Poésies. Par Jean Richepin. (1849-1926) TABLE DES MATIERES Les Oiseaux De Passage. Ce Que Dit La Pluie. Le Chemin Creux. Le Jour Où Je Vous Vis. . . Déclaration. Le Bouc Aux Enfants. Ballade Du Roi Des Gueux. La petite Qui Tousse. Le Merle A La Glu. Les Vieux Papillons. La Plainte Du Bois. Nativité. La Flûte. Premier Retour. Première Gelée. Du Mouron Pour Les P'tits Oiseaux. Epitaphe Pour N'Importe Qui. Épitaphe Pour Un Lièvre. Jour Des Morts. Idylle De Pauvres. Rondeau.. Tristesse Des Bêtes. Chanson. SONNETS La Neige Est Belle. La Neige Est Triste. Sonnet Grec. Sonnet Romain. Sonnet Moyen-Age. Sonnet Renaissance. Sonnet Romantique. Sonnet Moderne. Sonnet Morne. Sonnet D'Envoi. Les Oiseaux De Passage. C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange: Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas; Ici près, la maison; là-bas, au fond, la grange Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras. Le bac, où les chevaux au retour viendront boire, Dans sa berge de bois est immobile et dort. Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire Luit le long du fumier gras et pailleté d’or. Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse, Au milieu de la cour, où le crottin plus sec Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse, La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec. Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette, Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi, Hérissé, l’oeil mi-clos recouvert par la crête, Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi. Des canards hébétés voguent, l’oeil en extase. On dirait des rêveurs, quand, soudain s’arrêtant, Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang. Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent, Des pigeons violets aux reflets de turquoises De roucoulements sourds gonflent leur col changeant. Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre, Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail, Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre, Semblent sur du velours des branches de corail. Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies, Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers. Oh! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies, Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers? Oh! vie heureuse des bourgeois! Qu’avril bourgeonne Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents. Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne; Ça lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps. Ce dindon a toujours béni sa destinée. Et quand vient le moment de mourir il faut voir Cette jeune oie en pleurs: « C’est là que je suis née; Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. » Elle a fait son devoir! C’est-à-dire que oncque Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu. Elle ne sentit pas lui courir sous la plume De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil, Pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume Et mourir au matin sur le coeur du soleil. Et tous sont ainsi faits! Vivre la même vie Toujours pour ces gens-là cela n’est point hideux Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux. Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse! Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés, Cinq pour cent! Quel bonheur de dormir dans sa crasse, De ne pas voir plus loin que le bout de son nez! N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres, Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants, Posséder pour tout coeur un viscère sans fièvres, Un coucou régulier et garanti dix ans! Oh! les gens bienheureux!... Tout à coup, dans l’espace, Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol En forme de triangle arrive, plane et passe. Où vont-ils? Qui sont-ils? Comme ils sont loin du sol! Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte Qui brise les soupirs de leur col redressé, Et sautent dans le vide avec une culbute. Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé. Les poules picorant ont relevé la tête. Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant, Clignant de l’oeil en l’air et secouant la crête, Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident. Qu’est-ce que vous avez, bourgeois? soyez donc calmes. Pourquoi les appeler, sot? Ils n’entendront pas. Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes, Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas? Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons. Regardez-les! Avant d’atteindre sa chimère, Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux, Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère, Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux. Pour choyer cette femme et nourrir cette mère, Ils pouvaient devenir volaille comme vous. Mais ils sont avant tout les fils de la chimère, Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous. Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe! Là-haut chante pour eux un mystère profond. À l’haleine du vent inconnu qui les porte Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont. La bise contre leur poitrail siffle avec rage. L’averse les inonde et pèse sur leur dos. Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage. Ils vont, loin de la terre, au dessus des badauds. Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace. Là-bas, ils trouveront de l’amour, du nouveau. Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse Et fera se gonfler leur coeur et leur cerveau. Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve, C’est l’horizon perdu par delà les sommets, C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève Où votre espoir banal n’abordera jamais. Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante! Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux. Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente. Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. Ce Que Dit La Pluie. M'a dit la pluie: Écoute Ce que chante ma goutte, Ma goutte au chant perlé. Et la goutte qui chante M'a dis ce chant perlé: Je ne suis pas méchante, Je fais mûrir le blé. Ne sois pas triste mine J'en veux à la famine. Si tu tiens à ta chair, Bénis l'eau qui t'ennuie Et qui glace ta chair; Car c'est grâce à la pluie Que le pain n'est pas cher. Le ciel toujours superbe Serait la soif à l'herbe Et la mort aux épis. Quand la moisson est rare Et le blé sans épis, La paysan avare Te dit: Crève, eh! tant pis! Mais quand avril se brouille, Que son ciel est de rouille, Et qu'il pleut comme il faut, Le paysan bonasse Dit à sa femme: il faut, Lui remplir sa besace, Lui remplir jusqu'en haut. M'a dit la pluie: Écoute Ce que chante ma goutte, Ma goutte au chant perlé. Et la goutte qui chante M'a dit ce chant perlé Je ne suis pas méchante, Je fais mûrir le blé. Le Chemin Creux. Le long d'un chemin creux que nul arbre n'égaie, Un grand champ de blé mûr, plein de soleil, s'endort, Et le haut du talus, couronné d'une haie, Est comme un ruban vert qui tient des cheveux d'or. De la haie au chemin tombe une pente herbeuse Que la taupe soulève en sommet inégaux, Et que les grillons noirs à la chanson verbeuse Font pétiller de leurs monotones échos. Passe un insecte bleu vibrant dans la lumière, Et le lézard s'éveille et file, étincelant, Et près des flaques d'eau qui luisent dans l'ornière La grenouille coasse un chant rauque en râlant. Ce chemin est très loin du bourg et des grand'routes. Comme il est mal commode, on ne s'y risque pas. Et du matin au soir les heures passent toutes Sans qu'on voie un visage ou qu'on entende un pas. C'est là, le front couvert par une épine blanche, Au murmure endormeur des champs silencieux, Sous cette urne de paix dont la liqueur s'épanche Comme un vin de soleil dans le saphir des cieux, C'est là que vient le gueux, en bête poursuivie, Parmi l'âcre senteur des herbes et des blés, Baigner son corps poudreux et rajeunir sa vie Dans le repos brûlant de ses sens accablés. Et quand il dort, le noir vagabond, le maroufle Aux souliers éculés, aux haillons dégoûtants, Comme une mère émue et qui retient son souffle La nature se tait pour qu'il dorme longtemps. Le Jour Où Je Vous Vis. . . Le jour où je vous vis pour la première fois, Vous aviez un air triste et gai: dans votre voix Pleuraient des rossignols captifs, sifflaient des merles; Votre bouche rieuse, où fleurissaient des perles, Gardait à ses deux coins d'imperceptibles plis; Vos grands yeux bleus semblaient des calices remplis Par l'orage, et séchant les larmes de la pluie A la brise d'avril qui chante et les essuie; Et des ombres passaient sur votre front vermeil Comme un papillon noir dans un rais de soleil. Déclaration L'amour que je sens, l'amour qui me cuit, Ce n'est pas l'amour chaste et platonique, Sorbet à la neige avec un biscuit; C'est l'amour de chair, c'est un plat tonique. Ce n'est pas l'amour des blondins pâlots Dont le rêve flotte au ciel des estampes. C'est l'amour qui rit parmi des sanglots Et frappe à coups drus l'enclume des tempes. C'est l'amour brûlant comme un feu grégeois. C'est l'amour féroce et l'amour solide. Surtout ce n'est pas l'amour des bourgeois. Amour de bourgeois, jardin d'invalide. Ce n'est pas non plus l'amour de roman, Faux, prétentieux, avec une glose De si, de pourquoi, de mais, de comment. C'est l'amour tout simple et pas autre chose. C'est l'amour vivant. C'est l'amour humain. Je serai sincère et tu seras folle, Mon coeur sur ton coeur, ma main dans ta main. Et cela vaut mieux que leur faribole! C'est l'amour puissant. C'est l'amour vermeil. Je serai le flot, tu seras la dune. Tu seras la terre, et moi le soleil. Et cela vaut mieux que leur clair de lune! Le Bouc Aux Enfants. Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l'herbe, Un grand bouc est couché, pacifique et superbe. De ses cornes en pointe, aux noeuds superposés, La base est forte et large et les bouts sont usés; Car le combat jadis était son habitude. Le poil, soyeux à l'oeil, mais au toucher plus rude, Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots fins Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris. Et les genoux calleux et la jambe tortue, La croupe en pente abrupte et l'échine pointue, La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux Et le nez long, font voir que ce bouc est très vieux. Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce, Deux petits mendiants s'approchent, sur la mousse, Du dormeur qui, l'oeil clos, semble ne pas les voir. Des cornes doucement ils touchent le bout noir. Puis, bientôt enhardis et certains qu'il sommeille, Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s'éveille, Se dresse lentement sur ses jarrets noueux, Et les regarde rire, et rit presque avec eux. De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche, Ils lui mettent un mors taillé dans une branche, Et chassent devant eux à grands coups de rameau Le vénérable chef des chèvres du hameau. Avec les sarments verts d'une vigne sauvage Ils ajustent au mors des rênes de feuillage. Puis, non contents, malgré les pointes de ses os, Ils montent tous les deux à cheval sur son dos, Et se tiennent aux poils, et de leurs jambes nues Font sonner les talons sur ses côtes velues. On entend dans le bois, de plus en plus lointains, Les voix, les cris peureux, les rires argentins; Et l'on voit, quand ils vont passer sous une branche, Vers la tête du bouc leur tête qui se penche, Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas Lui va tout doucement pour qu'ils ne tombent pas. Ballade Du Roi Des Gueux. Venez à moi, claquepatins, Loqueteux, joueurs de musettes, Clampins, loupeurs, voyous, catins, Et marmousets, et marmousettes, Tas de traîne-cul-les-housettes, Race d'indépendants fougueux! Je suis du pays dont vous êtes: Le poète est le Roi des Gueux. Vous que la bise des matins, Que la pluie aux âpres sagettes, Que les gendarmes, les mâtins, Les coups, les fièvres, les disettes Prennent toujours pour amusettes, Vous dont l'habit mince et fongueux Paraît fait de vieilles gazettes, Le poète est le Roi des Gueux. Vous que le chaud soleil a teints, Hurlubiers dont les peau bisettes Ressemblent à l'or des gratins, Gouges au front plein de frisettes, Momignards nus sans chemisettes, Vieux à l'oeil cave, au nez rugueux, Au menton en casse-noisettes, Le poète est le Roi des Gueux. ENVOI Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes, Je serai votre maître queux. Tu vivras, monde qui végètes! Le poète est le Roi des Gueux. La Petite Qui Tousse. Les aiguilles des vents froids Prennent les nez et les doigts Pour pelote. Quel est sur le trottoir blanc Cet être noir et tremblant Qui sanglote? La pauvre enfant! Regardez. La toux, par coups saccadés, La secoue, Et la bise qui la mord Met les roses de la mort Sur sa joue. Les violettes sont moins Violettes que les coins De sa lèvre, Que le dessous de ses yeux Meurtri par les baisers bleus De la fièvre. Tousse! tousse! Encor! Tantôt On croit ouïr le marteau D' une forge; Tantôt le râle plus clair Comme un clairon sonne un air Dans sa gorge. Tousse! tousse! tousse! Encor! Oh! le rauque et dur accord Qui ricane! Ce clairon large et profond Sonne pour ceux qui s'en vont La diane. Tousse! C'est le cri perçant Du noyé lourd qui descend Sous l'écume, Tousse! C'est lointain, lointain, Ainsi qu'un glas qui s'éteint Dans la brume. Tousse! tousse! un dernier coup! Elle laisse sur son cou Choir sa tête, Tel sous la bise un flambeau; Et pour la paix du tombeau Elle est prête. Elle épousera ce soir, Sans bouquet, sans encensoir, Sans musiques, Plus tôt qu'on n'aurait pensé, L'hiver, ce vieux fiancé Des phtisiques. Le Merle A La Glu. Merle, merle, joyeux merle, Ton bec jaune est une fleur, Ton oeil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur. Hier tu vins dans ce chêne, Parce qu'hier il a plu. Reste, reste dans la plaine. Pluie ou vent vaut mieux que glu. Hier vint dans le bocage Le petit vaurien d'Éloi Qui voudrait te mettre en cage. Prends garde, prends garde à toi! Il va t'attraper peut-être. Iras-tu dans sa maison, Prisonnier à sa fenêtre, Chanter pour lui ta chanson? Mais tandis que je m'indigne, Ô merle, merle goulu, Tu mords à ses grains de vigne, Ses grains de vigne à la glu. Voici que ton aile est prise, Voici le petit Éloi! Siffle, siffle ta bêtise, Dans ta prison siffle-toi! Adieu, merle, joyeux merle, Dont le bec jaune est en fleur, Dont l'oeil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur. Les Vieux Papillons. Un mois s'ensauve, un autre arrive. Le temps court comme un lévrier. Déjà le roux genévrier A grisé la première grive. Bon soleil, laissez-vous prier, Faites l'aumône! Donnez pour un sou de rayons. Faites l'aumône A deux pauvres vieux papillons. La poudre d'or qui nous décore N'a pas perdu toutes couleurs, Et malgré l'averse et ses pleurs Nous aimerions à faire encore Un petit tour parmi les fleurs. Faites l'aumône! Donnez pour un sou de rayons. Faites l'aumône A deux pauvres vieux papillons. Qu'un bout de soleil aiguillonne Et chauffe notre corps tremblant, On verra le papillon blanc Baiser sa blanche papillonne, Papillonner papillolant. Faites l'aumône! Donnez pour un sou de rayons. Faites l'aumône A deux pauvres vieux papillons. Mais, hélas! les vents ironiques Emportent notre aile en lambeaux. Ah! du moins, loin des escarbots, Ô violettes véroniques, Servez à nos coeurs de tombeaux. Faites l'aumône! Gardez-nous des vers, des grillons. Faites l'aumône A deux pauvres vieux papillons. La Plainte Du Bois. Dans l'âtre flamboyant le feu siffle et détone, Et le vieux bois gémit d'une voix monotone. Il dit qu'il était né pour vivre dans l'air pur, Pour se nourrir de terre et s'abreuver d'azur, Pour grandir lentement et pousser chaque année Plus haut, toujours plus haut, sa tête couronnée, Pour parfumer avril de ses grappes de fleurs, Pour abriter les nids et les oiseaux siffleurs, Pour jeter dans le vent mille chansons joyeuses, Pour vêtir tour à tour ses robes merveilleuses, Son manteau de printemps de fins bourgeons couvert, Et la pourpre en automne, et l'hermine en hiver. Il dit que l'homme est dur, avare et sans entrailles, D'avoir à coups de hache et par d'âpres entailles Tué