Poèmes. Par Jean De Sponde. (1557-1595) TOME I TABLE DES MATIERES STANCES Stances. Stances De La Mort. Sur Sa Fièvre. Vous languissez, mes vers. . . Ma belle languissait. . . SONNETS D'AMOUR I Si c’est dessus les eaux. . . II Quand je voy les efforts. . . III Qui seroit dans les Cieux. . . IV En vain mille beautez. . . V Je meurs, et les soucis. . . VI Mon Dieu, que je voudrois. . . VII Si j’avois comme vous. . . VIII Ce tresor que j’ay pris. . . IX Si tant de maux passez. . . X Je ne bouge non plus. . . XI Tous mes propos jadis. . . XII Mon coeur ne te rends point. . . XIII Tu disois, Archimede. . . XIV Quand le vaillant Hector. . . XV Ceste brave Carthage. . . XVI Je prens exemple en toy. . . XVII Je sens dedans mon ame. . . XVIII Ne vous estonnez point. . . XIX Je contemplois un jour. . . XX Les Toscans batailloyent. . . SONNETS DE LA MORT I Mortels, qui des mortels. . . II Mais si faut-il mourir. . . III Ha! que j'en voy bien peu. . . IV Pour qui tant de travaux. . . V Helas! contez vos jours. . . VI Tout le monde se plaint. . . VII Tandis que dedans l'air. . . VIII Voulez-vous voir ce trait. . . IX Qui sont, qui sont ceux-là. . . X Mais si mon foible corps. . . XI Et quel bien de la Mort. . . XII Tout s'enfle contre moy. . . AUTRES SONNETS Il est vrai. . . Les vents grondaient. . . Mon Soleil qui brillez. . . On dit que dans le ciel. . . STANCES Stances. Tel estoit ce bel Astre à son entrée au monde, Et deslors qu'il sortoit de son tendre berceau, Clair au poinct qu'on le veit autant que le flambeau Qui luît le jour dessus, et la nuict dessous l'onde. Ce feu sur le poignant de sa premiere Aurore Nous embasmoit les champs du nectar de ses pleurs, Et les champs repoussoyent un doux printemps de fleurs: Encor les pleurs couloyent, les fleurs croissoyent encore. Les lis croissoyent sur tout, le lis que ce feu mesme Regardoit d'un rayon si benin de ses yeux Qu'on soupçonna deslors qu'il l'aimeroit bien mieux: On voit de meilleur oeil tousjours ce que l'on aime. La mere des Amours, à demy fletrissante, Veit reverdir son Myrthe en toufeaux ombrageux: Les palmes qu'elle donne aux Amans courageux Enlasserent plus fort leur force renaissante. Mais depuis que du temps la course coustumiere Anima, de ce feu, les grillantes ardeurs, Les corps ne sentoyent plus, du Soleil, que froideurs, Et les ames brusloyent dessous ceste lumiere. Le pauvre Amour, couvert du funebre nuage Des rayons pallissans d'une fausse beauté, Tout aussi tost qu'il veit brusler ceste clarté, Esclata tout en lustre et changea de visage. Il se leve, ravi de ces flammes nouvelles: Voici, voici, dit-il, du secours à l'Amour, Et pour luy faire honneur il volette alentour: Mais il en fist la preuve et se brusla les aisles. Ô presage asseuré, s'escria-t-il à l'heure, Que ce flambeau si beau n'esclaire point en vain, Et qu'il faut, en laissant un travail incertain, Que ce repos certain me serve de demeure. Je voy de toutes pars ma torche consumée Jetter la cendre en terre et l'estincelle aux cieux: Ce feu, ce feu, tout seul, peut rallumer mes feux: Car tous les autres feux n'ont que de la fumée. Deslors Amour perdit franchement sa franchise Et de tous ces beaux champs en fist un beau desert, Il maistrisoit n'aguere, et maintenant il sert, Mais ce service là valloit bien sa maistrise. Il met son arc, ses traits, es mains de la Déesse, Pour un gage certain qu'elle l'avoit soustrait: Mais gardez vous, dit-il, gardez qu'un jour le trait Duquel vous blesserez luy mesme ne vous blesse. Elle les prend soudain d'aise toute ravie, Se glisse dedans l'air où sont les demi-dieux, Eslance tout d'un coup cent flesches de ses yeux En frappe tout un monde, et leur oste la vie. Les Nimphes d'alentour, comme elles l'apperceurent, Se cacheront de honte aux ombrages des bois: Mais elle, qui ne veit rien digne de ses loix, S'en vint et leur osta la honte quelles eurent. Cependant les beautez luy croissoyent davantage, Et tous les poincts du jour forçoyent leurs actions Pour achever le poinct de ses perfections, Mais elle croissoit plus encore de courage. Ainsi d'un haut dessein vivement animée, Prend la fleche, qu'Amour luy mesme avoit preveu, Tire à force, fend l'air et va dedans le feu Où sa fleche luy fust tout d'un coup allumée. A ce rencontre heureux la belle se sent prise, Accolle sa beauté contre ceste grandeur, Et trouvant sa grandeur pareille à son ardeur, Se baigne au beau succez d'une belle entreprise. Amans, ces doubles feux que vous meslez ensemble Ne sont que le pourtrait de ces deux feux jumeaux Qui calment les courroux des bouillonnantes eaux, Et rasseurent