Essais En Vers Et En Prose. (1796) Par Joseph Rouget De Lisle. (1760-1836) A day, an hour of virtuous liberty, is worth a whole eternity in boundage. Caton d'Adisson, acte 2., scene 1. (Un jour, Une heure de liberté vaut une éternité entière d'esclavage.) TABLE DES MATIERES. A Méhul. Épître. Olympe. A Madame Pas... A Nice. A Madame De Meff... L'Autre Aspasie. L'Argument Rétorqué. L'Epoux Malheureux. Vers Pour Mettre Sur Un Porte-Feuille. A Mlle Der... A Nice. Chant Funebre Sur La Mort De Victoire D'Arc. A MAdame B... Romance. A La Même. A Madame Pla... A Victoire De N... Allégorie Parodiée Sur Un Air De Pleyel. A M. De G... Le Lendemain Des Noces. Hymne Au Soleil Couchant. A Julie De Lum... Le Chant Des Combats. (Marseillaise) Adélaïde Et Monville. Hymne A L'Espérance. Roland A Ronceveaux. Aux Mânes De Frédérik Diétrich. Hymne A La Raison. À M. Et Mme De L... A Laure. A Emile Du Ch... Le Curé Et Le Bedeau. Epitaphe De Rosette. L'Homme Reconnaissant A Dieu. A Célestine De Ranc... Les Héros Du Vengeur. A D... Le Chant De Thermidor. A De V... Hymne A La Liberté. À Madame De L... Tom Et Lucy. Hymne Au Printemps. Moi. A zulmé. Notes. A Méhul. Reçois, ami, ce tribut de l'estime et de l'admiration. Une ame fiere et sensible, des talens sublimes, la dignité du véritable artiste, tels sont les titres auxquels il est offert. Qu'ils sont beaux, comparés à ces titres mensongers qui jadis attiraient tous les hommages, auxquels j'eusse peut-ètre sacrifié comme tant d'autres, mais qu'en-fin je sais apprécier! Chantre d'Euphrosyne, d'Adrien, de Stratonice et de Mélidore, tu es l'orgueil de tes rivaux; ton siecle te contemple; la postérité t'appelle. Puisse la couronne qu'elle te destine s'embellir à tes yeux par cette fleur qu'y ajoute l'amitié! Joseph Rouget De Lisle. Épître. A Caumartin De S. -Ange, Intendant De Franche-Comté, sur les secours qu'il fit distribuer aux pauvres de Besançon pendant l'hiver de 1789. Eole, en mugissant, sur nos tristes contrées Verse tous les frimas des mers hyperborées. Chaque jour, de l'hiver redoublant les rigueurs, Apporte aux malheureux de plus vives douleurs. La disette, le froid, étendent leurs ravages; De la faim, de la mort, les lugubres images Me poursuivent par-tout au sein de ces remparts, Et, non moins que mon coeur, attristent mes regards. Heureux qui dans ces temps de deuil et de miseres Ne gémit point en vain sur les maux de ses freres! Heureux, trois fois heureux, celui dont les bienfaits Peuvent de ces fléaux adoucir les effets! Tu le sais, Caumartin, quelle volupté pure On goûte à suivre ainsi le cri de la nature! Tu connais ce bonheur si doux et si touchant D'arracher son semblable au besoin dévorant, De voir en pleurs de joie et de reconnoissance Se transformer les pleurs que versait l'indigence. Du suprême pouvoir ministre généreux, Dans des jours plus sereins, sous tes lambris pompeux, La foule des plaisirs accourait sur tes traces. Terpsichore à ta voix y conduisait les Graces; Momus les y suivait, caressé par l'Amour, Entouré par les Ris; et ton brillant séjour De ces folâtres dieux semblait être le temple. Quel contraste frappant aujourd'hui j'y contemple! Sans abris, sans espoir, consumé par la faim, De femmes, de vieillards, un déplorable essaim Errait en gémissant autour de nos asyles. L'air répétait au loin leurs plaintes inutiles: Hélas! ils n'obtenaient du reste des mortels Que d'impuissans secours ou des refus cruels; Es mouraient... Dans ton coeur la pitié s'est émue: Ton coeur restait encore à leur foule éperdue. Tu parles: aussitôt par tes soins rassemblés, Au sein de tes foyers, accueillis, consolés, De leurs membres transis ils recouvrent l'usage. L'espoir d'un sort plus doux releve leur courage; Un salubre aliment, par degrés, sans efforts, De leurs corps épuisés ranime les ressorts. Échappés au tombeau par tes saintes largesses Contre un noir avenir riches de tes promesses, Ils regagnent leurs toits, n'éprouvant désormais Que ce doux sentiment que l'on doit aux bienfaits. De Vauban, de Suffren, la main de la Victoire A gravé les exploits au temple de mémoire: Virgile et Fénélon, le Poussin, Raphaël, Ceignent sur le Parnasse un laurier immortel: Des Brutus, des Caton la grande république, ROME récompensait par le chêne civique Celui de ses enfans dont les heureux secours D'un autre citoyen avaient sauvé les jours. Par quels honneurs pompeux cette cité fameuse Eût-elle consacré ta pitié généreuse? Chez un peuple sensible où toutes les vertus Reçoivent à l'envi les plus nobles tributs, Pourquoi l'humanité, l'auguste bienfaisance, N'ont-elles que l'oubli pour toute récompense?... Que dis-je! quel blasphéme osé-je prononcer! Loin de toi, loin de toi ce douloureux penser! Ah! le prix le plus beau pour un coeur magnanime Est dans le bien qu'il fait, est dans sa propre estime. Acheve, Caumartin! par d'utiles travaux, Rends à nos citoyens leurs droits et leur repos: Oubliant son délire, oubliant ton injure (1), A ce peuple souffrant offre sa nourriture; Du timide orphelin, du pauvre laboureur, Sois l'appui, sois l'égide et le consolateur. Parmi ces nobles soins si l'implacable envie Par ses complots encor voulait troubler ta vie, Tu la connais trop bien pour eu âtre surpris. Oppose à ses fureurs un stoïque mépris; A ses cris odieux réponds par ton silence, Par de plus grands bienfaits, sur-tout par la clémence; Et, remportant sur elle un triomphe de plus, Force la haine même à louer tes vertus. Olympe.* Vous avez vu dans un verger (2), Couverte des pleurs de l'aurore, Une pêche au duvet léger; Olympe est bien plus fraîche encore. Amour fit le minois charmant De cette gente pastourelle; Et l'on dirait qu'en le formant Lui-même il se prit pour modele. Le lis nuancé par l'azur Sur son teint le dispute aux roses: Ses dents de l'émail le plus pur Brillent sous ses levres mi-closes. Que dire de ses jolis yeux, Ces yeux si sûrs de leur empire?... Ah! je sens leur pouvoir bien mieux Que je ne saurais le décrire. Peindrai-je ces secrets appas Que cache une gaze cruelle, Que l'oeil soupçonne et n'ose pas Voir sous le fichu qui les cele? Peindrai-je... Ah! brise ton pinceau; Insensé! quelle est ta folie! Pour finir un pareil tableau, D'Apelle as-tu donc le génie? De leurs présens les plus flatteurs Les dieux firent votre partage: En jouissant de leurs faveurs, Olympe, honorez leur ouvrage. Songez que des fleurs du printemps La fraîcheur n'est que passagere, Et que les plaisirs n'ont qu'un temps Qui fuit comme une ombre légere. A Madame Pas... Sur Sa Grossesse. Grenoble, in Janvier 1786. Tout nouvel an voit de nouveaux prodiges. D'Épidaure naguere abattant les autels, Mesmer par de puissans vertiges A trouvé Part de guérir les mortels. Quoi qu'en ait dit la docte académie Du célebre Bletton le magique roseau Découvre chaque jour la naïade enfouie Qui nous cachait les trésors de son eau. Nous avons vu dans la plaine éthérée Charle et Robert voyager en bateau. Si Pilastre, Icare nouveau, Périt, précipité de la voûte azurée, Aux yeux du Batave surpris, Bien plus heureux quoique plus téméraire, Blanchard va s'élancer des célestes lambris, Et sans encombre arrivera sur terre. Or écoutez... tous mes sens sont émus: Dans l'avenir mes regards peuvent lire; Je me sens transporté de ce même délire Qui fit prophétiser le grand Nostradamus-. «Le temps, qui de son vol laissé à peine des traces, «Du globe doit par vous marquer le nouveau tour: «Flore vous a laissé la plus belle des Graces; «Flore vous reverra la mere de l'Amour-». A Nice.* La nuit la plus obscure Veut en vain couvrir l'univers; D'une lumiere pure Phébé vient éclairer les airs. Voici l'heure chérie: Idole de ma vie, Te souviens-tu de nos derniers sermens? Ô mon aimable Nice, Yen cet astre propice As-tu déja levé tes yeux charmans? Ah! j'en crois mon ivresse; L'amour a su m'en avertir, Cette douce promesse, Nice, tu viens de la remplir. Sous ce roc solitaire Fuyant toute la terre, Si ton amant ne songe plus qu'à toi, Je suis sûr que, pensive, Loin du bruit, attentive, Dans ce moment tu ne songes qu'à moi. D'une cruelle absence Nous trompons ainsi les rigueurs; L'espace, la distance, N'existent point pour nos deux coeurs. La fortune barbare Vainement nous sépare, Et veut briser les liens les plus doux: Par notre heureuse adresse, De l'ardeur qui nous presse Nous nous parlons sans craindre les jaloux. Des roses de la plaine Les zéphyrs m'apportent l'odeur: Nice, de ton haleine Je crois savourer la douceur. Philomele attendrie A mes accens marie Son chant d'amour, son ramage flatteur; Ton amant croit entendre Cet organe si tendre Qui sait si bien le chemin de son coeur. Les ténebres blanchissent; L'aurore va chasser la nuit: Les étoiles pâlissent; Devant le jour Phébé s'enfuit. Adieu, mon bien suprême! Adieu,. tout ce que j'aime! Va reposer dans les bras du sommeil: Et puisse mon image T'occuper sans partage Jusqu'à l'instant qui verra ton réveil! A Madame De Meff... En lui renvoyant un éventail qu'elle m'avait confié dans un bal à Embrun, et que j'avais emporté par mégarde. Mont-Dauphin, 15 août 1785. Contrit et fort humilié D'un vol qui fut involontaire, Je viens braver votre colere Et réclamer votre pitié. D'abord, madame, il est notable Que si, faisant valoir vos droits, Vous me livrez, pauvre coupable, A toute la rigueur des lois, Mon cas est à-peu-près pendable. Nos seigneurs gens de parlement N'entendent point la raillerie. Quand solliciteuse jolie Inculpe quelque garnement, Oh! l'affaire est bientôt finie. Avant de l'avoir entendu On vous condamne un pauvre here: Et pour un vol!... la chose est claire, Incontinent je suis pendu; Ce qui n'est pas fort salutaire. Mais écoutez le vieux dicton D'un roi qui, suivant la Genese, Fut dans son temps plus chaud que braise C'était le saint roi Salomon-. «Corsaires attaquant corsaires «Ne font pas, dit-il, leurs affaires-». Pour un meuble d'un ducaton Si me rendiez pareil office Si me jouiez ce joli tour, Je vous déclare ma complice; Et, sans indulgence à mon tour, Je vous dénonce à la justice Comme voleuse de bijoux Dont la perte fait le supplice De ceux qui sont volés par vous, Souvent leur donne la jaunisse, Et voire même les rend fous. Pour prouver votre humeur fripponne J'ai mille exemples à citer: D'ailleurs, en vous voyant, personne Ne pourra, je crois, en douter. Vous voilà dûment avertie: Faites-y bien réflexion-. «Fi! quelle horreur! me dira-t-on: «Tant de rancune est Moule-» Madame, on a toujours raison Quand on défend sa pauvre vie. Faites-moi faire mon procès; On me pendra: vaille que vaille! Ce n'est pas une affaire; mais, Ma foi, gare la représaille! L'Autre Aspasie.* A Madame De L'Es... La voyez-vous cette belle Aspasie Qui vous sourit d'un air tant gracieux? Point ne croyez tenter sa fantaisie: Son coeur dément ce que disent ses yeux. En la voyant j'aimai cette Aspasie: Sans peine, las! elle sut m'enflammer. Ses doux regards, sa douce courtoisie, Tout elle enfin m'invitait à l'aimer. Voilà qu'un jour seul avec Aspasie A ses genoux me jetai tout tremblant: Entre mes mains je pris sa main jolie, Puis la posai sur mon coeur palpitant. Et je lui dis: -«Toute belle Aspasie, «Ah! prends pitié de mon tendre souci; «Accorde-moi, ô ma tant douce amie, «Le don charmant d'amoureuse merci-» Le croirez-vous? cette même Aspasie, Si prévenante, et d'accueil si flatteur-: «Toi, réclamer ma douce fantaisie! «Ce répond-elle avec un ris moqueur. «Brûle d'amour; languis pour Aspasie: «Pour toi, chétif, quel plus heureux destin! «Mais souviens-toi que ton ame asservie «N'en obtiendra que froideur et dédain-». Oncques depuis la farouche Aspasie Ne m'octroya seulement un souris; Et moi je vais, plein de mélancolie, Traînant par-tout ma chaîne et mes ennuis. Oh! fuyez-la, fuyez cette Aspasie Au coeur de roche, au regard mensonger; De ses accens n'oyez la mélodie, Et de sa vue évitez le danger. Un seul instant sur l'ingrate Aspasie Si vous osiez fixer vos yeux charmés, Ah! redoutez pour toute votre vie L'affreux tourment d'aimer sans être aimés. L'Argument Rétorqué. Conte. Depuis trente ans un vieux prêtre en chasuble Avait lié d'un noeud indissoluble Messer Astor et damoiselle Alix, Sans qu'aucun hoir, ni mâle ni femelle, Eût couronné Leurs feux purs et bénis. Messer Astor en perdait la cervelle; Fort se doulait de voir périr son nom Faute d'enfans, et sans espoir d'en faire: Et du pauvret l'humeur atrabilaire Troublait souvent la paix de la maison. A donc un jour que le vieil hypocondre Avec chaleur gourmandait sa moitié, Se lamentant d'être sans héritier, Madame Alix soudain de lui répondre:- «A qui la faute? -A moi, peut-être? -A vous, «Sans en douter. -Taisez-vous, perronelle! «Par la sambleu, vous me la donnez belle! «Connaissez mieux, s'il vous plaît, votre époux. «A mon honneur des plus rudes épreuves «Je suis sorti. J'ai fait toutes mes preuves.- «Bel argument! dit Alix en courroux; «Eh! crois-tu donc, Hercule octogénaire, «Crois-tu qu'encor les miennes soient à faire-»? L'Epoux Malheureux.