Poésies. (1827) Par Jean Polonius. (1800-1855) (Xavier Labensky.) TABLE DES MATIÈRES. Retour Aux Muses. Le Sourire. Craintes Et Voeux. Le Silence. Le Baiser. Jalousie. Le Mystère. Retour. Stances I. Stances II. «Je La Verrai». Souvenirs Du Nord. Le Pèlerin. L'Exil D'Apollon. Les Progrès Du Génie. A Adolphe, A Son Départ Pour La Suisse. Stances III. Stances IV. Marine. La Colombe Egarée. Chanson Klephte. Adieux A Madame Pasta. Les Deux Astres. Le Lai De L'Abeille. Rêverie. Le Soleil D'Automne. Retour Aux Muses. J’ai quitté les écueils de cette île enchantée Où l’amour si longtemps me retint sous sa loi; Heureux ou malheureux de l’avoir désertée, N’importe! -je suis libre, et mes jours sont à moi. Viens, mon luth! sous mes doigts viens résonner encore! Assez, dans mes ennuis, j’oubliai tes accents; Assez tu reposas sur la plage sonore Dont naguères l’écho répondait à nos chants. Tant que l’amour remplit toute ma destinée, Tu dormis, solitaire, en butte à l’aquilon; Et l’air, qui caressait ta corde abandonnée, Par pitié daignait seul en réveiller le son. Eh! quoi! me restait-il un regard pour la Muse, Quand mon âme, jouet d’un orage éternel, Était comme une mer agitée et confuse, Où les vents ont troublé toute image du ciel? Dans ce flux et reflux d’espérance et de crainte, De regrets et de voeux, de calme et de fureur, Quel être peut encor garder la douce empreinte De ces goûts qu’autrefois avait chéris son coeur? Quoi chanter, quand l’amour, quand la douleur déchire! Chanter, la mort dans l’âme, et les pleurs dans les yeux! Paisible spectateur de son propre délire, Mesurer froidement des mots harmonieux! Non, ne vous vantez pas que l’amour vous enflamme, S’il vous permet encor d’autres voeux, d’autres soins, S’il vous laisse du temps pour épier votre âme, Pour songer à la gloire et chercher des témoins. Le ramier, qu’a blessé la flèche déchirante, Ne fait pas de sa voix retentir les échos; Il se tait, et, caché sous son aile saignante, Abandonne les chants au reste des oiseaux. J’aimais! -Dans ce foyer d’une ardeur solitaire, Plaisirs, penchants, devoirs venaient s’anéantir! J’aimais! -Ce mot lui seul était ma vie entière; Que m’importaient les noms de gloire ou d’avenir? Mais tout fuit, mais tout cède au temps qui nous entraîne; Et l’homme, qui pensait toujours verser des pleurs, Découvre avec surprise, et s’avoue avec peine Qu’il n’est point ici-bas d’éternelles douleurs. Il avait cru son âme atteinte pour la vie, Et, fier, il trouvait même au fond de ses chagrins Un triomphe, à sentir avec plus d’énergie, A souffrir plus longtemps que les autres humains. Hélas! il a subi la loi de la nature; Elle temps, par degrés, le tirant d’un long deuil, Est venu lui ravir ce reste de pâture Dont la douceur amère enivrait son orgueil. Égaré dans le vide où notre âme retombe, Quand de ses passions le feu s’est épuisé, J’ai besoin de graver quelques mots sur leur tombe, De peupler le désert où l’amour m’a laissé. J’ai besoin de tromper l’ennui qui me dévore, De redonner la vie à mes rêves perdus, De venir contempler, fouler, sonder encore Les cendres du volcan dont la flamme n’est plus. Renaissez, renaissez, fugitives images, Fantômes du passé, douloureux souvenirs, Voluptés ou tournions, jours d’azur, jours d’orages, Espoir, dégoûts, soupçons, doutes, regrets, désirs! Venez, venez voler à l’entour de ma lyre! Venez planer sur moi, loin du bruit et du jour! La Muse à ses genoux me rappelle et m’attire, Essayons de la gloire au défaut de l’amour! Le Sourire. Rends-le-moi, rends-le-moi, ce gracieux sourire Que j’ai cru sur ta lèvre entrevoir en passant! Qu’il soit né d’un caprice, ou que l’amour l’inspire, N’importe! -rends-le-moi, ce gracieux sourire, Je veux me croire aimé, ne fût-ce qu’un instant. Je sais que ton regard ne brille que pour plaire; Que sa flamme est pareille à la froide lumière Qu’en nos climats glacés nous verse le soleil; Que c’est au prix des pleurs que tu vends ton sourire, Et que tu fais payer une heure de délire Par des jours d’amertume, et des nuits sans sommeil. Mais j’ai besoin d’aimer, de croire à l’espérance; J’ai besoin que sa fleur sur ma triste existence Jette un léger parfum qui réveille mon coeur; Détrompé mille fois, ce coeur veut l’être encore: Je te crains, mais te suis; te maudis, mais t’adore, Et j’ai soif d’être ému, même au prix du malheur. Rends-moi donc, rends-le-moi, ce gracieux sourire, Que j’ai cru sur ta lèvre entrevoir en passant; Qu’il soit né d’un caprice, ou que l’amour l’inspire, N’importe! -rends-le-moi, ce gracieux sourire; Que je me croie aimé, ne fût-ce qu’un instant! Craintes Et Voeux. Who would check the happy feeling That inspire the linnet’s song? Who would stop the swallow, wheeling On her pinions swift and strong? (Wordsworth.) Tu fuis mes pas, beauté légère! Inhabile à te retenir, Dans le tumulte du plaisir Ma voix, expire solitaire. Comme l’enfant, dans son ardeur, Échappé des bras de sa mère, Se jette au-devant de la fleur Que lui présente une étrangère, Ainsi, t’élançant loin de moi Sur les ailes de l’espérance, Tu tends les bras à l’existence, Qui s’ouvre immense devant toi. Un jour viendra, que de ce monde, Aujourd’hui si paré d’attraits, Ton oeil tremblant verra de près Tous les écueils cachés sous l’onde. Tu sauras ce qu’il faut penser De ces hommes vains et frivoles, De ces femmes, dont les paroles Vont te séduire et l’abuser. Tu sauras que ce sexe aimable, Pour nous si doux, si généreux, Envers lui-même impitoyable, Poursuit d’une haine implacable La beauté qu’admirent nos yeux; Que l’amitié, dans une femme, Toujours soeur de la vanité, Vain météore, éclair sans flamme, Meurt où naît la rivalité. Tu connaîtras cet art suprême De déguiser tout ce qu’on est; De sembler fuir ceux que l’on aime, Et de sourire à ceux qu’on hait; Ces demi-mots, ce froid silence, Ces regards faux ou détournés, Ces gestes seuls, dont l’éloquence Vaut mille traits empoisonnés; Ce fiel brûlant de l’ironie, Qui des prestiges de la vie Aime à sécher toutes les fleurs, Et la haine, et la jalousie, Et les dédains, et les aigreurs, Et cette aride indifférence, Qui passe, et laisse l’innocence Sous les pieds de ses oppresseurs!.... Mais pourquoi d’un présage sombre Effrayer ton coeur enfantin? Que sert-il de voiler d’une ombre Le beau soleil de ton matin? Qui voudrait troubler l’hirondelle, Quand, rasant l’écume des eaux, Sur le lac, à l’aube nouvelle, Elle joue, en battant de l’aile, Avec les rayons et les flots? Jouis, jouis dans l’ignorance, D’une erreur qui va s’envoler; Ris à ce monde qui t’encense; La rose est faite pour briller. Ah! puisses-tu ne pas, comme elle, Quand du roc qui la vit fleurir Une main avide et cruelle Vient l’arracher et la flétrir, Dire un jour avec un soupir: «Malheur, malheur à qui naît belle!» Le Silence. Tu te plains que je garde un silence farouche, Que toujours près de toi mon front semble attristé: Tu voudrais, me dis-tu, que mes yeux, que ma bouche S’éclairassent encor d’un rayon de gaîté. Tu dis vrai; je le sens, je ne suis point aimable; Un voile ténébreux est tombé sur mes traits; Mais si d’autres m’ont fait un reproche semblable, J’avais cru que dit moins tu me l’épargnerais. Je sais qu’il fut des jours où ce front sans