La Civilisation Et Les Lettres Par Joseph Lenoir (1822-1861) Essai lu devant l’Institut canadien le 6 février 1852 Messieurs de l’Institut, Mesdames et Messieurs, La bienveillance avec laquelle vous avez accueilli les intéressantes leçons des jeunes hommes qui m’ont précédé à cette tribune littéraire me fait espérer beaucoup d’indulgence pour celle que je vais vous offrir. Mes feuillets, je vous en préviens, ne contiendront rien que vous ne sachiez déjà. Les réflexions dont j’accompagne les événements de l’histoire que j’y consigne, chacun de vous a dû les avoir faites en lisant ce que j’ai lu. Je me suis appliqué à rechercher les causes, qui, à part la cause providentielle, ont de tout temps contribué à la civilisation des peuples. J’ai peut-être erré dans l’invention que j’en ai faite, mais, après tout, messieurs, je me console d’avance, et je songe que vous me pardonnerez ces erreurs, si ma courte leçon vous est agréable par son ensemble. Je fais marcher de pair, l’éducation, les lettres et la civilisation. Je montre l’influence des premières sur la dernière. Je ne m’étends pas longuement sur les faits historiques que je rapporte, parce que j’ai peur que ma narration ne vous ennuie. Je me borne à passer en courant sur une longue série de siècles et à vous jeter des noms d’hommes et de peuples que nos études classiques nous ont fait connaître et admirer. Les idées que j’émettrai, dans le cours de ma lecture, rencontreront-elles votre approbation ? Je l’espère. Je les ai puisées à la source où vous-mêmes en puisez chaque jour : dans le magasin des choses de l’âme appelé Bibliothèque de l’Institut Canadien. Me tromperai-je de route en cherchant les raisons qui font qu’un gouvernement républicain favorise plus l’élan littéraire et les arts qu’aucun autre gouvernement connu ? Que l’éducation, mère de tout progrès, se développe avec plus de vigueur et produit des résultats plus satisfaisants sous une république que sous toute autre institution gouvernementale ? Mes opinions là-dessus seront-elles partagées par tout cet auditoire ? je ne sais. Aussi ne prétends-je pas les donner pour incontestables, mais bien pour ce qu’elles valent. Vous me permettrez aussi, messieurs, en terminant cette esquisse littéraire de jeter un coup d’oeil sur l’état où se trouvent aujourd’hui les lettres canadiennes et sur les bienfaits que l’éducation reçue actuellement par la jeunesse de notre pays devra indubitablement produire pour elle. La clarté de tout sujet traité dépendant toujours de sa bonne exposition, définissons donc ce que l’on entend par éducation, lettres et civilisation. L’éducation a pour but de développer les facultés physiques, morales et intellectuelles chez les individus ; elle est pour l’âme ce que les aliments sont pour le corps. Par lettres, j’entends la connaissance que procure l’étude en général, et en particulier celle de la littérature. Comme cette partie des lettres devra nous occuper ou marcher concurremment avec elle, il n’est pas hors de propos de les définir. La littérature, c’est donc la partie des lettres où le beau se révèle, dont le beau est le principal caractère, comme la poésie, l’éloquence, l’histoire et la philosophie. Il m’arrivera de les confondre, quoiqu’elles soient différentes ; si je le fais, ce sera pour la raison que je viens de dire : c’est que les unes vont toujours à la remorque de l’autre. La civilisation est le perfectionnement moral et physique des sociétés. Un peuple instruit et moral donc est un peuple éminemment progressif et civilisé. L’éducation est aujourd’hui, comme elle le fut toujours, essentielle au bonheur des sociétés, qui n’ont jamais compris la civilisation sans ce principe qui lui donne vie. Quels prodiges n’enfanteelle point ! Quelle gloire n’a-t-elle point conférée à la nation qui l’a protégée. Donnez l’éducation aux hommes, vous les rendez dignes ; vous leur donnez l’amour du travail ; vous leur donnez du pain ; d’ignorants et lourds qu’ils étaient, vous les faites intelligents et actifs. L’éducation crée les peuples ; c’est parce qu’il manquait d’éducation que l’homme du moyen âge, entre autres, n’était presque qu’une chose et personnifiait toujours l’esclavage. Donc point d’éducation, point de peuple ; rien que l’asservissement du plus faible par le plus