La Pucelle Ou La France Délivrée: Poème Héroïque Par Jean Chapelain (1595-1674) TABLE DES MATIERES LIVRE 1 LIVRE 2 LIVRE 3 LIVRE 4 LIVRE 5 LIVRE 6 LIVRE 7 LIVRE 8 LIVRE 9 LIVRE 10 LIVRE 11 LIVRE 12 LIVRE 1 Je chante la pucelle, et la sainte vaillance, Qui dans le point fatal, où perissoit la France, Ranimant de son roy la mourante vertu, Releva son estat, sous l'anglois, abbatu. Le ciel se courrouça, l'enfer esmût sa rage, Mais elle, armant son coeur de zele et de courage, Par sa priere ardente, au milieu de ses fers, Sceut, et flechir les cieux, et donter les enfers. Ames des premiers corps, peres de l'harmonie, Messagers des decrets de l'essence infinie, Legions qui suyvés l'eternel estandard, Et qui, dans ce grand oeuvre, eustes si grande part; Celebrés, avec moy, la guerriere houlette, Faites prendre à ma voix l'eclat de la trompette, Eschauffés mon esprit, disposés mon projet, Et rendés mon haleine egale à mon sujet. Auguste successeur de cet auguste prince, Par qui s'accrut jadis la françoise province, Lors que son bras vengeur, par cent heureux combats, Du redoutable anglois mit la puissance à bas; Magnanime Henry, glorieux Longueville, Des errantes vertus, et le temple, et l'asyle, Colonne de l'estat par Dunois restably, Heros, dont les exploits ne craignent point l'oubly; Vive source d'honneur, qui tousjours claire et pleine Grossis, de flots bruyans, ma languissante veine, Et fais couler mes jours, dans l'honneste loysir, Qu'envioit la fortune à mon noble desir; Des veritables chants de mon sacré parnasse, Aprens les hauts desseins d'un guerrier de ta race, Et voy, dans leurs succes, jusqu'où le coeur humain Peut porter les efforts d'une mortelle main. Voy, parmy la tempeste aux injustes fatale, Resplendir de ton sang l'origine royale, Et contemple estonné, par quels brillans essais Se preparoient les cieux à produire tes faits. Un jour, lors qu'en suyvant ce grand foudre de guerre J'auray pris ma volée, assés loin de la terre, Et que j'auray le ton desormais assés fort Pour l'eslever à toy, sans te faire de tort; Je veux, par le recit de tes propres merveilles, Des peuples suspendus enchanter les oreilles, Et, dans tous les climats, faire, par leur grandeur, Cherir de tes lauriers l'eternelle verdeur. Je diray la conté, par toy, demi-conquise, Par toy, dans le Piedmont, l'asseurance remise, Les lorrains achevés de mettre, sous nos loix, Et le douteux Brisac enfin rendu françois. Je diray le fameux et terrible passage, Qui fit ceder le Rhein au feu de ton courage, Et qui, brisant les fers des belliqueux germains, Assura la franchise au reste des humains. Je diray quel tonnerre employa ta Bellonne, Pour abbatre à tes pieds l'orgueilleuse Tortonne, Et de quelle vistesse, effrayé par ton bruit, Le serpent milanois dans sa grotte s'enfuit. Enfin je publiray tes labeurs heroïques, Pour trouver le remede aux miseres publiques, Pour redonner la regle aux confus elemens, Et du monde chrestien calmer les mouvemens. Durant le triste cours de cent longues années, L'equitable rigueur des saintes destinées, Par mille desplaisirs, et par mille travaux, Avoit porté la France au comble de ses maux. Deux deluges de sang, espanchés de ses veines, De Poitiers, d'Azincourt, avoient noyé les plaines, Et de deux coups de foudre, et Crevant, et Verneüil, Venoient de la conduire aux portes du cercüeil. Charles son jeune maistre, et sa foible esperance, Des fiers usurpateurs esprouvoit l'insolence, Loin du throsne captif, erroit desesperé, Et voyoit son vassal, en son lieu, reveré. Il voyoit, de l'anglois, à son sceptre, rebelle, Prosperer, chaque jour, l'entreprise crüelle; Il voyoit, par l'anglois, ses estats envahis, Et, dans son païs mesme, il cherchoit son païs. Les costaux, les vallons, les champs et les prairies, À ses regards troublés n'offroient que barbaries, Et les vastes remparts des tremblantes cités N'enfermoient que tourmens, et que calamités. Tous les fleaux des humains, la peste et la famine Des peuples, en tous lieux, avançoient la rüine, Et la guerre, en tous lieux, agitant son flambeau, De leurs toits embrasés, composoit leur tombeau. L'impitoyable mort, des provinces entieres Ne faisoit desormais que de grands cimetieres, Le sang, en chaque bois, par les routes couloit, Et, dans chaque riviere, aux ondes se mesloit. L'audace, la fureur, le discord et la rage, Destruisoient à-l'envy le royal heritage, Il ne paroissoit plus qu'un gouffre de malheur, Et l'endroit le plus sain estoit plein de douleur. Aucun mur ne portoit une chaisne legere, Mais Paris, plus que tous, plongé dans la misere, Mesconnoissoit son prince, et luy manquant de foy, Souffroit à l'estranger prendre titre de roy. Pour dernier monstre en fin, l'execrable Isabelle Immoloit son fils propre à sa haine immortelle, Et faisant violence aux naturelles loix, Fomentoit contre luy le party de l'anglois. De l'un à l'autre bout, la deplorable France Aux heureux revoltés prestoit obeissance, Et Marne, et Seine, et Loire, à peine en leurs courans Trouvoient un boulevard franc du joug des tyrans. Orleans, seul encor de tant de places fortes, Se pouvoit dire libre au dedans de ses portes, Bien qu'entre cent terreurs, il vist de toutes parts Une armée innombrable entourer ses ramparts. Jusques vers le milieu de la neufiesme lune, Il avoit tenu teste à son aspre fortune, Il avoit cent assauts l'un sur l'autre endurés, Et cent fois dans leur camp les anglois resserrés. Par les bras vigoureux qui restoient à la France, En fin il avoit veu tenter sa delivrance, L'avoit veu, mais sans fruit, et proche des abois Bien-tost des assiegeans alloit suyvre les loix. Quand son grand defenseur, dont la force divine Du chancelant estat soustenoit la ruine, L'invincible Dunois, sur le haut de ses tours, Au profond de son coeur fit ce triste discours. Donques, pour conserver cette fidelle ville, J'auray fait à mon prince un serment inutile, Et ce genereux peuple, avec tout mon effort, N'aura pû s'affranchir des chaisnes de Betford. Intrepides soldats, valeureux capitaines, Qui foulant de Rouvroy les desastreuses plaines, Resolus de vous perdre, ou de nous secourir, Par les mains du rebelle avés voulu mourir; Que vostre sort me plaist, et que je vous envie Une si belle fin de vostre belle vie! Car si vostre projet a manqué de bonheur, Au moins estes vous morts, et morts au lit d'honneur. Dunois infortuné, l'éclat de ta memoire Sera-t-il obscurcy d'une tache si noire? Perdras-tu ton estime, et les siecles futurs Te reprocheront-ils d'avoir livré ces murs? Loin de toy, loin de toy, cette honte et ce crime, Plustost de tes amis suy la fin magnanime, Meurs plustost de cent morts, que de ternir jamais, Par un si lasche fait, la gloire de tes faits. Meurs plustost que ce peuple endure le servage, Dont ta foy luy promit d'exemter son courage, Lors qu'entre cent guerriers, non moins braves que toy, Il t'élut pour l'ayder à maintenir sa foy. Mais que luy servira que tu cesses de vivre? Penses-tu que des fers ton trespas le delivre? Non, non, croy bien plustost, qu'en perdant la clarté, Tu hastes sa défaite et sa captivité. Il s'arreste incertain du conseil qu'il doit prendre; Il luy faut desormais ou mourir ou se rendre, Et, dans ce choix forcé, son esprit esperdu Entre ces deux partis demeure suspendu. Comme lors qu'un grand chesne, aux roches apennines, Sent par un choq de vents esbransler ses racines, Et, certain de tomber, voit son branchage espais, Vers deux lieux, tour à tour, pancher son vaste faix; Si le Nord et le Sud, meslés dans son feüillage, Viennent à le pousser d'une pareille rage, Il suspend sa ruine, et semble consulter, Qui, du Sud, ou du Nord, le doit precipiter. Mais en ce mesme instant, soit destin, soit rencontre, Tout à coup à sa veuë un nuage se monstre, Qui d'orage grossy, perce le sein des airs De foudres allumés, et de volans éclairs. Du palais estoillé la voûte se presente, Sous l'effroyable aspect d'une fournaise ardente, Et par ce rouge éclat le regard abusé, Juge que l'univers en est tout embrasé. Ô ciel, dit-il alors, je conçoy ton langage, Tu m'apprens le chemin d'eviter le servage, Pour affranchir ce peuple, et garder mon serment, L'infaillible remede est le feu seulement. Recourons, recourons aux brasiers favorables, Rendons-nous, par la flamme, un peu moins miserables, Et puisque tout nous manque en cette extremité, Employons le feu mesme à sauver la cité. Il resout sa ruine, et son ame oppressée Entretient dans son coeur cette horrible pensée, Le desespoir l'anime, il marche en furieux, Et fait luire un flambeau dans chacun de ses yeux. Le sein boüillant d'ardeur, et le front plein d'audace, Il s'avance à grands pas au milieu de la place, Assemble autour de luy les confus habitans, Et fait retentir l'air de ces mots éclatans. Amis, nostre fortune est en fin deplorée, De nostre liberté la perte est assurée, Le valeureux secours en campagne défait, Traisne, apres son malheur, ce necessaire effet. Pourquoy vous deguiser l'effroyable nouvelle, Si le sort nous condanne à servir le rebelle, Si, pour ce cher rempart tant de mois defendu, Tout espoir de resource est maintenant perdu? Pourrons-nous toutesfois porter nostre courage, À rendre à l'estranger un volontaire hommage? Nous verra-t-on flechir sous son commandement? Ah! Non, mourons plustost que vivre laschement. La mort seule nous reste, en ce point lamentable; Mais ce n'est pas un mal, à qui vit miserable; À l'anglois comparée, elle est pleine d'appas; L'anglois est aux françois pire que le trespas. Vostre foy qui put seule arrester sa victoire, Jamais sans l'irriter ne s'offre à sa memoire; Il ne peut sans fureur penser à vos efforts, Et sur chacun de vous veut venger tous ses morts. Ce grand nombre de morts, et parmy ce grand nombre, L'inhumain Salsbery, cette imperieuse ombre, Sollicitent Betford de les venger sur vous, Du sang qu'ils ont versé, sous le poids de vos coups, Il vous accablera d'insupportables chaisnes, Il vous tourmentera de douloureuses gesnes, Et vous verrés par luy vos soldats desarmés, Vos biens mis au pillage, et vos toits enflammés. Vos yeux verront par luy deschirer vos entrailles, Profaner vos autels, renverser vos murailles, Enlever vos enfans vers un bord escarté, Et de vos chastes lits soüiller la pureté. Une fin magnanime, un sepulchre honnorable, Est, à tant de rigueurs, sans doute, preferable, Sans doute les françois qui sont nés genereux, Mourant sans l'esprouver, croiront mourir heureux. S'il faut perdre le jour, de vous mesmes, sans doute, Vous prendrés du cercüeil la tenebreuse route, Vous mourrés par vos mains, et ne permettrés pas Que Betford ait l'honneur de vostre beau trespas. Dans les champs de la mort, il n'est aspre carriere, Où n'ayme mieux courir vostre vertu guerriere; Sous terre, au fond des eaux, et jusques dans les feux, Vous irés vous sauver du barbare outrageux. Ouy, je lis sur vos fronts, je descouvre en vos ames, Qu'il est plus craint de vous, que ne le sont les flammes, Et que rien de si dur ne se sçauroit offrir, Que plustost que ses loix vous ne puissiés souffrir, Donques d'un ferme coeur, contre sa violence, De ces derniers remparts embrassons la defense, Et si nostre ennemy nous force à le quiter, Ostons luy les premiers ce qu'il doit nous oster. S'il nous met en estat de ne le plus defendre, Remplissons tout de feu, reduisons tout en cendre, Contentons le destin contre nous irrité, Et ne survivons pas à nostre liberté. Ce transport vehement, ce funeste langage, Excite en chacun d'eux une subite rage, L'affreuse servitude estonne leurs esprits, Et fait que pour la mort ils n'ont que du mespris. Une illustre fureur s'empare des familles, Les enfans, les vieillards, les femmes et les filles, Tous suyvent de Dunois l'horrible mouvement, Et de leurs chers remparts veulent l'embrasement. Tel, sur les champs salés, le courageux pilote Pressé de toutes parts d'une puissante flotte, Sur le point d'estre pris, peut, à l'extremité, Choisir plustost la mort que la captivité. Il le propose aux siens, et les y fait resoudre, Sous le tillac conquis roule la noire poudre, Et d'un bras vigoureux y porte le flambeau, Pour se faire de l'onde un superbe tombeau. Le prince confirmé dans son penser tragique, Depite la fortune à sa valeur inique, Repousse des anglois les violens assauts, Et de leur propre sang arrose leurs travaux. Betford s'en esmerveille, et ne sçauroit comprendre, Qui fait que l'assiegé s'ose encore defendre, Qui fait qu'ayant perdu tout espoir de secours, Sans esperance mesme, il resiste tousjours. Mais Charles, à l'avis du succes deplorable, Qui rendoit d'Orleans la perte inevitable, Par un si rude choq a l'esprit terracé, Et d'un mont de douleur le courage oppressé. Sur quoy que sa raison puisse tourner la veüe, Pour luy, de cet abysme il ne voit point d'issüe; Au bas du precipice il se voit arrivé, Et, sans retour en fin, croit son regne achevé. Il consulte ses chefs sur la triste desfaite, Et trouve en ce malheur leur prudence müete, Müet il les regarde, et d'un oeil estonné Se voit par leur silence à perir condanné. De surprise et d'horreur il a l'ame interdite, Le chagrin le devore, et le trouble l'agite, Son desastre l'effraye, et dans ce point fatal, Il contemple la mort, comme son moindre mal. En cet estat confus son ange tutelaire D'un celeste rayon ses tenebres éclaire, Et presente à ses yeux le roy de l'univers, Qui tient aux affligés les bras tousjours ouverts. Sous Chinon La Vienne humecte, en son rivage, Le pied vert et moussu d'un devot hermitage, Où le dieu tout-puissant avec zele adoré, Ne fut jamais d'aucun vainement imploré. Mille lampes d'argent, mille vases antiques Enrichissent sa voute, et parent ses portiques, Voeux, depuis plus d'un siecle, à l'eternel rendus, Par ceux que des perils sa grace a defendus. Charles remply de Dieu, pour aller à ce temple, Quite du sacré bois la route la plus ample, Couppe, par un sentier, dans le taillis obscur, Et descouvre de loin le solitaire mur. Il prend alors son cours, vers la sainte caverne, Sur son rustique sueil en tremblant se prosterne, Laisse parler un temps ses pleurs et ses sanglots, Puis y mesle sa voix, et prononce ces mots. Monarque souverain des hommes et des anges, Dont la terre et les cieux celebrent les loüanges, Inesbranlable appuy des fragiles mortels, Qui d'un fidelle culte encensent vos autels. Je sçay que des françois les transports indontables Leur ont soüillé le coeur d'offenses execrables, Et que tous enyvrés d'un semblable poison, Aveque l'innocence ont perdu la raison; Aux pecheurs toutesfois vostre grace est propice, Pour eux vostre bonté combat vostre justice, Les françois contre vous ont cent crimes commis, Mais ils sont vos enfans, comme vos ennemis. C'est cette nation qui de saintes armées A couvert tant de fois les plaines idumées, Et c'est ce peuple éleu, qui doit à l'avenir, Sous vostre aymable joug tous les peuples unir. Seigneur, soyés humain à la foiblesse humaine, Leur forfait en luy-mesme a rencontré sa peine; Ne leur ordonnés point de plus aspre tourment, Il les punit assés sans autre chastiment. D'insupportables maux une suite enchaisnée, Sur le bord du sepulchre a mis leur destinée; Ils ont desja souffert les douleurs du trespas; S'ils meurent, ils mourront, mais ne souffriront pas. Grand dieu, si leur courage et leur vertu passée Ont autresfois si loin vostre gloire poussée, Et si, par eux encor, vous devés quelque jour, Assujetir le monde aux loix de vostre amour; Apres tant de malheur, apres tant de souffrance, Faites leur desormais sentir vostre clemence, Calmés en leur faveur vostre juste courroux, Et moderés pour eux la rigueur de vos coups. Accordés leur la vie, et bornés leur supplice, Où s'il faut d'une mort payer vostre justice, Pour les en delivrer, je la veux bien souffrir, Et viens à vostre foudre en leur place m'offrir. Alors du roy des roys la venerable image Fit d'un soudain éclair resplendir son visage; Charles baise la terre à l'aspect de ces feux, Renforce sa priere, et redouble ses voeux. Loin des murs flamboyans, qui renferment le monde, Dans le centre caché d'une clarté profonde, Dieu repose en luy-mesme, et vestu de splendeur Sans bornes est remply de sa propre grandeur. Une triple personne en une seule essence, Le supreme pouvoir, la supreme science, Et le supreme amour, unis en trinité, Dans son regne eternel forment sa majesté. Un volant bataillon de ministres fidelles Devant l'estre infiny soustenu sur ses ailes, Dans un juste concert de trois fois trois degrés, Luy chante incessamment des cantiques sacrés. Sous son throsne estoillé, patriarches, prophetes, Apostres, confesseurs, vierges, anachoretes, Et ceux qui par leur sang ont cimenté la foy, L'adorent à genoux, saint peuple du saint roy. À sa gauche et debout, la vierge immaculée, Qui, de grace remplie, et de vertu comblée, Conceut le redempteur dans son pudique flanc, Entre tous les eleus obtient le premier rang. Au mesme tribunal, où tout bon il reside, La sage providence à l'univers preside, Et plus bas, à ses pieds, l'inflexible destin Recüeille les decrets du jugement divin. De son estre incrée tout est la creature, Il voit rouler sous luy l'ordre de la nature, Des elemens divers est l'unique lien, Le pere de la vie et la source du bien. Tranquille possesseur de sa beatitude, Il n'a le sein troublé d'aucune inquietude, Et voyant tout sujet aux loix du changement, Seul, par luy-mesme en soy, dure eternellement. Ce qu'il veut une fois est une loy fatale, Qui tousjours, malgré tout, à soy-mesme est egale, Sans que rien soit si fort, qu'il le puisse obliger À se laisser jamais, ni flechir, ni changer. Du pecheur repenty la plainte lamentable, Seule peut esbranler son vouloir immuable, Et forçant sa justice, et sa severité, Arracher le tonnerre à son bras irrité. Du prince humilié la fervente priere, Penetra jusqu'au fond l'abysme de lumiere, Emut Dieu dans son throsne, et pleine de vigueur, Pour le bien des françois ammollit sa rigueur. La vierge mere alors, la celeste Marie, D'un mal si deplorable ayant l'ame atendrie, Conjure l'eternel de finir leurs malheurs, Et parle avec la voix, les souspirs et les pleurs. Contemple, luy dit-elle, ô monarque supreme, Tes françois accablés sous leur misere extreme, Et te satisfaisant des maux qu'ils ont soufferts, Vueille les garantir du trespas et des fers. Il n'est point de mortel, qui d'un semblable zele, Ait jamais confessé ton essence immortelle, Ni qui d'un sentiment si plein d'humilité, Ait rendu son hommage à ta divinité. Qu'il serve à ces pecheurs, pour appaiser ton ire, D'avoir en l'univers fait fleurir ton empire, Et, d'un coeur en ta foy pleinement confirmé, Tousjours dans leurs besoins ton pouvoir reclamé. Dieu respond à la vierge. Au son de ses paroles, La machine des cieux chancelle sur ses poles, Le feu brille d'éclairs, l'air de foudres fremit, La mer est agitée, et la terre gemit. Soit, dit le tout-puissant, et cesse ma colere; Que le françois pour luy m'esprouve moins severe, Qu'à la rigueur en fin succede la douceur; J'accorde son salut à son intercesseur. Je le veux de ma main tirer du precipice, Je veux que de la mort mon bras seul l'affranchisse, Et que desesperé de tout secours humain, En la main d'une fille il connoisse ma main. Pour honnorer ton sexe, et relever sa gloire, Je veux qu'en ce combat il gaigne la victoire, Que du sexe robuste il soit le ferme appuy, Et qu'en le soustenant il triomphe pour luy. Je veux que des anglois la longue tyrannie, Par ce foible instrument, soit à la fin punie, Et que par ses efforts leur orgueil abbatu, Face dans le bas monde eclater ma vertu. La bien-heureuse cour, dans un profond silence, Entend du roy des roys la sacrée ordonnance, Puis, d'un ton de transport et d'applaudissement, Benit à haute voix le divin jugement. Pour accomplir son oeuvre, aussi-tost il commande À l'un des messagers de l'angelique bande, Qu'il aille vers l'Ardenne, et trouve dans son bois La fille destinée à sauver les françois. Que, par les traits ardens d'un celeste langage, Il allume en son coeur l'heroique courage, Qu'il dispose son bras aux grandes actions, Et chasse de son sein les basses passions. Sur les confins douteux de France et de Lorraine, Une espaisse forest s'avance dans la plaine, Où des arbres chenus les troncs desmesurés Sont, malgré mille hyvers, par le temps reverés. Sous leur branchage courbe, et leur feüille touffüe, L'or des rayons du jour ne frappe point la veüe, Et le brillant soleil, quand plus fort il reluit, N'en sçait point escarter les ombres de la nuit. Là domine la paix, là le repos habite, Là, ni meute, ni trompe, aucun bruit ne suscite, Là, les rampans ruisseaux coulent sans murmurer, Et là le plus doux vent n'oseroit souspirer. À l'abord de ce bois, d'une soudaine crainte Les errans voyageurs sentent leur ame atteinte, Et, cent fantosmes vains à tous coups se formant, Passent ses noirs sentiers avec fremissement. En cet affreux sejour, une modeste fille, L'honneur de son pays, et l'heur de sa famille, Sous le tranquille abry des ombrages couverts, Adore incessamment l'autheur de l'univers. Un trouppeau de brebis, ainsi qu'elle innocentes, Occupe de ses ans les forces impuissantes, Dans ce simple exercice elle regne en ces lieux, Mais son coeur a pour but de regner dans les cieux. La grandeur du tres-haut est son objet unique, Elle en repaist le feu de son amour pudique, Et, par les vifs elans de sa devote ardeur, Monte jusqu'à sa gloire, et soustient sa splendeur. Sur le lion bruslant l'astre de la lumiere, Marchoit avec lenteur dans sa longue carriere, Et racourcissant l'ombre en ralongeant le jour, Esclairoit aux mortels du plus haut de son tour. L'ange, en ce mesme temps, vient d'une aile legere Porter le grand message à la sainte bergere, De pompe revestu, de splendeur couronné, Et d'un globe de feu par tout environné. Plus pront que n'est l'éclair qui previent le tonnerre, De sphere en sphere il passe, et descend vers la terre; Le monde voit sa chute avec estonnement, Et croit que le soleil tombe du firmament. Ainsi, lors que la nuit couvre tout de son voile, On apperçoit souvent une brillante estoille, Qui du ciel se detache, et se precipitant, Trace l'air tenebreux d'un sillon éclatant. Il tombe sur le bois, où la fille medite, L'ombrage s'en esloigne, et ces flammes evite; Il n'est tronc ni rameau, qui n'en semble doré, Et le fort le plus noir en demeure éclairé. Ce nouvel accident interrompt sa priere, De frayeur elle tremble, et sille la paupiere, Ses yeux perdent le jour, à force de clarté, Et d'un trouble inconnu son coeur est agité. Du globe lumineux, qui brille autour de l'ange, Sort une voix alors, mais une voix estrange, Dont le son plusqu'humain, et les graves accens, Luy penetrent l'esprit, et ravissent les sens. Bergere, dit la voix, pucelle juste et sainte, Calme ton tremblement, et dissipe ta crainte, Du monarque eternel je suis l'ambassadeur, Et te viens annoncer ta future grandeur. Par ton bras aujourd'huy l'auguste providence Veut redonner la vie aux peuples de la France, Et, pour leur bien monstrer qu'ils la doivent aux cieux, Te vient tirer du fond de ces sauvages lieux. Ton bras sera le bras du grand dieu des armées, L'anglois verra par toy ses forces consumées, Orleans deploré s'affranchira par toy, Et par toy Rheims verra le sacre de son roy. À ces faits merveilleux prepare ton courage, La gloire du tres-haut luira sur ton visage, Et, sa vertu guerriere animant ta vertu, Fera mordre la terre à l'anglois abatu. La fille à ces grands mots oppose sa foiblesse, Ne peut, ni ne veut croire à la haute promesse, Et se renfermant toute en son humilité, S'aneantit aux yeux de la divinité. Mais l'ange qui l'observe, et qui voit sa pensée, Ton ame en vain, dit-il, est icy balancée, Dieu, le dieu des combats, t'ordonne par ma voix, De partir, d'attaquer, et de vaincre l'anglois. Puis, d'un celeste feu l'ombrageant toute entiere, Luy souffle du seigneur la puissance guerriere, Luy fait dans les regards eclater sa terreur, Et luy met dans les mains les traits de sa fureur. Dans le sein, à grands flots, il luy respand ses graces, Il luy fait desdaigner les entreprises basses, Et la determinant aux actes valeureux, Luy donne un avant-goust du sort des bien-heureux. Le jour s'esteint alors, et le lieu solitaire Demeure dans l'horreur de sa nuit ordinaire, Le silence y retourne, et son ombrage espais Redevient le sejour du calme et de la paix. Elle voit le desert tout semblable à luy-mesme, Mais elle sent en elle un changement extreme; De cette nouveauté son esprit est confus, Elle se cherche en elle, et ne s'y trouve plus. Son trouppeau, sa forest, ses prés et ses fontaines, Pour elle desormais sont des images vaines, Dieu, l'anglois, le françois, les sieges, les combats, Seuls maintenant pour elle ont de dignes appas. Pour sauver le royaume elle prend la campagne, Rodolfe, son cher frere, en son cours l'accompagne; Elle se sent vaillante, et sa sainte chaleur L'excite à rechercher l'objet de sa valeur. Par les lieux que Betford a reduits en servage, Elle fait en marchant un perilleux voyage, Les champs et les cités, les fleuves et les bois, Toute chose est contre elle, en faveur de l'anglois. Mais le saint messager, sans paroistre à sa veüe, Autour d'elle ramasse une volante nüe, Ce precieux depost à sa garde est commis, La fille sous ce voile eschappe aux ennemis. Vers Chinon elle acourt des provinces lointaines, Elle passe les monts, elle passe les plaines, D'aucun empeschement son cours n'est arresté, La nüe à son depost garde fidelité. Dans les murs cependant, tous, d'une ardeur egale, Ne s'abandonnoient pas à leur perte fatale, Et l'illustre projet de leur embrasement, N'estoit pas approuvé de tous egalement. Neuf riches citoyens, basses et foibles ames, Craignirent de brusler en de si belles flammes, Leur courage glacé ne les pût concevoir, Et la peur en leur sein fit renaistre l'espoir. Pour remede aux grands maux, dont la ville est pressée, Le prince bourguignon s'offrit à leur pensée, Et le plus resolu, par de secrets destours, Vint, contre Dunois mesme, implorer son secours. Du haut des cieux alors un autre ange invisible, Fond au camp de l'anglois durant l'ombre paisible, Et voit que d'aspres soins Philippes travaillé, Dans le repos commun languit seul esveillé. Il voit que de Betford l'insolente fortune Est ce qui l'inquiete, et ce qui l'importune, Se coule dans son ame, en accroist la langueur, Et fait sonner ces mots au profond de son coeur. Ainsi par l'estranger ta grandeur mesprisée, À tes propres sujets servira de risée, Ainsi ceux dont l'orgueil s'abbaissoit devant toy, Dans tes propres estats te donneront la loy! C'est-là l'heureux effet de la folle vengeance, Qui rangea ton Paris sous leur obeissance, C'est ce que merita le transport desloyal, Qui te les fit placer dans le throsne royal. Tu te laissas conduire à ton aveugle rage, Sans voir qu'en la suyvant tu courois au servage; Maintenant de leurs fers tu ne te peux garder, Tu les as commandés, ils te vont commander. Cette forte cité, bien qu'à-demy conquise, Seule en te resistant conserve ta franchise; Juge dans quels filets ton courroux t'a jetté, Si tu gaignes ces murs, tu pers ta liberté. L'ange du tout-puissant, d'une ardeur vehemente, Par de semblables mots l'agite et le tourmente; La nuit se passe en veille, et le nouveau soleil Cherche en vain dans ses yeux des traces du sommeil. L'esprit comblé d'horreur, au plus fort de sa peine, Il voit un citoyen qu'à sa tente on ameine, Se trouble à son abord, et consent à regret, Qu'au nom du triste peuple il luy parle en secret. L'habitant pres de luy jusqu'en terre s'incline, Dit que ces boulevards sont prests de leur ruine, Qu'attaqués de l'anglois, et pressés de la faim, Si son ayde leur manque, ils resistent en vain. Desormais, poursuit-il, rien ne les peut defendre, Mais on les veut brusler, plustost que de les rendre, La valeur de Dunois passe à l'extremité, Et prefere la flamme à la captivité. Contre ces nobles toits, et ce rempart fidelle, Son indontable coeur rend sa vertu cruelle, Il a pris des soldats le funeste serment, Et la ville esplorée attend l'embrasement. Prens pitié de ce peuple, et reçoy-le en ta garde; C'est toy seul qu'aujourd'huy pour asyle il regarde, Au dehors, au dedans, il ne voit que la mort; Sauve-le de Dunois, sauve-le de Betford. Pourrois-tu rejetter une gloire si grande, Tu luy dois demander le bien qu'il te demande, Affranchis-le du moins des estrangeres loix, Et s'il subit le joug, que ce soit d'un françois. Comme quand un meurtrier, qu'un juge impitoyable Retient sous cent verroux, dans un antre effroyable, Convaincu de son crime, et privé de support, N'attend à tous momens que le coup de la mort; Si la bonté royale arrestant sa justice, Vient dans le noir cachot l'enlever au supplice, Il est si prevenu de la peur de mourir, Que, bien qu'il ait sa grace, il croit tousjours perir. Du prince criminel ainsi l'ame confuse Au message flateur la creance refuse; C'est le plus grand des biens qu'il puisse desirer, Il le voit, il le touche, et n'ose l'esperer. En fin ravy de joye il reçoit la requeste, Et se promet desja le fruit de la conqueste; Il reprend ses desseins, et pense desja voir L'audacieux Betford rangé dans le devoir. Il luy porte soudain l'agreable nouvelle, Qu'Orleans à leurs voeux cesse d'estre rebelle, Mais que telle est en luy la frayeur de l'anglois, Que du bourguignon seul il veut suyvre les loix. Puis offre, si sa foy peut meriter ce gage, D'en faire aux leopards un solennel hommage, De s'unir avec eux d'un eternel lien, Et par leur interest regler tousjours le sien. Betford baisse la veüe, et le sourcil qu'il fronce, Fait, mesme avant qu'il parle, entendre sa responce; Il est long-temps müet; en fin haussant les yeux, Il profere ces mots d'un air imperieux. L'inflexible rigueur des triomphantes armes Ne permet aux vaincus que l'usage des larmes, Et, lors qu'à la valeur la fortune se joint, Elle donne des loix, et ne les reçoit point. Où jamais a-t-on veu, qu'une ville captive, Au pouvoir du vainqueur, des limites prescrive, Pour maistre, dans les fers, ose le refuser, Et vueille d'elle-mesme à son gré disposer. Le legitime droit, qui suit l'heureuse guerre, Avec ses boulevards met tous ses droits par terre, Et du bras qui la donte, on voit absolument Dependre, ou sa misere, ou son soulagement. Non, non, nous la prendrons cette orgueilleuse place, Nous camperons armés sur sa haute terrace, Nous aurons en nos mains, sa vie et son trespas, Et luy ferons vouloir ce qu'elle ne veut pas. C'est une gloire deüe à la seule Angleterre, Puisque son seul travail acheve cette guerre; Elle possedera ce superbe rempart, Et nul impunément n'y croira prendre part. Ouy, malgré ciel et terre, il faut qu'elle en joüisse; Il le faut par honneur, il le faut par justice; Et, qui pourroit permettre, ayant bien combatu, Qu'un autre vinst cuëillir le fruit de sa vertu. Le bourguignon surpris de la response amere, En sent jusqu'à la rage enflammer sa colere, Il demeure sans voix, il change de couleur, Et d'un fixe regard tesmoigne sa douleur. Plein de fiel il le quite, et s'enferme en sa tente, Contemple avec horreur sa fortune presente, Voit sa perte assurée, et forme dans son sein, Par un sanglant depit, un genereux dessein. Betford prend l'habitant, et par plus d'une gesne, Le force à declarer le sujet qui le meine, Puis, d'un sombre nüage ayant le front chargé, Avec ces mots crüels, il luy donne congé. Va, dit-il, et retourne à la ville obstinée, Dis-luy qu'à mille morts nous l'avons condannée, Et qu'avec tout leur art, Philippes ni Dunois Ne sçauroient la sauver de nos plus dures loix. L'habitant effrayé dans la ville repasse, Et par tout y respand l'arrest de leur disgrace, Un mesme desespoir maistrise tous les coeurs, Et chacun se prepare aux dernieres rigueurs. De toutes parts alors l'errante renommée, Comme si la cité venoit d'estre abysmée, D'un vol infatigable, et d'un langage ardent, Porte, et conte aux mortels, son mortel accident. Elle dit qu'à perir par Dunois disposée, Pour n'estre pas esclave elle s'est embrasée, Et qu'aveque Dunois, sous ses murs demolis, Le peuple et le soldat se sont ensevelis. Du monarque, à ce bruit, la constance succombe, Son corps d'horreur se glace, et de foiblesse tombe, De trouble son esprit perd l'usage des sens, Et lors qu'il se resveille il pousse ces accens. Que peut plus contre moy le ciel inexorable? Dequoy peut-il encor me rendre miserable? Ce que j'avois à perdre, il me l'a tout osté, À force de malheurs je suis en seureté. Acheve, acheve anglois, ton inique entreprise, Mon Dunois, par sa mort, t'a la France conquise; C'est cette mort fatale, à qui seule tu dois, De la voir en fin preste à tomber sous tes loix. Heureux que ce heros, digne du diademe, Ait tourné sa valeur contre sa valeur mesme; En vain tout son effort eust choqué ta vertu; Ce grand coeur par luy seul pouvoit estre abatu. Mais, ô brave Dunois, quelle fureur subite Dans ce crüel dessein ton ame precipite? Quel desespoir t'emporte, et t'excite à perir? Qui t'engage en mourant, à me faire mourir? Tu me destruis, helas! Et ta flamme inhumaine, En t'ouvrant le sepulchre au sepulchre m'entraisne; Je vivois par toy seul, et la rage du sort M'attaquant desormais, n'attaque plus qu'un mort. La France par ton bras, soustenüe, animée, N'eust pû durant tes jours demeurer opprimée, Quelques grands accidens qui nous soient arrivés, Tu ne devois que vivre, et nous estions sauvés. Par l'affreux mouvement qui t'enleve à la vie, Tu rends à mes sujets ma couronne asservie, Tu m'arraches le sceptre, et servant mon vassal, Tu revests son orgueil de mon manteau royal. Ton trespas me produit ma derniere misere, Il me force à chercher une terre estrangere, Me despoüille, me tüe, et pour comble d'ennuy, M'abat du mesme bras, qui me servoit d'appuy. Là, de saisissement, il met fin à sa plainte; L'image de la mort sur son visage est peinte; Il renferme en son coeur ses müets deplaisirs, Ou, s'il les fait parler, ce n'est que par souspirs. Tombé de maux en maux au fond du precipice, En tout au fer rebelle il voit le sort propice, En tout il voit le sort contre luy conjuré, Et pour luy desormais juge tout deploré. Voyant fondre sur luy la tempeste fatale, Pour l'espargner au moins à sa teste royale, Il resout de ceder, et consent à la fin, De laisser le cours libre à son mauvais destin. Ainsi lors qu'un nocher, au milieu de l'Egée, Quand sa fougue escumeuse est la plus enragée, Avec peu d'esperance, et beaucoup de vertu, A le flot dans le flot mille fois rabatu; Si le ferme timon en sa main se fracasse, Le sang autour du coeur d'espouvante luy glace, Il voit qu'il faut perir, sans pouvoir l'eviter, Donne l'esquif à l'onde, et va pour s'y jetter. Dans le foible Chinon, qui luy sert de retraitte, Sous le lambris doré d'une chambre secrette, Il assemble ses chefs, et pressé de douleur Leur declare en ces mots l'exces de son malheur. Indontables guerriers, ma fortune crüelle N'est pour aucun de vous une chose nouvelle, Vous avés partagé mes peines et mes soins, De mes sanglants travaux compagnons et tesmoins. Des que je vis le jour, ma deplorable vie Fut l'objet de la haine, et le but de l'envie, Mes sensibles tourmens sont creus aveque moy, Je fus malheureux prince, et suis malheureux roy. Passons de mes vassaux les pratiques rebelles, Passons de ma maison les horreurs criminelles, Passons de mes tyrans les injustes assauts, Ces maux, pour nous, helas! Sont des antiques maux. Un dernier, plus que tous, à mon regne est funeste, Du fidelle Orleans nulle trace ne reste, Et le brave Dunois, en renversant ses tours, Sous leur vaste rüine a terminé ses jours. Mon genereux Dunois, de qui l'ame inflexible, Jusques dans le tombeau s'est fait voir invincible, Et dont les puissans bras, par tout si redoutés, Pouvoient me valoir seuls plus que mille cités. Ainsi l'heureux anglois remporte la victoire, Tout respond à ses voeux, rien ne manque à sa gloire, J'empesche seul qu'en tout il ne soit satisfait, Je manque à son triomphe, et le rends imparfait. De mon desastre, amis, je n'accuse personne, C'est le ciel qui le veut, c'est le ciel qui l'ordonne, Et si le bon succes eust suyvi le grand coeur, Betford seroit vaincu, Charles seroit vainqueur. Mais pouvant de ses mains estre encore la proye, Ostons à sa fureur l'espoir de cette joye, Ostons au sort injuste, à ses voeux complaisant, Le moyen de luy faire un si rare present. L'Auvergne, pour finir mes tristes avantures, Me fournira de port en ses grottes obscures, Et je conserveray, dans ces sauvages lieux, L'image de l'eclat, dont brilloient mes ayeux. Que si le fier anglois, suyvant son entreprise, Vient parmy ces rochers attaquer ma franchise, Lors qu'il aura percé leurs espaisses forests, Je me puis bien ailleurs garantir de ses traits. De l'aspre Daufiné je suis tousjours le prince, Il m'offre un doux refuge en sa forte province, Et je puis, sur ses monts, attendre en seureté, Ce que de mes destins les cieux ont arresté. De là, quand nous verrons adoucir l'inflüence, Qui de tant de malheurs persecute la France, Nous reviendrons armés, en belliqueux torrens, D'un cours impetüeux fondre sur nos tyrans. Donc, pour ne tomber pas sous le joug du barbare, Que chacun à partir sans regret se prepare; Quitons à l'estranger nostre propre maison, Et choisissons l'exil plustost que la prison. À ce mot il s'arreste, et la trouppe assemblée, D'une amere douleur ayant l'ame comblée, Tristement consentoit au dur commandement, Et Charles pour sortir se levoit tristement. Quand il voit, vers la porte, un mobile nüage S'avancer contre luy, traverser son passage, Estinceler, se fendre, et descouvrir aux yeux Un portrait animé des merveilles des cieux. Le nüage, en son sein, comme en une ample scene, Luy monstre une bergere, ou plustost une reyne; Tant d'eclat rejalit, tant de majesté sort De son air venerable, et de son grave port. Sa taille est plus qu'humaine, et dans sa haute mine Reluit l'impression de la grace divine; Elle a le front modeste, et son severe aspect Des moins respectüeux attire le respect. Son poil brun, qui se frise en boucles naturelles, Acompagne le feu de ses noires prunelles, Et lon voit en son teint, d'eternelle fraischeur, La rougeur se confondre aveque la blancheur. Les douceurs, les sousris, les attraits ni les charmes, De ce visage altier ne forment point les armes, Il est beau de luy-mesme, il donte sans charmer, Et fait qu'on le revere, et qu'on n'ose l'aymer. Pour tous soins, une fiere et sainte negligence, De sa masle beauté rehausse l'excellence, Et par ses ornemens, ouvrages du hazard, Rend la nature en luy plus aymable que l'art. Une innocente flamme, ainsi qu'une couronne, Dore sa tresse brune, et sa teste environne, Mais d'un divin brasier ses regards flamboyans, Percent et bruslent tout de leurs traits foudroyans. Son geste, bien que sage, est plein de hardiesse, Sa contenance est humble, et pourtant sans bassesse, Et sa condition ne paroist nullement, Sinon par sa houlette, et par son vestement. Le ciel, pour la former, fit un rare meslange Des vertus d'une fille, et d'un homme, et d'un ange, D'où vint, apres, au jour cet astre des françois, Qui ne fut pas un d'eux, et qui fut tous les trois. Chacun plein de surprise, à ce nouveau spectacle, Doute si c'est un songe, ou si c'est un miracle, Et tous, acoustumés à leur sort rigoureux, N'oseroient s'en promettre un estat plus heureux. En ce mesme moment l'auguste providence, Qui veut que desormais le saint oeuvre commence, Du souffle de son sein, dans leur sein descendu, Determine en son choix leur esprit suspendu. Avec ce sacré souffle, une forte lumiere Leur descend dans le coeur, leur ouvre la paupiere, Et pour croire en la fille, et recevoir sa loy, Captive leur raison, et leur donne la foy. Si quelque doute encore en leur ame demeure, Par ses brulans rayons il se dissipe à l'heure; Dans l'aspect de cet astre ils descouvrent leur bien, Et pour eux desormais ne redoutent plus rien. Ainsi quand, par l'effort d'un violent orage, Quelque grand galion est proche du naufrage, Qu'il voit ceder aux vents l'art de ses matelots, Et que ses flancs ouverts donnent passage aux flots; Si dans ce desespoir, sur sa hune tremblante, Fond du plus haut des cieux une estoille eclatante, Ce feu de bon presage à chacun rend le coeur, Et les flots, ni les vents, ne leur font plus de peur. Le monarque françois, en ce point deplorable, Parmy ses courtisans n'a rien de remarquable, Comme eux il est vestu d'un simple habillement, Et comme eux, dans la foule, il va confusement. La fille toutesfois, par les cieux eclairée, Le choisit entre tous d'une oeillade assurée, Et d'une ferme voix luy parle en mots puissans; L'ange qui l'acompagne anime ses accens. Ta priere, dit-elle, est en fin exaucée; Charles, Dieu prend pitié de ta gloire abaissée; Sa sainte volonté se tourne, en sa faveur; Je seray sa guerriere, il sera ton sauveur. C'est, dans le seul dessein de finir ta misere, Qu'il ma ravie aux bois, jeune et foible bergere, Et de sa propre main, guidée à ton secours, Malgré tous les perils, qui traversoient mon cours. Des merveilleux effets de sa grace propice, Je suis la messagere, et suis l'executrice, Et j'apporte, en son nom, dans ce fragile bras, Aux françois le salut, aux anglois le trespas. Je viens, sous le pouvoir de l'arbitre du monde, Remettre ton empire, en une paix profonde, Redonner la culture à tes champs desertés, Et restablir la joye, en tes mornes cités. La Loire, par ce bras, va voir sa delivrance, La Seine va, par luy, couler sous ta puissance, Et Rheims te va r'ouvrir un chemin glorieux, Pour remonter au throsne, où regnoient tes ayeux. Repren le noble espoir, et le ferme courage, Qui t'ont fait, si long-temps, resister à l'orage; Repren le gouvernail, que des ombrages vains Ont fait abandonner à tes royales mains. Arriere le penser d'en laisser la conduitte; Arriere le penser de retraitte et de fuite; Aucun lieu, si tu fuis, ne te peut assurer; Dans le seul Orleans, il te faut retirer. Orleans à l'anglois fait tousjours resistance, Et donne jour encore au salut de la France; L'invincible Dunois est encore vivant, Et le bruit de sa mort est un bruit decevant. De ton ame, ô grand roy, bannis donc la foiblesse; J'ay, pour toy, du grand dieu la foudre vengeresse; Ce bras est l'instrument de son juste courroux, Et bien-tost le rebelle esprouvera ses coups. À la fin de ces mots, la celeste guerriere, Jette une plus ardente et plus vive lumiere; De son superbe eclat, les yeux sont ebloüis; De son masle discours, les coeurs sont resjoüis. La grace du seigneur rend sa voix efficace, Tous, au fond de leur sein, sentent fondre leur glace; Chacun benit son sort, et s'estonne de voir, Au plus fort de la peur, ressusciter l'espoir. Le seul vieillard Gillon, qu'une jalouse crainte Avoit rendu d'abord ennemy de la sainte, Durant qu'elle parla, ne fit que murmurer, Et parut en courroux, d'avoir lieu d'esperer. Animé par sa peur, il s'avance, et s'escrie; Ah! Charles, defens toy de cette piperie; Dans le fond de l'abysme, on te veut replonger; Et ce jeu, n'a pour but, que de t'y r'engager. L'anglois te rend ce piege. à ces mots, la pucelle Se tourne, l'envisage, et des yeux estincelle; Par leurs brillans eclairs, il se sent interdit, Et l'ardeur de son feu soudain se refroidit. Il perd, et coeur, et voix, et tombe sur la place, Amaury, De Gillon pleure et plaint la disgrace, La trouppe la contemple aveque tremblement, Et la croit du tres-haut un juste jugement. Charles levant aux cieux la veuë et la parole; Pere commun, dit-il, dont le soin nous console, Qui d'un oeil de pitié regardes tes enfans, Et de vaincus qu'ils sont, veux qu'ils soient triomphans. Je reçoy, plein de foy, de respect et de crainte, Cette insigne faveur de ta majesté sainte, Et desja par l'effort de ton foudre lancé, Je voy le françois libre, et l'anglois terracé. Puis, rabaissant ses yeux sur la fille admirable, Ô guerriere, dit-il, ô merveille adorable, Mon sceptre desormais dependra de ta loy, Je veux dans mon royaume estre sujet pour toy. Use de tout le droit que ma noble couronne Me donne sur mon camp, sur mes peuples me donne, Guide et pousse mon bras contre mes ennemis, Tousjours à ton vouloir le mien sera soumis. Mes pas suyvront tes pas, au milieu des batailles, Mon bras suyvra ton bras, à l'assaut des murailles, Mon coeur suyvra ton coeur, dans les feux et les traits, Et n'aura pour objet que tes illustres faits. Mais armons, avant tout, ce celeste courage, Qui nous doit affranchir de mort et de servage; En cuirasse, en espée, il est temps de changer Ces champestres habits, ces armes de berger. De joye en finissant il verse quelques larmes, Et la veut honnorer de ses plus cheres armes; Il veut en ce lieu mesme, en ce mesme moment, Offrir à sa valeur ce guerrier ornement. Par son ordre on l'apporte, et pompeux marche en teste L'armet, dont un grand coq forme l'altiere creste, Et, qui d'un grand pennache ombragé tout autour, Pardevant mesme à peine est eclairé du jour. Le haussecol leger au grand casque succede, Et de trempe et d'eclat, presque en rien ne luy cede; Il s'ouvre, et se referme, et cent clous estoillés En brodent pres à pres les rebords estalés. Apres, entre et reluit la puissante cuirasse, Qui seule à la porter deux puissans hommes lasse; Et fait voir par son poids, qu'en aller revestu, Ne peut estre un effort de commune vertu. Puis, viennent les braçards à ployantes escailles, La terreur des tyrans en l'ardeur des batailles, Viennent les gantelets escaillés et ployans, Que leur dos tant de fois a sentis foudroyans. En fin, paroist la grande et solide rondache; Celuy qui la soustient derriere elle se cache; Son centre est un soleil, par qui de toutes parts, Cent rayons ondoyans vers ses bords sont espars. D'impenetrable acier ces armes composees, De l'artisan robuste ont les forces usées; Il les fit pour son prince, et, d'un soigneux devoir, Sur elles de son art consomma le pouvoir. Par la sçavante main leur estoffe polie, Sous des lames d'argent fut toute ensevelie, Et sur l'argent espais estinceloit encor, Un riche embrasement de vives flammes d'or. Entre-elles s'eslevoient, en bosse delicate, Les faits par qui des francs l'antique honneur eclate, Ces genereux desseins, ces triomphans exploits, Qui servirent de base au throsne des françois. Sur tout y resplendit la victoire ancienne, Qui bannit de leurs coeurs l'impieté payenne, Et le fameux succes des champs italiens, Par qui fut leur grand roy l'aisné des roys chrestiens. Charles de sa main propre en revest la pucelle, Et dit, facent les cieux, pour leur gloire immortelle, Que, plus heureusement qu'ils ne me l'ont permis, Tu les puisses porter contre mes ennemis. Puis ostant de son col la flamboyante espée, Qu'il a de sang rebelle en tant de lieux trempée, Au flanc de la guerriere il vouloit l'atacher; Mais par ces graves mots il s'en vit empescher. Garde ce fer, dit-elle, et fay que ta vaillance Par luy serve à briser les chaisnes de la France; Le sauvage Fierbois a dans son sein pieux, Celuy par qui mon bras sera victorieux. Là, non loin d'un cercueil rustique et venerable, Où reposent les os d'une fille admirable, Sous la terre sacrée, au pied d'un sombre autel, Est l'ardent coutelas du celebre Martel. Ce coutelas heureux, sur la Loire asservie, Ravit aux sarrazins la conqueste et la vie, Et par ce grand heros, au fond de ce saint lieu, Encore tout sanglant fut offert au grand dieu. Maintenant, pour ton bien, la majesté divine, À destruire l'anglois ce coutelas destine, Elle veut que par luy l'anglois soit immolé, C'est un secret fatal qu'elle m'a revelé. Si tu veux à sa teste enlever ta couronne, Fay que bien-tost Fierbois ce coutelas me donne, Sans luy mon foible bras ne te peut secourir, Et ta France est encore en estat de perir. Elle acheve d'un ton remply de vehemence; Charles croit de Dieu mesme entendre l'ordonnance, Et, pour l'executer, elit seul entre tous, Le non moins valeureux que devot Chasteauroux. De cent humbles respects il honnore la sainte, Pour elle il a le coeur plein de zele et de crainte, Sur elle avec transport il atache ses yeux, Et l'imagine un ange envoyé par les cieux. Chacun de ses guerriers, imitant son exemple, Avec mesme transport la guerriere contemple, Et tous, dans ses regards recherchant leur destin, Pensent de tous leurs maux y descouvrir la fin. Ainsi les voyageurs, que la nuit sombre et vaine A surpris aux deserts de la plage africaine, Parmy les monts de sable enflammés et mouvans, Que font et que desfont les caprices des vents; Apres mille terreurs, appercevant eclôre Les feux resplendissans de la vermeille aurore, Tournent les yeux vers elle, et d'aise transportés Pensent voir leur salut en voyant ses clartés. Desja le blond soleil demy-plongé dans l'onde, De rayons languissans illuminoit le monde, Et desja l'horizon, dans tout son large tour, Tenoit plus de la nuit, qu'il ne tenoit du jour; Desja du firmament les plus vives estoilles, Des campagnes de l'air perçoient les sombres voiles, Et desja les flambeaux de mille astres divers, D'une lumiere pasle, eclairoient l'univers. La sainte fille alors, de chacun reverée, Loin du profane bruit, à l'ecart retirée, Pour relever le throsne, et delivrer ces lieux, D'ardentes oraisons importune les cieux. LIVRE 2 Cependant la nuit vole, et sous son aile obscure, D'un paisible sommeil endormant la nature, Dans les plaines des airs tient les vents en repos, Et sur les champs salés fait reposer les flots. À tout ce qui se meut, à tout ce qui respire, Dans les prés, dans les bois, le repos elle inspire; Elle suspend par tout les travaux et les bruits, Et par tout dans les coeurs assoupit les ennuis. Charles seul esveillé sort avant la lumiere, Vers luy voit d'un pas grave avancer la guerriere, Et vers elle à-l'envy d'un pas grave avançant, Luy dit, qu'assisté d'elle il est assés puissant. Mais elle luy respond; arme, ô valeureux prince, Tout ce qu'on peut armer dans ta foible province; Je vaincray bien l'anglois, mais non pas sans soldats, Qui marchent sur ma trace, et secondent mon bras. Va donc, et sans tarder, leve, en ce coin de terre, Ce qui luy reste encor de propre pour la guerre; Forme plustost un camp, d'enfans et de vieillards; Dieu conduira leurs mains, et poussera leurs dards. Soudain, de tous costés, l'ordre vole et revole; Tout le pays s'esmeut, tout le peuple s'enrôle, Et la ville et les champs enfantent des guerriers, Qui dans cette entreprise esperent des lauriers. L'ange du ciel s'y mesle, et dans chaque village, Au sein des moins âgés, souffle un masle courage, Remplit de feu les coeurs que l'âge a refroidis, Rehausse leur bassesse, et les rend tous hardis. De la trouppe rustique à la solde acourüe, Les uns dans les guerets ont quité la charrüe, Les autres dans les prés ont laissé le bestail, Et nul d'eux ne veut plus que de noble travail. Effet prodigieux! Merveille plus qu'humaine! Il ne faut que six jours pour en couvrir la plaine; Sous le mur de Chinon, six mille combatans, De cent lieux, dans six jours, viennent en mesme temps. L'amas en est confus, et la force impuissante; En leurs bras toutesfois Charles met son attente, Et ne sçauroit douter que leur vaillant effort, Ne face en sa faveur changer l'ordre du sort. À semblable remede, et dans semblable guerre, La cité qui depuis fut le chef de la terre, Avoit jadis recours, quand ses fragiles toits Attendoient les assauts des terribles gaulois. L'espouvantable avis du deluge celtique, Armoit en un moment toute la republique; Des jeunes, ni des vieux, nul n'estoit exempté; Tout âge combatoit en cette extremité. Tandis qu'ainsi se leve, et s'assemble l'armée, La celeste guerriere au palais renfermée, Avant que de tonner sur le rebelle anglois, De sa fortune encor luy veut donner le choix. Avant que de le perdre, elle veut qu'il entende Ce que du roy des roys le decret luy commande; Et veut, par la terreur du jugement divin, L'induire à prevenir sa desastreuse fin. Pour luy, quoy que tyran, sa charité s'allume; Elle prend le papier; l'ange conduit sa plume, Et, l'esprit du seigneur animant son esprit, Dicte à sa forte main ce genereux escrit. Estrangers, dont le fer dans le champ de la gloire, A tant de fois sur nous moissonné la victoire, Sousmettés vos lauriers à la fille des cieux, Et craignés le destin des voeux ambitieux. Les crimes des françois, sans egaux sur la terre, Avoient depuis long temps provoqué le tonnerre, Le conseil eternel conclut leur chastiment, Et voulut que ces bras en fussent l'instrument. N'en soyés point plus vains; ces hautes entreprises, Ces bataillons desfaits, ces murailles conquises, N'ont point pour fondement vostre fausse vertu, Dieu, contre les françois, a par vous combatu. Son ire est maintenant par leurs maux appaisée, Et vous a desormais pour unique visée; Vos crimes, à leur tour, ont sur vous attiré De son glaive vengeur le tranchant aceré. De l'abysme profond Dieu va tirer la France, Pour punir de vos moeurs la dannable licence, Et vous allés, par elle, estre precipités, De ce sublime comble, où vous estes montés. Mais, bien qu'un foudre ardent gronde sur vostre teste, Vous pouvés toutesfois, conjurer la tempeste, Adoucir du seigneur le flamboyant courroux, Et suspendre l'arrest prononcé contre vous. Ne vous obstinés plus sous la constante ville, Qui rend, mesme aux abois, vostre effort inutile, Et tirés vos drappeaux des murs infortunés, Qu'à subir vostre joug leur sort a condannés. Repassés, revolés, dans vostre isle barbare, Qu'à jamais de nos bords l'ocean vous separe, De cet heureux climat oubliés le plaisir, Et perdant son aspect perdésen le desir. Que si vous resistés, d'une audace farouche, Je vous l'annonce, anglois, Dieu parle par ma bouche, Dans ce point, où vostre heur est le plus eclatant, La cheute vous menace, et la mort vous attend. Le bras du souverain destruira vos armées, Ostera vostre joug aux terres opprimées, Affranchira les murs asservis sous vos loix, Et brisera le sceptre en la main de vos roys. Apres avoir perdu vos fameuses conquestes, Vous souffrirés encor de nouvelles tempestes, Vous perdrés la Guienne, et les peuples normands Cesseront d'obeir à vos commandemens. Jusqu'icy le françois, par nulle autre victoire, N'a porté son merite à si haut point de gloire, Ni l'anglois n'est tombé, par nul autre malheur, Dans un gouffre si bas de honte et de douleur. Elle acheve l'escrit, le signe, le cachette, Et le commet au soin d'un courageux trompette, Avec ordre qu'il aille, et le rende à Betford, En plein jour, devant tous, au milieu de son fort. Il part à l'instant mesme, et la laisse en priere; La pucelle à genoux passe la nuit entiere, Et dans ce saint estat, parmy de saints ennuis, Passe les jours fuyvans, et les suyvantes nuits. Par des souspirs devots, et de pieuses larmes, Elle demande aux cieux, qu'ils benissent ses armes, Et voit l'aube six fois reblanchir l'horison, Sans estre moins fervente en son humble oraison. Enfin hors des remparts vers Charles retournée, Elle trouve du camp la milice ordonnée, Et confirme en l'esprit de ces nouveaux soldats, Et l'espoir du triomphe, et l'amour des combats. Aux flammes de ses yeux, à sa parole ardente, Se redouble le feu de leur valeur naissante; Ils bruslent de marcher, et du retardement, Escadrons, bataillons, murmurent hautement. Ainsi quand un essaim de mouches belliqueuses, En bataille rangé, hors de ses ruches creuses, Par son inquietude, et son fremissement, Fait paroistre du choq un desir vehement; Si du monarque ailé la vaillance animée Le fait placer au front de la volante armée, L'impatience croist, et faute de donner, Avec plus de rumeur, on l'entend bourdonner. De l'arbitre des jours la lumiere eclatante Au dos des moissonneurs n'estoit plus si cuisante, Des monts et des forests l'ombre s'agrandissoit, Et des champs alterés la soif amoindrissoit. On apperçoit alors, le long du bord humide, Accourir un guerrier, d'une course rapide, Chacun le reconnoist pour le fort Godefroy, D'Orleans craint la perte, et se glace d'effroy. De tant de braves chefs qu'enfermoient ses murailles, Godefroy n'eut d'egal que le fameux Saintrailles, De ses superbes tours fut le second appuy, Et vit le grand Dunois seul au dessus de luy. Charles, ainsi que tous, et le voit, et s'estonne, Son esprit s'en esmeut, et son corps en frissonne; Cette haste le trouble, il n'en peut bien juger, Et doute qu'Orleans n'ait receu l'estranger. Plus le guerrier est pres, plus viste est sa carriere, Plus s'esleve sous luy l'ondoyante poussiere; Mais, joignant le monarque, il arreste son cours, Se prosterne à ses pieds, et luy tient ce discours. Jusqu'icy ton Dunois, par sa valeur divine, A de tes boulevards suspendu la rüine, Et Betford jusqu'icy, malgré tous ses efforts, À les vouloir forcer n'a gaigné que des morts. Pour les mettre à couvert d'un indigne servage, Il ne manque à Dunois, ni vigueur, ni courage, Le pain luy manque seul, et sans l'horrible faim, Tout le pouvoir anglois les presseroit en vain. Que si ce monstre affreux le contraint de les rendre, Il a les flambeaux prests, pour les reduire en cendre, Pour les sauver ainsi de la captivité, Si le joug autrement ne peut estre evité. Tes murs n'esprouveront la rigueur de son zele, Que pour n'esprouver pas la rigueur du rebelle; Par moy, de son projet il te fait avertir; Je luy dois ta response, et l'attens pour partir. Le monarque l'embrasse, et le levant de terre, Si ton roy, luy dit-il, fait encore la guerre, S'il se peut dire encor maistre de ses estats, Apres le grand Dunois, il le doit à ton bras. Je n'ay pas ignoré sa tragique pensée, Je sçay de quels malheurs ma ville est menacée, Et pour les assister dans leurs pressans besoins, Tu peux voir, sur ces bords, les effets de mes soins. Mais un autre secours leur rendra la franchise, Un secours, dont l'effort toute force mesprise, Un ange valeureux, qui du ciel envoyé, Pour foudroyer l'anglois, a le bras desployé. En achevant ce mot, il monstre la pucelle, Dont, en ce mesme instant, le regard estincelle; L'esprit saint la saisit, et son coeur embrasant, Rend son air plus auguste, et son front plus luysant. Sa veüe un temps est fixe, et sa bouche en silence; En fin elle le rompt aveque violence, Addresse sa parole au monarque françois, Et ne fait pas entendre une mortelle voix. Crains Dieu, prince, dit-elle, et l'invoque à ton ayde, C'est luy, qui de tous maux est l'unique remede, C'est luy, qui, dans l'estat le plus desesperé, Peut seul donner aux siens le salut desiré. Son bras de plus en plus te devient necessaire, Si grands sont les apprests de ton grand adversaire, Si nombreux les secours, que, pour mieux t'acabler, Il fait, de mille lieux, en un seul assembler. Roüen, Beauvais, Chalons, Rheims, Sens, Chartres, Auxerre, Se vuident pour remplir le camp de l'Angleterre; Meaux pour luy se deserte, et de ses estendards Paris mesme pour luy desarme ses remparts. D'hommes et de chevaux la campagne fourmille; Je descouvre leur fer, qui flamboye, et qui brille; J'oy de leurs cris tonnans retentir les eclats, Et je voy le terrain se cacher sous leurs pas. N'en croy pas toutesfois leur perte moins certaine, Leur nombre sera vain, leur force sera vaine, Ils cederont au ciel, dont le juste courroux, Par ses traits enflammés, les va ranger sous nous. Là se calme, et finit le transport de la sainte; À l'oüir, à la voir, tous fremissent de crainte; Tous sont emerveillés d'un regard si perçant, À qui rien n'est futur, à qui rien n'est absent. Tous s'estonnent d'entendre une voix si sçavante, Qui des lieux esloignés parle comme presente, Godefroy, plus que tous, en est espouvanté, Et ne la croit pas moins qu'une divinité. Tandis que le long jour ainsi coule et se passe, De tous les environs, un convoy se ramasse; Pour l'aller recueillir, en cent endroits divers, Les chemins sont, par tout, de charrettes couverts. Mille officiers choisis, à bandes separées, S'en vont porter la guerre aux despoüilles serrées, Forcent, d'un choq aisé, les granges d'alentour, Se chargent de leur proye, et hastent leur retour. Ainsi, durant l'esté, les fourmis prevoyantes Vont par mille sentiers, à files ondoyantes, D'un courage bruslant au pillage du grain, Qui doit, pendant l'hyver, les sauver de la faim. Cette noire milice, entre les molles herbes, Passe aux ardens sillons, y saccage les gerbes, En retourne chargée, et va d'un pas leger Dans les greniers communs son pillage loger. Trente larges bateaux attachés au rivage, Tous equipés de voile, et garnis de cordage, Au monarque des lys sembloient offrir leur sein, Pour luy faire, sans peine, accomplir son dessein. À-l'envy, sans tarder, les trouppes assemblées Tirent les sacs pesans, des charettes comblées; On marche, à dos courbé, vers les amples vaisseaux, Et chacun, tour à tour, y jette ses fardeaux. L'un va, l'autre revient, et la rive en est pleine; L'espoir d'un bon succés les tient tous en haleine; Le travail est boüillant, et l'ouvrage pressé Finit presqu'aussi-tost qu'on la veu commencé. Les tenebres enfin rameinent le silence; Tout succombe au sommeil, tout sent sa violence, La sainte, moins que tous, luy sousmettant ses yeux, S'esveille avant l'aurore, et revere les cieux. Aux premiers rais du jour sa retraitte elle quite; Charles quitte la sienne et les trouppes visite, Y trouve la guerriere, et du pront armement Defere à sa vertu le plein commandement. Au fort du noble soin qui la tient occupée, Arrive de Fierbois la foudroyante espée; Chasteauroux s'agenoüille, en la luy presentant, Et son bras, quoy que fort, est foible en la portant. L'acier large et massif de la fatale lame, Au travers du fourreau, fait reluire sa flamme, Et son feu, que le temps ne sçauroit amortir, Devore sa prison, et tasche d'en sortir. J'ay veu, dit le guerrier, cét antre venerable, Qui conservoit l'espée aux tirans formidable, Et mon zele brûlant, de bonheur assisté, A comme tu le vois, ton ordre executé. J'arrive, au second jour, à la forest obscure, Où je devois tenter cette sainte avanture, Et, dés en l'abordant, je paslis, et je vois Que ce n'est pas à tort qu'on la nomme Fierbois. J'en perce l'ombre affreuse, et je trouve en son centre Le vieux temple, qui couvre, et renferme cet antre; Je me le fais ouvrir, et remply de terreur M'engage, pas à pas, en sa devote horreur. Je descens jusqu'au fond de cette sainte grotte, Dont j'esprouve l'horreur encore plus devote, Et demande soudain le coutelas sacré; Mais ce que je demande est de tous ignoré. Nul, en ce lieu de paix, n'a jamais veu d'espée; Je ne puis cependant croire ma foy trompée, Ny me persüader que ce fer glorieux Soit une illusion de la fille des cieux. Mon coeur triste s'adresse à l'arbitre du monde, Afin qu'il l'illumine en cette nuit profonde, Par mes cris, par mes pleurs, j'implore son secours, Et sans fruit, en priant, je consomme trois jours. Le ciel semble d'airain, semble sourd à ma plainte, Et laisse à mon esprit moins d'espoir que de crainte, Lors qu'un bruit de clairons, par la voute espandu, Avec fremissement est de nous entendu. Au pied du saint autel humblement je m'abaisse, J'embrasse le terrain, des levres je le presse, Le grand fer qu'il reserve à destruire l'anglois. Succes miraculeux! Au moment que j'acheve, Je sens que le terrain sous ma bouche s'esleve, Je le voy qui s'entrouvre, et qui dans mille feux, Expose à mes regards le sujet de mes voeux. Je rens graces au ciel d'une faveur si rare, Et ravis ce tresor à cette grotte avare, Puis repars, sans tarder, et reviens, sur mes pas, De cette ardente espée armer ton puissant bras. La sainte prend le fer, par la superbe garde, Et vers le firmament, d'un oeil ferme, regarde, Haussant la main robuste, à qui l'acier luysant, Malgré sa pesanteur, ne paroist point pesant. Seigneur, dit-elle alors, si ta simple bergere N'est point trop au dessous d'un si haut ministere, Vueille l'accompagner de force et de bonheur, Et rens ses actions dignes de ton honneur. Fay croire son envoy par d'illustres miracles, Fay ceder à ses coups les plus fermes obstacles, Et par ce coutelas où reluit ton secours, Fay que son roy prospere, et triomphe tousjours. À la fin de ces mots, on entend, sur sa teste, Murmurer sourdement une douce tempeste, On voit fendre la nüe, et, d'un foudre innocent, Tomber sur elle à plomb le trait resplendissant. Du prodige nouveau la forme surprenante, Espouvante les chefs, les soldats espouvante; Mais elle, qui de Dieu conçoit les volontés, Par ce sacré signal, croit ses voeux escoutés. Elle se sent, par luy, redoubler le courage, Et d'un rouge embrasé s'allumant le visage, Le front plein de lumiere, et les yeux flamboyans, Parle aux guerriers esmus, en ces mots foudroyans. Jugés mieux, compagnons, de ce signe celeste, C'est l'ordre du treshaut, aux ennemis funeste, Qui veut que nostre bras luy serve d'instrument, Pour les precipiter au creux du monument. Des crüels estrangers le renfort innombrable, Vers le mur assailly, va d'un cours formidable, Et leur barbare chef, sur nos foibles remparts, Croit bien tost arborer ses heureux estandards. Elle vouloit en suitte annoncer leur desfaitte, Quand, poudreux et süant, arrive son trompette, Et luy dit; les tirans du message offencés, Nous ont du feu tous deux laschement menacés. Ils ont fait de ta lettre une indigne risée, Ils ont de tes avis la faveur mesprisée, Et contre ton honneur, et contre ta raison, N'ont versé qu'amertume, et vomy que poison. N'attens des inhumains qu'une inhumaine guerre, Et par ton seul courage affranchis nostre terre. La sainte alors reprend; puisqu'il le veut ainsi, Perisse en son orgueil le rebelle endurcy. Que l'anglois insolent, pour sa perte incredule, Juge mon entreprise, et vaine, et ridicule, Et pense que le ciel, pour luy donner la mort, Eust eu besoin d'un bras plus adroit et plus fort; Il verra que souvent, l'ineffable sagesse Prend pour les grands effets la plus grande foiblesse, Et qu'un bras à houlette, une seconde fois, Aura mis, par son ordre, un geant aux abois. Allons du dieu jaloux faire voir la puissance, Allons executer sa fatale ordonnance, Allons justifier nostre celeste envoy, Que tardons nous, soldats? Allons, secondés moy. Comme un noble coursier, qui, sous un chef de guerre, Au front des bataillons, gratte des pieds la terre, N'entend pas le signal, qu'il va fougueux et pront, Et veut se faire jour dans l'opposite front. Ainsi Charles s'eschauffe, à cette voix ardente, Et le premier de tous pour marcher se presente; Mais il voit, par la fille, arrester son dessein, Et moderer le feu, qui brusle dans son sein. Non, dit-elle, grand prince, une chaleur si belle Doit mieux se menager, pour vaincre le rebelle; Tu te rendrois moins fort, tes forces conduisant; L'anglois te craindra plus esloigné que present. Il faut que, par ce camp, sa fureur reprimée Apprehende le choq d'une nouvelle armée, Et, qu'ayant reconnu le changement du sort, Ton absence le trouble, autant que nostre effort. La juste ambition de ton coeur magnanime Demande des objets d'une plus haute estime; Ton Paris, qui gemit sous un joug odieux, Peut seul rendre assés bien ton bras victorieux. Parois à la campagne, et recueille, sans peine, Tous ceux qu'à ton party la fortune rameine; Assemble un autre camp, digne du nom françois; Pour ce coup, par nos mains, tu combatras l'anglois. Charles reçoit cet ordre, et n'ose contredire; De douleur toutesfois hautement il souspire, Voit partir ses drapeaux d'un regard de courroux, Et du moindre soldat se tesmoigne jaloux. Apres avoir des cieux imploré l'assistance, La sainte prend la teste, et marche en diligence; Tous marchent sur ses pas, et, d'un rapide cours, Aux boulevards pressés vont porter le secours. L'oeil du monde sur eux ramasse sa lumiere, Et de son plus bel or, peint leur verte carriere; Ils brillent sans brusler, et, couverts de splendeur, De ces feux eclatans n'esprouvent point l'ardeur. D'un essaim de zephirs la fraische et douce haleine, D'entre les monts voisins, se coule sur la plaine, Tempere du soleil les rayons emflammés, Et d'un soufle odorant tient les airs parfumés. La marche est de six jours, et la septiesme aurore Du sein de l'ocean se voit à peine eclôre, Que le secours arrive, à pas precipité, Où, d'un tertre eminent, il peut voir la cité. Là, monstrant de la main, et l'anglois, et la place, D'un ton qui, bien que ferme, a pourtant de la grace, La fille dit aux siens; vous voyez ces remparts, De bataillons sans nombre, enceints de toutes parts. Vous voyés cette ville, en force sans egale, Reduitte desormais à sa cheute fatale, Et vous voyés conduits au dernier de leurs jours, Les vaillans protecteurs de ses fideles tours. Elle a neuf mois en vain disputé sa franchise, Sans remede, à ce coup, elle se juge prise, Et son peuple abatu n'atend, à tout moment, Que la rigueur des fers, ou que l'embrasement. Dunois, Dunois luy-mesme, apres tant de batailles, Ne peut plus soustenir ces tremblantes murailles, Il voit Betford tout prest de les assujettir, Et songe à les brusler, plus qu'à les garentir. Mais, dans ce desespoir, la sage providence Vient, par nous maintenant, embrasser leur defense, Vient, dans ce grand peril, leur servir de soustien, Et monstrer en vos bras la puissance du sien. Quelle gloire, ô guerriers, quel heur, quel avantage, De pouvoir à ces murs espargner le servage, De pouvoir à Dunois rendre la liberté, À la France l'honneur, au roy la royauté. Des monstres infernaux brisant tous les obstacles, Dieu par vos seules mains produira ces miracles, Et le monde estonné verra bientost sousmis, À vostre illustre joug, ce monde d'ennemis. Profités donc du bien que le ciel vous appreste, Venés faire eclater sa divine tempeste, Venés, par le milieu des escadrons espais, Porter, dans ces remparts, la victoire et la paix. Je vous y vay tracer un passage bien ample, Suyvés moy seulement, imités mon exemple, Je ne veux aujourd'huy, pour destruire l'anglois, Sinon qu'à mes efforts vous joigniés vos exploits. À ces mots, tous les siens, d'une voix eclatante, Tesmoignent pour la suivre une chaleur ardente; Elle part enflammée, et, comme un tourbillon, Conduit aux boulevards son volant bataillon. Betford, qui, dans Rouvroy, du salut de la France Avoit veu, par l'anglois, enterrer l'esperance, Vers les champs desormais ne craignant plus d'assauts, Contre la ville seule elevoit ses travaux. Mais au premier avis de la nouvelle trouppe, Qui brilloit sur le tertre, et couronnoit sa crouppe, Il fait qu'une brigade avance, pour sçavoir, Qu'elle elle est, qui l'ameine, et quel est son pouvoir. La sainte, qui descend, d'une sainte furie, En commençant sa course, à haute voix s'escrie; C'est la pucelle, anglois; vos crimes infinis Par son tranchant acier enfin seront punis. Et chargeant les soldats, qui plioient devant elle, Donne, au seul qui resiste, une atteinte mortelle, Et dit, je te presente, ô monarque eternel, Les premices du sang de l'anglois criminel. Tu fus, brave, Glifford, la premiere victime, Qu'offrit au tout-puissant la fille magnanime, Et mourus consolé, d'avoir veu, par son bras, Du premier de ses coups honorer ton trespas. Par dessus le vaincu dans le gros elle passe, De la voix l'espouvante, et du fer le terrace; Le françois suit ses pas, seconde ses efforts, Et seme les guerets de blessés et de morts. L'escadron tout entier succede en la meslée, Et tasche à rassurer la brigade esbranslée; Le bras de la guerriere y fait le mesme effet, Et, presque au mesme instant, l'ataque et le desfait. C'est ainsi que des cieux on voit tomber la foudre, Embraser les forests, mettre les rocs en poudre, Des sourcilleuses tours saper le fondement, Et pour tous ces effets n'employer qu'un moment. Aux brüissans eclats de cette main tonnante, L'audacieux Betford sort du fond de sa tente, Voit son mal, s'en afflige, et son aspre douleur Resveille en son esprit la dormante valeur. À la celeste main, sa fureur enflammée Oppose tout le corps de son immense armée, Et va de toutes parts d'un cours ardent et pront, L'exhorter, à grands cris, à venger son affront. Voyés dit-il, anglois, quel est vostre adversaire; Il n'est pas courageux, il n'est que temeraire, Ennuyé de la vie il cherche à la finir, Et mesprise la mort, afin de l'obtenir. Contre un si petit corps, vostre vaste puissance N'aura besoin d'user que de peu de vaillance, Que sous vous donc, amis, il rende les abois, Et connoisse, en mourant, que vous estes anglois. L'assiegeant innombrable, à cette voix ardente, Sur une longue ligne au françois se presente; La sainte qui poursuit son cours victorieux, Reluit, en l'abordant, et du fer et des yeux. Ses yeux, sources de flamme, à travers la visiere, Jettent aux ennemis une affreuse lumiere, Ils n'en peuvent souffrir l'espouvantable eclat, Son regard les aveugle, et son fer les abat. Il n'est acier si fort, qui ses forces arreste, Candisque d'un revers sent mettre à bas sa teste, Morgan d'un avantmain se voit trancher un bras, Et Grey d'un coup de pointe endure le trepas. Deux illustres jumeaux, Vindesore et Cecile, S'unissent à sa perte, et l'esperent facile, Ils l'attaquent ensemble, et chacun, de son dard, Avecque mesme effort, tirent vers mesme part; Mais leurs efforts sont vains, contre la forte sainte; Chacun d'eux reçoit d'elle une semblable atteinte; Ils nasquirent tous deux, sous un semblable sort, Et moururent tous deux d'une semblable mort. L'impitoyable fer, d'un mouvement rapide, Tombe à chaque moment, et tousjours homicide; Autour d'elle par tout le sang coule en ruisseaux, Et de corps abatus s'eslevent des monceaux. Ses soldats, animés par sa valeur divine, Sur le mesme ennemy, font la mesme ruïne; Leur foiblesse est vaillante, et l'anglois si puissant Succombe sous l'effort de son bras languissant. Sous le petit Rambert, le grand corps de Norgalle, Parmy son sang fumeux, sa dure vie exhale; Par le vieillard Imbauld, Seimore est transpercé, Et Ralegue abatu, par le jeune Lussé. Gontauld à Forbisher fait perdre la lumiere, À Glocestre Foras, à Draque Lutumiere, Anderson, Valsingame, Excestre et Cumberland, Souffrent par d'autres mains un trespas violent. Rodolfe, de sa soeur secondant le courage, Dans ce sanglant mestier, fait son apprentissage; Mais son foudre guerrier, bien que neuf aux combats, N'estonne pas l'anglois par de communs eclats. De cette ame heroïque imitateur fidelle, Il n'est, en beaux efforts, surpassé que par elle, Et contre les anglois, apres elle, entre tous, S'acquiert, en combatant, l'honneur des premiers coups. De ce fer redouté la fureur sanguinaire N'estanche point sa soif dans un sang ordinaire, Aux seuls chefs il s'atache, et de ses feux brillans Fait mesurer la terre, à dix des plus vaillans. Alors du camp nombreux les orgueilleuses ailes Marchent l'une vers l'autre, et se joignent entre elles; L'invincible secours en est envelopé, Et par tout, contre luy, leur bras est ocupé. De lances en l'arrest, et de piques baissées, Il voit, de toutes parts, ses brigades pressées, Il voit fondre sur luy des nüages de traits, Et voit voler la mort, et de loin, et de prés. Mais contre tant d'assauts gardant son ordonnance, Il fait de tous costés egale resistance, Pousse mesme l'anglois, et de soy l'escartant Poursuit tousjours sa marche, intrepide et constant. Ainsi quand sous un toit, qui brusle et qui petille, Un pere entend les cris de sa chere famille, Et que, pour l'en tirer, son tendre sentiment L'expose à la mercy du rouge embrasement; Bien que du feu crüel l'horrible violence Vers luy, deçà, delà, mille flammes eslance, La peur de cette perte est si forte en son coeur, Qu'au travers du feu mesme il peut aller sans peur. Mais d'un cercle ennemy la sainte environnée Alloit voir en ce lieu finir sa destinée; Aux cieux, en ce peril, elle leve les yeux; Son regard, parle, prie, et penetre les cieux. Vers la maison celeste, où la vierge reside, Un antre estincelant s'esleve en pyramide, En qui de tous les feux est le feu le plus chaud, Et qui sert d'arsenal aux armes du treshaut. Là se gardent les traits, les lances, et les piques, Par qui furent vainqueurs les esprits angeliques, Lors que l'esprit d'orgueil, sur l'Aquilon monté, Disputa le saint throsne à la divinité. Là de pur diamant sont les massives bondes, Dont les mers de là haut sentent brider leurs ondes, Et qui, pour engloutir la race des pervers, Leur firent, en s'ouvrant, submerger l'univers. Là roulent, à grand bruit, les tourbillons de flammes, Dont l'ardeur consuma tant de villes infames, Et, vengeant le mespris des loix de l'eternel, Brusla les messagers d'un prince criminel. Là resplendit encor cette ondoyante espée, Que dans un lac de sang Solyme vit trempée, Quand, au peuple d'assur, l'ange exterminateur Fit de ses coups mortels sentir la pesanteur. On voit là les trois fleaux, guerre, peste, famine, Instrumens plus communs de la fureur divine, Dont le choix necessaire, au berger couronné, Pour expier son crime, autresfois fut donné. On y voit les trois dards, si connus de la terre, Sous les surnoms d'esclair, de foudre et de tonnerre, Par qui Dieu, dans son ire, avec ses propres mains, Ou menace, ou punit les forfaits des humains. Enfin là pend l'escu que la chrestienne France Eut jadis pour enseigne, ainsi que pour defense, Et mille autres encor, tous de forme pareils, Tous brillans à-l'envy, comme autant de soleils. À mille anges guerriers le seigneur les fait prendre, Et par eux de Betford veut la sainte defendre; Des anges partagés deux invisibles rangs, D'un vol impetüeux, viennent couvrir ses flancs. De ces luysans boucliers la solide muraille Soustient, sans nul effort, l'effort de la bataille; Cent traits, contre chacun, sont en vain decochés, Et tombent sur le champ, rompus, ou rebouchés. Du milieu des pavois une lüeur ardente Sort, en serpens de feu, par les airs ondoyante; Les airs sentent sa force, et l'anglois qu'elle atteint, Plus que tous autres dards, et la sent, et la craint. Il meurt peu de françois, sous cette aspre tempeste; Mais un si rude obstacle à tous coups les arreste, Culant et Godefroy, par leurs genereux cris, À passer, ou mourir, confirment leurs esprits. Bien que de tous costés la mort les environne, Que leur fer, sous le fer, de toutes parts resonne, En tous lieux ils font teste, et demeurent debout; La fille seule attaque, et se fait jour par tout. C'est ainsi qu'un torrent d'une chute subite, Du sommet des rochers en bas se precipite, Roule par les vallons, et d'un cours furieux S'ouvre dans la campagne un chemin glorieux. Betford de ses soldats voit le triste carnage, En pleure de colere, en escume de rage, Perd d'instant en instant l'espoir de s'en