médiocrité Dans l'Infini criblé d'éternelles splendeurs, Perdu comme un atome, inconnu, solitaire, Pour quelques jours comptés, un bloc appelé Terre Vole avec sa vermine aux vastes profondeurs. Ses fils, blêmes, fiévreux, sous le fouet des labeurs, Marchent, insoucieux de l'immense mystère, Et quand ils voient passer un des leurs qu'on enterre, Saluent, et ne sont pas hérissés de stupeurs. La plupart vit et meurt sans soupçonner l'histoire Du globe, sa misère en l'éternelle gloire, Sa future agonie au soleil moribond. Vertiges d'univers, cieux à jamais en fête! Rien, ils n'auront rien su. Combien même s'en vont Sans avoir seulement visité leur planète. Paroles d'un époux inconsolable Mon épouse n'est plus! - Je ne crois pas à l'âme, Son âme ne m'est rien, je ne la connais pas. Ce que j'ai connu, moi, c'est ce beau corps de femme Que j'ai tenu sous moi! qu'ont étreint ces deux bras! Ce sont ces cheveux noirs et fins, ces rouges lèvres, Ces épaules, ce dos, ces seins, tièdes et mous, Qu'en nos nuits d'insomnie, après l'heure des fièvres, Ma bouche marquetait de mille baisers fous. C'est cela, cela seul. C'est ce que j'ai vu vivre, C'est ce qui m'a grisé tout entier, tête et coeur, Ce dont le souvenir, même encor, me rend ivre, Ou me coule par tout le corps une langueur. J'ai gardé notre lit, sa robe et sa cuirasse, Ses jupons de dessous et ses gants et ses bas, Ses linges capiteux que j'étreins, que j'embrasse Parfois, pour m'en griser, et qui ne remuent pas! Non, je ne me ferai jamais à cette idée Qu'elle fut et n'est plus1 et malgré nos amours! Car moi je vis encor, moi qui l'ai possédée! Et mes bras sont puissants, et mon coeur bat toujours! L'été dernier, par une après-midi semblable, Dans le soleil, la foule et le luxe criard, Et les fiacres sans fin, toujours broyant le sable, Nous avons traversé ce même boulevard. Elle avait ces yeux noirs qu'une insomnie attise, Elle était à mon bras, et je la vois encor Avec son col brodé d'une dentelle exquise, Son chignon traversé d'un léger poignard d'or. Et maintenant, elle est là-bas, au cimetière, Dans une caisse en bois, seule, loin de Paris, Offrant aux vers gluants sa bouche hospitalière, Les yeux vidés, le nez mangé, les seins pourris. Je m'assieds sur un banc; tout va, tout continue, Le boulevard fourmille au soleil éternel, Nul ne sait qu'elle fut, dans cette âpre cohue, Et pour m'en souvenir je suis seul sous le ciel! Vous ai-je donc rêvés, nuits de voluptés folles, Spasmes, sanglots d'amour, rages à nous broyer! Doux matins où, trés-las, nous rêvions sans paroles, Nos deux têtes d'enfants sur le même oreiller. Je ne la verrai plus. Elle se décompose Selon les mouvements sans mémoire, absolus. - Son bras avait au coude une fossette rose. - J'aurais dû mieux l'aimer! Je ne la verrai plus. Racines des fleurs d'or, averses des nuits lentes, Soleil, brises sans but, vers de terre sacrés, Tous les agents divins se sont glissés aux fentes Du coffre qui détient ses restes adorés! Où sont ses pieds rosés aux chevilles d'ivoire? Sa hanche au grand contour, les globes de ses seins? Son crâne a-t-il encor cette crinière noire Que l'orgie autrefois couronnait de raisins? Et son ventre, son dos? Oh! que sont devenues Surtout, par les hasards de l'insensible azur, Ces épaules cold-cream? et ces lèvres charnues Où mes dents mordillaient comme dans un fruit mûr? Et ces cuisses que j'ai fait craquer dans les miennes? Et ce col délicat, ce menton et ce nez, Ces yeux d'enfer pareils à ceux des Bohémiennes Et ses pâles doigts fins aux ongles carminés? Il n'y a que l'échange universel des choses, Rien n'est seul, rien ne naît, rien n'est anéanti, Et pour les longs baisers de ses métamorphoses, Ce