Poèmes I. Par Joseph Autran. (1813-1877) TABLE DES MATIERES Les Poèmes De La Mer. Prélude. I Les Océanides. II Le Déluge. III Les Matelots. IV La Calanque. V Endoume. Épilogue. Poèmes Divers. La Fin De L'Epopée. Les Aquilons. A Une Vielle Servante. Prélude. CHOEUR. Nous sommes les vagues profondes Où les yeux plongent vainement; Nous sommes les flots et les ondes Qui déroulent autour des mondes Leur manteau d’azur écumant! Une âme immense en nous respire, Elle soulève notre sein. Soue l’aquilon, sous le zéphyre, Nous sommes la plus vaste lyre Qui chante un hymne au trois fois Saint! Amoncelés par les orages, Rendus au calme, tour à tour, Nous exhalons des cris sauvages, Qui vont bientôt sur les rivages S’achever en soupirs d’amour. C’est nous qui portons sur nos cimes Les messagers des nations, Vaisseaux de bronze aux mâts sublimes, Aussi légers pour nos abîmes Que l’humble nid des alcyons. Sur ces vaisseaux si Dieu nous lance, Terribles nous fondons sur eux; Puis nous promenons en silence La barque frêle qui balance Un couple d’enfants amoureux! Nous sommes les vagues profondes Où les yeux plongent vainement; Nous sommes les flots et les ondes Qui déroulent autour des mondes Leur manteau d’azur écumant. C’est nous qui d’une rive à l’autre Emportons les audacieux. Le marchand, le guerrier, l’apôtre, N’ont qu’une route, c’est la nôtre, Pour changer de terre et de cieux. Nos profondeurs, Dieu les consacre A son mystérieux travail; Dans nos limons pleins d’un sel âcre, Il répand à deux mains la nacre, L’ambre, la perle et le corail. Pelouses, réseaux de feuillages, Arbres géants d’hôtes remplis, Monstres hideux, beaux coquillages, La vie est partout sur nos plages, La vie est partout dans nos lits. Qui compterait dans nos entrailles Tant de trésors, là-bas perdus! Et d’habitants vêtus d’écaillés, Dont si peu s’accrochent aux mailles Des filets par l’homme tendus! Nous sommes les vagues profondes Où les yeux plongent vainement; Nous sommes les flots et les ondes Qui déroulent autour des mondes Leur manteau d’azur écumant. Nous vous aimons, bois et charmilles, Qui sur nous versez vos parfums! Nous vous aimons, humbles familles, Dont sur nos bords les chastes filles Attendent leurs fiancés bruns! Vaisseaux couverts de blanches toiles, Reflets des villes et des monts, Jours de printemps purs et sans voiles, Nuits d’été riches en étoiles, Nous vous aimons! nous vous aimons! Mais nos amours sont inquiètes, Et nous vous préférons souvent Le ciel noir, le vol des tempêtes, Et le chant des pâles mouettes Que berce et qu’emporte le vent. Nous aimons voir l’éclair dans l’ombre Que déchirent ses javelots, Et l’effroi du vaisseau qui sombre En jetant à la grève sombre Le dernier cri des matelots! Nous sommes les vagues profondes Où les yeux plongent vainement; Nous sommes les flots et les ondes Qui déroulent autour des mondes Leur manteau d’azur écumant! I Les Océanides. Filles de Thétis, la féconde mère, filles du vieil Océan, dont les flots roulent autour de la terre et ne s’endorment jamais. Eschyle (Prométhée). Seul avec la douleur qui partout l’accompagne, Un soir que le poète errait sur la montagne, En regardant la mer déroulée au couchant, Un murmure, une voix lointaine, entrecoupée, L’atteignit. . . Son oreille était-elle trompée? Non! Sous les vagues sons de cette mélopée, Il reconnut bientôt les paroles d’un chant: « Que fais-tu loin de nous sur ces hauteurs sauvages, Enfant né sous nos yeux, enfant de nos rivages, Que nous avons bercé dans nos souples roseaux? Fuis ces sommets, ingrats comme le coeur des hommes. Point de doux entretiens là-haut, point de doux sommes. Viens, redescends vers nous qui t’aimons, et qui sommes Les filles de la mer, les déesses des eaux! » Ami, n’avons-nous pas, dès longtemps, la coutume D’endormir le chagrin, d’adoucir l’amertume, D’étancher de nos mains et le sang et les pleurs? Au sommet d’une roche inculte, inhabitée, Quand, ravisseur du feu céleste, Prométhée Souffrait silencieux la peine imméritée, Qui monta jusqu’à lui pour calmer ses douleurs? » Ce fut nous: notre foule à peine est avertie, Elle prend son essor vers le mont de Scythie Qui du fils de Japet est l’implacable autel. En vain du noir vautour il était la pâture; Nous, berçant notre vol sur son lit de torture, Nous lui parlions d’espoir et de gloire future, Et nous versions le baume au flanc de l’immortel. » Siècles évanouis, dont s’efface l’image! Dans l’univers, alors, tout nous rendait hommage; Notre divinité rayonnait sur les flots. Au départ, au retour des courses maritimes, Le pilote à nos pieds immolait des victimes, Et nos grottes d’azur, ouvrant sur les abîmes, Nous répétaient sans fin les voeux des matelots. » Du superbe Océan nous étions la famille, Nous étions la tribu célèbre, qui fourmille Comme les flots pressés dans ses vastes bassins. Aux heures où s’endort le vent longtemps rebelle, Combien du dieu des mers la puissance était belle, Quand, pareil au pasteur d’un grand troupeau qui bêle, Il menait après lui nos ondoyants essaims! » Et quel beau jour encor dans nos riches annales, Quand, sous un vent d’avril, aux heures matinales, L’écume de la mer soudain frémit sur nous, Et qu’on te vit sortir de notre bleu domaine, Déesse de l’Amour! belle Anadyomène, Vénus! beauté divine à force d’être humaine, Dont tous, hommes et dieux, embrassent les genoux. » Que de moments passés à mirer aux eaux pures Nos épaules d’argent, nos glauques chevelures Qu’étoilaient le corail et l’ambre du rocher! Que de nuits à nager près des plages sereines, A folâtrer, tandis que nos soeurs les Sirènes Attiraient à l’écueil par leurs voix souveraines La barque désireuse et craignant d’approcher! » Cet heureux temps n’est pi us. Nos royaumes sans bornes S’étendent désormais solitaires et mornes. Plus de joyeux ébats, de fêtes ni de jeux! Hélas! pourquoi faut-il qu’un tel pouvoir