l'arbre; car l'arbre est un être vivant. Il dit comme il fut bon pour l'homme bien souvent, Qu'à nos jeunes amours et nos baisers sans nombre Il a prêté l'alcôve obscure de son ombre, Qu'il nous couvrait le jour de ses frais parasols Et nous berçait la nuit aux chants des rossignols, Et qu'ingrats, oubliant notre amour, notre enfance, Nous coupons sans pitié le géant sans défense. Et dans l'âtre en brasier le bois geint et se tord. Ô bois, tu n'es pas sage et tu te plains à tort. Nos mains en te coupant ne sont pas assassines. Enchaîné, subissant l'entrave des racines, Tu végétais au même endroit, sans mouvement, Et conjoint à la terre inséparablement. Toi qui veux être libre et qui proclames l'arbre Vivant, tu demeurais planté là comme un marbre, Captif en ton écorce ainsi qu'en un réseau, Et tu ne devinais l'essor que par l'oiseau. Nous t'avons délivré du sol où tu te rives, Et te voilà flottant sur l'eau, voyant des rives Avec leurs bateliers, leurs maisons, leurs chevaux. Ô les cieux différents! les horizons nouveaux! Que de biens inconnus tu vas enfin connaître! Quel souffle d'aventure étrange te pénètre! Mais tout cela n'est rien. Car tu rampes encor. Qu'on le fende et le brûle, et qu'il prenne l'essor! Et le feu furieux te dévore la fibre. Ah! tu vis maintenant, tu vis, te voilà libre! Plus haut que les parfums printaniers de tes fleurs, Plus haut que les chansons de tes oiseaux siffleurs, Plus haut que tes soupirs, plus haut que mes paroles, Dans la nue et l'espace infini tu t'envoles! Vers ces roses vapeurs où le soleil du soir S'éteint comme une braise au fond d'un encensoir, Vers ce firmament bleu dont la gloire allumée Absorbe avec amour ton âme de fumée, Vers ce mystérieux et sublime lointain Où viendra s'éveiller demain le frais matin, Où luiront cette nuit les splendeurs sidérales, Monte, monte toujours, déroule tes spirales, Monte, évanouis-toi, fuis, disparais! Voici Que ton dernier flocon flotte seul, aminci, Et se fond, se dissout, s'en va. Tu perds ton être; Aucun oeil à présent ne peut te reconnaître; Et toi qui regrettais le grand ciel et l'air pur, Ô vieux bois, tu deviens un morceau de l'azur. Nativité. D'aucuns ont un pleur charitable Pour Jésus né dans une étable. Je sais un sort plus lamentable Je sais un enfant ramassé, Un jour de décembre glacé, Nu comme un ver, dans un fossé. Il est nuit. Pas une voisine N'offre à sa grange ou sa cuisine A la pauvre mère en gésine. Malgré sa mine et son danger, Qui donc voudrait se déranger? Elle est en pays étranger. Donc, depuis l'étape dernière Se traînant d'ornière en ornière, Elle va, bête sans tanière, Bête hagarde qui s'enfuit Et cherche à tâtons un réduit, Les yeux grands ouverts dans la nuit. Ses reins lui pèsent. Ses mamelles Que gonflent des cuissons jumelles Sont pleines comme des gamelles. Son ventre, où flambent des chardons, Sent l'enfant, fils des vagabonds, Qui veut sortir et fait des bonds. Elle va quand même, plus lente, Tirant ses pieds lourds dont la plante Saigne. Elle va, folle, hurlante, Soûle, et, boule, roule au fossé , Et maudit le mâle exaucé Par qui son flanc fût engrossé. La face au ciel, comme en extase, Elle se tord. Son cou s'écrase Sur les cailloux et dans la vase. Elle accouche enfin, en crevant; Et le gueux nouvel arrivant Grelotte et vagit en plein vent. Le vent est dur, sa chair est nue. Aucune étoile dans la nue Ne vient saluer sa venue. Pas de mages, pas de cadeaux, De crèches, de bergers badauds! Il est seul, couché sur le dos, Comme un supplicié qui claime, Tout noir près du cadavre blême, Sans personne au monde qui l'aime; Et, par sa mère au ventre ouvert Je jure, le front découvert, Que l'autre n'a pas tant souffert! La Flûte. Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau. Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau En se posant sur moi pouvait briser ma vie. Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie. Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais, Un matin en passant m'arracha du marais, De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore, Le mit sécher un an, puis, le perçant encore, Il y fixa la gamme avec huit trous égaux; Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux Éveille les chansons au creux de mon silence, Je tressaille, je vibre, et la note s'élance; Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air; On dirait le babil d'une source au flot clair; Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète Je sais noyer le coeur de l'homme et de la bête. Premier Retour. Toujours tout droit, sans rien regarder, ils cheminent. Les paysans hargneux de coin les examinent, Et les enfants poltrons se mettent sur un rang Pour les voir. Car ces gueux n'ont pas l'air rassurant. Et pourtant ils ne sont que trois, ces trouble-fête, Et le plus vieux des trois, celui qui marche en tête, N'a pas treize ans. Mais comme ils sont fauves, hagards! Une implacable horreur habite leurs regards. On sent qu'ils ont souffert, jeûné, veillé. Leurs membres Disent la faim, la soif, le froid noir des décembres, Le soleil lourd, l'averse à flots pointus crevant, L'étape interminable, et les nuits en plein vent. On comprend qu'ils ont bu la brume qui pénètre, Et râlé quelquefois au pied d'une fenêtre Où chantaient et flambaient des rires de catin. Il leur est arrivé de marcher du matin Au soir, et puis du soir au matin, sans entendre Le son que fait un