Trois Textes Divers. Par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) TABLE DES MATIERES Le Persifleur. Pygmalion. Olinde Et Sophronie Tire Du Tasse. Le Persifleur. (1) (1747) Des qu’on m’a appris que les Ecrivains qui s’étoient chargés d’examiner les ouvrages nouveaux, avoient, par divers accidens, successivement résigné leurs emplois, je me suis mis en tête que je pourrois fort bien les remplacer; et, comme je n’ai pas la mauvaise vanité de vouloir être modeste avec le Public, j’avoue franchement que je m’en suis trouvé très-capable; je soutiens même qu’on ne doit jamais parler autrement de foi que quand on est bien sur de n’en pas être la dupe. Si j’étois un Auteur contra, j’affecterois peut-être de débiter des contre-vérités à mon désavantage pour tacher à leur faveur, d’amener adroitement dans la même classe les défauts que je serois contraint d’avouer: mais actuellement le stratagême seroit trop dangereux, le Lecteur; par provision, me joueroit infailliblement le tour de tout prendre au pied de la lettre: or, je le demande à mes chers confreres, est-ce là le compte d’un Auteur qui parle mal de soi? Je sens bien qu’il ne suffit pas tout-à-fait que je sois convaincu de ma grande capacité, et qu’il seroit assez nécessaire que le Public fût de moitié dans cette conviction: mais il maoïste aisé de montrer que cette réflexion, même prise comme il faut, tourne presque toute à mon profit. Car remarquez, je vous prie, que si le Public n’a point de preuves que fois pourvu des talens convenables pour réussir dans l’ouvrage que j’entreprends, on ne peut pas dire non plus, qu’il en ait du contraire. Voilà donc déjà pour moi un avantage considérable sur la plupart de mes concurrens; j’ai réellement vis-à-vis d’eux une avance relative de tout le chemin qu’ils ont fait en arriere. Je pars ainsi d’un préjugé favorable et je le confirme par les raisons suivantes, très-capables, à mon avis, de dissiper pour jamais toute espece de doute désavantageux sur mon compte. 1. On publié depuis un grand nombre d’années une infinité de journaux, feuilles et autres ouvrages périodiques en tout pays et en toute langue, et j’ai apporté la plus scrupuleuse attention ne jamais rien lire de tout cela. D’où je conclus que n’ayant point la tête farcie de ce jargon, je suis en état d’en tirer des productions beaucoup meilleures en elles-mêmes quoique peut-être en moindre quantité. Cette raison est bon pour le Public, mais j’ai été contraint de la retourner pour mon Libraire, en lui disant que le jugement engendre plus choses à mesure que la mémoire en est moins chargée, et qu’ainsi les matériaux ne nous manqueroient pas. 2. Je n’ai pas non plus trouvé à propos, et à-peu-près la même raison, de perdre beaucoup de tems à l’étude des sciences ni à celle des Auteurs anciens. La Physique systématique est depuis long-tems reléguée dans le pays des Romans, la Physique expérimentale ne me paroît plus que l’art d’arranger agréablement de jolis brimborions, et la Géométrie celui de se passer du raisonnement à l’aide de quelques formules. Quant aux anciens, il m’a semblé que dans les jugemens que j’aurois à porter, la probité ne vouloit pas que je donnasse les change à mes lecteurs ainsi que faisoient jadis nos savans, en substituant frauduleusement, à mon avis qu’ils attendroient, celui d’Aristote ou de Cicéron dont ils n’ont que faire; grace à l’esprit de nos modernes, il y a long-tems que ce scandale a cessé et je me garderai bien d’en ramener la pénible mode. Je me suis seulement appliqué à la lecture des Dictionnaires et j’y ai fait un tel profit qu’en moins de trois mois, je me suis vu en état de décider de tout avec autant d’assurance et d’autorité que si j’avois eu deux ans d’étude. J’ai de plus acquis un petit recueil de passages latins tirés de divers Poetes, ou je trouverai de quoi broder et enjoliver mes feuilles, en les ménageant avec économie afin qu’ils durent long-tems; je sais combien les vers latins cités à propos donnent de relief à un philosophe, et par la même raison je me suis fourni de quantité d’axiomes et de sentences philosophiques pour orner mes dissertations quand il question de Poésie. Car je n’ignore pas que c’est un devoir indispensable pour quiconque aspire à la réputation d’Auteur célebre, de parler pertinemment de toutes les sciences, hors celle dont il se mêle. D’ailleurs je ne sens point du tout la nécessité d’être sort savant pour juger les ouvrages qu’on nous-donne aujour-d’hui. Ne diroit-on pas qu’il faut avoir lu le P.Pétau, Montfaucon, et être profond dans les Mathématiques, etc. pour juge: Tanzai, Grigri, Angola, Misapouf, et autres sublimes productions de ce siecle. Ma derniere raison, et dans le fond la seule dont j’avois besoin, est tirée de mon objet même. Le but que je propose dans le travail médité, est de faire l’analyse des ouvrages nouveaux qui paroîtront, d’y joindre mon sentiment et de communiquer l’un et l’autre au public; or dans tout cela je ne vois pas la moindre nécessité d’être savant; juger sainement et impartialement, bien écrire, savoir sa langue; ce sont-là, ce me semble, toutes les connoissances nécessaires en pareil cas: mais ces connoissances, qui. est-ce qui se vante de les posséder mieux que moi et à un plus haut degré; à la vérité, je ne saurois pas bien démontrer que cela soit réellement tout-à-fait comme je le dis, mais c’est justement à cause de cela que je le crois encore plus fort: on ne peut trop sentir soi-même ce qu’on veut persuader aux autres: serois-je donc le premier qui à force de se croire un sort habile homme l’auroit aussi fait croire au public, et si je parviens à lui donner de moi une semblable opinion, qu’elle soit bien ou mal fondée n’est-ce pas pour ce