expire! Un Dieu plus grand que nous a repris son empire: C’est lui seul maintenant qui dans les eaux respire, Lui qui fait leurs beaux jours et leurs jours orageux. » Eh bien, n’importe, ami! n’importe; sur nos grèves, Viens promener ton deuil, et ta joie, et tes rêves; Viens, par les sombres temps ou par les cieux plus doux. Si, déesses des mers, nous en fûmes bannies, Nous y restons encor, fantômes ou génies, Et nous avons toujours de vagues harmonies A chanter au passant qui se souvient de nous. » Viens donc, viens! tu sauras par nous bien des mystères. Nous te dirons l’hymen des ondes et des terres, L’Océan, ses vaisseaux, ses monstres, ses forêts. Nous te révélerons par quel ressort occulte La mer, à quelque dieu qu’elle rende son culte, Tantôt baise ses bords et tantôt les insulte; Viens! tu n’ignoreras aucun de nos secrets! » Ainsi chantait le choeur apporté par la brise. Cependant, le poêle écoutait, l’âme éprise; Pensif, il descendait l’âpre escalier des monts. Il atteignit bientôt la grève où le flot croule; Et là, des jours entiers, oublieux de la foule, Il vécut, l’oeil fixé sur l’écumante houle; Il fit son lit dans l’algue et dans les goémons. « Choeur sacré! disait-il, blanches Océanides, Qui m’avez rappelé de mes sommets arides, Chantez! je noterai votre éternel concert. Est-ce à vous que je dois, filles du grand Homère, Tant de rêves pressés dans mon front éphémère? Ou n’est-ce pas plutôt à ce Dieu de ma mère Qui m’a dit: « Sois poète, et viens vivre au désert? » Et puis ses visions, ses hymnes, ses pensées, Au sable de la rive étaient par lui tracées Avec un roseau frêle et tremblant dans sa main. Poëmes de tristesse ou de joyeux délire! - Vous qui passez aux bords, hâtez-vous de les lire, Hâtez-vous! car, s’il vient une vague, un zéphire, Rien du livre effacé ne restera demain! II Le Déluge. Usque huc venies et non procedes amplius. Job, ch. xxxviii. Pourquoi, d’une vague implacable, Vieil Océan, viens-tu toujours Battre de ta prison de sable Les indestructibles contours? Ta perds ton temps, tu perds ta peine; Ne vois-tu pas que cette arène A ta colère sert de frein? Que ta viens t’épuiser contre elle Comme un enfant dont la main frêle Heurterait des barreaux d’airain? Est-ce pour frapper d’épouvante Les peuples rangés à tes bords Que sur ta falaise mouvante Tu rejaillis avec efforts? Mais nul n’a peur de ta menace; Chacun de nous choisit la place La plus voisine de tes flots. Insoucieuses et tranquilles, Tu vois jusqu’au sein de tes lies Les nations vivre en repos. Cesse donc, ô mer en démence, De bondir ainsi contre nous. N’as-tu pas tout le gouffre immense Pour y déchaîner ton courroux? Épargne enfin ces vieilles rives Que de tes lames convulsives Le choc trop longtemps ébranla: Ta colère est stérile et folle; Car tu sais bien qu’une parole A dit: « Tu t’arrêteras là! » Tu le sais bien! mais non, peut-être As-tu perdu le souvenir De l’heure lointaine où ton maître Fit ces bords pour te contenir; Et peut-être as-tu, pour ta gloire, Gardé seulement la mémoire D’un jour plus fameux et plus grand, De ce jour où ton flot sublime Se dressa du fond de l’abîme Et partit comme un conquérant! L’impie orgueil, le vice immonde Gagnaient partout le genre humain; L’iniquité, reine du monde, L’avait pris déjà dans sa main. Dieu se leva: « Faisons justice I II est temps que j’anéantisse Les oeuvres d’un globe pervers, Et que le châtiment efface Jusqu’aux vestiges de la race Qui profane cet univers! » Il dit, et les cieux s’obscurcirent; La nue ouvrit ses noirs trésors, Et tes ondes, ô mer! frémirent Et s’élancèrent de leurs bords; Et les nations refoulées, Devant les eaux amoncelées, Partout reculèrent d’horreur; Mais, hélas! que servit la fuite? Les eaux étaient à leur poursuite, Courant plus vite que la peur. Le monstre avait rompu sa chaîne; De sa cage emportant les gonds, Terrible, il franchissait la plaine Retentissante sous ses bonds. Loin de ta plage escaladée, Tu broyais, ô mer débordée, Arbres, maisons, champs nourriciers Tes vagues roulaient sur la terre Comme des chariots de guerre Traînés par de fumants coursiers. Alors, à travers les campagnes, On vit, comme de grands troupeaux, S’enfuir vers les hautes montagnes Les peuples chassés par les eaux. On vit la race humaine entière Assiéger, sombre fourmilière, Les plateaux des monts trop étroits; Pressés, entassés par cent mille, Le fort étouffant le débile, Les sujets marchant sur les rois. Prêtresses des plaisirs infâmes, Pontifes des dieux imposteurs, Soldats superbes, faibles femmes, Tout se rua vers les hauteurs, Des grands bois tout gravit les tiges; Chacun - tels étaient leurs vertiges! - Emportant son plus cher trésor, L’amant sa complice adorée, Le pauvre marchand sa denrée. L’avare son sac gorgé d’or. O désespoir! le flot approche, Le voici fumant et grondant. Gravissez encor cette roche! Étreignez ce rameau pendant! - Vers des retraites inconnues, On vit jusques au sein des nues S’élancer les pâles humains, Et, surprises dans ces retraites, Les mères dresser sur leurs têtes Leurs enfants noyés dans leurs mains. En vain les vierges éperdues Tombent et roulent à genoux, Et de leurs pâles mains tordues Conjurent le flot en courroux: Sourde à toute voix qui l’implore, L’onde impitoyable dévore Tout ce qui s’oppose à son cours. Sans reprendre une fois haleine, Elle a conquis plaine sur plaine, Et sa fureur monte toujours. Elle monte, et, du ciel qui penche Toutes ses urnes à la fois, L’averse en cascades s’épanche Et des cités crève les toits. A l’eau des mers qui s’amoncelle S’unit partout l’eau qui ruisselle Du réservoir des cieux béants; Partout descendent les nuages, Et partout monte sur les plages L’éruption des Océans. Elle monte, elle écume, elle entre: Où fuir encore? où se cacher? Elle atteint le lion dans l’antre, Et chasse l’aigle du rocher. Adieu les palais et leurs hôtes! Adieu