Poésies. Par Jean Racine (1639-1699). TABLE DES MATIERES A La Louange De La Charité. A Laudes. (I) A Laudes. (II) A Laudes. (III) A Laudes. (IV) A Laudes. (V) A Laudes. (VI) A Monsieur Vitart. Le Lundi A Matines. Le Mardi A Matines. Le Mercredi A Matines. Le Jeudi A Matines. Le Vendredi A Matines. Le Samedi A Matines. Le Lundi A Vêpres. Le Mardi A Vêpres. Le Mercredi A Vêpres. Le Jeudi A Vêpres. Le Vendredi A Vêpres. Le Samedi A Vêpres. Louange De Port-Royal. Plainte D' Un Chrétien. Sur Le Bonheur Des Justes. Sur Les Vaines Occupations Des Gens Du Siècle. A La Louange De La Charité. Les Méchants m'ont vanté leurs mensonges frivoles: Mais je n'aime que les paroles De l'éternelle Vérité. Plein du feu divin qui m'inspire, Je consacre aujourd'hui ma Lyre A la céleste Charité. En vain je parlerais le langage des Anges. En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirais tout l'Univers: Sans amour, ma gloire n'égale Que la gloire de la cymbale, Qui d'un vain bruit frappe les airs. Que sert A mon esprit de percer les abîmes Des mystères les plus sublimes, Et de lire dans l'avenir? Sans amour, ma science est vaine, Comme le songe, dont A peine Il reste un léger souvenir. Que me sert que ma Foi transporte les montagnes? Que dans les arides campagnes Les torrents naissent sous mes pas; Ou que ranimant la poussière Elle rende aux Morts la lumière, Si l'amour ne l'anime pas? Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage Aux pauvres feraient le partage; Quand même pour le nom Chrétien, Bravant les croix les plus infames Je livrerais mon corps aux flammes, Si je n'aime, je ne suis rien. Que je vois de Vertus qui brillent sur ta trace, Charité, fille de la Grâce! Avec toi marche la Douceur, Que suit avec un air affable La Patience inséparable De la Paix son aimable soeur. Tel que l'Astre du jour écarte les ténèbres De la Nuit compagnes funèbres, Telle tu chasses d'un coup d'oeil L'Envie aux humains si fatale, Et toute la troupe infernale Des Vices enfants de l'Orgueil. Libre d'ambition, simple, et sans artifice, Autant que tu hais l'Injustice, Autant la Vérité te plait. Que peut la Colère farouche Sur un coeur, que jamais ne touche Le soin de son propre intérêt? Aux faiblesses d'autrui loin d'être inexorable, Toujours d'un voile favorable Tu t'efforces de les couvrir. Quel triomphe manque A ta gloire? L'amour sait tout vaincre, tout croire, Tout espérer, et tout souffrir. Un jour Dieu cessera d'inspirer des oracles. Le don des langues, les miracles, La science aura son déclin. L'amour, la charité divine Eternelle en son origine Ne connaîtra jamais de fin. Nos clartés ici bas ne sont qu'énigmes sombres, Mais Dieu sans voiles et sans ombres Nous éclairera dans les cieux. Et ce Soleil inaccessible, Comme A ses yeux je suis visible, Se rendra visible A mes yeux. L'amour sur tous les Dons l'emporte avec justice, De notre céleste édifice La Foi vive est le fondement, La sainte Espérance l'élève, L'ardente Charité l'achève, Et l'assure éternellement, Quand pourrai-je t'offrir, ô Charité suprême, Au sein de la lumière même Le Cantique de mes soupirs; Et toujours brûlant pour ta gloire, Toujours puiser, et toujours boire Dans la source des vrais plaisirs! A Laudes. (I) Source ineffable de lumière, Verbe en qui l'Eternel contemple sa beauté; Astre dont le soleil n'est que l'ombre grossière, Sacré jour dont le jour emprunte sa clarté; Lève-toi , Soleil adorable, Qui de l'éternité ne fais qu'un heureux jour; Fais briller A nos yeux ta clarté secourable, Et répands dans nos coeurs le feu de ton amour. Prions aussi l'auguste Père, Le Père dont la gloire a devancé les temps, Le Père tout-puissant, en qui le monde espère, Qu'il soutienne d'en-haut ses fragiles enfants. Donne-nous un