sou dans la main qu'il faut tendre. Il leur est arrivé, le ventre creux, de voir Des gens repus qui leur refusaient du pain noir. Et c'est pourquoi leurs coeurs sont des fourneaux de haine. Mais, la maison où vit leur mère étant prochaine, Les voilà doux. Près d'elle ils seront apaisés, Et leur bouche d'enfant rapprendra les baisers. Hélas! la mère est morte à la tâche. Sa bière Gît sans nom dans un coin perdu du cimetière. Ils ne trouveront pas, ce soir, à leur retour, Pour consoler leur jeûne amer, le pain d'amour. Et demain il faudra repartir par les routes, Et mendier encore, et se nourrir des croûtes, Des restes, des vieux os que l'on dispute aux chiens. Mais les chers innocents, du coup, sont des vauriens. Ils ne pleureront pas; car l'orgueil les commande, Et l'enfant de douze ans devient un chef de bande. Première Gelée. Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens. Ainsi qu'un dur baron précédé de sergents, Il fait, pour l'annoncer, courir le long des rues La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues. On entend haleter le souffle des gamins Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains, Et tapent fortement du pied la terre sèche. Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu'une flèche. Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés, Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez. Les femmes, comme des coureurs dans la carrière, Ont la gorge en avant, les coudes en arrière, Les reins cambrés. Leur pas, d'un mouvement coquin, Fait onduler sur leur croupe leur troussequin. Oh! comme c'est joli, la première gelée! La vitre, par le froid du dehors flagellée, Étincelle, au dedans, de cristaux délicats, Et papillotte sous la nacre des micas Dont le dessin fleurit en volutes d'acanthe. Les arbres sont vêtus d'une faille craquante. Le ciel a la pâleur fine des vieux argents. Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens. Voici venir l'Hiver dans son manteau de glace. Place au Roi qui s'avance en grondant, place, place! Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets, Fait courir le gamin. Le vent dans les collets Des messieurs boutonnés fourre des cents d'épingles. Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles. Et les femmes, sentant des petits doigts fripons Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons, Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses. Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses. Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau Vont s'asseoir; la chaleur leur détendra la peau. Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe, Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés, Qu'un tendre amant fera mollir sous les baisers. Heureux ceux-là qu'attend la bonne chambre chaude! Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde, Mais les gueux, les petits, le tas des indigents... Voici venir l'Hiver, tueur des pauvres gens. Du Mouron Pour Les P'tits Oiseaux. Grand'mère, fillette et garçon Chantent tour à tour la chanson. Tous trois s'en vont levant la tête: La vieille à la jaune binette, Les enfants aux roses museaux. Que la voix soit rude ou jolie, L'air est plein de mélancolie: Du mouron pour les p'tits oiseaux! Le mouron vert est ramassé Dans la haie et dans le fossé. Au bout de sa tige qui bouge La fleur bonne est blanche et non rouge. Il sent la verdure et les eaux; Il sent les champs et l'azur libre Où l'alouette vole et vibre. Du mouron pour les p'tits oiseaux! C'est ce matin avant le jour Que la vieille a fait son grand tour. Elle a marché deux ou trois lieues Hors du faubourg, dans les banlieues, Jusqu'à Clamart ou jusqu'à Sceaux. Elle est bien lasse sous sa hotte! Et l'on ne vend qu'un sou la botte Du mouron pour les p'tits oiseaux! Les petits trouvant le temps long Traînent en allant leur talon. La soeur fait la grimace au frère Qui, sans la voir, pour se distraire, Trempe ses pieds dans les ruisseaux, Tandis qu'au cinquième peut-être On demande par la fenêtre Du mouron pour les p'tits oiseaux! Mais la grand'mère a vu cela. Un sou par-ci, deux sous par-là! C'est elle encor, la pauvre vieille, Qui le mieux des trois tend l'oreille, Et dont les jambes en fuseaux, Quand à monter quelqu'un l'invite, Savent apporter le plus vite Du mouron pour les p'tits oiseaux! Un sou par-là, deux sous par-ci! La bonne femme dit merci. C'est avec les gros sous de cuivre Que l'on achète de quoi vivre, Et qu'elle, la peau sur les os, Peut donner, à l'heure où l'on dîne, A son bambin, à sa bambine, Du mouron pour les p'tits oiseaux! Epitaphe Pour N'Importe Qui. On ne sait pourquoi cet homme prit naissance. Et pourquoi mourut-il? On ne l'a pas connu. Il vint nu dans ce monde, et, pour comble de chance, Partit comme il était venu. La gaîté, le chagrin, l'espérance, la crainte, Ensemble ou tour à tour ont fait battre son coeur. Ses lèvres n'ignoraient le rire ni la plainte. Son oeil fut sincère et moqueur. Il mangeait, il buvait, il dormait; puis, morose, Recommençait encor dormir, boire et manger; Et chaque jour c'était toujours la même chose, La même chose pour changer. Il fit le bien, et vit que c'était des chimères. Il fit le mal; le mal le laissa sans remords. Il avait des amis; amitiés éphémères! Des ennemis; mais ils sont morts. Il aima. Son amour d'une autre fut suivie, Et de plusieurs. Sur tout le dégoût vint s'asseoir. Et cet homme a passé comme passe