puissant. Ces temps de malaise social sont heureusement loin de nous et nous n’en avons pas à craindre le retour. L’effet de l’éducation et des lettres sur la civilisation antique est bien manifeste et les monuments qu’elle nous a légués sont là pour l’attester. L’éducation fit-elle un peuple des habitants de l’Égypte ? je l’ignore. Donna-t-elle origine aux lettres, fit-elle fleurir les beaux arts parmi eux ? C’est ce qui n’admet point de doute. C’est par des signes symboliques ou des hiéroglyphes, qu’ils exprimaient leurs pensées : voilà pour les lettres. Leurs pyramides et les magnifiques débris de leurs palais retrouvés sous les sables où les avait enfouis le temps : voilà pour les arts. C’est du temps d’Hésiode et d’Homère, à proprement parler, que commence la civilisation de la Grèce. Jusque-là ses sauvages héros s’occupaient plutôt de guerres que de lettres. La civilisation y naquit presque avec le chant des poèmes. Les moeurs s’adoucissent, les républiques deviennent populaires, et pour montrer le prix qu’elles attachaient à l’art divin de la poésie, six villes célèbres se disputèrent l’honneur d’avoir vu naître le chantre aveugle de l’Iliade. Athènes et diverses autres cités avaient leurs académies et leurs orateurs. Les jeunes hommes grecs s’y formaient à l’amour de la patrie à l’école des sages qui y présidaient. L’éducation propagée chez les Grecs produisit des miracles de civilisation. L’héroïsme patriotique atteignit ses dernières limites à Marathon. Les arts manuels devinrent inimitables. La statuaire, la sculpture, la peinture, eurent des maîtres qui n’ont pas encore de maîtres. Oh ! pourquoi ces monuments d’une puissante intelligence populaire ne furent-ils pas immuables comme le beau ciel de cette contrée ! Sous les tyrans qui morcelèrent la Grèce, la force morale, fruit de l’éducation républicaine, avait presque abandonné ses fils ; aussi, tomba-t-elle bientôt inerte et mutilée entre les bras de Rome qui l’accueillit comme une dépouille opime. De toute sa gloire d’autrefois il ne resta plus à la Grèce que ses belles statues et sa langue qui passèrent aux vainqueurs. Le goût des lettres grecques dura autant que l’empire, et firent les délices de Rome jusqu’au jour où elle s’éteignit avec son dernier empereur. Cette Rome, colonie grecque à son origine, et au sein de laquelle l’élan littéraire fut longtemps assoupi par l’amour des combats et des conquêtes, a été plus illustrée, je le crois, par ses orateurs et ses hommes de lettres que par ses capitaines. J’aime autant la gloire de Cicéron que celle de Sylla, le tyran dictateur ; mais j’admire pourtant la force morale que donnait l’éducation romaine dans le beau trait de continence du jeune Scipion l’Africain. Les écoles romaines étaient excellentes, si l’on en juge par les maîtres qui en sont sortis. Les empereurs les protégeaient. L’on sait que Néron se faisait donner des leçons de poésie. Ses flatteurs un jour lui affirmèrent qu’il surpassait Virgile ; je ne sais s’il le crut. La philosophie, ce complément des lettres, avait d’innombrables adeptes dans la ville qui devint le lieu central de leurs réunions. Il y avait scission parmi les philosophes qui discutèrent ; ces discussions, quoique païennes, firent de vrais sages. Le peuple était admis à ces discussions, la plupart publiques, et en faisait profit. En devint-il plus moral ? Il l’eût été, si la république en mourant et ses empereurs n’eussent prostitué Rome. L’éducation faisant naître la civilisation, et la civilisation tendant toujours à se perfectionner, le désir de s’instruire ou d’acquérir un nom était chez ce peuple, poussé jusqu’à la frénésie. Pline l’ancien, suffoqué par les exhalaisons sulfureuses du Vésuve en éruption, ne cessait d’observer qu’avec la vie. La Gaule par laquelle ils* avaient passé avait pris les moeurs et la civilisation de ses maîtres. Lorsque Caligula accomplit sa fameuse expédition des bords de l’océan dont il remporta les dépouilles ridicules, Toulouse, Lyon, Nîmes, Marseille, avaient leurs amphithéâtres, leurs écoles et leurs savants. Il y avait surabondance de civilisation dans Rome, et le trop plein s’en déversait nécessairement sur les provinces. Ce fut, nous allons le voir, corruption morale de ce principe vital qui la perdit. La langue latine, si