qui me regarde à-peu-près même chose dans le cas dont il s’agit? On ne peut donc nier que je ne fois très-fondé à m’eriger en Aristarque, en juge souverain des ouvrages nouveaux, louant blâmant, critiquant à ma fantaisie sans que personne soit en droit de me taxer de témérité, sauf à tous et un chacun de se prévaloir contre moi du droit de représailles que je leur accorde de très- grand coeur, desirant, seulement qu’il leur prenne en gré de dire du mal de moi de la même maniere et dans le même sens que je m’avise d’en dire du bien. C’est par une suite de ce principe d’équité que, n’etant point connu de ceux qui pourroient devenir mes adversaires, je déclare que toute critique ou observation personnelle sera pour toujours bannie de mon journal: ce ne sont que des livres que je vais examiner, le mot d’Auteur ne sera pour moi que l’esprit du livre même, il ne s’étendra point au-delà, et j’avertis positivement que je ne m’en servirai jamais dans un autre sens; de sorte que si, dans mes jours de mauvaise humeur, il m’arrive quelquefois de dire: voilà un sot, un impertinent écrivain, c’est l’ouvrage seul qui sera taxé d’impertinence et de sottise, et je n’entends nullement que l’Auteur ne soit moins un génie du premiere ordre, et peut-être même un digne Académicien. Que sais-je, par exemple, si l’on ne s’avisera point de regaler mes feuilles des épichetes dont je viens de parler: or on voit bien d’abord que je ne cesserai pas, pour d’être un homme de beaucoup mérite. Comme tout ce que j’ai dit jusqu’à présent paroîtroit un peu vague si je n’ajoutois rien pour exposer plus nettement mon projet et la maniere dont je me propose de l’exécuter, je vais prévenir mon lecteur sur certaines particularités de mon caractere qui le mettront au fait de ce qu’il peut s’attendre à trouver dans mes écrits. Quand Boileau a dit de l’homme en général qu’il changeoit du blanc au noir, il a croque mon portrait en deux mots, en qualité d’individu. II l’eût rendu plus précis s’il y eût ajouté toutes les autres couleurs avec les nuances intermédiaires. Bien n’est si dissemblable à moi que moi-même; c’est pourquoi il seroit inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singuliere; elle est telle dans mon esprit qu’elle influe de tems à autre jusques sur mes sentimens. Quelquefois je suis un dur et féroce misanthrope; en d’autres momens, j’entre en extase au milieu des charmes de la société et des délices de l’amour. Tantôt je suis austere et dévot, et pour le bien de mon ame je fais tous mes efforts pour rendre durables ces saintes dispositions: mais je deviens bientôt un franc libertin, et comme je m’occupe alors beaucoup plus de mes sens que de ma raison, je m’abstiens constamment d’écrire dans ces momens-là: c’est sur quoi il est bon que mes lecteurs soient suffisamment prévenus, de peur qu’ils ne s’attendent à trouver dans mes feuilles des choses que certainement ils n’y verront jamais. En un mot, un Protée, un Caméléon, une femme sont des êtres moins changeans que moi. Ce qui doit dés l’abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnoître quelque jour à mon caractere: car ils me trouveront toujours sous quelque forme particuliere qui ne sera la mienne que pendant ce moment-là, et ils ne peuvent pas même espérer de me reconnoître à ces changemens; car comme ils n’ont point de période fixe, ils se seront quelquefois d’un instant à l’autre, et d’autres fois je demeurerai des mois entiers dans le même état. C’est cette irrégularité même qui fait le fond de ma constitution. Bien plus; le retour des mêmes objets renouvelle ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis trouvé la premiere fois que je les ai vus, c’est pourquoi je suis assez constamment de la même humeur avec les mêmes personnes. De sorte qu’à entendre séparément tous ceux qui me connoissent rien ne paroîtroit moins varié que mon caractere: mais, allez aux derniers éclaircissemens, l’un vous dira que je suis badin, l’autre grave, celui-ci me prendra pour un ignorant, l’autre pour un homme fort docte; en un mot, autant de têtes, autant d’avis. Je me trouve si bizarrement disposé à cet égard qu’étant un jour aborde par deux personnes à la fois, avec l’une desquelles j’avois accoutume d’être gai jusqu’à la folie, et plus ténébreux qu’Héraclite avec l’autre, je me sentis si puissamment agité que je fus contraint de les quitter brusquement de peur que le contraste des passions opposées ne me fît tomber en syncope. Avec tout cela, à force de m’examiner, je n’ai pas laissé que de démêler en moi certaines dispositions dominantes et certains retours presque périodiques qui seroient difficiles à remarquer à tout autre qu’à l’observateur le plus attentif, en un mot, qu’a moi-même: c’est à-peu-prés ainsi que toutes les vicissitudes et les irrégularités de l’air, n’empêchent pas que les marins et les habitans de la campagne n’y aient remarqué quelques circonstances annuelles et quelques phénomenes qu’ils ont réduits en regle pour prédire à-peu-prés le tems qu’il sera dans certaines saisons. Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales qui changent assez constamment de huit en huit jours, et que j’appelle mes ames hebdomadaires; par l’une je me trouve sagement fou, par l’autre follement sage, mais de telle maniere pourtant que la folie l’emportant sur la sagesse dans l’un et dans l’autre cas, elle a sur-tout manifestement le dessus dans la semaine où je m’appelle sage; car alors, le fond de toutes les matieres que je traite, quelque raisonnable qu’il puisse être en foi, se trouve presque entièrement absorbé par les futilites et les extravagances dont j’ai toujours soin de l’habiller. Pour mon ame folle elle est bien plus sage que cela, car bien qu’elle tire toujours de son propre fond le texte sur lequel elle argumente, elle met tant d’art, tant d’ordre, et tant de force dans ses raisonnemens et dans ses preuves, qu’une folie ainsi déguisée ne differe presque en rien de la sagesse. Sur ces idées que je garantis justes ou à- peu-près, je trouve un petit problême à proposer à mes lecteurs, et je les prie de vouloir bien décider laquelle c’est de mes deux ames qui a dicte cette feuille? Qu’on ne s’attende donc point à ne voir ici que de sages et graves dissertations, on y en verra sans doute, et où seroit la variété: mais je ne garantis point du tout qu’au milieu de la plus profonde métaphysique, il ne me prenne tout d’un coup une saillie extravagante, et qu’emboîtant mon lecteur dans l’Icosaedre de Bergerac, je ne le transporte tout d’un coup dans la lune; tout comme à propos de l’Arioste et de l’Hypogriphe, je pourrois fort bien lui citer Platon, Locke ou Mallebranche. Au reste, toutes matieres seront de ma compétence, j’étends ma jurisdiction indistinctement sur tout ce qui sortira de la presse, je m’arrogerai même, quand le cas y écherra, la droit de révision sur les jugemens de mes confreres; et non content de me soumettre toutes les Imprimeries de France, je me propose aussi de faire de tems en tems de bonnes excursions hors du Royaume, et de me rendre tributaires l’Italie, la Hollande, et même l’Angleterre chacune à son tour, promettant foi de voyageur, la. véracité la plus exacte dans les actes que j’en rapporterai. Quoique le lecteur se soucie sans doute, assez peu des détails que je lui fais ici de moi et de mon caractere, j’ai résolu de le lui pas lui en faire grace d’une seule ligne; c’est autant pour son profit que pour ma commodité que j’en agis ainsi. Après avoir commencé par me persifler moi-même, j’aurai tout le tems de persifler les autres, j’ouvrirai les yeux, j’écrirai ce que je vois, et l’on trouvera que je me serai assez bien acquitte de ma tâche. Il me reste à faire excuse d’avance aux Auteurs que je pourrois maltraiter à tort, et au public de tous les éloges injustes que je pourrois donner aux ouvrages qu’on lui présente. Ce ne sera jamais volontairement que je commettrai de pareilles erreurs; je sais que l’impartialite dans un journaliste ne sert qu’à lui faire des ennemis de tous les Auteurs, pour n’avoir pas dit au gré de chacun d’eux assez de bien du lui ni assez de mal de ses confreres: c’est pour cela que je veux toujours rester inconnu, ma grande folie est de vouloir ne consulter que la raison et ne dire que la vérité: de sorte que suivant l’étendue de mes lumieres la disposition de mon esprit on pourra trouver en moi tantôt un critique plaisant et badin, tantôt un censeur sévere et bourru, non pas un satirique amer ni un puérile adulateur. Les jugemens peuvent être faux, mais le juge ne sera jamais inique. Pygmalion. (1762) Scene Lyrique. Le théâtre représente un attelier de Sculpteur. Sur les côtés on voit des blocs de marbre, des groupes, des statues ébauchées. Dans le fond est une autre statue cachée, sous un pavillon, d’une étoffe légere et brillante, orné de crépines et de guirlandes. Pygmalion assis et accoudé, rêve dans l’attitude d’un homme inquiet et triste; puis se levant tout-à-coup, il prend sur une table les outils de son art, va donner par intervalles quelques coups de ciseau sur quelques-unes de ses ébauches, se recule et regarde d’un air mécontent et découragé PYGMALION. Il n’y a point-là d’ame ni de vie; ce n’est que de la pierre. Je ne ferai jamais rien de tout cela. O mon génie, où es-tu? Mon talent qu’es tu devenu? Tout mon feu s’est éteint, mon imagination s’est glacée; le marbre sort froid de mes mains. Pygmalion ne fais plus des Dieux: tu n’es qu’un vulgaire Artiste....Vils instrumens qui n’êtes plus ceux de ma gloire, allez, ne déshonorez point mes mains. Il jette avec dédain ses outils, puis se promene quelque tems en rêvant, les bras croises. Que suis-je devenu? quelle étrange révolution s’est faire en moi?.... Tyr, ville opulente et superbe, les monumens des arts dont tu brilles ne m’attirent plus, j’ai perdu le goût que je prenois à les admirer: le commerce des Artistes et des Philosophes me devient insipide; l’entretien des Peintres et des Poetes est sans attrait pour moi, la louange et la gloire n’élèvent plus mon ame; les éloges de ceux qui en recevront de la postérité ne me touchent plus; l’amitié même à perdu pour moi ses charmes. Et vous, jeunes objets, chefs-d’oeuvre de la nature que mon art osoit imiter, et sur les pas desquels les plaisirs m’attiroient sans cesse, vous mes chamans modeles, qui m’embrasiez à la fois des feux de l’amour et du génie, depuis que je vous ai surpassés, vous m’êtes tous indifferens. II s’assied et contemple tout autour de lui. Retenu dans cet attelier par un charme inconcevable, je n’y sais rien faire, et je ne puis m’en éloigner. J’erre de groupe en groupe, de figure en figure, mon ciseau foible, incertain ne reconnoît plus son guide: ces ouvrages grossiers restes à leur timide ébauche ne sentent plus la main qui jadis les eut animes.... II se lève impétueusement. C’en est fait, c’en est fait; j’ai perdu mon génie....si jeune encore! je survis à mon talent, Mais quelle est donc cette ardeur interne qui me dévore? Qu’ai-je en moi qui semble m’embraser? Quoi! dans la langueur d’un génie éteint, sent-on ces émotions, sent-on ces élans des passions impétueuses, cette inquiétude insurmontable, cette agitation secrete qui me tourmente et dont je ne puis démêler la cause? J’ai craint que l’admiration de mon propre ouvrage ne causât la distraction que j’apportois à mes travaux; je l’ai cache sous ce voile....mes profanes mains ont ose couvrir ce monument de leur