venger, Et ne peut sa douleur sans vengeance alleger. Infortuné, dit-il, quel gouffre si funeste A vomy contre moy cette infernale peste, Quel astre si malin, quel sort si malfaisant A mis ma gloire en proye à ce feu destruisant? Renforce toy ma main, renforce toy mon ame, Estouffons cette peste, esteignons cette flamme, Par le sang du françois lavons l'indigne affront, Dont son heureuse audace a chargé nostre front. De ses vaillans drappeaux il ramasse l'elite, Et contre la guerriere à haute voix l'excite; Tout l'effort du combat autour d'elle est reduit, Mais plus l'obstacle est grand, plus sa vertu reluit. Où pleuvent plus de morts, là d'une ardeur plus forte, Son indontable coeur rapidement la porte, Elle charge, elle entrouvre, elle perce, elle rompt, Et de corps vers la ville elle se forme un pont. Des dards qui de cent lieux viennent fondre sur elle, Sa cuirasse s'embrase, et son casque estincelle, Leurs flammes, d'un vray feu, semblent toutes brusler, Et toutes par eslans aux ennemis voler. Mais le fier bourguignon, que son sensible outrage Avoit tousjours rongé d'une secrette rage, Et qui n'attendoit plus qu'un propice moment, Pour laisser le champ libre à son ressentiment; Voyant l'occasion à ses voeux favorable, Voyant du saint secours le succes admirable, Voyant par le françois l'anglois demydonté, Se resout d'accomplir ce qu'il a projeté. Il entend une voix aussi claire que forte, Dont le son vigoureux au partement l'exhorte, Et la voix est l'esprit, qui, pour le mesme anglois, A desja, dans son sein, mis du trouble une fois. Il est temps, il est temps, luy dit la voix de l'ange, Que, du tort qu'on ta fait, ta sagesse te venge; Il est temps de laisser ce barbare insolent, Et de te descharger de son joug violent. À quiter l'inhumain toute chose t'invite, Tu le feras sans peine, et mesme avec merite, Rien ne peut desormais empescher ton depart, Au secours d'Orleans il te peut donner part. En ne concourant plus à l'angloise entreprise, Tu luy conserveras sa premiere franchise, Et par un trait si beau, rendant Charles vainqueur, Tu calmeras pour toy le courroux de son coeur. Heureux, dans le malheur qui ta retraitte cause, Si tu peux, de ton roy, meriter quelque chose. Il fait, apres ce mot, la trompette sonner, Et, par les bourguignons, l'anglois abandonner. Betford voyant ce corps qui du sien se detache, S'en outrage le front, les cheveux s'en arrache, En accuse les cieux, et contre eux blasphemant, Marque son desespoir, par son emportement. Mesme horreur, mesme trouble, ocupent son armée; Elle craint de se voir entre deux renfermée, Songe à son salut propre, et suspendant ses traits, Laisse au vaillant secours finir sa marche en paix. Ainsi lors qu'aisement une machine joüe, Que sur plus d'un pivot tourne plus d-une roüe, Et que l'habile ouvrier, de leur cours satisfait, S'assure avec plaisir de son prochain effet; S'il avient qu'au moment d'estre mis en usage, Le ressort principal abandonne l'ouvrage, Le mouvement s'arreste, et l'effet attendu Avec le mouvement, sans remede, est perdu. Dunois qui, sur les tours à perir condannées, Veilloit pour reculer leurs dures destinées, De loin vit le secours, et lé crut un renfort, Pour l'innombrable camp de l'orgueilleux Betford. Cet objet, ce penser, affermissent son ame, Dans le projet affreux de mettre tout en flamme, À le faire il s'excite, et d'avoir differé, Son magnanime coeur se tient deshonnoré. Qu'attendons nous, dit-il, vertu peu resolüe, Pour aller à la mort que nous avons elüe, Et par quelle raison pouvons nous desormais Suspendre, en nostre esprit, le plus beau de nos faits? Ô valeur trop timide! ô desespoir trop sage! Quoy! Mesme en la fureur nous manquons de courage, Apres le coup mortel, nous pensons à guerir, Et nous songeons à vivre, en parlant de mourir. Dequoy sçaurions nous plus flater nostre esperance? Nous croyons nous encore en estat de defence? L'anglois est-il trop foible, et pour nous terracer Faut il qu'un nouveau camp le vienne renforcer? Et le voila ce camp; que doit-on plus attendre? Que Betford soit celuy qui nous reduise en cendre? Non, il faut prevenir ses flambeaux inhumains, Et finir nos malheurs, avec nos propres mains. Mais, contre sa creance, ayant veu cette armée, En faveur des remparts, au combat animée, Et luy voyant produire, en ce choq perilleux, Tant de nobles exploits, tant de faits merveilleux; Son ame, tout à coup, d'allegresse remplie, Ses desplaisirs estouffe, et ses peines oublie; Il ne veut plus mourir, et quitte le dessein, Que l'horreur du servage avoit mis dans son sein. Il pense desja voir de la ville esplorée Par ces braves guerriers la franchise assurée, Pretend part à leur gloire, et sort au mesme temps, Entouré de soldats, et suyvi d'habitans. Allons enfin, dit-il, apres tant de souffrance, Donner à nos travaux leur juste recompense, Allons, et qu'aujourd'huy ce camp soit consumé, Du feu que pour nos toits nous avions allumé. Allons, et que chacun sa puissance desploye, Secourons le secours que le ciel nous envoye, Joignons nos bras aux siens, et ne permettons pas Que sa seule valeur nous sauve du trespas. Par les gués reconnus ils passent tous la Loire, Et marchent dans l'espoir d'une pronte victoire; Mais ils trouvent leur cours par l'anglois traversé, D'un haut retranchement, et d'un large fossé. Le fer en mille endroits brille sur la terrace; Ou ne voit pourtant point rallentir leur audace; Tous montent d'un temps mesme, et d'une mesme ardeur, Et chacun du peril mesprise la grandeur. À ce nouvel assaut, Betford remply de trouble, Partage sa pensée, et son soucy redouble, Il renforce ce lieu de chefs et de soldats, Et commet sa defense au fameux Glacidas. Le françois et l'anglois, d'une egale vaillance, Attaque d'un costé, d'autre fait resistance, L'un sur l'autre s'acharne, et le retranchement Du sang de deux partis se teint egalement. Nargonne, Bevilliers, Soüillac et Chanterene, De quatre coups divers, tombent morts sur l'arene, Stafforde, Bulingam, Markenfeld et Houvart, De quatre coups divers meurent sur le rempart. Termes et Vestmorland, le bras haut, s'entremirent, Tous deux, de mesme force, en mesme instant se tirent, Et s'estant, l'un et l'autre, à la teste blessés, L'un roule dans le camp, l'autre dans les fossés. Mais le combat des chefs, plus qu'aucun est terrible, Tous deux egalement ont le coeur invincible, Tous deux, d'un mesme effort, se dardent à la fois, Dunois vers Glacidas, Glacidas vers Dunois. L'assaillant, l'assailly, dans sa main redoutable. Porte et monstre chacun, la mort inevitable, Chacun craint, et fait craindre, et nul ne peut juger, Où la palme incertaine enfin se doit ranger. Mais lors que la victoire est le plus en balance, Un bruit la fait pancher du costé de la France; Ce bruit vient du françois, qui, d'aise transporté, S'est ouvert le passage aux murs de la cité. Glacidas se retourne, et contre sa pensée, Des bataillons anglois voit l'enceinte percée; Il se trouve au milieu de deux foudres ardens, Dela sainte au dehors, de Dunois au dedans. L'infortuné guerrier, contre ce double orage, Vainement, dans son sein, recherche du courage; Il s'estonne, et Dunois redoublant son effort, Le heurte, le renverse, et le laisse pour mort; Puis va joindre, à grands pas, la glorieuse bande, Qui vient d'executer une chose si grande, Et court, loin devant tous, impatient de voir Quels hommes, quels heros ont eu tant de pouvoir. Comme lors que la lune, en la plaine estoillée, A d'un sombre bandeau sa lumiere voilée, Et qu'un rouge sanglant, espandu dans ses yeux, D'un aspect infernal a contristé les cieux; Aussi tost que l'horreur qui luy couvre la face, Apres un long travail, se dissipe et s'efface, Elle jette un eclat à nul autre pareil, Et de ses rais fait honte aux rayons du soleil. Ainsi lors que la fille, apres tant de carnage, Eut enfin descouvert son celeste visage, Elle brilla plus vive, et son front lumineux Jetta plus de splendeur, et lança plus de feux. Pour respirer à l'aise, au bout de la carriere, Elle avoit, et fait alte, et levé la visiere, Une vermeille flamme en son teint eclatoit, Et sur luy la süeur en perles degoutoit. De ses cheveux espars les tresses vagabondes Formoient, au gré du vent, mille mouvantes ondes, De semblable rosée on les voyoit moüillés, Et d'obscure poussiere illustrement soüillés. Ses plumes, à grands flots sur son dos espanchées, Estoient de sang rebelle, en mille lieux, tachées, Et de tout son harnois, l'or et l'argent brunis Estoient, en mille lieux, du mesme sang ternis. Dunois à cet objet, aussi noble qu'estrange, Ne croit pas voir un homme, et pense voir un ange; Soit aux traits de ses yeux, soit aux coups de sa main, Ses sens esmerveillés ne trouvent rien d'humain. Il l'aborde, et luy dit, d'un ton grave et modeste; Guerrier, qui que tu sois, mais sans doute celeste, Dont l'ardente valeur, malgré l'arrest du sort, A garenty nos bras des chaisnes de Betford. Par aucun sacrifice, et par aucune offrande, Ne pouvant reconnoistre une faveur si grande, Nous mettons à tes pieds la mesme liberté, Que nous rend aujourd'huy ton courage indonté. Ces heroiques mains, par tant d'exploits si braves, En nous affranchissant, nous ont fait tes esclaves, Comme tels nous rendrons ton triomphe plus beau, Et porterons tes fers jusques dans le tombeau. Nos hymnes à la terre apprendront ta victoire, Plus haut que le soleil, esleveront ta gloire, Et feront, que, par tout, le zele des mortels, À l'honneur de ton nom dressera des autels. La pucelle l'arreste, et d'une voix severe; Exalte moins, dit-elle, une simple bergere; Ton bonheur vient des cieux, et c'est d'eux seulement, Que ton humilité doit parler hautement. Donne loüange aux cieux, et non à ma bassesse, Je n'agis point par moy, qui ne suis que foiblesse, J'agis par l'eternel; c'est luy, par qui mon bras Apporte aux uns la vie, aux autres le trespas. Ne benis que sa grace à tes besoins propice, N'offre qu'à ses bontés, ton coeur en sacrifice, Ne rens qu'à son pouvoir, tes voeux reconnoissans, Et pour son seul honneur reserve ton encens. De son throsne d'azur la majesté divine, En cet auguste estat contemplant l'heroine, D'une oeillade parlante, où, c'est oüir que voir, Au chef des seraphins expliqua son vouloir. Dieu veut que, pour la fille, il remplisse de flammes Tout ce que les françois ont de guerrieres ames, Et, leur ostant le goust de tout autre plaisir, En sa seule vertu renferme leur desir. Sur tous, au grand Dunois, qu'un autre feu maistrise, Il veut que, pour un temps, il rende la franchise, Et qu'en suitte il allume, en son sein glorieux, Un feu moins ordinaire, et plus digne des cieux. Dieu veut ce changement, et ce nouveau servage, Pour mieux à son saint but mener son saint ouvrage, Et faire qu'entre tous, le grand coeur de Dunois S'applique, tout entier, au salut des françois. L'ange, qui n'est qu'ardeur, fond au milieu des armes, Confirme la guerriere en ses antiques charmes, Et dans tout son aspect, et tous ces mouvemens, Met un nouvel amas de saints enchantemens. De son modeste front, de sa douce paupiere, S'eslance dans les coeurs une sainte lumiere, Un feu saint, un feu pur, qui tout autre chassant Pour elle seule y laisse un brasier innocent. Tout le ciel y conspire, et fait briller en elle Des rayons empruntés de la gloire eternelle, Anime sa parole, et donne à ses accens D'enchaisner les esprits, et d'asservir les sens. À l'entendre, à le voir, il n'est point de courage, Qui, d'un choix volontaire, en ses fers ne s'engage, Et Dunois, plus que tous, à l'entendre, à la voir, D'un volontaire choix, se met sous son pouvoir. Cependant elle part, et va droit à la ville; La terreur de ses coups rend son chemin facile; À son bras desormais elle voit tout sousmis, Et desormais pour elle, il n'est plus d'ennemis. L'anglois ne la suit plus, et luy quitant la place, Sent sa chaleur esteinte, et couvertie en glace; Il rentre, dans ses forts, morne et descouragé, Et d'assiegeant qu'il fut, se change en assiegé. Elle, sans s'arrester, va vers le mur fidele; Le haut retranchement s'abaisse devant elle; Elle va triomphante, et Dunois enchanté Accompagne ses pas, et marche à son costé. Ils arrivent au fleuve, et sur le fleuve mesme, Descouvrent leurs bateaux en un peril extreme, Par un vent orgueilleux vers le bas repoussés, Et de bateaux anglois assaillis et pressés. Ce malheur, plus que tous, inquiete la sainte; En ce moment son ame est capable de crainte, Car, les grains se perdant, elle voit que la faim, L'aura, pour ces remparts, fait travailler en vain. Grand dieu, dit-elle alors, si ta bonté propice A voulu d'Orleans estre la protectrice; Si de toy, si des cieux, j'ay vanté mon envoy, Sans avoir abusé, ny des cieux, ny de toy; Accorde à ma requeste un visible miracle, Affranchis nos vaisseaux de ce crüel obstacle, Et que ce vent superbe, à leur cours opposé, En faveur de ce mur soit soudain appaisé. Elle acheve ces mots, et les acheve à peine, Que le vent ennemy sent calmer son haleine, Et qu'un contraire vent, par le ciel suscité, Emporte le convoy vers la forte cité. Ô merveille adorable! Une foy vive et pure Seule peut renverser les loix de la nature, Peut faire violence à tous les elemens, Et de tout l'univers changer les mouvemens. De chacun des vaisseaux la voile rehaussée, Par un souffle puissant, contremont est poussée, Et, d'un rapide cours evitant mille dards, Va surgir, sans dommage, au pied des boulevards. Loüange à toy, seigneur, crie alors la pucelle, Qui joins à tes bontés cette bonté nouvelle, Et qui si pleinement par ce dernier effet, Envers ce triste peuple accomplis ton bienfait. En parlant elle marche, et couverte de gloire, Traverse lentement les ondes de la Loire, Le mobile gravier s'affermit sous ses pas, L'eau respand sous ses yeux de lumineux eclats. Hors des murs secourus, sur le bord du rivage, Le nombreux habitant de tout sexe et tout âge, La reçoit plein de joye, et de ravissement, Et fait voler son nom jusques au firmament. Cent tambours resonnans, cent trompettes aigües, Se meslent à leurs cris, et penetrent les nües; De ce son, en tous lieux, confusement volé, La terre semble esmüe, et le ciel esbranslé. Entre un monde infiny, l'invincible guerriere Fournit dans la cité son illustre carriere; Elle y passe en triomphe, et son front glorieux Sur luy de toutes parts, attire tous les yeux. Le chemin s'estrecit, et mesme enfin se bouche; Bien-heureux qui la voit, plus heureux qui la touche; On la presse, et Dunois à peine, en s'efforçant, Du peuple transporté soustient le flot puissant. De branchages feüillus on jonche son passage, De fleurs sur son armet on respand un nüage, On celebre sa grace, on benit sa valeur, Et sa veüe en plaisir transforme la douleur. Mais ny pour cet amour, ny pour cette loüange, Ne s'enfle sa vertu, sa pudeur ne se change, Son regard immobile est aux cieux attaché, Et d'aucun autre objet son esprit n'est touché. Dunois, qui mieux que tous la fille considere, Tousjours, de plus en plus, l'estime et la revere, Et dans ses yeux de feu, son brasier allumant, Tousjours de plus en plus, se connoist son amant. Ainsi le fer obscur, jetté dans la fournaise, Perd d'abord sa froideur, au milieu de la braise; Puis s'eschauffe, rougit, et tousjours s'enflammant, Devient tousjours plus chaud, de moment en moment. À lents et graves pas, la guerriere divine En militaire pompe, au temple s'achemine, Entre mille drappeaux, entre mille estandards, Et dans un bois touffu de lances, et de dards. De si loin qu'elle voit la demeure sacrée, Un saint contentement sa sainte ame recrée; La selle elle abandonne, et par le lieu pressé, S'avance l'oeil modeste, et le front abaissé. D'un ordre alternatif, sous les larges portiques, Un double choeur de voix entonne des cantiques, Et de ces saints accords les sons harmonieux Redoublent en son sein les mouvemens pieux. Elle entre, et de la foule en entrant est suyvie; Puis, comme dans les cieux, par son zele ravie, Humblement se prosterne au venerable autel, Et prononce ces mots, d'un ton plus que mortel. Grand dieu, dieu des combats, dont la toutepuissance A reprimé le cours des malheurs de la France, Nous te glorifions, dans l'admirable effet, Qu'avec nos foibles mains ta seule dextre a fait. Ce mur, prest à tomber sous le joug du rebelle, Reconnoist son salut de ta grace immortelle, Et, remply d'une sainte et devote ferveur, Exalte dans ses chants, cette immense faveur. Ce visible secours de ton bras adorable À jamais, ô seigneur, luy sera memorable, Et ce bienheureux jour, à ses saints habitans, Sera saint et sacré, jusqu'à la fin des temps. Mais il ne suffit pas d'une seule victoire, Pour remettre la France au comble de sa gloire; L'anglois est trop puissant, pour succomber d'abord, Pour terracer ce monstre, il faut plus d'un effort. Tant que l'usurpateur de ces belles provinces Les pourra contester aux legitimes princes, Tant qu'un sujet perfide y pourra commander, Nous devons le combatre, et tu nous dois ayder. Paris, le grand Paris, le siege de l'empire, Sous les loix du tiran, plus que jamais, souspire, Finis donc, ô seigneur, l'ouvrage commencé, Par l'affranchissement de Paris oppressé. À l'envy de son roy, son peuple et sa milice Le viennent demander à ta sainte justice, Et, si de tout leur sang il doit estre acheté, Veulent de tout leur sang payer sa liberté. La Pucelle, à ce mot, fond en pleurs, et s'arreste; Tous, par leurs voeux ardens, secondent sa requeste, Et, meslant à leurs voeux leurs larmes et leurs voix, Conjurent l'eternel de destruire l'anglois. Alors un bruit semblable à celuy du tonnerre, Murmure sous le temple, et fait trembler la terre; Chacun en a d'horreur les cheveux herissés, Le coeur saisi de crainte, et les esprits glacés. L'autel, au mesme temps, sur la trouppe guerriere, Jette de tous costés, une vive lumiere; Un plus grand bruit s'esleve, et dans ce nouveau bruit, On entend prononcer, l'anglois sera détruit. Et l'ange du Seigneur, embouchant sa trompette, Confirme de l'anglois la future desfaite, L'airain en resplendit au milieu d'un eclair, Et le son par trois fois en eclate dans l'air. À ce divin signal d'assauts et de batailles, Tous sentent, jusqu'au fond, emouvoir leurs entrailles; Tous bruslent de combatre, et pensent desja voir Le superbe estranger sousmis à leur pouvoir. Transportés d'une ardeur, qui tient de la furie; Guerre et mort à l'anglois, chacun alors s'escrie; La voute du lieu saint, à cette fiere voix, Respond d'un ton plus fier, guerre et mort à l'anglois. La sainte, contre luy, d'un saint zele embrasée, En jure la ruine, et la promet aisée, Ne pouvant, qu'avec peine, attendre au lendemain, À luy faire esprouver sa foudroyante main. Sur la tour elle monte, et de l'angloise armée Ne voit pas, sans fureur, la campagne semée, Contre elle elle s'esbransle, et veut quitter la tour, Puis remet sa desfaitte aux premiers feux du jour. Le valeureux Dunois qui la fille accompagne, Comme elle, tout autour, descouvrant la campagne, Regardez, luy dit-il, le cercle de ces forts, Et combien peu d'espace il laisse à nos dehors. Ils renferment les champs, ils embrassent les isles; Les grands sont dix en nombre, et paroissent dix villes; De ceux qui sont petits le nombre est infiny, Et d'hommes et de traits chacun d'eux est muny. Suffort et Glacidas, à la gauche commandent En ceux qui vers le nord d'un long ordre s'estendent; Umford et Rameston commandent, en suyvant, Ceux que l'on voit regner du costé de levant. Sur tout ce rang d'apres, que le midy regarde, Descalles et Fascot veillent, et font leur garde, Et Talbot nous resserre, et nous tient prisonniers, Avec ceux que le jour esclaire les derniers. Mais voyés, entre tous, s'eslever les tournelles, Voyés ce grand quartier du grand chef des rebelles; Cette orgueilleuse masse estoit l'horrible escueil, Qui, sans vostre secours, nous eust mis au cercueil. Dunois voulant poursuyvre, et declarer sa flamme, Sent sa voix enchaisnée au profond de son ame; Et la crainte en son sein, estouffant le desir, Sa bouche, au lieu de voix, ne pousse qu'un souspir. La sainte luy respond, sans remarquer sa peine; Dans le second soleil cette captive plaine Sera libre de forts, sera libre d'anglois, Par l'ayde du seigneur, et par vos grands exploits. Le ciel, et vostre bras luy rendront la franchise, Et le mien aura part à la belle entreprise; Cependant, pour l'aurore, allés tout preparer. Et ces mots achevés il la voit retirer. Le char de la clarté, sous l'hemisphere passe, Et la volante nuit vient occuper sa place; Alors dans un lieu saint de vierges habité, La sainte se desrobe aux yeux de la cité. Dunois demeure seul, et, contre le barbare, Actif et diligent toutes choses prepare, D'eschelles et d'escus fait un nombreux amas, Et, pour l'assaut prochain, les divise aux soldats. Puis, sur le tour des murs, il va faire sa ronde, Ayant le coeur blessé d'une atteinte profonde, Et nourrissant deslors, avec estonnement, Pour la sainte Pucelle, un saint embrasement. Tant d'efforts de valeur, tant de traits de prudence, Cette masle beauté, cette auguste presence, Et cet air de vertu, que respire sa voix, L'ont d'abord asservy sous le joug de ses loix. Il paroist que les cieux, par ces hautes merveilles, Enchantant du guerrier les yeux et les oreilles, De son antique ardeur blasment la fermeté, Et l'obligent à faire une infidelité. La sainte desormais est toute sa pensée, De tout son souvenir Marie est effacée, Il change sa princesse, et ne sçauroit juger Quel violent destin le force à la changer. Par quel ordre, dit-il, par quel prodige estrange, Ainsi dans un instant, puis-je courir au change? Quel caprice du sort, ainsi dans un instant, Rend, malgré mon vouloir, mon esprit inconstant? Mais, ô belle Marie, une telle inconstance, À sainement parler, n'est rien moins qu'une offence; Je sors de vos liens, sans haine et sans mespris, Et sçay que des beautés vous remportés le prix. À vous, rien de mortel n'est egal en merite, Aussi rien de mortel ne fait que je vous quite; Ce qui m'arrache à vous, merite des autels, Et peut pretendre place entre les immortels. J'ayme, ou plustost j'adore une sainte guerriere, Qui des cieux est venüe, à mon heure derniere, Pardon, si je prefere à l'eclat de vos yeux, Le beau feu que les siens ont apporté des cieux. Mais quel est ce brasier qu'il excite en mon ame? L'oserois-je nommer une amoureuse flamme? Est-ce avoir de l'amour, que d'aimer sans dessein, Et d'un ferme propos vouloir servir en vain. Pour ces celestes yeux, et ce front magnanime, Je n'ay que du respect, je n'ay que de l'estime, Je n'en souhaite rien, et, si j'en suis amant, D'un amour sans desir, je le suis seulement. De ce feu toutesfois que me sert l'innocence? Si, tout sage qu'il est, il me fait violence; Helas! Il me devore, et mon coeur embrasé, Desja, par sa chaleur, est de force espuisé. Et soit, consumons nous d'une flamme si belle, Bruslons en holocauste, au feu de la Pucelle, Laissons nous pour sa gloire en cendres convertir, Et tenons à bonheur d'en estre le martyr. De semblables discours il entretient sa peine, Elle le suit par tout, par tout elle le meine, L'amour le fait veiller, autant que le devoir, Et le sommeil sur luy voit manquer son pouvoir. LIVRE 3 L'ombre n'est plus si noire, et la nuit moins profonde D'un voile plus leger enveloppe le monde, Les regards sont bornés d'un cercle moins estroit; Et, si l'on ne voit pas, du moins l'on entrevoit. La guerriere, en ce temps, quitte le sombre cloistre, Et vient, avec l'aurore, à la terre paroistre; L'eclat, qui de leurs fronts se respand à l'entour, Fait douter qui des deux a ramené le jour. Dunois luy vient alors, d'une ardeur enflammée, Presenter le baston que respecte l'armée, Et, je veux, luy dit-il, sous vos aimables loix, Comme vostre soldat, marcher contre l'anglois. Il eust dit, vostre amant; mais une froide crainte Luy glace la parole, à l'aspect de la sainte, Son esprit se confond, et troublé de sa peur Laisse mourir ces mots, dans le fond de son coeur. Elle prend de sa main le sceptre militaire, Voit que le camp s'assemble, et brusle de bien faire, Le tire hors des murs, en couvre les sillons, Et de tous ses drappeaux forme vingt bataillons. Elle charge des uns le genereux Saintrailles, Si fort dans les assauts, si fier dans les batailles, Le belliqueux Illiers, Chabanes le puissant, Et Giresme fatal aux cornes du croissant. À ces quatre elle joint l'adroit Sainte-Severe, Fratames l'indonté, Canede l'insulaire, Coulouces, Termes, Rieux, le brave Arragonnois, Et sur tous, comme chef, l'invincible Dunois. Des autres qu'elle a pris pour combatre avec elle, Elle charge Gaucourt, le chevalier fidele, Graville, dont les traits de tous sont les plus craints, Et Puyseux Capdorat le plus beau des humains. Elle en charge Villars, honneur de la milice, Verduran, Chasteaubrun, Valpergue, La Palisse, Vignoles, Deloré, Villandrade, et Corras, Tous du corps de la France infatigables bras. L'anglois qui de vingt forts, et de deux cens redoutes, Avoit semé la plaine, et traversé les routes, Dans ses divers reduits, de machines armés, Tenoit ses estandards desormais renfermés. D'un oeil judicieux, la celeste guerriere En choisit deux des grands, pour l'attaque premiere, Veut que Dunois au droit s'efforce de passer, Et, pour elle à-l'envy, prend le gauche à forcer. François, dit-elle alors, vostre masle courage S'excite assés tout seul, sans l'ayde du langage, Et, pour vous aquerir le titre de vainqueurs, Il suffit du brasier, qui consume vos coeurs. Allés donc à ces forts, dont la superbe enceinte, Vous cachant les anglois, vous descouvre leur crainte, Et pour mieux l'entreprendre, en vous-mesmes songés Que leur camp tient encor vos remparts assiegés. Elle leur parle ainsi, d'une voix foudroyante, Et soudain aux deux forts l'escalade se plante; On y fait en cent lieux cent vigoureux efforts, Et l'ardeur est pareille, au dedans, au dehors. À celuy de Dunois ses trouppes attachées, Sous les dards qu'on leur jette à l'instant sont cachées, Et tous presque, en montant, de leurs corps renversés, Vont tapisser la vase, et remplir les fossés. Peu des plus valeureux vers la cime s'avancent; Les cailloux, et les traits se roulent, et se lancent, La mort, en cent façons, vole de toutes parts, Et le sang espanché rougit les boulevards. Coulouces vers le haut de l'eschelle dressée, À deux mains par Huntley, voit la hache abbaissée, Coup sur coup sur l'eschelle il la voit delascher, Et, grimpant contremont, espere l'empescher. Mais le robuste anglois enfin l'ayant couppée, Du françois courageux l'esperance est trompée; Le guerrier et l'eschelle, en tombant à la fois, Laissent plus d'un soldat accablé de leur poids. Fratames remarquable en grandeur de stature, Approchoit du sommet de la forte closture, Et refrappant plus fort ceux qui l'avoient frappé, Tenoit son large fer dans leurs veines trempé. Descalles plein de trouble accourt en cette place, Voit dequoy ce grand corps la courtine menace, Et d'un roc, qui jadis fut la creste d'un mont, Le fait cheoir comme mort, au lieu le plus profond. Le françois qu'à son tour, cette infortune trouble, S'excite à la vengeance, et sa fureur redouble, Il redouble sa force, il redouble l'assaut, Et tousjours rejeté, tousjours remonte en haut. Rais, Canede, Giron, Saintrailles, Rieux et Termes, Contre l'effort anglois demeurent les plus fermes, Abandonnent plus tard le creneau defendu, Et regaignent plustost l'avantage perdu. Ainsi du vert palmier l'ambitieuse branche À peine, sous le fer, contre terre se panche, Qu'on la voit aussitost, d'un eslans glorieux, Mesme avec tout son faix, remonter vers les cieux. Durant l'aspre combat, l'invincible Pucelle Fait, au second des forts, attaquer le rebelle; Le courage des siens va jusques à l'excès, Et semble luy promettre un plus heureux succés. Au redoutable mur chaque bande s'applique, Les uns, pour se guinder, se servent de la pique, Les autres de la main, les autres du poignard, Et, mesme sans eschelle, eschellent le rempart. Mais si l'assaut est rude, aussi l'est la defense; Aucun trait par l'anglois vainement ne se lance, Aucun dard ne se perd; tous vont chercher le flanc, Tous s'y font ouverture, et s'y teignent de sang. Pour gravir au sommet, Alard et Richardelle Se prestoient l'un à l'autre, une ayde mutüelle, Quand un fleau, que sur eux descharge un pesant bras, À tous deux, en tombant vient donner le trespas. Lancosme s'avançoit, quand une fleche aigüe Vole, et sifle vers luy, le traverse et le tüe; Le pied manque à Chavagne, il se prend à Cussé, Et d'un grais l'un et l'autre, en glissant, est blessé. Vignoles, abatu d'un coup de javeline, Voit de corps renversés une pile voisine, Et, par cette autre voye à la cime aspirant, D'une autre javeline en reçoit un plus grand. Au point qu'on la retire, il la prend et l'embrasse, Et croit, en la suyvant, monter sur la terrace; Mais de ruse ou d'effroy l'ennemy la quitant, Sur les siens, avec elle, il retombe à l'instant. Rodolphe, Chasteaubrun, Verduran et Graville, Malgré tout, vers le haut s'eslevent entre mille, Par cent traits, par cent dards, ne sont point arrestés, Et les anglois, par eux, craignent d'estre emportés. Le vaillant Rameston, contre tant de vaillance, Recueille en ce peril sa derniere puissance, À chacun des guerriers oppose cent soldats, Et, par force à la fin, les precipite en bas. Ainsi lors que des mers les vapeurs orageuses Viennent couvrir du ciel les plaines lumineuses, Et, se haussant tousjours, d'une constante ardeur, Du throsne des clartés offusquent la splendeur; Le soleil eclatant, pour venger son outrage, Avec tous ses rayons bat le sombre nüage, Et, dontant à la fin son orgueil indonté, Le fait recheoir en pluye, et se rend la clarté. Mais, bien que de plusieurs la cheute soit mortelle, Ardemment toutesfois l'assaut se renouvelle, Leur perte les irrite, et tant d'affreuses morts Demandent à leurs mains de plus masles efforts. Chacun d'eux animé de douleur et de honte, D'un mouvement rapide au boulevard remonte; On les voit tous, en l'air, rabbatre heureusement Les traits, dont l'ennemy les charge incessamment. Rodolfe, entre les chefs, plus que tous se signale, Soustient de plus d'espieux l'impression fatale, Et, sous son grand pavois à leurs pointes caché, Moins que tous, en montant, sent son cours empesché. La Pucelle en tous lieux à vaincre les exhorte, Et par ses cris ardens aux terraces les porte; Ils y touchent par tout, et vont à cette fois Au fort, desormais foible, asservir les anglois; Quand, des prochains reduits, quatre bandes pressées Aux reduits combatus viennent piques baissées, Et la sainte et Dunois, tous deux en mesme temps, Ont, contre leurs deux corps, deux mille combatans. Alors, comme à l'envy l'un et l'autre s'appreste, À prevenir l'effet de la double tempeste, Et, tournant vers le champ le feu de leur courroux, Delivre les remparts de la peur de leurs coups. Plusieurs cedent d'abord à leurs regards terribles, Plusieurs tombent d'abord sous leurs bras invincibles, Plusieurs perdent le coeur avec le jugement, Et peu s'osent resoudre à mourir noblement. Stafford contre Dunois, Holland contre la sainte, Dans l'effroy general semblent estre sans crainte, Par gloire, ou par pudeur, ils se monstrent vaillans, Et s'opposent au cours des deux forts assaillans. Mais qui peut soustenir cette double puissance? Son choc impetüeux donte leur resistance, Et malgré la vigueur de leur bras indonté, L'un y perd la franchise, et l'autre la clarté. De fuyards esperdus la campagne est semée, La guerriere les chasse, aux yeux de leur armée, Jusques sur les fossés le guerrier les poursuit, Et nul à leur secours ne vient de son reduit. Le rebelle, en tous lieux, d'espouvante se glace, Il se croit en peril, mesme dans sa terrace, Le feu qui luy restoit à ce coup s'amortit, Et le camp le plus grand a peur du plus petit. Tel le rinoceros, que la terre africaine A veu long temps regner sur sa bruslante arene, Et, par sa corne horrible, en leurs antres profonds Resserrer, de frayeur, elephans et dragons; Au rugissant assaut de la fiere lionne, Malgré sa fermeté, sent son coeur qui s'estonne, Et, le pied glorieux devant elle laschant, Dans sa grotte se cache, et tremble en s'y cachant. Les trouppes sont à peine, en leurs forts rechassées, Qu'ils retournent tous deux aux courtines laissées, Et chacun voit les siens, des boulevards tentés, Avec beaucoup de sang, par tout precipités. La guerriere s'escrie, o guerriers sans courage, Quoy! L'anglois contre vous garde son avantage, Quoy! Par vostre foiblesse, il vous voit en ce lieu, Rendre vain, le secours de la bonté de Dieu. Imprudens ennemis de vostre propre gloire, Vous laissés, vers Betford, envoler la victoire; Ah! Remontés, soldats, et, mesprisant la mort, Sur le corps des tyrans, suivés moy dans ce fort. L'assaillant refroidy, tout à coup, dans son ame, Par le feu de ces mots, sent rallumer sa flamme, De toutes parts remonte, et par tout desormais Supporte, sans ceder, les cailloux et les traits. Devant les plus ardens resplendit la guerriere, Et plus que tous s'expose à la gresle meurtriere, Chacun, par son exemple, autant que par sa voix, Se resout de mourir, ou de forcer l'anglois. Il semble, en se guindant vers l'effroyable cime, Qu'elle y tire, apres soy, le françois magnanime; Sous elle, à droit, à gauche, ils la suyvent en haut, Et portent aux remparts un formidable assaut. Proche d'elle s'eleve, et doucement eclate, Du vaillant Capdorat la beauté delicate, Et de ses cheveux blonds les anneaux radieux, À l'egal de son fer, esbloüissent les yeux. Un peu plus à l'escart, le puissant Villandrade, Le javelot en main la courtine escalade; Les fermes eschelons se courbent sous ses pas, Et son bras luy promet l'effet de mille bras. L'assailly qui ne craint que celuy de la sainte, Et de qui la valeur s'anime par la crainte, En tous autres endroits resiste foiblement, Et, dans cet endroit seul, combat obstinement. Elle, de plus en plus, s'esloigne de la terre, Et soustient, sur son dos, tout le faix de la guerre; L'anglois tonne sur elle, et tonne à grands eclats; Mais, bien qu'il la foudroye, il ne l'estonne pas. Elle dissipe enfin la tempeste mortelle, Et luit affreusement au sommet de l'eschelle, Dans ses yeux embrasés, et dans son fer ardent, L'estranger reconnoist son trespas evident. Ainsi par fois en l'air une rouge comete, Des changemens d'estat messagere müette, Lance, d'un oeil de feu, ses menaçans regards, Sur le coupable chef des injustes cesars. Les tirans orgueilleux dans son aspect funeste, Lisent avec effroy leur cheute manifeste, Perdent toute esperance, et, maudissant leur sort, De moment en moment n'attendent que la mort. Mais tandis qu'à son mur la guerriere s'eleve, Le grand Dunois au sien ne donne paix ny tréve; Il le veut emporter, et le premier de tous Se presente à l'attaque, et s'abandonne aux coups. À la mercy des traits, contremont il s'elance, Voit en vain, contre luy, renforcer la defense, En vain, sur son armet, sent fondre mille dards, Et touche desormais le front des boulevards; Quand ainsi qu'un soleil, qui brusle autant qu'il brille, Il voit, d'un oeil jaloux, la valeureuse fille, Maistresse du reduit si long temps defendu, Et le fier Rameston sous ses pieds estendu. De douleur il s'escrie, ô foibles, ô timides, Quoy! Vous tardés encore à donter ces perfides; Et voilà cependant, que dans cet autre fort, Par le bras d'une fille, ils endurent la mort. Contre nous seulement ils ont de l'avantage, Et l'ont, par nostre peur, plus que par leur courage; Soldats jadis vaillans, ah! Forçons ce rempart; C'est assés de malheur, de l'avoir fait si tard. Il parle, et sa parole est aspre et vehemente, Son eclat aux anglois donne de l'espouvante, Ses coups les font fremir, et Descalles en vain Oppose à ce tonnerre, et la voix, et la main. Des creneaux, à la fin, Dunois se rend le maistre; Nul anglois, devant luy, n'oseroit plus parestre, Par le chemin frayé, sa bande suit ses pas, Et remplit tout d'horreur, de fuitte, et de trespas. L'estranger emporté, s'effraye, et se disperse, Et pressé du françois, l'un l'autre se renverse; Descalles cede mesme, et par Dunois poussé Tombe, mais apres tous, dans le bas du fossé. Il n'est plus d'ennemy qui ne fuye, ou ne meure, Le fort aux assaillans, sans obstacle, demeure, Le sang rebelle y coule, et les vainqueurs espars, Dans le sang respandu, plantent leurs estandards. La sainte fille alors, rayonnante de gloire, À grands cris, par les siens, fait chanter la victoire; La trouppe de Dunois, à ces cris eclatans, Par de semblables cris, respond au mesme temps. Ce chant, deçà delà, par trois fois se redouble; De ces echos guerriers, l'air s'emeut et se trouble; Mais l'orgueilleux Betford, de douleur accablé, À ce bruit triomphant, plus que l'air est troublé. Dans ses autres remparts la crainte le resserre, Il semble terracé de deux coups de tonnerre, Tout espoir l'abandonne, et sa triste raison Pour luy, n'offre à ses sens, que mort, ou que prison. Le jour luysoit encore, et le flambeau du monde, Alloit, comme à regret, s'esteindre au sein de l'onde; Dunois, sans perdre temps, veut sur les autres forts, À la faveur du jour, employer ses efforts. Mais des deux grands succés l'heroïne contente, Reprime du heros la fougue impatiente, D'un eloge obligeant tempere son refus, Et veut au lendemain remettre le surplus. De pics et de brandons la populace armée, Contre les forts conquis, va de rage animée, Et violant la paix de la tranquille nuit, Les pille, les abat, les brusle, et les destruit. Le vainqueur cependant repose, et prend haleine, Mais repose en vainqueur, et loge dans la plaine; Il a rompu ses fers, et du joug deschargé, Repute à deshonneur d'agir en assiegé. Assiegeant, à son tour, il dispose ses bandes, Sur les costaux voisins, dans les voisines landes; Et par toute l'enceinte, avec cent petits corps, Des boulevards anglois couppe tous les abords. Chaque corps est petit, mais sa force est puissante, Et l'anglois renfermé, par sa crainte l'augmente; Des boulevards gaignés l'evenement heureux Nourrit la confiance en leur sein valeureux. Aux postes assignés, chacun, de feux sans nombre, Par les champs tenebreux, donne la chasse à l'ombre, Et par tout, d'un temps mesme, en cet immense tour, Au milieu de la nuit fait paroistre le jour. Le feu s'esprend, s'allume, estincelle, et petille, Sous le fer, chaque trouppe à ces lumieres brille, Et par cent cris tonnans, meslés à ces eclairs, Fait resonner la terre, et retentir les airs. Le long des feux ardens, les brigades couchées, Sur l'aride sablon, ou les herbes sechées, Sans trouble desormais, le couteau dans la main, Sur les vivres tranchés assouvissent leur faim. Des vins delicieux les escumeuses ondes Se versent coup sur coup, dans les tasses profondes, Et prises à longs traits, par leur douce liqueur, Resveillent les esprits, et reschauffent le coeur. Les uns dancent en rond, en rond les autres chantent, Ceux cy content leurs faits, les content, et les vantent, Ceux là plus enflammés se lancent à leurs dards, Et des timides forts menacent les remparts. Le tremblant ennemy, du haut de ses terraces, Voit tous leurs mouvemens, oit toutes leurs menaces, Et palissant d'effroy, demande à sa valeur, De reparer sa perte, et donter son malheur. Il demande à ses bras d'employer leur puissance, Pour garantir son chef des foudres de la France, Et s'armant de courage, en ce pressant besoin, N'espargne, à se munir, diligence ny soin. Ainsi contre le choq de la mer courroucée, Dont la plage Belgique est tousjours menacée, La prevoyante peur y fait de toutes parts, Construire incessamment, et digues, et remparts. Entre tant de grands forts, qu'occupent les rebelles, Aucun n'est comparable au grand fort des Tournelles; Il est vaste d'enclos, il est haut elevé, Et son pied, tout autour, par la Loire est lavé. Mais, vers deux des costés de la superbe masse, La bruslante saison rend la riviere basse, Et sans moüiller les flancs, au midy comme au nord, Du rivage opposite on peut aller au fort. Le general anglois de sa nombreuse armée, Là, pour vaincre, ou mourir, tient l'elite enfermée, Et, sur ce beau theatre, aspire à faire voir Ce que peut la vaillance unie au desespoir. La sainte, aux premiers rais de la vermeille aurore Se tourne vers les cieux, leur assistance implore, Puis se monstre à son camp, et de ses bataillons Couvre, au son des tambours, les arides sablons. Alors pleine de feu; compagnons, leur dit-elle, Achevés de punir cette race infidelle, Achevés d'affranchir la fidelle cité, Du joug insuportable à ses murs appresté. Qu'au grand fort, à grands pas, chacun de vous s'avance; Je voy d'icy l'anglois, qui tremble, et qui balance; Marchés, courés, volés, et n'aprehendés rien; Il se defendra mal, si vous l'attaqués bien; Sa voix est foudroyante, et les claires trompettes Semblent estre aupres d'elle, ou foibles, ou müettes; On marche, on court, on vole, et, d'une et d'autre part, On traverse les gués, on monte au boulevard. L'estranger, accueilly de ce funeste orage, En repousse l'effort d'un semblable courage, Le françois et l'anglois egalement boüillans, Sont tous deux assaillis, et tous deux assaillans. Dunois vers le midy ses brigades anime, Et presente à leurs coeurs la perilleuse cime; Mille morts à la fois partent de mille bras, Et du comble tenté rejettent les soldats. Rassan perit d'un trait, et Valin d'une hache; Un roc tombe sur l'isle, et de son poids l'ecache, Laigues par une fleche, et Morges par un dard, Perdent avec le jour le sommet du rempart. De tant de sang versé, l'onde au dessous est teinte; Chabanes, de douleur se sentant l'ame atteinte, Pour venger ses amis son eschelle dressant, Vers l'horrible creneau s'eleve en menaçant; Quand de trois lourds marteaux la sonnante tempeste, Par l'effort de trois bras vient fondre sur sa teste; Il resistoit aux deux, mais au troisiesme enfin, Il perd la connoissance, et cede à son destin. Termes, qui de Betford meditoit la ruïne, Trebusche, en l'approchant, sous une javeline, Et Rieux, plus haut encor vers la cime avancé, Par une demypique, est sur luy renversé. Canede le dernier, dans l'attaque terrible, Entre mille vaincus sembloit estre invincible, Et, bien que mille traits l'atteignissent d'enhaut, D'un pas moins resolu, n'alloit pas à l'assaut. Alors un fleau bruyant, qu'un bras nerveux desserre, Le mesure, l'atteint, et le porte par terre; Par le fleau tournoyant, il est pris en travers, Et, loin des premiers cheus, s'en va cheoir à l'envers. Il n'est rien cependant, qui leur valeur rebute, Rien n'allentit leur cours, ny blessure, ny cheute; Tous tendent à la palme, et veulent, dans le fort, L'aller mesme cueillir aux despens de leur mort. Le prince impetüeux, parmy les siens se mesle, Et, plus que tous, s'expose à la mortelle gresle; Son armet en resonne, et les coups violens Tirent de son escu des feux estincelans. Aucun d'eux ne l'abat, aucun d'eux ne l'arreste; Il s'eleve tousjours, malgré l'aspre tempeste, Estonne, et fait blesmir le nombreux defenseur, Et va du boulevard se rendre possesseur; Lors qu'un enorme grais, poussé de la terrace, Luy roule sur le dos, et l'eschelle fracasse; Le fort, par ce tonnerre, à son bras est ravy; Il tombe, et de cent dards en tombant est suyvi. Soudain, à la vengeance, il s'appreste, et s'excite; La perte du rempart plus que son mal l'irrite, Et, bien qu'il ait le corps en plus d'un lieu froissé, Il retourne plus fier à l'ennemy laissé. Ainsy quand un aspic, dans la plage enflammée, D'un ongle d'elephant sent sa gorge entamée, Et que de sa blessure il voit, à gros boüillons, Jalir un sang fumeux, sur les jaunes sillons. Si le coup l'affoiblit, la douleur le ranime, Contre son ennemy son fiel se renvenime; Il se redresse en l'air, il sifle avec horreur, Et, par sa triple langue, exprime sa fureur. La sainte en mesme temps, d'une ardeur vehemente, Au nord du boulevard l'escalade presente; Elle brille entre tous, et ses yeux flamboyans Attirent, sur son chef, cent rochers foudroyans. Mille soldats choisis, trente pour chaque eschelle, Sur le bois ondoyant se guindent avec elle; Un orage mortel se descharge sur eux, Et souvent un seul dard fait plus d'un malheureux. Bidache et Senarpont, d'une fougue empressée, Montoient l'un apres l'autre, à l'eschelle dressée; Un javelot lancé par un robuste bras, Les perce l'un et l'autre, et les livre au trespas. Alain, qui voit leur cheute, adroittement se cache, Sous le solide acier d'une grande rondache, Et volant contremont, par le metal espais, Du brave defenseur rebouche tous les traits. Mais de bois enlacés une vaste machine, Par l'effort de cent mains, luy fondant sur l'eschine, Il se couvre, sans fruit, de son large pavois; La machine, en tombant, l'ecrase sous son poids. Argilmont approchoit la formidable cime, Quand d'une faux aigüe il devient la victime; Atteint par le gosier, il prend un rude saut, Et fait, en trebuchant, trebucher Concressaut. Umbert reçoit au ventre une profonde playe, Ossemont à la gorge, à la teste Canaye, Au genou Roquepine, à la hanche Barrain, À la cuisse Nargonne, et Vandenesse au rein. Rodolphe, qui sur tous au peril s'abandonne, S'avance plus qu'aucun, et moins qu'aucun s'estonne, Et, tout armé qu'il est, verse un fleuve de sang, De la temple, du front, de l'espaule, et du flanc. Le sort n'espargne rien, et la sainte guerriere Estoit seule eschapée à la gresle meurtriere, Elle touchoit au comble, et, dans le vaste fort, D'une main triomphante, alloit prendre Betford; Lors qu'au fond des bas lieux, le prince des tenebres, Entre les pleurs amers, et les accens funebres, Dans sa grotte embrasée, au milieu de sa nuit, Sceut l'estat où l'anglois, par elle, estoit reduit. De tout temps le demon, en son ame inhumaine, Nourrissoit pour la France une implacable haine, Ayant veu, tant de fois, ses projets inhumains, À son grand deshonneur, par elle, rendus vains; De l'effroyable hun les drapeaux mis en fuitte, Du nombreux sarrazin la puissance destruitte, Du profane lombard le regne aneanty, Du saxon revolté l'orgueil assujetty, Sur le fier musulman Solyme reconquise, L'albigeois egaré reconduit à l'eglise, Enfin malgré les flots, les escueils, et les vens, Le more attaqué mesme en ses sables mouvans. Mais outre tant d'affronts, dont, sur l'illustre France, Son empire abatu luy demande vengeance, Si rien fait qu'il en vueille estre persecuteur, C'est de voir que Michel en est le protecteur. Sa rage le transporte, autant de fois qu'il pense Au coup desmesuré qu'il receut de sa lance, Quand des cieux assaillis dans l'abysme jetté, Il perdit, pour jamais, la gloire et la clarté. Le poids d'un si grand coup incessamment l'oppresse, Ce Michel, cette France, à luy s'offrent sans cesse, Et d'un fiel embrasé luy remplissent le coeur, Contre son ennemie, et contre son vainqueur; Mais sa mortelle rage, et sa haine immortelle, Ne pouvant rien sur luy, se deschargent sur elle. À ces vieux aiguillons un nouveau succedant, Ne fait qu'aigrir le fiel de son courroux ardent. Dans la centiesme année un prince d'Angleterre, Declarant à l'eglise une sanglante guerre, Doit alterer son culte, et, vray monstre d'horreur, En infecter le sein de licence et d'erreur. Satan qui de ce mal flate sa frenaisie, Et qui voit cette porte ouverte à l'heresie, Par ce malin espoir ses douleurs consolant, En esprouve l'acces un peu moins violent. Comme des anglois seuls il attend toute chose, Selon leurs interests ses desseins il dispose, Il seconde leurs voeux, il soulage leurs soins, Il espouse leur cause, et veille à leurs besoins. Des peuples souslevez la faveur ondoyante, Par les traits de son art, pour eux devient constante, Et ce mesme art pour eux, fait, et princes, et grands, Du monarque françois rebelles et tyrans. Pour eux, pour leur fortune, il est tousjours en crainte, Aussi, voyant leur chef succomber sous la sainte, Dans le mesme moment, pour le sauver des fers, Des demons les plus forts il prive les enfers. Entre les legions qu'arme la noire plage, Sur toutes une excelle, en grandeur de courage; Pour garde il la choisit, et, de pres l'animant, La rend de ses fureurs l'ordinaire instrument. Va, luy dit le demon, va fidelle milice, Garantir mes anglois du fatal precipice, Va destourner le coup du fer victorieux, Que leur tient sur le front la guerriere des cieux. L'estat où je les voy, des estats est pire, De leur salut depend l'honneur de mon empire, J'ay pour ce rare exploit destiné ta valeur; Va pronte, et de leur sort repare le malheur. La bande, à ce discours, se respand sur la terre, Et vient mesler sa rage à celle de la guerre; L'air en est agité, le soleil en paslit, Et la Loire s'en trouble, au plus bas de son lit. Dans son dernier instant Betford sent leur venüe, Et se sent assisté d'une force inconnüe; Ils passent dans son sein, ils passent dans son bras, Et luy font de la fille esperer le trespas. Du fort imperieux elle tenoit la cime, Et le faisoit trembler sous son bras magnanime, Quand d'un bras animé par les monstres d'enfer, Contre elle, avec grand bruit, il darde son grand fer. C'est ainsi que l'on voit l'impetüeuse foudre Tomber du firmament, reduire tout en poudre, Et dans tous les endroits où son trait a passé, Laisser d'affreux tesmoins du bras qui l'a lancé. Vers où l'espaule gauche à la gorge est conjointe, Le sacrilege fer, de sa mortelle pointe, Le bouclier, la cuirasse, et le col entamant, Se fait jour par le dos, et fuit rouge et fumant. D'une atteinte si rude, estourdie, esbranlée, Elle voit de ses mains la victoire ecoulée; Les anglois, les demons contens et furieux, D'espouvantables cris font retentir les cieux. À l'eclat, au fracas de ce nouveau tonnerre, Le françois sent son coeur, qui se glace et se serre, Il croit la sainte morte, et pleurant son trespas, Du rempart assailly se retire à grands pas. Seule, bien que le sang de ses veines ruisselle, Elle tient ferme encor au faiste de l'eschelle, Et, r'assurant les siens dans leur estonnement, En ces termes leur parle, et d'un ton vehement. Quoy! Valeureux guerriers, quoy! Dans vostre avantage, Un peu de sang perdu vous fait perdre courage; Pour moy, je le repute à supreme bonheur, Et, dans ce petit mal, je trouve un grand honneur. Le succés, bien qu'heureux, n'eust eu rien d'honnorable, Si le ciel n'eust permis un coup si favorable; Vous n'en verrés pas moins vos bras victorieux, J'en verray seulement mon nom plus glorieux. Elle est en ce moment de cent fleches couverte, Et desormais aucun ne doute de sa perte; Des fleches toutesfois aucune ne l'atteint, Ou du moins, l'atteignant, de son sang ne se teint. Mais la force la quitte, et l'oblige à descendre; Sa grande ame y repugne, et voudroit s'en defendre; Il le faut, elle cede, et crie à haute voix; Reçoy de mon retour ce noble gage, anglois, Retiens le. Et sur ce mot recueillant sa puissance, Haut, dans le sein de l'air, son enseigne elle lance; L'enseigne vers les cieux, s'eleve avec effort, Puis se va replanter dans le milieu du fort. La sainte aux siens se tourne et, nous verrons, dit-elle, Qui la possedera, de nous, ou du rebelle; Nous verrons qui de nous la laissera perir, Et si je seray seule à l'aller requerir. Depite elle descend, et, non loin de l'eschelle, Descouvre au medecin sa blessure mortelle; Il voit, en la sondant, que le coup brise l'os, S'en estonne, la pense, et l'exhorte au repos. Chacun, ainsi que luy, l'exhorte à la retraitte, Mais de tous constamment l'avis elle rejette, Du perilleux assaut promet un bon succes, Et de son cuisant mal dissimule l'exces. Dunois qui dans son poste, à ce poste opposite, Pressoit des ennemis la belliqueuse elite, Du coup de la guerriere entend le triste bruit, Et sent couvrir ses yeux d'une ombrageuse nuit. De douleur il souspire, et devient froid et pasle, Son coeur se sent percé de l'atteinte fatale, Et pour se maintenir, sans en estre abatu, Se trouve avoir besoin de toute sa vertu. Sur ses pieds chancelans à peine il se rassure, Et l'esprit tout remply de l'horrible blessure, Il ne songe d'abord qu'à luy donner secours, Et, sans deliberer, y va d'un viste cours. Vers elle il prend sa course, et ses armes appreste; Mais, il n'est gueres loin, que sa course il arreste; L'honneur retient ses pas, qu'avoit poussés l'amour, Luy monstre la courtine, et l'invite au retour. Un trouble violent s'eleve dans son ame; Son devoir est contraire au dessein de sa flamme; L'un et l'autre, un grand temps, contestent de pouvoir, Enfin la flamme cede, et fait place au devoir. Dure loy, dit le prince, en retournant aux bandes, Qui de ma passion la tendresse gourmandes, Et qui me rens barbare envers le saint objet, Par qui du sceptre anglois je ne suis point sujet. Aux despens de mon coeur, he! Bien fois satisfaitte, Contente ton desir, dans ma lasche retraitte, Pour plaire à ta rigueur je consens d'estre ingrat, D'estre mauvais amant, pour estre bon soldat. Malgré toy toutesfois, inhumaine contrainte, Ma vaillante douleur combatra pour la sainte, Et mon bras dans le sang fera les corps nager, Sinon pour la sauver, au moins pour la venger; Je plongeray ce dard au sein du parricide. Aux remparts, à ce mot, il va d'un cours rapide, Les siens il y remeine, et l'anglois plein d'horreur, Tremble au terrible aspect de leur noble fureur. Cependant le treshaut contemplant sa guerriere, Et voyant de ses yeux obscurcir la lumiere, Plustost que de laisser le saint oeuvre imparfait, Luy veut d'un saint secours faire sentir l'effet. Aux jardins estoillés, dont les fleurs et les plantes Ont le suc salutaire, et les füeilles brillantes, Sur toutes une luit, qui, pleine de vertu, N'a jamais sans victoire aucun mal combatu. Le peuple aymé des cieux, à l'antique monarque, Dont les jours n'attendoient que le fer de la Parque, Vit jadis cette fleur, dans les champs palestins, De trois lustres entiers prolonger les destins. Son bouton est vestu d'une pourpre enflammée, Qui, sans nombre à l'entour, d'astres d'or est semée; Sa tige est haute et droitte, et d'un azur changeant, Qui traisne en serpenteaux ses racines d'argent. D'une tendre emeraude, en lames divisée, La merveilleuse plante à sa fleur composée, Et, sans s'espanoüir, cette puissante fleur Tient sa force cachée aux replis de son coeur. Par le vouloir divin, un des anges la cueille; Il presse entre les doigts sa verdoyante feüille, Et, pour remede unique au mal qu'a fait le trait, En tire un lait plus doux que le terrestre lait. L'ange avec la liqueur, d'une cheute soudaine, Vient où la fille souffre une cuysante peine, Et, dans son coup mortel, sans paroistre à ses yeux, Verse insensiblement ce baume precieux. L'efficace pouvoir de ce nouveau dictame, De la brulante playe oste toute la flamme, Chasse tout le venin, et, ses bords unissant, Rend la force premiere à son bras languissant. Elle se sent guerie, et du secours celeste Voit, dans sa guerison, la preuve manifeste, Benit le souverain, adore ses bontés, Et retourne aux anglois à pas precipités. Contre eux elle s'excite, et, doublant sa vaillance, Au boulevard quité rapidement s'eslance; Les françois sur ses pas y vont rapidement; Betford plus que jamais en craint l'evenement. Mais contre les demons, dont la trouppe invisible Rend le haut du rempart à tous inaccessible, L'ange, qui se voit seul, en ce besoin pressant, Pour n'y pas succomber, recourt au tout-puissant. L'enfer, s'escria-t-il, ô majesté divine, Des perfides anglois ne veut point la rüine, Il borde de leurs murs, et le front, et le flanc, Et des françois par tout a respandu le sang. Contre sa violence, et contre sa malice, À nos foibles efforts joins ceux de ta milice, Et, par tes esprits saints, dans les feux eternels, Vueille precipiter les esprits criminels. Dieu voit le grand peril, accorde sa demande, Et de soldats ailés fait partir une bande, Uriel la conduit, et tombe, en un moment, Du ciel le plus sublime au plus bas element. Il fond, avec les siens, sur la trouppe infernale; En valeur, en fureur, là chacun se signale; Les anges, les demons, d'un foudroyant eclat, Sur le mur combatu, font un aspre combat. Deux nüages de feu, l'un clair, et l'autre sombre, Semblent faire heurter la clarté contre l'ombre, On voit leurs tourbillons l'un vers l'autre voler, Et de leur choq ardent la flamme estinceler. Tantost l'un, tantost l'autre, en egale balance, Dans la plaine des airs, ou recule, ou s'avance, Tantost, d'egale force à-l'envy se poussans, Ils font, pour s'esbransler, des efforts impuissans. Mais enfin, tout à coup, le tenebreux nüage Au nüage brillant laisse prendre avantage; On le voit entr'ouvert, on le voit enfoncé, On le voit, en cent parts, en cent lieux, dispersé. Sur ce temps l'esprit saint, garde de la guerriere, Luy leve le bandeau, qui voiloit sa paupiere, Et luy descouvre à nu les escadrons d'enfer Escartés loin du fort, par l'angelique fer. Il luy descouvre à nu, dans l'horrible bataille, Les saints qui d'Orleans protegent la muraille, Saint Agnan, Saint Euvert, qui de leurs saints bastons, Des anges à-l'envy, poursuyvent les demons. Cet objet la surprend, et d'aise la transporte; Il luy hausse le coeur, et rend sa main plus forte; Elle crie; ô françois, l'enfer est terracé, Le ciel veut à ce coup que l'anglois soit forcé. Donnons; et de furie en parlant elle donne; Le françois donne alors; le rebelle s'estonne, Et, comme si l'effroy l'avoit rendu perclus, Il demeure immobile, et ne resiste plus. Ainsi quand l'onde emeüe est la plus aboyante, Le hardy nautonnier monstre une ame constante, Et long-temps, par soy-mesme, et par ses matelots, Reprime adroittement l'insolence des flots. Mais si malgré son art, et malgré son courage, En fin tombe sur luy la vague du naufrage, À l'aspect de la mort, qu'il ne peut eviter, Contre le flot vainqueur il cesse de lutter. Durant ces hauts exploits le renommé Giresme, Terreur de l'othoman, et son horreur extreme, Pour aller à l'assaut du rempart orgueilleux, Avoit pris entre tous un chemin perilleux. À la teste des siens, sous des armes dorées, De mille blanches croix couvertes et parées, Il court au boulevard, un long trait à la main, Et se prepare à faire un acte plus qu'humain. La grande croix d'argent, sur sa rondache emprainte, Ebloüit le rebelle, et le remplit de crainte; L'infidelle en cent lieux devant elle a tremblé, En ce lieu le chrestien devant elle est troublé. Le pont, par qui le fort se joignoit à la ville, N'estoit plus sur les eaux qu'une masse inutile, Depuis que l'assiegeant, resserrant l'assiegé, L'eut pour son assurance à le rompre obligé. Par là le grand guerrier son attaque medite, La grandeur du peril sa vertu sollicite, Il y va plein d'ardeur, d'un cours precipité, Vient à l'arche rompüe, et s'y trouve arresté. Le vuide en est, à l'oeil, de largeur excessive, Il veut pourtant rejoindre et l'une et l'autre rive, Et d'une estroitte planche, aussi-tost vif et pront, Sur le pont demoly, fabrique un autre pont. Avec peine et danger, il fournit cet ouvrage, Avec peine et danger, il s'en fait un passage; La planche, sous ses pieds, semble rompre à tous coups, Et luy monstre la Loire, et la mort au dessous. Toutesfois, sans frayeur, d'un pied ferme il y passe, Et suyvi de sa trouppe avance à la terrace; Il y monte, et remarque, avec estonnement, Que l'anglois à son choq s'oppose laschement. Entre le haut des cieux, et le bas de la terre, Dans la plaine estendüe où regne le tonnerre, Habite la terreur, qui par cent froides mains, Serre et glace les coeurs des malheureux humains. On connoist sa nature, et non son origine; Le ciel se l'attribüe, et la nomme divine; L'enfer s'en dit le pere, et croit devoir ce fruit À l'effroyable sein de l'eternelle nuit. Elle a, comme le corps, les deux ailes couvertes De bouches aux clameurs incessamment ouvertes, Et darde pres et loin, par cent ressorts divers, Cent visages hideux, et cent goziers ouverts. D'un mouvement rapide elle vole, et revole, Du levant au couchant, de l'un à l'autre pole, S'accommode, sans peine, aux changemens du sort, Et se range tousjours au party du plus fort. Sur le dernier instant que la bande celeste Donnoit à l'infernale une chasse funeste, La volage terreur vint dans le vaste fort, En faveur du françois, intimider Betford. Elle estouffe en son coeur tout ce qu'il a de flamme, D'affreuses visions elle agite son ame, Et luy feint, et Giresme, et la sainte, et Dunois, Avec cinquante dards, et cinquante pavois. À ses regards douteux elle peint, et figure Chacun des assaillans immense de stature, Les figure chacun de deux masses armé, Envenimé de haine, et de sang affamé. Ainsi dans sa fureur, par son crime excitée, Sur le haut Citheron, le fabuleux Penthée Voyoit, ou pensoit voir, de ses farouches yeux, Et deux Thebes en terre, et deux soleils aux cieux. Chacun de ses soldats, non moins que luy, se trouble; À leur sens egaré le françois se redouble; Ils luy cedent par tout, se confessent vaincus, Laissent tomber leurs traits, et jettent leurs escus. La guerriere, Dunois, et le brave Giresme, Se lancent dans le fort, d'une vigueur extreme, Saintrailles, Chasteaubrun, Villandrade et Flavy, D'une extreme vigueur s'y lancent à-l'envy. Là se fait du rebelle un horrible carnage, Le sang s'y verse à flots, les corps y vont à nage, Et le fer alteré s'y voit, avec plaisir, Dans un rouge ocean estancher son desir. Betford, à la faveur d'une obscure poussiere, Sur le pont abaissé traverse la riviere, Et, dans l'un de ses forts se tenant resserré, Là mesme, du vainqueur se croit mal assuré. Plusieurs suyvent ses pas, et se sauvent en foule, La crainte, vers le pont, l'un sur l'autre les roule, Le genereux Talbot, et le fier Glacidas Pensent, mais vainement, retenir leurs soldats. La terreur les poursuit de mille ombres funestes, Et pousse vers ce lieu leurs miserables restes; Par un chemin estroit, tous veulent, à la fois, Eviter la rigueur des armes du françois. Mais se voulant couvrir de cette aspre tempeste, La haste les retarde, et l'ardeur les arreste; D'un effort inutile, ils s'empressent tousjours, Et tousjours, par la presse, embarassent leurs cours. Ainsi d'un grand vaisseau, de petite ouverture, La liqueur renversée au passage murmure, Et ne sçauroit sortir, pour se trop empresser, Lors que, tout à la fois, on tasche à la verser. La foule, en cet endroit, de plus en plus s'augmente, Et desormais le pont l'esprouve trop pesante, Il gemit, il eclate, et, dans le fond de l'eau, Precipite avec luy son enorme fardeau. L'infortuné rebelle, en sa cheute effroyable, Pousse un cry, jusqu'aux cieux, horrible et pitoyable; Chacun tombe, et tombant voit l'infaillible mort, Lasches et courageux, tous ont le mesme sort. Le fleuve les reçoit dans ses grottes profondes, Et, plus haut que le fort, fait rejalir les ondes; Il blanchit tout d'escume, et roulant, à grand bruit, Vers l'un et l'autre bord, se rejette et s'enfuit. Dans cette deplorable et terrible avanture, Mille anglois sous les eaux trouvent leur sepulture, Et là, confusement, demeurent entassés Les foibles et les forts, les sains et les blessés. Toy-mesme, ô Glacidas, toy par qui l'Angleterre Avoit creu remporter le prix de cette guerre, En ce triste accident, vaincu, mais non troublé, Des rüines du pont tu te vis accablé. De tant de corps meurtris la Loire ensanglantée, Aux maritimes flots courut espouvantée, Et, leur communiquant sa nouvelle couleur, Du superbe estranger leur apprit le malheur. Talbot seul, entre tous, dans l'injure commune, À respecter sa teste obligea la fortune, Et du pont et des siens pesle-mesle chargé, Sous les vagues pourtant ne fut pas submergé. Il tomba, mais tout droit, et du gouffre de l'onde À peine eut des deux pieds touché la vase immonde, Qu'au dessus, à l'instant, d'un eslans vigoureux, On le vit reparoistre, ardent et valeureux. De l'une de ses mains il tient son cimeterre, De l'autre il fend les eaux, et s'eslance à la terre, Et, bien qu'il soit suyvi d'un orage de dards, Sur le rivage enfin triomphe des hazards. Au boulevard conquis alors tournant la veüe, De colere et de rage il sent son ame emeüe, Menace le françois de cent crüels trespas, Et vers les autres forts dresse ses tristes pas. Mais pour dernier malheur, il voit de son armée, La colline couverte, et la plaine semée, Il voit ses bataillons de frayeur esperdus, Il les voit esbranslés, il les voit confondus. L'invincible terreur, au grand fort dominante, Avoit de là, par tout, jetté son espouvante, Et, par l'augure affreux de mille dures morts, De son plus froid venin remply les autres forts. Par cent griffes d'acier, par cent secousses fortes, Elle en avoit brisé les remparts et les portes, Et, par cent foüets sonnans, des rebelles chassés, Avoit, aux champs voisins, les drappeaux dispersés. Talbot vient sur ce temps, et le monstre effroyable Vole soudain vers luy, mais visible et palpable, Se lance dans ses yeux, s'empare de son sein, Et l'oblige par force à changer de dessein. Malgré luy son grand coeur, à ce coup, l'abandonne, Il craint, et de sa crainte il a honte, et s'estonne, Il ne prend pas la fuitte, et toutesfois il suit Le soldat, qui de peur, se desbande, et s'enfuit. Ainsi, quand sous les murs de la vieille Carthage, Les ardens lionceaux s'exercent au carnage, Si le more vaillant, de fleches et de dards Les charge, et les contraint d'esloigner ses remparts; La superbe lionne, au mesme estat reduitte, Devant le fier chasseur, fait une lente fuitte, À chaque pas s'arreste, et d'un noble courroux Monstre qu'elle craint plus la fuitte que les coups. Mais parmy tout l'eclat de sa haute victoire, La sainte voit manquer quelque chose à sa gloire, Et du milieu des morts tirant son estandard, Songe à finir la guerre, et sort du boulevard. Le soleil, affoibly d'ardeur et de lumiere, Languissoit desormais au bout de sa carriere, Precipitoit son cours vers le bas horizon, Et s'alloit renfermer dans sa moite prison. Il restoit peu de jour, mais la fille celeste Veut destruire Betford dans le jour qui luy reste, Traverse le grand fleuve, avec le fort Dunois, Et chacun d'eux s'anime à de nouveaux exploits. Ils couroient aux reduits vuides et sans defense, Et preparoient contre eux une vaine vaillance, Quand, de soldats anglois et d'anglois estandards, Ils descouvrent les champs couverts de toutes parts. Tous deux à cet objet sont transportés de joye, Et, comme deux aiglons qui descouvrent leur proye, Au vaste sein de l'air, loin de l'abry des bois; Tous deux prennent leur course, et fondent sur l'anglois. Mais les tristes demons, au bruit de la tempeste, Qui gronde sur Betford et menace sa teste, Ne pouvant se resoudre à le laisser perir, Pour la seconde fois, le viennent secourir. Des plus sombres vapeurs de l'infernale plage, Ils forment à l'instant un tenebreux nüage, Et, de son espaisseur environnant Betford, Le cachent à la sainte, et l'ostent à la mort. Elle veut toutesfois poursuyvre sa victoire, Et s'elançant d'ardeur, où l'ombre est la plus noire, Eclate, brille, et semble un soleil qui reluit, Et qui chasse, à longs traits, les horreurs de la nuit. Desja par ses efforts la nüe estoit percée, Et sur les derniers rangs la charge commencée; La sainte avoit desja le grand bras desployé, Et Betford estoit prest d'en estre foudroyé; Lors qu'apres la nuit fausse, une nuit veritable Vint aux fuyards tremblans se monstrer secourable; Si son voile eust plus tard le monde envelopé, Du fer victorieux nul ne fust eschapé. Qui deçà, qui delà, sans ordre, et sans conduitte, D'une espouvante egale ils prennent tous la fuitte, Les uns courent vers Meun, les autres vers Gergeau; La campagne en est pleine, et la rive de l'eau. Ainsi lors qu'un milan, de penetrante veüe, Tombe à plomb, tout à coup, du milieu d'une nüe, Et fond dans un grand lac, où les vagues poissons Esprouvent rarement le fer des hameçons; Si d'un broüillars soudain l'onde couvre sa face, Aux peuples escaillés il donne en vain la chasse, Et le trouppeau müet, par la crainte escarté, Dans les roseaux touffus cherche sa seureté. D'une eclatante voix, la sainte, à chaque bande, Vers le mur affranchy, la retraitte commande, Et son authorité moderant leur chaleur, Au plus fort de leur course, arreste leur valeur. Elle ordonne cent feux, pour tesmoins de sa joye; Leur flamme, à gros boüillons, vers les astres ondoye; La nuit s'en illumine, et son obscurité Se dissipe aux rayons de ce jour emprunté. Le camp vole à la proye, et ses mains triomphantes Recueillent des vaincus les despoüilles sanglantes; Puis, sur le tour egal d'un cercle spacieux, De mille grands harnois revestent mille pieux. Dans le milieu du cercle, en suite l'on entasse Pique sur javelot, heaume sur cuirasse, Magnifique trofée, et sacré monument Dressé par la Pucelle au roy du firmament. Apres ce beau travail, la guerriere modeste, Bruslant d'un feu devot, et d'un zele celeste, Monte sur le trofée, et, sa voix renforçant, Au camp parle en ces mots, d'un ton grave et puissant. Benissés, compagnons, la sainte providence, Qui, d'un oeil pitoyable, a regardé la France, Et qui, sous ces remparts, dontant vos ennemis, A, dans les champs françois, les lys d'or affermis. C'est par son ordre seul, que l'injuste Angleterre A senty cet essay d'une nouvelle guerre; C'est elle, dont la force a poussé tous nos dards, Et dans tous ces reduits planté nos estandards. Qu'estois-je? Qu'estiés-vous? Pour tenter l'entreprise, Qui de ces murs tremblans a sauvé la franchise; Quelles estoient nos mains, et quels estoient nos coeurs, Pour ravir aux anglois le titre de vainqueurs. Cet innombrable camp, dont ils couvroient la plaine, Estoit insurmontable à la puissance humaine; Les cieux seuls, à sa force, estoient à redouter, Et ce n'est qu'eux aussi, qui l'ont pu surmonter. Au seul Dieu souverain tout l'honneur s'en doit rendre, Ou si, dans ce succés, nous pouvons rien pretendre, C'est l'honneur d'estre eleus, parmy tant de guerriers, Pour cueillir, en son nom, de si fameux lauriers. Cette grace, pour nous, est une insigne grace, Ainsi que nostre espoir, nos desirs elle passe, Et toutesfois encor, ce rare evenement N'est de nostre bonheur que le commencement. Nous allons bientost voir la Beausse reconquise, Bientost voir la Bourgogne en liberté remise, Bientost voir la Champagne, et les saints murs de Rheims, Resousmis à leur roy, par l'effort de nos mains. Vos yeux verront enfin le throsne de vos princes, Paris, ce noble chef des françoises provinces, Par le bras du Seigneur, en ses maux assisté, Triomphamment sortir de sa captivité. Loüons donc le treshaut, qui, par cette victoire, Ouvre à nostre courage un si beau champ de gloire, Et s'il nous a choisis pour de si grands exploits, Ne nous tesmoignons pas indignes de ce choix. Tous d'un commun esprit, et d'une voix commune, Rendent graces au ciel de leur bonne fortune, Et, sans presumer rien de leur infirmité, Donnent tout au pouvoir de la divinité. Pour ses illustres morts, la pieuse guerriere Fait mettre, au mesme lieu, les trouppes en priere, Intercede pour eux, leur impetre la paix, Et d'eloges exquis couronne leurs hauts faits. Puis, dans le sein profond de cette terre mesme, Qui doit sa delivrance à leur valeur supreme, Elle veut que leurs corps soient en pompe inhumés, Et de traits ennemis leurs sepulchres semés. Cependant la nuit vole, et le flambeau du monde Sent de la violence à demeurer sous l'onde, Vers le sombre orient, il haste son retour, Et prepare aux humains la naissance du jour. Le camp triste et müet, en ces devoirs funebres, Consomme tout le temps qu'embrassent les tenebres, Et, coulant, dans ces soins, les heures du sommeil, Revoit sur l'horizon paroistre le soleil. Alors, de tous costés, la plaine descouverte Du superbe assiegeant fait remarquer la perte; Alors, de toutes parts, la tremblante cité, Avec ravissement, se trouve en liberté. L'habitant desormais, sans contrainte, respire, Desormais des tyrans il ne craint plus l'empire, Il sort des murs en foule, et, par cent mots flateurs, Vient rendre un juste hommage à ses liberateurs. Ainsi lors que de loups une trouppe enragée A du belant trouppeau la closture assiegée, Et que, de pieux et d'aix foiblement remparé, Il n'ose esperer mieux que d'estre devoré; Si du soigneux pasteur la puissante houlette, Malgré tous leurs efforts, les force à la retraitte, Les agneaux delivrés de leurs sanglants assauts, En foule, autour de luy, bondissent à grands sauts. Pregent, qui de la ville est l'oracle et le juge, Et qu'en tous ses besoins elle prend pour refuge, Imploré de chacun, dans cet evenement, Vient servir d'interprete au public sentiment. Il s'addresse à la sainte, et luy tient ce langage; Amazone nouvelle, ornement de cet âge, Par qui les fiers destins, contre nous irrités, Ont veu changer nos maux en des prosperités. Ce peuple, garanty des chaisnes du barbare, Reconnoist de ta main une faveur si rare, Et son coeur, par ma voix, te vient fidelement Tesmoigner la grandeur de son ressentiment. C'est, ô fille des cieux, toute la recompense, Que peut tirer de nous ta fatale vaillance; Orleans, qui doit tout à tes divins exploits, N'a, pour s'en aquiter, que le coeur et la voix. Mais quel stile pompeux, quel hymne de loüanges, Egalera jamais tes merveilles estranges? Il n'est si grave son, ni si tonnante voix, Qui puisse bien respondre à tes divins exploits. Que fera donc ce peuple affranchy par tes armes? Il livrera son coeur au pouvoir de tes charmes, Et, parmy ses transports, s'il parle desormais, Ce sera seulement pour celebrer tes faits. Dieu, qui n'est pas bien mesme exalté par les anges, Se satisfait pourtant des humaines loüanges; En cela, comme en tout, imite l'eternel, Et reçoy de nos chants l'hommage solennel. Suy cet exemple auguste, et fay toy reconnestre Imitatrice, en tout, des vertus de ton maistre, Preuve encore au françois, par ce dernier essay, Qu'en te croyant celeste, il n'a creu que le vray. Un jour, pour monument glorieux et durable, Sur ce pont delivré, par ton bras indontable, À ta sainte valeur, nostre zele enflammé Erigera, de bronze, un simulachre armé. De pudeur, à ces mots, la guerriere interdite Au seul dieu des combats raporte son merite, Baisse la veüe en terre, et, d'un ton hesitant, Fait sa response courte au disert habitant. En suitte pour quartiers, elle donne à l'armée Ceux, où le chef anglois tint la sienne enfermée, Et, par un long repos, veut rendre la vigueur Aux corps, qu'un long travail a reduits en langueur. LIVRE 4 Mais Orleans à peine a veu sa delivrance, Que l'avis incroyable en vole par la France; Et le peuple asservy sous le joug estranger, L'esprouve, à ce bruit seul, plus doux et plus leger. Par les faits plus-qu'humains de la sainte pucelle, Dans les coeurs abatus l'espoir se renouvelle, Et chacun desormais, d'un bras si redouté, Ainsi que sa vengeance, attend sa liberté. La seule infortunée et sensible Marie Ne peut voir par ce bras relever sa patrie; Seule elle l'apprehende, et pleine de douleur Plus que ne fait l'anglois, l'estime son malheur. Les superbes rameaux de sa tige natale Sont unis aux rameaux de la souche royale, Et non moins florissans, non moins ambitieux, S'eslevent à-l'envy vers la voute des cieux. À son port, à son geste, à sa voix, à sa mine, On la juge d'abord une chose divine, Et, par l'unique Agnes, le prix de la beauté Luy peut estre icy bas justement disputé. Sur son front descouvert, tranquille et sans nüage, En deux torrens egaux sa tresse se partage, Et ses cheveux chastains, en boucles annellés, Flottent negligemment sur son col avalés. Dans l'ouverte prison de ses blanches paupieres, Deux soleils animés renferment leurs lumieres, Et, parmy les eclats de leurs feux violens, Conservent la douceur à leurs rayons bruslans. Un air grave, mais doux, regne en tout son visage, Rien ne se voit en luy, que riant, et que sage, Et l'on trouve meslés, en chacun de ses traits, Cent attraits inconnus, et cent charmes secrets. Mais, comme en toute chose elle se monstre belle, Il n'est point de vertus, qui ne brillent en elle, Les cieux en sa faveur prodiguant leurs thresors, Pour embellir son ame à l'egal de son corps. Avant que la Bourgogne, unie à l'Angleterre, Eust rallumé le feu de cette horrible guerre, Ses yeux, astres nouveaux de l'empire d'amour, Mesme des leur lever, esbloüirent la cour. Leur flamme sceut brusler, des l'âge le plus tendre, De leurs puissans rayons nul ne se put defendre, Et quiconque aperceut un si divin objet, N'eut le sein que de roche, ou devint son sujet. En vain de mille amans elle fut recherchée, On ne la vit jamais de leurs larmes touchée, Et, si jamais Paris n'eust veu le grand Dunois, L'amour en vain sur elle eust vuidé son carquois. Dunois luy ravit seul le titre d'invincible, Seul à sa passion la fit estre sensible, Et, sans aucun effort, de sa glace vainqueur, Put tout seul obtenir d'estre roy de son coeur. Par le puissant effet de la douce influence, Qui les avoit conjoints, au point de leur naissance, Pour faire à leurs esprits mesme feu concevoir, Il ne leur fallut rien, que naistre, et que se voir. L'ardeur parut en eux soudaine et mutüelle, Elle brusla pour luy, comme il brusla pour elle, Et dans un mesme instant, par les traits de leurs yeux, Tous deux furent vaincus, tous deux victorieux. Tant que dura la paix, on vit leurs jeunes ames, Nourrir paisiblement leurs legitimes flammes, Et, sans rien refuser à leurs chastes desirs, Gouster ce que l'amour a d'innocens plaisirs. Mais lors que la discorde, avec toute sa rage, Vint rallumer la guerre au françois heritage, Et que le champ des lys, en deux parts divisé, Fut inhumainement à soy-mesme opposé; Philippes, rendu maistre en la ville maistresse, Pres de l'antique reyne y trouva la princesse, L'y trouva, le coeur triste et le corps abatu, Mais sousmis l'un et l'autre à l'austere vertu. Niepce du bourguignon, et, sans pere et sans mere, Exposée aux travaux, aux soins, à la misere, De luy seul, contre tout, elle fit son appuy, Et n'eut, dans sa conduite, autre regle que luy. Ni la vertu pourtant, ni l'estroit parentage, N'en purent adoucir le barbare courage; Sa passion l'aigrit, il improuva ses voeux, Et, non moins que l'estat, tyrannisa ses feux. Mais malgré tant de maux, la miserable amante Conserva son amour genereuse et constante, Entretint son brasier de memoire et d'espoir, Ne vit plus son amant, et l'ayma sans le voir. Cent fois, par le conseil de son amour fidelle, Elle voulut quiter la muraille rebelle, Cent fois un frein puissant de crainte et de pudeur, La destourna de croire à sa fidelle ardeur. La pudeur et la crainte, arbitres de son ame, Rompoient tous les desseins qu'avoit formé sa flamme, Et le severe honneur faisoit que sa raison Jugeoit la liberté pire que la prison. À de si rudes loix sousmise