* Un jeune officier, marié tout récemment à une femme qu'il adorait, avait amené chez lui un de ses camarades, son ami intime. Au bout de trois mois, obligé de s'absenter pour quelques jours, il trouve à son retour sa femme et son ami disparus, avec des preuves non équivoques de leur intelligence. On a su depuis qu'ils étaient passés en Italie. C'est ce malheureux époux qui parle ici. Ô vous qui portez dans mon coeur La mort, le désespoir, la rage, Ingrats! venez voir votre ouvrage, Venez jouir de mon malheur. Errant au milieu des ténebres Sur le bord des rocs menaçans Aux accens des oiseaux funebres Je joins mes lugubres accens. Seul, isolé dans la nature, Pleurant sur vos noirs attentats, Je ne vois aux maux que j'endure D'autre terme que le trépas. Ô vous qui portez dans mon coeur La mort, le désespoir, la rage, Ingrats! venez voir votre ouvrage, Venez jouir de mon malheur. Hélas! tous les biens de la vie S'unissaient pour me rendre heureux: Aimé d'une épouse chérie, Je crus mon ami généreux. Épouse! ami!... peine accablante! Ils m'ont trahi sans nul remords! Ma lyre, à ma voix gémissante Unis tes plus tristes accords... Ô vous qui portez dans mon coeur La mort, le désespoir, la rage, Ingrats! venez voir votre ouvrage, Venez jouir de mon malheur. Perfide épouse! ami parjure! Je vous aimais si tendrement! Puis-je avoir mérité l'injure Qui fait ma honte et mon tourment? Couple abhorré! couple exécrable! Vous Fuyez en vain mon courroux: Des dieux la Foudre inévitable Gronde, et.va me venger de vous. Ô vous qui portez dans mon coeur La mort, le désespoir, la rage, Ingrats t venez voir votre ouvrage, Venez jouir de mon malheur. Vers Pour Mettre Sur Un Porte-Feuille. Des secrets de l'amour je suis dépositaire; Rejette à mon aspect tout desir curieux. La foudre punirait un regard téméraire: Les secrets des amans sont les secrets des dieux. A Mlle Der..., Novice à l'abbaye de Lons-le-Saunier, où elle devait incessamment prendre l'habit, sur sa ressemblance prétendue avec madame du B... Toi ressembler à cette virtuose Qui de Louis captiva les vieux ans! C'est au pavot comparer une rose; C'est à l'été comparer le printemps. Son oeil brûlant, qu'anime la licence, De ses desirs d'abord trahit l'ardeur: Ton front paisible, où siege la décence, Est le garant de la paix de ton coeur. Son teint flétri par l'art et l'imposture Ne brille plus que d'un éclat trompeur: Toi qui dois tout à la simple nature, Tu ne connais de fard que la pudeur. Son air hardi, son regard de Bacchante, Sans l'exciter nous provoque au plaisir: De tes beaux yeux l'expression touchante Sans le vouloir fait naître le desir. Pour son palais abandonnant Cythere, Vénus près d'elle a fixé son séjour, Tandis qu'hélas! de ton lit solitaire En gémissant bientôt fuira l'Amour. A Nice*, Dans le jardin de laquelle j'étais forcé de passer la nuit. Nice quand ta m'auras quitté, Dans ces lieux pleins de tes vestiges, Le plus aimable des prestiges Me rendra la réalité. Sur tes pas il va me conduire; De ta pensée il va m'instruire... Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant? D'abord les nocturnes apprêts, Les soins d'une simple toilette, T'occuperont dans ta retraite... A travers les murs, tes volets, Mon oeil avide et téméraire Verra tout ce joli mystere... Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant? Ton lit vient de te recevoir, Ta paupiere est déja mi-close. Alors... et c'est la moindre chose-: «Bon soir, me dis-tu-». Pour bon soir, Malgré ta résistance vaine, Je colle ma bouche à la tienne... Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant? Le sommeil a fermé tes yeux: Voici ton regne, ô doux mensonge!... Bientôt j'apparais dans un songe; Tu souris... et moi, plus heureux, A l'abri du songe propice, Je vois... je touche... j'ose... Ah! Nice!... Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant? Lorsque l'Aurore au teint riant, Pour venir éveiller le monde, S'élancera du sein de l'onde, Je dirai-: «Ma mie à présent «Se réveille ainsi que l'Aurore, «Aussi belle et plus fraîche encore-» Pour un amant Conçois-tu rien de plus charmant? Chant Funebre Sur La Mort De Victoire D'Arc. Pleurez, pleurez, jeunes compagnes; Remplissez Pair de lugubres accens. Échos de ces vastes montagnes, Ne répétez que des cris géinissans. L'affreuse mort?... elle vient do descendre. Sur vos amours, sur l'objet le plus tendre Elle a frappé ses coups les plus cruels. Tel un vautour dans sa faim ravissante Fond et saisit la colombe tremblante Qui crie en vain sous ses ongles mortels. Pleurez, pleurez, jeunes compagnes; Remplissez l'air de lugubres accens. Échos de ces vastes montagnes, Ne répétez que dés cris gémissans-. «Venez, disait la compagne chérie: «Venez, mes soeurs! jusques à la prairie, «Du messager prévenons le retour. «J'en crois l'espoir de mon ame charmée; «II nous dira que notre bien-aimée «Nous est rendue et voit encor le jour. «Ô messager, vois nos larmes, nos craintes. «D'un morne effroi dissipe les atteintes; «Dis que Victoire est rendue à nos voeux-. «Oh! répond-il, que vais-je vous apprendre! «Quel vain espoir est venu vous surprendre! Victoire!...hélas! Victoire... Ah! jour affreux!... «Pleurez, pleurez, jeunes compagnes; «Remplissez l'air de lugubres accens. «Échos de ces vastes montagnes, a Ne répétez que des cris gémissans-» Elle n'est plus... horrible destinée! Elle n'est plus... La voilà moissonnée Aux premiers jours de sa belle saison! Malgré les soins d'une lente culture, Ainsi périt l'amour de la nature, La jeune rose encore en son bouton. La voyez-vous sa mere désolée, Pâle d'horreur, l'oeil fixe, échevelée, Qui tient sa fille expirante en ses bras?... La voyez-vous presser ce corps livide, Le disputer à la faux homicide, Tandis qu'au loin l'airain sonne au trépas?... Ô jeune Élise! ô soeur idolâtrée! Que devins-tu quand ta soeur adorée Te salua de son regard mourant?... Seul au milieu d'une terre étrangere, Que deviendra son déplorable pere, Au choc mortel de ce coup accablant?... Fleur de beauté, candeur noble, air modeste, Grace touchante, ame tendre et céleste, Douce gaîté, mille talens divers, Vicyoire eut tout... Providence terrible! Pour rendre un jour sa perte plus sensible, Tu la comblas de tes dons les plus chers!... Pleurez, pleurez, jeunes compagnes; Remplissez l'air de lugubres accens. Échos de ces vastes montagnes, Ne répétez que des cris gémissans. Déployons les voiles funebres, Sombres emblémes des douleurs; Que le jour ressemble aux ténebres: La nuit regne au fond de nos coeurs. A MAdame B...* En lui envoyant des violettes au milieu de l'hiver. Le triste hiver désole la nature, Et loin de nous a chassé Flore en pleurs; Mais sous ses pas l'amitié vive et pure Dans tous les temps fait éclore des fleurs. De l'amitié cette fleur est l'emblême. Humble et timide elle aime le secret: De son parfum la douceur est extrême, Et fait goûter des plaisirs sans regret. Telle n'est point la rose fastueuse Qu'offre Vénus à ceux qu'elle chérit: Un dard défend cette fleur orgueilleuse; La rose meurt, mais l'épine survit. Romance. A Hélene C..., parodiée sur un air ancien fort en vogue dans les montagnes du Dauphiné. Or voyez, ma tant douce amie! En grand émoi je suis pour vous. Du dieu qui vous fit si jolie A la fin craignez le courroux. Ce bel enfant qui tient sous son empire Hommes et dieux, les bergers et les rois, Vous fit bien pour plaire et séduire, Mais non pas pour braver ses lois. Vois zéphyr de la fleur nouvelle Caresser le bouton naissant; Vois le lierre et l'ormeau fidele S'unir et croître en s'embrassant. Vois près de nous, sur la gente verdure Ces oiselets se baiser deux à deux! ... Tout fait l'amour dans la nature: Seule tu crains de si doux noeuds! Si je te dis,-«Ô mon Hélene «Je t'aime et ne vis que pour toi-», Ton oeil se détourne avec peine, Et ne se fixe plus sur moi. Propos d'amour de ton joli visage Chasse bientôt le rire et la gaitté... Belle, pourquoi fuis-tu l'hommage Que chacun doit à la beauté? Quelquefois dans mes mains tremblantes Ta blanche main se sent presser; Quelquefois mes levres brûlantes Sur cette main se vont placer. Las! ces transports devraient-ils te déplaire? Vit-on jamais, par un change étonnant, L'ambre fuir la paille légere, Le fer repoussé par l'aimant? Osé-je sur ton sein d'albâtre Fixer mes regards amoureux? Ce beau sein qu'amour idolâtre, A l'instant se cache à mes yeux. Prends-je un baiser sur ta bouche mi-close? Dieux! quel courroux soudain vient te saisir! Si comment sentir une rose, Sans desirer de la cueillir? A La Même, Qui s'était embarquée sur un radeau pour aller joindre son mari parti de la veille pour la campagne. Mont-Dauphin, 1 2 juillet 1786. Nos beaux esprits du bon vieux temps Sans cesse prêchent des merveilles, Sur les moeurs des premiers parens A l'envi bercent nos oreilles De discours très édifians; Et, s'il faut de leurs doctes veilles En croire les beaux monumens, De mille venus sans pareilles Dans ce temps-/à brillaient les gens; Les femmes sur-tout... Oh! les femmes!... Chez les hommes on trouvait bien Par-ci, par-là, quelque vaurien: Au vice, bien plus que les dames, Ce sexe toujours fut enclin. Mais sans faire ici l'étalage De traits qu'on ne peut concevoir Sur la simplesse un peu sauvage Des dames de cet heureux âge; Mais sans vous parler du lavoir Où celles du plus haut parage Allaient du matin jusqu'au soir De nos Margots faire l'ouvrage; Sans vous parler de ces beautés, Filles de la simple nature, Qui se miraient dans l'onde pure Des ruissels aux flots argentés; Qui ne cachaient point leur figure Sous ces grands chapeaux inventés Par la laideur et l'imposture; Que nos peres, dans leurs banquets Au milieu d'eux voyaient paraître Belles de leurs propres attraits, Comme la fleur qui vient de natice, Comme vous, lorsque, sans desseins, Quittant votre Châtel antique, Vous portez dans les champs voisins L'humeur douce et philosophique Qui rend vos jours purs et sereins... Sans rappeler ces bagatelles, Passons vite au point capital. Épouses de ce-temps loyal, Oh! comme vous étiez fideles! Jamais, loin du lit nuptial, Vous vit-on, chastes héroines, Aller d'un amour illégal Chercher les douceurs clandestines? Feuilletons les fastes sacrés. Je vois la jeune Moabite, La nuit, par sa mere conduite, Venir réchauffer par degrés Les sens d'un vieil Israélite, Sans emprunter d'aucun amant Le feu qu'elle lui communique, La chaleur douce et vivifique Qu'elle fait couler dans son sang. Ouvrons-nous la bible profane? Sur le rivage de Naxos Je vois la plaintive Ariane, Dédaignant les tendres propos Du dieu qui vainquit le Bracmane, De l'oeil suivre à travers les flots L'ingrat, le volage héros Qui par sa fuite la condamne Aux plus affreux de tous les maux. De la mort cherchant les ténebres, Quelle femme en habits de deuil, Couchée auprès de ce cercueil, Le presse avec des cris funèbres?... Ô moeurs! ô constance! ô vertu! Des épouses c'est le modele Qui veut dans la nuit éternelle Suivre l'époux qu'elle a perdu. La faim déja, la faim cruelle Sur elle a le bras suspendu... Souffriras-tu qu'il s'accomplisse, Cet effroyable sacrifice, Amour!... L'Amour rit de l'arrêt; Et bientôt la triste matrône Oubliant le défunt tout net, Aux tendres desirs s'abandonne, Où? pour qui? Vous savez le fait: Graces aux soins du bon Pétrone, Il n'est ignoré de personne: Moi, qui toujours eus l'ame bonne, J'admire beaucoup son projet. Que vous dirai-je d'Artémise, De la femme de ce Romain Que l'on vit se percer le sein Pour... Mais quelle folle entreprise! Quand j'aurais la langue d'airain Dont le ciel on l'esprit malin Douerent la bénigne Orphise Pour le salut de son prochain, Comment vous détailler l'histoire De tous les exploits généreux Qui, des femmes de nos aïeux Immortalisant la mémoire, Éternisent aussi la gloire D'un sexe aimable et vertueux? Or, dans ces jours de sapience, Où, plus voisins de l'âge d'or, Les hommes conservaient encor Quelques vestiges d'innocence, S'ils admiraient avec transport Ces mortelles dont le courage, Loué, chanté dans tous les temps, Des petits-fils de nos enfans S'en ira mériter l'hommage, Combien vous admirera-t-on, Vous, leur émule, leur rivale, L'héroïne, le parangon De la tendresse conjugale! Eh quoi! dans ce siecle pervers Où la vertu n'est qu'un problème, Où, victime de ses travers, L'homme est vicieux par systéme; Ce siecle où la licence extrême, L'oubli des devoirs les plus chers, Le parfait oubli de soi-même, Par nos princesses aux grands airs Sont appelés bonheur suprême; Vous que virent paraitre au jour Ces murs où la galanterie, La plus fine coquetterie, De tout temps ont tenu leur cour (3); Vous, dis-je, affronter l'inclémence D'un ciel obscur et nébuleux; Sur l'assemblage périlleux De quelques ais sans consistance, Braver le cours impétueux Et les écueils de la Durance, Pour suivre, après deux jours d'absence, Un époux cent fois trop heureux, Dans un pays malencontreux, Qu'habitent l'ennui, le silence, Avec une stupide engeance De campagnards fastidieux Et babillards à toute outrance! Que répondrez-vous à présent, Aristarques atrabilaires, Que nous entendons si souvent, Aidés de malins commentaires, Traiter de fables, de chimeres, es vertus d'un sexe charmant? Auprès d'un pareil. dévoûment, Madame, les traits héroïques Que vantent les temps romantiques, Ne sont plus que des jeux d'enfant. De la chaste épouse d'Ulysse Combien n'a-t-on pas exalté La vertu, la fidélité! Sans doute c'est avec justice. Eh bien! ce modele vanté De constance, de loyauté, Crut faire un bien grand sacrifice De rejeter avec fierté Quelques amans qu'avec délice Tout bas nombrait sa vanité. Mais d'aller sur l'onde en furie, Dans un bâtiment mal frété, Chercher, au péril de sa vie, Son pauvre époux persécuté Par la déesse d'Idalie, Neptune, Éole et compagnie; Au diable, si sa majesté Jamais en eut la moindre envie! Vous seule à l'univers surpris Deviez donner ce grand exemple Jadis une statue, un temple, En eût été l'auguste prix. Pour-moi qui déja vous contemple Comme une sainte en paradis, Tous les jours avec foi pléniere, Sous le nom de sainte Cypris, Je vous adresse ma priere. A Madame Pla... Qui, la premiers fois qu'elle chanta devant moi, prit une voix fausse, grêle et tremblotante, absolument semblable à celle d'une vieille. Des rossignols de l'Ausonie Maints coucous, et maints chats-huants Ont eu souvent la fantaisie D'imiter les tendres accens. Mais jamais l'oiseau du Méandre, Pour le cri des tristes hibous, Oublia-t-il sa voix si tendre, Son chant si flatteur et si doux.? Ah! du plus cruel artifice Pourquoi nous rendre les jouets, Et reculer l'instant propice Déja si lent pour nos souhaits? Du moment qu'on doit vous entendre, Espérer n'est plus un plaisir; Et c'est un supplice d'attendre Alors que l'on devrait jouir. A Victoire De N... Avec laquelle on me trouvait de la ressemblance. Lorsque je vis votre aimable figure, Et vos levres de rose, et vos yeux séducteurs, En admirant mille attraits enchanteurs Dont à plaisir vous orna la nature: Du tendre amour je ressentis la flamme Qui par degrés s'emparait de mes sens; A son délire, à ses desirs brûlans, Avec transport j'abandonnai mon ame. Victoire!... hélas! fera-t'il mon supplice, Ce penchant si flatteur qui m'entraîne