LE CONCILE FEERIQUE Par Jules Laforgue (1860-1887) DRAMATIS PERSONAE: LE MONSIEUR. LA DAME. LE CHOEUR. UN ÉCHO. LA DAME Oh! quelle nuit d'étoiles! quelles saturnales! Oh! mais des galas inconnus Dans les annales Sidérales! LE CHOEUR. Bref, un ciel absolument nu. LE MONSIEUR Ô Loi du rythme sans appel, Le moindre astre te certifie, Par son humble chorégraphie! Mais, nul Spectateur éternel..... Ah! la terre humanitaire N'en est pas moins terre-à-terre! Au contraire. LE CHOEUR La terre, elle est ronde Comme un pot-au-feu; C'est un bien pauv' monde Dans l'infini bleu. LE MONSIEUR Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos essors, Ah! ce n'est pas un sort! Quand donc nos coeur s'en iront-ils en huit-ressorts? Oh, le jour! quelle turne... J'en suis tout taciturne. LA DAME Oh! ces nuits sur les toits! Je finirai bien par y prendre froid.... LE MONSIEUR Tiens, la Terre, Va te faire Très lanlaire. LE CHOEUR Hé! pas choisi D'y naître, et hommes; Mais nous y sommes, Tenons-nous-y! Écoutez mes enfants! - « Ah! mourir! mais me tordre, « Dans l'orbe d'un exécutant de premier ordre! » Rêve la Terre, sous la vessie de saindoux De la lune laissant fuir un air par trop doux Vers les zéniths de brasiers de la voie lactée (Autrement beaux, ce soir, que des lois constatées!) Juillet a dégainé! Touristes des beaux yeux, Quels jubés de bonheur échafaudent ces cieux, Semis de pollens d'étoiles, manne divine, Qu'éparpille le Bon Pasteur à ses gallines... LE MONSIEUR Et puis le vent s'est tant surmené l'autre nuit... LA DAME Et demain est si loin..... LE MONSIEUR Et ça souffre aujourd'hui. Ah! pourrir! LE CHOEUR Et la lune même (cette amie) Salive et larmoie en purulente ophtalmie. Et voici que des bleus sous-bois ont miaulé Les mille nymphes; et (qu'est-ce que vous voulez) Aussitôt mille touristes des yeux las rôdent, Tremblants mais le coeur harnaché d'âpres méthodes! Et l'on va. Et les uns connaissent des sentiers, Qu'embaument de trois mois des fleurs d'abricotiers; Et les autres, des parcs où la petite flûte De l'oiseau bleu promet de si frêles rechutes; L'ÉCHO Oh! ces lunaires oiseaux bleus dont la chanson Lunaire saura bien vous donner le frisson.... LE CHOEUR Et d'autres, les terrasses pâles où le triste Cor des paons réveillés fait que plus rien n'existe! Et d'autres, les joncs des mares où le sanglot Des rainettes vous tire maint sens mal éclos; Et d'autres, les prés brûlés où l'on rampe; et d'autres La Boue! où, semble-t-il, tout, avec nous se vautre! Les capitales échauffantes, même au frais Des grands hôtels tendus de pâles cuirs gaufrés, Faussent; ah! mais ailleurs, aux grandes routes, Au coin d'un bois mal famé, L'ÉCHO Rien n’est aux écoutes... LE CHOEUR Et celles dont le coeur gante six et demi, L'ÉCHO Et celles dont l'âme est gris perle, LE CHOEUR En bons amis, Et d'un port panaché d'édénique opulence, Vous brûlent leurs vaisseaux mondains vers des Enfances!... LE MONSIEUR Oh! t'enchanter un peu la muqueuse du coeur! LA DAME Ah! vas-y; je n'ai plus rien à perdre à cet' heur'; La Terre est en plein air, et ma vie est gâchée; Ne songe qu'à la Nuit, je ne suis point fâchée. L'ÉCHO Et la Vie et la Nuit font patte de velours. LE CHOEUR Se dépècent d'abord de grands quartiers d'amour; Et lors, les chars de foin plein de bluets dévalent Par les vallons des moissons équinoxiales... O lointains balafrés de bleuâtres éclairs De chaleur! puis ils regrimperont, tous leurs nerfs Tressés, vers l'hostie de la lune syrupeuse... L'ÉCHO Hélas! tout ça, c'est des histoires de muqueuses. LE CHOEUR Détraqué, dites-vous? Ah! par rapport à quoi? L'ÉCHO D'accord; mais le spleen vient, qui dit que l'on déchoit Hors des fidélités noblement circonscrites. LE CHOEUR Mais le divin, chez nous, confond si bien les rites! L'ÉCHO Soit, mais mon spleen dit vrai. O langes des pudeurs C'est bien dans vos blancs plis tels quels qu'est le bonheur! LE CHOEUR Mais, au nom de Tout! on ne peut pas! la Nature Nous rue à dénouer, dès janvier, leurs ceintures! L'ÉCHO Bon; si le spleen t'en dit, saccage universel! LE CHOEUR Vos êtres ont un sexe, et sont trop usuels, Saccagez! L'ÉCHO Ah! saignons, tandis qu'elles déballent Leurs serres de beauté, pétale par pétale!... LE CHOEUR Les vignes de vos nerfs bourdonnent d'alcools noirs, Enfants! ensanglantez la terre, ce pressoir Sans planteur de justice! LE MONSIEUR ET LA DAME Ah! tu m'aimes, je t'aime! Que la mort ne nous ait qu'ivres-morts de nous-mêmes Silence; nuit d'étoiles. - L'aube. LE MONSIEUR, déclamant La femme, mûre ou jeune fille, J'en ai frôlé toutes les sortes, Des faciles, des difficiles, C'est leur mot d'ordre que j'apporte! Des fleurs de chair, bien ou mal mises, Des airs fiers ou seuls, selon l'heure; Nul cri sur elles n'a de prise; Nous les aimons, Elle demeure. Rien ne les tient, rien ne les fâche; Elles veulent qu'on les trouve belles, Qu'on le leur râle et leur rabâche, Et qu'on les use comme telles. Sans souci de serments, de bagues, Suçons le peu qu'elles nous donnent; Notre respect peut être vague; Les yeux sont hauts et monotones. Cueillons sans espoirs et sans drames; La chair vieillit après les roses; Ah! parcourons le plus de gammes! Vrai, il n'y a pas autre chose. LA DAME, déclamant à son tour Si mon air vous dit quelque chose, Vous auriez tort de vous gêner; Je ne la fais pas à la pose, Je suis la Femme, on me connaît. Bandeaux plats ou crinière folle? Dites? quel front vous rendrait fous? J'ai l'art de toutes les écoles, J'ai des âmes pour tous les goûts. Cueillez la fleur de mes visages, Sucez ma bouche et non ma voix, Et n'en cherchez pas davantage, Nul n'y vit clair, pas même moi. Nos armes ne sont pas égales, Pour que je vous tende la main : Vous n'êtes que de braves mâles, Je suis l'Éternel Féminin!... Mon but se perd dans les étoiles!.... C'est moi qui suis la grande Isis!.... Nul ne m'a retroussé mon voile!.... Ne songez qu'à mes oasis. Si mon air vous dit quelque chose, Vous auriez tort de vous gêner; Je ne la fais pas à la pose; Je suis la Femme! on me connaît. LE CHOEUR Touchant accord! Joli motif Décoratif, Avant la mort! ................................... Source: http://www.poesies.net