Névrosée. (1890) Par Jeanne Loiseau. (1860-1921) (Epouse Lapauze, Nom De Guerre: Daniel Lesueur.) TABLE DES MATIERES Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Chapitre XIV Chapitre XV Chapitre XVI Chapitre I Rien n’a plus de charme qu’un très joli matin d’avril, sur le Boulevard, à Paris, entre la Madeleine et l’Opéra. Le printemps, avec ses rayons, ses frissons et ses sourires, exerce partout sa puissance, mais il est des endroits qui, mieux que d’autres, savent lui faire fête. L’énorme capitale, parmi les brutalités et les frivolités de son ardente vie, exprime avec des délicatesses pénétrantes la fugitive poésie des saisons. En son quartier le plus tapageusement mondain, la grâce attendrie du renouveau emplit les âmes et les yeux d’une délicieuse langueur. On s’en apercevait, à cet instant matinal et d’une exceptionnelle beauté, durant lequel Maxime Dulaure atteignait, de sa marche lente et ferme, l’angle du Café de la Paix. La vaste place, les grandes voies qui y aboutissent, le lourd et somptueux Opéra, resplendissaient d’une fine clarté rose. Dans l’air caressant et lumineux, les voitures de maître, les modestes fiacres, et même les pesants omnibus à trois chevaux, circulaient allègrement, presque sans bruit sur le pavé de bois, faisant pétiller, sous le doux soleil un peu voilé, des myriades d’étincelles arrachées à l’acier des mors et des gourmettes. Peu de coupés ou de landaus; les victorias reprenaient possession de la chaussée. Contre la façade du Café de la Paix, dans les angles des renfoncements, des familles d’étrangers, sorties du Grand Hôtel, prenaient en plein air leur café ou leur chocolat du matin. Des young ladies blondes, au visage de keepsake, au teint d’une fraîcheur invraisemblable, regardaient de leurs grands yeux, à la fois innocents et hardis, ces jeunes hommes parisiens qui ralentissaient leur marche en passant auprès d’elles. Des officiers s’asseyaient en riant, avec de grands bruits de sabre, ne résistant pas au désir de s’attarder dans ce ravissant décor, de regarder aller et venir les femmes, qui, toutes, portaient épanouie dans les yeux et sur les lèvres, une folle floraison printanière de coquets sourires et de provocants coups d’oeil. C’était une griserie générale, si évidente et si universellement sentie, que tous ces gens avaient un air de joyeuse entente. Les regards se parlaient, à défaut des bouches. On mettait en action, ce matin-là, sur le Boulevard, le mystérieux roman que Baudelaire fait tenir tout entier dans ce vers plein de profonde passion inassouvie: Ô toi que j’eusse aimée! Ô toi qui le savais! Un seul homme traversa cette scène, étranger aux impressions qu’elle éveillait, ne sentant pas frémir dans ses veines le voluptueux frisson qui ébranlait la foule, toute la ville, et jusqu’aux ormes rabougris, aux marronniers anémiques, dont le fragile feuillage étalait une verdure encore vierge de poussière. Cet homme marchait absorbé, sans rien voir, mais non sans attirer bien des regards curieux. Maxime Dulaure était un de ces êtres d’exception qui, nulle part, ne peuvent passer inaperçus. Très grand, les épaules larges, la stature puissante bien que sans lourdeur, la tournure et la démarche fières, le visage glabre, d’une beauté, d’une régularité de médaille antique, les cheveux assez longs, touffus et bouclés, il eût rappelé les dieux bornés et sensuels d’Athènes et de Rome, si le feu de ses prunelles noires n’eût révélé tout l’affinement de l’esprit moderne le plus élevé, le plus aigu. Il avait à peine trente-cinq ans, mais on pouvait lui donner indifféremment plus ou moins, car ses traits, d’un dessin net et vigoureux, qu’une volonté de fer maintenait toujours impassibles, n’étaient pas de ceux que les années ou les passions marquent d’une facile empreinte. Les gens qui, ce matin-là, le croisèrent sur le Boulevard, se dirent tout bas ou murmurèrent entre eux: «Qui est-ce?» On se sentait sûr qu’il était quelqu’un, au point d’être gêné de ne savoir pas mettre un nom sur sa figure. Dans le quartier de l’Opéra, personne ne put répondre à l’involontaire question. Le long du boulevard Saint-Michel ou dans la rue des Écoles, quelque étudiant eût répliqué à mi-voix, tout en soulevant son chapeau: «C’est Dulaure, pour qui la nouvelle chaire de biologie vient d’être créée au Collège de France.» Vingt personnes à peine en Europe étaient capables d’apprécier comme il convenait la renommée de ce jeune homme, dont les travaux, à ce moment, reculaient d’une façon tout inattendue les limites de la science. Son existence même était absolument ignorée de ce qu’on appelle le grand public. Quant à sa remarquable physionomie, elle n’était familière ni dans les salons, ni dans les théâtres, ni dans les cabarets élégants devant lesquels, ce matin-là, il cheminait à grands pas sûrs et tranquilles. Maxime ne fréquentait pas le monde. En dehors des muséums, des amphithéâtres de dissection, des retraites où se cachent certains travailleurs acharnés, ses confrères, on ne le rencontrait nulle part. Si sa boutonnière s’ornait d’un mince filet rouge, si une chaire nouvelle venait d’être fondée exprès pour lui au Collège de France, ni les démarches ni les protections n’y avaient contribué. Mais un tel cri d’enthousiasme vint d’Allemagne et d’Angleterre après l’apparition successive de ses deux ouvrages, Traité de Psychométrie et De l’énergie spécifique des nerfs, que le Gouvernement français ne crut pas pouvoir faire moins. Maxime venait de traverser le vaste refuge carré qui s’étend au milieu de la place de l’Opéra, lorsqu’un encombrement de voitures le retint sur place quelques minutes. Il eut alors un soubresaut, comme si une telle interruption l’eût réveillé de son rêve. D’un regard machinal, il explora le décor qui l’entourait. Un dur éclair passa dans ses yeux. «Comment!» songea-t-il, «j’ai pu venir aussi loin sans m’en apercevoir... Et, cette fois, ce n’est pas un problème de science qui m’occupe... Ne puis-je déjà plus me défendre de songer à elle? Quoi! cette méprisable maladie me gagne donc, moi aussi, à la fin?... Amoureux, moi!... Ce serait fort!» Il ricana presque tout haut. Mais une exclamation vint couper court à ses pensées. Quelqu’un, dans une Victoria qui frôlait le trottoir, s’écria très haut: -Maxime! Puis un beau garçon brun, de son âge à peu près, sauta du marchepied, et dit, les deux mains tendues: -Je ne me trompe pas... C’est bien toi... Ah! que je suis content! Malgré dix ans de séparation, Maxime Dulaure reconnut immédiatement Lucien Gerbier. -Bonjour, mon cher Lucien, dit-il avec froideur. Tu vas bien, j’espère?... On aurait dit qu’il l’avait quitté la veille. Déjà il cherchait comment il allait pouvoir se débarrasser de lui sans trop d’impolitesse. Mais, au bout d’un instant, cette enveloppe glaciale que Maxime plaçait systématiquement entre lui et le monde, entre son coeur et les émotions, entre sa pensée et l’importunité des banales et fausses relations humaines, se fondit à la chaleur d’une ancienne et ineffaçable amitié. -Pardonne-moi, dit-il à Lucien. Tu te moquais de ma sauvagerie autrefois... Si tu savais ce qu’elle est devenue! -Ainsi c’est exprès que tu n’as pas répondu à mes dernières lettres, à mes tentatives pour te retrouver?... -Je fais des recherches qui m’absorbent. L’engrenage des expériences me tient. -C’est moi qui te tiens en ce moment, dit Lucien. Tu vas déjeuner avec moi. -Nous n’allons pas à la maison, reprit-il, quand il eut décidé, non sans peine, le jeune professeur à monter en voiture. Ma femme nous gênerait pour causer..., la première fois..., et après si longtemps! Mais tu la connaîtras bientôt... Tu la verras... Il ajouta en riant: -Elle te convertira au mariage, célibataire endurci! Deux pas plus loin, le cocher arrêta devant un grand restaurant du Boulevard. Lucien, en descendant, lui donna l’ordre de rentrer rue du Château-d’Eau et d’avertir Madame qu’on eût à déjeuner sans l’attendre, qu’il était avec M. Dulaure. -Elle saura bien ce que cela veut dire, ajouta-t-il en se tournant vers Maxime. Nous avons si souvent parlé de toi! Elle te connaît et t’aime autant que je le fais moi-même, ma Suzanne. Maxime souriait, heureux maintenant de se laisser envelopper par tant d’affection, mêlée à tant de souvenirs. Il était dans une de ses crises noires, tout à l’heure, quand il avait si mal accueilli cet ami d’autrefois, le seul intime, véritable, le seul qui ne se fut pas laissé rebuter par la misanthropie naissante de l’étudiant de jadis. -Lui en veux-tu toujours autant, voyons, Maxime, à cette pauvre humanité? -Moi?... Lui en vouloir?... De quoi?... De sa bêtise et de son égoïsme fonciers?... de son insatiable besoin de mensonge?... Mais non: je ne lui en veux pas plus qu’aux loups de croquer les brebis et qu’à la ciguë de produire du poison. Je constate, et je ne m’indigne pas -ce serait ridicule, -et je hais encore moins -ce serait absurde. -Ah! disait Lucien, tu n’as pas changé. Je reconnais jusqu’à tes phrases d’autrefois. L’impassibilité de la science!... Moi, vois- tu, je ne suis qu’un bourgeois... Encore plus bourgeois que dans le bon vieux temps, au quartier Latin. Comme tu vas me mépriser! Il disait cela d’un air content, comme si le mépris de Maxime, c’eût été après tout quelque chose de précieux, comparé à son indifférence. Rien de touchant comme l’étalage naïf, chez ce beau grand garçon brun et barbu qu’était Lucien, d’une pareille amitié de terre-neuve. Ses mouvements mêmes donnaient l’idée du bon gros chien qui voit revenir, après une absence, l’enfant de la maison, le compagnon chéri des premières années. Il ne tenait pas en place, mais tournait, remuait, se démenait dans ce petit salon particulier de restaurant où se dressait leur couvert. Chaque fois que les garçons sortaient, il revenait serrer les mains de Maxime. Celui-ci, malgré son aversion pour toute démonstration extérieure, se sentait maintenant trop ému pour témoigner de l’impatience. Lorsque Lucien, en face de son calme, répéta sa plaisanterie, vieille entre eux de quinze ans, sur l’impassibilité de la science, Maxime répondit: -Ah! mon ami, comme tu as raison de me taquiner!... Dans des moments tels que celui-ci, je sens combien tous les mouvements de l’âme sont supérieurs à nos analyses... Il est meilleur de s’y abandonner, va, que d’en chercher le mécanisme. Si tu savais la puissance avec laquelle me ressaisissent mes souvenirs, là, en regardant ta chère figure... Avec quelle patience et quelle gaîté tu supportais mes boutades! Je n’ai tenté de les imposer à personne depuis lors. Ta place dans mon existence est restée vide. J’ai vécu en solitaire, en ours... Je comprends trop bien les hommes, et je ne me soucie pas d’être compris par eux. -Pauvre philosophe! dit Lucien, pauvre savant! Que vous voyez mal la vie, vous autres, à force de vouloir la connaître mieux que nous! -Chacun la voit comme il peut, répondit Maxime avec une nuance de tristesse. Mais, voyons, parle-moi de la tienne... Tu as l’air d’en être assez satisfait. -Je suis le plus heureux des hommes. -À la bonne heure. -Oui..., dit Lucien. -Et sa joyeuse physionomie soulignait éloquemment ses paroles. -Tu as démontré dans tes bouquins que le bonheur n’existe pas. Moi, je l’ai découvert, le bonheur... Tu sais que je suis marié? -Et c’est en cela que ta félicité consiste?... demanda Maxime, en relevant la tête avec un mouvement ironique des sourcils. -Mais oui... Tu ne vas pas me croire, peut-être?... -Certes non, dit Maxime. Je ne crois pas au bonheur de l’homme par la femme. Une ombre passa sur les traits du jeune professeur lorsqu’il fit cette réponse. Son ami la vit et s’étonna. «Aurait-il aimé? Aurait-il souffert?» songea Lucien. Car on ne trouve pas des théories pareilles dans les laboratoires. Jamais la plus impassible science n’amènera l’homme à parler de la femme d’une façon désintéressée. «Je ne veux pas le questionner,» pensa Lucien, qui le connaissait. «Ce serait un moyen infaillible de le faire se replier intérieurement. Il est trop fier pour avouer une faiblesse de coeur, autrement que dans un mouvement de colère contre lui-même, mouvement qui se produira tôt ou tard.» Alors il se mit à raconter quelle avait été sa vie depuis que tous deux ne s’étaient pas vus. Peu de temps après que Maxime fut reçu docteur en médecine et quitta Paris pour Berlin, où il voulait se mettre au courant de la psychologie allemande, Lucien conquit sa licence en droit. Bien que destiné à une carrière industrielle, le jeune homme tenait à pousser au moins jusque-là ses études. Un soir que, tout fier de son diplôme, il fêtait ses meilleurs camarades dans son petit appartement de garçon de la rue Soufflot, on vint l’appeler en toute hâte. Rien qu’à voir en bas, au coupé de sa mère, le cheval fumant de sueur, et, sur le siège, la figure bouleversée du cocher, il comprit que le messager ne lui avait pas tout dit et que son père était mort. M. Gerbier, qui, en effet, venait de succomber par suite de la rupture d’un anévrisme, était un fils de ses propres oeuvres. Parti d’une situation très modeste, -il avait commencé par être conducteur de scie dans une simple scierie à eau de province, -il expirait, à cinquante-six ans, chef de la plus importante scierie mécanique de France. Les perfectionnements apportés par lui à cette industrie lui valaient une sorte de petite gloire. Il conquit la renommée d’inventeur, qui releva son caractère d’ouvrier parvenu. Il faillit être décoré. Le mirage toujours fuyant de ce bout de ruban rouge, suprême idéal du bourgeois français, remplit de déceptions amères ses dernières années, peut- être même hâta sa fin. Du moins il connut toutes les satisfactions de la grande richesse. Son mariage fut heureux, et il eut un fils -c’était Lucien -qui, dès les petites classes du lycée, lui fit beaucoup d’honneur. -Ah! disait Maxime, remontant avec son ami jusqu’à leurs plus lointains souvenirs d’enfance, tu étais ce qu’on appelle un fort en thème, toi, Lucien, tandis que moi, peu s’en fallait qu’on ne me signalât comme un cancre. Cet homme -l’un des esprits les plus profonds et les plus originaux de son temps -fut, en effet, un élève détestable. Il ne faisait bien que ce qui l’intéressait, et ce n’était pas toujours la leçon du lendemain. Jamais, ni au lycée, ni ailleurs, il ne put «emboîter le pas» derrière personne. -Te rappelles-tu le jour où le proviseur, entrant dans la classe, demanda nos places de composition? «Voilà encore M. Gerbier qui est premier, fit-il, et son Pylade, M. Dulaure» est le dernier. C’est bien le cas de dire que les extrêmes se touchent.» -Je crois bien, répondit Lucien. Tu t’obstinais à trouver aux théorèmes des démonstrations plus rapides que celles de nos livres. Cela exaspérait le professeur, qui savait les siennes mot à mot et qui ne pouvait plus suivre dès qu’on l’en écartait. Quand tu alignais triomphalement ton c.q.f.d. sur le tableau, comme il ne pouvait nier les résultats, il en devenait vert, le pauvre homme. -Ce qui me valait les plus cruelles humiliations, reprit Maxime, c’étaient les Discours, latins ou français. Non, moi qui ai l’horreur des phrases, ce que cela me coûtait de faire pérorer les grands hommes! Quand il fallut composer la Harangue de César à ses troupes au moment de passer le Rubicon, tout ce que je pus lui faire dire, c’est: «Alea jacta est!» «Et tu fus privé de sortie... Et j’allai sans toi voir les Pilules du Diable, où je ne pris aucun plaisir. L’histoire de Lucien Gerbier, ramenée ainsi par un détour aux années de collège, menaçait de ne plus les dépasser. Cependant ces années, comme sa vie d’étudiant, ne l’avaient pas séparé de Maxime, et, par conséquent, n’offraient aux deux amis que le charme des souvenirs communs. Mais ce charme est si fort qu’ils continuèrent à se rappeler l’un à l’autre mille circonstances bien connues, au lieu d’entamer le récit de ce qu’ils ignoraient. Un souvenir surtout les amusa. C’était celui d’une grisette du quartier Latin, pour laquelle tous deux éprouvèrent un goût très vif. Chacun s’était abstenu de faire la cour à la jolie fille, dans la persuasion que l’autre en avait tout obtenu. Aujourd’hui seulement, ils découvraient que cette délicatesse toute chevaleresque avait doublement fait fausse route. -Comment, ce n’était pas toi? -Non, ma parole! Tu veux plaisanter, mais c’est inutile, maintenant. Avoue que tu l’as emporté sur moi, beau misanthrope qui n’as pas toujours été misogyne. Je ne t’en voudrai pas, va. -Ah! Lucien, je n’aurais pas demandé mieux, mais je te jure... -Et qui était-ce donc, alors? Ils décidèrent que ce devait être un certain élève en pharmacie, leur voisin, garçon bête et sournois, qui étonnait les femmes par son énorme chevelure blonde toute bouffante et frisée. -Cet horrible apothicaire!... Est-ce assez vexant! Malgré ces digressions infinies, Maxime venait tout juste d’apprendre, lorsqu’on apporta le café, que Lucien continuait avec succès les affaires de son père, faisait prospérer la scierie, adorait sa femme, et que celle-ci lui avait donné plusieurs enfants. Le nombre en resta pour lui incertain. L’entrée du garçon les ayant interrompus, il oublia de le demander. -Quelle espèce de cigares veux-tu? dit Lucien en poussant les boîtes de son côté. -Je ne fume que des cigarettes. Et Maxime en prit une dans un fort élégant étui de maroquin, orné d’un chiffre en or, qu’il posa ensuite sur la table. La vue de cet étui tourna les idées de Lucien dans une voie toute commerciale. -Cela te rapporte beaucoup d’argent, ton cours, tes bouquins? demanda-t-il. Maxime haussa les épaules. -Mon cours?... Figure-toi que l’argent manquait pour le fonder. On aurait délibéré, tergiversé encore longtemps, empilé cinquante paperasses, si je n’avais passé par-dessus les bureaux et offert au Ministre de commencer sans aucune espèce de rétribution. Je désirais le faire pour moi-même, ce cours. C’est pour moi que j’y parle, et non pas pour les gens qui m’écoutent. Lucien eut quelque peine à comprendre qu’un esprit scientifique eût besoin de se fixer à lui-même un cadre, de s’astreindre à des développements, de se présenter des difficultés pour se condamner à les résoudre, de se forcer à tout expliquer pour s’empêcher d’admettre des conclusions hâtives, et de s’imposer, en un mot, cette discipline que Maxime avait recherchée en acceptant une chaire au Collège de France. -Quant à mes bouquins, poursuivit le jeune professeur, ils font blanchir les cheveux des éditeurs assez dévoués à la science pour consentir à s’en charger. -Comment? -On les tire à cinq cents exemplaires, dont on ne vend pas la moitié, et les frais d’imprimerie sont formidables. Je rature et surcharge tellement mes épreuves, que le bon à tirer ne contient plus une seule ligne identique au manuscrit. Maxime plaisantait-il? Son ami n’osa le suivre sur ce terrain. Il n’avait pas lu le traité De l’énergie spécifique des nerfs, et n’avait nulle idée de ce que cet ouvrage pouvait contenir. Croyant comprendre que le jeune professeur de biologie constatait des déboires dans sa carrière, le bon Lucien prit un air vague de sympathie attristée qui amusa beaucoup son ancien camarade. -Bah! s’écria-t-il, avec ta fortune, tu peux te passer de succès pécuniaires. Ce que Lucien appelait la «fortune» de Maxime -trente mille livres de rente -paraissait une misère à côté des millions rapportés par la scierie. Mais c’était une large indépendance assurée au savant, qui, sans cela n’eût pas été, à ce qu’il affirmait, capable de gagner sa vie. -Je n’aurais pas même su fabriquer des lunettes, comme Spinosa, disait-il. Ces trente mille francs de rente représentaient le dernier débris d’une grande opulence, que les Dulaure, vieille famille bourgeoise, avaient constituée, au siècle dernier, par de brillants succès au barreau et par de fort belles alliances. Maxime se déclarait fier de l’ancienneté et de l’honorabilité absolue de son nom, bien que ce nom fût roturier. -Sans l’émiettement actuel de la famille et l’anéantissement du foyer domestique -un mot dénué de sens à notre époque -je me serais soucié d’avoir un fils qui continuât notre modeste et vaillante lignée, disait-il. Mais à quoi bon? -Pour moi, lui dit Lucien Gerbier, j’ai fait un mariage d’amour... Maxime sourit. -... Un mariage tout à fait inespéré. Ma femme est la propre petite-fille du marquis et de la marquise d’Épeuilles. -Ce sont des Bretons, comme les Dulaure, et même les deux familles sont des environs de Vannes, fit observer Maxime. Ainsi, ta femme est une demoiselle d’Épeuilles? -Durand-d’Épeuilles... Ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce nom archi-roturier de Durand, accolé aux nobles syllabes que, dès la guerre des Deux Jeanne, d’illustres capitaines ont rendues historiques, montrait que Mme Gerbier n’avait pas, la première de sa famille, choisi son mari en dehors de sa caste. Sa propre mère, en effet, follement éprise de l’illustre compositeur Albert Durand, qui jouait chez les d’Épeuilles les merveilleux fragments de ses opéras, attendit pendant des années le consentement de sa famille, arracha ce consentement durant la crise suprême d’une dangereuse maladie, et épousa le musicien. Dans leur vieillesse, le marquis et la marquise d’Épeuilles virent avec quelque chagrin leur petite-fille, Suzanne Durand, renouveler contre eux la même lutte en refusant tout autre mari que Lucien Gerbier. Ils étaient les tuteurs de la jeune fille, restée orpheline avec sa petite soeur Étiennette. Mais, cette fois, ils offrirent une résistance moins vive. Peu de temps après la demande du jeune et riche industriel, les journaux annoncèrent les fiançailles, puis le mariage, de M. Lucien Gerbier, propriétaire de la grande scierie mécanique, avec Mlle Suzanne Durand- d’Épeuilles, fille de l’illustre compositeur Albert Durand, et petite-fille du marquis et de la marquise d’Épeuilles. -Et... voilà combien d’années que tu es marié? demanda Maxime. -Près de sept ans. -Parle-moi franchement, dit tout à coup Maxime après un instant de silence. Comment considères-tu le mariage? Comme un pis-aller naturel et social, ou bien comme une chose bonne en soi? -Comme une chose excellente en soi, et qui m’a parfaitement réussi. -Oui?... dit rêveusement Maxime. Il s’arrêta, émietta une cigarette d’un mouvement nerveux, machinal, tandis qu’il examinait curieusement Lucien, puis il dit: -Oui... Il y a des raisons pour cela. Je vois... Oui... Lucien, vaguement impatienté par cette attitude, rougissait sans savoir pourquoi sous ce regard perçant. -Ah çà! je te fais donc l’effet d’une bête curieuse? On dirait que tu prends mentalement la mesure de mon crâne. Maxime sourit encore, sans rien dire, de son sourire aigu devant lequel, soit qu’il le voulût ou non, on éprouvait un irrésistible sentiment d’immense infériorité. -Je te parais sans doute profondément ridicule? dit Lucien avec sécheresse. -Oh! mon ami... La crainte de l’avoir blessé mit alors Maxime sur une pente où plusieurs fois, mais en vain, Lucien avait essayé de l’engager. -Ridicule?... Ah! tu ne peux pas l’être autant que moi, je t’en réponds. -Toi, le sage, le philosophe? Toi qui traites les passions comme un accès de fièvre ou comme une crise du foie?... Toi qui méprises les femmes?... Eh! mon pauvre Maxime, que veux-tu dire? Est-ce que tu serais amoureux, par hasard?... -Amoureux... Tu l’as dit. Et d’une femme dont je ne connais pas même le nom. Je l’ai aperçue souvent..., dans des circonstances particulières... Mais enfin, je ne sais pas qui elle est. C’est idiot, c’est insensé!... Je ne me retrouve plus. Faut-il que je tombe dans un piège aussi grotesque, à trente-cinq ans?... Moi, moi!... Une jolie figure, un je ne sais quoi... Et je l’aime, il n’y a pas à dire. Il se leva, marcha de long en large. -Mais tu verras, Lucien, tu verras comment un esprit vraiment robuste sait guérir le coeur de ce mal humiliant. Je te montrerai la puissance de la volonté et de la raison... Je les ferai triompher en moi de la sensibilité impulsive, aveugle, de cette sensibilité qui domine chez les femmes, chez tous les êtres inférieurs, et qui nous rapproche de l’animal... Je... -Est-ce une femme épousable? interrompit Lucien. -J’ai tout lieu de le croire. -Eh bien! fais-toi présenter. Demande sa main. Emploie ta volonté et ta raison, puisque tu en parles, à conquérir la femme qui peut te rendre heureux. -Heureux?... La femme qui peut me rendre heureux? répéta Maxime, s’adossant à la cheminée sans feu. Mais qu’est-ce que c’est que le bonheur? Mais quel est le bonheur qu’une femme peut donner? Si je ne l’aimais pas..., encore! Mais la femme qu’on aime n’est pas une source de bonheur. Elle est une source d’angoisses et d’abaissements de toutes sortes: dégoût du travail, tyrannie du sentiment, préoccupations ridicules ou mesquines, jalousies, esclavage de la pensée, abdication intellectuelle et morale entre les mains d’un être dénué par nature d’intelligence et de moralité. -Oh!... s’écria Lucien. -Eh! c’est ainsi, mon cher. Cela choque tes préjugés héréditaires d’Européen façonné par le christianisme et par la chevalerie. Le Moyen Âge a exalté la femme, et faussé, en ce qui la touche, les conceptions des races dites supérieures. Mais à mesure que la civilisation la haussait extérieurement plus près de nous, cette même civilisation élargissait l’abîme qui nous sépare d’elle, et qui fait de nous des êtres à jamais différents. Tandis que l’homme progresse, la femme reste immobile. Tu vois la différence entre un sauvage et un membre de l’Institut. Dis-moi donc celle qui sépare une jolie Polynésienne parée de fleurs ou de verroteries, d’avec une élégante Parisienne consultant son carnet de visites et vêtue à la dernière mode? Quand Maxime Dulaure abordait ce chapitre, il parlait vivement et beaucoup, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Lucien éprouvait à l’écouter un sentiment pénible, pris de soudaines inquiétudes et de doutes secrets quant à sa propre tranquillité conjugale. Il n’était plus si sûr d’être heureux devant les raisonnements du philosophe. C’était, semblait-il, son bonheur personnel que son savant ami démolissait avec des statistiques de divorce, des mensurations de crâne, des courbes de moyennes, des abscisses et des ordonnées crayonnées sur la nappe, prouvant, clair comme le jour, que l’homme et la femme sont aussi peu faits que possible l’un pour l’autre, que la félicité conjugale est une exception ou une duperie, et que l’amour est, chez un être supérieur, la plus honteuse, la plus démoralisante des faiblesses. -Tiens, partons, dit tout à coup Lucien. Tu m’as donné la migraine... J’ai une indigestion de paradoxes. Il me faut respirer un peu d’air. Ce brusque accès d’humeur fit rire Maxime. -Va, ris, grand philosophe. Je t’attends au premier démenti que tu te donneras à toi-même. Tu es amoureux, je n’ai qu’à te laisser faire. Un de ces jours, tu viendras me serrer les deux mains en me disant: «Ah! mon cher Lucien! Elle est adorable! Et nous nous aimons! Ah! que je suis heureux!» -Jamais! dit Maxime. Je viendrai te dire: «Lucien, j’ai voulu guérir, je suis guéri.» Cette femme ne sera rien pour moi. Je me suis juré de ne pas même rechercher qui elle est. Et je sais me tenir parole. -Très bien. Nous verrons, dit Lucien. Ma voiture doit être en bas. Où veux-tu que je te conduise? Chapitre II Quelques jours après cette conversation, Maxime Dulaure fit son dernier cours de la saison au Collège de France. À trois heures précises, il entra, par la petite porte de l’estrade, dans la grande salle du rez-de-chaussée, s’assit au pupitre et posa près de lui son chapeau, dans lequel il jeta ses gants. Sa résolution était prise; il ne tournerait pas la tête à gauche; il ne regarderait pas si elle était là. -Elle, cette jeune fille inconnue, qui avait le courage d’assister à des leçons tellement difficiles, demandant pour être comprises des années de travaux antérieurs, et qui semblait les suivre avec aisance, avec intérêt, son petit cahier de notes sur les genoux... Non, il ne regarderait pas. Il la vit cependant, sans avoir besoin de jeter un coup d’oeil dans l’angle obscur où, modestement, elle s’asseyait toujours. Il sentit sa présence en une commotion de tout son être. Un effet bizarre se produisit dans les prunelles, endurcies volontairement, du jeune professeur. Il lui sembla que, de cet angle sombre, un peu en arrière de lui, venait un rayon doux qui était le reflet de ses cheveux, à elle -très blonds, du blond délicieux des chevelures norvégiennes, qui, par leur nuance presque immatérielle, divinisent une tête de femme, il perçut ou devina cette clarté, et comprit qu’elle se trouvait, ce jour-là comme les autres, à sa place habituelle. «Ah!» se dit-il avec une sorte de rage, «nous verrons si elle comprendra ce que je vais dire aujourd’hui. À moins qu’elle ne soit bonne comédienne, son visage va, tout à l’heure, exprimer quelque effarement.» Maxime commença. «Messieurs,» dit-il, «vous avez remarqué que, depuis plusieurs leçons, je vous ai conduits peu à peu du terrain de la biologie proprement dite sur celui de la psychologie expérimentale. Aux yeux des spécialistes à outrance, je suis peut-être sorti du domaine que je devais explorer avec vous. Mais, si vous avez observé les étapes du chemin que nous avons suivi, vous aurez saisi le fond de ma pensée et constaté avec moi que les deux sciences n’en font qu’une.» Le jeune savant parlait avec une simplicité, une limpidité d’expressions extraordinaire. Nul autant que lui ne parvenait à être profond sans, pour ainsi dire, le paraître. On devait presque en savoir autant que lui pour saisir la haute portée de certaines phrases dépourvues de termes saillants et prenant, dans sa bouche, des allures inoffensives de lieux-communs. Le charme de sa voix, l’élégance de ses façons, s’ajoutaient à cette absence de pédanterie pour donner à ses leçons le caractère extérieur d’une grave causerie mondaine. Mais il ne fallait pas s’y tromper. Parmi les nombreux auditeurs venus là, se croyant capables d’affronter les difficultés d’une science aussi peu prétentieuse, beaucoup se contentaient d’entendre, très peu savaient écouter; car une culture immense et très variée était indispensable pour aborder les questions que traitait Maxime Dulaure. Cependant on apercevait des femmes, une douzaine peut-être, groupées autour de l’estrade dans l’enceinte spéciale qui leur est réservée. D’abord leur présence agaça, gêna Maxime. Que venaient- elles faire là? Il était impossible qu’elles comprissent. Elles pouvaient saisir des mots, l’énonciation de certains faits; mais pénétrer au fond des choses, l’organisation même de leur cerveau, aussi bien que leur éducation première, le leur interdisait absolument. Elles continuèrent pourtant à assister aux cours, et même leur nombre s’augmenta. Parmi elles ne se trouvaient peut-être pas deux Françaises. Cinq ou six étudiantes russes étaient reconnaissables à leur face large et blême, à leurs petits yeux bridés, à leur toque disgracieuse posée cavalièrement sur des cheveux coupés très court. Des Anglaises laissaient deviner leurs membres secs dans de longs ulsters de drap collant, et montraient, sous le petit feutre masculin, quatre ou cinq mèches pâles étroitement tortillées sur leur nuque maigre. Des Allemandes, des Suédoises, quelques pauvres filles déjà mûres, à nationalité vague comme leur sexe, composaient ce bizarre auditoire féminin. «Voilà pourtant,» se disait Maxime avec dégoût, «ce que devient la femme quand elle veut s’élever au-dessus du rôle modeste que la nature lui a départi.» À l’expression vague, au regard vide offerts par la plupart de ces physionomies ingrates, le professeur voyait distinctement d’ailleurs à quel moment exact ces femmes cessaient de le suivre. «Pourquoi viennent-elles?» se répétait-il avec irritation. Il devinait au fond de leur pédantisme une immense vanité, et aussi, chez quelques-unes, l’âpre besoin de s’asseoir pendant une heure au pied de cette estrade, d’entendre cette chaude voix d’homme, de dévorer des yeux cette tête énergique, peut-être d’en rêver ensuite, obscurément, pendant toute une semaine. Rien ne saurait rendre l’exaspération de Maxime devant l’évidence de ces choses. «On devrait leur interdire nos salles de cours,» se disait-il. Quelquefois il avait essayé d’éloigner à jamais cette partie de son auditoire, soit en traitant trop crûment des questions délicates, soit en démontrant avec une dureté voulue l’irrémédiable infériorité de la femme. Mais il avait trouvé ces représailles mesquines, et son bon goût d’homme bien né, bien élevé, l’arrêtait au moment de l’exécution. Il arriva qu’un jour son observation perçante, sans cesse en éveil même lorsqu’il parlait, lui montra les regards de ses auditeurs souvent dirigés, comme involontairement, vers l’angle de la salle situé à sa gauche, au-dessous des fenêtres. Il jeta un coup d’oeil de ce côté. Il la vit. Dès lors, qu’il regardât directement ou non, il ne perdit plus un détail de sa physionomie, de son expression, de son attitude, ni même de sa toilette. C’était une jeune fille qui paraissait âgée de dix-huit ou vingt ans -peut-être en avait-elle un peu plus. -Fort élégante dans la grande simplicité de son costume de drap et de son chapeau de velours sombre, elle ne venait jamais seule. Une femme d’âge moyen, sorte de gouvernante, l’accompagnait et portait sa petite serviette en maroquin, à coins et à chiffre d’argent. Toutes deux avaient choisi leur place à l’écart, soit pour n’être pas trop remarquées, soit pour éviter la bouche de chaleur qui s’ouvre au pied de l’estrade. Elles venaient sans doute d’assez bonne heure pour s’assurer la possession de ces deux sièges, voisins de la porte, et elles sortaient vivement les premières, aussitôt la séance terminée. Maxime devina dans cette attitude l’horreur des contacts avec la foule, ainsi qu’un certain dégoût pour les endroits mal tenus et poussiéreux. Dès qu’il eut remarqué l’allure aristocratique de cette jeune fille, il eut conscience de l’état hideux de désordre où le personnel du Collège laisse une salle qui devrait être, en quelque mesure, imposante. L’estrade, en particulier, avec son tableau crasseux, ses chaises empilées ou renversées, les toiles d’araignées qui en assombrissent les murs, offre un aspect tout à fait choquant. Maxime, chaque fois, hésitait avant de poser son chapeau. L’inconnue, évidemment, appartenait à l’élite de la société. De sa personne émanait plus encore que de la distinction: une délicatesse à la fois timide et farouche, qui, par instinct, voudrait tout tenir à distance, et qui pourtant cherche à se vaincre ou du moins à se faire pardonner. Dans la douceur hautaine des grands yeux bleu foncé, dans la mobilité des narines très fines, dans le léger retroussement de la lèvre supérieure, on sentait l’exquise essence d’une nature produite par très lente sélection, quelque chose comme une de ces extraordinaires fleurs épanouies pour un jour et incapables de fructifier, dont les efforts d’ingénieux horticulteurs gratifient parfois les expositions des concours. Les traits menus de cette enfant gardaient toutefois, malgré leur évidente fierté, une expression enjouée, presque mutine. Sa peau, d’une ténuité extrême, se rosait légèrement sur les joues, mais offrait, près des cheveux et autour de ses mignonnes oreilles, des blancheurs de satin. Une seule natte, longue et épaisse, d’un blond septentrional très doux, tombait sur son dos, nouée vers la taille par un étroit ruban cramoisi. La frêle beauté de cette jeune fille, délicieuse et inquiétante à la fois par son mélange d’orgueil et de puérilité, d’affinement excessif et d’épanouissement charnel, fit sur Maxime Dulaure, presque à première vue, une impression telle qu’il n’en avait jamais éprouvé de semblable. Ce n’est pas trop de dire que, dès le premier jour, il l’aima, car, dès le premier jour, il eut l’idée de redouter ce sentiment et de s’en défendre. «Cela me sera aisé,» songea-t-il, «puisqu’il s’agit d’une femme ayant le ridicule énorme d’étudier la biologie.» Durant les leçons suivantes, il l’observa. Son coup d’oeil aigu et rapide lui permettait de tout voir sans même paraître regarder. L’inconnue fixait sur lui des yeux intelligents et tranquilles, qui s’enflammaient à certains moments comme si le vif rayon d’une idée plus lumineuse les eût pénétrés tout à coup. Leur éclat changeant suivait -il n’y avait pas à s’y tromper -tous les raisonnements de Maxime. Le jeune professeur dut en convenir avec lui-même: c’étaient là des regards qui comprenaient. De temps à autre, elle baissait la tête vers son inévitable serviette de maroquin à coins d’argent -le comble de l’affectation aux yeux de Maxime -et elle inscrivait rapidement une note. Ce mouvement correspondait toujours à l’énonciation par le professeur de quelque vérité importante ou de quelque opinion tout originale et personnelle. Il prenait alors un involontaire plaisir à voir onduler la belle natte blonde sur ce long cou d’une invraisemblable blancheur. À la fin, il ne put se nier à lui-même qu’elle ne fût, de tout son auditoire, un des esprits les plus ouverts et les plus prompts à recueillir ses paroles avec leur sens véritable et profond. Cette découverte le bouleversa. «Quoi!» se disait Maxime; «serait-il possible qu’il existât pareille créature d’exception, et que le Destin l’eût placée sur ma route? Une femme belle d’une idéale beauté, qui serait capable de comprendre mes travaux, de s’intéresser à mes découvertes, de se passionner pour mon oeuvre?...» Il le crut un jour, en douta le lendemain, le crut de nouveau, s’indigna contre lui-même, bref, se préoccupa tellement de cette jeune inconnue, qu’il lui devint impossible de ne pas l’adorer désespérément. Dans un coeur âpre, ardent, vierge de toute grande passion, comme était le coeur de Maxime, ce travail inattendu de l’amour fut radical, irrésistible, foudroyant. Et, pour aiguiser ce tourment si nouveau, chaque semaine, le même jour, à la même heure, il revoyait, à la même place, cette silencieuse et énigmatique figure, qui l’accueillait de son beau regard tranquille, avec un sourire à la Joconde, sourire inconscient peut-être, mais dont le mystère et la grâce l’affolaient de plus en plus. Le mal devint bientôt sans remède. Ce cerveau si bien équilibré, ce cerveau de philosophe et de savant qui a tout sondé des misères et des faiblesses humaines, commençait à battre la campagne. «M’aimerait-elle?» se dit-il un jour. «Est-ce pour cela qu’elle vient?» Mais non: l’amour ne donne pas à un petit crâne de femme la faculté d’absorber de la biologie avec une si évidente satisfaction. C’était bien pour le cours qu’elle venait, non pas pour le professeur. Qui était-elle? À plusieurs reprises, il fut sur le point de la suivre, de questionner ses concierges... Mais il se révolta contre des velléités si puériles. «Je n’aurais pas fait cela à vingt ans,» songea-t-il. «Suis-je assez humilié vis-à-vis de moi-même!» «Voilà bien l’amour,» se disait-il encore, «Où ne descendrai-je pas si je m’y laisse aller et qu’elle ne soit pas ce que je pense? Si, d’autre part, elle a l’esprit extraordinaire que je lui suppose, peut-être n’a-t-elle pas de coeur et me fera-t-elle atrocement souffrir. Peut-être est-elle fiancée, mariée même... Que sais-je?... On peut me la refuser... Jouerai-je un rôle ridicule qui finirait par un désespoir très réel et très méprisable? Suis-je resté jusqu’à présent maître de mes sentiments, de ma pensée, de ma vie, pour courir les risques de semblables alternatives? Non, mille fois non!... En mettant les choses au mieux, je l’épouserai. Et après?... C’en sera fait de ma liberté. Il faudra m’étudier à servir les caprices d’une femme, ou bien me résoudre à la voir malheureuse.» Une voix lui chuchotait, comme à l’oreille: «Celle-là est tellement supérieure!... Ses caprices?... Est-ce que ce ne sont pas tes chères poursuites, puisque déjà elle fait sa distraction de tes travaux?» «Sophismes que tout cela!» répondait la raison. Un argument décisif vint aider Maxime dans la lutte vraiment pénible qu’il soutenait contre lui-même, et l’empêcha de courir à quelque folle démarche: «Elle doit être trop riche et trop noble pour moi,» décida-t-il un jour. En sortant avec précipitation du Collège de France, il avait vu la jeune fille monter dans un coupé supérieurement attelé, sur chaque panneau duquel on remarquait un minuscule écusson. C’est alors qu’il se fit à lui-même le serment dont il avait parlé à son ami Lucien, de ne jamais chercher à savoir qui était l’inconnue. Cette résolution irrévocable eut pour effet immédiat, en faisant cesser tous ses doutes, d’augmenter singulièrement sa passion. Pendant toute l’heure que dura son dernier cours, Maxime fut déchiré par une souffrance aiguë. C’en était fait. La leçon allait finir. L’auditoire se disperserait. La blonde apparition s’effacerait de sa vie. Savait- il, après tout, si son unique chance d’un bonheur exquis et rare ne s’évanouirait pas pour toujours avec elle?... «Bah!» se dit-il obstinément, «le bonheur!... Quelle fadaise!» Durant ce dernier cours, il se lança volontairement dans les régions les plus ardues de la science. Il voulait s’étourdir par l’attention extrême que réclamaient de lui les sujets abordés. Puis, se plaçant en face des plus hauts problèmes, il espérait se sentir ressaisi par la grandeur du but à atteindre et plus capable de prendre l’amour en dédain. Enfin, il éprouvait un irrésistible désir de dérouter cet esprit féminin, qui prétendait le suivre et avait failli l’égarer. Il finirait bien par faire vaciller dans l’étonnement en face de l’incompréhensible, ce profond regard bleu qui prétendait tout sonder. Et cette petite main qui, dégantée, si menue et si blanche, tenait le portemine en or, elle cesserait de prendre des notes et de les glisser dans l’insupportable serviette en maroquin. «Messieurs,» disait Maxime, «la voilà donc enfin démontrée, formulée, cette loi psychologique qui immortalisera le nom de Fechner: «La sensation croît comme le logarithme de l’excitation.» Des esprits superficiels font bon marché d’une pareille découverte et disent qu’après tout elle ne nous apprend rien sur l’essence intime de la pensée. Messieurs, lorsque Newton apporta au monde sa loi fameuse de la gravitation universelle, que nous apprenait-il sur l’essence intime de l’attraction? Rien, n’est-ce pas? absolument rien. Et, sous ce rapport, nous n’en savons pas plus aujourd’hui qu’il n’en a su lui-même. Pénétrerons-nous jamais l’essence intime des choses? La nature vraie de la pensée nous échappe; mais la nature vraie de la pesanteur et de l’électricité nous échappe également. Renoncerons-nous pour cela à en chercher les lois? N’est-ce pas l’une des plus merveilleuses conquêtes de notre dix-neuvième siècle d’avoir arraché les phénomènes psychiques au domaine métaphysique, comme Newton, Copernic et Galilée en ont jadis arraché les phénomènes physiques? Que Fechner ait découvert une loi mathématique, une seule, régissant les faits psychiques, mais, messieurs, c’est une des plus profondes révolutions qui se soit jamais produite dans le cercle des connaissances humaines. Cette loi de Fechner constitue, à l’heure où je vous parle, le point culminant de la psychologie expérimentale, c’est-à-dire de la biologie au sens le plus large de ce mot. Et c’est pourquoi, messieurs, par la démonstration de cette loi, j’arrive à la conclusion de mon cours. Je n’ai plus qu’à vous remercier de l’honneur que vous m’avez fait en me prêtant jusqu’au bout votre persévérante attention.» Maxime se leva, au milieu des applaudissements qui suivirent ses dernières paroles. Comme il s’attardait à endosser son pardessus, il vit la jeune fille blonde qui s’avançait un peu, au lieu de sortir tout de suite, comme d’habitude. Elle copiait une équation qu’elle n’avait pu lire de sa place et qui restait sur le tableau. Tranquillement elle inscrivait les delta et les bêta au-dessus des upsilon. Il s’agissait de l’accroissement de sensation produit par une augmentation de lumière. Ainsi, les plus rudes abstractions, en apparence, ne réussissaient pas à la démonter. «Une femme pareille doit être une peste,» se dit Maxime. «C’est simplement parce qu’elle est jolie que je n’aperçois pas sa monstruosité morale. Peut-être vaudrait-il mieux pour moi que je me sois toqué d’une de ces pauvres étudiantes nihilistes, dont les faces de détraquées, juste en face de mon pupitre, me causaient une si cruelle horripilation. Mais cela revient au même, puisque je ne les reverrai jamais, ni celle-ci ni les autres.» Qu’en savait-il? Précisément, comme il sortait du Collège par la porte qui donne sur la rue Saint-Jacques, il se trouva face à face avec elle. La jeune fille avait traversé la grande cour et ils se rencontrèrent à l’angle du petit square où se dresse la maigre silhouette de Dante. Ce jour-là, elle s’en allait à pied, côte à côte avec la gouvernante. Elle le regarda, de ses yeux bleu sombre, sans trouble comme sans affectation, et, la première, salua d’un imperceptible mouvement de la tête. C’était un hommage de la femme d’esprit au professeur dont elle avait goûté le savoir. Maxime leva vivement son chapeau, mais demeura surpris, presque vexé. «Je n’ai réussi qu’à lui faire l’effet d’un vieux savant bien vénérable puisqu’elle me salue la première,» se dit-il, riant sans conviction, «Il ne manquait plus que cela. Eh bien, tant mieux! ça m’apprendra. Et maintenant, allons mettre un habit, car je dîne ce soir chez Lucien, qui doit me présenter à sa femme. Comment vais- je la trouver, cette perle d’épouse? Encore une étude qui peut- être m’intéressera, mais qui, je le crains bien, ne me convertira pas.» Chapitre III Maxime Dulaure occupait, à l’angle de la rue de Fleurus et de celle du Luxembourg, un appartement qu’il avait choisi pour l’air grandiose de ses vastes pièces, la hauteur de ses plafonds et la perspective admirable du vieux jardin royal qui s’étend sous ses fenêtres. Les croisées, longues et étroites, devant lesquelles bombaient d’anciens balcons en fer, de ce premier étage, indiquaient aux passants que ce n’était pas là une construction moderne. L’intérieur ne concordait pas non plus avec le goût du fouillis et du bibelot qui domine de nos jours. Maxime préférait, dans les choses de luxe ou d’art, la noblesse à la grâce. Sa bibliothèque était une pièce unique à Paris dans une demeure privée, par ses proportions immenses, comme par la sévérité de son ameublement. On n’y voyait que la collection merveilleuse des livres, des tentures de sombre velours, des marbres rares. Les blanches statues, peu nombreuses mais toutes parfaites, se détachaient sur les tons foncés des reliures de prix. Quelques tables massives, d’un grand style ainsi que des sièges, offraient leur surface nue pour que l’on y pût ouvrir les pesants volumes et les larges cartons de gravures. Les autres pièces de l’appartement, sans avoir les mêmes dimensions, étaient vastes et d’ornementation très sobre. On s’y serait cru dans un ancien château de province. Les cimes pressées et verdoyantes du Luxembourg ajoutaient à l’illusion et semblaient les futaies d’un parc seigneurial. Maxime se plaisait infiniment dans ce cadre choisi, arrangé par lui seul. Il s’y souvenait de son enfance, et de l’antique maison paternelle, en Bretagne. Le poète qui, chez lui, se cachait sous le savant, aimait les visions surannées. Tandis que son esprit plein de hardiesse s’élançait toujours en avant, son imagination retournait volontiers en arrière. «L’intelligence de l’homme, disait-il, marche toujours; son coeur, au contraire, s’attarde et s’oublie en chemin.» Par cette après-midi de printemps, en revenant de son dernier cours au Collège de France, le jeune professeur goûta plus profondément que jamais