Lettres Complètes. Par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) TOME I TABLE DES MATIERES Lettre A Monsieur Philipolis. Réponse A Une Lettre Anonyme. Lettre A M. L'Abbé Raynal. Lettre De Jean Jacques Rousseau, Sur La Refutation De Son Discours, Par M. Gauthier. Jean Jacques Rousseau Reponse Au Roi De Pologne. Dernière Réponse De Jean-Jacques Rousseau A M. Bordes. Lettre De Jean-Jacques Rousseau, Sur Une Nouvelle Réfutation De Son Discours. Lettres A Sara. Première Lettre. Seconde Lettre. Troisième Lettre. Quatrième Lettre. Lettre Elémentaires Sur La Botanique, A Madame De Lessert. Lettre I Lettre II Lettre III Lettre IV Lettre V Lettre VI Lettre VIII Deux Lettres A M. DE M*** Sur La Formation Des Herbiers. Première Lettre. Seconde Lettre. Notes Lettre A Monsieur Philipolis. Vous voulez, Monsieur, que je vous réponde, puisque vous me faites des questions. Il s'agit, d'ailleurs, d'un ouvrage dédié à mes Concitoyens; (1) je dois en le défendant justifier l'honneur qu'ils m'ont fait de l'accepter. Je laisse à part dans votre lettre ce qui me regarde en bien et en mal, parce que l'un compense l'autre à-peu-prés, que j'y prends peu d'intérêt, le Public encore moins, et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité. Je commence donc par le raisonnement que vous me proposez, comme essentiel à la question que j'ai tâché de résoudre. L'état de société, me dites-vous, résulte immédiatement des facultés de l'homme et par conséquent de sa nature. Vouloir que l'homme ne devînt point sociable, ce seroit donc vouloir qu'il ne fût point homme, et c'est attaquer l'ouvrage de Dieu que de s'élever contre la société humaine. Permettez-moi, Monsieur, de vous proposer à mon tour une difficulté avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerois ce détour si je connoissois un chemin plus sûr pour aller au but. Supposons que quelques Savans trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse, et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette rare découverte. Persuasion qui ne seroit peut-être pas si difficile à produire qu'elle paroît au premier aspect; car la raison, ce grand véhicule de toutes nos sottises, n'auroit garde de nous manquer à celle-ci. Les Philosophes, sur-tout et les gens sensés, pour secouer le joug des passions et goûter le précieux repos de l'ame, gagneroient à grands pas l'âge de Nestor, et renonceroient volontiers aux desirs qu'on peut satisfaire, afin de se garantir de ceux qu'il faut étouffer. Il n'y auroit que quelques étourdis qui, rougissant même de leur foiblesse, voudroient sollement rester jeunes heureux au lieu de vieillir pour être sages. Supposons qu'un esprit singulier, bizarre, et pour tout dire, un homme à paradoxes, s'avisât alors de reprocher aux autres l'absurdité de leurs maximes, de leur prouver qu'ils courent la mort en cherchant la tranquillité, qu'ils ne sont que radoter à force d'être raisonnables; et que s'il faut qu'ils soient vieux un jour, ils devroient tâcher au moins de l'être le plus tard qu'il seroit possible. Il ne faut pas demander si nos sophistes craignant le décri de leur Arcane, se hâteroient d'interrompre ce discoureur importun. "Sages vieillards", diroient-ils à leurs sectateurs, "remerciez le Ciel des graces qu'il vous accorde, et félicitez-vous sans cesse d'avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est vrai, languissans, cacochymes; tel est le sort inévitable de l'homme, mais votre entendement est sain; vous êtes perclus de tous les membres, mais votre tête en est plus libre; vous ne sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles; et si vos douleurs augmentent de jour en jour, votre Philosophie augmente avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse que sa brutale santé prive des biens attachés à votre foiblesse. Heureuses infirmités qui rassemblent autour de vous tant d'habiles Pharmaciens fournis de plus de drogues que vous n'avez de maux, tant de savans Médecins qui connoissent à fond votre pouls, qui savent en grec les noms de tous vos rhumatismes, tant de zélés consolateurs et d'héritiers fideles qui vous conduisent agréablement à votre derniere heure. Que de secours perdus pour vous si vous n'aviez su vous donner les maux qui les ont rendus nécessaires"! Ne pouvons nous pas imaginer qu'apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur, ils lui parleroient à-peu-près ainsi: «Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ces discours impies. Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre- humain? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de l'homme? N'est-il pas naturel à l'homme de vieillir? Que faites-vous donc dans vos discours séditieux que d'attaquer une loi de la nature et par conséquent la volonté de son Créateur? Puisque l'homme vieillit, Dieu veut qu'il vieillisse. Les faits sont-ils autre chose que l'expression de sa volonté? Apprenez que l'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire, et que pour s'empresser d'obéir à ses ordres il faut se hâter de vieillir.» Tout cela supposé, je vous demande, Monsieur, si l'homme aux paradoxes doit se taire ou répondre, et dans ce dernier cas, de vouloir bien m'indiquer ce qu'il doit dire, je tâcherai de résoudre alors votre objection. Puisque vous prétendez m'attaquer par mon propre systême, n'oubliez pas, je vous prie, que selon moi la société est naturelle à l'espece humaine comme la décrépitude à l'individu, et qu'il faut des Arts, des Loix, des Gourvernemens aux Peuples comme il faut des bequilles aux vieillards. Toute la différence est que l'état de vieillesse découle de la seule nature de l'nature de l'homme, et que celui de société découle de la nature du genre- humain; non pas immédiatement comme vous le dites, mais seulement comme je l'ai prouvé, à l'aide de certaines circonstances extérieures qui pouvoient être ou m'être pas, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard, et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances, dépendent de la volonté des hommes; j'ai été obligé pour établir une parité parfaite, de supposer dans l'individu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse comme l'espece a celui de retarder la sienne. L'état de société ayant donc un terme extrême auquel les hommes sont les maîtres d'arriver plus tôt ou plus tard, il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vîte, et les miseres d'une condition qu'ils prennent pour la perfection de l'espece. A l'énumération des maux dont les hommes sont accablés et que je soutiens être leur propre ouvrage, vous m'assurez, Leibnitz et vous, que tout est bien, et qu'ainsi la providence est justifiée. J'étois éloigné de croire qu'elle eût besoin pour sa justification du secours de la Philosophie Leibnitzienne, ni d'aucune autre. Pensez-vous sérieusement, vous même, qu'un systême de Philosophie, quel qu'il soit, puisse être plus irrépréhensible que l'ûnivers, et que pour disculper la providence, les argumens d'un Philosophe soient plus convaincans que les ouvrages de Dieu? Au reste, nier que le mal existe, est un moyen fort commode d'excuser l'auteur et mal. Les Stoïciens se sont autrefois rendus ridicules à meilleur marché. Selon Leibnitz et Pope, tout ce qui est, est bien. S'il y a des sociétés, c'est que le bien général veut qu'il y en ait; s'il n'y en a point, le bien général veut qu'il n'y en ait pas; si quelqu'un persuadoit aux hommes de retourner vivre dans les forêts, il seroit bon qu'ils y retournassent vivre. On ne doit pas appliquer à la nature des choses une idée de bien ou de mal qu'on ne tire que de leurs rapports, car elles peuvent être bonnes relativement au tout, quoique mauvaises en elles-mêmes. Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier, dont il est permis de se délivrer quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu'on le supporte, est utile au tout, le bien contraire qu'on s'efforce de lui substituer ne lui sera pas moins utile si-tôt qu'il aura lieu. Par la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu'un s'efforce de changer l'état des choses, il est bon qu'il s'efforce de les changer; et s'il est bien ou mal qu'il réussisse, c'est ce qu'on peut apprendre de l'événement seul et non de la raison. Rien l'empêche en cela que le mal particulier ne soit un mal réel pour celui qui le souffre. Il étoit bon pour le tout que nous fussions civilisés puisque nous le sommes, mais i1 eût certainement été mieux pour nous de ne pas l'être. Leibnitz n'eût jamais rien tiré de son systême qui pût combattre cette proposistion; et il est clair que l'optimisme bien entendu, ne fait rien ni pour ni contre moi. Aussi n'est-ce ni à Leibnitz ni à Pope que j'ai à répondre, mais à vous seul qui, sans distinguer le mal universel qu'ils nient, du mal particulier qu'ils ne nient pas, prétendez que c'est assez qu'une chose exile pour qu'il ne soit pas permis de desirer qu'elle existât autrement. Mais, Monsieur, si tout est bien comme il est, tout étoit bien comme il étoit avant qu'il y eût des Gouvernemens et des Loix; il fut donc au-moins superflu de les établir, et Jean-Jaques alors, avec votre systême, eût eu beau jeu contre Philopolis. Si tout est bien comme il est, de la maniere que vous l'entendez, à quoi bon corriger nos vices, guérir nos maux, redresser nos erreurs? Que servent nos Chaires, nos Tribunaux, nos Académies? Pourquoi faire appeller un Médecin quand vous avez la fievre? Que avez vous si le bien du plus grand tout que vous ne connoissez pas, n'exige point que vous ayez le transport, et si la santé des habitans de Saturne ou de Sirius ne souffriroient point du rétablissement de la vôtre? Laissez aller tout comme il pourra, afin que tout aille toujours bien. Si tout est le mieux qu'il peut être, vous devez blâmer toute action quelconque; car toute action produit nécessairement quelque changement dans l'état où sont les choses, au moment qu'elle se fait; on ne peut donc toucher à rien sans mal faire, et le quiétisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à l'homme. Enfin si tout est bien comme il est, il est bon qu'il y ait des Lapons, des Esquimaux, des Algonquins, des Chicacas, des Caraïbes, qui se passent de notre police, des Hottentots qui s'en moquent, et un Genevois qui les approuve. Leibnitz lui-même conviendroit de ceci. L'homme, dites-vous, est tel que l'exigeoit la place qu'il devoit occuper dans l'univers. Mais les hommes différent tellement selon les tems et les lieux, qu'avec une pareille logique, on seroit sujet à tirer du particulier à l'universel des conséquences fort contradictoires et fort peu concluantes. Il ne faut qu'une erreur de Géographie pour bouleverser toute cette prétendue doctrine qui déduit ce qui doit être de ce qu'on voit. C'est à faire aux Castors, dira l'Indien, de s'ensouir dans des tanneries, l'homme doit dormir à l'air dans un hamac suspendu à des arbres. Non, non, dira le Tartare, l'homme est fait pour coucher dans un chariot. Pauvres gens, s'écrieront nos Philopolis d'un air de pitié, ne voyez-vous pas que l'homme est fait pour bâtir des villes! Quand il est question de raisonner sur la nature humaine, le vrai Philosophe n'est ni Indien, ni Tartare, ni de Geneve, ni de Paris, mais il est homme. Que le singe soit une bête, je le crois, et j'en ai dit la raison; que l'Orang-Outang en soit une aussi, voilà ce que vous avez la bonté de m'apprendre, et j'avoue qu'après les faits que j'ai cités, la preuve de celui-là me sembloit difficile. Vous philosophez trop bien pour prononcer là-dessus aussi légérement que nos voyageurs qui s'exposent quelquefois sans beaucoup de façons, à mettre leurs semblables au rang des bêtes. Vous obligerez donc surement le Public, et vous instruirez même les Naturalistes en nous apprenant les moyens que vous avez employés pour décider cette question. Dans mon Epître dédicatoire, j'ai félicité ma Patrie d'avoir un des meilleurs Gouvernemens qui pussent exister. J'ai trouvé dans le Discours qu'il devoit y avoir très-peu de bons Gouvernemens: je ne vois pas où est la contradiction que vous remarquez en cela. Mais comment savez-vous, Monsieur, que j'irois vivre dans les bois si ma santé me le permettoit, plutôt que parmi mes Concitoyens pour lesquels vous connoissez ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon Ouvrage, vous y avez dû voir des raisons très- fortes de ne point choisir ce genre de vie. Je sens trop en mon particulier combien peu je puis me passer de vivre avec des hommes aussi corrompus que moi, et le sage même, s'il en est, n'ira pas aujourd'hui chercher le bonheur au fond d'un désert. Il faut fixer, quand on le peut, son séjour dans sa Patrie pour l'aimer et la servir. Heureux celui qui, privé de cet avantage, peut au moins vivre au sein de l'amitié dans la Patrie commune du genre-humain, dans cet asyle immense ouvert à tous les hommes, où se plaisent également l'austere sagesse et la jeunesse solâtre; où régnent l'humanité, l'hospitalité, la douceur, et tous les charmes d'une société facile; où le pauvre trouve encore des amis, la vertu des exemples qui l'animent, et la raison des guides qui l'éclairent. C'est sur ce grand théâtre de la fortune, du vice, et quelquefois des vertus, qu'on peut observer avec fruit le spectacle de la vie; mais c'est dans son pays que chacun devroit en paix achever la sienne. II me semble, Monsieur, que vous me censurez bien gravement, sur une réflexion qui me paroît très-juste, et qui, juste ou non, n'a point dans mort écrit le sens qu'il vous, plaît de lui donner par l'addition d'une seule lettre. Si la nature nous a destinés à être saints, me faites-vous dire, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé. Je vous avoue que si j'avais ainsi confondu la santé avec la sainteté, et que la proposition fût vraie, je me croirois très-propre à devenir un grand saint moi-même dans l'autre monde, ou du moins à me porter toujours, bien dans celui- ci. Je finis, Monsieur, en répondant à vos trois dernieres questions. Je n'abuserai pas du tems que vous me donnez pour y réfléchir; c'est un soin que j'avois pris d'avance. Un homme ou tout autre Etre sensible qui n'auroit jamais connu la douleur, auroit-il de la pitié, et seroit-il ému à la vue d'un enfant qu'on égorgeroit? Je réponds que non. Pourquoi la populace à qui M. Rousseau accorde une si grande dose de pitié, se repaît-elle avec tant d'avidité du spectacle d'un malheureux expirant sur la roue? Par la même raison que vous allez pleurer au théâtre et voir Seide égorger son père, ou Thyeste boire le sang de son fils. La pitié est un sentiment si délicieux qu'il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'éprouver. D'ailleurs, chacun a une curiosité secrete d'étudier les mouvemens de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. Ajoutez à cela le plaisir d'être pendant deux mois l'orateur du quartier et de raconter pathétiquement aux voisins la belle mort du dernier roué. L'affection que les femelles des animaux témoignent pour petits, a-t-elle ces petits pour objet, ou la mere? D'abord la mere pour son besoin, puis les petits par habitude. Je l'avois dit dans le Discours. Si par hasard c'étoit celle-ci, le bien-être des petits n'en seroit que plus assuré. Je le croirois ainsi. Cependant cette maxime demande moins à être étendue que resserrée; car, dès que les poussins sont éclos, on ne voit pas que la poule ait aucun besoin d'eux, et sa tendresse maternelle ne le cede pourtant à nulle autre. Voilà, Monsieur, mes réponses. Remarquez au reste que, dans cette affaire comme dans celle du premier Discours, je suis toujours le monstre qui soutient que l'homme est naturellement bon, et que mes adversaires sont toujours les honnêtes gens qui, à l'édification publique, s'efforcent de prouver que la nature n'a fait que des scélérats. Je finis, autant qu'on peut l'être, de quelqu'un qu'on ne connoît point. Monsieur, etc. Réponse A Une Lettre Anonyme Dont Le Contenu Se Trouve En Caractere Italique dans Cette Réponse. Je suis sensible aux attentions dont m’honorent ces Messieurs que je ne connois point; mais il faut que je réponde à ma maniere; car je n’en ai qu’une. Des gens de Loix qui estiment, etc. M. Rousseau, ont été surpris et affligés de son opinion, dans sa Lettre à M. d’Alembert, sur le Tribunal des Maréchaux de France. J’ai cru dire des vérités utiles. Il est triste que de telles vérités surprennent; plus triste, qu’elles affligent; et bien plus triste encore, qu’elles affligent des gens de Loi. Un Citoyen aussi éclairé que M. Rousseau. Je ne suis point un Citoyen éclairé; mais seulement un Citoyen zélé. N’ignore pas qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. Je l’ignorois: je l’apprends, mais qu’on me permette à mon tour une petite question. Bodin, Loisel, Fénelon, Boulainvilliers, l’Abbé de S. Pierre, le Président de Montesquieu, le Marquis de Mirabeau, l’Abbé de Mabli, tous bons François et gens éclairé, ont-ils ignoré qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation? On a tort d’exiger qu’un Etranger soit plus savant qu’eux sur ce qui est juste ou injuste dans leur pays. On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. Cette maxime peut avoir une application particuliere et circonscrite, selon les lieux et les personnes. Voici la premiere fois, peut-être, que la justice est opposée à la vérité. On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. Si quelqu’un de nos Citoyens m’osoit tenir un pareil discours à Geneve, je le poursuivrois criminellement, comme traître à la Patrie. On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. II y a dans l’application de cette maxime quelque chose que je n’entends point. J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, imprime un Livre en Hollande, et voilà qu’on lui dit en France qu’on ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les défauts de la Législation! ceci me paroît bizarre. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’être votre compatriote; ce n’est point pour vous que j’écris; je n’imprime point dans votre pays; je ne me soucie point que mon Livre y vienne; si vous me lisez ce n’est pas ma faute. On ne peut justement dévoiler aux yeux de la Nation les fautes de la Législation. Quoi donc! si-tôt qu’on aura fait une mauvaise institution dans quelque coin du monde, à l’instant il faudra que tout l’Univers la respecte en silence? Il ne sera plus permis à personne de dire aux autres Peuples qu’ils seroient mal de l’imiter? Voilà des prétentions assez nouvelles, et un fort singulier droit des gens. Les Philosophes sont faits pour éclairer le Ministere, le détromper de ses erreurs, et respecter ses fautes. Je ne fais pourquoi sont faits les Philosophes, ni ne me soucie de le savoir. Pour éclairer le Ministere. J’ignore si l’on peut éclairer le Ministere. Le détromper de ses erreurs. J’ignore si l’on peut détromper le Ministere de ses erreurs. Et respecter ses fautes. J’ignore si l’on peut respecter les fautes du Ministere. Je ne sais rien de ce qui regarde le Ministere; parce que ce mot n’est pas connu dans mon pays et qu’il peut avoir des sens que je n’entends pas. De plus, M. Rousseau ne nous paroît pas raisonner en politique. Ce mot sonne trop haut pour moi. Je tâche de raisonner en bon Citoyen de Geneve. Voilà tout. Lorsqu’il admet dans un Etat une autorité supérieure à l’autorité souveraine. J’en admets trois seulement. Premiérement, l’autorité de Dieu, et puis celle de la Loi naturelle qui dérive de la constitution de l’homme, et puis celle de l’honneur plus forte sur un coeur honnête que tous les Rois de la terre. Ou du moins indépendante d’elle. Non pas seulement indépendantes, mais supérieures. Si jamais l’autorité souveraine (2) pouvoit être en conflit avec une des trois précédentes, il faudroit que la premiere cédât en cela. Le blasphémateur Hobbes est en horreur pour avoir soutenu le contraire. Il ne se rappelloit pas dans ce moment le sentiment de Grotius. Je ne saurois me rappeller ce que je n’ai jamais su, et probablement je ne faurai jamais ce que je ne me soucie point d’apprendre. Adopté par les Encyclopédistes. Le sentiment d’aucun des Encyclopédistes n’est une regle pour ses collegues. L’autorité commune est celle de la raison. Je n’en reconnois point d’autre. Les Encyclopédistes ses confreres. Les amis de la vérité sont tous mes confreres. Le tems nous empêche d’exposer plusieurs autres objections. Le devoir m’empêcheroit peut-être de les résoudre. Je sais l’obéissance et le respect que je dois dans mes actions et dans mes discours aux Loix et aux maximes du pays dans lequel j’ai le bonheur de vivre. Mais il ne s’ensuit pas de-là que je ne doive écrire aux Genevois que ce qui convient aux Parisiens. Qui exigeroient une conversation. Je n’en dirai pas plus en conversation que par écrit, il n’y a que Dieu et le Conseil de Geneve à qui je doive compte de mes maximes. Qui priveroit M. Rousseau d’un tems précieux pour lui et pour le public. Mon tems est inutile au public, et n’est plus d’un grand prix pour moi-même. Mais j’en ai besoin pour gagner mon pain; c’est pour cela que je cherche la solitude. A Montmorency, le 15 Octobre 1758. Lettre A M. L'Abbé Raynal. (1751) (Abbé Guillaume-Thomas Raynal) Tirée du Mercure de Juin 1751, 2ème Volume. Je dois, Monsieur, des remercîmens à ceux qui vous ont fait passer les observations que vous avez la bonté de me communiquer, et je tâcherai d’en faire mon profit: je vous avouerai pourtant que je trouve mes Censeurs un peu séveres sur ma logique, et je soupçonne qu’ils se seroient montrés moins scrupuleux, si j’avois été de leur avis. Il me semble au moins que s’ils avoient eux-mêmes un peu de cette exactitude rigoureuse qu’ils exigent de moi, je n’aurois aucun besoin des éclaircissemens que je leur vais demander. L’Auteur semble, disent-ils, préférer la situation où étoit l’Europe avant le renouvellement des sciences; état pire que l’ignorance par le faux savoir ou le jargon qui étoit en regne. L’Auteur de cette observation semble me faire dire que le faux savoir, ou le jargon scholastique soit préférable à la science; et c’est moi-même qui ai dit qu’il étoit pire que l’ignorance; mais qu’entend-il par ce mot de situation? l’applique-t-il aux lumieres ou aux moeurs, ou s’il confond ces choses que j’ai tant pris de peine à distinguer? Au reste, comme c’est ici le fond de la question, j’avoue qu’il est très-adroit à moi de n’avoir fait que sembler prendre parti là-dessus. Ils ajoutent que l’Auteur préféré la rusticité à la politesse. Il est vrai que l’Auteur préféré la rusticité à l’orgueilleuse et fausse politesse de notre siecle, et il en a dit la raison. Et qu’il fait main basse sur tous les savans et les Artistes. Soit puisqu’on le veut ainsi, je consens de supprimer toutes les distinctions que j’y avois mises. Il auroit dû, disent-ils encore, marquer le point d’où il part, pour désigner l’époque de la décadence: j’ai fait plus; j’ai rendu ma proposition générale: j’ai assigné ce premier degré de la décadence des moeurs au premier moment de la culture des lettres dans tous les pays du monde, et j’ai trouvé le progrès de ces deux choses toujours en proportion. Et en remontant à cette premiere époque, faire comparaison des moeurs de ce tems-là avec les nôtres. C’est ce que j’aurois fait encore plus au long dans un volume in-4. Sans cela nous ne voyons point jusqu’où il faudroit remonter, à moins que ce ne soit au tems, des Apôtres. Je ne vois pas, moi, l’inconvénient qu’il y auroit à cela, si le fait étoit vrai; mais je demande justice au Censeur: voudroit-il que j’eusse dit que le tems de la plus profonde ignorance étoit celui des Apôtres? Ils disent de plus, par rapport au luxe, qu’en bonne politique on fait qu’il doit être interdit dans les petits Etats, mais que le cas d’un royaume tel que la France, par exemple, est tout différent, les raisons en sont connues. N’ai-je pas ici encore quelque sujet de me plaindre? ces raisons sont celles auxquelles j’ai tâché de répondre. Bien on mal, j’ai répondu. Or on ne sauroit gueres donner à un Auteur une plus mande marque de mépris qu’en ne lui répliquant que par les mêmes argumens qu’il a réfutés. Mais faut-il leur indiquer la difficulté qu’ils ont à résoudre? la voici: Que deviendra la vertu quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce fois? Voir, ce que je leur ai demandé, et ce que je leur demande encore. Quant aux deux observations suivantes, dont la premiere commence par ces mots; enfin voici ce qu’on objecte, etc. et l’autre par ceux-ci; mais ce qui touche de plus pris, etc. je supplie le Lecteur de m’épargner la peine de les transcrire. L’Académie m’avoit demande si le rétablissement des sciences et des arts avoit contribue à épurer les moeurs. Telle étoit la question que j’avois à résoudre: cependant voici qu’on me fait un crime de n’en avoir pas résolu une autre. Certainement cette critique est tout au moins fort singuliere. Cependant j’ai presque à demander pardon au Lecteur de l’avoir prévue, car c’est ce qu’il pourroit croire en lisant les cinq ou six dernieres pages de mon Discours. Au reste, si mes Censeurs s’obstinent à désirer encore des conclusions pratiques, je leur en promets de très-clairement énoncées dans ma premiere réponse. Sur l’inutilité des loix somptuaires pour déraciner le luxe une fois établi, on dit que l’Auteur n’ignore pas ce qu’il y a à dire là-dessus. Vraiment non, je n’ignore pas que quand un homme est mort, il ne faut point appeller de Médecin. On ne sauroit mettre dans un trop grand jour des vérités qui heurtent autant de front le goût général, et il importe d’oter toute prise à la chicane. Je ne suis pas tout-à-fait de cet avis, et je crois qu’il faut laisser des osselets aux enfans. Il est aussi bien des Lecteurs qui les goûteront mieux dans un style tout uni, que sous cet habit de cérémonie qu’exigent les Discours Académiques. Je suis fort du goût de ces Lecteurs-là. Voici donc un point dans lequel je puis me conformer au sentiment de mes Censeurs, comme je fais dès aujourd’hui. J’ignore quel est l’adversaire dont on me menace dans le post scriptum; tel qu’il puisse être, je ne saurois me résoudre à répondre à un ouvrage, avant que de l’avoir lu, ni à me tenir pour battu, avant que d’avoir été attaqué. Au surplus, soit que je réponde aux critiques qui me sont annoncées, soit que je me contente de publier l’ouvrage augmenté qu’on me demande, j’avertis mes Censeurs qu’ils pourroient bien. n’y pas trouver les modifications qu’ils esperent; je prévois que quand il sera question de me défendre, je suivrai sans scrupule toutes les conséquences de mes principes. Je sais d’avance avec quels grands mots on m’attaquera, Lumieres, connoissances, loix, morale, raison, bienséance, égards, douceur, aménité, politesse, éducation, etc. à tout cela je ne répondrai que, par deux autres mots, qui sonnent encore plus sort à mon oreille. Vertu, vérité! m’écrierai-je sans cesse, vérité, vertu! Si quelqu’un n’apperçoit-là que des mots, je n’ai plus rien à lui dire. Lettre De Jean Jacques Rousseau, Sur La Refutation De Son Discours, Par M. Gauthier, Professeur De Mathématiques Et D’Histoire, Et Membre De l’Académie Royale Des Belles-Lettres De Nancy. (1751) (Lettre à Grimm.) A Canon Joseph Gautier. Je vous renvoie, Monsieur, le Mercure d’Octobre que vous avez eu la bonté de me prêter. J’y ai lu avec beaucoup de plaisir la réfutation que M. Gautier a pris la peine de faire de mon Discours; (3) mais je ne crois pas être, comme vous le prétendez, dans la nécessité d’y répondre; et voici mes objections. 1. Je ne puis me persuader que pour avoir raison, on soit indispensablement oblige de parler le dernier. 2. Plus je relis la réfutation, et plus je suis convaincu que je n’ai pas besoin de donner à M. Gautier d’autre replique que le Discours même auquel il a répandu. Lisez, je vous prie, dans l’un et l’autre écrit les articles du luxe, de la guerre, des Académies, de l’éducation; lisez la Prosopopée de Louis le-Grand et celle de Fabricius; enfin, lisez la conclusion de M. Gautier et la même, et vous comprendrez ce que je veux dire. 3. Je pense en tout si différemment de M. Gautier, que s’il me faloit relever tons les endroits ou nous ne sommes pas de même avis, je serois oblige de le combattre, même dans les choses que j’aurois dites comme lui, et cela me donneroit un air contrariant que je voudrois bien pouvoir éviter. Par exemple, en parlant de la politesse, il fait entendre très-clairement que pour devenir homme de bien, il est bon de commencer par être hypocrite, et que la fausseté est un chemin sur pour arriver à la vertu. Il dit encore que les vices ornes par la politesse ne sont pas contagieux, comme ils le seroient, s’ils se presentoient de front avec rusticité; que l’art de pénétrer les hommes a fait le même progrès celui de se déguiser; qu’on est convaincu qu’il ne faut pas compter sur eux, à moins qu’on ne leur plaise ou qu’on ne leur soit utile; qu’on fait évaluer les offres spécieuses de la politesse; c’est-à- dire, sans doute, que quand deux hommes se sont des complimens, et que l’un dit à l’autre dans le fond de son coeur; je vous traite comme un sot, et je me moque de vous, l’autre lui répond dans le fond du sien; je sais que vous mentez imprudemment, mais je vous le rends de mon mieux. Si j’avois voulu employer la plus amere ironie, j’en aurois pu dire à-peu-près autant. 4. On voit a chaque page de la réfutation, que l’Auteur n’entend point ou ne veut point entendre l’ouvrage qu’il réfute, ce qui lui est assurément fort commode; parce que répondant sans cesse à sa pensée, et jamais à la mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qu’il lui plaît. D’un autre cote, si ma replique en devient plus difficile, elle en devient aussi moins nécessaire: car on n’a jamais oui dire qu’un Peintre qui expose en public un tableau soit oblige de visiter les yeux des spectateurs, et de fournir des lunettes à tous ceux qui en ont besoin. D’ailleurs, il n’est pas bien sur que je me fisse entendre même en répliquant; par exemple, je sais, dirois-je M. Gautier, que nos soldats ne sont point des Réaumurs et des Fontenelles, et c’est tant pis pour eux, pour nous, et sur-tout pour les ennemis. Je sais qu’ils savent rien, qu’ils sont brutaux et grossiers, et toutefois j’ai dit, et je dis encore, qu’ils sont énerves par les Sciences qu’ils méprisent, et par les beaux Arts qu’ils ignorent. C’est un des inconvéniens de la culture des Lettres, que pour quelques hommes qu’elles éclairent, elles corrompent à pure pere toute une nation. Or vous voyez biens, Monsieur, que ceci ne seroit qu’un autre paradoxe inexplicable pour M. Gautier; pour ce M. Gautier qui me demande fièrement ce que les troupes ont de commun avec les Académies; si les soldats en auront plus de bravoure pour être mal vêtus et mal nourris; ce que je veux dire en avançant qu’a force d’honorer les talens on néglige les vertus; et d’autres questions semblables, qui toutes montrent qu’il est impossible d’y répondre intelligiblement au gré de celui qui les fait. Je crois que vous conviendrez que ce n’est pas la peine de m’expliquer une seconde fois pour n’être pas mieux entendu que la premiere. 5. Si je voulois répondre à la premiere partie de la réfutation, ce seroit le moyen de n jamais finir. M. Gautier juge à propos de me prescrire les Auteurs que je puis citer, et ceux qu’il faut que je rejette. Son choix est tout-à-fait naturel; il récuse l’autorité de ceux qui déposent pour moi, et vent que je m’en rapporte à ceux qu’il croit m’être contraires. En vain voudrois-je lui faire entendre qu’un seul témoignage en ma faveur est décisif, tandis que cent témoignages ne prouvent rien contre mon sentiment, parce que les témoins sont parties dans le procès; en vain le prierois-je de distinguer dans les exemples qu’il allègue; en vain lui représenterois-je qu’être barbare ou criminel sont deux choses tout-à-fait différentes, et que les peuples véritablement corrompus sont moins ceux qui ont de mauvaises Loix, que ceux qui méprisent les Loix; sa replique est aisée à prévoir. Le moyen qu’on puisse ajouter foi à des Ecrivains scandaleux, qui osent louer des barbares qui ne savent ni lire ni écrire! Le moyen qu’on puisse jamais supposer de la pudeur à des gens qui vont tout nuds, et de la vertu à ceux qui mangent de la chair crue? II faudra donc disputer. Voilà donc Herodote, Strabon, Pomponius-Mela aux prises avec Xenophon, Justin, Quinte-Curce, Tacite; nous voilà dans les recherches de Critiques, dans les Antiquités, dans l’érudition. Les Brochures se transforment en Volumes, les Livres se multiplient, et la question s’oublie: c’est le sort des disputes de Littérature, qu’après des in-folios d’éclaircissemens, on finit toujours par ne savoir plus ou l’on en est: ce n’est pas la peine de commencer. Si je voulois répliquer à la seconde Partie, cela seroit bien tôt fait; mais je n’apprendrois rien à personne. M. Gautier se contente, pour m’y réfuter, de dire oui par-tout ou j’ai dit non; et non par-tout ou j’ai dit oui; je n’ai donc qu’a dire encore non par-tout ou j’avois dit non, oui par-tout ou j’avois dit oui, et supprimer les preuves, j’aurai très-exactement répondu. En suivant la méthode de M. Gautier, je ne puis donc répondre aux deux Parties de la réfutation sans en dire trop et peu; or je voudrois bien ne faire ni l’un ni l’autre. 