Le Roi Lear Par Jean-François Ducis, (1733-1817) Tragédie en 5 actes, représentée à Versailles devant leurs majestés... le 16 janvier 1783 et à Paris le 26 du même mois par les comédiens français / par M. Ducis EPITRE DEDICATOIRE A MA MERE AVERTISSEMENT ACTE 1 SCENE 1 ACTE 1 SCENE 2 ACTE 1 SCENE 3 ACTE 1 SCENE 4 ACTE 1 SCENE 5 ACTE 1 SCENE 6 ACTE 1 SCENE 7 ACTE 2 SCENE 1 ACTE 2 SCENE 2 ACTE 2 SCENE 3 ACTE 2 SCENE 4 ACTE 2 SCENE 5 ACTE 2 SCENE 6 ACTE 2 SCENE 7 ACTE 2 SCENE 8 ACTE 2 SCENE 9 ACTE 3 SCENE 1 ACTE 3 SCENE 2 ACTE 3 SCENE 3 ACTE 3 SCENE 4 ACTE 3 SCENE 5 ACTE 3 SCENE 6 ACTE 3 SCENE 7 ACTE 3 SCENE 8 ACTE 4 SCENE 1 ACTE 4 SCENE 2 ACTE 4 SCENE 3 ACTE 4 SCENE 4 ACTE 4 SCENE 5 ACTE 4 SCENE 6 ACTE 4 SCENE 7 ACTE 4 SCENE 8 ACTE 4 SCENE 9 ACTE 4 SCENE 10 ACTE 5 SCENE 1 ACTE 5 SCENE 2 ACTE 5 SCENE 3 ACTE 5 SCENE 4 ACTE 5 SCENE 5 ACTE 5 SCENE 6 ACTE 5 SCENE 7 ACTE 5 SCENE 8 ACTE 5 SCENE 9 ACTE 5 SCENE 10 ACTE 5 SCENE 11 ACTE 5 SCENE 12 EPITRE DEDICATOIRE A MA MERE Ma tendre et respectable mère, oui, c' est à vous que je dois dédier un ouvrage dont tout le mérite peut-être est dans une sensibilité héréditaire que j' ai puisée dans votre sein. N' est-ce pas vous qui avez pleuré la première sur le sort de Léar ! Pourrais-je jamais oublier ces heures délicieuses, où, dans le calme d' une soirée d' hiver, sous votre toit solitaire et tranquille, vous faisant connaître pour la première fois ce père abandonné, interrompu moi-même au milieu de ma lecture par notre commune émotion, dans le plaisir et le trouble de la douleur, je me vis tout-à-coup baigné des larmes de mes enfans, de ces deux orphelines, qui ne m' ont jamais causé d' autre chagrin que de retracer trop vivement à mon souvenir les graces intéressantes, et sur-tout l' ame si pure et si sensible de leur mère ! Privées, hélas ! Trop tôt de son appui, elles ont du moins, après notre malheur, retrouvé ses secours dans vos foyers, et ses leçons dans vos exemples. Objet dès mon enfance de votre tendresse particulière, sans doute parceque j' en avais le plus de besoin, vous êtes devenue ma mère une seconde fois en voulant encore, dans l' âge du repos, vous dévouer à la culture de deux plantes délicates qui ne pouvaient plus croître et s' élever que sous votre abri. Combien d' autres bienfaits personnels ai-je reçus de votre ame généreuse, depuis que vous m' avez recueilli dans vos bras ! Quel ami secourut jamais son ami par plus d' effets avec moins de paroles ! Ah ! Si j' emporte une idée consolante dans la tombe (où puissè-je descendre avant vous ! ), ce sera celle de vous avoir payé ce tribut solennel de ma reconnaissance. Non : désormais, quel que soit le sort de mes travaux, ni les succès, ni les disgraces qui les attendent, n' altéreront dans mon ame le bonheur de sentir et d'éprouver tous les jours, avec les mêmes délices, que vous êtes ma mère. Ma tendre mère, votre très humble et très obéissant fils, Ducis. AVERTISSEMENT La traduction du théâtre de Shakespeare par M Le Tourneur est entre les mains de tout le monde ; ainsi chacun peut voir aisément ce que j' ai tiré de cet auteur célèbre, et ce qui est de mon invention dans cette tragédie. Je sais tout ce que je dois au bonheur du sujet dont j' ai été averti par mes larmes dans le charme de la composition. Cependant j' ai tremblé plus d' une fois, je l' avoue, quand j' ai eu l' idée de faire paraître sur la scène française un roi dont la raison est aliénée. Je n' ignorais pas que la sévérité de nos règles et la délicatesse de nos spectateurs nous chargent de chaînes que l' audace anglaise brise et dédaigne, et sous le poids desquelles il nous faut pourtant marcher dans des chemins difficiles avec l' air de l' aisance et de la liberté. Je suis bien éloigné de croire que cet affranchissement des règles, cette indépendance même poussée à l' excès, diminuent en rien la gloire de Shakespeare, c' est-à-dire, du plus vigoureux et du plus étonnant poëte tragique qui ait peut-être jamais existé ; génie singulièrement fécond, original, extraordinaire, que la nature semble avoir créé exprès, tantôt pour la peindre avec tous ses charmes, tantôt pour la faire gémir sous les attentats ou les remords du crime. Il m' est sans doute échappé bien des fautes dans cet ouvrage ; mais je me félicite au moins d' avoir fait couler quelques larmes dans une pièce utile aux moeurs, où j' ai vu les pères conduire leurs enfans. Puissent ceux de mes lecteurs qui l' ont accueillie au théâtre ne pas oublier, pour m' être encore favorables, avec quelle noblesse, quelle admirable simplicité, quelle ame et quels accens puisés au sein même de la nature, un acteur chéri du public a rendu le personnage d' un roi et d' un père abandonné, vieillard vraiment déplorable, tombé dans la misère pour avoir été trop généreux, et dans la démence pour avoir été trop sensible ! Il est doux au spectateur attendri de reconnaître dans un grand talent qui le frappe, dans des moyens extérieurs qui l' enchantent, cet accord si précieux du talent avec le caractère, et de n' avoir pas à séparer son estime de son suffrage. Il lui semble alors que sa jouissance et ses larmes sont plus pures, et qu' il a de plus le plaisir d' applaudir aux moeurs et à la vertu. ACTE 1 SCENE 1 Le théâtre représente un château fortifié du duc de Cornouailles. Le duc de Cornouailles, Oswald. Oswald. Quoi ! Seigneur, c' est ici, dans ces hardis remparts, Que l' orgueil de leurs tours défend de toutes parts, C' est au fond des forêts, au pied de ces murailles, Que je viens retrouver le duc de Cornouailles ! Quelle raison, seigneur, dans cet affreux séjour Vous a fait tout-à-coup transporter votre cour ? Le Duc De Cornouailles. Tu l' apprendras, Oswald. Qu' avec impatience Sur ces bords dangereux j' attendais ta présence ! Parle, que fait Léar? Oswald. Seigneur, de ses longs jours, Auprès de Volnérille, il achève le cours ; Mais j' ai cru remarquer, dans sa morne tristesse, Le dépit d' un vieillard que tout choque et tout blesse, Qui de l' amour du trône est toujours possédé, Et pleure en frémissant le rang qu' il a cédé. Lorsqu' au duc d' Albanie unissant Volnérille, Il le fit par l' hymen entrer dans sa famille, Quand bientôt de Régane il vous nomma l' époux, Il sait qu' il partagea l' Angleterre entre vous ; Et c' est ce souvenir, pour lui plein d' amertume, Qui, plus lourd que les ans, l' accable et le consume. On dit même, seigneur, qu' en ses ennuis secrets Il laisse pour Helmonde échapper des regrets ; On dit qu' après l' avoir et chassée et maudite Il rappelle en son coeur cette fille proscrite, Qu' il la croit innocente, et voudrait aujourd' hui L' opposer à ses soeurs, et s' en faire un appui, Lui rendre avec éclat, par un nouveau partage, Et sa part et ses droits dans son vaste héritage, Et peut être, seigneur, par un grand changement, Renverser tout l' état pour régner un moment. Un inconstant vieillard, lassé du diadême, Abdique imprudemment, et s' en repent de même : Long-temps sur sa couronne il tourne encor les yeux. Le Duc De Cornouailles. Et voilà le motif qui m' amène en ces lieux. J' ai craint de ce vieillard l' altière inquiétude ; J' ai craint que de ces bois l' épaisse solitude Ne cachât un ramas de brigands révoltés, À rétablir Léar par l' intrigue excités. En révolutions l' Angleterre est féconde. Instruit que des complots favorisaient Helmonde, Dans ces forêts, Oswald, je suis vite accouru. Mes soldats rassemblés sous mes pas ont paru ; Et, sous prétexte, ami, de défendre un rivage, Où le danois bientôt doit porter le ravage, Je viens surprendre ici mes odieux sujets ; Je viens dans leur naissance étouffer leurs projets ; Je viens pour les punir : et, si ma violence Tant de fois sans pitié déploya ma vengeance, Tu conçois aisément que je ferai couler Le sang des criminels qui m' auront fait trembler. Oswald. Eh ! Croyez-vous, seigneur, qu' Helmonde encor respire ? Quand j' ai cherché ses pas, tout ce qu' on m' a pu dire, C' est qu' une nuit profonde enveloppe son sort, Ou qu' enfin ses malheurs l' ont conduite à la mort. Non, rien ne doit troubler Régane et Volnérille ; Helmonde a de Léar cessé d' être la fille. Quand Léar le voudrait, il tenterait sans fruit D' armer pour elle un droit que son crime a détruit. Pourrait-il oublier l' éclat de sa colère ? Le Duc De Cornouailles. Connais mieux, cher Oswald, ce fougueux caractère : Il fut extrême en tout ; jamais dans sa bonté, Jamais dans sa rigueur il ne s' est arrêté. Avant les attentats de sa coupable fille, Il paraissait pour elle oublier sa famille ; Il la voyait, Oswald, comme un présent des dieux, Dont la beauté céleste enchantait tous les yeux ; Il adorait en elle un fruit de sa vieillesse ; Il l' accablait des soins d' une aveugle tendresse. Bientôt il l' a punie avec sévérité. Kent osa la défendre, et Kent fut écarté ; Il paya par l' exil quarante ans de services. En irritant, Oswald, sa haine ou ses caprices, Un moment peut suffire à l' armer contre nous. Du sort, du sort perfide enfin je crains les coups. Je ne sais quel instinct, quelle terreur profonde, Me dit que le soleil luit encor pour Helmonde. Je tremble d' un péril que je ne connais pas. Je démens, malgré moi, le bruit de son trépas. Ne crois point, cher Oswald, cette crainte légère : Souvent une étincelle embrasa l' Angleterre : Son peuple m' est connu. Suivi de mes soldats, Par-tout dans ces forêts, ami, porte tes pas ; Parcours leur profondeur, écoute leur silence : Pousse jusqu' à l' excès la sage défiance : Qu' il ne soit ni détour, ni réduit, ni rocher, Où ton oeil ne pénètre et n' aille la chercher. Livre, livre en mes mains cette tête ennemie... On vient : pars... c' est Régane et le duc d' Albanie, Et les deux fils de Kent, qui s' offrent à mes yeux. Oswald sort. ACTE 1 SCENE 2 Le duc de Cornouailles ; Régane, duchesse de Cornouailles ; le duc d' Albanie, Edgard, Lénox. Le Duc D' Albanie. Duc, enfin le devoir m' éloigne de ces lieux. De nos droits contestés les bornes sont prescrites ; Un traité les restreint dans leurs justes limites. De la paix entre nous les noeuds sont affermis. Pour repousser par-tout nos communs ennemis, J' ai par-tout de nos bords assuré la défense. Ma cour depuis long-temps demande ma présence ; J' y retourne, seigneur. Je vais bientôt revoir L' auguste bienfaiteur dont je tiens mon pouvoir, Ce généreux Léar qui m' accorda sa fille, Qui, sans éclat, sans sceptre, auprès de Volnérille, Trop content d' être aimé, voulut mourir en paix, Et daigna pour retraite agréer mon palais. Sa bonté pouvait-elle éclater davantage ? Régane. De notre juste amour, duc, portez-lui l' hommage, Unissez vos respects avec ceux de ma soeur, Et de ses jours nombreux prolongez la douceur : Mais sur-tout de son ame et sensible et profonde Puissiez-vous effacer le souvenir d' Helmonde, De cette fille ingrate, et qui par ses forfaits.. ! Lénox. Des forfaits ! Elle ! ô dieux, je ne les crus jamais ! Le Duc De Cornouailles. Téméraire, osez-vous, par ces discours.. ? Edgard. Mon frère ! Le Duc De Cornouailles. Voilà les sentimens où l' a nourri son père ; C' est l' ouvrage de Kent... Le Duc D' Albanie. Dites plutôt l' ardeur D' un âge impétueux qui parle avec candeur. Je n' ai jamais d' Helmonde approfondi le crime ; Mes yeux ont toujours craint de percer cet abyme : J' en laisse avec respect le jugement aux dieux. Duchesse, et vous, seigneur, recevez mes adieux. Je reviendrai bientôt si l' honneur me rappelle. Le Duc De Cornouailles. Comptez, dans nos périls, sur un avis fidèle. Si l' insolent danois tente quelques efforts, Mon camp, prêt à marcher, vous attend sur ces bords. Le duc d' Albanie sort. ACTE 1 SCENE 3 Le duc de Cornouailles, Régane, Edgard, Lénox. Le Duc De Cornouailles, à Edgard et à Lénox. Et vous, jeunes soutiens de votre antique race, Fils du comte de Kent, quand votre noble audace Voit par-tout sur mes pas accourir nos guerriers, Je ne vous presse point de cueillir des lauriers. J' ai plaint, j' ai révoqué l' exil de votre père. Vous dépendez de lui. Votre valeur m' est chère : Mais, quels que soient mes voeux, j' attendrai qu'en sa voix, S'expliquant sur ses fils, en dispose à son choix. Il sort avec la duchesse. ACTE 1 SCENE 4 Edgard, Lénox. Edgard. Hé bien, mon cher Lénox... ! Lénox. Je vois trop que la guerre Contre le Danemarck arme encor l' Angleterre. Edgard. Dans le fond de ton coeur ne murmures-tu pas Qu' une oisive langueur doive enchaîner ton bras ? Lénox. J' en gémis. Mais enfin, si vous daignez m' en croire, Oublions, cher Edgard, les combats et la gloire. Mon père nous attend. Venez, allons tous deux Consoler ses ennuis sous son toit vertueux. En vieillissant, hélas ! Toujours plus solitaire, L' aspect de ses enfans lui devient nécessaire. Il m' envoie en ces lieux, au nom de son amour, Dans son sein paternel hâter votre retour. Edgard. Ah dieux ! Lénox. Sa volonté, son ordre est manifeste : Je vous l' ai dit, mon frère. Edgard. ô devoir trop funeste ! Son ordre m' est sacré, je voudrais le remplir : Et qu' il m' en coûte, hélas ! De lui désobéir ! Lénox. Vous n' obéirez point ? Edgard. Je n' en suis plus le maître. Lénox. Songez, mon cher Edgard, que son sang nous fit naître ; Qu' il compte les instans ; que ses justes transports