Lettres Complètes. Par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) TOME II TABLE DES MATIERES Lettre A Monsieur Le Nieps. Lettre Sur La Musique Françoise. Lettre D'Un Symphoniste De L'Académie Royale De Musique. Lettre A Monsieur Abbé Raynal. Lettre A. M. Burney Sur La Musique. Fragmens D’Observations Sur L’Alceste Italien De M. Le Chevalier Gluck. Lettre De M. Rousseau A M De Bastide. Lettres A Monsieur Dutens. Lettre I Lettre II Lettre III Lettre IV Lettre V Lettre DE J.J Rousseau A Son Libraire De Paris. Lettre A Monsieur D’Alembert. Lettre A Monsieur Freron. Lettre A Monsieur L’Abbé Roussier. Lettre A Monsieur De Malesherbes. Première Lettre. Deuxième Lettre. Troisième Lettre. Quatrième Lettre. Lettre A Christophe De Beaumont. Lettre A Monsieur Le Nieps. Ecrite de Montmorenci le 5 Avril 1759. Eh vive Dieu! mon bon ami, que votre Lettre est réjouissante! des cinquante louis, des cent louis, des deux cents louis, des 4800 livres! ou prendrai-je des coffres pour metre tout cela? vraiment, je suis tout émerveillé de la générosité de ces MM. de l’Opéra! Qu’ils ont change! O les honnêtes gens! il me semble que je vois déjà les monceaux d’or étalés sur ma table! malheureusement un pied cloche, mais je le ferai reclouer, de peur que tant d’or ne vienne à rouler par les trous du plancher, dans la cave, au lieu d’y entrer par la porte, en bons tonneaux bien relies, digne et vrai coffre fort, non pas tout-à-fait d’un Genevois, mais d`un Suisse. Jusqu’ici M. Duclos, m’a garde le secret sur brillantes offres, mais puisqu’il est charge de me les faire, il me les sera; je le connois bien, il ne gardera surement pas l’argent pour lui. O! quand je serai riche, venez, venez, avec vos monstres de l’Escalade, je vous ferai manger un brochet long comme ma chambre. O ça, notre ami, c’est assez rire; mais que l’argent vienne Revenons aux faits. Vous verrez par le Mémoire ci-joint, et par les deux Lettres qui l’accompagnent, l’etat de la question. Ces Lettres ont reste toutes deux sans réponse. Vous me dites qu’on me blâme dans cette affaire, je serois bien curieux de savoir comment, et de quoi? Seroit-ce d’être assez insolent pour demander justice, et assez fou pour espérer que l’on me la rendu? Dans cette dernière affaire, j’ai envoyé un double de mon Mémoire à M. Duclos, qui, dans le tems, ayant pris un grand intérêt à l’Ouvrage, fut le médiateur et le témoin du traite. Encore échauffé d’un entretien qui ressembloit à ceux dont vous me parlez, je marquois un peu de colere et d’indignation dans ma Lettre contre les procédés des Directeurs de l’Opéra. Un peu calme, je lui récrivis pour le prier de supprimer ma premiere Lettre. Il répondit a cette premiere qu’il m’approuvoit fort de réclamer tous mes droits; qu’il m’etoit assurément bien permis d’être jaloux du peu que je m’étois réserve, et que je ne devois pas douter qu’il ne fit tout ce qui dependroit de lui pour me procurer la justice qui m’etoit due. Il répondit à la seconde, qu’il n’avoir rien apperçu dans l’autre que je pusse regretter d’avoir écrit; qu’au surplus MM. Rebel et Francoeur ne faisoient aucune difficulté de me rendre mes entrées, et que comme ils n’etoient pas les maîtres l’Opéra, lorsque son me les refusa, ce refus n’etoit pas de leur fait. Pendant ces petites négociations, j’appris qu’ils alloient toujours train, sans s’embarrasser non plus de moi que si je n’avois pas existe, qu’ils avoient remis le Devin du Village....Vous savez comment! sans m’écrire, sans me rien faire dire, sans m’envoyer même les billets qui m’avoient été promis en pareil cas, quand on m’ôta mes entrées: de sorte que tout ce qu’avoient fait à cet égard les nouveaux Directeurs avoit été de renchérir sur la mal’honnêteté des autres, Outre de tant d’insultes, je rejettai dans ma troisieme Lettre à M. Duclos, l’offre tardive et forcée de me redonner les entrées, et je persistai à redemander la restitution de ma piece. M. Duclos ne m’a pas répondu: voilà exactement à quoi l’affaire en est restée. Or, mon ami, voyons donc selon la rigueur du droit en quoi je suis à blâmer. Je dis, selon la rigueur du droit, à moins que les Directeurs de l’Opéra ne se fassent, des insultes et des affronts qu’ils m’ont faits, un titre pour exiger de ma part des honnêtetés et des graces. Du moment que le traite est rompu, mon Ouvrage m’appartient de nouveau. Les faits sont prouves dans le Mémoire. Ai-je tort de redemander mon bien? Mais, disent les nouveaux Directeurs, l’infraction n’est pas de notre fait. Je le suppose un moment; qu’importe? le traite en est- il moins rompu? Je n’ai point traite avec les Directeurs, mais avec la Direction. Ne tiendroit-il donc qu’a des changemens simules de Directeurs, pour faire impunément banqueroute tous les huit jours? Je ne connois ni ne veux connoître les fleurs Rebel et Francoeur. Que Gautier ou Garguille dirigent l’Opéra, que me fait cela? J’ai cédé mon Ouvrage à l’Opéra sous des conditions qui ont été violées, je l’ai vendu pour un prix qui n’a point été payé, mon Ouvrage n’est donc pas à l’Opéra, mais à moi; je le redemande; en le retenant on le vole. Tout cela me paroît clair. Il y a plus, en ne réparant pas le tort que m’avoient fait les anciens Directeurs, les nouveaux l’ont confirme; en cela d’autant plus inexcusables, qu’ils ne pouvoient pas ignorer les articles d’un traite fait avec eux-mêmes en personnes. Etois-je donc oblige de savoir que l’Opéra, ou je n’allois plus, changeoit de Directeurs? Pouvois-je deviner si les derniers etoient moins iniques? Pour l’apprendre, faloit-il m’exposer à de nouveaux affronts, aller leur faire ma cour à leur porte, et leur demander humblement en grace, de vouloir bien ne me me plus voler? S’ils vouloient garder mon Ouvrage, c’etoit à eux de faire ce qu’il faloit pour qu’il leur appartint; mais en ne désavouant pas l’iniquité de leurs prédécesseurs, ils l’ont partage, en ne me rendant pas les entrées qu’ils savoient m’être dues, ils me les ont ôtées une seconde fois. S’ils disent qu’ils ne savoient ou me prendre, ils mentent; car ils etoient environnes de gens de ma connoissance dont ils n’ignoroient apprendre ou j’etois. S’ils disent qu’ils n’y ont pas songe, ils mentent encore; car au moins en préparant une reprise du Devin du Village, ils ne pouvoient ne pas penser à ce qu’ils devoient à l’Auteur. Mais, ils n’ont parle de ne plus me refuser les entrées, que quand ils y ont été forces par le cri public. Il est donc faux que la violation du traite ne soit pas de leur fait. Ils ont fait davantage, ils ont renchéri sur la mal’honnêteté de leurs prédécesseurs; car en me refusant l’entrée, le sieur Deneuville me déclara déclara de la part de ceux-ci, que quand on joueroit le Devin du Village on auroit soin de m’envoyer des billets. Or non-seulement les nouveaux ne m’ont parle, ni écrit, ni fait écrire, mais quand ils ont remis le Devin du Village, ils n’ont pas même envoyé les billets que les autres avoient promis. On voit que ces gens-là, tout fiers de pouvoir être iniques impunément, se croiroient déshonorés s’ils faisoient un acte de justice. En recommençant à ne me plus refuser les entrées, ils appellent cela me les rendre. Voilà qui est plaisant! Qu’ils me rendent donc les cinq années accolées depuis qu’ils me les ont ôtées; la jouissance de ces cinq années ne m’étoit-elle pas due, n’entroit- elle pas dans le traité? Ces Messieurs penseroient-ils donc être quittes avec moi en me donnant les entrées le dernier jour de ma vie. Mon Ouvrage ne sauroit être à eux, qu’ils ne m’en payent le prix en entier. Ils ne peuvent, me dira-t-on, me rendre le tems passe: pourquoi me l’ont-ils ôte? c’est leur faute, me le doivent- ils moins pour cela? C’etoit à eux, par la représentation de cette impossibilité, et par de bonnes manieres, d’obtenir que je voulusse bien me relâcher en cela de mon droit, ou en accepter une compensation. Mais, bon! je vaux bien la peine qu’on daigne, être juste avec moi! soit. Voyons donc enfin de mon cote à quel titre je suis oblige de leur faire grace? Ma foi, puisqu’ils sont si rogues, si vains, si dédaigneux de toute justice, je demande, moi, la justice en toute rigueur; je veux tout le prix stipule, ou que le marche soit nul. Que si l’on me refuse la justice qui m’est due, comment ce refus fait-il mon tort, et qui est-ce qui m’ôtera le droit de me plaindre? Qu’y a-t-i1 d’équitable, de raisonnable à répondre à cela? Ne devrois-je point peut-être un remerciement à ces Messieurs, lorsqu’a regret et en rechignant, ils veulent bien ne me voler qu’une partie de ce qui m’est du. De nos Plaideurs Manceaux, les maximes m’étonnent; Ce qu’ils ne prennent pas, ils disent qu’ils le donnent. Passons aux raisons de convenance. Après m’avoir ôte les entrées, tandis que j’etois à Paris, me les rendre quand je n’y suis plus, n’est-ce pas joindre la raillerie à l’insulte? Ne savent-ils pas bien que je n’ai ni le moyen, ni l’intention de profiter de leur offre. Eh! pourquoi diable irois-je si loin chercher leur Opéra, n’ai-je pas tout à ma porte les Chouettes de l foret de Montmorenci? Ils ne refusent pas, dit M. Duclos, de me rendre mes entrées. J’entends bien: ils me les rendront volontiers aujourd’hui pour avoir le plaisir de me les ôter demain, et de me faire ainsi un second affront. Puisque ces gens-là n’ont ni foi, ni parole, qui est-ce qui me répondra d’eux et de leurs intentions? Ne me sera-t- il pas bien agréable de ne me jamais présente à la porte, que dans l’attente de me la voir fermer ne seconde fois. Ils n’en auront plus, direz-vous, le prétexte. Eh! pardonnez-moi, Monsieur, ils l’auront toujours; car, si-tôt qu’il faudra trouver leur Opéra beau, qu’on me ramené aux Carrieres! Que n’ont-ils propose cette admirable condition dans leur marche! jamais ils n’auroient massacre mon pauvre Devin. Quand ils voudront me chicaner, manqueront-ils de prétextes? Avec des mensonges, on n’en manque jamais. N’ont-ils pas dit que je faisois du bruit au spectacle, et que mon exclusion etoit une affaire de police? Premièrement, ils mentent: j’en prends à témoin tout le Parterre et l’Amphithéâtre de ce tems-là. De ma vie je n’ai crie, ni battu des mains aux Bouffons; et je ne pouvois ni rire, ni bailler à l’Opéra François, puisque je n’y restois jamais, et qu’aussi-tôt que j’entendois commencer la lugubre psalmodie, je me sauvois dans les corridors. S’ils avoient pu me prendre en faute au Spectacle, ils se seroient bien garde de m’en éloigner. Tout le monde a su avec quel soin j’etois consigne, recommande aux sentinelles; par- tout on n’attendoit qu’un mot, qu’un geste pour m’arrêter, et si- tôt que j’allois au Parterre, j’étois environne de mouches qui cherchoient m’exciter. Imaginez-vous s’il falut user de prudence pour ne donner aucune prise sur moi. Tous leurs efforts furent vains; car il y a long tems que je me suis dit: Jean-Jaques, puisque tu prends le dangereux emploi de défenseur de la vérité, sois sans cesse attentif sur-toi même, soumis en tout aux loix et aux regles, afin que quand on voudra te maltraiter on ait toujours tort. Plaise à Dieu que j’observe aussi bien ce précepte jusqu’à la fin de ma vie, que je crois l’avoir observe jusqu’ici.Aussi, mon bon ami, je parle ferme et n’ai peur de rien. Je sens qu’il n’y a homme sur la terre qui puisse me faire du mal justement, et quant à l’injustice, personne au monde n’en est à l’abri. Je suis le plus foible des êtres, tout le monde peut me faire du mal impunément. J’éprouve qu’on le fait bien, et les insultes des Directeurs de l’Opéra, sont pour moi le coup-de-pied de l’âne. Rien de tout cela ne dépend de moi; qu’y ferois-je? Mais c’est mon affaire que quiconque me sera du mal, fasse mal, et voilà de quoi je rebonds. Premièrement donc, ils mentent, et en second lieu, quand ils ne mentiroient pas, ils ont tort; car quelque mal que s’eusse pu dire, écrire ou faire, il ne faloit point m’ôter les entrées, attendu que l’Opéra n’en étant pas moins possesseur de mon ouvrage, n’en devoit pas moins payer le prix convenu. Que faloit- il donc faire? m’arrêter, me traduire devant les Tribunaux, me faire mon procès, me faire pendre, écarteler, brûler, jetter ma cendre au vent, si je l’avois mérite; mais il ne faloit pas m’ôter les entrées. Aussi-bien, comment, étant prisonnier ou pendu, serois-je allé faire du bruit à l’Opéra? Ils disent encore: puisqu’il se déplaît à notre théâtre, quel mal lui a-t-on fait de lui en ôter l’entrée. Je rebonds qu’on m’a fait tort, violence, injustice, affront; et c’est du mal que cela. De ce que mon voisin ne veut pas employer son argent, est-ce à dire que je sois en droit d’aller lui couper la bourse? De quelque maniere que je tourne la chose, quelque regle de justice que j’y puisse appliquer, je vois toujours qu’en jugement contradictoire par-devant tous les Tribunaux de la terre, les Directeurs de l’Opéra seroient à l’instant condamnés à la restitution de ma Piece, à réparation, à dommages et intérêts. Mais il est clair que j’ai tort, parce que je ne puis obtenir justice, et qu’ils ont raison parce qu’ils sont les plus forts. Je défie qui que ce fois au monde de pouvoir alléguer en leur faveur autre chose que cela. Il faut à présent vous parler de mes Libraires, et je commencerai par M. Pissot. J’ignore s’il a gagne ou perdu avec moi; toutes les fois que je lui demandois si la vente alloit bien, il me repondoit; passablement; sans que jamais j’en aye pu tirer autre chose. Il ne m’a pas donne un fou de mon premier Discours, ni aucune espece de présent, sinon quelques exemplaires pour mes amis. J’ai traite avec lui pour la Gravure du Devin du Village, sur le pied de cinq cents francs, moitié en Livres et moitié en argent, qu’il s’obligea de me payer à plusieurs fois et en certains termes, il ne tint parole à aucun et j’ai été oblige de courir long-tems après mes deux cents cinquante livres. Par rapport à mon Libraire de Hollande, je l’ai trouve en toutes choses exact, attentif, honnête; je lui demandai vingt-cinq louis de mon discours sur l’inégalité, il me les donna sur-le-champ, et il envoya de plus une robe à ma gouvernante. Je lui ai demande trente louis de ma lettre à M. d’Alembert, et il me les donna sur- le-champ; il n’a fait à cette occasion aucun présent ni à moi, ni à ma gouvernante,(1) et il ne les devoit pas; mais il m’a fait un plaisir que je n’ai jamais reçu de M. Pissot, en me déclarant de bon coeur qu’il faisoit bien ses affaires avec moi. Voilà mon ami, les faits dans leur exactitude. Si quelqu’un vous dit quelque chose de contraire à cela, il ne dit pas vrai. Si ceux qui m’accusent de manquer de désintéressement; entendent par-la, que je ne me verrois pas ôter avec plaisir le peu que je gagne pour vivre, ils ont raison; et il est clair, qu’il n’y a pour moi d’autre moyen de leur paroître désintéressé que de me laisser mourir de faim. S’ils entendent que toutes ressources me sont également bonnes, et que pourvu que l’argent vienne, je m’embarrasse peu comment il vient; je crois qu’ils ont tort. Si j’etois plus facile sur les moyens d’acquérir, il me seroit moins douloureux de perdre, et l’on fait bien qu’il n’y a personne de si prodigue que les voleurs. Mais quand on me dépouille injustement de ce qui m’appartient, quand on m’ôte le modique produit de mon travail, on me fait un tort qu’il ne m’est pas aise de réparer, il m’est bien dur de n’avoir pas même la liberté de m’en plaindre. Il y a long-tems que le Public de Paris se fait un Jean-Jaques à sa mode, et lui prodigue d’une main libérale des dons dont le Jean- Jaques de Montmorenci ne voit jamais rien. Infirme et malade les trois quarts de l’Anne, il faut que je trouve sur le travail de l’autre quart de quoi pourvoir à tout. Ceux qui ne gagnent leur pain que par des voies honnêtes, connoissent le prix de ce pain et ne seront pas surpris que je ne puisse faire du mien de grandes largesses. Ne vous chargez point, croyez-moi, de me défendre des discours publics, vous auriez trop à faire; il suffit qu’ils ne abusent pas, et que votre estime et votre amitié me restent. J’ai à Paris et ailleurs des ennemis caches qui n’oublieront point les maux qu’ils m’ont’faits; car quelquefois l’offense pardonne, mais l’offenseur ne pardonne jamais. Vous devez sentir combien la partie est inégale entr’eux et moi. Rependus dans le monde, ils y sont passer tout ce qu’il leur plaît sans que je puisse ni le savoir, ni m’en défendre: ne fait-on que l’absent à toujours tort? D’ailleurs, avec mon étourdie franchise, je commence par rompre ouvertement avec les gens qui m’ont trompe. En déclarant haut et clair, que celui se dit mon ami, ne l’est point, et que je ne suis plus le sien, j’avertis le Public de se tenir en garde contre le mal que j’en pourrois dire. Pour eux ils ne sont pas si mal- adroits que cela. C’est une si belle chose que le vernis des procédés et le ménagement de la bienséance! La haine en tire un si commode parti! On satisfait sa vengeance à son aise en faisant admirer sa générosité. On cache doucement le poignard sous le manteau de l’amitié, et l’on sait égorger en feignant de plaindre. Ce pauvre citoyen! dans le fond il n’est pas méchant; mais il a une mauvaise tête, qui le conduit aussi mal que seroit un mauvais coeur. On lâche mystérieusement quelque mot obscur, qui bientôt est relève, commente, répandu par les apprentifs philosophes; on prépare dans d’obscurs conciliabules le poison qu’ils se chargent de répandre dans le Public. Tel a la grandeur d’ame de dire mille biens de moi, après avoir pris ses mesures pour que; personne n’en puisse rien croire. Tel me défend du mal dont on m’accuse, après avoir fait en sorte qu’on n’en puisse douter. Voilà ce qui s’appelle de l’habileté! Que voulez-vous que je fasse à cela? Entends-je de ma retraite les discours que l’on tient dans les cercles? Quand je les entendrois, irois-je pour les démentir révéler les secrets de l’amitié, même après qu’elle est éteinte. Non, cher le Nieps, on peut repousser les coups portés par des mains ennemies; mais quand on voit parmi les assassins son ami, le poignard à la main, il ne reste qu’à s’envelopper la tête. Lettre Sur La Musique Françoise. Stunt verba et voces, praetereàque nihil. Vous souvenez-vous, Monsieur, de l’histoire de cet enfant de Silésie, dont parle M. de Fontenelle, et qui etoit ne avec une dent d’or? Tous les Docteurs de l’Allemagne s’épuiserent d’abord en savantes dissertations, pour expliquer comment on pouvoit naître avec une dent d’or: la derniere chose dont on s’avisa sur de versifier le fait, et il se trouva que la dent n’etoit pas d’or. Pour éviter un semblable inconvénient, avant que de parler de l’excellence de notre Musique, il seroit peut-être bon de s’assurer de son existence, et d’examiner d’abord, non pas si elle est d’or, mais si nous en avons une. Les Allemands, les Espagnols et les Anglois, ont longtems prétendu posséder une Musique propre a leur langue: en effet, ils avoient des Opéra Nationaux qu’ils admiroient de très-bonne foi, et ils etoient bien persuades qu’il y alloit de leur gloire a laisser abolir ces chefs-d’oeuvre insupportables a toutes les oreilles, excepte les leurs. Enfin le plaisir l’a emporte chez eux sur la vanité, ou du moins, ils s’en sont fait une mieux entendue de sacrifier au goût et à la raison, des préjugés qui rendent souvent les Nations ridicules, par l’honneur même qu’elles y attachent. Nous sommes encore en france à l’égard de notre Musique, dans les sentimens ou ils etoient alors sur la leur; mais qui nous assurera que pour avoir été plus opiniâtres, notre entêtement en soit mieux fonde? Ignorons-nous combien l’habitude des plus mauvaises choses peut fasciner nos sens en leur faveur,(2) et combien le raisonnement et la réflexion sont nécessaires pour rectifier dans tous les beaux arts, l’approbation mal-entendue que le peuple donne souvent aux productions du plus mauvais goût, et détruire le faux plaisir qu’il y prend? Ne seroit-il donc point propos, pour bien juger de la Musique Françoise, indépendamment de ce qu’en pense la populace de tous les etats, qu’on essayât une fois de la soumettre a la coupelle de la raison, et de voir si elle en soutiendra l’épreuve? Concedo ipse hoc multis, disoit Platon, voluptate Musicam judicandam, sed illam ferme Musicam esse dico pulcherriman quae optimos, satisque eruditos delectet. Je n’ai pas dessein d’approfondir ici cet examen; ce n’est pas l’affaire d’une Lettre, ni peut-être la mienne. Je voudrois seulement tacher d’établir quelques principes, sur lesquels, en attendant qu’on en trouve de meilleurs, les maîtres de l’Art, ou plutôt les Philosophes pussent diriger leurs recherches: car, disoit autrefois un Sage, c’est au Poete a faire de la Poésie, et au Musicien a faire de la Musique; mais il n’appartient qu’au Philosophe de bien parler de l’une et de l’autre. Toute Musique ne peut être composée que de ces trois choses; mélodie ou chant, harmonie ou accompagnement, mouvement ou mesure.(3) Quoique le chant tire son principal caractere de la mesure; comme il naît immédiatement de l’harmonie, et qu’il assujettit toujours l’accompagnement a sa marche, j’unirai ces deux parties dans un même article, puis je parlerai de la mesure séparément. L’harmonie ayant son principe dans la nature, est la même pour toutes les Nations, ou si elle a quelques différences, elles sont introduites par celle de la mélodie; ainsi, c’est de la mélodie seulement qu’il faut tirer le caractere particulier d’une Musique Nationale; d’autant plus que ce caractere étant principalement donne par la langue, le chant proprement dit doit ressentir sa plus grande influence. On peut concevoir des langues plus propres à la Musique les unes que les autres; on ne peut concevoir qui ne le seroient point du tout. Telle en pourroit être une qui ne seroit composée que de sons mixtes, de syllabes muettes, sourdes ou nazales, peu de voyelles sonores, beaucoup de consonnes et d’articulations, et qui manqueroit encore d’autres conditions essentielles, dont je parlerai dans l’article de la mesure. Cherchons, par curiosité, ce qui resulteroit de la Musique appliquée à une telle langue. Premièrement, le défaut d’éclat dans le son des voyelles obligeroit d’en donner beaucoup a celui des notes, et parce que la langue seroit sourde, la Musique seroit criarde. En second lieu, la dureté et la fréquence des consonnes forceroit a exclure beaucoup de mots, a ne procéder sur les autres que par des intonations élémentaires, et la Musique seroit insipide et monotone; sa marche seroit encore lente et ennuyeuse par la même raison, et quand on voudroit presser un peu le mouvement, sa vitesse ressembleroit a celle d’un corps dur et anguleux qui roule sur le pave. Comme une telle Musique seroit dénuée de toute mélodie agréable, on tâcheroit d’y suppléer par des beautés factices et peu naturelles; on la chargeroit de modulations fréquentes et régulières, mais froides, sans graces et sans expression. On inventeroit des fredons, des cadences, des ports de voix d’autres agrémens postiches qu’on prodiguerait dans le chant, et qui ne feroient que le rendre plus ridicule sans le rendre moins plat. La Musique avec toute cette maussade parure resteroit languissante et sans expression, et ses images, dénuées de force et d’énergie, peindroient peu d’objets en beaucoup de notes, comme ces ecritures gothiques, dont les lignes remplies de traits et de lettres figurées, ne contiennent que deux ou trois mots, et qui renferment très-peu de sens en un grand espace. L’impossibilité d’inventer des chants agréables obligeroit les Compositeurs à tourner tous leurs soins du cote de l’harmonie, et faute de beautés réelles, ils y introduiroient des beautés de convention, qui n’auroient presque d’autre mérite que la difficulté vaincue: au lieu d’une bonne Musique, ils imagineroient une Musique savante; pour suppléer au chant, ils multiplieroient les accompagnemens; il leur en couteroit moins de placer beaucoup de mauvaises parties les unes au-dessus des autres, que d’en faire une qui fut bonne. Pour ôter l’insipidité, ils augmenteroient la confusion; ils croiroient faire de la Musique, et ils ne seroient que du bruit. Un autre effet qui resulteroit du défaut de mélodie, seroit que les Musiciens n’en ayant qu’une fausse idée, trouveroient par-tout une mélodie à leur maniere: n’ayant pas de véritable chant, les parties de chant ne leur couteroient rien a multiplier, parce qu’ils donneroient hardiment ce nom a ce qui n’en seroit pas; même jusqu’à la Basse-continue, a l’unisson de laquelle ils seroient sans façon réciter les Basses-tailles, sauf a couvrir le tout d’une sorte d’accompagnement, dont la prétendue mélodie n’auroit aucun rapport à celle de la partie vocale. Par-tout ou ils verroient des notes ils trouveroient du chant, attendu qu’en effet leur chant ne seroit que des notes. Voces, praetereàque nihil. Passions maintenant à la mesure, dans le sentiment de laquelle consiste en grande partie la beauté et l’expression du chant. La mesure est à-peu-près à la mélodie ce que la Syntaxe est au discours: c’est elle qui fait l’enchaînement des mots, qui distingue les phrases, et qui donne un sens, une liaison au tout. Toute Musique dont on ne sent point la mesure ressemble, si la faute vient de celui qui l’exécute, à une ecriture en chiffres, dont il faut nécessairement trouver la clef pour en démêler le sens; mais si en effet cette Musique n’a pas de mesure sensible, ce n’est alors qu’une collection confuse de mots pris au hazard et ecrits sans suite, auxquels le Lecteur ne trouve aucun sens, parce que l’Auteur n’y en a point mis. J’ai dit que toute Musique Nationale tire sort principal caractere de la langue qui lui est propre, et je dois ajouter que c’est principalement la prosodie de la langue qui constitue ce caractere. Comme la Musique vocale a précédé de beaucoup l’instrumentale, celle-ci a toujours reçu de l’autre ses tours de chant et sa mesure, et les diverses mesures de la Musique vocale n’ont pu naître que des diverses manieres dont on pouvoit scander le discours et placer les brèves et les longues les unes a l’égard des autres: ce qui est très-évident dans la Musique Grecque, dont toutes les mesures n’etoient que les formules d’autant de rythmes fournis par tous les arrangemens des syllabes longues ou brèves, et des pieds dont la langue et la Poésie etoient susceptibles. De sorte que quoiqu’on puisse très-bien distinguer dans le rythme musical la mesure de la prosodie, la mesure du vers, et la mesure du chant, il ne faut pas douter que la Musique la plus agréable, ou du-moins la mieux cadencée, ne soit celle ou ces trois mesures concourent ensemble le plus parfaitement qu’il est possible. Après ces éclaircissemens, je reviens à mon hypothèse, et je suppose que la même langue, dont je viens de parler, eut une mauvaise prosodie, peu marquée, sans exactitude et sans précision, que les longues et les brèves n’eussent pas entr’elles en durées et en nombres des rapports simples et propres à rendre le rythme agréable, exact, régulier; qu’elle eut des longues plus ou moins longues les unes que les autres, des brèves plus ou moins brèves, des syllabes ni brèves, ni longues, et que les différences des unes et des autres autres fussent indéterminées et presque incommensurables: il est clair que la Musique Nationale étant contrainte de recevoir dans sa mesure les irrégularités de la prosodie, n’en auroit qu’une fort vague, inégale et très-peu sensible; que le récitatif se sentiroit, sur-tout, de cette irrégularité; qu’on ne sauroit presque comment y faire accorder les valeurs des notes et celles des syllabes; qu’on seroit contraint d’y charger de mesure a tout moment, et qu’on ne pourroit jamais y rendre les vers dans un rythme exact et cadence; que même dans les airs mesures tous les mouvemens seroient peu naturels et sans précision; que pour peu de lenteur qu’on joignît à ce défaut, l’idée de l’égalité des tems se perdroit entièrement dans l’esprit du Chanteur et de l’Auditeur, et qu’enfin la mesure n’étant plus sensible, ni ses retours égaux, elle ne seroit assujettie qu’au caprice du Musicien, qui pourroit a chaque instant la presser ou ralentir a son gré, de sorte qu’il ne seroit pas possible dans un concert, de se passer de quelqu’un qui la marquât à tous, selon la fantaisie ou la commodité d’un seul. C’est ainsi que les Acteurs contracteroient tellement l’habitude de s’asservir la mesure, qu’on les entendroit même l’altérer à dessein dans les morceaux ou le Compositeur seroit venu à bout de la rendre sensible. Marquer la mesure seroit ne faute contre la composition, et la suivre en seroit une contre le goût du chant; les défauts passeroient pour des beautés, et les beautés pour ets défauts; les vices seroient établis en regles, et pour faire de la Musique au goût de la Nation, il ne faudroit que s’attacher avec soin à ce qui déplaît à tous les autres. Aussi avec quelque art qu’on cherchât a couvrir les défauts d’une pareille Musique, il seroit impossible qu’elle plut jamais à d’autres oreilles qu’à celles des naturels du pays ou elle seroit en usage: a force de essuyer des reproches sur leur mauvais goût, à force d’entendre dans une langue plus favorable de la véritable Musique, ils chercheroient à en rapprocher la leur, et ne seroient que lui ôter son caractere et la convenance qu’elle avoit avec la langue pour laquelle elle avoit été faite. S’ils vouloient dénaturer leur chant, ils le rendroient dur, baroque et presque inchantable; s’ils se contentoient de l’orner par d’autres accompagnemens que ceux qui lui sont propres, ils ne seroient que marquer mieux sa platitude par un contraste inévitable; ils ôteroient à leur Musique la seule beauté dont elle etoit susceptible, en ôtant à toutes ses parties l’uniformité de caractere qui la faisoit être une; et en accoutumant les oreilles a dédaigner le chant pour n’écouter que la symphonie, ils parviendroient enfin à ne faire servir les voix que d’accompagnent a l’accompagnement. Voilà par quel moyen la Musique d’une telle Nation se diviseroit en Musique vocale et Musique instrumentale; voilà comment, en donnant des caracteres differens a ces deux especes, on en seroit un tout monstrueux. La symphonie voudroit aller en mesure, et le chant ne pouvant souffrir aucune gêne, on entendroit souvent dans les mêmes morceaux les Acteurs et l’Orchestre se contrarier et se faire obstacle mutuellement. Cette incertitude et le mélange des deux caracteres introduiroient dans la maniere d’accompagner, une froideur et une lâcheté qui se tourneroit tellement en habitude, que les Symphonistes ne pourroient pas, même en exécutant de bonne Musique, lui laisser de la force et de l’énergie. En la jouant comme la leur, ils l’énerveroient entièrement; ils feroient fort les doux, doux les fort, et ne connoîtroient pas une des nuances de ces deux mots. Ces autres mots, rinsorzando, dolce,(4) risoluto, congusto, spiritoso, sostenuto, con brio, n’auroient pas même de synonymes dans leur langue, et celui d’expression n’y auroit aucun sens. Ils substitueroient je ne sais combien de petits ornemens froids et maussades a la vigueur du coup d’archet. Quelque nombreux que fut l’Orchestre, il ne feroit aucun effet, ou n’en feroit qu’un très-désagréable. Comme l’exécution seroit toujours lâche, et que les Symphonistes aimeroient mieux jouer proprement que d’aller en mesure, ils ne seroient jamais ensemble: ils ne pourroient venir à bout de tirer un son net et juste, ni de rien exécuter dans son caractere, et les Etrangers seroient tout surpris qu’à quelques-uns près, un Orchestre vante comme le premier du monde, seroit à peine digne des tréteaux d’une guinguette.(5) Il devroit naturellement arriver que de tels Musiciens prissent en haine la Musique qui auroit mis leur honte en évidence, et bientôt joignant la mauvaise volonté au mauvais goût, ils mettroient encore du dessein prémédité dans la ridicule exécution, dont ils auroient bien pu se fier à leur mal-adresse. D’après une autre supposition contraire à celle que je viens de faire, je pourrois déduire aisément toutes les qualités une véritable Musique, faite pour émouvoir, pour imiter, pour plaire, et pour porter au coeur les plus douces impressions de l’harmonie et du chant; mais comme ceci nous encarterait trop de notre sujet et sur-tout des idées qui nous sont connues, j’aime mieux me borner a quelques observations sur la Musique Italienne, qui puissent nous aider à mieux juger la notre. Si l’on demandoit laquelle de toutes les langues doit avoir une meilleure Grammaire; je repondrois que c’est celle du Peuple qui raisonne le mieux; et si l’on demandoit lequel de tous les Peuples doit avoir une meilleure Musique, je dirois que c’est celui dont la langue y est le plus propre. C’est ce que j’ai déjà établi ci- devant, et que j’aurai occasion de confirmer dans la suite de cette Lettre. Or s’il y a en Europe une langue propre à la Musique, c’est certainement l’Italienne; car cette langue est douce, sonore, harmonieuse, et accentuée plus qu’aucune autre, et ces quatre qualités sont précieusement les plus convenables au chant. Elle est douce, parce que les articulations y sont peu composées, que la rencontre des consonnes y est rare et sans rudesse, et qu’un très-grand nombre de syllabes n’y étant formées que de voyelles, les fréquentes élisions en rendent la prononciation plus coulante: elle est sonore, parce que la plupart des voyelles y sont éclatantes, qu’elle n’a pas de diphtongues composées, qu’elle a peu ou point de voyelles nazales, et que les articulations rares et faciles distinguent mieux le son des syllabes, qui en devient plus net et plus plein. A l’égard de l’harmonie, qui dépend du nombre et de la prosodie autant que des sons, l’avantage de la langue Italienne est manifeste sur ce point: car il faut remarque que ce qui rend une langue harmonieuse et véritablement pittoresque, dépend moins de la force réelle de ses termes, que de la distance qu’il y a du doux au fort entre les sons qu’elle emploie, et du choix qu’on en peut faire pour les tableaux qu’on a à peindre. Ceci suppose, que ceux qui pensent que l’Italien n’est que le langage de la douceur et de la tendresse, prennent la peine de comparer entr’elles ces deux strophes du Tasse. Teneri sdegri e placide e tranquille Repulse e cari vezzi e liete paci, Sorrisi, parolette, e dolci stille Di pianto e sospir, tronchi e molli bacci: Fuse tai cose tutte, e poscia unille, Et al foce tempro di lente saci; E ne formo quel si mirabil cinto Di ch’ella aveva il bel fianco succinto; Chiama gl’abitator de l’ombre eterne Il rauco suon de la tartarea tromba; Treman le spaziose atre caverne, E l’aer cieco a quel romor rimbomba; Ne si stridendo mai da le superne Regioni del Cielo il folgor piomba, Me si scossa giammai trema la terra Quando i vapori in sen gravida serra. Et s’ils désespèrent de rendre en François la douce harmonie de l’une, qu’ils essayent d’exprimer la rauque dureté de l’autre: il n’est pas besoin pour juger de ceci d’entendre la langue, il ne faut qu’avoir des oreilles et de la bonne soi. Au reste, vous observerez que cette dureté de la derniere strophe n’est point sourde, mais très-sonore, et qu’elle n’est que pour l’oreille et non pour la prononciation: car la langue n’articule pas moins facilement les r multipliées qui sont la rudesse de cette strophe, que les l qui rendent la premiere si coulante. Au contraire, toutes les fois que nous voulons donner de la dureté à l’harmonie de notre langue, nous sommes forces d’entasser des consonnes de toute espece qui forment des articulations difficiles et rudes, ce qui retarde la marche du chant et contraint souvent la Musique d’aller plus lentement, précieusement quand le sens des paroles le plus de vitesse. Si je voulois m’étendre sur cet article, je pourrois peut-être vous faire voir encore que les inversions de la langue Italienne sont beaucoup plus favorables à la bonne mélodie que l’ordre didactique de la notre, et qu’une phrase Musicale se développe d’une maniere plus agréable et plus intéressante, quand le sens du discours, long-tems suspendu, se résout sur le verbe avec la cadence, que quand il se développe à mesure, et laisse affoiblir ou satisfaire ainsi par degrés le degrés de l’esprit, tandis que celui de l’oreille augmente en raison contraire jusqu’à la fin de la phrase. Je vous prouverois encore que l’art des suspendons et des mots entrecoupes, que l’heureuse constitution de la langue rend si familier à la Musique Italienne, est entièrement inconnu dans la notre, et que nous n’avons d’autres moyens pour y suppléer, que des silences qui ne sont jamais du chant, et qui, dans ces occasions, montrent plutôt la pauvreté de la Musique que les ressources du Musicien. Il me resteroit à parler de l’accent, mais ce point important demande une si profonde discussion, qu’il vaut mieux la réserver a une meilleure main: je vais donc passer aux choses plus essentielles à mon objet, et tacher d’examiner notre Musique en elle-même. Les Italiens prétendent que notre mélodie est plate et sans aucun chant, et toutes les Nations (6) neutres confirment unanimement leur jugement sur ce point; de notre cote nous accusons la leur d’être bizarre et baroque.(7) J’aime mieux croire que les uns ou les autres se trompent, que d’être réduit à dire que dans des contrées ou les Sciences et tous, les Arts sont parvenus a un si haut degré, la Musique seule est encore à naître. Les moins prévenus d’entre nous (8) se contentent de dire que la Musique Italienne et la Françoise sont toutes deux bonnes, chacune dans son genre, chacune pour la langue qui lui est propre, mais outre que les autres Nations ne conviennent pas de cette parité, il resteroit toujours à savoir laquelle des deux langues peut comporter le meilleur genre de Musique en soi. Question sort agitée en France, mais qui ne le sera jamais ailleurs; question qui ne peut être décédée que par une oreille parfaitement neutre, et qui par conséquent devient tous les jours plus difficile a résoudre dans le seul pays ou elle soit en problème. Voici sur ce sujet quelques expériences que chacun est maître de versifier, et qui me paroissent pouvoir servir a cette solution, du moins quant a la mélodie, a laquelle seule se réduit presque toute la dispute. J’ai pris dans les deux Musiques des airs également estimes chacun dans son genre, et les dépouillant les uns de leurs ports-de-voix et de leurs cadences éternelles, les autres des notes sous- entendues que le Compositeur ne se donne point la peine d’écrire, et dont il se remet à l’intelligence du Chanteur, (9) je les ai solfies exactement sur la note, sans aucun ornement, et sans rien fournir de moi-même au sens ni a la liaison de la phrase. Je ne vous dirai point quel a été dans mon esprit le résultat de cette comparaison, parce que j’ai le droit de vous proposer mes raisons et non pas mon autorité: je vous rends compte seulement des moyens que j’ai pris pour me déterminer, afin que si vous les trouvez bons, vous puissiez les employer a votre tour. Je dois vous avertir seulement, que cette expérience demande bien plus de précautions qu’il ne semble. La premiere et la plus difficile de toutes est d’être de bonne foi, et de se rendre également équitable dans le choix et dans le jugement. La seconde est que pour tenter cet examen il faut nécessairement être également verse dans les deux styles; autrement celui qui seroit le plus familier se presenteroit a chaque instant a l’esprit au préjudice de l’autre; et cette deuxieme condition n’est gueres plus facile que la premiere, car de tous ceux qui connoissent bien l’une et l’autre Musique, nul ne balance sur le choix, et l’on a pu voir par les plaisans barbouillages de ceux qui se sont mêles d’attaquer l’Italienne, quelle connoissance ils avoient d’elle et de l’Art en général. Je dois ajouter qu’il est essentiel d’aller bien exactement en mesure; mais je prévois que cet avertissement, superflu dans tout autre pays, sera fort inutile dans celui-ci, et cette seule omission entraîne nécessairement l’incompétence du jugement. Avec toutes ces précautions, le caractere de chaque genre ne tarde pas à se déclarer, et alors il est bien difficile de ne pas revêtir les phrases des idées qui leur conviennent, et de n’y pas ajouter, du moins par l’esprit, les tours et les ornemens qu’on a la force de leur refuser par le chant. Il ne faut pas non plus s’en tenir à une seule épreuve, car un air peut plaire plus qu’un autre, sans que cela décide de la préférence du genre; et ce n’est qu’après un grand nombre d’essais qu’on peut établir un jugement raisonnable: d’ailleurs, en s’ôtant la connoissance des paroles, on s’ôte celle de la partie la plus importante de la mélodie, qui est l’expression; et tout ce qu’on peut décider par cette voie, c’est si la modulation est bonne et si le chant a du naturel et de la beauté. Tout cela nous montre combien il est difficile de prendre assez de précautions contre les préjugés, et combien le raisonnement nous est nécessaire pour nous mettre en etat de juger sainement des choses de goût. J’ai fait une autre épreuve qui demande moins de précautions, et qui vous paroître peut-être plus décisive. J’ai donne a chanter à des Italiens les plus beaux airs de Lulli, et à des Musiciens François des airs de Leo et du Pergolese, et j’ai remarque que, quoique ceux-ci fussent fort éloignes de saisir le vrai goût de ces morceaux, ils en sentoient pourtant la mélodie, et en tiroient à leur maniere des phrases de Musique chantantes, agréables et bien cadencées. Mais les Italiens solfiant très-exactement nos airs les plus pathétiques, n’ont jamais pu y reconnoîtra ni phrases ni chant; ce n’etoit pas pour eux de la Musique qui eut du sens, mais seulement des suites de notes placées sans choix et comme au hazard; ils les chantoient précieusement, comme vous liriez des mots Arabes ecrits en caracteres François. (10) Troisieme expérience. J’ai vu à Venise un Arménien, l’homme d’esprit qui n’avoit jamais entendu de Musique, et devant lequel on exécuta dans un même concert un monologue François qui commence par ce vers: Temple sacre, séjour tranquille Et un air de Galuppi qui commence par celui-ci Voi che languite senza speranza l’un et l’autre surent chantes médiocrement pour le François, et mal pour l’Italien, par un homme accoutume seulement à la Musique Françoise, et alors très-enthousiaste de celle de M. Rameau. Je remarquai dans l’Arménien, durant tout le chant François, plus de surprise que de plaisir; mais tout le monde observa des les premieres mesures de l’air Italien, que son visage et ses yeux s’adoucissoient; il etoit enchante, il prétoit son ame aux impressions de la Musique, et quoiqu’il entendit peu la langue, les simples sons lui causoient un ravissement sensible. Des ce moment on ne put plus lui faire écouter aucun air François. Mais sans chercher ailleurs des exemples, n’avons-nous pas même parmi nous plusieurs personnes qui ne connoissant que notre Opéra, croyoient de bonne soi n’avoir aucun goût pour le chant, et n’ont été désabuses que par les intermèdes Italiens. C’est précieusement parce qu’ils n’aimoient que la véritable Musique, qu’ils croyoient ne pas aimer la Musique. J’avoue que tant de faits m’ont rendu douteuse l’existence de notre mélodie, et m’ont fait soupçonner qu’elle pourroit bien n’être qu’une sorte de plain-chant module, qui n’a rien d’agréable en lui-même, qui ne plaît qu’à l’aide de quelques ornemens arbitraires, et seulement à ceux qui sont convenus de les trouver beaux. Aussi à peine notre Musique est-elle supportable a nos propres oreilles, lorsqu’elle est exécutée par des voix médiocres qui manquent d’art pour la faire valoir. Il faut des Fel et des Jeliotte pour chanter la Musique Françoise, mais toute voix est bonne pour l’Italienne, parce que les beautés du chant Italien sont dans la Musique même, au lieu que celles du chant François, s’il en a, ne sont que dans l’art du Chanteur. (11) Trois choses me paroissent concourir à la perfection de la mélodie Italienne. La premiere est la douceur de la langue qui rendant toutes les inflexions faciles, laisse au goût du Musicien la liberté d’en faire un choix plus exquis, de varier davantage les combinaisons, et de donner a chaque Acteur un tour de chant particulier, de même que chaque homme a son geste et son ton qui lui sont propres, et qui le distinguent d’un autre homme. La deuxieme est la hardiesse des modulations, qui quoique que moins servilement préparées que les nôtres, se rendent plus agréables, en se rendant plus sensibles, et sans donner la dureté au chant, ajoutent une vive énergie a l’expression. C’est par elle que le Musicien, passant brusquement d’un ton ou d’un mode à un autre, et supprimant quand il le faut transitions intermédiaires et scholastiques, fait exprimer les réticences, les interruptions, les discours entre-coupes qui sont le langage des passions impétueuses, que le bouillant Métastase a employé si souvent, que les Porpora, les Galuppi, Cocchi, les Jumella, les Perez, les Terradeglias ont su rendre avec succès, et que nos Poetes lyriques connoissent aussi peu que nos Musiciens. Le troisieme avantage et celui qui prête a la mélodie son plus grand effet, est l’extrême précision de mesure qui s’y fait sentir dans les mouvemens les plus lents, ainsi que, dans les plus gais; précision qui rend le chant anime et intéressant, les accompagnemens vifs et cadences, qui multiplie réellement les chants, en faisant d’une même combinaison de sons, autant de différentes mélodies qu’il y a de manieres de les scander; qui porte au coeur tous les sentimens, et à l’esprit tous les tableaux; qui donne au Musicien le moyen de mettre en air tous les caracteres de paroles imaginables, plusieurs dont nous n’avons pas même l’idée, (12) et qui rend tous les mouvemens propres à exprimer tous les caracteres (13) ou un seul mouvement propre a contraster et changer de caractere au gré du Compositeur. Voilà, ce me semble, les sources d’ou le chant Italien tire les charmes et son énergie; a quoi l’on peut ajouter une nouvelle et très-forte preuve de l’avantage de sa mélodie, en ce qu’elle n’exige pas autant que la notre de ces frequens renversemens d’harmonie, qui donnent à la Basse-continue le véritable chant d’un dessus. Ceux qui trouvent de si grandes beautés dans la mélodie Françoise, devroient bien nous dire à laquelle de ces choses elle en est redevable, ou nous montrer les avantages qu’elle a pour y suppléer. Quand on commence a connoître la mélodie Italienne, on ne lui trouve d’abord que des graces, et on ne la croit propre qu’à exprimer des sentimens agréables; mais pour peu qu’on étudie son caractere pathétique et tragique, on est bientôt surpris de la force que lui prête l’art des Compositeurs dans les grands morceaux de Musique. C’est a l’aide de ces modulations savantes, de cette harmonie simple et pure, de ces accompagnemens vifs et brillans, que ces chants divins déchirent ou ravissent l’ame, mettent le Spectateur hors de lui-même, et lui arrachent, dans ses transports, des cris, dont jamais nos tranquilles Opéra ne furent honores. Comment le Musicien vient-il à bout de produire ces grands effets? Est-ce à force de contraster les mouvemens, de multiplier les accords, les notes, les parties? Est-ce à force d’entasser desseins sur desseins, instrumens sur instrumens? Tout ce fatras, qui n’est qu’un mauvais supplément ou le génie manque, étoufferoit le chant loin de l’animer, et detruiroit l’intérêt en partageant l’attention. Quelque harmonie que puissent faire ensemble plusieurs parties toutes en chantantes, l’effet de ces beaux chants s’évanouit aussi-tôt qu’ils se sont entendre à la fois, et il ne reste que celui d’une suite d’accords, qui, quoiqu’on puisse dire, est toujours froide quand la mélodie ne l’anime pas; de sorte que plus on entasse des chants mal à propos, et moins la Musique est agréable et chantante; parce qu’il est impossible a l’oreille de se prêter au même instant a plusieurs mélodies, et que l’une effacant l’impression de l’autre, il ne résulte du tout que de la confusion et du bruit. Pour qu’une Musique devienne intéressante, pour qu’elle porte à l’ame les sentimens qu’on y veut exciter, il faut que toutes les parties concourent à fortifier l’expression du sujet; que l’harmonie ne serve qu’à le rendre plus énergique; que l’accompagnement l’embellisse, sans le couvrir ni le défigurer; que la Basse, par une marche uniforme et simple, guide en quelque sorte celui qui chante et celui qui écoute, sans que ni l’un, ni l’autre, s’en apperçoive; il faut, en un mot, que le tout ensemble ne porte à la fois qu’une mélodie à l’oreille et qu’une idée a l’esprit. Cette unité de mélodie me paroit une regle