pure et si sonore, devenait la langue des peuples charmés ; le langage amena le goût des lettres, qui contribuèrent à adoucir les moeurs des peuplades soumises et leur firent forcément prendre le pli des vainqueurs. Quand le christianisme parut dans les contrées romaines, Dieu lui avait déjà préparé les voies ; la raison des hommes avait été mûrie par les lettres et les sciences ; et le christianisme qui était la raison même ne fit que se montrer pour prendre de profondes racines. Rome, tombée, eut, comme les souvenirs de sa puissance, été condamnée à l’oubli, si un génie bienfaisant n’eût veillé sur elle. Dieu lui donna donc ses poètes, ses historiens et ses orateurs qui firent de leurs oeuvres comme un registre de ses grandes actions ; des hommes de l’art pour construire des monuments gigantesques comme son pouvoir, mais écroulés comme lui. - Ses conquêtes, vues du lointain des siècles et amoindries par les traditions orales, nous sembleraient aujourd’hui insignifiantes. Les bienfaits de sa civilisation eussent subi le même sort. Le moyen âge obscur ne nous les aurait fait parvenir que fabuleux comme ses légendes. L’éducation négligée, c’est donc l’oubli. Point de morale sans elle ; point d’instruction, partant presque point de civilisation. L’homme de bien, l’homme ambitieux ne veulent pas de cet oubli. Ils veulent un nom que sache la postérité, et parfois, sans savoir même qu’ils le veuillent, ils atteignent ce but ; mais la gloire de l’individu est toujours celle de la nation. Un bon gouvernement donc a intérêt à perpétuer l’éducation et le goût des lettres. C’est un moyen pour lui et pour ses gouvernés de ne point tomber dans l’oubli, n’y eût-il que cela à y gagner. Je ne mets point en ligne de compte le mépris que soulève un peuple ignorant chez des voisins éclairés - considération qui me semble très importante. Revenons donc encore un instant sur l’influence qu’eurent l’éducation et les lettres romaines sur la civilisation de quelques autres de ses provinces. - L’Afrique, alors barbare et aujourd’hui encore si arriérée, se réveillait à la douce voix de son conquérant. Alexandrie l’Égyptienne enrichissait de nouveaux trésors sa bibliothèque immense; et,reconnaissante, elle érigeait des statues aux grands larrons qui lui volaient sa liberté et protégeaient ses lettres. Des hommes littéraires et éminents surgirent sur ce sol comme ailleurs. Plaute, l’Africain, faisait des pièces de théâtre qui enthousiasmaient Rome. Augustin, évêque d’Hippone, y devenait le flambeau du christianisme. L’Espagne, comme le monde, portait aussi son joug lourd mais doré. Elle eut pourtant un jour l’honneur de donner des maîtres à ceux qui l’avaient asservie. Cordoue, célèbre depuis par ses Califes, avait des académies qui par l’entremise de ses savants illustrèrent l’Espagne. Je ne dirai que quelques causes, entre bien d’autres, de la décadence du grand empire. Avant tout, ce furent l’éducation devenue mauvaise, le luxe et conséquemment le relâchement des moeurs antiques chez les citoyens ; puis la corruption et les désordres scandaleux chez les soldats. La Providence frappait de faiblesse morale le vieux monde pour le renouveler. Rien ne pouvait sauver Rome, qui tombait même parce qu’elle était trop puissante. Il y avait plus de quatre cents ans qu’était mort le Christ, quand arriva ce grand événement. Rome allait perdre son pouvoir politique, mais sa faculté civilisatrice, premier instrument de sa grandeur, devait se perpétuer à travers les siècles. Voici donc ce qui s’opéra. L’esprit humain fatigué de productions qui ne lui laissaient point de relâche, attendait avec anxiété le repos. Dieu le lui fit. Comme il couvre pour les rendre plus fertiles les champs qu’il a donnés à l’homme des pluies ou des neiges de l’hiver, il voulut que la civilisation du monde se reposât, elle qui en était venue à force d’être épuisée à ne plus produire que du luxe et de la corruption. Il l’éteignit donc sous le flot des barbares. Elle n’eut pas l’énergie de résister. Elle devait renaître après plusieurs siècles de léthargie, plus productive et plus vivace. Le moyen âge avec ses preux, ses paladins et ses trouvères en fut le printemps. La civilisation vigoureuse et fertile, celle qu’a mûrie le regard de Dieu, ce sont les deux siècles qui