Poésies. Par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) TABLE DES MATIERES LE VERGER DE MADAME LA BARONNE DE WARENS. (1776) Avertissement. Le Verger Des Charmettes. EPITRES. A M. Bordes. A M. Parisot. VERS Enigme. A Madame La Baronne De Warens. Vers Pour Madame De Fleurieu. Vers A Mademoiselle Th. A Fanie. LE DEVIN DU VILLAGE. SCENE I SCENE II SCENE III SCENE IV SCENE V SCENE VI SCENE VII SCENE VIII PIECES EN VERS. Epitre A M. De L'Etang, Vicaire De Marcoussy. Fragment D'une Epitre A M. Bordes. Imitation Libre. (1733) L'allée De Silvie. Notes. LE VERGER DE MADAME LA BARONNE DE WARENS. (1776) Avertissement. J'ai eu le malheur autrefois de refuser des vers à des personnes que j'honorois, & que je respectois infiniment, parce que je m'étois désormais interdit d'en faire. J'ose espérer cependant que ceux que je publie aujourd'hui ne les offenseront point; & je crois pouvoir dire, sans trop de rafinement, qu'ils sont l'ouvrage de mon cOEur, & non de mon esprit. Il est même aisé de s'appercevoir que c'est un enthousiasme impromptu, si je puis parler ainsi, dans lequel je n'ai gueres songé à briller. De fréquentes répétitions dans les pensées, & même dans les tours, & beaucoup de négligence dans la diction, n'annoncent pas un homme fort empressé de la gloire d'être un bon poete. Je déclare de plus que si l'on nie trouvé jamais à faire des vers galons, ou de ces sortes de belles choses qu'on appelle des jeux d'esprit, je m'abandonne volontiers à toute l'indignation que j'aurai méritée. Il faudroit m'excuser auprès de certaines gens d'avoir loué ma bienfaitrice, & auprès des personnes de mérite, de n'en avoir pas assez dit de bien; le silence que je garde à l'égard des premiers n'est pas sans fondement: quant aux autres, j'ai l'honneur de les assurer que je serai toujours infiniment satisfait de m'entendre faire le même reproche. Il est vrai qu'en félicitant Madame de W * * *. sur son penchant à faire du bien, je pouvois m'étendre sur beaucoup, d'autres vérités non moins honorables pour elle. Je n'ai point prétendu être ici un panégyriste, mais simplement un homme sensible & reconnoissant, qui s'amuse à décrire ses plaisirs. On ne manquera pas de s'écrier: un malade faire des vers! un homme à deux doigts du tombeau! C'est précisément pour cela que j'ai fait des vers. Si je me portois moins mal, je me croirois comptable de mes occupations au bien de la société; l'état où je suis ne me permet de travailler qu'à ma propre satisfaction. Combien de gens qui regorgent de biens & de santé ne passent pas autrement leur vie entiere? II faudroit aussi savoir si ceux qui me feront ce reproche sont disposés à m'employer à quelque chose de mieux. Le Verger Des Charmettes. Rara domus tenuem non aspernatur amieum: Raraque non humilem calcat fastosa clientem. Verger cher à mon coeur, séjour de l'innocence, Honneur des plus beaux jours que le ciel me dispense, Solitude charmante, asyle de la paix, Puissé-je, heureux verger, ne vous quitter jamais! O jours délicieux, coulez sous vos ombrages! De Philomele en pleurs les languissans ramages, D'un ruisseau fugitif le murmure flatteur, Excitent dans mon ame un charme séducteur. J'apprends sur votre émail à jouir de la vie: J'apprends à méditer sans regret, sans envie, Sur les frivoles goûts des mortels insensés; Leurs jours tumultueux, l'un par l'autre poussés, N'enflamment point mon coeur du desir de les suivre. A de plus grands plaisirs je mets le prix de vivre; Plaisirs toujours charmans, toujours doux toujours purs, A mon coeur enchanté vous êtes toujours sûrs. Soit qu'au premier aspect d'an beau jour prêt d'éclore, J'aille voir ces côteaux qu'un soleil levant dore, Soit que vers le midi, chassé par son ardeur, Sous un arbre touffu je cherche la fraîcheur; Là, portant avec moi Montagne ou la Bruyere, Je ris tranquillement de l'humaine misere; Ou bien avec Socrate & le divin Platon Je m'exerce à marcher sur les pas de Caton: Soit qu'une nuit brillante, en étendant ses voiles; Découvre à mes regards la lune & les étoiles, Alors, suivant de loin la Hire & Cassini, Je calcule, j'observe, & prés de l'infini, Sur ces mondes divers que l'éther nous recele, Je pousse, en raisonnant, Huyghens & Fontenelle: Soit enfin que, surpris d'un orage imprévu, Je rassure, en courant, le berger éperdu; Qu'épouvante les vents qui siflent sur sa tête, Les tourbillons, l'éclair, la foudre, la tempête; Toujours également heureux & satisfait, Je ne desire point un bonheur plus parfait. O vous, sage Warens, éleve de Minerve, Pardonnez ces transports d'une indiscrete verve; Quoique j'eusse promis de ne rimer jamais, J'ose chanter ici les fruits de vos bienfaits. Oui, si mon cOEur jouit du sort le plus tranquille, Si je suis la vertu dans un chemin facile, Si je goûte en ces lieux un repos innocent, Je ne dois qu'à vous seule un si rare présent. Vainement des coeurs bas, des ames mercenaires, Par des avis cruels plutôt que salutaires, Cent fois ont essayé de m'ôter vos bontés: Ils ne connoissent pas le bien que vous goûtez, En faisant des heureux, en essuyant des larmes: Ces plaisirs délicats pour eux n'ont point de charmes. De Tite & de Trajan les libérales mains N'excitent dans leurs coeurs que des ris inhumains. Pourquoi faire du bien dans le siecle où nous sommes? Se trouvé-t-il quelqu'un dans la race des hommes Digne d'être tiré du rang des indigens? Peut-il, dans la misere, être d'honnêtes gens? Et ne vaut-il pas mieux employer ses richesses A jouir des plaisirs qu'à faire des largesses? Qu'ils suivent à leur gré ces sentimens affreux, Je me garderai bien de rien exiger d'eux. Je n'irai pas ramper, ni chercher à leur plaire; Mon coeur fait, s'il le faut, affronter la misere, Et plus délicat qu'eux, plus sensible à l'honneur, Regarde de plus près au choix d'un bienfaiteur. Oui, j'en donne aujourd'hui l'assurance publique, Cet écrit en sera le témoin authentique, Que si jamais ce sort m'arrache à vos bienfaits, Mes besoins jusqu'aux leurs ne recourront jamais. Laissez des envieux la troupe méprisable Attaquer des vertus dont l'éclat les accable. Dédaignez leurs complots, leur haine, leur fureur; La paix n'en est pas moins au fond de voire coeur, Tandis que vils jouets de leurs propres furies, Alimens des serpens dont elles sont nourries, Le crime & les remords portent au fond des leurs Le triste châtiment de leurs noires horreurs. Semblables en leur rage à la guêpe maligne, De travail incapable, & de secours indigne, Qui ne vit que de vols, & dont enfin le sort Est de faire du mal en se donnant la mort: Qu'ils exhalent en vain leur colore impuissante, Leurs menaces pour vous n'ont rien qui m'épouvante; Ils voudroient d'un grand roi vous ôter les bienfaits; Mais de plus nobles soins illustrent ses projets. Leur basse jalousie, & leur fureur injuste, N'arriveront jamais jusqu'à son trône auguste, Et le monstre qui regne en leurs cOEurs abattus N'est pas fait pour braver l'éclat de ses vertus. C'est ainsi qu'un bon roi rend son empire aimable; Il soutient la vertu que l'infortuné accable: Quand il doit menacer, la foudre est en ses mains. Tout roi, sans s'élever au-dessus des humains, Contre les criminels peut lancer le tonnerre; Mais s'il fait des heureux, c'est un Dieu sur la terre. Charles, on reconnoît ton empire à ses traits; Ta main porte en tous lieux la joie & les bienfaits, Tes sujets égalés éprouvent ta justice; On ne réclame plus par un honteux caprice Un principe odieux, proscrit par l'équité, Qui, blessant tous les droits de la société, Brisé les nOEuds sacrés dont elle étoit unie, Refuse à ses besoins la meilleure partie, Et prétend affranchir de ses plus justes loix Ceux qu'elle fait jouir de ses plus riches droits. Ah! s'il t'avoit suffi de te rendre terrible, Quel autre, plus que toi, pouvoit être invincible, Quand l'Europe t'a vu, guidant tes étendards, Seul entre tous ses rois briller aux champs de Mars! Mais ce n'est pas assez d'épouvanter la terre; Il est d'autres devoirs que les soins de la guerre; Et c'est par eux, grand roi, que ton peuple aujourd'hui, Trouvé