Abrégé De L'histoire De Port-Royal Par Jean Racine (1639-1699) PREMIERE PARTIE L' abbaye de Port-Royal, près de Chevreuse, est une des plus anciennes abbayes de l' ordre de Cîteaux. Elle fut fondée, en l' année 1204, par un saint évêque de Paris, nommé Eudes De Sully, de la maison des comtes de Champagne, proche parent de Philippe-Auguste. C' est lui dont on voit la tombe en cuivre, élevée de deux pieds, à l' entrée du choeur de Notre-Dame de Paris. La fondation n' étoit que pour douze religieuses ; ainsi ce monastère ne possédoit pas de fort grands biens. Ses principaux bienfaiteurs furent les seigneurs de Montmorency et les comtes de Montfort. Ils lui firent successivement plusieurs donations, dont les plus considérables ont été confirmées par le roi saint Louis, qui donna aux religieuses sur son domaine une rente en forme d' aumône, dont elles jouissent encore aujourd' hui : si bien qu' elles reconnoissent avec raison ce saint roi pour un de leurs fondateurs. Le pape Honoré Iii accorda à cette abbaye de grands priviléges, comme, entre autres, celui d' y célébrer l' office divin, quand même tout le pays seroit en interdit. Il permettoit aussi aux religieuses de donner retraite à des séculières qui, étant dégoûtées du monde, et pouvant disposer de leurs personnes, voudroient se réfugier dans leur couvent pour y faire pénitence, sans néanmoins se lier par des voeux. Cette bulle est de l' année 1223, un peu après le quatrième concile général de Latran. Sur la fin du dernier siècle, ce monastère, comme beaucoup d' autres, étoit tombé dans un grand relâchement : la règle de Saint-Benoît n' y étoit presque plus connue, la clôture même n' y étoit plus observée, et l' esprit du siècle en avoit entièrement banni la régularité. Marie-Angélique Arnauld, par un usage qui n' étoit que trop commun en ces temps-là, en fut faite abbesse, n' ayant pas encore onze ans accomplis. Elle n' en avoit que huit lorsqu' elle prit l' habit, et elle fit profession à neuf ans entre les mains du général de Cîteaux, qui la bénit dix-huit mois après. Il y avoit peu d' apparence qu' une fille faite abbesse à cet âge, et d' une manière si peu régulière, eût été choisie de Dieu pour rétablir la règle dans cette abbaye. Cependant elle étoit à peine dans sa dix-septième année, que Dieu, qui avoit de grands desseins sur elle, se servit, pour la toucher, d' une voie assez extraordinaire. Un capucin, qui étoit sorti de son couvent par libertinage, et qui alloit se faire apostat dans les pays étrangers, passant par hasard à Port-Royal, fut prié par l' abbesse et par les religieuses de prêcher dans leur église. Il le fit ; et ce misérable parla avec tant de force sur le bonheur de la vie religieuse, sur la beauté et sur la sainteté de la règle de Saint-Benoît, que la jeune abbesse en fut vivement émue. Elle forma dès lors la résolution non-seulement de pratiquer sa règle dans toute sa rigueur, mais d' employer même tous ses efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle commença par un renouvellement de ses voeux, et fit une seconde profession, n' étant pas satisfaite de la première. Elle réforma tout ce qu' il y avoit de mondain et de sensuel dans ses habits, ne porta plus qu' une chemise de serge, ne coucha plus que sur une simple paillasse, s' abstint de manger de la viande, et fit fermer de bonnes murailles son abbaye, qui ne l' étoit auparavant que d' une méchante clôture de terre, éboulée presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses religieuses par trop d' empressement à leur vouloir faire embrasser la règle. Elle se contentoit de donner l' exemple, leur parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de torrents de larmes le peu d' exhortations qu' elle leur faisoit quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite, qu' elle les gagna toutes les unes après les autres, et qu' en moins de cinq ans la communauté de biens, le jeûne, l' abstinence de viande, le silence, la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la règle de Saint-Benoît furent établies à Port-Royal de la même manière qu' elles le sont encore aujourd' hui. Cette réforme est la première qui ait été introduite dans l' ordre de Cîteaux : aussi y fit-elle un fort grand bruit, et elle eut la destinée que les plus saintes choses ont toujours eue, c' est-à-dire qu' elle fut occasion de scandale aux uns, et d' édification aux autres. Elle fut extrêmement désapprouvée par un fort grand nombre de moines et d' abbés même, qui regardoient la bonne chère, l' oisiveté, la mollesse, et, en un mot, le libertinage, comme d' anciennes coutumes de l' ordre, où il n' étoit pas permis de toucher. Toutes ces sortes de gens déclamèrent avec beaucoup d' emportements contre les religieuses de Port-Royal, les traitant de folles, d' embéguinées, de novatrices, de schismatiques même, et ils parloient de les faire excommunier. Ils avoient pour eux l' assistant du général, grand chasseur, et d' une si profonde ignorance, qu' il n' entendoit pas même le latin de son pater . Mais heureusement le général, nommé Dom Boucherat, se trouva un homme très-sage et très-équitable, et ne se laissa point entraîner à leurs sentiments. Plusieurs maisons non-seulement admirèrent cette réforme, mais résolurent même de l' embrasser. Mais on crut partout qu' on ne pouvoit réussir dans une si sainte entreprise sans le secours de l' abbesse de Port-Royal. Elle eut ordre du général de se transporter dans la plupart de ces maisons, et d' envoyer de ses religieuses dans tous les couvents où elle ne pourroit aller elle-même. Elle alla à Maubuisson, au Lys, à Saint-Aubin, pendant que la mère Agnès Arnauld sa soeur, et d' autres de ses religieuses, alloient à Saint-Cyr, à Gomer-Fontaine, à Tard, aux îles d' Auxerre, et ailleurs. Toutes ces maisons regardoient l' abbesse et les religieuses de Port-Royal comme des anges envoyés du ciel pour le rétablissement de la discipline. Plusieurs abbesses vinrent passer des années entières à Port-Royal, pour s' y instruire à loisir des saintes maximes qui s' y pratiquoient. Il y eut aussi un grand nombre d' abbayes d' hommes qui se réformèrent sur ce modèle. Ainsi l' on peut dire avec vérité que la maison de Port-Royal fut une source de bénédictions pour tout l' ordre de Cîteaux, où l' on commença de voir revivre l' esprit de saint Benoît et de saint Bernard, qui y étoit presque entièrement éteint. De tous les monastères que je viens de nommer, il n' y en eut point où la mère Angélique trouvât plus à travailler que dans celui de Maubuisson, dont l' abbesse, soeur de Mme Gabrielle D' Estrées, après plusieurs années d' une vie toute scandaleuse, avoit été interdite, et renfermée à Paris dans les filles pénitentes. à peine la mère Angélique commençoit à faire connoître Dieu dans cette maison, que Mme D' Estrées, s' étant échappée des filles pénitentes, revint à Maubuisson avec une escorte de plusieurs jeunes gentilshommes, accoutumés à y venir passer leur temps ; et une des portes lui en fut ouverte par une des anciennes religieuses. Aussitôt le confesseur de l' abbaye, qui étoit un moine, grand ennemi de la réforme, voulut persuader à la mère Angélique de se retirer. Il y eut même un de ces gentilshommes qui lui appuya le pistolet sur la gorge pour la faire sortir. Mais tout cela ne l' étonnant point, l' abbesse, le confesseur, et ces jeunes gens, la prirent par force, et la mirent hors du couvent avec les religieuses qu' elle y avoit amenées, et avec toutes les novices à qui elle avoit donné l' habit. Cette troupe de religieuses, destituée de tout secours, et ne sachant où se retirer, s' achemina en silence vers Pontoise, et en traversa tout le faubourg et une partie de la ville, les mains jointes et leur voile sur le visage, jusqu' à ce qu' enfin quelques habitants du lieu, touchés de compassion, leur offrirent de leur donner retraite chez eux. Mais elles n' y furent pas longtemps ; car, au bout de deux ou trois jours, le parlement, à la requête de l' abbé de Cîteaux, ayant donné un arrêt pour renfermer de nouveau Mme D' Estrées, le prévôt de l' Isle fut envoyé avec main-forte pour se saisir de l' abbesse, du confesseur, et de la religieuse ancienne qui étoit de leur cabale. L' abbesse s' enfuit de bonne heure par une porte du jardin ; la religieuse fut trouvée dans une grande armoire pleine de hardes, où elle s' étoit cachée ; et le confesseur, ayant sauté par-dessus les murs, s' alla réfugier chez les jésuites de Pontoise. Ainsi la mère Angélique demeura paisible dans Maubuisson, et y continua sa sainte mission pendant cinq années. Ce fut là qu' elle vit pour la première fois saint François De Sales, et qu' il se lia entre eux une amitié qui a duré toute la vie du saint évêque, qui voulut même que la mère De Chantail fût associée à cette union. L' on voit dans les lettres de l' un et de l' autre la grande idée qu' ils avoient de cette merveilleuse fille. De son côté, la mère Angélique procura aussi à M. Arnauld, son père, et à toute sa famille, la connoissance de ce saint prélat. Il fit un voyage à Port-Royal, pour y voir la mère Agnès De Saint-Paul, soeur de cette abbesse ; il alloit voir très-souvent M. Arnauld, son père, et M. D' Andilly, son frère, et à Paris et à une maison qu' ils avoient à la campagne, charmé de se trouver dans une famille si pleine de vertu et de piété. La dernière fois qu' il les vit, il donna sa bénédiction à tous leurs enfants, et entre autres au célèbre M. Arnauld, docteur de Sorbonne, qui n' avoit alors que six ans. La bienheureuse mère De Chantail vécut encore vingt ans depuis qu' elle eut connu la mère Angélique. Elle ne faisoit point de voyage à Paris qu' elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et desirant avec ardeur que les filles de la visitation et celles de Port-Royal fussent unies du même lien d' amitié qui avoit si étroitement uni leurs deux mères. Après cinq ans de travail à Maubuisson, la mère Angélique se trouvant déchargée du soin de cette abbaye par la nomination que le roi avoit faite d' une autre abbesse en la place de Mme D' Estrées, elle se résolut d' aller trouver sa chère communauté de Port-Royal. Elle ne l' avoit pas laissée néanmoins orpheline, l' ayant mise, en partant, sous la conduite de la mère Agnès dont j' ai parlé : elle étoit plus jeune de deux ans que la mère Angélique, et avoit été faite abbesse aussi jeune qu' elle ; mais Dieu l' ayant aussi éclairée de fort bonne heure, elle avoit remis au roi l' abbaye de Saint-Cyr, dont elle étoit pourvue, pour venir vivre simple religieuse dans le couvent de sa soeur. Mais la mère Angélique, pleine d' admiration de sa vertu, avoit obtenu qu' on la fît sa coadjutrice. C' est cette mère Agnès qui a depuis dressé les constitutions de Port-Royal, qui furent approuvées par M. De Gondy, archevêque de Paris. On a aussi d' elle plusieurs traités très-édifiants, et qui font connoître tout ensemble l' élévation et la solidité de son esprit. Lorsque la mère Angélique se préparoit à partir de Maubuisson, trente religieuses qui y avoient fait profession entre ses mains se jetèrent à ses pieds, et la conjurèrent de les emmener avec elle. L' abbaye de Port-Royal étoit fort pauvre, n' ayant été fondée, comme j' ai dit, que pour douze religieuses. Le nombre en étoit alors considérablement augmenté ; et ces trente filles de Maubuisson n' avoient à elles toutes que cinq cents livres de pension viagère. Cependant la mère Angélique ne balança pas un moment à leur accorder leur demande. Elle se contenta d' en écrire à la mère Agnès ; et sur sa réponse, elle les fit même partir quelques jours devant elle. Ces pauvres filles n' abordoient qu' en tremblant une maison qu' elles venoient, pour ainsi dire, affamer ; mais elles y furent reçues avec une joie qui leur fit bien voir que la charité de la mère s' étoit aussi communiquée à toute la communauté. Il étoit resté à Maubuisson quelques esprits qui n' avoient pu entièrement s' assujettir à la réforme. D' ailleurs Mme De Soissons, qui avoit succédé à Mme D' Estrées, n' avoit pas pris un fort grand soin d' y entretenir la régularité que la mère Angélique y avoit établie : si bien que cette sainte fille ne cessoit de demander à Dieu qu' il regardât cette maison avec des yeux de miséricorde. Sa prière fut exaucée. Cette abbaye étant venue encore à vaquer au bout de quatre ans, par la mort de Mme De Soissons, le roi Louis Xiii fit demander à la mère Angélique une de ses religieuses pour l' en faire abbesse. Elle lui en proposa une qu' on appeloit soeur Marie Des Anges, à qui le roi donna aussitôt son brevet. La plupart des personnes qui connoissoient cette fille lui trouvoient, à la vérité, une grande douceur et une profonde humilité ; mais elles doutoient qu' elle eût toute la fermeté nécessaire pour remplir une place de cette importance. Le succès fit voir combien la mère Angélique avoit de discernement ; car cette fille si humble et si douce sut réduire en très-peu de temps les esprits qui étoient demeurés les plus rebelles, rangea les anciennes sous le même joug que les jeunes, ne s' étonna point des persécutions de certains moines, et même de certains visiteurs de l' ordre, accoutumés au faste et à la dépense, et qui ne pouvoient souffrir le saint usage qu' elle faisoit des revenus de cette abbaye. Ce fut de son temps que deux fameuses religieuses de Montdidier furent introduites à Maubuisson par un de ces visiteurs, pour y enseigner, disoit-il, les secrets de la plus sublime oraison. La mère des Anges et la mère Angélique n' étoient point assez intérieures au gré de ces pères, et ils leur reprochoient souvent de ne connoître d' autre perfection que celle qui s' acquiert par la mortification des sens et par la pratique des bonnes oeuvres. La mère des Anges, qui avoit appris à Port-Royal à se défier de toute nouveauté, fit observer de près ces deux filles ; et il se trouva que, sous un jargon de pur amour, d' anéantissement, et de parfaite nudité, elles cachoient toutes les illusions et toutes les horreurs que l' église a condamnées de nos jours dans Molinos. Elles étoient en effet de la secte de ces illuminés de Roye, qu' on nommoit les guerinets , dont le cardinal De Richelieu fit faire une si exacte perquisition. La mère Des Anges ayant donné avis du péril où étoit son monastère, ces deux religieuses furent renfermées très-étroitement par ordre de la cour ; et le visiteur qui les protégeoit eut bien de la peine lui-même à se tirer d' affaire. En un mot, la mère Des Anges, malgré toutes les traverses qu' on lui suscitoit, rétablit entièrement dans Maubuisson le véritable esprit de saint Bernard, qui s' y maintient encore aujourd' hui par les soins de l' illustre princesse que la providence en a faite abbesse ; et après avoir gouverné pendant vingt-deux ans ce célèbre monastère avec une sainteté dont la mémoire s' y conservera éternellement, elle en donna sa démission au roi, et vint reprendre à Port-Royal son rang de simple religieuse. Elle demandoit même à y recommencer son noviciat, de peur, disoit-elle, qu' ayant si longtemps commandé, elle n' eût appris à désobéir. Cependant la communauté de Port-Royal s' étant accrue jusqu' au nombre de quatre-vingts religieuses, elles étoient fort serrées dans ce monastère, situé dans un lieu fort humide, et dont les bâtiments étoient extrêmement bas et enfoncés. Ainsi les maladies y devinrent fort fréquentes, et le couvent ne fut bientôt plus qu' une infirmerie. Mais la providence n' abandonna point la mère Angélique dans ce besoin ; elle lui fit trouver des ressources dans sa propre famille. Mme Arnauld, sa mère, qui étoit fille du cèlèbre M. Marion, avocat général, étoit demeurée veuve depuis quelques années, et avoit conçu la résolution non-seulement de se retirer du monde, mais même, ce qui est assez particulier, de se faire religieuse sous la conduite de sa fille. Comme elle sut l' extrémité où la communauté étoit réduite, elle acheta de son argent, au faubourg Saint-Jacques, une maison, et la donna pour en faire comme un hospice. On ne vouloit y transporter d' abord qu' une partie des religieuses ; mais le monastère des champs devenant plus malsain de jour en jour, on fut obligé de l' abandonner entièrement, et de transférer à Paris toute la communauté, après en avoir obtenu le consentement du roi et de l' archevêque. On se logea comme on put dans cette nouvelle maison. L' on fit un dortoir d' une galerie ; on lambrissa les greniers pour y pratiquer des cellules, et la salle fut changée en une chapelle. La réputation de la mère Angélique, et les merveilles qu' on racontoit de la vie toute sainte de ses religieuses, lui attirèrent bientôt l' amitié de beaucoup de personnes de piété. La reine Marie De Médicis les honora d' une bienveillance particulière ; et par des lettres patentes enregistrées au parlement, prit le titre de fondatrice et de bienfaitrice de ce nouveau monastère. Elle ne fut pas vraisemblablement en état de leur donner des marques de sa libéralité, mais elle leur procura un bien qu' elles n' eussent jamais osé espérer sans une protection si puissante. Plus la mère Angélique avoit sujet de louer Dieu des bénédictions qu' il avoit répandues sur sa communauté, plus elle avoit lieu de craindre qu' après sa mort, et après celle de la mère Agnès, sa coadjutrice, on n' introduisît en leur place quelque abbesse qui, n' ayant point été élevée dans la maison, détruiroit peut-être en six mois tout le bon ordre qu' elle avoit tant travaillé à y établir. La reine Marie De Médicis entra avec bonté dans ses sentiments ; elle parla au roi son fils, dans le temps qu' il revenoit triomphant après la prise de La Rochelle, et lui représentant tout ce qu' elle connoissoit de la sainteté de ces filles, elle toucha tellement sa piété, qu' il crut lui-même rendre un grand service à Dieu, en consentant que cette abbaye fût élective et triennale. La chose fut confirmée par le pape Urbain Viii. Aussitôt la mère Angélique et la mère Agnès se démirent, l' une de sa qualité d' abbesse, et l' autre de celle de coadjutrice ; et la communauté élut pour trois ans une des religieuses de la maison. La mère Angélique venoit d' obtenir du même pape une autre grâce qui ne lui parut pas moins considérable. Elle avoit toujours eu au fond de son coeur un fort grand amour pour la hiérarchie ecclésiastique, et souhaitoit aussi ardemment d' être soumise à l' autorité épiscopale, que les autres abbesses desirent d' en être soustraites. Son souhait sur cela étoit d' autant plus raisonnable, que l' abbaye de Port-Royal, fondée par un évêque de Paris, avoit longtemps dépendu immédiatement de lui et de ses successeurs ; mais dans la suite un de ces évêques avoit consenti qu' elle reconnût la jurisdiction de l' abbé de Cîteaux. Elle avoit donc fait représenter ces raisons au pape, qui, les ayant approuvées, remit en effet cette abbaye sous la jurisdiction de l' ordinaire, et l' affranchit entièrement de la dépendance de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous les priviléges attachés aux maisons de cet ordre. M. De Gondy en prit donc en main le gouvernement, en examina et approuva les constitutions, et en fit faire la visite par M., qui fut le premier supérieur qu' il donna à ce monastère. Ce fut vers ce temps-là que Louise De Bourbon, première femme du duc de Longueville, princesse d' une éminente vertu, forma avec M. Zamet, évêque de Langres, le dessein d' instituer un ordre de religieuses particulièrement consacrées à l' adoration du mystère de l' eucharistie, et qui, par leur assistance continuelle devant le saint-sacrement, réparassent en quelque sorte les outrages que lui font tous les jours et les blasphèmes des protestants et les communions sacriléges des mauvais catholiques. Ils communiquèrent tous deux leur pensée à la mère Angélique, et la prièrent non-seulement de les aider à former cet institut, mais d' en vouloir même accepter la direction, et de donner quelques-unes de ses religieuses pour en commencer avec elle l' établissement. Cette proposition fut d' autant plus de son goût, qu' il y avoit déjà plus de quinze ans que cette même assistance continuelle devant le saint-sacrement avoit été établie à Port-Royal, d' abord pendant le jour seulement, et ensuite pendant la nuit même. Toutes les religieuses de ce monastère, ayant appris un si louable dessein, furent touchées d' une sainte jalousie de ce qu' on fondoit pour cela un nouvel ordre, au lieu de l' établir dans Port-Royal même. Elles demandèrent avec instance que, sans chercher d' autre maison que la leur, on leur permît d' ajouter les pratiques de cet institut aux autres pratiques de leur règle, et de joindre en elles le nom glorieux des filles du saint-sacrement à celui de filles de Saint-Bernard. La princesse étoit d' avis de leur accorder leur demande ; mais l' évêque persista à vouloir un ordre et un habit particulier. Ce prélat étoit un homme plein de bonnes intentions, et fort zélé, mais d' un esprit fort variable et fort borné. Il avoit plusieurs fois changé le dessein de son institut. Il vouloit d' abord en faire un ordre de religieux plus retirés et encore plus austères que les chartreux ; puis il jugea plus à propos que ce fût un ordre de filles. Sa première vue pour ces filles étoit qu' elles fussent extrêmement pauvres, et que, pour mieux honorer le profond abaissement de Jésus-Christ dans l' eucharistie, elles portassent sur leur habit toutes les marques d' une extrême pauvreté. Ensuite il imagina qu' il falloit attirer la vénération du peuple par un habit qui eût quelque chose d' auguste et de magnifique ; mais la mère Angélique desira que tout se ressentît de la simplicité religieuse. Il avoit fait divers autres règlements, dont la plupart eurent besoin d' être rectifiés. La mère Angélique, voyant ces incertitudes, eut un secret pressentiment que cet ordre ne seroit pas de longue durée. Mais la bulle étant arrivée, où elle étoit nommée supérieure, et où il étoit ordonné que ce seroit des religieuses tirées de Port-Royal qui en commenceroient l' établissement, elle se mit en devoir d' obéir. La bulle nommoit aussi trois supérieurs, savoir : M. De Gondy, archevêque de Paris ; M. De Bellegarde, archevêque de Sens ; et l' évêque de Langres. Mais ce dernier, comme fondateur, et d' ailleurs étant grand directeur de religieuses, eut la principale conduite de ce monastère. La mère Angélique entra donc avec trois de ses religieuses et quatre postulantes, dans la maison destinée pour cet institut. Cette maison étoit dans la rue Coquillière, qui est de la paroisse de Saint-Eustache ; et le saint-sacrement y fut mis avec beaucoup de solennité. Bientôt après on y reçut des novices ; et ce fut l' archevêque de Paris qui leur donna le voile. La nouveauté de cet institut donna beaucoup occasion au monde de parler ; et, dans ces commencements, la mère Angélique eut à essuyer bien des peines et des contradictions. Son principal chagrin étoit de voir l' évêque de Langres presque toujours en différend avec l' archevêque de Sens, qui ne pouvoit compatir avec lui. Leur désunion éclata surtout à l' occasion du chapelet secret du saint-sacrement. Comme cette affaire fit alors un fort grand bruit, et que les ennemis de Port-Royal s' en sont voulu prévaloir dans la suite contre ce monastère, il est bon d' expliquer en peu de mots ce que c' étoit que cette querelle. Ce chapelet secret étoit un petit écrit de trois ou quatre pages, contenant des pensées affectueuses sur le mystère de l' eucharistie, ou, pour mieux dire, c' étoient comme des élans d' une âme toute pénétrée de l' amour de Dieu dans la contemplation de sa charité infinie pour les hommes dans ce mystère. La mère Agnès, de qui étoient ces pensées, n' avoit guère songé à les rendre publiques ; elle en avoit simplement rendu compte au P. De Condren, son confesseur, depuis général de l' oratoire, qui, pour sa propre édification, lui avoit ordonné de les mettre par écrit. Il en tomba une copie entre les mains d' une sainte carmélite, nommée la mère Marie De Jésus. Cette mère étant morte un mois après, on fit courir sous son nom cet écrit, qui avoit été trouvé sur elle ; mais on sut bientôt qu' il étoit de la mère Agnès. L' évêque de Langres le trouva merveilleux, et en parla avec de grands sentiments d' admiration. L' archevêque de Sens, qui en avoit été fort touché d' abord, commença tout à coup à s' en dégoûter ; il le donna même à examiner à M. Duval, supérieur des carmélites, et à quelques autres docteurs, à qui on ne dit point qui l' avoit composé. Ces docteurs, jugeant à la rigueur de certaines expressions abstraites et relevées, telles que sont à peu près celles des mystiques, le condamnèrent. D' autres docteurs, consultés par l' évêque de Langres, l' approuvèrent au contraire avec éloge : tellement que les esprits venant à s' échauffer, et chacun écrivant pour soutenir son avis, la chose fut portée à Rome. Le pape ne trouva dans l' écrit aucune proposition digne de censure ; mais, pour le bien de la paix, et parce que ces matières n' étoient pas de la portée de tout le monde, il jugea à propos de le supprimer ; et il le fut en effet. Entre les théologiens qui avoient écrit pour le soutenir, Jean Du Vergier De Hauranne, abbé de Saint-Cyran, avoit fait admirer la pénétration de son esprit et la profondeur de sa doctrine. Il ne connoissoit point alors la mère Agnès, et avoit même été préoccupé contre le chapelet secret , à cause des différends qu' il avoit causés ; mais l' ayant trouvé très-bon, il avoit pris lui-même la plume pour défendre la vérité, qui lui sembloit opprimée. Il n' avoit point mis son nom à son ouvrage, non plus qu' à ses autres livres ; mais l' évêque de Langres ayant su que c' étoit de lui, l' alla chercher pour le remercier. à mesure qu' il le connut plus particulièrement, il fut épris de sa rare piété et de ses grandes lumières ; et comme il n' avoit rien plus à coeur que de porter les filles du saint-sacrement à la plus haute perfection, il jugea que personne au monde ne pouvoit mieux l' aider dans ce dessein que ce grand serviteur de Dieu. Il le conjura donc de venir faire des exhortations à ces filles, et même de les vouloir confesser. L' abbé lui résista assez longtemps, fuyant naturellement ces sortes d' emplois, et se tenant le plus renfermé qu' il pouvoit dans son cabinet, où il passoit, pour ainsi dire, les jours et les nuits, partie dans la prière, et partie à composer des ouvrages qui pussent être utiles à l' église. Enfin néanmoins les instances réitérées de l' évêque lui paroissant comme un ordre de Dieu de servir ces filles, il s' y résolut. Dès que la mère Angélique l' eut entendu parler des choses de Dieu, et qu' elle eut connu par quel chemin sûr il conduisoit les âmes, elle crut retrouver en lui le saint évêque de Genève, par qui elle avoit été autrefois conduite ; et les autres religieuses prirent aussi en lui la même confiance. En effet, pour me servir ici du témoignage public que lui a rendu un prélat non moins considérable par sa piété que par sa naissance, " ce savant homme n' avoit point d' autres sentiments que ceux qu' il avoit puisés dans l' écriture sainte et dans la tradition de l' église. Sa science n' étoit que celle des saints pères. Il ne parloit point d' autre langage que celui de la parole de Dieu ; et bien loin de conduire les âmes par des voies particulières et écartées, il ne savoit point d' autre chemin pour les mener à Dieu que celui de la pénitence et de la charité. " toutes ces filles firent en peu de temps un tel progrès dans la perfection sous sa conduite, que l' évêque de Langres ne cessoit de remercier Dieu du confesseur qu' il lui avoit inspiré de leur donner. Dans le ravissement où étoit ce prélat, il proposa plusieurs fois à l' abbé de souffrir qu' il travaillât pour le faire nommer son coadjuteur à l' évêché de Langres ; et sur son refus, il le pressa au moins de vouloir être son directeur. Mais l' abbé le pria de l' en dispenser, lui faisant entendre qu' il y auroit peut-être plusieurs choses sur lesquelles ils ne seroient point d' accord ; et avec la sincérité qui lui étoit naturelle, il ne put s' empêcher de lui toucher quelque chose de la résidence et de l' obligation où il étoit de ne pas faire de si longs séjours hors de son diocèse. L' évêque étoit de ces gens qui, bien qu' au fond ils aient de la piété, n' entendent pas volontiers des vérités qu' ils ne se sentent pas disposés à pratiquer. Cela commença un peu à le refroidir pour l' abbé de Saint-Cyran. Bientôt après il crut s' apercevoir que les filles du saint-sacrement n' avoient point pour ses avis la même déférence qu' elles avoient pour cet abbé. Sa mauvaise humeur étoit encore fomentée par une certaine dame, sa pénitente, qu' il avoit fait entrer au saint-sacrement, et dont il faisoit lui seul un cas merveilleux. En un mot, ayant, comme j' ai dit, l' esprit fort foible, il entra contre l' abbé dans une si furieuse jalousie, qu' il ne le pouvoit plus souffrir. L' abbé de Saint-Cyran fit d' abord ce qu' il put pour le guérir de ses défiances ; et même, voyant qu' il s' aigrissoit de plus en plus, cessa d' aller au monastère du Saint-Sacrement. Mais cette discrétion ne servit qu' à irriter cet esprit malade, honteux qu' on se fût aperçu de sa foiblesse, tellement qu' il vint à se dégoûter même de son institut ; et non content de rompre avec ces filles, il se ligua avec les ennemis de cet abbé, et ce qu' on aura peine à comprendre, donna même au cardinal De Richelieu des mémoires contre lui. Ce ne fut pas là la seule querelle que lui attira la jalousie de la direction. Le fameux P. Joseph étoit, comme on sait, fondateur des religieuses du Calvaire. Quoique plongé fort avant dans les affaires du siècle, il se piquoit d' être un fort grand maître en la vie spirituelle, et ne vouloit point que ses religieuses eussent d' autre directeur que lui. Un jour néanmoins, se voyant sur le point d' entreprendre un long voyage pour les affaires du roi, il alla trouver l' abbé de Saint-Cyran, pour lui recommander ses chères filles du Calvaire, et obtint de lui qu' il les confesseroit en son absence. à son retour, il fut charmé du progrès qu' elles avoient fait dans la perfection ; mais il crut s' apercevoir bientôt qu' elles avoient senti l' extrême différence qu' il y a d' un directeur partagé entre Dieu et la cour, à un directeur uniquement occupé du salut des âmes. Il en conçut contre l' abbé un fort grand dépit, et ne lui pardonna, non plus que l' évêque de Langres, cette diminution de son crédit sur l' esprit de ses pénitentes, tellement qu' il ne fut pas des moins ardents depuis ce temps-là à lui rendre de mauvais offices auprès du premier ministre. Le cardinal De Richelieu, lorsqu' il n' étoit qu' évêque de Luçon, avoit connu à Poitiers l' abbé de Saint-Cyran ; et ayant conçu pour ses grands talents et pour sa vertu l' estime que tous ceux qui le connoissoient ne pouvoient lui refuser, il ne fut pas plus tôt en faveur, qu' il songea à l' élever aux premières dignités de l' église. Il le fit pressentir sur l' évêché de Bayonne, qu' il lui destinoit, et qui étoit le pays de sa naissance. Mais son extrême humilité, et cette espèce de sainte horreur qu' il eut toute sa vie pour les sublimes fonctions de l' épiscopat, l' empêchèrent d' accepter cette offre. Ce fut le premier sujet de mécontentement que ce ministre eut contre lui. Son second crime à son égard fut de passer pour n' approuver pas la doctrine que ce cardinal avoit enseignée dans son catéchisme de Luçon, touchant l' attrition, formée par la seule crainte des peines, qu' il prétendoit suffire pour la justification dans le sacrement. Ce n' est pas que l' abbé de Saint-Cyran fût jamais entré dans aucune discussion sur cette matière, mais il ne laissoit pas ignorer qu' il étoit persuadé que, sans aimer Dieu, le pécheur ne pouvoit être justifié. Outre que le cardinal se piquoit encore plus d' être grand théologien que grand politique, il étoit si dangereux de le contredire sur ce point particulier de l' attrition, que le P. Seguenot, de l' oratoire, fut mis à La Bastille, pour avoir soutenu la nécessité de l' amour de Dieu dans la pénitence ; et que ce fut aussi, à ce qu' on prétend, pour le même sujet que le P. Caussin, confesseur du roi, fut disgracié. Mais ce