Le banquet des muses ou Les divers satires Jean Auvray (1590-1633) SATYRE Que de l' infect limon d' un bourbeux populaire Sur les flateurs cerceaux d' un zephire prospere Les aveugles destins aucuns guindent aux cieux: Et que d' autres (desja les commenssaux des dieux) Ils facent insolens tresbucher aux abismes: Cela n' est pas nouveau, les honneurs plus sublimes Plus durables ne sont, et les foudres legers Pardonnent moins aux tours qu' aux taudis des bergers. Ces sourcilleux rochers qui leurs cimes pointuës Portent dedans le sein des vagabondes nuës Seroient bien tost brisez et broyez à morceaux Au choc impetueux des mugissantes eaux S' ils ne s' eslargissoient bien avant sous les ondes, Et les chesnes branchus si n' en estoient profondes Les racines en terre: un tourbillon de vent Les feroit mesurer la poussiere souvent. Il faut pour un grand faix une espaule puissante, Aussi considerant fortune estre glissante, Qu' il n' est rien de constant sous la voûte des cieux, Que l' estat mediocre, et que l' ambitieux Ces ampoules ressemble aux ruisseaux eslevees Qui grossissent tousjours tant qu' elles soient crevees: Je borne mes desseins, et mes contens esprits De soings extravagans sont rarement surpris, L' homicide tizon de la blafarde envie Ne me brusle le coeur, et je meine une vie Franche, ouverte, tranquille, exempte des malheurs Qui sont comme attachez aux coulantes grandeurs. Amadoüer les grands, leur conter des merveilles, Servir aux rois d' echo, d' ombre, de pent-oreilles, Ce seroit me gehenner, bailler les osselets Et mes membres tirer dessus les chevalets De Demades l' impie, ô thraistres amphibenes, Enigmatiques sphinx, frauduleuses hyenes, Flateurs, que vous causez de dommages à nos rois! Non plus veux-je toucher à la visqueuse poix Des deniers de l' empire, et pour telle richesse Ma bourse ne sera mise jamais en presse, Ces drogues font vomir, et mains fermes esprits En ont souvent rendu plus qu' ils n' en avoient pris. De reformer aussi l' eglise toute belle Ce seroit en plain jour allumer la chandelle, L' eglise n' erre point, et si l' eglise erroit D' erreur le sainct esprit accuser l' on pourroit Car c' est par luy qu' elle est incessamment regie: Trop bien souhaiteroy-je une candide vie Aux enfers de Levi, qui font veu solemnel De servir humblement le grand dieu eternel, Prestres combien vos mains doivent estre sans crime Qui touchent tous les jours l' incruenté victime, Ce qui n' est au mondain qu' un peché veniel Vous est un sacrilege, un ange dans le ciel En office n' est pas tant qu' un prestre en la terre, Aussi ne faut-il pas que le monde l' enserre, Que la chair le pourrisse, et qu' il traine ses fers Esclave sous le joug du tiran des enfers. Mais il est aujourd' huy tant de judas au monde Qui vendent le sang juste, avarice profonde! Disciples de Simon, bigames imprudens, Damnables mesnagers qui se vont marchandant Des estats de l' eglise, eglise qui soubs-aage Ne laisse pas long-temps ses formens en pillage À ces sangliers en rût, ô sacrileges loups! L' espouse se sçaura bien s' en plaindre à son espoux, Ses thresors sont sacrez, c' est de l' aigle la plume, Qui sans se consumer toutes autres consume. Nous sommes le troupeau, vous estes les pasteurs, Nous l' eglise pupile et vous ses curateurs Comptables devant Dieu de vostre diligence, Car outre les habits et frugalle despence, (enfans de Giezi) vous ne possedez rien, Qui n' appartienne au pauvre: aquoy donc tant de bien, Tant de train, tant d' éclat, de brancars, de carrosses, Tant d' oyseaux, tant de chiens, de mittres, et de crosses, Lasche poligamie! ô temps, ô moeurs, ô rois, Que servent en vos mains la justice et les loix? La justice et les loix, helas! Et où sont-elles? Se pourroit-il trouver encor des estincelles De l' antique justice, alors que le bon droit D' un prolixe babil jamais ne dépendoit, Que l' innocent n' avoit de plus certains refuges Que le giron des loix, et le sein de ses juges, Juges qui lors rendoient la justice gratis, Qui favorisoient moins les grands que les petits, Amis jusqu' a l' autel, inflexibles aux larmes Qu' une garce respand de ses yeux pleins de charmes, Qu' avarice jamais n' empestra dans sa glus. Bien loin de ressembler ces juges dissolus, Qui par or, par presens, par faveur ou par crainte Corrompent (corrompus) une vierge si saincte. Justice l' oeil du monde et l' organe des loix, La baze de l' estat, le bras d' extre des rois, Fille aisnee de Dieu, sans laquelle les hommes Vivroient brutallement en la terre ou nous sommes, Nourrice de la paix, donc l' image doré Des injustes volleurs est mesme reveré, Voire l' enfer qui n' est qu' un ordonné desordre Sans justice verroit desordonner son ordre. Et vous la bannissez hommes vrayment du temps, Vous vendez ceste nimphe à beaux deniers contans Vous mettez a l' encan le droit et la justice, Et par la porte d' or vous renvoyez le vice À vostre quousque: sysamnes deguisez, Ne rencontrerez-vous jamais de cambisez? Arrabes arrabins, Alexandre severe Vous peut-il regarder sans se mettre en collere? Que t' ont servy Hercul' les forces de tes bras Que tu n' as dechassé tels monstres d' icy bas? Magistrats, magistrats, importune vermine, Qui ronge paille et blé, goziers crians famine, Perroquets de barreau, pilate inhumains, Qui condamnent le juste et s' en lavent les mains, Avares vendangeurs dont le pressoir degoute Le sang des innocens a la derniere goutte, Tremblez juges tremblez, un grand juge est là haut Au tribunal auquel rendre conte il vous faut De vos concussions, de vos cheres espices, C' est un linx penetrant le mur de vos malices, Un vigilant argus qui dans vos parlemens Espie vos conseils: sonde vos jugemens, Transcrit vos plaidoyers, minute vos sentences, Calcule vos despens, marque vos diligences Et prend acte de tout: au reste, un juge droit, Equitable, severe, et que l' on ne sçauroit Piper par le babil qu' un advocat regrate Ou du latin de Tulle, ou du grec d' Isocrate, Les souplesses de l' art, eschapades, destroicts, Subterfuges, delais, respits, et passe-droicts Ny serviront de rien: vous serez sans refuge, Dieu sera le tesmoin, la partie, et le juge, Là, jugez sans appel et en dernier ressort On vous lira tout haut la sentence de mort? Condamnez à souffrir à tout jamais les peines, Les feux, les fers, les foüets, et les penibles gehennes De ceux que vous aurez jugez iniquement: Et au prince d' enfer exprez commandement D' executer l' arrest, et d' horribles tempestes Fondre ces chastimens sur vos coulpables testes, Lors couleront en vain les larmes de vos yeux Pour fléchir à pitié le grand prevost des cieux. Que cét escrit pourtant de l' ennuy ne vous donne, Car je n' en veux qu' au vice, et non à la personne, Ces vers ont de la pointe, et peut estre feront Venir quelque prurit à ceux qui les prendront D' une mauvaise main: mais toute ame bien nee Qui aura de Clio la mammelle emmannee Succé dés le berceau, sçait bien comme les soeurs Nous tourmentent l' esprit de leurs doctes fureurs Et comme le poëte en sa verve eschauffee, Ne retient aisément sa fougueuse bouffee, Joinct que j' atteste ici les grands dieux immortels Que je n' entend heurter contre vos saincts autels. Mais, vendre la justice est un grand sacrilege, Ouy monarque, je dy, (l' escriture est mon pleige) Que c' est vendre son dieu, voici mon argument: Tout ce qui est en Dieu est Dieu pareillement, La justice est en Dieu, justice est donc Dieu mesme, Et qui justice vend, il vend son dieu supréme. Si doncques vous laissez ce prodige vivant, Vos sceptres enrichis des thresors du levant, Vos palmes, vos lauriers, vos fortunes sublimes, Vos orgueilleux chasteaux, dont les luisantes cimes Portent leurs plaques d' or dedans l' azur des cieux, Ne vous sauverons pas que le grand dieu des dieux, Le monarque des rois et le roy des monarques N' imprime sur vos fronts les redoutables marques De ses verges de fer, et n' en face sentir À vos esprits là bas un cuisant repentir, Plustost qu' en déplorer les rigueurs déplorables Honorer j' aime mieux vos grandeurs honorables, Mais pour vostre respect je diray seulement Que les puissans seront tourmentez puissamment. Il est vray, du grand dieu la dextre vengeresse Trouve bien les tyrans au milieu de la presse De leurs peuples armez, tous ces nombreux scadrons De soldats aguerris sont trop minces plastrons Pour parer à ses coups, voire leur ame immonde Commence bien souvent son enfer dés le monde. Ce roy des orgueilleux, ce monstre assirien Jadis à son malheur l' experimenta bien Quand à ventre rampant brutal il paissoit l' herbe: Quel dieu s' egale à moy (disoit ce chef superbe En sa prosperité) soit que l' alme Apollon Astelle ses coursiers sur le gemmeux sablon De l' Inde et de l' Euphrâte, où qu' à midy desserre Ses rayons de droit fil sur les flancs de la terre, Ou soit que vers le soir sa course finissant Il plonge aux eaux d' Athlas son chef d' or jaunissant Afin d' illuminer l' autre moitié du monde Des fecondes clartez de sa perruque blonde: Bref, je ne pense pas que ce grand oeil des cieux Roüant tout le pourpris de ce rond spacieux, Et furetant les coings de la terre habitable Trouve jamais grandeur à la mienne semblable, L' univers n' eût jamais de prince, ni de roy Qu' on puisse avec raison parangonner à moy, Combien de puissans rois subjuguez par mes armes Implorent ma mercy les yeux baignez de larmes, Et pour mieux adoucir l' aigreur de mon couroux Viennent-ils m' adorer et baiser les genoux? Quelle province encor ne tremble espouvantee Au formidable bruit de ma gloire indomptee? Quels rois n' ay-je contraints me demander la paix? Quels champs n' ont point encor gemy dessous le faix De mes forts bataillons, et quels peuples estranges N' ont encor entendu celebrer mes loüanges? Qui m' a veu retourner de mes exploicts guerriers Que le col tout chargé d' honorables lauriers, Qui plus prodiguement recognoit les fidelles, Qui plus cruellement sçait punir les rebelles? Quel fleuve à l' orient n' a veu grossir les eaux Du sang de mes mutins, et rougir ses cristaux? Je ne veux pour tesmoins de ma force sublime Que les champs d' Idumee et les murs de Solime, Quand à Sedechias (vassal audacieux) Malgré le dieu d' Isaac je fis crever les yeux Apres qu' il vid sa race à ses pieds massacree Et des esclaves juifs ma couronne adoree. Ainsi ce rodomont s' estimant immortel Contoit poüilles au sort, crachoit contre le ciel, Lors que Dieu pour vanger ses grandeurs offencees Le rendit compagnon des bestes insensees, Se souviennent les roys qu' en terre ils tiennent lieu Des vigilans pasteurs sur le peuple de Dieu, Que l' intendant du ciel leurs exploicts et leurs gestes Un jour controllera, ouy grands princes vous estes Créez pour vos vassaux, vos vassaux ne sont pas Exprez crées pour vous (bien qu' ils doivent tout bas Adorer vos grandeurs, comme medailles sainctes Où sont de l' eternel les majestez empreintes) Ils vous doivent l' honneur, vous leur devez l' amour, Les yeux ne sont pas faits pour le plaisir du jour, Mais le jour pour les yeux le peuple fait les princes, Non les princes le peuple: il se voit des provinces Qui subsistent sans rois, mais un roy sans sujects N' est plus roy que de nom, de tresfles, et deschets. Les royautez ne sont qu' honnestes servitudes, Plus le royaume est grand, plus de solicitudes Troublent l' esprit de ceux qui le vont gouvernant, Helas! Si l' on sçavoit le peril éminent Et combien de malheurs accompagnent le sceptre, Tant s' en faut qu' on voulut le branler dans sa dextre Les pieds le fouleroient, et tant de phaëtons Du desir de regner ne seroient si gloutons. Invincible Louys dont la gloire animee Des rois tes devanciers ternit la renommee, Combien as tu desja aux sanglans jeux de Mars (vainqueur bouleversant les rebelles remparts) Esprouvé les dangers que traine une couronne, Cent fois en a fremy l' impiteuse Bellonne, Et France qui t' a veu si jeune bataillant Se souhaitoit alors un prince moins vaillant Tant elle avoit de peur que l' orgueilleuse parque Triomphast des lauriers d' un si brave monarque, Et qu' un si beau soleil par un traistre accident Sans passer au midy courut à l' occident, Mais voulez-vous grand roy que vostre empire dure Jusqu' à l' eternité que le destin endure Souslever jusqu' au ciel vos royalles grandeurs, Que le ciel seulement en ses vastes rondeurs Vos conquestes mesure et qu' une paix profonde Ramenant l' aage d' or rajeunisse le monde, Le voulez-vous grand roy? Faites premierement Le service divin observer sainctement, Que justice par tout sans lucre administree Nous revoque des cieux sa soeur la belle Astree, Car si vous desirez regner en seureté Il faut que ces deux soeurs soient à vostre costé, Et se baisent tousjours en vos estats suprémes. Ce sont les arcs-boutans, les plintes, les cindesmes, Et les deux grands pilliers qui portent tout le faix Du bastiment royal, les anches de la paix, Vos deux yeux, vos deux bras, vos deux fermes colomnes, Et les deux beaux brillans de vos riches couronnes. Demandez je vous prie aux preux atheniens, À ces braves romains, aux forts laconiens, Qui leur à plus servi, où la tranchante espee Du grand Themistoclez, d' un orgueilleux Pompee, D' un furieux Silla, d' un vaillant Lisander: Ou les loix de Solon, du bon Periander, De Draco, de Licurge et de Numa Pompille: Le romain vous dira que sa superbe ville, Seroit la reine encor de toutes nations, Si jamais l' estranger de ses corruptions, Ne l' eust envenimee, alteré sa justice Et ses portes ouverte à l' escadre du vice. Athenes vous dira qu' elle verroit encor Ses theatres fameux, ses grands collosses d' or, Et ses champs hibleens par tous les coins du monde, Porter le docte miel de la grecque faconde Si son areopage esteignant son flambeau, Ne l' eust ensevelie en un mesme tombeau. Sparte la belliqueuse esclatteroit encores Si elle eust tousjours creu le conseil des ephores, Le sceptre d' Israël jadis si florissant, L' espouventail des rois, l' amour du tout puissant, Le petit oeil du ciel, le nombril de la terre, Que Dieu mesme autresfois conduisoit à la guerre, Heureux quand un David, un sage Salomon, Un juste Jozias, gouvernoient le timon De sa nef fortunee, et quand ces deux pucelles Justice, et pieté, ces germaines jumelles, Ces tindarides feux luysoient sur son vaisseau Et fendoyent devant luy les enfleures de l' eau. L' indiscret n' eust si tost ces vierges mesprisees, Qu' il a servy de butte et de blanc aux risees Des peuples ses voisins: et bien (ce disoient-ils) L' invincible vainqueur est vaincu des gentils? Cét Isaac ce Jacob qui faisoit tant du brave A rencontré son maistre, et se voidore esclave, Tributaire vassal, sous-mis au joug des loix De ceux qui adoroyent sa grandeur autrefois. En fin, l' on ne doit croire a quelques phrenetiques Qui la subversion des grandes republiques Osent attribuer aux revolutions Des orbes principaux, ce sont les fixions D' un esprit demanché qui donne à la nature Un absolu pouvoir sur toute creature Pour moy je ne croy point que tant qu' un roy craindra Le roy de l' univers que son peuple tiendra, Le sentier jà battu par ses illustres peres, Qu' il ne dispersera ses faveurs debonnaires Qu' aux cervelles de choix, et que ses tribunaux Ne seront occupez par des juges venaux, Je ne croy (dis-je) point que son sceptre perisse N' y que le temps jamais la gloire en abolisse. AU ROY Jeune Mars a qui les alarmes Sont des plaisirs delicieux, Puissent tes belliqueuses armes Estonner la terre et les cieux, Que la posterité (ravie) Face confesser à l' envie Qu' admirables sont tes exploicts, Ton nom grossisse les histoires: Et ne s' entretiennent les rois Que du recit de tes victoires. Que le rebelle trouble-sceptre Puny de sa temerité Sçache combien pese la dextre D' un si grand monarque irrité, Maudisse à jamais ce rebelle Les boute-feux de La Rochelle: Et que l' heretique insolent En son malheur puisse comprendre La grandeur du feu violent Par l' abondance de la cendre. Ecraze ces monstres superbes, D' Hercule imitant les travaux, Trempe les rozoyantes herbes, Du noir venim de ces crapaux: Et si ce crocodille pleure, Te souvienne mon prince à l' heure, Qu' en l' an cinq cens soixante et trois Ceste abominable furie Fit de tout l' empire françois Une sanglante boucherie. Grand roy ta clemence infinie Meriteroit quelque guerdon, Si le crime de felonnie Estoit capable de pardon, Et si d' un puissant coup d' espee Une teste au hydro coupee Les autres mouroient peu à peu: Mais, d' une sept prennent naissance Et ne faut gueres de ce feu Pour faire un brazier de la France. En fin ta douceur excessive Tourneroit en rigueur pour nous, L' ulcere souvent recidive Quand les remedes sont trop doux, Loüable est la misericorde: Mais, aussi faut-il qu' on m' accorde Que plus le serpent est nourry Plus son venin est mortifere, Et qu' il faut au membre pourry Ou le couteau, ou le cautere. Que du poinct où Phoebus devale Chez Thetis pour faire l' amour, Jusqu' où l' amante de Cephale Ouvre la barriere du jour, Et depuis la boüillante Affrique Jusqu' où le nomade scitique Roule ses taudis vagabonds, En tel estime soient tes armes, Qu' a jamais le nom des bourbons Soit invoqué dans les alarmes. Tu seras le miroir des princes, Et desormais les plus grands rois Ne gouverneront leurs provinces Qu' au patron de tes justes loix: Ta gloire sera sans seconde, Et si l' on croit encor au monde À la pluralité des dieux: Les payens meuz de tes exemples Terigeront en mille lieux Autels, sacrifices, et temples. Pourquoy non? Puis que tant d' oracles Predisent tes futurs lauriers, Et que l' on voit tant de miracles Reluire en tes actes guerriers? Phoenix des monarques de France, Si la justice, et la vaillance Mirent Hercule au rang des dieux, Où sera ta grandeur auguste? Y eut-il jamais sous les cieux Un roy plus vaillant et plus justes? LE MAGNANIME Au lecteur. N' espere point (lecteur) que ma satyre offence Le renom du prochain en ses nombreuses loix, C' est un libre discours des abus de la France Qui demande audience au cabinet des roys. Ma muse à fait serment sur la lire d' Orphée De ne dire qu' en gros de l' erreur des humains Mais si quelque galleux sent sa rongne eschauffée Il luy sera permis y porter les deux mains. Soit que tout roule à l' advanture Soubs le bon plaisir de nature, Ou que l' autheur de l' univers Par sa providence profonde Tienne encor les ressorts divers De toute la masse du monde. Que l' inconsideré destin Face au potiron du matin Lever ses cornes incogneuës, Et que le foudre quelquefois Egalle les pins baize-nuës Aux humbles geniévres des bois. Qu' aux gens de bien soit importune L' aveugle et marastre fortune, Que les astres impetueux Créent des rois dans la poussiere, Et qu' ils facent les vertueux Servir aux meschans de litiere. Tout cela ne m' estonne point Tousjours l' esprit en mesme poinct, Tousjours au montant de la gloire, Franc de toutes ambitions, Et ma plus celebre victoire, C' est de vaincre mes passions. Point d' eclipse, point de nuage, Tousjours un tranquile visage À tous évenements divers Si fortune gronde et menace: Au lieu de craindre ses revers Je luy crache contre la face. Je reçoy de la droite main La verge aussi bien que le pain, Et si chez moy le malheur entre: Foulant aux pieds le sort mutin, Vainqueur je passe sur le ventre À la fortune et au destin. Destin qui tousjours soufle en poupe Aux traistres, et les porte en croupe Et qui conduit d' un pas certain L' ignorant aux charges plus graves, Car fortune est une putain Qui ne redonne qu' aux esclaves. Ce n' est pas pour vous beaux esprits Les gardes d' honneur et de prix, Vos reins ne sont pas assez larges Pour porter ces pesants fardeaux, Voulez-vous posseder les charges? Soyez flateurs, ou maquereaux. Qui n' entend d' amour les mysteres, Qui ne sçait porter carracteres, Tourner à Dieu le dos vingt ans, Servir au besoin de bardache Et plier aux vices du temps Il n' est en la cour qu' un gavache. Mais un sot a vingt cinq carrats, Pourveu qu' il jure à tour de bras, Qu' il sçache dompter sa rotonde, Qu' il soit gauffré tous les matins, Et qu' en moustaches il abonde Il fera la nique aux destins. C' est en faveur de telles pestes Que roulent les orbes celestes, Le soleil ne luit que pour eux, Et la nuict se leve la lune Pour voir dormir ces paresseux Entre les bras de la fortune. Certainement les dieux ont tort Qu' ils ne tiennent tous d' un accord Des cieux les barrieres decloses Pour laisser entrer ces geants: Et qu' ils ne font naistre des roses Sous les pieds de ces faineants. Un poëte de triquenique Eust-il le nez en as de pique Se fera de tous estimer Pourveu qu' il ait l' humeur raillarde Et qu' ensemble il face rimer Misericorde et hallebarde. Vous les verrez pour faire un vers Tordre la gueulle de travers, S' egratigner toute la face, Roüiller les yeux, mordre les doigts, Et faire plus laide grimace Qu' un singe qui casse des noix. Encor ces hiboux d' humeur noire Fourmillent comme gueux en foire, Ô que laquais iroient battant Ces poëtastres inutiles Si France foisonnoit autant En alexandres, qu' en cheriles. Si quelque cerveau mieux timbré Beuvant le flot tant celebré À les muses plus secourables, Prophane, il perd ceste liqueur En des rimes si execrables Qu' un diable en auroit mal au coeur. La cour fut jadis le lycée Où vertu estoit exercée, Rien ne servoit faire le beau, Mentir, bouffonner et mesdire, Seul avoit sa part au gasteau Qui sçavoit mieux faire que dire. Aujourd' huy un porte-poulet, Marionnette de ballet, Pourveu qu' il parle de vaillance, De joustes, bagues, et tournois, Se fera reverer en France Comme un grand Oger le dannois. Tel voudra pour ses armes seules Des fleurs de lis en champ de gueulles Qui ne tire sa parenté Que de quelque planteur de saules, Dont les ancestres n' ont porté La fleur-de lis qu' en leurs espaules. Tel est grimpé dedans les cieux, Et va du pair avec les dieux Qui n' est pestry que de la lie D' une roturiere maison, Voire qui eût perdu la vie S' il n' eût enfondré la prison. Combien de pagnottes bravâches Jettent les crocs de leurs moustaches Sur la citadelle de Mets: (poltrons dignes de nos yambes) Qui ne se sont battus jamais Que du coutelas a deux jambes. Qui sçait la prime, et le piquet Marcher en sutane et roquet Et cajoller de bonne grace Il luy faudra des pensions, Et faire descendre sa race Des graches et des phocions. Jadis pour fuyr les offices, Les metelles et les fabrices Gardoient leurs champestres taudis Mais chacun aux grandeurs aspire, Mille phaëtons estourdis Briguent les resnes de l' empire. Tel on a veu le col panché Sous le faix d' un riche evesché Qui n' avoit fait qu' un anagrame: L' autre emporta un cabinet Pour avoir les yeux d' une dame Deïfiez en un sonnet. Combien sans codes et digestes Tiennent d' un Ciceron les gestes, Ne crachent que tiltres et loix, Tous gens de bal et de manege, Qui ont eu le foüet plus de fois À la cuisine qu' au college? Grands juges ce n' est contre vous Que la satyre est en courroux Pour vous ô justes Aristides Nos dards ne sont point aiguisez, Mais pour les sysamnes perfides Qu' escorcher faisoit cambisez. Combien vestus de peaux de buffe, Qui n' ont veu Cujas ny Rebuffe, Bartole, Papon ny Bacquet, Rompent d' affaire d' importance? Comme si de leur vain caquet Dépendoit tout l' heur de la France. Depuis le nom le predican, Que Themis fut mise à l' encan, Qu' aux asnes on vid porter crosses, Houlettes d' or bergers de bois, Et trainer moines en carrosses Tous maux ont pleu sur les françois. Depuis qu' à la femme fragille Fut permis lire l' evangile, Que Sainct Paul à veu les tizons, Et qu' on voulut la foy divine Prouver par humaines raisons La France est tombée en ruyne. Jadis les muses se plaisoient Chez les rois qui les carressoient, Mais, ô maudit siecle ou nous sommes! Le vice est monté à tel poinct Qu' en la cour les plus sçavans hommes Sont des saincts qu' on ne feste point. Combien l' oysiveté consume D' esprits au poil et à la plume, Cachez en des antres profonds, Incogneus de nostre monarque, Cependant que quelques bouffons Tiennent le timon de la barque? Que sert de lire incessamment Et de perdre inutilement Tant de temps, d' huille, et de bougie, Puis que sur le Louvre est escrit Qu' une dragme d' effronterie Vaut mieux que cent livres d' esprit? Aussi au parvis de ce temple Le plus souvent ne s' y contemple Que cervelles de revollin, Et que bruire ces Aristophanes Comme en la porte d' un moulin L' on n' entend braire que des asnes. Chacun jouë au boute-hors, L' un est dedans, l' autre est dehors, L' un servant autruy s' y consomme, L' autre approchant trop le soleil Croit si haut, qu' en fin on l' assomme Dans les nuaux de son orgueil. Aux uns dés le süeil de la porte Des gouvernements on apporte, Ainsi maints petits compagnons S' y font a coup gens de menee, Mais pour flestrir ces champignons Il ne faut qu' une matinee. Tandis les vieux routiers de Mars, Qui suivent leur prince aux hazards, Honteux, et les discours moins saffres, Sont contraincts par un fort fatal Faire monstre de leurs balaffres Sur les degrez d' un hospital. Aussi les rois porte-couronnes Devroyent balançer les personnes Qu' aux charges ils vont eslevant, Mais les fleurs hastives se passent, Et les grands estouffent souvent Ceux-là que plus fort ils embrassent. Les faveurs de nos rois sacrez Ce sont des tournoyants degrez Que pour monter il faut descendre, Les sages s' esloignent exprés De ce feu qui reduit en cendre Ceux qui s' en approchent trop prés. Combien de gloutonnes sang-suës Du sang des innocens repuës Viennent rendre gorge à la fin? Les rois permettent qu' on se plonge Dans leurs thresors: mais c' est afin D' en pressurer apres l' esponge. Ces crimes seroient esblouys Si l' hospital de Sainct Louys N' en portoit à jamais les marques, Qui fut basty des ducatons Que le plus grand de nos monarques Fit revomir à ces gloutons. Les rivieres ont leurs levées, Les mers leurs bornes eslevées, L' avare seul est sans raison, Mais en fin creve l' apostume, Si les peres mangent l' oison Les enfans en rendent la plume. Ce sont ces publiques valleurs, Partisans et monopoleurs Qui causent tant de flux de bourses, Car espuisant tant de ruisseaux, Ils font des plus celebres sources Tarir le credit et les eaux. TOMBEAU DE MARION Cy gist pleine d' infection La maquerelle Marion, Qui fut jadis tant chevauchée Qu' elle en eut la fesse écorchée, Et qui dans ce lieu de repos Fait chevaucher encor ses os Par les fantosmes et les ombres, Tandis que sur les rives sombres Des quatre grands fleuves d' enfer Ceste amante de Lucifer Aux cacodemons, et lemures Apprend ses lubriques postures, Attendant que son nez morveux, Son front ridé, ses gras cheveux, Ses brusques branslemens de fesses, Ses tordions, et ses souplesses Ayent charmé quelque lutin, Qui l' a face avec L' Aretin Tenir malgré les destinées Bordel dans les champs elisées. Marion devoit donc mourir? Marion devoit donc pourrir? N' estoient ses os et sa peau molle Assez pourris de la verolle? Elle a tant foncé de deniers Aux commissaires des quartiers, Tant r' habillé de pucelages, Tant appointé de mariages, Tant porté d' amoureux poulets, Et tant uzé de chapelets. D' une femme elle en faisoit mille, Tantost en pucelle gentille, Tantost en femme de façon, Tantost en fille de maison, Le matin en jeune bourgeoise, Le soir suivant en villageoise, Aujourd' huy prise en l' hostel dieu Et demain dame de bon lieu. Hier cette fille de joye Fut femme d' un marchand de soye Aujourd' huy haussant son estat C' est la femme d' un advocat, Et demain plus rogue et plus fiere Ce sera une doüairiere, Vefve de quelque president Et puis apres retrogradant De doüairiere en advocate, Puis en marchande delicate, En fin sortant de ce bordeau C' estoit une porteuse d' eau Ou quelque fruictiere maussade Et revendresse de salade. Quel prothée? Quel gerion? Quel inconstant camelion? Quel polipe? Quelle chimere? Quel sphinx? Quel hydre? Quel cerbere? Et quels merveilleux changements? Tout ce que les vieux monuments De l' antiquité aveuglée Nous racontent d' une Medée Qui rajeunissoit les vieillards Par l' effort des magiques arts, Ny de ces thessalles sorcieres Qui par murmurantes prieres Villains cris et remaschemens Changeoient les hommes en juments, Puis ayant fait porter leurs sommes Les changeoient derechef en hommes: Ny toutes ces mutations Dont les plaisantes fixions D' Ovide, flattent nos oreilles, Ne sont rien pres de ces merveilles. Ny les dents du serpent python Faites en geants ce dit-on, Ny ceste enchanteresse Circe Qui tous les compagnons d' Ulisse Changeoit en infames pourceaux, Ce sont glissades de cerveaux, De toute verité forcloses Aupres de ces metamorphoses. Car ce vieux remede d' amour, Ceste courratiere de cour, Ce vieux et decharné squélete Qui la tant fait à la ranglette Ce batteau enfondré dans l' eau Ceste lanterne de Bordeau, Ceste haridelle equenee Ceste lévrette mastinee, Ceste carcasse a dos de lut, Ceste laye tousjours en rût, Ce vieux plancher pour les araignes, Semblable a ces juments brehaignes Qui ne servent en leurs vieux ans Qu' a porter le fumier aux champs. Bref ceste effroyable meduse Pour mieux attraper par sa ruse Les novices au jeu d' aymer Ne fit seulement transformer En cent façons les jeunes filles, Mais pour tromper les plus habilles Et pocher les yeux d' un amant Soy-mesme s' alloit transformant. Quelques fois elle faisoit mine De s' entendre à la medecine, De manier le hastelet De faire resoudre le laict, De faire des bouts aux mamelles, Guarir poulains et escroüelles, Faisoit les eaux d' ange et d' alum, Des cassollettes de parfum, Des pastes à faire peau nette, Sçavoit appliquer l' orcanette, La ceruse, le vermeillon, Elle coupoit le landion, Puis redressoit la penilliere, L' entre-fesson et la croupiere, Le bilboquet, le trou d' amy Avec la dame du parmy, Mais à la fin toute pourrie Mourut au pays de surie. LES VISIONS DE POLIDOR Les visions de Polidor, en la cité de Nisance, Pays armorique. Un satyrique feu boüillant dans mes arteres, J' escry ces visions aux severes censeurs, Mais nul soit si hardy d' expliquer ces mysteres, S' il n' est des plus sçavans au mestier des neuf soeurs. De ces critiques vers moüelleux en substance Le sens tropologic est du tout interdit, À ceux qui n' ont humé l' air pesteux de Nisance, N' y espluché les moeurs de ce peuple maudit. Nisance est une ville aux isles armoriques Dont les flancs sont souvent d' un grand fleuve battus Où ne sont que serpens, que monstres fameliques, Gens yvrongnes, grossiers, ennemis des vertus. Là dans un vieux dongeon, je vy, ô cas indigne! Plusieurs masles couplez d' un furieux amour L' on me dit que c' estoient des pescheurs à la ligne, Et que l' invention en venoit de la cour. Aussi j' y vy pescher d' un jeune capitaine L' honorable drapeau par cét accouplement, L' autre au bout de sa ligne un cabinet entraine, L' autre une pension, l' autre un gouvernement. L' un qui portoit au cu la gregue boutonnée, Les caleçons fendus en planche de sapin: Me dit qu' un brave Mars assisté d' hymenee, Avoit bany du ciel Ganimede et Jupin. Quand j' eu consideré tant de jeunes moustaches, Qui monstroient rechignant leur postures tous nus, Je vy bien que j' estois en l' isle des bardaches Où jamais n' habita la doüillette Venus. Laissant ces pelerins aller à Sainct Fiacre, Fuyans du pont de Sé les tonnerres grondants, Je vy le chaperon d' un gerfaut, ou d' un sacre, Qu' une hostesse invoquoit pour la rage des dents. Hecatte estoit au bout de sa nocturne borne, La nuist des-atelloit ses penibles moreaux, Lors que le dieu Morphé par la porte de corne Me fit voir en songeant ces prodiges nouveaux. Je vy d' un magasin sortir une gargoüille Qui engloutit vivant un grand monopoleur, Un capitaine battre à grands coups de quenoüille: Et l' ame de Calvin dans le corps d' un volleur. Ce voleur s' enfuyant de la nouvelle Egypte Emportoit les thresors des pauvres orphelins, Alors qu' un surveillant adverty de la fuite, Rompit à Chalanton l' escluse des moulins. Deux chevesches je vy qui fondans des montagnes, Des cris sepulcraliers menaçoient jour et nuict Un tortu chastagner dont les branches brehagnes Steriles ne portoient ny fueille, ny fleur, ny fruict. Je vy Endimion, l' amoureux de Diane, Prisonnier endormy d' un grand rocher couvert, Fabrice et Metellus porter oreilles d' asne, Et changer leur calotte en un chaperon vert. Prés d' un grand carrefour une donzelle enrage, Front ridé, nez chancreux, dos à vis de pressoir, Qui disoit en pleurant: est-ce pas grand dommage Quand la beauté deffaut à cul de bon vouloir! Un difforme cyclope, un monstre de nature, Plus cornu que les cerfs et les dains boccagers, Mettoit dans sa chaudiere un froc à la teinture, Où l' aumusse pendoit d' un chanoine d' Angers. Il me sembloit à voir qu' un florissant royaume En ruyne tomboit par trop de nouveauté, Quand le vineux Bacchus caché dans un heaume Par ses menades fut en triomphe porté. Qui pourroit exprimer l' honneur que ces evantes Sur le mont Citheron faisoient au bromien? Les dances de cibelle avec ses coribantes Prenant possession du sceptre Nysion? Plus bas au fond obscur d' une salle venelle Une vieille ridee aux cheveux tous chenus, Disoit qu' en son jardin croissoit de la morelle, Qui jettoit de la glace au brazier de Venus. Passant chemin, je vy une cabarettiere, Qu' un scribe carressoit dessus un tabouret, La deesse Themis devenir taverniere, Et le greffe tenir dedans un cabaret. Je vy plaine de vin une infame boiteuse Qui grommelant disoit à son vieux sacerdos Quelle enrageoit de voir que sa fille amoureuse, Faisoit à leur instar de la beste a deux dos. Se couchiant disoit une vefve maigrette, Qui vouloit faire encor piquer son canevas, Qu' elle estoit grasse au cul ainsi que l' aloüette, Et que les bons morceaux n' estoient pas les plus gras. Apres l' on me monstra la grand jument d' estampe Que jadis chevaucha le bon Pentagruel, Qui metamorphosee en une vieille lampe, Esclairoit ses enfans au chemin du bordel. Lors parut à mes yeux un spectacle effroyable, Ce fut un veau couplé sur ceste grand jument, Dont un monstre n' acquist qui fut si formidable Qu' on le mit aussi tost du ventre au monument. Je vy dans un pastis des gloutonnes sang-suës, Sucçant le bien d' autruy, s' emplir de sang humain, Et d' un coq gigantal les poules dissoluës Qui rongeoient jusqu' aux os l' honneur de leur prochain. La glapissante voix de ces poules jazardes J' entendois murmurer aux foyers des voisins, Quand un affreux scadron d' infernalles lezardes Emporta loin le coq la poule et les poussins. Je vy sous un baril l' aurore matinale, Lasse des froids baisers de son vieillard espoux, Prendre furtivement le dard de son cephale Qui brassoit la vandange entre ses deux genoux. Dans les prés bondissoit une gaillarde poûtre À qui l' estre d' amour aiguillonnoit la peau, Qui brusloit d' un desir de se faire tout-outre Par un franc chevalier de l' ordre du cordeau. Il est vray qu' il aura fortune assez prospere, Pourveu qu' en femme il soit bien-heureux desormais, Car qu' il porte avec soy le colier de son pere Et s' il gaigne tousjours il ne perdra jamais. Mon extaze passant ses regulieres bornes, Me transporte en l' obscur d' un solitaire bois, Dont les chesnes branchus ne portoient que des cornes Que l' oiseau de thronax anime de sa voix. Lors le spectre je vy d' une grand' femme morte Qui me dit, Polidor, voici où j' ay vescu, Cét oyseau vergongneux qui chante de la sorte C' est mon sot de mary transformé en cocu. Les cornes que j' avois dessus son chef, plantees À force de dancer ici les matassins, En memoire il les a sur ces arbres entées Afin d' en ombrager le front de ses voisins. Rebroussant mon chemin, je rencontre un Prothée, Marchand, fermier, sergeant, procureur au barreau, Je luy dy, mon amy, ta cervelle esventee Briguera quelque jour l' office de bourreau. Arriva de Saumur une nymphe des nostres Qui sçavoit du manege autant que Pluvinel, Que la vieille Baucis disant ses patenostres Acheta pour monture à son fils Darinel. Ma foy je pensois estre en l' isle des pygmées Quand je vy tant de nains courir dans ce Bordeau, Mais voici qu' à l' instant quatre putains pommées Firent la reverence à la grande Ysabeau. Marthe, Urbane, Renotte, et la grosse Perrine Laisserent à Flipot ce petit quolibet Qu' il luy falloit autant de garces en cuisine Qu' il falloit de pilliers à construire un gibet. Montant vers le coq d' Inde on oyt un bruit de chaines Et de gens cuirassez un horrible combat, Mais je vy que c' estoit le medecin des chesnes Qu' un démon rapportoit tout armé du sabath. À voir son pasle teint, son visage d' incube, Ses yeux de loup-garou, sa gorge de cocu, L' on jugea qu' il s' estoit accouplé d' un succube, Et qu' il avoit vilain baisé le diable au cu. Je vy sous un peuplier la rousse de Tantale Monstrer à son valet le signe des poissons, Tandis qu' un daim poussif montoit une quevalle, Qui brusque le portoit souvent hors des arçons. Chez un petit boiteux, trois rustres de Baviere Par Mercure faisoient gresser leur canepin, Cependant que l' hostesse au dieu porte-lumiere Follastroit toute nuë à l' ombrage d' un pin. Environ ce temps-là mourut de la pepie Chicanoux, l' avalleur de fours et de moulins, Reposeroit au ciel l' ame de ceste harpie, Qui s' engraissa jadis du sang des orphelins? Sisamne y vit encor gentillatre à Sutane, Qui craint que Cambisez ne le face escorcher, Escorcher! Et pour quoy? La peau de ce grand asne Ne vaut pas seulement pour payer le boucher. LE POURCEAU IMAGINAIRE C' est du plus profond de mon ame Que je vous rends graces, madame, Du don que m' avez presenté, Sans jamais l' avoir merité, Car ce don precieux et rare Ne vient point d' une main avare, Tousjours la liberalité Accompagne vostre beauté, D' autant qu' une belle personne Jamais rien que de beau ne donne. C' est un admirable pourceau, Tout sobre, tout net et tout beau, Qui ne fut jamais de la race De ce cruel, qui eut l' audace D' affronter le bel Adonis: N' y de celuy qui dans Paris Fit choir tout mort un roy de France. Encor moins est-il de l' engeance De ce grand sanglier ravisseur, Dont Meleagre le chasseur Donna la hure à son amante, Ny de ce grand porc d' Erimante Vaincu d' un Hercule puissant. Ce pourceau n' est point mal faisant, Jamais ne mord, jamais ne gronde, Jamais n' empoisonne le monde Comme un tas de sales pourceaux, Qui sont tousjours dans les ruisseaux Et qui ne vivent que d' ordure. Ce porc de gentille nature Ne vit que de vents estourdis, C' est un oyseau de paradis Qui ne se perche qu' en la nuë, Sa chair aussi n' est point polluë Les juifs en peuvent bien manger. Au reste si prompt et leger Que pour moy je croy que Persee Voulant Andromede laissee Sauver du dragon lance-feux, Et que Bellerophon le preux Poussé d' une juste colere Voulant mettre à mort la chimere Qui devoroit les lyciens: Ces deux palladins anciens Ravis d' un genereux extase, Mieux que sur le cheval Pegaze Eussent fendu l' air violent Montez sur ce pourceau volant, Car son agilité m' enseigne Que comme les jumens d' Espagne D' un zephir engrossent souvent Sa mere l' engendra de vent. Ou du moins je gage ma vie Que s' il y a quelque truye Que les grecs superstitieux Ayent colloqué dans les cieux Ce dispos en a voulu naistre: Ou bien qu' il aura pris son estre De ce grand, gros, gras, gris pourceau Que le rabeliste cerveau Vid jettant moutarde à liffrees, Sur les andoüilles balaffrees, Lors que le frere Jean les fendoit De son braquemart qui pendoit Dessous son froc, comme en la guerre Hector portoit son cimeterre. En fin je croirois en effect Que ce pourceau seroit extraict De Boreas et d' Orithie, Ou que quelque fée ou lamie En voulut jadis accoucher Sur la pointe d' un haut clocher, Car ainsi qu' une giroüette Ce pourceau si fort piroüette Que le voulant prendre soudain, Le traistre eschape de ma main, Laissant à ma veuë enchantee Autant de formes que Prothee, L' imaginant en mon esprit Tantost grand et tantost petit, Tantost pesant, tantost alaigre, Puis tantost gras, et tantost maigre Tantost sain et tantost lepreux, En fin ne m' en reste à mes yeux Qu' un ombre, un idole, un fantosme Que jadis l' abbé de Vendosme Vestit de ses propres couleurs. Vray est que le ciel, ses faveurs Prodigue à ce porc invisible, C' est que sa chair incorruptible Se gardera plusieurs yvers Sans autre sel que de mes vers, Car la faux du temps jamais n' use Le gentil labeur de la muse. Donc (madame) je vous seray Obligé tant que je vivray, Pour le don qu' il vous plaist me faire D' un tel pourceau imaginaire, Car il ne faut point de boucher Pour le tuer, et l' escorcher, De servante à laver les tripes, À saler les groins et les lippes, Ny emprunter chez les voisins Des cornets à faire des boudins, N' y pendre au plancher la vessie, N' y craindre que jamais la suye Tombe sur le langué pendu, N' y qu' un