gloire. Depuis que je ne le vois plus, je suis plus triste. et ne suis pas plus attentif. Qu’il va m’être cher, qu’il va m’être précieux, cet immortel ouvrage! Quand mon esprit éteint ne produira plus rien de grand, de beau, de digne de moi, je montrerai ma Galathée, et je dirai; voilà mon ouvrage. O ma Galathée! quand j’aurai tout perdu, tu me resteras, et je serai console. Il s’approche du pavillon, puis se retire; va, vient, et s’arrête quelquefois à le regarder en soupirant. Mais pourquoi la cacher? Qu’est-ce que j’y gagne? Réduit à l’oisiveté, pourquoi m’ôter le plaisir de contempler la plus belle de mes oeuvres?....Peut-être y reste-t-il quelque défaut que je n’ai pas remarque; peut-être pourrai-je encore ajouter quelque ornement à sa parure; aucune grace imaginable ne doit manquer à un objet si charmant....peut-être cet objet ranimera-t-il mon imagination languissante. Il la faut revoir l’examiner de nouveau. Que dis-je? Eh! je ne l’ai point encore examinée: n’ai fait jusqu’ici que l’admirer. Il va pour lever le voile, et le laisse retomber comme effraye. Je ne fais qu’elle émotion j’éprouve en touchant ce voile; une frayeur me saisit; je crois toucher au sanctuaire de quel-que divinité. Pygmalion, c’est une pierre; c’est ton ouvrage....qu’importe? On sert des Dieux dans nos temples qui ne sont pas d’une autre matiere, et n’ont pas été faits d’une main. Il lève le voile en tremblant, et se prosterne. On voit la statue de Galathée posée sur un pied-d’estal fort petit, mais exhausse par un gradin de marbre, forme de quelques marches demi- circulaires. O Galathée! recevez mon hommage. Oui je me suis trompe: j’ai: voulu vous faire Nymphe, et je vous ai fait Déesse. Venus même est moins belle que vous. Vanité, foiblesse humaine: je ne puis me lasser d’admirer mon ouvrage; je m’enivre d’amour-propre; je m’adore dans ce que j’ai fait....Non, jamais rien de si beau ne parut dans la nature; j’ai passe l’ouvrage des Dieux.... Quoi! tant de beautés sortent de mes mains? Mes mains les ont donc touchées?....ma bouche a donc pu....Je vois un défaut. Ce vêtement couvre trop le nu; il faut l’échancrer davantage; les charmes qu’il recèle doivent être mieux annonces. II prend son maillet et son ciseau; puis s’avançant lentement il monte, en hésitant, les gradins de la statue qu’il semble n’oser toucher. Enfin, le ciseau déjà lève, il s’arrête.... Quel tremblement! quel trouble!....Je tiens le ciseau d’une main mal-assurée....je ne puis....je n’ose....je gâterai tout. II s’encourage, et enfin présentant son ciseau il en donne un seul coup, et saisi d’effroi, il le laisse tomber en poussant un grand cri. Dieux! je sens la chair palpitante repousser le ciseau!.... Il redescend tremblant et confus. ....Vaine terreur, fol aveuglement!....Non.... je n’y toucherai point; les Dieux m’épouvantent. Sans doute elle est déjà consacrée à leur rang. Il la considère de nouveau. Que veux-tu changer? regarde; quels nouveaux charmes veux-tu lui donner?....Ah! c’est sa perfection qui fait son défaut.....Divine Galathée! moins parfaite, il ne te manqueroit rien....! Tendrement. Mais il te manque une ame: ta figure ne peut s’en passer. Avec plus d’attendrissement encore. Que l’ame faite pour animer un tel corps doit être belle! Il s’arrête long-tems. Puis retournant s’asseoir, il dit d’une voix lente et changée. Quels desirs ose-je former? Quels voeux insensés! qu’est-ce que je sens?....O ciel! le voile de l’illusion tombe, et je n’ose voir dans mon coeur: j’aurois trop à m’en indigner. Longue pause dans un profond accablement. .....Voilà donc la noble passion qui m’égare! c’est donc pour cet objet inanimé que je n’ose sortir d’ici!....un marbre! une pierre! une masse informe et dure, travaillée avec ce fer!....Insensé, rentre en toi-même; gémis sur toi; vois ton erreur, vois ta folie. ....mais non.... Impétueusement. Non, je n’ai point perdu le sens; non, je n’extravague point; non, je ne me reproche rien. Ce n’est point de ce marbre mort que je suis épris, c’est d’un être vivant qui lui ressemble; c’est de la figure qu’il offre à mes yeux. En quelque lieu que soit cette figure adorable, quelque corps qui la porte quelque main, qui l’ait faite, elle aura tous les veux de t coeur. Oui, ma seule folie est de discerner la beauté, mon crime est d’y être sensible. Il n’y a rien la dont je doive rougir. Moins vivement, mais toujours avec passion. Quels traits de feu semblent sortir de cet objet pour embraser mes sens, et retourner avec mon ame à leur source! Hélas! il reste immobile et froid, tandis que mon coeur embrase par ses charmes, voudroit quitter mon corps pour aller échauffer le sien. Je crois dans mon délire pouvoir m’élancer hors de moi; je crois pouvoir lui donner ma vie et l’animer de mon ame. Ah que Pygmalion meure pour vivre dans Galathée!....Que dis-je, o Ciel! Si j’etois elle je ne la verrois pas, je ne serois pas celui qui l’aime! Non, que ma Galathée vive, et que je ne sois pas elle. Ah! que je sois toujours un autre, pour vouloir toujours être elle, pour la voir, pour l’aimer, pour en être aime.... Transport. Tourmens, voeux, desirs, rage, impuissance, amour terrible amour funeste....oh! tout l’enfer est dans mon coeur agite.... Dieux puissans, Dieux bienfaisans; Dieux du peuple, qui connûtes les passions des hommes, ah, vous avez tant fait de prodiges pour de moindres causes! voyez cet objet, voyez mon coeur, soyez justes et méritez vos autels! Avec un enthousiasme plus pathétique. Et toi, sublime essence qui te cache aux sens, et te fais sentir aux coeurs, ame de l’univers, principe de toute existence; toi qui par l’amour donnes l’harmonie aux élémens, la vie à la matiere, le sentiment aux corps, et la forme à tous les êtres; feu