FEUILLES D'HERBE de Walt Whitman Traduit Par Jules Laforgue (1860-1887) TABLE DES MATIERES Je chante le soi-même Aux nations étrangères A un historien A une certaine cantatrice Ne fermez pas vos portes Poètes à venir A vous Toi lecteur Une femme m'attend! O étoile de France JE CHANTE LE SOI-MÊME Je chante le soi-même, une simple personne séparée, Pourtant je prononce le mot démocratique, le mot En Masse, C'est de la physiologie du haut en bas, que je chante, La physionomie seule, le cerveau seul, ce n'est pas digne de la Muse; je dis que l'Ëtre complet en est bien plus digne. C'est le féminin à l'égal du mâle que je chante, C'est la vie, incommensurable en passion, ressort et puissance, Pleine de joie, mise en oe uvre par des lois divines pour la plus libre action, C'est l'Homme Moderne que je chante. AUX NATIONS ÉTRANGÉRES J'ai su que vous demandiez quelque chose pour comprendre cette énigme, le Nouveau Monde, Et pour définir l'Amérique, sa puissante démocratie: C'est pourquoi je vous envoie mes poèmes pour que vous y contempliez ce que vous désirez là. À UN HISTORIEN Vous qui chantez les choses d'autrefois, Vous qui avez exploré le dehors, la surface des races, la vie qui se montre, Qui avez traité de l'homme comme créature des politiques, sociétés, législateurs et prêtres, Moi, citoyen des Alleghanies, traitant de l'homme tel qu'il est en soi, en ses propres droits, Tâtant le pouls de la vie qui s'est rarement montrée d'elle-même (le grand orgueil de l'homme en soi), Chantre de la Personnalité, esquissant ce qui doit encore être, Je projette l'histoire de l'avenir. À UNE CERTAINE CANTATRICE Voici, prends ce présent, Je le réservais pour quelque héros, orateur ou général, Quelqu'un qui servirait l'excellente vieille cause, la grande idée, le progrès de l'émancipation de la race. Quelque vaillant attaqueur de despotes, quelque audacieux révolté; Mais je vois que ce que je réservais t'appartient tout autant qu'à un autre. NE FERMEZ PAS VOS PORTES Ne fermez pas vos portes, orgueilleuses bibliothèques, Car ce qui manquait sur vos rayons bien remplis, mais dont on a bien besoin, Je l'apporte, Au sortir de la guerre, j'ai fait un livre Les mots de mon livre, rien; son âme, tout; Un livre isolé, sans attache, avec les autres, point senti avec l'entendement. Mais à chaque page, vous allez tressaillir de choses qu'on n'a pas dites. POÈTES A VENIR Poètes à venir! orateurs, chanteurs, musiciens à venir! Ce n'est pas aujourd'hui à me justifier et répondre qui je suis, Mais vous, une nouvelle génération, pure, puissante, continentale, plus grande qu'on ait jamais vu, Levez-vous! Car vous devez me justifier. Moi, je n'écris qu'un ou deux mots indicatifs pour l'avenir; Moi, j'avance un instant et seulement pour tourner et courir arrière dans les ténèbres. Je suis un homme qui flânant le long, sans bien s'arrêter, tourne par hasard un regard vers vous et puis se détourne. Vous laissant le soin de l'examiner et de le définir, En attendant de vous le principal. À VOUS Étranger, si passant vous me rencontrez et désirez me parler, pourquoi ne me parleriez-vous pas? Et pourquoi ne vous parlerais-je pas? TOI LECTEUR Toi lecteur, palpitante vie et fierté et amour, tout comme moi, Pour toi donc les chants que voici. UNE FEMME M'ATTEND! Une femme m'attend Une femme m'attend, elle contient tout, rien n'y manque; Mais tout manquerait, si le sexe n'y était pas, et si pas la sève de l'homme qu'il faut. Le sexe contient tout, corps, âmes, Idées, preuves, puretés, délicatesses, fins, diffusions, Chants, commandements, santé, orgueil, le mystère de la maternité, le lait séminal, Tous espoirs, bienfaisances, dispensations, toutes passions, amours, beautés, délices de la terre, Tous gouvernements, juges, dieux, conducteurs de la terre, C'est dans le sexe, comme autant de facultés du sexe, et toutes ses raisons d'être. Sans douté, l'homme, tel que je l'aime, sait et avoue les délices de son sexe, Sans doute, la femme, telle que je l'aime, sait et avoue les délices du sien. Ainsi, je n'ai que faire des femmes insensibles, Je veux aller avec celle qui m'attend, avec ces femmes qui ont le sang chaud et peuvent me faire face, Je vois qu'elles me comprennent et ne se détournent pas. Je vois qu'elles sont dignes de moi. C'est