ramonneur descendu De Lombardie ou de La Poüille En pisse jamais sur l' andoüille. LE NEZ Il n' est pas tousjours veritable Que chacun ayme son semblable, Puis qu' on void d' un contraire sort La plus camarde de la ruë Estre amoureuse devenuë D' un grand nez à double ressort. Mais vous n' entendez pas la ruse, Par ce grand nez ceste camuse Conserve en tout temps sa beauté: L' hyver au feu ce nez de balle Luy sert d' escran contre le hasle Et de parassol en esté. Je ne tiendray plus pour merveille La pyramide nompareille Qui jadis ombrageoit Memphis, Puis que ce nez à triple estage À midy mettroit à l' ombrage Six rangs de picquiers dix à dix. Ce grand nez sert en mainte sorte, De verroüil à fermer la porte, De bourdon pour un pelerin, De javelot, de hallebarde, De pilon à broyer moustarde, Et de claquet pour un moulin. Il sert aux massons de truelle, D' un éventail à damoiselle, De besche pour les jardiniers, De soc pour labourer la terre, D' une trompette pour la guerre, Et d' astrolabe aux mariniers. Ce nez en dos-d' asne se cambre Comme l' ansse d' un pot de chambre, Puis s' évasant en coquemart: Son gros bout, plat comme une gâche, Se rend propre à faire un rondache Ou l' escusson d' un jaquemart. Mais pour quoy petite camarde Aymes-tu ce nez de bombarde? Tes amours sont desordonnez, Pensois-tu lascive saffrette Que le membre de sa brayette Fut à proportion du nez? Tu ne sçavois donc pas follastre Que nature voulant (marastre) Dessus ce corps prodigieux Se joüer en ses artifices: Luy fit le nez entre les cuisses Et le priape entre les yeux? Mais ce qui est le plus difforme C' est que sous ce grand nez énorme S' ouvrent deux grands trous caverneux Qui luy broyent plus de peinture Que le cu, peintre de nature, Sur l' anneau d' un retraict breneux. Qui void ses narines soufflantes, Escumeuses, larges, ronflantes, Peut bien juger que ce paillard, Eust jadis un roussin pour pere, Où que sa ribaude de mere L' engendra du cheval Bayard. Aussi un jour ce gros yvrongne, Ronfloit d' une bachique trongne Si fort dessus son traversain, Que sur les murs les eschauguettes, Pensant oüir quelques trompettes, En firent sonner le toxain. LES RODOMONTS SOUS LES COURTINES Ces fendeurs de nazeaux, ces trasons, ces bravaches, Qui armez jusqu' aux dents menacent terre et cieux Aux combats de Cypris ne sont que des gavaches, L' adolescent amour n' a rien de furieux. C' est un conte de vieille, un mensonge, une fable, Que de Mars furibond Cyprine aye pitié, Si ce cruel baisa ceste deesse affable Ce fut par violence et non par amitié. Mars est peint tout armé, l' oeil fier la main sanglante, Plein de rage et de fiel: au contraire Venus, Tousjours en bel humeur, douce, humaine, riante, Les membres potelez, rebondis et tout nuds. Pour nous que jour et nuict le feu d' amour enflame, Nous disons qu' il n' est point tombeau plus glorieux Que le sein pommelé d' une amoureuse dame, Et que mourir ainsi, c' est vivre avec les dieux. Tous nuds entre deux draps à l' ombre des courtines Nous souffrons et faisons souffrir mille trespas, Et l' ame palpitant sur deux lévres sucrines: Nous mourons mille fois, et si ne mourons pas. Soit en force de corps, soit en vigueur de flames, Soit pour trouver au lict mille blandissements, Nous sommes les phoenix des amoureuses ames, Jettant la poudre aux yeux des plus parfaits amants. Nous sçavons comme il faut aux plaisirs de la couche Ralumer nos braziers de mille attraicts nouveaux, Baiser en cent façons le corail d' une bouche, Et l' enfleure presser de deux globes jumeaux. Lancer à l' improviste une oeillade lascive, D' un fantasque mary appaiser le courroux, Souspirer nos tourmens d' une grace naïfve, Pocher les yeux d' Argus, et tromper les jaloux. Dissimuler nos feux, forger mille artifices, Cacher aux plus rusez les desirs de nos coeurs, Adorer deux beaux yeux, leur offrir nos services, Les nommer nos soleils nos roys et nos vainqueurs. Ou si nous ne pouvons devant ces ames louches Gemir ouvertement la rigueur de nos coups, Nos yeux alors faisans l' office de nos bouches Nos languissans regards parlent assez pour nous. Nous produisons encor ce miracle en nature, Qu' un sein de glace brusle au feu de nos doublons, Si l' herbe ethiopis fait tomber la serrure, Nostre discours fait cheoir la nymphe aux cours talons. Aux doux accords d' un luth nostre voix mariee Porte l' ame à l' oreille ouyr un paradis, Et dansant, nostre grace au geste appariee Donneroit de l' amour aux plus chastes Judiths. Pour rendre de tout poinct une dame contente Sans le satirion, la pistache, et les oeufs, Le mol begayement d' une langue qui tente, Invincibles nous rend au duel amoureux. Qu' on ne nous blasme point du vice de paresse, Ce morfondu peché repugne à nos desirs, Car il n' est tordion, culletis, ny souplesse Qu' amour ne nous instruise au fort de nos plaisirs. L' Aretin fut un sot de limiter un nombre Des postures qu' on tient au manege d' amour, Si de l' enfer pouvoit ressusciter son ombre Bien d' autres il verroit pratiquer à la cour. Mais laissant Jupiter et son beau Ganimede D' un stupre abominable offencer le soleil, Pour donner à nos maux un licite remede Nous humons à longs traicts le nectar d' un bel oeil. Enragez donc vulcans, tenez maussades ames Ces amoureux tendrons jour et nuict enserrez, Vos rigoureux glaçons augmenteront leurs flames, Et plus serez jaloux, plus cocus vous serez. CONTRE QUELQUES POETASTRES Contre quelques poetastres qui auroient medit de Deux dames d' honneur. Epris d' une fureur sainctement équitable, Et pour vanger l' honneur de deux divinitez, Je veux petits broüillons d' un vers espouventable Vous faire repentir de vos temeritez. Lors que vous aurez leu ce furieux yambe Prophanes, pour avoir de ces dames médit, Je veux que vous sembliez le malheureux Lycambe Qui les vers d' Archiloq ayant leu se pendit. Celles qui prisent tant vos miserables muses Sont trois vaches en rût, trois insolentes soeurs, Trois louves en chaleur, trois parques, trois meduses, Trois gorgones encor, trois rages, trois fureurs. Mais les dames de qui j' entreprens la deffence Sont deux rares Cypris en extresme beauté, Deux Charites d' amour, deux Palas en prudence, Deux celestes Junons en grave majesté. Et vilains vous avez vomy contre ces belles Le médisant poison de vos esprits pervers, Mais le ciel pour punir vos fantasques cervelles Les escraze aujourd' huy du foudre de mes vers. Tremblez doncques poltrons, tremblez en ceste guerre, Au pieds de ces beautez mettez vous à genoux, Cecy n' est que l' esclair de mon grondant tonnerre, Le bruit de mes canons, le sifler de mes coups. CONTRE UNE DAME TROP MAIGRE Non, je ne l' ayme point ceste carcasse d' os, Qu' on ne m' en parle plus, quoy qu' il y ait du lucre, J' ayme autant embrasser l' image d' Atropos, Ou me laisser tomber tout nud dans un sepulchre. Dés la premiere nuict de nos embrassemens, J' imaginay sa chambre estre un grand cimetiere Son corps maigre sembloit un monceau d' ossemens, Son linceul un suaire et sa couche une biere. Ce seroit violer le droict des trespassez De toucher sacrilege à ses membres ethiques, Je les baiserois bien s' ils estoient enchassez, Comme au travers d' un verre on baise les reliques. Belle, dis-je, (tastant la peau de son teton) Pour ne me point blesser lors que je vous embrasse, Il faudroit vous garnir les membres de cotton, Ou que je fusse armé d' un bon corps de cuirasse. Quand je touche aux rasoirs de vostre hastelet, Je n' oserois mesler mes os avec les vostres, Vostre mere vous fit disant son chapelet Puis que tout vostre corps n' est que de patinostres. Au chalit innocent j' eusse dit ces propos, Pour quoy faut-il jaloux que si haut tu caquettes? Mais, je cognus la dame au cliquetis des os, Comme on cognoit un ladre au bruit de ses cliquettes. Son meusnier l' autre jour revenant du marché, (piqueur alternatif de ceste haridelle) Me dit qu' il en avoit le cu tout escorché, Et que son asne estoit plus franche d' amble qu' elle. Un jour que ce vieux fut d' arquebuze à gibier Je tastonnois par tout, je luy dy, ô ma mie, Que vous auriez besoin d' un excellent barbier Pour enfiler les os de vostre anatomie! Ce corps qui va craquant aussi tost qu' on l' estreint Me semble trop fragile aux amoureux approches, Il vaut mieux le garder pour le vendredy sainct Servir de tournevelle au deffaut de nos cloches. Que ces peres devots s' aillent doncques cacher Qui estiment catin trop charnelle et gaillarde, Si paillardise n' est que peché de la chair, Catin ne fut jamais ny putain, ny paillarde. A MADAME OLYMPE À Madame Olympe, qui aymoit les hommes sans barbe. Ja dieu ne plaise Olympe que je grimpe Dessus ton corps comme un audacieux, Ne fut-ce pas dessus le mont Olympe Que les Titans firent la guerre aux dieux? J' ayme bien mieux une raze campagne Qu' ambitieux prendre l' essor si haut, Puis sçais-tu pas que tu fus la montagne Où ton Aegiste a veu son eschauffaut. Ton teint flestry de couleur de reubarbe, Fuit les baisers de ces hommes barbus: Mais, à propos mon cu n' a point de barbe Sois sa Daphné, il sera ton Phoebus. E damoiseau qui fit pour ton merite Par un bourreau eschancrer son collet, T' a bien monstré que rarement habite De la sagesse avec du poil follet. Ne lit-on pas que Ciprine la douce N' engendra rien de son floüet Adon Trop bien de Mars la robuste secousse Mere la fit du gentil Cupidon. Mars est barbu mais sur la rouge trongne Du dieu Bacchus ne croist point de cheveux, Ayme-tu mieux un visage d' yvrongne Qu' un masle front d' un guerrier genereux? LE TRIOMPHE D'AMOUR Le triomphe d' amour, sur Mars, et la mort. Dialogue. Amour Quel dieu s' opposeroit plein de temerité, Au lancer de mes traicts? Quelle divinité, Se voudroit esgaler à ma grandeur supréme, Seroit-ce toy grand Mars dont la fierté extréme Grave la peur au front de tous les immortels? Non, tes armes, mon brave, honorent mes autels, Helas! Combien de fois ta poitrine eschauffee De mon feu amoureux m' a servy de trophee, Ma mere le sçait bien dont les charmeurs appas Firent cent fois pasmer ton ame entre ses bras. Mars Voyez ce petit nain, ce bastard temeraire, Des volages mortels le supplice ordinaire, Cét aveugle, archerot, ce doüillet, cét enfant Des hommes, et des dieux veut estre triomphant, Ô le brave heros! Qu' il a fait d' exploicts d' armes, Qu' il s' est monstré vaillant au milieu des alarmes, Il est vray que tous ceux que son traict à touchez Deux à deux sur les licts se renversent couchez: Voila tous les effects de sa lubrique flame, Et toutesfois enflant le levain de son ame, Orgueilleux, se compare à moy, dont la grandeur Ne trouve de compagne en la vaste rondeur De ce grand univers: je suis l' effroy des hommes, Ce gardien des dieux, et des cieux où nous sommes. Je raze les chasteaux, j' ordonne les combats, Je donne les assauts, j' enflame les soldats, Je mine les fossez, je brise les murailles, Je bloque les canons, je preside aux batailles, Et bref, sans les efforts de mon bras glorieux Les enfans de la terre eussent ravy les cieux. Les Amans Ayme qui veut les alarmes, Le brillant esclat des armes, Le cliquetis des harnois, Et le bruit confus des voix, Les campagnes de sang teintes, Et des blessez les complaintes, Nous aimons plus mille fois Amour, et ses douces loix, Les appas d' une maistresse, Les cordons d' or de sa tresse, L' attraict charmeur de ses yeux, Ses baisers delicieux, Son front où l' amour se jouë, Les lys neigeux de sa jouë, Et de son double sourcy Le demy cercle noircy, Son sein à double pommette Dont l' enfleure rondelette Va poussant et repoussant, Se haussant et s' abaissant, Ainsi que la mer Thirene Dessus la mobile arene Va et revient lentement D' alternatif mouvement. Les Guerriers Vante amour qui voudra, ses charmes, ses blandices, Ses amorces, ses feux et ses folles delices, Un plus digne brazier nous enflame les coeurs: Nous addressons plus haut le vol de nos envies, Et sçachant que la gloire est aux champs des labeurs, Nous l' allons achetant aux despens de nos vies, Amour est un poison à ceux qui en ont pris, Poison, non un bourreau qui trouble nos esprits, Bourreau? Non, un vautour qui nos ames devore, Vautour? Non, c' est un feu qui brusle incessamment, Feu, non, une furie, ou c' est ensemblement, Poison, vautour, bourreau, feu, et furie encore. La Mort Que vous sert mes amis ces debats superflus, Puis que vos corps mortels dans un tombeau reclus N' auront jamais soucy ny d' amour, ny de guerre? Amoureux et guerriers ma fureur sentiront, Les celestes esprits au ciel s' envoleront, Et les terrestres corps pourriront dans la terre. Amour Cruelle tu te trompe, et ton poison mortel Ne peut faire mourir ce qui est immortel, Ne suis-je pas un dieu, et d' immortelle essence? Tu peux bien separer deux amans quant aux corps, Mais leurs gentils esprits dont j' ay fait les accords Encor dans le tombeau braveront ta puissance. EPITAPHE DE PERRINE Sonnet. Cy gist qui chevauchoit dés ses plus tendres ans, Qui fut par un incube au berceau chevauchee, Qui petite desja d' un sale feu touchee Se faisoit chevaucher par les petits enfans. Grande, chevaucha tant les petits et les grands Que tousjours à l' envers on la trouvoit couchée, En fin vieille mourut haridelle escorchée D' avoir tant chevauché aux villes et aux champs. Bref, ceste grand' jument que les areopages, Les soldats, les bescheurs, les laquais, et les pages Mirent jadis au trot, au galop, et au pas. Trouva si dextrément or' à droit, or' à gauche, Et fit si bien apres son infame trespas Qu' encore dans l' enfer un demon la chevauche. A ELLE MESME Sonnet. On dit que Pasiphae s' accoupla d' un taureau, Dont nasquist sur la terre un monstre espouventable, Perrine, qu' as-tu fait du monstre abominable Que jadis tu conçeus de l' ouvrage d' un veau? Tu l' eusses sanguinaire estranglé au berceau Honteuse d' alaicter cét ourson effroyable, Mais la parque aussi tost (plus que toy pitoyable) Le passa de ton ventre au funeste tombeau. Encor de Pasiphae le detestable crime N' égaloit pas le tien, ny de ton veau de dîme, Car ceux-là n' estoient pas liez de parenté: Mais ce veau fut ton gendre (avec qui tu t' assemble) Ainsi meslant l' inceste à la brutalité, Tu és incestueuse, et sodomite ensemble. CONTRE UNE VIEILLE IMPORTUNE Furie aux crins retors, execrable megere, Qui te fait tant vomir de poison contre moy, Et troubler la beauté qui me donne la loy Des importuns discours de ta langue legere? Quel démon envieux tous les jours te suggere Les moyens d' esbranler le roc de nostre foy? Penses-tu que la saincte en qui seule je croy Soit infidelle autant que tu és mensongere? Non, non, vieille sorciere, invente si tu veux Mille charmes nouveaux pour dissoudre les noeuds Dont Cupidon estreint nos amoureuses ames: Tu feras lors cesser nos honnestes esbats, Quand tes yeux cesseront d' alumer aux sabaths Dans le sein des démons des impudiques flames. A UNE LAIDE AMOUREUSE À une laide, amoureuse de l' autheur. Un oeil de chahuan, des cheveux serpentins, Une trongne rustique à prendre des coppies, Un nez qui au mois d' aoust distille les roupies, Un ris sardonien à charmer les lutins. Une bouche en triangle, où comme à ces mastins Hors oeuvre on voit pousser de longues dents pourries, Une lévre chancreuse à baiser les furies, Un front plastré de fard, un boisseau de tetins. Sont tes rares beautez execrable thessale, Et tu veux que je t' ayme, et la flame loyalle, De ma belle maistresse en ton sein estouffer? Non, non dans le bordeau vas joüer de ton reste, Tes venimeux baisers me donneroient la peste, Et croirois embrasser une rage d' enfer. EPITHALAME INCERTAIN Poëme choisi par l' autheur, pour comme en un champ Spacieux donner carriere à ses inventions poëtiques. Quittez muses vos carolles, Vos gazons, vos rives molles, Laissez vostre mont-natal, Vos campagnes beotides, Vos fontaines pegazides, Et vos sources de cristal. Venez vierges immortelles, Venez sçavantes pucelles, Chere semence des cieux, Chaussez vos riches bottines, Et troussez vos cottes fines D' agraffes d' or precieux. Venez filles de memoire Dedans vostre char d' yvoire Toutes à Paris loger, Venez voir la nopce heureuse D' une bergere amoureuse, Et d' un amoureux berger. C' est ce Charlot qui surpasse En gentillesse, et en grace Tous les bergers de ces bois, Comme un beau pin qui se dresse Dedans la forest espaisse Sur tous les arbres de chois. C' est la gentille Ysabelle Qui en toute chose excelle Les bergers de son temps, Et les nymphes de la prée, Comme une rose pourprée Les autres fleurs du printemps. Sus race de Mnemosine Qui d' une fureur divine M' avez espris tant de fois, Faictes qu' aujourd' huy je chante Si doucement que j' enchante Les monts, les rocs, et les bois. Ou pendez en vos écharpes Vos luths, vos cithres, vos harpes, Pour d' un son melodieux Semondre au bal les bergeres, Les driades boccageres, Les faunes, les demy dieux. Yo Clion ma mignonne, Voy la trouppe foletonne De ces satyres barbus, Et ces danceresses fées Qui tremoussent décoiffées Sous ces aliziers touffus. Quelle brigade s' avance Qui saute, trepigne, dance, S' entretenant par les mains Sont-ce pas nos oreades, Nos napées, nos nayades, Et nos folastres sylvains? Ô que le grand Pan est aise: Qui dans ces roseaux rebaise Le front, la bouche, et les yeux De sa Syringue endormie Au son de sa chalemie Qui endormiroit les dieux. Mais quelle superbe troupe, Descend de l' herbeuse croupe, Qui fait sourcer ce ruisseau? Sont les deïtez supresmes Qui viennent benir eux-mesmes Le lict d' un couple si beau. Jupiter chef de la bande Dançant d' allegresse grande Tient la main de sa Junon: Herme avec sa Capeline Y conduit Mars et Cyprine Et le sçavant Apolon. Saturne faisant gambade Laisse son humeur maussade, Déride son front divin: Et gaillard demande à boire Pour noyer son humeur noire Dedans un verre de vin. Puis sur le nombre dorique D' une passe-meze antique Gravement marque les pas, Pardonnant à sa Cibelle Quand sa pitié maternelle Sauva Jupin du trespas. Cibelle, mere nature, Qui ne porte pour coeffure, Que des chasteaux, et des tours: Apres qui les coribantes Dancent à trougnes flambantes Au son confus des tambours. Diane la chasseresse, De ces forests la deesse, Vient du baiser ravisseur De sa bouchette blémie, Presser au val de Lathmie Les yeux de son beau pasteur. Toy Latone delienne, Yompee, orthygienne, Mere des flambeaux bessons, Qui fis tes couches secrettes Cependant que les curettes Rompoient l' air de leurs chansons. Hebé l' espouse d' Alcide, Jeune deesse sans ride, Belle eschanssonne des cieux Jadis par Junon conceuë Mengeant la froide laictuë Chez le forgeron des dieux. Charites, troupe divine, Thalie, Aglaye, Euphrosine, Et vous verdoyantes soeurs Filles de Themis, fruictieres, Heures, du ciel les portieres Qui degoutez sur les fleurs. Plute, dieu de la richesse, Toy Cerez alme deesse Qui a Triptoleme fis Feconder la terre mere, Et donnas la mort au pere Immortalisant le fils. Sus divinitez sacrées, Ces nopces soient illustrées De vos immortels honneurs, Carollez d' un bransle souple, Et remplissez ce beau couple De vos celestes faveurs. Mais quel est ce dieu superbe, Musclé, vermeil, jeune, imberbe, De tant de peuple escorté? Et qui chancellant sommeille Dans ce char bordé de treille Par des tygres emporté? Qui pour magnifique sceptre Bransle un thyrse dans sa dextre, Cerné de pampre et de pin? Et qui porte une couronne D' if, de narcisse, d' aurone, De lierre, et de sapin? C' est Bacchus, muse ma belle, Bacchus le fils de Semelle, C' est luy, je cognoy ses pans, Ses cobales, ses clodones, Bassarides, mymalones, Ses bacches, ses aegypans. Oy-tu comme ses prestresses, Ses bacchantes prophetesses Deschirent l' air de leurs cris? Recognoy-tu les hyades, Les evantes, les thiades, Lusus, silene, et macris? Ô bromien, bassarée! Que maudite est la contrée Qui ne t' a jamais cogneu, Dionise, dithyrambe, Ignigene qui m' emflambe, Grand dieu sois le bien venu. Sois le bien-venu bimere, Thebain, Denis, libre-pere, Qui d' un astre furieux Pique en tes festes sacrees Les menades enyvrées De ton jus delicieux. A boire, a boire Epilene, Que mon chef comme Silene Soit de raisins couronné, Acrat verse à pleine tasse Afin que bruire je face Les honneurs du cuisse-né. Comme prisonnier de guerre Jadis les fils de la terre Le démembrerent cruels, Et comme reduit en cendre Phoebus soudain fit reprendre Tous ses membres immortels. Comme Aronce Cyanipe, Diagondas, Aristipe, Leucipe, Alcythe, et Penthé, Enragez bourreaux d' eux-mesmes Expierent leurs blasphemes Au sein de la cruauté. Comme il tua l' amphibene, Comme de la mer Tyrene Il punit les matelots, Et comme fuyant l' audace De Lycurge roy de Thrace Il se cacha dans les flots. Beuvons, beuvons, je m' altere, Hermaphrodite, Plaustere, J' ay le gosier enroüé, Lene verse je te prie Que plein de son tan, je crie Jach, Evan, Ele, Evoüé. Ça du pampre, du lierre, Ça que je boive à plein verre À la santé de Bacchus, Froids hydropotes arriere, Beuveurs d' eau, brasseurs de biere Sont tous coquins ou cocus. Mais suis-je pas sur Rhodope? Que martelle ce cyclope? Quels dragons estincelants? Prenez, tuez ces phantosmes, Esgorgez dans ces atomes Ces crocodilles vollants. Quoy? Les parques, les furies, Cerbere, et les hesperies Volent dans le sein des airs, Et le vermeil Erythrée, Lampos, Phlegon, Phylogée Galopent dans les enfers. Muse, tiens moy je chancelle Un feu rouë en ma cervelle, Ô vandangeur lenéen! Hé! Laisse moy que je pousse Poussé d' une ardeur plus douce Ce cantique hymenéen. Or sus, Clio ma fortune, Où est le grand dieu Neptune, Le roy des flots vagabonds Qui tous les dieux rassasie De nectar, et d' ambrosie Dedans ses palais profonds? Va vierge, va semondre, Va dont rapidement fondre Dans ses domes yvoirins, Qu' Amphitrite sa compagne Quite la moite campagne Et tous autres dieux marins. Saisis de gentilles flames Brident leurs hypopotames Et s' en viennent voir danser Mille beautez eternelles, Mais gardent que nos mortelles Les blesse sans y penser. Sur tout que ce dieu n' oublie Xante, Melite, Thalie, Dynomene, Amphitoé, Anphinome, Panopée, Euridice, Deiopée, Climene, Cimothoé. Qu' il ameine Philodoce, Orithye, et Cymodoce, Drime, Janire, Crenis, Penope, Agave, Aretuse, Protho, Cydipe, Pheruse, Apseude, Ephire, et Doris. Bref, viennent des bords humides Les cinq fois dix nereïdes, Les syrenes, les tritons, Melicerte, Leucothée, Glauque, Palemon, Prothée, Les dorades, et les tons. Tandis doctes pimpleades Cerchez hymen thespiades, Hymen, le dieu conjugal, Qu' il vienne entonner luy-mesme Vostre celeste sisteme, En ce banquet nuptial. Le restaurateur du monde Hymen la source feconde D' où coulent nos biens plus doux, Chasse vice, chasse guerre, Sans qui les hommes sur terre Ne vivroient qu' en lou-garoux. Grand dieu n' est-ce toy qui donnes Des successeurs aux couronnes, Des rois aux peuples domptez, Aux republiques des princes, Des gouverneurs aux provinces, Des magistrats aux citez? Par tes loix chastes et belles Nos races sont immortelles, Et nos gestes triomphans Ne boivent point le cocyte Car ta grace ressuscite Les peres en leurs enfans. Par toy de la Macedonne Alexandre eust la couronne, Car c' est un grossier abus De croire un prince si brave Estre bastard de l' esclave Ou sorcier Neptanabus. L' orgueilleux fils de Clymene Qui fut jadis pour sa peine Foudroyé de mille dards, Fait encor dire à l' Affrique Maudite est la republique Où dominent les bastards. Ces levrettes mastinées Sont aussi tost équenées, Bastards boivent les affrons, L' acier de leurs traicts rebouche Jamais l' adultere couche N' engendra que des poltrons. Vien donc hymen hymenée, Vien ceste heureuse journée Benir ce couple d' amans, Et chanter plus d' amourettes Que l' aube sur les fleurettes Ne verse de diamans. Ameine avec toy Terpandre, Melanipide, Nicandre Line, le fils d' Amphimar, Eumolphe, Ephore, Musée, Hesiode, Homere, Orphée, Sapho, Tamire, et Pindar. Chante le rapt d' Orythie, La belle fleur de Clytie, Les larmes de Niobé, L' ame de Pyrame errante Quand sur sa lévre mourante Mourut la belle Thisbé. L' ethiopique Andromede, L' aigle qui mit Ganimede Dans les celestes flambeaux, L' adolescent Ciparisse, La fontaine où vid Narcisse Amour caché dans les eaux. La trahison de Zephire Quand Phoebus roy de la lire Meurtrist Jacinte le beau, Et la fueille au feu criarde Qui Daphné vierge fuyarde Cache au delphique flambeau. Comme irrita Philonide De la chaste Titanide Le vindicatif démon, Fiere qu' une nuict obscure Elle eust de Mars, et Mercure Antholic et Philamon. Chante la gageure faite Touchant le jeu d' amourette Entre Jupin et sa soeur, Et le don de prophetie Que l' aveugle Tiresie Obtint du dieu ravisseur. L' amour d' Alphée à Diane, De Neptune à Theophane, L' infidelle Coronis Par Jupiter foudroyée, Cyprine en larmes noyée Sur le tombeau d' Adonis. La roche leucadienne, D' où Sapho la lesbienne Phocas, et Deucalion Dans les ondes se plongerent? Où sans se noyer noyerent Leur bruslante passion. Dy le stratageme encore Qu' inventa jadis l' aurore Contre l' honneur de Procris, La loyauté de Cephale, Nictimene sepulcrale Et ses effroyables cris. L' amour du pasteur d' Amphrise, Ericine, et son Anchise, La sibile aux noms divers Qui fit pour vivre un long âge Present de son pucelage À Phoebus pere des vers. Pythis en pin transformée De Pan jadis bien aymée, Et comme Apollon lassé De poursuivre en vain Cassandre Alla ses lauriers espandre Au sein de la belle Issé. Comme Pallas la sçavante Qui fait tant de l' arrogante Chaste n' a tousjours esté, Puis qu' engendrer luy eschappe Du medecin Aesculape La deesse de santé. Chante l' artifice rare Du réforgé dans Lipare Au feu des ciclopes nus, Qui fit à la cour celeste Voir le vergongneux inceste De Mars au lict de Venus. Comme en la grotte Eleusine Pluton ravit Proserpine Dedans sa charette d' or Où sont attelez Orphnée, Aethon, le fougueux Nictée, Et le ronflant Alastor. Chante les flames cuisantes Du dieu que les coribantes Sonnans jadis leurs bassins Emporterent à grands tourbes, Conte nous toutes ses fourbes, De ses amoureux larcins. Quand Lede en cigne il courtise, Quand pour la fille d' Acrise Il se change en gouttes d' or, Satyre pour Antiope, Thoreau pour la belle Europe L' heritiere d' Agenor. En feu changé pour Aegine, En pastre pour Mnemosine, En mouton, estant vaincu De la femme d' Amphitrie, En aigle pour Asterie, Et pour Junon en cocu. Chanteras tu bien sans rire Comme Silvain vieux satyre Pensant Yole forcer L' aveugle amour qui le brusle Le transporte au lict d' Hercule Que tout nud veut embrasser? Jà ce dieu fretillant d' aise Afin d' amortir sa braise D' Iole cerche le sein, Mais trouvant la chair veluë D' Alcide porte-massuë, Soudain retire sa main. Quand ce grand foudre de guerre, Fils du dieu lance-tonnerre Se resveillant tout panthois Donne à Silvain telle entorse, Qu' à grand peine eust-il la force De se trainer dans le bois. Exemple aux charnelles ames De ne s' adresser aux femmes De ces guerriers indomptez, Et belle leçon au sage Que la honte est l' apennage De lascives voluptez. Cesse hymen ton odelette, Ceste mignarde ondelette M' entraine au fil de ses eaux, Son doux murmure m' abuse Et jà sommeilloit ma muse Sur le bord de ces ruisseaux. Sus ma Clio qu' on s' esveille, Que prestes-tu tant l' oreille À ces amoureux discours, Voudrois-tu point dans mon ame R' allumer encor la flame De mes premieres amours? Non, ne r' ouvre ceste playe Que le temps guarir essaye Par son baume precieux, Et son mal est sans cure, Oublions en la pointure À la dance de ces dieux. Mais, qui me pourroit resoudre Pourquoy Jupin est sans foudre, Que Mars est tout desarmé, Et que Bellonne la fiere N' a plus sa lance guerriere Ny son Aegide charmé? Pourquoy le vaillant Alcide N' a plus sa masse homicide, Sa faut Saturne prudent, Que Vulcan est sans flameches, Dictime, et Phebus sans fléches Et Neptune sans trident? Est-ce (muse ma mignarde) Que ceste troupe gaillarde Ne veut employer ce jour Contre ces beautez mortelles Que les armes naturelles, Et les foudres de l' amour? Mais où est-il, ô Cythere! Ton fils amour, douce mere, Helas! Ou s' est-il rendu? Que ferez-vous bergerottes, Et vous nymphes de ces grottes Si Cupidon est perdu? Que fera vos chansonnettes, Escoutera vos sornettes, Creusera vos chalumeaux? Qui tressera vos guirlandes, Qui tapissera vos landes Qui peuplera vos troupeaux? Sans luy, nous pouvons bien dire Que la nopce est un martyre, Un vray enfer nuict et jour, Une mer pleine d' orage, Mal-heureux le mariage Qu' on celebre sans amour. Sus donc amoureuse bande Cerchez ce dieu qui commande Sur la terre, et dans les airs, À tous les cercles sublimes, Et dans les profonds abimes Des plus orageuses mers. Fils aisné de la nature, À qui doit la creature Son repos, son mouvement, L' unique mastic du monde Sans qui la machine ronde Periroit en un moment. Vous le cognoistrez, pucelles. Aux trois couleurs de ses aisles, Pourpre, azur, jaune-doré, À son regard amiable, À son carquois redoutable, Par tout le monde adoré. À sa chevelure rousse À ses fléches, à sa trousse, À son dard, à son flambeau, À ses feintes, à ses charmes, À ses souspirs, à ses larmes, À son arc, à son bandeau. Il est beau par excellence, De petite corpulence, Les membres gras et doüillets, L' oeil brun, la grace naïfve, Le sang chaud, la couleur vifve, Le tein de lis et d' oeillets. Il est couronné de roses, Mille fleurettes écloses Naissent dessous ses patins, Mignard, la voix attrayante Sa parole begayante Et ses gestes enfantins. Qu' on ne le cerche en Menale, Mais en Paphos, en Miscale, En Guide, en Cipre, et plus bas Dans Amathonte, en Cythere, Sejours plaisans où sa mere Prend ses amoureux esbats. Mais sçachant ceste assemblee, N' est-il point allé d' emblée Ravir l' empire des cieux? Piller l' arsenac des poudres, Saisir les feux et les foudres Et desarmer tous les dieux? Ou dans les royaumes sombres Tourmenter encor les ombres De ses venimeux attraicts? Ou dans l' antre du ciclope Faire que bronte ou sterope Forge la pointe à ses traicts? Non, le voila le folastre, Que l' univers idolatre, Le voyez vous cét archer Ce garçon plein de cautelle Dans les beaux yeux d' Isabelle Honteusement se cacher? Craignant les mains vengeresses De tant de belles deesses Dont il a navré les coeurs, Et de brizer ses machines Contre les chastes poictrines Des neuf Castalides soeurs. Ne redoutez plus mes dames Ses traicts, ses attraicts, ses flames Son arc, son dard, son flambeau, Ce petit enfant volage A perdu son equipage Dedans les yeux d' Isabeau. Et devalisé de fléches, De brandons, et de flameches, Garroté de toutes parts: Pleurant tout nud, la convie De luy redonner la vie Au feu de ses doux regards. Ainsi, ô vengeance extresme? Amour, amoureux luy-mesme De ce roc de chasteté, Esprouve combien de peine Donne la poursuitte vaine D' une invincible beauté. Il voit bien le temeraire Comme sa flame est amaire, Combien nos sens sont confus Parmy l' amoureuse orage, Le desespoir et la rage Qu' apporte un rude refus. Mais jà la blonde criniere De l' astre porte-lumiere Trempe aux espagnoles eaux, Et desja la nuict brunette Aux limons de sa charette Fait atteller ses moreaux. Sur le coupeau des montagnes, Melisse, avec ses compagnes Nymphes au pied diligent, Chasse à meuttes descouplées Par les forests amiclées Le cerf aux branches d' argent. Allez donc ames gentilles, Mesler ces flames subtilles Qu' amour attise en vos coeurs, Et que ceste nuict obscure Recompense avec usure Vos amoureuses langueurs. Qu' embrassez dans vostre couche Flanc à flanc, et bouche à bouche, Donnez et rendez encor D' une mignardise mole Plus de baisez que pactole Ne contient de gouttes d' or. Ramassez à lévres gloutes, Vos ames demy dissoutes En ce dueil amoureux: Et qu' amour de la partie À vostre ardeur alentie Suggere de nouveaux feux. Que l' aurore à la pareille De long-temps ne se resveille Du sang de son vieux penard, Que le roy des flames blondes, Endormy dessous les ondes Ne se leve que bien tard. De vos plaisirs legitimes Facent tous les dieux sublimes Naistre maint prince puissant: Dont le bras un jour arbore La fleur que la France honore Sur l' infidelle croissant. Jamais l' affreuse discorde De vostre maison n' aborde, Mourant n' ayez qu' un tombeau, Que rien ne vous desassemble, Que charon vous passe ensemble Dedans un mesme batteau. LE BAILLEUR D'EXCUSES Le bailleur d' excuses en payement. La mer n' a point tant de balaines La terre n' a tant de fontaines Ny tant d' astres le firmament, Qu' il est de faiseurs de fusées, De bailleurs de bille-vezées, Et d' excuses en payement. Esperois-tu que ton affaire Par ce grand qui la devoit faire D' eust reüssir heureusement: Toute frelore, ce sont bayes Il suffit amy que tu ayes Des excuses en payement. Si quelqu' un te fait la promesse De t' eslargir de sa richesse Prens-lé au mot presentement, Car si sa volonté repose Il baillera pour toute chose Des excuses en payement, Quelqu' un te doit-il une somme, Si quelque sergeant ne le somme Et le chicane chaudement: Tousjours ce bailleur d' esperances Te repaistra de reverences Et d' excuses en payement. Si un vieillard prend une fille, Se cognoissant estre inhabile À fournir à l' appointement Et mettre dedans la belouse: Il donne a sa nouvelle espouse Des excuses en payement. Mon petit coeur que je te serre, Si je ne craignois mon catherre Je te le ferois rudement, À cela je ne crains personne: Ainsi ce vieux penard luy donne Des excuses en payement. Il ne faut pas ma petite ame Croire à nostre amoureuse flame, C' est assez d' un coup seulement, C' est la tasche du plus habile: Ainsi fait-il croire à la fille Des excuses en payement: Vieux bouquin aux tetasses molles, Penses-tu par belles paroles Appaiser son feu vehement? Non, sa flame est trop violente, La pauvrette ne se contente D' excuses pour son payement. Puis que tu luy faits ces escornes Elle te plantera des cornes Si elle a de l' entendement: Si tu trouves cela estrange Elle te rendra par eschange Des excuses en payement. Monsieur, vostre mal, dira-elle Deffend qu' a ma flame cruelle Vous donniez rafraichissement: Et le mien qui d' amour procede Ne sçauroit prendre pour remede Des excuses en payement. Je ne vous estois pas commode Puis que ce catharre incommode Vous deffend mon attouchement, Il vous falloit hermite rendre, En mariage on ne peut prendre Des excuses en payement. Ainsi disoit une pucelle À son vieillard, dont l' allumelle N' avoit point de soustenement, Et l' un et l' autre sans malice S' entre-donnoient par exercice Des excuses en payement. Un autre en semblable posture Prenant les plaisirs de nature Un peu trop excessivement Voyant son encre estre finie, Donne à sa nouvelle fourbie Des excuses en payement. Il fit un lettre ployée, Faint qu' elle luy est envoyée Du grand conseil expressement Pour quelque affaire d' importance, La sotte alors print sans doutance Ses excuses en payement. Mais tost apres ceste friande Songeant à si douce viande Ressentoit un chatoüillement, Et d' une abscence si soudaine Ne voulut prendre qu' à grand peine Des excuses en payement. Un jour donc ce tendron vollage Laisse entrer le chat au formage, Mais non pas si secrettement Que la chose ne fut cognuë, Mais le jean prit à sa venuë Des excuses en payement. Or il faut qu' en passant je touche Un dont la femme fut en couche Au bout des huict mois seulement, D' un enfant vivant et viable, Mais le sot print pour un semblable Des excuses en payement. Puis il disoit, non, c' est folie, Huict mois sont un terme sans vie, Pour le sçavoir plus seurement J' en veux le medecin entendre, C' est à faire aux cocus à prendre Des excuses en payement. Le medecin de happelourde Qui fut adverty de la bourde, À ce bon Jean dit gayement, Mon amy, sçache que ta femme Ne t' a point baillé par diffame Des excuses en payement. Les lunes, non les mois, l' on conte, Or au temps que tu me raconte Neuf lunes sont entierement, Certain terme où l' enfant a vie, Prend donc de ta fidelle amie Les excuses en payement. Alors ce cocu à l' espreuve Content et allegre se treuve, Et retourné gaillardement, Supplia sa femme et sa mere De vouloir prendre sans colere Ses excuses en payement. Mignonnes, dont les belles ames Suivent les amoureuses flames, Tirez vos coups plus finement: Et si l' on descouvre vos braises, Donnez aux jaloux de vos aises Des excuses en payement. LES VERRIERS Vous ennemis mortels de la melancholie, Venerables beuveurs aux fronts enluminez, Embrassez les verriers de la noble Italie, Car ils font des pinceaux à vous peindre le nez. Par ces braves pinceaux nous entendons les verres, Verres qui parmy nous de grands miracles font, Par eux nous oublions les malheurs de nos guerres, Et sans eux bien souvent le dieu Mars se morfond. Le verre inspire aussi les verves poëtiques, C' estoit l' aimé joyau du bon Anacreon, Et beaucoup trouvent plus de fureurs prophetiques, Au verre de Bacchus qu' au trepié d' Apollon. Entre les verres pleins l' on fait les mariages, Les pleiges, les marchez, et les transactions, Et les hommes vivoient agrestes et sauvages Quand le verre addoucit leurs rudes actions. Il donne l' eloquence, il augmente les forces, Il rechauffe aux vieillards leurs membres engelez, Il provoque à l' amour, r' allume ses amorces, Et fait trouver du feu entre deux culs gelez. Il noye les soucis, il acquitte les debtes, Il dissoult aisément toutes difficultez, Il fait voir les pensees des ames plus secrettes, Et d' un oracle faux tire des veritez. Si quelque scolarez nous objecte au contraire Qu' au vin, non pas au verre, appartiennent ces droits, Nous l' envoyrons teter derechef sa grammaire, Et de la synedoche apprendre encor les loix. Aussi comme à Pallas l' olive est consacree, Le chesne à Jupiter, le laurier à Phoebus, Les cornes à Vulcan, le myrthe à Cytheree, Les verres sont aussi consacrez à Bacchus. Ô gentil joly verre, ô joly gentil verre, Joly verre gentil, gentil verre joly, Quel plaisir reçoit on quand la bouche on desserre Sur ton bord qui distille un nectar cramoisi. Dans ces grands vazes d' or, despence superfluë, Le vin n' est si plaisant bien qu' il soit de grand coust, Il ny peut contenter que le goust, non la veuë, Mais au verre il contente et la veuë et le goust. Le haut bois est gaillard, plaisant est la pandore, Le cithre est argentin, le luth armonieux, Douce est la harpe aussi, gentille la mandore, Mais le verre cent fois est plus melodieux. Le belliqueux soldat n' ayme tant son espee, Le berger ne va tant son chalumeau prisant, Le chicaneur sa plume, et l' enfant sa poupée, Comme va le beuveur son verre cherissant. Aussi la verrerie a tant de gentillesse Qu' elle n' est point permise aux vilains roturiers, Car si tu n' es tout ladre, et pourry de noblesse Tu ne souffleras point aux moulles des verriers. Bien est vray qu' une fois quatre nymphes jolies Que la discretion nous commande celer, Nous vindrent visiter dedans nos verreries, Et voulurent chacune un beau verre soufler. Un impiteux glaçon eust congelé nos ames Si lors nous eussions peu ces beautez refuser, Puis les italiens sont amoureux des femmes Quand ils ne trouvent point à ganimediser. La plus gaillarde donc commence sans feintise La premiere à souffler nostre metail fondu, Et le mettant au moule à l' enflant elle advise L' arrousoir de nature à sa verge pendu. Hé! Mon dieu qu' est-ce là (s' escria la pauvrette) Quand la seconde dit, qu' avez-vous donc ma soeur? Là, ne faictes point tant de la fille secrette, Un vivant, bien plus gros, ne vous fait point de peur. Je veux, mon petit coeur, imiter ton ouvrage, Verrier, permettez moy que je soufle le mien? Hé, mon dieu qu' il est beau! Vrayment j' ay l'advantage, Car le mien est plus gros, et plus long que le sien. Vous ignorez encor toutes deux la maniere (dit la troisiéme alors) le mien sera plus beau, Voyez vous comme il est renfoncé par derriere, Et comme par devant il renverse la peau. La derniere n' estant moins que les autres gaye, Et dont les mouvemens sembloient plus ravisseurs, Si faut-il qu' en mon rang (ce dit-elle) j' essaye Si je le pourray faire aussi bien que mes soeurs. Lors prenant un peu trop de nostre chaude fonte, La soufle, et puis la verse au fond du moule creux, Mais souflant à la verge, elle eut un peu de honte Voyant que son priape estoit plus gros que deux. Or pour ces instrumens il y eût de la noise, Le mien est le plus droit, cestuy-là est trop lourd, Le sien n' est qu' un festu, le tien est une boise, Cestuy-ci est trop long et cét autre est trop court. Laissez (ce dismes nous) ce debat, belles dames, Pour ces engins de verre, il ne vous faut fascher, Mettez nostre metail dedans vos rouges flames, Et nous vous apprendrons comme on en fait de chair. Elles qui ressentoient un semblable martire, Donneront pour response un sous-ris gracieux, Et ce qu' honnestement leur bouche