Trois Nouveaux Contes De La Vieille France (1921) Par Jean MOREAS (Yanni Papadiamantopoulos 1856-1910) TABLE DES MATIERES Le pas d'armes périlleux Le Couronnement De Louis Guillaume Au Faucon Le Pas D'Armes Périlleux LE jeune Léonatus était un prince courtois et merveilleusement beau. Son père, le roi, avait épousé en secondes noces une veuve, dame de grande noblesse, laquelle avait de son premier mari, roi également, une fille qui chaque jour devenait plus gracieuse et plus sage. Le roi chérissait sa belle fille, et la reine faisait de même du fils de son mari. Quant à Léonatus et à Emeraude, c'était le nom de la jouvencelle, ils vivaient volontiers ensemble ; et étant encore dans l'enfance, ils passaient les heures à se promener dans le verger, à jouer à cache-cache et à poursuivre les papillons. Souvent ils se prenaient par les mains et ils se baisaient en riant sur les deux joues. Avec l'âge, leur amitié s'accrut ; et à la vérité, Nature y apporta du changement. Mais ils ne se doutaient de rien, tant il y avait de l'innocence dans leurs âmes. Le jeune homme allait à la pêche ou montait à cheval ; la jeune fille s'amusait à la maison à quelque ouvrage de tapisserie. Puis ils se revoyaient avec joie, et le temps passait. Cependant Emeraude laissait parfois son aiguille pour rêver, et Léonatus choisissait à présent les sîtes les plus sauvages, où il chevauchait plein d'une agitation qu'il ne s'expliquait point. Un jour il alla trouver le roi son père, et lui dit : - Sire, je vous demande une grâce, si vous voulez m'écouter : faites-moi chevalier, afin de pouvoir courir les aventures et montrer que je suis bon à quelque chose. Voilà longtemps que je demeure chez vous oisif, sans apprendre à donner un coup d'épée. Le roi lui répondit que sa prière était juste, et Léonatus fut armé chevalier huit jours avant la Saint-Jean. Peu après, le roi alla chasser et il rapporta une grande quantité d'oiseaux et de venaison. Le soir, il soupa gaîment avec sa famille et plusieurs de ses chevaliers ; et à la fin du souper d'excellents musiciens commencèrent à jouer de divers instruments. On les écouta en croquant des sucreries d'outre-mer arrosées de vin muscadet. Quand les musiciens eurent fini de jouer, un ménestrel de Lille chanta la romance suivante, qui était fameuse en ce temps-là. Belle Doette assise à l'huis, Tient un livre à la main sans lire. Que son front est pesant d'ennuis, Qu'elle se soucie et soupire ! De Doon elle est en émoi, Son seigneur qui fut au tournoi. Elle voit les prés verdoyer, Elle voit sur la blanche route S'en venir courant l'écuyer Qui sait nouvelles de la joute, Il a visage de malheur, Et Doette perd la couleur. «Ami, lui dit-elle, pourquoi Tarder quand je tremble et j'espère ! Que fait mon Sire ? Ah ! parle-moi». Et l'autre répond : «Oh ! misère ! Vous n'en aurez plus réconfort, Las ! car il est occis et mort». La belle pleure et dit encor : «Ma vie, ô Doon, Sire comte ! D'hermine et soie ou de fin or Désormais je ne fais plus compte, Et porterai sur mon corps doux La haire pour l'amour de vous». Toute l'assemblée loua fort le ménestrel. Puis les chevaliers se mirent à raconter une foule d'aventures dont ils avaient été témoins ou qu'ils connaissaient par ouï dire. Il y avait là une damoiselle qui aimait à parler ; et avec raison, car elle était plus éloquente que belle. Elle s'adresse donc au roi et dit : - Sire, la nuit de la Saint-Jean est proche. Vous n'ignorez point qu'à cette date se passe annuellement, à l'endroit appelé le gué du Buisson d'Epine, des choses incroyables. Et si terribles qu'elles pourraient donner à réfléchir au plus vaillant chevalier. Le roi répond qu'il le sait bien ; et Léonatus, qui avait écouté la damoiselle avec beaucoup d'intérêt, se lève et dit à son père : - Seigneur, puisque je viens de ceindre l'épée, il me semble que cette périlleuse entreprise se présente à propos pour moi. Donc, je me vante devant vous et devant ces chevaliers, d'aller garder le pas d'armes au gué du buisson d'Epine pendant la nuit de la Saint-Jean. Et j'affronterai le danger, qu'il soit petit ou grand. Le roi fut mécontent d'entendre ces paroles, et il dit : - Mon fils, laissons cet enfantillage. - Non, mon cher père, fait Léonatus, ne m'en empêchez point, je vous en supplie. - Eh ! bien dit le roi en voyant que son fils s'entêtait, va et montre-toi courageux et sûr de toi-même. Et que Dieu t'aide ! Le jeune prince s'impatienta en attendant le jour où il pourrait faire ses preuves. Quant à la belle Emeraude, elle était tout effrayée depuis qu'elle savait Léonatus sur le point de risquer sa vie. Mais elle n'osait intervenir. Enfin, ce fut le moment de tenter l'entreprise. Le prince s'arme de toutes pièces et monte sur un bon cheval. Puis il va droit au gué de l'Epine. Que fait la pauvre Emeraude ? La nuit venue, elle descend au verger, sans rien dire à personne. On la cherche vainement dans le palais ; on ne se doute pas où elle se trouve. La princesse pousse un soupir, et elle s'assied sur l'herbe nouvelle, contre un arbre. L'ombre de la nuit est légère, tamisée par un beau clair de lune. Des insectes vibrent en volant. Dans une grotte de rocailles, de l'eau tombe par gouttes avec un petit bruit. - Ah ! fait la princesse Emeraude, ici je peux pleurer à mon aise. C'est ma seule consolation, tandis que l'imprudent Léonatus, mon ami d'enfance, livre sans doute des combats terribles au pas d'armes du Buisson d'Epine. Son courage l'a entraîné. Je tremble qu'il ne soit blessé d'un coup de lance. Hélas ! il expire, peut-être. La jeune fille regarda autour d'elle. Malgré son désespoir, elle ne laissa pas d'admirer le calme de cette nuit vaporeuse, pleine de rayons et de parfums. Elle essuya ses larmes, et dit : - Esprits de la Nature, vous qui voyagez sur les flocons des nuages, vous qui reposez dans les corolles des fleurs, et tous les autres, qui que vous soyez, je vous invoque. Prenez pitié de ma douleur et secourez-moi. Elle n'avait pas fini de parler, qu'elle se sentit comme enveloppée d'une atmosphère douce et mélodieuse. Emeraude s'appuya davantage contre le tronc de l'arbre au pied duquel elle était assise. Sa tête s'inclina avec grâce. Un sommeil salutaire vint lui fermer les yeux. Dans le temps qu'elle dormait, deux fées vinrent au verger : l'une sur un chariot d'ivoire traîné par des pigeons, l'autre dans une coquille en forme de pétale de rose que portaient quatre libellules. La première, qui était la doyenne des fées, avait les cheveux tout blancs, mais beaux et galamment apprêtés. Le reste de sa physionomie gardait encore un air séduisant quoique un peu grave ; et pour son corps, il était resté souple et aisé dans ses mouvements. Elle était vêtue de velours vert à fond d'or. La seconde fée était une jeune blonde vive et rieuse. Elle avait une couronne de gros diamants et une robe de satin lilas en broderie de perles. - Ma chère amie, dit la doyenne à sa camarade, je vous ai appelée pour avoir votre aide dans