la mélancolie studieuse de son home. Il y rentra tout ébranlé encore par le suprême combat livré contre lui- même. Après avoir salué cette inconnue, dont il emportait un souvenir d’une intensité presque douloureuse, il avait hésité, puis, malgré toutes ses résolutions, fait trois pas pour la suivre. Mais c’était fini. Sa mâle volonté triomphait d’une folie passagère. Il croyait ne conserver en lui que le sentiment de la victoire, et ne pressentait pas l’amertume qui pouvait suivre. Machinalement, par vieille habitude, il se mit à tourner autour de la bibliothèque. Une sorte d’attendrissement le prenait, à regarder les livres, les statues, tous ces objets familiers qu’il ne voyait plus depuis bien des jours, aveuglé par une obsédante vision unique. Il avait envie de leur dire: «Je suis de nouveau tout à vous. C’est vous seuls qui me consolerez, qui m’accompagnerez dans la vie, amis fidèles et sûrs, qui n’avez pas la décevante mobilité ni le vide étrange de l’âme des femmes.» Il regretta sa promesse de dîner avec les Gerbier. «Comme je vais m’ennuyer chez ces bourgeois!» pensa-t-il. «Enfin, je puis bien faire cela pour cet excellent Lucien.» Ce qu’il craignait le plus, c’était la présence de braves industriels enrichis, accompagnés de leurs dames, devant les yeux étonnés desquels on exhiberait le professeur de biologie. «Quel supplice!» murmura-t-il, en passant son habit noir. «Mais par un refus j’eusse fait trop de peine à ce pauvre Lucien. Je ne pouvais cependant pas lui dire que je ne tiens aucunement à connaître sa femme, et encore moins ses relations. Lui tout seul, à la bonne heure!... Où donc demeure-t-il seulement?» Maxime retrouva dans son portefeuille la carte de «Lucien Gerbier, rue du Château-d’Eau,» donna l’adresse au premier cocher qui passa, et s’assit dans le fiacre avec résignation. La richesse un peu lourde de l’hôtel particulier dans lequel il entra, confirma ses préventions. Un timbre retentissant annonça son arrivée tandis qu’il traversait la cour, et fit venir sur le perron deux valets en grande livrée. Il fut introduit dans un salon où régnait la confusion voulue de meubles disparates, de bibelots et de plantes vertes, dont la fausse originalité l’agaçait. Il s’approcha d’une croisée drapée de guipure et de peluche, afin de se reposer les yeux sur la verdure qu’étalait un étroit jardin. Une petite voix très douce lui fit tourner la tête. -Bonjour, monsieur. Maman s’habille... Elle rentre seulement de ses courses, mais va venir tout de suite. C’était un garçonnet de six à sept ans, qui se tenait très droit, l’air grave et gracieux en même temps, avec une ombre rose de timidité sur le front. Il était vêtu d’une blouse de velours rouge, sous laquelle passait à peine une courte culotte s’arrêtant bien au-dessus du genou. Un grand col en dentelle de Bruges, un ceinturon fauve et des chaussettes de soie rouge dans de mignons souliers vernis, complétaient son costume. De longs cheveux d’un blond pâle s’éparpillaient en boucles autour de son visage. La nuance très particulière de ces beaux cheveux fit tressaillir Maxime. Puis une émotion brusque et toute nouvelle le saisit, lui, l’homme fort, peu habitué pourtant à ces troubles subits. Le visage de cet enfant reproduisait trait pour trait celui de la jeune fille inconnue du Collège de France. C’était le même teint délicat, les mêmes yeux bleu sombre, la même bouche expressive et fière. Ce petit être aristocratique pouvait-il être le fils du bourgeois comme il faut qu’était simplement Lucien? -Comment vous appelez-vous, jeune homme? dit Maxime, d’une voix qu’il voulait plaisante mais dont le son altéré l’étonna. -Gaston Gerbier, monsieur. -Et vous, monsieur, reprit le petit, gêné par le regard silencieux du visiteur, vous êtes monsieur Maxime Dulaure, le meilleur ami de papa. Sa maman lui avait dit de faire les honneurs et il essayait de causer. Il était si charmant, que Maxime, bien que n’aimant guère les enfants, fut frappé de ses façons gentilles. Mais une idée épouvantable se formula dans l’esprit du savant avec une telle évidence qu’elle le fit se lever, prêt à fuir. «Ce n’était pas une jeune fille,» pensa-t-il tout à coup, «C’est la mère de cet enfant... C’est la femme de mon ami!...» -Ah! voilà maman! cria le petit garçon, qui, débarrassé d’une corvée, bondit joyeusement et s’esquiva. Maxime Dulaure se trouva face à face avec Mme Gerbier. Ce n’était pas l’inconnue. Quel soulagement! Elle ne lui ressemblait même pas. La jeune femme s’excusait de s’être fait attendre. On dînait tard chez eux. Mais elle aurait ainsi le plaisir de faire amplement connaissance avec M. Dulaure. C’est à la scierie qu’elle s’était retardée. Un voyage, pour venir de là-bas, rue Jeanne-d’Arc, plus loin que la barrière d’Italie!... -Vous vous intéressez donc à la scierie, madame? -Oh! je n’y entends rien, dit Mme Gerbier modestement. Mais il s’est produit hier un accident très fâcheux... Un pauvre petit enfant, celui de la concierge, s’amusait dans la cour, lorsqu’il eut la malheureuse idée de se cacher dans une étuve ouverte. Un jet de vapeur, sorti près de lui d’un tuyau d’échappement, l’a cruellement brûlé. J’allais prendre de ses nouvelles. Elle entrait dans des détails, prolongeant le récit, sentant qu’elle seule soutenait la conversation. Malgré son usage du monde, Maxime parvenait à peine, et encore se faisait-il violence, à répondre quelques mots. Il observait la jeune femme, retrouvait en elle quelques-uns des traits de son fils, cherchait à se rappeler exactement ceux de la jolie inconnue, et se perdait en conjectures. Lucien ne lui avait- il pas dit que Mme Gerbier descendait d’une grande famille? Quel était le nom de cette famille? Il n’en gardait pas le moindre souvenir. La race ancienne, évidemment, se trahissait dans le petit Gaston. Chez la mère, par contre, nulle trace d’affinement séculaire. C’était bien la femme de Lucien, par le sang un peu lourd, par la simplicité, par la bonté visible, débordant des doux yeux aux prunelles d’un brun transparent. Plutôt jolie, et fort élégamment mise, Mme Gerbier, dans ses gestes gracieux et sobres, dans sa physionomie, dans sa façon de s’exprimer, montrait ce qu’on appelle «l’air distingué.» C’était tout. De sa haute origine, elle avait transmis à son fils un Je ne sais quoi charmant et rare dont elle-même ne gardait rien: l’éclair des yeux, le port de tête, la fierté de la bouche, la longueur du cou, la sveltesse hardie de tout le corps... l’enfant avait tout cela, la mère non. Cependant Maxime remarqua la perfection des mains chez Mme Gerbier -seul signe caractéristique. Il ne pouvait, malgré tous ses efforts, ramener son attention à l’aimable babillage de la jeune femme. Comme elle lui demandait s’il avait beaucoup voyagé, il s’écria sans aucune transition: -Vous avez un fils remarquablement beau, madame. Oserais-je demander à qui, dans votre famille, il ressemble le plus? Elle rougit légèrement de la maladresse d’une pareille question, blessante pour une mère qui désire être reconnue, avant tout autre, dans ses enfants, et, ici, presque impertinente pour la vanité de la femme. Mais, dans sa douceur indulgente, elle se contenta de sourire. «Il est distrait, et absorbé comme un véritable savant, ce n’est pas sa faute,» se dit-elle. Puis tout haut: -Gaston ne ressemble pas à son père, en effet, ni à moi... Un imperceptible changement de ton sur les trois derniers mots fit sentir à Maxime qu’il venait de commettre ce qu’on appelle couramment un impair. Il se récria. Mais Mme Gerbier s’était levée, disant avec une étincelle de malice dans ses calmes yeux bruns: -Si vous voulez bien me suivre, monsieur Dulaure, vous verrez à qui mon fils aîné doit sa figure et ses cheveux. Elle se dirigea vers une des portes drapées de peluche et passa dans un petit salon voisin. Maxime la suivit, n’osant s’avouer que son coeur battait et qu’une singulière anxiété lui contractait la gorge. Dans ce petit salon, à la place la plus apparente et sous le jour le plus favorable, un tableau reposait sur un chevalet, entre les plis d’une étoffe de soie ancienne. Un délicieux portrait de jeune fille vêtue d’un costume Louis XV. Cette fois plus de doute. Maxime avait devant les yeux son élève du Collège de France. Cette tête enfantine et hautaine, ces profonds yeux bleus, ces cheveux d’or pâle, comme il les reconnaissait!... Il la retrouvait donc sur son chemin... malgré lui. Pour rester jusqu’au bout fidèle à sa résolution, il ne demanda pas son nom. Mais il s’oublia dans une contemplation passionnée. -N’est-ce pas, dit à côté de lui Mme Gerbier, c’est là un ravissant Fragonard? -Fragonard?... répéta Maxime. Un descendant du grand peintre?... -Non, lui-même. -De quelle époque est donc ce portrait? -Mais il date à présent d’un siècle. -Un siècle!... Mais cette jeune fille?... -Est une marquise d’Épeuilles, monsieur, mon arrière-grand’mère. Vous qui étudiez les lois de l’atavisme, expliquez-moi donc ce fait singulier: la ressemblance de mon fils avec cette aïeule, à travers quatre générations. -Si vous saviez, madame, dit le savant avec un équivoque sourire, combien il y a de choses que nous ne pouvons expliquer. -Oh! s’écria Mme Gerbier, se méprenant au ton amer de la réponse, c’est-à-dire que vous me supposez une petite bourgeoise trop bornée pour vous comprendre. Vous avez raison: je ne sais rien. J’ai toujours été réfractaire aux livres. À la pension, j’étais une élève détestable. Malgré la préoccupation obsédante qui le dominait, Maxime discerna la simplicité touchante avec laquelle la jeune femme fit cet aveu. Il regarda plus attentivement Mme Gerbier, qui commença presque à compter pour lui. Une femme sachant reconnaître son infériorité désarmait tout de suite la méfiance et le dédain de ce philosophe misogyne. Il éprouva plus de surprise encore lorsqu’elle poursuivit, avec la même franchise: -Voyez-vous, monsieur, vous allez me trouver bien pédante, bien ridicule, mais j’explique cela par les bizarreries de l’hérédité. Lucien vous a peut-être dit que ma mère, une demoiselle d’Épeuilles, épousa le grand compositeur Albert Durand, de famille très modeste, presque un enfant du peuple. Eh bien, chez nous, les deux sangs, -le bleu et le rouge, ajouta-t-elle en riant, -ont donné des fruits distincts, sans jamais se confondre. Ainsi, moi, je suis une Durand, moins le génie musical, et mon fils est un d’Épeuilles. Cette théorie offrait, sur les lèvres de la gracieuse femme, une saveur de modestie mêlée d’orgueil maternel, et une ingéniosité piquante, faites pour intéresser Maxime. C’était un raisonnement assez original pour une personne qui se déclarait elle-même sans esprit. Pourtant, les regards du jeune homme revenaient, fascinés, vers le merveilleux Fragonard. -Quelle fraîcheur! dit-il. On le croirait peint d’hier, ce portrait. Mais voilà l’étoffe de la robe. Il toucha la draperie de l’encadrement. -C’est la robe elle-même, répondit Mme Gerbier en la dépliant. Elle se trouvait parmi nos reliques de famille. Un bizarre parfum s’échappa de la soie remuée, tandis qu’apparaissaient la taille longue et fine, les courtes manches, le pli droit tombant dans le dos, et les fronces bouffantes des paniers. Robe d’aïeule..., vieille robe de cent ans, toute coquette encore, à peine défraîchie. Et la jeune fille qui, dans cette parure, fut un soir si belle, n’est qu’un hideux squelette sous la pierre d’un caveau. «Mais non, elle vit...» se disait Maxime en regardant les yeux du portrait. «Elle vit, puisque, moi, je suis là, tremblant de l’aimer.» Combien de fois, dans les années qui suivirent, il devait songer à cette scène, à ces reflets de soie passée où se jouaient les derniers rayons rougis du soleil, à cette pénétrante et vague senteur ancienne qui lui dissolvait le coeur, à cette confusion irrésistible entre la jeune marquise du XVIIIe siècle, peinte par Fragonard, et la belle créature brillante de jeunesse, saluée par lui deux heures auparavant, près du Collège de France, et qu’il allait revoir, et qu’il allait aimer... Ah! maintenant, il en était bien sûr, il ne s’en défendait plus. Une main lui toucha l’épaule. Il se retourna et vit Lucien. On rentra dans le premier salon. Quelques invités arrivaient. C’étaient des gens quelconques, riches sans doute, polis à coup sûr, intelligents peut-être, intéressants pour leurs proches, pour leur concierge et pour leurs créanciers. Maxime eut une conscience imparfaite de leur présence et de leurs propos. Ses yeux ne quittaient pas la porte, «Dans une réunion intime comme celle-ci,» pensait-il, «elle va venir. Avec une telle ressemblance, elle doit être alliée de très près aux d’Épeuilles, et, par conséquent, à Mme Gerbier.» Quelquefois un brusque frisson l’ébranlait, «Si ce n’était qu’une étonnante coïncidence!... Si je ne devais pas la revoir!...» Il ne pouvait plus, à présent, supporter cette idée. Les émotions ressenties à la vue du petit Gaston et devant le portrait de Fragonard, le regard clairvoyant et doux de la ravissante aïeule, le frou-frou et le parfum de robe ancienne, l’incertitude et le mystère, exaltaient ses sentiments jusqu’à la plus vive passion. Des valets ouvrirent à deux battants la porte de la salle à manger. Le maître d’hôtel annonça: «Madame est servie.» On allait se mettre à table, et l’inconnue ne viendrait pas! Maxime eut un mouvement de vrai désespoir. Mme Gerbier, voyant que le savant ne pensait point à lui offrir son bras, vint le lui prendre avec sa gracieuse simplicité, puis le fit asseoir à sa droite. -Quel problème êtes-vous donc en train de résoudre? lui dit-elle en souriant. À quoi songez-vous? -À votre arrière-grand’mère, madame. Elle a fait ma conquête. -Vous êtes inflammable, monsieur le philosophe. Mais que sera-ce donc, quand vous verrez ma soeur? À ce moment, un jeune lieutenant de chasseurs, en uniforme, entra précipitamment dans la salle à manger. Il alla droit à la maîtresse de la maison. -Toutes mes excuses, ma chère Suzanne... Je suis désolé... C’est encore Nénette qui m’a mis en retard. -Elle n’était pas prête? -Comment! Je n’ai même pas pu l’amener. Elle avait à travailler, m’a-t-elle dit. Le monde l’ennuie... Toujours les mêmes sornettes, enfin. J’ai bataillé pendant une demi-heure... -C’est bien. Va à ta place maintenant..., là-bas, au tournant de la table. Ah! que je te présente à M. Dulaure. Elle se tourna vers Maxime, tout en posant sa main sur le bras de l’officier. -Mon cousin, le vicomte Norbert d’Épeuilles. M. Maxime Dulaure. Le lieutenant salua d’un coup de tête sec et bref, puis il alla s’asseoir entre deux jeunes femmes, tandis que le domestique rapportait pour lui une assiette de potage. -C’est un d’Épeuilles, celui-là, un vrai. Il n’y a pas de Durand dans son affaire, dit Mme Gerbier suivant la direction du regard de Maxime. -C’est votre cousin germain? demanda Dulaure. -Oui, le fils de mon oncle, le général comte d’Épeuilles, dont la femme était une Roquebrune. -Et... c’est sa soeur qui porte un si drôle de nom?... Manette?... Nanette?... Suzanne Gerbier se mit à rire. -Non, c’est la mienne..., ma jeune soeur Étiennette, que nous appelons entre nous Nénette depuis sa petite enfance. -Est-ce une d’Épeuilles, ou une Durand, cette mademoiselle Étiennette? -Oh! une d’Épeuilles pur sang. Elle tient de ma mère, tandis que moi, j’ai pris toute l’écume bourgeoise de mes grands-parents paternels. Tenez, voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Étiennette, c’est le portrait de Fragonard, que vous avez vu tout à l’heure. On croirait qu’elle a posé. -Ah! Et... ce beau lieutenant, c’est sans doute son fiancé? -Son fiancé! Heureusement, elle n’est pas là pour vous entendre, car elle vous arracherait les yeux. Elle ne peut pas le souffrir. Vous le voyez, c’est un gentil garçon, mais si léger! Puis il fait la cour à toutes les femmes, il se moque du mariage et de l’amour. Oh! Étiennette et lui sont suffisamment bons camarades. Mais... c’est tout. -J’ai cru comprendre, cependant, qu’il devait amener ce soir mademoiselle votre soeur. -Elle aurait pris sa femme de chambre jusqu’ici. Ensuite, sous mon toit, c’est moi qui l’aurais chaperonnée. Étiennette va très peu dans le monde. Nos grands-parents, le marquis et la marquise d’Épeuilles, qui l’ont élevée, sont trop âgés pour l’y conduire. Moi, je fais ce que je peux. Mais ce n’est pas son goût. -C’est donc une jeune fille bien sérieuse, Mlle Étiennette Durand- d’Épeuilles? -Oh! monsieur... Vous la connaîtrez. Ma soeur est une créature d’élite, une femme tout à fait supérieure. «C’est bien ce que j’avais deviné,» pensa Maxime, «Mais pourquoi l’appelle-t-on Nénette? Et pourquoi ce petit officier parle-t-il d’elle avec tant de sans-gêne?» Chapitre IV Le vieux marquis et la vieille marquise d’Épeuilles habitaient un ancien hôtel de famille, rue de Lille, derrière le palais incendié de la Cour des Comptes. «Quel séjour pour une belle jeune fille de vingt-deux ans!» se dit Maxime la première fois qu’il y fut introduit. Rien n’avait été renouvelé dans cette demeure depuis la Révolution, ni les tentures, ni les meubles. Tout portait un cachet de vétusté, exhalait une odeur concentrée, poussiéreuse, et, malgré cela, avait grand air. L’escalier était en pierre, avec une belle rampe de fer forgé. Des tableaux indistincts pendaient contre les panneaux assombris. Les visages des portraits ressortaient en pâleur sur les fonds noirs, avec des yeux qui, seuls, gardaient une vie intense et vous poursuivaient de longs regards sévères ou navrés. Sur les sièges des bergères s’effaçaient les tapisseries au petit point, les ramages des soies brochées. Toutefois la nudité des appartements, l’usure des étoffes, ne montraient qu’une noble misère. Aucun compromis avec les goûts vulgaires d’une époque pratique ne déshonorait le vieux logis. L’affreux acajou, les objets d’art en zinc doré ne pénétrèrent jamais dans ces murs. Certains mots du jargon moderne y auraient semblé déplacés. En constatant la gêne où se trouvait réduite cette ancienne famille, Maxime comprit les mésalliances féminines des derniers temps. Il admira la réserve hautaine des deux vieillards auxquels Mme Gerbier le présenta, et qui le reçurent comme leurs ancêtres du temps de Louis XIV devaient recevoir des roturiers de génie, Racine ou Molière, par exemple. Loin de s’offenser de leurs façons cérémonieuses, il s’y intéressa comme à une rareté psychologique. Sa froideur naturelle y prit plaisir. Il préférait ce genre d’exagération à celui que déployaient dans leurs amabilités réciproques et expansives les bourgeois amis de Lucien. Dans l’aspect de cette austère maison pleine de souvenirs, dans l’accueil fier mais gracieux des simples et nobles habitants, Maxime, d’ailleurs, se plaisait à retrouver, à comprendre le caractère d’Étiennette. Car il la connaissait, à présent. Il la rencontrait chez Mme Gerbier. Et ce qui achevait de l’ensorceler, lui, l’ombrageux philosophe, c’était la froideur dédaigneuse où s’enfermait cette charmante fille. Cette froideur et sa propre sauvagerie eussent indéfiniment prolongé le roman muet commencé au Collège de France, si la bonne Suzanne ne s’en était pas mêlée. Elle avait deviné le secret du jeune savant. Elle avait bien remarqué que lui, si hostile aux dîners en ville, aux visites, aux soirées, venait chez elle à tout instant. Il ne manquait plus un de ses jours, causant d’Étiennette lorsqu’il n’y avait personne, s’absorbant dans la contemplation du Fragonard quand des visiteuses arrivaient. Mme Gerbier sut bien vite que sa soeur était violemment aimée par Maxime. D’instinct, par divination de la nature élevée et sincère du jeune homme, elle en éprouva de la joie. Puis elle craignit que ses grands-parents, qu’Étiennette elle-même, ne s’opposassent à une troisième mésalliance dans la famille. «Cela n’ira pas tout seul,» songea-t-elle, «Bon-papa et Bonne- maman comptent sur la beauté de Nénette, sur son grand air, sur sa fierté pour trouver un petit-gendre de leur monde. M. Dulaure n’est pas millionnaire comme mon mari. Il n’est pas un artiste illustre, invité chez les souverains, comme mon père... Non, je le crains bien, cela n’ira pas tout seul.» Cependant, l’espèce de franc-maçonnerie qui s’établit tout de suite entre les vraies femmes et les vrais amoureux, portait Suzanne à favoriser Maxime. Elle ne parla pas à son mari de ce qu’elle avait découvert, car elle craignait le dévouement maladroit de Lucien. Mais, tout doucement, elle partit en campagne, creusa de sourdes mines, et bientôt obtint ce premier triomphe d’inspirer au vieux marquis d’Épeuilles, lecteur des Revues scientifiques, le désir de connaître le savant de premier ordre, auteur du Traité de Psychométrie et de l’étonnant ouvrage sur l’Énergie spécifique des nerfs. Un beau jour donc, elle amena Maxime -ému comme un écolier -dans le petit hôtel mélancolique de la rue de Lille. Il n’objecta pas alors son horreur d’être exhibé comme une bête curieuse devant des gens incapables de rien comprendre à ses travaux. Il monta docilement dans le coupé sur les panneaux duquel la vanité de Lucien avait fait peindre le blason écartelé des marquis d’Épeuilles. Cet étalage de noblesse et de luxe, devant la porte du Collège de France, lui avait jadis arraché le serment de renoncer à son amour pour une inconnue de situation trop haute. Il se sentait rassuré maintenant par le fait que Mlle Étiennette s’appelait en réalité Durand et ne possédait nulle fortune. Aussi s’installa-t-il avec un sourire de satisfaction sur les coussins de ce redoutable coupé. Il allait la voir, et la voir chez elle, dans l’intimité de l’intérieur! Les coups d’oeil furtifs du haut de sa chaire de biologie, les phrases insignifiantes des soirs de réception chez Mme Gerbier, seraient remplacés par une causerie familière, au cours de laquelle il pénétrerait dans cette jeune âme, faite d’aspirations altières, de délicatesses farouches... Mais, lors de sa première visite, à son grand désappointement, Étiennette ne parut pas au salon. Suzanne, qui le vit prendre tristement congé, l’arrêta. -Oh! monsieur Dulaure, vous ne partirez pas sans que votre ancienne élève soit venue vous saluer! Elle nous en voudrait trop! Bonne-maman, voulez-vous m’excuser? Je vais voir ce que fait Nénette. -C’est inutile, mon enfant, dit la marquise. Elle étudie et n’y est pour personne. M. Dulaure est trop sérieux pour s’intéresser aux bavardages d’une petite fille. -Nénette commencerait par l’accabler de questions, fit à son tour le marquis. Si vous saviez, monsieur, quelle drôle de petite femme! Elle n’a en tête que ses livres. Dès que le premier lycée de filles a été créé dans Paris -elle avait douze ans, -elle nous a mené une vie du diable pour que nous l’y mettions. Elle a une tête!... Et elle est gâtée!... Inutile de vous le dire. Il a bien fallu céder à cette fantaisie. Ce n’était pourtant pas dans nos idées, je vous assure. -Pourquoi donc, monsieur? La femme, en général, est peu capable de digérer une instruction sérieuse, mais il est des créatures d’exception. -Monsieur, sans vouloir vanter ma petite-fille Étiennette, je la crois, suivant votre expression, une femme exceptionnelle. Son intelligence, qui étonnait tous ses professeurs, ne nuit pas à son caractère. Cependant... -Oserai-je vous prier d’achever votre pensée? -Eh! monsieur, reprit brusquement le marquis après une seconde d’hésitation, j’ai peur, voyez-vous, qu’on ne soit en train de gâter la femme française. Elle a fait ses preuves, comme héroïsme, au XVe, au XVIe siècle; comme esprit, au XVIIIe. L’histoire, les mémoires le prouvent. Nous donnera-t-on mieux que les sublimes guerrières de nos vieux combats ou les raisonneuses charmantes de nos anciens salons? On veut instruire les femmes pour qu’elles sachent élever leurs fils... Mais, monsieur! les Bayard, les Turenne, les Descartes, les Malesherbes, étaient-ils des enfants trouvés? Blanche de Castille a élevé saint Louis; Jeanne d’Albret, Henri IV. Elles n’avaient pourtant pas fait de trigonométrie, comme nos licencières ès-sciences. -Monsieur, dit Maxime, je suis de votre avis quant à l’éducation des enfants. Mais, dans la femme, il n’y a pas seulement la mère, il y a l’épouse, la compagne de l’homme. Une femme -fut-ce l’exception -qui comprendrait les travaux de son mari, qui serait son égale intellectuelle, son amie en même temps que sa maîtresse, ne serait-ce pas une merveille? On serait sûr de son coeur, parce que ce coeur serait gardé par la raison, l’intelligence, par une conscience juste de la valeur de l’homme qu’elle aime... -À supposer qu’il eût quelque valeur, fit M. d’Épeuilles en souriant. Maxime se tut, comprenant qu’il glissait sur un terrain où il ne serait bientôt plus maître de sa parole, où il risquait de se trahir. C’étaient d’ailleurs ses propres théories ordinaires qu’il combattait à présent. La femme compagne de l’homme, au sens complet, absolu du mot, est-ce qu’il pouvait y croire? Cette chimère ne descendait pour lui dans le domaine de la réalité que parce qu’il aimait Étiennette. -Croyez-moi, monsieur, reprenait le marquis, la finesse, le charme, l’esprit, le grand coeur de la vraie Française, valent mieux que ce qu’elle apprend au lycée, et elle risque fort de les y perdre. La science et le rosbif réussissent à l’Anglaise, comme à l’Allemande la philosophie et la choucroute. Elles absorbent tout cela pêle-mêle. Grand bien leur fasse! Mais une telle nourriture est bien lourde pour les descendantes des Caylus, des Sévigné, des Deshoulières et des La Fayette. À ce moment, Suzanne Gerbier, partie à la recherche de sa soeur, malgré l’observation de la marquise, rentra toute seule dans le salon. -Monsieur Maxime, dit-elle avec un sourire plein de sous-entendus, venez donc avec moi quand vous aurez dit adieu à mes grands- parents, je vous montrerai quelque chose de curieux. Le jeune homme quitta les deux vieillards, qui lui exprimèrent leur joie de le compter désormais parmi leurs amis, puis il suivit Mme Gerbier. Elle gravit l’escalier de pierre, sans tapis, sans ornement autre que la belle rampe de fer forgé. Au deuxième étage, elle poussa légèrement une porte entr’ouverte, et fit signe à Maxime d’avancer jusqu’à l’ouverture. Dans une pièce assez grande, à peine meublée, Étiennette se tenait debout devant un tableau noir. Elle tournait le dos à la porte, immobile, absorbée par quelque problème difficile. Sa belle natte blonde, caressante à l’oeil, ondulait le long de sa taille fine, sur sa robe sombre et simple. Maxime, dans l’émotion que lui causa cette apparition inattendue, serra la main de Mme Gerbier d’un geste qui mettait entre eux le lien d’une confidence et d’une complicité. La jeune femme lui sourit mystérieusement, puis, dégageant sa main, pénétra dans la chambre. -Qu’y a-t-il encore, Suzon? demanda l’étudiante. Comme sa soeur ne répondait pas, Étiennette, se retournant, aperçut M. Dulaure. Une rougeur couvrit ses joues; sa tête se renversa d’un air hautain et contrarié. -Allons, Nénette, dit Mme Gerbier, l’entourant d’un geste câlin, ne fais pas semblant de te fâcher. M. Dulaure va t’aider à mettre au net les notes de son dernier cours, que tu n’as jamais pu réussir à débrouiller toute seule. Maxime regardait les deux soeurs et ne trouvait pas un mot à dire. Il demeurait pénétré jusqu’à l’attendrissement par le charme de cette Nénette -si étrange avec son surnom de grisette, sa tenue d’écolière et son visage de princesse. La première, elle lui tendit la main. -Vraiment, monsieur, dit-elle, vous ne me trouvez pas ridicule quand j’essaie de suivre votre esprit dans ces abstraites régions? Ridicule?... Oh! non... Il l’admirait. Et il lui exprima cette admiration avec une gaucherie qui prouvait sa sincérité. -Je croyais que vous n’aimiez pas les femmes savantes? -Je les ai en horreur, mademoiselle. J’en ai vu beaucoup dans mes voyages... C’est le type le plus dévoyé de notre civilisation. J’ai parlé à des femmes-médecins, en Russie, en Amérique, et ailleurs. Toutes leurs facultés se résument en une mémoire monstrueuse... Oui, je dis bien: monstrueuse... d’une précision exaspérante. Ce sont des dictionnaires de médecine ambulants. Et qu’y a-t-il de plus bête, de plus impersonnel, de plus aride qu’un dictionnaire? -Mais, dit Suzanne, c’est bien utile. -Pardonnez-moi, madame, de vous contredire. Ces dictionnaires vivants sont d’une utilité à peu près nulle dans la pratique. Vous le comprendrez lorsque je vous dirai qu’en médecine on ne rencontre que des cas particuliers. Il n’y a pas de maladies rigoureusement déterminées; il y a des milliers de malades, qui doivent être traités chacun suivant son tempérament, son âge, son milieu et même ses occupations ordinaires. Nulle part l’initiative, les vues spontanées, les déductions rapides ne sont plus nécessaires; nulle part la routine et le parti-pris ne sont plus désastreux. Or la femme est absolument incapable de raisonnement. Elle est une garde-malade admirable, parce qu’elle possède à un très haut degré le dévouement, l’adresse, la sollicitude, la patience. Dès qu’elle aborde le terrain scientifique, elle patauge d’une façon pitoyable, parce qu’il lui est impossible d’enchaîner rigoureusement deux idées. -C’est donc pour entendre ces dures vérités que je vous ai amené ici! s’écria Suzanne avec une consternation comique. -M. Dulaure a parfaitement raison, déclara très vite Étiennette. Une femme consciente d’être mise par un homme à part et au-dessus de toutes les autres, lui sait gré de dédaigner ouvertement le reste de son sexe. C’est un hommage plus flatteur pour elle que les adulations directes. Or, Mlle Durand-d’Épeuilles n’en était plus, depuis un instant, à s’interroger sur la nature des sentiments de Maxime. Son extrême orgueil même ne l’égarait pas sur ce point. «Lui seul, en effet,» pensait-elle, «dans ce monde frivole qui m’approche, est capable de mesurer ce que je vaux. Je sens que je l’étonne. L’étonner, lui!... Quel triomphe!» Elle se mit à le questionner, avec une apparente humilité, prenant des airs de disciple soumise, pénétrée de son infériorité, mais ayant soin d’aborder les plus hauts problèmes. Elle l’amena devant son tableau noir. -Voyez, dit-elle, je dessinais un schéma qui pût me rendre visible, pour ainsi dire, cette fameuse loi de Fechner sur le rapport de la sensation à l’excitation. Ces lignes verticales représentent des augmentations successives de pression musculaire. Chacune équivaut à la précédente plus un tiers de celle-ci. La constante proportionnelle -c’est ainsi, n’est-ce pas, que vous appelez la plus petite différence perceptible? -n’est-elle pas de un tiers lorsqu’il s’agit de pression? -Parfaitement, mademoiselle. Votre schéma sera très clair. Permettez-moi de l’achever et de vous en faire saisir la théorie. Maxime prit la craie, compléta la figure, et se mit à parler très lentement, en regardant la jeune fille dans les yeux. Au fond des graves prunelles bleues, il voyait sa propre pensée se refléter très nettement à mesure qu’il l’exprimait. Lorsqu’elle y vacillait et semblait s’y obscurcir, il recommençait son explication sous une nouvelle forme, jusqu’à ce que le limpide éclair de ces chers yeux lui répondît. Quelle leçon! Il n’en avait pas rêvé de semblable, jadis, dans sa chaire poussiéreuse du Collège de France. Un indéfinissable sentiment d’extase l’emplissait comme si, tout à coup, il eût découvert et réalisé la formule du bonheur. C’était bien cela. Dévoiler des vérités sublimes à la seule âme de femme qui fut capable de les comprendre. Vivre les yeux dans les yeux sur une cime inaccessible aux autres couples humains. Prolonger une telle heure à travers toute l’existence... Son être entier aspirait à ces joies et s’y était dès longtemps préparé par un désir invincible et secret. Car il n’avait si amèrement nié la véritable intimité dans l’amour que parce qu’il y aspirait sans le savoir et s’irritait de ne pas rencontrer sous ses lèvres cette coupe dont il avait soif. Mme Gerbier, cependant, malgré son ingénieuse délicatesse et sa douce patience, commençait à trouver le temps long. Elle ne percevait pas le sens d’un seul mot, et bâillait sans bruit derrière son gant de Suède. Un des chevaux de son coupé s’ébroua dans la rue; on l’entendit par la fenêtre ouverte. Elle profita de ce prétexte pour se lever. Maxime, qui l’avait parfaitement oubliée, se confondit en excuses et la suivit à regret. Étiennette descendit avec eux l’escalier, remerciant le professeur de sa complaisance. Le jeune homme eut la joie de l’entendre quitter, pour la première fois, en lui parlant, le ton sec et sans modulation dont elle usait avec les étrangers. Cette fille hautaine montrait une grâce enfantine, presque tendre, lorsqu’elle daignait rompre le cercle invisible et magique dont, ordinairement, sa fierté l’enveloppait. -Tu sais que nous n’avions pas fini, Suzette. Il faudra me ramener M. Dulaure, dit-elle en embrassant sa soeur. Mme Gerbier la regarda, eut un sourire, et reporta ses yeux sur Maxime. -Te le ramener?... Oh! maintenant, il reviendra bien tout seul. Chapitre V Maxime revint en effet au petit hôtel de la rue de Lille. Bientôt il y fut traité, comme chez Lucien, en ami intime. Lui, qui n’aimait pas causer, il eut, plusieurs fois par semaine, d’interminables entretiens avec le vieux marquis. M. d’Épeuilles, comme bien des représentants de l’ancien régime, se refusait à toute transaction avec les moeurs et les idées modernes. Retranché dans son milieu, ne fréquentant que ses amis du faubourg Saint-Germain, ne lisant que les livres et les journaux qui flattaient ses préjugés, ses manies, ses rancunes, le vieillard ne laissait parvenir jusqu’à lui la pensée de ce siècle que par bien rares éclairs. Tout l’exaspérait dans la politique, dans la philosophie, dans les chimères sociales. Un seul domaine tentait son esprit fin, aiguisé, curieux, sinon très étendu: le domaine de la science. Les prodigieuses découvertes qui se comptent, à notre époque, non plus même par années, mais presque par jour, hantaient et étonnaient son âme, qui, pour tout le reste, demeurait fermée comme un tombeau. Mais il n’est pas facile, avec une éducation première étroite et médiocre, de suivre les rapides évolutions de la science, surtout en se tenant à l’écart, dans une atmosphère spéciale, raréfiée, réfractaire aux grands courants intellectuels. M. d’Épeuilles souffrait donc, dans l’existence qu’il s’était faite, d’une lacune en apparence impossible à combler. Maxime Dulaure lui sembla pénétrer dans sa retraite comme l’homme nécessaire, comme le trait d’union indispensable vainement cherché durant de longues années. La causerie élevée du savant faisait vibrer et travailler le cerveau du vieux marquis, avec une sensation de vie, d’activité, délicieuse comme la griserie d’un vin pur et fort. Et, d’autre part, ce froid et correct Maxime -qui d’ailleurs touchait un peu à la noblesse grâce à l’ancienneté de sa famille -ne risquait pas d’effaroucher, par des enthousiasmes subversifs ni par des affirmations impies, les sensibilités d’une âme façonnée depuis des siècles, gardienne jalouse des rêves anciens. L’impartialité du jeune philosophe en face de toutes les chimères, son respect pour les choses tombées, pour les espoirs à jamais détruits, son dégoût de tous les fanatismes, son admiration pour l’idéal religieux, qui, sous tant de formes, a charmé, consolé l’humanité, le préservaient de jamais infliger à M. d’Épeuilles un froissement, même involontaire. Ce qui lui coûtait le plus, c’était de parler. Il n’aimait s’entretenir qu’avec des esprits de son bord, le comprenant à demi-mot. Mais il lui importait de faire la conquête du marquis. Et d’ailleurs l’éloquence lui devenait facile lorsque Étiennette -comme il arrivait souvent -prenait part à leur entretien. Cependant Maxime Dulaure, dans ce petit hôtel d’Épeuilles, dont, à présent, la mélancolie même lui était chère, passait quelquefois des heures pénibles; c’est lorsqu’il y rencontrait le jeune lieutenant Norbert, le cousin germain de Suzanne et d’Étiennette. Nature antipathique à la sienne: tout en dehors, d’un scepticisme léger, voilant sous des façons expansives, aimables, un fonds de sécheresse étonnant à cet âge. Tandis que Maxime cachait par ses allures froides et fières une sensibilité vibrante et toujours en éveil, Norbert, tout en paraissant le meilleur garçon du monde, ne recherchait que les gens dont il attendait des services. Le premier affectait à l’égard des femmes un dédain et une défiance raisonnés, scientifiques pour ainsi dire, puis, son coeur une fois pris, il aimait avec la naïveté, la fougue et les illusions d’un adolescent; le second dissimulait, sous des manières chevaleresques et galantes, un mépris bien autrement sincère, un mépris glacé, absolu, terrible. La femme que Norbert avait tenue dans ses bras, à laquelle il avait murmuré des paroles délicieuses, qu’il avait enveloppée d’un respect agenouillé, tremblant, il s’en souciait comme de sa cigarette jetée la veille, et l’opinion qu’il avait d’elle -quelle que fût d’ailleurs cette femme -serait difficile à traduire en un langage honnête. Ces deux hommes n’étaient donc point faits pour s’entendre. Mais leur absence de sympathie, dans les circonstances où ils se rencontrèrent, tendit bientôt à devenir une véritable inimitié. Malgré tous les raisonnements que le savant s’adressait à lui- même, il ne pouvait constater sans irritation la familiarité qui régnait entre le vicomte d’Épeuilles et sa cousine Étiennette. Familiarité bien naturelle, cependant. Le jeune homme ayant de bonne heure perdu sa mère, et fils d’un officier qui, sans cesse, changeait de garnison, s’était habitué à considérer la demeure de ses grands-parents comme sa vraie maison paternelle. Il y avait grandi près de ses deux cousines, qu’il traitait comme des soeurs, et qu’il tutoyait, suivant l’usage moderne, malgré les principes et les remontrances de la marquise. Maxime, après avoir pensé que Norbert était peut-être amoureux d’Étiennette, ne pouvait plus conserver une ombre d’inquiétude à cet égard. Il avait assez vite pénétré le caractère de l’officier pour savoir que l’amour restait parfaitement étranger à ce coeur de vingt-six ans. D’autre part, Mlle Durand-d’Épeuilles n’était pas un parti assez brillant, au point de vue de la fortune, pour que sa main fût recherchée par un ambitieux. Le vicomte, lorsqu’il songerait au mariage, emploierait mieux son grand nom, ses épaulettes, et sa mine avantageuse de joli blond, fringant et brave. Une autre question, se posant à l’esprit de Maxime, le fit un jour tressaillir de douleur: «Étiennette, elle, n’aimerait-elle pas en secret son cousin?» Mais non. Tout prouvait le contraire. La jeune fille, que Norbert taquinait sans cesse au sujet de ses goûts scientifiques, s’impatientait contre les fastidieuses plaisanteries de l’officier, et semblait parfois ne les supporter qu’en se faisant violence. Suivant le mot de la marquise, le cousin et la cousine passaient le temps à s’aguicher. Suzanne, lorsqu’elle était présente, s’occupait constamment à les remettre d’accord. Ces querelles, toutefois, ne consolaient pas Maxime des libertés que prenait le jeune mondain cynique avec la femme dont lui-même était si violemment et si respectueusement épris. Le piaffement du cheval de Norbert sur le pavé de la rue de Lille; la façon dégagée dont le jeune homme frappait du pommeau de sa cravache contre la porte; son insupportable tutoiement, et surtout le baiser fraternel sur la joue de sa belle cousine, jetaient le pauvre savant dans des rages sourdes, absurdes, inutiles. «Si j’ai le bonheur d’épouser Étiennette, il faudra bien que cela change,» se disait-il alors, en manière de consolation. Un soir, Maxime Dulaure dînait chez le marquis d’Épeuilles. Il se trouvait placé près d’Étiennette. Jamais il ne s’était senti plus heureux. À la façon dont la jeune fille le regardait, au ton encourageant des deux vieillards, grandissait en lui l’assurance qu’il pouvait en toute sécurité formuler sa demande. On ne lui refuserait pas la main de cette délicieuse fille, qu’il adorait. Dans l’après-midi même, l’excellente Suzanne l’avait amicalement raillé sur son manque de hardiesse. Elle parlait à mots couverts, mais avait laissé deviner que tout le monde était pour lui. Quoi! tout le monde?... Même Étiennette?... L’aimait-elle donc, lui, si sérieux, si sauvage, absorbé jusqu’à la gaucherie, et plus âgé qu’elle de treize ou quatorze ans? «Je le saurai dès ce soir,» se disait-il, presque défaillant d’émotion à l’idée d’un entretien décisif. On était en famille, et l’on n’attendait personne. Tout à coup, la sonnette retentit. Un bruit de bottes et d’éperons résonna sur les dalles du vestibule. «Ça ne fait rien... ça ne fait rien. Mettez mon couvert. Je ne veux pas de potage,» dit une jeune voix joyeuse, tandis que s’ouvrait la porte de la salle à manger. Et Norbert, en retard comme toujours, mais bruyant, riant, plein de gaîté, vint s’asseoir entre sa tante et sa cousine. -Vous ne m’attendiez pas? dit-il. Moi non plus, je ne comptais pas venir. Il était entendu que je dînerais avec des camarades. Mais, au dernier moment, je me suis débarrassé d’eux. J’avais trop envie de vous raconter tout de suite mon succès. -Mon enfant, dit gravement la marquise, ton couvert est toujours mis chez nous, tu le sais. Mais j’aime que tu nous préviennes, ou tout au moins que tu arrives à l’heure. Cette remontrance, très douce, faite pour la centième fois, n’impressionna point le jeune homme. Vivement, avec des éclats de rire contagieux, des gestes drôles, des mots d’une modernité piquante, et force anecdotes comiques, il se mit à raconter l’aventure qui le mettait en joie. Il venait d’obtenir une mention honorable au Salon de sculpture. -Ah! vous êtes sculpteur, vicomte? dit Maxime, avec une intonation moins de surprise que d’ironie. -Oui, monsieur. Cela vous étonne? -Oh! pas du tout. Molière fait dire au laquais Mascarille que les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris. Norbert rougit, près de se fâcher. Mais Étiennette arrêta quelque réplique impertinente sur les lèvres de son cousin, riant elle- même et s’écriant: -C’est bien cela! Il y a six mois que Norbert s’est mis à modeler des chevaux dans des boulettes de mie de pain, et il se donne pour un sculpteur. Quelle plaisanterie! -Dis donc, Nénette, c’est moins ridicule que, pour une jeune fille, de se mêler de philosophie. À propos, comment va Arthur? Elle se pinça les lèvres, et les grands-parents tâchèrent de faire diversion à la querelle commençante. Mais Norbert la taquina impitoyablement sur son adoration pour cet Arthur. «Qu’est-ce qu’il veut dire?» se demandait Maxime, au supplice. -Vous, monsieur, vous devez être un ami d’Arthur? s’écria tout à coup le jeune homme, observant avec une satisfaction maligne la sombre physionomie du philosophe. -Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Le lieutenant pouffa de rire dans sa serviette. -Est-ce qu’on répond à ce gamin, monsieur? dit le marquis, haussant les épaules avec un sourire d’indulgence. Il est incorrigible. Nous le verrons vieille culotte de peau absolument aussi fou qu’à vingt ans. Ou plutôt..., vous le verrez, car je n’y serai plus. Il parle d’Arthur Schopenhauer, pour qui votre élève Étiennette professe un véritable culte. À ces mots, la gaîté du jeune officier gagna tout le monde, jusqu’à Maxime lui-même. Il sourit. -On ne sait peut-être pas, au dixième chasseurs, fit-il, que Schopenhauer est mort depuis 1860. -Et l’on ne sait peut-être pas, dans le monde savant, riposta Norbert, pourquoi ce sacro-saint prophète reçut le prénom d’Arthur! -Non, monsieur, dit Maxime devenu bon enfant. Instruisez-moi, je vous prie. -Parce que son père, le négociant de Dantzig, destinant son fils au commerce, pensait à la future raison sociale. Arthur s’écrit de même dans les principales langues de l’Europe. Donc, prénom excellent sur une enseigne! -Quelle abomination! dit Étiennette. -Bah! reprit Norbert, vaut-il mieux vendre de la mélasse ou nier l’existence du monde? That is the question, comme disait l’autre. Cet écervelé de Norbert! On ne pouvait lui tenir rigueur. Il n’était pas étourdi seulement. Il avait infiniment d’esprit. Plaisantant sur ce qu’il ignorait, sachant faire valoir, par le brio de sa causerie, les notions superficielles recueillies en désordre au fond de sa souple mémoire, il était capable de faire illusion sur son intelligence tout autant que sur son coeur. Une courtoisie savante cachait la sécheresse de l’un, tandis qu’une verve intarissable voilait le peu de surface de l’autre. Ses grands-parents lui pardonnaient ses audaces de paroles et ses écarts de conduite, en disant, lorsqu’il n’était pas là: -Il est si bien doué! Il a une si belle nature! Puis il est si affectueux pour nous! Les grands airs de dignité que savait prendre Étiennette devenaient absolument inutiles lorsqu’il s’agissait de décourager les railleries de son cousin: -Voyons, Nénette, parlons un peu philosophie. Le crapaud a-t-il deux âmes, ainsi que le prétend Hartmann? Elle se taisait. -Non, mais réellement?... Un crapaud enfermé dans une pierre peut revivre au bout de plusieurs siècles, à ce qu’on assure. Est-ce alors sa première âme qui rentre en lui, ou bien est-ce une âme nouvelle? Moi, j’opine pour l’âme neuve. Et toi? Ou bien encore: -Crois-tu, cousine, avec Baumgartner, que les premiers hommes aient eu la forme d’un têtard? Étudie un peu cette question. Elle me préoccupe énormément. Le soir de ce dîner de famille, Mme d’Épeuilles trouva un dérivatif à ce flot de plaisanteries en parlant à son petit-fils de la mention honorable qu’il venait d’obtenir. -Oh! dit-il avec une apparente modestie, je n’y ai pas grand mérite. Vous trouvez vous-même, chère grand’maman, que mon petit cheval est hideux. Je lui ai donné, au galop, une des attitudes que nous révèle la photographie instantanée. On abuse déjà de ces notions nouvelles, en peinture. Mais mon modelage est la première tentative de ce genre, comme relief. C’est ce qui a frappé le jury. Puis, se tournant vers sa cousine: -Pourquoi ne veux-tu pas venir visiter mon atelier, Nénette? C’est très chic, tu verras. Et c’est très convenable, jusqu’à cinq heures. -Ah!... Et après? -Nénette!... s’exclama la marquise. -Oh! grand’maman, fit Norbert, un bas-bleu comme Nénette doit avoir toutes les curiosités. Il ajouta, d’un ton singulier: -Grands dieux! comme ton mari deviendra à plaindre le jour où tu te lasseras de la philosophie! -Mon mari, dit Nénette, laisse-le tranquille. Ce ne sera pas toi. -J’en serais désolé, dit Norbert. Car j’ai l’intention bien arrêtée que nous le trompions un jour ensemble... Et je ne peux cependant pas me faire... malheureux en ménage, moi-même. Ces dernières paroles furent prononcées à voix basse. Ni le marquis -absorbé par une conversation avec M. Dulaure, -ni la marquise ne les entendirent. Mais Maxime les surprit au vol, et trouva que, décidément, le petit lieutenant allait trop loin. Lorsqu’on passa au salon, Étiennette remarqua la maussade figure du savant. Il semblait s’en prendre à elle-même, et lui répondait presque avec rudesse. Quelques personnes entrèrent, des amis intimes, vieilles gens pour la plupart. Le whist de la marquise s’organisa dans un coin. Suzanne et Lucien parurent, qui, bientôt, s’emparèrent du lieutenant pour le féliciter. À un certain moment, Mlle Durand-d’Épeuilles, voyant tous les assistants occupés, dit à Maxime: -Voulez-vous monter maintenant, monsieur Dulaure, afin de rectifier ces courbes, que j’ai tracées d’après les indications de votre dernier livre? Tous deux sortirent ensemble, sans provoquer le moindre étonnement. On connaissait l’esprit sérieux et la fierté d’Étiennette. Seule, Mme Gerbier les suivit du regard. -Allumez