Peuvent, si nous tardons, l' appeler sur ces bords. Edgard. Que me dis-tu, Lénox ! Lénox. Ainsi, quittant un frère, Seul, et pour l' affliger, je vais revoir mon père ! Quoi ! Déja trop sensible aux charmes d' une cour, Auriez-vous oublié cet innocent séjour Où notre père, heureux, sans remords, sans murmure, Retrouva dans l' exil les biens de la nature ? Eh ! Quel fut son forfait ? Comment mérita-t-il Les rigueurs de Léar, et son injuste exil ? En l' osant supplier de rester toujours maître, De mourir sur le trône où le ciel le fit naître, De ne point abdiquer un pouvoir souverain Que sa vieillesse un jour regretterait en vain. Et c' est vous à la cour, vous, qui prétendez vivre ! L' erreur d' un fol espoir, qui déja vous enivre, Vous aurait-elle offert ses dangereux poisons ? Ne vous souvient-il plus de ces hautes leçons Que d' un père à nos yeux déployait la sagesse, Quand il peignait des cours l' intrigue et la bassesse ; Ces courtisans profonds, ces ministres adroits, Élevant leur pouvoir sur la langueur des rois ; Tous ces tyrans ligués, ravis enfin de l' être, Se partageant entre eux le sommeil de leur maître ; Sous le vice insolent le mérite abattu ; L' horrible calomnie égorgeant la vertu : Quand il nous racontait, dans sa douleur profonde, Les pleurs, le désespoir de l' innocente Helmonde, D' Helmonde que Léar, terrible et furieux, Chassa de son palais en invoquant les dieux, Repoussant de son sein cette fille timide, La nommant, à grands cris, barbare et parricide ? Là, sans qu' il pût jamais reprendre ce discours, Ses sanglots dans sa bouche en arrêtaient le cours. Il a pleuré sa mort... vous soupirez, mon frère ? Edgard. Eh ! Si je t' expliquais tout cet affreux mystère, Si j' allais, éclairant cet abyme odieux, Dans toute son horreur le montrer à tes yeux ! Lénox. Ah, parle! Edgard. Helmonde! Lénox. Eh bien! Edgard. J' ai vu couler ses larmes. Hélas ! Le jeune Ulric, trop sensible à ses charmes, Venait de déposer son sceptre à ses genoux. Léar avec plaisir le nommait son époux. Ivre de sa conquête, il partait avec elle. Jaloux de transporter une reine si belle, Les flots impatiens frémissaient dans nos ports ; Et déja les danois l' attendaient sur leurs bords. Volnérille sa soeur, dévorant son murmure, En rompant cet hymen, crut venger son injure. Quoi ! Dit-elle à son père, Helmonde épouse un roi Qui semble au nord entier vouloir donner la loi, Qui joint à ses états la puissante Norwège, Qui de ses monts glacés, qu' un long hiver assiège, Peut déchaîner d' un mot dans nos champs inondés De ses affreux soldats les torrens débordés ! Eh ! Qui nous défendra de sa fureur guerrière, S' il partage avec nous la trop faible Angleterre, Si l' hymen de ma soeur l' établit en des lieux Dont la conquête aisée éblouira ses yeux ? Cet hymen, il est vrai, couronne votre fille : Mais comptez-vous pour rien Régane et Volnérille ? Contre l' usurpateur quel sera notre appui ? Sans soutien, sans secours, nous tremblerons sous lui. Seigneur, il en est temps, épargnez à cette île Tous les malheurs qu' enfante une guerre civile : Dans des fleuves de sang craignez de la plonger ; Ne l' asservissez pas sous un joug étranger ; D' un conquérant cruel n' armez point la furie : C' est moi, votre maison, l' état qui vous en prie. De cet hymen fatal craignez l' horrible fruit. La vieillesse est tremblante, et Léar fut séduit. Lénox. Voilà pourquoi d' Ulric la trop juste colère, Pour venger son affront, menace l' Angleterre. Par quel refus sanglant osa-t-on l' outrager ! Edgard. Ce prince, en s' éloignant, jura de se venger. Léar redoutait tout. L' adroite Volnérille Lui fit voir pour Ulric les transports de sa fille, Son dépit, son orgueil, sa froideur, son ennui, Qui semblait croître encore en s' approchant de lui ; Comment ses voeux trompés, l' aigrissant contre un père, Rappelaient son amant au sein de l' Angleterre. Un bruit en même temps par ses soins fut semé, Que par elle en secret ce prince était aimé ; Qu' ils nourrissaient tous deux leur coupable espérance, Qu' elle attisait de loin sa flamme et sa vengeance ; Et qu' aux armes d' Ulric ses dangereux ressorts Devaient ouvrir bientôt l' Angleterre et ses ports. Tout l' état convaincu poussa des cris contre elle ; On la nomma perfide, ingrate, criminelle : Le peuple, extrême en tout, la vit avec horreur : Et, lorsque tout fut plein du bruit de sa fureur, Ce bruit, dont la terreur grossissait les merveilles, De Léar tout-à-coup vint frapper les oreilles. Volnérille était là. Dès-lors, sans hésiter, Jusqu' aux derniers excès elle osa s' emporter ; Elle accusa sa soeur du plus énorme crime, Sut, à force d' audace, étourdir sa victime, Lui reprocha ses pleurs, ses feux, sa trahison, L' horreur d' un faux écrit, la noirceur du poison, Le parricide enfin. Lénox. Quoi ! Sa bouche impunie... Edgard. C' est là son privilège, on croit la calomnie. Léar alors, Léar frappé de ses forfaits, Et s' ouvrant à grand bruit les portes du palais : Dieux, dit-il à genoux, dieux, servez ma vengeance, Notre injure est commune, et c' est vous qu' on offense. Qu' errante et fugitive au milieu des déserts, Sans monter jusqu' à vous, ses cris percent les airs ! Sous quelque roche aride étouffez la cruelle ! Que nos mers et nos ports soient tous fermés pour elle ! Pour tarir dans les coeurs toute compassion, Peignez dans tous ses traits ma malédiction, Et le crime, et la coupe, et l' horrible breuvage, Et d' un père expirant la déplorable image ! Il se lève à ces mots. Tout le peuple irrité L' environne, frémit, se tait épouvanté. Ils ne conçoivent point l' horreur d' un si grand crime. Mille mains aussitôt entraînent la victime. J' ai vu... Lénox. N' achève pas. Edgard. En peignant ses douleurs, Comme mon père, hélas ! Je sens couler mes pleurs. Lénox. Qui n' en verserait pas ! Edgard. ô malheureuse Helmonde ! Lénox. Ainsi donc la vertu devient l' horreur du monde, Et le crime est en paix! Edgard. Après ce coup affreux, L' infortuné Léar, crédule et généreux, Au prince d' Albanie accorda Volnérille : Le duc de Cornouaille obtint son autre fille, Régane : et ses états entre eux deux partagés, Sous la loi de ces ducs aujourd' hui sont rangés. Lénox. Qu' ils règnent, j' y consens. Ah ! Si le ciel propice Eût aux vertus d' Helmonde enfin rendu justice ! Au fer de ses tyrans s' il l' eût daigné cacher ! Si sa douce innocence avait pu le toucher ! Si ses beaux yeux encor s' ouvrant à la lumière ! ... Edgard. Eh bien ! Que ferais-tu ? Parle, achève. Lénox. ô mon frère, De quel zèle animé j' irais la secourir, M' armer pour sa vertu, la défendre ou mourir ! Edgard. Lénox ! ... Lénox. Edgard ! ... Edgard. Mon frère ! ... Lénox. ô ciel ! Ton coeur soupire ! Edgard. Apprends dans ce moment qu' Helmonde... elle respire ! Edgard. Elle vit. Lénox. Justes dieux ! Edgard. Lénox, rassure-toi : Il lui reste un vengeur, et ce vengeur, c' est moi. Lénox. Tout mon sang, s' il le faut, coulera pour Helmonde. Comment l' as-tu sauvée? Edgard. En la cachant au monde. Mais, pour mieux effacer la trace de ses pas, J' ai fait courir par-tout le bruit de son trépas. Le ciel m' a secondé. Dans ce bois solitaire, L' impénétrable horreur d' un rocher tutélaire Sous un abri sacré la dérobe aux humains : Mon oeil seul en connaît l' entrée et les chemins. C' est là, cachant son sort, que sa vertu tranquille D' un vieillard indigent a partagé l' asile. On le nomme Norclète. Lénox. A-t-elle, en son malheur, Su le sort de Léar? Edgard. Ah ! C' est là sa douleur. L' ingrate Volnérille, impunément cruelle, Tandis que son époux est occupé loin d' elle, De mépris, de dégoûts, d' outrages ténébreux Abreuve goutte à goutte un vieillard malheureux, Insulte à ses soupirs, à sa douleur timide, Goûte en paix les horreurs de ce long parricide, Et ne se souvient plus, assise au rang des rois, Que Léar fut son père, et lui céda ses droits. Elle ose l' accuser, pour couvrir ses injures, D' aigrir les mécontens par de secrets murmures, D' armer leur intérêt, d' exciter leur desir À lui rendre un pouvoir qu' il cherche à ressaisir. Le palais cependant, à ses maîtres docile, L' accable sans pitié de son dédain servile. Et moi, murmurant seul, dans mon coeur indigné, Je plaignais un vieillard, un père abandonné, Oublié de son sang, de sa cour et du monde. Témoin de ses malheurs, j' en instruisis Helmonde ; Tu conçois, cher Lénox, qu' en mes tristes récits, Des tableaux si cruels devaient être adoucis. Helmonde, en m' écoutant, semblait fixer son père. Je la vis, immobile, et frémir, et se taire ; Loin des cruels humains, on eût dit que les dieux, Au fond d' un antre, exprès, la cachaient à leurs yeux. Tout semblait consacrer, par je ne sais quels charmes, Le rocher, les roseaux, confidens de ses larmes, Son humble vêtement dont la simplicité Dérobait sa naissance, et non pas sa beauté. Quelquefois, au travers de sa douleur touchante, Un souris s' égarait sur sa bouche innocente. Ses yeux baignés de pleurs et son front abattu Peignaient le désespoir de la douce vertu. Que sa douleur encore embellissait leurs charmes ! Mon frère, que devins-je, à l' aspect de ses larmes ! J' excitai sa vengeance. à ses ordres soumis, Je parlai, je courus, j' assemblai des amis. Anglais, leur ai-je dit, un monstre plein de rage Appesantit sur nous le plus vil esclavage, Irrite avec plaisir notre juste fureur, Et la haine privée, et la publique horreur : Tout son règne odieux n' est qu' un tissu de crimes : Comptez, si vous pouvez, les noms de ses victimes. L' impitoyable Oswald, ce sinistre étranger, Aiguise le poignard qui va nous égorger. Cet obscur assassin, n' ayant dans sa misère Aucun noeud qui l' enchaîne, aucun bien qu' il espère, Attend tout de son maître, et n' a point d' autre appui Que le métier sanglant qu' il exerce pour lui. Jusqu' à ce jour, du moins, sa lâche obéissance Lui vendait loin de nous son bras et son silence ; Mais il doit arriver, il doit dans ce palais Montrer bientôt un front chargé de ses forfaits ; La mort suivra ses pas. Ce tigre qu' on abhorre De son regard déja nous marque et nous dévore. Pâlirons-nous toujours sous des couteaux sanglans ? Depuis quand les anglais souffrent-ils des tyrans ? Je leur propose alors d' attaquer Cornouailles, De forcer ce cruel jusque dans ses murailles, De l' écraser du poids de son sceptre d' airain, Et de rendre à Léar le nom de souverain. Ils applaudissent tous. Ici, dans ce bois sombre, Je les ai dispersés pour mieux cacher leur nombre : Près de moi cette nuit leurs chefs vont s' assembler : Pour frapper ce grand coup, nous allons tout régler. Je me déclare alors, et je marche à leur tête. Lénox. C' en est fait, je te suis, je pars ! Rien ne m' arrête. Edgard. Mon père nous attend. Songes-tu bien... ? Lénox. Je veux Les voir, m' armer, combattre, et mourir avec eux. Edgard. J' entends du bruit. On vient. Juste ciel ! C' est mon père. Tu connais sa valeur ; Helmonde lui fut chère. Cachons-lui des projets qu' il voudrait partager, Et pour nous seuls au moins réservons le danger. ACTE 1 SCENE 5 Edgard, Lénox, le comte de Kent. Le Comte. Suivez-moi, mes enfans. Ma triste expérience Ne m' alarmait que trop sur votre longue absence. J' ai craint que loin de moi quelque indigne raison N' écartât pour jamais l' espoir de ma maison. Je viens pour vous chercher. C' est sur votre tendresse Que Kent avec plaisir appuya sa vieillesse. Ces paternelles mains, dans mon humble séjour, Ne vous ont point formés pour les moeurs de la cour : Rentrons dans nos déserts, où la vertu ternie Ne frissonna jamais devant la calomnie. Partons, mon cher Edgard. Edgard. à part. hélas, mon père ! ... ah ! Dieux ! Le Comte. Quel indigne lien vous enchaîne en ces lieux ? Edgard. Edgard, auprès de vous, pour vous seul voudrait vivre. Je n' ose m' expliquer... mais je ne puis vous suivre. Le Comte. Ingrat, c' en est assez. Toi, Lénox, suis mes pas. Lénox. Mon frère a ses desseins ; je ne le quitte pas. Le Comte. À Lénox. qu' entends-je ! ... à Edgard. et Ces desseins, quels sont-ils ? Edgard. ô mon père ! ... Le Comte. Va, je suis peu jaloux de percer ce mystère. Je ne m' étonne plus de ces retardemens Qui trompaient de mon coeur les plus doux mouvemens. Mes voeux les rappelaient vers mes tristes demeures ; Je hâtais leur retour, et la fuite des heures. De quels tourmens, ô ciel ! M' as-tu donc accablé ! J' ai langui dans l' exil, à la brigue immolé ; Et lorsqu' enfin des ans les ennuis m' environnent, Ce sont mes propres fils, mes fils qui m' abandonnent. Je vais donc loin de vous mourir dans les regrets. Était-ce là, cruels, le prix de mes bienfaits ? Un espoir vient de luire à votre ame inquiète : Qui sait dans quel péril ce vain espoir vous jette ! À Lénox. Mon fils, va, ne crains rien, tu peux me confier Le projet où ton frère osa t' associer. Si l' honneur vous l' inspire... Lénox. Eh bien ? Edgard. Arrête. Le Comte. Achève. Lénox. Que faire, ô ciel ! Le Comte. Poursuis. Edgard. Tout mon coeur se soulève. À Lénox, en lui montrant le comte. Regarde en quels périls un mot va le plonger. Le Comte. N' importe. Edgard. Ils sont affreux. Le Comte. Je veux les partager. Edgard. Dans notre résistance unissons-nous, mon frère ; Et craignons d' exposer