le dessein que j'ai de faire le bonheur de la princesse qui est endormie sous cet arbre. Je vous assure qu'elle mérite l'intérêt que je lui porte. - Vous savez, répondit l'autre, que je vous admire en tout, et que je suis vos conseils. Parlez donc. - Eh ! bien écoutez-moi : Le roi et la reine de ce pays avaient chacun, lorsqu'ils se sont mariés, un enfant d'un premier lit. La reine, une fille, appelée Emeraude : c'est cette princesse aussi sage que belle ; et le roi, un garçon du nom de Léonatus : le plus aimable et le plus vaillant prince de l'univers. Tout de suite ces deux jeunes gens conçurent l'un pour l'autre une amitié extrême, qui avec les années prit de la force. Je dirai même qu'elle changea de caractère ; mais à leur insu ; tant ils ont le coeur innocent et sans méfiance. J'ai résolu donc de les éclaircir sur leurs sentiments et d'être cause de leur félicité. Je crois tenir l'occasion. Voici comment : Léonatus, qui aspire à la gloire, va garder cette nuit un pas d'armes périlleux au gué du Buisson d'Epine. Il aura à combattre deux chevaliers enchantés de la plus grande vigueur. Sans notre intervention, ma chère soeur, il doit succomber, le téméraire. Mais nous ne le souffrirons point. J'ai pensé qu'il nous faut transporter, par le pouvoir dont nous disposons, cette pauvre princesse qui se désole du danger que va courir son ami, au lieu même du combat. Sa présence aiguillonnera la valeur du prince : il remportera la victoire, et saura, enfin, qu'il aime et qu'on le lui rend. Et tout cela finira par de belles noces. Qu'en dites-vous ? - Je me demande, dit la jeune fée, s'il est certain que de cette façon nous leur rendions service ? - Ma belle, rêpondit la doyenne, ouvrez l'oreille : «L'Amour est de tous les dieux celui qui fait le plus de bien aux hommes ; car quel plus grand avantage peut arriver à une jeune personne, que d'être aimée d'un homme vertueux ; et à un homme vertueux, que d'aimer une jeune personne qui a de l'inclination pour la vertu ?» Ce sont les propres paroles d'un fameux docteur babylonien. - Puisque c'est l'avis de Babylone, dit la jeune fée, je n'ai plus d'objection à faire. Alors toutes deux touchèrent Emeraude de leurs baguettes, et elle fut transportée au gué du Buisson d'Epine, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Léonatus, qui gardait le pas d'armes, en attendant les événements, s'aperçut soudain qu'une jeune fille était couchée dans le Buisson d'Epine au milieu des fleurs écloses et des boutons. Il s'approcha. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il eut reconnut la princesse Emeraude en personne ! Quant à elle, le bruit des pas de Léonatus l'avait réveillée. Fort effrayée, elle promena des regards vagues et se couvrit le visage de ses deux mains. Le prince la rassura et lui dit : - Ma chère Emeraude, regardez-moi, je suis votre ami Léonatus. Mais comment vous trouvez-vous en ce lieu ? - Où suis-je donc ? fait Emeraude. - Damoiselle, lui répondit Léonatus, vous êtes au gué du Buisson d'Epine, couchée parmi les fleurs. - Ah ! soupire-t-elle, ma prière fut exaucée. Léonatus se réjouissait, craignait, s'émerveillait. Certes, il avait du plaisir à revoir Emeraude. Mais comment allait-elle supporter la vue du danger qu'il savait imminent pour lui ! Car il en doutait point qu'il n'eût à soutenir bientôt quelque terrible combat. Enfin, il me faut avouer que la curiosité primait à cette heure dans l'âme de Léonatus tout le reste. Il dit donc : - Ma chère Emeraude, c'est la plus extraordinaire aventure. Comment êtes-vous ici ? Mon trouble et ma stupéfaction n'ont point de limites. Ménagez mon impatience, je vous prie, et répondez-moi. - Mon ami, fait-elle, quand je vis que c'en était fait, que vous alliez courir les chances du pas d'armes, je ne pus tenir dans ma chambre. Je me sentais étouffer. Je quittai le palais, en secret, et j'allai dans le verger où nous avons tant joué tous les deux. Je m'assis sur l'herbe, sous un arbre. La nuit était délicieuse. Après avoir pleuré, j'invoquai les esprits de la Nature. Je les suppliai de nous secourir. Puis je sentis que je m'endormais. C'est tout. Me voici à présent au gué de l'Epine en votre compagnie. Je suis tout étourdie moi-même de ce qui m'arrive. - Votre récit, fait Léonatus, a doublé mon courage, et je suis certain de sortir avec honneur de mon entreprise, malgré les difficultés qui y sont attachées et que je n'ignore point. Ma chère Emeraude, sans doute quelque fée indulgente prend soin de nous. Tout en parlant, il regardait de l'autre côté du gué, et il vit venir un chevalier, lance levée et prêt à combattre. Il portait des armes vermeilles, et son cheval qui était bien pris et fort étroit sous les flancs, avait la crinière et tout le corps d'un blanc de neige. Ce chevalier avait bien remarqué Léonatus, mais il se tint sur la rive où il se trouvait, sans passer le gué. Alors Léonatus rassure la princesse et se prépare à l'attaque. Il s'élance à la rencontre du chevalier, il le rejoint et tous les deux commencent à se porter de grands coups sur leurs écus d'argent de telle manière qu'ils les ont brisés et fendus. Le bois de leurs lances avait résisté au choc ; quant à eux ils furent renversés sur le sable. N'ayant ni ami ni compagnon pour les aider à remonter, il leur fallut faire comme ils pouvaient. Quand ils se virent enfin de nouveau en selle, ils rapprochèrent leurs écus de leurs poitrines, et abaissèrent leurs lances de frêne. Léonatus mourait de honte d'avoir été renversé devant la princesse, son amie. Il se précipite furieux sur son adversaire, qui le reçoit de pied ferme. Cette fois les lances volent en éclats, et le chevalier aux armes vermeilles sent lui échapper les courroies de son écu. Le jeune prince, les yeux fixés sur Emeraude, le presse et le fait tomber à bas de son beau destrier qu'il saisit par les rênes. En ce moment un autre chevalier parut. Il montait un superbe alezan. A sa prestance, Léonatus jugea ce combattant plus redoutable que le premier. Mais il se dit que le danger importait peu lorsqu'on faisait métier de Chevalerie. Sans perdre leur temps en paroles, le prince et le nouvel arrivant se préparèrent à lutter. Le chevalier qui avait été désarçonné restait là pour les regarder. Ils s'éloignent pour prendre carrière ; puis ils reviennent l'un sur l'autre, et ils se reçoivent sur la lance. Le choc fut rude, et les écus sont brisés et fendus. Toutefois, les champions n'ont pas quitté les étriers. Ils redoublent, et le prince frappe son adversaire avec force : il va tomber, mais il réussit à se pendre à l'encolure de son cheval. Et lorsque le vainqueur, qui avait été emporté dans sa course, revient, il le trouve devant et prêt encore à lui tenir tête. Tous deux tirent leurs épées et se donnent de fort grands coups répétés. Le chevalier spectateur de la lutte, avait remarqué la poignante frayeur de la damoiselle qui se tenait toujours assise dans le buisson d'épine. Comme il était courtois et bien- appris