sacre, céleste Venus, par qui tout se conserve et se reproduit sans cesse; ah! ou est ton équilibre? ou est ta force expansive? ou est la loi de la nature dans le sentiment que j’éprouve? ou est ta chaleur vivifiante dans l’inanité de mes vains desirs? Tous tes feux sont concentres dans mon coeur et le froid de la mort reste sur ce marbre; je péris par l’excès de vie qui lui manque. Hélas! je n’attends point un prodige; il existe, il doit cesser; l’ordre est trouble, la nature est outragée; rends leur empire à ses loix, rétablis son cours bienfaisant et verse également ta divine influence. Oui, deux êtres manquent à la plénitude des choses, partage leur cette ardeur, dévorante qui consume l’un sans animer l’autre: c’est toi qui formas par ma main ces charmes et ces traits qui n’attendent que le sentiment et la vie; donne-lui la moitié de la mienne, donne-lui tout; s’il le faut, il me suffira de vivre en elle. O toi! qui daignes sourire aux hommages des mortels, ce qui ne sent rien, ne t’honore pas; étends ta gloire avec tes oeuvres! Déesse de la beauté, épargne cet affront à la nature; qu’un si parfait modele soit l’image de ce qui n’est pas! Il revient à lui peur degrés avec un mouvement d’assurance et de joie. Je reprends mes sens. Quel calme inattendu! quel courage inespéré me ranime! Une fievre mortelle embrasoit mon sang: un baume de confiance et d’espoir court dans mes veine je crois me sentir renaître. Ainsi le sentiment de notre dépendance sert quelquefois à notre consolation. Quelque malheureux que soient les mortels, quand ils ont invoque les Dieux, ils sont plus tranquilles.... Mais cette injuste confiance trompe ceux qui sont des voeux insensés....Hélas! en l’etat ou je suis on invoque tout et rien ne nous écoute; l’espoir qui nous abuse est plus insensé que le désir. Honteux de tant d’egaremens je n’ose plus même en contempler la cause. Quand je veux lever les yeux sur cet objet fatal, je sens un nouveau trouble, une palpitation me suffoque, une secrete frayeur m’arrête.... Ironie amere. ....Eh! regarde, malheureux; deviens intrépide; ose fixer une statue. Il la voit s’animer, et se détourne saisi d’effroi ici le coeur serre de douleur. Qu’ai-je vu? Dieux! qu’ai-je cru voir? Le coloris des chairs, un feu dans les yeux, des mouvemens même.... ce n’etoit pas assez d’espérer le prodige; pour comble de misère, enfin, je ai vu.... Excès d’accablement. Infortune, c’en est donc fait....ton délire est à son dernier terme....ta raison t’abandonne ainsi que ton génie....Ne la regrette point, ô Pygmalion! sa perte couvrira ton opprobre.... Vive indignation. Il est trop heureux pour l’amant d’une pierre de devenir un homme à visions. Il se retourne, et voit la statue se mouvoir et descendre elle- même les gradins par lesquels i1 a monte sur le pied-d’estal. Il se jette à genoux et lève les mains et les yeux au Ciel. Dieu immortels! Venus! Galathée! o prestige d’un amour forcené. GALATHÉE se touche et dit. Moi. PYGMALION transporte. Moi! GALATHÉE se touchant encore. C’est moi. PYGMALION. Ravissante illusion qui passes jusqu’à mes oreilles, ah.! n’abandonne jamais mes sens.. GALATHÉE, fait quelques pas et touche un marbre. Ce n’est plus moi. Pygmalion dans une agitation, dans des transports qu’il a peine à contenir, suit tous ses mouvements, l’écoute, l’observe avec une avide attention qui lui permet à peine de respirer. Galathée, s’avance vers lui et le regarde; il se lève précipitamment, lui tend les bras, et la regarde avec extase. Elle pose une main sur lui; il tressaillit, prend cette main, la porte à son coeur, puis la couvre d’ardens baisers. GALATHÉE avec un soupir. Ah! encore moi. PYGMALION. Oui, cher et charmant objet; oui, digne chef-d’oeuvre de mes mains, de mon coeur et des Dieux: c’est toi, c’est toi seule: je t’ai donne tout mon être; je ne vivrai plus que par toi. Olinde Et Sophronie Tire Du Tasse. Tradition Du Commencement Du Second Chant De La Jerusalem Délivrée, Contenant L’Histoire D’Olinde Et de Sophronie. Tandis que le tyran se prépare à la guerre, Ismene un jour se présente à lui; Ismene qui de dessous la tombe peut faire sortir un corps mort et lui rendre le sentiment et la parole. Ismene qui peut, au son des paroles magiques, effrayer Pluton, jusqu’en son palais, qui commande aux démons en maître, les emploie à ses oeuvres impies et les enchaîne ou délie à son gré. Chrétien jadis, aujourd’hui mahométan, il n’a pu quitter tout-à- fait ses anciens rites, et les profanant à de criminels usages, mêle et confond ainsi les deux loix qu’il connoît mal. Maintenant du fond des antres où il exerce ses arts ténébreux; vient à son Seigneur dans le danger public, à mauvais Roi, pire conseiller. Sire, dit-il, la formidable et victorieuse armée arrive. Mais nous, remplissons nos devoirs, le ciel et la terre seconderont notre courage. Doué de toutes les qualités d’un Capitaine et d’un Roi, vous avez de loin tout prévu, vous avez pourvu à tout, et si chacun s’acquitte ainsi de sa charge, cette terre sera le tombeau de vos ennemis. Quant à moi, je viens de mon côté partager vos périls et vos travaux. J’y mettrai pour ma part les conseils de la vieillesse et les forces de l’art magique. Je contraindrai les anges bannis du ciel à concourir à mes soins. Je veux commencer mes enchantemens par une opération dont il faut vous rendre compte, Dans le temple des Chrétiens sur un autel souterrain est une image de celle qu’ils adorent, et que leur peuple ignorant fait la mere de leur Dieu, né, mort et enséveli. Le simulacre devant lequel une lampe brûle sans cesse, est enveloppé d’un voile, et entouré d’un grand nombre de voeux suspendus en ordre et que les crédules dévots y portent de toutes parts. Il s’agit