viennent de s’écouler et celui dans lequel nous vivons. Mais ne croyez pas, Messieurs, que ce bouleversement des vieilles sociétés entraîna la perte totale de l’art littéraire. Non. La vertu chrétienne qui surnageait dans ces désastres, exploita héroïquement le chaos qui s’en suivit, et en fit jaillir la lumière. Des anachorètes, recueillis dans leurs monastères, consacraient leur vie à la garde des précieux débris que n’avaient pu complètement anéantir la main des guerriers incultes. Ce sont eux qui nous ont légué la science de l’antiquité, ensemble des oeuvres des hommes que nous admirons aujourd’hui. Dans ces temps-là, vivait un peuple, malheureusement comme tant d’autres, rayé du catalogue des nations et dont la mission civilisatrice fut bien glorieuse. Je vous parle des Maures d’Espagne. Poussés par la Providence des confins de l’Arabie, à travers les déserts de l’Afrique, il arriva qu’un jour les soldats de l’Islamisme, après avoir subjugué de nombreuses contrées, voulurent ajouter la terre d’Espagne aux domaines sans bornes des successeurs de leur prophète. Leur désir formé fut aussitôt accompli. Que résulta-t-il de cette nouvelle invasion ? Un bienfait incontestable. D’une civilisation, comme celle du royaume des Goths étouffée par eux, qui ne convenait plus, parce qu’elle était mauvaise, ils en firent une nouvelle, acceptée avec reconnaissance et ardeur, pour les vaincus. Étonnés de se voir possesseurs d’un sol qui surpassait en délices tout ce que leur ardente imagination pouvait concevoir ils le gardèrent pour eux, au lieu d’en faire hommage à leur chef de l’Orient. Ils s’éprirent de la beauté du ciel et du climat de ce pays et les chantèrent. Cordoue, devenue le siège de leur puissance, devint le séjour de l’éducation, des belles-lettres et des arts, encouragés par les Califes. Confus comme l’étaient les dogmes de leur foi, les musulmans devenus éclairés les raisonnèrent et connurent la scholastique que leur empruntèrent les chrétiens. La poésie, douce chose qui ravit l’âme, trouva chez eux de brillants interprètes. L’amour, les combats, ce furent là le thème toujours exploité. Leurs chaires doctorales étaient célèbres. Il est prouvé que, moins de cent ans après leur conquête, l’éducation avait tellement policé les Maures qu’ils donnaient le ton à toute l’Europe. Les empereurs de Constantinople se faisaient un honneur d’avoir des ambassadeurs à la cour des Califes. Leurs relations constantes ou leurs combats établirent presque parité de moeurs entre les Maures et les chrétiens qui adoptèrent beaucoup des institutions de ces derniers. L’amour, qui vaut presque une civilisation, avait donné origine à la chevalerie moresque. Les chrétiens, charmés de cette invention, ne voulurent pas rester en arrière et imitèrent les Maures. Les légendes amoureuses de ces peuples portées sur leurs armes respectives étaient les mêmes, ou pour mieux dire empruntées aux Maures, passés maîtres en fait de galanterie. Le moyen âge leur doit, je crois, cette institution dont les résultats furent la générosité chez les hommes qui prenaient l’habit du chevalier. Or, la générosité, qu’est-ce déjà, sinon la civilisation, du moins quelque chose qui en approche beaucoup et un de ses principaux caractères ? Si la différence de religion mit un éternel obstacle à l’union des musulmans et des chrétiens, leur littérature n’eût pas les mêmes scrupules. Les ballades espagnoles et provençales mêlèrent longtemps les noms de leurs paladins à ceux des paladins maures. Vous savez que les chiffres vulgairement appelés arabes nous viennent de ces peuples, et que l’art du médecin ne reçut jamais plus d’encouragement que chez eux. Les livres du célèbre Averroès faisaient presque règle, avant la révolution, dans certaines écoles de médecine de la Provence. Cet art était poussé à un tel degré de perfectionnement que l’on vit un roi d’Aragon venir se faire rendre la santé dans le palais même d’un souverain de Grenade. L’hospitalité chez les Maures était un devoir sacré, et la manière dont ils l’exerçaient vis-à-vis leurs ennemis même étaient la plus généreuse, vertu que n’avaient certes pas ceux qui la leur venaient demander. L’agriculture, source de richesses et de bien-être infini, devint un bel art entre leurs mains ; ils en firent la base de