6. Je pourrois suivre une autre méthode, et examiner séparément les raisonnemens de M. Gautier, et le style de la réfutation. Si j’examinois ses raisonnemens, il me seroit aise de montrer qu’ils portent tous à faux, que l’Auteur n’a point saisi l’etat de la question, et qu’il ne m’a point entendu. Par exemple, M. Gautier prend la peine de m’apprendre qu’il y a des peuples vicieux qui ne sont pas savans, et je m’étois déjà bien doute que les Kalmouques, les Bedouins, les Caffres n’etoient pas des prodiges de vertu ni d’érudition. Si M. Gautier avoit donne les mêmes soins à me montrer quelque Peuple savant qui ne fut pas vicieux, il rn’auroit surpris davantage. Par-tout il me fait raisonner comme si j’avois dit que la Science est la seule source de corruption parmi les hommes; s’il a cru cela de bonne- foi, j’admire la bonté qu’il a de me répondre. Il dit quo le commerce du monde suffit pour politesse dont se pique un galant homme; d’ou il conclut qu’on n’est pas fonde à en faire honneur aux Sciences: mais à quoi donc nous permettra-t-il d’en faire honneur? Depuis que les hommes vivent en société, il y a eu des Peuples polis, et d’autres qui ne l’etoient pas. M. Gautier a oublie de nous rendre raison de cette différence. M. Gautier est par-tout en admiration de la pureté de nos moeurs actuelles. Cette bonne opinion qu’il en a, fait assurément beaucoup d’honneur aux siennes; mais elle n’annonce pas une grande expérience. On diroit au ton dont il en parle qu’il a étudie les hommes comme les Péripatéticiens étudioient la Physique, sans sortir de son cabinet. Quant à moi, j’ai ferré mes Livres; et après avoir écouté parler, les hommes, je les ai regardé agir. Ce n’est pas une merveille qu’ayant suivi des méthodes si différentes, nous nous rencontrions si peu dans nos jugemens: Je vois qu’on ne sauroit employer un langage plus honnête que celui de notre siecle; et voilà ce qui frappe M. Gautier: mais je vois aussi qu’on ne sauroit avoir des moeurs plus corrompues, et voilà ce qui me scandalise. Pensons-nous donc être devenus gens de bien, parce qu’à force de donner des noms décens à nos vices, nous avons, appris à n’en plus rougir? Il dit encore que quand même on pourroit prouver par, des faits que la dissolution des moeurs à toujours regne avec le sciences, il ne s’ensuivroit pas que le fort de la probité dépende de leur progrès. Après avoir employé la premiere Partie de mon Discours à prouver que ces choses avoient toujours, marche ensemble, j’ai destine la seconde à montrer qu’en effet l’une tenoit à l’autre. A qui donc puis-je imaginer que M. Gautier veut répondre ici? Il me paroit sur-tout très-scandalise de la maniere dont j’ai parle de l’éducation des Colleges. Il m’apprend qu’on y enseigne aux jeunes gens je ne sais combien de belles choses qui peuvent être d’une bonne ressource pour leur amusement quand ils seront grands, mais dont j’avoue que je ne vois point le rapport avec les devoirs des Citoyens, dont il faut commencer par les instruire. " Nous nous enquérons volontiers fait-il du Grec et du Latin? Ecrit- il en vers ou en prose? Mais s’il est devenu meilleur ou plus avise, c’etoit le principal; et c’est ce qui demeure derrière. Criez d’un Passant à notre Peuple, ô le savant homme! et d’un autre, ô le bon-homme! II ne faudra pas à détourner ses yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers Crieur. O les lourdes têtes!" J’ai dit que la Nature a voulu nous préserver de la Science comme une mere arrache une arme dangereuse des mains de son enfant, et aux la peine que nous trouvons à nous instruire n’est pas le moindre de ses bienfaits. M. Gautier aimeroit autant que j’eusse dit: Peuples, fâchez donc une fois que la Nature ne veut pas que vous vous nourrissiez des productions de la terre; la peine qu’elle a attachée à sa culture est un avertissemen pour vous de la laisser en friche. M. Gautier n’a pas songe, qu’avec un peu de travail, on est sur de faire du pain; mais qu’avec beaucoup d’étude il est très-douteux qu’on parvienne à faire un homme raisonnable. Il n’a pas songe encore que ceci n’est précieusement qu’une observation de plus en ma faveur; car pourquoi la Nature nous a-t-elle impose des travaux nécessaires, si ce n’est pour nous détourner des occupations oiseuses? Mais au mépris qu’il montre pour l’agriculture, on voit aisément que s’il ne tenoit qu’a lui, tous les Laboureurs déserteroient bientôt les Campagnes, pour aller argumenter dans les Ecoles; occupation selon M. Gautier, et je cross, selon bien des Professeurs, fort importante pour le bonheur de l’Etat. En raisonnant sur un passage de Platon, j’avois présume que peut- être les anciens Egyptiens ne faisoient-ils pas des Sciences tout le cas qu’on auroit pu croire. L’Auteur de la réfutation me demande comment on peut faire accorder cette opinion avec l’inscription qu’Osymandias avoit mise à sa Bibliothèque. Cette difficulté eut pu être bonne du vivant de ce Prince. A présent qu’il est mort, je demande à mon tour ou est la nécessité de faire accorder le sentiment du Roi Osymandias avec celui des Sages d’Egypte. S’il eut compte, et sur-tout pèse les voix, qui me répondra que le mot de poisons n’eut pas été substitue, celui de remedes? Mais passons cette fastueuse Inscription: Ces remèdes sont excellens, j’en conviens, et je l’ai déjà répété bien des fois; mais est-ce une raison pour les administrer inconsidérément, et sans égard aux tempéramens des malades? Tel aliment est très- bon en foi, qui dans un estomac infirme ne produit qu’indigestions et mauvaises humeurs. Que diroit-on d’un Médecin, qui après avoir fait l’éloge de quelques viandes succulentes, concluroit que tous les malades s’en doivent rassasier? J’ai fait voir que les Sciences et les Arts énervent le courage. M. Gautier appelle cela une façon singuliere de raisonner, et il ne voit point la liaison qui se trouve entre le courage et la vertu. Ce n’est pourtant pas, ce me semble, une chose difficile à comprendre. Celui qui s’est une fois accoutume à préféré sa vie à son devoir, ne tardera gueres a lui préférer encore les choses qui rendent la vie facile agréable. J’ai dit que la Science convient à quelques grands génies; mais qu’elle est toujours nuisible aux Peuples qui la cultivent. M. Gautier dit que Socrate et Caton, qui blâmoient les Sciences, etoient pourtant eux-mêmes de fort savans Hommes; et il appelle cela m’avoir réfuté. J’ai dit que Socrate etoit le plus savant des Athéniens c’est de- la que je tire l’au thorite de son témoignage: tout cela n empêche point M. Gautier de m’apprendre que Socrate, etoit savant. II me blâme d’avoir avance que Caton meprisoit les Philosophes Grecs; et il se fonde sur ce que Carnéade se faisoit un jeu d’établir et de renverser les mêmes propositions; ce qui prévint mal-à-propos Caton contre la Littérature des Grecs. M. Gautier devroit bien nous dire quel etoit le pays et le métier de ce Carnéade. Sans doute que Carnéade est le seul Philosophe ou le seul savant qui se soit pique de soutenir le pour et le contre, autrement tout ce que dit ici M. Gautier ne signifieroit rien du tout. Je m’en rapporte sur point à son érudition. Si la réfutation n’est pas abondante en bons raisonnemens; en revanche elle l’est fort en belles déclamations. L’Auteur substitue par-tout les ornemens de l’art à la solidité des preuves qu’il promettoit en commençant; et c’est en prodigant la pompe oratoire dans une réfutation, qu’il me reproche à moi de l’avoir employée dans un Discours Académique. A quoi tendent donc, dit M. Gautier, les éloquentes déclamations de M. Rousseau? A abolir, s’il etoit possible, les vaines déclamations des Colleges. Qui ne seroit pas indigne de l’entendre assurer que nous avons les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune. J’avoue qu’il y a un peu de flatterie à dire que nous en avons les apparences; mais M. Gautier auroit du mieux que personne me pardonner celle-là. Eh! pourquoi n’a-t-on plus de vertu? c’est qu’on cultive les Belles-Lettres, les Sciences et les Arts. Pour cela précieusement. Si l’on etoit impolis, rustiques, ignorans, Goths, Huns, ou Vandales, on seroit digne des éloges de M. Rousseau. Pourquoi non? Y a-t-il quelqu’un de ces noms-là qui donne l’exclusion à la vertu? Ne se lassera-t-on point d’invectiver les hommes Ne se lasseront-ils point d’être mechans? Croira-t-on toujours les rendre plus vertueux, en leur disant qu’ils n’ont point de vertu? Croira-t-on les rendre meilleurs, en leur persuadant qu’ils sont assez bons? Sous prétexte d’épurer les moeurs, est-il permis d’en renverser les appuis? Sous prétexte d’éclairer les esprits, faudra-t-il pervertir les ames? O doux noeuds de la société! charme des vrais Philosophes, aimables vertus; c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les coeurs; vous ne devez votre empire ni à l’âpreté stoïque, ni à des clameurs barbares, ni aux conseils orgueilleuse rusticité. Je remarquerai d’abord une chose assez plaisante; c’est que de toutes. les Sectes des anciens Philosophes que j’ai attaquées comme inutiles à la vertu, les Stoïciens sont les seuls que M. Gautier m’abandonne et qu’il semble même vouloir mettre de mon cote. Il a raison; je n’en serai gueres plus fier. Mais voyons un peu si je pourrois rendre exactement en d’autres termes le sens de cette exclamation: O aimables vertus! c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les ames. Vous n’avez pas besoin de tout ce grand appareil d’ignorance et de rusticité. Vous savez aller au coeur par des routes plus simples et plus naturelles.Il suffit de savoir la Rhétorique, la Logique, la Physique, la Métaphysique et les Mathématiques, pour acquérir le droit de vous posséder. Autre exemple du style de M. Gautier. Vous savez que les Sciences dont on occupe les jeunes Philosophes dans les Universités, sont la Logique, la Métaphysique, la Morale, la Physique, les Mathématiques élémentaires. Si je l’ai sçu, je l’avois oublie, comme nous faisons tous en devenant raisonnables. Ce sont donc la, selon vous, de stériles spéculations! stériles selon l’opinion commune; mais, selon moi, très-fertiles en mauvaises choses. Les Universités vous ont une grande obligation de leur avoir appris que la vérité de ces sciences s’est retirée au fond d’un puits. Je ne crois pas avoir appris cela à personne. Cette sentence n’est point de mon invention; elle est aussi ancienne que la Philosophe. Au reste, je fais que les Universités ne me doivent aucune reconnoissance; et je n’ignorois pas, en prenant la plume, que je ne pouvois à la fois faire ma cour aux hommes, et rendre hommage à la vérité. Les grands Philosophes qui les possèdent dans un degré éminent sont sans doute bien surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien. Je crois qu’en effet ces grands Philosophes qui possèdent toutes ces grandes sciences dans un degré éminent, seroient très-surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien. Mais je serois bien plus surpris moi-même, si ces hommes qui savent tant de choses, savoient jamais celle-là. Je remarque que M. Gautier, qui me traite par-tout avec la plus grande politesse, n’épargne aucune occasion de me susciter des ennemis; il étend ses soins à cet égard depuis les Régens de College jusqu’à la souveraine puissance. M.. Gautier fait fort bien de justifier les usages du monde; on voit qu’ils ne lui sont point etrangers. Mais revenons à la réfutation. Toutes ces manieres d’écrire et de raisonner, qui ne vont point à un homme d’autant d’esprit que M. Gautier me paroit en avoir m’ont fait faire une conjecture que vous trouverez hardie, et que je crois raisonnable. Il m’accuse, très-surement sans en rien croire, de n’être point persuade du sentiment que je soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement d’être en secret de mon avis. Les places qu’il occupe, les circonstances ou il se trouve l’auront mis dans une espece de nécessité de prendre parti contre moi. La bienséance de notre siecle est bonne à bien des choses; il m’aura donc réfute pa bienséance; mais il aura pris toutes fortes de précautions, et employé tout l’art possible pour le faire de maniere à ne persuader personne. C’est dans cette vue qu’il commence par déclarer très-mal-à-propos que la cause qu’il défend intéresse le bonheur de l’assemble devant laquelle il parle, et la gloire du grand Prince sous les loix duquel il a la douceur ale vivre. C’est précieusement comme s’il disoit; vous ne pouvez, Messieurs, sans ingratitude envers votre respectable Protecteur, vous dispenser de me donner raison; et de plus y c’est votre propre cause que je plaide aujourd’hui devant vous; ainsi de quelque cote que vous envisagiez mes preuves, j’ai droit de compter que vous ne vous rendrez pas difficiles sur leur solitude. Je dis que tout homme qui parle ainsi à plus d’attention à fermer la bouche aux gens que d’envie de les convaincre. Si vous lisez attentivement la réfutation, vous n’y trouvez presque pas une ligne qui ne semble être la pour attendre et indiquer sa réponse. Un seul exemple suffira pour me faire entendre. Les victoires que les Athéniens remportent sur les Perses et sur les Lacédémoniens mêmes sont voir les Arts peuvent s’associer avec la vertu militaire. Je demande si ce n’est pas-là une adresse pour rappeller ce j’ai dit de la défaite de Xerxes, et pour me faire songer au dénouement de la guerre du Péloponnèse. Leur gouvernement devenu vénal sous Pericles, prend une nouvelle face; l’amour du plaisir étouffe leur bravoure, les fonctions les plus honorables sont avilies, l’impunité multiplie les mauvais Citoyens, les fonds destines à la guerre sont destines à nourrir la mollesse et l’oisiveté; toutes ces causes de corruption quel rapport ont-elle aux Sciences? Que fait ici M. Gautier, sinon de rappeller toute la seconde Partie de mon Discours ou j’ai montre ce rapport? Remarquez l’art avec lequel il nous donne pour causes les effets de la corruption, afin d’engager tout homme de bon sens à remonter de lui-même à la premiere cause de ces causes prétendues. Remarquez encore comment, pour en laisser faire la réflexion au Lecteur, il feint d’ignorer ce qu’on ne peut supposer qu’il ignore en effet, et ce que tous les Historiens disent unanimement, que la dépravation des moeurs et du gouvernement des Atheniens furent l’ouvrage des Orateurs. Il est donc certain que m’attaquer de cette maniere, c’est bien clairement m’indiquer les réponses que je dois faire. Ceci n’est pourtant qu’une conjecture que je ne pretends point garantir. M. Gautier n’approuveroit peut-être pas que je voulusse justifier son savoir aux dépens de sa bonne-foi: mais si en effet il a parle sincèrement en réfutant mon Discours; comment M. Gautier, Professeur en Histoire, Professeur en Mathématique, Membre de l’Académie de Nancy, ne s’est-il pas un peu défie de tous les titres qu’il porte? Je ne répliquerai donc pas à M. Gautier, c’est un point résolu. Je ne pourrois jamais répondre sérieusement, et suivre la réfutation pied à pied; vous en voyez la raison; et ce seroit mal reconnoître les éloges dont M. Gautier m’honore, que d’employer le ridiculum acri, l’ironie et l’amere plaisanterie. Je crains bien déjà qu’il n’ait que trop à se plaindre du ton de cette Lettre: au moins n’ignoroit-il pas en écrivant sa réfutation, qu’il attaquoit un homme qui ne fait pas assez de cas de la politesse pour vouloir apprendre d’elle a déguiser son sentiment. Au reste, je suis prêt a rendre à M. Gautier toute la justice qui lui est due. Son Ouvrage me paroit celui d’un homme d’esprit qui a bien des connoissances. D’autres y trouveront peut-être de la philosophie; quant à moi j’y trouve beaucoup d’érudition Je suis de tout mon coeur, Monsieur, etc, P. S. Je viens de lire dans la Gazette d’Utrecht du 22 Octobre, une pompeuse exposition de l’ouvrage de M. Gautier, et cette exposition semble faire exprès pour confirmer mes soupçons. Un Auteur qui a quelque confiance en son Ouvrage laisse aux autres le soin d’en faire l’éloge, et se borne a en faire un bon Extrait. Celui de la réfutation est tourne avec tant d’adresse, que, quoiqu’il tombe uniquement sur des bagatelles que je n’avois employées que pour servir de transitions, il n’y en a pas une seule sur laquelle un Lecteur judicieux puisse être de l’avis de M. Gautier. Il n’est pas vrai, selon lui, que ce soit des hommes que l’Histoire tire son principal intérêt. Je pourrois laisser les preuves de raisonnement; et pour mettre M. Gautier sur son terrein, je lui citerois des autorités. Heureux les Peuples dont les Rois ont fait peu de bruit dans l’Histoire. Si jamais les hommes deviennent sages, leur histoire n’amusera gueres. M. Gautier dit avec raison qu’une société, fut-elle toute composée d’hommes justes, ne sauroit sans Loix; et il conclut de-la qu’il n’est pas vrai que, sans les injustices des hommes, la Jurisprudence seroit inutile. Un si savant Auteur confondroit-il la Jurisprudence et les Loix? Je pourrois encore laisser les preuves de raisonnement; et pour mettre M. Gautier sur son terrein, je lui citerois des faits. Les Lacédémoniens n’avoient ni Jurisconsultes ni Avocats; leurs Loix n’etoient pas même écrites: cependant ils avoient des Loix. Je m’en rapporte à l’érudition de M. Gautier, pour savoir si les Loix etoient plus mal. observées à Lacedemone, que dans les Pays ou fourmillent les Gens de Loi. Je ne m’arrêterai point à toutes les minuties qui servent de texte à M. Gautier, et qu’il étale dans la Gazette; mais je finirai par cette observation, que je soumets à votre examen. Donnons par-tout raison à M. Gautier, et retranchons de mon Discours toutes les choses qu’il attaque, mes preuves n’auront presque rien perdu de leur force. Otons de l’écrit de M. Gautier tout ce qui ne touche pas le fond de la question; il n’y restera rien du tout. Je conclus toujours qu’il ne faut point répondre à M. Gautier. A Paris, ce premier Novembre 1751. Jean Jacques Rousseau Reponse Au Roi De Pologne (4) Duc De Lorraine, Ou Observations Qui A Eté Faite A Son Discours. Je devrois plutôt un remercîment qu’une replique à l’Auteur Anonyme, (5) qui vient d’honorer mon Discours d’une Réponse. Mais ce que je dois à la reconnoissance ne me sera point oublier ce que je dois à la vérité; et je n’oublierai pas, non plus, que toutes les fois qu’il est question de raison, les hommes rentrent dans le droit de la Nature, et reprennent leur premiere égalité. Le Discours auquel j’ai a répliquer est plein de choses très- vraies et très-bien prouvées, auxquelles je ne vois aucune Réponse: car quoique j’y sois qualifie de Docteur, je serois bien faché d’être au nombre de ceux qui savent à tout. Ma défense n’en sera pas moins facile: Elle se bornera à comparer avec mon sentiment les vérités qu’on m’objecte; car si je prouve qu’elles ne l’attaquent point, ce sera, je crois; l’avoir assez bien défendu. Je puis réduire à deux points principaux, toutes les Propositions établies par mon Adversaire; l’un renferme l’éloge des Sciences; l’autre traite de leur abus le les examinerai séparément. Il semble au ton de la Réponse, qu’on seroit bien aise que j’eusse dit des Sciences beaucoup plus de mal que je n’en ai dit en effet. On y suppose que leur éloge qui se trouve à la tête de mon Discours, a du me coûter beaucoup; c’est, selon l’Auteur, un aveu arrache à la vérité et que je n’ai pas tarde à rétracter. Si cet aveu est un éloge arrache par la vérité, il faut donc croire que je pensois des Sciences le bien que j’en ai dit; le bien que l’Auteur en dit lui-même n’est donc point contraire à mon sentiment. Cet aveu, dit-on, est arrache par force tant mieux pour ma cause; car cela montre que la vérité est chez moi plus forte que le penchant. Mais sur quoi peut-on juger que cet éloge est force? Seroit-ce pour être mal fait? ce seroit. intenter un procès bien terrible à la sincérité des Auteurs, que d’en juger sur ce nouveau principe. Seroit-ce pour être trop court? Il me semble que j’aurois pu facilement dire moins de choses en plus de pages. C’est, dit-on, que je me suis rétracte; j’ignore en quel endroit j’ai fait cette faute; et tout ce que je puis répondre, c’est que ce n’a pas été mon intention. La Science est très-bonne en soi, cela est évident; et il faudroit avoir renonce au bon sens, pour dire le contraire. L’Auteur de toutes choses est la source de la vérité; tout connoître est un de ses divins attributs. C’est donc participer en quelque sorte à la suprême intelligence, que d’acquérir des connoissances et d’étendre ses lumieres. En ce sens j’ai loue le savoir, et c’est en ce sens que le loue mon Adversaire. Il s’étend encore sur les divers genres d’utilité que l’Homme peut retirer des Arts et des Sciences; et j’en aurois volontiers dit autant, si cela eut été de mon sujet. Ainsi nous sommes parfaitement d’accord en ce point. Mais comment se peut-il faire, que les Sciences dont la source est si pure et la fin si louable, engendrent tant d’impiétés, tant d’hérésies, tant d’erreurs, tant de systèmes absurdes, tant de contrariétés, tant d’inepties, tant de Satires ameres, tant de misérables Romans, tant de Vers licencieux, tant de Livres obscènes; et dans ceux qui les cultivent, tant d’orgueil, tant d’avarice, tant de malignité, tant de cabales, tant de jalousies, tant de mensonges, tant de noirceurs, tant de calomnies, tant de lâches et honteuses flatteries? Je disois que c’est parce que la Science toute belle, toute sublime qu’elle est, n’est point faite pour l’homme; qu’il a l’esprit trop borne pour y faire de grands progrès, et trop de passions dans le coeur pour n’en pas faire un mauvais usage; que c’est assez pour lui de bien étudier ses devoirs, et que chacun a reçu toutes les lumieres dont il a besoin pour cette étude. Mon Adversaire avoue de son cote que les Sciences deviennent nuisibles quand on en abuse, et que plusieurs en abusent en effet. En cela, nous ne disons pas, je crois, des choses fort différentes; j’ajoute, il est vrai, qu’on en abuse beaucoup, et qu’on en abuse toujours, et il ne me semble pas que dans la Réponse on ait soutenu le contraire. Je peux donc assurer que nos principes, et par conséquent, toutes les propositions qu’on en peut déduire n’ont rien d’oppose, et c’est ce que j’avois à prouver. Cependant, quand nous venons à conclure, nos deux conclusions se trouvent contraires. La mienne etoit que, puisque les Sciences sont plus de mal aux moeurs que de bien à la société, il eut été à désirer que les hommes s’y fussent livres avec moins d’ardeur. Celle de mon Adversaire est que, quoique les Sciences fassent beaucoup de mal, il ne faut pas lasser de les cultiver à cause du bien qu’elles font. Je m’en rapporte, non au Public, mais au petit nombre des vrais Philosophes, sur celle qu’il faut préférer de ces deux conclusions. Il me reste de légères Observations à faire, quelques endroits de cette Réponse, qui m’ont paru manquer un peu de la justesse que j’admire volontiers dans les autres, et qui ont pu contribuer par- la à l’erreur de la conséquence que l’Auteur en tire. L’ouvrage commence par quelques personnalités que je ne relèverai qu’autant qu’elles seront à la question. L’Auteur m’honore de plusieurs éloges, et c’est assurément m’ouvrir une belle carrière. Mais il y a trop peu de proportion entre ces choses: un silence respectueux sur les objets de notre admiration, est souvent plus convenable, que des louanges indiscrètes.(6) Mon discours, dit- on, a de quoi surprendre; (7) il me semble que ceci demanderoit quelque éclaircissement. On est encore surpris de le voir couronne; ce n’est pourtant pas un prodige de voir couronner de médiocres ecrits. Dans tout autre sens cette surprise seroit aussi honorable à l’Académie de Dijon, qu’injurieuse à l’intégrité des Académies en général; et il est aise de sentir combien j’en serois le profit de ma cause. On me taxe par des phrases fort agréablement arrangées de contradiction entre ma conduite et ma doctrine; on me reproche d’avoir cultive moi-même les études que je condamne; (8) puisque la Science et la Vertu sont incompatibles, comme on prétend que je m’efforce de le prouver, on me demande d’un ton assez pressant comment j’ose employer l’une en me déclarant pour l’autre. Il y a beaucoup d’adresse à m’impliquer ainsi moi-même dans la question; cette personnalité ne peut manquer de jetter de l’embarras dans ma Réponse, ou plutôt dans mes Réponses; car malheureusement j’en ai plus d’une à faire. Tachons du moins que la justesse y supplée à l’agrément. 1. Que la culture des Sciences corrompe les.moeurs d’une nation, c’est ce que j’ai ose soutenir, c’est ce que j’ose croire avoir prouve. Mais comment aurois-je pu dire que dans chaque Homme en particulier la Science et la Vertu sont incompatibles, moi qui ai exhorte les Princes à appeller les vrais Savans à leur Cour, et à leur donner leur confiance, afin qu’on voye une fois ce que peuvent la Science et la Vertu réunies pour le bonheur du genre- humain? Ces vrais Savans sont en péril nombre, je l’avoue; car pour bien user de la Science, il faut réunir de grands talens et de grandes Vertus; or c’est ce qu’on peut espérer de quelques ames privilégiées, mais qu’on ne doit point attendre de tout un peuple. On ne sauroit donc conclure de mes principes qu’un homme ne puisse être savant et vertueux tout à la fois. 2. On pourroit encore moins me presser personnellement par cette prétendue contradiction, quand même elle existeroit réellement. J’adore la Vertu, mon coeur me rend ce témoignage; il me dit trop aussi, combien il y a loin de cet amour à la pratique qui fait l’homme vertueux; d’ailleurs, je suis fort éloigner d’avoir de la Science, et plus encore d’en affecter. J’aurois cru que l’aveu ingénu que j’ai fait au commencement de mon discours me garantiroit de cette imputation, je craignois bien plutôt qu’on ne m’accusât de juger des choses que je ne connoissois pas. On sent assez combien il m’etoit impossible d’éviter à la fois ces deux reproches. Que sais-je même, si l’on n’en viendroit point à les réunir, si je ne me hâtois de passer condamnation sur celui-ci, quelque peu mérite qu’il puisse être? 3. Je pourrois rapporter à ce sujet, ce que disoient les Peres de l’Eglise des Sciences mondaines qu’ils meprisoient, et dont pourtant ils se servoient pour combattre les Philosophes Païens. Je pourrois citer la comparaison qu’ils en faisoient avec les vases des Egyptiens voles par les Israélites: mais je me contenterai pour derniere Réponse, de proposer cette question: si quelqu’un venoit pour me tuer et que j’eusse le bonheur de me saisir de son arme, me seroit-il défendu, avant que de la jetter, de m’en servir pour le chasser de chez moi? Si la contradiction qu’on me reproche n’existe pas, il n’est donc pas nécessaire de supposer que je n’ai voulu que m’égayer sur un frivole paradoxe; et cela me paroit d’autant moins nécessaire, que le ton que j’ai pris, quelque mauvais qu’il puisse être, n’est pas du moins celui qu’on emploie dans les jeux d’esprit. Il est tems de finir sur ce qui me regarde: on ne gagne jamais rien à parler de soi; et c’est une indiscrétion que le Public pardonne difficilement, même quand on y est force. La vérité est si indépendante de ceux qui l’attaquent et de ceux qui la défendent, que les Auteurs qui en disputent devroient bien s’oublier réciproquement; cela épargneroit beau. coup de papier et d’encre. Mais cette regle si aisée à pratiquer avec moi, ne l’est point du tout vis-à-vis de mon Adversaire; et c’est une différence qui n’est pas a l’avantage de ma replique. L’Auteur observant que j’attaque les Sciences et les Arts, par leurs effets sur les moeurs, emploie pour me répondre le dénombrement des utilités qu’on en retire dans tous les etats; c’est comme si, pour justifier un accuse, on se contentoit de prouver qu’il se porte fort bien, qu’il a beaucoup d’habileté, ou qu’il est fort riche. Pourvu qu’on m’accorde que les Arts et les Sciences nous rendent malhonnêtes gens, je ne disconviendrai pas qu’ils ne nous soient d’ailleurs très-commodes; c’est une conformité de plus qu’ils auront avec la plupart des vices. L’Auteur va plus loin, et prétend encore que l’étude nous est nécessaire pour admirer les beautés de l’Univers, et que le spectacle de la nature, expose, ce semble, aux yeux de tous pour l’instruction des simples, exige lui-même beaucoup d’instruction dans les Observateurs pour en être apperçu. J’avoue que cette proposition me surprend: seroit-ce qu’il est ordonne à tous les hommes d’être Philosophes, ou qu’il n’est ordonne qu’aux seuls Philosophes de croire en Dieu? L’Ecriture nous exhorte en mille endroits d’adorer la grandeur et la bonté de Dieu dans les merveilles de ses oeuvres; je ne pense pas qu’elle nous ait prescrit nulle part d’étudier la Physique, ni que l’Auteur de la Nature soit moins bien adore par moi qui ne sais rien, que par celui qui connoît et le cèdre, et l’hysope, et la trompe de la mouche, et celle de l’éléphant: Non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. On croit toujours avoir dit ce que sont les Sciences, quand on a dit ce qu’elles devroient faire. Cela me paroit pourtant fort différent: l’étude de, l’Univers devroit élever l’homme à son Créateur, je le sais; mais elle n’élevé que la vanité humaine. Le Philosophe, qui se flatte de pénétrer dans les secrets de Dieu, ose associer sa prétendue sagesse à la sagesse éternelle: il approuve, il blâme, il corrige, il prescrit des loix à la nature, et des bornes à la divinité: et tandis qu’occupe de ses vains systèmes, il se donne mille peines pour arranger la machine du monde, le Laboureur qui voit la pluie et le soleil tour à tour fertiliser son champ, admire, loue et bénit la main dont il reçoit ces graces, sans se mêler de la maniere dont elles lui parviennent. Il ne cherche point à justifier son ignorance ou ses vices par son incrédulité. Il ne censure point les oeuvres de Dieu, et ne s’attaque point à son maître pour faire briller sa suffisance. Jamais le mot impie d’Alphonse X, ne tombera dans l’esprit d’un homme vulgaire: c’est à une bouche savante que ce blasphème etoit réservé. Tandis que la savante Grece etoit pleine d’Athées, Elien remarquoit (9) que jamais Barbare n’avoit mis en doute l’existence de la divinité. Nous pouvons remarquer de même aujourd’hui qu’il n’y a dans toute l’Asie qu’un seul Peuple Lettre, que plus de la moitié de ce Peuple est Athée, et que c’est la seule nation de l’Asie ou l’Athéisme soit connu. La curiosité naturelle à l’homme, continue-t-on, lui inspire l’envie d’apprendre. Il devroit donc travailler à la contenir, comme tous ses penchans naturels. Ses besoins lui en sont sentir la nécessité. A bien des égards les connoissances sont utiles; cependant les Sauvages sont des hommes, et ne sentent point cette nécessité-là. Ses emplois lui en imposent l’obligation. Ils lui imposent bien plus souvent celle de renoncer à l’étude pour vaquer à ses devoirs. (10) Ses progrès lui en sont goûter le plaisir. C’est pour c’est même qu’il devroit s’en défier. Ses premieres découvertes augmentent l’avidité qu’il a de savoir. Cela arrive en effet à ceux qui ont du talent. Plus il connoît, plus il sent qu’il a de connoissances à acquérir; c’est-à-dire, que l’usage de tout le tems qu’il perd, est de l’exciter à en perdre encore davantage: mais il n’y a gueres qu’un petit nombre d’hommes de génie en qui la vue de leur ignorance se développé en apprenant, et c’est pour eux seulement que l’étude peut être bonne: à peine les petits ont-ils appris quelque chose qu’ils croient tout savoir, et il n’y a forte de sottise que cette persuasion ne leur fasse dire et faire. Plus il a de connoissances acquises, plus il a de facilite à bien faire. On voit qu’en parlant ainsi l’Auteur a bien plus consulte son coeur qu’il n’a observe les hommes. Il avance encore, qu’il est bon de connoître le mal pour apprendre à le fuir; et il fait qu’on ne peut s’assurer de sa vertu qu’après l’avoir mise à l’épreuve. Ces maximes sont au moins douteuses et sujettes à bien des discussions. Il n’est pas certain que pour apprendre à bien faire, on soit oblige de savoir en combien de manieres on peut faire le mal. Nous avons un guide intérieur, bien plus infaillible que tous les livres, et qui ne nous abandonne jamais dans le besoin. C’en seroit assez pour nous conduire innocemment, si nous voulions l’écouter toujours; et comment seroit-on oblige d’éprouver ses forces pour s’assurer de sa vertu, si c’est un des exercices de la vertu de fuir les occasions du vice? L’homme sage est continuellement fur ses gardes, et se défie toujours de ses propres forces: il réserve tout son courage pour le besoin, et ne s’expose jamais mal-à-propos. Le fanfaron est celui qui se vante sans cesse de plus qu’il ne peut faire, et qui, après avoir brave et insulte tout le monde, se laisse battre à la premiere rencontre. Je demande lequel de ces deux portraits ressemble le mieux à un Philosophe aux prises avec ses passions. On me reproche d’avoir affecte de prendre chez les Anciens mes exemples de vertu. Il y a bien de l’apparence que j’en aurois trouve encore davantage, si j’avois pu remonter plus haut; j’ai cite aussi un peuple moderne, et ce l’est pas ma faute, si je n’en ai trouve qu’un. On me reproche encore dans une maxime générale des parallèles odieux, ou. il entre, dit-on, moins de zele et d’équité que d’envie contre mes compatriotes et d’humeur contre mes contemporains. Cependant, personne, peut-être, n’aime autant que moi son pays et ses compatriotes. Au surplus, je n’ai qu’un mot à répondre. J’ai dit mes raisons et ce sont elles qu’il faut peser. Quant à mes intentions, il en faut laisser le jugement celui-là seul auquel il appartient. Je ne dois point passer ici sous silence une objection considérable qui m’a déjà été faite par un Philosophe: (11) N’est- ce point, me dit-on ici, au climat, au tempérament, au manque d’occasion, au défaut d’objet, à l’économie du gouvernement, aux Coutumes, aux Loix, à toute autre cause qu’aux Sciences qu’on doit attribuer cette différence qu’on remarque quelquefois dans les moeurs en différens pays et en différens tems? Cette question renferme de grandes vues et demanderoit des eclaircissemens trop étendus pour convenir à cet écrit D’ailleurs, il s’agiroit d’examiner les relations très-cachées, mais très- réelles qui se trouvent entre la nature du gouvernement, et le génie, les moeurs et les connoissances des citoyens; et ceci me jetteroit dans des discussions délicates, qui me pourroient mener trop loin. De plus, il me seroit bien difficile de parler de gouvernement, sans donner trop beau jeu à mon Adversaire, et tout bien pèse, ce sont des recherches bonnes à faire à Geneve, et dans d’autres circonstances. Je passe à une accusation bien plus grave que l’objection précédente. Je la transcrirai dans ses propres termes; car il est important de la mettre fidèlement sous les yeux du Lecteur. Plus le Chrétien examine l’authenticité de ses Titres, plus il se rassure dans la possession de sa croyance; plus il étudie la révélation, plus il se sortisie dans la foi: C’est dans les divines Ecritures qu’il en découvre l’origine et l’excellence; c’est dans les doctes ecrits des Peres de l’Eglise qu’il en en suit de siele en siecle le développement; c’est dans les Livres de morale et les annales saintes, qu’il en voit les exemples et qu’il s’en fait l’application. Quoi! l’ignorance enlèvera à la Religion et à la vertu des appuis si puissans! et ce sera à elle qu’un Docteur de Geneve enseignera hautement qu’on doit l’irrégularité des moeurs! On s’étonneroit davantage d’entendre un si étrange paradoxe, si on ne savoit que la singularité d’un système, quelque dangereux qu’il soit, n’est qu’une raison de plus pour qui n’a pour regle que l’esprit particulier. J’ose le demander à l’Auteur; comment a-t-il pu jamais donner une pareille interprétation aux principes que j’ai établis? Comment a- t-il pu m’accuser de blâmer l’étude de la Religion, moi qui blâme sur-tout l’étude de nos vaines Sciences, parce qu’elle nous détourne de celle de nos devoirs? et qu’est-ce que l’étude des devoirs du Chrétien, sinon celle de sa Religion même. Sans doute j’aurois du blâmer expressément toutes ces puériles subtilités de la Scholastique, avec lesquelles, sous prétexte d’éclaircir les principes de la Religion, on en anéantit l’esprit en substituant l’orgueil scientifique à l’humilité chrétienne. J’aurois du m’élever avec plus de force contre ces Ministres indiscrets, qui les premiers ont ose porter les mains à l’Arche, pour étayer avec leur foible savoir un édifice soutenu par la main de Dieu. J’aurois du m’indigner contre ces hommes frivoles, qui par leurs misérables pointilleries, ont avili la sublime simplicité de l’Evangile, et réduit en syllogismes la doctrine de Jésus-Christ. Mais il s’agit aujourd’hui de nie défendre, et non d’attaquer. Je vois que c’est par l’histoire et les faits qu’il faudroit terminer cette dispute. Si je savois exposer en peu de mots ce que les Sciences et la Religion ont eu de commun des le commencement, peut-être cela serviroit-il a décider la question sur ce point. Le Peuple que Dieu s’etoit choisi, n’a jamais cultive les Sciences, et on ne lui en a jamais conseille l’étude; cependant, si cette étude etoit bonne à quelque chose, il en auroit eu plus besoin qu’un autre. Au contraire, ses Chefs firent toujours leurs efforts pour le tenir sépare autant qu’il etoit possible des Nations idolâtres et savantes qui l’environnoient. Précaution moins nécessaire pour lui d’un cote que de l’autre; car ce Peuple foible et grossier, etoit bien plus aise à séduire par les fourberies des Prêtres de Baal, que par les sophismes Philosophes. Après des dispersions fréquentes parmi les Egyptiens et les Grecs, la Science eut encore mile peines à germer dans les des Hébreux, Joseph et Philon, qui par-tout ailleurs n’auroient été que deux hommes médiocres, furent des prodiges parmi eux. Les Saducéens, reconnoissables à leur irréligion, furent les Philosophes de Jérusalem; les Pharisiens, grands hypocrites, en furent les Docteurs. (12) Ceux-ci, quoi qu’ils bornassent à peu près leur Science à l’étude de la Loi, faisoient cette étude avec tout le faste et toute la suffisance dogmatique; ils observoient aussi aveu un grande soin toutes les pratiques de la Religion; mais l’Evangile nous apprend l’esprit de cette exactitude, et le cas qu’il en faloit faire: au surplus, ils avoient tous très-peu de Science et beaucoup d’orgueil; et ce n’est pas en cela qu’ils différoient le plus de nos Docteurs d’aujourd’hui. Dans l’établissement de la nouvelle Loi, ce ne fut point à des Savans que Jésus-Christ voulut confier sa doctrine et son ministère. Il suivit dans son choix la prédilection qu’il a montrée en toute occasion pour les petits et les simples. Et dans les instructions qu’il donnoit à ses disciples, on ne voit pas mot d’étude ni de Science, si ce n’est pour marquer le mépris qu’il faisoit de tout cela. Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres pêcheurs et artisans entreprirent d’instruire et de convertir le monde, Leur méthode croit simple; ils préchoient sans art, mais avec un coeur pénètre, et de tous les miracles dont Dieu honoroit leur foi; le plus frappant croit la sainteté de leur vie; leurs disciples suivirent cet exemple, et le succès fut prodigieux. Les Prêtres Païens alarmes firent entendre aux Princes que l’etat etoit perdu parce que les offrandes diminuoient. Les perfections s’éleverent, et les persécuteurs ne firent qu’accélérer les progrès de cette Religion qu’ils vouloient étouffer. Tous les Chrétiens couroient au martyre, tous les Peuples couroient au baptême: l’histoire de ces premiers tems est un prodige continuel. Cependant les Prêtres des idoles, non contens de persécuter les Chrétiens, se mirent à les calomnier; les l’Philosophes, qui ne trouvoient pas leur compte dans une Religion qui prêche l’humilité, se joignirent à leurs Prêtres. Les simples se faisoient Chrétiens, il est vrai; mais, les savans se moquoient d’eux, et l’on fait avec quel mépris Saint Paul lui-même fut reçu des Athéniens. Les railleries et les injures pleuvoient de toutes parts sur la nouvelle Secte.Il falut prendre la plume pour se défendre. Saint Justin Martyr (13) écrivit le premier l’Apologie de sa foi. On attaqua les Païens à leur tour; les attaquer c’etoit les vaincre; les premiers succès encouragèrent d’autres ecrivains: sous prétexte d’exposer la turpitude du Paganisme, on se jetta dans la mythologie et dans l’érudition; (14) on voulut montrer de 1a Science et du bel esprit, les Livres parurent en foule les moeurs commencèrent à se relâcher. Bientôt on ne se contenta plus de la simplicité de l’Evangile et de la foi des Apôtres, il falut toujours avoir plus d’esprit que ses.prédécesseurs. On subtilisa sur tout les dogmes; chacun voulut soutenir son opinion, personne ne voulut céder. L’ambition d’être Chef de Secte se fit entendre, les hérésies pullulerent de toutes parts. L’emportement et la violence ne tardèrent pas à se joindre à la dispute. Ces Chrétiens si doux, qui ne savoient que tendre la gorge aux couteaux, devinrent entr’eux des persécuteurs furieux pires que les idolâtres: tous trempèrent dans les même excès et parti de le parti de la vérité ne fut pas soutenu avec plus de modération que celui de l’erreur. Un autre mal encore plus dangereux naquit de la même source. C’est l’introduction de l’ancienne Philosophie dans la doctrine Chrétienne. A force d’étudier les Philosophes Grecs, on crut y voir des rapports avec le Christianisme. On osa croire que la Religion en deviendroit plus respectable, revêtue de l’autorité de la Philosophie; il fut un tems ou il faloit être Platonicien pour être Orthodoxe; et peu s’en salut que Platon d’abord, et ensuite Aristote ne fut place; sur l’Autel à cote de Jésus-Christ. L’Eglise s’éleva plus d’une fois contre ces abus. Ses plus illustres défenseurs les déplorerent souvent en termes pleins de force et d’énergie: souvent ils tentèrent d’en bannir toute cette Science mondaine, qui en souilloit la pureté. Un des plus illustres Papes en vint même jusqu’à cet excès de zele de soutenir que c’etoit une chose honteuse d’asservir la parole de Dieu aux regles de la Grammaire. Mais ils eurent beau crier; entraînes par le torrent, ils furent contraints de se conformer eux-mêmes à l’usage qu’ils condamnoient; et ce fut d’une maniere très-savante, que la plupart d’entr’eux déclamerent contre le progrès des Sciences. Après de longues agitations, les choses prirent enfin une assiette plus fixe. Vers le dixieme siecle, le flambeau des Sciences cessa d’éclairer la terre; le Clergé demeura plonge dans une ignorance, que je ne veux pas justifier, puisqu’elle ne tomboit pas moins sur les choses qu’il doit savoir que sur celles qui lui sont inutiles, mais à laquelle l’Eglise gagna du moins un peu plus de repos qu’elle n’en avoit épreuve jusque-là. Après la renaissance des Lettres, les divisions ne tardèrent pas à recommencer plus terribles que jamais. De savans Hommes émurent la quelle, de savans Hommes la soutinrent, et les plus capables se montrèrent toujours les plus obstines. C’est en vain qu’on établit des conférences entre les Docteurs des différens partis: aucun n’y portoit l’amour de la réconciliation, ni peut-être celui de la vérité; tous n’y portoient que le désir de briller aux dépens de leur Adversaire; chacun vouloit vaincre, nul ne vouloit s’instruire; le plus fort imposoit silence au plus foible; la dispute se terminoit toujours par des injures, et la perfection en a toujours été le fruit. Dieu seul fait quand tous ces maux finiront. Les Sciences sont florissantes aujourd’hui, la Littérature et les Arts brillent parmi nous; quel profit en a tire la Religion? Demandons-le à cette multitude de Philosophes qui se piquent de n’en point avoir. Nos Bibliothèques regorgent de Livres de Théologie; et les Casuistes fourmillent parmi nous. Autrefois nous avions des Saints et point de Casuistes. La 5cience s’étend et la foi s’anéantit. Tout le monde veut enseigner à bien faire, et personne ne vent l’apprendre; nous sommes tous devenus Docteurs, et nous avons cesse d’être Chrétiens. Non, ce n’est point avec tant d’art et d’appareil que l’Evangile s’est étendu par tout l’Univers, et que sa beauté ravissante a pénétré les coeurs. Ce divin Livre, le seul nécessaire à un Chrétien, et le plus utile de tous à quiconque même ne le seroit pas, n’a besoin que d’être médite pour porter dans l’ame l’amour de son Auteur, et la volonté d’accomplir ses préceptes. Jamais la vertu n’a parle un si doux langage; jamais la plus profonde sagesse ne s’est exprimée avec tant d’énergie et de simplicité. On n’en. quitter point la lecture sans se sentir meilleur qu’auparavant. O vous, Ministres de la Loi qui m’y est annoncée, donnez-vous moins de peine pour m’instruire de tant de choses inutiles. Laissez-la tous ces Livres savans, qui ne savent ni me convaincre, ni me toucher. Prosternez-vous au pied de ce Dieu de miséricorde, que vous vous chargez de me faire connoître et aimer; demandez-lui pour vous cette humilité profonde que vous devez me prêcher. N’étalez point à mes yeux cette Science orgueilleuse, ni ce faste indécent qui vous déshonorent et qui me revotent; soyez touches, vous-même, si vous voulez que je le fois; et sur-tout, montrez-moi dans votre conduite la pratique de cette Loi dont vous prétendez m’instruire. Vous n’avez pas besoin d’en savoir, ni de m’en enseigner davantage, et votre ministère est accompli. Il n’est point en tout cela question de belles-Lettres, ni de Philosophie. C’est ainsi qu’il convient de suivre et de prêcher l’Evangile, et c’est ainsi que ses premiers défenseurs sont fait triompher de routes les Nations, non Aristotelico more, disoient les Peres de l’Eglise, sed Piscatorio. (15) Je sens que je deniers long, mais j’ai cri, ne pouvoir me dispenser de m’étendre un peu sur un point de l’importance de celui-ci. De plus, les Lecteurs impatiens doivent faire réflexion que c’est une chose bien commode que la critique; car ou l’on attaqua avec un mot, il faut des pages pour se défendre. Je passe à la deuxieme partie de la Réponse, sur laquelle je tacherai d’être plus court, quoique je n’y trouve gueres moins d’observations à faire. Ce n’est pas des Sciences, me dit-on, c’est du sein des richesses que sont nés de tout tems la mollesse et le luxe. Je n’avois pas dit non plus, que le luxe fut ne des Sciences; mais qu’ils etoient nés ensemble et que l’un n’alloit gueres sans l’attire. Voici comment j’arrangerois cette généalogie. La premiere source du mal est l’inégalité; de l’inégalité sont venues les richesses; car ces mots de pauvre et de riche sont relatifs, et par-tout ou les hommes seront égaux, il n’y aura ni riches ni pauvres. Des richesses sont nés le luxe et l’oisiveté; du luxe sont venus les beaux-Arts, et de l’oisiveté les Sciences. Dans aucun tems les richesses n’ont été l’appanage des Savans. C’est en cela même que le mal est plus grand, les riches et les savans ne servent qu’a se corrompre mutuellement. Si les riches etoient plus savans, ou que les savans fussent plus riches; les uns seroient de moins lâches flatteurs; les autres aimeroient moins la basse flatterie, et tous en vaudroient mieux. C’est ce qui peut se voir par le petit nombre de ceux qui ont le bonheur d’être savans et riches tout à la fois. Pour un Platon dans l’opulence, pour un Aristippe accrédite à la Cour, combien de Philosophes réduits au manteau et la besace, enveloppes dans leur propre vertu et ignores dans leur solitude? Je ne disconviens pas qu’il n’y ait un grand nombre de Philosophes très-pauvres, et surement très-fâches de l’être: je ne doute pas non plus que ce ne soit à leur seule pauvreté, que la plupart d’entr’eux doivent leur Philosophie; mais quand je voudrois bien les supposer venteux, seroit-ce sur leurs moeurs que le peuple ne voit point, qu-il apprendroit à reformer les siennes? Les Savans n’ont ni le goût, ni le loisir d’amasser de grands biens. Je consens à croire qu’ils n’en ont pas le loisir. Ils aiment l’étude. Celui qui n’aimeroit pas son métier, seroit un homme bien fou, ou biens misérable. Ils vivent dans la médiocrité; il faut être extrêmement dispose en leur faveur pour leur en faire un mérite. Une vie laborieuse et modérée, passée dans le silence de la retraite, occupée de la lecture et du travail, n’est pas assurément une vie voluptueuse et criminelle. Non pas du moins aux yeux des hommes: tout dépend de l’intérieur. Un homme peut être contraint à mener une telle vie, et avoir pourtant l’ame très- corrompue; d’ailleurs qu’importe qu’il soit lui-même vertueux et modeste, si les travaux dont il s’occupe, nourrissent l’oisiveté et gâtent l’esprit de ses concitoyens? Les commodités de la vie pour être souvent le fruit des Arts, n’en sont pas davantage le partage des Artistes. Il ne me paroit gueres qu’ils soient gens à se les refuser; sur-tout ceux qui s’occupant d’Arts tout-à-fait inutiles et par conséquent très-lucratifs, sont plus en Etat de se procurer tout ce qu’ils désirent. Ils ne travaillent que pour les riches. Au train que prennent les choses, je ne serois pas étonne de voir quelque jour les riches travailler pour eux. Et ce sont les riches oisifs qui profitent et abusent des fruits de leur industrie. Encore une fois, je ne vois point que nos Artistes soient des gens si simples et si modestes; le luxe ne sauroit régner dans un ordre de Citoyens, qu’il ne se glisse bientôt parmi tous les autres sous différentes modifications, et par-tout il fait le même ravage. Le luxe corrompt tour; et le riche qui en jouit, et le misérable qui le convoite. On ne sauroit dire que ce soit un mal en foi de porter des manchettes de point, un habit brode, et une boite émaillée. Mais c’en est un très-grand de faire quelque cas de ces colifichets, d’estimer heureux le peuple qui les porte, et de consacrer à se mettre en etat d’en acquérir de semblables, un tems et des soins que tout homme doit à de plus nobles objets. Je n’ai pas besoin d’apprendre quel est le métier de celui qui s’occupe de telles vues, pour savoir le jugement qui je dois porter de lui. J’ai passe le beau portrait qu’on nous fait ici des Savans, et je crois pouvoir me faire un mérite de cette complaisance. Mon Adversaire est moins indulgent: non-seulement il m’accorde rien qu’il puisse me refuser; mais plutôt que de passer condamnation sur le mal que je pense de notre vaine et fausse politesse, il aime mieux excuser l’hypocrisie. Il me demande si je voudrois que le vice se montrât à découvert? Assurément je le voudrois. La confiance et l’estime renaitroient entre les bons, on apprendroit à se défier des mechans, et la société en seroit plus sure. J’aime mieux que mon ennemi m’attaque à force ouverte, que de venir en trahison me frappes par derrière. Quoi donc! faudra-t-il joindre le scandale au crime? Je ne sais; mais je voudrois bien qu’on n’y joignit pas la fourberie. C’est une chose très-commode pour les vicieux que tout les maximes qu’on nous débite depuis long-tems sur le scandale: si on les vouloit suivre à la rigueur, il faudroit se laisser piller, trahir, tuer impunément et ne jamais punir personne; car c’est un objet très-scandaleux, qu’un scélérat sur la roue. Mais l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu? Oui, comme celui des assassins de César, qui se prosternoient à ses pieds pour l’égorger plus surement. Cette pensée à beau être brillante, elle a beau être autorisée du nom célébré de son Auteur, (16) elle n’en est pas plus juste. Dira-t- on jamais d’un filou, qui prend la livrée d’une maison pour faire son coup plus commodément, qu’il rend hommage au maître de la maison qu’il vole? Non, couvrir sa méchanceté du dangereux manteau de l’hypocrisie, ce n’est; point honorer la vertu; c’est l’outrager en profanant ses enseignes; c’est ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices; c’est se fermer pour jamais tout retour vers la probité. Il y a des caracteres élevés qui portent jusques dans le crime je ne sais quoi de fier et de généraux, qui laisse voir au-dedans encore quelque étincelle de ce feu céleste fait pour animer les belles ames. Mais l’ame vile et rampante de l’hypocrite est semblable à un cadavre, ou l’on ne trouve plus ni feu, ni chaleur, ni ressource à la vie. J’en appelle à l’expérience. On a vu de grands scélérats rentrer en eux-mêmes, achever saintement leur carrière et mourir en prédestines. Mais ce que personne n’a jamais vu, c’est un hypocrite devenir homme de biens; on auroit pu raisonnablement tenter la conversion de Cartouche, jamais un homme sage n’eut entrepris celle de Cromwel. J’ai attribue au rétablissement des Lettres et des Arts, l’élégance et la politesse qui regnent dans nos manieres. L’Auteur de la Réponse me le dispute, et j’en suis étonne, car puisqu’il fait tant de cas de la politesse, et qu’il fait tant de cas des Sciences, je n’apperçois pas l’avantage qui lui reviendra d’ôter à l’une de ces choses l’honneur d’avoir produit l’autre. Mais examinons ses preuves: elles se réduisent à ceci. On ne voit point que les Savans soient plus polis que les autres hommes; au contraire, ils le sont souvent beaucoup moins; donc notre politesse n’est pas l’ouvrage des Sciences. Je remarquerai d’abord qu’il s’agit moins ici de Sciences que de Littérature, de beaux Arts et d’ouvrages de goût; et nos beaux esprits, aussi. peu Savans qu’on voudra, mais si polis, si répandus, si brillans, si petits-maîtres, se reconnoîtront difficilement à l’air maussade et perdantes que que l’Auteur de la Réponse leur vent donner. Mais passons-lui cet antécédent; accordons, s’il le faut, que les Savans, les Poetes et les beaux esprits sont tous également ridicules; que Messieurs de l’Académie des Belles-Lettres, Messieurs de l’Académie des Sciences, Messieurs de l’Académie Françoise, sont des gens grossiers, qui ne connoissent ni le ton, ni les usages du monde et exclus par etat de la borne compagnie; l’Auteur gagnera peu de chose à cela, et n’en sera pas plus en, droit de nier que la politesse et l’urbanité qui régnant parmi nous soient l’effet du bon goût, puise d’abord chez les anciens et répandu parmi les peuples de l’Europe par les Livres agréables qu’on y publie de toutes parts. (17) Comme les meilleurs maîtres à danser ne sont pas. toujours les gens qui se présentent le mieux, ou peut donner de très- bonnes leçons de politesse, sans vouloir ou pouvoir être fort poli soi-même. Ces pesans Commentateurs qu’on nous dit qui connoissoient tout dans les anciens, hors la grace et la finesse, n’ont pas laisse, par leurs ouvrages utiles, quoique méprises, de tous apprendre à sentir ces beautés qu’ils ne sentoient point. Il en est de même de cet agrément du commerce, et de cette élégance de moeurs qu’on substitue à leur pureté, et qui s’est fait remarquer chez tous les peuples ou les Lettres ont été en honneur; à Athenes, à Rome, à la Chine, par-tout on a vu la politesse et du langage et des manieres accompagne toujours, non les Savans et les Artistes, mais les Sciences et les beaux-Arts. L’Auteur attaque ensuite les louanges que j’ai données l’ignorance: et me taxant d’avoir parle plus en Orateur qu’en Philosophe, il peint l’ignorance à son tour; et l’on peut bien se douter qu’il ne lui prête pas de belles couleurs. Je ne nie point qu’il ait raison, mais je ne crois pas avoir tort. Il ne faut qu’une distinction très-juste et très-vraie pour nous concilier. Il y a une ignorance féroce (18) et brutale, qui naît d’un mauvais coeur et d’un esprit faux; une ignorance criminelle qui s’étend jusqu’aux devoirs de l’humanité; qui multiplie les vices; qui dégrade la raison, avilit l’ame et rend les hommes semblables aux bêtes: cette ignorance est celle que l’Auteur attaque, et dons il fait un portrait fort odieux et tort ressemblant. Il y a une autre sorte d’ignorance raisonnable, qui consiste à borner sa curiosité à l’étendue des facultés qu’on a reçues; une ignorance modeste, qui naît d’un vif amour pour la vertu, et n’inspire qu’indifférence sur toutes les choses qui ne sont point dignes de remplir le coeur de l’homme, et qui ne contribuent point à le rendre meilleur; une douce et précieuse ignorance, trésor d’une ame pure et contente de foi, qui met toute sa félicite à se replier sur elle-même, se rend témoignage de son innocence, et n’a pas besoin de chercher un faux et vain bonheur dans l’opinion que les autres pourroient avoir de ses lumieres: voilà l’ignorance que j’ai louée, et celle que je demande au Ciel en punition du scandale que j’ai cause aux doctes, par mon mépris déclare pour les Sciences humaines. Que l’on compare, dit l’Auteur, à ces tems d’ignorance et de barbarie, ces siecles heureux ou les Sciences ont répandu par-tout l’esprit d’ordre et de justice. Ces siecles heureux seront difficiles à trouver; mais on en trouve plus aisément ou, grace aux Sciences, Ordre et Justice ne seront plus que de vains noms faits pour en imposer au peuple, et ou l’apparence en aura été conservée avec soin, pour les détruire en effet plus impunément. On voit de nos jours guerres moins fréquentes, mais plus justes; en quelque tems que ce soit comment la guerre pourra-t-elle être plus juste dans l’un des partis, sans être plus injuste dans l’autre? Je ne saurois concevoir cela! Des actions moins étonnantes, mais plus héroiques. Personne assurément ne disputera à a mon Adversaire le droit de juger de juger de l’héroïsme; mais pense-t-il que ce qui n’est point étonnant pour lui, ne le soit pas pour nous? Des victoires moins sanglantes, mais plus glorieuses; des Conquêtes moins rapides, mais plus assurées; des guerriers moins violens, mais plus redoutes; fâchant vaincre. avec modération, traitant les vaincus avec humanité; l’honneur est leur guide, la gloire leur récompense. Je ne nie pas à l’Auteur qu’il n’y ait de grands hommes parmi nous, il lui seroit trop aise d’en fournir la preuve; ce qui n’empêche point que les peuples ne soient très-corrompus. Au reste, ces choses sont si vagues qu’on pourroit presque les dire de tous les âges; et il est impossible d’y répondre, parce qu’il faudroit feuilleter des Bibliothèques et faire des in-folios pour établir des preuves pour ou contre. Quand Socrate a maltraite les Sciences, il n’a pu, ce me semble, avoir en vue, ni l’orgueil des Stoïciens, ni la mollesse des Epicuriens, ni l’absurde jargon des Pyrrhoniens, parce qu’aucun de tous ces gens-là n’existoit de son tems. Mais ce léger anacronisme n’est point messéant à mon faire: il a mieux employé sa vie qu’a vérifier des dates, et n’est pas plus oblige de savoir par coeur son Diogene-Laerce, que moi d’avoir vu de près ce qui se passe dans les combats. Je conviens donc que Socrate n’a songe qu’a relever les vices des Philosophes de son tems: mais je ne fais qu’en conclure sinon que des ce tems-là les vices pulluloient avec les Philosophes. A cela on me répond que c’est l’abus de la Philosophie, et je ne pense pas avoir dit le contraire. Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont abuse? Oui sans doute, répondrai-je sans balancer: toutes celles dont l’abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien. Arrêtons-nous un instant sur cette derniere conséquence, et gardons-nous d’en conclure qu’il faille aujourd’hui brûler les Bibliothèques et détruire les Universités et les Académies. Nous ne ferions que replonger l’Europe dans la barbarie, et les moeurs n’y gagneroient rien. (19) C’est avec douleur que je vais prononcer une grande et fatale vérité. Il n’y a qu’un pas du savoir à l’ignorance; et l’alternative de l’un à l’autre est fréquente chez les Nations; mais on n’a jamais vu de une fois corrompu, revenir à la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources du mal; en vain vous ôteriez les alimens de la vanité, de l’oisiveté et du luxe; en vain même vous ramèneriez les hommes à cette premiere égalité, conservatrice de l’innocence et source de toute vertu: leurs coeurs une fois gâtés le seront toujours; il n’y a plus de remede, à moins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourroit guérir, et qu’il est blâmable de désirer et impossible de prévoir. Laissons donc les Sciences et les Arts adoucir en quelque sorte la férocité des hommes qu’ils ont corrompus; cherchons à faire une diversion sage, et tachons de donner le change à leurs passions. Offrons quelques alimens à ces tigres, afin qu’ils ne dévorent pas nos enfans. Les lumieres du mâchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité; elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourroit faire, par la connoissance de celui qu’il en recevroit lui-même. J’ai loue les Académies et leurs illustres Fondateurs et j’en répéterai volontiers l’éloge. Quand le mal est incurable, le Médecin applique des palliatifs, et proportionne les remèdes, moins aux besoins qu’au tempérament du malade. C’est aux sages législateurs d’imiter sa prudence; et, ne pouvant plus approprier aux Peuples malades, la plus excellente police, de leur donner du moins, comme Solon, la meilleure qu’ils puissent comporter. I! y a en Europe un grand Prince, et ce qui est bien plus, un vertueux Citoyen, qui dans la partie qu’il a adoptée et qu’il rend heureuse, vient de former plusieurs institutions en faveur des Lettres. Il a fait en cela une chose très-digne de sa sagesse et de sa vertu. Quand il est question d’etablissemens politiques, c’est le tems et le lieu qui décident de tour. Il faut pour leurs propres intérêts que les Princes favorisent toujours les Sciences et les Arts; j’en ai dit la raison dans l’Etat présent des choses, il faut encore qu’ils les favorisent aujourd’hui pour l’intérêt même des peuples. S’il avoit actuellement parmi nous quelque Monarque assez borne pour penser et agir différemment, ses sujets resteroient pauvres ignorans, et ignorans, et n’en seroient pas moins vicieux. Mon Adversaire a négligé de tires avantage d’un exemple si frappant et si favorable en apparence à sa cause; peut- être est-il le seul qui l’ignore, ou qui n’y ait pas songe. Qu’il souffre donc qu’on le lui rappelle; qu’il ne refuse point à de grandes choses les éloges qui leur sont dus; qu’il les admire ainsi que nous, et ne s’en tienne pas plus fort contre les vérités qu’il attaque. Dernière Réponse De Jean-Jacques Rousseau A M. Bordes. (1752) De Genève. (20) C’est avec une extrême répugnance que j’amuse de mes disputes des Lecteurs oisifs qui se soucient très-peu de la vérité: mais la maniere dont on vient de l’attaquer me force à prendre sa défense encore une fois, afin que mon silence ne soit pas pris par la multitude pour un aveu, ni pour un dédain par les Philosophes. II faut me répéter; je le sens bien, et le public ne me le pardonnera pas. Mais les sages diront: Cet homme n’a pas besoin de chercher sans celle de nouvelles raisons; c’est une preuve de la solidité des siennes. (21) Comme ceux qui m’attaquent ne manquent jamais de de écarter de la question et de supprimer les distinctions essentielles que j’y ai mises, il faut toujours commencer par les y ramener. Voici donc un sommaire des propositions que j’ai soutenues et que le soutiendrai aussi long-tems que je ne consulterai l’autre intérêt que celui de la vérité. Les Sciences sont le chef-d’oeuvre du génie et de la raison. L’esprit d’imitation a produit les beaux-Arts, et l’expérience les à perfectionnes. Nous sommes redevables aux arts mécaniques d’un grand nombre d’inventions utiles qui ont ajoute aux charmes et aux commodités de la vie. Voilà des vérités dont je conviens de très- bon coeur assurément. Mais considérons maintenant toutes ces connoissances par rapport aux moeurs. (22) Si des intelligences célestes cultivoient les sciences, il n’en resulteroit que du biens; j’en dis autant des grands hommes, qui sont faits pour guider les autres. Socrate savant et vertueux fut l’honneur de l’humanité: mais les vices des hommes vulgaires empoisonnent les plus sublimes connoissiances de les rendent pernicieuses aux Nations; les mechans en tirent beaucoup de choses nuisibles; les bons en tirent peu d’avantage. Si nul autre que Socrate ne se fut pique de Philosophie à Athenes, le sang d’un juste n’eut point crie vengeance contre la patrie des Sciences et des Arts. (23) C’est une question à examiner, s’il seroit avantageux aux hommes d’avoir de la science, en supposant que ce qu’ils appellent de ce nom le méritât en effet: mais c’est une folie de prétendre que les chimères de la Philosophie, les erreurs et les mensonges des Philosophes puissent jamais être bons à rien. Serons-nous, toujours dupes des mots? et ne comprendrons-nous jamais qu’études, connoissances, savoir et Philosophie, ne sont que de vains simulacres élevés par l’orgueil humain, et très-indignes des noms pompeux qu’il leur donne? A mesure que le goût de ces niaiseries s’étend chez une nation, elle perd celui des solides vertus: car il en coûte moins pour se distinguer par du babil que par de bonnes moeurs, des qu’on est dispense d’être homme de biens pourvu qu’on soit un homme agréable. Plus l’intérieur se corrompt et plus l’extérieur se compose: (24) c’est ainsi que la culture des Lettres engendre insensiblement politesse. Le goût naît encore de la même source. L’approbation publique étant le premier prix des travaux littéraires, il est naturel que ceux qui s’en occupent réfléchissant sur les moyens de plaire; et ce sont ces réflexions qui a la longue forment le style, épurent le goût, et répandent par-tout les grâces et l’urbanité. Toutes ces choses seront, si l’on veut, le supplément de la vertu: mais jamais on ne pourra dire qu’elles soient la vertu, et rarement elles s’associeront avec elle. Il y aura toujours cette différence, que celui qui se rend utile travaille pour les autres, et que celui qui ne songe qu’a se rendre agréable ne travaille que pour lui. Le flatteur, par exemple, n’épargne aucun soin pour plaire, et cependant il ne fait que du mal. La vanité et l’oisiveté, qui ont engendre nos sciences, ont aussi engendre le luxe. Le goût du luxe accompagne toujours celui des Lettres, et le goût des Lettres accompagne souvent celui du luxe: (25) toutes ces choses se tiennent assez fidelle compagnie, parce qu’elles sont l’ouvrage des mêmes vices. Si l’expérience ne s’accordoit pas avec ces propositions démontrées, il faudroit chercher les causes particulieres de cette contrariété. Mais la premiere idée de ces propositions est née elle-même d’une longue méditation sur l’expérience: et pour voir à quel point elle les confirme, il ne faut qu’ouvrir les annales du monde. Les premiers hommes furent très-ignorans. Comment oseroit-on dire qu’ils etoient corrompus, dans des tems ou les sources de la corruption n’etoient pas encore ouvertes? A travers l’obscurité des anciens tems et la rusticité des anciens Peuples, on apperçoit chez plusieurs d’entr’eux de fort grandes vertus, sur-tout une sévérité de moeurs qui est une marque infaillible de leur pureté, la bonne foi, l’hospitalité, la justice, et, ce qui est très-important, une grande horreur pour la débauche, (26) mere seconde de tous les autres vices. La vertu n’est donc pas incompatible avec l’ignorance. Elle n’est pas non plus toujours sa compagne: car plusieurs peuples très-ignorans etoient très-vicieux. L’ignorance n’est un obstacle ni au bien ni au mal; elle est seulement l’etat naturel de l’homme. (27) On n’en pourra pas dire autant de la science. Tous peuples savans ont été corrompus, et c’est déjà un terrible préjugé contre elle. Mais comme les comparaisons de Peuple à Peuple sont difficiles, qu’il y faut faire entrer un fort grand nombre d’objets, et qu’elles manquent toujours d’exactitude par quelque cote, on est beaucoup plus sur de ce qu’on fait en suivant l’histoire d’un même Peuple, et comparant les progrès de ses connoissances avec les révolutions de ses moeurs. Or, le résultat de cet examen est que le beau tems, le tems de la vertu de chaque Peuple, a été celui do son ignorance; et qu’a mesure qu’il est devenu savant, artiste, et philosophe, il a perdu ses moeurs et sa probité; il est redescendu à cet égard au rang des Nations ignorantes et vicieuses qui sont la bonté de l’humanité. Si l’on vent s’opiniâtrer à y chercher des différences, j’en puis reconnoître une, et la voici: C’est que tous les Peuples barbares, ceux mêmes qui sont sans vertu honorent cependant toujours la vertu, au lieu qu’a force de progrès, les Peuples savans et Philosophes parviennent enfin à la tourner en ridicule et à la mépriser. C’est quand une nation est une fois à ce point qu’on peut dire que la corruption est au comble et qu’il ne faut plus espérer de remèdes. Tel est le sommaire des choses que j’ai avancées, et dont je cross avoir donne les preuves. Voyons maintenant celui de la Doctrine qu’on m’oppose. «Les hommes sont mechans naturellement; ils ont été tels avant la formation des sociétés; et par-tout ou les sciences n’ont pas porte leur flambeau, les Peuples, abandonnes aux seules facultés de l’instinct, réduits avec les lions et les ours à une vie purement animale, sont demeures plonges dans la barbarie et dans la misère.» «La Grece seule dans les anciens tems pensa et s’éleva par l’esprit à tout ce qui peut rendre un Peuple recommendable. Des Philosophes formèrent ses moeurs et lui donnerent des loix.» «Sparte, il est, vrai, fut pauvre et ignorante par institution et par choix; mais ses loix avoient de grands défauts, ses Citoyens un grand penchant à se laisser corrompre; sa gloire fut peu solide, et elle perdit bientôt ses institutions, ses loix et ses moeurs.» «Athenes et Rome dégénerent aussi. L’une céda à la fortune de la Macédoine; l’autre succomba sous sa propre grandeur, parce que les loix d’une petite ville n’etoient pas faites pour gouverner le monde: S’il est arrive quelquefois que la gloire des grands Empires n’ait pas dure long-tems avec celle des lettres, c’est qu’elle etoit à son comble lorsque les lettres y ont été cultivées, et que c’est le sort des choses humaines de ne pas durer long-tems dans le même etat. En accordant donc que l’altération des loix et des moeurs aient influe sur ces grands evenemens, on ne sera point force de convenir que les Sciences et les Arts y aient contribue: et l’on peut observer, au contraire, que le progrès et la décadence des lettres est toujours en proportion avec la fortune et l’abaissement des Empires.» «Cette vérité se confirme par l’expérience des tems, ou l’on voit dans une Monarchie vraie et puissante la prospérité de l’Etat, la culture des Sciences et des Arts, et la vertu guerrière concourir à la fois à la gloire et à la grandeur de l’Empire.» «Nos moeurs sont les meilleures qu’on puisse avoir; plusieurs vices ont été proscrits parmi nous; ceux qui nous restent appartiennent à l’humanité, et les Sciences n’y ont nulle part.» «Le luxe n’a rien non plus de commun avec elles; ainsi les désordres qu’il peut causer ne doivent point leur être attribues. D’ailleurs le luxe est nécessaire dans les grands Etats; il y fait plus de bien que de mal; il est utile pour occuper les Citoyens oisifs et donner du pain aux pauvres.» «La politesse doit être plutôt comptée au nombre des vertus qu’au nombre des vices: elle empêche les hommes de se montrer tels qu’ils sont; précaution très-nécessaire pour les rendre supportables les uns aux autres.» «Les Sciences out rarement atteint le but qu’elles se proposent; mais au moins elles y visent. On avance a pas dans la connoissance de la vérité: ce qui n’empêche pas qu’on n’y fasse quelque progrès.» «Enfin quand il seroit vrai que les Sciences et les Arts amollissent le courage, les biens infinis qu’ils nous procurent ne seroient-ils pas encore préférables à cette vertu barbare et farouche qui fait frémir l’humanité?» Je passe l’inutile et pompeuse revue de ces biens: et pour commencer sur ce dernier point par un aveu propre à prévenir bien du verbiage, je déclare une fois pour toutes que si quelque chose peut compenser la ruine des moeurs, je suis prêt à convenir que les Sciences sont plus de bien que de mal. Venons maintenant au reste. Je pourrois sans beaucoup de risque supposer tout cela prouve, puisque de tout d’assertions si hardiment avancée, il y en à très- peu qui touchent le fond de la question, moins encore dont on puisse tires contre mon sentiment quelque conclusion valable, et que même la plupart d’entr’elles fourniroient de nouveaux argumens en ma faveur, si ma cause en avoir besoin. En effet, 1. Si les hommes sont mechans par leur nature, il peut arriver, si son veut, que les Sciences produiront quelque bien entre leurs mains; mais il est très-certain qu’elles y feront beaucoup plus de mal: il ne faut point donner d’armes à des furieux: 2. Si les Sciences atteignent rarement leur but, il y aura toujours beaucoup plus de tems perdu que de tems bien employé. Et quand il seroit vrai que nous aurions trouve les meilleures méthodes, la plupart de nos travaux seroient encore aussi ridicules que ceux d’un homme qui, bien sur de suivre exactement la ligne d’aplomb, voudroit mener un puits jusqu’au centre de la terre. 3. Il ne faut point nous faire tant de peur de la vie purement animale, ni la considérer comme le pire etat ou nous puissions tomber; car il vaudroit encore mieux ressembler à une brebis qu’a un mauvais Ange. 4. La Grece fut redevable de ses moeurs et de ses loix à des Philosophes et à des Législateurs. Je le veux. J’ai déjà dit cent fois qu’il est bon qu’il y ait des Philosophes, pourvu que le Peuple ne se mêle pas de l’être. 5. N’osant avancer que Sparte n’avoit pas de bonnes loix, on blâme les loix de Sparte d’avoir eu de grands défauts: de sorte que, pour rétorquer les reproches que je fais aux Peuples savans d’avoir toujours été corrompus, on reproche aux Peuples ignorans de n’avoir pas atteint la perfection. 6. Le progrès des lettres est toujours en proportion avec la grandeur des Empires. Soit Je vois qu’on me parle toujours de fortune et de grandeur. Je parlois moi de moeurs et de vertu. 7. Nos moeurs sont les meilleures que de mechans hommes comme nous puissent avoir; cela peut être. Nous avons proscrit plusieurs vices; je n’en disconviens pas. 1e n’accuse point les hommes de ce siecle d’avoir tous les vices; ils n’ont que ceux des ames lâches; ils sont seulement fourbes et fripons. Quant aux vices qui supposent du courage et de la fermeté, je les en crois incapables. 8. Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres: mais, s’il n’y avoit point de luxe, il n’y auroit point de pauvres. (28) Il occupe les Citoyens oisifs. Et pourquoi y a-t-il des Citoyens oisifs? Quand l’agriculture etoit en honneur, il n’y avoit ni misère ni oisiveté, et il y avoit beaucoup moins de vices. 9. Je vois qu’on a fort à Coeur cette cause de luxe, qu’on feint pourtant de vouloir séparer de celle des Sciences et des Arts. Je conviendrai donc, puisqu’on le veut si absolument, que le luxe sert au soutien des Etats, comme les Cariatides servent à soutenir les palais qu’elles décorent; ou plutôt comme ces poutres dont on étaye des bâtimens pourris, et qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages et prudens, sortez de toute maison qu’on étaye. Ceci peut montrer combien il me seroit aise de retourner en ma faveur la plupart des choses qu’on prétend m’opposer; mais, à parler franchement, je ne les trouve pas assez bien prouvées pour avoir le courage de m’en prévaloir. On avance que les premiers hommes furent mechans; d’ou il fuit que l’homme est méchant naturellement. (29) Ceci n’est pas une affection de légère importance; il me semble qu’elle eut biens valu la peine d’être prouvée. Les Annales de tous les peuples qu’on ose citer en preuve, sont beaucoup plus favorables à la supposition contraire; et il faudroit bien des témoignages pour m’obliger de croire absurdité. Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventes; avant qu’il y eut de cette espece d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maîtres, et de cette autre espece d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves; avant qu’il y eut des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres hommes meurent de faim; avant qu’une dépendance mutuelle les eut tous forces à devenir fourbes, jaloux et traîtres; je voudrois bien qu’on m’expliquât en quoi pouvoient consister ces vices, ces crimes qu’on leur reproche avec tant d’emphase. On m’assure qu’on est depuis long-tems désabuse de la chimère de l’Âge d’or. Que n’ajoutoit-on encore qu’il y a long- tems qu’on est désabuse de la chimère de la vertu? J’ai dit que les premiers Grecs furent vertueux avant que la science les eut corrompus; et je ne veux pas me rétracter sur ce point, quoiqu’en y regardant de plus près, je ne sois pas sans défiance sur la solidité des vertus d’un peuple si babillard, ni sur la justice des éloges qu’il aimoit tant à se prodiguer et que je ne vois confirmes par aucun autre témoignage. Que m’oppose-t-on à cela? Que les premiers Grecs dont j’ai loue la vertu etoient éclaires et savans, puisque des Philosophes formèrent leurs moeurs et leur donnerent des loix; mais avec cette maniere de raisonner, qui m’empêchera d’en dire autant de toutes les autres Nations? Les Perses n’ont-ils pas eu leurs Mages, les Assyriens leurs Chaldéens, les Indes leurs Gymnosophistes, les Celtes leurs Druides? Ochus n’a-t-il pas brille chez les Phéniciens, Atlas chez les Lybiens, Zoroastre chez les Perses, Zamolxis chez les Thraces? Et plusieurs même n’ont-ils pas prétendu que la Philosophie etoit née chez les Barbares? C’etoient donc des savans à ce compte que tous ces peuples-la? A cote des Miltiade et des Themistocle, on trouvoit, me dit-on, les Aristide et les Socrate. A cote, si l’on veut; car que m’importe? Cependant Miltiade, Aristide, Themistocle, qui etoient des Héros, vivoient dans un tems, Socrate et Platon, qui etoient des Philosophes, vivoient dans un autre; et quand on commença à ouvrir des écoles publiques de Philosophie, la. Grece avilie et dégénéré avoit déjà renonce à sa vertu et vendu sa liberté. La superbe Asie vit briser ses forces innombrables contre une poignée d’hommes que la Philosophie conduisoit à la gloire. Il est vrai: la Philosophie de l’ame conduit à la véritable gloire, mais celle-là ne s’apprend point dans les livres. Tel est l’infaillible effet des connoissances de l’esprit. Je prie le Lecteur d’être attentif à cette conclusion. Les moeurs et les loix sont la seule source du véritable héroisine. Les sciences n’y ont donc que faire. En un mot, la Grece dut tout aux sciences, et le reste du monde dut tout à la Grece. La Grece ni le monde ne durent donc rien aux loix ni aux moeurs. J’en demande pardon à mes adversaires; mais il n’y a pas moyen de leur passer ces sophismes. Examinons encore un moment cette préférence qu’on prétend donner à la Grece sur tour les autres peuples, et dont il semble qu’on se soit fait un point capital. J’admirerai, si l’on veut, des peuples qui passent leur vie à la guerre ou dans les bois, qui couchent sur la terre et vivent de légumes. Cette admiration est en effet très-digne d’un vrai Philosophe: il n’appartient qu’au peuple aveugle et stupide d’admirer des gens qui passent leur vie, non à défendre leur liberté, mais à se voler et se trahir mutuellement pour satisfaire leur mollesse ou leur ambition, et qui osent nourrir leur oisiveté de la sueur du sang et des travaux d’un million de malheureux. Mais est-ce parmi ces gens grossiers qu’on ira chercher le bonheur? On l’y chercheroit beaucoup plus raisonnablement, que la vertu parmi les autres. Quel spectacle nous presenteroit le Genre-humain compose uniquement de laboureurs, de soldats, de chasseurs et de bergers? Un spectacle infiniment plus beau que celui du Genre-humain compose de Cuisiniers, de Poetes, d’Imprimeurs, d’Orfevres, de Peintres et de Musiciens. Il n’y a que le mot soldat qu’il faut rayer du premier Tableau. La Guerre est quelquefois un devoir, et n’est point faire pour être un métier. Tout homme doit être soldat pour la défense de sa liberté; nul ne doit l’être pour envahir celle d’autrui: et mourir en servant la patrie est un emploi trop beau pour le confier à des mercenaires. Faut-il donc, pour être dignes du nom d’hommes, vivre comme les lions et les ours? Si j’ai le bonheur de trouver un seul Lecteur impartial et ami de la vérité, je le prie de jeter un coup-d’oeil sur la société actuelle, et d’y remarquer qui sont ceux qui vivent entr’eux comme les lions et les ours, comme les tigres et les crocodiles. Erigera-t-on en vertu les facultés de l’instinct pour se nourrir, se perpétue et se défendre? Ce sont des vertus, n’en doutons pas, quand elles sont guidées par la raison et sagement ménagées r et ce sont, sur-tout, des vertus quand elles sont employées à l’assistance de nos semblables. Je ne vois-ici que des vertus animales peu conformes. A la dignité de notre être. Le corps est exerce, mais l’ame esclave ne fait que ramper et languir. Je dirois volontiers en parcourant les fastueuses recherches de toutes toutes nos Académies: «Je ne vois-là que d’ingénieuses subtilités, peu conformes à la dignité de notre être. L’esprit est exerce, mais l’ame esclave ne sait que ramper et languir.» Otez les Arts du monde, nous dit-on ailleurs, que reste-t-i1? les exercices du corps et les passions. Voyez, je vous prie, comment la raison et la vertu sont toujours oubliées! Les Arts ont donne l’être aux plaisirs de famé, les seuls qui soient dignes de nous. C’est-à- dire qu’ils en ont substitue d’autres à celui de bien faire, beaucoup plus digne de nous encore. Qu’on suive l’esprit de tout ceci, on y verra, comme dans les raisonnemens de la plupart de mes adversaires, un enthousiasme si marque sur les merveilles de l’entendement, que cette autre faculté infiniment plus sublime et plus capable d’élever et d’ennoblir l’ame, n’y est jamais comptée pour rien? Voilà l’effet toujours assure de la culture des lettres. Je suis sur qu’il n’y a pas actuellement un savant qui n’estime beaucoup plus l’éloquence de Ciceron que son zele, et qui n’aimât infiniment mieux avoir compose les Catilinaires que d’avoir sauve son pays. L’embarras de mes adversaires est visible toutes les fois qu’il faut parler de Sparte. Que ne donneroient-ils point pour que cette fatale Sparte n’eut jamais existe? et eux qui prétendent que les grandes actions ne sont bonnes qu’a être célébrées, à quel prix ne voudroient-ils point que les siennes ne l’eussent jamais été. C’est une terrible chose qu’au milieu de cette fameuse Grece qui ne devoit, dit-on, sa vertu qu’a la Philosophie, l’Etat ou la vertu a été la plus pure et à dure le plus long-tems ait été précisément celui ou il n’y avoit point de Philosophes. Les moeurs de Sparte ont toujours été proposées en exemples à toute la Grace; toute la Grece etoit corrompue, et il y avoit encore de la vertu à Sparte; toute la Grece etoit esclave, Sparte seule etoit encore libre: cela est dessolant. Mais enfin la fière Sparte perdit ses moeurs et sa liberté, comme les avoit perdues la savante Athenes; Sparte à fini. Que puis-je répondre la à cela? Encore deux observations sur Sparte, et je passe à autre chose; voici la premiere. Après avoir été plusieurs fois sur le point de vaincre, Athenes fut vaincue, il est vrai; et il est surprenant qu’elle ne l’eut pas été plutôt, puisque l’Attique etoit un pays tout ouvert, et qui ne pouvoit se défendre que par la supériorité de succès. Athenes eut du vaincre par toutes sortes de raisons. Elle etoit plus grande et beaucoup plus peuplée que Lacedemone; elle avoit de grands revenus et plusieurs peuples etoient ses tributaires; Sparte n’avoit rien de tout cela. Athenes sur-tout par l’a position avoit un avantage dont Sparte etoit privée, qui la mit en etat de désoler plusieurs fois le Péloponnèse, et qui devoit seul lui assurer l’Empire de la Grece. C’etoit un port vaste et commode; c’etoit une Marine formidable dont elle etoit redevable à la prévoyance de ce rustre de Themistocle qui ne savoit pas jouer de la flûte. On pourroit donc être surpris qu’Athenes, avec tant d’avantages, ait pourtant enfin succombe. Mais quoique la guerre du Péloponnèse, qui à ruine la Grece, n’ait fait honneur ni à l’une ni à l’autre République, et qu’elle ait surtout été de la part des Lacédémoniens une infraction des maximes de leur sage Législateur, il ne faut pas s’étonner qu’a la longue le vrai courage l’ait emporte sur les ressources, ni même que la réputation de Sparte lui en ait donne plusieurs qui lui facilitèrent la victoire. En vérité, j’ai bien de la honte de savoir ces choses-là, et d’être force de les dire. L’autre observation ne sera pas moins remarquable. En voici le texte, que je crois devoir remettre sous les yeux du Lecteur. Je suppose que tous les etats dont la Grece etoit composée, eussent suivi les mêmes loix que Sparte, que nous resteroit-il de cette contrée si célébré? A peine son nom seroit parvenu jusqu’à nous. Elle auroit dédaigne de former des historiens pour transmettre sa gloire à la postérité; le spectacle de ses farouches vertus eut été perdu pour nous; il nous seroit indifférent, par conséquent, qu’elles eussent existe ou non. Les nombreux systèmes de Philosophie qui ont épuise toutes les combinaisons possibles de nos idées, à qui, s’ils n’ont pas étendu beaucoup les limites de notre esprit, nous ont appris du moins ou elles etoient fixées; ces chefs-d’oeuvre d’éloquence et de poésie qui nous ont enseigne toutes les routes du coeur; les Arts utiles ou agréables qui conservent ou embellissent la vie; enfin, l’inestimable tradition des pensées et des actions de tous les grands hommes, qui ont fait la gloire ou le bonheur de leurs pareils: toutes ces précieuses richesses de l’esprit eussent été perdues pour jamais. Les siecles se seroient accumules, les générations des hommes se seroient succédées comme celle des animaux, sans aucun fruit pour la postérité, et n’auroient laisse après elles qu’un souvenir confus de leur existence, le monde auroit vieilli, et les hommes seroient demeures dans une enfance éternelle. Supposons à notre tour qu’un Lacédémonien pénétré de la force de ces raisons eut voulu les exposer à ses compatriotes; et tachons d’imaginer le discours qu’il eut pu faire dans la place publique de Sparte. «Citoyens, ouvrez les yeux et sortez de votre aveuglement. Je vois avec douleur que vous ne travaillez qu’a acquérir de la vertu, qu’a exercer votre courage et maintenir votre liberté; et cependant vous oubliez le devoir plus important d’amuser les oisifs des races futures. Dites-moi, à quoi peut être bonne la vertu, si ce n’est a faire du bruit dans le monde? Que vous aura servi d’être gens de bien, quand personne ne parlera de vous? Qu’importera aux siecles à venir que vous vous soyez dévoues à la mort aux Termopiles pour le salut des. Athéniens, si vous ne laissez comme eux ni systèmes de Philosophie, ni vers, ni comédies, ni statues? (30) Hâtez-vous donc d’abandonner des loix qui ne sont bonnes qu’a vous rendre heureux; ne songez qu’a faire beaucoup parler de vous quand vous ne serez plus; et n’oubliez jamais que, si l’on ne celebroit les grands hommes, il seroit inutile de l’être.» Voilà, je pense, à-peu-près ce qu’auroit pu dire cet homme, si les Ephores l’eussent laisse achever. Ce n’est pas dans cet endroit seulement qu’on nous avertit que la vertu n’est bonne qu’a faire parler de foi. Ailleurs on nous vante encore les pensées du Philosophe, parce qu’elles sont immortelles et consacrées à l’admiration de tous les siecles; tandis que les autres voient disparoître leurs idées avec le jour, la circonstances, le moment qui les a vu naître. Chez les trois quarts des hommes, le lendemain efface la veille, sans qu’il en reste la moindre trace. Ah! il en reste au moins quelqu’une dans le témoignage d’une bonne conscience, dans les malheureux qu’on a soulages, dans les bonnes actions qu’on a faites, et dans la mémoire de ce Dieu bienfaisant qu’on aura servi en silence. Mort ou vivant, disoit le bon Socrate, l’homme de bien n’est jamais oublie des Dieux.On me répondra, peut-être, que ce n’est pas de ces sortes de pensées qu’on a voulu: parler; et moi je dis, que toutes les autres ne valent pas la peine qu’on en parle. Il est aise de s’imaginer que faisant si peu de cas de Sparte, on ne montre gueres plus d’estime pour les anciens Romains. On consent à croire que c’etoient de grands hommes, quoiqu’ils ne fissent que de petites choses. Sur ce pied-là j`avoue qu’il y long-tems qu’on n’en fait plus que de grandes. On reproche à leur tempérance et à leur courage de n’avoir pas été de vrais vertus, mais des qualités forcées: (31) cependant quelques pages après, on avoue que Fabricius meprisoit l’or de Pyrrhus, et son ne peut ignorer que l’histoire Romaine est pleine d’exemples de la facilite qu’eussent eue à s’enrichir ces Magistrats, ces guerriers vénérables qui faisoient tant de cas de leur pauvreté. (32) Quant au courage ne fait-on pas que la lâcheté ne sauroit entendre raison? et qu’un poltron ne laisse pas de fuir, quoique sur d’être tue en fuyant? C’est, dit-on, vouloir contraindre un homme sort et robuste à bégayer dans un berceau, que de vouloir rappeller les grands Etats aux petites vertus des petites Républiques. Voilà une phrase qui ne doit pas être nouvelle dans les Cours. Elle eut été très-digne de Tibere ou Catherine de Médicis, et je ne doute pas que l’un et l’autre n’en aient souvent employé de semblables. Il seroit difficile d’imaginer qu’il salut mesurer la morale avec un instrument d’arpenteur. Cependant on ne sauroit dire que l’étendue des etats soit tout-à-fait indifférente aux moeurs des Citoyens. Il y a surement quelque proportion entre ces choses; je ne sais si cette proportion ne seroit point inverse. (33) Voilà une importance question à méditer; et je crois qu’on peut bien la regarder encore comme indécise, malgré le ton, plus méprisant que philosophique avec lequel elle est ici tranchée en deux mots. C’etoit, continue-t-on, la folie de Caton: avec l’humeur et les préjugés héréditaires dans sa famille, il déclama toute sa vie, combattit et mourut sans avoir rien fait d’utile pour sa patrie. Je ne fais s’il n’a rien fait pour sa patrie; mais je sais qu’il a beaucoup fait pour le genre-humain, en lui donnant le spectacle et le modele de la vertu la plus pure qui ait jamais existe: il a appris à ceux qui aiment sincèrement le véritable honneur, à savoir résister aux vices de leur siecle et à détester cette horrible maxime des gens à la mode qu’il faut faire comme les autres; maxime avec laquelle ils iroient loin sans doute, s’ils avoient le malheur de tomber dans quelque bande Cartouchiens. Nos descendans apprendront un jour que dans ce siecle de sages et de Philosophes, le plus vertueux des hommes a été tourne en ridicule et traite de fou, pour n’avoir pas voulu souiller sa grande ame des crimes de ses contemporains, pour n’avoir pas voulu être un scélérat avec César et les autres brigands de son tems. On vient de voir comment nos Philosophes parlent de Caton. On va voir comment en parloient les anciens l’Philosophes. Ecce spectaculum dignum ad quod respiciat, intentus operi suo, Deus. Ecce par Deo dignum, vir fortis cum mala fortunâ compositus. Non video, inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius, si convertere animum velit, quàm ut spectet Catonem, jam, partibus non semel fractis, nihilominus inter ruinas publicas erectum. Voici ce qu’on nous dit ailleurs des premiers Romains. J’admire les Brutes, les Décius, les Lucrece, les Virginius, les Scevola. C’est quelque chose dans le siecle ou nous-sommes. Mais j’admirerai encore plus un etat puisant et bien gouverne. Un etat puissant, et bien gouverne! Et moi aussi vraiment. Où les Citoyens ne seront point condamnés à des vertus si cruelles. J’entends; il est plus commode de vivre dans une constitution de choses ou chacun soit dispense d’être homme de bien. Mais si les Citoyens de cet etat qu’on admire, se trouvoient réduits par quelque malheur ou à renoncer à la vertu, ou à pratiquer ces vertus cruelles, et qu’ils eussent la force de faire leur devoir, seroit-ce donc une raison de les admire moins? Prenons l’exemple qui révolte le plus notre siecle, et examinons la conduite de Brutes souverain Magistrat, faisant mourir ses enfans qui avoient conspire contre l’Etat dans un moment critique ou il ne faloit presque rien pour le renverser. Il est certain que, s’il leur eut fait grace; son collègue eut infailliblement sauve tous les autres complices, et que la République etoit perdue. Qu’importe, me dira-t-on? Puisque cela est si indifférent, supposons donc qu’elle eut subsiste, et que Brutes ayant condamné à mort quelque malfaiteur,!e coupable lui eut parle ainsi: «Consul, pourquoi me fais-tu mourir? Ai-je fait pis que de trahir ma patrie? et ne suis-je je pas aussi ton enfant?» Je voudrois bien qu’on prit la peine de me dire ce que Brutes auroit pu répondre. Brutus, me dira-t-on encore, devoir abdiquer le Consulat, plutôt que de faire périr ses enfans. Et moi je dis que tout Magistrat qui, dans une circonstance aussi périlleuse, abandonne le soin de la patrie et abdique la Magistrature, est un traître qui mérite la mort. Il n’y a point de milieu; il faloit que Brutes fût un infâme, ou que les têtes de Titus et de Tiberinus tombassent par son l’ordre sous la hache des Licteurs. Je ne dis pas pour cela que beaucoup de gens eussent choisi comme lui. Quoiqu’on ne se décide pas ouvertement pour les derniers tems de Rome, on laisse pourtant assez entende qu’on les préféré aux premiers; et l’on a autant de peine à appercevoir de grands hommes à travers la simplicité de ceux-ci, que j’en ai moi-même à appercevoir d’honnêtes gens à travers la pompe des autres. On oppose Titus à Fabricius: mais on a omis cette différence, qu’au tems de Pyrrhus tous les Romains etoient des Fabricius, au lieu que sous le regne de Tite il n’y avoit que lui seul d’homme de bien. (33) J’oublierai, si l’on veut, les actions héroiques des premiers Romains et les crimes des derniers: mais ce que je ne saurois oublier, c’est que la vertu etoit honore des uns et méprisée des autres; et que quand il y avoir des couronnes pour les vainquez des jeux du Cirque, il n’y en avoir plus pour celui qui sauvoit la vie à un Citoyen. Qu’on ne croye pas, au reste, que ceci soit particulier à Rome. Il fut un tems ou la République d’Athenes etoit assez riche pour dépenser des sommes immenses à ses spectacles, et pour payer très-chèrement les Auteurs, les Comédiens, et même les Spectateurs: ce même tems fut celui ou il ne se trouva point d’argent pour défend l’Etat contre les entreprises de Philippe. Un vient enfin aux peuples modernes; et je n’ai garde suivre les raisonnemens qu’on juge à propos de faire à ce set sujet. Je remarquerai seulement que c’est un avantage peu honorable que celui qu’on se procure, non en réfutant les raisons de son adversaire, mais en l’empêchant de les dire. Je ne suivrai pas non plus toutes les réflexions qu’on prend la peine de faire sur le luxe, sur la politesse, sur l’admirable éducation de nos enfans,(34) sur les meilleures méthodes pour étendre nos connoissances, sur l’utilité des Science et l’agrément des beaux-Arts, et sur d’autres points dont plusieurs ne me regardent pas, dont quelques-uns se réfutent d’eux-mêmes, et dont les autres ont déjà été réfutes. Je me contenterai de citer encore quelques morceaux pris au hazard, et qui me paroîtront avoir besoin d’éclaircissement. Il faut bien que je me borne à des phrases, dans l’impossibilité de suivre des raisonnemens dont je n’ai pu saisir le fil. On prétend que les Nations ignorantes qui ont eu des idées de la gloire et de la vertu, sont des exceptions singulieres qui ne peuvent former aucun préjugé les sciences. Fort bien; mais toutes les Nations savantes, avec leurs belles idées de gloire et de vertu, en ont toujours perdu l’amour et la pratique. Cela est sans exception: passons à la preuve. Pour nous en convaincre, jettons les yeux sur l’immense continent de l’Afrique, ou nul mortel n’est assez hardi pour pénétrer, ou assez heureux pour l’avoir tente impunément. Ainsi de ce que nous n’avons pu pénétrer dans le continent de l’Afrique, de ce que nous ignorons ce qui s’y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont charges de vices: c’est si nous avions trouve le moyen d’y porter les nôtres, qu’il faudroit tirer cette conclusion. Si j’étois chef de quelqu’un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferois élever sur la frontière du pays une potence ou je ferois pendre sans rémission le premier Européen qui oseroit y pénétrer et le premier Citoyen qui tenteroit d’en sortir. (35) L’Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l’espece humaine. Sur-tout depuis que les Européens y sont. On comptera cent peuples barbares ou sauvages dans l’ignorance pour un seul vertueux. Soit; on en comptera du moins un: mais de peuple vertueux et cultivant les sciences, on n’en a jamais vu. La terre abandonnée sans culture n’est point oisive; elle produit des poisons, elle nourrit des monstres. Voilà ce qu’elle commence à faire dans les lieux ou le goût des Arts frivoles à fait abandonner celui de l’agriculture. Notre ame, peut-on dire aussi, n’est point oisive quand la vertu l’abandonne. Elle produit des fictions, des Romans, des Satires, des Vers; elle nourrit des vices. Si des Barbares ont fait des conquêtes, c’est qu’ils etoient très- injustes. Qu’étions-nous donc, je vous prie, quand nous avons fait cette conquête de l’Amérique qu’on admire si fort? Mais le moyen que des gens qui ont du canon, des cartes marines et des boussoles, puisent commettre des injustices! Me dira-t-on que l’événement marque la valeur des Conquérans? Il marque seulement leur ruse et leur habileté; il marque qu’un homme adroit et subtil peut tenir de son industrie les succès qu’un brave homme n’attend que de sa valeur. Parlons sans partialité. Qui jugerons-nous le plus courageux, de l’odieux Cortez subjuguant le Mexique à force de poudre, de perfidie et de trahisons; ou de l’infortune. Guatimozin étendu par d’honnêtes Européens sur des charbons ardens pour avoir ses trésors, tançant un de ses Officiers à qui le même traitement arrachoit quelques plaintes, et lui disant fièrement: Et moi, suis-je sur des roses? Dire que les sciences sont nées de l’oisiveté, c’est abuser visiblement des termes; elles naissent du loisir; mais elles garantissent de l’oisiveté. De sorte qu’un homme qui s’amuseroit au bord d’un grand chemin à tirer sur les Passans, pourroit dire qu’il occupe son loisir à se garantir de l’oisiveté. Je n’entends point cette distinction de l’oisiveté et du loisir. Mais je sais très-certainement que nul honnête-homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir, tant qu’il y aura du bien à faire, une Patrie à servir, des malheureux à soulager; et je défie qu’on me montre dans mes principes aucun sens honnête dont ce mot loisir puisse être susceptible. Le Citoyen que ses besoins attachent à la charrue, n’est pas plus occupe que le Géométrie ou l’Anatomiste. Pas plus que l’enfant qui élevé un château de cartes, mais plus utilement. Sous prétexte que le pain est nécessaire, faut-il que tout le monde se mette à labourer la terre? Pourquoi non? Qu’ils paissent même, s’il le faut. J’aime encore mieux voir les hommes brouter l’herbe dans les champs, que s’entre-dévorer dans les villes: il est vrai que tels que je les demande, ils ressembleroient beaucoup à des bêtes; et que tels qu’ils sont, ils ressemblent beaucoup à des hommes. L’etat d’ignorance est un Etat de crainte de besoin. Tout est danger alors pour notre fragilité. La mort gronde sur nos têtes; elle est cachée dans l’herbe que nous soûlons aux pieds: Lorsqu’on craint tout et qu’on a besoin de tout, quelle disposition plus raisonnable que celle de vouloir tout connoître? Il faut que considérer les inquiétudes continuelles des Médecins et des Anatomistes sur leur vie et sur leur santé, pour savoir si les connoissances servent à nous rassurer sur nos dangers. Comme elles nous en découvert toujours beaucoup plus que de moyens de nous en garantir, ce n’est pas une merveille si elles ne sont qu’augmenter nos alarmes et nous rendre pusillanimes. Les animaux vivent sur tout cela dans une sécurité profonde, et ne s’en trouvent pas plus mal. Une Génisse n’a pas besoin d’étudier la botanique pour apprendre à trier son foin, et le loup dévore sa proie sans songer à l’indigestion. Pour répondre à cela, osera-t-on prendre le parti de l’instinct contre la raison? C’est précisément ce que je demande. Il semble, nous dit-on, qu’on ait trop de laboureurs, et qu’on craigne de manquer de Philosophes. Je demanderai à mon tour, si l’on craint que les professions lucratives ne manquent de sujets pour les exercer? C’est bien mal connoître l’empire de la cupidité. Tout nous jette des notre enfance dans les conditions utiles. Et quels préjugés n’a-t-on pas à vaincre, quel courage ne faut-il pas, pour oser n’être qu’un Descartes, un Newton, un Locke? Leibnitz et Newton sont morts combles de biens et d’honneurs, et ils en meritoient encore davantage. Dirons-nous que c’est par modération qu’ils ne se point élevés jusqu’à la charrue? Je connois assez l’empire de la cupidité, pour savoir que tout nous porte aux professions lucratives; voilà pourquoi je dis que tout nous éloigne des professions utiles. Un Hebert, un Lafrenaye, un Dulac, un Martin gagnent plus d’argent en un jour, que tous les laboureurs d’une Province ne sauroient faire en un mois. e pourrois proposer un problème assez singulier sur le passage qui m’occupe actuellement. Ce seroit, en ôtant les deux premieres lignes et le lisant isole, de devine s’il est tire de mes ecrits ou de ceux de mes adversaires. Les bons livres sont la seule défense des esprits foibles, c’est- à-dire des trois quarts des hommes, contre la contagion de l’exemple. Premièrement, les Savans ne seront jamais autant, de bons livres qu’ils donnent de mauvais exemples. Secondement, il y aura toujours plus de mauvais livres que de bons. En troisieme lieu, les meilleurs guides que les honnêtes gens puissent avoir, sont la raison et la conscience: Paucis est opus litteris ad mentem bonam. Quant à ceux qui ont l’esprit louche ou la conscience endurcie, la lecture ne peut jamais leur être bonne à rien. Enfin, pour quelque homme que ce soit, il n’y a de livres nécessaires que ceux de la Religion, les seuls que je n’ai jamais condamnés. On prétend nous faire regretter l’éducation des Perses. Remarquez que c’est Platon qui prétend cela. J’avois cru me faire une sauve- garde de l’autorité de ce Philosophe: mais je vois que rien ne me peut garantir de l’animosité de mes adversaires: Tros Rutulusve fuat; ils aiment mieux se percer l’un l’autre, que me donner le moindre quartier, et se sont plus de mal qu’a moi. (36) Cette éducation etoit, dit-on, sondée sur des principes barbares; parce qu’on donnoit un maître pour l’exercice de chaque vertu, quoique la vertu soit indivisible, parce qu’il s’agit de l’inspirer, et non de l’enseigner; d’en faire aimer la pratique, et non d’en démontrer la Théorie. Que de choses n’aurois-je point à répondre? mais il ne faut pas faire au Lecteur l’injure de lui tout dire. Je me contenterai de ces deux remarques. La premiere, que celui qui veut élever un enfant, ne commence pas par lui dire qu’il faut pratiquer la vertu; car il n’en seroit pas entendu; mais il lui enseigne premièrement à être vrai, et puis à être tempérant, et puis courageux, etc et enfin il lui apprend que la collection de toutes ces choses s’appelle vertu. La seconde, que c’est nous qui nous content de démontrer la Théorie; mais les Perses enseignoient la pratique.Voyez mon discours, page 53. Tous les reproches qu’on fait à la Philosophe attaquent l’esprit humain. J’en conviens. Ou plutôt l’auteur de la nature, qui nous a fait tels que nous sommes. S’il nous a fait Philosophes, à quoi bon nous donner tant de peine pour le devenir? Les Philosophes etoient des hommes; ils se sont trompes; doit-on s’en étonner? C’est quand ils ne se tromperont plus qu’il faudra s’en étonner. Plaignons-les, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. Oui, corrigeons-nous, et ne philosophons plus.... Mille toutes conduisent à l’erreur, une seule mene à la vérité? Voilà précisément ce que je disois. Faut-il être surpris qu’on se soit mépris si souvent sur celle-ci, et qu’elle ait été découverte si tard? Ah! nous l’avons donc trouvée à la fin! On nous oppose un jugement de Socrate, qui porta, non sur les Savans, mais sur les Sophistes, non sur les sciences, mais sur l’abus qu’on en peut faire. Que peut demander de plus celui qui soutient que toutes nos sciences ne sont qu’abus et tous nos Savans que de vrais Sophistes? Socrate étoit chef d’une secte qui enseignoit à douter. Je rabattrois bien de ma vénération pour Socrate, si je croyois qu’il eut eu la sorte vanité de vouloir être chef de secte. Et il censuroit avec justice l’orgueil de ceux qui prétendoient tout savoir. C’est-à-dire l’orgueil de tous les Savans. La vraie science est bien éloignée de cette affections. Il est vrai: mais c’est de la notre que reparle. Socrate est ici témoin contre lui-même. Ceci me paroit difficile à entendre. Le plus savant des Grecs ne rougissoit point de son ignorance. Le plus savant des Grecs ne savoit rien, de son propre aveu; tirez la conclusion pour les autres. Les Sciences n’ont donc pas leurs sources dans nos vices. Nos Sciences ont donc leurs sources dans nos vices. Elles ne sont donc pas toutes nées de l’orgueil humain. J’ai déjà dit mon sentiment là-dessus. Déclamation vaine, qui ne peut faire illusion qu’a des esprits prévenus. Je ne sais point répondre à cela. En parlant des bornes du luxe, on prétend qu’il ne faut pas raisonner sur cette matiere du passe au présent. Lorsque le hommes marchoient tout nuds, celui qui s’avisa le premier de porter des sabots, passa pour un voluptueux; de siecle en siecle, on n’a cesse de crier à la corruption, sans comprendre ce qu’on vouloit dire. II est vrai que jusqu’à ce tems, le luxe, quoique souvent en regne, avoit du moins été regarde dans tous les âges comme la source funeste d’une infinité de maux. Il etoit réservé à M. Melon de publier le premier cette doctrine empoisonnée, dont la nouveauté lui a acquis plus de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne crains point de combattre seul dans mon siecle ces maximes odieuses qui ne tendent qu’à détruire et avilir la vertu, et à faire des riches et des misérables, c’est-à-dire, toujours des, mechans. On croit m’embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe? Mon sentiment est qu’il n’en faut point du tour. Tout est source de mal au-delà du nécessaire faire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins; et c’est au moins une très-haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son ame dans une plus grands dépendance. Ce n’est pas sans raison que Socrate, regardant l’étalage d’une boutique, se félicitoit de n’avoir à faire de rien de tout cela. Il y a cent à parier contre un, que le premier qui porta des sabots etoit un homme punissable, à moins qu’il n’eut mal aux pieds. Quant à nous, nous sommes trop obliges d’avoir des souliers, pour n’être pas dispenses d’avoir de la vertu. J’ai déjà dit ailleurs que je ne proposois point de bouleverser la société actuelle, de brûler les Bibliothèques et tous les livres, de détruire les Colleges et les Académies: et je dois ajouter ici que’je ne propose point non plus de réduire les hommes à se contenter du simple nécessaire. Je sens bien qu’il ne faut pas former le chimérique projet d’en faire d’honnêtes gens: mais je me suis cru oblige de dire sans déguisement la vérité qu’on m’a demandée. J’ai vu le mal et tache d’en trouver les causes: d’autres plus hardis ou plus insensées pourront chercher le remede. Je me lasse et je pose la plume pour ne la plus reprendre dans cette trop longue dispute. J’apprends qu’un très-grand nombre d’Auteurs (37) se sont exerces à me réfuter. Je suis très-fache de ne pouvoir répondre à tous; mais je crois avoir montre, par ceux que j’ai choisis (38) pour cela, que ce n’est pas crainte qui me retient à l’égard des autres. J’ai tache d’élever un monument qui ne dut point à l’Art et sa force et sa solidité: la vérité seule, à qui je l’ai consacre, à droit de le rendre inébranlable: et si je repousse encore une fois les coups qu’on lui porte, c’est plus pour m’honorer moi-même en la défendant, que pour lui prêter un secours dont elle n’a pas besoin. Qu’il me soit permis de protester en finissant, que le seul amour de l’humanité et de 1a vertu m’a fait rompre le silence; et que l’amertume de mes invectives contre les vices dont je suis le témoin, ne naît que de la douleur qu’ils m’inspirent, et du désir ardent que j’aurois de voir les hommes plus heureux, et sur-tout plus dignes de l’être. Lettre De Jean-Jacques Rousseau, Sur Une Nouvelle Réfutation De Son Discours, par Un Académicien De Dijon (39) (Claude-Nicholas Le Cat). (1752) Je viens, Monsieur, de voir une Brochure intitulée: Discours qui a remporte le prix à l’Académie de Dijon en 1750, etc. accompagne de la réfutation de ce Discours, par un Académie de Dijon qui lui à refuse son suffrage; et je pensois en parcourant cet Ecrit, qu’au lieu de s’abaisser jusqu’à être l’Editeur de mon Discours, l’Académicien qui lui refusa son suffrage, auroit bien du publier l’ouvrage auquel il savoit accorde;ç’eût été une très-bonne maniere de réfuter le mien. Voilà donc un de mes Juges qui ne dédaigne pas de devenir un de mes adversaires, et qui trouve très-mauvais que ses collègues m’aient honore du Prix: j’avoue que j’en ai été moi-même; j’avois tache de le mériter, mais je n’avois rien fait pour l’obtenir. D’ailleurs, quoique je sçusse que les Académies n’adoptent point les sentimens des Auteurs qu’elles couronnent, et que le Prix s’accorde, non à celui qu’on croit avoir soutenu la meilleure cause, mais à celui qui a le mieux parle; même en me supposant dans ce cas, j’étois bien éloigne d’attendre d’une Académie cette impartialité, dont les savans ne se piquent nullement toutes les fois qu’il s’agit de leurs intérêts: Mais si j’ai été surpris de l’équité de mes Juges, j’avoue que je ne le suis pas moins de l’indiscrétion de mes adversaires: comment osent ils témoigner si publiquement leur mauvaise humeur sur l’honneur que j’ai reçu? comment n’apperçoivent-ils point le tort irréparable qu’ils sont en cela leur propre cause? Qu’ils ne se flattent pas que personne prenne le change sur le sujet de leur chagrin: ce n’est pas parce quel mon Discours est mal fait, qu’ils font fâches de le voir couronne; on en couronne tous les jours d’aussi mauvais, et ils ne disent mot; c’est par une autre raison qui touche de plus près à leur métier, et qui n’est pas difficile à voir. Je savois bien que le Sciences corrompoient les moeurs, rendoient les hommes injustes et jaloux, et leur faisoient tout sacrifier à leur intérêt à leur vaine gloire; mais j’avois cru m’appercevoir que cela se faisoit avec un peu plus de décence et d’adresse: je voyois que les gens de lettres parloient sans cesse d’équité, de modération, de vertu, et que c’etoit sous la sauve- garde sacrée ces beaux mots qu’ils se livroient impunément à leurs passions et à leurs vices; mais je n’aurois jamais cru qu’ils eussent le front de blâmer publiquement l’impartialité de leurs Confrères. Par-tout ailleurs, c’est la gloire des Juges de prononcer selon l’équité contre leur propre intérêt; il n’appartient qu’aux Sciences de faire à ceux qui les cultivent, un crime de leur intégrité: voilà vraiment un beau privilege qu’elles ont la. J’ose le dire, l’Académie ne Dijon en faisant beaucoup pour ma gloire, a beaucoup fait pour la sienne: un jour à venir les adversaires de ma cause tireront avantage de ce Jugement, pour prouver que la culture des Lettres peut s’associer avec l’équité et le désintéressement. Alors les Partisans de la vérité leur répondront: voilà un exemple particulier qui semble faire contre nous; mais souvenez-vous du scandale que ce Jugement causa dans le tems parmi la foule des gens de Lettres, et de la maniere dont ils s’en plaignirent, et tirez de-la une juste conséquence sur leurs maximes. Ce n’est pas, à mon avis, une moindre imprudence de se plaindre que l’Académie ait propose son sujet en problème: je laisse à part le peu de vraisemblance qu’il y avoit, que dans l’enthousiasme universel qui regne aujourd’hui, quelqu’un eut le courage de renoncer volontairement au Prix, en se déclarant pour la négative; mais je ne sais comment des Philosophes osent trouver mauvais qu’on leur offre des voies de discussion: bel amour de la vérité, qui tremble qu’on n’examine le pour et le contre! Dans les recherches de Philosophie, le meilleur moyen de rendre un sentiment suspect, c’est de donner l’exclusion au sentiment contraire: quiconque s’y prend ainsi, à bien l’air d’un homme de mauvaise soi, qui se défie de la bonté de sa cause. Toute la France est dans l’attente de la piece qui remportera cette année le Prix à l’Académie Françoise; non-seulement elle effacera très- certainement mon Discours, ce qui ne sera gueres difficile, mais on ne sauroit même douter qu’elle ne soit un chef-d’oeuvre. Cependant, que sera cela à la solution de la question? rien du tout; car chacun dira, après l’avoir lue: Ce discours est fort beau; mais si l’Auteur avoit eu la liberté de prendre le sentiment contraire, il en eut peut-être fait un plus beau encore. J’ai parcouru la nouvelle réfutation; car c’en est encore une, et je ne fais par quelle fatalité les ecrits de mes adversaires qui portent ce titre si décisif, sont toujours ceux ou je suis le plus mal réfute. Je l’ai donc parcourue cette réfutation, sans avoir le moindre regret à la résolution que l’art prise de ne plus répondre à personne; je me contenterai de citer un seul passage, sur lequel le Lecteur pourra juger si j’ai tort ou raison: le voici. Je conviendrai qu’on peut être honnête homme sans talens; mais n’est-on engage dans la société qu’a être honnête homme? Et qu’est-ce qu’un honnête homme ignorant et sans talens? un fardeau inutile, à charge même à la terre, etc. Je ne répondrai pas, sans doute, à un Auteur capable d’écrire de cette maniere; mais je crois qu’il peut m’en remercier. Il n’y auroit gueres moyen, non plus, à moins que de vouloir être aussi diffus que l’Auteur, de répondre à la nombreuse collection des passages latins, des vers de la Fontaine, de Boileau, de Moliere, de Voiture, de Regnard, de M. Gresset, ni à l’histoire de Nemrod, ni à celle des Paysans Picards; car que peut-on dire à un Philosophe, qui nous assure qu’il veut du mal aux ignorans, parce que son Fermier de Picardie, qui n’est pas un Docteur, le paye exactement, à la vérité, mais ne lui donne pas assez d’argent de sa terre? L’Auteur est si occupe de ses terres, qu’il me parle même de la mienne. Une terre à moi! la terre de Jean-Jaques Rousseau! en vérité je lui conseille de me calomnier (40) plus adroitement. Si j’avois à répondre à quelque partie de la réfutation, ce seroit aux personnalités dont cette critique est remplie; mais comme elles ne sont rien à la question, je ne m’écarterai point de la constante maxime que j’ai toujours suivie de me refermer dans le sujet que je traite, sans y mêler rien de personnel: le véritable respect qu’on doit au Public, est de lui épargner, non de tristes vérités qui peuvent lui être utiles, mais bien toutes les petites hargneries d’Auteurs (41) dont on remplit les Ecrits polémiques, et qui ne sont bonnes qu’a satisfaire une honteuse animosité. On veut que j’aye pris dans Clenard (42) un mot de Ciceron, soit: que j’aye fait des solécismes, à la bonne heure; que je cultive les Belles-Lettres et la Musique, malgré le mal que j’en pense; j’en conviendrai si l’on veut, je dois porter dans un âge plus raisonnable la peine des amusemens de ma jeunesse: mais enfin, qu’i importe tout cela, et au public et à la cause des Sciences? Rousseau peut mal parler François, et que la Grammaire n’en soit pas plus utile à la vertu. Jean-Jaques peut avoir une mauvaise conduite, et que celle des Savans n’en soit pas meilleure: voilà toute la réponse que je ferai, et je crois, toute celle que je dois faire à la nouvelle réfutation. Je finirai cette Lettre, et ce que j’ai à dire sur un sujet long- tems débattu, par un conseil à mes adversaires, qu’ils mépriseront à coup sûr, et qui pourtant seroit plus avantageux qu’ils ne pensent au parti qu’ils veulent défendre; c’est de ne pas tellement écouter leur zele, qu’ils négligent de consulter leurs forces, et quid valeant humeri. Ils me diront sans doute que j’aurois du prendre cet avis pour moi-même, et cela peut être vrai; mais il y a au moins cette différence que j’étois seul de on parti, au lieu que le leur étant celui de la foule, les derniers venus sembloient dispenses de se mettre sur les rangs, ou obliges de faire mieux que les autres. De peur que cet avis ne paroisse téméraire ou présomptueux, je joins ici un échantillon des raisonnemens de mes adversaires, par lequel on pourra juger de la justesse et de la force de leurs critiques: Les Peuples de l’Europe, at-je dit, vivoient il y a quelques siecles dans un Etat pire que l’ignorance; je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable qu’elle, avoit usurpe le nom du savoir, et opposoit à son retour un obstacle presque invincible: il faloit une révolution pour ramener les hommes au sens commun. Les Peuples avoient perdu le sens commun, non parce qu’ils etoient ignorans, mais parce qu’ils avoient la bêtise de croire savoir quelque chose, avec les grands mots d’Aristote et l’impertinente doctrine de Raymond Lulle; il faloit une révolution pour leur apprendre qu’ils ne savoient rien, et nous en aurions grand besoin d’une autre pour nous apprendre la même vérité. Voici là-dessus l’argument de mes adversaires: Cette révolution est due aux Lettres; elles ont ramene le sens commun, de l’aveu de l’Auteur; mais