la nef des vents dont elle tremble. Puissiez vous, tout ainsi que ces germaines flammes, Survivre l'un à l'autre et jamais ne mourir, Sans pouvoir tour à tour vous entresecourir D'ames pour vos amours, et d'amour pour vos ames. Stances De La Mort. Mes yeux, ne lancez plus votre pointe éblouie Sur les brillants rayons de la flammeuse vie, Cillez-vous, couvrez-vous de ténèbres, mes yeux: Non pas pour étouffer vos vigueurs coutumières, Car je vous ferai voir de plus vives lumières, Mais sortant de la nuit vous n'en verrez que mieux. Je m'ennuie, de vivre, et mes tendres années, Gémissant sous le faix de bien peu de journées, Me trouvent au milieu de ma course cassé: Si n'est-ce pas du tout par défaut de courage, Mais je prends, comme un port à la fin de l'orage, Dédain de l'avenir pour l'horreur du passé. J'ai vu comme le Monde embrasse ses délices, Et je n'embrasse rien au Monde que supplices, Ses gais printemps me sont de funestes hivers, Le gracieux Zéphir de son repos me semble Un Aquilon de peine, il s'assure et je tremble, Ô que nous avons donc de desseins bien divers! Ce Monde, qui croupit ainsi dedans soi-même, N'éloigne point jamais son coeur de ce qu'il aime, Et ne peut rien aimer que sa difformité: Mon esprit au contraire hors du Monde m'emporte, Et me fait approcher des Cieux en telle sorte Que j'en fais désormais l'amour à leur beauté. Mais je sens dedans moi quelque chose qui gronde, Qui fait contre le Ciel le partisan du Monde, Qui noircit ses clartés d'un ombrage touffu, L'esprit qui n'est que feu de ses désirs m'enflamme, Et la chair qui n'est qu'eau pleut des eaux sur ma flamme, Mais ces eaux-là pourtant n'éteignent point ce feu. La chair des vanités de ce monde pipée Veut être dans sa vie encor enveloppée, Et l'esprit pour mieux vivre en souhaite la mort. Ces partis m'ont réduit en un péril extrême. Mais, mon Dieu, prends parti de ces partis toi-même, Et je me rangerai du parti le plus fort. Sur Sa Fièvre. Que faites-vous dedans mes os, Petites vapeurs enflammées, Dont les pétillantes fumées M'étouffent sans fin le repos? Vous me portez de veine en veine Les cuisants tisons de vos feux, Et parmi vos détours confus Je perds le cours de mon haleine. Mes yeux, crevés de vos ennuis, Sont bandés de tant de nuages Qu'en ne voyant que des ombrages Ils voyent des profondes nuits. Mon cerveau, siège de mon âme, Heureux pourpris de ma raison, N'est plus que l'horrible prison De votre plus horrible flamme. J'ai cent peintres dans ce cerveau, Tous songes de vos frénaisies, Qui grotesquent mes fantaisies De feu, de terre, d'air et d'eau. C'est un chaos que ma pensée Qui m'élance ore sur les monts, Ore m'abîme dans un fond, Me poussant comme elle est poussée. Ma voix qui n'a plus qu'un filet A peine, à peine encore tire Quelque soupir qu'elle soupire De l'enfer des maux où elle est. Las! mon angoisse est bien extrême, Je trouve tout à dire en moi, Je suis bien souvent en émoi, Si c'est moi-même que moi-même. A ce mal dont je suis frappé Je comparais jadis ces rages Dont Amour frappe nos courages, Mais, Amour, je suis bien trompé, Il faut librement que je die: Au prix d'un mal si furieux, J'aimerais cent mille fois mieux Faire l'amour toute ma vie. Vous languissez, mes vers. . . Vous languissez, mes vers: les glaçons de l'absence Éteignant vos fureurs au point de leur naissance, Vous n'entrebattez plus de soupirs votre flanc, Vos artères d'esprits, ni vos veines de sang. En quoi! la mort vous tient? et ce front teint en cendre Vous marque les tombeaux où vous allez descendre? Si vous pouviez encor revoir dedans les cieux Ce feu qui s'est caché des pointes de vos yeux, Vous vivriez, dites-vous, mais la clarté ravie Ravit en même temps l'éclair de votre vie. Vous ne sauriez passer vos jours parmi les nuits, Ni faire beau visage en ces affreux ennuis. Ce contraire est trop grand: vivre auprès de ma belle, Et n'approcher la mort quand on s'éloigne d'elle. Il faut donques mourir et par nécessité. Qu'à la fin votre hiver succède à votre été. Papillons bien-aimés, nourrissons de mon âme, Puisque votre origine est prise de ma flamme, Et que ma flamme garde encore son ardeur, D'où vous vient, d'où vous vient cette prompte froideur? Ce beau feu dont j'avais votre vie allumée, Me l'avez-vous changé si soudain en fumée? Vous me laissez, ingrats, et la déloyauté Récompense l'amour que je vous ai porté. Est-ce que vous craignez que votre tendre vue Se rebouche si bien contre la pointe aiguë Des rayons du Soleil qu'à l'épreuve du jour, On ne vous juge point de vrais enfants d'Amour? Et que ces beaux esprits dont on