vers vous? Me verra-t-on, mourant à vos genoux, Réaliser la fable de Narcisse? Allégorie Parodiée Sur Un Air De Pleyel. A M. Et Mme De G... UN papillon jeune et galant, Mais par trop inconstant, Allait offrant de fleur en fleur Son hommage trompeur. Son air coquet D'abord triomphait; Jonquille, et tulipe, et jasmin, Prodiguaient à ses voeux les trésors de leur sein. Mais, hélas! bientôt maints soupirs Payaient leurs courts plaisirs: Sitôt son desir satisfait, Papillon s'envolait. Une rose encore en. bouton, Loin de tout papillon, Croissait sous les yeux bienfaisans De Flore et du printemps. Grace et fraîcheur, Parfum séducteur, Tout ce qui plaît, charme, embellit, Flore en pare avec soin la fleur qu'elle chérit: Et, contre les feux mensongers Des papillons légers, Par mille dards elle défend Son calice naissant. Au séjour de la jeune fleur, Par sa volage humeur, Papillon un jour est poussé... L'inconstant est fixé. Avec transport, Il prend son essor, Et s'élance au bouton joli... Par les dards protecteurs l'indiscret est puni. Papillon maudit, éperdu, Cet obstacle imprévu; Rosette aussi gémit tout bas De son triste embarras. Amour qui voit leur déplaisir Voudrait bien le finir; Mais Flore craint pour son bouton Le changeant papillon. Pour la calmer, Pour la désarmer, Le dieu de Gnide au même instant Fait deux jolis ramiers de ce couple charmant. Depuis lors ces époux heureux, Toujours plus amoureux, Épris d'une éternelle ardeur, N'ont plus qu'un méme coeur. A M. De G... Chez vous en vain chercherait-on Les traits du papillon: Papillon, sous ceux du ramier, Disparaît tout entier. A vos amours Fidele toujours, Soyez le phénix des époux, Et, pour mettre le comble à nos voeux les plus doux, Songez que la reine des fleurs, A ses charmes vainqueurs, Joint un charme encor plus touchant Par un bouton naissant. Le Lendemain Des Noces. A Madame R... Lorsque sur vous, par un fatal caprice, Le sort cruel épuisait tous ses traits, Combien de pleurs, que de soupirs secrets Vous arrachait sa bizarre injustice! Pendant le jour qu'une modeste crainte Venait tarir ces pleurs prêts à couler, Votre douleur, qui n'osait s'exhaler, Semblait s'accroître encor par la contraintes. La nuit pour vous avait seule des charmes; Rien ne gênait alors votre chagrin: De vos amours vous plaigniez le destin, Et vos beaux yeux se noyaient dans les larmes. Par le sommeil si vous étiez surprise, 'Au même instant mille rêves flatteurs Vous présentaient sous des traits enchanteurs L'heureux mortel dont votre ame est éprise. Ses yeux brillaient de l'amour le plus tendre; Il vous pressait de répondre à ses feux; Vous soupiriez... il devenait heureux: Peut-on, hélas! en dormant se défendre? Vous jouissiez, mais ce n'était qu'en songe; Triste bonheur, cruelle extrémité! Il était temps qu'enfin la vérité Réalisât tant de nuits de mensonge. Hymne Au Soleil Couchant.* Cécile. Quels flots d'azur, de pourpre étincelante, Pere du jour, tu répands dans les cieux! Tu vas finir ta carriere éclatante, Et ton front brille encor plus radieux. Telle, quittant son argile grossiere, Et libre enfin de tout lien mortel, L'ame du juste, à son heure derniere, S'élance et vole au sein de l'Éternel. Quand, devancé par le char de l'Aurore, Tu reparais vers les portes du jour, Aux premiers feux dont l'aube se colore, Le monde entier célebre ton retour. Et moi, pareille à l'oiseau des ténebres, Les yeux blessés de l'éclat qui te suit, Je fuis, je cours vers les antres funebres Où tes rayons chassent ombre et la nuit. Mais ton déclin dans mon ame flétrie Porte la paix, l'espoir consolateur: Du doux repos qui succede à la vie Il est pour moi le présage flatteur. Tel, épuisé par un lointain voyage, Et découvrant son paisible foyer, Le voyageur soupire, prend courage, Et gagne enfin l'asyle hospitalier. A Julie De Lum... A qui Pasc... avait adressé une critique sur un grand chapeau dont elle faisait sa coiffure ordinaire, Mont-Dauphin. 15 Août 1786* Pour contrôler votre toilette Et critiquer votre chapeau, Laissant l'héroïque trompette (4), Le chantre de Barcelonette Embouche un léger chalumeau. Des déesses de l'empyrée, Pour mieux fronder un goût pervers, De celles qui peuplent les mers, Sa voix, par Linus inspirée, Chante les costumes divers. Des muses ses pinceaux magiques Aiment sur-tout à dessiner Les coiffures emblématiques: N'allez pas vous en étonner. De ces savantes immortelles N'essuyant jamais de rigueurs, Il doit se plaire à parler d'elles, A vous les offrir pour modeles: Il est doux de vanter les belles Qui nous comblent de leurs faveurs. Moi, des filles de Mnémosyne Admirateur respectueux, Mais, hélas! amant malheureux, A vous parler vrai, j'imagine Que tout cet attirail si beau Qui pare leur troupe divine Ne vaut point votre grand chapeau. Ce qui sied au front de Clio Messiérait au front d'Euphrosyne. N'en déplaise à l'enfant gâté Des graves filles de mémoire, Il est un plus joli grimoire, Un code par l'Amour dicté Pour l'usage de la Beauté (5); Celui-là seul, daignez m'en croire, Par vous doit être consulté. Vous y verrez, belle Julie, Que ce chapeau tant maltraité Fut, dans un instant de folie, Par les Graces même inventé. Sous des parures uniformes Voulant voir leurs traits ingénus, Les trois compagnes de Vénus Se firent des chapeaux énormes Dont les élastiques tissus Se prêtaient à toutes les formes. Vive, folâtre, et sans songer A quelque nouvelle conquête, Sans art, et tout à la franquette Thalie, en guise de barrette, Ajusta son chapeau léger. Plus fine, et même un peu coquette, Recourbant une aile du sien, Aglaé le mit sur l'oreille; Et par cet aimable moyen Il fit ressortir à merveille Ses yeux frippons, son air malin. Des trois soeurs la plus ingénue, Celle qui toujours rougissait Sitôt qu'un berger indiscret Par hasard s'offrait â sa vue, Euphrosyne jusqu'à son coeur Fit tomber la paille flottante; Et cette parure charmante Servit de voile à la pudeur. Peut-on s'égarer sur les traces De ces aimables déités? Peut-on vous blâmer quand des Graces Les goûts sont par vous adoptés?... Non, non: jeune, fraîche comme elles, Ne cherchez point d'autres modeles; Suivez en tout leurs erremens. Songez que des fruits de l'automne Flore, qui préside au printemps, Jamais ne forma sa couronne. Quant aux attributs imposans Des vieilles fines du Permesse, Quant au costume de déesse, Vous le prendrez dans,...cinquante ans. Le Chant Des Combats. (Marseillaise) (6) Vulgairement L'Hymne Des Marseillois.* Aux Manes De Sylvain Bailly, Premier Maire De Paris. Éxegi Monumentum... Horace, ode 24, lit. 3. Strasbourg, jour de la proclamation de la guerre. Allons, enfans de la patrie, Le jour de gloire est arrivé. Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé. Entendez-vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats? Ils viennent jusques dans nos bras Égorger nos fils, nos compagnes! Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés? Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès long-temps préparés? Français, pour nous, ah! quel outrage! Quels transports il doit exciter! C'est nous qu'on ose méditer De rendre à l'antique esclavage! Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Quoi! des cohortes étrangeres Feraient la loi dans nos foyers! Quoi! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers! Grand Dieu! par des mains enchainées Nos fronts sous le joug se ploiraient! De vils despotes deviendraient Les moteurs de nos destinées! Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Tremblez, tyrans, et vous, perfides, L'opprobre de tous les partis, Tremblez! vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix. Tout est soldat pour vous combattre: S'ils tombent nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux Contre vous tout prêts à se battre. Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Français! en guerriers magnanimes, Portez ou retenez vos coups: Épargnez ces tristes victimes A regret s'armant contre nous. Mais le despote sanguinaire, Mais les complices de Bouillé, Tous ces tigres qui sans pitié Déchirent te sein de leur mere!... Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs! Liberté! liberté chérie, Combats avec tes défenseurs. Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accens; Que tes ennemis expirans Voient ton triomphe et notre gloire. Aux armes, citoyens! formez vos bataillons: Marchez, qu'un sang impur abreuve nos sillons. Adélaïde Et Monville. Anecdote. A Adele Et Aurore De Belle-Garde. Lei nel partir, lei nel tornar del sole Chiama con voce stanca, e prega, e plora; Corne ussignuol cui 'I villan duro invole Dal nido i figli non pennuti ancora, Che in miserabil canto, laine e sole, Piange le notti, e n'empie i boschi e l'ora. Il l'appelle au départ, il l'appelle au retour du -soleil, d'une voix faible, suppliante et plaintive. Tel le rossignol dont le nid fut dépouillé, par un villageois cruel, de ses petits à peine éclos il les pleure dans la longueur des nuits solitaires et désolées; et de son chant lamentable il remplit les bocages er les airs . Jérusalem Délivrée, chant 12, strophe 90. Vous desirez, charmantes amies, que je rédige par écrit la triste aventure que je vous racontai il y a quelque temps. Si pour intéresser elle avait besoin des prestiges de l'art, je vous prierais de me dispenser d'une tâche qui serait au-dessus de mes forcés. Mais une expérience souvent réitérée m'a fait voir que le récit le plus simple de cette anecdote touchante suffisait pour arracher des larmes; et je m'empresse d'ériger ce faible monument â la mémoire de dent infortunés qui me furent chers, et que je regretterai toujours. Monville était originaire de Saint-Domingue. Ses parens, qui dès l'enfance le destinaient au corps du génie, l'envoyerent en France de très bonne heure, et le placerent à l'école militaire de Sorese. Les études nécessaires à son métier n'empécherent point le jeune Monville d'y cultiver tous les talens agréables avec succès jusqu'au montent de son départ pour Paris. Une figure vive et très intéressante, sans être réguliere; une taille extrêmement petite, mais joliment tournée; des connaissances fort étendues en mathématiques; un talent rate pour la danse et le violoncelle; des principes honnêtes, quoiqu'un peu altérés par l'effervescence de l'âge; une ame de feu; un goût effréné pour tous les plaisirs:'tels étaient les agrémens, les qualités et les défauts que Monville apporta dans la capitale: il avait alors vingt ans. La maison 13..., destinée principalement aux élever du génie, fut l'asyle que la fatalité lui fit choisir. Parmi les domestiques nombreux de cette maison, il distingua bientôt le bon André, vieil Hollandais, portier de l'hôtel, et sa femme qui était chargée de la lingerie. Mais l'intérêt que ne manquaient jamais d'inspirer leur honnêteté, leur air vénérable, devint bien plus vif encore, lorsqu'une fois il connut leur fille, la jeune Adélaïde, qu'ils idolâtraient, et qui leur aidait à supporter les ennuis et les dégoûts attachés à la servitude. Adélaïde touchait à sa quatorzieme année lorsque Monville entra dans cette maison, et dès lors elle annonçait tout ce qu'elle' serait un jour. Ne vous attendez pas que je vous fasse d'elle une de ces descriptions romanesques qu'on soupçonne toujours d'être embellies aux dépens de la vérité. Je me contenterai de vous dire que jamais je ne vis une physionomie aussi séduisante. Outré la douceur enchanteresse qui la caractérisait, outre la régularité des traits, l'éclat et la fraîcheur du teint, Adélaïde avait les cheveux d'un blond inimitable, et ses yeux ainsi crue ses sourcils étaient du noir le plus foncé; avantage Unique qui répandait sur cette figure céleste un charme qu'on ne saurait définir. Les graces de la figure n'étaient point les seules dont elle pouvait s'enorgueillir; le, son de sa voix était si gracieux, si touchant, son accent était si pur, que chacun remarquait sa maniere de parler dans. une ville où chacun se pique de bien parler, et où l'agrément du langage est un. des principaux moyens de séduction chez les femmes. Pour ceux qui ne connaissaient point Adélaïde, c'était beaucoup de la voir; pour ceux qui la connaissaient, ce n'était rien de la voir sans l'entendre. Le coeur de Monville ne fut point à l'épreuve de tant de charmes: ils firent même sur lui une impression dont personne ne l'aurait cru susceptible. Ce n'est pas que dès le principe son goût pour Adélaïde Mt digne de celle qui l'avait inspiré. Son extrême dissipation, l'ardeur avec laquelle il. se livrait à toutes sortes de. plaisirs, prouvaient au contraire qu'il ne savait pas encore apprécier sa jeune amie, et que son. unique but était d'en faire l'objet d'un amusement criminel. Mais quel monstre eût pu. nourrir long-temps de pareils projets auprès d'Adélaïde? La candeur et l'innocence de cette aimable enfant épureront bientôt les feux que ses attraits avaient allumés bientôt mille qualités angéliques firent évanouir aux yeux de son amant la distance qui les séparait. Pendant les deux années qu'il resta dans cette maison, la tendresse de Monville s'accrut de. jour en jour, et devint une de ces passions terribles qui n'ont d'accès que chez les antes, fortes, et qui décident pour jamais du bonheur ou du malheur de la vie. L'époque de sa réception à Mézieres arriva, et nous fûmes tous surpris de l'air joyeux et serein avec lequel il fit les préparatifs de son départ. Ses relations avec Adélaïde n'étaient point ignorées parmi nous, et nous ne concevions pas qu'il pût quitter cette fille charmante sans lui accorder quelques uns de ces regrets que les bons coeurs ne refusent point aux attachemens même les plus faibles et les plus vulgaires. J'étais un de ses compagnons de voyage. Jamais sa gaieté ne fin aussi brillante, aussi folâtre; jamais il ne parut dans une situation plus tranquille et plus heureuse. A dater de ce moment, la conduite de Monville devint pour tous ses camarades une énigme inexplicable dont ils ne surent le mot que long-temps après. Trois jours s'étaient à peine écoulés depuis notre arrivée à Mézieres, qu'il sollicita vivement la permission de retourner sur ses pas jusqu'à Rétel, où il était appelé, disait-il, par des affaires de la derniere importance. Nous étions au milieu de janvier, il faisait un temps affreux, et personne ne devinait quelles affaires si pressantes un Créole pouvait avoir dans une petite ville au fond de la Champagne. Nos chefs souscrivirent, non sans peine, à la demande de Monville. Mais ce voyage mystérieux éveilla la curiosité, fournit matiere à mille et mille conjectures. Peut-étre dès lors la vérité se fût-elle découverte, si les plus sages d'entre nous n'avaient fait remarquer aux autres qu'il était également indiscret et mal-honnête de scruter ainsi la conduite d'un camarade. Cette réflexion produisit son effet, et le secret de Monville fut respecté. Il revint de Rétel avec un air de satisfaction qui frappa tout le monde. La maniere de vivre qu'il ne tarda pas à adopter n'en parut que plus bizarre. On ne lui connoissait aucun motif de chagrin; son humeur vive, enjouée, était toujours la même. Cependant au bout d'un mois il voulut manger seul dans son appartement; peu-à- peu il se retira de toutes les sociétés; les bals, les concerts, les spectacles, les fêtes les plus brillantes, n'avaient plus, ou du moins paraissaient n'avoir plus d'attraits pour lui, 11 nous avait prévenus de longue main qu'il se proposait de voir souvent une de ses cousines, nommée mademoiselle de Bézier,, pensionnaire au couvent du S.