les villes les plus hautes! Adieu donjons! temples, à bas! Aux lieux où régnait la luxure, Les morses cherchent leur pâture, Et le phoque y vient mettre bas. Sous les trombes, sous les tonnerres, Et sous les vents et sous les eaux, Craquent les palmiers centenaires, S’émiettent les monts en morceaux. L’aspect du globe se transforme: Ce n’est plus qu’un fantôme énorme Qui n’a ni couleur ni contour. L’espace, envahi par les vagues, Se perd en des horizons vagues Éclairés d’un sinistre jour. Et pêle-mêle, à leur surface, Flottent cadavres et mourants, Et débris que le flot amasse, Qu’il roule au hasard des courants, Et par troupeaux, le cerf qui brame, Le tigre, l’ours, l’hippopotame Et le mammouth démesuré; - Et, fatigué d’un vol suprême, Du haut des cieux l’aigle lui-même Au gouffre amer tombe effaré! Plus de rivage, plus de digue! Rien que la mer, la mer partout, Qui se répand, qui se prodigue D’un bout du globe à l’autre bout. Dans son élan que rien n’arrête, Elle gravit, de crête en crête, Les monts les plus audacieux; Toujours, encore, sans relâche, Jusqu’à ce que son onde cache Le pic le plus voisin des cieux! Triomphez donc, vagues sublimes! Chante ta victoire, Océan! Tu foules tes plus fières cimes: Atlas, Himalaya, Liban! Dans ton sein les cèdres superbes Sont affaissés comme des herbes Et tremblent comme des roseaux. Ta vague est partout répandue; Tu promènes sur l’étendue La masse immense de tes eaux. Triomphe! à ce moment, le globe C’est toi seul, c’est ton flot uni. Triomphe! des plis de ta robe Tu vas balayant l’infini! Auteur du plus grand des désastres, Tu jettes jusqu’au front des astres Ton écume au rire insultant! Rien, plus rien sur ton eau sans borne, Si ce n’est un navire morne Qui semble un sépulcre flottant. Mais, en proclamant ta victoire, Hâte-toi surtout d’en jouir, Car l’heure unique de ta gloire Sera prompte à s’évanouir. Bientôt, abaissé de ce faîte, Tu devras rendre ta conquête Et redescendre de si haut. Pour que ton onde se retire, Que faut-il? il faut un zéphire Et la volonté du Très-Haut. Le zéphyr souffla: les nuées S’ouvrirent au septentrion; Dieu sur les eaux diminuées Fit descendre un premier rayon, Le sol reparaît; la grande Arche Arrête son saint Patriarche Sur un sommet d’où l’onde a fui; Il soit, il offre un sacrifice Au Dieu terrible, au Dieu propice Qui sauva tout un monde en lui. Éloignez-vous, derniers orages! L’Éternel, entr’ouvrant les cieux, Déploie au milieu des nuages Les couleurs d’un arc radieux. La terre dans cet arc immense Admire un signe de clémence, Tandis que l’Océan dompté Ne voit dans le céleste emblème Qu’un joug imposé par Dieu même A son fol orgueil révolté. Viens donc, viens donc de tes rivages Assiéger les âpres contours; Ronge tes bords, mine tes plages, Et recommence tous les jours. Mais souviens-toi, mer insensée, Que la main qui t’a repoussée A désormais fixé tes lois, Et que ton flot en vain se lève Contre les sables d’une grève Qu’il ne franchira pas deux fois! III Les Matelots. Comme notre navire est beau sous voile! (Chanson anglaise du xive siècle.) Souffle, souffle, bon vent! chasse-nous de la terre, Fais-nous bien vite fuir le rivage où s’altère La fierté du marin. A nous la haute mer! à nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène En maître souverain! De grâce, passagers, laissez-nous le pont libre. Vous qui, du pied nautique ignorant l’équilibre, Obstruez le tillac, Parisiens blafards que le roulis chagrine, Descendez sous le pont, allez dans la cabine Vous étendre au hamac. Et toi, souffle, bon vent! Soufflez, brises ailées Qui nous fuites franchir sur les plaines salées Tant d’espace en un jour; Brises qui, sous l’antenne, enflez la voile ronde Comme un sein palpitant de bayadère blonde Qui frissonne d’amour. Souillez! - Transportez-nous d’un hémisphère à l’autre, Nous qui, sans réclamer d’autre aide que la vôtre, Voyageons bravement, Nous les hardis marins, toujours prompts à l’ouvrage, Enfants au bras robuste, hommes dont le courage Jamais ne se dément. Bercez, bercez encor, sans brutales secousses, Les cordages tendus dont, matelots et mousses, Nous hantons les réseaux; Bercez-nous sur la vergue entre les voiles blanches, Comme les bois chargés d’horizontales branches Balancent les oiseaux. Inclinez, inclinez sur la vague poudreuse Notre svelte vaisseau, dont la carène creuse A peine son sillon, Notre brick si léger, sous sa robe de cuivre, Que le plus fin voilier se fatigue à poursuivre Son joyeux pavillon. Nous quittons sans chagrin les plaisirs du rivage. Notre coeur cependant emporte votre image Qu’il reverra souvent, Familles, vieux amis que nous laissons près d’elles! Et vous maîtresses, vous beautés aux coeurs fidèles... Comme l’onde et le vent! Il est triste parfois, quand le ciel hurle et pleure, De songer au rivage, à la calme demeure Des mères et des soeurs, Aux nouvelles amours des changeantes maîtresses: N’importe! l’ouragan et ses âpres caresses Ont aussi leurs douceurs! Habitants des cités, engeance casanière, A vous le temps qui suit toujours la même ornière, L’immobile maison, L’uniforme repos! - A nous la vie étrange Qui lutte avec l’abîme, et, d’heure en heure, change De face et d’horizon! Oh! nous avons le droit de porter haut la tête! Il est beau de courir à travers la tempête Sur un mince vaisseau! D’unir deux univers, le plus jeune à l’antique! Il est beau, compagnons, de passer l’Atlantique Comme on passe un ruisseau! D’aller, de découvrir, à travers mille épreuves, D’autres cieux, d’autres monts, des plages encor neuves, Des continents entiers; De voir, par intervalle, émerger sous les nues Quelque île de houris, qui sur les danses nues Penche ses cocotiers; D’étendre à tout climat nos étapes marines, De porter nos trésors, nos arts et nos doctrines A cent peuples divers, Et nous, enfants sortis d’écoles peu savantes, De pouvoir, comme un