leur prospérité, tout le temps que dura leur occupation. Tous les arts sont les effets de l’éducation et partant de la civilisation. Leur mode de sculpture et d’architecture fut fantastique et beau comme l’Orient leur patrie. Les monuments qui en restent sont si magnifiques qu’ils défient toute imitation. Cordoue a encore sa mosquée, Grenade, son Alhambra, Séville, son Alcazar et sa Giralda. L’Espagnol les rejeta, parce qu’il voyait en eux les usurpateurs de son sol et l’ennemi de sa foi. Auraient-ils dû l’expulser ? Je ne sais. Quand le Maure chassé revint en pleurant à ses déserts primitifs, il vit bien que Dieu le vengeait du fanatisme et de la haine dont il était victime ; car l’Espagne perdait en lui le plus intelligent des travailleurs et retombait à peu près dans l’obscurité d’où le génie civilisateur maure l’avait tirée. Savez-vous ce que fait aujourd’hui l’Espagne ? Pour combler le vide, et cicatriser la blessure qu’elle s’était faite, elle en est réduite à appeler des étrangers pour aider sa chétive et paresseuse population à féconder un sol qui n’eût jamais dû rester stérile. L’éducation qui perpétue la morale, qui engendre le goût des lettres, et qui fait naître la civilisation en y apposant son sceau presque divin, est donc le mobile des générations. Son action sur elles est lente, mais certaine ; si on ne l’étouffe pas, elle porte les plus heureux fruits. L’époque appelée renaissance, fut le triomphe de l’éducation chez les peuples. L’Italie qui, lors de l’écroulement du monde romain, s’était brisée la première sous la pression du pied barbare, se releva à sa voix. On entendait bien encore le bourdonnement des républiques nombreuses qui s’en disputaient le sol ; mais ces bruits de guerre s’éteignaient aux bruits de la civilisation qui venait reprendre son antique domaine. Elle s’y réinstalla au milieu d’harmonies sans nombre. La langue neuve de l’Italie donnait des chants suaves à ses poètes ; on se souvenait de ses vieilles gloires artistiques qui en faisaient éclore de nouvelles sur cette terre qui faisait toutes les gloires. On montait autrefois au Capitole pour y compléter un triomphe guerrier ; on y montait alors pour y recevoir une couronne littéraire. Sixte-Quint, le pontife aux grandes oeuvres, relevait de la poussière où le temps les avait ensevelis les monuments de l’antique cité. Les maîtres élevaient palais, élevaient temples sur temples, modelaient bronzes, marbres et cristaux, jetaient sur la toile ou le chêne des couleurs devenues des chefs-d’oeuvre, et faisaient Rome puissante et dominatrice par ses arts. Dès lors elle reprit sa prépondérance civilisatrice, et c’est dans cette attitude de souveraine que nous l’admirons aujourd’hui. Le christianisme qui avait sauvé les débris de la civilisation était donc destiné à la faire renaître. Son éducation est sublime et immuable comme son auteur. Vous savez ce qu’était sous son dernier roi chevalier la Gaule devenue France, sous les Valois ses successeurs et sous le Bourbon Henri IV. Le moyen âge et ses institutions demi-barbares n’étaient plus ce qu’il fallait à l’époque. Les serfs existaient bien encore quelque part, mais la bourgeoisie qui fit le peuple commençait à faire entendre sa voix ; or, ces bourgeois étaient chrétiens, c’est-à-dire imbus d’une éducation qui ne tend qu’à rendre moral ; et comme la moralité engendre l’estime de soi, ils ne se crurent pas inférieurs aux nobles leurs semblables, et voulurent, comme je le dis, faire entendre leur voix ; alors vint le Tiers-État, société distincte et formée par la bourgeoisie. François 1er crut que les lettres, fruits de l’éducation, étaient bonnes à quelque chose ; il se fit leur protecteur et devint même poète. Sa cour était peuplée de courtisans littérateurs, qui chantaient à leur façon à l’envi du maître. Les beaux arts fleurirent sous son règne, et d’illustres hommes en ce genre ont contribué à le rendre un des plus beaux de la monarchie française. Mais notre langue était encore défectueuse ; on avait beau chanter et écrire, elle était toujours un peu rude et bien peu sonore. Le latin perçait toujours à chaque phrase. Je puis vous référer aux écrivains d’alors. Rabelais est inintelligible ; Marot, dans ses poèmes, a beaucoup d’élégance, mais sa diction est souvent embarrassée