aussi, selon lui, elles ont corrompu les moeurs: il faut donc qu’un Peuple renonce au sens commun pour avoir de bonnes moeurs. Trois Ecrivains de suite ont répété ce beau raisonnement: je leur demande maintenant lequel ils aiment mieux que j’accuse, ou leur esprit, de n’avoir pu pénétrer le sens très-clair ce passage, ou leur mauvaise foi, d’avoir feint de ne pas l’entendre? Ils sont gens de Lettres, ainsi leur choix ne sera pas douteux. Mais que dirons-nous des plaisantes interprétations qu’il plaît à ce dernier adversaire de prêter à la figure de Frontispice? J’aurois cru faire injure aux Lecteurs, et les traiter comme. des enfans, de leur interpréter une allégorie si claire; de leur dire que le flambeau de Prométhée est celui des Sciences fait pour animer les grands génies; que le Satyre, qui voyant le feu pour la premiere fois, court à lui, et veut l’embrasser, représente les hommes vulgaires, qui; séduits par l’éclat des Lettres, se livrent indiscrètement à l’étude; que le Prométhée qui crie et les avertit du danger, est le Citoyen de Geneve. Cette allégorie est juste, belle, j’ose la croire sublime. Que doit-on penser d’un Ecrivain qui l’a méditée, et qui n’a pu parvenir à l’entendre? On peut croire que cet homme-là n’eut pas été un grand Docteur parmi les Egyptiens ses amis. Je prends donc la liberté de proposer à mes adversaires, et sur- tout au dernier, cette sage leçon d’un Philosophe sur un autre sujet: sachez qu’il n’y a point d’objections qui puissent faire autant de tort à votre parti que les mauvaises reposes; sachez que si vous n’avez rien dit qui vaille, on avilira votre cause, en vous faisant l’honneur de croire qu’il n’y avoit rien de mieux à dire. Je suis, et Lettres A Sara. (1757) Jam nec animi credula mutui. Hor. Avertissement. On comprendra sans peine comment une espece de défi pu faire écrire ces quatre Lettres. On demandoit si Amant d’un demi-siecle pouvoit ne pas faire rire. II semblé qu’on pouvoit se laisser surprendre à tout âge, qu’un Barbon pouvoit même écrire jusqu’à quatre Lettres d’Amour, et intéresser encore les honnêtes gens, mais qu’il ne pouvoit aller jusqu’à six sans se déshonorer, je n’ai pas besoin de dire ici mes raisons, on peut les sentir en lisant ces Lettres; après leur lecture on en jugera. Première Lettre. Tu lis dans mon coeur, jeune Sara; tu m’as pénétré, je le sens. Cent fois le jour ton oeil curieux vient épier l’effet de ces charmes. A ton air satisfait, à tes cruelles bontés, à tes méprisantes agaceries, je vois que tu jouis en secret de ma misere; tu t’applaudis avec un souris moqueur du désespoir où tu plonges un malheureux, pour qui l’amour n’est plus qu’un opprobre. Tu te trompes, Sara, je suis à plaindre, mais je ne suis point à railler: je ne suis point digne de mépris, mais de pitié, pour que je ne m’en impose ni sur ma figure ni sur mon âge, qu’en aimant je me sens indigne de plaire, et que la fatale illusion qui m’égare, m’empêche de te voir telle que tu es sans m’empêcher de me voir tel que je suis. Tu peux m’abuser sur tout, hormis sur moi-même: tu peux me persuader tout au monde, excepté que tu puisses partager mes feux insensés. C’est le pire de mes supplices de me voir comme tu me vois; tes trompeuses caresses ne font pour moi qu’une humiliation de plus, et j’aime avec la certitude affreuse de ne pouvoir être aimé. Sois donc contente. Hé bien, oui, je t’adore; oui je brûle pour toi de la plus cruelle des passions. Mais tente, si tu l’oses, de m’enchaîner à ton char comme un soupirant à cheveux comme un amant barbon qui veut faire l’agréable, et, dans son extravagant délire, s’imagine avoir des droits sur un jeune objet. Tu n’auras pas cette gloire; Ô Sara, ne t’en flatte pas; tu ne me verras point à tes pieds vouloir t’amuser avec le jargon de la galanterie, ou t’attendrir avec des propos langoureux. Tu peux m’arracher des pleurs, mais ils sont moins d’amour que de rage. Ris, si tu veux, de ma foiblesse; tu ne riras pas, au moins, de ma crédulité. Je te parle avec emportement de ma passion, parce que l’humiliation est toujours cruelle, et que le dédain est dur à supporter: mais ma passion, toute folle qu’elle est, n’est point emportée; elle est à la fois vive et douce comme toi. Prive de tout espoir, je suis mort au bonheur et ne vis que de ta vie. Tes plaisirs sont mes seuls plaisirs; je ne puis avoir d’autres jouissances que les tiennes, ni former d’autres voeux que tes voeux. J’aimerois mon Rival même si tu l’aimois; si tu ne l’aimois pas, je voudrois qu’il pût mériter ton amour; qu’il eût mon coeur pour t’aimer plus dignement et te rendre plus heureuse. C’est le seul desir permis à quiconque ose aimer sans être aimable. Aime et sois aimée, Ô Sara. Vis contente, je mourrai content. Seconde Lettre. Puisque je vous ai écrit, je veux vous écrire encore. Ma premiere faute en attire une autre; mais je saurai m’arrêter, soyez-en sure; et c’est la maniere dont vous m’avez traité durant mon délire, qui décidera de mes sentimens à votre égard quand j’en serai revenu. Vous avez beau feindre de n’avoir pas lu ma lettre; vous mentez, je le sais, vous l’avez lue. Oui, vous mentez sans me rien dire, par l’air égal avec lequel vous croyez m’en imposer: si vous êtes la même qu’auparavant, c’est parce que vous avez été toujours fausse, et la simplicité que vous affectez avec moi, me prouve que vous n’en avez jamais eu. Vous ne dissimulez ma folie que pour l’augmenter; vous n’êtes pas contente que je vous écrive si vous ne me voyez encore à vos pieds: vous voulez me rendre aussi ridicule que je peux l’être; vous voulez me donner en spectacle à vous-même, peut-être d’autres, et vous ne vous croyez pas assez triomphante, si je ne suis déshonoré. Je vois tout cela, fille artificieuse, dans cette feinte modestie par laquelle vous espérez m’en imposer, dans cette feinte égalité par laquelle vous semblez vouloir me tenter d’oublier ma faute, en paroissant vous-même n’en rien savoir. Encore une fois, vous avez lu ma lettre; je le sais, je l’ai vu. Je vous ai vu, quand j’entrois dans votre chambre, poser précipitamment le livre où je l’avois mise; je vous ai vu rougir et marquer un moment de trouble. Trouble séducteur et cruel qui peut-être est encore un de vos pieges, et qui m’a fait plus de mal que tous vos regards. Que devins-je à cet aspect qui m’agite encore? Cent fois en un instant, prêt à me précipiter aux pieds de l’orgueilleuse, que de combats, que d’efforts pour me retenir! Je sortis pourtant, je sortis palpitant de joie d’echapper à l’indigne bassesse que j’allois faire. Ce seul moment me venge de tes outrages. Sois moins fiere, Ô Sara, d’un penchant que je peux vaincre, puisqu’une fois en ma vie j’ai déjà triomphe de toi. Infortuné! J’impute à ta vanité des fictions de mon amour-propre. Que n’ai-je le bonheur de pouvoir croire que tu t’occupes de moi, ne fût-ce que pour me tyranniser! Mais daigner tyranniser un amant grison, seroit lui faire trop d’honneur encore. Non, tu n’as point d’autre art que ton indifférence; ton dédain fait toute ta coquetterie, tu me désoles sans songe à moi. Je suis malheureux jusqu’à ne pouvoir t’occuper au moins de mes ridicules, et tu méprises ma folie jusqu’à ne daigner pas même t’en moquer. Tu as lu ma lettre, et tu l’as oubliée; tu ne m’as point parlé de mes maux, parce que tu songeois plus. Quoi! je suis donc nul pour toi? Mes fureurs, mes tourmens, loin d’exciter ta pitié, n’excitent pas même ton attention? Ah! où est cette douceur que tes yeux promettent? où est ce sentiment si tendre qui paroît les animer?......... Barbare!...... insensible à mon état tu dois l’être à tout sentiment honnête. Ta figure promet une ame; elle ment, tu n’as que de la férocité...... Ah Sara! j’aurois attendu de ton bon coeur quelque consolation dans ma misere. Troisième Lettre. Enfin, rien ne manque plus à ma honte., et je suis aussi humilie que tu l’as voulu. Voilà donc à quoi ont abouti mon dépit, mes combats, mes résolutions, ma constance? Je serois moins avili si j’avois moins résisté. Qui, moi! j’ai fait l’amour en jeune-homme? J’ai passé deux heures aux genoux d’un enfant? j’ai versé sur ses mains des torrens de larmes? j’ai souffert qu’elle me consolât, qù’elle me plaignit, qu’elle essuyât mes yeux ternis par les ans? j’ai reçu d’elle des leçons de raisons, de courage? j’ai bien profité de ma longue expérience et de mes tristes réflexions! Combien de fois j’ai rougi d’avoir été à vingt ans ce que je redeviens à cinquante! Ah, je n’ai donc vécu que pour me déshonorer! Si du moins un vrai repentir me ramenoit à des sentimens plus honnêtes: mais non je me complais malgré moi dans ceux que tu m’inspires, dans le délire ou tu me plonges, dans l’abaissement où tu m’as réduit. Quand je m’imagine à mon âge à genoux devant toi, tout mon coeur se souleve et s’irrite; mais il s’oublie et se perd dans les ravissemens que j’y ai sentis. Ah! je ne me voyois pas alors; je ne voyois que toi, fille adorée: tes charmes, tes sentimens, tes discours remplissoient, formoient tout mon être: j’étois jeune de ta jeunesse, sage de ta raison, vertueux de ta vertu. Pouvois-je mépriser celui que tu honorois de ton estime? Pouvois-je hair celui que tu daignois appeller ton ami? Hélas! cette tendresse de pere que tu me demandois d’un ton si touchant, ce nom de fille que tu voulois recevoir de moi me faisoient bientôt rentrer en moi-même: tes propos si tendres, tes caresses si pures m’enchantoient et me déchiroient, des pleurs d’amour et de rage couloient de mes yeux. Je sentons que je n’étois heureux que par ma misere, et que si j’eusse été plus digne de plaire, je n’aurois pas été si bien traité. N’importe. J’ai pu porter l’attendrissement dans ton coeur. La pitié le ferme à l’amour, je le sais, mais elle en a pour moi tous les charmes: Quoi! j’ai vu s’humecter pour moi tes beaux yeux? j’ai senti tomber sur ma joue une de tes larmes? O cette larme, quel embrasement dévorant elle a cause! et je ne serois pas le plus heureux des hommes? Ah, combien je le suis au-dessus de ma plus orgueilleuse attente! Oui, que ces deux heures reviennent sans cesse, qu’elles remplissent de leur retour on de leur souvenir le reste de ma vie. Eh qu’a-t-elle eu de comparable à ce que j’ai senti dans cette attitude? J’étois humilié, j’étois insensé, j’étois ridicule; mais j’étois heureux, et j’ai goûté dans ce court espace plus de plaisirs que je n’en eus dans tout le cours de mes ans. Oui, Sara, oui, charmante Sara, j’ai perdu tout repentir, toute honte; je ne me souviens plus de moi; je ne sens que le feu qui me dévore; je puis dans tes fers braver les huées du monde entier. Que m’importe ce que je peux paroître aux autres? J’ai pour toi le coeur d’un jeune-homme, et cela me suffit. L’hiver a beau couvrir, l’Etna de ses glaces, son sein n’est pas moins embrase. Quatrième Lettre. Quoi! C’étoit vous que je redoutois; c’étoit vous que je rougissois d’aimer? O Sara, fille adorable, ame plus belle que ta figure! si je m’estime désormais quelque chose, c’est d’avoir un coeur fait pour sentir tout ton prix. Oui, sans doute, je rougis de l’amour que j’avois pour toi, mais c’est parce qu’il étoit trop rampant, trop languissant, trop foible, trop peu digne de son objet. Il y a six mois que mes yeux et mon coeur devorent tes charmes, il y a six mois que tu m’occupes seule et que je ne vis que pour toi: mais ce n’est que d’hier que j’ai appris à t’aimer. Tandis que tu me parlois et que des discours dignes du Ciel sortoient de ta bouche, je croyois voir changer tes traits, ton air, ton port, ta figure; je ne sais quel feu surnaturel luisoit dans tes yeux, des rayons de lumiere sembloient t’entourer. Ah Sara! Si réellement tu n’es pas une mortelle, si tu es l’Ange envoyé du Ciel pour ramener un coeur qui s’égare, dis-le moi; peut-être il est tems encore. Ne laisse plus profaner ton image par des desirs formés malgré moi. Hélas! si je m’abufe dans mes voeux, dans mes transports, dans mes téméraires hommages, guéris- moi d’une erreur qui t’offense, apprends-moi comment il faut t’adorer. Vous m’avez subjugué, Sara, de toutes les manieres, et si vous me faites aimer ma folie, vous me la faites cruellement sentir. Quand je compare votre conduite à la mienne, je trouve un sage dans une jeune fille, et je ne sens en moi qu’un vieux enfant. Votre douceur, si pleine de dignité, de raison, de bienséance, m’a dit tout ce que ne m’eût pas dit un accueil plus sévere; elle m’a fait plus rougir de moi que n’eussent fait vos reproches; et l’accent un peu plus grave que vous avez mis hier dans vos discours m’a fait aisément connoître que je n’aurais pas dû vous exposer à me les tenir deux fois. Je vous entends, Sara, et j’espere vous prouver aussi que si je ne suis pas digne de vous plaire par mon amour, je le suis par les sentimens qui l’accompagnent. Mon égarement sera aussi court qu’il a été grand, vous me l’avez montre, cela suffit; j’en saurai sortir, soyez-en sûre: quelque aliéné que je puisse être, si j’en avoir vu toute l’étendue, jamais je n’aurois fait le premier pas. Quand je méritois des censures vous ne m’avez donné que des avis, et vous avez bien voulu ne me voir que foible lorsque j’étois criminel. Ce que vous ne m’avez pas dit, je sais me le dire; je sais donner à ma conduite auprès de vous le nom que vous ne lui avez pas donné et si j’ai pu faire une bassesse sans la connoître, je vous serai voir que je ne porte point un coeur bas. Sans doute c’est moins mon âge que le vôtre qui me rend coupable. Mon mépris pour moi m’empêchoit de voir toute l’indignité de ma démarche. Trente ans de différence ne me montroient que ma honte et me cachoient vos dangers. Hélas! quels dangers? Je n’étois pas allez vain pour en supposer: je n’imaginois pas pouvoir tendre un piege à votre innocence, et si vous eussiez été moins vertueuse, j’étois un suborneur sans en rien savoir. 0 Sara! ta vertu est à des épreuves plus dangereuses, et tes charmes ont mieux à choisir. Mais mon devoir ne dépend ni de ta vertu, ni de tes charmes, sa voix me parle et je le suivrai. Qu’un éternel oubli ne peut-il te cacher mes erreurs! Que ne les puis-je oublier moi-même! Mais non, je le sens, j’en ai pour la vie, et le trait s’enfonce par mes efforts pour l’arracher. C’est mon sort de brûler jusqu’à mon dernier soupir d’un feu que rien ne peut éteindre, et auquel chaque jour ôte un degré d’espérance et en ajoute un de raison. Voilà ce qui ne dépend pas de moi; mais voici, Sara, ce qui en dépend. Je vous donne ma foi d’homme qui ne la faussa jamais, que je ne vous reparlerai de mes jours de cette passion ridicule et malheureuse que j’ai pu peut-être empêcher de naître, mais que je ne puis plus étouffer. Quand je dis que je ne vous en parlerai pas, j’entends que rien en moi ne vous dira ce que je dois taire. J’impose à mes yeux le même silence qu’à ma bouche: mais de grace imposez aux vôtres de ne plus venir m`arracher ce triste secret. Je suis à l’épreuve de tout, hors de vos regards: vous savez trop combien il vous est aise de me rendre parjure. Un triomphe si sûr pour vous et si flétrissant pour moi pourroit-il flatter votre belle ame? Non, divine Sara, ne profane pas le temple où tu es adorée, et laisse au moins quelque vertu dans ce coeur à qui tu as tout ôte. Je ne puis ni ne veux reprendre le malheureux secret qui m’est échappé; il est trop tard, il faut qu’il vous reste, et il est si peu intéressant pour vous qu’il seroit bientôt oublié si l’aveu ne s’en renouvelloit sans cesse. Ah! je serois trop à plaindre dans ma misere si jamais je ne pouvois me dire que vous la plaignez, et vous devez d’autant plus la plaindre que vous n’aurez jamais à m’en consoler. Vous me verrez toujours tel que je dois être, mais connoissez-moi toujours tel que je suis: vous n’aurez plus à censurer mes discours, mais souffrez mes lettres; c’est tout ce que je vous demande. Je n’approcherai de vous que comme d’une Divinité devant laquelle on impose silence à les passions, Vos vertus suspendront l’effet de vos charmes; votre présence purifiera mon coeur; je ne craindrai point d’être un séducteur en ne vous disant rien qu’il ne vous convienne d’entendre; je cesserai de me croire ridicule quand vous ne me verrez jamais tel; et je voudrai n’être plus coupable, quand je ne pourrai l’être que loin de vous. Mes Lettres? Non. Je ne dois pas même desirer de vous écrire, et vous ne devez le souffrir jamais. Je vous estimerois moins si vous en étiez capable. Sara, je te donne cette art pour t’en servir contre moi. Tu peux être dépositaire de mon fatal secret, tu n’en peux être la confidente. C’est assez pour moi que tu le saches, ce seroit trop pour toi de l’entendre répéter. Je me tairai: qu’aurois-je de plus à te dire? Bannis-moi, méprise-moi désormais, si tu revois jamais ton amant dans l’ami que tu t’es choisi. Sans pouvoir te fuir, je te dis adieu pour la vie. Ce sacrifice étoit le dernier qui me restoit à te faire. C’étoit le seul qui fût digne de tes vertus et de mon coeur. Lettre Elémentaires Sur La Botanique, A Madame De Lessert. (43) (1771) Lettre I Du 22 Août 1771. Votre idée d’amuser un peu la vivacité de votre fille et de l’exercer à l’attention sur des objets agréables et varies comme les plantes, me paroit excellente, mais je n’aurois ose vous la proposer, de peur de faire le Monsieur Josse, Puisqu’elle vient de vous, je l’approuve de tout mon coeur, et j’y concourrai de même, persuade qu’à tout âge l’étude de la nature émousse le goût des amusemens frivoles, prévient le tumulte des passions, et porte à l’ame une nourriture qui lui profite en la remplissant du plus digne objet de ses contemplations. Vous avez commence par apprendre à la Petite les noms d’autant de plantes que vous en aviez de communes sous les yeux: c’etoit précieusement ce qu’il faloit faire. Ce petit nombre de plantes qu’elle connoît de vue sont les pieces de comparaison pour étendre ses connoissances: mais elles ne suffisent pas. Vous me demandez un petit catalogue des plantes les plus connues avec des marques pour les reconnoître. Je trouve à cela quelque embarras. C’est de vous donner par écrit ces marques ou caracteres d’une maniere claire et cependant peu diffuse. Cela me paroit impossible sans employer la langue de la chose, et les termes de cette langue forment un vocabulaire à part que vous ne sauriez entendre, s’il ne vous est préalablement explique. D’ailleurs ne connoître simplement les plantes que de vue et ne savoir que leurs noms, ne peut être qu’une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres, et il est à présumer que votre fille ne s’en amuseroit pas long-tems. Je vous propose de prendre quelques notions préliminaires de la structure végétale ou de l’organisation des plantes, afin, dussiez-vous ne faire que quelques pas dans le plus beau, dans le plus riche des trois règnes de la nature, d’y marcher du moins avec quelques lumieres. Il ne s’agit donc pas encore de la nomenclature, qui n’est qu’un l’avoir d’herboriste. J’ai toujours cru qu’on pouvoit être un très-grand Botaniste sans connoître une seule plante par son nom; et sans vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniste, je crois néanmoins qu’il lui sera toujours utile d’apprendre à bien voir ce qu’elle regarde. Ne vous effarouchez pas au reste de l’entreprise. Vous connoîtrez bientôt qu’elle n’est pas grande. Il n’y a rien de complique ni de difficile à suivre dans ce que j’ai à vous proposer. Il ne s’agit que d’avoir la patience de commencer par le commencement. Après cela on n’avance qu’autant qu’on veut. Nous touchons à l’arrière-saison, et les plantes dont la structure à le plus de simplicité l’ont déjà passées. D’ailleurs, je vous demande quelque tems pour mettre un peu d’ordre dans vos observations. Mais en attendant que le printems nous mette à portée de commencer et de suivre le cours de la nature, je vais toujours vous donner quelques mots du vocabulaire à retenir. Une plante parfaite est composée dc racine, de tige, de branches, de feuilles, de fleurs et de fruits, (car on appelle fruit en Botanique, tant dans les herbes que dans les arbres toute la fabrique de la semence). Vous connoissez déjà tout cela, du moins assez pour entendre le mot; mais il y a un partie principale qui demande un plus grand examen; c’est la fructification, c’est-à- dire, la fleur et le fruit. Commençons par la fleur, qui vient la premiere. C’est dans cette partie que la nature a renferme le sommaire de son ouvrage; c’est par elle qu’elle le perpétue, et c’est aussi de toutes les parties du végétal la plus éclatante pour l’ordinaire, toujours la moins sujette aux variations. Prenez un Lis. Je pense que vous en trouverez encore aisément en pleine fleur. Avant qu’il s’ouvre vous voyez à l’extrémité de la tige un bouton oblong verdâtre, qui blanchit à mesure qu’il est prêt à s’épanouir; et quand il est tout-à-fait ouvert, vous voyez son enveloppe flanche prendre la forme d’un vase divise en plusieurs segmens. Cette partie enveloppante et colorée qui est blanche dans le Lis, s’appelle la corolle, et non pas la fleur comme chez le vulgaire, parce que la fleur est un compose de plusieurs parties dort la corolle est seulement la principale. La corolle du Lis n’est pas d’une seule piece, comme il est facile à voir. Quand elle se fane et tombe, elle tombe en six pieces bien séparées, qui s’appellent des pétales. Ainsi la corolle du Lis est composée de six pétales. Toute corolle de fleur qui est ainsi de plusieurs pieces, s’appelle corolle polypétale. Si la corolle n’etoit que d’une seule piece, comme par exemple dans le Liseron, appelle clochette des champs, elle s’appelleroit monopétale. Revenons à notre Lis. Dans la corolle vous trouverez précieusement au milieu une espece de petite colonne attachée tout au fond et qui pointe directement vers le haut. Cette colonne, prise dans son entier, s’appelle le Pistil prise dans ses parties, elle se divise en trois; 1. Sa base renflée en cylindre avec trois angles arrondis tout autour. Cette base s’appelle le Germe. 2. Un filet pose sur le germe. Ce filet s’appelle Style. 3. Le style est couronne par une espece de chapiteau avec trois échancrures. Ce chapiteau s’appelle le Stigmate. Voilà en quoi consiste pistil et ses trois parties. Entre le pistil et la corolle vous trouvez six autres corps bien distincts, qui s’appellent les Etamines. Chaque étamine est composée de deux parties; savoir, une plus mince par laquelle l’étamine tient au fond de la corolle, et qui s’appelle le Filet. Une plus grosse qui tient à l’extrémité supérieure du filet, et qui s’appelle Anthère. Chaque anthère est une boËte qui s’ouvre quand elle est mure, et verse une poussiere jaune très-odorante, donc nous parlerons dans la suite. Cette poussiere jusqu’ici n’a point de nom françois; chez les Botanistes on l’appelle le Pollen, mot qui signifie poussiere. Voilà l’analyse grossière des parties de la fleur. A mesure que la corolle se fane et tombe, le germe grossit et devient une capsule triangulaire allongée, dont l’intérieur contient des semences plates distribuées en trois loges. Cette capsule considérée comme l’enveloppe des graines, prend le nom de Péricarpe. Mais je n’entreprendrai pas ici l’analyse du fruit. Ce sera le sujet d’une autre Lettre. Les parties que je viens de vous nommer se trouvent également dans les fleurs de la plupart des autres plantes, mais à divers degrés de proportion, de situation et de nombre. C’est par l’analogie de ces parties et par leurs diverses combinaisons, que se déterminent les diverses familles du regne végétal. Et ces analogies des parties de la fleur se lient avec d’autres analogies des parties de la plante qui semblent n’avoir aucun rapport à celles-la.. Par exemple, ce nombre de six étamines, quelquefois seulement trois, de six pétales ou divisons de la corolle, et cette forme triangulaire à trois loges de l’ovaire, déterminent toute la famille des liliacées; et dans toute cette même famille qui est très-nombreuse, les racines sont toutes des oignons ou bulbes plus ou moins marquées, et variées quant à leur figure ou, composition. L’oignon du Lis est compose d’écailles en recouvrement; dans l’Asphodèle, c’est une, liasse de navets allongés; dans le Safran, ce sont deux bulbes: l’une sur l’autre; dans la Colchique, à. cote l’une de l’autre mais toujours des bulbes. Le Lis, que j’ai choisi parce qu’il est de la saison, et aussi à cause de la grandeur de sa fleur et de ses parties qui les rend plus sensibles, manque cependant d’une des parties constitutives d’une fleur parfaite, savoir, le calice. Le calice est cette partie verte et divisée communément en cinq folioles, qui soutient et embrasse par le bas la corolle, et qui l’enveloppe toute entiere avant son épanouissement, comme vous aurez pu le remarquer dans la Rose. Le calice qui accompagne presque toutes les autres fleurs manque à la plupart des liliacées, comme la Tulipe, la Jacinthe, le Narcisse, la Tubéreuse, etc. et même l’Oignon, le Poireau, l’Ail, qui sont aussi de véritables liliacées, quoiqu’elles paroissent sort différentes au premier coup-d’oeil. Vous verrez encore que dans toute cette même famille les tiges sont simples et peu rameuses, tes feuilles entières et jamais découpées; observations qui confirment dans cette famille l’analogie de la fleur et du fruit par celle des autres parties de la plante. Si vous suivez ces détails avec quelque attention, et que vous vous les rendiez familiers par des observations fréquentes, vous voilà déjà en etat de déterminer par l’inspection attentive et suivie d’une plante, si elle est ou non de la famille des liliacées, et cela, sans savoir le nom de cette plante. Vous voyez que ce n’est plus ici un simple travail de la mémoire, mais une étude d’observations et de faits, vraiment digne d’un Naturaliste. Vous ne commencerez pas par dire tout cela à votre fille, et encore moins dans la suite quand vous serez initiée dans les mystérieuse de la végétation; mais vous ne lui développerez par degrés que ce qui peut convenir à son âge et à son sexe, en la guidant pour trouver les choses par elle-même plutôt qu’en les lui apprenant. Bon jour, chere Cousine, si tout ce fatras vous convient; je suis à vos ordres. Lettre II Du 18 Octobre 1771. Puisque vous saisissez si bien, chere Cousine, les premiers linéamens des plantes, quoique si légèrement marques, que votre oeil clair-voyant sait déjà distinguer un air de famille dans les liliacées, et que notre chere petite Botaniste s’amuse de corolles dc de pétales, je vais vous proposer une autre famille sur laquelle elle pourra derechef exercer son petit savoir; avec un peu plus de difficulté pourtant, je l’avoue, à cause des fleurs beaucoup plus petites, du feuillage plus varie; mais avec le même plaisir de sa part et de la votre; du moins si vous en prenez autant à suivre cette route fleurie que j’en trouve à vous la tracer. Quand les premiers rayons du printems auront éclaire vos progrès en vous montrant dans les jardins les Jacinthes, les Tulipes, les Narcisses, les Jonquilles à les Muguets dont l’analyse vous est déjà connue, d’autres fleurs arrêteront bientôt vos regards et vous demanderont un nouvel examen. Telles seront les Giroflées ou Violiers; telles les Juliennes ou Girardes. Tant que vous les trouverez doubles, ne vous attachez pas à leur examen; elles seront défigurées, ou, si vous voulez, parées à notre mode, la nature ne s’y trouvera plus: elle refuse de se reproduire par des monstres ainsi mutiles; car si la partie la plus brillante, savoir, la corolle, s’y multiplie, c’est aux dépens des parties plus essentielles qui disparoissent sous cet éclat. Prenez donc une Giroflée simple, et procédez à l’analyse de sa fleur. Vous y trouverez d’abord une partie extérieure qui manque dans les liliacées, savoir, le calice. Ce calice est de quatre pieces qu’il faut bien appeller feuilles ou folioles, puisque nous n’avons point de mot propre pour les exprimer, comme le mot pétales pour les pieces de la corolle. Ces quatre pieces, pour l’ordinaire, sont inégales de deux en deux: c’est-à-dire, deux folioles opposées l’une à l’autre, égales entr’elles, plus petites; et les deux autres, aussi égales entr’elles et opposées, plus grandes, et sur-tout par le bas ou leur arrondissement fait en dehors une bosse allez sensible. Dans ce calice vous trouverez une corolle composée de quatre pétales dont je taille à part la couleur, parce qu’elle ne fait point caractere. Chacun de ces pétales est attache au réceptacle ou fond du calice par une partie étroite et pale qu’on appelle l’Onglet, et déborde le calice par une partie plus large et plus colorée, qu’on appelle la Lame. Au centre de la corolle est un pistil alongé, cylindrique ou à- peu-près, termine par un style très-court, lequel est termine lui- même par un stigmate oblong, bifide, c’est-à-dire partage en deux parties qui se réfléchissent de part et d’autre. Si vous examinez avec soin la position respective du calice et de la corolle, vous verrez que chaque pétale, au lieu de correspondre exactement à chaque foliole du calice, est pose au contraire entre les deux; de forte qu’il répond à l’ouverture qui les sépare, et cette position alternative a lieu dans toutes les especes de Fleurs qui ont un nombre égal de pétales à la corolle et de folioles au calice. Il nous reste à parler des étamines. Vous les trouverez dans la Giroflée au nombre de six, comme dans les liliacées, mais non pas de même égales entr’elles, ou alternativement inégales; car vous en verrez seulement deux en opposition l’une de l’autre, sensiblement plus courtes que les quatre autres qui les séparent, et qui en sont aussi séparées de deux en deux. Je n’entrerai pas ici dans le détail de leur structure et de leur position: mais je vous préviens que si vous y regardez bien, vous trouverez la raison pourquoi ces deux étamines sont plus courtes que les autres, et pourquoi deux folioles du calice sont plus bossues, ou, pour perler en termes de Botanique, plus gibbeuses et les deux autres plus applaties? Pour achever l’histoire de notre Giroflée, il ne faut pas l’abandonner après avoir analyse sa fleur, mais il faut attendre que la corolle se flétrisse et tombe, ce qu’elle fait assez promptement, et remarquer alors ce que devient le pistil, compose, comme nous l’avons dit ci-devant, de l’ovaire ou péricarpe, du style et du stigmate. L’ovaire s’alonge beaucoup et s’élargit un peu à mesure que le fruit mûrit. Quand il est mur, cet ovaire ou fruit devient une espece de gousse plate appelée Silique. Cette silique est composée de deux valvules posées l’une fur l’autre, et séparée par une cloison fort mince appelée Médiastin. Quand la semence est tout-à-fait mure, les valvules s’ouvrent de bas en haut pour lui donner passage, et restent attachées au stigmate par leur partie supérieure. Alors on voit des graines plates et circulaires posées sur les deux faces du médiastin, et si l’on regarde avec soin comment elles y tiennent, on trouve que c’est par un court pédicule qui attache chaque graine alternativement à droite et à gauche aux futures du médiastin, c’es-à-dire, à ses deux bords par lesquels il etoit comme cousu avec les valvules avant leur séparation. Je crains sort, chere Cousine, de vous avoir un peu fatiguée par cette longue description; mais elle etoit nécessaire pour vous donner le caractere essentiel de la nombreuse famille des Crucifères ou Fleurs en croix, laquelle compose une classe entiere dans presque tous les systèmes des Botanistes; et cette description difficile à entendre ici sans figure, vous deviendra plus claire, j’ose l’espérer, quand vous la suivrez avec quelque attention, ayant l’objet sous les yeux. Le grand nombre d’especes qui composent la famille des Crucifères, à détermine les Botanistes à la diviser en deux sections qui, quant à la fleur, sont parfaitement semblables, mais différent sensiblement quant au fruit. La premiere section comprend les Crucifères à Silique, comme la Giroflée dont je viens de parler, la Julienne, le Cresson de fontaine, les Choux, les Raves, les Navets, la Moutarde, etc. La seconde section comprend les Crucifères à Silicule, c’es-à- dire, dont la silique en diminutif est extrêmement courte, presque aussi large que longue, et autrement divise en-dedans; comme entre autres le Cresson alénois, dit Nasitort ou Natou, le Thlaspi appelle Taraspi par les Jardiniers, le Cochléaria, la Lunaire, qui, quoique la gousse en soit fort grande, n’est pourtant qu’une silicule, parce que sa longueur excède peu sa largeur. Si vous ne connoissez ni le Cresson alénois, ni le Cochléaria, ni le Thlaspi, ni la Lunaire, vous connoissez, du moins je le présume, la Bourse-à-pasteur, si commune parmi les mauvaises herbes des jardins. Hé bien, Cousine, la Bourse-à- pasteur est une Crucifere à silicule, dont la silicule est triangulaire. Sur celle-là vous pouvez vous former une idée des autres, jusqu’à ce qu’elles vous tombent sous la main. Il est tems de vous laisser respirer, d’autant plus que cette Lettre, avant que, la saison vous permette d’en faire usage, sera j’espere suivie de plusieurs autres, ou je pourrai ajouter ce qui reste à dire de nécessaire sur les Crucifères et que je n’ai pas dit dans celle-ci. Mais il est bon peut-être de vous prévenir dès- à-présent que dans cette famille et dans beaucoup d’autres vous trouverez souvent des Fleurs beaucoup plus petites que la Giroflée, et quelquefois si petites que vous ne pourrez gueres examiner leurs parties qu’à la faveur d’une loupe; instrument dont un Botaniste ne peut se passer, non plus que d’une pointe, d’une lancette et d’une paire de bons ciseaux fins à découper. En pensant que votre zele maternel peut vous mener jusques-là, je me fais un tableau charmant de ma belle Cousine empressée avec son verre à éplucher des monceaux de Fleurs, cent fois moins fleuries, moins fraîches et moins agréables qu’elle. Bon jour, Cousine, jusqu’au chapitre suivant. Lettre III Du 16 Mai 1772. Je suppose, chere Cousine, que vous avez bien reçu ma précédente réponse, quoique vous ne m’en parliez point dans votre seconde Lettre. Répondant maintenant à celle-ci, j’espere sur ce que vous m’y marquez, que la maman bien rétablie est partie en bon etat pour la Suisse, et je compte que vous, n’oublierez pas de me donner avis de l’effet de ce voyage et des eaux qu’elle va prendre. Comme tante Julie a du partir avec elle, j’ai charge M. G. qui retourne au Val-de-Travers, du petit herbier qui lui est destine, et je l’ai mis à votre adresse afin qu’en son absence vous puissiez le recevoir et vous en servir; si tant est que parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre usage. Au reste, je n’accorde pas que vous ayez des droits sur ce chiffon. Vous en avez sur celui qui sa fait, les plus forts et les plus chers que je connoisse; mais pour l’herbier, il fut promis à votre soeur, lorsqu’elle herborisoit avec moi dans nos promenades à la croix de Vague, et que vois ne songiez à rien moins dans celles ou mon coeur et mes pieds vous suivoient avec grand-Maman en Vaise. Je rougis de lui avoir tenu parole si tard et si mal; mais enfin elle avoir sur vous à cet égard ma parole, et l’antériorité. Pour vous, chere Cousine, si je ne vous promets pas un herbier de ma main, c’est pour vous en procurer un plus précieux de la main de votre fille, si vous continuez à suivre avec elle cette douce et charmante étude qui remplit d’intéressantes observations sur la nature, ces vides du tems que les autres consacrent à l’oisiveté ou à pis. Quant à présent reprenons le fil interrompu de nos familles végétales. Mon intention est de vous décrire d’abord six de ces familles pour vous familiariser avec la structure générale des parties caractéristiques des plantes. Vous en avez déjà deux; reste à quatre qu’il faut encore avoir la patience de suivre, après quoi laissant pour un tems les autres branches de cette nombreuse lignée, et passant à l’examen des parties différentes de la fructification, nous ferons en sorte que sans, peut-être, connoître beaucoup de plantes, vous ne serez du moins jamais en terre étrangère parmi les productions du regne végétal. Mais je vous préviens que si vous voulez prendre des livres, suivre la nomenclature ordinaire, avec beaucoup de noms vous aurez peu d’idées, celles que vous aurez se brouilleront et vous ne suivrez bien ni ma marche ni celle des autres, et m’aurez tout au plus qu’une connoissance de mots. Chere Cousine, je fuis jaloux d’être votre seul guide dans cette partie. Quand il en sera tems je vous indiquerai les livres que vous pourrez consulter. En, attendant, ayez la patience de ne lire que dans celui de la nature et de vous en tenir à mes lettres. Les Pois sont à présent en pleine fructification. Saisissons ce moment pour observer leurs caracteres. Il est un des plus curieux que puisse offrir la Botanique. Toutes les fleurs se divisent généralement en régulières et irrégulières. Les premieres sont celles dont toutes les parties s’écartent uniformément du centre de la fleur, et aboutiroient ainsi par leurs extrémités extérieures a la circonférence d’un cercle. Cette uniformité fait qu’en présentant à l’oeil les fleurs de cette espece, il n’y distingue ni dessus ni dessous, ni droite ni gauche; telles sont les deux familles ci-devant examinées. Mais au premier coup-d’oeil vous verrez qu’une fleur de Pois est irrégulière, qu’on y distingue aisément dans la corolle la partie plus longue qui doit être en haut, de la plus courte qui doit être en bas, et qu’on conçoit fort bien, en présentant la fleur vis-à-vis de l’oeil, si on la tient dans sa situation naturelle ou si on la renverse. Ainsi toutes les fois qu’examinant une fleur irrégulière, on parle du haut et du bas, c’est en la plaçant dans sa situation naturelle. Comme les fleurs de cette famille sont d’une construction fort particuliere, non-seulement il faut