ferme courage; Brise la noire dent du serpent envieux; Que le calme, grand Dieu, suive de près l'orage: Fais-nous faire toujours ce qui plaît A tes yeux. Guide notre âme dans ta route; Rends notre corps docile A ta divine loi; Remplis-nous d'un espoir que n'ébranle aucun doute, Et que jamais l'erreur n'altère notre foi. Que Christ soit notre pain céleste; Que l'eau d'une foi vive abreuve notre coeur: Ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste, Daigne A tes combattants inspirer ta vigueur. Que la pudeur chaste et vermeille Imite sur leur front la rougeur du matin; Aux clartés du midi que leur foi soit pareille; Que leur persévérance ignore le déclin. L'aurore luit sur l'hémisphère: Que Jésus dans nos coeurs daigne luire aujourd'hui, Jésus qui tout entier est dans son divin Père, Comme son divin Père est tout entier en lui. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint! qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Laudes. (II) (Ales diei nuncius, etc...). L'oiseau vigilant nous réveille, Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit: Jésus se fait entendre A l'âme qui sommeille, Et l'appelle A la vie où son jour nous conduit. Quittez, dit-il, la couche oisive Où vous ensevelit une molle langueur: Sobres, chastes et purs, l'oeil et l'âme attentive, Veillez; je suis tout proche, et frappe A votre coeur. Ouvrons donc l'oeil A sa lumière, Levons vers ce Sauveur et nos mains et nos yeux; Pleurons et gémissons: une ardente prière Écarte le sommeil et pénètre les Cieux. Ô Christ! ô soleil de justice! De nos coeurs endurcis romps l'assoupissement: Dissipe l'ombre épaisse où les plonge le vice, Et que ton divin jour y brille A tout moment. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint, qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Laudes. (III) (Nox et tenebre, et nubila , etc...). Sombre nuit, aveugles ténèbres, Fuyez, le jour s'approche, et l'olympe blanchit: Et vous, démons, rentrez dans vos prisons funèbres; De votre empire affreux un Dieu nous affranchit. Le soleil perce l'ombre obscure; Et les traits éclatants qu'il lance dans les airs, Rompant le voile épais qui couvrait la nature, Redonne la couleur et l'âme A l'univers. Ô Christ, notre unique lumière, Nous ne reconnaissons que tes saintes clartés: Notre esprit t'est soumis; entends notre prière, Et sous ton divin joug range nos volontés. Souvent notre âme criminelle, Sur sa fausse vertu, téméraire s'endort; Hâte-toi d'éclairer, ô lumière éternelle! Des malheureux assis dans l'ombre de la mort. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint, qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Laudes. (IV) (Lux ecce surgit aurea, etc...). Les portes du jour sont ouvertes, Le soleil peint le ciel de rayons éclatants: Loin de nous cette nuit dont nos âmes couvertes Dans le chemin du crime ont erré si longtemps! Imitons la lumière pure De l'astre étincelant qui commence son cours, Ennemis du mensonge et de la fraude obscure, Et que la vérité brille en tous nos discours. Que ce jour se passe sans crime; Que nos langues, nos mains, nos yeux soient innocents; Que tout soit chaste en nous, et qu'un frein légitime Aux lois de la raison asservisse les sens. Du haut de sa sainte demeure Un Dieu toujours veillant nous regarde marcher; Il nous voit, nous entend, nous observe A toute heure; Et la plus sombre nuit ne saurait nous cacher. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint, qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Laudes. (V) (Æterna coeli gloria, etc...). Astre que l'olympe révère, Doux espoir des mortels rachetés par ton sang, Verbe, Fils éternel du redoutable Père, Jésus, qu'une humble Vierge a porté dans son flanc, Affermis l'âme qui chancelle; Fais que, levant au ciel nos innocentes mains, Nous chantions dignement et ta gloire immortelle Et les biens dont ta grâce a comblé les humains. L'astre avant-coureur de l'aurore, Du soleil qui s'approche annonce le retour; Sous le pâle horizon l'ombre se décolore: Lève-toi dans nos coeurs, chaste et bienheureux jour. Sois notre inséparable guide; Du siècle ténébreux perce l'obscure nuit; Défends-nous en tout temps contre l'attrait perfide De ces plaisirs trompeurs dont la mort est le fruit. Que la foi dans nos coeurs gravée, D'un rocher immobile ait la stabilité: Que sur ce fondement l'espérance élevée, Porte pour comble heureux l'ardente charité. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint! qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Laudes. (VI) (Aurora jam spargit polum, etc...). L'Aurore brillante et vermeille Prépare le chemin au soleil qui la suit; Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille, Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit. Fuyez, songes, troupe menteuse, Dangereux ennemis par la nuit enfantés: Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu'A nos sens vous avez présentés. Chantons l'auteur de la lumière, Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin. Et qu'en le bénissant notre aurore dernière Se perde en un midi sans soir et sans matin. Gloire A toi, Trinité profonde, Père, Fils, Esprit Saint, qu'on t'adore toujours, Tant que l'astre des temps éclairera le monde, Et quand les siècles même auront fini leur cours. A Monsieur Vitart. Lettre XII. Le soleil est toujours riant, Depuis qu'il part de l'orient Pour venir éclairer le monde. Jusqu'A ce que son char soit descendu dans l'onde La vapeur des brouillards ne voile point les cieux; Tous les matins un vent officieux En écarte toutes les nues: Ainsi nos jours ne sont jamais couverts; Et, dans le plus fort des hivers, Nos campagnes sont revêtues De fleurs et d'arbres toujours verts. Les ruisseaux respectent leurs rives, Et leurs naïades fugitives Sans sortir de leur lit natal, Errent paisiblement et ne sont point captives Sous une prison de cristal. Tous nos oiseaux chantent A l'ordinaire, Leurs gosiers n'étant point glacés; Et n'étant pas forcés De se cacher ou de se taire, Ils font l'amour en liberté. L'hiver comme l'été. Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles, La lune, au visage changeant, Paraît sur un trône d'argent, Et tient cercle avec les étoiles, Le ciel est toujours clair tant que dure son cours, Et nous avons des nuits plus belles que vos jours. Le 24 janvier 1662. Le Lundi A Matines. Hymne I. Tandis que le sommeil réparant la Nature Tient enchaînés le travail et le bruit, Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure, Pour te louer dans la profonde nuit. Que dès notre réveil notre voix te bénisse: Qu'A te chercher notre coeur empresse T'offre ses premiers voeux, et que par toi finisse Le jour par toi saintement commencé. L'astre, dont la présence écarte la nuit sombre, Viendra bientôt recommencer son tour: Ô vous, noirs ennemis qui vous glissez dans l'ombre, Disparaissez A l'approche du jour. Nous t'implorons, Seigneur, tes bontés sont nos armes; De tous péchés rends nous purs A tes yeux; Fais que t'ayant chanté dans ce séjour de larmes, Nous te chantions dans le repos des Cieux. Exauce, Père saint, notre ardente prière, Verbe son Fils, Esprit leur noeud divin, Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière, Règne au Ciel sans principe et sans fin. Le Mardi A Matines. Hymne II. Verbe, égal au Très-Haut, notre unique espérance, Jour éternel de la Terre et des Cieux, De la paisible nuit nous rompons le silence: Divin Sauveur, jette sur nous les yeux. Répands sur nous le feu de ta grâce