qui acheva de perdre l' abbé de Saint-Cyran dans l' esprit du cardinal, ce fut une offense d' une autre nature que les deux premières, mais qui le touchoit beaucoup plus au vif. On sait avec quelle chaleur ce premier ministre avoit entrepris de faire casser le mariage du duc d' Orléans avec la princesse de Lorraine, sa seconde femme. Pour s' autoriser dans ce dessein, et pour rassurer la conscience timorée de Louis Xiii, il fit consulter l' assemblée générale du clergé, et tout ce qu' il y avoit de plus célèbres théologiens, tant réguliers que séculiers. L' assemblée, et presque tous ces théologiens, jusqu' au P. Condren, général de l' oratoire, et jusqu' au P. Vincent, supérieur des missionnaires, furent d' avis de la nullité du mariage ; mais quand on vint à l' abbé de Saint-Cyran, il ne cacha point qu' il croyoit que le mariage ne pouvoit être cassé. Venons maintenant à la querelle qu' il eut avec les jésuites : elle prit naissance en Angleterre. Les jésuites de ce pays-là n' ayant pu se résoudre à reconnoître la jurisdiction de l' évêque que le pape y avoit envoyé, non-seulement obligèrent cet évêque à s' enfuir de ce royaume, mais écrivirent des livres fort injurieux contre l' autorité épiscopale, et contre la nécessité même du sacrement de la confirmation. Le clergé d' Angleterre envoya ces livres en France, et ils y furent aussitôt censurés par l' archevêque de Paris, puis par la Sorbonne, et enfin par une grande assemblée d' archevêques et d' évêques. Les jésuites de France n' abandonnèrent pas leurs confrères dans une cause que leur conduite dans tous les pays du monde fait bien voir qu' ils ont résolu de soutenir. Ils publièrent contre toutes ces censures des réponses, où ils croyoient avoir terrassé La Sorbonne et les évêques. Tous les gens de bien frémissoient de voir ainsi fouler aux pieds la hiérarchie que Dieu a établie dans son église, lorsqu' on vit paroître, sous le nom de Petrus Aurelius , un excellent livre qui mettoit en poudre toutes les réponses des jésuites. Ce livre fut reçu avec un applaudissement incroyable. Le clergé de France le fit imprimer plusieurs fois à ses dépens, s' efforça de découvrir qui étoit le défenseur de l' épiscopat ; et ne pouvant percer l' obscurité où sa modestie le tenoit caché, fit composer en l' honneur de son livre, par le célèbre M. Godeau, évêque de Grasse, un éloge magnifique, qui fut imprimé à la tête du livre même. Les jésuites n' étoient pas moins en peine que les évêques de savoir qui étoit cet inconnu ; et comme la vengeance a des yeux plus perçants que la reconnoissance, ils démêlèrent que si l' abbé de Saint-Cyran n' étoit l' auteur de cet ouvrage, il y avoit du moins la principale part. On jugera sans peine jusqu' où alla contre lui leur ressentiment, par la colère qu' ils témoignèrent contre M. Godeau, pour avoir fait l' éloge que je viens de dire. Ils publièrent contre ce prélat si illustre deux satires en latin, dont l' une avoit pour titre : Godellus An Poeta ? et c' étoit leur P. Vavasseur qui étoit auteur de ces satires. L' abbé devint à leur égard, non-seulement un hérétique, mais un hérésiarque abominable, qui vouloit faire une nouvelle église, et renverser la religion de Jésus-Christ. C' est l' idée qu' ils s' efforcèrent alors de donner de lui, et qu' ils en veulent donner encore dans tous leurs livres. Le cardinal De Richelieu, excité par leurs clameurs et par ses ressentiments particuliers, le fit arrêter et mettre au bois de Vincennes. Il fit aussi saisir tous ses papiers, dont il y avoit plusieurs coffres pleins. Mais comme on n' y trouva que des extraits des pères et des conciles, et des matériaux d' un grand ouvrage qu' il préparoit pour défendre l' eucharistie contre les ministres huguenots, tous ses papiers lui furent aussitôt renvoyés au bois de Vincennes. On abandonna aussi une procédure fort irrégulière que l' on avoit commencée contre lui ; mais la liberté ne lui fut rendue que cinq ans après, c' est-à-dire à la mort du cardinal De Richelieu, Dieu ayant permis cette longue prison pour faire mieux connoître la piété extraordinaire de cet abbé, à laquelle le fameux Jean De Verth, qui, avec d' autres officiers étrangers, étoit aussi alors prisonnier au bois de Vincennes, rendit un témoignage très-particulier ; car le cardinal De Richelieu ayant voulu qu' il fût spectateur d' un ballet fort magnifique qui étoit de sa composition, et ce général ayant vu à ce ballet un certain évêque qui s' empressoit pour en faire les honneurs, il dit publiquement que le spectacle qui l' avoit le plus surpris en France, c' étoit d' y voir les saints en prison, et les évêques à la comédie . Ce fut aussi dans cette prison que l' abbé de Saint-Cyran écrivit ces belles lettres chrétiennes et spirituelles dont il s' est fait tant d' éditions avec l' approbation d' un fort grand nombre de cardinaux, d' archevêques et d' évêques, qui les ont considérées comme l' ouvrage de nos jours qui donne la plus haute et la plus parfaite idée de la vie chrétienne. Il mourut le 11 octobre 1643, huit mois après qu' il fut sorti du bois de Vincennes ; et ses funérailles furent honorées de la présence de tout ce qu' il y avoit alors à Paris de prélats plus considérables. à peine il eut les yeux fermés, que les jésuites se débordèrent en une infinité de nouvelles invectives contre sa mémoire, faisant imprimer, entre autres, de prétendus interrogatoires qu' ils avoient tronqués et falsifiés. Et quoiqu' il eût reçu avec une extrême piété le viatique des mains du curé de Saint-Jacques Du Haut-Pas, et que la gazette même en eût informé tout le public, ils n' en furent pas moins hardis à publier qu' il étoit mort sans vouloir recevoir ses sacrements. J' ai cru devoir rapporter tout de suite ces événements, pour faire mieux connoître ce grand personnage, contre qui la calomnie s' est déchaînée avec tant de licence, et qui a tant contribué par ses instructions et par ses exemples à la sainteté du monastère de Port-Royal. La rupture de l' évêque de Langres avec les filles du Saint-Sacrement, et l' emprisonnement de l' abbé de Saint-Cyran, ne furent pas les seules disgrâces dont elles furent alors affligées : elles perdirent aussi la duchesse de Longueville, leur fondatrice, qui mourut avant que d' avoir pu laisser aucun fonds pour leur subsistance : tellement que se voyant dénuées de toute protection, et d' ailleurs étant fort incommodées dans la maison où elles étoient, sans aucune espérance de s' y pouvoir agrandir, elles se retirèrent en 1638 à Port-Royal, où il y avoit déjà quelques années que la mère Angélique étoit retournée. Ce fut alors que les religieuses de ce monastère renouvelèrent leurs instances, et demandèrent à relever un institut qui étoit abandonné, et qu' il sembloit que Dieu même eût voulu leur réserver. Henry Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, depuis évêque d' Angers, étoit alors à Rome pour les affaires du roi : elles s' adressèrent à lui, et le prièrent de s' entremettre pour elles auprès du pape, qui leur accorda volontiers par un bref le changement qu' elles demandoient. Mais l' affaire souffrit à Paris de grandes difficultés, à cause de quelques intérêts temporels qu' il falloit accommoder. Enfin le parlement ayant terminé ces difficultés, le roi donna ses lettres, et l' archevêque de Paris son consentement. Elles se dévouèrent donc avec une joie incroyable à l' adoration perpétuelle du mystère auguste de l' eucharistie, et prirent le nom de filles du Saint-Sacrement ; mais elles ne quittèrent pas l' habit de Saint-Bernard : elles changèrent seulement leur scapulaire noir en un scapulaire blanc, où il y avoit une croix d' écarlate attachée par devant, pour désigner par ces deux couleurs le pain et le vin, qui sont les voiles sous lesquels Jésus-Christ est caché dans ce mystère. M. Du Saussay, leur supérieur, alors official de Paris, et depuis évêque de Toul, célébra cette cérémonie (en 1647) avec un grand concours de peuple. L' année suivante, M. De Gondy bénit leur église, dont le bâtiment ne faisoit que d' être achevé, et la dédia aussi sous le nom du saint-sacrement. Pendant cet état florissant de la maison de Paris, les religieuses n' avoient pas perdu le souvenir de leur monastère des champs. On n' y avoit laissé qu' un chapelain, pour y dire la messe et y administrer les sacrements aux domestiques. Bientôt après, M. Le Maître, neveu de la mère Angélique, ayant à l' âge de vingt-neuf ans renoncé au barreau et à tous les avantages que sa grande éloquence lui pouvoit procurer, s' étoit retiré dans ce désert pour y achever sa vie dans le silence et dans la retraite. Il y fut suivi par un de ses frères, qui avoit été jusqu' alors dans la profession des armes. Quelque temps après, M. De Sacy, son autre frère, si célèbre par les livres de piété dont il a enrichi l' église, s' y retira aussi avec eux pour se préparer dans la solitude à recevoir l' ordre de la prêtrise. Leur exemple y attira encore cinq ou six autres tant séculiers qu' ecclésiastiques, qui, étant comme eux dégoûtés du monde, se vinrent rendre les compagnons de leur pénitence. Mais ce n' étoit point une pénitence oisive : pendant que les uns prenoient connoissance du temporel de cette abbaye, et travailloient à en rétablir les affaires, les autres ne dédaignoient pas de cultiver la terre comme de simples gens de journée ; ils réparèrent même une partie des bâtiments qui y tomboient en ruine, et rehaussant ceux qui étoient trop bas et trop enfoncés, rendirent l' habitation de ce désert beaucoup plus saine et plus commode qu' elle n' étoit. M. D' Andilly, frère aîné de la mère Angélique, ne tarda guère à y suivre ses neveux, et s' y consacra, comme eux, à des exercices de piété qui ont duré autant que sa vie. Comme les religieuses se trouvoient alors au nombre de plus de cent, la même raison qui les avoit obligées vingt-cinq ans auparavant de partager leur communauté, les obligeant encore de se partager, elles obtinrent de M. De Gondy la permission de renvoyer une partie des soeurs dans leur premier monastère, en telle sorte que les deux maisons ne formassent qu' une même abbaye et une même communauté, sous les ordres d' une même abbesse. La mère Angélique, qui l' étoit alors par élection (en 1648), y alla en personne avec un certain nombre de religieuses, qu' elle y établit. M. Vialart, évêque de Châlons, en rebénit l' église, qui avoit été rehaussée de plus de six pieds, et y administra le sacrement de confirmation à quantité de gens des environs. Ce fut vers ce temps-là que la duchesse de Luynes, mère de M. Le duc de Chevreuse, persuada au duc son mari de quitter la cour, et de choisir à la campagne une retraite où ils pussent ne s' occuper tous deux que du soin de leur salut. Ils firent bâtir pour cela un petit château dans le voisinage et sur le fonds même de Port-Royal des champs ; ils firent aussi bâtir à leurs dépens un fort beau dortoir pour les religieuses. Mais la duchesse ne vit achever ni l' un ni l' autre de ces édifices, Dieu l' ayant appelée à lui dans une fort grande jeunesse. Les religieuses des champs étoient à peine établies, que la guerre civile s' étant allumée en France, et les soldats des deux partis courant et ravageant la campagne, elles furent obligées (en 1652) de chercher leur sûreté dans leur maison de Paris. Plusieurs religieuses de divers monastères de la campagne s' y venoient aussi réfugier tous les jours, et y étoient toutes traitées avec le même soin que celles de la maison. Mais la guerre finie (en 1653), on retourna dans le monastère des champs, qui n' a plus été abandonné depuis ce temps-là. Plusieurs personnes de qualité s' y venoient retirer de temps en temps pour y chercher Dieu dans le repos de la solitude, et pour participer aux prières de ces saintes filles. De ce nombre étoient le duc et la duchesse de Liancourt, si célèbres par leur vertu et par leur grande charité envers les pauvres : ils contribuèrent même à faire bâtir dans la cour du dehors un corps de logis, qui est celui qu' on voit encore vis-à-vis de la porte de l' église. La princesse de Guimené, la marquise de Sablé, et d' autres dames considérables par leur naissance et par leur mérite, firent aussi bâtir dans les dehors de la maison de Paris, résolues d' y passer leur vie dans la retraite, et attirées par la piété solide qu' elles voyoient pratiquer dans ce monastère. En effet, il n' y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu' on en voyoit au dehors inspiroit de la piété. On admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d' empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde, et même les affaires de leurs proches ; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient l' intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets d' édification ! Quelle paix ! Quel silence ! Quelle charité ! Quel amour pour la pauvreté et pour la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d' ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l' obéissance toujours prompte, et le commandement toujours raisonnable. Mais rien n' approchoit du parfait désintéressement qui régnoit dans cette maison. Pendant plus de soixante ans qu' on y a reçu des religieuses, on n' y a jamais entendu parler ni de contrat ni de convention tacite pour la dot de celle qu' on recevoit. On y éprouvoit les novices pendant deux ans. Si on leur trouvoit une vocation véritable, les parents étoient avertis que leur fille étoit admise à la profession, et l' on convenoit avec eux du jour de la cérémonie. La profession faite, s' ils étoient riches, on recevoit comme une aumône ce qu' ils donnoient, et on mettoit toujours à part une portion de cette aumône pour en assister de pauvres familles, et surtout de pauvres communautés religieuses. Il y a eu telle de ces communautés à qui on transporta tout à coup une somme de vingt mille francs, qui avoit été léguée à la maison ; et ce qu' il y a de particulier, c' est que dans le même temps qu' on dressoit chez un notaire l' acte de cette donation, le pourvoyeur de Port-Royal, qui ne savoit rien de la chose, vint demander à ce même notaire de l' argent à emprunter pour les nécessités pressantes du monastère. Jamais les grands biens ni l' extrême pauvreté d' une fille n' ont entré dans les motifs qui la faisoient ou admettre ou refuser. Une dame de grande qualité avoit donné à Port-Royal, comme bienfaitrice, une somme de quatre-vingt mille francs. Cette somme fut aussitôt employée, partie en charités, partie à acquitter des dettes, et le reste à faire des bâtiments que cette dame elle-même avoit jugés nécessaires. Elle n' avoit eu d' abord d' autre dessein que de vivre le reste de ses jours dans la maison, sans faire de voeux ; ensuite elle souhaita d' y être religieuse. On la mit donc au noviciat ; et on l' éprouva pendant deux ans avec la même exactitude que les autres novices. Ce temps expiré, elle pressa pour être reçue professe. On prévit tous les inconvénients où l' on s' exposeroit en la refusant ; mais comme on ne lui trouvoit point assez de vocation, elle fut refusée tout d' une voix. Elle sortit du couvent, outrée de dépit, et songea aussitôt à revenir contre la donation qu' elle avoit faite. Les religieuses avoient plus d' un moyen pour s' empêcher en justice de lui rien rendre ; mais elles ne voulurent point de procès. On vendit des rentes, on s' endetta ; en un mot, on trouva moyen de ramasser cette grosse somme, qui fut rendue à cette dame par un notaire en présence de M. Le Nain, maître des requêtes, et de M. Palluau, conseiller au parlement, aussi charmés tous deux du courage et du désintéressement de ces filles, que peu édifiés du procédé vindicatif et intéressé de la fausse bienfaitrice. Un des plus grands soins de la mère Angélique, dans les urgentes nécessités où la maison se trouvoit quelquefois, c' étoit de dérober la connoissance de ces nécessités à certaines personnes qui n' auroient pas mieux demandé que de l' assister. " mes filles, disoit-elle souvent à ses religieuses, nous avons fait voeu de pauvreté : est-ce être pauvres que d' avoir des amis toujours prêts à vous faire part de leurs richesses ? " il n' est pas croyable combien de pauvres familles, et à Paris et à la campagne, subsistoient des charités que l' une et l' autre maison leur faisoient. Celle des champs a eu longtemps un médecin et un chirurgien, qui n' avoient presque d' autre occupation que de traiter les pauvres malades des environs, et d' aller dans tous les villages leur porter les remèdes et les autres soulagements nécessaires. Et depuis que ce monastère s' est vu hors d' état d' entretenir ni médecin ni chirurgien, les religieuses ne laissent pas de fournir les mêmes remèdes. Il y a au dedans du couvent une espèce d' infirmerie où les pauvres femmes du voisinage sont saignées et traitées par des soeurs dressées à cet emploi, et qui s' en acquittent avec une adresse et une charité incroyables. Au lieu de tous ces ouvrages frivoles, où l' industrie de la plupart des autres religieuses s' occupe pour amuser la curiosité des personnes du siècle, on seroit surpris de voir avec quelle industrie les religieuses de Port-Royal savent rassembler jusqu' aux plus petites rognures d' étoffes pour en revêtir des enfants et des femmes qui n' ont pas de quoi se couvrir, et en combien de manières leur charité les rend ingénieuses pour assister les pauvres, toutes pauvres qu' elles sont elles-mêmes. Dieu, qui les voit agir dans le secret, sait combien de fois elles ont donné, pour ainsi dire, de leur propre substance, et se sont ôté le pain des mains pour en fournir à ceux qui en manquoient ; et il sait aussi les ressources inespérées qu' elles ont plus d' une fois trouvées dans sa miséricorde, et qu' elles ont eu grand soin de tenir secrètes. Une des choses qui rendoit cette maison plus recommandable, et qui peut-être aussi lui a attiré plus de jalousie, c' est l' excellente éducation qu' on y donnoit à la jeunesse. Il n' y eut jamais d' asile où l' innocence et la pureté fussent plus à couvert de l' air contagieux du siècle, ni d' école où les vérités du christianisme fussent plus solidement enseignées. Les leçons de piété qu' on y donnoit aux jeunes filles faisoient d' autant plus d' impression sur leur esprit, qu' elles les voyoient appuyées, non-seulement de l' exemple de leurs maîtresses, mais encore de l' exemple de toute une grande communauté, uniquement occupée à louer et à servir Dieu. Mais on ne se contentoit pas de les élever à la piété, on prenoit aussi un très-grand soin de leur former l' esprit et la raison ; et on travailloit à les rendre également capables d' être un jour ou de parfaites religieuses, ou d' excellentes mères de familles. On pourroit citer un grand nombre de filles élevées dans ce monastère, qui ont depuis édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d' admiration et de reconnoissance elles ont toujours parlé de l' éducation qu' elles y avoient reçue ; et il y en a encore qui conservent, au milieu du monde et de la cour, pour les restes de cette maison affligée, le même amour que les anciens juifs conservoient, dans leur captivité, pour les ruines de Jérusalem. Cependant, quelque sainte que fût cette maison, une prospérité plus longue y auroit peut-être à la fin introduit le relâchement ; et Dieu, qui vouloit non-seulement l' affermir dans le bien, mais la porter encore à un plus haut degré de sainteté, a permis qu' elle fût exercée par les plus grandes tribulations qui aient jamais exercé aucune maison religieuse. En voici l' origine. Tout le monde sait cette espèce de guerre qu' il y a toujours eu entre l' université de Paris et les jésuites. Dès la naissance de leur compagnie, la Sorbonne condamna leur institut par une censure, où elle déclaroit, entre autres choses, que cette société étoit bien plus née pour la destruction que pour l' édification. L' université s' opposa de tout son pouvoir à son établissement en France ; et n' ayant pu l' empêcher, elle tint toujours ferme à ne pas souffrir qu' ils fussent admis dans son corps. Il y eut même diverses occasions, dont on ne veut point rappeler ici la mémoire, où elle demanda avec instance au parlement qu' ils fussent chassés du royaume ; et ce fut dans une de ces occasions qu' elle prit pour son avocat Antoine Arnauld, père de la mère Angélique, l' un des plus éloquents hommes de son siècle. Il étoit d' une famille d' Auvergne, très-distinguée par le zèle ardent qu' elle avoit toujours montré pour la royauté pendant toutes les fureurs de la ligue. Antoine Arnauld passoit aussi pour un des plus zélés royalistes qu' il y eût dans le parlement ; et ce fut principalement pour cette raison que l' université remit sa cause entre ses mains. Il plaida cette cause avec une véhémence et un éclat que les jésuites ne lui ont jamais pardonné. Quoiqu' il eût toujours été très-bon catholique, né de parents très-catholiques, leurs écrivains n' ont pas laissé de le traiter de huguenot, descendu de huguenots. Mais cette querelle ne fut que le prélude des grands démêlés que le célèbre Antoine Arnauld, son fils, docteur de Sorbonne, a eus depuis avec cette puissante compagnie. N' étant encore que bachelier, il témoignoit un fort grand zèle contre les nouveautés que leurs auteurs avoient introduites dans la doctrine de la grâce et dans la morale. Mais la querelle ne commença proprement qu' au sujet du livre de la fréquente communion , que ce docteur avoit composé. Le but de ce livre étoit d' établir par la tradition et par l' autorité des pères et des conciles les dispositions que l' on doit apporter en approchant du sacrement de l' eucharistie, et de combattre les absolutions précipitées, qu' on ne donne que trop souvent à des pécheurs envieillis dans le crime, sans les obliger à quitter leurs mauvaises habitudes, et sans les éprouver par une sérieuse pénitence. M. Arnauld n' étoit point l' agresseur dans cette dispute, et il ne faisoit que répondre à un écrit qu' on avoit fait pour décrier la conduite de quelques ecclésiastiques de ses amis, attachés aux véritables maximes de l' église sur la pénitence. Quoique les jésuites ne fussent point nommés dans ce livre, non pas même le jésuite dont l' écrit y étoit réfuté, on n' ose presque dire avec quel emportement ils s' élevèrent et contre l' ouvrage et contre l' auteur. Ils n' eurent aucun égard au jugement de seize tant archevêques qu' évêques, et de vingt-quatre des plus célèbres docteurs de la faculté, dont les approbations étoient imprimées à la tête du livre : ils engagèrent leurs plus fameux écrivains à prendre la plume pour le réfuter, et ordonnèrent à leurs prédicateurs de le décrier dans tous leurs sermons. Les uns et les autres parloient du livre comme d' un ouvrage abominable, qui tendoit à renverser la pénitence et l' eucharistie ; et de l' auteur, comme d' un monstre qu' on ne pouvoit trop tôt étouffer, et dont ils demandoient le sang aux grands de la terre. Il y eut un de ces prédicateurs qui, en pleine chaire, osa même prendre à partie les prélats approbateurs. Il s' emporta contre eux à de tels excès, qu' il fut condamné par une assemblée d' évêques à leur en faire satisfaction à genoux ; et il fallut qu' il subît cette pénitence. Les jésuites n' eurent pas sujet d' être plus contents de la démarche où ils avoient engagé la reine mère, en obtenant de cette princesse un commandement à M. Arnauld d' aller à Rome pour y rendre compte de sa doctrine. Un pareil ordre souleva contre eux tous les corps, pour ainsi dire, du royaume. Le clergé, le parlement, l' université, la faculté de théologie, et la Sorbonne en particulier, allèrent les uns après les autres trouver la reine, pour lui faire là-dessus leurs très-humbles remontrances, et pour la supplier de révoquer ce commandement, non moins préjudiciable aux intérêts du roi, qu' injurieux à la Sorbonne et à toute la nation. Mais ce fut surtout à Rome où ces pères se signalèrent contre le livre de la fréquente communion , et remuèrent toute sorte de machines pour l' y faire condamner. Ils y firent grand bruit d' un endroit de la préface qui n' avoit aucun rapport avec le reste du livre, et où, en parlant de saint Pierre et de saint Paul, il est dit que ce sont deux chefs de l' église qui n' en font qu' un. Ils songèrent à profiter de l' alarme où l' on étoit encore en ce pays-là des prétendus desseins du cardinal De Richelieu, qu' on avoit accusé de vouloir établir un patriarche en France. Ils faisoient donc entendre que par cette proposition M. Arnauld vouloit attaquer la primauté du saint-siége, et admettre dans l' église deux papes avec une autorité égale. Mais malgré tous leurs efforts, la proposition ne fut point censurée en elle-même, ni telle qu' elle est dans la préface de M. Arnauld. L' inquisition censura seulement la proposition générale qui égaleroit de telle sorte ces deux apôtres, qu' il n' y eût aucune subordination de saint Paul à l' égard de saint Pierre dans le gouvernement de l' église universelle. Pour ce qui est du livre, il sortit de l' examen sans la moindre flétrissure ; et tout le crédit des jésuites ne put même le faire mettre à l' index. Un grand nombre d' évêques en France confirma par des approbations publiques le jugement qu' en avoient porté leurs confrères. Il fut reçu avec les mêmes éloges dans les royaumes les plus éloignés. On voit aussi, par des lettres du pape Alexandre Vii, combien il en approuvoit la doctrine ; et on peut dire, en un mot, qu' elle fut dès lors regardée, et qu' elle l' est encore aujourd' hui, comme la doctrine de l' église même. Les religieuses de Port-Royal n' avoient eu aucune part à toutes ces contestations. Quand même le livre de la fréquente communion auroit été aussi plein de blasphèmes contre l' eucharistie que les jésuites le publioient, elles n' en étoient pas moins prosternées jour et nuit devant le saint-sacrement. Mais M. Arnauld étoit frère de la mère Angélique ; il avoit sa mère, six de ses soeurs, et six de ses nièces, religieuses à Port-Royal ; lui-même, lorsqu' il fut fait prêtre, avoit donné tout son bien à ce monastère, ayant jugé qu' il devoit entrer pauvre dans l' état ecclésiastique ; il avoit aussi choisi sa retraite dans la solitude de Port-Royal des champs, avec M. D' Andilly, son frère aîné, et avec ses deux neveux, M. Le Maître et M. De Saci. C' est de là que sortoient tous ces excellents ouvrages, si édifiants pour l' église, et qui faisoient tant de peine aux jésuites. C' en fut assez pour rendre cette maison horrible à leurs yeux. Ils s' accoutumèrent à confondre dans leur idée les noms d' Arnauld et de Port-Royal, et conçurent pour toutes les religieuses de ce monastère la même haine qu' ils avoient pour la personne de ce docteur. Ceux qui ne savent pas toute la suite de cette querelle, sont peut-être en peine de ce qu' on pouvoit objecter à ces filles dans ces commencements : car il ne s' agissoit point alors de formulaire ni de signature ; et la fameuse distinction du fait et du droit n' avoit point encore donné de prétexte aux jésuites pour les traiter de rebelles à l' église. Cela n' embarrassa point le P. Brisacier, l' un de leurs plus emportés écrivains. C' est lui qu' ils avoient choisi pour aller solliciter à Rome la censure du livre de la fréquente communion . Le mauvais succès de son voyage excitant vraisemblablement sa mauvaise humeur, il en vint jusqu' à cet excès d' impudence et de folie, que d' accuser ces religieuses dans un livre public de ne point croire au saint-sacrement ; de ne jamais communier, non pas même à l' article de la mort ; de n' avoir ni eau bénite ni images dans leur église ; de ne prier ni la vierge ni les saints ; de ne point dire leur chapelet ; les appelant asacrementaires , des vierges folles, et passant même jusqu' à cet excès de vouloir insinuer des choses très-injurieuses à la pureté de ces filles. Il ne falloit, pour connoître d' abord la fausseté de toutes ces exécrables calomnies, qu' entrer seulement dans l' église de Port-Royal. Elle portoit, comme j' ai dit, par excellence le nom d' église du Saint-Sacrement. Le monastère, les religieuses, tout étoit consacré à l' adoration perpétuelle du sacré mystère de l' eucharistie. On n' y pouvoit entendre de messe conventuelle qu' on n' y vît communier un fort grand nombre de religieuses. On y trouvoit de l' eau bénite à toutes les portes. Elles ne peuvent chanter leur office sans invoquer la Vierge et les saints. Elles font tous les samedis une procession en l' honneur de la Vierge, et ont pour elle une dévotion toute particulière, dignes filles en cela de leur père Saint Bernard. Elles portent toutes un chapelet, et le récitent très-souvent ; et ce qui surprendra les ennemis de ces religieuses, c' est que M. Arnauld lui-même, qu' ils accusoient de leur en avoir inspiré le mépris, a toujours eu un chapelet sur lui, et qu' il n' a guère passé de jours en sa vie sans le réciter. Le livre du P. Brisacier excita une grande indignation dans le public. M. De Gondy, archevêque de Paris, lança aussitôt contre ce livre une censure foudroyante, qu' il fit publier au prône dans toutes les paroisses. Il y prenoit hautement la défense des religieuses de Port-Royal, et rendoit un témoignage authentique et de l' intégrité de leur foi et de la pureté de leurs moeurs. Tous les gens de bien s' attendoient que le P. Brisacier seroit désavoué par sa compagnie, et que, pour ne pas adopter par son silence de si horribles calomnies, elle lui en feroit faire une rétractation publique, puis l' envoyeroit dans quelque maison éloignée pour y faire pénitence. Mais bien loin de prendre ce parti, le P. Paulin, alors confesseur du roi, à qui on parla de ce livre, dit qu' il l' avoit lu, et qu' il le trouvoit un livre très-modéré. On voit dans le catalogue qu' ils ont fait imprimer des ouvrages de leurs écrivains, ce même livre du P. Brisacier cité avec éloge. Pour lui, il fut fait alors recteur de leur collége de Rouen, et, à quelque temps de là, supérieur de leur maison professe de Paris. Ainsi, sans avoir fait aucune réparation de tant d' impostures si atroces, il continua le reste de sa vie à dire ponctuellement la messe tous les jours, confessant et donnant des absolutions, et ayant sous sa direction les directeurs mêmes de la plus grande partie des consciences de Paris et de la cour. On n' ose pousser plus loin ces réflexions, et on laisse aux révérends pères jésuites à les faire sérieusement devant Dieu. Le mauvais succès de ces calomnies n' empêcha pas d' autres jésuites de les répéter en mille rencontres. Il y en eut un, appelé le P. Meynier, qui publia un livre avec ce titre : le P. R. D' intelligence avec Genève contre le saint-sacrement de l' autel, par le R. P. Meynier, de la compagnie de Jésus . Le livre étoit aussi impudent que le titre, et enchérissoit encore sur les excès du P. Brisacier : on y renouveloit l' extravagante histoire du prétendu complot formé, en 1621, par M. Arnauld, par l' abbé De Saint-Cyran, et par trois autres, pour anéantir la religion de Jésus-Christ et pour établir le déisme, quoique M. Arnauld eût déjà invinciblement prouvé qu' il n' avoit que neuf ans l' année où l' on disoit qu' il avoit formé cette horrible conjuration. Le P. Meynier faisoit même entrer dans ce complot la mère Agnès et les autres religieuses de Port-Royal. Quelque absurdes que fussent ces calomnies, à force néanmoins de les répéter, et toujours avec la même assurance, les jésuites les persuadoient à beaucoup de petits esprits, et surtout à leurs pénitents et à leurs pénitentes, la plupart personnes foibles, et qui ne pouvoient s' imaginer que leurs directeurs fussent capables d' avancer sans fondement de si effroyables impostures. Ils les firent croire principalement dans les couvents qui étoient sous leur conduite : jusque-là qu' il s' en trouve encore aujourd' hui dans Paris, où les religieuses, quoique d' une dévotion d' ailleurs très-édifiante, soutiennent aux personnes qui les vont voir qu' on ne communie point à Port-Royal, et qu' on n' y invoque ni la Vierge ni les saints. Non-seulement on trouve des maisons de religieuses, mais des communautés entières d' ecclésiastiques, qui, pleines de cette erreur, s' effarouchent encore au nom de Port-Royal, et qui regardent cette maison comme un séminaire de