il s'avance vers les combattants et leur dit de faire trêve, et que c'était bien jouté de part et d'autre. Ils obéirent et s'accolèrent sans arrière-pensée. Alors le chevalier aux armes vermeilles vint à Léonatus et lui dit : - Ami, vous avez gardé le pas d'armes avec courage et honneur. Il est temps de nous séparer, car le jour point déjà. Retournez chez vous et vous emmènerez mon beau destrier de Castille, que vous avez conquis par votre prouesse. Ses harnais sont d'un grand prix, mais sa vitesse et ses autres vertus valent davantage. Il pourra vous être utile dans toute occasion. Prenez en soin, et gardez de lui ôter son frein, car vous le perdriez aussitôt. Il dit et disparut avec l'autre chevalier son compagnon. Léonatus alla se jeter aux pieds d'Emeraude. Elle était pâle et tremblante, mais elle sourit, car elle voyait qu'il n'y avait plus rien à craindre. La bonne doyenne des fées avait tenu sa promesse jusqu'au bout. Elle avait si bien veillé sur ses protégés que le prince triomphait les armes à la main et se reconnaissait maintenant vaincu par l'aimable Emeraude qui, elle aussi, ne faisait plus mystère de l'état de son coeur. Enfin l'aventure du gué de l'Epine étant achevée heureusement, il fallait se dépêcher de calmer la juste inquiétude du roi et de la reine. Léonatus plaça commodément la princesse sur le beau destrier de Castille, trophée de sa vaillance, puis il monta sur son bon cheval. Et les gentils amoureux prirent sans tarder le chemin de la Cour. Le portier du palais était un drôle haut, décharné, avec des cheveux plats et jaunâtres. Il avait le teint blême quoiqu'il aimât à boire. En ce moment il monologuait : - Hé ! Hé ! faisait-il, le sable coule, qui l'empêcherait ? Le sable coule en emportant nos heures. Le guetteur de la tour, lui, ne cesse de guetter ; c'est bien. Mais damné guetteur, tu as beau regarder du côté du ponant, tu as beau regarder de l'autre côté et de tous côtés, as-tu distingué la moindre parcelle de ce qui constitue le prince Léonatus ? et la petite princesse, la charmante Emeraude, ma damoiselle, la vois-tu accourir en criant : me voilà, me voilà ? Non, non, Eh bien ! que le diable emporte tes yeux, misérable, puisqu'ils n'ont rien d'honnête à nous apprendre. O maudit pas d'armes ! O nuit de mauvaise rencontre, nuit de la Saint-Jean ! Que le bon Roi est affligé ; qu'il se désole pour son fils ! Ma maîtresse, la pauvre Reine, peut pleurer toutes les larmes de son corps, car, croyez-moi, la perte de la princesse sa fille est un fait. Ah ! nous subissons de cruelles disgrâces. Quant à moi, je me soutiens à peine à force de pâtés bien friands ; avec cela il me faut avaler rasade sur rasade. Le portier fut interrompu dans son soliloque par l'arrivée de deux riches barons. Ils venaient chacun de son côté, car il y avait entre eux différend grave. Ils désiraient le soumettre au Roi, et ils s'enquirent au sujet de l'audience. - Seigneurs, fait le portier, vous voulez parlez au Roi ? Eh ! bien retournez chez vous ; c'est le conseil que je vous donne. - Comment ? firent les deux barons. - Seigneurs, fait le portier, avez-vous rencontré sur la route le prince Léonatus revenant bride abattue ? Alors vous pourrez parler au roi. - Ami, dit en colère l'un des barons, c'est assez badiner. - Seigneur, fait le portier, si vous amenez la princesse Emeraude en croupe, votre audience est en bonne voie. Tout-à-coup un grand tumulte se fit dans le palais : des joyeux éclats d'appels se mêlaient au bruit d'innombrables pas le long des escaliers. Le guetteur venait enfin de signaler le retour de Léonatus et d'Emeraude. Le roi et la reine allèrent au-devant d'eux, et ce qui surprit le plus, ce fut de les voir revenir ensemble. Après les embrassades qui durèrent longtemps, nos deux héros racontèrent leur incroyable aventure dans tous ses détails ; puis l'on entra dans le palais. Une collation fut servie dans la grande salle, et le roi accorda les deux barons ennemis et combla tout le monde de riches présents. A quelque temps de là, se célébrèrent les noces de Léonatus et d'Emeraude en grande pompe. Il y eut des divertissements magnifiques. Des tournois et des joutes de toute sorte. Trois mille musiciens jouèrent nuit et jour. Des ménestrels récitèrent et chantèrent les lais les plus tendres et les pastourelles les plus vives. D'habiles comédiens représentèrent de beaux miracles et des farces plaisantes. Le peuple dansa dans les jardins royaux où il y avait des buffets chargés de mets et de rafraîchissements. Tous les princes et toutes les princesses des pays voisins étant accourus, ce ne fut dans les salles du palais, que brocarts sans prix, velours délicatement brodés, satins aussi brillants que la lumière du soleil, plumes des oiseaux les plus rares, hermines, zibelines, et les autres fourrures de fin poil. Ce ne fut qu'or et diamants aux mille feux, améthystes et topazes, coraux, calcedoines, saphirs, rubis, perles, ambres gris. Il y avait là foison de beautés féminines, mais chacun donnait le prix à la mariée, et louait Dieu de l'avoir créée si belle. Blanche et vermeille, le corps gracieux et frêle, les yeux clairs, elle n'avait pas les cheveux roux ou noirs ou chatains, mais d'un blond incomparable. Il ne faut pas croire que le superbe destrier conquis par Léonatus fut oublié pendant la fête : car c'est lui qui porta la princesse. On l'avait paré pour la circonstance d'une housse de couleur tendre, taillée dans une étoffe précieuse et semée de fleurs de lys d'or et de pierres d'aimant. Les réjouissances durèrent plusieurs jours et les invités s'en furent contents. Inutile de vous dire combien Emeraude et Léonatus étaient heureux. Mais je reviens, pour finir, à notre destrier de Castille. Trente écuyers avaient charge de veiller sur lui, et il leur était défendu, sous peine de mort, de lui ôter son frein ; car le prince se souvenait toujours de la recommandation du chevalier aux armes vermeilles. Il arriva cependant qu'un jeune écuyer, entré nouvellement en service, ôta par ignorance son frein au beau destrier qui mourut sur le champ. Ce fut le seul chagrin que les deux époux éprouvèrent pendant leur longue vie. Le Couronnement De Louis Un Roi qui porte la couronne d'or de France doit être sage et vaillant de son corps. CE jour-là, dans la chapelle d'Aix, il y avait bien dix-huit archevêques et autant d'évêques, et le Pape en personne chanta la Messe. Dans la chapelle d'Aix, il y avait bien vingt-six abbés et quatre rois légitimes, ce-jour-là que l'empereur Charles voulut céder la couronne à son fils Louis. Un archevêque monte en chaire. - Barons, fait-il, écoutez-moi : Charles-le-Grand a usé son temps ; la couronne lui pèse. Il a un fils à qui il la veut donner. A ces paroles, les assistants menèrent grande joie et tendirent leurs mains vers Dieu en s'écriant : - Père de gloire, nous te rendons grâces de ce qu'un prince étranger ne fondra point sur nous ! Alors l'empereur Charles appela son fils et dit : - Mon