qui fut mon épouse au hasard est parti! Parti pour les sillons, les forêts et les sentes, Les mûres des chemins, les prés verts, les troupeaux, Les vagabonds hâlés, les moissons d'or mouvantes, Et les grands nénuphars où pondent les crapauds, Parti pour les cités et leurs arbres phtisiques, Les miasmes de leurs nuits où flambe le gaz cru, Les bouges, les salons, les halles, les boutiques, Et la maigre catin et le boursier ventru. Parti.., fleurir peut-être un vieux mur de clôture Par-dessus qui, dans l'ombre et les chansons des nids, Deux voisins s'ennuyant en villégiature Échangeront un soir des serments infinis! Prière suprême Regrets des jours bénis, frissons sacrés du doute, Appels à la Justice éternelle, et là haut Les vastes cieux muets qui continuent leur route, Et le morne infini qui reste sans écho! Ennuis, élans de l'âme exaspérée et lasse, Désespoir de songer le soir, loin des vains bruits, Qu'on ne verra jamais ces frères de l'espace Qui sanglotent vers nous dans le calme des nuits! Farouche vision du grand jour de la Terre Lorsque, les temps venus, le sanglant drame humain Aura son dénouement obscur et solitaire Perdu dans la splendeur du calme souverain! Et tandis que tout change, et s'élève, et s'écroule, Insensible aux appels qui jaillissent d'en bas La loi de l'univers tranquille se déroule Vers la Fête lointaine où nous ne serons pas! Et le renoncement, le refuge suprême De l'atome éphémère au sein de l'océan, La contemplation sans espoir, sans blasphème Dans l'attente de l'heure où l'on rentre au néant. Pitié, je n'ai qu'un jour, Immortelle Existence, Ce cri qui peut demain, sans nom, s'évanouir, Laisse-moi le chanter, seul devant ton silence Dans la solennité de minuit et mourir. 1er juin 1880 Marche funèbre pour la mort de la terre (Billet de faire-part). Lento. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Les temps sont révolus! Morte à jamais, la Terre, Après un dernier râle (où tremblait un sanglot!) Dans le silence noir du calme sans écho, Flotte ainsi qu'une épave énorme et solitaire. Quel rêve! est-ce donc vrai? par la nuit emporté, Tu n'es plus qu'un cercueil, bloc inerte et tragique Rappelle-toi pourtant! Oh! l'épopée unique!... Non, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Et pourtant souviens-toi, Terre, des premiers âges, Alors que tu n'avais, dans le spleen des longs jours, Que les pantoums du vent, la clameur des flots sourds, Et les bruissements argentins des feuillages. Mais l'être impur paraît! ce frêle révolté De la sainte Maïa déchire les beaux voiles Et le sanglot des temps jaillit vers les étoiles... Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Oh! tu n'oublieras pas la nuit du moyen âge, Où, dans l'affolement du glas du Dies irae, La Famine pilait les vieux os déterrés Pour la Peste gorgeant les charniers avec rage. Souviens-toi de cette heure où l'homme épouvanté, Sous le ciel sans espoir et têtu de la Grâce, Clamait: "Gloire au Très-Bon", et maudissait sa race! Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Hymnes! autels sanglants! ô sombres cathédrales, Aux vitraux douloureux, dans les cloches, L'encens. Et l'orgue déchaînant ses hosannas puissants! Ô cloîtres blancs perdus! pâles amours claustrales, [...] Ce siècle hystérique où l'homme a tant douté, Et s'est retrouvé seul, sans Justice, sans Père. Roulant par l'inconnu, sur un bloc éphémère. Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Et les bûchers! les plombs! la torture! les bagnes! Les hôpitaux de fous, les tours, les lupanars, La vieille invention! la musique! les arts Et la science! et la guerre engraissant la campagne! Et le luxe! le spleen, l'amour, la charité! La faim, la soif, l'alcool, dix mille maladies! Oh! quel drame ont vécu ces cendres refroidies! Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Où donc est Çakia, coeur chaste et trop sublime, Qui saigna pour tout être et dit la bonne Loi? Et Jésus triste et doux qui douta de la Foi Dont il avait vécu, dont il mourait victime? Tous ceux qui sur l'énigme atroce ont sangloté? Où, leurs livres, sans fond, ainsi que la démence? Oh! que d'obscurs aussi saignèrent en silence!... Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Et plus rien! ô Venus de marbre! eaux-fortes vaines! Cerveau fou de Hegel! doux refrains consolants! Clochers brodés à jour et consumés d'élans. Livres où l'homme mit d'inutiles victoires! Tout ce qu'a la fureur de tes fils enfanté Tout ce qui fut ta fange et ta splendeur si brève, Ô Terre, est maintenant comme un rêve, un grand rêve. Va, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Dors pour l'éternité, c'est fini, tu peux croire Que ce drame inouï ne fut qu'un cauchemar, Tu n'es plus qu'un tombeau qui promène, au hasard Une cendre sans nom dans le noir sans mémoire. C'était un songe, oh! oui, tu n'as jamais été! Tout est seul! nul témoin! rien ne voit, rien ne pense. Il n'y a que le noir, le temps et le silence... Dors, tu viens de rêver, dors pour l'éternité. Ô convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très-lent de votre soeur qui dort. Rêve (Sonnet) Je ne puis m'endormir; je songe, au bercement De l'averse emplissant la nuit et le silence. On dort, on aime, on joue. Oh! par la Terre immense, Est-il quelqu'un qui songe à moi, dans ce moment? Le Témoin éternel qui trône au firmament, Me voit-il? me sait-il? Qui dira ce qu'il pense? Tout est trop triste et sale. - À quoi bon l'Existence? Si ce Globe endormi gelait subitement? Si rien ne s'éveillait demain! Oh! quel grand rêve! Plus qu'un stupide bloc sans mémoire et sans sève Qui sent confusément le Soleil et le suit. Les siècles passent. Nul n'est là. Pas d'autre bruit Que le vent éternel et l'eau battant les grèves.... Rien qu'un Cercueil perdu qui flotte dans la Nuit. Soir de carnaval Paris chahute au gaz. L'horloge comme un glas Sonne une heure. Chantez! dansez! la vie est brève, Tout est vain, - et, là-haut, voyez, la Lune rêve Aussi froide qu'aux temps où l'Homme n'était pas. Ah! quel destin banal! Tout miroite et puis passe, Nous leurrant d'infini par le Vrai, par l'Amour; Et nous irons ainsi, jusqu'à ce qu'à son tour La terre crève aux cieux, sans laisser nulle trace. Où réveiller l'écho de tous ces cris, ces pleurs, Ces fanfares d'orgueil que l'Histoire nous nomme, Babylone, Memphis, Bénarès, Thèbes, Rome, Ruines où le vent sème aujourd'hui des fleurs? Et moi, combien de jours me reste-t-il à vivre? Et je me jette à terre, et je crie et frémis Devant les siècles d'or pour jamais endormis Dans le néant sans coeur dont nul dieu ne délivre! Et voici que j'entends, dans la paix de la nuit, Un pas sonore, un chant mélancolique et bête D'ouvrier ivre-mort qui revient de la fête Et regagne au hasard quelque ignoble réduit. Oh! la vie est trop triste, incurablement triste! Aux fêtes d'ici-bas, j'ai toujours sangloté: « Vanité, vanité, tout n'est que vanité! » - Puis je songeais: où sont les cendres du Psalmiste? RESIGNATIONS INFINIES Désolation Vertiges des Soleils! musiques infinies! Mon Coeur saigne d'amour et se fond de douceur, Ô rondes d'astres d'or, bercez mes insomnies; Dans un rythme très-lent, magique et guérisseur Bercez la Terre, votre soeur. Aimez-moi, bercez-moi. Le Coeur de l'oeuvre immense Le coeur de l'univers est né; c'est moi qui l'ai, Je suis le coeur de Tout! et je saigne en démence, Je déborde d'amour par l'azur étoilé, Je veux que tout