toute sorte d' hérésies. On aura peut-être de la peine à comprendre comment une société aussi sainte dans son institution, et aussi pleine de gens de piété que l' est celle des jésuites, a pu avancer et soutenir de si étranges calomnies. Est-ce, dira-t-on, que l' esprit de religion s' est tout à coup éteint en eux ? Non, sans doute ; et c' est même par principe de religion que la plupart les ont avancées. Voici comment : la plus grande partie d' entre eux est convaincue que leur société ne peut être attaquée que par des hérétiques. Ils n' ont lu que les écrits de leurs pères ; ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi, pour savoir si un fait est vrai, le jésuite s' en rapporte au jésuite. De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose dans ces occasions que se copier les uns les autres, et qu' on leur voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu' on a démontré la fausseté. Combien y en a-t-il qui sont entrés tout jeunes dans la compagnie, et qui sont passés d' abord du collége au noviciat ! Ils ont ouï dire à leurs régents que le Port-Royal est un lieu abominable ; ils le disent ensuite à leurs écoliers. D' ailleurs c' est le vice de la plupart des gens de communauté de croire qu' ils ne peuvent faire de mal en défendant l' honneur de leur corps. Cet honneur est une espèce d' idole, à qui ils se croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun parmi eux que dans aucun corps : jusque-là que quelques-uns de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu' un religieux peut en conscience calomnier et tuer même les personnes qu' il croit faire tort à sa compagnie. Ajoutez qu' à toutes ces querelles de religion il se joignoit encore entre les jésuites et les écrivains de Port-Royal une pique de gens de lettres. Les jésuites s' étoient vus longtemps en possession du premier rang dans les lettres, et on ne lisoit presque d' autres livres de dévotion que les leurs. Il leur étoit donc très-sensible de se voir déposséder de ce premier rang et de cette vogue par de nouveaux venus, devant lesquels il sembloit, pour ainsi dire, que tout leur génie et tout leur savoir se fussent évanouis. En effet, il est assez surprenant que depuis le commencement de ces disputes il ne soit sorti de chez eux aucun ouvrage digne de la réputation que leur compagnie s' étoit acquise, comme si Dieu, pour me servir des termes de l' écriture, leur avoit tout à coup ôté leurs prophètes : leur P. Petau même, si célèbre par son savoir, ayant échoué contre le livre de la fréquente communion , et son livre étant demeuré chez leur libraire avec tous leurs autres ouvrages, pendant que les ouvrages de Port-Royal étoient tout ensemble l' admiration des savants et la consolation de toutes les personnes de piété. Les jésuites, au lieu d' attribuer cet heureux succès des livres de leurs adversaires à la bonté de la cause qu' ils soutenoient, et à la pureté de la doctrine qui y étoit enseignée, s' en prenoient à une certaine politesse de langage qu' ils leur ont reprochée longtemps comme une affectation contraire à l' austérité des vérités chrétiennes. Ils ont fait depuis une étude particulière de cette même politesse ; mais leurs livres, manquant d' onction et de solidité, n' en ont pas été mieux reçus du public pour être écrits avec une justesse grammaticale qui va jusqu' à l' affectation. Ils eurent même peur, pendant quelque temps, que le Port-Royal ne leur enlevât l' éducation de la jeunesse, c' est-à-dire ne tarît leur crédit dans sa source ; car quelques personnes de qualité, craignant pour leurs enfants la corruption qui n' est que trop ordinaire dans la plupart des colléges, et appréhendant aussi que, s' ils faisoient étudier ces enfants seuls, ils ne manquassent de cette émulation qui est souvent le principal aiguillon pour faire avancer les jeunes gens dans l' étude, avoient résolu de les mettre plusieurs ensemble sous la conduite de gens choisis. Ils avoient pris là-dessus conseil de M. Arnauld et de quelques ecclésiastiques de ses amis ; et on leur avoit donné des maîtres tels qu' ils les pouvoient souhaiter. Ces maîtres n' étoient pas des hommes ordinaires. Il suffit de dire que l' un d' entre eux étoit le célèbre M. Nicole. Un autre étoit ce même M. Lancelot, à qui l' on doit les nouvelles méthodes grecques et latines , si connues sous le nom de méthodes de Port-Royal . M. Arnauld ne dédaignoit pas de travailler lui-même à l' instruction de cette jeunesse par des ouvrages très-utiles, et c' est ce qui a donné naissance aux excellents livres de la logique, de la géométrie, et de la grammaire générale . On peut juger de l' utilité de ces écoles par les hommes de mérite qui s' y sont formés. De ce nombre ont été Mm. Bignon, l' un conseiller d' état, et l' autre premier président du grand conseil ; M. De Harlay et M. De Bagnols, aussi conseillers d' état ; et le célèbre M. Le Nain De Tillemont, qui a tant édifié l' église et par la sainteté de sa vie et par son grand travail sur l' histoire ecclésiastique. Cette instruction de la jeunesse fut, comme j' ai dit, une des principales raisons qui animèrent les jésuites à la destruction de Port-Royal ; et ils crurent devoir tenter toutes sortes de moyens pour y parvenir. Leurs entreprises contre le livre de la fréquente communion ne leur ayant pas réussi, ils dressèrent contre leurs adversaires une autre batterie, et crurent que les disputes qu' ils avoient avec eux sur la grâce leur fourniroient un prétexte plus favorable pour les accabler. Ces disputes avoient commencé vers le temps même que la fréquente communion parut, et ce fut au sujet de l' augustinus de Jansénius, évêque d' Ypres. Dans ce livre, imprimé depuis sa mort, cet évêque, en voulant établir la doctrine de Saint Augustin sur la grâce, y combattoit fortement l' opinion de Molina, jésuite, homme fort audacieux, et qui avoit parlé de ce grand docteur de l' église avec un fort grand mépris. Les jésuites, intéressés à soutenir leur confrère sur une doctrine que toute leur école s' étoit avisée d' embrasser, s' étoient fort déchaînés contre l' ouvrage et contre la personne même de Jansénius, qu' ils traitoient de calviniste et d' hérétique, comme ils traitent ordinairement tous leurs adversaires. Ils étoient d' autant plus mal fondés à le traiter d' hérétique, que lui-même par son testament, et dans plusieurs endroits de son livre, déclare qu' il soumet entièrement sa doctrine au jugement du saint-siége. Ainsi, quand même il auroit avancé quelque hérésie, on ne seroit pas en droit pour cela de dire qu' il fût hérétique. M. Arnauld donc, persuadé que le livre de ce prélat ne contenoit que la doctrine de Saint Augustin, pour laquelle il s' étoit hautement déclaré lui-même plusieurs années avant l' impression de ce livre, avoit pris la plume pour le défendre, et avoit composé ensuite plusieurs ouvrages sur la grâce, qui avoient eu un prodigieux succès. Cela avoit fort alarmé non-seulement les jésuites, mais même quelques professeurs de théologie et quelques autres vieux docteurs de la faculté, qui étoient d' opinion contraire à Saint Augustin, et qui craignoient que la doctrine de la grâce efficace par elle-même ne gagnât le dessus dans les écoles. Ils se réunirent donc tous ensemble pour la décrier, et pour en empêcher le progrès. M. Cornet, l' un d' entre eux, qui avoit été jésuite, et qui étoit alors (en 1649) syndic de la faculté, s' avisa pour cela d' un moyen tout particulier. Il apporta à la faculté cinq propositions sur la grâce pour y être examinées. Ces propositions étoient embarrassées de mots si captieux et si équivoques, que, bien qu' elles fussent en effet très-hérétiques, elles semblaient néanmoins ne dire sur la grâce que presque les mêmes choses que disoient les défenseurs de Saint Augustin. M. Cornet n' osa pas avancer qu' elles fussent extraites de Jansénius ; et il déclara même dans l' assemblée de la faculté qu' il n' étoit pas question de Jansénius en cette occasion. Mais les docteurs attachés à la doctrine de Saint Augustin, ayant reconnu l' artifice, se récrièrent que ce n' étoit point la coutume de la faculté d' examiner des propositions vagues et sans nom d' auteur ; que celles-ci étoient des propositions captieuses, et fabriquées exprès pour en faire retomber la condamnation sur la grâce efficace. Et voyant qu' on ne laissoit pas de nommer des commissaires, soixante-dix d' entre eux appelèrent comme d' abus de tout ce qu' avoit fait le syndic. Le parlement reçut leur appel, et imposa silence aux deux partis. Mais les jésuites et leurs partisans ne s' en tinrent pas là : ils écrivirent (en 1650) une lettre au pape Innocent X, pour le prier de prononcer sur ces mêmes propositions. Ils ne disoient pas qu' elles eussent été tirées de Jansénius, mais seulement qu' elles étoient soutenues en France par plusieurs docteurs, et insinuoient que le livre de cet évêque y avoit excité de fort grands troubles parmi les théologiens. Cette lettre fut composée par M. Habert, évêque de Vabres, qui s' étoit des premiers signalé contre Jansénius, et contre lequel M. Arnauld avoit écrit avec beaucoup de force. Quoique l' assemblée générale du clergé se tînt alors à Paris, ils n' osèrent pas y parler de cette affaire, de peur que, la lettre venant à être examinée publiquement et avec un peu d' attention, elle ne révoltât tout ce qu' il y avoit de prélats jaloux de l' honneur de leur caractère, lesquels trouveroient étrange que cette dispute étant née dans le royaume, elle ne fût pas jugée au moins en première instance par les évêques du royaume même. La chose fut donc conduite avec plus de secret, et cette lettre fut portée séparément par un jésuite, nommé le P. Dinet, à un fort grand nombre de prélats, tant à Paris que dans les provinces. La plupart d' entre eux ont même depuis avoué qu' ils l' avoient signée sans savoir de quoi il s' agissoit, et par pure déférence pour la signature de leurs confrères. Les défenseurs de Saint Augustin, ayant appris cette démarche, se trouvèrent fort embarrassés. Les uns vouloient qu' on ne prît point d' intérêt dans l' affaire, et que sans se donner aucun mouvement, on laissât condamner à Rome des propositions en effet très-condamnables, et qui, comme elles n' étoient d' aucun auteur, n' étoient aussi soutenues de personne. Les autres au contraire appréhendèrent assez mal à propos, comme la suite l' a justifié, que la véritable doctrine de la grâce ne se trouvât enveloppée dans cette condamnation, et furent d' avis d' envoyer au pape pour lui représenter les artifices et les mauvaises intentions de leurs adversaires. Cet avis l' ayant emporté, M. De Gondrin, archevêque de Sens, Messieurs De Châlons, D' Orléans, De Cominges, de Beauvais, d' Angers, et huit ou dix autres prélats, zélés défenseurs de la doctrine de la grâce efficace, députèrent à Rome trois ou quatre des plus habiles théologiens attachés à cette doctrine. Ils les chargèrent d' une lettre pour le pape, où, après s' être plaints à sa sainteté qu' on eût voulu l' engager à décider sur des propositions faites à plaisir, et qui, étant énoncées en des termes ambigus, ne pouvoient produire d' elles-mêmes que des disputes pleines de chaleur dans la diversité des interprétations qu' on leur peut donner, ils la supplioient de vouloir examiner à fond cette affaire, de bien distinguer les différents sens des propositions, et d' observer, dans le jugement qu' elle en feroit, la forme légitime des jugements ecclésiastiques, qui consistoit principalement à entendre les défenses et les raisons des parties. Ils ne dissimuloient pas même que dans les règles cette affaire avoit dû être discutée par les évêques de France avant que d' être portée à sa sainteté. On s' imaginera aisément que cette lettre ne fut pas fort au goût de la cour de Rome, aussi éloignée de vouloir entrer dans les discussions qu' on lui demandoit, que prévenue qu' il n' appartient point aux évêques de faire des décisions sur la doctrine. En effet, leurs députés, pendant près de deux ans qu' ils demeurèrent à Rome, demandèrent inutilement d' être entendus en présence de leurs parties ; ils demandèrent, avec aussi peu de succès, que les différents sens que pouvoient avoir les propositions fussent distingués dans la censure qu' on en feroit. Le pape donna sa constitution, où il condamnoit les cinq propositions sans aucune distinction de sens hérétique ni catholique, et se contenta d' assurer publiquement ces députés, lorsqu' ils prirent congé de lui, que cette condamnation ne regardoit ni la grâce efficace par elle-même, ni la doctrine de Saint Augustin, " qui étoit, dit-il, et qui seroit toujours la doctrine de l' église " . Si M. Arnauld et ses amis avoient eu un mauvais dessein en demandant l' éclaircissement de ces propositions, et s' ils avoient eu cet orgueil, qui est proprement le caractère des hérétiques, ils auroient pu appeler sur-le-champ de cette décision au concile, puisque cette décision ne s' étoit faite que dans une congrégation particulière, et que le pape, selon la doctrine de France, n' est infaillible qu' à la tête d' un concile. Mais comme ils n' avoient eu en vue que la vérité, et que jamais personne n' a eu plus d' horreur du schisme que M. Arnauld, lui et ses amis reçurent avec un profond respect la constitution, et reconnurent sincèrement, comme ils avoient toujours fait, que ces propositions étoient hérétiques. à la vérité, ils répétèrent ce qu' ils avoient dit plusieurs fois avant la constitution, qu' il ne leur paroissoit pas que ces propositions fussent dans le livre de Jansénius, où ils s' offroient même d' en faire voir de toutes contraires. Une conduite si sage et si humble auroit dû faire un fort grand plaisir aux jésuites, si les jésuites avoient été des enfants de paix, et qu' ils n' eussent cherché que la vérité. En effet, les cinq propositions étant si généralement condamnées, il n' y avoit plus de nouvelle hérésie à craindre. C' est ce qu' on peut voir clairement dans la lettre circulaire qui fut écrite alors par l' assemblée des évêques où la constitution fut reçue. " nous voyons, disent-ils, par la grâce de Dieu, qu' en cette rencontre tous disent la même chose, et glorifient le père céleste d' une même bouche aussi bien que d' un même coeur. " du reste, il importoit peu pour l' église que ces propositions fussent ou ne fussent pas dans le livre d' un évêque qui, comme j' ai dit, avoit vécu très-attaché à l' église, et qui étoit mort dans une grande réputation de sainteté. Mais il parut bien, par le soin que les jésuites prirent de perpétuer la querelle, et de troubler toute l' église pour une question aussi frivole que celle-là, que c' étoit en effet aux personnes qu' ils en vouloient, et que leur vengeance ne seroit jamais satisfaite qu' ils n' eussent perdu M. Arnauld, et détruit une sainte maison contre laquelle ils avoient prononcé cet arrêt dans leur colère : Exinanite, etc. ils publièrent donc que la soumission de leurs adversaires étoit une soumission forcée, et qu' ils étoient toujours hérétiques dans le coeur. Ils ne se contentoient pas de les traiter comme tels dans leurs écrits et dans leurs sermons : il n' y eut sorte d' inventions dont ils ne s' avisassent pour le persuader au peuple, et pour l' accoutumer à les regarder comme des gens frappés d' anathème. Ils firent graver une planche d' almanach, où l' on voyoit Jansénius en habit d' évêque avec des ailes de démon au dos, et le pape qui le foudroyoit lui et tous ses sectateurs ; ils firent jouer dans leur collége de Paris une farce, où ce même Jansénius étoit emporté par les diables ; et dans une procession publique qu' ils firent faire aux écoliers de leur collége de Mâcon, ils le représentèrent encore chargé de fers, et traîné en triomphe par un de ces écoliers, qui représentoit la grâce suffisante. Peu s' en falloit que Saint Augustin ne fût traité lui-même comme cet évêque ; du moins le P. Adam et plusieurs autres de leurs auteurs, à l' exemple de Molina, le dégradoient de sa qualité de docteur de la grâce, l' accusant d' être tombé en plusieurs excès dans ses écrits contre les pélagiens, et soutenant qu' il eût mieux valu qu' il n' eût jamais écrit sur ces matières. Il arriva même, au sujet de ce saint, un assez grand scandale dans un acte de théologie qui se soutenoit chez eux (à Caen), et où plusieurs évêques assistoient ; car un bachelier, dans la dispute, ayant opposé à leur répondant l' autorité de ce père sur la doctrine de la grâce, le répondant eut l' insolence de dire : Transeat Augustinus , comme si, depuis la constitution, l' autorité de Saint Augustin devoit être comptée pour rien. Ils faisoient par une horrible impiété des voeux publics à la Vierge, pour lui demander que si les jansénistes continuoient à nier la grâce suffisante accordée à tous les hommes, elle obtînt par ses prières qu' ils fussent exclus eux seuls de la rédemption que Jésus-Christ avoit méritée par sa mort à tous les hommes. Ils commettoient impunément tous ces excès, et en tiroient un grand avantage, qui étoit de rendre odieux tous ceux qu' ils appeloient jansénistes à toutes les personnes qui n' étoient pas instruites à fond sur ces matières. Les mots même de grâce efficace et de prédestination faisoient peur à toutes ces personnes. Ils regardoient comme suspects de l' hérésie des cinq propositions tous les livres et tous les sermons où ces mots étoient employés : jusque-là qu' on raconte d' un prélat, ami des jésuites, homme fort peu éclairé, qu' étant entré dans le réfectoire d' une abbaye de son diocèse, et y ayant entendu lire ces paroles qui renfermoient en elles tout le sens de la grâce efficace : c' est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, il imposa silence au lecteur, et se fit apporter le livre pour l' examiner ; mais il fut assez surpris lorsqu' il trouva que c' étoient les épîtres de Saint Paul. Les prétendus jansénistes avoient beau affirmer dans leurs écrits que Dieu ne commande point aux hommes des choses impossibles, que non-seulement on peut résister, mais qu' on résiste souvent à la grâce, que Jésus-Christ est mort pour les réprouvés aussi bien que pour les justes : les jésuites soutenoient toujours que c' étoient des gens qui parloient contre leur pensée, et ils épuisoient leur subtilité pour trouver dans ces mêmes écrits quelque trace des cinq propositions. C' est ainsi qu' ils firent un fort grand bruit contre les heures qu' on appelle de Port-Royal , parce que, dans la version de deux endroits des hymnes, la rime ou la mesure du vers n' avoit pas permis au traducteur de traduire à la lettre le Christe Redemptor Omnium , quoiqu' en plusieurs endroits des heures on eût énoncé en propres termes que Jésus-Christ étoit venu pour sauver tout le monde. Ils n' eurent point de repos qu' ils ne les eussent fait mettre par l' inquisition à l' index, mais si inutilement pour le dessein qu' ils avoient de les décrier, que ces heures depuis ce temps-là n' en ont pas été moins courues de tout le monde, et que c' est encore le livre que presque toutes les personnes de piété portent à l' église, n' y en ayant point dont il se soit fait tant d' éditions. On sait même qu' elles ne furent point mises à l' index pour cette omission que je viens de dire, autrement il y eût fallu mettre le bréviaire de la révision du pape Urbain Viii, qui, à cause de la quantité et de la mesure du vers, a aussi retranché des hymnes ce même Christe Redemptor Omnium . Mais la cour de Rome, je ne sais pas trop pourquoi, avoit défendu la traduction de l' office de la Vierge en langue vulgaire : de sorte que les heures de Port-Royal y furent alors censurées à cause que l' office de la Vierge y étoit traduit en françois, dans le même temps que les jésuites assuroient qu' à Port-Royal on ne prioit point la Vierge. Mais pour reprendre le fil de mon discours, les jésuites ne se bornoient pas à décrier leurs adversaires sur la seule doctrine de la grâce. Il n' y avoit d' hérésie ni sorte d' impiété dont ils ne s' efforçassent de les faire croire coupables ; c' étoit tous les jours de nouvelles accusations : on disoit qu' ils n' admettoient chez eux ni indulgences ni messes particulières ; qu' ils imposoient aux femmes des pénitences publiques pour les péchés les plus secrets, même pour de très-légères fautes ; qu' ils inspiroient le mépris de la sainte communion ; qu' ils ne croyoient l' absolution du prêtre que déclaratoire ; qu' ils rejetoient le concile de Trente ; qu' ils étoient ennemis du pape ; qu' ils vouloient faire une nouvelle église ; qu' ils nioient jusqu' à la divinité de Jésus-Christ, et une infinité d' autres extravagances, toutes plus horribles les unes que les autres, qui sont répandues dans les écrits des jésuites, et qu' on trouve ramassées tout nouvellement par un de ces pères en un misérable libelle en forme de catéchisme, qui se débitoit, il y a près d' un an, dans un couvent de Paris dont ils sont les directeurs. Aux accusations d' hérésie, ils ajoutoient encore celles de crime d' état, voulant faire passer trois ou quatre prêtres, et une douzaine de solitaires qui ne songeoient qu' à prier Dieu et à se faire oublier de tout le monde, comme un parti de factieux qui se formoit dans le royaume. Ils imputoient à cabale les actions les plus saintes et les plus vertueuses. J' en rapporterai ici un exemple par où on pourra juger de tout le reste. Feu M. De Bagnols, et quelques autres amis de Port-Royal, ayant contribué jusqu' à une somme de près de quatre cent mille francs pour secourir les pauvres de Champagne et de Picardie pendant la famine de l' année 1652, la chose ne se put faire si secrètement qu' il n' en vînt quelque vent aux oreilles des jésuites. Aussitôt l' un d' eux, nommé le P. D' Anjou, qui prêchoit dans la paroisse de Saint-Benoît, avança en pleine chaire qu' il savoit de science certaine que les jansénistes, sous prétexte d' assister les pauvres, amassoient de grandes sommes qu' ils employoient à faire des cabales contre l' état. Le curé de Saint-Benoît ne put souffrir une calomnie si atroce, et monta le lendemain en chaire pour en faire voir l' impudence et la fausseté. Mais l' affaire n' en demeura pas là : Mlle Viole, fille dévote et de qualité, entre les mains de laquelle on avoit remis cette somme, alla trouver le P. Vincent, supérieur de la mission, et l' obligea de justifier par son registre comme quoi tout cet argent avoit été porté chez lui, et comme quoi on l' avoit ensuite distribué aux pauvres des deux provinces que je viens de dire. Mais une calomnie étoit à peine détruite, que les jésuites en inventoient une autre. Ils ne parloient d' autre chose que de la puissante faction des jansénistes. Ils mettoient M. Arnauld à la tête de ce parti, et peu s' en falloit qu' on ne lui donnât déjà des soldats et des officiers. Je parlerai ailleurs de ces accusations de cabale, et j' en ferai voir plus à fond tout le ridicule. Tous ces bruits pourtant, quoique si absurdes, ne laissoient pas que d' être écoutés par les gens du monde, et principalement à la cour, où l' on présume aisément le mal, surtout des personnes qui font profession d' une vie réglée et d' une morale un peu austère. Les jésuites y gouvernoient alors la plupart des consciences. Ils n' eurent donc pas de peine à prévenir l' esprit de la reine mère, princesse d' une extrême piété, mais qui avoit été fort tourmentée durant sa régence par des factions qui s' élevèrent, et qu' elle craignoit toujours de voir renaître. Ils prirent surtout soin de lui décrier les religieuses de Port-Royal, et quoiqu' elles fussent encore moins instruites des disputes sur la grâce que des autres démêlés, ils ne laissoient pas de lui représenter ces saintes filles comme ayant part à toutes les factions, et comme entrant dans toutes les disputes. M. Arnauld n' ignoroit pas tout ce déchaînement des jésuites, mais il ne se donnoit pas de grands mouvements pour le réprimer, persuadé que toutes ces calomnies si extravagantes se détruiroient d' elles-mêmes, et qu' il n' y avoit qu' à laisser parler la vérité. Il ne songeoit donc plus qu' à vivre en repos, et avoit résolu de consacrer désormais ses veilles à des ouvrages qui n' eussent pour but que l' édification de l' église sans aucun mélange de ces contestations. Les jésuites cependant travailloient puissamment à établir la créance du fait, et profitoient de toutes les conjonctures qui pouvoient les favoriser dans ce dessein. Le cardinal Mazarin n' avoit pas été d' abord fort porté pour eux, et il étoit même prévenu de beaucoup d' estime pour le grand mérite de leurs adversaires. D' ailleurs il voyoit avec assez d' indifférence toutes ces contestations, et n' étoit pas trop fâché que les esprits en France s' échauffassent pour de semblables disputes, qui les empêchoient de se mêler d' affaires qui lui auroient paru plus graves et plus sérieuses. Il n' étoit pas non plus fort porté à faire plaisir au pape Innocent X, qui n' avoit jamais témoigné beaucoup de bonne volonté pour lui, et à qui, de son côté, il avoit donné longtemps tous les dégoûts qu' il avoit pu. Mais depuis l' emprisonnement du cardinal de Retz, qu' il regardoit comme son ennemi capital, il avoit gardé plus de mesures avec ce même pape, de peur qu' il ne voulût prendre connoissance de cette affaire, et qu' il n' en vînt à quelque déclaration qui auroit pu faire de l' embarras. Là-dessus le P. Annat, nouvellement arrivé de Rome pour être confesseur du roi, fit entendre à ce premier ministre que la chose du monde qui pouvoit plus gagner le pape, c' étoit de faire en sorte que sa constitution fût reçue par toute la France, sans aucune explication ni distinction. Le cardinal se résolut donc de faire au saint-père un plaisir qui lui coûteroit si peu. Il assembla au Louvre, en sa présence, trente-huit archevêques ou évêques qui se trouvoient alors à Paris. Quelques jours auparavant, le nonce du pape avoit fait au roi de fort grandes plaintes d' une lettre pastorale que l' archevêque de Sens avoit publiée au sujet de la constitution, et dont la cour de Rome avoit été extrêmement piquée. Le cardinal ne fit aucune mention de cette lettre dans l' assemblée ; mais se plaignant aux prélats de ce qu' on éludoit la constitution par des subtilités , disoit-il, nouvellement inventées, il les exhorta à chercher les moyens de finir ces divisions, et de donner une pleine satisfaction à sa sainteté. Quelques évêques lui voulurent représenter que tout le monde étant d' accord sur la doctrine, le reste ne valoit pas la peine d' être relevé, ni d' exciter de nouvelles contestations ; mais le gros de l' assemblée fut de l' avis du premier ministre, et jugea l' affaire très-importante. On nomma huit commissaires, du nombre desquels étoient Messieurs d' Embrun et de Toulouse, pour examiner avec soin le livre de Jansénius, et pour en faire leur rapport dans huitaine. Au bout de ce terme si court, le cardinal donna à toute l' assemblée un festin fort magnifique, et au sortir de table on parla des affaires de l' église. L' archevêque d' Embrun, portant la parole pour tous les commissaires, fit entendre à messeigneurs par un discours des plus éloquents, à ce que dit la relation du clergé, non pas qu' ils eussent trouvé dans Jansénius les cinq propositions en propres termes, mais qu' à juger d' un auteur par tout le contexte de sa doctrine, on ne pouvoit pas douter qu' elles n' y fussent, et qu' ils y en avoient trouvé même de plus dangereuses ; qu' au reste, il y avoit deux preuves incontestables que les cinq propositions y étoient, et qu' il falloit s' en tenir à ces deux preuves. L' une étoit les termes mêmes de la bulle, qu' on ne pouvoit nier, à moins que d' être très-méchant grammairien, qui ne rapportassent ces propositions à Jansénius. L' autre étoit les lettres des évêques de France écrites à sa sainteté avant et après la constitution, par lesquelles il paroissoit visiblement qu' ils avoient tous supposé que les cinq propositions étoient en effet de Jansénius. Sur un tel fondement il fut arrêté, à la pluralité des voix, que l' assemblée déclaroit par un jugement définitif, que le pape avoit condamné ces propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius, et qu' elle écriroit à sa sainteté et à tous les évêques de France, pour les informer de ce jugement. Quatre prélats de l' assemblée, savoir, l' archevêque de Sens, et les évêques de Cominges, de Beauvais, et de Valence, refusèrent de signer ces lettres, et ne souffrirent qu' on y mît leurs noms qu' après avoir protesté qu' ils n' y consentoient que pour conserver l' union avec leurs confrères. La lettre au pape lui fut rendue par l' évêque de Lodève, depuis évêque de Montpellier, qui étoit alors à Rome. La même relation porte que le pape la baisa avec de grands transports de joie, confessant qu' il n' avoit point reçu un plus sensible plaisir de tout son pontificat. Il y fit aussitôt réponse par un bref daté du 27 septembre 1654, et adressé à l' assemblée générale du clergé qui se devoit tenir au premier jour. Ce bref étoit succinct, et il n' y étoit pas dit un mot de ce jugement rendu par les évêques. Le pape y témoignoit seulement sa joie de la soumission des prélats de France à sa constitution, dans laquelle il avoit, disoit-il, condamné la doctrine de Jansénius. Ce bref étant arrivé en France avec la nouvelle de la mort du pape, le cardinal Mazarin, sans attendre l' assemblée générale, convoqua encore une assemblée particulière de quinze prélats, en présence desquels le bref fut ouvert (le 10 mai 1655), et il fut résolu d' envoyer la constitution et le bref à tous les évêques, qui furent exhortés à les faire souscrire par tous les ecclésiastiques et par toutes les communautés, tant régulières que séculières, de leurs diocèses. C' est la première fois qu' il a été parlé de signature dans cette affaire. Il est assez étrange que quinze évêques aient voulu imposer à toute l' église de France une loi que le pape n' imposoit pas lui-même, et dont ni aucun pape ni aucun concile ne s' étoient jamais avisés. La cour de Rome, devenue plus hardie par la conduite des prélats de France, fit mettre à l' index non-seulement la lettre pastorale de l' archevêque de Sens, mais encore celles de l' évêque de Beauvais et de l' évêque de Cominges, quoiqu' elle n' eût d' autre crime à reprocher à ces deux derniers que d' avoir dit que le pape, par sa constitution, n' avoit pas prétendu donner atteinte ni à la doctrine de Saint Augustin, ni au droit qu' ont les évêques de juger au moins en première instance des causes majeures, et de prononcer sur des questions de foi et de doctrine, lorsque ces questions sont nées ou agitées dans leurs diocèses. M. Arnauld garda un profond silence sur tout ce qui s' étoit passé dans ces assemblées, et se contentoit de gémir en secret des plaies que cette malheureuse querelle faisoit à l' épiscopat et à l' église. Ce fut vers ce temps-là que lui et ses neveux commencèrent la traduction du nouveau testament de Mons , qui n' a été achevée que longtemps depuis. Ils travailloient aussi à des nouvelles vies des saints , et préparoient des matériaux pour le grand ouvrage de la perpétuité . Les religieuses de Port-Royal donnèrent occasion à la naissance de cet ouvrage, en priant M. Arnauld de faire un recueil des plus considérables passages des pères sur l' eucharistie, et de partager ces passages en plusieurs leçons pour les matines de tous les jeudis de l' année. Ce recueil est ce qu' on appelle l' office du saint-sacrement . M. Le Duc De Luynes, qui depuis sa retraite avoit fort étudié les pères de l' église, et qui avoit un très-beau génie pour la traduction, s' employa aussi à ce travail : c' est à quoi il s' appliquoit dans sa solitude, et non pas à ces occupations basses et serviles que les courtisans lui attribuoient faussement, pour tourner en ridicule une vie très-noble et très-chrétienne qu' ils ne se sentoient pas capables d' imiter. Ce fut aussi en ce même temps que l' illustre M. Pascal connut Port-Royal et M. Arnauld. Cette connoissance se fit par le moyen de Mlle Pascal, sa soeur, religieuse dans ce monastère. Cette vertueuse fille avoit fait beaucoup d' éclat dans le monde par la beauté de son esprit et par un talent singulier qu' elle avoit pour la poésie ; mais elle avoit renoncé de bonne heure aux vains amusements du siècle, et étoit une des plus humbles religieuses de la maison. Lorsqu' elle y entra, elle avoit voulu donner tout son bien au couvent ; mais la mère Angélique et les autres mères ne voulurent pas le recevoir, et obtinrent d' elle qu' elle n' apporteroit qu' une dot assez médiocre. Un procédé si peu ordinaire à des religieuses excita la curiosité de M. Pascal, et il voulut connoître plus particulièrement une maison où l' on étoit si fort au-dessus de l' intérêt. Il étoit déjà dans de grands sentiments de piété, et il y avoit même deux ou trois ans que, malgré l' inclination et le génie prodigieux qu' il avoit pour les mathématiques, il s' étoit dégoûté de ses spéculations pour ne plus s' appliquer qu' à l' étude de l' écriture et des grandes vérités de la religion. La connoissance de Port-Royal et les grands exemples de piété qu' il y trouva le frappèrent extrêmement. Il résolut de ne plus penser uniquement qu' à son salut. Il rompit dès lors tout commerce avec les gens du monde ; il renonça même à un mariage très-avantageux qu' il étoit sur le point de conclure, et embrassa une vie très-austère et très-mortifiée, qu' il a continuée jusqu' à la mort. Il étoit fort touché du grand mérite de M. Arnauld, et avoit conçu pour lui une estime qu' il trouva bientôt occasion de signaler. Le silence que ce docteur s' étoit imposé sur les disputes de la grâce ne fut pas de longue durée, et il fut obligé indispensablement de le rompre par une occasion assez extraordinaire. Un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice s' avisa de refuser l' absolution à M. Le Duc De Liancourt, et lui déclara qu' il lui refuseroit aussi la communion s' il se présentoit à l' autel. Le sujet qu' il allégua d' un refus si injurieux, c' est que ce seigneur retiroit chez lui un ecclésiastique ami de Port-Royal, et que Mlle De La Rocheguyon, sa petite-fille, étoit pensionnaire dans ce monastère. On n' auroit peut-être pas fait beaucoup d' attention à l' entreprise téméraire de ce confesseur ; mais ce qui rendit l' affaire plus considérable, c' est qu' il fut avoué par le curé et par les autres supérieurs de ce séminaire, gens très-dévots, mais fort prévenus contre Port-Royal. M. Arnauld écrivit là-dessus une lettre sans nom d' auteur ; elle fit beaucoup de bruit. Il se crut obligé d' en écrire une seconde beaucoup plus ample, où il mit son nom, et où il justifioit à fond la pureté de sa foi et l' innocence des religieuses de Port-Royal. Il y avoit déjà du temps que ses ennemis attendoient avec impatience quelque ouvrage avoué de lui, où ils pussent, soit à droit, soit à tort, trouver une matière de censure. Cette lettre vint très à propos pour eux, et ils prétendirent qu' il y avoit deux propositions erronées. Dans l' une, qui regardoit le fait de Jansénius, M. Arnauld disoit qu' ayant lu exactement le livre de cet évêque, il n' y avoit point trouvé les cinq propositions, étant prêt du reste de les condamner partout où elles seroient, et dans le livre même de Jansénius si elles s' y trouvoient. L' autre, qui regardoit le dogme, étoit une proposition composée des propres termes de Saint Chrysostome et de Saint Augustin, et portoit que les pères nous montrent en la personne de Saint Pierre un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, avoit manqué. Ces propositions furent déférées à la faculté par des docteurs du parti des jésuites ; et ceux-ci firent si bien par leurs intrigues, et en Sorbonne et surtout à la cour, qu' ils vinrent à bout de faire censurer la première de ces propositions comme téméraire, et la seconde comme hérétique. Il n' y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l' on n' eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses. On lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique, par les statuts, les moines ne dussent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s' y en trouva toujours plus de quarante. Et pour empêcher ceux du parti de M. Arnauld de dire tout ce qu' ils avoient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devoit dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c' est-à-dire une horloge de sable, qui étoit la mesure de ce temps : invention non moins odieuse en de pareilles occasions, que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques gens, fut rejetée avec détestation par tout le concile. Enfin, dans le dessein d' ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Seguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d' assister à toutes ces assemblées. Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s' absenter, et aimèrent mieux sortir de la faculté que de souscrire à la censure. M. De Launoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu' il fît profession publique d' être sur la grâce d' autre sentiment que Saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignoit, avec beaucoup de force, du renversement de tous les priviléges de la faculté. Le jour que cette censure fut signée (en février compagnie. Non-seulement ils s' imaginoient triompher par là de M. Arnauld et de tous les docteurs attachés à la grâce efficace, mais ils croyoient triompher de la Sorbonne même, et s' être vengés de toutes les censures dont elle avoit flétri les Garasses, les Santarels, les Baunis, et plusieurs autres de leurs pères, puisqu' ils l' avoient obligée de censurer, en censurant M. Arnauld, deux pères de l' église dont sa seconde proposition étoit tirée, et de se faire à elle-même une plaie incurable par la nécessité où ils la mirent de retrancher de son corps ses plus illustres membres. D' ailleurs ils donnoient aussi par là une grande idée de leur pouvoir et du crédit qu' ils avoient à la cour. Ils confirmoient le roi et la reine mère dans toutes les préventions qu' ils leur avoient inspirées contre leurs adversaires. Mais ils songèrent à tirer des fruits plus solides de leur victoire. Ils obtinrent un ordre pour casser ces petits établissements que j' ai dit qu' on avoit faits pour l' instruction de la jeunesse, et qu' ils appeloient des écoles de jansénisme. Le lieutenant civil alla à Port-Royal Des Champs pour en faire sortir les écoliers et les précepteurs, avec tous les solitaires qui s' y étoient retirés. M. Arnauld fut obligé de se cacher ; et il y avoit même déjà un ordre signé pour ôter aux religieuses des deux maisons leurs novices et leurs pensionnaires. En un mot, le Port-Royal étoit dans la consternation, et les jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de la sainte épine arriva. On a donné au public plusieurs relations de ce miracle ; entre autres, feu monsieur l' évêque de Tournay, non moins illustre par sa piété et par sa doctrine que par sa naissance, l' a raconté fort au long dans un livre qu' il a composé contre les athées, et s' en est servi comme d' une preuve éclatante de la vérité de la religion. Mais on pourroit s' en servir aussi comme d' une preuve étonnante de l' indifférence de la plupart des hommes de ce siècle sur la religion, puisque une merveille si extraordinaire, et qui fit alors tant d' éclat, est presque entièrement effacée de leur souvenir. C' est ce qui m' oblige à en rapporter ici jusqu' aux plus petites circonstances, d' autant plus qu' elles contribueront à faire mieux connoître tout ensemble et la grandeur du miracle, et l' esprit et la sainteté du monastère où il est arrivé. Il y avoit à Port-Royal de Paris une jeune pensionnaire de dix à onze ans, nommée Mlle Perrier, fille de M. Perrier, conseiller à la cour des aides de Clermont, et nièce de M. Pascal. Elle étoit affligée depuis trois ans et demi d' une fistule lacrymale au coin de l' oeil gauche. Cette fistule, qui étoit fort grosse au dehors, avoit fait un fort grand ravage en dedans. Elle avoit entièrement carié l' os du nez, et percé le palais, en telle sorte que la matière qui en sortoit à tout moment lui couloit le long des joues et par les narines, et lui tomboit même dans la gorge. Son oeil s' étoit considérablement apetissé ; et toutes les parties voisines étoient tellement abreuvées et altérées par la fluxion, qu' on ne pouvoit lui toucher ce côté de la tête sans lui faire beaucoup de douleur. On ne pouvoit la regarder sans une espèce d' horreur ; et la matière qui sortoit de cet ulcère étoit d' une puanteur si insupportable que de l' avis même des chirurgiens on avoit été obligé de la séparer des autres pensionnaires, et de la mettre dans une chambre avec une de ses compagnes beaucoup plus âgée qu' elle, en qui on trouva assez de charité pour vouloir bien lui tenir compagnie. On l' avoit fait voir à tout ce qu' il y avoit d' oculistes, de chirurgiens, et même d' opérateurs plus fameux ; mais les remèdes ne faisant qu' irriter le mal, comme on craignoit que l' ulcère ne s' étendît enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris, Cressé, Guillard et Dalencé, furent d' avis d' y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis fut envoyé à M. Perrier, qui se mit aussitôt en chemin pour être présent à l' opération ; et on attendoit de jour à autre qu' il arrivât. Cela se passa dans le temps que l' orage dont j' ai parlé étoit tout prêt d' éclater contre le monastère de Port-Royal. Les religieuses y étoient dans de continuelles prières ; et l' abbesse d' alors, qui étoit cette même Marie Des Anges qui l' avoit été de Maubuisson, l' abbesse, dis-je, étoit dans une espèce de retraite, où elle ne faisoit autre chose jour et nuit que lever les mains au ciel, ne lui restant plus aucune espérance de secours de la part des hommes. Dans ce même temps il y avoit à Paris un ecclésiastique de condition et de piété, nommé M. De La Potterie, qui, entre plusieurs saintes reliques qu' il avoit recueillies avec grand soin, prétendoit avoir une des épines de la couronne de Notre-Seigneur. Plusieurs couvents avoient eu une sainte curiosité de voir cette relique. Il l' avoit prêtée, entre autres, aux carmélites du faubourg Saint-Jacques, qui l' avoient portée en procession dans leur maison. Les religieuses de Port-Royal, touchées de la même dévotion, avoient aussi demandé à la voir, et elle leur fut portée le 24 e de mars 1656, qui se trouvoit alors le vendredi de la troisième semaine de carême, jour auquel l' église chante à l' introït de la messe ces paroles tirées du psaume Lxxxv : Fac Mecum etc. " Seigneur, faites éclater un prodige en ma faveur, afin que mes ennemis le voient et soient confondus. Qu' ils voient, mon Dieu, que vous m' avez secouru et que vous m' avez consolé. " les religieuses ayant donc reçu cette sainte épine, la posèrent au dedans de leur choeur sur une espèce de petit autel contre la grille ; et la communauté fut avertie de se trouver à une procession qu' on devoit faire après vêpres en son honneur. Vêpres finies, on chanta les hymnes et les prières convenables à la sainte couronne d' épines et au mystère douloureux de la passion ; après quoi elles allèrent, chacune en leur rang, baiser la relique, les religieuses professes les premières, ensuite les novices, et les pensionnaires après. Quand ce fut le tour de la petite Perrier, la maîtresse des pensionnaires, qui s' étoit tenue debout auprès de la grille pour voir passer tout ce petit peuple, l' ayant aperçue, ne put la voir, défigurée comme elle étoit, sans une espèce de frissonnement mêlé de compassion, et elle lui dit : " recommandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher votre oeil malade à la sainte épine. " la petite fille fit ce qu' on lui dit, et elle a depuis déclaré qu' elle ne douta point, sur la parole de sa maîtresse, que la sainte épine ne la guérît. Après cette cérémonie, toutes les autres pensionnaires se retirèrent dans leur chambre. Elle n' y fut pas plus tôt qu' elle dit à sa compagne : " ma soeur, je n' ai plus de mal, la sainte épine m' a guérie. " en effet, sa compagne l' ayant regardée avec attention, trouva son oeil gauche tout aussi sain que l' autre, sans tumeur, sans matière, et même sans cicatrice. On peut juger combien, dans toute autre maison que Port-Royal, une aventure si surprenante feroit de mouvement, et avec quel empressement on iroit en avertir toute la communauté. Cependant, parce que c' étoit l' heure du silence, et que ce silence s' observe encore plus exactement le carême que dans les autres temps, que d' ailleurs toute la maison étoit dans un plus grand recueillement qu' à l' ordinaire, ces deux jeunes filles se tinrent dans leur chambre, et se couchèrent sans dire un seul mot à personne. Le lendemain matin, une des religieuses, employée auprès des pensionnaires, vint pour peigner la petite Perrier ; et comme elle appréhendoit de lui faire du mal, elle évitoit, comme à son ordinaire, d' appuyer sur le côté gauche de la tête ; mais la jeune fille lui dit : " ma soeur, la sainte épine m' a guérie. -comment, ma soeur, vous êtes guérie ? -regardez et voyez, " lui répondit-elle. En effet, la religieuse regarda, et vit qu' elle étoit entièrement guérie. Elle alla en donner avis à la mère abbesse, qui vint, et qui remercia Dieu de ce merveilleux effet de sa puissance ; mais elle jugea à propos de ne le point divulguer au dehors, persuadée que, dans la mauvaise disposition où les esprits étoient alors contre leur maison, elles devoient éviter sur toutes choses de faire parler le monde. En effet, le silence est si grand dans ce monastère, que, plus de six jours après ce miracle, il y avoit des soeurs qui n' en avoient point entendu parler. Mais Dieu, qui ne vouloit pas qu' il demeurât caché, permit qu' au bout de trois ou quatre jours, Dalencé, l' un des trois chirurgiens qui avoient fait la consultation que j' ai dite, vînt dans la maison pour une autre malade. Après sa visite, il demanda aussi à voir la petite fille qui avoit la fistule. On la lui amena ; mais ne la reconnoissant point, il répéta encore une fois qu' il demandoit la petite fille qui avoit une fistule. On lui dit tout simplement que c' étoit celle qu' il voyoit devant lui. Dalencé fut étonné, regarda la religieuse qui lui parloit, et s' alla imaginer qu' on avoit fait venir quelque charlatan, qui, avec un palliatif, avoit suspendu le mal. Il examina donc sa malade avec une attention extraordinaire, lui pressa plusieurs fois l' oeil pour en faire sortir de la matière, lui regarda dans le nez et dans le palais, et enfin, tout hors de lui, demanda ce que cela vouloit dire. On lui avoua ingénument comme la chose s' étoit passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d' un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. Bientôt M. De La Potterie, à qui on avoit rendu sa relique, se vit accablé d' une foule de gens qui venoient lui demander à la voir. Mais il en fit présent aux religieuses de Port-Royal, croyant qu' elle ne pouvoit pas être mieux révérée que dans la même église où Dieu avoit fait par elle un si grand miracle. Ce fut donc pendant plusieurs jours un flot continuel de peuple qui abordoit dans cette église, et qui venoit pour y adorer et pour y baiser la sainte épine ; et on ne parloit d' autre chose dans Paris. Le bruit de ce miracle étant venu à Compiègne, où étoit alors la cour, la reine mère se trouva fort embarrassée. Elle avoit peine à croire que Dieu eût si particulièrement favorisé une maison qu' on lui dépeignoit depuis si longtemps comme infectée d' hérésie, et que ce miracle, dont on faisoit tant de récit, eût même été opéré en la personne d' une des pensionnaires de cette maison, comme si Dieu eût voulu approuver par là l' éducation que l' on y donnoit à la jeunesse. Elle ne s' en fia ni aux lettres que plusieurs personnes de piété lui en écrivoient, ni au bruit public, ni même aux attestations des chirurgiens de Paris. Elle y envoya M. Félix, premier chirurgien du roi, estimé généralement pour sa grande habileté dans son art et pour sa probité singulière ; et le chargea de lui rendre un compte fidèle de tout ce qui lui paroîtroit de ce miracle. M. Félix s' acquitta de sa commission avec une fort grande exactitude. Il interrogea les religieuses et les chirurgiens, se fit raconter la naissance, le progrès et la fin de la maladie, examina attentivement la pensionnaire, et enfin déclara que la nature ni les remèdes n' avoient eu aucune part à cette guérison, et qu' elle ne pouvoit être que l' ouvrage de Dieu seul. Les grands vicaires de Paris, excités par la voix publique, furent obligés d' en faire aussi une exacte information. Après avoir rassemblé les certificats d' un grand nombre des plus habiles chirurgiens et de plusieurs médecins, du nombre desquels étoit M. Bouvard, premier médecin du roi, et pris l' avis des plus considérables docteurs de Sorbonne, ils donnèrent une sentence, qu' ils firent publier, par laquelle ils certifioient la vérité du miracle, exhortoient les peuples à en rendre à Dieu des actions de grâces, et ordonnoient qu' à l' avenir, tous les vendredis, la relique de la sainte épine seroit exposée dans l' église de Port-Royal à la vénération des fidèles. En exécution de cette sentence, M. De Hodenck, grand vicaire, célébra la messe dans l' église avec beaucoup de solennité, et donna à baiser la sainte relique à toute la foule du peuple qui y étoit accourue. Pendant que l' église rendoit à Dieu ces actions de grâces, et se réjouissoit du grand avantage que ce miracle lui donnoit sur les athées et sur les hérétiques, les ennemis de Port-Royal, bien loin de participer à cette joie, demeuroient tristes et confondus, selon l' expression du psaume. Il n' y eut point d' efforts qu' ils ne fissent pour détruire dans le public la créance de ce miracle. Tantôt ils accusoient les religieuses de fourberie, prétendant qu' au lieu de la petite Perrier elles montroient une soeur qu' elle avoit, et qui étoit aussi pensionnaire dans cette maison. Tantôt ils assuroient que ce n' avoit été qu' une guérison imparfaite, et que le mal étoit revenu plus violent que jamais ; tantôt que la fluxion étoit tombée sur les parties nobles, et que la petite fille en étoit à l' extrémité. Je ne sais point positivement si M. Félix eut ordre de la cour de s' informer de ce qui en étoit ; mais il paroît par une seconde attestation signée de sa main, qu' il retourna encore à Port-Royal, et qu' il certifia de nouveau et la vérité du miracle, et la parfaite santé où il avoit trouvé cette demoiselle. Enfin il parut un écrit, et personne ne douta que ce ne fût du P. Annat, avec ce titre ridicule : le rabat-joie des jansénistes, ou observations sur le miracle qu' on dit être arrivé à Port-Royal, composé par un docteur de l' église catholique . L' auteur faisoit judicieusement d' avertir qu' il étoit catholique, n' y ayant personne qui, à la seule inspection de ce titre, et plus encore à la lecture du livre, ne l' eût pris pour un protestant très-envenimé contre l' église. Il avoit assez de peine à convenir de la vérité du miracle ; mais enfin, voulant bien le supposer vrai, il en tiroit la conséquence du monde la plus étrange, savoir, que Dieu voyant les religieuses infectées de l' hérésie des cinq propositions, il avoit opéré ce miracle dans leur maison pour leur prouver que Jésus-Christ étoit mort pour tous les hommes. Il faisoit là-dessus un grand nombre de raisonnements, tous plus extravagants les uns que les autres, par où il ôtoit à la véritable religion l' une de ses plus grandes preuves, qui est celle des miracles. Pour conclusion, il exhortoit les fidèles à se bien donner de garde d' aller invoquer Dieu dans l' église de Port-Royal, de peur qu' en y cherchant la santé du corps, ils n' y trouvassent la perte de leurs âmes. Mais il ne parut pas que ces exhortations eussent fait une grande impression sur le public. La foule croissoit de jour en jour à Port-Royal, et Dieu même sembloit prendre plaisir à autoriser la dévotion des peuples, par la quantité de nouveaux miracles qui se firent en cette église. Non-seulement tout Paris avoit recours à la sainte épine et aux prières des religieuses, mais de tous les endroits du royaume on leur demandoit des linges qui eussent touché à cette relique ; et ces linges, à ce qu' on raconte, opéroient plusieurs guérisons miraculeuses. Vraisemblablement la piété de la reine mère fut touchée de la protection visible de Dieu sur ces religieuses. Cette sage princesse commença à juger plus favorablement de leur innocence. On ne parla plus de leur ôter leurs novices ni leurs pensionnaires, et on leur laissa la liberté d' en recevoir tout autant qu' elles voudroient. M. Arnauld même recommença à se montrer, ou, pour mieux dire, s' alla replonger dans son désert avec M. D' Andilly son frère, ses deux neveux, et M. Nicole, qui depuis deux ans ne le quittoit plus, et qui étoit devenu le compagnon inséparable de ses travaux. Les autres solitaires y revinrent aussi peu à peu, et y recommencèrent leurs mêmes exercices de pénitence. On songeoit si peu alors à inquiéter les religieuses de Port-Royal, que le cardinal de Retz leur ayant accordé un autre supérieur en la place de M. Du Saussay, qu' il avoit destitué de tout emploi dans le diocèse de Paris, on ne leur fit aucune peine là-dessus, quoique M. Singlin, qui étoit ce nouveau supérieur, ne fût pas fort au goût de la cour, où les jésuites avoient pris un fort grand soin de le décrier. Il y avoit déjà plusieurs années qu' il étoit confesseur de la maison de Paris ; et ses sermons y attiroient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage que par les grandes et solides vérités qu' il prêchoit. On les a depuis donnés au public sous le nom d' instructions chrétiennes ; et ce n' est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis de Port-Royal. Mais le talent où il excelloit le plus, c' étoit dans la conduite des âmes. Son bon sens joint à une piété et à une charité extraordinaires imprimoient un tel respect, que bien qu' il n' eût pas la même étendue de génie et de science que M. Arnauld, non-seulement les religieuses, mais M. Arnauld lui-même, M. Pascal, M. Le Maître et tous ces autres esprits si sublimes, avoient pour lui une docilité d' enfant, et se conduisoient en toutes choses par ses avis. Dieu s' étoit servi de lui pour convertir et attirer à la piété plusieurs personnes de la première qualité ; et comme il les conduisoit par des voies très-opposées à celles du siècle, il ne tarda guère à être accusé de maximes outrées sur la pénitence. M. De Gondy, qui s' étoit d' abord laissé surprendre à ses ennemis, lui avoit interdit la chaire ; mais ayant bientôt reconnu son innocence, il le rétablit trois mois après, et vint lui-même grossir la foule de ses auditeurs. Il vécut toujours dans une pauvreté évangélique, jusque-là qu' après sa mort on ne lui trouva pas de quoi faire les frais pour l' enterrer, et qu' il fallut que les religieuses assistassent de leurs charités quelques-uns de ses plus proches parents, qui étoient aussi pauvres que lui. Les jésuites néanmoins passèrent jusqu' à cet excès de fureur que de lui reprocher dans plusieurs libelles de s' être enrichi aux dépens de ses pénitents, et de s' être approprié plus de huit cent mille francs sur les grandes restitutions qu' il avoit fait faire à quelques-uns d' entre eux ; et il n' y a pas eu plus de réparation des outrages faits au confesseur que des faussetés avancées contre les religieuses. Le cardinal de Retz ne pouvoit donc faire à ces filles un meilleur présent que de leur donner un supérieur de ce mérite, ni mieux marquer qu' il avoit hérité de toute la bonne volonté de son prédécesseur. Comme c' est cette bonne volonté dont on a fait le plus grand crime aux prétendus jansénistes, il est bon de dire ici jusqu' à quel point a été leur liaison avec ce cardinal. On ne prétend point le justifier de tous les défauts qu' une violente ambition entraîne d' ordinaire avec elle ; mais tout le monde convient qu' il avoit de très-excellentes qualités, entre autres une considération singulière pour les gens de mérite, et un fort grand desir de les avoir pour amis. Il regardoit M. Arnauld comme un des premiers théologiens de son siècle, étant lui-même un théologien fort habile, et il lui a conservé jusqu' à la mort cette estime qu' il avoit conçue pour lui dès qu' ils étoient ensemble sur les bancs : jusque-là qu' après son retour en France, il a mieux aimé se laisser rayer du nombre des docteurs de la faculté, que de souscrire à la censure dont nous venons de parler, et qui lui parut toujours l' ouvrage d' une cabale. La vérité est pourtant que, tandis qu' il fut coadjuteur, c' est-à-dire dans le temps qu' il étoit à la tête de la fronde , messieurs de Port-Royal eurent très-peu de commerce avec lui, et qu' il ne s' amusoit guère alors à leur communiquer ni les secrets de sa conscience, ni les ressorts de sa politique. Et comment les leur auroit-il pu communiquer ? Il n' ignoroit pas, et personne dès lors ne l' ignoroit, que c' étoit la doctrine de Port-Royal qu' un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut se révolter en conscience contre son légitime prince ; que quand même il en seroit injustement opprimé, il doit souffrir l' oppression, et n' en demander justice qu' à Dieu, qui seul a droit de faire rendre compte aux rois de leurs actions. C' est ce qui a toujours été enseigné à Port-Royal, et c' est ce que M. Arnauld a fortement maintenu dans ses livres, et particulièrement dans son apologie pour les catholiques , où il a traité la question à fond. Mais non-seulement messieurs de Port-Royal ont soutenu cette doctrine, ils l' ont pratiquée à la rigueur. C' est une chose connue d' une infinité de gens, que pendant les guerres de Paris, lorsque les plus fameux directeurs de conscience donnoient indifféremment l' absolution à tous les gens engagés dans les deux partis, les ecclésiastiques de Port-Royal tinrent toujours ferme à la refuser à ceux qui étoient dans le parti contraire à celui du roi. On sait les rudes pénitences qu' ils ont imposées et au prince de Conti et à la duchesse de Longueville, pour avoir eu part aux troubles dont nous parlons, et les sommes immenses qu' il en a coûté à ce prince pour réparer, autant qu' il étoit possible, les désordres dont il avoit pu être cause pendant ces malheureux temps. Les jésuites ont eu peut-être plus d' une occasion de procurer à l' église de pareils exemples ; mais ou ils n' étoient pas persuadés des mêmes maximes qu' on suivoit là-dessus à Port-Royal, ou ils n' ont pas eu la même vigueur pour les faire pratiquer. Quelle apparence donc que le cardinal de Retz ait pu faire entrer dans une faction contre le roi des gens remplis de ces maximes, et prévenus de ce grand principe de Saint Paul et de Saint Augustin, qu' il n' est pas permis de faire même un petit mal, afin qu' il en arrive un grand bien ? On veut pourtant bien avouer que lorsqu' il fut archevêque, après la mort de son oncle, les religieuses de Port-Royal le reconnurent pour leur légitime pasteur, et firent des prières pour sa délivrance. Elles s' adressèrent aussi à lui pour les affaires spirituelles de leur monastère, du moment qu' elles surent qu' il étoit en liberté. On ne nie pas même qu' ayant su l' extrême nécessité où il étoit après qu' il eut disparu de Rome, elles et leurs amis ne lui aient prêté quelque argent pour subsister, ne s' imaginant pas qu' il fût défendu, ni à des ecclésiastiques, ni à des religieuses, d' empêcher leur archevêque de mourir de faim. C' est de là aussi que leurs ennemis prirent occasion de les noircir dans l' esprit du cardinal Mazarin, en persuadant à ce ministre qu' il n' avoit point de plus grands ennemis que les jansénistes ; que le cardinal de Retz n' étoit parti de Rome que pour se venir jeter entre leurs bras ; qu' il étoit même caché à Port-Royal ; que c' étoit là que se faisoient tous les manifestes qu' on publioit pour sa défense ; qu' ils lui avoient déjà fait trouver tout l' argent nécessaire pour une guerre civile, et qu' il ne désespéroit pas, par leur moyen, de se rétablir à force ouverte dans son siége. On a bien vu dans la suite l' impertinence de ces calomnies ; mais pour en faire mieux voir le ridicule, il est bon d' expliquer ici ce que c' étoit que M. Arnauld, qu' on faisoit l' auteur et le chef de toute la cabale. Tout le monde sait que c' étoit un génie admirable pour les lettres, et sans bornes dans l' étendue de ses connoissances ; mais tout le monde ne sait pas, ce qui est pourtant très-véritable, que cet homme si merveilleux étoit aussi l' homme le plus simple, le plus incapable de finesse et de dissimulation, et le moins propre, en un mot, à former ni à conduire un parti ; qu' il n' avoit en vue que la vérité, et qu' il ne gardoit sur cela aucunes mesures, prêt à contredire ses amis lorsqu' ils avoient tort, et à défendre ses ennemis, s' il lui paroissoit qu' ils eussent raison ; qu' au reste, jamais théologien n' eut des opinions si saines et si pures sur la soumission qu' on doit au roi et aux puissances ; que non-seulement il étoit persuadé, comme nous l' avons déjà dit, qu' un sujet, pour quelque occasion que ce soit, ne peut point s' élever contre son prince, mais qu' il ne croyoit pas même que dans la persécution il pût murmurer. Toute la conduite de sa vie a bien fait voir qu' il étoit dans ces sentiments. En effet, pendant plus de quarante ans qu' on a abusé, pour le perdre, du nom et de l' autorité du roi, a-t-il manqué une occasion de faire éclater et son amour pour sa personne, et son admiration pour les grandes qualités qu' il reconnoissoit en lui ? Obligé de se retirer dans les pays étrangers pour se soustraire à la haine implacable de ses ennemis, à peine y fut-il arrivé, qu' il publia son apologie pour les catholiques ; et l' on sait qu' une partie de ce livre est employée à justifier la conduite du roi à l' égard des huguenots, et à justifier les jésuites mêmes. M. Le Marquis De Grana ayant su qu' il étoit caché dans Bruxelles, le fit assurer de sa protection ; mais il témoigna en même temps un fort grand desir de voir ce docteur, dont la réputation avoit rempli toute l' Europe. M. Arnauld ne refusa point sa protection ; mais il le fit prier de le laisser dans son obscurité, et de ne point l' obliger à voir un gouverneur des Pays-Bas espagnols, pendant que l' Espagne étoit en guerre avec la France ; et M. De Grana fut assez galant homme pour approuver la délicatesse de son scrupule. Lorsque le prince d' Orange se fut rendu maître de l' Angleterre, les jésuites, qu' on regardoit partout comme les principales causes des malheurs du roi Jacques, ne furent pas, à ce qu' on prétend, les derniers à vouloir se rendre favorable le nouveau roi. Mais M. Arnauld, qui avoit tant d' intérêt à ne pas s' attirer son indignation, ne put retenir son zèle : il prit la plume, et écrivit avec tant de force pour défendre les droits du roi Jacques, et pour exhorter tous les princes catholiques à imiter la générosité avec laquelle le roi l' avoit recueilli en France, que le prince d' Orange exigea de tous ses alliés, et surtout des espagnols, de chasser ce docteur de toutes les terres de leur domination. Ce fut alors qu' il se trouva dans la plus grande extrémité où il se fût trouvé de sa vie, la France lui étant fermée par les jésuites, et tous les autres pays par les ennemis de la France. On a su de quelques amis qui ne le quittèrent point dans cette extrémité, qu' un de leurs plus grands embarras étoit d' empêcher que, dans tous les lieux où il cherchoit à se cacher, son trop grand zèle pour le roi ne le fît découvrir. Il étoit si persuadé que ce prince ne pouvoit manquer dans la conduite de ses entreprises, que sur cela il entreprenoit tout le monde : jusque-là que, sur la fin de ses jours, étant sujet à tomber dans un assoupissement que l' on croyoit dangereux pour sa vie, ces mêmes amis ne savoient point de meilleur moyen pour l' en tirer que de lui crier, ou que les françois avoient été battus, ou que le roi avoit levé le siége de quelque place ; et il reprenoit toute sa vivacité naturelle pour disputer contre eux, et leur soutenir que la nouvelle ne pouvoit pas être vraie. Il n' y a qu' à lire son testament, où il déclare à Dieu le fond de son coeur. On y verra avec quelle tendresse, bien loin d' imputer au roi toutes les traverses que lui ou ses amis ont essuyées, il plaide, pour ainsi dire, devant Dieu la cause de ce prince, et justifie