de ces femmes que je veux être le solide époux. Elles ne sont pas moins que moi, en rien; Elles ont la face tannée par les soleils radieux et les vents qui passent, Leur chair a la vieille souplesse divine, le bon vieux ressort divin; Elles savent nager, ramer, monter à cheval, lutter, chasser, courir, frapper, fuir et attaquer, résister, se défendre. Elles sont extrêmes dans leur légitimité, - elles sont calmes, limpides, en parfaite possession d'elles-mêmes. Je t'attire à moi, femme. Je ne puis te laisser passer, je voudrais te faire un bien; Je suis pour toi et tu es pour moi, non seulement pour l'amour de nous, mais pour l'amour d'autres encore, En toi dorment de plus grands héros, de plus grands bardes. Et ils refusent d'être éveillés par un autre homme que moi. C'est moi, femme, je vois mon chemin; Je suis austère, âpre, immense, inébranlable, mais je t'aime; Allons, je ne te blesse pas plus qu'il ne te faut, Je verse l'essence qui engendrera des garçons et des filles dignes de ces Etats-Unis; j'y vais d'un muscle rude et attentionné, Et je m'enlace bien efficacement, et je n'écoute nulles supplications, Et je ne puis me retirer avant d'avoir déposé ce qui s'est accumulé si longuement en moi, A travers toi je lâche les fleuves endigués de mon être, En toi je dépose un millier d'ans en avant, Sur toi je greffe le plus cher de moi et de l'Amérique, Les gouttes que je distille en toi grandiront en chaudes et puissantes filles, en artistes de demain, musiciens, bardes; Les enfants que j'engendre en toi engendreront à leur tour, Je demande que des hommes parfaits, des femmes parfaites sortent de mes frais amoureux; Je les attends, qu'ils s'accouplent un jour avec d'autres, comme nous accouplons à cette heure, Je compte sur les fruits de leurs arrosements jaillissants, comme je compte sur les fruits des arrosements jaillissants que je donne en cette heure. Et je surveillerai les moissons d'amour, naissance, vie, mort, immortalité, que je sème en cette heure, si amoureusement. Ô ÉTOILE DE FRANCE 1870-1871 Ô Étoile de France Le rayonnement de ta foi, de ta puissance, de ta gloire, Comme quelque orgueilleux vaisseau qui si longtemps mena toute l'escadre, Tu es aujourd'hui, désastre poussé par la tourmente, une carcasse démâtée; Et au milieu de ton équipage affolé, demi-submergé, Ni timon, ni timonier. Étoile sinistrement frappée, Astre, non de la seule France, symbole de mon âme ses plus précieuses espérances, Lutte et audace, divine furie de liberté, Astres d'aspirations vers l'idéal lointain, rêves enthousiastes de fraternité, Astre de terreur pour le tyran et le prêtre. Étoile crucifiée, vendue, par des traîtres, Étoile palpitante sur un pays de mort, héroïque pays, Étrange, passionné, railleur, frivole pays! Malheureuse! Mais je ne veux pas te blâmer, maintenant, pour tes erreurs, tes vanités, tes péchés; Ton infortune et tes souffrances sans exemple ont tout racheté, Et t'ont laissé sacrée. Parce que, dans toutes tes fautes, ton but fut toujours haut placé, Parce que tu ne te serais jamais vendue quelque grand que fût le prix, Parce que certainement tu te réveilles de ta mauvaise ivresse et pleurante, Parce que seule parmi tes soe urs, toi géante, tu déchiras ceux qui te déshonoraient, Parce que tu ne pourrais pas, tu ne voudrais pas porter les chaînes traditionnelles, Pour cela cette crucifixion, ta face livide, tes pieds et tes mains cloués, La lance enfoncée dans ton flanc. Ô Étoile! Ô vaisseau de France, mis en fuite et bafoué! Soutiens-toi astre frappé! Ô vaisseau, repars! Aussi sûrement que le vaisseau de tout, la Terre elle-même, Produit d'un incendie de mort et du tumultueux chaos, Se dégageant de ses spasmes de rage et de ses déjections, Et apparaissant enfin, tout en puissance et beauté, Et se mettant à suivre son cours sous le soleil, Ainsi toi, ô vaisseau de France! Finis les jours, chassés les nuages, Accomplis l'oe uvre de peine et la métamorphose longtemps cherchée. Voyez! ressuscitée, haut au-dessus du monde européen, (Et répondant en allégresse, et comme face à face de loin, à nos Etats-Unis) De nouveau, ton étoile, ô France, belle resplendissante étoile, Dans la paix céleste, plus pure, plus radieuse que jamais, Rayonnera immortelle. Source: http://www.poesies.net