livre aux sciences vivantes, Feuilleter l’univers! De dire aux nations: « Plus d’intérêts contraires! De la paix entre vous, ambassadeurs et frères, Nous échangeons le voeu. O peuples! par nos voix la nature vous crie: « Vous n’avez qu’un soleil, n’ayez qu’une patrie, « Et n’adorez qu’un Dieu! » Souffle, souffle, bon vent! incline sous ses toiles Notre brick saluant les premières étoiles Qu’allume un ciel serein. A nous la haute mer! à nous le bleu domaine Où la liberté vogue, où chacun se promène En maître souverain! III La Calanque. Ils avaient tout un jour, assidus à leur tâche, Travaillé du marteau, du rabot, de la hache: Charpentiers d’aventure, ils rajustaient le flanc De leur chaloupe usée, au pont mince et branlant, Qui hors du flot gisait. - Hélas! la chère barque Des injures du temps montrait plus d’une marque. Eux sur chaque blessure étendaient le goudron; Ils renforçaient l’endroit où porte l’aviron; Ils clouaient une planche à côté de la poupe; Dans la moindre fissure ils inséraient l’étoupe, Armant avec effort contre les chocs nouveaux Ce vieux bois, fatigué par tant de durs travaux. L’un des trois compagnons, vieillard solide et svelte, Avait l’aspect hautain d’un ancien patron celte; L’autre, son fils peut-être, en la vigueur des ans, Avait l’air d’un lutteur, fier de ses bras luisants. Le troisième, enfant blond, qu’à l’oeuvre on associe, Offrait les clous, tendait la varlope ou la scie, Heureux de s’employer en ce commun labeur. Je les vis tout le jour s’agiter en sueur. Vers midi seulement, ouvriers sans reproche, Ils prirent à la hâte un repas sur la roche, Dîner frugal, de noix et de fromage sec. La vague cependant, sur l’algue et le varech, Bondissait, et, du roc venant laver la marge, Leur chantait sa chanson mélancolique et large. C’était en un vallon dont le sol raviné S’ombrage d’un vieux pin sous la bise incliné; Du monde primitif inculte paysage, Ornière entre deux monts creusée, âpre et sauvage, Qui semble un double mur de pierres sans ciment, Et sur la vaste mer débouche brusquement. Comme le jour tombait, l’oeuvre achevée à peine, On poussa vers les eaux la glissante carène. Chacun d’eux sur les bancs s’empressa de s’asseoir. Le foc, rouge haillon, s’ouvrit au vent du soir; Ils partirent sans bruit sur la mer sombre et haute: Et moi, je les voyais s’éloigner de la côte, Et je songeais à toi, mortel qui, le premier, Jetas aux flots le tronc d’un chêne ou d’un palmier, Et sur cet appui frêle, en ta sainte démence, Allas seul affronter l’horreur de l’onde immense! IV Endoune. Au Patron Pierre. Des terrains sans culture, où les chèvres du pâtre Achèvent un gazon que le mistral brûla, Des bois de pins, rampant sur la roche marâtre, Et de pauvres maisons dont la pierre grisâtre S’écaille au vent de mer, - Endoume, te voilà! Cependant, plus qu’un sol prodigue de merveilles, Plus qu’un jardin riant au printemps bienvenu, Plus que les doux vallons hantés par les abeilles, Ou les ruisseaux d’argent baignent les fleurs vermeilles, Le peuple de ma ville aime ce rocher nu. Et, quand du long travail meurt enfin la semaine, Ces lieux pour le repos sont à jamais choisis: Femmes, filles, enfants qu’à la remorque on mène, Vieillards et jeunes gens partent, guirlande humaine, Heureux d’aller revoir la stérile oasis. Dès l’aube du dimanche, heure de leur attente, Chaque toit du village arbore un pavillon; Devant chaque maison se déploie une tente; Et là, coeurs satisfaits, ce seul jour les contente Plus que s’il apportait tout l’or d’un galion. De l’aurore à la nuit, on chante, on rit, on danse, Chaque pan de coteau porte un joyeux essaim. Partout les tambourins résonnent en cadence; Et le rocher, surpris, admire l’abondance Des festins étalés sur son aride sein. Pour l’infertile sol d’où naît cette tendresse? Pourquoi tant de chansons et de rires dans l’air? Pourquoi tant de gaîté sur tant de sécheresse? - C’est qu’au pied des coteaux où la foule se presse S’étend la mer d’azur, la radieuse mer; La mer que nous aimons d’une amour infinie, Nous, avec nos aïeux, de la Grèce venus, Nous, tes dignes enfants, maternelle Ionie, Qui tenais de la mer ta gloire et ton génie, Ta jeunesse immortelle et ta blonde Vénus! C’est que nous la voyons ici, de la falaise, Pâle et rose, au matin, sous la brume qui fuit, A midi, scintillant ainsi qu’une fournaise, Calme et suave au soir, lorsque le vent s’apaise, Et reflétant au loin les splendeurs de la nuit. C’est qu’assis au banquet servi sur la terrasse, On aime à voir cingler dans le golfe endormi La barque au foc tendu qui s’incline avec grâce, A saluer du coeur le navire qui passe, A songer que, peut-être, il ramène un ami. Enfin, c’est que les toits épars sur cette côte Sont comme de vieux troncs rugueux, mais pleins de miel, Et que toujours au seuil nous trouvons chez notre hôte Un bienveillant sourire, une âme simple et haute, Coeur grand comme la mer et bon comme le ciel! Epilogue. « O vents, disaient les flots, quand nous laisserez-vous Dormir à notre gré d’un sommeil large et doux? Trêve à la fin, trêve d’orages! Laissez-nous refléter dans notre clair miroir Les matins rayonnants, les nuits belles à voir, Et les merveilles de nos plages. » - O flots, disaient les vents, pour vous aucun repos, Aucune trêve!... Allez ainsi que des troupeaux Que le bâton du berger chasse. Roulez tumultueux, bouillonnants, hérissés; Et, dans votre miroir terni, réfléchissez L’ouragan qui passe et repasse! » Ce n’est pas pour croupir comme de lourds étangs Que la main du Très-Haut, à l’aurore des temps, Vous amoncela dans l’abîme: L’éternel mouvement, telle est la grande loi, Que Dieu fit pour la mer; - qu’il fit aussi pour toi, Humanité non moins sublime! » Poemes Divers. La Fin De L'Epopée. I « C’est trop longtemps errer! Par ces champs, par ces bois, Par ces monts, où toi seule, ô Diane! me vois, C’est marcher trop