une lampe dans ma salle d’études, dit la jeune fille à sa femme de chambre, qu’elle rencontra dans l’escalier. Tant que cette femme fut avec eux, ni l’un ni l’autre ne parla. Maxime traçait à la craie de longues raies sur le tableau noir. La femme de chambre posa l’abat-jour, régla la mèche, puis s’approcha de la fenêtre pour fermer les volets. -Laissez, laissez, dit Étiennette. Comme voisins, en face d’eux, il y avait seulement les grands murs déchiquetés de la Cour des Comptes, que la lune inondait de reflets fantastiques. Des vols de chauves-souris y palpitaient silencieusement. La domestique, enfin, quitta la chambre. Étiennette regardait Maxime, et son coeur, en le regardant, battait de grands coups réguliers et sourds. Ses jambes fléchissaient. Où donc était son impassible orgueil? Elle sentait que ce soir, entre eux, quelque chose de solennel, de décisif, allait se passer. Toute la soirée, les impertinences de son cousin l’avaient mise à la torture. Elle en suivait l’impression fâcheuse sur le visage sombre de Maxime. Peut-être en était-elle diminuée, dépoétisée, aux yeux de cet être froidement violent, d’une sensibilité farouche, qu’elle avait distingué parce qu’elle le croyait digne d’elle. Elle était pure, exaltée, curieuse. Jamais encore un homme n’avait osé lui dire qu’il l’aimait. Celui-ci, certainement, le lui dirait ce soir. Elle attendait. Maxime, son morceau de craie à la main, traçait encore des lignes sur le tableau, n’osant tourner les yeux vers elle. Il la voyait bien cependant, et il sentait son regard. Un reflet de robe blanche, très doux, lui venait de côté, sous ses paupières. Il eût voulu, sans rien dire, se baisser et baiser cette robe. Quelle chose étrange et compliquée le lent travail des siècles a fait de cette circonstance éminemment simple et naturelle qui s’appelle l’amour! Produit délicieux et factice, fleur mystérieuse dont la corolle éblouissante est si frêle, dont les racines plongent dans les couches épaisses et nutritives du fumier des âges en décomposition. De quelles horreurs sociales et séculaires étaient nées l’ignorance troublée de cette jeune fille, l’adoration respectueuse de cet homme! Et quel abîme, après tout, entre ces deux êtres, qui ne se comprenaient pas, qui ne se connaissaient pas, mais qui croyaient à la fusion de leurs âmes parce qu’ils sentaient frémir leur chair et bruire en eux la voix éternelle de leurs illusions! Ni l’un ni l’autre ne songeait au prétexte qui amenait leur tête- à-tête. Il n’était pas question de psychométrie ce soir-là. Maxime posa tout à coup la craie, et, prenant la main d’Étiennette, lui dit: -Pourquoi supportez-vous qu’un jeune homme vous dise de pareilles choses? Elle eut un mouvement léger des épaules. -Un jeune homme?... Mon cousin!... Mais lui reprit: -Vous devez voir pourtant que cela me fait souffrir. À ce moment, une chauve-souris, venue des ruines, en face, entra par la fenêtre et fit le tour de la chambre, lourdement. La bête répugnante frôla Étiennette, s’abattit sur la cheminée, puis reprit son vol, et, finalement, sortit. La jeune fille avait poussé deux cris de dégoût. -C’est la lumière qui les attire, dit Maxime. Si nous ne fermons pas la fenêtre il en viendra d’autres. -Mieux vaut baisser la lampe, dit Étiennette. Involontairement, elle l’éteignit tout à fait et vint s’accouder à la fenêtre dans la vive clarté de la lune. Maxime la suivit. Tout deux se regardèrent, longuement. Sous ce rayonnement, d’une pâleur douce, leurs yeux leur paraissaient à la fois plus enflammés et plus sombres. Quelque chose d’aigu en sortait, qui leur faisait défaillir le coeur. -Si vous saviez comme je vous aime, dit Maxime. Vous êtes au- dessus de toutes les femmes. Elle souriait. -Vous êtes trop supérieur pour aimer, monsieur Maxime. Aucune femme ne vous comprendra. -Si..., vous! Elle avait soif de cette parole, et de celles qui suivirent. Car elle entendit alors tout ce que son orgueil avait lu dans les yeux de cet homme, tout ce qu’elle épiait depuis quelque temps sur ses lèvres: «Il n’y en avait pas une comme elle -toutes étaient méprisables, coquettes, frivoles, incapables de jamais partager les préoccupations d’une intelligence avide de sublimes clartés. Mais elle!... Vers quelles hauteurs ne s’élèverait-elle pas? Dans quels abîmes ne plongerait-elle pas avec lui?...» -J’ai eu la vision d’un tel bonheur, disait-il, quand je rencontrais vos yeux pensifs, là-bas, au Collège de France. De toute cette assistance, je ne parlais que pour vous seule. Le sentiez-vous? -Je vous admirais, dit-elle. Vous traitiez des questions si profondes, avec une sobre gravité qui donnait tant de puissance à vos affirmations. Vous laissiez percer à l’occasion votre dédain de la femme. Même alors, je vous donnais secrètement raison. -Parce que vous saviez bien que ce dédain ne pouvait vous atteindre. -Oh! moi, je ne suis qu’une petite fille... Avec quelle grâce, quel abandon, elle prononça ce mot! Une petite fille!... Prête à se laisser prendre, emporter, guider, par cet homme fort, calme et beau, dont la superbe virilité physique et morale l’avait conquise. Une petite fille!... Ces quelques syllabes ou bien le ton dont elles furent prononcées, donnèrent à Maxime un étrange ébranlement sensuel. Il songea tout à coup matériellement à cette créature charmante, dont, une minute auparavant, il n’adorait que l’esprit. Ses bras, malgré lui, se tendirent. Étiennette donna d’abord ses deux mains, puis tout son être se sentit invinciblement attiré contre le coeur de Maxime. Une minute elle resta pressée sur la poitrine du jeune homme, qui murmurait, tout hors de lui: -Vous voulez donc?... Vous m’aimez donc?... Ô ma femme!... Étiennette!... ma femme! Et ce fut ainsi qu’ils se fiancèrent, sous la lune blanche, dans la nuit bleue, près des tristes ruines muettes. Et cette minute-là, cette unique minute, désormais et pour toujours, empêchera Maxime Dulaure de nier l’absolu bonheur. Chapitre VI Malgré les prévisions contraires du faubourg Saint-Germain et de Suzanne Gerbier elle-même, le marquis et la marquise d’Épeuilles accordèrent sans hésiter la main d’Étiennette à Maxime Dulaure. La personnalité originale et supérieure du jeune savant les séduisait d’une façon telle que ce mariage était devenu leur plus cher désir. Quant à Lucien, il éprouva une profonde surprise lorsqu’il dut voir dans Nénette la mystérieuse inconnue dont Maxime s’avouait jadis amoureux. Quoi! l’idéal de son grave ami, c’était sa petite belle-soeur! L’industriel avait conservé l’habitude de la traiter en enfant, et s’étonna longtemps que cette gamine, avec sa natte dans le dos, ses allures d’écolière, et son petit portefeuille sous le bras, eût inspiré une si violente passion à l’austère philosophe. Il s’en montra d’ailleurs enchanté. Puis, quelle belle occasion de retourner plaisamment contre Maxime les théories amères dont celui-ci l’avait abreuvé! «J’avais bien prédit ta conversion!...» répétait-il. Tous les matins, Maxime envoyait un bouquet blanc à sa fiancée. Il avait voulu choisir, tout seul et sans conseil, la bague, signe de leur promesse mutuelle. Il déclina également, pour les bijoux de la corbeille, les avis obligeants de Suzanne. Ces préoccupations, toutes nouvelles pour lui, le charmaient. La sûreté de son goût suppléait à son inexpérience. Ne pouvant souffrir la banalité nulle part, et surtout dans de tels présents, il indiquait lui- même à la fleuriste des groupements bizarres de roses, de muguets, de lilas, et dessinait pour les bijoutiers des modèles d’une étonnante fantaisie. Ses inspirations, tirées de son propre fond ou fournies par des spécimens rares et merveilleux de l’art antique, plongeaient les joailliers dans le ravissement. Mais il leur interdisait formellement de s’en servir dans la suite, préférant payer n’importe quel prix pour obtenir un travail unique. Étiennette se sentait grandie par les délicatesses infinies d’un pareil amour. Tous les rêves de son âme altière se trouvaient réalisés quand cet homme incomparable, dont l’éclatante supériorité brisait même les préjugés aristocratiques de ses proches, s’inclinait devant elle, tout bouleversé par la passion. Et quand elle le voyait -lui! -délaisser la science pour s’occuper de la forme d’un bracelet, qu’elle le surprenait craintif de la traiter comme une femme ordinaire, inquiet de ne pas l’élever, la distinguer assez, dans les moindres choses, elle se réjouissait d’être aimée comme elle avait souhaité de l’être. Une après-midi -la veille du contrat -Maxime donnait un dernier coup d’oeil à l’appartement dans lequel, bientôt, il allait amener Étiennette. Cet appartement doublait, à l’étage supérieur, celui qu’il avait occupé jusque-là, et qu’il conservait. Sa bibliothèque, son cabinet de travail, son laboratoire, demeuraient tels quels. En haut serait le nid du jeune ménage; au-dessous l’asile du savant. Une pièce avait été parée par Maxime avec une sollicitude, une coquetterie particulières. C’était le petit salon d’Étiennette. Il était tendu, meublé tout entier, jusqu’aux moindres détails, dans le goût du dix-huitième siècle, pour servir de cadre à ce délicieux Fragonard vivant qui allait y vivre, y sourire... C’était dans une chambre toute pareille, sans doute, que l’aïeule avait posé, sous sa fraîche parure de bal, pour l’illustre peintre, il y avait cent ans. Le tableau, d’ailleurs, y devait trouver sa place, car Suzanne, devinant le plaisir qu’elle ferait à Maxime, l’offrait à sa soeur comme cadeau de noce. «Et la robe, chère madame, vous nous donnerez aussi la robe,» avait dit le jeune homme, qui voulait en habiller sa femme, un soir, et compléter l’étonnante illusion. -«Vous aurez la robe aussi, sage philosophe trop heureux de devenir un peu fou,» répondit en souriant Suzanne. Maxime, tout seul dans ce petit salon, regardait l’heure pour la vingtième fois, car le moment venait où il pourrait se présenter rue de Lille. On le dérangea de sa rêverie pour lui annoncer M. Gerbier. -Faites entrer, dit-il, non sans quelque impatience. L’exubérance de Lucien gênait parfois l’intime profondeur de sa félicité. -M. Gerbier attend monsieur dans la bibliothèque, ajouta le domestique. Faut-il le prier de monter? -Non, j’y vais. Devant les rayons chargés de livres, entre les calmes statues, autour des lourdes tables, Lucien promenait vivement une irritation peu d’accord avec sa joyeuse humeur habituelle. Maxime n’eut qu’à le regarder pour éprouver une commotion d’inquiétude. -Qu’arrive-t-il?... Étiennette?... -Nénette va bien... Mon Dieu! que les amoureux sont égoïstes! -De qui s’agit-il donc? -De moi, parbleu! Descends un peu de ton Olympe jusqu’à mon humble personne. Je viens te demander un service... Il s’arrêta devant Maxime pour ajouter avec emphase: -Un très grand service. Son ami dit simplement: -Tu ne peux pas me faire plus de plaisir. Mais Lucien cherchait vainement ses mots. Un récit confus, dans lequel il était question de lui-même, de sa femme, d’une autre personne, d’un télégramme ouvert par erreur, n’apprenait absolument rien à Maxime. Des exclamations sur la sottise des femmes, le souhait répété de les voir toutes au diable, embrouillaient encore son explication. -Laisse-moi te questionner, fit Dulaure, autrement nous n’en sortirons jamais. Est-ce que j’ai bien compris? Tu as une maîtresse?... -Oui. -Ah!... Il y eut un instant de silence, puis Maxime répéta sur un autre ton: -Ah!... -Mais, reprit-il en regardant Lucien, et ce bonheur conjugal que tu me vantais?... dont le spectacle devait me convertir?... -Bon! Tu ne vas pas me faire de la morale? s’écria l’autre avec un geste d’impatience. -Ma foi, non. Je me demande seulement pourquoi tu m’as tant parlé de ton amour pour Suzanne. -Je t’ai parlé de ce que je sens réellement. J’adore ma femme. -Ah!... Bien... Il ne s’agit que de s’entendre... -Maxime! cria Lucien en bondissant, quitte ce ton persifleur avec moi, ou je n’ajoute pas un mot. Je te répète que j’adore Suzanne. Elle a tout découvert, et si elle ne me pardonne pas, je me tuerai. -Tu veux que j’aille lui parler pour toi? -Précisément. -Tout de suite? -À l’instant même. -Elle est chez vous? -Non, à la scierie. -Que fait-elle donc toujours à la scierie? Ce n’est pas la place d’une jolie mondaine. Lucien rougit. -Mais... Elle me rend de grands services. Si tu savais comme elle a de la tête! Il n’y a qu’elle qui ait de l’influence sur les ouvriers. Moi, je ne sais pas commander. Je suis trop doux, ou alors je m’emballe..., je me mets dans des colères!... -Cependant, chez les d’Épeuilles, chez toi-même, vous avez tous l’air de faire passer Suzanne pour une bonne personne un peu sotte, de trouver que son opinion ne compte pas. -Elle n’a pas l’intelligence d’Étiennette. Elle a échoué en essayant d’obtenir son brevet supérieur. -Enfin, dit Maxime, tâche d’être clair. Que s’est-il passé au juste? Que désires-tu que je fasse? -Voici: Ce matin, à la scierie, comme il lui arrive souvent, Suzanne décachetait mon courrier. On lui apporte un télégramme... Tu sais, un de ces petits bleus qui ne circulent que dans Paris. Elle croit que c’est une commande, et, tout naturellement, l’ouvre... le lit... Oh! elle a eu tout le temps de le déchiffrer, d’en considérer l’écriture, car je ne suis arrivé qu’une bonne heure après. Quand j’entre, je la vois toute pâle. Elle me tend ce télégramme, et dit tranquillement: «Tiens, M. Dulaure te fait souvenir que vous déjeunez ensemble. Mais il faut deviner ce qu’il dit. C’est illisible. Quelle écriture ont ces savants!» Je regarde, tout étonné, puisque, toi et moi, nous n’avions pas de rendez-vous. Elle mentait. Le mot était de Mme de Brionne, une de ses meilleures amies. -C’était signé? -C’était signé d’un diminutif dont je la nomme quand nous sommes ensemble: «Zina.» Elle s’appelle Thérésine. Tu comprends qu’il n’y a pas moyen de confondre cela avec ton gros parafe. -Alors tu crois que ta femme feignait l’ignorance? -C’est impossible autrement. -Mais si elle se refuse à l’évidence, c’est qu’elle compte fermer les yeux. -Je ne puis pas croire cela non plus. En tout cas, je suis sûre qu’elle souffre. Cela me fait de la peine. Elle est en train de réfléchir. Quelle décision va-t-elle prendre? Nous ne pouvons pas en rester là. Cette Mme de Brionne, songe donc, est sans cesse à la maison. Tu l’as bien vue à nos soirées?... Maxime eut un geste vague. -Voyons, souviens-toi... Une petite brune, pas précisément jolie, mais très piquante. Au dernier dîner, chez nous, elle se trouvait assise à ta gauche. -Oh! pas possible!... Cette laideron prétentieuse!... C’est elle que tu préfères à Suzanne. -La préférer!... cria Lucien, presque en colère. -Dame!... -Mais pas du tout! Tu ne comprends rien. Elle s’est jetée à ma tête. Elle me faisait porter des billets par ses propres domestiques, à l’usine, au cercle. Elle m’en glissait entre les doigts jusque dans mon propre salon, sous les yeux de ma femme... -Et c’est cela que tu trouvais engageant? C’est pour cela que tu risquais la paix de ton ménage? -Tu es ridicule, Maxime, avec tes étonnements. Tous les hommes à ma place eussent fait la même chose que moi. -Mais, certainement, fit Dulaure. Et toutes les femmes, à la place de la tienne, prendraient un amant pour se venger. Je connais tout cela de longue date. C’est ce qui m’éloignait du mariage. Seulement, ce qui me semble bizarre, c’est que toi, l’apôtre du bonheur conjugal, tu me donnes cet exemple, tandis que moi, le sceptique, je suis tout prêt à devenir le plus amoureux et le plus fidèle des époux. -Nous verrons cela dans deux ou trois ans, dit Lucien. Il en coûtait beaucoup à Maxime de renoncer à voir Étiennette cette après-midi-là, pour se charger de la délicate mission que lui confiait son ami. Ne pouvait-il parler plus tard à Suzanne? Il valait mieux attendre de savoir ce que pensait la jeune femme et quelle résolution probable elle pourrait prendre. -Non, dit Lucien, je ne m’assiérai pas ce soir en face d’elle, je ne dormirai pas à ses côtés toute une nuit dans une pareille incertitude. D’ailleurs, c’est demain la soirée de ton contrat. Mme de Brionne ne manquera pas d’y venir. Qu’arriverait-il si ma femme lui faisait quelque avanie publique? -Je ne l’en crois pas capable, fit observer Maxime. -Avec ces créatures concentrées, tranquilles, on ne sait jamais, reprit Lucien. -Mais enfin, s’écria le savant, il faut envisager l’hypothèse de l’ignorance réelle et sincère de Suzanne. Si vraiment elle a regardé superficiellement le billet?... Si elle n’a pas reconnu l’écriture?... Mes discours gâteraient tout au lieu de rien arranger. -Tu ne parleras pas tout d’abord ouvertement, dit Lucien. Tu la sonderas. Tu excelles à tirer du fin fond des coeurs ce qu’on croit le mieux enfoui. Tu ne te tromperas ni à son air, ni au son de sa voix, ni au sens de ses moindres paroles. Elle a confiance en toi. Elle finira par tout te dire. -Soit, dit le fiancé d’Étiennette avec un soupir. Où te retrouverai-je? -Ici. Je n’ai la tête à rien d’autre. Je ne vivrai pas jusqu’à ton retour. M. Dulaure chargea son domestique de porter rue de Lille un mot d’excuses désolées qu’il écrivit à la hâte, puis il serra la main de Lucien, promettant de revenir le plus tôt possible. -Dis que tu viens pour visiter la scierie, lui cria son ami comme il était déjà sur l’escalier. Ces jours-ci encore, tu en exprimais le désir. Le trajet n’est pas très long du Luxembourg à la rue Jeanne-d’Arc, où se trouve la grande scierie mécanique de Henri Gerbier Lucien Gerbier, fils et successeur.) Pourtant, aussitôt après le boulevard d’Italie, la physionomie de Paris change absolument. D’interminables rues, à maisons très basses, s’alignent et se croisent, grisâtres et poussiéreuses par ce brillant jour de juin où Maxime les parcourut dans une Victoria de louage. Des trottoirs réguliers s’étendent à perte de vue, dominés par des murs monotones. Les passants y sont rares. Mais, au-dessus des dalles désertes, l’air vibre de la trépidation des machines. Des usines sont là, côte à côte, mêlant les fumées, les bruits, l’activité de mille travaux différents. Leurs cours, noircies par le poussier de charbon, ouvrent toutes grandes leurs portes charretières. On y entrevoit des tonneaux de toute dimension, des monceaux de tan, des bonbonnes d’huile, des sacs, des caisses en bois, des paquets de ferrailles. Toujours, près de la loge du concierge, verdoie un maigre lilas. Et les immenses cheminées s’élèvent, ouvrant sur le ciel leur gueule souillée de suie. À tous les angles des rues, on rencontre un cabaret, peint en rouge, qui montre ses tables de bois vert sous ses tonnelles sans feuillage. Durant les heures de travail, tout cela paraît dépeuplé, silencieux, comme endormi. Le labeur de fourmilière se cache derrière les longues murailles. Mais trois fois par jour, le triste décor s’anime comme par enchantement. Si on le traverse de grand matin ou vers une heure de l’après-midi, on a les oreilles déchirées par les coups de sifflet prolongés et stridents lancés par la vapeur pour appeler les ouvriers au travail. -Faut-il entrer, monsieur? dit le cocher à Maxime, devant la porte béante de la scierie. -C’est inutile. Le visiteur mit pied à terre et pénétra dans une vaste cour, encombrée de billes de bois en grume, de pièces déjà équarries et de planches disposées en pile. -M. Gerbier? demanda-t-il innocemment au concierge qui s’avança. -M. Gerbier n’est pas ici en ce moment, répondit l’homme. -Et madame? -Je vais voir. Un instant après, un jeune homme assez bien mis, qui se présenta lui-même comme le contre-maître, vint demander à Maxime ce qu’il désirait. -Je voudrais parler à madame Gerbier. Voici ma carte. -Madame Gerbier se trouvait ici il y a un moment et va certainement revenir. Elle est allée tout près visiter un de nos ouvriers dangereusement malade. Voulez-vous l’attendre? -Certainement. -Je vais vous faire asseoir dans le bureau, monsieur. -Je préférerais visiter la scierie. M. Gerbier possède, à ce qu’il paraît, des machines curieuses. Le jeune contre-maître eut une hésitation. -C’est que... -Quoi donc? -Les machines sont curieuses, en effet. Nous en avons une qui est unique. Mais nous ne la faisons voir aux étrangers que sur une permission écrite du patron. -Vous craignez qu’on ne la copie? -Oui, monsieur. Il y a le brevet, c’est vrai. Mais on fait un petit changement insignifiant, et le tour est joué. L’Amérique, déjà, en a une presque semblable. -Soit, mon ami, je ne veux pas vous faire enfreindre la consigne. -Nous avons les scies ordinaires, les étuves, les collections d’échantillons, si monsieur veut les voir?... -Allons. Le contre-maître lui fit traverser des terrains dans lesquels gisaient des troncs d’arbre entiers, dont quelques-uns n’avaient pas moins d’un mètre vingt de diamètre. En passant auprès, le jeune homme indiquait à Maxime leur espèce: «Eucalyptus, acajou, peuplier, cédrat, camphrier.» Sous des hangars, le long de ces terrains, manoeuvraient les scies à ruban et les scies circulaires. Les premières équarrissaient les billes de bois que débitait ensuite en planches le fameux tranchard, la merveille de l’usine Gerbier. On conduisit ensuite Maxime aux étuves. C’étaient des chambres dans lesquelles arrivait l’excès de vapeur exhalé par la machine motrice. On étendait les pièces équarries dans ces étuves, puis on les y laissait vingt-quatre heures à se saturer d’humidité. -Vous ne sciez pas votre bois mouillé, cependant? demanda Maxime. Je viens de voir les scies opérer sur du bois sec. -Les scies, oui, monsieur, mais pas le tranchard. Le contre-maître fit ouvrir devant le visiteur une des étuves. Des tourbillons de vapeur blanche en sortirent. Lorsqu’ils furent un peu dissipés, Maxime put apercevoir les longues silhouettes des pièces de bois. -C’est là qu’il est arrivé un accident, dernièrement? dit-il, se rappelant un récit de Suzanne. -Oui, monsieur, un petit enfant qui se cachait dans l’étuve a reçu un jet de vapeur. Ce qu’il y a de fatal, c’est que ce jet fut envoyé par mégarde, puisque l’étuve était ouverte et ne servait à rien pour le moment. -Est-il mort? -On l’a sauvé, monsieur. C’est un des miracles ordinaires de Mme Gerbier. Elle seule, durant les premiers jours, a su panser, manier assez délicatement ce pauvre petit corps à vif. -Elle est très bonne, Mme Gerbier? -C’est notre providence à tous, ici, monsieur, dit le contre- maître avec un accent pénétré. Il n’y a pas un de nous qui ne lui doive quelque bienfait. Au moment d’une grève, elle est allée voir les hommes, dans leurs familles, les a persuadés, les a ramenés au travail. Si vous l’entendiez leur parler! -Et M. Gerbier?... C’est un bon maître, lui aussi? -Oh! on ne peut pas dire qu’il est dur, répondit le jeune homme, d’un ton indifférent. Maxime s’intéressait vivement à ce qu’il voyait, et surtout à ce qu’il déduisait des brèves paroles de son guide. Il ne se figurait pas auparavant que la scierie de Lucien eût une telle importance. Il se représentait encore moins la part qu’une femme ignorante et simple avait dans la prospérité d’un tel établissement. En traversant de nouveau la première cour pour aller voir les échantillons de bois découpé, il l’aperçut elle-même, qui, la carte de son visiteur à la main, s’en venait à sa recherche. -Madame..., dit-il, s’inclinant avec un respect ému qu’elle ne lui avait jamais encore inspiré. -Puisque je vais être votre soeur, vous pouvez bien m’appeler Suzanne, dit-elle. Je croyais que vous commenciez à en prendre l’habitude. Maxime l’observait avec étonnement, ne voyant rien de changé dans la gracieuse douceur qui lui était naturelle. «Lucien s’est trompé. Elle ne le soupçonne pas,» pensa-t-il. «Que j’en suis heureux!» -Ainsi, disait la jeune femme, on n’a pas voulu vous montrer le tranchard, le terrible monstre?... On vous a cru capable de lui arracher son secret, à ce sphinx d’acier. Si savant que vous soyez, mon cher Maxime, vous en seriez bien en peine. Venez, c’est moi qui vous le présenterai. Ils entrèrent dans le bâtiment principal. Au fond d’une sorte de grand hall, on voyait, derrière un châssis vitré semblable à une cage énorme, fonctionner la machine à vapeur qui distribuait la force motrice à toute l’usine. Le balancier gigantesque oscillait d’une façon rythmique, et la bielle semblait un bras de géant mettant en mouvement l’arbre de couche. -Elle a une force de cinquante chevaux, dit Suzanne. N’est-ce pas qu’elle est belle? Voulez-vous la voir de près? Le tranchard est arrêté dans ce moment. Mme Gerbier serra autour d’elle sa jupe de foulard pour grimper le petit escalier. Les ouvriers, se découvrant, la regardaient circuler parmi eux. Rien que de la voir passer si gentiment parmi les leviers et les cylindres, c’était une joie!... -Je l’aime, cette machine, disait-elle. Il me semble que c’est une personne. Mais à présent, venez vite. Le tranchard va se mettre à l’oeuvre. Elle ramena Maxime vers le milieu du hall. Là se trouvait cette machine unique, inventée par le père de Lucien, orgueil de l’usine Gerbier et principal instrument de fortune pour son propriétaire. Elle avait l’air terrible, informe et ramassé de ces monstres que l’imagination nous peint accroupis dans les fanges antédiluviennes. Prise presque entièrement dans le sol, elle ne montrait à la surface qu’une gueule effroyable où brillait, comme une mâchoire, un couteau horizontal de trois mètres de long et d’un mètre de hauteur. L’ossature en fer qui formait cette gueule représentait une masse de plusieurs milliers de kilogrammes. Sous terre vivait et palpitait le corps de cette bête de l’Apocalypse. Pour le moment, elle était au repos. On apporta un tronc d’arbre équarri qu’une dizaine d’hommes ébranlaient avec peine. On le mit devant la gueule formidable. -Vous allez voir, dit Suzanne, dont la voix s’étranglait un peu. Jamais je n’assiste à cela sans émotion. Un coup de sifflet retentit. Le sol frémit sous leurs pieds. C’était la bête d’acier qui mettait en mouvement ses organes monstrueux. La mâchoire s’ouvrit. Le couteau de trois mètres carrés se souleva, se balança légèrement, puis s’abattit en ligne oblique, enlevant d’un coup net, avec un bref sifflement, une tranche de bois d’une surface à peu près égale à la sienne et d’un millimètre d’épaisseur. Puis il remonta, oscilla de nouveau, retomba. En quelques minutes, il eut débité le tronc d’arbre, puis revint au repos avec la tranquille sûreté de la bête repue, fière de sa force. -C’est un admirable spectacle, dit Maxime, positivement impressionné. Il s’émerveilla de la netteté du travail, de la régularité parfaite de ces planches si minces, que des hommes enlevaient à mesure lorsqu’elles glissaient sous le couteau d’acier. -Oh! dit Mme Gerbier, je peux vous montrer mieux encore. Et elle tira d’un mignon portefeuille des cartes de visite au nom de son mari, faites avec une lamette de bois de luxe, fine et satinée comme du bristol. -C’est lui qui les a découpées, dit-elle en montrant le tranchard. Elle voulut que Maxime, pour être bien pénétré de la beauté de cette machine, descendît la voir par-dessous, quand elle fut remise en marche. La jeune femme elle-même l’y conduisit, précédée par un ouvrier qui portait une lumière. Et c’était très dangereux, car ils circulaient sur des échelons où le moindre faux pas les eût fait tomber parmi les courroies de transmission sur lesquelles poser un doigt c’est mourir. Entre le sinistre coup de bielle et le mur, ils avaient juste la place de passer un à un. Maxime tremblait pour sa compagne. Mais ils en furent quittes pour quelques taches d’huile et beaucoup de plâtre sur leurs habits. En remontant, Mme Gerbier montra encore les presses à vapeur, qui repassaient, pour ainsi dire, les lames de bois, et les empêchaient de gondoler en se séchant. Puis elle fit passer Maxime dans une salle écartée, où ils se trouvèrent seuls. Des planchettes, toutes prêtes à être clouées en boîtes, y étaient empilées par monceaux symétriques. Un grand nombre, destinées aux marchands de fourrures, et faites de bois odorants, camphrier, cédrat, y exhalaient leurs parfums. Par hasard, dans un coin, traînait une vieille chaise. Suzanne s’y assit. Maxime vit par là qu’elle voulait causer avec lui. Il prit place auprès d’elle sur le rebord d’une croisée qui lui servit de siège. Et, tout de suite, avec un son de voix changé, mais très calme, la jeune femme lui dit: -C’est Lucien qui vous a envoyé, n’est-ce pas? Cette question, d’autant plus inattendue après leur exploration pleine d’entrain, surprit à ce point Maxime, que, malgré tout son sang-froid, il ne trouva rien à répondre. -Il a donc peur de moi, reprit la jeune femme, qu’il ne m’a rien dit ce matin et qu’il prend un ambassadeur? -Suzanne, dit Maxime, Lucien n’a pas peur. Il est au désespoir. L’idée qu’il vous a fait souffrir..., qu’il va peut-être perdre votre confiance, le désole absolument. Si vous aviez vu... Elle eut un si singulier sourire qu’involontairement le jeune homme s’arrêta. -Si j’avais vu!... répéta-elle. Un soupir de découragement gonfla sa poitrine. -Mais j’ai vu, Maxime. Oh! j’ai déjà vu... Souvent... Je sais très bien ce qu’il a pu vous dire. -Quoi! Ce n’est pas la première fois? Suzanne secoua doucement et douloureusement la tête. -À nul autre, fit-elle, je ne voudrais l’avouer. Mais à vous... Dulaure se taisait, stupéfié. À la fin il murmura, comme se donnant à lui-même l’assurance qu’il exprimait: -Mais il vous aime! Cela n’est pas douteux. -Je sais cela aussi. Il m’aime, oui... À sa façon. Il y a des hommes qui appellent cela aimer. -Je vous jure qu’il vous adore. Lucien ne peut pas dissimuler devant moi. Je le connais depuis l’enfance. Je vois ce qu’il a dans le coeur avant même qu’il me l’ait dit. -Et moi donc! reprit Suzanne. Je lis dans ses regards, dans le son de sa voix, mieux encore que dans ses paroles. Ah! je voudrais ne pas le deviner si bien, ne pas suivre ainsi, nuance par nuance, toutes les phases de ses trahisons dans ses yeux! Sa voix se brisa sur le dernier mot. Maxime la vit détourner la tête et devina ses larmes. Il lui prit la main: -Chère Suzanne... Mais que dire à cette intime et irréparable douleur? Le philosophe sentit son impuissance, et son coeur d’homme fort se tordit d’émotion. Puis, brusquement, un flot de colère soulagea sa souffrance. Il lâcha la main de Suzanne, et, se levant, frappa du pied la terre: -Ah! quelle lâcheté! Quelle indignité! s’écria-t-il. -Chut!... fit-elle avec la douceur profonde qu’on met à cette syllabe auprès d’un malade endormi. -Vous lui avez donc toujours pardonné? demanda Maxime. -Toujours. -Vous lui pardonnerez une fois encore? Elle tourna vers lui ses yeux humides qu’il trouva singulièrement beaux, dans la suavité de leur expression. -Oh! Maxime, dit-elle, comment pouvez-vous en douter? À quoi me servirait de me venger, puisque je l’aime?... Et quelle vengeance trouverais-je qui ne retombât pas sur les têtes chéries, sur les têtes innocentes de mes petits enfants? Il éprouva l’envie de s’agenouiller devant elle. Mais il avait horreur des démonstrations théâtrales, et ce geste n’eût pas été digne de la simplicité extraordinaire avec laquelle parlait Suzanne. Il ne trouvait que le silence, tant la banalité de ce qu’il pouvait dire pour la consoler lui répugnait. -Lucien est faible, reprit Suzanne. Puis il a toute la société pour lui. Quel mari ne se croirait ridicule de garder à sa femme la fidélité jurée devant Dieu et devant les hommes? C’est peut- être moi qui suis arriérée..., vieux jeu. Mais, après tout, mon seul tort est de souffrir. Cela ne fait de mal à personne. Elle ne pleurait plus, s’efforçant même de sourire. Et sa pauvre voix mouillée, s’essayant à l’ironie -elle, ironique, cette tendre Suzanne! -avait quelque chose de plus poignant que les mots ne sauraient l’exprimer. -Mais, dit Maxime, vous êtes son bon ange. Même dans son industrie, il voit en vous son meilleur auxiliaire... -Moi?... Oh! non... Je ne sais rien. Je pourrais lui être si utile avec l’intelligence de Nénette! Ce nom, jeté ainsi dans une conversation pareille, donna une secousse au coeur de Maxime. Un éclair soudain de la mémoire lui montra sa belle fiancée, douée d’un si rare esprit, si fière... «Qu’elle soit bonne seulement comme sa soeur! En faut-il davantage pour être heureux? se dit-il involontairement. -Il faut nous en aller, dit Suzanne tout à coup. J’ai promis de chercher les enfants à leur promenade... -Cependant..., fit Maxime, qui, d’un geste parut vouloir la retenir. -Quoi donc? Nous n’avons rien de plus à nous dire, il y a des choses qu’on empire en en parlant. Il demeura stupéfait de sa fermeté, de son tact. Évidemment ils n’avaient plus rien à se dire. Et toutefois, il éprouvait comme une déception de n’avoir pu rien faire pour elle. Elle donna l’ordre d’atteler la Victoria, qui l’attendait dans la remise. -Je vais vous remettre sur votre chemin, Maxime. -Vous me ferez plaisir, chère Suzanne. Donnez-moi le temps de congédier mon fiacre. -Quoi! vous l’avez fait attendre deux heures dans ce quartier perdu! J’espère bien que son cheval a mangé, au moins. Dites au cocher qu’il apporte la musette pour qu’on la remplisse d’avoine. Elle pensait donc au contentement de tous? Même à celui des animaux qui n’étaient pas les siens. Comme leur voiture suivait, en revenant, l’avenue des Gobelins, Maxime demanda, non sans une hésitation: -Comment comptez-vous agir à l’égard de... l’autre? -Qui donc? -Mais... cette dame. -Ah! Thérésine, mon amie intime -Suzanne appuya sur ce mot, puis, d’un air de pitié: -Ah! la malheureuse! -Mais enfin... Songez qu’elle sera demain à notre soirée de contrat. -Elle y sera. Soit! Je ne l’y verrai pas. Est-ce qu’elle compte pour moi? Est-ce qu’elle compte pour Lucien seulement? -Cependant... -Mais non, Maxime. Elle vient de lui occasionner quelques heures d’ennui. Elle l’embarrasse en ce moment... Je parie qu’il la voit laide, insupportable, grotesque. Ce n’est plus elle, allez, qu’il me faut craindre désormais. C’est... -Eh bien? -C’est la prochaine. Mais nous voici devant votre porte. Au revoir, mon bon ami, et merci de vos excellentes intentions. La Victoria filait de nouveau le long du Luxembourg, et Maxime demeurait encore sur le trottoir, à la regarder s’éloigner, se demandant ce qu’était, après tout, le coeur des femmes, et si toute sa philosophie lui en donnerait un jour la clef. Lorsqu’il rentra dans sa bibliothèque, il trouva Lucien... qui dormait. Chapitre VII Trois semaines plus tard, on lisait dans les Échos de tous les journaux mondains: «Hier, à Sainte-Clotilde, a été célébré, devant une brillante assistance, le mariage de M. Maxime Dulaure, le savant bien connu, avec Mlle Étiennette Durand-d’Épeuilles. Les témoins de la mariée étaient le général comte d’Épeuilles, son oncle, et M. Lucien Gerbier, son beau-frère, le grand industriel. Les témoins du marié étaient M. Dufournel, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, et M. Berger-Ricard, doyen de la Faculté de Médecine. Toutes les illustrations du monde savant et l’élite du faubourg Saint-Germain assistaient à cette cérémonie.» Des milliers de regards distraits parcoururent ces quelques lignes. Les lecteurs qui les étudièrent le plus attentivement furent ceux qui n’avaient rien à démêler avec la science et ne mettaient jamais les pieds dans un salon du noble faubourg. Ceux- là retinrent les noms, les titres, les généalogies, et en parlèrent longuement dans des soirées au quatrième étage, entre deux verres de sirop. Puis ce fut tout. On oublia cet entrefilet, comme tant d’autres semblables. Courtes lignes, qui pourtant marquent le couronnement d’un rêve et parfois le début d’une éternelle désillusion. Qu’importe! La vie suit son cours, unissant un couple après l’autre... Le but n’est pas qu’ils soient heureux, tous ces êtres qui s’ouvrent en souriant leurs bras. Le but est qu’ils s’étreignent, qu’ils donnent le jour à des êtres nouveaux, puis qu’ils se flétrissent et disparaissent. Jusques à quand?... Mais, dans la cruelle surprise des amants, qui voient leur chimère sublime se réduire à cette fonction; dans le navrement suprême de leurs âmes prises à ce piège de la nature; dans l’âpre duel de leur double néant stupéfait de s’entrevoir, il est tant de tragique grandeur, que jamais ne se lassera le coeur humain d’écouter des histoires d’amour. Ah! combien ils s’aimaient encore, ce Maxime et cette Étiennette, le soir d’automne sombre et mouillé où ils descendirent de voiture devant leur maison de la rue du Luxembourg, après leur long voyage de noce! Durant trois mois, ils avaient erré par l’Europe, ne se fixant nulle part, quittant les bords d’un lac bleu pour un chalet dans les sapins, et la solitude d’un logis de pêcheurs sur le rivage d’une mer tourmentée pour les merveilles artistiques de quelque fastueuse capitale. Tout ce que la fantaisie du songe, tout ce que la grâce de la nature, tout ce que les résultats accumulés de la vieille expérience humaine, tout ce que la soif de savoir et l’ivresse de rêver, peuvent ajouter aux extases de la passion, tout cela, les deux époux venaient de le goûter ensemble. Ils l’avaient cherché, trouvé, recueilli, au hasard de leur course errante: tantôt sous quelque nuit radieuse de l’Adriatique, tantôt dans l’horrible silence des glaciers, tantôt parmi l’éblouissement de chefs- d’oeuvre immortels, tantôt encore en face du mélancolique Océan. C’est Maxime qui avait voulu faire ce capricieux voyage, sans route et sans but. Il sut inspirer à Étiennette ce goût de partir le matin sans trop savoir où l’on couchera le soir, de rester où l’on se trouve bien et de quitter ce qui ennuie, d’oublier en contemplant la nature toutes les descriptions des guides, et de dégager son esprit des admirations convenues. Après quelques inquiétudes au sujet de bagages égarés, quelques suppositions timorées sur ce que leurs amis penseraient d’eux, la jeune femme s’était laissé faire de très bonne grâce. Elle prit même tellement plaisir à cette vie de mouvement, d’émotions, de perpétuels enthousiasmes, qu’elle éprouva comme un serrement de coeur le soir de son retour à Paris. Un affreux soir d’octobre, d’ailleurs, glacé, fangeux, d’une tristesse odieuse. À la gare, lorsqu’elle monta dans le fiacre éclaboussé, nauséabond qui la ramenait avec Maxime dans leur demeure commune, leur chez-eux, elle sentit soudain ses yeux se mouiller. Était-ce fatigue nerveuse? Était-ce un pressentiment? L’existence journalière, avec sa monotonie forcée, avec ses heurts imperceptibles mais incessants, qui usent l’amour comme une impalpable poussière use à la longue le diamant, commençait pour les deux époux. Là seulement est la véritable pierre de touche de la tendresse. Qu’allait-il en résulter pour eux? Le lendemain même de leur retour, lorsque Étiennette ouvrit les yeux le matin, vers huit heures, elle aperçut le lit jumeau du sien vide à côté d’elle. Maxime était déjà levé. Où était-il? Au cours de leur voyage, dans les lits d’hôtel, souvent fort étroits, elle ne faisait jamais un mouvement sans qu’il s’éveillât, et elle était sûre, en soulevant ses paupières, de rencontrer deux prunelles pleines de douce passion et d’attentive sollicitude. Aujourd’hui, dans cette chambre encore presque inconnue pour elle, cette couche déserte et en désordre lui donna une sensation d’abandon. Elle sonna, demanda son thé, que la femme de chambre lui apporta. -Savez-vous où est monsieur? -Je crois que monsieur est descendu, madame. Ah! oui, c’est vrai, les deux étages... Et, en bas, ce sévère appartement de garçon, qui ne plaisait pas à Nénette. Elle passa l’un des jolis peignoirs en surah et en dentelles de son trousseau, puis partit à la recherche de son mari. Un escalier intérieur, fort coquet avec ses tapis et ses tentures, reliait les deux appartements. Malgré cela, c’était un voyage pour aller de la chambre à coucher au cabinet de travail de Maxime. Il fallait traverser toute la grande bibliothèque, qu’Étiennette, en la revoyant, trouva décidément lugubre. Au bruit de la porte, Maxime leva sa belle tête, en ce moment chargée d’une intense préoccupation. L’expression de son visage, à la vue de sa femme, ne changea pas. Tout entier à quelque idée dominante, il s’écria: -Figure-toi ce qui arrive, Nénette! Viens un peu voir. Il lui donnait ce surnom, qu’il avait trouvé ridicule en l’entendant pour la première fois, et dont maintenant il ne séparait plus les syllabes de la gracieuse image adorée de sa jeune femme. Mais elle demeura toute droite, sans s’approcher, de l’autre côté de son bureau. -Tu te rappelles bien, continua-t-il, mon hypothèse sur le rôle des fibres cortico-striées dans la région grise centrale du cerveau, et sur l’existence, dans la couche corticale, de foyers isolés d’excitation motrice?... Tu sais les expériences que je comptais faire pour... Arrivé là, il remarqua la singulière attitude de Nénette, et s’interrompit pour lui demander: -Qu’est-ce que tu as donc, ma chérie? -Vous ne m’avez seulement pas dit bonjour, répondit-elle avec un ton maussade. Maxime demeura un instant abasourdi. Cette vétille glissée entre les hautes pensées qui le passionnaient, le désorienta. Il se passa la main sur le front, comprit, et, souriant avec indulgence: Ah! que tu es femme tout de même! dit-il en se levant pour l’embrasser. Elle recula devant ses bras tendus. -Ce n’est pas gentil ce que vous me dites là. -Pas gentil? Il rit et redevint l’amoureux des premier jours. -Pas gentil?... Mais si, Nénette! Qu’y a-t-il de plus gentil qu’une femme, qu’une petite femme comme toi?... Mais je ne veux pas que tu me dises vous, comme dans ton faubourg Saint-Germain. Est-ce que tu vas me bouder? Ce serait la première fois. Elle se laissa câliner d’assez bonne grâce. Mais une légère blessure lui resta -un commencement de jalousie pour cette science qu’elle avait courtisée elle-même, et qu’elle en viendrait peut- être à détester comme une rivale. Au hasard, Étiennette plongea les doigts dans le monceau des lettres accumulées pendant l’absence de son mari, et dont il prenait connaissance lorsqu’elle était entrée. -Qu’est-ce que tu me disais donc tout à l’heure? fit-elle d’un air distrait, tout en déchirant quelques enveloppes. -Mais, ma chérie, quelque chose d’une importance capitale pour moi. Une de mes hypothèses de prédilection, sur le cerveau, a été reprise par un médecin américain. Il a fait les expériences que je comptais entreprendre, et les a faites avec un plein succès. De sorte que j’ai à la fois la satisfaction d’avoir vu juste et le regret de n’avoir pu mettre en lumière moi-même ma propre théorie. Voilà ce qu’il en coûte de tomber amoureux, et de courir le monde pendant trois mois avec une petite femme adorée, qui vous fait oublier tous vos plus chers travaux... Elle dit sèchement: -Oh! mais vous n’avez pas tardé ce matin à les reprendre. Sans vouloir remarquer la disposition agressive où se trouvait la jeune femme, le savant poursuivit: -Songe donc! Cet Américain a eu la chance de rencontrer un sujet merveilleux: un malade dont le cerveau avait été mis à nu par une dégénérescence de la boîte crânienne... Étiennette s’assit avec un léger soupir d’impatience. -Ce que je raconte là paraît te fatiguer. Peux-tu suivre mon explication? demanda Maxime avec sollicitude. -J’aimerais mieux que tu choisisses un autre moment, mon ami. Les domestiques attendent mes ordres. C’est à peine si je connais notre appartement... J’ai affaire par-dessus la tête. -Soit. Va, ma chérie. Je te demande bien pardon... Il la suivit des yeux, non sans un imperceptible sentiment de malaise, tandis qu’elle sortait d’un air presque irrité. «L’ai-je donc contrariée involontairement? Qu’a-t-elle?» se demanda-t-il. Pendant quelques minutes, le menton sur sa main, il réfléchit, et ses réflexions se terminèrent par un sourire. Il se rappelait de petits froissements semblables qui, au cours de leur voyage de noce, s’effaçaient sous leurs baisers. «Les femmes n’entendent jamais ce qu’on leur dit,» songea-t-il, «mais seulement ce qu’elles ont dans la tête. Qu’importe! Il est si doux et si facile de les consoler.» Pour la première fois depuis que Maxime avait rencontré Nénette, il disait «les femmes,» en songeant à elle. Jamais encore, jusqu’à cette heure, il n’avait voulu reconnaître en elle les défauts de ce sexe «aux cheveux longs, aux idées courtes,» comme dit la vieille sagesse hindoue. Lorsqu’elle avait débité devant lui ces jolis raisonnements faux que les femmes déroulent avec leur délicieux aplomb, et qu’elle- même alourdissait encore d’un brin de pédanterie, il s’était peint le plaisir futur d’éclairer son intelligence. Quand elle avait trahi la déconcertante mobilité de ses pareilles, il s’était réjoui de ce que, chez elle, le savoir n’excluait pas le caprice et la grâce. Quand elle avait voulu l’absorber, esprit et coeur, dans sa propre personnalité tyrannique, il avait trouvé doux d’être si complètement aimé. En somme, après deux mois de fiançailles et trois mois de mariage, ce fin psychologue ne connaissait pas encore la compagne qu’il s’était donnée. Sa surprise fut donc très grande lorsque, plus tard, essayant de revenir sur le récit de cette expérience qui le passionnait, et développant devant sa femme sa théorie des fibres cortico-striées, il se vit reçu avec la même froideur distraite. À qui Nénette en avait-elle? À la substance grise du cerveau?... ou à lui-même? En général, elle s’intéressait à ses poursuites. Il se creusa vainement la tête, ne comprit pas, et, comme d’ailleurs la jeune femme se montrait aimable en dehors des questions de science, pour quelques jours il ne lui parla pas de ses travaux. Étiennette, qui, depuis tant de semaines, voyait cet homme supérieur uniquement préoccupé d’elle-même, lui en voulait en secret d’une première distraction. Et cette distraction était mal tombée, juste au moment de leur retour, alors qu’elle accourait vers lui, de la chambre où elle s’était éveillée toute seule, et sous une impression un peu mélancolique. L’égoïsme, chez la femme, n’a d’égal que sa puissance de dévouement. Comme elle donne tout, elle veut tout. Elle peut livrer à son amant, avec un sourire, son honneur, ses biens, sa vie. Mais elle le torturera durant des années pour une parcelle de cette âme d’homme dont elle ne se croira pas la maîtresse, pour un seul repli du coeur qu’il voudra soustraire à son empire. Tout au contraire de l’homme, la femme n’est jamais dominée par aucune passion plus forte que l’amour. Elle peut se tromper elle- même, croire que l’ambition, la religion, l’art, remplissent entièrement son coeur... Si elle était capable de s’examiner avec clairvoyance, elle reconnaîtrait que les espoirs, les consolations, les joies, puisés à de telles sources, empruntent leur saveur âpre ou douce à quelque intime pensée d’amour. Étiennette, en son goût sincère pour la science, avait dépensé les ardeurs que les vierges de vingt ans amortissent dans la fureur des bals, la folie des chiffons, et parfois -de plus en plus rarement à notre époque -dans les extases agenouillées au pied de la croix, derrière les tristes murs d’un cloître. Suivant les siècles, l’idéal change, aussi bien pour la jeune fille que pour les nations et pour l’humanité. Depuis quelques années, c’est la substance poudreuse des livres qu’on donne en aliment à cette créature tourmentée dès l’enfance par la vocation toute puissante de la maternité. Elle s’attache à cette proie avec l’intense avidité de ses chastes et mystérieux désirs. Elle s’y trompe si bien quelquefois qu’on la voit -navrant spectacle! -sacrifier sa beauté même à cette stérile passion, et se flétrir dans l’étude comme une pauvre plante à laquelle son atmosphère naturelle a manqué. Sous une influence desséchante, elle devient un être sans sexe et