indispensable et non moins importante en Mutique, que l’unité d’action dans une Tragédie; car elle est sondée sur le même principe, et dirigée vers le même objet. Aussi tous les bons Compositeurs Italiens s’y conforment-ils avec un soin qui dégénéré quelquefois en affectation; et pour peu qu’on y réfléchisse, on sent bientôt que c’est d’elle que leur Musique tire son principal effet. C’est dans cette grande regle qu’il faut chercher la cause des frequens accompagnemens à l’unisson qu’on remarque dans la Musique Italienne, et qui, fortifiant l’idée du chant, en rendent en même- tems les sons plus moelleux, plus doux et moins fatigans pour la voix. Ces unissons ne sont point praticables dans notre Musique, si ce n’est sur quelques caracteres d’airs choisis et tournes exprès pour cela; jamais un air pathétique François ne seroit supportable accompagne de cette maniere, parce que la Musique vocale et l’instrumentale ayant parmi nous des caracteres differens, on ne peut, sans pécher contre la mélodie et le goût, appliquer à l’une les mêmes tours qui conviennent à l’autre, sans compter que la mesure étant toujours vague et indéterminée, sur- tout dans les airs lents, les instrumens et la voix ne pourroient jamais s’accorder, et ne marcheroient point assez de concert pour produire ensemble un effet agréable. Une beauté qui résulte encore de ces unissions, c’est de donner une expression plus sensible a la mélodie, tantôt en renforçant tout d’un coup les instrumens sur un passage, tantôt en les radoucissant, tantôt en leur donnant un trait de chant énergique et saillant, que la voix n’auroit pu faire, et que l’Auditeur, adroitement trompe, ne laisse pas de lui attribuer quand l’Orchestre fait le faire sortir a propos. De-là naît encore cette parfaite correspondance de la symphonie et du chant, qui fait que tous les traits qu’on admire dans l’une, ne sont que des développemens de l’autre, de sorte que c’est toujours dans la partie vocale qu’il faut chercher la source de toutes les beautés de l’accompagnement. Cet accompagnement est si bien un avec le chant, et si exactement relatif aux paroles, qu’il semble souvent déterminer le jeu et dicter à l’Acteur le geste qu’il doit faire, (14) et tel qui n’auroit pu jouer le rôle sur les paroles seules, le jouera très-juste sur la Musique, parce qu’elle fait bien sa fonction d’interprété. Au reste, il s’en faut beaucoup que les accompagnemens Italiens soient toujours à l’unisson de la voix. Il y a deux cas assez frequens ou le Musicien les en sépare: l’un, quand la voix roulant avec légèreté sur des cordes d’harmonie, fixe assez l’attention pour que l’accompagnement ne puisse la partager, encore alors donne-t’on tant de simplicité à cet accompagnement, que l’oreille affectée seulement d’accords agréables, n’y sent aucun chant qui puisse la distraire. L’autre cas demande un peu plus de soin pour le faire entendre. Quand le Musicien saura son art, dit l’Auteur de la Lettre sur les Sourds et les Muets, les parties d’accompagnement concourront ou a fortifier l’expression de la partie chantante, ou a ajouter de nouvelles idées que le sujet demandoit, et que la partie chantante n’aura pu rendre. Ce passage me paroit renfermer un précepte très- utile, et voici comment je pense qu’on doit l’entendre. Si le chant est de nature a exiger quelques additions, ou comme disoient nos anciens Musiciens, quelques diminutions (15) qui ajoutent a l’expression ou à l’agrément, sans détruire en cela l’unité de mélodie, de sorte que l’oreille, qui blâmeroit peut- être ces additions faites par la voix les approuve dans l’accompagnement et s’en laisse doucement affecter, sans cesser pour cela d’être attentive au chant; lors l’habile Musicien, en les ménageant à propos et les employant avec goût, embellira son sujet et le rendra plus expressif sans le rendre moins un; et quoique l’accompagnement n’y soit pas exactement semblable à la partie chantante, J’un et l’autre ne seront pourtant qu’un chant et qu’une mélodie. Que si le sens des paroles comporte une idée accessoire que le chant n’aura pas pu rendre, le Musicien l’enchâssera dans des silences ou dans des tenues, de maniere qu’il puisse la présenter a l’Auditeur, sans le détourner de celle du chant. L’avantage seroit encore plus grand, si cette idée accessoire pouvoit être rendue par un accompagnement contraint et continu, qui fit plutôt un léger murmure qu’un véritable chant, comme seroit le bruit d’une rivière ou le gazouillement des oiseaux: car alors le Compositeur pourroit séparer tout-à-fait le chant de l’accompagnement; et destinant uniquement ce dernier à rendre l’idée accessoire, il disposera son chant de maniere à donner des jours frequens à l’Orchestre, en observant avec soin que la symphonie soit toujours dominée par la partie chantante, ce qui dépend encore plus de l’art du Compositeur, que de l’exécution des Instrumens: mais ceci demande une expérience consommée pour éviter la duplicité de mélodie. Voilà tout ce que la regle de l’unité peut accorder au goût du Musicien, pour parer le chant ou le rendre plus expressif, soit en embellissant le sujet principal, soit en y en ajoutant un autre qui lui reste assujetti. Mais de faire chanter a part des Violons d’un cote, de l’autre des Flûtes, de l’autre des Bassons, chacun sur un dessein particulier; et presque sans rapport entr’eux, et d’appeller tout ce cahos de la Musique, c’est insulter également l’oreille et le jugement des Auditeurs. Une autre chose, qui n’est pas moins contraire que la multiplication des parties, à la regle que je viens d’établir, c’est l’abus ou plutôt l’usage des fugues, imitations, doubles desseins, et autres beautés arbitraires et de pure convention, qui n’ont presque de mérite que la difficulté vaincue, et qui toutes ont été inventées dans la naissance de l’art pour faire briller le savoir, en attendant qu’il fut question du génie. Je ce dis pas qu’il soit tout-à-fait impossible de conserver l’unité de mélodie dans une fugue, en conduisant habilement l’attention de l’Auditeur d’une partie à l’autre, à mesure que le sujet y passe; mais ce travail est si pénible, que presque personne y réussit, et si ingrat qu’à peine le succès peut-il dédommager de la fatigue d’un tel ouvrage. Tout cela n’aboutissant qu’à faire du bruit, ainsi que la plupart de nos choeurs si admires, (16) est également indigne d’occuper la plume d’un homme de génie, et l’attention d’un homme de goût. A l’égard des contre-fugues, doubles fugues, fugues renversées, basses contraintes, et autres sottises difficiles que l’oreille ne peut souffrir, et que la raison ne peut justifier, ce sont évidemment des restes de barbarie et de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos Eglises gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les faire. Il a été un tems ou l’Italie etoit barbare, et même après la renaissance des autres Arts que l’Europe lui doit tous, la Musique plus tardive n’y a point pris aisément cette pureté de goût qu’on y voit briller aujourd’hui, et l’on ne peut gueres donner une plus mauvaise idée de ce qu’elle etoit alors, qu’en remarquant qu’il n’y a eu pendant long-tems qu’une même Musique en France et en Italie, (17) et que les Musiciens des deux contrées communiquoient familièrement entr’eux, non pourtant sans qu’on put remarquer déjà dans les nôtres le germe de cette jalousie, qui est inséparable de l’infériorité. Lully même, alarme de l’arrivée de Correlli, se hâta de le faire chasser de France: ce qui lui sut d’autant plus, aise que Correlli etoit plus grand-homme, et par conséquent moins courtisan que lui. Dans ces tems ou la Musique naissoit a peine, elle avoit en Italie cette ridicule emphase de science harmonique, ces pédantesques prétentions de doctrine qu’elle a chèrement conservées parmi nous, et par lesquelles on distingue aujourd’hui cette Musique méthodique, compassée, mais sans génie, sans invention et sans goût, qu’on appelle a Paris, Musique écrite par excellence, et qui, tout au plus, n’est bonne, en effet, qu’à écrire, et jamais a exécuter. Depuis même que les Italiens ont rendu l’harmonie plus tire, plus simple, et donne tous leurs soins a la perfection de la mélodie, je ne nie pas qu’il ne soit encore demeure parmi eux quelques légères traces des fugues et desseins; gothiques, et quelquefois de doubles et triples mélodies. C’est de quoi je pourrois citer plusieurs exemples dans les Intermèdes qui nous sont connus, et entr’autres le mauvais quatuor qui est à la fin de la Femme orgueilleuse. Mais, outre que ces choses sortent du caractere établi, outre qu’on ne trouve jamais rien de semblable dans les Tragédies, et qu’il n’est pas plus juste de juger l’Opéra Italien sur ces farces, que de juger notre Théâtre François sur l’Impromptu de Campagne, ou le Baron de la Crasse; il faut aussi rendre justice à l’art avec lequel les Compositeurs ont souvent évite dans ces Intermèdes, les pièges qui leur etoient tendus par les Poetes, et ont fait tourner au profit de la regle des situations qui sembloient les forcer à l’enfreindre. De toutes les parties de la Musique, la plus difficile à traiter sans sortir de l’unité de mélodie, est le Duo, et cet article mérite de nous arrêter un moment. L’Auteur de la Lettre sur Omphale a déjà remarque que les Duo sont hors de la nature; car rien n’est moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois durant un certain tems, soit pour dire la même chose, soit pour se contredire, sans jamais s’écouter ni se répondre. Et quand cette supposition pourroit s’admettre en certains cas, il est bien certain que ce ne seroit jamais dans la Tragédie, ou cette indécence n’est convenable ni a la dignité des personnages qu’on y fait parler, ni à l’éducation qu’on leur suppose. Or, le meilleur moyen de sauver cette absurdité, c’est de traiter le plus qu’il est possible, le Duo en Dialogue, et ce premier soin regarde le Poete; ce qui regarde le Musicien, c’est de trouver un chant convenable au sujet, et distribue de telle sorte, que chacun des Interlocuteurs parlant alternativement, toute la suite du Dialogue ne forme qu’une mélodie, qui, sans changer de sujet, ou du moins sans altérer le mouvement, passe dans son progrès d’une partie à l’autre, sans cesser d’être une, et sans enjamber. Quand on joint ensemble les deux parties, ce qui doit se faire rarement et durer peu; il faut trouver un chant susceptible d’une marche par tierces, ou par sixtes, dans lequel la seconde partie fasse son effet sans distraire l’oreille de la premiere. Il faut garder la dureté des dissonances, les sons perçans et renforces, le fortissimo de l’Orchestre pour des instans de désordre et de transport, ou les Acteurs semblant s’oublier eux-mêmes, portent leur égarement dans l’ame de tout Spectateur sensible, et lui sont éprouver le pouvoir de l’harmonie sobrement ménagée. Mais ces instans doivent être rares et amènes avec art. Il faut, par une Musique douce et affectueuse, avoir déjà dispose l’oreille et le coeur a l’émotion, pour que l’un et l’autre se prêtent a ces ébranlemens violens, et il faut qu’ils passent avec la rapidité qui convient à notre foiblesse; car quand l’agitation est trop forte, elle ne sauroit durer, et tout ce qui est au-delà de la Nature ne touche plus. En disant ce que les Duo doivent être, j’ai dit précieusement ce qu’ils sont dans les Opéra Italiens. Si quelqu’un a pu entendre sur un Théâtre d’Italie un Duo tragique chante par deux bons Acteurs, et accompagne par un véritable Orchestre, sans en être attendri; s’il a pu d’un oeil sec assister aux adieux de Mandane et d’Arbace, je le tiens digne de pleurer a ceux de Lybie et d’Epaphus. Mais sans insister sur les Duo tragiques, genre de Mutique dont on n’a pas même l’idée à Paris, je puis vous citer un Duo comique qui est connu de tout le monde, et je le citerai hardiment comme un modele de chant, d’unité, de mélodie, de dialogue et de goût, auquel, selon moi; rien ne manquera, quand il sera bien exécute, que des Auditeurs qui fâchent l’entendre: c’est celui du premier acte de la Serva Padrona, Lo conosco a quegl’occhietti, etc. J’avoue que peu de Musiciens François sont en Etat d’en sentir les beautés, et je dirois volontiers du Pergolese, comme Cice non disoit d’Homere, que c’est avoir déjà fait beaucoup de progrès dans l’Art, que de se plaire à sa lecture. J’espere, Monsieur, que vous me pardonnerez la longueur de cet article, en faveur de sa nouveauté, et de l’importance de son objet. J’ai cru devoir m’étendre un peu sur une regle aussi essentielle que celle de l’unité de mélodie; regle donc aucun Théoricien, que je fache, n’a parle jusqu’à ce jour; que les Compositeurs Italiens ont seuls sentie et pratiquée; sans se douter, peut-être, de son existence; et de laquelle dépendent la douceur du chant, la force de l’expression, et presque tout le charme de la bonne Musique. Avant que de quitter ce sujet, il me reste à vous montrer qu’il en résulte de nouveaux avantages pour l’harmonie même, aux dépens de laquelle je semblois accorder tout l’avantage à la mélodie; et que l’expression du chant donne lieu à celle des accords en forçant le Compositeur a les ménager. Vous ressouvenez-vous, Monsieur, d’avoir entendu quelquefois dans les Intermèdes qu’on nous a donnes cette année, le fils de l’Entrepreneur Italien, jeune enfant de dix ans au plus, accompagner quelquefois a l’Opéra. Nous fumes frappes des le premier jour, de l’effet que produisoit sous ses petits doigts, l’accompagnement du Clavecin; et tout le spectacle s’apperçut a son jeu précis et brillant que ce n’etoit pas l’Accompagnateur ordinaire. Je cherchai aussi-tôt les raisons de cette différence, car je ne doutois pas que le sieur Noblet ne fut bon harmoniste et n’accompagnât très-exactement: mais quelle fut ma surprise en observant les mains du petit bon-homme, de voir qu’il ne remplissoit presque jamais les accords, qu’il supprimoit beaucoup de sons, et n’employoit très-souvent que deux doigts, dont l’un sonnoit presque toujours l’octave de la Basse! Quoi! disois-je en moi-même, l’harmonie complète fait moins d’effet que l’harmonie mutilée, et nos Accompagnateurs en rendant tous les accords pleins, ne sont qu’un bruit confus, tandis que celui-ci avec moins de sons fait plus d’harmonie, ou du moins, rend son accompagnement plus sensible et plus agréable! Ceci fut pour moi un problème inquiétant, et j’en compris encore mieux toute l’importance, quand après d’autres observations je vis que les Italiens accompagnoient tous de la même maniere que le petit Bambin, et que, par conséquent, cette épargne dans leur accompagnement, devoit tenir au même principe que celle qu’ils affectent dans leurs partitions. Je comprenois bien que la Basse étant le fondement de toute l’harmonie, doit toujours dominer sur le reste, et que quand les autres parties l’étouffent ou la couvrent, il en résulte une confusion qui peut rendre l’harmonie plus sourde; et je m’expliquois ainsi pourquoi les Italiens, si économes de leur main droite dans l’accompagnement, redoublent ordinairement a la gauche l’octave de la Basse; pourquoi ils mettent tant de Contre-basses dans leurs Orchestres, et pourquoi ils sont si souvent marcher leurs quintes (18) avec la Basse, au lieu de leur donner une autre partie, comme les François ne manquent jamais de faire. Mais ceci, qui pouvoit rendre raison de la netteté des accords, n’en rendoit pas de leur énergie, et je vis bientôt qu’il devoir y avoir quelque principe plus cache et plus fin de l’expression que je remarquois dans la simplicité de l’harmonie Italienne, tandis que je trouvois la notre si composée, si froide et si languissante. Je me souvins alors d’avoir lu dans quelque ouvrage de M. Rameau, que chaque consonnance a son caractere particulier, c’est-à-dire, une maniere d’affecter l’ame qui lui est propre; que l’effet de la tierce n’est point le même que celui de la quinte, ni l’effet de la quarte le même que celui de la sixte. De même les tierces et les sixtes mineures doivent produire des affections différentes de celles que produisent les tierces et les sixtes majeures; et ces faits une fois accordes, il s’ensuit assez évidemment que les dissonances et tous les intervalles possibles seront aussi dans le même cas. Expérience que la raison confirme, puisque toutes les fois que les rapports sont differens, l’impression ne sauroit être la même. Or, me disois-je à moi-même en raisonnant d’après cette supposition, je vois clairement que deux consonnances ajouter l’une à l’autre mal à propos, quoique selon les regles des accords, pourront, même en augmentant l’harmonie, affoiblir mutuellement leur effet, le combattre, ou le partager. Si tout l’effet d’une quinte m’est nécessaire pour l’expression dont j’ai besoin, je peux risquer d’affoiblir cette expression par un troisieme son, qui divisant cette quinte en deux autres intervalles; en modifiera nécessairement l’effet par celui des deux tierces, dans lesquelles je la résous; et ces tierces mêmes, quoique le tout ensemble fasse une fort bonne harmonie, étant de différente espece, peuvent encore nuire mutuellement à l’impression l’une de l’autre. De même si l’impression simultanée de la quinte et des deux tierces m’etoit nécessaire, j’affoiblirois et j’altérerois mal à propos cette impression, en retranchant un des trois sons qui en forment l’accord. Ce raisonnement devient encore plus sensible, applique à la dissonance. Supposons que j’aye besoin de toute la dureté du triton, ou de toute la fadeur de la fausse-quinte; opposition, pour le dire en passant, qui prouve combien les divers renversemens des accords en peuvent changer l’effet; si dans une telle circonstance, au lieu de porter à l’oreille les deux uniques sons qui forment la dissonance, je m’avise de remplir l’accord de tous ceux qui lui conviennent, alors j’ajoute au triton la seconde et la sixte, et à la fausse-quinte la sixte et la tierce, c’est-à- dire, qu’introduisant dans chacun de ces accords une nouvelle dissonance, j’y introduis en même-tems trois consonnances, qui doivent nécessairement en tempérer et affoiblir l’effet, en rendant un de ces accords moins fade et l’autre moins dur. C’est donc un principe certain et fonde dans la nature, que toute Musique ou l’harmonie est scrupuleusement remplie, tout accompagnement ou tous les accords sont complets, doit faire beaucoup de bruit, mais avoir très-peu d’expression: ce qui est précieusement le, caractere de la Musique Françoise. Il est vrai qu’en ménageant les accords et les parties, le choix devient difficile et demande beaucoup d’expérience et de goût pour le faire toujours a propos; mais s’il y a une regle pour aider un Compositeur a se bien conduire en pareille occasion, c’est certainement celle de l’unité de mélodie que j’ai tache d’établir;; ce qui se rapporte au caractere de la Musique Italienne et rend raison de la douceur du chant jointe a la force d’expression qui y regnent. Il suit de tout ceci, qu’après avoir bien étudie les regles élémentaires de l’harmonie, le Musicien ne doit point se hâter de la prodiguer inconsidérément, ni se croire en etat de composer, parce qu’il fait remplir des accords; mais qu’il doit, avant que de mettre la main a l’oeuvre, s’appliquer a l’étude beaucoup plus longue et plus difficile des impressions diverses que les consonnances, les dissonances et tous les accords sont sur les oreilles sensibles, et se dire souvent a lui-même, que le grand art du Compositeur ne consiste pas moins savoir discerner dans l’occasion les sons qu’on doit supprimer, que ceux dont il faut faire usage. C’est en étudiant et feuilletant sans cesse les chefs-d’oeuvre de l’Italie qu’il apprendra a faire ce choix exquis, si la nature lui a donne assez de génie et de goût pour en sentir la nécessité; car les difficulté de l’art ne se laissent appercevoir qu’à ceux qui sont faits pour les vaincre, et ceux-là ne s’aviseront pas de compter avec mépris les portées vides d’une partition, mais voyant la facilite qu’un Ecolier auroit eue à les remplir, ils soupçonneront et chercheront les raisons de cette simplicité trompeuse, d’autant plus admirable, qu’elle cache des prodiges sous une feinte négligence, et que l’arte che tutto sa nulla si scuopre. Voilà, à ce qu’il me semble, la cause des effets surprenans que produit l’harmonie de la Musique Italienne, quoique beaucoup moins chargée que la notre, qui en produit si peu. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille jamais remplir l’harmonie, mais qu’il ne faut la remplir qu’avec choix et discernement; ce n’est pas non plus à dire que pour ce choix le Musicien soit oblige de faire tous ces raisonnemens, mais qu’il en doit sentir le résultat. C’est à lui d’avoir du génie et du goût pour trouver les choses d’effet; c’est au Théoricien a en chercher les causes, et à dire pourquoi ce sont des choses d’effet. Si vous jettez les yeux sur nos compositions modernes, sur-tout si vous les ecoutez, vous reconnoîtrez bientôt que nos Musiciens ont si mal compris tout ceci, que, s’efforçant d’arriver au même but, ils ont directement suivi la route opposée; et s’il m’est permis de vous dire naturellement ma pensée, je trouve que plus notre Musique se perfectionne en apparence, et plus elle se gâte en effet. Il etoit peut-être nécessaire qu’elle vint au point ou elle est, pour accoutumer insensiblement nos oreilles a rejetter les préjugés de l’habitude, et a goûter d’autres airs que ceux dont nos Nourrices nous ont endormis; mais je prévois que pour la porter au très-médiocre degré de bonté dont elle est susceptible, il faudra tôt ou tard commencer par redescendre ou remonter au point ou Lully l’avoit mise. Convenons que l’harmonie de ce célébré Musicien est plus pure et moins renversée, que ses Basses sont plus naturelles et marchent plus rondement, que son chant est mieux suivi, que ses accompagnemens moins charges naissent mieux du sujet et en sortent moins, que son récitatif est beaucoup moins maniere, et par conséquent beaucoup meilleur que le notre; ce qui se confirme par le goût de l’exécution: car l’ancien récitatif etoit rendu par les Acteurs de ce tems-là tout autrement que nous ne faisons aujourd’hui; il etoit plus vis et moins traînant on le chantoit moins, et on le déclamoit, davantage. (19) Les cadences, les ports-de-voix se sont multiplies dans le notre; il est devenu encore plus languissant, et l’on n’y trouve presque plus rien qui le distingue de ce qu’il bous plaît d’appeller air. Puisqu’il est question d’airs et de récitatifs, vous voulez bien, Monsieur, que je termine cette Lettre par quelques observations sur l’un et sur l’autre, qui deviendront peut-être des éclaircissemens utiles à la solution du problème dont il s’agit. On peut juger de l’idée de nos Musiciens sur la constitution d’un Opéra, par la singularité de leur nomenclature. Ces grands morceaux de Musique Italienne qui ravissent; ces chefs-d’oeuvre de génie qui arrachent des larmes, qui offrent les tableaux les plus frappans, qui peignent les situations les plus vives, et portent dans l’ame toutes les passions qu’ils expriment, les François les appellent des Ariettes. Ils donnent le nom d’airs à ces insipides chansonnettes, dont ils entre-mêlent les scenes de leurs Opéra, et réservent celui de monologues par excellence à ces traînantes et ennuyeuses lamentations, à qui il ne manque pour assoupir tout le monde, que d’être chantées juste et sans cris. Dans les Opéra Italiens tous les airs sont en situation et sont partie des scenes. Tantôt c’est, un pere désespéré qui croit voir l’ombre d’un fils qu’il a fait mourir injustement, lui reprocher sa cruauté: tantôt c’est un prince débonnaire, qui, force de donner un exemple de sévérité, demande aux Dieux de lui ôter l’empire, ou de lui donner un coeur moins sensible. Ici c’est une mere tendre qui verse des larmes en retrouvant son fils qu’elle croyoit mort. Là, c’est le langage de l’amour, non rempli de ce fade et puérile galimatias de flammes et de chaînes, mais tragique, vis, bouillant, entrecoupe, et tel qu’il convient aux passions impétueuses. C’est sur de telles paroles qu’il sied bien de déployer toutes les richesses d’une Musique pleine de force et d’expression, et de renchérir sur l’énergie de la Poésie par celle de l’harmonie et du chant. Au contraire, les paroles de nos ariettes, toujours détachées du sujet, ne sont qu’un misérable jargon emmielle, qu’on est trop heureux de ne pas entendre: c’est une collection faite au hazard du très-petit nombre de mots sonores que notre langue peut fournir, tournes de retournes de toutes les manieres, excepte de celle qui pourroit leur donner du sens. C’est sur ces impertinens amphigouris que nos Musiciens épuisent leur goût et leur savoir, et nos Acteurs leurs gestes et leurs poumons; c’est a ces morceaux extravagans que nos femmes se pâment d’admiration; et la preuve la plus marquée que la Musique Françoise ne fait ni peindre ni parler, c’est qu’elle ne peut développer le peu de beautés dont elle est susceptible, que sur des paroles qui ne signifient rien. Cependant, à entendre les François parler de Musique, on croiroit que c’est dans leurs Opéra qu’elle peint de grands tableaux et de grandes passions, et qu’on ne trouve que des ariettes dans les Opéra Italiens, ou le nom même d’ariette et la ridicule chose qu’il exprime sont également inconnus. Il ne faut pas être surpris de la grossièreté de ces préjugés: la Musique Italienne n’a d’ennemis, même parmi nous, que ceux qui n’y connoissent rien; et tous les François qui ont tente de l’étudier dans le seul dessein de la critiquer en connoissance de cause, ont bientôt été ses plus zèles admirateurs. (20) Après les ariettes, qui sont a Paris le triomphe du goût moderne, viennent les fameux monologues qu’on admire dans nos anciens Opéra: sur quoi l’on doit remarquer que nos plus beaux airs sont toujours dans les monologues et jamais dans les scenes, parce que nos Acteurs n’ayant aucun jeu muet, et la Musique n’indiquant aucun geste et ne peignant aucune situation, celui qui garde le silence ne sait que faire de sa personne pendant que l’autre chante. Le caractere traînant de la langue, le peu de flexibilité de nos voix, et le ton lamentable qui regne perpétuellement dans notre Opéra, mettent presque tous les monologues François sur un mouvement lent, et comme la mesure ne s’y fait sentir ni dans le chant, ni dans la Basse, ni dans l’accompagnement, rien n’est si traînant, si lâche, si languissant que ces beaux monologues que tout le monde admire en baillant; ils voudroient être trilles et ne sont qu’ennuyeux; ils voudroient toucher le coeur, et ne sont qu’affliger les oreilles. Les Italiens sont plus adroits dans leurs Adagio: car lorsque le chant est si lent qu’il seroit a craindre qu’il ne laissât affoiblir l’idée de la mesure, ils sont marcher la basse par notes égales qui marquent le mouvement, et l’accompagnement le marque aussi par des subdivisions de notes, qui, soutenant la voix et l’oreille en mesure, ne rendent le chant que plus agréable et sur- tout plus énergique par cette précision. Mais la nature du chant François interdit cette ressource a nos Compositeurs: car des que l’Acteur seroit force d’aller en mesure, il ne pourroit plus développer sa voix ni son jeu, traîner son chant, renfler, prolonger ses sons, ni crier a pleine tête, et par conséquent il ne seroit plus applaudi. Mais ce qui prévient encore plus efficacement la monotonie et l’ennui dans les Tragédies Italiennes, c’est l’avantage de pouvoir exprimer tous les sentimens et peindre tous les caracteres avec telle mesure et tel mouvement qu’il plaît Compositeur. Nous mélodie, qui ne dit rien par elle-même tire toute son expression du mouvement qu’on lui donne; elle est forcement triste sur une mesure lente, furieuse ou gaie sur un mouvement vis, grave sur un mouvement modère: le chant n’y fait presque rien, la mesure seule, ou, pour parler plus juste, le seul degré de vitesse détermine le caractere. Mais la mélodie Italienne trouve chaque mouvement des expressions pour tous les caracteres, des tableaux pour tous les objets. Elle est, quand il plaît au Musicien, triste sur un mouvement vif, gaie sur un mouvement lent, et comme je l’ai déjà dit, elle change sur même mouvement de caractere au gré du Compositeur; ce qui lui donne la facilite des contraste, sans dépendre en cela du Poete, si sans s’exposer à des contre-sens. Voilà la source de cette prodigieuse variété que les grands Maîtres d’Italie savent répandre dans leurs Opéra, sans jamais sortir de la nature: variété qui prévient la monotonie, la langueur et l’ennui, et que les Musiciens François ne peuvent imiter, parce que leurs mouvemens sont donnes par le sens des paroles, qu’ils sont: forces de s’y tenir, s’ils ne veulent tomber dans des contre-sens ridicules, A l’égard du recitatif, dont il me relie à parler, il semble que pour en bien juger, il faudroit une fois savoir précieusement ce que c’est; car jusqu’ici je ne sache pas que de tous ceux qui en ont dispute, personne le soit avise de le définir. Je ne sais, Monsieur, quelle idée vous pouvez avoir de ce mot; quant à moi, j’appelle récitatif une déclamation harmonieuse, c’est-à-dire, une déclamation dont toutes les inflexions se sont par intervalles harmoniques. D’ou il suit que comme chaque langue a une déclamation qui lui est propre, chaque langue doit aussi avoir son récitatif particulier; ce qui n’empêche pas qu’on ne puisse très- bien comparer un récitatif à un autre, pour savoir lequel des deux est le meilleur, ou celui qui se rapporte le mieux a son objet. Le récitatif est nécessaire dans les drames lyriques, 1? Pour lier l’action et rendre le spectacle un. 2? Pour faire valoir les airs, dont la continuité deviendroit insupportable. 3? Pour exprimer une multitude de choses qui ne peuvent ou ne doivent point être exprimées par la Musique chantante et cadencée. La simple déclamation ne pouvoir convenir à tout cela dans un ouvrage lyrique, parce que la transition de la parole au chant, et sur- tout du chant à la parole, a une dureté à laquelle l’oreille se prête difficilement, et forme un contraste choquant qui détruit toute l’illusion, et par conséquent l’intérêt; car il y a une sorte de vraisemblance qu’il faut, conserver, même a l’Opéra, en rendant le discours tellement uniforme, que le tout puisse être pris au moins pour une langue hypothétique. Joignez à cela que le secours des accords augmente l’énergie de la déclamation harmonieuse, et dédommage avantageusement de ce qu’elle a de moins naturel dans les intonations. Il est évident, d’après ces idées, que le meilleur récitatif, dans quelque langue que ce soit, si elle a d’ailleurs les conditions nécessaires, est celui qui approche le plus de la parole; s’il y en avoir un qui en approchât tellement, en conservant l’harmonie qui lui convient, que l’oreille ou l’esprit put s’y tromper, on devroit prononcer hardiment que celui-là auroit atteint toute la perfection dont aucun récitatif puisse être susceptible. Examinons maintenant sur cette regle ce qu’on appelle en France, récitatif, et dites-moi, je vous prie, quel rapport vous pouvez trouver entre ce récitatif et notre déclamation? Comment concevrez-vous jamais que la langue François, dont l’accent est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant, soit bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce récitatif; et qu’il y ait quelque rapport entre les douces inflexions de la parole et ces sons soutenus et renfles, ou plutôt ces cris éternels qui sont le tissu de cette partie de notre Musique encore plus même que des airs? Faites, par exemple, réciter à quelqu’un qui sache lire, les quatre premiers vers de la fameuse reconnoissance d’Iphigénie. A peine reconnoitrez-vous quelques légères inégalités, quelques foibles inflexions de voix dans un récit tranquille, qui n’a rien de vis ni de passionne, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos Actrices ces mêmes vers sur la note du Musicien, et tachez, si vous le pouvez, de supporter cette extravagante criaillerie qui passe a chaque instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans sujet toute l’étendue de la voix, et suspend le récit hors de propos pour filer de beaux sons sur des syllabes qui ne signifient rien, et qui ne forment aucun repos dans le sens! Qu’on joigne a cela les fredons, les cadences, les ports-de-voix qui reviennent a chaque instant, et qu’on me dise quelle analogie il peut y avoir entre la parole et toute cette maussade pretintaille, entre la déclamation et ce prétendu récitatif? qu’on me montre au moins quelque cote par lequel on puisse raisonnablement vanter ce merveilleux récitatif François, dont l’invention fait la gloire de Lully? C’est une chose assez plaisante que d’entendre les Partisans de la Musique Françoise, se retrancher dans le caractere de la langue, et rejetter sur elle des défauts dont ils n’osent accuser leur idole, tandis qu’il est de toute évidence que le meilleur récitatif qui petit convenir a la langue Françoise doit être oppose presque en tout, à celui qui y est en usage: qu’il doit rouler entre de fort petits intervalles, n’élever ni n’abaisser beaucoup la voix, peu de sons soutenus, jamais d’éclats, encore moins de cris, rien sur-tout qui ressemble au chant, peu d’inégalité dans la durée ou valeur des notes, ainsi que dans leurs degrés. En un mot le vrai récitatif François, s’il peut y en avoir un, ne se trouvera que dans une route directement contraire à celle de Lully et de ses successeurs; dans quelque route nouvelle, qu’assurément les Compositeurs Françoise, si fiers de leur faux savoir, et par conséquent si éloignes de sentir et d’aimer le véritable, ne s’aviseront pas de chercher si-tôt, et que probablement ils ne trouveront jamais. Ce seroit ici le lieu de vous montrer par l’exemple du récitatif Italien, que toutes les conditions que j’ai supposées dans un bon récitatif, peuvent en effet s’y trouver; qu’il peut avoir à la sois toute la vivacité de la déclamation et toute l’énergie de l’harmonie; qu’il peut marcher aussi rapidement que la parole, et être aussi mélodieux qu’un véritable chant; qu’il peut marquer toutes les inflexions dont les passions les plus véhémentes animent le discours, sans forcer la voix du chanteur, ni étourdir les oreilles de ceux qui écoutent. Je pourrois vous montrer comment, à l’aide d’une marche fondamentale particuliere, on peut multiplier les modulations du récitatif d’une maniere qui lui soit propre, et qui contribue à le distinguer des airs, ou, pour conserver les de la graces mélodie, il faut changer de ton moins fréquemment; comment sur-tout, quand on veut donner à la passion le tems de déployer tous ses mouvemens, on peut, à l’aide d’une symphonie habilement ménagée, faire exprimer à l’Orchestre, par des chants pathétiques et varies, ce que l’Acteur ne doit que réciter: chef-d’oeuvre de l’art du Musicien, par lequel il sait, dans un récitatif oblige, (21) joindre la mélodie la plus touchante à toute la véhémence de la déclamation, sans jamais confondre l’une avec l’autre: je pourrois vous déployer les beautés sans nombre de cet admirable récitatif, dont un fait en France tant de contes aussi absurdes que les qu’on s’y mêle d’en porter; comme si quelqu’un pouvoit prononcer sur un récitatif, sans connoître à fond la langue à laquelle il est propre. Mais pour entrer dans ces détails, il faudroit, pour ainsi dire, créer un nouveau Dictionnaire, inventer à chaque instant des termes pour offrir aux, le lecteurs François des idées inconnues parmi eux, et leur tenir des discours qui leur paroîtroient du galimatias. En un mot, pour en être compris, il faudroit leur parler un langage qu’ils entendissent, et par conséquent de science et d’arts de tout genre, excepte la seule Musique. Je n’entrerai donc point sur cette matiere dans un détail affecte qui ne serviroit de rien pour l’instruction des Lecteurs, et sur lequel ils pourroient présumer que je ne dois qu’à leur ignorance en cette partie, la force apparente de mes preuves. Par la même raison je ne tenterai pas non plus le parallele qui a été propose cet hiver, dans un écrit adresse au petit Prophète et à les adversaires, de deux morceaux de Musique, l’un Italien et l’autre François, qui y sont indiques. La scene Italienne, confondue en Italie avec mille autres chefs-d’oeuvre égaux ou supérieurs, étant peu connue à Paris, peu de gens pourroient suivre la comparaison, et il se trouveroit que je n’aurois parle que pour le petit nombre de ceux qui savoient déjà ce que j’avois à leur dire. Mais, quant à la scene Françoise, j’en crayonnerai volontiers, l’analyse avec d’autant plus de plaisir, qu’étant le morceau consacre dans la Nation par les plus unanimes suffrages, je n’aurai pas à craindre qu’on m’accuse d’avoir mis de la partialité dans le choix, ni d’avoir voulu soustraire mon jugement à celui des Lecteurs par un sujet peu connu. Au reste, comme le ne puis examiner ce morceau sans en adopter le genre, au moins par hypothèse, c’est rendre à la Musique Françoise tout l’avantage que la raison m’a force à lui ôter dans le cours de cette Lettre; c’est la juger sur m propres regles; de sorte que quand cette scene seroit aussi parfaite qu’on le prétend, on n’en pourroit conclure autre chose, sinon que c’est de la Musique Françoise bien faite, ce qui n’empecheroit pas que le genre étant démontre mauvais ce ne fut absolument de mauvaise Musique; il ne s’agit donc ici que de voir si l’on peut l’admettre pour bonne, au moins dans son genre. Je vais pour cela, tacher d’analyser, en peu de mots, ce célébré monologue d’Armide, enfin est en ma puissance, qui passe pour un chef-d’oeuvre de déclamation, et que les Maîtres donnent eux-mêmes pour le modele le plus parfait du vrai récitatif François. Je remarque d’abord que M. Rameau l’a cite avec raison, en exemple d’une modulation exacte et très-bien liée: mais cet éloge applique au morceau dont il s’agit, devient une véritable satire, et M. Rameau lui-même se seroit bien garde de mériter une semblable louange en pareil cas; car que peut-on penser de plus mal conçu que cette régularité scholastique, dans une scene ou l’emportement, la tendresse et le contraste des passions opposées mettent l’Actrice et Spectateurs dans la plus vive agitation? Armide furieuse vient poignarder son ennemi. A son aspect, elle hésite, elle se laisse attendrir, le poignard lui tombe des mains; elle oublie tous ses projets de vengeance, et n’oublie pas un seul instant sa modulation. Les réticences, les interruptions, transitions intellectuelles que le Poete offroit au Musicien, n’ont pas été une seule fois saisies par celui-ci. L’Héroine finit par adorer celui qu’elle vouloir égorger au commencement; le Musicien finit en E si mi comme il avoir commence, sans avoir jamais quitte les cordes les plus analogues au ton principal, sans avoir mis une seule fois dans la déclamation de l’Actrice, la moindre inflexion extraordinaire qui fit soi de l’agitation de son ame, sans avoir donne la moindre expression à l’harmonie: et je défie qui que ce soit d’assigner par la Musique seule, soit dans le ton, soit dans la mélodie, soit dans la déclamation, soit dans l’accompagnement, aucune différence sensible entre le commencement et la fin de cette scene, par ou le Spectateur puisse juger du changement prodigieux qui s’est fait dans le coeur d’Armide. Observez cette Basse-continue: que de croches! que de petites notes passagères pour courir après la succession harmonique! Est- ce ainsi que marche la Basse d’un bon récitatif, ou l’on ne doit entendre que de grosses notes, de loin en loin, le plus rarement qu’il est possible, et seulement pour empêcher la voix du récitant et l’oreille du Spectateur. de s’égarer? Mais voyons comment sont rendus les beaux vers de ce monologue, qui peut passer en effet pour un chef-d’oeuvre de Poésie. Enfin, il est en ma puissance. Voilà un trille, (22) et, qui pis est, un repos absolu des le premier vers, tandis que le sens n’est acheve qu’au second. J’avoue que le Poete eut peut-être mieux fait ce second vers, et de laisser aux Spectateurs le plaisir d’en lire le sens dans l’ame de l’Actrice; mais puisqu’il l’a employé, c’etoit au Musicien de le rendre. Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur! Je pardonnerois peut-être au Musicien d’avoir mis ce second vers dans un autre ton que le premier, s’il se permettoit un peu plus d’en changer dans les occasions nécessaires. Le charme du sommeil le livre a ma vengeance. Les mots de charme et de sommeil ont été pour le Musicien un piège inévitable; il a oublie la fureur d’Armide, pour faire ici un petit somme, dont il se réveillera au mot percer. Si vous croyez que c’est par hazard qu’il a employé des sons doux sur le premier hémistiche, vous n’avez qu’à écouter la Basse: Lully n’etoit pas homme a employer de ces dièses pour rien. Je vais percer ton invincible coeur. Que cette cadence finale est ridicule dans un mouvement aussi impétueux! Que ce trille est froid et de mauvaise grace! Qu’il est mal place sur une syllabe brève, dans un récitatif qui devroit voler, et au milieu d’un transport violent! Par lui tous mes Captifs sont sortis d’esclavage: Qu’il éprouve toute ma rage. On voit qu’il y a ici une adroite réticence du Poete. Armide, après avoir dit qu’elle va percer l’invincible coeur de Renaut, sent dans le sien les premiers mouvemens de la pitié, ou plutôt de l’amour; elle cherche des raisons poux se raffermir, et cette transition intellectuelle amene fort bien ces deux vers, qui sans cela se lieroient mal avec les procédons, et deviendroient une répétition tout-a-fait superflue de ce qui n’eut ignore ni de l’Actrice ni des Spectateurs. Voyons, maintenant, comment le Musicien a exprime cette marche secrete du coeur d’Armide. Il a bien vu qu’il faloit mettre un intervalle entre ces deux vers et les précédens, et il a fait un silence qu’il n’a rempli de rien, dans un moment ou Armide avoit tant de choses a sentir, et par conséquent l’Orchestre, à exprimer. Après cette pause, il recommence exactement dans le même ton, sur le même accord, sur la même note par ou il vient de finir, passe successivement par tous les sons de l’accord durant une mesure entiere, et quitte enfin avec peine et dans un moment ou cela n’eut plus nécessaire, le ton autour duquel il vient de tourner si mal-à-propos. Quel trouble me saisit? Qui me fait hésiter? Autre silence, et puis c’est tout. Ce vers est dans le même ton, presque dans le même accord que le précédent. Pas une altération qui puisse indiquer le changement prodigieux qui se fait dans l’ame et dans les discours d’Armide. La tonique il est vrai, devient dominante par un mouvement de Basse. Eh Dieux! il est bien question de tonique et de dominante dans un instant ou toute liaison harmonique doit être interrompue, ou tout doit peindre le désordre et l’agitation! D’ailleurs, une légère altération qui n’est que dans la Basse, peut donner plus d’énergie aux inflexions de la voix, mais jamais y suppléer. Dans ce vers, le coeur, les yeux, le visage, le geste d’Armide, tout est change, hormis sa voix: elle parle plus bas, mais elle garde le même ton. Qu’est ce qu’en sa saveur la pitié me veut dire? Frappons. Comme ce vers peut être pris en deux sens differens, je ne veux pas chicaner Lully pour n’avoir pas préféré celui que j’aurois choisi. Cependant il est incomparablement plus vis, plus anime, et fait mieux valoir ce qui fuit. Armide, comme Lully la fait parler, continue à s’attendrir en s’en demandant la cause à elle-même Qu’est-ce qu’en sa faveur la pitié me veut dire? Puis tout-d’un-coup elle revient à sa fureur par ce seul mot: Frappons. Armide indignée, comme je la conçois, après avoir hésité, rejette avec précipitation sa vaine pitié, et prononce vivement et tout d’une haleine en levant le poignard. Qu’est ce qu’en sa saveur la pitié me veut dire? Frappons. Peut-être Lully même a-t-il entendu ainsi ce vers, quoiqu’il l’ait rendu autrement: car sa note décide si peu la déclamation, qu’on lui peut donner sans risque le sens que l’on aime mieux. ........ Ciel! qui peut m’arrêter? Achevons...je frémis. Vengeons-nous...je soupire. Voilà certainement le moment le plus violent de toute le scene. C’est ici que se fait le plus grand combat dans le coeur d’Armide. Qui croiroit que le Musicien a laisse toute cette agitation dans le même ton, sans la moindre transition intellectuelle, sans le moindre écart harmonique, d’une maniere si insipide, avec une mélodie si peu caractérisée et une si inconcevable mal-adresse, qu’au lieu du dernier vers que dit le Poete, Achevons; je frémis. Vengeons-nous; je soupire. Le Musicien dit exactement celui-ci. Achevons; achevons. Vengeons-nous; vengeons-nous. Les trilles sont sur-tout un bel effet sur de telles paroles, et c’est une chose bien trouvée que la cadence parfaite sur le mot soupire! Est-ce ainsi que je dois me venger aujourd’hui? Ma colere s’éteint quand j’approche de lui. Ces deux vers seroient bien déclames s’il y avoit plus d’intervalle entr’eux, et que le second finit pas par une cadence parfaite. Ces cadences parfaites sont toujours la mort de l’expression, sur-tout dans, le récitatif François ou elles tombent si lourdement. Plus je le vois, plus ma vengeance est vaine. Toute personne qui sentira la véritable déclamation de ce vers, jugera que le second hémistiche est à contre-sens; la voix doit s’élever sur ma vengeance, et retomber doucement sur vaine. Mon bras tremblant se refuse a ma haine. Mauvaise cadence parfaite! d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un trille. Ah! quelle cruauté de lui ravir le jour! Faites déclamer ce vers à Mlle. Dumesnil, et vous trouverez que le mot cruauté sera le plus eleve, et que la voix ira toujours en baissant-jusqu’à la fin du vers: mais, le moyen de ne pas faire poindre le jour! je reconnois là le Musicien. Je passe, pour abréger, le reste de cette scene, qui n’a plus rien d’intéressant ni de remarquable, que les contre-sens ordinaires et des trilles continuels, et je finis par le vers qui la termine. Que, s’il se peut, je le haisse. Cette parenthèse, s’il se peut, me semble une épreuve suffisante du talent du Musicien; quand on la trouve sur le même ton, sur les mêmes notes que je le haisse, il est bien difficile de ne pas sentir combien Lully etoit peu capable de mettre de la Musique sur les paroles du grand homme qu’il tenoit à ses gages. A l’égard du petit air de guinguette qui est à la fin de ce monologue, je veux bien consentir à n’en rien dire, et s’il y a quelques amateurs de la Musique Françoise, qui connoissent la scene Italienne qu’on a mise en parallele avec celle-ci, et sur- tout l’air impétueux, pathétique et tragique qui la termine, ils me sauront gré sans doute de ce silence. Pour résumer en peu de mots mon sentiment sur le célébré monologue, je dis que si on l’envisage comme du chant, on n’y trouve ni mesure, ni caractere, ni mélodie: si l’on veut que ce soit du récitatif, on n’y trouve ni naturel ni expression; quelque nom qu’on veuille lui donner, on le trouve rempli de sons files, de trilles et autres ornemens du chant bien plus ridicules encore dans une pareille situation, qu’ils ne le sont communément dans la Musique Françoise. La modulation en est régulière, mais puérile par cela même, scholastique, sans énergie, sans affection sensible. L’accompagnement s’y borne à la Basse-continue, dans une situation ou toutes les puissances de la Musique doivent être déployées; et cette Basse est plutôt celle qu’on seroit mettre a un Ecolier sous sa leçon de Musique, que l’accompagnement d’une vive scene d’Opéra, dont l’harmonie doit être choisie et appliquée avec un discernement exquis pour rendre la déclamation plus sensible et l’expression plus vive. En un mot, si l’on s’avisoit d’exécuter la Musique de cette scene sans y joindre les paroles, sans crier ni gesticuler, il ne seroit pas possible d’y rien démêler d’analogue à la situation qu’elle veut peindre et aux sentimens qu’elle veut exprimer, et tout cela ne paroîtroit qu’une ennuyeuse suite de sous, modulée au hazard et seulement pour la faire durer. Cependant ce monologue a toujours fait, et je ne doute pas qu’il ne fit encore un grand effet au théâtre, parce que les vers en sont admirables et la situation vive et intéressante. Mais sans les bras et le jeu de l’Actrice, je suis persuade que personne n’en pourroit souffrir le récitatif, et qu’une pareille Musique a grand besoin du secours des yeux, pour être supportable aux oreilles. Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni dans la Musique Françoise, parce que la langue n’en est pas susceptible; que le chant François n’est qu’un aboyement continuel, insupportable à toute oreille non prevenue; que l’harmonie en est brute, sans expression et sentant uniquement son remplissage d’ecolier; que les airs François ne sont point des airs; que le récitatif François n’est point du récitatif. D’ou je-conclus que les François n’ont point de Musique et n’en peuvent avoir; (23) ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. Je suis, etc. Lettre D'Un Symphoniste De L'Académie Royale De Musique A Ses Camarades De L'Orchestre. (1753) Enfin, mes chers Camarades, nous triomphons; les bouffons sont renvoyés: nous allons briller de nouveau dans les symphonies de Monsieur de Lully, nous n’aurons plus si chaud a l’Opéra ni tant de fatigue a l’orchestre. Convenez Messieurs, que c’etoit un métier pénible que celui de jouer cette chienne de Musique ou la mesure alloit sans miséricorde, et n’attendoit jamais que nous pussions la suivre. Pour moi quand je me sentois observe par quelqu’un de ces maudits habitans du coin de la Reine, et qu’un reste de mauvaise honte m’obligeoit de jouer à-peu-près ce qui etoit sur ma partie, je me trouvois le plus embarrasse du monde, et au bout d’une ligne ou deux, ne fâchant plus ou j’en étois, je feignois de compter des pauses, ou bien je me tirois d’affaire, en sortant pour aller pisser. Vous ne sauriez croire quel tort nous a sait cette Musique qui va si vite, ni jusqu’ou s’etendoit déjà la réputation d’ignorance que quelques prétendus connoisseurs osoient nous donner. Pour ses quarante sols, le moindre poliçon se croyoit en droit de murmurer lorsque nous jouyons faux, ce qui troubloit très-fréquemment l’attention des spectateurs. Il n’y avoit pas jusqu’à certaines gens qu’on appelle, je crois, des Philosophes, qui sans le moindre respect pour une Académie Royale, n’eussent l’insolence de critiquer effrontément des personnes de notre sorte. Enfin, j’ai vu le moment qu’enfreignant sans pudeur nos antiques et respectables privilèges, on alloit les officiers du Roi a savoir la Musique, et a jouer tout de bon de l’instrument pour lequel ils sont payes. Hélas. qu’est devenu le tems heureux de notre gloire? Que sont devenue ces jours fortunes ou d’une voix unanime nous passions, parmi les anciens de la Chambre des Comptes et les meilleurs bourgeois de la rue St. Denis, pour le premier Orchestre l’Europe, ou l’on se pâmoit a cette célébré ouverture d’Isis a cette belle tempête d’Alcyone, a cette d’Alcyone, a cette brillante Logistille de Roland, et ou le bruit de notre premier coup d’archet s’elevoit jusqu’au ciel avec les acclamations du Parterre. Maintenant, chacun se mêle impudemment de contrôler notre exécution, et parce que nous ne jouons pas trop juste et que nous n’allons gueres bien ensemble, on nous traite sans façon de racleurs de boyau, et l’on nous chasseroit volontiers du spectacle si les sentinelles qui sont ainsi que nous au service du Roi, et par conséquent d’honnêtes gens et du bon parti, ne maintenoient un peu la subordination: mais, mes chers Camarades, qu’ai-je besoin, pour exciter votre juste colere, de vous rappeller notre antique splendeur, et les affronts qui nous en ont fait déchoir? Ils sont présens a votre mémoire, ces affronts cruels, et vous montre par votre ardeur a en éteindre l’odieuse cause, combien vous êtes peu disposes a les endurer. Oui, Messieurs, c’est cette dangereuse Musique étrangere qui, sans autre secours que ses propres charmes, dans un pays etoit contre elle, a failli détruire la notre qu’on joue si a son aise. C’est elle qui nous perd d’honneur et c’est contre elle que nous devons tous rester unis jusqu’au dernier soupir. Je me souviens, qu’avertis du danger par les premiers succès de la Serva Padrona, et nous étant assembles en secret pour chercher les moyens d’estropier cette Musique enchanteresse, le plus qu’il seroit possible, l’un de nous, que j’ai reconnu depuis pour un faux frere (24) s’avisa de dire, d’un ton moitie goguenard, que nous n’avions que faire de tant délibérer et qu’il faloit hardiment la jouer tout de notre mieux: jugez de ce qu’il en seroit arrive si nous eussions eu la maladroite modestie de suivre cet avis, puisque tous nos soins, joints a nos grands talens pour laisser aux Ouvrages que nous exécutons tout le mérite du plaisir qu’ils peuvent donner, ont eu peine a empêcher le Public de sentir les beautés de la Musique Italienne livrée a nos archets. Nous avons donc écorche et cette Musique et les oreilles des spectateurs, avec une intrépidité sans exemple et capable de rebuter les plus détermines bouffonistes. Il est vrai que l’entreprise etoit hazardeuse, et que par-tout ailleurs la moitie de notre bande se seroit fait mettre vingt fois au cachot, mais nous connoissons nos droits et nous en usons. C’est le Public, s’il se plaint, qui sera mis au cachot. Non conteras de cela, nous avons joint l’intrigue a l’ignorance et a la mauvaise volonté; nous n’avons pas oublie de dire autant de mal des Acteurs que nous en faisions a leur Musique, et le bruit du traitement qu’ils ont reçu de nous a opère un, très-bon effet en dégoûtant de venir a Paris, pour y recevoir des affronts, tous les bons sujets que Bambini a tache d’attirer. Réunis par un puissant intérêt commun et par le désir de venger la gloire de notre archet, il ne nous a pas été difficile d’écraser de pauvres etrangers, qui, ignorant les mysteres de la boutique, n’avoient d’autres protecteurs que leurs talens, d’autres partisans que les oreilles sensibles et équitables, ni d’autre cabale que le plaisir que le plaisir qu’ils s’efforçoient de faire aux spectateurs. Ils ne savoient pas, les bonnes-gens, que ce plaisir même aggravoit leur crime et acceleroit leur punition. Ils sont prêts a la recevoir enfin, sans même qu’ils s’en doutent; car pour qu’ils sentent davantage, nous aurons la satisfaction de les voir congédies brusquement, sans être avertis ni payes, et sans, qu’ils aient eu le tems de chercher quelque asyle ou il leur soit permis de plaire impunément au Public. Nous espérons aussi, pour la consolation des vrais Citoyens, et sur-tout des gens de goût qui fréquentent notre théâtre, que les Comédiens François, délaisses de tout le monde et surcharges d’affronts, seront bientôt obliges a fermer le leur, ce qui nous sera d’autant plus de plaisir que le coin de la Reine est compose de leurs plus ardens partisans, dignes admirateurs des farces de Corneille, Racine et Voltaire, ainsi que de celles des Intermèdes. C’est ainsi que les etrangers qui ont tous la grossièreté de rechercher la Comedie Françoise et l’Opéra Italien, ne trouvant plus a Paris que la Comedie Italienne et l’Opéra François, monumens précieux du goût de la nation, cesseront d’y accourir avec tant d’empressement; ce qui sera un grand avantage pour le Royaume, attendu qu’il y fera meilleur vivre, et que les loyers n’y seront plus si chers. Tout ce que nous avons fait est quelque, chose et ce n’est pas encore assez. J’ai découvert un fait sur lequel il est bon que vous soyez tous prévenus, afin de concerter la conduite qu’il faut tenir en cette occasion; c’est que le Sieur Bambini, encourage par le succès de la Bohémienne, prépare un nouvel Intermede qui pourroit bien paroître encore avant son départ. Je ne puis comprendre ou diable il prend tant d’Intermèdes car nous assurions tous qu’il n’y en avoit que trois ou quatre dans toute l’Italie. Je crois, pour moi, que ces maudits Intermèdes tombent du Ciel tout faits par les Anges, exprès pour nous faire damner. Il s’agit donc, Messieurs, de nous bien réunir dans ce moment pour empêcher que celui-ci ne soit mis au théâtre, ou du moins pour l’y faire tomber avec éclat, sur-tout s’il est bon, afin que les bouffons s’en aillent charges de la haine publique, et que tout Paris apprenne, par cet exemple, a craindre notre autorité et a respecter nos décisions. Dans cette vue, je me suis adroitement insinue chez le Sieur Bambini, sous prétexte d’amitié, et comme le bon-homme ne se défioit de rien, car il n’a pas seulement l’esprit de voir les tours que nous lui jouons, il m’a sans mystère montre son Intermede. Le titre en est l’Oiseleuse Angloise, et l’Auteur de la Musique est un certain Jommelli. Or vous saurez que ce Jommelli est un de ces ignorans d’Italiens qui ne savent rien, et qui sont, on ne sait comment, de la Musique ravissante que nous avons quelquefois beaucoup de peine a défigures. Pour en méditer a loisir les moyens, j’ai examine la partition avec autant de soin qu’il m’a été possible; malheureusement, je ne suis pas, non plus que les autres; sort habile a déchiffrer, mais j’en ai vu suffisamment pour connoître que cette symphonie semble faite exprès pour favoriser nos projets: elle est fort coupée, fort variée, pleine de petits jours, de petites réponses de divers instrumens qui entrent les uns après les autres; en un mot, elle demande une précision singuliere dans l’exécution. Jugez de la facilite que nous aurons a brouiller tout cela sans affectation et d’un air tout-à-fait naturel: pour peu que nous voulions nous entendre, nous allons faire un charivari de tous les Diables; cela sera délicieux. Voici donc un projet de règlement que nous avons médite avec nos illustres chefs, et entr’autres avec Monsieur l’Abbé et Monsieur Caraffe, qui en toute occasion ont si bien mérite du bon parti et fait tant de mal a la bonne Musique. I. On ne suivra point en cette occasion la méthode ordinaire, employée avec succès dans les autres Intermèdes: mais avant que de mal parler de celui-ci on attendra de le connoître dans les répétitions. Si la Musique en es médiocre, nous en parlerons avec admiration; nous affecterons tous unanimement de l’élever jusqu’aux nues, afin qu’on attende des prodiges et qu’on se trouve plus loin de compte a la premiere représentation. Si malheureusement la Musique se trouve bonne, comme il n’y a que trop lieu de le craindre, nous en parlerons avec dédain, avec un mépris outre, comme de la plus misérable chose qui ait été faite; notre jugement séduira les sots, qui ne se rétractent jamais que quand ils ont eu raison, et le plus grand nombre sera pour nous. II.Il faudra jouer de notre mieux aux répétitions pour disculper les chefs a qui l’on reprocheroit sans cela de n’avoir pas réitéré les répétitions jusqu’à ce que le tout allât bien. Ces répétitions ne seront pas pour cela a pure perte, car c’est-là que nous concerterons entre nous les moyens d’être aux représentations, le plus discordants qu’il sera possible. III.L’accord se prendra, selon la regle, sur l’avis du premier violon, attendu qu’il est sourd. IV.Les violons se distribueront en trois bandes dont la premiere jouera un quart-de-ton trop haut, la deuxieme un quart-de-ton trop bas, et la troisieme jouera le plus juste qu’il lui sera possible. Cette cacophonie se pratiquera facilement, en haussant ou baissant subtilement le ton de l’instrument durant l’exécution. A l’égard des hautbois, il n’y a rien a leur dire et d’eux-mêmes ils iront a souhait. V.On en usera pour la mesure, à-peu-près comme pour le ton, un tiers la suivra, un tiers l’anticipera, et un autre tiers ira après tous les autres. Dans toutes les entrées les violons se gardent sur-tout d’être ensemble, mais partant successivement, et les uns après les autres, ils seront des manieres de petites fugues ou d’imitations qui produiront un très-grand effet. A l’égard des violoncelles, ils sont exhortes d’imiter l’exemple édifiant de l’un d’entr’eux, qui se pique avec cane juste fierté de n’avoir jamais accompagne un Intermede Italien dans le ton, et de jouer toujours majeur quand le mode est mineur, et mineur quand il est majeur. VI.On aura grand soin d’adoucir les forts et de renforcer les doux, principalement sous le chant; il faudra sur-tout racler à tout-de-bras quand la Tonelli chantera, car il est sur-tout d’une grande importance d’empêcher qu’elle ne soit entendue. VII.Une autre précaution qu’il ne faut pas oublier, c’est de forcer les seconds autant qu’a sera possible, et d’adoucir les premiers afin qu’on n’entende partout que la mélodie du second Dessus; il faudra aussi engager Durand a ne pas se donner la peine de copier les parties de quintes, toutes les fois qu’elles sont a l’octave de la Basse, afin que ce défaut de liaison entre les Basses et les Dessus rende l’harmone plus feche. VIII.On recommande aux jeunes racleurs de ne pas manquer de prendre l’octave, de miauler sur le chevalet, et de doubler défigurer leur partie, sur-tout lorsqu’ils ne pourront pas jouer le simple, afin de donner le change sur leur mal-adresse, de barbouiller toute la Musique, et de montrer qu’ils sont au-dessus des loix de tous les Orchestres du monde. IX.Comme le Public pourroit a la fin s’impatienter de tout ce charivari, si nous nous appercevons qu’il nous observe de trop près, il faudra changer de méthode pour prévenir les caquets: alors, tandis que trois ou quatre violons joueront comme ils savent, tous les autres se mettront a s’accorder durant les airs, et auront soin, de racler de toute leur force et de faire un bruit de Diable avec leurs cordes a vides, précieusement dans les endroits les plus doux. Par ce moyen nous gâterons la plus belle Musique sans qu’on ait rien a nous dire; car encore faut-il bien s’accorde? Que si l’on nous reprenoit là-dessus, nous aurions le plus beau prétexte du monde de jouer aussi faux qu’il nous plairoit. Ainsi, soit qu’on nous permettre d’accorder, soit qu’on noua en empêcher, nous trouverons toujours le moyen de n’être jamais d’accord. Nous continuerons de crier tous au scandale et la profanation: nous nous plaindrons hautement qu’on déshonore le séjour des Dieux par des Bateleurs; nous tacherons de prouver que nos Acteurs ne sont pas des Bateleurs comme les autres, attendu qu’ils chantent et gesticulent tout au plus, mais qu’ils ne jouent point: que a petite Tonelli se sert de ses bras pour faire son rôle avec une intelligence et une gentillesse ignominieuse, au lieu que l’illustre Mademoiselle Chevaler ne se sert des siens que pour aider a I’effort de ses poumons, ce qui est beaucoup plus décent; qu’au surplus il n’y a que le talent qui déroge, et que nos Acteurs n’ont jamais déroge. Nous ferons voir aussi que la Musique Italienne déshonore notre théâtre, par la raison qu’une Académie Royale de Musique doit se soutenir avec la seule pompe de son titre et son privilege, et qu’il n’est pas de sa dignité d’avoir besoin pour cela de bonne Musique. XI. La plus essentielle précaution que nous avons a prendre en cette occasion est de tenir nos délibérations secrètes: de si grands intérêts ne doivent point être exposes aux yeux d’un vulgaire stupide, qui s’imagine follement que nous sommes payes pour le servir. Les spectateurs sont d’une telle arrogance, que si cette Lettre venoit a se divulguer par l’indiscrétion de quelqu’un de vous, ils se croiroient en droit d’observer de plus près notre conduite, ce qui ne laisseroit pas d’avoir sort incommodité; car enfin, quelque supérieur qu’on puisse être au Public, il n’est point agréable d’en essuyer les clabauderies. Voilà, Messieurs, quelques articles préliminaires sur lesquels il nous paroit convenable de se concerter d’avance; a l’égard des discours particuliers que nous tiendrons, quand l’Ouvrage en question sera en train, comme ils doivent être modifies sur la maniere dont on le recevra, il est a propos de réserver a ce tems- la d’en convenir. Chacun de nous, a quelques-uns près, s’est jusqu’ici comporte si convenablement a l’intérêt commun, qu’il n’y a pas d’apparence que nul se démente là-dessus au moment de couronner l’oeuvre; et nous espérons que si l’on nous reproche de manquer de talent, ce ne sera pas au moins de celui de bien cabaler. C’est ainsi qu’après avoir expulse avec ignominie toute cette engeance Italienne, nous allons nous établir un tribunal redoutable; bientôt le succès, ou du moins, la chute des pieces dépendra de nous seuls; les Auteurs, saisis d’une juste crainte; viendront en tremblant rendre hommage a l’archet qui peut les écorcher; et d’une bande de misérables racleurs, pour laquelle on nous prend maintenant, nous deviendrons un jour les juges suprêmes de l’Opéra François, et les arbitres souverains de la chaconne et du rigaudon. J’ai l’honneur d’être avec un très-profond respect, mes chers Camarades, etc. Lettre A Monsieur Abbé Raynal Au Sujet D’Un Nouveau Mode De Musique, Invente Par M. Blainville. (1754) Paris, le 30 Mai 1754, au sortir du Concert. Vous-êtes bien aise, Monsieur, vous le Panégyriste et l’ami des Arts, de la tentative de M. Blainville, pour l’introduction d’un nouveau Mode dans notre Musique. Pour moi, comme mon sentiment là- dessus ne fait rien a l’affaire, je passe immédiatement au jugement que vous me demandez sur la découverte même. Autant que j’ai pu saisir les idées de M. Blainville, durant la rapidité de l’exécution du morceau que nous venons d’entendre, je trouve que le Mode qu’il nous propose, n’a que deux cordes principales, au lieu de trois qu’ont chacun des deux Modes usités. L’une de ces deux cordes est la tonique, l’autre est la quarte au- dessus de cette tonique; et cette quarte s’appellera, si l’on veut, dominante. L’auteur me paroit avoir eu de sort bonnes raisons pour préférer ici la quarte a la quinte, et celle de toutes ces raisons qui se présente la premiere, en parcourant sa gamme, est le danger de tomber dans les fausses relations. Cette gamme est ordonnée de la maniere suivante; il monte d’abord d’un semi-ton majeur de la tonique sur la seconde note, puis d’un ton sur la troisieme; et montant encore d’un ton, il arrive a sa dominante, sur laquelle il établit le repos, ou, s’il m’est permis de parler ainsi, l’hémistiche du Mode. Puis recommençant sa marche un ton au-dessus de la dominante, il monte ensuite d’un semi-ton majeur, d’un ton, et, encore d’un ton, et l’octave est parcourue selon cet ordre de notes, mi, fa, sol, la: si, ut, re, mi. Il redescend de même, sans aucune altération. Si vous procédez diatoniquement, soit en montant, soit en descendant de la dominante d’un Mode mineur a l’octave de cette dominante, sans dièses ni bémols accidentels, vous aurez précisément la gamme de M. Blainville; par ou l’on voir, 1?. que sa marche diatonique est directement opposée a la notre, ou, partant de la tonique, on doit monter d’un ton, ou descendre d’un semi-ton; 2?. qu’il a falu substituer une autre harmonie a l’accord sensible usité dans nos Modes, et qui se trouve exclus du sien; 3?. trouver, pour cette nouvelle gamme, des accompagnemens differens de ceux que l’on emploie dans la regle de l’octave; 4?. et par conséquent d’autres progressions de Basse fondamentale que celles qui sont admises. La gamme de son Mode est précisément semblable au diagramme des Grecs; car si l’on commence par la corde hypate, en montant, ou par la note en descendant, a parcourir diatoniquement deux tétracordes disjoints, on aura précisément la nouvelle gamme; c’est notre ancien Mode plagal, qui subsiste encore dans le Plain- chant; c’est proprement un Mode mineur dont le diapason se prendroit, non d’une tonique a son octave, en passant par la dominante; mais d’une dominante a son octave, en passant par la tonique; et en effet, la tierce majeure que l’Auteur est oblige de donner a sa finale, jointe a la maniere d’y descendre par semi- ton, donne a cette tonique tout-a-fait l’air d’une dominante. Ainsi, si l’on pouvoit, de ce côté-là, disputer a M. Blainville le mérite de l’invention, on ne pourroit du moins lui disputer celui d’avoir ose braver, en quelque chose, la bonne opinion que notre siecle a de soi-même, et son mépris pour tous les autres âges en matiere de sciences et de goût. Mais ce qui paroit appartenir incontestablement a M. Blainville, c’est l’harmonie qu’il affecte a un Mode institue dans des tems ou nous avons tout lieu de croire qu’on ne connoissoit point l’harmonie, dans le sens que nous donnons aujourd’hui a ce mot. Personne ne lui disputera, ni la science qui lui a suggéré de nouvelles progressions fondamentales, ni l’art avec lequel il l’a lu mettre en oeuvre pour ménager nos oreilles, bien plus délicates sur les choses nouvelles, que sur les mauvaises choses. Des qu’on ne pourra plus lui reprocher de n’avoir pas trouve ce qu’il nous propose, on lui reprochera de l’avoir trouve. On conviendra que sa découverte est bonne, s’il veut avouer qu’elle n’est pas de lui: s’il prouve qu’elle est de lui, on lui soutiendra qu’elle est mauvaise; et il ne sera pas le premier contre lequel les artistes auront argumente de la sorte. On lui demandera sur quel fondement il prétend déroger aux loix établies, et en introduire d’autres de son autorité. On lui reprochera de vouloir ramener a l’arbitraire, les regles d’une science qu’on a fait tant d’effort pour réduire en principes; d’enfreindre dans ses progressions la liaison harmonique, qui est la loi la plus générale et l’épreuve la plus sure de toute bonne harmonie. On lui demandera ce qu’il prétend substituer a l’accord sensible, dont son Mode n’est nullement susceptible, pour annoncer les changemens de ton. Enfin on voudra savoir encore pourquoi, dans l’essai qu’il a donne au Public, il a tellement entre-mêle son Mode avec les deux autres, qu’il n’y a qu’un très-petit nombre de Connoisseurs, dont l’oreille exercée et attentive, ait démêlé ce qui appartient en propre a son nouveau système. Ses réponses, je crois les prévoir à-peu-près. Il trouvera aisément en sa saveur des analogies, du moins aussi bonnes que celles dont nous avons la bonté de nous contenter. Selon lui, le Mode mineur n’aura pas de meilleurs fondemens que le lien. Il nous soutiendra que l’oreille est notre premier maître d’harmonie, et que, pourvu que celui-là soit content, la raison doit se borner a chercher pourquoi il l’est, et non a lui prouver qu’il a tort de l’être. Qu’il ne cherche, ni a introduire dans les choses l’arbitraire qui n’y est point, ni a dissimuler celui qu’il y trouve. Or, cet arbitraire est si constant que, même dans la regle de l’octave, il y a une faute contre les regles; remarque qui ne sera pas, si l’on veut, de M. Blainville, mais que je prends sur mon compte. Il dira encore que cette liaison harmonique qu’on lui objecte, n’est rien moins qu’indispensable dans l’harmonie, et il ne sera pas embarrasse de le prouver. Il s’excusera d’avoir entre-mêle les trois Modes, sur ce que nous sommes sans cesse dans le même cas avec les deux nôtres, sans compter que, par ce mélange adroit, il aura eu le plaisir, diroit Montagne, de faire donner a nos Modes des nazardes sur le nez du sien. Mais quoi qu’il fasse, il faudra toujours qu’il ait tort, par deux raisons sans replique, l’une qu’il est inventeur, l’autre qu’il a a faire a des Musiciens. Je suis, etc. Lettre A M. Burney Sur La Musique. (1782) Avertissement Des Editeurs. Les deux Pieces qui des Fragmens d’un Ouvrage que M. Rousseau n’acheva point. Il donna son Manuscrit, presque indéchiffrable, a M. Prévost de l’Académie Royale des Sciences et Belles-Lettres de Berlin, qui a bien voulu nous le remettre.. Il y a joint la Copie qu’il en fit lui; même sous les yeux de M. Rousseau, qui la corrigea de sa main, et distribua ces Fragmens dans l’ordre ou nous les donnons. M. Prévost, connu du Public par une excellente Traduction de l’Oreste d’Euripide, a supplée, dans les Observations sur l’Alceste, quelques passages dont le sens etoit reste suspendu, et qui ne seulement point se lier avec le reste du Discours; nous avons fait écrire ces passages en Italiques, sans cette précaution, il auroit été difficile de les distinguer du texte de M. Rousseau. A M. Burney Sur La Musique, Auteur de l’Histoire générale de la Musique. Vous m’avez fait successivement, Monsieur, plusieurs cadeaux précieux de vos ecrits, chacun desquels meritoit bien un remercîment exprès. La presque absolue impossibilité d’écrire m’a jusqu’ici empêche de remplir ce devoir; mais le premier volume de votre histoire générale de la Musique, en ranimant en moi un reste de zele pour un Art auquel le votre vous a fait employer tant de travaux, de tems, de voyages et de dépensés, m’excite a vous en marquer ma reconnoissance, en m’entretenant quelque tems avec vous du sujet favori de vos recherches, qui doit immortaliser votre nom chez les vrais amateurs de ce bel Art. Si j’avois eu le bonheur d’en conférer avec vous un peu a loisir, tandis qu’il me restoit quelques idées encore fraîches, j’aurois pu tirer des vôtres bien des instructions, dont le Public pourra profiter, mais qui seront perdues pour moi, désormais prive de mémoire et hors d’etat de rien lire. Mais je puis du moins consigner ici sommairement quelques-uns des points sur lesquels j’aurois désire vous consulter, afin que les ne soient pas prives des éclaircissemens qu’ils leur vaudront de votre part, et laissant bavarder sur la Musique en phrases, ceux qui, sans en savoir faire, ne laissent pas d’étonner le Public de leurs savantes spéculations; je me bornerai a ce qui tient plus immédiatement a la pratique, qui ne donne pas une prise si commode aux oracles des beaux esprits, mais dont l’étude est seule utile aux véritables progrès de l’Art. 1?. Vous vous en êtes trop occupe, Monsieur, pour n’a voir m souvent remarque combien notre maniere d’écrire la Musique est confuse, embrouillée, et souvent équivoque; ce qui est une des causes qui rendent son étude si longue et si difficile. Frappe de ces inconvéniens, j’avois imagine, il y a une quarantaine d’armées, une maniere, de l’écrire par chiffres, moins volumineuse, plus simple et, selon moi, beaucoup plus claire. J’en lus le projet en 1742, a l’Académie des Sciences, et je le proposai l’année suivante au Public, dans une brochure que j’ai honneur de vous envoyer. Si vous prenez la peine de la parcourir, vous y verrez a quel point j’ai réduit le nombre et simplifie l’expression des signes. Comme il n’y a dans l’échelle que sept notes diatoniques, je n’ai non plus que sept caracteres pour les exprimer. Toutes les autres, qui n’en sont que les répliques, s’y présentent a leur degré, mais toujours sous le signe primitif; les intervalles majeurs, mineurs, superflus et diminues ne s’y confondent jamais de position, comme, dans la Musique ordinaire, mais chacun a son caractere inhérent et propre qui, sans égard a la position ni a la clef, se présente au premier coup-d’oeil; je proscris le bécarre comme inutile, je n’ai jamais ni bémol ni dièse a la clef; enfin, les accords, l’harmonie et l’enchaînement des modulations s’y montrent dans une partition, avec une clarté qui ne laisse rien échapper a l’oeil; de sorte que la succession en est aussi claire aux regards du Lecteur, que dans l’esprit du Compositeur même. Mais la partie la plus neuve et la plus utile de ce système, et celle cependant qu’on a le moins remarquée, est celle qui se rapporte aux valeurs des notes et à l’expression de la durée et des quantités dans le tems. C’est la grande simplicité de cette partie qui l’a empêché de faire sensation. Je n’ai point de figures particulieres pour les rondes, blanches, noires, croches, doubles-croches, etc. tout cela, ramené par la position seule a des aliquotes égales, présente à l’oeil les divisions de la mesure et des tems, sans presque avoir besoin, pour cela, de signes propres. Le zéro seul suffit pour exprimer un silence quelconque; le point, après une note ou un zéro, marque tous les prolongemens possibles d’un silence ou d’un son. Ii peut représenter toutes sortes de valeurs; ainsi, les pauses, demi-pauses, soupirs, demi- soupirs, quarts-de-soupirs, etc. sont proscrits ainsi que les diverses figures de notes. J’ai pris en tout le contre-pied de la note ordinaire; elle représente les valeurs par des figures, et les intervalles par des positions; moi, j’exprime les valeurs par la position seule, et les intervalles par des chiffres, etc. Cette maniere de noter n’a point été adoptée, comment auroit-elle pu l’être? elle etoit nouvelle et c’etoit moi qui la proposois? Mais ses défauts, que j’ai remarqué le premier, n’empêchent pas qu’elle n’ait de grands avantages sur l’autre, sur-tout pour la pratique de la composition, pour enseigner la Musique a ceux qui ne la savent pas, et pour noter Commodément, en petit volume, les airs qu’on entend et qu’on peut désirer de retenir. Je l’ai donc conservée pour, mon usage, je l’ai perfectionnée en la pratiquant, et je l’emploie sur-tout à noter la Basse sous an chant quelconque, parce que cette Basse, écrite ainsi par une ligne de chiffres, une portée, double mon espace, et fait que je suis obligé de tourner la moitié moins souvent. 2?. En perfectionnant cette maniere de noter, j’en ai trouvé une autre avec laquelle je l’ai combinée, et dont j’ai maintenant à vous rendre compte. Dans les exemples que vous avez donnés du chant Juifs vous les avez, avec raison, notés de droite à gauche. Cette direction des lignes est la plus ancienne, et elle restée dans l’écriture orientale. Les Grecs eux-mêmes la d’abord; suivirent d’abord; ensuite ils imaginèrent d’écrite les lignes eu en sillons, c’est- à-dire, alternativement de droite à gauche, et de gauche à droite. Enfin, la difficulté de lite et d’écrire, dans les deux sens, leur fit abandonner tout-a-fait l’ancienne direction, et ils écrivirent; comme nous faisons aujourd’hui uniquement de gauche à droite, revenant toujours à la gauche pour recommencer chaque ligne. Cette marche a un inconvénient dans le faut que est forcé de faire de la fin de chaque ligne au commencement de la suivante, et du bas de chaque page au haut de celle qui suit. Cet inconvénient, que l’habitude nous rend insensible dans la lecture, se fait mieux sentir en lisant la Musique, ou les lignes étant plus longues, l’oeil a un plus grand faut a faire, et ou la rapidité de ce saut fatigue a la longue, surtout dans les mouvemens vîtes; en sorte qu’il arrive quelquefois dans un Concerto, que le Symphoniste se trompe de portée, et que l’exécution est arrêtée. J’ai pense qu’on pourroit remédier a cet inconvénient et rendre la Musique plus commode, et moins fatigante a lire, en renouvellant pour elle la méthode d’écrire par sillons, pratiquée par les anciens Grecs, et cela d’autant plus heureusement ce cette méthode n’a pas pour la Musique la même difficulté que pour l’ecriture; car la note est également facile a lire dans les deux sens, et l’on n’a pas plus de peine, par exemple, a lire le Plain-chant des Juifs, comme vous l’avez note, que s’il etoit note de gauche a droite comme le notre. C’est un fait d’expérience que chacun peut vérifier sur le champ, que qui chante a livre ouvert de gauche a droite, chantera de même a livre ouvert de droite a gauche, sans s’y être aucunement préparé. Ainsi point d’embarras pour la pratique. Pour m’assurer de cette méthode par l’expérience, prévoir toutes les objections et lever toutes les difficultés, j’ai écrit de cette maniere beaucoup de Musique tant vocale qu’instrumental, tant en parties séparées qu’en partition, m’attachant toujours a cette constante regle, de disposer tellement la succession des lignes et des pages, que l’oeil n’eut jamais de saut a faire, ni de droite a gauche, ni de bas en haut, mais qu’il recommençât toujours la ligne ou la page suivante, même en tournant, du lieu même ou finit la précédente, ce qui fait procéder alternativement la moitie de mes pages de bas en haut, comme la moitie de mes lignes de gauche a droite. Je ne. parlerai point des avantages cette maniere d’écrire la Musique, il suffit d’exécuter une Sonate notée de cette façon pour les sentir. A l’égard des objections, je n’en ai pu trouver qu’une seule, et seulement pour la Musique vocale; c’est la difficulté de lire les paroles écrites a rebours, difficulté qui revient de deux en deux lignes, et j’avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s’exercer quelques jours a lire et écrire de cette façon, comme sont les Imprimeurs, habitude qui se contracte très- promptement. Mais quand on ne voudroit pas vaincre ce léger obstacle pour les parties de chant, les avantages resteroient toujours tous entiers sans aucun inconvénient pour les parties instrumentales et pour toute espece de symphonies; et certainement dans l’exécution d’une Sonate ou d’un Concerto, ces avantages sauveront toujours beaucoup de fatigue aux concertans et sur-tout a l’instrument principal. 3?. Les deux façons de notes dont je viens de vous parler, ayant chacune les avantages, j’ai imagine de les réunir dans une note combinée des deux, afin sur-tout d’épargner de la place et d’avoir a tourner moins souvent. Pour cela je note tri Musique ordinaire, mais a la Grecque, c’est-a-dire, en sillons les parties chantantes et obligées, et quant a la Basse qui procède ordinairement par notes plus simples et moins suggérées, je la note de même en sillons, mais par chiffres dans les entrelignes qui séparent les portées. De cette maniere chaque accolade a une portée de moins, qui est celle de la Basse, et comme cette Basse est écrite a la place ou l’on met ordinairement les paroles, j’écris ces paroles au-dessus du chant, au lieu de les mettre au-dessous, ce qui est indifférent en soi, et empêche que les chiffres de la Basse ne se confondent avec l’ecriture. Quand il n’y a que deux parties, cette maniere de noter épargne la moitie de la place. 4?. Si j’avois été a portée de conférer avec vous avant la publication de votre premier volume, ou vous donnez l’histoire de la Musique ancienne, je vous aurois propose, Monsieur, d’y discuter quelques points concernant la Musique des Grecs, desquels l’éclaircissement me paroit devoir jetter de grandes lumieres sur la nature de cette Musique, tant jugée et si peu connue; points qui néanmoins n’ont jamais excite de question chez nos érudits, parce qu’ils ne se sont pas même avises d’y penser. Je ne renouvelle point, parmi ces questions, celle qui regarde notre harmonie, demandant si elle a été connue et pratiques des Grecs, parce que cette question me paroit n’en pouvoir faire une pour quiconque a quelque notion de l’Art: et de ce qui nous reste, sur cette matiere, dans les Auteurs Grecs, il faut laisser chamailler là-dessus les érudits, et se contenter de rire. Vous avez mis, sous l’air antique d’une Ode de Pindare, une fort bonne Basse. Mais je suis très-sur qu’il n’y avoit pas une oreille Grecque que cette Basse n’eut écorchée au point de ne la pouvoir endurer. Mais j’oserois demander, 1?. si la Poésie Grecque etoit susceptible d’être chantée de plusieurs manieres, s’il etoit possible de faire plusieurs airs differens sur les mêmes paroles, et s’il y a quelque exemple que cela ait été pratique? 2?. Quelle etoit la distinction caractéristique de la Poésie lyrique ou accompagnée, d’avec la Poésie purement oratoire? Cette distinction ne consistoit-elle que dans le metre et dans le style, ou consistoit-elle aussi dans le ton de la récitation? N’y avoit-il rien de chanté dans la Poésie qui n’étoit pas lyrique, et y avoit- il quelques cas ou l’on pratiquât, comme parmi nous, le rhythme cadence sans aucune mélodie? Qu’est-ce que c’etoit proprement que la Musique instrumentale des Grecs? avoient-ils des symphonies proprement dites, composées sans aucunes paroles? Ils jouoient des airs qu’on ne chantoit pas, je sais cela; mais n’y avoit-il pas originairement des paroles sur tous ces airs, et y en avoit-il quelqu’un qui n’eut point été chante ni fait pour l’être? Vous sentez que cette question seroit bien-ridicule, si celui qui la fait, croyoit qu’ils eussent des accompagnemens semblables aux nôtres, qui eussent fait des parties différentes de la vocale; car, en pareil cas, ces accompagnemens auroient fait de la Musique purement instrumentale. Il est vrai que leur note etoit différente pour les instrumens et pour les voix, mais cela n’empêchoit pas, selon moi, que l’air note des deux façons ne fut le même. J’ignore si ces questions sont superficielles; mais je sais qu’elles ne sont pas oiseuses. Elles tiennent toutes par quelque cote a d’autres questions intéressantes. Comme de savoir s’il n’y a qu’une Musique, comme le prononcent magistralement nos docteurs, ou si peut-être, comme moi et quelques autres esprits vulgaires, avons ose le penser, il y a essentiellement et nécessairement une Musique propre a chaque langue, excepte pour les langues qui, n’ayant point d’accent et ne pouvant avoir de Musique a elles, se servent comme elles peuvent de celle d’autrui, prétendant, a cause de cela, que ces Musiques étrangères qu’elles usurpent au préjudice de nos oreilles, ne sont a personne ou sont a tous: comme encore a l’éclaircissement de ce grand principe de l’unité de Mélodie, suivi trop exactement par Pergolese et par Leo, pour n’avoir pas été connu d’eux; suivi très-souvent encore, mais pas instinct et sans le connoître, par les Compositeurs Italiens mode mes; suivi très-rarement par hazard, par quelques Compositeurs Allemands, mais ni connu par aucun Compositeur François, ni suivi jamais dans aucune autre Musique Françoise que le seul Devin du Village, et propose par l’Auteur de la Lettre sur la Musique Françoise, et du Dictionnaire de Musique, sans avoir été, ni compris, ni suivi, ni peut-être lu par personne; principe dont la Musique moderne s’écarte journellement de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin elle vienne a dégénérer en un tel charivari, que les oreilles ne pouvant plus la souffrir, les Auteurs soient ramènes de force a ce principe si dédaigne, et a la marche de la nature. Ceci, Monsieur, me meneroit a des discussions techniques qui vous ennuyeroient peut-être par leur inutilité, et infailliblement par leur longueur. Cependant, comme il pourroit se trouver par hazard, dans mes vieilles reveries Musicales, quelques bonnes idées, je m’étois propose d’en jetter quelques-unes dans les remarques que M. Gluck m’avoit prie de faire sur son Opéra Italien d’Alceste, et j’avois commence cette besogne quand il me retira son Opéra, sans me demander mes remarques qui n’etoient que commencées, et dont l’indéchiffrable brouillon n’etoit pas en etat de lui être remis. J’ai imagine de transcrite ici ce fragment dans cette occasion, et de vous l’envoyer, afin que si vous avez la fantaisie d’y jetter les yeux, mes informes idées sur la Musique: lyrique, puissent vous en suggérer de meilleures, dont le Public profitera dans votre histoire de la Musique moderne. Je ne puis ni compléter cet extrait, ni donner a ses membres épars la liaison nécessaire, parce que je n’ai plus l’Opéra sur lequel il a été fait. Ainsi, je me borne a transcrire ici ce qui est fait. Comme l’Opéra d’Alceste a été imprime a Vienne, je suppose qu’il peut aisément passer sous vos yeux, et au pis aller, il peut se trouver par-ci, par-la, dans ce fragment, quelque idée générale qu’on peut entendre sans exemple et sans application. Ce qui me donne quelque confiance dans les jugemens que je portois ci-devant dans cet extrait, c’est qu’ils ont été presque tous confirmes depuis lors par le Public, dans l’Alceste François que M. Gluck nous a donne cette année a l’Opéra, et ou il a, avec raison, employé tant qu’il a pu la même Musique de son Alceste Italien. Fragmens D’Observations Sur L’Alceste Italien De M. Le Chevalier Gluck. Extrait D'Une Réponse Du Faiseur A Son Prête-Nom. Sur un morceau de l’Orphie de M. le Chevalier Gluck. Quant au passage enharmonique de l’Orphie de M. Gluck, que vous me dites avoir tant de peine a entonner et même a entendre, j’en fais bien la raison: c’est que vous ne pouvez rien sans moi, et qu’en quelque genre que ce puisse être, dépourvu de mon assistance vous ne ferez jamais qu’un ignorant. Vous sentez du moins la beauté de ce passage, et c’est déjà quelque chose; mais vous ignorez ce qui la produit; je vais vous l’apprendre. C’est que du même trait, et qui plus est, du même accord, ce grand Musicien a su tirer dans toute leur force les deux effets les plus contraires; savoir, la ravissante douceur du chant d’Orphée, et le stridor déchirant du cri des furies. Quel moyen a-t-il pris pour cela? Un moyen très-simple; comme sont toujours ceux qui produisent les grands effets. Si vous eussiez mieux médite l’article enharmonique que je vous dictai jadis, vous auriez compris qu’il faloit chercher cette cause remarquable, non simplement dans la nature des intervalles et dans la succession des accords, mais dans les idées qu’ils excitent; et dont les plus grands ou moindres rapports, si peu connus des Musiciens, sont pourtant, sans qu’ils s’en doutent, la source de toutes les expressions qu’ils ne trouvent que par instinct. Le morceau dont il s’agit est en mi bémol majeur, et une chose digne d’être observée est que cet admirable morceau est, autant que je puis me le rappeller, tout entier dans le même ton, ou du moins si peu module que l’idée du ton principal ne s’efface pas un moment. Au reste, n’ayant plus ce morceau sous les yeux et ne m’en souvenant qu’imparfaitement, je n’en puis parler qu’avec doute. D’abord ce nò des furies, frappe et réitéré de tems a autre pour toute réponse, est une des plus sublimes inventions en ce genre que je connoisse, et si peut-être elle est due au Poete, il faut convenir que le Musicien l’a saisie de maniere a se l’approprier. J’ai oui dire que dans l’exécution de cet Opéra l’on ne peut s’empêcher de frémir a chaque fois que ce terrible nò se répete, quoi qu’il ne soit chante qu’a l’unisson ou a l’octave, et sans sortir dans son harmonie de l’accord parfait jus’qu’au passage dont il s’agit. Mais au moment qu’on s’y attend le moins, cette dominante diésée forme un glapissement affreux auquel l’oreille et le coeur ne peuvent tenir, tandis que dans le même instant, le chant d’Orphée redouble de douceur et de charme, et ce qui met le comble à l’étonnement est qu’en terminant ce court passage, on se retrouve dans le même ton par ou l’on vient d’y entrer, sans qu’on puisse presque comprendre comment on a pu nous transporter si loin et nous ramener si proche avec tant de force et de rapidité. Vous aurez peine a croire que toute cette magie s’opère par un passage tacite du mode majeur au mineur, et par le retour subit au majeur. Vous vous en convaincrez aisément sur le Clavecin. Au moment que la Basse, qui sonnoit la dominante avec son accord, vient a frapper l’ut bémol, vous changez non de ton mais de mode, et passez en mi bémol tierce mineure: car non-seulement cet ut, qui est la sixieme note du ton, prend le bémol qui appartient au mode mineur, mais l’accord précédent qu’il garde a la fondamentale près, devient pour lui celui de septieme diminuée sur le re naturel, et l’accord de septieme diminuée sur le re appelle naturellement l’accord parfait mineur sur le mi bémol. Le chant d’Orphée, furie, larve, appartenant également au majeur et au mineur, reste le même dans l’un et dans l’autre; mais aux mots ombre sdegnose, il détermine tout-a-fait le mode mineur: c’est probablement pour n’avoir pas pris assez tôt l’idée de ce mode, que vous avez eu peine a entonner juste ce trait dans son commencement; mais il rentre en finissant en majeur; c’est dans cette nouvelle transition, a la fin du mot sdegnose qu’est le grand effet de ce passage, et vous éprouverez que toute la difficulté de le chanter juste s’évanouit quand, en quittant le la bémol, on reprend a l’instant l’idée du mode majeur pour entonner le sol naturel qui en est la médiante. Cette seconde superflue ou septieme diminuée, se suspend en passant alternativement et rapidement du majeur au mineur, et vice-versa, par l’altération de la Basse entre la dominante si bémol et la sixieme note ut bémol, puis il se résout enfin tout-a- fait sur la tonique dont la Basse sonne la médiante sol, après avoir passe par la sous-dominante la bémol portant tierce mineure et triton, ce qui fait toujours le même accord de septieme diminuée sur la note: sensible re. Passons maintenant au glapissement nò des furies sur le si bécarre. Pourquoi ce si bécarre et non pas ut bémol comme a la Basse? Parce que cc nouveau son, quoi qu’en vertu de l’enharmonique il entre l’accord précédent, n’est pourtant point dans le même ton et en annonce un tout différent. Quel est le ton annonce par ce si bécarre? C’est le ton d’ut mineur dont, il devient note sensible. Ainsi l’âpre discordance du cri des furies vient de cette duplicité de ton qu’il fait sentir, gardant pourtant, ce qui est admirable, une étroite analogie entre les deux tons: car l’ut mineur, comme vous devez au moins savoir, est l’analogue correspondant du mi bémol majeur, qui est ici le ton principal. Vous me ferez une objection. Toute cette beauté, me direz-vous, n’est qu’une beauté de convention et n’existe que sur le papier; puisque ce si bécarre n’est réellement que l’octave de l’ut bémol de la Basse: car comme il ne se résout point comme note sensible, frais disparoit ou redescend sur le si bémol dominante du ton, quand on le par ut bémol comme a la Basse, le passage et son effet seroit le même absolument au jugement de l’oreille. Ainsi, toute cette merveille enharmonique n’est que pour les yeux. Cette objection, mon cher Prête-Nom, seroit solide si la divsion tempérée de Orgue et du Clavecin etoit la véritable division harmonique, et si les intervalles ne se modifioient dans l’intonation de la voix sur les rapports dont la modulation donne l’idée et non sur les altérations du tempérament. Quoi qu’il soit vrai que sur le Clavecin le si bécarre est l’octave de l’ut bémol, il n’est pas vrai qu’entonnant chacun de ces deux, sons, relativement au mode qui le donne; vous entonniez exactement ni l’unisson, ni l’octave. Le si bécarre comme note sensible s’éloignera davantage du si bémol dominante, et s’approchera d’autant par excès de la tonique ut qu’appelle ce bécarre; et l’ut bémol, comme, sixieme note en mode mineur s’éloignera moins de la dominante qu’elle quitte, qu’elle rappelle, et sur laquelle elle va retomber. Ainsi le semi-ton que fait la Basse en montant du si bémol a l’ut bémol, est beaucoup moindre que celui que font les furies en montant du si bémol a son bécarre. La septieme superflue que semblent faire ces deux tons surpasse même l’octave, et c’est par cet excès que se fait la discordance du cri des furies; car l’idée de, note sensible jointe au bécarre, porte naturellement la voix plus haut que l’octave, de l’ut bémol, et cela est si vrai que ce cri ne fait, plus son effet sur le Clavecin comme avec la voix, parce que le son de l’instrument ne se modifie pas de même. Ceci, je le sais bien, est directement contraire aux calculs établis et a l’opinion commune qui, donne le nom de semi-ton mineur au passage d’une note a son dièse ou a son bémol, et de semi-ton majeur au passage d’une note au bémol supérieur ou au dièse inférieur. Mais dans ces dénominations on a eu plus d’égard a la différence du degré qu’a vrai rapport de l’intervalle, comme s’en convaincra bientôt tout homme qui aura de l’oreille et de la bonne-foi. Et quant au calcul, je vous développerai quelque jour, mais a vous seul une théorie plus naturelle, qui vous sera voir combien celle sur laquelle on a calcule les intervalles est a contre-sens. Je finirai ces observations par une remarque qu’il ne faut pas omettre; c’est que tout l’effet du passage que je viens d’examiner lui vient de ce que le morceau dans lequel il se trouve est en mode majeur: car s’il eut été mineur, le chant d’Orphée restant le même eut été sans force et sans effet,’l’intonation, des furies par le bécarre eut été impossible et absurde, et il n’y auroit rien eu d’enharmonique dans le passage. Je parierois tout au monde qu’un François, ayant ce morceau a faire, l’eut traite en mode mineur. Il y auroit pu mettre d’autres beautés, sans-doute, mais aucune qui fut aussi simple et qui valut celle-là. Voilà ce que ma mémoire a pu me suggérer sur ce passage et sur son explication. Ces grands effets se trouvent par le génie qui est rare, et se sentent par l’organe sensitif, dont tant de gens sont prives; mais ils ne s’expliquent que par une étude réfléchie de l’art. Vous n’auriez pas besoin maintenant de mes analyses, si vous aviez un peu plus médite sur les réflexions que nous faisions jadis quand je vous dictois notre Dictionnaire. Mais, avec un naturel très-vif, vous avez un esprit d’une lenteur inconcevable. Vous ne saisissez aucune idée que long-tems après qu’elle s’est présentée a vous, et vous ne voyez aujourd’hui que ce que vous avez regarde hier. Croyez-moi, mon cher Prête-Nom, ne nous brouillons jamais ensemble; car sans moi vous êtes nul. Je suis complaisant, vous le savez, je ne me refuse jamais au travail que vous désirez, quand vous vous donnez la peine de m’appeller et le tems de m’attendre: mais ne tentez jamais rien sans moi dans aucun genre, ne vous mêlez jamais de l’impromptu en quoi que ce soit, si vous ne voulez gâter