une tête si chère. Le Comte. Non, non, je ne suis point trompé par ce détour. Les desseins généreux ne craignent point le jour. Demande à tes aïeux, à ces guerriers célèbres, S' ils dérobaient les leurs dans la nuit des ténèbres Pour venger l' innocence et sauver la vertu, C' est toujours en champ clos qu' ils ont tous combattu. Ils voulaient des témoins, et toi, tu les redoutes : Mon fils ne marche pas dans de si nobles routes. Car, qui m' assurera si, troublant mon repos, Tes projets ignorés ne sont pas des complots, Si tu n' en seras pas la première victime, S' ils ne respirent pas et l' audace et le crime, Et si leur fruit honteux, par un mortel affront, Ne va pas avilir et ma race et mon front ? Edgard. Eh ! C' est mon père, ô ciel ! Qui me fait cette injure ! Votre nom s' en indigne, et ma gloire en murmure. Mais je suis votre exemple, et c' est sur vos leçons Que j' appris à braver les injustes soupçons. Ne me reprochez pas un coupable mystère : Hé ! Puis-je à mes périls associer mon père ? J' imiterai si bien nos illustres aïeux, Qu' à mon tour sur Edgard j' attacherai leurs yeux. En expirant du moins nous nous ferons connaître, Mais avec tant d' éclat, qu' on vous verra peut-être Porter vous-même envie à des trépas si beaux, Et de pleurs d' alégresse arroser nos tombeaux. Que dis-je ? Dans vos bras (tout m' invite à le croire) Nous reviendrons bientôt jouir de notre gloire. Heureux alors tous trois... Le Comte. Tes voeux sont superflus : Ces bras, ces bras pour toi ne se rouvriront plus. Embrassez-moi, cruels. Lénox. Ce pardon me rassure. Le Comte. Est-il en mon pouvoir d' étouffer la nature ? Ciel, qui sais leurs desseins, daigne les protéger ! Je vais trembler pour vous. Edgard. Je crains peu le danger. Allons, mon frère, allons ; j' ai besoin de ton zèle : Marchons où mes sermens, où la vertu m' appelle. Edgard sort avec Lénox. ACTE 1 SCENE 6 Le comte de Kent seul . Ils me laissent, hélas ! Lénox m' eût obéi, Si son frère à l' instant ne l' eût pas affermi. Comme il m' a résisté ! Pourtant, je le confesse, J' ai d' un fils dans son coeur reconnu la tendresse. Ils m' aiment. Je les plains de leur témérité : Mais toujours vers l' excès cet âge est emporté. Telle est donc l' infortune et le destin des pères, Que ce titre en tout temps produisit leurs misères, Et que de leurs enfans, s' ils sont nés généreux, La vertu les accable et pèse encor sur eux ! ACTE 1 SCENE 7 Le comte de Kent, le duc d' Albanie. Le Duc. Comte, le roi Léar (j' en reçois la nouvelle) A quitté Volnérille, et s' est éloigné d' elle : J' en ignore la cause : on ne m' informe pas Vers quels lieux dans sa fuite il a tourné ses pas. Je connais trop pour lui votre amitié fidèle, Pour n' en pas dans l' instant avertir votre zèle. Le Comte. Quel motif de sa fille a pu le séparer ? Le Duc. On dit que sa raison commence à s' égarer. Souvent de notre esprit la honteuse faiblesse Est le fruit malheureux de l' extrême vieillesse. Le Comte. Il gémit dès long-temps sous le poids de ses jours. Le Duc. On croit qu' enfin la mort va terminer leur cours. Le Comte. Je ne le plaindrai point. Le Duc. à cette tête auguste, Cher comte, nous prenons l' intérêt le plus juste : Ne partons pas encore. Le Comte. Allons, j' attends ici Que son malheureux sort soit du moins éclairci. ACTE 2 SCENE 1 Le comte de Kent seul . Quoi ! Léar tout-à-coup a quitté Volnérille ! Il vient de s' échapper du palais de sa fille ! Quel est donc son espoir, et que faut-il penser ? Sur ses cheveux blanchis les ans doivent peser. Dieux ! S' il allait sentir, dans sa vieillesse extrême, La nudité d' un front privé du diadême ! Ô trop funeste excès ! Ses aveugles bontés Ont produit ses erreurs et ses calamités. N' importe, c' est un père, et ses maux sont les nôtres. Hélas ! Il a cru voir ses vertus dans les autres. Ô malheureux Léar ! Puissent de tes bienfaits Tes enfans si chéris ne te punir jamais ! ACTE 2 SCENE 2 Le comte de Kent, Volwick. Volwick. Seigneur, dans ce moment, un vieillard déplorable Que la crainte, la honte, et la misère accable, Attendant sous ces murs le retour de la nuit, Vient enfin d' implorer ma main qui l' a conduit. En parlant de son sort, votre nom qui le touche, Deux fois avec tendresse est sorti de sa bouche. Instruit que dans ces lieux il pourrait vous revoir, Une douce espérance a paru l' émouvoir : Il voudrait vous parler. Le Comte. Quel est-il? Volwick. Je l' ignore. Ses bras pressent son sein que le chagrin dévore. Au froid dur et cruel dont ses sens sont glacés, Il joint le froid des ans sur sa tête amassés. Caché sous des lambeaux, un reste de richesse Semble encor de son rang accuser la noblesse. On lit avec pitié ses naïves douleurs Dans ses yeux affaiblis et creusés par les pleurs. Il disait, mes enfans ! Les dieux, qu' il nous rappelle, Ont peint dans tous ses traits la bonté paternelle. J' ai cru qu' en rougissant, par ce muet discours, Sa pauvreté timide implorait mon secours. À pas silencieux, sous ce portique sombre, Troublé, couvrant sa tête, il s' est glissé dans l' ombre. Il est là. Le Comte. Qu' il paraisse. ACTE 2 SCENE 3 Le comte de Kent, Volwick, Léar. Volwick, à Léar qu' il introduit. oui, vous pouvez entrer. Il sort. ACTE 2 SCENE 4 Le comte, Léar. Le Comte, à part, en regardant Léar. Son oeil ne me voit point, et paraît s' égarer. Il recule ; et, plein de surprise et de compassion, Il observe Léar dans un silence immobile. Léar, promenant un regard vague autour de lui. Je n' aperçois pas Kent. Il plaindra ma misère ; Il est né généreux : je le crois... ciel ! Un père ! Des monstres dévorans sont entrés dans mon sein. Quoi ! Ma fille ! Mon sang ! ... couronné par ma main ! Oh ! Ma raison s' enfuit à cette horrible idée ! Léar, tu n' es plus rien ; ta puissance est cédée ; Tu te repens trop tard... sous quels traits odieux La perfide peignait l' innocence à mes yeux ! Avec quel art sa voix m' entraînait vers l' abyme ! J' ai proscrit la vertu pour couronner le crime. Helmonde, tu m' aimais ! ... je sens deux traits brûlans S'enfoncer dans mon coeur ; mes remords, mes enfans. Avec un regard toujours vague. Kent n' est pas dans ces lieux ! Le Comte, se jetant aux pieds de Léar. ô mon prince ! ô mon maître ! Léar. Je revois mon ami. Peux-tu me reconnaître ? Le Comte. Ah ! Puisqu' à moi, seigneur, vous daignez recourir, Kent ne vous quitte plus ; Kent est prêt à mourir. Léar. Tu déchires mon coeur. Le Comte. Séchez, séchez vos larmes. Léar. Tu me l' avais prédit ; j' ai blâmé tes alarmes ; J' ai ri de tes conseils : mon sort s' est accompli. Ce front, par la couronne autrefois ennobli, Tu le revois honteux, souillé, couvert d' outrages. Sans suite, sans honneurs, privé des avantages Dont tout vieillard obscur jouit à son foyer, Sous l' horreur du mépris il m' a fallu ployer. Mon âge et mes bienfaits, rien n' a touché ma fille. Dieux, punissez un jour l' ingrate Volnérille ! Tandis que son palais, brillant, tumultueux, Retentissait du bruit des festins somptueux ; Tandis qu' avec éclat, sous des voûtes pompeuses, S' élevaient des concerts les voix harmonieuses, Seul, et dans l' ombre assis, confus, humilié, Je mangeais, en pleurant, le pain de la pitié : Encor me fallait-il cacher souvent mes larmes. Pour ses barbares yeux ma peine avait des charmes. Ce monstre avec plaisir préparait le poison ; Elle irritait mes maux, pour troubler ma raison ; Payait les ris moqueurs d' une insolente troupe. J' ai bu le désespoir dans cette horrible coupe. Enfin de son palais je me suis échappé. Mais d' un coup plus cruel je fus bientôt frappé. Dans de vastes forêts, seul sous leur nuit profonde, Le remords m' apporta le souvenir d' Helmonde. J' observais tous les lieux, caverne, antre, rocher, Où quelque dieu peut-être aurait pu la cacher. Hélas ! Je me peignais ses vertus et ses charmes, La candeur de ses traits, la douceur de ses larmes, Son noble désespoir, lorsque, dans ses adieux, Ses yeux chargés de pleurs cherchaient toujours mes yeux. Mon père, disait-elle, ô mon auguste père, Faut-il qu' à votre coeur je devienne étrangère ! Et j' ai pu la maudire ! Et j' ai pu la chasser ! Voilà, voilà le trait dont je me sens percer : Mes malheurs ne sont rien. Ciel, arme ta vengeance ! J' ai plongé le poignard au sein de l' innocence : Mes bienfaits ont toujours cherché mes ennemis, Et mon sort fut toujours d' accabler mes amis. Ô supplice ! ô douleur ! Cher Kent, je t' en conjure, Apaise, en m' immolant, les dieux et la nature. Presse-les de m' ôter, par de soudains transports, En troublant ma raison, l' horreur de mes remords. Le Comte. Hélas ! Qu' un pareil voeu jamais ne s' accomplisse ! Mais tâchez d' assoupir cet éternel supplice ; Peut-être la douleur altérant votre esprit... Léar. Calme donc dans mon coeur le poison qui l' aigrit. J' ai toujours devant moi ma détestable fille ; À mes regards trompés tout devient Volnérille. Je crois alors sentir dans mon flanc déchiré Le poignard qu' une ingrate y retourne à son gré. Souvent, ma chère Helmonde, à travers un nuage, Semble m' offrir de loin sa douce et tendre image. J' approche ; et son aspect, dans ma crédule erreur, Me fait rougir de honte, et frémir de terreur. Le Comte. Ah ! Ne redoutez pas sa vue ou sa vengeance. Léar. J' ai tout fait pour sa soeur ; tu vois ma récompense. Si Volnérille ainsi reconnut ma bonté, Qu' attendrai-je d' Helmonde après ma cruauté ? Son ame a dû s' aigrir au sein de la misère ; J' aurai dénaturé cet heureux caractère. Ô fardeau trop pesant pour mon coeur abattu ! J' ai donc commis le crime, et détruit la vertu ! La honte, la douleur, le remords, tout m' égare. S' il faut, hélas ! S' il faut que je te le déclare, Mon ami, mon cher Kent... le dirai-je ? ... oui, je crois Que déja mon esprit s' est troublé quelquefois. Le Comte. Non, sa clarté toujours est trop vive et trop pure... Léar. Ah ! C' est là, mon cher Kent, c' est là qu' est ma blessure. Je n' en guérirai pas. Je prévois... Le Comte. Quel soupçon ! Léar. Le malheur tôt ou tard éteindra ma raison. Le Comte. N' exposez pas du moins un si noble avantage. Pour être malheureux, êtes-vous sans courage ? Les pièges des méchans vous ont enveloppé ; Mais c' est le sort d' un roi d' être souvent trompé. Laissez, laissez aux dieux, amis de l' innocence, Le soin de réveiller, de mûrir leur vengeance. Votre sang vous poursuit dans vos propres états : Depuis quand les enfans ne sont-ils plus ingrats ! Avez-vous dû compter sur un amour frivole Qui nous flatte un moment, et pour jamais s' envole, Qui, sur le moindre appât de plaisir et d' honneur... ? Léar. Quoi ! Tes enfans, cher Kent, ont détruit ton bonheur ! Le Comte. Du bonheur ! Du bonheur ! En est-il sur la terre ! Qui ne veut point souffrir, doit trembler d' être père. Hélas ! J' avais deux fils. Ils ont trompé mes voeux : Je ne sais quel projet les a séduits tous deux ; Jusques à leurs vertus, tout me devient contraire. Encor, dans mes chagrins, s' il me restait leur mère ! Mon roi, m' en croirez-vous, ayons dans la douleur La fermeté de l' homme et celle du malheur. Dans les modestes champs, laissés par mes ancêtres, Fuyons l' indigne aspect des ingrats et des traîtres : Leur asile innocent convient aux coeurs blessés ; Leur sol pour deux vieillards sera fertile assez. Là, rien n' est imposteur. La terre avec usure, Par des trésors certains, nous paiera sa culture. Ce bras, nerveux encore, est propre à l' entr' ouvrir ; Il combattit pour vous, il saura vous nourrir. Le toit de mes aïeux, leur antique héritage, Si vous y consentez, voilà notre partage. Léar. Oui, cher Kent, contre moi je devrais m' indigner, Si ton offre un moment avait pu m' étonner ; Mais (je t' ouvre mon coeur), quand je perds Volnérille, Régane dans ces lieux m' offre encore une fille. Il est vrai qu' alarmé par mon premier malheur, J' ai craint de la trouver trop semblable à sa soeur : Voilà par quel motif, injurieux peut-être, Je me suis devant elle abstenu de paraître ; Mais j' ai senti mon ame, et même ma raison, Désavouer bientôt ce pénible soupçon. Régane ne vient point (ami, tu peux m' en croire) Sous des traits odieux s' offrir à ma mémoire. Je n' ai point remarqué, dans ses plus jeunes ans, Qu' elle annonçât dès-lors de coupables penchans. Pourquoi n' en pas goûter le favorable augure ? Tout mon sang n' est pas sourd au cri de la nature. Le Comte. Seigneur... Léar. Je le sais trop, Léar est malheureux ; Mais les destins toujours ne sont pas rigoureux. De mes filles, hélas ! Quand l' une me déteste, Il est bien juste, ami, que l' autre au moins me reste. Que veux-tu, mon cher Kent ? Pardonne à mes vieux ans ; Je cherche encor, je cherche à trouver des enfans ; Sur le bord du tombeau leur présence m' est chère ; J' aime à me voir en eux ; j' ai besoin d' être père : Excuse ma faiblesse. Le Comte. Eh bien, seigneur, du moins, Pour n' être pas trompés, employons tous nos soins. Sorti d' un piège affreux, tremblez, dans votre fille, Tremblez de rencontrer une autre Volnérille. Je ne sais, mais mon coeur ne se rassure pas. Avant d' être éclairci, ne suivez point mes pas. S' il vous reste en ces lieux un seul sujet fidèle, Je saurai le trouver, interroger son zèle. Adieu. Daignez m' attendre ; et bientôt je