nuage Peignait un coeur plus libre, un esprit plus riant; Où je savais parler ce frivole langage Qu’on adresse à ton sexe, et qui l’enivre tant. Mais ces jours de soleil ont cessé de sourire: Je t’ai vue, et soudain tout s’est voilé pour moi; Esprit, vivacité, grâces, joyeux délire, Tout a fui; -dans mon coeur il n’est resté que toi. Ah! si tu m’observais, si ton âme légère Au sentiment du vrai pouvait encor s’ouvrir; Si tu savais aimer autant que tu sais plaire, Si tu sentais, hélas! ce que tu fais sentir; Tu saurais que l’amour a sa langue muette: Qu’aux oreilles du monde il en ferme l’accès; Qu’un regard, un soupir, une larme secrète, Ont un sens que la voix n’exprimera jamais. Tu saurais distinguer cette autre voix plus tendre, Dont le coeur connaît seul l’accent! mystérieux, Pareil aux sons divins que l’âme croit entendre Dans le vague du soir, dans le calme des cieux. Oh! ne me fais donc plus un crime du silence; Ne viens plus à plaisir déchirer ton amant; Laisse-le s’enivrer de ta douce présence, En sentir, en goûter le vague enchantement. Laisse-le dans ses yeux te peindre son délire, Respirer à tes pieds l’air léger du bonheur! Qu’as-tu besoin de mots? que pourrais-je te dire? Je n’ai qu’un mot pour toi: lui seul est tout mon coeur. Le Baiser. J’ai senti nos lèvres s’unir, De tes bras j’ai senti l’étreinte, Et tu m’abordes sans rougir! Et tu me parles sans contrainte! Hélas! au calme de tes traits, À l’innocence de ton aine, Je le vois trop: tu l’ignorais, Le prix de ce baiser de flamme. Tu l'as donné sans y songer, Comme un jeu que permet le monde, Comme en riant l’enfant léger Jette une fleur au sein de l’onde. La fleur tombe, et sans reposer L’onde l’emporte dans sa fuite: Plût à Dieu que de ton baiser La mémoire eût passé si vite! Il a marqué d’un sceau brûlant La place ou s’imprima ta bouche; Il erre, il court dans tout mon sang; Il me consume sur ma couche. En songe, il jette dans mon coeur Mille espérances vagabondes; D’amour, d’extase, de bonheur, Lui seul m’a révélé des mondes. Espoir divin, bonheur trop cher, Dont l’impuissance me dévore, Ne serez-vous qu’un pâle éclair, Qui naît, qui brille, et s’évapore? Ah! reprends ton baiser cruel, Ou couvre-le d’autres sans nombre! Ne m’as-tu fait rêver le ciel Que pour me replonger dans l’ombre? Jalousie. Il t’aime! il t’aime! -il me l’a dit: Ses regards me l’ont fait comprendre; Fatal aveu! secret maudit! Est-ce moi qui devais l’entendre? Il t’aime! -À ce mot accablant, Mon front s’est couvert d’un nuage; J’ai senti se troubler mon sang, Et ma lèvre a tremblé de rage. Et j’ai pu le voir, l’écouter! Sans rompre à grands cris le silence! Sans repousser, sans rejeter Son odieuse confidence!. . . Mais non: mes traits ne devaient pas Lui révéler que je t’adore! Car t’aimer est un crime, hélas! Et le dire est un crime encore. Pourquoi, par quels fatals attraits L’air où tu vis fait-il qu’on t’aime? Je voudrais dérober tes traits Au monde, au jour, aux vieillards même. Je hais ceux qui parlent de toi; Je hais ceux qui te trouvent belle; Je hais ton nom, si devant moi Quelque autre bouche le rappelle! Puisqu’un abîme est entre nous, Eh! bien, que le sort s’accomplisse! Mais que ce gouffre trop jaloux Nul autre au moins ne le franchisse! Oui, je saurai, même sans toi, Supporter l’air et la lumière, Si le sort qui t’arrache à moi T’arrache au reste de la terre. Le Mystère. Je ne chanterai pas sous un nom fabuleux Les traits de celle qui m’est chère. Que d’autres sur un luth vulgaire, Usurpant, sans aimer, le langage amoureux, Célèbrent leur Thémire, invoquent leur Glycère; Moi qui fuis, moi qui hais toute vaine chimère, Je ne chanterai pas sous ces noms fabuleux Les traits de celle qui m’est chère. Je croirais dans mon coeur profaner ton autel, Si j’osais t’adresser ce culte de mensonge. Ce que tu m’inspiras fut trop vrai, trop réel; Je ne veux pas chanter un songe. Non; plutôt qu’a ce point j’avilisse ma voix, Que ma lyre en éclats se brise sous mes doigts. Si ma bouche a parlé comme a senti mon âme, Si ma muse alluma les rayons de sa flamme Au flambeau de l’amour et de la vérité, Qu’est-il besoin d’un nom pour assurer ta gloire? Sans lui, sans lui mes chants sauront sur ta mémoire Réfléchir l’humble honneur qu’ils auront mérité; Mais s’il faut que du temps l’abîme les dévore, Si leur frêle existence est promise au néant, Le prestige d’un nom sonore Ne les sauvera pas du sort qui les attend. Que sur moi, la satire épuise en paix sa rage, Mais qu’elle épargne au moins l’objet de mon amour! Si j’ai semé du vent, j’affronterai l’orage, Mais sans livrer ta tête à la honte, à l’outrage, Sans traîner mon amante à la clarté du jour. Que ton nom pour jamais se dérobe à sa vue! Que la nuit do mon coeur le cache à l’univers! Qu’il soit comme un écho qui dort dans les déserts, Comme une étoile sous la nue, Comme une perle au fond des mers! Quand l’oiseau des forêts chante dans la nuit sombre, Ses sons mystérieux n’en ont que plus d’appas; Je veux qu’ainsi mon luth retentisse dans l’ombre, Que la foule l’entende, et ne le voie pas! Et vous, coulez, mes vers, comme une eau souterraine Inconnue aux bergers, invisible aux troupeaux, Coulez, et dérobez votre source incertaine; C’est au dieu seul de la fontaine À connaître le roc d’où jaillissent ses eaux. Retour. C’est assez, loin de ta présence M’exiler, sans pouvoir te fuir; Je suis las d’une indifférence Que j’affecte; sans la sentir. Comme à son nid l’oiseau sauvage, Comme la vague à son rivage, Comme le cerf au bord des eaux, À tes pieds ramené sans cesse, J’y viens encor, dans ma faiblesse, Chercher l’amour au prix des maux. J’ai voulu te cacher ma peine; Mais tu lis trop bien dans mon coeur; Tu sais trop que ma gaieté vaine N’est qu’une flamme sans chaleur. Le désespoir a beau sourire, Sa gaieté ressemble au délire, Son calme au calme du tombeau; Dans ses fers il s’agite, il chante; Mais les sons que sa bouche enfante En son âme n’ont pas d’écho. J’ai cherché le bruit, la poussière, Les jeux, l’air brûlant du plaisir; Mais cette fièvre passagère M’a fatigué, sans me guérir. L’éclat du jour, le bruit du monde, Peut de mon âme vagabonde Eloigner un moment tes traits; Mais sitôt que le jour s’achève, Comme une étoile qui se lève, Avec la nuit tu reparais. Planant dans l’ombra sur ma couche, Un rêve à moi t’offre soudain; Ma bouche en feu presse ta bouche, Mon sein brûlant bat sur ton sein; Nos voeux, nos soupirs se répondent, Nos doux haleines se confondent, Je suis, je presse le bonheur, J’y touche enfin! -Trompeuse image! C’est l’air, le vide, un froid nuage Que j’ai serre contre mon coeur! Las du bruit de la multitude, J’ai fui les hommes et le jour; Mais il n’est point de solitude Pour celui qu’a blessé l’amour. Dans le désert, dans le silence, Il est pour lui, malgré l’absence, Un son de voix persécuteur, Un oeil brillant, que rien n’efface, Une ombre, qui toujours se place Entre la nature et son coeur. Hélas! plus digne de l’entendre, Jadis j’avais su l’adorer; J’avais un coeur pour la comprendre, J’avais des yeux pour l’admirer. Seule, elle était toute mon âme; Nul autre objet, nulle autre femme N’allumait encor mes fureurs; J’aimais des sons et des images, Le vent, les rochers, les