en un instant, par votre ineptie, tout ce que j’ai fait jusqu’ici pour vous donner l’air d’un homme pensant. Lettre De M. Rousseau A M De Bastide. A Montmorenci, le 5 Décembre 1760. J’aurois voulu, Monsieur, pouvoir répondre à l’honnêteté de vos sollicitions, en concourant plus utilement à votre entreprise; mas vous savez ma résolution, et faute de mieux, je suis réduit, pour vous complaire, à tirer de mes anciens barbouillages le morceau ci-joint, comme le moins indigne des regards du Public. Il y a six ans que M. le Comte de Saint-Pierre m’ ayant confié les manuscrits de feu M. l’Abbé son oncle, j’avois commencé d’abréger ses écrits, afin de les rendre plus commodes à lire, et que ce qu’ils ont d’utile fût plus connu. Mon dessein étoit de publier cet abrégé en deux volumes, l’un desquels eût contenu les extraits des Ouvrages, et l’autre un jugement raisonné sur chaque projet: mais, après quelque essai de ce travail, je vis qu’il ne m’étoit pas propre et que je n’y réussirois point. J’abandonnai donc ce dessein, après l’avoir seulement exécute sur la Paix perpétuelle et sur la Polysynodie. Je vous envoie, Monsieur, le premier de ces extraits, comme un sujet inaugural pour vous qui aimez la paix, et dont les écrits la respirent. Puissions-nous la voir bientôt rétablie entre les Puissances; car entre les Auteurs on ne l’a jamais vue, et ce n’est pas aujourd’hui qu’on doit l’espérer. Je vous salue, Monsieur, de tout mon coeur. Lettres A Monsieur Dutens. Lettre I A Wooton, le 5 Février 1767. J’étois, Monsieur, vraiment peiné de ne pouvoir, faute de savoir votre adresse, vous faire les remerciements que je vous dois. Je vous en dois de nouveaux pour m’avoir tiré de cette peine, et sur- tout pour le livre de votre composition que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer: je suis fâché de ne pouvoir vous en parler avec connaissance, mais ayant renoncé pour ma vie à tous les livres, je n’ose sa exception pour le vôtre; car outre que je n’ai jamais été assez savant pour juger de pareille matière, je craindrai que le plaisir de vous lire ne me rendît le goût de la littérature, qu’il m’importe de ne jamais laisser ranimer. Seulement je n’ai pu m’empêcher de parcourir l’article de la botanique, à laquelle je me suis consacré pour tout amusement; et si votre sentiment est aussi bien établi sur le reste, vous aurez forcé les modernes à rendre l’hommage qu’ils doivent aux anciens. Vous avez très-sagement fait de ne pas appuyer sur les vers de Chaurien; l’autorité eût été d’autant plus faible que d trois arbres qu’il nomme après le Palmier, il n’y en a qu’un qui porte les deux sexes sur différence individus. Au reste, je ne conviendrois pas tout-à-fait avec vous que Tournefort soit le plus grand botaniste du siècle; il a la gloire d’avoir fait le premier de la botanique une étude vraiment méthodique; mais cette étude encore après lui n’étoit qu’une étude d’apothicaire. Il étoit réservé à l’illustre Linnaeus d’en faire une science philosophique. Je sais avec quel mépris on affecte en France de traiter ce grand naturaliste, mais le reste de l’Europe l’en dédommage, et la postérité l’en vengera. Ce que je dis est assurément sans partialité, et par le seul amour de la vérité et de la justice; car je ne connois ni M. Linnaeus, ni aucun de ses disciples, ni aucun de ses amis. Je n’écris point à M. Laliaud, parce que je me suis interdit toute correspondance, hors les cas de nécessité; mais je suis vivement touché et de son zele et de celui de l’estimable anonyme dont il m’a envoyé l’écrit, (25) et qui prenant si généreusement ma défense, sans me connoître, me rend ce zele pur avec lequel j’ai souvent combattu pour la justice et la vérité, ou pour ce qui m’a paru l’être, sans partialité, sans crainte, et contre mon propre intérêt. Cependant je desire sincérement, qu’on laisse hurler tout leur soul ce troupeau de loups enragés, sans leur répondre. Tout cela ne fait qu’entretenir les souvenirs du public, et mon repos dépend désormais d’en être entiérement oublié. Votre estime, Monsieur, et celle des hommes de mérite qui vous ressemblent, est assez pour moi. Pour plaire aux méchans, il faudroit leur ressembler; je n’acheterai pas à ce prix leur bienveillance. Agréez, Monsieur, je vous supplie, mes salutations et mon respect. Vous pouvez, Monsieur, remettre à M. Davenport ou m’expédier par la poste à son adresse, ce que vous pourrez prendre la peine de m’envoyer. L’une et l’autre voie est à votre choix et me paroît sure. Quand M. Davenport n’est pas à Londres, il n’y a plus alors que la poste pour les lettres, et le Waggon d’Ashbourn pour les gros paquets. On m’écrit qu’il se fait à Londres une collecte pour l’infortuné peuple de Geneve; si vous savez qui est chargé des deniers de cette collecte, vous m’obligerez d’en informer M. Davenport. Lettre II Wooton le 16 Février 1767. Je suis bien reconnoissant, Monsieur, des soins obligeans que vous voulez bien prendre pour la vente de mes bouquins; mais sur votre lettre, et celles de M. Davenport, je vois à cela des embarras qui me dégoûteroient tout-à-fait de les vendre, si je savois où les mettre: car ils ne peuvent rester chez M. Davenport qui ne garde pas son appartement toute l’année. Je n’aime point une vente publique, même en permettant qu’elle se fasse sous votre nom; car outre que mien est à la tête de la plupart de mes livres, on se doutera bien qu’un fatras si mal choisi et si mal conditionné ne vient pas de vous. Il n’y a dans ces quatre ou cinq caisses qu’une centaine au plus de volumes qui soient bons et bien conditionnés. Tout le reste n’est que du fumier, qui n’est pas même bon à brûler, parce que le papier en est pourri. Hors quelques livres que je prenois en payement des Libraires, je me pourvoyois magnifiquement sur les quais, et cela me fait rire de la duperie des acheteurs qui s’attendroient à trouver des livres choisis et de bonnes éditions. J’avois pensé que ce qui étoit de débit se réduisant à si peu de chose, M. Davenport et de deux ou trois de ses amis auroient pu s’en accommoder entr’eux sur l’estimation d’un Libraire, le reste eût servi à plier du poivre, et tout cela se seroit fait sans bruit. Mais assurément tout ce fatras qui m’a été envoyé bien malgré moi de Suisse, et qui n’en valoit ni le port ni la peine, vaut encore moins celle que vous voulez bien prendre pour son débit. Encore un coup, mon embarras est de savoir où le fourrer. S’il y avoir dans votre maison quelque garde-meuble ou grenier vide où l’on pût les mettre sans vous incommoder, je vous serois obligé de vouloir bien le permettre, et vous pourriez y voir à loisir s’il s’y trouveroit par hasard quelque chose qui pût vous convenir ou à vos amis. Autrement je ne sais en vérité que faire de toute cette friperie qui me peine cruellement, quand je songe à tous les embarras qu’elle donne à M.. Davenport. Plus il s’y prête volontiers, plus il est indiscret à moi d’abuser de sa complaisance. S’il faut encore abuser de la vôtre, j’ai comme avec lui, la nécessité pour excuse, et la persuasion consolante du plaisir que vous prenez l’un et l’autre à m’obliger. Je vous en fais, Monsieur, mes remerciemens de tout mon coeur, et je vous prie d’agréer mes très-humbles salutations. Si la vente publique pouvoit se faire sans qu’on vit mon nom sur les livres, et qu’on se doutât d’où ils viennent, à la bonne heure. Il m’importe fort peu que les acheteurs voyent ensuite qu’ils étoient à moi; mais je ne veux pas risquer qu’ils le sachent d’avance, et je m’en rapporte là-dessus à votre candeur. LETTRE AU MÊME A Wooton le 2 Mars 1767. Tous mes livres, Monsieur, et tout mon avoir ne valent assurément pas les soins que vous voulez bien prendre, et les détails dans lesquels vous voulez bien entrer avec moi. J’apprends que M. Davenport a trouvé les caisses dans une confusion horrible, et sachant ce que c’est que la peine d’arranger des livres dépareillés, je voudrois pour tout au monde ne l’avoir pas exposé à cette peine, quoique je sache qu’il la prend de très-bon coeur. S’il se trouve dans tout cela quelque chose qui vous convienne, et dont vous vouliez vous accommoder de quelque maniere que ce soit, vous me serez plaisir, sans doute, pourvu que ce ne soit pas uniquement l’intention de me faire plaisir qui vous détermine. Si vous voulez en transformer le prix en une petite rente viagere, de tout mon coeur, quoiqu’il ne me semble pas que l’Encyclopédie et quelques autres livres de choix ôtés le reste en vaille la peine, et d’autant moins que le produit de ces livres n’étant point nécessaire à ma subsistance, vois serez absolument maître de prendre votre tans pour les payer tout à loisir, en une ou plusieurs fois, à moi ou à mes héritiers, tout comme il vous conviendra le mieux. En un mot, je vous laisse absolument décider de toute chose, et m’en rapporte à vous sur tous les points, hors un seul, qui est celui des suretés dont vous me parlez; j’en ai une qui me suffit, et je ne veux entendre parler d’aucune autre: c’est la probité de M. Dutens. Je me suis fait envoyer ici le ballot qui contenoit mes livres de botanique dont je ne veux pas me défaire, et quelques autres dont j’ai renvoyé à M. Davenport ce qui s’est trouvé sous ma main; c’est ce que contenoit le ballot qui est rayé sur le catalogue. Les livres dépareillés l’ont été dans les fréquens déménagemens que j’ai été forcé de faire; ainsi je n’ai pas de quoi les compléter. Ces livres sont de nulle valeur, et je n’en vois aucun autre usage à faire que de les jetter dans la riviere, ne pouvant les anéantir d’un acte de ma volonté. Vos lettres, Monsieur, et tout ce que je vois de vous m’inspirent non-seulement la plus grande estime, mais une confiance qui m’attire, et me donne un vrai regret de ne pas vous connoître personnellement. Je sens que cette connoissance m’eût été très- agréable dans tous les tans, et trés-consolante dans mes malheurs. Je vous salue, Monsieur, très-humblement et de tout mon coeur. Lettre III A Wooton le 26 Mars 1767. J’espere, Monsieur, que cette lettre, destinée à vous offrir mes souhaits de bon voyage, vous trouvera encore à Londres. Ils sont bien vifs et bien vrais pour votre heureuse route, agréable séjour, et retour en bonne santé. Témoignez, je vous prie, dans le pays où vous allez, à tous ceux qui m’aiment que mon coeur n’est pas en reste avec eux, puisqu’a voir de vrais amis et les aimer est le seul plaisir auquel il soit encore sensible. Je n’ai aucune nouvelle de l’élargissement du pauvre Guy. Je vous serai très- obligé si vous voulez bien m’en donner, avec celle de votre heureuse arrivée. Voici une correction omise à la fin de l’errata que je lui ai envoyé. Ayez la bonté de la lui remettre. Je reçois, Monsieur, comme je le dois, la grace dont il plaît au Roi de m’honorer, et à laquelle j’avois si peu lieu de m’attendre. (26) J’aime à y voir de la part de M. le général Conway des marques d’une bienveillance que je desirois bien plus que je n’osois l’espérer. L’effet des saveurs du Prince n’est gueres en Angleterre de capter à ceux qui les reçoivent, celles du public. Si celle-ci faisoit pourtant cet effet j’en serois d’autant plus comblé que c’est encore un bonheur auquel je dois peu m’attendre; car on pardonne quelquefois les offenses qu’on a reçues, mais jamais celles qu’on a faites, et il n’y a point de haine plus irréconciliable que celle des gens qui ont tort avec nous. Si vous payez trop cher mes livres, Monsieur, je mets le trop sur votre conscience, car pour moi je n’en peux mais. Il y en a encore ici quelques-uns qui reviennent à la masse, entr’autres l’excellente Historia fiorentina, de Machiavel, ses discours sur Tite-Live, et le traité de Legibus romanis de Sigonius. Je prierai M. Davenport de vous les faire passer. La rente (27) que vous me proposez, trop forte pour le capital, ne me paroît pas acceptable, même à mon âge. Cependant la condition d’être éteinte à la mort du premier mourant des deux la rend moins disproportionnée, et si vous le préférez ainsi, j’y consens, car tout est absolument égal pour moi. Je songe, Monsieur, à me rapprocher de Londres, puisque la nécessité l’ordonne, car j’y ai une répugnance extrême que la nouvelle de la pension augmente encore. Mais quoique comblé des attentions généreuses de M. Davenport, je ne puis rester plus long-tems dans sa maison, où même mon séjour lui est très à charge, et je ne vois pas, qu’ignorant la langue, il me soit possible d’établir mon ménage à la campagne, et d’y vivre sur un autre pied que celui où je suis ici. Or, j’aimerois autant me mettre à la merci de tous les diables de l’enfer qu’à celle des domestiques Anglois. Ainsi mon parti est pris; si après quelques recherches que je veux faire encore dans ces provinces, je ne trouve pas ce qu’il me faut, j’irai à Londres ou aux environs me mettre en pension comme j’étois ou bien prendre mon petit ménage à l’aide d’un petit domestique François ou Suisse, fille ou garçon, qui parle Anglois et qui puisse faire mes emplettes. L’augmentation de mes moyens me permet de former ce projet, le seul qui puisse m’assurer le repos et l’indépendance, sans lesquels il n’est point de bonheur pour moi. Vous me parlez, Monsieur, de M. Fréderic Dutens votre ami et probablement votre parent. Avec mon étourderie ordinaire, sans songer à la diversité des noms de baptême, je vous ai pris tous deux pour la même personne, et puisque vous êtes amis je ne me suis pas beaucoup trompé. Si j’ai sont adresse, et qu’il ait pour moi la même bonté que vous, j’aurai pour lui la même confiance, et j’en userai dans l’occasion. Derechef Monsieur, recevez mes voeux pour votre heureux voyage, et mes très-humbles salutations. Lettre IV 16 Octobre 1767. Puisque Monsieur Dutens juge plus commode que la petite rente qu’il a proposée pour prix des livres de J. J. Rousseau, soit payée à Londres, même pour cette année où ce pendant l’un, et l’autre sont en ce pays, soit. Il y aura toutefois, sur la formule de la lettre de change qu’il lui a envoyée, un petit retranchement à faire sur lequel il seroit à propos que M. Fréderic Dutens fût prévenu. C’est celui du lieu de la date; car quoique Rousseau sache très-bien que sa demeure est connue de tout le monde, il lui convient cependant de ne point autoriser de son fait cette connoissance. Si cette suppression pouvoir faire difficulté, Monsieur Dutens seroit prié de chercher le moyen de la lever, où de revenir au payement du capital, faute de pouvoir établir commodément celui de la rente. J. J. Rousseau a laissé entre les mains de M. Davenport un supplément de livres à la disposition de M. Dutens, peur être réunis à la masse. Lettre V A Paris le 8 Novembre 1770. (Post tenebras lux.) Je suis aussi touché, Monsieur, de vos soins obligeans que surpris du singulier procédé de M. le colonel Roguin. Comme il m’avoit mis plusieurs sois sur le chapitre de la pension dont m’honora le roi d’Angleterre, je lui racontai historiquement les raisons qui m’avoient fait renoncer à cette pension. Il me parut disposé à agir pour faire cesser ces raisons; je m’y opposai; il insista, je le refusai plus fortement, et je lui déclarai que, s’il faisoit là-dessus la moindre démarche, soit en mon nom, soit au sien, il pouvoit être sûr d’être désavoué, comme il sera toujours quiconque voudra se mêler d’une affaire sur laquelle j’ai depuis long-tans pris mon parti. Soyez persuadé Monsieur, qu’il a pris sous son bonnet la priere qu’il vous a faite d’engager le comte de Rochford à me faire réponse de même que celle de prendre des mesures pour le payement de la pension. Je me soucie sort peu, je vous assure, que le comte de Rochford me réponde ou non, et quant à la pension, j’y ai renoncé, je vous proteste, avec autant d’indifférence que je l’avois acceptée avec reconnoissance. Je trouve très-bizarre qu’on s’inquiéte si sort de ma situation dont je ne me plains point, et que je trouverois très-heureuse, si l’on ne se mêloit pas plus de mes affaires, que je ne me mêle de celles d’autrui. Je suis, Monsieur, très-sensible aux soins que vous voulez bien prendre en ma saveur, et à la bienveillance dont ils sont le gage, et je m’en prévaudrois avec confiance en toute autre occasion, mais dans celle-ci je ne puis les accepter; je vous prie de ne vous en donner aucuns pour cette affaire, et de faire en sorte que ce que vous avez déjà fait, soit comme non avenu. Agréez, je vous supplie, mes actions de graces, et soyez persuadé, Monsieur, de toute ma reconnoissance et de tout mon attachement. Lettre DE J.J Rousseau A Son Libraire De Paris. (1782) Je vous envoie Monsieur, une piece imprimée et publiée à Geneve, et que je vous prie d’imprimer et publier à Paris pour mettre le public en état d’entendre les deux parties, en attendant les autres réponses plus foudroyantes qu’on prépare à Geneve contre moi. Celle-ci est de M. de V.... si toutefois je ne me trompe; il ne faut qu’attendre pour s’en éclaircir: car s’il en est l’auteur, il ne manquera pas de la reconnoître hautement, selon le devoir d’un homme d’honneur et d’un bon chrétien; s’il ne l’est pas, il la désavouera de même, et la public saura bientôt à quoi s’en tenir. Je vous connois trop, Monsieur, pour croire que vous voulussiez imprimer une piece pareille, si elle vous venoit d’une autre main; mais puisque c’est moi qui vous en vous ne prie, devez vous en faire aucun scrupule. Je vous salue, et C. Lettre A Monsieur D’Alembert. (1779) Jusqu’à présent, Monsieur, je n’ai osé franchir l’intervalle immense, que les titres éclatans dont vous êtes revêtu mettoient entre vous et moi. Mais il me paroît si prodigieusement raccourci par la lettre que vous avez fait insérer dans le Mercure du 25 septembre dernier; le style de M. Muzell Stosch est si rassurant; il prouve si invinciblement combien vous êtes de bonne composition sur le mérite littéraire de vos correspondans; que je me sens le courage d’examiner avec vous quelques articles de la lettre de M. Stosch, et de vous demander des éclaircissemens, dont le Public a surement autant de besoin que moi, pour concilier les contradictions qui se trouvent entre ce que vous faites, et ce que vous dites: supposé qu’il vous observe, et vous lise avec assez d’attention, pour qu’elles ne lui aient pas échappé. Je serai forcée, Monsieur, de vous copier souvent: je vous promets de le faire plus exactement que vous n’avez copié M. Stosch, dans les charitable notes dont votre bénignité a jugé à propos de grossir l’Eloge de mylord Maréchal; si toutefois on peut croire que vous ayez copié en entier, ce qui vous a été écrit de Berlin, au sujet de J. J. Rousseau. Car il y a entre les deux copies de la même lettre, des différences qui tirent à de sérieuses conséquences. C’est ce que je vous supplie de trouver bon que j’essaye de vous démontrer. Il est possible, je l’avoue, qu’on omette par pure inadvertance, tout aussi bien que par mauvaise volonté, un mot, une phrase même, d’une lettre que l’on rapporte: mais, on n’y ajoute pas sans dessein; et quand l’addition qu’on se permet tend à nuire à quelqu’un, contre qui on a une animosité reconnue, et qui n’est plus en état de se défendre; ce procédé réunit les caracteres de la bassesse à ceux de l’infidélité! Voilà pourtant, Monsieur; de quoi vous vous êtes rendu coupable. C’est avec regret que je suis obligée de vous le reprocher; et pour me dédommager de ce qu’il m’en coûte pour remplir ce pénible devoir, convaincue que, vous offrir une nouvelle occasion de développer vos sentimens, et vos idées, c’est concourir à votre gloire, je veux, en dépit de toute méthode, avant de m’occuper de l’éloquent Prussien, vous adresser humblement les questions dont votre lettre me fournit le sujet. Aussi-bien, celui qui porte avec tant d’honneur le sceptre de la philosophie encyclopédique, doit-il avoir le pas sur tout le monde, même sur MONSIEUR LE BARON STOSCH. On dit Messieurs, dites-vous, Monsieur, aux Rédacteurs du Mercure, que plusieurs amis de feu M. Rousseau, (qui méritent qu’on leur réponde) révoquent en doute, etc. On dit!... Cela est bien vague. Quoi! Ce ne seroit qu’un bruit passager que vous auriez saisi à la volée?.... Personne ne vous auroit parlé directement et à fond du foudroyant écrit qui a paru sous le titre de Procès du coeur, et de l’esprit de. Monsieur d’Alembert?.....En effet, il faut bien que vous n’en ayez aucune connoissance. Ne pouvant espérer de le persuader au Public, vous ne diriez pas que les amis de M. Rousseau, qui méritent qu’on leur réponde, révoquent en doute la vérité de ce que vous avez dit......Mon amour propre qui ne manque pas de me placer dans la classe des gens qui méritent qu’on leur réponde, vous remercie, Monsieur, de la petite caresse que contient votre délicate parenthese; mais, quelque touchée que j’en sois, elle ne me séduira point jusqu’à m’empêcher de vous dire, que la distinction que vous accordez à plusieurs amis de feu M. Rousseau, est révoltante pour eux-mêmes, en ce qu’elle suppose que les autres ne la méritent pas. Tous ceux qui élevent la voix en faveur du respectable objet de vos outrages, méritent qu’on les écoute, qu’on leur réponde, que l’on prouve en se justifiant, si cela étoit possible, et puisque cela ne l’est pas, en se rétractant, le cas que l’on fait de leur estime. Oui, Monsieur, ils le méritent, puisque l’intérêt de la verité, l’amour de la vertu peuvent seuls les animer. Voudriez-vous bien, Monsieur, avoir la bonté de déterminer ce que vous avez prétendu nous faire entendre en vous exprimant ainsi. Cette lettre dont je conserve l’original (que vous ne vous engagez cependant point à produire) m’a été écrite par M. Muzell Stosch, que je dois nommer ici, pour sa justification, et pour la mienne. Quant à la votre, il est facile de concevoir, qu’en nommant l’auteur de cette lettre, vous vous lavez du soupçon de l’avoir supposée: pourvu toutefois que cet auteur vive encore; et qu’il ait la bonne foi de confesser cette iniquité. Mais que l’on puisse opérer la justification d’un homme, en publiant que c’est lui qui a écrit une lettre également opposée à la vérité, au bon sens et à l’honnêteté, c’est ce que nous ne comprendrons jamais, si vous ne daignez venir notre aide. Certainement, il faut être géometre pour résoudre ce problême-là......En ce moment, Monsieur, je reçois un petit écrit (28) intitulé Commentaire sur la lettre de M. d’Alembert, du 18 septembre, adressée aux Rédacteurs du Mercure de France, insérée dans celui du 25. Cet écrit m’est envoyé par une personne très-estimable. Oh! Pour celle-là, qui que ce soit n’en disconviendra, si jamais vous me sommez de la nommer. Quant à moi, je la trouve de plus très-aimable, car en m’envoyant sur un texte qu’il n’est pas aisé de commenter de sang froid, un Commentaire, exempt d’amertume, de partialité, de prévention, d’inconséquence, en un mot, tout-à-fait digne de vous être communiqué, elle favorise à-la-fois ma paresse naturelle, et le desir que j’ai de trouver dans tous les amis de l’immortel Jean-Jaques, autant de zele, et plus de talens que je ne puis lui en consacrer. Voici, Monsieur, ce Commentaire: graces, je vous supplie, pour les redites que la circonstance rend inévitables. «On dit, Messieurs, que plusieurs amis de feu M. Rousseau (qui méritent qu’on leur réponde) révoquent en doute la vérité de ce que j’ai dit dans l’Eloge de mylord Maréchal, sur les sujets de plaintes que le philosophe Genevois lui avoit donnés. Cela plaît à dire à Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie Françoise: il est, ou veut paroître mal informé. Les amis de Rousseau, ceux qui, selon. M. d’Alembert, méritent qu’on leur réponde, ne s’en sont pas tenus à révoquer en doute ses assertions. Ils en ont démontré la fausseté; et cela en invoquant le témoignage de mylord Maréchal lui-même. M. d’Alembert l’ignore- t-il? ou ce témoignage lui paroît-il plus suspect que celui de M. Stosch? ou enfin lui auroit-il paru trop accablant pour qu’il ait voulu en reconnoître l’existence? Ceux qui me connoissent, savent que je suis incapable d’avancer légérement un pareil fait. Il est bien malheureux pour M. d’Alembert d’avoir enfin détrompé ceux qui le connoissoient, ou plutôt, qui le croyoient incapable d’avancer légérement un pareil fait. Car enfin, quelle vocation l’obligeoit à affirmer à toute l’Europe, que Rousseau n’avoit été qu’un monstre également vil et ingrat? Dans la supposition même d’une semblable obligation, devoit-il donner pour preuves authentiques, une lettre pleine de contradictions qui n’ont pas pu lui échapper, et que d’ailleurs, tout démontre avoir été mendiée? Il y a plus; quand au lieu d’avoir calomnié Rousseau, il n’auroit fait qu’en médire, il devroit être regardé comme le plus cruel ennemi de la société. On ne pense pas que personne puisse révoquer en doute cette assertion. Je crois pourtant devoir me défendre, en imprimant en entier, ce qui m’a été écrit de Berlin sur ce sujet. Il eut été plus sage à M. d’Alembert, de ne pas se mettre dans le cas de cette défense; et après s’y être mis, moins déshonorant de se taire, que d’en présenter une pareille au Public. C’est avec regret que je suis obligé (M. d’Alembert a du foible pour cette phrase), de rendre publics plusieurs traits de cette lettre, que j’a vois supprimés par ménagement pour celui qui en est l’objet: tant j’étois éloigné de vouloir aggraver ses torts. On est stupéfait en lisant cette tirade. Quels sont donc les traits de cette lettre, supprimés par ménagement pour Rousseau? Les hautes spéculations du savant Académicien auroient-elles dérangé son cerveau, ou prend-il ses lecteurs pour des animaux stupides? Que l’on compare la lettre de M. Stosch avec les extraits qu’en a faits l’honnête M. d’Alembert? qu’on examine le parti qu’il en a su tirer; et que l’on dise en quoi consistent les ménagemens qu’il a gardés pour la mémoire de Rousseau. Il faut pourtant convenir, qu’en morcelant cette lettre, le PERPÉTUEL SECRÉTAIRE a usé de ménagemens, et même de ménagemens fort prudens. Il a bien senti que la lettre en entier auroit porté l’antidote avec le poison, et c’étoit déjà trop pour un homme aussi adroit que lui, d’avoir été obligé de s’y prendre à deux fois pour asséner un coup mortel à la réputation de Jean-Jaques. Mais avant de passer à l’examen de cette lumineuse lettre, il convient de la mettre sous les yeux du lecteur, à côté des extraits qu’en a faits M. d’Alembert, dans toute la simplicité de son esprit, et la droiture de son coeur. Ce coup-d’oeil est allez intéressant.» Lettre de M. Muzell Stosch à M. d’Alembert, du 21 novembre 1778. Feu M. Rousseau écrivit un jour à mylord Maréchal, qu’il étoit content de son fort; mais qu’il gémissoit sur celui de sa femme, qui, s’il venoit à mourir, seroit dans la misere; qu’il seroit content si par son industrie, il pouvoit seulement lui acquérir une rente de 6oo liv. de France. Mylord Maréchal, dont le coeur étoit toujours ouvert à la bienfaisance, étant fort attaché à Rousseau, prit cette plainte pour une insinuation, et assura à Jean-Jaques, et à sa femme une rente de trente louis d’or. Rousseau n’y répondit pas avec gratitude: quelque tems après il fit une querelle au bon Extraits de cette lettre faits par M. d’Alembert, dans son Eloge de mylord Maréchal. Pages 49 et 50. Le philosophe Genevois lui écrivit un jour, qu’il étoit content de son sort: mais qu’il gémissoit sur les malheurs dont sa femme étoit menacée, en cas qu’elle vînt à le perdre: qu’il voudroit seulement lui procurer par son travail, 6oo liv. de rente. Mylord Maréchal se fit un plaisir de donner à cette lettre, le sens que lui suggéroient l’élévation, et la bonté de son ame; il assura au mari, et à la femme la rente qui manquoit à leur bonheur. La vérité nous oblige de dire, (et ce n’est pas sans un regret bien sincere), que le bienfaiteur eut depuis fort à se plaindre de celui qu’il avoit si noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable, et les justes raisons que nous avons eues de nous en plaindre nous- mêmes, nous obligent à tirer le rideau sur ce détail affligeant, dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques. Ces preuves n’ont été connues que depuis la mort de mylord Maréchal; car il gardoit toujours le silence sur les torts qu’on avoit avec lui; et son coeur indulgent ne lui permit jamais la médisance, ni même la plainte. Page 87. Il est triste qu’après tant de marques d’estime et d’intérêt Lord Maréchal, lui dit des injures garda la pension. Ceci et bien postérieur à l’affaire de David Hume, que Mylord aimoit beaucoup, et qu’il appelloit toujours le bon David. Mylord Maréchal avoit joué un rôle dans cette fameuse querelle. J’en posséde toutes les lettres en propre original. Il blâmoit beaucoup Rousseau, disant qu’il faisoit des folies pour faire parler de lui. Feu mylord Maréchal m’avoit donné cette correspondance, avec ordre de ne pas ouvrir le paquet de son vivant. De fréquens voyages m’ont empêché d’y penser après sa mort. Je dois rendre la justice à la mémoire de Lord Maréchal, que malgré les justes plaintes qu’il avoit contre Jean-Jaques, jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à son désavantage. Il me données à M. Rousseau, le bienfaisant et paisible Mylord qui auroit pu s’attendre à l’amitié n’ait pas même éprouvé la reconnoissance. Pages 87 et 88. Mylord Maréchal avoit pris beaucoup de part à la querelle trop affligante, et trop connue, faite à M. Hume, par M. Rousseau. Le respect que nous devons à la vérité, et à la mémoire de M. Hume, nous oblige de dire que l’équitable Mylord donnoit à M. Rousseau, le tort qu’il avoit si évidemment, et aux yeux même de ses partisans les plus zélés. Mylord Maréchal conserva soigneusement toute la correspondance qu’il avoit eue avec ces deux illustres Ecrivains, et que peut-être il faudroit supprimer pour l’honneur du philosophe Genevois, si celui du philosophe Ecossois n’y étoit intéressé. Une personne très-estimable, que Mylord honoroit avec justice de son amitié et de sa confiance, nous a écrit ces propres paroles. «Mylord lord m’avoit donné sa correspondance avec Rousseau, en me recommandant de ne l’ouvrir qu’après sa mort.....Je dois rendre cette justice à sa mémoire, que malgré les justes sujets de plaintes qu’il avoit contre Jean-Jaques, jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fut à son désavantage il me montra seulement la derniere lettre qu’il en reçut, et nie conta historiquement montra seulement la derniere lettre qu’il en reçut, et me raconta historiquement l’affaire de la pension. Aussi par son testament il lui légué la montre qu’il portoit toujours, et qui a été envoyée à sa veuve. l’affaire de la pension.» Cette lettre (ajoute la même personne (29) étoit remplie d’injures: il faut, dit le bon Mylord en la recevant, pardonner ces écarts)à un homme que le malheur rend injuste, qu’on doit regarder et traiter comme un malade. Aussi, pardonnoit il si bien à M. Rousseau, que par son testament il lui a légué la montre qu’il portoit toujours, elle a été envoyée à sa veuve. «On vient de lire cette lettre de M. Stosch, que M. d’Alembert assure avoir publiée en entier. Ce M. Stosch, il faut l’avouer, commence assez singuliérement ses lettres. Feu M. Rousseau écrivit un jour, etc. etc. Quoi! cet homme, qui n’a rien eu à démêler avec Rousseau; que l’on ne peut soupçonner d’avoir voulu lui imputer des torts qu’il n’auroit point eus; cet homme, qu’on nous peint si désintéressé dans cette affaire; cet homme d’honneur et de probité, en prenant la plume pour écrire à M. d’Alembert, homme aussi d’honneur et de probité, désintéressé comme lui dans cette affaire, n’a pourtant rien de plus pressé que de parler des crimes de Rousseau; et ne parle à M. d’Alembert que de cela, comme si M. d’Alembert lui eût demandé des mémoires sur ce sujet!.... Certes, voilà pour deux correspondans désintéressés, hommes d’honneur et de probité, et dans des dispositions pour Rousseau non suspectes, une correspondance bien surprenante. Pour moi, je soupçonne que le vrai début de cette lettre est resté entre ces Mesieurs, et que pour de très-bonnes raisons, le public n’est pas appellé à cette confidence. En effet, où étoit la nécessité de lui apprendre que cette lettre n’étoit au fond qu’une réponse amicale de M. Stosch, aux demandes amicales de M. d’Alembert? Poursuivons. M. Stosch fait dire à Rousseau qu’il seroit content si par son industrie, etc. Ce terme qui indique si visiblement le ton, et le caractere du philosophe Genevois, a paru trop outrageant au bon M. d’Alembert, il s’est souvenu à propos que, qui veut trop prouver ne prouve rien; et il a substitué le mot de travail à celui d’industrie. Excellente correction! On y reconnoît la finesse académique. Car il est vrai que travail est plus doux, plus propre à surprendre la confiance du lecteur, qu’industrie, qui l’eût vraisemblablement étonné dans la bouche de Rousseau: mais qu’il n’est pas étonnant que M. Stosch ait employé. Mylord prit cette plainte pour une insinuation, dit M. Stosch. De quelle plainte parle-t-il donc? auroit pu dire un lecteur bénévole, qui n’auroit vu dans ce qui précede, qu’un épanchement de confiance dans le sein d’un ami, à qui on rend compte de ses projets. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie Françoise, toujours par bonté d’ame, a encore corrigé le style de son correspondant; et si heureusement qu’il sauve tout à-la-fois au complaisant M. Stosch; un contre-sens, et une erreur de 120 liv. sur la pension, que M. Stosch, informé par Mylord, portoit à 30 louis, et que M. d’Alembert sait bien n’être que de 6OO liv. Mais voici bien un autre sujet de scandale! Comment M. le Baron, qui jouissoit depuis vingt ans, de toute la confiance de mylord Maréchal, ne fait pas ce que ce Seigneur a fait il y en a quatorze!.....Ah! Mylord, combien cela déroge à l’opinion qu’on avoit de vous! Quoi! Vous étiez un trompeur; vous promettiez votre confiance, et vous ne la donniez pas! Cela est encore pire que de la mal placer, comme vous en auriez couru les risques: car enfin, se tromper soi-même n’est qu’un malheur, et tromper les autres est un tort. Rousseau n’y répondit pas avec gratitude. Quelle dureté dans cette expression! Mais aussi quelle aménité dans celle de M. d’Alembert, il est triste qu’après, etc. Non content de cette élégante version, l’académicien (toujours par ménagement pour Rousseau) a commenté le texte de son correspondant, dans le paragraphe qui commence ainsi, page 49. La vérité nous oblige, etc. Quelque tems après, dit M. Stosch, il fit une querelle au bon Lord Maréchal, lui dit des injures, et garda la pension. Ah! pour le coup, M. d’Alembert a usé de ménagement, car il a supprimé la querelle faite, et la pension, gardée: mais pour les injures dites, il a préféré d’en remplir une lettre. Cela est plus fort, mieux constaté, et dès-là plus favorable à Jean-Jaques. Ceci est bien postérieur à l’affaire de David Hume, etc. Je ne vois pas pourquoi M. d’Alembert n’a pas fait usage de cette phrase. Est-ce encore par ménagement? a-t-il imaginé que la querelle faite à Mylord par Rousseau, ayant une toute autre cause que l’affaire du bon David, en devenoit plus impardonnable; ou bien a-t-il jugé convenable de sauver à M. le Baron, l’embarras d’indiquer cette autre cause postérieure,? Il semble que M. d’Alembert ne compte pas tellement sur les mémoires du très- estimable M. Stosch, qu’il n’ait la précaution d’en faire un usage fort discret.... Mais ne seroit-ce pas cette phrase, ceci est bien postérieur, etc. supprimée par M. d’Alembert, qui l’auroit engagé à faire écrire des injures à Mylord par Jean-Jaques, au lieu de lui en faire dire? Si je ne me trompe, Jean-Jaques n’a pas revu Mylord, depuis l’affaire de M. Hume; et dans ce cas là, il n’a pas pu lui dires des injures: mais il auroit pu lui en écrire; on peut donc le supposer sans choquer la vraisemblance: en voilà allez pour mettre à l’aise M. d’Alembert, bien moins attaché, quoiqu’il en dise, à la vérité, qu’à la vraisemblance, que la fureur de nuire à Jean-Jaques, lui fait cependant par fois négliger. J’en possede toutes les lettres en propre original. Posséder en propre original toutes les lettres d’une querelle!..... Quel jargon! Un Allemand obligé d’écrire en françois, à un savant qui ne l’entendroit pas, s’il lui écrivoit en allemand, a bien des droits à notre indulgence. Mais le bon sens est de tous les pays; et M. le Baron, qui a TANT VOYAGÉ devroit bien, INTELLIGENT comme il l’est, connoître un peu mieux la langue françoise, adoptée dans presque toutes les cours de l’Europe. Il (Mylord blâmoit beaucoup Rousseau, disant qu’il faisoit des folies pour faire parler de lui. L’excellent ami que ce bon Lord!.... Cependant malgré les justes plaintes qu’il avoit contre Jean-Jaques, (avoir des plaintes contre quel qu’un!.... Mais passions) M. Stosch assure ne lui avoir jamais entendu dire un mot qui fût au désavantage de Jean-Jaques. Pourroit-on demander à M. Stosch, ce que c’est que parler au désavantage de quelqu’un, si la jolie phrase qu’il prête à mylord Maréchal, n’est pas au désavantage de Jean-Jaques? M. Stosch voudroit-il bien nous expliquer, comment Mylord ne lui ayant jamais dit un mot au désavantage de Jean-Jaques, lui, M. Stosch en a tant à dire? Pourroit-on demander à M. d’Alembert, par quelle espece de ménagement, il n’a rapporté qu’une partie de ce que dit ici M. Stosch? N’auroit-il pas apperçu une contradiction qu’il falloit escamoter, par ménagement pour Jean-Jaques..... L’indignation me gagne: il faut finir, il faut passer sous silence, et ce dépôt de la correspondance, négligé par M. Stosch jusqu’à l’époque où il écrit à M. d’Alembert, et les fréquens voyages de M. Stosch, qui l’ont empêché de penser aux preuves de confiance que lui a données un ami de 20 ans, jusqu’au moment où M. d’Alembert lui a rappellé leur existence; et tant d’autres articles de cette incroyable lettre, que tout lecteur raisonnable saura bien remarquer. C’est pourtant sur cette lettre, en pleine contradiction avec elle-même, et avec le témoignage PAR ÉCRIT de mylord Maréchal, que M. d’Alembert nous assure n’avoir pas le moindre doute sur la vérité des faits que M. Stosch, l’honnête M. Stosch, lui a mandés; et pour se tirer d’affaire il renvoie à son digne correspondant ceux, qui pourroient encore douter de la vérité de ces faits. Et voilà ce que M. d’Alembert appelle sa défense! Ce que le très-estimable auteur de ce commentaire dit de vous, Monsieur, tout le monde le pense, même ceux qui n’ayant pas connu les qualités attachantes du philosophe Genevois, ne peuvent avoir pour lui, que les sentimens qu’imprime à tous les coeurs honnêtes, l’heureux assemblage des plus héroïques vertus. Malheureusement l’indulgence qu’inspire la bonté de ce grand homme est à pure perte pour vous; on ne peut vous trouver d’excuse: vous méditez si long-tems les petites méchancetés que vous faites! Votre tête et votre coeur sont si froids!..... Malgré cela votre compas vous trompe; vous mesurez mal jusqu’où vous pouvez vous avancer sans vous compromettre: aussi votre crédit baisse-t-il tous les jours. Croyez-moi, Monsieur, tombez de bonne grâce, puisque vous ne pouvez plus vous soutenir; c’est le seul moyen de terminer votre rôle avec quelque décence. Du moins on vous saura gré de quelque chose. Mais vous n’avez pas un seul moment à perdre; à peine vous reste-t-il d’autres partisans que vos complices; et eux seuls peuvent voir sans un mélange de mépris et d’horreur, tout ce que la rage également timide et cruelle, que les malheurs et la mort de J. J. Rousseau n’ont pu assouvir, suppose de foiblesse et de férocité dans votre caractere. Quant à moi qui aime Jean-Jaques, jusqu’à desirer la haine de tout ce qui le hait, je regrette de ne pas pouvoir la provoquer en me nommant. Ce n’est pas la crainte qui l’en empêche quiconque n’emploie ses armes qu’à repousser les efforts de la calomnie, ne doit rien redouter de l’autorité légitime; et si la ténébreuse intrigue dont Jean-Jaques est depuis si long-tems le fléau et la victime, travailloit à me punir de l’avoir déconcertée, les gens en place, à qui j’ai honneur de tenir, sauroient bien détruire son ouvrage. L’anonyme n’est donc point un masque dont la pusillanimité me couvre; c’est un voile que la modestie étend sur mes traits. En le gardant, je rends un nouvel hommage à la mémoire de l’illustre Rousseau, de qui je ne fus pas moins disciple qu’amie; et qui n’approuvoit pas qu’une femme, par quelque moyen que ce pût être, attirât sur elle les regards du public. Cherchez à me connoître, Monsieur, parvenez-y, et vous verrez si je vous trompe. Le 16 Octobre 1779. PS: Cette lettre, Monsieur, est de bien vieille date: c’est plus votre faute que la mienne. Je pense que vous devinerez le mot de cette énigme-là. Le 19 Novembre 1779. Lettre A Monsieur Freron. 1780) Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien le plutôt vous sera possible, donner place dans l’Année littéraire lettre que j’ai l’honneur de vous envoyer. Vous pouvez, Monsieur, me rendre ce service, sans risquer de désoblige M. d’Alembert: son consentement à la publication de cette lettre, est consigné en termes formels, page 179 du Mercure du 23 de ce mois, dans lequel j’avois souhaité qu’elle fût insérée; et les protestations de sincérité qui accompagnent ce consentement, ne permettent pas de douter que M. d’Alembert ne l’ait dicté lui-même; car M. d’Alembert est l’homme du monde le plus sincere. Il est clair, Monsieur, que la préférence que je donnois au Mercure, sur votre Journal m’étoit pas inspirée par le desir de me faire valoir; mais n’étoit pas non plus un effet du hasard; je croyois devoir sacrifier mon intérêt à la convenance, qui me sembloit exiger que la défense eût le même théâtre et les mêmes spectateurs que l’attaque. M. d’Alembert en a jugé autrement; il a trouvé fort égal que ma lettre parût dans le Mercure, ou ailleurs; même qu’elle parût, ou ne parût pas, dès qu’il s’en est pleinement rapporté à MM. les Rédacteurs du chef- d’oeuvre hebdomadaire, qui, de leur propre mouvement, et sans que M. d’Alembert ait mis un grain dans la balance, m’ont l’exclusion. Loin que la philosophique indifférence de M. d’Alembert me gagne, Monsieur, je trouve plus que jamais nécessaire que la lettre que j’ai eu l’honneur de lui adresser, soit mise sous les yeux du Public, puisque ce n’est qu’après avoir daigné la lire, qu’il pourra juger de la sagesse des motifs qui ont empêché ces Messieurs de l’insérer, et de la solidité de l’espece de réponse qu’ils ont essayé d’y faire. D. R. G. Le 25 Décembre 1780. Lettre A Monsieur L’Abbé Roussier. (1780) [Du Peyrou/Moultou 1780-1789 quarto édition; t. XV, pp. 558-559] Il m’est revenu, Monsieur, que vous aviez été m’écoutent de ce que j’ai dit de vous dans l’Errata de l’Essai sur la musique. La note que vous avez pris la peine de faire sur la vingt-huitieme page de cette brochure, est même tombée entre mes mains. Cette note me prouve que j’ai eu un tort vis-à-vis de vous: mon empressement à le réparer doit vous prouver combien il a été involontaire. Je ne connois point, Monsieur, le Mémoire sur la musique des anciens que vous donnâtes en 1770; j’avois ouï dire que vous étiez partisan fanatique de la basse fondamentale, et que vous y trouviez tout ce que les visionnaires anciens et modernes ont trouvé dans le systême musical des Grecs. L’imputation n’étoit pas de nature à exiger-que je ne l’adoptasse qu’après un mûr examen. D’ailleurs, j’avois vu par moi-même que l’auteur de l’Essai sur la musique s’étayoit à chaque page de votre sentiment: j’ai cru...... vous ménager en ne me permettant à votre sujet que des plaisanteries. J’ai eu depuis, (et j’en remercie la fortune) occasion de prendre une toute autre idée de vous, Monsieur: j’ai entendu parler avec tant de distinction de votre caractere, de vos moeurs, de votre savoir, et de votre modestie, que j’ai conçu pour vous une estime qui ajoute beaucoup au regret, que j’aurois même sans elle, de m’être trompée un instant sur votre compte. J’ajouterai avec le plus grand plaisir que, si comme le prétend l’auteur d l’Essai sur la musique, le Dictionnaire de cet art a besoin d’être refondu (ce que je ne puis admettre d’après son jugement, ni nier d’après le mien), je pense que vous êtes le seul de nos savans qui sachiez de quel ton il convient de relever les erreurs d’un grand homme; le seul dont l’envie ne dirige pas la critique; le seul enfin à qui l’honnêteté de ses intentions, et la supériorité de ses lumieres donnent le droit de perfectionner l’ouvrage de J. J. Rousseau, Je pense encore que, si vous tenez de la nature autant de goût, que l’étude vous a fait acquérir de connoissances, c’est grand dommage que vous vous soyez borné à écrire sur la musique. Si vous jugez à propos, Monsieur, de faire insérer cette lettre dans quelque papier public, non-seulement j’y consens; mais je vous en prie. Loin de rougir de l’aveu qu’elle contient, loin que l’hommage que je vous y rends me coûte, je trouve l’un et l’autre assez bien placés, pour être très-fâchée que les circonstances ne me permettent pas de m’en faire honneur. Lettres A M. De Malesherbes. (1762) Première Lettre. A Montmorency, le 4 janvier 1762. J'aurais moins tardé, Monsieur, à vous remercier de la dernière lettre dont vous m'avez honoré si j'avais mesuré ma diligence à répondre sur le plaisir qu'elle m'a fait. Mais, outre qu'il m'en coûte beaucoup d'écrire, j'ai pensé qu'il fallait donner quelques jours aux importunités de ces temps-ci pour ne vous pas accabler des miennes. Quoique je ne me console point de ce qui vient de se passer, je suis très content que vous en soyez instruit, puisque cela ne m'a point ôté votre estime; elle en sera plus à moi quand vous ne me croirez pas meilleur que je ne suis. Les motifs auxquels vous attribuez les partis qu'on m'a vu prendre depuis que je porte une espèce de nom dans le monde me font peut- être plus d'honneur que je n'en mérite, mais ils sont certainement plus près de la vérité que ceux que me prêtent ces hommes de lettres, qui, donnant tout à la réputation, jugent de mes sentiments par les leurs. J'ai un coeur trop sensible à d'autres attachements pour l'être si fort à l'opinion publique; j'aime trop mon plaisir et mon indépendance pour être esclave de la vanité au point qu'ils le supposent. Celui pour qui la fortune et l'espoir de parvenir ne balança jamais un rendez-vous ou un souper agréable ne doit pas naturellement sacrifier son bonheur au désir de faire parler de lui, et il n'est point du tout croyable qu'un homme qui se sent quelque talent et qui tarde jusqu'à quarante ans à se faire connaître soit assez fou pour aller s'ennuyer le reste de ses jours dans un désert, uniquement pour acquérir la réputation d'un misanthrope. Mais, Monsieur, quoique je haïsse souverainement l'injustice et la méchanceté, cette passion n'est pas assez dominante pour me déterminer seule à fuir la société des hommes, si j'avais en les quittant quelque grand sacrifice à faire. Non, mon motif est moins noble et plus près de moi. Je suis né avec un amour naturel pour la solitude qui n'a fait qu'augmenter à mesure que j'ai mieux connu les hommes. Je trouve mieux mon compte avec les êtres chimériques que je rassemble autour de moi qu'avec ceux que je vois dans le monde, et la société dont mon imagination fait les frais dans ma retraite achève de me dégoûter de toutes celles que j'ai quittées. Vous me supposez malheureux et consumé de mélancolie. Oh! Monsieur, combien vous vous trompez! C'est à Paris que je l'étais; c'est à Paris qu'une bile noire rongeait mon coeur, et l'amertume de cette bile ne se fait que trop sentir dans tous les écrits que j'ai publiés tant que j'y suis resté. Mais, Monsieur, comparez ces écrits avec ceux que j'ai faits dans ma solitude: ou je suis trompé, ou vous sentirez dans ces derniers une certaine sérénité d'âme qui ne se joue point et sur laquelle on peut porter un jugement certain de l'état intérieur de l'auteur. L'extrême agitation que je viens d'éprouver vous a pu faire porter un jugement contraire; mais il est facile à voir que cette agitation n'a point son principe dans ma situation actuelle, mais dans une imagination déréglée, prête à s'effaroucher sur tout et à porter tout à l'extrême. Des succès continus m'ont rendu sensible à la gloire, et il n'y a point d'homme ayant quelque hauteur d'âme et quelque vertu qui pût penser sans le plus mortel désespoir qu'après sa mort on substituerait sous son nom à un ouvrage utile un ouvrage pernicieux, capable de déshonorer sa mémoire et de faire beaucoup de mal. Il se peut qu'un tel bouleversement ait accéléré le progrès de mes maux; mais dans la supposition qu'un tel accès de folie m'eût pris à Paris, il n'est point sûr que ma propre volonté n'eût pas épargné le reste de l'ouvrage à la nature. Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et, par contre- coup, à celui de ne pas occuper dans le monde la place que j'y croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais bien sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma ridicule vanité n'en eût osé prétendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait. Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de paresse; mais cette paresse est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables. Un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, quoique le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié m'est si chère, parce qu'il n'y a plus de devoirs pour elle. On suit son coeur et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits. Car tout bienfait exige reconnaissance ; et je me sens le coeur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente, je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi; et j'ai cent fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien du tout qu'à rester là. J'ai cependant fait dans ma jeunesse quelques efforts pour parvenir. Mais ces efforts n'ont jamais eu pour but que la retraite et le repos dans ma vieillesse, et comme ils n'ont été que par secousse, comme ceux d'un paresseux, ils n'ont jamais eu le moindre succès. Quand les maux sont venus, ils m'ont fourni un beau prétexte pour me livrer à ma passion dominante. Trouvant que c'était une folie de me tourmenter pour un âge auquel je ne parviendrais pas, j'ai tout planté là et je me suis dépêché de jouir. Voilà, Monsieur, je vous le jure, la véritable cause de cette retraite à laquelle nos gens de lettres ont été chercher des motifs d'ostentation qui supposent une constance ou plutôt une obstination à tenir à ce qui me coûte, directement contraire à mon caractère naturel. Vous me direz, Monsieur, que cette indolence supposée s'accorde mal avec les écrits que j'ai composés depuis dix ans, et avec ce désir de gloire qui a dû m'exciter à les publier. Voilà une objection à résoudre qui m'oblige à prolonger ma lettre, et qui, par conséquent, me force à la finir. J'y reviendrai, Monsieur, si mon ton familier ne vous déplaît pas, car dans l'épanchement de mon coeur je n'en saurais prendre un autre. Je me peindrai sans fard et sans modestie, je me montrerai à vous tel que je me vois, et tel que je suis, car, passant ma vie avec moi, je dois me connaître, et je vois par la manière dont ceux qui pensent me connaître interprètent mes actions et ma conduite qu'ils n'y connaissent rien. Personne au monde ne me connaît que moi seul. Vous en jugerez quand j'aurai tout dit. Ne me renvoyez point mes lettres, Monsieur, je vous supplie. Brûlez-les, parce qu'elles ne valent pas la peine d'être gardées, mais non pas par égard pour moi. Ne songez pas non plus, de grâce, à retirer celles qui sont entre les mains de Duchesne. S'il fallait effacer dans le monde les traces de toutes mes folies, il y aurait trop de lettres à retirer, et je ne remuerais pas le bout du doigt pour cela. A charge et à décharge, je ne crains point d'être vu tel que je suis. Je connais mes grands défauts, et je sens vivement tous mes vices. Avec tout cela je mourrai plein d'espoir dans le Dieu Suprême, et très persuadé que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi. Deuxième Lettre. A Montmorency, le 12 janvier 1762. Je continue, Monsieur, à vous rendre compte de moi, puisque j'ai commencé; car ce qui peut m'être le plus défavorable est d'être connu à demi; et puisque mes fautes ne m'ont point ôté votre estime, je ne présume pas que ma franchise me la doive ôter. Une âme paresseuse qui s'effraye de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractère, et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des principes, elle existe pourtant, je la sens, rien n'est plus certain, et j'en puis du moins donner par les faits une espèce d'historique qui peut servir à la concevoir. J'ai eu plus d'activité dans l'enfance, mais jamais comme un autre enfant. Cet ennui de tout m'a de bonne heure jeté dans la lecture. A six ans Plutarque me tombe sous la main, à huit je le savais par coeur; j'avais lu tous les romans, ils m'avaient fait verser des seaux de larmes avant l'âge où le coeur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent, et qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui ressemblait à mes folies. Dans ma jeunesse que je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j'avais connus dans mes livres, je me livrais sans réserve à quiconque savait m'en imposer par un certain jargon dont j'ai toujours été la dupe. J'étais actif parce que j'étais fou, à mesure que j'étais détrompé je changeais de goûts, d'attachements, de projets, et dans tous ces changements je perdais toujours ma peine et mon temps parce que je cherchais toujours ce qui n'était point. En devenant plus expérimenté j'ai perdu à peu près l'espoir de le trouver, et par conséquent le zèle de le chercher. Aigri par les injustices que j'avais éprouvées, par celles dont j'avais été le témoin, souvent affligé du désordre où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moi-même, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains; et sentant que je ne trouverais point au milieu d'eux une situation qui pût contenter mon coeur, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes, et je m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait. Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi mécontent de moi- même et des autres, je cherchais inutilement à rompre les liens qui me tenaient attaché à cette société que j'estimais si peu, et qui m'enchaînaient aux occupations le moins de mon goût par des besoins que j'estimais ceux de la nature, et qui n'étaient que ceux de l'opinion. Tout à coup un heureux hasard vint m'éclairer sur ce que j'avais à faire pour moi-même, et à penser de mes semblables sur lesquels mon coeur était sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me sentais encore porté à aimer avec tant de raisons de les haïr. Je voudrais, Monsieur, vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vie une si singulière époque et qui me sera toujours présent quand je vivrais éternellement. J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes; j'avais dans ma poche un Mercure de France que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture; tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées vives s'y présentèrent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'aperçois tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais. Oh! Monsieur, si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social, avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions, avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits, savoir ce premier Discours, celui sur l'Inégalité et le Traité de l'éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu, et il n'y eut d'écrit sur le lieu même que la Prosopopée de Fabricius. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment l'attrait d'un premier succès et les critiques des barbouilleurs me jetèrent tout de bon dans la carrière. Avais- je quelque vrai talent pour écrire? Je ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d'éloquence, et j'ai toujours écrit lâchement et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé. Ainsi c'est peut-être un retour caché d'amour-propre qui m'a fait choisir et mériter ma devise, et m'a si passionnément attaché à la vérité, ou à tout ce que j'ai pris pour elle. Si je n'avais écrit que pour écrire, je suis convaincu qu'on ne m'aurait jamais lu. Après avoir découvert ou cru découvrir dans les fausses opinions des hommes la source de leurs misères et de leur méchanceté, je sentis qu'il n'y avait que ces mêmes opinions qui m'eussent rendu malheureux moi-même, et que mes maux et mes vices me venaient bien plus de ma situation que de moi-même. Dans le même temps, une maladie dont j'avais dès l'enfance senti les premières atteintes s'étant déclarée absolument incurable malgré toutes les promesses des faux guérisseurs dont je n'ai pas été longtemps la dupe, je jugeai que, si je voulais être conséquent et secouer une fois de dessus mes épaules le pesant joug de l'opinion, je n'avais pas un moment à perdre. Je pris brusquement mon parti avec assez de courage, et je l'ai assez bien soutenu jusqu'ici, avec une fermeté dont moi seul peux sentir le prix, parce qu'il n'y a que moi seul qui sache quels obstacles j'ai eus et j'ai encore tous les jours à combattre pour me maintenir sans cesse contre le courant. Je sens pourtant bien que depuis dix ans j'ai un peu dérivé, mais si j'estimais seulement en avoir encore quatre à vivre, on me verrait donner une deuxième secousse et remonter tout au moins à mon premier niveau pour n'en plus guère redescendre. Car toutes les grandes épreuves sont faites et il est désormais démontré pour moi par l'expérience que l'état où je me suis mis est le seul où l'homme puisse vivre bon et heureux, puisqu'il est le plus indépendant de tous, et le seul où on ne se trouve jamais pour son propre avantage dans la nécessité de nuire à autrui. J'avoue que le nom que m'ont fait mes écrits a beaucoup facilité l'exécution du parti que j'ai pris. Il faut être cru bon auteur pour se faire impunément mauvais copiste et ne pas manquer de travail pour cela. Sans ce premier titre, on m'eût pu trop prendre au mot sur l'autre, et peut-être cela m'aurait-il mortifié: car je brave aisément le ridicule, mais je ne supporterais pas si bien le mépris. Mais si quelque réputation me donne à cet égard un peu d'avantage, il est bien compensé par tous les inconvénients attachés à cette même réputation, quand on n'en veut point être esclave, et qu'on veut vivre isolé et indépendant. Ce sont ces inconvénients en partie qui m'ont chassé de Paris, et qui, me poursuivant encore dans mon asile, me chasseraient très certainement plus loin pour peu que ma santé vînt à se raffermir. Un autre de mes fléaux dans cette grande ville était ces foules de prétendus amis qui s'étaient emparés de moi, et qui, jugeant de mon coeur par les leurs, voulaient absolument me rendre heureux à leur mode et non pas à la mienne. Au désespoir de ma retraite, ils m'y ont poursuivi pour m'en tirer. Je n'ai pu m'y maintenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis ce temps-là. Libre! Non, je ne le suis point encore. Mes derniers écrits ne sont point encore imprimés, et, vu le déplorable état de ma pauvre machine, je n'espère plus survivre à l'impression du recueil de tous: mais si, contre mon attente, je puis aller jusque-là et prendre une fois congé du public, croyez, Monsieur, qu'alors je serai libre ou que jamais homme ne l'aura été. O utinam! Ô jour trois fois heureux! Non, il ne me sera pas donné de le voir. Je n'ai pas tout dit, Monsieur, et vous aurez peut-être encore au moins une lettre à essuyer. Heureusement rien ne vous oblige de les lire, et peut-être y seriez-vous bien embarrassé. Mais pardonnez, de grâce; pour recopier ces longs fatras il faudrait les refaire et en vérité je n'en ai pas le courage. J'ai sûrement bien du plaisir à vous écrire, mais je n'en ai pas moins à me reposer et mon état ne me permet pas d'écrire longtemps de suite. Troisième Lettre. A Montmorency, le 26 janvier 1762. Après vous avoir exposé, Monsieur, les vrais motifs de ma conduite, je voudrais vous parler de mon état moral dans ma retraite; mais je sens qu'il est bien tard; mon âme aliénée d'elle-même est toute à mon corps. Le délabrement de ma pauvre machine l'y tient de jour en jour plus attachée, et jusqu'à ce qu'elle s'en sépare enfin tout à coup. C'est de mon bonheur que je voudrais vous parler, et l'on parle mal du bonheur quand on souffre. Mes maux sont l'ouvrage de la nature, mais mon bonheur est le mien. Quoi qu'on en puisse dire, j'ai été sage, puisque j'ai été heureux autant que ma nature m'a permis de l'être: je n'ai point été chercher ma félicité au loin, je l'ai cherchée auprès de moi et l'y ai trouvée. Spartien dit que Similis, courtisan de Trajan, ayant sans aucun mécontentement personnel quitté la cour et tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, fit mettre ces mots sur sa tombe: J'ai demeuré soixante et seize ans sur la terre, et j'en ai vécu sept. Voilà ce que je puis dire à quelque égard, quoique mon sacrifice ait été moindre : je n'ai commencé de vivre que le 9 avril 1756. Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c'est encore ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers! Chacun voudrait s'en faire un semblable; la paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? De moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel: je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon coeur, mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font des réalités. Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie, et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quels temps croiriez-vous, Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse, ils furent trop rares, trop mêlés d'amertumes, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides mais délicieux que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et me ménager un plus long après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de coeur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant: "Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour!" J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien remontrant la main des hommes n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon coeur, la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration: le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même: "Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux." Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon coeur, et, chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne. Je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon coeur pouvait désirer encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité, plaisirs si délicieux, si purs, et qui sont désormais si loin des hommes. Oh! si dans ces moments quelque idée de Paris, de mon siècle et de ma petite gloriole d'auteur venait troubler mes rêveries. avec quel dédain je la chassais à l'instant pour me livrer sans distraction aux sentiments exquis dont mon âme était pleine! Cependant, au milieu de tout cela, je l'avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois la contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement du coeur vers une antre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant je sentais le besoin. Hé bien, Monsieur, cela même était jouissance, puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très vif et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir. Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'Être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas; je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace, mon coeur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit, j'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans l'infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature, je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois: "Ô grand Être! Ô grand Être!" sans pouvoir dire ni penser rien de plus. Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées; et quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite, étonné de la rapidité du temps, je croyais n'avoir pas assez mis à profit ma journée, je pensais en pouvoir jouir davantage encore, et pour réparer le temps perdu je me disais: "Je reviendrai demain." Je revenais à petit pas, la tête un peu fatiguée, mais le coeur content, je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse. Je soupais de grand appétit dans mon petit domestique, nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave, nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour; j'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie, j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir j'étais grondeur et taciturne: cette remarque est de ma gouvernante, et depuis qu'elle me l'a dite je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin ou chanté quelque air sur mon épinette, je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même. Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie, bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets, et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, Monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité, je n'en demande point d'antres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes. Mais un corps qui souffre ôte à l'esprit sa liberté; désormais je ne suis plus seul, j'ai un hôte qui m'importune, il faut m'en délivrer pour être à moi, et l'essai que j'ai fait de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d'effroi le moment de les goûter sans distraction. Mais me voici déjà à la fin de ma seconde feuille. Il m'en faudrait pourtant encore une. Encore une lettre donc, et puis plus. Pardon, Monsieur. Quoique j'aime trop à parler de moi, je n'aime pas à en parler avec tout le monde: c'est ce qui me fait abuser de l'occasion quand je l'ai et qu'elle me plaît. Voilà mon tort et mon excuse. Je vous prie de la prendre en gré. Quatrième Lettre. A Montmorency, le 28 janvier 1762. Je vous ai montré, Monsieur, dans le secret de mot coeur, les vrais motifs de ma retraite et de toute ma conduite, motifs bien moins nobles sans doute que vous ne les avez supposés, mais tels pourtant qu'ils me rendent content de moi-même et m'inspirent la fierté d'âme d'un homme qui se sent bien ordonné et qui, ayant eu le courage de faire ce qu'il fallait pour l'être, croit pouvoir s'en imputer le mérite. Il dépendait de moi non de me faire un autre tempérament ni un autre caractère mais de tirer parti du mien, pour me rendre bon à moi-même et nullement méchant aux autres. C'est beaucoup que cela, Monsieur, et peu d'hommes en peuvent dire autant. Aussi je ne vous déguiserai point que, malgré le sentiment de mes vices, j'ai pour moi une haute estime. Vos gens de lettres ont beau crier qu'un homme seul est inutile à tout le monde et ne remplit pas ses devoirs dans la société, j'estime, moi, les paysans de Montmorency des membres plus utiles de la société que tous ces tas de désoeuvrés payés de la graisse du peuple pour aller six fois la semaine bavarder dans une académie, et je suis plus content de pouvoir dans l'occasion faire quelque plaisir à mes pauvres voisins que d'aider à parvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein, qui tous aspirent à l'honneur d'être des fripons en place, et que, pour le bien public ainsi que pour le leur, on devrait tous renvoyer labourer la terre dans leurs provinces. C'est quelque chose que de donner l'exemple aux hommes de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. C'est quelque chose d'avoir pu contribuer à empêcher ou différer au moins dans ma patrie l'établissement pernicieux que, pour faire sa cour à Voltaire à nos dépens, d'Alembert voulait qu'on fît parmi nous. Si j'eusse vécu dans Genève, je n'aurais pu ni publier l'épître dédicatoire du Discours sur l'inégalité, ni parler même contre l'établissement de la comédie, du ton que je l'ai fait. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être, dans l'occasion, de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite si j'agis où je dois agir? D'ailleurs les habitants de Montmorency sont-ils moins hommes que les Parisiens, et quand je puis en dissuader quelqu'un d'envoyer son enfant se corrompre à la ville, fais-je moins de bien que si je pouvais de la ville le renvoyer au foyer paternel? Mon indigence seule ne m'empêcherait-elle pas d'être inutile de la manière que tous ces beaux parleurs l'entendent, et puisque je ne mange du pain qu'autant que j'en gagne, ne suis-je pas forcé de travailler pour ma subsistance et de payer à la société tout le besoin que je puis avoir d'elle? Il est vrai que je me suis refusé aux occupations qui ne m'étaient pas propres; ne me sentant point le talent qui pouvait me faire mériter le bien que vous m'avez voulu faire, l'accepter eût été le voler à quelque homme de lettres aussi indigent que moi et plus capable de ce travail-là; en me l'offrant vous supposiez que j'étais en état de faire un extrait, que je pouvais m'occuper de matières qui m'étaient indifférentes, et, cela n'étant pas, je vous aurais trompé, je me serais rendu indigne de vos bontés en me conduisant autrement que je n'ai fait; on n'est jamais excusable de faire mal ce qu'on fait volontairement: je serais maintenant mécontent de moi, et vous aussi; et je ne goûterais pas le plaisir que je prends à vous écrire. Enfin, tant que mes forces me l'ont permis, en travaillant pour moi, j'ai fait, selon ma portée, tout ce que j'ai pu pour la société; si j'ai peu fait pour elle, j'en ai encore moins exigé, et je me crois si bien quitte avec elle dans l'état où je suis que, si je pouvais désormais me reposer tout à fait et vivre pour moi seul, je le ferais sans scrupule. J'écarterai du moins de moi de toutes mes forces l'importunité du bruit public. Quand je vivrais encore cent ans, je n'écrirais pas une ligne pour la presse, et ne croirais vraiment recommencer à vivre que quand je serais tout à fait oublié. J'avoue pourtant qu'il a tenu à peu que je ne me sois trouvé rengagé dans le monde, et que je n'aie abandonné ma solitude non par dégoût pour elle, mais par un goût non moins vif que j'ai failli lui préférer. Il faudrait, Monsieur, que vous connussiez l'état de délaissement et d'abandon de tous mes amis où je me trouvais, et la profonde douleur dont mon âme en était affectée, lorsque M. et Mme de Luxembourg désirèrent de me connaître, pour juger de l'impression que firent sur mon coeur affligé leurs avances et leurs caresses. J'étais mourant; sans eux je serais infailliblement mort de tristesse, ils m'ont rendu la vie, il est bien juste que je l'emploie à les aimer. J'ai un coeur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux; je les aime tous, et c'est parce que je les aime que je hais l'injustice; c'est parce que je les aime que je les fuis, je souffre moins de leurs maux quand je ne les vois pas. Cet intérêt pour l'espèce suffit pour nourrir mon coeur; je n'ai pas besoin d'amis particuliers, mais, quand j'en ai, j'ai grand besoin de ne les pas perdre, car, quand ils se détachent, ils me déchirent. En cela d'autant plus coupables que je ne leur demande que de l'amitié, et que, pourvu qu'ils m'aiment, et que je le sache, je n'ai pas même besoin de les voir. Mais ils ont toujours voulu mettre à la place du sentiment des soins et des services que le public voyait et dont je n'avais que faire. Quand je les aimais, ils ont voulu paraître m'aimer. Pour moi qui dédaigne en tout les apparences, je ne m'en suis pas contenté, et, ne trouvant que cela, je me le suis tenu pour dit. Ils n'ont pas précisément cessé de m'aimer, j'ai seulement découvert qu'ils ne m'aimaient pas. Pour la première fois de ma vie je me trouvai donc tout à coup le coeur seul, et cela, seul aussi dans ma retraite, et presque aussi malade que je le suis aujourd'hui. C'est dans ces circonstances que commença ce nouvel attachement qui m'a si bien dédommagé de tous les autres et dont rien ne me dédommagera, car il durera, j'espère, autant que ma vie; et quoi qu'il arrive, il sera le dernier. Je ne puis vous dissimuler, Monsieur, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres, j'ai même tort de dire que je ne puis vous le dissimuler, car je n'ai nulle peine à vous l'avouer, à vous, né d'un sang illustre, fils du chancelier de France et premier président d'une cour souveraine; oui, Monsieur, à vous qui m'avez fait mille biens sans me connaître et à qui, malgré mon ingratitude naturelle, il ne m'en coûte rien d'être obligé. Je hais les grands, je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leur petitesse et tous leurs vices, et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. C'est avec ce sentiment que j'ai été comme entraîné au château de Montmorency; j'en ai vu les maîtres, ils m'ont aimé, et moi, Monsieur, je les ai aimés et les aimerai tant que je vivrai de toutes les forces de mon âme: je donnerais pour eux, je ne dis pas ma vie, le don serait faible dans l'état où je suis, je ne dis pas ma réputation parmi mes contemporains, dont je ne me soucie guère, mais la seule gloire qui jamais ait touché mon coeur, l'honneur que j'attends de la postérité et qu'elle me rendra parce qu'il m'est dû, et que la postérité est toujours juste. Mon coeur qui ne sait point s'attacher à demi s'est donné à eux sans réserve et je ne m'en repens pas, je m'en repentirais même inutilement, car il ne serait plus temps de m'en dédire. Dans la chaleur de l'enthousiasme qu'ils m'ont inspiré, j'ai cent fois été sur le point de leur demander un asile dans leur maison pour y passer le reste de mes jours auprès d'eux, et ils me l'auraient accordé avec joie, si même, à la manière dont ils s'y sont pris, je ne dois pas me regarder comme ayant été prévenu par leurs offres. Ce projet est certainement un de ceux que j'ai médités le plus longtemps et avec le plus de complaisance. Cependant il a fallu sentir à la fin, malgré moi, qu'il n'était pas bon. Je ne pensais qu'à l'attachement des personnes, sans songer aux intermédiaires qui nous auraient tenus éloignés, et il y en avait de tant de sortes, surtout dans l'incommodité attachée à mes maux, qu'un tel projet n'est excusable que par le sentiment qui l'avait inspiré. D'ailleurs la manière de vivre qu'il aurait fallu prendre choque trop directement tous mes goûts, toutes mes habitudes, je n'y aurais pas pu résister seulement trois mois. Enfin nous aurions eu beau nous rapprocher d'habitation, la distance restant toujours la même entre les états, cette intimité délicieuse qui fait le plus grand charme d'une étroite société eût toujours manqué à la nôtre. Je n'aurais été ni l'ami ni le domestique de M. le Maréchal de Luxembourg; j'aurais été son hôte; en me sentant hors de chez moi j'aurais soupiré souvent après mon ancien asile, et il vaut cent fois mieux être éloigné des personnes qu'on aime et désirer d'être auprès d'elles que de s'exposer à faire un souhait opposé. Quelques degrés plus rapprochés eussent peut-être fait révolution dans ma vie. J'ai cent fois supposé dans mes rêves M. de Luxembourg point duc, mais maréchal de France, mais bon gentilhomme de campagne habitant quelque vieux château, et J.-J. Rousseau point auteur, point faiseur de livres, mais ayant un esprit médiocre et un peu d'acquis, se présentant au seigneur châtelain et à la dame, leur agréant, trouvant auprès d'eux le bonheur de sa vie, et contribuant au leur; si pour rendre le rêve plus agréable vous me permettiez de pousser d'un coup d'épaule le château de Malesherbes à demi-lieue de là, il me semble, Monsieur, qu'en rêvant de cette manière je n'aurais de longtemps envie de me réveiller. Mais c'en est fait; il ne me reste plus qu'à terminer le long rêve; car les autres sont désormais tous hors de saison, et c'est beaucoup si je puis me promettre encore quelques-unes des heures délicieuses que j'ai passées au château de Montmorency. Quoi qu'il en soit, me voilà tel que je me sens affecté. Jugez-moi sur tout ce fatras si j'en vaux la peine, car je n'y saurais mettre plus d'ordre et je n'ai pas le courage de recommencer. Si ce tableau trop véridique m'ôte votre bienveillance, j'aurai cessé d'usurper ce qui ne m'appartenait pas; mais si je la conserve, elle m'en deviendra plus chère, comme en étant plus à moi. Lettre A Christophe De Beaumont. (1763) A Môtiers le 18 nov 1762. J. J. Rousseau. Jean Jacques Rousseau, citoyen de Geneve, à Christophe De Beaumont, archevêque de Paris. Pourquoi faut-il, monseigneur, que j'aye quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvons- nous parler, comment pouvons-nous nous entendre, et qu'y a-t-il entre vous et moi? Cependant, il faut vous répondre; c'est vous- même qui m'y forcez. Si vous n'eussiez attaqué que mon livre, je vous aurois laissé dire: mais vous attaquez aussi ma personne; et plus vous avez d'autorité parmi les hommes, moins il m'est permis de me taire, quand vous voulez me déshonorer. Je ne puis m'empêcher, en commençant cette lettre, de réfléchir sur les bizarreries de ma destinée. Elle en a qui n'ont été que pour moi. J'étois né avec quelque talent; le public l'a jugé ainsi. Cependant j'ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité, dont je ne cherchois point à sortir. Si je l'avois cherché, cela même eût été une bizarrerie, que, durant tout le feu du premier âge, je n'eusse pu réussir, et que j'eusse trop réussi dans la suite, quand ce feu commençoit à passer. J'approchois de ma quarantieme année, et j'avois, au-lieu d'une fortune que j'ai toujours méprisée, et d'un nom qu'on m'a fait payer si cher, le repos et des amis, les deux seuls biens dont mon coeur soit avide. Une misérable question d'académie m'agitant l'esprit malgré moi, me jetta dans un métier pour lequel je n'étois point fait; un succès inattendu m'y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d'adversaires m'attaquerent sans m'entendre, avec une étourderie qui me donna de l'humeur, et avec un orgueil qui m'en inspira peut-être. Je me défendis, et, de dispute en dispute, je me sentis engagé dans la carriere, presque sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu, pour ainsi dire, auteur, à l'âge où l'on cesse de l'être, et homme de lettres par mon mépris même pour cet état. Dès-là, je fus dans le public quelque chose: mais aussi le repos et les amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une assiette plus fixe, et des attachements plus heureux? Il fallut dévorer mes peines; il fallut qu'un peu de réputation me tînt lieu de tout. Si c'est un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d'eux-mêmes, ce n'en fut jamais un pour moi. Si j'eusse un moment compté sur un bien si frivole, que j'aurois été promptement désabusé! Quelle inconstance perpétuelle n'ai-je pas éprouvée dans les jugements du public sur mon compte! J'étois trop loin de lui; ne me jugeant que sur le caprice ou l'intérêt de ceux qui le menent, à peine deux jours de suite avoit-il pour moi les mêmes yeux. Tantôt j'étois un homme noir, et tantôt un ange de lumiere. Je me suis vu dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la cour; puis insulté, menacé, détesté, maudit. Les soirs, on m'attendoit pour m'assassiner dans les rues; les matins, on m'annonçoit une lettre de cachet. Le bien et le mal couloient à peu près de la même source; le tout me venoit pour des chansons. J'ai écrit sur divers sujets, mais toujours dans les mêmes principes: toujours la même morale, la même croyance, les mêmes maximes, et, si l'on veut, les mêmes opinions. Cependant on a porté des jugements opposés de mes livres, ou plutôt, de l'auteur de mes livres; parce qu'on m'a jugé sur les matieres que j'ai traitées, bien plus que sur mes sentiments. Après mon premier discours, j'étois un homme à paradoxes, qui se faisoit un jeu de prouver ce qu'il ne pensoit pas: après ma lettre sur la musique françoise, j'étois l'ennemi déclaré de la nation; il s'en falloit peu qu'on ne m'y traitât en conspirateur; on eût dit que le sort de la monarchie étoit attaché à la gloire de l'opéra: après mon discours sur l'inégalité, j'étois athée et misanthrope: après la lettre à Mr D'Alembert, j'étois le défenseur de la morale chrétienne: après l'Héloïse, j'étois tendre et doucereux ; maintenant je suis un impie; bientôt peut-être serai-je un dévot. Ainsi va flottant le sot public sur mon compte, sachant aussi peu pourquoi il m'abhorre, que pourquoi il m'aimoit auparavant. Pour moi, je suis toujours demeuré le même : plus ardent qu'éclairé dans mes recherches, mais sincere en tout, même contre moi; simple et bon, mais sensible et foible; faisant souvent le mal, et toujours aimant le bien; lié par l'amitié, jamais par les choses, et tenant plus à mes sentiments qu'à mes intérêts; n'exigeant rien des hommes et n'en voulant point dépendre, ne cédant pas plus à leurs préjugés qu'à leurs volontés, et gardant la mienne aussi libre que ma raison: craignant Dieu sans peur de l'enfer, raisonnant sur la religion sans libertinage, n'aimant ni l'impiété ni le fanatisme, mais haïssant les intolérants encore plus que les esprits-forts; ne voulant cacher mes façons de penser à personne; sans fard, sans artifice en toute chose, disant mes fautes à mes amis, mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flaterie et sans fiel, et me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire: voilà mes crimes, et voilà mes vertus. Enfin lassé d'une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier, excédé du tracas des oisifs surchargés de leur temps et prodigues du mien, soupirant après un repos si cher à mon coeur et si nécessaire à mes maux, j'avois posé la plume avec joye. Content de ne l'avoir prise que pour le bien de mes semblables, je ne leur demandois pour prix de mon zele que de me laisser mourir en paix dans ma retraite, et de ne m'y point faire de mal. J'avois tort: des huissiers sont venus me l'apprendre, et c'est à cette époque, où j'espérois qu'alloient finir les ennuis de ma vie, qu'ont commencé mes plus grands malheurs. Il y a déja dans tout cela quelques singularités; ce n'est rien encore. Je vous demande pardon, monseigneur, d'abuser de votre patience: mais avant d'entrer dans les discussions que je dois avoir avec vous, il faut parler de ma situation présente, et des causes qui m'y ont réduit. Un genevois fait imprimer un livre en Hollande, et par arrêt du parlement de Paris ce livre est brulé sans respect pour le souverain dont il porte le privilege. Un protestant propose en pays protestant des objections contre l'église romaine, et il est décrété par le parlement de Paris. Un républicain fait dans une république des objections contre l'état monarchique, et il est décrété par le parlement de Paris. Il faut que le parlement de Paris ait d'étranges idées de son empire, et qu'il se croye le légitime juge du genre-humain. Ce même parlement, toujours si soigneux pour les françois de l'ordre des procédures, les néglige toutes dès qu'il s'agit d'un pauvre étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l'auteur du livre qui porte son nom, s'il le reconnoît pour sien, si c'est lui qui l'a fait imprimer; sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu'il souffre, on commence par le décréter de prise de corps; on l'eût arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons où pourrissent les scélérats; on l'eût brûlé, peut-être même sans l'entendre: car qui sait si l'on eût poursuivi plus réguliérement des procédures si violemment commencées, et dont on trouveroit à peine un autre exemple, même en pays d'inquisitions? Ainsi c'est pour moi seul qu'un tribunal si sage oublie sa sagesse; c'est contre moi seul, qui croyois y être aimé, que ce peuple, qui vante sa douceur, s'arme de la plus étrange barbarie; c'est ainsi qu'il justifie la préférence que je lui ai donnée sur tant d'asyles que je pouvois choisir au même prix! Je ne sais comment cela s'accorde avec le droit des gens; mais je sais bien qu'avec de pareilles procédures la liberté de tout homme, et peut-être sa vie, est à la merci du premier imprimeur. Le citoyen de Geneve ne doit rien à des magistrats injustes et incompétents, qui, sur un réquisitoire calomnieux, ne le citent pas, mais le décretent. N'étant point sommé de comparoître, il n'y est point obligé. L' on n'employe contre lui que la force, et il s'y soustrait. Il secoue la poudre de ses souliers, et sort de cette terre hospitaliere où l'on s'empresse d'opprimer le foible, et où l'on donne des fers à l'étranger avant de l'entendre, avant de savoir si l'acte dont on l'accuse est punissable, avant de savoir s'il l'a commis. Il abandonne en soupirant sa chere solitude. Il n'a qu'un seul bien, mais précieux; des amis: il les fuit. Dans sa foiblesse, il supporte un long voyage; il arrive, et croit respirer dans une terre de liberté; il s'approche de sa patrie, de cette patrie dont il s'est tant vanté, qu'il a chérie et honorée: l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgraces... que vais-je dire? Mon coeur se serre, ma main tremble, la plume en tombe; il faut se taire, et ne pas imiter le crime de Cham. Que ne puis-je dévorer en secret la plus amere de mes douleurs! Et pourquoi tout cela? Je ne dis pas, sur quelle raison; mais, sur quel prétexte. On ose m'accuser d'impiété! Sans songer que le livre où l'on la cherche est entre les mains de tout le monde. Que ne donneroit-on point pour pouvoir supprimer cette piece justificative, et dire qu'elle contient tout ce qu'on a feint d'y trouver! Mais elle restera, quoiqu'on fasse; et en y cherchant les crimes reprochés à l'auteur, la postérité n'y verra dans ses erreurs mêmes que les torts d'un ami de la vertu. J'éviterai de parler de mes contemporains; je ne veux nuire à personne. Mais l'athée Spinosa enseignoit paisiblement sa doctrine; il faisoit sans obstacle imprimer ses livres, on les débitoit publiquement; il vint en France, et il y fut bien reçu; tous les états lui étoient ouverts, par-tout il trouvoit protection ou du moins sûreté; les princes lui rendoient des honneurs, lui offroient des chaires; il vécut et mourut tranquille, et même considéré. Aujourd'hui, dans le siecle tant célébré de la philosophie, de la raison, de l'humanité; pour avoir proposé avec circonspection, même avec respect et pour l'amour du genre-humain, quelques doutes fondés sur la gloire même de l'être suprême, le défenseur de la cause de Dieu, flétri, proscrit, poursuivi d'état en état, d'asyle en asyle, sans égard pour son indigence, sans pitié pour ses infirmités, avec un acharnement que n'éprouva jamais aucun mal-faiteur, et qui seroit barbare même contre un homme en santé, se voit interdire le feu et l'eau dans l'Europe presque entiere; on le chasse du milieu des bois ; il faut toute la fermeté d'un protecteur illustre, et toute la bonté d'un prince éclairé, pour le laisser en paix au sein des montagnes. Il eût passé le reste de ses malheureux jours dans les fers, il eût péri, peut-être, dans les supplices, si, durant le premier vertige qui gagnoit les gouvernements, il se fût trouvé à la merci de ceux qui l'ont persécuté. échappé aux bourreaux, il tombe dans les mains des prêtres; ce n'est pas là ce que je donne pour étonnant : mais un homme vertueux qui a l'ame aussi noble que la naissance, un illustre archevêque qui devroit réprimer leur lâcheté, l'autorise; il n'a pas honte, lui qui devroit plaindre les opprimés, d'en accabler un dans le fort de ses disgraces; lance, lui prélat catholique, un mandement contre un auteur protestant; il monte sur son tribunal pour examiner comme juge, la doctrine particuliere d'un hérétique; et, quoiqu'il damne indistinctement quiconque n'est pas de son église, sans permettre à l'accusé d'errer à sa mode, il lui prescrit en quelque sorte la route par laquelle il doit aller en enfer. Aussi-tôt le reste de son clergé s'empresse, s'évertue, s'acharne autour d'un ennemi qu'il croit terrassé. Petits et grands, tout s'en mêle; le dernier cuistre vient trancher du capable; il n'y a pas un sot en petit collet, pas un chétif habitué de paroisse, qui, bravant à plaisir celui contre qui sont réunis leur sénat et leur évêque, ne veuille avoir la gloire de lui porter le dernier coup de pied. Tout cela, monseigneur, forme un concours dont je suis le seul exemple ; et ce n'est pas tout... voici, peut-être, une des situations les plus difficiles de ma vie; une de celles où la vengeance et l'amour- propre sont les plus aisés à satisfaire, et permettent le moins à l'homme juste d'être modéré. Dix lignes seulement, et je couvre mes persécuteurs d'un ridicule ineffaçable. Que le public ne peut- il savoir deux anecdotes, sans que je les dise! Que ne connoît-il ceux qui ont médité ma ruine, et ce qu'ils ont fait pour l'exécuter! Par quels méprisables insectes, par quels ténébreux moyens il verroit s'émouvoir les puissances! Quels levains il verroit s'échauffer par leur pourriture, et mettre le parlement en fermentation! Par quelle risible cause il verroit les états de l'Europe se liguer contre le fils d'un horloger! Que je jouirois avec plaisir de sa surprise, si je pouvois n'en être pas l'instrument! Jusqu'ici ma plume, hardie à dire la vérité, mais pure de toute satyre, n'a jamais compromis personne; elle a toujours respecté l'honneur des autres, même en défendant le mien. Irois-je en la quittant la souiller de médisance, et la teindre des noirceurs de mes ennemis? Non, laissons-leur l'avantage de porter leurs coups dans les ténebres. Pour moi, je ne veux me défendre qu'ouvertement, et même je ne veux que me défendre. Il suffit pour cela de ce qui est su du public, ou de ce qui peut l'être sans que personne en soit offensé. Une chose étonnante de cette espece, et que je puis dire, est de voir l'intrépide Christophe De Beaumont, qui ne sait plier sous aucune puissance, ni faire aucune paix avec les jansénistes, devenir, sans le savoir, leur satellite et l'instrument de leur animosité; de voir leur ennemi le plus irréconciliable sévir contre moi pour avoir refusé d'embrasser leur parti, pour n'avoir point voulu prendre la plume contre les jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai point à me plaindre, et que je vois opprimés. Daignez, monseigneur, jetter les yeux sur le sixieme tome de la nouvelle Héloïse, premiere édition; vous trouverez dans la note de la page 138 la véritable source de tous mes malheurs. J'ai prédit dans cette note (car je me mêle aussi quelquefois de prédire) qu'aussi- tôt que les jansénistes seroient les maîtres, ils seroient plus intolérants et plus durs que leurs ennemis. Je ne savois pas alors que ma propre histoire vérifieroit si bien ma prédiction. Le fil de cette trame ne seroit pas difficile à suivre à qui sauroit comment mon livre a été déféré. Je n'en puis dire davantage sans en trop dire, mais je pouvois au moins vous apprendre par quelles gens vous avez été conduit sans vous en douter. Croira-t-on que quand mon livre n'eût point été déféré au parlement, vous ne l'eussiez pas moins attaqué? D'autres pourront le croire ou le dire; mais vous, dont la conscience ne sait point souffrir le mensonge, vous ne le direz pas. Mon discours sur l'inégalité a couru votre diocese, et vous n'avez point donné de mandement. Ma lettre à Mr D'Alembert a couru votre diocese, et vous n'avez point donné de mandement. La nouvelle Héloïse a couru votre diocese, et vous n'avez point donné de mandement. Cependant tous ses livres, que vous avez lus, puisque vous les jugez, respirent les mêmes maximes; les mêmes manieres de penser n'y sont pas plus déguisées: si le sujet ne les a pas rendu susceptibles du même développement, elles gagnent en force ce qu'elles perdent en étendue, et l'on y voit la profession de foi de l'auteur exprimée avec moins de réserve que celle du vicaire savoyard. Pourquoi donc n'avez-vous rien dit alors? Monseigneur, votre troupeau vous étoit-il moins cher? Me lisoit-il moins? Goûtoit-il moins mes livres? étoit-il moins exposé à l'erreur? Non, mais il n'y avoit point alors de jésuites à proscrire; des traîtres ne m'avoient point encore enlacé dans leurs pieges; la note fatale n'étoit point connue, et, quand elle le fut, le public avoit déja donné son suffrage au livre, il étoit trop tard pour faire du bruit. On aima mieux différer, on attendit l'occasion, on l'épia, on la saisit, on s'en prévalut avec la fureur ordinaire aux dévots; on ne parloit que de chaînes et de buchers; mon livre étoit le tocsin de l'anarchie, et la trompette de l'athéisme; l'auteur étoit un monstre à étouffer, on s'étonnoit qu'on l'eût si long-temps laissé vivre. Dans cette rage universelle, vous eûtes honte de garder le silence: vous aimâtes mieux faire un acte de cruauté que d'être accusé de manquer de zele, et servir vos ennemis que d'essuyer leurs reproches. Voilà, monseigneur, convenez-en, le vrai motif de votre mandement; et voilà, ce me semble, un concours de faits assez singuliers pour donner à mon sort le nom de bizarre. Il y a long- temps qu'on a substitué des bienséances d'état à la justice. Je sais qu'il est des circonstances malheureuses qui forcent un homme public à sévir malgré lui contre un bon citoyen. Qui veut être modéré parmi des furieux, s'expose à leur furie; et je comprends que dans un déchaînement pareil à celui dont je suis la victime, il faut hurler avec les loups, ou risquer d'être dévoré. Je ne me plains donc pas que vous ayiez donné un mandement contre mon livre, mais je me plains que vous l'ayiez donné contre ma personne avec aussi peu d'honnêteté que de vérité; je me plains qu'autorisant par votre propre langage celui que vous me reprochez d'avoir mis dans la bouche de l'inspiré, vous m'accabliez d'injures qui, sans nuire à ma cause, attaquent mon honneur ou plutôt le vôtre; je me plains que de gayeté de coeur, sans raison, sans nécessité, sans respect, au moins pour mes malheurs, vous m'outragiez d'un ton si peu digne de votre caractere. Et que vous avois-je donc fait, moi qui parlai toujours de vous avec tant d'estime; moi qui tant de fois admirai votre inébranlable fermeté, en déplorant, il est vrai, l'usage que vos préjugés vous en faisoient faire; moi qui toujours honorai vos moeurs, qui toujours respectai vos vertus, et qui les respecte encore, aujourd'hui que vous m'avez déchiré? C'est ainsi qu'on se tire d'affaire quand on veut quereller et qu'on a tort. Ne pouvant résoudre mes objections, vous m'en avez fait des crimes: vous avez cru m'avilir en me maltraitant, et vous vous êtes trompé; sans affoiblir mes raisons, vous avez intéressé les coeurs généreux à mes disgraces; vous avez fait croire aux gens sensés qu'on pouvoit ne pas bien juger du livre, quand on jugeoit si mal de l'auteur. Monseigneur, vous n'avez été pour moi ni humain ni généreux; et, non-seulement vous pouviez l'être sans m'épargner aucune des choses que vous avez dites contre mon ouvrage, mais elles n'en auroient fait que mieux leur effet. J'avoue aussi que je n'avois pas droit d'exiger de vous ces vertus, ni lieu de les attendre d'un homme d'église. Voyons si vous avez été du moins équitable et juste; car c'est un devoir étroit imposé à tous les hommes, et les saints mêmes n'en sont pas dispensés. Vous avez deux objets dans votre mandement : l'un, de censurer mon livre; l'autre, de décrier ma personne. Je croirai vous avoir bien répondu, si je prouve que partout où vous m'avez réfuté, vous avez mal raisonné, et que par-tout où vous m'avez insulté, vous m'avez calomnié. Mais quand on ne marche que la preuve à la main, quand on est forcé par l'importance du sujet et par la qualité de l'adversaire à prendre une marche pesante et à suivre pied-à-pied toutes ses censures, pour chaque mot il faut des pages; et tandis qu'une courte satyre amuse, une longue défense ennuye. Cependant il faut que je me défende, ou que je reste chargé par vous des plus fausses imputations. Je me défendrai donc, mais je défendrai mon honneur plutôt que mon livre. Ce n'est point la profession de foi du vicaire savoyard que j'examine, c'est le mandement de l'archevêque de Paris; et ce n'est que le mal qu'il dit de l'éditeur, qui me force à parler de l'ouvrage. Je me rendrai ce que je me dois, parce que je le dois; mais sans ignorer que c'est une position bien triste que d'avoir à se plaindre d'un homme plus puissant que soi, et que c'est une bien fade lecture que la justification d'un innocent. Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, et que j'ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j'étois capable, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le coeur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que l'unique passion qui naisse avec l'homme, savoir l'amour-propre, est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au coeur humain ne lui sont point naturels; j'ai dit la maniere dont ils naissent; j'en ai, pour ainsi dire, suivi la généalogie, et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont. J'ai encore expliqué ce que j'entendois par cette bonté originelle qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de foi. L' homme n'est pas un être simple; il est composé de deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela, nous en convenons vous et moi, et j'ai tâché de le prouver aux autres. Cela prouvé, l'amour de soi n'est plus une passion simple; mais elle a deux principes, savoir, l'être intelligent et l'être sensitif, dont le bien-être n'est pas le même. L' appétit des sens tend à celui du corps, et l'amour de l'ordre à celui de l'ame. Ce dernier amour, développé et rendu actif, porte le nom de conscience; mais la conscience ne se développe et n'agit qu'avec les lumieres de l'homme. Ce n'est que par ces lumieres qu'il parvient à connoître l'ordre, et ce n'est que quand il le connoît que sa conscience le porte à l'aimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparé, et qui n'a point vu ses rapports. Dans cet état l'homme ne connoît que lui; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne; il ne hait ni n'aime rien; borné au seul instinct physique, il est nul, il est bête; c'est ce que j'ai fait voir dans mon discours sur l'inégalité. Quand, par un développement dont j'ai montré le progrès, les hommes commencent à jetter les yeux sur leurs semblables, ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance de justice et d'ordre; le beau moral commence à leur devenir sensible et la conscience agit. Alors ils ont des vertus; et s'ils ont aussi des vices, c'est parce que leurs intérêts se croisent et que leur ambition s'éveille, à mesure que leurs lumieres s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumieres, les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état. Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entrechoquent, quand l'amour de soi mis en fermentation devient amour-propre; que l'opinion, rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme, les rend tous ennemis nés les uns des autres, et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d'autrui: alors la conscience, plus foible que les passions exaltées, est étouffée par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public, et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s'accorde avec le sien; aussi cet accord est-il l'objet du vrai politique qui cherche à rendre les peuples heureux et bons. Mais c'est ici que je commence à parler une langue étrangere, aussi peu connue des lecteurs que de vous. Voilà, monseigneur, le troisieme et dernier terme, au-delà duquel rien ne reste à faire; et voilà comment l'homme étant bon, les hommes deviennent méchants. C'est à chercher comment il faudroit s'y prendre pour les empêcher de devenir tels, que j'ai consacré mon livre. Je n'ai pas affirmé que dans l'ordre actuel la chose fût absolument possible; mais j'ai bien affirmé, et j'affirme encore, qu'il n'y a pour en venir à bout d'autres moyens que ceux que j'ai proposés. Là-dessus vous dites que mon plan d'éducation, loin de s'accorder avec le christianisme,... etc. et votre unique preuve est de m'opposer le péché originel. Monseigneur, il n'y a d'autre moyen de se délivrer du péché originel et de ses effets, que le baptême. D'où il suivroit, selon vous, qu'il n'y auroit jamais eu de citoyens ni d'hommes que des chrétiens. Ou niez cette conséquence, ou convenez que vous avez trop prouvé. Vous tirez vos preuves de si haut que vous me forcez d'aller aussi chercher loin mes réponses. D'abord il s'en faut bien, selon moi, que cette doctrine du péché originel, sujette à des difficultés si terribles, ne soit contenue dans l'écriture, ni si clairement ni si durement qu'il a plu au rhéteur Augustin et à nos théologiens de la bâtir; et le moyen de concevoir que Dieu crée tant d'ames innocentes et pures, tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale, et pour les condamner toutes à l'enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage? Je ne dirai pas si (comme vous vous en vantez) vous éclaircissez par ce systême le mystere de notre coeur, mais je vois que vous obscurcissez beaucoup la justice et la bonté de l'être suprême. Si vous levez une objection, c'est pour en substituer de cent fois plus fortes. Mais au fond que fait cette doctrine à l'auteur d'Émile? Quoiqu'il ait cru son livre utile au genre-humain, c'est à des chrétiens qu'il l'a destiné; c'est à des hommes lavés du péché originel et de ses effets, du moins quant à l'ame, par le sacrement établi pour cela. Selon cette même doctrine, nous avons tous dans notre enfance recouvré l'innocence primitive; nous sommes tous sortis du baptême aussi sains de coeur qu'Adam sortit de la main de Dieu. Nous avons, direz-vous, contracté de nouvelles souillures: mais puisque nous avons commencé par en être délivrés, comment les avons-nous dérechef contractées? Le sang de Christ n'est-il donc pas encore assez fort pour effacer entiérement la tache, ou bien seroit-elle un effet de la corruption naturelle de notre chair; comme si, même indépendamment du péché originel, Dieu nous eût créés corrompus, tout exprès pour avoir le plaisir de nous punir? Vous attribuez au péché originel les vices des peuples que vous avouez avoir été délivrés du péché originel; puis vous me blâmez d'avoir donné une autre origine à ces vices. Est-il juste de me faire un crime de n'avoir pas aussi mal raisonné que vous? On pourroit, il est vrai, me dire que ces effets que j'attribue au baptême ne paroissent par nul signe extérieur; qu'on ne [Page 23] voit pas les chrétiens moins enclins au mal que les infideles, au-lieu que, selon moi, la malice infuse du péché devroit se marquer dans ceux-ci par des différences sensibles. Avec les secours que vous avez dans la morale évangélique, outre le baptême, tous les chrétiens, poursuivroit-on, devroient être des anges; et les infideles, outre leur corruption originelle, livrés à leurs cultes erronés, devroient être des démons. Je conçois que cette difficulté pressée pourroit devenir embarrassante: car que répondre à ceux qui me feroient voir que, relativement au genre-humain, l'effet de la rédemption faite à si haut prix, se réduit à peu près à rien? Mais, monseigneur, outre que je ne crois point qu'en bonne théologie on n'ait pas quelque expédient pour sortir de là; quand je conviendrois que le baptême ne rémedie point à la corruption de notre nature, encore n'en auriez-vous pas raisonné plus solidement. Nous sommes, dites-vous, pécheurs à cause du péché de notre premier pere; mais notre premier pere, pourquoi fut-il pécheur lui-même? Pourquoi la même raison par laquelle vous expliquerez son péché, ne seroit-elle pas applicable à ses descendants sans le péché originel; et pourquoi faut-il que nous imputions à Dieu une injustice, en nous rendant pécheurs et punissables par le vice de notre naissance, tandis que notre premier pere fut pécheur et puni comme nous sans cela? Le péché originel explique tout excepté son principe, et c'est ce principe qu'il s'agit d'expliquer. Vous avancez que, par mon principe à moi, l'on perd de vue le rayon... etc.; et vous ne voyez pas que ce principe, bien plus universel, éclaire même la faute du premier homme, que le votre laisse dans l'obscurité. Vous ne savez voir que l'homme dans les mains du diable, et moi je vois comment il y est tombé; la cause du mal est, selon vous, la nature corrompue, et cette corruption même est un mal dont il falloit chercher la cause. L' homme fut créé bon; nous en convenons, je crois, tous les deux: mais vous dites qu'il est méchant, parce qu'il a été méchant; et moi je montre comment il a été méchant. Qui de nous, à votre avis, remonte le mieux au principe? Cependant vous ne laissez pas de triompher à votre aise, comme si vous m'aviez terrassé. Vous m'opposez comme une objection insoluble ce mélange frappant de grandeur et de bassesse,... etc.. Ce n'est pas une vaine spéculation que la théorie de l'homme, lorsqu'elle se fonde sur la nature, qu'elle marche à l'appui des faits par des conséquences bien liées, et qu'en nous menant à la source des passions, elle nous apprend à régler leur cours. Que si vous appellez philosophie païenne la profession de foi du vicaire savoyard, je ne puis répondre à cette imputation, parce que je n'y comprends rien; mais je trouve plaisant que vous empruntiez presque ses propres termes, pour dire qu'il n'explique pas ce qu'il a le mieux expliqué. Permettez, monseigneur, que je remette sous vos yeux la conclusion que vous tirez d'une objection si bien discutée, et successivement toute la tirade qui s'y rapporte. l'homme se sent entraîné... etc.. Nos raisonnements sur l'éducation pourront devenir plus sensibles, en les appliquant à un autre sujet. Supposons, monseigneur, que quelqu'un vînt tenir ce discours aux hommes: " vous vous tourmentez beaucoup pour chercher des gouvernements équitables et pour vous donner de bonnes loix. Je vais premiérement vous prouver que ce sont vos gouvernements mêmes qui font les maux auxquels vous prétendez remédier par eux. Je vous prouverai, de plus, qu'il est impossible que vous ayiez jamais ni de bonnes loix ni des gouvernements équitables; et je vais vous montrer ensuite le vrai moyen de prévenir, sans gouvernements et sans loix, tous ces maux dont vous vous plaignez. " supposons qu'il expliquât après cela son systême et proposât son moyen prétendu. Je n'examine point si ce systême seroit solide et ce moyen praticable. S' il ne l'étoit pas, peut- être se contenteroit-on d'enfermer l'auteur avec les foux, et l'on lui rendroit justice: mais si malheureusement il l'étoit, ce seroit bien pis, et vous concevez, monseigneur, ou d'autres concevront pour vous, qu'il n'y auroit pas assez de buchers et de roues pour punir l'infortuné d'avoir eu raison. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Quel que fût le sort de cet homme, il est sûr qu'un déluge d'écrits viendroit fondre sur le sien. Il n'y auroit pas un grimaud qui, pour faire sa cour aux puissances, et tout fier d'imprimer avec privilege du roi, ne vînt lancer sur lui sa brochure et ses injures, et ne se vantât d'avoir réduit au silence celui qui n'auroit pas daigné répondre, ou qu'on auroit empêché de parler. Mais ce n'est pas encore de cela qu'il s'agit. Supposons, enfin, qu'un homme grave, et qui auroit son intérêt à la chose, crût devoir aussi faire comme les autres, et parmi beaucoup de déclamations et d'injures s'avisât d'argumenter ainsi. quoi, malheureux! vous voulez anéantir les gouvernements et les loix; tandis que les gouvernements et les loix sont le seul frein du vice, et ont bien de la peine encore à le contenir? Que seroit- ce grand Dieu! si nous ne les avions plus? Vous nous ôtez les gibets et les roues; vous voulez établir un brigandage public. Vous êtes un homme abominable. si ce pauvre homme osoit parler, il diroit, sans doute: " très-excellent seigneur, votre grandeur fait une pétition de principe. Je ne dis point qu'il ne faut pas réprimer le vice, mais je dis qu'il vaut mieux l'empêcher de naître. Je veux pourvoir à l'insuffisance des loix, et vous m'alléguez l'insuffisance des loix. Vous m'accusez d'établir les abus, parce qu'au-lieu d'y remédier, j'aime mieux qu'on les prévienne. Quoi! S' il étoit un moyen de vivre toujours en santé, faudroit-il donc le proscrire, de peur de rendre les médecins oisifs? Votre excellence veut toujours voir des gibets et des roues, et moi je voudrois ne plus voir de malfaiteurs: avec tout le respect que je lui dois, je ne crois pas être un homme abominable. " hélas! M t c f, malgré les principes de l'éducation... etc. j'ai prouvé que cette éducation, que vous appellez la plus saine, étoit la plus insensée; que cette éducation, que vous appellez la plus vertueuse, donnoit aux enfants tous leurs vices; j'ai prouvé que toute la gloire du paradis les tentoit moins qu'un morceau de sucre, et qu'ils craignoient beaucoup plus de s'ennuyer à vêpres, que de brûler en enfer; j'ai prouvé que les écarts de la jeunesse, qu'on se plaint de ne pouvoir réprimer par ces moyens, en étoient l'ouvrage. dans quelles erreurs, dans quels excès,... etc. la jeunesse ne s'égare jamais d'elle-même: toutes ses erreurs lui viennent d'être mal conduite. Les camarades et les maîtresses achevent ce qu'ont commencé les prêtres et les précepteurs; j'ai prouvé cela. c'est un torrent qui se déborde malgré... etc. mais j'ai honte d'employer, dans un sujet aussi sérieux, ces figures de college, que chacun applique à sa fantaisie, et qui ne prouvent rien d'aucun côté. Au reste, quoique, selon vous, les écarts de la jeunesse ne soient encore que trop fréquents, trop multipliés, à cause de la pente de l'homme au mal, il paroît qu'à tout prendre, vous n'êtes pas trop mécontent d'elle, que vous vous complaisez assez dans l'éducation saine et vertueuse que lui donnent actuellement vos maîtres pleins de vertus, de sagesse et de vigilance; que, selon vous, elle perdroit beaucoup à être élevée d'une autre maniere, et qu'au fond vous ne pensez pas de ce siecle, la lie des siecles, tout le mal que vous affectez d'en dire à la tête de vos mandements. Je conviens qu'il est superflu de chercher de nouveaux plans d'éducation, quand on est si content de celle qui existe: mais convenez aussi, monseigneur, qu'en ceci vous n'êtes pas difficile. Si vous eussiez été aussi coulant en matiere de Doctrine, votre diocese eût été agité de moins de troubles; l'orage que vous avez excité, ne fût point retombé sur les jésuites; je n'en aurois point été écrasé par compagnie; vous fussiez resté plus tranquille, et moi aussi. Vous avouez que pour réformer le monde autant que le permettent la foiblesse, et, selon vous, la corruption de notre nature, il suffiroit d'observer sous la direction et l'impression de la grace les premiers rayons de la raison humaine, de les saisir avec soin; et de les diriger vers la route qui conduit à la vérité. par là, continuez-vous, ces esprits,... etc. nous sommes donc d'accord sur ce point, car je n'ai pas dit autre chose. Je n'ai pas ajouté, j'en conviens, qu'il fallût faire élever les enfants par des prêtres; même je ne pensois pas que cela fût nécessaire pour en faire des citoyens et des hommes; et cette erreur, si c'en est une, commune à tant de catholiques, n'est pas un si grand crime à un protestant. Je n'examine pas si dans votre pays les prêtres eux-mêmes passent pour de si bons citoyens; mais comme l'éducation de la génération présente est leur ouvrage, c'est entre vous d'un côté, et vos anciens mandements de l'autre, qu'il faut décider si leur lait spirituel lui a si bien profité, s'il en a fait de si grands saints, vrais adorateurs de Dieu, et de si grands hommes, dignes d'être la ressource et l'ornement de la patrie. Je puis ajouter une observation qui devroit frapper tous les bons françois, et vous-même comme tel; c'est que de tant de rois qu'a eu votre nation, le meilleur est le seul que n'ont point élevé les prêtres. Mais qu'importe tout cela, puisque je ne leur ai point donné l'exclusion: qu'ils élevent la jeunesse, s'ils en sont capables; je ne m'y oppose pas; et ce que vous dites là-dessus ne fait rien contre mon livre. Prétendriez-vous que mon plan fût mauvais, par cela seul qu'il peut convenir à d'autres qu'aux gens d'église? Si l'homme est bon par sa nature, comme je crois l'avoir démontré, il s'ensuit qu'il demeure tel tant que rien d'étranger à lui ne l'altere; et si les hommes sont méchants, comme ils ont pris peine à me l'apprendre, il s'ensuit que leur méchanceté leur vient d'ailleurs: fermez donc l'entrée au vice, et le coeur humain sera toujours bon. Sur ce principe, j'établis l'éducation négative comme la meilleure ou plutôt la seule bonne: je fais voir comment toute éducation positive suit, comme qu'on s'y prenne, une route opposée à son but; et je montre comment on tend au même but, et comment on y arrive par le chemin que j'ai tracé. J'appelle éducation positive, celle qui tend à former l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la connoissance des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative, celle qui tend à perfectionner les organes, instruments de nos connoissances, avant de nous donner ces connoissances, et qui prépare à la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut; elle ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité, mais elle préserve de l'erreur. Elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l'entendre, et au bien quand il est en état de l'aimer. Cette marche vous déplaît et vous choque; il est aisé de voir pourquoi. Vous commencez par calomnier les intentions de celui qui la propose. Selon vous, cette oisiveté de l'ame m'a paru nécessaire pour la disposer aux erreurs que je lui voulois inculquer. On ne sait pourtant pas trop quelle erreur veut donner à son éleve, celui qui ne lui apprend rien avec plus de soin qu'à sentir son ignorance et à savoir qu'il ne sait rien. Vous convenez que le jugement a ses progrès et ne se forme que par degrés. Mais s'ensuit-il, qu'à l'âge... etc.. Tout cela s'ensuit, sans doute, si à cet âge le jugement n'est pas développé. Quoi! il ne sentira pas qu'obéir... etc.. Bien-loin de là ; je soutiens qu'il sentira, au contraire, en quittant le jeu pour aller étudier sa leçon, qu'obéir à son père est un mal, et que lui désobéir est un bien, en volant quelque fruit défendu. Il sentira aussi, j'en conviens, que c'est un mal d'être puni, et un bien d'être récompensé; et c'est dans la balance de ces biens et de ces maux contradictoires que se regle sa prudence enfantine. Je crois avoir démontré cela mille fois dans mes deux premiers volumes, et sur-tout dans le dialogue du maître et de l'enfant sur ce qui est mal. Pour vous, monseigneur, vous réfutez mes deux volumes en deux lignes, et les voici. Le prétendre,... etc.. On ne sauroit employer une réfutation plus tranchante, ni conçue en moins de mots. Mais cette ignorance, qu'il vous plaît d'appeller stupidité, se trouve constamment dans tout esprit gêné dans des organes imparfaits, ou qui n'a pas été cultivé; c'est une observation facile à faire, et sensible à tout le monde. Attribuer cette ignorance à la nature humaine, n'est donc pas la calomnier; et c'est vous qui l'avez calomniée, en lui imputant une malignité qu'elle n'a point. Vous dites encore; ne vouloir enseigner la sagesse... etc.. Voilà derechef une intention que vous avez la bonté de me prêter; et qu'assurément nul autre que vous ne trouvera dans mon livre. J'ai montré, premièrement, que celui qui sera élevé comme je veux, ne sera pas dominé par les passions dans le temps que vous dites. J'ai montré encore comment les leçons de la sagesse pouvoient retarder le développement de ces mêmes passions. Ce sont les mauvais effets de votre éducation que vous imputez à la mienne, et vous m'objectez les défauts que je vous apprends à prévenir. Jusqu'à l'adolescence j'ai garanti des passions le coeur de mon éleve; et quand elles sont prêtes à naître, j'en recule encore le progrès par des soins propres à les réprimer. Plutôt, les leçons de la sagesse ne signifient rien pour l'enfant, hors d'état d'y prendre intérêt et de les entendre; plus tard, elles ne prennent plus sur un coeur déjà livré aux passions. C'est au seul moment que j'ai choisi, qu'elles sont utiles: soit pour l'armer, ou pour le distraire; il importe également qu'alors le jeune homme en soit occupé. Vous dites. pour trouver la jeunesse docile... etc. la raison en est simple; c'est que je veux qu'elle ait une religion, et que je ne lui veux rien apprendre dont son jugement ne soit en état de sentir la vérité. Mais moi, monseigneur, si je disois: pour trouver la jeunesse docile aux leçons qu'on lui prépare, on a grand soin de la prendre avant l'âge de raison; ferois-je un raisonnement plus mauvais que le vôtre, et seroit-ce un préjugé bien favorable à ce que vous faites apprendre aux enfants? Selon vous, je choisis l'âge de raison pour inculquer l'erreur; et vous, vous prévenez cet âge pour enseigner la vérité. Vous vous pressez d'instruire l'enfant avant qu'il puisse discerner le vrai du faux; et moi j'attends, pour le tromper, qu'il soit en état de le connoître. Ce jugement est-il naturel; et lequel paroît chercher à séduire, de celui qui ne veut parler qu'à des hommes, ou de celui qui s'adresse aux enfants? Vous me censurez d'avoir dit et montré que tout enfant qui croit en Dieu est idolâtre ou antropomorphite, et vous combattez cela en disant qu'on ne peut supposer ni l'un ni l'autre d'un enfant qui a reçu une éducation chrétienne. Voilà ce qui est en question; reste à voir la preuve. La mienne est que l'éducation la plus chrétienne ne sauroit donner à l'enfant l'entendement qu'il n'a pas, ni détacher ses idées des êtres matériels, au-dessus desquels tant d'hommes ne sauroient élever les leurs. J'en appelle, de plus, à l'expérience: j'exhorte chacun des lecteurs à consulter sa mémoire, et à se rappeler si, lorsqu'il a cru en Dieu étant enfant, il ne s'en est pas toujours fait quelque image. Quand vous lui dites que la divinité n'est rien de ce qui peut tomber sous les sens; ou son esprit troublé n'entend rien, ou il entend qu'elle n'est rien. Quand vous lui parlez d'une intelligence infinie, il ne sait ce que c'est qu'intelligence, et il sait encore moins ce que c'est qu'infini. Mais vous lui ferez répéter après vous les mots qu'il vous plaira de lui dire; vous lui ferez même ajouter, s'il le faut, qu'il les entend ; car cela ne coûte guères; et il aime encore mieux dire qu'il les entend que d'être grondé ou puni. Tous les anciens, sans excepter les juifs, se sont représenté Dieu corporel; et combien de chrétiens, sur-tout de catholiques, sont encore aujourd'hui' hui dans ce cas-là? Si vos enfants parlent comme des hommes, c'est parce que les hommes sont encore enfants. Voilà pourquoi les mystères entassés ne coûtent plus rien à personne; les termes en sont tout aussi faciles à prononcer que d'autres. Une des commodités du christianisme moderne, est de s'être fait un certain jargon de mots sans idées, avec lesquels on satisfait à tout hors à la raison. Par l'examen de l'intelligence, qui mene à la connoissance de Dieu, je trouve qu'il n'est pas raisonnable de croire cette connoissance toujours nécessaire au salut. Je cite en exemple les insensés, les enfants, et je mets dans la même classe les hommes dont l'esprit n'a pas acquis assez de lumieres pour comprendre l'existence de Dieu. Vous dites là-dessus: ne soyons point surpris... etc.. Vous commencez, pour rendre ma proposition plus dure, par supprimer charitablement le mot toujours, qui non- seulement la modifie, mais qui lui donne un autre sens, puisque selon ma phrase cette connoissance est ordinairement nécessaire au salut, et qu'elle ne le seroit jamais, selon la phrase que vous me prêtez. Après cette petite falsification, vous poursuivez ainsi: " il est clair,... etc. " avant de transcrire ici votre remarque, permettez que je fasse la mienne. C'est que ce personnage prétendu chimérique, c'est moi-même, et non le vicaire; que ce passage que vous avez cru être dans la profession de foi n'y est point, mais dans le corps même du livre. Monseigneur, vous lisez bien légérement, vous citez bien négligemment les écrits que vous flétrissez si durement; je trouve qu'un homme en place qui censure, devroit mettre un peu plus d'examen dans ses jugements. Je reprends à présent votre texte. remarquez, m t c f, qu'il ne s'agit point... etc. et là-dessus vous transcrivez son passage. Monseigneur, c'est souvent un petit mal de ne pas entendre un auteur qu'on lit, mais c'en est un grand quand on le réfute, et un très-grand quand on le diffame. Or, vous n'avez point entendu le passage de mon livre que vous attaquez ici, de même que beaucoup d'autres. Le lecteur jugera si c'est ma faute ou la vôtre quand j'aurai mis le passage entier sous ses yeux. " nous tenons " (les réformés) " que nul enfant mort avant l'âge de raison... etc. " voilà mon passage entier, sur lequel votre erreur saute aux yeux. Elle consiste en ce que vous avez entendu ou fait entendre que, selon moi, il falloit avoir été instruit de l'existence de Dieu pour y croire. Ma pensée est fort différente. Je dis qu'il faut avoir l'entendement développé et l'esprit cultivé jusqu'à certain point, pour être en état de comprendre les preuves de l'existence de Dieu, et sur-tout pour les trouver de soi-même sans en avoir jamais entendu parler. Je parle des hommes barbares ou sauvages; vous m'alléguez des philosophes: je dis qu'il faut avoir acquis quelque philosophie pour s'élever aux notions du vrai Dieu; vous citez saint Paul, qui reconnoît que quelques philosophes païens se sont élevés aux notions du vrai Dieu: je dis que tel homme grossier n'est pas toujours en état de se former de lui-même une idée juste de la divinité; vous dites que les hommes instruits sont en état de se former une idée juste de la divinité: et sur cette unique preuve, mon opinion vous paroît souverainement absurde. Quoi! Parce qu'un docteur en droit doit savoir les loix de son pays, est-il absurde de supposer qu'un enfant qui ne sait pas lire a pu les ignorer? Quand un auteur ne veut pas se répéter sans cesse, et qu'il a une fois établi clairement son sentiment sur une matiere, il n'est pas tenu de rapporter toujours les mêmes preuves en raisonnant sur le même sentiment. Ses écrits s'expliquent alors les uns par les autres; et les derniers, quand il a de la méthode, supposent toujours les premiers. Voilà ce que j'ai toujours tâché de faire, et ce que j'ai fait, sur-tout, dans l'occasion dont il s'agit. Vous supposez, ainsi que ceux qui traitent de ces matieres, que l'homme apporte avec lui sa raison toute formée, et qu'il ne s'agit que de la mettre en oeuvre. Or cela n'est pas vrai; car l'une des acquisitions de l'homme, et même des plus lentes, est la raison. L' homme apprend à voir des yeux de l'esprit ainsi que des yeux du corps; mais le premier apprentissage est bien plus long que l'autre, parce que les rapports des objets intellectuels ne se mesurant pas comme l'étendue, ne se trouvent que par estimation, et que nos premiers besoins, nos besoins physiques, ne nous rendent pas l'examen de ces mêmes objets si intéressant. Il faut apprendre à voir deux objets à la fois, il faut apprendre à les comparer entre eux; il faut apprendre à comparer les objets en grand nombre, à remonter par degrés aux causes, à les suivre dans leurs effets; il faut avoir combiné des infinités de rapports pour acquérir des idées de convenance, de proportion, d'harmonie et d'ordre. L' homme qui privé du secours de ses semblables, et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule marche de ses propres idées, fait un progrès bien lent de ce côté-là: il vieillit et meurt avant d'être sorti de l'enfance de la raison. Pouvez-vous croire de bonne foi que d'un million d'hommes élevés de cette maniere, il y en eût un seul qui vînt à penser à Dieu? L' ordre de l'univers, tout admirable qu'il est, ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d'attention, manquant des connoissances qui rendent cet ordre sensible, et n'ayant point appris à réfléchir sur ce qu'il apperçoit. Ce n'est ni endurcissement ni mauvaise volonté ; c'est ignorance, engourdissement d'esprit. La moindre méditation fatigue ces gens-là, comme le moindre travail des bras fatigue un homme de cabinet. Ils ont oui parler des oeuvres de Dieu et des merveilles de la nature. Ils répetent les mêmes mots sans y joindre les mêmes idées; et ils sont peu touchés de tout ce qui peut élever le sage à son créateur. Or, si parmi nous le peuple, à portée de tant d'instructions, est encore si stupide; que seront ces pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfance, et qui n'ont jamais rien appris d'autrui? Croyez-vous qu'un caffre, ou un lapon, philosophe beaucoup sur la marche du monde et sur la génération des choses? Encore les lapons et les caffres, vivant en corps de nations, ont- ils des multitudes d'idées acquises et communiquées, à l'aide desquelles ils acquierent quelques notions grossieres d'une divinité; ils ont, en quelque façon, leur catéchisme: mais l'homme sauvage errant seul dans les bois n'en a point du tout. Cet homme n'existe pas, direz-vous; soit. Mais il peut exister par supposition. Il existe certainement des hommes qui n'ont jamais eu d'entretien philosophique en leur vie, et dont tout le temps se consume à chercher leur nourriture, la dévorer, et dormir. Que ferons-nous de ces hommes-là, des eskimaux, par exemple? En ferons-nous des théologiens? Mon sentiment est donc que l'esprit de l'homme, sans progrès, sans instruction, sans culture, et tel qu'il sort des mains de la nature, n'est pas en état de s'élever de lui-même aux sublimes notions de la divinité; mais que ces notions se présentent à nous à mesure que notre esprit se cultive; qu'aux yeux de tout homme qui a pensé, qui a réfléchi, Dieu se manifeste dans ses ouvrages; qu'il se révele aux gens éclairés dans le spectacle de la nature; qu'il faut, quand on a les yeux ouverts, les fermer pour ne l'y pas voir; que tout philosophe athée est un raisonneur de mauvaise foi, ou que son orgueil aveugle; mais qu'aussi tel homme stupide et grossier, quoique simple et vrai, tel esprit sans erreur et sans vice, peut, par une ignorance involontaire, ne pas remonter à l'auteur de son être, et ne pas concevoir ce que c'est que Dieu; sans que cette ignorance le rende punissable d'un défaut auquel son coeur n'a point consenti. Celui-ci n'est pas éclairé, et l'autre refuse de l'être:cela me paroît fort différent. Appliquez à ce sentiment votre passage de saint Paul, et vous verrez qu'au-lieu de le combattre, il le favorise; vous verrez que ce passage tombe uniquement sur ces sages prétendus à qui ce qui peut être connu de Dieu a été manifesté, à qui la considération des choses qui ont été faites dès la création du monde, a rendu visible ce qui est invisible en Dieu, mais qui ne l'ayant point glorifié et ne lui ayant point rendu graces, se sont perdus dans la vanité de leur raisonnement, et, ainsi demeurés sans excuse, en se disant sages, sont devenus foux. La raison sur laquelle l'apôtre reproche aux philosophes de n'avoir pas glorifié le vrai Dieu, n'étant point applicable à ma supposition, forme une induction toute en ma faveur; elle confirme ce que j'ai dit moi-même, que tout philosophe qui ne croit pas, a... etc.. Elle montre, enfin, par le passage même, que vous ne m'avez point entendu: et quand vous m'imputez d'avoir dit ce que je n'ai dit ni pensé, savoir que l'on ne croit en Dieu que sur l'autorité d'autrui, vous avez tellement tort, qu'au contraire je n'ai fait que distinguer les cas où l'on peut connoître Dieu par soi-même, et les cas où l'on ne le peut que par le secours d'autrui. Au reste, quand vous auriez raison dans cette critique, quand vous auriez solidement réfuté mon opinion, il ne s'ensuivroit pas de cela seul qu'elle fût souverainement absurde, comme il vous plaît de la qualifier: on peut se tromper sans tomber dans l'extravagance, et toute erreur n'est pas une absurdité. Mon respect pour vous me rendra moins prodigue d'épithetes, et ce ne sera pas ma faute si le lecteur trouve à les placer. Toujours avec l'arrangement de censurer sans entendre, vous passez d'une imputation grave et fausse à une autre qui l'est encore plus; et après m'avoir injustement accusé de nier l'évidence de la divinité, vous m'accusez plus injustement d'en avoir révoqué l'unité en doute. Vous faites plus; vous prenez la peine d'entrer là-dessus en discussion, contre votre ordinaire; et le seul endroit de votre mandement où vous ayiez raison, est celui où vous réfutez une extravagance que je n'ai pas dite. Voici le passage que vous attaquez, ou plutot votre passage où vous rapportez le mien; car il faut que le lecteur me voye entre vos mains. " je sais, fait-il dire au personnage supposé... etc. ". J'observe, en passant, que voici la seconde fois que vous qualifiez le prêtre savoyard de personnage chimérique ou supposé. Comment êtes-vous instruit de cela, je vous supplie? J'ai affirmé ce que je savois; vous niez ce que vous ne savez pas: qui des deux est le téméraire? On sait, j'en conviens, qu'il y a peu de prêtres qui croyent en Dieu; mais encore n'est-il pas prouvé qu'il n'y en ait point du tout. Je reprends votre texte. que veut donc dire cet auteur téméraire?... etc. mais qui est-ce qui dit qu'il y a plusieurs dieux? Ah, monseigneur! Vous voudriez bien que j'eusse dit de pareilles folies; vous n'auriez sûrement pas pris la peine de faire un mandement contre moi. Je ne sais ni pourquoi ni comment ce qui est est, et bien d'autres qui se piquent de le dire ne le savent pas mieux que moi. Mais je vois qu'il n'y a qu'une premiere cause motrice, puisque tout concourt sensiblement aux mêmes fins. Je reconnois donc une volonté unique et suprême qui dirige tout, et une puissance unique et suprême qui exécute tout. J'attribue cette puissance et cette volonté au même être, à cause de leur parfait accord qui se conçoit mieux dans un que dans deux, et parce qu'il ne faut pas sans raison multiplier les êtres: car le mal même que nous voyons n'est point un mal absolu, et, loin de combattre directement le bien, il concourt avec lui à l'harmonie universelle. Mais ce par quoi les choses sont, se distingue très- nettement sous deux idées; savoir, la chose qui fait, et la chose qui est faite; même ces deux idées ne se réunissent pas dans le même être sans quelque effort d'esprit, et l'on ne conçoit guères une chose qui agit, sans en supposer une autre sur laquelle elle agit. De plus, il est certain que nous avons l'idée de deux substances distinctes; savoir, l'esprit, et la matiere; ce qui pense, et ce qui est étendu; et ces deux idées se conçoivent très- bien l'une sans l'autre. Il y a donc deux manieres de concevoir l'origine des choses, savoir; ou dans deux causes diverses, l'une vive et l'autre morte, l'une motrice et l'autre mue, l'une active et l'autre passive, l'une efficiente et l'autre instrumentale; ou dans une cause unique, qui tire d'elle seule tout ce qui est, et tout ce qui se fait. Chacun de ces deux sentiments, débattus par les métaphysiciens depuis tant de siecles, n'en est pas devenu plus croyable à la raison humaine: et si l'existence éternelle et nécessaire de la matiere a pour nous ses difficultés, sa création n'en a pas de moindres, puisque tant d'hommes et de philosophes, qui dans tous les temps ont médité sur ce sujet, ont tous unanimement rejetté la possibilité de la création, excepté peut- être un très-petit nombre qui paroissent avoir sincérement soumis leur raison à l'autorité; sincérité que les motifs de leur intérêt, de leur sûreté, de leur repos, rendent fort suspecte, et dont il sera toujours impossible de s'assurer, tant que l'on risquera quelque chose à parler vrai. Supposé qu'il y ait un principe éternel et unique des choses; ce principe étant simple dans son essence n'est pas composé de matiere et d'esprit, mais il est matiere ou esprit seulement. Sur les raisons déduites par le vicaire, il ne sauroit concevoir que ce principe soit matiere; et s'il est esprit, il ne sauroit concevoir que par lui la matiere ait reçu l'être: car il faudroit pour cela concevoir la création; or, l'idée de création, l'idée sous laquelle on conçoit que par un simple acte de volonté rien devient quelque chose, est, de toutes les idées qui ne sont pas clairement contradictoires, la moins compréhensible à l'esprit humain. Arrêté des deux côtés par ces difficultés, le bon prêtre demeure indécis, et ne se tourmente point d'un doute de pure spéculation, qui n'influe en aucune maniere sur ses devoirs en ce monde: car enfin que m'importe d'expliquer l'origine des êtres, pourvu que je sache comment ils subsistent, quelle place j'y dois remplir, et en vertu de quoi cette obligation m'est imposée? Mais supposer deux principes des choses, supposition que pourtant le vicaire ne fait point, ce n'est pas pour cela supposer deux dieux; à moins que, comme les manichéens, on ne suppose aussi ces principes tous deux actifs; doctrine absolument contraire à celle du vicaire, qui, très-positivement, n'admet qu'une intelligence premiere, qu'un seul principe actif, et par conséquent qu'un seul Dieu. J'avoue bien que la création du monde étant clairement énoncée dans nos traductions de la genese, la rejetter positivement seroit à cet égard rejetter l'autorité, sinon des livres sacrés, au moins des traductions qu'on nous en donne; et c'est aussi ce qui tient le vicaire dans un doute qu'il n'auroit peut-être pas sans cette autorité : car d'ailleurs la coexistence des deux principes semble expliquer mieux la constitution de l'univers, et lever des difficultés qu'on a peine à résoudre sans elle, comme entr' autres celle de l'origine du mal. De plus, il faudroit entendre parfaitement l'hébreu, et même avoir été contemporain de Moïse, pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on nous rend par le mot créa. Ce terme est trop philosophique pour avoir eu, dans son origine, l'acception connue et populaire que nous lui donnons maintenant sur la foi de nos docteurs. Cette acception a pu changer et tromper même les septante, déja imbus des questions de la philosophie grecque; rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps, et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont servis, des idées qu'ils n'ont point eues. Il est très-douteux que le mot grec ait eu le sens qu'il nous plaît de lui donner, et il est très-certain que le mot latin n'a point eu ce même sens, puisque Lucrèce, qui nie formellement la possibilité de toute création, ne laisse pas d'employer souvent le même terme pour expliquer la formation de l'univers et de ses parties. Enfin, Mr De Beausobre a prouvé que la notion de la création ne se trouve point dans l'ancienne théologie judaïque, et vous êtes trop instruit, monseigneur, pour ignorer que beaucoup d'hommes, pleins de respect pour nos livres sacrés, n'ont cependant point reconnu dans le récit de Moïse l'absolue création de l'univers. Ainsi le vicaire, à qui le despotisme des théologiens n'en impose pas, peut très-bien, sans en être moins orthodoxe, douter s'il y a deux principes éternels des choses, ou s'il n'y en a qu'un. C'est un débat purement grammatical ou philosophique, où la révélation n'entre pour rien. Quoiqu'il en soit, ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre nous, et, sans soutenir les sentiments du vicaire, je n'ai rien à faire ici qu'à montrer vos torts. Or vous avez tort d'avancer que l'unité de Dieu me paroît une question oiseuse et supérieure à la raison, puisque, dans l'écrit que vous censurez, cette unité est établie et soutenue par le raisonnement; et vous avez tort de vous étayer d'un passage de Tertullien pour conclurre contre moi qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux: car, sans avoir besoin de Tertullien, je conclus aussi de mon côté qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux. Vous avez tort de me qualifier pour cela d'auteur téméraire, puisqu'où il n'y a point d'assertion il n'y a point de témérité. On ne peut concevoir qu'un auteur soit un téméraire, uniquement pour être moins hardi que vous. Enfin vous avez tort de croire avoir bien justifié les dogmes particuliers qui donnent à Dieu les passions humaines, et qui, loin d'éclaircir les notions du grand être, les embrouillent et les avilissent, en m'accusant faussement d'embrouiller et d'avilir moi-même ces notions, d'attaquer directement l'essence divine, que je n'ai point attaquée, et de révoquer en doute son unité, que je n'ai point revoquée en doute. Si je l'avois fait, que s'ensuivroit-il? Récriminer n'est pas se justifier: mais celui qui, pour toute défense, ne sait que récriminer à faux, a bien l'air d'être seul coupable. La contradiction que vous me reprochez dans le même lieu est tout aussi bien fondée que la précédente accusation. il ne sait, dites-vous, quelle est la nature de Dieu,... etc. voici, monseigneur, là-dessus ce que j'ai à vous dire. " Dieu est intelligent; mais comment l'est-il? L' homme est intelligent quand il raisonne, et la suprême intelligence n'a pas besoin de raisonner; il n'y a pour elle ni prémisses, ni conséquences, il n'y a pas même de proposition; elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par elle-même: Dieu peut parce qu'il veut, sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n'est plus manifeste; mais la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables, et la bonté de Dieu est l'amour de l'ordre; car c'est par l'ordre qu'il maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste, j'en suis convaincu; c'est une suite de sa bonté: l'injustice des hommes est leur oeuvre et non pas la sienne ; le désordre moral qui dépose contre la providence aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, et la justice de Dieu de demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné. Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées, c'est par le bon usage de ma raison: mais je les affirme sans les comprendre; et dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire, Dieu est ainsi: je le sens, je me le prouve; je n'en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi. Enfin plus je m'efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, et lui dis: être des êtres, je suis parce que tu es; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi: c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma foiblesse, de me sentir accablé de ta grandeur. " voilà ma réponse, et je la crois péremptoire. Faut-il vous dire à présent où je l'ai prise? Je l'ai tirée mot-à-mot de l'endroit même que vous accusez de contradiction. Vous en usez comme tous mes adversaires, qui, pour me réfuter, ne font qu'écrire les objections que je me suis faites, et supprimer mes solutions. La réponse est déja toute prête; c'est l'ouvrage qu'ils ont réfuté. Nous avançons, monseigneur, vers les discussions les plus importantes. Après avoir attaqué mon systême et mon livre, vous attaquez aussi ma religion; et parce que le vicaire catholique fait des objections contre son église, vous cherchez à me faire passer pour ennemi de la mienne; comme si proposer des difficultés sur un sentiment, c'étoit y renoncer; comme si toute connoissance humaine n'avoit pas les siennes; comme si la géométrie elle-même n'en avoit pas, ou que les géometres se fissent une loi de les taire pour ne pas nuire à la certitude de leur art. La réponse que j'ai d'avance à vous faire, est de vous déclarer avec ma franchise ordinaire mes sentiments en matiere de religion, tels que je les ai professés dans tous mes écrits, et tels qu'ils ont toujours été dans ma bouche et dans mon coeur. Je vous dirai, de plus, pourquoi j'ai publié la profession de foi du vicaire, et pourquoi, malgré tant de clameurs, je la tiendrai toujours pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siecle où je l'ai publié. Les buchers ni les décrets ne me feront point changer de langage: les théologiens, en m'ordonnant d'être humble, ne me feront point être faux; et les philosophes, en me taxant d'hypocrisie, ne me feront point professer l'incrédulité. Je dirai ma religion, parce que j'en ai une, et je la dirai hautement, parce que j'ai le courage de la dire, et qu'il seroit à desirer pour le bien des hommes que ce fût celle du genre-humain. Monseigneur, je suis chrétien, et sincérement chrétien, selon la doctrine de l'évangile. Je suis chrétien, non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jesus-Christ. Mon maître a peu subtilisé sur le dogme, et beaucoup insisté sur les devoirs; il prescrivoit moins d'articles de foi que de bonnes oeuvres; il n'ordonnoit de croire que ce qui étoit nécessaire pour être bon; quand il résumoit la loi et les prophetes, c'étoit bien plus dans des actes de vertu que dans des formules de croyance, et il m'a dit par lui-même et par ses apôtres, que celui qui aime son frere a accompli la loi. Moi, de mon côté, très-convaincu des vérités essentielles au christianisme, lesquelles servent de fondement à toute bonne morale, cherchant au surplus à nourrir mon coeur de l'esprit de l'évangile sans tourmenter ma raison de ce qui m'y paroît obscur, enfin persuadé que quiconque aime Dieu par-dessus toute chose, et son prochain comme soi-même, est un vrai chrétien, je m'efforce de l'être, laissant à part toutes ces subtilités de doctrine, tous ces importants galimathias dont les pharisiens embrouillent nos devoirs et offusquent notre foi, et mettant, avec saint Paul, la foi même au-dessous de la charité. Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes peres: comme eux je prends l'écriture et la raison pour les uniques regles de ma croyance; comme eux je récuse l'autorité des hommes, et n'entends me soumettre à leurs formules qu'autant que j'en apperçois la vérité; comme eux je me réunis de coeur avec les vrais serviteurs de Jesus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu, pour lui offrir, dans la communion des fideles, les hommages de son église. Il m'est consolant et doux d'être compté parmi ses membres, de participer au culte public qu'ils rendent à la divinité, et de me dire au milieu d'eux; je suis avec mes freres. Pénétré de reconnoissance pour le digne pasteur qui, résistant au torrent de l'exemple, et jugeant dans la vérité, n'a point exclus de l'église un défenseur de la cause de Dieu, je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau, et j'espere n'en point scandaliser les membres ni par mes sentiments ni par ma conduite. Mais lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance, et viendront me dire arrogamment: rétractez-vous, déguisez-vous, expliquez ceci, désavouez cela; leurs hauteurs ne m'en imposeront point; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire, pour leur plaire, ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense, et qu'ils veuillent me retrancher de l'église, je craindrai peu cette menace dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne m'empêcheront pas d'être uni de coeur avec les fideles; ils ne m'ôteront pas du rang des élus si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolations dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre, et c'est là que mon voeu le plus ardent et le plus sincere est d'avoir Jesus- Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi. Tels sont, monseigneur, mes vrais sentiments, que je ne donne pour regle à personne, mais que je déclare être les miens, et qui resteront tels tant qu'il plaira, non aux hommes, mais à Dieu, seul maître de changer mon coeur et ma raison: car aussi long-temps que je serai ce que je suis et que je penserai comme je pense, je parlerai comme je parle. Bien différent, je l'avoue, de vos chrétiens en effigie, toujours prêts à croire ce qu'il faut croire, ou à dire ce qu'il faut dire, pour leur intérêt ou pour leur repos, et toujours sûrs d'être assez bons chrétiens, pourvu qu'on ne brûle pas leurs livres, et qu'ils ne soient pas décrétés. Ils vivent en gens persuadés que non-seulement il faut confesser tel et tel article, mais que cela suffit pour aller en paradis: et moi je pense, au contraire, que l'essentiel de la religion consiste en pratique; que non-seulement il faut être homme de bien, miséricordieux, humain, charitable; mais que quiconque est vraiment tel, en croit assez pour être sauvé. J'avoue, au reste, que leur doctrine est plus commode que la mienne, et qu'il en coûte bien moins de se mettre au nombre des fideles par des opinions que par des vertus. Que si j'ai dû garder mes sentiments pour moi seul, comme ils ne cessent de le dire; si lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer, j'ai attaqué les loix et troublé l'ordre public, c'est ce que j'examinerai tout-à- l'heure. Mais qu'il me soit permis auparavant de vous supplier, monseigneur, vous et tous ceux qui liront cet écrit, d'ajouter quelque foi aux déclarations d'un ami de la vérité, et de ne pas imiter ceux qui, sans preuve, sans vraisemblance, et sur le seul témoignage de leur propre coeur, m'accusent d'athéisme et d'irréligion, contre des protestations si positives, et que rien de ma part n'a jamais démenties. Je n'ai pas trop, ce me semble, l'air d'un homme qui se déguise, et il n'est pas aisé de voir quel intérêt j'aurois à me déguiser ainsi. L' on doit présumer que celui qui s'exprime si librement sur ce qu'il ne croit pas, est sincere en ce qu'il dit croire; et quand ses discours, sa conduite et ses écrits sont toujours d'accord sur ce point, quiconque ose affirmer qu'il ment, et n'est pas un dieu, ment infailliblement lui-même. Je n'ai pas toujours eu le bonheur de vivre seul; j'ai fréquenté des hommes de toute espece; j'ai vu des gens de tous les partis, des croyants de toutes les sectes, des esprits-forts de tous les systêmes: j'ai vu des grands, des petits, des libertins, des philosophes. J'ai eu des amis sûrs, et d'autres qui l'étoient moins: j'ai été environné d'espions, de malveuillants, et le monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. Je les adjure tous, quels qu'ils puissent être, de déclarer au public ce qu'ils savent de ma croyance en matiere de religion: si dans le commerce le plus suivi, si dans la plus étroite familiarité, si dans la gayeté des repas, si dans les confidences du tête-à-tête ils m'ont jamais trouvé différent de moi-même; si lorsqu'ils ont voulu disputer ou plaisanter, leurs arguments ou leurs railleries m'ont un moment ébranlé; s'ils m'ont surpris à varier dans mes sentiments, si dans le secret de mon coeur ils en ont pénétré que je cachois au public; si dans quelque temps que ce soit ils ont trouvé en moi une ombre de fausseté ou d'hypocrisie, qu'ils le disent, qu'ils révelent tout, qu'ils me dévoilent; j'y consens, je les en prie, je les dispense du secret de l'amitié; qu'ils disent hautement, non ce qu'ils voudroient que je fusse, mais ce qu'ils savent que je suis: qu'ils me jugent selon leur conscience; je leur confie mon honneur sans crainte, et je promets de ne les point récuser. Que ceux qui m'accusent d'être sans religion parce qu'ils ne conçoivent pas qu'on en puisse avoir une, s'accordent au moins s'ils peuvent entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres qu'un systême d'athéisme, les autres disent que je rends gloire à Dieu dans mes livres sans y croire au fond de mon coeur. Ils taxent mes écrits d'impiété, et mes sentiments d'hypocrisie. Mais si je prêche en public l'athéisme, je ne suis donc pas un hypocrite; et si j'affecte une foi que je n'ai point, je n'enseigne donc pas l'impiété. En entassant des imputations contradictoires la calomnie se découvre elle-même; mais la malignité est aveugle, et la passion ne raisonne pas. Je n'ai pas, il est vrai, cette foi dont j'entends se vanter tant de gens d'une probité si médiocre, cette foi robuste qui ne doute jamais de rien, qui croit sans façon tout ce qu'on lui présente à croire, et qui met à part ou dissimule les objections qu'elle ne sait pas résoudre. Je n'ai pas le bonheur de voir dans la révélation l'évidence qu'ils y trouvent; et si je me détermine pour elle, c'est parce que mon coeur m'y porte, qu'elle n'a rien que de consolant pour moi, et qu'à la rejetter les difficultés ne sont pas moindres: mais ce n'est pas parce que je la vois démontrée; car très-sûrement elle ne l'est pas à mes yeux. Je ne suis pas même assez instruit à beaucoup près pour qu'une démonstration qui demande un si profond savoir,soit jamais à ma portée. N'est-il pas plaisant que moi qui propose ouvertement mes objections et mes doutes, je sois l'hypocrite; et que tous ces gens si décidés, qui disent sans cesse croire fermement ceci et cela; que ces gens si sûrs de tout, sans avoir pourtant de meilleures preuves que les miennes; que ces gens, enfin, dont la plupart ne sont guères plus savants que moi, et qui, sans lever mes difficultés, me reprochent de les avoir proposées, soient les gens de bonne foi ? Pourquoi serois-je un hypocrite? Et que gagnerois-je à l'être? J'ai attaqué tous les intérêts particuliers, j'ai suscité contre moi tous les partis, je n'ai soutenu que la cause de Dieu et de l'humanité; et qui est-ce qui s'en soucie? Ce que j en ai dit n'a pas même fait la moindre sensation; et pas une ame ne m'en a su gré. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, les dévots ne m'auroient pas fait pis, et d'autres ennemis non moins dangereux ne me porteroient point leurs coups en secret. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, les uns m'eussent attaqué avec plus de réserve en me voyant défendu par les autres, et disposé moi-même à la vengeance: mais un homme qui craint Dieu n'est guères à craindre; son parti n'est pas redoutable, il est seul ou à peu près, et l'on est sûr de pouvoir lui faire beaucoup de mal avant qu'il songe à le rendre. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, en me séparant ainsi de l'église, j'aurois ôté tout d'un coup à ses ministres le moyen de me harceler sans cesse, et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies; je n'aurois point essuyé tant d'ineptes censures: et au-lieu de me blâmer si aigrement d'avoir écrit, il eût fallu me réfuter, ce qui n'est pas tout-à-fait si facile. Enfin si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, on eût d'abord un peu clabaudé; mais on m'eût bientôt laissé en paix comme tous les autres: le peuple du seigneur n'eût point pris inspection sur moi, chacun n'eût point cru me faire grâce en ne me traitant pas en excommunié; et j'eusse été quitte-à-quitte avec tout le monde: les saintes, en Israël, ne m'auroient point écrit des lettres anonymes, et leur charité ne se fût point exhalée en dévotes injures; elles n'eussent point pris la peine de m'assurer humblement que j'étois un scélérat, un monstre exécrable, et que le monde eût été trop heureux si quelque bonne ame eût pris le soin de m'étouffer au berceau: d'honnêtes gens, de leur côté, me regardant alors comme un réprouvé, ne se tourmenteroient et ne me tourmenteroient point pour me ramener dans la bonne voye; ils ne me tirailleroient pas à droite et à gauche, ils ne m'étoufferoient pas sous le poids de leurs sermons, ils ne me forceroient pas de bénir leur zele en maudissant leur importunité, et de sentir avec reconnoissance qu'ils sont appellés à me faire périr d'ennui. Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou; puisque, pour ce que je demande aux hommes, c'est une grande folie de se mettre en fraix de fausseté: si je suis un hypocrite, je suis un sot; car il faut l'être beaucoup pour ne pas voir que le chemin que j'ai pris ne mene qu'à des malheurs dans cette vie, et que quand j'y pourrois trouver quelque avantage, je n'en puis profiter sans me démentir. Il est vrai que j'y suis à temps encore; je n'ai qu'à vouloir un moment tromper les hommes, et je mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n'ai point encore atteint la vieillesse; je puis avoir long-temps à souffrir; je puis voir changer derechef le public sur mon compte: mais si jamais j'arrive aux honneurs et à la fortune, par quelque route que j'y parvienne, alors je serai un hypocrite; cela est sûr. La gloire de l'ami de la vérité n'est point attachée à telle opinion plutôt qu'à telle autre ; quoiqu'il dise, pourvu qu'il le pense, il tend à son but. Celui qui n'a d'autre intérêt que d'être vrai, n'est point tenté de mentir, et il n'y a nul homme sensé qui ne préfere le moyen le plus simple, quand il est aussi le plus sûr. Mes ennemis auront beau faire avec leurs injures; ils ne m'ôteront point l'honneur d'être un homme véridique en toute chose, d'être le seul auteur de mon siecle et de beaucoup d'autres qui ait écrit de bonne foi, et qui n'ait dit que ce qu'il a cru: ils pourront un moment souiller ma réputation à force de rumeurs et de calomnies; mais elle en triomphera tôt ou tard: car tandis qu'ils varieront dans leurs imputations ridicules, je resterai toujours le même, et sans autre art que ma franchise, j'ai de quoi les désoler toujours. Mais cette franchise est déplacée avec le public! Mais toute vérité n'est pas bonne à dire! Mais bien que tous les gens sensés pensent comme vous, il n'est pas bon que le vulgaire pense ainsi ! Voilà ce qu'on me crie de toutes parts; voilà peut-être ce que vous me diriez vous-même, si nous étions tête-à-tête dans votre cabinet. Tels sont les hommes: ils changent de langage comme d'habit; ils ne disent la vérité qu'en robe-de-chambre; en habit de parade ils ne savent plus que mentir, et non-seulement ils sont trompeurs et fourbes à la face du genre-humain, mais ils n'ont pas honte de punir, contre leur conscience, quiconque ose n'être pas fourbe et trompeur public comme eux. Mais ce principe est-il bien vrai, que toute vérité n'est pas bonne à dire? Quand il le seroit, s'ensuivroit-il que nulle erreur ne fût bonne à détruire, et toutes les folies des hommes sont-elles si saintes qu'il n'y en ait aucune qu'on ne doive respecter? Voilà ce qu'il conviendroit d'examiner avant de me donner pour loi une maxime suspecte et vague, qui, fût-elle vraie en elle-même, peut pécher par son application. J'ai grande envie, monseigneur, de prendre ici ma méthode ordinaire, et de donner l'histoire de mes idées pour toute réponse à mes accusateurs. Je crois ne pouvoir mieux justifier tout ce que j'ai osé dire, qu'en disant encore tout ce que j'ai pensé. Sitôt que je fus en état d'observer les hommes, je les regardois faire, et je les écoutois parler; puis, voyant que leurs actions ne ressembloient point à leurs discours, je cherchai la raison de cette dissemblance, et je trouvai qu'être et paroître étant pour eux deux choses aussi différentes qu'agir et parler, cette deuxieme différence étoit la cause de l'autre, et avoit elle-même une cause qui me restoit à chercher. Je la trouvai dans notre ordre social, qui, de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences, et je vis qu'elle expliquoit seule tous les vices des hommes et tous les maux de la société. D'où je conclus qu'il n'étoit pas nécessaire de supposer l'homme méchant par sa nature, lorsqu'on pouvoit marquer l'origine et le progrès de sa méchanceté. Ces réflexions me conduisirent à de nouvelles recherches sur l'esprit humain considéré dans l'état civil, et je trouvai qu'alors le développement des lumieres et des vices se faisoit toujours en même raison, non dans les individus, mais dans les peuples; distinction que j'ai toujours soigneusement faite, et qu'aucun de ceux qui m'ont attaqué n'a jamais pu concevoir. J'ai cherché la vérité dans les livres; je n'y ai trouvé que le mensonge et l'erreur. J'ai consulté les auteurs; je n'ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre dieu que leur réputation; prompts à décrier les chefs qui ne les traitent pas à leur gré, plus prompts à louer l'iniquité qui les paye. En écoutant les gens à qui l'on permet de parler en public, j'ai compris qu'ils n'osent ou ne veulent dire que ce qui convient à ceux qui commandent, et que payés par le fort pour précher le foible, ils ne savent parler au dernier que de ses devoirs, et à l'autre que de ses droits. Toute l'instruction publique tendra toujours au mensonge tant que ceux qui la dirigent trouveront leur intérêt à mentir; et c'est pour eux seulement que la vérité n'est pas bonne à dire. Pourquoi serois-je le complice de ces gens-là? Il y a des préjugés qu'il faut respecter? Cela peut être: mais c'est quand d'ailleurs tout est dans l'ordre, et qu'on ne peut ôter ces préjugés sans ôter aussi ce qui les rachete; on laisse alors le mal pour l'amour du bien. Mais lorsque tel est l'état des choses, que plus rien ne sauroit changer qu'en mieux, les préjugés sont-ils si respectables qu'il faille leur sacrifier la raison, la vertu, la justice, et tout le bien que la vérité pourroit faire aux hommes? Pour moi, j'ai promis de la dire en toute chose utile, autant qu'il seroit en moi; c'est un engagement que j'ai dû remplir selon mon talent, et que sûrement un autre ne remplira pas à ma place, puisque chacun se devant à tous, nul ne peut payer pour autrui. la divine vérité, dit Augustin, n'est ni à moi ni à vous ni à lui,... etc. les hommes ne doivent point être instruits à demi. S' ils doivent rester dans l'erreur, que ne les laissiez-vous dans l'ignorance? à quoi bon tant d'écoles et d'universités pour ne leur apprendre rien de ce qui leur importe à savoir? Quel est donc l'objet de vos colleges, de vos académies, de tant de fondations savantes? Est-ce de donner le change au peuple, d'altérer sa raison d'avance, et de l'empêcher d'aller au vrai? Professeurs de mensonge, c'est pour l'abuser que vous feignez de l'instruire, et, comme ces brigands qui mettent des fanaux sur des écueils, vous l'éclairez pour le perdre. Voilà ce que je pensois en prenant la plume, et en la quittant je n'ai pas lieu de changer de sentiment. J'ai toujours vu que l'instruction publique avoit deux défauts essentiels qu'il étoit impossible d'en ôter. L' un est la mauvaise foi de ceux qui la donnent, et l'autre l'aveuglement de ceux qui la reçoivent. Si des hommes sans passions instruisoient des hommes sans préjugés, nos connoissances resteroient plus bornées mais plus sûres, et la raison regneroit toujours. Or, quoiqu'on fasse, l'intérêt des hommes publics sera toujours le même, mais les préjugés du peuple n'ayant aucune base fixe, sont plus variables; ils peuvent être altérés, changés, augmentés ou diminués. C'est donc de ce côté seul que l'instruction peut avoir quelque prise, et c'est là que doit tendre l'ami de la vérité. Il peut espérer de rendre le peuple plus raisonnable, mais non ceux qui le menent plus honnêtes gens. J'ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique, et j'en ai été beaucoup plus indigné: car le vice du gouvernement ne peut rendre les sujets malheureux que sur la terre; mais qui sait jusqu'où les erreurs de la conscience peuvent nuire aux infortunés mortels? J'ai vu qu'on avoit des professions de foi, des doctrines, des cultes qu'on suivoit sans y croire, et que rien de tout cela ne pénétrant ni le coeur ni la raison, n'influoit que très-peu sur la conduite. Monseigneur, il faut vous parler sans détour. Le vrai croyant ne peut s'accommoder de toutes ces simagrées: il sent que l'homme est un être intelligent auquel il faut un culte raisonnable, et un être sociable auquel il faut une morale faite pour l'humanité. Trouvons premiérement ce culte et cette morale; cela sera de tous les hommes: et puis quand il faudra des formules nationales, nous en examinerons les fondements, les rapports, les convenances; et après avoir dit ce qui est de l'homme, nous dirons ensuite ce qui est du citoyen. Ne faisons pas, sur-tout, comme votre Monsieur Joli De Fleuri, qui, pour établir son jansénisme, veut déraciner toute loi naturelle, et toute obligation qui lie entr' eux les humains ; de sorte que selon lui le chrétien et l'infidele qui contractent entre eux, ne sont tenus à rien du tout l'un envers l'autre, puisqu'il n'y a point de loi commune à tous les deux. Je vois donc deux manieres d'examiner et comparer les religions diverses; l'une selon le vrai et le faux qui s'y trouvent, soit quant aux faits naturels ou surnaturels sur lesquels elles sont établies, soit quant aux notions que la raison nous donne de l'être suprême et du culte qu'il veut de nous; l'autre selon leurs effets temporels et moraux sur la terre, selon le bien ou le mal qu'elles peuvent faire à la société et au genre-humain. Il ne faut pas, pour empêcher ce double examen, commencer par décider que ces deux choses vont toujours ensemble, et que la religion la plus vraie est aussi la plus sociable: c'est précisément ce qui est en question; et il ne faut pas d'abord crier que celui qui traite cette question est un impie, un athée, puisque autre chose est de croire, et autre chose d'examiner l'effet de ce que l'on croit. Il paroît pourtant certain, je l'avoue, que si l'homme est fait pour la société, la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et la plus humaine: car Dieu veut que nous soyons tels qu'il nous a faits; et s'il étoit vrai qu'il nous eût fait méchants, ce seroit lui désobéir que de vouloir cesser de l'être. De plus, la religion considérée comme une relation entre Dieu et l'homme, ne peut aller à la gloire de Dieu que par le bien-être de l'homme, puisque l'autre terme de la relation, qui est Dieu, est par sa nature au- dessus de tout ce que peut l'homme pour ou contre lui. Mais ce sentiment, tout probable qu'il est, est sujet à de grandes difficultés, par l'historique et les faits qui les contrarient. Les juifs étoient les ennemis nés de tous les autres peuples, et ils commencerent leur établissement par détruire sept nations, selon l'ordre exprès qu'ils en avoient reçu: tous les chrétiens ont eu des guerres de religion, et la guerre est nuisible aux hommes; tous les partis ont été persécuteurs et persécutés, et la persécution est nuisible aux hommes; plusieurs sectes vantent le célibat, et le célibat est si nuisible à l'espece humaine, que s'il étoit suivi par-tout, elle périroit. Si cela ne fait pas preuve pour décider, cela fait raison pour examiner, et je ne demandois autre chose sinon qu'on permît cet examen. Je ne dis ni ne pense qu'il n'y ait aucune bonne religion sur la terre; mais je dis, et il est trop vrai, qu'il n'y en a aucune parmi celles qui sont ou qui ont été dominantes, qui n'ait fait à l'humanité des playes cruelles. Tous les partis ont tourmenté leurs freres, tous ont offert à Dieu des sacrifices de sang humain. Quelle que soit la source de ces contradictions, elles existent; est-ce un crime de vouloir les ôter? La charité n'est point meurtriere. L' amour du prochain ne porte point à le massacrer. Ainsi le zele du salut des hommes n'est point la cause des persécutions; c'est l'amour- propre et l'orgueil qui en est la cause. Moins un culte est raisonnable, plus on cherche à l'établir par la force. Celui qui professe une doctrine insensée, ne peut souffrir qu'on ose la voir telle qu'elle est: la raison devient alors le plus grand des crimes; à quelque prix que ce soit il faut l'ôter aux autres, parce qu'on a honte d'en manquer à leurs yeux. Ainsi l'intolérance et l'inconséquence ont la même source. Il faut sans cesse intimider, effrayer les hommes. Si vous les livrez un moment à leur raison, vous êtes perdus. De cela seul, il suit que c'est un grand bien à faire aux peuples dans ce délire, que de leur apprendre à raisonner sur la religion: car c'est les rapprocher des devoirs de l'homme, c'est ôter le poignard à l'intolérance, c'est rendre à l'humanité tous ses droits. Mais il faut remonter à des principes généraux et communs à tous les hommes; car si, voulant raisonner, vous laissez quelque prise à l'autorité des prêtres, vous rendez au fanatisme son arme, et vous lui fournissez de quoi devenir plus cruel. Celui qui aime la paix ne doit point recourir à des livres; c'est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables: parcourez l'histoire des peuples; ceux qui n'ont point de livres ne disputent point. Voulez-vous asservir les hommes à des autorités humaines? L' un sera plus près, l'autre plus loin de la preuve; ils en seront diversement affectés: avec la bonne foi la plus entiere, avec le meilleur jugement du monde, il est impossible qu'ils soient jamais d'accord. N'argumentez point sur des arguments, et ne vous fondez point sur des discours. Le langage humain n'est pas assez clair. Dieu lui-même, s'il daignoit nous parler dans nos langues, ne nous diroit rien sur quoi l'on ne pût disputer. Nos langues sont l'ouvrage des hommes, et les hommes sont bornés. Nos langues sont l'ouvrage des hommes, et les hommes sont menteurs. Comme il n'y a point de vérité si clairement énoncée où l'on ne puisse trouver quelque chicane à faire, il n'y a point de si grossier mensonge qu'on ne puisse étayer de quelque fausse raison. Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour; on se moquera de lui: mais laissez à ce particulier le temps et le moyen de se faire une secte; tôt ou tard ses partisans viendront à bout de vous prouver qu'il disoit vrai. Car enfin, diront-ils, quand il a prononcé qu'il étoit jour, il étoit jour en quelque lieu de la terre; rien n'est plus certain. D'autres, ayant établi qu'il y a toujours dans l'air quelques particules de lumiere, soutiendront qu'en un autre sens encore, il est très-vrai qu'il est jour la nuit. Pourvu que des gens subtils s'en mêlent, bientôt on vous fera voir le soleil en plein minuit. Tout le monde ne se rendra pas à cette évidence. Il y aura des débats, qui dégénéreront, selon l'usage, en guerres et en cruautés. Les uns voudront des explications, les autres n'en voudront point; l'un voudra prendre la proposition au figuré, l'autre au propre. L' un dira: il a dit à minuit qu'il étoit jour; et il étoit nuit: l'autre dira: il a dit à minuit qu'il étoit jour; et il étoit jour. Chacun taxera de mauvaise foi le parti contraire, et n'y verra que des obstinés. On finira par se battre, se massacrer; les flots de sang couleront de toutes parts : et si la nouvelle secte est enfin victorieuse, il restera démontré qu'il est jour la nuit. C'est à peu près l'histoire de toutes les querelles de religion. La plupart des cultes nouveaux s'établissent par le fanatisme, et se maintiennent par l'hypocrisie; delà vient qu'ils choquent la raison et ne menent point à la vertu. L' enthousiasme et le délire ne raisonnent pas; tant qu'ils durent, tout passe, et l'on marchande peu sur les dogmes: cela est d'ailleurs si commode! La doctrine coûte si peu à suivre, et la morale coûte tant à pratiquer, qu'en se jettant du côté le plus facile, on rachete les bonnes oeuvres par le mérite d'une grande foi. Mais quoi qu'on fasse, le fanatisme est un état de crise qui ne peut durer toujours. Il a ses accès plus ou moins longs, plus ou moins fréquents, et il a aussi ses relâches, durant lesquels on est de sang froid. C'est alors qu'en revenant sur soi-même, on est tout surpris de se voir enchaîné par tant d'absurdités. Cependant le culte est réglé, les formes sont prescrites, les loix sont établies, les transgresseurs sont punis. Ira-t-on protester seul contre tout cela, recuser les loix de son pays, et renier la religion de son père? Qui l'oseroit? On se soumet en silence, l'intérêt veut qu'on soit de l'avis de celui dont on hérite. On fait donc comme les autres, sauf à rire à son aise en particulier de ce qu'on feint de respecter en public. Voilà, monseigneur, comme pense le gros des hommes dans la plupart des religions, et sur-tout dans la vôtre; et voilà la clef des inconséquences qu'on remarque entre leur morale et leurs actions. Leur croyance n'est qu'apparence, et leurs moeurs sont comme leur foi. Pourquoi un homme a-t-il inspection sur la croyance d'un autre, et pourquoi l'état a-t-il inspection sur celle des citoyens? C'est parce qu'on suppose que la croyance des hommes détermine leur morale, et que des idées qu'ils ont de la vie à venir dépend leur conduite en celle-ci. Quand cela n'est pas, qu'importe ce qu'ils croyent, ou ce qu'ils font semblant de croire? L' apparence de la religion ne sert plus qu'à les dispenser d'en avoir une. Dans la société chacun est en droit de s'informer si un autre se croit obligé d'être juste, et le souverain est en droit d'examiner les raisons sur lesquelles chacun fonde cette obligation. De plus, les formes nationales doivent être observées; c'est sur quoi j'ai beaucoup insisté. Mais quant aux opinions qui ne tiennent point à la morale, qui n'influent en aucune maniere sur les actions, et qui ne tendent point à transgresser les loix, chacun n'a là-dessus que son jugement pour maître, et nul n'a ni droit ni intérêt de prescrire à d'autres sa façon de penser. Si, par exemple, quelqu'un, même constitué en autorité, venoit me demander mon sentiment sur la fameuse question de l'hypostase dont la bible ne dit pas un mot, mais pour laquelle tant de grands enfants ont tenu des conciles, et tant d'hommes ont été tourmentés; après lui avoir dit que je ne l'entends point, et ne me soucie point de l'entendre, je le prierois, le plus honnêtement que je pourrois, de se mêler de ses affaires; et s'il insistoit, je le laisserois-là. Voilà le seul principe sur lequel on puisse établir quelque chose de fixe et d'équitable sur les disputes de religion; sans quoi, chacun posant de son côté ce qui est en question, jamais on ne conviendra de rien, l'on ne s'entendra de la vie, et la religion, qui devroit faire le bonheur des hommes, fera toujours leurs plus grands maux. Mais plus les religions vieillissent, plus leur objet se perd de vue; les subtilités se multiplient, on veut tout expliquer, tout décider, tout entendre; incessamment la doctrine se raffine, et la morale dépérit toujours plus. Assurément il y a loin de l'esprit du deutéronome à l'esprit du talmud et de la misna, et de l'esprit de l'évangile aux querelles sur la constitution! Saint Thomas demande si par la succession des temps les articles de foi se sont multipliés, et il se déclare pour l'affirmative. C'est-à-dire que les docteurs, renchérissant les uns sur les autres, en savent plus que n'en ont dit les apôtres et Jesus-Christ. Saint Paul avoue ne voir qu'obscurément, et ne connoître qu'en partie. Vraiment nos théologiens sont bien plus avancés que cela; ils voyent tout, ils savent tout: ils nous rendent clair ce qui est obscur dans l'écriture; ils prononcent sur ce qui étoit indécis: ils nous font sentir avec leur modestie ordinaire que les auteurs sacrés avoient grand besoin de leur secours pour se faire entendre, et que le saint-esprit n'eût pas su s'expliquer clairement sans eux. Quand on perd de vue les devoirs de l'homme pour ne s'occuper que des opinions des prêtres et de leurs frivoles disputes, on ne demande plus d'un chrétien s'il craint Dieu, mais s'il est orthodoxe; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent les plus inintelligibles, et quand il a signé, tout va bien; l'on ne s'informe plus du reste. Pourvu qu'il n'aille pas se faire pendre, il peut vivre au surplus comme il lui plaira; ses moeurs ne font rien à l'affaire, la doctrine est en sûreté. Quand la religion en est là, quel bien fait-elle à la société, de quel avantage est-elle aux hommes? Elle ne sert qu'à exciter entre eux des dissensions, des troubles, des guerres de toutes especes; à les faire entre-égorger pour des logogryphes: il vaudroit mieux alors n'avoir point de religion, que d'en avoir une si mal entendue. Empêchons-la, s'il se peut, de dégénérer à ce point, et soyons sûrs, malgré les buchers et les chaînes, d'avoir bien mérité du genre-humain. Supposons que, las des querelles qui déchirent, il s'assemble pour les terminer et convenir d'une religion commune à tous les peuples. Chacun commencera, cela est sûr, par proposer la sienne comme la seule vraie, la seule raisonnable et démontrée, la seule agréable à Dieu et utile aux hommes; mais ses preuves ne répondant pas là-dessus à sa persuasion, du moins au gré des autres sectes, chaque parti n'aura de voix que la sienne; tous les autres se réuniront contre lui: cela n'est pas moins sûr. La délibération fera le tour de cette maniere, un seul proposant, et tous rejettant; ce n'est pas le moyen d'être d'accord. Il est croyable qu'après bien du temps perdu dans ces altercations puériles, les hommes de sens chercheront des moyens de conciliation. Ils proposeront, pour cela, de commencer par chasser tous les théologiens de l'assemblée, et il ne leur sera pas difficile de faire voir combien ce préliminaire est indispensable. Cette bonne oeuvre faite, ils diront aux peuples: tant que vous ne conviendrez pas de quelque principe, il n'est pas possible même que vous vous entendiez, et c'est un argument qui n'a jamais convaincu personne que de dire; vous avez tort, car j'ai raison. " vous parlez de ce qui est agréable à Dieu; voilà précisément ce qui est en question. Si nous savions quel culte lui est le plus agréable, il n'y auroit plus de dispute entre nous. Vous parlez aussi de ce qui est utile aux hommes: c'est autre chose; les hommes peuvent juger de cela. Prenons donc cette utilité pour regle, et puis établissons la doctrine qui s'y rapporte le plus. Nous pourrons espérer d'approcher ainsi de la vérité autant qu'il est possible à des hommes: car il est à présumer que ce qui est le plus utile aux créatures, est le plus agréable au créateur. Cherchons d'abord s'il y a quelque affinité naturelle entre nous, si nous sommes quelque chose les uns aux autres. Vous juifs, que pensez-vous sur l'origine du genre-humain? Nous pensons qu'il estsorti d'un même pere. Et vous, chrétiens? Nous pensons là-dessus comme les juifs. Et vous, turcs? Nous pensons comme les juifs et les chrétiens. Cela est déjà bon: puisque les hommes sont tous freres, ils doivent s'aimer comme tels. Dites-nous maintenant de qui leur pere commun avoit reçu l'être? Car il ne s'étoit pas fait tout seul. Du créateur du ciel et de la terre. Juifs, chrétiens et turcs sont d'accord aussi sur cela; c'est encore un très-grand point. Et cet homme, ouvrage du créateur, est-il un être simple ou mixte? Est-il formé d'une substance unique, ou de plusieurs? Chrétiens, répondez. Il est composé de deux substances, dont l'une est mortelle, et dont l'autre ne peut mourir. Et vous, turcs? Nous pensons de même. Et vous, juifs? Autrefois nos idées là-dessus étoient fort confuses, comme les expressions de nos livres sacrés; mais les esséniens nous ont éclairés, et nous pensons encore sur ce point comme les chrétiens. " en procédant ainsi d'interrogations en interrogations, sur la providence divine, sur l'économie de la vie-à-venir, et sur toutes les questions essentielles au bon ordre du genre-humain, ces mêmes hommes ayant obtenu de tous des réponses presque uniformes, leur diront: (on se souviendra que les théologiens n'y sont plus.) " mes amis de-quoi vous tourmentez-vous? Vous voilà tous d'accord sur ce qui vous importe; quand vous différerez de sentiment sur le reste, j'y vois peu d'inconvénient. Formez de ce petit nombre d'articles une religion universelle, qui soit, pour ainsi dire, la religion humaine et sociale, que tout homme vivant en société soit obligé d'admettre. Si quelqu'un dogmatise contre elle, qu'il soit banni de la société, comme ennemi de ses loix fondamentales. Quant au reste sur quoi vous n'êtes pas d'accord, formez chacun de vos croyances particulieres autant de religions nationales, et suivez- les en sincérité de coeur. Mais n'allez point vous tourmentant pour les faire admettre aux autres peuples, et soyez assurés que Dieu n'exige pas cela. Car il est aussi injuste de vouloir les soumettre à vos opinions qu'à vos loix, et les missionnaires ne me semblent guères plus sages que les conquérants. En suivant vos diverses doctrines, cessez de vous les figurer si démontrées que quiconque ne les voit pas telles soit coupable à vos yeux de mauvaise foi. Ne croyez point que tous ceux qui pesent vos preuves et les rejettent, soient pour cela des obstinés que leur incrédulité rende punissables; ne croyez point que la raison, l'amour du vrai, la sincérité, soient pour vous seuls. Quoi qu'on fasse, on sera toujours porté à traiter en ennemis ceux qu'on accusera de se refuser à l'évidence. On plaint l'erreur, mais on hait l'opiniâtreté. Donnez la préférence à vos raisons, à la bonne heure; mais sachez que ceux qui ne s'y rendent pas, ont les leurs. Honorez en général tous les fondateurs de vos cultes respectifs. Que chacun rende au sien ce qu'il croit lui devoir, mais qu'il ne méprise point ceux des autres. Ils ont eu de grands génies et de grandes vertus: cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoyés de Dieu; cela peut être, et n'être pas : c'est de quoi la pluralité ne sauroit juger d'une maniere uniforme, les preuves n'étant pas également à sa portée. Mais quand cela ne seroit pas, il ne faut point les traiter si légérement d'imposteurs. Qui sait jusqu'où les méditations continuelles sur la divinité, jusqu'où l'enthousiasme de la vertu ont pu, dans leurs sublimes ames, troubler l'ordre didactique et rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande élévation la tête tourne, et l'on ne voit plus les choses comme elles sont. Socrate a cru avoir un esprit familier, et l'on n'a point osé l'accuser pour cela d'être un fourbe. Traiterons-nous les fondateurs des peuples, les bienfaiteurs des nations, avec moins d'égards qu'un particulier? Du reste, plus de dispute entre vous sur la préférence de vos cultes. Ils sont tous bons, lorsqu'ils sont prescrits par les loix, et que la religion essentielle s'y trouve; ils sont mauvais quand elle ne s'y trouve pas. La forme du culte est la police des religions et non leur essence, et c'est au souverain qu'il appartient de régler la police dans son pays. " j'ai pensé, monseigneur, que celui qui raisonneroit ainsi ne seroit point un blasphémateur, un impie; qu'il proposeroit un moyen de paix juste, raisonnable, utile aux hommes; et que cela n'empêcheroit pas qu'il n'eût sa religion particuliere ainsi que les autres, et qu'il n'y fût tout aussi sincérement attaché. Le vrai croyant, sachant que l'infidele est aussi un homme, et peut être un honnête homme, peut sans crime s'intéresser à son sort. Qu' il empêche un culte étranger de s'introduire dans son pays, cela est juste; mais qu'il ne damne pas pour cela ceux qui ne pensent pas comme lui: car quiconque prononce un jugement si téméraire se rend l'ennemi du reste du genre-humain. J'entends dire sans cesse qu'il faut admettre la tolérance civile, non la théologique; je pense tout le contraire. Je crois qu'un homme de bien, dans quelque religion qu'il vive de bonne foi, peut être sauvé; mais je ne crois pas pour cela qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangeres sans la permission du souverain: car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux loix; et qui désobéit aux loix, désobéit à Dieu. Quant aux religions une fois établies ou tolérées dans un pays, je crois qu'il est injuste et barbare de les y détruire par la violence, et que le souverain se fait tort à lui-même en maltraitant leurs sectateurs. Il est bien différent d'embrasser une religion nouvelle, ou de vivre dans celle où l'on est né; le premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir une diversité de cultes, ni proscrire ceux qui sont une fois établis; car un fils n'a jamais tort de suivre la religion de son pere. La raison de la tranquillité publique est toute contre les persécuteurs. La religion n'excite jamais de troubles dans un état que quand le parti dominant veut tourmenter le parti foible, ou que le parti foible, intolérant par principe, ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout culte légitime, c'est-à-dire, tout culte où se trouve la religion essentielle, et dont, par conséquent, les sectateurs ne demandent que d'être soufferts et vivre en paix, n'a jamais causé ni révoltes ni guerres civiles, si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre et repousser les persécuteurs. Jamais les protestants n'ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a poursuivis. Si l'on eût pu se résoudre à les laisser en paix, ils y seroient demeurés. Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n'avoit pas droit de s'établir en France, malgré les loix. Mais lorsque, transmise des peres aux enfants, cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation françoise, et que le prince eut solemnellement traité avec cette partie par l'édit de Nantes; cet édit devint un contract inviolable, qui ne pouvoit plus être annullé que du commun consentement des deux parties; et depuis ce temps, l'exercice de la religion protestante est, selon moi, légitime en France. Quand il ne le seroit pas, il resteroit toujours aux sujets l'alternative, de sortir du royaume avec leurs biens, ou d'y rester soumis au culte dominant. Mais les contraindre à rester sans les vouloir tolérer, vouloir à la fois qu'ils soient et qu'ils ne soient pas, les priver même du droit de la nature, annuller leurs mariages, déclarer leurs enfants bâtards... en ne disant que ce qui est, j'en dirois trop; il faut me taire. Voici, du moins, ce que je puis dire. En considérant la seule raison d'état, peut-être a-t-on bien fait d'ôter aux protestants françois tous leurs chefs: mais il falloit s'arrêter là. Les maximes politiques ont leurs applications et leurs distinctions. Pour prévenir des dissensions qu'on n'a plus à craindre, on s'ôte des ressources dont on auroit grand besoin. Un parti qui n'a plus ni grands ni noblesse à sa tête, quel mal peut- il faire dans un royaume tel que la France? Examinez toutes vos précédentes guerres, appellées guerres de religion; vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la cour et dans les intérêts des grands. Des intrigues de cabinet brouilloient les affaires, et puis les chefs ameutoient les peuples au nom de Dieu. Mais quelles intrigues, quelles cabales, peuvent former des marchands et des paysans? Comment s'y prendront-ils pour susciter un parti dans un pays où l'on ne veut que des valets ou des maîtres, et où l'égalité est inconnue ou en horreur? Un marchand proposant de lever des troupes, peut se faire écouter en Angleterre, mais il fera toujours rire des françois. Si j'étois; roi? Non: ministre? Encore moins; mais homme puissant en France, je dirois: tout tend parmi nous aux emplois, aux charges; tout veut acheter le droit de mal faire: Paris et la cour engouffrent tout. Laissons ces pauvres gens remplir le vuide des provinces: qu'ils soient marchands, et toujours marchands; laboureurs, et toujours laboureurs. Ne pouvant quitter leur état, ils en tireront le meilleur parti possible; ils remplaceront les nôtres dans les conditions privées dont nous cherchons tous à sortir; ils feront valoir le commerce et l'agriculture que tout nous fait abandonner; ils alimenteront notre luxe, ils travailleront, et nous jouirons. Si ce projet n'étoit pas plus équitable que ceux qu'on suit, il seroit du moins plus humain, et sûrement il seroit plus utile. C'est moins la tyrannie, et c'est moins l'ambition des chefs, que ce ne sont leurs préjugés et leurs courtes vues, qui font le malheur des nations. Je finirai par transcrire une espece de discours, qui a quelque rapport à mon sujet, et qui ne m'en écartera pas long-temps. Un parsis de surate ayant épousé en secret une musulmane, fut découvert, arrêté, et ayant refusé d'embrasser le mahométisme, il fut condamné à mort. Avant d'aller au supplice, il parla ainsi à ses juges. " quoi! Vous voulez m'ôter la vie! Eh, de quoi me punissez-vous? J'ai transgressé ma loi plutôt que la vôtre : ma loi parle au coeur, et n'est pas cruelle; mon crime a été puni par le blâme de mes freres. Mais que vous ai-je fait pour mériter de mourir? Je vous ai traités comme ma famille, et je me suis choisi une soeur parmi vous. Je l'ai laissée libre dans sa croyance, et elle a respecté la mienne pour son propre intérêt. Borné sans regret à elle seule, je l'ai honorée comme l'instrument du culte qu'exige l'auteur de mon être, j'ai payé par elle le tribut que tout homme doit au genre-humain: l'amour me l'a donnée, et la vertu me la rendoit chere; elle n'a point vécu dans la servitude, elle a possédé sans partage le coeur de son époux: ma faute n'a pas moins fait son bonheur que le mien. Pour expier une faute si pardonnable, vous m'avez voulu rendre fourbe et menteur; vous m'avez voulu forcer à professer vos sentiments sans les aimer et sans y croire: comme si le transfuge de nos loix eût mérité de passer sous les vôtres, vous m'avez fait opter entre le parjure et la mort, et j'ai choisi, car je ne veux pas vous tromper. Je meurs donc, puisqu'il le faut; mais je meurs digne de revivre et d'animer un autre homme juste. Je meurs martyr de ma religion, sans craindre d'entrer après ma mort dans la vôtre. Puissai-je renaître chez les musulmans pour leur apprendre à devenir humains, cléments, équitables: car servant le même dieu que nous servons, puisqu'il n'y en a pas deux, vous vous aveuglez dans votre zele en tourmentant ses serviteurs, et vous n'êtes cruels et sanguinaires que parce que vous êtes inconséquents. Vous êtes des enfants, qui dans vos jeux ne savez que faire du mal aux hommes. Vous vous croyez savants, et vous ne savez rien de ce qui est de Dieu. Vos dogmes récents sont-ils convenables à celui qui est, et qui veut être adoré de tous les temps? Peuples nouveaux, comment osez-vous parler de religion devant nous? Nos rites sont aussi vieux que les astres: les premiers rayons du soleil ont éclairé et reçu les hommages de nos peres. Le grand zerdust a vu l'enfance du monde; il a prédit et marqué l'ordre de l'univers: et vous, hommes d'hier, vous voulez être nos prophêtes! Vingt siecles avant Mahomet, avant la naissance d'Ismaël et de son pere, les mages étoient antiques. Nos livres sacrés étoient déja la loi de l'Asie et du monde, et trois grands empires avoient successivement achevé leur long cours sous nos ancêtres, avant que les vôtres fussent sortis du néant. Voyez, hommes prévénus, la différence qui est entre vous et nous. Vous vous dites croyants, et vous vivez en barbares. Vos institutions, vos loix, vos cultes, vos vertus mêmes tourmentent l'homme et le dégradent. Vous n'avez que de tristes devoirs à lui prescrire; des jeûnes, des privations, des combats, des mutilations, des clôtures: vous ne savez lui faire un devoir que de ce qui peut l'affliger et le contraindre. Vous lui faites hair la vie et les moyens de la conserver: vos femmes sont sans hommes, vos terres sont sans culture; vous mangez les animaux, et vous massacrez les humains; vous aimez le sang, les meurtres; tous vos établissements choquent la nature, avilissent l'espece humaine; et, sous le double joug du despotisme et du fanatisme, vous l'écrasez de ses rois et de ses dieux. Pour nous, nous sommes des hommes de paix, nous ne faisons ni ne voulons aucun mal à rien de ce qui respire, non pas même à nos tyrans: nous leur cédons sans regret le fruit de nos peines, contents de leur être utiles et de remplir nos devoirs. Nos nombreux bestiaux couvrent vos pâturages; les arbres plantés par nos mains, vous donnent leurs fruits et leurs ombres; vos terres, que nous cultivons, vous nourrissent par nos soins: un peuple simple et doux multiplie sous vos outrages, et tire pour vous la vie et l'abondance du sein de la mere commune où vous ne savez rien trouver. Le soleil que nous prenons à témoin de nos oeuvres, éclaire notre patience et vos injustices; il ne se leve point sans nous trouver occupés à bien faire, et en se couchant il nous ramene au sein de nos familles nous préparer à de nouveaux travaux. Dieu seul sait la vérité. Si malgré tout cela nous nous trompons dans notre culte, il est toujours peu croyable que nous soyons condamnés à l'enfer, nous qui ne faisons que du bien sur la terre, et que vous soyez les élus de Dieu, vous qui n'y faites que du mal. Quand nous serions dans l'erreur, vous devriez la respecter pour votre avantage. Notre piété vous engraisse, et la vôtre vous consume; nous réparons le mal que vous fait une religion destructive. Croyez- moi, laissez-nous un culte qui vous est utile; craignez qu'un jour nous n'adoptions le vôtre: c'est le plus grand mal qui vous puisse arriver. " j'ai tâché, monseigneur, de vous faire entendre dans quel esprit a été écrite la profession de foi du vicaire savoyard, et les considérations qui m'ont porté à la publier. Je vous demande à présent à quel égard vous pouvez qualifier sa doctrine de blasphématoire, d'impie, d'abominable, et ce que vous y trouvez de scandaleux et de pernicieux au genre-humain? J'en dis autant à ceux qui m'accusent d'avoir dit ce qu'il falloit taire et d'avoir voulu troubler l'ordre public; imputation vague et téméraire, avec laquelle ceux qui ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible, indisposent d'un mot le public crédule contre un auteur bien intentionné. Est-ce apprendre au peuple à ne rien croire, que le rappeller à la véritable foi qu'il oublie? Est-ce troubler l'ordre, que renvoyer chacun aux loix de son pays? Est-ce anéantir tous les cultes, que borner chaque peuple au sien? Est-ce ôter celui qu'on a, que ne vouloir pas qu'on en change? Est-ce se jouer de toute religion, que respecter toutes les religions? Enfin est- il donc si essentiel à chacune de haïr les autres, que, cette haine ôtée, tout soit ôté? Voilà pourtant ce qu'on persuade au peuple quand on veut lui faire prendre son défenseur en haine, et qu'on a la force en main. Maintenant, hommes cruels, vos décrets, vos buchers, vos mandements, vos journaux le troublent et l'abusent sur mon compte; il me croit un monstre sur la foi de vos clameurs: mais vos clameurs cesseront enfin; mes écrits resteront malgré vous, pour votre honte. Les chrétiens, moins prévenus, y chercheront avec surprise les horreurs que vous prétendez y trouver; ils n'y verront, avec la morale de leur divin maître, que des leçons de paix, de concorde et de charité. Puissent-ils y apprendre à être plus justes que leurs peres! Puissent les vertus qu'ils y auront prises me venger un jour de vos malédictions! à l'égard des objections sur les sectes particulieres dans lesquelles l'univers est divisé, que ne puis-je leur donner assez de force pour rendre chacun moins entêté de la sienne et moins ennemi des autres; pour porter chaque homme à l'indulgence, à la douceur: par cette considération si frappante et si naturelle, que, s'il fût né dans un autre pays, dans une autre secte, il prendroit infailliblement pour l'erreur ce qu'il prend pour la vérité; et pour la vérité, ce qu'il prend pour l'erreur! Il importe tant aux hommes de tenirmoins aux opinions qui les divisent, qu'à celles qui les unissent! Et au contraire, négligeant ce qu'ils ont de commun, ils s'acharnent aux sentiments particuliers avec une espece de rage; ils tiennent d'autant plus à ces sentiments qu'ils semblent moins raisonnables, et chacun voudroit suppléer à force de confiance à l'autorité que la raison refuse à son parti. Ainsi, d'accord au fond sur tout ce qui nous intéresse, et dont on ne tient aucun compte, on passe la vie à disputer, à chicaner, à tourmenter, à persécuter, à se battre, pour les choses qu'on entend le moins, et qu'il est le moins nécessaire d'entendre. On entasse en vain décisions sur décisions; on plâtre en vain leurs contradictions d'un jargon inintelligible; on trouve chaque jour de nouvelles questions à résoudre, chaque jour de nouveaux sujets de querelles; parce que chaque doctrine a des branches infinies, et que chacun, entêté de sa petite idée, croit essentiel ce qui ne l'est point, et néglige l'essentiel véritable. Que si on leur propose des objections qu'ils ne peuvent résoudre, ce qui, vu l'échafaudage de leurs doctrines, devient plus facile de jour en jour, ils se dépitent comme des enfants; et parce qu'ils sont plus attachés à leur parti qu'à la vérité, et qu'ils ont plus d'orgueil que de bonne-foi, c'est sur ce qu'ils peuvent le moins prouver qu'ils pardonnent le moins quelque doute. Ma propre histoire caractérise mieux qu'aucune autre le jugement qu'on doit porter des chrétiens d'aujourd'hui: mais comme elle en dit trop pour être crue, peut-être un jour fera-t-elle porter un jugement tout contraire; un jour peut-être, ce qui fait aujourd'hui l'opprobre de mes contemporains, fera leur gloiree; et les simples qui lirontmon livre, diront avec admiration: quels temps angéliques ce devoient être que ceux où un tel livre a été brulé comme impie, et son auteur poursuivi comme un malfaiteur! Sans doute alors tous les écrits respiroient la dévotion la plus sublime, et la terre étoit couverte de saints! Mais d'autres livres demeureront. On saura, par exemple, que ce même siecle a produit un panégyriste de la saint-Barthélemi, françois, et, comme on peut bien croire, homme d'église, sans que ni parlement ni prélat ait songé même à lui chercher querelle. Alors, en comparant la morale des deux livres et le tort des deux auteurs, on pourra changer de langage, et tirer une autre conclusion. Les doctrines abominables sont celles qui menent au crime, au meurtre, et qui font des fanatiques. Eh! Qu' y a-t-il de plus abominable au monde, que de mettre l'injustice et la violence en systême, et de les faire découler de la clémence de Dieu? Je m'abstiendrai d'entrer ici dans un parallele qui pourroit vous déplaire. Convenez seulement, monseigneur, que si la France eût professé la religion du prêtre savoyard, cette religion si simple et si pure, qui fait craindre Dieu et aimer les hommes, des fleuves de sang n'eussent point si souvent inondé les champs françois; ce peuple si doux et si gai n'eût point étonné les autres de ses cruautés dans tant de persécutions et de massacres, depuis l'inquisition de Toulouse jusqu'à la saint-Barthélemi, et depuis les guerres des albigeois jusqu'aux dragonades; le conseiller Anne du Bourg n'eût point été pendu pour avoir opiné à la douceur envers les réformés; les habitants de Merindol et de Cabrieres n'eussent point été mis à mort par arrêt du parlement d'Aix; et sous nos yeux l'innocent Calas, torturé par les bourreaux, n'eût point péri sur la roue. Revenons, à présent, monseigneur, à vos censures, et aux raisons sur lesquelles vous les fondez. Ce sont toujours des hommes, dit le vicaire, qui nous attestent la parole de Dieu, et qui nous l'attestent en des langues qui nous sont inconnues. Souvent, au contraire, nous aurions grand besoin que Dieu nous attestât la parole des hommes; il est bien sûr, au moins, qu'il eût pu nous donner la sienne, sans se servir d'organes si suspects. Le vicaire se plaint qu'il faille tant de témoignages humains pour certifier la parole divine: que d'hommes, dit-il, entre Dieu et moi! Vous répondez. pour