n' osoit dire Ils le firent assez entendre par les yeux. Alors chacun prit celle ou se jetta sa veuë, Et qui fut plus sortable a son affection: Mais d' autant que pour lors la table estoit rompuë, Nous fismes sur le lict nostre colation. Le bransle estant finy ces penelopes sages Pour faire leur retour, remirent leurs colets, Car avec nos metaux finirent nos ouvrages, Comme avecques la notte on finit les ballets. Mais helas il n' est point de plaisir sans tristesse, Tousjours apres le bien, le mal se fait sentir, Nous eusmes bon marché de ces douces carresses, Mais nous en achetons bien cher le repentir. Nous en avons porté la robbe de mercure, À peine en nostre bouche est resté une dent, Si tost n' eusmes passé le destroit de nature Que nous vismes suri baviere et claquedent. SUITE D'EPYGRAMES Alix à pleine main tenoit Le manche à Thibaut qui fretille, Thibaut, du cu carillonnoit Comme Alix tournoit la cheville, Vilain, vous petez, dit la fille: Quoy! Dit Thibaut sans s' estonner, Pensez-vous tant toucher l' aiguille Sans faire l' orloge sonner? Tetins mal comparez à des boulles. N' en desplaise à Ronsard, les tetons de nos filles, À des boules ne sont comparés justement, Car la boule ne sert que d' abattre les quilles. Mais un beau sein les fait redresser promptement. D' un bossu, et d' un boiteux. Le bossu dict au boitteux chancelant Comme un batteau qu' on pourmeine sans peautre, Ô que tu sçais de nouvelles, galand, Toy qui tousjours vas de costé et d' autre: Tais toy, dit l' autre, appaise ton caquet, Est-ce pas toy qui porte le pacquet? De Robin au grand nez, et Margot à la grand' bouche. Margot qui en riant se mordoit les oreilles Tant la bouche elle avoit d' une énorme grandeur, À Robin qui avoit le nez grand à merveilles Reprochoit que son nez estoit un affronteur: Puis fiez vous, dit elle au proverbe menteur, Et par l' anchre jugez de la grosseur du cable, Tout-beau, ce dit Robin, n' entre point en fureur Margot, accordons nous plustost à l' amiable. Le proverbe est-il pas en ce poinct veritable Qu' à la bouche on cognoit l' orifice d' embas? C' est donc ta verité qui engendre ma fable, Si mon nez est menteur ta bouche ne l' est pas. De catin. Pourquoy catin ne fais tu cas Du brochet que frere Lucas Te déguise avec tant de sausses, Friande tu as plus a gré Le pimpreneau tout embeurré Qui se pesche au fond de ses chausses. D' une empezeresse. Je la compare à sa platine, Ceste empezeresse mutine Qui fit tant son mary cocu, En ce, la comparaison entre, Qu' un linge est moüillé sur son ventre, Si tost quelle a le feu au cu. D' un chastré dissolu en paroles. Ce chastré si souvent discourt Des fortes passions d' amour, Qu' il en a pris la caquesangue, Mais il est heureux en ce poinct Que sa barbe n' empesche point Qu' il ne le face de la langue. De Domp-Jean. Domp-Jean faisoit son testament, Abhorrant le monde, et les vices, Sa garce luy dit doucement Qu' il n' oubliât point ses services: Domp-Jean qui n' eût le coeur d' acier Luy dit, en monstrant son fessier! Voila pour toy ma chambriere: Allez donc notaire escrivant Que je luy donne le derriere Dont elle a usé le devant. D' Alix prisonniere. Alix qu' on trainoit prisonniere, À sa mere, dit sans rougir, Cessez de pleurer tant ma mere Je me feray bien eslargir. À Bottru. Que sert Bottru que tu te monstres En tes rencontres un caton, Puis que rencontrant tu rencontres Tousjours quelque coup de baston. Pour une dame fiere. Je n' ayme point la dame en amour si soudaine Puis qu' on perd sans regret ce qu' on gaigne sans peine, Tels plaisirs sont plustost estouffez que conçeuz, La femme et le cheval sont de mesme nature, Car plus ils sont tous deux retifs à la monture, Plus ils bondissent haut si tost qu' on est dessus. De Franchon. Quels sorciers ont dancé sur ton chose Franchon Que le poil n' y croit point? Auroit-il bien la teigne. Response. Un fameux cabaret n' a que faire d' enseigne Dit on pas qu' au bon vin ne faut point de bouchon. Autre. Quand les mules seront sans vice Les chiens sans puces en juin, Et les couleuvres sans venin, Les femmes seront sans malice. De Maubert. Un soir Maubert fit un faux pas Portant un flacon sous le bras Plein de douce liqueur vermeille, Lors voyant son vin renversé, Son nez, et son flacon cassé Dit en colere nompareille: Ô Bacchus pere de la treille! Dieu des visages boutonnez, Quand je me suis cassé le nez Que n' as-tu sauvé ma bouteille. Autre. Vieillards qui équenez voulez faire l' amour Quelle charmeuse nuict vous desrobe le jour, Ferez vous pauvres fols formage sans presure, Vous n' avez point de beurre et voulez fricasser, Vos culs sont tous rompus et vous voulez dancer Un vieillard amoureux est un monstre en nature. Aux verollez. Precieux verollez ne vous débauchez plus, Vous estes aujourd' huy du nombre des esleus, La belle cristaline est l' orniere lactée, Qui vous conduit aux cieux: s' en est le droit chemin Car l' on ne peut passer dans le ciel empiree Qu' on ne passe premier dans le ciel cristalin. D' un jaloux. Un jour en colere un jean cu Reprochoit à sa preude femme, Est-il pas vray paillarde infame Que tu m' as fait cent fois cocu? Mary la fureur vous transporte, Confesse donc où tu es morte, Si je le dy que ferez-vous? Je te feray trencher la teste, Je ne seray donc pas si beste De le dire en vostre courroux. Sur le mesme. (...) l' ay veu c' est assez de preuve, (...) la morbieu si je le trouve (...) feray pendre du moins: Tu dis vray, Jean la preuve est forte, Car il y avoit deux tesmoins Qui n' ont pas bougé de la porte. De Philis, et Martin. Philis la nuict premiere avoit Le cas si breneux d' avanture, Que Martin a peine pouvoit Ouvrir le guichet de nature, C' est que petite est la serrure, Non, dit Martin, tout au rebours, La ville est grande je m' asseure Qui a de si salles faux-bourgs. De Madelon. Madelon faisant le mestier, Disoit à Thibaut le nattier Vay-je pas bien à la cadence, Ouy, dit Thibaut à Madelon, Que maudit soit le violon Qui premier t' en monstra la dance. De Margot. Margot qui se marche en triangle, Pette tousjours quand on la sangle Je ne sçay si c' est l' aise ou non, Ou si le calibre est trop large, Mais je sçay bien que trop de charge Fait souvent crever le canon. De Lucrece. Tu n' as point meurtry ta beauté Avant ta chasteté ravie, Mais apres en avoir gousté Tu n' eus plus regret en ta vie. Sur l' équivoque du nom de sot. C' est un songe falatieux Que les plus sots le font le mieux Disoit Marthe au Sieur De La Taille, Car exprés pour mary j' ay pris, L' un des plus grands sots de Paris, Et si ne me fait rien qui vaille. Responce. Tout beau Marthe distinguer faut Ce nom de sot, pour un lourdaut, Ou pour un cocu deshonneste, Lourdaux n' ont qu' une corne au cu Mais ton mary comme cocu En porte deux dessus la teste. A Angelique. Quand je te caresse Angelique Tu dis que ma barbe te pique Ayme tu tant le poil follet, Baise le trou par où je pette, Et si tu n' en és satisfaite Fais toy baiser par mon vallet. SONNET Une dame tançoit sa servante accusee, D' avoir fait en joüant ce qu' on fait de la l' eau, Vien-çà, nomme le moy pauvre fille abusee Le meschant qui osa chez nous faire un bordeau. C' est vostre mareschal (madame) ô la rusee Combien as tu de fois remmanché son marteau? Il me le fit six coups en filant ma fusee Et si vouloit encor lever mon devanteau. Six coups ce dit la dame, en extase ravie, Une femme d' honneur en seroit bien servie, Fuy d' icy ta presence attise mon courroux: La laide, la soüillon, la petite impudente, C' est bien à telle gueuse à le faire six coups, Je my passerois bien moy qui suis presidente. D'UNE DAME JOUANT DU LUTH D' une dame joüant du luth au giron de son amy. Sonnet. Madame un jour sur mes genoux assise D' un luth charmoit mon esprit traversé Quand pour joüer de son luth renversé Habilement je levay sa chemise. Amour adonc, enflame, allume, attize Le feu qu' il a dans nos ames versé, Je me pasmois, et ma belle Circé Mouroit aussi d' un mesme feu esprise. Quoy! Dis-je alors, tes doigts n' en peuvent plus Dessus le manche ils languissent perclus Sans fredonner les accords que tu passes? Elle me dit, mon desirable object, Mes doigts n' ont rien qu' à tenir le suject Assez mon cu fredonne sur les basses. GROTESQUES IMAGINATIONS Grotesques imaginations de Turlupin, Sur les amours de son maistre. Mon maistre chauve comme un oeuf, Ridé en caillette de boeuf, Plus vieux que n' est la passe-meze, Ny que la diane d' Epheze, Entrant comme un fourgon a four, Est si fort constipé d' amour Qu' il n' en chiera de trois semaines, Ce feu bondit dedans ses veines Comme un balon dans un sabot. Plus gorgias qu' un escarbot, Plus frais que sa vieille escarcelle Plus affable qu' une pucelle, Et plus sage qu' un pelerin Qui revient de S Mathurin, La voix accordante et hardie Comme un rossignol d' Arcadie, Sobre comme un petit pourceau, Fameux comme l' huis d' un bordeau, Honneste comme un pot de chambre, Plus attrayant qu' un dizain d' ambre Plus blandissant qu' un reformé, Plus sain qu' un ladre confirmé, Plus secret qu' un coup de tonnerre, Plus accostable qu' un lierre. Au demeurant, tousjours joly, Plus reluysant et plus poly Qu' Itis n' y sa pierre de touche, Les mots luy croissent dans la bouche, Comme le musc sur un retraict, Bref, jour et nuict ce vieux pourtraict, Esveillé comme un chat qu' on fesse, Ne parle rien que de maistresse, D' amours, de feux, de cupidons, De traicts, d' attraicts, et de brandons, D' yeux, de soleils, d' astres, de charmes, De feux, de martyres, de larmes, Et autre attirail amoureux: Jargon ordinaire a tous ceux Qui suivent l' enfant de Ciprine. Poussant de sa froide poictrine Plus de souspirs et de sanglots Qu' un espagnol ne fait de rots, Ny de vesses les accouchées, Ny qu' un lansquenet aux tranchees Ne fait de pets quand il est soul: Bref, je ne croy point que ce fou N' ait tous les diables dans le ventre, Et que du plutonique centre Cerbere ne soit déchainé Pour tourmenter cét obstiné, Tant est grande d' amour la rage. Pour moy, si ce beau dieu volage Venoit de son poizon charmeur Embroüiller ma gaillarde humeur, Le chef coiffé d' une marmitte, Sur mon ventre une lichefrite, À grands coups de broche à rostir Je l' en ferois bien repentir: Puis, l' ayant demonté de fléches, D' arc, de carquois, et de flaméches, Ce bastard, ce mignon, ce nain, S' en iroit pleurer tout soudain En Paphos, en Cypre, en Cythere, Au sein de sa paillarde mere: Ou j' envoyrois en mon courroux Dans les enfers ce dieu des foux, Avec Pluton et Proserpine. Fy d' amour vive la cuisine, Vive les pots, vive les plats, Andoüilles, gogues, cervelats, Vive la chair, vive la soupe, Et vive l' amour quand je souppe. Car vivre tousjours sans soucy, Avoir le ventre bien farcy De salmigondis, de salades, De jambons, et de carbonnades, Et boire sec comme un sapin Sont les amours de Turlupin. Ô que c' est une chose hydeuse Qu' un portraict d' une ame amoureuse? Celuy qui veut peindre un amant, Qu' il s' imagine seulement Ces spéctres qui les nuicts entieres Environnans les cimetieres Font retentir les monuments D' espouventables hurlements: Ou qu' il se forme une statuë, Have, longue, maigre, pointuë Comme l' idolle de la faim: Qu' il prenne encor pour son dessein Ces squelettes anatomiques Que l' on voit tousjours aux boutiques Des barbiers les plus ignorans Pour se faire estimer sçavans: Ou les carcasses décharnees Des haridelles écorchées: Ou ces phantosmes de drapeaux Qui espouvantent les oyseaux. Bref, je ne croy point qu' en ce monde, Ny dedans la fosse profonde Où sont les esprits tenebreux, Se trouve rien de si affreux Si sec, si horrible, et si maigre Que ces amoureux de vin-aigre. Encor mon vaillant franc-archer Qui ne sçait pas son nez moucher Trenche de l' amadis de Grece, Et pour complaire a sa maistresse Est tousjours armé jusqu' aux dents, Ses yeux sont deux tisons ardens Qui leur jalouses flames dardent À ceux qui seulement regardent La Circe qui l' a enchanté. Un vieux registre, un cu gratté, Bossuë devant et derriere Comme une double gibeciere, Le teint flétry et bazanné Comme un vieux contract suranné, Une furie, une megere, Une meduse, une sorciere, Un vieux havre ouvert a tout vent, Une lanterne de convent, Nez-pourry, cu-plat, fesse-molle, Sur qui la teigne, et la verolle Ont exercé leurs cruautez, Percée a jour de tous costez, De qui les mamelles molasses Serviroient bien de deux bezasses, Le menton fait en chausse-pié, Le bas du ventre historié Comme un bast de mulet d' Auvergne De son penil pend une hargne, Qui rencontrant deux landions Font en ses brusques tordions Entre ses fesses applaties Une musique a trois parties. Bref, ce vieux fust, ce vieux cabas, Qui mene le branle aux sabbats, Qu' un grand bouc parmy cette troupe A mille fois portée en croupe, Et qui cent fois a laschement Baisé le diable au fondement, Vieille aridelle de bagages, À qui palefreniers, et pages, Laquais, soldats, et pionniers, Ont monté dessus ses paniers. En fin cette laide guenuche, Le cu chaud en poule d' austruche, Sçait si bien mon maistre piper, Et dans ses filets attrapper Qu' il est enragé s' il n' embrasse Tousjours cette vieille carcasse. Voila le suject tant aymé Qui fait que jour et nuict armé En escuyer de Domp Quichotte, Et jusqu' aux genoux dans la crotte, Je prens garde qu' en ce bordeau Ne glisse quelque maquereau Pour de sa langue babillarde, Nous emporter cette mignarde, Qui tient lié ce jobelin Comme un asne à l' huis d' un moulin. Au diable l' amour et les charmes Au diable la guerre, et les armes, Depuis que ce gentil amant A coiffé mon entendement De ce morion effroyable, J' ay tousjours esté miserable, Poüilleux, crasseux, crotté, lassé, Plus embrené, plus harassé Qu' un chien qui a les loups aux fesses Puis apres ces belles proüesses Il faut souvent disner par coeur. Peut-on mieux monstrer sa valeur, Et sa genereuse origine Que de bien fraper en cuisine? Tailler en pieces un jambon, Fendre jusqu' aux dents un chappon, Rompre d' un pasté les murailles, Fondre dans un gros de vollailles, Arranger les contre-hastiers, Flanquer broches, pointer landiers, Puis soufler a trongnes flambantes, Comme celles des coribantes, Dedans un cornet bacchanal, Tant que le piot septembral Par un vineux entousiame Ravisse et transporte nostre ame Sur Cytheron, ou autrefois Se solemnisoient tous les mois Du Pere Denis les orgies, Lors que les menades rougies Crioyent d' un gozier enroüé Jo, Jacq, Evan, Evoé. Ô la douce et gentille guerre! Il n' est chamaillis que de verre, Carrabines que de flacons, N' y fourniments que de jambons Rondaches que de lichefrites, Bourguignottes que de marmittes, Escarmouches que de festins, Bandolieres que de boudins, Ny escharpes que de saucisses. Ô cuisine, ô douces delices! Chez toy tousjours je me suis veu Potelé, rebondy, fessu, Mais depuis que je t' ay perduë Toute ma graisse s' est fonduë. Mon col ressemble un entonnoir, Ma teste applatie en battoir Est fichee entre mes espaules Comme un chardon entre deux gaules L' oeil have, le front de canard, Le nez en coque de haumard, L' oreille en siflet à moustarde, La trongne tetrique et hagarde, Le gosier sec en pied d' eslan, La bouche creuse en four a ban, Les joües molles et fanées, Comme vessies surannées, Le front passé en marroquin, Les machoires en vilbrequin, Les narines en deux gouttieres, Les dents en longues fourchefieres, Les doigts crochus comme havets, Longs en manches de ganivets, Les deux mains comme deux estrilles, Les deux coudes comme deux billes, Le bras fait comme un larigot, L' espaule pointuë en argot, Mes ongles sont toilles d' aragnes, Mes pieds sont deux estuits de peignes Mes cuisses comme deux tréteaux, Mes jambes deux gresles fuseaux, Ma voix semble un son de cimballes, Ma poistrine un jeu de regalles, Mon dos ne ressemble pas mal À l' eschine d' un vieux cheval, Mes spondiles maigres et croches Sont des landiers a tourner broches, J' ay le nombril en bilboquet, L' entre-fesson comme un claquet, Le cropion en cu de lampe, Les fesses plates en estampe, Et les genitoires pendants Comme les manches des pedans, Le trou d' où sort le vent de bize Comme une glace de Venise. Ô grasses cuisines de cour! Maudit soit la guerre, et l' amour, Qui m' ont trans-formé en gendarme, Tu-tu, tu' tuë, alarme, alarme, Ne voy-je pas des gens de fer? Pleust-il a Dieu que Lucifer! Jusques a leur fureur passée M' eust mis dans sa chaire perçée, Tant je crain que maint horion Ne pleuve sur mon morion. CONTRASTE ENTRE CUPIDON ET VERTU Contraste, entre Cupidon, et la vertu. Cupidon Je suis le seul vainqueur des hommes et des dieux, Je dompte souz mes loix, l' air, la terre, et les cieux, J' ay cent fois Jupiter entamé de mes fléches Et dans son coeur divin fait des humaines bréches, En combien de façons l' ay-je fait transformer Pour forçer les objets qui le forçoient d' aimer? Tantost en gouttes d' or pour la fille d' Acrise, Tantost en aigle afin d' enlever par surprise Le beau fils de Priam en taureau blandissant Pour Europe ravir qui l' alloit ravissant. Mais Jupiter n' est seul qui redoute mes armes, Combien le dieu guerrier a t' il versé de larmes Dans le sein pommelé de ma mere Venus? Et bien que ce bravache aux exploits tant cogneus Ait jadis empesché que la tourbe orgueilleuse Des geants terre-nez n' eschellast furieuse Des grands dieux immortels les palais lambrissez, Si ne peut-il gauchir a mes traicts élancez, Et qu' au fond de son coeur un brazier je n' allume Qui sans le consumer doucement le consume. Et toy fiere Diane au beau front argenté, Qui deesse te dis de toute chasteté, Combien as-tu de fois és plaines de Lathmie Eclos mille baisers sur la lévre blesmie De ton Endymion? Toy guerriere Pallas, Fus-tu pas une nuict serrée entre les bras, De mon pere boiteux? Quand faisant la fascheuse Pour sa defformité, sa semence germeuse, Boüillonnante d' esprits, en terre cheût alors, Dont s' engendra un monstre horrible et laid de corps Qui depuis fut placé au nombre des chandelles Qui marquent dans le ciel leurs clartez eternelles, Et toy porte-trident, nonobstant la froideur De tes flots courroucez, n' as-tu senty l' ardeur De mon feu doux-amer? Toy Pluton dieu des ombres Malgré ton chien portier, tes lieux affreux et sombres, Ton Stix, ton Acheron, ton Cocyte bourbeux, T' ay-je pas fait sentir de mes traicts amoureux L' attainte inévitable, en un mot, mes amorces Forcent de tous les dieux les indomptables forces, Il n' y a dans le ciel, en la terre, aux enfers, Aucune deité qui n' adore mes fers Et qui le nom d' amour sainctement ne revere, Fors toy sotte vertu, qui seule m' es contraire, Temeraire oze-tu opposer ton pouvoir Pour obstacle a ma force? Impudente vouloir Enchainer sous tes loix celuy qui les plus braves L' enchaine quand il veut, et les fait ses esclaves? La vertu. Và, petit boute-feu petit nain avorté, Luxurieux enfant, ton babil affeté Ne me charmera point: car tes armes frivolles, N' eurent jamais pouvoir que sur les ames molles, Aiguise si tu veux ton traict ensorcelé, Cache toy si tu veux dans le poil crépelé D' une aimable beauté, dans ses yeux, dans sa bouche Campe toy sur sa lévre, et a ton aise touche Ses corans my-ouverts, invente si tu veux Appas dessus appas, rets sus rets, feux sur feux, Esveille ta malice, emplis ses yeux de charmes, Et te baignes malin dans ses lascives larmes, Tu ne pourras jamais un coeur plein de vertu Esclaver souz tes loix: ains un homme abatu, Engourdy, casanier, dont l' ame effeminée Languit dedans le crime aux enfers destinée, Le vertueux ressemble un superbe rocher Que la mer affermit a force de licher, C' est un chesne branchu que plus le vent secouë Plus sa racine avant dans la terre se jouë, Bref, je brize ton arc, je ry de tes attraicts, Et brave foulle aux pieds, toy, ta trousse, et tes traicts. Amour. Combien de vertueux ont senty ma puissance: Combien se sont rangez souz mon obeïssance Qui portoient ton image emprainte dans le coeur? Des plus braves vainqueurs n' ay-je esté le vainqueur? Hercule qui l' enfer effroya de sa dextre, Qui voulut s' emparer du plutonique sceptre, Agamemnon, Achille, et mil autres heros Qui ont senti mon feu fureter dans leurs os N' estoient-ils vertueux? La vertu. Non, tous ces personnages Ne sont ny vertueux, magnanimes, ny sages, La vertu ne consiste a seulement dompter Les monstres furieux, encor moins à porter Sur son chef orgueilleux un royal diadéme, Celuy est vertueux qui sçait dompter soy-mesme: Est-ce un traict de vertu que laschement servir À ses affections, son courage asservir Soubz le joug d' un enfant, dont l' infame naissance Declare assez le vice et brutale puissance? Que l' homme est aveuglé qui cét aveugle croist Estre un dieu immortel: c' est un brazier qu' on doit Estouffer d' heure, avant que sa lascive flame Enfume de son noir le blanc cristal de l' ame. Les amateurs de vertu. Aux dames. Dames dont les appas, les charmes les blandices Esclavent les humains de vostre amour épris, Nous quittons Cupidon et sa mere Cipris, Pour suivre Cupidon, et ses chastes delices. Amour, et la vertu n' ont point de simpathie, Amour époint nos coeurs d' un lubrique plaisir, La vertu les époint d' un honneste desir, De vivre apres la mort d' une immortelle vie, Ces hommes (direz-vous) tranchent par trop des graves De mépriser amour et ses plaisirs si doux, Il est vray mais aussi vous apprendrez de nous Que vertu fait les roys, Cupidon les esclaves. LE VOYAGE DE VARADES À peine le soleil doroit l' herbeuse croupe, Des costaux angevins, qu' une gaillarde troupe De rustiques pasteurs d' un gay musicien, D' un folastre marchand, et d' un pharmacien L' on void dans Ancenis se donner des ambades Pour aller voir Michau le berger de Varades, Qui leur avoit promis un solemnel festin, Et de remplir souvent leurs gondoles de vin: Michau le biberon, qui plus de vin avale Que des monts Appennins de neige ne devale, Dont le gozier ressemble un Vessuve embrazé Qui devint plus ardant plus il est arrouzé. Or chacun d' eux avoit le ventre si tres-linge Qu' un basteleur pouvoit y faire avec son singe Maint tour de passe-passe, et ne souperent point Pour mieux se cotonner le moule du pourpoinct. En fin drolles aux champs, les moustaches dressées, Les cousteaux affilez, et les dents aiguisées L' un piquant en latin en pedan chevauchoit, L' autre aux flancs du cheval de ses talons touchoit, L' un tenoit a deux mains le pommeau de la selle, L' autre pour estrié n' avoit qu' une ficelle, L' un en marchand de porcs attachoit d' un bouton Son vieux manteau pelé par dessous le menton, Puis tastant sa jument d' esperons sans mollette La faisoit en trottant servir d' escarpoulette, Branslant deçà delà, si qu' on l' eut pris ainsi Pour un boucher qui vient du marché de Poissy. Pierrot le rubicond, trop carré du derriere, Grimpant sur son bidet rompit son estriviere: Sainct Gerion n' avoit croupiere ny poitral, Le berger de Liray gourmetta son cheval D' un vieux lacet de cuir, et celuy dont l' on vante La houlette valoit mille livres de rente, Courbé sur les arçons, tenoit tousjours aux crins Sa quevale ombrageuse, et troussant sur ses reins Sa longue souquenie, en ce brave équipage Ce rustre avoit de l' air d' un prescheur de village: Sur tout faisoit bon voir tout charbonné qu' il est Le docte charbonneau, aussi dit-on que c' est Un second Isocrate, un Demosthene avecques, Et qu' il ne pette rien que des sentences grecques: Pour le chantre quinteux qu' on nommoit Petit-Pas, C' estoit un bon falot, rebondy gros et gras, Qui beuvoit au matin pour charmer la brouée Et qui n' avoit jamais l' esguillette noüée, Quand au marchand l' on dit que c' estoit un asnier Qui jamais n' affourcha qu' un roussin de meusnier: Mais nostre apotiquaire en valoit plus de douze, Aussi les escoliers du basacle, a Toulouze Le dresserent jadis c' est-là que ce paillard Voyant l' accouplement de maint asne coüillard, Dedans sa chambre noire à l' instar baudoüine En asne débasté sa follastre Francine. Les voyla donc partis tous assez mal bottez, Et montez la pluspart sur chevaux empruntez Hormis le foüille-cu, qui brusque personnage Chevauchoit d' un amy la monture a loüage, Aussi ce glorieux, ainsi qu' ils galopoient Et qu' encor de Juigny la montagne ils grimpoient, Voulant à son cheval donner une carriere Répandit l' hypocras dedans sa fauconniere, Signe presagieux de leur gauche destin, Et qu' au pere Bacchus ils n' avoient ce matin Pour le rendre a leurs voeux tutelaire et propice Suffisamment offert le vineux sacrifice. Toutesfois consolez du banquet somptueux Se donnoient en chemin mille brocards joyeux, Et chacun à l' envy disoit le mot pour rire. J' à l' un la douce odeur des potages respire, J' à l' autre savouroit d' un esprit arresté La friande vapeur d' un excellent pasté, L' un s' attend aux ragouts, l' autre aspire aux salades L' un aux langues de boeuf, et l' autre aux carbonnades, L' autre moins carnacier pour trouver le vin bon, Mettoit jà (luy sembloit) par tranches un jambon. Qui a veu quelquesfois les chiens d' une cuisine Les barbes se lecher allonger leur eschine Et monstrer en baillant leurs dentiers furieux Quand des contre-hastiers le son melodieux Et les exhalaisons des grasses lichefrites Endorment ces mastins à l' ombre des marmites, Il a veu nos bergers qui s' entre-consolant Croyoient que tous les vents qu' ils humoient en allant Feussent pigeons rostis, comme aux champs d' Idumée Sembloit jadis la manne à l' hebraïque armée. Or comme les nochers pour surgir à bon-port Prennent tousjours hauteur à l' estoile du nord, Aussi prenoit tousjours ceste jeune brigade Pour estoille du nord le clocher de Varade, Tant qu' en fin elle arrive, ou le peuple transi De frayeur s' escria: Michau sortez d' icy Une troupe voyla d' estrangers effroyables (qui ne sont pas encor si noirs comme ils sont diables) Qui te veulent ronger aujourd' huy jusqu' aux os, De leurs grands ventres plats et creux comme sabots Sort un bruit esclattant comme un son de cymballes, Ils ont l' estomach fait comme un jeu de regalles, La bouche en four à ban, le nez à pont-levis, Mentons à cul de lampe, et machoires à vis, Leur peau mince ressemble au papier des lanternes Que l' on pend à Paris aux portes des tavernes Et chez les patissiers, où l' on void à travers Tourner incessamment mille pourtraicts divers. De leurs gosiers beants comme seches goutieres Sortent deux rangs confus de longues fourche-fieres, Ils ont l' oeil cave et grand dans l' orbite enfoncé, Le front aride et sec en parchemin poncé, L' oreille en chien terrier, transparentes les tempes, Comme un chenet fourby de fin sablon d' estampes, Fuy donc pauvre Michaud si eschapper tu veux Les fameliques dents de ces monstres affreux. À ces mots le berger abandonna houllette, Son chien, sa pennetiere, et sa garce Collette, Collette ses amours, sa colombe sans fiel, Collette dont les yeux font la cire et le miel, Tendron de soixante ans, blanche comme la suye, Blonde comme le cu d' un poislon à boüillie, Medaille de bordeau, de qui le dos bossé Semble un tombeau tout frais de quelque trespassé, Collette qui a plus escorché de Priapes Qu' un pressoir en dix ans n' a escrazé de grappes, Pucelle comme un tronc où chacun met dedans, Tein de maigre bizet, les yeux clairs et ardans Comme le cu d' un bougre, et la chair ferme et dure Comme un papier qui boit l' encre d' une escriture, Collette dont l' haleine est un parfum extraict Des arromats croissants sur l' anneau d' un retraict, Aux coüilles d' un bellier ressemblent ses mamelles, Sa bouche est de travers, et ses lévres jumelles Semble au cropion d' un coq-dinde plumé, Son rouge-nez sembloit un tizon allumé Vermoullu par le bout d' un reste de verolle, De sa narine ouverte une visqueuse colle Salement descendoit, comme on voit ces glaçons Qui pendent en hyver aux égouts des maisons, Ses doigts crochus sembloient aux griffes des harpies, Ses ongles longs et durs comme fers de toupies Estoient tous rebouchés a force de gratter Son cu qui ne fait plus que vessir et peter, Sur ses ongles gisoient les sanglantes charongnes Des poux qu' elle avoit pris aux plis des castelongnes Et dont elle avoit mis les tripes au soleil, Car la bonne Collette au visage vermeil N' avoit jamais lavé ses mains que dans sa souppe, Du col escroüelleux luy pendoit une louppe, Et de son gozier sec les descharnés vaisseaux Sembloient un peloton de groüillants vermisseaux, Ses gris et gras cheveux tondus chasque semaine Luy sortoient par les trous d' un vieux bonnet de laine De sa juppe le haut estoit d' un vieux coutil Jadis entrelassé de cordes et de fil, Le devant du corset fut d' une serpilliere, D' un tapis de Turquie estoit fait le derriere Où se voyoient encor Holoferne et Judith, Le tout rapetassé plus que la nef qu' on dit Avoir des doctes grecs épuisé la logique, La peau d' un cormoran sur sa poictrine ethique La tenoit en chaleur, et ses pieds crevassez Enveloppez de paille en deux sabbots percez Rendoient odeur semblable aux formages de Brie, Pres d' un feu de coipeaux la viollette accroupie De l' estouppe filloit, de qui les haridons À sa bave collez, ressembloient ces chardons Qui sont montez en graine, ou la gueulle emplumée D' un chat qui a trouvé l' attrappe non fermée. En ce splendide estat Collette appercevant Entrer nos conviés veut aller au devant, Se leve fait un pet, et toute équarquillée, (bien veignant d' un souplet la brigade esveillée) Leur fait ceste harangue: où allés vous ainsi Mes frelants, mes gaillards, mes enfans sans soucy, Auroit bien Cupidon en sa vive sagette Navré vos jeunes coeurs pour l' amour de Collette? Ne fus-je pas jadis la Venus de ces bois? Voire qui fourbiroit encor ce vieux harnois Il rendroit du service, et ne faut pas (mes drolles) Si le tripot est vieil tirer moins de bricolles, Une enclume ne fait que s' endurcir aux coups, Tousjours vieille jument n' est à jetter aux loups, Souvent un vieux creuset resiste au feu de fonte, Et si au jeu d' aymer je n' ay la fesse prompte L' eschine remuante, et que plus je ne peux Faire quitter l' arçon à ces rables nerveux, Pour le moins sçay-je encor tant de vieilles rubriques Tant de vieux tours de reins, et d' appas impudiques Que j' en mettrois en rut les hermites reclus. Nos rustres à ces mots demeurerent perclus, Leurs avides boyaux retroissis par famine N' entendoient point alors aux esbats de Cyprine, Et comme eussent-ils peu aymer ceste Alecton? STANCES Si tost qu' un blond duvet m' eut sorty mollement, Le dieu des amoureux sa charmeresse flame Par mes yeux distila dans mon coeur doucement D' où j' appris que le coeur est le siege de l' ame. Car comme à son ormeau par un secret aimant La vigne avec ses doigts mollement s' entortille, Ou comme on voit le fer attiré par l' aimant, Et par l' ambre doré une paille subtile. Ainsi fut lors l' appast d' une jeune beauté, Mon ambre, mon ormeau, mon aimant et mes charmes Et je fus tellement d' un bel oeil enchanté Que sans rendre combat je luy quittay les armes. Mais depuis j' ay d' amour les fins tours descouverts, Et de ce fin renard observé les alleures Car les femmes jamais ne me prendront sans vert, Fin, contre fin n' est pas bon à faire doubleures. La femme est un prothée, un bois à tous accords, Un polipe inconstant qui par tout se transforme, Un moule à tout ouvrage, un habit à tout corps, Une forme à tout pied un pied à toute forme. Une boüette painte où le philtre est caché, Un sepulchre blanchy plein de vers et de cendre, Le pandore et l' escrin d' où coula le peché, Bref, le gouffre où se perd tant de jeunesse tendre. Quelles subtilités, quelles ruses, quels tours N' invente point ce monstre à seduire les hommes? Hé! Que nous sert d' en voir les preuves tous les jours, Puis que plus les voyons, plus aveugles nous sommes. Ces circes vont charmant nos sens si doucement Qu' au fort de nos douleurs des plaisirs il faut feindre, Et ravis par l' effort de cét enchantement Nous sentons nostre mal, et n' oserions nous plaindre. Ce pipeur animal nous voulant decevoir Mille pieges trompeurs de ses beautés nous dresse, Et si nature avoit manqué à son devoir Avec l' aide de l' art ses deffauts il redresse. De la le vermeillon et le tale estimé Les rozes et les lys font croistre sur sa jouë, Et d' iris blanchissant son poil est parsemé Que le doux alener d' un zephire secouë. Elle alleche nos sens d' un refus gracieux, Et dédaignant souvent le bien qu' elle souhaitte Porte l' amour au coeur et la colere aux yeux Afin de mieux trancher de la fille secrette. Plus elle est poursuivie et qu' elle voit mourir, Un amant insensé: plus ceste desdaigneuse Paroit fiere revesche, et ne veut secourir D' un salubre appareil blesseure amoureuse. Monstre luy les ardeurs de tes affections, Fein de mourir le jour cent mille fois pour elle, Elle mesprisera tes fortes passions, Plus tu luy seras doux, plus te sera cruelle. Mais si elle apperçoit que tu ne l' aymes point C' est lors que de ton feu sa poictrine s' enflame, Et plus tu cacheras la douleur qui te poinct Plus elle monstrera la flesche qui l' entame. Mais quoy c' est calculer tous les flambeaux des cieux Le sable de la mer, les fleurettes d' erice, Que tracer en ces vers d' un stille curieux Du sexe feminin l' astuce et la malice. POUR BACHUS Savoureux bromien dont la liqueur vermeille D' un saint enthousiasme eschauffe nos esprits, Sans le friand nectar de ta vineuse treille Oysive languiroit l' amoureuse Cypris. Evan, Jac, Evoé, alme chasse-tristesse, Niseen, Liseen, Bachus chasse-soucy, Chasse-ennuy, chasse-mal, Denis donne liesse, Donne-amour, donne-force, et donne vie aussi. Quel stille d' Archilocq, ou rages vomissantes, Les yambes fureurs, suffiront pour punir De ces corbeaux infects les gueules croassantes Qui veulent de ce dieu la loüange ternir. Critiques refrongnez, qui pour trancher des sages Mesprisez ce doux jus que vous cherissez tant, Vos fronts couperosez en portent tesmoignages, Car l' eau ne peut donner ce beau lustre esclatant. Belle et riche couleur! Vermeille est l' escarlatte, Vermeil l' oeillet aimé qui se va pourprissant, Vermeil est le ruby et la fleur qui esclate, Au lever du soleil son lustre rougissant. Ô divine liqueur que tu és amiable! Si tost que nos esprits ressentent ta vapeur Nous sommes enchantez d' un sommeil agreable Et ne faisons jamais sacrifice à la peur. Il ne nous souvient plus de procez, de querelle, Les lys et les oeillets croissent dessous nos pas, Nous sommes des cresus, encore que l' escuelle Du pauvre Diogene à peine n' avons pas. Petit bouc trepignant quel heur ce fut aux hommes Quand gaillard tu broutas de ce pampre aigre-doux, Sans toy nous languirions accablez sous les sommes Des malheurs que le ciel pleust à seaux dessus nous. Va donc boire en enfer hydropote hypocrite, Puisse-tu espuiser les eaux de Phlegeton, Faire assecher le Stix, l' Acheron, le Cocythe, Et tarir le tetin de la fiere Alecton. Car tant que de Bachus la plante entortillée Panchera sous le faix de son pampré raisin, J' imitteray gaillard l' evante eschevelée, Les chevaux boiront l' eau et je boiray le vin. LES PEINES INFERNALES Des gouffres ensouffrez de l' infernalle presse, Des flancs de Persephone, et de la troupe espaisse Des esprits criminels, où jamais le soleil En son cours ne fait voir son visage vermeil, Nous retournons au monde, afin que par nos peines Le monde aille laissant ses débauches mondaines, Mondains dans les gluaux des vices arrestez, Croupissans sous l' égoust des molles voluptez, Voyez que pour avoir imité vos bombances, Vos banquets persiens, vos carnevals, vos dances, Et l' esseim fourmillant de vos salles pechez Nous sommes à la mort maintenant attachez. Qui conteroit les feux des voûtes lambrissées Les cotonneux flocons des neiges amassées Sur les sommets pointus des Alpes sourcilleux, De Neptun courroussé les replis orgueilleux, Les images divers d' une inconstante nuë, Les boulets bondissans d' une gresle menuë: Bref, celuy qui pourroit l' eternité borner, Comprendre l' infiny, l' immense terminer, Il dira les tourmens et les peines cruelles Que souffrent en enfer les ames criminelles. Avare qui couché sur le tas de ton or Dormant songe tousjours qu' on volle ton thresor, Qui vas idolatrant ta fragile richesse, Decille un peu ton oeil, resveille ta paresse, Voy les cruels tourmens d' un Tantale alteré Pour avoir comme toy son argent adoré: Sepulchraliers vautours, harpies carnacieres Qui seichez nos ruisseaux pour grossir vos rivieres, Et qui vous faites grands aux despens des petits, Envenimez freslons, affamez appetits, Larrons privilegez, engeance de Prothée, Voyez, helas! Voyez ce pauvre Promethée À qui l' aigle vangeur becquette ravissant Pour punir son larcin le poulmon renaissant. Vous qui trempez au sang vos dextres homicides Tremblez-vous point voyant ces folles Danaïdes, Qui pour laver leur crime aux infernalles eaux Pensent puiser le Stix en leurs percez vaisseaux, Imperits, phaëtons, icares peu habilles Qui eslevez trop haut de vos aisles debiles Les hazardeux cerceaux, voyez l' affliction Que souffre pour l' orgueil l' orgueilleux Ixion. Voyez comme le jour d' une rapide rouë Au lieu de la junon de ses membres se jouë, Que pensant embrasser la deesse souvent Ce temeraire en fin n' embrasse que du vent. Sectateurs de Simon, sacrileges bigames, Qui nous vendez si cher la pasture des ames Vrays pourceaux d' Epicure, engeance d' ante-christ, Qui regorgeant des biens de l' espouse de Christ, Ses membres en frustrez, jusqu' à quand dans l' eglise Du sang du crucifix ferez vous marchandise? Vous docteurs a la haste apostats malheureux, Champignons engendrez en une nuict ou deux, Nouveaux mignons de Dieu, venez tous qu' on s' approche De porter de sisiph' la pondereuse roche. Sus donc filles du Stix, sus Eumenides soeurs, Huchés vos cruautés, aigressés vous fureurs, Sonnez vos foüets sanglants, execrables lamies, Demonstrés a ce coup vos rages ennemies, Allumez, embrasez vos ensouffrés flambeaux, Versez tout le venin de vos noirs coulevreaux Sur ces nouveaux gloseurs qui donnant la torture Au sens des saincts cayers, corrompent l' escriture, Ne vous lassés jamais ces billonneurs punir Qu' ils aillent en enfer leur colloques tenir, Donnez trefve à nos maux et dardez vos tempestes Sans intermission sur leurs coupables testes. LA JALOUSIE Poëtes, peintres parlans, que vous sert de nousfeindre, Peintres, poëtes muets, que vous sert de nous peindre, Des feux, des foüets, des fers, des vaisseaux pleins de troux, Des rages, des fureurs, des lieux espouventables Pour exprimer l' horreur des enfers effroyables, Est-il enfer semblable à celuy des jaloux? L' aigle de Promethé, les foüets des Eumenides, Les vaisseaux défoncez des folles danaïdes, D' Ixion abusé les rouës et les cloux, Les peines de Tantal, de Sisiph de Phlegie Ne sont que jeux au prix de l' aspre jalousie, Il n' est enfer semblable à celuy des jaloux. Si la nuict le jaloux tient sa femme embrassée Il croit tenant le corps qu' un autre a la pensée Fut-elle à prier Dieu dans l' eglise à genoux, Si du temps qu' il luy donne elle passe les bornes, Ce vulcan pense avoir le front tout plein de cornes Et se plonge insensé dans l' enfer des jaloux. Une rare beauté, un accoustrement brave, Une charmante voix, une demarche grave, Un oeil remply d' attraicts, un sous-rire trop doux, Une gaillarde humeur, une larme apperceuë, Un doux accord de luth, une oeillade conceuë, Sont les plus grands tourmens de l' enfer des jaloux. Ils sont pasles, chagrins, songeards, melancoliques, Noisifs, capricieux, maussades, fantastiques, Difficiles, hargneux, sauvages, loups-garoux, L' esprit tousjours porté à quelque horrible songe, Un vautour sans cesser les entrailles leur ronge, Bref, il n' est tel enfer que celuy des jaloux. Donc vieillards refroidis cherchez quelques Medées Pour faire r' ajeunir vos vieillesses ridées, Et au tripot d' amour mieux assener vos coups, Ou bien (dagues de plomb) vostre horoscope preuve Que vous serez bien tost des cocus à l' espreuve Et que vous entrerez dans l' enfer des jaloux. Et vous cabas moisis, vieilles tapissieres, Tetins moux, front ridez, culs plats, fesses flestries, Yeux pleureux, cheveux gras, pourquoy espousez vous Ces volages poulains qu' un jeune amour enflame, Vous n' estes que de glace, ils ne sont que de flame, Entrez vieilles entrez dans l' enfer des jaloux. TOMBEAU DU RUD' EN SOUPPE Cy gist dans ce tombeau foireux Rud' En-Souppe le valeureux, Qui voyant la guerre entreprise Au pays, et qu' on le cherchoit, Se cacha dessous la chemise De sa grand' Jeanne qui pettoit: Luy qui trembloit tant escoutoit Tant redoubler de petarades, Saisi de peur creust qu' il estoit Au milieu des harquebusades: Qu' en advint-il? Ses sens malades, Et le trou de son cul puant Perdant sa vertu retentrice, En lieu de combattre en la lice Il mourut de peur en chiant. LES PALLADINS AVANTURIERS Poussez d' un beau desir qui