nuages, Les eaux, la lumière, et les fleurs. Aujourd’hui, sourde à la nature, Mon âme est comme un luth brisé: Arbres, soleil, rochers, verdure, Tout à mes yeux s’est effacé. Que l’air soit sombre, ou sans nuage, Pour moi, prive de son langage, Le ciel n’est plus qu’un livre obscur, Tout est vide et monotonie, Les vents n’ont plus de mélodie, Les flots ne roulent plus d’azur. J’ai vu des femmes, dont ma lyre Avait su captiver le coeur; J’ai vu des yeux, dont le sourire Semblait m’inviter au bonheur. Mais, dédaigneux de sa conquête, J’ai passé, sans lever la tête Vers l’étoile qui m’avait lui; Astre éphémère, de sa flamme Il n’a fait qu’effleurer mon âme, Et n’a laissé qu’ombre après lui. Enfant volontaire et bizarre, Au bien présent fermant les yeux, C’est quand l’abîme nous sépare, Que je l’appelle de mes voeux. Des fleurs qui croissent dans la plaine Vainement l’amoureuse haleine M’invite à les venir chercher; Je fuis, je cours, dans mes caprices, Poursuivre au bord des précipices La fleur sauvage du rocher. Stances I. Tu triomphes! le monde à ses jeux te rappelle; Le nuage a passé: tu renais au bonheur, Comme aux vents printaniers l’herbe se renouvelle; Tu ris, tu crois encore à la brise infidèle, Et moi, je reste seul dans la nuit de mon coeur! Souviens-toi de ces temps d’abandon et d’outrage, Ou ce monde inconstant t’exilait de son sein; Où, chaque jour, en butte aux flèches de sa rage, Ton front cherchait partout un refuge a l’orage, Trop heureux que l’oubli le sauvât du dédain. Qui partagea tes maux? qui recueillit tes larmes? Quand tous les coeurs fuyaient, qui t’apporta son coeur? De toi seule occupe, qui respecta tes charmes, Quand le temps, quand le sort, tout lui donnait des armes, Pour dompter tes refus et vaincre ta pudeur? Ton souffle me touchait: sa chaleur enivrante M’embrasait, m’agitait de désirs frémissants; Et de tes yeux en pleurs chaque goutte brûlante Tombant, tombant sur moi comme une lave ardente, Semblait d’un feu subtil inonder tous mes sens. Ah! si, de mes désirs suivant l’impatience, J’avais livré mon âme à leur essor sans frein, Pouvais-tu de l’Amour repousser la puissance? Pouvais-tu résister, quand la reconnaissance Venait plaider pour lui dans le fond de ton sein? Sous le fardeau du sort tu restais abattue; Tu ne combattais plus: tu cédais au malheur. Je te voyais sans force à mes pieds étendue, Pareille à la colombe, aveuglée, éperdue, Qu’un éclair fait tomber aux pieds de l’oiseleur. Mais honte à qui reçoit de la beauté qu’il aime Un don qu’elle abandonne et livre sans transport! Quoique ce don pour moi fût le bonheur suprême, Je voulais le devoir à toi, rien qu’à toi-même; Mon coeur était trop fier pour l’accepter du sort. En vain tout s’unissait pour servir ma tendresse; En vain mes sens émus me criaient: «Sois heureux!» Mon orgueil te sauva de ta propre faiblesse; J’arrêtai de mon sang l’impétueuse ivresse; J’étouffai sous ma main ses battements affreux. Tu ne les as pas vus, tu n’as pu les connaître, Ces combats, ces tourments, sans témoins et sans bruit! Ils sont morts dans mon sein, morts sans oser paraître, Comme ces feux impurs qu’un air brûlant fait naître, Et qui, fils de la nuit, expirent dans la nuit. Que dis-je? il a fallu les cacher à Dieu même! T'aimer était un crime; et mes frôles désirs, Trop heureux d’échapper au céleste anathème, Ne devaient pas monter vers le trône suprême De celui qui, d’en haut, recueille nos soupirs. Stances II. Si tout à coup, sur ce triste rivage, Dans cette foule, où j’erre inaperçu, Le sort venait de ton charmant visage Me présenter l’aspect inattendu; Qu’avec transport je sentirais mon âme, Comme la plante, au soleil du matin, Se ranimer au doux rayon de flamme, Qui de tes yeux descendrait dans mon sein! Que j’aimerais, dans ta voix familière, Dans tes regards, de moi seul entendus, A retrouver l’image, toujours chère, D’êtres, de lieux, de temps qui ne sont plus! Comme l’on voit deux filets d’une eau pure, Longtemps forcés de séparer leurs cours, Dans un désert, sous l’oeil de la nature, Se retrouver et s’unir pour toujours; Tels, entourés d’une foule importune, Dans ce désert, tous les deux ignorés, Nos coeurs, unis d’une étreinte commune, Se sentiraient l’un vers l’autre attirés. Ce monde vain, dont la voix mensongère Trop fréquemment t’entraîna loin de moi; Ce mur jaloux., qui m’ôtait la lumière, Ne serait plus entré mon aîné et toi. À tes regards il s’ouvrirait peut-être, Le coeur aimant qu’ont méconnu tes yeux; Peut-être, enfin, saurais-tu reconnaître S’il mérita cet oubli dédaigneux. Ô volupté! te voir, te voir sans cesse! T’environner de mille noeuds d’amour! À tous les yeux dérober mon ivresse, T’en pénétrer, t’en embraser un jour! Rêves trompeurs! visions insensées! Fuyez, fuyez comme de vains éclairs! Vents du rivage, emportez ces pensées, Dispersez-les dans le vague des airs! Je La Verrai. «Je la verrai: l’air est serein, «Le ciel est pur et sans nuage; «Sous les tilleuls de ce jardin «Elle viendra chercher l’ombrage. «De loin mes regards la suivront «Parmi la foule murmurante; «Nos yeux muets se parleront, «Et j’oublierai ma longue attente. «Je ne la verrai pas! non, non! «Le lilas tremble sur sa tige; «Le ciel se couvre: -à l’horizon, «La poussière, en tournant, voltige; «Le soleil quitte le gazon, «La pluie inonde le feuillage; «Je ne la verrai pas! non, non! «Adieu l’espoir; voici l’orage! «Mais le vent change! Sur l’étang, «Les gouttes d’eau tombent plus lentes; «Le cygne au soleil renaissant «Ouvre ses ailes frémissantes. «Un coin du ciel s’est épuré; «L’Iris brillante se déploie; «Je la verrai! je la verrai! «L’orage a fui: vive la joie!» Ainsi des cieux, à mon réveil, Je regardais passer les teintes, Et vingt fois, comme le soleil, Revenaient ou fuyaient mes craintes. L’âme inquiète d’un amant Est comme une eau mobile et claire, Qui, tour à tour, d’un ciel changeant Réfléchit l’ombre ou la lumière. Heureux, du moins, puisque jamais Son coeur n’est seul avec lui-même! Absent, présent, de loin, de près, Tout plein de la beauté qu’il aime, Il vit d’effroi, comme d’espoir, Et son âme est toujours émue, Ou de l’attente de la voir, Ou du bonheur de l’avoir vue. Le temps a fui! Sous d’autres cieux, Mon sort s’écoule solitaire; Mon coeur sans but n’a dans ces lieux Plus rien qu’il craigne ou qu’il espère. Le vent peut changer à son gré, L'air être sombre ou sans nuage, Je ne dis plus: «Je la verrai!» Que me fait le calme ou l'orage? Souvenirs Du Nord. À M. G. P. L’hiver règne; son souffle a chassé l’hirondelle! La Néva sous la glace a resserré ses eaux; Le char court, en silence, ou voguait la nacelle, Et la roue a fait place aux rapides traîneaux. Quand le soleil reluit, quand la glace éclatante De ses rayons brisés réfléchit les couleurs, Et que d’un ciel d’azur la beauté ravissante Vient consoler le Nord de l’absence des fleurs; Errant sur la Néva, le long des eaux glacées, Te souvient-il encor des jours délicieux Où la douce amitié, confondant nos pensées, Au bord des mêmes eaux nous égarait tous deux? Le soleil, de la neige éclairant l’étendue, Parsemait sa blancheur des roses du matin, Et semblait, sous sa flamme, animer la statue De Pierre, bondissant sur son coursier d’airain. Nous