en toi son vengeur, son pere & son appui. Et vous, sage Warens, que ce héros protège, En vain la calomnie en secret vous assiége, Craignez peu ses effets, bravez son vain courroux, La vertu vous défend, & c'est assez pour vous: Ce grand roi vous estime, il connoît votre zele, Toujours à sa parole il fait être fidele, Et pour tout dire, enfin, garant de ses bontés, Votre coeur vous répond que vous les méritez. On me connoit assez, & ma muse sévere Ne fait point dispenser un encens mercenaire; Jamais d'un vil flatteur le langage affecté N'a souillé dans mes vers l'auguste vérité. Vous méprisez vous-même un éloge insipide, Vos sinceres vertus n'ont point l'orgueil pour guide. Avec vos ennemis convenons, s'il le faut, Que la sagesse en vous n'exclut point tout défaut. Sur cette terre hélas! telle est notre misere, Que la perfection n'est qu'erreur & chimere! Connoître mes travers est mon premier souhait, Et je fais peu de cas de tout homme parfait. La haine quelquefois donne un avis utile: Blâmez cette bonté trop douce & trop facile, Qui souvent à leurs yeux a causé vos malheurs. Reconnoissez en vous les foibles des bons coeurs: Mais sachez qu'en secret l'éternelle sagesse Hait leurs fausses vertus plus que votre foiblesse; Et qu'il vaut mieux cent fois se montrer à ses yeux Imparfait comme vous, que vertueux comme eux. Vous donc, dès mon enfance attachée à m'instruire, A travers ma misere, hélas! qui crûtes lire Que de quelques talens le ciel m'avoit pourvu, Qui daignâtes former mon coeur à la vertu, Vous, que j'ose appeller du tendre nom de mere, Acceptez aujourd'hui cet hommage sincere, Le tribut légitime, & trop bien mérité, Que ma reconnoissance offre à la vérité. Oui, si quelques douceurs assaisonnent ma vie, Si j'ai pu jusqu'ici me soustraire à l'envie, Si le coeur plus sensible, & l'esprit moins grossier, Au-dessus du vulgaire on m'a vu m'élever, Enfin, si chaque jour je jouis de moi-même, Tantôt en m'élançant jusqu'à l'Etre suprême, Tantôt en méditant dans un profond repos Les erreurs des humains, & leurs biens & leurs maux: Tantôt, philosophant sur les loix naturelles, J'entre dans le secret des causes éternelles, Je cherche à pénétrer tous les ressorts divers, Les principes cachés qui meuvent l'univers; Si, dis-je, en mon pouvoir j'ai tous ces avantages, Je le répété encor, ce sont là vos ouvrages, Vertueuse Warens, c'est de vous que je tiens Le vrai bonheur de l'homme, & les solides biens. Sans craintes, sans desirs, dans cette solitude, Je laissé aller mes jours exempts d'inquiétude: O que mon coeur touché ne peut-il à son gré Peindre sur ce papier, dans un juste degré, Des plaisirs qu'il ressent la volupté parfaite! Présent dont je jouis, passé que je regrette, Tems précieux, hélas! je ne vous perdrai plus En bizarres projets, en soucis superflus. Dans ce verger charmant j'en partage l'espace. Sous un ombrage frais tantôt je me délasse; Tantôt avec Leibnitz, Mallebranche & Newton, Je monte ma raison sur un sublime ton, J'examine les loix des corps & des pensées, Avec Loche je fais l'histoire des idées: Avec Kepler, Wallis, Barrow, Rainaud, Pascal, Je devance Archimede, & je suis l'Hôpital.(1) Tantôt à la physique appliquant mes problêmes, Je me laissé entraîner à l'esprit des systêmes: Je tâtonne Descartes & ses égaremens, Sublimes, il est vrai, mais frivoles romans. J'abandonne bientôt l'hypothese infidelle, Content d'étudier l'histoire naturelle. Là, Pluie & Niuwentyt, m'aidant de leur savoir, M'apprennent à penser, ouvrir les yeux & voir. Quelquefois, descendant de ces vastes lumieres, Des différens mortels je suis les caracteres. Quelquefois, m'amusant jusqu'à la fiction, Télémaque & Séthos me donnent leur leçon, Ou bien dans Cléveland j'observe la nature, Qui se montre à mes yeux touchante & toujours pure. Tantôt aussi de Spon parcourant les cahiers, De ma patrie en pleurs je relis les dangers. Geneve, jadis si sage, ô ma chere patrie! Quel démon dans ton sein produit la frénésie? Souviens-toi qu'autrefois tu donnas des héros, Dont le sang t'acheta les douceurs du repos! Transportés aujourd'hui d'une soudaine rage, Aveugles citoyens, cherchez-vous l'esclavage? Trop tôt peut-être hélas! pourrez-vous le trouver! Mais, s'il est encor tems, c'est à vous d'y songer. Jouissez des bienfaits que Louis vous accorde, Rappellez dans vos murs cette antique concorde. Heureux! si, reprenant la foi de vos aieux, Vous n'oubliez jamais d'être libres comme eux. O vous tendre Racine, ô vous aimable Horace! Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place: Claville, S. Aubin, Plutarque, Mézerai, Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclai, Et vous, trop doux la Mothe, & toi, touchant Voltaire Ta lecture à mon coeur restera toujours chere, Mais mon goût se refuse à tout frivole écrit, Dont l'Auteur n'a pour but que d'amuser l'esprit. Il a beau prodiguer la brillante antithese, Semer par-tout des fleurs, chercher un tour qui plaise, Le coeur, plus que l'esprit, a chez moi des besoins, Et s'il n'est attendri, rebute tous ses soins. C'est ainsi que mes jours s'écoulent sans alarmes. Mes yeux sur mes malheurs ne versent point de larmes, Si des pleurs quelquefois alterent mon repos, C'est pour d'autres sujets que pour mes propres maux. Vainement la douleur, les craintes, les miseres, Veulent décourager la fin de ma carriere, D'Epictete asservi la stoique fierté M'apprend à supporter les maux, la pauvreté; Je vois, sans m'affliger, la langueur qui m'accable: L'approche du trépas ne m'est point effroyable; Et le mal dont mon corps se sent presque abattu N'est pour moi qu'un sujet d'affermir ma vertu. EPITRES. A M. Bordes. Toi qu'aux jeux du Parnasse Apollon même guide, Tu daignes exciter une muse timide; De mes foibles essais jugé trop indulgent, Ton goût à ta bonté celle en m'encourageant. Mais hélas! je n'ai point, pour tenter la carriere, D'un athlete animé l'assurance guerriere, Et, dès les premiers pas, inquiet & surpris, L'haleine m'abandonne & je renonce au prix. Bordes, daigne juger de toutes mes alarmes, Vois quels sont les combats, & quelles sont les armes, Ces lauriers sont bien doux, sans doute, à remporter; Mais quelle audace à moi d'oser les disputer! Quoi! j'irois; sur le ton de ma lyre critique, Et prêchant durement de tristes vérités, Révolter contre moi les lecteurs irrités! Plus heureux, si tu veux, encor que téméraire, Quand mes foibles talens trouveroient l'art de plaire, Quand des sifflets publics, par bonheur préservés, Mes vers des gens de goût pourroient être approuvés; Dis-moi, sur quel sujet s'exercera ma muse? Tout poëte est menteur, & métier l'excuse; Il fait en mots pompeux faire d'un riche un fat, D'un nouveau Mécénas un pilier de l'Etat. Mais moi, qui connois peu les usages de France, Moi, fier républicain que blesse l'arrogance, Du riche impertinent je dédaigne l'appui, S'il le faut mendier en rampant devant lui; Et ne sais applaudir qu'à toi, qu'au vrai mérite: La sotte vanité me révolte & m'irrite. Le riche me méprise, & malgré son orgueil, Nous nous voyons souvent à-peu-prés de même oeil. Mais quelque haine en moi que le travers inspire, Mon coeur sincere & franc abhorre la satire: Trop découvert peut-être, & jamais criminel, Je dis la vérité sans l'abreuver de fiel. Ainsi toujours ma plume, implacable ennemie Et de la flatterie & de la calomnie, Ne fait point en ses vers trahir la vérité, Et toujours accordant un tribut mérité, Toujours prête à donner des louanges acquises, Jamais d'un vil Crésus n'encensa les sottises. O vous, qui dans le sein d'une humble obscurité Nourrissez les vertus avec la pauvreté, Dont les desirs bornés dans la sage indigence Méprisent sans orgueil une vaine abondance, Restes trop précieux de ces antiques tems, Où des moindres apprêts nos ancêtres contens, Recherchés dans leurs moeurs, simples dans leur parure, Ne sentoient de besoins que ceux de la nature; Illustres malheureux, quels lieux habitez-vous? Dites, quels sont vos noms? Il me sera trop doux D'exercer mes talens à chanter votre gloire, A vous éterniser