de latinismes. Les lettres restèrent à peu près stationnaires jusqu’au siècle qu’illustrèrent Louis XIV et ses protégés. La langue s’épurait pourtant et prenait des allures plus hardies ; mais le peuple ou les communes furent encore sous son règne la bourgeoisie. Le peuple se civilisait beaucoup néanmoins ; mais son éducation n’avait pas porté tous ses fruits. La révolution, hâtée par les philosophes, devait le rendre à luimême. La scission qui s’opéra entre le langage nouveau et le langage suranné de la vieille école fut presque soudaine. Corneille (Pierre), Racine, Boileau, dictaient en maîtres leurs ordres littéraires. L’académie, cette république dans une monarchie, réprouvait tous mandats qui n’émanaient pas d’elle. Les contrevenants à ses doctes règles étaient marqués du stigmate du ridicule, eussent-ils été le roi. Boileau ne voulait point de ridicule dans les lettres et encore moins dans le langage. La mode du bon vieux parler n’était plus de mise. La France dut se soumettre ; et bien lui en prit. Ce qui fait la réputation de Louis XIV, ce ne sont pas ses conquêtes, puisqu’elles coûtèrent inutilement du sang à la France. Non. Mais ce sont les hommes de lettres et de l’art encouragés par lui qui lui valurent le nom de grand qu’il possède dans l’histoire. Ce roi sut s’en entourer comme d’une auréole et monopolisa leur gloire. Il répandit le goût des lettres et des sciences, et ne fut entre les mains de la Providence qu’un grand instrument de civilisation. Il mourut en léguant aux nations une France littéraire. C’est de la fin de son règne que date l’ère du progrès de ce pays. Que dire de ceux qui passèrent après celui du grand roi que vous ne connaissiez mieux que je ne le puis faire ? Que dire de l’ébranlement que subit le monde, lors de la chute de cette monarchie ? À quoi attribuer le bouleversement social occasionné par la révolution ? Ses vieilles coutumes fatiguaient la France. Son peuple, las d’un reste de servage et d’une obscurité qui l’indignaient depuis des siècles, voulait à tout prix qu’on reconnût ses titres à la liberté. Son éducation le poussait à ce but ; sa force morale décuplée par son éducation et les lettres le lui fit atteindre. Que ne l’a-t-il conservée pure cette liberté ! que ne la conserve-t-il aujourd’hui, après l’avoir si noblement acquise, dans la révolution qui fit tomber son dernier roi ! Ce peuple est un étrange peuple : il achète aujourd’hui par du sang ce que demain il cédera pour une caresse. Dieu lui fasse un sort heureux ! Je pourrais, s’il m’était permis d’étendre le cadre de cet essai, passer en revue d’autres réunions d’hommes sur lesquels l’éducation et les lettres ont eu une influence aussi civilisatrice. L’Angleterre et l’Allemagne, entre autres, m’en fourniraient d’excellents moyens. Mais je crois avoir assez développé mon sujet et prouvé assez amplement la première des propositions émises à mon début ; savoir : que l’influence de l’éducation et des lettres crée les sociétés, et qu’un peuple chez lequel elles se trouvent en honneur est éminemment progressif et civilisé. Messieurs, j’aborde avec hâte la seconde de mes prémisses ; et comment ferai-je pour prouver qu’une institution républicaine, loin de les gêner, favorise plus l’élan littéraire et les arts qu’aucun autre gouvernement. D’abord, messieurs, vous savez que les lettres sont essentiellement démocratiques, et souffrent la domination avec impatience. Sous le plus absolu des rois modernes, Louis XIV, n’a-t-on pas vu leur république s’installer avec pompe au siège même du despotisme monarchique. Ce prince, malgré la puissance qui pallie bien des travers, n’était-il pas forcé de s’incliner devant les décrets littéraires du sénat académicien? Ces ordres étaient tous pacifiques, il est vrai ; mais n’empêchaient pas qu’ils ne fussent impérieux. S’y soustraire, c’eût été pour lui la perte de sa gloire ; il eût pu faire rétrograder les lettres en les étouffant ; mais il eût rétrogradé avec elles. Le grand roi nous fut parvenu petit. Il est donc étonnant de voir une république donner de la renommée aux hommes les plus opposés aux républiques. Il comprit qu’un ordre de choses pareil ne pouvait l’entraver dans ses allures, qu’au contraire il lui donnait du relief. S’il épuisa la France pour maintenir des