soit consolé! La Nature est en moi. J'ai levé tous les voiles; Je sais l'Ennui des grands nuages voyageurs, Je palpite la nuit dans l'ardeur des étoiles, Mon sang teint les couchants aux tragiques splendeurs, Je pleure dans les vents rageurs! Je comprends la tristesse éternelle des bêtes, La méditation des boeufs, du marabout, Et l'effort du tronc d'arbre et le spleen des tempêtes, L'amour de tous les coeurs en mon coeur se résout, Venez! Je suis le Coeur de tout! Je suis le Bien-Aimé, le Triste. Que tout m'aime. votre océan d'amour ma Douleur l'a tari, J'ai fait de vos sanglots un long sanglot suprême Que je couve en ce coeur de tous les coeurs pétri; Soleils! je puis pousser le Cri! Vos rondes henniront d'angoisse et d'épouvante; Des signes flamboieront aux cieux; l'Humanité S'assoira sur les monts écoutant dans l'attente Le cri d'amour rouler sans fin répercuté Aux échos de l'éternité. Mais non! je ne sais rien. - Je suis la Douleur même Je souffre d'aimer trop; je sais que c'est mon sort, Mais j'en veux épuiser la douceur; j'aime, j'aime, Je veux saigner pour tout, saigner, toujours, encor.., Pour être épargné de la mort. Désolations Dans ces jours de grand vent où rage tout l'automne, Loin des nefs aux vitraux plaintifs, loin des concerts, Je m'en vais par les bois solennels et déserts, Chantant des vers d'adieu d'une voix monotone. Des vers, des vers d'adieu qui disent en rêvant Les spleens chastes du Christ et des grandes victimes, Aux chênes incompris échevelant leurs cimes Dans la plainte éternelle et les grands deuils du vent. Oh! qu'il est éternel le vent dans les grands chênes! C'est comme un hosannah de désolations Qui passe, puis s'apaise en lamentations Sans fin, dans des rumeurs de cascades lointaines, Si lointaines! Et moi, je ne veux pas savoir Que ces sabbats rageurs sont mon apothéose, Et que tous ces sanglots cherchent le coeur des choses, Et, ne le trouvant pas, hurlent leur désespoir. Mais qui m'aime? Seul, seul. Ô psaumes de rafales, Prenez-le donc mon coeur! et, plus haut que l'écho, Brisez ce violon du terrestre sanglot Dans vos déchaînements de clameurs triomphales! Apothéose En tous sens, à jamais, le Silence fourmille De grappes d'astres d'or mêlant leurs tournoiements. On dirait des jardins sablés de diamants, Mais, chacun, morne et très-solitaire, scintille. Or, là-bas, dans ce coin inconnu, qui pétille D'un sillon de rubis mélancoliquement, Tremblotte une étincelle au doux clignotement: Patriarche éclaireur conduisant sa famille, Sa famille: un essaim de globes lourds fleuris. Et sur l'un, c'est la terre, un point jaune, Paris, Où, pendue, une lampe, un pauvre fou qui veille: Dans l'ordre universel, frêle, unique merveille. Il en est le miroir d'un jour et le connaît, Il y rêve longtemps, puis en fait un sonnet. Le silence bleu Depuis l'éternité passée et pour toujours, La Nuit universelle en tous sens infinie Se peuple aveuglément de blocs grouillants de vie, En paraboles d'or entrelaçant leurs cours. L'un d'eux, dans ces splendeurs perdu, seul, sans secours, Avec ses dieux, ses arts, ses erreurs, son génie, Ses fanges, sa misère et ses chants d'ironie Déroule son histoire en criant aux cieux sourds. Minute dans le temps, atome dans l'espace, Un jour ce globe mort, tombeau de ce qu'il fut, S'éparpille. - Plus rien - pas un nom - nulle trace. Il n'est plus! Et tout va! Quel était donc son but? Où chercher le pourquoi de ce poignant mystère? - Les cieux sont éternels et bleus, il faut se taire. Farce éphémère Non! avec ses Babels, ses sanglots, ses fiertés, L'Homme, ce pou rêveur d'un piètre mondicule, Quand on y pense bien est par trop ridicule, Et je reviens aux mots tant de fois médités. Songez! depuis