que cette plainte fût sensée,... etc. et tout au contraire, cette plainte n'est sensée qu'en admettant la vérité de la révélation: car si vous la supposez fausse, qu'elle plainte avez-vous à faire du moyen dont Dieu s'est servi, puisqu'il ne s'en est servi d'aucun? Vous doit- il compte des tromperies d'un imposteur? Quand vous vous laissez duper, c'est votre faute, et non pas la sienne. Mais lorsque Dieu, maître du choix de ses moyens, en choisit par préférence qui exigent de notre part tant de savoir et de si profondes discussions, le vicaire a-t-il tort de dire: " voyons toutefois; examinons,... etc. " monseigneur, votre mineure est admirable. Il faut la transcrire ici toute entiere; j'aime à rapporter vos propres termes: c'est ma plus grande méchanceté. mais n'est-il donc pas une infinité... etc. si la matiere étoit moins grave, et que j'eusse moins de respect pour vous, cette maniere de raisonner me fourniroit peut-être l'occasion d'égayer un peu mes lecteurs; mais à Dieu ne plaise que j'oublie le ton qui convient au sujet que je traite, et à l'homme à qui je parle! Au risque d'être plat dans ma réponse, il me suffit de montrer que vous vous trompez. Considérez donc, de grace, qu'il est tout-à-fait dans l'ordre que des faits humains soient attestés par des témoignages humains. Ils ne peuvent l'être par nulle autre voye; je ne puis savoir que Sparte et Rome ont existé, que parce que des auteurs contemporains me le disent; et entre moi et un autre homme qui a vécu loin de moi, il faut nécessairement des intermédiaires: mais pourquoi en faut-il entre Dieu et moi, et pourquoi en faut-il de si éloignés, qui en ont besoin de tant d'autres? Est-il simple, est-il naturel, que Dieu ait été chercher Moïse pour parler à Jean-Jacques Rousseau? D'ailleurs nul n'est obligé, sous peinede damnation, de croire que Sparte ait existé; nul, pour en avoir douté, ne sera dévoré des flammes éternelles. Tout fait, dont nous ne sommes pas les témoins, n'est établi pour nous que sur des preuves morales; et toute preuve morale est susceptible de plus et de moins. Croirai-je que la justice divine me précipite à jamais dans l'enfer, uniquement pour n'avoir pas su marquer bien exactement le point où une telle preuve devient invincible? S' il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des wampirs. Rien n'y manque: procès verbaux, certificats de notables, de chirurgiens, de curés, de magistrats. La preuve juridique est des plus complettes. Avec cela, qui est-ce qui croit aux wampirs? Serons- nous tous damnés pour n'y avoir pas cru? Quelque attestés que soient, au gré même de l'incrédule Cicéron, plusieurs des prodiges rapportés par Tite-Live, je les regarde comme autant de fables, et sûrement je ne suis pas le seul. Mon expérience constante, et celle de tous les hommes, est plus forte en ceci que le témoignage de quelques uns. Si Sparte et Rome ont été des prodiges elles- mêmes, c'étoient des prodiges dans le genre moral; et comme on s'abuseroit en Laponie de fixer à quatre pieds la stature naturelle de l'homme, on ne s'abuseroit pas moins parmi nous de fixer la mesure des ames humaines sur celle des gens que l'on voit autour de soi. Vous vous souviendrez, s'il vous plait, que je continue ici d'examiner vos raisonnements en eux-mêmes, sans soutenir ceux que vous attaquez. Après ce mémoratif nécessaire, je me permettrai sur votre maniere d'argumenter encore une supposition. Un habitant de la rue st Jacques vient tenir ce discours à monsieur l'archevêque de Paris: " monseigneur, je sais que vous ne croyez ni à la béatitude de st Jean De Pâris, ni aux miracles qu'il a plu à Dieu d'opérer en public sur sa tombe, à la vue de la ville du monde la plus éclairée et la plus nombreuse; mais je crois devoir vous attester que je viens de voir ressusciter le saint en personne, dans le lieu où ses os ont été déposés. L' homme de la rue saint- Jacques ajoute à cela le détail de toutes les circonstances qui peuvent frapper le spectateur d'un pareil fait. Je suis persuadé qu'à l'ouie de cette nouvelle, avant de vous expliquer sur la foi que vous y ajoutez, vous commencerez par interroger celui qui l'atteste, sur son état, sur ses sentiments, sur son confesseur, sur d'autres articles semblables; et lorsqu'à son air, comme à ses discours, vous aurez compris que c'est un pauvre ouvrier, et que, n'ayant point à vous montrer de billet de confession, il vous confirmera dans l'opinion qu'il est janséniste: " ah ah! " lui direz-vous, d'un air railleur, " vous êtes convulsionnaire, et vous avez vu ressusciter saint Pâris? Cela n'est pas fort étonnant; vous avez tant vu d'autres merveilles! " toujours dans ma supposition, sans doute il insistera: il vous dira qu'il n'a point vu seul le miracle; qu'il avoit deux ou trois personnes avec lui qui ont vu la même chose, et que d'autres à qui il l'a voulu raconter, disent l'avoir aussi vu eux-mêmes. Là-dessus vous demanderez si tous ces témoins étoient jansénistes? " Oui, monseigneur, " dira-t-il; " mais n'importe; ils sont en nombre suffisant, gens de bonnes moeurs, de bon sens, et non récusables; la preuve est complette, et rien ne manque à notre déclaration pour constater la vérité du fait. " d'autres évêques, moins charitables, enverroient chercher un commissaire, et lui consigneroient le bon homme honoré de la vision glorieuse, pour en aller rendre graces à Dieu aux petites-maisons. Pour vous, monseigneur, plus humain, mais non plus crédule, après une grave réprimande vous vous contenterez de lui dire: " je sais que deux ou trois témoins, honnêtes gens et de bon sens, peuvent attester la vie ou la mort d'un homme; mais je ne sais pas encore combien il en faut pour constater la résurrection d'un janséniste. En attendant que je l'apprenne, allez, mon enfant, tâchez de fortifier votre cerveau creux. Je vous dispense du jeûne, et voilà de quoi vous faire de bon bouillon. " c'est à peu près, monseigneur, ce que vous diriez, et ce que diroit tout autre homme sage à votre place. D'où je conclus que, même selon vous, et selon tout autre homme sage, les preuves morales suffisantes pour constater les faits qui sont dans l'ordre des possibilités morales, ne suffisent plus pour constater des faits d'un autre ordre, et purement surnaturels: sur quoi je vous laisse juger vous-même de la justesse de votre comparaison. Voici pourtant la conclusion triomphante que vous en tirez contre moi. Son scepticisme n'est donc ici fondé que sur l'intérêt de son incrédulité. Monseigneur, si jamais elle me procure un évêché de cent mille livres de rentes, vous pourrez parler de l'intérêt de mon incrédulité. Continuons maintenant à vous transcrire, en prenant seulement la liberté de restituer au besoin les passages de mon livre que vous tronquez. " qu'un homme, ajoute-t-il plus loin, vienne nous tenir ce langage: mortels, je vous annonce les volontés du très-haut; reconnoissez à ma voix celui qui m'envoye. J'ordonne au soleil de changer son cours, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s'applanir, aux flots de s'élever, à la terre de prendre un autre aspect: à ces merveilles qui ne reconnoîtra pas à l'instant le maître de la nature? " qui ne croiroit, m t c f, que celui qui s'exprime de la sorte ne demande qu'à voir des miracles pour être chrétien? bien plus que cela, monseigneur; puisque je n'ai pas même besoin des miracles pour être chrétien. écoutez, toutefois, ce qu'il ajoute: " reste enfin, dit-il, l'examen le plus important dans la doctrine annoncée: car puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles, prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux constatés nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant; et puisque les magiciens de Pharaon osoient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qu'il faisoit par l'ordre exprès de Dieu, pourquoi dans son absence n'eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de peur de prendre l'oeuvre du démon pour l'oeuvre de Dieu. Que faire en pareil cas pour éviter le dialele? Une seule chose; revenir au raisonnement, et laisser-là les miracles. Mieux eût valu n'y pas recourir. " c'est dire; qu'on me montre des miracles, et je croirai. oui, monseigneur: c'est dire; qu'on me montre des miracles, et je croirai aux miracles. c'est dire; qu'on me montre des miracles, et je refuserai encore de croire. oui, monseigneur, c'est dire, selon le précepte même de Moïse ; qu'on me montre des miracles et je refuserai encore de croire une doctrine absurde et déraisonnable qu'on voudroit étayer par eux. Je croirois plutôt à la magie, que de reconnoître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison. J'ai dit que c'étoit-là du bon sens le plus simple, qu'on n'obscurciroit qu'avec des distinctions tout au moins très-subtiles: c'est encore une de mes prédictions; en voici l'accomplissement. quand une doctrine est reconnue vraie,... etc. le lecteur en jugera. Pour moi je n'ajouterai pas un seul mot. J'ai quelquefois répondu ci-devant avec mes passages; mais c'est avec le vôtre que je veux vous répondre ici. où est donc, m t c f, la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain? monseigneur, je ne me suis jamais piqué d'une bonne foi philosophique; car je n'en connois pas de telle. Je n'ose même plus trop parler de la bonne foi chrétienne, depuis que les soi-disants chrétiens de nos jours trouvent si mauvais qu'on ne supprime pas les objections qui les embarrassent. Mais pour la bonne foi pure et simple, je demande laquelle de la mienne ou de la vôtre est la plus facile à trouver ici? Plus j'avance, plus les points à traiter deviennent intéressants. Il faut donc continuer à vous transcrire. Je voudrois dans des discussions de cette importance ne pas omettre un de vos mots. on croiroit qu'après les plus grands efforts... etc. on auroit raison, sans doute, puisque je tiens pour révélée toute doctrine où je reconnois l'esprit de Dieu. Il faut seulement ôter l'amphibologie de votre phrase: car si le verbe rélatif y défere se rapporte à la révélation chrétienne, vous avez raison; mais s'il se rapporte aux témoignages humains, vous avez tort. Quoiqu'il en soit, je prends acte de votre témoignage contre ceux qui osent dire que je rejette toute révélation: comme si c'étoit rejetter une doctrine, que de la reconnoître sujette à des difficultés insolubles à l'esprit humain; comme si c'étoit la rejetter, que ne pas l'admettre sur le témoignage des hommes, lorsqu'on a d'autres preuves équivalentes ou supérieures qui dispensent de celle-là. Il est vrai que vous dites conditionnellement, on croiroit; mais on croiroit signifie on croit, lorsque la raison d'exception pour ne pas croire se réduit à rien, comme on verra ci-après de la vôtre. Commençons par la preuve affirmative. il faut pour vous en convaincre, m t c f, et en même-temps pour vous édifier, mettre sous vos yeux cet endroit de son ouvrage. " j'avoue que la majesté des écritures m'étonne ;... etc. " il seroit difficile, m t c f,... etc. je vous sais gré, monseigneur, de cet aveu; c'est une injustice que vous avez de moins que les autres. Venons maintenant à la preuve négative qui vous fait dire, on croiroit au-lieu d'on croit. cependant l'auteur ne la croit... etc. vous vous trompez, monseigneur; je la reconnois en conséquence de l'évangile et de la sublimité que j'y vois, sans qu'on me l'atteste. Je n'ai pas besoin qu'on m'affirme qu'il y a un évangile lorsque je le tiens. ce sont toujours des hommes... etc. et point du tout: on ne me rapporte point que l'évangile existe; je le vois de mes propres yeux: et quand tout l'univers me soutiendroit qu'il n'existe pas, je saurois très-bien que tout l'univers ment, ou se trompe. Que d'hommes entre Dieu et lui? pas un seul. L' évangile est la piece qui décide, et cette piece est entre mes mains. De quelque maniere qu'elle y soit venue, et quelqu'auteur qui l'ait écrite, j'y reconnois l'esprit divin: cela est immédiat autant qu'il peut l'être; il n'y a point d'hommes entre cette preuve et moi; et dans le sens où il y en auroit, l'historique de ce saint livre, de ses auteurs, du temps où il a été composé, etc. Rentre dans les discussions de critique où la preuve morale est admise. Telle est la réponse du vicaire savoyard. le voilà donc bien évidemment en contradiction avec lui-même; le voilà confondu par ses propres aveux. je vous laisse jouir de toute ma confusion. par quel étrange aveuglement a-t-il donc pu ajoûter? " avec tout cela ce même évangile... etc. " Mais le scepticisme, mt c f, peut-il donc être involontaire,... etc. monseigneur, vous me taxez d'iniquité sans sujet; vous m'imputez souvent des mensonges, et vous ne m'en montrez aucun. Je m'impose avec vous une maxime contraire, et j'ai quelquefois lieu d'en user. Le scepticisme du vicaire est involontaire par la même raison qui vous fait nier qu'il le soit. Sur les foibles autorités qu'on veut donner à l'évangile, il le rejetteroit par les raisons déduites auparavant, si l'esprit divin, qui brille dans la morale et dans la doctrine de ce livre, ne lui rendoit toute la force qui manque au témoignage des hommes sur un tel point. Il admet donc ce livre sacré avec toutes les choses admirables qu'il renferme et que l'esprit humain peut entendre; mais quant aux choses incroyables qu'il y trouve, lesquelles répugnent à sa raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre, il les respecte en silence sans les comprendre ni les rejetter, et s'humilie devant le grand être qui seul sait la vérité. Tel est son scepticisme; et ce scepticisme est bien involontaire, puisqu'il est fondé sur des preuves invincibles de part et d'autre, qui forcent la raison de rester en suspens. Ce scepticisme est celui de tout chrétien raisonnable et de bonne foi, qui ne veut savoir des choses du ciel que celles qu'il peut comprendre, celles qui importent à sa conduite, et qui rejette avec l'apôtre les questions peu sensées, qui sont sans instruction, et qui n'engendrent que des combats. D'abord vous me faites rejetter la révélation pour m'en tenir à la religion naturelle; et premiérement, je n'ai point rejetté la révélation. Ensuite vous m'accusez de ne pas admettre même la religion naturelle, ou du moins de n'en pas reconnoître la nécessité; et votre unique preuve est dans le passage suivant que vous rapportez. " si je me trompe,... etc. " pour vous, monseigneur, vous ne pourrez pas dire ici comme le vicaire; si je me trompe, c'est de bonne foi: car c'est bien évidemment à dessein qu'il vous plaît de prendre le change et de le donner à vos lecteurs; c'est ce que je m'engage à prouver sans replique, et je m'y engage ainsi d'avance, afin que vous y regardiez de plus près. La profession du vicaire savoyard est composée de deux parties. La premiere, qui est la plus grande, la plus importante, la plus remplie de vérités frappantes et neuves, est destinée à combattre le moderne matérialisme, à établir l'existence de Dieu et la religion naturelle avec toute la force dont l'auteur est capable. De celle- là, ni vous ni les prêtres n'en parlez point; parce qu'elle vous est fort indifférente, et qu'au fond la cause de Dieu ne vous touche guères, pourvu que celle du clergé soit en sûreté. La seconde, beaucoup plus courte, moins réguliere, moins approfondie, propose des doutes et des difficultés sur les révélations en général, donnant pourtant à la nôtre sa véritable certitude dans la pureté, la sainteté de sa doctrine, et dans la sublimité toute divine de celui qui en fut l'auteur. L' objet de cette seconde partie est de rendre chacun plus réservé dans sa religion, à taxer les autres de mauvaise foi dans la leur, et de montrer que les preuves de chacune ne sont pas tellement démonstratives à tous les yeux qu'il faille traiter en coupables ceux qui n'y voyent pas la même clarté que nous. Cette seconde partie écrite avec toute la modestie, avec tout le respect convenables, est la seule qui ait attiré votre attention et celle des magistrats. Vous n'avez eu que des buchers et des injures pour réfuter mes raisonnements. Vous avez vu le mal dans le doute de ce qui est douteux; vous n'avez point vu le bien dans la preuve de ce qui est vrai. En effet, cette premiere partie, qui contient ce qui est vraiment essentiel à la religion, est décisive et dogmatique. L' auteur ne balance pas, n'hésite pas: sa conscience et sa raison le déterminent d'une maniere invincible; il croit, il affirme, il est fortement persuadé. Il commence l'autre, au contraire, par déclarer que l'examen qui lui reste... etc.. Il propose donc ses objections, ses difficultés, ses doutes. Il propose aussi ses grandes et fortes raisons de croire; et de toute cette discussion résulte la certitude des dogmes essentiels, et un scepticisme respectueux sur les autres. à la fin de cette seconde partie, il insiste de nouveau sur la circonspection nécessaire en l'écoutant. si j'étois plus sûr de moi,... etc. lors donc que dans le même écrit l'auteur dit: si je me trompe,... etc.. Je demande à tout lecteur qui a le sens commun et quelque sincérité, si c'est sur la premiere ou sur la seconde partie que peut tomber ce soupçon d'être dans l'erreur; sur celle où l'auteur affirme, ou sur celle où il balance; si ce soupçon marque la crainte de croire en Dieu mal-à-propos, ou sur celle d'avoir à tort des doutes sur la révélation? Vous avez pris le premier parti contre toute raison, et dans le seul desir de me rendre criminel; je vous défie d'en donner aucun autre motif. Monseigneur, où sont, je ne dis pas l'équité, la charité chrétienne, mais le bon sens et l'humanité? Quand vous auriez pu vous tromper sur l'objet de la crainte du vicaire, le texte seul que vous rapportez vous eût désabusé malgré vous. Car lorsqu'il dit; cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime, il reconnoît qu'une pareille erreur pourroit être un crime, et que ce crime lui pourroit être imputé, s'il ne procédoit pas de bonne foi. Mais quand il n'y auroit point de Dieu, où seroit le crime de croire qu'il y en a un? Et quand ce seroit un crime, qui est-ce qui le pourroit imputer? La crainte d'être dans l'erreur ne peut donc ici tomber sur la religion naturelle, et le discours du vicaire seroit un vrai galimathias dans le sens que vous lui prêtez. Il est donc impossible de déduire du passage que vous rapportez, que je n'admets pas la religion naturelle , ou que je n'en reconnois pas la nécessité; il est encore impossible d'en déduire qu'on doive toujours, ce sont vos termes, regarder comme un homme sage et religieux celui qui, adoptant les erreurs de l'athéisme, dira qu'il est de bonne foi; et il est même impossible que vous ayiez cru cette déduction légitime. Si cela n'est pas démontré, rien ne sauroit jamais l'être, ou il faut que je sois un insensé. Pour montrer qu'on ne peut s'autoriser d'une mission divine pour débiter des absurdités, le vicaire met aux prises un inspiré, qu'il vous plaît d'appeller chrétien, et un raisonneur, qu'il vous plaît d'appeler incrédule, et il les fait disputer chacun dans leur langage, qu'il désapprouve, et qui très-sûrement n'est ni le sien ni le mien. Là- dessus vous me taxez d'une insigne mauvaise foi, et vous prouvez cela par l'ineptie des discours du premier. Mais si ces discours sont ineptes, à quoi donc le reconnoissez-vous pour chrétien? Et si le raisonneur ne réfute que des inepties, quel droit avez-vous de le taxer d'incrédulité? S' ensuit-il des inepties que débite un inspiré, que ce soit un catholique, et de celles que réfute un raisonneur, que ce soit un mécréant? Vous auriez bien pu, monseigneur, vous dispenser de vous reconnoître à un langage si plein de bile et de déraison; car vous n'aviez pas encore donné votre mandement. si la raison et la révélation... etc. voilà un grand aveu que vous nous faites là: car il est sûr que Dieu ne se contredit point. Vous dites, ô impies, que... etc. j'en conviens; tâchons de faire plus. Je suis sûr que vous pressentez d'avance où j'en vais venir. On voit que vous passez sur cet article des mysteres comme sur des charbons ardents; vous osez à peine y poser le pied. Vous me forcez pourtant à vous arrêter un moment dans cette situation douloureuse. J'aurai la discrétion de rendre ce moment le plus court qu'il se pourra. Vous conviendrez bien, je pense, qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison, est que la partie est moindre que le tout; et c'est pour avoir affirmé le contraire, que l'inspiré vous paroît tenir un discours plein d'ineptie. Or selon votre doctrine de la transubstantiation, lorsque Jesus fit la derniere cene avec ses disciples, et qu'ayant rompu le pain il donna son corps à chacun d'eux, il est clair qu'il tint son corps entier dans sa main; et, s'il mangea lui-même du pain consacré, comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche. Voilà donc bien clairement, bien précisément, la partie plus grande que le tout, et le contenant moindre que le contenu. Que dites-vous à cela, monseigneur? Pour moi, je ne vois que Mr le chevalier de Causans qui puisse vous tirer d'affaire. Je sais bien que vous avez encore la ressource de saint Augustin, mais c'est la même. Après avoir entassé sur la trinité force discours inintelligibles, il convient qu'ils n'ont aucun sens; mais, dit naïvement ce pere de l'église, on s'exprime ainsi,... etc.. Tout bien considéré, je crois, monseigneur, que le parti le plus sûr que vous ayiez à prendre sur cet article et sur beaucoup d'autres, est celui que vous avez pris avec Mr De Montazet, et par la même raison. la mauvaise foi de l'auteur d'Émile. etc. voilà, monseigneur, ce que vous assurez: il nous reste à voir vos preuves. En attendant, oseriez-vous bien affirmer que les théologiens catholiques n'ont jamais établi l'autorité de l'église par l'autorité de l'église, (...)? S' ils l'ont fait, je ne les charge donc pas d'une imputation calomnieuse. la constitution du christianisme,... etc. monseigneur, vous commencez par nous payer-là de mots qui ne nous donnent pas le change: les discours vagues ne font jamais preuve; et toutes ces choses qui tendent à démontrer, ne démontrent rien. Allons donc tout d'un coup au corps de la démonstration: le voici. nous assurons que... etc. Mais qui êtes-vous, vous qui nous assurez cela pour toute preuve? Ne seriez-vous point l'église ou ses chefs? à vos manieres d'argumenter, vous paroissez compter beaucoup sur l'assistance du saint-esprit. Que dites-vous donc, et qu'a dit l'imposteur? De grace, voyez cela vous-mêmes; car je n'ai pas le courage d'aller jusqu'au bout. Je dois pourtant remarquer que toute la force de l'objection que vous attaquez si bien, consiste dans cette phrase que vous avez eu soin de supprimer à la fin du passage dont il s'agit. sortez delà,... etc. en effet, quel est ici le raisonnement du vicaire? Pour choisir entre les religions diverses, il faut, dit-il, de deux choses l'une; ou entendre les preuves de chaque secte et les comparer, ou s'en rapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des connoissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir, et le second justifie la croyance de chacun dans quelque religion qu'il naisse. Il cite en exemple la religion catholique, où l'on donne pour loi l'autorité de l'église, et il établit là-dessus ce second dilemme. Ou c'est l'église qui s'attribue à elle-même cette autorité, et qui dit: je décide que je suis infaillible, donc je le suis; et alors elle tombe dans le sophisme appellé cercle vicieux: ou elle prouve qu'elle a reçu cette autorité de Dieu; et alors il lui faut un aussi grand appareil de preuves pour montrer qu'en effet elle a reçu cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine : il n'y a donc rien à gagner pour la facilité de l'instruction; et le peuple n'est pas plus en état d'examiner les preuves de l'autorité de l'église chez les catholiques, que la vérité de la doctrine chez les protestants. Comment donc se déterminera-t-il d'une maniere raisonnable autrement que par l'autorité de ceux qui l'instruisent? Mais alors le turc se déterminera de même. En quoi le turc est-il plus coupable que nous? Voilà, monseigneur, le raisonnement auquel vous n'avez pas répondu, et auquel je doute qu'on puisse répondre. Votre franchise épiscopale se tire d'affaire en tronquant le passage de l'auteur de mauvaise foi. Grace au ciel, j'ai fini cette ennuyeuse tâche. J'ai suivi pied-à-pied vos raisons, vos citations, vos censures, et j'ai fait voir qu'autant de fois que vous avez attaqué mon livre, autant de fois avez vous eu tort. Il reste le seul article du gouvernement, dont je veux bien vous faire grace; très-sûr que quand celui qui gémit sur les miseres du peuple, et qui les éprouve, est accusé par vous d'empoisonner les sources de la félicité publique, il n'y a point de lecteur qui ne sente ce que vaut un pareil discours. Si le traité du contract social n'existoit pas, et qu'il fallût prouver de nouveau les grandes vérités que j'y développe, les compliments que vous faites à mes dépens aux puissances, seroient un des faits que je citerois en preuve, et le sort de l'auteur en seroit un autre encore plus frappant. Il ne me reste plus rien à dire à cet égard; mon seul exemple a tout dit, et la passion de l'intérêt particulier ne doit point souiller les vérités utiles. C'est le décret contre ma personne, c'est mon livre brûlé par le bourreau, que je transmets à la postérité pour pieces justificatives: mes sentiments sont moins bien établis par mes écrits que par mes malheurs. Je viens, monseigneur, de discuter tout ce que vous alléguez contre mon livre. Je n'ai pas laissé passer une de vos propositions sans examen; j'ai fait voir que vous n'avez raison dans aucun point, et je n'ai pas peur qu'on réfute mes preuves; elles sont au-dessus de toute replique où regne le sens commun. Cependant quand j'aurois eu tort en quelques endroits, quand j'aurois eu toujours tort, quelle indulgence ne méritoit point un livre où l'on sent par- tout, même dans les erreurs, même dans le mal qui peut y être, le sincere amour du bien et le zele de la vérité; un livre où l'auteur, si peu affirmatif, si peu décisif, avertit si souvent ses lecteurs de se défier de ses idées, de peser ses preuves, de ne leur donner que l'autorité de la raison; un livre qui ne respire que paix, douceur, patience, amour de l'ordre, obéissance aux loix en toute chose, et même en matiere de religion; un livre enfin où la cause de la divinité est si bien défendue, l'utilité de la religion si bien établie, où les moeurs sont si respectées, où l'arme du ridicule est si bien ôtée au vice, où la méchanceté est peinte si peu sensée, et la vertu si aimable? Eh! Quand il n'y auroit pas un mot de vérité dans cet ouvrage, on en devroit honorer et chérir les rêveries, comme les chimeres les plus douces qui puissent flatter et nourrir le coeur d'un homme de bien. Oui, je ne crains point de le dire; s'il existoit en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eût rendu des honneurs publics à l'auteur d'émile, il lui eût élevé des statues. Je connoissois trop les hommes pour attendre d'eux de la reconnoissance; je ne les connoissois pas assez, je l'avoue, pour en attendre ce qu'ils ont fait. Après avoir prouvé que vous avez mal raisonné dans vos censures, il me reste à prouver que vous m'avez calomnié dans vos injures: mais puisque vous ne m'injuriez qu'en vertu des torts que vous m'imputez dans mon livre, montrer que mes prétendus torts ne sont que les vôtres, n'est-ce pas dire assez que les injures qui les suivent ne doivent pas être pour moi. Vous chargez mon ouvrage des épithetes les plus odieuses; et moi je suis un homme abominable, un téméraire, un impie, un imposteur. Charité chrétienne, que vous avez un étrange langage dans la bouche des ministres de Jesus-Christ! Mais vous qui m'osez reprocher des blasphêmes, que faites-vous quand vous prenez les apôtres pour complices des propos offensants qu'il vous plaît de tenir sur mon compte? à vous entendre, on croiroit que saint Paul m'a fait l'honneur de songer à moi, et de prédire ma venue comme celle de l'antechrist. Et comment l'a-t-il prédite, je vous prie? Le voici. C'est le début de votre mandement. saint Paul a prédit,... etc. je ne conteste assurément pas que cette prédiction de saint Paul ne soit très-bien accomplie; mais s'il eût prédit, au contraire, qu'il viendroit un temps où l'on ne verroit point de ces gens-là, j'aurois été, je l'avoue, beaucoup plus frappé de la prédiction, et sur-tout de l'accomplissement. D'après une prophétie si bien appliquée, vous avez la bonté de faire de moi un portrait dans lequel la gravité épiscopale s'égaye à des antitheses, et où je me trouve un personnage fort plaisant. Cet endroit, monseigneur, m'a paru le plus joli morceau de votre mandement. On ne sauroit faire une satyre plus agréable, ni diffamer un homme avec plus d'esprit. du sein de l'erreur, (il est vrai que j'ai passé ma jeunesse dans votre église.) il s'est élevé (pas fort haut,) un homme plein du langage de la philosophie, (comment prendrois-je un langage que je n'entends point? ) sans être véritablement philosophe: (oh! D'accord: je n'aspirai jamais à ce titre, auquel je reconnois n'avoir aucun droit; et je n'y renonce assurément pas par modestie.) esprit doué d'une multitude de connoissances, (j'ai appris à ignorer des multitudes de choses que je croyois savoir.) qui ne l'ont pas éclairé, (elles m'ont appris à ne pas penser l'être.) et qui ont répandu les ténebres dans les autres esprits: (les ténebres de l'ignorance valent mieux que la fausse lumiere de l'erreur.) caractere livré aux paradoxes d'opinions et de conduite; (y a-t-il beaucoup à perdre à ne pas agir et penser comme tout le monde? ) alliant la simplicité des moeurs avec le faste des pensées; (la simplicité des moeurs éleve l'ame; quant au faste de mes pensées, je ne sais ce que c'est.) le zele des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés; (rien de plus nouveau pour nous que des maximes antiques: il n'y a point à cela d'alliage, et je n'y ai point mis de fureur.) l'obscurité de la retraite avec le desir d'être connu de tout le monde: (monseigneur, vous voilà comme les faiseurs de romans, qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre. Si c'est ce desir qui m'a mis la plume à la main, expliquez comment il m'est venu si tard, ou pourquoi j'ai tardé si long-temps à le satisfaire? on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivoit; (cela prouve que je n'imite pas vos gens de lettres, et que dans mes écrits l'intérêt de la vérité marche avant le mien.) préconiser l'excellence de l'évangile, (toujours et avec le plus vrai zele.) dont il détruisoit les dogmes; (non, mais j'en prêchois la charité, bien détruite par les prêtres.) peindre la beauté des vertus qu'il éteignoit dans l'ame de ses lecteurs. (ames honnêtes, est-il vrai que j'éteins en vous l'amour des vertus! ) il s'est fait le précepteur... etc. (je viens d'examiner comment vous avez prouvé tout cela.) dans un ouvrage sur l'inégalité des conditions, (pourquoi des conditions? Ce n'est là ni mon sujet ni mon titre.) il avoit rabaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes; (lequel de nous deux l'éleve ou l'abaisse, dans l'alternative d'être bête ou méchant? ) dans une autre production plus récente, il avoit insinué le poison de la volupté : (eh! Que ne puis-je aux horreurs de la débauche substituer le charme de la volupté! Mais rassurez-vous, monseigneur: vos prêtres sont à l'épreuve de l'Héloïse; ils ont pour préservatif l'Aloïsia.) dans celui-ci, il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire de l'irréligion. (cette imputation a déja été examinée.) voilà monseigneur, comment vous me traitez, et bien plus cruellement encore; moi que vous ne connoissez point, et que vous ne jugez que sur des oui-dire. Est-ce donc là la morale de cet évangile dont vous vous portez pour le défenseur? Accordons que vous voulez préserver votre troupeau du poison de mon livre; pourquoi des personnalités contre l'auteur? J'ignore quel effet vous attendez d'une conduite si peu chrétienne, mais je sais que défendre sa religion par de telles armes, c'est la rendre fort suspecte aux gens de bien. Cependant, c'est moi que vous appellez téméraire. Eh ! Comment ai-je mérité ce nom, en ne proposant que des doutes, et même avec tant de réserve; en n'avançant que des raisons, et même avec tant de respect, en n'attaquant personne, en ne nommant personne? Et vous, monseigneur, comment osez-vous traiter ainsi celui dont vous parlez avec si peu de justice et de bienséance, avec si peu d'égard, avec tant de légéreté? Vous me traitez d'impie ; et de quelle impiété pouvez-vous m'accuser, moi qui jamais n'ai parlé de l'être suprême pour lui rendre la gloire qui lui est due, ni du prochain que pour porter tout le monde à l'aimer? Les impies sont ceux qui profanent indignement la cause de Dieu, en la faisant servir aux passions des hommes: les impies sont ceux qui s'osant porter pour interpretes de la divinité, pour arbitres entr' elle et les hommes, exigent pour eux-mêmes les honneurs qui lui sont dus: les impies sont ceux qui s'arrogent le droit d'exercer le pouvoir de Dieu sur la terre, et veulent ouvrir et fermer le ciel à leur gré: les impies sont ceux qui font lire des libelles dans les églises... à cette idée horrible tout mon sang s'allume, et des larmes d'indignation coulent de mes yeux. Prêtres du dieu de paix, vous lui rendrez compte un jour, n'en doutez pas, de l'usage que vous osez faire de sa maison. Vous me traitez d'imposteur! Et pourquoi? Dans votre maniere de penser, j'erre ; mais où est mon imposture? Raisonner et se tromper; est- ce en imposer? Un sophiste même qui trompe sans se tromper n'est pas un imposteur encore, tant qu'il se borne à l'autorité de la raison, quoiqu'il en abuse. Un imposteur veut être cru sur sa parole, il veut lui-même faire autorité; un imposteur est un fourbe qui veut en imposer aux autres pour son profit: et où est, je vous prie, mon profit dans cette affaire? Les imposteurs sont, selon Ulpien, ceux qui font des prestiges, des imprécations, des exorcismes: or assurément je n'ai jamais rien fait de tout cela. Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en dignité! Ne reconnoissant de droits que les vôtres, ni de loix que celles que vous imposez, loin de vous faire un devoir d'être justes, vous ne vous croyez pas même obligés d'être humains. Vous accablez fiérement le foible sans répondre de vos iniquités à personne: les outrages ne vous coûtent pas plus que les violences; sur les moindres convenances d'intérêt ou d'état, vous nous balayez devant vous comme la poussiere. Les uns décretent et brûlent, les autres diffament et déshonorent, sans droit, sans raison, sans mépris, même sans colere, uniquement parce que cela les arrange, et que l'infortuné se trouve sur leur chemin. Quand vous nous insultez impunément, il ne nous est pas même permis de nous plaindre; et si nous montrons notre innocence et vos torts, on nous accuse encore de vous manquer de respect. Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement: je viens de prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement; vous y seriez certainement déclaré coupable, et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un rang où l'on est dispensé d'être juste; et je ne suis rien. Cependant, vous qui professez l'évangile; vous prélat, fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le votre en pareil cas. Pour moi j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et je me tais. Daignez, monseigneur, agréer mon profond respect. A Môtiers le 18 nov 1762. J. J. Rousseau. Notes(1) Depuis lors il lui a fait une pension viagere de trois cents livres, et je me fais un sensible plaisir de rendre publie un acte aussi rare de reconnoissance et de générosité. (2) Les curieux seront peut-être bien-aises de trouver ici le passage suivant, tire d'un ancien partisan du Coin de la Reine, et que je m'abstiens de traduire pour de fort bonnes raisons. -Et reversus est Rex piissimus Carolus, et celebravit Roma Pascha cum Domno Apostolico. Ecce orta est contentio par dies festos Paschae inter Cantores Romanorum et Gallorum: dicebant se Galli melius cantare et pulchrius quam Romani: dicebant se Romani doctissime cantilenas ecclesiasticas proferre, sicut docti fuerant a Sancto Gregorio Papa; GaIlos corrupte cantare, et cantilenam sanam destruendo dilacerare. Quae contentio ante Domnum Regent Carolum pervenit. Galli vero, propter secritatem Domni Regis Caroli, valde exprobrabant Cantoribus Romanis. Romani verd propter auctoritatem magnae doctrinae eos stultos, rusticos et indoctos velut bruta animalia affirmabant, et doctrinam Sancti Grergorii praeferchant rusticitati corum: et cum altercatio de neutra parte finiret, ait Domnus piissimus rex Carolus ad suos Cantores: dicite palam quis purior est, et quis melior, aut sons vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes? Responderunt onunes una voce, sontem, velut caput et originem, purtiorem esse; rivulos autem ejut quanto longius a fonte recesserint, tanto turbuientos et sordibus ac immunditils corruptos; et ait Domnus Rex Carlos: Rcvertimini vos ad fontem Sancti Gregorii, quia manifeste corrupistis contilenam ecclesiasticam. Mox petit Domnus Rex Carlos ab Adriano Papa Cantores qui Franciam corrigerent de Canto. At ille dedit ei Theodorum et Benedictum doctissimos Cantores qui a Sancto Gregorio eruditi fuerant, tribuitque Antiphonarios Sancti Gregorii, quos ipse notaverat nota Romana: Domnus vcro Rex Ccarolus revertcns in Franciam misit unum Cantorem in Metis Civitate, alterum in Suessonis Civitate, praecipiens de omnibus Civitatibus Francia Magistros scholae Antiphonarios eis ad corrigendum tradere, et ab eis discere cantare. Correcti sunt ergo Antipltonarii Francorum, quos unusquisque pro suo arbitrio vitiaverat, addens vel minuens; et omnes Franciae Cantores didicerunt notam Romanam quam nune votant notam Franciscam: excepto qued tremulus et vinnulas, sive collisibiles vel secabiles voces in Cantu non poterant perfecte exprimere Franci, naturali voce barbarica frangentes in gutture voces, quam potius exprimentes. Majus autem agisterium Cantandi in Metis remansit, quantiumque Magisterium Romanum superat. Metense in arte Cantandi, tanto superat Metensis Cantilena caeteras scholas Gallorum. Similiter crudierunt Romani Cantores supradictos Cantores Francorum in arte organandi; et Domnus Rex Carolus iterium a ome artis grammaticae et computatoriae Magistros secum adduxit in Franciam, et ubique studium litterarum expandere jussit. Ante ipsum enim Domnum Regem Carolum in Gallia nullum studium fuerat liberalium artium. (3) Quoiqu'on entende par mesure la détermination du nombre et du rapport des tems, et par mouvement celle du degré de vitesse, j'ai cru pouvoir ici confondre ces chose l'idée générale de modification de la durée ou du tems (4) Il n'y a peut-être pas quatre Symphonistes François qui sachent la différence de piano et dolce, et c'est fort inutilement qu'ils la sauroient; car, qui d'entr'eux seroit en etat de la rendre? (5) Comme on m'a assure qu'il y avoit parmi les Symphonistes de l'Opéra, non-seulement de très bons violons, ce que je confesse qu'ils sont presque tous pris séparément, mais véritablement honnêtes-gens qui ne se prêtent point aux cabales de leurs confrères pour mal servir le Public; je me hâte d'ajouter ici cette distinction, pour réparer, autant qu'il est en moi, le tort que je puis avoir vis-à-vis de ceux qui la méritent. (6) Il a été un tems, dit Mylord Schaftesbury, ou l'usage de parler François avoit mis, parmi nous, la Musique Françoise à la mode. Mais bientôt la Musique Italienne, nous montrant la Nature de plus près, nous dégoûte de l'autre, et nous sa fit appercevoir aussi lourde, aussi plate, et aussi maussade qu'elle l'est en effet. (7) Il me semble qu'on n'ose plus tant faire ce reproche à la mélodie Italienne, depuis qu'elle s'est fait entendre parmi nous: c'est ainsi que cette Musique admirable n'a qu'à se montrer, telle qu'elle est, pour se justifier de tous les torts dont on l'accuse (8) Plusieurs condamnent l'exclusion totale que les Amateurs de Musique donnent sans balancer à la Musique Françoise; ces modéras conciliateurs ne voudroient pas de goûts exclusifs, comme si l'amour des bennes choses devoir faire aimer les mauvaises. (9) C'est donner toute la saveur a la Musique Françoise, que de s'y prendre ainsi car ces notes, sous-entendues dans l'Italienne, ne sont pas moins de l'essence de la mélodie, que celles qui sont sur lu papier. Il s'agit moins de ce qui est écrit que de ce qui doit se chanter, et cette maniere de noter doit seulement passer pour une sorte d'abréviation, au lieu que les cadences et les ports-de-voix du chant François sont bien, si l'on veut, exiges par le goût, mais ne constituent point la mélodie, et ne sont pas de son essence; c'est pour elle une sorte de fard qui couvre sa laideur sans la détruire, et qui ne la rend que plus ridicu1e aux oreilles sensibles. (10) Nos Musiciens prétendent tirer un grand avantage de cette différence; Nous exécutons la Musique Italienne, dirent-ils avec leur fierté accoutumée, et les Italiens ne peuvent exécuter la notre; donc notre Musique vaut mieux que la leur. Ils ne voient pas qu'ils devroient tirer une conséquence toute contraire et dire; donc les Italiens ont une mélodie et nous n'en avons point. (11) Au reste, c'est une erreur de croire qu'en général, les Chanteurs Italiens aient moins de voix que les François. Il faut au contraire qu'ils aient le timbre plus fort et plus harmonieux pour pouvoir se faire entendre sur les théâtres immenses de l'Italie, sans cesser de ménager les sons, comme le veut la Musique Italienne. Le chant François exige tout l'effort des poumons, toute l'étendue de la voix; plus fort, nous disent nos Maîtres; enflez les sons, ouvrez la bouche, donnez toute votre voix. Plus doux, disent les Maîtres Italiens, ne forcez point, chantez sans gêne, rendu, vos sons doux, flexibles et coulans, réservez les éclats pour ces momens rares et passagers ou il faut surprendre et déchirer. Or, il me paroit que, dans la nécessité de se faire entendre, celui-là doit avoir plus de voix, qui peut se passer de crier. (12) Pour ne pas sortir du genre comique, le seul connu à l'airs, voyez les airs, Quando sciolto avro il contratto, etc. Io o un vespajo, etc. 0 questo o quello t'ai a risolvere, etc. A un gusto da stordire, etc. Stizzoso mio, stizzoso, etc. Io sono una Donaella, etc. I Sbirri gia lo aspettano, etc. Ma dunquc il testamento, etc. Senti rne, se brami stare, o che risa, che piacere, etc. (13) Je me contenterai d'en citer un seul exemple, mais très- frappant; c'est l'air Se pur d'un infelice, etc. de la Fausse Suivante; air très-pathétique sur un mouvement très-gai, auquel il n'a manque qu'une voix pour le chanter, un Orchestre pour l'accompagner, des oreilles pour l'entendre, et la seconde partie qu'il ne faloit pas supprimer. (14) On en trouve des exemples frequens dans les lntermedes qui nous ont été donnes cette année, entr'autres dans l'air à un gusto da stordire du Maître de Musique, dans celui son Padrone de la femme orgueilleuse, dans celui vi flo ben du Tracollo, dans celui tu non pensi no signora de la Bohemienne, et dans presque tous ceux qui demandent du jeu. (15) On trouvera le mot diminution dans le quatrieme volume de l'Encyclopédie. (16) Les Italiens ne sont pas eux-mêmes tout-à-fait revenus de ce préjuge barbare. Ils se piquent encore d'avoir, dans leurs Eglises, de la Musique bruyante; ils ont souvent des Messes et des Motets à quatre Choeurs chacun sur un dessein différent; mais les grands Maîtres ne sont que rire de tout ce fatras. Je me souviens que Terradeglias me parlant de plusieurs Motets de sa composition, ou il avoit mis des Choeurs travailles avec un grand soin, etoit honteux d'en avoir fait de si beaux, et s'en excusoit sur sa jeunesse; autrefois, disoit-il, j'ai mois à faire du bruit; à présent je tache de faire de la Musique (17) L'Abbé du Bos se tourmente beaucoup pour faire honneur au Pays-Bas du renouvellement de la Musique a cela pourroit s'admettre, si l'on donnoit le nom de Musique à un continuel remplissage d'accords; mais si l'harmonie n'est que la base commune et que la mélodie seule constitue le caractere, non- seulement la Musique moderne est née en Italie, mais il y a quelque apparence que, dans toutes nos Langues vivantes, la Musique Italienne est la seule qui qui puisse réellement exister. Du tems d'Orlande et d'Goudimel, on faisoit de l'harmonie et des sons; Lully y a joint un peu de cadence; Correlli, Buononcini, Vinci et Pergolese, sont les premiers qui aient fait de la Musique. (18) On peut remarquer a l'Orchestre de notre Opéra que, dans la Musique Italienne, les quintes ne jouent presque jamais leur partie quand elle est à l'octave de la Basse, peut-être ne daigne- t-on pas même la copier en pareil cas. Ceux qui conduisent l'Orchestre ignoreroient-ils que ce défaut de liaison entre la Basse et le dessus rend l'harmonie trop sèche? (19) Cela se prouve par la durée des Opéra de Lully, beaucoup plus grande aujourd'hui que de son tems, selon le rapport unanime de tous ceux qui les ont vus anciennement. Aussi toutes les fois qu'on redonne ces Opéra est-on oblige d'y faire des retranchemens considérables. (20) C'est un préjuge peu favorable a la Musique Françoise, que ceux qui la méprirent le plus soient précieusement ceux qui la connoissent le mieux; car elle est aussi ridicule quand on l'examine, qu'insupportable quand on l'écoute. (21) J'avois espere que le sieur Caffarelli nous donneroit, au Concert Spirituel, quelque morceau grand récitatif et de chant pathétique, pour faire entendre une fois aux prétendus Connoisseurs ce qu'ils jugent depuis si long-tems; mais sur ses raisons pour n'en rien faire, j'ai trouve qu'il connnoissoit encore mieux que moi la portée de ses Auditeurs. (22) Je suis contraint de franciser en mot, pour exprimer le battement de gosier que les Italiens appellent ainsi, parce que, me trouvant a chaque instant dans la nécessite de me servir du mot de, cadence dans une autre acception, il ne m'etoit pas pas possible d'éviter autrement des équivoques continuelles. (23) Je n'appelle pas avoir une Musique, que d'emprunter celle d'une autre langue pour tacher de l'appliquer a la sienne, et j'aimerois mieux que nous gardassions notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus ridiculement la mélodie Italienne a la langue Françoise. Ce dégoûtant assemblage, qui peut-être sera désormais l'étude de nos Musiciens, est trop monstrueux pour être admis, et le caractere de notre langue ne s'y prêtera jamais. Tout au plus, quelques pieces comiques pourront- elles passer en faveur de la symphonie; mais je prédis hardiment que le genre tragique ne sera pas même tente. On a applaudi cet été à l'Opéra comique, l'ouvrage d'un homme de talent qui paroit avoir écoute la bonne Musique avec de bonnes oreilles, et qui en a traduit le genre en François d'aussi près qu'il etoit possible; ses accompagnement sont bien imites sans être copies, s'il n'a point fait de chant, c'est qu'il n'est pas possible d'en faire. Jeunes Musiciens qui vous sentez du talent continuez de mépriser en public la Musique Italienne, je sens bien quoi votre intérêt présent l'exige, mais hâtez-vous d'étudier en particulier cette langue et cette Musique, si vous voulez pouvoir tourner un jour contre vos Camarades le dédain que vous affectez aujourd'hui contre vos Maîtres. (24) Il y a quelques jours que, poliçonnant avec lui a l'Opéra, comme vous avons tous accoutume de faire, je surpris dans sa poche un papier qui contenoit cette scandaleuse épigramme.O Pergolese inimitable,Quand notre Orchestre impitoyableTe fait crier sous son lourd violon,Je crois qu'as rebours de la Fable,Marsyas écorche apollon.Ils sont comme cela, deux ou trois dans l'Orchestre qui s'avisent de blâmer vos cabales, qui osent publiquement approuver la Musique Italienne, et qui, sans égards pour le Corps veulent se mêler de faire leur devoir et d'être honnêtes-gens. Mais nous comptons les faire bientôt déguerpir a force d'avanies, et nous ne voulons souffrir que des Camarades qui fassent cause commune avec nous. (25) Précis pour M. J.J. Rousseau en réponse à l'exposé succinct de M. Hume. (26) Voyez sur cet article la lettre du 22 Mars 1767 adressée à M. D. (27) Celle de dix livres Sterling. (28) Ceci n'est point une singerie littéraire; rien n'est plus vrai que cet envoi. (29) J'ai beau chercher cette addition dans la lettre de M. Stosch; je ne l'y trouve point. Cependant M. Alembert nous dit qu'il l'imprime en entier. Source: http://www.poesies.net