armées, il ne consacra pas exclusivement à cela tous les trésors qu’elle lui confia, mais en détacha une partie pour encourager les gens de lettres, aussi firent-elles un progrès immense pour son règne. J’ai malheureusement peu d’exemples à vous citer à l’appui de ma thèse, et je l’eusse presque abandonnée si l’antiquité et les temps modernes ne me fussent venus quelque peu en aide. Les républiques, celles surtout où l’éducation est populaire, dont tous les citoyens peuvent aspirer à contrôler les destinées, celles-là favorisent l’élan littéraire et l’art. La tribune est ouverte à tous ; chaque homme y discute les intérêts de son pays. C’est Démosthène qui s’y élance pour signaler les empiétations des tyrans sur le sol athénien. C’est Cicéron qui, au milieu de tout son entourage de sicaires dévoués, prend corps à corps Catilina et le livre aux bourreaux de Rome, que sauve son éloquence. C’est Merlin de Thionville qui prévoyant le rôle qu’allait jouer sur les destins du monde la France menacée et devenue républicaine, jette cette apostrophe aux rois conjurés : « Vous nous envoyez la guerre ; eh bien, nous vous enverrons la liberté! » Eh ! quelle liberté, si ceux même qui s’en faisaient les adorateurs l’eussent moins égoïstement comprise. C’est cette liberté-là mieux entendue qui nous ouvrit à nous comme aux hommes de la France la large sphère littéraire où eux seuls s’élancèrent les premiers. Sa fécondité dans les arts est sans parallèle. Créée pour les besoins moraux et physiques de notre époque, elle les satisfait tous. La vieille littérature était matérielle comme les dieux de la mythologie qui l’encombraient ; la littérature moderne repoussa du pied ces hochets et s’envola vers l’infini. L’idée de Dieu devint un thème inépuisable. On la retrouve partout : dans les bruits qui courent par l’espace ; dans les diamants dont Dieu parsème le voile de ses nuits ; dans la vague qui vient en expirant lécher le bord des mers ; dans l’âme qui s’élève vers des choses jusqu’ici inconnues et qui se prend à soupirer ; partout, jusque dans Le brin d’herbe de la colline, Qui soupire après un peu d’eau! Chateaubriand, Lamartine, Hugo : voilà les élans littéraires de nos jours ; le premier naquit sous une monarchie bâtarde qu’il dépassa de cent coudées, et mourut sur des lauriers cueillis dans une république. Le second, cygne aux paroles d’harmonie, passait à travers la république sans en emprunter les ardents délires, et est un des grands apôtres de la liberté qu’il chante. Hugo est magnifique comme l’empire sous lequel il a grandi, qu’il a chanté, et souffre aujourd’hui pour la république qu’il aime et qu’on lui ravit. Les arts, créés par l’éducation et les lettres, pour étonner le monde, prennent des routes nouvelles. La pensée républicaine explore tout, invente tout, fait merveille de tout ; elle va de la France au nouveau monde, et Fulton condense la vapeur pour la maîtriser. Qui eût dit qu’une matière aussi subtile, aussi légère que la vapeur devint un moyen de faire mouvoir de lourdes masses et dût par son action rapprocher les distances ? Quelle immense somme de civilisation n’est- elle pas destinée à apporter aux peuples ? Compulsez les annales des nations et dites-moi si ce que vous y trouverez d’étonnant en fait d’inventions et d’art peut seulement être comparé aux monuments que le génie de l’homme républicain ou civilisé de nos jours élève, sans que cette production incessante épuise ses facultés créatrices. Un prodige n’attend plus l’autre. L’art de peindre est presque passé à l’état de main-d’oeuvre. Daguerre emprunte un de ses rayons au soleil pour rendre à perfection sur la plaque métallique qu’il lui présente l’objet voulu ; et cela, à l’aide du procédé le plus compréhensible et le moins dispendieux. Ce n’était pas assez de la vapeur pour hâter la communication des idées humaines ; on soumit la vitesse de l’électricité aux caprices de la civilisation. C’était naguère le tonnerre ; aujourd’hui, chose admirable, la foudre domptée obéit à la volonté de l’enfant. Je ne vous parle pas de la voie ferrée, autre merveille, devenue besoin dans le commerce et une nécessité pour les individus. - Pour en concevoir l’utilité, jetez un regard sur la république, notre voisine - voyez quels immenses réseaux en enlacent la