la pureté de ses intentions. Oserai-je parler ici des épreuves extraordinaires où l' on a mis son amour inébranlable pour la vérité ? De grands cardinaux, très-instruits des intentions de la cour de Rome, n' ont point caché qu' il n' a tenu qu' à lui d' être revêtu de la pourpre de cardinal, et que pour parvenir à une dignité qui auroit si glorieusement lavé tous les reproches d' hérésie que ses ennemis lui ont osé faire, il ne lui en auroit coûté que d' écrire contre les propositions du clergé de France touchant l' autorité du pape. Bien loin d' accepter ces offres, il écrivit même contre un docteur flamand, qui avoit traité d' hérétiques ces propositions. Un des ministres du roi, qui lut cet écrit, charmé de la force de ses raisonnements, proposa de le faire imprimer au Louvre ; mais la jalousie des ennemis de M. Arnauld l' emporta et sur la fidélité du ministre et sur l' intérêt du roi même. Voilà quel étoit cet homme qu' on a toujours dépeint comme si dangereux pour l' état, et contre lequel les jésuites, peu de temps avant sa mort, firent imprimer un livre avec cet infâme titre : Antoine Arnauld fugitif pour se dérober à la justice du roi . Je ne saurois mieux finir cette longue digression que par les propres paroles que le cardinal de Retz dit à quelques-uns de ses plus intimes amis, qui, en lui parlant de ses aventures passées, lui demandoient si en effet en ces temps-là il avoit reçu quelques secours de la cabale des jansénistes. " je me connois, leur répondit-il, en cabale ; et pour mon malheur, je ne m' en suis que trop mêlé. J' avois autrefois quelque habitude avec les gens dont vous parlez, et je voulus les sonder pour voir si je les pourrois mettre à quelque usage ; mais, vous pouvez vous en fier à ma parole, je ne vis jamais de gens qui, par inclination et par incapacité, fussent plus éloignés de tout ce qui s' appelle cabale. " ce même cardinal leur avoua aussi qu' il avoit auprès de lui, pendant sa disgrâce, deux théologiens réputés jansénistes, qui ne purent jamais souffrir que, dans l' extrême besoin où il étoit, il prît de l' argent que les espagnols lui faisoient offrir, et qu' il se vit par là obligé à en emprunter de ses amis. Quelques-uns de ceux à qui il tint ce discours vivent encore, et ils sont dans une telle réputation de probité, que je suis bien sûr qu' on ne récuseroit pas leur témoignage. Mais pour reprendre le fil de notre narration, le miracle de la sainte épine ne fut pas la seule mortification qu' eurent alors les jésuites ; car ce fut dans ce temps-là même que parurent les fameuses lettres provinciales , c' est-à-dire l' ouvrage qui a le plus contribué à les décrier. M. Pascal, auteur de ces lettres , avoit fait les trois premières pendant qu' on examinoit en Sorbonne la lettre de M. Arnauld. Il y avoit expliqué les questions sur la grâce avec tant d' art et de netteté, qu' il les avoit rendues non-seulement intelligibles, mais agréables à tout le monde. M. Arnauld y étoit pleinement justifié de l' erreur dont on l' accusoit, et les ennemis mêmes de Port-Royal avouoient que jamais ouvrage n' avoit été composé avec plus d' esprit et de justesse. M. Pascal se crut donc obligé d' employer ce même esprit à combattre un des plus grands abus qui se soit jamais glissé dans l' église, c' est à savoir la morale relâchée de quantité de casuistes, et dont les jésuites faisoient le plus grand nombre, qui, sous prétexte d' éclaircir les cas de conscience, avoient avancé dans leurs livres une multitude infinie de maximes abominables, qui tendoient à ruiner toute la morale de Jésus-Christ. On avoit déjà fait plusieurs écrits contre ces maximes, et l' université avoit présenté plusieurs requêtes au parlement, pour intéresser la puissance séculière à réprimer l' audace de ces nouveaux docteurs. Cela n' avoit pas néanmoins produit un fort grand effet ; car ces écrits, quoique très-solides, étant fort secs, n' avoient été lus que par très-peu de personnes. On les avoit regardés comme des traités de scolastique, dont il falloit laisser la connoissance aux théologiens ; et les jésuites, par leur crédit, avoient empêché toutes les requêtes d' être répondues. Mais M. Pascal venant à traiter cette matière avec sa vivacité merveilleuse et cet heureux agrément que Dieu lui avoit donné, fit un éclat prodigieux, et rendit bientôt ces misérables casuistes l' horreur et la risée de tous les honnêtes gens. On peut juger de la consternation où ces lettres jetèrent les jésuites, par l' aveu sincère qu' ils en font eux-mêmes. Ils confessent, dans une de leurs réponses, que les exils, les emprisonnements et tous les plus affreux supplices n' approchent point de la douleur qu' ils eurent de se voir moqués et abandonnés de tout le monde : en quoi ils font connoître tout ensemble, et combien ils craignent d' être méprisés des hommes, et combien ils sont attachés à soutenir leurs méchants auteurs. En effet, pour regagner cette estime du public, à laquelle ils sont si sensibles, ils n' avoient qu' à désavouer de bonne foi ces mêmes auteurs, et à remercier l' auteur des lettres de l' ignominie salutaire qu' il leur avoit procurée. Bien loin de cela, il n' y a point d' invectives à quoi ils ne s' emportassent contre sa personne, quoiqu' elle leur fût alors entièrement inconnue. Le P. Annat disoit que, pour toute réponse à ses quinze premières lettres, il n' y avoit qu' à lui dire quinze fois qu' il étoit un janséniste ; et l' on sait ce que veut dire un janséniste au langage des jésuites. Ils voulurent même l' accuser de mauvaise foi dans la citation des passages de leurs casuistes ; mais il les réduisit au silence par ses réponses. D' ailleurs il n' y avoit qu' à lire leurs livres pour être convaincu de son exacte fidélité ; et malheureusement pour eux, beaucoup de gens eurent alors la curiosité de les lire : jusque-là que pour satisfaire l' empressement du public, il se fit une nouvelle édition de la théologie morale d' Escobar, laquelle est comme le précis de toutes les abominations des casuistes ; et cette édition fut débitée avec une rapidité étonnante. Dans ce temps-là même il arriva une chose qui acheva de mettre la vérité dans tout son jour. Un des principaux curés de Rouen, qui avoit lu les petites lettres , fit, en présence de son archevêque, en un synode de plus de huit cents curés, un discours fort pathétique sur la corruption qui s' étoit depuis peu introduite dans la morale. Quoique les jésuites n' eussent point été nommés dans ce discours, le P. Brisacier, qui étoit alors recteur du collége des jésuites à Rouen, n' en eut pas plus tôt avis que sa bile se réchauffa. Il prit la plume, et fit un libelle en forme de requête, où il déchiroit ce vertueux ecclésiastique avec la même fureur qu' il avoit déchiré les religieuses de Port-Royal. Les autres curés, touchés du traitement indigne qu' on faisoit à leur confrère, eurent soin, avant toutes choses, de s' instruire à fond du sujet de leur querelle. Ils prirent d' un côté les lettres provinciales , et de l' autre les livres des casuistes : résolus de poursuivre, ou la condamnation de ces lettres si les casuistes y étoient cités à faux, ou la condamnation des casuistes si ces citations étoient véritables. Ils y trouvèrent non-seulement tous les passages qui étoient rapportés, mais encore un grand nombre de beaucoup plus horribles, que M. Pascal avoit fait scrupule de citer. Ils dressèrent un extrait de tous ces passages, et le présentèrent avec une requête à M. De Harlay, alors leur archevêque, qui a été depuis archevêque de Paris. Mais lui, jugeant que cette affaire regardoit toute l' église, les renvoya à l' assemblée générale du clergé, et y députa même un de ses grands vicaires, avec ordre d' y présenter et l' extrait et la requête. Les curés de Rouen écrivirent aussitôt à ceux de Paris, pour les prier de les aider de leurs lumières et de leur crédit, et même de se joindre à eux dans une cause qui étoit, disoient-ils, la cause de l' évangile. Les curés de Paris n' avoient pas attendu cette lettre pour s' élever contre la morale des nouveaux casuistes. Ils s' étoient déjà assemblés plusieurs fois sur ce sujet, tellement qu' ils n' eurent pas de peine à se joindre avec leurs confrères. Ils dressèrent aussi de leur côté un extrait de plus de quarante propositions de ces casuistes, et le présentèrent à l' assemblée du clergé pour en demander la condamnation, en même temps que la requête des curés de Rouen y fut présentée. Comme c' est principalement aux évêques à maintenir dans l' église la saine doctrine, tout le monde s' attendoit que le zèle des prélats éclateroit encore plus fortement que celui de tous ces curés. En effet, quelle apparence que ces mêmes évêques, qui se donnoient alors tant de mouvement pour faire condamner dans Jansénius cinq propositions équivoques qu' on doutoit qui s' y trouvassent, pussent hésiter à condamner dans les livres des casuistes un si grand nombre de propositions, toutes plus abominables les unes que les autres, qui y étoient énoncées en propres termes, et qui tendoient au renversement entier de la morale de Jésus-Christ ? à la vérité, il paroît, par les témoignages publics de quelques prélats députés à l' assemblée dont nous parlons, qu' ils ne purent entendre sans horreur la lecture de ces propositions des casuistes, et qu' ils furent sur le point de se boucher les oreilles, comme firent les pères du concile de Nicée, lorsqu' ils entendirent les propositions d' Arius. Mais les égards qu' on avoit pour les jésuites prévalurent sur cette horreur. L' assemblée se contenta de faire dire aux curés, par les commissaires qu' elle avoit nommés pour examiner leur requête, qu' étant sur le point de se séparer, et l' affaire qu' ils lui proposoient étant d' une grande discussion, elle n' avoit plus assez de temps pour y travailler. Du reste, elle ordonna aux agents du clergé de faire imprimer les instructions de Saint Charles sur la pénitence , et de les envoyer dans tous les diocèses, " afin que cet excellent ouvrage servît comme de barrière pour arrêter le cours des nouvelles opinions sur la morale " . Quoique les jésuites n' eussent pas lieu de se plaindre de la sévérité des prélats, ils furent néanmoins très-mortifiés de la publication de ce livre, sur lequel ils n' ignoroient pas que toute la doctrine du livre de la fréquente communion étoit fondée ; mais ils se plaignirent surtout de l' abbé de Ciron, qu' ils accusèrent d' avoir composé la lettre circulaire des évêques qui accompagnoit ce même livre. Et plût à Dieu que leur animosité contre cet abbé se fût arrêtée à sa personne, et ne se fût pas étendue sur un saint établissement de filles (les filles de l' enfance ) dont il avoit dressé les constitutions, et qu' ils ont eu le crédit de faire détruire, au grand regret de la province de Languedoc et de toute l' église même, qui en recevoit autant d' utilité que d' édification ! Comme tous ces extraits des curés avoient achevé de convaincre tout le monde de la fidélité des citations de M. Pascal, les jésuites prirent un parti tout contraire à celui qu' ils avoient pris jusqu' alors. Ils entreprirent de défendre ouvertement la doctrine de leurs auteurs. C' est ce qui leur fit publier le livre de l' apologie des casuistes , composé par le P. Pirot, ami du P. Annat, et qui enseignoit la théologie au collége de Clermont. Comme ils n' avoient pu obtenir de privilége pour l' imprimer, on n' y voyoit ni nom d' auteur ni nom d' imprimeur ; mais ils le débitèrent publiquement dans leur collége. Ils en distribuèrent eux-mêmes plusieurs exemplaires aux amis de la société, tant à Paris que dans les provinces. Le P. Brisacier le fit lire en plein réfectoire dans le collége de Rouen : il avoit plus de raison qu' un autre de soutenir ce bel ouvrage, puisqu' on y renouveloit contre les religieuses de Port-Royal, et contre leurs directeurs, les mêmes impostures dont il pouvoit se dire l' inventeur. Mais sa compagnie n' eut pas longtemps sujet de s' applaudir de la publication de ce livre : jamais ouvrage n' a excité un si grand soulèvement dans l' église. Les curés de Paris dressèrent d' abord deux requêtes, pour les présenter, l' une au parlement, l' autre aux grands vicaires. Le P. Annat, pour parer ce coup, obtint qu' ils fussent mandés au Louvre, pour rendre raison de leur conduite. Mais cela ne fit que hâter la condamnation de cet exécrable livre. En effet, le cardinal Mazarin ayant demandé aux curés, en présence du roi et des principaux ministres de son conseil, pourquoi ils vouloient s' adresser au parlement au sujet d' un livre de théologie, ils répondirent avec une fermeté respectueuse qu' il ne s' agissoit point dans ce livre de simples questions de théologie, mais que la doctrine qu' il contenoit ne tendoit pas moins qu' à autoriser les plus grands crimes, tels que le vol, l' usure, le duel, l' adultère et l' homicide ; et que la sûreté des sujets du roi et celle de sa majesté même étant intéressée à sa condamnation, ils s' étoient crus en droit de porter leurs plaintes aux mêmes tribunaux qui avoient autrefois condamné les Santarels, les Mariana, et les autres dangereux auteurs de cette même société. On n' eut pas la moindre réponse à leur faire. Le chancelier, qui étoit présent, déclara qu' il avoit refusé le privilége de ce livre. Enfin le roi, après avoir exigé des curés qu' ils se contenteroient de s' adresser aux juges ecclésiastiques, leur promit d' envoyer ses ordres en Sorbonne pour y examiner l' apologie . Le roi tint parole ; et toutes les brigues des jésuites et des docteurs de leur parti ne purent empêcher que la faculté ne fît une censure, et que cette censure ne fût publiée. Les grands vicaires de Paris en publièrent aussi une de leur côté ; et presque en même temps plus de trente archevêques et évêques, quelques-uns même de ceux que les jésuites croyoient le plus dans leur dépendance, foudroyèrent à l' envi et l' apologie et la méchante morale des casuistes. Les jésuites perdoient patience pendant ce soulèvement si universel ; mais ils ne purent jamais se résoudre à désavouer l' apologie . Le P. Annat fit plusieurs écrits contre les curés, et il les traita avec la même hauteur que les jésuites traitent ordinairement leurs adversaires. Mais ceux-ci le réfutèrent courageusement, et le couvrirent de confusion sur tous les points dont on les vouloit accuser. D' autres jésuites s' attaquèrent aux évêques mêmes, et écrivirent contre leurs censures : ils publioient hautement que ce n' étoit point aux évêques à prononcer sur de telles matières, et que c' étoient des causes majeures qui devoient être renvoyées à Rome, comme on y avoit renvoyé les cinq propositions. Ils furent fort mortifiés, lorsqu' au bout de six mois ils virent leur livre condamné par un décret de l' inquisition. Ils trouvoient néanmoins encore des raisons de se flatter, disant que l' inquisition n' avoit supprimé l' apologie que pour des considérations de police. Enfin le pape Alexandre Vii, auprès duquel ils avoient toujours été en si grande faveur, frappa d' anathème quarante-cinq propositions de leurs casuistes. Quelques années après, il condamna encore le livre d' un P. Moya, jésuite espagnol, qui, sous le nom d' Amadaeus Guimeneus, enseignoit la même doctrine que l' apologie , et censura de même le fameux Caramuel, grand défenseur de toutes les méchantes maximes des casuistes. Pour achever de purger l' église de cette pernicieuse doctrine, le pape Innocent Xi, en l' année 1668, fit un décret où il condamnoit à la fois soixante-cinq propositions aussi tirées des casuistes, avec excommunication encourue ipso facto par ceux qui, directement ou indirectement, auront la hardiesse de les soutenir. Qui n' eût cru qu' une compagnie qui fait un voeu particulier d' obéissance et de soumission aveugle au saint-siége, garderoit du moins le silence sur une doctrine si solennellement condamnée, et feroit désormais enseigner dans ses écoles une morale plus conforme et à l' évangile et aux décisions des papes ? Mais le faux honneur de la société l' a emporté encore en cette occasion sur toutes les raisons de religion et de politique, et même sur les constitutions fondamentales de la société. Il ne s' est presque point passé d' années depuis ce temps-là que les jésuites, soit par de nouveaux livres, soit par des thèses publiques, n' aient soutenu les mêmes méchantes maximes. On sait avec combien d' évêques ils se brouillent encore tous les jours sur ce sujet. Peu s' en est fallu enfin qu' ils n' aient déposé leur propre général, pour avoir fait imprimer, avec l' approbation du pape, un livre contre la probabilité, laquelle est regardée à bon droit comme la source de toute cette horrible morale. Mais pendant que les jésuites soutenoient avec cette opiniâtreté les erreurs de leurs casuistes, et ne se rendoient, ni sur le fait, ni sur le droit, aux censures des papes et des évêques, ils n' en poursuivoient pas avec moins d' audace la condamnation de leurs adversaires. Ce ne fut pas assez pour le P. Annat d' avoir fait juger dans l' assemblée du Louvre que les propositions étoient dans Jansénius, et d' avoir ensuite fait ordonner, dans l' assemblée des quinze évêques, que la constitution et le bref seroient signés par tout le royaume : il entreprit encore d' établir un formulaire ou profession de foi, qui comprît également la créance du fait et du droit, et d' en faire ordonner la souscription sous les peines portées contre les hérétiques. C' est ce fameux formulaire qui a tant causé de troubles dans l' église, et dont les jésuites ont tiré un si grand usage pour se venger de toutes les personnes qu' ils haïssoient. Tout le monde convient que ce fut M. De Marca qui dressa ce formulaire avec le P. Annat, et qui le fit recevoir dans l' assemblée générale de 1655. Ce prélat étoit un homme de beaucoup d' esprit, très-habile dans le droit canon, et dans tout ce qui s' appelle la police extérieure de l' église, sur laquelle il avoit même fait des livres très-savants et fort opposés aux prétentions de la cour de Rome. Mais il savoit fort peu de théologie, ne s' étant destiné que fort tard à l' état ecclésiastique, et ayant passé plus de la moitié de sa vie dans des emplois séculiers, d' abord président au parlement de Pau, puis intendant en Catalogne, d' où il avoit été élevé à l' évêché de Couserans, et ensuite à l' archevêché de Toulouse. Sa grande habileté, jointe à l' extrême passion qu' il témoignoit contre les jansénistes, lui donnoit un grand crédit dans les assemblées du clergé : il en dressoit tous les actes, et en formoit, pour ainsi dire, toutes les décisions. M. De Marca et le P. Annat convenoient dans le dessein de faire déclarer hérétiques les défenseurs de Jansénius, mais ils ne convenoient pas dans la manière de tourner la chose. Le P. Annat prétendoit que les papes étant infaillibles aussi bien sur le fait que sur le droit, on ne pouvoit nier sans hérésie un fait que le pape avoit décidé. Mais cela n' accommodoit pas Monsieur De Toulouse, qui avoit soutenu très-fortement l' opinion contraire dans ses livres, et cela, fondé sur l' autorité de tout ce qu' il y a de plus habiles écrivains, de ceux mêmes qui sont le plus attachés à la cour de Rome, tels que les cardinaux Baronius, Bellarmin, Palavicin, le P. Petau, et plusieurs autres savants jésuites, qui tous ont enseigné que l' église n' exige point la créance des faits non révélés, et qui n' ont point fait difficulté de contester des faits très-importants, décidés dans des conciles généraux. Les censeurs mêmes de la seconde lettre de M. Arnauld, quelque animés qu' ils fussent contre sa personne, n' avoient qualifié que de téméraire la proposition de ce docteur, où il disoit qu' il n' avoit point trouvé dans Jansénius les propositions condamnées. Les jansénistes donc ne pouvoient, même selon leurs ennemis, être traités tout au plus que de téméraires ; et le P. Annat vouloit qu' ils fussent déclarés hérétiques. Dans cet embarras, M. De Marca s' avisa d' un expédient dont il s' applaudit fort : il prétendit que le fait de Jansénius étoit un fait certain, d' une nature particulière, et qui étoit tellement lié avec le droit, qu' ils ne pouvoient être séparés. " le pape, disoit ce prélat, déclare qu' il a condamné comme hérétique la doctrine de Jansénius : or les jansénistes soutiennent la doctrine de Jansénius : donc les jansénistes soutiennent une doctrine hérétique. " c' étoit un des plus ridicules sophismes qui se pût faire, puisque le pape n' expliquant point ce qu' il entendoit par la doctrine de Jansénius, la même question de fait subsistoit toujours entre ses adversaires et ses défenseurs, dont les uns croyoient voir dans cette doctrine tout le venin des cinq propositions, et les autres n' y croyoient voir que la doctrine de Saint Augustin. Il n' est pas croyable néanmoins combien de gens se laissèrent éblouir à ce faux argument. Le P. Annat le répétoit à chaque bout de champ dans ses livres ; et ce ne fut qu' après un nombre infini de réfutations qu' il fut obligé de l' abandonner. Cependant lui et Monsieur De Toulouse ayant préparé tous les matériaux pour faire accepter leur formulaire dans l' assemblée générale, deux prélats envoyés par le roi y vinrent exhorter les évêques, de la part de sa majesté, à chercher les moyens d' extirper l' hérésie du jansénisme. En même temps tous les prélats qui se trouvoient alors à Paris (en 1656) eurent aussi ordre de se rendre dans la grande salle des augustins. Alors Monsieur De Toulouse présenta à l' assemblée une ample relation, qu' il avoit composée à sa mode, de toute l' affaire de Jansénius. Cette relation étant lue, on fit aussi lecture de la constitution et du bref, des déclarations du roi, et de toutes les lettres des assemblées précédentes. M. De Marca fit un grand discours sur l' autorité de la présente assemblée, qu' il égaloit à un concile national. Tout cela, comme on peut penser, fut fort long, et occupa presque toutes les deux séances dans lesquelles cette grande affaire fut terminée, en telle sorte que ceux qui y étoient présents n' eurent autre chose à faire qu' à écouter et à signer. Il n' y eut, pour ainsi dire, ni examen ni délibération : ceux qui n' étoient pas de l' avis du formulaire furent entraînés par le grand nombre. On confirma les délibérations des assemblées précédentes ; le formulaire fut approuvé, et on résolut qu' il seroit envoyé à tous les évêques absents, avec ordre à eux d' exécuter les résolutions de l' assemblée, sous peine d' être exclus de toute assemblée du clergé, soit générale, soit particulière, et même des assemblées provinciales. Tout cela se fit le premier et le deuxième jour de septembre. En même temps l' assemblée écrivit au nouveau pape, pour lui rendre compte de tout ce qu' elle avoit fait contre les jansénistes. Ce pape, qui s' appeloit auparavant Fabio Chigi, avoit pris le nom d' Alexandre Vii. Je ne puis m' empêcher de rapporter à son sujet une chose assez particulière, que le cardinal de Retz raconte dans l' histoire qu' il a composée du conclave où ce même pape fut élu. Il dit que le cardinal François Barberin, dont le parti étoit fort puissant dans le conclave, fut longtemps sans se pouvoir résoudre de donner sa voix à Chigi, craignant que son étroite liaison avec les jésuites ne l' engageât, quand il seroit pape, à donner quelque atteinte à la doctrine de Saint Augustin, pour laquelle Barberin avoit toujours eu un fort grand respect. Chigi, ajoute le cardinal de Retz, n' ignora pas ce scrupule. Quelques jours après, s' étant trouvé à une conversation où le cardinal Albizzi, passionné partisan des jésuites, parloit de Saint Augustin avec beaucoup de mépris, il prit avec beaucoup de chaleur la défense de ce saint docteur, et parla de telle sorte, que non-seulement le cardinal Barberin fut entièrement rassuré, mais qu' on se flatta même que Chigi seroit homme à donner la paix à l' église. Il est évident que jamais les jésuites ne furent plus puissants à Rome que sous son pontificat. Il ne tarda guère à publier une constitution, où, non content de confirmer la bulle d' Innocent X contre les cinq propositions, il traitoit d' enfants d' iniquité tous ceux qui osoient dire que ces propositions n' avoient point été extraites de Jansénius, ni condamnées au sens de cet évêque : assurant qu' il avoit assisté lui-même au jugement de toute cette affaire, et que l' intention de son prédécesseur avoit été de condamner la doctrine de Jansénius. Il y a de l' apparence qu' il disoit vrai. Cependant l' assemblée du clergé rapporte dans son procès-verbal une chose assez surprenante : c' est que monsieur l' évêque de Lodève, dans le compte qu' il rendit à messeigneurs d' un entretien qu' il avoit eu avec Innocent X, leur dit que ce pape l' avoit assuré de sa propre bouche que son intention n' avoit point été de toucher ni à la personne, ni à la mémoire de Jansénius, ni même précisément à la question de fait. Mais l' assemblée ne se mit pas fort en peine d' accorder ces contrariétés ; elle ne se plaignit pas même de certains termes de la nouvelle bulle qui étoient très-injurieux à l' épiscopat, et se contenta de les adoucir le mieux qu' elle put dans la version françoise qu' elle en fit faire. Du reste, elle reçut avec de grands témoignages de respect la constitution, en fit faire mention dans le formulaire, où il ne fut plus parlé du bref d' Innocent X, et résolut de supplier le roi de la faire enregistrer dans son parlement. On appréhenda que le parlement ne rejetât cette bulle pour plusieurs raisons, et entre autres, pour les mêmes causes qui avoient empêché qu' on n' y présentât la bulle d' Innocent X, je veux dire parce qu' elle étoit faite par le pape seul, sans aucun concile, sans avoir pris même l' avis des cardinaux, et, comme on dit, Motu Proprio : ce qu' on ne reconnoît point en France. Mais le roi l' ayant lui-même portée au parlement, sa présence empêcha toutes les oppositions qu' on auroit pu faire. Tous les évêques la firent publier dans leurs diocèses ; mais pour le formulaire, ils en firent eux-mêmes si peu de cas, qu' il ne paroît point qu' aucun d' eux en ait exigé la souscription, non pas même l' archevêque de Toulouse, qu' on en regardoit comme l' inventeur. Ainsi les choses demeurèrent au même état où elles se trouvoient avant l' assemblée, tout le monde étant d' accord sur le dogme, et ceux qui doutoient du fait ne se croyant pas obligés de reconnoître plus d' infaillibilité sur ce fait dans Alexandre Vii que dans son prédécesseur. Le cardinal Mazarin lui-même, soit que les grandes affaires de l' état l' occupassent alors tout entier, soit qu' il ne fût pas toujours d' humeur à accorder aux jésuites tout ce qu' ils lui demandoient, ne donna aucun ordre pour exécuter les décisions de l' assemblée, et parut être retombé pour cette querelle dans la même indifférence où il avoit été dans les commencements. Les choses demeurèrent en cet état jusque vers la fin de décembre de l' année 1660, auquel temps l' assemblée générale, dont l' ouverture s' étoit faite au commencement de cette même année, eut ordre de remettre sur le tapis l' affaire du jansénisme. Aussitôt tous les prélats de dehors furent mandés pour y travailler, et entre autres l' archevêque de Toulouse, qui n' étoit point de cette assemblée, mais qui y vint plaider avec beaucoup de chaleur la cause de son formulaire. Il fit surtout de grandes plaintes d' un écrit qu' on avoit fait contre ce formulaire, dont on avoit renversé tous les principes par les propres principes que Monsieur De Toulouse avoit autrefois enseignés dans ses livres. Cet écrit étoit du même M. De Launoy dont nous avons déjà parlé, qui ne prenoit, comme j' ai dit, aucun intérêt à la doctrine de Saint Augustin, mais qui, par la même raison qu' il n' avoit pu souffrir de voir renversés par la censure de Sorbonne tous les priviléges de la faculté, n' avoit pu digérer aussi de voir toutes les libertés de l' église gallicane et toute l' ancienne doctrine de la France renversées par le formulaire du clergé. Celui qui présidoit à l' assemblée de 1660 étoit M. De Harlay, archevêque de Rouen. On peut juger qu' il ne négligea pas cette grande occasion de se signaler. Il eut plusieurs prises avec les plus illustres députés du premier et du second ordre, qui lui sembloient trop favorables aux jansénistes, fit sonner fort haut dans tous ces avis la volonté du roi et les intentions de M. Le Cardinal Mazarin. Tout cela n' empêcha pas monsieur l' évêque de Laon, depuis cardinal d' Estrées, M. De Bassompierre, évêque de Xaintes, et d' autres évêques des plus considérables, de s' élever avec beaucoup de fermeté contre le nouveau joug qu' on vouloit imposer aux fidèles, en leur prescrivant la même créance pour les faits non révélés que pour les dogmes. La brigue contraire l' emporta néanmoins sur toutes leurs raisons ; et le plus grand nombre fut, à l' ordinaire, de l' avis du président, c' est-à-dire de l' avis de la cour. On enchérit encore sur les résolutions des dernières assemblées. On ordonna de nouvelles peines contre ceux qui refuseroient de se soumettre ; on comprit dans le nombre de ceux qui seroient obligés de signer le formulaire, non-seulement les religieuses, mais même les régents et les maîtres d' école : chose jusqu' alors inouïe dans l' église catholique, et qui n' avoit été pratiquée que par les protestants d' Allemagne. Le cardinal Mazarin mourut quinze jours après ces délibérations. Les défenseurs de Jansénius s' étoient d' abord flattés que cette mort apporteroit quelque changement favorable à leurs affaires ; mais lorsqu' ils virent de quelles personnes le roi avoit composé son conseil de conscience, et que c' étoit M. De Marca et le P. Annat qui y avoient la principale autorité, ils jugèrent bien qu' ils ne devoient plus mettre leur confiance qu' en Dieu seul, et que toutes les autres voies pour faire connoître leur innocence leur étoient fermées. DEUXIEME PARTIE Nous avons vu jusqu' ici la calomnie employer tous ses efforts pour décrier le monastère de Port-Royal. Nous allons voir maintenant tomber sur cette maison l' orage qui se formoit depuis tant d' années, et la passion des jésuites armée pour la perdre non plus simplement de l' autorité du premier ministre, mais de toute la puissance royale. Je ne doute pas que la postérité, qui verra un jour, d' un côté, les grandes choses que le roi a faites pour l' avancement de la religion catholique, et de l' autre, les grands services que M. Arnauld a rendus à l' église, et la vertu extraordinaire qui a éclaté dans la maison dont nous parlons, n' ait peine à comprendre comment il s' est pu faire que sous un roi si plein de piété et de justice, une maison si sainte ait été détruite, et que ce même M. Arnauld ait été obligé d' aller finir sa vie dans les pays étrangers. Mais ce n' est pas la première fois que Dieu a permis que de fort grands saints aient été traités en coupables par des princes très-vertueux. L' histoire ecclésiastique est pleine de pareils exemples ; et il faut avouer que jamais prévention n' a été fondée sur des raisons plus apparentes que celle du roi contre tout ce qui s' appelle jansénisme. Car bien que les défenseurs de la grâce n' eussent jamais soutenu les cinq propositions en elles-mêmes, ni avoué qu' elles fussent d' aucun auteur, bien qu' ils n' eussent, comme j' ai dit, envoyé leurs docteurs à Rome que pour exhorter sa sainteté à prendre bien garde, en prononçant sur ces propositions chimériques, de ne point donner d' atteinte à la véritable doctrine de la grâce, le pape néanmoins les ayant condamnées sans aucune explication comme extraites de Jansénius, il sembloit que les prétendus jansénistes eussent entièrement perdu leur cause ; et la plupart du monde, qui ne savoit point le noeud de la question, croyoit que c' étoit en effet leur opinion que le pape avoit condamnée. La distinction même du fait et du droit qu' ils alléguoient, paroissoit une adresse imaginée après coup pour ne se point soumettre. Il n' est donc pas surprenant que le roi, à qui ses grands emplois ne laissoient pas le temps de lire leurs nombreuses justifications, crût, sur tant de circonstances si vraisemblables et si peu vraies, qu' ils étoient dans l' erreur. D' ailleurs, quelques grands principes qu' on eût à Port-Royal