avoir plusieurs fleurs de Pois et les disséquer successivement, pour observer toutes leurs parties l’une après l’autre, il faut même suivre le progrès de la fructification depuis la premiere floraison jusqu’à la maturité du fruit. Vous trouverez d’abord un calice monophylle, c’es-à-dire d’une seule piece terminée en cinq pointes bien distinctes, dont deux un peu plus larges sont en haut, et les trois plus étroites en bas. Ce calice est recourbe vers le bas, de même que le pédicule qui le soutient, lequel pédicule est très-délie, très-mobile, en sorte que la fleur suit aisément le courant de l’air et présente ordinairement son dos au vent et à la pluie. Le calice examine, on l’ôte, en le déchirant délicatement de maniere que le reste de la fleur demeure entier, et alors vous voyez clairement que la corolle est polypétale. Sa premiere piece est un grand et large pétale qui couvre les autres et occupe la partie supérieure de la corolle, à cause de quoi ce grand pétale à pris le nom de Pavillon. Un l’appelle aussi l’Etendard. Il faudroit se boucher les yeux et l’esprit pour ne pas voir que ce pétale est-là comme un parapluie pour garantir ceux qu’il couvre des principales injures de l’air. En enlevant le pavillon comme vous avez fait le calice, nous remarquerez qu’il est emboîte de chaque cote par une petite oreillette dans les pieces latérales, de maniere que sa situation ne puisse être dérangée par le vent. Le pavillon ôte laisse à découvert ces deux pieces latérales auxquelles il etoit adhérent par ses oreillettes; ces pieces latérales s’appellent les Aîles. Vous trouverez en les détachant qu’emboîtées encore plus sortement avec celle qui reste, elles n’en peuvent être séparées sans quelque effort, Aussi les ailes ne sont gueres moins utiles pour garantir les cotes de la fleur que le pavillon pour la couvrir. Les ailes ôtées vous laissent voir la derniere piece de corolle; piece qui couvre et défend le centre de la fleur, l’enveloppe, sur-tout par-dessous, aussi soigneusement que les trois autres pétales enveloppent le dessus et les cotes. Cette derniere piece qu’a cause de sa forme on appelle la Nacelle, est comme le coffre- fort dans lequel la nature a mis son trésor à l’abri des atteintes de l’air et de l’eau. Après avoir bien examine ce pétale, tirez-le doucement par-dessous en le pinçant légèrement par la quille, c’es-à-dire, par la prise mince qu’il vous présente, de peur d’enlever avec lui ce qu’il enveloppe. Je suis sur qu’au moment ou ce dernier pétale sera force de lâcher prise et de déceler le mystère qu’il cache, vous ne pourrez en l’appercevant vous abstenir de faire un cri de surprise et d’admiration. Le jeune fruit qu’enveloppoit la nacelle est construit de cette maniere. Une membrane cylindrique terminée par dix filets bien distincts entoure l’ovaire, c’es-à-dire, l’embrion de la gousse. Ces dix filets sont autant d’étamines qui se réunissent par le bas autour du germe et se terminent par le haut en autant d’anthères jaunes dont la poussiere va seconder le stigmate qui termine le pistil, et qui, quoique jaune aussi par la poussiere fécondante qui s’y attache, se distingue aisément des étamine par sa figure et par sa grosseur. Ainsi ces dix étamines forment encore autour de l’ovaire une derniere cuirasse pour le préserver des injures du dehors. Si vous y regardez de bien près, vous trouverez que ces dix étamines ne sont par leur base un seul corps qu’en apparence. Car dans la partie supérieure de ce cylindre il y a une piece ou étamine qui d’abord paroit adhérente aux autres, mais qui à mesure que la fleur se fane et que le fruit grossit, se détache et laisse une ouverture en-dessus par laquelle ce fruit grossissant peut s’étendre en entrouvrant et écartant de plus le cylindre qui sans cela le comprimant et l’étranglant tout autour l’empecheroit de grossir et de profiter. Si la fleur n’est pas assez avancée, vous ne verrez pas cette étamine détachée du cylindre; mais passez un camion dans deux petits trous que vous trouverez près du réceptacle à la base de cette étamine, et bientôt vous verrez l’étamine avec son anthère suivre l’épingle et se détacher des neuf autres qui continueront toujours de faire ensemble un seul corps, jusqu’à ce qu’elles se flétrissent et dessèchent quand le germe féconde devient gousse et qu’il n’a plus besoin d’elles. Cette Gousse dans laquelle l’ovaire se change en mûrissant se distingue de la Silique des crucifères, en ce que dans la Silique les graines sont attachées alternativement aux deux futures, au lieu que dans la Gousse elles ne sont attachées que d’un cote, c’est-à-dire, à une seulement des deux futures, tenant alternativement à la vérité aux deux valves qui la composent, mais toujours du même cote. Vous saisirez parfaitement cette différence, si vous ouvrez en même tems la Gousse d’un Pois et la Silique d’une Giroflée, ayant attention de ne les prendre ni l’une ni l’autre en parfaite maturité, afin qu’après l’ouverture du fruit les graines restent attachées par leurs ligamens à leurs futures et à leurs valvules. Si je me fuis bien fait entendre, vous comprendrez, chere Cousine, quelles étonnantes précautions ont été cumulées par la nature pour amener l’embrion du Pois à maturité, et le garantir sur-tout, au milieu des plus grandes pluies, de l’humidité qui lui est funeste, sans cependant l’enfermer dans une coque dure qui en eut fait une autre sorte de fruit. Le suprême Ouvrier, attentif à la conservation de tous les êtres, a mis de grands soins à garantir la fructification des plantes des atteintes qui lui peuvent nuire; mais il paroit avoir redouble d’attention pour celles. qui servent à la nourriture de l’homme et des animaux, comme la plupart des légumineuses. L’appareil de la fructification du Pois est, en divises proportions, le même dans toute cette famille. Les fleurs y portent le nom de Papillonacées, parce qu’on a cru y voir quelque chose de semblable à la figure d’un papillon: elles ont généralement un Pavillon, deux Aîles, une Nacelle, ce qui fait communément quatre pétales irréguliers. Mais il y a des genres ou la nacelle se divise dans sa longueur en deux pieces presque adhérentes par la quille, et ces fleurs-là ont réellement cinq pétales: d’autres, comme le Treffle des près, ont toutes leurs parties attachées en une seule piece, et quoique Papillonacées ne laissant pas d’être monopétales. Les Papillonacées ou légumineuses sont une des familles des plantes les plus nombreuses et les plus utiles. Un y trouve les Fèves, les Genets, les Luzernes, Sainfoins., Lentilles, Veces, Gesses, les Haricots, dont le caractere est d’avoir la nacelle contournée en spirale, ce qu’on prendroit d’abord pour un accident. Il y a des arbres, entre autres celui qu’on appelle vulgairement Acacia, et qui n’est pas le véritable Acacia, l’Indigo, la Réglisse en sont aussi: mais nous parlerons de tout cela plus en détail dans la suite. Bon jour Cousine. J’embrasse tout, ce que vous aimez. Lettre IV Du 19 Juin 1772. Vous m’avez tire de peine, chere Cousine, mais il me reste encore de l’inquiétude sur ces maux d’estomac appelles maux de coeur, dont votre maman sent les retours dans l’attitude d’écrire. Si c’est seulement l’effet d’une plénitude de bile, le voyage et les eaux suffiront pour l’évacuer; mais je crains bien qu’il n’y ait à ces accidens quelque cause locale qui ne sera pas si facile à détruire, et qui demandera toujours d’elle un grand ménagement, même après son rétablissement. J’attends de vous des nouvelles de ce voyage, aussi-tôt que vous en aurez; mais j’exige que la maman ne songe à m’écrire que pour m’apprendre son entiere guérison. Je ne puis comprendre pourquoi vous n’avez pas reçu l’herbier. Dans la persuasion que tante Julie etoit déjà partie, j’avois remis le paquet à M. G. pour vous l’expédier en passant à Dijon. Je n’apprends d’aucun cote qu’il soit parvenu ni dans vos mains ni dans celles de votre soeur, et je n’imagine plus ce qu’il peut être devenu. Parlons de plantes tandis que la saison de les observer nous y invite. Votre solution de la question que je vous avois faite sur les étamines des Crucifères est parfaitement juste, et me prouve bien que vous m’avez entendu ou plutôt que vous m’avez écoute; car vous n’avez besoin que d’écouter pour entendre. Vous m’avez bien rendu raison de la gibbosité de deux folioles du calice et de la brièveté relative de deux étamines, dans la Giroflée, par la courbure de ces deux étamines. Cependant un pas de plus vous eut mene jusqu’à la cause premiere de cette structure: car si vous recherchez encore pourquoi ces deux étamines sont ainsi recourbées et par conséquent raccourcies, vous trouverez une petite glande implantes sur le réceptacle entre l’examine et le germe, c’est cette glande qui, éloignant l’étamine et la forçant à prendre le contour, la raccourcit nécessairement. Il y a encore sur le même réceptacle deux autres glandes, une au pied de chaque paire des grandes étamines; mais ne leur faisant point faire de contour, elles ne les raccourcissent pas, parce que ces glandes ne sont pas, comme les deux premieres, en dedans; c’es-à-dire, entre l’étamine et le germe; mais en dehors c’es-à-dire entre la paire d’étamines et le calice. Ainsi ces quatre étamines soutenues et dirigées verticalement en droite ligne, débordent celles qui sont recourbées et semblent plus longues parce qu’elles sont plus droites. Ces quatre glandes se trouvent, ou du moins leurs vestiges, plus nu moins visiblement dans presque toutes les fleurs Crucifères, et dans quelques-unes bien plus distinctes que dans la Giroflée. Si vous demandez encore pourquoi ces glandes? Je vous répondrai qu’elles sont un des instrumens destines par la nature à unir le regne végétal au regne animal, et les faire circuler l’un dans l’autre: mais laissant ces recherches un peu trop anticipées, revenons quant-à-présent à nos familles. Les fleurs que je vous ai décrites jusqu’à présent sont toutes polypétale. J’aurois du commencer peut-être par let monopétales régulières dont la structure est beaucoup plus simple: cette grande simplicité même est ce qui m’en a empêche. Les monpétales régulières constituent moins une famille qu’une grande nation dans laquelle on compte plusieurs familles bien distinctes; en sorte que pour les comprendre toutes sous une indication commune, il faut employer des caracteres si généraux et si vagues que c’est paroître dire quelque chose, en ne disant en effet presque rien du tout. Il vaux mieux se renfermer dans des bornes plus étroites, mais qu’on puisse assigner avec plus de précision. Parmi les monopétales irrégulieres, il y a une famille dont la physionomie est si marquée qu’on en distingue aisément les membres à leur air. C’est celle à laquelle on donne le nom de fleurs en gueule, parce que ces fleurs sont fendues en deux levres dont l’ouverture; soit naturelle, soit produite par une légere compression des doigts, leur donne l’air d’une gueule béante. Cette famille se subdivise en deux sections ou lignées. L’une des fleurs en levres ou labiées, l’autre des: fleurs en masque ou personnées: car le mot latin persona signifie un masque, nom très- convenable assurément à la plupart des gens qui portent parmi nous celui de personnes. Le caractere commun à toute la famille est non-seulement d’avoir la corolle monopétale, et, comme je l’ai dit, fendue en deux levres ou babines, l’une supérieure appelée casque, l’autre inférieure appelée barbe., mais d’avoir quatre étamines presque sur un même rang distinguées en deux paires, l’une plus longue et l’autre plus courte. L’inspection de l’objet vous expliquera mieux ces caracteres que ne peut faire le discours. Prenons d’abord les labiées. Je vous en donnerois volontiers pour exemple la Sauge, qu’on trouve dans presque tous les jardins. Mais la construction particuliere et bizarre de ses étamines qui l’a fait retrancher par quelques Botanistes du nombre des labiées, quoique la nature ait semble l’y inscrire, me porte à chercher un autre exemple dans les Orties mortes et particulièrement dans l’espece appelée vulgairement Ortie blanche, mais que les Botanistes appellent plutôt Lamier blanc, parce qu’elle n’a nul rapport à l’Ortie par sa fructification, quoiqu’elle en ait beaucoup par son feuillage. L’Ortie blanche, si commune par-tout, durant très-long-tems en fleur, ne doit pas vous être difficile à trouver. Sans m’arrêter ici à l’élégante situation des fleurs, je me borne à leur structure. L’Ortie blanche porte une fleur monopétale labiée, dont le casque est concave et recourbe en forme de voûte pour recouvrir le reste de la fleur et particulièrement ses étamines qui se tiennent toutes quatre assez ferrées sous l’abri de son toit. Vous discernerez aisément la paire plus longue et la paire plus courte, et au milieu des quatre le style de la même couleur, mais qui s’en distingue en ce qu’il est simplement fourchu par son extrémité au lieu d’y porter une anthère comme sont les étamines. La barbe, c’es-à-dire, la levre inférieure se replie et pend en en-bas, et par cette situation laisse voir presque jusqu’au fond le dedans de la corolle. Dans les Lamiers cette barbe est refendue en longueur dans son milieu, mais cela n’arrive pas de même aux autres labiées. Si vous arrachez la corolle, vous arracherez avec elle les étamines qui y tiennent par leurs filets, et non pas au réceptacle ou le style restera seul attache. En examinant comment les étamines tiennent à d’autres fleurs, on les trouve généralement attachées à la corolle quand elle est monopétale, et au réceptacle ou au calice quand la corolle est 1 polypétale: en sorte qu’on peut, en ce dernier cas, arracher les pétales sans arracher les étamines. De cette observation l’on tire une regle belle, facile et même assez sure pour savoir si une corolle est d’une seule piece ou de plusieurs, lorsqu’il est difficile, comme il l’est quelquefois, de s’en assurer immédiatement. La corolle arrachée reste percée à son fond, parce qu’elle etoit attachée au réceptacle, laissant une ouverture circulaire par laquelle le pistil et ce qui l’entoure pénétroit au-dedans du tube et de la corolle. Ce qui entoure ce pistil dans le Lamier et dans toutes les labiées, ce sont quatre embryons qui deviennent quatre graines nues, c’es-à-dire, sans aucune enveloppe; en sorte que ces graines, quand elles sont mures, se détachent et tombent à terre séparément. Voilà le caractere des labiées. L’autre lignée ou section, qui est celle des personnées, se distingue des labiées, premièrement par sa corolle dont les deux levres ne sont pas ordinairement ouvertes dc béantes, mais fermées et jointes, comme vous le pourrez voir dans la fleur de jardin appelée Mufflaude ou Muffle de veau, ou bien à son défaut dans la Linaire, cette fleur jaune à éperon, si commune en cette saison dans la campagne. Mais un caractere plus précis et plus sur est qu’au lieu d’avoir quatre graines nues au fond du calice comme les labiées, les personnées y ont toutes une capsule qui renferme les graines et ne s’ouvre qu’a leur maturité pour les répandre. J’ajoute à ces caracteres qu’un grand nombre de labiées sont ou des plantes ou des plantes odorantes et aromatiques, telles que l’Origan, la Marjolaine, le Thym, le Serpolet, le Basilic, la Menthe, l’Hysope, la Lavande, etc, ou des plantes odorantes et puantes, telles que diverses especes d’Orties mortes, Staquis, Crapaudines, Marrube; quelques-unes seulement, telles que le Bugle, la Brunelle, la Toque n’ont pas d’odeur: au lieu que les personnées sont pour la plupart des plantes sans odeur comme la Mufflaude, Linaire, l’Euphraise, la l’Pédiculaire, la Crête de coq, l’Orobanche, la Cymbalaire, la Velvote, la Digitale; je ne connois gueres d’odorantes dans cette branche que la Scrophulaire qui sente et qui que, sans être aromatique. Je ne puis gueres vous citer ici que des plantes qui vraisemblablement ne vous sont pas connues, mais que peu-à-peu vous apprendrez à connoître, et dont au moins à leur rencontre vous pourrez par vous-même déterminer la famille. Je voudrois même que vous tâchassiez d’en déterminer la lignée ou section, par la physionomie, et que vous vous exerçassiez à juger au simple coup-d’oeil, si la fleur en gueule que vous voyez est une labiée, ou une personnée. La figure extérieure de la corolle peut suffire pour vous guider dans ce choix, que vous pourrez vérifier ensuite en ôtant la corolle et regardant au fond du calice; car si vous avez bien juge, la fleur que vous aurez nommée labiée vous montrera quatre graines nues, et celles que vous aurez nommée personnée vous montrera un péricarpe: le contraire vous prouveroit que vous vous êtes trompée, et par un second examen de la même plante vous préviendrez une erreur semblable pour une autre fois. Voilà, chere Cousine, de l’occupation pour quelques promenades. Je ne tarderai pas à vous en préparer pour celles qui suivront. Lettre V Du 16 Juillet 1772. Je vous remercie, chere Cousine, des bonnes nouvelles que vous m’avez données de la maman. J’avois espere le bon effet du changement d’air, et je n’en attends pas moins des eaux et sur- tout du régime austère prescrit durant leur usage. Je suis touche du souvenir de cette bonne amie, et je vous prie de l’en remercier pour moi. Mais je ne veux pas absolument qu’elle m’écrive durant son séjour en Suisse, et si elle veut me donner directement de ses nouvelles, elle a près d’elle un bon secrétaire (44) qui s’en acquittera fort bien. Je suis plus charme que surpris qu’elle réussisse en Suisse; indépendamment des grâces de son âge, et de sa gaîté vive et caressante, elle a dans le caractere un fond de douceur et d’égalité, dont je l’ai vu donner quelquefois à la grand’maman l’exemple charmant qu’elle a reçu de vous. Si votre soeur s’établit en Suisse, vous perdrez l’une et l’autre une grande douceur dans la vie, et elle sur-tout, des avantages difficiles à remplacer. Mais votre pauvre maman qui porte-à- porte, sentoit pourtant si cruellement sa séparation d’avec vous, comment supportera-t-elle la sienne à une si grande distance? C’est de vous encore qu’elle tiendra ses dédommagemens et ses ressources. Vous lui en ménagez une bien précieuse en assouplissant dans vos douces mains la bonne et forte étoffe de votre favorite, qui, je n’en doute point, deviendra par vos soins aussi pleine de grandes qualités que de charmes. Ah cousine, l’heureuse mere que la votre! Savez-vous que je commence à être en peine du petit herbier? Je n’en ai d’aucune part aucune nouvelle, quoique j’en aye eu de M. G. depuis son retour, par sa femme qui ne me dit pas de sa part un seul mot sur cet herbier. Je lui en ai demande des nouvelles; j’attends sa réponse. J’ai grand’peur que ne passant pas à Lyon, il n’ait confie le paquet à quelque quidam, qui sachant que c’etoient des herbes sèches aura pris tout cela pour du soin. Cependant, si comme je l’espere encore, il parvient enfin à votre soeur Julie ou à vous, vous trouverez que je n’ai pas laisse d’y prendre quelque soin. C’est une perte qui, quoique petite, ne me seroit pas facile à réparer promptement, sur-tout à cause du catalogue accompagne de divers petits éclaircissemens ecrits sur- le-champ, et dont je n’ai garde aucun double. Consolez-vous, bonne Cousine, de n’avoir pas vu les glandes des Crucifères. De grands Botanistes très-bien oculés ne les ont pas mieux vues. Tournefort lui-même n’en fait aucune mention. Elles sont bien claires dans peu de genres, quoiqu’on en trouve des vestiges presque dans tous, et c’est à force d’analyser des fleurs en croix et d’y voir toujours des inégalités au réceptacle, qu’en les examinant en particulier, on a trouve que ces glandes appartenoient au plus grand nombre des genres, et qu’on les suppose par analogie dans ceux mêmes ou on ne les distingue pas. Je comprends qu’on est fache de prendre tant de peine sans apprendre les noms des plantes qu’on examine. Mais je vous avoue de bonne foi qu’il n’est pas entre dans mon plan de vous épargner ce petit chagrin. On prétend que la Botanique n’est qu’une science de mots qui n’exerce que la mémoire et n’apprend qu’a nommer des plantes. Pour moi, je ne connois point d’étude raisonnable qui ne soit qu’une science de mots; et auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de Botaniste, de celui qui fait cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante, sans rien connoître à sa structure, ou de celui qui connoissant très-bien cette structure ignore néanmoins le nom très-arbitraire qu’on donne à cette plante en tel ou en tel pays? Si nous ne donnons à vos enfans qu’une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitie de notre but qui est, en les amusant, d’exercer leur intelligence et de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science oubliée dans toutes les éducations doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, et à croire ne rien savoir de ce qui n’est entre que dans leur mémoire. Au reste, pour ne pas trop faire le méchant, je vous nomme pourtant des plantes sur lesquelles, en vous les faisant montrer, vous pouvez aisément vérifier descriptions. Vous n’aviez pas, je le suppose, sous vos yeux, une Ortie blanche, en lisant l’analyse des labiées; mais vous n’aviez qu’a envoyer chez l’herboriste du coin chercher de l’Ortie blanche fraîchement cueillie, vous appliquiez à sa fleur ma description, et ensuite examinant, les autres parties de la plante de la maniere dont nous traiterons ci- après, vous connoissez l’Ortie blanche infiniment mieux que l’herboriste qui la fournit ne la connoîtra de ses jours; encore trouverons-nous dans peu le moyen de nous passer d’herboriste: mais il faut premiérement achever l’examen de nos famille; ainsi je viens à la cinquieme qui, dans ce moment, est en pleine fructification. Représentez-vous une longue tige assez droite garnie alternativement de feuilles pour l’ordinaire découpées assez menu, lesquelles embrassent par leur base des branches qui sortent de leurs aisselles. De l’extrémité supérieure de cette tige parent comme d’un centre plusieurs pédicules ou rayons, qui s’écartant circulairement et régulièrement comme les cotes d’un parasol, couronnent cette tige en forme d’un vase plus ou moins ouvert. Quelquefois ces rayons laissent un espace vide dans leur milieu et représentent alors plus exactement le creux du vase; quelquefois aussi ce milieu est fourni d’autres rayons plus courts, qui montant moins obliquement garnissent le vase et forment conjointement avec les premiers la figure à-peu-près d’un demi globe dont la partie convexe est tournée en-diffus. Chacun de ces rayons ou pédicules est termine à son extrémité, non pas encore par une fleur, mais par un autre ordre de rayons plus petits qui couronnent chacun des premiers précieusement comme ces premiers couronnent la tige. Ainsi voilà deux ordres pareils et successifs: l’un de grands rayons qui terminent la tige, l’autre de petits rayons semblables, qui terminent chacun des grands. Les rayons des petits parasols ne se subdivisent plus, mais chacun d’eux est le pédicule d’une petite fleur dont nous parlerons tout à l’heure. Si vous pouvez former l’idée de la figure que je viens de vous décrire, vous aurez celle de la disposition des fleurs dans la famille des ombellifères ou porte-parasols: car le latin umbella signifie un parasol. Quoique cette disposition régulière de la fructification soit frappante et assez constante dans toutes les ombelliferes, ce n’est pourtant pas elle qui constitue le caractere de la famille. Ce caractere se tire de la structure même de la fleur, qu’il faut maintenant vous décrire. Mais il convient pour plus de clarté, de vous donner ici une distinction générale sur la disposition relative de la fleur et du fruit dans toutes les plantes, distinction qui facilite extrêmement leur arrangement méthodique, quelque système qu’on veuille choisir pour cela. Il y a des plantes, et c’est le plus grand nombre, par exemple l’OEillet, dont l’ovaire est évidemment enferme dans la corolle. Nous donnerons à celles-la le nom de fleurs inferes, parce que les pétales embrassant l’ovaire prennent leur naissance au-dessous de lui. Dans d’autres plantes en assez grand nombre, l’ovaire se trouve place, non dans les pétales, mais au-dessous d’eux; ce que vous pouvez voir dans la Rose; car le Grate-cu qui en est le fruit, est ce corps verd et renfle que vous voyez au-dessous du calice, par conséquent aussi au-dessous de la corolle qui de cette maniere couronne cet ovaire et ne l’enveloppe pas. J’appellerai celles-ci fleurs superes, parce que la corolle est au-dessous du fruit. On pourroit faire des mots plus francises: mais il me paroit avantageux de vous tenir toujours le plus près qu’il se pourra des termes admis dans la Botanique, afin que sans avoir besoin d’apprendre ni latin ni grec, vous puissiez néanmoins entendre passablement le vocabulaire de cette science, pédantesquement tire de ces deux langues, comme si pour connoître les plantes, faloit commencer par être un savant grammairien. Tournefort exprimoit la même distinction en d’autres termes: dans le cas de la fleur infere. il disoit que le pistil devenoit fruit: dans le cas de la fleur supere, il disoit que le calice devenoit fruit. Cette maniere de s’exprimer pouvoir être aussi claire, mais elle n’etoit certainement pas aussi juste. Quoi qu’il en soit, voici une occasion d’exercer, quand il en sera tems, vos jeunes élevés à savoir démêler les mêmes idées, rendues par des termes tout differens. Je vous dirai maintenant que les plantes ombellifères ont 1a fleur supere, ou posée sur le fruit. La corolle de cette fleur est à cinq pétales appelles réguliers, quoique souvent les deux pétales qui sont tournes en-dehors dans les fleurs qui bordent l’ombelle, soient plus grands que les trois autres. La figure de ces pétales varie selon les genres, mais le plus communément elle est en coeur; l’onglet qui porte sur l’ovaire est fort mince; la lame va en s’élargissant, son bord est émarginé (légèrement échancré), ou bien il se termine en une pointe qui, se repliant en-dessus, donne encore au pétale l’air d’être émarginé, quoiqu’on le vit pointu s’il doit déplie. Entre chaque pétale est une étamine dont l’anthère débordant ordinairement la corolle, rend les cinq. étamines plus visibles que les cinq pétales. Je ne sais pas ici mention du.calice, parce que les ombellifères n’en ont aucun bien distinct. Du centre de la fleur partent deux styles garnis chacun de leur stigmate, et assez apparens aussi, lesquels après la chute des pétales et des étamines, restent pour couronner le fruit. La figure la plus commune de ce fruit est un ovale un peu alonge, qui dans sa maturité s’ouvre par la moitie, et se partage en deux semences nues attachées au pédicule, lequel par un art admirable se divise en deux ainsi que le fruit, et tient les graines séparément suspendues, jusqu’à leur chute. Toutes ces proportions varient selon les genres, mais en voilà l’ordre le plus commun. Il faut, je l’avoue, avoir l’oeil très- attentif pour bien distinguer sans loupe de si petits objets; mais ils sont si dignes; d’attention, qu’on n’a pas regret à sa peine. Voici donc le caractere propre de la famille des ombellifères: Corolle supere à cinq pétales, cinq étamines, deux styles portes sur un fruit nud disperme, c’es-à-dire, composé de deux graines accolées. Toutes les fois que vous trouverez ces caracteres réunis dans une fructification, comptez que la plante est une ombelliferes, quand même elle n’auroit d’ailleurs dans son arrangement rien de l’ordre ci-devant marque. Et quand vous trouveriez tout cet ordre de parasols conforme à ma description, comptez qu’il vous trompe, s’il est démenti par l’examen de la fleur. S’il arrivoit, par exemple, qu’en sortant de lire ma Lettre vous trouvassiez en vous promenant un Sureau encore en fleurs, je suis presque assure qu’au premier aspect vous diriez, voilà une ombelliferes. En y retardant, vous trouveriez grande ombelle, petite ombelle, petites fleurs blanches, corolle supere, cinq étamines: c’est une ombelliferes assurément; mais voyons encore: je prends une fleur. D’abord, au lieu de cinq pétales, je trouve une corolle à cinq divisions, il est vrai, mais néanmoins d’une seule piece. Or les fleurs des ombellifères ne sont pas monopétales. Voilà bien cinq étamines, mais je ne vois point de styles, et, je vois plus souvent trois stigmates que cieux, plus souvent trois, graines que deux. Or les ombellifères n’ont jamais ni plus ni moins de deux stigmates, ni plus ni moins de deux graines pour chaque fleur. Enfin le fruit du Sureau est une baye molle, et celui des ombellifères est sec et nud. Le Sureau n’est donc pas une ombelliferes. Si vous revenez maintenant sur vos pas en regardant de plus près à la disposition des fleurs, vous verrez que cette disposition n’est qu’en apparence celle des ombellifères. Les grands rayons, au lieu de partir exactement du même centre prennent leur naissance les uns plus haut, les autres plus bas; les petits naissent encore moins régulièrement: tout cela n’a point l’ordre invariable des ombellifères. L’arrangement des fleurs du Sureau est en Corymbe, ou bouquet plutôt qu’en ombelle. Voilà comment en nous trompant quelquefois, nous finissons par apprendre à mieux voir. Le Chardon-roland, au contraire, n’a gueres le port d’une ombelliferes, et néanmoins c’en est une, puisqu’il en a tous les caracteres dans sa fructification. Ou trouver, me direz-vous, le Chardon-roland? par toute la campagne. Tous les grands chemins en sont tapisses à droite et à gauche: le premier paysan peut vous le montrer, et vous le reconnoîtriez presque vous-même à la couleur bleuâtre ou verd-de-mer de ses feuilles, à leurs durs piquans et à leur consistance lice et coriace comme du parchemin. Mais on peut laisser une plante aussi intraitable; elle n’a pas assez de beauté pour dédommager des blessures qu’on se fait en l’examinant; et fut-elle cent fois plus jolie, ma petite Cousine avec ses petits doigts sensibles seroit bientôt rebutée de caresser une plante de si mauvaise humeur. La famille des ombellifères et nombreuse, et si naturelle que ses genres sont très-difficiles à distinguer: ce font des freres que la grande ressemblance fait souvent prendre l’un pour l’autre. Pour aider à s’y reconnoître, on a imagine des distinctions principales qui sont quelquefois utiles, mais sur lesquelles il ne faut pas nom plus trop compter. Le foyer d’ou partent les rayons, tant de la grande que de la petite ombelle; n’est pas toujours nud; il est quelquefois entoure de folioles, comme d’une manchette. On donne a ces folioles le nom d’involucre (enveloppe). Quand la grande ombelle à une manchette, on donne à cette manchette le nom de grand involucres: on appelle petits involucres, ceux qui entourent quelquefois les petites ombelles. Cela donne lieu à trois sections des ombellifères. 1°. Celles qui ont grand involucre et petits involucres. 2°. Celles qui n’ont que les petits involucres seulement. 3°. Celles qui n’ont ni grands ni petits involucres. Il sembleroit manquer une quatrieme division de celles qui ont un grand involucre et point de petits; mais on ne connoît aucun genre qui soit constamment dans ce cas. Vos étonnans progrès, chere Cousine, et votre patience m’ont tellement enhardi que, comptant pour rien votre peine, j’ai ose vous décrire la famille des ombellifères sans fixer vos yeux sur aucun modele, ce qui a rendu nécessairement votre attention beaucoup plus fatigante. Cependant j’ose douter, lisant comme vous savez faire, qu’après une ou deux lectures de ma Lettre, une ombelliferes en fleurs échappe à votre esprit en frappant vos yeux, et dans cette saison vous ne pouvez manquer d’en. trouver plusieurs dans les jardins et dans la campagne. Elles ont la plupart les fleurs blanches. Telles sont la Carotte, le Cerfeuil, le Persil, la CiguË, l’Angélique, la Berce, la Berle, la Boucage, le Chervis ou Girole, la Percepierre, etc. Quelques-unes, comme le Fenouil, l’Anet, le Panais, sont à fleurs jaunes; il y en a peu à fleurs rougeâtres, et point: d’aucune autre couleur. Voilà, me direz-vous, une belle notion générale des ombellifères: mais comment tout ce vague savoir une garantira-t-il de confondre la CiguË avec le Cerfeuil et le Persil, que vous venez de nommer avec elle? La moindre cuisinière en saura la-dessus plus que nous avec toute notre doctrine. Vous. avez raison. Mais cependant si nous commençons par les observations de détail, bientôt accables par le nombre, la mémoire nous abandonnera, et nous nous perdrons des les premiers pas dans ce regne immense; au lieu que si nous commençons par bien reconnoître les grandes routes, nous nous égarerons rarement dans les sentiers, et nous nous retrouverons par-tout sans beaucoup de peine. Donnons cependant quelque exception à l’utilité de l’objet, et ne nous exposons pas, tout en analysant le regne végétal, à manger par ignorance une omelette à la CiguË. La petite CiguË des jardins est une ombelliferes ainsi que, le Persil et le Cerfeuil. Elle a la fleur blanche comme l’un. et l’autre, (45) elle est avec le dernier dans la section qui a. la petite enveloppe et qui n’a pas la grande; elle leur ressemble assez par son feuillage, pour qu’il ne soit pas aise de vous en marquer par écrit les différences. Mais voici des caracteres: suffisans pour ne vous y pas tromper. Il faut commencer par voir en fleurs ces diverses plantes; car c’est en cet etat que la CiguË a son caractere propre. C’est d’avoir sous chaque petite ombelle un petit involucre compose de trois petites folioles pointues, assez longues, et toutes trois touillées en dehors, au lieu que les folioles des petites ombelles du Cerfeuil l’enveloppent tout autour, et sont tournées également de tous les cotes. A l’égard du Persil, à peine a-t-il quelques courtes folioles, fines comme des cheveux, et distribuées indifféremment, tant dans la grande ombelle que dans les petites, qui toutes sont claires et maigres. Quand vous vous serez bien assurée de la CiguË en fleurs, vous vous confirmerez dans votre jugement en froissant légèrement et flairant son feuillage; car son odeur puante et vireuse ne vous la laissera pas confondre avec le Persil ni avec le Cerfeuil, qui tous deux ont des odeurs agréables. Bien sure enfin de ne pas faire de quiproquo, vous examinerez ensemble et séparément ces trois plantes dans tous leurs etats et par toutes leurs parties, sur-tout par le feuillage qui les accompagne plus constamment que la fleur, et par cet examen compare et répète jusqu’à ce que vous ayez acquis la certitude du coup-d’oeil, vous parviendrez à distinguer et connoître imperturbablement la CiguË. L’étude nous mene ainsi jusqu’à la porte de la pratique, après quoi celle-ci fait la facilite du savoir Prenez haleine, chere Cousine, car voilà une Lettre excédante; je n’ose même vous promettre plus de discrétion dans celle qui doit la suivre; mais après cela nous n’aurons devant nous qu’un chemin borde de fleurs. Vous en méritez une couronne pour la douceur et la constance avec laquelle vous daignez me suivre à travers ces broussailles, sans vous rebuter de leurs épines. Lettre VI Du 2 Mai 1773. Quoiqu’il vous reste, chere Cousine, bien des choses, à désirer dans les notions de nos cinq premieres familles, et que je n’aye pas toujours su mettre ries descriptions à la portée de notre petite Botanophile, (amatrice de la Botanique), je crois néanmoins vous en avoir donne une idée suffisante, pour pouvoir, après quelques mois d’herborisation, vous familiariser avec l’idée générale du port de chaque famille: en sorte qu’a l’aspect d’une plante, vous puissiez conjecture à-peu-près si est appartient à quelqu’une des cinq familles et à laquelle; sauf à vérifier ensuite par l’analyse de la fructification si vous vous êtes trompée ou non dans votre conjecture. Les ombellifères, par exemple, vous ont jette dans quelque embarras, mais dont vous pouvez sortir quand il vous plaira, au moyen des indications que j’ai jointes aux descriptions: car enfin les Carottes; les Panais, sont choses si. communes, que rien n’est plus aile dans le milieu de l’été que de se faire montrer l’une ou l’autre en fleurs dans potage. Or au simple aspect de l’ombelle et de la plante qui: la porte, on doit prendre une idée si nette des ombellifères, qu’a la rencontre d’une plante de cette famille on s’y trompera rarement au premier coup-d’oeil. Voilà tout ce que j’ai prétendu jusqu’ici; car il ne sera pas question si-tôt des genres et des espèces; et encore une fois, ce n’est pas une nomenclature de perroquet qu’il s’agit d’acquérir, mais une science réelle, et l’une des sciences les plus aimables qu’il soit possible de cultiver. Je passe donc à notre sixieme famille avant de prendre une route plus méthodique. Elle pourra vous embarrasser d’abord autant et plus que les ombellifères. Mais mon but n’est, quant-à- présent, que de vous en donner une notion générale, d’autant plus que nous avons bien du tems encore avant celui de la pleine floraison, et que ce tems bien employé pourra vous applanir des difficultés contre lesquelles il ne faut pas lutter encore. Prenez une de ces petites fleurs qui, dans cette saison, tapissent les pâturages et qu’on appelle ici pâquerettes, petites Marguerites, ou Marguerites tout court. Regardez-la bien; car à son aspect, je suis sur de vous surprendre en vous disant que cette fleur si petite et si mignone est réellement composée du deux ou trois cents autres fleurs toutes parfaites; c’est-à-dire, ayant chacune sa corolle, son germe, son pistil, ses étamines, sa graine, en un mot aussi parfaite en son espece qu’une fleur de Jacinthe ou de Lis. Chacune de ces folioles blanches en-dessus, rose en-dessous, qui forment comme une couronne autour de la Marguerite, et qui ne vous paroissent tout au plus qu’autant de petits pétales, sont réellement