puissante; Que tout l'Enfer fuit au son de ta voix; Dissipe ce sommeil d'une âme languissante, Qui la conduit dans l'oubli de tes lois. Ô Christ, sois favorable A ce peuple fidèle, Pour te bénir maintenant assemblé; Reçois les chants qu'il offre A ta gloire immortelle; Et de tes dons qu'il retourne comblé. Exauce, Père saint, notre ardente prière, Verbe son Fils, Esprit leur noeud divin, Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière, Règne au Ciel sans principe et sans fin. Le Mercredi A Matines. Hymne III. Grand Dieu, par qui de rien toute chose est formée; Jette les yeux sur nos besoins divers, Romps ce fatal sommeil, par qui l'âme charmées Dort en repos sur le bord des Enfers. Daigne, ô divin Sauveur, que notre voix implore; Prendre pitié des fragiles mortels, Et vois, comme du lit, sans attendre l'aurore; Le repentir nous traîne A tes Autels. C'est lA que notre troupe affligée, inquiète, Levant au Ciel et le coeur et les mains, Imite le grand Paul, et suit ce qu'un Prophète Nous a prescrit dans ses Cantiques saints. Nous montrons A tes yeux nos maux et nos alarmes; Nous confessons tous nos crimes secrets; Nous t'offrons tous nos voeux, nous y mêlons nos larmes Que ta bonté révoque tes arrêts. Exauce, Père saint, notre ardente prière; Verbe son Fils, Esprit leur noeud divin, Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière, Règne au Ciel sans principe et sans fin. Le Jeudi A Matines. Hymne IV. De toutes les couleurs que distinguait la vue; L'obscure nuit n'a fait qu'une couleur: Juste Juge des coeurs, notre ardeur assidue Demande ici tes yeux et ta faveur. Qu'ainsi prompt A guérir nos mortelles blessures; Ton feu divin dans nos coeurs répandu, Consume pour jamais leurs passions impures Pour n'y laisser que l'amour qui t'est dû. Effrayés des péchés dont le poids les accable; Tes serviteurs voudraient se relever: Ils implorent, Seigneur, ta bonté secourable; Et dans ton sang cherchent A se laver. Seconde leurs efforts, dissipe l'ombre noire; Qui dès longtemps les tient enveloppés: Et que l'heureux séjour d'une immortelle gloire Soit l'objet seul de leurs coeurs détrompés. Exauce, Père saint, notre ardente prière, Verbe son Fils, Esprit leur noeud divin, Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière, Règne au Ciel sans principe et sans fin. Le Vendredi A Matines. Hymne V. Auteur de toute chose, essence en trois unique, Dieu tout-puissant, qui régis l'univers, Dans la profonde nuit nous t'offrons ce cantique; Écoute-nous, et vois nos maux divers. Tandis que du sommeil le charme nécessaire Ferme les yeux du reste des humains, Le coeur tout pénétré d'une douleur amère, Nous implorons tes secours souverains. Que tes feux de nos coeurs chassent la nuit fatale; Qu'A leur éclat soient d'abord dissipés Ces objets dangereux que la ruse infernale Dans un vain songe offre A nos sens trompés. Que notre corps soit pur; qu'une indolence ingrate Ne tienne point nos coeurs ensevelis; Que par l'impression du vice qui nous flatte Tes feux sacrés n'y soient point affaiblis. Qu'ainsi, divin Sauveur, tes lumières célestes, Dans tes sentiers affermissant nos pas, Nous détournent toujours de ces pièges funestes Que le démon couvre de mille appas. Exauce, Père saint, notre ardente prière, Verbe son Fils, Esprit leur noeud divin, Dieu qui, tout éclatant de ta propre lumière, Règne au Ciel sans principe et sans fin. Le Samedi A Matines. Hymne VI. Ô Toi qui d'un oeil de clémence Vois les égarements des fragiles humains, Toi dont l'être un en trois et le même en puissance A créé ce grand tout soutenu par tes mains, Eteins ta foudre dans les larmes Qu'un juste repentir mêle A nos chants sacrés; Et que puisse ta grâce, où brillent tes doux charmes, Te préparer un temple en nos