la vie Entrez, sortez, et puis bonsoir! Épitaphe Pour Un Lièvre. Au temps où les buissons flambent de fleurs vermeilles, Quand déjà le bout noir de mes longues oreilles Se voyait par-dessus les seigles encor verts, Dont je broutais les brins en jouant au travers, Un jour que, fatigué, je dormais dans mon gîte, La petits Margot me surprit. Je m'agite, Je veux fuir. Mais j'étais si faible, si craintif! Elle me tint dans ses deus bras: je fus captif. Certe elle m'aimait bien, la gentille maîtresse. Quelle bonté pour moi, que de soins, de tendresse! Comme elle me prenait sur ses petits genoux Et me baisait! Combien ses baisers m'étaient doux! Je me rappelle encor la mignonne cachette Qu'elle m'avait bâtie auprès de sa couchette, Pleine d'herbes, de fleurs, de soleil, de printemps, Pour me faire oublier les champs, les libres champs. Mais quoi! l'herbe coupée, est-ce donc l'herbe fraîche? Mieux vaut l'épine au bois que les fleurs dans la crèche. Mieux vaut l'indépendance et l'incessant péril Que l'esclavage avec un éternel avril. Le vague souvenir de ma première vie M'obsédant, je sentais je ne sais quelle envie; J'étais triste; et malgré Margot et sa bonté Je suis mort dans ses bras, faute de liberté. Jour Des Morts. On n'a pas vu le ciel aujourd'hui. Gris, opaque, Et très bas, le brouillard est resté suspendu. Les regards se brisaient au froid de cette plaque, Métal terni que nul rayon d'or n'a fendu. Vers le soir seulement, au bord du lourd couvercle Une lueur, ainsi qu'un fil de sang vermeil, Se glisse, creuse un trou, puis s'élargit en cercle. Le brouillard est trempé de gouttes de soleil. Il s'effrange, il se fond en chauds reflets d'opale, Et l'on voit vers le sol languissamment neiger Des flocons de vapeur, ouate de pourpre pâle Qui vole en tourbillon lumineux et léger. Deux petits mendiants, blottis sous une porte, Ouvrent leurs grands yeux bleus vaguement éblouis. Songeant au cimetière où gît leur mère morte, Du beau tapis qu'il tombe ils sont tout réjouis. Car ces flottants flocons de pourpre sont les roses Qui parfument du ciel les printemps toujours verts, Et que le bon soleil jette en ces soirs moroses Sur la terre endormie au tombeau des hivers. Idylle De Pauvres. L'hiver vient de tousser son dernier coup de rhume Et fuit, emmitouflé dans sa ouate de brume. On ne reverra plus, avant qu'il soit longtemps, Sur la vitre, allumée en prismes éclatants, Fleurir la fleur du givre aux étoiles d'aiguilles. Voici qu'un frisson monte à la gorge des filles! C'est le printemps. Salut, bois verts, oiseaux chanteurs, Ciel délicat! La brise, où flottent des senteurs, Apports on ne sait d'où les amoureuses fièvres; Et des baisers, errants dans l'air, cherchent des lèvres. Mais le dur paysan retourne à ses travaux. Pour lui, qu'importe avril et ses désirs nouveaux? Ce qu'il sait seulement, c'est qu'il faut quitter l'âtre, Qu'il faut recommencer la lutte opiniâtre Contre la terre en rut, buveuse de sueurs. Et le chant des oiseaux, l'aube aux fraîches lueurs, Les papillons, l'azur, lui disent: - Prends ta blouse Et travaille. La terre est ta femme jalouse Et veut que tu sois tout à elle, et tout le jour. Féconde-la, vilain, sans penser à l'amour. - Et le dur paysan baise la terre grise Sans humer les senteurs qui flottent dans la brise, Sans ouvrir sa poitrine aux souffles embrasés. Où vous poserez-vous, vols errants de baisers, Essaim tourbillonnant des amoureuses fièvres? Heureusement pour vous que les gueux ont des lèvres. ....................................... (Ici deux gueux s'aimaient jusqu'à la pâmoison, Et cela m'a valu trente jours de prison.) ....................................... Ô gueux, enivrez-vous de l'amour printanière! Allez, sous le buisson qui vous sert de tanière, Personne ne vous voit que le bois et le ciel. L'abeille, qui bourdonne en butinant son miel, Ne racontera pas les choses que vous faites. Le papillon, joyeux de voir les champs en fêtes, Vole sans bruit parmi la plaine aux cent couleurs, Et pour vous imiter conte fleurette aux fleurs. Seul, un oiseau, perché sur la plus haute feuille, Entend les mots qu'on dit et les baisers qu'on cueille, Et semble se moquer de vous, le polisson! Mais tout ce qu'il raconte en l'air n'est que chanson. Aimez-vous! Savourez, loin du monde et des hommes, Ce qu'on a de meilleur sur la terre où nous sommes! Pâmez-vous dans les bras l'un de l'autre sans fin! Abreuvez votre soif d'aimer! A votre faim Repaisses-vous longtemps de caresses trop brèves! Vivez cette minute ainsi qu'on vit en rêves! Dans le débordement de ce fleuve vermeil Noyez les jours sans pain, et les nuits sans sommeil, Et tout ce qui vous reste à vivre dans la dure! Ô gueux, soyez heureux! L'amour vous transfigure. Malgré vos pauvretés, vous êtes riches, beaux. De l'amour éternel vous portez les flambeaux. Oui, l'amour qui fait battre à l'instant votre artère, C'est celui qui féconde autour de vous la terre C'est celui dont la brise apporte les senteurs, C'est celui des bois verts et des oiseaux chanteurs, Celui qui fait gonfler les seins comme des voiles, Celui qui dans les cieux fait rouler les étoiles, C'est l'amour éternel que tout veut apaiser Et par qui l'univers n'est qu'un vaste baiser. Rondeau. Votre beau thé, moins rare que vos yeux, Votre thé vert, fleuri, délicieux, Qui vaut quasi dix mille francs la livre, Moins que la fleur de vos yeux il enivre Et fait rêver qu'on s'en va dans les cieux. J'ai bu les deux aromes précieux; Et jusqu'au jour dans mon lit soucieux Il m'a sonné des fanfares de cuivre, Votre beau thé. Je vous voyais passer parmi les Dieux, Dans un grand char aux flamboyants essieux; Et sous la roue en or, n'osant vous suivre, J'ai mis mon front, et j'ai cessé de vivre En bénissant, écrasé mais joyeux, Votre beauté. Tristesse Des Bêtes. Le soleil est tombé derrière la forêt. Dans le ciel, qu'un couchant rose et vert décorait, Brille encore un grenat au faîte d'une branche. La lune, à l'opposé, montre sa corne blanche. Vers les puits, dont l'eau coule aux rigoles de bois, C'est l'heure où les barbets avec de grands abois Font, devant le berger lourd sous sa gibecière, Se hâter les brebis dans des flots de poussière. Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos. Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux, Sautant de motte en motte après la mouche bleue, On entend pépier les brusques hoche-queue. Puis ils s'en vont aussi. La nuit de plus en plus Monte, noyant dans l'ombre épaisse le talus Les grillons plaintifs chantent leur bucolique En couplets alternés d'un ton mélancolique. Sous la brise du soir les herbes, les buissons, Palpitent, secoués de douloureux frissons, Et semblent chuchoter de noires confidences. A ce ronron lugubre accordant ses cadences, Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés, Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés. Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes; Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes; Et les chiens en hurlant s'arrêtent pour s'asseoir. Oh! vous avez raison d'être tristes, le soir! Elle a raison, berger, ta chanson monotone Qui pleure. Il a raison, l'animal qui s'étonne De l'ombre épouvantable et de la nuit sans fond. Hélas! l'ombre et la nuit, sait-on ce qu'elles font? Sait-on quel oeil vous guette et quel bras vous menace Dans cette chose noire? Ah! la nuit! C'est la nasse Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons, Et qui tous les matins est pleine de poissons. Vive le bon soleil! Sa lumière est sacrée. Vive le clair soleil! Car c'est lui seul qui crée. C'est lui qui verse l'or au calice des fleurs, Et fait les diamants de la rosée en pleurs; C'est lui qui donne à mars ses bourgeons d'émeraude, A mai son frais parfum qui par les brises rôde, A juin son souffle ardent qui chante dans les blés, A l'automne jauni ses cieux roux et troublés; C'est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre Unit au bois flambant les vins de pourpre et d'ambre; C'est lui l'ami magique au sourire enchanté Qui rend la joie à ceux qui pleurent, la santé Aux malades; c'est lui, vainqueur des défaillances, Qui nourrit les espoirs, ranime les vaillances; C'est lui qui met du sang dans nos veines; c'est lui Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit; C'est lui qui de ses feux par l'amour nous enivre; Et quand il n'est pas là, j'ai peur de ne plus vivre. Vous comprenez cela, vous, bêtes, n'est-ce pas? Puisque, le soir venu, ralentissant le pas, Dans votre âme, par l'homme oublieux abolie, Vous sentez je ne sais quelle mélancolie. Chanson. Grenouilles, Grenouilles, Regonflez vos goîtres flétris. Les vieilles du ciel ont repris Un tapon d’étoupe au fil gris Pour en regarnir leurs quenouilles; Et voici, sous leur doigt subtil, Choir le nuage fil à fil. Il pleut à verse. Ainsi soit-il, Grenouilles, Grenouilles! Cigales, Cigales, Retendez vos tambours mouillés. Comprenant ce que vous vouliez, Et qu’il faut les micocouliers Flambant pour calmer vos fringales, Le soleil, doux à votre voeu, Change en brasier d’or le ciel bleu. Ainsi soit-il! Il pleut du feu, Cigales, Cigales. Les hommes, Les hommes, Sont seuls à n’être pas contents. Pluie ou soleil, tu les entends Toujours geindre à cause du temps. Ô mal satisfaits que nous sommes! Grenouille et cigale ont chanté, Chacune à son tour, cet été; Mais rien n’a pu mettre en gaité Les hommes, Les hommes. Poète, Poète, Toi, du moins, ne sois pas ainsi. Au temps, comme il vient, dis merci, Au soleil, à la pluie aussi, Et tâche d’être, et le souhaite, Grenouille et cigale à la fois, Pour chanter tout ce que tu vois De bon coeur et de belle voix, Poète, Poète. SONNETS La Neige Est Belle. La neige est belle. Ô pâle, ô froide, ô calme vierge, Salut! Ton char de glace est traîné par des ours, Et les cieux assombris tendent sur son parcours Un dais de satin jaune et gris couleur de cierge. Salut! dans ton manteau doublé de blanche serge, Dans ton jupon flottant de ouate et de velours Qui s'étale à grands plis immaculés et lourds, Le monde a disparu. Rien de vivant n'émerge. Contours enveloppés, tapages assoupis, Tout s'efface et se tait sous cet épais tapis. Il neige, c'est la neige endormeuse, la neige Silencieuse, c'est la neige dans la nuit. Tombe, couvre la vie atroce et sacrilège, Ô lis mystérieux qui t'effeuilles sans bruit! La Neige Est Triste. La neige est triste. Sous la cruelle avalanche Les gueux, les va-nu-pieds, s'en vont tout grelottants. Oh! le sinistre temps, oh! l'implacable temps Pour qui n'a point de feu, ni de pain sur la planche! Les carreaux sont cassés, la ports se déclenche, La neige par des trous entre avec les autans... Des enfants, mal langés dans de pauvres tartans, Voient au bout d'un sein bleu geler la goutte blanche. Et par ce temps de mort, le père est au travail, Dehors. Le