-Sépulcre à Charleville, qui avait été la compagne de son enfance, et qu'il aimait tendrement. Charleville n'était éloigné que, d'un quart de lieue. Monville ne connaissait d'autre plaisir que celui d'aller tous les. jours passer quelques heures avec sa cousine de retour à Mézieres, il rentrait chez lui pour n'en plus sortir. Cette conduite, qui se soutint constamment pendant onze mois, était trop extraordinaire pour n'être pas remarquée. Elle le fut: on en parla beaucoup d'abord; on finit par s'y accoutumer. L'arrivée de nos camarades de Paris nous tira de l'indifférence où nous étions à cet égard.. Parmi ceux dont nous leur demandâmes des nouvelles avec empressement, l'intéressante Adélaïde fut nommée des premieres. Ils nous apprirent qu'elle était partie pour la province depuis près d'un an, et, que l'on faisait un mystere du lieu de sa retraite.. Ce récit fit naître des soupçons. On compara les époques: on vit que le depart d'Adélaïde n'avait précédé que d'un jour celui de Monville pour Rétel. Cette découverte excita la curiosité sur nouveaux frais, et les efforts qu'elle fit cette fois pour .se satisfaire furent plus heureux que les premiers. Depuis long-temps on ne s'entretenait à Charleville que des graces, des talens, de la figure, de l'amabilité de mademoiselle de Bézier. Les religieuses la citaient pour modele à leurs éleves; ses martres n'en parlaient qu'avec enthousiasme; elle était adorée de toutes ses compagnes. Plusieurs d'entre nous imaginerent de demander quelques détails sur sa personne à ceux qui avaient accès dans le couvent. De superbes cheveux blonds, des yeux et des sourcils noirs comme l'ébene, un teint éblouissant, un parler enchanteur tels furent les premiers renseignemens qu'on obtint sur la prétendue cousine de Monville. Ils étaient 'trop frappans pour qu'on pût se méprendre à l'original du portrait; et de ce moment il passa pour avéré qu'Adélaïde demeurait au S.-Sépulcre sous le nom emprunté de mademoiselle de Bézier. Cette conjecture n'était point sans fondement. Avant de quitter Paris, Monville avait pris la résolution de s'unir des noeuds les plus saints avec celle qu'il aimait. Sa jeunesse, la dépendance où il se trouvait, ne lui permettaient point de n'écouter que le penchant de son coeur pour disposer de sa main. Mais il ne put supporter l'idée de laisser sa maîtresse dans une maison ois elle était sans cesse exposée à des agaceries, à des poursuites souvent peu décentes. Il proposa aux pareils d'Adélaïde de la placer à ses frais au S.-Sépulcre. Il s'engagea sur son honneur à l'épouser dès qu'a en serait le maître, à ne la tirer de son asyle sous aucun prétexte pendant les deux années qu'il devait rester à Mézieres. Ses propositions furent acceptées. La mere d'Adélaïde l'amena jusqu'à Charleville, la fit entrer au couvent sous ses yeux, et partit en comptant beaucoup moins pour la sûreté de sa, fille sur les précautions qu'elle avait prises, que sur la délicatesse et la bonne foi de Monville. Il fit bien voir qu'il méritait cette confiance par la fidélité inviolable avec laquelle il tint ses engagemens. Non seulement il rie se permit aucune démarche pour attirer Adélaïde hors du S.- Sépulcre; mais il se refusa même aux occasions que le hasard fit naître, et dont il aurait profité sans qu'on pût l'accuser de manquer à sa parole. Tout ce qui devait contribuer à l'instruction; à l'agrément de sa maîtresse, lui Fut prodigué sans réserve. Elle croyait la fortune de Mon-ville considérable. A ce goût pour la parure, si naturel aux personnes de son Age et de son sexe, elle joignait des dispositions pour mus les talens: il lui eût été difficile de cacher ses moindres desirs à un homme dont l'unique étude était de les épier, qui eût regardé comme un crime l'impossibilité de les satisfaire, et le refus de ses dons comme une injure. Aussi n'était-il aucune des compagnes d'Adélaïde qui fût mise avec plus d'élégance. Elle avait tout-à la-fois des martres de dessin, -de .danse, de halte et de 'chant. Les graces nouvelles dont chaque jour l'embellissait, ses progrès rapides dans tous les genres, enChantaient le pauvre Monville: mais il se précipitait dans des dépenses excessives. Pour y subvenir il eut recours d'abord aux privations: dans la suite il fut obligé de prendre sur ses besoins les plus urgens; et vous ne soupçonneriez jamais l'état auquel il se réduisit plutôt que de laisser former un desir inutile à son amante. La crainte qu'elle ne s'apperçût de la détresse où il était plongé le forçait à. conserver devant elle un reste d'élégance dans son ajustement: mais à peine rayait-il quittée qu'il se dépouillait bien vite des habits dont il s'était paré en sa présence; on eût dit qu'il craignait de les profaner par tout autre usage. Alors il leur substituait les vétemens les plus simples, les plus grossiers, des lambeaux qu'aurait dédaignés le mendiant qui réclamait sa charité. Bientôt la nourriture des plus malheureux artisans, la nourriture du pauvre devint la sienne; il ne subsista plus que d'un pain dur et noir, humecté quelquefois d'un bouillon qu'il se procurait au prix le plus vil dans ces asyles fréquentés de la seule indigence. Ces désagrémens ne furent point les seuls que Monville eut à essuyer. Ses camarades ne connaissaient pas les véritables motifs de son économie; la plupart l'attribuaient à une bizarrerie de caractere insupportable à son âge: lorsqu'ils surent à quel point elle était poussée, ils éclateront en murmures contre lui. Ses meilleurs amis l'en prévinrent avec ménagement; et il prit des mesures pour vivre avec la méme frugalité sans compromettre l'habit qu'il portait. Une circonstance particuliere me fournit le moyen de juger par moi-même si l'objet de tant de sacrifices en était digne. Je voyais beaucoup à Charleville une dame dont la maison donnait sur les jardins du S.-Sépulcre. Un jour, à l'heure de la promenade des pensionnaires, je me fis ouvrir l'étage le plus élevé de cette maison. De là je vis distinctement Adélaïde qui jouait au milieu de ses compagnes: je la vis, et ce spectacle ne s'effacera jamais de ma mémoire. Elle portait une lévite blanche avec une ceinture bleu-céleste. Ses cheveux, que ne retenait aucun obstacle, flottaient en boucles sur son front, sur son cou, sur ses épaules. Dans l'espace de quinze mois elle était singulièrement grandie; tous ses traits. étaient parvenus A. leur degré de perfection. Elle avait un bras passé autour d'une de ses. amies; son corps se penchait un peu en, avant; et cette attitude, en étalant à mes. yeux la blancheur, les formes charmantes de son bras et de sa main, développait en même temps toute la richesse et toute l'élégance de sa taille. Celles de ses compagnes qui paraissaient de son âge l'entouraient, la regardaient, l'écoutaient avec un empressement que je ne me lassais pas d'admirer. Les plus jeunes venaient sans cesse l'agacer, folâtrer autour d'elle, et s'éloignaient contentes dès qu'elles en avaient obtenu un regard ou une parole. Tout-à-coup deux d'entre elles se détachent et prennent en courant le chemin de l'hospice sacré. Bientôt. elles reparaissent portant une, harpe qu'elles viennent déposer entre les mains d'Adélaïde. Celle-ci s'assied sur un petit tertre qui s'élevait au milieu d'un beau tapis de gazon. Toute la, troupe se couche à ses pieds sur l'herbe odorante et fleurie. L'attention, le recueillement, succedent aux éclats, aux ris de cette bruyante jeunesse; et avec les accords de la harpe j'entends retentir dans les airs cet hymne à l'Espérance, dont le refrain et les strophes étaient chantés alternativement par Adélaïde et ses compagnes. Hymne A L'Espérance.* CHOEUR. Fille du ciel, jeune déesse (7) A l'oeil riant, au front toujours serein; Fille du ciel, dont le souffle divin Verse l'oubli des maux et répand l'alégresse; Douce espérance, entends nos voix; A tes faveurs toujours l'innocence eut des droits. ADÉLAÏDE, seule. Par toi des biens de l'avenir Le présent s'enrichit encore; La fleur à peine vient d'éclore, Tu vois le fruit croître et mûrir. Avec ses neiges, sa froidure, L'hiver s'enfuit devant tes pas; Ton sourire au sein des frimas Fait poindre l'herbe et la verdure. CHOEUR. Fille du ciel, jeune déesse, etc. ADÉLAIDE. De la fortune et des amours Tu répares les injustices; Celui qu'oppriment leurs caprices Obtient tes plus tendres secours. Au charme de tes doux mensonges S'il se refuse à son réveil, Tu saisis l'instant du sommeil Pour le consoler par des songes. CHOEUR. Fille du ciel, jeune déesse, etc. ADÉLAIDE. Au juste qu'un siecle pervers Abreuve de fiel et d'outrage Tu découvres pendant l'orage Le port dans un autre univers. Épouvanté de ta lumiere Dont l'éclat vengeur le poursuit, Le méchant expie et maudit Sa prospérité mensongere. CHOEUR. Fille du ciel, jeune déesse A l'oeil riant, au front toujours serein; Fille du ciel, dont le souffle divin, Verse l'oubli des maux et répand l'alégresse; Douce espérance, entends nos voix; A tes faveurs toujours l'innocence eut des droits. Ainsi chantèrent Adélaïde et ses compagnes. Douze ans se sont écoulés, et il n'est pas un de ces détails qui ne soit présent à mon imagination. J'entends encore les accens purs et mélodieux de ce choeur virginal, les arpèges majestueux et mélancoliques de la harpe d'Adélaïde, les douces inflexions de sa voix si touchante. Et lorsque les sons argentins de la cloche du couvent donnerent le signal de la retraite, je les vois toutes se lever à-la-fois, exprimer par leurs gestes le regret de toucher déja au terme de leurs innocens plaisirs, puis s'acheminer vers leur asyle d'une démarche lente et qui annonçait leur pénible résignation. Je vois encore les replis ondoyans de leurs longues robes blanches, mollement agitées par le zéphyr du soir, et sur lesquelles venaient expirer les derniers rayons du soleil... Je jouis de cette scene délicieuse aussi long-temps que cela ne fut possible. Je me proposais de revenir dès le lendemain en jouir encore; mais l'impression que j'en conservai m'effraya et m'empêcha de tenir mes résolutions â cet égard. Cependant le temps de notre séjour à Mézieres allait finir, et déja Monville avait arrêté le plan de sa nouvelle conduite. Lorsque nous sortions de l'école, on nous laissait le choix des garnisons qui étaient le plus à notre bienséance, et sitôt le dernier examen subi, nos chefs étaient autorisés à nous permettre de retourner dans nos familles. Depuis long-temps Monville s'informait avec soin des moyens qui pouvaient' hâter son mariage avec Adélaïde. Les lois du royaume prohibaient expressément les unions clandestines: mais il sut de quelques ecclésiastiques que s'il demeurait six mois dans le pays de Liege avec sa maîtresse, il serait dans le cas d'y être marié légalement et sans difficulté. D'après cela Monville avait formé le projet de demander Cambrai pour résidence, de partir sur le champ pour cette ville avec madame André et sa fille, et de profiter des facilités qu'il pourrait avoir pour aller avec elles passer l'hiver à Liege. Ne prévoyant aucun obstacle à l'exécution de ce dessein, il fit venir madame André de Paris; et le jour de son examen il retira Adélaïde du couvent, comptant partir des la nuit suivante. Un évènement fâcheux vint déranger tout son plan. Le général, qui pouvait lui permettre de se rendre à Montpellier où résidait sa famille, n'était point le maitre de l'envoyer en Flandre avant la réception des ordres du ministre. Monville fut donc obligé de les attendre à' Mézieres. Pour comble de disgrace, on sut bientôt à. Charleville que la belle mademoiselle de Bézier était sortie du S.-Sépulcre. On découvrit l'auberge qu'elle habitait: plusieurs officiers tenterent même de s'introduire auprès d'elle. Pour obvier à tout, Monville prit le parti de renvoyer à Paris la mere et la fille jusqu'au moment de sa liberté. Mais leur départ fut précédé d'une discussion dont les suites devinrent bien funestes à nos deux amans. Madame André s'était toujours flattée que Monville épouserait sa fille avant de sortir de Mézieres. Elle n'était point à sentir combien sa condescendance pour lui avait été excessive, combien elle pouvait un jour compromettre Adélaïde. Ces réflexions chagrinantes, sa répugnance à s'expatrier, la hardiesse des nouvelles démarches qu'on lui proposait, l' engagerent à faire un effort auprès de Monville pour l'en détourner. Vos projets sur ma fille, lui disait cette, rnere alarmée, sont aussi avantageux pour elle qu'honorables pour nous; mais je commence à les croire chimé riques et d'une exécution impossible. Tôt ou tard Adélaïde serait la victime de ma complaisance et du vain espoir qui vous berce. Il en est temps encore pour vous, pour moi, pour elle. Reprenez votre parole et rendez-nous la nôtre. Que dites-vous? s'écrie Monville; qu'osez-vous dire?...