longtemps, appesanti par l’âge. A quoi me sert d’ailleurs cet éternel voyage? Que sert de visiter sans cesse d’autres lieux, A qui porte la nuit dans le pli de ses yeux? Aveugle, il pourra bien, d’une oreille attentive, Recueillir toute voix ou joyeuse ou plaintive, Du vent dans les rameaux écouter les accords. Écouter l’Océan qui gémit à ses bords, Et surtout, vers les murs où l’instinct le ramène. Cet ineffable son de la parole humaine; Mais les traits du tableau, la couleur, le contour, Tout cela s’est éteint, tout a fui sans retour. A peine avec effort, dans ma sombre pensée, J’en retrouve parfois une image effacée. Soleil! toi qui d’en haut lances tes flèches d’or, Il fut pourtant des jours où, fier et jeune encor, Et les deux yeux ouverts à ta douce lumière, Je marchais devant toi dans ma force première! Qu’ai-je fait de ces jours? J’ai passé, j’ai vécu. Je défiais le temps, et le temps m’a vaincu -, Et je n’ai rien sauvé, de ce combat suprême, Que l’écho d’une voix qui s’éteint elle-même. La cigale ainsi chante aux beaux jours de l’été, Puis, quand revient l’hiver au souffle redouté, L’indigente chanteuse humblement se retire, Et, dans son nid obscur, en silence elle expire. Fais comme elle, ô chanteur! puisque c’est là le sort; Regagne ton berceau pour y trouver la mort. J’irai! des yeux du coeur je veux te voir encore, Smyrne, chère cité, voisine de l’Aurore; Et toi, divin Mélès, flot pur, eau sans limon, Fleuve qui me vis naître et me donnas ton nom! C’est l’espoir d’un tombeau sur votre doux rivage, Qui refait chaque jour ma force et mon courage. Dans la vieille Argolide aujourd’hui parvenu, Mon pied s’est retrouvé dans un sentier connu; Mais que de pas encore et de douleurs sans doute Avant de vous atteindre. . . O lenteurs de la route! Sous la pluie ou le vent, heures qu’il faut passer; Montagnes à gravir, fleuves à traverser; La mer, enfin, la mer, vaste et farouche empire! Si tant est qu’un patron de barque ou de navire, Aux pleurs d’un mendiant se laissant attendrir, L’accueille sous sa voile et veuille le nourrir! » Ce disant, il allait, il marchait avec peine, S’appuyant des deux mains sur un bâton de chêne. Une lyre à son dos pendait, et l’instrument Aux derniers vents du jour vibrait confusément. II Alors, comme le soir descendait sur la terre, Il vint dans une plaine où des hommes de guerre Avaient dressé leur camp; - sous les deux étoiles, Pour l’étape nocturne, ils s’étaient rassemblés, Et leurs confuses voix troublaient le crépuscule. Téménus, un des chefs de la race d’Hercule, Menait ces combattants qui, le fer à la main, Devaient aux murs d’Argos frapper le lendemain. Épars sur les gazons, en attendant l’aurore, Ceux-ci dormaient, ceux-là buvaient à pleine amphore; Éclairés par la lune aux paisibles lueurs, D’autres lançaient le dé d’ivoire, âpres joueurs. « Holà! connaissez-vous ce vieillard qui chemine? Dit un de ces derniers, soldat à rude mine. Méfions-nous, amis, de ces haillons fangeux. Vient-il furtivement dérober nos enjeux? » Le vieillard s’arrêta sur le bord de la route. « Je ne suis pas, dit-il, ce voleur qu’on redoute; Je ne suis qu’un chanteur qui passe en mendiant. » » Un chanteur! firent-ils tous ensemble, riant; Une lyre, en effet, est pendue à sa hanche. Eh bien, divertis-nous, chanteur à barbe blanche; Tu boiras à ce prix un flot de notre vin. » Entouré de leur groupe, alors, l’homme divin Prit sa lyre, et les bois au loin firent silence. III « Que tout soldat s’éveille et prépare sa lance, Chanta premièrement cette immortelle voix. Demain sera le jour des peuples et des rois. De son lit de repos que tout soldat se lève, Et fourbisse avec soin la cuirasse et le glaive. A-t-on fait resplendir l’airain du bouclier? Sait-on si la courroie au bras peut se lier? Sait-on si des chevaux les rênes seront sûres? Et les coeurs sont-ils prêts ainsi que les armures? » Le jour s’était levé: les Grecs à rangs égaux Retournaient au combat; ceux de Sparte et d’Argos, Les enfants des vallons que le Parnès domine, Ceux que menait Ajax, orgueil de Salamine; Tous couraient à la fois, vêtus d’or ou de fer. Repousser les Troyens descendus vers la mer. « Achille, cependant, divin fils de Pelée, Était toujours assis dans sa tente isolée. Des armes du héros empruntant la vertu, Patrocle, ce jour-là, s’en était revêtu, Et, fier de cette armure ajustée à sa taille, Il s’était, des premiers, lancé vers la bataille. Patrocle est du héros le plus cher compagnon, Celui dont l’amour même en lui grave le nom. Quel sera le destin de ce cher frère d’armes?. . . Tandis qu’il y songeait, Nestor, les yeux en larmes, Morne, arrive à sa tente, et, s’arrêtant au seuil: « O douleur, » lui dit-il, « irréparable deuil! » Il n’est plus; son corps gît étendu sur l’arène, » Cadavre que tes yeux reconnaîtraient à peine; » Et tes armes, le glaive et la cuirasse d’or, » Tes armes sont aux mains de l’homicide Hector! » » Achille, à ce discours, sent sur son froid visage Passer de la douleur le livide nuage. Comme un pin, quand le dieu vient de le foudroyer, Il s’incline, et, prenant la cendre à son foyer, Il verse lentement cette pâle souillure Sur son front, sur ses yeux et sur sa chevelure. Un sanglot sort enfin de son âme, éclatant, Tel qu’au fond de la mer Thétis même l’entend, Et qu’à travers les eaux, ses nymphes, cour fidèle, S’empressent d’accourir et pleurent autour d’elle. » Or, couché dans sa tente et navré de douleurs: « Que je meure à l’instant », disait Achille en pleurs, » Moi qui, sans l’assister, moi qui, sans le défendre, « Ai pu laisser périr mon ami le plus tendre! « Il est mort, invoquant peut-être mon appui. » Et moi, je restais là, je dormais loin de lui! » O discordes des rois, colères insensées, » Misérables dépits des âmes offensées, » Qui troublez, comme un vin, notre faible raison, » Je n’ai que trop goûté de votre amer poison! » J’ai, du larcin