sur la fidélité et sur l' obéissance qu' on doit aux puissances légitimes, quelque persuadé qu' on y fût qu' un sujet ne peut jamais avoir de juste raison de s' élever contre son prince, le roi étoit prévenu que les jansénistes n' étoient point bien intentionnés pour sa personne et pour son état ; et ils avoient eux-mêmes, sans y penser, donné occasion à lui inspirer ces sentiments par le commerce, quoique innocent, qu' ils avoient eu, ainsi que nous avons dit, avec le cardinal De Retz, et par leur facilité plus chrétienne que judicieuse à recevoir beaucoup de personnes, ou dégoûtées de la cour, ou tombées dans la disgrâce, qui venoient chez eux chercher des consolations, quelquefois même se jeter dans la pénitence. Joignez à cela qu' encore que les principaux d' entre eux fussent fort réservés à parler et à se plaindre, ils avoient des amis zélés et indiscrets, qui tenoient quelquefois des discours très-peu excusables. Ces discours, quoique avancés souvent par un seul particulier, étoient réputés des discours de tout le corps. Leurs adversaires prenoient grand soin qu' ils fussent rapportés ou au premier ministre ou au roi même. On sait que sa majesté a toujours un jésuite pour confesseur. Le P. Annat, qui l' a été fort longtemps, outre l' intérêt général de sa compagnie, avoit encore un intérêt particulier qui l' animoit contre les gens dont nous parlons. Il se piquoit d' être grand théologien et grand écrivain ; il entassoit volume sur volume, et ne pouvoit digérer de voir ses livres, malgré tous les mouvements que sa compagnie se donnoit pour les faire valoir, méprisés du public, et ceux de ses adversaires dans une estime générale. Tous ceux qui ont connu ce père savent qu' étant assez raisonnable dans les autres choses, il ne connoissoit plus ni raison ni équité quand il étoit question des jansénistes. Tout ce qui s' approchoit du roi, mais surtout les gens d' église, n' osoient guère lui parler sur ce chapitre que dans les sentiments de son confesseur. Il ne se tenoit point d' assemblée d' évêques où l' on ne fît des délibérations contre la prétendue nouvelle hérésie ; et ils comparoient dans leurs harangues quelques déclarations qu' on avoit obtenues de sa majesté contre les jansénistes, à tout ce que les Constantins et les Théodoses ont fait de plus considérable pour l' église. Les papes mêmes, dans leurs brefs, excitoient son zèle à exterminer une secte si pernicieuse. C' étoient tous les jours de nouvelles accusations. On lui présentoit des livres où l' on assuroit que, pendant les guerres de Paris, les ecclésiastiques de Port-Royal avoient offert au duc D' Orléans de lever et d' entretenir douze mille hommes à leurs dépens, et qu' on en donneroit la preuve dès que sa majesté en voudroit être informée. On eut l' impudence d' avancer, dans un de ces livres, que M. De Gondrin, archevêque de Sens, qu' on appeloit l' un des apôtres du jansénisme, avoit chargé, l' épée à la main, et taillé en pièces, dans une ville de son diocèse, un régiment d' irlandois qui étoit au service de sa majesté. Tous ces ouvrages se débitoient avec privilége, et les réponses où l' on couvroit de confusion de si ridicules calomniateurs étoient supprimées par autorité publique, et quelquefois même brûlées par la main du bourreau. Quel moyen donc que la vérité pût parvenir aux oreilles du roi ? Le peu de gens qui auroient pu avoir assez de fermeté pour la lui dire, étoient ou retirés de la cour, ou décriés eux-mêmes comme jansénistes. Et qui est-ce qui auroit pu être à couvert d' une pareille diffamation, puisqu' on a vu un pape, pour avoir fait écrire une lettre un peu obligeante à M. Arnauld, diffamé lui-même publiquement comme fauteur de jansénistes. Ainsi une des premières choses à quoi sa majesté se crut obligée, prenant l' administration de ses affaires après la mort du cardinal Mazarin, ce fut de délivrer son état de cette prétendue secte. Il fit donner un arrêt dans son conseil d' état, pour faire exécuter les résolutions de la dernière assemblée, et écrivit à tous les archevêques et évêques de France à ce qu' ils eussent à s' y conformer, avec ordre à chacun d' eux de lui rendre compte de sa soumission deux mois après qu' ils auroient reçu sa lettre. Mais les jésuites n' eurent rien plus à coeur que de lui faire ruiner la maison de Port-Royal. Il y avoit longtemps qu' ils la lui représentoient comme le centre et la principale école de la nouvelle hérésie. On ne se donna pas même le temps de faire examiner la foi des religieuses : le lieutenant civil et le procureur du roi eurent ordre de s' y transporter pour en chasser toutes les pensionnaires et les postulantes, avec défense d' en plus recevoir à l' avenir ; et un commissaire du Châtelet alla faire la même chose au monastère des Champs. L' abbesse, qui étoit alors la mère Agnès, soeur de la Mère Angélique, reçut avec un profond respect les ordres du roi, et sans faire la moindre plainte de ce qu' on les condamnoit ainsi avant que de les entendre, demanda seulement au lieutenant civil si elle ne pourroit pas donner le voile à sept de ces postulantes qui étoient déjà au noviciat, et que la communauté avoit admises à la vêture. Il n' en fit point de difficulté ; et sur la parole de ce magistrat, quatre de ces filles prirent l' habit le lendemain, qui étoit le jour de la quasimodo ; et les trois autres le prirent aussi le jour suivant, fête de Saint Marc. Cette affaire fut rapportée au roi d' une manière si odieuse, qu' il renvoya sur-le-champ le lieutenant civil, avec une lettre de cachet, pour faire ôter l' habit à ces novices. L' abbesse se trouva dans un fort grand embarras, ne croyant pas qu' ayant donné à des filles le saint habit à la face de l' église, il lui fût permis de le leur ôter, sans qu' elles se fussent attiré ce traitement par quelque faute. Elle écrivit au roi une lettre très-respectueuse pour lui expliquer ses raisons, et pour le supplier aussi de vouloir considérer si sa majesté, sans aucun jugement canonique, pouvoit en conscience, en leur défendant de recevoir des novices, supprimer et éteindre un monastère et un institut légitimement établi pour donner des servantes à Jésus-Christ dans la suite de tous les siècles. Mais cette lettre ne produisit d' autre fruit que d' attirer une seconde lettre de cachet, par laquelle le roi réitéroit ses ordres à l' abbesse d' ôter l' habit aux sept novices, et de les renvoyer dans vingt-quatre heures, sous peine de désobéissance et d' encourir son indignation. Du reste, il lui déclaroit qu' il n' avoit point prétendu supprimer son monastère par une défense absolue d' y recevoir des novices à l' avenir, mais seulement jusqu' à nouvel ordre, lequel seroit donné par autorité ecclésiastique, " lorsqu' il aura été pourvu à votre couvent (ce sont les termes de la lettre) d' un supérieur et directeur d' une capacité et piété reconnue, et duquel la doctrine ne sera point soupçonnée de jansénisme : à l' établissement duquel nous entendons qu' il soit procédé incessamment par les vicaires généraux de l' archevêque de Paris. " après une telle lettre, on n' osa plus garder les sept novices, et on les rendit à leurs parents ; mais on ne put jamais les faire résoudre à quitter l' habit : elles le gardèrent pendant plus de trois ans, attendant toujours qu' il plût à Dieu de rouvrir les portes d' une maison où elles voyoient que leur salut étoit attaché. L' une de ces novices étoit cette Mlle Perrier qui avoit été guérie par la sainte épine ; et Dieu a permis qu' elle soit restée dans le siècle, afin que plus de personnes pussent apprendre de sa bouche ce miracle si étonnant. Elle est encore vivante au moment que j' écris ceci ; et sa piété exemplaire, très-digne d' une vierge chrétienne, ne contribue pas peu à confirmer le témoignage qu' elle rend à la vérité. Les pensionnaires et les postulantes chassées, on chassa aussi le supérieur et les confesseurs. Alors M. De Contes, doyen de Notre-Dame, l' un des grands vicaires, amena aux religieuses, par ordre du roi, M. Bail, curé de Montmartre, et sous-pénitencier, pour être leur supérieur et leur confesseur. Et celui-ci nomma deux prêtres de Saint-Nicolas Du Chardonnet pour être leurs confesseurs sous lui. On ne pouvoit guère choisir de gens plus prévenus contre les jansénistes. M. Bail surtout leur étoit fort opposé. Ses cheveux se hérissoient au seul nom de Port-Royal, et il avoit toute sa vie ajouté une foi entière à tout ce que les jésuites publioient contre cette maison : très-dévot d' ailleurs, et qui avoit fort étudié les casuistes. Six semaines après qu' il eut été établi supérieur, M. De Contes et lui eurent ordre de faire la visite des deux maisons, et ils commencèrent par la maison de Paris. Ils y trouvèrent la célèbre Mère Angélique, qui étoit dangereusement malade, et qui mourut même pendant le cours de cette visite. Mais comme cette sainte fille a eu tant de part à tout le bien que Dieu a opéré dans ce monastère, je crois qu' il ne sera pas hors de propos de raconter ici avec quelle fermeté héroïque elle soutint cette désolation de sa maison, et de toucher quelques-unes des principales circonstances de sa mort. Elle avoit passé tout l' hiver à Port-Royal Des Champs, avec une santé fort foible et fort languissante, ne s' étant point bien rétablie d' une grande maladie qu' elle avoit eue l' été précédent. Il y avoit déjà du temps qu' elle exhortoit ses religieuses à se préparer par beaucoup de prières aux tribulations qu' elle prévoyoit qui leur devoient arriver. On lui avoit pourtant écrit de Paris qu' on avoit avis que les affaires s' adoucissoient ; mais elle n' en avoit rien cru, et disoit toujours que le temps de la souffrance étoit arrivé. En effet elle apprit dans la semaine de pâques les résolutions qui avoient été prises contre ce monastère. Malgré ses grandes infirmités et l' amour qu' elle avoit pour son désert, elle manda à la mère abbesse que si l' on jugeoit à Paris sa présence nécessaire dans une conjoncture si importante, elle s' y feroit porter, et le fit en effet, sur ce qu' on lui écrivit qu' il étoit à propos qu' elle vînt. Elle apprit en chemin que ce jour-là même le lieutenant civil étoit venu dans la maison de Paris, et les ordres qu' il y avoit apportés. Elle se mit aussitôt à réciter le Te Deum avec les soeurs qui l' accompagnoient dans le carrosse, leur disant qu' il falloit remercier Dieu de tout et en tout temps. Elle arriva avec cette tranquillité dans la maison ; et comme elle vit des religieuses qui pleuroient : " quoi ? Dit-elle, mes filles, je pense qu' on pleure ici. Et où est votre foi ? " cette grande fermeté néanmoins n' empêcha pas que les jours suivants ses entrailles ne fussent émues lorsqu' elle vit sortir toutes ces pauvres filles qu' on venoit enlever les unes après les autres, et qui, comme d' innocents agneaux, perçoient le ciel de leurs cris en venant prendre congé d' elle, et lui demander sa bénédiction. Il y en eut trois, entre autres, pour qui elle se sentit particulièrement attendrir : c' étoient Mlles De Luynes et Mlle De Bagnols. Elle les avoit élevées toutes trois presque au sortir du berceau, et ne pouvoit oublier avec quels sentiments de piété leurs parents, qui avoient fait beaucoup de bien à la maison, les lui avoient autrefois recommandées pour en faire des offrandes dignes d' être consacrées à Dieu dans son monastère. Elles étoient sur le point d' y prendre l' habit, et attendoient ce jour avec beaucoup d' impatience. L' heure étant venue qu' il falloit qu' elles sortissent, la Mère Angélique, qui sentit son coeur se déchirer à cette séparation, et que sa fermeté commençoit à s' ébranler, tout à coup s' adressa à Dieu pour le prier de la soutenir, et prit la résolution de les mener elle-même à la porte, où leurs parents les attendoient. Elle les leur remit entre les mains avec tant de marques de constance, que Mme De Chevreuse, qui venoit querir Mlles De Luynes, ne put s' empêcher de lui faire compliment sur son grand courage. " madame, lui dit la mère d' un ton qui acheva de la remplir d' admiration, tandis que Dieu sera Dieu, j' espérerai en lui, et je ne perdrai point courage. " ensuite, s' adressant à Mlle De Luynes l' aînée, qui fondoit en larmes : " allez, ma fille, lui dit-elle, espérez en Dieu, et mettez en lui votre confiance. Nous nous reverrons ailleurs, où il ne sera plus au pouvoir des hommes de nous séparer. " mais dans tous ces combats de la foi et de la nature, à mesure que la foi prenoit le dessus, à mesure aussi la nature tomboit dans l' accablement ; et l' on s' aperçut bientôt que sa santé dépérissoit à vue d' oeil. Ajoutez à tous ces déchirements de coeur le mouvement continuel qu' il falloit qu' elle se donnât dans ce temps de trouble et d' agitation, étant obligée à toute heure, tantôt d' aller au parloir, tantôt d' écrire des lettres, soit pour demander conseil, soit pour en donner. Il n' y avoit point de jour qu' elle ne reçût des lettres des religieuses Des Champs, chez qui il se passoit les mêmes choses qu' à Paris, et qui n' avoient recours qu' à elle dans tout ce qui leur arrivoit. Elle étoit de toutes les processions qu' on faisoit alors pour implorer la miséricorde de Dieu. La dernière où elle assista, ce fut à celle que l' on fit pour les sept novices, afin qu' il plût à Dieu d' exaucer les prières qu' elles lui faisoient pour demeurer dans la maison. On lui donna à porter une relique de la vraie croix, et elle y alla nu-pieds, comme toutes les religieuses. Elle se traîna, comme elle put, le long des cloîtres dont on faisoit le tour ; mais en rentrant dans le choeur, elle tomba en foiblesse, et il fallut la reporter dans sa chambre et dans son lit, d' où elle ne se releva plus. Il lui prit une fort grande oppression, accompagnée de fièvre ; et cette oppression, qui étoit continuelle, avoit des accès si violents, qu' on croyoit à tout moment qu' elle alloit mourir : en telle sorte que, dans l' espace de deux mois, on fut obligé de lui apporter trois fois le saint viatique. Mais la plus rude de toutes les épreuves, tant pour elle que pour toute la communauté, ce fut l' éloignement de M. Singlin et des autres confesseurs, du nombre desquels étoient M. De Sacy et M. De Sainte-Marthe, deux des plus saints prêtres qui fussent alors dans l' église. Il y avoit plus de vingt ans que la Mère Angélique se confessoit à M. Singlin, et l' on peut dire qu' après Dieu elle avoit mis en lui toute l' espérance de son salut. On peut juger combien il lui fut sensible d' être privée de ses lumières et de ses consolations, dans un temps où elles lui étoient si nécessaires, surtout sentant approcher l' heure de sa mort. Cependant elle supporta cette privation si douloureuse avec la même résignation que tout le reste ; et voyant ses religieuses qui s' affligeoient de n' avoir plus personne pour les conduire, et qui se regardoient comme des brebis sans pasteur : " il ne s' agit pas, leur disoit-elle, de pleurer la perte que vous avez faite en la personne de ces vertueux ecclésiastiques, mais de mettre en oeuvre les saintes instructions qu' ils vous ont données. Croyez-moi, mes filles, nous avions besoin de toutes les humiliations que Dieu nous envoie. Il n' y avoit point de maison en France plus comblée des biens spirituels que la nôtre, ni où il y eût plus de connoissance de la vérité. Mais il eût été dangereux pour nous de demeurer plus longtemps dans notre abondance ; et si Dieu ne nous eût abaissées, nous serions peut-être tombées. Les hommes ne savent pas pourquoi ils font les choses ; mais Dieu, qui se sert d' eux, sait ce qu' il nous faut. " mais tous ces sentiments, dont son coeur étoit si rempli, paroîtront encore mieux dans une lettre qu' elle écrivit alors à un des amis de la maison, très-vivement touché de tout ce qui se passoit. Voici cette lettre : " enfin, monsieur, Dieu nous a dépouillées de pères, de soeurs et d' enfants : son saint nom soit béni. La douleur est céans, mais la paix y est aussi dans une soumission entière à sa divine volonté. Nous sommes persuadées que cette visite est une grande miséricorde de Dieu sur nous, et qu' elle nous étoit absolument nécessaire pour nous purifier et nous disposer à faire un saint usage de ses grâces, que nous avons reçues avec tant d' abondance. Car, croyez-moi, si Dieu daigne avoir sur nous de plus grands desseins de miséricorde, la persécution ira plus avant. Humilions-nous de tout notre coeur pour nous rendre dignes de ces faveurs si véritables et si inconnues aux hommes. Pour vous, je vous supplie d' être le plus solitaire que vous pourrez, et de parler fort peu, surtout de nous. Ne racontez point ce qui se passe, si l' on ne vous en parle ; écoutez, et répondez le moins que vous pourrez. Souvenez-vous de cette excellente remarque de M. De Saint-Cyran, que l' évangile et la passion de Jésus-Christ est écrite dans une très-grande simplicité et sans aucune exagération. L' orgueil, la vanité, l' amour-propre se mêlent partout ; et puisque Dieu nous a unis par sa sainte charité, il faut que nous le servions dans l' humilité. Le plus grand fruit de la persécution, c' est l' humiliation ; et l' humilité se conserve dans le silence. Gardons-le donc aux pieds de Notre-Seigneur, et attendons de sa bonté notre force et notre soutien. " c' est dans ce même esprit qu' elle répondit un jour à quelques soeurs, qui lui demandoient ce qu' elle pensoit qu' elles deviendroient toutes, et si on ne leur rendroit point leurs novices et leurs pensionnaires : " mes filles, ne vous tourmentez point de tout cela : je ne suis pas en peine si on vous rendra vos novices et vos pensionnaires ; mais je suis en peine si l' esprit de la retraite, de la simplicité et de la pauvreté se conservera parmi vous. Pourvu que ces choses subsistent, moquez-vous de tout le reste. " il n' y avoit presque point de jour qu' on ne lui vînt annoncer quelque nouvelle affligeante : tantôt on lui disoit que le lieutenant civil étoit dans la clôture avec des maçons pour faire murer jusqu' aux portes par où entroient les charrois pour les nécessités du jardin et de la maison ; tantôt que ce même magistrat faisoit, avec des archers, des perquisitions dans les maisons voisines, pour voir si quelques-uns des confesseurs n' y seroient point cachés ; une autre fois, qu' on viendroit enlever et disperser toutes les religieuses. Mais elle demeuroit toujours dans le calme, ne permettant jamais qu' on se plaignît, même des jésuites, et disant toujours : " prions Dieu pour eux et pour nous. " cependant, comme il étoit aisé de juger par tous ces traitements si extraordinaires qu' il falloit qu' on eût étrangement prévenu l' esprit du roi contre la maison, on crut devoir faire un dernier effort pour détromper sa majesté. Toute la communauté s' adressa donc à la mère Angélique, et on l' obligea d' écrire à la reine mère, dont elle étoit plus connue que du roi, et qui avoit toujours conservé beaucoup de bonté pour M. D' Andilly, son frère. Comme cette lettre a été imprimée, je n' en rapporterai ici que la substance. Elle y représentoit une partie des bénédictions que Dieu avoit répandues sur son monastère, et entre autres le bonheur qu' elle avoit eu d' avoir Saint François De Sales pour directeur, et la bienheureuse Mère De Chantail pour intime amie. Elle rappeloit ensuite toutes les calomnies dont on l' avoit déchirée et ses religieuses ; la protection que leur innocence avoit trouvée auprès de feu M. De Gondy, leur archevêque et leur supérieur, et les censures dont il avoit flétri les infâmes libelles de leurs accusateurs, qui n' avoient pas laissé de continuer leurs impostures. Elle rapportoit les témoignages que ce prélat, et tous les supérieurs qu' il leur avoit donnés, avoient rendus de la pureté de leur foi, de leur soumission au pape et à l' église, et de l' entière ignorance où on les avoit toujours entretenues touchant les matières contestées, jusque-là qu' on ne leur laissoit pas lire le livre de la fréquente communion même, à cause des disputes auxquelles il avoit donné occasion. Elle faisoit souvenir la reine de la manière miraculeuse dont Dieu s' étoit déclaré pour elles, et la supplioit enfin de leur accorder la même protection que Philippe Second, roi d' Espagne, son aïeul, avoit accordée à Sainte Thérèse, qui, malgré son éminente sainteté, s' étoit vue calomniée aussi bien que les pères de son ordre, et noircie auprès du pape par les mêmes accusations d' hérésie dont on chargeoit les religieuses de Port-Royal et leurs directeurs. La mère Angélique dicta cette lettre à plusieurs reprises, étant interrompue presque à chaque ligne par des syncopes et des convulsions violentes que lui causoit sa maladie. La lettre étant écrite, elle ne voulut plus entendre parler d' aucune affaire, et ne songea plus qu' à l' éternité. Bien qu' elle eût passé sa vie dans des exercices continuels de pénitence, et n' eût jamais fait autre chose que de travailler à son salut et à celui des autres, elle étoit si pénétrée de la sainteté infinie de Dieu, et de sa propre indignité, qu' elle ne pouvoit penser sans frayeur au moment terrible où elle comparoîtroit devant lui. La sainte confiance qu' elle avoit en sa miséricorde gagna pourtant enfin le dessus. Son extrême humilité la rendit fort attentive, dans ces derniers jours de sa vie, à ne rien dire et à ne rien faire de trop remarquable, ni qui donnât occasion de parler d' elle avec estime après sa mort. Et sur ce qu' on lui représentoit un jour que la Mère Marie Des Anges, qu' elle estimoit, et qui étoit morte il y avoit trois ans, avoit dit, avant que de mourir, beaucoup de choses dont on se souvenoit avec édification, elle répondit brusquement : " cette mère étoit fort simple et fort humble, et je ne la suis pas. " quelques cinq semaines avant sa mort, ses oppressions diminuèrent tout à coup, et on la crut presque hors de péril. Mais bientôt les jambes lui enflèrent, et ensuite tout le corps ; et tous ses maux se changèrent en une hydropisie qui fut jugée sans remède. Dans ce temps-là même M. De Contes et M. Bail, qui commençoient leur visite, étant entrés dans sa chambre, et M. De Contes lui ayant demandé comment elle se trouvoit, elle lui répondit d' un fort grand sens froid : " comme une fille, monsieur, qui va mourir. -hé quoi ? Ma mère, s' écria M. De Contes, vous dites cela comme une chose indifférente. La mort ne vous étonne-t-elle point ? -monsieur, lui dit-elle, je suis venue ici pour m' y préparer à mourir. Mais je n' y étois pas venue pour y voir tout ce que j' y vois. " M. De Contes, à ces mots, haussant les épaules sans rien répliquer : " monsieur, lui dit la mère, je vous entends. Voici le jour de l' homme ; mais le jour de Dieu viendra, qui découvrira bien des choses. " il est incroyable combien ses souffrances augmentèrent dans les trois dernières semaines de sa maladie, tant par les douleurs de son enflure que parce que son corps s' écorcha en plusieurs endroits. Ajoutez à cela un si extrême dégoût, que la nourriture lui étoit devenue un supplice. Elle enduroit tous ces maux avec une paix et une douceur étonnante, et ne témoigna jamais d' impatience que du trop grand soin qu' on prenoit de chercher des moyens pour la mettre plus à son aise. " Saint Benoît nous ordonne, disoit-elle, de traiter les malades comme Jésus-Christ même ; mais cela s' entend des soulagements nécessaires, et non pas des raffinements pour flatter la sensualité. " on la voyoit dans un recueillement continuel, toujours les yeux levés vers le ciel, et n' ouvrant la bouche que pour adresser à Dieu des paroles courtes et enflammées, la plupart tirées des psaumes et des autres livres de l' écriture. La veille de sa mort, les médecins jugeant qu' elle ne pouvoit plus aller guère loin, on lui apporta, pour la troisième fois, comme j' ai dit, le saint viatique. Bien loin de se plaindre de n' être pas secourue en cette occasion par les ecclésiastiques en qui elle avoit eu tant de confiance, elle remercia Dieu de ce qu' elle mouroit pauvre de tout point, et également privée des secours spirituels et des temporels. Elle reçut le viatique avec tant de marques de paix, de ferveur et d' anéantissement, que, longtemps après sa mort, les religieuses disoient que pour s' exciter à communier dignement, elles n' avoient qu' à se bien représenter la manière édifiante dont leur sainte mère avoit communié devant elles. Bientôt après elle entra dans l' agonie, qui fut d' abord très-douloureuse ; mais enfin toutes ses souffrances se terminèrent en une espèce de léthargie, pendant laquelle elle s' endormit du sommeil des justes, le soir du sixième d' août, jour de la transfiguration, âgée de soixante et dix ans moins deux jours : fille véritablement illustre, et digne, par son ardente charité envers Dieu et envers le prochain, par son extrême amour pour la pauvreté et pour la pénitence, et enfin par les grands talents de son esprit, d' être comparée aux plus saintes fondatrices. Le bruit de sa mort s' étant répandu, et son corps ayant été le lendemain, vers le soir, exposé à la grille, selon la coutume, l' église fut en un moment pleine d' une foule de peuple, qui venoit bien moins en intention de prier pour elle que de se recommander à ses prières. Ils demandoient tous avec instance qu' on fît toucher à cette mère, les uns leur chapelet et leurs médailles, les autres leurs heures , quelques-uns même leurs mouchoirs, qu' ils présentoient tout trempés de leurs larmes. On en fit d' abord quelque difficulté ; mais ne pouvant résister à leur empressement, deux soeurs ne firent autre chose tout ce soir, et le lendemain depuis le point du jour jusqu' à son enterrement, que de recevoir et de rendre ce qu' on passoit ; et on voyoit tout ce peuple baiser avec transport les choses qu' on leur rendoit, l' appelant, les uns leur bonne mère, les autres la mère des pauvres. Il n' y eut pas jusqu' aux ecclésiastiques qui entrèrent pour l' enterrer, qui ne purent s' empêcher, quoiqu' ils ne fussent point de la maison, de lui baiser les mains comme celles d' une sainte. Dieu a bien voulu confirmer cette sainteté par plusieurs miracles ; et on en pourroit rapporter un grand nombre sans le soin particulier que les religieuses de Port-Royal ont toujours eu, non-seulement de cacher le plus qu' elles peuvent leur vie austère et pénitente aux yeux des hommes, mais de leur dérober même la connoissance des merveilles que Dieu a opérées de temps en temps dans leur monastère. Revenons maintenant à la visite. Elle dura près de deux mois, et pendant tout ce temps, M. De Contes et M. Bail visitèrent exactement les deux maisons, et interrogèrent toutes les religieuses les unes après les autres, même les converses. M. Bail surtout y apportoit une application extraordinaire, fort étonné de trouver les choses si différentes de ce qu' il s' étoit imaginé. Il tendoit même des piéges à la plupart de ces filles dans les questions qu' il leur faisoit, comme s' il eût été bien aise de les trouver dans quelque opinion qui eût quelque apparence d' hérésie. Il y en eut à qui il demanda, puisqu' elles croyoient que Jésus-Christ étoit mort pour tous les hommes, si elles ne croyoient pas aussi qu' il fût mort pour le diable. Enfin, ne pouvant résister à la vérité, il leur rendit justice, et signa, avec M. De Contes, la carte de visite, dont j' ai cru devoir rapporter cet article tout entier : " ayant trouvé, par la visite, cette maison en un état régulier, bien ordonné, une exacte observance des règles et des constitutions, une grande union et charité entre les soeurs, et la fréquentation des sacrements digne d' approbation, avec une soumission due à notre saint-père le pape et à tous ses décrets, par une foi orthodoxe et une obéissance légitime, n' ayant rien trouvé ni reconnu en l' un et en l' autre monastère qui soit contraire à ladite foi orthodoxe et à la doctrine de l' église catholique, apostolique et romaine, ni aux bonnes moeurs, mais plutôt une grande simplicité, sans curiosité dans les questions controversées, dont elles ne s' entretiennent point, les supérieurs ayant eu soin de les en empêcher : nous les exhortons toutes, par les entrailles de Jésus-Christ, d' y persévérer constamment, et la mère abbesse d' y tenir la main. " voilà, en peu de mots, l' apologie des religieuses de Port-Royal ; les voilà reconnues très-pures dans leur foi et dans leurs moeurs, très-soumises à l' église, et très-ignorantes des matières contestées ; et voilà par conséquent les jésuites déclarés de très-grands calomniateurs par l' homme même que les jésuites avoient fait nommer pour examiner ces filles. Vraisemblablement on se garda bien de montrer au roi cette carte de visite, qui auroit été capable de lui donner contre les persécuteurs de ces religieuses toute l' indignation qu' ils lui avoient inspirée contre elles. Je ne sais point si M. Bail prit, pour les justifier, les soins que sa conscience l' obligeoit de prendre. La vérité est que depuis ce temps-là il les traita assez doucement : il faisoit même assez volontiers ce qu' il pouvoit pour les consoler dans l' affliction où il les voyoit ; et pour cela il leur apportoit quelquefois des cantiques spirituels dont il avoit fait les airs et les paroles, et vouloit les leur faire chanter à la grille. Cependant le formulaire commençoit à exciter beaucoup de troubles. Plusieurs évêques refusèrent de le faire signer dans leurs diocèses, et écrivirent au roi pour se plaindre des entreprises de l' assemblée du clergé, qui, méritant à peine le nom de simple synode, prétendoit s' ériger en concile national, prescrivoit des formules de foi, et décernoit des peines contre les prélats qui refuseroient de se soumettre à ses décisions. Le premier qui écrivit fut messire Nicolas Pavillon, évêque D' Aleth, qui étoit alors regardé comme le Saint Charles de l' église de France. Il y avoit vingt-deux ans qu' il étoit évêque, et depuis ce temps-là il n' étoit jamais sorti de son diocèse que pour assister aux états de la province. Ce grand amour pour la résidence, joint à la sainteté extraordinaire de sa vie et à un zèle ardent pour la discipline, le faisoit dès lors traiter de janséniste. Il avoit été néanmoins au commencement dans l' opinion qu' on devoit aux constitutions une soumission pleine et entière, sans aucune distinction du fait et du droit. Mais il rapporte lui-même, dans une lettre qu' il écrivit à M. De Péréfixe, qu' ayant examiné à fond la matière, et demandé à Dieu par beaucoup de prières qu' il voulût l' éclairer, il avoit reconnu qu' il s' étoit trompé, et que le fait de Jansénius étoit d' une telle nature qu' on n' en pouvoit exiger par autorité ni la créance ni la souscription. Ce fut donc dans ce même sens qu' il écrivit au roi et aux prélats de l' assemblée. Son exemple fut suivi par les évêques de Beauvais, de Cominges, d' Angers et de Vence. Ce dernier représentoit au roi, avec de grands sentiments de douleur, qu' on avoit surpris la piété de sa majesté, en lui faisant croire qu' il y avoit dans son royaume une nouvelle hérésie : ajoutant que le formulaire avoit été regardé par la plupart des prélats, même de l' assemblée, comme une semence malheureuse de troubles et de divisions. Tous ces évêques que je viens de nommer écrivirent aussi au pape, pour lui faire les mêmes plaintes contre le formulaire, et pour lui demander la conduite qu' ils devoient tenir en cette rencontre. Mais rien ne fit mieux connoître combien tout le monde étoit soumis sur la doctrine, que les applaudissements qu' on donna au mandement des grands vicaires de Paris, où la distinction du droit et du fait étoit établie. On couroit en foule le signer. Déjà même plusieurs prélats de l' assemblée déclaroient tout haut qu' ils n' avoient jamais prétendu exiger d' autre signature. Les jésuites virent avec douleur cette soumission universelle, et que dans deux mois, si le mandement subsistoit, il n' y auroit plus de janséniste dans le royaume. Le P. Annat alla trouver ses bons amis, M. De Marca, auteur du formulaire, et monsieur l' archevêque de Rouen, président de l' assemblée. Ceux-ci firent aussitôt parler les agents du clergé. On fit entendre au roi que le mandement des grands vicaires avoit excité un fort grand scandale, qu' il éludoit le sens des constitutions, et rendoit inutiles toutes les délibérations des prélats