des flots sans fin d'éternités, Cet azur qui toujours en tous les sens recule, De troupeaux de soleils à tout jamais pullule, Chacun d'eux conduisant des mondes habités... Mais non! n'en parlons plus! c'est vraiment trop risible! Et j'ai montré le poing à l'azur insensible! Qui m'avait donc grisé de tant d'espoirs menteurs? Éternité! pardon. je le vois, notre terre N'est, dans l'universel hosannah des splendeurs, Qu'un atome où se joue une farce éphémère. Enfer Quand je regarde au ciel, la rage solitaire De ne pouvoir toucher l'azur indifférent D'être à jamais perdu dans l'immense mystère De me dire impuissant et réduit à me taire, La rage de l'exil à la gorge me prend! Quand je songe au passé, quand je songe à l'histoire, À l'immense charnier des siècles engloutis, Oh! je me sens gonflé d'une tristesse noire Et je hais le bonheur, car je ne puis plus croire Au jour réparateur des futurs paradis! Quand je vois l'Avenir, l'homme des vieilles races Suçant les maigres flancs de ce globe ennuyé Qui sous le soleil mort se hérissant de glaces Va se perdre à jamais sans laisser nulles traces, Je grelotte d'horreur, d'angoisse et de pitié. Quand je regarde aller [le] troupeau de mes frères Fourmilière emportée à travers le ciel sourd Devant cette mêlée aux destins éphémères, Devant ces dieux, ces arts, ces fanges, ces misères, Je suis pris de nausée et je saigne d'amour! Mais si repu de tout je descends en moi-même, Que devant l'ldéal, amèrement moqueur, Je traîne l'Etre impur qui m'écoeure et que j'aime, Étouffant sous la boue, et sanglote et blasphème, Un flot de vieux dégoûts me fait lever le coeur. Mais, comme encor pourtant la musique me verse Son opium énervant, je vais dans les concerts. Là, je ferme les yeux, j'écoute, je me berce. En mille sons lointains mon être se disperse Et tout n'est plus qu'un rêve, et l'homme et l'univers. Recueillement du soir Voici tomber le soir cher aux âmes mystiques. C'est l'heure calme et triste où les chauves-souris Dérangent dans l'air bleu les valses des moustiques, Et la fièvre de vivre illumine Paris. Tout s'allume! beuglants, salons, tripots et bouges, Et le pharmacien sur le blême trottoir Fait s'épandre les lacs des bocaux verts ou rouges Phares lointains de ceux qui s'en iront ce soir. La Prostitution met du fard sur sa joue Puis dans les flots de gaz des cafés ruisselants Murmurant des marchés que l'eau-de-vie enroue Défile, balançant ses atours insolents. Au font! des hôpitaux la veilleuse nocturne Éclaire le dortoir aux lits numérotés Heureux qui peut dormir, car l'heure taciturne Est bien lente à sonner l'aube aux douces clartés. L'orgie hurle, concerts, lumières, fleurs splendides, Les pains dans les plats d'or s'étalent, bien groupés, Les fruits dans les cristaux dressent leurs pyramides, On mesure de l'oeil les larges canapés. Trop pauvre pour manger aux gargots des bohèmes, Le mendiant songeur qui regagne son trou Dans un rire mauvais mâchant de vieux blasphèmes S'acharne après un os ramassé n'importe où. Dans son chaste lit blanc, aux viols qu'elle convoite Aux viols errants des nuits l'enfant va se damner, La vieille fille, seule en sa mansarde étroite Fait glapir sur le feu les restes d'un dîner. Un aveugle courbé sous le poids de son orgue Où dorment nos sanglots l'idéale douleur, Rentre et, grognant, va voir en passant à la Morgue Si l'on a repêché sa garce de malheur. Revoyant son passé fleuri de quelque idylle, Songeant qu'il eut aussi, lui, jadis un foyer, L'assassin contemplant sa cellule tranquille Écoute vaguement le pas lent du geôlier. L'ouvrier poivre, avec sa mine de vieux singe, Poursuit sa femme enceinte et prise d'âpres toux, Qui revient du lavoir sous un paquet