admirions, au loin, s’élançant dans les nues, Les dômes, les clochers de la ville des tzars, Les guirlandes de givre à leurs toits suspendues, Et la foule mouvante, et les traîneaux épars. Tantôt, la lance au bras, le Cosaque intrépide, Debout, le corps penché sur son coursier fougueux, Passait comme l’éclair, et, dans son vol rapide, D’un tourbillon de neige enveloppait nos yeux. Tantôt venait un Russe, à la démarche lente; À sa barbe, à ses cils, tout blanchis de frimas, On eût cru voir marcher une image vivante De l’Hiver, vieux tyran de nos rudes climats. Plus souvent, sourds au bruit, indifférons aux scènes Que le fleuve et la rive offraient de toute part, A nos libres pensers abandonnant les rênes, De sujets en sujets nous volions au hasard. Le jeu des histrions, la guerre des poètes, Les mille événements des cités et des cours, Les naissances, les morts, les combats ou les fêtes Ne venaient qu’en passant occuper nos discours. Que nous faisait l’Europe et les riens qu’elle enfante, Vain produit du moment et de l’oisiveté; Poussière qui s’enfuit sous la roue inconstante Du char éblouissant de la Frivolité? Aux rivages du Nord la Nouveauté tardive, Même avant d’aborder, dans sa course a vieilli; Tout bruit meurt sur la plage, ou n’est plus, s’il arrive, Que l'écho d’un écho par les vents affaibli. Loin des rêves qu’un jour détruit et renouvelle, Loin d’un présent mobile, incertain, passager, Nos esprits s’élançaient vers la sphère éternelle De ce vrai, de ce beau qui ne sauraient changer. Nous aimions à sonder les mystères sublimes Qu’à l’homme, en tous les temps, offre son propre coeur, Labyrinthes obscurs, inscrutables abîmes, Dont il aime à la fois et craint la profondeur. Rarement sur leurs bords nous trouvions la lumière; Et toujours, s’épuisant sans s’être convertis, Au sortir du combat, l’un et l’autre adversaire Se retrouvaient au point dont ils étaient partis. N’importe! -Nous avions, de notre âme engourdie, Par ce choc d’un moment, secoué la torpeur, Satisfait ce besoin de chaleur et de vie, Qui tourmente l’esprit aussi bien que le coeur, Comme le feu secret que le rocher recèle, Nous avions fait jaillir, par nos propres efforts, Quelques pensers nouveaux, quelque obscure étincelle, Dans la nuit de nous-même endormis jusqu’alors. Qu’êtes-vous devenus, volupté fugitive, Entretiens confiants du coeur avec le coeur, Doux combats de l’esprit, où mon âme inactive, Comme un glaive émoussé, retrempait sa vigueur? Chez des peuples nouveaux, sous un ciel moins sévère, J’ai fui comme le cygne aux premiers vents du nord; Mais, aux lieux inconnus où mon aile a pris terre, Je n’ai pas retrouvé l’Amitié sur le bord. Trop timide, ou trop fier pour demander au monde Ce qu’on n’obtient de lui qu’en rampant sous sa loi, Ruisseau mystérieux, j’ai peu mêlé mon onde A l’océan troublé qui roule autour de moi. Ah! si, fuyant jamais le calme de l’étude, Du besoin d’être ému ton esprit tourmenté S’agite sur lui-même, et, dans sa solitude, Appelle un champ plus vaste à son activité; Si l’Ennui, noir démon, spectre mélancolique, A pas insidieux près de toi se glissant, Tout à coup vient t’offrir son miroir fantastique, Et t’y montrer le monde à l’horizon brillant; Jette au loin, foule aux pieds cette glace perfide; Écarte le fantôme et ses prestiges vains, Et crois qu’on est moins seul, au sein même du vide, Qu’isolé dans la foule au milieu des humains. Si tu n’es pas compris; si ta pensée oisive, Comme un son sans écho, souvent tombe et languit, Tu ne la vois jamais, errante, fugitive, T'échappant malgré toi, se perdre dans le bruit. Quand ton jour est passé, quand ta tâche est remplie, Ton seuil silencieux s’ouvre pour t’accueillir; Là, tu peux oublier ce monde qui t’oublie, Ou, s’il te pèse; encor, le maudire à loisir. Mais tu n’as pas connu cet odieux martyre De suivre, par devoir, des plaisirs que tu hais; De plier, de forcer tes lèvres à sourire, Quand l’ennui, malgré toi, s’échappe de tes traits. Tu n’as pas vu tes jours, tes ans, ta vie entière, Comme une eau que disperse et dessèche le vent, Sans profit, sans retour, au souffla du vulgaire, S’enfuir, s’évaporer dans l’éternel néant. Tu n’as pas vus souillés par l’Ironie impure Les rêves vrais ou faux, qui charmaient ton esprit, Enthousiasme, amour, beau, vérité, nature, Tout ce que l’âme enfin cherche, admire ou chérit. Et qu’importe, après tout, qu’une tourbe ignorante Ose outrager les dieux que tu sers dans ton coeur, Si tu ne l’entends pas, si sa voix dénigrante N’est pas là pour flétrir, pour glacer ton ardeur? Ah! mieux vaut le repos et sa monotonie, Qu’un mouvement sans but, sans chaleur, sans transport; Mieux vaut, pour une oreille avide d’harmonie, Un silence éternel que mille sons discords. Ami, puisqu’il le faut, suivons l’arrêt suprême; Marchons séparément où le sort nous conduit. Nos sentiers sont divers, mais leur but est le même, Et pour nous y guider même étoile nous luit. Que nos yeux soient fixés vers sa douce lumière; Élevons vers le beau nos esprits et nos coeurs: À travers la vallée où rampe le vulgaire, Nous nous apercevrons de loin sur les hauteurs. Ainsi deux pèlerins voyagent sur la cime De deux monts que sépare un gouffre ténébreux. L’air emporte leurs voix; mais, à travers l’abîme, De sommets en sommets, ils se suivent des yeux. Le Pèlerin. Barcarole. Gentille batelière Des rives de l’Adour, Les cils de ta paupière Sont humectés d’amour. La volupté respire En tes yeux, en tes bras; Mais ton charmant sourire Ne me retiendra pas. Sur ton humble nacelle Amené dans ce jour, Avant l’aube nouvelle J’aurai fui sans retour. Ah! jette un oeil moins tendre Sur un pauvre étranger; Il ne saurait te rendre Qu’un regard passager. Vois-tu la feuille morte Glisser le long des eaux? Ainsi, l’heure m’emporte Vers des climats nouveaux. Le saule en vain murmure Sur ces bords inconnus; Demain leur onde pure Ne me reverra plus. De la rive à la rive Les flots poussent les flots, Et, toujours fugitive, L’eau coule sans repos. Ainsi toujours chemine Le pèlerin errant Des bois à la colline, De l’aurore au couchant. Les monts, les eaux, les plaines, Les êtres et les lieux, Comme des ombres vaines Passent devant ses yeux. A tout ce qu’il envie S’arracher sans jouir, Hélas! voilà sa vie: Un regard, un soupir. Toujours changeant de scènes Pour changer de regrets, Il va formant des chaînes Qu’il doit rompre a jamais. S’il est aimé, s’il aime, Malheur, malheur à lui! La moitié de lui-même Reste au lieu qu’il a fui. Il est plus d’un rivage Ou sourit un ciel pur, Ou frémit le feuillage, Où la vague est d’azur; Mais il est de ces charmes Qu’une fois entrevus, Dans ce vallon de larmes, On ne rencontre plus. Adieu donc! -En notre âme N’éveillons pas l’amour, Puisque pour nous sa flamme Ne brillerait qu’un jour. Il vaut mieux pour la vie Nous oublier tous deux, Comme la vague oublie Le sillage écumeux. L’Exil D’Apollon. Apollon dans l’exil végète sur la terre. Dépouillé de sa gloire, il a fui loin du ciel, Errant, comme l’aiglon qu’a rejeté son père Loin du nid maternel. Ah! plaignez le destin du dieu de l’harmonie! Des plus vils des humains il a subi la loi; Et celui dont l’Olympe admirait le génie Est l’esclave d’un roi! Près des lieux où l’Ossa lève sa