revien, Si je puis obtenir cet utile entretien. Il sort. ACTE 2 SCENE 5 Léar seul. Non : le sort à mes voeux ne sera plus rebelle, Puisqu' il vient de me rendre un ami si fidèle. Régane, en me gardant des sentimens plus doux, Les aura fait passer au coeur de son époux. L'homme est compatissant, il n' est point né barbare; De monstres, grace au ciel, la nature est avare. Ô dieux ! De quels transports dans ses bras animé, Je vais goûter enfin le bonheur d' être aimé ! Ma fille, plus ta soeur outragea la nature, Plus tes soins consolans vont charmer ma blessure. Va, lorsque dans ton sein je vole avec ardeur, Je ne viens point chercher le sceptre et la grandeur ; Ce n' est pas là le bien pour qui mon coeur soupire : Je cherche des enfans, et non pas un empire. Dans mes plus grands ennuis, je n' ai point regretté L' appareil et les droits du rang que j' ai quitté : Oui, Régane, à mes yeux sa pompe est étrangère ; J' ai cessé d' être roi, mais non pas d' être père. Ce nom, ce nom lui seul... ACTE 2 SCENE 6 Léar, Régane, le duc de Cornouailles, le duc d' Albanie, gardes du duc de Cornouailles, gardes du duc d' Albanie. Régane, à Léar. vous, seigneur, en ces lieux ! Auriez-vous craint d' abord de paraître à nos yeux ? Pourquoi courir chez Kent ? On vient de m' en instruire, Et soudain dans vos bras... Léar. M' y voilà, je respire. Ma fille, ah ! Laisse-moi, dans nos embrassemens, Goûter les doux transports de ces heureux momens. Combien j' ai desiré de jouir de ta vue ! Le Duc De Cornouailles. Je partage, seigneur, cette joie imprévue. Couronné par vos mains, chargé de vos bienfaits, Leur mémoire en mon coeur ne s' éteindra jamais : Que mon sang s' y tarisse, avant qu' il les oublie ! Léar, au duc d' Albanie. Vous, duc, soyez content ; votre attente est remplie. Vous ne reverrez plus, à votre heureux retour, Un vieillard importun fatiguer votre cour. Votre docile épouse, à vos ordres fidèle, Vient de vous affranchir de ma plainte éternelle : Ils ont été suivis ; et jamais un époux Ne fut, quoique de loin, mieux obéi que vous. Le Duc D' Albanie. Quelle horreur ! Ainsi donc mon épouse cruelle Me peignait comme un monstre aussi barbare qu' elle ! Je passais pour ingrat ! Seigneur, c' est dans ma cour Que je veux hautement vous marquer mon amour, Et, tombant à vos pieds jusques en sa présence, Confondre ses mépris par mon obéissance. Oubliez le passé, revenez près de nous. Je demande sa grace, et l' implore à genoux. Léar. Que votre noble coeur conçoit mal mon injure ! Duc, je croirais moi-même outrager la nature, Si je pouvais jamais, sous un nouvel affront, Dans son palais indigne aller courber mon front. Où croyez-vous des dieux que la majesté sainte, Pour se rendre visible, ait gravé son empreinte, Si les traits paternels n' offrent pas à-la-fois Leur sagesse, leurs soins, leur puissance, leurs droits, Leur bonté, dont j' ai fait un si funeste usage ? Quoi! Joindre la noirceur, l'artifice à la rage ! A Régane, croyant voir Volnérille, avec un air d' égarement commencé. Ainsi faisant parler les ordres d'un époux, Tu m'accablais, barbare, en dérobant tes coups ! Régane. Seigneur, vous vous trompez ; jugez mieux votre fille : Je suis, je suis Régane, et non pas Volnérille. Le Duc D' Albanie, bas à Régane. Sa raison s' est troublée ; il se méprend. Régane. Hélas ! Ces mains ne vous ont point chassé de mes états. Léar. Qu' ai-je entendu ! Chasser! A-t-on vu sur la terre Des enfans, même ingrats, oser chasser leur père ! Chasser ! Ce crime affreux, avec ton air soumis, Tes outrages cachés sans éclat l' ont commis. Eh ! Dis-moi, tes états, d' où les tiens-tu, perfide ? J' en ai comblé trop tôt ton espérance avide. Réponds : quels sont tes droits ? Quel mérite avais-tu ? Celui de me tromper par ta fausse vertu, De noircir dans ta soeur la timide innocence, Contre elle, par degrés, d' attiser ma vengeance. Que sont donc devenus ces fastueux sermens Qui m' avaient tant promis les plus doux sentimens, Des respects si profonds, une amitié si tendre ? Tu m' as puni bientôt d' avoir pu les entendre : Mes chagrins m' ont appris qu' un père infortuné N' est qu' un fardeau pesant, quand il a tout donné. Les larmes d' un vieillard, souffert par indulgence, Peuvent mouiller la terre, et s' y perdre en silence. Tu ne t' attendais pas que, pour te démentir, En montrant le duc d' Albanie. La vérité sitôt de son coeur dût sortir. Oui, duc, de ma pitié je ne puis me défendre : Qu' avais-tu fait aux dieux, pour devenir mon gendre ! Hélas ! En t' unissant à ce tigre inhumain, J' ai placé dans ton lit un poignard sur ton sein. Ai-je pu mettre au jour cette exécrable fille ! Régane. Ainsi votre oeil trompé voit toujours Volnérille! Vos maux dans cette erreur viennent de vous plonger. Léar, revenant à lui. Ah, pardonne ! à ce point j' aurais pu t'outrager ! Je t'aurais confondue avec cette furie! Tu le vois, ma raison déja s' est affaiblie. Mettant la main sur son coeur. Si je la perds bientôt, c' est de là, je le sens, Que l' orage naîtra pour troubler tous mes sens. ACTE 2 SCENE 7 Léar, Régane, le duc de Cornouailles, le duc d' Albanie, gardes du duc de Cornouailles, gardes du duc d' Albanie, le comte de Kent. Le Comte. À part, à Léar. Volwick m'a tout appris. Non, tu n'as plus de fille. Ce palais est pour toi tout plein de Volnérille. Montrant le duc de Cornouailles. Régane est digne en tout de ce monstre odieux. Tu cherchais la vertu ; le crime est en ces lieux. Le Duc De Cornouailles, en montrant le comte de Kent. Qu' on le charge de fers. Le Duc D' Albanie, au duc de Cornouailles. pourquoi lui faire outrage ? Vous devez honorer son zèle et son courage. Je défendrai Léar. Léar. Non, non, je ne veux pas. D' une guerre intestine embraser vos états. Au duc d' Albanie. mon ami, je te plains. À Régane et au duc de Cornouailles. et vous, enfans perfides, Unissez dans mes mains vos deux mains parricides. Il saisit leurs mains et les joint l' une dans l'autre. Non, je ne cherche plus à me venger de vous. Au duc de Cornouailles, en lui montrant Régane. Duc, voilà ton épouse. À Régane, en lui montrant le duc de Cornouailles. Et voilà ton époux. Régane. Qu' entends-je ? Léar. ô toi, nature, écoute ma prière ! Redoutable nature, entends la voix d' un père ! À ce couple inhumain si jamais ta bonté Réservait les présens de la fécondité, Si leur hymen devait, fidèle à tes promesses, D' un enfant à ce monstre accorder les caresses, Trompe, trompe ses voeux, et suspends ton dessein ; Sèche-s-en l' espérance et le fruit dans son sein : Ou plutôt, pour former des ingrats dignes d' elle, Exauce en ta fureur les voeux de la cruelle ! Que ton instinct vengeur lui fasse idolâtrer Un fils qui s' étudie à la désespérer, Qui tourne en ris moqueurs les soins de sa tendresse, Qui hâte sur son front les traits de la vieillesse, Qui la traîne au tombeau par de longues douleurs ; Et qu' alors elle apprenne, en dévorant ses pleurs, Qu' un serpent irrité, dans sa morsure horrible, Lance un dard moins aigu, moins brûlant, moins sensible, Que le supplice affreux d' avoir pu mettre au jour Des enfans scélérats qui trompent notre amour! Au comte. C' en est fait, mon ami, j' ai cessé d' être père. Régane. Seigneur ! ... Léar. Sortez. Le Duc D' Albanie. Seigneur ! ... Léar. Sortez. Le Duc D' Albanie. Quelle colère ! Le Duc De Cornouailles. Duc, nous apaiserons ce transport furieux. Léar. Ingrats, je vous maudis, et voilà mes adieux. Ils sortent tous, excepté Léar et le comte. ACTE 2 SCENE 8 Léar, le comte de Kent. Léar. Soutiens-moi, mon ami, je sens que je succombe. Le Comte. Ah ! Ce dernier malheur va vous ouvrir la tombe ! Léar. Et tu me plains! Le Comte. Hélas! Léar. Cache-moi ces douleurs. L' oeil de l' homme, cher Kent, n' est pas fait pour les pleurs. Moi, m' entends-tu gémir ? ACTE 2 SCENE 9 Léar, le comte de Kent, Volwick. Le Comte, à Volwick. que viens-tu nous apprendre ? Volwick. Ah ! Mes larmes, seigneur, se font assez entendre ! Enfin leur barbarie a comblé leurs forfaits : Il vous faut dans l' instant sortir de ce palais. Le Comte. Quoi, dans l' instant ! La nuit ! Volwick. Le plus terrible orage Qui jamais dans les airs ait déployé sa rage, Répand sur la nature et l' horreur et l' effroi. Le Comte. La nuit ! Volwick, à voix basse. partez, seigneur, partez ; sauvez le roi. Le Comte. Ami, je te comprends. Volwick. Fuyez ; le fer s' apprête. Léar, avec joie et d' un air égaré. Je sens qu' avec plaisir je verrai la tempête. On voit un éclair. L' éclair brille : marchons. Au comte. tu ne me quittes pas ? Le Comte. Jusqu' au dernier soupir j' accompagne vos pas. Volwick sort d' un côté ; Léar et le comte de Kent sortent de l' autre. ACTE 3 SCENE 1 Le théâtre représente une forêt hérissée de rochers ; dans le fond, une caverne, auprès de laquelle est un vieux chêne. Il est nuit. le temps est disposé à un orage épouvantable. Edgard, Lénox, un principal conjuré, une partie des conjurés ou soldats d' Edgard. Edgard. Aux conjurés montrant Lénox. Amis, oui, ce guerrier, c' est Lénox, c' est mon frère ; Il aspire au bonheur de venger l' Angleterre. Le sang l' unit à moi, l' honneur l' unit à vous, Et son bras s' applaudit de combattre avec nous. Je vous l' avais prédit : Oswald vient de paraître ; Il n' a qu' un seul moment entretenu son maître : Le tyran l'a soudain chargé d' ordres secrets ; Et c' est vous dire assez qu' il dicta des forfaits. Mais n' admirez-vous point comment, parmi ces roches, Ces forêts, ces torrens, nous cachant ses approches, Cornouailles lui-même est venu nous chercher ? Amis, le péril presse ; il est temps d' y marcher. Ah ! Qui n' avouerait pas notre juste furie ? Nous perdons un tyran, nous sauvons la patrie ; Nous replaçons au trône un prince infortuné, Qu' à des pleurs dès long-temps sa fille a condamné. Le Principal Conjuré. Quel destin pour un roi, quel tourment pour un père ! Edgard. Ce n' est point ce tourment qui seul le désespère. Le Principal Conjuré. Helmonde est trop vengée. Edgard. Hélas ! Sur ses malheurs Helmonde est la première à répandre des pleurs ! Mais il est temps, amis, d' éclaircir ce mystère. C' est moi qui dans ces bois, respectant sa misère, L' ai confiée aux soins d' un vieillard ignoré Qui cherche en vain le nom d' un objet si sacré. Je n' ai point jusqu' ici voulu vous parler d' elle. L' amour seul du pays enflamma votre zèle. Mais ses pleurs, je l' avoue, avaient mis dans mon sein Et le germe et l' ardeur de mon noble dessein : Enfin c' est elle ici dont le voeu nous rassemble. Il n' a point fallu d' art pour nous unir ensemble : Nous nous cherchions l' un l' autre ; et ce concert si grand Est un présage heureux de la mort d' un tyran. Ces forêts, cette nuit, ce ciel, tout nous seconde. Nous combattrons. Pour qui ? Pour Léar, pour Helmonde. Est-il quelqu' un de nous qui dans un tel danger Ne croie avoir son père ou sa soeur à venger? Grands dieux ! En ce moment Léar verse des larmes. Défendez votre cause, en protégeant nos armes! Nos jeunes coeurs sont purs ; nos bras vous sont soumis : Daignez les employer contre vos ennemis! C' est vous, c' est un vieillard, la bonté, qu' on opprime. Le fer est préparé ; livrez-nous la victime : Et, s' il nous faut mourir, que nos pères jaloux Gravent sur nos tombeaux : ils sont dignes de nous. Le Principal Conjuré. Entre ses mains, amis, jurons d' être fidèle. Edgard. Suspendez ces sermens et ces marques de zèle. Une autre a seule ici droit de les recevoir : Cette autre, c' est Helmonde, et vous allez la voir. Je m' en vais à l' instant vous la chercher moi-même. Il court au fond de la caverne. ACTE 3 SCENE 2 Lénox, un principal conjuré, une partie des conjurés ou soldats d' Edgard. Lénox, en voyant Helmonde qui s' avance. Ô prodige, ô vertu digne du diadême ! Oui, la terre et les cieux sont déclarés pour nous. ACTE 3 SCENE 3 Lénox, un principal conjuré, une partie des conjurés ou soldats d' Edgard, Edgard, Helmonde. Edgard, amenant et montrant Helmonde. Amis, voilà l' objet qui nous rassemble tous. Dans cet antre écarté cachant son sort funeste, Elle a pleuré Léar : le ciel a fait le reste. Helmonde. Mortels compatissans, daignent les justes dieux Sur vos nobles projets fixer toujours les yeux ! Ils lisent dans mon ame abattue et flétrie ; Ils savent si jamais les malheurs l' ont aigrie. Mais pouvais-je oublier mon père dans les pleurs ? Des ingrats tout-puissans sont bientôt oppresseurs. Le ciel vous fit anglais : vous avez pris les armes. Je n' ai pour vous aider que des voeux et des larmes. Faites régner mon père ; hélas ! Qu' au lieu d' affront Le bandeau de vos rois brille encor sur son front ! Qu' à ses regards sur-tout je ne sois plus coupable ! Cependant, si le ciel plus doux, plus favorable, Ne vous eût pas courbés sous un sceptre odieux, Sans meurtres, sans combats, combien j' eusse aimé mieux, Dans ces forêts cachée, heureuse en ma misère, En montrant la caverne. Offrir cet humble asile à mon vertueux père, Consoler sa vieillesse, et, par de tendres pleurs, Lui faire, entre mes bras, oublier ses malheurs ! Edgard. Reconnaissez Helmonde à ce noble langage. Mais, madame, il est temps d' accepter notre hommage. En mettant la main sur la garde de son épée. Par ce fer, le premier, je jure à vos