nostre ame esguillonne, Nous meslons dextrement les myrthes aux lauriers, Et suivans les drapeaux de Mars et de Bellonne Nous sommes tout ensemble amoureux et guerriers. L' amour que nous portons à nos belles maistresses Invincibles nous rend aux plus sanglants hazards, Et nous ne faisons moins d' excellentes proüesses Entre les feux d' amour qu' entre les fers de Mars. Ainsi Artus, Mambrin, Palmerin d' Angleterre, Mandricart, Florisel, et le Sieur De Sainct Flour, Harassez des travaux aux combats de la guerre Souloient trouver repos aux combats de l' amour. Nous ne ressemblons point à ce fol Domp Guichotte Qui moulins pour geans prenoit effarouché, Vray est que si les foux portoient tous leur marotte, Les chapeaux de castor seroient à bon marché. L' oppressé secourir, venger les belles dames, Et de monstres affreux repurger l' univers, Ce sont les poincts d' honneur dont s' échauffent nos ames Les objects de nos voeux, les sujects de nos vers. Errans par ces deserts, ces vallons, et ces plaines Nous vivons plus contens qu' aux louvres des grands rois Et disans aux rochers nos amoureuses peines Echo fille de l' air nous respond quelque fois. Mais jà cent fois Phoebus a veu les eaux du Gange, Et les cristaux glacez du Strimon boreal, Sans avoir rencontré nulle advanture estrange Capable d' esprouver nostre bras martial. Dés qu' Amadis fut mort, et la nymphe Oriane Nul depuis n' a passé l' arc des loyaux amants, Et deslors Trebisonde (où commandoit Diane) S' abismant, abisma tous nos contentements. Depuis que le lyon garde les lys de France Les renards de Samson relança dans les bois, Nous avons veu roüiller nostre brusque vaillance Et la nymphe Arachné filler dans nos harnois. La terre gemissoit sous le faix des gens-d' armes, La sanglante Enyon couroit de toutes parts, Alors qu' un vieux Nestor las de porter les armes Au giron de Venus endormit le dieu Mars. Gerion triple corps alloit passer les bornes Si Cloton n' eust trempé d' aloës son ciseau, Adonis à bon droict herita de ses cornes Puis qu' il l' avoit aymé jusques dans le tombeau. Hymen qui n' a servy qu' à dorer les bossettes De deux asnes bridez aux murs de Montauban, Qu' à remplumer Hylas, remeubler ses cassettes, Et rendre sourcilleux le grand mont du Liban. Rien n' est ferme icy bas, tout ce qui est au monde Est suject à disgrace et fondé sur un poinct, Aussi le monde est rond, et ceste boulle ronde Tousjours roule sans cesse et ne s' arreste point. Sterope l' enfumé, Urgande la sorciere Virent en un clin d' oeil leurs honneurs abregez, Puis quand on eust jetté ces chiens à la riviere, L' on publia par tout qu' ils estoient enragez. Sus la lance en l'arrest, soit teinte aujourd'huy l'herbe Du sang de ce geant qui n' a ny foy ny loy, Courez apres soldats, il s' enfuit le superbe Où nostre ambassadeur s' exempta du tournoy. Ou va ceste furie enragement troublée Un tison d' une main, de l' autre un gand de fer? Ah! Nous la cognoissons la folle eschevelée, Six vingts ans sont passez qu' elle sortit d' enfer. Qui sont ces mirmidons, qui a coups de vessies Veulent d' un fort royal saper les fondements? Quand Zethes et Callais destruiront ces harpies, Dyomede sera mangé par ses juments. Que fait au pied d' un roc Andromede laissée Pour assouvir la faim du dragon marqueté? Ne fondra point du ciel quelque vaillant Persée Qui mette ceste vierge en plaine liberté? Effroyables rochers dont la cime orgueilleuse Perçe l' opaque sein des nuaux vagabonds, Ne permettez jamais la race escrouelleuse Venir mesler sa peste avecques nos charbons. Ne puissions jamais voir ces tigres d' Hircanie S' engraisser baudement de nos corps au cercueil, Ô combien l' on feroit d' excellente mumie, Si la grand' hydre avoit les tripes au soleil. Où fuyoient ces fendans dans la ville voisine Quand la biche et le fan firent leur paction? Pigeons affarouchez, engeance adulterine, Fustes vous onc aux reins d' un genereux lion? D' une aigle ne peut-estre une colombe née, Les coüards n' ont jamais d' assez larges plastrons, Il faut bien que la mere ayt esté mastinée Qui porta dans ses flancs de si lasches poltrons. Qui sont ces six amants qui dedans ceste prée Sont couplez deux à deux et bondissent si haut? Est-ce point Celadon couché avec Astrée, Angelique et Medor, Armide et son Renaud? Si le beau tenebreux n' eust eu le vent contraire, Silvie auroit encor ses quilles et son sac, Tantalle qui jamais n' eut le ciel adversaire Seroit-il bien contrainct à porter le bissac? Quel temple merveilleux, quels superbes portiques Dont l' or eslabouré rit aux flambeaux des cieux? C' est le temple de Delphe, ou nos peres antiques, Apprenoient d' Apollon les saincts decrets des dieux. Combien de carmes grecs aux paroirs de ce temple Predisent le futur d' un stille prophetic? Mais plus le curieux les lit et les contemple, Moins il en peut gouster le sens enigmatic. Quoy? Nos bardes gaulois et nos doctes poëtes Sont ils pas truchements des grands dieux immortels? Escrivons donc ces vers dans nos riches tablettes, Vers tracez des destins sur le sort des mortels. Lors que quatre serpens au tombeau mortuaire Rendront le noir venim qu' ils vomissoient vivant: Un grand torrent de feu sortant du sanctuaire Emportera d' Ablon le grand moulin à vent. Lors que les deux lions aux forces indomptées Par un noeud fraternel leurs puissances joindront, La Tamise verra mille fuyards Prothées, Et tous les colombiers de Babel tomberont. Le superbe croissant cachera lors ses cornes, Jerusalem verra cheoir ses murs à l' envers, Et l' empire françois n' aura plus d' autres bornes Que les bornes que Dieu planta pour l' univers. Babilon savoyarde, et Gomorre gasconne, Sodome poictevine infideles citez Humbles adoreront la françoise couronne Ou le coutre fendra leurs flancs inhabitez. Dessus les fondemens de ces villes superbes L' on verra blondoyer les cheveux de Cerez, Et le soc deffricheur en culbutant les herbes De la mere Cibelle escorcher les guerets. Alep, Arger, Damas en jetteront des larmes, Aux jardins de Memphis croistront les lys françois, Les corps seront domptez par la force des armes, Et les esprits vaincus par l' amorce des loix. Vertu sera montée au zenith de la gloire, Les vices soubs ses pieds seront assujettis, Et Themis colloquée en son throsne d' yvoire Inflexible rendra ses oracles gratis. Ô venerable temple, ô bien-heureux oracles Que ces mystiques vers nous ravissent les coeurs! Sera t' il des lauriers apres tant de miracles Assez pour couronner le front de ces vainqueurs? Allez donc braves roys, poursuivez vos victoires, Le ciel, nature, amour, y fournissent leurs voeux, Quel destin ozeroit porter coup a vos gloires Ayant pour vous amour la nature et les cieux? Aux dames. Mignonnes, ces avanturiers Autant amoureux que guerriers Vous viennent offrir leur service, Prests de mourir pour vos appas Pourveu que vaincus en la lice Ils trespassent entre vos bras. Ô doux sepulchre! ô douce mort! Cupidon, charme nous si fort En ceste agreable posture, Que par ces enchantez jardins Pour mettre fin a l' advanture Ne passent jamais palladins. LES NOMPAREILS Gros de gloire et d' honneur, braves et nompareils, Nous ne voulons jamais paroistre qu' en soleils, Qu' en foudres, qu' en esclairs, dont les vives lumieres Ferment de l' envieux les prunelles sorcieres, Tousjours sur pieds, tousjours au feste des honneurs, Humbles en pleine vogue, et roides aux malheurs, Cervelles à ressort, inflexibles courages Qui jouyssans du calme au milieu des orages N' abandonnons jamais le timon de la nef. Ces verdoyants lauriers qui nous cernent le chef Ont pris plus de racine aux rives de Permesse Qu' aux champs du thracien, Palas (docte deesse) Y pretend plus de part que Mars l' advantageux, Autant fins que hardis, sages que courageux, Nous joignons dextrement Fabrice avec Camille, Nestor avec Ajas, Ulisse avec Achile, Polibe à Scipion, Minerve avecques Mars. Premier que de tenter les belliqueux hazards Et de dompter autruy sous nos forces supresmes L' escolle nous apprint à nous dompter nous mesmes, Les lettres nous ayans rendus moins violens, Et reprimé l' ardeur de nos fougueux eslans. Ces cruels enfans d' ire, ames incendiaires, Vrais piraustes vivants de flambantes coleres, Coeurs de chaux, de bitum, flami-vomes dragons, Qui menacent le ciel et sortent hors des gonds Pour le bruit d' une mouche, esprits legers, fantasques Qui n' ayment l' ocean qu' à cause des bourrasques, Mutins, capricieux, qui pour un poinct d' honneur Conçeu dedans l' enfer au sein d' une fureur, Se portent sur le pré, envoyant ces furies, Leurs ames aux demons et leurs corps aux voiries, Bref telles gens de sang ne seroient emportez Du cours impetueux de ces brutalitez S' ils avoient en naissant les astres favorables, Et jeunes savouré les fruicts tant desirables Que donne la science aux esprits curieux Qui la vont carressant et luy font les doux yeux. Aussi nous paroissons entre les plus superbes Comme de grands cyprez aupres de basses herbes, Rien de bas, rien d' abject, rien qui n' aille sentant Son coeur masle, nerveux, magnanime et constant, Qui ne sçait point plier aux revers de fortune, Ny pincer à la cour d' une voix importune L' oreille d' un monarque, et moins en un parquet Mercenaire revendre un sordide caquet. Il nous importe peu à qui les braves princes Donnent le gouvernail de leurs riches provinces, Si l' un pour avoir fait un message amoureux Est tenu à la cour au rang des bien-heureux, Si quelque baladin pour prix de ses gambades Est employé des grands aux grandes ambassades, Si les farces en cour tiennent lieu de sermons, Et si une beauté qui (peut estre) aux demons Aura faict pacte exprez, y sera reverée, Et comme une deesse a genoux adorée, Si Christ et Bélial ont chacun leurs autels, Et si (comme l' encens qu' on donne aux immortels Qui se dissipe en l' air et jusqu' au ciel ne monte,) Le domaine des rois s' escoule enfin de conte À créer dans l' estat quelques jeunes bouffons Dont les coffres trop pleins enfin jettent les fonds. Nous ne pouvons aussi d' une face hypocrite De l' aspergez de cour donner de l' eau beniste, La table écornifler d' un riche partisan, Ny trembler le grenot à l' huis d' un courtisan, Bonneter tout un jour un financier superbe, Tenir d' un importune le cheval en bonne herbe, Aux princes aplaudir, flatter leurs passions, Desguiser en vertus leurs imperfections, Nous jetter en leur moulle et nos humeurs refondre, Pour plus naïfvement à leurs vices respondre Et bailler de la pente à nos coeurs resolus, Non, nos courages francs, nos desirs absolus Ne se peuvent restreindre en si petites bornes. Que si le sort fatal nous heurte de ses cornes Et permette le ciel que le malheur exprez, Nous trouve embarassez aux mailles de ses rets: Tant s' en faut que poltrons trahissans nos merites Nous voullions reparer par moyens illicites N' estre honteux débris: c' est lors que plus hardis Nous prestons le collet aux destins estourdis. C' est comme font tousjours les genereux, les braves, Qui esclaves du sort ne sont jamais esclaves, Que la terre et le ciel conspirent d' un accord À choquer la vertu, c' est alors que plus fort Elle bande ses nerfs, pour corps à corps combattre Dans les lices d' honneur la fortune marastre, Fortune en ce duel n' a jamais du meilleur, En vain plaine de sang, de poudre, de sueur Luitte à bras retroussez, sousleve, tire, pousse, S' allonge, s' accourcit, et de mainte secousse Essaye d' esbransler l' immobile vertu. Quand l' Olimpe sera par le foudre abattu, Quand tout gonflé d' orgueil le geant Encelade L' inaccessible ciel prendra par escallade, Quand la molle ondellette à force de licher Le Caucase neigeux le fera tres-bucher, Quand des soüefs zephirs les aleines fecondes Arracheront des pins les racines profondes, Et qu' Anthée à ses pieds Hercule foulera, Fortune de vertu alors triomphera. Si par fois le destin d' une secousse injuste Donne le croc-en jambe à quelque ame robuste, Elle aussi tost sur pieds d' un revers violent Fait mesurer la terre au destin insolent: Bref, contre la vertu la volage fortune Est trop foible de reins, en vain ceste importune Tire ses coups fourrez, ses traicts impetueux, Ne font que reboucher contre les vertueux. Nostre langue n' est point à mesdire occupée, Nostre plume n' est point dans l' Acheron trempée, Ny dans le noir venin que le gozier glouton De Cerbere vomit au portail de Pluton Pour noircir à jamais le renom des familles, Et drapper sur l' honneur des innocentes filles, Nous sommes inspirez d' un plus docte Phoebus, Car en France voyant pulluler tant d' abus, Meuz de juste douleur, nos muses courroucées Aujourd' huy vers le ciel ces plaintes ont poussées. Si c' est vous, ô grands dieux, si vos divines mains Daignent regir encor l' empire des humains, Si l' efficace voix qui engendra feconde Des entrailles d' un rien la machine du monde Tient encor les ressorts de ce rond spacieux, Si ce qu' on fait en terre est decretté aux cieux, Et si vous ne semblez la marastre cruelle Qui dénie a son fruict l' abondante mamelle, Qui le chasse a nourrice, et donne à ses humeurs, Par un laict estranger des estrangeres moeurs: D' où vient que tant de mal arrive aux braves hommes? Et que les beaux esprits en ce siecle où nous sommes Languissent accablez sous le faix des malheurs, Tandis que d' un plein saut grimperont aux honneurs Des blesches qui tiendront la fortune en leur manche, Petits mignons du ciel, fils de la poulle blanche À qui Zephir se plaist de baiser les habits, Pour qui Junon ne pleut que perles et rubis, Au reste, gens extraicts d' une obscure origine, Qui n' eussent peu jadis dessus leur bonne mine Emprunter un teston esphemeres esprits Qui doivent leur fortune à l' enfant de Cypris. La France n' a plus rien de sa beauté premiere, Ce n' est plus qu' un desert, qu' une nuict sans lumiere, Ce n' est plus qu' un encan, où se vont adjugeant Les offices à ceux qui ont le plus d' argent, Une blanque publique, ou l' aveugle fortune Les billets distribuë, une foire commune, Un havre ou l' on ne peut entrer qu' avec le vent, Un jeu d' escarpoulette ou les plus lourds souvent Atteindront le plus haut, un theatre ou pour rire Quelque faquin fera le monarque d' empire. Cette nimphe jadis d' un regard de ses yeux Eust fait quitter le ciel à la trouppe des dieux, Son lustre paroissoit sur les nymphes voisines Comme un mont sourcilleux sur les basses collines, Si parfaicte elle estoit que toutes nations Se mouloient au patron de ses perfections, Ses lys virent les bords des loingtaines provinces, Aux climats reculez ses magnanimes princes Porterent l' espouvente, et leurs guerriers exploicts Publierent par tout la valeur des françois. Combien de fois ont ils empourpré les campagnes Du sang des sarrazins? Combien fait de montagnes Des entassez monceaux de ces chiens enragez? Combien redifié de temples saccagez? Combien par le baptesme ont couru aux remedes? Combien les Godefrois, les Martels, les Tancredes, Les Charles, les Rolands d' un beau desir portez Ont laissé de frayeurs à ces peuples domptez? Mais tout est bien changé, ce n' est plus ceste France Dont jadis l' univers adoroit la puissance, Nourrice des vertus, pepiniere des loix, Et qui de sa beauté charmoit les coeurs des rois. L' ignorant ne pouvoit aborder ceste belle Sans fondre à ce soleil la cire de son aisle, Ceste vierge n' aymoit que les plus vertueux: S' il y avoit en cour quelque presomptueux Qui pour dire le mot, porter longue sutane, Passer un entre-chas, ou faire un vers prophane Briguast des pensions: ce grippé aussi tost L' on accusoit d' avoir pissé dessus le rost, Les pages, les laquais luy donnoient des nazardes, Et ne servoit alors ce mangeur de lezardes Sinon d' un jaquemart que ces gens de loisir Deschiroient de brocards pour se donner plaisir: Mais la France aujourd' huy si lasche est devenuë Qu' infame à tous venans elle se prostituë, Les maistres ny sont pas preferez aux valets, Des siffleurs d' estourneaux, chicots et triboulets Seront ses confidents, et ceste abandonnée Ne rougira jamais de se voir mastinée Par les limiers d' attache, ô France, helas! Pourquoy Fais-tu si peu de cas et de nous et de toy? Quand te resoudras-tu de r' entrer en toy-mesme? Voy-tu pas que ton mal est tantost à l' extresme? Tant de loups affamez, tant d' inventeurs d' imposts Qui devorent ta chair et te rongent les os Te reduiront en fin en si pauvre équipage Qu' à peine on te pourra recognoistre au visage. Ta noblesse n' a plus d' amour pour la vertu, Esclatter en clinquant, gorrierement vestu, Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes, Se faire chicaner tous les jours pour ses debtes, Sçavoir guarir la galle à quelques chiens courans, Mener levrette en lesse, assommer paysans, Gourmetter un cheval, monter un mors de bride, Lire Ronsard, le bembe, et les amours d' Armide, Dire chouse pour chose, et courtez pour courtois, Paresse pour parroisse, et francez pour françois, Estre tousjours botté, en casaque, en roupille, Battre du pied la terre en roussin qu' on estrille, Marcher en Domp Rodrigue, et sous gorge rouller Quelques airs de guedron, mentir, dissimuler, Faire du Simonnet à la porte du Louvre, Sont les perfections dont aujourd' huy se couvre La noblesse françoise, exemptant toutesfois Ceux qui versent leur sang au service des rois: Puis il nous est permis d' user de sinedoche, Quand à ces financiers de qui la griffe croche Ravit nostre substance, et de qui les boyaux, Creveront engraissez dans les deniers royaux, Ce ne sont que veaux d' or, guenuches reparées, Des idoles d' argent par les foux adorées, Ce sont oyseaux de proye aux ongles ravissans, Des gouffres qui jamais ne s' iront emplissans, Des abismes profonds, des gloutonnes harpies Qui plus mangent nos chairs moins en sont assouvies. Pour le peuple grossier, bien qu' il n' en puisse plus, Qu' il soit taillé, sallé, et ses membres perclus, Qu' il semble en sa misere un pauvre Promethée Dont l' entraille renaist pour estre becquetée Et servir de pasture aux affamez vautours: L' insolent toutesfois se laisse aller au cours De ses desbordemens, il poste à toute bride Où son desir aveugle aveuglement le guide, Et s' accoustume esclave à porter son fardeau: Le dez, le cabaret, la paume, et le bordeau Sont ses quatre elements, ses vertus cardinalles, Ses joustes, ses tournois, ses lettres liberalles, Son cirque, et son lycée: arriere les vertus Ce ne sont que des sots qui en sont revestus, Ô fols escervelez! Jeunesse corrompuë! Helas, si tu voyois la vertu toute nuë Combien l' aymerois-tu? Tes esprits enchantez Voudroient mourir aux pieds de si chastes beautez. LES CHEVALIERS SANS REPROCHE Gronde, tempeste, enrage, abominable envie Excrement de l' enfer, execrable furie, Have, maigre, crasseuse, à la langue d' aspic Aux griffes de vautour, aux yeux de basilic, Au ris sardonien, aux pleurs de crocodille Sus baveuse limace et rongearde chenille, Traine toy sur les fleurs de nos deportemens, Que les pasles jaloux de nos contentemens, Esprits rebarbatifs, ames noires, revesches, Sepulcraliers corbeaux, malheureuses chevesches, Aguignent de travers nos belles actions, L' invincible soleil de nos perfections N' en prodiguera moins ses desirables flames, Les libres passe-temps de nos gentilles ames Feront voler la poudre aux yeux de nos censeurs. Vous donc petits grimaux, le des-honneur des soeurs, Cheriles, qu' Alexandre en ses humeurs gaillardes Faisoit par ses laquais contenter en nazardes, Tercelets de poëte, entendemens forbus, Qui croyez meriter les palmes de Phoebus Quand vous sçavez rimer cheville avec grenoüille, Qui n' emportez jamais que le prix de l' andoüille, Broüillons, allez chanter vos vers sur le pont-neuf, Mais quoy? Vous trouveriez à tondre sur un oeuf, Rongez donc, deschirez venimeuses harpies, Les familles, les moeurs, les maisons et les vies, Nous ne vous craignons point hiboux: vos yeux obtus N' oseroient regarder l' esclat de nos vertus. Vertus qui seules vont eschauffans nos courages Ne palliant jamais de pretendus naufrages L' infame banqueroute, ains pour le chapeau verd D' honorables lauriers nostre front est couvert. Nostre humeur joviale abhorre une ame avare, Nous condamnons aussi l' insolence d' Icare, L' orgueil de Phaëton, reglant nos passions Nous plantons une borne à nos affections. Un affamé desir de costoyer les princes, De tenir en nos mains le timon des provinces, D' avoir voix en chapitre et trop ambitieux Tenir les premiers rangs au tribunal des dieux Ne nous moleste point: ces athlas brigues-charges Qui veulent tout porter sur leurs espaules larges En fin ployent l' eschine et les cieux estonnez De voir croistre si haut ces geans terre-nez Font pleuvoir sur leurs chefs la tempeste et le foudre, Le tonnerre ne met que les palais en poudre, Les taudis des pasteurs sont francs de ses revers, Le vent qui les sapins sape et porte à l' envers Pardonne au therebinte: et ces grandeurs sublimes Ne grimpent dans le ciel que pour cheoir aux abismes. Les faveurs des grands roys ne sont a mespriser, Mais c' est un bel esprit qui en sçait bien user, Une grande fortune est superbe et farrouche, C' est un roide torrent, un cheval fort en bouche, Rien de plus indomptable et de plus orgueilleux Qu' un plebée avancé aux grades sourcilleux. Il se faut souvenir du glaive de Damocles, Contempler son berceau, imiter Agatocles Qui de fils de potier monarque devenu, Pour n' oublier l' estoc dont il estoit venu Se fit tousjours servir en vaisselle de terre. Nous allons en dançant aux perils de la guerre, La bruyante trompette au fanfare esclatant, Le fifre éveille-coeur, le tambour va battant, Le gronder des canons le cliquetis des armes, Le hennir des chevaux, et le cry des gens-darmes, Portent à nostre oreille un ton plus ravisseur Que les pleureux accents d' un luth ensorceleur. Les entrailles des morts nous sont des cassolettes, La sueur nostre baing, le sang nos savonnettes, Le salpestre nous est un musc delicieux. Fiers, fumeux, forts, felons, foudroyans, furieux, Fendons, fondons, froissons, foudroyons en furie Les scadrons plus espais de l' armée ennemie. Nous sçavons comme il faut braquer un coulevreau, Assieger une ville et bloquer un chasteau, Appliquer un petard, creuser une trenchée, Rouler une machine et la teste panchée, Une bresche assaillir, lancer roide le dard, Se parer du rondache, et forcer le rempart, Se saisir des lieux forts, et maistres de la place, Estonner les vaincus d' une superbe audace: Ou bien, à la campagne un scadron animer, Fondre dedans un gros, un bataillon fermer, Visiter tous les rangs, disposer une armée, Choisir son ennemy, chamailler de l' espée, Faire à temps la retraicte et remporter guerriers, Les bras rouges de sang, les fronts ceints de lauriers. Nos ames de tout temps preferent martiales, Les travaux de la guerre aux dances nuptiales, Pourveu quelle soit juste et que pour nostre roy Nous combattions rangez du party de la foy, Non d' un pretexte faux, plastré d' hypocrisie, Caphars, faire semblant d' extirper l' heresie, Pour ne donner loisir aux fidelles subjets, D' interpreter en mal nos orgueilleux projets, Avoir intelligence avec les adversaires, À l' estat esbranlé nous rendre necessaires, Fomenter les discords et bastir nos grandeurs Du desastreux débris de nos competiteurs. Il ne se void que trop de tels mutins au monde, Qui vrais monstres marins, ne sont jamais sur l' onde Que quand il fait tourmente, et que l' ambition Pousse l' estat en proye à la rebellion, Non qu' ils soient poinçonnez d' une immortelle gloire Mais ces rusez chameaux ne veulent jamais boire, Si l' eau n' est agitée et l' on void peu souvent Ces prodiges en l' air s' il ne fait un grand vent, Ces rampans escargots n' aiment que les tenebres, Ces phantosmes tousjours hantent les lieux funebres, Ces petits vipereaux, matricides cruels, Deschirent en naissant les boyaux maternels, Si l' air n' est orageux s' il ne fait du tonnerre, Ces insectes jamais ne pleuvent sur la terre, Ces affreux chahuants soufflent (du battement De leurs aisles) la méche, afin que dextrement, Ils se gorgent de l' huyle: enfin ces ames doubles, Ne peschent jamais mieux que quand les eaux sont troubles. Nous irions volontiers nos esprits captivans Sous les loix de la muse, afin d' estre sçavans: Mais l' on ne donne plus les charges honorables À ceux qui sont notez les plus recommandables En sagesse, doctrine et probité de moeurs, Les lauriers des vertus sont-ce pas les honneurs? Vendre les dignitez, mettre en prix les offices, Est-ce pas eriger des idoles aux vices? Spolier la vertu et descourager ceux, Qui suivent le sentier des hommes vertueux? Quoy donc, ces beaux esprits, ces cervelles pestries Des mains de la vertu, ces ames enrichies Des thresors d' Apolon, ces favoris des soeurs, Ces doctes bouches d' or, ces hommes dés-jà meurs, De qui les actions sont autant de merveilles Et les graves discours des paradis d' oreilles, Ces metelles prudents, discrets Thimoleons, Justes Aristidez, courageux Phocions Bref, ces hommes, de mise incogneus dans les villes Au croc d' oysiveté roüilleront inutiles, De l' ingrate fortune oeilladez de travers, Homeres, pour du pain composeront des vers, La pauvreté en croupe: et tandis des gavaches, Qui n' ont jamais apris qu' à trousser leurs moustaches, À dompter leur rotonde, à cajoler en cour, À godronner leur fraize et à faire l' amour: Tiendront les premiers rangs, respondront les oracles, Et par tels jeunes saints se feront les miracles. S' il est quelque lourdaut estropié d' esprit Qui à peine son nom puisse mettre en escrit, Et qui n' ait jamais eu le foüet qu' en la cuisine: Pourveu qu' au nombre d' or il joigne la routine De madame chicane, il luy sera permis D' estre juge au village en despit de Themis. Qu' on aye avec Midas les oreilles d' un asne, C' est assez de porter une longue sutane, La robbe, le bonnet et d' un pas racourcy Marcher en bonne morgue et froncer le soucy. Que l' on renverse donc les fameuses escoles Des universitez: arriere les Bartoles, Les Baldes, les Jasons et les Justinians L' homme est fol d' employer les meilleurs de ses ans À tourner ces cayers, et vivre en solitude Sur les livres relants d' une poudreuse estude, Puis qu' aux charges d' honneur l' on voit d' oresnavant Parvenir le plus riche et non le plus sçavant, L' on perd l' huyle et le temps à courtiser la muse, Ouy doctes, croyez moy: la muse vous amuse, Vous ferez mieux d' aller d' une sordide voix Crocheter à la cour les oreilles des roys, Contraindre vos humeurs, dissimuler le vice, Jusques aux muletiers offrir vostre service, Happer l' occasion, flatter les courtisans, Voir les ambassadeurs, hanter les partisans, Par ces inventions plustost que par science Vous pourrez excroquer la premiere seance, D' un splendide senat, où sans dire febé Aurez pour vostre par la crosse d' un abbé. Ô siecle, ô temps, ô moeurs! Grand roy, en qui abonde Plus de grace qu' en roy qui fut jamais au monde, C' est de vous qu' on espere un remede à ces maux, Reposé quelque peu des belliqueux travaux, Quand de vos bras vainqueurs la rebelle discorde Serrée estroitement criera misericorde, Et que vous foulerez sous les pieds vos mutins, Le bon ange royal qui ourdit vos destins Fera que des vertus vostre ame enamourée Revoquera des cieux la saincte vierge Astrée, Les hommes de merite irez recompensant, Justice et pieté s' iront entre-baisant, Vous cherirez la muse, et les doctes poëtes Saincts truchemens des dieux seront vos interpretes. Nous banissons encor' tous ces monopoleurs, Usuriers, publiquains, peagers, gabelleurs, Fermiers, malletotiers, et forgeurs d' avisoires, Stimphalides oyseaux qui de leurs griffes noires De nostre bon Phinée empoisonnent les mets, Abismes de l' estat qui n' emplissent jamais, Chancres devore-peuple, esponges alterées Ne serez-vous jamais jusqu' au sang pressurées? France (jadis sans monstre entre les nations) Abismée aujourd' huy dans ses corruptions Formille de serpens, et plus qu' autre regorge De ces loups affamez qui luy couppent la gorge, Qui luy mangent ingrats la laine sur le dos, Et luy succent le sang, et la moüelle des os. Ses loix font le procez aux larrons domestiques, Mais les concussions, brigandages publiques, Sordides peculats, y sont sans chastiment, Princes si vous souffrez regner plus longuement Ces pestes parmy nous, permettez que l' on die Que c' est ouvrir la porte à toute volerie, Approuver le larcin, et faire en ces malheurs D' un opulent empire un desert de voleurs: Tout est à vendre en France, on ne fait plus qu' attendre Que dans un escriteau soit mis royaume à vendre. Combien retourne aux rois de tant et tant d' imposts, De subsides, d' emprunts, d' amendes et de gros, De daces de tributs, de doüannes, gabelles, De tailles, de taillons, et d' offices nouvelles? C' est la hydre de Lerne en testes foisonnant, Ô indomptable Hercule où es-tu maintenant Afin d' exterminer cette maudite engeance? Mais, Louys est-il pas l' hercule de la France? Face les cieux benins que ces monstres pervers N' ayent qu' un col ensemble, afin que d' un revers Il en purge le monde, envoyant ces sangsuës, (du sang du pauvre peuple avidement repuës) Croistre d' imposts nouveaux le havre d' Acheron, Et doubler le peage au nautonnier Charon. Grands roy pourmenez vous des Alpes hiberiques, Jusqu' aux derniers confins des landes armoriques, De la mer provençalle aux normans belliqueux, À qui sont ces chasteaux? Ces palais somptueux? Ces louvres? Ces madris? à qui ces terres nobles? Ces pars delicieux? Ces forests ces vignobles? À qui ces beaux jardins? Ces poissonneux viviers? Ces meubles precieux? Ce monde d' estaphiers? À qui ce train splendide et ces dames parées? Ces carrosses? Branquarts? Et littieres dorées? À vos financiers (sire) à ces gros partizans Extraicts pour la plus part d' infames paysans, Champignons d' une nuict, charlatans, gens d' affaire, Alquimistes mattois qui sçavent bien extraire L' elixir de la bource, et transinuer encor, Les montagnes de sel en riches fleuves d' or Au reste ces frellons consomment en delices, Le journalier labeur des abeilles nourrices. Faut-il faire piaffe en superbes harnois, En nombre de chevaux, faire joustes tournois, Mascarades, festins, tenir berlans, et dances, Ces coups sont reservez à messieurs des finances, Et puis vous serez riche! Abus tant de ruisseaux Qui portent à la mer leurs tributaires eaux Plus riche ne font pas l' amphitrite Nerée, Car des astres ardants la lumiere alterée En consomme à mesure et boit plus de vapeurs, Que Thetis ne reçoit en ses vastes rondeurs De fleuves hommagers: aussi, jusqu' à la lie Espuisez les tresors de vostre monarchie, Rançonnez vos subjets, levez imposts nouveaux, Sur les choux, les oignons, la moustarde et les eaux, Que les nopcieres loix, les tombeaux mortuaires, Et les accouchements soient encor tributaires, Vous serez tousjours pauvre et vos coffres seront, Les cruches de ces soeurs qui jamais n' empliront, Tandis que l' on verra partant d' obliques courses, Serpenter çà et là vos pastolides sources, Tant de ces feux gloutons à mesure humer Les flots qui se vont rendre en vostre large mer, Et que vous permettez tant de mains larronnesses Conter sur le tapis vos glueuses richesses, Car tousjours ceste paste adhere entre les doigts, Comme il arrive à ceux qui pestrissent à la poix. En un mot grand Louys ceste bastarde race De hagards esperviers ne va point à la chasse Que pour manger la proye, et ces chiens mastinez Sont les premiers tousjours au gibier à charnez Mais c' est pour baudement en faire la curée. Il est vray que pour rendre à jamais asseurée Vostre double couronne, estre plus redouté, Et garder la splendeur de vostre majesté Il faut que maints thresors vostre arsenac enserre, (puis que l' or et l' argent sont les nerfs de la guerre) Mais, nous vous dirons (sire) un salutaire advis Pour rendre en peu de temps vos desirs assouvis, Pour vous faire un cresus en thresors innombrables, Augmenter vos moyens par moyens convenables, Vous rendre à l' estranger redoutable à jamais, Et faire de la France un temple pour la paix: Sans que vos bons subjects fidelles catholiques Servent plus de pasture à ces ours fameliques. Suprimez tout premier les estats superflus Des nouveaux officiers, et ne permettez plus Diviser en ruisseaux la mer de vos finances, Abolissez le luxe et toutes les bombances, Ne donnez qu' aux esprits de calibre et de choix, La liberalité est bien seante aux rois Pourveu qu' aux vertueux tousjours elle s' applique. Pour ces guespes flateurs, peste de republique, Qui de venteux discours vous repaissent souvent, Repaissez-les aussi de promesse et de vent, Biffez de vostre estat ces poëtes infames, Ces muses de bordeau, ces maquerelles ames, Ces rabobelineurs de missives d' amour, Ces petraques transis, cerveaux percez a jour, Couratiers de Cypris, maquignons d' amourettes, Ces momes gaudisseurs, et payez en sornettes Un tas de basteleurs, bouffons enfarinez, Et de coupe-jarets au meurtre destinez, Que ces grands avalleurs de charettes ferrées Qui passent tout le monde au fil de leurs espées, Ces fendeurs de nazeaux que l' on voit aujourd' huy Venger à prix d' argent les passions d' autruy, Qui n' ont de leur estoc que l' espée et la cappe Gens de feu et de corde, aillent chez le satrape Les fendre jusqu' aux dents, et que leurs pensions Soient prises desormais sur les pretentions, Du grand souldan de Perse, ou qu' ils aillent bravaches Sur les murs du grand Cayre arborer leurs pennaches. Lors ayant retranché tant d' agrestes rinçeaux Qui de seve privoient les naturels rameaux: Vos lys reverdiront, et leur plante feconde D' un beau fueillage espais reverdira le monde, Vos planchers gemiront sous les monceaux de l' or, Vos grands coffres de fer regorgeront encor Et respandront crevez leur nombreuse chevance. Lors un siecle doré rajeunira la France, Les destins à l' envy carresser vous viendront, Tous les roys estrangers bien-heureux se tiendront, D' appuyer leurs estats de vostre nom auguste, Ils apprendront de vous comme il faut estre juste, Et vos peuples regis d' un monarque si bon N' auront au coeur gravé que Louys De Bourbon. LES GUERRIERS VOLONTAIRES Or qu' un feu de jeunesse en nos veines boüillonne Que d' une brusque ardeur l' indomptable Bellonne Nous échauffe le sang: grand roy l' honneur des rois Puis que nous sommes nez pour fléchir sous vos loix, Nous venons vous offrir au milieu des alarmes Nos corps, nos biens, nos voeux, et nos fidelles armes, Bien-heureux de mourir de playes tout couverts Aux pieds d' un tel monarque: honneur de l' univers, Miroir des palladins, dont la dextre guerriere Aux yeux des plus vaillans fait voller la poussiere, Qui s' applanit desja d' un fer victorieux En despit de fortune un sentier dans les cieux. Vous donc enfans de Mars, rouges foudres de guerre, La terreur et l' effroy de l' estrangere terre, Dont les bras tant de fois ont nos champs empourprez Du sang des ennemis, gardes des lys sacrez, Braves et vrais françois, vassaux incorruptibles, Donnez place parmy vos troupes invincibles À ce scadron royal, qui brusle comme vous D' un desir d' employer la fureur de ses coups À repousser l' orgueil de ces subjects rebelles, Mutins, capricieux, libertins, infidelles Qui ne veulent des rois que pour estre fauteurs De leurs impietez: gentils reformateurs, Qui secoüant les loix de nostre monarchie, D' un royaume voudroient faire un oligarchie, Afin qu' à la faveur de ces profusions Pullulast le venim de leurs corruptions, Et qu' aux troubles civils toutes moeurs débordées L' insolente heresie eust ses franches coudées. L' Escosse l' esprouva, quand un nommé Stuard Apostat frauduleux desesperé bastard, Abandonnant la nef de l' eglise romaine Fit la guerre à sa soeur et legitime reyne. L' Angleterre le sçait quand son Elizabet Du royal sang de France arrosa un gibet, Les peuples que le Rhin de ses ondes embrasse Sçavent bien qu' apporta la libertine audace D' un moyne deffroqué, Thoulouze a mille fois Pleuré les cruautez des ribaux albigeois. Ces flots impetueux ont esbranlé l' empire, Frize, Brabant, Holande en sçauroient bien que dire, Mais la France sur tous void et sent pulluler Ce poison dans ses reins, et n' en oze parler, Combien de fois nos champs ont servy de theatres, Aux tragiques complots de ses opiniastres? Combien de fois la terre à gemy sous le faix Des soldats revoltez? ô mutins trouble-paix! Rongerez-vous tousjours (engeance de vipere) Le ventre nourrissier de vostre pauvre mere? De France qui vous a si doucement traictez? De quelle fiere rage estes-vous transportez? Deschirer la patrie en vos griffes cruelles? Ayant succé le laict arracher les mamelles? Quoy? Faut-il cependant que tant de nations Fument sous le brazier de nos dissentions, Le turc double sa force, et que jusqu' à nos portes Retentisse le bruit de ses fieres cohortes? Donc, faut-il que ces chiens à l' aize triomphans Viennent ravir le pain de la main des enfans Non contens qu' autre-fois nos guerres intestines, Les permirent rentrer aux terres palestines? Le turc est maintenant le favory des cieux, Le chery de fortune, et le mignon des dieux, Toutes les nations tremblent espouventées Au bruit prodigieux de ses armes vantées L' orient, l' occident, le midy, l' aquilon, Ont ouy son tonnerre, et depuis le sablon Du Strimon glacial, jusqu' aux rives du Gange Tout redit ses vertus, tout chante sa loüange. L' egiptien le craint, le hun, le libien, Le more, le cretois, le juif, le phrigien, Le perse, le medois, le bactre, le sarmate, Le scithe, le nomade et le fier sauromate. Bref tout cela qu' enceint l' Inde fleuve perleux. L' Euphrate aux longs replis, le Tigre impetueux, Le Nil aux sept canaux, le flot Tiberiade, Le Pallus meotide, et la mer Caspiade, Le Danube, l' Hipane, et le sacré Jordain Adorent son croissant: et semble qu' en sa main La fortune enchaisnée apres son char galoppe: Mais un petit royaume enfermé dans l' Europe Luy donne l' espouvante, et peut audacieux Arracher ses lauriers d' un bras victorieux. C' est le brave françois, nation magnanime, Superbe, belliqueuse et qui fait moins d' estime Des orages de Mars, que des vents du printemps, La guerre et les combats sont ses doux passe-temps, Mais ce brave Isadas, ce geant, ce collosse, Qui met Athos sur Pinde, et Pelion sur Osse Pour escheller le ciel: cét athlette indompté, Surmontant tout le monde et de nul surmonté Se surmonte soy-mesme, et cruelle furie Avec ses propres mains il s' arrache la vie. Cessez poulpes, cessez de vous manger les bras, Touchez d' un repentir, jettez les armes bas, Les deux genoux fléchis, les yeux baignez de larmes Implorez la mercy de ce grand roy des armes, Ou chantant de Marot le psalme armonieux Criez misericorde aux pauvres vicieux, Nostre prince est tout bon, helas! Vos recidives N' ont que trop esprouvé ses bontez excessives. Ce lion genereux n' a point de cruauté, Ce foudre ne peut rien contre l' humilité, Ne cerchez d' aiguillon à ce roy des abeilles, Comme ses actions sont toutes des merveilles? Il est dans les combats un rapide torrent Qui renverse, saccage et brise violent Tout obstacle opposé: mais sonnez la retraitte, Vainqueur, il semble alors une mole ondelette Dont le cristal roulant sur des petits cailloux Nous provoque au sommeil par son murmure doux. Ne vous flattez donc pas, ce prince tres-auguste Est clement, il est vray: mais aussi est-il juste, S' il a des pieds de plomb, il a des bras de fer Pour vous noircir de coups, et pour vous estouffer. Puis il ne faut jamais se joüer à son maistre, Ces courages de chaux, ces esprits de salpestre Qui comme les dauphins n' ont jamais de repos S' ils ne sont agitez et bercez par les flots De la sedition pestes de republique, Boute-feux de l' estat, semence diabolique Infames criminels de leze-majesté, Jy dy ces rochelois, qui meuz de nouveauté Ont cent fois secoüé le joug de nos monarques: Porteront quelque jour les vergongneuses marques De leur rebellion empreintes sur leurs fronts, Quand le juste Louys lassé de tant d' affronts Noyera dans le sang ceste ville rebelle. Nos neveux diront lors icy fut La Rochelle Retraitte des brigands, spelonque de mutins Qui vouloient impudens gourmander les destins, Et (contempteurs des roys) vouloient pleins d' arrogance Bastir une Venise au milieu de la France, Qui rongeoient leur patrie et qui n' estoient jamais En paix que dans la guerre, en guerre qu' en la paix. Que ces membres pourris extirpez de l' eglise Aillent empoisonner les flots de la Tamize (dira lors nostre roy) aillent du prestre-jean S' indiquer les abus, reformer l' alcoran, Catechiser le turc, convertir les nomades, Et arborer la foy dans les isles Ciclades: Bref, que le rochelois aille cercher un roy Qui face comme luy banqueroute à la foy, Aussi bien n' ay-je peû soubs mon obeyssance Dompter de ce mutin la mutine arrogance, Ny captiver le coeur de ce