crête altière, Morne, il va conduisant ses troupeaux vagabonds, Réduit au pain grossier qu’on jette pour salaire Aux pâtres de ces monts. Il est nuit: --dans les parcs, tout se tait, tout sommeille; On n’entend que le bruit du sauvage torrent, Ou la voix de l’agneau qu’un autre agneau réveille, Et qui bêle en rêvant. Qu’il est doux, le parfum de ces forêts lointaines! Qu’il est grand, le tableau de ce monde étoilé! Mais quels tableaux, hélas! peuvent charmer les peines De l’auguste exilé? Astres, soleils divins, peuplades vagabondes, Yeux brillants de la nuit qui parsemez les cieux, Qu’êtes-vous pour celui qui du père des mondes A vu de près les yeux?... Le front nu, le regard levé vers les étoiles, Sous l’abri d’un laurier le dieu s’est étendu, Et son oeil enivré cherche à percer les voiles Du ciel qu’il a perdu. Ses doigts courent sans but sur sa lyre incertaine; Errant de corde en corde, il prélude longtemps, Puis, tout à coup, cédant au transport qui l’entraîne, Il exhale ces chants: «Que voulez-vous de moi, visions immortelles? «Douloureux souvenirs, ineffables regrets! «Que voulez-vous? pourquoi m’emporter sur vos ailes «Aux célestes palais? «J’entends encor le bruit de leurs fêtes brillantes; «Sous ces lambris d’azur, d’où me voilà tombé, «Je sens, j’aspire encor les vapeurs enivrantes «De la coupe d’Hébé. «Je vois les dieux assis sous les pieds de mon père! «Je les vois, de son front contemplant la splendeur, «L’oeil fixé sur ses yeux, brillants de sa lumière, «Heureux de son bonheur. «Même voeu, même soin, même esprit les anime. «Chacun d’eux, l’un de l’autre écho mélodieux, «Sait comprendre et parler cette langue sublime «Qu’on ne parle qu’aux cieux. «Mais moi, qui me comprend dans mes chagrins sans nombre, «Qui peut sentir, connaître, alléger ma douleur? «Hélas! pour compagnon je n’ai plus que mon ombre, «Pour écho que mon coeur. «Ces pâtres ignorants à qui mon sort me lie, «Bruts comme les troupeaux qu’ils chassent devant eux, «Peuvent-ils deviner d’une immortelle vie «Les besoins et les voeux? «Ont-ils vu les rayons dont brille mon visage? «Sauraient-ils distinguer mes lyriques accents «De ces cris imparfaits, de ce grossier langage, «Qu’ils appellent des chants? «Fixant sur mes regards un stupide sourire, «Ils s’étonnent de maux que nul d’eux n’a soufferts; «Cet étroit horizon, où leur âme respire, «Est pour eux l’univers. «J’ai vécu d’une vie et plus haute et plus fière! «Ma lèvre, humide encor du breuvage des dieux, «Rejette avec dégoût les flots mêlés de terre «Qu’il faut boire en ces lieux. «Ô mon père! ô mon père! à quelle mort vivante «L’enfant de ton amour est ici-bas livré! «Pourquoi le triple dard de ta flèche brûlante «Ne m’a-t-il qu’effleuré? «Frappe! éteins dans mon sang ta colère implacable! «Brise à jamais le sceau de ma divinité; «Délivre-moi du joug horrible, intolérable «De l’immortalité!» Il disait. --Mille éclairs ont déchiré la nue; L’aigle sacré descend sur ses ailes de feu; Et, parlant dans la foudre, une voix trop connue Vient réveiller le dieu: «Ô mon fils! de tes maux supporte ce qui reste! «Attends que de l’exil le temps soit accompli: «Une fois épuisé, le sablier funeste «Ne sera pas rempli. «Ton père te punit; mais il punit en père: «Bientôt, volant vers toi sur un rayon du jour, «Mon aigle descendra t’enlever de la terre «Au céleste séjour. «Là, mon coeur te réserve une place plus belle. «Conduisant du soleil les coursiers vagabonds, «C’est toi qui de sa flamme à la race mortelle «Verseras les rayons. «Alors, si, comme toi, quelque enfant du génie, «A d’ignobles travaux forcé par le malheur, «Élevait jusqu’au sein de ta gloire infinie «Le cri de sa douleur; «Si, saisi du dégoût des choses de la terre, «Jetant sur la nature un oeil désenchanté, «Il écartait de lui la coupe trop amère «De l’immortalité: «Qu’à ton seul souvenir il reprenne courage; «Qu’il sache que l’injure ou l’oubli des humains «Ne lui raviront pas le sublime héritage «Qu’il reçut de tes mains! «Le peuple des oiseaux, quand le temps les dévore, «Tombe et reste englouti dans l’éternel sommeil: «Le phénix sait revivre et s’élancer encore «Aux palais du soleil.» Les Progrès Du Génie. Avez-vous vu la lune solitaire À l’horizon se former lentement? Ce n’est d’abord qu’une vapeur légère, Qu’un blanc nuage indécis et flottant. Bientôt, la nuit épaississant ses voiles, L’orbe céleste a pris plus de rondeur; Il s’illumine, il s’entoure d’étoiles, Et brille enfin de toute sa splendeur. Tel à nos yeux s’annonce le génie; Faible nuage, invisible embryon, Quand sa pensée, encore indéfinie, Flotte à demi dans un vague horizon. Mais la lumière appelle la lumière: Formes, beauté, tout s’éveille, tout naît; Et, d’un jour pur s’éclairant tout entière L’oeuvre immortelle enfin nous apparaît! À Adolphe, A Son Départ Pour La Suisse. Tu vas errer sur ces rivages Où glisse l’onde du Léman, Où s’élance au sein des nuages La cime altière du Mont-Blanc. Ah! que ne puis-je, sans entrave, Suivre ta course vers ces lieux, Comme l’oiseau, longtemps esclave, Dont l’aile a retrouvé les cieux! Tu verras ces douces retraites Où Voltaire acheva ses jours, Ou Byron chanta les tempêtes, Où Rousseau peignit les amours. Près du nid de l’aigle sauvage Tu verras bondir le chamois, Près du torrent gonflé de rage S’entr’ouvrir la rose des bois. De ces monts dont la neige blanche Réfléchit les feux du couchant, De ces glaciers d’où l’avalanche Roule son char retentissant, Du fond des bois, du sein des plaines Jette un regard, donne un soupir À ton ami, qui dans ses chaînes S’agite en vain pour s’affranchir. Pense à lui, lorsque sous l’ombrage, Au pied des paisibles chalets, Tu verras du pâtre sauvage Les jeux simples et sans apprêts. Pense à lui, qui, forcé de plaire À ceux même qu’il voudrait fuir, Dans leur vaine et brillante sphère, Se fait un devoir du plaisir. Pense à lui, quand du lac tranquille Sur ta barque effleurant les eaux, Tu verras l’hirondelle agile D’un coup d’aile écumer les flots. Loin du bruit et de la poussière, Que de fois a-t-il souhaité Un ciel pur, un lac solitaire, Une barque et la liberté! Stances III. Si le ciel eût permis que ta douce présence Enchantât plus longtemps mes regards amoureux; Si le temps, si l’espace, unissant leur puissance, N’étaient venus trop tôt nous diviser tous deux: Est-il vrai que mon coeur, las du bonheur suprême, De t’aimer sans fureur, de te voir sans désirs, Eût cherché dans l’amour plus que l’amour lui-même, Et voulu savourer la coupe des plaisirs? Il se peut: l’homme est faible, et son âme incertaine, Essayant vers le ciel d’inutiles efforts, Trop souvent cède au poids de l’invisible chaîne Qui la livre, ici-bas, aux vils penchants du corps. Trop souvent, dans les nuits, lorsqu’une vaine image D’un fantôme d’amour abusait mon sommeil, J’ai frémi de n’avoir embrassé qu’un nuage; Et, nouvel Ixion, j’ai maudit mon réveil. Eh bien! reste donc loin des bords où je respire! Que béni soit le sort qui te cache à mes yeux, Puisqu’il sauve mon coeur et l’arrache à l’empire Qu’exerceraient sur lui des sens tumultueux! Que l’abîme entre nous roule ses flots sans nombre, Que le temps, pour jamais, te sépare de moi, S’il est vrai que le temps eût pu mêler une ombre Au sentiment