-Et, sans s'expliquer davantage, il saisit une plume et trace rapidement quelques lignes. Puis offrant à madame André la lettre qu'il vient d'écrire; Voyez, madame, lui dit-il, voyez quelle extrémité je préfere au sacrifice horrible que Vous exigez-. Madame André prend cette lettre, qui était adressée au commandant de l'école, et lit à voix haute les phrases suivantes-. Monsieur, Des raisons, auxquelles toute autre raison est forcée de céder, m'empochent de rester plus long-temps dans le corps où j'ai l'honneur de servir. Je dépose ma démission entre vos mains, et je vous prie...- Ô ciel renoncer à votre état, s'écrient en même temps Adélaïde et sa mere. Il le faut, madame; il le faut, ma chere Adélaïde il faut prouver à. cette femme injuste si je mérite les soupçons outrageans qu'elle veut en vain me dissimuler. Que m'importe après tout la perte de mon état? Il me donne un rang, des prérogatives; mais il m'éloigne de toi, mon Adélaïde! mais c'est un des premiers obstacles à notre union. Brisant cette entrave odieuse je deviens ton égal; je me rends à moi-même; j'existe enfin pour toi, pour l'amour. A la vérité je ne serai plus qu'un homme pauvre, obscur, déshérité, proscrit. Mais tu ne dédaigneras point mon in fortune: nous gémirons ensemble: tout ce que je puis avoir de talent, de force, d'énergie, je l'emploierai à te mettre hors des atteintes du besoin. Avec Adélaïde , du pain et des larmes suffiront au bonheur de ma vie: sans Adélaïde, au mi lieu des grandeurs, des richesses, je ne trouverais que le désespoir et la mort. -Adélaïde tombe aux pieds de sa mere. Elle joint ses tendres instances, ses douces caresses, aux transports, à la douleur déchirante de son amant. Elle rappelle l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il a rempli toutes ses promesses; elle fait le tableau le plus pathétique de sa constance, de ses soins, de ses sacrifices. Attendrie par les tannes de sa fille, effrayée du désespoir de Monville, séduite peut-étre par l'espérance de lui voir un jour surmonter tous les obstacles, madame André se laisse fléchir, et déchire la lettre fatale. Cette nuit même elles parfirent pour Paris, après être convenues avec Monville qu'elles prendraient un appartement dans un quartier solitaire, qu'elles ne parattraient point à la maison B..., et que dès qu'il en serait le maître il viendrait les joindre pour les conduire en Flandre, et de là dans le pays de Liege. Voilà donc Monville seul à Mézieres, réduit à passer six semaines loin d'Adélaïde. Les premiers jours de cette séparation furent cruels. Peu-à-peu il parvint à. la supporter en s'occupant sans cesse de son amie, en ne songeant qu'à elle, en ne travaillant que pour elle. Dix-huit mois d'une extrême application avaient acquis à. cette jeune personne un vrai talent sur la harpe. Monville n'était pas assez riche pour lui monter une bibliotheque de musique bien considérable. Pendant son exil, les jours entiers étaient employés à copier tout ce qui paraissait de nouveau pour l'instrument favori d'Adélaïde; et ce passe-temps faisait ses délices. Le ciel, qui ne voulait pas l'accabler tout d'un coup, lui ménagea une autre consolation à laquelle il fut extrêmement sensible. Madame de Mars,.., femme du lieutenant de roi de Mari..., était venue s'établir au S.-Sépulcre avec ses deux filles, pour être plus à même de cultiver leur éducation. Ces trois dames avaient pris Adélaïde dans la plus grande amitié, et lui avaient fait promettre de leur écrire souvent et le plutôt possible.. Un excès de prudence empêcha celle-ci de tenir sa parole. Quinze jours après son départ, Monville reçoit une lettre de madame de Mars..., par laquelle elle le prie de se rendre au couvent. U obéit à ses ordres, et trouve la mere et les deux filles tout en larmes. Elles lui demandent avec inquiétude des nouvelles de mademoiselle de Bézier, se plaignent amèrement de son silence, du peu de fonds qu'elles doivent faire sur son amitié. Monville les rassure, feint de blâmer sa cousine, leur promet qu'incessamment elle réparera ses torts, et revient la joie dans lame de voir sa tendresse pour Adélaïde justifiée par les sentimens qu'elle inspirait à tous ceux qui pouvaient la connaître. Le jour tant desiré parut enfin. Un paquet arrive de la cour: nos commandans nous font appeler et nous remettent nos brevets. Je ne chercherai point à vous peindre l'empressement, l'ivresse avec laquelle Monville reçut le sien. Ses préparatifs étaient faits depuis long-temps, et le soir il partit avec la diligence. Pendant tout le voyage il fut plongé dans une extase dont rien ne fut capable de le tirer jusqu'au moment où il apperçut Paris dans le lointain. Alors ce furent des cris, des exclamations, des transports de joie dont le contraste avec son silence précédent était réellement fort étrange pour ses compagnons. La diligence arrive. A peine est-elle arrêtée, que Monville ouvre une portiere, s'élance, et disparaît comme un éclair. Le postillon vient ouvrir la portiere opposée. Deux de nos camarades, messieurs de Pra... et de Mail..., regardent déliter tous les voyageurs, et demandent avec surprise s'ils n'ont point parmi eux un officier du génie. On leur raconte la maniere dont il est sorti de la voiture. Ils lovent les mains et les yeux au ciel, et se mettent à courir sur les traces de Monville: mais comment auraient-ils pu l'atteindre? Au milieu de l'obscurité, à travers la pluie, la neige, les voitures, les embarras de toute espece, l'amoureux Monville volait avec la rapidité d'un oiseau qui fend le vuide des airs. Déja il touche à. la rue qu'habite Adélaïde; déja ses regards découvrent les murs qui renferment tout ce qu'il aime: le voilà sur le seuil de la porte. Alors ses genoux tremblent et s'affaissent sous lui; son agitation ne lui permet plus d'avancer; d'impuissans efforts achevent de consumer ses forces. Mais bientôt l'amour les ranime; il pousse un cri de joie; il monte, il entre, il se précipite... Quel spectacle! A la lueur d'une lampe sombre et lugubre il voit la mere d'Adélaïde, étendue dans un 'fauteuil, sans connaissance. Des sanglots viennent frapper son oreille; il se détourne... une garde éplorée gémissait au chevet d'un lit fermé de toute part. Assailli par les plus noirs pressentimens, déchiré par les angoisses les plus douloureuses, incertain du coup qui va l'accabler, sûr qu'il sera terrible, il s'élance vers le lit, entr'ouvre les rideaux, appelle Adélaïde... Hélas! hélas! Adélaïde venait d'expirer. Les inquiétudes secretes dont elle était la proie, la révolution que lui causa la scene dont elle fut témoin avant de quitter Charleville, avaient porté un coup funeste à la santé de cette tendre fille. Les fatigues du voyage aggraverent son état. Depuis son arrivée à Paris elle ne fit plus que languir; et, après trois semaines des souffrances les plus aiguës, la charmante et malheureuse Adélaïde vit terminer sa carriere à la fin de sa dix-septieme année. Elle n'était plus. Défia elle goûtait le prix d'une vie pure, innocente, troublée par les passions, mais non souillée par des faiblesses. Que son état de mort était préférable à l'existence affreuse dont jouissait encore Monville! La certitude de son malheur fut un coup de foudre qui l'étendit, privé de tout sentiment, sur le corps de son amante. Ses amis accourent et l'emportent, comme un fardeau inanimé, dans une voiture qui les attendait. On épuise en vain toutes les ressources de l'art pour le tirer de cet évanouissement cruel qui durait depuis trois jours lorsque j'arrivai à Paris. Monville ne donnait d'autres signes de vie qu'une respiration faible et précipitée. De temps à autre toutes ses veines, tous ses muscles se gonflaient de maniere à faire craindre qu'ils n'éclatassent. Les médecins ne concevaient pas qu'il pût résister si long-temps à un pareil état: il n'en sortit cependant qu'à la fin du septieme jour. Le moment où il recouvra la parole fut un moment de délire. Ses premiers regards tomberent sur Mail... qu'il n'avait pas vu depuis un an.-Eh quoi! lui dit-il avec un sourire, te voilà! tu n'es pas encore aux salles-Puis tout-à-coup se rappelant la perte d'Adélaïde, l'horreur de sa situation, il jette un cri perçant, un de ces cris qui viennent chercher rame et la déchirent. Aussitôt il tombe dans les accès d'une frénésie effrayante. Quatre hommes des plus vigoureux pouvaient à peine le contenir. Il n'avait d'autre but, d'autre desir que celui de se délivrer du supplice de vivre. Tout ce que l'imagination humaine peut suggérer de moyens, de ruses, de détours, il l'employa pour tromper la vigilance de ses surveillans; plusieurs fois même il faillit y-réussir. Voyant que tous nos efforts pour le calmer étaient Mutiles, qu'ils ne faisaient au contraire qu'irriter son désespoir, j'allai trouver un respectable ecclésiastique que je connaissais à la communauté de S. Sulpice. Je lui racontai en gémissant la déplorable histoire de mon ami. Le saint prêtre en fut touché. A l'instant même il voulut venir prodiguer au malheureux jeune homme ces consolations dont une morale pure est la source abondante, tous les secours de ce zele ardent que la bienfaisance seule peut inspirer. La patience inaltérable du généreux inconnu, ses soins tendres et vraiment paternels, exciterent l'attention de Monville. Un meilange adroit de douceur et de fermeté captiva sa confiance. Bientôt les exhortations pieuses, l'éloquence attendrissante de l'homme de Dieu, réveillerent sa sensibilité: il put pleurer... De ce moment, ses transports, ses fureurs cesserent. Il ne fut plus question de ces projets insensés qui à chaque instant mettaient sa vie en péril. Si quelquefois le sentiment de ses peines redevenait trop vif, le digne ecclésiastique lui parlait d'Adélaïde, de ses charmes, de ses. vertus, de sa tendresse. Il se faisait redire jusqu'aux moindres circonstances de leurs amours, les écoutait toujours avec le même intérêt, et voyait bientôt succéder les larmes salutaires de l'attendrissement aux crises dangereuses du désespoir. C'est ainsi que cet homme bienfaisant combattait la douleur par la douleur même, et qu'insensiblement il sut amener Monville au degré de résignation nécessaire pour supporter son infortune. Lorsque la prudence nous permit de le laisser seul pendant quelques instans, je fus curieux de savoir le premier usage qu'il ferait de sa liberté. Je m'enfermai dans une chambre voisine de la sienne, d'où il m'était facile d'examiner toutes ses actions. Dès qu'il nous crut éloignés, il alla prendre une cassette qu'il couvrit de baisers et de larmes. Puis avec ce respect que les ames timorées portent aux reliques les plus au, gestes, il en tira une boucle des cheveux d'Adélaïde, une infinité de lettres, de rubans et d'autres bagatelles qu'il en avait reçues. Il s'entoura, se couvrit de ces restes adorés; il passa près d'une heure à les contempler, à gémir sur eux. Au moindre bruit qui se fit entendre, il les recueillit à la hâte, et cacha soigneusement la cassette qui les renfermait. La santé de Monville se rétablissait de jour en jour. Sa douleur était plus touchante et moins impétueuse; ses regrets toujours aussi vifs s'exprimaient avec moins d'amertume: nous osions le croire à l'abri d'une rechûte. Nous ne tardâmes pas à voir que nous nous étions flattés trop tôt. Un soir, à la nuit tombante, il apperçut un convoi qui cheminait du côté de S. Sulpice, sortit furtivement, se mêla dans la foule et la suivit jusqu'au cimetiere. Là. il se fit indiquer la tombe d'Adélaïde par un fossoyeur, trouva le moyen d'échapper à tous les yeux, et resta seul dans l'enceinte funebre. Cependant son absence nous causait de mortelles inquiétudes. Nous nous dispersons de tous côtés pour tâcher de découvrir ses traces. En côtoyant les murs de S. Sulpice, je crois entendre des gémissemens dans l'intérieur du cimetiere. Je m'en fais ouvrir les portes; et le premier objet qui frappe mes regards est Monville à genoux dans la neige, le front collé sur la terre humide et fangeuse qui couvrait les cendres d'Adélaïde. 11 l'appelait à grands cris; il jurait de ne plus la quitter, de mourir sur sa fosse: la seule idée de s'en éloigner le mettait en fureur, et je fus obligé d'employer la violence pour l'enlever de ce triste séjour. Cet évènement nous fit regarder sa guérison comme impossible dans une ville où tout lui rappelait les souvenirs les plus douloureux. Nous augurâmes que le beau ciel du Languedoc, la vue et les caresses de sa famille, seraient des consolations plus efficaces que les nôtres; et le surlendemain il partit avec Mail... pour Montpellier. Avant de monter en voiture il me chargea d'une lettre et de quelques commissions verbales pour les parens d'Adélaïde. Sur-le-champ je me rendis à la maison B... pour remplir ces tristes devoirs. Madame André fut la premiere personne que je rencontrai. Cette mere désolée se jette à mon cou en versant des torrens de larmes. Ô monsieur, monsieur! que venez vous faire ici? comme tout y est changé! Cette Adélaïde que vous avez vue si souvent dans cette chambre, que vous écoutiez avec tant de plaisir, où est-elle? où est-elle? qu'est-elle devenue? ... Hélas! monsieur de Monville est dans la fleur de l'âge; ces premiers momens passés, il n'a plus devant lui qu'un ave nir heureux et flatteur; il sera bientôt consolé. Mais moi, sur le déclin de mes jours perdre mon enfant, ma fille unique, une fille si tendrement chérie!... Et son pere, son malheureux pere!...