peuple insolent, C' est un vent d' aquilon qui est trop violent, Un cheval eschappé qui sans resne et sans bride Brutalement galoppe ou son inctinct le guide, Qui mord, bondit, regimbe et s' effarouche, alors Qu' on veut l' enchevestrer et luy mettre le mords, Un disciple de Bache, une Evante enragée Qui a le thirse au poing sa race saccagée, Un jeune cerf en rut qui brame, brise, rompt Tout cela qui s' oppose aux branches de son front, Bref cét acariastre en veut faire à sa mode, Tous roys luy sont suspects, toute loy incommode, Il abhorre sur tout les supresmes degrez Tant ceux du seculier, que des ordres sacrez, Cét esprit possedé d' une infernale rage Ne veut point d' autre loy que le libertinage, Tout servage il deteste et son ambition Ne respire que meurtre et que rebellion. N' aprehendez-vous point ce foudroyant tonnerre? Qu' attendez-vous encor? Ceste maudite guerre N' a telle assez versé de sang de toute parts? Ne vous suffit-il point que vos ingrats remparts Ont veu meurtrir la fleur des plus courageux princes Qui regirent jamais les gauloises provinces? Craignez-vous point son sang vous estre cher vendu? Pensez-vous que la France en sa perte ait perdu Tout espoir de veangeance et que les justes astres Ne repleuvent sur vous ces publiques desastres? C' est le fort bras de Dieu qui combat pour Louys Les cris des bons françois dedans le ciel ouys Obtiennent du tres-haut journaliere assistance, L' ange conservateur du sceptre de la France, Marche tousjours en teste et maintient en tout lieu, Le party de nos roys, roys images de Dieu Ou sont gravez les traicts de sa grandeur en terre. Puis, se peut-il trouver une plus juste guerre? Ou trouvez vous escrit aux cayers de la foy Qu' un vassal soit permis d' armer contre son roy? Se deffier de luy, tenir villes d' ostage, Canceller ses edicts, troubler son heritage, Partager son royaume et glisser dans les coeurs, D' un peuple fausse-foy des paniques terreurs? Que diroit-on aux pieds s' il vouloient entreprendre Sur l' office du chef? Si l' oeil vouloit entendre Et les mains discourir leur seroit-il permis? Quand sera vostre esprit à la raison sousmis? Quand vous contiendrez-vous dans l' enclos de vos bornes, Quand rabaisserez-vous vos orgueilleuses cornes? Mais j' adresse grand roy, aux rochers mes discours, Je flatte un maniaque, et sermonne les sours, Le mal est l' extresme, il y faut le cautere: Puis on a beau prescher qui n' a soin de bien faire, Assez ma langue n' a de ravissans chainons, Il faut y employer la bouche des canons, Traicter la paix en roy, Cesar avec Pompée Ne doit capituler sinon à coups d' espée. Mais il faut des soldats, et non pas des voleurs, Il faut des conseillers, et non pas des flateurs, D' avantage de guerre et moins de pillerie: Se faire des mignons d' une race aguerrie, Et non de ces doüillets, effeminez esprits Qui n' ont de la valeur qu' aux combats de Cypris, Dont l' espée est pucelle et dont la chair molasse Ne sçeut jamais porter le faix d' une cuirasse. Pour nous, espoinçonnez d' une loüable ardeur Nous offrons à servir vostre illustre grandeur, Promettant sur l' autel de vos loix souveraines Que tant qu' il y aura du sang dedans nos veines Nous irons l' espanchant (legitimes françois) Pour maintenir la foy, la patrie, et nos roys. FRINGALLET Nopce, nopce, par la morgoy À un bel esprit comme moy Fortune est tousjours favorable, Ô l' estat sur tous honorable! Ô que de biens, ô que d' honneurs, Que de presens que de faveurs, De reverences, de promesses, D' applaudissemens, de carresses, Depuis que j' obtins à la cour L' estat de messager d' amour! Et qu' Angoulevent l' autentique En la faculté venerique Me fit passer en un bordeau Mes licences de maquereau. Ce fut chez la dame Isabelle Qu' un jour de feste solemnelle Vindrent bien cinquante putains De Paris, et des lieux prochains. Il y avoit des villageoises, Des chambrieres, des bourgeoises, Des damoiselles de trois jours, J' en vy maintes dont les atours La noblesse et la seigneurie Relevoient de la fripperie, Entr' autres deux belles estoient Qui d' habits pompeux esclattoient Que je vy apres par fortune Au cloistre de Saincte Opportune Je vy la belle Jenneton S' abandonner pour un teston, Puis aupres de la cheminée La grand' Damoiselle Renée Qui discouroit de ces amours Avec un soldat de velours, En un des angles de la salle Je vy la grosse mareschale Qui rempendantoit quatre dents Pour reparer les accidents De sa bouche demantelée, Apres je vy une assemblée De dames qui tenoient leurs plaids C' estoient mercieres du palais Qui discouroient de leurs malices, De leurs fards, de leurs artifices, Et des bons tours qu' ils mettent sus Pour faire leurs maris cornus, J' en vy deux qui se vermeillonnent Et leur cheveux passe-fillonnent Pour mieux les marchands allecher J' y vy une autre se cacher Honteuse de ce voir ridée Comme une aposteme vuidée, Et que son corps vieillard n' est plus Propre aux tordions de Venus. J' en vy deux plus cointe et gentes Qui se lavoient d' eaux astringentes Et devenoient en s' estuvant, Pucelles comme auparavant. Puis je vy deux orleanoises En grandes et cruelles noises, À qui leveroit le plus haut L' eschine en l' amoureux assaut. Une autre devant une glace Composoit son ris et sa grace, Et montroit à ses yeux mignards Comme il faut feindre des regards Pleins de feux, d' appas, et de charmes. D' autres pleuroient à chaudes larmes, Voyant leurs ventres augmenter. D' autres en du pain à chanter Faisant une assez laide mine, Prenoient de la therebentine. D' autre de plus palle couleur La bouche de puante odeur, La teste chauve et la peau molle Venoient de suer la verole. D' autres qui n' avoient que des peaux Se faisoient un sein de drapeaux. Une autre avec une rotie Frottoit sa machoire moisie. Une autre ayant le front ridé Le tenoit jour et nuict bandé. Une autre aux vanitez aprise Calcinoit le talc de Venise Et se l' appliquoit à tastons Sur son nez tout plein de boutons. Une autre enrageoit toute vive De se voir si jeune captive Sous les loix d' un fascheux mary. L' autre asseuroit son favory De l' aimer d' une amour certaine Tant que sa bource seroit pleine, Mais que si son argent failloit Son amour aussi failliroit. L' autre disoit toute follastre Que son mary estoit de plastre Et qu' elle aymoit autant coucher, Prez d' un insensible rocher. Une autre disoit dépiteuse Qu' elle n' estoit point amoureuse, Mais qu' elle avoit escrit au coeur Plus de profit et moins d' honneur. J' en vy une autre plus poupine Qui se vantoit à sa voisine Qu' elle sçavoit du jeu d' amours Toutes les ruses et les tours, Comme il faut feindre d' un oeil louche Une pâmoison sur la couche, Comme il faut faire les doux yeux, Puis tout flambants et furieux Faire semblant d' estre en colere Afin de mieux taster l' artere Des pauvres amoureux trancis, Comme il faut voûter ses sourcils Et les cambrer en petite arche, Danser en lascive démarche, Bransler le corps, porter son bois Comme une amazone aux tournois. Je vy une jeune déesse Qui laissoit flotter de sa tresse Des petits frangeons d' or espars Qui secoüez de toutes parts, Du vent qui follastre s' en jouë Ombrageoient les lys de sa jouë, Ses yeux estoient deux beaux soleils, Ses lévres deux coraux vermeils, Ses dents blanches et yvoirines Sont deux rangs de perlettes fines, Son beau sein flottoit jumelet En deux montagnettes de laict, Sa gorge blanche aux veines noires Ressemble ces piliers d' yvoire Par l' expert graveur ombragez Les filets d' ébene rangez, Cette-cy disoit arrogante Qu' elle estoit bien la plus sçavante Aux embrassements amoureux, Et qu' en ces plaisirs doucereux Elle restoit infatigable. Allez vilaine insatiable Ce dit la Du Mouline alors, J' employe en ces brusques efforts, Aussi bien que vous ma journée. Va, farcineuse haquenée (ce dit la fringante catin) Les postures de L' Aretin, Tu ne mis jamais en usage Vrayment tu as un beau visage Si la verolle ne rongeoit Ton nez qui jadis s' allongeoit Comme la peautre d' une touë. Et toy, dont la pedante jouë Semble aux machoires d' un limier, Ta bouche, l' odeur d' un fumier, Bossuë devant et derriere Comme une double gibesiere. Ma foy, ce dit la vieille Alix, Vous estes en mache-coulis Le haut deffend du bas l' entrée. Tais-toy maquerelle effrontée (dit la greniere aux gros tetins) Tu feras l' un de ces matins La procession par la ville, Pour avoir desbauché la fille D' un archange du chastelet. Alors mes garces au collet, À belles dents et aux injures, S' entrepeignoient leurs chevelures, À coups de poing, de pieds, de grifs S' entre-deschiroient leurs habits, Perruque en l' air, perruque en terre, Tout estoit lors de bonne guerre, L' une au lieu de son scoffion Prenoit quelque gras chapperon, Une autre au lieu de son aiguille Arrachoit une peccadille, L' autre prenoit pour son butin Les poches d' un vertugadin, L' autre pour sa glace cassée Prenoit une escharpe frangée, L' autre pour son bust esgaré Un vieil esventail deschiré. Or pour calmer ceste querelle Chacun à son ayde m' appelle, Fringalet cy, Fringalet là, Fringalet faictes le holà, Fringalet, où sont mes pantoufles, Fringalet, j' ay perdu mes moufles, Fringalet, ramasse mes noeuds Et le ruban de mes cheveux: Donc embesongné de la sorte Voicy ou l' on frappe à la porte, Je l' ouvre, il entre à point nommé Un galand assez renommé, Un financier à deux estages Un enfonceur de pucelages, Un furet aux connils privez, Un dénicheur d' oyseaux couvez, Un succe-lévre, un tatte-cuisses, Un carrillonneur de nourrices, Un fringant redresseur de licts, Un grand defonceur de chalits, Un rodomont sous les courtines, Un fumeur de terres voisines, Un remboureur de jeunes basts, Un voltigeur entre les draps, Un grand embrocheur de pucelles Un arrondisseur de mamelles, Un reboucheur de trous vivans, Un grand ramonneur de devans, Un metteur de ventres en presses Et grand persecuteur de fesses: Au demeurant ce goguelu Cét adonis, ce fafelu, Ce beau fils allumeur de cierges, Amoureux d' onze mille vierges, Estoit gay, goffré, testonné, Brave comme un chou godronné, Le manteau à la balagnie, Le soulier à l' academie Dedans la mule de velours, Les jartiers à tours et retours Bouffants en deux roses enflées Comme deux laictuves pommées, Le bas de milan, le castor, Orné d' un riche cordon d' or, L' ondoyant et venteux pennache Donnoit du galbe à ce bravache, Un long floccon de poil natté En petits anneaux frizoté Pris au bout de tresse vermeille Descendoit de sa gauche oreille, Son collet bien vuidé d' empois Et dentelé de quatre doigts Se couchoit sur la peccadille Comme un haranc sur une grille, D' un soyeux et riche tabit Estoit composé son habit, Le pourpoint en taillade grande D' où la chemise de Hollande Ronfloit en beaux boüillons neigeux Comme petits flots escumeux, Le haut de chausse à fond de cuve, La moustache en barbier d' estuve Et recoquillée à l' escart Comme les gardes d' un poignard, La barbe confuse et grillée En piramide estoit taillée Ou en pointe de diamant, Ce mignon alloit parfumant Le lieu de son odeur musquée, La mouche à la temple appliquée L' ombrageant d' un peu de noirceur Donnoit du lustre à sa blancheur, De sa gorge il faisoit sans cesse Rouler adorable princesse: Cessez mortels: fascheux amour: Et plusieurs autres airs de cour, Et machoit à bouche déclose Un curedent de bois de rose. Au reste ce beau gaudisseur, Ce papelard, ce cajolleur, Sçavoit tout l' art d' aimer d' Ovide, Les advantures de Floride, Nerveze, Ronsard, Tahureau, Amadis, Astrée, et Belleau: Il sçavoit courtiser les dames Se feindre des feux et des flames, Composer en prose et en vers, Escrire la lettre à l' envers, Et casser dessous la moustache L' anis confit et la pistache. Il sçavoit d' un baiser larron Dérober l' ame et la raison, Il en donnoit de toutes sortes, Tantost avec estreintes fortes, Tantost ne touchant qu' à demy Le jumeau d' un corail blémy, Tantost un sec, puis un humide, Tantost un prompt, puis un languide Tantost en Mars, puis en Adon, Puis en Cipris, puis en Junon, Tantost en lévres toutes closes, Quelquesfois à demy décloses Humant goulument tour a tour La douce poison de l' amour, Tantost de sa langue pillarde Entr' ouvrant la lévre mignarde Cerchoit d' un baiser picoreur L' ame et l' amour au fond du coeur, Puis, si les deux pointes glueuses De ces deux langues amoureuses S' entre rencontrent en baisant: Ô le combat doux et plaisant! L' une roidit, l' autre tremousse, L' une pousse, l' autre repousse, L' une lasche, l' autre tient fort Et d' un alternatif effort En sucçant elles s' entretirent Puis toutes moites se retirent. Bref je vous livre ce galland Pour estre bien le plus fringand Et le plus brusque personnage Qui jamais fut mis en ouvrage Au doux attelier de Cypris: En fin ce cavallier sans prix Ayant fait en cét équipage La reverence a double estage, De mille discours affetez Aborda ces jeunes beautez, Et lors de ses mains liberales J' eus abondance de reales Pour banqueter splendidement. Voyla mon premier document Et le premier college, ou sage J' appris l' art de maquerellage, Bel art timbré par l' univers De mille épithetes divers. C' est nous qui sommes les oracles De l' amour et de ses miracles, Repertoires d' invention, Registres de production, Sont-ce pas les dariolettes Et les messagers d' amourettes Qui peuplent France de cocus? Et qui accrochent plus de cus Que Democrite par ses phantosmes N' accrocha de menus atomes? Qui ont tant planté de croissants Sur les testes des plus puissants? Qui ont mis en prix les pistoles? Qui ont tant appris de bricoles Et de tordions dru-menus À nos devottes de Venus? Ô bel estat! Puis que Mercure Dieu de si gentille nature Ne dédaigne pas dans les cieux Estre le maquereau des dieux, Maquereau fut Jupin encore Quand à Vulcan ciclope more Il fit sa Minerve embrasser Affin de le recompenser Des foudres forgez en la guerre Contre les geants de la terre, Et Phoebus qui fait tant du beau Fut-il pas encor maquereau Quand dans les forests d' Ericine Il trouva Mars et sa Ciprine Qui faisoient la beste à deux d' os? Le dieu qu' on adore en Paphos Ce Cupidon que l' on revere N' est-il maquereau de sa mere? Et si la doüillette Venus Pouvoit voir ses cheveux chenus Et qu' elle cessast d' estre belle Seroit-elle pas maquerelle? Bref, il n' est pas dessous les eaux Que les peinturez maquereaux N' esclattent leurs couleurs insignes, Et qui doubte qu' entre les signes Ces deux poissons tant lumineux Ne soient deux maquereaux fameux? L'AMOUREUSE HYDROPISIE Quel poëte facond, quelle muse gaillarde, Ce doux mal chantera sans foy mesme enchanter? Mercure n' eust jamais la voix assez mignarde. Pour ce suject mignard mignardement chanter. Mal qui au commencer est autant agreable, Qu' en sa declinaison il semble douloureux, Mais, comment sçauroit-on l' amour estre amiable S' il ne mesloit du fiel en son miel savoureux? Nous filles qui bruslons de flames amoureuses, N' estimant en ce monde un plus doux paradis, Helas! Que nous serions en aymant bien heureuses, Si nos tetins n' enfloient leurs boulets arrondis. Ce seroit un beau jeu si nostre flame prompte Ne rencontroit de chance au choc de ce poison, Mais l' excez du plaisir nostre crainte surmonte, Et nos esprits pasmez y perdent la raison. Nous benirons l' amour, ses charmes ses pointures, Ses fléches, son carquois et ses traicts assassins, S' il ne falloit jamais allonger nos ceintures Ny descouvrir au jour nos amoureux larcins. Si ce nectar germeux sans enfler nostre ventre, Finissoit sa vertu en la fin du desir, Ou bien s' il en sortoit aussi doux qu' il y entre, Nous aurions peu de crainte et beaucoup de plaisir. Ô levain trop fecond, ô dangereuse enfleure, Que vous nous cher-vendez nos esbats amoureux, Helas! Qui eust pensé que si douce piqueure Eut trainé quand et soy tant d' effects douloureux! Celle à qui un mary luy sert de couverture Ne trouble comme nous son plaisir d' un ennuy, Ains un sot à l' espreuve admire la peinture D' un pourtraict façonné par le pinceau d' autruy. Mais ce qui plus nous fasche est de voir que nos meres Nous martellent de coups sans leur avoir forfaict, Si ce n' est un forfaict que d' estre debonnaires, L' ogeant l' aveugle ainsi qu' autrefois ils ont faict. Meres pour un plaisir ne causez tant de troubles, Si nous vous invitons pourquoy vous faschez vous? Le conseil en est pris, le feu est aux estoupes, Nous faisons comme vous, vous fistes comme nous. Viença nous disent-ils (escumantes de rage) Dy nous qui t' a vollé ta fresle chasteté? Afin que le manteau d' un sacré mariage Couvre le rapt honteux de ta pudicité. Alors si nos amans legers et variables Ne veulent accepter ce joug tant estimé, Il faut que nous servions de joüets et de fables, Au lubrique examen d' un notaire affamé. Et bien la belle fille où fut-ce? En quelle place Cét hydropique mal vous vint il rencontrer? Le sentites vous point un peu plus chaud que glace? Vous promit-il la foy avant que d' y entrer? De semblables fatras ces aleges de bource Drappent sur nostre honneur: mais, si sans nul espoir L' enfant chasse le pere et qu' il prenne la course, Nos maux sont en l' extresme et nous au desespoir. Helas (disons nous lors) qu' indiscrettes nous sommes De nous laisser surprendre aux rets de ces pipeurs, Malheureux qui se fie aux promesses des hommes, Qui n' ont rien plus constant qu' estre constant trompeurs. Mais en vain nous semons ces plaintes et ces larmes Ces imprecations ne nous guarissent point, Il n' y à jus, racine, enchantemens n' y charmes, Qui puissent alenter la douleur qui nous poinct. Or si la fille est riche et de bon lieu sortie, Bien devant que le terme on perçoive approcher, Pelerine d' amour, en quelque metairie, Comme un sainct de caresme il la convient cacher. Où ayant achevé ce beau pelerinage, Et son ventre alegé de son faix de neuf mois, Il n' y paroit non plus qu' un nez en un visage, Et son vice est remis pour la premiere fois. Puis accroissant le prix d' un nopcier hymnée, De son honneur perdu l' on sauve la moitié, Car à quelque lourdaut pour femme elle est donnée, Qui se void aussi tost cocu que marié. Si tu trouves (amy) ta besongne parfaicte Tu ne dois t' en fascher n' y courroucer si fort, La ville se prend mieux lors que la bréche est faicte, Le bourg demantelé resiste à moindre effort. Mais, las! Si l' hydropique est pauvre et dizetteuse Elle vend à vil prix si peu qu' elle à de bien, Et puis chez la grand' barbe, ou chez la fourbisseuze Implore le secours de l' oeil dictinien. De ces patrons d' amour durant ceste gezine Elle apprend mille tours, mille subtilitez, Et tous les jeux mignards de la belle Ciprine Pour vendre la moisson de ses lubricitez. Courage, disent lors ces sangsuës gloutonnes, Il ne faut qu' un bon coup pour payer tous ces frais, Ne prodiguez donc plus vos jeunesses (mignonnes) Joignez l' utilité au plaisir desormais. Le temps fuit comme l' ombre, et ces vermeilles rozes Qui peignent vostre face en fin se terniront, Ces beaux oeillets declos sur vos lévres décloses Sous l' acier du faucheur quelque jour passeront. Vos beaux cheveux espars par ondes crespelées Qu' un zephire mignard secouë mollement, Un jour seront tout gris, et leurs tresses meslées Crasseuses tomberont par faute d' aliment. Le riban incarnat de vos lévres jumelles Perdra son vermeillon perdant vostre prin-temps, Et les tertres bessons de vos fermes mamelles Molasses et flétris deviendront par le temps. Les fredons decoupez de vos voix amiables Comme chants de hibou seront mal gratieux, Vos fronts seront ridez et vos yeux agreables Deviendront enfonçez, haves et chassieux. Lors si la pauvreté talonne vos vieillesses, Vous maudirez le jour que vous avez ployé Sous le joug amoureux vos aymables jeunesses, En regrettant le temps qu' avez mal employé. Ainsi du far-messin ces sirenes trompeuses Ces esprits peu rusez enchantent tellement: Qu' ils n' ont si tost perdu leurs grossesses honteuses Qu' ils sont filles de bien comme au commencement. La faveur qu' ils avoient à un seul departie, Ils prodiguent à tous pour un prix lucratif, Et ne retombent plus en leur hydropisie Car le meslange esteint l' esprit generatif. Filles, qu' un feu d' amour enflame la poictrine, Pour crainte de ce mal ne laissez pas d' aymer, Ne perdez à cueillir la roze pour l' espine, Le plaisir pour la peine, et le doux pour l' amer. Que si le doux nectar dont vous estes gouluës Dilate quelquefois vostre ventre puceau, Du sang de vostre sang vos mains ne soient polluës, Et ne luy servez pas de biere et de berceau. COMPLAINTE DE LA FRANCE Complainte de la France en l' an mil six cents quinze. Jusqu' à quand esprits factieux Resemblerez-vous la vipere En deschirant seditieux Les flancs de vostre propre mere? Rebelles, que vous ay-je faict? Suis une marastre cruelle? Apres m' avoir sucçé le laict Faut-il m' arracher la mamelle? Ne sera jamais vostre faim, De mon sang innocent repuë? Faut-il que j' aye dans mon sein Nourry le serpent qui me tuë? Ingrats, est-ce la le support Que vous devez à la patrie? Pourquoy me donnez vous la mort: Vous ay-je pas donné la vie? Me ferez vous servir tousjours, De fable à l' estrangere terre? D' ou pourray-je esperer secours Sy mes enfans me font la guerre? Pensez-vous bastir desormais Vos fortunes sur mes ruynes? Non, non, vous n' enterez jamais Des roses dessus mes espines. Si mon navire coule bas En quel port vous irez-vous rendre? Sy je brusle, serez-vous pas Ensevelis dessous ma cendre? Je souffre des maux inhumains: Mais ceste peine m' est bien deuë, Car j' ay livré entre vos mains Les verges dont je suis battuë. Ceux que j' ay le plus obligez Sont ceux qui m' ont le plus troublée, Ainsi les chevaux plus chargez N' ont pas l' avoine mieux criblée. Mon roy mort: me voyant rester Entre tant de chiens toute seule Je m' adviseray de leur jetter À chacun un pain dans la gueule. Croyans par ceste intention À mon service les contraindre, Mais, ce brazier d' ambition En si peu d' eau n' a peu s' esteindre. Ains pour mieux assouvir leur faim Sur mon corps se sont voulus prendre Lors que je n' avois plus de pain N' y de baston pour me deffendre. Par ce pain et par ce baston J' entens les tresors que j' enserre Car l' or et l' argent (ce dit-on) Sont les nerfs plus forts de la guerre. Quand vivoit mon restaurateur Vous n' osiez jouër telles farces, Mais Dieu a frappé le pasteur Et les brebis se sont esparces. L' un de ses yeux pour ses amis S' embloit en charmes se resoudre, Mais l' autre sur ses ennemis Pleuvoit la tempeste et le foudre. Tel n' eust ozé le voir vivant, Qui mort, le mord et le deschire, Ainsi le liévre souvent Au lion mort la barbe tire. Mon grand Henry l' avoit bien dit (prevoyant les maux que je souffre) Qu' aux grands donner tant de credit C' est approcher le feu du souffre. Pauvre orpheline je me mis Princes, à l' abry de vos armes, Mais, ce que j' ay semé en ris: Je ne le moissonne qu' en larmes. À voir vos gestes triomphans J' esperois fortune prospere, Mais, on a veu que tant d' enfans N' ont fait que destruire la mere. Si bons enfans vous desiriez Voir ma gloire un jour sans seconde, Planter mes bornes vous yriez Au delà des bornes du monde. Je serois peinte en mille vers Tracez du fer de vostre lance, La France seroit l' univers, Et l' univers seroit la France. Tous estes d' accord contre moy, Mais, à part chaqu' un est contraire, Et je ne sçay qui seroit roy Sy vous avez les lots à faire. Je verrois démembrer mon corps, En autant de parts que de princes, Voire j' aurois par vos discors Autant de roys que de provinces. Mais, si j' enten bien mon calcul, Si le cerf on juge aux fumées: Tels geant prez de mon Hercul' Ne me semblent que des pygmées. Les princes sont grand, je le croy, Ce sont petits dieux que j' adore, Mais, font-ils la guerre à mon roy Ce sont des demons que j' abhorre. Que leur sert de voir d' un plein salut, Au ciel leurs grandeurs parvenuës Puis qu' Ephialte creust si haut Qu' il fut assommé dans les nuës? Grand princes que la vanité Ne vous enfle point le courage, Plus le soleil est haut monté Moins sur la terre il fait d' ombrage. Quoy! Me saccagez vous, affin D' acquerir un renom prophane? Herostrate pour mesme fin Brusla le temple de Diane. Mais, soit: rendez-vous immortels, Pour moy dans ces rigueurs si dures Je ne sçaurois sur vos autels Sacrifier que des injures. C' est pour venger Henry Le Grand Voyla le fard qui vous colore Ravaillac le tua vivant Et mort vous le tuez encore. En luy s' accomplit tous les jours La fable d' Ovide chantée, Vous estes les cruels vautours Et luy le pauvre Promethée. Quand vous pointez à tous propos Contre ses enfans vos batailles: Est-ce pas troubler son repos Et ronger encor ses entrailles? C' est Dieu qui va vos coeurs touchant, Afin de me rendre plus sage Mais, gardez bien en me mouchant De me diffamer le visage. Mon beau pactole dites vous Destourne ailleurs sa riche course: Mais, ce ruisseau vous fut si doux, En voulez-vous tarir la source? Si le nil des deniers royaux N' est plus qu' une vague petite, Reportez y tous les ruisseaux Dont il engraisse vostre Egypte. Si mon tresor croît ou decroît, Si quelqu' un j' abaisse ou je monte, Ou trouvez vous que le roy soit Tenu de vous en rendre conte? Contables ne sont pas les roys, Que ces chimeres ne vous trompent, N' obligez point les roys aux loix, Les roys font les loix et les rompent. Leurs liberalitez borner, C' est estre jaloux qu' on les serve, C' est Apollon illuminer, Et vouloir enseigner Minerve. Mais mon roy dissipe le sien, Ses mignons trop haut il advance: Chacun de vous souffriroit bien Qu' on luy fit present de la France. Ce n' est pas pour vous ce morceau, N' ayez peur que ce coup vous gréve, Tous ceux qui ont part au gasteau, Ne sont pas les roys de la féve. Vous voulez c' est nostre debat De l' estat faire à vostre guise, Reformer l' estat hors l' estat Et l' eglise hors de l' eglise. Ce sont ces beaux reformateurs Qui vous coiffent de ce pretexte, Les croyez-vous? Sont des menteurs Dont la glosse passe le texte. Ces fusils de sedition, Ces amphibenes au coeur double N' ayment que la dissention Affin de pescher en eau trouble. Je sçay qu' il vous fasche beaucoup De voir en cour tant de desordre, Mais tout chien qui abboye au loup N' a pas tousjours dessein de mordre. Puis voulez-vous petits Phoebus Dissiper ces sotizes vaines? Dissipez premier les abus Dont vos maisons sont toutes plaines. Et vous petits gentils-hommeaux Qui me vendez la paix si chere Gardez bien que de tous ces maux Vous ne portiez la fole-enchere. Vous dittes mes princes avoir Quelque raison en leur discorde, Tenez-vous en vostre devoir Et ne touchez pas ceste corde. Le roy sçait bien comme il les doit Ranger par amour ou par force, Fol est celuy qui met son doigt Entre le bois et son escorce. L' aragne attrappe les bibets Sans plus en ses toilles subtiles, Petits larrons sont aux gibets Et les plus gros sont dans les villes. L' on dit que le foudre n' abat, Que les arbres les plus superbes, Mais, le tonnerre de l' estat Ne fond que sur les basses herbes. Maint phaëton regir voudroit Le char de nostre republique, Mais, en tresbuchant on craindroit Qu' il ne fit de France une Affrique. Icares, vous volez trop haut, Vous bornez trop loin vos conquestes, Gardez que sur un eschauffaut L' on ne face voler vos testes. Vous esperez vostre rachapt Des princes, mais ne vous déplaise: Le singe des pattes du chat Tire les marrons de la braize. Que chacun face son mestier, Ce n' est aux chats a porter moufles Parle de ses boeufs le chartier Le cordonnier de ses pantoufles. Bref, qui veut surgir a bon port Durant ceste tempeste folle Louys est l' estoille du nort Où l' on doit tourner sa boussole. Il sera l' astre nompareil Qui accoizera ces orages, Et le soleil et le seul oeil Qui fera fondre ces nuages. PHIL. DE MACEDOINE A SON FILS Philippe de Macedoine à son fils Alexandre. Elegie. Le venerable dieu qui lance le tonnerre, Le grand Mars qui preside aux horreurs de la guerre, Phoebus aux cheveux d' or, Mercure aux pieds legers, La dive qui la nuict esclaire aux voyagers, Le gentil Cupidon à la perruque rousse, Porte reths, porte-traits, porte-feux, porte-trousse, Hymen le dieu nopcier, le gaillard bromien, L' amoureuse Cipris, le dieu raguzien, La blediere Cerez aux tresses jaunissantes, Le puissant gouverneur des vagues mugissantes, Hercul' le parangon des braves demy-dieux Dont les noms sont gravez dans le lambris des cieux, L' opulente Junon, la sçavante Minerve, Et siile monde encor de plus grands dieux reserve, Tous ensemble (mon fils) ma priere exauçants Vueillent te seconder de leurs bras tout-puissants, Cizeler ton renom sur un durable cuivre, Eux-mesmes t' enseigner les regles de bien vivre, Appuyer ta fortune et t' enrichir aussi De leurs dons immortels: affin mon cher soucy Que comblé de vertus ta gaillarde jeunesse Soit un jour le support de ma foible vieillesse, Que tu sois le baston de mes caduques ans, Et qu' imittant de prez mes actes triomphans Tu hausses jusqu' au ciel l' orgueil de ma couronne Pour faire en ton printemps revivre mon automne. Non que ce soit assez pour estre vertueux Des dons de la nature et des graces des dieux, Il faut de nostre part quelque chose entreprendre, Les dieux vendent les biens (comme à chanté Menandre) Aux mortels souffreteux au prix de la sueur, Ainsi ce n' est assez que la chaude lueur Du meurissant soleil sur nos vendanges donne, Il les faut pressoirer et mettre dans la tonne, Que profite aux mortels si veste en ses boyaux, Recelle avarement les precieux metaux Et que le diamant dans ses flancs estincelle Sy l' on n' ouvre jamais les roignons de cibelle Pour ces riches tresors arracher genereux Des pattes des griffons et des dragons affreux? Agreable est l' odeur des roses purpurines Mais, il les faut cueillir en dépit des espines, Entre les pierres croit le vin delicieux, Le temple de l' honneur superbe et glorieux Paroist haut eslevé sur un mont dont la pente Aux courages rancis donne de l' espouvente, À ces aiglons bastards qui n' ozent tenir l' oeil Immobile aux rayons d' un si brillant soleil. Cét effroyable mont inaccessible aux vices Est tout environné de mortels precipices, Le pied tousjours battu de flots et de sablons, Et le chef secoüé de grondans aquilons, Aspre, roide, espineux, ou croit la mandragore, L' aconit, la cigue et le noir helebore, Ou maint affreux buisson recelle dans son flanc La siflante couleuvre et l' aspic fige-sang Que le sorcier effondre en grommelant ses charmes: Deux penibles sentiers, les lettres et les armes? Conduisent a ce temple ou ne montent legers Que ceux qui vont passant sur le ventre aux dangers, S' engraissent aux travaux, soleils infatigables, Oyseaux de paradis, athlettes indomptables Qui ne se baignent point qu' en leurs tiedes sueurs, Et dont les passe-temps sont dedans les labeurs. Car ces beaux, ces doüillets, ces freslons inutiles Qui vivent du labeur des abeilles fertiles, Bref ces ames de phlegme et ces courages bas Les premiers au butin, les derniers aux combats Ne grimperont jamais sur ce mont honorable, Et jamais ne verront sur la paroy durable De ce temple estoffé de marbre precieux Engraver leur image au mesme rang des dieux, Telles gens sont de terre et leur ame grossiere Mourant avec le corps est reduite en poussiere. Alcide grimpa bien sur les monts des vertus, Mais, apres avoir tant de monstres combatus, Qu' il eut demachoiré le lion de Nemée, Qu' il eut tranché le col à l' hidre envenimee, Qu' il eut accravanté Gerion triple-corps, Affronté le portier du royaume des morts, Phynee delivré des oyseaux stymphalides, Cueilly les pommes d' or des jardins hesperides, Du grand fleuve achelois dompté les changemens, Fait manger Diomede à ses propres juments, Terrassé soubs ses pieds l' amasone vaillante, Combatu corps à corps le sanglier d' Erimanthe, Repurgé les horreurs de l' égout augien Bref, tant d' autres labeurs ce grand olympien Executa vaillant, ains que de voir sa gloire Gravée en lettre d' or au temple de memoire. Mais, d' autant qu' en naissant nostre ignorant esprit N' est qu' une carte blanche ou n' y a rien d' escrit, Un jeune et souple ozier qui comme on veut se plie, Une table d' attente, une planche polie, Une mazure en friche ou l' architecte peut Construire à peu de frais tel bastiment qu' il veut. Qu' il laisseroit aussi ceste aage vagabonde, Flotter à l' abandon sur l' ocean du monde Bientost feroit nauffrage, et dés le premier banc Ce mal conduit vaisseau ce brizeroit le flanc, Ce ne seroit jamais qu' un esprit raze-terre, Un lion en la paix, un liévre en la guerre, Un malheureux aveugle, un galetas poudreux, Un sterille dezert, un tronc infructueux. Car jaçoit qu' en nostre ame existent les semences Ou principes formels de toutes les sciences, Voire bien qu' il fut vray que tout l' humain sçavoir, D' un sçavoir oublié fut le ramentevoir, Et que nostre ame fut toute docte et sçavante Avant que d' informer ceste masse pesante: L' homme est porté au mal par des secrettes loix Si la sage raison ne sert de contre-poids, Raison, qui de bonne heure à la vertu dressée, Peut quitter rarement sa route commencée Les premiers documents occupent tout le coeur, Le vaisseau tient tousjours sa premiere liqueur, L' arc ne perd aisément sa premiere courbeure, Le camelot son ply, l' enfant sa nourriture. Ne fait-il pas bon voir dedans un jeune corps Loger un vieil esprit, dont les prudents accords Mattent virilement du frein de la sagesse Le fougueux naturel d' une brusque jeunesse? Sagesse anticipée offrant avant saison Les delectables fruicts d' une docte raison. Mais quoy? La vigne soit en terre franche et grasse Son tronc soit succulent, son plant de bonne race, Si l' expert vigneron ne la fume par fois, Provigne, emonde, houë et retaille son bois Jamais n' apportera que l' ambruches au maistre, Et le champ fromentier, que luy serviroit d' estre De natures fecond, si les coutres trenchans, N' escorchoient ses guerets plusieurs fois tous les ans, Et si le laboureur n' espandoit aux semailles, Une bonne semence en ses grasses entrailles? Ainsi, l' enfant extraict de parens vertueux N' est pas moins entraisné du cours impetueux De ses proclivitez, si la verge des sages Ne tient la bride ferme à ses humeurs volages, Defriche ceste lande et sarcle entierement Les espineux chardons de ce neuf jugement, De peur qu' en ces halliers la doctrine espanduë Ne soit à l' advenir infeconde renduë. Et comme tous les jours le rustic mesnager Visitant le complant de son jeune verger Regarde tous les rangs de ses entes venuës, De bonne heure en abbat les branches superfluës, Leurs tiges il esmonde, arrache curieux Tous les rameaux qu' il void pousser luxurieux Du pied de l' arbrisseau et qui font mourir l' ente En destournant pour eux la seve succulente, Puis pour les preserver des bestes d' alentour D' un espineux buisson les arme tout au tour, Toutes il les espluche et de ses mains habiles Oste les pelotons des rongeardes chenilles Qu' il escraze des pieds, et pour mieux empescher Ces vers velus d' aler sur sa greffe nicher, Il en cerne le tronc d' une glueuse graisse, Puis afin que tousjours son jeune arbre se dresse Et que tout ses rameaux soient vers le ciel portez, Il fiche des appuis aux contraires costez D' où il panche le plus, et l' y attache à force D' un fort lien de paille, et de peur que l' escorce Ne s' escorche en touchant le pivot raboteux D' un coissinet de mousse il garnit l' entre-deux. Exemple familier à qui veut entreprendre De perfectionner une jeunesse tendre, Car l' enfant n' est encor qu' un jeune sauvageau, Qu' une ente delicate, un floüet arbrisseau Aussi prest de sa mort qu' il est de sa naissance, La vanité, le vice, et l' aveugle ignorance, C' est le vent, c' est le ver, c' est le venim caché, Qui l' abat, qui le ronge, et qui le rend seché, Mais, la verge, la voix, et la vertu du maistre Le redresse l' emonde et donne estre à son estre. C' est pourquoy je te veux donner un precepteur Pour conduire a son poinct ta future grandeur, C' est le grand Aristote en qui les doctes muses Ont toutes à l' envy leurs sciences infuses, Qui s' assied quand il veut dans le throsne des dieux, Arpente l' univers, escalade les cieux, Void les feux, vole aux airs, vogue aux eaux maritimes Foüille au sein de la terre et sonde les abismes, Truchement de nature à qui sont les mortels Obligez de bastir un temple et des autels, Parangon des sçavans, abregé de science, Magasin de vertu, thresor de sapience, L' ornement de nostre aage et dont les beaux escrits Exigeront tribut des plus rares esprits. Ce vieillard tiedira l' ardeur de ton courage, Il versera le glas sur le feu de ton aage, Tu apprendras de luy à composer tes meurs, Dompter tes appetits et regler tes humeurs, À serener ton front, refrener ta colere, Porter patiemment la fortune adversaire, Estre tousjours tranquile et sans escranlement, Monstrer mesme visage à tout evenement, Embrasser la vertu, abominer le vice, Faire espaule à nos loix, maintenir la justice, Chastier les meschans, les justes guerdonner, Tardif à la vengeance et prompt à pardonner, Abhorrer les flateurs, cigales importunes, La ruyne des grands et des grandes fortunes, Fuir les voluptez qui ont souventesfois Enervé le courage aux plus superbes rois, Noircy leur renommée, abastardy leur gloire, Estouffé leurs vertus et flétry leur memoire. Les rois voluptueux, qui preferent (coüards) Les rages de l' amour aux orages de Mars, Les myrthes aux lauriers, les dances aux alarmes, Les festins aux combats, les bouffons aux gendarmes, Les violes au piffre, et les luths aux tambours Sont en mauvais odeur à leurs peuples tousjours, Mourant sur le duvet ces monstres de nature Sont tousjours en horreur à la race future, Leur vie effacée, et l' histoire s' en taist Si non pour detester les crimes qu' ils ont faict, Tel les aymoit vivans qui alors s' en esloigne Et n' en veut que de loing regarder la charongne, Ce sont des esperviers que l' on tient sur le poin Et qui morts sont jettez sur quelque tas de foin, Piteuse catastrophe! Et la fin déplorable Qu' aprez soy va trainant la vie abominable Des princes casaniers, laschement emportez Au courant débordé des molles voluptez. Mais, j' oze nommer vie à la barbe des Parques La glorieuse mort des genereux monarques, Le juste ne meurt point, il sommeille engourdy. Ce soleil est plus clair au couchant qu' au midy, Les magnanimes rois en leurs peuples revivent Revivent aux cayers des doctes, qui escrivent L' abregé de leur vie, ou mille beaux lauriers Cernent les front vainqueurs de ces braves guerriers, Ou de mille beaux traicts sont tracez leurs images Et les hardis exploits de leurs masles courages. Le poëte excellent sur l' aisle de ses vers Les porte aux quatre coings de ce grand univers, Le peintre et le graveur à l' envy les font vivres, Les émaux, les couleurs, l' or, le marbre et le cuivre, En gardent les portraicts malgré la faux du temps, Les griffes de l' envie et la lime des ans: Voila comme des dieux la brigade immortelle Les rois immortalise et prend en sa tutelle. Mon Alexandre donc, mon sang, ma chair, mes os, Mes delices, mon soin, mon soulas, mon repos, Mon esperé support, ma douce geniture, Le port, la rade, l' anchre et le cable ou j' asseure La nef de mon royaume et le salut des miens: Puis que tu dois bien tost heriter de mes biens, Gouverner tout mon peuple et que ce riche sceptre Tout chargé de lauriers doit tomber en ta dextre, Que tu dois commander a tant de puissans roys, Tant de peuples courber sous le joug de tes loix, Que le soleil et toy partagerez le monde, Luy regira le ciel, toy la terre feconde, Voudrois-tu rencontrer ton pareil en vertu? Faut-il pas que le vice à tes pieds abbatu Soit lors ton ieroglife et que dans les alarmes Ta sagesse reluise à l' esgal de tes armes? Le bon prince est la glace ou chacun son deffaut Essaye d' amender, un soleil monté haut Qui esclaire par tout et que chacun contemple, C' est l' unique modelle ou tous prennent exemple, Le patron ou chacun desire se mouler, Une source qui doit en tous lieux ruisseler C' est le compas, la regle, et l' equerre plus seure Ou chacun à l' envy redresse sa courbeure, Un miracle excellent digne d' estre admiré, Un dieu, un petit dieu des hommes adoré: Mais, il est ignorant, voluptueux et lasche, Ce n' est plus qu' un idole, un prodigue, un gavache, Une regle tortuë, un patron de peché, Un modelle de vice, un miroir tout taché, Un compas tout rompu, une esquerre gauchere Une source sans eau, un soleil sans lumiere. Malheureuse la nef qu' un pilote estourdy Conduit à boule-veuë et malheureux je dy Celuy qui peu soigneux du salut de sa vie Permet qu' un charlatan traicte sa maladie, Malheureux le soldat qui se void gouverné Par un chef imperit fantasque et mutiné, L' aveugle malheureux qu' un autre aveugle guide, Malheureux le senat ou l' ignorant preside, Mais, j' estime pour moy