fils, vois la couronne qui est sur l'autel. Si ton coeur déteste la luxure et la trahison, prends-là et j'en louerai le Seigneur. Sinon, tremble d'y toucher. L'empereur se recueille, puis il reprend : - Fils Louis, lorsque tu auras mon héritage, tu pourras conduire une nombreuse armée et, passant par force les eaux de Gironde, détruire la race des païens et joindre leur terre à la nôtre. Si tu veux faire ainsi, couronne-toi. Mais si tu dois, aimant le péché, l'arrogance et les faux salaires, dépouiller la veuve et l'orphelin, cette couronne du Christ, ne la porte jamais. Lorsque l'empereur eut cessé de parler, il regarda son fils et il vit bien qu'il baissait les yeux sans faire un pas. Alors, plein de courroux et de honte, il s'écria : - Hélas ! hélas ! certes ce couard n'est pas sorti de mon sang. Qu'on lui tranche les cheveux et qu'il entre dans un couvent pour tirer les cordes et être marguillier. Il en aura provende, afin qu'il ne mendie point. Maint vaillant chevalier pleure à ce spectacle ; mais le comte Hernaut, homme orgueilleux et gonflé d'astuce, s'approche de l'empereur et l'entretient doucement : - Droit empereur, fait-il, daignez me prêter l'oreille : messire votre fils est bien jeune ; il n'a que quinze ans. C'est cette faiblesse de l'âge qui le rend timide. Puisque votre plaisir est de quitter le souci du gouvernement, accordez-moi de m'en charger. Sans doute, dans trois ans, votre fils sera devenu preux et bon héritier, et lui rendrai volontiers, je le jure, ses terres et ses fiefs, ayant été embesogné de les accroître. - Je vous l'accorde, dit Charles. - Grand merci, sire, fait le trompeur. Tous ses parents qui étaient là se réjouirent. Mais Bertrand, le neveu de Guillaume le fier, fils d'Aimeri de Narbonne, se lamente dans son âme : - Ah ! Dieu, que viens-je d'entendre ? Quel tort et quel péché ! Ce méchant veut frustrer son seigneur légitime. Ah ! mon oncle Guillaume, où es-tu ? Toi seul saurais mettre obstacle à la félonie du comte Hernaut. Soudain le galop d'un cheval s'arrête devant le porche de la chapelle. Le loyal Bertrand accourt et reconnaît son oncle Guillaume qui revient de chasser dans la forêt. Il le rejoint à l'instant même qu'il quitte l'étrier. En peu de mots, il le renseigne sur la trahison du comte Hernaut. - Pour son malheur il a pensé ainsi, dit Guillaume le fier. Il entre dans la chapelle, ceint de son épée, et rompant la presse des chevaliers, il aperçoit Hernaut qui se tenait en superbe apparat. Guillaume eut envie de lui couper aussitôt la tête, mais par crainte du péché, se ravisant, il repoussa la lame dans le fourreau. Cependant la colère l'emporte ; il s'avance sur le traître et mêlant les doigts de sa main gauche dans ses cheveux, il le frappe du poing droit si rudement qu'il lui brise les os de la mâchoire. Hernaut tombe mort par terre, et Guillaume commence à le réprimander : - Hé, glouton ! dit-il, que Dieu te confonde ! Tu as voulu fruster ton légitime seigneur, que tu devais aimer et chérir. Je pensais par ce coup te châtier seulement, mais tu es mort. Eh bien, ce sera la récompense de ta fausseté. Guillaume voit la couronne sur l'autel ; il la prend sans tarder, il vient vers le jeune prince et la lui pose sur la tête. - Tenez, beau sire, au nom du Très-Haut. Qu'il vous donne la force d'être bon justicier. Ainsi parla Guillaume, et Charles s'en réjouit, car il voyait bien à présent qu'il avait mal jugé et de son jeune fils et du félon comte Hernaut. Lorsque l'empereur Charles se fut retiré en son palais, il appela son fils : - Mon fils, lui dit-il, tu auras mon royaume à gouverner après ma mort qui approche. Souviens-toi que celui qui me hait ne t'aime point. Fils Louis, Dieu veut que les rois se fassent bons justiciers de leur peuple, et non ses oppresseurs. Il défend qu'ils n'attentent au patrimoine de l'enfant orphelin et aux quatre deniers de la femme veuve ; il aime qu'ils abattent les torts et les foulent à leurs pieds. O mon fils, si un homme pauvre s'adresse à toi pour se plaindre, ne lui montre pas un front dur et plein d'ennui, mais plutôt conseille-le doucement et pour l'amour de Dieu, fais droit à sa requête autant que cela est possible. Quant à l'ennemi orgueilleux, sois envers lui pareil au léopard lorsqu'il s'élance sur sa proie ; et s'il te cherche noise, mande tes nobles chevaliers et assiège-le là où il se fie le mieux ; et si tu viens à le prendre, qu'il n'espère point en ta miséricorde. De cette façon, personne ne dira qu'il n'y a en toi ni amitié à priser ni colère à redouter. Je te ferai connaître encore une autre chose dont tu pourras tirer profit dans ta vie : Ne fais jamais ton conseiller d'un flatteur sans foi : il trahirait aisément pour un salaire. Mais si un comte Guillaume, un loyal guerrier du sang d'Aimeri de Narbonne et de Bernard de Brabant, s'offre à te prêter main-forte, tu peux fort bien te fier en ses services. Charles n'avait pas fini de parler que le comte Guillaume entre dans la salle. Il court s'agenouiller devant lui. - Droit empereur, fait-il, je vous demande congé, car il me faut errer et chevaucher jusqu'à Rome pour prier le Saint-Père. Il y a quinze ans que j'en fis la promesse. Comment puis-je tarder davantage ? L'empereur en a grande peine. Il lui faut céder cependant. Il donne à Guillaume, avec son congé, soixante chevaliers richement équipés et trente bêtes de somme toutes chargées d'or et d'argent . Guillaume l'en remercie et s'apprête à partir. Mais le Jeune Louis se lamente. - Hé, gentil comte, fait-il, mon père est vieux et frêle ; jamais plus il ne portera les armes. Bientôt il va quitter ce monde, et je suis jeune et sans expérience. Si je ne suis pas secouru, tout ira à dommage. Alors, le loyal comte Guillaume, fils d'Aimeri de Narbonne, le rassure en disant : - Seigneur, n'en ayez souci. Lorsqu'il vous plaira, faites-moi mander par lettres scellées ou bien par un homme de confiance, et j'accourrai incontinent. Il partit sans tarder et ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé à Rome. Entre temps mourut Charles l'empereur, laissant la couronne à son fils, contre qui les méchants commencèrent à tramer mainte entreprise déloyale. [C II]. Vainqueur en combat singulier du géant Corsolt, ayant causé par sa victoire la déroute des Sarrasins, Guillaume de Narbonne s'apprêtait à épouser la fille du roi Guaifier qu'il avait délivré d'esclavage. Et voici qu'arrivent à Rome, sur des chevaux qui n'en pouvaient plus, deux messagers de France. Ils s'enquirent tant de Guillaume, qu'à la fin ils le trouvent dans le moutier où le Pape allait bénir son mariage. Ils entrent au moment où le comte prenait l'anneau pour épouser sa dame. - Grâce, Guillaume, s'écrient-ils en se jetant à ses pieds. Souvenez-vous de Louis, fils de Charles. L'empereur Charles est mort et les traîtres veulent jeter son fils hors de son héritage. Ils veulent couronner un autre roi, le fils de Richard de Rouen. Tout le pays de France sera dans l'affliction, sire, si