- Comme elle achevait ces mots, André paraît en habits de deuil. L'affliction la plus profonde se peignait sur sa figure, dans sa démarche, dans tous ses mouvemens. A mon aspect il pâlit; ses yeux se remplissent de larmes: il veut les retenir; mais elles forcent le passage, et la douleur s'exhale de son sein paternel avec cette naïveté qui lui donne un caractere plus touchant et plus auguste. Je console autant qu'il est en moi les deux infortunés, et je m'enfuis de cette maison le coeur navré sans avoir la force d'embrasser ceux de mes amis qui y étaient encore. Les premieres lettres que je reçus de Montpellier me firent croire que les prédictions de madame André allaient s'accomplir. On me mandait qu'après deux mois d'une tristesse dont rien n'avait pu le distraire, Monville avait repris son ancien goût pour la musique, la danse, les spectacles, et qu'il s'y livrait avec une sorte de fureur. Mais je sus bientôt que ce changement n'avait été que momentané. Par complaisance pour ses parens, ses amis, que son état désolait, Monville tenta plusieurs fois de s'y arracher, de se rendre à. la société et à ses plaisirs. Mais au milieu des assemblées les plus agréables, des orgies les plus bruyantes, le nom d'Adélaïde prononcé par hasard, le moindre rapport, la moindre ressemblance entre elle et toute autre femme, suffisaient pour le replonger dans les accès de la mélancolie la plus noire et la plus farouche. Il était impossible qu'il résistât long-temps au chagrin qui le consumait. Peu-à-peu son tempérament s'affaiblit, son sang se décomposa, les principes de la vie s'altérerent en lui. L'année suivante, il fut attaqué d'une fievre maligne à Collioure. Il sentit sur-le-champ que sa maladie était mortelle; et dès lors la joie, la sérénité, rentrerent dans son ame. Depuis la mort de sa maîtresse, ces momens sont les seuls où il ait paru jouir d'une tranquillité réelle. Il se félicitait sans cesse d'être sur le point de rejoindre son Adélaïde.-Il avait, disait. il, un pressentiment infaillible, une conviction intime qu'ils allaient être réunis pour jamais-. Dans ses instans de délire, il la voyait, lui parlait, lui adressait des discours passionnés qui faisaient fondre en larmes tous les spectateurs. Pendant les horreurs d'une agonie lente et terrible, il eut toujours des forces pour prononcer le nom chéri de son amante; et Adélaïde sont les dernieres syllabes que ses levres mourantes aient articulées. *CORECTION STOPED THERE*******Page 91*********** Roland A Ronceveaux. Chant De Guerre. J'ai cherché ici à renouveler cette fameuse romance de Roland, qui était le Chant de guerre de nos ancêtres. Sedaine avait eu le premier cette idée dans son opéra de Guillaume Tell; mais le cadre où il l'a placée ne lui a pas permis de la développer. J'ai profité sans scrupule de quelques uns des traits de Sedaine. Ce n'est point un plagiat, c'est un hommage rendu à cet homme célebre, et une maniere franche d'indiquer la source où j'ai puisé. Le chant de Roland a plus de rapport avec les circonstances actuelles qu'on ne le croirait au. premier coup-d'oeil. Comme ceux d'aujourd'hui, les Français d'alors combattaient pour leurs lois et leur, liberté contre les Maures, qui, après avoir subjugué l'Espagne, menaçaient d'envahir le reste de l'Europe. Aux Mânes De Frédérik Diétrich, Premier Maire De Strasbourg. Dulce et decorun est pro patria mori. Horace, ode 2 liv. 3, vers 13. R O L A N D.* Où courent ces peuples épars? Quel bruit a fait trembler la terre, Et retentit de toutes parts?... Amis! c'est le cri du dieu Mars, Le cri précurseur de la guerre, De la gloire et de ses hasards. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Voyez-vous ces drapeaux flottans Couvrir les plaines, les montagnes, Plus nombreux que les Heurs des champs? Voyez-vous ces fiers mécréans Se répandre dans nos campagnes, Pareils à des loups dévorans? Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. UN SOLDAT. Combien sont-ils combien sont-ils? ROLAND. Quel homme ennemi de sa gloire Peut demander: «Combien sont-ils?...-» Eh! demande où sont les périls; C'est là qu'est aussi la victoire. Lâche soldat! combien sont-ils?... Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Suivez mon panache éclatant, Français! ainsi que ma banniere, Qu'il soit le point de ralliement. Vous savez tous quel prix attend Le brave qui dans la carriere Marche sur les pas de Roland, Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Fiers paladins, preux chevaliers, Et toi sur-tout, mon frere d'armes, Toi, Renaud, la fleur des guerriers, Voyons de nous qui les premiers, Dans leurs rangs portant les alarmes, Rompront ce mur de boucliers. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Courage, enfans! ils sont vaincus; Leurs coups déja se ralentissent, Leurs bras demeurent suspendus... Courage! ils ne résistent plus; Leurs bataillons se désunissent, Chefs et soldats sont éperdus... Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Quel est ce vaillant Sarrasin Qui seul, arrêtant notre armée, Balance encore le destin?... C'est Altamor!... c'est lui qu'en vain Je combattis dans l'Idumée; Mon bonheur me l'amene enfin. Mourons pour la patrie! C'est le sort, le plus beau, le plus digne d'envie. Entends-tu le bruit de mon cor? Je te défie à toute outrance: M'entends-tu, superbe Altamor?... Mon bras te donnera la mort, Ou si je tombe sous ta lance, Je m'écrierai, fier de mon sort; Je meurs pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Je suis vainqueur, je suis vainqueur!... En voyant ma large blessure, Amis! pourquoi cette douleur?... Le sang qui coule au champ d'honneur, Du vrai guerrier c'est la parure, C'est le garant de sa valeur. Je meurs pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digue d'envie. Hymne A La Raison.* A Mon Ami Pourtier-Larnaud. Quand, déchirant les voiles sombres Dont la nuit couvrait l'univers, Le soleil à travers les ombres Monte sur le trône des airs, Reste impur des vapeurs funebres Quelquefois d'épaisses ténehres Arrêtent ses traits radieux: Il roule... Bientôt sa lumiere A dissous la masse grossiere, Et lui seul regne au haut, des cieux. Ainsi la raison triomphante A terrassé le préjugé. De l'orgueil, des maux qu'il enfante, Le monde par elle est vengé. Astre éclatant, Je te salue! Ta clarté, long-temps attendue, Brille enfin aux yeux des Français: ô divinité tutélaire, Puisse leur hommage te plaire! Ils sont dignes de tes bienfaits. Noble fille de la nature! Soeur de la douce Égalité! Aux rayons de ta flamme pure, L'homme connut sa dignité. Ta main dans son coeur magnanime Grava le sentiment sublime De ses impérissables droits: Tu soumis tout à son empire, Et, roi de tout ce qui respire, De toi seule il reçut des lois. Porté sur ton aile rapide, Je 'n'élance aux portes du jour: Je franchis d'un vol intrépide Le seuil de l'immortel séjour. Sous tes auspices je pénetre Jusqu'à la source de mon étre, Jusqu'au lieu trois fois redouté Où DIEU, dans une paix profonde, Veille sur les destins du monde, Et lui dicte sa volonté. Dans notre ame docile encore Par toi le vice est combattu: Tu nourris et tu fais éclore Tous les germes de la vertu. La gloire te doit tous ses charmes; C'est toi qui fais couler les larmes De l'aimable et tendre pitié: Tu fis l'amour pour la jeunesse; Et pour consoler la vieillesse Tu créas la sainte amitié. Triste victime du mensonge Qui toujours l'obsede et la suit, Dans l'abyme où l'erreur la plonge Sans toi la vérité languit. Parais... Le monstre s'humilie Devant la déesse avilie Dont il usurpait les autels: Par toi libre et victorieuse, Elle revient, plus glorieuse, S'offrir à l'amour des mortels. Comment sont tombés en poussiere Ces colosses audacieux Qui de leurs pieds foulaient la. terre Et dont le front touchait aux cieux? Où sont ces coutumes barbares, Où sont ces trônes, ces tiares, Fléaux des peuples asservis? Hier, de leur pompe dissolue Ils affligeaient encor ma vue... Je ne vois pins que leurs débris. Ô raison! ces honteux prestiges, Ton souffle les a dispersés: Bientôt leurs douloureux vestiges Pour jamais seront effacés. Telle, de sa tige arrachée, La feuille morte et desséchée Dans la fange s'ensevelit: Ainsi la trombe menaçante Qui pressait la mer mugissante Au gré des vents s'évanouit. Poursuis, déité protectrice! Consomme ces grands changemens; Soutiens, couronne l'édifice Dont tu posas les fondernens. Des tyrans et de leurs ministres Confonds les intrigues sinistres Et les sanguinaires desseins; Pour prix de leurs fureurs stupides, Que leurs armes liberticides Se plongent dans leurs propres seins. Mais alors que leur chûte expie Tes outrages et nos malheurs, Déesse! d'une guerre impie Éteins les flambeaux destructeurs. Rends nos freres à la nature; Arrache-les à l'imposture, Désarme leurs bras égarés: Que l'univers enfin contemple, Unis dans ton auguste temple, Tous les Français régénérés! À M. Et Mme De L... Ces stances furent chantées dans une sérénade qu'on leur donna la premiere nuit de leurs noces. Abandonnez Cythere (8) Et ses bosquets chéris, Des enfans de Cypris Troupe aimable et légere; Accourez tous, Et parez-vous De guirlandes nouvelles; Venez des plaisirs les plus doux Enivrer ces jeunes époux, Et, pour les cacher aux jaloux, Couvrez-les de vos ailes. La pudeur qui s'alarme Differe leur bonheur: Que l'amour soit vainqueur, Que l'amour la désarme. Jeune beauté, Tant de fierté N'est plus guere d'usage: Cédez, cédez, et sans rougir Livrez-vous au tendre desir: On peut connaître le plaisir Sans cesser d'être sage. Célébrons tous la gloire D'un époux triomphant: La pudeur, en pleurant Lui cede la victoire. Époux charmans, Heureux amans, Quand la brillante Aurore, De Tithon quittant le séjour, Ouvrira les portes du Jour, Tous deux dans les bras de l'Amour Qu'elle vous trouve encore! A Laure, masquée en Pierrot dans un bal. Pierrot joli, Ta figure en vain se déguise: Pierrot joli, Sans le savoir tu t'es trahi, Si ton masque nous dépayse, Ton esprit bientôt nous ravise, Pierrot joli! Pierrot joli, N'en cherche pas bien loin la cause; Pierrot joli, C'est par-tout ailleurs comme ici. Sans qu'a nos yeux elle s'expose, Son parfum décele la rose, Pierrot joli! A Emile Du Ch...* Jeune coquette, en vain tu crois M'entraîner encor dans le piege: Par tes regards, par ton manege Peut-on être trompé deux fois? Tes vains caprices, Tes artifices, Ont enfin révolté mon coeur: Jadis esclave, Ce coeur te brave, Et de vaincu devient vainqueur. Va, va, coquette! en vain tu crois M'entraîner encor dans le piege: Par tes regards, par ton manege, Peut-on être trompé deux fois? L'oiseau timide Qu'au rets perfide A livré l'appât séducteur, S'il se dégage, Rendu plus sage, Dans l'hameçon craint l'oiseleur. Adieu, coquette! en vain tu crois M'entra?ner encor dans le piege: Par tes regards, par ton manege, Peut-on être trompé deux fois? Le Curé Et Le Bedeau. Conte. Certain pasteur, à la voix stentorée, Tonnait un jour contre ces bals bruyans, Ces grands soulas, ces joyeux passe-temps, Qu'on se permet alors que l'hyménée Fait deux époux de deux jeunes amans; Les proscrivait comme oeuvres infernales, Péchés affreux, matieres à scandales, Et du malin traitreuse invention Pour nous induire à la tentation. Quand il eut fait, le bedeau du village, Manant grossier, qui n'en est pas moins sage, Messer Colas ôte son grand bonnet, Tire le pied en homme qui sait vivre; Puis s'approchant, lui dit d'un air benêt:- «Sur mon salut, c'est parler comme un livre, «Notre pasteur! Or donc, puis qu'ainsi va, «Apprenez-nous, si telle est votre grace, «Pourquoi jadis aux noces de Câna «Le bon Jésus voulut bien prendre place, «Et prolonger la joie et le festin «En y changeant de l'eau pure en bon vin-» A tant se tut. -D'une telle semonce Notre orateur, déconcerté, honteux, Mordant ses doigts, et roulant ses deux yeux, Entre ses dents gromele pour réponse:- «Hom!... ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux-» Epitaphe De Rosette. jolie serine qui avait été mutilée d'une patte dans le nid, qui -vint mourir sur la main de sa maîtresse, et qu'on enterra au pied d'un rosier. L e sort cruel des ma jeunesse (9) M'avait vouée à la douleur: Aux tendres soins de ma maîtresse Je dus le calme et le bonheur. De la plus douce destinée La mort bientôt finit le cours Mais je mourus trop fortunée, Près de l'objet de mes amours. Sur ma tombe une main chérie De ce rosier fit un berceau: De fleurs elle a semé ma vie; Elle en couvre aussi mon tombeau. L'Homme Reconnaissant A Dieu.* Hymne imité de l'anglais d'Adisson. Quand, transporté vers toi du terrestre séjour, Mon Dieu, sur tes bontés je promene ma vue, Mon ame, à ce spectacle, étonnée, éperdue, Tressaille de respect, et de joie, et d'amour. Oh! comment exprimer cette sublime ardeur Qu'allument dans mes sens tes bienfaits, ta clémence? Oh! quels mots suffiront à ma reconnaissance?... Mais ton oeil pénétrant lit au fond de mon coeur. Tandis que, suspendu dans le sein maternel, A peine j'existais, germe informe, insensible, Ton secours protégea ma vie imperceptible: Les besoins d'un atome occupaient l'Éternel. A ma débile plainte, à mes cris languissans, Dieu clément! tu prêtas une oreille empressée; Tu m'exauçais avant que ma faible pensée De la priere sût emprunter les accens. Tes soins me prodiguaient ces dons consolateurs, Ineffables trésors de ta grace divine; Mon coeur, encore enfant, ignorait l'origine D'où jaillissaient pour lui de si douces faveurs. Insensé, quand j'errais d'un pied précipité Dans les sentiers glissans, écueils de la jeunesse, D'une invisible force étayant ma faiblesse, Ton bras me conduisit à la virilité. A travers les périls, les travaux, le trépas, Il versa tes clartés sur mes traces pénibles; Il me fit éviter les pieges plus terribles Que le vice de fleurs recouvrait sous mes pas. Mes jours allaient s'éteindre, usés par mille maux; A, ta voix la santé vint renouer leur trame: Le crime et le remords avaient flétri mon aine; Ta grace lui rendit la joie et le repos. De nectar et de miel ta libérale main A rempli jusqu'au bord ma coupe fortunée; Et, comme un tendre ami suivant ma destinée, Elle m'a revêtu d'un pouvoir plus qu'humain. Les tyrans m'opprimaient; sur leur tête, à grands cris, J'appelais ta vengeance et conjurais la foudre: Tu dis; et je suis libre, et les trônes en poudre Écrasent les tyrans sous leurs vastes débris. Jusqu'au dernier soupir, à tout âge, en tous lieux, Je louerai ta grandeur en bontés si féconde; Par-delà les tombeaux, au sein d'un autre monde Je recommencerai ce sujet glorieux. Que la nature expire, et que l'astre de jour S'abyme, dépouillé de chaleur de lumiere; Mon ame, survivant à la nature entiere, T'offrira son tribut de louange et d'amour. Oui, même après les temps, au temps illimité J'éleverai vers,toi Men hymne solemnelle: ô Dieu! pour célébrer ta clémence immortelle, C'est encore trop peu que de l'éternité. A Célestine De Ranc...