d’Atride occupant ma mémoire, » Trop vengé mon injure aux dépens de ma gloire. » Trêve aux ressentiments, que tout soit effacé, » Qu’on ne me parle plus de tout ce vain passé! » Je retourne au combat, j’y revole sur l’heure; » Malheur au meurtrier de celui que je pleure! » Fais-moi trouver Hector, qu’il tombe sous mon bras, » Et puis, ô Jupiter, je meurs quand tu voudras! » » Les Grecs cédaient, pourtant; leur troupe fugitive, Courant vers les vaisseaux alignés à la rive, Ne pouvait entraîner loin des soldats d’Hector Le corps du cher Patrocle, étendu tiède encor. Ainsi que des corbeaux, les fantassins de Troie Fondaient sur la dépouille, ardents à cette proie. Les uns poussés de haine et les autres d’amour, On se rue, on se heurte, on combat tout autour. » Ce fut à ce moment que le fils de Pelée Accourut de sa tente et vit cette mêlée. Il la voit, il s’approche et ne s’y jette pas. Minerve ainsi le veut, qui gouverne ses pas. Nu, d’ailleurs, dépouillé de l’armure perdue, Sa vengeance aujourd’hui doit rester suspendue. Que peut-il sans le glaive et sans le bouclier? Donc, semblable au taureau qu’un pâtre a su lier, Il ne dépasse pas le fossé, mais sa bouche A travers le combat pousse un cri si farouche, Que les tours d’Ilion chancellent à ce bruit. Le vent de la peur souffle, on se disperse, on fuit, Et, dans un tourbillon de rapide poussière, Chariots et coursiers, tout se jette en arrière!. . . » IV C’est ainsi que chantait le vieillard éloquent, C’est ainsi qu’il chantait, ce soir-là, dans un camp, Et, pressés à sa voix, l’oreille émerveillée, Les soldats et les chefs prolongeaient leur veillée. Oublieux du sommeil, des fatigues du jour, Ils s’étaient rassemblés, cercle au vaste contour, Ceux-ci se détournant des osselets d’ivoire, Ceux-là ne songeant plus au vin qui reste à boire. « Le silence des cieux m’avertit qu’il est tard, Ne dormirez-vous pas? demanda le vieillard. - Non, répondirent-ils; non, ravis-nous encore, Chante, si tu le peux, chante jusqu’à l’aurore. Des liens du sommeil tu dégages l’esprit. Qui que tu sois, poursuis, ô poëte! » Qui que tu sois, poursuis, ô poëte! Il reprit: V « Thétis, le jour suivant, accourt; mère immortelle, Elle apporte à son fils une armure nouvelle, Travail qu’un dieu forgea de ses mains d’ouvrier: C’est le glaive d’airain qui pend au baudrier, La cuirasse, la lance aux étoiles pareille, Les brodequins d’argent, enfin cette merveille, Ce divin bouclier d’un si riche contour Que pour le bien chanter il faudrait tout un jour. Comme la jeune fille, au matin d’une fête, De perles et dé fleurs orne sa blonde tête; Riante, avec un art à ses doigts familier, Elle attache à son cou les rubis du collier, Revêt les fins tissus, les gazes virginales. Et court de sa parure étonner ses rivales; Ainsi fait le héros; sous l’armure des dieux, Il se montre, et sa gloire éblouit tous les yeux! » Cette fois, il franchit le fossé; la bataille L’attendit trop longtemps, qu’il aille enfin, qu’il aille! Il a déjà tué, courant comme un lion, Tros, enfant d’Alastor, Adraste, Mulion; Il tue Hippodamas, roi d’Hélice; il abrège Les jours d’Iphition qui naquit sur la neige: Le front blanc du Tmolus l’avait, roi du pays, Vu naître des amours d’Otrynte et de Nais. Polidore apparaît hors des rangs, Polidore Qui des fils de Priam est le plus jeune encore. Son père, au jour naissant, lui défendit en vain De sortir pour combattre; Achille au bras divin L’aperçoit, et, frappé sous la cotte de mailles, L’enfant meurt, des deux mains retenant ses entrailles. » Hector, en ce moment, fier, semblable au dieu Mars, Arrivait; ce carnage afflige ses regards, Et sur le sombre Achille il marche avec audace. » Enfin, je puis le voir, lui parler face à face, » Celui par qui la mort du soldat que j’aimais » M’a mis au coeur un deuil qui le navre à jamais. » Approche, et du trépas franchis la sombre porte! » Dit le fils de Thétis que la fureur transporte. » Hector lui répondit de son air triomphant: « Cherche pour l’ébranler, cherche un timide enfant, » Si vaillant que tu sois, je suis prêt à la lutte. » Cette heure va marquer ou ta mort ou ma chute; » Mais, en face des dieux, gardiens des serments, » Prenons, si tu m’en crois, de saints engagements. » Toi mort, je jure ici d’épargner un outrage » Au rival dont je sais admirer le courage; » Fais le même serment! - Non, garde tes traités, » Non, non, répond Achille aux accents irrités, » Je n’aventure en rien les droits de ma vengeance. » Depuis quand les agneaux sont-ils d’intelligence » Avec les loups des bois? Il faut qu’un de nous deux » Succombe, et le vainqueur fera selon ses voeux! » « Hector, sentant alors que son heure est venue, Sur le héros divin lève sa lame nue. D’un geste non moins prompt, Achille tend le fer. Tel, dans l’ombre des nuits étincelle Vesper, Tel on voit, dans la main de l’enfant de Pelée, Reluire coup sur coup son glaive, arme étoilée. Il s’élève, il s’abaisse, il monte et redescend; Terrible, il semble vivre et demander du sang! Hector, qui de Priam soutient toute la race, Avait mis, ce jour-là, sa plus forte cuirasse, Armure qui s’ouvrait seulement à l’endroit Où le souffle de vie a son passage étroit. Longtemps les coups d’Achille errent à l’aventure; Enfin, l’agile fer trouve cette ouverture Et plonge tout entier dans la gorge d’Hector. Le lion est tombé, mais il respire encor. N’importe, l’héritier d’une mère divine S’approche, et lui mettant le pied sur la poitrine: « Ah! tu croyais peut-être, en ton aveuglement, » Qu’on venait immoler Patrocle impunément. » Mais, lui mort, il restait sur notre flotte sombre » Une main vengeresse et fidèle à son ombre; » Et maintenant, du moins, à ce mort jeune et beau » Il me sera permis d’élever un tombeau! » VI C’est ainsi qu’il chantait, quand, de son clair sourire, L’Aurore illumina les cordes de sa lyre. Une acclamation salua le vieillard: « O