plus malheureux cent fois Les royaumes regis par des volages roys, Ignorans, turbulens, stupides, sans science, Sans conseil, sans raison, et sans experience. Tel empire ressemble un cahos embroüillé, Un orloge de qui le ressort est roüillé, C' est un monstre sans teste, un amas tout difforme, Un pays de conquest, une matiere informe, Le coche de Phoebus conduit par Phaëton, Le champ semé des dents du grand serpent Python, Un concert sans mesure, une barque sans rame, Un troupeau sans berger: bref, c' est un corps sans ame. Ce n' est assez qu' un roy soit bien advantageux Que ses yeux soient de feu, que d' un foudre orageux Son invincible dextre au sang accoustumee Fende et froisse les rangs d' une adversaire armee, Non, ce n' est pas assez qu' au milieu des combats, Il face tout trembler des efforts de son bras, Qu' il jonche de corps morts les sanglantes campagnes, Qu' il se face un chemin au travers les montaignes, Qu' il aille des lauriers et des palmes cercher Chez les roys ses voisins, leurs sceptres arracher, Que tout soüillé de sang, de poussiere, et de crasse Il abbate, renverse, acravante, terrasse Tout ce qui luy fait teste et tente audacieux Le foudre de ses bras et l' esclair de ses yeux, Non autrement qu' on void, quand bergers et bergeres Folastrent sans soucy souz les fraisches fougeres, Un grand loup affamé deschirer les troupeaux Et boeufs brebis et boucs démembrer à morceaux. Bref que ce rodomont ne trouve qui l' abborde Qu' il face aux plus mauvais crier misericorde, Tout cela ne suffit: ses lauriers les plus verts Ne sçauroient subsister au choc de deux yvers, Il void bien tost flétrir le lustre de sa gloire S' il ne sçait comme il faut user de la victoire, Mesnager son bon-heur, dompter ses passions, Tenir la bride haute à ses ambitions, Reprimer son orgueil, n' esclatter ses trophées, Contenir ses desirs, resserrer les bouffées De son fougueux courage et remaschant son frein Revoquer sa raison, la remettre en son train, Se vendiquer le moins de la victoire acquise, De partir la despoüille à qui la mieux conquise, Pardonner aux vaincus et le glaive remis Monter des champs de Mars au throsne de Themis, Ordonner meurement des affaires publiques, Reformer son estat, payer ses domestiques, Soulager ses subjects, grand juge, grand guerrier, Enter sur mesme tront l' olive et le laurier, Faire chommer la paix aux plus fort des alarmes, Dextrement marier les lettres et les armes, Planter la pieté dans le coeur des soldats, Et reporter aux dieux l' honneur de ses combats, Voila comme malgré les courses des années Un roy ne void jamais ses victoires fanées, Comme il doit conserver sa royalle grandeur Et comme la prudence illustre la valeur. Mais, ces écervelez, ces fendans, ces bravaches, Qui n' ont de leurs fureurs jamais les cordes lasches, Tout pareils à ces eaux de l' ocean chenu Qui l' orage accoisé et le calme venu Long-temps encor apres l' horrible vagabondes Et haussent jusqu' au ciel leurs effroyables ondes, Ou comme ces beffrois apres les coups cessez Deschirent l' air encor et beuglent courroucez, Bref, ces hommes de chaux, ces ames de salpestre, En font tant qu' a la fin ils rencontrent leur maistre, Ces vaisseaux tant recuits au feu d' ambition, Et qui ne sont luttez que de presomption S' escartellent souvent à la honte du monde. Il n' y a de l' estat racine si profonde Que ce grand vent n' arrache, et le foudre tousjours Se plaist à ruiner les orgueilleuses tours. Plus aimable est cent fois le prince debonnaire Qui merite des siens l' epithete de pere Qui bastit justicier ses genereux exploits Sur l' immobile roc des équitables loix, Aussi doux que vaillant, dont la majesté saincte Se fait mieux obeyr par amour que par crainte, Qui distingue (prudent) le flateur de l' amy, Qui conserve la foy promise à l' ennemy, Qui sçait dompter les coeurs par l' amorce des charmes Comme il dompte les corps par la force des armes, Un prince clair-voyant de qui les yeux de linx Penetrent d' un regard ces courages de sphinx, Ces traistres tourne-peaux dont les ames fardées Se fondent aussi tost qu' elles sont regardées D' un oeil majestatif, bref pour estre un bon roy Il faut craindre les dieux, laisser prendre à la loy Le vent à plaine voile, et faire un hymenée De Mars le furibond avec la belle Astrée. L'ESCUELLE Qui loge l' amour dans son ame Souspire l' amoureuse flame, Qui voudra d' un ton spandéen Le cothurne sophocléen Faire haut retentir et bruire Roidisse les nerfs de sa lire, Et que par ses nombreuses loix Il trace les gestes des roys, Qui est guerrier, guerrier entonne Le sang, la mort, Mars et Bellonne. Pour moy d' un autre air agité, Je chanteray la dignité De l' escuelle large et profonde, Et publieray par tout le monde Son antiquité, ses splendeurs, Miracles, vertus et candeurs, Emaillant de couleurs si vives Ses loüables prerogatives Qu' elle excellera dans ces vers Tous les tresors de l' univers. Escuelle friande et suave, Escuelle convexe et concave Faite sur le patron des cieux, Car tous ces orbes radieux Ou reluisent tant de chandelles Ne sont qu' une pile d' escuelles L' une dans l' autre s' enchassant, Pour quoy ne dit-on le croissant En sa rondeur orbiculaire Et l' astre qui le jour esclaire Sembler deux escuelles de bois Puis que le resveur abderois La forme d' un sabot leur baille? Examinons son antiquaille, Aussi tost qu' Adam eut peché Et ses triquebilles caché, Son premier et plus riche ouvrage Fut l' escuelle a manger potage, Aussi nos patriarches vieux Peregrinant en mille lieux Soubs la juste loy de nature L' avoient penduë a leur ceinture Abraham l' eut du bon Lamech Pour donner à Melchisedec, Jacob le bien aimé des filles La donna pleine de lentilles À son germain au bras velus, Benjamin eut les sens perclus Craignant un infame reproche Alors qu' on trouva dans sa poche L' escuelle thresor ancien Du gouverneur egyptien, (bien que l' interprette infidelle Ayt tourné tasse pour escuelle.) Israël au fond des deserts, Ayant passé les rouges mers Ne regrettoit que la marmite Et les escuelles de l' Egipte, Mais, laissons les cayers sacrez. Ce grand mangeur de poix sucrez Denis, tiran de la Sicile, Chassé de sa natale ville, Et devenu en ses vieux ans Un foüetteur de petits enfans, Fut-il pas reduit à l' escuelle? Au sac de Megare la belle Stilpon perdit tous ses thresors Fors son escuelle aux larges bors, Bias, et Bion philosophes En leurs tragiques catastrophes Et sur le declin de leurs jours N' avoient qu' en l' escuelle recours, Le venerable Diogene Celebre lumiere d' Athene La sçeut jadis tant loüanger Qu' il ne l' eust pas voulu changer À tous les thresors d' Alexandre: L' eloquent chantre de Cassandre Homere dont les doctes vers Ont porté par tout l' univers Les feux d' Ilion embrazée, Ne possedoit au bourg d' Ascrée Et dans tout le terroir gregeois Qu' une escuelle à manger ses poix. Aussi l' escuelle que je trace Est tout le meuble de Parnasse, C' est la guirlande, l' ornement, La couronne, le diamant, La legitime, l' heritage, Le noble fief, et l' appennage Des mignons d' Apollon le beau, Et les vierges du mont-jumeau Que donnent elles aux poëtes Leurs truchemens et ss. Prophettes Apres avoir tant travaillé Tant rimé et tant rimaillé Tant composé de poësies, Chanté de longues elegies Tant d' odes, et tant de rondeaux, De triolets, de chants royaux, De madrigales, d' epigrames, Et tant refripé d' anagrames? Bref apres que ces beaux rimeurs Ont tant courtisé les neuf soeurs, Tant bruslé d' huyle et de chandelle, Que remportent ils une escuelle, Je dy une escuelle de bois, Les cheveux gris, la goutte aux doigts La pierre aux reins et la roupie Au bout du nez toute leur vie: Car les estats, les dignitez, La richesse et les qualitez (comme biens sujects à fortune) Sont reservez pour la commune, Les dissimulez, les menteurs, Les maquereaux et les flateurs S' en font les plus beaux fils du monde. Qui sçait bien dompter sa rotonde, Negliger un peu ses rebras, Bransler le corps, faire un cinq pas, Trousser les crocs de sa moustache, Leurrer l' oyseau, porter pennache, Mordre en riant, pezer ses mots, Et dire chouze à tous propos Il est en France un grand maistre. Toutesfois on voit disparoistre Souvent ces comettes de cour, Ces petits champignons d' un jour Se flétrissent au premier hâle, Ce vent incontinent s' exale, Ces phaëtons ambitieux Tombent souvent du haut des cieux, Ces aiglons bastards et farouches N' osent de leurs prunelles louches Regarder Phoebus fixement, En fin ne pouvant longuement Ces espaules foible et minces Porter des fortunes des princes Et remuer si grand fardeaux, Tels nagueres de leurs cerceaux Fendoient les sourcilleuses nuës, De qui les grandeurs parvenuës Jusques à leur poinct limité Tombent d' un cours precipité Comme on voit un esclat de foudre Les hautes tours reduire en poudre Ou bien ces orgueilleux torrents (apres que leurs flots violents Ont rasté l' honneur des campagnes) Se precipiter des montagnes, Et tout à coup dans un escueil Perdre leurs flots et leur orgueil. Bref, ceste brigade infidelle Portera peut-estre l' escuelle À son rang aussi bien que nous, L' escuelle est un azile à tous, C' est le sucre de nostre absinthe, Le miel de nostre coloquinte, Le refrigere de nos maux, Le doux soulas de nos travaux, La planche et la table seconde Apres les naufrages du monde, La derniere ancre des mortels, Dignes de temples et d' autels. Aussi je gageray ma vie (quoy qu' Hesiode autrement die) Que quand Epimethée ouvrit Le fatal escrin, d' où sortit Au val de misere où nous sommes Tant de desastres sur les hommes: L' escuelle precieux joyau Resta seule au fond du vaisseau De la malheureuse Pandore, Ou bien, si l' esperance encore Y demeura, (comme à chanté Ce grand poëte tant vanté) Ceste humaine et courtoise fée Dessous sa cotte dégraffée Portoit une escuelle de bois: Sus donc chantons à haute voix L' escuelle en tout temps secourable, C' est le domaine inseparable Et le patrimoine en effet De tous les enfans de ia-fait: À l' escuelle tous cabalistes, Croquans espiegles, rabelistes, Blesches, fripons, escornifleurs, Bouffons, charlatans, gaudisseurs, Basteurs de pavé, tire-laines, À l' escuelle belles mondaines, Dariolettes maquereaux, Infames pilliers de bordeaux, Courtiers de culs gueux de l' ostiere. Et vous pelerins de Baviere, Gentils verolez precieux, Viendrez vous pas devotieux Faire à l' escuelle sacrifices, Apres que tant de chaudepisses Vous auront vermoulu les reins? Que les chancres et les poulains Vous auront pourry la nature, Et que le penetrant Mercure Vous aura fait cracher, filer, Et par la bouche distiler Le puant limon verolique? À l' escuelle gens de pratique, Fesse-cayers rats de palais, Et vous mignons qui en ballets En confitures, en pistaches, En cassolettes, en pennaches, En poudre de chipre et d' iris, En estafiers, en favoris, En festins et en train superbe Avez mangé vos bleds en herbe, Venez le reste de vos jours De l' escuelle implorer secours. Et vous effroyables phantosmes, Plus maigres que des Ss Jerosmes Pauvres plaideurs qui sans repos Tourmentez vos carcasses d' os Autour de nos cours justicieres, Comme la nuict aux cimetieres Vont raudant maints ombres sans corps À l' entour des tombeaux des morts: Qu' esperez-vous, ô Promethées Apres que vos chairs becquetées Par tant de carnaciers vautours Vous ressusciterez tousjours À nouveaux tourmens et supplices Apres tant de frais, tant d' espices, De répits, de sommations, D' appels, d' anticipations, D' executoires, de repliques, De relevemens, de dubliques, De requestes et de factions. Et vous porteurs de rogatons, Mascarades à la douzaine, Qui d' une miserable veine, Veine sterile et sans humeur Portez les vers? Vers, qu' un rimeur Un poëte de triquenique Saisi d' une fureur bachique En ses grimaces va dolant, Vers rude, flasque, peu coulant, Insipide et trainant les aisles, Vers à faire chansons nouvelles, Des haguignettes, ou rebus Que jamais n' inspira Phoebus, Vers qui ne prit onc origine Que d' une infecte camarine, Non de ces ondes de cristal Dont le Pegase pied fatal Arrouse la double montagne Et la beotide campagne Ou le castalide trouppeau Conduit du delien flambeau Dances avec les doctes poëtes Sur le riche émail des fleurettes. Mais, ou me traine ce discours? Mon vers en son rapide cours T' emportoit escuelle plaisante Que Beatrix la remuante Ayma jadis plus que ses yeux, Tu fus son joyau precieux, Son tout, son amour, ses delices, Tu luy servois à ton d' offices, De bust, d' oreiller, de coissin, De plat, d' assiette, de bassin, De ventouse pour sa colique, De fourreure à son ventre etique, De contenance, de miroir, De drageoir, d' estuy, d' esventoir, De mortier, de pot, de marmitte, De reschaux, et de lichefrite, De platine pour empezer, De boucal, de pot à pisser Puis quand elle estoit trop pressée, Tu estois sa chaire percée. Des vers donc thespiades soeurs, Je ne suis au bout des honneurs De l' escuelle, vaste fonsuë, Rezonnant, creuze, bissuë, Argument plus riche cent fois Que tous les palladins gregeois, Escuelle, l' unique esperance De tous les gueux qui sont en France, L' azile des banqueroutiers, Pipeurs de dez et vieux routiers, La sphere ou l' horoscope on fonde De toutes les graces du monde: Car disoit Robin fesse-pain, Quinze ans pucelle, autant putain, Quinze ans apres en maquerelle, Quinze ans encor portant escuelle, Puis pourrir apres tant de mal, Sur les degrez d' un hospital, C' est le destin et l' advanture Des filles de chaude nature. Aussi l' escuelle doit tousjours Estre mise au temple d' amours Comme precieuse relique, Puis qu' au plaisant jeu venerique Le succulent satirion, Gingembre confit, le pignon, Ny les genitoires d' un biévre: D' un cocq, d' un blereau, ny d' un liévre Les jaunes d' oeufs, les artichaux, Les cardes, les trufes, les aux, Les dactes, les oeufs d' escrevices, Les cantarides, les espices, N' y les quatre mirobalains Pour extraire l' huyle des reins N' ont tant de pouvoir que l' escuelle Source de chaleur naturelle, Aussi voit on pas tous les ans Faire de gros et gras enfans À ces garces grosses et grasses Qui les portent dans leurs bezaces Plus drus que pivoines en mars? Qui desroüille les braquemars? Qui rend fecondes nos vestalles, Si non les souppes clericales? En l' escuelle est une vertu Plus forte qu' au pampre tortu, Ou proprieté vivifique Comme latente et specifique, Aussi l' aymant n' attire pas Si bien le fer par ses appas, N' y l' ambre la paille ou l' estoupe Que l' escuelle attire la souppe. Le coupe-bource, le volleur, Et le gendarme picoreur Pardonnent tousjours à l' escuelle, Elle est en reverence telle Aux sergeants les plus inhumains, Qu' ils n' osent y mettre les mains Et l' estiment chose sacrée, Aussi est-elle consacrée Pure victime au dieu Gaster, Comme le chesne à Jupiter, L' olive à Pallas desarmée, Les brayettes à Cytherée, Le laurier au blond cinthien Et le verre au bon bromien. DISCOURS DES SONGES Discours des songes, à Monsieur Berault M. Berault, tu me disois qu' aux cervelles de marque, En l' esprit relevé d' un genereux monarque Tomboit aussi souvent le songe fabuleux, Qu' au stupide cerveau d' un peuple paresseux, Et pour donner couleur à ton paralogisme Tu me fis sur le champ ce captieux sephisme: À sa cause tousjours est conforme l' effect, Or l' imaginative est la cause qui faict Le songe imaginé, la vapeur qui arrive Au cerveau du dormant c' est la cause passive, Dont le grand et le moindre ayans mesmes rapports Au sens imaginant, mesmes vapeurs au corps, Sont egaux (disois-tu) en songes phantastiques. Mais, toutes les chaleurs des pressantes logiques, Ne m' empescheront pas de croire quelques-fois Aux songes pondereux des princes et des roys, Les petits et les grands de songes sont capables, Mais les petits des faux, les grands des veritables, Les roys sont rarement par songes abusez, Tesmoin en est Priam et ses murs embrasez, Tesmoin la triste reyne en chienne convertie, Le tyran de l' Egipte, et le roy d' Assirie, Le dictateur romain, Lothaire, Childebert, Clovis, Hugues Le Grand, et l' enfant Dagobert, Car les divinitez des royaumes tutrices Aux roys plutost qu' au peuple annoncent les indices Des accidents futurs par songes apparents, Non que par fois Morphée en l' ame des plus grands Par la porte d' yvoire incertain ne se plonge. Les doctes escrivains ont tousjours fait du songe Quatre divers scadrons, les uns sont naturels Créez de la vapeur des humeurs corporels, Vapeur qui de l' humeur retenant la nature, Se concréant, concrée au cerveau, la figure Qui rapporte le mieux à l' humeur du dormant. De la, le bilieux, petulent, prompt, fumant, Ne songe que des feux, des batailles rangées, Des debats, des combats, des villes assiegées: Le sanguin, jovial, gaillard, frisque, amoureux, Ne songe que plaisirs, que delices, que jeux, Que dances, que festins, que discours, qu' acolades, Que musique, jardins, honneurs et pallissades, Le pesant phlegmatic ne songe que des ponts, Des navires, des mers, et des fleuves profonds: Le noir melancolic, maussade, solitaire, Studieux, taciturne, ombrageux, sedentaire, A des songes beaucoup plus estranges que tous, Il ne voit que serpents, que chats, que rats, que loups, Que fantosmes affreux, que spectres, que tenebres, Que corps morts, que linceuls, que vestemens funebres, Que lugubres tombeaux, que sepulchres béants. Et si ces froides humeurs se vont torré-fiants: (comme il advient souvent a l' hypocondriaque) Dormant, il est saisi d' un songe maniaque, Car si tost cét aduste et violent humeur Au cerveau n' a porté sa maligne vapeur, Que nostre loup-garou se leve, et par la ruë, Il court, il crie, il choque, il saute, il frappe, il ruë, Il se veautre en la fange, il se plonge au ruisseau, Homme, cerf, thoreau, chien, loup, lyon et pourceau, Rit, brame, beugle, jappe, urle, rugit, grommelle, Bref, comme un fier tyran qui ses subjects bourrelle, Ce tyrannique humeur sappe et porte à l' envers Les plus forts fondements du petit univers: Mais si tost que le sang, doux et paisible prince, Commence à dominer en l' humaine province Sur ses autres germains, à l' instant tout est coy, L' esprit du lycantrope alors r' entre chez soy Qui sentant du sommeil sa paupiere pressée Oublie à son resveil la bourrasque passée, Comme le marinier le calme succedant Ne se resouvient plus du danger precedent, Des songes voyla donc une espece expliquée. D' icelle la seconde est souvent compliquée, Car comme celle-là suit les divers accords Et les complexions naturelles du corps, Cette-cy va suivant de l' ame l' habitude, Tous ces songes nageans aux flots d' incertitude, Pestris du mol broüillis d' idoles vagabonds, L' humeur fait les premiers, et les moeurs les seconds. Ainsi du vertueux l' équitable pensée Des songes importuns n' est jamais traversée Celuy songe fort peu qui vid frugalement, Le devot en songeant a de l' abouchement Souvent avec son dieu une chaste poictrine Ne songe qu' à l' amour de l' essence divine, Le songer des sçavans n' est qu' un resouvenir De leurs doctes leçons, un doux entretenir Des labeurs de Platon, d' Homere, et de Virgile. Du grave magistrat l' entendement agile Gouste en songe les fruicts d' une publique paix, Les princes vigilans ne sommeillent jamais Que sur l' escu d' Achille ou est peint tout le monde, Ces grands cieux sans repos font jour et nuict la ronde À l' entour de leur peuple, et leurs songes de poids Ne sont que des lauriers, des palmes, et des loix. Au rebours, les esprits enclins aux malefices Ont en songeant commerce avec leurs propres vices, De là, l' effeminé d' un songe vicieux Se chatoüille en dormant l' esprit luxurieux, Tantost il baisera sa Circe enchanteresse, S' enlacera le col de sa flotante tresse, Luy serrera les doigts, pincera son menton, Succera goulument le bout de son teton, Puis apres le combat pour marque de conqueste Au mary plantera deux cornes sur la teste, Mais au resveil ne reste à ce sale Ixion Qu' un sale souvenir de sa polution. L' Icare ambitieux, brigu' -estats, brigue-charges, Athlas qui veut porter sur ses espaules larges Tout un ciel de grandeurs, Phaëton orgueilleux Qui envie à Phoebus son coche perilleux, En fin ce remuant, en songes chimeriques Ne void que factions, rebelles republiques, Que ligues, que complots, qu' abrogemens de loix, Que des roys sans royaumes, et royaumes sans roys Bref que bourbiers esmeus pour pescher en eau trouble. L' envieux front blafard, dent pointuë, ame double, Ne songera jamais qu' au mal de son voisin, Ses troupeaux seront morts, un scrophuleux farcin Pourrira ses chevaux, ses vignes sont gelées, Ses maisons sont en feu, ses moissons sont greslées, Ses arbres sont broüis, son procez est perdu. L' Epicure gourmand au grand ventre tendu Caligule friand, songe tousjours qu' il entre Mille mets delicats dedans son large ventre, Qu' il entonne à longs traicts dans son corps crapuleux Par son col de heron le bruvage fumeux Du dangereux enfant de Semelle embrasée. L' avare foüille terre ame d' usure usée, Geoscope, mesquin, Tantale, ayme-thresor, Dragon tousjours veillant dessus les pommes d' or, Ne songe que l' ingots, que cedules escheuës, Qu' usuraires contracts, que navires venuës Du Peru, de la Chine et de ces bords dorez Des rayons cinthiens les premiers colorez, Pour les songes seconds ces exemples suffisent. Il faut parler des tiers qui nos esprits seduisent, Ceux-cy sont proprement nommez illusion, Forgez par l' entremise et par l' invention D' un follastre demon, qui follastrement nouë Dans l' imaginative, et de l' esprit se jouë, Ces rustes quelquesfois pour nous espouventer À nos sens endormis viennent representer (se servant toutesfois des vapeurs corporelles) Des cerberes affreux, des megeres bourrelles, Des aeoles bouffans, des satyres barbus, Des faunes ergotez: puis si tost que Phoebus Resveille à son resveil l' ame au somme charmée Ces images trompeurs se perdent en fumée, Mais de l' ordre dernier les songes sont certains Revelez par les dieux aux fragiles humains, Pour prevoir, prevenir, predire veritables Des insolens destins les courses immuables. Or est-il trois degrez de revelation: La premiere se fait par l' inspiration De quelque bon genie, et s' appelle mentalle, La seconde par voix, que j' appelle vocalle, La troisiesme est visible: or, soit que (l' oeil pressé Du somme engourdissant) l' esprit embarrassé Discoure rudement de ces secrettes choses, Ou que l' oeil les regarde à paupieres décloses, Ou que l' oreille ouverte en discerne les voix, Mon Beraud, il est vray, que plus souvent aux roys, Aux sages magistrats, aux gouverneurs, aux princes Qui tiennent en leurs mains le timon des provinces, Ces inspirations, ces sons articulez Et ces visibles corps paroissent dévoilez: Et que plustost leurs sens, leurs yeux, et leurs oreilles En perçoivent le sens, la veuë, et les merveilles. Mais d' autant que souvent et sans distinction L' illusion se prend pour vraye vision: Pour tirer ce rideau qui nostre oeil enveloppe Et lever cette pierre ou l' esprit souvent choppe, Il me semble à propos de discourir, comment L' une de l' autre on peut separer proprement. Triple est la vision, l' une intellectuelle, Spirituelle l' autre, et l' autre corporelle, La premiere se fait veillant, ou sommeillant, La seconde en dormant, et la tierce en veillant, Certaines toutes trois, oracles veritables, Horribles à l' abbord, au depart agreables, Extazent les esprits, tiennent l' ame en suspens, Paroissent plusieurs fois, et n' ont qu' un simple sens, Blanches le plus souvent, claires et lumineuses. Mais les illusions sont choses tenebreuses Emblesmes à tous sens, phantosmes mensongers, Idoles monstrueux fantasques et legers, Concepts extravagans, chimeres incertaines, Rauques et casses voix, volages, vagues, vaines. LES GAUTIERS GARGUILLES Ces vieux penards dont le babil, Vous les fendent jusqu' au nombril, En mauvais jeu font bonne mine, Et tousjours ont (quoy qu' il en soit) Comme pincettes de cuisine, Le bec chaud, et le manche froid. Mais de ce mal-heur general Le ciel par un don special Exemptes ces gautiers garguilles, Rables triez sur le vollet, Et plus grands abbateurs de quilles Que ces mentons à poil follet. Un bon chien à tousjours bon nez, Ces jeunes levrons mastinez Ont l' encoleure un peu trop linge, Niais est le jeune espervier, Il n' est bon tour que de vieux singe, Ny chasse que de vieux limier. Or si quelque tendron ruzé Dit que le menton frais-razé De Gautier Garguille la pique: Son cul doüillet comme un castor Il luy monstre, et dit, Angelique, Voyla vostre amoureux Medor. Jamais n' eschet d' occasion Pour exprimer sa passion Que Gautier Garguille n' empoigne Car c' est l' artisan mieux appris Qui fut jamais mis en besongne Au grand attelier de Cypris. Aussi au maneige d' amour Il n' y a saccade ou destour Dont nous ne baillons tablature, Et sans chevestre, ou cavesson Francisque n' a point de monture Qui nous face perdre l' arçon. Nous n' avons le discours choisi D' un Petrarque amoureux transi Pour cajoller les damoiselles, Car les premiers complimens faicts Laissant les parolles femelles Nous venons aux masles effects. Tandis qu' on va tant discourant La bresche se va reparant, Puis conter les maux qu' on enserre Ce n' est pas y remedier, En cour, en amour, et en guerre Plumez la poule sans crier. Grotesquement sommes vestus, Mais nous n' avons moins de vertus Que ceux qui osent tant despendre, Et peut estre que dés demain Beaucoup seront contrains de vendre Leur clinquant pour avoir du pain. Quelle plus grand' sottize encor D' estre habillé de toille d' or Comme un vieux Comte De L' Enclastre Pour se ranger sous le drapeau Des vers qu' un failly poëtastre Se forge en sa teste de veau? Que diroit le picquant Botru Voyant sous un vers malotru Marcher ces bombances prophanes? Diroit-il pas à leurs guidons Ou menez vous paistre ces asnes Qui sont si friands que chardons? Tous ces rapetasseurs de vers Qui empoisonnent l' univers Ne sont que des stupides buses, Apollon ne les vid jamais Et jamais n' eurent d' autres muses Que les grenoüilles d' un marais. Taisez vous donc petits broüillons, Ne trenchez plus des Apollons Car vos rimes qui sont plus froides Que la brayette d' un cocu Feroient venir les hemorroïdes À qui s' en torcheroit le cu. Or pour ne rien dire des moeurs De ces miserables rimeurs Revenons à Gautier Garguille, Et le voyons saisi d' amours Aborder quelque jeune fille Avec ce fantasque discours. Si le vilbrequin de vos yeux N' eust estocadé furieux Le vieux palletot de mon ame, Le serrurier de ma douleur Ne vous ouvriroit pas (madame) La fauconnerie de mon coeur. Que j' auray de plaisir un jour, Quand le fourgon de mon amour Raclant le four de vos delices, Le boulanger de mes desirs Cuira du feu de vos blandices Le pain de mes menus plaisirs! Si mon dodrental braquemart Fourbissoit vostre jacquemart Tost seroit expiré mon charme, Et le toxain de mes langueurs, Ne donneroit jamais l' alarme Au regiment de vos rigueurs. Quoy? Faut-il que le tire-fond De vos vertus culbute au fond Les casemates de ma vie? Esclaterez-vous jour et nuict Du petard de vostre furie Le tape-cu de mon déduit? Si tost que sur le pont-levis De vos beautez, rouler je fis La machine de ma constance: Le canonnier des chastetez Me promit de battre à outrance Le parapel de vos beautez. Quoy? Ma Perrine, mon trongnon Gautier Garguille ton mignon Fera t' il point cricon criquette? Ça, foy d' homme, l' humeur m' en prend Que du hansard de ma brayette Je mette en deux ton os Bertrand. Sus donc amour loge un cartier De mon pilon en son mortier, Que je trempe en sa lichefrite Mon lardon: ou petit badin, Permets qu' au fond de sa marmite Je face crever mon bondin. Qu' alaigre en caleçons vestu La raquette de ma vertu Bricole au jeu de son merite, Et que d' un air plein de roideur Je pousse six coups tout de suitte Au petit trou de son honneur. Relançons doncques le goujon Par le sainct trepié d' Apollon Si ne distille mon andoüille Dans son escuelle aux larges bords, Je mourray comme une citroüille La semence dedans le corps. C' est comme il faut faire l' amour Et non pas pleurer nuict et jour Au thraistre sein de ces faustines, Ces lucresses à bas collet Le maistre rejettent mutines Et s' abandonnent au valet. ENFER DE L'ADVOCAT DE MONTAUBAN À tous les parlements de France. À vous tuteurs des roys, oracles de Themis, Inflexibles senats, l' effroy des ennemis, Pour mon prince offencé je demande vengeance, Contre le plus meschant qui soit en l' univers, Qui fuyant les esclairs des juges de la France N' eschapera jamais le foudre de mes vers. Muse foüette tes flancs pour esveiller ta rage, Damne, condamne tout, tonne, estonne, saccage, Mon encre soit de sang, et ma plume de fer, Que j' horrible en ces vers un formidable enfer Pour y plonger vivant le plus abominable Qui soit dessous les cieux, un rebelle execrable, Un perfide vassal qui deschire ces vers, L' honneur du plus grand roy qui soit en l' univers. De mon brave Louys, l' ame de la vaillance, L' Alcide acravanteur des monstres de la France, Le portraict racourcy des roys plus accomplis, La terreur des mutins, l' honneur des fleurs de lys, Les delices du ciel, les amours de la terre, L' olive de la paix, le foudre de la guerre, L' arc-bouttant de la foy, l' espoir des bons françois Le grand restaurateur de l' eglise et des loix, Et le plus juste roy qui jamais porta sceptre, Ô grand dieu que fait donc ta justiciere dextre Oysive dans ton sein? Pourquoy n' abismes-tu Cét ennemy juré de la mesme vertu? Tu ne serois jamais mieux employer ton foudre Qu' a broyer cét ingrat et le reduire en poudre, Soleil ne luy fay plus ta lumiere sentir, Terre creve tes flancs afin de l' engloutir, Pleuve l' air dessus luy les esclairs et les souffres, Tombe le feu du ciel, ouvre l' enfer ses gouffres, Que la mer se desborde, afin de l' abismer, Bref, ô enfer, soleil, air, feu, ciel, terre, mer, Bourrelle offusque, tuë, embraze, engouffre, abisme, Ce desloyal subjet, dont l' effroyable crime Fait dresser les cheveux à ceux qui vrays françois, Portent au coeur gravé le sainct nom de nos roys. France, aurois-tu porté ce serpent dans ton ventre? Non, ce monstre est sorty du plutonique centre, C' est l' ante-christ conçeu au sein de Lucifer, Du sale accouplement d' une rage d' enfer, Le venim d' Alecton, l' escume de Cerbere, Ou bien, quand distilloit au giron de megere Le sang de Ravaillac, un incube (je croy) En incarna ce diable ennemy de mon roy, Le cousteau du premier au pere osta la vie, La plume du second aujourd' huy par envie, Veut arracher du fils et la vie et l' honneur, Honneur, le diamant, la gloire la splendeur, L' aigrette, le pennache, et le brillant des princes. Pourrez-vous donc souffrir catholiques provinces Diffamer vostre roy? Un thraistre injurieux L' appelle en ses escrits, double, fallacieux, Infidelle, tiran, trompeur et sanguinaire! Bruslez, brisez, broyez, boüillez ce temeraire, Pour son crime il n' est point d' assez rudes tourments, Juges, les dieux du monde, augustes parlements, Splendides magistrats, ces horreurs nompareilles N' ont encore frappé vos prudentes oreilles, Ces relantes vapeurs n' ont monté jusqu' à vous, Ces blasphemes secrets pullulants parmy nous N' ont encor approché de vos pourpres royalles, Vous aymez trop mon roy, et vos ames loyalles Ne souffriront jamais que ces vassaux ingrats Deshonorent le chef dont vous estes le bras, Vous estes le bras droit de ceste monarchie, Mais, mon prince est le coeur qui vous donne la vie, Le chef qui vous anime, et l' astre des honneurs De qui vous empruntez vos plus vives splendeurs. Mais, je reviens à toy rimeur à la douzaine, De quel bourbier jaillit ta sacrilege veine? Quel enragé demon possede tes esprits? Jamais d' un feu divin ton coeur ne fut épris, Ton vers ne coule point de ces sources limpides Qui tombent du sommet des rochers pegazides, Ton Pegaze est le Stix, ton Phoebus un bourreau, Ta muse une fureur, ton laurier un cordeau. Mont-faucon ton Parnasse ou les chiens de voirie Rongeront carnaciers ta charongne pourrie, Ou croassants corbeaux tes obseques diront Et ton ame maudite aux enfers conduiront. Lors que tu affilois ta langue serpentine Pour blesser en ton roy la majesté divine, Et que tu vomissois tes blasphémes pervers: Craignois-tu point qu' un jour le roy de l' univers Voyant sa vive image icy bas outragé Du mordicant prurit de ta verve enragée N' escarboüillat ton chef d' un tonnerre grondant? Ou qu' un docte escrivain mieux que toy s' entendant Aux concers mesurez dont les neuf pimpleades Font Pinde rezonner durant leurs serenades Ne te fit repentir de ta temerité? Tremble infame poltron, heretique effronté, Qu' il t' avienne lisant ce furieux yambe Ce que jadis advint au malheureux Lycambe Qui les vers d' Archiloq ayant leu, se pendit: Pens-toy desesperé, que le jour soit maudit Qui t' a jamais veu naistre et maudite la mere Qui porta dans ses flancs un si cruel vipere. Qui t' a fait ce bon roy, dénaturé françois? Que trouves-tu d' injuste en ses royalles loix? S' il veut que tout son peuple à luy seul obeïsse, S' il ne peut voir sa France ainsi que la Suisse Par cantons divisée, à t' il pas bien raison? Un chacun (ce me semble) est maistre en sa maison. Mais, ces crapaux enflez, ces enfans du tonnerre Quels pretextes ont-ils de luy faire la guerre? Et pourquoy tant de fois avant ces remu' ments Se sont-ils assemblez sans ses commandements? Ont ils esleu des chefs? Fortifié ses villes? Et r' allumé le feu de nos guerres civilles? Alexandre Le Grand disoit que deux pareils Ne se pouvoient souffrir non plus que deux soleils, Et qu' un roy suffisoit pour gouverner le monde Comme pour l' esclairer suffit la torche blonde De l' unique Apollon: cependant mon grand roy, Capable de regir cent peuples souz sa loy, Permettra ses vassaux partager son royaume! Ce ne fut pas l' advis du bon maistre Guillaume, Quand monsieur son amy, la perle des guerriers (pour qui France jamais eut assez de lauriers) Permit pour quelque cause à luy seul reservée Cantonner l' heretique, et donna main-levée À ces pestes d' estat, qui temerairement Se disoient les degrez de son avancement, Les nerfs de sa fortune, et que leur force extréme Luy mettoit sur le front le royal diadéme. Incomparable orgueil, grossiere absurdité, Non, non, le roy des roys qui a sa volonté Gouverne souverain tous les sceptres du monde, Qui ballotte en ses mains comme une boulle ronde L' empire des mortels, et dont les propres doigts Seuls ourdissent la vie et les destins des roys, Fasché qu' un si grand roy, un si brave courage, Croupissoit si long-temps dans le libertinage, Afin d' illuminer les yeux de sa raison, Et pour le delivrer de cette orde prison, Enflama tout soudain sa guerriere poictrine Du feu inspiratif de la grace divine, Lors quittant l' heresie et ses trompeurs appas, L' eglise le reçoit, France luy tend les bras, L' on croise les fleurets, villes et places fortes Chantent vive le roy, et luy ouvrent les portes Ainsi n' y eut jamais que sa conversion Qui conduit ce grand oeuvre à sa perfection. Bien loin d' estre obligé à ces demoniacles, Ils ont esté dix ans les malheureux obstacles Opposez à sa gloire, et sans ces obstinez Il eust dix ans plus tost les françois gouvernez. Ô manes qui gisez dans ce royal sepulchre, Grand roy qui n' eus jamais que l' honneur pour ton lucre, Ton ame, dans le ciel maintenant peut bien voir (puis qu' on void tout en Dieu comme en un beau miroir) Combien le calviniste infernale furie Faict pleuvoir de malheurs sur ta chere patrie, Combien nous vient de maux pour avoir en ton sein Trop tendrement nourry ce serpent inhumain. De ce qu' il t' a presté nous payons bien la somme, Ce ver que tu laissas dans le coeur de la pomme La ronge maintenant, ces jeunes louveteaux Tes entrailles voudroient deschirer à morceaux, Ce feu que tu permis jadis si loin s' espandre Veut mettre tes enfans et ton empire en cendre, Ce venim a desja ravagé tout le corps, Ces geants terre-nez, nourris dans les discors Sentent desja si haut leurs masses parvenuës, Que s' ils ne sont bien tost assommez dans les nuës De leur ambition, où si le bras de Dieu, (seule clef de la vouste, et l' immobille essieu Sur qui roule des roys les fortunes sublimes) Ne faict a ces mutins mesurer les abismes: Nous servirons bien tost de proye à l' estranger. Sacrée majesté destourne ce danger, Mon Hercule, mon Mars, mon Ajax, mon Pelée, Ceste affreuse harpie à tes pieds soit foulée, C' est de toy que la France implore son secours. L' heretique blafard qui explique à rebours La parole de Dieu, et qui en sa maniere L' allonge et l' accourcit à mode d' estriviere, Qui la met à la gehenne et l' accuse de faux, Qui (prophane) s' en sert de selle à tous chevaux, Qui la tire à cheveux qui l' habille en sa guise, Bref, qui veut effronté l' escriture et l' eglise Regler sur le compas de son esprit tortu: Feignant de courtiser la morale vertu, Afin d' attirer mieux les simples à la trape: Bouleverse la foy, met l' eglise à la sape, Faict sauter les autels, poluë les saincts lieux, Vierges, prestres, corrompt: secouë imperieux Les plus vieux fondemens des estats monarchiques, Embraze les citez, subvertit republiques, Seme-guerres, discords, caballes, factions, Ligues, et attentats, mille religions Introduit pour la vraye, en nouveautez abonde, Le tout difforme veut reformer tout le monde, Regner quoy qu' il en soit, preferant (apostat) Aux preceptes de Dieu les maximes d' estat, De là, est la porte ouverte à l' atheisme, De là, l' impieté, l' insolence, le scisme, Le luxe, le débord, l' abregement des loix, Le rabais de justice, et le mespris des roys: Voila les beaux exploits de ces ames caphardes, Et les fruicts venimeux de ces plantes bastardes. Mais, je te prie dy moy bel advocat de foin, (car la saincte Themis n' a jamais eu le soin D' une ame si perverse, une louve cruelle Te donna dans les bois la sanglante mamelle) Dy moy, dis-je impudent qui cause tes clameurs? Qui jette en ton esprit ces paniques terreurs? Qui t' a ensorcelé? Quelle ardeur maniaque Detraque ta raison hors de son zodiaque? Tu as peur de ton ombre, et tu crains que rendant Les villes que tu tiens, les nostres épandant Ton sang sur les gazons d' une main vainqueresse Par force ou par amour te trainent a la messe. Mais, regarde (insensé) nos villes, ou les tiens Ne sont pas les plus forts, diras-tu qu' en leurs biens, Corps, familles, honneurs ils souffrent de l' esclandre? Si quelques avollez ont ozé entreprendre De troubler leur repos, aussi tost n' ont-ils pas Veu fondre sur leurs chefs la main des magistrats, Et ces perturbateurs qui s' ingeroient de faire La moisson avant l' aoust souffrir mort exemplaire? Le temps fera venir toute chose à son poinct, Avant les raizins meurs vandanger ne faut point, Puis jà trop de pays ravage ceste laye, Il est bien mal aisé de sarcler ceste yvraye Sans arracher le bled, mais de Dieu souverain, Le bras la peut confondre a moins d' un tourne-main, L' heresie à son terme, et ses surperbes cornes S' ecrazeront au choc de ses fatales bornes, Jà foible elle chancelle et tremblante voit-on Cette vieille Baucis n' aller plus qu' au baston, Ne nager que d' un bras, ne battre que d' un aisle, Tousjours au quart, au guet, soupçonneuse, en cervelle, Qui ne sçait plus (voyant son declin approcher) De quel bois faire fléche, ou de quel pied clocher. Le mal est en sa crize, et les anges supresmes Ne sçauroient plus souffrir ces horribles blasphemes, L' air en jette des pleurs, les cieux en ont horreur, La terre n' en peut plus souffrir la puanteur, Que fera t' elle donc si le ciel et la terre Se bandent aujourd' huy pour luy faire la guerre? Toutesfois, il ne faut catholiques françois Courir sus à ce monstre et le mettre aux abbois, C' est dequoy je vous veux advertir dans ces carmes, Je parle pour ceux-là qui n' ont levé les armes Contre sa majesté (bien que traistres pourtant Les rebelles souz main vont encor assistant) Laissons les commencer: ou plutost à mains jointes Importunons le ciel de charitables plaintes, Prions Dieu que bien tost il les vueille inspirer, Qu' il ne permette plus son sainct nom deschirer Par ces mal-advisez, afin qu' en cét empire Chacun d' un mesme coeur un mesme dieu respire, Que la France n' ait plus qu' une foy, qu' une loy, Qu' un baptesme, qu' un dieu qu' une eglise, qu' un roy, Et que tous reünis dans nos temples antiques Nous façions jusqu' au ciel retentir nos cantiques, Ou, si ces furieux foulent sa grace aux pieds: Qu' ils soient en un clin d' oeil d' un foudre estropiez, Le ciel vengeur se fende et de rouges tempestes Creve soudain ce hydre aux renaissantes testes. Mais, les seditieux qui se sont soulevez, Qui veulent obliger à leurs conseils privez Des monarques françois la puissance absoluë, Qui ozent (tant l' orgueil leur à bandé la veuë) Appeller Dieu fauteur de leurs rebellions: Ce