autant de véritables fleurs; et chacun de ces petits brins jaunes que vous voyez dans le centre et que d’abord vous n’avez peut-être pris que pour des étamines, sont encore autant de véritables fleurs. Si vous aviez déjà les doigts exerces aux dissections botaniques, que vous vous armassiez d’une bonne loupe et de beaucoup de patience, je pourrois vous convaincre de cette vérité par vos propres yeux; mais pour le présent il faut commencer, s’il vous plaît, par m’en croire sur ma parole, de peur de fatiguer votre attention sur des atomes. Cependant, pour vous mettre au moins sur la voie, arrachez une des folioles blanches de la couronne; vous croirez d’abord cette foliole plate d’un bout à l’autre; mais regardez-la bien par le bout qui etoit attache à la fleur, vous verrez que ce bout n’est pas plat, mais rond et creux en forme de tube, et que de ce tube sort un petit filet à deux cornes; ce filet est le style fourchu de cette fleur, qui comme vous voyez n’est plate que par le haut. Regardez maintenant les brins jaunes qui sont au milieu de la fleur et que je vous ai dit être autant de fleurs eux-mêmes; si la fleur est assez avancée vous en verrez plusieurs tout autour, lesquels sont ouverts dans le milieu et même découpes en plusieurs parties. Ce sont des corolles monopétales qui s’épanouisent, et dans lesquelles la loupe vous seroit aisément distinguer le pistil et même les anthères dont il est entoure. Ordinairement les fleurons jaunes qu’on voit au centre sont encore arrondis et non perces. Ce sont des fleurs comme les autres, mais qui ne sont pas encore épanouies; car elles ne s’épanouissent que successivement en avançant des bords vers le centre. En voilà assez pour vous montrer à l’oeil la possibilité que tous ces brins tant blancs que jaunes soient réellement autant de fleurs parfaites, et c’est un fait très-constant. Vous voyez néanmoins que toutes ces petites fleurs sont pressées et renfermées dans un calice qui leur est commun, et qui est celui de la Marguerite. En considérant toute la Marguerite comme une seule fleur, ce sera donc lui donner un nom très-convenable, que de l’appeller une fleurir composée. Or il y a un grand nombre d’especes et de genres de fleurs formées comme la Marguerite d’un assemblage d’autres fleurs plus petites, contenues dans un calice commun. Voilà ce qui constitue la sixieme famille dont j’avois à vous parler, savoir celle des fleurs composées. Commençons par ôter ici l’équivoque du mot de fleur, en restreignant ce nom dans la présente famille à la fleur composée, et donnant celui de fleurons aux petites fleurs qui la composent; mais n’oublions pas que dans la précision du mot ces fleurons eux- mêmes sont autant de véritables fleurs. Vous avez vu dans la Marguerite deux sortes de fleurons, s’avoir, ceux de couleur jaune qui remplissent le milieu de la fleur, et les petites languettes blanches qui les entourent. Les premiers sont dans leur petitesse assez semblables de figure aux fleurs du Muguet ou de la Jacinthe, et les seconds ont quelque rapport aux fleurs du Chevre-feuille. Nous laisserons aux premiers le nom de fleurons et pour distinguer les autres nous les appellerons demi- fleurons: car en effet ils ont assez l’air de fleurs monopétales qu’on auroit rognées par un cote en n’y laissant qu’une languette qui feroit à peine la moitie de la corolle. Ces deux sortes de se combinent dans les fleurs composées de maniere à diviser toute la famille en trois sections bien distinctes. La premiere section est formée de celles qui ne sont composées que de languettes ou demi-fleurons tant au milieu qu’à la circonférence; on les. appelle fleurs demi-fleuronnées, et la fleur entiere dans cette section est toujours d’une seule couleur, le plus souvent jaune. Telle est la fleur appelée Dent-de-lion ou Pissenlit; telles sont les fleurs de Laitues, de Chicorée (celle- ci est bleue), de Scorsonere, de Salsifis, etc. La seconde section comprend les fleurs fleuronnées, c’es-à-dire, qui ne sont composées que de fleurons, tous pour, l’ordinaire aussi d’une seule couleur. Telles sont les fleurs d’Immortelles, de Bardane, d’Absynthe, d’Armoise, de Chardon, d’Artichaut, qui est un Chardon lui-même dont on mange le calice et le réceptacle encore cri bouton, avant que la fleur soit éclose et même formée. Cette bourre qu’on ôte du milieu de l’Artichaut n’est autre chose que l’assemblage des fleurons qui commencent à se former et qui sont sépares les uns des autres par de longs poils implantes sur le réceptacle. La troisieme section est celle des fleurs qui rassemblent les deux sortes de fleurons. Cela se fait toujours de maniere que les fleurons entiers occupent le centre de la fleur, et les demi- fleurons forment le contour ou la circonférence, comme vous avez vu dans la Pâquerette. Les fleurs de cette section s’appellent radiées, les Botanistes ayant donne le nom de rayon au contour d’une fleur composée, quand il est forme de languettes ou demi- fleurons. A l’égard de l’aire ou du centre de la fleur occupe par les fleurons, on l’appelle le disque, et on donne aussi quelquefois ce même nom de disque à la surface du réceptacle ou sont plantes tous les fleurons et demi-fleurons. Dans les fleurs radiées, le disque est souvent d’une couleur et le rayon d’une autre; cependant il y a aussi des genres et des especes ou tous les deux sont de la même couleur. Tachons à présent de bien détermine dans votre esprit l’idée d’une fleur composée. Le Treffle ordinaire fleurit en cette saison; sa fleur est pourpre: s’il vous en tomboit une sous la main, vous pourriez en voyant tant de petites fleurs rassemblées être tentée de prendre le tout pour une fleur compose. Vous vous tromperiez; en quoi? en ce que, pour constituer une fleur composée, il ne suffit pas d’une agrégation de plusieurs petites fleurs, mais qu’il faut de plus qu’une ou deux des parties de la fructification leur soient communes, de maniere que toutes aient part à la même, et qu’aucun n’ait la sienne séparément. Ces deux parties communes sont le calice et réceptacle. Il est vrai que la fleur de Treffle ou plutôt le groupe de fleurs qui n’en semblent qu’une paroit d’abord portée sur une espece de calice; mais écartez un peu ce prétendu calice, et vous verrez qu’il ne tient point à la fleur, mais qu’il est attache au-dessous d’elle au pédicule qui 1a porte. Ainsi ce calice apparent n’en est point un; il appartient au feuillage, et non pas à la fleur; et cette prétendue fleur n’est en effet qu’un assemblage de fleurs légumineuses fort petites, dont chacune à son calice particulier, et qui n’ont absolument rien de commun entre elles que leur attache au même pédicule. L’usage est pourtant de prendre tout cela pour une seule fleur; mais c’est une fausse idée, ou si l’on veut absolument regarder comme une fleur, un bouquet de cette espece, il ne faut pas du moins l’appeller une fleur composée, mais une fleur agrégée ou une tête (flos aggregatus, flos capitatus, capitulum. Et ces dénominations sont en effet quelquefois emploies en ce sens par les Botanistes. Voilà, chere Cousine, la notion la plus simple et la plus naturelle que je puisse vous donner de la famille, ou plutôt de la nombreuse classe des composées, et des trois sections ou familles dans lesquelles elles se subdivisent. Il faut maintenant vous parler de la structure des fructifications particulieres à cette claire, et cela nous mènera peut-être à en déterminer le caractere avec plus de précision. La partie la plus essentielle d’une fleur composée est le réceptacle sur lequel sont plantes, d’abord les fleurons et demi- fleurons, et ensuite les graines qui leur succèdent. Ce réceptacle qui forme un disque d’une certaine étendue fait le centre du calice, comme vous pouvez voir dans le Pissenlit que nous prendrons ici pour exemple. Le calice dans toute cette famille est ordinairement découpe jusqu’à la base en plusieurs pieces, afin qu’il puisse se fermer, se rouvrir et se renverser, comme il arrive dans le progrès de la fructification, sans y causer de déchirure. Le calice du Pissenlit est forme de deux rangs de folioles infères l’un dans l’autre, et les folioles du rang extérieur qui soutient l’autre se recourbent et replient en-bas vers le pédicule, tandis que les folioles du rang intérieur restent droites pour entourer et contenir les demi-fleurons qui composent la fleur. Une forme encore des plus communes aux calices de cette classe est d’être imbriques, c’es-à-dire, formes de plusieurs rangs de folioles en recouvrement, les unes sur les joints des autres, comme les tuiles d’un toit. L’Artichaut, le Bluet, la Jacée, la Scorsonere vous offrent des exemples de calices imbriques. Les fleurons et demi-fleurons enfermes dans le calice sont plantes sort dru sur son disque ou réceptacle en quinconce ou comme les cases d’un Damier. Quelquefois ils s’entre-touchent à nud sans rien d’intermédiaire, quelquefois ils sont sépares par des cloisons de poils ou de petites écailles qui retient attachées au réceptacle quand les gaines sont tombées. Vous voilà sur la voie d’observer les différences de calices et de réceptacles; parlons à présent de la structure des fleurons et demi-fleurons en commençant par les premiers. Un fleuron est une fleur monopétale, régulière pour l’ordinaire, dont la corolle se fend dans le haut en quatre ou cinq parties. Dans cette corolle sont attaches à son tube les filets des étamines au nombre de cinq: ces cinq filets se réunissent par le haut en un petit tube rond qui entoure le pistil, et ce tube n’est autre chose que les cinq anthères ou étamines réunies circulairement en un seul corps. Cette réunion des étamines forme aux Botanistes le caractere essentiel des fleurs composées, et n’appartient qu’à leurs fleurons exclusivement à toutes sortes de fleurs. Ainsi vous aurez beau trouver plusieurs fleurs portées sur un même disque, comme dans les Scabieuses et le Chardon-à-foulon; si les anthères ne se réunissent pas en un tube autour du pistil, et si la corolle ne porte pas sur une seule gaine nue, ces fleures ne sont pas des fleurons et ne forment pas une fleur, composée. Au contraire quand vous trouveriez dans une fleur unique les anthères ainsi réunies en un seul corps, et la corolle supere posée sur une seule graine, cette fleur, quoique seule, seroit un vrai fleuron, et appartiendroit à la famille des composées, dont il vaut mieux tirer ainsi le caractere d’une structure précise, que d’une apparence trompeuse. Le pistil porte un style plus long d’ordinaire que le fleuron au- dessus duquel on le voit s’élever à travers le tube forme par les anthères. Il se termine le plus souvent dans le haut par un stigmate fourchu dont on voit aisément les deux petites cornes. Par son pied le pistil ne porte pas immédiatement sur le réceptacle non plus que le fleuron, mais l’un et l’autre y tiennent par le germe qui leur sert de base, lequel croit et s’alonge à mesure que le fleuron se dessèche, et devient enfin une graine longuette qui reste attachée au réceptacle, jusqu’à ce qu’elle soit mure. Alors elle tombe si elle est nue, ou bien le vent l’emporte au loin si elle est couronnée d’une aigrette de plumes, et le réceptacle reste à découvert tout nud dans des genres, ou garni d’écailles ou de poils dans d’autres. La structure des demi-fleurons est semblable à celle des fleurons; les étamines, le pistil, et la graine y sont arranges à-peu-près de même: seulement dans les fleurs radiées il y a plusieurs genres ou les demi-fleurons du contour sont sujets à avorter, soit parce qu’ils manquent d’étamines, soit parce que celles qu’ils ont sont stériles, et n’ont pas la force de féconder le germe; alors la fleur ne graine que par les fleurons du milieu. Dans toue la classe des composées, la graine est toujours sessile, c’es-à-dire, qu’elle porte immédiatement sur le réceptacle sans aucun pédicule intermédiaire. Mais il y a des graines dont le sommet est couronne par une aigrette quelquefois sessile, et quelquefois attachée à la graine par un pédicule. Vous comprenez que l’usage de cette aigrette est d’éparpiller au loin les semences en donnant plus de prise à l’air pour les emporter et semer à distance. A ces descriptions informes et tronquées, je dois ajouter que les calices ont pour l’ordinaire la propriété de s’ouvrir quand la fleur s’épanouit, de se refermer quand les fleurons se sèment tombent afin de contenir la jeune graine, et l’empêcher du se répandre avant sa maturité, enfin de se rouvrir et de se renverser tout-à-fait pour offrir dans leur centre une aire plus large aux graines qui grossissent en mûrissant. Vous avez du souvent voir le Pissenlit dans cet etat, quand les enfans le cueillent pour souffler dans ses aigrettes qui forment un globe autour du calice renverse. Pour bien connoître cette classe, il faut en suivre les fleurs des avant leur épanouissement jusqu’à la pleine maturité du fruit, et c’est dans cette succession qu’on voit des métamorphoses et un enchaînement de merveilles qui tiennent tout esprit sain qui les observe, dans une continuelle admiration, Une fleur commode pour ces observations est celle des Soleils qu’on rencontre fréquemment dans les vignes et dans les jardins. Le Soleil, comme vous voyez, est une radiée. La reine-Marguerite, qui dans l’automne fait l’ornement des parterres terres en est une aussi. Les Chardons (46) sont des fleuronnées; j’ai déjà dit que la Scorsonere et le Pissenlit sont des demi-fleuronnées. Toutes ces fleurs sont assez grosses pour pouvoir être disséquées et étudiées à l’oeil nud sans le fatiguer beaucoup. Je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui sur la famille ou classe des composées. Je tremble déjà d’avoir trop abuse de votre patience par des détails que j’aurois rendus plus clairs si j’avois su les rendre plus courts; mais il m’est impossible de sauver la difficulté qui naît de la petitesse des objets. Bonjour, chere Cousine. LETTRE VII Sur Les Arbres Fruitiers. J’attendons de nouvelles, chere Cousine, sans impatience, parce que M..T. que j’avois vu depuis la réception de votre précédente Lettre m’avoit dit avoir laisse votre maman et toute votre famille en bonne santé. Je me réjouis d’en avoir la confirmation par vous- même, ainsi que des bonnes et fraîches nouvelles que vous me donnez de ma tante Gonceru. Son souvenir cet sa bénédiction ont épanoui de joie un coeur à qui depuis long-tems on ne suit plus gueres éprouver de ces sortes de mouvemens. C’est par elle que je tiens encore à quelque chose de bien précieux sur la terre, et tant que je la conserverai, je continuerai, quoiqu’on fasse, à aimer la vie. Voici le tems de profiter de vos bontés ordinaires pour elle et pour moi; il me semble que ma petite offrande prend un prix réel en passant par vos mains. Si votre cher epoux vient bientôt à Paris, comme vous me le faites espérer, je le prierai de vouloir bien se charger de mon tribut annuel; mais s’il tarde un peu, je vous prie de me marquer à qui je dois le remettre, afin qu’il n’y ait point de retard et que vous n’en fassiez pas l’avance comme l’année derniere, ce que je fais que vous faites avec plaisir, mais à quoi je ne dois pas consentir sans nécessité. Voici, chere Cousine, les noms plantes que vous m’avez envoyées en dernier lieu. J’ai ajoute un point d’interrogation à ceux dont je suis en doute, parce que vous n’avez pas eu soin d’y mettre des feuilles avec la fleur, et que le feuillage est souvent nécessaire pour déterminer l’espece à un aussi mince Botaniste que moi. En arrivant à Fourriere, vous trouverez la plupart des arbres fruitiers en fleurs, et je nie souviens que vous aviez désire quelques directions sur cet article. Je ne puis en ce moment vous tracer là-dessus que quelques mots très à la hâte, étant très- presse, et afin que vous ne perdiez pas encore une saison pour cet examen. Il ne faut pas, chere amie, donner à la Botanique une importance qu’elle n’a pas; c’est une étude de pure curiosité et qui n’a d’autre utilité réelle que celle peur tirer un être pensant et sensible de l’observation de la nature, et des merveilles de l’Univers. L’homme a dénature beaucoup de choses pour les mieux convertir à son usage; en cela il n’est point à blâmer; mais il n’en est pas moins vrai qu’il les a souvent défigurées, et que, quand dans les oeuvres de ses mains, il croit étudier vraiment la nature, il se trompe. Cette erreur a lieu sur-tout dans la société civile, elle a lieu de même dans les jardins. Ces fleurs doubles qu’on admire dans les parterres, sont des monstres dépourvus de la faculté de produire leur semblable dont la nature a doue tous tes êtres organises. Les arbres fruitiers sont à-peu-près dans le même cas par la greffe; vous aurez beau planter des pépins de Poires et de Pommes des meilleures especes, il n’en naîtra jamais que des sauvageons. Ainsi pour connoître la Poire et 1a Pomme de nature, il faut les chercher non dans les potagers, mais dans les forets. La chair n’en est pas si grosse et si succulente, mais les semences en mûrissent mieux, en multiplient davantage, et les arbres en sont infiniment plus grands et plus vigoureux. Mais j’entame ici un article qui me meneroit trop loin: revenons à nos potagers. Nos arbres fruitiers, quoique greffés, gardent dans leur fructification tous les caracteres botaniques qui les distinguent, et c’est par l’étude attentive de ces caracteres, aussi-bien que par les transformations de la greffe, qu’on s’assure qu’il n’y a, par exemple, qu’une seule espece de Poire sous mille noms divers, par lesquels la forme et la saveur de leurs fruits les a fait distinguer en autant de prétendues especes qui ne sont au fond que des variétés. Bien plus, la Poire et la Pomme ne sont que deux especes du même genre, et leur unique différence bien caractéristique, est que le pédicule de la Pomme entre dans un enfoncement du fruit, et celui de la Poire tient à un prolongement du fruit un peu alonge. De même toutes les sortes de Cerises, Guignes, Griottes, Bigarreaux, ne sont que des variétés d’une même espece; toutes les Prunes ne sont qu’une espece de Prunes; le genre de la Prune contient trois especes principales, savoir la Prune proprement dite, la Cerise, et l’Abricot qui n’est aussi qu’une espece de Prune Ainsi quand le savant Linnaeus divisant le genre dans ses especes à dénomme la Prune Prune, la Prune Cerise, et la Prune Abricot, les ignorans se sont moques de lui; mais les observateurs ont admire la justesse de ses réductions, etc. Il faut courir, je me hâte. Les arbres fruitiers entrent presque tous dans une famille nombreuse, dont le caractere est facile à saisir, en ce que les étamines, en grand nombre, au lieu d’être attachées au réceptacle sont attachées au calice, par les intervalles que laissent les pétales entre eux; toutes leurs fleurs sont polypétales et à cinq communément. Voici les principaux caracteres génériques. Le genre de la Poire, qui comprend aussi la Pomme et le Coin. Calice monophylle à cinq pointes. Corolle à cinq pétales attaches au calice, une vingtaine d’étamines toutes attachées au calice. Germe ou ovaire infère; c’es-à-dire au-dessous de la corolle, cinq styles. Fruits charnus à cinq logettes, contenant des graines, etc. Le genre de la Prune, qui comprend l’Abricot, la Cerise, et le Laurier-cerise. Calice, corolle et anthères à-peu-près comme la Poire. Mais le germe est supere, c’es-à-dire, dans la corolle, et il n’y a qu’un style. Fruit plus aqueux que charnu contenant un noyau, etc. Le genre de l’Amande, qui comprend aussi la Peche. Presque comme la Prune, si ce n’est que le germe est velu, et que le fruit, mou dans la Peche, sec dans l’Amande, contient un noyau dur, raboteux, parsemé de cavités, etc Tout ceci n’est que bien grossièrement ébauche, mais c’en est assez pour vous amuser cette année. Bonjour, chere Cousine. Lettre VIII Du 11 Avril 1773. SUR LES HERBIERS. Grace au ciel, chere Cousine, vous voilà rétablie. Mais ce n’est pas sans que votre silence et celui de M. G. que j’avois instamment prie de m’écrire un mot à son arrivée, ne m’ait cause bien des alarmes. Dans des inquiétudes de cette espece rien n’est plus cruel que le silence, parce qu’il fait tout porter au pis. Mais tout cela est déjà oublie et je ne sers plus que le plaisir de votre rétablissement. Le retour de la belle saison, la vie moins sédentaire de Fourriere, et: le plaisir de remplir avec succès la plus douce, ainsi que la plus respectable des fonctions, acheveront bientôt de l’affermir, et vous en sentirez moins tristement l’absence passagere de votre mari, au milieu des chers gages de son attachement et des continuels qu’ils vous demandent. La terre commence à verdir, les arbres à bourgeonner, les fleurs à s’épanouir; il y en a de je de passées; un moment de retard pour la Botanique, nous reculeront d’une année entiere: ainsi j’y passe sans autre préambule. Je crains que nous ne l’ayons traitée jusqu’ici d’une maniere trop abstraite, en n’appliquant point nos idées sur des objets déterminés: c’est le défaut dans lequel je suis tombe, principalement à l’égard des ombellifères. Si j’avois commence par vous en mettre une sous les yeux, je vous aurois épargné une application très-fatigante sur un objet imaginaire, et à moi des descriptions difficiles, auxquelles un simple coup-d’oeil auroit supplée. Malheureusement, à la distance ou la loi de la nécessité me tient de vous, je ne suis pas à portée de vous montrer du doigt les objets; mais si chacun de notre cote nous en pouvons avoir sous les yeux de semblables, nous nous entendrons très-bien l’un l’autre en parlant de ce que nous voyons. Toute la difficulté est qu’il faut que l’indication vienne de vous; car vous envoyer d’ici des plantes seches, seroit ne rien faire. Pour rien reconnoître une plante, il faut commencer par la voir sur pied. Les Herbiers servent de mémoratifs pour celles qu’on a déjà connues; mais ils sont mal connoître celles qu’on n’a pas vues auparavant. C’est donc à vous de m’envoyer des plantes que vous voudrez connoître et que vous aurez cueilles sur pied; et c’est à moi de vous les nommer, de les classer, de les décrire; jusqu’à ce que par des idées comparatives, devenues familières à vos yeux et à votre esprit, vous parveniez à classer, ranger et nommer vous-même celles que vous verrez pour la premiere fois; science qui seule distingue le vrai Botaniste de Herboriste ou Nomenclateur. Il s’agit donc ici d’apprendre à préparer, dessécher et conserver les plantes ou échantillons de plantes, de maniere à les rendre faciles à reconnoître et à déterminer. C’est, en un mot, un Herbier que je vous propose de commencer. Voici une grande occupation qui de loin se prépare pour notre petite amatrice: car quant-à-présent et pour quelque tems encore, il faudra que l’adresse de vos doigts supplée à la foiblesse des siens. Il y a d’abord une provision à faire; savoir, cinq ou six mains de papier gris, et à-peu-près autant de papier blanc, de même grandeur, assez fort et bien colle, sans quoi les plantes se pourriroient dans le papier gris, ou du moins les fleurs y perdroient leur couleur, ce qui est une des parties qui les rendent reconnoissables, et par lesquelles un Herbier est agréable à voir. Il seroit encore à désirer que vous eussiez une presse de la grandeur de votre papier, ou du moins deux bouts de planches bien unies, de maniere qu’en plaçant vos feuilles entre deux, vous les y puissiez tenir pressées par les pierres ou autres corps pesans dont vous chargerez la planche supérieure. Ces préparatifs faits, voici ce qu’il faut observer pour préparer vos plantes de maniere à les conserver et les reconnoître. Le moment a choisir pour cela est celui ou la plante est en pleine fleur, et ou même quelques fleurs commencent à tomber pour faire place au fruit qui commence à paroître. C’est dans ce point ou toutes les parties de la fructification sont sensibles, qu’il faut tacher de prendre la plante pour la dessécher dans cet etat. Les petites plantes se prennent toutes entières avec leurs racines qu’on a soin de bien nettoyer avec.une brosse, afin qu’il n’y reste point de terre. Si la terre est mouillée on la laisser sécher pour la brosser, ou bien on lave la racine; mais il faut avoir alors la plus grande attention de la bien essuyer, et dessécher avant de la mettre entre les papiers, sans quoi elle s’y pourriroit infailliblement et communiqueroit sa pourriture aux autres plantes voisines. Il ne faut cependant s’obstiner à conserves les racines qu’autant qu’elles ont quelques singularités remarquables; car dans le plus nombre, les racines ramifiées et fibreuses ont des formes si semblables que ce n’est pas la peine de les conserves. La nature qui a tant fait pour l’élégance et l’ornement dans la figure et la codeur des plantes en ce qui frappe les yeux, à destine les racines uniquement aux fonctions utiles, puisqu’étant cachées dans la terre, leur donner une structure agréable, eut été cacher la lumière sous le boisseau. Les arbres et toutes les grandes plantes ne se prennent que par échantillon. Mais il faut que cet échantillon soit si bien choisi, qu’il contienne toutes les parties constitutives du genre et de l’espece, afin qu’il puisse suffire pour reconnoître et déterminer la plante qui sa fourni. Il ne suffit pas que toutes les parties de la fructification y soient sensibles, ce qui ne serviroit, qu’a distinguer le genre, i1 faut qu’on y voye bien le caractere de la foliation et de la ramification; c’es-à-dire, la naissance et la forme des feuilles et des branches, et même autant qu’il se peut, quelque portion de la tige; car, comme vous verrez dans la suite, tout cela sert à distinguer les especes différentes des mêmes genres qui sont parfaitement semblables par la fleur et le fruit. Si les branches sont trop épaisses, on les amincit avec un couteau ou canif, en diminuant adroitement par-dessous de leur épaisseur autant que cela se peut sans couper et mutiler les feuilles. II y a des Botanistes qui ont la patience de fendre l’écorce de la banche et d’en tirer adroitement le bois, de façon que l’écorce rejointe paroit vous montrer encore la branche entiere, quoique le bois n’y sois plus. Au moyen de quoi l’on n’a point entre les papiers des épaisseurs et bosses trop considérables, qui gâtent, défigurent l’Herbier, et sont prendre une mauvaise forme aux plantes..Dans les plantes ou les. fleurs et les feuilles ne viennent pas en même tems, ou naissent trop loin les unes des autres, on prend une petite branche à fleurs et une petite branche à feuilles, et les plaçant.ensemble dans le même papier, on offre ainsi à l’oeil les diverses parties de la même plante, suffisantes pour la faire reconnoître. Quant aux plantes ou l’on ne trouve que des feuilles, et dont la fleur n’est pas encore venue ou est déjà passée, il les faut laisser, et attendre, pour les reconnoître, qu’elles montrent leur visage, Une plante n’est pas plus surement reconnoissable à son feuillage, qu’un homme à son habit. Tel est le choix qu’il faut mettre dans ce qu’on cueille: il en faut mettre aussi dans le moment qu’on prend pour cela. Les plantes cueillies le matin à la rosée, ou le soir à l’humidité, ou le jour durant la pluie, ne se conservent point. Il faut absolument choisir un tems sec, et même dans ce tems-là, le moment le plus sec et le plus chaud de la journée, qui est en été entre onze heures du matin et cinq au six heures du soir. Encore alors, si l’on y trouve la moindre humidité, faut-il les laisser; car infailliblement elles ne se conserveront pas. Quand vous avez cueilli vos échantillons, vous les apportez au logis toujours bien au sec pour les placer et arranger dans vos papiers. Pour cela vous faites votre premier lit de deux feuilles au moins de papier gris, sur lesquelles vous placez une feuille de papier blanc, et sur cette feuille, vous arrangez votre plante, prenant grand soin que toutes ses parties, sur-tout les feuilles et les fleurs soient bien ouvertes, et bien étendues dans leur situation naturelle. La plante un peu flétrie, mais sans l’être trop, se prête mieux pour l’ordinaire à l’arrangement qu’on lui donne sur le papier avec le police et les doigts. Mais il y en a de rebelles qui se grippent d’un cote, pendant qu’on les arrange de l’autre. Pour prévenir cet inconvénient, j’ai des plombs, de gros sous, des liards, avec lesquels j’assujettis les parties que je viens d’arranger, tandis que j’arrange les autres ce façon que quand j’ai fini ma plante se trouve presque toute couverte de ces pieces, qui la tiennent en etat. Après cela on pose une seconde feuille blanche sur la premiere, et on la presse avec la main afin de tenir la plante assujettie dans la situation qu’on lui a donnée, avançant ainsi la main gauche qui presse à mesure qu’on retire avec la droite les plombs et les gros sous qui sont entre les papiers; on met ensuite deux autres feuilles de papier gris sur la seconde feuille blanche, sans cesser un seul moment de tenir la plante assujettie de peur qu’elle ne perde la situation qu’on lui a donnée; sur ce papier gris on met une autre feuille blanche, sur cette feuille une plante qu’on arrange et recouvre comme ci-devant; jusqu’à ce qu’on ait place toute la moisson qu’on a apportée, et qui ne doit pas être nombreuse pour chaque fois; tant pour éviter la longueur du travail, que de peur que durant la dessiccation des plantes, le papier ne contracte quelque humidité par leur grand nombre; ce qui gâteroit infailliblement vos plantes, si vous ne vous hâtiez de les changer de papier avec les mêmes attentions; et c’est même ce qu’il faut faire de tems en tems, jusqu’à ce qu’elles aient bien pris leur pli, et qu’elles soient toutes assez seches. Votre pile de plantes et de papiers ainsi arrangée, doit être mise en presse, sans quoi les plantes se gripperoient; il y en a qui veulent être plus presses, d’autres moins; l’expérience vous apprendra cela, ainsi qu’a les changer de papier à propos, et aussi souvent qu’il faut, sans vous donner un travail inutile. Enfin quand vos plantes seront bien seches, vous les mettrez bien proprement chacune dans une feuille de papier, les unes sur les autres, sans avoir besoin de papiers intermédiaires, et vous aurez ainsi un Herbier commence, qui s’augmentera sans cesse avec vos connoissances, et contiendra enfin l’histoire de toute la végétation du pays: au reste, il faut toujours tenir un Herbier bien serre, et un peu en presse; sans quoi les plantes, quelque seches qu’elles fussent, attireroient. l’humidité de l’air, et se gripperoient encore. Voici maintenant l’usage de tout ce travail pour parvenir à la connoissance particuliere des plantes, et à nous bien entendre lorsque nous en parlons. Il faut cueillir deux échantillons de chaque plante; l’un plus grand pour le garder, l’autre plus petit pour me l’envoyer. Vous les numéroterez avec soin, de façon que le grand le petit échantillons de chaque espece aient toujours le même numéro. Quand vous aurez une douzaine ou deux d’especes ainsi desséchées, vous me les enverrez dans un petit cahier par quelque occasion. Je vous enverrai le nom et la description des. mêmes plantes; par le moyen des numéros, vous les reconnoitrez dans votre Herbier, et de-la sur la terre, ou je suppose que vous aurez commence de les bien examiner. Voilà un moyen sur de faire des progrès aussi surs et aussi rapides qu’il est possible loin de votre guide. N. B. J’ai oublie de vous dire que le mêmes papiers peuvent servir plusieurs fois, pourvu qu’on ait soin de les bien aérer et dessécher auparavant, Je dois ajouter aussi que l’Herbier doit être tenu dans le lieu le plus sec de la maison, et plutôt au premier qu’au rez-de-chaussée. Deux Lettres A M. DE M*** Sur La Formation Des Herbiers. Première Lettre. Sur le format des Herbiers et sur la Synonymie. Si j’ai tarde si long-tems, Monsieur, q répondre en détail à la Lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire le 3 Janvier, c’a été d’abord dans l’idée du voyage dont vous n’aviez prévenu, et auquel je n’ai appris que dans la suite que vous aviez renonce; et ensuite par mon travail journalier qui m’est venu tout d’un coup en si grande abondance, que pour ne rebuter personne j’ai été force de m’y livrer tout entier, ce qui a fait à 1a Botanique une diversion de plusieurs mois. Mais enfin voilà la saison revenue, et je me préparé à recommencer rues courses champêtres, devenues par une longue habitude nécessaires à mon humeur et à ma santé. En parcourant ce qui me restoit en plantes seches, je n’ai gueres trouve, hors de mon Herbier auquel je ne veux pas toucher, que quelques doubles de ce crue vous avez déjà reçu, et cela ne valant pas la peine d’être rassemble pour un premier envoi, je trouverois convenable de faire durant cet été de bonnes fournitures; de les préparer, coller et ranger durant l’hiver, après quoi je pourrai continuer de même d’année en année jusqu’à ce que j’eusse épuise tout ce que je pourrois fournir. Si cet arrangement vous convient, Monsieur, je m’y conformerai avec exactitude, et des-à-présent je commencerai mes collections. Je desirerois seulement savoir quelle forme vous préférez. Mon idée seroit de faire le fond de chaque Herbier sur du papier à lettre, tel que celui-ci; c’est ainsi que j’en ai commence un pour mon usage, et je sens chaque jour mieux que la commodité de ce format compense amplement l’avantage qu’ont de plus les grands Herbiers. Le papier sur lequel sont les plantes que je vous ai envoyées vaudroit encore mieux, mais je ne puis retrouver du même, et l’impôt sur les papiers à tellement dénature leur fabrication, que je n’en puis plus trouver pour noter qui ne perce pas. J’ai le projet aussi d’une forme de petits herbiers à mettre dans la poche pour les plantes en miniature qui ne sont pas les moins curieuses, et je n’y ferois entrer néanmoins que des plantes qui pourvoient y tenir entières, racines et tout; entre autres, la plupart des Mousses, les Glaux, Peplis, Montia, Sagina, Passe-pierre, etc. Il me semble que ces Herbiers minons pourroient devenir charmans et précieux en même tems. Enfin il y a des plantes: d’une certaine grandeur qui ne peuvent conserver leur port dans un petit espace, et des échantillons si parfaits que ce seroit dommage de les mutiler. Je destine à ces belles plantes du papier grand et sort, et j’en ai déjà quelques-unes qui font un fort bel effet dans cette forme. Il y a long-tems que j’éprouve les difficultés de la nomenclature, et j’ai souvent été tente d’abandonner tout-à-fait cette partie. Mais il faudroit en même tems renoncer aux livres et profiter des observations d’autrui, et il me semble qu’un des plus grands charmes de la Botanique est, après celui de voir par soi- même, celui de vérifier ce qu’ont vu les autres; donner sur le témoignage de mes propres yeux mon assentiment aux observations fines et justes d’un auteur, me paroit une véritable jouissance; au lieu que quand je ne trouve pas ce qu’il dit, je suis toujours en inquiétude si ce il n’est point moi qui vois mal. D’ailleurs ne pouvant voir par moi-même que si peu de chose, il faut bien sur le reste me fier à ce que d’autres ont vu, et leurs différentes nomenclatures me forcent pour cela de percer de mon mieux le cahos de la synonymie. Il a falu, pour ne pas m’y perdre, tout rapporter à une nomenclature particuliere, et j’ai choisi celle de (Charles] Linnaeus, tant par la préférence que j’ai donnée son système, que parce que ses noms composes seulement de deux mots me délivrent des longues phrases des autres. Pour y rapporter sans peine celles de (Joseph] Tournefort, il me faut très-souvent recourir à l’auteur commun que tous deux citent assez constamment, savoir Gaspard Bauhin. C’est dans son Pinax que je cherche leur concordance. Car (Charles] Linnaeus me paroit faire une chose convenable et juste, quand (Joseph] Tournefort n’a fait que prendre la phrase de (Gaspard] Bauhin, de citer l’auteur original et non pas celui qui l’a transcrit, comme on fait très injustement en France. De forte que, quoique presque toute la nomenclature de (Joseph] Tournefort soit tirée mot à mot du Pinax, on croiroit, à lire les Botanistes François, qu’il n’a jamais existe ni (Gaspard] Bauhin ni Pinax au monde, et pour comble ils sont encore un crime à (Charles] Linnaeus de n’avoir pas imite leur partialité. A l’égard des plantes dont (Joseph] Tournefort n’a pas tire les noms du Pinax, on en trouve aisément la concordance dans les auteurs François Linnaeistes, tels que (Francois] Sauvage, Gouan, (John] Gérard, (Jacques-Etienne] Guettard, et d’Alibard qui l’a presque toujours suivi. J’ai fait cet hiver une seule herborisation dans le bois de Boulogne, et j’en ai rapporte quelques Mousses. Mais il ne faut pas s’attendre qu’on puisse compléter tous les genres, même par une espece unique. Il y en a de bien difficiles à mettre dans un Herbier, et il y en a de si rares qu’ils n’ont jamais passe et vraisemblablement ne passeront jamais sous mes yeux. Je crois que dans cette famille et celle des Algues, il faut se tenir aux genres dont on rencontre assez souvent des especes pour avoir le plaisir de s’y reconnoître, et négliger ceux dont la vue ne nous reprochera notre ignorance, ou dont la figure extraordinaire nous sera faire effort pour la vaincre. J’ai la vue fort courte, mes yeux deviennent mauvais, et je ne puis plus espérer de recueillir que ce qui présentera fortuitement dans les lieux à-peu-près ou je saurai qu’est ce que je cherche. A l’égard de la maniere de chercher, j’ai suivi M. de Jussieu dans sa derniere herborisation, et je la trouvai si tumultueuse, et si peu utile pour moi, que quand il en auroit encore fait j’aurois renonce à l’y suivre. J’ai accompagne son neveu l’année derniere, moi vingtieme, à Montmorenci, et j’en ai rapporte quelques jolies plantes, entr’autres la Lysimachia Tenella, que je crois vous avoir envoyée. Mais j’ai trouve dans cette herborisation que les indications de (Joseph] Tournefort et de (Sebastien] Vaillant sont très-fautives, ou que depuis eux, bien des plantes ont change de sol. J’ai cherche entr’autres, et j’ai engage tout le monde à chercher avec soin, le Plantago Monanthos à la queue de l’Etang de Montmorenci et dans tous les endroits ou (Joseph] Tournefort et (Sebastien] Vaillant l’indiquent, et nous n’en avons pu trouver un seul pied; en revanche j’ai trouve plusieurs plantes de remarque et même tout pris de Paris, dans des lieux ou elles ne sont point indiquées. En général j’a toujours été malheureux en cherchant d’après les autres. Je trouve encore mieux mon compte à chercher de mon chef. J’oubliois, Monsieur, de vous parler de vos livres. Je n’ai fait encore qu’y jetter les yeux, et comme ils ne sont pas de taille à porter dans la poche, et que je ne lis gueres l’été dans la chambre, je tarderai peut-être jusqu’à la fin de l’hiver prochain à vous rendre ceux dont vous n’aurez pas à faire avant ce tems-là. J’ai commence de lire l’Anthologie de (Guilio] Pontevera, et j’y trouve contre le système sexuel des objections qui me paroissent bien fortes, et dont je ne sais pas comment Linnaeus s’est tire. Je suis souvent tente d’écrire dans cet auteur et dans les autres les noms de (Charles] Linnaeus à cote des leurs pour me reconnoître. J’ai déjà même cède à cette tentation pour quelques- unes, n’imaginant à cela rien que d’avantageux pour l’exemplaire. Je sens pourtant que c’est une liberté que je n’aurois pas du prendre sans votre agrément, et je l’attendrai pour continuer. Je vous dois des remercîmens, Monsieur, pour l’emplacement que vous avez la bonté de m’offrir pour la dessication des plantes: mais quoique ce soit un avantage dont je sens bien la privation, la nécessité de les visiter souvent l’éloignement des lieux qui me seroit consumer beaucoup de tems en courses, m’empêchent de me prévaloir de cette offre. La fantaisie m’a pris de faire une collection de fruits, et de graines de toute espece, qui devroient avec un Herbier faire la troisieme partie d’un cabinet d’Histoire naturelle. Quoique j’aye encore acquis très-peu. de chose, et que je ne puisse espérer de rien acquérir que très-lentement et par hazard, je sens déjà pour cet objet le défade place, mais le plaisir de parcourir et visiter incessamment ma petite collection peut seul me payer la peine de la faire, et si je la tenois loin de mes yeux, je cesserois d’en jouir. Si par hazard vos gardes et jardiniers trouvoient quelquefois sous leurs pas des Faînes de Hêtres, des fruits d’Aunes, d’Erables, de Bouleau, et généralement de tous les fruits secs des arbres des forets ou. d’autres, qu’ils en, ramassassent en passant quelques-uns dans leurs poches, et que vous voulussiez bien m’en faire parvenir quelques échantillons par occasion, j’aurois un double plaisir d’en orner ma collection naissante Excepte l’histoire des Mousses par Dillenius, j’ai a moi les autres livres de Botanique dont vous m’envoyez la note. Mais quand je n’en aurois aucun, je me garderois assurément de consentir à vous priver, pour mon agrément, du moindre des amusemens qui sont à votre portée. Je vous prie, Monsieur, d’agréer mon respect. Seconde Lettre. Sur les mousses. A Paris le 19 Décembre 1771. Voici, Monsieur, quelques échantillons de Mousses que j’ai rassemblées à la hâte, pour vous mettre à portée au moins de distinguer les principaux genres avant que la saison de les observer soit passée. C’est une étude à laquelle j’employai délicieusement l’hiver que j’ai passe à Wootton, ou je me trouvois environne de montagnes, de bois et de rochers tapisses de Capillaires et de Mousses les plus curieuses. Mais depuis lors j’ai si bien perdu cette famille de vue, que nia mémoire éteinte ne me fournit presque plus rien de ce que j’avois acquis en ce genre, et n’ayant point l’ouvrage de (Johan] Dillenius, guide indispensable dans ces recherches, je ne suis parvenu qu’avec beaucoup d’effort et souvent avec doute à déterminer les especes que je vous envoyé. Plus je m’opiniâtre à vaincre les difficultés par moi-même et sans le secours de personne, plus je me confirme dans l’opinion que la Botanique, telle qu’on la cultive, est une science qui ne s’acquiert que par tradition; on montre la plante, on la nomme; sa figure et son nom se gravent ensemble dans la mémoire. Il y a peu de peine à retenir ainsi la nomenclature d’un grand nombre de plantes, mais quand on se croit pour cela Botaniste, on se trompe, on n’est qu’Herboriste, et quand il s’agit de déterminer par soi-même et sans guide les plantes qu’on n’a jamais vues; c’est alors qu’on se trouve arrête tout court, et qu’on est au bout de sa doctrine. Je suis reste plus ignorant encore en prenant la route contraire. Toujours seul et sans autre maître que la nature, j’ai mis des efforts incroyables à de très- foibles progrès. Je suis parvenu à pouvoir en bien travaillant, déterminer à-peu-près les genres; mais pour les especes, dont les différences sont souvent très-peu marquées par la nature, et plus mal énoncées par les auteurs, je n’ai pu parvenir à en distinguer avec certitude qu’un très-petit nombre, sur-tout dans la famille des Mousses, et sur-tout dans les genres difficiles, tels que les Hypnum, les Jungermannia, les Lichens. Je crois pourtant être sur de celles que je vous envoyé, à une ou deux près que j’ai désignées par un point interrogant, afin que vous puissiez vérifier dans Vaillant et dans (Johan] Dillenius, si je me suis trompe ou non. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il faut commencer à connoître empyriquement un certain nombre d’especes pour parvenir à déterminer les autres, et je crois que celles que je vous envoyé peuvent suffire, en les étudiant bien, à vous, familiariser avec la famille, et à en distinguer au moins les genres au premier coup-d’oeil par le facies propre à chacun d’eux. Mais il y a. une autre difficulté; c’est que les Mousses ainsi disposées par brins n’ont point sur le papier le même coup-d’oeil qu’e1les ont sur la terre rassemblées par touffes ou gazons ferres. Ainsi l’on herborise inutilement dans un Herbier et sur-tout dans un Moussier, si l’on n’a commence par herboriser sur la terre. Ces sortes de recueils doivent servir seulement de mémoratifs, mais non pas d’instruction premiere. Je doute cependant, Monsieur, que vous trouviez aisément le tems et la patience de vous appesantir à l’examen de chaque touffe d’herbe ou de Mousse que vous trouverez en votre chemin. Mais voici le moyen qu’il me semble que vous pourriez prendre pour analyser avec succès toutes les productions végétales de vos environs, sans vous ennuyer à des détails minutieux, insupportables pour les esprits accoutumes à généraliser les idées, et à regarder toujours les objets en grand. Il faudroit inspirer à quelqu’un de vos laquais, garde ou garçon jardinier, un peu de goût pour l’étude des plantes, et le mener à votre suite dans vos promenades, lui faire cueillir les plantes que vous ne connoîtriez pas, particulièrement les Mousses et les graminées, deux familles difficiles et nombreuses. Il faudroit qu’il tachât de les prendre dans l’etat de floraison ou leurs caracteres déterminans sont les plus marque. En prenant deux exemplaires de chacun, il en mettroit un à part pour me l’envoyer, sous le même numéro que le semblable qui vous resteroit, et sur lequel vous seriez mettre ensuite le nom de la plante, quand je vous l’aurois envoyé. Vous vous éviteriez ainsi le travail de cette détermination, et ce travail ne seroit qu’un plaisir pour moi qui en ai l’habitude, et qui m’y livre avec passion. Il me semble, Monsieur, que, de cette maniere vous auriez fait en peu de tems le relève des productions végétales de vos terres et des environs, et que vous livrant sans fatigue au plaisir d’observer, vous pourriez encore, au moyen d’une nomenclature assurée, avoir celui de comparer vos observations avec celles des auteurs. Je ne me fais pourtant pas fort de tout déterminer. Mais la longue habitude de fureter des campagnes m’a rendu familières la plupart des plantes indigenes. Il n’y a que les jardins et productions exotiques ou je me trouve en pays perdu. Enfin ce que je n’aurai pu déterminer sera pour vous, Monsieur, un objet de recherche et de curiosité qui rendra vos amusemens plus piquans. Si cet arrangement vous plaît, je suis à vos ordres, et vous pouvez être sur de me procurer un amusement très-intéressant pour moi. J’attends la note que vous m’avez promise pour travailler la remplir autant qu’il dépendra de moi. L’occupation de travailler à des Herbiers remplira très-agréablement mes beaux jours d’été. Cependant je ne prévois pas d’être jamais bien riche en plantes étrangères, et, selon moi, le plus grand agrément de la Botanique est de pouvoir étudier et connoître la nature autour de soi plutôt qu’aux Indes. J’ai été pourtant assez heureux pour pouvoir inférer dans le petit recueil que j’ai eu l’honneur de vous envoyer, quelques plantes curieuses, et entr’autres le vrai papier, qui jusqu’ici n’etoit point connu en France, pas même de M. de Jussieu. Il est vrai que je n’ai pu vous envoyer qu’un brin bien misérable, mais c’en est assez pour distinguer ce rare et précieux souchet. Voilà bien du bavardage, mais la Botanique m’entraîne, et j’ai le plaisir d’en parler avec vous: accordez-moi, Monsieur, un peu d’indulgence. Je ne vous envoyé que de vieilles Mousses; j’en ai vainement cherche de nouvelles dans la campagne. Il n’y en aura gueres qu’au mois de Février, parce que l’automne a été trop sec. Encore faudra-t-il les chercher au loin. On n’en trouve gueres autour de Paris que les mêmes répétées. (1) Discours Sur L’Origine Et Les Fondements De L’Inégalité parmi les hommes. (1755) (2) Nous pourrions bien ne pas nous entendre les uns les autres sur le sens que nous donnons à ce mot, et comme il n'est pas bon que nous nous entendions mieux, nous ferons bien de n'en pas disputer. (3) Cette réfutation de M. Gautier sera imprimée dans le premier volume du supplément (4) Auguste Stanislas. (5) L'Ouvrage du Roi de Pologne étant d'abord anonyme et non avoue par l'Auteur, m'obligeoit à lui laisser l'incognito qu'il avoit pris; mais ce Prince, ayant depuis reconnu publiquement ce même Ouvrage, m'a dispense de taire plus long-tems l'honneur qu'il m'a fait. (L'ouvrage du Roi de Pologne sera imprime dans le premier Volume du supplément, au recueil des Ecrits de M. Rousseau) (6) Tous les Princes, bons et mauvais, seront toujours bassement et indifféremment loues, tant qu'il y aura des Courtisans et des Gens de Lettres. Quant aux Princes qui sont de grands Hommes, il leur faut des éloges plus modernes et mieux choisis. La flatterie offense leur vertu, et la louange même peut faire tort à leur gloire. Je fais bien, du moins, que Trajan seroit beaucoup plus grand à mes yeux, si Pline n'eut jamais écrit. Si Alexandre eut été en effet ce qu'il affectoit de paroître, il n'eut point songe à son portrait ni à sa statue; mais pour son Panégyrique, il n'eut permis qu'a un Lacédémonien de le faire, au risque de n'en point avoir. Le seul éloge digne d'un Roi, est celui qui se fait entendre, non par la bouche mercenaire d'un Orateur, mais par la voix d'un Peuple libre. Pour que je prisse plaisir à vos louanges, disoit l'Empereur Julien à des Courtisans qui vantoient sa justice, il faudroit que vous osassiez dire le contraire, s'ils etoit vrai. (7) C'est de la question même qu'on pourroit être surpris: grande et belle question s'il en fut jamais, et qui pourra bien n'être pas si-tôt renouvelée. L'Académie Françoise vient de proposer pour le prix d'éloquence de l'année 1752, un sujet fort semblable à celui-là. Il s'agit de soutenir que l'Amour des Lettres inspire l'amour de la la vertu. L'Académie n'a pas juge à de laisser un tel sujet en problème; et cette sage Compagnie a double dans cette occasion le tems qu'elle accordoit ci-devant aux Auteurs, même pour les sujets les plus difficiles. (8) Je ne saurois me justifier, comme bien d'autres, sur ce que notre éducation ne dépend point de nous, et qu'on ne nous consulte pas pour nous empoisonner: c'est de très-bon gré que je me suis jette dans l'étude; et c'est de meilleur coeur encore que je l'ai abandonnée, en m'appercevant du trouble qu'elle jettoit dans mon ame sans aucun profit pour ma raison. Je ne veux plus d'un métier trompeur, ou l'on croit beaucoup faire pour la sagesse, en faisant tout pour la vanité. (9) Var. Hist. L. 2.c.31. (10) C'est une mauvaise marque pour une société, qu'il faille tant de Science dans ceux qui la conduisent, si les hommes etoient ce qu'ils doivent être, ils n'auroient gueres besoin, d'étudier pour apprendre les choses qu'ils ont à faire. Au reste, Ciceron lui- même qui, dit Montagne, "devoit au savoir tout son vaillant; reprend aucuns de ses amis, d'avoir accoutume de mettre à l'Astrologie, au Droit, à la Dialectique et à la Géométrie plus de à tems que ne méritoient ces Arts, et que cela les divertissoit des devoirs de la vie plus utiles et honestes." Il me semble que dans cette cause commune, les Savans devroient mieux s'entendre entr'eux, et donner au moins des raisons sur lesquelles eux mêmes fussent d'accord. (11) Pref. de l'Encycl. (12) On voyoit régner entre ces deux partis, cette haine et ce mépris réciproque qui régnerent de tout tems entre les Docteurs et les Philosophies; c'est-à-dire, entre ceux qui font de leur tête un répertoire de la Science d'autrui, et ceux qui se piquent d'en avoir une à eux. Mettez aux prises le maître de musique et le maître à danser du Bourgeois Gentilhomme, vous aurez l'antiquaire et le bel esprit, le Chymille et l'Homme de Lettres; le Jurisconsulte et le Médecin; le Géometre et le Versificateur: le Théologien et le Philosophe; pour bien juger de tous ces Gens-là, il suffit de s'en rapporter à eux-mêmes, et d'écouter ce que chacun vous dit, non de soi, mais des autres. (13) Ces premiers ecrivains qui scelloient de leur sang le témoignage de leur plume, seroient aujourd'hui des Auteurs bien scandaleux; car ils soutenoient précisément le même sentiment que moi. Saint Justin dans son entretien avec Triphon, passe en revue les diverses Sectes de Philosophie dont il avoit autrefois effraye, et les rend si ridicules qu'on croiroit lire en Dialogue Lucien: aussi voit-on dans l'Apologie de Tertullien, combien bien le premiers Chrétiens se tenoient offenses d'être pris pour des Philosophes. -Ce seroit, en effet, un détail bien flétrissant pour la Philosophie, que l'exposition des maximes pernicieuses, et des dogmes impies de ses diverses Sectes. Les Epicuriens nioient toute providence, les Académiciens doutoient de l'existence de la Divinité, et les Stoïciens de l'immortalité de l'ame. La Sectes moins célebres n'avoient pas de meilleurs sentimens; en voici un échantillon dans ceux de Théodore, chef d'une des deux branches des Cyrenaiques rapporte par Diogene-Laerce. Sustulit amicitiam quod ea neque insipientibus neque sapientibus adsit... Probabile dicebat prudentem virum non seipsun pro patria periculis exponere, neque enim pro insipientium commodis amittendam esse prudentiam. Furto quoque et adulterio et sacrilegio cum tempestivum erit daturum operam sapientem. Nihil quippe horum turpe natura esse. Sed auferatur de hice vulgaris opinio, quae e stultorium imperitorumque plebecula constata est.... sapientem publice absque ullo pudore ac suspicione scortis congressurum. -Ces opinions sont particulieres, je le fais; mais y a-t-il une seule de toutes les Sectes qui ne soit tombée dans quelque erreur dangereuse; et que dirons-nous de la distinction des deux doctrines si avidement reçue de tous les Philosophes, et par laquelle ils professoient en secret des sentimens contraires à ceux qu'ils enseignoient publiquement? Pythagore fut le premier qui fit usage de la doctrine intérieure; il ne la decouvroit à ses disciples qu'après de longues épreuves et avec le plus grand mystère; il leur donnoit en secret des leçons d'Athéisme, offroit solemnellement des Hécatombes à Jupiter. Les Philosophes se trouvèrent si bien de cette méthode, qu'elle se répandit rapidement dans la Grece, et de-là dans Rome; comme en le voit par les ouvrages de Ciceron, qui se moquoit avec ses amis des Dieux immortels, qu'il attestoit avec tant d'emphase sur la Tribune aux harangues. -La doctrine intérieure n'a point été portée d'Europe à la Chine; mais elle y est née aussi avec la Philosophie; et c'est à elle que les Chinois sont redevables de cette foule d'Athées ou de Philosophes qu'ils ont parmi eux. L'Histoire de cette fatale doctrine, faite par un homme instruit et sincere, seroit un terrible coup porte à la Philosophe ancienne et moderne. Mais la Philosophie bravera toujours la raison, la vérité, et le tems même; parce qu'elle a sa source dans l'orgueil humain, plus fort que toutes ces choses. (14) On a fait de justes reproches à Clément d'Alexandre, d'avoir affecte dans ses ecrits une érudition profane, peu convenable à un, Chrétien. Cependant, il semble qu'on excusable alors de s'instruire de la doctrine contre laquelle on avoit à se défendre. Mais qui pourroit voir sans tire toutes les peines que se donnent aujourd'hui nos Savans, pour éclaircir les reveries de la mythologie? (15) Notre foi, dit Montagne, ce n est pas notre acquêt. Ce n'est pas discours ou par notre entendement que nous avons reçeu notre Religion, c'est par autorité et par commandement etranger. La foiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, et notre aveuglement plus que notre clair-voyance. C'est par l'entremise de notre ignorance que nous sommes savans. Ce n'est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette connoissance supernaturelle et céleste: apportons- y seulement du notre, l'obéissance et la seulement du notre, l'obéissance et la subjection; car, comme il est écrit; je détruirai la sapience des sages, et abattrai la prudence des prudens. (16) Le Duc de la Rochefoucault. (17) Quand il est question d'objets aussi généraux que les moeurs et les manieres d'un peuple, il faut prendre garde de ne pas toujours rétrécir ses vues, sur des exemples particuliers. Ce seroit le moyen de ne jamais appercevoir les sources des choses. Pour savoir si j'ai raison d'attribuer la politesse à la culture des Lettres, il ne faut pas chercher si un Savant ou un autre sont des gens polis; mais il faut examiner les rapports qui peuvent être entre la littérature et la politesse, et voir ensuite quels sont les peuples chez lesquels ces choses se sont trouvées réunies ou séparées. J'en dis autant du luxe, de la liberté, et de routes les autres choses qui influent sur les moeurs d'une Nation, et sur lesquelles j'entends faire chaque jour tant de pitoyables raisonnemens: examiner tout cela en petit et sur quelques individus, ce n'est pas Philosopher, c'est perdre son tems et ses réflexions; car on peut connoître à fond Pierre ou Jaques, et avoir fait très-peu de progrès dans la connoissance des hommes. (18) Je serai fort étonne, si quelqu'un de mes critiques ne part de l'éloge que j'ai fait de plusieurs peuples ignorans et vertueux, pour m'opposer la liste de toutes les troupes de brigands qui ont infecte la terre, et qui, pour l'ordinaire, n'etoient pas de fort savans hommes. Je les exhorte d'avance, à ne pas se fatiguer à cette recherche, à moins qu'ils ne l'estiment nécessaire pour montrer de l'érudition. Si j'avois dit qu'il suffit d'être ignorant pour être vertueux, ce ne pas la peine de me répondre; et par la même raison, je me croira très-dispense de répondre moi-même à ceux qui perdront leur tems à me soutenir le contraire. Voyez le Timon de M. de Voltaire. (19) Les vices nous resteroient, dit le Philosophe que j'ai déjà cite, et nous aurions l'ignorance de plus. Dans le peu de lignes que cet Auteur a écrites sur ce grand sujet, on voit qu'il a tourne les yeux de ce qu'il a vu loin. (20) Le discours auquel M. Rousseau répond ici est de M. Borde, Académicien de Lyon, et sera imprime dans le premier volume du supplément. (21) Il y a des vérités très-certains qui, au premier coup-d'oeil, paroissent des absurdités, et qui passeront toujours pour telles auprès de la plupart des gens. Allez dire à un homme du Peuple que le soleil est plus près de nous en hiver qu'en été, ou qu'il est couche avant que nous cessions de le voir, il se moquera de vous. Il en est ainsi du sentiment que je soutiens. Les hommes les les plus superficiels ont toujours été les plus prompts à prendre parti contre moi; les vrais Philosophes se hâtent moins; et si j'ai la gloire d'avoir fait quelques prosélytes, ce n'est que parmi ces derniers. Avant que de m'expliquer, j'ai long-tems et profondément médite mon sujet et j'ai taché de 1e considérer par toutes ses faces. Je doute qu'aucun de mes adversaires en puisse dire autant. Au moins n'apperçois-je point dans leurs ecrits de ces vérités lumineuses qui ne frappent pas moins par leur évidence que par leur nouveauté, et qui sont toujours le fruit et la preuve d'une suffisante méditation. J'ose dire qu'ils ne m'ont jamais fait une objection raisonnable que, je n'eusse preuve et à laquelle je n'aye refondu d'avance. Voilà pourquoi je suis réduit à redire toujours les choses les mêmes choses. (22) Les connoissances rendent les hommes doux, dit ce Philosophes illustre dont l'ouvrage, toujours profond et quelquefois sublime, respire par-tout l'amour de l'humanité. Il a écrit en ce peu de mots, et, ce qui est rare, sans déclamation, ce qu'on a jamais écrit de plus solide à l'avantage des Lettres. Il est vrai, les connoissances rendent les hommes doux: mais la douceur, qui est la plus aimable des vertus, est, aussi quelquefois une foiblesse de l'ame: la vertu n'est pas toujours douce; elle fait s'armer à propos de sévérité contre le vice, elle s'enflamme d'indignation contre le crime.Et le juste au méchant ne fait point pardonner. - Ce fut une réponse très-sage que celle d'un Roi de Lacedemone à ceux qui louoient en sa présence l'extrême honte de son Collègue Charillus. Et comment seroit-il bon, leur dit-il, s'il ne fait pas être terrible aux méchans? «Quod malos boni oderint, bonnos oportet esse.» Brutus n'etoit point un homme doux; qui auroit le front de dire qu'il n'etoit pas vertueux? Au contraire, il y a des ames lâches et pusillanimes qui n'ont ni feu ni chaleur, et qui ne sont douces que par indifférence pour le biens et pour le mal. Telle est la douceur qu'inspire aux Peuples le goût des Lettres. (23) Il en a coûté la vie à Socrate pour avoir dit précisément les mêmes choses que moi. Dans le procès qui lui fut intente, l'un de ses accusateurs plaidoit pour les Artistes, l'autre pour les Orateurs, le troisieme pour les Poetes, tous pour la prétendue cause des Dieux. Les Poètes, les Artistes, les Fanatiques, les Rhéteurs triompherent; et Socrate périt. J'ai biens peur d'avoir fait trop d'honneur à mon siecle en avançant que Socrate n'y eut point bu la ciguë. On remarquera que je disois cela des l'année 1752. (24) Je n'assiste jamais à la représentation d'une Comédie de Moliere que je n'admire la délicatesse des spectateurs, Un mot un peu libre, une expression plutôt grossière qu'obscène, tout blesse leurs chastes oreilles; et je ne doute nullement que les plus corrompus ne soient toujours les plus scandalises. Cependant, si l'on comparoit les moeurs du siecle de Moliere avec celles du notre, quelqu'un croira-t-il que le résultat fut à l'avantage de celui-ci? Quand l'imagination est une fois salie, tout devient pour elle un sujet de scandale, quand on n'a plus rien de bon que l'extérieur, on redouble tous les soins pour le conserver. (25) On m'a oppose quelque part le luxe des Asiatiques, par cette même de raisonner qui fait qu'on m'opposer les vices des peuples ignorans. Mais par un malheur qui poursuit mes adversaires, ils se trompent même dans les faits qui ne prouvent rien contre moi. Je fais bien que les peuples de l'Orient ne sont pas moins ignorans que nous; mais cela n'empêche pas qu'ils ne soient aussi vains et ne fassent presque autant de livres. Les Turcs, ceux de tous qui cultivent le moins les Lettres, comptoient parmi eux cinq cents quatre-vingt Poetes classiques vers le milieu du siecle dernier. (26) Je n'ai nul dessein de faire ma cour aux femmes; je consens qu'elles m'honorent de l'épithète de Pédant si redoutée de tous nos galans Philosophes. Je suis grossier, maussade, impoli par principes, et ne veux point de prôneurs; ainsi je vais dire la vérité tout à mon aise. -L'homme et la femme sont faits pour s'aimer et s'unir; mais passe cette union légitimé, tout commerce d'amour entr'eux est une source affreuse de désordres dans la société et dans les moeurs. Il est certain que les femmes seules pourroient ramener l'honneur et la probité parmi nous: mais elles dédaignent des mains de la vertu un empire qu'elles ne veulent devoir qu'a leurs charmes; ainsi elles ne sont que du mal, et reçoivent souvent elles-mêmes la punition de cette préférence. On a peine à concevoir comment, dans une Religion si pure, la chasteté a pu devenir une vertu basse et monacale capable de rendre ridicule tout homme, et je dirois presque toute femme, qui oseroit s'en piquer; tandis que chez les Païens cette même vertu etoit universellement honorée, regardée comme propre aux grands hommes, et admirée dans leurs plus illustres héros. J'en puis nommer trois qui ne céderont le pas à nul autre, et qui, sans que la Religion s'en'mêlât, ont tous donne des exemples mémorables de continence: Cyrus, Alexandre, et le jeune Scipion. De toutes les raretés que renferme le Cabinet du Roi, je ne voudrois voir que le bouclier d'argent qui fut donne à ce dernier par les Peuples d'Espagne et sur lequel ils avoient fait graver le triomphe de sa vertu: c'est ainsi qu'il appartenoit aux Romains de soumettre les Peuples, autant par la vénération due à leurs moeurs, que par l'effort de leurs armes; c'est ainsi que la ville des Falisques fut subjuguée, et Pyrrhus vainqueur, chasse de l'Italie. -Je me souviens d'avoir lu quelque part une assez bonne réponse du Poete Dryden à un jeune Seigneur Anglois, qui lui reprochoit que dans une de ses Tragédies, Cléomenes s'amusoit à causer tête-a- tête avec son amante au lieu de former quelque entreprise digne de son amour. Quand je suis auprès d'une belle, lui disoit le jeune Lord, je sais mieux mettre le tems à profit: Je crois, lui répliqua Dryden, mais aussi m'avouerez-vous bien que vous n'êtes pas un Héros. (27) Je ne puis m'empêcher de rire en voyant je ne sais combien de fort savans hommes qui m'honorent de leur critique, m'opposer toujours les vices d'une multitude de Peuples ignorans, comme si cela faisoit quelque chose à la question. De ce que la science engendre nécessairement le vice, s'ensuit-il que l'ignorance engendre nécessairement la vertu? Ces manieurs d'argumenter peuvent être bonnes pour des Rhéteurs, ou pour les enfans par lesquels on m'a fait réfuter dans mon pays; mais les Philosophes doivent raisonner d'autre forte. (28) Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes: l'argent qui circule entre les mains des riches et des Articles pour fournir à leurs superfluités, est perdu pour la subsistance du Laboureur; et celui-ci n'a point d'habit, précisément parce qu'il faut du galon aux autres. Le gaspillage des matieres qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l'humanité. - Mes adversaires sont bienheureux que la coupable délicatesse de notre langue m'empêche d'entrer là-dessus dans des détails qui les seroient rougir de la cause qu'ils osent défendre. Il faut des jus dans nos cuisines; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables; voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques; voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain. (29) Cette note est pour les Philosophes; je conseille aux de la passer. -Si l'homme est méchant par sa nature, il est clair que les Sciences ne feront que le rendre pire; ainsi voilà leur cause perdue par cette seule supposition. Mais il faut bien faire attention que, quoique l'homme soit naturellement bon, comme je le crois, et comme j'ai le bonheur de le sentir, il ne s'ensuit pas pour cela que les Sciences lui soient salutaires; car toute position qui met un peuple dans le cas de les cultiver, annonce nécessairement un commencement de corruption qu'elles accélerent bien vite. Alors le vice de la constitution fait tout le mal qu'auroit pu faire celui de la nature, et les mauvais préjugés tiennent lieu des mauvais penchans. (30) Périclès avoit de grands talens, beaucoup d'éloquence, de magnificence et de goût: il embellit Athenes d'excellens ouvrages de sculpture, d'édifices somptueux et de chefd'oeuvre dans tous les arts. Aussi Dieu fait comment il a est prône par la foule des ecrivains! Cependant il reste encore à savoir si Périclès a été un bon Magistrat: car dans la conduite des Etats il ne s'agit pas d'élever des statues, mais de bien gouverner des hommes. je ne m'amuserai point à développer les motifs secrets de la guerre du Péloponnèse, qui fut la ruine de la République; je ne rechercherai point si le conseil d'Alcibiade etoit bien ou mal fonde, si Periclés fut justement ou injustement accuse de malversation; je demander seulement si les Athéniens devinrent meilleurs ou pires sous son gouvernement; je prierai qu'on me nomme quelqu'un parmi les Citoyens; parmi esclaves, même parmi ses propres enfans, dont ses soins aient fait un homme de bien. Voilà pourtant, ce me semble, la premiere fonction du Magistrat et du Souverain. Car le plus court et le plus sur moyen de rendre les hommes heureux, n'est pas d'orner leurs villes ni même de les enrichir, mais de les rendre bons. (31) Je vois la plupart des esprits de mon tems faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité! Qu'on me donne faction la plus excellente et pure, je m'en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. Dieu fait, à qui les vent étendre, quelle diversité d'images ne souffre notre interne volonté. Ils ne font pas tant malicieusement que lourdement et grossièrement les ingénieux avec leur médisance. La même peine qu'on prend à détracter ces grands noms, et la même licence, je la prendrois volontiers à leur donner un tour d'épaule pour les hausser. Ces rares figures et triées pour l'exemple du monde par le consentement des sages, je ne me feindrois pas de les recharges d'honneur, autant que mon invention pourroit, en interprétation et favorables circonstances. Et il faut croire que les efforts de notre invention sont bien au-dessous de leur mérite. C'est l'office de gens de bien de peindre la vertu la plus belle qu'il se puisse. Et ne messieroit pas quand la passion nous transporteroit à la faveur de si saintes formes. Ce n'est pas Rousseau qui dit tout cela, c'est Montagne. (32) Curius refusant les présens de Samnites, disoit qu'il aimoit mieux commander à ceux qui avoient de l'or que d'en avoir lui- même. Curius avoit raison. Ceux qui aiment les richesses sont faits pour commander. Ce n'est pas la force de l'or qui asservit les méprisent pour commander. Ce n'est pas la force de l'or qui asservit les pauvres aux riches, mais c'est qu'ils veulent s'enrichir à leur tout; sans cela, ils seroient nécessairement les maîtres. (33) La hauteur de mes adversaires me donneroit à la fin de l'indiscrétion, si je continuois à disputer contre eux. Ils croient m'en imposer avec leur mépris pour les petits Etats: ne craignent-ils point que je ne leur demande une fois s'ils est bon qu'il y en ait de grands? (33) Si Titus n'eut été Empereur, nous n'aurions jamais entendu parler de lui; car il eut continue de vivre comme les autres: et il ne devint homme de bien, que quand, cessant de recevoir l'exemple de son siecle, il lui fut permis d'en donner un meilleur. Privatus atque etiàm sub patre principe, ne odio quidem, nedum vituperatione publicâ caruit. At illi ea fama pro bono cessit, conversaque est in maximas laudes. (34) Il ne faut pas demander si les peres et les maîtres seront attentifs à écarter mes dangereux ecrits des yeux leurs enfans et de leurs élevés. En effet, quel affreux désordre, quelle indécence ne seroit-ce point, si ces enfans si bien élevés venoient à dédaigner tout de jolies choses, et à préférer tout de bon la vertu au savoir? Ceci me rappelle la réponse d'un précepteur Lacédémonien à qui l'on demandoit par moquerie ce qu'il enseigneroit à son éleve. Je lui apprendrai, dit-il, à aimer les choses honnêtes. Si je rencontrois un tel homme parmi nous, je lui dirois à l'oreille: gardez-vous bien de parler ainsi; car vous jamais n'auriez de disciples; mais dites que vous leur apprendrez à babiller agréablement, et je vous réponds de votre fortune. (35) On me demandera peut-être quel mal peut faire à l'etat un Citoyen qui en sort pour n'y plus rentrer? Il fait du mal aux autres par le mauvais exemple qu'il donne, il en fait à lui-même par les vices qu'il va chercher. De toutes manieres c'est à la loi de la prévenir, et il vaut encore mieux qu'il soit pendu que méchant. (36) Il me passe par la tête un nouveau projet de défense, et je ne réponds pas que je n'aye encore la foiblesse de l'exécuter quelque jour. Cette défense ne sera composée que de raisons tirées des Philosophes; d'ou il s'ensuivra qu'ils ont tous été des bavards comme je le pretends, si l'on trouve leurs raisons mauvaises; ou que j'ai cause gagnées, si on les trouve bonnes. (37) Il n'y a pas jusqu'à de petites feuilles critiques faites pour l'amusement des jeunes gens, ou l'on ne m'ait fait l'honneur de se souvenir de moi. Je ne les ai point lues et ne les lirai point très-assurément; mais rien ne m'empêche d'en faire le cas qu'elles méritent, et je ne doute point que tout cela ne soit fort plaisant. (38) On m'assure que M. Gautier m'a fait l'honneur de me répliquer, quoique je ne lui eusse point refondu et que j'eusse même expose mes raisons pour n'en rien faire. Apparemment que M. Gautier ne trouve pas ces raisons bonnes, puisqu'il prend la peine de les réfuter. Je vois bien qu'il faut céder à M. Gautier; et je conviens de très-bon coeur du tort que j'ai eu de ne lui pas répondre; ainsi nous voilà, d'accord. Mon regret est de ne pouvoir réparer ma faute. Car par malheur il n'est plus tems et personne ne sauroit de quoi je veux parler. (39) L'ouvrage auquel répond M. Rousseau, est une brochure in-8. en deux colonnes, imprimée en 1751, et contenant 132 pages. Dans l'une de ces colonnes est le Discours de M. Rousseau, qui a remporte le Prix de l'Académie de Dijon. Dans l'autre est une Réfutation de ce Discours. On y a joint des apostilles critiques, et une replique, à la réponse faite par M. Rousseau à M. Gautier. Cette replique ainsi que la nouvelle Réfutation, n'ont jamais paru dignes d'être insérées dans les Recueils des OEuvres de M. Rousseau. (40) Si l'Auteur me fait l'honneur de réfuter cette Lettre, il ne faut pas douter qu'il ne me prouve une belle et docte démonstration, soutenue de très-graves autorités, que ce n'est point un crime d'avoir une terre: en effet, il se peut que ce n'en soit pas un pour d'autres, mais c'en seroit un pour moi (41) On peut voir dans le Discours de Lyon un très-beau modele de la maniere dont il convient aux Philosophes d'attaquer et de combattre sans personnalités et sans invectives. Je me flatte qu'on trouvera aussi dans ma réponse, qui est sous presse, un exemple de la maniere dont on peut défendre ce qu'on croit vrai, avec la force dont on est capable, sans aigreur contre ceux qui l'attaquent. (42) Si je disois qu'une si bizarre citation vient à coup sur de quelqu'un à qui la méthode Grecque de Clenard est plus familière que les Offices de Ciceron, et qui par conséquent semble se porter assez gratuitement pour défenseur des bonnes Lettres; si j'ajoutois qu'il y a des professions, comme par exemple, la Chirurgie, ou l'on emploie tant de termes dérives du Grec, que cela met ceux qui les exercent, dans la nécessite d'avoir quelques notions élémentaires de cette Langue; ce seroit prendre le ton du nouvel adversaire, et répondre comme il auroit pu faire à ma place. Je puis répondre, moi, que quand j'ai hazarde le mot Investigation, j'ai voulu rendre un service à la Langue, en essayant d'y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n'a point de synonyme en François. C'est, je crois, toutes les conditions qu'on exige pour autoriser cette liberté salutaire: -Ego cur, acquirere pauca Si possum, invideor; cum lingua Catonis et Ennî Sermonem Patrium ditaverit? -J'ai sur-tout voulu rendre exactement mon idée; je sais, il est vrai, que la premiere regle de tous nos Ecrivains, est d'écrire correctement, et, comme, ils disent, de parler François; c'est qu'ils ont. des prétentions, et qu'ils veulent passer pour avoir la correction et de l'élégance. Ma premiere regle, à moi qui ne me soucie nullement de ce qu'on pensera de mon style, est de me faire entendre: toutes les fois qu'a l'aide de dix solécismes, je pourrai m'exprimer plus fortement ou plus clairement, je balancerai jamais. Pourvu que je sois bien compris des Philosophes, je laisse volontiers les Puristes courir après les mots. (43) Madame de L***. qui a bien voulu nous fournir les originaux de ces Lettres, vouloit qu'on en ôtât tout ce qui la regarde personnellement; mais nous n'avons pas cru devoir supprimer des éloges très-mérités qui auroient honore M. Rousseau lui-même, si cette Dame nous avoit permis de la nommer (44) La soeur de Madame D. L***. que l'Auteur appelloit tante Julie. (45) La fleur du Persil est un peu jaunâtre. Mais plusieurs fleurs d'Ombellifères paroissent jaunes à cause de l'ovaire et des anthères, et ne laissent pas d'avoir les pétales blancs. (46) Il faut prendre garde de n'y pas mêler le Chardons-à-foulon ou des bonnetiers qui n'est pas un vrai Chardon. Source: http://www.poesies.net