sans grâce, dont l’ingrat aspect décourage le capricieux Amour lui-même. La belle Étiennette n’eût jamais été si loin. Mais sa facile intelligence l’avait fait se prendre à ce piège d’orgueil. Le travail intellectuel lui coûtait si peu! Elle croyait vraiment aimer le savoir pour lui-même. Durant ses fiançailles, elle s’acharna plus que jamais à l’étude pour le bonheur de voir passer au fond des yeux de Maxime cet éclair d’étonnement ravi, qui semblait à la fière amoureuse le plus délicieux des hommages. Le jour devait nécessairement venir où de pareilles sensations s’émousseraient, disparaîtraient pour elle. Ce jour-là, Étiennette cesserait de s’intéresser à la science. Les efforts, d’une ardeur extraordinaire, accomplis pour vaincre l’inattention, l’indifférence, la mollesse et la frivolité féminines, ne pouvaient être payés par le seul plaisir de savoir, par des constatations abstraites. Jamais aucune femme ne fera de sacrifices pour une semblable récompense. Maxime le savait parfaitement d’ailleurs. Il avait proclamé ces vérités-là toute sa vie. «La femme,» disait-il, «ne peut aider l’homme sur le terrain intellectuel qu’en ne l’entravant pas. Et cela même lui est presque impossible.» Seulement, Maxime, étant amoureux d’Étiennette, croyait qu’Étiennette était une exception. En novembre, lorsque les premiers salons s’ouvrirent, les nouveaux mariés firent leurs visites de noce. C’était une corvée pour Maxime. Mais il s’y soumit de bonne grâce, tâchant seulement de la restreindre aux plus strictes nécessités de la politesse. Cependant le carnet d’Étiennette semblait inépuisable. Les d’Épeuilles connaissaient donc tout Paris! «Faudra-t-il recevoir et fréquenter tous ces gens-là?» se demanda le savant avec inquiétude. «Je croyais que Nénette avait le monde en horreur.» -C’est vrai, lui dit-elle, lorsque j’étais jeune fille, mais mariée, c’est bien différent. Ce raisonnement féminin, qui abasourdit Maxime, était exact. De nouveaux goûts naissaient en elle, et surtout celui d’absorber son mari, de l’arracher à ses travaux, d’affirmer sa conquête. Elle le voulait constamment occupé d’elle. L’attrait scientifique était usé, avait donné tout ce qu’elle souhaitait, à sa curiosité, à son orgueil. Maintenant ce qui l’amusait, c’était de voir si le savant l’aimerait assez pour graviter à sa suite en des sphères toutes différentes. Chaque après-midi, elle découvrait des courses nouvelles où son mari devait l’accompagner, et dès qu’à ses côtés il mettait le pied dans la rue, elle éprouvait une sensation délicieuse de victoire. Maxime, après avoir poussé la complaisance plus loin qu’il ne s’en fût jugé capable, voulut résister doucement. N’obtenant rien, il trancha net, exprima son intention irrévocable de se remettre au travail, et de s’y remettre sans interruption. -Étiennette, dit-il à sa femme, je te demande pardon de ne pouvoir te satisfaire. Il y a un malentendu entre nous. C’est ma faute, sans doute. Je ne t’ai pas comprise. Je renonce à sonder jamais la complexité du caractère féminin. Chez nous autres hommes, le goût de l’étude ne s’allie guère aux puérilités mondaines. Je te croyais l’esprit assez élevé, assez indépendant, pour te soustraire à des codes ridicules... Je ne te blâme pas d’aller t’asseoir successivement dans cinquante salons pour y écouter et y débiter des fadaises, puisque je découvre que cela te fait plaisir... Mais renonce désormais, je te prie, à l’espoir de m’y conduire. -Ainsi, dit Étiennette, quatre mois à peine après notre mariage, vous ne sauriez supporter pour moi quelques heures d’ennui?... -Je le ferais volontiers pour vous... (Maxime répéta, en appuyant, ce pronom pluriel, qui dans l’intimité, le blessait.) -... mais malheureusement cela m’est impossible. Je suis surchargé de travail. Mon cours va s’ouvrir au Collège de France, et je ne veux pas l’entreprendre sans y apporter, avec toutes leurs conséquences, les découvertes récentes faites sur le domaine de la biologie. Je prépare un rapport pour l’Académie des Sciences, qui ne peut être retardé. Songez, ma chère amie, que je suis seul en France à m’occuper de certaines questions. J’ai la conscience de les avoir éclairées de lumières nouvelles. Si je ne présente pas au plus tôt mes conclusions à notre Institut, je laisserai l’étranger nous enlever cette petite gloire... Rappelez-vous comment l’on m’a devancé en Amérique, pour certaines expériences, durant notre voyage de noce. -Vous revenez encore sur ce voyage, dit Étiennette. Il ne fallait pas le faire. Il ne fallait pas vous marier si vous ne vouliez changer en rien votre existence. «Quoi!» pensa Maxime, «entendrai-je sortir de sa bouche ces récriminations oiseuses qu’affectionnent les femmes?... et si tôt!» Il se contenta d’affirmer froidement sa résolution de ne se créer aucune obligation mondaine. -Nous n’aurons donc pas d’amis! s’écria la jeune femme. -Au contraire, dit le savant, nous n’aurons, si vous le voulez bien, que de vrais amis, et pas de relations. Il lui expliqua le rêve qu’il avait fait de grouper autour d’elle une élite d’esprits supérieurs et de coeurs sûrs. Ces gens-là, il est vrai, n’étaient pas de ceux qui inscrivent sur leur carnet les jours des dames à la mode et qui n’oublient jamais de poser une carte ou de rendre une visite de digestion. Ce serait même difficile de les réunir. Les assemblées mondaines les effarouchent, par suite de l’ennuyeuse médiocrité que produit le nombre dans l’espèce humaine. Quand la foule augmente, le niveau intellectuel descend à proportion. Mais en s’appliquant à un choix très strict... Il lui cita les noms d’hommes illustres, ses fidèles amis. Étiennette eut un charmant sourire en songeant qu’on la croyait capable de comprendre et d’entretenir ces géants de la pensée. Elle sut gré à son mari de cette flatterie suprême qui consistait à vouloir lui amener, à elle, comme à une jeune prêtresse de la Science, les hiérophantes les plus fameux de l’austère divinité. Ses grands yeux bleus se tournèrent vers lui, avec un de ces rayonnements pleins de fierté, rares maintenant, mais dont elle le grisait au temps de leurs fiançailles. -Ah! dit-elle, j’entendrai donc des conversations intéressantes, je vivrai dans une atmosphère exceptionnelle... J’avais rêvé cela en t’épousant. Et puis... Au fait, pourquoi ne me parles-tu plus de tes travaux? -Mais, hier encore, j’ai voulu t’expliquer quelles transformation physico-chimiques le phénomène de l’activité intellectuelle produit dans le cerveau, et... -Ah! toujours cet éternel cerveau!... s’écria-t-elle avec un léger mouvement d’épaules. -Tu vois bien, dit Maxime, dont le regard se glaça. -C’est vrai! reprit-elle. Je n’ai jamais entrevu la science comme tellement bornée dans ses horizons! Je ne suis pas aussi savante que toi... Du coin de l’oeil, elle le vit sourire, et ce sourire l’irrita. -... Mais je ne me contenterai jamais d’étudier durant des mois la fonction d’une malheureuse petite fibre ou la composition d’une cellule microscopique. Tiens! par exemple, quand je suivais ton cours, eh bien, pourquoi est-ce que cela m’intéressait tant? Parce que, en quelques semaines, j’ai vu se dérouler toute l’évolution de la biologie... -C’est-à-dire, interrompit Maxime, le résumé de toute la science humaine, le résultat de travaux séculaires. -Justement! s’écria Nénette. Elle n’avait pas du tout compris le sens de cette réponse, mais, la considérant comme un argument en sa faveur, elle poursuivit imperturbablement: -Et encore, à côté de ton cours de biologie, j’en suivais d’autres: Deux d’histoire, un de littérature étrangère, un d’archéologie... -Revenons donc aux visites que tu comptais faire, interrompit son mari. Elle tressaillit et le regarda. Il avait mis dans cette interruption comme une nuance de dédain. -Des visites? dit-elle. Eh, comment veux-tu que j’en fasse, puisque tu refuses de m’accompagner? Je ne suis jamais sortie seule, et je n’oserais pas même prendre un fiacre. J’aurais peur du cocher. Jamais de ma vie je n’ai parlé à un être de cette espèce. -Si c’est ta seule objection, petite Nénette, dit Maxime d’une voix adoucie, nous trouverons moyen d’arranger cela. Dans la journée, il s’absenta sans dire où il allait, et, le soir, comme ils étaient à table, on vint dire que le cocher de madame demandait à se présenter. -Mon cocher? dit Étiennette surprise, en regardant son mari. -Oh! ne te monte pas la tête, fit Maxime. Je t’ai simplement loué un coupé au mois. Seulement, il est convenu avec le loueur que le cocher doit te convenir et qu’il portera une livrée à ton chiffre, une livrée que tu choisiras. -Ah! c’est gentil de ta part! s’écria Nénette. Tu m’avais dit que nous ne pouvions pas avoir de voiture. -Oui, mais tu m’as fait ce matin une objection très juste. Tu n’as pas été élevée à discuter avec des cochers de fiacre. Je n’ai pas pu me représenter ma petite femme dans une de ces sales voitures, supportant les impertinences de ces hommes grossiers... -Que tu es bon, Maxime! dit-elle, touchée par cette attention. On fit entrer le cocher, qui se glissa dans la chambre avec des précautions pleines de respect, et qui salua en se dandinant, son chapeau appuyé des deux mains sur l’estomac. Il était jeune, fort convenable, et paraissait même assez bien stylé. -Je voudrais une livrée olive à lisérés jaunes, déclara Nénette, lorsqu’elle eut observé avec satisfaction le visage rasé du cocher, et ses cheveux partagés au milieu de la tête, puis ramenés vers chaque tempe en deux plaques brunes et luisantes. L’homme regarda Maxime avec un demi-sourire de doute. -C’est que... N’est-ce pas une voiture verte que monsieur à choisie? -Oui, répondit M. Dulaure. Ma pauvre Étiennette, tu es restreinte pour la couleur à la doublure du coupé. On fixa les autres détails, que Maxime écrivit sur sa carte avec l’adresse d’un tailleur, puis il remit ces indications au cocher et le congédia, lui recommandant d’être prêt le plus tôt possible. -C’est bien bourgeois, la voiture verte, dit Nénette lorsque l’homme fut parti. Mais, ajouta-t-elle, habillé correctement, ce garçon n’aura pas trop mauvais air. -J’ai fait pour le mieux, dit le savant. -Oui, tu es très gentil, fit-elle avec indulgence. Que veux-tu? On ne peut pas demander du style à un coupé de louage. Comment sera le cheval? C’est là ce qui m’inquiète. -Je l’ai vu, dit Maxime. C’est une bête qui a dû être belle, mais, dame..., un peu usée maintenant. Cependant elle a encore de l’allure. Étiennette eut un petit hochement de tête résigné. Les yeux fixés sur la nappe, sans rien dire, elle jouait machinalement avec le couteau d’argent qui venait de lui servir à couper une orange. Maxime la contemplait, désappointé, cherchant à retrouver son regard. -Viens dans le petit salon, dit-elle, en se levant tout à coup, après un léger soupir. Il la suivit. À quoi songeait-elle? Ce pénétrant observateur s’en inquiétait vainement. Il n’aurait pu le dire. Pour la première fois de sa vie, lui qui méprisait les femmes, croyant trop les connaître, il se sentit déconcerté devant le vide ondoyant de l’une d’entre elles. Celle-ci, successivement, depuis quelques heures, lui avait reproché la spécialisation de ses recherches scientifiques, s’était plainte de faire des visites sans lui, avait redouté grossièreté des cochers de fiacre; et, lorsque, pensant lui procurer la plus agréable surprise, il lui offrait une voiture de louage, soudain elle se représentait les équipages irréprochables, aux panneaux armoriés, aux laquais décoratifs, qu’elle ne pouvait point avoir. Et pourtant elle était la plus intelligente de toutes celles qu’il avait jamais rencontrées!... Quand Maxime pénétra dans le petit salon, il jeta les yeux sur le portrait de Fragonard, et il s’en voulut de blâmer sa jeune femme. N’avait-elle pas, dans le sang, de mystérieuses exigences, qui contrariaient les tendances plus élevées de son esprit? Sa beauté fière, si semblable à celle de cette aïeule, de cette marquise, ne réclamait-elle pas le luxe des carrosses doublés de satin et des robes de soie pompadour, aux nuances fines, aux frêles bouquets jetés sur des fonds pâlis? Ne gardait-elle pas dans sa mémoire, vaguement encombrée par les souvenirs séculaires, des images de fêtes somptueuses et de frivolités exquises? Lui, Maxime, ne sentait au fond de son être que l’impulsion d’un effort unique, celui des générations modestes, laborieuses et volontaires, lentement parvenues du servage antique jusqu’à la domination intellectuelle du monde, jusqu’à la souveraineté de la pensée. Il s’approcha du siège où la jeune femme était assise, feuilletant une revue, et il plaça ses deux bras autour d’elle. -Ma chérie, fit-il, d’une voix profonde, presque tremblante, dis- moi que tu pourras être heureuse avec ton vieux savant, dis-moi que tu ne lui en veux pas de t’avoir épousée. Elle rit gentiment de la question, mais elle ne parut pas surprise qu’on pût la lui poser. -Je ne te donnerai pas le luxe matériel qui serait digne de ta beauté, reprit Maxime, mais je t’en donnerai un autre digne de ton esprit. Je te donnerai le luxe des idées exceptionnelles auxquelles n’atteint pas la foule, le luxe des entretiens élevés, des fréquentations supérieures, des amitiés illustres, de la gloire peut-être... Ce fut tout près de son oreille qu’il chuchota ce dernier mot. -Oh! la gloire..., fit Étiennette, c’est quelque chose encore de trop brillant, de pas assez sérieux pour toi. Tu ne lui feras jamais d’avances... Et ce n’est pas elle, vois-tu, qui risquera le premier pas. Chapitre VIII -Voyons, ma chère Étiennette, vous ne me ferez jamais croire que vous avez aussi peu d’influence sur votre mari. Chacun sait bien que M. Dulaure était amoureux fou lorsqu’il vous a épousée, il n’y a pas un an. -Amoureux et fou, dit Étiennette, en interrompant son amie, la toute jeune comtesse Philippine de Berval. Amoureux de moi, fou de la science. Oh! il n’a pas changé. Elle mit dans ces quelques mots une amertume hautaine que Mme de Berval ne voulut pas remarquer. -Petite sournoise! reprit la comtesse. Allons, soyez gentille. Intercédez pour nous. Puisque vous ne commandez pas -à ce que vous dites -eh bien, suppliez. -Mais vous pensez donc qu’on s’amuse, chez nous? s’écria Nénette. Ma pauvre Philippine, vous ne savez pas ce que vous demandez! -Je n’ai pas envie de m’amuser. Ce que je désire, c’est de voir de près vos gloires, et tâcher d’en entraîner quelques-unes à mes vendredis. Quelle chance, dites, si je faisais accepter une invitation à ce grand voyageur..., comment l’appelez-vous?... Masseran. Un homme qui a été perdu pendant dix mois dans les régions de l’Afrique centrale!... Est-ce précieux, hein, dans un salon! Cette idée, exprimée avec un accent de convoitise et des yeux écarquillés d’enfant qui va saisir un jouet nouveau, fit éclater de rire Étiennette. Sans se déconcerter, la petite comtesse poursuivit: -Et Berger-Ricard, qui vient d’opérer si heureusement l’archiduc... Comme j’aimerais causer avec lui! On dit qu’il refuse énergiquement d’être interviewé par aucun journaliste. Mais il me donnerait des détails sur la cour de... Il me dirait ce qu’il y a de vrai dans ce roman à clef dont le Figaro parlait l’autre matin, et qui serait écrit, à ce qu’on raconte, par l’impératrice elle-même. -Tu serais bien fine, dit Étiennette, si tu tirais un mot de vérité de ce vieux sac à malices qui s’appelle Berger-Ricard. Ce n’était pas la première fois que la jeune femme tâchait d’éluder des sollicitations de ce genre. On savait au faubourg Saint-Germain que M. et Mme Dulaure, n’acceptant pas d’invitations et ne recevant pas eux-mêmes, donnaient cependant des dîners sans cérémonie, six ou huit couverts au plus -et que ces dîners, aux menus très raffinés d’ailleurs, réunissaient les sommités de l’art et de la science. Ces petites fêtes, plus intellectuelles que mondaines, et d’une scrupuleuse intimité, faisaient les délices de Maxime. C’était sa joie d’être parvenu à créer, pour lui, pour Étiennette, un milieu tellement d’élite, en dépit de mille difficultés. Les vrais savants, les vrais artistes sont, en général, peu sociables. Ce qu’on appelle le monde n’a rien à leur offrir d’intéressant, en dehors de sa curiosité maladroite et de ses admirations factices. Ils sont vite blasés sur l’encens de pacotille qu’on leur y fait respirer. D’un autre côté, ce n’est pas chose aisée de les réunir, de les mettre en contact, de les faire se supporter. Même lorsqu’on les juge exempts de jalousies mesquines, il faut bien voir en eux, fatalement, des adversaires, ou tout au moins des rivaux. Le génie est, par nature, exclusif comme la passion. On ne peut demander à un amant de découvrir chez aucune femme des charmes supérieurs à ceux de sa maîtresse, ni à un penseur de courtiser une autre muse que la sienne. Maxime, en donnant ses «dîners de grands hommes» -ainsi qu’on les nommait au faubourg -accomplissait donc un véritable miracle. Deux choses lui permettaient de le réaliser: la grâce fière et spirituelle de sa jeune femme, et aussi, il faut bien le dire, le mérite de sa cuisinière. «Bas-bleu et cordon-bleu, voilà ses talismans,» disait avec finesse le vieux Berger-Ricard, le maître de la chirurgie moderne, le sauveur titré, décoré, pensionné, des majestés et des altesses. -Combien donneraient la princesse de X et la duchesse de Z pour exhiber votre petite ménagerie? disait à Dulaure le célèbre voyageur Masseran, dont la crinière mouvante faisait penser aux fauves qu’il avait affrontés. Sur quoi, l’octogénaire Dufournel, secrétaire perpétuel depuis vingt-cinq ans d’une des classes de l’Institut, et populaire par son étonnante laideur, répliquait avec un sourire: -Ménagerie, monsieur Masseran? Vous en parlez à votre aise, vous qui en êtes le lion; mais ne me faites donc pas penser qu’il y a aussi le singe. Maxime ne craignait rien tant que de voir la bonne harmonie de son petit cercle troublée par l’intrusion de bourgeois ou de mondains, le tour des conversations changerait. Cette entente à demi-mot qui existe entre gens très supérieurs s’alourdirait dans la banalité des phrases. Ses amis effarouchés cesseraient peut-être de venir. Aussi eut-il contre Étiennette un véritable mouvement d’irritation, lorsqu’elle lui rapporta les reproches, formulés pour la vingtième fois, de la petite comtesse Philippine de Berval. Étiennette déclarait renoncer à la lutte devant l’insistance de son amie. Elle ne savait plus que répondre. Pouvait-elle empêcher la comtesse de monter un soir à l’improviste, avec son mari, leur demander une tasse de thé? Tant pis si cela tombait le jour du «dîner des grands hommes!» -Voyons, mon ami, qu’est-ce que cela peut te faire que M. et Mme de Berval viennent ce jour-là plutôt qu’un autre? Je ne puis plus leur refuser sans me brouiller absolument avec eux. Maxime lui répondit pour la première fois, d’une voix impérative et dure. Elle connaissait déjà cette voix; elle l’avait entendue dans des dialogues avec des étrangers, des importuns, jamais encore il ne l’avait prise en lui parlant à elle. -Je désire que tu ne reviennes plus sur ce sujet, ma chère enfant, disait le jeune homme. La liberté que je te laisse de voir tes amis quand bon te semble doit te suffire. Seulement, ne pense pas que tu me persuades jamais de leur offrir sur un plateau, à côté de leur tasse de thé, et comme des bibelots curieux, des hommes tels que Berger-Ricard, Masseran et Dufournel. Il se tut un moment, puis ajouta: -Surtout aux Berval, ce petit couple de perruches mondaines... -Comment! s’écria Nénette indignée; tu appelles mes meilleurs amis des perruches? -Tes meilleurs amis?... Oh! Étiennette! -Je connais Philippine depuis mon enfance. -Oui, mais depuis ton enfance, ma chère amie, tu t’es mariée. Tes meilleurs amis, désormais -après ta famille, que tu oublies -ce seront, si tu le veux bien, les gens que j’aime, que j’apprécie, que je groupe avec tant de soin, tant de sollicitude, autour de toi. -Eux, des amis?... fit Nénette. Pour moi?... Mais, voyons, tu plaisantes. Il n’y en a pas un seul au-dessous de cinquante ans. -Masseran n’en a pas quarante. -Oh! Masseran... Ses voyages l’ont rajeuni peut-être!... Il n’a plus d’âge, tellement il s’est tanné à tous les soleils. -Que tu es inconséquente, ma pauvre petite! Tu dénigres une société dont tes amies se montrent jalouses, et juste au moment où tu me supplies de les y faire pénétrer. -Mais, s’écria Étiennette exaspérée, c’est que mes amies ne savent pas ce qu’elles demandent. On désire toujours ce qu’on ignore. J’en ai fait déjà l’expérience dans ma vie. À ces mots, Maxime fixa sur elle un regard si douloureusement étonné, qu’elle frémit de la portée qu’il pouvait prêter à sa dernière phrase. Elle l’avait dite presque involontairement. Pour en détourner le sens, elle se lança dans une critique des savants en général et des amis de Maxime en particulier. Critique pleine de malice et d’autant plus facile qu’elle portait exclusivement sur de petits travers extérieurs. Berger-Ricard, par exemple, commettait, à cause de ses mauvais yeux, toutes les bévues agaçantes des myopes. Dès l’antichambre, il plantait sa canne dans un parapluie entr’ouvert dont il crevait la soie; au fumoir, il jetait sa cigarette dans la tasse de café d’un confrère, la prenant pour un cendrier; à table, il plongeait son nez dans son assiette, s’emparait du pain de sa voisine, et, comme il était en outre un peu sourd, faisait répéter trois fois au domestique le nom des vins. Et Masseran, donc! Le fameux Masseran, dont les profanes supposaient la conversation si prodigieusement intéressante... Ce Masseran qui était parvenu jusqu’au coeur du continent mystérieux, dont les yeux avaient contemplé des climats, des types, des moeurs inconnus de l’homme civilisé, il n’ouvrait la bouche sur ses voyages que pour laisser échapper des fumisteries énormes... Il se plaisait à mystifier ses auditeurs comme le premier commis- voyageur venu, qui aurait passé par la Canebière. -Avec cette différence, dit Maxime, que le commis-voyageur invente par fatuité; Masseran, par goût de l’ironie, du paradoxe, peut- être aussi, je te l’accorde, par un secret dédain de ceux qui l’écoutent. D’ailleurs, il ne cultive ses «fumisteries,» comme tu les appelles, qu’avec les indiscrets, les gens qui l’accablent de questions ridicules. Quel merveilleux causeur dans l’intimité! Mais tu me fais de la peine, Étiennette, quand tu juges de si grands hommes, des hommes que j’aime, que je respecte, par leurs petits côtés. -Et ce vieux satyre de Dufournel, tu le respectes aussi? demanda Nénette imperturbablement. -Dufournel!... s’écria Maxime, c’est le maître des maîtres. Toute la chimie moderne est basée sur ses découvertes. Et non seulement la chimie, mais la physiologie, la biologie, qui en découlent... -Ah! fit la jeune femme sans aucun enthousiasme. Ce n’est pas ce qu’il me raconte lorsqu’il est assis à table à côté de moi. -Qu’est-ce qu’il te raconte? -Des inconvenances. Cette conversation laissa Maxime sous une impression pénible, impression qu’il éprouvait maintenant presque toujours lorsqu’il abordait avec Étiennette des sujets un peu importants. Sentant qu’il n’arriverait pas avec elle à une véritable intimité d’esprit, il prit le parti de ne plus lui répondre qu’évasivement quand elle insistait sur des questions graves. Étiennette s’aperçut de cette tactique. Elle y vit une offense à son esprit. Ce n’était que du dédain pour son jugement. La jeune femme conçut contre son mari une irritation secrète. D’ailleurs sa nervosité s’impatientait des petites manies qu’elle découvrait maintenant chez Maxime. Manies inévitables pour les êtres dont la pensée est constamment en travail. «Est-ce que,» pensait Nénette, «dans quelques années, il deviendra maladroit comme Berger-Ricard, paradoxal comme Masseran ou égrillard comme Dufournel?» Elle ne se rendait pas compte de la tension perpétuelle de l’esprit, qui, laissant le corps à lui-même, cause la monotonie ou la gaucherie des habitudes extérieures. En somme, tandis que les mois s’écoulaient, un désenchantement, accompagné d’un sourd ennui, se produisait chez Étiennette. L’exaltation systématique du cerveau, très malsaine chez la femme, avait déformé de bonne heure ses conceptions de la vie, de l’amour, du mariage, et même de la science. La réalité lui paraissait comme la banqueroute de ses rêves. Son orgueil naturel et les besoins de son imagination n’avaient été satisfaits que momentanément, durant la période ravissante des fiançailles et les transports du voyage de noce. Même sa passion de connaître s’éteignait maintenant en face des véritables difficultés, surtout devant la spécialisation à outrance et la rigoureuse minutie des méthodes expérimentales, qui rendent impossible la création des romanesques synthèses. Elle parcourait d’un oeil dédaigneux et distrait les courts mémoires par lesquels son mari fixait au fur et à mesure le résultat de ses travaux. Chaque phrase, dans ces mémoires, offrait une portée considérable, résumait une nouvelle conquête sur le terrain obscur de la biologie. Mais que cela paraissait peu de chose! Quoi! trois pages imprimées..., voilà tout ce qui restait après plusieurs mois d’âpres recherches! La fonction de telle cellule nerveuse enfin définie, la rapidité de tel acte réflexe enfin mesurée à un centième de seconde près..., il n’y avait pas là de quoi faire jeter des cris d’admiration. Et d’ailleurs, à peine le mémoire avait-il paru qu’on n’en entendait plus parler. La petite brochure tombait dans l’activité universelle comme un caillou dans l’Océan. Trois ou quatre des vieux membres de l’institut, amis de Maxime, lui serraient la main avec des airs pénétrés; l’Argus de la Presse envoyait quelques articles de journaux allemands, anglais et suédois; puis c’était tout. «Je m’étais donc trompée,» pensait Nénette, «en croyant que son génie allait révolutionner le monde. Personne, à Paris, ne connaît l’existence de ses petits opuscules. Du reste, pourquoi s’en étonner? Ils sont si mal écrits. Ce pauvre Maxime n’a pas de style.» Elle conçut le projet de lui corriger ses épreuves. Ce fut, pour le savant, une joie profonde le jour où il vit sa jeune femme s’asseoir en face de lui, la plume à la main, dans son cabinet de travail. Des placards d’imprimerie s’étalaient devant elle. Avec son rire clair et de fins mouvements des narines, elle respirait leur âcre odeur d’encre. -Il faut que tu me donnes d’abord une leçon, Maxime, disait-elle. Tous ces petits hiéroglyphes que tu inscris dans les marges pour indiquer les corrections à faire, me paraissent bien compliqués. Je ne sais pas si je les apprendrai jamais. Elle les sut très vite, au contraire avec cette facilité, cette sûreté de mémoire, qui constituait sa faculté dominante. -Tu es étonnante! dit à ce propos son mari. Dans une classe où nous serions tous les deux, tu obtiendrais certainement de meilleures places que moi. -Je le sais bien, répliqua-t-elle avec une tranquille assurance. Tous tes travaux, je les ferais comme toi si j’avais étudié pendant autant d’années. Maxime sourit. -Je n’ai pas dit cela. -Qu’est-ce que tu as donc dit? fit-elle naïvement. Elle ne comprenait pas la différence qui existe entre apprendre par coeur et penser, entre la science des livres -l’érudition -et la rare puissance intellectuelle qui permet l’association des idées. Maxime ne jugea pas à propos de blesser son susceptible orgueil en la lui démontrant. De temps à autre, il levait les yeux de son propre travail et l’examinait avec curiosité. D’un air entendu, elle barrait des lignes entières sur les épreuves, griffonnait dans les marges. -Méfie-toi, lui dit-il doucement. Ne touche qu’au style. L’argumentation scientifique est un peu dure, un peu serrée pour toi dans ces pages... -Voyons, Maxime, c’est très simple, au contraire. Ce sont des vérités que tout le monde connaît. -Ta réponse me prouve que tu ne comprends pas. -Tu es un peu pédant, mon pauvre ami, reprit Étiennette. Ton principal défaut est de croire toujours les gens beaucoup plus bêtes qu’ils ne sont. Elle lui lançait ainsi parfois des ripostes impertinentes, et Maxime trouvait cela plus drôle qu’offensant. La jeunesse de Nénette -jeunesse qui demeurait presque enfantine sur son joli visage -rendait piquante son irrévérence à l’égard du grave savant dont l’opinion, sur certains points, faisait loi en Europe, et qui, pourtant, se laissait morigéner par cette gamine. Au fond, Nénette n’avait pas du tout acquis près de Maxime le sentiment de sa propre infériorité intellectuelle. Au contraire, elle commençait à éprouver pour son mari une pitié un peu dédaigneuse. Quand elle raisonnait de travers et qu’il s’abstenait de lui répondre, elle se figurait avoir démoli tous ses arguments. Il évita de relire les épreuves en présence d’Étiennette. Peut- être ne pourrait-il pas garder toutes les corrections, qui lui paraissaient abondantes. Il ne voulait pas la blesser en raturant à son tour trop largement dans les fioritures des marges, au moins devant elle. Le soir, il prétexta un travail pressé, et, lorsqu’elle lui eut souhaité le bonsoir, il demeura tout seul, dans son cabinet de travail, en face des placards d’imprimerie. Il les parcourut avec stupeur. Elle n’avait rien saisi de sa pensée. Sous prétexte d’améliorer le style, elle avait banalisé la forme et mutilé le fond. Toutes les idées neuves et frappantes se trouvaient dispersées, diluées, sous le déluge des mots. C’était un désastre, un massacre. On eût dit d’un champ dont les épis serrés, drus et nourris, venaient d’être hachés par la grêle. Tout l’enchaînement de l’argumentation restait en miettes. Ce n’était plus qu’un ensemble informe, un tas de fétus et de débris, un éparpillement lamentable. Devant cette oeuvre naïvement destructrice du génie féminin, Maxime demeurait pensif, la main sous le menton, l’oeil dans le vide. La nuit s’avançait, mais il n’y songeait pas. Le tic-tac de la pendule résonnait dans un silence profond. Un calme immense emplissait le grand cabinet de travail -le calme de la rue déserte, et du jardin obscur, de ce Luxembourg qui dormait entre ses grilles, séparant Maxime du reste de la ville par un abîme de repos. Bien souvent déjà, depuis des années, le jeune savant avait prolongé sa veille laborieuse, dans cette même pièce, au sein de cette paix absolue, presque solennelle. Jamais il n’y avait éprouvé, même durant sa vie de garçon, le sentiment de la solitude. Et voilà que cette nuit, ce sentiment commençait à l’étreindre d’une façon pénible, précisément alors qu’il songeait à la compagne de son existence endormie là, sous ce toit, si près de lui, et dont il était le maître, le possesseur, le mari, l’amant. D’où venait cette sensation, voisine de l’angoisse? Qu’importait, après tout, pour son bonheur, la justesse ou la fausseté du petit cerveau de Nénette? N’avait-il pas le coeur et la beauté de cette charmante créature? «Mais je suis fou!» pensa-t-il soudain, «Je suis injuste! Est-ce qu’on épouse une jolie femme comme elle pour la faire raisonner sur la psychophysique!» Brusquement, avec un entrain presque joyeux, il mit en morceaux les feuilles d’imprimerie restées là, sur son bureau, et jeta les débris dans sa corbeille à papiers. Puis, avec la même pétulance d’étudiant, il grimpa quatre à quatre le petit escalier intérieur, et s’élança dans la chambre à coucher. Ses pas, amortis par les tapis, ne réveillèrent pas Étiennette. Sous la lueur de la veilleuse qu’une statue de bronze, représentant Psyché, soulevait au bout d’une chaîne, il regarda dormir la jeune femme. Elle avait, malgré ses paupières closes, cette expression d’enfant mutin qui contrastait jadis si curieusement avec ses graves études. Ses cheveux d’un blond doux, réunis en une seule natte, descendaient le long de son visage. Ses petites mains, égarées sur le drap, avaient la blancheur chaude des guipures dont il était garni. Tout ce qu’on voyait de sa personne donnait une idée de grâce frêle, délicate, exquise, et d’extrême jeunesse. Maxime, dans une crise d’attendrissement et de passion, se mit à genoux près du lit bas. Et il lui baisait le bout des doigts, en murmurant: «Pardon,» sans presque savoir pourquoi ce mot-là lui montait aux lèvres. Elle s’éveilla. -Ah! te voilà enfin! dit-elle en souriant. Elle secoua sa jolie tête, puis d’un air de triomphe: -Tu as lu les épreuves?... Avoue que j’ai vu plus clair que toi-même dans cette démonstration que... -Si tu veux bien, ma chérie, dit Maxime, qui se releva avec un soubresaut, nous ne parlerons pas de cela pour le moment. -Pourquoi donc? demanda-t-elle, vexée. Elle attendait des paroles d’admiration, et s’était complètement trompée sur le sens de l’attitude où elle avait trouvé Maxime en ouvrant les yeux. -Parce que, chuchota tendrement son mari, penché vers elle, j’aimerais mieux parler d’autre chose... -Comme tu voudras, reprit-elle d’un ton sec, mais alors ce n’était pas la peine de me réveiller. -Voyons, dit Maxime, encore câlin mais sans l’élan passionné de tout à l’heure, voyons, Nénette, tu crois sérieusement qu’on peut réveiller une ravissante petite femme comme toi dans le seul but de lui parler sur la biologie? -Tu peux au moins me remercier pour le travail que je t’ai fait... -Je t’en remercie de tout mon coeur. -Mais tu ne me dis pas ce que tu en penses. -Ah!... elle y tient!... Quel enragé petit bas-bleu!... s’écria Maxime. L’effervescence de son amour se calmait en écoutant ces paroles sèches. -Bas-bleu! cria Nénette qui dressa sur l’oreiller son buste souple, dans un mouvement de couleuvre irritée, je vous défends de prononcer ce mot-là. Maxime lui en voulut d’oser lui dire: «Je vous défends!» Cependant il se contint pour ne pas lui répliquer avec dureté, et, se déshabillant, il se coucha sans lui adresser un mot de plus. L’orgueil empêcha Nénette de le ramener par une douce parole ou par une caresse, ce qui pourtant lui eût été bien facile. Et tous deux, cette nuit-là, s’endormirent avec le sentiment que, d’une façon inconsciente, involontaire, en trois ou quatre phrases, ils venaient d’accomplir quelque chose de presque insignifiant et cependant d’irréparable. Le lendemain, durant la matinée, Étiennette entra dans le cabinet de son mari; et, tout de suite, elle remarqua, dans la corbeille aux papiers, les épreuves qu’elle avait corrigées, déchirées en plusieurs morceaux. Elle ne dit rien. Maxime non plus. À partir de ce jour, il ne lui parla pas de ses travaux, et elle cessa complètement d’y prendre le moindre intérêt. Mais, tandis qu’il ne paraissait pas souffrir de cet état de choses, se montrant au contraire plus affectueux envers sa jeune femme, plus préoccupé des petites questions d’intérieur, elle, dans le secret de son coeur, nourrissait une sourde rancune. Des mots amers lui échappaient maintenant de temps à autre. Il s’en étonna. Pas un instant il ne pressentit la profondeur de la blessure qu’il avait infligée à l’orgueil d’Étiennette. Chapitre IX -Bonjour, Suzanne. Comme vous voilà fraîche et jolie! Votre visage et votre toilette sont un vrai repos pour les yeux. Maxime, en remontant l’avenue des Champs-Élysées, venait de rencontrer sa belle-soeur, et c’était une exclamation de joie plutôt qu’un compliment, dont l’expression spontanée jaillissait ainsi de ses lèvres. Mme Gerbier s’abritait sous une grande ombrelle de soie blanche, car un vif soleil de mi-juin ruisselait et pétillait sur l’élégante promenade. Il était environ cinq heures, et la brillante représentation mondaine qui se donne là tous les jours au commencement de l’été, se développait dans tout son éclat. Un flot régulier d’équipages remplissait la chaussée, s’écoulant avec un bruit monotone et doux sur le pavé de bois. Presque tous, à ce moment-là, remontaient vers l’Arc-de-Triomphe. Dans les victorias, les femmes, parées avec l’art minutieux d’actrices qui vont braver les feux de la rampe, subissaient, en paraissant les ignorer, les regards des flâneurs assis à l’ombre des arbres. Chacune, par son attitude pleine d’une dédaigneuse nonchalance, par la vague fixité de ses yeux, semblait venue là uniquement pour jouir de la suavité caressante de l’air et pour se reposer dans la rêverie du bavardage des salons et des séances chez le couturier. Cependant tous ces petits cerveaux féminins travaillaient, sous le diadème fleuri des mignonnes capotes ou sous l’aile des grands chapeaux où frissonnent les plumes. Tous ces fiers yeux calmes s’aiguisaient soudain pour juger la beauté d’une rivale, l’originalité d’une toilette, ou pour surprendre dans les prunelles des hommes un rapide éclair d’admiration. Maxime, du trottoir où il marchait à pas lents, contemplait depuis un instant ce spectacle, les regards charmés et l’âme mal satisfaite. La vue de Suzanne Gerbier ramena ses sensations dans un doux équilibre. La jeune femme portait une robe de foulard très claire qui lui allait fort bien. Ses grands yeux bruns, débordants de bonté, brillaient sous les frisures légères de ses cheveux châtains. Ses lèvres, d’une rougeur vive, s’entrouvraient sur ses dents étincelantes en un sourire plein de franchise. Elle n’avait, certes, ni la beauté originale, ni la finesse aristocratique de sa soeur, mais son charme personnel, pour être moins éclatant, n’en était peut-être pas moins sûr. Suzanne était de ces femmes qu’on fréquente pendant un certain temps sans rien remarquer en elles de particulier, et dont on se dit tout à coup: «Mais elle est jolie!... Mais c’est que, vraiment, elle est charmante!...» Découverte qui ne se produit jamais sans qu’on en ressente quelque trouble. Maxime, rencontrant Suzanne aux Champs-Élysées, ne se sentit pas troublé cependant, mais presque ému, car il songea tout de suite à l’infidélité de Lucien, par contraste avec la grâce de la jeune femme. «Elle est ravissante,» songea-t-il. «Et si bonne, si aimante, si simple!... Quel diable de plaisir peut-il avoir à la tromper?» Une nuance de commisération passa peut-être dans ses yeux, et sa belle-soeur dut deviner sa pensée, car elle rougit. -Que faites-vous donc aux Champs-Élysées, à cette heure-ci, grand philosophe? lui dit-elle gaîment. Venez-vous aider mes bébés à faire leurs pâtés de sable? -Hé! ma chère Suzanne, mes travaux ne sont peut-être pas si différents des leurs que vous pourriez le croire. -Oh! par exemple! s’écria-t-elle naïvement, ouvrant ses beaux yeux étonnés. -Quoi qu’il en soit, reprit Maxime avec un sourire, je me repose pour le moment. La fatigue m’a pris avec ces premiers jours de chaleur, au point que tout à l’heure je me sentais devenir idiot. Alors j’ai pensé qu’une longue course au grand air me remettrait, et je suis parti. Je vais comme cela jusqu’au bois de Boulogne. -Nénette ne vous accompagne pas? -Nénette est sortie en voiture. Elle ne pourrait pas marcher autant que moi. -Ah! dit Suzanne, c’est pourtant un grand plaisir de marcher en causant. Moi, je trotterai durant des heures sans me fatiguer. Mais voilà!... les petits me retiennent. Elle jeta un coup d’oeil autour d’elle pour voir ce qu’ils faisaient. -Gaston! André! Venez dire bonjour à l’oncle Maxime. Nounou, apportez donc Simone. Les deux petits garçons, qui jouaient au cheval, accoururent avec un grand bruit de grelots, de cris de joie et de claquements de fouet, la petite Simone, sur les bras de sa nourrice, ouvrait les mêmes doux yeux étonnés que sa mère; et, comme on venait de lui apprendre à envoyer des baisers, elle embrassait à pleines lèvres sa menotte et l’agitait ensuite pendant un long moment, la tendant aux gens qui passaient. -N’est-ce pas qu’ils ont bonne mine? demanda Suzanne avec orgueil. -Certainement, dit Maxime. André grandit énormément; il va rattraper son frère. Il faut manger beaucoup de soupe, Tonton, si tu ne veux pas te laisser dépasser. -Oh! fit Gaston, en secouant son fouet d’un air de dédain, faudrait voir!... Les enfants retournèrent à leurs jeux, et Maxime s’assit, pour causer un instant, sur une chaise de fer, à côté de Suzanne. La nourrice, au milieu de l’allée, faisait marcher Simone en la tenant sous les bras. Le beau-frère et belle-soeur restaient donc seuls. Ils parlèrent de Lucien. Mme Gerbier ne se plaignait pas de son mari. Au contraire, elle dit à Maxime qu’il devenait plus raisonnable, la quittait moins sous prétexte d’aller au cercle, passait plus de temps à la scierie, et, le soir, demeurait volontiers à la maison, en famille. D’ailleurs il adorait ses enfants. -Les garçons grandissent, dit-elle. Ils commencent à devenir une petite société pour lui. Ils me le ramèneront de plus en plus. Elle racontait tout cela d’une façon très raisonnable, sans pose et sans exaltation, ne se donnant ni pour un ange ni pour une femme incomprise. Son but semblait être plutôt de persuader à Maxime qu’elle ne se sentait pas très malheureuse et que tout se passait chez elle de la façon la plus naturelle du monde. C’était son attitude ordinaire depuis leur conversation à la scierie. Elle craignait que son beau-frère n’eût pris une idée trop défavorable de Lucien, et elle s’efforçait, depuis lors, d’effacer cette impression. Maxime n’était pas tout à fait dupe de cette tranquillité apparente de coeur et d’esprit chez la jeune femme, mais sa délicate pudeur d’épouse le touchait profondément. -Je suis bien aise d’avoir une bonne conversation tranquille avec vous, ma chère Suzanne. Cela me fait plus de bien au coeur et à l’esprit que je n’en attendais de ma promenade. Il eut un soupir -peut-être de soulagement, peut-être de regret involontaire pour une influence bienfaisante qu’il ne rencontrait pas à son foyer. Suzanne se mit à rire. -En effet, dit-elle, vous cherchiez une diversion complète à vos hautes préoccupations, et vous ne pouviez mieux faire que de causer avec moi. Je suis si ignorante, si stupide!... -Suzanne, dit Maxime gravement, si vous ne voulez pas que je me brouille avec vous, vous ne direz jamais devant moi du mal de vous-même -et pas plus de votre esprit que de votre coeur: je commence à croire qu’ils se valent. -Mon seul esprit, reprit Mme Gerbier, consiste peut-être à savoir que je n’en ai pas. -Mais c’est déjà beaucoup, cela, surtout pour une femme. -Ah! mon pauvre Maxime, dit Suzanne fort amusée, vous avez une façon de faire des compliments qui n’alarme pas la modestie. -Est-ce que nous vous verrons ce soir, chez nous? reprit Maxime après un court silence. Viendrez-vous avec Lucien? -Mais c’est votre «dîner des grands hommes?» -C’est bien pour cela que j’y veux voir une femme supérieure. -À côté de la vôtre?... Quelle ironie! -Je ne parle pas de femmes savantes, je parle de femmes supérieures?... Réellement, Suzanne, viendrez-vous? -C’est très gentil à vous d’insister, Maxime. Mais nous serions déplacés parmi vos amis... D’ailleurs votre consigne est impitoyable. Cette pauvre petite comtesse de Berval en sait quelque chose. -La comtesse de Berval! Mais elle mettrait tout mon petit cercle sens dessus dessous. Elle étourdirait mes pauvres savants par son caquet. Elle tâcherait de les entraîner à ses vendredis... C’est une plaie, un fléau, la comtesse de Berval! Ne vous comparez pas à cette poupée à ressorts, Suzanne, je vous en supplie! -Elle sait causer; moi, je ne sais pas. Elle s’entend à recevoir dans la perfection... Je vous assure, Maxime, qu’elle n’est pas nulle du tout. Lucien l’admire beaucoup, il me la cite souvent comme exemple. -Vous vous mettez toujours au-dessous de toutes les femmes, Suzanne, même au-dessous des femmes que Lucien admire, comme vous dites. Vous êtes désespérante... Quant à Mme de Berval, je voudrais bien que Nénette fût un peu moins avec elle, et un peu plus avec vous. Comment se fait-il que vous ne sortiez jamais avec votre soeur? -Oh! ce ne serait pas amusant pour Nénette de sortir avec Nounou et les enfants, dans une voiture encombrée de ballons, de cerceaux, et de regarder jouer mes gamins toute une après-midi. Songez donc!... -C’est vrai, dit Maxime, vous ne quittez pas vos enfants, vous. Il regarda, d’un oeil songeur, toutes les élégantes qui défilaient dans leurs équipages, et les désignant d’un léger mouvement de tête: -Vous êtes une fameuse exception, allez! En France, la femme du monde s’efforce d’être aussi peu mère que possible. Elle joue au plus fin avec la nature... Mais on ne trompe pas cette partenaire- là, et la nature se venge sur toute notre race. Tout à coup, Suzanne, dont l’attention venait de se porter vers la chaussée, s’écria: -Tiens, mais les voilà justement! -Qui donc? -Mme de Berval et Nénette. Maxime, en effet, reconnut sa femme et la comtesse, dans la voiture de celle-ci. C’était un équipage fort élégant, attelé d’une paire d’alezans magnifiques, avec cocher, valet de pied, en livrée marron, culotte de peau blanche et bottes à revers. Les deux amies, l’une très brune, l’autre très blonde, toutes deux parfaitement jolies et parfaitement habillées, avec un goût sobre et savant, gagnaient à cette mise en scène tout ce que la beauté de la femme gagne à être richement sertie. On les remarquait beaucoup; leur passage faisait sensation. Un petit voyou, au nez retroussé, qui traînait impudemment ses chaussons de lisière dans le sable de la splendide avenue, passait en ce moment juste devant Maxime et Suzanne. Il suivit la direction générale des regards, vit le superbe équipage, dont les chevaux steppaient très haut, dont les chaînes et les gourmettes étincelaient; il vit les deux belles dames appuyées sur les coussins; et, avec ce scepticisme du gavroche qui ne respecte même pas la majesté de l’or -ce dernier dieu d’ici-bas -il s’écria d’une voix aiguë: -Mince!... Pour des grues chic, c’est des grues chic. Bibi s’y connaît. Maxime fit le geste de lever sa canne; le vaurien s’enfuit en ricanant. Suzanne riait de bon coeur. -Voyons, dit-elle à son beau-frère, qui restait sombre, vous n’allez pas vous vexer de ce que chante ce polisson? -Hé non, répondit le savant, ce n’est pas cela qui me préoccupe. -Vous pouvez être sûr, au moins, que Nénette ne nous a pas aperçus, reprit Suzanne. Elle aurait certainement fait arrêter pour vous rejoindre. Maxime tourna la tête et regarda Mme Gerbier. Celle-ci rougit légèrement. Elle avait cru remarquer, en effet, que sa soeur, en passant devant eux, avait pris soin de baisser son ombrelle. Ni l’un ni l’autre n’ajouta un seul mot. Le jeune homme, pensif dessinait des demi-cercles dans le sable, avec sa canne. -Ah! bon, voilà Norbert, à présent, s’écria Suzanne. Quel drôle de genre de monter à cette heure-ci plutôt que le matin. L’officier, en veston gris, culottes fauves très collantes, bottes droites, et coiffé de clair, passait sur un très joli cheval. Il vit Dulaure à côté de Mme Gerbier et les salua d’un geste large, tout en rapprochant imperceptiblement la main gauche et serrant les genoux, ce qui fit danser sa monture. -Un joli cavalier tout de même, n’est-ce pas? fit remarquer Suzanne. -Il plaît aux femmes, dit Maxime. Après un silence, le savant reprit, comme si la conversation eut suivi le cours de ses propres pensées: -S’habiller à la mode, connaître le dernier mot créé par l’argot élégant, et la dernière façon inventée par le tailleur en renom, être beau si l’on peut -et encore cela n’est pas bien nécessaire, -être brutal et câlin, s’adresser tout de suite aux sens et bien faire voir qu’on méprise absolument tout le reste... Oui, voilà ce qu’il faut aujourd’hui pour réussir auprès des femmes. -Ces pauvres femmes! dit Suzanne. Savez-vous que vous êtes sévère pour elles. Heureusement vous reconnaissez qu’il y a des exceptions. -Oui, fit-il -la regardant encore bien en face, de son singulier regard, à la fois aigu et voilé, scrutateur et impénétrable. Elle allait nommer Étiennette. Un bizarre sentiment de gêne la retint. Les réticences de son beau-frère finissaient par l’impressionner. Pour