et condannée, La princesse en langueur passa plus d'une année, Et rien ne l'empescha de mourir sous ces loix, Que de ne douter point de la foy de Dunois. Ainsi quand, aux beaux jours de la saison nouvelle, Se sent prise au lacet l'amante tourterelle, Et qu'elle voit son pair, de l'embusche eschappé, Avoir de l'oyseleur l'artifice trompé; Seulette elle gemit, elle languit seulette, Elle hait la clarté, la mort elle souhaite, Et si rien desormais luy fait souffrir le jour, C'est de croire son pair fidelle en son amour. Non loin du grand Paris, vers la fertile plaine, Où les flots de l'Yonne enflent ceux de la Seine, Une espaisse forest d'arbres hauts et serrés, Couvre un sterile fonds de sables alterés. De cerfs et de chevreuls mille trouppes sauvages, Habitent de ses forts les verdoyans ombrages, Et la terrible dent des farouches sangliers Brosse dans ses buissons, et tranche ses halliers. C'est là le lieu fameux des champestres delices, Que reservent les roys pour leurs doux exercices; Et c'est là que leurs bras ensanglantant leurs traits, Representent la guerre au milieu de la paix. Dans le centre du bois, en un champ solitaire, Sourd entre les rochers une fontaine claire, Qui, cavant par son cours un naturel canal, Roule sur le gravier son liquide crystal. Ses eaux, quand de leur source elles sont respanduës, Ne semblent pas des eaux, mais des perles fonduës, Avec qui lentement coulent entremeslés, Des diamans dissous, des saphirs distillés. C'est un miroir celeste, et jamais l'oeil du monde Ne se trouve si beau que dans cette belle onde; Elle est vive, elle est pure, et telle est sa beauté, Que ce bois a son nom d'elle seule emprunté. De costaux monstrüeux, cette illustre fontaine Descouvre à-l'entour d'elle une superbe scene, De rocs, qui, vers les cieux en pointe s'eslevans, Offrent leur teste nuë aux attaques des vents. À l'effroyable aspect de leur rustique masse, Le coeur le plus hardy se transit et se glace, L'oeil en refuit l'horreur, et demeure surpris, De voir un grand desert si pres du grand Paris. Mais un vaste palais d'architecture rare, Adoucit de ce lieu l'objet rude et barbare, Et, durant les beaux jours que rameine l'esté, Rend de princes chasseurs le desert frequenté. Philippes mescontent, et plein d'inquietude, Avoit fait sa retraitte en cette solitude, Et, par la solitude aigrissant sa douleur, Ne pensoit qu'aux moyens de venger son malheur. La perte d'Orleans tourmentoit sa memoire. Tel se monstre un taureau, plein d'amour et de gloire, Qu'un autre plus vaillant, jaloux de son bonheur, A par force privé de maistresse et d'honneur. Au fond du bois obscur, loin de son pasturage, Il rumine sa perte, et s'enflamme de rage; Ses desseins sont crüels, contre son fier rival, Et le lieu solitaire envenime son mal. Vers le prince irrité, la princesse affligée, Au bruit de son courroux, s'estoit soudain rangée, Et, croyant ce desordre utile à ses desirs, D'une ombre de plaisir, flatoit ses desplaisirs. Elle jugeoit qu'alors devoient entrer en guerre L'orgueilleuse Bourgogne, et la fiere Angleterre, Qu'à Charles desormais Philippes se joindroit, Et que leur union son Dunois luy rendroit. Son aymable Dunois desja, dans sa pensée, La venoit consoler de sa langueur passée, Par cent et cent sermens l'assuroit de sa foy, Et luy juroit de vivre et mourir sous sa loy. Son espoir endormy se resveillant en elle, Fait qu'aux yeux de Dunois elle veut estre belle; Elle redonne l'ordre à ses cheveux espars, Et rallume le feu dans ses sombres regards. Elle aiguise les traits, dont l'atteinte agreable Puisse blesser Dunois, d'une playe incurable, Et, pour le confirmer à se plaire en ses rets, Prepare contre luy mille nouveaux attraits. Ce jour mesme, exposant sa beauté sans seconde, Au tranquille miroir de la source profonde, Et consultant ses eaux, pour sçavoir quels appas Pouvoient le mieux donner un amoureux trespas; Elle voit accourir la discrette Yolante, De ses plus chers secrets fidelle confidente, Et crier; à ce coup le grand siege est levé, Betford a pris la fuitte, et Dunois est sauvé. Marie, à ce discours, ne peut cacher sa joye, Le plaisir sur son front, eclate et se desploye, Et sa riante bouche, et ses yeux eclatans, Font voir à quel exces ses esprits sont contens. Il est vray, dit la fille; et là, sans plus rien dire, Elle baisse la veüe, et tristement souspire; Son visage se trouble, et, changeant de couleur, L'accuse de celer quelque insigne malheur. La princesse en fremit, et, confuse et craintive, N'ose luy commander qu'elle parle et poursuyve; Puis tout à coup l'en presse, et, la voyant trembler, Prend de son tremblement sujet de redoubler. Alors, et toute en pleurs; il est vray, luy dit-elle, Que Dunois, envers vous, passe pour infidelle, Et que le bruit commun veut qu'en ce changement D'une simple bergere il se soit fait amant. Par ces funestes mots la princesse abatüe, Sent au fond de son sein, la douleur qui la tüe, Elle perd force et voix, et le feu de ses yeux S'esteint, et luy ravit la lumiere des cieux. De mesme le poisson, qu'attire l'apparence, Vers le morceau flotant famelique s'elance, Et prenant l'hameçon, sous le trompeur appas, Au lieu de nourriture y trouve le trespas. Son coeur est impuissant à soustenir sa peine; Elle tombe pasmée au bord de la fontaine, Et, dans cet accident, son immobile corps N'est dissemblable en rien des mourans ou des morts. Yolante s'escrie, et se jette sur elle, À leurs premiers devoirs ses puissances rappelle, Et par l'eau de la source, et celle de ses pleurs, La ravit à la parque, et la rend aux douleurs. Ah! Luy dit-elle alors, d'une voix languissante, Quel discours m'as-tu fait, inhumaine Yolante? Pourquoy venir, helas! Par de si tristes mots, Destruire mon espoir, et troubler mon repos? À croire un si grand mal ton ame est trop legere, La bouche qui l'a dit, sans doute, est mensongere, Non, non, de l'equité les cieux sont trop amis, Pour souffrir que Dunois ait ce crime commis. Mais quoy? Tout est possible; amante infortunée, Donques de mon amant serois-je abandonnée? Ah! Soyons, sans tarder, de ce doute eclaircis, Et la mort, s'il est vray, finisse nos soucis. Là s'arreste Marie, et sa morne pensée Sans se resoudre encor demeure balancée, Elle craint, elle espere, et craint plus, toutesfois, Qu'elle n'ose esperer de la foy de Dunois. Mais de son changement la funeste nouvelle, Se confirme à la fin, par un courrier fidelle, Et la princesse apprend que, d'un divin objet, L'objet de son amour est devenu sujet. Elle apprend, qu'une sainte et vaillante bergere, Vient de le garantir de la force estrangere, Et qu'estant par ses faits en liberté remis, À son glorieux joug il a le col sousmis. De son dernier malheur à ce coup assurée, Et d'un depit mortel violemment outrée, Elle eclate en ces mots ardens et furieux, Et n'a pour tous tesmoins qu'Yolante et les cieux. Il est donc vray, dit-elle, amant faux et parjure, Que tu m'as bien pu faire une si grande injure; Donc ce coeur de heros, autresfois si vanté, A bien pu consentir à cette lascheté. Est-ce ainsi que le mien reçoit la recompense De son bruslant amour, de sa perseverance? Est-ce ainsi que les maux qu'il a pour toy cheris, Par ta reconnoissance, à la fin sont gueris? J'ay pour toy sur les bras la France et l'Angleterre, La Bourgogne, pour toy, m'a declaré la guerre, Et je me suis, pour toy, fait autant d'ennemis, Que les traits de mes yeux m'ont de princes sousmis. Ils ont tous veu, pour toy, leurs flammes negligées, Et, sur moy cependant, nul ne les a vengées; Toy seul, pour qui ma foy produisoit leurs travaux, As puny ton amante, et vengé tes rivaux. Traistre, dissimulé, que sous un doux visage Tu m'as caché long-temps ce barbare courage! Ton coeur, en mes liens, languissoit feintement, Et, pour me trahir mieux, contrefaisoit l'amant. Mais en brisant mes fers, aveugle volontaire, De quelle autre beauté te rens-tu tributaire? Quelle rare vertu, quelle auguste splendeur Allume dans ton sein cette nouvelle ardeur? Ah! Trop lasche Dunois, une fille champestre Est l'illustre beauté, dont les yeux l'ont fait naistre; C'est elle, dont les yeux ont bien pu t'engager À desdaigner ma flamme, et la tienne changer. Pour escarter de toy les tempestes guerrieres, J'ay conceu mille voeux, j'ay fait mille prieres; C'est par moy que tu vis, et l'objet de tes feux, S'il te possede, helas! Ne te doit qu'à mes voeux. Les cieux m'ont exaucée, helas! Pour ma rivale; Ô cieux! Ne gardés plus cette ame desloyale, Laissés l'ingrat en proye à son mauvais destin, Que des mesconnoissans il rencontre la fin; Qu'en guerre desormais la fortune ennemie L'accable de malheurs, le couvre d'infamie, Et que le feu nouveau, dont il est embrasé, Par ce nouvel objet, demeure mesprisé. D'une mortelle peine à ce mot oppressée, Elle sent, sur son coeur, sa plainte repoussée; Dans sa gorge, à sa voix elle sent un retien, Et, pour vouloir trop dire, elle ne dit plus rien. Tout le reste du jour passe dans le silence, Sans que de sa fureur cesse la violence; À la fin, vers la nuit, ce transport vehement Laisse regner en elle un plus doux mouvement. Comme apres que le sud, tyran des mers profondes, A sens dessus dessous bouleversé les ondes, Et jusques dans les cieux, à secousses et bonds, En montagnes d'escume elevé leurs boüillons; Par ses rudes efforts la vague tourmentée, D'un souffle moins superbe est enfin agitée; Le grand orage cesse, et l'art des matelots Sent moins de resistance en la rage des flots. Le devoir d'une fille, et sa vertu passée, Reviennent tout à coup s'offrir à sa pensée, Et son sens moins troublé juge que son ardeur La portée au delà des loix de la pudeur. Dans son sein ebranslé, l'amoureuse tourmente Tousjours de plus en plus se rend moins violente; Tousjours plus la sagesse, apres ce grand travail, De son sens egaré reprend le gouvernail. Mais bien que la tempeste, ou cesse, ou diminüe, Son ame toutesfois en est encore emeüe, Et tout ce qu'elle obtient de ses vives douleurs, C'est de pouvoir se plaindre, et respandre des pleurs. À ses pleurs retenus elle lasche la bonde, De leur debordement son visage s'inonde, Son coeur se sent, par eux, allegé d'un grand poids, Et sa langue müette en recouvre la voix. Alors de son beau sein tristement elle tire Le portrait du crüel, qui cause son martyre; Gage autresfois donné d'un amour eternel, Maintenant devenu perfide et criminel. De noeuds de diamans, et de chaisnes dorées, Il avoit les deux mains estroitement serrées; De chaisnes et de noeuds son col estoit pressé, Et le nom de Marie y brilloit enlacé. Fixe elle l'envisage, et long-temps considere Ce glorieux captif, cette teste si chere, Attache à cet objet ses regards languissans, Et d'une douce erreur laisse abuser ses sens. Dans le trouble, où la tient son ardeur enflammée, Voyant au naturel cette image exprimée, Elle croit voir present l'autheur de son ennuy, Et, parlant au portrait, pense parler à luy. Ces liens, luy dit-elle, amant foible et volage, T'engageoient à me rendre un eternel hommage, Rien ne les devoit rompre, et tu les romps pourtant; Une autre t'asservit, et te rend inconstant. Une autre, mais quelle autre? Ah! Guerrier sans courage, Preferer à mes fers cet infame servage; Qui l'eust jamais pu croire? à ce mot souspirant, De pleurs, sur le portrait, elle verse un torrent. Mais au milieu des maux, dont son ame est pressée, L'amour ingenieux vient flater sa pensée, Et, par un beau retour, tasche à luy faire voir Reluire en ce malheur quelque rayon d'espoir. Qui sçait, dit-elle, ingrat, si ta flamme nouvelle T'a sousmis tout entier au joug de la pucelle? Et qui sçait si ton coeur, à mon coeur attaché, A pu dans cet effort m'estre tout arraché? Non, tu ne m'as pu faire un si barbare outrage; Ton coeur, bien que changé, garde encor mon image; Le feu qui l'enflamma n'est pas encore mort; Il se peut rallumer, plus ardent et plus fort. J'espere encore en toy, parce que je t'estime; Tu n'as pas un esprit, à se soüiller d'un crime, Tu conçois la raison, tu cheris l'equité, Et n'as rien en horreur, comme la lascheté. Excite ta vertu, romps les indignes chaisnes, Qu'autant qu'à mon dommage, à ta honte tu traisnes; Sois juste envers Marie, et rens à ses liens, Ton coeur, son fugitif, le plus grand de ses biens. La princesse, à ce mot, finit sa plainte amere; La fille, qui l'escoute, et qui voit qu'elle espere, Veut esperer aussi, que le coeur de Dunois Ne sera pas en tout affranchy de ses loix. Elle veut croire au moins qu'un vigoureux langage Peut, dans ses premiers fers, rengager le volage, Et, par cette croyance allegeant son ennuy, À Marie, en ces mots, offre d'aller vers luy. Donnés soulagement à vostre ame oppressée; Je viens de concevoir une noble pensée, Une entreprise haute, et qui peut succeder, Si par mon zele ardent vous vous laissés guider. Il faut qu'avant le jour, en homme deguisée, Du camp victorieux je prenne la brisée, Et que, me presentant à ce cher ennemy, Je resveille pour vous son amour endormy. Je sçay l'art de flechir ce superbe courage, Je sçay ce qui l'emeut, je sçay ce qui l'engage, Ma liberté luy plaist, et mes fermes discours À tout ce que je veux le disposent tousjours. Souffrés que, pour un peu, je m'esloigne, et vous quitte; De tenter ce projet ma foy me sollicite; Vous ne hazardés rien, souffrés-le seulement, Et n'attendés de moy que du contentement. D'un dessein si hardy la princesse offensée, D'Yolante, d'abord, rejette la pensée, Mais son coeur amoureux d'esperance flaté, À la seconde fois, est par elle emporté. Elle s'y determine, et, je me rens, dit-elle, Aux puissantes raisons que t'inspire ton zele; Je n'espere qu'en luy, dans mon aspre douleur, Et veux seul l'opposer aux traits de mon malheur. Je ne te prescris rien; seule tu peux elire, Et ce qu'il faudra faire, et ce qu'il faudra dire; Seule je t'establis maistresse de mon sort, Et remets, en tes mains, et ma vie, et ma mort. Va donc, et, sans tarder, à partir te prepare; Pour s'aller preparer la fille se separe; La princesse qui souffre, et ne peut reposer, Par le portrait chery, fait sa peine amuser. La nuit en cet estat se coule toute entiere; Elle aperçoit en fin le ciel gros de lumiere, Et par tout desormais l'horizon blanchissant Sous les premiers rayons du soleil renaissant. Vers elle, en habit d'homme, alors vient Yolante, Presse, pour son envoy, la malheureuse amante, Et dit qu'avant six jours, cet esclave leger Pour jamais à ses pieds, reviendra se ranger. Pars donc, respond Marie, et trouve ce volage, Presente à ses regards cette amoureuse image, À ton ferme discours, joins sa müette voix, Et que Dunois te serve à me rendre Dunois. Pars, et pour mieux agir, songe que je te fie L'espoir de mon repos, et celuy de ma vie; Parle avec tant d'addresse, avec tant de bonheur, Que je paroisse amante, et conserve l'honneur. La fille, sur ce mot, à ses genoux se baisse, Luy prend la belle main, la baise, puis la laisse, Et, traversant du bois la plus sombre espaisseur, Commence son voyage, et le poursuit sans peur. Mais, dans les forts conquis, la triomphante armée À peine est par ses chefs esparse et renfermée, Que la sainte aussi-tost va, d'un rapide cours, Annoncer à son roy l'effet du saint secours. Elle veut l'informer, et par sa bouche mesme, Des exploits dont l'eclat luy rend le diademe, Et veut, de vive voix, le presser ardemment, De s'apprester au sacre, et d'armer puissamment. Pour ces nobles desseins, les trouppes elle quitte, Et soudain vers le roy sa course precipite; Rodolfe l'accompagne, et dans moins de deux jours, Le sourcilleux Chinon les voit entre ses tours. Là, le prince elle aborde, et de zele remplie; J'ay, dit-elle, ô grand roy, ma promesse accomplie; Les cieux ont par ce bras, et le bras de Dunois, Garanty ta cité des estrangeres loix. La justice des cieux, sur l'injuste Angleterre, Par nos fragiles mains, a lancé le tonnerre, Voicy de ton bonheur le retour arrivé, Betford a pris la fuitte, Orleans est sauvé. Mais c'est peu qu'Orleans soit remis en franchise, Plus loin, que son salut, s'estend nostre entreprise; Ce coup n'est que l'essay d'un plus heureux destin; Qu'il nous faut constamment pousser jusqu'à sa fin. Nous devons, au travers des terres usurpées, Faire par nostre coeur passage à nos espées, Sans donner paix, ni tréve, à nos vaillantes mains, Que l'onction des cieux ne t'ait sacré dans Rheims. Cet honneur te manquant, à peine tes provinces T'osent-elles conter au nombre de leurs princes; Ton regne, sans le sacre, est un regne imparfait, Et sans luy le tyran ne peut estre desfait. Donques, pour l'obtenir, excite ton courage, Excite tes soldats à ce divin ouvrage, Mets le feu dans leurs coeurs, haste leur partement, Et n'apprehende rien que le retardement. Mais, pour ce grand projet, que ta plaine est deserte! Elle qui d'escadrons devroit estre couverte; Ah! Par de nouveaux soins, et de nouveaux courriers, Repare la lenteur de tes apprests guerriers. Charles hors de luy-mesme, à la grande nouvelle, Redouble son respect, pour l'illustre Pucelle, Et dit, fille admirable, en ton bras redouté, J'adore le pouvoir de la divinité. Orleans secouru, les anglois mis en fuitte, Font trop voir à mes yeux la celeste conduitte, Ce miracle evident prouve trop desormais, Que le dieu des combats est l'autheur de tes faits. Mon espoir, je l'avoüe, ô genereuse sainte, S'est trouvé jusqu'icy balancé par ma crainte; Avant ce haut succes, j'ay bien pu croire en toy, Mais ç'a tousjours esté d'une tremblante foy. Maintenant je croy tout, et je veux tout attendre, Du bras par qui le ciel est venu me defendre; Je suis prest de le suyvre, et de le seconder, Hazarder tout sous luy, ce n'est rien hazarder. J'iray seul, si tu veux, ou si tu me demandes, Que je joigne à ton bras ceux de toutes mes bandes, Dans moins de dix soleils, tu verras tout ce champ Caché sous les drappeaux d'un innombrable camp. Attens donc en ces murs cette vaste puissance, Qui doit ayder la tienne à delivrer la France; Laisse-nous, dans tes yeux, charmer un peu nos maux, Et respire un moment, apres tant de travaux. Non, prince belliqueux, repart la guerriere, Je ne doy reposer qu'au bout de la carriere; Je ne puis dans mon cours un instant m'arrester, C'est un ordre d'enhaut, qu'il faut executer. Tandis que, de cent lieux, en ce lieu, tu ramasses Le camp, qui doit vers Rheims suyvre tes nobles traces, Gergeau, Meun, Baugency, retraitte des fuyards, Par mes mains à tes loix sousmettront leurs rempars. Charles à ce discours reprime son envie; Comme lors qu'à cingler le vent propre convie, Et que le fier Neptune applanissant ses flots, Promet un cours facile aux ardens matelots; Si du sage nocher la famille amoureuse Tasche à le retenir sur la plage escumeuse, Au perilleux voyage il la fait consentir, En luy monstrant le ciel qui l'oblige à partir. Le rameau le plus grand de la royale souche, Alençon, dont l'orgueil rend la vertu farouche, Boüillant, ambitieux, ennemy du repos, De la fille et du prince entendit les propos. Mais, de la sainte fille entendant le langage, Il sentit d'un feu saint enflammer son courage, Se sousmit à son joug, et voulut desormais Prendre part à l'honneur de ses illustres faits. Humblement il l'approche, humblement il la prie De souffrir qu'avec elle il serve sa patrie; La guerriere l'agrée, et le roy l'approuvant, Ils partent, et leur vol previent celuy du vent. Cependant la fidelle en homme desguisée, Par les champs descouverts de la Beausse embrasée, Vient aux murs delivrés, et sur un boulevard Voit Dunois, qui pensif se promeine à l'escart. Seul, d'abord, à ses yeux la fortune le monstre, Elle tient à miracle une telle rencontre, En tire un bon augure, et, flatant son ennuy, Au prince se descouvre, et s'avance vers luy. Il reconnoist la fille, et ne peut à sa veüe Cacher le mouvement dont son ame est emeüe; Il rougit, il paslit; elle s'en apperçoit, Et d'un succes heureux l'esperance conçoit. Au guerrier estonné, feignant de l'ignorance Du tort qu'à sa maistresse a fait son inconstance, Elle tient dans son coeur son desplaisir enclos, Luy sousrit, le va joindre, et luy parle en ces mots. Je viens, parfait amant, des lieux où ta princesse A passé, loin de toy, ses beaux jours en tristesse, Non, pour te reprocher les maux que, dans les fers, Sous l'angloise insolence, elle a pour toy soufferts. Son amour est trop noble, et ta gloire sublime Allume, dans son sein, un feu trop magnanime, Pour permettre à sa voix, mesme dans le trespas, De se plaindre des maux que tu ne souffres pas. Du bonheur que le ciel à tes armes envoye, Je viens t'apprendre icy sa veritable joye, Et te dire qu'en fin s'approche l'heureux temps, Où tes pudiques voeux doivent estre contens. Tu n'as plus d'ennemis, Betford, Betford luy-mesme, Sans resource, est tombé sous ta valeur supreme, Et Philippes luy-mesme, au gré de tes desirs, Semble avoir oublié ses cuysans desplaisirs. Ton coeur ne voit plus rien qui sa flamme importune, Tu touches de la main à ta bonne fortune, Il ne tiendra qu'à toy, d'aspirer desormais À l'accomplissement de tes chastes souhaits. C'est ce que ta princesse, et ta chere esperance, Est preste d'accorder à ta perseverance, Sans que l'injuste bruit, qui te nomme inconstant, Pres d'elle, t'ait fait tort, non pas mesme un instant. Apres cent et cent voeux de n'estimer rien qu'elle, Elle sçait que ta foy ne peut estre infidelle, Et ne croira jamais, qu'aucune autre beauté Ait pu, dans ses liens, prendre ta liberté; Bien moins une bergere, un prodige d'audace, Dont l'effort, je le veux, a sauvé cette place, Mais qui, par sa bassesse, est mal propre à pouvoir Forcer ton grand courage à trahir son devoir. Durant tout ce discours, la fille accorte et sage, D'un regard attentif, le guerrier envisage, Et voit dans son teint pasle, et dans ses yeux ardens, De sa confusion les signes evidens. Elle voit sur son front, elle voit en sa veüe, Cent divers mouvemens d'une ame irresolüe, Elle le voit, qui tremble, et d'un tacite aveu, Confesse que son sein brusle d'un nouveau feu. Pardon enfin, dit-il, pardon, chere Yolante, Si ma voix est craintive, et ma parole lente, J'ay balancé long-temps, et me suis veu tenté, D'adjouster la feintise à la legereté. Mais si, par le defaut de l'humaine foiblesse, J'ay bien pu faire injure à ma belle princesse, Je n'ay pu, ni voulu, d'un silence insolent, Accroistre mon offense en la dissimulant. J'ay failly, je l'avoüe, et j'ay pu dans mon ame Allumer pour une autre une amoureuse flamme, Je me suis laissé prendre, et l'objet qui m'a pris Est celuy que tu crois si digne de mespris. J'ay failly, mais, croy moy, la faute est pardonnable, À la considerer d'un esprit equitable, J'ayme ces deux objets, et sans estre changé, Mon amour seulement entre eux est partagé. Croy moy, si de Dunois tu peux jamais rien croire, Ma princesse a tousjours sa place en ma memoire; Tout captif que je suis de ce nouveau vainqueur, Elle possede encor la moitié de mon coeur. Yolante à ces mots perd toute retenüe, Et ne peut endurer que Dunois continüe, De sa foible defense elle interrompt le cours, Le regarde en fureur, et luy tient ce discours. Il est donc vray, perfide, et c'est ta bouche mesme, Qui, contre ton honneur, profere ce blasfeme, Tu manques à Marie, et tu la peux laisser; Ah! C'estoit une faute à ne point confesser. Mais de mille raisons tu colores ton crime; Marie en ton esprit conserve son estime, Tu luy gardes encor la moitié de ta foy; Ô grand effort d'amour, qui n'appartient qu'à toy! Ô grand coeur de Dunois, le plus grand de la terre! Qui, sans peine, en luy seul deux grands amours enserre; Coeur adroit, qui dans soy, par des moyens aisés, Peut seul unir en paix deux amours opposés. Non, non, n'allegue point ces excuses frivoles, Il n'est plus temps de croire à tes vaines paroles, Ton esprit est trompeur, tes discours superflus, Nous te creusmes jadis, nous ne te croyons plus. Ô que par le transport d'une ardeur desreglée, La raison des humains est souvent aveuglée! Que le vice est peu sage! Et que facilement, En suyvant sa conduitte, on perd le jugement! Ne recours point, Dunois, à ces mauvaises ruses; Te pensant excuser, toy mesme tu t'accuses; Entre ces deux objets te dire partagé, C'est dire qu'au premier tu n'es plus engagé. De ces deux, ô crüel, pese bien les merites; Voy celuy que tu prens, voy celuy que tu quittes; Connoy quel est leur prix, et quel est ton devoir; Mais je te presse, en vain, de connoistre et de voir. Par la folle valeur de l'illustre effrontée, Ton esprit est charmé, ta veüe est enchantée; Et qui sçait mesme encor, si, pour t'en rendre amant, Elle n'a point usé d'un pire enchantement? Je crains, avec sujet, que ces superbes armes Ne cachent, pour ton mal, quelques magiques charmes; Je crains un sortilege à ta vertu fatal; Tu sçais quel est l'endroit, d'où t'est venu ce mal. Sous un visage humain une noire furie A ravy ton amour à l'amour de Marie; La sorciere a, sur toy, fait ce puissant effort, Et tout ton changement n'est que l'effet d'un sort. Enyvrant ton esprit d'un amoureux bruvage, De la droitte raison elle t'oste l'usage, Et ton sens desormais, ne discernant plus rien, Prend le bien pour le mal, et le mal pour le bien. Quitter une princesse, et suyvre une bergere! En la place d'un ange, elire une megere! Un coeur si magnanime, un esprit si parfait, De son mouvement seul ne l'auroit jamais fait. Le prince se rassure, à cette voix accorte, Et se monstre agité d'une peine moins forte; Yolante l'observe, et de ce changement Juge à son avantage, et suit adroittement. Mais, soit crime ou malheur, sortilege ou foiblesse, Qui t'ait mis sous le joug de cette autre maistresse; Ce joug est trop indigne, et le brave Dunois Ne peut estre sans honte asservy sous ces loix. Sus donc, affranchy-toy de cette servitude, Qui mesle en toy l'opprobre avec l'ingratitude, Brise ces derniers fers, infames, odieux, Et reprens les premiers justes et glorieux. Rentre dans la prison de cette infortunée, Qu'à souffrir, pour toy seul, les cieux ont condannée, Et qui, dans ses plus longs et plus aspres tourmens, T'a tousjours conservé ses plus chers sentimens. Artus et Lyonnel, que je nomme entre mille, Pour eux, l'ont esprouvée à l'amour indocile, Et, quoy que la fortune ait sceu luy presenter, Pour te manquer de foy, rien ne la pu tenter. Pour luy manquer de foy, coeur remply de foiblesse, Tu t'es laissé tenter; et par quelle maistresse? Dunois, à ce reproche amer et furieux, D'un nüage nouveau se recouvre les yeux. La fille s'apperçoit que son projet s'avance, Et poursuit, en ces mots, avec plus d'esperance; Non, ne te trouble point, sois sans crainte, c'est moy, Moy seule, qui te blasme, et doute de ta foy. Ouy, c'est moy toute seule, et non pas ton amante, Qui croit ta passion, et fidelle et constante, Et dement les avis, qui devant sa bonté, T'accusent d'inconstance et d'infidelité. Ce miracle d'amour, pour ta bonne fortune, Combat, en ta faveur, la creance commune, Et te croit bien plustost semblable à ce portrait, Que tel que je te trouve, et que le bruit te fait. Elle te croit encor lié de cette chaisne, Elle se croit encor ta maistresse et ta reyne, Elle croit du vray bruit le tesmoignage vain, Et t'en donne, icy mesme, un gage de sa main. Yolante, à ce mot, le portrait luy presente; Le prince le reçoit, mais d'une main tremblante, En tremblant le regarde, et dans son action, De son coupable coeur fait voir l'emotion. Son coeur, à cet objet, plus que devant se trouble; La rougeur sur son front s'accroist et se redouble; Mais un plus grand desordre agite ses esprits, Lors qu'il voit, au dessous, ces quatre vers escrits. Dis ce que tu voudras, trompeuse renommée, Seule de mon amant je suis tousjours aymée, Nulle autre dans ses fers ne le tient engagé, Et ce n'est que des miens qu'il peut estre chargé. D'abord il reconnoist les charmans characteres, Qui servirent jadis aux amoureux mysteres, Et poussé d'un instinct, qu'il ne peut maistriser, Sur chacun d'eux imprime un amoureux baiser. Sa vieille passion luy fait cette surprise; À chaque mot qu'il lit son brasier se rattise, Chaque trait le reblesse, et, d'instant en instant, Rameine à son devoir son esprit inconstant. La fille le remarque, et de sa repentance Concevoit desormais une ferme esperance, En faisoit voir sa joye, et se sentoit flatter De celle qu'à Marie elle croyoit porter. Quand la sainte, en ce lieu, sur ce moment, arrive, Et d'un clin de ses yeux d'esperance la prive; Le prince, quoy que d'elle à-demy diverty, À peine la revoit qu'il reprend son party. Il alloit sur le champ satisfaire à Marie, Mais voyant la guerriere aussi-tost il s'escrie; Yolante, j'ay tort, je ne m'en defens pas; Mon crime, ou mon erreur, merite cent trespas. Tu m'avois convaincu, je voulois te complaire; Cet objet m'en destourne, et m'engage au contraire; Le droit et la raison cedent à son pouvoir; Il le falloit voir moins, pour suyvre son devoir. Pardonne à la fureur, qui m'enflamme et m'agite, Je l'ay veu, je le suys. Il finit, et la quitte; Yolante confuse, et pleine de douleur, Retourne à la princesse, et pleure son malheur. Ainsi lors qu'un nocher, apres un grand naufrage, Entre des monts de flots, perdant force et courage, D'une antenne rompüe, ou d'un mast fracassé, Voit un eclat, vers luy, par les vagues poussé; Au point que, pour le prendre, il s'anime et s'elance, Et qu'il croit desormais l'avoir en sa puissance; Souvent un coup de mer, par un contraire effort, Pour jamais l'en separe, et le rend à la mort. Par son mesme chemin, et sur ses mesmes pistes, Mais avec des pensers plus sombres et plus tristes, Yolante retourne au superbe sejour, Où la triste princesse attendoit son retour. L'infortuné succes de l'amoureux message, Luy fait apprehender la fin de son voyage; Marie espere encore, et c'est son desespoir, N'ayant rien que d'horrible à luy faire sçavoir. Elle arrive pres d'elle, et plus morte que vive, En luy voulant parler, sent sa langue captive, Sent estouffer sa voix, par son mal violent, Mais, bien que sans parler, son silence est parlant. Des yeux seuls, la princesse entend ce qu'il veut dire, Elle y voit prononcé l'arrest de son martyre, Elle y voit clairement son amour rejetté, Et dans d'autres liens son amant arresté. L'excessive grandeur de sa peine enflammée, Ne peut estre assés bien, par sa voix, exprimée, Son coeur, dans ses replis, en retient les eclats, Et croit se plaindre mieux, de ne se plaindre pas. Sur le bord de son lit, plus qu'à demy couchée, Et l'immobile veüe à la terre atachée, Elle paroist un corps autresfois animé, Qu'un puissant desplaisir en roche a transformé. Ses beaux yeux, où l'amour avoit mis tous ses charmes, Ne sont plus desormais que deux sources de larmes, Qui, d'un flux eternel coulant amerement, Au defaut de la voix, expliquent son tourment. La fille l'acompagne en ses larmes ameres, Et, pour la soulager, partage ses miseres; Elles pleurent sans cesse, et le cours de leurs pleurs, Loin d'adoucir leur peine, en accroist les douleurs. Cependant la guerriere accourant au volage; Aux armes, luy dit-elle, achevons nostre ouvrage, Ce peuple, ces remparts, ne sont francs qu'à demy, Si la Loire est encor sous le joug ennemy. Au dessus, au dessous, son onde assujetie Demande que sa chaisne en fin soit rallentie, Et tient à deshonneur, que, sous des fugitifs, Ses flots imperieux roulent tousjours captifs. Gergeau, Meun, Baugency, conjurent nos courages, D'aller de leurs tyrans nettoyer leurs rivages; Pour terracer l'anglois foible et desesperé, Le françois triomphant n'a que trop respiré. Pour forcer sa foiblesse en ces murs renfermée, Attendroient-ils les bras de la royale armée? Eux qui, par leurs bras seuls, et par leurs seuls efforts, Ont pris si vaillamment ses imprenables forts. Prevenons sa venüe, et hastons la victoire, Empeschons sa valeur d'offusquer nostre gloire; Et que seul, avec nous, entre tous ses guerriers, Le vaillant Alençon partage nos lauriers. Alençon, à ces mots, s'incline et la revere; Dunois ne respond rien, mais s'appreste à bien faire, L'esprit inquieté, par un jaloux soupçon, D'avoir en son amour pour rival Alençon. En chacun des quartiers à l'instant mesme il passe; Il fait des-lors à tous endosser la cuirasse, Et recommande aux chefs, qu'au point du jour suyvant, Leurs corps mettent, par tout, les estandards au vent. Puis d'instrumens divers, de diverses machines, De ce qui peut servir à faire des rüines, À remüer la terre, à couvrir les soldats, Il fait un innombrable et diligent amas. Le soleil cependant se rallume, et se leve; Le camp de tous les forts s'assemble sur la greve, Et la Loire tranquille, en ses humides bords, De cent corps differens voit assembler un corps. À destruire l'anglois chaque trouppe s'excite, L'eclatante trompette au depart les invite, Et tous, d'un mesme temps, contre le cours de l'eau, Marchent, apres la sainte, aux remparts de Gergeau. Un escadron s'avance, et, sous la forte place, Pousse les ennemis, et leur donne la chasse; Suffort son defenseur, menageant ses efforts, Evite le combat, et quitte les dehors. Il met, en son mur seul, toute son esperance, Il tient sur tout le mur ses drappeaux en defense, Il couronne ses tours, et d'archers, et de traits, Et cache ses creneaux sous des piles de grais. Ainsi le laboureur, qui, le long d'un rivage, Sillonne, aux jours d'hyver, son fertile heritage, Si du foible torrent le boüillon elevé S'avance pour couvrir ce qu'il a cultivé; Sans attendre le flot, qui desja court la plaine, De ses boeufs decouplés l'attelage il remmeine, Gaigne son toit rustique, et là se renfermant Oppose sa muraille au pront debordement. En suitte vient l'armée, et sans trouble, et sans peine, Non loin des boulevards se loge sur l'arene, Ouvre plus d'un travail dans le sable mouvant, Les meine, à droit, à gauche, et tousjours en avant. Avec des pieux fichés, et des planches couchées, Elle soustient, par tout, ses mobiles tranchées; Les pics cavent le champ, et les pelles soudain, Du costé des remparts rejettent le terrain. Mesme pendant la nuit, l'ouvrage continüe, À l'oeil, de plus en plus, l'espace diminüe, Et, devant que le jour soit deux fois effacé, En chacun des travaux on perce le fossé. Puis on cherche en tous lieux, à l'ayde de la sonde, Quels ont le fond plus ferme, et l'eau la plus profonde, Et roulant de grands sacs, pleins de menus cailloux, À la hauteur du reste, on en comble les trous. Des taillis abatus on y joint le branchage; L'un et l'autre affermit le tremblant marescage, Et, pour tenter l'assaut, le soldat valeureux N'y trouve plus de bourbe, et n'y sent plus de creux. Mais, bien que tout soit prest, la paresseuse aurore Aux portes d'orient ne paroist point encore, L'ombre couvre tousjours le dormant univers, Et ne fait qu'un aspect de tant d'aspects divers. Alençon plein d'ardeur conjure la Pucelle, De souffrir qu'à la place il dresse son eschele; Dunois l'en importune, outré de desplaisir Qu'Alençon le premier ait monstré ce desir. Il pense voir en luy naistre la mesme flamme, Que les yeux de la sainte ont produite en son ame, Et son esprit jaloux ne sçauroit, sans douleur, Voir, en un tel rival, ces marques de valeur. Coulouces, Archambauld, Termes et Villandrade, La pressent à l'envy d'ordonner l'escalade; Giresme, Chasteau-Brun, Amador et Paumy, Mesme sans son congé, vont chercher l'ennemy. Mais par ces graves mots la sainte les reprime; Invincibles guerriers, jeunesse magnanime, Maistrisés ce transport, et suspendés un peu Les exploits qu'à vos mains promet un si beau feu. Quand vous ne craindriés point de ternir vostre gloire, Ne remportant icy qu'une obscure victoire, Croiriés-vous le pouvoir, durant l'air tenebreux? Ne contez-vous pour rien ces boulevards affreux? Derriere eux l'estranger veille en pleine assurance, Il est leur defenseur, comme ils sont sa defense, François, avant le jour les vouloir escheler, C'est vouloir aux anglois sa valeur immoler. Au fort de leur chaleur, ces remonstrances sages Moderent les boüillons de leurs masles courages; Saintrailles et Gaucourt, de tous les vieux suyvis, D'une commune voix approuvent cet avis. On attend la lumiere, et durant cette attente, La guerriere dispose une attaque prudente; L'ordre vole en tous lieux, et marque les endroits Par où chaque drappeau doit assaillir l'anglois. Le feu de l'aube en fin, se degageant de l'onde, Commence à reblanchir les tenebres du monde; L'ombre se decolore, et se desespaissit, Et d'instant en instant l'horizon s'esclaircit. Il est temps desormais, dit alors la Pucelle, Allés cueillir la palme au sommet de l'eschele, Le ciel vous la promet, si vostre brave coeur, Icy, comme par tout, veut bien estre vainqueur. Soudain aux boulevards tous vont porter la guerre, Par les chemins creusés dans l'areneuse terre; Les premiers sont choisis entre les cavaliers, Et s'avancent de front, sous de larges boucliers. Par le rang qui les suit, les escheles portées, Dans le moite sablon fermement sont plantées, Et leur faiste branslant, sur les creneaux panché, S'y tient par deux crampons fermement accroché. L'anglois qui voit venir ce belliqueux orage, Pour l'esloigner des murs invoque son courage, Accourt à la defense, et contre l'assaillant Sa puissance recueille, et se monstre vaillant. Suffort, de tous costés, à combattre l'anime; Voicy le lieu, dit-il, qui nous rendra l'estime, Repoussons à grands coups le superbe françois, Et s'il nous a vaincus, vainquons-le à cette fois. Dans ces murs, l'Angleterre est toute renfermée; Si nous sommes forcés, sa gloire est opprimée; Elle n'a plus d'espoir qu'en l'effort de nos dards; Ah! Sauvons l'Angleterre, en sauvant ces remparts. Barat et Corneillan, d'une pareille audace, Avoient à leurs crochets fait mordre la terrace, Et, pour se signaler, dans le mortel assaut, D'un menaçant regard, en mesuroient le haut. Ils montoient, à grands pas, vers la cime effroyable, Quand un eclat de poutre en tombant les accable; Ils tombent tout froissés, et de sang tout couverts, Tous deux les pieds en haut, et la teste à l'envers. Au robuste Caussade, à l'ardent Hauterive, Loin du sommet encor, mesme fortune arrive, Et sous deux gros chevrons, sur leur teste poussés, Ils tombent à l'envers, et sanglans, et froissés. Mais, pour ces tristes morts, la guerriere jeunesse Ne va pas, vers la cime, avec moins d'allegresse, Le bouclier à la gauche, à la droite le dard, Contremont elle vole, et joint la force à l'art. Le mur par tout la voit, l'attaque est generale; Tous, pour se le sousmettre, y vont d'ardeur egale; Les timides anglois rassurés par Suffort, Resistent en tous lieux, et d'un semblable effort. À peine l'assaillant a paru sur l'eschele, Qu'il sent fondre sur luy les cailloux du rebelle; Sous leur pesante cheute, et leurs coups redoublés, Les plus foibles, d'abord, demeurent accablés. La pluspart, toutesfois, portés de leur courage, Ne baissent point le front sous l'homicide orage, Se soustiennent dans l'air, et, s'elevant tousjours, Brillent pres du sommet des creneaux et des tours. Alors, de traits perçans, et de fleches pointües, Les trouppes sont de pres vivement combatües, Hallebardes, espieux, demy-piques et dards, Les tiennent esloignés du haut des boulevards. Comme quand, au milieu du pluvieux autonne, Sur le sombre horizon le ciel eclaire et tonne, Et, menaçant par tout la moisson des vergers, Descharge sa fureur, sur un bois d'orangers; Le fruit, qui de son or couronne chaque plante, Esprouve la rigueur de la gresle bruyante; Chacun tombe à l'entour, de plus d'un coup atteint, Et la terre, à regret, s'en tapisse, et s'en peint. Il faut qu'à tant de traits la valeureuse bande Des murs, presque conquis, se renverse, ou descende; Sa valeur est forcée, et voit ses vains exploits Suyvis de cris moqueurs, et d'insolentes voix. L'on la couvre de dards, de cailloux et de fleches, Et l'on luy fait, par tout, d'irreparables breches; Aucun d'eux n'est sans playe, et Rodolphe, entre tous, Trebuche sous les dards, les fleches, les cailloux. Il trebuche sanglant, et l'invincible sainte, D'une amere douleur, en sent son ame atteinte; Mais elle se maistrise, en un si grand malheur, Et, d'un coeur magnanime, estouffe sa douleur. Six bataillons d'archers, pour monstrer leur vaillance, Attendoient le signal, avec impatience; La guerriere le donne, et tous, d'un pas pressé, Marchent, à descouvert, jusqu'au bord du fossé. Aux boulevards anglois chacun d'eux prend sa mire, Et la fleche empennée a son oreille tire; Deçà, delà, par tout, on voit les traits ailés, Vers leur but, en sifflant, de leurs arcs envolés. Pas un n'addresse à faux, pas un ne manque à faire Rouler le sang fumeux sur le mur adversaire; Sans cesse les archers renouvellent leurs coups; Alençon les anime, et reluit entre tous. De tant de dures morts, Suffort remply de rage, Vient sur les assaillans reparer le dommage; Alexandre, son frere, en rage l'imitant, Pousse, vers les creneaux, ses archers à l'instant. La vengeance à l'instant, vers le françois, revole, Et, par autant de morts, de leurs morts les console; Le françois y respond, et le nombre des traits, Par les routes de l'air, forme un nüage espais. Alençon, sur ce temps, apperçoit la Pucelle, Qui, du bas du fossé, le regarde et l'appelle; Alors, se retournant au brave Clerembauld, La sainte, luy dit-il, me convie à l'assaut. Prens ma place, j'y cours. Clerembauld prend sa place, Et soudain un grand dard le perce et le terrace; Le dard cherchoit le prince, et pour luy fut lancé; Son amy tint sa place, en sa place percé. Le prince voit le coup, en ressent la blessure, Serre son javelot, et la vengeance jure; Il va joindre la sainte, et la sainte, à l'abord, Dieu, dit-elle, par moy t'a sauvé de la mort. Pour le bien de la France, il falloit que ta teste Eschapast à l'effort de cette aspre tempeste, Et que de Clerembauld le chef infortuné, Receust le coup fatal à ton chef destiné. Tu pleures, Alençon, cette mort deplorable; Ah! Venge-la plustost par un coup memorable; Alexandre est celuy, qui l'a privé du jour, Alexandre est celuy, qui defend cette tour. Il regarde la tour, il regarde Alexandre, Et fait voeu de le perdre, et fait voeu de la prendre; Il dresse son eschele, et de fureur boüillant Monte, et fait, en tous lieux, remonter l'assaillant. Son exemple l'invite, et luy rend l'assurance; Il remonte, et par tout l'attaque recommence; L'anglois, de son costé, superbe et triomphant, Par tout, avec ardeur, du françois se defend. Mais, plus qu'en nul endroit, la resistance est grande, Où Dunois est present, où la sainte commande, Où du triste Alençon la terrible valeur Fait ses derniers efforts, pour venger son malheur. De fleches, et de traits, une mortelle gresle Du haut des boulevards, tombe là pesle-mesle; Là tombent, à monceaux, les dards et les cailloux, Et rien, en seureté, ne demeure au dessous. Alençon, toutesfois, sur la ployante eschele, Evite, en s'elevant, cette gresle mortelle, Et de trois coups à peine, entre mille, effleuré, Touche du javelot au creneau desiré. Dunois, non moins que luy, vers la cime s'avance, Avec sa jalousie, aiguise sa vaillance, Et ne peut supporter qu'un si puissant rival En courage, aux yeux saints, paroisse son egal. Comme quand deux aiglons, au sortir de leur aire, Vers la voute des cieux, vont d'une aile legere, Fixement, l'un et l'autre, à-l'envy, regardant Du soleil enflammé le feu le plus ardent; L'aigle, qui vole entre eux, et qui d'eux est suyvie, Seule excite en leur sein cette jalouse envie; Ils contestent de force, et sans siller les yeux Se preuvent dignes d'elle, à ce feu radieux. La guerriere eschelant la muraille elevée, Bien-tost à son sommet se fait voir arrivée, Escarte, avec son trait, les espieux de l'anglois, Ou les rompt, dans l'acier de son large pavois. Quand les monstres d'enfer, en cette affreuse guerre, Partisans obstinés de l'injuste Angleterre, Accourent en ce lieu, pour luy donner secours, En bordent la courtine, et remplissent les tours. C'est desormais l'enfer, dont la trouppe invisible Rend de ces boulevards le haut inaccessible, Verse sur l'assaillant des montagnes de grais, Et fait pleuvoir sur luy des deluges de traits. Mais, malgré tant d'efforts, voyant que, de l'eschele, Sa rage veut en vain renverser la Pucelle, Qu'il ne fait que d'un peu son triomphe arrester, Et qu'elle va bien-tost la terrace emporter; Il veut que la terrace, en ce peril extreme, De la fatale main se defende elle-mesme, Et soudain à l'anglois inspire le penser; D'en demolir le comble, et de le renverser. Avec cent forts leviers, l'anglois le desracine, Et, pour sauver le mur, le mur mesme rüine; L'ouvrage est de cent bras, mais l'effet principal, Dans ce travail commun, vient du bras infernal. Les esprits tenebreux poussent, sur la guerriere, Du faiste detaché la masse toute entiere; L'assaillant la croit morte, il change de couleur, Et de l'estat perdu deplore le malheur. De l'horrible fardeau la bruyante tempeste Tombe à plomb sur la sainte, et luy couvre la teste; L'ennemy, qui le voit, de joye est transporté, Tient la guerre achevée, et le françois donté. Elle voit son trespas, mais l'ange, qui la veille, Fait voir, en sa faveur, une rare merveille, Aux anglois invisible, invisible aux françois, Il supporte du mur l'insuportable poids. Sur elle, en ce moment, se brise, comme verre, L'espaisse dureté de ce monceau de pierre; La nature est vaincüe, et la roche soudain Se dissout, au toucher de l'angelique main. Il semble aux yeux trompés, que la pesante masse, Sur l'escu de la fille, en tombant, se fracasse; Seule elle en sçait la cause, et, dans cet accident, Reconnoist du seigneur le secours evident. La roche convertie eu poussiere menüe, Par l'angelique main, dont elle est soustenüe, S'espand sur l'heroine, et pour un peu de temps, Ravit à son harnois ses rayons eclatans. Ainsi par fois, dans l'air, une vapeur grossiere Vient du flambeau des cieux offusquer la lumiere, Et cachant aux humains le feu dont il reluit, Enveloppe le jour du manteau de la nuit. Dans cet evenement, l'assistance celeste Parut, de plus en plus, aux françois manifeste, Et l'incredule anglois creut alors à ses yeux, Que le bras de la sainte estoit le bras des cieux. L'anglois, espouvanté de ce nouveau miracle, À son cours triomphant n'apporte plus d'obstacle; Si le rempart le quitte, il quitte le rempart, Et fuit la mort certaine, en fuyant le saint dard. Le mur s'ouvre à la fille, et devant son courage Semble se separer pour luy faire passage; Elle entre par la breche, et de son bras vainqueur Donne aux demons la fuitte, oste aux anglois le coeur. Dunois gaigne le mur, un moment apres elle, Alençon tarde seul à forcer le rebelle; Alexandre est celuy qui le peut retarder, Mais son malheur en fin, le contraint de ceder. Il voit la place prise, et voit devant la sainte Ses defenseurs saisis d'une mortelle crainte; Il les voit tous fuyans, et sur luy desormais Du combat inegal voit tomber tout le faix. Il quitte, et dans la tour, desormais sans defense, Alençon, d'un plein saut, au temps mesme se lance, Et, de son adversaire appercevant le dos, L'appelle, et le retient par l'aigreur de ces mots. Tourne, mauvais archer, monstre le front, arreste; Jusques dans tes remparts je t'apporte ma teste; De loin, tu l'as manquée; esprouve si, de pres, Tu rendras plus heureux tes homicides traits. Mais, pres de l'ennemy, ta main perd l'assurance, Et tu mets en tes pieds toute ton esperance; Tourne, lasche, ou ce dard, plus viste que tes pas, Te va d'un coup honteux envoyer au trespas. Le dernier de ces mots sensiblement le touche; Il revient au combat, genereux et farouche, Et, je viens, luy dit-il, me venger, par ta mort, Et de ton injustice, et de celle du sort. Voy, si je suis un lasche. En parlant il l'approche, Et puissamment sur luy son dernier trait decoche; Le trait siffle par l'air, et d'un vol elancé Dans la gorge du prince alloit estre enfoncé; Mais derobant le corps son atteinte il esquive, Et de son juste effet adroitement le prive; Alexandre s'estonne, et se jette à l'escart; Alençon le poursuit, et l'atteint de son dard. Au flanc gauche il l'atteint, et le fer, qui s'y cache, D'un gros boüillon de sang ses claires armes tache; Le guerrier affoibly, sans se plus menager, Par la mort d'Alençon veut la sienne venger. Ainsi, quand le sanglier, qu'une meute nombreuse, A lancé du profond de sa bauge fangeuse, Fuit lentement la chasse, et, par ses fieres dents, Tient loin de ses costés celles des chiens ardens; Si le hardy veneur, au dessus de la hure, Luy fait, d'un bras puissant, une large blessure, Il arreste sa fuitte, et, d'un brutal effort, Au travers de l'espieu, cherche à venger sa mort. Dans le fer d'Alençon Alexandre s'enferre, Mais du sien le reblesse, et le porte par terre; Ils s'embrassent l'un l'autre, et par terre luttans, Pour gaigner le dessus, contestent quelque temps. Tous deux ont desormais peu de sang à respandre; En fin toute vigueur abandonne Alexandre; Invincible il rend l'ame, et ses derniers efforts Rompent les foibles noeuds qui l'attachoient au corps. Clerembauld, dit le prince, amy trop magnanime, De ma sanglante main reçoy cette victime, Et si de tout son sang tu n'es pas consolé, Reçoy le sang qu'au sien mes veines ont meslé. Il tombe, en achevant ce discours lamentable, Estendu pres du mort, au mort presque semblable, Privé de sentiment, despoüillé de chaleur, Et n'ayant rien de vif que sa vive douleur. Pendant l'aspre combat, Dunois et la pucelle, Vers deux lieux opposés, courent le mur rebelle, En chassent les anglois, et, sur les boulevards, En cent lieux differens, plantent leurs estandards. Le vaincu prend par tout l'espouvante et la fuitte, Et par tout est pressé d'une ardente poursuitte, Des soldats, ni des chefs, nul ne tourne le front, Et tous, de tous costés, se rangent vers le pont. Suffort, sous le françois voit succomber la place, Dans le malheur commun plaint sa propre disgrace, Vers le pont se retire, et là, de toutes parts, Pour resister encor, recueille les fuyards. À la faveur du lieu, dont l'espace se serre, Il croit pouvoir encor renouveller la guerre, À monstrer du courage exhorte les anglois, Et du bras les anime, autant que de la voix. De son corps il les couvre, et sa ferme vaillance Aux efforts des vainqueurs seule fait resistance, Mais, ce peu qui l'assiste estant mort ou sousmis, Seul, il demeure en butte aux coups des ennemis. Autour d'un homme seul, un vaste camp s'assemble, Et le fait seul l'objet de mille traits ensemble; Contre un camp tout entier, Suffort juge qu'en vain Il voudroit opposer son courage et sa main, Tous chargent; mais Renaud, plus que tous, se signale, Tesmoigne, à l'attaquer, une ardeur sans egale, Luy fait de tous les coups sentir les plus pesans; Incroyable valeur en de si jeunes ans. Il n'a gueres franchy les bornes de l'enfance, De fille il a la voix, de fille l'apparence, Son teint est delicat, et, du premier coton, L'on ne voit pas encore ombrager son menton. Suffort qui, sans espoir, ne veut plus se defendre, Entre tous les françois, le choisit pour se rendre, Et luy dit, jeune mars, agreable guerrier, Je t'honnore aujourd'huy d'un superbe laurier; Je te fay mon vainqueur. Alors l'attaque cesse, Et desormais aucun de son dard ne le presse. Toutesfois, reprend-il, si tu n'es chevalier, Je ne puis, sous ton joug, ma teste humilier. Non, luy repart Renaud, mon âge me l'envie; Mais j'ay pretendu l'estre aux despens de ta vie. Sois-le donc, dit Suffort, et l'accolle à l'instant, Puis le couvre, en travers, de son fer eclatant. Maintenant, poursuit-il, qu'à l'ombre de ce titre, De mon funeste sort tu peux estre l'arbitre, Abandonné de tout, je veux me rendre à toy, Et, comme ton captif, me sousmettre à ta loy. En prononçant ces mots, ses armes il luy donne; Renaud, de sa fortune, en luy-mesme s'estonne, Et, parmy ce transport, ne voit pas, sans pudeur, Sous luy, d'un tel captif abaisser la grandeur. Comme quand sous les flots de cette mer profonde, Qui n'aguere a produit un autre monde au monde, Quelque nouveau pescheur plonge, pour esprouver, Jusqu'où peut, dans son art, son addresse arriver; Si d'abord, et sans peine, et contre son attente, Une perle sans prix à ses yeux se presente, Il juge que, pour luy, ce thresor est trop grand, Et, bien qu'aveque joye, avec doute le prend. Sur ce temps vient la sainte, en forme de tempeste; Tout cede; et Renaud seul, dans sa course l'arreste; Le chef anglois, dit-il, tombé dans mes liens, Ne s'en peut consoler, qu'en recevant les tiens. Je l'accepte, dit-elle, et le mets en ta garde; Puis elle suit son vol, et rien ne le retarde; Elle cherche l'anglois, et remarque en tous lieux, Les ennemis vaincus, les siens victorieux. L'invincible Dunois la rejoint, l'accompagne, Pousse, apres les fuyards, dans la vaste campagne; Avec un petit nombre il fond sur les derniers, Et, sans verser de sang, fait plusieurs prisonniers. Du malheureux Suffort Pole le second frere, Voyant le sort volage à leurs voeux si contraire, La muraille forcée, et le pont occupé, Suyvoit les pas errans de l'anglois dissipé. Mais, au fort de sa course, un remors magnanime Reprochant à son coeur, que sa fuite est un crime, Et qu'il laisse son frere à la mercy du sort, La honte estouffe, en luy, la frayeur de la mort. Il tourne vers le pont, et court à toute bride, Dunois suspend alors sa poursuitte rapide; Il l'attend au passage, et, son bras desployant, Le charge, et l'estourdit, d'un revers foudroyant. Pole tombe, du coup, estendu sur la terre; Dunois saute sur luy, le casque luy desserre, Le trouve vif encor, l'ayde à se relever, Et luy fait doublement sa douceur esprouver. En luy tendant la main, il luy dit, brave Pole, Ne plains point ta prison, elle est sur ta parole; Je rends à ta vertu l'honneur que je luy doy, Tu n'auras de lien que celuy de ta foy. Il l'abandonne, et suit la trouppe fugitive, Pole reçoit la grace, et la trouve excessive; Il est vaincu deux fois, et son noble vainqueur Le fait libre du corps, et prisonnier du coeur. Sans fers il est captif, et luy mesme se garde; Mais de quelque costé que le prince regarde, Il ne voit desormais aucun des ennemis, Qu'abbatu sous sa foudre, ou qu'à sa loy sousmis. Ainsi quand, vers l'autonne, aux forests germaniques, Les potentats voysins font leurs chasses publiques, Et que, dans leurs grands forts, de toiles renfermés, On a lasché par tout les dogues affamés; Apres qu'en mille lieux, la demeure sauvage A de ses habitans veu le triste carnage, Les sangliers et les cerfs, eschapés à la mort, D'effroy semblent se rendre, et sont pris sans effort. Le triomphant guerrier retourne vers la ville, De captifs enchaisnés suit une longue file; La sainte, hors des murs reconquis par son bras, Au devant du guerrier, s'avance quelques pas. Invincible Dunois, loüons Dieu, luy dit-elle; Sa dextre, encore un coup, à frapé le rebelle; L'oeuvre tousjours s'avance, et le sacré destin Tousjours, de plus en plus, l'achemine à sa fin. Suyvons un si bon guide, et marchons sur sa trace; Employons bien le temps que nous donne sa grace; Repartons des l'aurore, et tousjours combatans, Dans Meun, dans Baugency, foudroyons nos titans. Dunois consent à tout, et s'oblige à tout faire; Ils rentrent dans la ville, en pompe militaire; Leur veüe y rend le calme, et fait soudainement Cesser, par tout, le meurtre et le saccagement. Apres tant de fureurs, et tant d'actes horribles, Les murs à leur aspect redeviennent paisibles, Et l'ordre desormais, au trouble succedant, En adoucit un peu le funeste accident. Sur cent petits bateaux, l'impetüeuse Loire Reçoit les prisonniers qu'a produits la victoire; Et murmure, en son cours, de voir les matelots, Pour avancer le leur, battre ses vistes flots. Vers Orleans, comme eux, sur la riviere mesme, Rodolfe, tout sanglant, l'oeil mort, et le teint blesme, Dans un bateau couvert, des autres escarté, Par le soin de la sainte est doucement porté. Alençon, pour guerir ses blessures profondes, Vers les mesmes remparts, court sur les mesmes ondes, Et son sage vaisseau, de peur de l'ebransler, N'use point de la rame, et ne fait que couler. Le sang si genereux, dont ses royales veines, Sous le fer d'Alexandre, ont rougy les arenes, Aveque la langueur et l'affoiblissement, A laissé dans son corps un vif embrasement. Mais si, par ce brasier, son corps est tout en flamme, L'amour, d'un moindre feu, n'eschauffe pas son ame; La guerriere l'allume, et sa vive splendeur, Par ses brulans rayons, en attise l'ardeur. LIVRE 5 De ce nouveau bonheur, la celeste heroine Rend graces, pour la France, à la bonté divine, Et par un corps choisy de mille combatans, Des rempars de Gergeau s'assure en mesme temps; Puis, despeschant au roy, sur la place conquise, L'informe du progres de la sainte entreprise, À Dieu seul l'attribuë, et finit, en pressant Que l'armement promis soit, et prompt, et puissant. À cet avis heureux, Charles comblé de joye, Par tout, ordre sur ordre, à ses peuples envoye, Et dans ses mandemens, pour les mieux emouvoir, Se sert de la priere, autant que du pouvoir. À cette fois enfin, des trouppes enrollées, Les costaux sont couverts, et les routes foulées; Chacune au rendés-vous en bataille paroist, Et le camp d'heure en heure, et se forme, et s'accroist. Chinon voit, sous ses tours, mille tentes superbes, Couvrir des prés fauchés les renaissantes herbes, Et voit mille drappeaux, sur la rive plantés, À l'envy des guidons, par les airs agités. À cet aymable aspect, le belliqueux monarque De son ravissement donne plus d'une marque, Son ame sur son front fait lire son plaisir, Et monstre du combat un genereux desir. Tel est un jeune amant, qui, long-temps miserable, Esprouve enfin le sort à ses voeux favorable, Et qui de son hymen, resolu par les cieux, Voit les riches apprests exposés à ses yeux; Dans une pleine mer d'inexprimable joye, Son coeur espanoüy nage, pasme, et se noye, Et, dans les mouvemens du visage et du corps, Laisse, sans se contraindre, eclater ses transports. À l'egal de leur roy, tous bruslent pour la guerre, Tous menacent de mort le tyran de leur terre, Et leur entretien seul est du celeste bras, Par qui l'orgueil rebelle est desja mis à bas. Tous fondent leur espoir sur le bras de la sainte; Le superbe Amaury seul en a de la crainte; Il redoute sa force, et de ses hauts exploits N'est pas moins alarmé, que s'il estoit anglois. Amaury, par le sort, qui du monde se joüe, À la faveur royale elevé de la boüe, Bien qu'il fust sans merite, et sans extraction, Ne souffrit point de borne à son ambition. Tout ce que de françois il restoit à la France, Son heur prodigieux le mit sous sa puissance; Il maistrisa son maistre, et bannit de la cour Tout ce qu'il jugea propre à gaigner son amour. Par mille vains soupçons, dont il chargea les princes, De fameux exilés il remplit les provinces, Et, d'entre tous les grands, ne laissa, pres de luy, Que ceux dont sa grandeur sceut faire son appuy. Il ayma mieux regner, dans une cour deserte, Que d'estre incessamment en crainte de sa perte, Et, prefera de vivre accablé de travaux, À voir au gouvernail pretendre ses rivaux. Tout luy sembla contraire, et tout luy fit ombrage, De tout sexe il eut peur, il eut peur de tout âge, Ne se creut jamais bien, dans son poste, affermy, Et qui put estre aymé, devint son ennemy. Agnes le ressentit, cette belle Agnes mesme, Qui voyoit à ses pieds le françois diademe, Que Charles adoroit, et pour qui seulement Il ne desdaignoit pas la qualité d'amant. Sous couleur de soustraire une si chere teste, Aux succes incertains de l'angloise tempeste, Il l'esloigna du prince, et tout seul desormais Posseda le timon, et le regit en paix. Mais lors que sa faveur l'elevoit sur la nüe, Au besoin de l'estat la fille survenüe, Par sa haute promesse, et ses faits plus-qu'humains, Arracha le timon à de si viles mains. Il en conceut d'abord une aspre jalousie, Qui depuis s'accroissant jusqu'à la frenaisie, Luy fit faire, en secret, plus d'un puissant effort, Pour derober aux lys ce celeste support. De son art toutesfois la force redoutable, Trouvant à ses assauts la sainte inebranslable, Troublé de jugement, et privé de repos, Il tire à-part son pere, et luy tient ce propos. Le destin envieux ma rüine a jurée; Mon bonheur luy paroist de trop longue durée; Mon credit l'importune, et son courroux ardent Prepare à mon honneur un mortel accident. J'ay tout dit, j'ay tout fait, contre cette pucelle; Rien ne m'a profité, Charles n'ayme plus qu'elle; Elle occupe le throsne; elle est reyne du roy; La fortune la cherche, et s'escarte de moy. Dans ce fatal revers, quel conseil dois-je suyvre? Dois-je, en perdant mon grade, à ma gloire survivre? Ou, noyant ma douleur, dans les flots de mon sang, Me monstrer, par ma mort, digne du premier rang? Gillon, l'oracle seul qu'il consulte en ses crimes, Surpris de voir en luy ces pensers magnanimes, L'interrompt par ces mots; non, non, cette valeur Est un mauvais moyen, pour guerir ta douleur. Ton salut, Amaury, depend de ta prudence; Tu ne peux que par art surmonter la vaillance; La finesse est ta force; il faut la pratiquer, Et, par elle aujourd'huy, la guerriere attaquer. Mais employe, à la perdre, un moins fol artifice, Que celuy qu'autresfois t'inspira ton caprice, Quand tu privas la cour de l'illustre beauté, Qu'à tort tu crus fatale à ton authorité. Il te falloit servir de ce charmant visage, Pour ammolir du roy le trop masle courage, Si de tous ses appas tu l'eusses combatu, Il n'eust jamais fait luire un rayon de vertu. Son coeur, vuide d'Agnes, par ta grossiere addresse, A donné libre entrée à cette autre maistresse, Qui le remplit tout d'elle, et dont l'orgueil brutal, Dans sa pretension, n'admet point de rival. Imprudent ennemy de ta propre fortune, Sans trouble, avec Agnes, tu peux l'avoir commune, Et dans l'aveuglement, dont tes yeux sont couverts, Pour la vouloir entiere, entiere tu la perds. Sois plus sage à ce coup. Mais par quelle sagesse Peux-tu de ton pouvoir soustenir la foiblesse? Ta conduitte insensée à ce point t'a reduit; Ta desfaveur prochaine en est le juste fruit. Je ne voy qu'un remede, au mal qui te possede, Et la belle exilée, Agnes est ce remede; En la restablissant, tu l'auras pour soustien Et, par son interest, la mettras dans le tien. Fais en donc ta ressource, et te ligue avec elle; Fais luy, pour son salut, embrasser ta querelle; Oppose fille à fille, en cette extremité, Et fay, de la valeur, triompher la beauté. Il luy tint ce discours, avec des yeux de flamme; Le son en retentit au profond de son ame, Et, dans ses facultés la force en imprimant, À suyvre cet avis força son jugement. L'esperance perdüe en son coeur se resveille; Il despesche à l'instant, vers la jeune merveille; L'ordre est qu'elle revienne, et Roger, entre tous, Est choisy pour luy faire un message si doux. De ces enfans d'honneur, que les grands des provinces Laissent, comme en ostage, à la suitte des princes, Le beau Roger fut l'un, par Agnes presenté, Et parut bien son frere, à sa rare beauté. À la chasse penible, à la guerre mortelle, Il assista son roy valeureux et fidelle, Et de sa grace encor demeura possesseur, Lors que la jalousie en eut banny sa soeur. Le favory l'appelle, et, sans peine, l'engage À partir, et porter l'agreable message; Il part, descend au fleuve, et saute en un bateau; L'onde s'enorgueillit, d'un si riche fardeau. Le bateau fuit la plage, et prend le fil de l'onde, La rame ayde son cours, et le vent le seconde; Un trait est moins leger; Chinon baisse, decroist, S'esloigne, se blanchit, s'efface, et disparoist. Roger, de temps en temps, voit, sur les deux rivages, Aller chemin contraire, et chasteaux et villages, Il voit, de plus en plus, le flot se desployer, Puis, dans un lit plus ample, il le voit se noyer. La Loire le reçoit, et reçoit la chalouppe; Le vent frais continüe à luy souffler en pouppe; Une heure, ou moins encor, luy fait gaigner Saumur, Et razer en glissant le pied de son beau mur. Jour et nuit elle coule, et nul temps ne l'arreste; Nuit et jour son voyage est exempt de tempeste; De Sé viennent les ponts; elle y dresse son cours, Les passe, puis, d'Angers voit et laisse les tours. Enfin, au premier feu de la plus vive estoille, Non loin de Chantonceaux, elle baisse la voile, L'aviron luy suffit, et, par son seul effort, Avant la nuit venüe, elle surgit au port. Ainsi, du haut d'un mont, l'oeil reconnoist à peine Une perdrix cachée aux sillons de la plaine, Qu'aussi-tost, pour la prendre, un vigoureux lanier Quitte, d'un brusque vol, le poin du fauconnier. Du sommet de la roche, en roidissant son aisle, Par les liquides airs il s'eslance vers elle, Et s'abat sur son corps, d'un si pront mouvement, Qu'il confond l'arrivée avec le partement. Où, vers les champs bretons, la Loire moins pressée, N'a plus que le terrain, pour bride et pour chaussée, Et, se donnant par force un lit plus spacieux, Va grossir l'ocean de flots audacieux; Non loin de son rivage, une basse colline Porte un vaste palais, qui la plaine domine, Qui domine le fleuve, et, comme roy de l'air, Tousjours, aux environs, le voit tranquille et clair. Tout rit, et ciel, et terre, à ce rare edifice, Ce que peut la nature unie à l'artifice, L'assiette, le dessein, la structure, à souhait, Concourent à le rendre un ouvrage parfait. La forme en est quarrée, et son altiere masse De quatre pavillons les estoilles menace; D'un fossé large et creux, il est environné, Et, pour estre estendu, n'en est pas moins orné. De jaspe et de porphyre, une solide escaille Revest par le dehors son espaisse muraille, Le portail est de marbre, et son cintre pesant Pose sur dix piliers de metal reluysant. Entre chacun des jours, deux colonnes d'albastre Font de la cour pompeuse un noble amphitheatre, Et cent bustes de bronze, en cent niches d'azur, Entre chaque colonne, embellissent le mur. L'escalier est profond, et sa douce montée De precieux cailloux est peinte et parquetée; Il est haut, et son faix, d'un et d'autre costé, Par vingt geans d'airain, sur la teste est porté. Le plafond eclatant de la superbe sale, Semble avoir appauvry la rive orientale, Tant l'art imitateur a, dans ses ornemens, Semé de faux rubis, et de faux diamans. Une suitte sans fin de pieces magnifiques, Où, parmy les tableaux, eclatent les antiques, Et l'or debat du prix aveque le crystal, Fait les riches dedans de ce palais royal. À l'oeil, pour loin qu'autour ses regards il promeine, Paroist plus d'un parterre, et plus d'une fontaine; Ce ne sont que canaux, que bosquets, et que prés, Semés d'antres moussus, au repos consacrés. Ce lieu comprend, tout seul, ce que l'humaine envie Peut concevoir de propre au bonheur de la vie, Dissipe tous les soins, et repaist tous les sens, D'objets delicieux, de plaisirs innocens. Des princes angevins il fut le doux asyle, Quand le sort leur osta l'une et l'autre Sicile, Et, dans un si funeste et si triste malheur, Put consoler leur cheute, et flater leur douleur. Avant leur regne esteint, sur le bord de la Loire, Robert le construisit, pour tesmoin de sa gloire, Et, de tous ses estats la richesse y portant, Ainsi qu'un autre ciel, le rendit eclatant. Au milieu des partis, cet espace de terre Estoit seul respecté du demon de la guerre, Sans que l'estranger mesme eust entrepris jamais D'en violer l'enclos, ni d'en troubler la paix. En un desert si beau, la belle confinée Seule, en pleurs et souspirs, passoit chaque journée, Sans qu'il pust de son sein, par aucun agrément, Bannir le desplaisir de son bannissement. Roger, touchant le port, de sa barque se lance, Et vers le beau palais rapidement s'avance; Il y cherche sa soeur, mais en vain toutesfois; Par les jardins elle erre, elle erre par les bois. Peu loin du haut palais, vers où l'herbe fleurie Peint de mille couleurs une vaste prairie, D'un insensible trait, s'esleve un tertre bas, Sur qui Flore et Zephyre estalent leurs appas. À travers la prairie, et dans le sein de l'herbe, D'arbres droits et branchus, une route superbe Du palais y conduit, et, de son berceau vert, Contre le chaud du jour, forme un chemin couvert. Où la route finit, le tertre se presente, Et convie à monter, par sa facile pente; Le pied en est humide, et trempe en un fossé, Qui le tient, tout autour, comme une isle, embrassé. Au milieu de sa coste, une vive fontaine, À travers les cailloux, s'espanche dans la plaine, Et, de mille ruisseaux la plaine entrecoupant, Y nourrit la verdure, et s'y pert en rampant. Par un jeu tout nouveau de l'artiste nature, Dix roches, d'une affreuse et bizarre figure, Sement le tour du tertre, et leur difformité Par un contraire effet, en cause la beauté. Mais les deux grands rochers, dont se forme sa creste, Aux cieux plus fierement dressent leur chauve teste, Et, par le bel exces de leur enormité, Dominent sur le tertre, aveque majesté. Tous deux, comme à-l'envy, par leurs pointes cornües, Provoquent au combat, et les vents et les nües, Et monstrent, dans leur tour, et leur sein tenebreux Cent grottes, cent vallons, et cent abysmes creux. Du plus haut au plus bas, en touffes differentes, Par tout, d'entre les rocs, sortent de vieilles plantes, Qui pendant les chaleurs, sous leur feüillage espais, Et conservent l'ombrage, et maintiennent le frais. Ce lieu, sur tous les lieux du royal hermitage, Au jugement d'Agnes remporte l'avantage; Il la retient les jours, il la retient les nuits, Et luy fait quelquesfois supporter ses ennuis. Roger impatient, vers l'aymable colline, Pour rencontrer la belle, à grands pas s'achemine, Et, l'ayant aperceüe, au pied de ces grands bois, De tout loin qu'il la voit, luy crie à haute voix. Repren, ma chere soeur, ta premiere allegresse; Ta destinée enfin demeure la maistresse; Amaury s'humilie, et consent qu'à la cour Tu faces, à sa honte, un triomphant retour. De ton astre crüel l'inflüence adoucie, Permet qu'à sa faveur ton rival t'associe; Il t'y veut pour compagne, et t'invite, par moy, À venir avec luy reposseder ton roy. Agnes, que son exil, dans la melancolie, Profondement alors tenoit ensevelie, Respond nonchalamment; ah! Que dis-tu Roger? Contre ses interests voudroit-il m'obliger? Il repart; l'interest de sa propre puissance, À te faire cette offre, engage sa prudence; Il le fait pour luy-mesme, et met, dans ton secours, Ce qui reste d'espoir à ses malheureux jours. Le pitoyable ciel, pour finir ta misere, A fait naistre un beau monstre, une illustre bergere, Dont l'effort heroique, en relevant l'estat, De l'autheur de tes maux le grand colosse abat. Charles, sur elle seule, aujourd'huy se repose; Il veut que, de l'armée, elle seule dispose; Par ses mouvemens seuls, tout le conseil agit, Et la France, par elle, aujourd'huy se regit. Amaury, dont la cheute est, par elle, evidente, Met en toy son recours, en toy met son attente, Et veut que la beauté combatant la valeur, Luy serve à reprimer le cours de son malheur. Sur le point du naufrage, à son ayde, il implore Le visage divin que l'univers adore; À son ayde il t'implore, et te veut bien devoir Tout ce qu'à l'avenir il aura de pouvoir. Tandis qu'à ta grandeur le sort est favorable, Abandonne ce lieu, pour toy si miserable, Quitte cette prison, viens regner à la cour, Et viens y rallumer le flambeau de l'amour. Par ton propre ennemy puissamment secondée, Tu reprendras la place autresfois possedée, Destruiras la guerriere, et pres du jeune roy Ne verras rien de grand, qui ne soit moins que toy. De transport elle baise, elle embrasse son frere, Desormais, de son sort, toutes choses espere, Vers le riche sejour, tourne à l'instant ses pas. Et sent, avec plaisir, resveiller ses appas. Elle ordonne, en marchant, que sa galere aymée, De voile, et d'avirons, soit prontement armée, Et que chacun des siens, le sommeil bannissant, Soit prest à s'embarquer, au soleil renaissant. Dans sa chambre elle passe, et là, pleine de joye, Des vestemens pompeux l'abondance desploye, Et pour accompagner ses precieux habits, Tire des diamans, des perles, des rubis. Sa main en trouve plus, que son coeur n'en desire, Le nombre l'embarasse, et sa peine est d'elire; Elle en pare à la fin, avec addresse et choix, Sa simarre, son col, sa coiffure et ses doigts. La nuit se passe toute, en ce bel exercice, Sans que, sous ses pavots, Agnes s'appesantisse, Mais attendant le jour, qui tarde à revenir, Elle veut que Roger la vienne entretenir. Elle se fait conter l'envoy de la guerriere, De son avenement l'admirable maniere, Les forts qu'elle a conquis, les chefs qu'elle a dontés, Et sur tout, ses attraits, sa grace, et ses beautés. Roger l'instruit de tout, et, loüant la pucelle, En beauté toutesfois, la fait bien moindre qu'elle; Elle, qui se connoist, le croit facilement, Et s'en ose promettre un bon evenement. Seule enfin il la laisse, et voit, sur le rivage, La nombreuse famille, et le riche equipage; L'embarquement se fait, et sous le grand fardeau La galere s'enfonce, et se met à fleur d'eau. Agnes demeure seule, en sa chambre dorée, Qui de brillans miroirs tout-autour est parée, Et, de quelque costé qu'elle tourne les yeux, Y voit l'objet de tous le plus delicieux. En la plus haute part d'un visage celeste, Les glaces luy font voir un front grand et modeste, Sur qui, vers chaque temple, à boüillons separés, Tombent les riches flots de ses cheveux dorés. Sous luy, roulent deux cieux, d'où mille ardentes flammes, Mille foudres, sans bruit, se lancent dans les ames; Deux yeux estincelans, qui, pour estre serains, N'en font pas moins trembler les plus hardis humains. Là, forgent les amours les redoutables armes, Dont les coups, pour du sang, ne tirent que des larmes, De là volent les dards, de là volent les traits, Avec qui les esprits n'ont, ni trefve, ni paix. Au dessous se fait voir en chaque joüe eclose, Sur un fond de lys blanc, une vermeille rose, Qui, de son rouge centre espandüe en largeur, Vers les extremités fait paslir sa rougeur. Plus bas s'offre, et s'avance une bouche enfantine, Qu'une double fossette aux deux angles termine, Et dont le petit tour, fait d'un coral riant, Couvre un double filet de perles d'orient. On voit que la nature, achevant son ouvrage, D'un exquis artifice arondit ce visage, À ses plus petits traits donne un air delicat, Et mesle, en tout son teint, la fraischeur à l'eclat. On voit que, sous son col, un double demy-globe Se hausse par mesure, et sousleve sa robe; L'un, et l'autre d'un blanc si pur et si parfait, Qu'il ternit la blancheur de la neige et du lait. On voit, hors des deux bouts de ses deux courtes manches, Sortir, à descouvert, deux mains longues et blanches, Dont les doigts inegaux, mais tous ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras longs et charnus. S'observant toute entiere, Agnes se trouve grande, De la juste grandeur que son sexe demande, Et dans sa taille noble, et sa libre action, Elle ne voit que gloire, et que perfection. Elle juge qu'en tout, toute autre elle surpasse, Mais remarque, sur tout, l'inexprimable grace, Qui, dans ce bel amas, ses beaux rayons semant, En rend beau l'assemblage, et le lustre charmant. À ces dons naturels enfin joignant l'estude, Elle adoucit, par art, tout ce qu'ils ont de rude, Et mettant, en leur jour, tout ce qu'ils ont d'appas, Se tire hors du rang des beautés d'icy bas. Telle ou moins radieuse, est l'aurore vermeille, Quand au sortir des flots le monde elle resveille, Et, mirant ses attraits dans les saphyrs des cieux, Range sa chevelure, et compose ses yeux. La belle, à tant d'eclat, elle mesme s'admire, Et de son propre amour est atteinte, et souspire; Elle se croit deesse, et, des humbles mortels, S'appreste à recevoir l'encens et les autels. Agnes, dit-elle alors, contemplant son image, Enfin ton ennemy t'est venu rendre hommage; Tu le vois à tes pieds, tu le vois plein d'ennuy, Qui recourt à ton ayde, et brigue ton appuy. À quel plus grand honneur aurois-tu sceu pretendre? La gloire de ton nom plus loin ne peut s'estendre; Desormais que sous toy s'abbaisse la fierté, Sous qui le monde a veu succomber ta beauté. Menage, heureuse Agnes, cet instant favorable, Qui peut changer en mieux ton estat miserable; Du gré de ton rival, va de luy te venger; De ton prince, avec luy, va l'amour partager. Va partager son sceptre, avec ton adversaire; Mais ne te joins à luy que pour mieux le desfaire, Ne songe, en le sauvant, qu'à le faire perir, Et te garde d'aymer, qui n'a pu te cherir. Le jaloux, à son ayde, aujourd'huy ne t'appelle, Que pour vaincre, par toy, l'invincible pucelle; Son danger luy fait seul ce remede embrasser; La pucelle chassée, il te voudra chasser. Chasse là de la cour, puis luy-mesme l'en chasse; Pres du roy seulement songe à rentrer en grace; Peu de temps suffira, pour rengager ce coeur, Sous l'agreable joug de son premier vainqueur. Mais il faut l'attaquer, avec toutes tes armes, Monstrer tous tes appas, estaler tous tes charmes, Et, desployant ta force et ta dexterité, Pour la seconde fois, donter sa liberté. Vienne apres, cette fille, effroy de l'Angleterre, Pour t'oster ce captif, te declarer la guerre; Malgré tout son pouvoir, ses cieux, ou ses enfers. Tu retiendras ta prise, en tes aymables fers. Roger entre à ce mot, et luy dit que l'aurore Eclaircit desja l'ombre, et commence d'eclôre, Qu'il est temps de partir, et que les matelots N'attendent qu'apres elle à sillonner les flots. Ma soeur, adjouste-t-il, de ta grandeur future Confirme l'esperance avec ce bon augure; Le vent frais, qui vers toy m'a si viste amené, Pour seconder tes voeux, tout à coup s'est tourné. Jusques dans ce desert, la fortune changée Te vient faire raison de t'avoir outragée; Elle vient au devant de ta rare beauté, Pour luy servir de guide, au throsne souhaité. Sors donc, brillant soleil, de cette nuit profonde, Et reviens de ta flamme illuminer le monde. Agnes dans le desir d'aller luire à la cour, Abandonne à l'instant ce superbe sejour. Elle court vers le port, par Roger soustenüe, Et marque ses beaux pas dans l'arene menüe; Le vaisseau la reçoit sur un pont preparé, Et de l'humide bord est soudain separé. Pour donner à sa course un chemin plus facile, La Loire s'applanit, et semble estre immobile; Le pilote, à la pouppe, alors se vient placer, Et fait la voile au mast, sur l'antenne, hausser. On ne voit plus aux cieux paroistre aucune estoille, Un amoureux zephyre enfle la riche voile, La chourme, en ses deux bords, suspend les avirons. Et voit le fleuve calme, en tous les environs. Contre le cours des flots, on ouvre la carriere; L'eau boüillonne devant, et murmure derriere; Le vent pousse, et l'endroit, où la proüe a passé, Garde long-temps d'escume un blanc sillon tracé. Gergeau voit, cependant, par Dunois et la sainte, Avec tous leurs drappeaux, occuper son enceinte, Et