* Pourquoi sans cesse réclamer Les tristes noeuds qu'Hymen t'apprête Au joug dont il veut t'opprimer Pourquoi d'avance offrir ta tête? Hélas! si l'Hymen te séduit, C'est par son manege ordinaire: Il prend d'abord l'air de son frere; Mais son triomphe le trahit. Ah! connais ce dieu mal-faisant. Tout déplait sous sa loi funeste: Le plaisir fuit en le voyant; L'amour s'éteint, le dégoût reste. Hélas! si l'Hymen te séduit, C'est par son manege ordinaire: etc. Altier, bizarre et querelleur, Satisfait pourvu qu'on le craigne, Tyran jaloux avec fureur D'un bien que souvent il dédaigne, -Hélas! hélas! s'il te séduit, C'est par son manege ordinaire, etc. L'Hymen arrache avec fierté Ce qu'en tremblant l'Amour demande: L'Amour ménage à la Beauté Ces desirs qu'Hymen lui commande... Hélas! si l'Hymen te séduit, C'est par son manege ordinaire, etc. Crois-moi, sacrifie à l'Amour Tant qu'il a des droits sur tes charmes; Ou crains de le venger un jour Par tes regrets et par tes larmes... Hélas! si l'Hymen te séduit, C'est par son manege ordinaire: Il prend d'abord l'air de son frere; Mais son triomphe le trahit. Les Héros Du Vengeur. Chant National Aux Marins Français. LE CAPITAINE. Le destin trahit nos exploits; (10) Nos agrès, nos mâts, sont en poudre: Céder, se rendre! affreuses lois!... Soldats, accourez à ma voix. La honte ou la mort, que résoudre? Répondez, quel est votre choix? CHOEUR DES SOLDATS ET DES MATELOTS. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Ce pavillon dont sur les mers Nous devions soutenir la gloire N'aura-t-il vu que nos revers? A la patrie, à l'univers, Nous qui jurâmes la victoire, Pourrons-nous accepter des fers?.., CHOEUR. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Pourrons-nous au joug des Anglais Soumettre une tête servile, Nous hommes libres, nous Français? Parmi l'opprobre et les regrets, Irons-nous vieillir dans leur Isle, De leurs mépris dignes objets? CHOEUR. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Oui, suivons un transport si beau; Qu'un noble trépas nous honore; Pour nous la vie est un fardeau. Entr'ouvrons les flancs du vaisseau, Et que nos mains libres encore A tous nous creusent un tombeau. CHOEUR. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Pavillons, flammes, étendards, Signes de triomphe et de joie, Brillez sur ces flottans remparts. liberté! de toutes parts Que ta banniere se déploie, Et charme nos derniers regards! CHOEUR. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Approche, superbe vainqueur! Approche, les vaincus t'attendent, Prêts à couronner ta valeur. Tu diras à ton dictateur Comment les vrais Français se rendent: Qu'il frémisse au nom du Vengeur! CHOEUR. Mourons pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. LE CAPITAINE. Voici le moment glorieux; Notre immortalité commence: Sur l'avenir fixons nos yeux... TOUS, les bras tendus vers la flotte française, Amis, recevez nos adieux: Douce patrie! heureuse France! Entends, reçois nos derniers voeux. Je meurs pour la patrie! C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. ( Le vaisseau s'abyme.) Dormez du sommeil des héros, Guerriers, républicains fideles! Dormez; des palmes immortelles Croissent pour vous du sein des eaux. Aux saintes pages de l'histoire, Aux coeurs sensibles des Français, La reconnaissance à jamais Va consacrer votre mémoire. Dormez du sommeil des héros, Guerriers, républicains fideles! Dormez; des palmes immortelles Croissent pour vous du sein des eaux. A D... En lui envoyant quelques bouteilles d'un excellent vin blanc. La vapeur aimable et chérie De ce nectar délicieux Provoque à quelque douce orgie, A quelque amoureuse lubie, Le mortel qui reçut des dieux Une santé toujours fleurie; Qui jamais ne fit la folie D'implorer cet art dangereux Dont le secours pernicieux, Tout en nous promettant la vie, Nous précipite aux sombres lieux; Qui, digne fils de nos aïeux, Sans peine à côté de sa mie Peut sabler un broc de vin vieux; Puis sur lès autels d'Idalie, Champion ferme et vigoureux, Offrir une quadruple hostie. Pour toi dont le frêle estomac Va toujours ab hoc et ab hac, Pour toi dont le visage ovale Aussi nébuleux, aussi pâle Que cil d'un faiseur d'almanach, Rehausse les vermeilles trognes De nos bons peres séquanois, Tous francs buveurs, loyaux ivrognes Et valant mieux que nous cent fois: De cet élixir spécifique Point n'éprouveras de sitôt La propriété mirifique; De la science galénique Ce serait blesser la rubrique Que te guérir ex abrupto. Mais, grace à ma liqueur ambrée, Votre machine délabrée Gradation se rétablira; Puis une chaleur modérée Dans votre sang se glissera; Puis enfin, vu la continence Que pendant ce temps d'abstinence L'ami D... observera, En huit jours d'hui, près de madame Soir et matin je veux le voir, Brûlant d'une nouvelle flamme, Prouver..,. Adieu jusqu'au revoir. Le Chant De Thermidor.* Hymne Aux Mânes De Victor Broglio. Justum et tenacem propositi virum, Non civium ardor prava jubentium, Non vultus instantis tyranni Mente quant solida... Horace, ode 3, liv. 3. Envoyé h la Convention nationale de ma prison au château de S.-Germain, le 12 thermidor, an 2. Aux prodiges de la Victoire Qu'un autre consacre ses chants; Que ses vers mâles et touchans Célebrent les fils de la Gloire. En vain leur courage indomté Nous gagnait cent et cent batailles: Le crime au sein de nos murailles Allait tuer la liberté. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. Dans l'abyme avec quelle adresse Les monstres savaient t'attirer! Ils sont prêts à te dévorer, Leur regard encor te caresse. Le pur langage des vertus Est sur leurs levres mensongeres; Leurs ames sont les noirs repaires Où tous les forfaits sont conçus. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. Long-temps leur audace impunie Trompa notre crédulité: En invoquant la liberté Ils préparaient la tyrannie. Le jour, ils maudissaient les rois, Leurs entreprises sacrileges; Et la nuit, ils creusaient les pieges, Tombeau du PEUPLE et de ses droits. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime et foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. Voyez-vous ce spectre livide Qui déchire son propre flanc? Enivré, tout souillé de sang, De sang il est encore avide. Voyez avec un rire affreux Comme il désigne ses victimes! Voyez comme il excite au crime Ses satellites furieux!... Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins D'au lui-même a veillé. Ce Dieu que proclamaient leurs bouches, Qu'ils blasphémaient au fond du coeur, Du Peuple éternel protecteur Contre ses assassins farouches, Dieu jette un regard menaçant Sur le tyran, sur ses complices; C'en est fait, défia leurs supplices Laissent respirer l'innocent. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. Pars, vole, active renommée! Vole..., aux deux bouts de l'univers, Du Peuple écrasant ces pervers Que la nouvelle soit semée. Peins-nous citoyens et guerriers Terrassant d'un même courage Les rois dans les champs du carnage, Les factieux dans nos foyers. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, Ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. Vous que l'amour de la patrie Arma du poignard de Brutus, Il faut un triomphe de plus; Sans lui votre gloire est flétrie. Jusques dans ses derniers canaux Desséchez un torrent funeste: Frappez, exterminez le reste Des assassins et des bourreaux. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tète abattue, ô France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. L'arbre auguste dont la verdure Défend ton front majestueux Offre désormais à tes voeux Une ombre plus douce et plus pure. Des vents contre lui déchaînés Bravant l'effort, le souffle immonde, Bient6t il couvrira le monde De ses branchages fortunés. Chantons la liberté, couronnons sa statue; Comme un nouveau Titan le crime est foudroyé: Releve ta tête abattue, 0 France! à tes destins Dieu lui-même a veillé. A De V... Qui m'avait adressé des vers dans mon lit. Malgré le jour, en dépit du soleil, Mes paupieres sont à mi-doses; Et mes deux yeux ressemblent à deux roses Qu'enferme encor leur calice vermeil. L'admirable similitude!... Quoi qu'il en soit, beau chevalier, Recevez de ma gratitude Ce petit chiffon de papier,, Chargé de vers que sans étude Vous griffonne un pauvre écuyer Qui de ce fantasque coursier, Pour vous si doux, si familier, N'obtient que le trot le plus rude. A l'instant même je rêvais. Aux vers que ma muse croasse, Virgile, Homere, et le malin Horace, En m'accablant de longs sifflets, A grands pas fuyaient du Parnasse. Pour retenir le trio fugitif, Vous avez saisi votre lyre. Aux sons que Phébus vous inspire, Nos gens, d'un air admiratif, S'arrêtent, font un doux sourire, Courent vers vous d'un pied hâtif, Et par le baiser le plus vif Récompensent le lénitif Que vous donnez à leur martyre. Je lis les vers que j'ai reçus; Je lis les vers que je t'envoie, Et de tout cela j'en conclus:- «Les songes les plus saugrenus «Ne sont pas toujours des rébus, «Des contes de ma mere l'Oie.-» Hymne A La Liberté. (Musique de Pleyel.) Aux Manes D'Achille Du Chatelet. Segue probat moriens. Lucain, liv. 8, vers 620. Loin de nous le vain délire (11) D'une profane gaité! Loin de nous les chants qu'inspire Une molle volupté! Liberté sainte, Viens, sois l'ame de ces vers, Et que jusqu'à nos concerts, Tout porte en nous ta noble empreinte. Sous tes fortunés auspices, Vois tes enfans réunis Goûter les douces prémices Des biens que tu leur promis. D'un pur hommage Ils honorent tes autels: Toi, du sein des immortels, Daigne sourire à ton ouvrage. Brûlant d'un zele intrépide, Fier de te connaître enfin, Le Français sous ton égide S'élance au plus beau destin. Par mille obstacles En vain croit-on l'arrêter: Quel effort peut résister A ceux que guident tes oracles? Sur ses oppresseurs antiques Le Prune a conquis ses droits: Nos vils préjugés gothiques Sont remplacés par les lois. L'or et les titres Ne dispensent plus les rangs; Les vertus et les talens En sont les suprêmes arbitres. Du Rhin jusqu'aux Pyrénées, Des bords que ceint l'océan, Jusqu'aux plaines couronnées Par les cimes du Mont-Blanc, Plus de barrieres! Ô liberté! désormais, Sous ce beau nom de Français, Tu ne vois qu'un peuple de freres. Pour renverser ton empire, Le despotisme aux abois Rugit, s'agite, conspire, Arme la horde des rois. Que les rois tremblent!... Ce crime, c'est le dernier: Leur chûte est près d'expier Les noeuds sanglans qui les rassemblent. Ils franchirent nos limites, Ces superbes. potentats; Leurs cent mille satellites Infesterent nos états. Tyrans, esclaves, Comme l'ombre fuit le jour, Tout a fui, tous sans retour Ont disparu devant les braves. Salut, roches helvétiques, Berceau de la liberté! Salut, provinces belgiques, Où son culte est reporté! Plages lointaines Qu'affranchirent nos efforts, Répondez à nos transports: Vos vengeurs ont brisé leurs chaînes. À Madame De L... Qui faisait une quête pour payer les mois de nourrice d'un enfant dont la mere était morte en couche et dont le pere était aveugle. ON voit dans certaine chanson (12) Que, par Supin banni sur terre, L'Amour d'un pauvre petit frere Arbora le capuchon. A présent que le bon apôtre S'est fait un trésor bien complet, Sous la forme de L... Il quête pour un autre. Je l'ai vu d'un ton suppliant, Ses longues paupieres baissées, L'air humble, les mains avancées, Arrêter chaque passant. A sa figure intéressante, Qui touche et gagne tous les coeurs, Il joint les sons enchanteurs De sa voix séduisante.- » Prenez pitié, dit-il, d'un pauvre enfant (13), «.Abandonné de la nature entiere: «II fut privé de sa mere en naissant; tc Du jour son pere a perdu la lumiere. «Qu'il doive, hélas! à vos soins généreux «Le sein, le lait qui nourrit son enfance: «Prenez pitié d'un petit malheureux «Que le destin poursuit dès sa naissance.-» En faveur du pauvre orphelin (14) Il frappe, il émeut, intéresse: Or voyez jusqu'où va l'adresse De ce petit dieu malin. Sous une apparence trompeuse Son intérêt est ménagé: L'argent reste au protégé, Les coeurs à la quêteuse. Tom Et Lucy.* Romance Historique. Amor le trona inusitate Fasce E di pieta le insegna insolite asti. Le asciugo con le chiome e rillegolle Pur con le chiome che troncar si volle. Gerusalemme Liberata, Canto 19. Toi dont le coeur trouve des charmes Aux chants qu'inspire la douleur, Écoute et verse quelques larmes Sur deux victimes du malheur. Aux larmes que verse pour elles La beauté qui plaint leurs tourmens, Les ombres des amans fideles Suspendent leurs gémissemens. Tom et Lucy d'amour extrême Tous deux s'aimaient dès le berceau: Pour eux déja leurs parens même D'hymen préparaient le flambeau. Tout-à-coup la haine funeste Éclate où régnait l'amitié: L'amitié fuit... L'amour qui reste Est persécuté sans pitié. Par l'ordre d'un pere inflexible, Au milieu d'une affreuse nuit, Enlevé de son lit paisible, Sur un vaisseau Tors est conduit. Il part; loin de sa douce amie, Cédant à son malheureux sort, Il va dans la Pensylvanie Chercher les combats et la mort. Oh! d'une amante désolée Comment peindre le désespoir? Tourmens de son ame accablée, Oh! qui pourra vous concevoir?... Mais par des larmes inutiles On ne change point le destin: Lucy tait des regrets stériles, Et forme un généreux dessein. Au gré de sa douleur profonde, Londre est un désert sans Tommy? Sa patrie est au nouveau monde, Aux lieux qu'habite son ami. Elle trompe la vigilance De ceux qui veillent sur ses pas: L'amour et la douce espérance La guident en d'autres climats. De cette généreuse amante Les vents secondent les desirs. Son vaisseau fend l'onde écumante, Poussé par l'aile des zéphyrs. Enfin l'américaine plage S'offre à ses regards satisfaits: On aborde à peine au rivage, Elle vole au camp des Anglais. Déja cette enceinte guerriere A frappé les yeux de Lucy: Elle accourt, franchit la barriere, Se croit déja près de Tommy Elle croit le voir, lui sourire; Ses bras s'ouvrent pour l'embrasser... Vain espoir qu'un mot vient détruire Et que l'effroi vient remplacer! Au combat Tommy dès l'aurore A suivi les drapeaux anglais. Ce combat sanglant dure encore, Et l'on tremble pour le succès. Lucy frémit: un noir présage De terreur la fait tressaillir Elle court au champ du carnage Pour sauver Tom ou pour mourir. Bientôt elle voit dans la plaine Les Anglais vaincus, fugitifs. Une aveugle peur les entraîne; Ils sont sourds à ses cris plaintifs. Un seul s'arréte. -«Ah! dit Lucie, Que fait Tom? est-il échappé? - «Non, répond-il, Tom est sans vie; «Près de moi la mort l'a frappé-». Lucy demeure inanimée, Muette d'horreur et d'effroi; Puis s'écrie à demi pâmée:- «Tommy! je mourrai près de toi...