au temple de mémoire; Et quand mes foibles vers n'y pourroient arriver, Ces noms si respectés sauront les conserver. Mais pourquoi m'occuper d'une vaine chimere: Il n'est plus de sagesse où regne la misere: Sons le poids de la faim le mérite abattu Laissé en un triste coeur éteindre la vertu. Tant de pompeux discours sur l'heureuse indigence M'ont bien l'air d'être nés du sein de l'abondance: Philosophe commode, on a toujours grand soin De prêcher des vertus dont on n'a pas besoin. Bordes, cherchons ailleurs des sujets pour ma muse, De la pitié qu'il fait souvent le pauvre abuse; Et décorant du nom de sainte charité Les dons dont on nourrit sa vile oisiveté, Sous l'aspect des vertus que l'infortuné opprime, Cache l'amour du vice le penchant au crime. J'honore le mérite aux rangs les plus abjects; Mais je trouvé à louer peu de pareils sujets. Non, célébrons plutôt industrie, Qui fait multiplier les douceurs de la vie, Et salutaire à tous dans ses utiles soins, Par la route du luxe appaise les besoins. C'est par cet art charmant que sans cessé enrichie On voit briller au loin ton heureuse patrie. (2) Ouvrages précieux, superbes ornemens, On diroit que Minerve, en ses amusemens, Avec l'or & la soie a d'une main savante Formé de vos desseins la tissure élégante. Turin, Londres en vain, pour vous le disputer Par de jaloux efforts veulent vous imiter; Vos mélanges charmans, assortis par les graves, Les laissent de bien loin s'épuiser sur vos traces: Le bon goût les dédaigne, & triomphe chez vous; Et tandis qu'entraînés par leur dépit jaloux, Dans leurs ouvrages froids ils forcent la nature, Votre vivacité, toujours brillante & pure, Donne à ce qu'elle pare un oeil plus délicat, Et même à la beauté prête encor de l'éclat. Ville heureuse, qui fait l'ornement de la France; Trésor de l'univers, source de l'abondance, Lyon, séjour charmant des enfans de Plutus, Dans tes tranquilles murs tous les arts sont reçus: D'un sage protecteur le goût les y rassemblé: Apollon & Plutus, étonnés d'être ensemble, De leurs longs différends ont peine à revenir, Et demandent quel Dieu les a pu réunir. On reconnoît tes soins, Pallu: (3) tu nous ramenes Les siecles renommés & de Tyr & d'Athenes: De mille éclats divers Lyon brille à la fois, Et son peuple opulent semble un peuple de rois. Toi, digne citoyen de cette ville illustre, Tu peux contribuer à lui donner du lustre, Par tes heureux talens tu peux la décorer, Et c'est lui faire un vol que de plus différer? Comment oses-tu bien me proposer d'écrire, Toi, que Minerve même avoit pris soin d'instruire. Toi de ses dons divins possesseur négligent, Qui vient parler pour elle encor en l'outrageant. Ah! si du feu divin qui brille en ton ouvrage Une étincelle au moins eût été mon partage, Ma muse, quelque jour, attendrissant les coeurs, Peut-être sur la scene eût fait couler des pleurs. Mais je te parle en vain; insensible à mes plaintes, Par de cruels refus tu confirmes mes craintes, Et je vois qu'impuissante à fléchir tes rigueurs, Blanche (4) n'a pas encor épuisé ses malheurs. A M. Parisot.(1742) Achevée le 10 Juillet 1742. A Mr, daigne souffrir qu'à tes yeux aujourd'hui Je dévoile ce coeur plein de trouble & d'ennui. Toi qui connus jadis mon ame toute entier, Seul en qui je trouvois un ami tendre, un pere, Rappelle encor, pour moi, tes premieres bontés, Rends tes soins à mon coeur, il les a mérités. Ne crois pas qu'alarmé par de frivoles craintes De ton silence ici je te fasse des plaintes, Que par de faux soupçons, indignes de tous deux, Je puisse t'accuser d'un mépris odieux: Non, tu voudrois en vain t'obstiner à te taire, Je sais trop expliquer ce langage sévere Sur ces tristes projets que je t'ai dévoilés Sans m'avoir répondu, ton silence a parlé. Je ne m'excuse point, dés qu'un ami me blâme. Le vil orgueil n'est pas le vice de mon ame. J'ai reçu quelquefois de solides avis, Avec bonté donnés, avec zele suivis: J'ignore ces détours dont les vaines adresses En autant de vertus transforment nos foiblesses, Et jamais mon esprit, sous de fausses couleurs, Ne sut à tes égards déguiser ses erreurs; Mais qu'il me soit permis, par un soin légitime, De conserver du moins des droits à ton estime. Pese mes sentimens, mes raisons & mon choix, Et décide mon sort pour la derniere sois. Né dans l'obscurité, j'ai fait dès mon enfance Des caprices du sort la triste expérience, Et s'il est quelque bien qu'il ne m'ait point ôté, Même par ses saveurs il m'a persécuté. Il m'a fait naître libre, hélas, pour quel usage? Qu'il m'a vendu bien cher un si vain avantage! Je suis libre en effet: mais de ce bien cruel J'ai reçu plus d'ennuis que d'un malheur réel. Ah! s'il falloit un jour, absent de ma patrie, Traîner chez l'étranger ma languissante vie, S'il falloir bassement ramper auprès des grands: Que n'en ai-je appris l'art dès mes plus jeunes ans! Mais sur d'autres leçons on forma ma jeunesse, On me dit de remplir mes devoirs sans bassesse, De respect les grands, les magistrats, les rois; De chérir les humains & d'obéir aux loix: Mais on m'apprit aussi qu'ayant par ma naissance Le droit de partager la suprême puissance, Tout petit que j'étois, foible, obscur citoyen, Je faisois cependant membre du souverain; Qu'il falloit soutenir un si noble avantage Par le coeur d'un héros, par les vertus d'un sage; Qu'enfin la liberté, ce cher présent des cieux, N'est qu'un fléau fatal pour les coeurs vicieux. Avec le lait, chez nous, on suce ces maximes, Moins pour s'enorgueillir de nos droits légitimes Que pour savoir un jour se donner à la sois Les meilleurs magistrats, & les plus sages lois. Vois-tu, me disoit-on, ces nations puissantes Fournir rapidement leurs carrieres brillantes; Tout ce vain appareil qui remplit l'univers N'est qu'un frivole éclat qui leur cache leurs sers Par leur propre valeur ils forgent leurs entraves, Ils sont les conquérans, & sont de vils esclaves: Et leur vaste pouvoir, que l'art avoit produit, Par le luxe bientôt se retrouve détruit. Un soin bien différent ici nous intéresse, Notre plus grande forcé est dans notre foiblesse. Nous vivons sans regret dans l'humble obscurité; Mais du moins dans nos murs on est en liberté. Nous n'y connoissons point la superbe arrogance, Nuls titres fastueux, nulle injuste puissance. De sages magistrats, établis par nos voix, Jugent nos différends, sont observer nos loix. L'art n'est point le soutien de notre république; Etre juste est chez nous l'unique politique; Tous les ordres divers, sans inégalité, Gardent chacun le rang qui leur est affecté. Nos chefs, nos magistrats, simples dans leur parure, Sans étaler ici le luxe & la dorure, Parmi nous cependant ne sont point confondus, Ils en sont distingués; mais c'est par leurs vertus. Puisse durer toujours cette union charmante, Hélas, on voit si peu de probité constante! Il n'est rien que le tems ne corrompe à la sin; Tout, jusqu'à la sagesse, est sujet au déclin. Par ces réflexions ma raison exercée M'apprit à mépriser cette pompe insensée, Par qui l'orgueil des grands brille de toutes parts, Et du peuple imbécille attire les regards; Mais qu'il m'en coûta cher quand, pour toute ma vie, La soi m'eût éloigné du sein de ma patrie; Quand je me vis enfin, sans appui, sans secours; A ces mêmes grandeurs contraint d'avoir recours. Non, je ne puis penser, sans répandre des larmes; A ces momens affreux, pleins de trouble & d'alarmes, Où j'éprouvai qu'enfin tous ces beaux sentimens, Loin d'adoucir mon sort, irritoient mes tourmens. Sans doute à tous les yeux la misere est horrible; Mais pour qui fait penser elle est bien plus sensible. A forcé de ramper un lâche en peut sortir; L'honnête homme à ce prix n'y sauroit consentir. Encor, si de vrais grands recevoient mon hommage, Ou qu'ils eussent du moins le mérite en partage, Mon coeur par les respects noblement accordés Reconnoîtroit des dons qu'il n'a pas possédés: Mais faudra-t-il qu'ici mon humble obéissance De ces fiers campagnards nourrisse l'arrogance? Quoi! de vils parchemins, par saveur obtenus, Leur donneront le droit de vivre sans