voit en tous ses toits, le camp victorieux, Par les mains du sommeil, souffrir clôre ses yeux. Mais, avant que le jour sorte du sein de l'onde, Et rende la couleur à la face du monde, Chacun, par la trompette, au depart excité, Prend la route de Meun, d'un pas precipité. On va, comme en volant, et le cours de l'armée Laisse à peine sa trace en l'arene imprimee; Orleans la revoit, et, sous ses hauts remparts, En retient, pour un temps, les braves estandards. Honteux de n'agir point en sa propre querelle, Son citoyen s'anime à combattre pour elle, Et mille, des moins vieux, sur sa place enrollés, Volontaire recreüe, aux soldats sont meslés. De ce nombre, en passant, ils accroissent leur nombre; Sur ce temps vient la nuit, mais elle vient sans ombre; La lune l'illumine avec ses plus beaux rais; Ils reprennent leur marche, et joüissent du frais. Vers Meun tire l'armée, et l'aube renaissante, Luy fait voir de ses toits la cime blanchissante; Les coureurs avancés y donnent brusquement, Et franchissent, d'un saut, le bas retranchement. De la teste du pont, au temps mesme, ils s'emparent; Le defenseur se trouble, et ses esprits s'egarent; Il craint, il fuit d'abord, et le poste ocupé De peu de noble sang en demeure trempé. Sans peine, la guerriere emporte le passage, Gaigne, aveque les siens, l'opposite rivage, Et, d'un pas de vainqueur, approche Baugency, Devant que l'horizon soit par tout obscurcy. Au bruit de ses tambours, l'anglois tremble et frissonne, Abandonne le champ, la muraille abandonne, Et, dans le seul chasteau sur la ville elevé, Croit du foudre françois pouvoir estre sauvé. Comme lors qu'un grand feu, que suscite en la plaine, Du glaçant aquilon la vigoureuse haleine, D'un vol impetüeux, aveque les moissons, Enveloppe et destruit, les bourgs et les buissons; Les peuples, qu'il surprend dans la vaste campagne, Quitent de toutes parts, courent vers la montagne, Y grimpent effrayés, et de l'embrasement N'esperent s'affranchir, qu'au sommet seulement. Du sourcilleux chasteau la ceinture terrible Borde un roc escarpé, hautain, inaccessible, Où meine un endroit seul, et de ce seul endroit Droitte et roide est la coste, et le sentier estroit. L'anglois, bien que sur luy tombe toute la France, À l'abry de ce mur fait voir de l'assurance, Et se figure encor, qu'il peut du conquerant, Par cette forte digue, arrester le torrent. Mais l'affreuse terreur, qui, contre la Pucelle, Voit, dans cette esperance, obstiner le rebelle, D'un si frivole espoir soufrit amerement, Et, vers les champs bretons, vole soudainement. Vers la nuit, la guerriere, arrive sous la place, La somme vainement, vainement la menace, Par tout, aux environs, va les gardes poser, Puis au camp, sous leur foy, permet de reposer. Voyant du monde enfin les tenebres chassées, Elle esveille, en tous lieux, les trouppes delassées, Les assemble, et leur dit; à vos vaillantes mains, On ne peut opposer que des obstacles vains. Il n'est rien de si grand, rien de si redoutable, Où ne puisse aspirer vostre coeur indontable, Et ce roc, qui si bas vous descouvre au dessous, Va bien-tost esprouver ce que pesent vos coups. Quoy qu'il soit defendu, par sa pente couppée, Il va voir, sur sa cime, eclater vostre espée, Et quoy qu'à la nature, en luy, se joigne l'art, Il va voir, sous vos pieds, l'orgueil de son rempart. Tous, d'un mesme transport, ces paroles entendent, Tous l'attaque impossible, à haute voix, demandent; L'heroine les loüe, et fait, des ce moment, D'un ample cavalier jetter le fondement. Par ses ordres, en rond, la figure s'en trace; De gazon et de bois s'en compose la masse; D'heure en heure il se hausse, et, dans moins de cinq jours, De la superbe place il commande les tours. Tout le camp à-l'envy s'occupe à cet ouvrage; Son oblique chemin doucement se menage, Et sans estre, en nul lieu, ni roide, ni glissant, Chacun le monte à l'aise, à l'aise le descend. Dans cinq jours on l'acheve, et desja, sur le faiste, Le foudroyant metal fait bruire sa tempeste; Desja les assiegés, qu'elle voit au dessous, Malgré leur assurance, en redoutent les coups. Vers le bas de la Loire, une guerriere bande Sur ce temps se descouvre, impetueuse et grande; Ses harnois sont polis, et batus du soleil, Luy rendent un eclat, à son eclat pareil. L'effroyable terreur, turbulente et rapide, Luy tient lieu, dans son cours, de trompette et de guide, Fend les airs à sa teste, et d'un vol elancé, La meine au boulevard, par la sainte, pressé. Elle a pour chef Artus, ce breton magnanime, Qui, sur cent nobles faits, bastissant son estime, Au degré le plus haut, où montent les soldats, À l'ombre des lauriers, avoit porté ses pas. En cent occasions, sa force et sa conduitte Aux trouppes des tyrans avoient donné la fuitte, Avoient de leur bonheur arresté le progres, Et mis l'honneur du prince, à couvert de leurs traits. Mais la peste des cours, la noire jalousie Contre tant de vertus armant sa frenaisie, Le jeune roy par elle, et surpris, et gaigné, L'avoit indignement de sa grace eloigné. Et ce fatal exil, cette injure soufferte, Aux maux de la couronne ayant la porte ouverte, Le valeureux breton, par les siens, outragé, Par son propre ennemy, se vit trop bien vengé. Un coeur moins genereux eust aymé sa vengeance; Le sien ne peut l'aymer, aux despens de la France; Il la souhaita libre, et creut tousjours devoir Pour elle, quoy qu'ingrate, employer son pouvoir. Ainsi, lors qu'un amant, par son noble service, A de ses envieux irrité la malice, Et que sa dame foible, et sousmise à leur loy, A d'un bannissement recompensé sa foy; Si de quelque grand mal il la voit menacée, Il sent renaistre en luy sa tendresse passée; Toute injuste qu'elle est, il la cherit tousjours, Et ne peut plus songer qu'à luy donner secours. Enfin, avec cent voix, la vague renommée Le vient entretenir de la bergere armée, Et, luy contant au long ses valeureux exploits, La luy fait croire née au salut des françois. Au bruit d'une si rare et si haute merveille, Le genereux Artus son courage resveille; L'entreprise le charme; il y veut prendre part, Ramasse sa puissance, et haste son depart. Tout ce que la Bretagne a d'ames belliqueuses, Suit du heros breton les enseignes fameuses, Et, de ses bords tiré, par l'espoir des combats, Vers la Loire, apres luy, precipite ses pas. Ces invincibles coeurs, du fond de leur province, Au secours de la France, accompagnent leur prince, À ses commandemens ont leur vouloir sousmis, Et bruslent d'affronter les drappeaux ennemis. Aux rempars d'Orleans, par le milieu du Maine, Infatigable et pront, leurs brigades il meine, Et sur la Sarte apprend, que le sort est changé, Et que Dunois assiege, au lieu d'estre assiegé. Sous Vendosme il apprend, que de l'angloise armée, Par la valeur françoise à-demy consumée, Dans le fort Baugency, les restes ramassés, Par le bras de la sainte, alloient estre forcés. Il repute à malheur ces heureuses nouvelles, Et, pour joindre Dunois, voudroit prendre des aisles; Ah! Compagnons, dit-il, pressons, doublons nos pas, Et que l'anglois par nous souffre quelque trespas. Si nous ne nous hastons de luy porter la guerre, Nous aurons vainement traversé tant de terre, Et ce dernier rempart, qu'attaque le françois, Sera, sans nous encore, asservy sous ses loix. Le breton à ces mots, d'une course hastive, Jusques aux murs de Blois, ce mesme jour, arrive, Dans l'ombre suit sa course, et, trompant le sommeil, Est desja loin de Blois, au lever du soleil. À la fin Baugency luy descouvre sa roche; Le françois le descouvre, et le voit qui s'approche; Il le juge ennemy, suspend tous ses travaux, Et le va reconnoistre, avec mille chevaux. Il va, songe à combattre, et ses armes appreste; Des escadrons serrés la sainte prend la teste; Artus la voit venir, arreste ses soldats, S'avance seul vers elle, et marche au petit pas. Elle, à qui plaist du chef la guerriere asseurance, Au petit pas, vers luy, seule marche et s'avance; Il a la lance haute, elle l'a haute aussi, Mais preste à la coucher, lors qu'il luy parle ainsi; De grace, fay moy voir la vaillante Pucelle, Qui remplit l'univers de sa gloire immortelle; Des rivages bretons, je viens la visiter. Tu la vois, respond-elle, et te peux contenter. Il reprend; ô des cieux merveille incomparable, Au malheureux Artus monstre toy favorable; Reçoy le au rang des tiens, et, comme ton soldat, Laisse luy, par ses faits, meriter de l'estat. Ses perfides rivaux, par leur noir artifice, Contre luy, de son prince ont surpris la justice; Leur addresse maligne a pu le luy ravir, Et la reduit, par force, à ne le plus servir. Toy, qui lis dans les coeurs, ô sainte magnanime, Voy si son infortune est l'effet de mon crime, Si ses peuples, par moy, sont accablés de fers, Et si je suis l'autheur des maux qu'ils ont soufferts. Des lasches courtisans defens mon innocence, Et sers toy de mon bras, pour le bien de la France; J'implore ta bonté, j'implore ton pouvoir, Fay que je vive et meure, en suyvant mon devoir. Tu vois de mes vassaux la genereuse elite; Leur naissance est illustre, illustre leur merite; Tout cede à leurs efforts, et le superbe anglois Est desja, sous leurs coups, tombé plus d'une fois. Je t'offre cette bande, et je m'offre avec elle, À ta rare valeur, joins sa force et mon zele, Aux dangers les plus grands, esprouve nostre foy, Et croy que nous mourrons, ou vaincrons avec toy. Elle respond alors; quelle lointaine plage Du genereux Artus ignore le courage? Quel climat si barbare, et si peu frequenté, N'a pas sceu sa constance, et sa fidelité? Ouy, je reçoy ton offre, et je tiens mesme à gloire De remporter, par toy, le prix de ma victoire; Je renforce mon camp de tes braves guerriers, Et veux bien, comme à toy, leur devoir mes lauriers. Ton monarque sçaura, combien ton assistance Aura de son pays hasté la delivrance, Et sans plus escouter, ni jaloux, ni flateur, Cherira desormais un si grand serviteur. À l'accueil obligeant de la fille divine, Sur l'arçon, devant elle, humblement il s'incline; Elle tourne, et l'emmeine; il suit d'aise ravy, Et des siens, vers le mur, en bon ordre, est suyvi. L'assiegé qui le voit, et qui voit la Pucelle Enfler ses escadrons d'une trouppe nouvelle, Glacé par la terreur, et du françois poussé, Se sent de sa vertu, tout à coup, delaissé. Comme quand, par le trait d'une volante foudre, Un superbe palais vient d'estre mis en poudre; Sans que l'art, dont le prince a creu le secourir, Ait produit autre effet, que l'y faire perir; Si par l'effort du vent, au prochain edifice, L'espouvantable feu se respand, et se glisse; Son tremblant possesseur, ne pouvant l'amortir, Pour ne s'y perdre pas, se resout d'en sortir. Ainsi quand Baugency, voit fondre sur sa teste, Du foudroyé Gergeau la mortelle tempeste, Son brave defenseur n'ose plus resister, Et, pour n'y perir pas, resout de le quitter. La nuit survient obscure, et du bras de la sainte, Dans l'esprit des anglois vient redoubler la crainte; Et la froide terreur, ses glaces y semant, Leur fait de leur salut juger sinistrement. Elle n'offre à leurs yeux que des objets funebres, Et la lumiere à peine a banny les tenebres, Que, dans le desespoir d'un assés pront secours, Ils se monstrent, sans dards, au sommet de leurs tours. À ce signal de paix, l'attaque est suspendüe; La place capitule, et soudain est rendüe; Douze enseignes d'elite, et cinq forts estandards, Sous la foy du traité, sortent de ses remparts. Les demons, dont la rage a formé tant d'obstacles, Cedent à ce torrent de visibles miracles, Et, trop foibles contre eux, veulent, pour quelque temps, Cesser de traverser les françois combatans. Jamais aucun dessein n'eut un cours si rapide; D'un commun sentiment, c'est le ciel qui le guide; Le doigt de Dieu s'y voit, et, dans tout son progres, Paroist l'executeur des souverains decrets. Les vaincus à Jenville obtiennent qu'on les rende; Un grand corps est choisy; Saintrailles le commande; Il va pour leur escorte, et, dans Meun repassant, Voit, contre luy, l'anglois en bataille avançant. Le peril de Gergeau, sensible à l'Angleterre, Avoit porté ses chefs à retenter la guerre, Et Talbot, avant tous, redevenu puissant, Raccouroit vers la Loire, en ce besoin pressant. Mais, dans sa pronte marche, en ayant sceu la prise, Bien que ce mal le touche, il feint qu'il le mesprise, Et, sans laisser troubler son ferme jugement, Tourne vers Baugency, d'un soudain mouvement. La vehemente peur de ce nouveau dommage, Dans son valeureux sein, renforce son courage, Il anime ses gens, et ses gens animés Renforcent leur courage, et marchent enflammés. Talbot de Meun s'approche, et, hors de sa muraille, Apperçoit les françois, qui viennent en bataille; Puis voit un corps serré, de neuf fois cent soldats, Se detacher du leur, et venir à grands pas. À l'aspect de ce corps, le coeur remply de joye, Pour les siens, il le juge une facile proye, Commande, contre luy, douze gros escadrons; L'ordre n'est pas donné, qu'ils partent vifs et pronts. Humford qui les regit, voit, et non sans merveille, Que l'enseigne opposée à la sienne est pareille, Puis à la contenance, à l'habit, à la voix, Reconnoist que la trouppe est d'amis, et d'anglois. Leur chef, en l'abordant, parle ensemble, et souspire; Baugency, luy dit-il, n'est plus sous nostre empire; Il nous vient d'eschaper, et le secours douteux Nous a reduits à prendre un party si honteux. Humford à cet avis, l'ame pleine de glace, Va surprendre Talbot par cette autre disgrace; Et le brave Talbot, du coup inopiné, Bien qu'il le cele encore, a le coeur estonné. Il se dit à soy-mesme; enfin si, sur la Loire, Dunois s'est veu, par tout, suyvi de la victoire; S'il a, sous Orleans, nostre lustre obscurcy; S'il a forcé Gergeau, s'il a pris Baugency; Que luy reste-t-il plus, qu'à voir nostre desfaitte? Pour la seconde fois, songeons à la retraitte, Cedons au plus puissant, reverons son bonheur, Et laissons à sa gloire immoler nostre honneur. Dans un ordre serré, pour chercher un asyle, Aussi-tost sur ses pas, il tourne vers Jenville; De temps en temps s'arreste, et monstre à l'ennemy, Sur un front descouvert, un courage affermy. Le cavalier françois le poursuit de furie, Et, des le premier choq, rompt sa cavallerie; Puis, en queüe, à la teste, aux costés, le chargeant, Il le contraint de faire un cours moins diligent. Ainsi quand, au milieu de l'abyssine plage, Le tygre bondissant, affamé de carnage, Se trouve tout à coup enceint et poursuyvi, De negres, à sa mort, animés à-l'envy; Bien que d'un pas leger, et d'une forte haleine, Il s'esloigne, à la course, au travers de la plaine, De moment en moment, par cent traits arresté, Il s'affoiblit d'haleine, et de legereté. Talbot va lentement, mais tousjours gaigne terre, Sans laisser perdre l'ordre aux trouppes d'Angleterre; Fascot est devant tous, apres tous est Humford; L'un perce le françois, l'autre en soustient l'effort. Long-temps, en cet estat de guerre et de voyage, L'anglois marche et resiste, avec peu de dommage, Et desja sous Patay, malgré tout, arrivé, Voit les murs de Jenville, et s'estime sauvé; Quand la sainte et Dunois, sur l'avis de Saintrailles, Quittent de Baugency les conquises murailles, Et, vers le fier Talbot, fendant le sein des airs, Viennent environnés de foudres et d'eclairs. À l'avis redoublé, qui les presse, et represse, Ils rasent les sillons d'une egale vistesse; Avec eux est Artus, avec eux ses soldats, Et l'aride terrain resonne sous leurs pas. Mais ils ont beau piquer, et beau lascher la bride; Leur carriere est en vain vigoureuse et rapide, Un bois sombre et touffu, rencontré sur leur cours, Les egare d'abord, en ses confus destours. Dans ces forts vainement plus d'un passage ils s'ouvrent; Les anglois à leurs yeux, par ce voile, se couvrent; La chasse est en defaut, et le boüillant Dunois Se plaint, que son malheur luy derobe l'anglois; Artus en paroist triste, et regarde la sainte; Mais, allons, leur dit-elle, et sans doute, et sans plainte; Talbot sera ma proye, il ne peut l'eviter; Le ciel, en ma faveur, va sa trace esventer. Et, sur ce mesme temps, en ce lieu mesme arrive Un cerf, large de teste, et de taille excessive, Qui d'un colier d'argent a le grand col armé, Et l'argent, tout autour, de lys d'or est semé. Ce cerf, depuis un siecle, en ces provinces erre, Et joüit de la paix, au milieu de la guerre, Par un heureux destin de gloire accompagné, Respecté des veneurs, et des chiens espargné. Pris jeune sous la biche, il eut pour sa maistresse Du premier des valois la femme chasseresse, Et de sa noble main flaté, paré, nourry, Vescut, parmy sa cour, animal favory. Là poussé d'un instinct, ou d'une connoissance, Comme s'il eust preveu les succes de la France, Par cent signes divers, mais signes evidens, Il luy marqua tousjours ses futurs accidens. Rendu mesme aux forests, et libre de servage, De ce pressentiment il n'eut pas moins l'usage, Et ne parut depuis, que pour luy presager, Ou son proche bonheur, ou son proche danger. La sainte le descouvre, et, voilà, leur dit-elle, Qui va dans un moment nous monstrer le rebelle, C'est le ciel, qui l'envoye; allons, et sur ses pas, Portons à l'ennemy la honte et le trespas. Le cerf, en ce moment, abandonne la place, Et la fille et Dunois le suyvent à la trace, Artus comme eux le suit, et tous trois, pleins d'ardeur, Courent, en le suyvant, de pareille roideur. Mais la legere beste, en sa longue carriere, Prend tousjours avantage, et les laisse derriere; Sans ailes elle vole, et se perd devant eux; Leurs pas encore un coup sont errans et douteux. En vain chacun regarde, en vain chacun escoute, De l'anglois derechef ils ignorent la route, Et, d'un trouble nouveau, leur esprit ocupé Le juge, par la fuitte, a leurs mains eschapé. En cette incertitude, au plus fort de leur peine, D'un endroit assés proche, où s'enfonce la plaine, Mille effroyables cris, et confus, et perçans, Par les routes de l'air, viennent frapper leurs sens. Soudain, vers cet endroit, chacun tourne la bride, Et redouble l'effort de sa course rapide; L'anglois s'offre à leurs yeux, et fait voir que ce bruit Est l'effet de l'estat, où le cerf l'a reduit. Ils remarquent le cerf, qu'une fureur subite Au travers de ses rangs, à grands sauts, precipite, Remarquent qu'il les trouble, et devenu guerrier, Semble avoir au françois envié ce laurier. La Pucelle s'escrie; ô françois magnanimes, Le ciel à vostre fer demande ces victimes; Il veut voir, sous vos bras, tout leur sang ecouler, C'est luy qui vous les offre, en estat d'immoler. C'est luy qui, par ce cerf, attaque le rebelle, Luy qui, par son exemple, à vaincre vous appelle; Allés donc mettre fin à ses rebellions, Et qu'un cerf aujourd'huy conduise des lions. Ils piquent, et Talbot voit sa perte infaillible; Mais, dans sa perte mesme, il veut estre invincible, Il est desesperé, mais non pas abatu, Et medite un trespas digne de sa vertu. Tel est un grand lion, roy des monts de Cirene, Lors que, de tout un peuple entouré sur l'arene, Contre sa noble vie, il voit, de toutes parts, Unis et conjurés, les espieux et les dards; Reconnoissant, pour luy, la mort inevitable, Il resout à la mort son courage indontable; Il y va sans foiblesse, il y va sans effroy, Et, la devant souffrir, la veut souffrir en roy. Serrons nous, dit Talbot, et roidissant nos ames, Resveillons, rallumons nos genereuses flammes; Soustenons ce grand choq, et de coeur nous armant, S'il nous fait succomber, succombons vaillamment. À ne nous point flater, dans ce fatal orage, Nostre salut depend de nostre seul courage; Si nous resistons mal, il nous faudra perir; Nous n'avons que le choix, de vaincre, ou de mourir. Formons un bataillon, qui, par tout, face teste, Et, par tout, du françois repousse la tempeste, Ces escadrons volans, contre un si ferme corps, Feront pour l'ebransler d'inutiles efforts. En cette extremité ce remede est l'unique; Homme donques contre homme, et pique contre pique, Opposons nostre bois, de pointes herissé, À ce bois que, vers nous, l'ennemy tient baissé. Suyvant ce prudent ordre, ils forment leur bataille, Composent de piquiers une espaisse muraille, Attendent resolus un assaut furieux, Et, par tout menacés, menacent en tous lieux. La sainte à la victoire excite sa vaillance, Serre les deux genoux, couche sa forte lance, Dans le milieu du gros, pousse son grand coursier, Et rompt plus d'une pique, en son chamfrain d'acier. Par un si rude choq, il s'y fait ouverture, Mais reçoit, dans le flanc, une large blessure, Et, d'un sang escumeux respandant des torrens, S'arreste, de foiblesse, entre les premiers rangs. Sous le brave Dunois, et non loin de la sainte, Trebuche le sien mort, d'une semblable atteinte; Le prince s'en degage, et bien que desmonté Attaque, et de l'anglois n'est pas moins redouté. Le chasseur Balibauld, à qui dans son boscage Jamais fort ni buisson n'a refusé passage, Se pretend faire jour au bataillon serré, Et donne, homme et cheval, dans le fer aceré. Mais l'inflexible fer, sans se ployer qu'à peine, Estend homme et cheval transpercés sur l'arene, Et l'un, ainsi que l'autre, en rendant les abois, Voit de combien le fer est plus dur que le bois. Trois valeureux amis, Bins, Charlus, et Courances, S'unissent pour l'attaque, et baissent leurs trois lances; L'anglois, au triple effort, sent ebransler son front, Et plein d'estonnement, et s'entame et se rompt. Il est vray qu'aux françois, dure peu cette gloire; De leurs mains aussi-tost s'envole la victoire, Et, par le front anglois, rejoint et redressé, Des trois, les deux sont pris, et l'autre est repoussé. Artus, pendant ce temps, vers le front opposite, Avec moins de vigueur, son barbe precipite, Et, d'un projet rusé, par plus d'un feint assaut, Taste s'il aura l'heur, d'en trouver le defaut. Graville, à ses costés, Saintrailles et La Hire, Chacun, d'ardeur pareille, à le trouver aspire; Chacun tient à l'envy l'adversaire pressé, Et chacun, de sa main, le croit voir terracé. Cran s'avance plus qu'eux, plus qu'eux La Hunaudaye, Et chacun en raporte une profonde playe; Le sable, aux environs, en demeure abbreuvé; Le breton, au combat, en va plus reservé. Kermelec et Bremor, à qui cede, en addresse, Tout ce que meine Artus de vaillante jeunesse, S'ajustent pour l'attaque, et l'un d'eux biaisant Fait, sur luy, de plusieurs tourner le fer luysant. L'autre qui voit l'anglois ouvrir son ordonnance, Dans l'espace accordé rapidement s'elance; Mais, par ses compagnons, negligemment suyvi, À la clarté du jour il est soudain ravy. Karadreux, qui de pres sur la gauche le serre, Joint, à son choq de foudre, une voix de tonnerre, Mais, atteint au gosier, par l'un de ces longs bois, Il perd, d'un mesme coup, et la vie, et la voix. Talbot enveloppé de deux forces egales, Jette Humford vers l'une, et vers l'autre Descalles, Et, tenant le milieu, fournit de toutes parts Le renfort necessaire à ses guerriers espars. Fascot et Rameston, dans ses ordres, l'assistent, Et tous deux aux françois, sous ses ordres, resistent, Tous deux, par leur exemple, autant que par leur voix, À resister, comme eux, excitent les anglois. Là, chacun des partis tesmoigne sa puissance, Là, le sort incertain se maintient en balance, Et là, les assaillis, de desespoir vaillans, Respondent, par leurs coups, aux coups des assaillans. D'un et d'autre costé, sous les pointes meurtrieres, Du sein des combatans le sang coule en rivieres, D'un et d'autre costé, sous de mortels efforts, On voit le champ couvert de blessés et de morts. De ce progres si lent la guerriere s'irrite, Veut vaincre, et sa valeur à la victoire excite, Excite son cheval, par des cris violens; Mais, sous elle, il trebuche, à ses derniers elans. L'espée en une main, en l'autre la rondache, De plus pres, au rebelle alors elle s'attache, Le choque de pied ferme, et malgré tout enfin, Au travers de ses rangs, s'ouvre un ample chemin. Ainsi, quand une haute et massive chaussée, Qui fut mise pour bride à l'onde courroucée, A, des siecles entiers, resisté constamment Au choq impetüeux du liquide element; S'il avient que le flot, d'une horrible secoüsse, De tout son poids enfin, vers la terre la pousse, Elle cede par force, et laisse, à gros boüillons, Derriere elle, inonder les fertiles sillons. La sainte, en s'avançant, de sa trouppe suyvie, Veut oster à Talbot la franchise, ou la vie; Luy, qui se voit perdu, l'appercevant venir Se veut perdre avec elle, et va la soustenir. En ce danger fatal, d'une heroique rage, Il se sent tout à coup enflammer le courage, Envisage la sainte, et, puis qu'il faut mourir, Au moins, en perissant, la veut faire perir. D'un vehement effort il se darde vers elle, Et reçoit de son fer une atteinte mortelle; L'un à l'autre s'attache, et bras à bras s'estraint; D'un sang noir et fumeux l'aride champ se teint. Artus, dont jusqu'alors, l'addresse et la vaillance N'avoient pû de l'anglois forcer la resistance, La force en ce temps mesme, et, presque en un moment, Au fond du bataillon passe triomphamment. Dans ce cours glorieux il vient jusqu'à la place, Où Talbot embrassé son ennemie embrasse, Elle, voyant Artus, luy crie à haute voix; Prince, j'ay dans mes mains le bonheur de l'anglois. La victoire douteuse est desormais certaine, Talbot n'agissant plus, nous l'obtiendrons sans peine. Talbot à ce discours, d'un elans vigoureux, S'esforce, quoy qu'en vain, de sortir de ses noeuds. Il se rend, et la sainte à ses gardes le donne; Le general captif, ce qui reste s'estonne, Laisse choir, sur le champ, ses piques et ses dards, Perd le soin des drappeaux, et fuit de toutes parts. Humford, qui voit des siens la fortune destruitte, Use de tout son art, pour arrester leur fuitte, Se sert de la priere, et du commandement; Mais l'effroy leur ravit, et coeur, et jugement. Chacun, sans escouter reproche ni menace, D'un desespoir commun, abandonne la place; Descalles et Humford, dans ce confus debris, Par le brave Dunois sont, et chargés, et pris. Fascot moins malheureux, suyvi de quatre mille, Evite les liens, et tire vers Jenville; Mais ce mur, redoutant le courroux du vainqueur, Se tient clos aux fuyards, et redouble leur peur. Le dernier corps françois, d'une course hastive, Dans le champ de bataille, en ce temps mesme, arrive, Et, sur l'anglois espars, exerce, avec horreur, Tout ce que la licence inspire à la fureur. Tout, sans distinction, passe au fil de l'espée, De sang, en mille endroits, la campagne est trempée; On ne voit en tous lieux, que morts, ou que mourans, Leur sort est inhumain, mais digne de tyrans. Le diligent Fascot, et sa tremblante suitte, Par des chemins cachés font une heureuse fuitte, Saintrailles les poursuit, et les poursuit en vain; Corbeil, fidelle et seur, les reçoit dans son sein. Jenville arbore alors l'estandard de la France, Et desormais aux lys veut rendre obeïssance; La sainte, en son pouvoir ayant receu ses tours, En belliqueuse pompe y termine son cours. L'infortuné Talbot, à qui mille blessures Seroient moins que les fers importunes et dures, À pas tristes et lents, de gardes entouré, Suit les pas des françois, morne et deseperé. Comme lors qu'un grand ours repoussé de la plaine, Dont ses dents ont cent fois ensanglanté l'arene, Dans sa retraitte lente, apres cent maux soufferts, Enfin, par le chasseur, est accablé de fers; Bien qu'au travers des champs, avec plus d'une chaisne, Son superbe vainqueur violemment le traisne, Aux chaisnes il resiste, et, retenant ses pas, Semble craindre la honte, et non pas le trespas. Ce guerrier suit à peine, et, d'espace en espace, La douleur de son coup l'arreste sur la place; La douleur de sa prise altere sa raison, Et luy fait preferer la mort à la prison. Il marche toutesfois, et s'emporte de rage, Contre l'injuste sort qui cause son servage, Quand la nuit survenant, pleine d'obscurité, Par un heur impreveu, luy rend la liberté. Le brave Lyonnel, fils de ce brave pere, Et le soustien naissant de la gloire estrangere, Des britanniques bords naguere retourné, Fut à ce grand exploit, par les cieux destiné. Pour faire une levée, et nombreuse, et soudaine, Talbot l'avoit laissé sur les bords de la Seine; Le party de l'anglois, dans ses presens travaux, Manquant egalement d'hommes et de chevaux. Luy qu'un respect cruel force à l'obeissance, N'obmet, pour cet amas, ny soin, ny diligence, Le commence, l'acheve, et part, en mesme temps, Suyvi d'un corps nombreux de nouveaux combatans. Vers Gergeau, puis vers Meun, d'une course rapide, S'avance, avec les siens, ce courage intrepide, Et s'il craint quelque chose, en ce projet guerrier, C'est que Talbot, sans luy, n'en cueille le laurier. Il n'a point d'autre peur; mais, ô peur decevante! Il voit l'evenement contraire à son attente; Proche du haut Jenville, il voit, de toutes parts, Les sillons estendus semés d'anglois fuyards. L'un d'eux pasle et tremblant, l'instruit de leur desfaite; La troupe s'en effraye, et songe à la retraitte; Luy, de tout son pouvoir, tasche à la rassurer, Et, contre les vainqueurs, va sans deliberer. Allons, dit-il, amis, employer nos espées Sur ces bandes, sans ordre, à la proye occupées; Allons venger Talbot, et par nostre valeur, De l'anglois desconfit reparer le malheur. Quoy! Venir de si loin, pour ne rien entreprendre; Assaillons l'assaillant, forçons-le à se deffendre, Ou, s'il nous faut tomber, sous son puissant effort, Rachetons nostre honneur, au prix de nostre mort. Il part en finissant, et le jour qui s'efface, Contribuë au succes de sa guerriere audace; Ses soldats ranimés accompagnent ses pas, Et mesme du françois esperent le trespas. Et voilà qu'à ses mains la fortune presente Des tristes prisonniers la troupe languissante; Il en charge la garde, et, par cent rudes coups, Signale, et satisfait son genereux courroux. Sans peine il la dissipe, ou l'estend sur la terre; Elle cede aux eclats de ce subit tonnerre; Talbot, dans ce malheur, trouve sa liberté; Son fils le reconnoist, et d'aise est transporté. Il l'embrasse, et pour luy desormais apprehende; Desormais son ardeur est moins vive et moins grande, Et desormais il croit, le voyant delivré, Que c'est avoir vaincu, que l'avoir recouvré. Jaloux de ce thresor, maintenant il ne pense Qu'à le mettre à l'abry des armes de la France, Ordonne la retraitte, et pour sa seureté, Ne voit pas, sans plaisir, croistre l'obscurité. Loin des chemins batus, de boscage en boscage, Vers Paris il s'avance, et haste son voyage; Talbot du sang qu'il perd, baigne tout son cheval; Lyonnel le soustient, et console son mal. De cet evenement la guerriere informée, Apres eux aussitost, met la fleur de l'armée; Trente escadrons espars les cherchent en tous lieux; Mais l'ombre de la nuit les derobe à leurs yeux. LIVRE 6 Charles, pendant ce temps, accreu de renommée, Meine contre Betford une innombrable armée, Prend la plus droitte route, et loin, devant ses pas, Fait voler l'espouvante, et l'horreur du trespas. Il court aux ennemis, d'une ardeur violente, Sa course toutesfois est une course lente; Du pesant attirail l'excessive grandeur, Malgré sa violence, allentit son ardeur. Au recit des exploits de la fille admirable, La France, bien qu'alors, et foible, et miserable, Pour seconder les coups de ce celeste bras, En plus d'une province enfante des soldats. Le camp grossit à l'oeil, et desormais la plaine Sous ses drappeaux se cache, et les soustient à peine, Il s'espand par les monts, par les prés, par les bois; Et, pour le contenir, les champs sont trop estroits. Ainsi, quand sous le vent, qui ramasse les nuës, Tombent les tas neigeux des montagnes chenuës, Le ruisseau qui naguere en ses bords languissoit, Et, sur le moite sable, à peu de bruit, glissoit, De ces tributs soudain enrichissant son onde, Dans son lit resserré, hausse, boüillonne et gronde, Et s'accroissant tousjours des tresors de l'hyver, Deborde, et sur les champs represente une mer. Le camp marche six jours, et sa vaste puissance, Jusqu'aux remparts de Meun, le septiesme s'avance; Meun s'ouvre aux bataillons, les invite à passer, Et les voit au passage à-l'envy se presser. Charles est à leur teste, et le long du rivage, Luy mesme, pour camper, le terrain leur partage; Vers le bas, vers le haut, par cent divers sentiers, Tous, sans confusion, remplissent leurs quartiers. Mais, au premier avis de l'approche royale, La sainte met au vent son enseigne fatale; Autour d'elle aussi-tost se rangent les soldats, La suyvent en bataille, et vont d'un grave pas. Le soleil desormais, cherchant l'autre hemisphere, Luysoit sur l'horison, d'une flamme moins claire; Quand elle sort du bois, et, d'un feu radieux, Comme un soleil naissant, vient ebloüir les yeux. Sur elle, avec transport, chacun tourne la veuë, Chacun, plein d'allegresse, à grands cris la saluë; Ses triomphans guerriers, sur eux, de toutes parts, De ces guerriers nouveaux attirent les regards. Quelques pas au devant, vient le jeune monarque; Le plaisir de son coeur, sur son front, se remarque; Il aborde la fille, et modeste, et sousmis; J'ay fait, dit-il, enfin, ce que je t'ay promis; Pour respondre à tes voeux, enfin j'ay mis ensemble Un camp, sous qui l'anglois, jusqu'en son isle, tremble; Le voilà prest enfin de te suyvre en tous lieux, Et d'accomplir, sous toy, la volonté des cieux. Mais, ô que ta vaillance à mon bras est funeste! Que j'ay peur qu'apres toy nul employ ne me reste! Que je crains que ce camp d'adversaire privé, Vainement, par mes soins, ne se trouve levé. Ton bras seul a tout fait ce que nous devions faire; Il nous a derobé nostre juste adversaire, Et se hastant de vaincre, a voulu nous oster L'honneur de le combattre, et de le surmonter. De ton propre bienfait la grandeur nous outrage, Elle empesche nos coeurs de monstrer du courage, Et de pouvoir, au moins avec quelques exploits, Acquerir de la gloire, aux despens de l'anglois. Grand prince, luy respond la genereuse sainte, Tu conçois, sans sujet, une si belle crainte; J'ay peu fait jusqu'icy, pour ton droit combatant, Ce qui demeure à faire est le plus important. La couronne des lys, par l'anglois usurpée, Est un plus digne objet, pour ta royale espée; Rheims, par ton puissant bras, verra son joug levé, Et, par ce mesme bras, Paris sera sauvé. Donc, invincible roy, pour ces hautes merveilles, Renforce ton ardeur, et redouble tes veilles. Charles, sans repliquer à ce masle discours, Pour la marche, à-l'instant fait battre les tambours. Mais la fille, à cét ordre, oppose ce langage; Reprime un peu, grand roy, le feu de ton courage; Avant que de partir, il faut voir, sur ce champ, Drappeaux apres drappeaux, passer ton vaste camp. Il l'approuve, et soudain la guerriere reveuë, Pour la suyvante aurore, entre eux, est resoluë; De quartier en quartier, d'un cours precipité, L'ordre en est à l'instant, par Tanneguy, porté. Alors on les voit tous, à l'abry de leurs tentes, Donner un nouveau lustre à leurs armes luysantes, Reparer, avec soin, leurs divers manquemens, Et desployer à l'air leurs plus beaux ornemens. Leurs casques sont, par eux, ombragés de pennaches; Ils chargent de rubans, et leurs dards, et leurs haches, Parent de franges d'or leurs homicides bois, Et cachent leurs coursiers, sous de pompeux harnois. Ainsi quand, pour gagner une illustre maistresse, Se prepare au grand bal l'amoureuse noblesse, Et qu'il n'en est aucun, qui ne flatte son coeur Du glorieux espoir d'en retourner vainqueur. Tant que dure le jour, qui precede la feste, Chacun, d'un soin veillant, à la danse s'appreste; Et soit en sa personne, ou dans son vestement, Fait briller, à-l'envy, la pompe et l'agrément. Pour ce royal spectacle, on choisit une plaine, Que nature a formée en boscagere scene, D'arbres hauts et feüillus ceinte de tous costés, Sinon où sont ses bords par la Loire humectés. De l'un à l'autre bout ce theatre superbe, Est pavé d'un sablon ferme et revestu d'herbe, Et, comme une mer calme, egalement uny, Embrasse, dans son tour, un espace infiny. Au costé descouvert, proche l'humide greve, La terre plate ailleurs en tertre se releve, Et le tertre, par tout, de mousse environné, A d'ormeaux verdoyans son sommet couronné. La nuit vient, mais en vain, car aucun ne repose; On s'arme, et, dans les cieux, l'aube est à peine eclose, Qu'en bon ordre, guidons, enseignes, estandards, S'avancent des quartiers, en ce beau champ de Mars. Charles, comblé de joye, au tertre s'achemine, Rien n'eschappe à ses yeux, dans la plaine voisine; La sainte est à sa droitte, à sa gauche Amaury; Le camp passe à leurs pieds, sur l'herbage fleury. Fidelle gardien du temple de memoire, Clair esprit qui de tout es la vivante histoire, Qui vois tout, qui sçais tout, et pour qui le passé Par la lime du temps n'est jamais effacé; Sers moy de guide seure au travers de son ombre, Fay que de ses soldats je discerne le nombre, Je discerne les chefs, et, l'oubly combatant, Les monstre à nos neveux, dans un jour eclatant. La troupe vandomoise, avant tous, se presente, Petite, mais de fer, et couverte, et brillante; Glorieuse, entre tous, d'avoir le premier lieu; Six cens portent la pique, et quatre cens l'espieu. Ils ont, dans leur drappeau, la larme si vantée, Qui fut par l'homme-dieu sur son amy jettée, Foulent le pré, sous elle, avec grace et lenteur; Et le vaillant Graville en est le conducteur. L'enseigne estant venuë au droit de la colline, Celuy qui la soustient, devant Charles, l'incline, Il s'incline luy-mesme, avec humilité Des autres, à leur tour, l'exemple est imité. Archambauld vient apres, et meine, d'un pas grave, Les peuples qu'en son cours la Lise enferme et lave, Qui labourent de Blois les rivages marchands, Et de Romorantin ensemencent les champs. Orcheze y mesle ceux, qui, dans leurs murs antiques, Des greniers de Cesar conservent les reliques, Et de qui la campagne est d'un rouge terrain, Pour estancher le sang remede souverain. Au bruit de la guerriere, esveillés dans leur terre, Ils viennent prendre part à son heureuse guerre, Neuf cens armés de traits, neuf cens de coutelas, Et d'une ardente foudre arborent les esclats. Apres, vient sur les rangs la trouppe redoutée, Par qui de Chasteaudun la roche est habitée, Et l'habitant du lac qui boüillit autresfois, À la tragique mort d'un monarque françois. À ces peuples sont joints les peuples de la plaine, Que le Loir si souvent couvre et jonche d'arene, Qu'abbreuve Aigre, Couvoye, et l'estrange ruisseau, Dont l'eau s'ensevelit, puis renaist du tombeau. D'onze cent vieux soldats cette bande est formée, De corselets vestüe, et de piques armée; Sa banniere est d'azur, et par l'air voltigeant Sur trois fleurs de lys d'or, monstre un lambel d'argent. Dunois en est le chef, aussi bien que le maistre; À leur teste pourtant il ne veut point parestre; Un page tient sa place, et porte son harnois, Mais il le porte à peine, et flechit sous le poids. Cette enseigne passée, avancent et la suyvent Ceux qui sous Orleans le vignoble cultivent, Ceux qui battent son fleuve avec les avirons, Et ceux que sa forest a rendus bucherons. Son bourgeois mesme y brille, et marche plein de gloire, Dans le doux souvenir de sa haute victoire, Et distingué de tous, par l'arc et le carquois, Qu'a l'anglois il ravit, pour combattre l'anglois. Là sont ceux que Loiret, riviere des sa source, Reschauffe, et raffraischit, dans sa petite course, Loiret qui, des saisons reparant le defaut, Est chaud durant le froid, et froid durant le chaud. La moitié de la Beausse, et la Soulogne entiere, Ont dans ce bataillon leur jeunesse guerriere, Et de ceux de Pluviers, de ceux de Baugency, Ce gros desja puissant est encore grossy, Montargis le royal, cette ville indontée, Que par deux fois en vain le rebelle a tentée, Pour se venger de luy, joint aux orleannois La genereuse fleur du fecond Gastinois. Ils sont cinq mille en tout, et tous ont la cuirasse; Les uns portent la pique, et les autres la masse, Gaucourt marche à leur teste, à pas lents et posés, Et leur drappeau n'est peint que de chaisnons brisés. Apres eux du Berry la milice nombreuse, Sous le vieillard Gillon, va superbe et pompeuse; Leur terre est en pastis, et son herbage espais Jusqu'alors dans le trouble a joüy de la paix. Bourges, l'antique mur, ce boulevard des Gaules, De qui, dans un marais plein de joncs et de saules, Cinq fleuves tortüeux moüillent les larges flancs, Du vaste bataillon fournit les premiers rangs. Les Braves qu'a produits l'aspre mont de Sancerre, Ceux qu'Issoudun le fort arme pour cette guerre, Ceux qu'enrôlle Agurande, et Perouse et Charros, Avec ceux de Leuroux, en composent le gros. Les autres, dont l'amas suit et ferme la trouppe, Sont ceux que Vierzon descouvre de sa crouppe, Ceux qu'envoye Aubigny, la Chastre, Saint-Agnan, Concressaut, Argenton, Linieres et Vatan. Ils font en tout six mille, et tiennent tous serrées, Ou des haches d'acier, ou des masses ferrées; Leur enseigne est illustre, et porte la toison, Dont la conqueste encor fait honneur à Jason. Le valeureux Paumy, sur leurs traces, ameine Tout ce qu'a de vaillant la fertile Touraine, Ce jardin precieux, dont le fruit sans pareil Esprouve, plus qu'aucun, la faveur du soleil. Avec le riche Tours, monarque de la Loire, Du devot Marmonstier la solitude noire, Le haut tertre d'Amboise, et le bas Chastillon, Forment de leur levée un petit bataillon. À ceux-cy joint les siens Loches, ce mur terrible, Que la nature et l'art rendent inaccessible, Cette prison fameuse, et cette forte tour, Où si long-temps Agnes renferma son amour. Ce gros est de huit cens, chargés d'armes legeres, Force peu redoutable aux forces estrangeres, Bien que dans son drappeau le Montgibel ardent Les semble menacer d'un mortel accident. Altiere, sur ses pas, marche la fiere bande, Que le prince angevin, le fier René commande; Les trois couronnes d'or, qu'elle desploye au vent, Representent Sicile, Angleterre, et Levant. Sa terre entrecouppée, et ceinte de rivieres, Arme, à son mandement, trois mille ames guerrieres; Sur l'espaule, deux mille ont le ferme et long bois, Et mille, sur leur dos, font sonner le carquois. Là paroissent d'Angers les brigades sçavantes, Là des ponts de Cesar les gardes vigilantes, Là ceux qui du theatre, autresfois si fameux, Habitent maintenant les vestiges fumeux. On voit là de Saumur l'elite courageuse, On y voit les pescheurs de la Mayne fangeuse, Et ceux qui, de vaillance et d'addresse remplis, Ont laissé du Coüesnon les tortüeux replis. De Duretal enfin là reluit la noblesse, Là d'Ingrande paroist la trouppe chasseresse, Et du vieux Chasteauneuf, cour des ducs anciens, Là se font remarquer les braves citoyens. Godefroy, les suyvant, entre dans la carriere, Et de l'un des Poitous arbore la banniere, Qui presente aux regards un enorme elephant, Estendu sous les pieds d'un lion triomphant. La province a deux parts, mais la part maritime N'a pû faire, assés-tost, voir le feu qui l'anime; L'autre part, que le Clain traverse de ses eaux, S'offre sur la prairie, avec onze drappeaux. Le populeux Poitiers tire, de son enceinte, Mille hommes, dont le coeur ne connoist point la crainte, Accompagnés de mille, aux tristes champs levés, Que le sang du françois a jadis abbreuvés. Tous passent revestus de cuirasses dorées, Qu'en fendant les guerets leur soc a deterrées, Et tous portent des dards, ou des traits acerés, Avec le mesme soc, du mesme fonds tirés. De ses propres remparts, et des plaines voisines, Où l'antique Poitiers n'est plus qu'en ses rüines, L'estroit Chastelleraud fournit jusqu'a neuf cens, Ou bourgeois aguerris, ou villageois puissans. Parmy le dur metal, qui se plaist au carnage, Ils ont, des leur naissance, affermy leur courage; Leur mestier les nourrit parmy l'acier brillant, Et dispose leur bras au mestier de vaillant. Lusignan si connu, dont Chypre, en sa misere, Non sans plaisir encor, le souvenir revere; Berceau de tant de roys aux soldans opposés, Pour ce grand armement, a ses murs espuisés. De six cens est sa trouppe, et, sur leur javeline, Tous, en femme et couleuvre, ont peinte Mellusine, D'une grossiere fable, et d'un conte odieux, Jusqu'à la frenaisie, à-l'envy glorieux. Saint-Maixant, hermitage enfin devenu ville, Compose, avec ses bourgs, un gros de pres de mille, Et, sous de blancs armets, et des corselets blancs, De ce grand bataillon ferme les derniers rangs. En suitte on voit venir ceux que fournit l'Yonne, Ceux que donne l'Allier, ceux que la Loire donne, Peuples, sur tous, heureux, dont le riche terrain A le fer et l'argent aux veines de son sein. Du spacieux Nevers passe la trouppe fiere, En nombre la plus grosse, en ordre la premiere; Pougues vient le second, Pougues, où tous les maux Ont un present remede, en ses froids mineraux. Apres eux vient Desize, aymable territoire, Que de ses moites bras environne la Loire; Cosne, et La Charité se laissent voir apres, Et, pour armes, n'ont tous que des arcs, et des traits. À sept cens, ou peu plus, monte cette milice, Et reconnoist pour chef le sage La Palisse; L'enseigne est un esquif, que, par un double effort, La marée et le vent conduisent dans le port. De l'aspre Bourbonnois la commune aguerrie Foule, en suyvant ceux-cy, le vert de la prairie; Trois cens ont des espieux, trois cens des javelots, Et de peaux de sanglier tous se couvrent le dos. De ces affreux soldats la meilleure partie Du resserré Moulins, en campagne, est sortie, Et Charles doit le reste aux deux royaux bourbons, Où la santé reside à l'abry des hauts monts. Clermont le genereux, triste de sa desfaite, Va tout seul devant tous, et l'ennemy souhaite; Le drappeau qui les guide est un morne taureau, Qui, bien que terracé, cherche un combat nouveau. De l'un et l'autre Auvergne enfin la bande eleüe Vient de l'infanterie achever la reveüe; Achon et Senescé, quoy qu'amoureux rivaux, Pour la regir en paix unissent leurs travaux. Espris egalement de la jeune Isabelle, Ils l'aymoient d'un amour egalement fidelle, Et leurs coeurs, l'un de l'autre egalement jaloux, Ne pouvoient, l'un pour l'autre, attiedir leur courroux. Par sa rare beauté, par sa haute naissance, Par son esprit divin, par sa richesse immense, Elle charme leurs sens, excite leurs souspirs, Et d'une ardeur pareille eschauffe leurs desirs. Chacun d'eux la pretend, et leur flamme embrasée Embrase la province, et la tient divisée; Chacun, pour l'aquerir, arme de son costé, Et le jour du combat estoit presque arresté. Quand à servir leur prince, à delivrer la France, La vaillante Pucelle attire leur vaillance; Alors, par le devoir à la raison sousmis, Ils font trefve de haine, et vivent en amis. Ainsi, lors qu'un nocher, dans un mesme navire, À-l'envy de quelqu'autre au gouvernail aspire, Et qu'en cet interest l'un à l'autre opposés, Tant que regne le calme, ils vivent divisés; Si le vaisseau, batu d'un violent orage, Demande tous les bras, pour combattre sa rage, Ils suspendent leur haine, et, luttant contre l'eau, Travaillent, comme amis, au salut du vaisseau. Rions glorieux chef de cette terre grasse, Que l'on nomme Limagne, au lieu d'Auvergne basse, Au secours de son prince, entre ses habitans, Leve, et ramasse un corps de mille combatans. Clermont, le desespoir, du donteur de la Gaule, Pour renforcer ce corps, huit cens hommes enrôle, Sept cens dans sa muraille, et cent au mont prochain, Où campa vainement l'invincible romain. Deux cens partent des bords de ce fleuve rapide, Où l'onde fait sur l'onde un passage solide, Où le sel, qu'une source enfante au pied d'un mont, Bastit, sur son lit mesme, un admirable pont. Trois cens quittent le tour du salutaire gouffre, Où les maux deplorés guerissent dans le souffre, La creuse Chamaillere, et l'estonnant ruisseau, Qui change, en goust de vin, la saveur de son eau. Du fertile rocher, d'où Montferrand domine Le sommet des bas monts, et la plaine voysine, D'Yssoire, de Randan, et du haut Montpensier, Sortent neuf cens, tous forts, et tous couverts d'acier. À ceux-cy l'on voit joints deux cens hommes d'elite, Vieux guerriers, qu'aux perils la belle gloire invite, Nourrissons d'Aurillac, où, dans ce siecle encor, Le fond du lac seché brille de veines d'or. Mesme nombre leur joint Saint-Flour, montagne nüe, Qui n'a, pour y gravir, qu'une roide avenüe, Mesme nombre leur joint, et Murat, et Carlat, Et tous sont à-l'envy desireux du combat. Cantal, le mont neigeux, cette Alpe de la France, Pour assister son roy, descouvre sa puissance, Et joint seul aux premiers, trois fois cent montagnards, Grands coureurs, grands lutteurs, et grands lanceurs de dards. L'arboriste habitant de la Roche Du Dome, L'enfumé forgeron du sombre Bois De Come, Et les buveurs de l'eau que glacent les estés, Y joignent quatre cens au travail indontés. Du haut mont, qui de l'or a le titre superbe, Dont la coste produit plus de sources que d'herbe, Que la trouble Dordogne a pour antre natal, Et qui de tous costés distille le crystal. De cet autre grand mont, de qui la plate cime, Est le lit d'un grand lac, qui n'a fond que l'abysme, Où les cailloux jettés produisent, dans les airs, Un orage confus, et de gresle, et d'eclairs. Des vallons, où Vichy, par ses chaudes fontaines, Adoucit tous les jours les plus cuysantes peines, Enfin du bourg heureux, où les rocs entamés Font voir de diamans leurs riches flancs semés; Mille suyvent encor, dont les communes armes Sont de noirs javelots chargés de blanches larmes, Et leur drappeau commun porte des flots mouvans, Qui trouvent leur repos, sous de contraires vents. Les bataillons passés, l'orgueilleuse prairie Est couverte à-l'instant par la cavalerie; Le nombre est de six mille, en vingt gros escadrons, Qui sur les champs herbus volent brillans et pronts. Toute, en un mesme temps, des mesmes lieux tirée, Elle marche en mesme ordre, et sa marche est serrée; Chacun des escadrons est de six estandards, Peints d'aigles, de sangliers, d'ours et de leopards. Artus les doit conduire, aussi bien que sa bande, Mais du prince irrité la veüe il apprehende; Dans le bois il se cache, et sous l'ombrage espais Attend que la guerriere ait menagé sa paix. Rhodes porte, apres tout la cornette royale, Qui, d'avanturiers ceinte, est seule et sans egale, Blanche de tous costés, marque de son pouvoir, Et de qui la devise est de n'en point avoir. Tout sembloit achevé, quand la trouppe vaillante, Que nagueres Betford esprouva si puissante, Vint clôre la reveüe, et, sous le fort Dunois, Mesler au nouveau camp les vainqueurs de l'anglois. Enflés de leur succes, fiers de leurs avantages, Ils font tous, dans leurs yeux, luire leurs grands courages, Et, sur leurs masles fronts, ils font remarquer tous, Des mains de leurs vaincus les effroyables coups. Ils font tous remarquer, sur leurs armes brillantes, De ces mesmes vaincus les despoüilles sanglantes, Et par un air si noble, et de tels ornemens, Font distinguer leurs corps des communs regimens. Charles sent, à leur veüe, esmouvoir sa tendresse, Et, confondant sa honte avec son allegresse, Dit à la sainte fille; il s'en faut prendre à toy, Si ces vaillans soldats ont combatu sans moy; Je devois partager leurs travaux, et leur gloire, Mais je devois aussi t'obeïr, et te croire. Elle respond au roy; tel fut l'ordre des cieux, Et le suyvre est bien plus qu'estre victorieux. Ils marchent d'un pas grave, et leur marche est suyvie D'un cry d'estonnement, de plaisir et d'envie; Tout le camp les respecte, et repute à malheur, Que leur bras ait, sans luy, monstré tant de valeur. Alors vers le couchant, et sur l'onde egalée, On voit un brigantin qui monte à voile enflée; Les rames, à fleur d'eau, demeurent sans mouvoir; Sa figure est estrange, et fait peur à la voir. Il ressemble un dragon d'une grandeur enorme; L'ouvrier, par un jeu d'art, luy donna cette forme; Le timon de sa pouppe en queüe il deguisa, Et le fer de sa proüe en teste il composa. Ses rames sont ses pieds, et ses voiles tendües Representent, de loin, des ailes espandües; D'un rouge-brun luysant son corps est esmaillé, Et jusques sous l'eau mesme en escailles taillé. Le serpent contrefait, razant les ondes plates, Fait voler contremont ses ailes incarnates, De plus en plus s'approche, et, doublant son effort, Sous le tertre ombrageux s'en vient mordre le bord. De cette nouveauté l'armée est suspendüe, Et, sur le feint dragon chacun tenant la veüe, Contre toute esperance, on voit sortir enfin, De son ventre hideux, un visage divin. Agnes, cette beauté, dont l'amour fit sa gloire, Qui tousjours à son char attacha la victoire, Et qui ne luy sousmit que les coeurs des Cesars, Sort du vaisseau superbe, et surprend les regards. Telle Chypre autresfois vit, à sa molle arene, Aborder sa charmante et glorieuse reyne, Quand l'escume salée en elle se changea, Et que de tous ses biens le ciel la partagea. Ce qui fut eclairé de son brillant visage, Reconnut son empire, et luy rendit hommage; La mer baisa ses pieds, les zephyrs ses cheveux, Et les tritons, en l'eau, ressentirent ses feux. Le jeune et beau Roger, appuy doux et fidelle, Tend l'une de ses mains, pour ayder à la belle, Et, portant l'arc en l'autre, et la trousse au costé, Semble amour dont Venus renforce sa beauté. De trois filles suyvie, adorable et divine, Elle quitte la barque, et monte la colline; Tout luit à-l'entour d'elle, et, sur ses vestemens, On ne voit que rubis, perles et diamans. L'armée à cet objet de merveille est comblée; Charles sent sa raison à cet objet troublée; Amaury le voyant nage dans le plaisir, Et s'en promet la fin conforme à son desir. Vers le prince elle avance, avec l'air et le geste D'un esprit orgueilleux, et toutesfois modeste, S'incline en l'abordant, et, d'un ton radoucy, Les yeux remplis d'amour, luy vient parler ainsi. Monarque des françois, à qui le ciel destine L'honneur inesperé de l'angloise rüine, Et pour qui ce royaume espuisé de soldats, Reproduit, au besoin, tant de coeurs et de bras; Pour la noble entreprise, où la gloire t'engage, Reçoy mon bras encore, et reçoy mon courage; Je suis fille, il est vray, mais, en cet heureux temps, Les filles trouvent place, entre tes combatans. J'en voy devant mes yeux, et pres de ta personne, Une dont la vertu merite une couronne, Une à qui justement tes plus braves guerriers Cedent, sans contester, le premier des lauriers. Par cét exemple illustre, ardemment animée, Du fond de mon desert, j'accours en ton armée; S'il falloit qu'une fille eust soin de te venger, Qui devoit plus que moy d'un tel soin se charger? J'ay honte qu'en mon lieu cette sainte bergere Ait brisé tes liens, et vaincu ta misere; J'ay honte que mon bras, de pudeur retenu, Par ce bras estranger ait esté prevenu. Dans ce sein bat un coeur des grands actes capable, Aux accidens du sort un coeur inebranslable, Un coeur qui te revere, et qui sçaura perir, Pourveu que son trespas t'empesche de mourir. Elle joint à ces mots tout ce qu'elle a de charmes, Et combat le monarque avec toutes ses armes; Il en sent les efforts, et, trop foible pour eux, Se laisse rengager sous le joug amoureux. Amaury le remarque, et, poursuyvant sa trame, Par ces termes adroits, vient accroistre sa flame; Dieu le veut, luy dit-il, et, par ce second bras, Confirme que ce sexe est l'heur de tes estats. Mais la sainte, en horreur ayant leur artifice, Dit; ah! N'abusons point du soleil de justice, Ne prenons point en vain le nom du tout-puissant, Et gardons devant luy nostre coeur innocent. Charles, contente-toy de la grace celeste; Le secours que l'on t'offre, est un secours funeste; Il seroit ta rüine, et non pas ton appuy; Betford de ta vertu triompheroit par luy. Rejette ces appas, dont la douce puissance Ne feroit qu'ammollir l'effort de ta vaillance, Et commence par là de monstrer aux anglois, Que tu peux tout ranger sous tes royales loix. Le ciel te le commande, et, si tu le mesprises, Tu verras quels malheurs suyvront tes entreprises, Tu verras quel destin ont reservé les cieux, À ce brillant objet qui t'ebloüit les yeux. Beauté funeste à tous, à toy-mesme funeste, Esloigne de ce camp ton agreable peste, Reporte en ton desert tes doux enchantemens, Et crains du dieu vengeur les secrets jugemens. Tandis que parle ainsi la magnanime fille, Une rougeur de feu sur son visage brille; Autour d'elle s'espand une vive clarté; Sa voix tonne, et chacun en est espouvanté. Charles perd la parole, Amaury l'a perdüe, L'imperieuse Agnes se trouve confondüe, Et l'espoir, tout à coup, mourant dans leur esprit, Y laisse succeder la honte et le depit. Pour un si saint discours, l'ange amy de la sainte, À tous, remplit le coeur de respect et de crainte; Par le ciel, en ce choq, l'enfer est surmonté, Et la beauté flechit devant la sainteté. Agnes pleine d'aigreur rentre dans sa galere, Et jette au triste prince un regard de colere; Il s'en tesmoigne emeu, mais pour l'en divertir, La sainte part soudain, et l'oblige à partir. Vers l'attirail guerrier adroite elle le meine; Il va triste, mais sage, et honteux de sa peine, Et s'armant de vigueur, afin de l'estouffer, Croit qu'en bien combatant il en peut triompher. L'implacable ennemy du seigneur de la terre, Jaloux qu'en sa main seule eclatast le tonnerre, Pour s'egaler à luy, par un semblable dard, Avoit cent fois en vain sollicité son art. Son orgueil s'obstina dans ce projet horrible, Mais l'esprouva tousjours à son art impossible, Et ne l'esperoit plus, quand un heureux moment Luy fit de ses desirs voir l'accomplissement. Entre mille moyens de faire à l'Angleterre Avoir enfin le prix de cette longue guerre, Un jour, au plus profond de ses antres souffreux, S'offrit à sa pensée un instrument affreux. Dans un moule estendu d'argille espaisse et grasse, De differens metaux il fondit une masse, La creusa, l'arrondit, et, par l'un de ses bouts, La fit propre à lancer le fer et les cailloux. Par les plus noirs demons il fabriqua la poudre, Qui devoit allumer cette infernale foudre, Et qui, chassant son dard, par les airs, à grand bruit, Tout obstacle opposé choque, ebransle et destruit. Il restoit à l'anglois, vainqueur dans les batailles, De sousmettre à son joug les françoises murailles; Cet instrument pour luy fut alors inventé; C'est la clef qui par force ouvre toute cité. Sous l'habit d'un saxon, une ardente furie Au triomphant Betford porta l'artillerie; Tel, du nouveau tonnerre, en ce temps, fut le nom, Qu'on a changé depuis en celuy de canon. Tant que sur le françois regna l'ire divine, L'estranger employant la terrible machine, Par tout se fit passage, et ne vit point de lieux Capables d'arrester son cours victorieux. Mais, quand le ciel calmé voulut, par sa clemence, Retirer du tombeau la françoise puissance, Dans les mains du françois vint l'instrument fatal, Inventé, contre luy, par le monstre infernal. La sainte en ce moment, pour esteindre la flamme, Que le fragile roy sent renaistre en son ame, Le meine, où le canon, par ses trouppes, gardé, N'attend plus, pour servir, que d'estre commandé. Charles en conte cent, de grandeurs inegales, En contemple la forme, en observe les bales, Et dit, auroit-on creu qu'armé d'un tel secours, Betford eust veu ternir la gloire de ses jours? Il l'a veu cependant, luy repart la Pucelle, Et l'autheur de sa honte est ton peuple fidelle; C'est luy, dont les efforts viennent de rendre vains Ces foudres brüissans des antres sousterrains. Mais du fameux Artus l'heroique vaillance A le plus, entre tous, merité de la France, Ayant cherché la mort, pour son soulagement, Bien que dans la disgrace, et le bannissement. En sa cause, grand roy, j'implore ta justice, Rens luy ta bienveillance, et souffre son service. Amaury, de frayeur, blesmit en l'escoutant; Le prince à ce discours respond au mesme instant. Bien qu'Artus soit coupable, ô fille magnanime, Je veux, si tu le veux, mettre en oubly son crime; Je veux estre pour luy de moy-mesme vainqueur, Et veux que desormais il ait part en mon coeur. Je consens mesme encor qu'il ait part à ma gloire, Lors qu'il pourra m'ayder à suyvre ma victoire, Et que des coups receus par le fer ennemy, Son redoutable bras sera bien raffermy. Je dois trop aux exploits produits par ta vaillance, Pour faire à ton desir la moindre resistance; Et qui peut à tes loix son throsne assujetir, Peut bien, en toute chose, à tes voeux consentir, Du malheureux Artus la grace demandée Estant par le monarque à la sainte accordée, En termes genereux prononcés gravement, Elle en monstre sa joye, et son ressentiment. Sur le declin du jour les bandes separées, En leurs divers quartiers s'en retournent serrées; Tanneguy les rameine, et Charles, les quittant, Du geste et de la voix, s'en tesmoigne content. Au plus creux de sa tente apres il se retire, Et dans sa solitude en liberté souspire; De sa playe incurable il sent la profondeur, Et sent renouveller son amoureuse ardeur. Amaury le regarde, et, souspirant luy-mesme, Monstre de sa douleur une douleur extreme; Tous deux sans mouvement, comme frappés des cieux, Tiennent la bouche close, et se parlent des yeux. Le monarque se couche, et sa peine müette Jusques dans le repos, l'agite et l'inquiëte; Agnes, à sa pensée estalant ses attraits, Plus que jamais l'eschauffe, et l'engage en ses rets. Mais enfin, par la grace, il estouffe sa flamme, Il brise les liens, qui captivoient son ame, Et, devant que le jour ait repeint l'horison, Voit le divin soleil eclairer sa raison. Au tertre il monte, et prie, et, durant sa priere, Sur les champs descouverts la jeunesse guerriere, D'une egale chaleur bruslant pour le depart, De ses divers quartiers, se range à l'estandard. Le prince au tout-puissant demande, avec des larmes, Qu'il protege son droit, qu'il benisse ses armes, Et vueille du tyran, qui maistrise son coeur, Defendre sa foiblesse, et le rendre vainqueur. Parmy cent longs souspirs, d'une voix gemissante, Il repeta trois fois sa priere fervente, Et, recueillant en un tous ses pensers espars, Vers le sombre orient arresta ses regards. L'archange valeureux, qui, par la providence, Est chargé de veiller au salut de la France, Et qui, malgré Satan, malgré tous ses enfers, Voit la guerriere preste à la tirer des fers; De la plus haute sphere aux plages les plus basses, Vient fixer l'air mobile, en assembler des masses, Les mesler, les unir, et s'en former un corps, Vuide par le dedans, et solide au dehors. De la France abbatüe il luy donne l'image, Il luy donne son air, luy donne son corsage, Et, dans son cave sein luy-mesme s'enfermant, À ses membres divers donne le mouvement. Charles, qui tient la veüe aux astres attachée, Bien que sous l'onde encor l'aurore soit cachée, Dans l'eclatant milieu d'un nüage enflammé, Voit paroistre à ses yeux un colosse animé. Il le voit qui, vers luy, prend sa route et s'abbaisse, Sous l'aspect glorieux d'une antique princesse, En qui malgré les ans l'auguste majesté, Et reluit avec grace, et tient lieu de beauté. Son front resplendissoit, et, d'entre ses paupieres, Sortoient de vifs eclats, et d'ardentes lumieres; En ondes sur le col les cheveux luy flottoient, Et les lys sur son chef en couronne eclatoient. Mais cette mesme fleur, seche et defigurée, Languissoit sur sa robbe en lambeaux dechirée; Sa main ne soustenoit qu'un demy sceptre d'or, Où la trace des lys restoit à peine encor; Et sur son noble front se remarquoit emprainte, Parmy beaucoup d'espoir, quelque ombrage de crainte. L'archange sous ce voile, en s'abbaissant tousjours, Aborde enfin le prince, et luy tient ce discours. Grand coeur, dont la vertu s'accroist par les obstacles; Toy, pour qui Dieu n'aguere a fait tant de miracles; Toy, que du tout-puissant le vouloir absolu, A par grace, entre tous, pour ma franchise eleu; Toy, dont les fermes bras, au besoin secourables, Vont estre le support de mes jours miserables; Enfin, toy, que j'implore, et qui dois me venger Des maux que j'ay soufferts, sous le joug estranger; Viens, l'unique souhait de mon ame affligée, Viens me tirer du gouffre, où le sort m'a plongée, Viens me rendre à moy-mesme, et ranger, sous mes loix, Le bourguignon perfide, et le superbe anglois. Je ne te diray point, pour disposer ton zele, À faire une entreprise, et si juste, et si belle, Combien de grands motifs, de sujets differens, Invitent ta valeur à perdre mes tyrans. Tu me connois assés pour la France guerriere; Tu sçais que c'est de moy que tu tiens la lumiere, Que je t'ay dans mon sein tendrement elevé, Que de mille perils mes soins t'ont preservé; Que tousjours constamment j'ay suyvi ta fortune, Que ta peine, avec toy, me fut tousjours commune, Enfin, que j'ay tousjours, d'un mouvement egal, Fait mon bien de ton bien, et mon mal de ton mal. Tu sçais que l'on adore, et sans idolatrie, Celuy qui sçait mourir, en servant sa patrie, Que sa memoire est sainte, et qu'entre les mortels, On accorde à son nom l'encens et les autels. Tu sçais que, de cent maux vivement poursuyvie, Je fonde, sur toy seul, tout l'espoir de ma vie, Et que par ta tendresse, et par ta dureté, Tu feras ma franchise, ou ma captivité. Je ne viens point aussi, par un recit funeste, Emouvoir à pitié cette vertu celeste, Emouvoir à fureur ce noble mouvement, Qui previent ma priere, et mon ressentiment. Je viens de tes bontés recevoir l'assistance, Je te viens assurer de ma reconnoissance, Et te viens avertir, par combien de trespas Tu peux voir traverser tes heroïques pas. Mais tu cours, à ce mot, enflammé de colere; Espargnés, justes cieux, une teste si chere; Plustost que par vos traits ses beaux jours soient bornés, Finissent par vos traits mes jours infortunés. Ma teste à vostre foudre est seule reservée; Si vous sauvés mon fils, je me croiray sauvée. Arreste un peu, mon fils, modere ton ardeur, Pese bien ton dessein, mesure sa grandeur, Unis en tes conseils le courage et l'addresse, Oppose force à force, et finesse à finesse, Et dans l'assaut des murs, dans le feu des combats, Par ruse, et par effort, mets les tyrans à bas. Tous avis, tous moyens, te seront necessaires, Tant se monstrent heureux tes crüels adversaires, Tant, en leur perte mesme, ils font encore voir De subtil artifice, et d'orgueilleux pouvoir. Que si ton jeune coeur, à sa haute vaillance, Peut joindre la conduitte et la perseverance, Et de ses passions estre victorieux, Je seray toute libre, et toy tout glorieux. La terre à ta fortune aveque toy conspire, L'enfer ne choque plus ton legitime empire, Et le ciel, en tes maux inflexible autresfois, Maintenant à ton bien accommode ses loix. Les decrets du tres-haut enfin te sont propices; D'un pas de conquerant marche sous leurs auspices; Je ne vois plus d'obstacle à tes forces egal; L'entreprise est venüe à son terme fatal, Paris, lassé du joug, le secoüe, et t'implore, Sur tous ses boulevards tes enseignes arbore, Et, par l'ample chemin de ses murs demolis, T'accompagne en triomphe au grand throsne des lys. Mais l'avenir m'emporte, et mon ame eclaircie Connoist que ce discours n'est qu'une prophetie; Il est temps toutesfois, de l'aller accomplir; Ce throsne, vuide encor, t'attend pour le remplir. Allons, que tardons nous? Icy l'archange acheve, Et dans le sein de l'air, en mesme temps, s'eleve, Un long trait de lumiere à sa suitte laissant, Et, d'un vol estendu, le chemin luy traçant. Charles, plein de transport, descend alors, et crie; J'en accepte l'augure, allons chers patrie; Allons, reprend le camp, et, du creux des vallons, Respondent cent echos, allons, allons, allons. Le son en rejalit, au sommet des montagnes, Il se roule, et s'espand, sur les vastes campagnes, La forest le repete, et le proche torrent, Plus trouble et plus emeu, fuit en le murmurant. Tout marche, et le soldat, en son ardeur extreme, Rapidement vers Rheims se porte de luy-mesme; On voit, comme à l'enuy, les drappeaux ondoyans, Vers la sainte cité, d'eux mesmes se ployans; Le cry des bataillons imite le tonnerre; Leurs pas, plus sourdement, font resonner la terre; La poussiere se leve, et compose une nuit, Qui du camp disparu ne laisse que le bruit. Ainsi quand, au signal, l'importune barriere Ouvre aux barbes rangés le front de la carriere, Et que les cris du peuple aux trompettes meslés, Poussent leurs sons aigus aux lambris estoillés; De la main aussi-tost ils partent tous ensemble; Au battement des pieds le champ murmure et tremble; On les voit s'esloigner, et l'oeil, en les suyvant, Moins viste qu'eux, se lasse, et les perd dans le vent. Tout cede, tout fait joug à la terrible armée; Devant ses estandards vole la renommée; Charles jette, en son cours, l'effroy de toutes parts; Les villes n'ont, pour luy, ni portes, ni remparts. De tous costés, en foule, on luy vient rendre hommage; Cet empeschement seul allentit son voyage; Chacun le reconnoist, chacun luy tend les bras, Chacun s'offre à le suyvre, au milieu des combats. Philippes, entre tous, Philippes mesme envoye, Du succes d'Orleans, luy tesmoigner sa joye, À ses royales mains des palmes souhaiter, Et d'un futur accord les fondemens jetter. Mais les monstres d'enfer, dont la bande obstinée, Pour traverser le sacre, est au camp retournée, Dans un noir tourbillon l'accompagnant tousjours, Consultent les moyens d'en affoiblir le cours. Apres mille projets, leur profonde malice, Enfin se determine au damnable artifice, D'inspirer au soldat le penser libertin, De faire, sur sa route, un infame butin. Des cavernes d'horreur, qu'enferme le bas monde, La plus grande et plus noire est une grotte immonde, Qui, couvant une molle et piquante chaleur, Sous ombre de plaisir, n'enfante que douleur. Cette grotte, formée, et de boüe, et de braise, Du charnel asmodée est la sale fournaise, Où, dans un feu cuysant il forge des appas, Qui, par de beaux sentiers, meinent l'homme au trespas. C'est luy qui seul au camp cette fureur inspire; Ce n'est plus qu'à ce but que le françois aspire, Et rares sont les coeurs, qui, d'un si doux poison, Puissent, par leur vertu, preserver leur raison. Pour des filles sans honte, il fait naistre, en leurs ames, D'impudiques desirs, et de lascives flammes; Par ce venin charmant, le soldat empesté Court avec moins de force, et de legereté. Du desordre des siens, la pucelle indignée Passe, de rang en rang, du prince accompagnée, Ecarte, d'un clin d'oeil, ces criminels objets, Et de l'esprit impur estouffe les projets. Ainsi, quand le sommeil assoupit la nature, Les nocturnes oyseaux, de malheureux augure, Quittent leurs sombres toits, et, d'un long sifflement, Viennent troubler le sein du venteux element. Mais à peine le jour rougit les bords du Gange, Que la bande funeste en ses ombres se range; L'aurore en purge l'air, et sa vive clarté, Par leur esloignement, luy rend la pureté. Le terrible regard de la sainte guerriere, Redonne aux bataillons leur chasteté premiere; À leur desreglement succede la pudeur, Et leur cours recommence, avec la mesme ardeur. Il n'est point de vaisseau, qui, d'un cours plus rapide, Raze les vastes champs de l'empire liquide, Lors que, dans tous ses masts, le pilote sçavant, Par pouppe, a recueilly tout le souffle du vent. Le Loin fleuve profond, favorable à leur course, Retient ses claires eaux captives dans sa source, Laisse ecouler le reste, et par tout abbaissé, Par tout devient gueable, et par tout est passé. Ils laissent Montargis, et tousjours gaignent terre; La fille les devance, et va sommer Auxerre, L'habitant luy promet d'admettre le françois, Et du monarque armé reconnoistre les loix. Elle en tire parole, et traverse l'Yonne; De frayeur à son nom la province frissonne; Tout redoute son bras, tout fremit à sa voix, Et rien devant ses yeux n'ose paroistre anglois. Elle observe, par tout, la campagne semée De charrois destinés aux besoins de l'armée; Elle voit, en tous lieux, les diligens meusniers, De bleds nouveaux batus espuiser les greniers. Sous le vent, et sous l'onde, elle voit cent machines Changer les grains broyés en de blanches farines, Et leur masse paistrie, à l'ayde du levain, Dans les fours embrasés se convertir en pain. Elle retourne alors, et, sur un pont fragile, Trouve Charles qui passe, au dessous de la ville, Se reconnoist deceüe, et voit, au mesme instant, Quelle ruse a sauvé le parjure habitant. Son ange l'eclaircit, et descouvre à son ame Le pacte criminel, et le commerce infame, Par qui, de son jaloux le credit acheté A le mur auxerrois du passage exemté. En ces termes, alors, au prince elle s'addresse; Quoy! Des le premier pas monstrer de la foiblesse? Souffrir que ce rempart soit fermé devant toy, Qu'il mesprise ton sceptre, et te donne la loy! Est-ce là donc l'essay de ce que tu peux faire? Est-ce ainsi que ton bras force ton adversaire? Ô toy, dont l'interest est toute la vertu, D'un conseil si fatal comment respondras-tu? À ce reproche amer, à ce langage masle, Le prince devient rouge, Amaury devient pasle; Ils ne repartent rien, et, poursuyvant leur cours, Laissent sens à leur gauche, et s'avancent tousjours. Le camp, par le plus droit, prend la route de Troye; La sainte va devant luy preparer la voye; Mais son projet est vain, et ses pas superflus, Elle somme la place, et n'en a qu'un refus. Depite elle revient, et, du roy mal contente, Le trouve dans son throsne, au milieu de sa tente, Au milieu de ses chefs, par son ordre assemblés, Pour redonner le calme à ses esprits troublés. Depuis qu'aux yeux de tous la vaillante pucelle Exposa d'Amaury le trafic infidelle, Emporté de fureur, et de honte confus, Il luy fit guerre ouverte, et ne l'espargna plus. La crainte de perir, s'il eust feint davantage, Plus que jamais, contre elle, envenime sa rage; Et, mettant sous les pieds, et justice, et raison, Sur elle, aupres du prince, il vomit son poison. Desormais, luy dit-il, sans une horrible offense, Je ne puis voir ta perte, et garder le silence; Cette fille insensée est l'escueil de ton sort; Tu n'en dois, ni n'en peux, attendre que la mort. Sous un cerveau leger, ta grandeur s'humilie, Prenant, pour feu divin, ce qui n'est que folie; Et cet eclat, qui brille en sa temerité, Impose à ta sagesse, et surprend ta bonté. Ce n'est rien qu'un ardent, qui meine au precipice; Il faut, si tu le suis, que ta gloire perisse; Ah! Dessille tes yeux, qu'un nüage à couverts, Et voy, devant tes pas, cent abysmes ouverts. L'enfer ces mots appuye, et leur force imprimée Dans le sein des vieillards qui regissent l'armée, Corrompant, tout à coup, les plus sages esprits, Rend la fille, pour eux, un objet de mespris. Le prince les convoque en sa royale tente, Et demande remede au mal qui le tourmente; Ils parlent tour à tour, et font egalement De l'illustre guerriere un mauvais jugement. Renaud, grave prelat, et par qui Charles mesme Doit voir ceindre son front du sacré diademe, Non moins qu'eux infecté de l'infernal poison, Dans la commune erreur, laisse aller sa raison. Sur ce temps au conseil arrive la pucelle; Tous, sans deliberer, se levent devant elle; Ils se sentent forcés à ce juste devoir, Et sa presence auguste à sur eux ce pouvoir. D'un faux espoir, dit-elle, on te vouloit repaistre; Charles, le fier troyen, te refuse pour maistre; De rentrer sous tes loix en vain je l'ay sommé, Dans sa rebellion, l'injuste est confirmé. Et, voila le beau fruit que nous produit Auxerre; Ce mur, donté par nous, eust finy nostre guerre, Ce mur, laissé par nous, prolonge nos travaux; Ô, que la soif de l'or nous coustera de maux! Renaud prend la parole, et dit, brave guerriere, Qui nous as engagés dans cette aspre carriere, Tu nous dois pardonner, si nous ne croyons pas Te devoir faire, en tout, la regle de nos pas. Nous craignons que le feu de ton zele celeste, À ce valeureux camp ne devienne funeste; Nous craignons que le feu de ta haute valeur, N'attire sur ton roy quelque insigne malheur. L'ennemy nous resiste, et nous ferme la Seine; Nostre canon se lasse, et ne nous suit qu'à peine; On va voir, dans ces champs, nos drappeaux s'affamer, Et, par un si grand chaud, leur force consumer. À ces difficultés il n'est point de remede; Il faut que, malgré nous, nostre vertu leur cede; Nous tenterions les cieux, les voulant surmonter, Et nous les craignons trop, pour les vouloir tenter. Il n'est point de salut, qu'en la retraitte pronte; Nous mourrons autrement, et mourrons avec honte; Nous avons assés fait d'avancer jusqu'icy; Du pouvoir des françois l'anglois est eclaircy. Sans plus rien hazarder, conservons l'avantage, Que l'estat et le roy doivent à ton courage; Laissons là cette Troye imprenable à nos mains, Et cessons de courir apres des songes vains. Formons d'autres projets, prenons d'autres brisées, Allons à nostre but par des routes aisées, Allons mesme à Paris, si tes rares exploits N'ont pas, sous Orleans, assés vaincu l'anglois. Durant tout ce discours, la fille impatiente A peine à retenir sa colere boüillante; Elle s'eschappe enfin, et, par un grand eclat, Releve ainsi l'erreur du timide prelat. Quoy! Ces lasches conseils, honteux à la couronne, Mais plus honteux encore à celuy qui les donne, Trouveront en ce lieu qui leur applaudira, Et le ciel offensé, sans foudres, le verra. Renaud qu'est devenu ce coeur si magnanime? En cette occasion ta foiblesse est un crime; De tous ces genereux, nul n'estoit plus que toy Obligé, par sa charge, à n'avoir point d'effroy. Dans ce que ta frayeur t'inspire et nous propose, Dieu te voit aujourd'huy deserteur de sa cause, Devant son tribunal dautant plus criminel, Que tu dois accomplir le sacre solennel. Du criminel anglois tu te rends le complice, Tu repousses la France au bord du precipice, Et, non moins que Betford, à Charles inhumain, Tu luy fais retomber le sceptre de la main. L'art de mes envieux, et l'infernale flamme, Ont porté leur venin, jusqu'au fond de ton ame; Du sentier de justice ils t'ont fait escarter, Et de mon saint envoy t'ont fait mesme douter. Mais doute, si tu veux, apres tant de merveilles, Demens tes propres yeux, et tes propres oreilles, Dieu n'en est pas moins Dieu, ni son oeuvre divin N'en ira pas moins viste à son heureuse fin. Ces obstacles puissans, qui troublent ta sagesse, Ne pourront rendre vain l'effet de ma promesse; De tous mes ennemis je rompray les desseins, Et, malgré les enfers, mettray Charles dans Rheims. Je veux qu'avant trois jours cette imprenable Troye Craigne son bras vainqueur, et devienne sa proye; Sans canon, sans assaut, ouy, je veux, dans trois jours, Planter mon estandard au plus haut de ses tours. Le prelat, à ces mots, demeure sans replique; Charles sent rallumer son ardeur heroique; Gillon d'horreur frissonne, et de son Amaury Voit avec desespoir l'artifice pery. Ainsi, lors que le sud, des monts de Barbarie, Sur l'humide element s'est lancé de furie, Et que son moite souffle, aux plus tranquilles flots, Jusques sous les rochers, a ravy le repos; Si Thetis sort de l'onde, et, d'une voix severe, À l'orgueilleux Autan tesmoigne sa colere, Il perd soudain l'haleine, et ne l'agite plus; Eole s'en afflige, et demeure confus. La guerriere à l'instant, d'un saint zele