de linge, Tendant á son dernier son sein bleui de coups Le moribond s'accroche, ivre, aux draps de sa couche, L'amoureux passe au col de sa reine un collier, Et la femme qui seule, en son taudis, accouche, Se tord comme un lingot dans un ardent brasier. Le moine va et vient brûlé d'ardeurs secrètes Par les cours de son cloître et le long des murs blancs, Le savant accroupi défait les bandelettes D'une momie aimée il y a six mille ans. Et las de tout un jour de délires sauvages L'écume encore aux dents, prés de leurs rations, Les fous camisolés s'endorment dans leurs cages, Bercés et consolés de douces visions. Et le penseur navré songe en ses insomnies: Tout est-il seul? Quelqu'un veille-t-il quand tout dort? Fêtes, accouplements, incestes, agonies, Meurtres, propos d'amour, remuements de tas d'or, Blasphèmes, râles, chants, ronflements, ritournelles, Paris hurle emporté par l'Espace rêveur Où les sphères d'argent s'allument aussi belles Qu'aux jours bleus où la Terre était un bloc sans coeur! L'oubli. Renonciation totale et douce. (Pascal) Dans la Forêt immense et vierge et magnifique Qui se berce accablée aux ardeurs de midi, Tout vit, rêve, fermente, éclate, resplendit, Sous le soleil terrible et morne du tropique! Tout veut marcher, sortir, ivre d'un vague but; Tout pullule, tronc mort, et charogne, et cloaque; Sous les torrents d'amour partout la terre craque Pâmée au sourd travail des germes verts en rut! La Forêt va flamber. Pas une haleine chaude. Sans fin, dans la fournaise épaisse de l'air bleu, Vibrent les mouches d'or aux élytres de feu; Parfois scintille et file un oiseau d'émeraude! Dans chaque goutte d'eau qu'aspire l'astre d'or, Montent des milliers d'oeufs qui partout vont éclore, Rien n'est mort, tout remue, et c'est la vie encore Qui, prête sans repos, fermente dans la mort! Et l'océan des fleurs! C'est la marée immense A l'assaut furieux de l'air, des eaux, du sol, De tout ce qui veut vivre, aimer, prendre son vol, Et pourrir pour fleurir l'éternelle démence! Des fleurs, partout des fleurs, aux lianes des troncs! Parasols, éventails, fouillis de gerbes folles, Cassolettes d'azur; doubles, triples corolles, Grimpant broder là-haut de merveilleux plafonds! Encor! encor! toujours! explosions! fanfares! Luxe étrange, tumulte inouï de couleurs, Vertige somnolent de sinistres odeurs, Houle aux flots diaprés, mer de formes bizarres! Cactus, tabacs, piments, panaches flamboyants! Daturas violacés, belladones livides, Pétunias sanglants rayés de blancs morbides; Calices noirs gorgés de poisons foudroyants. Dans la nuit d'un bosquet où la fraîcheur ruisselle, Où ne filtra jamais l'averse du soleil, Je me couche envahi d'un énervant sommeil, J'écoute haleter la sève universelle! Et je ferme les yeux; et je songe; Paris, Les livres, nos sanglots, l'Histoire, la Justice, Quel rêve! oh! c'est bien loin; que je m'évanouisse; Baignez, détendez-vous, mes nerfs endoloris. J'existe? J'ai souffert, j'ai maudit la Lumière.- Mais tout est oublié, je suis trop bien ici, Oh! que c'est bon, n'avoir ni désir ni souci- Je vais m'éparpiller dans la nature entière- Avalanches de fleurs pêle-mêle, accourez! Noyez-moi, mangez-moi; que mon cerveau - ce monde! - Devienne feuilles, fruits, tige où la sève abonde, Parfums, pollen d'amour, pétales bigarrés... Fleurs des formes d'un jour, éphémère Existence, Echange universel sous le vol de la Loi, Tout n'est qu'illusion; Toi seul, peut dire: Moi, Etre Unique, Eternel, immuable Substance - Et je renonce, va! prends-moi pour l'univers, O substance infinie en tes métamorphoses, Creuset de tout où bout la fusion des choses, Prends-moi, repétris-moi pour mille êtres divers; Dépense mon génie á tes