grand homme inconnu! par quel don, par quel art, S’écriaient les soldats, t’empares-tu des âmes? Quel dieu mit dans tes chants ces vertus et ces flammes? Nous aussi, nous irons combattre; il faut qu’un jour Quelque immortelle voix nous chante à notre tour! En vain la vieille Argos a triplé ses murailles; Nous partons, altérés d’une soif de batailles, Nous courons l’assiéger, et, demain, grâce à toi, Le chef qui nous conduit sera son nouveau roi! Mais toi, front digne aussi d’un royal diadème, Parle, ô divin chanteur, parle, où vas-tu toi-même? » Moi, dit-il, pour gagner un pays qui m’est cher, Je descends vers Nauplie et vais passer la mer. » Eh bien, sois allégé d’une part du voyage. Viens, monte sur nos bras, père affaibli par l’âge! Viens! » répondirent-ils. Viens! » répondirent-ils. A ces mots, six d’entre eux Le soulèvent du sol dans leurs bras vigoureux, Et, sur un bouclier, large et solide siège. Placent le demi-dieu que suivra le cortège. Ils partaient; le soleil de ses rayons premiers Éclaira le triomphe; il mit sur les cimiers, Il mit sur les carquois l’or de ses étincelles; Les chevaux hennissaient, fiers, secouant leurs selles, Et le clairon farouche et la flûte aux sons clairs Entraînèrent la marche, et, porté dans les airs Sur ce trône guerrier qui plane et se balance, L’aveugle souriait et pleurait en silence!. . . VII Le soir du lendemain, à travers les échos, On entendit le bruit de la chute d’Argos. VIII Or, à l’heure où le jour descend et se replie A l’Occident vermeil, seul, aux bords de Nauplie, L’aveugle errait encor; d’un pas sombre, il foulait A la marge des flots le mobile galet. Il écoute, pensif, et, comme dans un rêve, Il entend des marins qui parlent sur la grève. Leurs apprêts sont finis, et, dès le jour suivant, Si les cieux invoqués leur accordent le vent, Ils partent pour la rive où l’amour les renvoie. Le vieillard tressaillit d’une secrète joie: Il avait reconnu l’accent ionien, Accent d’un cher pays, puisque c’était le sien! « O vous, nés après moi d’une mère commune, Laissez-vous émouvoir à ma longue infortune, Et, demain, sur ces bords ne m’abandonnez pas! Les chemins étrangers ont épuisé mes pas. Vous voyez ma misère, amis; daignez me rendre Au rivage natal qui doit garder ma cendre. . . » C’est ainsi qu’il mêlait sa plainte au bruit des flots. « Qui donc es-tu, vieillard? dit un des matelots; As-tu, pour qu’un patron t’accorde le passage. Une somme à donner, ou seulement un gage? » » Hélas, non! quel tribut pourrais-je vous payer? Je ne suis qu’un chanteur contraint à mendier. » La bande, à ce propos, ironique et méchante, Éclata d’un long rire. « Un chanteur? eh bien, chante. Un mortel fut jadis, qui, par d’habiles sons, Charma, dit-on, la pierre et bâtit des maisons; Voyons si tu sauras, toi, vieux joueur de lyre, Charmer le tronc d’un arbre et t’en faire un navire! » IX Sur le môle, jonché d’agrès, de lourds ballots, Debout, le luth en main, parmi ces matelots, Il entonna son chant. Mer immense et profonde, Dos son premier prélude, il déroula ton onde, Et jamais, non jamais, ni le vent de ces bords, Ni le flot soulevé qui s’exhale en accords, N’eurent les sons divins et les parfums sauvages De ce chant qu’il jetait à l’écho des rivages. Il disait tour à tour, variant son tableau, Les différents labeurs de l’homme errant sur l’eau. Il contait les départs vers les terres lointaines: On fixe les agrès, on dresse les antennes: La voile s’enfle, on part: l’écume en flocons blancs S’ouvre au vaisseau rapide, elle sonne à ses flancs, Et, dans l’air du matin, le pilote à la poupe Offre aux dieux éternels tout le vin d’une coupe! Puis c’était chaque lieu qu’on salue en passant, Les îles et les caps au matin blanchissant, Les cités: voici Cume, ou Samos, ville sainte, Voici Gnosse, ou Corcyre, ou la verte Zacinthe. Enfin du noble Ulysse, aimé de Calypso, Il chanta les douleurs et l’indigent vaisseau: « Seul, sur ce bois flottant, qu’il mène avec sagesse. Ulysse avait quitté l’île de la déesse. Quels cieux pour l’exilé, quel toit vaudrait le sien? Vers le rivage ami d’un roi phéacien Il navigue d’abord. Déjà, terre fleurie, Se montre sur la mer la riante Schérie: Ses montagnes au loin grandissent lentement. Il y touchait bientôt. Neptune, à ce moment, Sur son frêle radeau vit le fils de Laërte. Neptune dès longtemps s’acharnait à sa perte. De sa main redoutable il saisit le trident, Il en frappe la mer et, tout à coup, grondant Sous les vents échappés du gouffre des nuages, Le terrible Océan roule ses flots sauvages. » Ulysse, en proie au dieu qui revient l’assaillir, « Sent ses genoux trembler et son coeur défaillir: « Malheureux! c’en est fait, voici ma fin prochaine; » Contre tous ces fléaux qu’un bras jaloux déchaîne, » A moi-même réduit, je reste sans pouvoir. » Que cette mer est sombre et que ce ciel est noir!. . . » Oh! plus heureux cent fois ceux qui, pour les Atrides, » Tombèrent devant Troie en soldats intrépides! » Ils trouvèrent, du moins, un trépas glorieux; » Tandis que moi, rebut des hommes et des dieux, » Cadavre qui jamais n’aura de sépulture, » Je vais de flot en flot errer à l’aventure! » » Comme il parlait encore, une montagne d’eau Croule, et disjoint les ais du fragile radeau. Loin de ce frêle appui, le fils du vieux Laërte Est lancé tout à coup sur la vague déserte. Le mât brisé s’abat, et, rapide haillon, La voile suit le vent, mêlée au tourbillon. Longtemps le naufragé sous l’eau qui se replie Demeure et se débat, la tête ensevelie. Il en remonte enfin, trempé du sel amer, Saisit un madrier qui roule sur la mer, Et, pressant des genoux ce tronçon de mâture. Ressemble au cavalier qui mène sa monture. » Sur cette immense mer, privé de tout secours, Le vaillant naufragé fut ballotté deux jours: Les vents tombés enfin, à la troisième aurore, Comme une fleur de l’onde il voit la terre éclore. Salut blanche