remettre la conversation sur un terrain où elle se trouvât plus à l’aise, la jeune femme nomma de nouveau son cousin, Norbert d’Épeuilles. -Vous savez qu’il parle de donner sa démission. -Pourquoi? demanda Maxime. -Il prétend que le métier d’officier en temps de paix est le plus stupide de la terre. Trois ou quatre fois, il a cru que la guerre allait éclater. Cela lui faisait prendre patience. Mais il commence à dire que c’est fini, qu’on ne tirera plus l’épée... -Qu’il se fasse envoyer au Tonkin! s’écria Maxime avec une certaine vivacité. Suzanne rit tout bas, d’un air qui voulait être malicieux. -Au Tonkin?... Il n’y a pas de danger! Ce n’est pas cela qu’il veut. Il aime trop son Paris, le petit cousin. C’est parce qu’il est question d’augmenter son grade, mais de l’envoyer en province, que le beau Norbert se prépare à donner sa démission. -Et que dit à cela le général? -Oh! mon oncle est désolé. Les d’Épeuilles ont été militaires de père en fils depuis quatre siècles. -Ne peut-il donc rien sur le vicomte? -Lui?... Est-ce que Norbert l’écoute? Qui est-ce qu’il respecte, au fond, mon cousin, je vous le demande? Pour un peu, il traiterait son père de vieille baderne. D’ailleurs, parfaitement indépendant du général. Il possède la fortune de sa mère, l’héritière des Roquebrune. Il est assez riche, Norbert, et, d’ici quelques années, il fera un mariage d’argent, vous verrez ça. -Dites donc, Suzette, pour une bonne petite créature comme vous, vous avez la langue assez dure en parlant de votre cousin. -Il me fait de la peine, dit Mme Gerbier. Cela me déconcerte, m’effraie, de voir ce caractère dans notre famille. Mes grands- parents, mon oncle, qui lui ont toujours cédé, vont peut-être avoir du chagrin à cause de lui. Elle se tut un instant, puis reprit à voix basse, très grave: -Ce que je vais vous dire, Maxime, est pour vous seul, n’est-ce pas? Eh bien, si Norbert ne veut pas quitter Paris, s’il va donner sa démission, c’est qu’il a une intrigue avec une femme du monde. Lucien le sait de bonne source et craint un gros scandale. Ce qui me rend si sévère pour ce garçon, c’est qu’au fond il se moque de l’amour, et s’en vante. Il n’est même pas capable d’éprouver une grande passion. Pour un caprice d’une heure, il perdrait une femme..., une femme de son monde..., la femme de son meilleur ami..., peu lui importe! -Quelle terrible psychologie est la vôtre! dit Maxime, au fond point fâché de l’entendre dire ce qu’il supposait depuis longtemps. -Je ne fais pas de psychologie, mon ami, reprit-elle. Je sais. Un moment après, il prit congé d’elle. Comme elle lui faisait remarquer qu’il avait manqué sa promenade en l’écoutant bavarder, Maxime lui dit: -Mais non, je vais tout de même au Bois. -Vraiment? Il est bien tard. -Je prendrai un fiacre. -Alors vous ne marcherez pas. C’était votre seul but. Pourquoi y allez-vous? Elle s’amusait gentiment de cette contradiction du savant avec lui-même. Mais il parut contrarié de son insistance. Elle appela les enfants pour faire diversion. Quand il eut embrassé ses petits neveux, Maxime sauta dans une Victoria de louage qui passait à vide. Mme Gerbier l’entendit qui disait: «Aux Acacias.» «Aux Acacias!» se dit-elle. «Lui, aux Acacias, prenant la file. Ah! bien, voilà du nouveau.» Dulaure, cependant, ne prit pas la file en arrivant au Bois. Il fit attendre le cocher près de la grille, et gagna à pied l’avenue des Acacias. Une vague obsession le tourmentait. Il avait envie de revoir cet équipage au luxe si pompeux, si sûr, dans lequel trônait sa femme -la femme d’un modeste savant. L’apparition de Nénette dans un cadre si différent de celui qui était le sien, de celui où il aimait à la voir, l’étonnait comme une révélation inattendue. Pourquoi n’avait-elle pas épousé un homme comme le comte de Serval, qui lui eût donné la fortune, le rang? Qui donc s’était trompé? Elle?... ou lui?... ou tous les deux?... Est-ce qu’elle le regretterait, par hasard?... Il marchait lentement sur la partie de la promenade réservée aux piétons, et regardait, l’une après l’autre, toutes les voitures. Sa vue, peu habituée à ce spectacle, s’y embrouillait, s’y fatiguait. La double file descendait, remontait, et, sans cesse, il fallait porter les yeux tantôt sur un courant, tantôt sur l’autre. Il s’irritait devant cette exhibition, se demandait quel plaisir tous ces gens pouvaient trouver à circuler ainsi au pas, comme on le fait -Dieu sait avec quelle impatience! -dans une rue très encombrée. Mais, sur sa tête, les dômes embaumés des acacias laissaient tomber tomme une pluie de parfums. À sa droite, les petites allées s’enfonçaient sournoisement sous les feuillages... Il eût voulu rencontrer Nénette, l’arracher à cette cohue malsaine, l’entraîner dans quelqu’un de ces frais sentiers, et là, lui dire encore, ainsi qu’aux jours d’autrefois, tout ce qu’elle éveillait dans son âme. Soudain il l’aperçut. Elle se tenait toujours à la droite de Mme de Berval, dans la superbe voiture. Mais, comme l’équipage de la comtesse se trouvait dans la file descendante, allant vers Paris, Maxime s’en voyait séparé par toute la largeur de la file ascendante. D’ailleurs, ces dames ne regardaient pas de son côté. Toutes deux se tournaient vers le trottoir des cavaliers, causant avec Norbert d’Épeuilles, qui caracolait à leur portière. La conversation paraissait pleine de gaîté. Une douleur aiguë traversa le coeur de Maxime lorsqu’il vit Nénette, inconsciente de sa présence, à lui, rire et s’entretenir avec cet homme, ce fat sans âme, ce banal séducteur de femmes. Dire que c’était son cousin! Dire qu’il la tutoyait en ce moment même! Tout l’irritant supplice que cette familiarité imposait à Maxime au cours de ses fiançailles ressuscita pour lui, tout à coup. Il n’en avait pas souffert depuis son mariage, car, possédant l’art de tenir les gens à distance, il avait su empêcher le vicomte de trop encombrer son intérieur. L’officier ne venait pas souvent rue du Luxembourg. «Mais,» songeait à présent Maxime, «Nénette a cent occasions de le voir au dehors; chez ses grands-parents, en visite, à la promenade...» D’un brusque effort, il chassa l’odieuse jalousie qui naissait malgré lui, en lui. «Quoi!» se dit-il avec un remords, «moi la soupçonner! Même de coquetterie! Quelle abomination! Si elle était capable d’oublier jamais ses devoirs, ce ne serait pas pour un bellâtre comme ce Norbert. Elle le connaît à fond. Elle le juge comme fait Suzanne... Comment! mais je crois bien... Elle le lui dit, en face! Ma pauvre Nénette! ma pauvre chérie! Elle si foncièrement honnête!... Je ne la rends déjà pas trop heureuse, avec mes manies de vieux savant... Est-ce que je vais l’espionner, maintenant?... Est-ce que je vais prendre auprès d’elle le vilain rôle d’un jaloux?... Il ne me manque plus que cela... Mais elle me détesterait à la fin, et elle aurait bien raison.» En réfléchissant ainsi, Maxime rejoignit son fiacre et se fit ramener rue du Luxembourg. Le mauvais cheval qui le traînait le déposa devant sa porte un peu en retard pour le dîner. Il trouva ses amis, Berger-Ricard, Dufournel, Masseran, d’autres encore, réunis dans la bibliothèque. Cette grande pièce servait en été de salon, parce qu’elle était fraîche et gaie, avec ses vastes baies ouvertes sur la verdure du Luxembourg. Étiennette y circulait, gracieuse et blanche comme les statues, avec sa robe en surah crème, couverte de guipures. Elle avait l’air joyeux et reposé. Son mari trouva ce soir-là ses yeux bleu foncé si candides et si doux qu’il ne put s’empêcher de l’embrasser devant tout le monde. Il voulait anéantir sous cette caresse toutes ses cruelles pensées. Lucien et Suzanne parurent. L’industriel avait pris au mot les instances de Maxime auprès de sa femme et se montrait enchanté d’être admis au «dîner des grands hommes.» Ses allures bon enfant, sa respectueuse timidité devant toutes ces gloires, l’adorable simplicité de sa femme, firent accepter le couple avec la meilleure grâce du monde par les convives habituels. La conversation garda son tour ordinaire, allant des spéculations les plus hautes à la fantaisie la plus extravagante, avec le primesaut, la verve, la profondeur, d’esprits très divers mais également supérieurs, qui ont assez de confiance en eux-mêmes et les uns dans les autres pour paraître élevés sans orgueil et simples sans médiocrité. Quand on servit le café dans la bibliothèque, la lumière de cette belle journée de juin s’éteignait, et les domestiques apportèrent des lampes. Un cri de protestation s’éleva. Il fallut les remporter. La clarté était encore suffisante pour causer, fumer et déguster le moka. Et c’était un si beau spectacle, ce jour qui s’effaçait, ces étoiles qui s’allumaient au-dessus des profonds ombrages, tranquilles et noirs, du Luxembourg. Une espèce de silence recueilli régnait, dans la douceur de cette admirable soirée, lorsque la porte s’ouvrit à deux battants, tandis qu’une voix retentissante annonçait: -M. le comte et Mme la comtesse de Berval. Il y eut, parmi ce groupe d’intimes -ce groupe si uni qu’on s’y permettait le silence et la rêverie -comme un sursaut de stupeur. Dans l’ombre, Maxime chercha des yeux Étiennette, pour lui lancer un regard de reproche. Il ne distingua que la robe blanche de la jeune femme qui flottait, onduleuse, au-devant des nouveaux venus. -Je suis peut-être indiscrète..., murmurait précipitamment la petite comtesse. -Du tout, du tout, chère Philippine, répondait tranquillement Mme Dulaure. Le maître de la maison tendit froidement la main et fit apporter de la lumière. Comme il se retournait, après avoir répondu tant bien que mal aux politesses du comte, il se heurta contre Berger-Ricard, qui s’évadait précipitamment. -Vous ne partez pas si tôt, mon cher maître? -Mais si... mais si... Je suis obligé... J’avais oublié de vous dire... Et, bredouillant une incompréhensible excuse, le célèbre docteur se précipita dans l’antichambre, suivi par Maxime consterné. À l’intérieur de la bibliothèque, Mme Dulaure procédait aux présentations: -M. le comte de Berval... M. Dufournel, notre illustre secrétaire perpétuel. M. Masseran, le célèbre voyageur... Mme la comtesse de Berval. -Oh! dit Masseran, adossé contre une cheminée, sa crinière de lion rejetée en arrière, inutile de nous présenter... J’ai déjà rencontré madame. -Tiens, où donc?... fit Nénette étonnée. -Je ne me souviens pas..., dit, en hésitant, la comtesse. -Où donc avez-vous rencontré Mme de Berval? demanda Maxime, qui rentrait. «Tant mieux,» songeait-il, «Masseran la connaît. Me voilà sauvé de ce côté. Car il a l’ironie féroce avec les importuns.» Dans le silence de la grande bibliothèque, retentit la voix profonde de Masseran, «le célèbre voyageur»: -Mais, j’ai rencontré madame -à moins que je ne me trompe fort - dans une forêt du centre de l’Afrique, vers les sources du Congo. Elle était même, suivant la mode de ces pays-là, beaucoup moins vêtue qu’aujourd’hui, ce qui lui y allait beaucoup mieux. Une simple ceinture de plumes -du meilleur goût du reste, -des colliers très compacts, beaucoup trop compacts... -Mais, monsieur..., s’écria la petite comtesse furieuse. -Comment, madame, reprit Masseran avec le plus grand calme, ce n’était pas vous?... Je me serais donc trompé?... Une ressemblance, alors... Oh! une bien frappante ressemblance... Suzanne et Lucien, pouffant de rire, se tournaient vers une fenêtre, faisaient semblant d’admirer le paysage, et tâchaient de ne point éclater. Le comte de Berval, un petit homme chauve, élégant et borné, maître des requêtes au Conseil d’État, tortillait ses gants, et, par une vieille habitude de duelliste réputé, se demandait s’il ne les jetterait pas à la figure de Masseran. Étiennette entraînait Philippine et lui disait: -Ne l’écoute donc pas, ma chérie. Il est insupportable, ce grand homme. Son bonheur est de faire grimper les gens à l’arbre. Et Masseran chuchotait à Maxime: -Si je la connais! Elle me fait traquer partout pour que je me montre à ses soirées. J’espère bien que maintenant elle n’y reviendra plus. La porte s’ouvrit de nouveau, et la voix du valet de chambre annonça: -M. le vicomte d’Épeuilles. -Oh! mais, tout le faubourg alors!... murmura Masseran. Moi, je fais comme Berger-Ricard, je me sauve. Les autres habitués du «dîner des grands hommes» ne tardèrent pas à disparaître également. Il ne resta, avec les Berval et Norbert, que Lucien Gerbier, sa femme et le vieux Dufournel. Cet octogénaire, comme l’avait remarqué Nénette, aimait la société des jolies femmes. Le frou-frou de leurs jupes, leurs mines coquettes, leurs menues flatteries, l’enchantaient. Il demeura là jusqu’à onze heures, lui qui, régulièrement, faisait venir à dix heures sa voiture, avec l’homme de confiance attaché à sa personne, qui le ramenait chez lui. Suzanne Gerbier, voyant la physionomie sombre de Maxime et comprenant à moitié ce qui se passait, voulut rester jusqu’à la fin, s’efforça de mettre tout le monde à l’aise, de montrer de la gaîté, de l’animation. Elle tâcha de détourner la conversation lorsque la comtesse de Berval tenta de persuader à Étiennette que cette immense bibliothèque ferait une admirable salle de danse. Mais Nénette saisit la balle au bond. «Certainement. Quelle excellente idée! L’hiver prochain elle donnerait une grande soirée musicale et dansante.» Elle poussa la hardiesse jusqu’à en appeler à son mari lui-même. -N’est-ce pas, Maxime, que Philippine a raison? Il faudra que nous donnions un bal. -La comtesse de Berval a toujours raison, quoi qu’elle dise, répondit Dulaure en s’inclinant d’un air glacial. La froideur du savant, d’ailleurs, ne semblait être remarquée par personne, si ce n’est par Suzanne, qui en souffrait. Mais Norbert et Étiennette rivalisaient d’entrain. Lucien, qui, durant le dîner, s’était imposé, en présence des grands hommes, un silence assez pénible pour lui, se rattrapait avec usure. Philippine de Berval coquetait avec le vieux Dufournel, dont le visage ridé se transfigurait. Le comte de Berval, enfoncé dans un angle, écoutait, ou dormait peut-être. Personne ne s’inquiétait du maître de la maison. À la fin, Maxime, sous prétexte de mettre la dernière main à un travail pressé, et déclarant qu’il allait revenir, céda la place, s’exila lui-même de sa chère bibliothèque. Étiennette remarqua son manège, comprit qu’il ne reviendrait pas, qu’il la laissait seule en face des gens qu’elle avait pris sur elle d’inviter, «Il me le paiera!» se dit-elle. Toute la surexcitation nerveuse qu’elle dépensait depuis une heure à le braver, se tourna en colère violente. «Comment!» pensait-elle, «il reçoit ses amis, et je ne pourrais quelquefois réunir les miens, chez moi!» Elle continua de sourire à ses hôtes, mais sa figure, malgré elle, se crispait. Elle perdait le fil des plaisanteries. -Qu’as-tu donc tout à coup? demanda Philippine. Tu n’es plus à ce que nous disons. -Laissez-la, dit Norbert. Elle comprendra demain matin. Ces gens de science, voyez-vous, ne sont jamais à ce qu’on fait autour d’eux. -Eh! laisse donc la science tranquille! Elle m’assomme, la science!... s’écria Nénette. -Et les savants aussi, va, ma pauvre cousine, c’est bien facile à voir, murmura l’officier près de son oreille. Suzanne, inquiète de l’état d’esprit où elle voyait sa soeur, aurait bien voulu lui parler à part, un instant, avant de s’en aller. Elle n’en trouva pas l’occasion, et dut suivre Lucien qui l’entraînait. Tout le monde, à ce moment, était dans l’antichambre. Lorsque Nénette eut embrassé sa soeur sur le seuil de la porte, elle se retourna très vivement et demeura pétrifiée de ce qu’elle aperçut. Derrière le comte de Berval et le domestique l’aidant à passer son paletot, Norbert posait une mantille sur les épaules de la comtesse. Mais, en croisant la mantille, il attirait contre lui Philippine, lui murmurait quelque chose à l’oreille, et baisait tendrement cette oreille. Nénette eut la présence d’esprit de parler très haut vers l’escalier pour avoir l’air d’être encore occupée de Suzanne, afin qu’ils ne pussent pas supposer qu’elle les avait surpris. -Eh bien donc, adieu, ma chérie, lui dit la comtesse, qui lui tendit ses joues avec un calme parfait. -Au revoir, Nénette, fit Norbert. Il fit mine de vouloir aussi être embrassé, et comme sa cousine se reculait brusquement: -Oh! dit-il, en s’inclinant. Madame... Il ajouta: -Voilà ce que c’est! On ne m’embrasse plus, moi, depuis qu’on a goûté à l’arbre de la science. Sur cette équivoque plaisanterie, il disparut dans l’escalier. Chapitre X Lorsque Étiennette et son mari se retrouvèrent seuls dans leur chambre, cette nuit-là, Maxime fit à sa jeune femme les plus graves représentations. Ses pénibles impressions de l’après-midi, un instant effacées, se trouvaient réveillées et accentuées par celles du soir. Ce n’était certainement pas la place de Nénette de se montrer au Bois dans des toilettes voyantes, sur les coussins d’un équipage trop luxueux pour sa situation, aux côtés d’une femme trop élégante, ayant la réputation d’une coquette. Il n’était pas plus convenable pour elle de flirter aux yeux de tout Paris, dans l’avenue des Acacias, avec cette sorte de don Juan de salon qui s’appelait Norbert d’Épeuilles. Son cousin encore!... Le mot seul faisait sourire si l’on songeait au mari, courbé sur ses analyses chimiques et perpétuellement enfermé dans son cabinet de travail. -J’ai confiance en toi, Étiennette, une confiance absolue... Mais j’ai souci de ta réputation et de ma dignité. -Cependant, dit la jeune femme, je ne peux pas ne pas me promener, ni garantir qu’en me promenant je ne rencontrerai pas mon cousin. -Pourquoi ne te promènes-tu pas dans ta propre voiture? Qu’en as- tu fait aujourd’hui? -J’ai renvoyé le cocher quand j’ai rencontré Philippine. Ma propre voiture!... Un louage. -Mais, Étiennette, tu n’as pas été élevée dans ces idées de luxe. Je ne te les connaissais pas quand je t’ai épousée. -Il paraît que ça pousse tard, comme les dents de sagesse. -Enfin je ne puis pas les satisfaire. -Pourquoi pas? On dit partout que vous êtes l’un des esprits transcendants de notre époque. Découvrez quelque chose!... La direction des ballons, par exemple. Perfectionnez le phonographe. Inventez un remède universel... Et nous deviendrons millionnaires. Maxime la considérait avec stupeur. Elle n’eut pas l’air autrement impressionnée de ce regard chargé d’un douloureux étonnement, mais, se posant devant la glace, elle se mit à retirer les épingles de ses beaux cheveux blonds. Le savant s’écria, dans son indignation: -Au quartier Latin, quand j’étais étudiant, j’ai connu une petite blanchisseuse... Elle me parlait absolument comme toi. -Ça prouve qu’elle avait du bon sens. -Décidément, murmura Maxime, elles sont toutes les mêmes: celle qui ne sait pas lire et celle qui résout des équations. Toutes... toutes... Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit: -J’ai cru jadis que tu t’intéressais véritablement à la science. -Mais, fit Nénette en se retournant, c’est de la science, je crois, la direction des ballons, le phonographe... Ce n’est pas de la biologie, c’est vrai... La biologie, vois-tu, je m’aperçois, ça ne rapporte pas grand’chose, ni comme gloire, ni comme revenus. Ce n’est pas avec les nerfs du cerveau que tu feras fortune. -Veux-tu que je te dise, ma pauvre Étiennette. Eh bien, tu n’es qu’une orgueilleuse. Jadis tu étudiais par orgueil... C’est par orgueil que tu m’as épousé. Maintenant que tu vois les lenteurs et les difficultés de ma carrière, tu songes aux faciles succès mondains de tes amies et tu commences à envier leur luxe. Tu es comme les autres femmes... Tu n’as aucun fond en toi-même... Ton caractère oscille sur sa base, constamment... La vanité seule peut lui donner un semblant de consistance, d’unité. La vanité est, pour toi, ce qu’un violent amour est pour les femmes passionnées: une boussole, un guide, un mobile. Mon Dieu! mon Dieu! -ajoutait- il en pressant son front dans ses deux mains. -N’y a-t-il pas moyen de croire entièrement à une de ces créatures? Qu’ont-elles donc au dedans d’elles de si étrangement insaisissable? J’avais cru étreindre celle-ci avec toute mon âme, la posséder jusqu’à sa dernière pensée, et voici que je ne savais rien d’elle, et qu’elle est une inconnue pour moi!... Étiennette nattait ses longs cheveux d’un air absorbé. Elle n’écoutait pas ce que Maxime disait. Toute cette scène l’ennuyait parce que c’était une distraction à son idée fixe. Depuis un moment, en effet, elle revoyait, dans sa pensée, Norbert baisant l’oreille de la comtesse. Tout ce qui détournait de cette image son regard intérieur l’excédait. Mais si son mari commençait à monologuer sur les femmes, tant mieux! Elle pourrait s’isoler à son aise, s’hypnotiser pour ainsi dire en face de ce petit acte, si rapide, à peine entrevu, et qui bouleversait pour elle tout ce qu’elle croyait connaître de la vie. Tout à coup, elle tressaillit. Maxime lui parlait de nouveau directement. -Voulez-vous être assez bonne pour me répondre, ma chère amie? Il employait plus fréquemment et plus naturellement ce vous, dont il avait horreur avec elle autrefois. -Oui..., quoi?... Qu’est-ce qu’il y a?... fit-elle, comme sortant d’un rêve. -Consentirez-vous à prendre un jour pour vos réceptions et à me laisser un soir de la semaine où je pourrai réunir mes amis sans les voir mettre en fuite par les vôtres? -Certainement. Voyons, ne me gronde plus, cher Maxime. J’ai commis une étourderie... Philippine insistait tant! Ce n’est pas un crime, après tout. Je ne recommencerai pas. Son ton agressif s’était modifié, prenait des inflexions câlines. Elle s’approcha de son mari pour l’embrasser. Lui, stupéfait, tout ému, s’en voulut aussitôt de sa sévérité. Il ne lui tint pas rigueur, et bientôt la réconciliation fut complète. Mais tandis que le jeune homme s’endormait un instant plus tard dans une lassitude heureuse et une détente bienfaisante de l’esprit, Nénette, délivrée enfin des remontrances, des discours et des caresses, revenait à sa vision. «Il l’a embrassée,» se disait-elle, «il l’a embrassée, je l’ai vu. Derrière le dos du mari... Est-ce étrange!... Lui, Norbert..., et elle, la comtesse de Berval. Mais il est donc son amant!... Son amant!...» Elle se représentait Philippine dans les bras du vicomte; puis elle la voyait rentrant chez elle après un rendez-vous, parlant à son mari, s’asseyant à table en face de cet homme qu’elle trompait. Nénette s’étonnait de ne pas ressentir plus d’indignation, de songer à Philippine sans dégoût, mais plutôt avec un intérêt tout nouveau, une très vive curiosité. Elle se sentait impatiente de revoir son amie. «Comme c’est drôle!» se disait-elle, «j’aurais prévu cela que je me serais crue capable de me brouiller avec Philippine et de ne plus la recevoir. Et j’ai la plus grande envie de me retrouver en face d’elle, au contraire. Je voudrais qu’elle eût assez confiance en moi pour me dire ce qui en est, pour me raconter les détails...» Cependant Étiennette doutait encore. Elle avait peut-être mal vu. Ce n’était, après tout, probablement, qu’une espièglerie de Norbert, et Mme de Berval n’avait pas voulu y donner de l’importance en se fâchant. Le vicomte avait tant de hardiesse avec les femmes!... Il avait pu se permettre une galanterie aussi risquée sans que rien l’y autorisât. Cependant un baiser, fort appuyé, sur l’oreille, presque dans le cou, et les bras serrant cette mantille autour du buste... Une circonstance caractéristique vint, très peu de jours après, donner une réalité foudroyante aux soupçons d’Étiennette. Un matin, elle était sortie sans la voiture, commandée seulement, ce jour-là, pour l’après-midi. Comme il faisait très beau et pas trop chaud, elle entreprit ses courses à pied. Vers onze heures, elle se trouvait aux environs de la gare Montparnasse, rue Littré, -une rue neuve, très déserte, très fraîche, et presque à toute heure pleine d’ombre. Il n’y avait pas de passants dans cette rue. Quelques ménagères seulement, le panier débordant de légumes au bras, rapportaient les provisions du déjeuner. Vers le milieu, un fiacre isolé stationnait le long du trottoir. Comme Étiennette approchait de ce fiacre, une femme soigneusement voilée sortit d’une maison, dit deux mots au cocher, ouvrit la portière et disparut derrière les stores baissés. Le fiacre s’éloigna dans la direction que suivait Mme Dulaure, et, par conséquent, ne croisa pas la jeune femme. -C’est Philippine, murmurait Étiennette. Je l’ai parfaitement reconnue malgré son voile. Que fait-elle dans ce quartier, sans ses domestiques, sans ses chevaux?... On aurait dit qu’elle se cachait. Une émotion saisit Nénette comme si elle-même avait commis quelque chose de mal et pût être surprise. Ses jambes tremblèrent. Mais une ardente curiosité domina tout. Elle ralentit le pas devant la maison d’où était sortie son amie, en regarda l’aspect, observa le numéro. Tandis qu’elle examinait la façade banale, semblable à toutes les autres dans cette rue neuve et sans caractère, elle fut presque heurtée par un monsieur qui sortait précipitamment. Il recula en soulevant son chapeau, et elle se trouva face à face avec Norbert. L’officier rougit de surprise et de contrariété. -Pour qui viens-tu ici? s’écria-t-il brutalement. Sa colère amusa Nénette. -Mais, comme ce n’est apparemment pas pour toi, répondit-elle, ce doit être pour Philippine de Berval. -Fi! s’écria Norbert, tu dis des horreurs, sans t’en douter. -Toi tu en fais, mon cher, ce qui est pire. -Tu sais, fit-il en reprenant l’air bon enfant, ce n’est pas joli de nous épier, Nénette. Non, vrai, ce n’est pas propre de moucharder comme ça dans les rues. -Je ne vous épiais pas. Je passais par hasard. -C’est un hasard bien extraordinaire. Avoue que tu nous épiais. Maintenant, pourquoi? C’est ce que je me demande. Serais-tu jalouse de moi, par hasard? -Quelle impertinence et quelle fatuité!... -Aimes-tu mieux que je te croie jalouse d’elle? -Je ne suis jalouse de personne. C’est honteux ce que tu fais, Norbert. Détourner une femme de ses devoirs! -Ah! ah! ah!... Mais Philippine est détournée de tous ses devoirs par le seul fait qu’elle est au monde. C’est une vocation chez elle de se détourner de ses devoirs, comme tu dis. Vraiment, tu la croyais vertueuse?... Elle a d’autres qualités, -oh! beaucoup d’autres -mais pas celle-là! -En tout cas, ce n’est pas à toi, son complice, à lui jeter la pierre. Norbert rit de plus belle. -Son complice!... Non, écoute, Nénette, il faut te défaire de ces expressions-là. On parle comme ça dans le Deutéronome et en police correctionnelle, pas ailleurs. Crois-en un homme jeune, mais qui a beaucoup pratiqué. Tous deux s’étaient mis à marcher côte à côte, se dirigeant vers le Luxembourg. Ils atteignirent bientôt les grilles et pénétrèrent dans la partie du jardin dessinée à l’anglaise. La verdure des pelouses, la pluie fraîche des arrosages, le parfum des arbrisseaux fleuris, la profonde verdure des marronniers dans les allées étroites, les tentèrent. Ou plutôt, ce qui les tenta, l’un aussi bien que l’autre, la jeune femme comme l’officier, ce fut de prolonger cette conversation d’une délicatesse tellement scabreuse. Tous deux -Étiennette sous ses reproches, Norbert sous ses plaisanteries -cachaient une très vive, une très âpre curiosité. Son imagination, à elle, occupée depuis plusieurs jours par le mystère de cette passion coupable, voulait en toucher la réalité, pour ainsi dire, en évoquer les angoisses et les joies. Lui, de son côté, eût, dans cette minute, beaucoup donné, pour savoir au juste ce qu’une telle aventure éveillait dans l’âme de sa belle cousine; ce que cette jeune femme, récemment mariée et sans doute fidèle encore jusque dans le secret de ses pensées, éprouvait en cette brusque et brutale rencontre avec l’adultère. Ce fut d’un mouvement involontaire et simultané qu’ils s’assirent l’un près de l’autre dans un coin très retiré, sur deux chaises dont l’attitude semblait trahir un récent et furtif tête-à-tête. Et ils causèrent de cet amour, avec des réticences, des regards soulignant les mots... Ils en causèrent avec un singulier mélange d’hostilité et de camaraderie, de méfiance agressive et d’aveux un peu trop sensuels. Cette conversation, si étrange entre eux et si étrangement amenée, les captiva, d’une façon ou de l’autre, assez fortement pour leur faire oublier l’heure. Le carillon de midi s’élevant de Saint-Sulpice, de Saint-Étienne-du-Mont, de Notre- Dame-des-Champs, de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, vint rappeler à Étiennette le moment du déjeuner, qu’elle eût laissé passer sans ce concert de cloches. Elle se leva vivement pour remonter chez elle. -Heureusement je demeure à côté, dit-elle, sans cela j’eusse fait attendre Maxime. Mon Dieu, comme nous avons été bavards! -Et pourtant je ne t’ai rien dit de ce que j’ai vraiment dans le coeur, fit Norbert, qui devint sérieux tout à coup. -Dans le coeur?... Mais il n’en a pas été question un instant de ton coeur... Je te connais, va! Cette pauvre Philippine se fait de fameuses illusions si elle s’imagine que tu l’aimes. -En effet, dit Norbert, dont le joyeux visage prenait peu à peu une expression de gravité mélancolique. -D’abord, tu ne sais pas ce que c’est qu’aimer. Norbert ne répondit que par un regard. -Tu m’as dit cent fois que tu étais sûr de toi auprès des femmes, sûr de rester le maître de tes caprices, de ne jamais te laisser dominer par une passion. -Tous les hommes disent cela jusqu’au jour où ils sont pris, corps et âme... Et alors..., ils ne disent plus rien. -Ah çà! Norbert, plaisantes-tu? Qu’est-ce que tu veux me faire entendre? Deviendrais-tu romantique à présent, après avoir été si «fin de siècle?» Elle riait de sa figure assombrie, ne l’ayant jamais vu grave cinq minutes de suite; mais il la regarda d’un air de douloureux reproche, et, lui offrant le bras, dit brusquement: -Allons, c’est assez, Nénette. Tu vas être est retard... Partons. Mais, tiens, je t’en supplie, ne parlons plus jamais de ces choses-là ensemble. Tu me ferais dire des paroles qu’ensuite nous regretterions tous les deux. Il la ramena jusqu’à sa porte sans ajouter un mot de plus. Et elle, prise auprès de lui d’un vague sentiment de trouble tout à fait nouveau, n’osa pas le questionner davantage. Elle essaya, en lui disant adieu, de lui décocher une dernière plaisanterie à propos de son roman avec Philippine de Berval; mais, rencontrant les yeux de son cousin, elle sentit, sans s’expliquer pourquoi, que le ton léger sonnerait faux maintenant sur ses lèvres, et elle se contenta de lui serrer la main. Arrivée à la première marche de l’escalier, machinalement elle tourna la tête en arrière. Norbert était toujours là, debout dans le grand vestibule dallé de cette ancienne maison, et il la regardait encore. Qu’y avait-il donc, dans ce regard -dont elle emporta au fond d’elle-même la sensation aiguë -qu’y avait-il donc pour que tout lui semblât changé entre elle et son cousin, pour que les années de camaraderie s’effaçassent tout à coup dans l’ombre d’un très lointain passé, et pour que ce beau jeune homme, qui la tutoyait comme une soeur, lui parût soudain presque inconnu? Durant les jours qui suivirent, elle pensa constamment à lui, tantôt avec colère, tantôt avec une invincible sympathie, tantôt avec une sorte d’effroi, dans un mélange de sentiments opposés qu’elle ne démêlait pas elle-même. «Que signifiaient ses derniers mots,» songeait-elle, «et pourquoi m’a-t-il regardée ainsi? Oserait-il me faire entendre qu’il m’aime, et cela quand je suis mariée et qu’il a pour maîtresse ma plus intime amie? Quelle abomination!... Ah! je lui montrerai quel écoeurement sa conduite m’inspire... Je n’écouterai plus ses confidences. Il ne me verra plus sourire de ses professions de foi cyniques...» Mais, au fort de son indignation, Étiennette se sentait l’âme comme transpercée tout à coup par l’étrange regard de Norbert. «Est-ce que je ne l’aurais jamais connu?» se disait-elle. «Cacherait-il, sous ses dehors légers, une profondeur de sentiments qu’on ignore? Souffrirait-il vraiment d’un amour unique, impossible, et ses folies, ses bravades, ses caprices, ne viendraient-ils que d’un impérieux besoin de se donner le change à lui-même?» Puis les pensées de la jeune femme prenaient un autre cours. Elle se revoyait suivant le trottoir désert de la rue Littré, et, de nouveau, elle apercevait cet affreux fiacre -inévitable complice des amours clandestines. -Elle contemplait l’allée pleine d’ombre de cette banale maison d’où Norbert était sorti cinq minutes après Philippine. Son imagination gravissait les étages, ouvrait des portes, pénétrait dans des chambres. Les rideaux étaient baissés, et, dans un mystérieux boudoir de soie, au sein d’un tiède et voluptueux demi-jour, un couple qu’elle connaissait trop oubliait tout l’univers dans une extase insensée. Mais, en sortant d’un pareil rendez-vous, quels sentiments devaient bouleverser le coeur d’une femme? Nénette essayait de se les représenter. «Moi, je ne saurais pas mentir,» pensait-elle. Une ironique pitié la faisait sourire en songeant que Philippine de Berval se croyait aimée. Pauvre folle!... Si elle avait entendu comment Norbert, dans le jardin du Luxembourg, à peine sorti de ses bras, s’était raillé d’elle et de l’amour!... Mais était-il sincère en ses railleries? Qu’il n’eût pas d’amour pour Philippine, c’était bien clair. Mais s’il en avait pour une autre?... C’était dans des rêveries pareilles que s’enfonçait maintenant Étiennette, étendue pendant des heures sur le sofa de son petit salon, ne sortant plus guère, car elle se disait effrayée par la chaleur orageuse où s’alanguissait Paris dans ces dernières journées de juin. Chaque fois que Maxime, brisé par l’effort de son travail, énervé par la pénible température, remontait de son cabinet pour se reposer en causant avec sa femme dans la fraîche et gracieuse petite pièce, Étiennette retenait avec peine un mouvement d’impatience en recevant cette visite qui la dérangeait de ses songes. Le savant venait, régulièrement, du même geste tendre et lassé, s’asseoir sur le tapis à côté d’elle et poser contre les mains de la jeune femme son beau visage, pâli de fatigue, et tout moite, vers les tempes. Le contact de cette peau souple et fine calmait le pénible battement de ses artères sous son front. Combien plus efficace eût été le soulagement si les petites mains eussent d’elles-mêmes caressé sa tête brûlante! Mais elles se laissaient prendre et manier avec indifférence, pour retomber inertes aussitôt qu’il les lâchait. -Je suis éreinté! disait-il quelquefois. Mais si tu savais comme je suis content, et ce que je viens de découvrir!... -Ne m’explique pas, mon ami, c’est inutile, faisait la voix blanche d’Étiennette. Tu sais bien que je ne comprendrais pas. -Oh! je suis sûr que si, reprenait Maxime gaîment. Écoute une minute seulement... -Non, non, je t’en prie!... Depuis que tu m’as montré que je n’étais pas à ta hauteur, j’ai complètement laissé la science, et je ne suis plus au courant. -Qu’est-ce que tu lisais là? demandait alors le mari, prenant un livre broché à couverture jaune, jeté tout ouvert sur la soie pompadour du sofa. Oh! oh!... voilà un titre! Autour de l’adultère, psychologie d’une névrosée. Dis donc, Nénette, il me semble que ça sent un peu Charenton ou la Salpêtrière, ce titre- là. -Comment, tu n’en as pas entendu parler? C’est la dernière étude de ce profond analyste du coeur féminin qui s’appelle...? -Ah! oui, je sais, ton romancier favori. Tu trouves qu’il connaît les femmes? Est-ce parce qu’il les peint toutes comme des filles? Étiennette ne répondait que par un regard de superbe dédain. -Et... -reprenait Maxime, en souriant -ça t’intéresse, la Psychologie d’une névrosée? -Énormément, c’est d’une profondeur!... Vous autres gens de science, comment pouvez-vous comprendre les délicatesses d’un coeur de femme? Va, mon pauvre, Maxime, les subtilités infinies de notre âme échapperont toujours à vos instruments de précision. -Mais, disait Maxime, il me semble que mon ami Charcot connaît les névrosées aussi bien, au moins, que ton sublime auteur. Il a des moyens infaillibles pour mettre en ordre les subtilités de leurs âmes. À la Salpêtrière, quand elles s’exaltent, ont des crises, sanglotent et s’attristent sans cause, il les envoie sous la douche. Un bon jet d’eau froide... Tu ne te figures pas, Nénette, comme cela guérit le vague des aspirations, l’infini des désirs, et autres symptômes hystériques de ce genre. Un silence profond suivait une telle plaisanterie. Malgré la chaleur du dehors, un frisson de glace passait à certains moments sur le coeur de ces deux êtres, qui s’étaient tant aimés, et que maintenant chaque mot, chaque insignifiante circonstance éloignait un peu plus l’un de l’autre. Étiennette, vexée, se renversait en arrière sur ses coussins. Maxime se relevait et sonnait pour demander une boisson froide. Quand on avait apporté le plateau d’argent, avec les verres de fin cristal où des tranches d’orange nageaient dans l’eau glacée, il restait un moment à remuer distraitement le mélange avec sa petite cuiller, l’esprit déjà parti bien loin, vers les grands problèmes avec lesquels il allait se mesurer de nouveau, dans cette lutte sans merci, dont son amour apaisé, déçu, n’avait plus le pouvoir de le distraire. Quand il avait achevé son sorbet, il se levait, et, sans mot dire, quittait le petit salon. Étiennette se retrouvait seule, en face du portrait de Fragonard, et se rejetait avec joie aux curiosités qui lui dévoraient l’âme, à ces vivantes passions dont elle avait été comme frôlée, dont elle voulait interroger les mystérieux fantômes. Ou bien elle saisissait le livre inachevé et dévorait les scènes d’amour coupable, se représentant toujours les deux héros sous les traits de son cousin Norbert et de son amie Philippine de Berval. Elle les sentait bien de sa chair et de son sang, et tourmentés du même mal mystérieux qu’elle-même, ces amants parisiens que peignait le romancier, ces êtres nés sans illusion, sans naïveté, sans jeunesse, chez qui l’exaspération des nerfs remplace toutes les saines ardeurs de la vie, et dont les folies de la vingtième année ont quelque chose de morbide et de factice comme les froides débauches des vieillards. Dans l’état fébrile d’imagination où se jetait volontairement Étiennette, la jeune femme ne se sentait encore effleurée par aucune tentation amoureuse. Elle n’enviait pas les joies secrètes de Philippine: elle en était seulement curieuse. Elle ne craignait pas d’aimer jamais son cousin, le vicomte d’Épeuilles; elle le verrait à ses pieds sans aucun danger pour elle-même, du moins à ce qu’elle croyait. Cependant elle eût voulu acquérir la certitude que cet homme, heureux possesseur d’une des plus jolies femmes de Paris, souffrait, jusque dans les bras de sa maîtresse, du désir qu’il pouvait avoir d’elle-même, Étiennette. Ainsi, vaguement, rêvait cette jeune femme, dans le silence complice que faisaient autour d’elle les calmes après-midi d’été. Les rideaux de soie, tirés devant les croisées, ne laissaient filtrer dans la chambre qu’un jour très doux, où luisait le reflet pâli des étoffes anciennes garnissant les bergères Louis XV. Des bibelots rares et délicats ornaient les étagères et les consoles, formant pour Nénette un décor artificiel et capricieux comme sa propre fantaisie. Et l’aïeule, peinte par Fragonard, souriait dans sa robe à paniers, de son jeune sourire devenu séculaire. Son arrière-petite-fille, elle, ne souriait pas. Est-ce que les vingt ans de l’une étaient donc moins frais, moins insouciants que les vingt ans de l’autre? Ce portrait vieux d’un siècle avait-il donc plus de candeur que cette jeune femme à peine entrée dans la vie? Et serait-il possible que nos aïeux, dans la prodigue exubérance de leurs premières années, eussent d’avance usé notre part de jeunesse? Chapitre XI Au commencement de juillet, Suzanne Gerbier vint, avec les enfants, faire ses adieux à son beau-frère et à sa soeur. Elle partait pour la campagne. Lucien possédait en Normandie, dans les environs de Caen, un fort beau château, qu’on appelait Montvillers. C’est là qu’il envoyait sa petite famille. Maxime s’étonna qu’avec une propriété si bien située, on ne quittât pas la capitale dès les premiers jours du printemps. Cela serait si profitable à la santé de ses petits neveux. -Mais, dit Suzanne, je ne me sépare jamais de mes enfants; et Lucien, qui reste à Paris pour ses affaires, ne saurait se passer de moi si longtemps. À peine eut-elle prononcé la phrase, qu’elle rougit, se rappelant ce que savait son beau-frère. Mais Maxime avait compris. D’ailleurs, ce n’était pas seulement pour l’administration de la fabrique que Lucien trouvait la présence de sa femme indispensable. Ce mari volage avait besoin, quand il rentrait après ses occupations, ou même après ses plaisirs, de retrouver toujours la même tendresse à son foyer. -Savez-vous ce que vous devriez faire? -dit encore Suzanne à Maxime en regardant sa soeur -vous devriez me confier Nénette. Notre bon air de Normandie et le lait de nos vaches lui feraient grand bien, je trouve qu’elle n’a pas brillante mine depuis quelque temps. La jolie figure d’Étiennette s’était, en effet, récemment altérée. Ses grands yeux bleu sombre se bistraient; ses traits paraissaient tirés; sa fraîche peau blanche se marquait, vers les tempes, de légères taches plombées. Et une langueur toute nouvelle, chaque jour plus invincible, la retenait constamment étendue sur le sofa de son petit salon. Maxime tourna vers sa femme un long regard plein de sollicitude. -Oui, dit-il, je le sais. Nous n’allons pas du tout depuis quelques semaines. Et je serais fort tenté de m’inquiéter, si... si je n’avais pas un grand espoir... D’un geste de caresse, il attira Étiennette vers lui; et Suzanne, suivant le mouvement de son bras, remarqua une mollesse lourde dans la taille, ordinairement si svelte et si souple, de sa soeur. -Oh! ma chérie, quel bonheur! s’écria-t-elle en lui sautant au cou. -Certes, quel bonheur! reprit Maxime d’une voix profonde. Cela commençait à manquer entre nous, un enfant. Désormais, ma petite Nénette ne sera plus seule quand son vieux savant de mari se plongera dans ses bouquins. Le vrai rôle de la femme, c’est d’être mère. Toutes les forces de sa nature s’égarent et se dépensent mal quand elles ne sont pas tournées vers ce but-là. -Sais-tu pourquoi il dit cela, Suzanne? fit Étiennette. C’est parce que j’ai tant aimé l’étude. Il était fier de mon intelligence lorsque nous étions fiancés. Maintenant, si j’essaie seulement de parler de science, de raisonner avec lui sur un sujet sérieux, ça l’agace. -Les femmes ne sont pas faites pour raisonner, dit Maxime. C’est une opération de l’esprit beaucoup trop compliquée pour elles. Quand elles s’y livrent, tout leur charme s’en va. Elles sont faites pour sentir, pour aimer... -C’est ça! dit Étiennette. Et quand elles veulent sentir, quand elles veulent aimer, on trouve encore moyen de leur jeter la pierre. -Voilà pourtant la femme qui voudrait raisonner avec moi sur la philosophie! s’écria Maxime en haussant les épaules. Suzanne, aussitôt, détourna la conversation, parla du cher bébé qui serait là dans quelques mois, et de la layette, et de la façon dont les Dulaure passeraient l’été. Maxime voulait louer une petite maison, dans un trou pittoresque, au fond des bois ou au bord de la mer, mais loin de toute villégiature à la mode, afin de travailler tranquille. -Non, déclara Suzanne. Étiennette a besoin de distractions. Mes conseils, aussi, lui seront nécessaires, car je suis une vieille maman. Il faut venir à Montvillers. Je vous livrerai toute une aile du château, Maxime. Vous pourrez vous y enfermer avec vos livres, vos instruments, ne pas voir âme qui vive, si cela vous convient. Allons, c’est décidé, n’est-ce pas? Quand faut-il vous attendre? Le savant hésitait, n’avouant pas son horreur pour les réunions de famille, les phalanstères, la vie de château. Tout ce qui touchait à son indépendance, et seulement l’idée de la cloche des repas qui l’appellerait à heure fixe, l’effrayait. -Vous serez servi chez vous, si vous préférez, dit Suzanne, -qui, avec son instinct délicat, le devinait. Il se défendait, cependant touché au fond par tant de prévenances. -Mon Dieu, quelle pose! murmura Nénette entre ses dents. -Tenez, coupons court, dit le savant. Emmenez Étiennette et laissez-moi. Vous l’entendez, elle trouve que je pose. Eh bien, je poserai tout seul ici, devant ma glace, et je ne la gênerai pas. -Mais non, mais non..., dit Suzanne, désolée. -Nous vous écrirons quand votre soeur se sera déridée, conclut Maxime. Pour ma part, je vous suis profondément reconnaissant, ma chère Suzette, de vos excellentes intentions. Comme Étiennette reconduisait Suzanne, celle-ci la prit entre ses bras: -Ma chérie, lui dit-elle, ma chère petite Nénette, prends garde! Comment oses-tu jouer de la sorte avec le bonheur de ton existence, avec la tendresse de ton mari? -Quels grands mots! fit Nénette, railleuse. -Ah! tu ne sais pas, reprit Suzanne, tu ne sais pas à quels fils déliés tient la sécurité en amour. Quand ils sont brisés, ces fils, rien ne peut plus les renouer jamais. Tu ne comprends pas du tout Maxime. -Et lui, crois-tu qu’il me comprenne? -Comment?... Vous en êtes là! -Où?... Là?... Je ne sais pas ce que tu veux dire. -Mais vous vous aimez?... -Est-ce qu’on s’aime, dit Nénette. On aime des êtres imaginaires, et l’on s’en veut mutuellement de ne pas réaliser ces êtres-là. Les doux yeux clairs de Suzanne s’effarèrent à cette réponse. Elle n’ajouta pas grand’chose et partit le coeur serré. Le lendemain, dans le train qui l’emportait en Normandie, tandis que ses enfants s’exclamaient aux portières, retenus par leur gouvernante et par leurs bonnes, elle songeait, remplie d’une vague angoisse, à la situation d’âme où se trouvaient sa soeur et son beau-frère, et elle ne pouvait parvenir à se l’expliquer. Comment aurait-elle compris, la tendre et simple créature? Étiennette, qui, inconsciemment, lui avait jeté la veille une phrase profonde, ne comprenait pas elle-même. L’amour, pour Suzanne, paraissait peu compliqué. Chez elle, comme chez tous les êtres aux facultés élémentaires et bien équilibrées, c’était un sentiment très net, dirigé tout entier vers un objet unique. Mme Gerbier aimait son mari, son mari lui-même, et non pas un idéal tiré de sa propre personnalité. Elle aimait Lucien coupable, infidèle, comme elle l’eût aimé défiguré, malade. Elle avait lu quelquefois dans des livres que la haine est près de l’amour, et cette assertion l’avait fait rire. Elle y voyait la fausseté d’esprit et la noire imagination des romanciers. Quelle différence entre la tendresse infinie de ce coeur naturellement dévoué et la passion impérieuse que conçoivent des êtres à personnalité très accusée, très concrète et très volontaire, tels que Maxime et Étiennette! Ceux-là n’aiment et n’aimeront jamais que le brillant fantôme éclos dans le secret de leur âme, que la créature irréelle tirée de leurs propres entrailles, et, pour tout dire, que le reflet d’eux-mêmes. S’ils parviennent à placer ce reflet sous des traits vivants, sous un front de chair, ils ont l’air d’être des amants comme les autres. Mais au premier désaccord entre leur vision et la réalité, leur désappointement, leur colère et leur souffrance éclatent en des luttes terribles. De telles natures ont besoin de l’amour aveugle et ne le peuvent pas donner. Elles seront facilement prises à une comédie d’affection. Elles se soulèveront de fureur devant un défaut, même léger, qui dérangera leur rêve. Cependant, la certitude de sa maternité prochaine changea l’état moral de Nénette. Désormais, quand elle s’abandonnait à ses