animée, Vers le rebelle mur fait marcher son armée, Et le matin suyvant, des nombreux bataillons, Non loin de ses fossés, dresse les pavillons. Le canon luy manquoit; mais, sans le canon mesme, Elle veut l'emporter, par un saint stratageme; Son ange le luy dicte, et la faveur des cieux En rend l'evenement utile et glorieux. Comme pour faire breche au moins fort de la place, Elle eleve en deux lieux une double terrace, La forme en batterie, et, par ces deux travaux, Menace les remparts de deux puissans assauts. L'ange, afin de haster la victoire promise, De l'affreuse terreur implore l'entremise, Et, de la part du ciel, la presse vivement D'aller chez l'ennemy jetter l'estonnement. Invisible et rapide, elle prend sa volée, Et, parmy les anglois adroitement coulée, Leur fait voir dix canons, deçà, delà pointés, Et prests à foudroyer les boulevards centés. L'orgueil cede à l'effroy, dans ces ames altieres; Elles n'esperent plus qu'en leurs seules prieres, Renoncent à la guerre, et, pour signe de paix, Se monstrent sur leurs murs, sans piques, et sans traits. La sainte, au saint des saints rend graces immortelles, Par accord prend la ville, et pardonne aux rebelles; L'anglois est jusqu'à Sens seurement escorté; L'habitant à son roy jure fidelité. Du progres merveilleux le françois, plein de joye, Ne sçait s'il le doit croire, encore qu'il le voye; La fille en tous les coeurs redouble son credit, Amaury le remarque, et demeure interdit. Le camp passe la Seine, et rien plus ne l'arreste; Sans faire de combat, Charles fait sa conqueste; Tous lieux luy sont ouverts, tous murs luy sont livrés, Et sont tous moins conquis, qu'ils ne sont delivrés. Chalons, place fidelle, et chef de la province, Fait sortir tout son peuple, au devant de son prince, Et, d'un zele enflammé l'appellant dans son sein, Le confirme en l'espoir d'accomplir son dessein. Le monarque se loge au pied de la muraille; Mais du sacre divin le desir le travaille; Il bat aux champs des l'aube, et, desployant ses corps, De l'ondoyante Marne abandonne les bords. Il va d'un cours rapide, et s'avance vers l'Aisne; Son bras n'a plus que Rheims à tirer de la chaisne; L'angloise garnison tremble dans son rempart; L'habitant se sousleve, et l'oblige au depart. Le camp survient alors, et, guidé par la sainte, Entre en la sainte ville, et remplit son enceinte; Mais, pour ses murs estroits, il se trouve trop grand, Et, sur les lieux voysins, ses brigades respand. Ainsi, lors qu'un ruisseau, grossi par un orage, A brisé les rochers, qui bouchoient son passage, Et, par mille degasts, dans son cours escumeux, Aux despens des vallons est devenu fameux; De destroit en destroit, s'il gaigne enfin la plaine, Et n'est plus retenu que par un peu d'arene, Son flot impetüeux regorge sur son lit, Et, sous ses gros boüillons, la plaine ensevelit. LIVRE 7 Pendant ce temps Agnes, dans sa barque, rentrée, Et non moins de courroux que de douleur outrée, Vouloit soudain quitter ce rivage odieux, Quand l'espoir reprima son vouloir furieux. Elle espere tousjours, et son ame hautaine, Jusques dans le mespris, de confiance est pleine; Elle est vaine, et se flatte, et, d'instant en instant, À ses pieds orgueilleux son infidelle attend. Mais la clarté s'esteint, et l'ombre passe toute, Sans que du bel esquif Charles prenne la route; La lumiere renaist; il laisse enfin ces lieux, Et vers elle, en parlant, ne tourne pas les yeux. Reconnoissant alors sa fortune cruelle, Sa mortelle fureur devient plus que mortelle; Elle s'en prend aux cieux, elle s'en prend au roy, Et se plaint d'Amaury, de Roger, et de soy. Son transport est sans borne, et sa rage est extreme; Son vif ressentiment la met hors d'elle-mesme, Elle parle, elle eclate, et, dans ses cris perçans, À mots entrecouppés, fait oüir ces accens. Quel sanglant deshonneur, quelle injure, dit-elle, Vient de faire à mon nom cet esclave rebelle? Son desdain pouvoit-il estre plus solennel? Son oubly pouvoit-il estre plus criminel? Il m'a veüe à ses pieds humblement abbaissée, De ses pieds il m'a veüe indignement chassée, Et par qui malheureuse? ô mes foibles attraits! La voix d'une bergere a vos charmes desfaits. Sa revolte est publique, et son ame legere A passé de mon joug au joug d'une bergere; À sa honte, à ma honte, il a pû me laisser; Il a pû de son coeur mon image effacer. L'injuste, l'inhumain, pour couronner l'outrage, Sans me rien faire dire, a quitté ce rivage, Sans chercher de pretexte à son manque de foy, Et, ce qui passe tout, sans tourner l'oeil vers moy. Vengeance, ma beauté, c'est à toy qu'est l'offense; À toy d'un tel affront appartient la vengeance; Arme tout l'univers contre cet inconstant. Là, son aspre douleur l'arreste en sanglotant. Ainsi lors que la terre, en ses cavernes creuses, Sent la flamme s'esprendre à ses veines souffreuses, Et qu'en un lieu contraint un grand embrasement Lutte contre le poids du massif element; Son sein mugit d'abord, et les peuples estonne; Puis, en se souslevant, sous leurs pas tremble et tonne, Et n'appaise son bruit, que quand les feux couverts Enfin se sont fait jour, par les monts entr'ouverts. À son aspre infortune Agnes songe et resonge; Au milieu du courroux l'ambition la ronge; Elle veut la vengeance, et ne veut pourtant pas De son royal coupable avancer le trespas. Mais je puis me venger, dit-elle un peu calmée, Sans destruire l'ingrat, dont je veux estre aymée; Je puis punir le crime, et par son chastiment Ranger le criminel sous mon commandement. S'il me creut, pour son bien, trop foible de courage, Qu'il m'esprouve aujourd'huy forte pour son dommage, Que mon inimitié le rengage à m'aymer, Et que, par ses malheurs, il me sache estimer. Faisons de sa Pucelle avorter l'entreprise; Estouffons la valeur, qui fait qu'on nous mesprise; Rendons vains ses efforts, rendons ses projets vains, Et, sur leur grand debris, elevons nos desseins. Il faut du bourguignon, enchanté par mes charmes, Ressusciter l'ardeur, et commander les armes; Pour moy seul il respire, et l'un de mes regards Le portera, sans peine, aux plus mortels hazards. Pour moy, deust-il choquer, et le ciel, et la terre, Ce magnanime coeur à tous fera la guerre; Mais, plus qu'à tous encore, à ce guerrier fatal, Qui fit meurtrir son pere, et qui fut son rival. Cette main, en tous lieux triomphante et maistresse, Sera de mon affront l'illustre vengeresse, Et, secondant mes yeux, servira d'instrument, Pour remettre en mes fers mon fugitif amant. Allons de ce heros implorer l'assistance, Et recevoir, par luy, le sceptre de la France; Ne m'en destourne point, importune raison, Tes timides conseils ne sont plus de saison. Le sort en est jetté; mourons, ou vivons reyne. À l'instant elle part; l'ancre quitte l'arene, Aux devoirs du vaisseau le marinier est pront, Et le vent, à souhait, le pousse contremont. Orleans au lever des premieres estoilles, Voit couler, sous ses murs, les flamboyantes voiles, Croit la barque un dragon, et, par son vol ardent, Se juge menacé d'un sinistre accident. À peine le soleil les ombres illumine, Que sur la rive gauche, au pied d'une colline, Agnes se fait descendre, et sa douce clarté Illumine à-l'envy le bord inhabité. Apres elle on descend, au moite sein de l'herbe, Un char brillant, pompeux, magnifique et superbe, Pour ses doux promenoirs autresfois fabriqué, Maintenant pour la guerre à sa suitte embarqué. Le corps en est de cedre, et sa noble structure D'un grand et large throsne imite la figure, Bas devant, haut derriere, avec art travaillé, Et, par tout le dehors, en diamans, taillé. En forme d'eschiquier, leurs pointes compassées, Luysent, d'or et d'argent, par ordre, entrelacées, Et, quand l'astre du jour de ses rayons les bat, L'une à-l'envy de l'autre, accroissent leur eclat. Le dedans est couvert d'une pourpre enflammée, De fleurs d'or et d'argent, en eschiquier, semée, Et son grand ciel de pourpre, en eschiquier encor, Est semé, pres à pres, de fleurs d'argent et d'or. Deux cavalles, de taille entre mille egalées, Par tout, sur un fonds blanc, de jaune pommelées, Tiennent le court timon, entre elles, arresté, D'or et d'argent, par tout, à quarreaux marqueté. De ces riches metaux, mais en legeres chaisnes, Furent forgés leurs traits, leurs harnois et leurs resnes, Et le mors escumeux, par leurs bouches rongé, De ces mesmes metaux fut encore forgé. La belle assise au char, prend les guides sonnantes; À sa teste est Roger, sous des armes brillantes; Ses femmes et sa suitte, autour d'elle à cheval, Pour commencer leur course, attendent le signal. Elle part, et soudain la trouppe favorite S'avance vers le haut, et le rivage quitte; Sous le char, en montant, s'adoucit le chemin, Et l'air s'epure au feu d'un objet si divin. Tel paroist le soleil, lors que, du sein de l'onde, Il vient, sur un char d'or, rendre le jour au monde, Et, vers le haut des cieux, met ses ardens chevaux Dans la route, où d'Alcide eclatent les travaux. Non loin, devant ses pas, va le phosphore, et brille; Des heures, à ses flancs, court l'egale famille; Les zephyrs, sous ses pieds, font naistre mille fleurs, Et le ciel se repeint de ses vives couleurs. Agnes en cette pompe, au travers de la France, Chés le prince irrité va chercher sa vengeance; Elle sçait quel sujet l'a fait perdre à l'anglois, Elle sçait sa retraitte, et va droit à son bois. Un si rare attirail, une beauté si rare, Et surprend, et ravit le coeur le plus barbare; Tous s'imaginent voir une divinité, Et leur estonnement produit sa seureté. Philippes, au plus creux d'une grotte sauvage, Profondement, alors, resvoit à son outrage, Et de l'altier anglois l'equitable malheur, Avec quelque plaisir, consoloit sa douleur. Orleans à tel point occupoit sa pensée, Que la mort de son pere en sembloit effacée; Et, pour rendre l'outrage à l'outrageux Betford, Il avoit imploré l'autheur de cette mort. Il l'imploroit encore, et de son assistance Attendoit la promesse, avec impatience, Lors qu'un son brüissant, d'hommes et de chevaux, Retira son esprit du penser de ses maux. Il sort du fond de l'antre, et sa veüe est surprise À l'aspect de ces yeux dont l'eclat le maistrise; Il demeure interdit en voyant la beauté, Qui fait son infortune et sa felicité. Cet objet merveilleux, et le charme, et l'estonne; Il s'enflamme à le voir, à le voir il frissonne; L'amour et le respect l'agitent tour à tour; Le respect toutesfois cede enfin à l'amour. Vers la belle il s'avance, et se prosterne en terre; Elle sort du beau char, et des deux bras le serre; Il veut baiser ses pieds; elle n'y consent pas; Mais se plaist dans l'effet de ses puissans appas. En relevant le prince; il est juste, dit-elle, Que je sois bien-faisante à qui me fut fidelle, Et que tant de devoirs, si noblement rendus, Trouvent leur recompense, et ne soient pas perdus. Je viens à ton besoin sacrifier ma vie, Et servir de mon bras le bras qui m'a servie; Je m'en viens, contre tous, prendre tes interests, Et je viens de mes dards fortifier tes traits. Maintenant qu'aux drappeaux de France et d'Angleterre Ton magnanime coeur a declaré la guerre, Qui t'ayme, sans feintise, et te garde sa foy, Doit courir à ton ayde, et se ranger vers toy. Ouy, j'ay pour toy, grand prince, un amour veritable; Le tien m'oblige seul, et seul m'est agreable; Je suis impitoyable à mes autres amans, Et n'ay, que pour toy seul, de tendres sentimens. Charles, ton grand rival, pour qui ta fantaisie A le plus, entre tous, conceu de jalousie, Ne fut chery de moy, que par ambition; Et toy, tu ne le fus, que par affection. Je n'estimay de luy, que sa seule couronne; Je n'estimay de toy, que ta seule personne, Tes respects, ta douceur, et ce feu violent Que ton desespoir mesme a tousjours veu bruslant. À ces mots, sans parler, le bourguignon souspire, Et laisse dans ses yeux paroistre un feint sousrire; Agnes juge qu'il doute, à voir cette action, Et, d'un art plus adroit, suit son intention. Tu balances, dit-elle, et tu n'es pas sans crainte, Que, sous ce vray discours, ne se cache une feinte; Ce discours toutesfois est sans deguisement, Et ne tend point de piege à ton clair jugement. Sur le bruit que l'anglois, par sa folle arrogance, Avoit à son party fait perdre ta vaillance, Je quittay mon repos, et courus vers ce roy, Dans l'unique dessein de le rejoindre à toy. J'essayay de l'induire à rechercher ton ayde, Et faire de ton bras son glorieux remede; Mais, loüant ta vertu, je choquay son esprit, L'ingrat, me jugeant tienne, en conceut du depit. De sa bergere, alors, j'esprouvay la manie, Et fus du camp, par elle, indignement bannie; Il le vit, le souffrit, et, d'un mot seulement, Ne rendit pas plus doux un si dur traitement. L'ingrat m'a mesprisée, et moy je le mesprise; Il ne vaut pas qu'Agnes regne sur sa franchise; Ses hommages, à tort, furent par moy soufferts; Un esclave si lasche a fait honte à mes fers. Je consens qu'il demeure à son enchanteresse, Esclave digne en tout d'une telle maistresse, Et me range vers toy, qui peux seul te vanter, De m'avoir pour maistresse, et de me meriter. Mon bras vient, contre tous, embrasser ta querelle, Vient combattre Betford, Charles, et sa Pucelle, Et, te vengeant de tous, m'aquiter envers toy, De tout ce que je dois à ta constante foy. Ce langage flatteur, cette beauté supreme, Respandent en son ame une douceur extreme; Tout entier à la belle il se laisse occuper, Et, s'aveuglant luy-mesme, il l'ayde à le tromper. Comme vers l'occident, sur la coste barbare, Que l'immense Thetis de nos costes separe, Quand le marchand desploye, aux nouveaux indiens, Le different amas de ses fragiles biens; Ces peuples, ebloüis de la clarté du verre, Pour luy de vrays thresors appauvrissent leur terre, Et, de ce faux tresor leurs sens preoccupés, Eux mesmes, pour l'avoir, veulent estre trompés. Sa raison vainement tasche à le mettre en doute; Ce n'est plus sa raison, c'est Agnes qu'il escoute; Du roy, de la guerriere, il s'estoit tout promis; Mais, puis qu'Agnes l'ordonne, ils sont ses ennemis. Il suffit que la belle, amante et favorable, À son puissant rival le juge preferable, Et pour donter ensemble, et Charles, et Betford, Pourveu qu'elle l'assiste, il se croit assés fort. Ô beauté, luy dit-il, unique, et sans exemple, Terrestre deité, dont mon coeur est le temple, Je fais de ton desir ma souveraine loy, Je te revere seule, et n'ay d'yeux que pour toy. Que Charles te desdaigne, ou que tu le haïsses, Contre luy desormais je te dois mes services, Et, quelque grand bonheur qu'il me pust apporter, S'il est mal avec toy, je le dois rejetter. Quoy que, deshonnoré par une indigne offense, J'eusse mis en son bras l'espoir de ma vengeance, Plustost qu'à sa valeur maintenant recourir, J'ayme mieux voir encor ma vengeance perir. J'ayme mieux qu'un affront ternisse ma memoire; Je neglige l'honneur; je renonce à la gloire; De toy, je fais ma gloire, et je fais mon honneur, Et, sur toy seulement, j'establis mon bonheur. Allons où tu voudras, je suis prest à te suyvre; C'est vivre dans l'honneur, que dans ta grace vivre; C'est estre bien vengé, que de la posseder; À ce noble interest, tout autre doit ceder. Si je suis animé de tes celestes charmes, Je puis, par mon bras seul, faire craindre mes armes, Je puis, par mon bras seul, et par mon seul effort, De Charles me venger, me venger de Betford. De son pouvoir supreme Agnes se glorifie, Et desormais du sort la puissance desfie; Son esclat qui s'accroist, par son contentement, Du brasier de Philippe accroist l'embrasement. Au throsne du beau char alors monte la belle, Et contraint son amant d'y monter avec elle; L'esclave icy triomphe, aupres de son vainqueur, Et la joye en ses yeux regorge de son coeur. Le char brillant arrive au palais solitaire, Que desja l'ombre vaine occupoit l'hemisphere; Agnes lance, par tout, des rayons et des feux, Et son corps, parmy l'ombre, est un corps lumineux. Marie, au premier bruit, vers la porte s'avance, De ce char radieux voit la magnificence, Reconnoist la beauté, qu'idolatre la cour, Et ne sçait qui l'ameine, en ce triste sejour. Elle, qui sur son front descouvre sa pensée, Flatteusement l'aborde, et l'ayant embrassée; En l'estat, luy dit-elle, où sont reduits mes jours, Je viens de ce heros implorer le secours. D'un monstre des enfers, plein d'orgueil et de rage, À qui le foible roy rend un servile hommage, Je fuis la violence, et cherche, en ce desert, Un refuge assuré, qui m'en mette à couvert. Charles, comme Dunois, adore la furie, Qui regne dans son camp, et destruit sa patrie; Et l'ingrat sans honneur, quand je viens l'assister, À ses yeux, devant tous, m'en souffre mal-traiter. Nous sommes aujourd'huy compagnes de misere, Rebut de nos amans, joüet de leur megere; Et ce mal, toutesfois, se convertit en bien, Puis que le sort nous donne un si ferme soustien. S'il nous falloit tomber en ces mains genereuses, Ce fut nostre bonheur que d'estre malheureuses; Ouy, pour guerir le mal qui nous met aux abois, Philippes vaut mieux seul, que Charles, ni Dunois. Le prince, par ces mots, sent son ame flattée; La princesse en rougit, et s'en monstre irritée; Elle baisse la veüe, et, changeant de propos, Civilement l'invite à prendre du repos. Puis, dans son logement sans suitte retirée, Elle retourne aux soins, dont elle est devorée, Elle retourne aux pleurs, que son cher inconstant Luy fait, sur son beau sein, couler à chaque instant. Mais ne pouvant haïr cet aymable infidelle, Et sa haute valeur luy semblant tousjours belle, Pour le trouver sans crime, elle veut s'abuser, Ou, du moins, de son crime essaye à l'excuser. Il paroist criminel, dit-elle en sa pensée; Si toutesfois un sort a sa raison blessée, À quoy que l'ait porté le trouble de ses sens, Les maux qu'il a commis sont des maux innocens. L'enchanteresse, à tous, fait manquer de parole; Le malheur general mon desastre console; Dunois, par sortilege a mes fers arraché, Offense, sans offense, et peche, sans peché. Que si, pour me l'oster, ses veritables charmes, N'estoient rien que l'eclat de la gloire des armes; Ainsi qu'elle, aujourd'huy revestant le harnois, Puis-je pas, à mon tour, luy ravir mon Dunois. Si le courage seul l'attache à la sorciere, Il peut abandonner guerriere pour guerriere, L'abandonner pour moy, quand un illustre sang L'auroit mesme elevée à l'honneur de mon rang. Endosse donc le fer, et t'en cours au volage; Ton coeur, pour les combats, n'a que trop de courage, Et si ton bras est foible, amour, qui ne l'est pas, Le sçaura rendre propre à donner le trespas. Ah! Folle qu'as-tu dit? Quelle indigne pensée Inspire à ta vertu ta fureur insensée? Oublier ton devoir, pour suyvre ton amour! Changer, au bruit d'un camp, la paix de ce sejour! Courir apres un homme, en homme deguisée! Exposer ta conduitte à l'humaine risée! Violer la pudeur! Non, non, plustost mourir, Qu'à ce honteux remede, en tes maux, recourir. Plustost ce fugitif demeure à l'inhumaine, Qui, pour le captiver, l'a tiré de ta chaisne; Pour toy, ce grand esclave est un bien sans egal; Mais ne l'achete point, au prix d'un si grand mal. Au fort de son ardeur, et dans sa resverie, Ainsi parle, en pleurant, la pudique Marie; Ainsi, vers son Dunois, son desir emporté, En faveur de sa gloire, est par elle arresté. Telle part, quelquesfois, une lionne ardente, Pour sauver le lion, dont elle fut amante; Quand, au piege tendu le negre l'ayant pris, À l'infaillible mort le conduit, à grands cris; Puis tournant sa pensée aux petits de son antre, De leur danger emeüe, aussi-tost elle y rentre; Ses tendres sentimens durent peu my-partis, Une amour cede à l'autre, et l'amant aux petits. Sur son lit, à la fin, se jette la princesse; Elle est triste, et la nuit augmente sa tristesse; Le sommeil vient, en suitte, assoupir ses douleurs; Le sommeil, toutesfois, ne seche pas ses pleurs. Mais à peine le front de l'aurore vermeille Se degage des flots, et le monde resveille, Que, par un souvenir plus qu'aucun douloureux, Philippes sent troubler son estat bienheureux. Son coeur sent revenir la fatale journée, Où son pere acheva sa triste destinée; Lors que, sous Montereau, le vengeur Du-Chastel, Aux manes de Louys, l'offrit d'un coup mortel. Ce jour, marqué d'un sang illustre et miserable, Luy fut tousjours amer, et tousjours venerable, Et tousjours, chaque année, en ce mur criminel, Luy vit moüiller de pleurs le tombeau paternel. Aussi, bien qu'en ce bois sa flamme le retienne, Il ne peut negliger sa coustume ancienne; Pour ce pieux office, il resout de partir, Le propose à la belle, et l'y fait consentir. Tout le jour, cependant, aupres d'elle il demeure, Et le jour, quoy que long, luy dure moins qu'une heure; Il passe la nuit mesme, en son cher entretien; Puis la quitte, et s'appreste à ce devoir chrestien. Il part enfin, mais tard, et non sans violence; Avec le lent soleil, lentement il s'avance, Voit Montereau de loin, et, marchant vers ses tours, N'y borne qu'à la nuit la lenteur de son cours. Il va, d'un pas douteux, à l'antique chapelle, Qui garde du vieux duc la despoüille mortelle, Passe en la noire cave, hostesse du cercüeil, Et fremit à l'aspect de son lugubre deüil. De vingt flambeaux noircis la fumeuse lumiere, Sur vingt chandeliers noirs, environne la biere; Un grand drap noir la cache, et, par tout abaissé, A d'une blanche croix son milieu traversé. Le marbre qui la porte est de couleur obscure, Obscurs sont les piliers, qui forment sa closture, Et les bras, qui, par tout, sortent du sombre mur, Ainsi que les piliers, sont de metal obscur. L'horreur, comme en son antre, en cette grotte habite, Et les coeurs les plus gais à la tristesse invite; Philippes, des le sueil, avant que d'y passer, Sent, de la teste aux pieds, tous ses membres glacer. Remply d'un plus grand trouble, il entre en la caverne, Au terrible sepulchre, à l'abord, se prosterne, Et par cent voeux ardens, pour les malheureux os, Demande à l'eternel la paix et le repos. Mais, ô surprise estrange! Au fort de sa priere, Il voit fendre le drap, il voit fendre la biere, Et, par un lent effort, de son pere meurtry, Il voit lever tout droit le corps sec et flestry. Du tranchant coutelas, qui le ravit au monde, Il porte, et monstre encor la blessure profonde, Et d'un livide sang, autour d'elle, caillé, A le front spacieux affreusement soüillé. Le prince plus emeu, plus tremblant et plus blesme, Sent le poil, sur son chef, se dresser de luy-mesme, Sent un nouveau glaçon, par ses veines, courir, Et sent sa voix naissante, en sa gorge, mourir. Le corps parle, et ces mots à Philippes addresse; Ame à ton pere ingrate, à ta gloire traistresse, De qui l'infame crime, à ma cendre odieux, Pour te le reprocher, me rappelle en ces lieux; Qu'est-ce que ton depit, à ta honte, projette? Veux-tu donques laisser ma vengeance imparfaitte? Veux-tu donc aujourd'huy laisser, sans chastiment, L'inhumain, dont le fer m'a mis au monument? Je dis peu; mon meurtrier, par ta propre assistance, Se verra-t-il assis au throsne de la France? Ce barbare ennemy des plus augustes loix, Par ta propre valeur, dontera-t-il l'anglois? Pour venger, sur Betford, une offense legere, Prendras-tu le party du bourreau de ton pere? Pour destruire Betford, qui, vengeant mon trespas, A si bien saccagé ses florissants estats. Mais non, à l'assassin tu n'es plus favorable; Tu veux à ton Agnes immoler le coupable, Et la voix d'une femme a seule eu ce pouvoir, Que la voix de mon sang auroit deu seule avoir. Toutesfois, pour haïr ce monstre sanguinaire, Au genereux Betford tu n'es pas moins contraire; Tu ne l'en hais pas moins, et ton aigre courroux Se le propose encor, pour objet de ses coups. Ton courroux, cependant, despourveu de prudence, Rüine ton dessein, rüine ma vengeance, Et t'empesche de voir, que, pour venger ma mort, Ton bras est impuissant, sans le bras de Betford. Tu ne sçaurois sans luy gaigner cette victoire; Les destins à sa foudre en reservent la gloire; Quel trouble frenetique, et quelle folle erreur, Contre ton secours propre animent ta fureur? Venge donques, par luy, nostre injure commune; Ranime par ses faits ta mourante fortune; Il ne te le faudra, ni chercher, ni flatter; À tes pieds, de luy-mesme, il viendra se jetter. Reçoy le, et condescends à son humble requeste; Sinon, le juste ciel cent supplices t'appreste, Et mon ombre irritée, avec plus d'un flambeau, Sans cesse, te suyvra, jusques dans le tombeau. Le chef de ces esprits, que le roy des tenebres Fait errer à l'entour des demeures funebres, Pour ramener Philippe au malheureux Betford, Tira ce corps sanglant du pouvoir de la mort. Ce fut luy qui fendit, et son drap et sa biere, Luy qui força ses yeux à revoir la lumiere, Luy qui, pour le dresser, lentement l'ebransla, Et luy qui, par sa bouche, au bourguignon parla. Au corps, en finissant, il referme la bouche, Et, dans le noir cercüeil, lentement le recouche; Le prince veut respondre, et se trouve sans voix, Mais deslors, en son coeur, se rejoint à l'anglois; Puis il sort, pasle et froid, de la grotte funeste, Fait lire en ses regards sa terreur manifeste, Et soit dans son silence, ou dans son action, De ses sens agités monstre l'emotion. La nuit, qui dure encor, l'entretient en ce trouble; Il court, et sa frayeur, en courant, se redouble; Il voit tousjours son pere un tison dans la main, L'incitant à venger son trespas inhumain; Il le voit, il l'entend, et haste son voyage, Pressé par cet aspect, pressé par ce langage; Au gré de son effroy son cheval paroist lent; Des talons il le serre, et s'esloigne en volant. Ainsi lors qu'une biche ardemment poursuyvie Des mastins acharnés, contre sa foible vie, Vers un bois, dont les forts ne peuvent se percer, Court, et semble, en courant, les vents mesme passer; Bien qu'aux chiens eschappée elle n'ait rien à craindre, Elle les croit pourtant, tousjours prests à l'atteindre, Pense tousjours les voir, les entendre tousjours, Et tousjours, sans besoin, precipite son cours. Au temps que le soleil commence à luire au monde, Ce triste prince arrive à la forest profonde, Et redoublant son vol, parmy l'ombrage frais, Vers le milieu du jour, arrive au beau palais. Sous le portail sublime, il voit, à la descente, Betford qui, pasle et froid, devant luy se presente, Qui devant luy s'incline, et desormais sousmis, L'invoque à son secours, contre ses ennemis. Philippes, luy dit-il, j'ay tort, et je l'avoüe; Le sort m'a justement mis au bas de sa roüe; Que peux-tu vouloir plus, voyant l'ingrat Betford, Embrassant tes genoux, avoüer qu'il a tort? Je ne m'excuse point, je reconnois ma faute; Il falloit mieux traitter une vertu si haute; Il falloist qu'Orleans devinst, au moins, le prix Du bienfait, par qui seul je regne dans Paris. Mais le sort t'a vengé de ma mesconnoissance, M'apprenant que toy seul fais toute ma puissance; J'ay commis une erreur digne de mille morts; Mais mon coeur la repare, avec mille remors. Pour elle, accepte encor tout ce que l'Angleterre A conquis sur la France en cette longue guerre; Le present glorieux que je te viens offrir, Egale bien le tort que je t'ay fait souffrir. Je te l'offre sans feinte, et l'offre est assés grande; Dans la royale ville en ma place commande; Je t'y veux obeir, j'y veux suyvre tes loix, Pourveu que ton bras m'ayde à relever l'anglois. Que si, par ton courroux, tu permets qu'on l'opprime, Sa vertu portera la peine de mon crime, Et, tombant sous le joug, par ton delaissement, De ta captivité deviendra l'instrument. La race, que ta soeur à ma couche a donnée, Qu'à de si grands exploits les cieux ont destinée, Qui doit monter au throsne, et regner en ces lieux, Verra faillir, par toy, les promesses des cieux. Enfin ce pere illustre, autheur de ta naissance, Ton pere d'origine, et le mien d'alliance, Verra son interest, par son fils, negligé, Et, par son successeur, se verra mal vengé. Sur ce dernier sujet, Betford alloit s'estendre, Incertain du succes qu'il en devoit attendre; Mais, sans luy donner temps de suyvre son propos, Le prince l'interrompt, et luy parle en ces mots; Je me rens, non à toy, mais à la voix secrette, Qui me sonne dans l'ame, et vers toy me rejette; À sauver les anglois, malgré moy, je consens, Et veux bien oublier qu'ils sont mesconnoissans. Rejoignons, je le veux, nos conseils et nos armes, Que la France retourne à ses premieres larmes, Que Charles de Betford ait assés triomphé, Et qu'il voye, en naissant, son espoir estouffé. Betford à ce discours, est transporté de joye; Son orgueil humblement, sous Philippes, se ploye; Il luy presse les mains, luy serre les genoux, Et, par cent mots flateurs, ammolit son courroux. Le bourguignon, pour luy, sent desarmer sa haine, Et, desormais plus doux, en sa chambre le meine; Ils s'y renferment seuls, et pensent meurement Aux moyens de refaire un puissant armement. Ils resoluent enfin d'aller, pour leurs levées, L'un, aux terres du nort par la Seine abreuvées, L'autre, aux humides champs, vers la mer, abbaissés, Du Rhein et de l'Escaut enceints et traversés. Betford part au moment, et court la Normandie, Reschauffe en tous les coeurs la vertu refroidie; Bataillons, escadrons, soudain de toutes parts, Marchent sous ses drappeaux, et sous ses estandards. Philippes veut partir, mais, charmé de la belle, Sans un puissant effort, ne peut s'esloigner d'elle; Il veut, en mesme temps, partir et demeurer, Et se sent, vers deux lieux, en mesme temps, tirer. Tel, entre deux aymans, d'une force pareille, Le fer, comme animé, de son choix se conseille, Et, par ce double attrait egalement tenté, Ne sçauroit se resoudre, et demeure arresté. Le prince enfin maistrise, et sa flamme, et sa peine; Il quitte son sejour, et passe chés sa reyne, Ne luy dit rien, d'abord, par son mal, interdit; Puis, surmontant son mal, la regarde, et luy dit; Soleil qui fais mes jours, je pars, et t'abandonne; L'honneur me le prescrit, mon pere me l'ordonne, Et je pretens t'y faire aisement consentir, T'informant du sujet, qui me force à partir. Contre ton inconstant, et contre sa guerriere, La Flandre, par mes soins, va s'armer toute entiere; Mon pere, et mon Agnes, vont connoistre ma foy; Mon pere, et mon Agnes, se vont loüer de moy. Mon amour seulement aura lieu de s'en plaindre; Mais il faut, au besoin, apprendre à se contraindre; Il faut sçavoir donter son propre sentiment, Quand le devoir l'exige, et ton contentement. Je ne te diray point, qu'à mon ame bruslante, Ta celeste beauté sera tousjours presente, Ni que, pour n'avoir plus le bonheur de te voir, Je n'en seray pas moins sousmis à ton pouvoir. Si j'ay pû tant de mois, mesme sans esperance, Monstrer ma passion plus forte que l'absence; Maintenant que j'espere, il n'est esloignement Capable d'amortir mon vif embrasement. Ton desir inquiët n'aura guere à m'attendre; Dans une lune, au plus, vers toy je me veux rendre; Mon amour à mon coeur impose cette loy; Le terme est assés court, ou n'est long que pour moy. Pusse-je, sans te perdre, engager ton courage, Dans les divers perils d'un si rude voyage; Jamais nul accident n'eust pû nous separer; Mais il faut à mon bien ton salut preferer. À la saison ardente, aux courses vagabondes, Aux travaux de la terre, aux tempestes des ondes, Si j'allois t'exposer, pour mon bien seulement, Je serois ton meurtrier, et non pas ton amant. Je pars; console toy, dans la ferme assurance De voir de ton ingrat une haute vengeance, Et, si mon bras vengeur ne te semble assés fort, Sache qu'outre mon bras, j'ay celuy de Betford. Betford le redouté, ce second adversaire, Contre qui ma douleur excitoit ma colere, Pour calmer ma colere, et flatter ma douleur, Vient de m'offrir Paris, de m'offrir sa valeur. Nous devons à-l'envy ton rebelle poursuyvre, Tant qu'il perde le sceptre, et qu'il cesse de vivre; Tes voeux, n'en doute point, vont estre satisfaits; Il mourra, le crüel, sous l'effort de nos traits. Cependant à Paris, nostre nouvel empire, Va regner sur le throsne, où ton ingrat aspire; Va trouver là ta gloire, avec ta seureté, Ce lieu merite seul de garder ta beauté. Il s'incline, à ces mots, la salüe, et la quitte; Elle ne respond rien, et demeure interditte; Ce depart la surprend, et ce complot fatal, Au lieu de la guerir, envenime son mal. Elle ne peut vouloir que son ingrat perisse; Dans son plus grand courroux, elle luy fut propice, Et son amere plainte eut pour unique objet, De le revoir encore à ses ordres sujet. Philippes connut mal sa veritable envie; Bien loin de la servir, ses soins l'ont desservie; Elle en est offensée, et, pleine de desdain, Ne luy peut pardonner ce bienfait inhumain. L'accident impreveu de l'angloise alliance La fait de sa fortune entrer en desfiance; Elle a crainte de tout, et, sur tout, craint de voir Sa personne engagée, et hors de son pouvoir. Elle veut en ses mains retenir sa franchise; Mais au prince amoureux sa peur elle deguise, Luy disant qu'elle espere, en ce charmant sejour, Avec moins de douleur, attendre son retour. L'amante de Dunois, dont la vertu severe A d'Agnes un degoust, qui n'est pas sans colere, Manquant d'autre couleur, dit, pour s'en separer, Qu'on ne peut, sans peril, en ce lieu demeurer. Le soin de sa pudeur la rend mesme incivile; Il la force à rentrer dans l'odieuse ville, A s'aller resousmettre à ses crüels parens, Et rebaisser le col sous le joug des tyrans. La belle, au beau desert seule ainsi demeurée, Bruslante de courroux, de chagrin devorée, Sans descouvrir de borne au cours de ses ennuis, Passe dans le silence, et les jours, et les nuits. Roger, son cher Roger, dans ses maux, la console; Elle respond des yeux, et non de la parole, Et ses mornes regards, arrestés fixement, Tesmoignent la grandeur de son estonnement. Elle ne parle point, et son profond silence De ses sensibles maux accroist la violence; Elle ne parle point, mais songe incessamment Au tort qu'elle reçoit de l'un et l'autre amant. Ses pleurs aux claires eaux de l'illustre fontaine, Par leur cours eternel, communiquent sa peine; Et, dans tout ce grand bois, le vent de ses souspirs Fait gemir les echos, et plaindre les zephyrs. En cet estat funeste, elle coule une lune, Reprochant aux destins sa crüelle fortune, Faisant, contre son mal, un inutile effort, Et, pour sa guerison, ne voyant que la mort. Sur l'onde qui serpente, au sein de la prairie, Entretenant un jour sa triste resverie, Roger vient l'avertir, que deux graves prelats, Vers ce noble sejour, dressent leurs foibles pas. D'un avis si fascheux, et surprise, et depite, Elle impute à son sort l'importune visite, Craint ces austeres fronts, qui preschent le devoir, Et resout de partir, plustost que de les voir. Mais, quittant ce palais, où sera sa retraitte? Ce penser la retient, et la rend inquiëte; À partir, à les voir, ne pouvant consentir, Elle ne veut enfin, ni les voir, ni partir. Elle se feint malade, et, trouvant son excuse, Dans le secours aisé de cette pronte ruse, Se cache dans sa chambre, et le courtois Roger De l'accüeil des prelats offre de se charger. Pour confondre l'erreur, et bannir la licence, Qui du grossier Boheme alteroient l'innocence, Cent et cent peres saints, d'un saint zele enflammés, Estoient alors, dans Basle, unis et renfermés. Mais les longues fureurs de France et d'Angleterre, Nourrissant ce poison, en nourrissant la guerre, Ils conclurent enfin, que, pour le reprimer, Il falloit, par la paix, ces fureurs desarmer. L'accord des roys chrestiens leur sembla necessaire, S'ils vouloient aux enfers, ces aveugles soustraire, Et, pour donner le calme à ces sanglans debats, Ils eleurent, d'entre eux, les deux plus grands prelats. Du Rhein, encore estroit, ils quittent le rivage, Et font, parmy le trouble, un tranquille voyage; Leur vertu les protege, et, sans estre escortés, Ils sont des deux partis à-l'envy respectés. Vers les bords escumeux de la profonde Seine, Ils vont, à pas pressés, où le besoin les meine; La conté, la duché, leur ouvrent leurs remparts, Et, pour les reverer, on vient de toutes parts. Par Dole, par Dijon, par Beaune, et par Auxerre, Ils apportent la paix dans le champ de la guerre; Ils passent Montargis, ils traversent Nemours, Et Fontainebleau seul peut suspendre leur cours. Fatigués d'un chemin si penible et si rude, Ils veulent respirer, en cette solitude, Et de leurs ordres saints avertir, cependant, L'impetüeux anglois, et le françois ardent. Roger, au devant d'eux, s'avance un long espace, Et, comme avec respect, les reçoit avec grace, Les conduit au palais, les loge richement, Et leur fait, pour sa soeur, excuse et compliment. La nuit couvre la terre, et le monde repose; Mais, soudain que du jour la barriere est declose, Roger court aux prelats, et, sans plus les laisser, Par mille doux objets, songe à les delasser. Il les conduit par tout, par tout il les promeine, Leur fait voir la forest, leur fait voir la fontaine, Leur fait voir l'edifice, et de tant de beautés Rend leurs coeurs satisfaits, et leurs sens enchantés. Sur toutes, leur paroist, en estendüe, unique, En artifice, rare, en pompe, magnifique, L'illustre galerie, où cent vastes tableaux Du royaume françois representent les fleaux. L'oracle de son art, et l'honneur de son âge, Albert, le florentin, fut l'autheur de l'ouvrage, Et le Duc Bourguignon, d'un projet inhumain, Implora, pour le faire, une si noble main. Il voulut employer l'estrangere industrie, Pour saouler ses regards des maux de sa patrie, Et, fils denaturé, dans ce crüel plaisir, Aux despens de sa mere, assouvit son desir. Les yeux pour verité, prennent cette peinture; Jamais rien de si pres n'imita la nature; Tout y vit, tout y parle, et le pinceau sçavant Y donna l'ame à tout, y rendit tout mouvant. Des succes figurés la merveille attrayante, Charme les saints vieillards, et passe leur attente; Ils cherchoient d'en sçavoir le cours prodigieux, Et cette occasion le presente à leurs yeux. L'officieux Roger, qui, dans la solitude, Depuis plus d'une lune, en a fait son estude, S'offre à leur expliquer ce que chaque tableau En contient de funeste, ou de grand, ou de beau. L'un et l'autre l'agrée, et son ame resveille, Et tous deux, pour s'instruire, ouvrent l'oeil, et l'oreille; Roger leve, et la canne, et la voix, à la fois; L'oeil s'attache à la canne, et l'oreille à la voix. Saints prelats, leur dit-il, qui, remplis de prudence, Venés calmer les flots, où s'abysme la France, Et qui pour terminer, ses maux et ses soucis, Du cours de ses destins voulés estre eclaircis; Je fremis d'espouvante à l'affreuse memoire, D'une si lamentable et si tragique histoire, Et crains de ne pouvoir, sans respandre des pleurs, Vous faire le recit de tant d'aspres douleurs. Nos crimes allumant la colere divine, Furent de nos travaux la fatale origine, Et, depuis cent hyvers, souffrant et languissant, Nous n'avons pas esteint l'ire du tout-puissant. Dans ce premier tableau, l'innombrable assemblée, Qui paroist toute en deüil, de tristesse comblée, Est celle des estats convoqués par les loix, Pour donner un monarque à l'empire françois. Sous la coustume, icy, succombe la nature; Edoüard rejetté, plaint sa mes-aventure, Et Philippes admis, doit le titre de roy Au pouvoir eternel de la salique loy. Edoüard, dans cet autre, environné de princes, Vient rendre hommage aux lys, pour deux grandes provinces; L'anglois, que le françois naguere eut pour rival, Du françois maintenant se reconnoist vassal. Philippes le reçoit en royal equipage, Et trois roys sont presens à ce fameux hommage; Amiens en est la scene, et par cette action Pour jamais le confirme en sa possession. Edoüard, toutesfois, refusant tout service, Et mettant sous les pieds, foy, raison, et justice, Contre son souverain aussi-tost revolté, S'en revient envahir le royaume quitté. Philippes se resveille, et rend à l'Angleterre, Mesme jusqu'en ses ports, l'usure de sa guerre; Portmuth, que vous voyés, et ses humides bords, Esprouvent de son fer les terribles efforts. Mais voicy d'Edoüard la facile revanche; Le françois qui regnoit au milieu de la Manche, Resserré dans l'escluse, et, pressé par l'anglois, Est contraint de subir la rigueur de ses loix. L'injuste, apres, en Flandre, en Guienne, en Bretagne, Ayant fait, par ses chefs, ravager la campagne, Enfin, à la faveur des celestes flambeaux, Vient fondre en Normandie, avec mille vaisseaux. Voilà qu'il y descend, et que, de tout un monde, Il couvre son rivage, et sa campagne inonde; Voilà qu'il la traverse, et que, de bout en bout, Son formidable camp le rend maistre par tout. Icy poussant d'ardeur son heureuse conqueste, Au sac du grand Paris, il s'excite, et s'appreste; Il paroist à sa veüe, et ses avant-coureurs, Par cent embrasemens le comblent de terreurs. Philippes sort des murs, le coeur gros de vengeance, Provoque l'inhumain, et contre luy s'avance; L'anglois saisi d'effroy, vers la Flandre, s'enfuit; Le françois, à grands pas, ses brigades poursuit. Avec un vaste corps d'infatigables bandes, Philippes les poursuit, vers les terres flamandes; Il les joint à la course, et, trahy par son coeur, À vaincre et triompher violente leur peur. Crecy rendu fameux, par nostre insigne perte, De françois et d'anglois voit sa plaine couverte, Et changée en theatre, où l'ardente fureur, Par tout, offre aux regards des spectacles d'horreur. Le foible sur le fort icy prend avantage; Icy la lascheté surmonte le courage; Le sort icy se joüe aux despens des humains, Et rompt aux valeureux la palme entre les mains. Remarqués dans le choq cette teste royale, Ce vieux prince germain, qui sur tous se signale; Il combat, quoy qu'aveugle, et ses coups foudroyans, Passent, dans leurs effets, ceux des plus clair-voyans. Mais enfin, sous l'anglois, d'une cheute commune, Tombe et meurt, avec luy, la françoise fortune; L'elite des grands coeurs l'accompagne au tombeau; Edoüard, des lauriers, cueille icy le plus beau. Devant luy desormais, tout fuit, tout se dissipe; Le dernier qui luy cede est le brave Philippe; Il se fait violence, et part desesperé; Mais, dans son desespoir, n'est pas moins assuré. Le vainqueur est surpris de sa propre victoire, Et, bien qu'il en joüisse, il a peine à la croire; Les rigoureux destins, en cet evenement, Cherchoient moins sa grandeur que nostre abbaissement. Il prend icy Calais, icy, dans l'Angleterre, Il triomphe, et consent à suspendre la guerre; Philippes de son sort, triste, mais non troublé, Sous un faix si pesant, sent son corps accablé. Dans les bras de la mort, l'ame toute guerriere, Voilà, que de ses jours il fournit la carriere, Ne faisant à ses fils autre commandement, Que de garder leurs droits jusques au monument. Jean succede aux vertus de son genereux pere, Et comme à ses vertus succede à sa misere; Il n'eut pas moins que luy le courage elevé, Et l'honneur, en son sein, ne fut pas moins gravé. Icy le navarrois, domestique furie, Vient, la torche à la main, consumer sa patrie, De l'anglois, du breton, resveille la langueur, Et, d'un brasier nouveau, leur enflamme le coeur. Là, dans la Picardie, icy, dans la Guienne, L'anglois fait eclater sa fureur ancienne; Par les deux Edoüards les deux camps sont conduits, Les peuples consumés, et les remparts destruits. Vers le pere d'abord, Jean va teste baissée; Ces barbares degasts roulent dans sa pensée; L'horreur qu'il en conçoit se descouvre en ses yeux; Il court à la vengeance, et court en furieux. Mais, la fuitte à sa foudre ayant ravy le pere, Il tourne, vers le fils, sa vaillante colere; Au travers de la France, il le cherche à grands pas, Et, pour tonner sur luy, leve desja le bras. Sur sa route guerriere, une adroitte pratique Luy livre, dans Roüen, cette peste publique, Ce mortel ennemy du royaume et des loix, L'espoir de l'estranger, le crüel navarrois. Le seul bruit de sa marche, et rapide, et hardie, Range dans le devoir l'angloise Normandie; Tout luy vient rendre hommage, et de tous les costés Arborent ses drappeaux les rebelles cités. Par Chartres, et par Tours, vers son fier adversaire, Ainsi qu'un foudre il vole, esperant le desfaire, Sous l'antique Poitiers le rencontre arresté, Et le croit par les cieux dans ses chaisnes jetté. Le jeune anglois reduit, par les forces royales, À se commettre au sort, à forces inegales, De sa temerité se repent desormais, Tient sa perte certaine, et demande la paix. Le françois, sans l'oüir, à l'attaque s'avance; L'anglois triste, mais fier, s'appreste à la defense, Et, dans son desespoir ramassant son effort, Ne pense qu'à mourir, d'une immortelle mort. Voyés, sages prelats, avec quel art de guerre, Dans ce vignoble estroit, ses bandes il resserre, De quels buissons touffus, de quels fossés profonds, Il en couvre les flancs, il en arme les fronts. Là mesme, remarqués, avec quelle furie, Sur luy, de toutes parts, fond la cavallerie, Et remarqués, encore, avec quelle valeur Il fait sur l'assaillant retomber son malheur. Voyés ceder, icy, la puissance à l'addresse; Voyés par les archers renverser la noblesse; Voyés de corps françois, l'un sur l'autre entassés, Et couvrir les buissons, et combler les fossés. Sur tout, voyés leur roy, dans son desavantage, Ranimer sa vertu, redoubler son courage, Et par mille actions, d'un heroïque effort, Retarder quelque temps la rigueur de son sort. Mais son sort malheureux, plus fort que sa vaillance, Malgré tant de hauts faits, donte sa resistance; Il tombe, et, dans sa cheute, il monstre tant de coeur, Que le vaincu paroist plus grand que le vainqueur. De son sang tout couvert, il perd force, et franchise; Edoüard, qui le prend, tremble devant sa prise; À Londres on le meine; il y vit sur sa foy, Et là, bien que captif, semble en estre le roy. Par un si violent et si terrible orage, On peut dire qu'alors la France fit naufrage, Et que ce qu'on vit d'elle, apres ce grand fracas, Ne fut que le debris de ses puissans estats. L'enfer s'ouvrit pour elle, et, du sein des abysmes, Volerent dans son sein les fureurs et les crimes, Sur ses champs s'espandit un torrent de douleurs, Et parmy cent travaux acheva ses malheurs. L'inhumain navarrois, eschappé de ses chaisnes, À sa rage, pour elle, abandonna les resnes, Courut impetüeux, les plaines et les monts, Et seul, pour l'affliger, valut tous les demons. Depuis, et fort long-temps, cette agreable terre Fut l'image d'un bois ravagé du tonnerre, D'un vaisseau tourmenté par de contraires flots, D'un chaos plus confus que l'antique chaos. On n'y vit desormais que desordres infames, Qu'infidelles traittés, qu'abominables trames, Qu'assassinats crüels, que revoltes sans fin; Trop indigne matiere aux vertus du daufin. Le peintre n'a point eu de couleur assés noire, Pour representer bien cette effroyable histoire, Et, n'en pouvant tracer qu'un imparfait tableau, N'a fait, sur tant d'horreurs, que couler le pinceau. Cependant Edoüard vient fondre dans la France; Le voilà, qui la court, sans frein ni resistance; Le voilà, qui conduit ses drappeaux aguerris, Sous les tremblantes tours de l'immense Paris. Et voilà, que les cieux, armés pour la justice, Menacent sa fureur d'un rigoureux supplice, Et par cent pronts eclairs, et cent foudres grondans, Donnent de leur courroux cent signes evidens. Cette peinture impose, et la voyant il semble Que le firmament brusle, et que la terre tremble; On croit oüir le bruit des tonnerres lancés, On croit voir par leurs coups les drappeaux renversés. De vent, de feu, de pluye, un terrible meslange Des estranges horreurs produit la plus estrange, Et d'une fausse nuit l'ombrage tenebreux, Rend cet affreux orage encore plus affreux. L'anglois espouvanté, dans ce trouble celeste, Du monarque eternel voit l'ire manifeste; Il craint son bras vengeur, et d'effroy converty À Jean, pour sa rançon, fait un plus doux party. Icy, le prisonnier obtient sa delivrance, Et rend, par son retour, le repos à la France. Icy, le grand Paris, dans ses murs, le reçoit, Et d'un sort plus heureux l'esperance conçoit. Icy, contre le turc, le bon prince se croise, Et de zele enflammé revoit la cour angloise; Sa pieté l'y meine, et son ardente voix Sollicite Edoüard de prendre aussi la croix. Mais, dans ce soin pieux, la magnanime vie, Par l'esprit infernal au monarque est ravie; Cette mort fait mourir tous les saints mouvemens, Et du joug des chrestiens sauve les othomans. Là, le jeune Roger, ne parlant plus qu'à peine, Se taist quelques momens, et prend un peu d'haleine; Et cet endroit, qui borne un si long promenoir, Convie à respirer, aussi bien qu'à s'asseoir. On s'assied, on respire, et soudain on se leve. Ainsi, quand l'ocean s'ebransle, vers la greve, Et par un flux reglé, sans le secours des vents, Se roule tousjours plus, sur les sables mouvans; Contremont, flot sur flot, l'onde vive elevée, Aux bornes de son cours à peine est arrivée, Que sa masse escumeuse, en se rengloutissant, Dans le sein de l'abysme, aussi-tost redescend. Sur ses pas on retourne, et Roger continüe; Si du royaume enfin le malheur diminüe, C'est que le roy des roys en suspend les travaux, Pour le rendre plus propre à souffrir plus de maux. Charles, que sa prudence a fait nommer le sage, De l'estat desolé recüeille l'heritage, Et le camp navarrois, sous ses ordres, desfait, De son illustre regne est le premier effet. Par l'angloise fureur, la Guienne opprimée, Ayant du bras françois la faveur reclamée, Rejette la discorde entre les deux partis, Et rallume par tout les brasiers amortis. Edoüard derechef aspire à la couronne, Et couvre d'estandards la Seine et la Garonne; Galles, Knolles, Chandos, par mille embrasemens, Executent, icy, ses fiers commandemens. Mais Guesclin, par sa foudre escartant leurs tempestes, À leurs vaillantes mains arrache leurs conquestes; Contre trois grands guerriers, bien que seul il suffit, Et par luy Pontvallan voit Knolles desconfit. Icy tombe Chandos, et cette fleche aigüe Luy fait perdre la vie, aussi bien que la veüe; Là, Galles se retire, et sent que son destin, Quoy que vainqueur des roys, craint celuy de Guesclin. Ce prince genereux, comme si sa retraitte Eust esté de l'anglois la honte et la desfaitte, De son astre malin accusant la rigueur, Dans le sein paternel, va mourir en langueur. Guesclin, dont les soldats entre eux content des princes, Court, d'un pas triomphant, les rebelles provinces; Sans attendre d'attaque, au bruit de ce torrent, La Rochelle se donne, et le Poitou se rend. Sous le rapide effort de cette mesme course, Le breton trop hardy tombe, là, sans resource; Lenclastre ardent et pront, pour luy prester la main, Traverse le royaume, et le traverse en vain. Le vieux Edoüard mesme accourt à sa defense; Mais trop foible est son bras, contre tant de vaillance; Ceux qui virent leurs champs, par son fer, saccagés, Luy vont porter la mort, dans ses champs ravagés. Charles, qui sçait respondre à la grace celeste, De ses braves sujets leve ce qui luy reste, En cinq lieux separés fait cinq grands armemens, Et suit, d'un heur egal, ses beaux commencemens. Icy le navarrois, que sa fureur inspire, Contre Charles s'anime, et sa perte conspire; Aux drappeaux de l'anglois il joint ses estandards, Et s'appreste, en ses monts, à tenter les hazards. Guesclin vole vers luy, dans ses murs le resserre, Et traitte la Navarre, ainsi que l'Angleterre; Il les terrace ensemble, et, pour son front guerrier, De leur double malheur, ne cueille qu'un laurier. Les seuls Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux et Bayonne, Demeurent, dans la France, à l'angloise couronne; Le surplus est françois, et, fors le long des flots, On y joüit, par tout, d'un glorieux repos. Là, Guesclin perd le jour, là, son roy magnanime Du cruel navarrois est la sourde victime; La France voit à peine abattre son grand bras, Qu'elle voit aussi-tost son grand chef mis à bas. Ce malheur, dans son sein, fit livrer cent batailles, Et par son propre fer dechirer ses entrailles; La justice des cieux, par ce grand chastiment, Ayant voulu punir son endurcissement. Icy le navarrois, ce serpent domestique, Sent purger, par le feu, son venin tyrannique; Il s'embrase luy-mesme, et, ministre du sort, Borne ses jours affreux, par une affreuse mort. Le ciel n'est pourtant pas plus doux que de coustume, Si ce flambeau s'esteint, un autre se rallume, Un autre plus ardent, plus fatal aux françois, Qui les consume encore, et les met aux abois. Trop long-temps, sous un homme, avoit gemy la France; Il falloit qu'une femme en causast la souffrance, Et, si l'un l'exerça, par cent rudes travaux, L'autre l'ensevelit, dans un gouffre de maux. Celle que vous voyés, l'inhumaine estrangere; L'espouse du monarque, ou plustost sa megere, Le monstre de son temps, l'allemande Isabeau, De l'estat miserable est le second flambeau. Aux yeux du nouveau roy, Clisson jetté par terre, À l'assassin breton fait declarer la guerre; Voyés, là, qu'au plus chaud du flamboyant esté, En haste, contre luy, va le prince irrité. Mais voyés le, en son cours, dans ce boscage sombre, Fierement arresté par une infernale ombre, Qui, d'un magique sort luy soufflant le poison, Aussi bien que son sang, infecte sa raison. Et, de tous nos malheurs, ce malheur fut le pire; Il servit, plus qu'aucun, à perdre cet empire, Et rengagea, le plus, les fureurs de l'enfer, À faire, de ce siecle, un vray siecle de fer. Charles aydé du jeusne, aydé de la priere, Recouvroit sa raison, et sa santé premiere, Lors qu'en ce lieu de joye un funeste accident Rendit son sens plus foible, et son mal plus ardent. Entre ces malheureux et contrefaits sauvages, Sur qui ce feu volant fait de si grands ravages, Voyez le roy luy-mesme, et, dans ses troubles yeux, Voyés renouveler son transport furieux. Philippes et Louys, de Charles oncle et frere, D'âge, ainsi que d'humeur, l'un à l'autre contraire, Disputent le timon, et, d'affreux mouvemens, Jettent par leur debat de tristes fondemens. Philippes mort enfin, Jean, cette ame hautaine, Comme de ses estats, herite de sa haine, Et, pour la renvier, roule, en son traistre sein, Contre son adversaire, un atroce dessein. Il en resout le meurtre, et soudain l'execute; Ne fremissés-vous pas, à sa tragique cheute, Et, dans ses yeux mourans, ne remarqués-vous pas, Qu'il recommande aux siens, de venger son trespas? On tient qu'en cet endroit le peintre inimitable Eut ordre d'oublier cet acte detestable, Ou de le faire, au moins, en petit seulement, De couleur effacée, et dans l'esloignement. Mais l'esprit de l'ouvrier, amy de la justice, Laissa, contre cet ordre, agir son beau caprice, S'attacha, plus qu'à tout, à cette indigne mort, Et de son art, pour elle, employa tout l'effort. Voyés, là, du meurtrier, et le trouble, et la fuitte; Voyés, là, des enfans, la plainte, et la poursuitte; Voyés, là, de la femme, en un si grand malheur, La fureur pitoyable, et l'horrible douleur. Le foible roy pourtant, est obligé de faire Une paix odieuse aux manes de son frere; La femme, hors d'espoir de venger son trespas, En charge ses trois fils, et meurt entre leurs bras. Jean, du prince egorgé trop tardive victime, Abuse des destins, et joüit de son crime; Rien ne s'offre à ses yeux, qui ne luy soit sousmis, Et par tout, sous ses pieds, tombent ses ennemis. Les seuls enfans du mort, malgré leur impuissance, Contre le bourguignon, courent à la vengeance; Paris les voit combattre, ardens et valeureux, Et, contre leur vertu, le voit encore heureux. Mais, dans son haut bonheur, telle est son insolence, Que mesme le daufin, son gendre et sa defence, D'un genereux courroux s'animant contre luy, De son bras, desormais, luy refuse l'appuy. Le tyran craint, s'esloigne, et dans sa propre terre, À son tour, est pressé des flammes de la guerre; Par son esloignement, ses rivaux de retour Relevent leur fortune, et regnent à la cour. Alors, pour son salut, loin de toute apparence, Le françois de l'anglois rejette l'alliance, Et l'anglois orgueilleux, sensible à cet affront, Sur le françois troublé, comme un tonnerre, fond. Voyés-le, icy, d'Harfleur soudain rendu le maistre, Voyés-le, sur la Somme, en triomphe parestre; Puis voyés-le, qui cede, et plein d'humilité Nous demande la paix, et n'est point escouté. Le ciel, encore icy, le jugement nous oste; Pour la troisiesme fois, nous faisons mesme faute, Dans son abbaissement, nous mesprisons l'anglois, Et le forçons à vaincre une troisiesme fois. Par l'heureuse Angleterre, Azincourt et Peronne Virent, presque, à la France, enlever la couronne; Jamais autre combat ne fit tant de captifs, Ne conta plus de morts, n'eut moins de fugitifs. Les deux, que vous voyés, si couverts de blessures, Si fiers dans leur malheur, sous des chaisnes si dures, Sont du brave Louys les enfans genereux, Soustiens du foible estat, mais soustiens malheureux. Qui peut voir, sans fremir de douleur et de rage, D'un desastre si grand l'espouvantable image? Qui, sans verser des pleurs, et pousser des sanglots, Peut, d'un si noble sang, voir rouler tant de flots? Le vainqueur se retire, et n'en a que la gloire; Le crüel bourguignon seul gaigne à la victoire; Vers Paris il s'avance, et cherche à se venger; François, pour son pays, moins doux que l'estranger. Charles, à qui son mal laisse un bon intervalle, Pour sauver du tyran sa personne royale, À la sage valeur des chefs orleannois, Commet l'authorité des armes et des loix. Jean, pour venir au but, où son orgueil aspire, Invite l'Angleterre au sac de cet empire; Il l'engage à s'armer, et, d'un commun effort, Tous deux portent aux lys la terreur et la mort. Le superbe à l'anglois joint encore Isabelle, Du lieu de son exil, à la guerre l'appelle, Et, ce nouveau secours, pour ses fins, menageant, Oppose mere à fils, et regente à regent. Le pere des chrestiens, animé d'un saint zele, Enfin, des deux partis compose la querelle; Orleans et Bourgogne, ensemble desormais, Des interests publics doivent porter le faix. Mais, par le bourguignon, d'un projet detestable, Est violé, bien-tost, l'accord inviolable; Et Charles voit bien-tost, sous la foy du traitté, Paris traistreusement, et surpris, et donté. Jean, ne respirant plus, que meurtre, et que carnage, Là, sur l'orleannois fait eclater sa rage; N'espargne la vertu, ni l'âge, ni le rang, Et fait nager les morts, dans un lac de leur sang. Tanneguy seul des chefs, suyvi d'un petit nombre, Sauve le jeune prince, à la faveur de l'ombre; Et l'imbecille roy demeure entre les mains De ses sujets ingrats, insolens, inhumains. Cependant l'estranger, se riant de nos larmes, Couvre nos tristes champs d'impitoyables armes, Sans peine, fait, à tout, subir le joug anglois, Et, jusques dans Roüen, reconnoistre ses loix. Le tyran souffre tout, sa fureur insensée Au seul meurtre du prince attachant sa pensée; Et, pour l'attirer mieux au piege preparé, Il se plaint de l'anglois, et s'en tient separé. Sousmis, une entreveüe au françois il demande; Le piege est trop subtil, et l'addresse trop grande; Le daufin s'y dispose; il s'y rend, et, d'abord, Par le fer ennemy, se voit porter la mort. Tanneguy, d'une ardeur plus heureuse et plus forte, Previent le coup du lasche, et la mort luy reporte; Par ce foudre, que lance un amour si zelé, Aux manes de Louys le traistre est immolé. Sa cheute, qui l'eust dit? Combla nostre misere; Son venin, vif et mort, fut tousjours de vipere; Les glaces du cercüeil ne l'esteignirent pas, Et sa force s'accreut, mesme par le trespas. Philippes luy succede, et son coeur intraittable Agité d'un transport, qui paroist equitable, Aux maux de son pays refuse guerison, Et fait à la nature obeir la raison. Le sang d'un pere crie, et demande vengeance; Il promet de la faire aux despens de la France, Et, se portant, deslors, à toute extremité, Livre au monarque anglois la royale cité. Il met entre ses mains la royale personne, Du timon envahy la conduitte il luy donne, Et, pour derniere offrande, il immole à ses feux La princesse royale, et l'objet de ses voeux. Il declare au daufin une guerre immortelle; Au daufin à-l'envy la declare Isabelle; L'infortuné daufin, de tous persecuté, Cede à leur violence, à leur prosperité. Son sage coeur, sur luy, laisse courir l'orage, Et soustient tous les traits, dont le charge leur rage; Mais, apres cent travaux, il voit, du trait fatal, La mort percer son pere, et percer son rival. Il est roy, mais helas! Roy sans sceptre, et sans terre, Avec le bourguignon, avec l'anglois en guerre, Egalement, par tout, signalant sa valeur, Par tout, egalement suyvi de son malheur. Il faut, s'il veut regner, que, par sa seule espée, Il arrache à l'anglois la couronne usurpée; Par trois fois il le tente, et voit l'heur de l'anglois, Sur sa haute vertu, l'emporter par trois fois. Crevant, Verneüil, Rouvroy, trois funestes batailles, De son regne expiré furent les funerailles; En ces trois grands tableaux, vous les voyés de rang, Et le peintre eut horreur de peindre tant de sang. Charles, tombé trois fois, dans sa royale course, À la troisiesme, enfin, se jugea sans resource; Et, dans son desespoir, creut que le grand Dunois, À defendre Orleans, perdoit tous ses exploits. Mais la fille celeste, au fort de sa souffrance, De ses fiers ennemis combatant la puissance, D'un effort plus qu'humain, a donté son malheur, Et du brave Dunois couronné la valeur. Une si merveilleuse, et si haute aventure, Comme nouvelle encor, manque à cette peinture; Le monde toutesfois en est assés instruit, Et, pour estre ignorée, elle a trop fait de bruit. Roger borne, à ce mot, sa douloureuse histoire; L'un et l'autre prelat la grave en sa memoire, Et, dans un si long cours d'affreux evenemens, Revere du Seigneur les profonds jugemens. Cet anglois inhumain, cette implacable mere, Ce bourguignon heureux, dans sa vengeance amere, La couronne des lys sousmise à leur pouvoir, Ne laissoient pas au prince un seul rayon d'espoir. Mais du vaillant Dunois l'heroïque constance, Mais du bras eternel la visible assistance, Font trop voir aux prelats, que les saliques loix, Pour leur grand protecteur, ont le grand roy des roys. Tous deux, plus que devant, à cette sainte veüe, En faveur des françois sentent leur ame emeüe, Et cherissent l'honneur d'estre les instrumens, Par qui Dieu veut calmer de si grands mouvemens. LIVRE 8 Durant qu'ainsi, par tout, la sage providence Dispose toute chose au salut de la France, Charles entré dans Rheims, d'un cours victorieux, Se dispose luy-mesme à l'onction des cieux. De quartier en quartier, la trompette guerriere, Par son ordre, aux soldats commande la priere; Le camp prie à l'instant, et vers le roy des roys Tourne, plein de ferveur, et l'esprit et la voix. Un pieux mouvement, excité dans leurs ames, Pour un temps, amortit leurs belliqueuses flammes; Du seul amour du ciel, ils bruslent desormais, Et ne respirent plus, que douceur et que paix. Au centre de la ville, entre six avenües, S'esleve un sacré temple, à la hauteur des nües, Et poussant ses clochers jusqu'au milieu des airs, Y provoque la foudre, et brave les eclairs. L'edifice est immense, et de structure antique; Du dedans, du dehors, l'ornement est rustique, Et l'ornement rustique, avec l'antiquité, De l'edifice auguste accroist la majesté. Pour front d'un corps si grand, vers sa plus grande place, S'offrent trois grands portaux, sur une longue face, Tous trois artistement, par trois cizeaux divers, De figures sans nombre, ouvragés et couverts. Des entrailles d'un mont la masse composée, Par l'habile architecte, en croix fut divisée, Et son sublime comble, en arcade ployé, Sur cent piliers massifs, eut son faix appuyé. D'un jour fait de cent jours, la demeure divine De son vaste dedans tous les coins illumine, Et descouvre, aux regards devots et curieux, Mille vivans portraits des saints hostes des cieux. À la droite, à la gauche, et d'un egal espace, Regne le long des murs une voute plus basse, Sous qui sont tout-autour mille autels eclairés, De l'un et l'autre sexe à-l'envy reverés. Mais l'autel venerable, où, pour regir la France, Viennent les nouveaux roys confirmer leur puissance, Superbe et magnifique, au fond du sacré lieu, Sur vingt degrés, s'esleve, à l'honneur du vray Dieu. Un grand dais suspendu de la voute maistresse, Couvre du saint autel la brillante richesse, Magnifique et superbe à l'egal de l'autel; Terrestre firmament du monarque immortel. Là pend, de l'un des murs, la banniere ancienne, Accordée à Clovis avec la foy chrestienne; Où, sur un fonds d'azur, estincellent encor, Comme autant de soleils, mille fleurs-de-lys d'or. Sous une clef d'argent, là, se tient renfermée, De ces mesmes fleurons la couronne formée; Où, de pierres d'elite, un thresor precieux, En mesme temps, et blesse, et rejoüit les yeux. On y voit resplendir la royale tunique, L'ample manteau royal, le gros anneau mystique, Enfin, le pesant sceptre, et l'equitable main, Qui fait le prince juste, et rend son coeur humain. Pour sacrer roy françois, le roy de l'Angleterre, Betford sous Orleans croyant finir la guerre, Avoit de Saint-Denis, entre mille joyaux, Fait transporter à Rheims ces ornemens royaux, Mais, par un beau retour, la juste providence, De l'abysme des maux ayant tiré la France, Charles, executeur des celestes decrets, Vint, pour son propre sacre, employer ces apprests. Il ne manquoit plus rien au divin tabernacle, Fors le divin crystal, l'ampoulle de miracle, Qu'en forme de colombe un esprit plein d'amour Apporta, pour Clovis, du celeste sejour. Au fond d'un antre obscur, dans le saint monastere Du saint, que l'esprit saint en fit depositaire, Sous vingt fidelles clefs, le saint vase est serré, Et, pour l'onction seule, en peut estre tiré. Au niveau de l'autel, sur des piles massives, On dresse, en eschaffaut, un plancher de solives; Où doit estre le prince, au son des chants pieux, Par les mains du grand prestre, oint de l'huile des cieux. Un tapis à fonds d'or, semé de roses blanches, De l'eschaffaut uny cache les longues planches, Et douze sieges d'or, comme un cercle tracé, Tiennent, sur ce tapis, un grand throsne embrassé. On prend tous les abords, et le tour de la place Reluit de mainte pique, et de mainte cuirasse; Remede necessaire aux efforts curieux, Du peuple, au saint spectacle, accouru de cent lieux. La clarté s'esteignoit, et la nuit vagabonde De son voile ombrageux envelopoit le monde, Elle rouloit sans bruit, et mille songes vains S'envoloient de son char dans les coeurs des humains. Alors, du vieux palais, Charles part en silence, Et d'un pas mesuré, vers le temple, s'avance; La guerriere l'y suit, et Clermont, et Dunois; Sa cour, pour cette veille, est reduitte à ces trois. Le prince se prosterne au pied du tabernacle, Demande au roy des roys la fin de son miracle, Et, dans cette esperance, attendant le soleil, Ses offenses expie, et trompe le sommeil. Aux plages d'orient l'aube enfin se descouvre, Et le temple, aussi-tost, toutes ses portes ouvre; Le passage en son sein est à peine accordé, Que d'un torrent de peuple il se trouve inondé. Et barriere, et soldats, soustiennent mal la foule, Qui dans ce vaste lieu, se respand et se roule; Le clergé, dans la nef, du grand prestre est suyvi; La foule l'environne, et le presse à-l'envy. À grands cris, à grands coups, les royales cohortes Luy tracent un chemin, vers les superbes portes; Mais le peuple, sans cesse, enfonce les soldats, Et la pompe, en marchant, s'arreste à chaque pas. Jusques sous le portail, serrée elle se coule, Et voit venir, de loin, la merveilleuse ampoulle; Ses pasles gardiens, de chacun respectés, Celebrent, en venant, les supremes bontés. De fils d'argent et d'or, une traisnante gaze, Aux profanes regards cache le sacré vase; Du corps religieux, en deux files rangé, Va le chef apres tous, et du vase est chargé. Du venerable abbé, le prelat venerable Reçoit, à deux genoux, ce depost adorable, Et, d'un pas grave et lent, vers le choeur, retourné, Le pose sur l'autel, à l'autel incliné. Il revere humblement la sagesse infinie, Puis, se leve, et s'appreste à la ceremonie; On l'habille soudain, et ses pompeux habits Sont de perles brodés, et couverts de rubis. D'un air majestüeux, vers le prince, il s'avance, Et dit, toy, qui n'es roy que d'un coin de la France, Charles, voicy le temps, par le seigneur, eleu, Pour te l'asservir toute, et t'y rendre absolu. Le ciel, en ce moment, sur toy s'enflamme et s'ouvre; La cour des bien-heureux de ses clartés te couvre, Et Dieu mesme, en sa gloire, au milieu de ses saints, Descend du paradis, pour t'oindre par mes mains. Admire ton bonheur, et pense à cette grace, Qui comble la mesure, et toute autre surpasse; Pense à quoy ce bienfait t'oblige desormais, Et soustiens dignement la grandeur de ce faix. Sois pere de ton peuple, embrasse sa defense; Redonne à tes estats le calme, et l'abondance; Ayme, et crains le tres-haut, et promets saintement, D'honnorer ses autels, jusques au monument. À la fin de ces mots, il luy monstre le livre, Qui prescrit aux mortels la regle de bien vivre, Et sur le texte saint prend le serment du roy, Qu'il defendra l'eglise, et mourra dans sa loy. Il jure, la main haute, et jurant s'agenoüille; Alors, de ses habits, en haste, on le despoüille; Ses pairs, ses chambellans, sont tous à l'environ; L'un luy met la botine, et l'autre l'esperon. Le grand prestre, au costé, luy met l'espée ardente, Que jamais l'ennemy ne vit sans espouvante, Et, du riche fourreau soudain la degageant, Il luy remplit la main de sa garde d'argent. Hors du brillant fourreau, la redoutable lame Jette, en ce lieu de paix, une guerriere flamme; Le prince, pour un temps, en supporte le poids; Puis en remet la charge au valeureux Dunois. Au sommet de la teste, au bas de la poitrine, Le grand prestre oint le prince, avec l'huile divine; Il l'oint à chaque espaule; il l'oint à chaque bras; L'huile coule, et pourtant ne s'en amoindrit pas. Charles sanctifié, par le celeste cresme, S'eleve, tout à coup, au dessus de luy-mesme; Par luy, de cent defaux il se voit affranchy, Et par luy de cent dons il se trouve enrichy. Il sent joindre à sa force une force nouvelle; Pour la gloire des cieux, il sent croistre son zele, Et n'estant plus qu'amour, qu'esperance, et que foy, Il se sent desormais digne du nom de roy. La royale tunique à l'instant se desploye; L'or et l'argent meslés y brillent sur la soye; Rieux en revest le prince, et sur ce vestement Fait du manteau royal eclater l'ornement. Le grand prestre à la droitte, en signe de puissance, S'en vient luy mettre, apres, le sceptre de la France; À l'autre il met la main, symbole d'equité, Et, dans l'un de ses doigts, l'anneau de fermeté. À tous les ornemens, qu'il luy met, ou luy donne, De saintes oraisons sa sainte voix raisonne, Et, dans le livre saint, qu'on presente à ses yeux, Il lit, à chaque fois, les mots mysterieux. Mais la couronne encor ne couvroit point sa teste; À la luy mettre, enfin, le grand prestre s'appreste; Ses douze pairs alors, vers luy dressant leurs pas, Pour la supporter mieux, haussent leurs douze bras. Sur le prince françois, qui n'est plus que lumiere, Le grand prestre incliné renforce sa priere, Et demande, pour luy, tous les dons qu'autresfois Le berger roy-prophete obtint du roy des roys. À peine, en sa faveur, les prieres s'achevent, Qu'en foule tous les pairs, sur le throsne, l'elevent; Il y sied d'un air grave, et ses pairs, tour-à-tour, Par leurs sousmissions, luy monstrent leur amour. Le ciel, par cent eclairs, ces saints actes avoüe; Le monarque, en son coeur, l'en benit et l'en loüe, Et l'on entend le peuple, avec ravissement, En loüer et benir le roy du firmament. Chaque pair, aux costés de la chaire royale, Sur des sieges plus bas, ses richesses estale; Les gardes, sur leurs pieds, sont derriere, et dessous, Et la seule Pucelle est devant, à genoux. Au nom du roy sacré, sur l'autel de justice, Le grand prestre au seigneur offre le sacrifice, Par qui le genre humain, de ses taches lavé, Fut jadis, par les cieux, à l'abysme enlevé. L'ordre veut que le roy, pour l'offerte, descende; Il descend, et luy-mesme est l'offrant, et l'offrande; La trouppe de ses pairs est esparse à-l'entour, Et porte sa couronne, à l'aller, au retour. On consacre l'hostie aux pecheurs salutaire; Le prince participe au terrible mystere, Et, le saint sacrifice heureusement finy, Chacun, par le grand prestre, est en suitte beny. Là cessent les saints chants, et la sainte allegresse S'accroist en tous les coeurs, par une ample largesse; Le peuple, par cent cris poussés confusement, Fait voir à quel exces va son ravissement. Le grand globe de feu, qui roule la lumiere, Touchoit le plus haut point de sa longue carriere, Et, de sa vive ardeur offensant les regards, Separoit l'hemisphere, en deux egales parts. On quitte, alors, le temple, et l'innombrable foule, Par tous les trois portaux, avec peine s'ecoule; Ils sortent tous enfin, et, d'aise transportés, Vont publier le sacre aux climats escartés. Charles rentre au palais, et, d'un parler affable, Invite tous ses grands à l'honneur de sa table; Du splendide festin le luxe est delicat, Et l'exquise abondance y regne avec eclat. D'abord, et par respect, la royale presence Les fait tous contenir, dans un profond silence, Puis, le vin commençant d'eschauffer les esprits, La liberté s'y mesle, et les jeux et les ris. Le monarque le souffre, et mesme le commande; La joye, en nul festin, ne fut jamais si grande, Et, d'entre leurs plaisirs, aussi doux qu'innocens, Les moins delicieux sont les plaisirs des sens. Ils en ont de plus chers, en tournant leur pensée, Sur leur gloire presente, et leur honte passée; Mais, quand leurs entretiens font le bruit le plus grand, Survient un autre bruit, qui leurs ames surprend, De l'un de ces partis, qu'aux quartiers des rebelles La sainte, d'heure en heure, envoyoit aux nouvelles, Le chef vient l'avertir que l'orgueilleux Betford, Contre elle, du combat veut retenter le sort; Que, pour remettre aux champs une nombreuse armée, Il avoit de son fils la promesse semée, De ce fils destiné, par les celestes loix, À sousmettre les lys aux leopards anglois; Qu'à cet appast si doux, les bandes dispersées S'estoient, sous les drappeaux, de cent lieux ramassées, Et que ce nouveau camp, roulant de hauts desseins, Pour les executer, s'acheminoit vers Rheims. Le credule Betford, pour amour souveraine, Eut des celestes feux la science incertaine, Et, de ces premiers corps faisant ses seuls objets, Uniquement, par eux, regla tous ses projets. Leurs flamboyans rayons semblerent, à sa veüe, Percer de l'avenir la tenebreuse nüe, Servir de voix au sort, et marquer justement L'inevitable point de chaque evenement. Des maisons du soleil, il creut que la naissance, Tiroit une benigne, ou maligne influence, Et que, tels qu'en ce point regnoient les ascendans, Tels, ou bons, ou mauvais, estoient les accidens. Il creut que ces beaux feux, comme on les voyoit luire, Ou pouvoient s'entr'ayder, ou pouvoient s'entre-nuire, Et creut, sur toute chose, apres plus d'un essay, Qu'ils ne predisoient rien que de seur et de vray. Soit hazard, soit raison, les aspects des estoiles, Pour luy, des temps futurs avoient tiré les voiles, Et cet art decevant, d'ombres envelopé, Par elles, jusqu'alors, ne l'avoit point trompé. En tout, l'evenement respondit au presage; Et c'est ce qui l'afflige, et qui le decourage; Ayant veu, chaque fois, d'un trespas avancé, Par l'eclat de ces feux, son cher fils menacé. Des astres dominans les parlantes figures, Au throsne des françois portent ses aventures; Mais, en divers egards, leurs pronostics divers Le font, d'un point si haut, trebucher à-l'envers. Betford veut de son fils, la gloire et l'avantage, Betford craint de son fils, la honte et le dommage, Par ces deux mouvemens, il sent troubler son coeur; Le desir, toutesfois, cede enfin à la peur. Il ayme mieux son fils sans grandeur que sans vie; Il l'esloigne des lieux, où l'honneur le convie, Et pense faire assés, publiant que le sort, Pour les derniers besoins, reservoit son effort. Mais ayant veu depuis, sous celuy de la sainte, L'Angleterre abbatüe, et sa vigueur esteinte, Voyant que, par nul ordre, il n'a pû l'emouvoir À relever sa cheute, et monstrer son pouvoir; L'amour de son pays, l'amour de la vengeance, Luy firent dans la peur trouver de l'assurance; Pour son fils desormais, il veut esperer mieux, Et de nouveau, pour luy, veut consulter les cieux. Sur un mont elevé, tranquille et solitaire, Dans la paix d'une nuit, non moins que le jour, claire, Des astres conjurés les flambeaux regardant, Il revoit de son fils le mortel accident. Regardant les flambeaux des astres favorables, Il revoit de son fils les grandeurs admirables, Et son coeur, agité de crainte et de desir, Est d'abord incertain, et ne sçait que choisir. Enfin, le pressant mal de l'angloise couronne Fait que, plus qu'à demy, la crainte l'abandonne; Ce danger le rassure, et luy fait concevoir, Pour son fils bien-aymé, moins de peur que d'espoir. Il le mande à la haste, et soudain, pour la guerre, S'emeut toute l'Irlande, et toute l'Angleterre; Pour la guerre, soudain tous les rempars normands S'emeuvent à-l'envy, jusques aux fondemens. Ce fils, quoy que loin d'eux, à la mort les remeine. Le monarque françois ne l'entend pas sans peine; Il rougit de colere, et plein d'emotion, Se leve de la table, et court à l'action. Tous, changeant de couleur à la grande nouvelle, Bruslent au feu du prince, au feu de la Pucelle; Ils demandent Betford, demandent le combat, Et la chaleur des chefs passe jusqu'au soldat. Ouy, nous le combattrons, dit la fille celeste; Mais du sacre avant tout, achevons ce qui reste; Dans dix jours seulement l'anglois se fera voir, Cependant, qu'on s'appreste à le bien recevoir. Charles, qui plus qu'aucun la bataille desire, Dans sa chambre aussi-tost, à grands pas, se retire; La guerriere le suit, et Clermont et Dunois; Vers eux il se retourne, et leur dit à tous trois. Quel est donques ce fils, ce foudre de vaillance, Qui du triste Betford ranime l'esperance, Et qui par son nom seul, fait que ses estandards Osent tenter encor les belliqueux hazards? Est-ce un nom veritable, ou si c'est une feinte? Les cieux pour cet anglois laisseroient-ils leur sainte? Les cieux, qui par son bras ont le lys soustenu, Voudroient-ils l'arracher par ce bras inconnu? Mes voix, respond la fille, ont d'une nüe obscure, À mes foibles regards couvert cette aventure; Mais, pouvant l'un et l'autre estre victorieux, Celuy des deux vaincra, qui craindra plus les cieux. Ce discours ambigu ne calme point son trouble; Loin d'estre rassuré, sa crainte se redouble; Du bonheur de sa cause il commence à douter, Et songeant à ces voix les en veut consulter. Il tourne sa pensée à ces divins oracles, Guides de la Pucelle, aydes de ses miracles, Qui, dans tous ses besoins humblement implorés, Ont tousjours ses esprits en leur ombre eclairés. Cent fois il souhaita de les pouvoir entendre, Jusqu'alors, toutesfois, il n'osa le pretendre; En ce moment