givre perle aux poils de son poitrail. Ses poumons boivent l'air glacé qui les poignarde. Il sent son corps raidir, il râle, il tombe, las, Cependant que le ciel ironique lui carde, Comme pour l'inviter au somme, un matelas. Sonnet Grec. C'était un grand sculpteur que le Grec Praxitèle. La légende pourtant nous raconte qu'un jour, Voulant faire une coupe et ne rien mettre autour, Il ne vit point de forme assez pure pour elle. Mais le soir, fatigué de son travail rebelle, Comme il baisait un sein façonné par l'amour, Tout à coup il trouva. Ce bouton! ce contour Et la coupe naquit sur ce parfait modèle. La femme dont la gorge avait un tel dessin Qu'on moula l'idéal aux rondeurs de son sein, Cette déesse en chair, comment se nommait-elle? Nul ne le sait. Mais grâce au sculpteur, à l'amant, La coupe a survécu dans sa forme immortelle, Et sa beauté demeure impérissablement. Sonnet Romain. La belle Julia languissament s'étale Sur les gradins du cirque, assise au premier rang, Sans voir l'oeil inquiet du Samnite mourant Dont la vie est pendue à son doigt de vestale. La vierge songe bien à la clameur brutale De la plèbe, au vaincu qu'un vain espoir reprend! Elle songe, rêveuse et le coeur soupirant, Au beau prêtre de la Vénus orientale, Au Syrien frisé qui sait les chants d'amour, Et qui, le soir, marie aux sanglots du tambour Sur un rhythme voilé sa voix chaude et lascive. Et la vierge, qui sent tressaillir son sein nu, Se ferait avec joie enterrer toute vive Pour connaître par lui le mystère inconnu. Sonnet Moyen-Age. Dans le décor de la tapisserie ancienne La chatelaine est roide et son corsage est long. Un grand voile de lin pend jusqu'à son talon Du bout de son bonnet pointu de magicienne. Aux accords d'un rebec la belle musicienne Chante son chevalier, le fier preux au poil blond Qui combat sans merci le Sarrazin félon. Elle garde sa foi comme il garde la sienne. Il reviendra quand il aura bien mérité De cueillir le lis blanc de sa virginité. Peut-être il restera dix ans, vingt ans loin d'elle. Et s'il ne revient pas, s'il périt aux lieux saints, Elle mourra dans son serment, chaste et fidèle, Et nul n'aura fondu la neige de ses seins. Sonnet Renaissance. D'un pas leste et galant sautant hors du bateau, Un grand seigneur, en très somptueux équipage Pose ses doigts gantés sur l'épaule du page Qui porte dans ses bras l'épée et le manteau. Le compliment en vers qu'on remettra bientôt Est barbouillé par un pédant sur une page, Et les musiciens en choeur font du tapage Sous la fenêtre ouverte et sombre du château. De son retrait, la dame entend voix et guitares, Tandis que sort mari, truste, en proie aux catharres, Fait dans l'herbe du parc tendre maint piége-à-loups. Mais près du mur, caché dans l'ombre, sur la pierre. Pour donner un grand coup d'estoc au vieux jaloux, Le rouge spadassin aiguise sa rapière. Sonnet Romantique. Autrefois elle était fière, la belle Ida. De sa gorge de lune et de son teint de rose. Ce gongoriste fou, le marquis de Monrose, Surnommait ses cheveux les jardins d'Armida. Mais le corbeau du temps de son bec la rida. N'importe! Elle sourit à sou miroir morose, Appelant sa pâleur de morte une chlorose, Et son coeur est plus chaud qu'une olla-podrida. O folle, c'est en vain que tu comptes tes piastres. Tes yeux sont des lampions et ne sont plus des astres. Tu n'achèteras pas même un baiser de gueux. Pourtant si ton désir frénétique se cabre, S'il te faut à tout prix un cavalier fougueux, Tu pourras le trouver à la danse macabre. Sonnet Moderne. Elle mit son plus beau chapeau, son chapeau bleu, Et la robe que nul encor n'a dégrafée. Puis elle releva la boucle ébouriffée Que sa voilette avait fait redescendre un peu. Elle se dit: - C'est mal, très-mal! Et comme il pleut! Je serai faite, vrai, comme une vieille fée! - Puis, avant de sortir, pour prendre une bouffée D'air chaud, elle allongea ses mains devant le feu. Et sous son en-tout-cas la voilà qui trottine Dans la pluie. On ne voit d'elle que sa bottine, Et sa croupe qui fait un pouf au waterproof. Elle arrive. - Mon Dieu! que c'est haut le cinquième! La clef est sur la porte, elle entre, elle fait: Ouf! Et lui mouille le nez en lui disant: - Je t'aime. Sonnet Morne. Il pleut, et le vent vient du nord. Tout coule. Le firmament crève. Un bon temps pour noyer son rêve Dans l'Océan noir de la mort! Noyons-le. C'est un chien qui mord. Houp! lourde pierre et corde brève! Et nous aurons enfin la trêve, Le sommeil sans voeu ni remord. Mais on est lâche; on se décide À retarder le suicide; On lit; on bâille; on fait des vers; On écoute, en buvant des litres, La pluie avec ses ongles verts Battre la charge sur les vitres. Un Cadeau, Sonnet D'Envoi. Fière, vous ne voulez jamais rien recevoir Que des fleurs, et des plus simples, des amarantes, Des lilas, des oeillets, des roses odorantes, Toutes choses qu'on peut trop aisément avoir. Je vous offre pourtant, pour remplir mon devoir, Le cadeau que voici. Ce ne sont pas des rentes, Mais quelques fins tableaux d'époques différentes Que vous accrocherez dans votre bleu boudoir. Je les ai fort soignés pour qu'ils puissent vous plaire. Le dessin en est pur, la couleur en est claire. Ce sont de tout petits quadros de chevalet. Si toutefois vous y trouvez des choses sottes, Que le dessin soit gauche ou que le ton soit laid, Vous en pourrez aussi faire des papillotes. Source: http://www.poesies.net