fait tant de compte, S'ils vous ont découverts, ne vous couvrent de honte? Craindriez-vous point qu'encor votre déformité Ne déplût d'aventure aux yeux de la beauté Pour qui vous travaillez, et par trop de coutume, Qu'on sente vos douceurs changer en amertume? Hélas! ne mourez point: et servez pour le moins A ma fidélité de fidèles témoins. Que si des Basilics l'oeil malin vous offense Marchant parmi ces fleurs, j'en prendrai la défense, Et du miroir luisant de mon autorité J'éteindrai tout soudain cette malignité. Lorsqu'on vous poursuivra je serai votre asile, Et quand les vents battraient votre nef si fragile, Vous ne sauriez vous perdre au phare de mon feu. Quant à ces yeux à qui vous avez déjà plu Ils vous donneront toujours leur vue toute entière, Si ce n'est pour la forme, au moins pour la matière. Que si votre langueur ne se peut secourir, Si vous avez du tout résolu de mourir, Mourez, mourez au moins d'une mort qui soit digne De votre belle vie, et faites que le cygne Qui charme de ses chants les bords méandriens Sur le bord de sa mort, se charme par les miens. Ce dernier feu, laissant votre mourante bouche, Soit semblable au soleil qui luit quand il se couche Beaucoup plus doucement que quand au fort du jour Les brandons qu'il vomit grillent notre séjour. Mourez, mes vers, mourez, puisque c'est votre envie, Ce qui vous sert de mort me servira de vie. Ma belle languissait. . . Ma belle languissait dans sa funeste couche Où la mort ces beaux yeux de leurs traits désarmait, Et le feu dans sa moëlle allumé consumait Les lys dessus son front, les roses sur sa bouche. L'air paraissait autour tout noir des nuits funèbres Qui des jours de la vie éteignent le flambeau Elle perdait déjà son corps dans le tombeau, Et sauvait dans le Ciel son âme des ténèbres. Toute la terre était de deuil toute couverte Et son reste de beau lui semblait odieux: L'âme même sans corps semblait moins belle aux Dieux, Et ce qu'ils en gagnaient leur semblait une perte. Je le sus, et soudain mon coeur gela de crainte Que ce rare trésor ne me fût tout ravi: S'il l'eût été, je l'eusse incontinent suivi, Ainsi que l'ombre suit une lumière éteinte. Notre fortune enfin de toutes parts poussée, A force de malheur fut prête à renverser Ma belle en se mourant, et moi pour me presser Moi-même de ce mal dont elle était pressée. L'Amour, qui la voyait cruellement ravie, S'enflamme de colère à voir mourir son feu, Accourt tout aussitôt, en trouve encore un peu, L'évente de son aile, et lui donne la vie... SONNETS D'AMOUR I Si c’est dessus les eaux. . . Si c'est dessus les eaux que la terre est pressée, Comment se soutient-elle encor si fermement, Et si c'est sur les vents qu'elle a son fondement, Qui la peut conserver sans être renversée? Ces justes contrepoids qui nous l'ont balancée Ne penchent-ils jamais d'un divers branlement? Et qui nous fait solide ainsi cet élément, Qui trouve autour de lui l'inconstance amassée? Il est ainsi, ce corps se va tout soulevant Sans jamais s'ébranler parmi l'onde et le vent, Miracle non pareil! si mon amour extrême, Voyant ces maux coulants, soufflants de tous côtés, Ne trouvait tous les jours par exemple de même Sa constance au milieu de ces légèretés. II Quand je voy les efforts. . . Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre, D’un Cesar dont le sein comblé de passions Embraze tout de feu de ces ambitions, Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre. Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre, Apres l’orage enflé de tant d’afflictions, Calmes dessous leurs loix toutes les nations Qui voyent le Soleil et monter et descendre: Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux, Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux, Je les condamne tous et ne les puis deffendre: Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris, Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre, Et je triompheroy de ce que tu m’as pris. III Qui seroit dans les Cieux. . . Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë Sur le large pourpris de ce sec element, Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement Un poinct encor caché du voile d’une nuë: Mais s’il contemple apres ceste courtine blüe, Ce cercle de cristal, ce doré firmament, Il juge que son tour est grand infiniment, Et que ceste grandeur nous est toute incognuë. Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé De ce grand ciel d’Amour où mon oeil est bandé Si je relasche un peu la pointe aigue au reste, Au reste des amours, je vois sous une nuict Du monde d’Epicure en atomes reduit, Leur amour tout de terre, et le mien tout celeste. IV En vain mille beautez. . . En vain mille beautez à mes yeux se presentent, Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos, Une seule beauté s’enflamme dans mes os Et mes os de ce feu seulement se contentent: Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent Du bien-heureux sejour où loge mon repos, Alterent moins mon ame, encor que mon propos Et mes discrets desirs jamais ne se repentent. Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement Des absentes amours la chaste souvenance: Mais pour tous vos efforts je demeure indompté: Ainsi je veux servir d’un patron de constance, Comme ma belle fleur d’un patron de beauté. V Je meurs, et les soucis. . . Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis Si j’empire du tout ou bien si je respire. Un chagrin survenant mille chagrins m’attire Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis, L’infini mouvement de mes roulans ennuis M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire. Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré! Et l’esclat de mon ame est si bien alteré Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë: Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë. VI. Mon Dieu, que je voudrois Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive, Quema bouche et mes yeux reprissent leur devoir. Escrire est peu: c’est plus de parler et de voir De ces deux oeuvres l’une est morte et l’autre vive. Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive, Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir Ni le semblable poix, que l’oeil pourroit avoir Et de nos vives voix la vertu plus naïve. Mais quoy: n’estoyent encor ces foibles estançons Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine: Escrivons attendant de plus fermes plaisirs, Et si le temps domine encor sur nos desirs, Faisons que sur le temps la constance domine. VII Si j’avois comme vous. . . Si j’avois comme vous mignardes colombelles Des plumages si beaux sur mon corps attacgez, On auroit beau tenir mes esprits empeschez De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles: Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez, Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez Je ne sentirois plus ces absences cruelles. Colombelles hélas! que j’ay bien souhaité Que mon corps vous semblast autant d’agilité Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble: Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d’autant, Ferois-je bien voller un amour si constant D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble? VIII Ce tresor que j’ay pris. . . Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine Je le veux avec peine encore conserver, Tardif a reposer, prompt a me relever, Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne. Encor que des mes yeux la garde plus certaine Aupres de son sejour ne te puisse trouver, Et qu’il me peut encor en l’absence arriver Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine. Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi, la seule foy m’asseure et m’oste le soucy: Et ne chanera point pourveu que je ne change. Il faut tenir bon oeil et bon pied sur ce point, A gaigner un beau bien on gaigne une loüange, Mais on en gaigne mille à ne le perdre point. IX Si tant de maux passez. . . Si tant de maux passez ne m’ont acquis ce bien, Que vous croyez au moins que je vous suis fidelle, Ou si vous le croyez, qu’à la moindre querelle Vous me faciez semblant de n’en plus croire rien; Belle, pour qui je meurs, belle, pensez vous bien Que je ne sente point cette injure cruelle? Plus sanglante beaucoup, que la peine éternelle Où malgré tout le monde encor je me retiens, Il est vray toutesfois, vos beautez infinies, Quand je vivrois encor cent mille et mille vies, Ne se pourroyent jamais servir si dignement Que je ne fusse à leur valeur parfaicte: Mais croyez-le ou non, la preuve est toute faicte Qu’au près de moy, l’amour aime imparfaitement. X Je ne bouge non plus. . . . Je ne bouge non plus qu'un escueil dedans l'onde Qui fait fort à L'orage et le fait reculer. Il me trouve affermi, qui cherche à m'esbranler Deussé-je voir bransler contre moy tout le monde. Chacun qui voit combien tous les jours je me fonde Sur ce constant dessein, se mesle d'en parler, Trouble la terre et l'air afin de me troubler, Et ne pouvant rien plus, pour le moins il en gronde. Mais je n'escoute point (que pour le mespriser) Ce propos enchanteur qui tend à m'abuser Et me ravir le bien que leur rage m'envie. Laissons, laissons-les dire, un seul mot me suffit: Qu'en la guerre d'amour une ame bien nourrie Emporte tout l'honneur emportant le profit. XI Tous mes propos jadis. . . Tous mes propos jadis ne vous faisoient instance Que de l'ardent amour dont j'estois embrazé: Mais depuis que vostre oeil sur moy s'est appaisé Je ne vous puis parler rien que de ma constance. L'Amour mesme de qui j'esprouve l'assistance, Qui sçait combien l'esprit de l'homme est fort aisé D'aller aux changemens, se tient comme abusé Voyant qu'en vous aimant j'aime sans repentance. Il s'en remonstre assez qui bruslent vivement, Mais la fin de leur feu, qui se va consommant, N'est qu'un brin de fumée et qu'un morceau de cendre. Je laisse ces amans croupir en leurs humeurs Et me tiens pour content, s'il vous plaist de comprendre Que mon feu ne sçaurait mourir si je ne meurs. (???) XII Mon coeur, ne te rends point. . . Mon coeur, ne te rends point à ces ennuis d'absence, Et quelques forts qu'ils soyent, sois encore plus fort; Quand mesme tu serois sur le poinct de la mort, Mon coeur, ne te rends point et reprens ta puissance. Que si tant de combats te donnent cognoissance Que tu n'es pas tousjours pour rompre leur effort, Garde toy de tomber en un tel desconfort Que ton amour jammais y perde son essence. Puis que tous les soupirs sont ainsi retardez, Laisse, laisse courir ces torrens desbordez, Et monte sur les rocs de ce mont de constance: Ainsi dessus les monts ce sage chef Romain Differa ses combats du jour au lendemain, Se mocqua d'Hannibal, rompant sa violence. XIII Tu disois, Archimede. . . Tu disois, Archimede, ainsi qu'on nous rapporte, Qu'on te donnast un poinct pour bien te soustenir, Tu branslerois le monde, et le ferois venir, Comme un faix plus leger de lieu en lieu s'emporte. Puis que ton art si beau, ta main estoit si forte, Si tu pouvois encore au monde revenir, Dans l'amour que mon coeur s'esforce à retenir Tu trouverois ton poinct peut estre en quelque sorte. Pourroit-on voir jammais plus de solidité Qu'en ce qui bransle moins plus il est agité Et prend son asseurance en l'inconstance mesme: Il est seur, Archimede, et je n'en doute point: Pour bransler tout le monde et s'asseurer d'un poinct, Il te falloit aimer aussi ferme que j'aime. XIV Quand le vaillant Hector. . . Quand le vaillant Hector, le grand rempart de Troie, Sortit tout enflammé, sur les nefs des Grégeois, Et qu'Achille charmait d'une plaintive voix Son oisive douleur, sa vengeance de joie. Comme quand le Soleil dedans l'onde flamboie L'onde des rais tremblants repousse dans les toits: La Grèce tout ainsi flottante cette fois Eut peur d'être à la fin la proie de sa proie. Un seul bouclier d'Ajax se trouvant le plus fort Soutint cette fureur et dompta cet effort, J'eusse perdu de même en cette horrible absence Mon amour, assailli d'une armée d'ennuis, Dans le travail des jours, dans la langueur des nuits, Si je ne l'eusse armé d'un bouclier de constance. XV Ceste brave Carthage. . . Ceste brave Carthage, un des honneurs du monde Et la longue terreur de l’empire Romain, Qui donna tant de peine à son coeur, à sa main Pour faire première, et Rome la seconde: Apres avoir dompté presque la terre et l’onde, Et porté dans le ciel tout l’orgueil de son sein, Esprouva mais trop tard, qu’un superbe dessein Fondé dessus le vent, il faut en fin qu’il fonde. Ceste insolente lá! la pompe qu’elle aima Le brasier devorant du feu la consuma: Que je me ris au lieu, Carthage, de te plaindre. Ton feu dura vingt jours, et brusla pour si peu. Helas! que dirois-tu si tu voyois qu’un feu Me brusle si long-temps sans qu’il puisse esteindre? XVI Je prens exemple en toy. . . Je prens exemple en toy, courageuse Numance, L'un des grands fleaux (1) de Rome, et comme toy je veux, Pratiquant la valeur, apprendre à nos neveux Qu'ils faut vaincre en l'assaut, mourir en la deffence. Durant tes quatorze ans, l'insolente arrogance De tes longs ennemis, du bon heur despourveus, Contre tant de vertu s'arrachoit les cheveux Et s'arrachoit plus fort encore l'esperance: En fin on n'eust moyen propre à te surmonter Que te laisser toy-mesme à toy-mesme dompter, Et toy tu laissas que tes murs et ta cendre: Ainsi tous ces ennuis dont je vaincs les efforts, S'ils se trouvent en fin plus rusez que plus forts. J'aime mieux comme toy mourir que de me rendre. (1) Prononcer: "flo" XVII Je sens dedans mon ame. . . Je sens dedans mon ame une guerre civile D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti, Dont le bruslant discord ne peut estre amorti Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile. Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile Que si le coeur bientost ne s’en est departi Tout l’heur vers ma raison se verra converti, Comme au party plus fort plus juste et plus utile. Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau, Au rebours la raison me renforce au martyre. Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin De mes sens inconstans arrachons-les enfin, Et que notre raison y plante son Empire. XVIII Ne vous estonnez point. . . Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe De travail en travail par tant de mouvemens, Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens, Tout agile qu’il est ne change point de place. Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face, Il s’est planté si bien sur si bons fondemens, Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens Si ce n’est que le feu ne peust changer de place. Ces deux contraires sont en moy seul arrestez Les foibles mouvemens, les dures fermetez: Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance Que mon espoir se meurt et ne se change point? Il tournoye à l’entour du poinct de la constance Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct. XIX Je contemplois un jour. . . Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve Qui traine lentement les ondes dans la mer, Sans que les Aquilons le façent escumer Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve. Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer, Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve. S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots, L’Amour est de la peine et non point du repos, Mais ceste peine en fin est du repos suyvie Si son esprit constant la deffend du trespas, Mais qui meurt en la peine il ne merite pas Que le repos jamais luy redonne la vie. XX Les Toscans batailloyent. . . Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome Les armes à la main, la fureur sur le front, Quand on veit un Horace avancé sur le pont, Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme. Apres un long combat et brave qu’on renomme Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt De sa main le passage et s’eslance d’un bond Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme, Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits, Il fait ferme et se bat avec tant de constance Que pres des coups il est esloingné de danger, Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger, Le dernier desespoir sera son esperance. SONNETS DE LA MORT I Mortels, qui des mortels. . . Mortels, qui des mortels avez pris vostre vie, Vie qui meurt encor dans le tombeau du Corps, Vous qui r'amoncelez vos tresors, des tresors De ceux dont par la mort la vie fust ravie: Vous qui voyant de morts leur mort entresuivie, N'avez point de maisons que les maisons des morts, Et ne sentez pourtant de la mort un remors, D'où vient qu'au souvenir son souvenir s'oublie? Est-ce que votre vie adorant ses douceurs Deteste des pensers de la mort les horreurs, Et ne puisse envier une contraire envie? Mortels, chacun accuse, et j'excuse le tort Qu'on forge en vostre oubli. Un oubli d'une mort Vous monstre un souvenir d'une éternelle vie. II Mais si faut-il mourir. . . Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse, Qui brave de la mort, sentira ses fureurs; Les Soleils hâleront ces journalières fleurs, Et le temps crèvera ceste ampoule venteuse. Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse, Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs; L'huile de ce Tableau ternira ses couleurs, Et ses flots se rompront à la rive écumeuse. J'ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux, Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux. Ou d'une ou d'autre part éclatera l'orage. J'ai vu fondre la neige, et ces torrents tarir, Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage. Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir. III Ha! que j'en voy bien peu. . . Ha! que j'en voy bien peu songer à ceste mort Et si chacun la cerche aux dangers de la guerre! Tantost dessus la Mer, tantost dessus la Terre, Mais las! dans son oubli tout le monde s'endort. De la Mer, on s'attend à ressurgir au Port, Sur la Terre, aux effrois dont l'ennemy s'atterre: Bref, chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre S'estime estre un rocher bien solide et bien fort. Je voy ces vermisseaux bastir dedans leurs plaines Les monts de leurs desseins, dont les cimes humaines Semblent presque esgaler leurs coeurs ambitieux. Geants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre? Vous les ammoncelez? Vous les verrez dissoudre: Ils montent de la Terre? Ils