si pur que j’ai conçu pour toi! Hélas! il a péri presque avant que d’éclore; Je te vis, je t’aimai, je te perdis soudain. Mon amour fut pareil au léger météore, Au bourgeon nouveau-né qui n’a vu qu’un matin. Ah! du moins, rien en moi n’a souillé ton image; Et ne vaut-il pas mieux voir se briser la fleur, Avant qu’un vil insecte ait flétri son feuillage, Et de son frais calice altéré la blancheur? Reste, reste en mon sein comme en un sanctuaire, Dont nuls désirs grossiers n’osent franchir les murs; Sois toujours, pour mon coeur, un rayon qui l’éclaire, Un ange qui l’invite à des pensers plus purs! Quand la soif de l’amour, m’embrasant de sa flamme, De mon sang tourmenté fera bondir les flots, J’appellerai de loin ton souffle sur mon âme, Et sa douce fraîcheur me rendra le repos! Stances IV. Si dans mes mains les cordes de ma lyre, En ton honneur résonnent si souvent, Ne pense pas que d’un monde inconstant Je veuille ainsi captiver le sourire. Le monde aime le bruit, la gaieté, le bonheur: Que lui font les soupirs d’un être humble et rêveur? Mais je me dis qu’aux rives étrangères, Où tes printemps fleurissent loin de moi, Peut-être un jour ces vers tracés pour toi Occuperont tes heures solitaires. Ah! dis! quoique ton nom s’y cache à tous les yeux, Le devineras-tu ce nom mystérieux? Hélas! au jour, à la nuit, au zéphyre, Je l’ai redit, répété bien souvent; Mais ton regard, mais nul être vivant N’a pénétré le trouble qu’il m’inspire. Comme un éclair dans l’ombre, un son dans le désert, Chacun de mes soupirs naît, s’exhale et se perd, Je crois te voir cherchant à reconnaître Quel fut l’objet qu’ont célébré mes chants; A le trouver ton esprit en suspens, Et se fatigue, et s’égare, peut-être. Ah! ne va pas si loin chercher ce vague objet; Interroge ton coeur, il te dira qui c’est. Marine. La vie humaine est une rive Où, sur le bord, nous attendons Qu’à son retour le flux arrive Laver l’empreinte fugitive Des pas qu’en vain nous y traçons. Le ciel est bleu, la, mer est belle, Zéphyrs, oiseaux prennent l’essor; Mais lorsque aux jeux tout nous appelle, Le bruit de la vague éternelle, De loin, se fait entendre encor. Au bord de l’onde menaçante, Les faibles humains répandus Vont se jouant sans épouvante, Comme une troupe insouciante D'enfants ensemble confondus. Ceux-ci, sur les rochers sauvages, Grimpent d’un pied aventureux; Ceux-là, courant le long des plages, Poursuivent l’ombre des nuages Qui fuit et glisse devant eux. Avec les sables de la grève, L’un dresse un frêle monument; Puis tout à coup le vent se lève, Et vient disperser, comme un rêve, Son édifice d’un moment. Un autre, aux vagues qu’il tourmente, Lance les pierres de leurs bords, Comme si l’oncle indifférente Allait reculer d’épouvante Devant ses risibles efforts. Sur cet écueil, au front stérile, Dont la mer laisse à nu les flancs, Voyez lutter ce groupe agile, À qui, du sommet immobile, Restera maître plus longtemps. L’un tombe, un autre le remplace; Que de combats! que de clameurs! Pour s’arracher un faible espace Que bientôt l’onde qui s’amasse Aura repris sur les vainqueurs! Et toi, sous ce roc solitaire, Que fais-tu là, sans compagnon? Dans les entrailles de la pierre, Ta main, en frêle caractère, Grave les lettres de ton nom. En vain la troupe qui t’appelle T’invite à ses joyeux ébats: En vain l’air luit, l’onde étincelle; Dans l’antre noir qui te recèle, Tu ne vois pas, tu n’entends pas. Creuse, travaille, use la pierre! Perds le temps à t’éterniser, Jusqu’à l’heure où la vague amère, Du fond de ton obscur repaire, À grand bruit te viendra chasser. Un an, deux ans, la mer encore Respectera ton souvenir, En revenant, à chaque aurore;, Laver le pied du roc sonore, Jusqu’où l’écume va mourir. Mais si, miné par l’eau mordante, Ce même roc s’use à son tour; Si, sous les coups de la tourmente, Sa masse, au loin retentissante, Dans l’Océan s’abîme un jour. . . Des compagnons de ton jeune âge Suivant l’exemple et le conseil, N’est-il pas mieux d’aller, plus sage, Avec eux tous, sur le rivage, Courir ou t’asseoir au soleil? La Colombe Egarée. Quel vent t’amène aux portes de nos villes, Pauvre colombe, habitante des champs? Loin de ton nid, loin de tes bois tranquilles, Que viens-tu faire au pays des méchants? Pour tes petits, industrieuse mère, Viens-tu chercher quelque grain dans nos murs? Hélas! ces murs n’ont qu’aride poussière, Ruisseaux fangeux, pierres, débris impurs. Rentre au désert: là sont tes verts ombrages; Là, tout, sans peine, à tes voeux peut s'offrir; Fruits savoureux, épis, graines sauvages, L’eau du torrent, le soleil, le zéphyr. . ... Rentre au désert, aimable vagabonde! Ne vois-tu pas comme l’enfant pervers, L’oeil aux aguets, va préparant sa fronde, Et de ses cris te poursuit dans les airs? Fuis! sous nos toits habite l’esclavage! Mieux vaut braver la serre du trépas. L’homme se fait un plaisir de sa rage, L’aigle dévore, et ne tourmente pas. Oh! si j’avais tes deux ailes légères, Loin des cités, dont l’air pèse sur moi, Je m’enfuirais dans tes bois solitaires, Mais sans vouloir les quitter comme toi! Chanson Klephte. Sur une lance, au bord du camp, Ils avaient exposé sa tête Aux vils outrages du passant, Aux vents glacés de la tempête! O fureur! et nos faibles bras En vain s’agitaient dans les chaînes!.... Mais au sein même du trépas Dieu veille encor sur les Hellènes. J’ai vu, du haut des rocs diserts, Fondant sur ces débris funestes, L’aigle sauvage, dans les airs, En emporter les tristes restes. Il s’envolait, et les échos, Se renvoyant son cri sublime, Semblaient insulter aux bourreaux Qu’il dépouillait de leur victime. Ronge ce crâne encor sanglant! C’est celui d’un chef intrépide: Ton courage en sera plus grand, Ton aile en sera plus rapide! Ronge, ronge, aigle généreux; Il vaut mieux te léguer sa vie, Que servir de pâture aux yeux De ces vautours de la patrie. Adieux A Madame Pasta. Hélas! rapide météore, Trop vite elle a fui loin de nous. (BERANGER.) Tu vas partir: vers un autre rivage, Sourde à nos voeux, tu diriges tes pas. Ah! quels succès vaudront le pur hommage Qu’en t’admirant je t’adressais tout bas? Comme un oiseau venu d’une autre terre, Un seul moment a nos yeux tu parus. Tu disparais; mais ta voix passagère Laisse un écho qui ne s’éteindra plus. Combien de fois cette voix ravissante, Pareille au chant d’un ange de bonheur, Sut dissiper la troupe fatigante Des maux sans nom qui pesaient sur mon coeur! Dans ces palais, où règne la Folie, Dans ces concerts, où la Futilité, Plus que le Goût, invite l’Harmonie Comme un secours à la satiété, Ton charme seul me ramenait encore, Et j’oubliais, enivré par tes chants, Le sombre ennui qui souvent m’y dévore Au seul aspect de tant d’indifférents. Tu m’arrachais aux murmures frivoles Des êtres vains que la nuit rassemblait, Au triste soin d’écouter leurs paroles, Ou d’en chercher quand mon coeur se taisait, Honneur à toi! -Quand la Mode ignorante Jette les fleurs au hasard et sans choix, J’ai vu qu’au moins sa couronne flottante Au vrai talent peut tomber une fois. Honneur à toi! -Quand la Froideur légère A tout glacé de son souffle mortel, Tu m’as prouvé qu’en ton coeur solitaire La Passion garde encore un autel; Que pour toucher, pour ébranler