vains gaspillages, Partez, espoirs, orgueils aux brises de l'oubli... O fondantes douceurs du Mystère accompli! Je suis dans le murmure infini des feuillages... Je baigne dans l'amour; plus d'heures, plus d'humains, Je bois de tout mon corps la fraîcheur du silence, Je sombre dans des flots mouvants de défaillance, Je me meurs doucement, mes membres sont éteints... L'âme vague de tout m'inonde et me pénètre... Ai-je pensé jadis? Je ne puis ressaisir, Je ne sais rien, je vais me fondre en un désir D'anéantissement dans l'océan de l'Etre. Oh! plus intime encor! Mon être se dissout... Azur, sèves, eau vive, oui, je me liquéfie, Je circule à travers l'universelle vie, Je suis illimité, je suis Dieu, je suis Tout... Plus Tout, encor plus Tout, mer d'ivresse, nature,... Je jouis de sentir que je me meurs en Toi, C'est encore trop, vois-tu, souffle, éparpille-moi, Qu'il ne reste plus rien, brise, soupir, murmure,... Rien de ce cerveau fou, rien de ce corps impur,... Oh! qu'il n'y ait pourtant que l'éternelle Vie, Pourissant, fermentant, sans trêve, inassouvie Sous les torrents de feu de l'implacable azur... Bah! des phrases! des vers! des souvenirs de livre!... - Impassibles bouddhas, je vous admire fort, Mais je tiens à ma vie et j'ai peur de la mort, Mon pauvre coeur humain si haut ne peut vous suivre. Les tropiques sont loin, et je vis dans Paris, Névrose suraiguë où la douleur s'affine, Et j'ai pour horizon de hauts fourneaux d'usine D'un air triste et lointain fumant dans le ciel gris - Puis, j'ai trop bien fouillé les misères humaines, Lupanars, hôpitaux, bagnes, maisons de fous, La faim, le froid, l'amour, les orgueils, les dégoûts, Les dévouements de chien, les trahisons, les haines. J'ai vu là-haut le ciel du Vrai, du Bien, de l'art, Et l'âme battre en vain de ses ailes hardies, Serve d'un corps en proie à mille maladies, Et sujette à la mort qui nous fauche au hasard. J'ai vu que l'existence est une loterie De cerveaux, de milieux, de beauté, de santé, L'injustice partout, et l'inégalité Même devant le Bien, et même á l'agonie. J'ai saigné pour l'Histoire et j'ai trop médité Sur les soleils lointains et les livres des sages, J'ai vu que tout est seul, et que nos cris, nos rages, N'arrêteront le Temps ni la nécessité. Je suis seul, sans amour, sans espoir, sans croyance, Et que fais-je ici-bas, sans but me consumant? Il ne me reste plus que le Renoncement, Le suicide, l'orgie ou «l'opium immense». Le suicide? non! non! oh! songer à la mort!... La contemplation est pour moi trop sublime, Et j'ai peur de l'orgie ainsi que d'un abîme Où j'habiterai seul, seul avec mon remord! Mais non! Je ne veux rien; maudites soient les fêtes, La gloire, les amours, les délices du Beau! Maudite soit la femme, et la soif du tombeau, Et la sérénité divine des ascètes! Moi, Moi - Je pleurerai sur tout; je soufflerai La Désillusion dans la cité des hommes, Pour que, désespérant de célestes royaumes, Tout retourne avec joie au vieux néant sacré! À Saint-Cloud (Sonnet) L'après-midi - souvent - à Paris, au mois d'Août Je veux fuir les journaux, les fiacres, la poussière Et les cafés poisseux où ruisselle la bière, Et je prends le bateau qui conduit à Saint-Cloud. Là, je gravis le parc. Du vert, du vert partout! Je m'étends sur le dos, lâchement, la lumière Du vaste azur me fait cligner de la paupière, La grande paix des bois calme mon sang qui bout. Je sens tourner ma tête à suivre les nuages Qui mouchètent le ciel de leurs flocons soyeux, Une immense torpeur me prend; je clos mes yeux... Je me fonds aux senteurs des fleurettes sauvages, Et je rêve qu'ainsi je m'éparpille aux cieux Dans le bruissement infini des feuillages. Rabâchages Il doit être minuit. Tout dort. On n'entend rien. Un fiacre dans la rue, - un aboiement de chien, Des ivrognes perdus. - Comme la vie est triste!