genoux... Les éclairs brillent, et le tonnerre gronde. Le Principal Conjuré. Ciel ! Quel bruit ! Quels éclairs ! Grands dieux, qu' annoncez-vous ? Lénox. Est-ce un présage heureux ? Que faut-il que je pense ? Edgard. C' est le ciel qui s' apprête à venger l' innocence. Jurez tous par Léar de le proclamer roi, De mourir pour Helmonde, ou de vaincre avec moi. Il tire son épée. Le Principal Conjuré, tirant aussi son épée : tous les autres l' imitent. Nous le jurons. Amis, la nuit sera terrible : Ce ciel sombre et vengeur, armé d' un feu visible, Va d' un affreux tonnerre effrayer les humains. Un autre aussi rapide est caché dans nos mains : C' est ce fer ; et marchons ; mais, dans notre furie, N' étendons point nos coups sur le duc d' Albanie ; Respectons ses vertus. Aux conjurés, en montrant Lénox. amis, suivez ses pas : Le poste est important. Je ne tarderai pas À rejoindre avec vous tout mon camp qui s' assemble ; Et nous irons après vaincre ou mourir ensemble. Lénox sort avec tous les conjurés. ACTE 3 SCENE 4 Edgard, Helmonde. Helmonde. Vous me quittez, Edgard ! Edgard. Puis-je trop tôt courir Dans le champ glorieux que l' honneur va m' ouvrir ? Helmonde. Le péril sera grand. Edgard. Il m'en plaît davantage. Helmonde. Que de sang, juste ciel, va rougir ce rivage ! Tous vos braves amis... Edgard. Leur sort sera trop doux De songer en mourant qu' ils combattaient pour vous. Bientôt Léar vengé par leur valeur guerrière... Dieux ! Vous versez des pleurs ! Helmonde. Mon trop malheureux père, Jusque dans ces forêts le bruit en a couru, D' auprès de Volnérille, hélas ! A disparu. Edgard. À part, à Helmonde. Ô ciel ! N' en croyez pas ce qu' un vain bruit peut dire. Helmonde. Eh ! Qui sait maintenant en quels lieux il respire, S' il est vivant encor, si Régane à son tour Ne l' a pas, sans pitié, chassé loin de sa cour. Grand bruit de tonnerre avec des éclairs. Si c' était là son sort, hélas ! ... tonnerre, arrête ! De Léar fugitif ne frappe point la tête ! N' oubliez pas, grands dieux ! Que ce prince autrefois, Tandis qu' il a régné, fit respecter vos lois. Sur un faible vieillard défendez aux orages, Défendez aux hivers d' imprimer leurs outrages ! Assoupissez des vents l' épouvantable voix ! Je ne demande plus qu' il monte au rang des rois : Qu' il vive, c' est assez ! Vers sa fidèle Helmonde Tournez, dans ces déserts, sa course vagabonde : Pour lui faire oublier deux enfans trop ingrats, Que je puisse un moment le serrer dans mes bras ! Je mourrai de plaisir, si je revois mon père. Edgard. un grand coup de tonnerre avec des Éclairs. Ah ! Le ciel aux humains a déclaré la guerre : La terre est consternée et muette d' effroi. Helmonde. Du moins, mon cher Edgard, vous êtes près de moi : Ah ! Ne me quittez pas. Edgard. Dans cette humble retraite, Madame, un souterrain, sous sa voûte muette, Pendant cette tempête, est propre à vous cacher : La foudre et ses éclats n' en sauraient approcher : Votre oeil d' un ciel brûlant n' y verra plus la flamme. Helmonde. Ah ! Je frémis, Edgard. Edgard. Venez, rentrons, madame. Que le tonnerre ébranle et la terre et les cieux : Votre coeur est trop pur pour rien craindre des dieux. Ils se retirent dans la profondeur du souterrain. ACTE 3 SCENE 5 Léar, seul. On le voit de très loin, à la lueur des éclairs, à Travers les arbres de la forêt, seul, égaré, et Promenant sa vue avec douleur et inquiétude. Je n' aperçois plus Kent. L' ombre épaisse et l' orage Ont égaré mes pas dans ce désert sauvage. Mon oeil épouvanté le cherche... et je ne voi Que le ciel menaçant prêt à fondre sur moi. Le tonnerre éclate, les éclairs embrasent l' horizon, les vents sifflent, la grêle tombe sur la tête chauve et nue de Léar. Redoublez vos efforts, cieux, tonnerre, tempête ! Versez tous vos torrens, tous vos feux sur ma tête ! Je n' en murmure pas, je la livre à vos coups ; Léar n' a point le droit de se plaindre de vous. Exercez donc sur moi toute votre furie ; Frappez ce corps mourant, cette tête flétrie, Ce front mal défendu par quelques cheveux blancs Qu' au gré de leurs combats se disputent les vents : N' y voyez plus la place où fut mon diadême. Sans pouvoir de mon sort accuser que moi-même, Me voici sous vos coups humblement incliné, Dans ces vastes forêts sans guide abandonné, Privé du tendre ami qui suivait ma misère, Glacé par vos frimas, resté seul sur la terre, Pauvre et faible vieillard, chassé de sa maison, Dont les enfans ingrats ont troublé la raison. ACTE 3 SCENE 6 Léar, le comte de Kent. Le Comte, sortant d' entre les arbres. Ô mon prince! Léar. Cher comte! Le Comte. Enfin, je vous retrouve. Léar. Nous voilà réunis. Le Comte, à part. quel destin il éprouve ! Haut. Ma voix vous appelait quand vos sens étonnés... Léar. Quelle nuit, mon cher Kent, pour les infortunés ! En regardant la tempête. Quand le ciel est en feu, sous vos chastes asiles, Dormez, coeurs innocens, soyez du moins tranquilles : Mais vous sur-tout, tremblez au fond de vos palais, Ingrats, à qui ces dieux ne pardonnent jamais ! Parlez : entendez-vous ces accens redoutables, Ces messagers de mort, tonnant sur les coupables ? Pour moi, j' ai la douceur, dans cet affreux danger, Que le crime à mon coeur est du moins étranger, On m' a fait plus de mal que je n' en ai pu faire. Le Comte. Tâchons de découvrir quelque abri solitaire. Ah ! Tous vos sens glacés... Léar. Cher ami, tu le vois, La nature en fureur n' épargne point les rois. Le Comte. Vous n' en faites que trop la dure expérience. Léar. J' apprends, par ma douleur, à plaindre l' indigence. Hélas ! à leur grandeur les rois trop attachés Du sort des malheureux sont faiblement touchés. Peut-être en ce moment quelque vieillard expire. Combien d' infortunés, soumis à notre empire, Réclament loin de nous la nature et nos soins ! J' ai peut-être moi-même oublié leurs besoins. Le Comte. Non, vos peuples jamais n' ont senti la misère. Léar. Crois-tu qu' encor pour eux ma mémoire soit chère ? Le Comte. Ils ne sont point ingrats. Léar. Mes enfans l' ont été. Le Comte. Jamais leur nom par moi ne sera répété. La lueur des éclairs fait apercevoir la caverne au comte de Kent. C' est trop tarder : marchons... d' une voûte ignorée Ces éclairs dans l' instant me découvrent l' entrée. Ne la voyez-vous point ? Léar. Je ne l' aperçois pas. Le Comte. Par pitié pour tous deux, venez, suivez mes pas. Léar. Tu le veux? Le Comte. Avançons. Léar, s'arrêtant tout-à-coup. Cher comte, arrête, arrête ! Le Comte. Vos yeux ont assez vu cette horrible tempête : Quel funeste plaisir pouvez-vous y trouver ? Léar. Une autre dans mon sein va bientôt s' élever. Le Comte. Seigneur, au nom des dieux, mon souverain, mon maître, Le ciel de nos malheurs aura pitié peut-être : Ne me résistez plus, hélas ! Dans ces forêts Les monstres sont cachés sous leurs antres secrets : Vous seul, de tant d' états, votre antique héritage, N' aurez-vous pas du moins un asile en partage ! Entrons, seigneur, entrons sous cet obscur séjour. Je vous tiens lieu de tout, d' amis, d' enfans, de cour ; C' est le sort de mon sang de vous être fidèle : Faut-il que par des pleurs je vous prouve mon zèle ? Faut-il que, me jetant à vos sacrés genoux... ? Léar. Ah ! Tu brises mon coeur. ACTE 3 SCENE 7 Léar, le comte de Kent, Norclète. Norclète. Qui s' approche ? Le Comte. C' est nous : Errans dans ces forêts, nous cherchons un asile. Norclète. Cet humble souterrain vous offre un toit tranquille. Poursuivrait-on vos jours ? Léar. Quoi ! Tu ne le sais pas ! On ne voit plus par-tout que des enfans ingrats. Norclète. Ils n' ont que trop souvent désolé les familles. Léar, avec un égarement doux et paisible. Aurais-tu donc aussi donné tout à tes filles ? Norclète. À ma vieillesse au moins cet abri fut laissé. Léar. Tes enfans, mon ami, ne t' ont donc pas chassé ? Norclète. La mort depuis long-temps en a privé Norclète. Léar. Que je te trouve heureux d' avoir une retraite ! Norclète, avec une compassion tendre. Son sort me fait pitié. Léar. Sais-tu pourquoi les airs Sont émus par les vents, rougis par les éclairs, Pourquoi des monts au loin tu vois fumer la cime! Norclète. Non. Léar, avec un air de confidence et de mystère. Viens, approche-toi. J' ai commis un grand crime... Tu recules, ami ! Je n' en murmure pas. Norclète. Ciel ! Qu' avez-vous donc fait? Léar, avec un attendrissement douloureux. j'eus une fille, hélas ! ... Prenant tout-à-coup un visage riant, et comme se souvenant de très loin et avec effort. Oh ! Oui, je m' en souviens ! Elle était jeune et belle. Le Comte, montrant Léar, qui tombe tout-à-coup dans une espèce d' insensibilité et d' anéantissement. Il ne nous entend plus. Norclète, au comte. ah ! Dites, que fait-elle ? Le Comte. Hélas ! Nous l' ignorons. Norclète. Avait-elle un époux ? Le Comte. Pourquoi, vieillard, pourquoi me le demandez-vous ? Norclète. C' est qu' ici, dans le fond de ma caverne obscure, Respire auprès de moi la vertu la plus pure. Le Comte. Qui ? Parle. Norclète. Une beauté qui, douce, et sans témoins, Prodigue à mes vieux ans sa tendresse et ses soins. Le Comte. Sa naissance? Norclète. à ses moeurs, à son voile champêtre, Je crois que dans ces bois le destin l'a fait naître. Le Comte. As-tu lu dans son coeur ses secrets sentimens ? Norclète. Son coeur avec effort renferme ses tourmens. Elle dit quelquefois : ô mon père ! ô mon père ! Le Comte, en regardant Léar. Achève, achève, ô ciel ! Et finis sa misère. À Norclète. Qui l' a mise en tes mains? Norclète. Un jeune homme. Le Comte. Son nom ? Norclète. Edgard. Le Comte. Mon fils ! Qu' il vienne. Norclète va promptement les chercher. À Léar. ah ! Reprends ta raison. Réveille-toi, Léar. Dieux ! Veillez sur mon maître. Qu' il résiste à sa joie ! ACTE 3 SCENE 8 Léar, le comte de Kent, Norclète, Helmonde, Edgard. Le Comte, continuant. Apercevant Helmonde et Edgard. ah ! Je les vois paraître. Helmonde. Ô surprise ! ô bonheur ! Le Comte. Mon fils ! Edgard. Mon père ! Le Comte. Edgard, Va, tu peux hardiment t'offrir à mon regard. Montrant Helmonde. Tes soins devaient sauver une tête si chère : Montrant Léar. Le ciel a tout conduit. Vois ton prince. Helmonde. ô mon père ! Le Comte. Mon roi, c'est votre Helmonde. Ah ! Revenez à vous. Sentez, sentez ses mains qui pressent vos genoux. Léar, égaré. De qui me parles-tu? Le Comte. D' un objet plein de charmes, Qui vous plaint, vous chérit, vous baigne de ses larmes, De votre fille. Léar, repoussant Helmonde avec horreur. ô ciel! Helmonde. Il ne me connaît plus. Léar, à part. On nous a découverts ; nous sommes tous perdus. À Helmonde. Sais-tu mon nom ? Helmonde. Léar. Léar. Que m' es-tu? Helmonde. Votre fille. Léar. toujours égaré. Croyant la voir. Qu' on la charge de fers. Avancez, Volnérille. Croyant voir Régane. Vous, Régane, approchez. S' adressant à Volnérille et à Régane qu'il croit voir. Me reconnaissez-vous ? Qui vous donna le jour, votre sceptre, un époux ? A Helmonde, croyant voir Volnérille. Et toi, qui contre Helmonde excitas ma vengeance, Devant moi sans pitié tu traînas l'innocence: Il va pour la saisir. Il est temps... Helmonde. Arrêtez ! Léar. Plus de pardon. Helmonde. ô cieux ! Léar, en la saisissant. Je te traîne à ton tour au tribunal des dieux : Les voilà tous assis pour juger des perfides. Le Comte. Oubliez, s' il se peut, des enfans parricides. Léar. Qui, moi, les oublier ! Dieux, jugez entre nous ! Les accusés tremblans sont ici devant vous. J' atteste avec serment, par ces mains paternelles, Que toujours dans mon coeur je portai les cruelles. Vous auriez dû donner à ces monstres affreux Quelque enfant meurtrier qui m' aurait vengé d' eux. Éclatez, il est temps ; c' est moi qui vous implore : Ne craignez pas pour eux que le sang parle encore ; Pour lancer votre arrêt, pour diriger vos coups, Sur vos trônes sacrés je m' assieds avec vous. Le Comte. Leur pitié quelquefois les porte à la clémence. Léar. Ah ! Je n' étais pas né pour aimer la vengeance. Helmonde, au comte. Si j' osais lui parler ? Le Comte. Ah ! Son coeur surchargé A besoin, par des pleurs, d' être enfin soulagé. Ne troublez point leur cours. Léar. Il s' assied sur un débris de rocher. Régane, Volnérille, Avez-vous oublié que vous étiez ma fille ? Vous en coûtait-il trop de vous laisser toucher Par mes tendres bienfaits qui venaient vous chercher ? N' avez-vous pas senti l' inévitable empire Qu' exerce la bonté sur tout ce qui respire ? Le tigre, jeune encor, dans son antre cruel, Ne porte point la dent sur le sein maternel : Et vous m' avez chassé, la nuit, moi, votre père, Qui n' a gardé pour lui que l' exil, la misère ! Si j' eus un trône, hélas ! Ce fut pour vous l' offrir. Quel crime ai-je commis, que de trop vous chérir ! Le Comte. Vous pleurez ! Léar. Oui, je pleure. Ah ! Je sens ma blessure. Dans ces tristes forêts errer à l' aventure, Sans secours, sans asile ! ô père infortuné ! Dieux ! ôtez-moi le coeur que vous m' avez donné. Changeant de figure et de voix. Je ne pleurerai plus. Helmonde. Il change de visage. Le Comte. Il l' avait pressenti ce trouble et cet orage. Madame, son tourment n' est pas près de finir. Helmonde. Près de lui, mes amis, il faut nous réunir. Léar. À Norclète. vieillard, approche-toi. au comte Et à Edgard. vous, de vos mains