vous ne nous secourez point. Guillaume les écoute et baisse la tête ; il s'approche du Pape et lui demande conseil. - Au nom de Dieu, dit le Pape, je dois conseiller celui qui le demande. Or secourez Louis sans tarder ; s'il était frustré, ce serait grand dommage. - Je ferai votre commandement, lui répond Guillaume. Il embrasse sa dame qui pleure d'être séparée de lui et court rejoindre son ost, afin de hâter le départ. En cheminant avec ses chevaliers, Guillaume rencontra un pèlerin qui allait, la besace au cou, un bâton de frêne au poing. Sa barbe était blanche comme fleur en avril. Guillaume lui dit : - D'où es-tu, frère ? - De Saint-Martin de Tours. - Sais-tu quelque nouvelle ? - Oui, beau Sire Charles, le roi de Saint-Denis est mort. Le petit Louis porte à présent la couronne de France. Je sais bien qu'il y a des traîtres qui veulent sa perte, afin de mettre à sa place le fils de Richard de Rouen. Mais un fidèle abbé (que Dieu l'aide !) cache l'enfant dans un souterrain du moûtier de Saint-Martin. - Les méchants traîtres ! fait encore le pèlerin. Que j'aimerais à leur faire du mal si j'en avais la force ! Ah ! où donc est allé le gentil chevalier, la race du vaillant comte Aimeri ? Il aurait bien su, celui-là, défendre son seigneur légitime. Guillaume l'écoute et sourit. Il lui donna dix onces d'or et le pèlerin s'en fut joyeux. Guillaume regarde au loin sur la route ; il voit venir un tourbillon de chevaliers. Ils sont tous montés sur des chevaux de prix et portent de claires armes. Lorsqu'ils furent assez près les uns des autres, ils se reconnurent pour amis, car ceux qui conduisaient la nouvelle troupe, c'étaient deux propres neveux de Guillaume, à savoir Guialdin le brun et le preux Savari. Donc, après s'être émerveillés de la rencontre et entrebaisés avec joie, ils reprirent la route ensemble, car ils allaient tous au secours du roi de France. [C III]. Le fort Guillaume, le noble guerrier, mène à présent douze cents chevaliers, ceints de leurs épées d'acier fourbi, portant sur la coiffe le vert heaume lacé, et tous bien vêtus de blancs hauberts doubles. Et personne ne songe à épargner sa monture, car Guillaume avait fait crier par deux sergents qu'il rendrait un destrier à celui que perdrait un roussin. Or, ils allèrent tant que bientôt ils arrivèrent au milieu d'un bois touffu, qui croissait à peu de distance de la cité de Tours. Là, Guillaume, qui était aussi sage que vaillant, fit incontinent de ses forces quatre parts qu'il mit en embuscade, ayant soin de bien reconnaître les lieux. - Ah ! fait Guillaume en raillant, qui veut être Roi de France ? Tel est aujourd'hui orgueilleux et fier, à qui je mettrai sur la tête une couronne capable de lui faire descendre la cervelle jusqu'aux pieds. Puis, accompagné de ses neveux seulement, il chevaucha d'un trait jusqu'à la principale porte de la ville. Guillaume appelle le portier et lui parle ainsi par ruse, car il le croit féal des Normands : - Ouvre la porte, ne nous retarde point. Nous venons donner aide au duc Richard et à son fils qui doit être couronné selon la volonté du peuple. Mais le portier, qui avait gardé sa foi à son seigneur légitime, enrage en entendant ces paroles : - Sainte Marie ! s'écrie-t-il, ô mon pauvre seigneur, ô Louis, droit héritier de Charles ! Puis il dit à Guillaume : - Vous ne mettrez pas les pieds dedans ; il y a déjà là trop de méchants traîtres. Si le ciel est juste, vous serez bientôt abîmés sous terre, et le fils de Charles rétabli sur son trône. A ces mots, Guillaume se réjouit fort ; il appelle Bertrand : - Sire neveu, fait-il, avez-vous jamais entendu portier parler si bien ? - Hélas ! reprend le portier, ô noble enfant, petit Louis, où donc est à présent le comte Guillaume de Narbonne ? S'il était ici, nous en aurions aide. - Ami, dit Guillaume, tout à l'heure je t'ai parlé faussement. Mais en vérité, nous avons fait un long chemin pour secourir notre seigneur naturel, le fils de Charles, et tirer vengeance de ceux qui le trahissent. Quant à toi, s'il me faut croire ce que tu viens de dire, certes tu m'ouvrirais volontiers la porte toute grande si tu pouvais savoir quel est mon pays et mon nom et ma race. - Hé, fait le portier, comment se fier ? Mais dis qui tu es. - Je suis Guillaume de Narbonne-sur-Mer, fils d'Aimeri, dit-il à voix haute et claire. Le portier entr'ouvre le guichet assez pour bien voir celui qui vient de parler. Il regarde Guillaume avec attention, puis il s'écrie : - Dieu en soit loué ! Sire Guillaume, je vous ai vu jadis et maintenant je reconnais vos traits. Ah ! sire comte, le vieux Richard de Rouen est dans cette ville. Il y a apporté de grandes richesses dont il a tant donné aux nobles et aux bourgeois que tous lui ont juré de lui laisser faire sa volonté. Car il prétend couronner par force son fils Acelin à la place de Louis. A cette heure, un fidèle abbé garde celui-ci dans un lieu souterrain bien secret. Mais ce serait miracle s'il échappait à la fin aux coups de ses ennemis. Hélas ! gentil comte, vous êtes peu nombreux pour vous opposer à leur force. - Soyez sans crainte, dit Guillaume ; j'ai laissé là-bas en embuscade douze cents chevaliers bien armés. Au premier signal ils accourront. - Sire, fait le portier, voulez-vous un bon conseil ? - Certes, fait Guillaume. - Hé bien, sire, envoyez un message à vos chevaliers, qu'ils accourent aussitôt. Les traîtres sont enfermés dans la ville, faites en garder les portes, que personne ne puisse se sauver. Il est encore de bon matin. Vous pouvez les surprendre et vous venger d'eux avant même qu'ils aient eu le temps de s'armer. - Par Saint-Denis, dit Guillaume, tu ne seras plus portier, mais mon maître conseiller. Le comte Guillaume fit mander ses chevaliers, qui accoururent sans tarder ; et tous ensemble pénétrèrent dans la ville. Et bientôt, il n'y eût porte, clôture, ou poterne qui ne fût bien gardée. Alors Guillaume, à travers les rues, piqua droit jusqu'au moutier de Saint-Martin. Il descendit de cheval devant le parvis et pénétra dans l'église. Là, s'étant agenouillé sur le marbre au pied du crucifix, il pria Dieu de lui rendre son seigneur Louis, légitime et vrai successeur de Charles. Pendant qu'il s'y tenait en grande ferveur, un sage clerc vint à passer, qui le reconnut et le toucha du doigt sur l'épaule ; et Guillaume se redressa, et ayant bien regardé le clerc, il lui dit : - Que me veux-tu ? N'es-tu point quelque félon ? - Non, sire, répondit le clerc, mais ami fidèle de celui que vous venez secourir. Sire, il y a dans ce moutier plus de quatre-vingts chanoines, évêques et abbés qui tous ont trahi leur seigneur pour de l'argent. Allez et faites-leur arracher les yeux ; je prends tout le péché sur moi. - Tu me donnes un bon conseil, dit Guillaume. Mais où trouverai-je mon seigneur Louis ? Car je désire tant de le revoir. - S'il plaît à Dieu, je vous l'amènerai bientôt, fait le clerc. Il s'en fut par le détour des souterrains qu'il connaissait à merveille, et il