- On ne sait rien, et tout dort. - Dire que j'existe! J'existe! Moi- Moi- Moi. J'ai des sens, un cerveau, Je vis! - Pourtant, ma mère est là-bas au tombeau! Je suis, elle n'est plus! C'est vrai, la nuit profonde M'aurait encor sans elle; - elle m'a mis au monde... Mon Dieu! Tout n'est-il pas un cauchemar trompeur? Rien qui ne soit sujet d'insondables stupeurs; L'Art, l'Amour, et la Mort, la planète et la vie, Et surtout cette soif de vivre inassouvie Malgré sa déraison! - Oui, tout est étonnant. Et pourtant qui s'étonne ici-bas? maintenant? On rit, on boit, on joue, on trépigne au théâtre, La Prostitution à son miroir se plâtre, On saute sous le gaz au bal de l'Opéra! D'autres ronflent ou font l'amour, et coetera... Et penser qu'il faudra que ma Planète crève. Peut-être tout n'est-il qu'un grand rêve? -Oh! quel rêve!... Mais, alors, á quoi bon ce vaste cauchemar, Au lieu du noir sans coeur, sans écho, sans regard? Nuit de la Mi-carême 1881. Crépuscule de juillet Comme la vie est triste, incurablement triste. Les jours s'en vont, s'en vont et ne reviendront plus. Et que j'en ai perdu, moi, depuis que j'existe Dans la nuit sans retour des siècles révolus! Oh! prodigue! vingt ans! huit mille jours! que d'heures! Que de tours de cadran l'aiguille a dévoré! Et ces heures d'enfant qu'en ce moment tu pleures Et que tu dédaignas dans l'espoir de meilleures Tueront les quelques jours qui te sont mesurés. Dieu! Dieu! l'Eternité coule vaste et sereine, Pourtant ma tombe est là, baillant sur mon chemin, Là, là! - Je ne veux pas! Je glisse! tout m'entraîne! Où me retenir? Dieu! Si c'était pour demain! Oh! la nuit, mes cheveux se glacent sur ma tête! Moi mourir! Moi, pourrir sans nom, fétide engrais! Et la Terre et les Cieux, toute la vie en fête, Sans savoir que je fus le Coeur de ma planète Aimeront, grouilleront, souffriront à jamais! Noël résigné Noël! Noël! toujours, sur mes livres, je rêve. Que de jours ont passé depuis l'autre Noël! Comme toute douleur au coeur de l'homme est brève. Non, je ne pleure plus, cloches, à votre appel. Noël! triste Noël! En vain la bonne chère S'étale sous le gaz! il pleut, le ciel est noir, Et dans les flaques d'eau tremblent les réverbères Que tourmente le vent, un vent de désespoir. Dans la boue et la pluie on palpe des oranges, Restaurants et cafés s'emplissent dans le bruit, Qui songe à l'éternel, à l'histoire, à nos fanges? Chacun veut se gaver et rire cette nuit! Manger, rire, chanter, - pourtant tout est mystère! Dans quel but venons-nous sur ce vieux monde, et d'où? Sommes-nous seuls? Pourquoi le Mal? pourquoi la Terre? Pourquoi l'éternité stupide? Pourquoi tout? Mais non! mais non, qu'importe à la mêlée humaine? L'illusion nous tient! - et nous mène à son port. Et Paris qui mourra faisant trêve à sa peine Vers les cieux éternels braille un Noël encor. Epilogue Pourtant, pourtant! s'il y avait quelqu'un, là-bas! Un témoin, dans le spleen de l'infini silence! Il est, il sait, il voit! - Oh! qu'est-ce alors qu'il pense? Et d'où vient-il? d'où? d'où? Mais non, n'y rêvons pas! Il est! n'est-ce pas tout? - Puis, pourquoi serait-elle, Cette vie, au chaos plutôt qu'à l'idéal? Et le ciel est si calme. oh! ne voir dans le mal, Qu'un infime ressort de la gloire éternelle. Oh! ne plus se raidir! savoir que quand tout dort Quelqu'un veille du fond de l'Eternité noire; Oublier le Progrès, le vrai, le beau, l'histoire. Plus de spleens, de désirs furieux, de remord, Rien; croupir dans l'amour, en attendant la mort! Comme ce serait bon! - Ah! qui me fera croire! Source: http://www.poesies.net