rêves, elle ne voyait plus passer devant ses yeux les images dangereuses en face desquelles, durant quelques jours, elle s’était complu. Quand son amie Philippine de Berval vint prendre congé d’elle au moment de partir pour les eaux, ce fut à peine si Mme Dulaure sentit un aiguillon de curiosité en scrutant le joli visage aux yeux brun vif, à la peau mate et reposée de la comtesse. Elle oublia jusqu’au singulier regard dont Norbert avait pris plaisir à la troubler après leur tête-à-tête au Luxembourg. Pourtant elle fut un peu piquée, en revoyant son cousin, de constater chez lui la gaîté bouffonne, l’insouciance absolue, le scepticisme léger d’autrefois. Elle s’était mis en tête qu’elle le retrouverait mélancolique. «Décidément,» pensa-t-elle, «ce garçon est incapable d’éprouver un sentiment sincère. Quelle effronterie il a eue de jouer le sentimental auprès de moi l’autre jour, et de me regarder avec cet air de passion soumise qui me faisait presque le plaindre! Se serait-il moqué de moi?» L’orgueil de la jeune femme l’empêchait d’arriver à cette explication simple qu’elle n’était pour Norbert ni plus ni moins qu’une autre femme, et que son pouvoir sur lui, tout comme celui de Philippine ou des autres, se limitait au frisson du désir. La conversation scabreuse du Luxembourg, l’animation qui en était résultée sur les traits d’Étiennette, l’intimité un peu troublante ainsi établie entre elle et son cousin, avaient éveillé momentanément chez le jeune homme une soif voluptueuse, qu’il avait trahie par un regard. Ce n’était pas d’ailleurs la première fois qu’il songeait à posséder Étiennette. Seulement il trouvait que c’était un peu tôt pour entrer en campagne. Plus tard, lorsqu’elle serait tout à fait dégoûtée du mariage... Alors il essaierait. Aujourd’hui, ne serait-ce pas s’exposer à un sûr échec? D’ailleurs l’histoire de Philippine le gênerait. Malgré son scepticisme, il n’était pas assez fin psychologue, pour penser que cette histoire préparait au contraire ses voies. Bref, il ne songeait plus à l’attaque, et n’imaginait guère que son éclair de passion suivi d’indifférence n’eussent pas été mieux dictés par la plus experte rouerie. Cependant Nénette, bientôt, s’occupa moins de lui que des batistes, des broderies, des dentelles, qu’elle choisissait, maniait, taillait pour la layette. Bien que fort maladroite aux travaux de couture, elle s’intéressa vivement à ces effets minuscules, dont la finesse, la petitesse, la gaucherie délicieuse, la charmaient. Elle voulut que tout fût exécuté chez elle, prit des lingères à la journée, travailla sous leur direction, se piqua les doigts, gâcha de l’étoffe, mais s’amusa de tout son coeur. Et, sans cesse, elle parcourait les magasins, s’arrêtait aux devantures, observait les beaux bébés élégants dans les Champs-Élysées, afin que les douillettes, les brassières, les robes longues fussent rigoureusement à la dernière mode -car il y a aussi des modes dans ce royaume de Lilliput. Ces préoccupations la ravissaient, lui donnant l’illusion que le petit être attendu faisait déjà partie de la foule des vivants, puisqu’on devait tant s’occuper de lui. Et tout semblait changé dans la calme demeure de la rue du Luxembourg. Jamais Étiennette n’avait paru plus charmante et plus gaie. Au milieu de ces frou-frous enfantins, elle retrouvait elle-même des élans d’enfance, des éclats de rire spontanés, des espiègleries dont Maxime souriait, toujours grave, mais profondément heureux. «Allons,» pensait le savant, «voilà donc ce qu’il nous fallait. Je ne m’étais pas trompé. Désormais je suis sûr que nous ne sentirons plus le vide entre nous. Le lien que j’ai vainement cherché dans une impossible communion d’âmes vient de s’établir alors que je désespérais. Cela prouve que la nature est plus sage que les philosophes.» Et il ne songeait pas à se plaindre quand Nénette faisait irruption dans son cabinet de travail, un morceau de batiste à la main et s’écriant: -C’est une chemise... Le croirais-tu? Est-ce petit?... Tu sais, chéri, je l’ai faite moi-même... Non, je t’en prie, regarde un peu ces points, et dis-moi s’ils ne sont pas réguliers. Maxime se penchait consciencieusement sur les ourlets, manifestait son admiration, puis embrassait le fin visage pâli de sa jeune femme. -Tu en fais trop, mignonne. Il ne faut pas te fatiguer. Un jour seulement, la joie du ménage fut troublée. Le savant, trouvant sur son bureau un mignon chausson de laine blanc, dernier chef d’oeuvre de Nénette, déposé là pour lui faire une surprise, prit l’objet pour un essuie-plumes, et s’en servit aussitôt, le maculant d’encre violette. Mais une lueur traversa son cerveau en examinant la forme du petit ouvrage et il le retourna dans ses doigts avec inquiétude. Au même instant, Étiennette, qui entrait, s’arrêta comme foudroyée. -Mon petit chausson! s’écria-t-elle. -C’était donc un chausson, murmura Maxime avec humilité. Eh bien, j’en avais le pressentiment. Son regret fut si sincère qu’on ne lui garda pas rancune. Et d’ailleurs, presque aussitôt, de plus graves préoccupations surgirent. Nénette sembla s’affaiblir, et les médecins déclarèrent qu’à la seule condition de suivre un régime très strict, elle arriverait sans encombre au terme normal de sa grossesse. D’abord elle devait quitter Paris sans plus tarder, s’établir dans un endroit où l’air fut vif et fortifiant, mais ne pas entreprendre un trop long voyage et l’exécuter avec les plus grandes précautions. Puis il faudrait qu’elle s’interdît jusqu’à la moindre fatigue, et même qu’elle s’astreignit à demeurer presque constamment étendue. -Mais, mon Dieu, que craignez-vous donc? demanda Maxime à Berger- Ricard qui venait de consulter avec un spécialiste. -Nous ne craignons rien pour le moment mon cher ami, mais il est facile de prévoir que les derniers mois seront pénibles. Il sera peut-être difficile d’empêcher une délivrance prématurée, fâcheuse pour la mère autant que pour l’enfant. Vous connaissez la médecine. Je dois vous mettre sur vos gardes. -Je sais bien qu’Étiennette est délicate, anémique, cependant... Enfin, mon cher maître, voyez-vous dans son état quelque chose de particulier? -Faut-il vous dire la vérité, fit brusquement le célèbre vieillard. -À tout prix. -Eh bien, le corps frêle de votre jeune femme est mal préparé pour la maternité. Elle a dû recevoir une éducation trop sédentaire, trop intellectuelle... C’est extrêmement mauvais pour les jeunes filles... C’était une enfant très fine de nature..., nerveuse..., d’une intelligence plus qu’ordinaire... Elle a été élevée par ses grands-parents, n’est-ce pas?... des gens âgés..., et à Paris, à Paris presque tout le temps?... -C’est vrai, dit Maxime. -Tenez, reprit Berger-Ricard, c’est charmant une femme instruite, distinguée, spirituelle, comme Mme Dulaure. Elle doit vous offrir une société pleine d’attraits. -Moi, je n’en sais rien, vous comprenez, je ne suis pas marié, et je n’ai pas le temps de causer avec les belles dames. -Je juge seulement avec mon gros bon sens de praticien... Eh! bien, à ce point de vue, je trouve que l’instruction des filles, telle qu’on la comprend de nos jours, est funeste. Eh! bon Dieu, à quoi cela sert-il de leur développer le cerveau? Ce n’est pas dans le cerveau qu’elles portent nos enfants. Le visage de Maxime prit une expression de si sombre tristesse, que le vieux chirurgien continua d’une voix plus douce, et comme gêné de sa rude sortie: -Songez donc à ce qu’il faut à la nature d’efforts pour mener à bien le grand travail de neuf mois, durant lequel se fabrique un homme? Vous le savez bien, vous: c’est le résumé d’une oeuvre que l’univers a mis des millions d’années pour accomplir... Toute l’immense évolution de la cellule primitive jusqu’à l’être doué d’intelligence et de raison, à travers la série des formes animales. Eh! cela se fait tout seul... C’est entendu. Comme le grain de blé qui pousse... Mais encore faut-il que le grain de blé trouve une terre propice; on la lui prépare avec sollicitude. Et le grain de vie humaine!... S’occupe-t-on suffisamment du milieu où il va se développer? Lui ménage-t-on un sang riche, des fibres solides, des nerfs bien trempés?... Moi, voyez-vous, Dulaure, si j’avais une fille, je voudrais qu’elle sût nager, ramer, monter à cheval, qu’elle vît une blessure sans pâlir et qu’elle manquât d’imagination. Je la tiendrais quitte, je vous assure, de la généalogie des Capétiens et des problèmes d’intérêts composés. -Si j’ai une fille, cher maître, dit Maxime avec un sourire un peu pénible, vous ne trouverez personne pour appliquer plus docilement que moi votre système d’éducation. Mais il faut d’abord qu’elle vienne au monde. -Nous y aviserons, répondit Berger-Ricard en lui serrant la main. Deux jours après cette conversation, Maxime amenait Étiennette chez les Gerbier, à Montvillers. Cette habitation, une des mieux situées de la Normandie, se trouve sur une hauteur, à quelque distance de Caen. Elle est connue dans le pays pour la double rangée d’ormes, antiques et superbes, qui y conduisent depuis la route. Quand on passe le long de la grille de bois sans prétention qui ferme le parc de ce côté, on s’arrête, frappé d’admiration, devant la perspective de ces grands arbres. Ils n’ont pas été élagués depuis le règne de Louis XIII. Le château, qu’on aperçoit au fond, dans une clarté blanche, au bout de la sombre avenue, n’a pas leur ancienneté. Reconstruit au commencement de ce siècle, par des bourgeois sans goût, il n’est qu’une grande bâtisse banale, à toits d’ardoise, mais où la place ne manque pas. De l’autre côté de l’habitation, le parc s’incline en pente vers la vallée d’un petit ruisseau qui se jette dans l’Orne près de l’embouchure de cette rivière. Ce parc, peu étendu, est presque entièrement sauvage. Entre les éclaircies des arbres, de temps à autre, on aperçoit la mer. C’est dans ce site délicieux que Nénette vint oublier les préoccupations énervantes de Paris, et puiser les forces nécessaires pour mettre au monde son enfant. Elle n’aurait trouvé nulle part un air plus pur, des aspects plus gracieux, un calme plus profond, une atmosphère morale plus bienfaisante. Quelles heures lentes et douces elle passa, étendue sur le long fauteuil pliant que rembourraient des coussins, au pied des ormes, entre sa soeur et ses petits neveux! Les enfants cueillaient des fleurs, qu’ils venaient ensuite poser sur ses genoux, ils rivalisaient à qui ferait le plus joli bouquet pour tante Nénette; et chacun des petits garçons, debout à sa droite et à sa gauche, attendait qu’elle se prononçât, les yeux fixés sur elle, la bouche entr’ouverte d’émotion. Quand elle avait rendu son jugement, ils partaient pour recommencer le jeu. La petite Simone elle-même, chancelant et gazouillant, lui apportait aussi des marguerites et des boutons d’or. Les deux jeunes femmes, de leurs fines mains actives, travaillaient à la layette. Parfois Étiennette, un peu lasse, laissait glisser l’ouvrage de ses doigts, et regardait vers la maison. Par l’une des croisées ouvertes, elle pouvait apercevoir Maxime, penché sur ses manuscrits. Lorsque le savant levait la tête et que leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient l’un à l’autre, d’un sourire plein de sous-entendus joyeux et passionnés. Nénette éprouvait alors cette ivresse intense de l’intimité absolue -ivresse unique, si rare, si fugitive, pour le pauvre coeur humain, qui, dans son éternelle solitude, veut entendre s’éveiller au fond d’un autre coeur l’écho de ses plus intimes battements. Suzanne, qui suivait le coup d’oeil de sa soeur, poussait alors un léger soupir, et lui disait: -Ô ma chérie! jouis bien de ton bonheur. Mets toutes tes forces, toute ton adresse à le conserver. Cela fait tant de mal quand il s’en va!... Lucien arrivait le samedi, au moment du dîner, et repartait le lundi matin. À plusieurs reprises, il télégraphia qu’il lui était impossible de venir, qu’il était retenu par des affaires urgentes. Suzanne, dans ce cas-là, repliait sans rien dire le cruel papier bleu, mais le lendemain dimanche, à son visage pâle, à ses yeux meurtris, on pouvait voir que sa nuit avait été mauvaise, que peut-être même elle avait pleuré! Maxime, alors, entourait sa belle-soeur de soins délicats, d’attentions affectueuses. Ces jours-là, il descendait dans le parc, s’asseyait dans les longues herbes, entre les deux jeunes femmes, leur faisait la lecture; ou bien il inventait des jeux extraordinaires, des expériences curieuses, pour les petits garçons, qui l’adoraient. Il leur fit faire des steeple-chases, sur leurs poneys d’Écosse, autour de la grande pelouse. -Jamais je ne me serais imaginé, disait Suzanne, que vous pouviez être aussi simple, aussi gai, mon cher Maxime, ni que vous pouviez jouer, si gentiment avec des enfants. C’est que, vraiment, on croirait que vous y prenez plaisir! -N’en doutez pas, répondait-il. En réalité, ce séjour à la campagne, après avoir à l’avance effrayé Maxime, lui convenait singulièrement. Il se sentait plus à l’aise encore à Montvillers que chez lui. Dans le double appartement de la rue du Luxembourg, en voulant sauvegarder la liberté de son travail, il s’était privé de mille douceurs. Étiennette le laissait s’enfermer dans son cabinet ou son laboratoire, et, de son côté, restait chez elle. D’ailleurs, Mme Dulaure ne possédait pas l’ingéniosité dans la tendresse qui distinguait sa soeur aînée. Suzanne, sans jamais déranger le savant, parvenait à l’entourer d’une foule de petites prévenances. Elle se glissait légèrement dans sa chambre, lorsque, d’en bas, elle remarquait à la brune que sa fenêtre restait trop tard ouverte, ou qu’il s’abîmait les yeux en l’absence d’une lumière qu’on tardait à lui apporter. Remarquant l’horreur de cet homme d’étude pour le grand jour, les reflets aveuglants qui fatiguent les regards et la tête, elle baissait partout les stores, et, dans la salle à manger, faisait placer son couvert de façon à ce qu’il eût le dos tourné vers les fenêtres. Étiennette ne songeait à ces choses que pour souligner par des soupirs d’impatience les distractions ou les manies de son mari. Tout d’abord, Maxime ne se rendit pas compte d’où lui venait ce singulier bien-être, dont il chercha d’abord la source dans l’agencement matériel du château. Il eut bientôt la clef du mystère, lorsqu’il remarqua, tout de suite après chacun de ces légers bienfaits dont l’ensemble lui semblait si doux, la silhouette de sa belle-soeur qui glissait et s’effaçait discrètement à peu de distance. «Quelle créature d’élite que cette Suzanne!» pensa-t-il alors. «Dire que je la trouvais insignifiante les premiers temps où je l’ai connue!» Cependant les jours devinrent courts, le temps fraîchit. Un automne pluvieux s’annonça. Il fallut songer au retour. Les plus grands feux ne parvenaient pas à maintenir la chaleur et la gaîté dans les hautes pièces, autour desquelles le vent gémissait le long des corridors. Les vieux ormes frémissaient dans les rafales, qui faisaient monter incessamment de la mer les rapides et silencieux nuages gris. Nénette, allongée auprès de sa fenêtre, regardait se détacher sur le ciel triste les cimes qui se dépouillaient, et, dans la langueur de son corps et de son esprit, elle n’avait plus la force de se réjouir ou de s’effrayer de rien. Sa vie serait en jeu, elle le sentait, dans la crise dont quatre mois à peine la séparaient maintenant. Reviendrait-elle sous ces grands arbres? La verraient- ils marcher à leurs pieds, fière, triomphante, son enfant entre les bras? Ou bien se balanceraient-ils, dans leur tranquille indifférence, aux souffles d’un prochain automne, tandis qu’elle dormirait pour l’éternité, dans la cendre de ses rêves morts et de ses illusions d’un jour? Chapitre XII Il n’y avait pas trois semaines que les deux familles se trouvaient de retour à Paris, lorsqu’un matin, vers dix heures, un domestique des Dulaure arriva rue du Château-d’Eau, à l’hôtel de Lucien, dans une voiture de place lancée à toute vitesse. Il demanda Mme Gerbier. -Madame vient de sortir, dit la concierge -dont le mari, de l’autre côté de la cour, grimpé sur une échelle, frottait avec une peau le bronze doré d’un candélabre. -Mais, mon Dieu, Firmin, qu’arrive-t-il? -Et M. Gerbier? Est-il là? questionna l’homme sans lui répondre. -Pour sûr, qu’il y est, fit la commère en clignant de l’oeil. Seulement, vu qu’il est rentré vers le coup de cinq heures du matin, il dort dans ce moment et il ne ferait pas bon aller le déranger. -Ah bah?... dit Firmin. Il ne se gêne donc plus pour faire la noce, vot’ bourgeois? La concierge eut un mouvement significatif des épaules -un de ces gestes pleins de l’atroce mépris par lequel les inferieurs se vengent de servir ceux qui, souvent, ne valent pas mieux qu’eux- mêmes. Firmin eut un ricanement canaille; mais, tout à coup, sa figure reprit la gravité froide qui fait partie de la livrée, et il dit précipitamment: -Allons, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mère Chaufour. Dites- moi où je peux chercher Mme Gerbier, car il faut que je la ramène à la maison. Notre madame se meurt. La concierge eut une exclamation suffoquée, et elle agita si bien les bras que son homme, s’en apercevant, descendit de l’échelle et accourut. Mais avant que le couple fût revenu de sa surprise, Firmin, comprenant que Mme Gerbier était à la scierie, remontait dans son fiacre, et partait au grand trot. Le valet de chambre prit un peu plus de précautions pour annoncer à Suzanne la terrible nouvelle. Mais, dès le premier mot, l’inquiétude de la jeune femme devint poignante, car, dans l’état de faiblesse où se trouvait sa soeur, le moindre accident devait être fatal. Son coupé stationnait à la porte. Elle prit Firmin sur le siège, et, toute pâle, elle murmura: -Chez M. Dulaure. Vite... Vite! Dès qu’elle eut tourné la grille du Luxembourg, elle aperçut, au coin de la rue de Fleuras, la voiture de Berger-Ricard et une autre, qu’elle ne reconnut pas, celle du plus célèbre professeur de la Maternité. Elle monta. Toutes les portes étaient ouvertes. Elle passa auprès de deux hommes qui causaient à voix basse, dans un salon, près d’une fenêtre, et qui se turent brusquement lorsqu’ils la virent s’approcher. C’étaient les médecins. Une soeur de Saint-Vincent de Paul s’avançait vers eux pour leur demander des instructions. Toute tremblante, Suzanne fit deux pas dans la chambre à coucher, dont l’obscurité voulue la rendit une minute indécise. Une grande silhouette sombre se leva au fond, près de la tête du lit, et s’avança vers elle. C’était Maxime. Les yeux de Suzanne, s’accoutumant à l’ombre que faisaient les volets et les rideaux fermés, purent constater l’indicible expression de douleur qui marquait cette fière et ferme physionomie. Ils se prirent les mains, ne pouvant trouver un seul mot. Puis Suzanne dit: -Nénette?... Et sa voix, qu’elle voulait faire très douce, se brisa en un sanglot aigu. -Oh! chut..., fit Maxime. Il ne faut pas qu’elle vous entende. -Elle vit donc! murmura la jeune femme, en s’élançant vers le lit. Nénette reposait, parmi les blancheurs légères des draps fins, vivante encore, en effet, mais inconsciente, inanimée. Une crise effrayante, en lui enlevant, ainsi qu’à Maxime, l’espoir délicieux dont ils s’enchantaient depuis plus de cinq mois, l’avait ainsi amenée, d’un instant à l’autre, au bord même de la tombe. La sauver paraissait un effort interdit à la science humaine. Toute sa frêle existence se suspendait, prête à s’éteindre, parmi les fibres frémissantes de ses entrailles déchirées. Une émotion, un seul mot, le plus faible mouvement, précipiterait hors des artères les derniers flots de son jeune sang, dans le cours impétueux duquel semblait tout à l’heure vouloir s’échapper sa vie. Quand la garde fut rentrée dans la chambre, Maxime entraîna sa belle-soeur, car il n’y avait rien à faire, pour le moment, qu’observer le repos le plus absolu. Arrivée dans le petit salon, Suzanne se laissa tomber dans une bergère, et soulagea son coeur en sanglotant. -Comment cela est-il arrivé? demanda-t-elle. Hier encore elle paraissait si bien portante, si gaie, si pleine de confiance... -Nul ne pourrait le dire, lui répondit son malheureux beau-frère. Peut-être a-t-elle fait un faux pas dans sa chambre en se déshabillant, un effort en se mettant au lit... La femme de chambre assure que non. Je lui avais tenu compagnie dans le petit salon une partie de la soirée, puis j’étais descendu pour travailler jusqu’à minuit, lorsque les domestiques sont accourus effarés me dire que madame poussait des cris affreux... La pauvre petite!... Elle a beaucoup souffert. -Mais que disent les docteurs? -Berger-Ricard s’y attendait. Il a toujours craint que Nénette n’atteignît pas le moment normal de sa délivrance... -Mais aurait-on pu mieux s’y prendre? Y a-t-il une cause déterminée à cette catastrophe? -Hélas! la cause est lointaine, et nous n’y pouvions plus rien depuis longtemps. Étiennette a trop travaillé de la tête au moment où la femme, chez elle, se formait. Rien n’a contrôlé, restreint, pour elle, cette passion des livres, qu’elle avait, à un certain âge, comme d’autres ont la passion des fruits verts, de la valse et du piano. Ah! quelle manie maudite!... Il laissa tomber sa tête dans ses mains, avec un accablement, dont Suzanne elle même ne devinait pas la profondeur. Un instant après, il lui dit: -Ma chère soeur, serez-vous assez bonne pour aller rue de Lille, parler à vos grands-parents, les préparer?... Il n’y a que vous qui puissiez leur adoucir un coup pareil. Je crains que M. ou Mme d’Épeuilles n’arrive ici à l’improviste. À leur âge..., une si cruelle surprise..., la maladresse d’un domestique... pourrait les foudroyer. -J’y cours, dit Suzanne. Maxime ajouta: -Inutile de recommander à votre délicatesse, n’est-ce pas? que pas un mot ne soit prononcé devant eux sur les pronostics de Berger- Ricard et l’éducation de cette pauvre petite... Ce n’était guère leur faute, du reste. Le marquis a condamné plus d’une fois en ma présence l’instruction exagérée des femmes. D’ailleurs, vous, ils ne vous ont pas poussée de ce côté-là. -Oh! moi, je n’y prêtais guère. Elle se leva. Lui aussi. Tous deux restèrent face à face, échangeant un de ces regards où l’âme humaine, dans son dégoût pour la lourdeur et la gaucherie des mots, essaie d’exprimer silencieusement la complication de ses souffrances et sa sympathie désespérée. Car aucune douleur n’est simple. L’aiguillon de celle qui survient réveille la brûlure de celles qui ne sont qu’endormies. En songeant à cette charmante femme, qu’ils aimaient tant, et qui se mourait dans une chambre voisine, sans qu’aucun effort de leur volonté pût la retenir sur la terre, ils écoutaient s’élever au fond d’eux-mêmes le concert lamentable de leurs tristesses sans remède. Les inquiétudes, les étonnements douloureux, les tortures secrètes, la résignation finale de son mariage, ressaisissaient le coeur de Suzanne, dans une étreinte cruelle à la faire défaillir. Quant à Maxime, il sentait seulement aujourd’hui combien il avait souffert, sur les âpres sommets où règne la pensée impassible, de la chimère à jamais irréalisable pour lui, d’aimer un jour et d’être aimé. «Hélas!» pensait-il, «je n’aurai même pas le bonheur que possède mon valet de chambre, de me dédoubler dans un enfant qui serait à moi.» Le séjour à Montvillers, et la charmante camaraderie avec ses petits neveux, avaient avivé sa soif d’abord vague, de paternité. D’ailleurs, un rêve avec lequel on vit durant plusieurs mois, ne devient-il pas plus cher et plus familier que les réalités, toujours décevantes en quelques points? Maxime regrettait donc, avec une intense amertume, ce petit fantôme qui flottait à côté de lui durant ses veilles studieuses, et qui, maintenant, s’était envolé pour toujours. Étiennette demeura, pendant trois jours, dans un état de faiblesse telle qu’elle s’évanouissait à tout instant. Chaque fois, on la croyait morte. Puis le danger immédiat disparut. Le professeur de la Maternité cessa de venir matin et soir, et ne parut plus que toutes les vingt-quatre heures. Berger-Ricard reprit son air gaillard et satisfait. Le jour où il se remit à plaisanter, tout le monde comprit que Nénette vivrait. -Comment, chère madame, lui dit-il, vous nous faites des frayeurs pareilles pour un méchant mioche qui ne se donne même pas la peine de venir au monde, et qui file à l’anglaise avant qu’on ait eu le temps de se faire présenter! Il faudra nous en donner d’autres qui auront meilleur caractère. Moi, d’abord, je vous connais bien maintenant... Je vous en prédis une douzaine. Maxime, qui suivit le célèbre médecin hors de la chambre, le retint au salon et causa longuement avec lui. -Bah! dit Berger-Ricard, comme ils se serraient une dernière fois la main, qui sait? Est-ce que nous savons nous-mêmes, nous autres? Quel âge a-t-elle, Mme Dulaure?... Vingt-quatre ans. Elle peut encore se fortifier, et vous présenter, à vingt-huit ou trente ans, un luron, taillé en hercule. Cependant, dame!... il faut un peu de patience maintenant. Vous savez ce que je vous ai dit... Pas trop tôt, surtout, pas trop tôt. Durant la convalescence d’Étiennette, qui se prolongea jusqu’au milieu de l’hiver, Maxime s’ingénia de toutes les façons pour rendre à sa jeune femme le goût de la vie, à laquelle elle semblait revenir comme à regret. Il abandonna presque entièrement ses chères études afin de rester sans cesse à ses côtés. Il ne sortait que pour lui acheter des bibelots rares, des fleurs merveilleuses ou des livres nouveaux. Il domina son caractère entier, impatient, son penchant au persiflage; il sut adoucir son ton naturellement impérieux, cassant; essaya de tourner en plaisanteries les boutades amères ou les farouches découragements d’Étiennette. Car la jeune femme, échappée à la crise terrible qui avait failli l’emporter, demeurait sans force aucune, la proie de son imagination malade et de ses nerfs détraqués. Elle avait des journées entières de mutisme et de larmes, des colères folles, des fantaisies insensées. Pour un peignoir dont les dentelles étaient cousues autrement qu’elle ne voulait, pour une coupe de chine brisée, ou une visite vainement attendue, elle se désespérait et regrettait la mort. -Ah! mon Dieu, disait-elle, ce serait fini maintenant, au moins! Il s’en est fallu de si peu! Mais je dois continuer cette misérable existence. -Eh bien, et moi? répondait Maxime. Tu ne songes donc pas que, si tu étais partie, je serais tout seul, tout seul!... et que je m’en irais par les rues, un gros crêpe à mon chapeau, torturé à chaque pas, à chaque rencontre, à chaque image, par le souvenir de ma petite Nénette. -Toi?... Oh! toi, tu as ta science, reprenait-elle avec aigreur. Mais moi, je te demande un peu ce que je puis avoir pour m’attacher à la vie? Un enfant, encore... Cela m’aurait amusée. Mais maintenant!... Dans quelques jours, je sortirai, je ferai des visites, je me promènerai au Bois; tu t’enfermeras de nouveau dans ton cabinet de travail; et -joie suprême! -nous reprendrons les «dîners des grands hommes.» Il faudra écouter vos éternelles discussions sur le transformisme, l’évolution, les causes finales, le subjectif et l’objectif; rire des grosses farces de Masseran, rééditées pour la centième fois; et reculer ma jambe afin de ne pas sentir sous la table le genou osseux de ce vieux squelette inconvenant qui se nomme Dufournel. Et je n’ai pas vingt-cinq ans!... Et cela pourra encore durer -sauf les grivoiseries de Dufournel -pendant peut-être un demi-siècle! Ah! quel enfer que la vie! Quel enfer de platitude et de monotonie!... Mais toi, Maxime, tu penses que je suis un monstre de parler de la sorte, et que, si le bonheur existe, il a été déposé dans ma corbeille de noces. -Le bonheur est en nous, répliquait doucement le jeune homme. Il te manque à présent parce que ta santé n’a pas repris son équilibre. Quand tu te sentiras complètement remise, tu seras toute surprise de le retrouver près de toi, ma chérie. Il aurait bien voulu croire ce qu’il disait, le pauvre savant. Mais il était rempli d’appréhensions lorsqu’il songeait au jour où Nénette et lui reprendraient les habitudes d’autrefois. Quelle serait alors leur existence? Pour distraire la jeune femme, pour l’empêcher de sortir et de se fatiguer trop tôt, Maxime ouvrit sa porte à toutes les relations mondaines de Nénette. Et il se demandait avec inquiétude comment, plus tard, il débarrasserait son intérieur de ces allées et venues, de ces papotages, de ces cancans, de ces frou-frous, dont bruissait à présent la vieille maison de la rue du Luxembourg. Puis, s’il y parvenait, que deviendrait Étiennette? Car, évidemment, c’était vers le tourbillon mondain que le désoeuvrement, et, pour tout dire, l’ennui, le funeste ennui, allaient désormais entraîner la jeune femme. Que ferait alors le savant? Changerait-il son existence ou la séparerait-il toujours davantage de celle de cette compagne, jadis si chère, avec laquelle il avait rêvé de vivre dans une si étroite communion de pensée? Une après-midi de février, comme Nénette, remise alors complètement, se trouvait seule à rêvasser sur sa chaise longue, le valet de chambre vint lui demander si elle voulait recevoir M. le vicomte d’Épeuilles. -Oui, certainement, dit-elle. Pendant les deux minutes qu’on mit à chercher le jeune homme au salon et à l’introduire auprès d’elle, Étiennette saisit vivement sous les coussins un petit miroir à poignée d’argent ciselé et une houppe à poudre de riz enfermée dans une boîte d’ivoire. Elle passa la houppe sur son visage -qui n’en avait guère besoin, étant fort pâle -rajusta ses cheveux, et ramena jusqu’à ses genoux la moelleuse fourrure blanche qui lui couvrait les pieds. Quand Norbert entra, le miroir et la houppe avaient disparu; Nénette sembla secouer une nonchalante langueur. Durant tout le cours de sa maladie, elle n’avait pas vu son cousin. À vrai dire, elle l’avait un peu oublié -assez du moins pour ne pas se soucier du motif qui le portait à la négliger. Mais, quand elle entendit son nom, elle eut un tressaillement. Toutes les petites aventures de l’été dernier reprirent une importance énorme. «Va-t-il me faire la cour?» songea-t-elle, «Où en est-il avec Philippine? Je vais me faire aimer, ce sera très amusant. Oui, cela m’occupera, je m’ennuie tant! Et après?... Eh bien! je l’enverrai promener, je me moquerai de lui, je lui ferai de la morale...» Il parut. -Bonjour, cousine... Tu es donc guérie? Quel bonheur!... Te voilà plus belle que jamais. Et, se penchant, sans façon, il l’embrassa sur les deux joues. -Impertinent!... Vilain!... dit-elle en le repoussant. Mais le geste même par lequel elle appuya ses deux mains contre le dolman bleu du hussard -car il était en tenue -avait quelque chose d’engageant, de câlin. -Non, vrai! s’écria-t-il en riant, il faut que je t’embrasse encore. Je suis trop content de te voir. Ah! madame, ne faites pas la mauvaise... Vous êtes à ma discrétion. Il avait saisi dans une seule main les deux frêles poignets de la jeune femme. -Dis donc, Nénette, quand j’étais gamin..., tu te rappelles, chez grand’mère?... je te prenais toujours ainsi les deux bras d’une seule main pour te montrer ma force supérieure... Et toi, sournoise, aussitôt que je t’avais lâchée, tu venais par derrière me donner un soufflet. -Aujourd’hui, c’est changé, dit-elle gaîment. Je te les applique en face. Elle lui effleura la joue du bout des doigts, sur quoi il voulut de nouveau l’embrasser. -Grand fou! cria-t-elle. Assieds-toi là et sois sage. Voyons, j’ai un tas de choses à te dire. D’abord, monsieur, pourquoi n’es-tu pas venu me voir depuis trois grands mois? Tu sais que j’ai failli faire un fameux saut dans le noir. -Et tu aurais été bien sotte de faire le saut. -Non!... s’écria-t-elle, en joignant les mains avec un désespoir comique, il n’est pas permis d’être bête comme ce lieutenant de hussards! L’attitude joyeusement gamine de Norbert -attitude qu’elle ne prévoyait pas -produisait chez Nénette une sensation de délivrance, de résurrection, de gaîté. Pour la première fois depuis sa sombre entrevue avec la mort, elle se sentait jeune, elle se sentait jolie, elle se sentait légère, gonflée d’espoir, prête à rire, à battre des mains, à courir, à s’envoler. C’était vraiment bon de voir tout près d’elle cette fine et martiale figure, dont les yeux rieurs exprimaient une admiration tendrement brutale pour sa personne. Cette familiarité de frère mêlée à ce confus désir d’amoureux, avait quelque chose de pardonnable et d’excitant. C’était dangereux et ce n’était pas coupable. On pouvait s’y abandonner un peu, rien qu’un peu, puisqu’on se sentait préservée par la monstruosité même d’un égarement invraisemblable, par la profondeur sans mesure d’une impossible chute. Nénette se disait vaguement ces choses tout en ripostant aux plaisanteries de Norbert ou en lui posant de malicieuses questions sur sa vie, ses occupations, sur l’état de son coeur. -Eh bien, et cette pauvre Philippine? Par le ton même de cette interrogation, elle écartait d’entre eux l’idée qu’il eût jamais aimé véritablement cette femme. Cela le mit à l’aise, et il se moqua aussitôt de son ancienne passion. -Philippine!... Ah! j’ai encore eu de la chance avec elle. Tu ne sais donc pas ce qui s’est passé? Mais ne t’étonnais-tu pas qu’elle ne vint pas te voir? -Non. Le comte et elle restent sur leurs terres, à chasser, jusqu’à Noël; puis ils vont ensuite à Menton, assistent au Carnaval de Nice et ne rentrent à Paris qu’au printemps. Jamais je ne vois Philippine en hiver. -Bon! Mais en ce moment, elle est dans le Tarn, chez sa mère. Elle intente une action en divorce contre son mari. -Son mari contre elle, tu veux dire. -Pas du tout. Il ne l’a jamais soupçonnée. C’est elle qui s’est découvert des griefs contre lui. N’est-ce pas délicieux? -Oui, mais si elle obtient le divorce, elle va te mettre en demeure de l’épouser. -Je crois qu’elle y songe. -Mon pauvre Norbert! Eh bien, sais-tu, c’est bien fait. Tu n’as que ce que tu mérites. -Quand elle sera vicomtesse d’Épeuilles, dit Norbert, c’est qu’il ne sera plus resté qu’elle et moi sur la terre, et encore!... Car dans ce cas elle trouverait moyen de me tromper avec l’Apollon du Belvédère ou une momie d’Égypte. Quelle femme! Là-dessus, il se mit à faire de la comtesse de Berval un portrait moral et physique d’un goût extrêmement douteux, mais qui ne déplut pas à Nénette. Cependant, elle se retenait parfois de rire et l’interrompait mollement: -Tais-toi donc, c’est mon amie. Voyons, tu l’as cependant aimée... C’est très mal. -Aimée!... J’ai eu un caprice pour elle. Quant à aimer, tu le sais bien, Nénette, il n’y a au monde qu’une femme que je puisse aimer, si elle me le permettait. -Et qui donc? -Toi. Il risqua ce petit mot d’un air dégagé, prêt à le reprendre comme une plaisanterie si elle se fâchait. Mais Nénette ne se fâcha pas. Elle se mit à rire et regarda malicieusement son cousin de ses beaux yeux bleus, à demi fermés, étincelants sous leurs cils bruns. Comme elle le trouvait charmant de jeunesse, d’effronterie galante et tendre, d’insouciance!... Dire qu’autrefois, pour elle, tout cela, c’étaient des défauts. Maintenant, ça la changeait, ça la reposait. Elle en avait assez des spéculations sublimes, des unions d’âmes, de la solitude maussade, et des perpétuels sermons. Ah! mon Dieu, oui! elle en avait assez!... Elle pouvait bien se distraire un peu, n’est-ce pas? puisque, après tout, elle était décidée à ne rien faire de mal. Norbert admirait dans les regards de sa cousine cette jolie lueur de coquetterie et de défiance, qui sied si bien à certaines femmes, et qui embellissait singulièrement Nénette. «Allons,» se disait-il, «le moment est donc venu. Je n’y comptais pas si tôt.» Il y comptait si peu que, depuis quelques mois, il évitait de parti-pris la rue du Luxembourg. L’horreur qu’il éprouvait pour tout spectacle triste, pour toute impression pénible, le tenait éloigné de cette maison, que visitait la maladie. La grossesse de Nénette l’avait d’abord agacé; les souffrances peut-être mortelles de cette belle jeune femme l’avaient ensuite, durant quelques jours, hanté comme un oppressant cauchemar; enfin la pensée des langueurs qui suivirent avait dépouillé de tout charme à ses yeux l’image de sa cousine. Sous de vagues prétextes, il avait donc cessé toute visite. Aujourd’hui, c’est par hasard qu’il était monté, parce qu’il passait dans le voisinage, et qu’un remords l’avait saisi. Et déjà, après un quart d’heure de causerie, il risquait une déclaration. Rien, d’ailleurs, n’était plus naturel, plus conforme à son caractère. Pour que Norbert se sentît éperdument épris d’une femme, il n’était pas nécessaire qu’il y pensât même en montant l’escalier. Comment donc aurait-il résisté à la flamme toute nouvelle pétillant dans les beaux yeux de cette Nénette, qu’il retrouvait plus séduisante que jamais, et qu’il avait jadis, à plusieurs reprises, très ardemment désirée. Elle se moqua de ses protestations d’amour, n’ayant pas même l’idée de s’en offenser, mais, simplement, refusant d’y croire. Pourquoi donc, s’il éprouvait pour elle un sentiment passionné, n’avait-il pas paru depuis plusieurs mois? Comment expliquerait-il une pareille négligence? C’était facile. Norbert, en effet, assura gravement qu’il avait craint de s’enflammer toujours davantage, qu’il avait cherché la guérison dans l’oubli. -Et tu n’as pas réussi, pauvre cousin? lui dit ironiquement Nénette. -Je le croyais, s’écria l’officier. Oui, ma parole d’honneur, je croyais que ce maudit amour était mort, quand j’ai mis le pied dans ce salon... Il se sentait absolument de bonne foi. -Eh bien, dit Nénette, il n’y a qu’une chose à faire. -Quoi donc? -Disparais encore pour un trimestre ou deux. -Je ne peux plus..., murmura-t-il, très câlinement, en penchant son visage tout près du visage de Nénette. Ils se regardèrent dans les yeux... Et toute leur vivacité taquine, toute leur volonté de plaisanter disparut dans la brutale réalité du frisson qui les fit tressaillir en même temps, quand se rencontrèrent leurs prunelles. -Oh!... gémit tout à coup Norbert, qui se recula, les mains tremblantes. Nénette ferma les paupières, en pâlissant. Puis, repoussant la fourrure blanche qui recouvrait ses pieds, elle sauta hors de sa chaise longue, et se tint devant lui, toute droite. Norbert venait d’apercevoir, en un éclair, les fleurettes brodées du bas de soie autour des fines chevilles et les petites mules de satin. Il crut à une coquetterie voulue, perdit la tête et enveloppa de ses deux bras, sans quitter son fauteuil, la taille de sa cousine. Mais Étiennette se dégagea, saisie d’une épouvante sincère. Assise maintenant à l’autre extrémité de la chaise longue et le front dans ses mains, elle demeurait immobile. -Qu’est-ce qui lui prend? se demanda Norbert, ennuyé, refroidi. Est-ce qu’elle pose à la résistance après m’avoir mis le feu dans les veines avec ses yeux... Quels yeux!... Joue-t-elle la comédie des larmes?... Mais qu’est-ce qu’elle croyait donc? Je n’allais pas lui faire violence ici, dans son propre salon. Ah! bien..., elle pleure, en effet. Si le mari monte, ce sera du propre. Il s’assit à côté de sa cousine, écarta doucement les mains dont elle se cachait la figure, et rencontra un regard désespéré. -Mon Dieu, ma pauvre Nénette, quelle drôle de petite femme tu fais! On ne sait jamais où l’on en est avec ta diable d’imagination. Là, c’est fini... Je ne te dirai plus que je t’aime... Mais, au nom du ciel, sèche-moi tout ça!... De quoi aurons-nous l’air si quelqu’un vient? Elle tira de son déshabillé de surah crème un petit mouchoir parfumé, s’essuya les yeux, puis tordit machinalement, sans rien dire, ce chiffon entre ses doigts. -Parle-moi, Nénette. Qu’est-ce que je t’ai fait? Pas de réponse. -Veux-tu que je m’en aille? -Est-ce que je sais ce que je veux? cria-t-elle, en se mettant à marcher avec agitation à travers la chambre. Si!... je le sais! ajouta-t-elle avec un geste violent... Je sais que je ne veux pas être ta maîtresse! -Et tu sens que tu le seras, dit tranquillement Norbert. -Insolent! -Et tu en meurs d’envie, reprit le hussard. -Va-t’en!... s’écria-t-elle, furieuse de son aplomb et suffoquée de honte à se voir devinée. Car c’était vrai. À la défaillance qui l’avait prise sous le regard passionné du jeune homme, elle sentait que toute sa propre coquetterie n’était que l’illusion du désir. Elle ne l’aimait pas cependant. Elle ne croyait guère à son amour, à lui. Et que devenait ce projet de faire souffrir Norbert, de venger les autres femmes, de briser sa fatuité contre un invincible obstacle? D’ailleurs lui faisait-il seulement la cour? Il n’en prenait pas la peine. Était-il donc si sûr de la voir tomber dans ses bras, comme cela, tout de suite, au premier mot qu’il prononcerait? Elle cherchait des paroles pour l’humilier, pour le chasser... Mais il ne lui en venait pas; celles qui venaient prenaient, en passant par ses lèvres, des intonations de caresse et de prière... Quelle situation! Lui, cependant, sûr de son fait, joua le généreux, et voulut s’éloigner sans trop affirmer sa victoire. -Tu es nerveuse, petite cousine, dit-il avec tendresse. Je t’ai fatiguée, taquinée... Pardonne-moi. J’aurais dû songer que tu es à peine remise... Tiens, regarde, je reste loin de toi, je ne parle plus. Étends-toi de nouveau sur ta chaise longue, puis je te dirai gentiment adieu. Elle obéit, vraiment lasse, et subitement calmée par cette douceur. Puis Norbert demanda humblement la permission de lui poser sa fourrure sur les pieds. Ce fut avec le plus grand respect apparent qu’il s’acquitta de ce petit soin. Ensuite, il s’agenouilla près d’elle et lui baisa le bout des doigts, avec la ferveur d’un dévot qui touche de ses lèvres l’image de son idole. La réserve même de cette caresse, alors que, depuis l’enfance, il ne la quittait guère sans lui donner, sur les deux joues, de gros baisers sonores et fraternels, fit courir dans leurs veines une sensation d’exquise volupté. Leurs regards, de nouveau confondus, s’amollirent. Mais Étiennette aussitôt sonna, pour qu’on vînt reconduire le vicomte. Chapitre XIII Les jours passèrent. La vie reprit, pour Étiennette, telle extérieurement que la jeune femme la décrivait dans une heure d’amertume. Les visites faites ou reçues, les préoccupations de sa toilette, les promenades au Bois, remplissaient sa journée. Une fois par semaine, Maxime réunissait autour de sa table ses amis «les grands hommes,» que Nénette, plus que jamais, observait par leurs petits côtés. Ces soirs-là, dès que le dernier hôte avait pris congé, elle lançait après eux, pour se distraire un instant, les flèches légères de sa moquerie, dont les fines pointes aiguës venaient percer le coeur de Maxime. Il lui était si facile, à cette créature jeune, élégante et parfaitement belle, de laisser tomber de haut son dédain sur des êtres dont tous les défauts étaient apparents et toute la grandeur invisible. Et les subtils sophismes féminins, venant aider encore à la cruauté de son esprit, donnaient à ses jugements des apparences d’exactitude dont son mari lui-même demeurait parfois saisi. Maintenant, d’ailleurs, elle ne l’épargnait pas plus que les autres. Seulement, lui, elle le raillait en face. Elle éprouvait le besoin de le faire un peu souffrir, pour se venger sur lui de deux choses: d’abord de ce qu’elle ne l’aimait plus, ensuite de le sentir supérieur. Le jour où elle pressentit qu’elle se donnerait à son cousin, l’irritation qu’elle nourrissait contre son mari prit la profondeur d’une sourde haine. Tout près de le tromper, elle commença de le détester sincèrement. Maxime, par le seul fait qu’il était homme, et même en dehors de ses absorbantes préoccupations scientifiques, ne pouvait comprendre ce qui se passait dans cette âme de femme. Son coeur, à lui, se fermait par degrés, après s’être ouvert un instant pour souffrir. Deux bien chers espoirs en avaient été successivement arrachés: celui de partager un amour intellectuel, supérieur, et celui de voir grandir à ses côtés un être né de ses entrailles. L’indulgence et la résignation venaient engourdir ces terribles blessures. Désormais, Maxime, acceptant l’inéluctable, l’éternel isolement de son être intime et sensible, ne vivait plus que pour penser. Extérieurement, rien ne le troublait. Sa fermeté, douce mais indomptable, avait sauvegardé les habitudes qu’il aimait, la sécurité de son travail. Enfermé dans son laboratoire ou devant son bureau, il s’absorbait dans la poursuite de problèmes qui, par leur fascinante hauteur, lui faisaient oublier les complications, mesquines mais formidables, de l’existence humaine. Étiennette maintenant sortait le soir. Elle allait à des dîners, à des bals, avec sa soeur et son beau-frère. Maxime n’y voyait pas de mal. Elle pouvait suivre ses goûts comme il suivait les siens, à lui. Il n’était plus jaloux des pensées de Nénette. Quant à son coeur et à son corps, il se sentait sûr qu’elle ne les livrerait pas. Pour le maintenir dans cette sécurité, Maxime avait, outre la noble confiance de l’homme d’honneur, la myopie morale du savant et l’aveuglement étrange spécial au mari blasé. Un matin, comme il remontait à l’improviste de son cabinet de travail, il surprit, dans la chambre à coucher, sa femme, qui, debout devant la grande armoire à glace à trois corps, essayait un costume de cheval. Vêtue d’une amazone de drap noir, et le petit chapeau d’homme sur la tête, elle ajustait dans l’échancrure à revers du corsage un plastron de satin blanc. -Cette cravate ne va pas, disait-elle à sa femme de chambre. Apportez-moi donc les dernières que j’ai achetées pour monsieur. Dans la glace, elle vit entrer Maxime, et elle pâlit. Étonné de l’apercevoir dans ce costume, il remarqua très bien qu’elle se troublait. Puis une lueur de défi passa dans les yeux bleus de la jeune femme, et, se retournant, elle regarda son mari bien en face. -Que signifie?... commença-t-il. -Rien. -Rien?... Mais cette tenue?... -Eh! laissez-moi donc faire ce que je veux dans ma chambre, dit- elle avec impatience. Prenez ce que vous êtes venu chercher, et descendez, je vous en prie. Elle se croisa les bras, et battit légèrement du pied sur le tapis. -Vous n’allez pas monter à cheval? -Pourquoi pas, si cela me convient? -Les médecins vous l’ont défendu, Étiennette, et je m’y oppose absolument. Elle continua son battement de pied, sans répondre. -En outre, qui vous accompagnerait? -Ah! voilà ce qui vous inquiète, fit-elle avec un petit rire. -Sans doute, je ne veux pas que vous vous affichiez. -C’est pour cet été, à la campagne. Suzanne m’a dit qu’on aurait des chevaux de selle à Montvillers. Je sortirai avec Lucien et les enfants. -Vous ne ferez pas cela, c’est impossible. Berger-Ricard vous dira quelles conséquences terribles le cheval peut avoir pour vous. Nénette haussa les épaules. -Ma chérie, promettez-moi de renoncer à ce projet. -Allons, c’est bon... c’est bon! dit-elle en voyant rentrer la femme de chambre avec les cravates. Vous n’allez pas me faire une scène devant mes domestiques, peut-être! Maxime sortit, mais, dès qu’ils se retrouvèrent ensemble, il insista pour obtenir une explication. Elle avait changé de tactique, se montra fort gracieuse, et déclara qu’elle voulait seulement faire faire son portrait dans ce costume. Ce qui l’avait contrariée le matin, dans l’arrivée de Maxime, c’est qu’elle méditait de lui en réserver la surprise. -Tu ne m’aurais pas fait plaisir, dit-il. Je ne te trouve pas bien en amazone. C’est avantageux pour la taille, mais ton visage y perd. Tu as les traits beaucoup trop fins; puis tes cheveux sont si jolis! Il ne reste rien de tout cela sous ce lourd chapeau d’homme. -Ce n’est pas l’opinion du peintre. -Quel peintre? -Curieux!... Et