vertus, Et malgré mes efforts, sans mes respects serviles, Mon zele & mes talens resteront inutiles? Ah! de mes tristes jours voyons plutôt la sin, Que de jamais subir tua si lâche destin. Ces discours insensés troubloient ainsi mon ame; Je les tenois alors, aujourd'hui je les blâme: De plus sages leçons ont formé mon esprit; Mais de bien des malheurs ma raison est le fruit. Tu sais, cher Parisot, quelle main généreuse Vint tarir de mes maux la source malheureuse; Tu le sais, & tes yeux ont été les témoins, Si mon coeur fait sentir ce qu'il doit à ses soins. Mais mon zele enflammé peut-il jamais prétendre De payer les bienfaits de cette mere tendre? Si par les sentimens on y peut aspirer, Ah! du moins par les miens j'ai droit de l'espérer. Je puis compter pour peu ses bontés secourables, Je lui dois d'autres biens, des biens plus estimables, Les biens de la raison, les sentimens du coeur; Même, par les talons, quelques droits à l'honneur, Avant que sa bonté, du sein de la misere, Aux plus tristes besoin eût daigné me soustraire, J'étois un vil enfant du sort abandonné, Peut-être dans la fange à périr destiné. Orgueilleux avorton, dont la fierté burlesque Mêloit comiquement l'enfance au romanesque, Aux bons faisoit pitié, faisoit rire les sous, Et des sots quelquefois excitoit le courroux. Mais les hommes ne sont que ce qu'on les fait être, A peine à les regards j'avois osé paroître Que de ma bienfaitrice apprenant mes erreurs, Je sentis le besoin de corriger mes moeurs. J'abjurai pour toujours ces maximes féroces, Du préjugé natal fruits amers & précoces, Qui dès les jeunes ans, par leurs âcres levains, Nourrissent la fierté des coeurs républicains: J'appris à respecter une noblesse illustre, Qui même à la vertu fait ajouter du lustre. Il ne seroit pas bon dans la société Qu'il sût entre les rangs moins d'inégalité. Irai-je faire ici, dans ma vaine marotte, Le grand déclamateur, le nouveau Don Quichotte, Le destin sur la terre a réglé les États, Et pour moi surement ne les changera pas. Ainsi de ma raison si long-tems languissant Je me formai dès-lors une raison naissante, Par les soins d'une mere incessamment conduit, Bientôt de ses bontés je recueillis le fruit, Je connus que, sur-tout, cette roideur sauvage Dans le monde aujourd'hui seroit d'un triste usage, La modestie alors devint chere à mon coeur, J'aimai l'humanité, je chéris la douceur, Et respectant des grands le rang & la naissance, Je souffris leurs hauteurs, avec cette espérance Que malgré tout l'éclat dont ils sont revêtus Je les pourrai du moins égaler en vertus. Enfin, pendant deux ans, au sein de ta patrie, J'appris à cultiver les douceurs de la vie. Du portique autrefois la triste austérité A mon goût peu formé mêloit sa dureté; Epictete & Zénon, dans leur fierté stoïque, Me faisoient admirer ce courage héroïque, Qui, faisant des faux biens un mépris généreux, Par la seule verra prétend nous rendre heureux. Long-tems de cette erreur la brillante chimere Séduisit mon esprit, roidit mon caractere; Mais, malgré tant d'efforts, ces vaines fictions Ont-elles de mon coeur banni les passions? Il n'est permis qu'à Dieu, qu'à l'Essence suprême, D'être toujours heureux, & seule par soi-même: Pour l'homme, tel qu'il est, pour l'esprit & le coeur, Otez les passions, il n'est plus de bonheur. C'est toi, cher Parisot, c'est ton commerce aimable, De grossier que j'étois, qui me rendit traitable. Je reconnus alors combien il est charmant De joindre à la sagesse un peu d'amusement, Des amis plus polis, titi climat moins sauvage, Des plaisirs innocens m'enseignerent l'usage; Je vis avec transport ce spectacle enchanteur, Par la route des sens qui fait aller au coeur: Le mien, qui jusqu'àlors avoir été paisible, Pour la premiere sois enfin devint sensible; L'amour, malgré mes soins, heureux à m'égarer, Auprès de deux beaux yeux m'apprit à soupirer. Bons mots, vers élégans, conversations vives, Un repas égayé par d'aimables convives, Petits jeux de commerce, & d'où le chagrin suit, Où, sans risquer la bourse, on délasse l'esprit. En un mot, les attraits d'une vie opulente, Qu'aux voeux de l'étranger sa richesse présente; Tous les plaisirs du goût, le charme des Beaux-Arts, A mes yeux enchantés brilloient de toutes parts. Ce n'est pas cependant que mon aine égarée Donnât dans les travers d'une mollesse outrée; L'innocence est le bien le plus cher à mon coeur; La débauche & l'excès sont des objets d'horreur: Les coupables plaisirs sont les tourmens de l'ame, Ils sont trop achetés, s'ils sont dignes de blâme. Sans doute le plaisir, pour être un bien réel, Doit rendre l'homme heureux, & non pas criminel: Mais il n'est pas moins vrai que de notre carriere Le ciel ne défend pas d'adoucir la misere: Et pour finir ce point, trop long-tems débattu Rien ne doit être outré, pas même la vertu. Voilà de mes erreurs un abrégé fidele: C'est à toi de juger, ami, sur ce modele, Si je puis, près des grands implorant de l'appui, A la fortune encor recourir aujourd'hui. De la gloire est-il tems de rechercher le lustre, Me voici presque au bout de mon sixieme lustre. La moitié de mes jours dans l'oubli sont passés, Et déjà du travail mes esprits sont lassés. Avide de science, avide de sagesse, Je n'ai point aux plaisirs prodigué ma jeunesse; J'osai d'un tems si cher faire un meilleur emploi, L'étude & la vertu surent la seule loi Que je me proposai pour régler ma conduite: Mais ce n'est point par art qu'on acquiert du mérite, Que sert un vain travail par le ciel dédaigné, Si de son but toujours on se voit éloigné? Comptant, par mes talens, d'assurer ma fortune, Je négligeai ces soins, cette brigue importune, Ce manege subtil, par qui cent ignorans Ravissent la faveur & les bienfaits des grands. Le succès cependant trompé ma confiance, De mes foibles progrès je sens peu d'espérance, Et je vois qu'à juger par des effets si lents, Pour briller dans le monde il saut d'autres talens. Eh! qu'y serois-je, moi, de qui l'abord timide Ne fait point affecter cette audace intrépide, Cet air content de soi, ce ton fier & joli Qui du rang des badauts sauve l'homme poli? Saut-il donc aujourd'hui m'en aller dans le monde Vanter impudemment ma science profonde, Et toujours en secret démenti par mon coeur, Me prodiguer l'encens & les degrés d'honneur? Faudra-t-il, d'un dévot affectant la grimace, Faire servir le ciel à gagner une place, Et par l'hypocrisie assurant mes projets, Grossir l'heureux essaim de ces hommes parfaits, De ces humbles dévots, de qui la modestie Compte par leurs vertus tous les jours de leur vie? Pour glorifier Dieu leur bouche a tour-à-tour Quelque nouvelle grace à rendre chaque jour; Mais l'orgueilleux en vain d'une adresse chrétienne, Sous la gloire de Dieu veut étaler la sienne. L'homme vraiment sensé fait le mépris qu'il doit Des mensonges du fat & du sot qui les croit. Non, je ne puis forcer mon esprit, né sincere, A déguiser ainsi mon propre caractere, Il en coûteroit trop de contrainte à mon coeur; A cet indigne prix je renonce au bonheur. D'ailleurs il faudroit donc, sils lâche & mercenaire, Trahir indignement les bontés d'une mere; Et payant en ingrat tant de bienfaits reçus, Laisser à d'autres mains les soins qui lui sont dus? Ah! ces soins sont trop chers à ma reconnoissance; Si le-ciel n'a rien mis de plus en ma puissance, Du moins d'un zele pur les voeux trop mérités Par mon coeur chaque jour lui seront présentés. Je sais trop, il est vrai, que ce zele inutile Ne peut lui procurer un destin plus tranquille; En vain, dans sa langueur, je veux la soulager, Ce n'est pas les guérir que de les partager. Hélas! de ses tourmens le spectacle funeste Bientôt de mon courage étouffera le reste: C'est trop lui voir porter, par d'éternels efforts, Et les peines de l'ame & les douleurs du corps. Que lui sert de chercher dans cette solitude A fuir l'éclat du monde & son inquiétude; Si jusqu'en ce désert, à la paix destiné, Le sort lui donne encor, à lui nuire acharné, D'un affreux procureur le voisinage horrible, Nourri d'encre & de fiel, dont la griffe terrible