surface. Le commerce et l’industrie, ce sont les aliments ; les chemins de fer, ce sont les artères par lesquelles circulent la vie et la prospérité américaines. Ce peuple, déjà si important par son industrie, son commerce et sa population, n’est né que d’hier. À quoi doit-il son énorme développement ? À son éducation morale et physique ; surtout à l’idée républicaine qui fit sa liberté. Ma seconde proposition a-t-elle dans sa preuve quelque peu hâtive et par trop succincte rencontré l’assentiment de chacun de vous ? Votre conviction peut être contraire à la mienne ; mais je suis fermement persuadé et je crois sincèrement que l’institution de la république, par cela même qu’elle est populaire et plus dans l’intérêt des peuples qui en ont le contrôle, favorise plus la littérature et les arts qu’aucune autre forme de gouvernement. Quelques paroles maintenant, à l’adresse des lettres canadiennes, et sur les bienfaits que reçoit de l’éducation la jeunesse de ce pays, vont terminer mon essai. Mais d’abord, il est bon de s’entendre sur ces mots : Lettres Canadiennes. L’étude a-t-elle contribué en quelque sorte à nous donner une littérature ? Avons-nous des poètes, avons-nous nos historiens ? Non ! Je suis fâché de le dire ; au risque de blesser toute susceptibilité littéraire. Non ! nous ne sommes tous que des copistes. Ce que nous produisons vient de nous ; c’est vrai ; nous pouvons ne rien emprunter du fond ; mais la forme dont nous revêtons nos idées n’est pas la nôtre. Nous lisons ; mais nous n’étudions pas. Nous n’avons pas eu le temps de le faire, Les occupations d’un peuple naissant ne sont pas celles d’un vieux peuple. Le premier lutte contre les difficultés de sa position. Tantôt ce sont les institutions politiques du pays d’où elle est venue qui donnent du malaise à la colonie ; elle travaille à les altérer pour se les rendre convenables et en modifier ce qui lui est nuisible. Tantôt il est absorbé, comme nous le sommes, par l’idée de se donner une aisance sociale quelconque ; de là naissent les intérêts matériels contraires au développement de la pensée littéraire, Notre éducation morale et physique nous pousse toujours vers les arts qui satisfont les premiers besoins de notre vie sociale. Nous ne sommes pas, on doit se l’avouer, les seuls dépourvus d’un genre de littérature qui soit du pays. Les États-Unis, quoique faisant des pas rapides dans l’industrie manufacturière et commerciale, en sont, à peu d’exceptions près, au même état que nous, et cela pour les raisons que je viens de dire. Une position faite, de l’aisance chez la masse de la nation, voilà l’origine des beaux arts, et ce qui nous explique leurs progrès chez les hommes de par delà l’Atlantique. Mais le temps n’est pas loin où ces bienfaits d’une civilisation parvenue à sa maturité pourront se faire sentir ici comme là-bas. Les germes civilisateurs que renferme notre sol font déjà voir leurs fleurs prêtes à éclore. Nous en sentons les parfums précoces, mais le temps n’est pas encore venu de les extraire. Et quelles mines la littérature n’a-t-elle pas à exploiter ici ? Quels accents nouveaux ne doivent pas réveiller la riche et immense nature qui nous environne ? Je les entends tonner avec la cataracte, courir la nuit sur le grand fleuve, dans les chants joyeux du voyageur canadien qui va dans les pays hauts - vibrer avec les souvenirs des combats de 1812 - se faire candides et suaves comme les filles de ce pays - et généreux parfois comme la voix de la liberté. Voilà la littérature indigène, telle que nous la rêvons et telle que tôt ou tard elle devra paraître ! Ce seront là les caractères dont nous devrons la revêtir ! Sa régénération précédera peut-être ou suivra de près une autre régénération plus sublime. Puissiez-vous, jeunes hommes de l’Institut, voir ces choses et en profiter. Vous serez, je n’en doute pas, des chefs de la première ; votre éducation vous en fait dignes. Dieu seul sait les moyens destinés à opérer l’autre. Le courage avec lequel vous avez surmonté les difficultés qu’offrait votre institution à son berceau, le concours généreux que vous lui apportez tous les jours, font largement augurer de ses résultats. Votre oeuvre bienfaisante et civilisatrice se perpétuera pour le bien de ce pays. Source: http://www.poesies.net