ne s'arrêta que lorsqu'il eût atteint la voûte où le fidèle abbé se tenait caché avec le petit prince. - Sire damoiseau, fait le clerc, vous avez plus d'amis que vous ne pourriez croire au lever de ce matin. Car Guillaume, celui de Narbonne, conduisant douze cents chevaliers, a fait un long chemin pour vous défendre contre vos ennemis. L'enfant se réjouit en entendant ces paroles. Entre l'abbé et le clerc, il monte les degrés de marbre et vient jusqu'à l'endroit où se tenait Guillaume. - Fils de roi de bonne race, dit l'abbé, va et jette-toi aux pieds du comte Guillaume, qui est ton soutien et le conservateur de la loi du Christ. - Je le ferai volontiers, dit l'enfant. Et il s'agenouilla devant Guillaume, qui ne le reconnut point, car la clarté était faible dans l'église. - Enfant, dit le comte, pourquoi te jettes-tu à mes pieds ? Je ne te connais point. - Sire, dit le clerc, c'est Louis, le fils ce Charles au fier visage, que j'avais promis de vous amener. En entendant cela, Guillaume prit l'enfant par la taille et l'embrassa tendrement. - Mon doux seigneur, fait-il, levez-vous. Je viens vous venger ; je veux châtier d'abord les méchants moines qui vous ont trahi ; puis ce sera le tour d'Acelin et de ses Normands. Incontinent, il va trouver les évêques et les abbés, il leur arrache leurs crosses et ne voulant pas, à cause du péché, se servir contre eux de ses armes, il les chasse hors du moutier à coups de bâton. Et il n'y eut personne, tant fut-il d'importance, qui n'eût le cou et la face ensanglantés. Quand Guillaume eut fait cette exécution des méchants moines, il appela Alelme, son neveu, et lui dit : - Va trouver Acelin, le fils de Richard de Rouen et dis-lui qu'il vienne sans tarder faire sa soumission au fils de Charles, son seigneur légitime. Car il se plaint fort de lui. - Irai-je seul ? demande Alelme. - Oui, fait Guillaume, et s'il refuse d'obéir, ajoute qu'avant ce soir il lui adviendra grande honte. - Je ferai votre volonté, dit Alelme. Il monta sur une mule d'Aragon et s'en fut à travers les rues jusqu'à l'hôtel où se tenait Acelin, au milieu de ses partisans et superbement vêtu d'un habit d'empereur, car il pensait bien qu'il serait couronné le jour même. Alelme l'appelle à haute voix : - Noble seigneur Acelin, fait-il, mon oncle Guillaume de Narbonne vous mande de venir sans tarder faire votre soumission au fils de Charles, votre seigneur légitime. Car il se plaint fort de vous. - Ami, dit Acelin, la couronne de France serait perdue entre les faibles mains du fils de Charles ! Si votre oncle est aussi sage qu'il est vaillant, il se mettra de mon côté et je lui donnerai des terres en abondance et de grandes richesses. - Vous parlez vainement, répond Alelme. Mais écoutez ce que mon oncle vous mande encore : si vous refusez d'obéir, il vous adviendra avant ce soir grande honte. - Hé bien, fait l'orgueilleux Acelin, puisqu'il repousse mon amitié, je vous charge de lui porter mon défi. - Et moi aussi, dit Alelme, je vous défie de sa part devant vos barons. - Allez-vous-en, lui cria Acelin avec colère ; car si je ne vous avais point reçu comme messager, à cette heure vous n'auriez plus votre tête sur les épaules. - Honte à celui qui vous craint, lui crie Alelme. Et il retourne trouver Guillaume, qui lui demande : - Quelle réponse m'apportes-tu ? - Il refuse et vous défie. Guillaume fait sonner un buccin aigu. Et tout à coup ses chevaliers accourent en foule. De son côté, Acelin avait assemblé ses Normands, et vous eussiez vu commencer une fière bataille, où maintes lances furent rompues et maints écus percés et les mailles de maint haubert brisées. Mais à la fin, la mauvaise chance s'abattit sur les Normands, et ceux parmi eux qui n'avaient point trouvé la mort, jetèrent leurs épées et crièrent merci à mains jointes. Acelin lui-même, malgré son orgueil, tourna bride et se mit à fuir. Et Guillaume qui le poursuivait, lui dit en se moquant : - Sire Acelin, pourquoi courez-vous si vite ? Venez au moutier, et nous vous mettrons sur la tête une couronne qui vous fera descendre la cervelle jusqu'aux pieds. Bientôt Guillaume et Bertrand, son neveu, rejoignent le fuyard, et Bertrand voulait le frapper de son épée. Mais son oncle l'arrêta en disant : - Gentil neveu, ne le touche point. A Dieu ne plaise qu'il meure d'une arme honorable. Je pense à le tuer de telle façon qu'une grande honte s'attache à sa mémoire. Il dit et comme il passait près d'un treillis, il vit un pieu aiguisé. Il l'arrache et en frappe Acelin entre les deux sourcils. Le sang et la cervelle volèrent de tous côtés et le fils de Richard tomba, mort. Et Guillaume s'est écrié : - Montjoie ! nous voilà donc vengés de ce traître larron ! Puis il courut retrouver son seigneur et lui dit en l'embrassant : - Sire, je vous ai vengé d'Acelin, car il est mort. - Grand merci, fait Louis. Si vous me vengiez maintenant de son père, j'en serais fort aise. Aussitôt Guillaume se mit à la recherche de Richard, qu'il découvrit dans un coin du moutier où il pensait trouver refuge. - Ah ! félon, dit Guillaume, Dieu te confonde ! Tu as voulu fruster ton seigneur légitime. Il ne daigna pas le toucher de ses armes, mais laissant tomber sur lui son poing, il le renversa tout étourdit ; et il allait lui rompre le cou, mais il l'épargne par pitié pour sa vieillesse. Alors, en présence de plusieurs barons et chevaliers qui étaient accourus, Richard lui pardonna la mort de son fils et ils s'embrassèrent en signe de paix. A vrai dire, cela ne valut pas un denier, car depuis, Richard voulut le faire périr dans un guet- apens. Mais Dieu ne le souffrit point et Guillaume ayant échappé, se saisit de son ennemi et le livra à Louis l'empereur, qui le fit jeter dans un cachot à Orléans, où bientôt il mourut de chagrin et de lassitude. Guillaume Au Faucon IL y avait jadis un damoiseau aimable et gracieux, qui avait nom Guillaume, et l'on eût pu chercher dans vingt pays avant de trouver son pareil. Il n'était encore que simple écuyer et servait un châtelain depuis sept ans entiers, dans l'espoir d'être armé par lui chevalier. Toutefois, il ne s'impatientait point, se trouvant bien de vivre où il vivait : je vous en dirai la raison. Amour avait mis son coeur sens dessus dessous, et il aimait la femme du châtelain de façon à ne pouvoir s'en arracher. Mais elle ne se doutait de rien ; autrement, elle se serait bien gardée que le damoiseau n'eût occasion de lui parler en tête à tête. Il arrive parfois, certes, que les femmes sacrifient un homme courtois et loyal à un autre qui ne les vaut point. Ah ! que Dieu maudisse la dame qui se conduit de la sorte. Car elle commet un grand péché en prenant un homme à ce lacs dont on s'échappe difficilement. Elle devrait du moins le secourir, puisqu'il ne peut tourner sa pensée ailleurs. Mais je reviens à mon histoire. Guillaume n'avait donc souci que de sa Dame et Amour le dominait si fort qu'il lui faisait souffrir un grand martyre. Il est vrai que la fleurette qui