il l'ose, et fervent et pieux, Pour ce dessein, s'addresse à la fille des cieux. Et Clermont, et Dunois, à sa requeste ardente, Joignent aussi la leur humble, vive et pressante; Elle cede à leur zele, et promet d'obtenir Qu'ils puissent, par ses voix, apprendre l'avenir. Marculphe a, dans son temple, une grotte profonde, Defendüe aux regards des profanes du monde, Une sombre retraitte, où l'homme-saint, jadis, Vit cent fois, à ses yeux, s'ouvrir le paradis. Par la terrestre masse, et l'horreur de son ventre, Apres mille destours, on arrive à cet antre, Et, dans ce long chemin, l'air sans cesse agité N'admet pas seulement un rayon de clarté. Haute et large est la grotte, et de toute sa voute Sort, et distille en pleurs, l'eau claire goutte à goutte, Qui, par le froid du lieu gelée en descendant, Y laisse de crystal plus d'un feston pendant. De l'eau mesme qui sort, et que le froid congele, Se tapisse, par tout, la paroy naturelle, Et l'autel, qui d'un roc est au fond erigé, De semblables crystaux, est, par tout, ombragé. À costé de l'autel, sur l'inegale terre, Est en long estendüe une couche de pierre, Où le vieux penitent, d'un cilice vestu, Venoit rendre la force à son corps abatu. C'est dans cette demeure, affreuse et sousterraine, Que des princes sacrés la pieuse neuvaine Leur donne, de guerir les peuples affligés, D'un mal dont, sans remede, ils se sentent rongés. La fille prend ce lieu, pour charmer leurs oreilles, Par l'estonnant recit des futures merveilles; Quand, apres leurs neuf jours en oraison passés, Le ciel croira leurs voeux dignes d'estre exaucés. Aux portes, cependant, mille maux incurables Attendent du toucher les effets admirables; Glorieux privilege, entre les autres roys, Accordé seulement aux monarques françois. Au moite sein de l'air, une ombre espaisse et vaine, Naist la derniere nuit de la sainte neuvaine; Les yeux du firmament, par tout, en sont couverts, Et cessent de veiller le dormant univers. Les trois princes, remplis d'une flamme devote, Passent, avec la sainte, au plus creux de la grotte; Le silence y reside, et l'autel mal paré D'une lampe fumeuse est à peine eclairé. Tous trois sont à genoux, et, bruslant d'un saint zele, Meslent leurs saints souspirs à ceux de la Pucelle, Et demandent ensemble à la bonté des cieux, Que le sombre avenir se descouvre à leurs yeux; Lors qu'on voit tout à coup, au fort de leur priere, Eclater, parmy l'antre, une vive lumiere; Ils esperent alors contenter leur desir, Et, par leur esperance, avancent leur plaisir. Mais l'ombre, à cet eclat, n'est pas esvanoüie, Qu'un merveilleux concert de musique inoüie, D'instrumens inconnus, et de nouveaux accens, Vient separer leurs coeurs du commerce des sens. Au dessus de l'autel la lumiere espandüe, Se recourbe en theatre, et demeure fendüe; Cent bien-heureux esprits, dans ce renfoncement, Chantent, et sont les voix d'un concert si charmant. De ces celestes airs la touchante harmonie, Par un plus haut cantique, ayant esté finie, Une voix seule reste, et cette seule voix Parle, d'un ton puissant, au nom du roy des roys. Dieu, dit la voix fatale, innocente guerriere, Par sa misericorde, exauce ta priere, Et sans voile aujourd'huy, te veut de ses decrets Exposer les profonds et tenebreux secrets. Il t'en veut eclaircir, et s'en explique mesme, Par la voix d'un prophete orné du diademe; Joüis de ses faveurs, et desormais entens Quels seront tes destins dans la suitte des temps. Sur les murs de Paris, ta main victorieuse, Plantera de ton roy l'enseigne glorieuse, Et Roüen te verra, par une sainte mort, Achever, et de vaincre, et de perdre Betford. Le ciel est ta patrie, et, par grace, à la terre Te preste seulement, pour finir cette guerre; Par l'anglois, tu mourras, mais, rendant les abois, Ta mort sera ta vie, et la mort de l'anglois. Dieu, qui ne t'envoya que pour sauver la France, Fera de ta prison naistre sa delivrance, Et, pour te couronner, apres tant de combats, Par un heureux malheur, hastera ton trespas. Des cieux, dit-elle alors, la volonté soit faitte; La mort est le seul bien, que mon ame souhaitte; Le françois, par mon sang, de ses maux doit guerir, Et, si je vis encor, ce n'est que pour mourir. Charles, reprend la voix, celuy qui fait ta crainte N'est, pour ton plus grand mal, que malice et que feinte; Ce sera le plus fier de tous tes ennemis, Et les cieux permettront que tu luy sois sousmis. Mais tu terraceras ce monstre d'artifice, Quand ton injuste coeur reprendra sa justice, Et que l'aveuglement de ton sens criminel, Fuira devant le jour du soleil eternel. Aux terres de l'anglois tu porteras la guerre, Et pousseras plus loin les bornes de ta terre, Du nom de roy des lys rehaussant la hauteur, Par ceux de conquerant et de restaurateur. À ta posterité ta puissance invincible, Laissera des françois le royaume paisible, Et l'ibere jaloux verra tes heritiers Accroistre tes estats, par des estats entiers. Naples, Gennes, Milan, leurs justes heritages, Affranchis de ses fers, leur rendront leurs hommages, Et les mers et les monts, scenes de leur valeur, Plus d'une fois, par eux, changeront de couleur. Charles, Louys, François, rejettons de ta race, D'un formidable cours marcheront sur ta trace, Et rarement vaincus, souvent victorieux, Tousjours egalement paroistront glorieux. Là, pour quelques momens, la voix divine cesse, Et le prince attentif, plein de merveille laisse; Puis, d'un ton vigoureux, soudain elle reprend, Et Clermont, par ces mots, réjoüit et surprend. Et toy, brave Clermont, voy quel noble prodige Produiront les rameaux de ta royale tige, Et, par ce rare objet excitant ta vertu, Tens le bras secourable à ce throsne abatu. Le regne des valois, malheureux à ses princes, Ayant fait un chaos, des françoises provinces, Un bourbon de ton sang, par force et par douceur, Du sceptre contesté se rendra possesseur. Ce grand prince, que grand, des cette heure, j'appelle, Verra Paris en vain devenu son rebelle, Ses estats vainement, par l'Espagne, envahis, Et voysins et sujets, tyrans de son pays; Tous, du combat douteux luy cederont la palme, À son empire emeu sa main rendra le calme, Et, sousmettant sa gloire au pied des saints autels, Il sera dans l'Europe admiré des mortels. Mais ce qui, plus que tout, rehaussera sa gloire, Et servira de comble à sa divine histoire, Sera le vaillant roy, de qui le ferme bras Doit estre, apres sa mort, l'appuy de ses estats. L'honneur du grand Henry sera Louys Le Juste, N'entens qu'avec respect ce nom trois fois auguste; Clermont, de tes grandeurs c'est l'accomplissement, C'est des peuples de Christ l'heur et l'estonnement. Il sera, par le choix du monarque du monde, Arbitre souverain de la terre et de l'onde, Enfant de la justice, et de la pieté, Pere de la patrie, et de la liberté. Son regne semblera le regne des miracles, Son heureuse valeur forcera tous obstacles, Et, ni chés les françois, ni chés les estrangers, Ne trouvera jamais d'invincibles dangers. Par plus d'un vent mutin, sa jeunesse exercée, Fera voir la revolte à ses pieds terracée, Sousmettra tous les grands à son royal pouvoir, Et rendra tous les coeurs amis de leur devoir. En ses robustes ans, l'insolent heretique, Attirera, sur luy, sa valeur heroique, Et de mille remparts verra le vain orgueil, Precipité, par elle, en un mesme cercüeil. Pour dernier coup enfin, la superbe Rochelle, Verra tomber, sous luy, sa muraille rebelle, Et le secours anglois vainement imploré Jonchera de ses morts les rivages de Ré. L'Europe suspendüe, apres cette entreprise, Fondera, sur luy seul, l'espoir de sa franchise, En recherchera l'ayde, et verra ses estats Garantis, ou vengés, par un si ferme bras. Enfin, estant tout grand, estant tout magnanime, Et rien ne pouvant plus accroistre son estime, Pour fruit de ses vertus, et pour solide appuy, Le ciel luy donnera deux fils dignes de luy; Deux fils; mais, ô quels fils? Mais, ô quelle esperance, Dans l'orage mortel qui troublera la France? Quels gages assurés du supreme bonheur, Qui doit à ses travaux egaler son honneur? Tout ce que, de plus grand, on peut, ou croire, ou dire, D'un roy vrayment guerrier, vrayment né pour l'empire; De son eclat naissant les peuples ebloüis Le diront, le croiront du dieu-donné Louys. Du beau feu de son frere ils penseront le mesme, Sans luy moins presager qu'un riche diademe, Et, de ces deux soleils leurs beaux jours attendans, Affermiront leurs coeurs, contre tous accidens. Leurs rares qualités, leurs hautes aventures, Seront tout l'ornement des histoires futures; Leur sort est de passer le sort des conquerans, Et d'affranchir Sion du joug de ses tyrans. De ces jeunes heros ayant accreu sa race, Dans le sejour des saints, il ira prendre place; Pour laisser le champ libre aux faits prodigieux, Qu'au regne du premier ont reservé les cieux. Louys, ce roy nouveau, cet enfant de miracle, Jamais à ses desseins ne trouvera d'obstacle, Et des l'instant qu'au throsne on le verra monter, Il fera de son sort la puissance eclater. L'Ibere audacieux, de ses forces entieres, Inondant à Rocroy les françoises frontieres, Louys prendra son foudre, et, sur luy le dardant, Le fera trebucher, sous son effort ardent. Ce foudre, par son vol, ebranslera la Flandre, Thionville par luy verra son mur en cendre, Et le superbe Rhein, estonné de ses coups, Respectera les lys, et coulera plus doux. Par tant d'exploits fameux, en une seule année, Louys ayant fait voir l'heur de sa destinée, Contre un autre ennemy le bras il desployra, Et vers le mesme Rhein ce foudre lancera. Sous Fribourg, devant soy, sa tempeste enflammée, Chassera des germains la triomphante armée, Et, presque au mesme instant, d'un plus ardent effort, Du grand bourg de Philippe ira forcer le fort. À son bruit seulement, Vormes, Spire, Mayence, Sousmettront leurs remparts aux drappeaux de la France, Leur sousmettront les leurs cent murs moins renommés, Dont le Rhein a ses bords enrichis et semés. Louys vers la mesme onde, et vers la mesme terre, Lancera derechef son belliqueux tonnerre, Qui fracassant les monts, et destruisant les bois, Tombera tout en feu, sur le camp bavarois. Par la perte des goths, Norlingue diffamée, Verra, par ce beau feu, purger sa renommée, Et Veimar y verra son malheur adoucy, Par le trespas sanglant du valeureux Mercy. Par ce foudre guerrier, tousjours plus formidable, Enfin se dontera Dunkerque l'indontable, Et les flots, et les vents, en sa faveur armés, Verront, pour elle, en vain leurs efforts consommés. Contre l'honneur des lys, la vaincüe Iberie, Pour relever le sien, ranimant sa furie, Par son foudre allumé Louys la combattra, Et par luy derechef à ses pieds la mettra. Lens, et pris, et repris, verra, sous ses murailles, Dans un combat donné, donner mille batailles, Et verra ce tonnerre, enceint de tourbillons, D'Iberes terracés couvrir ses gras sillons. Tu seras, grand Condé, ce grand foudre de guerre, Par qui le grand Louys asservira la terre, Si l'infernal discord, jaloux de son bonheur, Par ses confusions, ne t'en ravit l'honneur. Et toy, brave Conty, qui dois, par ta vaillance, Estre l'un des appuis du throsne de la France, Tu ne brilleras pas, d'un feu moins radieux Que celuy qu'on voit luire au front de tes ayeux. Ton admirable sens, ton esprit admirable, Aux peuples estonnés te rendront venerable, Te feront croire un ange en terre descendu, Pour redresser l'erreur de ton siecle perdu. L'eclat de ta bonté solide et magnanime Redoublera l'eclat de ton esprit sublime; Tu tiendras ta parole, et feras voir en toy Un exemple adorable, et d'honneur, et de foy. Ton accüeil obligeant, et ton humeur egale, Adjousteront du lustre à la race royale, Et les profusions de ta puissante main Te monstreront celeste, en te monstrant humain. Avec mille vertus, dont l'usage est paisible, En toy compatira le courage invincible; Non moins que les heros tu l'auras elevé, Et seras du vray prince un modelle achevé. Les sieges, les combats, en ta genereuse ame, Ne trouveront que trop de belliqueuse flamme, Et ta propre raison, la sentant allumer, N'aura pas peu de peine à la bien reprimer. Quelle gloire, ô Clermont, quel heur, et quelle grace, Par luy, du tout-puissant, n'obtiendra point ta race? Quelle protection, quelle ayde, et quel appuy Le merite affligé n'aura-t-il point de luy? Mais, où du fort Gaston, laisse-je les conquestes? Il mettra Graveline en butte à ses tempestes, Et, ceint de bataillons, sous les feux et les dards, Fera precipiter l'orgueil de ses remparts. Sous la mesme valeur, la mesme destinée Aura du grand Courtray la muraille obstinée, Et l'innombrable Ibere, armé pour son secours, Paroistra seulement, pour voir prendre ses tours. Mardik enfin pressé, par la mesme vaillance, Quoy que vingt bataillons veillent à sa defense, Quoy qu'il ait, pour fossés, les abysmes des eaux, Verra pourtant captifs, ses murs et ses drappeaux. Par ces bras vigoureux, si chers à la victoire, Anne, du jeune Auguste, et la mere, et la gloire, À qui du gouvernail le soin sera commis, Estouffera bien-tost l'espoir des ennemis. Pour respondre aux devoirs, et de reyne, et de mere, Son grand coeur oublira son pays et son frere; En faveur de l'amour, l'amour elle esteindra, Et, pour le naturel, le naturel perdra. Elle verra, par tout, le fier lion d'Espagne, De trouble et de frayeur, luy ceder la campagne; Et le soldat françois, sous elle, ardent et pront, De lauriers en tous lieux, s'ombragera le front. Mais, loin de le vouloir despoüiller de sa terre, Pour la paix seulement, elle fera la guerre, Et ses camps valeureux ne combattront jamais, Qu'afin de l'obliger à recevoir la paix. Jamais tant de grandeur, jamais tant de sagesse, N'a brillé dans les yeux d'aucune autre princesse; Et la haute vertu, ni la douce bonté, En nulle autre, jamais n'ont si fort eclaté. Aucun terrestre feu n'embrasera son ame; Elle ne bruslera que d'une sainte flamme; Dieu la remplira toute, et, dans son sein pieux, Ne se plaira pas moins, qu'il se plaist dans les cieux. La voix, apres ces mots, encore un coup s'arreste; Et Dunois le dernier à l'entendre s'appreste; Quand, d'un non moindre eclat, le discours reprenant, Elle s'addresse au prince, et luy parle en tonnant. Invincible guerrier, dont la masle constance A pû faire aux anglois si longue resistance, Et par qui la guerriere, abandonnant ses bois, A pû venir à temps au secours des françois; Aux belliqueux efforts de ta main esprouvée, De la mort des tyrans la palme est reservée, Et, plus que par aucun, Charles verra, par toy, Le rebelle Paris rengagé sous sa loy. Par toy, mais par toy seul, la Seine et la Garonne, Feront rouler leurs flots sujets de sa couronne, Et les champs d'Aquitaine, et les champs neustriens, Seront, à l'avenir, contés entre ses biens. La justice des cieux, qui, pesant ton merite, Trouve, pour le payer, la terre trop petite, Payra tes grands exploits, et tes avis prudens D'une suitte sans fin d'illustres descendans. Tu dois à ta patrie une race fatale, Qui servira d'espée à la race royale, Et qui de mesme source ayant tiré son sang, Sur toute autre, apres elle, aura le premier rang. Mais il faut me haster, et passer, sous silence, Vingt princes redoutés, vingt appuys de la France; Leurs faits sont trop nombreux, et, pour les desmesler, J'aurois trop peu du temps qui me reste à parler. La lumiere s'approche, et desja te rappelle Aux exploits destinés à donter le rebelle; Je laisse vingt heros, pour finir promptement, Et ne veux t'informer que de deux seulement. Quand la noire union, par son funeste orage, Aura mis le royaume en peril de naufrage, Et que les deux Henrys, dans ses flots engagés, Se verront sur le point d'en estre submergés; Un troisiesme Henry, ta vive ressemblance, En viendra reprimer l'horrible violence, Et, sous les tristes murs du fidelle Senlis, Rendra l'espoir du calme à l'empire des lys. Il est vray que sa mort, qui suyvra sa victoire, Rompra fatalement le beau cours de sa gloire, Et que l'estat, par luy deschargé de malheurs, Au milieu de sa joye, en versera des pleurs. Mais pour tarir les pleurs, qu'il luy fera respandre, Il doit naistre un guerrier, de sa guerriere cendre, Brave, dans le combat, sage, dans le conseil, Et seul, dans la clemence, à soy-mesme pareil. Resjoüy-toi, Dunois, par sa valeur supreme, Il passera son pere, il te passera mesme; Cet eloge est si grand, qu'on n'y peut adjouster; C'est jusqu'où d'un mortel l'estime peut monter. Au bonheur des françois la fortune contraire Tiendra long-temps oysif un bras si necessaire; Et, sans son juste objet, sa contrainte valeur, Ne combattra, long-temps, que contre son malheur. Enfin, lors que, par tout, et la France, et l'Espagne D'escadrons opposés couvriront la campagne, Et qu'entre ces partis l'univers agité, Craindra pour la justice, et pour la liberté; De ce dernier Henry la redoutable espée, Contre l'usurpateur par Louys occupée, D'un cours perpetüel de faits miraculeux, Egalera les faits des siecles fabuleux. Qu'il attaque une ville, on donne une bataille, Rien ne l'arrestera, ni drappeau, ni muraille; L'espagnol, en cent lieux, sa force esprouvera, En cent lieux, sous ses coups, l'allemand tombera. La Conté, la Lorraine, objets de ses victoires, Du nombre de leurs maux enfleront vos histoires, Et les deux bords du Rhein ne deviendront françois, Que par les estandards aguerris sous ses loix. L'Italie implorant le secours de ses armes, Il ira de ses mains en essuyer les larmes, En soustenir la cheute, en affermir le coeur, Et servir de barriere à l'effort du vainqueur. Mais, pour sauver le Rhein de la peur du servage, Il laissera du Po le tranquille rivage, Et viendra reparer la perte du heros, De qui la Germanie attendoit son repos. Au milieu d'un desert, dans une aride terre, Il forcera vingt murs, et maintiendra la guerre, Puis, serré de deux camps, de deux fleuves serré, Il tirera son bien de son mal assuré. Au temps que l'aspre froid glace et transit le monde, Par l'endroit où du Rhein, le flot escume et gronde, Dans les champs ennemis, en de fresles vaisseaux, Il se fera passage au travers de ses eaux. Par un coup si hardy, plus beau qu'une victoire, Il y rencontrera son salut et sa gloire, Puis ira relever, par sa masle vertu, Des partisans des lys le courage abatu. Pour exemple de force, à leur ame affoiblie Il ira proposer l'heroine Amelie; Dont l'esprit, jusqu'alors, balancé dans son choix, Viendra de se ranger au party du françois. Les invincibles goths, enfin, craignant la serre De l'oyseau belliqueux qui porte le tonnerre, Il ira, par son bras, s'en rendre protecteur, Et des liberateurs sera liberateur. Apres des faits si hauts, si pleins de belle audace, Pour ranimer le tronc de sa mourante race, Le ciel, par plus d'un prince, et sage, et valeureux, Dans un second hymen, rendra son lit heureux. Pour l'honneur de son sang, et l'heur de sa patrie, Sortira du premier l'admirable Marie, Le seul fruit precieux, que pour gage d'amour Luy laissera Louyse, abandonnant le jour; Louyse, qui des roys, autheurs de sa naissance, Par cent rares vertus, ornera la puissance, Et qui, du roy des roys adorant les grandeurs, Consumera sa vie en ses saintes ardeurs. Si jamais, dans un corps chery de la nature, On a veu dignement loger une ame pure, Un jugement solide, ut esprit consommé, En Marie on verra tout ce bien renfermé. Sans meslange d'orgueil, le genereux courage Regnera, dans son sein, des le plus petit âge, Et dans son noble coeur, des vices redouté, À-l'envy regnera la constante bonté. La severe pudeur, la douceur attirante, La grave modestie, et l'humeur obligeante, Jointes au zele ardent du culte des autels, La mettront, des la terre, au rang des immortels. Anne, sang des bourbons, aussi bien que Louyse, Apres elle, à Henry ravira la franchise, Et, cent perfections à ses yeux estalant, Fera naistre, en son ame, un feu doux et bruslant. Quoy que l'histoire conte, ou qu'invente la fable, Elles ne diront rien qui luy soit comparable, Et la riche nature, à former un beau corps, N'a jamais tant mis d'art, tant versé de thresors. C'est peu d'imaginer cette illustre merveille, Comme le blond soleil, quand la terre il resveille; Peu de la croire egale au soleil radieux, Quand il luit, sans nuage, et du sommet des cieux. Mais son corps, rayonnant d'une si belle flamme, Ne sera qu'un crayon des beautés de son ame, Et ses propres regards, quoy que de tout vainqueurs, Bien moins que ses vertus asserviront les coeurs. Ne me demande point, en combien de manieres Elle fera briller ses diverses lumieres; Elle luira par tout, et, jettant mille feux, Remplira de clarté l'univers tenebreux. Mais, ce qu'on y verra resplendir davantage Sera le bon, le grand, l'heroique courage, Ce royal sentiment si haut, si plein d'appas, Qui, dans un noble sein, ne souffre rien de bas. Ce sera cette aymable et sensible tendresse, Qu'aux miseres d'autruy la raison interesse, Cet humain mouvement, qui fait aux maux humains Prester, avec plaisir, les secourables mains. Ce sera la vertu facile et bienfaisante, Qui va, par sa largesse, au delà de l'attente, Qui cherche la disette, afin de l'alleger, Et qui tient à bonheur qu'on se laisse obliger. Ce sera la vertu, des vertus la plus forte, Le feu qui sanctifie, et vers Dieu l'homme emporte, Cet amour embrasé, qui, fuyant les bas lieux, Ne tend, par ses desirs, qu'au royaume des cieux. Ces dons accompagnés d'un sens incomparable, D'un langage charmant, d'un air emerveillable, D'un esprit angelique, et d'un corps tout parfait, La rendront de Henry l'ambitieux souhait. De leur commune ardeur, par le ciel, allumée, Et, par leurs soins communs, nourrie et confirmée, Eclôront deux phenix, deux princes, dont le sort Ne brisera que tard à l'escueil de la mort. Le premier m'apparoist, sous la forme d'un ange, Et, par sa seule veüe, attire la loüange; Tant les cieux liberaux, dans le feu de ses yeux, D'abord font descouvrir de destins glorieux. On lit, en tous les traits de son jeune visage, Ce que fera son bras, en la fleur de son âge; On y lit ses desseins, on y lit ses exploits, On y lit les estats qu'il mettra sous ses loix. Sur le front du dernier, la majesté gravée, En luy, des le berceau, monstre une ame elevée, Un air tout martial, à la victoire né, Enfin un coeur semblable au coeur de son aisné. Henry, de sa grandeur, en eux, verra des traces, En eux, Anne verra des ombres de ses graces, Et sur leurs jeunes fronts ils se plairont de voir, De leurs honneurs futurs poindre et briller l'espoir. En un port si tranquille, en un estat si ferme, Les travaux de Henry pourroient trouver leur terme; La raison le voudroit; mais de nouveaux besoins Demanderont encor ses peines et ses soins. Des princes transalpins la liberté mourante, Le reverra, pour elle, armer sa main puissante, Et, par son foudre ardent, lancé de trois costés, Sousmettre aux fleurs-de-lys trois celebres cités. Tortonne, qui des trois est la moins accessible, Ne se laissera vaincre à son coeur invincible, Qu'apres qu'elle aura veu, par cent assauts divers, Ses terraces en poudre, et ses remparts ouverts. Imprenable Tortonne, à ta fatale prise, Milan mesme craindra de perdre la franchise, Et de sa froide peur ne sera bien guery, Que par le pront rappel du redouté Henry. Son roy voudra son bras, pour nouvelle colonne, Qui l'ayde à supporter le faix de sa couronne; Et, parmy les piliers de l'empire françois, Le verra fortement soustenir ce grand poids. La terre lasse, enfin, de la tragique rage, Par qui tous ses climats rougiront de carnage, Pour obliger la paix à revenir des cieux, Sur luy seul, en pleurant, tournera tous ses yeux. Du Rhein, encore un coup, il franchira la rive, Et, portant à la main la pacifique Olive, Aux ennemis batus des orages du sort, Offrira la bonace, et monstrera le port. L'Europe le verra, trois entieres années, S'esforcer d'adoucir leurs dures destinées, Et, sans paroistre emeu de cent contraires flots, Agir incessamment, pour les mettre en repos. Pour lever tout ombrage à leurs ames guerrieres, Son esprit jettera mille vives lumieres, Et, sans cesse, ouvrira mille moyens divers, Pour chasser le discord du confus univers. Mais l'Ibere orgueilleux, irrité de ses pertes, Refusera tousjours tant de graces offertes, Et, flatant son depit, d'un espoir suborneur, De la paix aux humains envira le bonheur. Que si jamais ce bien doit venir à la terre, Si jamais se termine une si longue guerre, Henry seul l'aura fait, et cet heureux destin De son noble travail sera le fruit divin. Ah! Que dis-je? Ah! Dunois, du profond des abysmes Pendant ces justes voeux, et ces soins magnanimes, S'eleve un tourbillon affreux et vehement, Qui de ce grand projet sappe le fondement. Des astres le plus doux, par ce subit orage, Sent couvrir sa clarté d'un infernal ombrage, Et, par un mouvement qu'on ne peut concevoir, Sent, pour un si saint oeuvre, affoiblir son pouvoir. On voit les champs des lys n'estre plus que d'espines; On n'y voit plus que feux, que meurtres, que rapines; L'horreur par tout y regne, et, par tout, les esprits, Contre leur propre bien, de rage y sont espris. La paix, qui dans son char brilloit sur leur frontiere, De trouble, à ces objets, se recule en arriere, Et ses rayons, en vain des peuples desirés, Laissent, en s'esloignant, leurs coeurs desesperés. De cet astre obscurcy les lumieres esteintes, Remplissent les mortels de soupçons et de craintes, Et, durant cette eclypse, il n'est calamité Que n'attende chacun de sa malignité. Mais les puissans rayons d'une royale estoile, Enfin perçant la nüe, et dissipant son voile; Ce bel astre obscurcy, par ses traits radieux, Des mortels effrayés revient charmer les yeux. Il revient appaiser l'orage de la France, Du retour de la paix luy rendre l'esperance, L'esperance, et rien plus; tant le ciel irrité, Pour son peuple endurcy, garde de dureté. Je suyvrois le recit de ses faits memorables, En vertu sans egaux, en gloire incomparables; Mais l'ordre du Seigneur me contraint de finir, Et me les fait laisser au fond de l'avenir. Là se taist la voix sainte, et le choeur angelique, Ranime le concert de sa sainte musique; De ces airs, de ces sons, les princes enchantés, Jusqu'au troisiesme ciel, s'estiment emportés. Dans un ravissement, qui tout autre surpasse, Chacun songe aux grandeurs de son auguste race; La Pucelle à sa mort songe, aveque plaisir, Et, pour joüir de Dieu, l'avance du desir. Enfin, tout à coup, cesse, et musique, et lumiere, Et la grotte demeure en son horreur premiere; La lampe y luit à peine, et sa foible clarté À peine s'y defend, contre l'obscurité. Les princes, abatus d'une si longue veille, Quittent l'antre ombrageux, tout remplis de merveille; La guerriere, apres eux, l'abandonne, en priant, Et voit blanchir le ciel aux portes d'orient. Le soleil, qui naguere estoit allé sous l'onde, Y chercher le repos qu'il laissoit dans le monde, Sembloit s'estre hasté de revoir l'horizon, Pour eclairer des maux la sainte guerison. La barriere du jour n'est pas si tost eclose, Que la garde, en deux rangs, les malades dispose; Ils ont tous le teint pasle, ils sont tous langoureux, Et le tour du grand cloistre est trop petit, pour eux. Charles vient, et s'appreste à forcer la nature; Des incurables maux il entreprend la cure; Mais, avant que la faire, au mystique festin, Mange le pain celeste, et boit le sacré vin. Du temple, alors en pompe, au cloistre il s'achemine, Et porte en ses deux doigts la sainte medecine; Puis avançant la main, qu'accompagne sa voix, Sur le front, à chacun marque la sainte croix. Il touche, et parle ensemble, et qu'il parle, ou qu'il touche, L'esprit d'enhaut conduit, et sa main, et sa bouche; Par sa bouche, et sa main, le mal est escarté, Et soudain, en son lieu, succede la santé. Du parler, du toucher, l'effet inconcevable, Rend aux peuples gueris Charles plus venerable; Il paroist à son camp, d'un plus royal aspect, Et pour luy, desormais, tous ont plus de respect. Tel apres qu'en sa course, illustre et vagabonde, De cent monstres crüels il eut purgé le monde, Et que de tant de maux les peuples affligés, Par sa force heroique, en furent soulagés; Le valeureux Hercule, aux peuples de la terre, Parut un Jupiter armé de son tonnerre, Fut reveré de tous, et ne vit plus de lieu, Qui ne le reconnust digne du nom de dieu. Le prince venerable, au sortir du saint cloistre, D'antiques citoyens voit trois bandes paroistre; Soissons, Laon, Saint-Quentin, au bruit de ses exploits, Les despeschent vers luy, pour recevoir ses loix. Tous ont, en sa faveur, quitté son adversaire; Tous ont mesme harangue, et mesme offre à luy faire; Pour le moins amuser, le plus âgé de tous, Au nom de tous luy parle, et luy parle à genoux. Grand monarque, dit-il, tes bruyantes merveilles, D'un eclat agreable, ont frappé nos oreilles, Et, nous eclaircissant de ton juste pouvoir, Ont fait rentrer nos pas au chemin du devoir. Pleins d'un cuysant regret de tant d'erreurs commises, Nous venons, sous ton joug, remettre nos franchises; Maintenant de Soissons, de Laon, de Saint-Quentin, Tes seules volontés vont regler le destin. Philippes, de cent maux menaçant nostre terre, Nous sollicite, en vain, de te faire la guerre; Les miracles du ciel, à tes voeux accordés, Du droit de ton party nous ont persuadés. Bien que cet inconstant, pour l'angloise querelle, Arme la Picardie, et la Flandre avec elle; Nous embrassons la tienne, et te venons offrir Tout ce que de bons coeurs peuvent faire et souffrir. De forces seulement ayde nostre courage, Et fournis nous de bras, pour combattre l'orage; Quand le fier bourguignon, transporté de courroux, Avec mille estandards, viendra fondre sur nous. Le prince les escoute, et, suyvant leur demande, Soudain pour chaque ville une troupe commande, Leur promet qu'en repos ils vivront sous sa loy, Et d'un accüeil humain recompense leur foy. À l'instant, par un choix aussi juste que sage, Tanneguy va, vers Laon, recevoir son hommage, Et Clermont et Dunois, vont, pour la mesme fin, Le premier, vers Soissons, l'autre, vers Saint-Quentin. Amaury seul demeure, et suit dans le silence, Charles, qui, sans parler, vers le palais s'avance, L'esprit non moins confus que le coeur affligé, D'avoir appris, pour luy, le bourguignon changé. LIVRE 9 Le monarque s'enferme, et, dans sa solitude, Se livrant tout entier à son inquietude, S'escrie; ô justes cieux, quel crime ay-je commis, Pour revoir, contre moy, s'unir les ennemis? Perfide bourguignon, pour venger ta malice, Il n'est point aux enfers d'assés rude supplice; Tu te perds pour me perdre, et, d'un courroux brutal, Renonces à ton bien, pour me faire du mal. C'est Betford, non pas moy, qui merite ta haine; Tu n'as que trop senty combien pese sa chaisne, Et jusques à quel point son orgueil outrageux Est dur à supporter aux hommes courageux. Qui te fait preferer le voleur de ta gloire Au prince, qui le donte, et t'offre sa victoire? Quel funeste retour, quel caprice du sort Te rejette à la mer, en arrivant au port? Lasche, est-ce que l'honneur ne te peut jamais plaire? Ne sçais-tu donc aymer que ce qui t'est contraire? Si tu pouvois languir, sous Betford, abatu, Trompeur, contre Betford, pourquoy m'implorois-tu? Parmy tant de demons, que le sein de la terre, En faveur de l'anglois, a vomis pour la guerre, Plus malfaisant que tous, est un spectre odieux, Dont le corps n'est formé, que d'oreilles et d'yeux. Il court, et dans son cours fuit les communes routes; Il est tousjours en veille, et tousjours aux escoutes; Sur son coeur desfiant tout fait impression, Et jamais rien n'eschappe à son attention. Quelque chose pourtant, qu'il voye, ou qu'il entende, Il l'entend, et la voit, ou diverse, ou plus grande, Et produit mesme erreur, dans les foibles esprits, Que son souffle glaçant de son froid a surpris. Les fausses visions, les sombres fantaisies, Les soucis envieux, les pasles jalousies, Le depit, le chagrin, la colere et l'ennuy, Comme un essaim bruyant, volent autour de luy. Ce fut par ses conseils, que l'archange rebelle Fit perdre l'innocence à la race mortelle; Quand, outré de voir l'homme en sa place estably, Il luy fit du seigneur mettre l'ordre en oubly. Ce demon, qu'affligeoit le credit de la sainte, Croyant voir le temps propre à luy donner atteinte, Du superbe Amaury resveille le courroux, Et par luy veut d'Agnes rendre Charles jaloux. Il se coule en son ame, et sa langue infectée Du venin dont le monstre à l'haleine empestée, Par l'oreille du roy, le verse dans son sein; Le succes est heureux, et respond au dessein. Ce mal, dit Amaury, des maux est bien le pire, Que Philippes te manque, et de toy se retire; Mais, à parler sans feinte, en cet evenement, Il n'est rien arrivé, contre mon jugement. Je creus qu'il le feroit, et qu'il le devoit faire; Pardon, si ce discours te semble temeraire; Je creus qu'il le feroit, des l'instant que j'appris Qu'Agnes l'avoit eleu, pour venger ton mespris. Elle est sa seule idole, elle est sa seule reyne; Il en fait son oracle, et sa loy souveraine; Il veut ce qu'elle veut, et, sans deliberer, Suit tout ce qu'à son ame elle veut inspirer. Devant ce vif eclat, et cette ardente flamme, Il n'a pas, comme toy, l'art de glacer son ame; Il n'a pas, comme toy, contre tant de beauté, La vertu du desdain, et de la dureté. Il n'a point, comme toy, de celeste Pucelle, Qui la chasse avec honte, et le desface d'elle, Qui le force à marcher sous ses saints estandards, Et le face trembler au feu de ses regards. Agnes a de ses yeux desployé la puissance; Elle a de ton mespris demandé la vengeance; Qu'eust pû faire un amant, mis entre Agnes et toy, Que se ranger vers elle, et te manquer de foy. Charles, à ce discours, un mot seul ne replique; Mais sa poignante aigreur profondement le pique; Il trouve Amaury juste en son fier sentiment, Et se laisse emporter à son emportement. Sa prudente raison veut en vain l'en distraire; Sa passion s'oppose au flambeau qui l'eclaire; En vain de ce penser il se veut divertir; Plus il y fait d'effort, moins il en peut sortir. Ainsi quand le taureau, que le frelon agite, Dans un marais bourbeux, d'un saut, se precipite, Et que ses roides pieds sentent, à leur grand faix, Ceder la noire vase, et le limon espais; Il a beau s'elancer, par cent secousses fortes, Aux bords, qui tout autour ceignent ces ondes mortes, Les efforts qu'il employe à s'en debarasser, Ne luy servent à rien, qu'à s'y plus enfoncer. Cependant vient la nuit, sur l'aile du silence, Aux travaux des mortels apporter allegeance; Charles, de sa douleur amerement rongé, Ne sent point, par la nuit, son travail allegé. L'incomparable Agnes, par la sainte chassée, Se revient estaler à sa triste pensée; Il se la represente avec tous ses appas, Et ne voit, dans ses yeux, que de charmans eclats. Je t'excuse, dit-il, Philippes, je t'excuse, Ce n'est ni trahison, ni malice, ni ruse; C'est cette voix magique, et ces yeux tout-puissans, Qui, pour te revolter, ont corrompu tes sens. Agnes, superbe Agnes, quelle subite rage, À me ravir ce prince anime ton courage? Quel aveugle transport, contre ta volonté, À conjurer ma perte engage ta fierté? En cette occasion, ta gloire imperieuse À ton propre desir te rend injurieuse; Je voy tes mouvemens, je lis dans ton secret; Tu ne veux point ma perte, ou la veux à regret. Pour ton propre malheur, tu prendrois ma desfaitte; Je connois ton esprit, je sçay ce qu'il souhaitte; Tu fais, dans ton depit, ce que tu ne veux pas; Tu poursuis mon amour, et non pas mon trespas. Ton courroux, envers moy, seul te rend inhumaine; Mais non, je me repais d'une esperance vaine; Tu m'estimes coupable, et peux facilement Vouloir que l'on m'immole à ton ressentiment. Tu peux avoir, sans feinte, employé tes caresses, Pour faire, à mon rival, oublier ses promesses, Pour regaigner son coeur, par tes divins appas, Et les faire acheter, au prix de mon trespas. Tu l'as pû, tu l'as fait; la chose est trop certaine; En vain d'autres pensers mon coeur flatte sa peine; Tu resolus ma mort, des le moment fatal, Que tu m'abandonnas, pour chercher mon rival. Agnes, injuste Agnes, d'une amitié si tendre, Estoit-ce là le fruit que je devois attendre? Apres tant de respects, ton prince, et ton amant, Meritoit-il, ingrate, un si dur traittement? Si je t'avois despleu, sans recourir aux armes, Tu me punissois trop, me derobant tes charmes; Sans me persecuter de ces maux superflus, C'en estoit un trop grand, que de ne te voir plus. Mais non, je ne fus point l'autheur de ta retraitte; Par un autre que moy, l'injure te fut faitte; Je la vis seulement, et la crainte des cieux Ne rendit, envers toy, coupables que mes yeux. Mon coeur fut innocent, et ressentit l'outrage, Que souffrit ta beauté, que souffrit ton courage; Mes yeux mesmes, mes yeux en furent offensés, Et leurs tristes regards te le dirent assés. Contre moy, cependant, ta vengeance s'exerce; Au plus beau de mon cours, ta fureur me traverse; Elle t'arrache à moy, m'enleve mes amis, Et me punit du mal que je n'ay point commis. De semblables discours, durant l'ombre müette, S'entretient la douleur de son ame inquiëte; Il veille, et le soleil se monstre à peine aux cieux, Que le fils de Gillon vient s'offrir à ses yeux. Amaury, dit le prince, enfin donc la crüelle M'a revolté Philippe en faveur du rebelle, Et, quelque engagement qu'il eust aveque moy, Elle a pû le resoudre à me manquer de foy. Ô dieu! Quelle raison porte cette inhumaine, À payer mon amour, d'une si forte haine? Qui luy fait prodiguer tout ce qu'elle a d'attraits, Pour troubler mon triomphe, et me ravir la paix? Devois-je recevoir un si sensible outrage, De celle à qui mon coeur rend un fidelle hommage, Et voir entrer en ligue, avec mes ennemis, Celle à qui, sans combat, j'estois desja sousmis? D'un orgueilleux depit sa fiere ame emportée Ainsi, d'entre les mains, m'a la victoire ostée; Et, non moins que devant, je me trouve en danger, De tomber, sous le joug du rebelle estranger. Amaury, dont l'esprit, en cette amere plainte, Ou voit, ou pense voir, jour à perdre la sainte, La haine et l'interest le rendant eloquent, Le vient aigrir encor, par ce discours piquant. En ce qu'a fait Agnes, je ne voy rien d'estrange; Un affront enduré, veut enfin qu'on le venge; La nature l'inspire, et, necessairement, Au desplaisir receu joint le ressentiment. Il faut estre Amaury pour souffrir une offense, Et ne pas aussi-tost courir à la vengeance; Il faut estre Amaury, pour n'abandonner pas Ceux qui, dans l'amitié, font gloire d'estre ingrats. Agnes estoit Agnes, et la peine sensible, Que causa ta foiblesse à son coeur inflexible, Forçant la passion qui l'amenoit vers toy, L'a portée à venger le mespris de sa foy. Je ne suis point suspect, quand je parle pour elle, Tu sçais qu'elle me hait, d'une haine mortelle, Et si rien aujourd'huy me met de son costé, Ce n'est que la justice, et que la verité. À quoy qu'elle se porte, elle est trop excusable; Tu dois seul de son crime estre jugé coupable; Que dis-je? Ah! Non pas toy, mais l'esprit furieux, Qui, pour regner sur nous, ose abuser des cieux. En parlant toutesfois d'une chose celeste, Un langage si libre est-il assés modeste? Peut-on bien, sans peché, la soupçonner de rien? Et le mal qu'elle fait seroit-ce point un bien? Ouy, prens pour bien le mal que nous luy voyons faire, Si c'est l'esprit de Dieu, qui l'eschauffe et l'eclaire, Si son bras est le bras du monarque des roys, Si son coeur a, pour fin, le salut des françois. Mais si, comme chacun à bon droit le soupçonne, Sa valeur est fatale au bien de ta couronne; Si ses faits si brillans, et si prodigieux, Pour cause, ont les enfers voilés du nom des cieux; Juge à quoy ta fortune est par elle reduitte, Ce que pour l'avenir te promet sa conduitte, Et de combien de maux seront, pour toy, suyvis Philippes et la belle, à tes armes ravis. Je te vois, des cette heure, au fond du precipice, Accuser ton erreur, accuser sa malice, Mais, plus que sa malice, accuser ton erreur, D'avoir poussé ta gloire, en ce gouffre d'horreur. Charles, avec ces mots, sent couler en son ame L'ingenieux poison de cet injuste blasme, Et, dans son fier regard, fait lire clairement, Qu'il n'a pas, pour la sainte, un meilleur sentiment. Le rusé favory qui sur luy tient la veüe, Et qui de ce discours luy connoist l'ame emeüe, Prend coeur pour ses desseins, et, voulant redoubler, Se voit, par la guerriere, en ce moment, troubler. Tout est fait, tout est prest, brave prince, dit-elle; Desormais à Paris la fortune t'appelle; Tu ne peux, sans le perdre, icy plus t'arrester, Et tu le gaigneras, si tu te sçais haster. Ce fils, ce doux espoir de la triste Angleterre, Du seul bruit de son nom, la rengage à la guerre; Betford marche desja, desja ses bataillons Reviennent de nos champs occuper les sillons. Charles, le temps est cher. Mais Charles, à la sainte; Betford n'est pas, dit-il, ce qui cause ma crainte; En vain, pour nous combattre, il a ce camp formé, Et ton bras à le vaincre est trop accoustumé. Je crains du bourguignon la fatale puissance, Fatale à ma grandeur, et fatale à la France; Le bonheur l'accompagne, et ceux qu'il a quittés Ont, par leurs ennemis, esté tousjours dontés. Il m'avoit, l'inconstant, sa parole engagée; Agnes l'y fait manquer, par nous desobligée; N'eust-il point mieux valu la souffrir parmy nous? Nous pouvions bien luy faire un traittement plus doux. Il acheve ces mots, d'une voix foible et basse; Amaury les soustient, d'un ton remply d'audace, Et, son fiel, sur la sainte, à grands flots respandant, Abandonne la bride à son courroux ardent. Ainsi lors que d'un lac la solide chaussée, Par un filet d'eau vive est sourdement percée, Et que, pour desormais s'ecouler librement, Cette porte est monstrée au captif element; L'eau vient, de toutes parts, à l'estroitte ouverture, S'entrepresse au passer, sort, boüillonne, et murmure, Et, sur les champs voysins respandant sa fureur, Destruit, par ses degasts, l'espoir du laboureur. Le roy n'est plus, dit-il, pour l'esprit qui t'inspire, Ne le trouvant porté qu'au mal de son empire; Qu'au mal de tous les siens; si c'est mal toutesfois, D'armer le bourguignon, en faveur de l'anglois; Si c'est mal, d'offenser la genereuse belle, Qui seule a, dans ses mains, le coeur de l'infidelle; Et si c'est mal, enfin, d'avoir, en l'offensant, Privé l'estat françois d'un secours si puissant. Le ciel, me diras-tu, le ciel, dont tu te pares, Dont tu couvres l'horreur de tes actes barbares, Le difficile ciel desapprouvoit son bras; Et pourquoy? Si le tien ne luy desplaisoit pas. C'estoit une ame haute, un courage invincible, Qui, pour servir son prince, estimoit tout possible, Et, pour ses interests, avoit autant que toy, De chaleur, de vigueur, de constance, et de foy. Elle eust pû, comme toy, l'assister de ses armes; Mais tu l'eus pour suspecte, et redoutas ses charmes; Tu redoutas ses yeux, et creus que ton pouvoir Cesseroit, au moment qu'elle les feroit voir. Nous avons, par ta peur, perdu son assistance; Seule, tu l'as forcée à chercher sa vengeance, À rechercher Philippe, et, par tous ses appas, Luy faire de son roy conspirer le trespas. Il estoit devenu nostre amy veritable; Il va nous devenir adversaire implacable; Contre l'anglois naguere il nous servoit d'appuy, Et voilà qu'à l'anglois il en sert aujourd'huy. Tous deux ont assemblé des trouppes infinies, Et poussent, contre nous, leurs brigades unies; Chasse-les, si tu peux, par l'effort de tes coups; Mais tu ne sçais chasser, que ceux qui sont pour nous. Ils nous vont enlever nos nouvelles conquestes; Et toy seule, sur nous, attires ces tempestes; Pour n'avoir pû souffrir de rivale à la cour, Tu nous ravis le throsne, et peut-estre le jour. D'un semblable transport, la guerriere surprise Veut respondre au jaloux, puis change et le mesprise, Et, tournant vers le roy ses regards flamboyans, L'estonne, et l'eclaircit, par ces mots foudroyans. En ces termes, dit-elle, et mesme ta presence, Oser de ses decrets blasmer la providence, L'oser mesme ton nom, l'oser en me parlant, Ah! C'est estre, à vray dire, un peu trop insolent. Ah! C'est trop escouter l'indigne jalousie, Dont, pour mes grands succes, on a l'ame saisie; C'est faire trop d'injure au bras du tout-puissant, Et trop de ses faveurs estre mesconnoissant. On a donc pû si-tost bannir de sa memoire Du dieu liberateur l'eclatante victoire; Quand, pres de ses hauts murs, le fidelle Orleans, Sous le poids de mes coups, vit tomber ses geans. On ne se souvient plus de ce hardy passage, Qui de tant de cités eloigna le servage; On ne se souvient plus du sacre glorieux, Dont l'objet triomphant s'offre encore à nos yeux. Cependant ces exploits, ces merveilles insignes, D'une memoire illustre à jamais seront dignes; Ces miracles fameux, si grands, si relevés, Sans Agnes, par nos mains, viennent d'estre achevés. Jusqu'icy, malgré tout, j'ay tenu ma promesse, Sans les charmes impurs de cette enchanteresse; Les cieux ont veu, par moy, leur ordre executé, Sans avoir eu besoin des traits de sa beauté. Ils me verront encor, sans cette ayde funeste, De leur ordre immüable executer le reste; Sans elle, ils me verront des perfides tyrans Attaquer les drappeaux, et dissiper les rangs. À la mercy des traits, ils me verront, sans elle, Aller porter la guerre au pied du mur rebelle, Et seule me verront, par mille grands efforts, Maistriser la terrace, et la joncher de morts. Charles, telle à Paris sera ma destinée; C'est ainsi que la chose est, là haut, ordonnée; Sans que le bourguignon, qui trouble tes esprits, Puisse nuire au dessein, pour ta gloire, entrepris. Ses forces, que tu crains, n'y mettront point d'obstacle; Son projet est destruit, par un autre miracle; Ces murs, qui, sous tes loix, viennent de se ranger, Du costé de la Flandre escartent tout danger. Loin de fondre sur nous, il faut que sa tempeste, Contre leurs boulevards, se consume et s'arreste; Du traistre bourguignon le dessein est failly; D'assaillant qu'il estoit, il se trouve assailly. Non, ne crains que le ciel en ce reste de guerre; Rien ne peut à ton cours s'opposer, sur la terre; Tout te rit desormais, et tu seras vainqueur, Pourveu que de peché tu preserves ton coeur. Charles, à ce discours, se remplit de tristesse, Et ne peut, sans rougir, penser à sa foiblesse; Apres tant de bienfaits receus du firmament, De sa flamme il a honte, et se hait d'estre amant. Il sent sa passion, et, devant la Pucelle, Sent, par sa passion, sa vertu criminelle; D'un heroique effort, il tasche à l'estouffer, Et, par la grace enfin, d'elle peut triompher. Au party le plus juste aussi-tost il se range, Revere la guerriere, et luy donne loüange; Il la donne aux bontés du monarque des roys, Mais du coeur seulement, et non pas de la voix. Amaury le regarde, et voit qu'il l'abandonne; Un si soudain retour le surprend, et l'estonne; La parole luy manque, et l'air audacieux S'efface sur son front, et s'esteint dans ses yeux. Son desplaisir l'accable, et son ame hautaine Est ensemble agitée, et de peur, et de haine; Il se sent, pour la fille, un trop foible rival, Et, moins il est puissant, plus il luy veut de mal. Sur ce temps un grand bruit, comme d'un grand tonnerre, S'eleve jusqu'aux cieux, fait retentir la terre; Trouble le sein de l'air, et, pour quelques momens, Ebransle la cité jusques aux fondemens. C'est l'anglois, c'est Betford, dont l'approche attendüe, Parmy le camp françois, venoit d'estre entendüe, Et le camp genereux, emeu de ce rapport, N'avoit pû retenir son belliqueux transport. Il brusle de combattre, et sa flamme guerriere Le force à mettre au vent la royale banniere; Il n'attend aucun ordre, et, marchant à grands pas, Ne roule, en son esprit, qu'assauts, et que combats. Tous sortent, à l'instant, de la sainte muraille, Tous, à cris redoublés, demandent la bataille, Et tous, mesme à leurs chefs, donnent de la terreur; L'indiscrette vertu degenere en fureur. Charles court au tumulte, et, d'une voix severe, Reprime l'insolence, et la fougue tempere; Il rappelle aux drappeaux les soldats ecartés, Forme ses bataillons, jette sur les costés Du gendarme serré les brigades luysantes, Loge, dans le milieu, les machines pesantes, En revoit l'attirail, et, par tout se portant, Jusqu'aux moindres besoins, sa prevoyance estend. La sainte l'accompagne, et ne voit pas, sans joye, Avec quelle grandeur son addresse il employe; Elle le fortifie, en sa noble chaleur, Et luy monstre Paris, pour prix de sa valeur. Luy, qui, pour ses desseins, voit tout si favorable, Ne retient plus du camp le transport indontable, À son feu l'abandonne, et, d'une ardente voix, Mesme au fort de son cours, le pousse vers l'anglois. Ainsi quand jadis Rome, en sa fameuse arene, De barbares plaisirs espouventable scene, Deschaisnoit ses lions, qui de sang affamés Estoient, par cent barreaux, à peine renfermés; Quoy que, pleins de courroux, ils suyvissent leur chasse, Leurs hardis gouverneurs, espandus par la place, Contre les fiers taureaux leur fureur animans, Secondoient, de longs cris, leurs longs rugissemens. De son costé Betford, dans le fond de son ame, Ne sentant pas brusler une moins vive flamme, Meine son camp, vers Rheims, dans l'espoir apparent D'arrester les progres du nouveau conquerant. Il s'avance à grand bruit, comme un foudre qui gronde, Et qui d'un proche eclat menace le bas monde; Il s'avance à grands pas, et, dans son viste cours, Parle à ses bataillons, et leur tient ce discours. Compagnons, que le voeu d'une illustre vengeance Arme, pour restablir l'Angleterre en la France, Et qui, dans un projet si digne de vos coeurs, Ne sçauriés reüssir que de Charles vainqueurs; Bien que, par vos efforts, vous pussiés, sans nulle ayde, Aux maux de nostre empire apporter le remede, Et que vostre courage ait peine à supporter, Que, dans son entreprise, on pense à l'assister; Les destins toutesfois, amis de la justice, Du puissant bourguignon vous rendent la milice, Et veulent que, vers nous, se rangeant desormais, Il vienne reparer les torts qu'il nous a faits. Sous luy ce que l'Escaut, ce que la Meuse embrasse, En faveur de l'anglois, se leve et se ramasse; De deux si braves corps Charles enveloppé, Ne peut qu'il ne se voye, ou mort, ou dissipé. Oublions nostre honte, oublions sa victoire; Nous verrons nos malheurs suyvis de nostre gloire; Aux despens du françois, nous l'allons relever, Et, par un coup fatal, nos travaux achever. Conduit, par sa fortune, au coeur de nostre terre, Engagé dans nos rets, par son heureuse guerre, Assailly par deux camps, et par deux camps destruit, De son aveugle audace il recevra le fruit. Par son abbaissement, relevons nostre estime; Aux foudres de nos mains donnons-le, pour victime; Dans les flots de son sang, son orgueil estouffons, Et de tous ses lauriers, par un seul, triomphons. Philippes, contre luy, fait marcher sa puissance, Gardons bien que son cours le nostre ne devance, D'une palme si noble, amis, soyons jaloux, Et ne permettons pas qu'on la cueille, sans nous. Betford, en s'esloignant des campagnes normandes, Ainsi parle à ses chefs, ainsi parle à ses bandes; Tous, par cent cris guerriers, approuvent son discours, Et, vers Rheims à-l'envy, precipitent leur cours. Mais, au fort de leur cours, et de leur esperance, Soissons, Laon, Saint-Quentin, les quittent pour la France; D'un tel evenement, tous demeurent surpris, Et l'esperance meurt, en leurs tristes esprits. La terreur vient alors, et, dans leurs rangs meslée, Souffle à chaque soldat son haleine gelée; Elle accroist le peril, et figure à leurs yeux, Charles du bourguignon desja victorieux. Elle le represente en forme plus auguste, Qui protegé du ciel, en sa querelle juste, Dresse, en haste, vers eux, ses formidables pas, Et, le fer à la main, les devoüe au trespas. Par ces impressions, leur morne fantaisie, Se trouve, tout à coup, d'espouvente saisie, Et, de quelque raison qu'on pense les toucher, Tous, contre le françois, refusent de marcher. Betford monte en fureur, et ses trouppes gourmande; Mais en vain il leur parle, en vain il leur commande; La terreur les rend sourds, et luy-mesme à la fin N'est pas, plus qu'eux, exempt de son mortel venin. Desormais plein de trouble, et craignant sa desfaitte, Par l'avis de ses chefs, il conclud la retraitte, Et, rassemblant soudain ses escadrons espars, Fait tourner, vers Paris, ses volans estandards. À faire ferme, en vain, son courage l'incite; Tout orgueilleux qu'il est, la bataille il evite; L'effroy, de plus en plus, maistrise ses esprits; Quoy que loin du danger, il se tient des-ja pris, Et, sans conter pour rien le jour qu'il a davance, Il croit, mesme en fuyant, perdre sa diligence. Charles remply d'ardeur, le suit rapidement, Court tousjours, pour l'atteindre, et tousjours vainement; Mais, la cinquiesme nuit, resolu de le joindre, Avant qu'on vist le jour aux bords du Gange poindre, Et par un combat seul, apres tant de combats, Des deux peuples rivaux terminer les debats; Aux bandes il s'addresse, et leur tient ce langage; Chers et vaillans guerriers, achevés vostre ouvrage; Betford, à cette fois, peut tomber sous vos coups, Et ce rare bonheur ne depend que de vous. À vos yeux abatus je demande une veille; Non moins que le profit, l'honneur vous le conseille, Et ce leger travail, à vos bras valeureux Doit produire un repos durable autant qu'heureux. Ainsi quand un nocher, à qui le feu de l'ourse Fait descouvrir la fin de son errante course, Pour recueillir le fruit de ses travaux passés, Redonne un nouveau coeur aux matelots lassés; Sans quitter le timon, par des mots pleins de flamme, Il rappelle leurs mains, à la voile, à la rame, Et promet à leurs voeux, pour ce dernier effort, Que le prochain soleil les verra dans le port. La chaleur des françois se rallume en leurs veines; D'enseignes, de guidons les campagnes sont plaines; La lune, au front d'argent, favorable leur luit, Et leur fait voir le jour, au milieu de la nuit. Mais estant disparüe, une heure avant l'aurore, Et l'oeil de l'univers dormant sous l'onde encore, Pres du camp de l'anglois, le monarque arrivé Alloit voir son projet hautement achevé; Lors que le prince affreux de l'infernale plage Vit fondre en precipice, au travers de l'ombrage, Les esprits tenebreux qu'au secours de Betford, Il avoit envoyés, du sejour de la mort. À leur veüe il s'emeut, et, par sa violence, Forçant leur voix muëtte à rompre le silence, Apprend d'eux tous les soins, que, jusqu'à ce moment, Ils avoient, pour l'anglois, pris inutilement. Il apprend d'Orleans le secours admirable, Des remparts de Gergeau la perte lamentable, Du roc de Baugency l'infortuné destin, Et du choq de patay la deplorable fin. Il apprend du vainqueur la marche triomphante, Des boulevards troyens la conqueste eclatante, Et ce qui, plus que tout, renverse ses desseins, Le grand sacre accomply, dans les remparts de Rheims. Il apprend que Betford, redevenu timide, Devant le dard françois, fuyoit d'un cours rapide, Qu'il estoit sans resource, et qu'il alloit perir, À moins que tout l'enfer ne l'allast secourir. À la dure nouvelle, au milieu de sa flamme, Le tyran des bas lieux sent frissonner son ame, Tient les anglois destruits, et saisy de douleur, N'impute qu'à luy-mesme un si cruel malheur. Puis s'embrasant soudain, et dissipant sa glace, Il quitte des lieux bas la voute la plus basse, Sous qui, par ses fureurs, sans cesse devoré, Il se cache aux demons, des demons reveré. Climats egalement inconnus et celebres, Royaume de la mort, region de tenebres, Tempestüeux, aveugle, et brüissant chaos, Dont le ciel, pour jamais, a banny le repos; Souffrés qu'icy mon chant donne une foible image Des horreurs, qu'en son sein renferme vostre ombrage, Et qu'à l'humaine veüe, au moins par quelques traits, De vos antres maudits j'expose les secrets. Dans le profond abysme, où du monde est le centre, Le terrestre element forme un spacieux ventre, Une obscure, inegale, immense cavité, Un nouvel univers de spectres habité. Il fut fait, pour servir de prison douloureuse, À la trouppe d'esprits altiere et malheureuse, Qui, suyvant un archange, en son souslevement, Le suyvit dans sa cheute, et dans son chastiment. Il fut fait, pour servir de closture eternelle, À la nature humaine, impie et criminelle, Et pour y dispenser les tourmens eternels, Aux transports effrenés de ses sens criminels. L'orgueil ambitieux, la colere brutale, L'avare faim de l'or, l'incontinence sale, La paresse, l'envie, et l'appetit gourmand, Ont tous, là, leur supplice, et tous, diversement. Là, sont divers cachots, là, sont diverses gesnes; On n'entend, là, que foüets, que secousses de chaisnes, Que plaintives clameurs, que grincemens de dents, Que sanglots redoublés, et, que souspirs ardens. Dans son tour estendu, cette affreuse contrée, D'un seul rayon de jour, n'est jamais penetrée, Et l'air, qu'on y respire, est semé d'une poix, Qui ne cede, qu'à peine, aux efforts de la voix. Par tout la terre y fume, et contremont, sans cesse, De ses marais bourbeux, leve une nüe espaisse, De son fonds boüillonnant, pousse une exhalaison, Qui redistille en peste, en venin, en poison. Tout y sert à punir les infidelles ames; Mais, plus que tout encor, les devorantes flammes, Qui, par une puissance inconnüe à nos feux, Brusle mesme l'esprit des esprits malheureux. Il est vray que ce feu, qui brusle sa matiere, En la bruslant tousjours, tousjours la laisse entiere, Et qu'en son action, sa piquante chaleur, Par l'horreur de l'ombrage, augmente la douleur. Une fausse clarté, qui ne se rend visible, Que pour rendre aux regards cette horreur plus horrible, Quelquesfois sort de l'ombre, et permet d'entrevoir Ce qu'endure le crime, en cet empire noir. Elle fait entrevoir, dans un coin de ce gouffre, Un meslange confus de bitume et de souffre, Qui compose le lac, où demeurent plongés Ceux qu'aux plaisirs impurs leurs sens ont engagés. Elle y fait entrevoir les affreuses figures Des anges devenus ministres de tortures, Et l'innombrable amas des crüels instrumens, Destinés par le ciel à ses grands chastimens. Sous l'aspect d'un dragon, le hideux roy des ombres, Dans l'antre le plus creux des vastes plaines sombres, Sur un throsne bruslant, formé d'ardens charbons, Regne sur les dannés, comme sur les demons. D'un sifflement affreux, le terrible monarque Gouverne le chaos, prescrit l'ordre à la Parque, Et, punissant chacun, comme il l'a merité, Est, bien que tourmentant, plus que tous, tourmenté. Comme quand au milieu de la campagne aride, Qui boult, sous les rayons de la zone torride, L'orgueilleux Basilic, ce redoutable roy, Dont les peuples rampans reconnoissent la loy, Le trespas dans les yeux, la couronne à la teste, Pour revoir son empire, en sa grotte, s'appreste; Un son avant-coureur, par les airs espandu, Dans ces incultes champs, est soudain entendu; Tout fuit son fier regard, avec inquietude, Et redouble au desert la vaste solitude. Ainsi, lors que Satan se prepare à sortir, L'on oit, d'un bruit aigu, les enfers retentir; Les haves habitans des provinces d'Averne S'escartent du chemin de sa rouge caverne, Et mesme les demons, par crainte, ou par respect, Sur sa route ombrageuse, evitent son aspect. Il part, et, tout d'un vol, perce la noire plage; La terre ouvre son sein, et luy donne passage; De la nuit eternelle, il passe à l'autre nuit; Le monde, en mesme temps, le reçoit et le fuit. Tournant, deçà, delà, ses oeillades sanglantes, Il voit du camp poussé les enseignes dormantes; Il voit, ah! Quelle veüe? Il voit son cher Betford, Sous le dard du françois, prest à souffrir la mort. Il voit le françois proche, et la terreur volante, Qui, precedant son cours, horrible et turbulente, Contre l'anglois troublé, chasse les songes vains, Les credules soupçons, les doutes incertains, Le pasle estonnement, la surprise müette, Le desordre confus, et la fuitte inquiëte. À ce mortel objet, de rage transporté, Il se descouvre au monstre, et, d'un ton irrité; Que fais-tu, luy dit-il, imprudente, ou maligne, À jamais de ta charge, et de ma grace indigne? Est-ce là donc l'espoir que j'avois mis en toy? Sçais-tu donques ainsi dispenser ton effroy? Je ne demande plus comment cette Pucelle A pu surmonter l'art de ma trouppe fidele; Seule, tu l'as fait vaincre, et, par ton seul effort, Charles, loin d'estre pris, s'en va prendre Betford. Ah! Ma chere terreur, si ta foible memoire Garde encor quelques traits de nostre vieille gloire; Tandis que tu le peux, vueille te repentir; Voy cet embrasement, et m'ayde à l'amortir. Respans, à pleines mains, tes glaces infernales, Dans les boüillans esprits de ces bandes fatales, Et fay rouler soudain, en rapides torrens, Ton venin le plus froid, au travers de leurs rangs. Ne crains point leur bonheur, je rendray tout facile; He! Du moins une fois, puisses-tu m'estre utile. Sur l'armée, à ce mot, le fier dragon volant, De l'abysme souffreux de son gosier bruslant, Pousse de noirs frimats, et des vapeurs immondes, Couvre l'air alentour de tenebres profondes, Renforce les broüillards, les nuages grossit, Et, par l'ombre d'enfer, les ombres espaissit. Le camp, qui, jusqu'alors, avoit gardé sa route, S'en escarte à l'instant, ne marche plus qu'en doute, Tire à droit, tire à gauche, et, dans un fond pressé, Enfin, apres cent tours, demeure embarassé. La terreur, cependant, obeit à son pere, De cent fantosmes vains bastit une chimere, Et, l'elançant aux yeux des bataillons françois, Leur trouble la raison, et leur oste la voix. En vain, à leur secours, les astres ils invoquent; Un cheval qui hannit, deux fers qui s'entrechoquent, Un cry, que le besoin, ou la peur, fait jetter, Et les airs agités les peuvent agiter. Une haleine, un souspir, et mesme le silence Aux chefs, comme aux soldats, font perdre l'assurance, Et tous, par leur destin, se jugent condannés À finir, en ce lieu, leurs jours infortunés. À ce commun effroy Gillon, meslant sa crainte, Sans retien, plus qu'aucun, s'abandonne à la plainte, Plus qu'aucun, sans retien, monstre de la douleur, Et par tout, à grands cris, deplore son malheur. Puis se ressouvenant, que, d'une ardeur pressée, La sainte, vers l'anglois, s'estoit seule avancée, Il songe à profiter de son esloignement, Et, contre sa vertu, s'emporte indignement. Parmy l'ombrage espais, de rang en rang, il passe, Et verse son venin d'une voix sourde et basse; L'effroy, que la terreur, entre eux, vient de jetter, Sert au lasche vieillard, pour se faire escouter. Braves, dit-il, aux uns, mais braves sans lumiere, Vous allés maintenant connoistre la sorciere, Et ressentir l'effet des noirs enchantemens, Qui de son faux eclat vous ont rendus amans. Vostre naufrage approche, et je voy la tourmente Tousjours, de plus en plus, devenir vehemente; Pour avoir à ses loix vos coeurs assujettis, Vous allés, dans l'abysme, estre tous engloutis. Trouvant vostre fortune à ces termes reduitte, Par cet esprit infame, et sa folle conduitte, Croyés vous juste encor, qu'il reçoive de vous Un culte, dont les saints pourroient estre jaloux; Que, par vous, sur la France, une quenoüille regne; Qu'entre ses bataillons son roy mesme la craigne; Bref que, pour contenter ses caprices legers, Vostre valeur perisse au milieu des dangers. Aux autres; vous mourrés, pour avoir jugé sainte Celle, dont la vertu n'est qu'une pure feinte; Vous mourrés, pour avoir, par vostre aveuglement, Donné poids et vigueur à son deguisement. Vous dirés, je le sçay, que de vostre creance Vous avés, pour garant, la divine ordonnance, Que vous suyvés le ciel, d'où son illustre envoy A paru trop visible aux yeux de vostre foy. Donques, seuls entre tous, vous ignorés encore Ce qu'aucun desormais sur la terre n'ignore, Les coupables motifs de cette fiction, La honte et la douleur de nostre nation. Ouvrés, ouvrés les yeux, reconnoissés l'intrigue, Qui de nos mescontens a ranimé la ligue; Sans vous plus figurer, qu'un complot criminel Soit un ordre absolu du conseil eternel. Aux autres; vous, dit-il, dont la haute vaillance, En la guerriere seule, avoit son esperance, Voyés à quoy, par elle, est vostre espoir reduit, Voyés où vostre sort est, par elle, conduit. Mon fils, vous le sçavés, et moy-mesme, à son dire, N'estions bons qu'à flestrir l'honneur de cet empire; Nous fuyons le combat, et nos bras, toutesfois, Sont icy preparés à combattre l'anglois. Au contraire, soldats, la françoise Bellonne, Cette fille au grand coeur, que jamais rien n'estonne, Aveque son grand coeur, ne paroist mesme pas Aux lieux, où nostre crainte affronte le trespas. Ce grand coeur, à la fin, tesmoigne de la crainte; Il monstre, au vray peril, que sa valeur est feinte, Et se tirant du piege, où le sort nous a mis, Nous laisse en butte aux coups de nos fiers ennemis. L'amazone du ciel, dont la gloire est sans tache, Se voyant proche d'eux, honteusement se cache; Pour se mettre à couvert du malheur qui nous suit, Cét ange de lumiere a recours à la nuit. Ainsy, dans tous les lieux, où sa haine le porte, Gillon vomit son fiel, en differente sorte, Et le camp, de sa peste, en tous lieux, infecté, Ne traitte pas la sainte, avec plus d'equité. Satan, qui pour son but voit ce moment propice, Aiguillonne sa rage, anime sa malice, Et pour gaigner creance, et n'estre point suspect, Du grand-prestre Renaud prend la forme et l'aspect. Visible, malgré l'ombre, il en revest l'image, Il en imite l'air, il en feint le langage, Et, sous ce voile saint, sa fureur redoublant, Fait entendre ces mots au camp morne et tremblant. Enfin, soldats, enfin, voicy l'heure fatale, Qu'a prescrite à vos jours la furie infernale, Celle, à qui les demons du courage ennemis, Pour vous deshonnorer, ont le vostre sousmis. Enfin voicy le point si souhaitté, par elle, Où se doit achever sa trame criminelle; Vous n'avés plus, soldats, qu'à luy tendre le sein, Pour luy faire accomplir son tragique dessein. Que n'a dit, que n'a fait, ce monstre d'arrogance Pour disposer, par vous, du throsne de la France? Et de quelles couleurs cet esprit deguisé N'a-t'il, aupres de vous, dans cette veüe, usé? Cette impie, avant tout, vous a jetté dans l'ame, Que le ciel l'embrasoit de sa plus vive flamme; Et de sa fausse ardeur vos sens preoccupés Ont aisement, par elle, en suitte, esté pipés. La trompeuse a du roy la sagesse surprise, A traitté son estat en province conquise, A terny son renom, son salut negligé, Enfin l'a dans ce gouffre ingratement plongé. Elle a fait tout ce mal, pour mettre sa cabale, En estat d'envahir la puissance royale; Elle a fait tout ce mal, pour la venger des maux, Sous qui l'ont fait gemir ses glorieux rivaux. Je ne les nomme point les barbares complices De ce maudit projet, de ces noirs artifices, Par qui sont leurs desirs à leur fin parvenus; À vos propres despens, ils vous sont trop connus. L'inhumaine à son prince eust peut-estre fait grace, S'il en eust supporté l'insupportable audace, S'il eust au gouvernail les malcontens admis, Et son sceptre, et son throsne, à leurs ordres sousmis. N'ayant pu l'y forcer, elle a juré sa perte, À son dernier malheur elle a la porte ouverte, Et par un art dannable, en servant leur courroux, Elle a tramé la mort du monarque et de vous. Ces remparts asservis, ces levemens de sieges, À vos coeurs martiaux estoient autant de pieges; Sa fausse pieté vous les avoit tendus, Et, pour ne les pas voir, vous vous estes perdus. Nous avons penetré ce perilleux mystere; Et c'est ce qui la rend à Gillon si contraire, Si contraire à son fils, et si contraire à moy, Qui, pour son imposture, avons manqué de foy. Pour renverser l'estat, trouvant vain l'artifice, Desormais, par la force, elle veut qu'il perisse, Dans l'espoir qu'a du moins, son esprit enragé, D'en voir, entre les siens, le debris partagé. Que nous reste-t-il plus, en ce mortel orage, Où sous la trahison doit perir le courage; Que de rendre, en mourant, nostre destin plus doux, Engageant la traistresse à perir, avec nous? Donc, à nostre douleur immolons la traistresse; Mais, c'est armer trop tard vostre main vengeresse; La perfide a, d'abord, son chastiment preveu, Et, par sa prevoyance, à sa vie a pourveu. Dans la peur d'esprouver vostre tranchante espée, À la faveur de l'ombre, elle s'est eschappée, Et, voyant sa malice arrivée à son but, L'infidelle, en sa fuitte, a cherché son salut. Que dis-je, son salut? A cherché l'Angleterre, Par qui sa trahison nous va faire la guerre, Qu'elle va ramener, les flambeaux dans les mains, Pour nous faire souffrir cent trespas inhumains. Mourons, puisqu'il le faut, contentons son envie; Mais songeons, en mourant, à venger nostre vie; Vengeons la sur Betford, et, plus que sur Betford, Sur celle qui, par luy, nous vient donner la mort. Resveillons de nos bras la valeur endormie; Espargnons l'ennemy, pour perdre l'ennemie; N'attaquons que sa teste, et que, de toutes parts, Sur elle seulement, se lancent tous nos dards. En cette extremité, n'ayons d'yeux que pour elle, Et ne soyons crüels, que contre la crüelle. Là finit le demon, et le françois troublé Sent son coeur, par ces mots, de tout point, accablé. N'ayant plus d'esperance, il dispose son ame À voir, par les anglois, coupper sa foible trame, Et se croit si peu loin de ce terrible pas, Que mesme, par l'attente, il previent son trespas. Ainsi, quand du fievreux la cervelle embrasée A d'humeur et d'esprits sa substance espuisée, Et que de forts liens le malade enchaisné À cent trespas honteux s'estime condanné; Rien ne luy vient frapper, l'oreille, ni la veüe, Qu'il ne prenne, en tremblant, pour le coup qui le tüe, Et, rien de son effroy ne le pouvant guerir, Il se livre à la mort, par la peur de mourir. Mais Charles, dans l'exces de la peine commune, Monstra seul le visage à l'adverse fortune, Et, bien que, plus qu'aucun, oppressé de douleur, Fit, seul, voir son courage, au dessus du malheur. Amaury l'esprouva, quand, poussé de sa haine, Et jugeant, comme tous, leur desfaitte certaine, Dans les abois, au moins, il voulut, pres du roy, Noircir de la guerriere, et le coeur, et la foy. Il le cherche, il le trouve, et luy tient ce langage; Charles, nostre vaisseau s'en va faire naufrage; Rien, dans un mal si grand, ne nous peut secourir, Et c'est vous seul, helas! Qui nous faites perir. Souffrés qu'on vous reproche, en perdant la lumiere, Que nos jours sont, par vous, à leur heure derniere; Accordés aux mourans ce peu de liberté, Et vueillés une fois oüir la verité. Que dis-je? Ah! Sans sujet, Amaury vous accuse; On vous a fait agir, par audace, et par ruse; Avec peine et regret, vous avés consenty À prendre, contre nous, un si crüel party. Pour chacun, cependant, ce malheur est extreme; Nous y perdons la vie, et vous le diademe; La traistresse, à ce point, vostre regne a conduit; De ses braves conseils voilà l'illustre fruit. Gillon, comme son fils, deteste la Pucelle, Dit qu'en ce noir abysme ils ne sont que par elle, Et que Charles, enfin, va tomber sous l'anglois, Pour n'avoir pas, en tout, suyvi son propre choix. Mais luy qui n'est point lasche, et qui sçait en son ame, Avec combien de tort l'un et l'autre la blasme, D'un oeil mal satisfait leurs discours reprimant, Monstre, par ce discours, son royal sentiment. Quoy! De mon infortune, accuser la guerriere, La fille à qui je dois, l'honneur et la lumiere; Quoy! Vouloir qu'aujourd'huy son infidelité, M'ait, dans ce lieu d'horreur, seule, precipité. Non, non, nul n'est moins qu'elle, en ce point, condannable; Du crime pretendu je suis seul le coupable, Et, soit bon, soit mauvais, qu'on juge le dessein, C'est l'enfant de ma teste, et le fruit de mon sein. Il est vray qu'au moment que je l'eus consultée, D'une excessive joye, elle fut transportée, Que, dans mon mouvement, le sien me confirma, Et que, par son ardeur, mon feu se renflamma. Que si ce haut projet doit tromper mon attente, Si pour y reüssir ma force est impuissante, Si nous y succombons, de foiblesse, ou d'effroy, La faute, encore un coup, n'en regarde que moy. Esperons pourtant mieux, et, contre cet orage, Armons nous de raison, armons nous de courage; Mais quand, par la fureur de l'implacable sort, Nous devrions, malgré tout, souffrir icy la mort; Quand l'arrest absolu du ciel inexorable, Rendroit à nostre coeur ce pas insurmontable; Mourons si noblement, que le siecle avenir De nos derniers efforts garde le souvenir; Tombons, comme des roys, et, vrays bras de la France, Nous mesmes, en tombant, faisons nostre vengeance. Il finit à ce mot. La sainte cependant, Avoit pris un party genereux et prudent. Durant la sourde marche, avant que de ses voiles L'infernale vapeur eust caché les estoilles, Pour mieux executer le dessein de son roy, Elle en conceut un rare, et digne de sa foy. La lune à peine aux cieux eut cessé de paroistre, Qu'elle va de Betford les trouppes reconnoistre, Y va seule, et sans bruit, et, dans le campement, Voit, et chefs, et soldats dormir profondement. Elle voit que le somme y donte toute chose, Que le silence y regne, et que l'air y repose; Bref que, comme assoupis, et les dards, et les traits Y donnent, à la guerre, un visage de paix. Aussi-tost vers l'armée, en haste, elle revole, Et, devant que le jour illumine le pole, Se promet que l'anglois passera, sans resveil, Du sommeil ordinaire à l'eternel sommeil. Mais, elle court, en vain, et ne trouve personne, Son ame en est surprise, et son coeur s'en estonne; Elle cherche le camp, et ne sçauroit penser, Quel sujet impreveu l'empesche d'avancer. Par tous les environs, l'oeil, en vain, elle jette; En vain, l'oreille au bruit attentive elle preste; L'ombre, au silence jointe, augmente son soucy, Et son esprit douteux n'est, par rien, eclaircy. Comme l'aigle, au retour d'un champ plein de carnage, Arrivant par les airs, dans son aire sauvage, Sent troubler son amour, lors qu'elle en voit partis, D'un temeraire vol, ses genereux petits. Pour descouvrir leur route, inquiëte et depite, Deçà, delà, sans cesse, elle tourne, et s'agite, Se porte, en un moment, de l'un à l'autre bout, Par tout cherche des yeux, et cherche en vain par tout. Ainsi, cherchant les siens, s'agite la guerriere; La nuit enfin commence, à craindre la lumiere, Et, du tombeau des eaux, le jour ressuscité Au monde tenebreux vient rendre la clarté. Alors, sur un vallon, qu'une double montagne Forme, vers l'un des bouts de la vaste campagne, Paroist un tourbillon, qui, par son espaisseur, Des ombres de l'Erebe egale la noirceur. Un si terrible objet plus que devant la trouble; Mais, pour l'observer mieux, sa course elle redouble; Quand Termes, qui d'horreur à le vallon quitté, La voir venir, vers luy, d'un pas precipité. Vers elle, il court alors, d'une course soudaine, L'arreste de la main, et l'arreste avec peine; Saint objet, luy dit-il, de nos feux innocens, À qui la France un jour offrira de l'encens; Si de ton propre bien tu n'es point ennemie, Si tu veux de ta gloire esloigner l'infamie, Fuy cet antre funeste, et ce mortel escueil, Dont l'enfer se prepare à faire ton cercueil. Tout, dans cette caverne, à ta perte jurée; Les soldats ont, pour toy, leur haine declarée; Les chefs, de ta disgrace attendent leur bonheur; Charles les souffre, mesme, attaquer ton honneur; Aupres de luy, Gillon, en grace, te precede; Desormais, tout entier, Amaury le possede; Et Renaud, secondant leur detestable effort, A mis, en tous les coeurs, le desir de ta mort. Par le dieu qu'elle sert, en suitte il la conjure De ne s'exposer point à recevoir d'injure, Et de ne point chercher les moyens de guerir Des ingrats, qui cherchoient à la faire perir. Mais elle, qui connoist ce que la providence Demande à sa valeur, pour le bien de la France, Et, malgré le courroux, qui la veut emouvoir, Demeure tousjours ferme à suyvre son devoir; Avec un fier sousris; ah! Termes, luy dit-elle, Est-ce ainsi que t'est cher l'honneur de la Pucelle? La voudrois-tu bien lasche? Ou si, pour la tenter, Tu la viens, par la crainte, à la fuitte exhorter. Crois-tu qu'elle commette une faute si grande? Voilà, comme elle fuit, et comme elle apprehende. Elle acheve ces mots, et soudain le laissant, D'une vive clarté, par tout, resplendissant, Pousse, et, du noir vallon, bannit l'ombre et la glace; Le demon, devant elle, abandonne la place; Il faisoit peur naguere, à present il a peur; Les tenebres d'enfer se changent en vapeur, Et le soleil, qui naist aux campagnes celestes, La perce, la dissipe, et consume ses restes. Alors, de Dieu remplie, elle parle aux françois, Et sa voix ne tient rien de la mortelle voix. Où sont ces braves coeurs, ces heroiques ames, Qu'on voit tousjours brusler de belliqueuses flammes? Qu'est devenu ce camp, dont les robustes bras Devancent le mien mesme, en l'ardeur des combats? Ses mains, contre Betford, sont sans doute occupées, Et de rebelle sang font rougir leurs espées; Car ces fronts estonnés, ces visages blesmis Sont ceux qu'en me voyant prennent mes ennemis. C'est là du bourguignon la morne contenance; C'est ainsi que l'anglois se trouble en ma presence; Dans cet abbatement, et dans cette pasleur, Mes yeux remarquent trop l'effet de ma valeur. Que dis-je? Ah! C'est mon camp, bien que non plus luy-mesme; C'est luy, bien que changé d'un changement extreme; C'est luy, mais qui, suyvant un fantosme d'erreur, A l'esprit agité de panique terreur. Une folle espouvante est le magique charme, Qui luy glace le coeur, et la main luy desarme; De ma bonne fortune il redoute l'exces, Et, d'un oeil soupçonneux, regarde mes succes. Luy, qui, par mon bras seul, a relevé sa gloire; Luy, qui jamais, sans moy, n'eust connu la victoire, Que, de tant de perils, seule j'ay retiré, Et qui, sous mon enseigne, a tousjours prosperé. Il a mis en oubly cette heureuse assistance, Et laissé, contre moy, surprendre sa creance; Lors que, pour me noircir d'un crime pretendu, Le demon a, sur moy, tout son fiel respandu. Mais l'a-t-il bien pû croire, et mes actes insignes N'ont-ils point dementy ses paroles indignes? Ouy, l'ingrat, le croyant, a douté de ma foy; Pour feint, et pour profane, il a pris mon envoy; Il a pris pour l'effet d'un lasche sortilege, La valeur, que du ciel je tiens en privilege; Et le françois vainqueur a pensé, de mes faits, Pis que l'anglois vaincu n'en a pensé jamais. Grace pourtant au ciel, cette fureur brutale N'a pas, en tous, esté, pour la Pucelle, egale, Et je vois un grand nombre, entre ces revoltés, Que l'infernal poison ne m'a pas infectés. Je vois un Barbazan, un La Hire, un Saintrailles, Guerriers, à qui Betford doit tant de funerailles, Qui sentent mon injure, ainsi qu'un attentat, Contre le chef du prince, et le bien de l'estat. Charles, bien qu'obsedé, prend part à mon offense, Et de ces imposteurs reprime l'insolence; Se ressouvenant trop, qu'en son auguste sein Se conceut et forma le genereux dessein. Consultés son grand coeur; il dira s'il estime Qu'on me doive imputer la gloire de ce crime; Et s'il