coeurs épurés! Brûle en nous de tes saintes flammes Tout ce qui de nos sens excite les transports, Afin que, toujours prêts, nous puissions dans nos âmes Du démon de la chair vaincre tous les efforts. Pour chanter ici tes louanges Notre zèle, Seigneur, a devancé le jour: Fais qu'ainsi nous chantions un jour avec tes anges Les biens qu'A tes élus assure ton amour. - Père des anges et des hommes, Sacré Verbe, Esprit saint, profonde Trinité, Sauve-nous ici-bas des périls où nous sommes. Et qu'on loue A jamais ton immense bonté. Le Lundi A Vêpres. Hymne I. Grand Dieu, qui vis les cieux se former sans matière, A ta voix seulement; Tu séparas les eaux, leur marquas pour barrière Le vaste firmament. Si la voûte céleste a ses plaines liquides, La terre a ses ruisseaux, Qui, contre les chaleurs, portent aux champs arides Le secours de leurs eaux. Seigneur, qu'ainsi les eaux de ta grâce féconde Réparent nos langueurs; Que nos sens désormais vers les appas du monde N'entraînent plus nos coeurs. Fais briller de ta foi les lumières propices A nos yeux éclairés: Qu'elle arrache le voile A tous les artifices Des enfers conjurés. Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée, Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée, Et ne changes jamais. Le Mardi A Vêpres. Hymne II. Ta sagesse, grand Dieu, dans tes oeuvres tracée Débrouilla le chaos; Et fixant sur son poids la terre balancée, La sépara des flots. Par-lA, son sein fécond, de fleurs et de feuillages L'embellit tous les ans, L'enrichit de doux fruits, couvre de pâturages Ses vallons et ses champs. Seigneur, fais de ta grâce A notre âme abattue Goûter les fruits heureux; Et que puissent nos pleurs de la chair corrompue Eteindre en nous les feux! Que sans cesse nos coeurs, loin du sentier des vices, Suivent tes volontés; Qu'innocents A tes yeux ils fondent leurs délices Sur tes seules bontés. Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée, Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée, Et ne changes jamais. Le Mercredi A Vêpres. Hymne III. Grand Dieu! qui fais briller sur la voûte étoilée Ton trône glorieux, Et d'une blancheur vive A la pourpre mêlée Peins le cintre des Cieux: Par toi roule A nos yeux sur un char de lumière Le clair flambeau des jours; De tant d'astres par toi la lune en sa carrière Voit le différent cours. Ainsi sont séparés les jours des nuits prochaines, Par d'immuables lois: Ainsi tu fais connaître A des marques certaines Les saisons et les mois. Seigneur, répands sur nous ta lumière céleste; Guéris nos maux divers: Que ta main secourable, aux démons si funeste, Brise enfin tous nos fers. Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée, Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée, Et ne changes jamais. Le Jeudi A Vêpres. Hymne IV. Seigneur, tant d'animaux par toi des eaux fécondes Sont produits A ton choix, Que leur nombre infini peuple ou les mers profondes Ou les airs, ou les bois. Ceux-lA sont humectés des flots que la mer roule, Ceux-ci de l'eau des Cieux, Et de la même source ainsi sortis en foule Occupent divers lieux. Fais, ô Dieu tout-puissant, fais que tous les fidèles A ta grâce soumis, Ne retombent jamais dans les chaînes cruelles De leurs fiers ennemis. Que par toi soutenus, le joug pesant des vices Ne les accable pas; Qu'un orgueil téméraire en d'affreux précipices N'engage point leurs pas. Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée, Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée, Et ne changes jamais. Le Vendredi A Vêpres. Hymne V. Créateur des humains, grand Dieu, souverain maître De ce vaste univers! Qui du sein de la terre A ton ordre vis naître Tant d'animaux divers: A ces grands corps sans nombre et différents d'espèce, Animés A ta voix, L'homme fut établi par ta haute sagesse Pour imposer ses lois. Seigneur, qu'ainsi ta grâce, A nos voeux accordée Règne dans notre coeur! Que nul excès honteux, que nulle impure idée N'en chasse la pudeur! Qu'un saint ravissement éclate en notre zèle! Guide toujours nos pas; Fais d'une paix profonde A ton peuple fidèle Goûter les doux appas. Règne, ô Père éternel, Fils, sagesse incréée, Esprit saint, Dieu de paix, Qui fais changer des temps l'inconstante durée, Et ne changes jamais. Le Samedi A Vêpres. Hymne VI. Source éternelle de lumière, Trinité souveraine et très simple unité, Le visible soleil va finir sa carrière: Fais luire dans nos coeurs l'invisible clarté. Qu'au doux concert de tes louanges Notre voix et commence et finisse le jour, Et que notre âme enfin chante avec tes saints anges Le cantique éternel de ton céleste amour. Adorons le Père suprême, Principe sans principe, abîme de splendeur, Le Fils, Verbe du Père, engendré dans lui-même, L'Esprit des deux qu'il lie, amour, don, paix, ardeur. Louange De Port-Royal. Saintes demeures du silence, Lieux pleins de charmes et d'attraits, Port où, dans le sein de la paix, Règne la Grâce et l'Innocence; Beaux déserts qu'A l'envi des cieux, De ses trésors plus précieux A comblés la nature, Quelle assez brillante couleur Peut tracer la peinture De votre adorable splendeur? Les moins éclatantes merveilles De ces plaines ou de ces bois Pourraient-elles pas mille fois Épuiser les plus doctes veilles? Le soleil vit-il dans son tour Quelque si superbe séjour Qui ne vous rende hommage? Et l'art des plus riches cités A-t-il la moindre image De vos naturelles beautés? Je sais que ces grands édifices Que s'élève la vanité Ne souillent point la pureté De vos innocentes délices. Non, vous n'offrez point A nos yeux Ces tours qui jusque dans les cieux Semblent porter la guerre, Et qui, se perdant dans les airs, Vont encor sous la terre Se perdre dedans les enfers. Tous ces bâtiments admirables, Ces palais partout si vantés, Et qui sont comme cimentés Du sang des peuples misérables, Enfin tous ces augustes lieux Qui semblent, faire autant de dieux De leurs maîtres superbes, Un jour trébuchant avec eux, Ne seront sur les herbes Que de grands sépulcres affreux. Mais toi, solitude féconde, Tu n'as rien que de saints attraits, Qui ne s'effaceront jamais Que par l'écroulement du monde: L'on verra l'émail de tes champs Tant que la nuit de diamants Sèmera l'hémisphère; Et tant que l'astre des saisons, Dorera sa carrière, L'on verra l'or de tes moissons. Que si parmi tant de merveilles Nous ne voyons point ces beaux ronds, Ces jets où l'onde par ses bonds Charme les yeux et les oreilles, Ne voyons-nous pas dans tes prés Se rouler sur des lits dorés Cent flots d'argent liquide, Sans que le front du laboureur A leur course rapide Joigne les eaux de sa sueur? La nature est inimitable; Et quand elle est en liberté, Elle brille d'une clarté Aussi douce que véritable. C'est elle qui sur ces vallons, Ces bois, ces prés et ces sillons Signale sa puissance; C'est elle par qui leurs beautés, Sans blesser l'innocence, Rendent nos yeux comme enchantés. Plainte D'Un Chrétien ... PLAINTE D'UN CHRETIEN SUR LES CONTRARIETES QU'IL EPROUVE AU DEDANS DE LUI-MEME Mon Dieu, quelle guerre cruelle! Je trouve deux hommes en moi: L'un veut que plein d'amour pour toi Mon coeur te soit toujours fidèle. L'autre A tes volontés rebelle Me révolte contre ta loi. L'un tout esprit, et tout céleste, Veut qu'au ciel sans cesse attaché, Et des biens éternels touché, Je compte pour rien tout le reste; Et l'autre par son poids funeste Me tient vers la terre penché. Hélas! en guerre avec moi-même, Où pourrai-je trouver la paix? Je veux, et n'accomplis jamais. Je veux, mais, ô misère extrême! Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais. O grâce, ô rayon salutaire, Viens me mettre avec moi d'accord; Et domptant par un doux effort Cet homme qui t'est si contraire, Fais ton esclave volontaire De cet esclave de la mort. Sur Le Bonheur Des Justes, Et Sur Le Malheur Des Réprouvés. Heureux, qui de la Sagesse Attendant tout son secours, N'a point mis en la Richesse L'espoir de ses derniers jours. La mort n'a rien qui l'étonne; Et dès que son Dieu l'ordonne, Son âme prenant l'essor S'élève d'un vol rapide Vers la demeure, où réside Son véritable trésor. De quelle douleur profonde Seront un jour pénétrés Ces insensés, qui du monde, Seigneur, vivent enivrés; Quand par une fin soudaine Détrompés d'une ombre vaine, Qui passe, et ne revient plus, Leurs yeux du fond de l'abîme Près de ton trône sublime Verront briller tes Elus! Infortunés que nous sommes, Où s'égaraient nos esprits? VoilA, diront-ils, ces hommes, Vils objets de nos mépris, Leur sainte et pénible vie Nous parut une folie. Mais aujourd'hui triomphants, Le Ciel chante leur louange, Et Dieu lui-même les range Au nombre de ses Enfants. Pour trouver un bien fragile Qui nous vient d'être arraché, Par quel chemin difficile Hélas! nous avons marché! Dans une route insensée Notre âme en vain s'est lassée, Sans se reposer jamais, Fermant l'oeil A la lumière, Qui nous montrait la carrière De la bien-heureuse Paix. De nos attentats injustes Quel fruit nous est-il resté? Où sont les titres augustes, Dont notre orgueil s'est flatté? Sans amis, et sans défense, Au trône de la vengeance Appelés en jugement, Faibles et tristes victimes Nous y venons de nos crimes Accompagnés seulement. Ainsi d'une voix plaintive Exprimera ses remords La Pénitence, tardive Des inconsolables Morts. Ce qui faisait leurs délices, Seigneur, fera leurs supplices. Et par une égale loi, Tes Saints trouveront des charmes Dans le souvenir des larmes Qu'ils versent ici pour toi. Sur Les Vaines Occupations Des Gens Du Siècle. Quel charme vainqueur du monde Vers Dieu m'élève aujourd'hui? Malheureux l'homme, qui fonde Sur les hommes son appui. Leur gloire fuit, et s'efface En moins de temps que la trace Du vaisseau qui fend les mers, Ou de la flèche rapide, Qui loin de l'oeil qui la guide Cherche l'oiseau dans les airs. De la Sagesse immortelle La voix tonne, et nous instruit, Enfants des hommes, dit-elle, De vos soins quel est le fruit? Par quelle erreur, Ames vaines, Du plus pur sang de vos veines Acceptez-vous si souvent, Non un pain qui vous repaisse, Mais une ombre, qui vous laisse Plus affamés que devant? Le pain que je vous propose Sert aux Anges d'Aliment: Dieu lui-même le compose De la fleur de son froment. C'est ce pain si délectable Que ne sert point A sa table Le Monde que vous suivez. Je l'offre A qui veut me suivre. Approchez. Voulez-vous vivre? Prenez, mangez, et vivez. O Sagesse, ta parole Fit éclore l'Univers, Posa sur un double Pôle La Terre au milieu des Mers. Tu dis. Et les Cieux parurent, Et tous les Astres coururent Dans leur ordre se placer. Avant les Siècles tu règnes. Et qui suis-je que tu daignes Jusqu'A moi te rabaisser? Le Verbe, image du Père, Laissa son trône éternel. Et d'une mortelle Mère Voulut naître homme, et mortel. Comme l'orgueil fut le crime Dont il naissait la Victime, Il dépouilla sa splendeur, Et vint pauvre et misérable, Apprendre A l'homme coupable Sa véritable grandeur. L'âme heureusement captive Sous ton joug trouve la paix, Et s'abreuve d'une eau vive Qui ne s'épuise jamais. Chacun peut boire en cette onde. Elle invite tout le monde. Mais nous courons follement, Chercher des sources bourbeuses, Ou des citernes trompeuses D'où l'eau luit A tout moment. Source: http://www.poesies.net