Schérie, asile hospitalier! Après mille douleurs, près de les oublier, Il approche, il atteint à cette rive sûre. Un fleuve le reçoit dans sa verte embouchure. « Salut, fleuve, et vous, bois qui trempez vos rameaux. » Certes, un faible mortel, vainqueur de tant de maux, » Mérite qu’un dieu même avec honneur l’accueille! » Il dit, baise la rive, y trouve un lit de feuille; Et toi, fleuve sacré, fleuve au lit sombre et doux, Tu l’endors à la fin, couché sur tes genoux! » X L’aveugle ainsi chantait, quand, venant à renaître, Le jour dora son front et sa barbe d’ancêtre. Une acclamation, courant le long du bord, Répondit à sa lyre et suspendit l’accord: « Oh! viens sur notre pont, viens, harmonieux sage! Trop heureux le vaisseau qui t’offre le passage! Assieds-toi sur la poupe, à la place des rois. Qui parlait de loyer? Un accent de ta voix Suffit, large tribut qu’aucun autre n’égale! Viens, viens, nous te rendrons à ta rive natale; Joyeux, nous, les enfants du ciel ionien, De ramener à Smyrne un dieu concitoyen! » XI Et le vaisseau partit, léger, la voile ouverte, Et pendant qu’il fendait la vaste écume verte, Pendant que les rameurs, ces amis des chansons, Du poëme, en voguant, se renvoyaient les sons: « Ah! songeait le vieillard, seul, trônant à la poupe, Je ne m’attendais plus à ce miel dans ma coupe! Errant chez les humains, de tout amour sevré, A ces tardifs honneurs je fus mal préparé. J’ai chanté les marins et les hommes de guerre, Et voilà que, la mer s’unissant à la terre, Je retourne à la rive où dormiront mes os, Porté par les soldats et par les matelots!. . . Une voix, cependant, m’avertit en moi-même; Elle dit que la gloire est un nectar suprême Qu’on verse au voyageur quand il arrive au port. O filles du destin, déesses de la mort! De vos rapides mains ne hâtez pas l’ouvrage; Attendez. . . attendez que je touche au rivage! » Les Aquilons. Peuple orageux qui des antres sauvages Sort en fureur, De toutes parts nous semons les ravages Et la terreur. Allez, nous dit le Dieu qui nous déchaîne, Et nous allons. Comme un roseau nous abattons le chêne Dans les vallons. Des vastes mers qui séparent les mondes Troublant les eaux, Sur les écueils nous déchirons les ondes. Et les vaisseaux. Vienne l’hiver, à travers les ramures Des bois flétris, Nos tourbillons roulent de longs murmures. Et de longs cris. Avec fracas promenant les tempêtes. Au firmament, Nous mugissons ainsi que les trompettes Du jugement. Brises du soir, vents de t’aube naissante, Faibles et doux; Vous ignorez quelle âme frémissante. S’agite en nous. Comme un essaim de caressants génies Aux heureux chants, Vous effleurez de vos ailes bénies Les fleurs des champs. Peuple orageux qui des antres sauvages Sort en fureur, De toutes parts nous semons les ravages Et la terreur. De but lointain, de long voyage à faire, Il n’en est pas. Nous franchissons l’un et l’autre hémisphère En quatre pas. Ciel sans limite, océan sans falaise, Sol aplani, Le seul espace où nous soyons à l’aise, C’est l’infini. C’est l’infini, ce domaine sublime, Illimité, Où nous chantons d’une voix unanime La liberté! A Une Vielle Servante. Reste ainsi, ne fais pas un geste, Ne quitte pas ton escabeau; Poursuis ta besogne modeste, A côté d’un pâle flambeau. Mon coeur est plein, mon oeil se mouille, Lorsque, seule et baissant les yeux, Je te vois filer ta quenouille A ce foyer silencieux. Les obscures vertus de l’âme, Le dévoûment et la bonté, Prêtent au front de l’humble femme Je ne sais quelle majesté. Les longs jours ont creusé ta tempe; Tes yeux, tristes et doux à voir, Ont l’éclat voilé de la lampe Que tu m’allumes chaque soir. Au bruit des heures que balance La pendule de l’escalier, Tu vas et tu viens en silence, Faisant ton travail familier. La fatigue est ton habitude; A l’oeuvre dès le point du jour, Tu donnes à la servitude La forme auguste de l’amour! O chère femme, ô sainte esclave! Je te vénère avec pitié, Toi dont la chaîne et dont l’entrave Ne tiennent que le coeur lié! Les souvenirs du premier âge, De tout ce beau temps effacé, Se lèvent, avec ton image, Des profondeurs de mon passé. Te souviens-tu de notre aurore? Te souviens-tu de la saison Où la vie, au rire sonore, Égayait toute la maison? Nous étions alors tous ensemble, Le père et les enfants, heureux, Et la mère qui toujours tremble, Car l’amour est toujours peureux. Après les heures de l’étude, Nous revenions à nos ébats, Et toi, non sans inquiétude, Tu suivais, tricotant nos bas. Chacun volait à sa chimère, Tu n’en perdais aucun de l’oeil, Ayant les soucis de la mère Sans en avoir le doux orgueil. De nos douleurs et de nos joies, Dès lors tu pris toujours ta part; Mais sous le joug où tu te ploies, Tu la pris toujours à l’écart. Tu contenais, à chaque épreuve, Ton coeur muet, quoique trop plein; Avec la veuve tu fus veuve, Orpheline avec l’orphelin. Quand la maison dépareillée Vit quelquefois entrer la mort, Ce fut toi qui dans la veillée Restas près de celui qui dort. De ce passé tu survis seule, O vieille femme en cheveux blancs, Vénérable comme une aïeule Pleine de souvenirs tremblants! Tu l’as gardé dans ta mémoire Comme un mystérieux trésor, Comme ces fleurs, dans une armoire, Dont le parfum s’exhale encor. De chaque enfant, de chaque maître, Tu te complais à discourir; Tu sais la chambre où tu vis naître, Et la chambre où tu vis mourir. Voilà pourquoi je te contemple, Le coeur et les yeux attendris, Dernière colonne du temple Qui jonche le sol de débris. De tout ce passé que je pleure, De l’âme même des parents, En toi quelque chose demeure: Je le retrouve et le reprends. Quand tu vas effleurant la dalle, Près du foyer, soir ou matin, Le bruit même de ta sandale Semble un écho du temps lointain. Va, je t’aime, âme simple et grande, Toi qui ne sus jamais haïr; Je t’aime, et moi qui te commande, Je me sens prêt à t’obéir! Source: http://www.poesies.net