De ses tristes voisins est plus crainte cent sois Que le hussard cruel du pauvre Bavarois. Mais c'est trop t'accabler du récit de nos peines, Daigne me pardonner, ami, ces plaintes vaines; C'est le dernier des biens permis aux malheureux, De voir plaindre leurs maux par les coeurs généreux. Telle est de mes malheurs la peinture naïve. Jugé de l'avenir sur cette perspective, Vois si je dois encor, par des soins impuissans, Offrir à la fortune un inutile encens: Non, la gloire n'est point l'idole de mon ame; Je n'y sens point brûler cette divine flâme Qui d'un génie heureux animant les ressorts Le forcé à s'élever par de nobles efforts. Que m'importe, après tout, ce que pensent les hommes? Leurs honneurs, leurs mépris, sont-ils ce que nous sommes: Et qui ne fait pas l'art de s'en faire admirer A la félicité ne peut-il aspirer? L'ardente ambition a l'éclat en partage; Mais les plaisirs du coeur sont le bonheur du sage: Que ces plaisirs sont doux à qui fait les goûter! Heureux qui les connoît, & fait s'en contenter! Jouir de leurs douceurs dans un état paisible, C'est le plus cher desir auquel je suis sensible. Un bon livré, un ami, la liberté, la paix, Saut-il pour vivre heureux former d'autres souhaits? Les grandes passions sont des sources de peines: J'évite les dangers où leur penchant entraîne: Dans leurs piéges adroits si l'on me voit tomber, Du moins je ne sais pas gloire d'y succomber. De mes égaremens mon coeur n'est point complice Sans être vertueux je déteste le vice, Et le bonheur en vain s'obstiné à le cacher; Puisqu'enfin je connois où je dois le chercher. VERS Enigme. Enfant de l'art, enfant de la nature, Sans prolonger les jours j'empêche de mourir; Plus je suis vrai, plus je fais d'imposture, Et je deviens trop jeune a force de vieillir. (C'est le portrait.) A Madame La Baronne De Warens. (1737) Virelai. Madame, apprenez la nouvelle De la prise de quatre rats; Quatre rats n'est pas bagatelle, Aussi n'en badiné-je pas: Et je vous mande avec grand zele Ces vers qui vous diront tout bas, Madame, apprenez la nouvelle De la prise de quatre rats. A l'odeur d'un friand appas, Rats sont sortis de leur caselle; Mais ma trappe arrêtant leurs pas, Les a, par une mort cruelle, Fait passer de vie à trépas. Madame, apprenez la nouvelle De la mort de quatre rats. Mieux que moi savez qu'ici-bas N'a pas qui veut fortune telle; C'est triomphe qu'un pareil cas. Le fait n'est pas d'une allumelle; Ainsi donc avec grand soulas, Madame, apprenez la nouvelle De la prise de quatre rats. Vers Pour Madame De Fleurieu. Pour Madame de Fleurieu, qui, m'ayant vu dans une assemblée, sans que j'eusse l'honneur d'être connu d'elle, dit à M. L'Intendant de Lyon que je paroissois avoir de l'esprit, & qu'elle le gageroit sur ma seule physionomie. Déplacé par le sort, trahi par la tendresse, Mes maux sont comptés par mes jours. Imprudent quelquefois, persécuté toujours; Souvent le châtiment surpasse la foiblesse. O fortune! à ton gré comble-moi de rigueurs, Mon coeur regrette peu tes frivoles grandeurs, De tes biens inconstans sans peine il te tient quitte; Un seul dont je jouis ne dépend point de toi: La divine Fleurieu m'a jugé du mérite, Ma gloire est assurée, & c'est assez pour moi. Vers A Mademoiselle Th. A Mademoiselle Th. qui ne parloit jamais à l'auteur que de musique. Sapho, j'entends ta voix brillante Pousser des sons jusques aux cieux, Ton chant nous ravit, nous enchante, Le maure ne chante pas mieux. Mais quoi! toujours des chants! crois-tu que l'harmonie Seule ait droit de borner tes soins & tes plaisirs; Ta voix, en déployant sa douceur infinie, Veut en vain sur ta bouche arrêter nos desirs: Tes yeux charmans en inspirent mille autres, Qui méritoient bien mieux d'occuper tes loisirs; Mais tu n'es point, dis-tu, sensible à nos soupirs, Et tes goûts ne sont point les nôtres. Quel goût trouves-tu donc à de frivoles sons? Ah! sans tes fiers mépris, sans tes rebuts sauvages, Cette bouche charmante auroit d'autres usages, Bien plus délicieux que de vaines chansons. Trop sensible au plaisir, quoique tu puisses dire, Parmi de froids accords tu sens peu de douceur, Mais entre tous les biens que ton ame desire, En est-il de plus doux que les plaisirs du coeur? Le mien est délicat, tendre, empressé, fidele, Fait pour aimer jusqu'au tombeau. Si du parfait bonheur tu cherches le modele, Aime-moi seulement & laisse-là Rameau. A Fanie. Malgré l'art d'Esculape & ses tristes secours, La fievre impitoyable alloit trancher mes jours; Il n'étoit dû qu'à vous, adorable Fanie, De me rappeller à la vie. Dieux! je ne puis encor y penser sans effroi: Les horreurs du Tartare ont paru devant moi, La mort à mes regards a voilé la nature, J'ai du Cocyte affreux entendu le murmure. Hélas! j'étois perdu, le nocher redouté M'avoit déjà conduit sur les bords du Léthé; Là, m'offrant une coupe, & d'un regard sévere, Me pressant aussi-tôt d'avaler l'onde amere; Viens, dit-il, éprouver ces secourables eaux, Viens déposer ici les erreurs & les maux, Qui des foibles mortels remplissent la carriere. Le secours de ce fleuve à tous est salutaire, Sans regretter le jour par des cris superflus, Leur coeur en l'oubliant ne le desire plus. Ah! pourquoi cet oubli leur est-il nécessaire, S'ils connoissoient la vie, ils craindroient sa misere. Voilà, lui dis-je alors, un fort docte sermon; Mais, osez-vous penser, mon bon seigneur Caron, Qu'après avoir aimé la divine Fanie, Jamais de cet amour la mémoire s'oublie? Ne vous en flattez point; non, malgré vos efforts, Mon coeur l'adorera jusques parmi les morts: C'est pourquoi supprimez, s'il vous plaît, votre eau noire, Toute l'encre du monde, & tout l'affreux grimoire, Ne m'en ôteroient pas le charmant souvenir. Sur un si beau sujet j'avois beaucoup à dire Et n'étois pas prêt à finir, Quand tout à coup vers nous je vis venir Le dieu de l'infernal empire. Calme-toi, me dit-il, je connois ton martyre. La constance a son prix, même parmi les morts: Ce que je fis jadis pour quelques vains accords, Je l'accorde en ce jour à ta tendresse extrême, Va parmi les mortels, pour la seconde fois, Témoigner que sur Pluton même, Un si tendre amour a des droits. C'est ainsi, charmante Fanie, Que mon ardeur pour vous m'empêcha de périr; Mais quand le Dieu des morts veut me rendre à la vie, N'allez pas me faire mourir. LE DEVIN DU VILLAGE. Intermede. Le Théâtre représente d'un cote la Maison du Devin, de l'autre des Arbres & des Fontaines, & dans le fond un Hameau. SCENE I COLETTE soupirant, & s'essuyant les yeux de son tablier. J'ai perdu tout mon bonheur; J'ai perdu mon serviteur; Colin me délaisse. Hélas, il a pu charter! Je voudrois n'y plus songer: J'y songe sans cesse. J'ai perdu mon serviteur; J'ai perdu toit mon bonheur, Colin me délaisse. Il m'aimoit autrefois, & ce fut mon malheur. Mais quelle est donc celle qu'il me préfere! Elle est donc bien charmante! imprudente Bergere, Ne crains-tu point les maux que j'éprouve en ce jour? Colin m'a pu changer; tu peux avoir ton tour. Que me sert d'y rêver sans cesse? Rien ne peut guérir mon amour, Et tout augmente ma tristesse. J'ai perdu mon serviteur; J'ai perdu tout mon bonheur, Colin me délaisse. Je veux le hair....je le dois.... Peut-être il m'aime encor..pourquoi me fuir sans cesse? Il me cherchoit tant autrefois. Le Devin du canton fait ici sa demeure; Il fait tout; il faura le fort de mon amour: Je le vois, & je veux m'éclaircir en ce jour. SCENE II LE DEVIN, COLETTE. Tandis que le Devin s'avance gravement, Colette compte dans sa main de la monnoie; puis elle la plie dans un papier, & la présente au Devin, après avoir un peu hésite à l'aborder. COLETTE d'un air timide. Perdrai-je Colin sans retour? Dites-moi s'il faut que je meure. LE DEVIN gravement. Je lis dans votre coeur, & j'ai lu dans le sien. COLETTE. O Dieux! LE DEVIN. Modérez-vous. COLETTE. Eh bien? Colin.... LE DEVIN. Vous est infidèle. COLETTE. Je me meurs. LE DEVIN. Et pourtant, il vous aime toujours. COLETTE vivement. Que dites-vous? LE DEVIN. Plus adroite & moins belle, La Dame de ces