et les arrêts de sa majesté. Là-dessus les grands vicaires sont mandés à Fontainebleau, où étoit la cour, et où étoient aussi en grand nombre messieurs les prélats. M. De Marca, toujours fort entêté de sa prétendue inséparabilité du fait et du droit, fit un long discours pour persuader aux grands vicaires qu' ils n' avoient point dû séparer ces deux questions. Après qu' il eut fini, ils lui demandèrent par grâce qu' il voulût mettre ses raisons par écrit, afin qu' ils les pussent examiner plus à loisir. M. De Marca, de concert avec le P. Annat, fit l' écrit qu' on lui demandoit ; et le lendemain les grands vicaires lui apportèrent leurs observations, où toutes ses raisons étoient détruites de fond en comble. Il voulut leur répliquer par un autre écrit ; mais en moins de vingt-quatre heures cet écrit fut encore réfuté par de nouvelles observations plus foudroyantes que les premières. Alors messieurs les prélats, reconnoissant qu' ils ne pouvoient l' emporter par la raison, eurent recours à la force. Ils firent casser et déclarer nul, par un arrêt du conseil, le mandement des grands vicaires, avec défense à tout le monde de le signer. En même temps le mandement fut envoyé à Rome, et le roi écrivit au pape pour le faire révoquer. Les grands vicaires, de leur côté, écrivirent au pape une grande lettre, où ils lui rendoient compte de leur mandement, " qui, en faisant rendre, disoient-ils, aux constitutions tout le respect qui leur étoit dû, auroit mis le calme dans l' église, s' il n' avoit été traversé par des gens ennemis de la paix, et par des évêques trop amoureux de leur formule de foi, qu' ils s' étoient avisés de proposer à tout le royaume, et dans laquelle ils avoient ajouté aux constitutions des choses qui n' y étoient pas. " cette lettre étoit accompagnée d' un acte signé par tous les curés de Paris, qui déclaroient que le mandement, bien loin d' avoir excité du scandale, avoit été d' une fort grande édification pour tout le diocèse, et étoit regardé de tous les gens de bien comme l' unique moyen de pacifier l' église. On peut dire que la politique de la cour de Rome ne parut jamais mieux qu' en cette occasion. Elle étoit bien éloignée d' approuver que des évêques s' ingérassent des professions de foi, pour les faire signer à tous leurs confrères ; mais elle étoit aussi trop éclairée sur ses intérêts pour ne pas appuyer la conduite de ces évêques, qui donnoient par là au pape une infaillibilité sans bornes. Sa sainteté écrivit aux grands vicaires un bref extrêmement sévère, les traitant d' enfants de Bélial, mais sans dire un mot ni du formulaire, ni des décisions de l' assemblée. Il les exhortoit, en termes généraux, à revenir à résipiscence, et à imiter l' obéissance des évêques et la piété du roi ; après quoi il leur donnoit sa bénédiction. Il ne fit réponse ni à l' évêque d' Angers, ni aux autres prélats qui s' étoient adressés à lui pour le consulter. Il se contenta de faire écrire au nonce par le cardinal Chigi ; et ce nonce avoit ordre de renvoyer tous ces évêques au bref que sa sainteté avoit écrit aux grands vicaires de Paris, et de leur dire de s' y conformer. Ces prélats demeurèrent fermes dans la résolution qu' ils avoient prise de ne point déférer aux décisions de l' assemblée. Mais les grands vicaires firent un autre mandement, par lequel ils révoquoient le premier, et ordonnoient la signature pure et simple du formulaire. En même temps ils eurent ordre de le faire signer aux religieuses de Port-Royal. Le premier mandement avoit déjà causé beaucoup de trouble parmi ces filles, qui appréhendoient, en le signant, de blesser la vérité. Mais comme c' est cette crainte, et, si l' on veut, ce scrupule qui leur a dans la suite attiré tant de persécutions, et qui a, en quelque sorte, causé la ruine de leur maison, il est bon de dire ici d' où venoit en elles une si grande délicatesse de conscience. Les religieuses de Port-Royal, comme j' ai dit, et comme il paroît par la carte de visite que j' ai rapportée, n' avoient originairement aucune connoissance des matières contestées. Leurs directeurs ne les en entretenoient point, et ne leur en avoient appris que ce qui étoit absolument nécessaire pour leur salut. Mais en récompense ils les avoient instruites à fond des devoirs de leur profession et des maximes de l' évangile. On leur avoit imprimé fortement dans l' esprit ces grands principes de Saint Paul et de Saint Augustin, " qu' il n' est point permis de pécher pour quelque occasion que ce soit ; qu' il vaudroit mieux s' exposer à tous les plus grands supplices que de faire un léger mensonge ; que Dieu et la vérité n' étant qu' un, on ne sauroit la blesser sans le blesser lui-même ; qu' on ne peut point déposer d' un fait dont on n' est point instruit ; et que d' attester qu' on croit ce qu' on ne croit pas, est un crime horrible devant Dieu et devant les hommes. " surtout on leur avoit inspiré une extrême horreur pour toutes ces restrictions mentales, et pour toutes ces fausses adresses inventées par les casuistes modernes, dans la vue de pallier le mensonge et d' éluder la vérité. Cela étant, on peut aisément concevoir d' où venoit la répugnance de ces filles à signer le formulaire. La nécessité où on les réduisoit les avoit enfin obligées, malgré elles, de s' instruire de la contestation qui faisoit tant de bruit dans l' église, et qui les jetoit dans de si grands embarras. Elles avoient appris que deux papes, à la sollicitation des jésuites et de plusieurs évêques, avoient condamné, comme extraites de Jansénius, évêque d' Ypres, cinq propositions très-abominables ; que tout le monde avouoit que ces propositions étoient bien condamnées ; mais qu' un grand nombre de docteurs distingués par leur piété et par leur mérite, au nombre desquels étoient les directeurs de leur maison, soutenoient qu' elles n' étoient point dans le livre de cet évêque, où ils offroient même d' en faire voir de toutes contraires ; qu' il s' étoit fait sur cela de part et d' autre quantité de livres, où ceux-ci paroissoient avoir eu tout l' avantage. Il y avoit donc lieu de douter, et elles doutoient effectivement, que ces propositions fussent dans le livre de cet évêque mort en odeur de sainteté, et qui, dans son ouvrage même, paroissoit soumis jusqu' à l' excès au saint-siége. Ainsi, soit qu' elles se trompassent ou non, pouvoient-elles en sûreté de conscience signer le formulaire ? N' étoit-ce pas attester qu' elles croyoient le contraire de ce qu' en effet elles pensoient ? On répondoit qu' elles devoient s' en fier à la décision de deux papes. Mais elles avoient appris de toute l' église que les papes, ni même les conciles, ne sont point infaillibles sur des faits non révélés. Et y a-t-il quelqu' un, si ce n' est les jésuites, qui le puisse soutenir ? Le contraire n' est-il pas aujourd' hui avoué de toute la terre ? Et n' étoit-il pas alors aussi vrai qu' il l' est maintenant ? Il est donc constant que ces filles ne refusoient de signer que parce qu' elles craignoient de faire un mensonge. Mais leur délicatesse sur cela étoit si grande, que, quelque tour que les grands vicaires eussent donné à leur premier mandement, plusieurs religieuses néanmoins, sur la seule peur d' être obligées de le signer, tombèrent malades ; et il prit à la soeur de M. Pascal une fièvre dont elle mourut. Les autres ne consentirent à signer qu' après avoir mis à la tête de leurs souscriptions deux ou trois lignes qui portoient qu' elles embrassoient absolument et sans réserve la foi de l' église catholique, qu' elles condamnoient toutes les erreurs qu' elle condamne, et que leur signature étoit un témoignage de cette disposition. On peut juger par là de l' effet que fit sur elles le second mandement. " que veut-on de nous davantage ? Disoient-elles aux grands vicaires. N' avons-nous pas rendu un témoignage sincère de notre soumission pour le saint-siége ? Veut-on que nous portions témoignage d' un livre que nous n' entendons point, et que nous ne pouvons entendre ? " là-dessus elles prenoient à témoin M. De Contes de la pureté de leur foi, et de l' ignorance où il les avoit trouvées sur toutes ces contestations. Les grands vicaires étoient fort fâchés de les voir dans cette agitation, et de leur persévérance dans un refus qui alloit vraisemblablement attirer la ruine de l' une des plus saintes communautés qui fût dans l' église. Ils épuisoient leur esprit à chercher des tempéraments qui pussent sauver ces filles ; ils les conjuroient de s' aider un peu elles-mêmes, et de faire quelque chose qui leur donnât occasion de les servir. à la fin elles s' offrirent de signer avec cette espèce de préambule : " nous, abbesse, prieures et religieuses des deux monastères de Port-Royal De Paris et Des Champs, etc., considérant que, dans l' ignorance où nous sommes de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons faire est de rendre témoignage de la pureté de notre foi, nous déclarons très-volontiers par notre signature qu' étant soumises avec un très-profond respect à notre saint-père le pape, et n' ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de coeur tout ce que sa sainteté et le pape Innocent Xe en ont déjà décidé ; et rejetons toutes les erreurs qu' ils ont jugé y être contraires. " les grands vicaires portèrent à la cour cette déclaration, et employèrent tous leurs efforts pour l' y faire approuver. Ils y portèrent en même temps une déclaration à peu près semblable, que les religieuses du Val-De-Grâce et celles de quelques autres couvents leur avoient aussi présentée, et sans laquelle elles refusoient de signer. On ne leur parla point de ces autres religieuses ; mais ils eurent ordre de ne point admettre l' explication de celles de Port-Royal, et d' exiger d' elles une souscription pure et simple. Mais sur ces entrefaites, le cardinal De Retz ayant donné sa démission de l' archevêché de Paris, et le roi ayant nommé un autre archevêque, il ne fut plus question du mandement de ces grands vicaires. Cependant les jésuites, pour autoriser toutes ces violences, s' opiniâtroient de plus en plus à vouloir faire du fait de Jansénius un dogme de foi. Comme ils virent avec quelle facilité leurs adversaires avoient ruiné toutes les frivoles raisons sur lesquelles M. De Marca avoit voulu fonder ce nouveau dogme, ils crurent que tout le mal venoit de ce que ce prélat biaisoit trop, et ne parloit pas assez nettement. Pour y remédier, ils firent soutenir publiquement, dans leur collége de Clermont, une thèse où ils avancèrent en propres termes cette proposition : " que Jésus-Christ, en montant au ciel, avoit donné à Saint Pierre et à ses successeurs la même infaillibilité et dans le fait et dans le droit qu' il avoit lui-même. " d' où ils concluoient très-naturellement " que le pape ayant décidé que les cinq propositions étoient dans Jansénius, on ne pouvoit nier sans hérésie qu' elles n' y fussent. " c' est ainsi que ces pères, dans la passion de rendre hérétiques leurs adversaires, se rendoient eux-mêmes coupables d' une très-dangereuse hérésie, et non-seulement d' une hérésie, mais d' une impiété manifeste, en égalant à Dieu la créature, et voulant qu' on rendît à la simple parole d' un homme mortel le même culte qu' on doit rendre à la parole éternelle. Mais ils n' étoient pas moins criminels envers le roi et envers l' état par les avantages que la cour de Rome pouvoit tirer de cette thèse, plus préjudiciable à la souveraineté des rois que toutes les opinions des Mariana et des Santarels, tant condamnées par le clergé de France, par le parlement et par la Sorbonne. Aussi excita-t-elle un fort grand scandale. Voici ce que le célèbre M. Godeau, évêque de Vence, en écrivoit à un de ses amis : " où est l' ancienne Sorbonne, qui a foudroyé par avance cette proposition ? Où sont les Servins, les Marions et les Harlais ? Où sont les évêques de l' assemblée de Melun ? Où est enfin notre honneur et notre conscience de nous taire quand il y a un si grand sujet de parler ? Qu' il est fâcheux de vivre en un si mauvais temps ! Et à quoi, mon Dieu, nous réservez-vous ? Mais espérons en celui qui mortifie et qui vivifie : il laisse aujourd' hui prévaloir les ténèbres ; mais il saura en tirer la lumière. " cependant, le pourra-t-on croire ? Les évêques, la Sorbonne et le parlement gardèrent sur cette thèse un profond silence ; les jansénistes seuls se remuèrent, et il n' y eut que ces prétendus ennemis de l' église et de l' état qui, joints aux curés de Paris, eurent assez de courage pour défendre alors l' état et l' église. Ils dénoncèrent la thèse à tous les évêques ; ils s' adressèrent au parlement même, et découvrirent, par un excellent écrit, les conséquences de cette pernicieuse doctrine. Encore le crédit des jésuites fut-il assez grand pour faire brûler cet écrit par la main du bourreau. Ils eurent dans ce temps-là même un nouveau sujet de triomphe par la nomination que le roi fit de M. De Marca à l' archevêché de Paris. Pouvoit-on douter qu' étant, comme nous avons vu, le principal auteur du formulaire, il n' en exigeât avec toute la rigueur imaginable la signature ? Déjà même les nouveaux grands vicaires que le chapitre avoit nommés comme pendant la vacance, s' empressant à lui faire leur cour, avoient publié un troisième mandement, qui jetoit la terreur dans tout le diocèse de Paris. Ils y réformoient tout ce qui leur sembloit de trop modéré dans les précédents, réputoient nulles toutes les signatures faites avec restriction ou explication, et déclaroient suspens et interdits ipso facto tous les ecclésiastiques qui dans quinze jours n' auroient pas signé leur ordonnance. Mais ce zèle précipité n' eut aucune suite. On leur prouva leur incompétence par de bonnes raisons, et leur mandement tomba de lui-même. Si l' on en croit de fort grands prélats, qui ont très-particulièrement connu M. De Marca, cet archevêque étoit fort changé sur le sujet de son formulaire. Ils prétendent même qu' il étoit sérieusement touché du trouble que cette affaire avoit excité, et qu' il n' attendoit que ses bulles pour essayer tous les moyens de terminer les choses par la douceur. Quelles que fussent ses intentions, Dieu ne lui permit pas de les exécuter, et il mourut le jour même que ses bulles arrivèrent. Sa mort fut suivie de près de celle de l' illustre M. Pascal. Il n' étoit âgé que de trente-neuf ans. Mais, quoique encore jeune, ses grandes austérités et son application continuelle aux choses les plus relevées l' avoient tellement épuisé, qu' on peut dire qu' il mourut de vieillesse. Il laissa imparfait un grand ouvrage qu' il avoit entrepris contre les athées. Les fragments qu' on en trouva dispersés dans ses papiers, et qui ont été donnés au public sous le nom de pensées de M. Pascal , peuvent faire juger et du mérite qu' auroit eu tout l' ouvrage, s' il eût eu le temps de l' achever, et de l' impression vive que les grandes vérités de la religion avoient faite sur son esprit. On publia que sur la fin de sa vie il avoit rompu tout commerce avec messieurs de Port-Royal, parce qu' il ne les trouvoit pas, disoit-on, assez soumis aux constitutions ; et on citoit là-dessus le témoignage du curé de Saint-étienne Du Mont, qui lui avoit administré dans sa maladie les derniers sacrements. La vérité est qu' un peu avant sa mort, M. Pascal eut quelque dispute avec M. Arnauld sur le sujet des constitutions. Mais bien loin de prétendre qu' on se devoit soumettre aveuglément aux constitutions, il trouvoit au contraire qu' on s' y soumettoit trop ; car appréhendant, comme on le peut voir dans les provinciales , que les jésuites n' abusassent un jour contre la doctrine de Saint Augustin de la condamnation des cinq propositions, il vouloit non-seulement qu' en signant le formulaire on fît la distinction du fait et du droit, mais qu' on déclarât qu' on ne prétendoit en aucune sorte donner atteinte à la grâce efficace par elle-même, parce qu' à son avis, plutôt que de laisser flétrir une si sainte doctrine, il falloit souffrir tous les plus mauvais traitements, et même l' excommunication. M. Arnauld soutenoit au contraire que c' étoit faire injure à la véritable doctrine de la grâce, de témoigner quelque défiance qu' elle eût pu être condamnée, et qu' elle étoit assez à couvert et par la déclaration d' Innocent Xe, et par le consentement de toute l' église ; que du reste le schisme étoit le plus grand de tous les maux ; que l' ombre même en étoit horrible, et qu' il falloit sur toutes choses éviter d' y donner occasion. Ces deux grands hommes écrivirent sur cela l' un et l' autre, mais sans sortir des bornes de la charité, et sans blesser le moins du monde l' estime mutuelle dont ils étoient liés, et qu' ils ont conservée jusqu' au dernier soupir. M. Pascal mourut entre les bras de M. De Sainte-Marthe, ami intime de M. Arnauld, et l' un des plus zélés défenseurs des religieuses de Port-Royal. Mais voici ce qui a donné lieu à croire le contraire de ce que nous disons. M. Pascal, dans quelque entretien qu' il eut avec le curé de Saint-étienne, lui toucha quelque chose de cette dispute, sans lui particulariser de quoi il s' agissoit : de sorte que ce bon curé, qui ne supposoit pas que M. Arnauld eût pu pécher par trop de déférence aux constitutions, s' imagina que c' étoit tout le contraire. Non-seulement il le dit ainsi à quelques-uns de ses amis, mais il l' attesta même par écrit. Mais les parents de M. Pascal, touchés du tort que ce bruit faisoit à la vérité, allèrent trouver ce bon homme, lui montrèrent les écrits qui s' étoient faits sur cette dispute, et le convainquirent si bien de sa méprise, qu' il rétracta aussitôt sa déposition par des lettres qu' il leur permit de rendre publiques. Après la mort de M. De Marca, il se passa près de dix-huit mois pendant lesquels on ne pressa point pour la signature. On crut même un temps que les affaires alloient changer de face. Car la cour de Rome, pendant qu' on élevoit si haut en France son autorité, outragea le roi en la personne du Duc De Créqui, son ambassadeur. Le roi ressentit vivement cette offense, et résolut d' en tirer raison. Comme la querelle pouvoit aller loin par l' opiniâtreté du pape à soutenir les auteurs de cet attentat, le parlement et les ministres du roi commencèrent à ouvrir les yeux sur le trop grand cours qu' ils avoient laissé prendre à tout ce qu' on appelle en France les opinions des ultramontains. On ne dit pourtant rien aux jésuites ; mais sur l' avis que l' on eut d' une thèse qu' un bachelier breton se préparoit à soutenir, où il y avoit des propositions moins exorbitantes, à la vérité, que celle du collége de Clermont, mais qui étoient contraires aux libertés de l' église gallicane, et qui, en donnant au pape une autorité souveraine sur l' église, établissoient son infaillibilité, et détruiroient la nécessité des conciles, le parlement prit cette occasion d' agir. Il manda le syndic de la faculté qui avoit signé la thèse, le bachelier qui la devoit soutenir, et le docteur qui y devoit présider ; et après leur avoir fait les réprimandes qu' ils méritoient, donna un arrêt par lequel la thèse étoit supprimée, avec défense d' enseigner, lire et soutenir dans les écoles et ailleurs aucune proposition de cette nature ; et il étoit ordonné que cet arrêt seroit lu en pleine assemblée de la faculté, et inséré dans ses registres. à peine il venoit d' être rendu, qu' on eut avis d' une autre thèse à peu près semblable, qui avoit été soutenue au collége des Bernardins, signée encore du même syndic de la faculté. Le parlement donna un second arrêt plus sévère que le premier contre le répondant et contre le président ; et par cet arrêt le syndic fut suspendu pour six mois des fonctions de son syndicat. Ce syndic étoit le docteur Grandin, fameux moliniste, et qui avoit eu la principale part à tout ce qui s' étoit fait en Sorbonne contre M. Arnauld. Lui et les autres partisans des jésuites souffrirent beaucoup de voir ainsi attaquer la doctrine de l' infaillibilité, qui étoit leur doctrine favorite. Ils firent même, quoique inutilement, plusieurs efforts pour empêcher la faculté d' enregistrer ces arrêts. Mais la plus saine partie des docteurs saisit cette occasion de laver la faculté du reproche qu' on lui faisoit publiquement d' avoir abandonné son ancienne doctrine. Ils travaillèrent avec tant de succès, que la faculté dressa la fameuse déclaration de ses sentiments, contenus en six articles, dans lesquels elle exposoit combien elle étoit éloignée d' enseigner, ni que le pape eût aucune autorité sur le temporel des rois, ni qu' il fût infaillible et supérieur au concile. Elle présenta elle-même ces six articles au roi, et ensuite au parlement, qui la félicita d' être rentrée dans ses véritables maximes, et de s' être assurée contre toutes ces nouveautés dangereuses, que la cabale des moines et de quelques particuliers, liés d' intérêt avec eux, avoient depuis vingt ans introduites dans les écoles. Presque en même temps il y eut un autre arrêt pour réduire, selon l' ancien usage, le nombre des docteurs mendiants à deux de chaque ordre dans les assemblées de théologie. Quelques moines voulurent protester contre cet arrêt, et l' un d' entre eux eut l' audace de reprocher à la faculté que sans leur grand nombre on ne seroit jamais venu à bout de condamner les jansénistes. Le roi publia une déclaration par laquelle il ordonnoit que les six articles seroient enregistrés dans tous les parlements et dans toutes les universités du royaume, avec défense d' enseigner d' autre doctrine que celle qui y étoit contenue. Ils le furent sans aucune opposition. Il y eut seulement un jésuite à Bordeaux, nommé le P. Camin, qui se démena fort pour empêcher l' université de cette ville de les recevoir. Quelque remontrance que le recteur lui pût faire, il persista toujours dans son opposition ; et il est marqué au bas de l' acte d' enregistrement, que le P. Camin a refusé de le signer. Ce jésuite ne faisoit que suivre en cela l' esprit de sa compagnie. Car dans le même temps que l' on prenoit en France ces précautions contre les entreprises des ultramontains, les jésuites du collége de Clermont, à l' occasion d' une thèse de mathématique, soutinrent publiquement une proposition où ils donnoient en quelque sorte au tribunal de l' inquisition la même infaillibilité qu' ils avoient donnée au pape dans leur thèse du... décembre 1661 ; e ce qu' il y eut de singulier, c' est qu' ils firent soutenir cette dernière thèse par le fils de M. De Lamoignon, premier président. La proposition fut aussitôt déférée à la faculté, qui se préparoit à la condamner ; mais le premier président, pour ne pas vraisemblablement voir flétrir une thèse que son fils avoit soutenue, empêcha la censure, et fit donner, sur la requête du syndic, un arrêt qui imposoit silence à la faculté. Pendant que ces choses se passoient, il y avoit eu un projet d' accommodement pour terminer la querelle du jansénisme. Les premières propositions en furent jetées par le P. Ferrier, jésuite de Toulouse. Ce jésuite, homme très-fin, et qui songeoit à se faire connoître à la cour, crut n' y pouvoir mieux réussir qu' en se mêlant d' une querelle si célèbre. Il le fit trouver bon au P. Annat, qui avoit une grande idée de lui, et qui ne croyoit pas que la cause des jésuites pût péricliter en de si bonnes mains. Le P. Ferrier donc s' adressa à M. De Choiseul, évêque de Cominges, et s' offrit d' entrer en conférence avec les défenseurs de Jansénius sur les moyens de donner la paix à l' église. Ce prélat en écrivit aussitôt à M. Arnauld. Quelque défiance que ce docteur et les autres théologiens qui étoient dans la même cause eussent de la bonne foi de ces pères, dans l' envie néanmoins d' assurer la paix de l' église, ils offrirent de conférer, à condition qu' il ne seroit point fait mention du formulaire, et qu' on n' exigeroit rien d' eux dont leur conscience pût être blessée. Le P. Ferrier parut approuver cette condition ; et bientôt après Monsieur De Cominges reçut ordre du roi de se transporter à Paris, où le P. Ferrier s' étoit déjà rendu. La Lane et Girard, deux célèbres docteurs, se trouvèrent aux conférences, au nom des défenseurs de Jansénius, et le P. Ferrier au nom des jésuites. Ces deux docteurs présentèrent cinq articles, qui contenoient toute leur doctrine sur la matière des cinq propositions. Ce sont ces mêmes articles que les docteurs de Louvain ont encore, depuis quelques années, présentés au pape, et qui ont eu l' approbation de toute l' église. Le P. Ferrier n' osa pas nier qu' ils ne fussent très-catholiques, bien que très-opposés à la doctrine de Molina, disant qu' il importoit peu à l' église que ses enfants fussent de l' opinion des thomistes ou de celle des jésuites. Il y eut seulement un endroit de l' un de ces articles où il souhaita quelque adoucissement, qui lui fut aussitôt accordé. Ainsi tout le monde convenant sur la doctrine, l' évêque de Cominges jugea l' affaire terminée, et il le fit ainsi entendre au roi. Mais le P. Ferrier, qui, comme nous avons dit, ne pensoit à rien moins qu' à un accommodement, trouva bientôt moyen de le rompre, et, contre la parole donnée, déclara qu' il falloit encore convenir que la doctrine condamnée dans les cinq propositions étoit celle de Jansénius. On eut beau se récrier qu' on avoit stipulé, avant toutes choses, qu' on ne parleroit point de cet article. Il soutint hardiment que cela n' étoit point véritable : de sorte que ces conférences n' aboutirent qu' à un nouveau démêlé avec ce jésuite. Il écrivit, et on fit contre lui quantité d' ouvrages pleins de raisons très-convaincantes, auxquelles il répondit sur le ton ordinaire de sa société, c' est-à-dire avec beaucoup d' injures. L' évêque de Cominges, fort irrité de la tromperie qu' on lui avoit faite, songea néanmoins à accommoder l' affaire par une autre voie. Il se fit mettre entre les mains un écrit signé des principaux défenseurs de Jansénius, par lequel ils lui donnoient plein pouvoir d' envoyer en leur nom au pape les cinq articles dont nous avons parlé, déclarant qu' ils les soumettoient de bonne foi à son jugement ; qu' au reste ils prioient très-humblement sa sainteté de croire qu' ils avoient une véritable douleur de toutes ces fâcheuses et importunes disputes qui troubloient depuis si longtemps l' église ; qu' ils n' avoient jamais eu la moindre pensée de blesser en rien l' autorité du saint-siége, pour lequel ils avoient toujours eu et auroient toute leur vie un entier dévouement ; que bien loin de s' opposer aux deux dernières constitutions, ils étoient prêts à y déférer avec tout le respect et toute la soumission que demandoit sa majesté et la souveraine autorité du saint-siége apostolique ; enfin, que si sa sainteté vouloit encore exiger d' eux une plus grande preuve de la sincérité avec laquelle ils adhéroient à la foi établie par ces constitutions, ils consentoient de la lui donner. Les principaux défenseurs de Jansénius avoient eu assez de peine à souscrire à ce dernier article, qui mettoit le pape en droit, pour ainsi dire, de leur imposer telle loi qu' il voudroit. Cependant l' évêque de Cominges ne laissa pas d' envoyer cet écrit à sa sainteté, avec une lettre très-respectueuse qu' il lui écrivoit sur ce sujet. Il y avoit apparence que cela seroit agréablement reçu à Rome. En effet, que pouvoit-on exiger de plus précis des défenseurs de Jansénius, qu' une explication si orthodoxe de leur doctrine, et une soumission si sincère aux constitutions du saint-siége ? Il arriva néanmoins tout le contraire de ce qu' on espéroit ; car dans ce temps-là même le P. Ferrier ayant aussi envoyé à Rome une relation fausse et très-odieuse de tout ce qui s' étoit passé dans les conférences, le pape, prévenu contre l' évêque de Cominges, qu' il regardoit comme un des chefs du jansénisme, crut que toutes ces soumissions n' avoient en effet rien de sincère. Au lieu donc de faire réponse à ce prélat, il se contenta d' écrire un bref aux évêques de France en général, où, sans leur parler du formulaire, il les louoit fort de leur zèle à faire exécuter en France les constitutions du saint-siége, reconnoissant que c' étoit par leurs soins et par leur bonne conduite que les principaux d' entre les jansénistes, revenus enfin à une plus saine doctrine, avoient tout nouvellement offert de se soumettre à tout ce que le saint-siége voudroit leur prescrire. Il les exhortoit donc à poursuivre un ouvrage si bien commencé, et à chercher les moyens les plus propres pour obliger les fidèles à exécuter de bonne foi les deux dernières constitutions. L' évêque de Cominges fut fort piqué du mépris que le pape lui avoit témoigné en ne daignant pas lui faire réponse. Pour justifier donc et sa conduite dans toute cette affaire et le procédé des défenseurs de Jansénius, il apporta au roi un nouvel acte signé d' eux, qui contenoit des protestations encore plus humbles et plus soumises que celles qu' ils avoient envoyées au pape ; car ils déclaroient par cet acte qu' ils condamnoient sincèrement les cinq propositions, et qu' ils ne les soutiendroient jamais, sous prétexte de quelque sens et de quelque interprétation que ce fût ; qu' ils n' avoient point d' autres sentiments sur ces propositions que ceux qui étoient exprimés dans les cinq articles qu' ils avoient soumis à sa sainteté, et dont, par son bref, elle témoignoit n' être pas mécontente ; qu' à l' égard des décisions de fait, comprises dans la constitution d' Alexandre Vii, ils auroient toujours pour ces définitions toute la déférence que l' église exige des fidèles en de pareilles rencontres : avouant de bonne foi qu' il n' appartenoit pas à des théologiens particuliers de s' élever contre les décisions du saint-siége, de les combattre ou d' y résister ; enfin qu' ils étoient dans une ferme résolution de ne jamais contribuer à renouveler ces sortes de disputes, dont ils voyoient avec regret l' église agitée depuis si longtemps. Le roi fut assez satisfait de cette déclaration, mais ne voulant rien ordonner de son chef sur une matière purement ecclésiastique, il renvoya tout à l' assemblée du clergé qui se tenoit alors à Paris : c' étoit tout ce que demandoit le P. Annat. En effet, comme cette assemblée étoit toute composée de personnes entièrement opposées à Jansénius, le bref y fut reçu avec un applaudissement général, et regardé comme une tacite approbation du formulaire. Au contraire, la déclaration des défenseurs de Jansénius fut jugée captieuse, conçue en des termes pleins d' artifices, et cachant, sous l' apparence d' une soumission en paroles, tout le venin de l' hérésie. Il fut donc arrêté que, suivant les exhortations du saint-père, on chercheroit les voies les plus propres pour extirper entièrement cette hérésie ; et n' y en ayant point de plus courte que la signature du formulaire, il fut résolu qu' on la poursuivroit tout de nouveau plus fortement que l' on n' avoit encore fait jusqu' alors. On écrivit pour cela une nouvelle lettre circulaire à tous les évêques de France, et le roi fut très-humblement supplié de convertir les arrêts de son conseil qui ordonnoient cette signature, en une déclaration authentique. En effet, peu de jours après, le roi apporta lui-même au parlement cette déclaration : on la fit publier dans toutes les provinces du royaume ; mais on songea surtout à la faire exécuter dans le diocèse de Paris. Hardouin De Péréfixe avoit tout nouvellement reçu ses bulles, et venoit d' y être installé archevêque. C' étoit un prélat beaucoup plus instruit des affaires de la cour que des matières ecclésiastiques, mais au fond très-bon homme, fort ami de la paix, et qui eût bien voulu, en contentant les jésuites, ne point s' attirer les défenseurs de Jansénius sur les bras. Il chercha donc des biais pour satisfaire les uns et les autres, et entra même sur cela en quelque pourparler avec ces derniers. La dispute, comme nous avons dit, avoit alors changé de face ; l' opinion de M. De Marca sur l' inséparabilité du fait et du droit avoit été en quelque sorte abandonnée, et on convenoit que c' étoit un fait dont il étoit question ; mais les ennemis de Jansénius persistoient à soutenir que l' eglise, en quelques occasions, pouvoit ordonner la créance des faits même non révélés, et obliger les fidèles, non-seulement à condamner