notre âme, La tienne au moins sent, ou pourrait sentir Tout ce qui meut, exalte, élève, enflamme, Tout ce qu’en vain l'on tache de flétrir. Seul, immobile, inconnu dans la presse, Je t’admirais, sans fracas, sans élans; J’aurais tremblé qu’un geste, un mot d’ivresse, Me pût ravir un seul de tes accents. Je hais ces cris, ce bruit, ce zèle extrême, Stérile ardeur, tumultueux éclats, Par où l’Ennui se fait croire à lui-même Qu’il applaudit ce qu’il ne comprend pas. En vain brillaient cent beautés séduisantes; Je ne voyais, je n’entendais que toi; Flambeaux, rubis, parures éclatantes, Tout s’effaçait; je n’étais plus à moi... J’étais Tancrède, alors que, la trompette L’avertissant que le camp va s’ouvrir, Il tient son glaive élevé sur sa tête, Et fait serment de vaincre ou de mourir. En contemplant Juliette expirée, Je devenais, j’étais tout Roméo; Pour me rejoindre à cette ombre adorée, Je m’élançais dans la nuit du tombeau. Sémiramis, la Folle, Desdémone, Fantômes vains qu’anima ta chaleur, Créations dont l’essaim t’environne, lui traits de feu sont fixés dans mon coeur. Plus d’une fois leur image vivante, Me transportant clans un monde enchanté, Arrachera mon âme languissante Aux froids tableaux de la réalité! Mais désormais je fuis loin du théâtre Où mes regrets t’appelleraient en vain. Je ne veux pas qu’à mon oeil idolâtre Soit profané ton cothurne divin. Malheur à qui t’admira la première! Nulle après toi ne charmera ses yeux: Eh! quel breuvage ici-bas pourrait plaire, Quand on a bu dans la coupe des dieux? Les Deux Astres. L’ÉTOILE. Où vas-tu, comète insensée, À travers l’océan des airs? LA COMÈTE. Docile au dieu qui m’a lancée, Visiter d’autres univers. L’ÉTOILE. De cieux en cieux, de monde en monde Veux-tu donc t’égarer toujours, Sans loi qui règle de ton cours La force aveugle et vagabonde? LA COMÈTE. Et que sais-tu, si, comme à toi, Dieu ne m’a pas tracé de loi? Pour oser dire que ma sphère Flotte inconstante, irrégulière Au souffle orageux du Hasard, Suis-tu mon vol dans l’étendue De ces espaces dont la vue Échappe à ton faible regard? L’ÉTOILE. Ta lueur sombre et menaçante Sur leur troue effraye les rois. LA COMÈTE. Le pèlerin, du fond des bois, Bénit ma clarté bienfaisante. L’ÉTOILE. Ta chaleur dessèche les grains. LA COMÈTE. Et mûrit les fruits et les vins. L’ÉTOILE. De ton choc l’atteinte mortelle Va troublant les mondes brisés. LA COMÈTE. Dis plutôt qu’il on renouvelle Les éléments stérilisés. L’ÉTOILE. Mais quel est le but de ta course? LA COMÈTE. Demande au dieu qui me créa, Qu’il te dise d’où vient la source De l’instinct dont il m’anima. Pourquoi ma chaleur, ma vitesse, Pourquoi m’aiguillonne et me presse Cet irrésistible désir De plonger d’extrême en extrême, D’aller, de système en système, Tout voir, tout braver, tout sentir. L’ÉTOILE. Plus heureux est mon sort tranquille. Le soleil, d'où me vient le jour, Autour de lui me voit, docile, Toujours décrire un même tour. Sans vouloir briller par soi-même, Des rayons de son diadème Mon front réfléchit les splendeurs; Et pour moi son aimable empire Tous les ans revient reproduire Les fruits, la verdure et les fleurs. LA COMÈTE. L’esclavage est doux, si l’esclave N’en voit pas, n’en sent pas l’horreur; Mais à qui naît libre d’entrave Suffit-il d’un pareil bonheur? Ce qui pour toi n’est qu’harmonie, Pour moi froide monotonie, Glacerait ma vie en son cours. Roule en paix dans ton humble orbite; Vers ses profondeurs sans limite L’infini m’appelle, et j’y cours. L’ÉTOILE. L’infini! -créature altière! Ah! réponds, l’insecte éphémère Qui d’un pas avance en un jour, De ce terme qui fuit sans cesse Est-il plus loin, dans sa faiblesse, Que l’astre aux bornes de son tour? LA COMÈTE. Que m’importe! -À travers le vide, S’il échappe à mon vol rapide, Sa poursuite est seule un plaisir. Le tumulte est ma destinée; Par ma loi fatale entraînée, Pour moi, s’arrêter c’est mourir. L’ÉTOILE. Crains plutôt qu’une ardeur extrême, Dans ton vol te précipitant, N’accélère l’instant suprême Marque d’en haut pour ton néant. Après avoir, dans ta furie, Porté le trouble et l’incendie A quelque monde florissant, Crains d’aller, victime imprudente, T’engloutir dans la flamme ardente D’un autre soleil plus puissant. LA COMÈTE. Vaut-il donc mieux, dans l’esclavage Usant les siècles à vieillir, Jour après jour, âge après âge, Pâlir, s’éteindre, dépérir. Ah! quand Dieu, de sa main puissante, Me jette encor toute brillante Dans les feux de l’astre du jour, J’ai du moins rempli ma carrière; J’ai vécu libre, active et fière, J’ai détruit, créé tour à tour. Le Lai De L’Abeille. De fleur en fleur, De tige en tige, Ma folle humeur Plane et voltige. Sur son lit d’or, Las de la veille, Le riche encor Ivre sommeille, Qu’au jour naissant, Courant, chassant A l’aventure, J’ai respiré, J’ai savouré L’air épuré De la nature. Sots papillons, Hideux reptiles, Guêpes stériles Bruyants frelons, Souillez la rose Qui, sans pudeur, A votre ardeur Livre sa fleur A peine éclose! Aux vains attraits Dont elle est fière Moi je préfère Des bois secrets L'humble fleurette Qui croît seulette Sur le front nu Du roc fendu Par la tempête. L’homme à sa loi Point ne m’enchaîne! Ma ruche, à moi, C’est un vieux chêne, Dont les rameaux, Charges d’oiseaux De tout plumage, Sur le torrent Vont balançant Leur verte image, Et dont le tronc, A la bergère Offrant un pont, Se courbe au long Sur une eau claire. Là, dans mon creux, Comme un ermite, Libre, j’habite Loin des fâcheux. Cherchant l’ombrage De mes forêts, Sur le rivage, La biche en nage Vient boire au frais. Moineaux, fredonnent, Mouches bourdonnent; Le vent gémit, Le jonc frémit. Tandis qu’à l’ombre Des bois déserts, Lassant les airs De coups sans nombre, Le bûcheron, Depuis l’aurore, Y mêle encore L’écho sonore De sa chanson. Sur une rose, Comme un zéphyr S’arrête, et pose Sans la flétrir; Avec délice Je sais puiser Dans le calice Où je me glisse, Sans l’épuiser. La fleur nouvelle Dont j’ai joui Reste encor belle Lorsque j’ai fui. Sage ouvrière, Je sais extraire Un suc divin De mainte plante En qui fermente D’un noir venin La sève ardente; Car tout m’est bon, Lis ou chardon, Absinthe ou rose: Tout par mon art Se décompose En doux nectar. Aux fleurs sans nombre Donnant l'éveil, J’en trouve à l’ombre Comme au soleil; Dans les campagnes Ou les montagnes; Près des hameaux Ou des châteaux; Dans les fougères Des parcs royaux, Ou sous les pierres Des cimetières Et des tombeaux. Rien ne m’entrave Dans l’univers. Joyeuse et brave, Je fends les airs, Sans voir dans l’herbe Le noir aspic, Ou l’oeil superbe Du basilic. Sans crainte j’entre Au fond de l’antre Noir et profond, Où sur le ventre Le fier lion Sommeille au long. Sous son oeil même, Tout à loisir, Je vais choisir La fleur que j’aime, Mes doux concerts Bercent la rage Du roi sauvage De ces déserts; Mais s’il s’irrite, Un vif élan Me soustrait vite A la poursuite Du vieux tyran. Si d’aventure Un pèlerin Qui de la faim Sent la torture, En mon chemin S’offre soudain, Bonne sylphide, Mon vol rapide Lui sert de guide Vers l’arbre creux. Où, dans ma cache, J’offre à ses yeux Un miel sans tache. Ce miel divin Calme sa faim: Ma source claire Le désaltère; Au pied du tronc, Dans la rivière, Lavant son