sont ceux-là (mon roy) qu' il faut à millions Terrasser a tes pieds, fay leur mordre la terre, Que ces chiens enragez qui te livrent la guerre, Redoutent à jamais l' aigreur de ton courroux, Se trainent sur le ventre, et tous nuds, à genoux, Les yeux cavez de pleurs, ces ames desloyalles Viennent tost implorer tes clemences royalles, Et t' apportant les clefs des villes desormais: Que ces cameleons n' y commandent jamais, Ces renards de Sanson cerchent d' autres tasnieres, Et qu' hazardant leur vie aux ondes marinieres Au de là du Japon à jamais releguez Traittent comme-ils voudront les pays subjuguez Que s' ils ozent heurter ta belliqueuse armée, Et qu' aux prix de son sang ta noblesse animée Les surmonte de force, il les faut sans mercy Envoyer aux cachots du royaume noircy, Que de ces revoltez le sang par tout ruiselle, Qu' il ne reste sus pieds nulle ville infidelle Qu' on die à l' advenir apres l' arriere-ban, Icy fut La Rochelle, et là fut Montauban. Que la coutre a jamais les guerets en défriche, Ouy monarque il te faut monstrer un peu plus chiche De ta grande clemence envers ces vagabonds, Estant bon aux meschants l' on est meschant aux bons, Car l' extresme vertu en vice dégenere, La clemence est aux roix la lune qui tempere Les troubles de l' esprit, il est vray: mais pourtant, Comme le temps n' est rien qu' un impartible instant, Les parfaictes vertus ont un poinct d' excellence Qu' ils ne peuvent jamais exceder sans offence De leur integrité: il faut estre clement, Mais justice imployable en tout gouvernement Veut tenir le haut-bout, est-il pas vray, (ô sire) Que si tu n' eusse point espargné en ton ire Les rebelles vaincus de S Jean D' Angely, Clerac n' eut point tenu, Montauban eut pally À l' effroyable abbord de tes royalles armes, Soubize n' auroit point jetté de ses gens-darmes Jusqu' aux faux-bourgs de Nante, et jà les rochellois Peut-estre se seroient enrollez souz tes loix. Sur tout, que la pitié de nos peines nombreuses À jamais ne t' oblige a des clauses honteuses, À une infame paix, que jamais tel affront Le traistre ne nous puisse imprimer sur le front, Nous n' avons rien plus cher que ta gloire, (mon brave) Le françois ayme mieux se voir tousjours esclave Et de cent coups mortels l' estomach traversé Que ton los tant soit peu y soit interessé, Les siecles à venir que diroient-ils mon prince? Que la lie et le son d' une ingratte province T' auroit donné la loy, et apres tant d' assaux Contraint de demander la paix à tes vassaux. C' est dommage grand roy que ce peuple superbe Ne fut victorieux: il feroit croistre l' herbe Aux marchez populeux de nos riches citez Bien tost seroit la France en feu de tous costez, Les oyseaux se paistroient de nos chairs massacrées, Les rivieres, de sang, regorgeroient pourprées, Il faudroit inventer des supplices nouveaux, Evocquer des enfers les plus sanglants bourreaux, Adieu la monarchie, et ta guerriere dextre Pourroit bien conquester ailleurs un autre sceptre, La France n' auroit tant de temples que de loix, De testes que d' avis, de villes que de roys. Je ne veux pour tesmoins que les places rebelles, Ou de ces vipereaux les vengeances cruelles Feroient trembler d' horreur les demons furieux, Le catholique à peine oze-il lever les yeux, L' hebreu ne fut jamais tant esclave en Egypte, Le nomade, le turc, le gelon, et le scithe Ne sont point si cruels, et puis, ces lestrigons Se disent reformez? ô tigres! ô dragons! Helas! Combien de fois vos sanglantes furies De nos temples sacrez ont fait des boucheries, Le sang y fume encor, et sans verser des pleurs Je n' en peux dans ces vers exprimer leurs malheurs, Malheurs qui par le temps s' oubli' roient en nos ames, Si vous n' en r' alumiez les homicides flames. Quoy? Secouër le joug des monarques puissans, Mesurer vostre foy à l' aune de vos sens, Vous donner tout en proye au charnelles delices, Violer nos tombeaux, dérober nos calices, Fouler l' hostie aux pieds, enfonçer inhumains Au sang des innocens vos fratricides mains, Et médire des roys d' une rage animée, Apellez vous cela eglise reformée? Vous nous reprocherez la Sainct Barthelemy, Mais, ce brazier ne fut allumé qu' a demy C' estoit lors que devoit, et que pouvoit la France Exterminer ce monstre au poinct de sa naissance, Ce feu devoit s' esteindre avant qu' il fut plus grand, Par trop starer la playe incurable on la rend, La moisson, (dira-t' on) n' estoit pas encor meure, Si falloit-il ce chancre amputer de bonne heure, Il n' auroit pas gaigné les membres principaux. Mais tu n' es pas encor au bout de tes travaux Advocat endiablé, sus bourrelles furies, Redoublez vos horreurs et vos forceneries, Muse, retire toy, tes discours sont trop doux Pour bastir un enfer: rages où estes-vous? Empoignez ce meschant de vos rouges tenailles, Arrachez luy les yeux, devorez ses entrailles, Tronçonnez luy la langue en cent morceaux espars, Faites luy ruisseler le sang de toutes parts, Qu' engouffré dans le souffre, ensouffré dans le gouffre Seul de tous les damnez les supplices il souffre, Et qu' a jamais maudit: son crime detesté Semble prodigieux à la posterité. Toutesfois, seroit bon pour retenir en crainte Toute ame qui seroit de ce venim atteinte Et pour servir d' exemple a tels seditieux: Qu' au monde il commençat son enfer furieux. Sus donc a ce felon juges incorruptibles, Des horribles tourments pour ses crimes horribles, Soit escorché tout vif, soit trainé sur la clef, Qu' on luy brise les os, qu' on luy flambe le chef, Qu' on luy couppe la main dont il tenoit sa plume, Qu' on le tire a chevaux, qu' un grand feu l' on allume Pour son procez et luy en cendre consommer, Et pour le souvenir a jamais abismer D' un attentat si grand, la cendre au vent jettée Soit par quelque demon aux enfers emportée. EPITAPHE ADVOCAT DE MONTAUBAN De l' advocat de Montauban, et autres médisants de sa Cabale. Ces corbeaux nourris au carnage Fondent sur l' honneur de mon roy, Ces chiens mastins saisis de rage Mordent les pilliers de la foy, Ces loups d' une gueule affamée Vont déchirant la renommée Des princes dedans les tombeaux: Faut-il donc pas que les entrailles Des loups, des chiens, et des corbeaux Soient les tombeaux de ces canailles? LE BONNET Ostez vous, je suis en colere Contre une execrable megere Qui crochetant mon cabinet Les oreilles de mon bonnet A mis en brague de suisse: Voyez-vous comme ceste lice L' a balaffré de son ciseau? C' estoit le bonnet le plus beau Que jamais bonnet a nature, Car il prenoit toute figure, Tantost il estoit à plein fond, Tantost en cercle, en demy-rond, Puis en carré, puis en ovalle, Puis en forme piramidale, Ses bords retroussez de trois doigts Faisoient une escuelle de bois, Puis quand on relevoit son feste C' estoit un pasté de requeste, On le faisoit en cervelats Ou en chaperon d' advocats, En calotte, en bonnet de prestre, En mortier à piler salpestre, En pain de sucre, en entonnoir, En brayette, en vis de pressoir, En capuchon, en coqueluche, En chausse d' Ipocras, en ruche Puis qu' il le vouloit enfoncer Il sembloit d' un pot à pisser, Ou d' un chapeau à la ronisque. Ô gentil petit bonnet frisque, Bonnet gaillard, bonnet mignon, Bonnet gay comme un papillon, Bonnet des bonnets l' excellence, Bonnet qui avois la puissance D' infuser les doctes ardeurs De Phoebus et de ses neuf soeurs, Et qui d' un docte entouziasme Ravissois si doucement l' ame De ceux dont tu couvrois le chef. Mais las! ô lugubre meschef! En toute la mondaine dance, Rien n' est constant que l' inconstance, C' est au front des plus hautes tours, Que le tonnerre en veut tousjours, Est-il pas vray bonnet aymable! Beau bonnet le plus honorable Que bonnetier qui bonnet a Jamais bonnetant bonneta. Avant que ceste affreuse harpie Ravit ta bonnetiere vie, Et que son ciseau enroüillé T' eust fait un here essoreillé: Que tu avois de bons offices, Tu estois toutes les delices De ton maistre qui t' aimoit mieux Que la prunelle de ses yeux, S' il dormoit durant les nuicts sombres Ta vertu dechassoit les ombres, Les spectres, les mauvais esprits, Si par fois il estoit espris Des feux d' une rageuse flame, Et s' il sentoit dedans son ame Flamber le cyprien tizon, Tu estois son contre-poison, Car en te mettant sur sa teste, Son priape baissoit la creste, Aussi tant qu' il t' eust (beau bonnet) Il eut tousjours son beau bout net. Si par fois le fils de Semelle Broüilloit sa gaillarde cervelle De son nectar delicieux: Ô beau bonnet venu des cieux Mieux que la froide chicorée, Que la plante à Denis sacrée, Que l' ametiste, ny encor L' herbe qui porte la fleur d' or Tu faisois passer son yvresse. S' il vouloit charmer sa tristesse Et tromper les soucis cuisans Qui fletrissoient ses jeunes ans, Jettant son chappeau sur la table, Ô gentil bonnet venerable! Il te mettoit lors sur son front, Ô gentil petit bonnet rond, Puis au glou glou d' une bouteille, À l' ombre d' une espaise traille, Entre les tasses, et les pots, Les cerises, les abricots, Les cervelats, et les salades, Tu charmois ses esprits malades. Je t' appellois mon gaudium, Tu fus mon manicordion, Tu fus ma guirlande plus rare, Mon diademe, mon thiare, Et de toy j' estois plus content Que d' un mortier à president, L' enfant n' ayme tant sa poupée, Ny le gendarme son espée, Ny tant le veneur son cornet Comme j' aymois ce beau bonnet. Aussi n' estoit-ce pas sans cause, Si j' eusse dormy une pauze Sans avoir ce bonnet au front, Aussi tost un vent brusque et prompt Beugloit dans mes boyaux malades, Et d' effroyables petarades Tonnoit, grondoit, carrillonnoit Si fort que c' il qui l' entendoit Croyoit que ce fut le tonnerre, Mais ceste inestimable guerre Ce cliquetis de pets mutins, Ce tintamarre de boudins, Ce bruit de tripes engelées, Et ces voix mal articulées, Cessoient: si tost qu' on appliquoit Ce bonnet qui me rechauffoit, Sur mon ventre comme on applique Une ventouse à la collique. Mais la plus grand' proprieté De ce bonnet pour moy chanté, C' est qu' il appaisoit les tranchées Des pauvres femmes accouchées Appliqué chaud sur le devant, Aussi disoit Angoulevent Que de ce bonnet l' origine Venoit du dieu de medecine, Et que quand l' epidaurien Dedans le temple delphien Recueillit et mit en lumiere Les secrets d' Apollon son pere, Il trouva sur un tribunal Ce beau bonnet medecinal, Le prit et le mit sur sa teste, Il en faisoit sa bonne feste, Et puis l' on dit que quand Juppin Eut foudroyé ce medecin Qui guarit le chaste Hipolite, Ce bonnet de puissance eslite, Tomba par hazard ce dit-on Aux mains de l' expert Machaon, De Machaon à Podalire, Puis au sage enfant de Philire Chiron centaure precepteur Du grand Achile belliqueur. Mais quand les argoliques flames Eurent mis à sac les pergames, Et que Paris par trahison Eut frapé Achile au talon, L' on dit que Chiron l' admirable Voyant ceste playe incurable Et que son sçavoir ne pût pas, Sauver son prince du trespas, Boüillant de rage furibonde Il jetta ce bonnet dans l' onde, Qui servant de jouët aux flots Vint surgir en l' isle de Cos, Ou pour lors le grec Hipocrate, À l' ayde de la triple hecate Sortoit du ventre maternel. Or desja ce petit mortel Sembloit bien quelque grand miracle Aussi l' on consulta l' oracle Pour sçavoir ce qu' il deviendroit, L' oracle respond qu' il seroit Le plus grand medecin du monde, Mais que ceste grace profonde Luy viendroit portant pour beguin Ce bonnet qu' un fatal destin Avoit fait aborder dans l' isle, Ainsi peu à peu, file à file, Diocles fut le possesseur De ce bonnet tout plain d' honneur, Puis il escheut à Caristie, Puis au sçavant Appollonie, Qui le donne à Praxagoras, Et Praxagore à Glaucias, Erasistrate le possede, Puis à Herophile il succede À Themison, à Crisipus, En fin le docte Artorius Le donna dans son lit malade À l' heritier d' Asclepiade, Qui par testament le laissa Au bon Anthonius Musa, Qui le perdit chez Matheolle Quand Manard sua la verolle, L' alexandrin Serapion L' eut en son rang, Valgie, Acron, Euphorbius, l' heureux Cassie, Et le bien disant Cornelie. D' autres ce bonnet ancien Donnent au sçavant Galien, Puis Avicenne en fut le maistre, Albucrasis le fit remettre En sa splendeur et le donna À L' Averrois qui le laissa Pour Oribase, Aece le treuve Qui le presente à Ville-Neufve, Ville-Neufve à l' expert Guidon, Guidon à Bernard De Gordon, Puis Falope l' anatomiste L' eut de Theophraste alquimiste, Pour le donner à Rondelet. En fin ce glorieux bonnet Tout barboüillé de medecine Comme un bluteau est de farine, Et tout gras des termes de l' art, Escheut à Paumier par hazard, Qui ne l' eut pas si tost en teste Qu' il voulut trancher de la beste, Et tout enflé d' ambition, D' orgueil et de presomption, Ce brave docteur ephemere Escrit un livre par colere, Où il voulut tant il fut fat Corriger le magnificat, Et pocher les yeux par son stile, Aux medecins de ceste ville: Mais ayant mis le parlement Son jugement en jugement, Au front de cét Aristophane Parurent deux oreilles d' asne, Et ce Midas fut condamné D' autant qu' il avoit prophané Ce gentil bonnet venerable À luy faire amende honorable, Car ce bonnet estoit trop beau Pour couvrir la teste d' un veau. Je sçay qu' il avoit la puissance D' infuser beaucoup de science, Il est vray: mais c' est supposé Que le sujet fut disposé, Autrement, ainsi qu' un espée Avantageuse et bien trempée Est nuisible aux mains d' un enfant, Ainsi ce bonnet triomphant Ne faisoit que mettre en furie Une cervelle mal pestrie. AMOUREUSE POURSUITE Amoureuse poursuite, ou la chasteté victorieuse. Le Courtisan Madame, s' il est vray semblable Ce que nous raconte la fable D' un Acteon en cerf changé, Et par ses propres chiens mangé Pour avoir veu sous forme humaine Diane nuë en la fontaine, Qui par ses nymphes se faisoit Laver son beau corps qui luysoit Comme la nuict sa flamme blonde Reluit sur le cristal de l' onde: S' il est encor vray qu' Ixion Emporté de presomption Embrassant la fuyarde nuë Au lieu de Junon toute nuë, Est dans les enfers tourmenté Pour punir sa temerité: S' il est vray que l' enfant de Mirrhe Se fit cruellement occire De la dent d' un sanglier fumeux, Pour avoir esté l' amoureux De la déesse Citherée, Et l' avoir par fois carressée Dans les vergers idaliens, En Miscale au champs gnidiens, En Paphos, en Cypre, en Erice, Séjours d' agreable delice, Où ceste mignarde tousjours Cueilloit le fruict de ses amours. Il faut, deesse, que j' advouë Qu' il n' y a supplice, ny rouë, Sanglier, ny dogue furieux Pour cét amant audacieux Punir à l' égal de sa faute, Qui d' une entreprise trop haute Oze aborder vostre beauté Qui tient de la divinité, Beauté que le ciel n' a creée Que pour estre au monde adorée, Et qui peut d' un clin de ses yeux Charmer le coeur de tous les dieux. Mais si ces fables mensongeres Sont pour les cervelles legeres, Et si c' est honneur à l' amant D' asseoir ses pensers hautement: J' oze esperer mille trophées, Mille couronnes estophées, Et mille lauriers immortels, D' avoir approché les autels D' une divinité si grande, Et de vous donner pour offrande En holocauste nuict et jour Mon coeur tout enflamé d' amour. Aussi plus la chose est parfaicte Et plus nostre ame la souhaitte, La beauté cause le desir, Le desir aspire au plaisir, Et le plaisir l' amour augmente, Ostez le beau, l' amour s' absente, Car ensemble l' on voit tousjour, Beauté, desir, plaisir, amour. Il est vray que ces ames basses, Le rebut des dernieres classes Que le jeune enfant de Cypris D' un beau feu n' a jamais espris, Se contentent d' aymer (coüardes) Ces passables beautez, hagardes, Maussades, fieres, dont le coeur N' est plein que de fielleuse aigreur: Mais l' ame qui est bien assise N' astreint qu' en bon lieu sa franchise Elle n' a point de passion Sinon pour la perfection, Et si la cire de ses aisles Se fond aux vives estincelles D' une rare et grande beauté, Benissant sa temerité, Elle fait sa gloire et son lucre D' un si honorable sepulchre, Bien heureuse de s' abismer En si grande et fameuse mer. Ne vous estonnez donc madame, Si la vive et charneuse flame Qui sort de vos yeux mes soleils M' embrazant de feux nompareils Je cerche au mal qui me possede En vous mon unique remede, Et si au fort de mes douleurs J' implore vos rares faveurs. La Dame Monsieur ces facondes merveilles Dont vous repaissez mes oreilles Ne me touchent point jusqu' au coeur, Je croy que d' un stile mocqueur Passant de l' honneur la barriere Vostre esprit se donne carriere, Et que toutes ces passions Ces beautez ces perfections, Ces feux, cét amour, ce martire Sont fragments de vostre bien dire, Et l' ornement de vos discours. Le Courtisan Helas mes severes amours, Que vous dissimulez bien aise Le feu qui me brusle mauvaise! La Dame Monsieur je ne voy point de feu Qui vous enflame tant soit peu, Il faudroit tenir ce langage À une plus belle et moins sage. Le Courtisan À une plus belle bons dieux! Ostez ces esclairs de vos yeux, Ostez vostre voix charmeresse, Les blonds cordons de vostre tresse Ostez la glace de ce front, De ce sourcy le demy rond, Les oeillets, les lys, et les roses Qui sont sur vostre face escloses, Ostez l' albastre de ce sein, Et l' yvoire de ceste main, Ostez le cinabre qui touche Et rougit vostre belle bouche, Ostez ces perles d' orient, Ostez donc ce sous-ris friand, Ostez le musc de voctre aleine, Et le tissu de mainte veine Qui semble nager dans le laict De ce col si gras et doüillet, Ostez ces framboises nouvelles, Ostez ces enfleures jumelles Qui vont et viennent lentement Comme le vagueux élement, Va et vient d' alleure tardive Prés de la sablonneuse rive, Puis quand vous aurez tout osté, Je verray si quelque beauté Surpassera la vostre encore, Mais tandis (ma divine aurore) Que je verray en vos beautez Luire tant de divinitez, Si je vous nomme ma maistresse Ne robroüez ma hardiesse, Excusez ma temerité En accusant vostre beauté. La Dame Ma beauté de rien je n' accuse Mais vostre faute est sans excuse Qui esclavant vostre raison Dans une si orde prison Voulez encor par vos blandices M' attirer en vos precipices, Et par vos alechans discours Vous pensez trouver du secours À vostre playe envenimée Aux despens de ma renommée. Le Courtisan Brisez-là: vostre honneur je tien Mille fois plus cher que le mien, La terre plutost m' engloutisse, Que l' enfer contre moy vomisse Tout ce qu' il a de furieux, Facent encor les justes cieux Pleuvoir sur ma coupable teste Le feu, le foudre et la tempeste, Si je vous jouë un mauvais tour Et si jamais d' un autre amour Mon ame se voit possedée. La Dame Didon, Ariadne, Medée Sçavent combien est dangereux De cheoir aux filets amoureux, Et comme peu sages nous sommes De croire à ces parjures hommes, À ces dissimulez amans Dont les infidelles sermens Semblent ces responces delphiques Dont les sens amphibologiques S' interpretent diversement. Le Courtisan C' est juger trop legerement Des habitudes naturelles, Toutes fautes sont personnelles, Puis l' argument n' est pas formel Qui conclud à l' universel Par une preuve singuliere: Veu qu' il n' est regle si entiere Qu' il n' y ait de l' exception, Ainsi la mauvaise action D' Enée, Jason et Thesée Ne doit pas estre attribuée À tout le genre des esprits Qui suivent la douce Cypris. La Dame L' erreur des autres me rend sage, Je feray mon apprentissage Du mal d' autruy d' oresnavant. Le Courtisan Amour en a dompté souvent D' aussi superbes et farouches. La Dame C' est a faire à ces ames louches Qui n' ozent parer à ses coups. Le Courtisan Le combat d' amour est si doux! La Dame Si doux qu' a vomir il provocque. Le Courtisan Gardez qu' un jour il ne se mocque De vos amoureuses langueurs, Vous faisant gouster les rigueurs D' un amy d' ingratte nature, Qui vous rendra avec usure Les maux que vous m' avez prestez. La Dame Les maux préveus sont evitez. Le Courtisan Ce dieu a bien de l' artifice. La Dame Il faut prevenir sa malice. Le Courtisan Son feu brusle insensiblement. Il faut l' estouffer promptement. Le Courtisan Ses traicts ont beaucoup de puissance. La Dame Aveugle est l' archer qui les lance. Le Courtisan Si donne t' il tousjours au coeur. Aussi pour vaincre ce vainqueur Il faut qu' habile on se combatte, À la façon de l' andabate En fuyant et les yeux bandez: Autrement si vous regardez Ce sorcier couvert de ses armes, Vostre oeil enfasciné de charmes Comme un s' entinelle endormy Livre la place à l' ennemy, Qui la donne en pillage aux vices, Ainsi nous sommes les complices De nos malheurs, car par nos yeux Entre ce feu contagieux Qui nous enflame les moüelles Et brusle nos ames charnelles. Le Courtisan Il faut que tout cede à l' amour, C' est un soleil, dont le beau jour Penetre au fond de nos entrailles, Un linx qui perce nos murailles, Un archer adroit et certain Qui ne tire jamais en vain, Dont les traicts sont inévitables Et les blessures incurables: Bref, amour semble ces torrents Qui deviennent plus violents Tant plus à leurs courses rapides S' opposent d' obstacles solides. La Dame La chasteté semble un rocher Que les torrents ont beau licher Avant que d' esbranler son feste, Et qui ne craint point la tempeste Des flotantes affections. Le Courtisan Les amoureuses passions Ressemblent ces foudres superbes Qui pardonnent aux basses herbes Mais brisent et broyent tousjours Le front des orgueilleuses tours. La Dame Et moy qui a l' honneur pour phare La dame chaste je compare Au veau marin, et au laurier, Qui sont par un don singulier Exempts de l' effroyable foudre. Le Courtisan Le vent semble espargner la poudre Mais il arrache furieux Les racines des chesnes vieux. La Dame Cette comparaison je louë Ingenuëment, et je l' advouë, Car cét amour tant rechanté N' est que vent et que vanité. Le Courtisan C' est un feu gregeois qui s' enflame Plus on verse d' eau dans sa flame. La Dame Et moy, la chasteté je tien Semblable à ce lin indien Dedans les feux incombustible, C' est une lampe incomsomptible, C' est le sacré paladion Sauvé des cendres d' Ilion: C' est une froide salemandre, Sur qui le feu ne sçauroit prendre. Le Courtisan Quoy que s' en soit mon petit coeur, Jamais ce genereux vainqueur N' en veut qu' aux ames de merite, Il n' y a que les coeurs délite Qui se rangent dessouz ses loix, Tesmoin ce palladin gregeois, L' effroy des murailles troyennes, Dompteur des terres phrygiennes, Achil' dont les puissants revers Firent trembler tout l' univers, Dés que ce dieu un traict luy lance Le voila sans armet, sans lance, Sans rondache et son coutelas, Pasmé d' amour entre les bras De brizeis douce guerriere, Prisonnier de sa prisonniere. Hercule le soleil des preux, Ce dompte-monstre aux bras nerveux, Apres avoir tout plein d' audace Des coups de sa noüeuse masse Fait trembler la terre et les cieux: En fin le grand maistre des dieux Luy darde une fléche émouluë Dedans sa poictrine veluë, Lors ses yeux qui la mort dardoient À tous ceux qui le regardoient, Devindrent doux et pleins de charmes, De ses doigts endurcis aux armes Il se frisoit en damoiseau, Courbé ramassoit le fuseau D' Omphale sa nouvelle amie, Baisottoit sa bouche blémie Et de tant de labeurs passez Reposoit ses membres lassez, Tant amour reputoit a gloire D' avoir obtenu la victoire Sur ce parangon des guerriers, Changeant en myrthes ses lauriers. Anthoine fleau de la vie, Des deux traistres Brute et Cassie, Auquel les rebelles romains, Espouventez tendoient leurs mains, N' eust pas honte d' estre idolatre De la beauté de Cleopatre, Et d' abandonner ses vaisseaux Au danger des feux et des eaux Pour courir esteindre la flame Que l' oeil amoureux de sa dame, Dans son jeune coeur attisoit, Et qui ses desirs maistrisoit. C' est pourquoy les peintres nous peignent, Et que les poëtes nous feignent Que Mars le grand dieu des combats Ayant jetté les armes bas, Oubliant sa fureur guerriere Tout plein de sang et de poussiere Recrée ses fougueux esprits Au sein de la belle Cypris, Pour monstrer l' estroite alliance De l' amour et de la vaillance. La Dame Ces beaux mots tant bien empoulez Ressemblent ces balons enflez Qui n' ont que du vent dans le ventre, Car qui sondera jusqu' au centre L' esprit exempt de passions Ces chimeriques fictions: Il dira ce discours prophane N' estre qu' un conte de Peau D' Asne, Ou que ces hommes glorieux Pestris des propres mains des dieux N' ont jamais esté si peu sages Ny si traistres en leurs courages Que ployer leurs cols indomptez Sous le joug des moles beautez: Et jaçoit qu' il fut veritable, Je diray ce feu detestable Qui brusloit ces avanturiers Avoir flétry tous leurs lauriers, Broüy leurs palmes et leurs gloires, Et terny toutes leurs victoires, Joint que pour ces trois insensez L' histoire m' en fournit assez Qui contre-carrent leur folie. Ce grand conquesteur de l' Asie Alexandre, l' honneur des roys, Qui jadis regit sous ses loix La plus grande part de la terre, Invincible foudre de guerre Qui se faschoit que les combats Duroient si peu devant ses bras, Quelle continence exemplaire Monstra t' il aux filles de Daire? Dont les beaux yeux estoient si clairs, Si plains de foudroyants esclairs, Qu' il souloit dire à la traverse Que les belles dames de Perse Aux yeux des grecs causoient du mal Et l' infatigable Annibal Qui les sourcilleuses montagnes Applanit en razes campagnes Pour planter son drappeau mutin, Au coeur de l' empire latin, Dit-on qu' amour bruslant ses veines Soulageoit ses nombreuses peines? Dit-on encor que Scipion Fut cerf de ceste passion? Et que quand sa force heroïque Dans les boüillans deserts d' Afrique Eust arboré ses pannonceaux, Amour pour charmer ses travaux Rendit sa belle ame captive Au sein d' une dame lascive? Et Cesar, ce puissant Athlas Qui premier soustint de son bras La dictature souveraine De la republique romaine, Dit-on que jamais ce poizon Ait ensorcelé sa raison? Où trouvez-vous que les ulisses Les themistocles, les fabrices, Les metelles, les phocions, Les pyrrhes, les tymoleons, Les seleuques, les aristides, Les hectors, et les aeacides Virent jamais leur liberté Esclave d' impudicité? Trop bien un heliogabale, Un neron, un sardanapale, Un clodius, un catilin, Un paris, un sexte tarquin, Un jacques d' escosse, un tybere, Un herode, un achab severe, Un mahommet, un othoman, Un baiazet, un soliman, Et autres monstres de nature De la cabale d' Epicure Aussi que sert d' estre un grand roy De donner aux autres la loy, De se voir adoré des princes, De commander a cent provinces, De faire d' un clin d' oeil mouvoir Mille peuples souz son pouvoir Et n' estre pas roy sur soy-mesme? De voir un monarque supresme Estre vainqueur des nations Et vaincu de ses passions? Avoir tous les destins propices Et d' estre esclave de ses vices? Triompher plein de majesté Et servir a la volupté? Estre environné de gensdarmes Et poltron jetter bas les armes? Je ne suis que fille et partant L' esprit moins solide et constant, Mais si une telle folie Venoit troubler ma fantasie Je la sçaurois bien surmonter, Et vertueuse resister À ceste fantastique flame. Le Courtisan Helas! Que dites-vous (madame) Vous pourriez surmonter un dieu? Amour le centre et le milieu Des perfections de ce monde? Avoir qui commande dans l' onde? Dessus la terre? Dans les airs? Car par tout ce grand univers Ce n' est qu' amour: c' est luy qui lie Et qui garde la simmethrie De ce grand tout qui en un jour Periroit, perissant l' amour. Aussi les plus cruelles feres Les ours, les lions, les pantheres Luy font hommage dans les bois, Voyez-vous pas en ce beau mois Dessus les branches maquerelles Les oyseaux tremousant les aisles Et à petits bonds fretillards Se pasmer en ces jeux mignards? Voyez la colombe amoureuse, Sa façon de baiser charmeuse, Plongeant esprise d' amitié Son bec au bec de sa moitié, Puis d' une gaillarde secousse Gouster ceste liqueur si douce, Voyez le lascif passereau Sur la mole rive de l' eau Combien en une heure il se couple De fois sur sa femelle souple. Or ce seroit encore peu Si la puissance de ce feu N' agissoit qu' aux choses sensibles, Et si les corps plus insensibles Estoient affranchis de la loy Et de l' empire de ce roy: Mais voyez le fer qui petille Qui saute bondit et fretille À la presence de l' aymant, L' ambre est de la paille l' amant, Aussi l' approchant elle y volle, Elle s' y unit et s' y cole Et si on ne l' en separoit Tousjours elle le baiseroit, Mais voyez l' amoureuse vigne Comme elle s' alonge, et provigne Les petits doigts de ses rameaux Afin d' embrasser les ormeaux, Dites moy encor qui accorde Des quatre élemens la discorde: Sinon l' amour qui les espoinct Et qui les contraires conjoinct? Qui fait aussi que le ciel erre Tousjours à l' entour de la terre Et l' oeillade de tant de feux Sinon qu' il en est amoureux? Qui fait que la lumiere blonde De ceste grand' lampe du monde, Diversifie les saisons? Qui grille en esté nos moissons? Qui fait que la terre se pare Au printemps d' un habit si rare? Qui camelotte ainsi nos prez De ces chamarres bigarrez? Qui meurit ainsi nos vandanges Qui fait ces merveilles estranges? Si mon amour, qui tout maintient, Qui tout nourrit, qui tout soustient, Et qui par poids, nombre, et mesure Conserve nature en nature. La Dame Monsieur, c' est pocher lourdement Les yeux a vostre jugement, En ce que manquant de prudence, Vous ostez a la providence De Dieu, le reglement divers De cét admirable univers: Pour le donner a la volée À une deïté, moulée Dedans quelques cerveaux mal sains, Qui portant ont esté contraints Pour monstrer qu' amour n' est pas sage De le peindre en enfant volage, Deux aisles ils luy ont planté, Signes de sa legereté, Puis ils luy banderent la veuë, Pour nous monstrer qu' a boule-veuë Dans les coeurs charnels et polus Il lançoit ses traicts émoulus, Et pour combler son vitupere Ils le font naistre en adultere, Soit qu' il fut jadis descendu De l' oeuf par Zephire pondu, Couvé de la nuict embrunie, Soit que de pore et de penie Dans les jardins de Jupiter Il vueille son estre emprunter, Ou que Venus mere des charmes L' engendra du grand dieu des armes, Ou de Mercure maquereau Dans Paphos publique bordeau. L' on dit que si tost cét infame N' eut veu la nourrissiere flame Dont Phoebus nous va rechauffant, Que Jupin dit que cét enfant, Ce bastard de naissance immonde Un jour embrazeroit le monde, Et que son feu luxurieux Perdroit les hommes, et les dieux, Puis, de paternelle colere Tança Venus d' estre la mere D' un si abominable fruict. Lors Venus honteuse s' enfuit Cacher ce monstre de luxure Au fond d' une forest obscure. Là ce dieu malin et pervers, Le boute-feu de l' univers, Sucçant les mamelles felonnes Des tygresses et des lionnes, Sucça toutes leurs cruautez Et forces brutalitez, Souple, formant ses premiers aages Au patron des bestes sauvages, De là ses sauvages humeurs Et toutes ses brutales moeurs. Grandet, à la chasse il s' adonne, Alors de luy mesme il façonne Son premier arc, rompant (nerveux) Un baston de fresne noüeux, Le courbe, le cambre, le vire, Le bois gemit, l' escorce tire Sur le genoüil s' arrondissant: Cupidon apres va tissant De ses cheveux une ficelle, Coche son arc et l' encordelle, Le bande et si fort le roidit Que la corde un grand son rendit. Puis d' un cipré (arbre funeste) Ceste contagieuse peste Se fit un carquois et des traicts Qu' il essaya dans les forests Sur les feres plus indomptables Les ours, les tygres formidables, Les lions, les onces, les loups, Esprouverent ses premiers coups: Car cét artisan de malice Avoit desja tant d' artifice Que rien ne se pouvoit cacher Des fléches d' un si fin archer. Plus grand, il coula dans les villes Dans les communautez civilles, Ce fut lors que ses traicts vainqueurs, Ozerent entamer les coeurs Des grands monarques et des princes. Il court royaumes et provinces, Se fourre aux cabinets des grands, Mais la cour, et les courtisans Sont les buttes où ce dieu tire Les dards plus sanglants de son ire. En fin courtizan devenu, Et des roys son pouvoir cognu, Il se donne en curée aux vices, Aux luxes, aux pompes, aux delices, Son arc sa trousse et son carquois (qui premier n' estoient que de bois) Furent tout d' or: Venus la douce Dore ses traicts, fourbit sa trousse, Cordonne l' or de ses cheveux, L' arme de foudres et de feux, De souspirs, de sanglots, de larmes, Et jette en ses yeux tant de charmes, Que depuis cét audacieux A bravé la terre, et les cieux, Et devenu superbe au double A mis tout l' univers en trouble. De là tant de ravissements, De stupres, de violements, Tant de sacrileges, d' incestes, Et tant d' adulteres funestes. Combien de roys n' ont pour tombeaux Que les cendres de leurs chasteaux? Combien de citez saccagées, Combien de courtinnes changées Et de riches sceptres en bas, Combien de furieux combats, Combien de meurtres, d' homicides, D' assassinats, de parricides: Combien d' effrois combien d' efforts, Combien de maux, combien de morts, De trahisons, de perfidies Et de sanglantes tragedies, A fait ce dieu des enragez, Pleuvoir sur nos chefs outragez, En recompense des services, Des autels et des sacrifices, Qui pour luy fumoient en tout lieu? Voyla comme ce brave dieu Traite l' incensé qui l' adore. Fut-ce pas de ceste Pandore Que sortoit le feu d' Ilion? Ilion la perfection De toutes les villes de guerre, Ilion qui fut sur la terre Ce que le soleil est aux cieux, Ilion le sejour des dieux Ilion l' escole des armes, La pepiniere des gensdarmes, Ilion l' archive des loix, La bisayeule de nos roys, Bref, ceste Ilion dont Cassandre Plora la deplorable cendre, Lors que l' escumiere Cypris Promit au beau berger Paris Une favorable maistresse, Et que ceste infame déesse Luy fit violler effronté Le sainct droict d' hospitalité, Ravissant l' espouse infidelle, De son hoste, Helene la belle, Helene dont l' oeil gratieux Faisoit honte au grand oeil des cieux, Bel oeil la boutique du foudre Qui mit les pergames en poudre, Fourneau qui premier alluma Le feu qui Troye consuma, Troye de qui les tours sublimes Portoient leurs sourcilleuses cimes Au dernier estage des airs. Agamemnon, que tant de mers, Tant d' avantures perilleuses, Tant de battailles furieuses, Tant d' assauts, et tant de combats, N' avoient peu conduire au trespas, Et rendre ce brave monarque, Froide victime de la Parque: Luy dis-je qu' au champ de Mars Avoit couru tant de hazards, Conduisant les guerrieres tropes Des myrmidons, et des dolopes. En fin reportant tout grison Aux penates de sa maison Son los, ses lauriers, et ses palmes, Comme il croyoit les ondes calmes, Et qu' il pensoit loin des malheurs Se reposer de ses labeurs Au giron de sa Clytemnestre: Le voyla meurtry par la dextre D' Aegiste, infidelle vassal Compagnon de son lict royal. Ce qui fascha tant les celestes, Qu' ils permirent aux mains d' Orestes D' espandre le sang maternel, Et d' ouvrir d' un fer criminel Le flanc de sa mere impudique. Voyla comme l' amour lubrique Attira l' adultere a soy, Et l' adultere brize-foy Apres soy tira l' homicide, L' homicide le parricide: Car ainsi que les flots grondants L' un a l' autre vont succedants Un crime appelle un autre crime Comme un abisme un autre abisme. Jusqu' ou ce brazier violent Brusla-t' il l' esprit insolent De la fratricide Medée, Quand enragément débordée Pour parvenir a ses desseins, Elle déchira de ses mains En morceaux l' innocent absyrthe. En quelle boüillonnante Syrthe S' abysma la pauvre Biblis? Bref, tant de cerveaux affoiblis Dont l' honneur fit triste naufrage Enveloppé dedans l' orage Qu' excite un impudique amour: Ont mille fois maudit le jour D' avoir malheureuses victimes Ployé leurs cols pusillanimes Souz le joug de cét effronté Ennemy de la chasteté. LES PEDAGOGUES D'AMOUR Avant que de ployer sous le faix amoureux, Avant que de gouster le poizon langoureux Qu' une oeillade affetée espanche dans nos ames, Avant que d' exercer les amoureuses flames, Et de cueillir la fleur qu' une jeune beauté Conserve dans l' enclos de sa pudicité, Il faut sçavoir les loix qu' en aymant on observe, Il faut cognoistre amour, comme il veut qu' on le serve Comme il faut quelquesfois celer sa passion, Et descouvrir en temps sa chaude affection: Autrement on feroit comme un jeune pilote, Qui peu expert eschouë à la premiere coste Son fragile vaisseau, d' autant qu' il ne sçait pas Sur la carte marine addresser le compas. Toy donc qui veux marcher sous l' enseigne amoureuse, Ne sousleve point trop ton ame audacieuse, Car souvent celuy-là qui veut voller trop haut Comme Icare chetif, fait un perilleux saut: Or comme au jeu de Mars, avant que l' on assaille, Une ville assiegée, on sonde la muraille, On recognoist la place, et par le lieu moins fort, Le soldat valeureux addresse son effort. Ainsi, qui veut loger amour dedans son ame, Il doit sçavoir l' humeur de celle qui l' enflame, Car si elle est avare, il ne faut espargner Les dons et les presens afin de la gagner, Ainsi que Jupiter on a feint sans feintise Changé en gouttes d' or pour la fille d' Acrise: Si son oeil dédaigneux semble n' en vouloir pas, Faut-il le grand chemin quitter pour un faux pas? L' on ne peut obliger un sainct pour une offrande, Plus le labeur est grand, et plus la gloire est grande, Dés le premier assaut la ville ne se rend, Au premier jet du ré le poisson ne se prend, L' eau tombant peu a peu cave la pierre dure, Et rien n' est impossible a l' amant qui endure: La fille mainte-fois couvre par un refus Le brazier amoureux dans ses membres infus, Et semblant au dehors une idole glacée Amour par le dedans enflame sa pensée. Mais si un corrival à dés-ja dans son coeur Allumé le brazier de l' archeret vainqueur, Regarde son merite, et si tu le surpasse En bien dire, en beauté, en richesse, et en grace, Fomente la douleur qui te va consommant, Un jour tu pourras estre autant aimé qu' aymant. Mais, sur tout nous plaignons la plaintifve misere, De ceux qui vont aymant une fille severe, Ignorante, indiscrette, et dont les lourds esprits Dans les gluaux d' amour ne furent jamais pris, Conte luy si tu veux tes amoureuses peines, Monstre luy si tu veux tes amoureuses chaines, Et pour mieux exprimer tes secrettes douleurs Brize toy de souspirs, et te noye en tes pleurs: C' est prescher les rochers, cette farouche beste Payera tes travaux d' un branslement de teste Ou si faut qu' elle t' ayme, ô le chetif amour, Tu seras avec elle a parler tout un jour, Luy cresper mollement sa blonde chevelure, Luy graver sur le front mainte douce morsure, Luy baizer le vermeil de son coral besson, Souspirer aupres d' elle une douce chanson, L' appeller ta moitié, ton ame, ta maistresse: Et lascif inventer carresse sur carresse, Elle sera muëtte ou d' un fade discours Sottement te dira ses languides amours. Mais heureux mille fois celuy-là qui s' enflame De l' accorte amitié d' une gentille dame Dont les souples esprits capables de raison Rehument a longs traicts l' amoureuse poizon. Sans cesser avec toy follastre elle se jouë, Tantost frisottera le cotton de ta jouë, Tantost ses doigts rosins tes cheveux peigneront, Tantost mordillera tes lévres et ton front, Puis te disant qu' elle a songé la nuict passée Qu' entre tes bras aymez tu la tenois pressée, Son blandissant regard te semond au plaisir Qui tempere l' ardeur d' un amoureux desir, Ô couple bien heureux! Quand une mesme flame, Faict de deux coeurs un coeur, de deux ames une ame, Or afin qu' un amant à l' égal soit aymé De celle dont les yeux l' ont tellement charmé, Il doit de poinct en poinct observer nos preceptes, Apprendre nos statuts, et garder nos receptes. Qu' il soit dont lestement à la mode vestu, Docte en prose et en vers, que souvent il souspire Sur le luth argentin son amoureux martyre, Qu' il sçache décocher un regard affeté, Faindre un mignard souz-ris doucement appasté, À un tiers rarement son secret ne decelle, Un tiers est a priser alors qu' il est fidelle, Mais pour quelque dépit conçeu legerement, Souvent d' un ferme amour sappe le fondement. Mais sur tout garde toy de laisser la fortune Passer sans l' empoigner quand elle est opportune, Ainçois quand tu verras ta maistresse en bon point, Fay profiter le temps qui ne retourne point, Et risquant ta fortune a cette heure t' efforce Sa honte pâlier par une douce force: Voyla tout le sçavoir que nous avons appris Au college amoureux de la belle Cypris. Aux dames. Belles qui desirez sçavoir d' amour les loix, Venez en nostre escole estudier sans cesse, Alors vous y serez doctes en peu de mois, Mais, non, ny venez pas, car souvent on y fesse. LE MONDE MALADE Advertissement au lecteur. Non plus qu' on permettoit à l' ancien ethnique S' il n' estoit consacré prestre au temple delphique D' expliquer d' Apollon les oracles divers: Si tu n' es fait poëte au temple de la muse, Ne sonde cét Euripe, et discret ne t' amuze Au sens anagogic de ces mystiques vers. Tu resvois Democrite, arpenteur de phantosmes, Quand du choc hazardeux d' impartibles atomes, Mon estre essentiel resulter tu faisois, Car Dieu crea d' un rien le suject pathetique Avant que luy donner sa forme