les erreurs enseignées par les hérétiques, mais à reconnoître que ces hérétiques les avoient enseignées ; quelques-uns même osoient encore avancer qu' on devoit croire, de foi intérieure et divine, les faits décidés par les papes, à qui, disoient-ils, l' inspiration du Saint-Esprit ne manquoit jamais. Mais cette opinion n' étant pas soutenable, les plus sensés se contentoient de dire qu' à la vérité on devoit une foi à ces décisions, mais une foi simplement humaine et naturelle, fondée sur la vraisemblance de la chose. Cette distinction plaisoit merveilleusement au nouvel archevêque ; il se flatta qu' en la bien établissant il accommoderoit sans peine toutes choses, et engageroit tout le monde à signer. Il fit donc un mandement, par lequel il ordonnoit de nouveau à tous doyens, etc., de souscrire dans un mois le formulaire de foi mis au bas de son ordonnance, etc., à faute de quoi, etc. Mais dans ce même mandement il déclaroit qu' à l' égard du fait, non-seulement il n' exigeoit point une foi divine, mais qu' à moins d' être ignorant ou malicieux, on ne pouvoit dire que ni les constitutions du pape, ni le formulaire des évêques l' eussent jamais exigée, demandant seulement une foi humaine et ecclésiastique, qui obligeoit à soumettre son jugement à celui de ses supérieurs. C' étoient ses termes. Les défenseurs de Jansénius triomphèrent fort de cette ordonnance, qui établissoit si nettement la distinction du fait et du droit, et traitoit d' ignorante et de malicieuse une doctrine tant de fois avancée par leurs adversaires, et que les jésuites avoient soutenue dans des thèses publiques. Mais en même temps ils firent paroître quantité d' écrits, où ils montroient invinciblement que l' église ni les papes n' étant point infaillibles sur les faits non révélés, on n' étoit pas plus obligé de croire ces faits de foi divine que de foi humaine ; et qu' en un mot, personne n' étant obligé de croire de foi humaine que les cinq propositions fussent dans Jansénius, ceux qui n' étoient pas persuadés qu' elles y fussent, ne pouvoient, sans blesser leur conscience et sans rendre un faux témoignage, reconnoître qu' elles y étoient, c' est-à-dire signer le formulaire. Et à dire vrai, si les défenseurs de la grâce s' étoient un peu moins attachés aux règles étroites de leur dialectique, et à la sévérité de leur morale, il étoit aisé de voir que, par cette foi humaine, l' archevêque n' exigeoit guère autre chose d' eux que cette même soumission de respect et de discipline qu' ils avoient tant de fois offerte. Mais ils vouloient qu' il le dît en termes précis ; et ni l' archevêque ne vouloit entièrement s' expliquer là-dessus, ni les défenseurs de Jansénius entièrement l' entendre. Celles pour qui l' ordonnance avoit été faite, et qui s' accommodoient le moins de ces distinctions, c' étoit les religieuses de Port-Royal, persuadées qu' il ne falloit point biaiser avec Dieu, et qu' on ne pouvoit trop nettement dire sa pensée. L' archevêque se flattoit pourtant de les réduire. Aussitôt après la publication de son ordonnance, il s' étoit transporté lui-même chez elles, et n' avoit rien oublié, tant que dura sa visite, pour les engager à se soumettre à son mandement sur le formulaire. Sa première entrée dans cette maison fut fort pacifique. Il en admira la régularité ; et non content d' en témoigner sa satisfaction de vive voix, il le fit même par un acte signé de sa main. En un mot, il déclara aux religieuses qu' il ne trouvoit à redire en elles que le refus qu' elles faisoient de signer le formulaire ; et sur ce qu' elles lui représentèrent que ce refus n' étoit fondé que sur la crainte qu' elles avoient de mentir à Dieu et à l' église, en attestant un fait dont elles n' avoient aucune connoissance, il leur répéta plusieurs fois une chose qu' il s' est bien repenti de leur avoir dite : c' est à savoir qu' elles feroient un fort grand péché de signer ce fait, si elles ne le croyoient point ; mais qu' elles étoient obligées d' en avoir la créance humaine, qu' il exigeoit par son mandement. Là-dessus il les quitta, en leur disant qu' il leur accordoit un mois pour faire leurs réflexions, et pour profiter des avis de deux savants ecclésiastiques qu' il leur donnoit pour les instruire. Ces deux ecclésiastiques étoient M. Chamillard, vicaire de Saint-Nicolas Du Chardonnet, qu' il leur donna même pour être leur confesseur, et le P. Esprit, prêtre de l' oratoire. Il ne pouvoit guère choisir deux hommes moins propres à travailler de concert dans cette affaire ; car M. Chamillard, convaincu que le pape ne peut jamais errer sur quelque matière que ce soit, étoit si attaché à cette doctrine de l' infaillibilité, qu' il en fut même le martyr dix-huit ans après, ayant mieux aimé se faire exiler que de consentir en Sorbonne à l' enregistrement des propositions de l' assemblée de 1682. Le P. Esprit étoit au contraire là-dessus dans les sentiments où a toujours été l' église de France ; mais comme c' étoit un bon homme, plein d' une extrême vénération pour ces filles, il eût bien voulu qu' elles se fussent un peu accommodées au temps, et qu' elles eussent signé par déférence pour leur archevêque. Cette diversité de sentiments étoit cause que ces deux messieurs se contredisoient assez souvent l' un l' autre en parlant aux religieuses. Enfin, après plusieurs conférences, ils se réduisirent à leur proposer de signer avec certaines expressions générales, qui, sans blesser, disoient-ils, leur conscience, pourroient contenter monsieur l' archevêque, et ôter à leurs ennemis tout moyen de leur nuire. Mais elles persistèrent toujours à ne vouloir point tromper l' église par des termes où il pourroit y avoir de l' équivoque, et de quelque grand péril qu' on les menaçât, ne purent jamais se résoudre à offrir à monsieur l' archevêque que la même signature à peu près qu' elles avoient offerte aux grands vicaires du cardinal De Retz, c' est-à-dire un entier acquiescement sur le droit ; et pour ce qui regardoit le fait, un respect et un silence convenable à leur ignorance et à leur état. L' archevêque, fort surpris de la fermeté de ces filles, vit bien qu' il s' étoit engagé dans une affaire assez fâcheuse, et d' autant plus fâcheuse, que les monastères de religieuses n' ayant point été compris dans la dernière déclaration du roi sur le formulaire, il n' étoit pas en droit de les forcer à signer ; mais excité par les instances continuelles du P. Annat, qui ne cessoit de lui reprocher sa trop grande indulgence, et d' ailleurs justement rempli de la haute idée qu' il avoit de sa dignité, il crut qu' il y alloit de son honneur de n' avoir pas le démenti. Il résolut donc d' en venir à tout ce que l' autorité peut avoir de plus terrible. Il se rendit à Port-Royal, et ayant fait venir à la grille toute la communauté, comme il vit leur résolution à ne rien changer à la signature qu' elles lui avoient fait offrir, il ne garda plus aucunes mesures ; il les traita de rebelles et d' opiniâtres, et leur dit cette parole, qu' il a depuis répétée en tant de rencontres : " qu' à la vérité elles étoient pures comme des anges, mais qu' elles étoient orgueilleuses comme des démons ; " et sa colère s' échauffant à mesure qu' on lui alléguoit des raisons, il descendit jusqu' aux injures les plus basses et les moins séantes à un archevêque, et finit en leur défendant d' approcher des sacrements : après quoi il sortit brusquement, en leur faisant entendre qu' elles auroient bientôt de ses nouvelles. Il leur tint parole ; et huit jours après il revint, accompagné du lieutenant civil, du prévôt de l' île, du chevalier du guet, de plusieurs, tant exempts que commissaires, et de plus de deux cents archers, dont une partie investit la maison, et l' autre se rangea, le mousquet sur l' épaule, dans la cour. En cet équipage, il se fit ouvrir la porte du monastère, et alla droit au chapitre, où il avoit fait venir toutes les religieuses. Là, après leur avoir tout de nouveau reproché leur désobéissance, il tira de sa poche et lut tout haut une liste de douze des principales religieuses, au nombre desquelles étoit l' abbesse, qu' il avoit résolu de disperser en différentes maisons. Il leur commanda de sortir sur-le-champ de leur monastère, et d' entrer dans les carrosses qui les attendoient pour les mener dans les couvents où elles devoient être renfermées. Ces douze victimes obéirent, sans qu' il leur échappât la moindre plainte, et firent seulement leurs protestations contre la violence qui les arrachoit de leur couven ; et tout le reste de la communauté fit les mêmes protestations. Il n' y a point de termes qui puissent exprimer l' extrême douleur de celles qui demeuroient : les unes se jetoient aux pieds de l' archevêque, les autres se jetoient au cou de leurs mères. Elles s' attendrissoient surtout à la vue de la Mère Agnès De Saint-Paul, qu' on enlevoit ainsi à l' âge de soixante et treize ans, accablée d' infirmités, et qui avoit eu tout nouvellement trois attaques d' apoplexie. Tout ce qu' il y avoit là de gens qui étoient venus avec l' archevêque ne pouvoient eux-mêmes retenir leurs larmes. Mais l' objet, à mon avis, le plus digne de compassion, c' étoit l' archevêque lui-même, qui, sans avoir aucun sujet de mécontentement contre ces filles, et seulement pour contenter la passion d' autrui, faisoit en cette occasion un personnage si peu honorable pour lui, et même si opposé à sa bonté naturelle. Quelques-uns de ses ecclésiastiques le sentirent, et ne purent même s' en taire à des religieuses qu' ils voyoient fondre en larmes auprès d' eux. Pour lui, il étoit au milieu de cette troupe de religieuses en larmes, comme un homme entièrement hors de lui ; il ne pouvoit se tenir en place, et se promenoit à grands pas, caressant hors de propos les unes, rudoyant les autres sans sujet, et de la plus grande douceur passant tout à coup au plus violent emportement. Au milieu de tout ce trouble, il arriva une chose qui fit bien voir l' amour que ces filles avoient pour la régularité. Elles entendirent sonner None, et en un instant, comme si leur maison eût été dans le plus grand calme, elles disparurent toutes du chapitre, et allèrent à l' église, où elles prirent chacune leur place, et chantèrent l' office à leur ordinaire. Au sortir de None, elles furent fort surprises de voir entrer dans leur monastère six religieuses de la visitation, que monsieur l' archevêque avoit fait venir pour remettre entre leurs mains la conduite de Port-Royal. La principale d' entre elles étoit une Mère Eugénie, qui étant une des plus anciennes de son ordre, avoit été témoin de l' étroite liaison qu' il y avoit eu entre la mère Angélique et la mère De Chantail. Mais les jésuites, à la direction de qui cette mère Eugénie s' étoit depuis abandonnée, avoient pris grand soin d' effacer de son esprit toutes ces idées, et lui avoient inspiré, à elle et à tout son couvent, qui étoit celui de la rue Saint-Antoine, autant d' éloignement pour Port-Royal que leur saint fondateur et leur bienheureuse mère avoient eu d' estime pour cette maison. Les religieuses de Port-Royal ne les virent pas plus tôt, qu' elles se crurent obligées de recommencer leurs protestations, représentant que c' étoit à elles à se nommer des supérieures, et que ces religieuses, étant des étrangères et d' un autre institu que le leur, n' étoient point capables de les gouverner. Mais monsieur l' archevêque se moqua encore de leurs protestations. Ensuite il fit la visite des cloîtres et des jardins, accompagné du chevalier du guet, et de tous ces autres officiers de justice qu' il avoit amenés. Comme il étoit sur le point de sortir, les religieuses se jetèrent de nouveau à ses pieds, pour le conjurer de permettre au moins qu' elles cherchassent dans la participation des sacrements la seule consolation qu' elles pouvoient trouver sur la terre. Mais il fit réponse qu' avant toutes choses il falloit signer, leur donnant à entendre que, jusqu' à ce qu' elles l' eussent fait, elles étoient excommuniées. Cependant, comme si Dieu l' eût voulu démentir par sa propre bouche, en les quittant il se recommanda avec instance à leurs prières. Quoique les religieuses ne fussent guère en état d' espérer aucune justice de la part des hommes, elles se crurent néanmoins obligées, pour leur propre réputation, et pour empêcher, autant qu' elles pourroient, la ruine de leur monastère, d' appeler comme d' abus de toute la procédure de monsieur l' archevêque. à la vérité, il n' y en eut jamais de moins régulière ni de plus insoutenable. Il interdisoit les sacrements à des filles dont il reconnoissoit lui-même que la foi et les moeurs étoient très-pures ; il leur enlevoit leur abbesse et leurs principales mères, introduisoit dans leur maison des religieuses étrangères ; sans parler de tout le scandale que causoit cette troupe d' archers et d' officiers séculiers dont il se faisoit accompagner, comme s' il se fût agi de détruire quelque maison diffamée par les plus grands désordres et par les plus énormes excès : tout cela sans avoir fait aucun examen juridique, sans plainte et sans réquisition de son official, et sans avoir prononcé aucune sentence. Et le crime pour lequel il les traitoit si rudement, étoit de n' avoir point la créance humaine que des propositions étoient dans un livre qu' elles n' avoient point lu et qu' elles n' étoient point capables de lire, et qu' il n' avoit vraisemblablement jamais lu lui-même. Elles dressèrent donc dès le lendemain de l' enlèvement de leurs mères un procès-verbal fort exact de tout ce qui s' étoit passé dans cette action. Elles en avoient déjà dressé un autre de la visite où monsieur l' archevêque leur avoit interdit les sacrements. Elles signèrent ensuite une procuration pour obtenir en leur nom un relief d' appel comme d' abus. Elles l' obtinrent en effet, et le firent signifier à monsieur l' archevêque, qui fut assigné à comparoître au parlement. Il ne fut pas difficile à ce prélat, comme on peut penser, d' évoquer toute cette affaire au conseil, où il les fit assigner elles-mêmes. Mais comment auroient-elles pu s' y défendre ? Il y avoit des ordres très-sévères pour leur interdire toute communication avec les personnes du dehors, et on mit même à la Bastille un très-honnête homme, qui, depuis plusieurs années, prenoit soin, par pure charité, de leurs affaires temporelles. Ainsi il ne leur restoit d' autre parti que celui de souffrir et de prier Dieu. Il arriva néanmoins que, sans leur participation, quelques copies de leurs procès-verbaux tombèrent entre les mains de quelques personnes, et bientôt furent rendues publiques. Ce fut une très-sensible mortification pour monsieur l' archevêque : en effet, rien ne lui pouvoit être plus désagréable que de voir ainsi révéler tout ce qui s' étoit passé en ces occasions. Comme il n' y eut jamais d' homme moins maître de lui quand il étoit une fois en colère, et que d' ailleurs il n' avoit pas cru devoir être beaucoup sur ses gardes en traitant avec de pauvres religieuses qui étoient à sa merci, et qu' il pouvoit écraser pour ainsi dire d' un mot, il lui étoit échappé, dans ces deux visites, beaucoup de paroles très-basses et très-peu convenables à la dignité d' un archevêque, et même très-puériles, dont il ne s' étoit pas souvenu une heure après : tellement qu' il fut fort surpris, et en même temps fort honteux de se voir dans ces procès-verbaux, jouant, pour ainsi dire, le personnage d' une petite femmelette, pendant que les religieuses, toujours maîtresses d' elles-mêmes, lui parloient avec une force et une dignité toute édifiante. Il fit partout des plaintes amères contre ces deux actes , qu' il traitoit de libelles pleins de mensonges, et en parla au roi avec un ressentiment qui fit contre ces filles, dans l' esprit de sa majesté, une profonde impression, qui n' est pas encore effacée. Il se flatta néanmoins qu' elles n' auroient jamais la hardiesse de lui soutenir en face les faits avancés dans ces pièces, et il ne douta pas qu' il ne leur en fît faire une rétractation authentique. Il les fit venir à la grille, et leur tint tous les discours qu' il jugea les plus capables de les effrayer. Mais pour toute réponse, elles se jetèrent toutes à ses pieds, et avec une fermeté accompagnée d' une humilité profonde, lui dirent qu' il ne leur étoit pas possible de reconnoître pour fausses des choses qu' elles avoient vues de leurs yeux et entendues de leurs oreilles. Cette réponse si peu attendue lui causa une telle émotion, qu' il lui prit un saignement de nez, ou plutôt une espèce d' hémorragie si grande, qu' en très-peu de temps il remplit de sang jusqu' à trois serviettes qu' on lui passa l' une sur l' autre. Les religieuses de leur côté étoient plus mortes que vives ; et même il y en eut une, nommée soeur Jeanne De La Croix, qui mourut presque subitement de l' agitation que toute cette affaire lui avoit causée. Elles ne furent pas longtemps sans recevoir de nouvelles marques du ressentiment de monsieur l' archevêque ; et dès l' après-dînée du jour dont nous parlons, il fit ôter le voile aux novices qui restoient dans la maison, et les fit mettre à la porte. Il destitua toutes les officières qui avoient été nommées par l' abbesse, et mit de son autorité dans les charges toutes celles qui avoient commencé à se laisser gagner par M. Chamillard, et fit encore enlever cinq ou six religieuses qu' il croyoit les plus capables de fortifier les autres. De toutes les afflictions qu' eurent alors les religieuses, il n' y en eut point qui leur causa un plus grand déchirement de coeur que celle de se voir abandonnées par cinq ou six de leurs soeurs, qui commencèrent, comme je viens de dire, à se séparer du reste de la communauté, et à rompre cette heureuse union que Dieu y entretenoit depuis tant d' années. Elles furent surtout étonnées au dernier point de la défection de la soeur Flavie. Cette fille, qui autrefois avoit été religieuse dans un autre couvent, avoit desiré avec une extrême ardeur d' entrer à Port-Royal, et y avoit été reçue avec une fort grande charité. Comme elle étoit d' un esprit fort insinuant, et qu' elle témoignoit un fort grand zèle pour la régularité, elle avoit trouvé moyen de se rendre très-considérable dans la maison. Il n' y en avoit point qui parût plus opposée à la signature, jusque-là qu' elle ne pouvoit souffrir qu' on se soumît pour le droit, sans faire quelque restriction qui marquât qu' on ne vouloit point donner atteinte à la grâce efficace. Là-dessus elle citoit les écrits que nous avons dit que M. Pascal avoit faits pour combattre le sentiment de M. Arnauld, et elle citoit même de prétendues révélations, où elle assuroit que l' évêque d' Ypres lui étoit apparu. Ce zèle si immodéré, et ces révélations, auxquelles on n' ajoutoit pas beaucoup de foi, commencèrent à ouvrir les yeux aux mères, qui reconnoissant beaucoup de légèreté dans cet esprit, l' éloignèrent peu à peu de leur confiance. Ce fut pour elle une injure qui lui parut insupportable, et voyant qu' elle n' avoit plus la même considération dans la maison, elle songea à se rendre considérable à M. Chamillard. Non-seulement elle prit le parti de signer ; mais elle se joignit même à ce docteur et à la mère Eugénie pour leur aider à persécuter ses soeurs, dont elle se rendit l' accusatrice, donnant des mémoires contre elles, et leur reprochant, entre autres, certaines dévotions qui étoient très-innocentes dans le fond, et à la plupart desquelles elle-même avoit donné occasion. Nous verrons dans la suite l' usage que les ennemis des religieuses voulurent faire de ces mémoires, et la confusion dont ils furent couverts, aussi bien que la soeur Flavie. Revenons maintenant aux religieuses qui avoient été enlevées. Dans le moment de l' enlèvement, M. D' Andilly, qui étoit dans l' église, s' approcha de la Mère Agnès, qui pouvoit à peine marcher, et lui fit ses adieux. Il vit aussi ses trois filles, les soeurs Angélique De Saint-Jean, Marie-Thérèse, et Marie De Sainte-Claire, qui sortirent l' une après l' autre. Elles se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent sa bénédiction, qu' il leur donna avec la tendresse d' un bon père et la constance d' un chrétien plein de foi ; il les aida à monter en carrosse. L' archevêque voulut lui en faire un crime auprès du roi, l' accusant d' avoir voulu exciter une sédition ; mais la reine mère assura que M. D' Andilly n' en étoit pas capable. En dispersant ainsi ces religieuses, il espéroit les affoiblir, en les tenant dans une dure captivité, privées de tout conseil et de toute communication. Pendant qu' on tourmentoit ainsi les religieuses de Port-Royal de Paris pour la signature, on fut trois mois entiers sans rien dire à celles Des Champs, quoiqu' elles eussent déclaré par divers actes qu' elles étoient dans les mêmes sentiments que leurs soeurs, et qu' elles eussent même appelé aussi comme d' abus de tout le traitement qu' on avoit fait à leurs mères. Quelques personnes crurent que l' archevêque les ménageoit à cause du cardinal De Retz, dont la nièce étoit supérieure de ce monastère ; mais il y a plus d' apparence que, comme elles n' avoient point eu de part aux procès-verbaux, ce prélat, à qui tout le reste étoit assez indifférent, ne se pressoit pas de leur faire de la peine. à la fin pourtant il leur fit signifier une sentence par laquelle il les déclaroit désobéissantes, et comme telles les privoit des sacrements, et de toute voix active et passive dans les élections. Sur cette sentence elles se crurent obligées de lui présenter une requête, pour le supplier de leur vouloir expliquer en quoi consistoit la désobéissance qu' il leur reprochoit, et qu' il punissoit si sévèrement. Car si, en exigeant la signature, il exigeoit la créance intérieure du fait, elles le prioient de se souvenir qu' il leur avoit fait entendre lui-même qu' elles feroient un fort grand crime de signer ce fait sans le croire ; et il étoit à souhaiter pour elles que toute l' église sût que la seule raison pour laquelle on leur interdisoit les sacrements, c' étoit pour avoir obéi à leur archevêque, en ne voulant pas faire un mensonge. Si au contraire, comme il l' avoit déclaré depuis peu à plusieurs personnes, et comme il l' avoit même dit expressément dans sa lettre à l' évêque d' Angers, il ne demandoit par la signature que le silence et le respect sur le fait, elles étoient toutes prêtes de signer en ce sens, pourvu qu' il eût la bonté de leur marquer qu' il n' avoit point d' autre intention que celle-là. Cette requête fut fort embarrassante pour l' archevêque, qui en effet ne tenoit pas toujours un langage fort uniforme sur la signature, disant aux uns qu' il en falloit croire la décision du pape, et aux autres, qu' il savoit bien que l' église n' avoit jamais exigé la décision des faits non révélés. Il y eut même quelques-unes des religieuses de Paris qui ne s' engagèrent à signer que parce qu' il leur déclara qu' il leur permettoit de demeurer dans leur doute, et qu' il ne leur demandoit leur souscription que comme une marque de la déférence et du respect qu' elles avoient pour l' autorité de leur supérieur. L' archevêque, dans cet embarras, crut devoir prendre le parti de ne point répondre à cette requête, et il fit semblant qu' il ne l' avoit pas reçue. Mais les religieuses Des Champs n' en demeurèrent pas là ; et ne pouvant supporter sans une extrême peine d' être privées des sacrements, surtout à la fête de Noël qui étoit proche, elles lui écrivirent lettre sur lettre, pour le conjurer de les mettre en état de lui obéir. Enfin il leur écrivit ; mais au lieu de leur donner l' explication qu' elles lui demandoient, il se contenta de leur reprocher en termes généraux leur orgueil et leur opiniâtreté, les traitant de demi-savantes qui avoient l' insolence de demander à leur archevêque des explications sur des choses si faciles à entendre, et qu' elles entendoient aussi bien que lui. Mais cette réponse ne le tira point encore d' affaire. Elles lui présentèrent une seconde requête, plus pressante que la première, le conjurant au nom de Jésus-Christ de ne les point séparer des sacrements sans leur expliquer le crime pour lequel on les en séparoit. Ces requêtes firent grand bruit ; et l' archevêque, qui vit que la demande des religieuses paroissoit raisonnable à tout le monde, conçut bien qu' il ne lui étoit pas permis de demeurer plus longtemps dans le silence. Il écrivit donc aux religieuses qu' il étoit juste de les satisfaire sur les difficultés qu' elles lui proposoient, et qu' il y satisferoit dès que les grandes affaires de son diocèse lui en donneroient le loisir. Mais cet éclaircissement ne vint point, non plus que les réponses qu' il avoit promis de faire à l' évêque D' Aleth et à d' autres prélats qui lui avoient écrit sur la même affaire ; et cependant les religieuses Des Champs demeurèrent séparées des sacrements, aussi bien que leurs soeurs de Paris. L' archevêque sentoit bien, par toutes les raisons qu' on objectoit tous les jours contre son mandement, et par la nécessité où il étoit de se contredire lui-même en mille rencontres, que sa foi humaine n' étoit pas aussi claire qu' il s' étoit imaginé, et il eut le déplaisir de la voir en peu de temps aussi décriée que la foi divine de M. De Marca, son prédécesseur. Pas un évêque en France ne s' avisa de la demander ; ou pour mieux dire, il n' y avoit guère que dans le diocèse de Paris où l' on fût inquiété pour le formulaire. Le P. Annat crut enfin que tout le mal venoit de ce qu' on ne vouloit point reconnoître l' autorité des assemblées qui en avoient ordonné la souscription, et jugea qu' il falloit s' adresser au pape pour lui demander ou qu' il confirmât le formulaire, ou qu' il en fît un autre qui contînt les mêmes choses. Le roi fit donc prier le pape par son ambassadeur, qu' il lui plût d' envoyer un formulaire qui contînt le fait et le droit comme celui de l' assemblée, et d' obliger tous les ecclésiastiques du royaume, tant séculiers que réguliers, même les religieuses et les maîtres d' école, de le signer, sous les peines que les canons ordonnent contre les hérétiques. Nous avons déjà dit que le pape n' avoit jamais approuvé que les évêques s' ingérassent de dresser des formules de foi, ni d' en exiger la souscription, et que dans tous les brefs qu' il avoit écrits aux assemblées du clergé, pour les louer du grand zèle qu' ils apportoient à faire exécuter sa constitution et celle de son prédécesseur, il s' étoit bien gardé de leur dire un mot de leur formulaire. Ce fut donc pour lui un fort grand sujet de joie, que regardant comme inutile cet ouvrage qui avoit occupé tant d' assemblées, on eût enfin recours à l' autorité du saint-siége. La cour de Rome ne pouvoit surtout se lasser d' admirer qu' après tout l' éclat qu' on venoit de faire en France contre l' infaillibilité du pape, même dans les choses de foi, après qu' on avoit fait enregistrer dans tous les parlements et dans toutes les universités les articles de la Sorbonne sur cette matière, on en vînt à supplier le pape d' établir cette même infaillibilité dans les faits même non révélés, et d' obliger toute la France à reconnoître cette doctrine, sous peine d' hérésie. Le pape envoya le formulaire, tel qu' on lui demandoit, c' est-à-dire tout semblable à celui des évêques, excepté que, pour en rendre la signature plus authentique, il y ajouta un serment par lequel ceux qui signoient prenoient Dieu et les évangiles à témoins de la sincérité de leur souscription ; et ce formulaire fut inséré dans un bref que sa sainteté adressoit au roi. Mais ce bref étant arrivé, on s' avisa tout à coup qu' on n' en pouvoit faire aucun usage, à cause que le parlement, où on le vouloit faire enregistrer, ne reconnoît d' autres expéditions de Rome que ce qu' on appelle des constitutions plombées . Il fallut donc renvoyer le bref, et prier le pape de le changer en une bulle. Le roi porta lui-même cette bulle au parlement, et y joignit une déclaration, la plus foudroyante que l' on pût faire, pour obliger tout le monde à la signature. Cette déclaration enchérissoit beaucoup sur la bulle : on y défendoit toute sorte d' explications et de restrictions, sous les mêmes peines qui étoient portées contre ceux qui refuseroient de souscrire. Tous les ecclésiastiques y étoient obligés par la privation de leurs bénéfices, et les évêques par la saisie de leur temporel ; et personne ne pouvoit plus être reçu au sous-diaconat sans avoir signé. Cependant toutes ces précautions n' empêchèrent pas qu' il n' y eût beaucoup de diversité dans la manière dont les évêques exigeoient les signatures dans leurs diocèses. Plusieurs d' entre eux reçurent les restrictions et les explications sur le fait. Il y en eut un grand nombre qui déclaroient de bouche à leurs ecclésiastiques que l' église ne demandant sur les faits que le simple respect, on ne s' obligeoit point à autre chose par les souscriptions. Il y en eut même qui insérèrent ces déclarations dans des procès-verbaux qui demeuroient dans leurs greffes ; et enfin quatre évêques, les plus célèbres qui fussent alors en France pour leur piété, je veux dire les évêques D' Aleth, de Beauvais, d' Angers et de Pamiers, firent ces déclarations par des mandements qu' ils firent publier dans leurs diocèses. L' évêque de Noyon fit aussi la même chose. Nous verrons dans la suite l' effet que produisirent ces mandements. L' archevêque de Paris ne fut pas peu embarrassé sur la manière dont il tourneroit le sien. Il n' avoit garde d' exiger la même créance sur le fait que sur le droit, après avoir accusé d' extravagance ou de malice ceux qui confondoient ces deux choses ; il n' osoit pas non plus reparler de sa foi humaine, qu' il voyoit abandonnée de tout le monde. Voici l' expédient qu' il prit pour essayer de se tirer d' affaire : il distingua le fait et le droit dans son ordonnance ; mais il se servit pour cela de termes si obscurs qu' on ne savoit précisément ce qu' il demandoit, disant qu' il falloit une soumission de foi divine pour les dogmes, et quant au fait, une véritable soumission par laquelle on acquiesce . L' obscurité de cette ordonnance, et le serment dont j' ai parlé, rendirent aux religieuses de Port-Royal la signature de ce second formulaire bien plus difficile que celle du premier. Mais avant que de passer plus loin, il est bon de dire ici en quel état étoient ces filles quand la nouvelle bulle arriva en France. Nous avons vu que l' archevêque en avoit fait enlever jusques au nombre de dix-huit, qu' il avoit dispersées en divers couvents. L' abbesse fut conduite à Meaux par l' évêque de Meaux son frère, à qui on l' avoit confiée, et qui la mit dans le couvent de la visitation qui est dans cette ville. La Mère Agnès fut renfermée à la Visitation du faubourg Saint-Jacques, avec une de ses nièces, qu' on voulut bien laisser auprès d' elle pour la servir. Les autres furent séparées en différents monastères, tant à Paris qu' à Saint-Denis, et principalement dans des couvents d' Ursulines, de Célestes ou Filles-Bleues, et de la Visitation. On en avoit voulu loger dans d' autres maisons, et entre autres chez les Carmélites ; mais comme on savoit l' intention de l' archevêque, qui étoit de tenir ces filles dans une très-rude captivité, on avoit fait de grandes difficultés dans la plupart de ces maisons de les recevoir, et de contribuer aux mauvais traitements qu' on leur vouloit faire. Il y eut entre autres une abbesse à qui on en voulut donner une ; mais elle déclara, en la recevant, qu' elle prétendoit lui donner la même liberté qu' elle auroit pu avoir à Port-Royal, et la traiter comme une de ses filles. Elle tint parole, et fit tant d' honneurs à cette religieuse, que l' archevêque la lui ôta au bout de deux jours. On ne peut aussi s' empêcher de rendre justice à la Mère De La Fayette, supérieure de Chaillot, qui ayant été obligée de recevoir une de ces religieuses, la traita avec une charité extraordinaire tout le temps qu' elle fut dans son monastère. Il n' en fut pas de même des autres maisons où ces religieuses furent enfermées. On peut voir dans la relation de la soeur Angélique Arnauld la manière dont elle fut traitée chez les Filles-Bleues de Paris. La plupart des autres le furent à peu près de la même sorte. Source: http://www.poesies.net