pressantes Étouffez, s' il se peut, leurs fureurs renaissantes. Helmonde. Comme son coeur frémit ! Le Comte. De quel trouble il est plein ! Léar. Arrachez, mes amis, ces serpens de mon sein ! Ah, dieux ! Ah, je me meurs ! Helmonde. Quel tourment il endure ! Léar. Je sens leur dent cruelle élargir ma blessure : Ils s' y plongent en foule ; ils en sortent sanglans. Helmonde. Ces monstres si cruels, ah ! Ce sont ses enfans ! Léar. Les ingrats ! Les ingrats ! Helmonde. Mes amis, il succombe... Dieux ! Daignez nous unir. Dieux ! Ouvrez-moi la tombe. Léar. Qu' entends-je ? Helmonde. Ma douleur. Léar. Ah ! Que ses traits sont doux ! Mon coeur est moins souffrant, moins triste auprès de vous. Elle était de votre âge. Helmonde. Eh ! Si le ciel propice La rendant à vos voeux... Léar. Oh ! Voilà mon supplice. Je n' oserai jamais... Helmonde. Pourriez-vous bien, hélas! Prête à vous embrasser, l'écarter de vos bras! Léar. Que dites-vous, ô ciel ! Je verrais ma victime ! ... Helmonde. Ne l'aimeriez-vous plus ? Léar. Après, après mon crime, De ce fer à l' instant je m' immole à ses yeux. Helmonde, aux genoux de Léar. Mais si, par ses respects, ses soins religieux, Son amour... ? Léar. Ecoutez : vous voyez ma misère : Peut-être n' ai-je plus ma raison tout entière. Je doute, je ne sais si je dois écouter Un doux pressentiment qui cherche à me flatter : C' est dans la sombre nuit un éclair qui me brille. Un tendre instinct me dit que vous êtes ma fille ; Mais peut-être qu' aussi, pour calmer ma douleur, Votre noble pitié cherche à tromper mon coeur... Es-tu mon sang? Helmonde. Mon père! Léar. ô moment plein de charmes! Helmonde. Helmonde est dans vos bras, voyez couler ses larmes. Léar, tirant son épée, et voulant s'en percer. Eh bien ! Puisque tu l'es, voilà mon châtiment. Que faites-vous, grands dieux ! Léar. Je te venge. Helmonde. Un moment! Je vous trompais, seigneur, vous n' êtes point mon père. Léar. Oses-tu prendre un nom que la vertu révère ! Va, ne m' abuse plus ; va, fuis loin de mes yeux. Helmonde, hélas ! N' est plus... et moi, je vois les cieux, Ces cieux de qui les traits n' ont point frappé ma tête! Arbres, renversez-vous ! écrasez-moi, tempête! Est-ce bien toi, cruel, dont l' injuste courroux Proscrivit la vertu tremblante à tes genoux ? Les bras étendus vers le ciel. Ma fille, entends mes cris ! Vois le coupable en larmes ! Ma douleur, à tes yeux, peut-elle avoir des charmes ? Va, tes soeurs m'ont puni. Connais encor ma voix ; Je t'appelle, en mourant, pour la dernière fois. Pardonne à ce vieillard que le remords déchire. Il tombe sans mouvement sur un débris de rocher. C' est son coeur qui te venge, et c' est là qu'il expire. Helmonde, se jetant sur le corps de son père. Ah, dieux ! Edgard, courant vers Helmonde. Helmonde ! Le Comte, relevant Léar avec le secours de Norclète. Hélas ! ô mon prince ! ô mon roi ! Helmonde. Prenez soin de mon père, Edgard, et laissez-moi. Au comte, à Norclète et à Edgard, en se joignant à eux. Amis, que je vous aide ! ô mon auguste père ! Que ne vois-je finir ma vie ou ta misère ! Ô ciel ! Dans son esprit ramène enfin la paix, Et daigne à ses douleurs égaler tes bienfaits ! Ils transportent Léar immobile dans la partie la plus profonde de la caverne, et on cesse de les voir. ACTE 4 SCENE 1 Le théâtre est le même qu' au troisième acte. Le comte de Kent, Edgard. Le Comte. Oui, je l'avoue, Edgard, une cause si belle Avait droit d' enflammer ton courage et ton zèle ; J' approuve avec transport tes desseins généreux : Tous nos efforts, mon fils, sont dus aux malheureux. Dis-moi, que fait ton frère ? Edgard. Il anime, il seconde Les vengeurs vertueux de Léar et d'Helmonde. Mais les momens sont chers. Je connais les chemins : Remettons et la fille et le père en leurs mains. Je pars ; et, ramenant une vaillante élite, Aussitôt vers mon camp j' assure leur conduite. Quel sera le transport, l' espoir de nos héros, En les voyant tous deux marcher sous nos drapeaux ! Tout enfin du succès semble m' offrir l' augure ; Des citoyens ligués au nom de la nature, Un vieillard devant eux exposant sa douleur, La majesté des ans, du trône, du malheur. Oui, vers mon camp les dieux, ces dieux que j' en dois croire, Déja pour le venger appellent la victoire. Quand viendra le moment de voler aux combats ! Le Comte. Mais comment dès ce jour l' emmener sur tes pas ? Comment charger son front du poids de la couronne, Si pour jamais, mon fils, sa raison l' abandonne, S' il traîne dans la honte un sceptre humilié, Vil spectacle à-la-fois d' opprobre et de pitié ? Edgard. Ne désespérons point. Dans ce coeur trop sensible L' orage s' est calmé par un éclat terrible. La douceur du repos, par ses charmes puissans, Vient enfin, sous nos yeux, d' enchaîner tous ses sens. Qui sait si le sommeil, qui déja dans ses veines Fait couler sa fraîcheur et l' oubli de ses peines, Ce sommeil qui, calmant les plus fougueux transports, Assoupit tout dans l' homme, excepté le remords, Ne rallumera point cette céleste flamme Que des enfans ingrats ont éteinte en son ame ? Car son égarement n' est pas le triste fruit D' un corps trop épuisé que l' âge enfin détruit ; C' est l' effet d' une plaie et profonde et cruelle Que creusa dans son sein la douleur paternelle. Je ne me trompe point, oui, j' ai vu dans ses traits Briller quelques rayons de bonheur et de paix. ACTE 4 SCENE 2 Le comte de Kent, Edgard, Helmonde. Helmonde. Cher comte, enfin les dieux ont daigné, sur nos têtes, Après tant de courroux, enchaîner les tempêtes : Le jour n' est pas éteint ; et son heureux retour Pour les mortels encore annonce leur amour. En jouirons-nous seuls ? Si sa douce lumière Pouvait, à son réveil, flatter l' oeil de mon père ! Si cet oeil, que des pleurs ont trop long-temps blessé, Par ses tendres rayons se sentait caressé ! S' ils l' aidaient, par degrés, à reconnaître Helmonde ! Sur de faibles secours mon vain espoir se fonde ; Mais, quels qu' ils soient enfin, je les implore tous, Et ma douleur au moins se consulte avec vous. Edgard. Madame, il me suffit : je vais trouver Norclète : Mes soins dans un moment vous auront satisfaite. Il sort. ACTE 4 SCENE 3 Le comte de Kent, Helmonde. Le Comte. Madame, pardonnez, si mon fils à l' instant Va rejoindre à grands pas le parti qui l' attend. Il reviendra bientôt. Une escorte fidèle Doit vous rendre aux vengeurs dont le cri vous appelle. ACTE 4 SCENE 4 Le comte de Kent, Helmonde, Léar, Edgard, Norclète. Edgard et Norclète apportent Léar endormi sur Un lit de roseaux, et le placent vis-à-vis les Rayons de l' aurore naissante qui pénètrent dans la caverne. Le Comte, à Helmonde. Mais voici votre père. Helmonde. Ah ciel! Edgard, à Helmonde. Souffrez qu' Edgard S'arme pour vous, madame, et presse son départ. À Norclète. Vous savez nos desseins. Toi, près de cette voûte, Sous ces bois, ces rochers, regarde, observe, écoute. Tout m' est suspect, ami, dans ces sombres forêts : Épie, en te cachant, les mouvemens secrets, Le bruit le plus léger, la voix, le pas des traîtres, Et reviens dans l' instant en avertir tes maîtres. Norclète. À mon zèle, seigneur, qu' un tel devoir est doux ! J' obéis à votre ordre, et je sors avec vous. Il sort avec Edgard. ACTE 4 SCENE 5 Le comte de Kent, Helmonde, Léar. Helmonde. Que pensez-vous, cher comte ? Hélas ! Voilà mon père. Son trouble est-il calmé ? Que faut-il que j' espère ? Lisez-vous sur son front quelque présage heureux ? Le Comte. Je n' y remarque rien qui détruise vos voeux. Helmonde baisant doucement le front de Léar endormi. Tendre coeur de mon père, oh ! Puissent de ma bouche Sortir de doux accens dont le charme te touche ! Qu' ils guérissent la plaie et les coups douloureux Dont mes soeurs ont percé ce coeur trop généreux ! Le Comte, à part. Ô ciel, que de vertus ! Ame sensible et pure, Sous quels indignes traits te peignit l' imposture ! Helmonde. Quand mes soeurs à ton sang n' auraient pas dû le jour, Au cri de la pitié leur sexe était-il sourd ! En pleurant. Mon père, étais-tu fait pour incliner ta tête Sous le poids des torrens vomis par la tempête ! Hélas ! Je les ai vus, ce front, ces cheveux blancs, Sous le feu des éclairs, insultés par les vents ! Quelle nuit en horreurs fut jamais plus fertile ! Au dernier des humains j' eusse ouvert un asile. Et toi, mon père, et toi... voilà tous les secours Que le ciel m' a prêtés pour conserver tes jours ; Ces bras qui t' ont reçu, la caverne où nous sommes, Le mépris qui te cache à la fureur des hommes, Ce déplorable lit, ces roseaux, que du moins La pauvreté sensible offrit à tes besoins. Ah ! Si par tes douleurs la raison t' est ravie, Sans peine à te servir je consacre ma vie. Au comte. Le jour de la raison peut-il se rallumer ? Le Comte. Il est des végétaux d' où l' art sait exprimer Quelques sucs bienfaisans dont la puissance active Rappelle en notre esprit sa clarté fugitive. Helmonde. Admirables présens, végétaux précieux, Pour guérir les mortels, nés du souffle des dieux, Si vous pouvez m' entendre et sentir mes alarmes, Fleurissez pour mon père, et croissez sous mes larmes ! Ne trompez pas mes voeux ! Et vous, sommeil, et vous, Répandez sur ses yeux vos pavots les plus doux ! Que jamais leur fraîcheur ne baigne ma paupière Que vous n' ayez rendu le repos à mon père ! ... Ah ! Cher comte, son front a paru s' éclaircir. Le Comte. Daigne le ciel entendre un si juste desir ! Helmonde. Si sa faible raison se ranimait encore ! Le calme de ses traits peut-être en est l' aurore. Mais il s'éveille. Léar. ô ciel ! Quel spectacle nouveau ! Pourquoi me forcez-vous à sortir du tombeau ? Charmé par les rayons de l'aurore. Ô la douce lumière ! ... ah ! D' où reviens-je ? Où suis-je ? Ce jour, ce lieu, ce corps, tout me semble un prestige ; Tout chancelle et s' échappe à mes yeux incertains ; Je n' ose qu' en tremblant me fier à mes mains. Dans cet état honteux j' ai pitié de moi-même. Helmonde. Regardez-moi, seigneur, songez que je vous aime. Léar. Ah ! Ne m' insultez pas. Il va pour se mettre aux pieds d' Helmonde. Helmonde, relevant Léar. Seigneur, que faites-vous ? C'est à moi qu' il convient d'embrasser vos genoux. Léar. Vous voyez, je suis faible. Helmonde. Hélas ! Léar. Ma fin s' apprête ; Les ans se sont en foule entassés sur ma tête. Daignez me protéger. Helmonde. Contre qui ? Léar. Contre... eh quoi ! Vous ne savez donc pas leurs complots contre moi ? Helmonde. Quels sont vos ennemis ? Léar. Attendez... ma mémoire... Je ne m' en souviens plus. Helmonde. De votre antique gloire On parle quelquefois. Léar. Vous le croyez ? Ce bras S'est souvent signalé jadis dans les combats. Helmonde. Quels drapeaux suiviez-vous dans votre ardeur guerrière? Auriez-vous été roi? Léar. Roi? Non ; mais je fus père. Helmonde. Sans doute vous plaignez les pères malheureux? Léar. Mon coeur s'est de tout temps intéressé pour eux. Ce nom me plaît toujours ; il a pour moi des charmes. Helmonde. Hélas ! J'en connais un bien digne de mes larmes ! Léar. Est-ce le vôtre? Helmonde. Ah, dieux! Léar. Vous versez des pleurs! Oui. Léar. Pourquoi, si vous l'aimez, n'être pas avec lui? Est-il dans ces climats ? Est-il vivant encore? Helmonde. Il vit. Léar. Quel est son nom ? Helmonde. Léar. Léar. Léar! J'ignore Ce qu' il peut être. Helmonde, à part. Hélas ! Léar. Et vous connaît-il ? Helmonde. Non. Léar. Pourquoi? Helmonde. Ses longs malheurs ont troublé sa raison. Léar. Il a donc bien souffert! Eh! Qui les a fait naître? Helmonde. De coupables enfans qu' il aima trop peut-être. Léar. Des enfans ! En effet, ils sont tous des ingrats. Mais vous, à ces coeurs durs vous ne ressemblez pas ; Vous respectez les dieux, vous aimez votre père ? Helmonde. Quel présent plus sacré m' ont-ils fait sur la terre ! Léar. Ah ! S' ils m' avaient donné deux filles comme vous ! Mais hélas ! ... Helmonde. Achevez. Léar. Ils m' ont, dans leur courroux, Donné deux monstres qui... Helmonde. Parlez : qui... Léar, avec un souvenir confus. leurs visages, Leurs traits me sont présens. Helmonde. Songez à leurs outrages. Ne vous souvient-il plus qu'on vous ait offensé ? Léar. Oui... d'un palais... la nuit... je crois qu' on m'a chassé. Helmonde. Vous rappelleriez-vous le nom de votre fille ? Léar. C' est... Régane... oui, Régane. Helmonde. Et l' autre ? Léar. Volnérille. Helmonde, montrant le comte. Les traits de ce guerrier ne vous frappent-ils pas ? Léar. C' est mon ami, c' est Kent ; il a suivi mes pas. À Helmonde, comme s' il se la rappelait confusément. Mais vous ? Helmonde. Je ne suis point, hélas ! Une étrangère. Léar. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez un père ? Helmonde. Oui. Léar. Qu'il vivait encor, qu' il était malheureux, Que vous l' aimiez ? Helmonde. Sans doute. Léar. Eh ! Quels revers affreux Vous a donc séparés? ... mes souvenirs reviennent. Avez-vous des soeurs? Helmonde, à part. oui... ciel, que mes voeux l'obtiennent! Sa raison va renaître : accomplis ton dessein! Léar. Mon coeur frémit, s'élance, il bondit dans mon sein. Oui, vous avez des soeurs. Mon esprit se rappelle Que leur cédant mon trône... il s'égare, il chancelle, Sa clarté disparaît. Dieux ! Fixez ce flambeau, Ou plongez-moi vivant dans la nuit du tombeau! À Helmonde. Que vous disais-je ? Eh bien ? ... ah ! Daignez m'en instruire. Je crois qu'enfin pour moi ma raison vient de luire. Ô qui que vous soyez, ne m'abandonnez pas, Aidez-moi par pitié ! Helmonde. Je vous disais... hélas! ... Léar. Oui, vos pleurs, je le vois, cachent quelque mystère. Quel est votre pays, votre nom, votre père? Ô doux espoir ! ... grands dieux, s' il n'est pas une erreur, Rendez-moi ma raison, pour sentir mon bonheur. Au comte de Kent. Mon ami, je mourrai de l' excès de ma joie. Le Comte. Bas à Helmonde. Redoutez les transports où son ame se noie. Helmonde. Vers son sein malgré moi mes bras sont emportés : Je ne résiste plus. Léar. Mon coeur parle. Le Comte, à Helmonde. arrêtez ! Helmonde. La nature m' entraîne. Léar. Et moi, le sang m' éclaire. Helmonde. Reconnaissez Helmonde. Léar. Ô ma fille ! Helmonde. Ô mon père ! Nous voilà réunis : oubliez vos malheurs; Confondons nos destins et notre ame et nos pleurs. Léar. Larmes de mon enfant, coulez sur ma blessure ; Dans ce coeur paternel consolez la nature ; Coulez avec lenteur sur ses replis sanglans Que la dent des ingrats déchira si long-temps. Oui, je sens que tes pleurs, en baignant mon visage, M' ont rendu ma raison, m' en font chérir l' usage. Oh ! Reste sur mon sein. Vingt siècles de tourment Seraient tous effacés par un si doux moment. Dieux ! Veillez sur ses jours. Dieux ! Pour faveur dernière, Que j' expire en ses bras du bonheur d'être père! Helmonde. Ils viennent d'exaucer mon plus tendre desir : Pour vous, auprès de vous, je veux vivre et mourir. Léar. Hélas ! Dans quel état, ma fille, es-tu réduite ? Helmonde. Seigneur, de vos destins laissez-moi la conduite. Vos tyrans sont haïs ; vos défenseurs sont prêts : Edgard les a pour nous cachés dans ces forêts, Pour nous mettre en leurs mains il va bientôt paraître. Voici, voici l'instant de détrôner un traître. De la couronne encor votre front va s'orner. Léar. Je pourrai donc, ma fille, enfin te la donner. Ô noble et brave Edgard! Le Comte. Je réponds de son zèle. Léar. Il est né de ton sang, il doit m' être fidèle. Helmonde. Il veilla sur mon sort dans mon adversité. Léar, au comte. Et toi, dans mon malheur, tu ne m' as pas quitté. Vous serez les vengeurs de Léar et d'Helmonde. ACTE 4 SCENE 6 Le comte de Kent, Helmonde, Léar, Norclète. Norclète. Madame, en parcourant cette forêt profonde, J' ai su, par un soldat que m' offrait le hasard, Que le duc est tout prêt à marcher contre Edgard. Régane, m' a-t-il dit, irrite sa colère ; Et ces bois vont servir de théâtre à la guerre. Il croit que dans ce jour la perte du combat Va soulever contre eux le peuple et le soldat ; Que ce peuple en secret n' attend que leur disgrace Pour rappeler Léar et le mettre à leur place. Je revenais vers vous, prompt à vous informer D' un avis important qui peut vous alarmer, Lorsque j' ai vu soudain, troublé par leurs approches, Des soldats par le duc envoyés sous ces roches, Qui, d' un front attentif et d' un air curieux, Par-tout semblaient porter leur esprit et leurs yeux. Il n' en faut point douter, l' on cherche à vous surprendre. Helmonde, à Léar. À mes justes desirs, seigneur, daignez vous rendre. Je ne crains que pour vous : moi, sous ce vêtement, Je puis à leur recherche échapper aisément. Hélas ! C' est à vous seul que leur fureur s' attache. Dans cet antre profond souffrez que je vous cache. Léar. Me cacher ! Le Comte, montrant Helmonde à Léar. eh ! Seigneur, regardez son effroi. Léar, en suivant Helmonde. Allons, défends mes jours, je cède ; ils sont à toi. Il s' enfonce dans la caverne avec Helmonde. ACTE 4 SCENE 7 Le comte de Kent, Norclète. Le Comte. Ô vous, dieux immortels, arbitres des batailles, Verriez-vous d' un même oeil Léar et Cornouailles ! Leur cause est différente, et vous la connaissez. Chaque parti s' approche ; il est temps, prononcez. L' honneur d' un tel combat m' est interdit peut-être : Vengez par mes deux fils les affronts de mon maître. Les momens les plus vifs et les plus dangereux, Les postes du péril, je les retiens pour eux. Mais, hélas ! Protégez et leurs jours et leur gloire, Ou payez-moi du moins leur sang par la victoire. Vous n' entendrez de Kent ni plainte ni soupir, S' ils ont eu pour leur roi le bonheur de mourir. ACTE 4 SCENE 8 Le comte de Kent, Norclète, Helmonde. Helmonde. Je respire, cher Kent : le creux d' un chêne antique, Où d' un obscur détour conduit la route oblique, Vient de cacher mon père ; et c' est là dans la nuit, Qu' il pourra se soustraire à l' oeil qui le poursuit. ACTE 4 SCENE 9 Le comte de Kent, Norclète, Helmonde Oswald, soldats de sa suite. Oswald. Qui demeure en ces lieux ? Norclète. Moi. Oswald. Votre nom ? Norclète. Norclète. Oswald, montrant le comte. Quel est cet étranger ? Norclète. Cherchant une retraite, Il a trouvé ce toit : je me suis acquitté Des devoirs naturels de l' hospitalité. Oswald, en montrant Helmonde. Cette fille? Norclète. Est la mienne. Oswald. On dit que ces bois sombres Cachent un fugitif égaré sous leurs ombres. Helmonde. Quel est ce fugitif ? Oswald. Léar. Helmonde. Ah ! Ses malheurs Auront fini ses jours réservés aux douleurs. Oswald. Auriez-vous de sa mort entendu la nouvelle ? Helmonde. Le bruit en a couru ; je le crois trop fidèle. Oswald, à ses soldats. Remplissons nos devoirs : sous ce long souterrain Voyez, cherchez par-tout, vos flambeaux à la main. Les soldats allument leurs flambeaux à une lampe qui brûle dans la caverne ; Oswald descend avec eux dans la partie intérieure du fond, et ils en visitent tous les détours. Helmonde, au comte de Kent, à voix basse, en Tremblant. Ils vont tout observer sous ces voûtes secrètes. Le Comte, aussi à voix basse. Dérobez et la crainte et le trouble où vous êtes. Helmonde. Grands dieux ! Vous m' entendez ! Norclète. Ah ! Malgré moi je sens La terreur me saisir, et glacer tous mes sens. Oswald. Aux soldats qui reviennent avec lui. Léar n' est point ici. Sortons. À Norclète. Vieillard, écoute : Si Léar, par ses pleurs, sous cette horrible voûte, Vient implorer la nuit, tremblant, saisi d' effroi, La grace d' y fouler ces roseaux près de toi, Sois sourd à sa prière, et demeure inflexible. Helmonde. Il est donc menacé d' un péril bien terrible? Oswald. Si jamais Cornouaille est maître de son sort... Helmonde. Eh bien ! Son traitement, quel sera-t-il ? Oswald. La mort. Helmonde. Elle tombe évanouie entre les bras de Norclète. Oswald, regardant Helmonde. Sa douleur m' est suspecte et me cache un mystère. À ses soldats. Qu'on l'emmène. Le Comte, en tirant son épée. Arrêtez! Oswald. Que prétendez-vous faire ? Le Comte. Je la défendrai seul. Oswald. Tes efforts seront vains. Soldats, sans plus tarder, tirez-la de ses mains. Le Comte. Osez-vous bien, cruels ! ... Oswald. Obéissez sur l' heure. Le Comte. Avant qu' on me l'arrache, il faudra que je meure. Mes bras, mes faibles bras, sur son corps attachés... ACTE 4 SCENE 10 Léar, le comte de Kent, Norclète, Oswald, soldats de sa suite. Léar, avec douleur et abandon. Me voici, me voici ; c' est moi que vous cherchez : On me peut aisément connaître à ma misère ; C'est moi qui suis Léar, c'est moi qui suis son père. Ce vieillard généreux, par son zèle animé, C'est Kent : son seul forfait est de m' avoir aimé. Sauvez ma fille et lui ; mais moi, que je périsse ! Montrant Helmonde. Mon gendre et ses deux soeurs vous paieront ce service. Tuez-moi par pitié ; brûlez ces cheveux blancs, Ce chêne dont le tronc m' a reçu dans ses flancs. À Helmonde. Hélas ! Nous n' aurons pas gémi long-temps ensemble. Helmonde. Ah! Plutôt tous les trois que la mort nous rassemble! En montrant les soldats. Suivons leurs pas, mon père. Oswald. Allons, je l' ai promis, Au duc, qui les attend, livrer ses ennemis. ACTE 5 SCENE 1 Le théâtre est le même qu' aux troisième et quatrième actes. Le duc de Cornouailles, Oswald, gardes. Le Duc fait signe à ses gardes de se retirer : ils Se retirent. Ministre intelligent de ma fureur secrète, Toi qui lis mes terreurs dans mon ame inquiète, Qui, sur le moindre signe expliquant mon courroux, Perces d' abord le sein que j' indique à tes coups, Oswald, mon cher Oswald, grace à ta diligence, Léar avec sa fille est donc en ma puissance ! Voilà cette caverne où, loin de tous les yeux, Ils dirigeaient sans bruit leurs complots odieux, Où sous l' obscurité d' une forêt profonde... Oswald. Seigneur, seule en ces bois j' ai fait garder Helmonde. Elle est près de ces lieux ; Léar, en ce moment, S' abandonne aux erreurs d' un doux égarement; Mais, s' il revient à lui, d' abord occupé d'elle, Par des cris douloureux je crains qu' il ne l'appelle. Vos soldats au combat sont tout prêts à marcher: Mais Edgard semble fuir, et n' ose vous chercher. Votre épouse, seigneur, ici prompte à se rendre, S' avance sur mes pas ; et vous allez l' entendre. Le Duc. Il suffit, cher Oswald. Sois prêt, et te souviens D'exécuter d' abord ses ordres et les miens. Le sort va de mes coups servir la hardiesse ; Et je peux... laisse-nous, j' aperçois la duchesse. Oswald sort. ACTE 5 SCENE 2 Le duc et la duchesse de Cornouailles. Le Duc. Madame, il était temps que, servant mes desseins, Oswald remît Léar et sa fille en mes mains : Quelques momens plus tard, je n' en étais plus maître ; Ils passaient dans un camp, sous les drapeaux d' un traître, Qui de son camp, déja soulevé contre nous, Par leur présence encore aigrirait le courroux. Il voit avec dépit, malgré sa vigilance, Leur prompt enlèvement tromper son espérance. Non, je ne crains plus rien. Régane. Tous ses soldats troublés Dans ces sombres forêts sont, dit-on, rassemblés. Le Duc. Vous les verrez bientôt me demander leur grace, Et d'un chef imprudent abandonner l'audace. Mon camp, prêt à marcher, veille, et me répond d' eux. Régane. Léar pour nous peut-être est encor dangereux. Le Duc. Que craindre d' un vieillard que réclame la tombe, Dont la raison s'éteint, dont le parti succombe, Qui présente, immobile, à l'oeil épouvanté, La misère, l'enfance et la caducité ! Non, non, ce n' est point lui qui cause mes alarmes. Régane. Est-ce Helmonde ? Le Duc. Elle-même, oui : ses soupirs, ses larmes, Des sujets toujours prêts à s'armer contre nous, Ces titres que le sang lui donne comme à vous, Son malheur, sa beauté, je ne sais quel empire Qui naît de ce mélange, et dont le charme attire, Pour un père opprimé cet amour prétendu Dont le bruit imposant s' est par-tout répandu ; Oui, jusqu' à son nom seul, tout excite ma crainte. Régane. Ne pouvez-vous, seigneur, en repousser l' atteinte ? Le Duc. Je le voudrais sans doute. Régane. Eh quoi ! Douteriez-vous Du forfait qui la rend criminelle envers nous ! N' est-ce pas elle enfin dont l' insolente audace Vient d' armer vos sujets, aspire à notre place, Qui d' avance en son coeur dévorait notre rang, Et va couvrir ces bords de carnage et de sang ? Mais c' est peu d' un combat ; craignez ses artifices. Votre cour, votre camp sont pleins de ses complices, Tout est danger pour nous. Voyez avec quel art Elle a, sans se montrer, séduit Lénox, Edgard ! Je n' en cite que deux ; mille autres peuvent l' être. Vous savez si les coeurs sont aisés à connaître ; Si près de nous sans cesse un zèle insidieux Y fait mentir la voix et le geste et les yeux. Un revers peut soudain tromper notre espérance, Et même contre nous tourner notre puissance. Helmonde vit encore : avant de la juger, Il faut tout éclaircir, la voir, l' interroger, Prononcer en pleurant un arrêt nécessaire, Du grand nom de justice en couvrir le mystère, Et faire ainsi tomber, sous le glaive abattu, Ce fantôme enchanteur d' une fausse vertu. Voilà le seul remède où mon espoir se fonde. Le Duc. Les gardes paraissent. Gardes, que dans l'instant on nous amène Helmonde. Les gardes sortent. Régane. Mon esprit sur un point voudrait être éclairci : Vous m'entendez, je pense! Oswald... Le Duc. Il est ici. Il n'attend que mon ordre. Régane, à part, apercevant Helmonde. Allons... elle s' avance : D' un courroux trop ardent domptons la violence. ACTE 5 SCENE 3 Le duc de Cornouailles, Régane, Helmonde, gardes. Le Duc. Madame, à notre aspect, votre coeur agité Conçoit, par ses complots, ce qu' il a mérité : S' il se sent criminel, il sait ce qu' il redoute. Helmonde. Vous êtes tout-puissant ; je dois frémir sans doute : Mais, quel que soit mon sort, j' ai rempli mon devoir. Il n' est plus qu' un malheur qui me puisse émouvoir : Je sens s' ouvrir mon ame aux plus vives alarmes, Et ce n' est pas sur moi que je verse des larmes. Hélas ! Songez du moins, quand je m' offre à vos coups, Qu' un vieillard vous implore, et tombe à vos genoux ; Il y courbe, en tremblant, sa tête paternelle. Souffrez que, sans témoins, à sa douleur fidèle, Dans mes bras quelquefois il puisse s' attendrir, Et, déja dans la tombe, achever d' y mourir. À la même pitié je ne dois pas prétendre ; Mais si le sang aussi pour moi se fait entendre, Ne m' ôtez pas, ma soeur, (leur terme n' est pas loin) Quelques jours malheureux dont mon père a besoin. Quand il ne sera plus, tranchez soudain ma vie : Sans crainte alors... Régane. De tout je veux être éclaircie. Helmonde. Que me demandez-vous ? Le Duc. Par quels moyens, pourquoi Le bras de mes sujets s' est-il levé sur moi ? Helmonde. Hélas ! ... Le