tomberont des Cieux. IV Pour qui tant de travaux. . . Pour qui tant de travaux? pour vous? de qui l'aleine Pantelle en la poictrine et traine sa langueur? Vos desseins sont bien loin du bout de leur vigueur Et vous estes bien pres du bout de vostre peine. Je vous accorde encore une emprise certaine, Qui de soy court du Temps l'incertaine rigueur; Si perdrez-vous enfin ce fruit et ce labeur: Le mont est foudroyé plus souvent que la plaine. Ces sceptres enviez, ces Tresors debattus, Champ superbe du camp de vos fieres vertus, Sont de l'avare mort le debat et l'envie. Mais pourquoi ce souci? mais pourquoi cest effort? Sçavez-vous bien que c'est le train de ceste vie? La fuite de la Vie, et la course à la Mort. V Helas! contez vos jours. . . Helas! contez vos jours: les jours qui sont passez Sont desja morts pour vous, ceux qui viennent encore Mourront tous sur le point de leur naissante Aurore, Et moitié de la vie est moitié du decez. Ces desirs orgueilleux pesle mesle entassez, Ce coeur outrecuidé que vostre bras implore, Cest indomptable bras que vostre coeur adore, La Mort les met en geine, et leur fait le procez. Mille flots, mille escueils, font teste à vostre route, Vous rompez à travers, mais à la fin, sans doute, Vous serez le butin des escueils, et des flots. Une heure vous attend, un moment vous espie, Bourreaux desnaturez de vostre propre vie, Qui vit avec la peine, et meurt sans le repos. VI Tout le monde se plaint. . . Tout le monde se plaint de la cruelle envie Que la nature porte aux longueurs de nos jours: Hommes, vous vous trompez, ils ne sont pas trop cours, Si vous vous mesurez au pied de vostre vie. Mais quoy? je n'entens point quelqu'un de vous qui die: Je me veux despestrer de ces fascheux destours, Il faut que je revole à ces plus beaux sejours, Où sejourne des Temps l'entresuitte infinie. Beaux sejours, loin de l'oeil, pres de l'entendement, Au prix de qui ce Temps ne monte qu'un moment, Au prix de qui le jour est un ombrage sombre, Vous estes mon desir: et ce jour, et ce Temps, Où le Monde s'aveugle et prend son passetemps, Ne me seront jamais qu'un moment et qu'une Ombre. VII Tandis que dedans l'air. . . Tandis que dedans l'air un autre air je respire, Et qu'à l'envy du feu j'allume mon desir, Que j'enfle contre l'eau les eaux de mon plaisir, Et que me colle à Terre un importun martyre, Cest air tousjours m'anime, et le desir m'attire, Je recerche à monceaux les plaisirs à choisir, Mon martyre eslevé me vient encor saisir, Et de tous mes travaux le dernier est le pire. A la fin je me trouve en un estrange esmoy, Car ces divers effets ne sont que contre moy: C'est mourir que de vivre en ceste peine extresme. Voila comme la vie à l'abandon s'espard: Chasque part de ce Monde en emporte sa part, Et la moindre à la fin est celle de nous mesme. VIII Voulez-vous voir ce trait. . . Voulez-vous voir ce trait qui si roide s’élance Dedans l’air qu’il poursuit au partir de la main? Il monte, il monte, il perd: mais hélas! tout soudain Il retombe, il retombe, et perd sa violence. C’est le train de nos jours, c’est cette outrecuidance Que ces Monstres de Terre allaitent de leur sein, Qui baise ores des monts le sommet plus hautain, Ores sur les rochers de ces vallons s’offense. Voire, ce sont nos jours: quand tu seras monté À ce point de hauteur, à ce point arrêté Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre. Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant C’est le champ de l’orage: hé! commence d’apprendre Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent. IX Qui sont, qui sont ceux-là. . . Qui sont, qui sont ceux-là, dont le coeur idolâtre, Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs, Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs, Et ces âmes d'Ebène, et ces faces d'Albâtre? Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre S'amuse à caresser je ne sais quels donneurs De fumées de Cour, et ces entrepreneurs De vaincre encor le Ciel qu'ils ne peuvent combattre? Qui sont ces louvoyeurs qui s'éloignent du Port? Hommagers à la Vie, et félons à la Mort, Dont l'étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie? Je vogue en même mer, et craindrais de périr Si ce n'est que je sais que cette même vie N'est rien que le fanal qui me guide au mourir. X Mais si mon foible corps. . . Mais si mon foible corps qui comme l'eau s'escoule, (Et s'affermit encor plus longtemps qu'un plus fort,) S'avance à tous moments vers le sueil de la mort, Et que mal dessus mal dans le tombeau me roule, Pourquoy tiendray-je roide à ce vent qui saboule Le Sablon de mes jours