lieux.... COLETTE. Il me quitte pour elle! LE DEVIN. Je vous l'ai déjà dit, il vous aime toujours. COLETTE tristement. Et toujours il me fuit. LE DEVIN. Comptez sur mon secours. Je pretends à vos pieds ramener le volage. Colin veut être brave, il aime à se parer: Sa vanité vous a fait un outrage Que son amour doit réparer. COLETTE. Si des galans de la ville J'eusse écoute les discours, Ah! qu'il m'eut été facile De former d'autres amours! Mise en riche Demoiselle Je brillerois tous les jours; De rubans & de dentelle Je chargerois mes atours. Pour l'amour de l'infidelle J'ai refuse mon bonheur, J'aimois mieux être moins belle Et lui conserver mon coeur. LE DEVIN. Je vous rendrai le sien, ce sera mon ouvrage. Vous, à le mieux garder appliquez tous vos soins; Pour vous faire aimer davantage, Feignez d'aimer un peu moins. L'amour croit s'il s'inquiette; Il s'endort s'il est content: La Bergere un peu coquette Rend le Berger plus constant. COLETTE. A vos sages leçons Colette s'abandonne. LE DEVIN. Avec Colin prenez un autre ton. COLETTE. Je feindrai d'imiter l'exemple qu'il me donne. LE DEVIN. Ne l'imitez pas tout de bon; Mais qu'il ne puisse le connoître. Mon art m'apprend qu'il va paroître, Je vous appellerai quand il en sera tems. SCENE III LE DEVIN. J'ai tout su de Colin, & ces pauvres enfans Admirent tous les deux la science profonde Qui me fait deviner tout ce qu'ils m'ont appris, Leur amour à propos en ce jour me seconde; En les rendant heureux, il faut que je confonde De la Dame du lieu les airs & les mépris. SCENE IV LE DEVIN, COLIN. COLIN. L'amour & vos leçons m'ont enfin rendu sage; Je préfere Colette à des biens superflus: Je sus lui plaire en habit de village; Sous un habit dore qu'obtiendrois-je de plus? LE DEVIN. Colin, il n'est plus tems, & Colette t'oublie. COLIN. Elle m'oublie, o Ciel! Colette a pu changer! LE DEVIN. Elle est femme, jeune & jolie; Manqueroit-elle a se venger? COLIN. Non, Colette n'est point trompeuse; Elle m'a promis sa foi: Peut-elle être l'Amoureuse D'un autre Berger que moi? LE DEVIN. Ce n'est point un Berger qu'elle préfere à toi, C'est un beau Monsieur de la Ville. COLIN. Qui vous l'a dit? LE DEVIN avec emphase. Mon art. COLIN. Je n'en saurois douter. Hélas qu'il m'en va coûter Pour avoir été trop facile A m'en laisser conter par les Dames de Cour! Aurois-je donc perdu Colette sans retour? LE DEVIN. On sert mal à la fois fortune & l'Amour. D'être si beau garçon quelquefois il en coûte. COLIN. De grace, apprenez-moi le moyen d'éviter Le coup affreux que je redoute. LE DEVIN. Laisse-moi seul un moment consulter. Le Devin tire de sa poche un Livre de grimoire & un petit bâton de Jacob, avec lesquels il fait un charme. De jeunes Paysannes qui venoient le consulter, laissent tomber leurs presens, & se sauvent toutes effrayées en voyant ses contorsions. LE DEVIN. Le charme est fait. Colette en ce lieu va se rendre; Il faut ici l'attendre. COLIN. A l'appaiser pourrai-je parvenir? Hélas, voudra-t-elle m'entendre? LE DEVIN. Avec un coeur fidele & tendre On a droit de tout obtenir. A part. Sur ce qu'elle doit dire allons la prévenir. SCENE V COLIN. Je vais revoir ma charmante Maîtresse. Adieu châteaux, grandeurs, richesse, Votre éclat ne me tente plus. Si mes pleurs, mes soins assidus Peuvent toucher ce que j'adore, Je vous verrai renaître encore Doux momens que j'ai perdus. Quand on fait aimer dc plaire A-t'on besoin d'autre bien! Rends-moi ton coeur ma Bergere, Colin t'a rendu le sien. Mon chalumeau, ma houlette, Soyez mes seules grandeurs; Ma parure est ma Colette, Mes trésors sont ses faveurs. Que de seigneurs d'importance Voudroient bien avoir sa foi! Malgré toute leur puissance, Ils sont moins heureux que moi. SCENE VI COLIN, COLETTE parée. COLIN à part Je l'apperçois....Je tremble en m'offrant À sa vue.... ....Sauvons-nous....Je la perds si je fuis.... COLETTE À part. Il me voit....Que je suis émue! Le coeur me bat.... COLIN. Je ne sais ou j'en suis. COLETTE. Trop près, sans y songer, je me suis approchée. COLIN. Je ne puis m'en dédire, il la faut aborder. A Colette, d'un ton radouci, & d'un air moitié riant, moitié embarrasse. Ma Colette....êtes-vous fâchée? Je suis Colin: daignez me regarder. COLETTE, osant À peine jetter les yeux sur lui. Colin m'aimoit: Colin m'etoit fidelle: Je vous regarde, & ne vois plus Colin. COLIN. Mon coeur n'a point change; mon erreur trop cruelle Venoit d'un sort jette par quelque esprit malin: Le Devin l'a détruit; je suis, malgré l'envie, Toujours Colin, toujours plus amoureux. COLETTE. Par un sort, À mon tour, je me sens poursuivie. Le Devin n'y peut rien. COLIN. Que je suis malheureux! COLETTE. D'un amant plus constant.... COLIN. Ah! de ma mort suivie Votre infidélité.... COLETTE. Vos soins sont superflus; Non, Colin, je ne t'aime plus. COLIN. Ta foi ne m'est point ravie; Non, consulte mieux ton coeur: Toi-même en m'ôtant la vie Tu perdrois tout ton bonheur. COLETTE A part. Hélas! À Colin. Non vous m'avez trahie, Vos soins sont superflus: Non, Colin, je ne t'aime plus. COLIN. C'en est donc fait; vous voulez que je meure; Et je vais pour jamais rn'éloigner du hameau. COLETTE, rappellant Colin qui s'éloigne lentement. Colin? COLIN. Quoi? COLETTE. Tu me suis? COLIN. Faut-il que je demeure Pour vous voir un amant nouveau? COLETTE. Duo. Tant qu'a mon Colin j'ai su plaire, Mon sort combloit mes desirs. COLIN. Quand je plaisois À ma Bergere, Je vivois dans les plaisirs. COLETTE. Depuis que son coeur me méprise Un autre a gagne le mien. COLIN. Après le doux noeud quelle brise Seroit-il un autre bien? D'un ton pénétré. Ma Colette se dégage! COLETTE. Je crains un amant volage, ENSEMBLE. Je me dégage À mon tour. Mon coeur, devenu paisible, Oubliera, s'il est possible, Que tu lui fus cher/chere un jour. COLIN. Quelque bonheur qu'on me promette Dans les noeuds qui me sont offerts, J'eusse encor préféré Colette A tous les biens de l'Univers. COLETTE. Quoi qu'un Seigneur jeune, aimable, Me parle aujourd'hui d'Amour, Colin m'eut semble préférable A tout l'éclat de la Cour. COLIN tendrement. Ah Colette! COLETTE avec un soupir. Ah! Berger volage, Faut-il t'aimer malgré moi? Colin se jette aux pieds de Colette; elle lui fait remarquer à son chapeau un Ruban fort riche qu'il a reçu de la Dame. Colin le jette avec dédain. Colette lui en donne un plus simple, dont elle etoit parée, & qu'il reçoit avec transport. ENSEMBLE. A jamais Colin je t'engage Mon/Son coeur & ma/sa foi. Qu'un doux mariage M'unisse avec toi. Aimons toujours sans partage, Que l'Amour soit notre loi. A jamais, Colin. SCENE VII LE DEVIN, COLIN, COLETTE. LE DEVIN. Je vous ai délivrés d'un cruel maléfice; Vous vous aimez encor malgré les envieux. Ils offrent chacun un présent au Devin. COLIN. Quel don pourroit jamais payer un tel service? LE DEVIN recevant des deux mains. Je suis assez paye si vous êtes heureux. Venez jeunes Garçons, venez aimables Filles, Rassemblez-vous, venez les imiter; Venez galans Bergers, venez beautés gentilles En chantant leur bonheur apprendre À le goûter. SCENE VIII LE DEVIN, COLIN, COLETTE. Garçons & Filles du Village. CHOEUR. Colin revient À sa Bergere; Célébrons un retour si beau. Que leur amitié sincere Soit un charme toujours nouveau. Du Devin de notre Village Chantons le pouvoir éclatant: Il ramene un Amant volage, Et le rend heureux & constant. On danse. COLIN. ROMANCE. Dans ma cabane obscure Toujours soucis nouveaux; Vent, Soleil, ou froidure, Toujours peine & travaux. Colette ma Bergere Si tu viens l'habiter, Colin dans sa chaumière N'a rien À regretter. Des champs, de la prairie Retournant chaque soir, Chaque soir plus chérie Je viendrai te revoir: Du Soleil dans nos plaines Devançant le retour, Je charmerai mes peines En chantant notre Amour. On danse une pantomine. LE DEVIN. Il faut tous À l'envi Nous signaler ici; Si je ne puis fauter ainsi, Je dirai pour ma part une Chanson nouvelle. Il tire une Chanson de sa poche. I L'art À l'Amour est favorable, Et sans art l'Amour fait charmer; A la Ville on est plus aimable, Au Village on fait mieux aimer