Duc. Parlez, madame. Régane. Où donc est ce courage Qui d' un père opprimé devait venger l' outrage ? Ce coeur si généreux l' a-t-il déja perdu ? S' il m' avait pu trahir, vous me l' auriez rendu. Régane. Il est plus d' un secret dont il faut nous instruire ; Et dans de tels forfaits... Helmonde. Je vais tous vous les dire. J'aime, j'aime mon père. Au bruit de ses malheurs, J'ai voulu le venger ; j'ai senti ses douleurs : La cour, le peuple, Edgard, tous ont plaint son injure. J' ai pour mes conjurés le ciel et la nature. Le Duc. Vous attendiez Léar dans cet antre odieux ? Qui l' a guidé vers vous ? Helmonde. Les éclairs, et les dieux. Le Duc. Qui corrompit Edgard ? Helmonde. L' aspect de mes misères. Le Duc. Vos complices? Helmonde. Tous ceux qui respectent leurs pères. Le Duc. Leurs noms? Helmonde. Je les tairai. Le Duc. Je veux les découvrir. Régane. Les plus cruels tourmens... Helmonde. Ma soeur, je sais mourir : Vers un si beau trépas je marche enorgueillie. On cache ses forfaits ; les miens, je les publie. Eh ! Qu' avais-je besoin d' enflammer vos sujets ? Ils couraient tous en foule appuyer mes projets ; Ils semblaient tous venger leur père et leur injure. Le peuple avec transport sent toujours la nature. Tremblez, ingrats, tremblez : j' arme ici contre vous Les pères, les enfans, les femmes, les époux. Au duc. Tyran, tu répondras des destins de mon père ; Te voilà de ses jours comptable à l' Angleterre. Tu frémiras peut-être en ordonnant les coups. Que dis-je ? Ah ! Pardonnez ; je tombe à vos genoux. Vous n' avez rien à craindre : oubliez mon offense ; Vous pouvez sans péril écouter la clémence. Duc, soyez généreux : souvenez-vous, hélas ! Que Léar vous donna sa fille et ses états. Ah ! Ma soeur, apaisez sa fureur vengeresse. Du saint noeud de l' hymen attestez la tendresse ; Si vous craignez leurs coups, pour désarmer nos dieux, Ma soeur, voyez mes bras étendus vers les cieux : J' oublierai mes affronts, ma fuite, ma misère ; Non, je ne vous hais pas, si vous aimez mon père. ACTE 5 SCENE 4 Le duc de Cornouailles, Régane, Helmonde, gardes, Léar, le comte de Kent. Léar, derrière le théâtre. Ma fille, entends ma voix ! Helmonde, au duc. Ah ! Plaignez ses malheurs. Il m' apporte en mourant ses dernières douleurs : Hélas ! Vous n' aurez pas besoin d' un parricide. Léar. Entrant sur la scène avec un égarement paisible et plein de tendresse. Vers vous, mes chers enfans, c' est le ciel qui me guide. En mettant Régane entre les bras du duc. Cher duc, voilà mon sang, et je te l'ai donné. Je ne me repens pas de t'avoir couronné. Helmonde. Voilà donc l'ennemi que vous avez à craindre ! Mais son malheur vous touche, et vous semblez le plaindre. ACTE 5 SCENE 5 Le duc de Cornouailles, Régane, Helmonde, gardes du duc de Cornouailles, Léar, le comte de Kent, le duc d' Albanie, gardes du duc d' Albanie. Le Duc D' Albanie. Duc, tout prêt à tenter le destin des combats, Le camp d' Edgard s' approche et croît à chaque pas. Tremblez qu' à ses desirs le succès ne réponde. On s'arme pour Léar, on idolâtre Helmonde ; Tout respire et la guerre et la haine et l' effroi. Tandis qu' il en est temps, empêchez, croyez-moi, Que le sort contre vous ne médite un outrage, Que ces rochers bientôt ne fument de carnage. Pour prévenir, seigneur, ces combats inhumains, Daignez remettre Helmonde et Léar en mes mains. Je brigue ce dépôt. Et d' abord, à ce titre, Je réponds de la paix, et je m' en rends l' arbitre : Edgard se soumettra. Le Duc De Cornouailles. Qu' avec des révoltés L'honneur d'un souverain descende à des traités ! Approuvez bien plutôt ma trop juste colère. Le Duc D' Albanie. Montrant Helmonde. Duc, voilà notre soeur, Montrant Léar. et voilà notre père. Le Duc De Cornouailles. Le nom de souverain n' est-il donc rien pour vous ? Le Duc D' Albanie. Le sang et la nature ont leurs droits avant nous. Montrant Léar et Helmonde. Puis-je les emmener ? Quelle est votre réponse ? Le Duc De Cornouailles. Sur leur sort, quel qu' il soit, c' est moi seul qui prononce. Je les garde, seigneur. Le Duc D' Albanie. Ils sont en sûreté ? Le Duc De Cornouailles. Je sais ce qui convient à ma tranquillité. Le Duc D' Albanie. J' ai fait ce que j' ai dû, seigneur, je me retire. Chacun a ses desseins : je n' ai plus rien à dire. Puisse le ciel bientôt prononcer entre nous ! Mais par aucun lien je ne tiens plus à vous. Adieu, seigneur. Le Duc De Cornouailles. Adieu. Le duc d' Albanie sort avec ses gardes. ACTE 5 SCENE 6 Le duc de Cornouailles, Régane, Helmonde, gardes du duc, Léar, le comte de Kent. Le Duc De Cornouailles. Je crains peu sa vengeance. La force est dans mes mains. ACTE 5 SCENE 7 Les précédens, Strumor. Strumor, au duc. seigneur, Edgard s' avance. Il renverse, il détruit vos bataillons épars, Et va bientôt ici porter ses étendards : Tout fuit devant ses coups, et déja la victoire... Le Duc De Cornouailles. Courons à ce rebelle en arracher la gloire. Vous, Régane, écoutez. Il parle bas à la duchesse. Régane. Il suffit. Le Duc De Cornouailles, aux gardes qui sont Dans l' enfoncement. vous, soldats, Leur montrant Léar et Helmonde. Restez, veillez sur eux, et ne les quittez pas. Il sort avec Strumor d' un côté, et Régane sort de l' autre. ACTE 5 SCENE 8 Helmonde, Léar, le comte de Kent, gardes du duc de Cornouailles. Léar, à Helmonde et au comte. Vous m'aimez, vous? Le Comte. Hélas! Helmonde. En doutez-vous, mon père ? Léar. Ma fille, non, jamais tu ne me fus plus chère. Quel que soit mon destin, je vivrai près de toi ; Je ne me plaindrai plus. ACTE 5 SCENE 9 Helmonde, Léar, le comte de Kent, gardes du duc de Cornouailles, Oswald, soldats de sa suite. Oswald, à Helmonde. Madame, suivez-moi. Helmonde, montrant Léar. Vous venez nous chercher tous les deux ? Oswald. Non, madame. Helmonde. Quoi, seule ! La terreur est au fond de mon ame. Cher Kent... vous m' entendez ! .. Le Comte, avec des larmes qu' il s' efforce de Retenir. hélas ! Helmonde, d' une voix basse et très éteinte, pour N' être pas entendue de Léar. plus affermi, Vivez, fermez sans moi les yeux de votre ami ; Réservez pour lui seul toute votre tendresse. Mais cachez-lui sur-tout... c' est assez... je vous laisse. Léar. Tu me quittes ? Helmonde. Bientôt je reviens en ce lieu. Léar. Si j' attendais long-temps ? ... Helmonde. Adieu, mon père, adieu. Oswald la fait environner de ses soldats, et l' emmène. ACTE 5 SCENE 10 Léar, le comte de Kent, gardes du duc de Cornouailles. Léar. Kent... je la reverrai ? Le Comte. Le ciel qui nous rassemble Va, pour toujours, seigneur, nous réunir ensemble. Léar. Quel bonheur ! Se chérir, ne se jamais quitter ! Sous ce toit innocent tous les trois habiter ! Dans ces jours de douleur et de crime où nous sommes, Du moins dans ces déserts nous échappons aux hommes. Croyant voir revenir Helmonde. Ah ! Ma fille, c' est toi ! Doux charme de mes maux, Reviens auprès de moi t'asseoir sur ces roseaux. Oh ! Oui, si je te perds, il faut m'ôter la vie ! ACTE 5 SCENE 11 Léar, le comte de Kent, gardes du duc de Cornouailles, le duc de Cornouailles, Edgard enchaîné, un soldat du duc, un autre soldat, soldats ou armée du duc de Cornouailles. ces soldats entrent d' un air de triomphe, avec leurs drapeaux victorieux, et ceux qu' ils ont pris dans le combat. Le Duc, tenant à sa main son épée sanglante. Dans les flots de leur sang ma main s'est assouvie. J' ai paru ; la victoire a volé sur mes pas. À Edgard. Perfide, à ma fureur tu n' échapperas pas. Lénox est dans mes fers. Edgard. Quoi ! Tyran que j' abhorre ! Quoi ! Le ciel t'a fait vaincre, et je respire encore ! De mon trépas du moins, cruel, hâte l' instant. Le Duc. Tes voeux seront remplis ; c'est la mort qui t' attend Je n' écouterai plus ni pitié, ni nature. À Léar. Vieillard, tu gémiras dans une tour obscure. Au comte. Toi, dans les mêmes fers, expire auprès de lui. Léar, au duc. Hélas ! Ma fille au moins me servira d' appui. Le Duc. Ta fille ! Elle n' est plus. Léar. Ma fille ! Edgard. ô ciel ! Le Comte. Barbare ! Edgard. Ce parricide affreux, ta bouche le déclare ! Le Duc. Oui, d'Oswald dans son sang les bras se sont trempés : Je ne crains plus rien d' elle, et les coups sont frappés. Léar. Tigre, tu m' as rendu ma raison tout entière. C' en est donc fait, ô ciel ! J' ai cessé d' être père. Tombant évanoui sur le débris d' un rocher. Mon Helmonde n' est plus ! Le Duc. Qu' on l' emporte, soldats. Le Comte. Barbare, achève enfin tous tes assassinats! Reviens à toi, Léar, prends la main de ton guide. Montrant Léar. ô ciel! Voilà le père, Montrant le duc. et voilà l' homicide. La couronne, le jour, il leur a tout donné; Et ce sont ses enfans qui l'ont assassiné! Edgard, dans les bras du comte. Mon père ! Le Comte. Cher Edgard ! Le Duc. Allons, qu' on les sépare : Emmenez-les, soldats. Edgard. Je resterai, barbare. De quel front oses-tu commander en ces lieux, Où ton froid parricide a fait pâlir les dieux ? Vois ces nobles guerriers, avilis par ta gloire, Pleurer de leurs drapeaux la honte et la victoire. Helmonde a donc péri ! Ses mânes irrités Vont demander vengeance, et vont être écoutés. Tyran, tu braves tout ; ton pouvoir te rassure ; Mais tu n' as pas vaincu ces dieux et la nature, La nature indomptable, et qui, dans sa fureur, Hors de son sein sacré te jette avec horreur. Soldats, à mon secours ! Un Des Soldats Du Duc, passant du côté D' Edgard. j' embrasse ta défense ; Je combattrai pour toi ! Des soldats en assez grand nombre passent à la fois Du côté d' Edgard. Le Duc. Ses soldats, en beaucoup plus grand nombre, et Prêts à combattre, restent auprès de lui. Il est À leur tête, l'épée à la main. Au parti d' Edgard. Tremblez, traîtres! Edgard. Vengeance ! Aux soldats du duc. Amis, quoi ! Vous servez sous un monstre odieux, Couvert du sang d' Helmonde, abhorré par les dieux, Les dieux qui vont sur vous envoyer leur colère! Au duc, montrant Léar, et s'avançant vers lui. Il te manque un forfait : monstre, égorge ton père. Léar, revenant à lui, au nom de père, avec joie et un reste d' égarement. Oui, je le suis. Le Duc, furieux. Hé bien ! ... Un Autre Soldat Du Duc. Meurs, traître! Il le désarme, et tourne son épée contre lui, prêt À le percer. Edgard, voyant le danger du duc, et courant au Soldat qui va le tuer. Il est ton roi. Tous les soldats du duc l' abandonnent ; ils se Rangent dans l'instant du parti d' Edgard, et Tombent avec respect aux pieds de Léar : ils Baissent devant lui leurs armes, et inclinent Leurs drapeaux. Le Duc. Où suis-je ? Edgard, aux soldats qui sont aux pieds de Léar. Quelle gloire et pour vous et pour moi ! Au duc. Te voilà seul, sans arme, en butte à leur furie. C' est moi qui, dans les fers, dispose de ta vie. Est-il un ciel vengeur ? Parle, reconnais-tu L' invincible pouvoir qu' il donne à la vertu ? Va trouver tes pareils, Régane et Volnérille. Aux soldats. Qu' on l' entraîne, soldats. Les soldats l' entraînent aussitôt. ACTE 5 SCENE 12 Léar, le comte de Kent, gardes du duc de Cornouailles, Edgard, un des soldats du duc de Cornouailles, un autre de ses soldats, tous ses soldats ou son armée, le duc d' Albanie, Helmonde, gardes du duc d' Albanie. Le Duc D' Albanie, mettant Helmonde dans les Bras de Léar. Léar, voilà ta fille. J'avais tout craint d'Oswald ; Oswald levait la main : J'ai couru l' arracher à ce monstre inhumain. Moi-même dans son sang j'ai noyé le perfide. Volnérille, en ces lieux, doublement parricide, Évitant mes regards, et voilant sa noirceur, Irritait sourdement les transports de sa soeur. On vient de les saisir. Le peuple est autour d' elles, Et veut, dans sa fureur, déchirer les cruelles. On s' écrie, on les traîne, au milieu des affronts, Vers un séjour d' horreur, vers des gouffres profonds Où la nuit et des fers, couvrant leurs mains impies, Au soleil pour jamais vont cacher ces furies. Leur crime a mérité le plus horrible sort ; Mais votre nom, seigneur, les dérobe à la mort. On bénit vos vertus, on court, on vole aux armes. Tous les coeurs sont émus, tous les yeux sont en larmes. Vivez, régnez, mon père. Léar. ô clémence des dieux, En regardant Helmonde. De quel spectacle encor vous enivrez mes yeux ! Helmonde. Entre les mains d' Edgard ils ont mis leur puissance, Pour punir des ingrats et venger l' innocence. Edgard. Hélas ! Père trop tendre et roi trop généreux, En m'exposant pour vous, j'ai cru m'armer pour eux. Léar. J' admire, en l'adorant, leur équité profonde. Approchez-vous, Edgard ; approchez-vous, Helmonde. Recevez, mes enfans, avec le nom d'époux, Celui de souverain qui m'est rendu par vous. Pour payer vos vertus, que sont des diadêmes! L' un à l' autre en présent je vous donne vous-mêmes. Au duc d' Albanie, en lui montrant Helmonde. Duc, je te dois ses jours : jouis de tes bienfaits, En voyant les heureux que ta grande ame a faits. Que n' ai-je, ô mon cher fils, ô héros que j'adore, Une Helmonde à t'offrir, s'il en était encore! En montrant Edgard et Helmonde au comte. Kent, voilà nos enfans ; tu veilleras sur eux. Et vous, qui m' accordez ces amis généreux, Avant de m' endormir dans la nuit éternelle, Dieux ! Laissez-moi goûter leur tendresse fidèle ! Si ma raison s' éteint, daignez la rallumer ; Ou laissez-moi du moins un coeur pour les aimer ! Source: http://www.poesies.net