naît dans la prairie et la rose de mai et la fleur de lys étaient effacées par la beauté de la Dame. Et sachez qu'elle eût remporté le prix, même dans le royaume de Castille où les plus belles sont assemblées. Je vous dirai que la Dame, lorsqu'elle se faisait voir magnifiquement vêtue et parée, surpassait pour la grâce et le brillant, l'épervier qui s'élance dans les airs. Sa robe était de pourpre et son manteau, bien ajusté, constellé d'or, et sa fourrure d'hermine n'était point pelée ni le riche sebelin qui entourdit son cou. Quand la Dame laissait s'épancher ses cheveux, ils semblaient entièrement d'or fin, tant ils étaient luisants et roux. Elle avait le front poli et plein, et, sous les sourcils bruns, les yeux clairs et riants, bien fendus et d'un bleu verdâtre. Elle avait le nez droit et en proportion avec son visage où le vermeil et le blanc se mariaient, entre le menton et l'oreille, mieux que ne le font le sinople et l'argent. Et c'était merveille de sa bouche qui était comme une passe-rose ; et quant à sa gorge, elle avait l'éclat de la glace ou du cristal, et deux mamellettes y venaient poindre, semblables à deux petites pommes. Enfin, que vous dirais-je de la beauté de cette Dame ? Nature qui l'avait faite pour ravir aux hommes le coeur et le sens, y avait mis toute son application. Un jour le Châtelain, dans l'espoir de faire apprécier sa valeur, résolut de partir et de fréquenter les tournois. Il menait avec lui un grand nombre de chevaliers et de sergents, qui tous, en chemin, se montrèrent dignes de louange, car le plus couard devenait hardi sous un tel chef. Guillaume n'avait point suivi son maître. Il ne songeait pas au gain ni à la gloire, mais seulement à la Dame qu'il aimait. Le Châtelain demeura longtemps dans les pays étrangers, car il était puissant et riche. Cependant Guillaume laissait passer les semaines et les mois sans oser parler à sa Dame. - Hélas ! se disait-il, malheureux ! Maudite soit l'heure de ma naissance ! Où donc ai-je placé mon amour ? Jamais je ne goûterai la douceur... En vérité, j'ai trop longtemps gardé le silence. Je languis, et elle ne connaît point mon coeur. Quelle folie ! Je dois parler ; je lui dirai... Que diras-tu ? Ah ? ton courage te trahira... Eh bien, je lui dirai que je l'aime tant, je lui dirai tout. Mais le commencement me pèse... Ainsi se plaint Guillaume ; il ne sait que faire. A la fin Amour l'échauffe et le presse. C'est volontairement et non contre son gré que Guillaume vient devant la salle où la Dame se tient d'ordinaire. Doucement, il pousse l'huis. Par aventure, la Dame se trouvait seule dans la salle ; toutes les suivantes s'étaient rendues autre part, dans une chambre, pour travailler. Elles menaient grande joie, en cousant un lionceau ou un léopard sur un drap de soie qui devait servir d'enseigne au Châtelain, leur maître. La Dame était assise sur un lit : un homme qui de mère soit né ne vit oncques plus belle Dame. Après un moment d'hésitation, Guillaume s'avance vers la Dame et la salue fort courtoisement. Elle, sans se troubler d'aucune façon, la salue à son tour, tout en riant. - Guillaume, dit-elle, approchez. - Dame, très volontiers, répond Guillaume en soupirant. - Asseyez-vous ici, bel ami cher, fait-elle. Certes si la Dame pouvait se douter de l'effet de ses paroles sur Guillaume, elle se serait bien gardée de parler ainsi. Guillaume s'assied auprès de la Dame au clair visage et tous deux devisent joyeusement. Ils parlent de mainte chose, et, tout-à-coup, Guillaume pousse un grand soupir. - Dame, fait-il, écoutez-moi. Je vous supplie de me conseiller sur ce que je vais vous dire. - Dites, je vous le promets, fait la Dame. Et Guillaume reprend : - Dame, écoutez-moi : supposez un clerc ou un chevalier, un bourgeois, un écuyer ou qui que ce soit, épris d'une dame ou d'une damoiselle, d'une reine, d'une comtesse ou de n'importe quelle autre femme, qu'elle soit de haut lieu ou bas endroit ; il aime depuis sept ans entiers et il n'ose faire connaître sa passion. Il aurait pu cependant, plus d'une fois, parler à son aise et découvrir son coeur à celle qui cause son martyre. Or, dites- moi ce que vous en pensez : est-ce folie, est-ce raison que de tant celer son amour ? - Guillaume, dit la Dame, je vous répondrai franchement. Je ne tiens pas, quant à moi, pour sage, l'homme qui se tait si longtemps ; puisqu'il avait le loisir de parler, il convenait de le faire : on aurait pitié de lui, apparemment. Et si l'on ne voulait pas l'aimer, il fallait chercher des consolations. Enfin dans tous les cas, Amour demande hardiesse. Guillaume soupire profondément. - Dame, fait-il, voyez-le devant vous celui qui a tant souffert pour votre amour. Oh ! Dame, je frémis de ma témérité... J'ose enfin vous découvrir la douleur et le martyre que j'ai si longtemps endurés. Ma douce Dame, je me rends à vous, je suis en votre pouvoir, guérissez la plaie que j'ai si grande dans le coeur ; vous le pouvez seule, et il n'y a point de remède pour me porter secours. Je suis tout vôtre, je le fus, je le serai. Personne ne vivra jamais d'une manière plus douloureuse que celle où j'ai vécu sans vous. Dame, je vous prie et je vous requiers de ma pardonner et de m'accorder votre amour par qui je suis dans ce trouble et dans ce tourment. La Dame écoute la plainte de Guillaume, mais elle ne l'estime pas un denier vaillant. Elle répond sans tarder : - Guillaume, vous raillez !... assez de pareils propos, ou, par ma foi, je vous ferai honte. Quoi ! vous aimer ?... Beau sire, fuyez d'ici, allez dehors ; et prenez garde de paraître là où je me trouve. Certes, mon seigneur sera fort satisfait d'apprendre vos façons. Certes, lorsqu'il reviendra, je lui dirai bien de quoi vous m'avez requise. Vous n'êtes qu'un étourdi, un vrai musard... Beau sire, allez par là !... En entendant ce langage, Guillaume se sent tout ébahi, et il commence à se repentir d'avoir découvert son secret. Cependant, Amour qui lui commande, l'exhorte à parler encore. - Dame, dit-il, cela me pèse de n'obtenir de vous que de mauvaises paroles. C'est un grand péché et vous ne pouvez pas souhaiter de faire plus mal. Vous m'avez pris et lié, tuez-moi, si vous voulez. Ah ! puisque vous me repoussez si durement, je jure de ne jamais manger jusqu'à l'heure où j'aurai obtenu le don de votre amour. - Par Saint-Omer, dit la Dame, vous jeûnerez longtemps, si vous ne devez point manger avant d'avoir mon amitié. Guillaume sort de la chambre sans mot dire. Il rentre chez lui et se fait préparer un lit. Il se couche, mais il ne trouve point de repos. Trois jours pleins, il gît dans son lit, sans manger, ni boire. De cette manière le quatrième jour arrive, et la Dame n'a point l'air de s'en inquiéter. Toutefois, Guillaume jeûne toujours et ne mange d'aucune chose. Amour l'assaut sans trêve et le pauvre garçon a perdu totalement la couleur. Ce n'est pas merveille s'il maigrit ; il ne mange rien et veille continuellement. Parfois, dans son délire, Guillaume