Ah! pour l'ordinaire, L'Amour ne fait guère Ce qu'il permet., ce qu'il défend; C'est un Enfant, c'est un Enfant. COLIN avec le Choeur répete le refrain. Ah! pour l'ordinaire, L'Amour ne fait guère Ce qu'il permet, ce qu'il défend; C'est un Enfant, c'est un Enfant. Regardant la Chanson. Elle a d'autres Couplets! je la trouve assez belle. COLETTE avec empressement. Voyons, voyons; nous chanterons aussi. Elle prend la Chanson. II Ici de la simple Nature, L'Amour suit la naïveté; En d'autres lieux de la parure Il cherche l'éclat emprunte. Ah! pour l'ordinaire, L'Amour ne fait guère Ce qu'il permet, ce qu'il défend; C'est un Enfant, c'est un Enfant. CHOEUR C'est un Enfant, c'est un Enfant. COLIN. III Souvent une flâme chérie Est celle d'un coeur ingénu: Souvent par la coquetterie Un coeur volage est retenu. Ah! pour l'ordinaire, &c. À la fin de chaque Couplet, le Choeur répete toujours ce vers. C'est un Enfant, c'est un Enfant. LE DEVIN. IV L'Amour selon sa fantaisie, Ordonne & dispose de nous: Ce Dieu permet la jalousie, Et ce Dieu punit les jaloux. Ah! pour l'ordinaire, &c. COLIN. V A voltiger de belle en belle, On perd souvent l'heureux instant; Souvent un Berger trop fidelle Est moins aime qu'un inconstant. Ah! pour l'ordinaire, &c. COLETTE. VI A son caprice on est en butte, Il veut les ris, il veut les pleurs; Par les.... par les.... COLIN lui aidant À lire. Par les rigueurs on le rebutte. COLETTE. On l'affoiblit par les faveurs. ENSEMBLE. Ah! pour l'ordinaire, L'Amour ne fait guère Ce qu'il permet, ce qu'il défend; C'est un Enfant, c'est un Enfant. CHOEUR. C'est un Enfant; c'est un Enfant. On danse. COLETTE. Avec l'objet de mes amours, Rien ne m'afflige, tout m'enchante; Sans cesse il rit, toujours je chante: C'est une chaîne d'heureux jours. Quand on fait bien aimer, que la vie est charmante? Tel, au milieu des fleurs qui brillent sur son cours, Un doux ruisseau coule & serpente. Quand on fait bien aimer, que la vie est charmante! On Danse. COLETTE. Allons danser sous les ormeaux, Animez-vous jeunes fillettes: Allons danser sous les ormeaux, Galans prenez vos chalumeaux. LES VILLAGEOISES repentent ces quatre vers. COLETTE. Répétons mille chansonnettes, Et pour avoir le coeur joyeux, Dansons avec nos amoureux, Mais n'y restons jamais seulettes. Allons danser sous les ormeaux, &c. LES VILLAGEOISES. Allons danser sous les ormeaux, &c. COLETTE. A la Ville on fait bien plus de fracas; Mais sont-ils aussi gais dans leurs ébats? Toujours contens, Toujours chantans; Beauté sans fard, Plaisir sans art; Tous leurs Concerts valent-ils nos musettes? Allons danser sous les ormeaux, &c. LES VILLAGEOISES. Allons danser sous les ormeaux, &c. PIECES EN VERS. Epitre A M. De L'Etang, Vicaire De Marcoussy. En dépit du destin jaloux, Cher Abbé, nous irons chez-vous. Dans votre franche politesse, Dans votre gâité sans rudesse, Parmi vos bois & vos coteaux Nous irons chercher le repos; Nous irons chercher le remede, Au triste ennui qui nous possede, A ces affreux charivaris, A tout ce fracas de Paris, O ville ou regne l'arrogance! Ou les plus grands fripons de France Régentent les honnêtes gens, Ou les vertueux indigens Sont des objets de raillerie, Ville ou la charlatanerie, Le ton haut, les airs insolens, Ecrasent les humbles talens, Et tyrannisent la fortune; Ville ou l'auteur de Rodogune A rampe devant Chapelain; Ou d'un petit Magot vilain, L'amour fit le héros des belles; Ou tous les roquets des ruelles Deviennent des hommes d'Etat; Ou le jeune & beau Magistrat Etale, avec les airs d'un fat, Sa perruque pour tout mérite; Ou le savant, bas parasite, Chez Aspasie ou chez Phriné, Vend de l'esprit pour un dîné. Paris!malheureux qui t'habite, Mais plus malheureux mille fois Qui t'habite de son pur choix, Et dans un climat plus tranquille, Ne fait point se faire un asyle Inabordable aux noirs soucis, Tel qu'a mes yeux est Marcoussis! Marcoussis qui fait tant nous plaire; Marcoussis dont pourtant j'espere Vous voir partir un beau matin, Sans vous en pendre de chagrin. Accordez donc, mon cher Vicaire, Votre demeure hospitaliere, A gens dont le soin le plus doux Est d'aller passer près de vous, Les momens dont il sont les maîtres: Nous connoissons déjà les êtres Du pays & de la maison; Nous en chérissons le Patron, Et desirons, s'il est possible, Qu'a tous autres inaccessible, Il destine en notre faveur Son loisir & sa bonne humeur. De plus; priere des plus vives, D'éloigner tous fâcheux convives, Taciturnes, mauvais plaisans, Ou beaux parleurs, ou médisans: Point de ces gens, que Dieu confonde, De ces sots dont Paris abonde, Et qu'on y nomme beaux-esprits, Vendeurs de fumée à tout prix; Au riche faquin qui les gâte, Vils flatteurs de qui les empâte, Plus vils détracteurs du bon sens De qui méprise leur encens. Point de ces fades Petit-Maîtres, Point de ces Houbereaux Champêtres Tout fiers de quelques vains aïeux Presque aussi méprisables qu'eux. Point de grondeuses pigriéches, Voix aigre, teint noir, & mains seches; Toujours syndiquant les appas Et les plaisirs qu'elles n'ont pas; Dénigrant le prochain par zele, Se donnant à tous pour modele; Médisantes par charité, Et sages par nécessité. Point de Crésus, point de canaille Point sur-tout de cette racaille Fripons sans probité, sans moeurs; Se raillant du pauvre vulgaire Dont la verte fait la chimère; Mangeant fiérement notre bien; Exigeant tout, n'accordant rien, Et dent la fausse politesse Rusant, patelinant sans cesse, N'est qu'un piege adroit pour duper Le sot qui s'y laisse attraper. Point de ces fendans Militaires, A l'air rogue, aux mines altieres Fiers de commander des goujats, Traitant chacun du haut en bas, Donnant la loi, tranchant du maître; Bretailleurs, fanfarons peut-être, Toujours prêts à battre ou tuer, Toujours parlant de leur métier, Et cent fois plus pédans, me semble, Que tous les ergoteurs ensemble. Loin de nous tons ces ennuyeux: Mais si, par un fort plus heureux, Il se rencontre un honnête homme, Qui d'aucun grand ne se renomme, Qui soit aimable comme vous; Qui fache rire avec les foux, Et raisonner avec le sage; Qui n'affecte point de langage, Qui ne dise point de bon mot, Qui ne soit pas non plus un sot, Qui soit gai sans chercher à l'être ,Qui soit instruit sans le paroître, Qui ne rie que par gâité, Et jamais par malignité; De moeurs droites sans être austeres; Qui soit simple dans ses manieres, Qui veuille vivre pour autrui Afin qu'on vive aussi pour lui; Qui fache assaisonner la table D'appétit, d'humeur agréable; Ne voulant point être admire, Ne voulant point être ignore, Tenant son coin comme les autres, Mêlant ses folies aux nôtres; Raillant sans jamais insulter, Raille sans jamais s'emporter; Aimant le plaisir sans crapule, Ennemi du petit scrupule Buvant sans risquer sa raison; Point philosophe hors de saison; En un mot d'un tel caractere, Qu'avec lui nous puissions nous plaire, Qu'avec nous il se plaise aussi .S'il est un homme fait ainsi, Donnez-le nous, je vous supplie, Mettez-le en notre compagnie, Je brûle déjà de le voir, Et de l'aimer, c'est mon devoir; Mais c'est le votre, il faut le dire, Avant que de nous le produire, De le connoître. C'est assez, Montrez-le nous si vous osez. Fragment D'une Epitre A M. Bordes. Après un carême ennuyeux, Grace à Dieu voici la semaine Des divertissemens pieux. On va de neuvaine en neuvaine, Dans chaque Eglise on se promene, Chaque autel y charme les yeux; Le luxe & la pompe mondaine Y brillent à l'honneur des Cieux. La, maint agile Energumene Sert d'Arlequin dans ces saints lieux! Le moine ignorant s'y demene, Récitant à perte d'haleine, Ses oremus mystérieux, Et criant d'un ton furieux Fora, fora, par saint Eugene! Rarement la semonce est vaine, Diable & frà s'entendent bien mieux, L'un à l'autre obéit sans peine. Sur des objets plus gracieux La diversité me ramene. Dans ce temple délicieux, Ou ma dévotion m'entraîne, Quelle agitation soudaine Me rend tous mes sens précieux? Illumination brillante, Peintures d'une main savante, Parfums destinés pour les Dieux; Mais dont la volupté divine