d'un invincible effort? Faut-il pas resveiller cette Ame qui s'endort, De peur qu'avec le corps la Tempeste la foule? Laisse dormir ce corps, mon Ame, et quant à toy Veille, veille et te tiens alerte à tout effroy, Garde que ce Larron ne te trouve endormie: Le poinct de sa venüe est pour nous incertain, Mais, mon Ame, il suffist que cest Autheur de Vie Nous cache bien son temps, mais non pas son dessein. XI Et quel bien de la Mort. . . Et quel bien de la Mort? où la vermine ronge Tous ces nerfs, tous ces os; où l'Ame se depart De ceste orde charongne, et se tient à l'escart, Et laisse un souvenir de nous comme d'un songe? Ce corps, qui dans la vie en ses grandeurs se plonge, Si soudain dans la mort estouffera sa part, Et sera ce beau Nom, qui tant partout s'espard, Borné de vanité, couronné de mensonge. A quoy ceste Ame, helas! et ce corps desunis? Du commerce du monde hors du monde bannis? A quoy ces noeuds si beaux que le Trespas deslie? Pour vivre au Ciel il faut mourir plustost icy: Ce n'en est pas pourtant le sentier racourcy, Mais quoy? nous n'avons plus ny d'Henoc, ny d'Elie. XII Tout s'enfle contre moy. . . Tout s'enfle contre moy, tout m'assaut, tout me tente, Et le Monde, et la Chair, et l'Ange révolté, Dont l'onde, dont l'effort, dont le charme inventé Et m'abisme, Seigneur, et m'esbranle, et m'enchante. Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante, Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté, Me donras-tu? Ton Temple où vit ta Saincteté, Ton invincible main, et ta voix si constante? Et quoy? Mon Dieu, je sens combattre maintesfois Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix, Cest Ange revolté, ceste Chair, et ce Monde. Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera La nef, l'appuy, l'oreille, où ce charme perdra, Où mourra cest effort, où se rompra ceste onde. AUTRES SONNETS Il est vrai. . . Il est vrai, mon amour était sujet au change, Avant que j'eusse appris d'aimer solidement, Mais si je n'eusse vu cet astre consumant, Je n'aurais point encor acquis cette louange. Ore je vois combien c'est une humeur étrange De vivre, mais mourir, parmi le changement, Et que l'amour lui-même en gronde tellement Qu'il est certain qu'enfin, quoi qu'il tarde, il s'en venge. Si tu prends un chemin après tant de détours, Un bord après l'orage, et puis reprends ton cours, Et l'orage aux détours, il survient le naufrage Une erreur on dira que tu l'as mérité. Si l'amour n'est point feint, il aura le courage De ne changer non plus que fait la vérité. Les vents grondaient. . . Les vents grondaient en l'air, les plus sombres nuages Nous dérobaient le jour pêle-mêle entassés, Les abîmes d'enfer étaient au ciel poussés, La mer s'enflait des monts, et le monde d'orages: Quand je vis qu'un oiseau délaissant nos rivages S'envole au beau milieu de ces flots courroucés, Y pose de son nid les fétus ramassés Et rapaise soudain ces écumeuses rages. L'amour m'en fit autant, et comme un Alcyon L'autre jour se logea dedans ma passion Et combla de bonheur mon âme infortunée. Après le trouble, enfin, il me donna la paix: Mais le calme de mer n'est qu'une fois l'année Et celui de mon âme y sera pour jamais. Mon Soleil qui brillez. . . Mon Soleil qui brillez de vos yeux dans mes yeux, Et pour trop de clarté leur ôtez la lumière, Je ne vois rien que vous, et mon âme est si fière Qu'elle ne daigne plus aimer que dans les cieux. Tout autre amour me semble un enfer furieux Plein d'horreur et de mort dont m'enfuyant arrière J'en laisse franchement plus franche la carrière A ceux qui sont plus mal et pensent faire mieux. Le plaisir, volontiers, est de l'amour l'amorce, Mais outre encor je sens quelque plus vive force Qui me ferait aimer malgré moi ce Soleil: Cette force est en vous dont la beauté puissante, La beauté sans pareil, encor qu'elle s'absente A tué cet amant, cet amant sans pareil. On dit que dans le ciel. . . On dit que dans le ciel, les diverses images Des astres l'un à l'autre ensemble rapportés Engendre ici bas tant de diversités Et tantôt de profits et tantôt de dommages: Tous les états leur font a leur tour leur hommages, L'un baisse, l'autre hausse: et tant de dignités Ont en maintes façons certains points imités Qui leur font et laisser et perdre leur visages. Mon amour sûr se trouve exempt de ces rigueurs, Si ce n'est pour accroître encore ses vigueurs, Mais non pas pour jamais d'un suel moment descendre. Non pas s'il me fallait descendre dans la mort! En somme il est (s'il faut par le ciel comprendre) Ferme ni plus ni moins que l'étoile du Nord. Source: http://www.poesies.net