d’enlever de-là cette effigie et de la transporter de propres mains dans votre Mosquée; là j’y attacherai un arme si fort, qu’elle sera tant qu’on l’y gardera, la sauvegarde de vos portes, et par l’effet d’un nouveau mystere, vous conserverez dans vos murs un empire inexpugnable. A ces mots le Roi persuadé, court impatient à la maison de Dieu, force les Prêtres, enleva sans respect le chaste simulacre de le porte à ce temple impie où. un culte insensé ne fait qu’irriter le Ciel. C’est-là, c’est dans ce lieu profane et sur cette sainte image, que le magicien murmure ses blasphêmes. Mais le matin du jour suivant, le gardien du temple immonde ne vit plus l’image où elle étoit la veille, et l’ayant cherchée envain de tous côtés, courut avertir le Roi, qui, ne doutant pas que les Chrétiens ne l’eussent enlevée, en fut transporté de colere. Soit qu’en effet ce fût un coup d’adresse d’une main pieuse, ou un prodige du Ciel indigné que l’image de sa Souveraine soit prostituée en un lieu souillé, il est édifiant, il est juste de faire céder le zele et la piété des hommes, et de croire que le coup est venu d’en-haut. Le Roi fit faire dans chaque Eglise et dans chaque maison la plus importune recherche, et décerna de grands prix et de grandes peines à qui révéleroit ou recéleroit le vol. Le magicien de son côté, déploya sans succès toutes les forces de son art pour en découvrir l’auteur. Le Ciel, au mépris de ses enchantemens et de lui, tint l’oeuvre secrete, de quelque part qu’elle pût venir. Mais le tyran, furieux de se voir cacher le délit qu’il attribue toujours aux fideles, se livre contre eux à la plus ardente rage. Oubliant toute prudence, tout respect humain, il veut à quelque prix que ce soit assouvir sa vengeance. «Non, non, s’écrioit-il, la menace ne sera pas vaine: le coupable a beau se cacher, il faut qu’il meure; ils mourront tous, et lui avec eux.» «Pourvu qu’il n’échappe pas, que le juste, que l’innocent périsse, qu’importe? Mais qu’ai-je dit, l’innocent? Nul ne l’est, et dans cette odieuse race, en est-il un seul qui ne soit notre ennemi? Oui, s’il en est d’exempts de ce délit, qu’ils portent la peine due à tous pour leur haine; que tous périssent, l’un comme voleur et les autres comme Chrétiens. Venez, mes loyaux, apportez la flamme et le fer. Tuez et brûlez sans miséricorde.» C est ainsi qu’il parle à son peuple. Le bruit de ce danger parvient bientôt aux Chrétiens. Saisis, glacés d’effroi par l’aspect de la mort prochaine, nul ne songe à fuir ni à se défendre; nul n’ose tenter les excuses ni les prieres. Timides, irrésolus, ils attendoient leur destinée, quand ils virent arriver leur salut, d’où ils j’espéroient le moins. Parmi étoit une, vierge, déjà nubile, d’une aine sublime, d’une beauté d’ange qu’elle néglige ou dont elle ne prend que les soins dont l’honnêteté se pare, et ce qui ajoute au prix de ses charmes, dans les murs d’une étroite enceinte elle les soustrait aux yeux et aux voeux des amans. Mais est-il des mûrs que ne perce quelque rayon d’une beauté digne de briller aux yeux et d’enflammer les coeurs? Amour! le souffrirois-tu? Non, tu l’as révélée aux jeunes desirs d’un adolescent. Amour! qui, tantôt argus et tantôt aveugle, éclaires les yeux de ton flambeau ou les voiles de ton bandeau, malgré tous les gardiens, toutes les clôtures, jusques dans les plus chastes asyles, tu sçus porter un regard étranger. Elle s’appelle Sophronie, Olinde est le nom du jeune homme, tous deux ont la même patrie et la même soi. Comme il est modeste autant qu’elle est belle, il desire beaucoup, espere peu, ne demande rien et ne sait ou n’ose se découvrir. Elle, de son côté, ne le voit pas, ou n’y pense pas, ou le dédaigne, et le malheureux perd ainsi ses soins ignorés, mal connus, ou mal reçus. Cependant on entend l’horrible proclamation et le moment du massacre approche. Sophronie, aussi généreuse qu’honnête forme le projet de sauver son peuple. Si sa modestie l’arrête, son courage l’anime et triomphe, ou plutôt ces deux vertus s’accordent et s’illustrent mutuellement. La jeune vierge sort seule au milieu du peuple; sans exposer ni cacher ses charmes, en marchant elle recueille ses yeux, resserre son voile, et en impose par la réserve de son maintien. Soit art ou hazard, soit négligence ou parure, tout concourt à rendre sa beauté touchante: le Ciel, la nature et l’amour qui la favorisent, donnent à ses négligences l’effet de l’art. Sans daigner voir les regards qu’elle attire à son passage, et sans détourner les siens, elle se présente devant le Roi, ne tremble point en voyant sa colere et soutient avec fermeté son féroce aspect. Seigneur, lui dit-elle, daignez suspendre votre vengeance et contenir votre peuple. Je viens vous découvrir et vous livrer le coupable que vous cherchez et qui vous a si fort offensé. A l’honnête assurance de cet abord, à l’éclat subit de ces chastes et fieres graces, le Roi confus de subjugué, calme sa colere et adoucit son visage irrité. Avec moins de sévérité, lui dans l’ame, elle sur le visage, il en devenoit amoureux. Mais une beauté revêche ne prend point un coeur farouche, et les douces manieres sont les amorces de l’amour. Soit surprise, attrait ou volupté plutôt qu’attendrissement, le barbare se sentit ému. Déclare-moi tout, lui dit-il; voilà que j’ordonne qu’on épargne ton peuple. Le coupable, reprit-elle, est devant vos yeux; voilà la main dont ce vol est l’oeuvre. Ne cherchez personne autre; c’est moi qui ai ravi l’image; et je suis celle que vous devez punir. C’est ainsi que se dévouant pour le salut de son peuple, elle détourne courageusement le malheur public sur elle seule. Le Tyran, quelque tems irrésolu, ne se livre pas si-tôt à sa furie accoutumée; il l’interroge: il faut, dit-il, que tu me déclares qui t’a donné ce conseil et qui t’a aidé à l’exécuter. Jalouse de ma gloire, je n’ai voulu, répond-elle, en faire part à personne. Le projet, l’exécution, tout vient de moi seule, et seule j’ai su mon secret. C’est donc sur toi seule, lui dit le Roi, que doit tomber ma vengeance. Cela’est juste reprend-elle; je dois subir toute la peine, comme j’ai remporté tout l’honneur. Ici le courroux du Tyran commence à se rallumer. Il lui demande où elle a caché l’image? Elle répond; je ne l’ai point cachée, je l’ai brûlée, et j’ai cru faire une oeuvre louable de la garantir ainsi des outrages des mécréans. Seigneur, est-ce le voleur que vous cherchez? il est en votre présence. Est-ce le vol? vous ne le reverrez jamais. Quoiqu’au reste ces noms de voleur et de vol ne conviennent ni à moi ni à ce que j’ai fait. Rien n’est plus juste que de reprendre ce qui fut pris injustement. A ces mots, le Tyran pousse un cri menaçant: sa colere n’a plus de frein. Vertu, beauté, courage, n’espérez plus trouver grace devant lui. C’est envain que pour la défendre d’un barbare dépit, l’amour lui fait un bouclier de ses charmes. On la saisit; rendu à toute sa cruauté, le Roi la condamne à périr sur un bûcher. Son voile, sa chaste mante lui sont arrachés; ses bras délicats sont meurtris de rudes chaînes. Elle se tait; son ame forte, sans être abattue, n’est pas sans émotion, et les roses éteintes sur son visage y laissent la candeur de l’innocence plutôt que la pâleur de la mort. Cet acte héroïque aussi-tôt se divulgue. Déjà le peuple accourt en foule. Olinde accourt aussi tout alarmé. Le fait étoit sûr, le personne encore douteuse, ce pouvoit être la maitresse de son coeur. Mais si-tôt qu’il apperçoit la belle prisonniere en cet état, si-tôt qu’il voit les ministres de sa mort occupés à leur dur office, il s’élance, il heurte la foule. Et crie au Roi: non, non; ce vol n’est point de son fait; c’est par folie qu’elle s’en ose vanter. Comment une jeune fille sans expérience pourroit-elle exécuter, tenter, concevoir même une pareille entreprise? Comment a-t-elle trompé les gardes? Comment s’y est-elle prise, pour enlever la sainte image? Si elle l’a fait, qu’elle s’explique. C’est moi, Sire, qui ai fait le coup. Tel fut, tel fut l’amour dont même sans retour il brûla pour elle. Il reprend ensuite. Je suis monté de nuit jusqu’à l’ouverture par où l’air et le jour entrent dans votre Mosquée, et tentant des routes presques inaccessibles, j’y suis entré par un passage étroit. Que celle-ci cesse d’usurper la peine qui m’est due. J’ai seul mérité l’honneur de la mort: c’est à moi qu’appartiennent ces chaînes, ce bûcher, ces flammes; tout cela n’est destiné que pour moi. Sophronie leve sur lui les yeux, la douceur, la pitié sont peintes dans ses regards. Innocent infortuné, lui dit-elle, que viens-tu faire ici? Quel conseil t’y conduit? Quelle fureur t’y traîne? Crains-tu que sans toi mon ame ne puisse supporter la colore d’un homme irrité? Non, pour une seule mort, je me suffis à moi seule, et je n’ai pas besoin d’exemple pour apprendre à la souffrir. Ce discours qu’elle tient à son amant ne le fait point rétracter ni renoncer à son dessein. Digne et grand spectacle! où l’amour entre en lice avec la vertu magnanime, ou la mort est le prix du vainqueur et la vie la peine du vaincu! Mais loin d’être touché de ce combat de confiance et de générosité, le Roi s’en irrite. Et s’en croit insulté, comme si ce mépris du supplice retomboit sur lui. Croyons-en, dit-il, à tous deux, qu’ils triomphent l’un et l’autre et partagent la palme qui leur est due. Puis il fait signe aux sergens, et dans l’instant Olinde cil dans les fers. Tous deux liés et adossés au même pieu ne peuvent se voir en face. On arrange autour d’eux le bûcher, et déjà l’on excite la flamme, quand le jeune homme éclatant en gémissemens dit à celle avec laquelle il est attaché: C’est donc-là le lien duquel j’espérois munir à toi pour la vie! C’est donc-là ce feu dont nos coeurs devoient brûler ensemble! O flammes, ô noeuds qu’un sort cruel nous destine! hélas, vous n’êtes pas ceux que l’amour m’avoit promis! Sort cruel qui nous sépara durant la vie et nous joint plus durement encore à la mort! ah! puisque tu dois la subir aussi funeste, je me console en la partageant avec toi de t’être uni sur ce bûcher, n’ayant pu l’être à la couche nuptiale. Je pleure, mais sur ta triste destinée, et non sur la mienne, puisque je meurs à tes côtés. O que la mort me sera douce, que les tourmens me seront délicieux, si j’obtiens qu’au dernier moment, tombant l’un sur l’autre, nos bouchés se joignent pour exhaler et recevoir au même instant nos derniers soupirs! Il parle et ses pleurs étouffent ses paroles. Elle le tance avec douceur et le remontre en ces termes. Ami, le moment où nous sommes exige d’autres soins et d’autres regrets. Ah! pense, pense à tes fautes et au digne prix que Dieu promet aux fideles. Souffre en son nom, les tourmens te seront doux: aspire avec joie au séjour céleste. Vois le Ciel comme il est beau; vois le soleil dont il semble que l’aspect riant nous appelle et nous console. A ces mots tout le peuple païen éclate en sanglots, tandis que le fidele ose à peine gémir à plus basse voix. Le Roi même, le Roi sent au fond de son ame dure je ne sais quelle émotion prête à l’attendrir. Mais en la pressentant, il s’indigne, s’y refuse, détourne les yeux, et part sans vouloir se laisser fléchir. Toi seule, ô Sophronie, n’accompagne point le deuil général, et quand tout pleure sur toi, toi seule ne pleure pas! En ce péril pressant survient un guerrier ou paroissant tel, d’une haute et belle apparence, dont l’armure et l’habillement étranger annonçoit