Délecte l'humaine narine Avant de se porter aux cieux; Et toi Musique ravissante! Du Carcani chef-d'oeuvre harmonieux; Que tu plais quand Catine chante! Elle charme à la fois notre oreille & nos yeux. Beaux sons que votre effet est tendre! Heureux l'amant qui peut s'attendre D'occuper en d'autres momens, La bouche qui vous fait entendre, A des soins encor plus charmans! Mais ce qui plus ici m'enchante, C'est mainte dévote piquante, Au teint frais, à l'oeil tendre & doux; Qui, pour éloigner tout scrupule, Vient à la Vierge, à deux genoux, Offrir, dans l'ardeur qui la brûle, Tous les voeux qu'elle attend de nous. Tels sont les familiers colloques, Tels sont les ardens soliloques Des gens dévots en ce saint lieu: Ma foi je ne m'étonne gueres Quand on fait ainsi ses prieres, Qu'on ait du goût à prier Dieu. Imitation Libre. (1733) Grace à tant de tromperies, Grace à tes coquetteries, Nice, je respire enfin. Mon coeur libre de sa chaîne, Ne deguise plus sa peine; Ce n'est plus un songe vain. Toute ma flamme est éteinte: Sous une colere feinte L'Amour ne se cache plus. Qu'on te nomme en ton absence, Qu'on t'adore en ma présence, Mes sens n'en sont point émus. En paix, sans toi je sommeille; Tu n'es plus quand je m'éveille Le premier de mes desirs. Rien de ta part ne m'agite; Je t'aborde & je te quitte, Sans regrets & sans plaisirs. Le souvenir de tes charmes, Le souvenir de mes larmes Ne fait nul effet sur moi. Juge enfin comme je t'aime: Avec mon rival lui-même Je pourrois parler de toi. Sois fiere, sois inhumaine, Ta fierté n'est pas moins vaine Que le seroit ta douceur, Sans être ému, je t'écoute, Et tes yeux n'ont plus de route Pour pénétrer dans mon coeur. D'un mépris, d'une caresse, Mes plaisirs ou ma tristesse Ne reçoivent plus la loi. Sans toi j'aime les bocages; L'horreur des antres sauvages Peut me déplaire avec toi. Tu me parois encor belle; Mais, Nice, tu n'es plus celle Dont mes sens sont enchantes. Je vois, devenu plus sage, Des défauts sur ton visage, Qui me sembloient des beautés. Lorsque je brisai ma chaîne, Dieux, que j'éprouvai de peine! Hélas! je crus en mourir: Mais quand on a du courage, Pour se tirer d'esclavage Que ne peut-on point souffrir? Ainsi du piege perfide, Un oiseau simple & timide Avec effort échappe, Au prix des plumes qu'il laisse, Prend des leçons de sagesse, Pour n'être plus attrape. Tu crois que mon coeur t'adore, Voyant que je parle encore Des soupirs que j'ai pousses; Mais tel au port qu'il désire Le Nocher aime à redire Les périls qu'il a passés. Le guerrier couvert de gloire, Se plaît, après la victoire ,A raconter ses exploits; Et l'esclave, exempt de peine, Montre avec plaisir la chaîne Qu'il a traînée autrefois. Je m'exprime sans contrainte; Je ne parle point par feinte, Pour que tu m'ajoutes foi; Et quoi que tu puisses dire, Je ne daigne pas m'instruire Comment tu parles de moi. Tes appas, beauté trop vaine, Ne te rendront pas sans peine Un aussi fidelle amant. Ma perte est moins dangereuse; Je sais qu'une autre trompeuse Se trouve plus aisément. L'allée De Silvie. Qu'a m'égarer dans ces bocages Mon coeur goûte de voluptés! Que je me plais sous ces ombrages! Que j'aime ces flots argentés! Douce & charmante rêverie, Solitude aimable & chérie, Puissiez-vous toujours me charmer! De ma triste & lente carriere Rien n'adouciroit la misere, Si je cessois de vous aimer. Fuyez de cet heureux asyle, Fuyez, de mon ame tranquille, Vains & tumultueux projets; Vous pouvez promettre sans cesse Et le bonheur & la sagesse, Mais vous ne les donnez jamais. Quoi! l'homme ne pourra-t-il vivre, A moins que son coeur ne se livre Aux soins d'un douteux avenir? Et si le tems coule si vite, Au lieu de retarder sa fuite, Faut-il encor la prévenir? Oh! qu'avec moins de prévoyance ,La vertu, la simple innocence, Font des heureux à peu de frais! Si peu de bien suffit au sage, Qu'avec le plus léger partage, Tous ses de desirs sont satisfaits. Tant de soins, tant de prévoyance, Sont moins des fruits de la prudence Que des fruits de l'ambition. L'homme, content du nécessaire, Craint peu la fortune contraire, Quand son coeur est sans passion. Passions, sources de délices, Passions, sources de supplices; Cruels tyrans, doux séducteurs, Sans vos fureurs impétueuses, Sans vos amorces dangereuses, La paix seroit dans tous les coeurs. Malheur au mortel méprisable, Qui dans son ame insatiable, Nourrit l'ardente soif de l'or; Que du vil penchant qui l'entraîne, Chaque instant il trouve la peine Au fond même de son trésor. Malheur à l'ame ambitieuse, De qui l'insolence odieuse Veut asservir tous les humains! Qu'a ses rivaux toujours en bute, L'abîme apprête pour sa chute Soit creuse de ses propres mains! Malheur à tout homme farouche, A tout mortel que rien ne touche Que sa propre félicité! Qu'il éprouve dans sa misere, De la part de son propre frere, La même insensibilité! Sans doute un coeur ne pour le crime, Est fait pour être la victime De ces affreuses passions; Mais jamais du Ciel condamnée, On ne vit une ame bien née Céder à leurs séductions. Il en est de plus dangereuses, De qui les amorces, flatteuses Déguisent bien mieux le poison, Et qui toujours, dans un coeur tendre, Commencent à se faire entendre En faisant taire la raison. Mais du moins leurs leçons charmantes N'imposent que d'aimables loix: La haine & ses fureurs sanglantes S'endorment à leur douce voix. Des sentimens si légitimes Seront-ils toujours combattus? Nous les mettons au rang des crimes, Ils devroient être des vertus. Pourquoi de ces penchans aimables Le Ciel nous fait-il un tourment? Il en est tant de plus coupables, Qu'il traite mains séverement. O discours trop remplis de charmes! Est-ce à moi de vous écouter? Je fais avec mes propres armes Les maux que je veux éviter. Une langueur enchanteresse Me poursuit jusqu'en ce séjour; J'y veux moraliser sans cesse, Et toujours j'y songe à l'amour. Je sens qu'une ame plus tranquille ,Plus exempte de tendres soins, Plus libre en ce charmant asyle, Philosopheroit beaucoup moins. Ainsi du feu qui me dévore Tout sert à fomenter l'ardeur: Hélas! n'est-il pas tems encore Que la paix regne dans mon coeur? Déjà de mon septieme lustre Je vois le terme s'avancer; Déjà la jeunesse & son lustre Chez moi commence à s'effacer. La triste & sévere sagesse Fera bientôt fuir les amours, Bientôt la pesante vieillesse Va succéder à mes beaux jours. Alors les ennuis de la vie Chassant l'aimable volupté, On verra la philosophie Naître de la nécessité; On me verra, par jalousie, Prêcher mes caduques vertus, Et souvent blâmer par envie Les plaisirs que je n'aurai plus. Mais malgré les glaces de l'âge ,Raison, malgré ton vain effort, Le sage a souvent fait naufrage Quand il croyoit toucher au port. O sagesse! aimable chimère! Douce illusion de nos coeurs! C'est sous ton divin caractere Que nous encensons nos erreurs. Chaque homme t'habille à sa mode, Sous le masque le plus commode A leur propre félicité; Ils déguisent tous leur foiblesse, Et donnent le nom de sagesse Au penchant qu'ils ont adopte. Tel, chez la Jeunesse étourdie, Le Vice instruit par la folie, Et d'un faux titre revêtu, Sous le nom de philosophie, Tend des pièges à la vertu. Tel, dans une route contraire, On voit le fanatique austère, En guerre avec tous ses desirs ,Peignant Dieu toujours en colore ,Et ne s'attachant, pour lui plaire, Qu'a fuir la joie & les plaisirs. Ah! s'il existoit un vrai sage, Que, différent en son langage, Et plus différent en ses moeurs, Ennemi des vils séducteurs, D'une sagesse plus aimable, D'une vertu plus sociable, Il joindroit le juste milieu A cet hommage pur & tendre, Que tous les coeurs auroient du rendre Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu! Notes. 1) Le marquis de l'Hôpital, auteur de l'Analyse des infiniment petits, & de plusieurs autres ouvrages de mathématique. (2) La ville de Lyon. (3) Intendant de Lyon. (4) Blanche de Bourbon, tragédie de M. de Bordes, qu'au grand regret de ses amis il refuse constamment de mettre au théâtre. Note de l'auteur. Source: http://www.poesies.net