la surprise?... -Mais puisque c’est fini, la surprise. Voyons, tu ne persisteras pas à te faire représenter en habit de cheval, toi qui n’as pas monté dix fois en ta vie? -Eh bien, j’y renonce. N’en parlons plus. «Pourquoi s’est-elle fait faire cette amazone?» se demanda Maxime, «Et pourquoi m’a-t-elle menti à deux reprises différentes? Car elle a menti, c’est facile à voir. Elle n’y est pas habituée, la pauvre enfant. Quelle maladresse elle y a mise!» Les soupçons de Maxime, éveillés par cette histoire d’amazone, ne s’endormirent pas. Il parut n’y plus songer, mais il s’occupait à recueillir de petits indices pour reconstituer la vérité. Un homme, dans leur entourage, avait la passion du cheval: c’était Norbert. Mais Étiennette, malgré son indépendance de caractère, ne pouvait avoir l’intention extravagante de sortir seule avec son cousin. -Pourquoi, dit un jour le savant à Suzanne, avez-vous mis dans la tête de ma femme qu’elle pourrait faire de l’équitation à Montvillers? Vous savez bien que, depuis son accident, l’exercice du cheval lui est rigoureusement défendu. -Il n’en a jamais été question, répondit Mme Gerbier. Je voudrais que Lucien se remit à monter, pour sortir avec ses fils, mais il engraisse, il devient paresseux... Les enfants seront réduits à s’amuser dans le parc avec leurs poneys, comme l’année dernière. -Vous n’aurez pas de nouveaux chevaux? -Pas un seul. Quelques jours après, Maxime ouvrit, sans aucune arrière-pensée, un buvard appartenant à sa femme, pour y chercher une enveloppe. Une photographie se rencontra sous sa main. Elle représentait une statuette d’amazone. La pose de la femme, qui se penchait pour flatter le cou de sa monture, l’allure de l’animal, offraient une certaine grâce maniérée, beaucoup de chic, mais révélaient en somme peu de talent chez le sculpteur. Et, tout à coup, un souvenir, qui fut un trait de lumière, traversa l’esprit de Maxime. Le petit carton vacilla dans ses mains. Une sueur froide mouilla le front de cet homme fort. Il s’assit, accablé. Norbert d’Épeuilles faisait de la sculpture. Norbert d’Épeuilles modelait des petits chevaux, des petits jockeys, des petits piqueurs, le cor en bandoulière, des petites écuyères esquissant des pas espagnols... Norbert d’Épeuilles avait un atelier, remportait aux Expositions des mentions honorables, et l’on voyait, dans les vitrines des marchands d’objets d’art, des presse-papiers de bronze, signés par lui, et que ses amis déclaraient «pleins de galbe.» C’était donc pour poser devant lui que Nénette avait commandé son amazone! Elle entrait dans les idées, dans les goûts de ce bellâtre, à moitié militaire, à moitié artiste, et franchement libertin!... Elle s’enfermait avec lui dans son atelier! Elle y rencontrait sans doute les petits officiers débauchés que fréquentait Norbert, ou les écuyères de cirque qui lui servaient de modèles! Dieu du ciel! elle y courait peut-être des dangers plus grands encore!... Car enfin, s’ils ne faisaient rien de mal, pourquoi donc n’avait-elle pas dit, tout simplement, la vérité? Maxime rejeta la photographie au fond du buvard et courut s’enfermer dans son cabinet de travail. Il y demeura pendant de longues heures, en proie à des pensées tellement nouvelles que toute sa ferme volonté ne parvenait pas à y mettre de l’ordre. Brusquement, sans transition, il passait d’une sécurité instinctive, irraisonnée, à une jalousie tout aussi involontaire, tout aussi aveugle. Le matin même, il ne soupçonnait pas sa femme; maintenant, il se sentait affreusement sûr de sa culpabilité. Et, dans l’angoisse où le plongeait une pareille certitude, il entendait, au fond de lui, la voix froide de sa raison, condamnant à la fois et sa confiance évanouie et ses doutes nouvellement éveillés. Les uns n’avaient pas une base plus sérieuse que l’autre. S’il avait eu tort de trop laisser la jeune femme à elle-même, il ne serait pas moins déraisonnable en donnant une interprétation criminelle à ses moindres démarches. Elle souhaitait d’avoir sa statuette en amazone et à cheval: le mal n’était pas grand. Elle avait menti, soit pour cacher cet enfantillage, soit pour surprendre Maxime en lui montrant l’oeuvre une fois faite: c’était sans doute la plus grande faute qu’elle eût jamais commise. Elle entretenait un petit mystère avec son cousin: mais Norbert était un frère pour elle. L’amour, entre eux, serait monstrueux et invraisemblable comme un inceste. Ces raisonnements n’apaisaient en rien l’horrible inquiétude de Maxime. Et le philosophe s’irritait de sentir sa logique totalement impuissante à diriger les mouvements de son âme. Il ne parvenait pas plus à enchaîner ses idées qu’à prendre une résolution. Dans le trouble subit où il était tombé, il ne sentait en lui que des impulsions violentes, aveugles, presque animales et physiques. S’il parvenait à leur résister, c’est parce qu’elles se trouvaient diverses et contraires. Car tantôt il eût voulu se jeter aux pieds de sa femme et la supplier d’anéantir par quelque évidence les soupçons qui le torturaient; tantôt il méditait de lui arracher la vérité en la terrifiant; tantôt il songeait à se débarrasser de Norbert, soit par un duel, s’il parvenait à le tuer, soit en le forçant à quitter Paris. -Mais, s’écria-t-il enfin presque tout haut, ai-je donc perdu tout empire sur moi-même? Est-ce en vain que je me serai appliqué toute ma vie à dominer mes réflexes? Que ferais-je donc en face d’une preuve irrécusable? Agirais-je comme une bête sauvage, ou comme un homme absolument maître de lui? La seule image que cette pensée éveilla dans son esprit suffit à le faire déraisonner un peu plus qu’auparavant. S’il devait voir Étiennette dans les bras de Norbert, nulle résolution préalable, nulle volonté, nulle philosophie ne pourrait l’empêcher de frapper. Il en arrivait à cette conclusion, lorsqu’un coup léger retentit à sa porte. Il tressaillit, et ne revint pas assez vite à la vie réelle pour répondre immédiatement. Mais comme on insistait, il se leva, ouvrit, et se trouva face à face avec Suzanne. Elle était vêtue en toilette de dîner, fort élégante, et portait, sur ses cheveux châtains, une capote minuscule, faite de quelques roses pâles meurtries et d’un brin de dentelle. -On m’envoie vous chercher dans les astres, dit-elle en riant. Nous sommes en retard... Mais, mon Dieu, Maxime, qu’avez-vous? Il hocha la tête, vaguement. Puis il se mit à la regarder, d’un air absent et douloureux, comme s’il souffrait de sa présence, tout en ne la voyant pas, tout en demeurant, par la pensée, très loin d’elle. Mme Gerbier eut presque peur. -Maxime!... Vous êtes malade? -Non, dit-il, faisant un effort. -Mais j’ai beaucoup travaillé... Il passa la main sur son front. -Je me suis mis à écrire trop tôt en sortant de table... -En sortant de table!... Mais il est sept heures moins le quart. -Ce n’est pas possible! s’écria Maxime, croyant qu’une heure à peine s’était écoulée depuis le déjeuner. -Mon pauvre ami, dit sa belle-soeur, vous finirez par vous faire du mal. Quoi! vous êtes resté enfermé toute l’après-midi dans cette pièce où donnait le soleil!... Elle ouvrit la fenêtre toute grande. On était au commencement de juin, et la journée avait été très chaude. Un air délicieux, chargé d’une odeur d’herbe et de fleurs, arriva du Luxembourg et remplit la chambre. -On aurait dû fermer vos persiennes à temps, reprit Suzanne, ouvrir la porte de la bibliothèque, qui est extrêmement fraîche. Notre petite Nénette est un peu étourdie. Elle ne sait pas qu’un homme d’étude, ça doit être soigné, dorloté comme un enfant. Elle revint vers lui, tournant autour du bureau avec un frou-frou de jupes soyeuses. Puis, s’approchant du siège où il s’était assis inconsciemment, elle passa sur la tempe de Maxime ses doigts frais et légers en lui disant: -Eh bien, cela va-t-il mieux? -Oh! Suzanne, murmura-t-il, en étreignant cette petite main. -Oh! Suzanne, pourquoi votre soeur ne vous ressemble-t-elle pas? Mais, au même instant, des voix joyeuses retentirent dans la bibliothèque. Étiennette et Lucien entrèrent ensemble. -C’est comme cela que tu nous le ramènes? demandèrent-ils à Suzanne. Il fallut expliquer à Maxime de quoi il s’agissait, car le savant ne songeait plus qu’une partie était arrangée pour le soir même. Tous les quatre devaient dîner au Pavillon Chinois, à l’entrée du bois de Boulogne, et assister ensuite à la représentation du cirque Laurencie. Ce cirque particulier, depuis sa fondation, est demeuré fort à la mode. M. de Laurencie l’installa pour lui et ses amis, afin de satisfaire, d’une façon élégante et fastueuse, son goût passionné pour le cheval. Les jeunes gens du monde s’y exercent aux prouesses d’équitation que l’on accomplit dans les hippodromes. Ceux qui, par extraordinaire, possèdent des muscles, y font des tours de force. D’autres organisent des assauts d’armes, et raffinent le noble exercice de l’escrime, en ressuscitant les formes historiques du duel à l’épée depuis le Moyen Âge. Chaque printemps, M. de Laurencie donne deux représentations fort courues. À la première il convie les plus belles demi-mondaines, et à la seconde les plus élégantes mondaines de la capitale. Norbert d’Épeuilles, son ami intime, et, comme lui, grand amateur de sport, fut, quelques années de suite, l’un des acteurs les plus brillants de ces fêtes bien parisiennes. Ainsi le soir où ses deux cousines devaient assister à la représentation avec leurs maris, le nom du vicomte se trouvait sur le programme à côté de ces mots: «ESCRIME ANCIENNE, l’Épée à deux mains.» Il devait simuler un duel au Moyen Âge avec Jacques de Laurencie lui-même. En outre, il paraissait incognito dans les exercices équestres. Norbert avait apporté les plus grands soins à la mise en scène pour tout ce qui le concernait. Il comptait sur le triomphe de son adresse, de sa grâce martiale, de sa beauté rehaussée par de riches costumes, pour mettre à néant les dernières résistances de Nénette. Car la jeune femme ne lui appartenait pas encore. Depuis trois ou quatre mois, elle avait été vingt fois sur le point de tomber dans ses bras, et, toujours, au dernier moment, elle avait su faire naître quelque petite difficulté matérielle, qui l’arrêtait dans son propre élan et la préservait de la chute. Ainsi, jamais encore elle ne s’était trouvée seule dans l’atelier de son cousin. Sa résolution de poser devant lui en amazone -sur le grand cheval de bois qui servait à cet effet, et que l’artiste, ensuite, animait de chic -devint le suprême espoir du vicomte. Mais les soupçons éveillés chez Maxime par ce malencontreux costume, arrêtèrent Nénette, qui recula indéfiniment l’exécution du projet. Pourtant, ni le jeune homme ni sa cousine ne doutaient que, d’un jour à l’autre, le dénouement allait se produire. Leur désir s’exaspérait dans cette attente, et ils ne songeaient plus à se le cacher mutuellement. Les regards de Nénette devenaient aussi fous que les aveux et les supplications de Norbert. Mais, tandis que ces regards, si troublants pour l’officier, lui disaient clairement: «Prends-moi,» l’attitude de la jeune femme, sa conduite, ses gestes, sa voix, la défendaient encore. «Je l’aurai cette nuit même,» se dit le vicomte d’Épeuilles, dans un transport de ses sens et de sa vanité lorsqu’il vit sa cousine descendre de voiture avec Suzanne et Lucien, devant le Pavillon Chinois, et qu’il put constater l’absence de Maxime Dulaure. Au dernier moment, le savant s’était refusé à venir. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, il craignit de passer toute une soirée entre sa femme et Norbert, et d’assister aux prouesses de ce beau et insolent garçon. Le sang-froid lui manquerait peut-être; il serait incapable de rien observer. Et si, par hasard, il découvrait quelque indice trop évident de son malheur, à quelle action insensée ne se livrerait-il pas? Il voulait se retrouver lui-même, tout peser, tout prévoir, avant de s’avancer comme un juge entre cette femme -sa femme! -et cet homme, qui peut-être le trompaient. Tandis qu’il demeurait au sein de l’obscurité, dans son cabinet de travail, oubliant de refermer la fenêtre ouverte par Suzanne, comme, dans la chaude après-midi, il oubliait de l’ouvrir, insensible à la fraîcheur de la nuit comme tout à l’heure à la chaleur du jour, -là-bas, à l’autre bout de Paris, rue François Ier, dans le coquet petit cirque, l’orchestre d’amateurs entamait la valse d’ouverture. -Que de jolies femmes! C’est vraiment un tableau charmant, disait Lucien en promenant sa jumelle de gradin en gradin. Deux rangs de loges s’ouvraient, sans trop de symétrie, dans un décor circulaire représentant des façades rustiques du Moyen Âge. Entre les colonnettes de bois et les feuillages artificiels, s’épanouissaient, dans la légèreté des toilettes claires et sous le poudroiement des pierreries, les plus célèbres beautés du grand monde parisien. Beaucoup de femmes étaient décolletées. Suzanne et Nénette, en robes de dîner montantes, comptaient parmi les plus simples. De grands lustres anciens, en fer forgé, portant des bougies en porcelaine couleur vieille cire, d’où jaillissait la flamme du gaz, donnaient une éblouissante clarté. On était venu de très bonne heure, car il y avait peu de bonnes places. Il faisait déjà chaud. Les éventails palpitaient; les longs faces-à-main d’écaille aidaient les jolis yeux myopes. Un gai bruissement de voix frissonnait le long des rangs. À chaque instant, un homme se levait pour céder sa place à quelque dame retardataire. Bientôt on ne vit plus d’habits noirs dans les loges; ils étaient empilés au fond, près des portes, ou bien alignés tout autour de la piste, là où les falbalas des femmes eussent pu effrayer les chevaux. -À quelle heure va-t-on commencer? demanda Suzanne. Si cela nous entraîne trop tard nous pourrons partir avant la fin. -Oh! pourquoi? s’écria Norbert, qui n’avait pas encore regagné les coulisses. -Mais nous devons ramener Nénette, et Maxime pourrait être inquiet. -N’est-il pas entendu que, lorsque vous rentrez la nuit très tard, Nénette va dormir chez vous, rue du Château-d’Eau? -Oui, quelquefois, pour un bal... Mais c’est tout à fait une exception. -Eh bien, vous ferez une exception ce soir. N’est-ce pas, Nénette? -Oh! moi, ça m’est égal. Je ne sais pas de quoi Suzanne se préoccupe. Je n’ai pas encore vu Maxime inquiet. -Il m’a paru souffrant, ce soir, fit Mme Gerbier. -Quelle idée! s’écria Nénette, avec un léger mouvement d’épaules. -Ah! voilà Jacques, s’écria Norbert, voyant entrer M. de Laurencie sur un superbe alezan. -Il faut que je coure m’habiller. À tout à l’heure. Étiennette regardait M. de Laurencie faire valser, saluer, agenouiller sa monture. Elle écoutait les petits murmures d’approbation courir dans l’assistance devant les évolutions pleine d’aisance de ce cavalier parfait. Mais sa pensée n’accompagnait pas le regard de ses beaux yeux bleus..., sa pensée était ailleurs. «Est-ce que je me trouverais heureuse si j’étais la femme de Norbert?» se demandait-elle. Rien que l’idée la fit sourire. Épouser Norbert... Quelle pitoyable destinée! Elle l’aimait assez peu pour demeurer à son égard parfaitement clairvoyante. Et pourtant elle allait devenir sa maîtresse!... Elle le sentait... Tout son être frémissait en évoquant les voluptés certaines et futures. Mais alors?... «Bah!» se dit-elle en se sentant rougir de honte, «La vie est si bête!...» Elle promena ses regards sur toutes les fières créatures qui, autour d’elle, dressaient des fronts altiers et purs, sous les aigrettes de diamants. «Tous ces visages sont des masques,» pensa-t-elle. «Ces femmes trouvent qu’un éclat de rire ou un battement de mains serait un acte choquant, du plus mauvais ton. Elles sourient à peine et semblent de dédaigneuses statues. Mais, hier, combien d’entre elles ont monté des escaliers douteux, dans des maisons à double entrée, et se sont cassé les ongles à boutonner elles-mêmes leurs bottines qu’avait détachées leur amant?» Et sa mémoire lui montra Philippine de Berval traversant le trottoir de la rue Littré, pour monter dans l’ignoble fiacre. -T’amuses-tu? demanda tout à coup la voix de sa soeur à côté d’elle. -Tiens, toi, ma Suzanne, tu es bonne. Tu es la seule qui vaille quelque chose, murmura Nénette, dont les yeux se mouillèrent nerveusement. Mme Gerbier ne fut pas surprise de constater que sa soeur se trouvait en pensée à cent lieues de la représentation, car elle l’observait depuis un moment. Mais un éclair singulier sécha les paupières de Nénette. Norbert entrait. Suzanne la vit, cette fois, très attentive, oublieuse des mots qu’elle venait de prononcer, de son fugitif attendrissement. «Mon Dieu!» se dit Mme Gerbier, dont le coeur se serra d’épouvante. Le vicomte d’Épeuilles montait le cheval sur lequel Maxime et Suzanne l’avaient vu passer un jour, aux Champs-Élysées. Deux amazones l’accompagnaient. C’étaient de jolies écuyères, portant des costumes orientaux de fantaisie -costumes d’ailleurs assez sommaires, et dont la seule partie absolument opaque était un corselet couvert de fausses pierreries. Quand elles galopaient, les gazes lamées qui les couvraient à peine ondulaient sur leurs maillots couleur de chair et les sequins dorés battaient doucement leur front. C’était à qui d’entre elles enlèverait, à la ceinture du padischah Norbert, le mouchoir dont un coin pendait entre les manches des poignards. Lui, il était superbe. Son visage, à peine grimé, paraissait très jeune et très fin sous le turban. La petite veste de velours couverte de broderies d’or et le large pantalon lui donnaient l’air d’un prince des Mille et une Nuits. Il ne poussait pas la couleur locale jusqu’à chevaucher accroupi sur la selle, à la mode orientale, mais ses immenses étriers complétaient bien le riche harnachement de sa bête. Il maniait si habilement son cheval que jamais les petites odalisques ne lui auraient enlevé son mouchoir s’il n’y eût mis de la complaisance. Le public s’en rendit compte et l’applaudit à outrance; d’autant que ce jeu équestre et ces costumes composaient une scène charmante. Le vicomte Norbert eut un succès fou, et plusieurs dames s’oublièrent jusqu’à battre des mains, quand il revint saluer, puis qu’il sortit à reculons sur son cheval qui se défendait, s’ébrouait, les jarrets pliés, la queue balayant la terre. Nénette ne vit plus rien jusqu’à l’entr’acte. Il se fit une agitation dans la salle et les messieurs envahirent la piste. Lucien vint parler à ces dames. -Dites-moi, Lucien, demanda sa belle-soeur, vous qui avez vu la soirée des cocottes, quelle différence y avait-il avec ce soir, dans les toilettes, dans la tenue, dans l’aspect de la salle? M. Gerbier regarda autour lui, puis une seconde fois plus attentivement, et finit par dire: -Quelle différence? Mais... aucune. Non, vraiment, je ne vois pas. À côté d’eux, une duchesse toute nouvellement mariée, disait à un monsieur déjà grisonnant: -Alors on ne nous donnera décidément pas ce numéro du Modèle chez le peintre, qui a eu tant de succès la semaine dernière, devant ces demoiselles? Oh! marquis, insistez auprès de M. de Laurencie... Il paraît que c’est d’un raide!... Nous grillons toutes de voir ça. -Mais, chère madame, répondait le marquis, je le sais bien. Vous êtes la vingtième, au moins, qui m’adressez les mêmes supplications. Seulement, il y a un obstacle. Le maître et seigneur de l’actrice qui a joué le Modèle ne veut plus que son idole se montre aussi... décolletée. -Voilà un scrupule bien placé!... Que c’est ennuyeux!... Mais vraiment, alors, c’était si fort que ça?... Qu’est-ce qu’on y faisait donc, mon Dieu? Le monsieur grisonnant baissa la voix, et l’on entendit bientôt les petits rires mal étouffés de la jeune duchesse. -Quelle chaleur! murmura Suzanne. J’ai horriblement soif. -Il y a un buffet, dit Lucien. Mais voilà... Si vous y allez, vous perdrez vos places. -Soyez bien gentil, mon petit Lucien, dit sa belle-soeur. Allez nous chercher un verre d’eau, que nous partagerons, Suzanne et moi. Il partit, et revint avec deux verres d’orangeade, un dans chaque main. Il traversa, ainsi chargé, la piste, qui déjà se vidait; il s’y trouva presque tout seul; on rit, on l’applaudit, et il salua plaisamment, en ayant soin de ne pas chavirer ses deux verres. La seconde partie du spectacle commençait par l’escrime ancienne. Norbert reparut, dans un admirable costume mi-partie noir d’un côté, et, de l’autre, rayé noir et blanc, tout en velours et en satin, avec l’immense toque de velours noir, à crevés blancs et à plumes blanches. Rien n’était plus élégant que ce mélange sévère. Jacques de Laurencie, dans son costume ambre et vert sombre, ne produisit pas la moitié autant d’effet. Les deux adversaires saluèrent le public, toque basse, la main gauche posant sur la poignée de la grande épée à deux mains. Puis le duel commença. Toutes les passes en avaient été réglées d’avance par un célèbre maître d’armes. Elles furent exécutées avec une aisance qui simula tout à fait l’imprévu. Les terribles épées, à chaque instant, semblaient prêtes à s’abattre sur un crâne, ou bien volaient horizontalement comme pour trancher une tête; le combattant menacé parait, bondissait de côté ou se baissait pour éviter le coup. À la fin, Norbert d’Épeuilles désarma M. de Laurencie, qui, courtoisement, comme il se trouvait chez lui, laissait la victoire à son adversaire. Un tonnerre d’applaudissements éclata. Cette belle scène, d’un caractère scrupuleusement historique, excitait un véritable enthousiasme. Étiennette regretta que cela prit fin si vite, car son cousin ne devait plus reparaître. Il avait eu, en somme, les honneurs de la soirée. Dans les exercices qui suivirent, elle chercha quel homme pourrait rivaliser avec lui en beauté, en souplesse, en mâle élégance. Elle fut heureuse de reconnaître qu’il n’y en avait point. «Que nos moeurs modernes sont plates et bourgeoises!» pensa-t- elle. «Autrefois, il fût venu déposer à mes pieds l’épée du vaincu, il aurait porté mes couleurs. On vivait, autrefois, on s’agitait, on se passionnait. Maintenant, on étudie, on pense... La belle affaire! Non, vraiment l’existence humaine n’a jamais été plus rétrécie, plus monotone qu’à notre époque!» Vers une heure et demie du matin, quand la représentation se fut terminée par un grand défilé, accompagné du fracas de la grosse caisse et des cymbales, le public s’engouffra dans deux escaliers fort étroits, qui formaient les seuls dégagements. Étiennette ne s’aperçut pas que, tout à coup, un flot de monde la séparait de sa soeur et de son beau-frère. Elle se laissait pousser, dépasser, absorbée qu’elle était par son évocation des siècles héroïques et par le dégoût de sa vie sans intérêt, sans but. Elle souhaitait quelque aventure immédiate. L’idée lui vint de chercher Norbert, pour qu’il la menât visiter les coulisses, les écuries. Elle voulait voir de près ces écuyères d’hippodrome, qui, elles, du moins, connaissaient le changement, l’imprévu, le caprice, et parfois le danger... Une voix lui dit quelque chose à l’oreille, tandis qu’on la retenait doucement par le bras. -Nénette, viens par ici. Il y a un souper pour les intimes. Tu restes, n’est-ce pas? Et je te ramènerai. Viens donc. -Ah! c’est toi, Norbert, je te cherchais. Où donc est Suzanne? -Par ici... Viens, viens... Elle le suivit. Il était de nouveau en habit, et paraissait très agité. -Suzanne reste-t-elle à ce souper? demanda Nénette. -Bien entendu. Viens toujours. Il lui fit descendre, puis remonter des marches, traverser un couloir, et elle aperçut de nouveau les lumières de la salle. -Attends-moi là une minute, dit-il. Ne bouge pas. Je vais chercher Suzanne et Lucien. Surtout ne bouge pas!... On se perdrait. Nénette vit devant elle les instruments et les pupitres de l’orchestre, et plus bas, la piste, encombrée par des messieurs en habit et des actrices en costume. Elle reconnut quelques jeunes gens encore déguisés en sauvages, en Turcs, en clowns, en chevaliers moyen âge. Mais elle n’aperçut plus aucune femme de son monde. Pourtant c’était là qu’avait lieu le souper, car des domestiques apportaient des tables chargées d’assiettes et de verres, des seaux à champagne, des pâtés énormes et des sandwichs en pyramide. «Mais que fait donc Norbert?» se dit Étiennette, qui commençait à s’inquiéter. Tout à coup, son cousin reparut, l’air radieux. -Et Suzanne? Et Lucien? -Ah! dit Norbert en éclatant de rire, il y a longtemps qu’ils sont partis. La jeune femme s’assit, tremblante. -Comment? Qu’as-tu fait? Est-ce que tu es fou? -Pas du tout. J’ai été leur dire que, séparée d’eux par la foule, tu avais accepté une place dans la voiture de Mme de Cerny, votre voisine de la rue du Luxembourg, et que tu m’avais chargé de les prévenir. -Et Suzanne l’a cru? -Tout de suite. -Tu en es sûr, au moins? -Mais, voyons, certainement. C’était tout naturel. Une fois rassurée, Nénette s’amusa beaucoup de ce subterfuge. -Mais regarde donc comme ils mangent en bas, dit-elle à Norbert. Ça rend affamé, rien que de les voir. -Veux-tu descendre? Elle n’osa pas. Lui n’y voyait pas d’inconvénient. -Ces messieurs, pour la plupart, me connaissent, objecta-t-elle. -Qu’est-ce que cela fait? Tu es avec moi. -Raison de plus. Norbert eût trouvé piquant de la compromettre, de la promener à son bras parmi cette cohue de femmes équivoques et de clubmen, qui s’agitaient et riaient sur le sable de la piste. Mais cette folle de Nénette eut une lueur de bon sens, et se refusa énergiquement à quitter sa cachette, dans l’étroite tribune de l’orchestre, derrière une contre-basse. -Eh bien, je vais me procurer des provisions, dit son cousin. Il remonta, un instant après, avec des petits pains au foie gras et une bouteille de champagne. Elle but d’un seul trait tout un verre. -Ah! ça fait du bien!... Je mourais de soif. Maintenant, partons; veux-tu, dis? -Minute! murmura-t-il en dévorant les petits pains. Je défaillais, sais-tu? Voilà quatre heures que je me démène. Mais toi, tu ne manges pas? Veux-tu me permettre de t’offrir?... Il avait posé délicatement un sandwich sur une cymbale, et il le lui présentait. -Quel souper! dit Nénette en riant. C’est vraiment très drôle. Mais ses derniers mots résonnèrent au milieu d’un silence subit, et elle s’arrêta, effrayée. En bas, l’on venait de se taire pour écouter une chanteuse excentrique. C’était une jeune femme, à figure de garçonnet vicieux, qui portait une perruque de cheveux blonds courts et plats avec un costume d’homme. Son petit corps grêle et fin se dessinait sous l’habit rouge de soirée, les culottes et les bas noirs. Debout sur une table, elle regardait autour d’elle avant de commencer, et frappait doucement sur sa jambe droite avec son claque. Nénette remarqua ses yeux étranges, d’un bleu clair et froid -des yeux qui ne s’animèrent pas lorsqu’elle chanta, qui ne lancèrent pas les bêtes et lascives oeillades des diseuses de refrains risqués, mais gardèrent leur scintillement d’acier, calme, cruel. Cette femme récita, plus qu’elle ne chanta, des petits poèmes, excessivement raffinés de forme, et, dans le fond, tout pleins de cynisme et de mélancolie. De hideuses choses y étaient dites sur des rythmes très recherchés, avec des caprices de rimes qui sonnaient parfois comme de doux et déchirants échos. Les viveurs et les filles qui l’écoutaient l’applaudirent, l’acclamèrent, avec des rires et des hurrahs. Mais elle les contempla, du haut de sa table, laissant tomber sur eux, comme chargé de mépris, son pâle regard de sphinx, puis elle haussa les épaules. -Qu’as-tu donc, Andréa? demanda très haut Jacques de Laurencie. Nous ne t’applaudissons pas assez, ma belle? -Vous m’applaudissez trop, au contraire, car j’ai dû dire bien mal, ce soir. -Pourquoi donc? -Parce que si j’avais bien dit, vous auriez pleuré. On rit plus fort. Quelle bonne plaisanterie! Pleurer des énormités que débitait Andréa... Mais ses chansons eussent désopilé la rate d’un trappiste! -Elle a raison, chuchota Nénette à l’oreille de Norbert, qui se tenait tout près d’elle, le bras passé furtivement, dans l’ombre, autour de sa taille. Moi, elle m’a donné froid dans le dos. -Eh bien, maintenant, veux-tu partir? demanda son cousin d’une voix singulière. -Non, non... Peut-être va-t-elle encore chanter, cette Andréa. Étiennette se penchait, pour mieux la voir, entre les barreaux de la balustrade. Cette fille, avec ses habits de garçon, sa figure mince et blême, ses yeux pervers et tristes, sa voix fatiguée débitant des couplets cyniques avec une science horrible, exerçait sur la jeune femme une espèce de fascination. Nénette, qui n’avait pas compris la moitié de ce qu’elle chantait, ne la comprenait pas elle-même, mais se sentait prise, en face de toute cette scène bizarre, par une curiosité âpre, malsaine. Un vertige d’imagination la saisissait, la tenait penchée sur d’obscurs abîmes, plutôt pressentis qu’entrevus, dans une demi-fièvre où elle se trouvait bien. Elle ne s’était pas aperçue, d’ailleurs, que Norbert venait de lui faire boire un second verre de champagne. -Allons, viens-tu? répéta son cousin, impatient. -La voilà qui s’en va, murmura Nénette en soupirant de regret. Un monsieur l’emmène. Est-ce que c’est son amant? Norbert éclata de rire. -Son amant?... À Andréa?... Mais non, elle n’a pas d’amant. -Comment? fit Nénette étonnée. Elle est donc sage? -Tu dis des bêtises, cousine. Allons, viens. Mais ne te penche donc pas comme ça! On va te voir. Il lui prit le bras, presque en colère. -Partons... C’est très dangereux pour une femme de regarder Andréa si longtemps. -Tiens! Pourquoi? Il ne répondit pas, et elle le suivit, un peu étourdie, mais l’esprit plein de hardiesse, et ne craignant plus d’être vue par personne. Le vin mousseux, les chansons risquées, le pêle-mêle sous ses yeux des habits noirs frôlant les maillots et les jupes courtes, et, plus que tout, ce tête-à-tête au fond de la logette obscure, cet égarement des mains de Norbert qui tremblaient en touchant sa taille, l’avaient jetée dans une ivresse légère, dans une exaspération de sa sensibilité, dont elle s’extasiait follement, souhaitant l’éterniser, se demandant pourquoi la vie ne serait pas toujours aussi intense et si l’on pourrait payer trop cher de pareilles sensations toujours renouvelées. Un instant, elle s’arrêta devant le vestiaire, où les domestiques dormaient debout, tendit sa tête à son cousin, qui l’enveloppa d’une dentelle blanche, puis elle se trouva, près de Norbert, dans une Victoria qui filait très vite, le long des avenues désertes, sous une fraîche clarté d’aube. -Il fait jour, dit-elle comme dans un songe. Quelle heure est-il donc? -Près de trois heures. -Grands dieux! s’écria-t-elle, retrouvant sa présence d’esprit sous la vive caresse de l’air matinal. Et Maxime? -Puisqu’il te croit endormie chez Suzanne. -Mais non... Pourquoi?... Ce n’était pas convenu. -C’est toujours convenu, n’est-ce pas, une fois pour toutes, quand tu rentres tard de soirée? Maintenant, il ne t’attend plus que vers neuf ou dix heures. -Qu’est-ce que je ferai jusque-là? Norbert se tut, se glissant contre elle, l’enveloppant de tout son corps dans cette voiture qui les berçait; puis il roula sa tête sur l’épaule de la jeune femme et releva ses yeux vers elle -des yeux suppliants, des yeux fous. Autour d’eux, c’était la solitude et le silence des quartiers riches de Paris, plongés dans le sommeil profond de la nuit finissante. Sous une lueur uniforme et bleuâtre, les lourdes maisons, portes closes, volets clos, ne laissaient rien deviner des songes ou des insomnies, des voluptés ou des angoisses, qui s’abritaient derrière leurs murs. Rien ne remuait sur les trottoirs secs et vides, qui s’allongeaient interminablement. Ils aperçurent pourtant un chien, qui dormait, blotti contre le soupirail d’une cave, puis un pauvre être en haillons -un homme, sans doute -qui s’en allait, droit devant lui, comme affairé... vers quelle tristesse ou vers quel crime?... Et toujours le pas du cheval sonnait dans les rues silencieuses, et le dos du cocher -un cocher de cercle, sûr maintenant des dix francs qui paieraient sa longue nuit de veille -se dressait dans sa livrée sombre, imperturbable et impersonnel, parmi les blancheurs du matin. Soudain, la voiture s’arrêta devant un jardinet précédé d’une grille, au fond duquel on apercevait une sorte de pavillon rustique. Ce jardinet et ce pavillon, que Nénette reconnut tout de suite, avaient été détachés récemment d’un hôtel particulier, situé rue Legendre, près du parc Monceau. Depuis, on a bâti sur leur emplacement une énorme maison de rapport. Mais il y a seulement trois ou quatre ans, on les voyait encore, dernier vestige du temps peu éloigné où toute cette plaine, considérée par les Parisiens, comme la campagne, était couverte de villas et de jardins. Dans ce pavillon, Norbert avait trouvé moyen d’établir un atelier de sculpteur, une chambre à coucher, une salle de douches, une mansarde pour son ordonnance et une écurie pour ses deux chevaux. On se moquait, dans la famille, de son installation, où l’on prétendait que tout, même ses mouchoirs, était parfumé d’une odeur de litière. L’officier en riait le premier, assurant que, grâce à d’innombrables visites féminines, c’était, après tout, l’opoponax, l’ylang-ylang et le foin coupé qui dominaient dans l’atmosphère. -Comment? nous voilà chez toi? s’écria Nénette. Il lui tendait la main pour qu’elle descendît; mais elle se blottissait dans l’angle opposé de la Victoria, voulant peut-être suppléer par l’énergie de son attitude à une résolution de résistance qu’elle ne sentait pas très solide. -Mais, dit-il d’un air naturel, il faut nous abriter quelque part. Je finissais par geler dans cette voiture..., et en habit. Car j’ai oublié mon pardessus. -Va donc en prendre un, et ramène-moi rue du Luxembourg. -Nous y arriverions au moment où certaines boutiques s’ouvrent. Ton boucher, ta laitière, que sais-je?... te verraient revenir avec moi. Ton mari le saurait peut-être... Tandis qu’en revenant toute seule, dans la matinée, tu auras l’air d’avoir dormi chez ta soeur. -Mais Suzanne dira le contraire. -À qui?... Pourquoi?... Tu t’arrangeras toujours avec elle. -Mon Dieu! murmura Étiennette, les larmes aux yeux, que faut-il faire? -Entre donc un instant, voyons, ne sois pas absurde... Tu es gelée, toi-même. Tiens, tu frissonnes sous cette dentelle. Viens, nous serons sages comme des images... Nous nous ferons une tasse de thé chaud. Elle hésitait toujours. Mais le cocher, ennuyé par ce mystérieux colloque, et tombant de fatigue sur son siège, se retourna, grommelant: -Monsieur a-t-il encore besoin de moi? Nénette, gênée devant cet homme, n’osa lutter contre le geste de Norbert, qui l’entraînait sur le trottoir. À peine y eut-elle posé le pied, que son cousin tendit une pièce d’or au cocher en le congédiant d’un signe. La voiture partit au grand trot. Norbert ouvrit alors la grille basse du jardin, en saisissant la sonnette pour qu’elle ne tintât pas; puis il prit le bras de la jeune femme, qui, tout émue, sans un seul mot, se laissa conduire dans la maison. Un atelier de sculpteur emplissait les trois quarts de la bâtisse. Ils pénétrèrent de plain-pied dans cette vaste pièce, où le jour naissant n’avait pas encore dissipé les dernières ombres. La profusion des tentures, des portières, des paravents, y maintenait des coins d’obscurité, que peuplaient des formes fantastiques. Un squelette entier de cheval, des mannequins, des modelages ébauchés et laissés sur la selle, des panoplies, des armures complètes, prenaient, dans la douteuse clarté, des proportions de cauchemar. On s’attendait à les voir remuer. Nénette, peu superstitieuse d’ailleurs, voulut se croire impressionnée -avouant, pour dire quelque chose, une frayeur à demi sincère. -Brr!... Je n’aimerais pas rester seule ici au crépuscule. -Tu n’es pas seule, murmura passionnément Norbert, qui la saisit tout à coup, sans préambule, dans le déchaînement brutal d’un désir exaspéré. -Que fais-tu?... Je ne veux pas... Laisse-moi!... Allume une lumière. Il balbutia: -Oui... Je vais l’allumer. -Mais lâche-moi donc! -Oui, je te lâche... Oui, je te lâche..., murmurait-il en l’étreignant plus fort. -Norbert, laisse-moi!... C’est indigne!... Je te dis que je ne veux pas. -Oh! si..., tu veux..., tu veux..., bégaya-t-il, dissolvant toute résistance en l’ardeur de ses caresses. Comme elle tentait un dernier mouvement de révolte, il dit très bas: -Cesse donc de te mentir à toi-même, folle!... Tu as soif de mes baisers comme j’ai soif des tiens... C’est le bonheur... Il lui communiquait son délire... Soudain, il sentit qu’elle s’abandonnait, et, avec une sourde exclamation de triomphe, il l’emporta vers un divan. Mais les bras dont elle l’entourait éperdument se crispèrent d’épouvante. La sonnette du jardin venait de retentir sous une poussée violente de la grille, et presque aussitôt, des coups impérieux, précipités, résonnèrent contre la porte. Chapitre XIV Maxime, après le départ de sa femme avec Suzanne et Lucien, était demeuré seul dans son cabinet de travail, perdu dans ses réflexions. Toute préoccupation scientifique restait loin de sa pensée. Il n’avait pas repris son labeur interrompu, et laissa même s’avancer la nuit sans demander de la lumière. Vers une heure du matin, un lourd sommeil vint le surprendre, et lui procura un moment d’inconscience et d’oubli. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il faisait presque jour. Une âpre fraîcheur entrait par la croisée restée ouverte. En face de lui, les massifs du Luxembourg se détachaient, encore sombres et sans couleur distincte, sur le ciel, qui se rosait du côté du Panthéon. «Où suis-je?» se demanda Maxime avec un frisson. Pendant une seconde, il eut la sensation du réveil en voyage, le divan de cuir où il se trouvait étendu figurant pour lui la banquette d’un compartiment de chemin de fer dont il aurait relevé l’accoudoir. Mais l’absence de trépidation, l’immobilité des objets autour de lui, dissipèrent cette illusion. Et, au premier mouvement qu’il fit, la réalité le reprit, avec un élancement de douleur morale -comme il arrive au blessé, étourdi par sa chute, mais qui sent sa fracture aussitôt qu’il remue. Son angoisse lui étreignit le coeur avant même qu’il eût le temps de s’en rappeler la cause. «Ah! c’est vrai!...» murmura-t-il quand son esprit eut recouvré sa complète lucidité. Il se leva pour monter dans la chambre à coucher, pensant trouver sa femme rentrée, et, sans doute, endormie. Un pénible sentiment s’empara de lui lorsqu’il aperçut le lit jumeau du sien, les draps entr’ouverts, mais vide. Passant précipitamment dans le cabinet de toilette, il n’y vit qu’une femme de chambre, sommeillant sur un siège bas, la tête appuyée contre la muraille. -Couchez-vous, dit-il quand elle se fut réveillée avec un grand sursaut. Madame passera sans doute la nuit chez Mme Gerbier. Ou, si elle rentre, c’est moi qui l’aiderai. La femme de chambre ouvrit un bec de gaz, qui brûlait au bleu, et dont la flamme jaillit, large et claire, puis elle disparut en se frottant les yeux. Maxime regarda autour de lui, pour trouver un indice qui lui apprit si Nénette comptait rentrer ou non. Jamais Mme Dulaure ne faisait veiller sa femme de chambre aussi tard. Elle devait avoir annoncé son retour pour une heure beaucoup moins avancée, car l’eau chaude préparée pour sa toilette était maintenant complètement refroidie dans la bouilloire de nickel. «Elle n’est pas au bal,» se dit Maxime. «Une représentation de cirque, cela ne dure guère plus de deux heures, et l’invitation était pour dix et demie.» En temps ordinaire, il ne se fut pas inquiété. Il aurait travaillé, ou dormi, sachant Nénette sous la protection de son beau-frère et de sa soeur. Mais, après l’ébranlement de la journée, dans l’éveil douloureux de toutes ses jalousies, de toutes ses méfiances, il ne pouvait rien considérer simplement. La première idée qui lui vint fut pourtant une idée raisonnable. «Lucien et Norbert les auront menées souper,» pensa-t-il. «Rien n’amuse les femmes honnêtes comme de manger des écrevisses à deux heures du matin en cabinet particulier.» Mais non, cependant: Suzanne était trop soucieuse des moindres convenances pour accepter cette partie fine avec Nénette lorsque lui, Maxime, se trouvait absent. Cela ne ressemblait pas à Mme Gerbier. D’ailleurs Lucien n’éprouvait jamais le besoin de s’amuser avec sa propre femme et sa petite belle-soeur. Auprès d’elles, ils se reposait généralement d’avoir fêté les autres. Puis, même en supposant la chose possible, n’était-ce pas intolérable pour Maxime de songer à Norbert assis aux côtés d’Étiennette, riant avec elle -de lui, du mari peut-être -et la ramenant ensuite, c’était probable, car Suzanne, si pure elle- même, ne s’aviserait d’aucun soupçon et confierait sans crainte sa soeur à leur cousin? Après un quart d’heure de patience, qui lui sembla d’une longueur infinie, Maxime, torturé par ses suppositions, endossa un pardessus, saisit son chapeau, et sortit. À peine eut-il posé le pied sur l’escalier, qu’il sentit rentrer en lui-même le calme des grandes résolutions. Du moins il le crut. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, toute détermination d’agir, même pour une démarche insignifiante, amène un soulagement subit que l’on ne manque jamais de croire définitif. Au bout de quelques marches, il remonta, pour prendre son revolver, s’assurant que les six coups étaient chargés. Mais il sourit de cette précaution. Le seul fait de s’être mis en mouvement l’apaisait. «Que je suis fou!» pensa-t-il. «Je vais trouver ma petite Étiennette paisiblement endormie chez Suzanne.» Dehors il ne rencontra pas tout de suite une voiture. Qu’importe! Il marchait plus vite qu’un fiacre de nuit. Enfin, sur le quai, il vit un horrible véhicule à quatre places et à galerie, qui s’en allait, vers quelque gare, la caisse inclinée en avant, avec des soubresauts grotesques. Maxime le prit, sentant, à mesure qu’il approchait, son énergie momentanée s’affaiblir dans une recrudescence de ses pires angoisses. Il arriva rue du Château-d’Eau, devant l’hôtel de son beau-frère. Tout y semblait plongé dans un profond sommeil. Aux premiers mots du concierge, qui vint ouvrir, tout effaré, sa marmotte à carreaux de travers sur l’oreille, Maxime comprit qu’Étiennette n’était pas là. -Faites réveiller madame, dit-il. Il faut absolument que je lui parle. Mais déjà Suzanne, qui ne dormait pas, ouvrait sa fenêtre au bruit. Elle vit son beau-frère, et devina tout. -J’y cours... Ne viens pas, ne viens pas! cria-t-elle à son mari qu’elle entendit remuer dans la chambre voisine. Elle descendit, cherchant à nouer son peignoir de ses doigts qui tremblaient. -Suzette, attends-moi! Qu’est-ce qui se passe? criait Lucien derrière elle. -Pour l’amour de Dieu... Au nom de nos enfants!... remonte!... lui dit sa femme à voix basse. Tu perdrais tout... Je t’expliquerai... Elle eut un tel accent qu’il n’osa pas la suivre. Seulement il demeura à moitié de l’escalier, penché sur la rampe, très inquiet. Suzanne, puisant une force surhumaine dans le sentiment du danger que courait sa soeur, répondit à Maxime d’une voix presque naturelle. -La représentation du cirque Laurencie, expliqua-t-elle, était suivie par une fête offerte aux intimes et par un souper. Nénette avait insisté pour rester jusqu’au bout. -Nous l’avons laissée, ajouta Mme Gerbier, avec votre voisine, Mme de Cerny, qui a offert de la chaperonner jusqu’à la fin et de la ramener dans sa voiture. Vous avez dû vous croiser avec elle en venant ici. Retournez chez vous; elle y est. À moins que les divertissements ne finissent très tard, ce qui est possible. En ce cas, Nénette se trouverait encore au cirque. -Suzanne, dit Maxime, dont la pâleur et le calme parurent effrayants à sa belle-soeur, jurez-moi que vous dites la vérité. -Je vous le jure, mon ami. Que croyez-vous donc? Pourquoi mentirais-je? -Vous ne soupçonnez pas, dit-il en plongeant dans ses yeux des regards terribles, qu’Étiennette puisse être partie avec... Il fit un effort. -... Avec le vicomte d’Épeuilles? -Je suis sûre que non, répondit cette noble femme qui, de sa vie entière, n’avait altéré la vérité. Norbert s’est légèrement blessé dans un exercice, et il a quitté le cirque avant nous. Elle mentit si bien -pour la première fois! -que Maxime, trop heureux de l’entendre, s’y trompa, et la crut. -Je vais voir à la maison, dit-il. Mais si elle n’y est pas!... -Si elle n’y est pas, reprit Suzanne, vous la trouverez avec tout notre monde chez M. de Laurencie, où l’on danse peut-être encore. Dès que Maxime l’eut quittée, Mme Gerbier s’élança dans sa chambre. -Un manteau!... un manteau!... aide-moi!... cria-t-elle à son mari. Ô mon Dieu! ajouta-t-elle en sentant ses jambes fléchir... Pourvu que j’aie la force!!... -Mais qu’y a-t-il donc?... Où veux-tu aller à cette heure-ci, presque en chemise? demanda Lucien, qui, machinalement, l’enveloppait d’une grande pelisse par-dessus son peignoir. Elle l’embrassa éperdument. -Ô mon Lucien! ne me questionne pas... Tu sauras tout à l’heure. Il s’agit de l’honneur..., de la vie... de ma pauvre petite Nénette! Il n’essaya pas de l’arrêter, paralysé qu’il était par la stupéfaction. Si quelqu’un eut pu le voir, immobile et désorienté au milieu de la chambre, dans sa tenue des plus sommaires, Lucien eût offert à ce spectateur la note comique qui se mêle toujours aux plus sombres drames de notre existence. Il ne bougea de nouveau qu’en entendant retomber la porte extérieure de l’hôtel. -Ah! les satanées femmes!... murmura-t-il alors. Et il se dirigea vers son lit. Dans la rue, déserte encore, sous le jour blafard, Suzanne fut terrifiée de n’apercevoir aucune voiture. Elle n’avait guère eu l’occasion de constater combien les fiacres sont rares en été, à trois heures du matin. Elle se mit en marche; mais l’émotion l’empêchait d’avancer. Un moment même, elle crut se trouver mal. -Mon Dieu!... mon Dieu!... gémit-elle, obligée de s’appuyer contre un mur. Une image pleine d’horreur, venant se présenter à son esprit, lui rendit une force factice, et la jeta en avant, dans une course rapide, affolée, qu’elle parvint à soutenir pendant quelques minutes. C’était chez Norbert qu’elle allait. Y arriverait-elle avant Maxime? Car -elle en était certaine maintenant -sa soeur était chez l’officier. Elle se rappelait le regard surpris par elle au cirque dans les yeux d’Étiennette... Elle comprenait la ruse employée par Norbert, et concertée sans doute d’avance entre les deux amants. L’évidence éclatait dans son esprit. Comment ne s’était-elle doutée de rien? Ah! si elle avait pris la main de Nénette à la sortie... Si elle n’avait pas quitté sa soeur! Elle voulait encore la chercher dans la foule..., la ramener à la maison. Mais Lucien, fatigué, ne demandait pas mieux que de laisser à d’autres cette corvée; il avait entraîné sa femme, dès que leur cousin avait parlé de Mme de Cerny, la voisine obligeante de la rue du Luxembourg. Et qui eût soupçonné le mensonge? Pouvait-on se douter d’une pareille infamie? L’indignation, chez Suzanne, ne put d’ailleurs éclore, car son âme tout entière, pour le moment, appartenait à la plus poignante inquiétude. Au faubourg Poissonnière, elle eut le bonheur inespéré de rencontrer une Victoria de remise, attelée d’un bon cheval. -Vous aurez cent francs, dit-elle au cocher, qui refusait de la prendre. -Courez, faites l’impossible... J’ai une parente qui se meurt... Elle avait l’air si sincère, si désespérée, et, en même temps, si évidemment femme du monde, que l’homme eut confiance, et mit sa bête à fond de train. -Plus vite!... Je vous en supplie!... Plus vite!... disait à chaque instant Suzanne. Quelques fenêtres s’ouvraient sur leur passage. Des gens sautaient du lit au fracas de cette voiture bondissant sur les pavés sonores, dans le grand silence du matin. Et l’on s’étonnait de voir, en cet équipage, derrière un cheval emporté, que fouettait encore le conducteur, cette jeune femme aux cheveux défaits, au visage mortellement pâle, enveloppée d’une grande pelisse de bal en broché de soie vieux rose, dont la bordure de chinchilla frissonnait au vent. «Si Maxime avait une bonne voiture,» se disait Suzanne, «il aura mis un quart d’heure pour rentrer chez lui, vingt minutes pour aller rue François Ier, au cirque Laurencie, et il lui faudra encore vingt minutes pour arriver chez Norbert. Je peux compter une heure environ. S’il a suivi le programme que j’ai tâché de lui suggérer, j’aurai gagné le temps nécessaire, et je sauverai Nénette.» Elle se répétait follement: «Sauver Nénette!... Sauver Nénette!...» Puis elle recommençait son calcul: «Un quart d’heure... Oui, il faut bien un quart d’heure pour aller de la rue du Château-d’Eau au Luxembourg... Et vingt minutes, cela fait trente-cinq...» Enfin, elle atteignit la rue Legendre. Tout paraissait tranquille dans le pavillon du vicomte d’Épeuilles. -Relevez la capote de la voiture, cria-t-elle au cocher en sautant à terre. Je reviens à l’instant. -Mais, madame... -Attendez-moi, et vous aurez ce que vous voudrez..., le prix de votre cheval..., ce que vous demanderez..., je vous le jure! Elle poussa vivement la grille; la sonnette s’ébranla avec ce tintement brusque et clair, qui vint terrifier Étiennette entre les bras de son cousin. À ce bruit, aux coups désespérés frappés contre la porte, l’ordonnance de Norbert parut à sa fenêtre, au milieu du pignon, jetant, d’une voix enrouée de sommeil, un furieux: «Qui va là?» -Ah! c’est vous, madame! Je descends, ajouta-t-il d’un ton moins rude en reconnaissant Mme Gerbier. Norbert, entendant cette exclamation, ouvrit lui-même à sa cousine, et renvoya le hussard à son somme. Suzanne se précipita dans l’atelier. -Étiennette!... Où est Étiennette? -Mais... pas ici, je suppose..., répondit son cousin, en essayant de ricaner. -Écoute-moi, Norbert, s’écria Suzanne en se tordant les bras. Si elle se cache ici, rends-la-moi! Son mari vient... Il se doute... Il accourt fou de colère... Il n’y aura pas de cachette pour lui... Ce sera terrible!... Mais vite..., vite!... mon Dieu!... J’ai à peine un quart d’heure d’avance. -Tu es sûre qu’il va venir ici? demanda Norbert, qui se troublait. -Sûre!... Sûre comme je le suis qu’il vous tuera tous les deux. Si tu avais vu sa figure!... Et il est armé... J’ai bien remarqué la crosse de son revolver entr’ouvrant une poche de son pardessus. -Ah! sauvez-moi! sauvez-moi! cria Nénette, égarée d’épouvante, et qui sortit en chancelant de derrière une tenture. Suzanne s’empara d’elle avec un cri dont Norbert frissonna. Les deux soeurs se hâtèrent vers la porte. -Un mot! dit le jeune homme. Que dirai-je, Suzanne? Qu’as-tu inventé? -C’est vrai! dit-elle. Couche-toi... Tu as mal à la jambe..., des compresses d’eau froide... Tu as posé le pied à faux en sautant de cheval... Ah! n’oublie pas... Tu as quitté le cirque avant nous. Elles eurent le temps de monter en voiture. -Rue du Luxembourg! cria Suzanne au cocher. Et elle gardait encore assez de présence d’esprit pour lui faire prendre, en sortant de la rue, le côté opposé à celui par lequel arriverait probablement Maxime. Précaution sans laquelle son dévouement n’eût servi de rien. Car, au moment précis où leur voiture tournait vers l’avenue de Villiers, celle de M. Dulaure débouchait par le boulevard de Courcelles. Il n’était plus dans le mauvais fiacre à galerie, mais dans une petite Victoria jaune, assez rapide, prise en chemin. Suzanne, qui se pencha légèrement, put donc l’apercevoir. «Heureusement,» songea-t-elle, «que notre capote est relevée.» -Presse le cocher, murmura-t-elle à sa soeur, sentant que ses forces l’abandonnaient. Elle s’évanouit. Maxime, portant tout d’abord les yeux vers la maison du vicomte d’Épeuilles, ne remarqua pas cette voiture qui fuyait. Il était retourné vainement rue du Luxembourg; puis il s’était rendu au cirque Laurencie, où tout était fermé, muet, endormi depuis longtemps. Sans même s’attarder à réveiller les gens, à questionner, il accourait tout droit rue Legendre. Il poussa doucement la petite grille, que secouait tout à l’heure la main affolée de Suzanne, et, cette fois, la sonnette ne tinta pas. La porte en chêne à ferrures du pavillon était entrouverte. Cela surprit Maxime. Il entra. On franchissait le vestibule en deux pas, et, tout de suite, en soulevant une portière, on se trouvait dans l’atelier. Comme il touchait la tapisserie, le malheureux, qui doutait encore, entendit la voix de Norbert. -Ah! j’avais donc bien deviné... Il n’est pas seul!... Ses doigts se crispèrent sur la crosse de son arme. «Six coups...,» se dit-il froidement. «J’ai la main sûre. C’est plus qu’il n’en faut pour faire trois cadavres.» Il pénétra dans l’atelier, et s’arrêta, stupéfié par l’étonnement. Sur un divan bas, le vicomte d’Épeuilles était couché, à demi dévêtu. Une de ses jambes disparaissait, depuis le pied jusqu’au milieu du tibia, sous des linges imbibés d’un liquide brunâtre. À genoux, près de lui, sur le tapis, un grand garçon, en manches de chemise et pantalon rouge à basanes, déchirait des bandes et les trempait dans une cuvette. Une forte odeur d’arnica flottait dans l’air. -Ah! c’est gentil, Maxime, d’être accouru me voir sitôt que vous avez su mon accident, s’écria l’officier. Mais cela n’en valait pas la peine. Je croyais même que ces dames n’avaient pas remarqué ma disparition, et ne sauraient rien de ma maladresse. Dulaure, interdit, soupçonneux, ne répondit pas. Le vicomte, qui jugeait à propos de ne pas voir l’attitude sombre et singulière de son visiteur, se mit à raconter, avec force détails, la façon dont il s’était sottement abîmé la cheville. Il demanda même à Maxime des explications sur les osselets du tarse, et prétendit que sa plus vive douleur était dans le cou-de-pied. -Je vous en supplie, mon cher ami, vous qui avez fait un peu de chirurgie, je crois, venez donc manier ma patte et me dire ce qui en est. Pierre, ôte cette cuvette, mon garçon; laisse approcher M. Dulaure. L’ordonnance aussitôt s’écarta respectueusement, avec son arnica et ses bandages. Force fut à Maxime de s’incliner vers le divan et de remuer en tous sens le pied de l’officier. Celui-ci poussait des: «Aïe! aïe!» et diverses exclamations plus soldatesques, signes irrépressibles d’une souffrance aiguë. -Diable! je ne m’y entends guère, mais ça me paraît grave, s’écria Maxime -du ton dont il aurait dit: «Ah! quel soulagement, et que je suis heureux!» Mais, comme le savant se redressait en ajoutant: -Faites donc venir votre major. Il verra mieux que moi ce qui en est... La phrase s’interrompit sur ses lèvres, et son regard prit une fixité redoutable. Norbert vit ce qui arrêtait ce regard, et, sous un prétexte quelconque, il éloigna son ordonnance. Le soldat quitta l’atelier. «Ça y est, pour le coup,» se disait le vicomte. «On ne peut jamais tout prévoir.» Ce que Maxime avait aperçu, c’était l’écharpe de dentelle dont Nénette enveloppait sa tête quand elle sortait le soir. Elle la portait en le quittant la veille, il en était sûr. Il la prit et l’approcha de son visage. Oui, certes; il ne pouvait pas s’y tromper: cette dentelle restait imprégnée du parfum d’Étiennette, et semblait participer un peu à sa chair vivante de femme. -Vous m’avez donc menti? dit-il à Norbert. -Monsieur!... cria l’officier, qui bondit tout debout. -Prenez garde, reprit Maxime, vous allez vous faire mal au pied. Norbert abaissa les yeux vers sa cheville emmaillotée, et devint pourpre. Il y eut, entre les deux hommes, un instant de silence terrible. Puis ce fut le vicomte qui parla le premier. -Maxime, dit-il -avec une gravité d’accent qu’il puisait dans son horreur pour tout ce qui devenait tragique et gênant, -Maxime, vous regretterez de me chercher querelle. Rappelez-vous qu’en m’insultant, vous insultez votre femme. Ne le faites donc pas sans des motifs plausibles. -Mais cette écharpe?... dit le savant, qui tordait la dentelle comme s’il en eût voulu faire un licou pour étrangler son rival. -Cette écharpe!... Vous êtes fou, mon pauvre ami!... Au vestiaire du cirque, nos effets ont été mis sous le même numéro, puisque nous avions dîné ensemble, Lucien, Suzanne, Étiennette et moi. Comme je partais en voiture, blessé, un domestique a couru après moi pour me remettre mon pardessus. Cette dentelle était prise dedans... Je ne m’en suis aperçu qu’en arrivant ici. L’histoire était vraisemblable. Et d’ailleurs Norbert touchait juste en disant que Maxime ne pouvait la mettre en doute sans déshonorer sa femme. Si Nénette, vraiment, était innocente, quelle faute monstrueuse le savant venait de commettre en laissant entendre à cet homme: «Je crois que vous êtes son amant.» -Damnation!... murmura-t-il, en se dirigeant vers la porte. -Un instant, mon cher, reprit l’officier d’un ton conciliant. Ne me quittez pas ainsi. Vous m’avez donné tout à l’heure un démenti un peu brutal... Vous ne pensiez pas ce que vous disiez, n’est-ce pas? Vous ne tenez pas à ce que je m’en souvienne? -Eh! c’est vous qui avez raison jusqu’ici, répondit Maxime. On ne doit pas accuser sans preuves... Puis vous avez trouvé le meilleur des arguments pour ne pas vous battre avec moi: vous vous êtes abrité derrière la réputation de Mme Dulaure, que je ne peux pas compromettre. Norbert eut un geste de rage et s’élança comme pour frapper Maxime. Mais il se contint, et lui dit: -Monsieur, vous m’avez donné tout à l’heure un démenti. Aujourd’hui même vous recevrez mes témoins. -Monsieur, dit Maxime, se croisant les bras et le regardant avec une haine froide et terrible, je retire mon démenti. -Lâche!... -Monsieur, reprit le savant, vous savez que je ne suis pas lâche, et, au surplus..., vous le verrez. Pour le moment, je n’ai rien de plus à vous dire. Bonjour. Il sortit. Chapitre XV Lorsque Étiennette entendit rentrer son mari, elle était couchée, et faisait semblant de dormir. Elle reconnut son pas, sur l’escalier, puis le long du corridor. Il ouvrit la porte et pénétra dans la chambre à coucher. Elle sentit la présence de cet homme -autrefois tant aimé et son regard, qui pesa sur elle, longtemps. Elle ne remua pas. Il ne dit rien. Après être demeuré un moment près du lit, immobile, à la contempler, dans le demi-jour des persiennes rabattues, il s’en alla. Alors elle ouvrit les yeux, s’assit sur son séant, et, fixement, regarda sans voir, dans le vide. Maxime ne la tuait pas, ne la chassait pas. Donc, les sublimes mensonges de Suzanne réussissaient jusqu’au bout. Rien de tragique ne s’était passé entre lui et Norbert, puisqu’il revenait calme, qu’il ne la réveillait pas pour lui dire: «Madame, votre amant est mort.» Ou bien: «Je vais me battre demain à cause de vous. Si je meurs, soyez maudite.» Toutes ces horreurs, qui la hantaient depuis le coup de sonnette de Suzanne chez Norbert, s’évanouissaient donc, comme un effroyable cauchemar qui se dissipe au réveil. Elles n’avaient eu d’existence que dans la probabilité terrible. Maintenant, elles étaient finies, dispersées, disparues. La peur, l’atroce peur, étreignant le coeur d’Étiennette, lâchait prise. Et ce coeur se reprenait, s’interrogeait?... Que retrouvait-il au fond de lui- même? Ah! l’amer dégoût! Les odieux souvenirs! Avec quelle brutalité l’existence s’en vient briser les pauvres songes au moyen desquels on tente de lui échapper un instant! Car, enfin, ce n’était qu’un songe..., moins qu’un songe, son aventure de cette nuit... Ce n’était même pas une passion, pas même une faute. C’était une griserie de haschisch, une envolée dans l’inconnu... Quelque chose de subtil et de complexe, venu de l’ennui lamentable, de la folle soirée, des costumes étranges, du vice entrevu, de l’aube pâle comme cette pâle fille qui chantait cette nuit sous les lustres... Et parce que, soutenue par tant de complicités, on cherchait sous un baiser une sensation nouvelle, dont le désir brûlait la chair et l’imagination, il fallait voir un revolver braqué, entendre des menaces de mort, fuir sous la protection d’un cocher de hasard, exigeant et gouailleur, et, par- dessus tout, contempler -reproche suprême! -le douloureux visage d’une soeur, évanouie de tristesse et d’effroi. «Que va-t-elle me dire, quand je la reverrai?» se demandait Étiennette en songeant à Suzanne. Et elle traversait de nouveau tous les incidents de l’horrible promenade. Sa soeur évanouie; elle-même perdant la tête; et ce marchand de vins, entr’ouvrant ses volets, devant lequel on s’était arrêté pour demander un peu d’eau..., du vinaigre... Oh! les coups d’oeil échangés entre cette brute et leur cocher, en face du désordre moral et matériel de ces deux belles jeunes femmes... Quelle honte! mon Dieu, quelle honte! Alors Nénette envisageait l’avenir: les sermons de Suzanne, les soupçons perpétuels de cette soeur vertueuse, les railleries sanglantes de Lucien, la froideur autoritaire de son mari, dont elle avait, sans doute, à jamais perdu la confiance. -Oh! misère..., murmurait-elle. Et, pour ne pas sangloter dans sa détresse, elle serrait ses doigts jusqu’à se faire mal, ou déchirait son mouchoir entre ses dents. Tout à coup, au milieu de ses amertumes, de ses humiliations, elle se rappela Norbert, qui, jusque-là, lui apparaissait vaguement, comme une cause fatale, mais insignifiante, de tous ses maux. «Et je ne l’aime pas!...» songea-t-elle, «Je ne l’ai jamais aimé!» Elle fut obligée de se dire aussitôt: «Mais, lui non plus, il ne m’aime pas.» Cette conviction s’imposait si clairement à sa pensée, qu’elle se tordit de rage sur son lit. «Il allait me prendre... Il allait me prendre!... Je consentais... Et, à ce moment-là même, il croyait superflu de jouer seulement la comédie. Il ne prononçait pas le mot d’amour...» Qu’y avait-il, en effet, dans la vie, pour cette pauvre femme, à qui un orgueil funeste avait enlevé de bonne heure ce qui fait à la fois le charme et la joie de son sexe: la tendresse et les illusions? «Ce sera ainsi toujours... jusqu’au bout,» se disait-elle... «Et puis, après, il y aura la mort... Et puis après... rien.» Car son petit cerveau, nourri des aliments trop forts de la science moderne, et impuissant à en assimiler la substance vivifiante, n’en avait retenu que les négations, qui, maintenant, pénétraient peu à peu tout son être, finissaient par lui empoisonner le coeur. Ce qui fait vivre le penseur tue la femme, l’enfant, l’homme du peuple. L’excès de civilisation amène ces désordres, parce qu’on ne peut doser les idées dangereuses, ni les livrer sur ordonnance, comme on le pratique pour les poisons dans les pharmacies. Vers l’heure du déjeuner, Étiennette se leva. Un seul couvert était mis dans la salle à manger. Les domestiques lui dirent que monsieur, ayant affaire dehors, la priait de l’excuser. Elle achevait ce triste repas lorsqu’elle vit entrer Suzanne. Les deux soeurs s’enfermèrent dans le petit salon. Mme Gerbier ouvrit la bouche pour parler, mais les mots lui manquèrent. Elle saisit la main de Nénette, et regarda longuement, d’un intraduisible regard, le joli visage, volontairement dur et glacial, de la révoltée. Puis ses yeux pleins de pitié, de tendresse et de supplication, se mouillèrent. Elle fondit en pleurs. -Allons, voyons... À quoi cela sert-il? dit Étiennette avec impatience. -Je sors de chez Norbert, put enfin dire Suzanne -qui ne formula aucun reproche. -Il m’a donné sa parole d’honneur qu’il allait faire obtenir par le général d’Épeuilles son changement de- garnison. -C’est toi qui l’y as forcé? demanda Nénette, les yeux étincelants. -Je l’en ai supplié..., reprit Suzanne. J’ai même obtenu de lui qu’il s’absenterait immédiatement de Paris, sous le prétexte de cette blessure... Il paraît que c’est possible, avec un peu de complaisance de la part du médecin-major et de ses chefs. -Et... n’a-t-il présenté aucune objection avant de consentir à cette... retraite? -Il ne voulait s’éloigner à aucun prix. Mais je l’ai menacé de tout dire au général... -Tu l’aurais fait?... s’écria Étiennette furieuse. Tu aurais déshonoré ta soeur?... -Le général d’Épeuilles est le seul être au monde qui pouvait m’aider à te sauver, répondit Suzanne avec fermeté. C’est notre oncle; il a été ton tuteur. D’ailleurs, je ne lui aurais pas tout dit; je lui aurais seulement tout fait craindre. Il connaît bien son fils. Étiennette entra dans une effrayante colère. Les humiliations qu’il lui fallait subir l’affolaient, elle reprocha à sa soeur de s’être mêlée de ses affaires. -Pourquoi es-tu venue ce matin? lui dit-elle. Je serais morte heureuse... -Ah! tu l’aimes donc à ce point?... s’écria Suzanne. -Oui, je l’aime, répondit Étiennette, qui aurait voulu braver l’univers. -Je l’adore!... Et, malgré vous tous, je le suivrai... Je le rejoindrai. -Mais il te repoussera, ma pauvre enfant. Tu ne peux lui plaire qu’en représentant pour lui le plaisir... Dès que tu deviendras un devoir, il ne pourra plus te souffrir. Tu ne connais donc pas Norbert?... Tu ne connais donc pas les hommes?... Étiennette, qui savait cela aussi bien qu’elle, en ce qui concernait son cousin, se tut. -Il n’y en avait qu’un, reprit Suzanne, il n’y avait qu’un homme capable de t’aimer d’un de ces amours complets et profonds que nous rêvons, nous, pauvres femmes... Mais celui-là, tu l’as éloigné, tu l’as découragé..., tu l’as trahi. -Maxime n’aime que la science, déclara Nénette. -Tu crois cela, ou tu veux le croire, parce que tu ne l’as jamais compris. -Mais, reprit Étiennette -qui voulait encore poétiser devant sa soeur la banalité de son aventure, -qu’est-ce qui te fait penser que Norbert ne m’aime pas? Tu vois bien qu’il se refusait à quitter Paris, à me quitter, moi. Suzanne eut un sourire de mélancolique ironie. -Ne crois pas cela, dit-elle. Il n’a pas eu un mot d’inquiétude ou de tendresse pour toi. Il paraît t’en vouloir, au contraire. Il t’accuse d’extravagance, de coquetterie... -Moi?... -Oui, toi... Je ne voudrais pas être cruelle en te répétant ce qu’il m’a dit... -Si... Répète... Il faut que je sache... Qu’a-t-il pu dire? -Il m’a dit... Tu le veux, ma petite Nénette? -Je t’en supplie! -Il m’a dit, avec cette façon, -j’emploierai le mot: -blagueuse, que tu lui connais: «Oh! mon Dieu, pourquoi tenir tant à m’éloigner? Si ce n’est pas moi, ce sera un autre... Une détraquée pareille! Du moins, avec moi, cela ne sortait pas de la famille.» -Oh!... Quelle infamie!... -Il n’avait qu’une raison pour ne pas partir, reprit Suzanne. Maxime l’a menacé; Norbert ne voulait pas avoir l’air de le craindre, et tenait absolument à se battre avec lui. Mais je lui ai démontré qu’un semblable duel serait un crime contre ton mari, dont il n’a pas à se venger, puisque, lui, Norbert, est l’offenseur; contre toi, qu’il perdrait de réputation; contre toute notre famille, qu’il plongerait dans le désespoir. Enfin, après quelques façons, il a cédé, heureux, sans doute, au fond, d’en être quitte sans un scandale gênant. -Quelle infamie! quelle infamie! répéta sourdement Nénette. Sa colère, ses révoltes, son orgueil, ne soulevaient plus son âme qui se repliait, inerte, écoeurée, lassée. Toute son attitude trahit tout à coup un si morne découragement, un abandon si navré d’elle-même, que Suzanne, le coeur déchiré de compassion, ne songea qu’à la consoler. Il n’était plus question de reproches, d’explications, de remords, ni de faute. Dans le petit salon Louis XV, dans ce joli décor de soies claires, de bois doré, de bibelots futiles, où souriait le portrait d’aïeule, peint par Fragonard, les deux soeurs se tenaient enlacées, mêlant leurs larmes, et retrouvant l’une pour l’autre les mots mignards et caressants, les gestes câlins, dont elles apaisaient mutuellement leurs douleurs, lorsque, toutes petites filles, l’une d’elles avait été punie, et que l’autre, pour ne pas la quitter, venait partager ses privations. Maxime entra, qui les vit ainsi. Leur attendrissement ne l’étonna pas. On ne l’avait aveuglé qu’à demi. Il savait bien qu’eux tous, ils avaient, la nuit dernière, frôlé quelque chose de terrible. Lui-même, en dépit de sa force d’âme, se sentait parfois traversé d’un frisson, croyant encore tenir sous son doigt la détente de son revolver. Il regarda d’un singulier regard cette femme qu’il avait failli tuer... Eh quoi! c’était bien elle..., c’était son Étiennette! Voilà bien les soyeux cheveux blonds, les beaux yeux sombres, et cette peau fraîche et lumineuse, que sa balle aurait pu transpercer. Voilà donc où elle avait marché, de son pas si léger, mais si résolu, depuis cet angle du square, au Collège de France, où il l’avait saluée pour la première fois. Voilà où elle l’avait amené, lui, l’homme fort. Il ne s’émut de pitié ni sur elle, ni sur lui-même. L’amour était mort. La confiance était morte. Avec une tranquillité dont il s’étonnait, il se demandait seulement ce que cette frêle créature détruirait encore en lui. Serait-il possible que, parmi les préoccupations où elle allait le faire vivre, elle vînt jeter le trouble et le désordre jusque dans la retraite inaccessible, sereine, où il s’efforçait d’abriter sa pensée? Lorsqu’il pénétra dans le petit salon, Étiennette repoussa vivement sa soeur, essuya ses yeux débordants de larmes, et les leva, fermes et hautains, vers son mari. Il lui dit d’une voix glaciale: -Ne préparez pas vos grands airs ni vos phrases de bravade. Je n’ai pas l’intention de vous prendre au piège de vos propres paroles. Je n’attends pas de vous la vérité: donc tous les mots sont inutiles. Seulement, si je ne parle pas, j’agis. Je suis mieux préparé maintenant. Je serai plus prompt. On ne me joue pas deux fois. Elle se leva en s’écriant: -Vous vous repentirez de vos insultes. Puis elle s’élança hors de la chambre. Suzanne se jeta aux pieds de Maxime, les mains jointes. -Que faites-vous? dit-il en la relevant. -Ayez pitié d’elle! Ne la poussez pas à bout. -Mais, reprit-il, vous l’entendez: c’est elle qui me menace. Ah! Suzanne, -reprit-il au bout d’un instant, d’un ton pénétré, -que pouvais-je faire de plus pour cette enfant? Vous qui savez tout... Vous qui avez vu... même ce que je n’ai pas vu..., je vous laisse juge. Mme Gerbier ne répondit pas. -Elle est si jeune!... murmura-t-elle enfin. Mais, je vous assure, elle sent ses torts. Elle deviendra plus raisonnable. -Je l’espère, dit froidement Maxime. -Après tout, qu’a-t-elle fait? continua Suzanne. Elle aime s’amuser... Elle s’est montrée étourdie..., imprudente... La pauvre femme s’arrêta, s’apercevant que, loin de rien réparer, elle empirait la situation, car elle se sentait rougir sous le regard scrutateur de Maxime. Ils se dirent tristement adieu. En sortant de chez sa soeur, Suzanne eut l’idée d’entrer un instant dans le jardin du Luxembourg. L’air frais et parfumé, que de légers souffles agitaient autour des pelouses et des pièces d’eau, ferait du bien à sa tête malade, à ses paupières fiévreuses, à ses nerfs surexcités. Car elle n’osait montrer son visage défait, à travers les rues, à l’heure la plus éclatante de cette belle après-midi de juin. Comme elle s’avançait au hasard, les yeux à terre, dans une allée déserte, elle se heurta positivement contre Berger-Ricard, qui marchait à petits pas, lisant une revue. -Comment, chère madame, c’est vous qui usez de pareilles violences contre un passant inoffensif? dit-il en souriant dès qu’il eut reconnu la jeune femme. Elle balbutia quelques mots, et voulut le quitter. Mais lui, avec sa pénétration de vieux praticien retors, vit tout de suite qu’elle avait quelque chose, suivant l’expression familière. -Personne n’est malade chez vous, j’espère? demanda-t-il. -Personne, je vous remercie. -Ni chez Dulaure? Elle hésita. -Ma soeur n’est pas très bien. -Allons, bon! Qu’est-ce qu’elle a encore, cette pauvre petite femme? Suzanne le savait si excellent, si habile, si dévoué, qu’elle ne pouvait se retenir de lui montrer en partie l’inquiétude qui la dévorait. Mais elle donna à cette inquiétude une cause exclusivement physique. -Étiennette est tellement délicate, si nerveuse! La moindre émotion lui fait mal. Il la regardait, d’un oeil perçant et narquois, attendant qu’elle s’expliquât davantage. Et elle, avec cette superstition des esprits simples à l’égard des savants illustres, des guérisseurs fameux, pensant qu’il était un peu magicien et connaissait des remèdes à toutes les douleurs, voyant d’ailleurs qu’il la devinait presque, s’écria: -Ah! docteur, vous qui la connaissez si bien, dites-moi pourquoi elle se gâte ainsi l’existence? Qu’est-ce donc qui est malade en elle? Qu’y a-t-il à faire? Est-ce là cette mystérieuse névrose dont on parle tant? Je vous en supplie, donnez-moi un conseil! -Ma pauvre enfant, dit le vieillard, je n’ai pas de conseil à vous donner. -Mais vous savez bien ce que je veux dire? -Parfaitement. -Vous avez remarqué combien Étiennette est différente des autres femmes? -Non, pas cela. Elle est comme beaucoup d’autres, au contraire. -Mais enfin qu’a-t-elle? -Si je vous l’expliquais, vous ne comprendriez pas. -Essayez toujours, docteur, je vous en prie. -Il faudrait remonter au déluge. Suzanne ouvrit ses grands yeux tristes avec un si expressif étonnement que l’illustre vieillard ne put s’empêcher de sourire. -Asseyez-vous là, chère madame, dit-il en lui montrant une chaise, puis en se plaçant auprès d’elle. Je vais essayer d’être clair. Vous vous rappellerez peut-être mon explication quand vous ferez instruire votre fille. Savez-vous pourquoi tous les hommes ne sont pas civilisés? -Mais, dit Suzanne, parce que les sauvages demeurent loin, dans des contrées souvent inaccessibles. -Vous imaginez donc qu’il suffit d’être en contact avec la civilisation pour l’adopter? -Je croyais... -Pensez-vous que la brute qui tue son père pour le voler, comme cela arrive même en France, soit supérieure au sauvage qui scalpe le crâne de son ennemi? -Assurément non, mais quel rapport?... -Sans aller si loin, croyez-vous que ce grand gaillard en blouse bleue qui transplante ces arbustes, là, devant nous, serait capable de comprendre un des mémoires qu’écrit Dulaure? -Jamais de la vie... Mais moi non plus. -Je le crois bien. Nous y voilà. Apprenez donc, chère madame, que lorsque l’on dit d’un pays qu’il est civilisé, cela veut dire simplement qu’il est dirigé, moralement et matériellement, par un très petit nombre de gens civilisés, dominés eux-mêmes, au point de vue intellectuel, par une élite encore plus restreinte de gens extrêmement civilisés. Au-dessous de ces couches supérieures, s’en trouvent une foule d’autres, toujours plus nombreuses à mesure que l’on descend, et qui vont d’une culture moyenne jusqu’aux derniers degrés de l’extrême sauvagerie. Quand je parle de couches graduées, je ne veux pas indiquer les couches sociales proprement dites. Il y a des sauvages près des trônes et des êtres fort raffinés dans les mansardes. Tout cela se trouve en contact, et cependant les civilisés n’influent guère sur les barbares, malheureusement. On le voit dans les crises révolutionnaires, où tous les bas-fonds rompent leurs digues. Par sa constitution héréditaire, un cerveau naît apte à s’assimiler un certain degré de civilisation, et il reste réfractaire, quoi qu’on fasse, à tout ce qui dépasse ce degré-là. Pour gagner seulement un échelon, il faut des siècles, et c’est le travail de plusieurs générations. Mais je vois que vous ne me suivez plus... -Je crois que si, murmura Suzanne. Être suivi ou n’être pas suivi, n’importait plus d’ailleurs à Berger-Ricard, qui s’emballait. -La grande faute de notre temps, s’écriait-il, -et c’est le chimérique dix-huitième siècle qui nous y a fait tomber, -la grande faute de notre temps est de croire qu’on établit un niveau intellectuel supérieur en répandant l’instruction, en égalisant les droits sociaux, en proclamant tous les hommes aptes à toutes les fonctions de l’intelligence. Au lieu d’équilibrer, on démoralise par ces lamentables utopies... Car on agit comme un père qui mettrait des armes dangereuses entre les mains de ses petits enfants. Il y a, dans toute civilisation très avancée, des éléments morbides, et ce sont les seuls, -pour des raisons trop longues à développer ici, -ce sont les seuls que peuvent assimiler les cerveaux inférieurs. Berger-Ricard s’arrêta, comme entravé dans son éloquence par la foule des raisonnements et des points de vue surgissant dans son esprit. Il regardait devant lui, les sourcils rapprochés par l’effort de sa réflexion, parfaitement oublieux d’Étiennette et même de Suzanne. -Mais, pardon, docteur, hasarda Mme Gerbier, après un moment de silence, -je croyais que vous vouliez me parler de ma soeur. -Votre soeur... Ah! sans doute... Eh bien, vous allez voir tout de suite... Votre soeur, c’est le sauvage. Malgré sa docilité devant l’oracle, Suzanne ne put réprimer un haut-le-corps. -Votre soeur est une femme, n’est-ce pas?... Comme vous, d’ailleurs. Eh bien, les femmes -dans la gradation intellectuelle que j’indiquais tout à l’heure -se trouvent au bas de l’échelle. La femme échappe à la logique, au raisonnement, à la démonstration géométrique: rien de tout cela ne peut avoir prise sur son petit cerveau. La femme est impulsive, comme le sauvage. Eh! il n’y a pas de mal, car le plus souvent ses impulsions sont bonnes; elles sont même quelquefois sublimes. Là où commence le mal, c’est lorsqu’on veut la soumettre au régime intellectuel de l’homme, et de l’homme supérieur... Alors on la détraque. La femme est tout entière là, -et le vieillard posa sa main sur sa poitrine. -On en fait un monstre quand on veut faire remonter sa personnalité ici... -Il toucha son front. -Je crois comprendre, dit Suzanne. Vous pensez qu’Étiennette a trop lu, trop étudié... -C’est une des causes de son déséquilibre moral et physique, reprit le savant. Mais ce n’est pas la seule. Car les névrosées de notre temps n’ont pas toutes pris leur brevet de bachelier. L’excès de civilisation, qui se condense dans les livres, ne s’y trouve pas exclusivement renfermé. Il est partout: dans les conversations, dans les pièces de théâtre, dans l’air, pour ainsi dire... La femme des classes populaires et moyennes échappe généralement à cette influence, qui ne descend pas jusqu’à son milieu. Mais la femme des classes riches, éclairées, instruites, sceptiques, y baigne tout entière, s’en imprègne par tous les pores. Or, comme son crâne est développé à peu près autant que celui d’une Polynésienne, il en résulte qu’elle s’affole, la pauvre créature, qu’elle prend toutes nos grandes idées par leurs petits côtés, qu’elle déraisonne avec nos méthodes, qu’elle se corrompt ou se désespère avec nos négations, sans être capable de saisir, pour s’y appuyer, nos trop rares affirmations. Ajoutez à cela les effroyables fatigues de la vie mondaine, l’excitation perpétuelle des nerfs, l’épuisement physique de nos vieilles races... -Mais y a-t-il un remède? s’écria Suzanne, tout effarée. -Mon Dieu, madame, de remède social et fondamental, je n’en vois guère. Mais l’éducation des filles fournirait, bien comprise, quelques adoucissements. -Par exemple, vous recommanderiez?... -La vie au grand air, beaucoup d’exercice, très peu d’études, -oh! le moins possible, -pas de brevet, pas un seul brevet!... Pas trop de musique, ni d’art, ni d’aspirations sublimes... La femme est sublime quand elle est simple, et même quand elle est, voyons..., un peu terre à terre. C’est compréhensible et pratique, ce que je vous dis là? -Oh! oui, s’écria Suzanne... Car, figurez-vous, pour ma petite Simone, ma fillette, -eh bien, c’était justement un peu le programme que je comptais suivre. -Vous voyez, madame, dit en souriant l’illustre docteur, que j’avais bien raison de dire: les femmes trouvent tout naturellement, dans leur coeur, les meilleures impulsions. Vous n’avez rien compris à mes tirades, -avouez-le, -et cependant vous arrivez, grâce à votre exquis bon sens, que les livres n’ont pas gâté, exactement à la même conclusion que moi, -le vieux travailleur acharné qui vous parle. Il regarda sa montre, tout en s’excusant de s’inquiéter de l’heure. -Ah! dit-il, je vous demande bien pardon. Mais j’ai juste le temps d’arriver à la Charité pour mon cours. -Un dernier mot, cher docteur, dit Suzanne en se levant. Croyez- vous ma soeur gravement atteinte par ce mal dont vous parliez? Berger-Ricard hocha la tête. -Assez gravement... Je ne vous le cache pas. -C’est la névrose? -Ça s’appelle quelquefois comme ça... Mais ça pourrait s’appeler autrement. -Et..., reprit Suzanne d’une voix tremblante, est-ce qu’on en meurt? -Mon Dieu, oui..., comme d’autre chose, répondit le savant, pressé et distrait. Il la vit devenir toute pâle. -Oh! mais c’est très rare, chère madame, très rare..., se hâta-t- il d’ajouter. -Et puis, nous ne l’entendons pas dans le même sens. Il lui serra les deux mains et la quitta, soulevant son chapeau à larges bords, sous lequel s’agitèrent les légères boucles neigeuses de sa chevelure, et Suzanne l’entendit qui répétait: -C’est assurément très rare. Chapitre XVI Le soir de ce jour-là, Étiennette, après un court et silencieux repas en face de son mari, monta dans sa chambre à coucher. Une lassitude immense, un besoin d’être seule, voilà ce qui dominait en elle. -Madame va se mettre au lit tout de suite, dit la femme de chambre qui répondait à son coup de sonnette. -Madame aura bien raison, pour réparer la mauvaise nuit passée. Cette phrase fut prononcée sans l’ombre de malice, car les domestiques ne s’étaient aperçus de rien, sinon que madame avait dansé tard et que monsieur avait été inquiet. Les paroles de sa femme de chambre firent cependant tressaillir Étiennette. «Pour réparer la mauvaise nuit passée...» Hélas! comment la réparer jamais? Comment en effacer les impressions flétrissantes, l’incommensurable désenchantement? La jeune femme se fit déshabiller rapidement, puis elle se plongea dans ses draps fins et frais comme au fond d’un refuge d’où sa pensée elle-même serait écartée par le sommeil. Ce fut avec un véritable soulagement qu’elle vit sa femme de chambre préparer la veilleuse, et sortir en emportant la lampe. Enfin! Elle allait donc se reposer, échapper à l’irritant travail de son cerveau, à l’obsession de ses souvenirs, aux convulsions si douloureuses de son pauvre coeur malade, et surtout à l’intolérable vibration de ses nerfs! Pourquoi, d’ailleurs, se laissait-elle souffrir ainsi? Rien de bien grave ne s’était passé, après tout! Le hasard même lui avait épargné la chute complète! Combien de femmes, à leur deuxième ou troisième amant, n’éprouvaient pas le dégoût d’elles-mêmes et de toutes choses dont elle, Étiennette, se sentait envahir? Cependant qu’était sa faute par rapport à la leur? De quoi donc se désolait-elle? Du départ de Norbert?... Mais non... Elle ne l’aimait pas. Au fond, c’était pour elle un soulagement de penser qu’elle ne devait plus le revoir. La colère et la froideur de son mari l’affligeaient-elles? Pas davantage. Elle savait bien qu’il serait sinon facile du moins possible de le ramener; cela ne tenait qu’à elle. Puisque nulle irréparable réalité ne se dressait entre eux, elle pouvait à la longue reconquérir l’estime, la confiance, et peut-être l’amour disparus. Mais elle ne s’en souciait pas. Elle ne regrettait pas plus le coeur de son mari que les caresses de son amant. Et, sans doute, c’était là sa suprême torture, de sentir au fond d’elle-même le navrement de tous les désespoirs, l’aiguillon de tous les désirs, avec l’absolue inaptitude à toutes les jouissances. Quelle fatalité s’attachait donc à son âme comme à sa chair pour qu’elle éprouvât l’angoisse des passions sans en connaître les assouvissements? Était-elle différente des autres, ou seulement plus franche en face d’elle-même et de la vie? Le bonheur existait-il quelque part, ou bien les hommes et les femmes s’en donnaient-ils mutuellement la comédie pour se figurer qu’ils y pouvaient atteindre? Être heureuse... Cela ne lui arriverait jamais! Non, jamais!... C’était sans doute une faculté qu’elle ne possédait pas. Alors Étiennette s’attendrit sur elle-même, et pleura. L’apaisement sur lequel elle comptait en se mettant au lit ne venait pas. Au contraire, une exaltation croissante augmentait à chaque instant son supplice. Elle aurait voulu crier de tristesse. «Peut-être est-ce que je deviens folle,» pensa-t-elle. Cette façon d’oublier ses douleurs, lui apparut comme une délivrance. Durant un moment, elle en nourrit l’affreux espoir. Cependant les heures passaient, et Maxime ne montait pas. «Ne peut-il même plus supporter de dormir à côté de moi?» se demanda-t-elle. Car elle croyait la nuit beaucoup plus avancée, oubliant qu’elle s’était couchée très tôt. Maxime travaillait souvent jusqu’après minuit. Étiennette sauta du lit et regarda la pendule. Les aiguilles marquaient onze heures moins le quart. «Je ne puis pas rester dans un pareil état,» se dit la jeune femme. «Il faut faire quelque chose.» Elle prit un peignoir et commença de le passer. Son intention, à cette minute, fut de descendre auprès de son mari, de se jeter à ses pieds, d’implorer son pardon, de lui dire: «Je suis une malheureuse, une malade, une coupable... Je le sais... Mais je t’en supplie, prends pitié de moi... Je souffre trop... Viens-moi en aide!» Puis elle réfléchit. Ses mouvements se ralentirent. Elle se laissa tomber dans un fauteuil. Car elle se rappelait l’aversion de Maxime pour les démonstrations violentes. D’avance elle rencontrait son regard froid, elle entendait son: «Ah! mon Dieu, chère amie, pas de scènes! Cela n’avance à rien auprès de moi.» Durant sa convalescence, et plusieurs fois même depuis, Étiennette s’était abandonnée à des crises nerveuses, plus ou moins involontaires, et elle avait pu juger de la compassion dédaigneuse, presque de l’éloignement, que de semblables accès provoquaient chez un homme qui estimait si haut le calme, la domination sur soi-même. «Il m’humiliera,» se dit-elle. «Je ne pourrai pas le supporter, je me révolterai. La situation est trop tendue. Nous arriverions à quelque éclat.» Elle renonça donc à descendre -moins par crainte d’un esclandre définitif, que par terreur de ce qu’elle pourrait éprouver en face d’un accueil méprisant. Que faire alors? Rentrer dans ce lit défait, bouleversé par sa fièvre, pour s’y tourner et retourner encore sans pouvoir trouver le sommeil?... Le sommeil! Oh! dormir..., que cela lui semblerait bon!... Mais, au fait, le moyen se trouvait à sa portée. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt? Elle ouvrit le tiroir d’un petit chiffonnier de vieil acajou à garniture de cuivre, et, après un moment de recherches, finit par en retirer un flacon. C’étaient des granules de morphine, au moyen desquels, durant sa dernière maladie, on avait parfois combattu ses insomnies nerveuses. Maxime, craignant qu’elle n’en abusât, lui avait interdit d’en prendre un seul sans sa permission. Il l’avait rarement autorisée à y recourir. Le flacon était presque plein. Étiennette le prit et se recoucha avec un sourire. -Le sourire triomphant du malheureux être humain qui tient sous ses doigts, grâce à quelque drogue infaillible, la clef des paradis artificiels. «Non seulement c’est le repos,» murmura-t-elle, «mais c’est aussi le bonheur, à ce que l’on dit, la morphine.» Elle alluma une bougie, ne se fiant pas à la veilleuse pour compter les petits grains, si puissants, mais si redoutables. Distraite un moment de ses chagrins, elle maniait le flacon avec curiosité; puis elle en fit couler presque tout le contenu dans sa main gauche. Les granules glissèrent et s’entassèrent avec une légèreté, une rapidité de gouttelettes. «Le bonheur...,» répéta rêveusement Étiennette. Elle agita les grains blanchâtres, dont elle sentit le doux roulement contre sa paume, puis elle reprit: «Ça tient là-dedans.» Alors elle les jeta au fond du verre qui se trouvait sur sa table de nuit. Puis elle se mit à penser à une morphinomane, qu’elle rencontrait autrefois, lorsqu’elle-même était toute jeune fille, et dont le visage lui faisait peur. Elle vit surgir au fond de sa mémoire cette physionomie de somnambule, ces yeux éteints et larmoyants, cette bouche amollie, perpétuellement entrouverte par un vague sourire. Un frisson de dégoût la secoua tout entière. Lui arriverait-il un jour, à elle, si fière, si fine, d’acheter au prix d’une pareille dégradation l’oubli des réalités haïssables?... Oh! jamais..., jamais!... Et pourtant? Comme elle comprenait aujourd’hui le vertige de cette passion!... Car enfin, s’enivrer de morphine, ou s’étourdir dans le vain tourbillon des distractions mondaines, ou encore prendre un amant, tout cela ne revenait-il pas au même? «Prendre un amant...» Expression révoltante... Autrefois, Étiennette eût dit: «Aimer.» Mais déjà elle ne le pouvait plus. Car elle avait sondé l’impuissance de son coeur. De nouveau les bassesses de l’adultère lui apparurent. Et, comme sous un coup de fouet qui eût ensanglanté sa chair, elle tressaillit et gémit de douleur en songeant au mépris de son complice. Elle se rappelait avec quelle froideur cruelle Norbert s’était raillé devant elle-même de cette Philippine de Berval, qu’il avait possédée! L’idée qu’un homme pût jamais exprimer ou garder d’elle une pareille opinion ferait bondir Étiennette hors des bras de l’amant le plus adoré. Mais son orgueil même, capable de la torturer après la chute, serait impuissant à l’en préserver. Était-il un homme plus léger que Norbert? En était-il un seul qu’elle connût mieux? Et cependant elle avait accepté ses baisers... Comment pouvait-elle répondre de ce qu’elle ferait plus tard? Est-ce lui, peut-être, qui aurait eu raison en prononçant l’infâme parole: «Eh! si ce n’est pas moi qui deviens son amant, ce sera quelque autre!...» «Le misérable!... Le misérable!...» murmura Étiennette avec des sanglots de fureur. Elle plongea ses deux petites mains dans ses beaux cheveux blonds et tordit les mèches autour de ses doigts jusqu’à se faire mal. La souffrance physique lui semblait une diversion presque douce à son horrible angoisse morale. «Et ce Maxime!...» reprit-elle... «Tout raidi dans sa dignité, dans le sentiment de ses droits, de sa raison supérieure, de sa science!... Est-il assez heureux de m’humilier!... Dans cet instant même, il affecte de travailler tard, pour qu’ici je me tourmente à songer: «Mon Dieu, il ne monte pas, il m’en veut, il ne m’aime plus!...» Et tout à l’heure il arrivera, raide, impassible, extérieurement enfermé dans son calme irritant, mais épiant à la dérobée les traces de mes larmes, le moindre signe de mes affreuses tortures.» Soulevée brusquement par cette idée, elle se redressa sur son séant. «Il faut que je dorme, il faut que je dorme quand il entrera!...» dit-elle avec force en prenant le verre qui contenait les grains de morphine. Mais elle le posa de nouveau, laissant échapper une lente et sourde exclamation: «Oh!...» Une pensée terrible venait de la frapper. «Je pourrais prendre assez de ces granules pour ne me réveiller jamais.» Elle n’éprouva d’abord qu’un vague attendrissement, très doux, car une telle action lui apparaissait comme irréalisable, énorme, au delà de son désir et de ses forces. Pourtant elle se mit à y rêver. Elle trouva une amère jouissance à se représenter le trouble et les remords de Maxime, la douleur sincère de Suzanne, l’assombrissement que sa mort volontaire jetterait sur l’existence insoucieuse de son cousin. «Je les forcerai bien,» se dit-elle, «à souffrir par moi, à me regretter.» Très lentement, elle versa de l’eau sur les granules, puis elle y ajouta du sucre. «C’est du poison,» murmurait-elle, «du poison...». Elle répétait le mot pour y croire, et l’étonnement de sa situation suspendit un moment son incohérente songerie. L’admiration pour son propre sang-froid succéda. Elle agita le breuvage avec une petite cuiller, regarda se précipiter la poussière de sucre et de morphine qui n’avait pas encore fondu, et sourit d’orgueil. Mais elle ne sentait pas sa résolution parfaitement assurée. Elle s’épiait elle-même, intriguée, anxieuse. Il lui semblait qu’une voix indépendante de son propre vouloir allait s’élever au fond de son âme et lui dicter un ordre irrésistible. Elle attendait. «Vais-je donc me tuer?» se demandait-elle, -comme s’il n’eût pas été en son pouvoir de répondre à cette question. Dans le fond d’elle-même, elle sentait peu à peu grandir et s’affirmer la mystérieuse impulsion. Et, devant cette fatalité qui la poussait à la mort, elle se dédoublait pour pleurer sur elle- même avec une infinie pitié. Elle se revoyait aux différentes périodes de sa courte existence, et ses larmes coulaient sur la petite fille fantasque, rêveuse et frêle, qu’elle avait été; puis sur l’adolescente ambitieuse, appelant à elle toutes les visions de l’intelligence et toutes les émotions du coeur. Elle persistait à se croire supérieure à sa destinée, parce qu’après avoir souhaité l’infini, elle n’avait embrassé que le vide. Erreur fréquente chez l’être humain, qui mesure volontiers sa grandeur à la frénésie de son désir. Chaque image se détachant hors du passé exaspérait la souffrance d’Étiennette, par le contraste des folles espérances de son orgueil avec les désappointements et les humiliations de la vie réelle. Car elle exagérait ses malheurs comme elle avait exagéré ses rêves. Son esprit, d’ailleurs, s’égarait. Elle perdait la notion du temps. Les minutes lui paraissaient des heures. Maxime ne montait toujours pas. Plusieurs fois elle se leva pour regarder la pendule, mais elle ne put croire à la lenteur des aiguilles; le mouvement, sans doute, était dérangé. Tout à coup, il lui sembla voir se dessiner une ligne pâle dans l’intervalle des lourds rideaux tombant devant les fenêtres. Serait-ce déjà le jour? La seule pensée de cette clarté qui allait s’aviver d’instant en instant, lui fit horreur. Quoi! la nuit s’effaçait et le sommeil n’était pas venu? Ne dormirait-elle plus jamais? Elle avait tant besoin de repos! «Comme j’ai froid!» murmura-t-elle. Malgré la tiédeur de la nuit d’été, elle grelottait en effet, brisée par sa fièvre et par son insomnie. Ce fut alors qu’elle entendit s’élever en elle-même cette voix dont elle attendait vaguement l’arrêt et qui devait la convier à l’éternel apaisement. Tous ses doutes s’évanouirent soudain. Elle se sentit absolument certaine qu’elle allait boire la solution de morphine. Sa main, comme si quelqu’un d’invisible l’eût dirigée, saisit le verre, puis l’éleva -tentation suprême -entre ses yeux et la flamme de la bougie. Et rien n’eût paru plus inoffensif que cette eau transparente et pure, dans laquelle, sous l’influence de l’agitation légère, quelques fins petits globes d’air montaient seulement, de temps à autre, pour venir crever à la surface. Étiennette la regarda un instant, puis l’approcha de ses lèvres. Deux larmes lentes, les dernières -versées sur elle-même comme toutes les autres -s’amassèrent dans ses yeux, coulèrent sur ses joues et se mêlèrent au breuvage, qu’elle but rapidement, d’un seul trait. Lorsqu’elle reposa le verre, elle ne pouvait croire à l’action qu’elle venait d’accomplir. «Je vais donc dormir!» songea-t-elle avec un inexprimable soulagement. «Mais si je ne me réveille pas,» se demanda-t-elle encore, «que pensera-t-on? Croira-t-on que j’ai voulu me tuer ou que je me suis trompée sur la dose de morphine? Après tout, je ne sais pas si j’en ai pris assez pour mourir.» Étiennette arrangea les draps autour d’elle, posa sur l’oreiller sa pauvre jolie tête, et sentit bientôt descendre ce sommeil mystérieux, qui peut-être était l’oubli passager, et qui peut-être était la mort. Elle ne se réveilla jamais. Source: http://www.poesies.net