qu’il venoit de loin. Le Tigre, fameuse enseigne qui couvre son casque, attira tous les yeux et fit juger avec raison que c’étoit Clorinde. Dès l’âge le plus tendre, elle méprisa les mignardises de son sexe. Jamais ses courageuses mains ne daignerent toucher le fuseau, l’aiguille et les travaux d’Arachné. Elle ne voulut ni s’amollir par des vêtemens délicats, ni s’environner timidement de clôtures. Dans les camps même, la vraie honnêteté se fait respecter, et par-tout sa force et sa vertu fut sa sauve-garde. Elle arma de fierté son visage et se plut à le rendre sévere; mais il charme tout sévere qu’il est. D’une main encore enfantine elle apprit à gouverner le mots d’un coursier, à manier la pique et l’épée; elle endurcit son corps sur l’arêne, se rendit légere à la course, sur les rochers, à travers les bois, suivit à la piste les bêtes feroces, se fit guerriere enfin, et après avoir fait la guerre en homme aux lions dans les forêts, combattit en lion dans les camps parmi les hommes. Elle venoit des contrées Persanes pour résister de toute sa force aux Chrétiens. Ce n’étoit pas la premiere fois qu’ils éprouvoient son courage. Souvent elle avoir dispersé leurs membres sur la poussiere et rougi les eaux de leur sang. L’appareil de mort qu’elle apperçoit en arrivant la frappe; elle pousse son cheval et veut savoir quel crime attire un tel châtiment. La foule s’écarte et Clorinde en considérant de près les deux victimes attachées ensemble, remarque le silence de l’une et les gémissemens de l’autre. Le sexe le plus foible montre en cette occasion plus de fermeté, et tandis qu’Olinde pleure de pitié plutôt que de crainte, Sophronie se tait, et les yeux fixés vers le Ciel semble avoir déjà quitté le séjour terrestre. Clorinde encore plus touchée du tranquille silence de l’une que des douloureuses plaintes de l’autre, s’attendrit sur leur fort jusqu’aux larmes; puis se tournant vers un vieillard qu’elle apperçut auprès d’elle; dites-moi, je vous prie, lui demanda-t- elle, qui sont ces jeunes gens, et pour quel crime ou par quel malheur ils souffrent un pareil supplice? Le vieillard en peu de mots ayant pleinement satisfait y sa demande, elle fut frappée d’étonnement, et jugeant bien que tous deux étoient innocens, elle résolut, autant que le pourroit sa priere ou tes armes, de les garantir de la mort. Elle s’approche, en faisant retirer la flamme pré te à les atteindre; elle parle ainsi à ceux qui l’attisoient. Qu’aucun de vous n’ait l’audace de poursuivre cette cruelle oeuvre jusqu’à ce que j’aye parlé au Roi, je vous promets qu’il ne vous saura pas mauvais gré de ce retard. Frappés de son air grand et noble, les fergens obéirent; alors elle achemina vers le Roi et le rencontra qui venoit au-devant d’elle. Seigneur, lui dit-elle, je suis Clorinde; vous m’avez peut-être ouï nommer quelquefois. Je viens m’offrir pour défendre avec vous la foi commune et votre trône. Ordonnez, soit en pleine campagne ou dans l’enceinte des murs, quelqu’emploi qu’il vous plaise m’assigner, je l’accepte, sans craindre les plus périlleux ni dédaigner les plus humbles. Quel pays, lui répond le Roi, est si loin de l’Asie et de route du soleil, où l’illustre nom de Clorinde ne vole pas sur les ailes de la gloire! Non, vaillante guerriere, avec vous n’ai plus ni doute ni crainte, et j’aurois moins de confiance une armée entiere venue à mon secours qu’en votre seule assistance. Oh que Godefroy n’arrive-t-il à l’instant même! Il vient trop lentement à mon gré. Vous me demandez un emploi? Les entreprises difficiles et grandes sont les seules dignes de vous. Commandez à nos guerriers: je vous nomme leur général. La modeste Clorinde lui rend grace, et reprend ensuite: C’est un chose bien nouvelle, sans doute, que le salaire précede les services; mais ma confiance en vos bontés me fait demander pour prix de ceux que j’aspire à vous rendre, la grace de ces deux condamnés. Je les demande en pur don, sans examiner si le crime est bien avéré, si le châtiment n’est point trop sévere, et sans m’arrêter aux signes sur lesquels je préjuge leur innocence. Je dirai seulement que quoiqu’on accuse ici les Chrétiens d’avoir enlevé l’image, j’ai quelque raison de penser autrement. Cette oeuvre du magicien fut une profanation de notre loi qui n’admet point d’idoles dans nos temples, et moins encore celles des Dieux étrangers. C’est donc à Mahomet que j’aime à rapporter le miracle, sans doute il l’a fait pour nous apprendre à ne pas souiller ses temples par d’autres cultes. Qu’Ismene fasse à son gré ses enchantemens, lui dont les exploits sont des maléfices. Pour nous guerriers, manions le glaive; c’est-là notre défense et nous ne devons espérer qu’en lui. Elle se tait-; et, quoique l’ame colere du Roi ne s’appaise pas sans peine, il voulut néanmoins lui complaire, plutôt fléchi par sa priere et par la raison d’Etat que par la pitié. Qu’ils aient, dit-il, la vie et la liberté: un tel intercesseur peut-il éprouver des refus? Soit pardon, soit justice, innocens je les absous, coupables je leur fais grace. Ils furent ainsi délivrés, et là fut couronné le sort vraiment aventureux de l’amant de Sophronie. Eh! comment refuseroit-elle de vivre avec celui qui voulut mourir pour elle? Du bûcher ils vont à la noce; d’amant dédaigné, de patient même, il devient heureux époux, et montre ainsi dans un mémorable exemple, que les preuves d’un amour véritable ne laissent point insensible un coeur généreux. Note. (1) Ce morceau devoit être la premiere feuille d’un écrit périodique projette, dit l’Auteur, pour être fait alternativement entre M.D... et lui: l’Auteur en esquissa la premiere feuille, et pur des événemens imprévus le projet en demeura-là. Source: http://www.poesies.net