front. Noir de poussière, Sur le gazon Il fait un rêve, S’éveille, achève Son oraison, Prend son bâton, Et gai se lève. Mais si des bons Mes humbles dons Sont le partage, Prompte à sévir, Je sais punir Dès qu’on m’outrage. Gare à mon dard! Il sort, il part: De veine en veine, Son aiguillon Verse un poison Brûlant de haine. En vain souvent, Dans ma furie, En le perdant, Je perds la vie; Des oppresseurs Du moins les pleurs M’ont soulagée, Et si je meurs, Je meurs vengée! Rêverie. Le poète est semblable à la vague agitée, Tantôt touchant les cieux, tantôt précipitée Au plus profond des mers; Sombre ou gai tour à tour, il court de songe en songe Un souffle le relève, un autre le replonge Dans les dégoûts amers. Qu’ils sont beaux ces moments d’une double existence, Où, certain de lui-même, et fier de sa puissance, Son coeur suffit à peine à ses bouillants transports, Comme un vase trop plein dont l'eau fraîchit les bords; Où lacs, rochers muets, forêts, vallons, rivages, Tout vit, tout se revêt de pensers et d’images; Où la nature entière, aux feux de son amour, Se féconde, s’anime, et l’anime à son tour! Comme le créateur, même avant leur naissance, Entrevoyait au loin les mondes à venir, Tel, avant que le chant de ses lèvres s’élance, Du fond de sa pensée il voit déjà sortir Les mondes que sa lyre appelle à l’existence. De la terre de gloire où volent ses désirs, A l’horizon brillant se déroulent les scènes; Il entend des concerts de louanges humaines, Et son nom, noble écho d’éternels souvenirs, Répété par des voix lointaines Dans l’avenir des avenirs!... Hélas! de ces hauteurs pourquoi doit-il descendre? Pourquoi l’abandonner, élans dignes d’un dieu? Pourquoi monter comme le feu, Pour retomber comme la cendre? C’en est fait: tout le fuit, tout s’efface a ses yeux! Tout se couvre pour lui d’un voile ténébreux. Ces tableaux, dont son coeur réfléchissait l’image, Terre, ciel, océan ont perdu leur langage; Et, lassé de lui-même, abattu, dégoûté, Il a cessé de croire à l’immortalité! Comme un vaisseau cinglant, qui d’une mer immense Fendait les flots avec orgueil, Il a touché le fond, il a senti l’écueil Où vient briser son impuissance! Pavillons déployés, et les voiles au vent, Il croyait sillonner une eau sûre et profonde, Et voilà qu’entravé dans son cours triomphant, Il s’arrête, et demeure étendu tristement Dans le sable et la fange immonde. Adieu rêves, projets, gloire, espoir séducteur! Ivresse du succès, plénitude du coeur! Oh! qui les lui rendra ces nuits, ces jours sans nombre, Ces temps qu’il a perdus en poursuivant une ombre? Que sert d’avoir pâli sur des livres ingrats, Si tout ce qu’il cherchait il ne le trouve pas? Que sert de s’élever au-dessus du vulgaire, Si son vol imparfait quitte à peine la terre, Quand le génie altier, loin, bien loin de ses yeux, Insulte à sa faiblesse, et se perd dans les cieux? Hélas! il aura fui les jeux et l’allégresse, Les danses, les banquets où la foule s’empresse, Et pourquoi? -pour se voir, au néant condamné, Dans le commun abîme avec elle entraîné! Pour aller où s’en va l’insecte errant sur l’onde, Qu’emporte à l’océan la feuille vagabonde!... Ah! cet insecte au moins ne comprend pas son sort: Sur son île flottante, il vit, il aime, il dort: Cette feuille est son tout, son monde, son domaine; Il glisse, et ne sent pas le courant qui l’entraîne;.... Mais lui! -C’est encor peu du gouffre qui l’attend; Il le voit, le connaît, le sonde en y tombant!... Muse! fatale enchanteresse! C’est toi qui nous remplis de cette folle ardeur, De ces désirs, mêlés de craintes et d’ivresse, Dont le flux et reflux nous fatigue le coeur! C’est toi dont le miroir magique Éblouit nos regards d’un reflet incertain, Semblable au rayon fantastique Que l’enfant, sur les murs où le poursuit sa main, Voit passer mille fois et repasser en vain. Eh quoi! toujours nourrir l’ambition de plaire! Toujours peindre, sentir et penser pour autrui! Ne saurions-nous jamais perdre des yeux la terre, Et, n’aimant que le beau, ne l’aimer que pour lui? Regarde: l’air est doux; le jour luit, l’eau murmure; Tout sourit, et la plaine, et les monts, et les flots. Le daim rumine en paix, assis dans la verdure, L’écureuil court joyeux de rameaux en rameaux. Vois-tu voler au loin ces groupes d’hirondelles? Vois-tu ces cygnes blancs, aux derniers rais du jour, Nager, et, dans le lac laissant tremper leurs ailes, De ses îles de saule effleurer le contour? Ils suivent sur les eaux leur ombre fugitive, Ils contemplent ce ciel et si calme, et si pur; Sourds aux cris des enfants attroupés sur la rive, Heureux d’aspirer l’air, de s’enivrer d’azur. Ah! comme eux, oublions les êtres et le monde, Rêvons au bruit de l’onde, Au souffle du zéphyr! Pourquoi ces vains travaux où notre orgueil se fonde? Il suffit, il suffit de vivre et de sentir. Le Soleil D’Automne. Quand l’automne est presque finie, Et que tout semble dans les vents Annoncer les derniers moments De la nature à l’agonie, Souvent un beau soleil d’été Se lève sur les paysages, Et vient visiter les bocages Qu’il dédaigna dans leur beauté. Mais les bois ont perdu leurs teintes; Mais les oiseaux sont envolés; Tous les parfums sont exhalés, Toutes les voix se sont éteintes. Ce lac, aux bords délicieux, A l’onde autrefois si limpide, Aujourd’hui jaunâtre et fangeux Ne roule plus qu’une eau fétide. Ce tronc, qui fut jadis ormeau, N’a gardé qu’une feuille morte, Qui seule attend sur son rameau Que le vent se lève et l’emporte. C’en est fait: le divin rayon A trop tard commencé de luire; Il ne reste pas un gazon, Pas une fleur pour lui sourire. Ainsi, quand j’aurai vu pâlir De mes ans la fleur printanière, Lorsque dans la nature entière Tout me dira qu’il faut mourir, Peut-être alors à ma vieillesse Le sort offrira-t-il enfin L’être charmant que ma jeunesse Aura cherché longtemps en vain. Mais sur les roses de ma vie Le vent d’automne aura passé; Ma tête, hélas! sera blanchie, Mon oeil éteint, mon sang glacé. Feuille vieillie et languissante, Que m’importe qu’enfin l’amour De sa lumière consolante Vienne éclairer mon dernier jour? Aux rameaux de l’arbre de vie A peine un fil me retiendra, Et le soleil ne brillera Que pour me voir tomber flétrie. Je mourrai sans avoir vécu, Mélancolique et solitaire, Sans que pour moi, sur cette terre, Un seul coeur ait jamais battu. Je mourrai, mais trop tard encore; Car, avant de fermer les yeux, J’aurai pu d’un sort plus heureux Entrevoir un moment l’aurore. Un autre, hélas! héritera De ce bien, trop tardif à naître; Un autre à mes voeux ravira Celle qui m’eût aimé peut-être. Et moi, silencieux témoin, L’oeil morne et chargé de tristesse, Je les verrai passer de loin Brillants d’amour et de jeunesse. Je verrai de ce couple heureux Le souffle dans l’air se confondre, Les yeux interroger les yeux, Les regards aux regards répondre. Hélas! je ne gémirai pas De la perte de tant de charmes; Je ne verserai pas de larmes; Car, qui me plaindrait ici-bas? Mais je détournerai la tête De ce spectacle de bonheur; Et si de ma douleur muette L’excès n’a pas brisé mon coeur, Dieu seul et moi pourrons connaître Ce que pèse un dernier soupir Qu’exhale encore le Désir, Quand l’Espérance a cessé d’être. Source: http://www.poesies.net