se figure que la Dame, cause de sa perte, est dans son lit ; qu'il la tient entre ses bras et en fait tout son contentement. Tant que cela dure, Guillaume est heureux, car il accole et baise ce qu'il aime ; et quand la vision disparait, il recommence ses soupirs et ses plaintes. Il étend ses bras et il ne rencontre que le vide, hélas ! Dieu, qu'on est fou de poursuivre des folies. Guillaume cherche sa Dame partout dans son lit, et ne la trouvant point, il se meurtrit la poitrine et la face. Amour le tient et l'enlace, Amour le tourmente. Il souhaite le retour de la vision et qu'elle dure plus longtemps. Il est transi de froid et de désir. Parlons maintenant du Chatelain qui revient avec sa nombreuse suite. Un écuyer avait couru devant pour annoncer à la Dame que son mari revenait du tournoi, suivi de quinze prisonniers qui tous étaient des Chevaliers riches et puissants. Le reste du gain était aussi fort considérable. Cette nouvelle remplit de joie la Dame et la rendit plus belle encore. Elle fait faire des préparatifs pour le souper dans la grande salle, et alors, seulement, elle songe à Guillaume. La voici qui monte aussitôt dans sa chambre pour lui apprendre le retour de son Seigneur. Elle demeura assez longtemps devant le lit, mais Guillaume ne la voyait point. Elle l'appela par son nom, mais il ne répondit pas, tellement il rêvait. Alors la dame le pousse de son doigt et lui crie plus haut. Et quand Guillaume l'entend, il tressaille de tout son corps ; et, quand il la sent auprès de lui, il tremble des pieds à la tête ; et quand il l'aperçoit, il la salue : - Dame, fait-il, venez-vous à mon aide ? Ah ! Dame, pour Dieu, je vous prie d'avoir pitié de moi. Aussitôt la Dame lui répondit : - Par ma foi, Guillaume, je n'aurai jamais pitié de vous, de la façon que vous l'entendez... C'est mal payer les bienfaits de votre seigneur que d'adresser à sa femme telle requête ! Vous aimer d'amour ? N'espérez point ce don de moi. Mais vous êtes insensé de vous priver ainsi de nourriture. Ne vous tuez pas, malheureux ; il y va de votre salut éternel ! Levez-vous, et laissez vos folies ; mon seigneur et le vôtre revient du tournoi. Je jure qu'il saura tout si vous vous obstinez à vous laisser mourir de faim. - Dame, dit Guillaume, c'est inutile ! On peut me trancher tous les membres, mais je ne mangerai pas. Ah ! Dame, je le vois bien ; rien ne saura me défendre contre votre inimitié, ni le jeûne, ni la mort. La Dame quitta Guillaume sans se laisser toucher par son désespoir. Elle revint dans la salle qui était déjà ornée fort richement. On y avait dressé les tables et les blanches nappes y étaient mises dessus ; et l'on commençait à apporter les mets : pain et vin et toutes sortes de viandes rôties. Bientôt arriva le Châtelain avec tous les chevaliers, et ils s'assirent à table où ils furent servis magnifiquement. Et la Dame mangea aussi, à côté de son mari. Le Châtelain regarda dans la salle pour voir si Guillaume venait le servir, et il s'étonnait fort de son absence. - Dame, dit-il, ne sauriez-vous dire, vraiment, pourquoi Guillaume ne se trouve point parmi les serviteurs ? - Je vous le dirai, fait la Dame, sans mentir. Il est devenu trop délicat. Il souffre d'un mal dont il n'aura point remède, d'aucune façon, comme je crois. - Dame, par Saint- Denis, c'est bien dommage que cela soit, fait le Châtelain, qui aimait toujours Guillaume. Il ne se doutait point du véritable motif de la maladie de son écuyer, ni pourquoi il avait perdu la tête. Après avoir soupé, les Chevaliers se levèrent de table et quittèrent la salle. Alors, la Dame prit son mari par un pan de son manteau. - Sire, fait-elle, je m'étonne que vous n'alliez point voir Guillaume. Vous devriez savoir quel est son mal. Qui sait s'il ne feint point ? Ils allèrent et trouvèrent Guillaume triste et pensif. Il ne craignait point la mort, et il souhaitait la fin prochaine de ses maux. Le Châtelain s'assied au pied du lit, et commence à parler à Guillaume, doucement : - Bel ami, dites-moi, comment vous sentez-vous ? - Sire, fait Guillaume, fort mal. - De quoi souffrez-vous ? - D'une grande douleur au coeur et à la tête. Jamais je n'en relèverai... La Dame ne se tient plus ; elle s'adresse au Chatelain : - Sire, fait-elle, pour Dieu, laissons cela, Guillaume dit ce qu'il veut, mais je connais la vérité. Certes, il souffre d'un mal qui donne de la sueur et du tremblement. Puis se tournant vers Guillaume : - Si vous tardez encore à manger, dit-elle, le terme approche où vous ne mangerez plus jamais. - Dame, fait celui-ci, que voulez-vous ! Dites ce qu'il vous plaira, vous êtes ma Dame et il est mon seigneur. Mais quant à manger, je ne le saurais point. Et la Dame de s'écrier : - Or, voyez sire, la fausseté de Guillaume. Lorsque vous futes au tournoi, lui qui, maintenant, gît ici malade, vint en ma chambre... - Et pourquoi y vint-il, Madame ? Et qu'avait-il à vous demander ? La Dame répond : - Je vous le dirai, sire. Mais, auparavant, ne mangerez-vous pas, Guillaume ? Sinon, je devrai tout raconter à mon seigneur. - Non, je ne mangerai jamais plus, fait Guillaume. - Vous me prenez pour fol ou pour homme de rien, dit le Châtelain à la Dame. Je ne sais ce qui me retient de vous donner du bâton sur les côtes. - C'est inutile, fait-elle ; je parlerai. Mais Guillaume, avant que je parle, mangerez-vous ! Guillaume soupire et répond tristement : - A aucun prix je ne mangerai, si le mal de mon coeur n'est pas soulagé. La Dame en eut alors pitié et dit à son seigneur : - Sire Guillaume que vous voyez là, m'a demandé votre faucon, et moi j'ai refusé de le lui donner. J'eusse mieux aimé, dit le Châtelain, que tous mes oiseaux, faucons, éperviers, autours, fussent morts plutôt que de voir souffrir Guillaume. Cette réponse émeut agréablement la Dame. - Puisque c'est votre vouloir, sire, donnez-le lui, dit-elle. Et se tournant vers Guillaume, elle ajoute : Messire le veut ; je ne lui ferai point cette injure que par ma faute, vous ne l'ayez point. Guillaume en entendant ces mots se lève, plus joyeux qu'il ne peut exprimer. Il n'a plus ni maux, ni soucis. Sitôt vêtu, il s'en vient à la salle. En le voyant la Dame soupire. Elle change de couleur, comme blessée par le trait rapide de l'Amour : elle est, tour à tour, pâle et rougissante. - Je n'en sais pas de plus fous, dit le Châtelain à Guillaume, que ceux qui se laissent, ainsi que vous, prendre le coeur par la possession d'un faucon. Certes, je ne l'eusse donné pour nulle prière ou service à qui que ce fût, prince ou comte de haut parage. Mais je vous l'ai promis. Allez me chercher cet oiseau, commande-t-il à un page. On le lui apporte aussitôt et il le donne à Guillaume qui l'en remercie grandement. Deux bonheurs pour un échurent à Guillaume. Car il eut le faucon et l'amour de la Dame, qui en délices passa les fruits vermeils et sacrés du verger où l'automne les tient cachés et n'en révèle que l'arôme dans ses feuillages d'or. Source: http://www.poesies.net