voudroit qu'un autre, en ce beau manquement, Eust la honte, ou l'honneur, de son evenement. Par ce qu'a de plus noir l'infame calomnie, Ma gloire, devant luy, ne peut estre ternie; Et, malgré les enfers, malgré les ennemis, Il obtiendra, par moy, le bien qu'il s'est promis. Quoy! Deux effeminés, dont la naissance est vile, Dont l'esprit est rampant, et dont l'ame est servile; Que la seule fortune a, de terre, elevés, Et l'artifice seul, en credit, conservés; Ces petits avortons, des vapeurs de leur fange, Pourroient-ils obscurcir l'eclat de ma loüange? Non, ce n'est pas ma peine, et, sans emotion, Je regarde leur rage, et leur presomption. Ce qui fait ma douleur, c'est que la providence Se tournant desormais, en faveur de la France, Et monstrant à ses voeux le terme souhaitté, Qui devoit l'affranchir de sa captivité; Ces coupables jaloux de la brillante gloire, Dont m'alloit revestir cette illustre victoire, Par leur propre malice, et celle des enfers, Au fugitif rebelle ont espargné les fers. Ainsi par leur vigueur, ainsi par leur addresse, Ces prudens conseillers, ces miroirs de sagesse, Ont du throsne asservy confirmé le malheur, De l'estat gemissant ont accreu la douleur, Ont rejetté le prince, en de nouvelles peines, Rendu de ses soldats les esperances vaines, De son peuple abatu les travaux prolongés, Et tous mesme, à perir, peut-estre rengagés. Si vos coeurs, toutesfois, moins saisis d'espouvente, Se vouloient souvenir de leur valeur ardente, Nous pourrions, d'un laurier plus qu'aucun glorieux, Couronner aujourd'huy nos fronts victorieux. François, nous le pouvons. Un peu devant l'aurore, J'ay reconnu l'anglois, qui reposoit encore; Je l'ay laissé dormant, et facile à donter, Si de l'occasion vous sçavés profiter. Mais quand, pour luy, le somme auroit perdu ses charmes, Qu'il seroit esveillé, qu'il seroit sur les armes; L'avés-vous pas ainsi mille fois souhaitté? N'aymerés-vous pas mieux un combat disputé? Sus donc, vers l'ennemy, marchés en diligence; Qu'il ressente l'effet de vostre repentance, Repare vostre honte, et verse de son flanc, Pour en laver la tache, un deluge de sang. Là finit son discours, et sa bouche tonnante, Dans le silence mesme, est encore eloquente; De mille anges guerriers les escus flamboyans Renforcent, par leur feu, ses regards foudroyans; Et ce qui restoit d'ombre, en l'esprit de l'armée, Fuit devant leur lumiere, et se tourne en fumée. Comme, lors qu'en la mer, qui baigne le Levant, Sous un ciel sans nüage, à la faveur du vent, Un brigantin leger, à rames egalées, De son ventre escumeux fend les ondes salées; Si le petit poisson, des nochers redouté, Arreste, sur les flots, son cours precipité; En vain, pour l'ebransler, l'aquilon se resveille; En vain, par tous les masts, la voile s'appareille; Tant que, par le plongeon, l'inebranslable bord Sente, pour l'arracher, faire un heureux effort; Alors, sur l'onde emeüe, il reprend sa carriere, Et son rapide vol laisse le vent derriere. Ainsi, quand du venin, dont la malignité Avoit le camp françois dans sa course arresté, Par la puissante voix de l'heroique sainte, Malgré l'art du demon, fut la puissance esteinte; Tous sentirent leurs coeurs soulagés d'un grand poids, Et plus rapidement coururent vers l'anglois. Mais, desormais en vain, leur marche est si pressée; La grande occasion sans remede est passée; Leurs pas sont pleins d'ardeur, mais ils sont superflus; Ils cherchent le rebelle, et ne le trouvent plus. Sur la fin de la nuit la triomphante armée, Au vallon tenebreux fut à peine enfermée, Que le veillant dragon, en profitant du sort, La voulut mettre en proye au malheureux Betford. Revestu de l'habit d'un espion fidelle, Il luy vint annoncer cette heureuse nouvelle, Et, l'infernale flamme aux paroles meslant, Luy redonna de vaincre un desir violent. Par tout il resveilla les trouppes endormies, Leur promit le trespas des trouppes ennemies; Puis, laissant à Betford haster leur partement, Revint du camp troublé nourrir l'estonnement. Mais voyant, tout à coup, la celeste guerriere Forcer l'ombre à ceder aux traits de sa lumiere, Faire à ses mots ardens ceder la froide horreur, Et, contre l'estranger, rechasser la terreur; D'un mortel desplaisir la fiere ame oppressée, Sous l'aspect effrayé d'une garde avancée, Il retourne, en volant, aux bataillons anglois, Et, s'addressant au chef, luy dit à haute voix; Ton camp, sage Betford, loin de rien entreprendre, Ne doit pas seulement songer à se deffendre; Pars, pars, à l'heure mesme, et t'esloigne soudain; Si tu le fais plus tard, tu le feras en vain. Du sommet de ce tertre, où, pour garde lointaine, L'on nous avoit posés, au dessus de la plaine, Mes yeux ont descouvert un monde de soldats, Qui vers toy, pour te perdre, accourent à grands pas. Leurs nombreux escadrons couvrent toute la terre, Et menacent les tiens d'une mortelle guerre; Leur prince les conduit, et demande à son bras Ta superbe despoüille, et ton crüel trespas. Ton courage repugne à faire la retraitte; Mais, si tu ne la fais, certaine est ta desfaitte; Resous toy, pars soudain, menage les momens; J'oy les cris des guerriers, et les hannissemens. À la fin de ces mots, d'une haleine glaçante, Il luy souffle l'esprit de trouble et d'espouvente; Il le souffle à son camp, d'un visage estonné, Et leur oste le coeur, qu'il leur avoit donné. Betford saisi d'effroy, pour chercher un asyle, Fait tourner ses drappeaux, vers la royale ville, À courir, à voler, le soldat exhortant, Sans souffrir qu'en sa marche il respire un instant. Et sa fuitte, d'abord, avec ordre, conduitte, Paroist une retraitte, et non pas une fuitte; Et chacun, dans sa peur, sa raison conservant, D'un pas viste et reglé, va tousjours en avant. Le chef, pour amuser l'ennemy qui le presse, Dans son quartier ouvert, tout son bagage laisse, Laisse, deça, delà, ses vivres espanchés, Et d'armets et d'escus tous les chemins jonchés. Ainsi quand, par les monts de l'abyssine plage, La tigresse legere, escumante de rage, Court apres ses petits, qu'un negre hazardeux Vient d'enlever, par ruse, à son antre hideux. Le ravisseur adroit, par des globes de verre, Que, d'espace en espace, il fait rouler en terre, Trompant, d'un faux objet, l'animal redouté, Dans cette illusion, trouve sa seureté. La peur redouble, enfin, parmy le camp timide; Tout y fuit desormais, d'une fuitte rapide; Betford, plein de douleur, de honte, et de courroux, Fuit aussi bien que tous, mais ne fuit qu'apres tous. LIVRE 10 Mais, parmy ce grand trouble, et ce peril extreme, Satan, d'une autre peur, est agité luy-mesme, Et craint que l'habitant, par ce bruit alarmé, Ne vueille aux fugitifs tenir son mur fermé. Il y vole, en tremblant, et, pour couvrir sa rage, Emprunte de Fascot la taille et le visage; Puis se coule, dans l'ombre, au riche apartement, Où la fiere Isabeau dormoit profondement. Il sçait jusqu'à quel point l'inhumaine princesse, Dans le sort de l'anglois, son amour interesse; Il sçait que de sa cause elle est le seur appuy, Et sçait qu'elle ne croit, ni n'espere qu'en luy. D'un bras impetüeux, et d'une ardeur farouche, Il tire le rideau de sa superbe couche, Et desployant la voix, d'un ton affreux et haut, En ces termes luy parle, et l'esveille en sursaut. Rompés ce long sommeil, ô miserable reyne; Ce repos infidelle au sepulchre vous meine; Charles victorieux, pas à pas, suit Betford, Et tient le fer levé, pour luy donner la mort. Une terreur fatale a saisi nostre armée; De ses rangs confondus la campagne est semée, Et si, par vostre soin, il n'est pas garanty, C'est fait, et de Betford, et de tout son party. Dans un tel accident, si la tremblante ville Aux drappeaux effrayés refusoit son asyle, Que serions-nous plus tous que des objets d'horreur, Sur qui viendroit le traistre assouvir sa fureur? Mais, sur tous, quels effets d'une insolente rage N'esprouveroit, sous luy, vostre masle courage? Du nom de mere, en vain, vous croiriés l'esmouvoir; La nature, entre vous, a perdu son pouvoir. Tousjours se represente à sa triste memoire De son premier danger l'espouventable histoire, Et les sanglans trespas, qu'en ses plus jeunes ans Vous fistes endurer à ses chers partisans. Tousjours s'offre à ses yeux le thrône de la France, Osté, par vos efforts, mesme à son esperance; Le sceptre des françois, par luy tant souhaitté, À ses bruslans desirs, par vos efforts, osté. Vous luy fustes barbare, il vous sera barbare; Et des-ja le crüel cent gesnes vous prepare, À cent maux vous destine, et veut que, dans les fers, Vous luy faciés raison de ceux qu'il a soufferts. De ce foudre grondant, dont vous estes la butte, Ô reyne, il est en vous de destourner la cheute; Si vous faites, par art, que le bourgeois craintif Ne ferme point ses murs à l'anglois fugitif. Le bonheur des françois, l'interest de leur plaire, Le peuvent revolter, contre leur adversaire; Contre vous mesme encor, le peuvent revolter, Pour mieux laver son crime, et mieux se racheter. Pour peu que l'on le laisse en estat de nous nuire, Ce jour est le dernier que nos yeux verront luire; D'une porte, soudain, il nous faut asseurer, Ou cent honteuses morts, ce jour mesme, endurer. Sus donc, qu'attendés-vous, sur cette plume oysive? Un moment davantage, et vous estes captive; Ce peuple aura connu le malheur de l'anglois, Et Charles vous mettra sous le joug de ses loix. À ce mot il acheve, et la comble de crainte; Puis, revestant sa forme, et despoüillant la feinte, Par son horrible aspect, luy redouble la peur, Et, la luy redoublant, luy redouble le coeur. Il s'envole, et du lit à bas elle se jette; Elle s'habille en haste, et se monstre inquiëte; Puis sort, avec grand bruit, de son royal sejour, D'armes accompagnée, et ceinte de sa cour. Vers la porte qui joint l'orgueilleuse bastille, S'avancent lentement, et soldats, et famille; Chacun, sur leur chemin, cede plein de respect, Et rien, dans cette pompe, aux regards n'est suspect. On croit qu'un saint devoir, une sainte visite À sortir des remparts l'antique reyne invite; Sa trouppe, à ses deux flancs, marche, en ordre pressé, Et, sans trouver d'obstacle, arrive au pont baissé. La moitié des soldats, vers la plaine, desfile, L'autre moitié demeure, au dedans de la ville; L'essieu du char alors, sur le milieu du pont, Comme par accident, sous la princesse rompt. Autour du char pompeux, tout se range, et fait ferme; Tandis qu'au proche toit elle passe, et s'enferme; Et l'habile escuyer, la fraude secondant, Feint de l'inquiëtude, en ce feint accident. La porte, par cet art, se tient tousjours ouverte; La fraude reüssit, sans estre descouverte, Et Betford, par la reyne, en son trouble, averty, R'anime, dans son coeur, son espoir amorty. Tel un sage nocher, qui surpris de l'orage, Entre mille perils, n'attend que le naufrage, Et, des vents et des flots vivement poursuyvi, Les voit à sa rüine obstinés à-l'envy; À l'aspect du flambeau, que, sur l'onde abboyante, À ses yeux, tout à coup, un haut phare presente, Croit des flots et des vents pouvoir donter l'effort, Et, bien qu'encore en mer, joüit des-ja du port. Des murs, sur ce temps mesme, on descouvre en la plaine, L'anglois qui, plein d'effroy, fuit à perte d'haleine; Il fuit, quoy qu'esloigné du françois qui le suit; C'est sa peur qui le presse, et son ombre qu'il fuit. Des rapides coureurs la trouppe commandée, Va, le trouve, et l'attire à la porte gardée, Et, par elle soudain, les timides fuyards Viennent mettre leur crainte, à l'abry des remparts. La ville s'en remplit, et confuse, et surprise, Pour disposer de soy, se trouve sans franchise; Et l'unique party, dont luy reste le choix, Est d'armer ses quartiers, et se joindre à l'anglois. Sur le char restably, la princesse montée Retourne en son palais, de fureur agitée, Et, contre son fils propre, en ces mots eclatans, S'en va, de place en place, aigrir les habitans. Le voicy qui paroist, ce tyran formidable, Le crime de mon sein, et son fruit detestable; Le voicy qui s'approche, enflé du vain espoir De vous voir expirer, sous son lasche pouvoir. Il vient gros de vengeance, avec l'enchanteresse, Vous punir de la mort que son ame traistresse, Parmy tant de trespas moins deus et plus certains, Manqua de recevoir, par vos vaillantes mains. Armés-les aujourd'huy de cette belle rage, Qui vous fit, sur les siens, faire un si grand carnage; Et poussés, dans le coeur, qu'il vous vient presenter, Le trait qu'il sceut alors, par la fuite, eviter. Pour donter son audace, et desfaire ses charmes, Le magnanime anglois vous vient offrir ses armes; Par luy vous estes forts, et, s'il combat pour vous, Il faut que le tyran tombe, enfin, sous vos coups. L'espouventé bourgeois, par ce ferme langage, Sent affoiblir sa peur, et croistre son courage, Et desormais Betford, sur les hauts boulevards, Refait des bataillons, de ses guerriers espars. Charles en vain le suit, en vain tasche à l'atteindre, Il voit perdre sa proye, et ne peut que s'en plaindre; Seul il s'en tient coupable, et d'un si grand malheur Souffre impatiemment la sensible douleur. Ainsi quand des trouppeaux la terreur et la haine, Un grand loup ravissant est surpris dans la plaine, Et, loin du bois encor, n'oseroit esperer D'eschapper à la dent, qui veut le devorer; Si la peur, à son cours redoublant la vistesse, Le met en seureté, de la mort qui le presse, Le chien, dont tous les chiens suyvent la seure voix, En longs gemissemens change ses fiers abois. Sur ce temps Amaury, du mespris de la sainte, Au monarque troublé faisant une aigre plainte; Elle est, luy repart-il, en droit de mespriser Ceux qui de leur bonheur sçavent si mal user. Non, ne nous flatons point; nostre lasche poursuitte, Fait triompher l'anglois, au milieu de sa fuitte; D'un jour, pour nostre honneur, nous avons trop vescu, Ne pas vaincre aujourd'huy, c'est demeurer vaincu. L'orgueilleux confondu, par la juste response, La prend pour son arrest, que son roy luy prononce, Ne luy replique rien; mais deplore son sort, Et, se croyant perdu, se resout à la mort. Ah! Trop grande est, dit-il, la douleur qui te presse; Il faut, par ton trespas, dementir la traistresse, Il faut que, par ton sang, ton roy desabusé, Reconnoisse qu'à tort elle t'a mesprisé. À ce point t'a reduit l'insolente Pucelle, Que, par ta seule mort, tu te peux venger d'elle; Va donques t'en venger, en cherchant à mourir, Et peris seulement, pour la faire perir. Charles te croit, sans coeur, et consent à ta honte; N'attens plus que de toy jamais il face conte; Tu vois, avant ta fin, la fin de ton pouvoir; Mais, ô! Vrayment sans coeur, si tu la peux bien voir. Meurs, meurs, puisqu'en credit tu ne sçaurois plus vivre, Et ton roy, par ta mort, de son charme delivre; Meurs, et, pour arracher le bandeau de ses yeux, Va trouver, chés l'anglois, un trespas glorieux. La sainte, cependant, qui voit, à son espée, La belle occasion, sans remede, eschapée, Dissimule sa peine, et, par un trait prudent, Tire mesme profit du terrible accident. Par les rangs elle court, et, d'une heureuse addresse, Dissipe, avec ces mots, la commune tristesse; Genereux compagnons de mes actes guerriers, Les cieux, avec grand soin, menagent vos lauriers, Refusant à l'eclat d'une vertu si pure L'honneur qu'elle cherchoit, parmy la nuit obscure. Quand rien n'eust mis d'obstacle, au cours de vos exploits; Quand vous auriés surpris les trouppes de l'anglois; Quand vos bras, de leur sang, eussent fait des rivieres; Quel astre, pour les voir, eust presté ses lumieres? Quel oeil, dans le combat, eust vos coups demeslés? La tenebreuse nuit vous eust tous egalés. Mais, avant que deux fois, pour fournir sa carriere, L'aurore au char du jour ait ouvert la barriere, Malgré l'art criminel des tremblans favoris, Le ciel, et vos efforts, vous mettront dans Paris. Moderés cette ardeur, reprimés cette flamme, Qui vos veines embrase, et consume vostre ame, Et, du nouveau soleil attendant le retour, Permettés à l'anglois, de vivre encore un jour. Par ces mots, dans les coeurs, la guerriere surmonte Du desordre passé le depit et la honte; Et chacun desormais, dans son sein allumé, Sent sa peine amortie, et, son trouble calmé. Mais Charles oppressé d'une douleur mortelle, Au quartier de Betford, durant ce temps, appelle Les vieux et sages chefs, qui, par luy consultés, Eclairoient son esprit, dans ses difficultés. Dunois et Tanneguy, sur ce moment, arrivent; Ils entrent chés le prince, et les chefs les y suyvent; Le silence est profond, et tous, de toutes parts, Sur les yeux du monarque attachent leurs regards. Il les regarde tous; puis, d'un grave langage; À quel point, leur dit-il, est reduit mon courage? Que l'ennemy me manque, et, me fuyant tousjours, Arreste mes progres, au plus beau de mon cours. Betford, en se rendant à mes yeux invisible, A trouvé le moyen de se rendre invincible; Pour sa gloire il est lasche, et, par son seul effroy, Il se peut dire encore aussi libre que moy. Tout fugitif qu'il est, il est puissant encore; Il maintient son honneur, lors qu'il se deshonnore; Je le poursuis sans cesse, et le poursuis en vain; Sa peur oste tousjours sa despoüille à ma main. J'estois prest de l'atteindre, et de voir, par sa prise, Sur le rebelle anglois, la France reconquise; Lors qu'une vaine crainte, ouvrage des enfers, Empesche mon soldat, de le mettre en mes fers. Dans un malheur si grand, que faut-il que je face? Dois-je, ou suyvre, ou quitter cette inutile chasse? Amis, conseillés-moy, mais avec liberté, Et reglés mon esprit, par ce doute, agité. Dans toute l'assemblée, apres cette ouverture, Il s'eleve un confus et paisible murmure; Pareil à ce doux bruit, qu'on entend, quelquesfois, Troubler innocemment le silence des bois; Quand l'amoureux Zephire, en se plaignant de Flore, Fait, de son sein bruslant, mille souspirs eclôre, Et force les echos des roches d'alentour À parler, avec luy, de son ardent amour. Des-ja des moins âgés les raisons eloquentes Divisoient le conseil, en deux parts differentes, Soit pour suyvre Betford, soit pour l'abandonner, Pour redoubler leur course, ou pour la terminer. Le fameux Tanneguy, non moins vaillant que sage, Au monarque, en son rang, tient ce masle langage; Ah! Pourquoy douter, sire, et pourquoy consulter Un point, dont, sans foiblesse, on ne sçauroit douter? Quand nous serions sans coeur; quand la seure victoire Ne nous tenteroit point du plaisir de la gloire; Quand nous aurions l'esprit insensible à l'honneur, Devrions-nous negliger les graces du bonheur? Tant que fuira Betford, la raison de la guerre Veut que nous le suyvions, jusqu'au bout de la terre; Et, deust-il, en fuyant, nos foudres eviter, De cette fuitte, au moins, devons-nous profiter. Elle combat pour nous, et, plus que nos espées, Sa peur nous fera voir ses trouppes dissipées; Pour luy faire, sans nous, endurer le trespas, Ses craintes, ses frayeurs, deviendront nos soldats. Nourrissons seulement sa mortelle espouvente, Par une pronte marche, une poursuitte ardente; Si nous nous relaschons, il se rassurera, Et le mal qui le presse, alors, nous pressera. Poussons donc, sur ses pas, nos armes invincibles; À luy, plus que jamais, faisons nous voir terribles, Et, par nostre assurance, entretenant sa peur, Gardons qu'il ne respire, et ne reprenne coeur. Nous luy ferons, ainsi, perdre toute creance; Nous tirerons à nous les peuples de la France, Et Paris, qu'ont, pour fin, tant de rares exploits, Nous ouvrira ses murs, et recevra nos loix. La chose est evidente, et parle d'elle-mesme; Il n'en peut arriver qu'un avantage extreme; Quelle ombre de raison y voit-on de douter? Le temps de vaincre, ô Dieu, se perd à consulter. Ces mots avoient du roy calmé l'ame troublée, Et fait, de cet avis, l'avis de l'assemblée; Quand le vieillard Gillon, par sa crainte emporté, Demanda qu'à son tour, le sien fust escouté. Il connoist, de long-temps, la furieuse envie, Qu'a son cher Amaury d'abandonner la vie, Et le conte pour mort, si, Charles emouvant, Il ne rompt le dessein de passer plus avant. Cette frayeur l'anime, et, conduisant sa langue, Luy fournit le sujet d'une longue harangue; Elle joint de l'aigreur à ses bas sentimens, Et luy dicte ces mots, adroits et vehemens. Sire, quelque motif, qui, si loin de la Loire, T'ait fait, contre Betford, poursuivre ta victoire, Quel qu'en soit le succes, je n'y voy pourtant rien Qu'un projet courageux, mais contraire à ton bien. Car, quoy que de Paris l'indigne servitude Te cause une crüelle et noble inquiëtude; Quoy que l'espoir flateur d'affranchir ces rempars, Te face, avec mespris, regarder les hazards; Quoy que, sur ton bonheur, ta vertu se confie, Et que l'evenement le conseil justifie; Par combien de chemins as-tu pû, toutesfois, Tomber, avec ton camp, sous le joug de l'anglois. Combien de creux vallons, de bourbeux marescages, De torrens debordés, et de sombres boscages, Le rendoient aisement de tes forces vainqueur, S'il eust pû se resoudre à tesmoigner du coeur? À quoy mesme, au plus fort de la haute esperance, De revoir, en ta main, le sceptre de la France, Ton soldat s'est-il veu, dans la derniere nuit, Par ta credulité, fatalement reduit? C'est trop faillir, grand prince, et ces fautes sont telles, Qu'elles tirent tousjours mille maux apres elles; Crois-le, et te tiens heureux, que l'aveugle Betford Ait si mal profité de la faveur du sort. La volage fortune, à tes voeux indulgente, N'a, par tant de bienfaits, surpassé ton attente, Que pour mieux, dans le piege, à la fin, t'engager; Charles ouvre les yeux, et connois ton danger. Previens-le. Mais, qui sçait si tu le pourras faire? N'entens-je pas la fille, ou brave, ou temeraire, T'assurer hardiment, sur sa douteuse foy, Que les murs de Paris tomberont devant toy; Que l'orgueilleux anglois, devenu ta victime, Presentera sa gorge à ton fer magnanime; Et que ses bataillons de ta ville chassés Passeront, sous ta pique, avec honte, baissés. N'ois-je pas ces heros, ces amans de la gloire, Par leurs discours enflés, te vouloir faire croire, Que d'estre encore en doute, et de deliberer, C'est trahir ta couronne, et la deshonnorer. Que s'il falloit douter, c'estoit lors que la France Avoit, dans Bourges seul, renfermé sa puissance, Ou que, pour Orleans, tant de secours desfaits Faisoient du mauvais sort craindre tous les effets; Mais qu'ayant au Berry conservé la franchise, La captive Sologne en liberté remise, À trente boulevards le pesant joug levé, Dans Rheims, triomphamment, ton grand sacre achevé, Avancé vers Paris ta foudroyante armée, Et, dans son dernier fort, l'Angleterre enfermée, Sans plus deliberer, la raison de l'honneur Oblige ton courage à suyvre ton bonheur. Que si ce vent subtil se coule dans ton ame, Si, par son doux effort, il en accroist la flamme, Enfin, s'il la maistrise; ô combien j'apperçois De malheurs preparés à l'empire françois! Car, nous laisser mener aux grands mots de ces braves, Seroit vouloir du sort vivre et mourir esclaves, Vouloir tousjours rouler de destin en destin, Et perdre le repos, pour le chercher sans fin. Tous tes voeux, à ton sacre, avoient borné ta gloire; De Betford, apres luy, tu voulus la victoire; Et voilà que, Betford t'avoüant son vainqueur, Le desir de Paris succede, dans ton coeur. Ainsi, sans but certain, l'amour de la conqueste, Fait courir ton vaisseau de tempeste en tempeste, Et ces vastes desseins, qu'il te fait concevoir, Te feront perdre tout, en voulant tout avoir. Voy l'hyver qui s'approche, et menace la terre; Juge si c'est un temps favorable à la guerre, Et, si ton camp lassé, de repos se privant, Souffrira, sans murmure, et la neige, et le vent. Songe que c'est par trouble, et non par impuissance, Qu'on a veu les anglois ceder à ta vaillance, Et que, quand de ce trouble ils se seront remis, Tu trouveras en eux de puissans ennemis. Souviens-toy, sage prince, avant que te resoudre, Qu'une legere erreur met les estats en poudre, Et pense que le bien, et que le mal des roys, Depend, ou de leur bon, ou de leur mauvais choix. Ton destin t'a porté pres de la double route, Qui d'Hercule, autresfois, mit la raison en doute, Où se font les humains heureux, ou malheureux, Suyvant l'objet plaisant, ou l'objet douloureux. Pendant qu'il est en toy, prens la moins belle voye, Qui, par le desplaisir, meine l'homme à la joye; Et laisse le sentier peint, et semé de fleurs, Où l'invite le ris, pour le mener aux pleurs. La vague ambition, qui n'a point de limite, Offrant l'ombre du bien, dans le mal, precipite, Sur un char lumineux conduit à la prison, Et dans un vase d'or fait prendre le poison. Fuy le bien apparent, et t'attache au solide; Des hauts murs de Paris fuy l'appast homicide, Et, dans la profondeur de ses larges fossés, N'enterre point le fruit de tes travaux passés. Ne hazarde plus rien, la France t'en conjure, Par l'eclat de tes faits, par ta grandeur future, Par l'interest sacré du sceptre que tu tiens, Par ton propre salut, par le salut des tiens. À ce mot, vers son fils, il tourne le visage, Et, de saisissement, n'en dit pas davantage; Son discours s'arresta, mais ses vives douleurs, Au defaut du discours, firent parler ses pleurs. Charles, qui le regarde, et voit couler ses larmes, Des valeureuses mains se sent tomber les armes, Et bien que, par un sage et magnanime choix, Il eust determiné de poursuyvre l'anglois, Malgré son jugement, et malgré son courage, Il s'en alloit ceder à ce rusé langage; Quand la sainte apprenant, avec quel deshonneur, On conseilloit la fuitte au milieu du bonheur, Entre, observe le prince, et connoist à sa veuë, Que les pleurs de Gillon ont sa tendresse emeuë, Connoist son coeur tenté du doux nom de repos, S'enflamme de colere, et luy parle en ces mots. Charles, ah! D'où vous vient ce mouvement estrange, Qui, d'instant en instant, vous change et vous rechange? Serés-vous donc tousjours le joüet d'un pipeur? Attendrés-vous d'agir que Gillon n'ait plus peur? Je ne veux point icy, pour descouvrir sa ruse, Pour monstrer de quel art sa crainte vous amuse, Ravaler la grandeur de mon celeste envoy; Je ne parle qu'à vous; oyés-moy, croyés-moy. Le ciel veut que Paris tombe en vostre puissance, Je n'ay plus que ce bien à donner à la France; Ses murs vont, sous mes pieds, abbaisser leurs sommets, Et tenés pour destin ce que je vous promets. Enfin, quoy que Gillon le juge difficile, Ou l'ennemy sommé vous rendra vostre ville, Ou, dans moins de trois jours, si son bras la defend, J'iray, dans son palais, vous mener triomphant. Par les pleurs du vieillard, la raison terracée, Par ces mots vigoureux, est soudain redressée; Gillon cede à leur force, et les moins resolus Reverent cet oracle, et ne balancent plus. Ainsi quand, aux beaux jours, l'humide vent d'Afrique, Pousse ses tourbillons sur un lac pacifique, Jusques au fond l'ebransle, et d'un puissant effort, Roule ses flots bossus, vers l'opposite bord; Si l'aquilon paroist, à sa seule presence, De l'orage escumeux cesse la violence; Le lac perd sa furie, et, sans flots desormais, Retourne de luy-mesme à sa premiere paix. Charles sans douter plus, veut tenter l'aventure; Chacun, du bon succes, non moins que luy, s'assure; Le lasche Amaury mesme au dessein applaudit, Et, dans son deshonneur, conserve son credit. On repaist, et la faim, par la veille, aiguisée, Sur les vivres anglois, à peine est appaisée, Que, d'un transport subit, le soldat hors de soy, Vient en foule, en tumulte, environner le roy. Il demande qu'on marche, et le prince l'approuve; Chacun, dans un moment, sous l'enseigne se trouve; Jusqu'au suyvant matin, l'on devoit reposer; Mais rien à cette ardeur ne se peut refuser. Dans la place, aussi-tost, la trompette eclatante, Sonne pour le depart, et les trouppes contente; Elles passent, en ordre, aux vrays champs fortunés, Que l'antique Helicon n'avoit qu'imaginés, Feignant que, sous Saturne, au siecle d'innocence, Les hommes et les dieux vivoient sans difference. C'est l'heureuse contrée, où la paix, et l'amour, Ont fondé leur empire, et choisi leur sejour. De monts et de costaux, une inegale chaisne, Sert de vaste couronne à la royale plaine, Qui, d'un ciel tousjours pur, borde son horizon, Et reçoit un soleil propre à chaque saison. Ses fertiles guerets à l'humaine culture, Prodiguent, à-l'envy, les biens de la nature, Et, de tous leurs thresors, composent un thresor, Qui, dans l'age de fer, rameine l'age d'or. Quelque part que, sur elle, on estende sa veuë, D'une riche abondance, on la trouve pourveuë, Et les tuyaux des bleds, et les seps des raisins, Se monstrent, en tous lieux, l'un à l'autre voisins; On voit, sur un fonds vert, les humides prairies, De cent vives couleurs, pompeusement fleuries, Et, l'on voit par les plans, sur les sombres sentiers, Se rompre, ou se courber, les branches des fruitiers. On voit, en petits bois, les altieres fustayes, S'elever au dessus des buissons et des hayes, Et, parmy les taillis, on entend les oyseaux Accorder leur ramage au murmure des eaux. Par tout son large sein, cent sources bouillonnantes, Roulent, sur le gravier, leurs ondes gazoüillantes; Cent ruisseaux vagabonds y couppent les guerets, Et joignent leur fraischeur à celle des forests. Deçà, delà, par tout, mille palais champestres, Accompagnés d'ormeaux, de tilleuls et de hestres, Y font, en mesme lieu, des champs et des cités Voir, avec agrement, les diverses beautés. En paisibles replis, le cours de plus d'un fleuve S'y promeine, s'y mesle, et la campagne abbreuve; Secourant et comblant de cent biens, à la fois, Le chef imperieux de l'empire françois; Le populeux Paris, à qui, du Gange au Tage, Il n'est mur si hautain qui refuse l'hommage; Rempart, dont la grandeur, seule semblable à soy, Seule peut contenir la grandeur de son roy; Et dans qui la faveur des elemens propices Entretient les plaisirs, les jeux et les delices. Les yeux, par ces objets, demeurent enchantés; Les pieds vont, sans effort, par les coeurs emportés; Paris de plus en plus, et s'accroist, et s'approche; Chacun, mesme en courant, sa lenteur se reproche; Ces beaux champs, disent-ils, ont-ils rien de pareil, En tout ce qu'en sa route eclaire le soleil? Et devons-nous douter d'exposer nostre vie, Pour revoir, sous nos loix, cette plaine asservie? Pour rompre ses liens, precipitons nos pas, Et monstrons à l'anglois ce que peuvent nos bras. L'an des-ja vieillissoit, et, de feüilles sechées, Les prés estoient bordés, et les terres jonchées; L'esté, devant l'hyver, fuyoit aux chauds climats, Et, dans l'air refroidy, s'engendroient les frimats. On voyoit du soleil la lumiere decroistre; Hors du gouffre de l'onde, il craignoit de paroistre, Jettoit son rayon pasle, et, moins riche de jour, En renfermoit l'eclat, dans un plus petit tour. Tout va, d'un cours ardent, et la sainte animée Renforce, par son feu, la flamme de l'armée; Mais, avec desplaisir, elle voit, en marchant, Le celeste flambeau panché, vers son couchant. Paris est loin encore, et la nuit est prochaine; Ils courent, mais, sans fruit; leur diligence est vaine; La sainte le connoist, et contraint les soldats De menager leur force, et moderer leurs pas. Ils vont, mais à regret, avec moins de vistesse, Et d'un murmure egal condannent sa sagesse; Elle, que satisfait cette noble chaleur, De l'espoir du combat console leur douleur. Puis elle parle au prince, et le prince, par elle, Soudain, de ses herauts le plus antique appelle; L'ordre qu'il en reçoit, est d'aller, à l'instant, Sommer d'ouvrir les murs, l'anglois et l'habitant. Le favory, qui cherche à se purger du blasme De traistre conseiller, et de guerrier infame, Prend cette occasion, comme venant des cieux, Pour vivre, ou pour mourir, content et glorieux. Il brusloit, des long-temps, de monstrer à la sainte, Qu'on l'accusoit, à tort, de bassesse et de crainte, Et qu'il n'estoit si haute, et si grande action, Qui ne fust au dessous de son ambition. Ainsi, le desespoir luy donnant du courage, Vers Charles il s'avance, et luy tient ce langage; Pour ranger la cité, sous ta royale loy, Le heraut, grand monarque, iroit en vain sans moy. Je sçay ce que peut d'elle obtenir ma presence; J'entretiens dans ses murs plus d'une intelligence; Et si, pour la reduire, il faut l'intimider, Si l'artifice est propre à la persuader, Permets moy seulement de l'aller reconnestre, Et je m'ose vanter de t'en rendre le maistre. Aux voeux du favory, Charles se conformant, Sur un viste coursier, il s'esloigne au moment, Et, suyvi du heraut, sous la muraille, arrive, Que la clarté du jour estoit encore vive. Aux premiers boulevards, l'un et l'autre arresté, Le heraut prend l'habit des peuples respecté; L'or, en bosse, par tout, y reluit sur la soye, Et l'aiguille, en tous lieux, son addresse y desploye; Il se couvre le front, d'un precieux bandeau; Il se charge le dos, d'un superbe manteau; D'un long tissu d'argent, par le corps il se serre, Et porte, dans la bouche, ou la paix, ou la guerre. En ce riche equipage, à lents et graves pas, Il va, sans le penser, recevoir le trespas. Telle on voyoit marcher, dans le siecle profane, Vers l'autel inhumain de la noire Diane, L'innocente victime, entre les saints bourreaux, Pour tomber, et mourir, sous les sacrés couteaux. De fueilles et de fleurs la teste couronnée, De pourpre revestüe, et de rubans ornée, Sans craindre, et sans sçavoir la rigueur de son sort, Contente, et malheureuse, elle alloit à la mort. À grands cris, en marchant, il appelle la garde; Par ruse, ou par mespris, à paroistre elle tarde; Il renforce sa voix, et, d'un grand chastiment, Hardy sous ses habits, la menace aigrement. Enfin, criant tousjours, la terrace il aborde; De soldats et de chefs, alors elle se borde; Soudain il leur enjoint, de livrer à son roy, Les murs injustement asservis sous leur loy; Aux françois promet grace, aux anglois assurance; Mais, jure que leur mort suyvra leur resistance; Protestant qu'il n'est point de juste cruauté, Que n'exerce, sur eux, son monarque irrité. Betford, qui du françois voit l'ame chancelante, Qui ne voit pas l'anglois moins remply d'espouvente, Et qui craint que l'effroy ne contraigne leur coeur De sousmettre la place à la loy du vainqueur; Pour obliger leur crainte à demeurer rebelle, Des mortelles horreurs conçoit la plus mortelle; L'inspire à Millington, en ce lieu commandant; Millington à l'anglois parle, d'un ton ardent. Aux arcs, aux traits, dit-il; que l'on mette par terre Celuy qui foule aux pieds l'honneur de l'Angleterre; Perisse l'insolent, sous l'effort de nos bras; Son audace insensée est digne du trespas. Repoussons cet outrage, avec d'autres outrages, Apprenons au françois, à tenter nos courages, Et que, par cet exemple, il sache, à l'avenir, Comment nostre courroux sçait l'audace punir. Satan mesle, à ces mots, son haleine infernale; La fureur des anglois en devient plus brutale; Dix traits, en cet instant, lancés sur le heraut, Volent tous, vers son sein, et pas un ne le faut. Tous l'atteignent au coeur, et leur pointe execrable S'y moüille, et s'y rougit, d'un sang inviolable; Le sacré droit des gens, en ce forfait affreux, Sent abolir ses loix, et dissoudre ses noeuds. Par ce noir attentat, la France et l'Angleterre, Sentent eterniser leur inhumaine guerre; Et desormais le feu n'en peut estre amorty, Que par l'accablement du coupable party. Le meurtrier furieux accourt à la despoüille, Et, d'un second forfait, indignement se soüille; Ce corps, de cent espieux, tient le fer occupé; Cet habit, en cent parts, se trouve dissipé. Comme si quelque enfant, d'une main indiscrette, Vient harceler le dogue, en sa rage muëtte; Quand la chienne des cieux, par ses rayons ardens, Luy met au sein la flamme, et, le venin aux dents; L'animal escumeux, quitant l'humide place, S'elance contre luy, le heurte, le terrace, Le mord, en mille endroits, impitoyablement, Et fait mille lambeaux de son habillement. Amaury plein de trouble, à l'acte parricide, R'accourt vers le françois, d'une course rapide, Et, contant son danger et l'angloise fureur, Remplit tous les esprits de colere et d'horreur. Charles, d'un feu soudain, s'enflamme le visage, Et bruslant d'un courroux digne du grand outrage, Bien que des-ja la nuit ait couvert l'horizon, Veut, durant la nuit mesme, en tirer la raison. Ne vengeons plus nos loix, vengeons celles du monde; Dit-il, en s'escriant, comme un foudre qui gronde; Que ce crime infernal, commis si laschement, Sans sa punition, ne demeure un moment. Contre les violens, usons de violence; Faisons que leur supplice egale leur offense, Et, dans leur sein barbare ensanglantant nos mains, Monstrons-nous aujourd'huy justement inhumains. Allons, dit Amaury, venger l'atroce injure; Que l'anglois, sous nos coups, la paye avec usure; J'applaniray la voye, et, de corps entassés, Pour monter sur les murs, combleray les fossés. Tout suit ce mouvement, et le camp redoutable Va, d'un rapide vol, au boulevard coupable, Et, de tout son grand poids, tombant sur les dehors, Les ebransle, les ouvre, et les jonche de morts. La defense est confuse, et l'attaque est reglée; Herbert, d'un avant-main, trebuche sous l'anglée, Et murmure, en mourant, que son cours soit borné, Par celuy qu'à la mort il avoit destiné. Glencarne s'efforçoit de retenir sa bande; Quand, d'un puissant revers, le vient charger Yurande; L'anglois a, du grand coup, le bras droit emporté; Sa bande desormais fuit, avec liberté. Le bras, loin de son corps, sur la sanglante terre, De sa nerveuse main, l'espée encore serre, Et, comme si d'Yurande il vouloit se venger, Vers luy dresse sa pointe, et la semble alonger. Betford, sur le chemin, qui meine vers la porte, Avoit dressé, de pieux, une barriere forte; Pour un second arrest aux estrangers efforts, Si, trop foibles pour eux, se trouvoient les dehors. Bien loin devant les siens, la terrible guerriere Vole seule, et s'avance à la forte barriere; À cheval elle y donne, et, d'un choq vigoureux, La renverse, en eclats, sur le terrain poudreux. Le françois animé, volant apres la sainte, Pousse le foible anglois, qu'esparpille la crainte; En un lieu seulement, le vaincu reprend coeur; Mais c'est pour retomber, sous la loy du vainqueur. Vitacre, de sa pique à deux mains empoignée, Tenant Dorthe esloigné, tient la mort esloignée; Et Dorthe, en le perçant, avec son trait lancé, Par la pique dardée, est luy-mesme percé. Le robuste Spenser, et l'agile Gamache, Chacun la hache au poin, l'un à l'autre s'attache; De plus d'un ferme coup, chacun se sent blesser; Mais sous Gamache, enfin, mord l'arene Spenser. Par tout, sur le vaincu, le vainqueur fait main basse; Sa colere inhumaine à pas un ne fait grace; Il suit de son transport l'aveugle mouvement, Et ne refuse rien à son ressentiment. En nul temps, la valeur n'a paru si brutale; À l'exces du forfait le chastiment s'egale; Le françois fait l'anglois, et, devant l'eternel, On ne sçait qui des deux est le plus criminel. Mon heraut, dit le prince, au milieu du carnage, Reçoy de ma douleur ce premier tesmoignage; Mon bras, sur la cité, le reste achevera; Ce qu'on t'a fait souffrir, elle le souffrira. Satan qui reconnoist, que leur rage effrenée, Dans tout son vaste enclos, à la ville estonnée; Et qui voit l'habitant, saisi d'un juste effroy, Parler de recourir à la grace du roy. Ah! Dit-il, c'en est fait; ils craignent cette sainte; Retenons les pourtant, avec une autre crainte; Ostons leur l'esperance, et faisons que, du roy, Ils ne conçoivent pas un moins puissant effroy. Soudain, sur tout le mur, et par toutes les places, Il en fait, par cent cris, eclater les menaces; Jure qu'il a pour eux, le courage endurcy, Et qu'il refusera de les prendre à mercy. La perte de l'espoir l'audace leur redonne; Ainsi quand, à l'abord d'une affreuse lionne, Le timide chasseur croit, en se prosternant, Destourner de son chef le peril eminent; Si le fier animal, pour luy moins magnanime, Vient, les ongles ouverts, en faire sa victime; Au defaut de l'espoir, la force de la peur, Pour repousser la mort, luy redonne du coeur. Cependant Amaury, dans sa furie extreme, Vomit, sur la cité, blasfeme sur blasfeme, Et se plaint de ses mains, dont les enormes coups Luy paroissent encor trop legers et trop doux. La France jusqu'alors, jusqu'alors l'Angleterre, N'avoit point fait du feu l'instrument de la guerre, Et le fer seulement, comme d'un mesme accord, Leur servoit aux combats à se donner la mort. L'une et l'autre, avec soin, pour sa plus grande gloire, Dans les succes heureux, temperoit sa victoire, Et, sauvant les vaincus, joüissoit du beau fruit, Que, parmy les dangers, ses faits avoient produit. Mais le demon veillant, conseillé par sa rage, Veut mettre, avec le fer, les flammes en usage, Et, par les noirs effets de leur crüelle ardeur, D'un desordre si grand accroistre la grandeur. Il forme ce projet, et, suyvant sa pensée, Descend, où des enfers l'ombre est la plus pressée, Plonge deux longs flambeaux, dans les feux eternels, Puis revient accomplir ses desseins criminels. Du profond de l'abysme un instant le rameine, Où le camp, sur l'anglois, execute sa haine, Où, des siens à la teste, avec plus de terreur, L'inhumain favory signale sa fureur. Invisible, il se mesle aux trouppes animées, Fait voler, par les rangs, ses torches allumées, Approche d'Amaury les detestables feux, Et respond, par cette ayde, à ses horribles voeux. Amaury, s'en armant, court vers les edifices, Et veut, jusques sur eux, estendre ses supplices; Les soldats, comme luy, s'arment d'ardens tisons, Et portent la rüine aux tremblantes maisons. La nuit, par tant d'eclairs, sent dissiper ses voiles, Et, devant leur rougeur, voit paslir les estoilles; Sous le nombre infiny de ces feux eclatans, Le camp paroist, sans nombre, aux yeux des habitans. Hors des murs elevés, et devant chaque porte, Un amas de logis de differente sorte, Regne, avec moins d'eclat que l'illustre cité, Et d'un moins digne peuple est en foule habité. Ces lieux, esloignés d'elle, eussent formé des villes; Pres d'elle, ils ne sembloient que des bourgades viles; Que de rustiques toits, construits pour recevoir L'estranger, que sa gloire attiroit à la voir. Quand la foudre guerriere eclate sur la France, Contre ses moindres coups, ils manquent de defense, Munis de seuls gazons, sans fossés, et sans tours; L'usage des vieux temps les a nommés fauxbourgs. Dans celuy que d'enhaut le magnifique Louvre, Sous luy, vers le couchant, à sa droitte descouvre, Les superbes vainqueurs, par le demon poussés, Pour mettre tout en feu, marchent à pas pressés. Amaury les conduit, et son profane exemple Leur monstre à n'espargner, edifice, ni temple; De la voix, de la main, il leur marque les lieux, Où la flamme s'attache, et penetre, le mieux. Par les cloisons, d'abord, on la voit se respandre, De l'une à l'autre, en suitte, aux solives s'esprendre, Noircir les gros chevrons, les degrés assieger, Petiller dans la tuille, et les combles ronger. Enfin, et tout d'un coup, forçant porte et fenestre, De mille petits feux un grand feu vient à naistre, Qui, parmy l'air obscur, ses boüillons agitant, Renouvelle le jour au françois combatant. L'anglois, saisi de peur, fuit le feu, qui le brusle, Fuit le fer, qui le blesse, et vainement recule; À peine est-il du feu, par la fuitte, eschappé, Que, du fer, à l'instant, il se trouve frappé. Ainsi lors qu'un vieux cerf, que l'ombre et le silence Sembloient, sous un taillis, cacher en assurance, Par plus d'un grand limier à grands abois poussé, Est, du fort qui le couvre, en la plaine lancé; L'espouvente le presse, et, quelque part qu'il aille, L'image de la mort le suit, et le travaille; Et, si la dent des chiens ne le dechire pas, Par le fer des chasseurs, il reçoit le trespas. Dans la terreur commune, un seul plein de constance Des plus fameux heros egala la vaillance, Et, pour quelques momens, d'un front audacieux, Put servir de barriere au camp victorieux. L'un des chefs hibernois, apres sa course faitte, Avoit choisi ce lieu, pour derniere retraitte, Et, dans ses foibles bras, autresfois triomphans, Au defaut de leur mere, elevoit ses enfans. Cent lumineux flambeaux tombent sur sa demeure, Ses petits il regarde, et de tendresse pleure; Sa valeur se resveille, et ses sens refroidis Reprennent la chaleur, dont ils brusloient jadis. Sur sa porte il descend, sous sa cuirasse brille; Sa pertuisane empoigne, et garde sa famille; Le françois, pour entrer, fait mille grands efforts; De la pointe il l'arreste, et le tient au dehors. Cent tisons, à l'instant, volent contre sa teste, Encore que, sur luy, fonde, en vain, leur tempeste; Mais, sous leur vol ardent, et leurs coups redoublés, Il voit, plein de douleur, ses petits accablés. Ses bien-aymés enfans, s'embrasent à sa veüe; Ce n'est pas le françois, c'est ce feu qui le tüe; Ce feu seul au trespas le porte, avec fureur, Et seul, pour la clarté, luy donne de l'horreur. Le barbare destin sa richesse a ravie; Il ne luy reste plus qu'une imparfaitte vie; Ce reste l'importune, et luy fait, dans la mort, Chercher à s'affranchir des injures du sort. Il veut finir ses jours, et sa rage depite, Parmy les boutefeux, soudain le precipite; Dans leur flamme il se darde, et, de quatre grands coups, En met quatre par terre, et les ebransle tous. Le vaillant bataillon, devant cette vaillance, Par force, en plus d'un lieu, trouble son ordonnance; Amaury s'en irrite, et, d'un bras furieux, Luy lance un des flambeaux, et l'esteint dans ses yeux. Le guerrier perd le jour; mais, bien que sans lumiere, Il ne perd rien pourtant de sa vertu premiere; Sa sensible douleur ayde à l'encourager, Et son aveuglement luy cache le danger. Le visage bruslé, les paupieres bruslantes, Il court, sans but certain, aux brigades pressantes, Par tout les fait tomber, sous son terrible choq, Et semble, sous les traits, un immobile roc. En cercle, autour de luy, tout le camp se ramasse, Et renferme sa gloire, en un petit espace; Un seul homme, sans veüe, occupe tout un camp, Et ne peut se resoudre à luy ceder le champ. Comme un fameux taureau, dans la forte estacade, Enceint de tous costés du cavalier nomade, Baisse l'horrible corne, et, d'un puissant effort, Porte, de tous costés, l'espouvente et la mort. Il sent, par mille dards, et par mille zagayes, Son invincible corps, ouvert de mille playes; Mais, pour estre plus foible, il n'est pas moins vaillant, Et, dans les abois mesme, est tousjours assaillant. Enfin, sa pertuisane en deux parts eclatée Abandonne, et trahit sa valeur indontée; Il sent, à cette fois, approcher son destin, Et se prepare à faire une heroique fin. Sur les pieds, il se plante, et, d'un ferme langage; Venés, tigres, dit-il, achever vostre ouvrage; Vous ne m'osterés rien, par vostre cruauté; En m'ostant mes enfans, vous m'avés tout osté. De fleches et de feux, une effroyable gresle, Sur luy, de toutes parts, tombe, alors, pesle-mesle; Il meurt, et de deux morts, par le fer, et le feu; Comme si, pour l'abbattre, un trespas estoit peu. Rien de luy ne demeure, et l'insolente flamme Se permet de passer, jusqu'aux biens de son ame; Elle consume encore un nom si glorieux, Et le laisse ignorer aux siecles curieux. Apres ce grand exemple, il n'est rien qui resiste; Le combat est infame, et la victoire triste; L'honneur ne peut souffrir tant de lasches rigueurs; La peine est aux vaincus, et la honte aux vainqueurs. Nul n'eschappe à son sort; et tout sexe, et tout âge Esprouve du françois la fureur et la rage; Tous y sont, sans pitié, sousmis egalement; Mais l'anglois s'y voit seul exposé justement. Hors luy, tout autre endure un injuste martyre; Le vieillard egorgé, dans les sanglots, expire; La vefve, sous le coup, perce l'air de ses cris, Et la soeur, en mourant, plaint ses freres meurtris. Pendant ce temps la sainte a laissé, loin derriere, Des ennemis forcés la fragile barriere, Et, contre un gros de reste employant son effort, Devant elle le chasse, ou luy donne la mort. Son coeur l'a, jusqu'au pont, presque seule, conduitte; La terre icy luy manque, et borne sa poursuitte; Elle voit les fossés convertis en marais, Et ne voit sur les murs, que canons, et que grais. Là, se suspend son ame, et ne sçait que resoudre; Son bras luy promet bien de mettre tout en poudre, Et, d'un peril si grand, ses belliqueux esprits, Par ce qu'il a de beau, sont ardemment espris. Mais sa raison luy dit, qu'encore qu'elle essuye Des rocs et des boulets l'espouventable pluye, Qu'elle aille au pied des murs, qu'elle aille à leur sommet, En vain, de les garder, seule, elle se promet. Ainsi, quelques momens, douteuse et balancée, Elle voit, dans les airs, une flamme elancée, Parmy des tourbillons tenebreux et roulans, En ondes, vers le ciel, sortir des toits bruslans; Et craint que, par le feu, dans l'amour du pillage, Le françois n'ait souffert quelque insigne dommage. Comme, quand un nocher, apres mille terreurs, Voit, aveque le port, la fin de ses erreurs; S'il avient que le vent contraire à la marée Du havre descouvert luy defende l'entrée; Bien qu'il face, sans fruit, mettre la voile bas, Que, sans fruit, sur la rame, il lasse tous les bras, Sa barque, toutesfois, par cette resistance, Se suspend sur le flot, et s'y tient en balance; Jusqu'à ce que la vague, abandonnant le bord, En haute mer l'entraisne, et le prive du port. Ainsi, dans le moment, que la forte guerriere Alloit, sur le rempart, terminer sa carriere, Un autre mouvement en son coeur excité L'esloigne, tout à coup, de la forte cité. D'une soudaine peur, sa grande ame est atteinte, Et le courage, en elle, alors, cede à la crainte; Elle quitte les murs, retourne sur ses pas, Et voit regner, par tout, la flamme et le trespas. Par ces tristes objets saintement attendrie, Du monarque des cieux la clemence elle prie De moderer des siens la criminelle ardeur, Et de leurs cruautés oublier la grandeur. En priant elle pleure, et plus elle s'avance, Et plus elle les voit aigrir leur violence, S'abandonner, sans bride, à tout genre de maux, Assouvir, sans pudeur, leurs appetits brutaux, Poursuyvre le massacre, au milieu des rüines, Et porter leur fureur, jusqu'aux choses divines, Sans qu'en toute sa route, à ses humides yeux S'offre rien que de noir, d'infame, et d'odieux. Un desordre si grand, plus que devant, la trouble; Sa colere s'accroist, sa douleur se redouble; Elle veut s'escrier; mais son saisissement Estouffe sa parole, en ce commencement. Enfin, du puissant noeud, qui la langue luy serre, Le depit la degage, et, d'un ton de tonnerre; Cessés, cessés, dit-elle, un si dannable assaut; C'est trop mal expier le meurtre du heraut. Le fer, alors, s'arreste, et la flamme s'appaise; Le feu, de tous costés, n'est plus que de la braise, Et chacun, revenu de son lasche transport, Regarde, avec horreur, les restes de la mort; La guerre forcenée y reconnoist ses crimes, Le regret suit la faute au coeur des magnanimes. Amaury seulement, contre l'anglois outré, Sans estre, ainsi que tous, en luy-mesme rentré, Fierement aux vaincus toute pitié refuse, Joüit de sa vengeance, et de son heur abuse. La fille voit le prince, et rehaussant sa voix; Ah! Charles, luy dit-elle, ah! Qu'est-ce que je vois? Ah! La punition est pire que l'injure; Nous avons violé les droits de la nature, Et, contre les lieux saints, nos trouppes ont commis Un forfait souhaitable, en nos seuls ennemis. Le prince luy respond, ce mal est sans remede; Mais la raison, enfin, au desordre succede; Le camp n'est plus crüel, n'en veut plus qu'au butin, Et peut estre employé, mesme avant le matin. Les enfers, repart-elle, et leurs noires furies L'ont rendu l'instrument de tant de barbaries; Son bras a fait ces maux, non pas sa volonté, Et son feu, desormais, sera moins emporté. Que de nuit, toutesfois, il attaque la ville, Il est trop perilleux, il est trop difficile; Et jamais des soldats de pillage chargés, Ne furent sagement au combat engagés. Non, si nous voulons vaincre, et vaincre en assurance, Ne commettons qu'au jour le salut de la France; De ce haut point d'estime il ne faut pas tomber; Il faut gaigner Paris, et non le derober. Que, sur ce mesme champ, repose donc l'armée; Jusques à ce qu'au ciel l'aube soit rallumée; Nous la verrons, alors, s'elever au rempart, Avec bien plus de gloire, et bien moins de hazard. Le prudent Tanneguy loüe un discours si sage, Et, se tournant au roy, poursuit, en ce langage; Cependant, avec soin, nous purgerons ces lieux De tant de sang versé, par nos bras furieux. En suitte nous irons, aux diverses brigades, Marquer, par tout le mur, l'ordre des escalades; Et, vers le seul endroit, pour la breche, arresté, On verra le canon des l'aurore pointé. Charles approuve tout, et soudain la trompette Aux regimens espars commande la retraitte; Ils consentent à peine au repos ordonné, Bien que, jusqu'à trois fois, la trompette ait sonné. La sainte les exhorte à moderer leur flamme; L'espoir du lendemain met le calme en leur ame; On distribüe aux uns des arcs et des carquois, Les autres sont munis de dards et de pavois, Et l'on porte aux quartiers, pour monter aux courtines, Des eschelles sans nombre, et des monts de fassines. En suitte, autour des feux, par la plaine, allumés, Mangent, deçà, delà, les soldats affamés; Puis reposent en paix, sous les gardes placées, Et rendent la vigueur à leurs forces lassées; Tanneguy, dont les soins ne peuvent sommeiller, Travaille, et fait, sans cesse, en tous lieux, travailler. Le camp, devant le jour, la dure terre quitte, Et l'attaque des murs, à grands cris, sollicite; Le soldat, de luy-mesme, accourt à son drappeau, En tumulte s'y range, et ce tumulte est beau. Par ordre, chaque trouppe à son poste s'avance, Pour un si noble assaut, resveille sa vaillance, Prepare du trespas les divers instrumens, Brusle d'impatience, et conte les momens. Comme en ce froid climat, qui s'approche de l'Ourse, Quand on s'appreste à faire une fameuse course, Et que les pronts chevaux, ardens et deschargés, Sur une mesme ligne, en ordre sont rangés; Attendant le signal, ils rongent la barriere, Forment un lac d'escume, au front de la carriere, Grattent le champ des pieds, et, comme s'animans, Font retentir le ciel d'aigus hannissemens. Ainsi le camp françois, voyant l'heure prochaine, Qui devoit terminer cette guerre inhumaine, Aux boulevards captifs se dispose à donner, Et fait l'air, tout autour, de ses cris resonner. Vers le sombre orient l'un tourne sa paupiere, Et haste du desir la tardive lumiere; L'autre, suyvant le pole, observe, par raison, Combien l'aube est encor, sous le noir horizon; Presque tous, du regard, devorent la courtine, Tous jurent de Paris le sac et la rüine, Et quelqu'un, du penser prevenant ses exploits, Mesme avant le combat, triomphe de l'anglois. LIVRE 11 Tandis que, de la sorte, à l'attaque on s'appreste, Betford, qui, sur son chef, voit fondre la tempeste, Recueillant ses esprits, à l'abry des remparts, Ramasse ses guerriers, par la frayeur, espars. Pour le faire sans trouble, il veut qu'on chasse l'ombre, Par un jour emprunté de lumieres sans nombre; À leur brillant eclat cede l'obscure nuit, Et la confusion, aveque elle, s'enfuit. Cette illustre cité, qui la France maistrise, Comme desdaignant d'estre en peu de lieu comprise, D'une province à l'autre, estend son vaste enclos, Et de la claire Seine embrasse les doux flots. Ce fleuve en deux la fend, et, pour troisiesme ville, Luy mesme, en se fendant, forme, entre elles, une isle, Qui fut le vray Paris des gaulois habité, Et qui conserve encor le surnom de cité. Elle est seule un empire, et sa grandeur immense, En seize regions, partage sa puissance, Et chacune, au besoin, de ses forts habitans, Sans peine, arme et fournit trois mille combatans. Tout quartier a sa place, à sa trouppe, assignée, L'une plus, l'autre moins, des portes esloignée; Où s'assemblent les corps en bataille rangés, Pour les conduire aux murs, lors qu'ils sont assiegés. Betford, à qui sa triste et honteuse deroute Laisse de sa fortune un legitime doute, Et qui craint que le peuple, à ce coup repenty, Ne vueille repasser au contraire party; Pour son propre salut, sous ombre d'assistance, Des altiers boulevards donne aux siens la defense, Et, loin de chaque porte, et du tour des fossés, Tient les pasles bourgeois, avec art, dispersés. Seulement, de leur nombre, il choisit une bande, Qu'il veut que l'un des siens, sous ses ordres, commande; Et luy commet le soin d'un endroit escarté, Où l'assaut du françois est le moins redouté. Puis courant et volant de terrace en terrace, Où le plus, dans les coeurs, il remarque de glace, Où le plus, dans les bras, il trouve de langueur, Là, sa voix il desploye, avec plus de vigueur. Compagnons, leur dit-il, dont la fougue indiscrette S'imagina du crime, en ma sage retraitte, Et qui, d'un feu trop chaud vous sentant consumer, Du nom de lasche fuitte osastes la nommer; Reconnoissés le but de cette fausse fuitte, Et joüissés du fruit de ma bonne conduitte; Voyant vos ennemis, par mon art, attirés, Où si long-temps, en vain, je les ay desirés. J'ay leur orgueil accreu, me feignant, sans courage; Ils vous attaqueront, à leur desavantage; Et, du haut de ces murs, vos moins robustes bras, Aisement, aux plus forts donneront le trespas. En ce lieu, du françois l'imprudence amenée, De Poitiers, d'Azincourt, aura la destinée; Il marche audacieux, et, sans voir son danger, Brutalement, par vous, se vient faire egorger. Pour faire, à sa valeur, aussi foible qu'altiere, Dans ces larges fossés, trouver son cimetiere, Roulés, par tout, sur luy, vos cailloux et vos grais, Lancés, sur luy, par tout, et vos dards et vos traits, Couvrés ses bataillons, d'un nüage de fleches, D'un visage assuré, presentés vous aux breches, Attendés son assaut, et soustenés ses coups, Quelque brave qu'il soit, guerriers, il est à nous. Puis au peuple il se tourne, et luy tient ce langage; Ce Charles, luy dit-il, ce reste de carnage, Qu'autresfois, parmy vous, vous ne pustes souffrir, Contre nous, à vostre ayde, aujourd'huy vient s'offrir. Mais voyés, quel secours vous offre l'infidelle; D'abord il remplit tout, d'une flamme crüelle, À ceux qu'il feint d'ayder il dechire le flanc, Et les noye, en un lac, qu'il forme de leur sang. Ah! Vous connoissés trop le dessein qui le meine; Vous ne pouvés douter de sa rage inhumaine, Ny qu'il n'ait, dans le coeur, profondement gravé Le massacre des siens, par vos mains, arrivé. De tant d'affreuses morts, dans son ame implacable, Il n'est aucun de vous qu'il n'estime coupable; Comme ses criminels, il vous regarde tous, Et son courroux ardent n'a, pour objet, que vous. Sur vos malheureux murs, oyant gronder l'orage, Dont de ce fier tyran les menace la rage, À quels masles efforts cet horrible danger Ne doit point, contre luy, vostre coeur obliger? Allons donc vaillamment escarter la tempeste, Dont se promet son bras d'ecraser vostre teste; Allons sauver l'honneur, dont il veut vous priver; Allons vos biens, vos loix, et vos temples sauver. Par ces mots si pressans, et si pleins d'artifice, Il anime au combat l'une et l'autre milice, Et, bien que, plus qu'aucun, il se sente abatu, Ne fait pas, sur son front, lire moins de vertu. Ainsi le medecin, qu'un accident funeste Renferme en un palais attaqué de la peste, Quoy qu'à son jugement le venin soit trop fort, Et que tout ce qu'il voit luy parle de la mort; Il offre aux infectés sa fidele assistance, Flatte les moribonds, les repaist d'esperance, Et, dans l'exces du mal, lors qu'il est deploré, Dissimule sa peur, sous un front assuré. Talbot qui, de tout temps, en son ame hautaine, Nourrissoit, pour Betford, une jalouse haine, Et, contre sa grandeur, hautement declaré, Vivoit, aux yeux de tous, d'avec luy separé; Languissant à Paris, depuis plus d'une lune, Du succes de Patay maudissoit l'infortune, Et de sa playe encor n'estoit pas bien remis, Quand Betford s'y sauva, devant ses ennemis. Sa honte eust satisfait un moins noble courage; Le genereux Talbot, loin d'en prendre avantage, Suspendit, contre luy, ses vieux ressentimens, Et sentit ses desdains, pour luy, moins vehemens. Du fauxbourg attaqué, sa supreme vaillance Voulut, plus d'une fois, embrasser la defense, Voulut, plus d'une fois, les flammes amortir; Mais l'effroy de Betford ne le put consentir. Mesprisant, par vertu, l'ordinaire loüange, En cette occasion, seul aux murs il se range, Et, comme independant, sans à rien s'obliger, Se destine par tout, où sera le danger. Le brave Lyonnel, au dessein de son pere, Dans le mesme party, fait un dessein contraire, Craint, pour un seul endroit, les effets du malheur, Et, pour ce seul endroit, reserve sa valeur. Il adoroit Marie, et son ardeur fidelle, En ce peril commun, ne craignoit que pour elle; Il l'y regardoit seule, et son bras redouté Y combatoit pour elle, et non pour la cité. Quand, du royal desert, en la royale ville, Cette chaste beauté vint chercher son asyle, L'ayant, plus que jamais, contemplée à loysir, Il en vit redoubler le feu de son desir. Sans rival, sans jaloux, qui troublast sa fortune, Il vit, jusqu'à trois fois, renouveller la lune; Et, durant tout ce temps, ne passa point de jour, Qu'il ne le signalast, par cent preuves d'amour. Attiré par ces yeux, eschauffé de leur flamme, Il en fit desormais tout l'objet de son ame; Il fut tout à Marie, et, reverant ses loix, Pour estre son amant, oublia d'estre anglois. Rejetté, desdaigné, sans aucune esperance, Il l'ayma, toutesfois, avec perseverance; Il cherit ses rigueurs, et creut que le trespas Estoit un mal plus doux, que de ne l'aymer pas. De ses yeux flamboyans les vives estincelles, Autant que de Talbot les souffrances crüelles, Avoient, en ce grand coeur, amoureux des hazards, Engendré du mespris, pour les faveurs de mars. S'il consent qu'à la guerre encore on le remeine, C'est comme defenseur du sejour de sa reyne, Du beau sejour des roys, du palais eclatant, Dont la garde est commise aux soins de l'habitant. Ce poste est le plus fort, et le moins honnorable; À tout autre, pourtant, il le tient preferable; Il regle son honneur, par son affection, Et fait, de son amour, sa seule ambition. Betford, dont tous les lieux desirent la presence, Dans ses preparatifs, fait luire sa prudence; Et, par tout, où du camp se peut tourner l'effort, Sous cent aspects divers, il oppose la mort. Par tout, de l'arsenal les poudres on charrie; Sous un faix si pesant, le charroy ploye et crie; On ne voit que boulets, que dards, que traits, qu'espieux, Qu'affusts desmesurés, et qu'enormes essieux. De terre et de fumier on comble des barriques; Aux creneaux abatus on redonne des briques; L'huille sur les trepieds boüillonne en mille endroits; Icy poussent les forts, là rangent les adroits; Les enfans ont la hotte, et les vieillards la pelle; À ce travail encor les femmes on appelle, Et, dans l'extremité d'un danger si present, Nul âge n'est oysif, nul sexe n'est exempt. Ainsi, lors qu'un essaim d'abeilles vigilantes, Voit s'obscurcir le ciel, sur ses ruches tremblantes, Un son triste et confus sort de ces logemens, Qui fait retentir l'air de sourds bourdonnemens. Les volans citoyens, pour soustenir l'orage, De leurs toits crevassés reparent le dommage, Courent à chaque fente, et bouchent tous les trous; Le labeur inquiët se partage entre tous. L'assiegé, sur le mur, precipite sa tasche; L'assiegeant, sous le mur, travaille sans relasche; Desormais tout est prest, et, de chaque costé, L'on n'est plus retenu que par l'obscurité. Chacun des deux partis, en diverse maniere, L'anglois et le françois attendent la lumiere, Dans la peur, dans l'espoir du grand evenement, Par qui se doit finir un si long mouvement. Et des-ja, sur le lit, où la clarté sommeille, Le douteux crepuscule, et s'estend, et s'esveille, Et, d'abord foible et sombre, en suitte paslissant, Vient preparer la voye au soleil renaissant. Des-ja des moindres feux les lampes infinies Paroissent, dans le ciel, esteintes ou ternies; Dans le profond des airs, les astres les plus grands, Ne jettent plus, des-ja, que des rayons mourans; L'aube naist, puis s'enfuit, par l'aurore, chassée; Par le soleil, enfin, l'aurore est effacée; Le jour, d'un jaune d'or, peint la crouppe des monts, Et de perles, sans nombre, emaille les vallons. Par cent bouches d'airain, une foudre subite Pousse, alors, cent eclairs, vers le mur opposite; Cent boulets embrasés, de cent lieux differens, Volent, vers un lieu mesme, à-l'envy murmurans. La terre, sous les pieds, se meut à ces tempestes; L'air, en cent lieux s'ouvrant, siffle aigu sur les testes; Le canonnier recharge, et, soudain repointant, À redoubler ses coups, ne perd pas un instant. Un feu succede à l'autre, et sa pronte furie Forme un nüage espais, sur chaque baterie; D'une obscure vapeur, le canon aveuglé, Bien qu'il tire tousjours, n'a plus de but reglé. Mais, des remparts batus, une contraire foudre, Au milieu du broüillards, que fait l'ardente poudre, Confondant son tonnerre aveque son eclair, Resillonne, à grand bruit, les campagnes de l'air. Entre les canons seuls, durant un long espace, L'effroyable combat, des deux costés, se passe, Et des-ja le haut mur, de mille coups ouvert, Laisse du boulevard le terrain descouvert; Des-ja le bas du pan, qui revest la courtine, Remplit le bas fossé, de sa vaste rüine; Le terrain, d'heure en heure, affaisse sa hauteur, Et l'ouvrage entrepris s'avance, avec lenteur. Mais, enfin, le canon, qui sans cesse descharge, Donne aux voeux du françois une breche assés large, Et pour y monter mesme, à force de grands coups, En fait voir le panchant desormais assés doux. Des siecles precedens, la rude architecture Enfermoit les cités, d'une simple closture, Et, contre la fureur des drappeaux assaillans, Ignoroit le secours des angles et des flancs. Paris, pour sa ceinture, en cet age rustique Gardoit, comme pour tout, l'ordonnance gothique, Et, par de creux fossés, et de hauts boulevards, Couvroit ses habitans des orages de mars. Du tonnerre infernal la machine naissante Estoit, encore alors, de carnage innocente; Et, contre les seuls murs, l'art encore imparfait En avoit destiné le formidable effet. La malice d'alors, moins qu'en ces temps subtile, Ne rendoit point encor la valeur inutile, Par les ressorts cachés, et les menus boulets De la longue harquebuse, et des courts pistolets. Quand les chefs au combat engageoient les armées, On n'oyoit plus gronder ces bouches enflammées, Et l'on n'avoit à craindre, au milieu des hazards, Que les lances, les traits, les fleches, et les dards. La sainte, cependant, qui voit chaque brigade, À grands cris, en tous lieux, demander l'escalade, Et voit que, si son roy tarde à les occuper, Leur mutine chaleur les va faire eschapper; S'escrie; ô compagnons, quelle fureur subite À donner, avant l'ordre, ainsi vous precipite? Quoy! Ne sçauriés-vous donc vous contraindre un moment? Voulés-vous de l'assaut risquer l'evenement? Voyés quelle est la breche, et jugés si, sans blasme, On y peut exposer vostre imprudente flamme; Devant le temps venu, cette ardeur tesmoigner, C'est perdre follement ce que l'on veut gaigner. Permettés qu'aujourd'huy la guerriere science De ce feu belliqueux regle la violence; Le courage, ô françois, ayde moins qu'il ne nuit, Si, par le jugement, son effort n'est conduit. Souffrés que la raison, par un chemin facile, Vous meine en seureté, dans la rebelle ville. La sainte, avec ces mots, les croyant reprimer, Ne fait que d'autant plus leur fureur animer. Surprise d'un transport, si fier, si redoutable, Elle cede, vaincüe, à leur fougue indontable, Et, ployant sous le joug de la necessité, Accorde aux bataillons le rempart souhaité. Ainsi, lors que l'enceinte a renfermé la beste, Que chacun dans la plaine à la courre s'appreste, Et que le seur limier, au veneur satisfait, Par ses abois, l'enseigne, et bande sur le trait; Souvent des chiens couplés la forte impatience Du bras qui les retient maistrise la puissance, Et contraint le chasseur, bien que mal preparé, De les souffrir donner, dans le fort desiré. Plein de joye, à l'instant, chacun prend sa fassine; Chacun, vers les fossés, à grands pas, s'achemine, Et son fardeau leger, par ordre, y deschargeant, Se monstre, en ce labeur, à-l'envy diligent. Des spacieux fossés des-ja la vaze humide, Sous les faisseaux, se cache, et devient plus solide; Des-ja, sur les faisseaux, les regimens espars Vont appuyer l'eschelle, au front des boulevards. Des archers, cependant, la valeureuse elite Borde la contr'escarpe, et leurs cours facilite, Et, voilant l'air serain d'un nüage de traits, Esloigne des creneaux le defenseur espais. À la gauche du mur, que le canon foudroye, Où, du couchant au nord, doucement il se ploye, Saintrailles, Barbazan, Vignoles, Rieux, Aymard, Chacun, de suitte en suitte, entreprend le rempart. René doit, apres eux, assaillir la courtine; Archambauld prend l'attaque à cette autre voysine, Et Dunois, vers l'endroit à la breche opposé, Tient, plus ardent que tous, son assaut disposé. La guerriere est, sans poste, et, par tout, elle vole; Par tout, à la mesme heure, on entend sa parole; Elle a l'esprit à tout; à tout elle a les yeux; Le camp, avec plaisir, la remarque en tous lieux. Au pied du mont prochain, sur la verte prairie, Charles fait plus d'un gros de sa cavallerie; Reserve necessaire, et corps brillant et fort, Destiné pour remede aux accidens du sort. Du fifre et du tambour les cadences grossieres, Se meslent au concert des trompettes guerrieres; Leur son enfle le coeur des moins braves soldats, Et les met au dessus de la peur du trespas. Chaque corps, d'un temps mesme, aux murailles s'elance; Chacun vers le sommet, d'un pas ferme, s'avance; Par l'anglois vigoureux, à ce choq appresté, Le vigoureux françois est, par tout, rejetté. À ceder aux efforts du belliqueux orage, L'assaillant courageux voit forcer son courage; L'un, sur l'eschelon bas, meurt de gloire privé, L'autre meurt glorieux, sur le haut arrivé. Tel, que renverse un grais, roulant sur plus d'un homme, Comme leur ennemy, de son poids les assomme; Tel autre, son meurtrier, dans sa cheute, attirant, Fait, par ses propres mains, sa vengeance, en mourant. On ne voit que fracas, et d'armes, et d'eschelles; Tout resonne de cris, et d'atteintes mortelles, Les traits, les javelots, les fleches, les cailloux, Sans perdre une mort seule, addressent tous leurs coups. L'attaque, toutesfois, n'en devient pas plus lente; Soudain aux boulevards l'escalade on replante. Robert, sous Barbazan, y monte avec ardeur, Et d'un chemin si droit ne sent point la roideur. Il soustient huit grands dards, sur une ample rondache, Qui, sous son espaisseur, à huit trespas le cache; Suit, malgré tout, sa pointe, et, d'aise transporté, Se flatte de l'espoir de prendre la cité; Quand le fort Villougby, dont ce poste est la garde, De toute sa vigueur, son javelot luy darde; Du grand coup il trebuche, ouvert de part en part, Et perd, en gemissant, la vie et le rempart. Vers où Rieux à l'assaut sa fiere bande anime, Geoffroy se guinde en l'air, et va jusqu'à la cime; Quatre dards, contre luy, sont poussés à la fois, Il les pare, et, du sien, repousse les anglois. À ses coups, l'ennemy plie, et prend l'espouvente; Geoffroy saisit le mur, d'une main triomphante, Tout prest à le franchir, si Morton survenu, Au fort de son ardeur, n'eust son cours retenu. Morton leve le bras, et, d'une lourde hache, Du robuste poignet une main luy detache; De l'autre il se racroche, et voit Morton soudain, Avec le mesme fer, luy trancher l'autre main. Les dents, tout luy manquant, dans les pierres il plante; Et perd la teste encor, sous la hache tranchante; Le tronc, en sang, retourne au françois indigné; Luy, des mains et des dents, garde le mur gaigné. Au poste d'Archambauld, le candiot Thrasyle Se fait remarquer seul, et s'eleve entre mille; L'anglois le charge en foule, et le repousse en bas; Ce grand coeur, toutesfois, ne se rebute pas; Soudain le defenseur se le revoit en teste, Et, fait d'en haut, sur luy, retonner sa tempeste; Il descend derechef, puis remonte à l'instant, Et tout couvert de traits, de sang tout degoutant, Par le chemin de l'air, il se fait faire place, Et, d'un pied glorieux, va franchir la terrace; Quand le brave Pembrok, transporté de douleur, À l'effroyable aspect d'une telle valeur, Contre ce seul guerrier, pousse sa trouppe entiere, Et roule, sur son front, la boüillante chaudiere, L'huille qu'en mille lieux, sur des trepieds ardens, Tenoient, au bord du mur, les ennemis prudens. L'ondoyante liqueur, dans ses blessures, entre, Luy penetre les os, et luy ronge le ventre; À ce trespas horrible, on le voit succomber; Mais il tient, long-temps, ferme, avant que de tomber. Tel, quand, pleins de fureur, les enfans de la terre, Aux habitans du ciel declarerent la guerre, Et qu'Osse et Pelion, l'un sur l'autre entassés, Servirent d'eschellons à leurs pas insensés; Entre mille geans, l'immense Briarée S'alloit faire passage à la voute azurée, Si, par un foudre heureux, le ciel presque emporté, En terre, avec ses monts, ne l'eust precipité. Du valeureux françois l'attaque vigoureuse, Par tout egalement, se trouve malheureuse; René, Poton, Aimard, l'obstinent vainement; L'entreprise a, sous eux, le mesme evenement. Dunois mesme, Dunois, ce heros invincible, Qui jamais à son coeur n'a rien veu d'impossible, Bien qu'il fust, dans la ville, entré victorieux, N'en esprouva pas moins le sort injurieux. Vers où dans un marais, pres du bord de la Seine, La Bastille commande, et la ville, et la plaine, Et cache de son ombre, aux premiers feux du jour, L'hostel, qui des vieux roys fut le pompeux sejour; Ce heros, à grands pas, jusqu'au fossé s'avance, Et medite un effort digne de sa vaillance; Mais il voit qu'en ce lieu le limon du marais S'estend plus qu'en nul autre, et mesme est plus Espais. De l'oeil il le mesure, et, sans craindre l'orage, Qui de traits et de dards, sur luy, verse un nüage, Employant tous les bras de ses vaillans drappeaux, De roches et de troncs y roulent des monceaux. Par vingt guerriers choisis, chacun suyvi de trente, Dans le ferme bourbier, vingt eschelles il plante; Le crochet mord la cime, et le pivot pointu Oste au brave assaillant la peur d'estre abatu. Par vingt endroits, alors, tous s'elevent ensemble, Et d'abord l'habitant, sur sa muraille, tremble; D'un cours, et si rapide, et si determiné, Il se sent l'ame emeüe, et le coeur estonné. Mais, l'exces du peril affoiblissant la crainte, Par ses grais, par ses traits, il garde son enceinte, Et l'on luy voit long-temps son destin balancer, Sans ceder à l'assaut, et sans le repousser. Enfin, les assaillans forcent sa resistance, Et font, vers eux, du sort incliner la balance; Des-ja quatre d'entre eux ont franchy le rempart, Et pressent l'habitant, par leur terrible dard. Lyonnel qui, plus haut, combatoit avec gloire, Voyant, là, les françois proches de la victoire, Vient à l'ayde des siens, et, boüillant de courroux, Dans un besoin si grand, suffit seul contre tous. De ces quatre, d'abord, il purge la terrace; Deux meurent à ses pieds, deux luy quittent la place, Et, d'effroy demy-morts, roulent precipités, Sur ceux mesmes qu'au sac ils avoient invités. Il va de là, par tout, et, par tout, on le treuve; La valeur, en son bras, fait sa derniere espreuve; Il porte à chaque eschelle un assuré trespas, Et l'on ne voit de luy, que son fer et son bras. Ainsi quand, sur les monts du baltique rivage, De sarmates chasseurs une bande sauvage Anime ses terriers, par un barbare son, À forcer, dans son trou, le dormeur herisson. À l'importun aboy de la meute pressante, Il resveille, en sursaut, sa vertu languissante, Au bord du trou se monstre, et, de mobiles traits, Sur soy, dresse, contre eux, un bataillon espais; À l'ombre de ses dards, sa vaillance il aiguise, Blesse loin, blesse pres, et jamais ne s'espuise; Ses traits, par tout volans, ne laissent rien debout, Et seul, sans qu'on le voye, il fait teste par tout. Dunois qui, sur le point d'achever sa conqueste, Voit qu'un guerrier tout seul tous ses guerriers arreste, Envie à sa vertu cet honneur eternel, Et, si ce n'est Talbot, croit que c'est Lyonnel. Comme digne de luy, ce danger le chatoüille; D'un ennemy si noble il pretend la despoüille; Fait redresser l'eschelle, et, le premier monté, Reconduit au rempart le françois rejetté. Lyonnel le voyant, et, prevoyant l'orage, Recueille, en ce peril, ce qu'il a de courage, Et, jusqu'au bord du mur, portant ses vistes pas, Du glorieux Dunois medite le trespas. L'un sur le bois pliant, vers les creneaux, s'elance, L'autre, sur les creneaux, attend ferme en defense; Et, le bras haut-levé, chacun cherche de l'oeil, Par où peut son rival estre mis au cercueil. Tous deux, d'un mesme effort, en mesme instant se donnent, Les armes, à tous deux, sous les armes resonnent, Dunois voit, loin de luy, de son brillant armet, Avec son grand pennache, emporter le sommet; Et, des lames d'acier de sa forte cuirasse, Lyonnel, pres de luy, voit semer la terrace. Sans relasche pourtant, ils redoublent leurs coups, Deschargent leurs harnois de mailles et de clous, Entament leurs plastrons de leurs moindres atteintes, Et retirent de sang leurs javelines teintes. D'un pied seul, l'un des deux, sur l'eschelle, tenant; L'autre, de tout le corps, le mur abandonnant, Ils combattent en l'air, et, dans cette posture, De leur estrange guerre, estonnent la nature; Chacun, d'ardeur egale, au combat s'animant, Chacun à triompher pensant egalement. Mais, devant le soldat, l'habitant hors d'haleine Ne pouvant plus tenir, qu'avec beaucoup de peine, S'en alloit luy ceder, pour la seconde fois, Et forcer Lyonnel de ceder à Dunois. Quand le sage Betford, qui, contre sa creance, Voit ce poste attaqué, par la fleur de la France, Y fait soudain voler deux drappeaux resolus, Entre tous les anglois, pour ses gardes, eleus. L'un d'eux, sur le rempart, les fugitifs ramasse, Par la secrette porte, au fossé l'autre passe, Et vient avec un cry, non moins affreux que haut, Fondre sur le françois, attentif à l'assaut. La trouppe de Dunois, chargée à l'improviste, Ou ne resiste point, ou foiblement resiste; De haches et d'espieux les rebelles munis Vont unis au combat, et combatent unis. Des-ja plus d'une eschelle, abbatüe ou tranchée, D'hommes precipités a la terre jonchée; Le prince le descouvre, et, l'attaque laissant, Pour assister les siens, de l'eschelle descend. Du mur demy-conquis il suspend l'escalade, Et vers luy, de douleur, tourne une fiere oeillade; Il n'en peut qu'à regret le faiste abandonner, Et, mesme en le quittant, y voudroit retourner. Pour eviter, enfin, une entiere desfaitte, D'enhaut, sur les vainqueurs, comme un foudre, il se jette; Les efforts de son bras, et le feu de ses yeux Rendent, comme ses coups, ses regards furieux. À la cheute, aux eclats, de ce vivant orage, Les valeureux anglois perdent force et courage, L'un