-» Parmi les morts, dans les ténebres, Elle se trahie en gémissant; Et de la nuit les feux funebres Lui découvrent Tom expirant. Quel spectacle pour une amante! D'un coup mortel le sein percé, Sur l'herbe de sang dégouttante, Dans son sang Tom est renversé. La mort le couvre de son aile; Elle se peint dans tous ses traits; Et ses yeux dans l'ombre éternelle Paraissent fermés pour jamais. Sur son corps sans force étendue, Pleurant, invoquant le trépas, Long-temps son amante éperdue En vain le serre entre ses bras... Tout-à-coup elle croit surprendre Un souffle, un reste de chaleur; Un soupir qu'elle vient d'entendre Confirme l'espoir dans son coeur. Ses levres sucent la blessure Qui de Tommy perce le flanc Les tresses de sa chevelure Étanchent, arrêtent le sang. Que de force l'amour inspire! Dans le camp seule, sans appui, Lucy, quand le jour vient à luire, A déja transporté Tommy. Bientôt l'objet de tant d'alarmes Loin de lui voit la mort s'enfuir; Si Lucy verse encor des larmes, Ce sont des larmes de plaisir. L'amour et la reconnaissance Lui préparent des noeuds charmans; Et le jour de la récompense Se leve enfin pour ces amans. En triomphe on les mene au temple, Le front de roses couronné; Chacun avec transport contemple Ce couple à présent fortuné. Mille fanfares leur annoncent Le moment des voeux les plus doux; Et défia leurs bouches prononcent Le serment qui fait les époux. O douleur!... l'amante adorée Soudain sent défaillir son coeur: Sur sa levre décolorée Du trépas s'étend la pâleur. Elle tombe dans la poussiere Près de l'objet de ses amours, Vers lui souleve sa paupiere, Et la referme pour toujours. Un dard trempé clans la ciguë, Hélas! avait frappé Tommy: Sans retour Lucy s'est perdue Quand elle sauvait son ami. Le plaisir chez l'infortunée De la ciguë hâte l'effort; Et les autels de l'hyménée Pour elle sont ceux de la mort. Privé d'une amante si rare, Tommy veut terminer ses jours: Les soins d'une pitié barbare En prolongent le triste cours. Mais bientôt leur tissu fragile Fut déchiré par la douleur; Et la tombe est le seul asyle Qu'il trouva contre le malheur. Hymne Au Printemps. * SALUT, printemps joli, Tant chéri, Toi qui rends les amans Si contens! Comme à ton retour, La terre à l'entour Sourit d'espérance et d'amour! Salut, printemps joli, Tant chéri, Le pere des desirs Des plaisirs! A ton aspect charmant Et puissant, L'hiver fuit à grands pas Ces climats, Un ciel pur et doux Brille enfin pour nous, Dépouillé d'un voile jaloux. Salut, printemps joli, Tant chéri, Le pere des desirs, Des plaisirs! De ton souffle sacré Pénétré, Le monde a tressailli, Rajeuni. Il t'ouvre soudain Son antique sein, Nourri, fécondé par ta main. Salut, printemps joli, Tant chéri, Le pere des desirs, Des plaisirs! Tes jeunes messagers, Si légers, Ont affranchi les eaux Des ruisseaux. Déja verds et frais, Les sombres bosquets N'attendent plus que nos secrets. Salut, printemps joli, Tant chéri, Le pere des desirs, Des plaisirs! Les nymphes de nos bois, A ta voix, Recommencent leurs jeux Amoureux. L'oiseau dans les airs, Les peuples des mers, Tout chante en choeur dans l'univers:- «Salut, Ô doux printemps, «Qui nous rends «Les beaux jours, les desirs, Les plaisirs!-» Sans crainte des autans Mai-faisans, Reviens dans nos guérets, O Cérès! Naissez, jeune fleur! Aimez, jeune coeur! Il est court le temps du bonheur! Salut, printemps joli, Tant chéri, Le pere des desirs, Des plaisirs! Moi. Strasbourg, 1 mai 1792 Parler sans art, Penser sans fard, C'est ma devise. Aller, venir, Rester, courir, Veiller, dormir, Tout à ma guise, C'est mon plaisir. Femme discrete, Et joliette, Mais pas coquette, C'est mon desir. Pour la patrie Donner ma vie, C'est mon espoir. Mauvaise tête, Le coeur honnête, C'est mon avoir. Amour extrême Aux bonnes gens, Guerre aux méchans, C'est mon systême. A zulmé, Sur sa perruque blonde. «Des vers! sans nom!... Ah! je devine; «Des lieux communs, de la fadeur, «L'encens, l'hyperbole mesquine «De quelque triste adorateur «Qui brûle et meurt à la sourdine.-» Non, Zulmé, non. C'est nu censeur Bien brutal, que le spleen domine, Qui vient de sa verve chagrine Contre vous épuiser l'aigreur. Dites, Zulmé! par quel délire Tout votre sexe est-il séduit? Sur votre goût, sur votre esprit, Dut-il étendre son empire? Jalouses de la caresser Dès le moment qu'elle est éclose, Comme on voit autour de ta rose Cent jeunes feuilles se presser; Pareille au grouppe diaphane De ces nuages argentés Qui par les zéphyrs agités Couronnent le front de Diane Et réfléchissent ses clartés; Sur ton front d'azur et d'ivoire Voltige, à replis ondoyans, Ta longue chevelure noire, Qui, par ses reflets brunissans, D'un teint que la pudeur colore Rend les lis plus éblouissans, Et l'incarnat plus vif encore; A tes yeux bleus si séduisans Donne du feu, de la finesse; De ta figure enchanteresse Fixe les contours ravissans; Et qui, par la douce magie Des contrastes les plus puissans, Anime embellit et varie Le jeu de tous ces traits charmans Dont rien n'altere l'harmonie. Cet ornement si précieux, Quel inconcevable caprice, Zulmé, l'a proscrit en ces lieux? Sur quels autels, devant quels dieux, Promis, offert en sacrifice, Disparaît-il sous l'édifice De ces tissus fallacieux, Enfans d'un grossier artifice Qui met la raison au supplice, Sans les tromper blesse nos yeux, Et des prestiges gracieux N'a pas même l'attrait factice? De ses dix lustres accomplis Que Phryné pour cacher l'outrage Tienne sous ce vain étalage Ses cheveux blancs ensevelis. Par la plus triste pénurie Réduite aux agrémens d'emprunt, Qu'Églé d'un toupet jaune ou brun Affuble sa tète flétrie. Pour déguiser l'or cramoisi D'une flamboyante crinière Qu'Amante ait recours à Doisi (15), Qui par malheur ne peut aussi Changer son ardente paupiere, Son teint, et son brûlant sourcil, Et sa personne tout entiere. Mais toi dont les jeunes attraits Repoussent l'art et la parure, Toi sur qui tant de charmes vrais Furent épandus sans mesure, Chef-d'oeuvre heureux de la nature, Pourquoi profaner ses bienfaits? Aux doux présens qu'elle t'a faits, Aux triomphes qu'elle t'assure, Pourquoi préférer les succès Et les présens de l'imposture? Eh! que t'importent les arréts De cette déité frivole Qui de tout temps vit nos Français, Prosternés devant ses hochets, Encenser sa grotesque idole? Laisse son culte mensonger, Inconstant, absurde comme elle. Un dieu bien plus puissant t'appelle; Sous ses lois accours te ranger. Zulmé! c'est l'arbitre suprême Des talens, des graces, des arts; Soli souffle, un seul de ses regards, Embellissent la laideur même. L'élégante simplicité Proclame ses leçons sublimes; Au gré de ses doctes, maximes, Vérité, nature, et beauté, Sont trois mots presque synonymes. De lui naquit la volupté. Du divin Correge et du Guide C'est lui qui broyait les couleurs; A Tibulle, au galant Ovide, Aux chantres de Jeanne et d'Armide, Il dicta leurs vers enchanteurs: A Philomele il sert de guide, Lorsque, fidele à ses douleurs, Elle soupire ses malheurs, Et les crimes d'un roi perfide: C'est lui dans les bosquets de Guide Qui forme les tresses de fleurs Dont se pare Cythéréide, Soit que dans les fêtes du ciel Elle veuille chez ses rivales D'un jugement trop solennel Réveiller le penser cruel, Source de haines si fatales; Soit lorsqu'à de plus doux vouloirs Sa vanité cédant la place, Elle attend le dieu de la Thrace Dans le plus joli des boudoirs. Notes. (1) Il s'agit d'une émeute excitée contre lui par les parlementaires. (2) Toutes les pieces lyriques de ce recueil marquées d'une * ont été mises en musique par l'auteur des paroles. On les trouve avec accompagnemens de piano ou harpe et de violon au magasin de musique, rue des Fossés-Montmartre, n. 4; chez Pleyel, rue des Petits-Champs, No 24, près la rue Chabannais; et chez les freres Gaveaux, passage Feydeau. (3) Grenoble. (4) Pasc... travaillait alors à un poème épique sur les Alpes. (5) Le journal des modes. (6) Cette version de la Marseillaise est celle publiée en 1792. Les autres versions comprennent un couplet modifié ainsi que des strophes supplémentaires dont les deux couplets dis "des enfants". En voici l'intégralité: I Allons enfants de la Patrie, Le jour de gloire est arrivé! Contre nous de la tyrannie, L’étendard sanglant est levé, (bis) Entendez-vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats? Ils viennent jusque dans vos bras, Égorger vos fils, vos compagnes! Refrain Aux armes, citoyens, Formez vos bataillons, Marchons, marchons! Qu’un sang impur Abreuve nos sillons! II Que veut cette horde d’esclaves, De traîtres, de rois conjurés? Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès longtemps préparés? (bis) Français, pour nous, ah! quel outrage! Quels transports il doit exciter! C’est nous qu’on ose méditer De rendre à l’antique esclavage! III Quoi! des cohortes étrangères, Feraient la loi dans nos foyers! Quoi! ces phalanges mercenaires Terrasseraient nos fiers guerriers! (bis) Grand Dieu! par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieraient De vils despotes deviendraient Les maîtres de nos destinées! IV Tremblez, tyrans et vous perfides L'opprobre de tous les partis, Tremblez! vos projets parricides Vont enfin recevoir leurs prix! (bis) Tout est soldat pour vous combattre, S'ils tombent, nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux, Contre vous tout prêts à se battre! V Français, en guerriers magnanimes, Portez ou retenez vos coups! Épargnez ces tristes victimes, À regret s'armant contre nous. (bis) Mais ces despotes sanguinaires, Mais ces complices de Bouillé (*) Tous ces tigres qui, sans pitié, Déchirent le sein de leur mère! (*) François Claude Amour, marquis de Bouillé cousin du marquis de Lafayette qui repressa brutalement les insurrections militaires de Metz et de Nancy durant la révolution de 1789. VI Amour sacré de la Patrie Conduis, soutiens nos bras vengeurs Liberté, Liberté chérie, Combats avec tes défenseurs! (bis) Sous nos drapeaux, que la victoire Accoure à tes mâles accents, Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire! VII (Couplet des enfants) Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n’y seront plus Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus (bis) Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre! VIII (Couplet supprimé par Servan, Ministre de la Guerre.) Dieu de clémence et de justice Vois nos tyrans, juge nos coeurs Que ta bonté nous soit propice Défends-nous de ces oppresseurs (bis) Tu règnes au ciel et sur terre Et devant Toi, tout doit fléchir De ton bras, viens nous soutenir Toi, grand Dieu, maître du tonnerre. Couplets supplémentaires: IX Peuple français, connais ta gloire; Couronné par l’Égalité, Quel triomphe, quelle victoire, D’avoir conquis la Liberté! Le Dieu qui lance le tonnerre Et qui commande aux éléments, Pour exterminer les tyrans, Se sert de ton bras sur la terre. X Nous avons de la tyrannie Repoussé les derniers efforts; De nos climats, elle est bannie; Chez les Français les rois sont morts. Vive à jamais la République! Anathème à la royauté! Que ce refrain, partout porté, Brave des rois la politique. XI La France que l’Europe admire A reconquis la Liberté Et chaque citoyen respire Sous les lois de l’Égalité; Un jour son image chérie S’étendra sur tout l’univers. Peuples, vous briserez vos fers Et vous aurez une Patrie! XII Foulant aux pieds les droits de l’Homme, Les soldatesques légions Des premiers habitants de Rome Asservirent les nations. (bis) Un projet plus grand et plus sage Nous engage dans les combats Et le Français n’arme son bras Que pour détruire l’esclavage. XIII Oui! déjà d’insolents despotes Et la bande des émigrés Faisant la guerre aux Sans-Culottes Par nos armes sont altérés; (bis) Vainement leur espoir se fonde Sur le fanatisme irrité, Le signe de la Liberté Fera bientôt le tour du monde. XIV Ô vous! que la gloire environne, Citoyens, illustres guerriers, Craignez, dans les champs de Bellone, Craignez de flétrir vos lauriers! (bis) Aux noirs soupçons inaccessibles Envers vos chefs, vos généraux, Ne quittez jamais vos drapeaux, Et vous resterez invincibles. XV Enfants, que l’Honneur, la Patrie Fassent l’objet de tous nos voeux! Ayons toujours l’âme nourrie Des feux qu’ils inspirent tous deux. (bis) Soyons unis! Tout est possible; Nos vils ennemis tomberont, Alors les Français cesseront De chanter ce refrain terrible. (7) Voyez le chant de cet hymne à la fin du volume. On le trouve avec accompagnement de harpe ou piano et violon aux adresses indiquées dans la note, page 7. (8) Air de l'Amant jaloux Tandis que tout sommeille etc. (9) Air de Jean-Jacques: Je l'ai planté, je l'ai vu naître? etc. (10) Air de Roland. (11) Le fond de cet hymne date des commencemens de la révolution. il Fut exécuté à Strasbourg à la cérémonie de l'acceptation du premier acte constitutionnel. Traduit en allemand sur le même rhythme, il passa le Rhin et fut accueilli avec transport par les habitera du Brisgaw. Souvent de la rive libre du fleuve j'ai entendit le rivage opposé retentir de ce chant consacré à la liberté française. Les circonstances l'ont soumis à bien des changemens puisse-t-il ne plus en subir! (12) Air:Jupiter un jour en fureur. etc. (13) Air: «Prenez pitié d'un petit malheureux. etc. (14) Premier air. (15) Fameux Fabricateur de perruques. Source: http://www.poesies.net