tombe, l'autre fuit, et douze des plus forts À peine, en se serrant, soustiennent ses efforts. Dunois victorieux les pousse de furie, Sa redoutable main fait toute la turie; L'anglois, à petit nombre, en peu de temps, reduit, À la secrette porte, à grands coups, est conduit. Là, s'accroist la frayeur, et là, chacun, en foule, Devant le trait fatal, l'un sur l'autre se roule, Dunois heurte le chef, et le couche estendu Sur le seüil, vaillamment, mais en vain, defendu. Puis, pardessus son corps, il passe dans la ville; Alors tombe la herse, et l'enferme entre mille; Qui de pres, qui de loin, qui d'en haut, qui d'en bas, Chacun egalement aspire à son trespas. Un nüage de traits l'environne et le couvre; Mais tousjours il s'avance, et le passage s'ouvre, Et, voyant tout ceder à son terrible dard, Il repensoit à vaincre, et gaignoit le rempart; Lors que de Lyonnel l'assistance implorée Vint relever l'espoir de la ville eplorée; Il est suyvi des siens, et, sous son bras heureux, Le peuple intimidé redevient genereux. Dunois voit mille dards lancés, contre sa teste; Il voit mille arcs, sur luy, descharger leur tempeste; Il s'arreste par force, et, dans un lieu pressé, Malgré son puissant bras, demeure embarassé. Sous mille coups sonnans, sa cuirasse estincelle, Le sang, à gros boüillons, de ses veines ruisselle, La vigueur desormais vient à luy defaillir, Toutesfois il resiste, et peut mesme assaillir. Comme quand, où l'Afrique est la plus solitaire, Dans le piege dressé trebuche la panthere, Et que de ses aguets le numide sorty, A le brave animal, tout autour, investy; De diverses couleurs sa peau naguere peinte, D'une seule, de sang, aussi-tost se voit teinte, Les mores, contre luy, se monstrent insolens, Mais palissent, de crainte, à ses moindres elans. Ainsi du grand Dunois la vaillance indontable Se rend, dans la mort mesme, aux anglois redoutable; Toutesfois Lyonnel ses efforts redoublant, De foiblesse il chancelle, et, des genoux tremblant, Sans espoir de ressource, il va tomber par terre, Et finir, en tombant, la moitié de la guerre; Quand, sur le dernier point de ce combat fatal, Marie, à son secours, part du sejour royal, Et vers luy s'avançant, d'une course hastive, Dans l'affreuse meslée, assés à temps arrive, Pour empescher sa cheute, et retenir le bras Qui l'alloit abysmer, dans la nuit du trespas. Malgré l'oubly crüel, et l'inconstante flamme, Dont il semble ternir la gloire de son ame, Tout leger, tout barbare, et tout ingrat qu'il est, Elle l'ayme tousjours, et tousjours il luy plaist. À changer, comme luy, son exemple le porte; Mais tout exemple est foible, où l'amour est si forte; Rien de ce cher objet ne la peut desunir; Elle s'en veut distraire, et ne peut l'obtenir. Rigueur de mon destin, astre ennemy, dit-elle, Qui fais que j'ayme un homme, et mesme un infidelle, Espargne mon courage, espargne ma pudeur, Et me laisse estouffer cette honteuse ardeur. Ne rens pas la vertu, dans mon coeur, inutile; Ah! C'estoit bien assés que mon coeur trop facile, Quand ce volage amant ne brusloit que pour moy, Eust agréé ses voeux, et fait cas de sa foy. Maintenant que le sien nourrit d'autres pensées, Qu'il a publiquement ses promesses faussées, Quel attrait, plus puissant que sa legereté, Le rend aymable encore à mon coeur enchanté? Ma pudeur, mon courage, et ma haute naissance, Veulent que le mespris punisse l'inconstance, Veulent que ma raison, s'armant d'un beau desdain, De tout mon souvenir, bannisse l'inhumain. Toy seul, aveugle sort, sort remply d'injustice, Tu veux que, sous sa loy, mon coeur souffre et languisse; Tu le luy fais aymer, contre ses propres voeux, Et le retiens tousjours, dans ces indignes noeuds. Il a beau demander que le ciel l'en delivre, Beau connoistre son bien, et tascher de le suyvre; Par l'ordre impetüeux de la fatalité, Il se sent, malgré soy, vers son mal emporté. En semblables discours, l'amante infortunée Accuse de son feu la dure destinée, Et, pour haïr Dunois, faisant un vain effort, Suit, mais suit à regret, le torrent de son sort. Ne le pouvant haïr, au moins, sage et discrette, Elle tient, avec soin, sa passion secrette, Et fait, par sa sagesse et sa discretion, Qu'on la croit desormais libre de passion. N croit que son amour par Dunois desdaignée, Contre luy, fortement à son ame indignée, Qu'il est de sa memoire, à jamais, effacé, Et qu'à la sainte fille elle l'a tout laissé. Ce sentiment la flatte, et sa triste fortune Trouve quelque douceur en cette erreur commune; Sa pudeur s'en prevaut, et fait que son malheur Accable son esprit, d'une moindre douleur. Elle se dit alors; trop heureuse Marie, Joüis de la faveur de cette tromperie; Tasche à vaincre ta flamme, ou, si tu ne le peux, Vueille du moins couvrir la honte de tes feux. Aux regards des humains derobe ta foiblesse, Qu'ils ignorent ta playe, et le trait qui te blesse; Sauve au moins l'apparence, et qu'on juge à te voir Que l'amour a, sur toy, perdu tout son pouvoir. Au feu qui la devore elle fait violence; Mais plus il est caché, plus il a de puissance; La contrainte l'embrase, et sa pointe aiguisant Le luy fait ressentir, plus aspre, et plus cuysant. Cent desseins, jour et nuit, roulent dans sa pensée, Pour ramener Dunois à sa prison passée; Cent moyens differens s'offrent à son esprit; Mais tous ont leurs defauts, et pas un ne luy rit. Son delicat honneur de rien ne se contente; Elle trouve à redire à quoy qui se presente, Cent scrupules divers la viennent agiter, Et la peur de faillir luy fait tout rejetter. Enfin, quand, sous ces murs, Charles vint à parestre, Elle pria le ciel de l'en rendre le maistre; Et cherit leur danger, dans leur prise esperant De tomber en partage à son cher conquerant. Tandis que, pour Dunois, sa flamme la travaille, Et que de tous costés l'on monte à la muraille; Voilà qu'un cry soudain, aussi confus que grand, Divertit sa pensée, et son ame surprend. Elle juge la ville, à ce bruit, emportée, Croit de ses defenseurs la vaillance dontée, Et, redoutant alors ce qu'elle a desiré, Accuse ses souhaits de l'avoir procuré. Sous son appartement ce bruit enfin s'arreste; Au balcon, effrayée, elle avance la teste, Et voit, ah! Que voit-elle? Elle voit son Dunois, Qui, dans son sang, baigné va rendre les abois. Pressée, à cet objet, d'une douleur mortelle; Que faittes-vous, crüels, ah! Cessés, leur dit-elle; Mais sa foible clameur se perd, dans le grand bruit; Elle s'esforce encore, et s'esforce, sans fruit. Moins on entend sa voix, plus sa peine s'augmente; La mort de son perfide à ses yeux se presente; Sa pudeur luy defend de l'aller secourir; Son amour luy defend de le laisser mourir. L'un veut qu'elle demeure, et l'autre veut qu'elle aille; Son coeur, en ce moment, est un champ de bataille, Où ces deux passions, arbitres de son sort, Combattent pour resoudre, ou sa vie, ou sa mort. Sa scrupuleuse honte, opposée à sa flamme, Pendant quelques momens, sert de bride à son ame, Puis, se laisse forcer, voyant lever le bras, Qui portoit au volage un assuré trespas. Par le large escallier, le transport qui l'agite, À pas desmesurés, vers luy, la precipite; Elle sort du palais, et, d'un rapide cours, En ce fatal instant, luy va donner secours. Le prince qui la voit, au milieu de la guerre, Et sent que, par le bras, sa belle main le serre, La prend pour son bon ange, en ce besoin dernier; Rens-toy, dit-elle, ingrat, et sois mon prisonnier. Puis, au fort Lyonnel, dont la valeur sousmise Luy cede, avec respect, la gloire de sa prise; Il est à moy, dit-elle, et nul, avec raison, Ne me peut disputer l'honneur de sa prison. Lyonnel, des yeux seuls, respond à ce langage, Qu'il envie à Dunois ce bien-heureux servage; Et luy prestant la main, dans l'exces de son mal, Pour plaire à sa maistresse assiste son rival. Pendant qu'ainsi, par tout, la vertu malheureuse, À l'escalade, en vain, se monstre valeureuse; À la breche du mur, contre le fier Betford, L'elite des soldats fait le plus grand effort. L'oeil de Charles present met le feu dans leurs ames; La voix de la Pucelle en augmente les flammes; Tous bruslent de combattre, et ce double aiguillon Pousse, vers la cité, le premier bataillon. Sur la vaze affermie, il marche pique basse, Au pied du boulevard sans resistance passe, Monte sur la rüine, et, d'un front egalé, S'avance, vers le haut du rempart eboulé. L'anglois, de son sommet, pour defense premiere, Roule de mille grais la tempeste meurtriere; Un grais succede à l'autre, et trace le terrain; On les veut arrester, mais on le veut en vain. Sous leur enorme poids les piques herissées, Jusques dans le talon, demeurent fracassées, Et les rocs, malgré tout, leur chemin poursuyvant, Sous eux ne laissent rien d'entier ni de vivant. Dans toute la longueur, de la cime à la base, Le bataillon serré se dissipe et s'ecrase; Ce n'est que froissemens de testes et de bras; Tout, par un mesme sort, souffre un mesme trespas. Sous l'effroyable cours d'une gresle si dure, L'assaillant est privé de l'humaine figure, On ne voit que du sang, on ne voit point de morts; Le harnois perd la forme, aussi bien que le corps. Ainsi lors que du sein de la terre enflammée, Il s'eleve d'espics une innombrable armée, Et que, par un vent frais agités mollement, Ils semblent se darder contre le firmament; Si de l'air courroucé la guerriere tempeste Vient, en cailloux de glace, eclater sur leur teste, Ils retombent hachés, en morceaux si menus, Qu'on cherche, en les voyant, ce qu'ils sont devenus. Mais, sans emotion, la prudente Pucelle Commande, pour l'assaut, une trouppe nouvelle; Ceux-cy vont moins pressés, et s'entre-separans, Donnent passage aux grais, par le jour de leurs rangs. Avec peu de dommage, et d'une marche pronte, Le nouveau bataillon à la breche remonte; Talbot, qu'en cet endroit appelle le danger, Fait, à l'assaut changé, la defense changer. Avant que, sur le mur, le françois se respande, Il oppose à son cours une nouvelle bande; Le long bois ondoyant, deçà, delà, couché, Par eux est, l'un vers l'autre, à secousses lasché. L'un terracé d'un coup, qu'un bras nerveux luy tire, Meurt sous les pieds des siens, et sans blessure expire, L'autre percé tout outre, en rendant les abois, Se soustient, comme vif, sur l'homicide bois. L'anglois, en se serrant, fait ferme à la defense, Le françois, en s'ouvrant, à l'attaque s'avance; Mais il s'avance à peine, et, ses pas elevant, Souffre moins de l'anglois, que du terrain mouvant. Apres un grand combat, l'inutile courage Est contraint de ceder au trop grand avantage; Par les anglois unis, les françois escartés De la penible breche enfin sont rejettés. Comme un mole construit au devant d'un rivage, Pour servir de barriere aux assauts de l'orage, Fait craindre sa rüine aux pasles matelots, Quand Neptune en courroux le bat de tous ses flots. Affermy toutesfois sur sa base solide, Il soustient, sans bransler le choq du camp liquide; Et se moquant des flots, moins pressés que ses grais, Les rejette en escume, escartés et desfaits. De tant de vains efforts la Pucelle irritée, Voulant, par un dernier, voir la breche emportée, Double son bataillon, et, sans perdre un moment, Contre l'anglois vainqueur, le pousse vivement. Par son ordre, à la teste, est son genereux frere, Rodolfe, au camp françois rendu depuis naguere, Et, par les coups receus aux remparts de Gergeau, Retenu longuement, sur les bords du tombeau. Il n'a pas recouvré sa force toute entiere; Mais il n'a rien perdu de son ardeur guerriere; Pour chercher les perils, le coeur porte le corps, Et, par luy, la foiblesse est propre aux grands efforts. Il monte, où l'ennemy luy presente serrées De son bois ondoyant les pointes acerées; Contre elles, d'un pas viste, il s'esleve tousjours, Et ce terrible objet haste mesme son cours. La pertuisane au poin, d'un mouvement rapide, On le voit s'elancer dans le fer homicide, S'y faire ample passage, et reduire l'anglois À defendre sa vie, en quittant le long bois. Le françois et l'anglois, sans qu'aucun se rebute, Desormais, corps à corps, et bras à bras, se lutte; Le pied presse le pied, le front presse le front, Et le sein, sur le sein, se meurtrit, et se rompt. Mille cris languissans, mille voix douloureuses, S'elevent du milieu des bandes valeureuses, Et, dans le puissant choq des partis eschauffés, Cent, des moins vigoureux, demeurent estouffés. On les voit tous combattre, avec pareille gloire, Et quelque temps, sur eux, balance la victoire; Mais aux françois, enfin, elle alloit se donner, Et sur le boulevard leurs travaux couronner. Quand le brave Talbot, jusqu'alors immobile, Remarquant le danger de la tremblante ville, Les siens des-ja plians, et les murs des-ja pris, En cette extremité, recueille ses esprits. Il fond, parmy les rangs, il les ouvre, il les perce, Et tout le bataillon, deçà, delà, disperse; Son bras tonne, et foudroye, et, par son fer brillant, Moissonne, sans pitié, la fleur de l'assaillant. On le recharge en vain, et son sort favorable À mille dards volans le rend invulnerable; L'anglois espouventé, par ses faits, reprend coeur, Et le coeur, par ses faits, manque au françois vainqueur. Par eux, en un moment, la fortune se change; L'assaillant renversé retombe dans la fange, Et, dans la fange encor, de traits persecuté Se voit, de plus d'un coup, ravir à la clarté. Le puissant La Bastide, en cette vaze impure, De sa rare valeur trouve la sepulture; Le robuste Guichard, et l'adroit Valentin, Malgré tous leurs exploits, y bornent leur destin. Là, perdent la lumiere, entre mille autres braves, Oppede, Montastruc, Attagnan et Sarcaves; Entre cent braves chefs, Pardillac et Belfort, Sur leurs morts officiers, finissent, là, leur sort. Rodolfe, bien qu'armé d'un courage supreme, Par ce torrent funeste, est emporté luy-mesme; C'est en vain qu'il s'oppose à son flot courroucé, Il roule, du rempart, au plus bas du fossé. Ce desastre nouveau, d'une peine mortelle, Vient encore serrer le coeur de la Pucelle; Son visage paslit, et ses yeux eclatans, D'un nüage soudain, se couvrent quelque temps. Aux guerriers expirés le trespas elle envie, Et voudroit, pour leur vie, avoir donné sa vie; L'exces de sa douleur l'empesche de parler; Mais lors que, par la voix, elle peut l'exhaler; C'est moy, dit-elle, ô cieux! C'est ma lasche imprudence, Qui seule a fait couster tant de sang à la France; Et le crüel anglois, pour perdre mes soldats, N'a fait que me prester son espée, et son bras. Pourquoy, dans cet assaut, n'aller pas la premiere Planter, sur le rempart, la royale banniere? Ah! Je m'aquitte mal de mon celeste envoy; Je dois payer pour eux, et non pas eux pour moy. La guerriere, en parlant, à l'attaque s'engage, Plus puissante de corps, plus ferme de courage; Le françois craint pour elle, et tristement la suit; L'anglois tremble à sa veüe, et se juge destruit. Elle marche à grands pas, et ses saintes furies S'enflamment à l'aspect de ses trouppes meurtries; Ses soldats, sa vengeance, à ses ardens regards S'offrent de tous costés, volent de toutes parts. Elle monte, et l'anglois, sur elle, aveque rage, De traits, de grais, de dards, verse un espais nüage; Son escu les reçoit, resiste à tous leurs coups, Soustient toute la guerre, et fournit seul à tous. Sans rallentir ses pas, ni tesmoigner de trouble, Bien que l'orage affreux, sur elle, se redouble, Au mur elle s'eleve, et, de son javelot, Entre tous les anglois, choisit le seul Talbot. Luy, qui la voit venir, sa puissance ramasse, À la teste des siens, plein d'asseurance, passe, Hausse sa javeline, avance son pavois, Et, sous luy, se derobe au javelot françois. De loin, contre son chef, la vaillante guerriere Lance son javelot, et tire la premiere; Il vole, en brüissant, et, d'un effort aisé, Va fendre le pavois, à son vol opposé. De la main de Talbot, la rondache emportée, En deux egales parts, est en terre jettée, Et le dard fort encor, de son coup mal-content, Sur le proche gazon, s'enfonce, en tremblotant. Talbot, voyant le dard suyvi de la Pucelle, Sans attendre son choq, marche trois pas, vers elle, Et, de son puissant bras redoublant la vigueur, Pousse sa javeline, et tire droit au coeur. Le fer, de haut en bas, glisse sur la cuirasse, D'une ligne de feu, legerement la trace, Atteint la cuisse à plomb, l'ouvre de part en part, Et, d'un ruisseau de sang, arrose le rempart. Un moment, toutesfois, la sainte ne s'arreste; Ferme, à la soustenir, son ennemy s'appreste, Prend le saint javelot, non loin de la tombé, Et, pour le lancer mieux, sur elle, est tout courbé. D'un violent effort, son fer propre il luy darde, Et la main criminelle à sa gorge regarde; L'ange, qui la protege, en destourne l'effet; Le coup fuit vers la plaine, et demeure imparfait. Talbot, qui voit la sainte à sa foudre eschapée, Donne, de l'estomach, dans sa brillante espée; Le corselet espais n'en peut estre enfoncé; Il l'embrasse au temps mesme, et d'elle est embrassé. Chacun aspire à vaincre, et, d'une voix altiere; Rens-toy, dit le guerrier, rens-toy, dit la guerriere; Ils monstrent, en parlant, l'addresse de leurs corps, Et, pour s'entr'ebransler, font mille grands efforts. Dans la lutte mortelle, il n'est force ni ruse, Dont, à son avantage, et l'un, et l'autre n'use; Mais tousjours vainement; nul n'en est terracé; Le sort des deux estats se voit, là, balancé. Cependant, par la rude et vigoureuse estrainte, Le sang, à gros boüillons, sort du coup de la sainte; Sa force devient foible, et son feu rallenty La fait resoudre à prendre un dangereux party. Au bord de la terrace, elle conduit la lutte, Et fait faire à Talbot une effroyable cheute; Estroittement liés de jambes et de bras, Du plus haut de la breche, ils tombent au plus bas. L'ame du grand Talbot, d'un tel saut est surprise; Sur des monceaux de grais, en tombant, il se brise; La guerriere aisement se desfait de ses noeuds, Et luy presse le front, de son fer lumineux. Ainsi souvent l'autour, dans la volante chasse, Entreprend le heron, sur les monts de la Thrace, Et tous deux à-l'envy, plus pronts que des eclairs, Montent à tire d'aile, et pointent dans les airs. Le heron a le bec, et l'autour a la serre; L'autour prend le dessus, fond sur l'autre et s'enferre; Et bien que du long bec il ait le flanc percé, Il luy tient le long col de la serre pressé, Long-temps, en cet estat, ils luttent dans la nüe; Mais, enfin, à l'autour la vigueur diminüe, Il pousse en bas sa proye, et, la tenant dessous, Luy va froisser le dos, sur un mont de cailloux. Talbot, par la douleur, est contraint de se rendre; Rien, dit-elle, à ce coup ne t'en sçauroit defendre; Lyonnel icy manque, icy manque la nuit; Dans ta vieille prison, ton sort t'a reconduit. Sauve-t'en, si tu peux. Aux siens elle le baille, Et reprend le chemin de la haute muraille; Mais son sang qui jalit, et qui coule tousjours, La retient, et l'oblige à reprimer son cours. Vers le fleuve prochain, seule elle se retire, Desceint sa longue escharpe, en bandes la deschire, Descouvre sa blessure, et, d'un coeur plus qu'humain, En arrache le fer, avec sa propre main. En suitte au flot courant les bords elle en nettoye, Et, pour tout appareil, l'enferme dans la soye; Les bandes, à l'entour, font cent divers replis, Et conservent la vie aux vaisseaux desemplis. Aussi-tost, à genoux, le seigneur elle adore, Dans ce pressant besoin, son assistance implore, Et voit, à l'instant mesme, en globes radieux, Descendre à son secours la milice des cieux. Avec les legions du grand dieu des batailles, En haste, elle retourne aux tremblantes murailles; Son fer brille en sa main, d'une affreuse clarté, Et le tonnerre ardent n'est pas si redouté. Betford, non sans effroy, sur la breche sanglante, Avec tous ses guerriers, contre elle, se presente, Et de tout son esprit, et de tout son pouvoir, Tasche de les resoudre à la bien recevoir. D'autres grais plus pesans, il munit la terrace, De troncs d'arbres couchés le haut en embarasse, Recharge les canons, et, de tout preparé, Contre elle, toutesfois, se tient mal assuré. Les françois, à l'aspect de la courtine horrible, En estiment l'abord desormais impossible, Jugent temerité de plus tenter l'assaut, Fremissent, pour la sainte, et l'en blasment tout Haut. Mais, j'iray, leur dit-elle, et je prendray la ville; Le tres-haut, qui le veut, me le rendra facile; Sans vous, j'ay, pour soldats au combat animés, Du monarque des roys les escadrons armés. Aux plus sombres replis des magnanimes ames, Parmy ce que le ciel y respand de ses flammes, Le corps formé de glace, et l'esprit de splendeur, Aux regards des humains se cache la pudeur. Un large voile blanc la couvre toute entiere; Elle baisse la veüe, elle craint la lumiere, Et, quand elle est forcée à la voir quelquesfois, Sa demarche est tremblante, et tremblante sa voix. Il n'est point de vertu qui soit pure sans elle; Mais l'honneur l'a, sur tout, pour compagne eternelle; C'est elle qui le garde, et, d'un ton vigoureux, Le resveille, et l'excite aux actes genereux. La sainte ayant parlé, le françois, en son ame, Sent la froide pudeur s'elever toute en flamme, Et l'honneur endormy, par elle, en ce moment, Dans le sein de chacun, sort d'assoupissement. Honteux de leur foiblesse, Amador, la Palisse, Pour seconder la sainte, entrent dans cette lice; Valpergue, Chasteaubrun, Villandrade et Puyseux, Pour le faire à-l'envy, s'y jettent apres eux. Ils sont suyvis d'Aymard, de Paumy, de Canede, Et d'un front estendu volent tous à son ayde; Des bataillons troublés les plus braves soldats La soustiennent, comme eux, et marchent sur leurs pas. Elle, loin devant tous, d'un coeur inebranslable, Remesure, à grands pas, la breche espouventable, Et, d'un pied glorieux foulant l'aspre terrain, Fait paslir les anglois, de la peur de sa main. Betford, par tout alors, fait joüer ses machines, De cent palais, sur elle, il pousse les rüines, Et verse sur sa teste, avec l'huile et les grais, Une forest de dards, un deluge de traits. Mais, le secours des cieux, prevenant leur atteinte, D'un mur de diamant, environne la sainte; Les feux, les dards, les rocs, sur sa teste, lancés, Tombent, deçà, delà, rompus, ou repoussés. Elle gaigne la cime, et d'une force immense, Elevée au dessus de l'humaine puissance, Heurte les rangs anglois, et d'abord s'y fait jour; Où se portent ses pas, tout s'escarte à-l'entour. Dans un cercle d'espieux l'ennemy la renferme; Mais rien, contre ses coups, ne sçauroit tenir Ferme; Le cercle se dissipe, ouvert de toutes parts; Tous, devant son bras seul, laissent tomber leurs dards. Tel parut autresfois le grand camp d'Assyrie, Quand d'un fer ondoyant, affamé de turie, Contre ses escadrons, l'ange exterminateur Fut de l'ire du ciel l'horrible executeur. D'armes et de soldats la terrace se jonche; L'un trebuche sous l'autre, et l'un sur l'autre bronche; Tout s'enfuit, et Betford, pour retenir leurs pas, Luy-mesme employe, en vain, et la voix, et le bras. Pres d'eux, contre la sainte, il voit tout inutile; Pour un coup qu'elle donne, ils en ressentent mille; La milice du ciel fait l'effort principal, Et, dans tous leurs esprits, jette un trouble fatal. Elle, qui le connoist, de leur crainte profite, Et, du haut du rempart, en bas les precipite; Betford, dans ce desordre, à perir obstiné, Est par eux, malgré luy, dans la ville entraisné. Chacun, qui çà, qui là, cherche à couvrir sa teste, Des eclats foudroyans d'une telle tempeste; La fille monte, enfin, sur des piles de corps, Ne voit plus d'ennemis, et ne voit que des morts. Comme quand le soleil, respandant sa lumiere Du plus sublime point de sa vaste carriere, Voit les sombres vapeurs, afin de l'obscurcir, En tourbillons guerriers, sur son front, s'espaissir; La terre s'espouvente, et la race mortelle Craint, pour l'astre du jour, une nuit eternelle; Tant que, de tout son feu, les ombres assaillant, Enfin, il en triomphe, et roule plus brillant. Ainsi, plus que jamais la Pucelle eclatante De tous, par sa valeur, ayant trompé l'attente, Et de l'anglois tonnant le nüage escarté, Regne sur le sommet du boulevart donté. Les cieux, dit-elle alors, ont gaigné la victoire; Avancés, compagnons; prenés part à leur gloire; Voyés le fier tyran, par leur foudre, destruit, Et de leur oeuvre saint venés cueillir le fruit. Elle leur parle ainsi, d'une voix plus qu'humaine; Le camp voit le miracle, et, ne le croit qu'à peine; Il sent son coeur ravy d'aise et d'estonnement, Et, sur le mur conquis, monte rapidement. Dans ce moment fatal, l'importune trompette, D'un effroyable ton, sonne pour la retraitte; Le françois, d'un tel ordre, à telle heure, surpris, De courroux, et de peur, sent troubler ses esprits. La trompette redouble, et les bandes rappelle; Ce son renouvellé leur trouble renouvelle, Et, ce qui de tout point offusque leur raison, L'air retentit par tout, trahison, trahison. À ce funeste cry, tout se glace, et s'arreste. Mais quel vent dans le port emut cette tempeste? Quelle, ou rigueur des cieux, ou ruse des enfers, Fit retomber Paris, dans ses antiques fers? LIVRE 12 Lors que Charles, armé de la nouvelle foudre, Mit du vaste Paris les terraces en poudre, Et, par tant de hauts faits, et d'actes plus qu'humains, Fut prest à le tirer des estrangeres mains; Le prince tenebreux, qu'une telle puissance Du sort de ses anglois mettoit en desfiance, Caché dans le milieu d'un tourbillon obscur, Prit luy-mesme, par tout, la defense du mur. À l'assaut general de la tremblante ville, Il rendit, en tous lieux, l'escalade inutile, Et, lors que la guerriere à la breche monta, Plus que le fier Talbot il la luy disputa. De toute sa fureur, et de toute sa rage, Aydant et protegeant un si brave courage, Sur son large pavois, il consomma l'effort, Du javelot fatal qui luy portoit la mort. Bref, dans le ferme espoir que la vaillante sainte Mourroit de son dard propre, à la seconde atteinte, Il en guidoit le vol à son but destiné, Si l'angelique bras ne l'eust point destourné. Mais voyant que le coup, d'une fuitte soudaine, Loin d'elle, par les airs, se va perdre en la plaine, Renonçant à la force, et recourant à l'art, Il fait, contre Amaury, voler le bruyant dard. Vers son flanc il le dresse, et, brisant sa cuirasse, Le perce d'outre en outre, et l'estend sur la place, Puis en soldat se change, et va, du mesme pas, Annoncer à Gillon ce malheureux trespas. Ton fils n'est plus, dit-il, et la brillante vie, Par la sorciere, enfin, luy vient d'estre ravie; Le camp, tesmoin du crime, en a fremy d'horreur. Et finissant ces mots luy souffle sa fureur. D'un si funeste avis son ame est accablée, Ses sens sont confondus, sa raison est troublée; De douleur il s'enflamme, et, voulant eclater, Au creux de ses poumons sent sa voix arrester. Ses pieds, voulant courir, demeurent immobiles; Ses yeux, voulant pleurer, sont de larmes steriles; Son front d'un marbre blanc a la froide pasleur, Et, dans son coeur saisi, se glace la chaleur. Apres un long silence, il voit qu'on luy rapporte Son fils, non plus son fils, mais sa despoüille morte; Voit le dard de la sainte enfoncé dans son flanc, Et voit de sa blessure encor jalir le sang. La nature opprimée, à cet affreux spectacle, D'un violent effort, surmonte tout obstacle, Et son mal outrageux, par la contrainte, aigry, Luy fait pousser, alors, un effroyable cry. Ainsi quand le Vesuve, en ses veines souffreuses, A conceu, par le vent, des flammes tenebreuses, Et que de tout son mont l'accablante espaisseur L'empesche d'exhaler leur fumeuse noirceur; S'il se joint à ses feux une flamme nouvelle, Malgré l'enorme poids, son sommet estincelle, Et, par ses rocs crevés, d'un eclat vehement, Enfin, donne passage à son embrasement. Gillon baigne de pleurs son visage farouche; Sur le corps de son fils il s'elance, et s'abouche; Müet il le contemple, et, des bras le pressant, Laisse dire à ses pleurs la douleur qu'il ressent. Sur l'un de ses genoux, enfin, il se redresse, Et ces mots douloureux au pasle corps addresse. Que vois-je, miserable, est-ce toy, mon enfant? Ainsi, pres de ton roy, te vois-je triomphant? Ah! Fils, dont la valeur à ton pere inhumaine Condanne sa vieillesse à cette horrible peine; Si par moy tu vescus, si ton sang fut le mien, Comment as-tu, sans moy, disposé de mon bien? Ta rage à mon bonheur a trop porté d'envie, Rens moy mon sang, crüel, crüel, rens moy ma vie; Mais, je nomme crüel celuy qui ne l'est pas; Je le suis, non pas toy; j'ay causé ton trespas. Je sçavois le venin dont la fille estoit pleine; Je sçavois de quels maux te menaçoit sa haine; Je sçavois à quel point ton courage irrité Devoit, contre toy-mesme, ayder sa cruauté. Je devois te garder de ta propre vaillance; Ton trespas est un mal qu'a fait ma negligence; La nature et les cieux t'avoient mis sous ma loy, Et tu vivrois encor, si j'eusse eu soin de toy. J'ay donné lieu tout seul au monstre sanguinaire, De faire, contre toy, ce qu'il a voulu faire; Amaury, je l'avoüe, et ma coupable erreur Me donne de moy-mesme une trop juste horreur. Ma mort, dans un instant, effacera mon crime; La lumiere desplaist à l'esprit qui m'anime; Il brusle de desir de se rejoindre à toy; Il s'en va me quitter; attens le, et le reçoy. Charles, à qui la dure et sensible nouvelle Venoit d'ouvrir le sein, d'une pointe mortelle, Sur ce moment arrive, et Gillon l'avisant; Ta sainte, luy dit-il, te fait ce beau present. C'est icy l'ennemy qu'a donté sa puissance, Au lieu du fier tyran, qui t'usurpe la France; De la traistresse main l'inevitable dard, Là, comme tu le vois, percé de part en part. Mais, au moins de son zele, au moins de son courage, Un si sanglant trespas est un clair tesmoignage; Non, il n'estoit point lasche, et ce sein mi-party Donne à la calomnie un trop vray dementy. Des drappeaux assaillans il est mort à la teste; Il est mort, des remparts ayant fait la conqueste; Il est mort, par devant, et mort victorieux; Auroit-il pû, grand roy, mourir plus glorieux? Mais, sa mort est ensemble illustre et detestable, De la haine des tiens c'est l'effet execrable; Ce que n'a pû l'anglois, par sa valeur, rompu, Helas! Par trahison, la sorciere l'a pû. Elle en veut à ta vie, et sa main criminelle A commencé ton meurtre, en perçant ton fidelle; Elle va l'achever, espuisant de ton flanc Tout ce qui s'y contient de magnanime sang. Charles, le ciel est juste, et punit qui l'offense; Qui neglige sa grace esprouve sa vengeance; Il t'avoit descouvert l'abysme, où tu tombois; Ton sens opiniastre a mesprisé sa voix. Quelque mal qu'aujourd'huy son courroux te suscite, Crois-le tousjours moins grand que n'est ton demerite; Et, parmy les rigueurs du plus aspre tourment, Souffre, et, sans murmurer, croy souffrir justement. D'une sorciere, ô dieu, tu t'es fait une idole, Tu t'es fait une loy de sa vaine parole; Ta guerre est son ouvrage, et ses magiques faits T'ont rendu, pour ta perte, ennemy de la paix. De ton aveuglement tu vois quelle est la suitte; Tu vois où la traistresse a ta gloire conduitte; Je la voy, contre toy, venir le bras levé, Et, par elle, du jour tu vas estre privé. Grand roy, fay, si tu peux, mentir ma prophetie; Quant à moy, dont ce fer a la trame accourcie, De mon fils genereux je suy les nobles pas, Et le vais avertir de ton proche trespas. Il acheve ces mots, à voix entrecoupée, Des ombres de la mort la paupiere occupée; La force l'abandonne, et son crüel ennuy Le fait, sur son fils mort, tomber mort, comme luy. À ce tragique objet, à cette amere plainte, Charles, d'un trait fatal, sentit son ame atteinte; D'horreur, en tout son corps, tout son sang se glaça, Et son poil, sur son front, d'horreur se herissa. Au trouble, où l'a jetté ce discours lamentable, Il croit de ce trespas la Pucelle coupable, Et le dard, qu'Amaury dans le flanc a receu, Rend la chose apparente à son esprit deceu. Puis, la premiere erreur attirant la derniere, Il peut de trahison soupçonner la guerriere; Il peut s'imaginer que, pour suyvre Betford, Elle a quitté son prince, et conspiré sa mort. Le demon l'aveuglant, par sa funeste haleine, Il conçoit, pour la fille, une subite haine, Redoute sa fureur, et, pour la destourner, Fait, par tout, aussi-tost, la retraitte sonner. Par son ordre, en cent lieux, cent trompettes bruyantes Rappellent des remparts les trouppes combatantes; À leur son tout s'arreste, et le son redoublé, D'un juste estonnement, laisse le camp troublé. De surprise et d'effroy, les trouppes sont müettes; Une voix de tonnerre, alors, suit les trompettes; Trahison, dit la voix, et ce terrible son À tous serre le coeur, et le change en glaçon. L'espouventable cry, coup sur coup, se redouble; L'air, jusqu'au firmament, s'en emeut et s'en trouble; Les chefs et les soldats des deux partis divers, D'une frayeur commune, en tombent à l'envers. Satan, qui suit tousjours sa pointe criminelle, Voulant des boulevards retirer la Pucelle, Poussa l'horrible cry, de ses ardens poumons, Et, par luy, fit trembler les plaines et les monts. Des temples sourcilleux les tours en chancellerent, De la vieille cité les murs s'en ebranslerent, Vers sa source, à grands flots, la Seine en rebroussa, Et le tertre voysin sa cime en abbaissa. Par cet ordre estonnant, la guerriere interditte Du haut de la terrace en bas se precipite, Renonce à la victoire, et, sans songer à soy, Va, le fer à la main, au secours de son roy. Soldats, amis, dit-elle, où donques est le traistre? Qui de vous le connoist? Qui me le fait connestre? Charles vit-il encore? Et ces mots finissant Elle le voit, vers elle, à grands pas, s'avançant. Elle l'entend qui crie; à moy, lasche, traistresse, Viens terminer ton sort, sous ma main vengeresse; Par ce tranchant acier, bien que trop noblement, Viens de tes trahisons souffrir le chastiment. À ces mots outrageux, le bras tombe à la sainte; Une pasleur de mort, sur son visage, est peinte; Sa raison s'ebloüit, et son coeur abatu Cherche, en luy, vainement, son antique vertu. Tel demeure celuy, qu'une foudre soudaine, En tombant, a frisé du vent de son haleine; De mouvement privé, privé de sentiment, Et d'une demy-vie animé seulement. Charles, qui voit la sainte abbaisser son espée Bien que d'un noir ombrage il ait l'ame occupée, Sent son bras valeureux, par sa gloire, forcé, À retenir le coup, par sa fureur, poussé. Il luy dit, toutesfois; va-t'en, monstre funeste, Va, chés les ennemis, faire de la celeste; Va les perdre à leur tour, et remplir l'univers Des effets malheureux de tes crimes divers. Assés a parmy nous regné ton insolence, Assés ton artifice, assés ta violence; Va-t'en, et de ma main n'attens point le trespas; Tu merites cent morts, mais tu ne mourras pas. Ma colere, en ton sang, ne peut estre assouvie, Pour ta punition, je te laisse la vie; Tu souffriras le jour, et, sans voir le tombeau, Tu seras à toy-mesme un eternel bourreau. Va, delivre mon camp de ta peste fatale; Cesse de l'abuser par ta ruse infernale; Ne couvre plus tes sorts, du sacré nom des cieux, Et, de ton traistre aspect, ne soüille plus nos yeux. Des avant que le prince eust finy ce langage, On vit l'air espaissy former un gros nüage, Dont le sein tenebreux ne renferme, au dedans, Que flamboyans eclairs, et que foudres ardens. Et des-ja du tonnerre on entend le murmure; Des-ja cent feux brillans percent la nüe obscure; Et chacun, du tres-haut observant la fureur, Au monarque l'impute, et blasme son erreur. La sainte se resveille, et voit Dieu qui s'appreste À lancer son grand dard sur la royale teste; À cette horrible veüe, elle tremble et fremit, Et du fond de son coeur, pour le prince, gemit. Pour luy, forçant soudain la douleur qui l'oppresse, Au seigneur des seigneurs ce discours elle addresse; Clemence inepuisable, ocean de bonté, Doux juge, qui connois l'humaine infirmité, Qui previens le pecheur par ta grace excessive, Et qui veux, non sa mort, mais qu'il change, et qu'il vive; Pardonne au jeune roy le mal qu'il a commis, Et garde ton courroux, pour tes seuls ennemis. Il a failly, grand dieu, mais sa faute est legere; Il n'a fait que bannir une simple bergere, Et son transport aveugle, eclatant contre moy, N'a pas creu que le coup en rejalist sur toy. Ne fais point avorter le fruit de ta victoire; Si ce n'est pas pour luy, que ce soit pour ta gloire; J'ay promis de ma guerre un bon evenement; Je l'ay fait en ton nom, et par ton mandement. Ne donne point matiere aux peuples de la France, De croire tes arrests sujets à l'inconstance, Et ne la donne point aux orgueilleux anglois, De te croire impuissant à maintenir tes loix. La sainte, de souspirs, anime ce langage, Et d'un ruisseau de pleurs arrose son visage; Mais le ciel tousjours gronde, et, par les vastes airs, Tousjours, de plus en plus, fait voler ses eclairs. Ainsi quand, sous le coup d'une rouge tempeste, Quelque royal palais sent allumer son faiste, Et que le feu rongeant, de toutes parts semé, En fait voir l'edifice à-demy consumé; L'eau, que, pour amortir la flamme qui l'embrase, Cent secourables mains versent de plus d'un vase, Souvent, loin d'affoiblir sa devorante ardeur, Du grand embrasement redouble la grandeur, La fille continüe; ah! Ta colere ardente, Plus je croy l'adoucir, plus se rend vehemente; Ton puissant bras se leve, et, devenu moins doux, S'en va, sur le monarque, appesantir ses coups. À ton ire, ô seigneur, pour vengeance, suffise Que nous ayons perdu la muraille conquise, Et que, par nostre erreur, ou par nostre forfait, Ton miracle achevé demeure sans effet. Ne fay point ressentir au chef du grand coupable, De ton foudre allumé la pointe inevitable; Songe que ton honneur à son salut est joint, Et qu'enfin cette teste est celle de ton oint. Sur l'endroit le plus haut de la voute azurée, Brille, entre mille feux, une nüe eclairée, Affreux lit de justice, où, ranimant les corps, Dieu s'en viendra juger les vivans et les morts. C'est là mesme qu'il sied, quand d'insignes offenses, Sur les coeurs endurcis, attirent ses vengeances; Et de là mesme encor, qu'il lance, avec horreur, Les formidables traits de sa juste fureur. Au son injurieux de la voix criminelle, Qui fit l'indigne outrage à la Sainte Pucelle, Embrasé de courroux, sur la nüe, il monta, Et son foudre enflammé vers le prince jetta; Mais elle, au coup mortel opposant sa requeste, Au milieu de la cheute arresta la tempeste; Et, le courroux divin par son zele forcé, R'appella dans les cieux le tonnerre lancé. Soit, dit le tout-puissant, je t'accorde qu'il vive, Mais puis que de ton bras de-luy-mesme il se prive, Qu'avec honte et mespris il t'esloigne de soy, Que de trahison mesme il accuse ta foy; Pour chastier l'ingrat, et je veux, et j'ordonne Qu'à son sens reprouvé ta vertu l'abandonne, Que l'enfer, contre luy, puisse tout, fors la mort; Que, pour se relever, il face un vain effort; Que, malgré l'apparence, à la fraude secrette Il esprouve tousjours sa fortune sujette, Et que plus il croira donter ses ennemis, Plus il soit prest de vivre à leurs ordres sousmis. Par la bouche des vents, et la voix du tonnerre, Dans sa sainte fureur, Dieu s'explique à la terre; Le camp, contre son roy, le connoist irrité; Mais la seule Pucelle entend sa volonté. Les cieux, qui dans leur cours, comme elle, l'entendirent, À son ordre immuable, en tremblant, applaudirent; Le destin recueillit le decret souverain, Et soudain le grava, sur l'eternel airain. La fille, sans remede, à partir obligée, En tristesse profonde amerement plongée, Les yeux enflés de pleurs, et le coeur de sanglots, Part, au temps que le jour s'esteignoit dans les flots. Rodolfe degagé du milieu de la fange, Seul, tout blessé qu'il est, aupres d'elle se range; Et, l'esprit combatu de mille maux pressans, Sur ses pas desolés, marche à pas languissans. Mais le camp des françois, qui n'agit que par elle, Et qui, pour sa valeur, brusle d'un noble zele, Ne la vit pas plustost, par le prince, chasser, Qu'au milieu de sa flamme il se sentit glacer; Puis, pesant à loysir la grandeur de l'injure, Contre luy, de courroux, il s'enflamme et murmure; Et dit, que cet outrage, ayant perdu Paris, De leurs fameux exploits leur derobe le prix. Oyant gronder aux cieux la foudre espouventable, Il la croit voir tomber, sur le chef du coupable, Et, bien qu'il n'ait au crime en rien participé, Dans sa punition, craint d'estre enveloppé. La tenebreuse nuit, qui l'univers embrasse, Des sentimens mutins favorise l'audace, Et, d'un trouble si grand, le demon satisfait, Pour l'anglois, jusqu'au bout, en veut pousser l'effet. Il se mesle aux soldats, et, d'un aspre langage, À secoüer le joug excite leur courage, Et, pour mieux reüssir, du fier arragonnois Il prend la ressemblance, et contrefait la voix. Qu'attendons-nous, dit-il, au danger où nous sommes, François, non pas françois, mais les moindres des hommes? Qu'attendons-nous encor? Que le bras tout-puissant Avec le criminel ecrase l'innocent? Sur nous, comme sur luy, va tomber sa tempeste; Mais, deust-elle en tombant, espargner nostre teste, Pourrions-nous consentir à suyvre l'inhumain, Qui vient de nous priver de l'heroique main? De cette main celeste, à qui la triste France Alloit ce mesme jour devoir sa delivrance, Et qui, par la vertu, nous menant à l'honneur, Couronnoit nos exploits du supreme bonheur. Pourrions-nous bien songer à servir le barbare, Qui pareil traittement à chacun nous prepare, Qui ne voit rien d'aymable, à l'egal des flateurs, Et qui n'est ennemy que de ses bienfacteurs? Pour peu que desormais on tarde à se resoudre, Les cieux, aveque luy, nous reduiront en poudre, Fuyons, fuyons, soldats, et destournons de nous L'ingratitude humaine, et le divin courroux. Parmy ces mots ardens, qu'en cent lieux il redouble, Il leur souffle l'esprit de revolte et de trouble, Deçà, delà s'elance, et, courant devant eux, Par force, apres ses pas, traisne leurs pas douteux. Mais, plus que le demon, la guerriere bannie, Avec tant d'injustice, et tant d'ignominie, Les trouble, les revolte, et contraint leurs esprits D'abandonner le prince, avec rage et mespris. Chacun part, et partant, contre luy, s'entr'anime; La nuit, tousjours plus noire, ayde à couvrir leur crime, Et, pour les ramener au chemin du devoir, Leurs chefs joignent, en vain, l'artifice au pouvoir. Villandrade, Archambauld, Rieux, Coulouces, Vignoles, En vain, à les flatter, consomment leurs paroles, En vain, pour les forcer, ont les armes au poin; Leur rage est plus puissante, et les emporte au loin. Ainsi quand le pilote est frappé du tonnerre, Si le vaisseau qui roule, et, par les vagues erre, Monstrant aux aquilons, ou la pouppe, ou le flanc, Heurte de tout son poids, sur la creste d'un banc; Du choq impetüeux la haute masse tremble, Et de son vaste corps les membres desassemble; Les matelots, en vain, espars de tous costés, Taschent d'en retenir les morceaux eclatés; L'impitoyable vent, joint à l'onde barbare, Malgré tous leurs efforts, par force les separe, Et, sur les flots chenus, en differens climats, Par l'immense ocean, disperse ses eclats. Charles, bien que son camp au besoin l'abandonne, Bien que, sans fin, le ciel, sur luy, tonne et retonne, Contre le ciel s'obstine, et, plustost que partir, À tomber, sous l'anglois, peut mesme consentir. Qu'ils partent, dit le prince, et que la France voye Si Betford, par leur fuitte, enfin m'a veu sa proye; Je n'en suis point en peine, et n'ay que du mespris, Pour le foible secours de ces lasches esprits. C'est assés de mon bras, assés de mon courage, Pour obliger ma ville à me rendre humble hommage; Je veux seul, sur ces murs, monter victorieux, Et, s'il m'y faut mourir, j'y mourray glorieux. Barbazan, qui survient, parle en la mesme sorte, Et, par son propre exemple, à se perdre l'exhorte; Tanneguy veut qu'il parte, et, d'un ton vehement, Saintrailles, comme luy, presse son partement. Charles, opiniastre, à leurs conseils resiste; L'ame des deux guerriers en est confuse et triste; Ils rechargent pourtant, mais c'est tousjours en vain; Pour ceder, ou flechir, son coeur est trop hautain. Enfin, cent autres chefs accourent, hors d'haleine, L'avertir qu'ils ont pris une inutile peine, Que tout s'est dissipé, qu'il n'a plus de soldats, Et qu'il voit, en eux seuls, tout ce qu'il a de bras. Puis chacun, d'une voix, à partir le convie, S'il ayme son honneur, s'il veut sauver sa vie; Luy monstre l'anglois proche, et dit qu'en ce malheur Il faut, pour son salut, oublier sa valeur. Tanneguy l'envisage, et, craignant sa response, Avec authorité, cet arrest luy prononce; Il le faut, luy dit-il; il y va de ton bien; Pour ce coup, ton pouvoir reconnoistra le mien. Puis il luy prend la bride, et la trouppe fidelle Autour de luy s'amasse, et l'entraisne avec elle; Ainsi, pour son salut, Charles violenté Malgré luy, par les siens, est mis en seureté. Le soldat cependant, à la faveur de l'ombre, S'escarte, se desbande, et ne fait plus de nombre; Des remparts il s'esloigne, et, desormais sans bruit, Tire, à pas incertains, où le sort le conduit. Les uns passent la Marne, et les autres la Seine; L'Oise, dans tout son cours, en voit sa rive pleine; Le camp, qui n'est plus camp, deserteur de son roy, Par tout, porte sa honte, et son manque de foy. Ce fut, alors qu'enflé d'une arrogante gloire, Le prince des enfers celebra sa victoire, Et qu'ayant un succes conforme à son desir Il fut, dans ses tourmens, capable de plaisir. Toy seul, ô Barbazan, vaillant ou temeraire, Ne pus monstrer le dos à l'heureux adversaire, Et, bien que ton dessein eust un funeste effet, Tu rendis du demon le triomphe imparfait. Tu gardas, seul, ton poste, et, contre l'Angleterre, Tu creus suffire seul, pour achever la guerre, Fus seul toute l'armée, et, d'un esprit vainqueur, Vis l'immense Paris plus petit que ton coeur. Ainsi quand, sur un mont de la romaine terre, L'immortelle famille, au maistre du tonnerre, Par crainte, ou par devoir, ceda l'auguste lieu Destiné pour demeure à ce supreme dieu; Entre les moindres dieux, l'inebranslable terme Seul, contre Jupiter, osa bien tenir ferme, Et, sans que de sa place on le pust deloger, Avec le roy des cieux, son temple partager. Cependant la Pucelle en ses larmes plongée, Languissante de corps, d'ame decouragée, Traisne ses pas confus, dans les champs obscurcis, Et, par ces tristes mots, esvente ses soucis. Falloit-il donc, seigneur, pour ma seule vengeance, Retenir, dans les fers, la miserable France? Falloit-il que ses maux vissent ton saint arrest Manquer de fermeté, pour mon seul interest? Falloit-il qu'une simple et vile creature, Pour n'avoir enduré qu'une legere injure, Quand les usurpateurs s'en alloient desconfits, Attirast ton courroux, sur l'aisné de tes fils? Mais c'est trop presumer, de croire que sa teste Pour mon seul interest, attire ta tempeste; Devant tes saints regards mon interest n'est rien; Si ton ire s'emeut, ce n'est que pour le tien. Par l'equitable exces de ce rude supplice, À toy, non pas à moy, tu veux faire justice; Aussi, dans les effets de ton aspre courroux, Je ne t'ose prier de te monstrer plus doux. Si toutesfois, Seigneur, ce courroux si terrible Ne croyoit point du roy l'offense irremissible; Si, par mes humbles voeux, il pouvoit s'allentir; S'il se pouvoit calmer, par un vray repentir; J'offre de ramener, ô majesté clemente, À ton sacré troupeau cette brebis errante, Et luy faire adoucir ton ardente fureur, Par un amendement egal à son erreur. Alors, parmy le bruit des foudres enflammées, Elle entend eclater ses voix accoustumées; Voix douces autresfois, mais qui sont maintenant, Par leur severité, dignes du dieu tonnant. Elle reprend; ô voix, ô mes celestes guides, Les ordres de là haut sont-ils donc si rigides? Quoy! Me commandés-vous d'oublier mon envoy, Et, dans l'aveuglement, laisser perir mon roy? Doit-il, par cent combats, avoir vaincu l'orage, Pour venir faire au port un si triste naufrage? Par ma priere, au moins, ne peut-il eviter Le foudre que, sur luy, je voy prest d'eclater? Je cede, ô tout-puissant, ta volonté soit faitte; Rens la foible bergere à sa foible houlette; Je te rens ce harnois, bien que non sans regret, Et, malgré mon desir, j'observe ton decret. Où du vaste Paris se rapproche la Seine, S'eleve vers les cieux, au milieu de la plaine, Des temples renommés le temple le plus beau, À l'apostre françois erigé pour tombeau. C'est l'edifice saint, qui par son prestre, donne Au front des nouveaux roys la royale couronne; C'est luy, qui les reçoit, quand leurs illustres jours, Par l'eternelle nuit, sentent borner leur cours. Là, s'honnore le saint, qu'on invoque aux batailles; Là, cent drappeaux conquis sont pendus aux murailles, Et, par tout le dedans, ne laissent aucuns lieux, Qu'ombragés des tesmoins d'un combat glorieux. Pres la maison sacrée, et, sous sa haute masse, Un nombre de maisons en cité se ramasse, Qui, ceinte d'un bas mur, et d'un marais bourbeux, De l'apostre françois porte le nom fameux. Le long du court chemin de l'une à l'autre ville, Sept obelisques droits font une droitte file, Et, d'un espace egal, l'un de l'autre distans, À l'oeil des voyageurs s'offrent, de temps en temps. Là, si le bruit commun peut tenir lieu d'histoire, Furent les reposoirs du martyr plein de gloire, Quand son chef abatu, par des bras inhumains, Fut porté, dans la tombe, avec ses propres mains. Sous le dernier de tous, en achevant sa plainte, Vers les murs du martyr, se rencontre la sainte, Et, tout proche, descouvre un vieux chesne étesté, Pour faire ombre au portail, autresfois là planté. Aux flammes des eclairs, dont l'horreur continue, Elle apperçoit le tronc, avec sa teste nüe, Et sans deliberer, luy consigne, aussi-tost, De son noble harnois le precieux depost. D'une tremblante main, elle se le detache; Sous son grand corselet, le corps de l'arbre cache; Pend ses deux grands braçards, d'un et d'autre costé, Et tient son grand pavois, sur le dos, rejetté. Puis, du brillant armet, qu'appesantit sa creste, Le tronc enorgueilly se sent charger la teste, Et reçoit sur le tout, en escharpe pendant, Le terrible fardeau du coutelas ardent; Enfin du grand poignard, que de pleurs elle lave, Sur l'escorce du tronc, ces termes elle grave; La mourante Pucelle, apres son vain assaut, Consacre ce trophée à l'honneur du tres-haut. Au pied du saint trophée alors elle s'incline, Et parle, en cette sorte, à l'essence divine; J'adore, ô tout-puissant, la rigueur de ta loy, Et laisse à ta justice ordonner de mon roy. Pour son bien desormais, je n'ay plus que des larmes; Je depose ma force, en deposant ces armes; Mon bras n'est plus ton bras, et ma tonnante voix Ne fera plus fremir les rebelles anglois. Si pour te satisfaire, il en faut davantage, S'il faut, avec mon sang, reparer ton outrage, S'il ne peut s'expier que par mon seul trespas, Vienne encore la mort, je ne la fuiray pas. Mais, si de mes travaux tu me dois recompense, Si j'ay droit d'esperer en ta sainte clemence; Puis qu'il m'est defendu, par tes severes loix, D'employer cette espée, et porter ce harnois; Vueille du moins, Seigneur, que ces armes fatales Soient l'eternel effroy des armes infernales, Que, par leur seul effort, l'anglois soit abbatu, Et que le françois vainque, en leur seule vertu. Elle acheve ces mots, et le ciel, qui l'exauce, Soudain, mais lentement, s'eclaircit et se hausse, Murmure sans fureur, enfin, calme son bruit, Et rend, au lieu d'eclairs, les astres à la nuit. En suitte, vers l'endroit, d'où se leve l'aurore, Le bleu du firmament, de rouge se colore, Et forme un court soleil, dont le front radieux Lance un trait de clarté, sur le tronc glorieux. Sous le brillant eclat de ces flammes heureuses, Les armes, tout à coup, deviennent lumineuses; Devant leurs rayons d'or, l'ombre fuit à l'entour, Et ce lieu, desormais, ne connoist que le jour. Que je meure à present, dit alors la guerriere, Sans peine et sans regret, je perdray la lumiere; Je revere ta loy, je benis ta bonté; Soit faite en moy, Seigneur, ta sainte volonté. Là, s'arrestent ses pleurs, et là, sa plainte cesse; Le miracle evident amoindrit sa tristesse; Bien que l'air soit obscur, à l'instant elle part, Et remet sa conduitte à celle du hazard. À la France, à son prince, à soy-mesme ravie, Elle marche, à pas lents, de son frere suyvie; Sans rien dire, elle va, le coeur plein de soucy, Et son frere affligé va, sans rien dire, aussy. Le demon, dont la rage à la perdre obstinée De la terre et des cieux la voit abandonnée, Fait, sur sa vie, encore un dannable dessein, Et croit, plus que jamais, ne le pas faire en vain. Il l'observe, il la suit, il vole sur sa teste; Avec elle il s'avance, avec elle il s'arreste, Et, sans la quitter plus, n'attend plus que le temps D'accomplir son projet, et voir ses voeux contens. C'est ainsi qu'un vautour, amoureux du carnage, De deux camps ennemis observant le passage, Quitte le coupeau vert d'un pin desmesuré, Où long-temps, sans pasture, il estoit demeuré; Suspendu, dans les airs, sur l'une et l'autre armée, Il les suit nuit et jour, d'une rage animée, Brusle, s'impatiente, et famelique attend, Du massacre preveu l'espouventable instant. À ses voeux criminels la fortune propice Poussant la fille errante au dernier precipice, D'un insensible cours, la meine au bois obscur, Qui du royal Compiegne environne le mur. Une vaste forest, en ce coin de la France, Sous ses rameaux touffus, cache une terre immense, Où l'oeil de l'univers, du plus haut de son tour, N'a jamais fait passer la lumiere du jour. Ses gros troncs chevelus, en grandeur admirables, Ne semblent pas des ifs, des faux, ni des erables, Mais de nouveaux geans, qui, contraires aux vieux, Opposent leurs grands bras à la cheute des cieux. Sous leur fueillage espais, des racines bossües Rampent de tous costés, dans les routes moussües, Et, non moins par leurs noeuds, que par leur dureté, Remplissent le chemin d'horreur et d'aspreté. Le fonds est inegal, et, d'espace en espace, Un vallon tournoyant, une colline basse, De sourcilleux rochers, et d'escumeux torrens, Y repaissent les yeux d'objets tout differens. Avec les vistes cerfs, les sangliers solitaires Ont tousjours, dans ces forts, leurs tranquilles repaires, Et les chevreuls legers, sous leur sombre espaisseur, Lors qu'ils sont poursuyvis, se moquent du chasseur. En ce noble desert la Pucelle arrivée, Et, sur le firmament, par son zele, elevée, Prend à desdain la terre, et pour s'en detacher Dans le plus creux du bois, resout de se cacher. Icy, dit-elle alors, ta carriere est finie; Affranchis-toy du monde, et de sa tyrannie; Desormais le suyvant, tu ne peux que perir, Tu vescus autresfois, tu n'as plus qu'à mourir. Du reste de tes jours fais un saint sacrifice Au pied des saints autels du soleil de justice, Et, ne t'arrestant plus qu'aux merveilles des cieux, Pour nul objet mortel, ne laisse ouvrir tes yeux. Mets ton bonheur unique, et ton unique gloire, À pouvoir, sous ces rocs, enterrer ta memoire, Et n'apprehende point l'horreur de ce sejour, Puis qu'un autre pareil fut ton premier amour. L'innocente retraitte est la plus seure voye, Pour faire arriver l'homme a l'eternelle joye; Tu commenças par elle à vivre heureusement, Fay respondre ta fin à ton commencement. Acheve icy ta vie, en priant pour la France, Et, du moins par tes voeux, ayde à sa delivrance. Là s'arreste la sainte, et, ferme en ce propos, À son coeur agité donne quelque repos. Loin du commerce humain, sa course vagabonde L'engage tousjours plus, dans la forest profonde, Et luy descouvre, enfin, apres mille destours, Un lieu propre à servir de sepulchre à ses jours. Entre vingt bas rochers, une orgueilleuse roche, Par les plaines de l'air, des estoilles s'approche, Et regarde, à son pied, les sommets inegaux Des chesnes les plus grands, et des pins les plus hauts. La figure en estonne, et paroist monstrueuse; Sa cime represente une teste hideuse, Le reste un corps hideux, qui de foudres chargé Represente un tiphée, en montagne changé. Au feu de mille estés, une mousse sechée Se voit en mille endroits, sur son dos attachée; En mille autres, son dos, de mousse desarmé, Brusle, sous les rayons du soleil enflammé. Un ruisseau tortüeux, coulant d'un doux murmure, Fait, autour de sa base, une molle ceinture, Offrant aux animaux de la terre et de l'air, Dans leur soif embrasée, un crystal frais et clair. Vers le hautain coupeau de l'effroyable masse Le roc, en plus d'un lieu, s'entrouvre et se crevasse, Et d'un art naturel, sans maillets ni cizeaux, Forme d'affreux palais aux princes des oyseaux. Au creux le plus estroit, et le moins accessible, La sainte va choisir sa demeure terrible, Tombeau, non pas demeure, où, sur le nud rocher, Malaisement encor peut-elle se coucher. Là, des pechés d'autruy faisant la penitence, Elle prie, elle pleure, en faveur de la France; Et son aride bouche, en conjurant les cieux, S'humecte des torrens, qui roulent de ses yeux. Rodolfe, compagnon de sa triste aventure, Des chesnes d'alentour, tire leur nourriture; Le gland repaist leur corps, mais, dans un tel malheur, Leur corps, plus que de gland, se repaist de douleur. En cette austere vie, et cette humble priere, Une lune commence, et finit sa carriere, Leur force diminüe, et leurs pieds desormais, À peine, de leurs corps peuvent porter le faix. Satan, dont la profonde et veillante malice, Pour les exterminer, voit le moment propice, Contre eux, plus que jamais, sa fureur animant, Vers le fier bourguignon vole soudainement. Au prince belliqueux la pensée il inspire, De sousmettre Compiegne aux loix de son empire, Et le luy monstre aisé, luy faisant voir ses tours, Du costé des françois, hors d'espoir de secours. Philippes se resveille, et ses trouppes ramasse; Il propose la prise, et le sac de la place, Et fait, dans ce projet, entrer egalement Le courageux picard, et le nombreux flamand. L'une et l'autre province, à la gloire invitée, Marche, sous ses drappeaux, vers la ville indontée; Et Ligny, de son roy l'ennemy le plus grand, Sous le rebelle duc, l'attaque en entreprend. À travers la forest, sa guerriere puissance, D'un formidable pas, vers la ville s'avance; Au bruit de ses clairons, par l'echo, redoublé, Du paisible desert le silence est troublé. La fille, sur le roc, dans son antre, couchée, Des objets de la terre est si fort detachée, Est si fort attachée à l'objet qu'elle suit, Qu'au milieu du tumulte elle ignore le bruit. Rodolfe l'entend seul, et, dans la sage crainte Du peril que couroit la pudeur de la sainte, Prend sa course vers elle, et la presse ardemment D'abandonner ce lieu, dans le mesme moment. Ton honneur, luy dit-il, je ne dis pas ta vie, À quitter ce sejour ta prudence convie; Les crüels partisans de l'infidelle anglois, Pour te prendre, et te perdre, occupent tout ce bois. Ils viennent d'une armée assieger nos retraittes; Escoute leurs tambours, escoute leurs trompettes; Elle entend les tambours, les trompettes entend, Craint la rage ennemie, et part au mesme instant. Ainsi lors que le cerf, sous l'espaisse ramée, Evite des longs jours la chaleur enflammée, Et, du fort le plus sombre habitant l'espaisseur, N'apprehende rien moins, que l'assaut du chasseur; Si de cors et d'abois la musique terrible Vient troubler, tout à coup, sa retraitte paisible, Il fuit, à bonds legers, par des fonds tournoyans, Le son des cors aigus, et des chiens aboyans. À la faveur du bois, Rodolfe, qui la guide, La sauve des liens du bourguignon perfide, Et, d'un pas assuré, par ces destours errant, Vers la nuit, dans Compiegne, avec elle, se rend. Là, triste, elle choisit une sainte demeure, Où, comme en sa caverne, elle souspire et pleure; L'habitant effrayé reprend un nouveau coeur, Et ne craint plus de voir le bourguignon vainqueur. Il s'estime trop fort, pour garder ses murailles, D'avoir le bras fameux du grand dieu des batailles; Et rend graces au ciel, du merveilleux secours, Dont il vient soustenir ses chancelantes tours. De la mer d'orient, l'aube à peine est sortie, Que de vingt escadrons la place est investie; À peine du soleil le mur est eclairé, Que de vingt bataillons il se trouve serré. Ligny prend ses quartiers, et plein de violence, Des la premiere nuit, ses approches commence, D'un feu continüel, les defenses abat, Fait breche à la muraille, et s'appreste au combat. Le peuple espouventé recourt à la Pucelle, Par cent cris douloureux, à son ayde l'appelle, L'en conjure à genoux, luy monstre son danger; Mais aucune raison ne l'y peut obliger. Mes succes, leur dit-elle, ont leur borne trouvée; Le vouloir du tres-haut m'a de force privée; Vous me croyés en vain propre à vous secourir, Je ne suis plus que fille, et ne puis que mourir. Du royaume des cieux l'invincible milice Qu'à mes voeux, autresfois, j'esprouvay si propice, Par l'ordre du seigneur, aigry contre le roy, Sans espoir de retour, s'est derobée à moy. Des divins jugemens les claires interpretes, Mes voix, mes saintes voix, desormais sont müettes; Cet obstiné silence, et ce delaissement, Esteignent, dans mon sein, tout guerrier mouvement. Je crains l'ire de Dieu, je crains la perfidie; Et peut-estre des-ja la trame en est ourdie; Permettés qu'en ce lieu j'accomplisse mes jours, Et, dans vos propres bras, cherchés vostre secours. Sa response, en chacun, redouble l'espouvente; Ils pensent, en ces mots, voir leur perte evidente; Et Flavy, plus qu'aucun de douleur oppressé, D'un si sage refus, se tesmoigne offensé. Toy, dont le bras, dit-il, est le bras de la France, Nous priveras-tu seuls de ta forte assistance? Nous, de qui ta pudeur vient de la recevoir, Au fort de son peril, et de son desespoir; Auras-tu, dans ces murs, rencontré ton asyle, Pour leur estre, au besoin, laschement inutile? Quand tu rendras plus doux leur sort infortuné, Que leur donneras-tu, que ce qu'ils t'ont donné? Toy seule, s'ils sont pris, auras causé leur prise; Philippes, pour toy seule, attaque leur franchise, Et sans toy, tu le sçais, nos malheureux remparts N'auroient point veu, sur eux, fondre ses estandards. Par ce reproche amer, la fille infortunée Aux combats defendus est puissamment traisnée; Son destin à ces mots la contraint de ceder, Et rien ne sçauroit plus sa perte retarder. Çà, dit-elle, un cheval, un harnois, une espée; Que du sang bourguignon la terre soit trempée, Qu'elle le soit du mien, et que ce mur batu Essaye à s'affranchir, par ma foible vertu. Bien que desja sur moy l'ardente foudre eclate, Mourons, mourons plustost que de paroistre ingrate; Allons, où nous conduit l'inevitable sort; Allons, où nous attend l'inevitable mort. Dans ce transport guerrier, le saint cloistre elle quitte, Et contre l'ennemy sa valeur sollicite; Rodolfe l'arme, et s'arme, et tous deux vifs et pronts Sortent, et font sortir quatre gros escadrons. Un double bataillon suit la cavallerie; La fille vers le camp s'elance de furie, Et va droit au quartier, où vingt canons bruyans Couvrent les boulevards de boulets foudroyans. Sa redoutable main, à vaincre accoustumée, Bien que du fer celeste, en ce temps, desarmée, Bien que sans le pouvoir, qu'elle eut jadis des cieux, Sçait pourtant faire encor des exploits glorieux. Elle conserve encor l'impression guerriere, Qu'elle receut jadis de l'ange de lumiere, Quand, d'un souffle divin son esprit animant, Des vengeances du ciel il l'a fit l'instrument. Elle attaque la garde, et la garde, en defense, Au valeureux assaut fait, d'abord, resistance; Mais, bien-tost, sous le poids des grands coups redoublés, Ses rangs sont confondus, et ses esprits troublés. Sur eux, de toutes parts, le fer de sang avide Satisfait pleinement sa fureur homicide, Et l'effroy qui les glace, aydant à leur malheur, De la sainte guerriere augmente la valeur. Rodolfe la seconde, et, d'une ardeur fatale, Plus qu'aucun, apres elle, au combat se signale; Du soldat, qui les suit, leur exemple est suyvi, Et, sur le bourguignon, tous chargent à-l'envy. Elle le rompt, enfin, et du succes flatée Sent d'un nouveau laurier sa vaillance tentée, Avance vers un gros, qu'elle voit avancer, Et va ses escadrons, comme un foudre, enfoncer. La fille, ainsi des murs tousjours plus esloignée, Estime, en se perdant, la victoire gaignée; Et son sens aveuglé, par son astre malin, La conduit au passage, où l'attend son destin. Autour d'elle aussy-tost, tout le camp se ramasse; C'est alors, mais trop tard, qu'elle voit sa disgrace; Elle la voit prochaine, et condanne en son coeur, L'ardeur qui l'a livrée aux chaisnes du vainqueur. En ce terrible estat, rien pourtant ne l'estonne; Aux siens, sans s'emouvoir, la retraitte elle ordonne. Et couvre les derniers, soit du corps, soit du bras; Tandis que les premiers vont aux murs, à grands pas. Ligny, de son costé, la retraitte leur couppe, Oppose un mur de fer au progres de leur trouppe, De fleches et de dards, les charge, par les flancs, Et, d'un choq vigoureux, tasche à rompre leurs rangs. Mais le trait de Rodolfe, et l'escu de la sainte, La font tousjours marcher, sans desordre, et sans crainte, Devant tous, va Rodolfe, et la sainte, apres tous, Soustient toute l'armée, et rend vains tous ses coups. Et desja, du rempart, une gresle meurtriere Facilite aux françois leur penible carriere, Tient l'ennemy pressant de leur teste ecarté, Et fait à leurs regards descouvrir la cité. Alors des bourguignons l'impatiente rage, Voyant la sainte fille eschapper le servage, S'excite, se ranime, et, son feu renflammant, Descharge tous ses coups, sur elle seulement. Ainsi, quand, hors du bois, une meute inhumaine A surpris une laye, au milieu de la plaine, Et que de ses petits au gaignage amenés, Elle tient à l'ecart les dogues acharnés; Plus leurs flancs descousus souffrent de ses defenses, Plus leurs dents, sur son col, exercent leurs vengeances; Plus elle est pres du bois, et plus les chiens ardens Enfoncent, dans son corps, les pointes de leurs dents. La sainte, tout autour, voit tout jurer sa perte; D'un orage de dards, elle se sent couverte; De javelots sans nombre, elle se sent presser, Et, de plus d'un espieu, sent ses armes percer. Rodolfe accourt alors, et, se rangeant pres d'elle, L'ayde à mieux soustenir la tempeste mortelle, Et tous deux pleins d'espoir, quoy qu'en dix lieux blessés, Malgré tout, en cedant, s'approchent des fossés. Satan, qui desormais les voit en asseurance, Prend du jeune Flavy la voix et l'apparence, Et, remarquant le vieux, sur les voysines tours, Va, l'aborde, et luy tient ce furieux discours. Quoy dit-il, cette place à ta garde commise Sera, par ta foiblesse, à Philippes sousmise, Et, pour sauver des fers la haine de ton roy, Tu forgeras les fers de ce peuple et de toy. À tort, en ce peril, ton ame est suspendüe, La fille se doit perdre, ou la ville est perdüe; Avec tant de drappeaux, avec tant d'estandards, C'est la fille qu'on cherche, et non ces boulevards. Rechasse de ces murs cette puissante armée, Immolant cette hostie à sa rage enflammée; Sauve toy par sa perte, et croy qu'en la perdant Tu fais ce que du roy veut le courroux ardent. Toute chose, mon frere, à sa mort te convie, Ton monarque, tes murs, ta fortune et ta vie, Et, si tant de raisons ne te suffisent pas, Ton tout, ton Amaury, qui luy doit son trespas. Entre tous, contre Artus, et contre la Pucelle, Flavy fut d'Amaury l'amy le plus fidelle, Et, s'il l'ayma vivant, d'un amour vif et fort, D'un fort et vif amour, il l'ayme apres sa mort. Le souvenir amer de cette mort fatale Determine son ame inhumaine et brutale; Il ne consulte point, et, relevant le pont, Au desir de Satan barbarement respond. Plus haut que tous les cieux, une loge secrette Sert à l'estre incréé de profonde retraitte; Quand par ses soins veillans, et ses pensers couverts, Il veut deliberer du sort de l'univers. De trois costés egaux, la loge inconcevable Forme un triangle unique, en tout sens admirable, Et d'un lieu si sacré le mystere inconnu Confond le contenant, avec le contenu. Dans ce moment crüel, Dieu tout sage, et tout juste, S'enferme, et se recueille, en cette loge auguste, Sur les peuples divers tourne, ses saints regards, Et ne voit que pechés regner de toutes parts. Il voit, sur tous, l'anglois, enflé de vaine gloire À son merite seul imputer sa victoire, Et voit Charles encor, loin d'implorer mercy, Tousjours de plus en plus, dans sa faute, endurcy. Pour leur crime commun, et leur commun supplice, Alors sa tenebreuse et severe justice, Resout que la guerriere, en tombant dans les fers, Souffre de sa valeur triompher les enfers. Et, dans cet instant mesme, en la main de la fille Rompt la fragile espée, et sur l'arene brille; Alors de sang couverte, et le bras desarmé, Elle se tourne au ciel, et le trouve fermé. La cour des bien-heureux, d'un regard lamentable, Vit le sort inhumain de la fille indontable, Le souhaita plus doux; mais les sacrés destins Furent sourds à ses voeux, pour leurs secrettes fins. Aux voeux de tout le ciel l'austere providence Oppose l'immuable et terrible sentence; Dans un profond respect, les anges et les saints Reverent du seigneur les occultes desseins. Rodolfe tombe alors; alors la foible sainte Se sent le corps serré d'une robuste estrainte; Des guerriers ennemis Vendonne le plus fort Est celuy qui pretend à l'honneur de sa mort. Dix autres, apres luy, soudain fondent, sur elle; Le sang de tous costés de ses veines ruisselle; Par sa propre foiblesse, et l'effort de leurs bras, Elle tombe, et se peint des couleurs du trespas. Sous un si pesant faix succombe sa puissance; Elle perd, tout à coup, et veüe et connoissance; Le vainqueur craint encore, et son timide coeur À peine, en le voyant, s'ose croire vainqueur. Ainsi quand la lionne, apres les grands ravages, Dont elle a desolé les monts et les rivages, Par le courage adroit des chasseurs nubiens, Tombe, de traits percée, en leurs rudes liens; Bien que le sang fumeux, qui jalit de ses veines, L'estende morte, enfin, sur les jaunes arenes, Le vaillant nubien, quoy que victorieux, De sa victoire doute, et n'en croit pas ses yeux. Son insensible corps, butin de l'adversaire, Joint au corps moribond de son genereux frere, Dans la tente du chef, et loin de la cité, Sur les bras des vainqueurs, en triomphe est porté. Pierre, le fier prelat, que cette longue guerre A tousjours veu constant, pour la fiere Angleterre, Au camp du bourguignon conduit, par sa fureur, Eut, pour premier objet, ce spectacle d'horreur. Il vit, ou pensa voir, la guerriere sans vie, Et sa haine, d'abord, en parut assouvie; Mais depuis, à son sens barbare et furieux, Ce belliqueux trespas sembla trop glorieux. Il vouloit bien sa mort, mais la vouloit infame; Il l'avoit, en son coeur, destinée à la flamme, Et, d'un supplice indigne, il desiroit couvrir La honte qu'aux anglois elle avoit fait souffrir. Dans ce desir crüel, de douleur il souspire; Puis l'approche, l'observe, et voit qu'elle respire; Il voit son chaste sein doucement s'elever, Et pour la perdre mieux, resout de la sauver. Il entreprend sa cure, il la veille, il la pense; Le succes est heureux, et passe l'esperance; Un si malin secours l'empesche de mourir, Et la met, bien-tost mesme, en estat de guerir. La fille, en son malheur, monstre sa patience, Bien loin de murmurer, benit la providence, Fait, des ordres divins, et sa regle et sa loy, Et, sans plaindre ses maux, ne plaint que ceux du roy. Ah! Mon prince, dit-elle, en ce terrible orage, Ta royale grandeur va faire un grand naufrage; Mais ce mal est un mal que tu t'es attiré, En suyvant le transport de ton sens egaré. Que te sert d'avoir eu le ciel si favorable, Si ce n'est que pour estre, envers luy, plus coupable? Que sert à ta valeur d'avoir sousmis l'anglois, Si ton aveuglement te sousmet à ses loix? Ton honneur est destruit, ta gloire est deplorée; Du throsne, où tu regnas, la cheute est assurée; Le ciel, non moins que toy, par ta faute, endurcy, Pour venger mon injure, helas! Le veut ainsi. Il allume sa foudre, il tonne sur sa teste; Je l'esprouve de bronze à mon humble requeste; Rien, de son trait fatal, ne te peut garantir, Non pas mesme tes pleurs, non pas ton repentir. Pusse-je, par la mort, qu'en ton lieu je souhaitte, Rendre, pour ton salut, son ire satisfaitte; Que je la cherirois cette honnorable mort! Mais je souspire, en vain, apres un si beau sort. C'est ainsi qu'une mere, et genereuse, et tendre, Lors qu'au fond du sepulchre elle est preste à descendre, Vers son fils bien-aymé, mais despourveu de sens, Tourne, aveque douleur, ses regards languissans. Elle endure cent maux, mais les maux qu'elle endure Ne tirent de son coeur, ni plainte, ni murmure; Ou si de quelque mal il se tesmoigne atteint, Ce n'est que pour ce fils, qu'il murmure et se plaint. Le barbare prelat, qui craint que cette proye N'eschappe à sa fureur, et ne trompe sa joye, Pour eviter du sort les perilleux retours, À Philippes s'addresse, et luy tient ce discours. C'est en vain, luy dit-il, que sous cette muraille Ton courage s'arreste, et ton camp se travaille; Tu fais, en l'attaquant, d'inutiles desseins, Et cherches un bonheur que tu tiens en tes mains. Tu tiens du nom françois la gloire et l'infamie, Tu tiens du bourguignon l'implacable ennemie, Tu tiens le bras donteur des anglois indontés, Et tiens, en le tenant, la clef de cent cités. Par un heur sans egal, tu l'as en ta puissance; Mais tu l'as, sans l'avoir, du moins en assurance; Le seul mur de Roüen te le peut conserver; Icy le moindre effort te le peut enlever. La France a, contre nous, ses forces rassemblées, Et les nostres, d'abord, en seront accablées; Le party seul à prendre est de partir soudain; Tarde encore aujourd'huy, tu periras demain. L'avis plaist à Philippe, et la ville assiegée Des chaisnes, tout à coup, se trouve degagée; Flavy, desormais libre, en son mur indonté, Joüit de sa fureur, et de sa lascheté. Par l'inhumain prelat, la fille infortunée, Entre cent escadrons, vers Roüen, est menée; Et Philippe, au milieu de tous ses estandards, Pour elle, craint tousjours le variable Mars. Celle qui fut jadis tout l'espoir de la France, Maintenant de l'anglois est toute l'esperance; Le caprice du sort a fait ce changement, Ou plustost du Seigneur le secret jugement. À Roüen elle arrive, et Rodolfe, avec elle, Aux fers, comme aux combats, son compagnon fidelle; En dix lieux differens, ainsi qu'elle, blessé, Et, d'une main heureuse, ainsi qu'elle, pensé. Vers une affreuse tour, où le crime et le vice, Entre mille tourmens, attendent le supplice, Sejour des malfaiteurs aux flammes destinés, Ils sont, de place en place, indignement traisnés. À chaque pas qu'ils font, le peuple emu de rage D'opprobres insolens les couvre, et les outrage, Et, par un bruit confus de cris injurieux, Contre elle, et contre luy, se monstre furieux. À moins que du grand fort, qui commande la porte, On ne croit point, pour eux, de prison assés forte; Pierre les y conduit, et deux sombres cachots Reçoivent, de sa main, ces illustres deposts. Rodolfe, au moins obscur, avec impatience, Souffre, par les anglois, resserrer sa vaillance, En horreur a la vie, et se plaint de la mort, Qui le repousse d'elle et luy ferme son port. Mais, dans un traittement plus indigne et plus rude, La sainte ne tesmoigne aucune inquietude; Elle benit les fers, s'accommode au malheur, Et mesme, avec plaisir, esprouve la douleur. Elle ayme des anglois la dure tyrannie, Elle ayme sa misere, et son ignominie, Et, lors que ses esprits sont le plus oppressés, Sa vertu crie encor, que ce n'est pas assés. Le monarque eternel, voyant l'infortunée À son vouloir divin plainement resignée, Ne sçauroit voir en elle un si saint mouvement, Sans prendre, en sa faveur, un plus doux sentiment. À la celeste cour, qui pour elle l'implore, Il permet de flater le soin qui la devore; Il permet d'assoupir, par de sacrés concerts, Les maux qu'en sa prison luy causent les enfers. Elle n'a plus alors, ni de mal, ni de trouble; La force luy revient, ou plustost luy redouble; Et, dans ce noir cachot, tout à coup à ses yeux, De chantres immortels s'offre un choeur radieux. De cent luths, de cent voix la douceur nompareille, Dans ce lieu de supplice, enchante son oreille; Et ces airs ravissans, cette vive clarté En font un lieu de gloire et de felicité. Elle se sent charmer, par la sainte musique, Et joint sa voix aux voix du concert angelique; La voute retentit à leurs saintes chansons, Et, loin mesme au dehors, s'en respandent les sons. La vigilante garde à la porte couchée, Toute dure qu'elle est, de ces sons est touchée, Et son coeur de rocher, sensible à leurs accords, Se sent mesme attendrir, par leurs puissans efforts. Plus à ces doux accens elle a l'ame attentive, Plus elle a de respect, pour sa propre captive, Et plus, dans ses transports, elle seme, en tous lieux, L'admirable secours qu'elle reçoit des cieux. De cette nouveauté, les anglois s'emerveillent; Contre elle, du prelat les fureurs se resveillent; Il ranime sa rage, il renforce sa voix, Et dissipe, en tous lieux, le doute des anglois. Ô foibles, leur dit-il, plus que les françois mesmes, Ces bruits, contre le ciel, sont autant de blasphemes, Et c'est trop l'offenser, que de le croire autheur Des damnables effets d'un murmure enchanteur. Croyés donques encor, que ses heureuses armes Sont des effets du ciel, plustost que de ses charmes; Croyés donc, que les maux, que vous avés soufferts, Vous sont venus du ciel, et non pas des enfers. La sorciere, en nul lieu, n'est pour vous innocente; À vostre vie encor, dans ses fers, elle attente; Quoy que pres du bucher, elle suit ses desseins, Et cache ses demons, sous la forme de saints. Resveillés, renforcés vos soupçons et vos craintes, Lors que ses actions vous semblent les plus saintes, Et vengés, par le feu, ses projets inhumains, Avant que, par ses sorts, elle eschappe à vos mains. Le triste souvenir de leurs peines souffertes, La peur de s'exposer à de nouvelles pertes, Leur esprit aveuglé, par l'esprit tenebreux, Donnent à ce discours un succes trop heureux. Ils rentrent, pour la fille, en leur rage premiere; Ils la traittent d'infame, ils la nomment sorciere, Et battus de l'orage, entre de si grands flots, De sa mort seulement, esperent leur repos. Cependant les bas lieux, par mille voix plaintives Rappellent le demon aux douloureuses rives; Ne pouvant plus souffrir, que la clarté du jour À la nuit eternelle enviast son retour. À sa bande il se tourne, et luy dit, je vous laisse; Mon empire m'attend, et son besoin me presse; Je vous laisse le soin du plus grand des exploits, Par qui sera la France esclave de l'anglois. Je vous laisse, en mon lieu, pour allumer la flamme, Où doit nostre ennemie à la fin rendre l'ame; De sa mort je vous charge, et l'enfer vous defens, S'il ne vous en revoit, par le feu, triomphans. À ce mot il s'abysme, et, par les plaines sombres, Se monstre, enflé d'orgueil, aux yeux des pasles ombres, Leur partage sa joye, et, pour quelques momens, Fait, dans tout le chaos, suspendre les tourmens. Source: http://www.poesies.net