entelechique Par l' active vertu de sa divine voix. Quatres freres germains paisiblement contraires Tiennent de mes agents les ressorts ordinaires, Perpetuant ma paix en leurs dissentions, Et le meslange esgal de leurs substances pures, Des mixtes singuliers, fait les mixtes natures, Des especes causant les propagations. Quand du confus amas, où languissoient encloses D' un ocieux repos les semences des choses, La main de l' eternel, eust extraict mon berceau, Et chaque individu ennobly de sa forme, L' empireume resté de ce trouble difforme, Ma tousjours menacé d' un desordre nouveau. Bien qu' un symbole égal tout corps physic regisse, Et qu' un cindesme encor deux opposez unisse, Si l' ordre politiq' tant soit peu se dément, La remise vertu par l' intense est domptée, La substance du foible est du fort surmontée, Et le suppost formel dissoult en un moment. Un fruict contagieux par transgrez de deffense, De mon premier bourgeois entoxiqua l' essence, Le sexe lunatique enseigne tous les mois, L' homme en foüille en sueur sa pousiere natalle, Mais afin d' expirer cette offence fatalle, Le grand serpent d' airain fut pendu sur le bois. Par ce morceau mortel ma race estant mortelle, Foiblet je fus sevré de la saincte mamelle, Qui le laict emmanné de la grace rendoit, Ainsi pauvre orphelin, vagabond phantastique, Un regime mauvais me rendit hidropique Lors qu' un grand cataclisme en mes flancs s' épandoit. Mais l' oeuvre ombilical, le paracentesique, Ny l' emissaire faict d' un flameux pirothique N' ont de ce grand peril sauvé le genre humain, Apres quarante jours celuy qui m' a sçeu faire, Esteignant dans mes eaux le feu de sa colere: Changea son ire en grace, et ses verges en pain. Or analogizant les maux de mon enfance Ceux de ma puberté, de mon adolescence, Avec ceux que je souffre en ma declinaison, Il n' y a rien d' esgal mon mal est sans refuge, Ô grand dieu purgez moy par un second deluge, Puis que mon podalire est infect du poizon. Une ethique arrivant à la putredinale Consume peu à peu ma liqueur radicale, Mes membres débilite, et ce feu vehement La substance corrompt de mes humeurs nourrices, Qui portans en mon coeur les vapeurs de leurs vices, Mon estat monarchique portent au monument. Mon coeur, c' est le soleil qui trace sa carriere Par le quatriéme ciel, afin que sa lumiere Aux plus opaques corps il donne liberal, Oeconome prudent qui visite en sa course, Les colomnes d' Hercul', et la Tamise source Sans s' esloigner jamais de son poinct vertical. Mais quoy? Maints autres feux par soif insatiable Boivent de mon soleil le nectar amiable, Et luy comme un phinée estant des autres beu, Pense estancher sa soif d' un emprunté breuvage: Mais en vain car sa soif n' en croist que d' avantage, Plus il boit, plus ses feux luy boivent sa vertu. Deux diverses boissons diversement alterent, Ces dévorants braziers qui jamais ne temperent Leur tantalique soif, une esclatte et reluit, Visqueuse et adherante à la main qui l' attouche, L' autre est douce à la bourse et salée à la bouche Que titan chaleureux au mois de may recuit. Est-ce pas grand pitié? Que l' onde qui ruisselle, De mes membres grevez (taillant leur hydrocelle,) Dedans ses aqueducts void ses flots consommer, Et que tant de vautours, tant de glouttes sangsuës, Epuisent tellement ces sources incogneuës Qu' a peine en revient-il une goutte en la mer. Insalubres liqueurs: non, par metonymies Je vous veux appeller salutaires mumies, Car de mon corps seiché le bâme vous naissez: Catacreze trop large: helas! Plutost vous estes Un dangereux venin, puis que crever vous faites Le ventre crapuleux qui en prend par excez. Ô dieu: mon sens se trouble, où courent ces evantes Le tyrse entortillé dedans leurs mains sanglantes? Quel espais tourbillon de centaures je voy? De polipes encor, qui portent poligames Cent robbes sur le dos, sacrileges infames Qui se vont marchandant des tresors de la foy. Enfans de giezy, qui donnez impudiques Les joyaux de l' espouse a des circes lubriques, Flambeaux soubz le boisseau qui n' esclerez qu' a vous, Excubes aggravez du sommeil des delices, Pastres qui empestrez dans les gluaux des vices Delaissez vos troupeaux a la gueulle des loups. Un siecle est revolu depuis que la semence D' un poizon alleman par vostre negligence Pululle dans mes reins, et s' y va desployant: Le sablon qui jaunit les ondes de Pactole En devient corrompu, et la sur-face molle De la Seine aux lon plis fremit en le voyant. Mais le plaisir de voir ces passageres gruës Pantagruelizer en leurs testes cornuës L' oracle d' un Panurge ou d' un Epistemon! Alte, muse, mon tout, donne trefve à tes plaintes, Souvent la verité se cache sous les feintes, Comme Neptanabus sous Jupiter Amon. Vous donc le corps triple-un de la theurapeutique, Espluchez de mon mal la cause morbifique, Repurgez ces humeurs qui troublent ma raison, Pour conserver le tout extirpez la patrie, Il faut un fort remede en forte maladie, Un extréme antidote en extréme poizon. Le medecin. Licence. J' ordonne que tu sois sans crainte et sans justice, Qu' au bourbier de peché paresseux tu croupisse, Enyvre toy du vin de tes pollutions, Vy sans religion, opprime l' innocence, Secouë imperieux toute humaine puissance, Et cours a toute bride apres tes passions. Le chirurgien. Cruauté. Ca que tout l' aliment de tes veines j' espuise, Que je tranche ta chair, et tes os cauterise, Tu ne dois esperer de remede à tes maux Que le fer et le feu la gangrene est formée, Et le venim montant de ta chair enflamée, S' est emparé dés-ja des membres principaux. L' apotiquaire, ignorance. Pour lenir ta douleur, il faut que je compose Mille forts laxatifs, et redouble la doze, Qui raclent tes boyaux et te picquent le flanc, Si ne profitent point mes drogues anciennes, Quelque fin charlatan te donnera des siennes Qui te feront vomir et vuider jusqu' au sang. Le monde. Je l' avois bien predit mon mal estre incurable, Ces foux devroient premier eux-mesmes se guarir Divers sont leurs conseils mais leur fin est semblable, Et ne tendent tous trois qu' à me faire mourir. Ô mon sainct Esculape, à toy seul je m' escrie, J' implore langoureux les rais de ta bonté, Car comme tu m' as seul donné l' estre, et la vie, Seul tu me peux aussi redonner la santé. LE TOMBEAU D'ANGOULEVENT Cy gist le sieur D' Angoulevent Qui sçeut si bien en son vivant Cajoler les dames farouches, Qu' il en jetta plus à l' envers Que l' esté n' engendre de vers, Ny l' hyver ne fait choir de mouches. Son persuader fut si doux, Qu' il en mettoit en rût les loups, Les thoreaux, et les cerfs rapides Couplant plus de culs deux a deux Qu' on ne voit dans les fresnes creux L' esté joindre de cantarides. À l' odeur de ses vestements Les chevaux sailloient les juments, Les poissons frayoient aux rivieres, Et les asnes d' amour touchez Baudouynnant dans les marchez En rompoient sangles et croupieres. Si Mercure dedans les cieux, Pouvoit pour le plaisir des dieux Autant de deesses abbattre Que ce grand maquignon de cus A fait à Paris de cocus, Jupiter auroit beau s' esbattre. L' on dit que Mercure trompa, Argus, et le chef luy couppa, Si ce marchand de chair humaine Eust bien ces exemples appris, Les bonnets cornus à Paris Ne vaudroient qu' un liard la douzaine. La dame si tost n' escoutoit Ce pipeur, qu' elle se sentoit Lier de chaines aymantines, Et son coeur d' amour si vaincu Qu' elle pensoit avoir au cu, Un essaim de mouches bovines. Un nombreux haras d' estalons La suivoit tousjours aux talons, Chacun un baiser luy dérobe Pour assouvir ses appetits, Et tous les chiens grands, et petits Venoient pisser contre sa robe. Et comme l' autel où pendoit La lire d' Apollon, rendoit Long-temps apres de l' armonie, Apres le maquereau discours Le cu luy fredonnoit tousjours La sarabande d' Italie. Jamais il n' aborda beauté Qu' en fin vainqueur il n' aît esté, Tant il dressoit bien ses approches, Quelquefois faisant du badin Maniant un vertugadin Glissoit le poulet dans les poches. Tantost d' une follastre main Faignant de toucher d' un beau sein L' albastre jumeau qui souspire, Laissoit couler tout doucement Les vers, qui d' un gentil amant Exprimoient l' amoureux martyre. Il frequentoit les courtisans, Les financiers, les partisans, Gens de hazard et de resource, Du Pont-Neuf tous les maquereaux Ne sont que ses petits ruisseaux Tous tributaires de sa source. Il leur monstroit de vive voix Les axiomes et les loix De cette gentille science, Que nul n' eut osé pratiquer Sans premier luy communiquer Tous les degrez de salience. Il n' y a si petit bordeau, Cabaret, charlatan, bedeau, Coupeur de bourse, ny belistre, Dariolette de Cypris, Cocu, ny cornard dans Paris Dont il ne faisoit bon registre. Il jugeoit a l' oeil et au pas Les filles d' amoureux appas Comme les laquais aux mandilles, Aux mantes les vrays irlandois, Aux chapeaux longs les albanois, Et les espagnols aux roupilles. Il avoit mille inventions Faisoit mourir les morpions, Rendoit les mamelles plus dures, Guarissoit chancres et poulains, Et par les lignes de nos mains Il predisoit les advantures. Il n' y eut jamais Tabarin, Galinette, ny Turlupin, Gros Guillaume, ny Jean farine Plus farcy de bouffons propos, Aussi faut-il prince des sots Royaume plus grand que la Chine. Ce mome, ce Roger Bon-Temps, Fut si gaillard en son printemps Qu' il vous eut fait crever de rire Quand pour faire dançer putains Il ne vouloit que deux patins, Ou jouër de la pesle a frire. Ainsi que freslons amassez Au son des chauderons cassez Tremoussoit lors foison de garces, Et les bons tours D' Angoulevent Valeran emprunta souvent Pour faire la sauce a ses farces. Aussi, a la posterité Ce bel esprit a merité D' estre nommé dans les provinces Et dans les plus fameux bordeaux Le grand prince des maquereaux, Et le grand maquereau des princes. Combien de filles de bon lieu Doivent leur chandelle à ce dieu Qui r' habilloit leurs friquenelles Se donnans maints cocus en vert À tous les diables du Vauvert Que leurs femmes estoient pucelles. Car l' astringent medicament Resserroit tout si proprement Que le plus expert podalire Fut-il de la place Maubert, Ny la matrone de Joubert N' y eussent trouvé que redire. Angoulevent, angoule-vin Esprit de vin, esprit divin, Trepié des amoureux oracles, Je te peux bien solemniser Et dans ces vers canoniser Puis que tu fis tant de miracles. Pleurez garces, pleurez souvent Vostre bon pere Angoulevent, Qui ne demande autre hecatombe Que de la cire de vos yeux Vous allumiez en vos ans vieux Un cierge benist sur sa tombe. Icy en repose le corps, Mais son esprit est sur les bords D' Acheron aux ondes prisees, Courtisant charon pour aller Dans les enfers maquereller Les ames des Champs Elisees. Charon, nautonnier renommé, Si tu me passe à point nommé, Je jure les yeux de Cyprine, Et le beau sein de Jenneton, Que ceste nuict malgré Pluton Tu joüyras de Proserpine. À ces mots, Charon, qui n' est plus Qu' un tronc immobile et perclus Sent rechauffer sa froide cendre, Et dans ses membres engourdis, Renaistre le feu qui jadis Enflama sa jeunesse tendre. Deesse (dit-il) mon soleil, Ne denie un traict de ton oeil À cette vieille et morte souche, Ne mesprise mes blancs cheveux Puis que rajeunir tu me peux D' un baiser de ta belle bouche. Angoulevent lors s' avança Pluton vint qui le repoussa, Charon entreprend la querelle, Pluton décharge un aviron Si fort sur les reins de Charon Qu' il en fit ployer la nacelle. Vieu fou, ce ruzé maquereau Fera de l' enfer un bordeau, Il nous débauchera la Parque, Si ce malheur arrive un jour, Et que la mort face l' amour, Adieu tes rames et ta barque. Va Pluton, va vilain jaloux (dit alors l' esprit en courroux) Va servir encor de risée Aux esprits, qui malgré tes loix Ont veu ta femme mille fois Se pâmer au sein de Thesée. Si je passe ce flot mutin Il n' y a si petit lutin, Ny demon dans tes noires bornes, Pour me venger de cét affront Qui ne te plante sur le front Chacun un pennache de cornes. Va donc cocu, va te cacher, Cupidon sera mon nocher, Je ne veux fleuve que ses flames, Sa trousse sera mon batteau, Ma voile sera mon bandeau, Et ses fléches seront mes rames. Non, non (dit l' enfant de Cypris) Ma mere ne m' a point appris À favoriser telle peste, Pour tes voeux je n' ay point d' autel, Ton feu est terrestre et mortel, Le mien immortel et celeste. Ce n' est point moy, non ce n' est point, Ma belle flame qui époint, Les ames de ces mercenaires, La grace d' un corps bien vestu, Le bel esprit, et la vertu Sont mes maquereaux ordinaires. Mon feu, dont je brusle les dieux Ne touche point ces vicieux, C' est un démon qui les inspire, Les presents ne vont m' engageant, Et jamais ny l' or n' y l' argent N' eurent de cours en mon empire. Aussi ces pilliers de Bordeau Qui achetent d' un maquereau Remede à leur publique flame, Monstrent bien qu' ils n' ont point d' attraicts Et que trop mousses sont leurs traicts Pour blesser le coeur d' une dame. Voyez un peu l' orgueil hautain De ce petit fils de putain Dit Angoulevent en collere, Comme il faict de moy peu de cas, Et l' impudent ne songe pas Qu' il est maquereau de sa mere. Est-ce pas ta mere (bastard) Qui t' a donné ce riche dard, Ta trousse qui les dieux maistrise, Et ton arc si bien ciselé Pour luy avoir maquerellé Mercure, Adon, Mars et Anchise? Ma foy si ton commandement N' est que sur ceux qui vont aymant Les vertus que tu viens de dire, L' on te pourra dire en un mot Que le royaume d' Ivetot Sera plus grand que ton empire. Le dieu de l' Olympe estoilé Eut il jamais depucelé La belle acrisienne vierge Qu' on enfermoit dans une tour, Si plus par or que par amour Il n' eut corrompu le concierge? Aussi la science, le rang, L' honneur, le courage, le sang Ne font plus aymer la personne, Amour se vent à tout venant, Et les dames de maintenant Sont à qui plus d' argent leur donne. Qu' on soit tortu, bossu, boiteux, Ladre, pulmonique, goutteux, Qu' on aye sué dix verolles, Extraict d' un ciclope enfumé, Assez l' on sera estimé Pourveu qu' on aye des pistolles. C' est pourquoy (ce dit Cupidon) Je veux esteindre mon brandon Fuyant un peuple si barbare, De peur qu' il me soit reproché Que mon traict ait jamais touché Le coeur d' une maistraisse avare. Lors s' envola comme le vent Laissant le pauvre Angoulevent, Qui plein de fureurs maniaques Se resolut faire un batteau D' un grand vieux châlit de bordeau Qu' il avoit pris chez le grand Jacques. Il prit pour servir d' avirons Les potences de deux larrons Qui jadis luy tindrent escorte Quand le barbier de Sainct Marceau Luy testonnant si bien la peau Rendit son esperance morte. Le voyla donc prest a ramer, Quand Acheron pour l' abismer Veut en deux parts ses vagues fendre, Lors pour faire un fleuve il a pris Tout ce qu' on sçait que dans Paris En soixante ans il fit répandre. Ainsi en despit de Charon, De Pluton, d' amour, d' Acheron, L' esprit traversa le rivage, Et laissa pour memoire au bout Qu' un maquereau passe par tout Sans payer tribut ny peage. Dormez doncques jaloux argus, Vous ne serez jamais cocus, Ceste mort vos frayeurs efface: Il est vray qu' un poëte escrit Que vos femmes ont trop d' esprit Pour laisser faillir vostre race. YAMBES Contre une médisante de l' autheur. Rouge Menade a la vineuse trongne, Sale Circé, dont l' infecte charongne Cerche bruslant d' un feu luxurieux L' accouplement d' un lutin furieux. Oze-tu bien effroyable meduse Calomnier les mignons de la muse? Ceux qu' Apollon comme ses nourriçons Instruit luy mesme en ses doctes chansons? Qui sur l' esmail des rives pegazides Menent le bal des vierges castalides, Poëtes sacrez, les delices des cieux, Prophettes saincts, interpretés des dieux. Respond moy donc, chétive creature, Monstre engendré en dépit de nature, Sale excrément du manoir stigieux? Quel farfadet, quel demon envieux Se va joüant dans ta cervelle creuse, Quand contre moy ta langue injurieuse À gros boüillons vomit tant de poison? Mais sans sortir des gonds de la raison Tu sentiras au courroux qui m' allume Comme est pesant le foudre de ma plume, Et comme sont d' un pouvoir plus qu' humain Les vers traçez d' une maistresse main. Grand front pelé, teste chauve, peau molle, Vrays reliquats de la grosse verole, Menton barbu, qui semble avec raison Le croupion de quelque vieil oyson Dont les tuyaux des plumes arrachées Restent encor aux places écorchées, Col de cigongne ou les nerfs sont tendus, Tetins fletris en bezace pendus, Jouë avallée en dogue d' Angleterre, Ventre ridé, hanche faite en esquerre, Teint basané comme un vieux manuscrit, Bouche puante à baiser l' antechrist. Quand je te voy quelquesfois attiffée Pour prendre mieux le diable à la pipée, Que tu te pare et que par vanité (vieux cu rompu d' avoir tant culeté) Tu contrefais encor la jeune fille: Je pense voir un singe qu' on habille, Une sorciere empezer son rabat Pour mettre en rut le grand bouc du sabat, Je pense encor voir une vieille rosse Le dos er' né de tirer le carrosse Qu' un maquignon pour s' en deffaire mieux Va reparant d' un harnois precieux. Non, tu n' est plus qu' une vieille alumelle, Qu' un vieux fourreau, qu' une vieille aridelle, Qu' un vieux chaland enfondré dedans l' eau, Qu' un vieux fantosme à l' entour d' un tombeau, Qu' un vieux cabas, qu' un vieux loudier à prestre, Qu' un vieux mortier à piller du salpestre, Qu' un galetas, qu' un vieux grenier à foin, Qu' un vieux idole enfumé dans un coin, Qu' un vieux chalit à gaigner chaudepisse, Qu' un vieil égout ou tout le monde pisse, Qu' un vieux fusil, qu' un vieux havre a tout vent, Qu' une lanterne, ou lampe de convent, Qu' un vieux plancher ou filent les araignes, Bref, tu ressemble à ces juments brehagnes, Qu' on ne met plus qu' a porter du fumier. Bien que tenant ton galbe coustumier, Chacun te void demarcher en triangle Tordant le cul en mule que l' on sangle, Le sein ouvert en rougeur surmontant Le dos d' un gueu qu' un bourreau va fouëttant, Le nez au vent comme une haquenée, Les yeux flambants, bacchante forcenée, Haute en la main, dédaigneuse en discours, Fiere, superbe, et portant tous les jours Tant d' affiquets, de noeuds et de dentelles, Dessus ton col tout rongé d' escroüelles, L' on diroit lors qu' il ne reste plus rien Que tu ne sois une fille de bien, Et que ton cu, tant tu fais de l' habille Soit le faux-bourg de quelque bonne ville. Quoy donc? Faut-il pour trois pipes de vin Que des marchands tu empruntes, afin D' entretenir ton cabaret infame? Et pour avoir d' une impudique flame, Ensorcelé le sac d' un chicaneur Trencher ainsi de la fille d' honneur? Non, non furie à la criniere éparse, Souvienne toy que tu n' es qu' une garce, L' ivroy', le son, la lie: et le rebut De tout le peuple, et que ton dernier but Apres avoir servy de maquerelle Sera de vendre un jour de la chandelle. Comme jadis la devotte Isabeau Ne pouvant plus gaigner dans le bordeau À culeter sa miserable vie, À Sainct Aignen revendoit sa bougie, Ne luy restant de son bien amassé Que deux sabots, un vieux panier perçé, Une quenoüille, une vieille bezace, Un chappelet pour avoir bonne grace, Un pelisson, un capot d' irlandois, Un vieux flacon, une escuelle de bois, Et les coipeaux d' un vieux manche d' estrille. Cache toy donc au fond de ta coquille Sale limace, et que jamais tes yeux N' osent s' ouvrir pour regarder les cieux. Dieu qu' est-ce cy! Quelle horreur, quelle rage, Fuyez, voisins, fuyez, la chienne enrage, La beste est folle et ne voyez-vous pas Comme elle va le museau contre bas? La gueule ouverte, et comment elle escume? Voyez le feu qui dans ses yeux s' allume, Oyez ses cris, ses hurlements affreux, Comme elle mesme arrache ses cheveux, Grince les dents et comme la mastine Pousse dehors sa langue serpentine. Sus qu' on la lie et l' embaillonne aussi, Retire toy muse mon cher soucy, Tu es trop douce et ton vers trop modeste Pour chastier ceste maudite peste. Venez fureurs, venez rages d' enfer, Laissez un temps en repos Lucifer, Que tardez vous bourrelles enragées? Venez vanger les muses outragées, Ou sont vos feux? Vos foüets et vos flambeaux? Vos crins retors? Vos sifflants coulevreaux? Sus freres soeurs, de vos rouges tenailles À ceste louve arrachez les entrailles, Ses membres soient en mille lieux espars, Faictes jaillir son sang de toutes parts, Déchirez luy d' une lame sanglante En cent morceaux sa langue médisante. Puisse elle avoir les avives, la toux, Janvarts, surrots, les malandres, les cloux, Antrax, charbons, la gourme, les trenchées, Les espervains, le tic, les clavelées, Le flux de sang, les mules aux talons, Chancres, poulains, tophes, et durillons, Lepre, saphirs, pelade, teigne, raffles, (tous grains benits des pelerins de Naples) Et tous les poulx qui sont a l' hospital. Puis je souhaite au comble de son mal Que chiens et loups en mourant de la sorte S' aille paissants de sa charogne morte, Et qu' a jamais sa grand' temerité Soit en horreur à la posterité D' avoir esté jadis tant indiscrette Que d' offencer un si gentil poëte. STANCES PANEGIRIQUES Stances panegiriques presentées par l' autheur au roy, Et a la reyne son espouse en leur ville de Blois. Durant les troubles de l' an 1615. Quels feux nouvellement allumez dans les cieux, De leur vive lumiere esbloüissent nos yeux? C' est Phebus et Phebé les deux lampes du monde, L' un comme un grand soleil remplit tout de clarté, Et l' autre semble bien le croissant argenté Quand la nuict il se mit au beau cristal de l' onde. Il est vray que Phebus ne reluit que le jour, Et que Phebé la nuict se pourmeine a son tour, Mais jour et nuict ces feux reluisent sur nos testes, Il n' est point d' occident pour ces divins flambeaux, Et l' amoureux aspect de ces astres jumeaux Fera naistre le calme au fort de nos tempestes. Le muable croissant perd souvent sa lueur Quand du lourd element la palpable noirceur Jalouse, s' interpose aux deux torches celebres, Et Phoebus roy des jours éclipse quelquefois Quand l' opaque rondeur de la mere des mois Entre luy et nos yeux oppose ses tenebres. Mais ces phares luysants que je chante en mes vers Luyront par tous les coins de ce bas univers Sans rencontrer d' obstacle aux raiz de leur justice, Feront guerre mortelle aux pythons vicieux, Et l' immortel soleil de leurs faicts glorieux N' éclipsera jamais que le monde n' éclipse. Brave Louys c' est vous que j' appelle un soleil, Puis qu' entre tous les roys vous estes sans pareil, Titan ne quitte point l' orniere de son erre, Vous ne sortez jamais du sentier vertueux, C' est assez de luy seul pour gouverner les cieux, C' est assez de vous seul pour gouverner la terre. S' il ne laisse jamais sommeiller ses chevaux, Vous ne prenez repos que parmy les travaux, S' il void tous ses climats, vous toutes vos provinces, Grands roys soubs qui l' on void les muses prosperer Bref qui plus justement sçauroit-on comparer Au prince des flambeaux, que le flambeau des princes? Belle et royalle fleur du tige de Bourbon, Race de Sainct Louys, Louys que Dieu tout bon Nous donne pour fermer à nos larmes la bonde, Fils aisné de l' eglise, et le pivot des loix, Tout le monde vous dit le vray soleil des roys Comme vostre royaume est le soleil du monde. C' est vous belle Anne aussi que j' appelle un croissant Il addresse la nuict le fourvoyé passant, En la nuict de nos maux vostre jour nous recrée, Hecate on adoroit pour sa grand' chasteté, Aussi n' est-il permis de voir vostre beauté Qu' a fin de l' adorer comme chose sacrée. Ceste deesse porte en escharpe un carquois Un espieu d' une main, de l' autre un arc turquois, Laissant le fuseau tordre aux femmes casanieres, Imitez là (madame) et vous armant pour nous Laissez pour un precepte aux reines comme vous Que les femmes des roys doivent estre guerrieres. Durant que l' avant-chien vomit à gros boüillons, Ses braziers rotissans sur nos blatiers seillons, La lune espand dessus les perlettes utiles D' une fraische rosée: aussi Anne vos yeux, Font tomber sur la terre une fraischeur des cieux Durant l' embrazement de nos guerres civiles. Ô reine excusez moy, si vos divinitez Me cachent vostre gloire en leur infinitez, Voudroy-je contenir tout Neptun dans un verre? Si mon humble bassesse exprimoit vos hauteurs, Un pygmé porteroit le ciel de vos grandeurs, Voire j' enfermerois tous les cieux dans la terre. Quand je voy vos beaux yeux plus clairs que deux soleils, Vos lévres se border de deux coraulx vermeils, Les graces frisotter vostre ondoyante tresse, Les vertus se mirer en vostre front luysant, Je dy lors que le ciel se trompa vous faisant, Et qu' au lieu d' une femme il fit une déesse. Je dirois volontiers que nature à voulu Monstrer aux dieux jaloux son pouvoir absolu Et par vos raretez braver leur arrogance: Mais parlant en chrestien, je dy qu' en verité Dieu ne vous prodigua jamais tant de beauté Que pour le seul respect d' estre reine de France. Avec un si grand roy vos grandeurs marier, C' estoit à son anneau la pierre apparier, Louys est sans second, comme vous sans seconde, Jeune et beau comme vous, tous deux de mesme loy Si vous estes encor fille d' un puissant roy, Vous avez espousé le plus grand roy du monde. Reine mere c' est vous, qui bravant nos mutins, Nous donnez ce beau couple en despit des destins, Qui sembloient faire espaule aux vassaux infidelles, La fin de vos exploicts tesmoigne à vos jaloux Que vous eustes jadis un magnanime espoux Qui vous à bien appris à dompter les rebelles. La France vous en à mille obligations, Car les flots turbulents de nos dissentions Nous eussent engloutis sans vostre vigilance, Quand l' estat en vos mains mist le salut des siens, Au gouffre de Sylla n' aboyent tant de chiens, Que de chiens abboyoient le sceptre de la France. Mais l' ange bien-veillant que le grand roy des roys Crea pour directeur de l' empire françois, A par vous estouffé ces intestines flames, Fait culbuter du ciel ces petits phaëtons, Percé de mille traits ces superbes pythons, Et changé nos tombeaux en des epithalames. Beaux astres venez donc essuyer de nos yeux, Les pitoyables pleurs et calmer gratieux Des soldats insolents la tempeste et l' orage, Trop long-temps ce pays sert de proye aux volleurs, Et le peuple à desja souffert tant de douleurs, Qu' a peine pourrez vous le cognoistre au visage. Maudite ambition que tu cause de mal! Quel conseil decretté dans l' abisme infernal Pour reformer l' estat le veut mettre en ruine? Faut-il nous massacrer afin de nous guarir? Est-ce la comme il faut nos douleurs secourir De nous donner la mort pour toute medecine? Princes, les petits dieux de ce monde mortel, Sans le maudit conseil du traiste Architofel Absalon n' eust jamais fait la guerre à son pere, Et tant d' Achitofels qu' on void auprez de vous, Ne sont que boutte-feux de vos jeunes courroux, Et que serpents ingrats qui devore leur mere. Je parle rondement, trop libre est mon humeur Pour infame jouër le rôle d' un flateur, Il ne faut pas tousjours disent ces limes sourdes, Corner la verité aux oreilles des grands, Vous mentez imposteurs, c' est a faire aux tirans, Les princes vertueux ne se paissent de bourbes. Au dire de Solon, Diogene parloit Trop hardiment aux roys, Partisatis vouloit Que de son fils Cyrus l' oreille fut repuë De paroles de soye, ô pure vanité! Jamais ne faut couvrir la simple verité, Ceste blanche deesse est belle toute nuë. Polipes inconstans, fusils seditieux, Allumettes de cour, flambeaux contagieux, Vous cachez le venim dans le coeur de la pomme, Vous mordez en riant, et succrant le morceau Vous semblez au boucher qui gratte son pourceau D' une main, cependant que de l' autre il l' assomme. L' ocean est à craindre alors qu' il est esmeu, Le foudre est dangereux, dangereux est le feu, La peste encore plus: mais le flatteur ressemble À la peste, et au feu, au foudre et à la mer, Voire est pire cent fois, car soubs ombre d' aimer, Il foudroye, occit, brusle et noye tout ensemble. Grands princes chassez donc ces sordides flateurs, Bouffons brigue-banquets, ces trasons, ces vanteurs, Ces esprits de bitum de soulphre et de salpestre, Fuyez le fray maudit de ces sifflants serpents, Vous cognoistrez un jour (sages à vos despens) Que jamais il ne faut se jouër à son maistre. De grace dites-moy: quand vos dissentions Mettront la France en proye aux autres nations, Quel profit pensez-vous tirer de son dommage? Si nos troubles civils la font couler dans l' eau, Vous estes embarquez dans le mesme vaisseau, Aussi perirez-vous par le mesme nauffrage. Non, tant que sur la mer de nos calamitez, Ces tintarides feux lanceront leurs clartez, L' estat ne cinglera que sur des ondes calmes, La France passera sur le ventre aux mutins, Et nos lys cultivez par la main des destins Porteront de l' ombrage aux estrangeres palmes. Venez doncques grand roy, grande reyne venez Que de peuples seront aujourd' huy estonnez De voir tant de beautez, de traits, d' attraits, de flames, D' honneurs, de majestez, de graces et d' appas! Mais, faut-il s' estonner si nature icy bas A fait deux corps si beaux pour deux si belles ames? La nature pestrit (disoit un ancien) Les corps du simple peuple, et ses mains peuvent bien Bastir pour tels esprits des mortels habitacles, Mais il faut que Dieu mesme avec ses propres doigts Organise les corps pour les ames des roys Comme temples sacrez, ou il faict ses miracles. Et je panche quasi vers ceste authorité Quand mon oeil ne voit rien sous le plancher voûté Ou tant de dons qu' en vous la nature respande, Dons qui taire me font quand j' en ose parler, Car ce ciel est trop haut, ce soleil est trop clair, Cét abisme est trop bas, ceste mer est trop grande. Pour graver Alexandre un Phidias jadis, Sur le grand mont Athos fit ses desseins hardis: Sacré germe royal ou toute grace abonde, Pour peindre vos beautez en leur proportion Et vos perfections en leur perfection Il faudroit un tableau plus grand que tout le monde. Mais nos nouveaux chrestiens, et quelques factieux Voyans que vos vertus leur donnoient dans les yeux, Assaillent au berceau vostre sainct mariage Courage le dompteur des monstres inhumains, Lié dans son berceau, estrangla de ses mains Deux venimeux serpens pour son apprentissage. Il est vray que jamais un plus pesant revers Ne pouvoit estourdir l' heretique pervers, Cét hymen luy sera un grand coup de massuë, L' idole de Dagon fera bien tost le saut, L' ephyalte à porté sa superbe si haut, Qu' il s' est faict à la fin assommer dans la nuë. Si l' on eust consulté ces sepulchres blanchis La licorne eust flestry la candeur de nos lys, La Seine eust fait enfler les flots de la Tamise, Le monstre d' heresie en son lustre eust esté, La Babel de Nembroth jusqu' au ciel eust monté, La sinagogue en fin eust gourmandé l' eglise. C' estoit au philistin assembler Israël, Agar avec Sarra, Isaac et Ismaël, La tribu de Juda avec la moabite, Joindre Jerusalem au mont de Sinay, Jesus et Belial, Ester avec Vasthy, Et prendre pour Jacob une femme en Egypte. Sus donc preste ton bras à tes destins (mon roy) Jà la belle victoire amoureuse de toy D' honorables lauriers couronne ta couronne, Retiens l' occasion luitte contre le temps, Chacun desire voir les fleurs de ton printemps, Pour juger la valeur des fruicts de ton automne. Et n' aprehende point que de tes jeunes bras Les premiers passe-temps soient les sanglants combats, Le passe-temps d' un roy n' est beau s' il n' est penible, Puis il n' est pas requis que tes bras soient si forts, Ton courage suffit pour forcer tous efforts, Et le seul nom de roy te peut rendre invincible. Aussi void-on souvent le jeune lyonneau Pour essayer sa force affronter un thoreau, Et l' aigle au premier vol aux dragons faire teste, Le mont de la vertu est si roide et si haut, Que qui veut y grimper diligemment luy faut Commencer au matin pour au soir estre feste. Qui mit le fils d' Alcmene au rang des immortels? Qui luy bastit jadis un temple et des autels, Si non les grands travaux de sa verte jeunesse? Il se faut de bonne-heure endurcir aux labeurs, Et jeune ensemencer le terroir des honneurs Afin d' en moissonner les fruicts à la vieillesse. Pour quoy tant celebrer d' Hercule les hazards? Henry ce grand Henry cét invincible Mars, L' Alcide qui purgea de tous monstres la France, N' a t' il gravé par tout ses genereux exploicts? Imite donc Louys cét Hercule françois, Les exemples d' un pere ont beaucoup de puissance. Quand son peuple fardoit son visage trompeur Du plastre de la foy: quel penible labeur N' eust-il aint que de voir la ligue surmontée? Si ce qui couste cher on doit bien estimer, France que ce bon roy te devoit bien aimer Puis qu' au prix de son sang il t' avoit achetée. Ses bras n' estoient encor que du jonc nouvelet, Ses os n' estoient encor que du cotton mollet, Quand il voulut porter les fardeaux de la guerre, Ses ennemis dés lors disoient bas en leur coeur Si desja ses esclairs nous font trembler de peur: Que fera quelque jour l' esclat de son tonnerre? Tonnerre qui a fait tout le monde tonner, Qui ses rebelles fit tant de fois estonner Qu' ils n' en ozent encor parler en asseurance, Tonnerre qui n' a point pardonné aux lauriers Qui cernerent le front des plus braves guerriers, Tonnerre qui a fait trembler toute la France. Il n' estoit de ces roys au mois de may trainez Dedans un chair de fleurs, laissans effeminez Aux maires du palais les publiques negoces: Aussi peu sembloit-il ces princes féneants Qui se monstrent au peuple une fois tous les ans Puis se font renfermer comme un habit de nopces. Comme un simple soldat on l' a veu mille fois Se jetter aux hazards, suer souz le harnois, Dans les retranchements passer les nuicts entieres, Si son corps fatigué quelquesfois sommeilloit, Son grand esprit tousjours sur la France veilloit, Et ses songes n' estoient qu' entreprises guerrieres. Mort implacable mort, que ne l' as-tu mis bas, Quand les champs gemissoient sous ses braves combats, Quand il fendoit, fondit, foudroyoit aux alarmes, Faisant des mieux armez le sang par tout jaillir, Ô que tu n' avois garde alors de l' assaillir Coüarde, tu tremblois au seul bruit de ses armes. Pardonnez cher Louys à nos justes clameurs, Nos maux ne cessent point, cesserons nous les pleurs? Long temps d' un tel brazier se gardent les flaméches, Irons nous d' un tel roy la memoire estouffants? Son sang tombe sur nous, et sur tous nos enfans, Et ses playes encor nous semblent toutes fréches. Ne cesse donc jamais France de souspirer, Noye tes tristes yeux à force de pleurer, Quand de tes yeux seront les rivieres taries Fay de ton coeur transi un embrazé fourneau Pour faire distiler tous membres en eau Et tirer de ton sang des larmes cramoisies. Non, arreste tes pleurs legitime françois, La Parque n' eust jamais de pouvoir sur les roys, Henry Le Grand revit en sa vivante image Veux-tu voir bien au vif peintes ses actions, Contemple son Louys, et ses perfections Tu diras que l' autheur fut moindre que l' ouvrage. Dieu nous promet en luy un beau siecle doré, Les astres, et les cieux l' ont ensemble juré, Son gentil naturel d' abondant nous l' asseure, Fortune, a ce bon heur se plaist de consentir, Quel envieux démon pourroit faire mentir Dieu, les astres, les cieux, fortune, et la nature? Tout le monde à les yeux sur ses premiers exploicts, Rarement en la guerre on peut faillir deux fois, Le dessein bien fondé rend la chose avancee, La fin couronne l' oeuvre, il est vray: mais souvent L' on juge du midy par le soleil levant, L' oeuvre est faite à demy qui est bien commencee. Donc pour donner (mon prince) a tes sublimes faits Un bon commencement, redonne nous la paix, Où si a nos malheurs la guerre est necessaire, L' innocent, pour le moins, n' en ressente les coups, Faut-il que les aigneaux patissent pour les loups Et que la France soit a la France adversaire? C' est grand cas qu' en dix ans la France et les françois N' ont tant souffert de maux qu' ils ont depuis dix mois Que ces ambitieux ont broüillé ton empire, Empire que l' on void en danger d' abismer, Si tes braves nochers ne veulent mieux ramer, Et toy mesme ne prends le timon du navire. Comme ce ruineroit tout ce grand univers, Si haut, si bas, si long, si large, si divers, Si Dieu le reculoit des yeux de sa prudence: Tout de mesme mon roy, ce royaume si grand, Si riche, si peuplé, si beau, si florissant, Ne se peut maintenir que par ta providence. Qu' est-ce d' un corps sans chef, d' un monde sans soleil? D' un geant polipheme à qui l' on creve l' oeil? D' une nef sans pilote, et d' un colosse informe? La France est ce grand corps, ce monde, ceste nef, Ce geant, ce colosse, et toy seul és son chef, Son soleil, son seul oeil, son pilote, et sa forme. Tu n' auras pas si tost esteint ces premiers feux, Que les roys tes voisins se tiendront bien-heureux D' aplaudir au destin qui tes valeurs seconde, Le monde que pour toy n' aura plus de lauriers, Et Dieu favorisant a tes actes guerriers Pour agrandir ton los agrandira le monde. Je voy de toutes parts des sceptres apporter Aux pieds de tes grandeurs, le turc s' espouvanter Prevoyant que par toy finiront ses conquestes, Le tartare craindra la fureur de ton bras, Le grec, le transsilvain: et tes braves soldats Iront planter la foy parmy les massagettes. Va donc phoenix des rois, indomptable guerrier, Du front de la victoire arrache le laurier, Affronte les destins, gourmande la fortune, Fay voler la poussiere aux yeux de tes jaloux, Que ces crapaux crevez du foudre de tes coups Vomissent a tes pieds le fiel de leur rancune. Puisse donc ton bon-heur exceder tes souhaits, Qu' il n' y ait rien au monde au delà de tes faicts, Que puisse-tu bien tost surmonter tes rebelles, Maudissent ces ingrats à tes pieds prosternez Le jour malencontreux qu' ils se sont mutinez Et baisent en pleurant tes verges paternelles. L' on dit que Jupiter à deux vaisseaux divers, L' un d' où coulent les maux sur les hommes pervers, L' autre, les biens pour ceux qui abhorrent les crimes: Grand roy, l' un de tes yeux soit tout plein de douceur Pour tes loyaux subjects, l' autre plein de fureur Pour ceux qui aigriront ton courroux magnanime. Ton foudroyant courroux soit un Aethna fumeux Dans les morts, dans le sang, dans les fers, dans les feux, Mais lors que tu tiendras la victoire captive, Si tu veux doublement estre estimé vainqueur, Il faut que la clemence aye place en ton coeur Condamnant aux despens la vengeance excessive. Quand ta gloire sera jusqu' a son dernier poinct, Qu' un orgueilleux levain ne te boursoufle point, Beny le dieu de paix au milieu de la guerre Et reporte à luy seul l' honneur de tes combats, Plus l' epy est chargé, plus humble il panche bas, Et le soleil plus haut fait moins d' ombre sur terre. Sur tout ne permets point tant d' impudents esprits Ta grandeur blasonner de critiques escrits, Et blasmer en autruy tes faveurs coustumieres, Mes braves laissez-là ces momes envieux, L' esclat de vos vertus leur offusque les yeux, Ces hybous n' ozeroient regarder vos lumieres. Ô que d' un orateur est a craindre la voix Alors qu' il se déborde à medire des rois! Qu' il s' entre-mesle trop des affaires publiques, Trenche du politique et donne plus de lieu Aux maximes d' estat qu' aux preceptes de Dieu, Et à Machiavel qu' aux loix evangeliques. Ce rapide torrent émeut les passions, Tourneboule les sens et les affections, Des royaumes plus grands ébransle les racines, Du temple de la paix sape les fondements, Ravage les citez, abbat les parlements, Et destruit toutes loix humaines et divines. Car sans ces gros chrestiens jamais ne fussent veus Nos champs couverts de morts, nos chasteaux abbatus Nos temples prophanez, nos loix annichilées, Nos lys ensanglantez, nos edicts mesprisez, Nos autels démolis, nos images brisez, Nos prestres corrompus, nos vierges violées. Tout le monde sçait bien si je dy verité, Car si le peuple ingrat au babil affeté De ces foux, ne se fut jamais laissé corrompre, L' impudent n' eut jamais armé contre son roy, Infidelles vassaus, faut-il donner la loy Aux roys qui font les loix, et qui les peuvent rompre? La babillarde echo ne redise autre nom Dans les sombres forests que Louys De Bourbon, Ce grand nom face enfler la page de l' histoire, Ce beau nom soit tousjours venerable aux françois, Grand roy je te promets le graver mille fois En grosses lettres d' or au temple de memoire. Ce nom soit formidable à tous tes ennemis Que les roys estrangers à ta grandeur soubz mis Viennent comme vassaux baiser ton diadéme, Tes travaux achevez, face la saincte paix Son temple de la France, et le monde à jamais N' aye qu' un dieu, qu' un roy, qu' une foy, qu' un baptesme. Puis au bout de cent ans, grand roy l' honneur des roys, Que tu auras regi cent peuples sous tes loix, Autant aymable en paix que redoutable en guerre, Si Dieu par nos pechez t' esloigne de nos yeux: Qu' il te vueille du moins faire roy dans les cieux, Apres avoir esté si bon roy sur la terre. Vivez donc cependant heureux coulpe d' amants, Que les doux feux d' amour dans vos coeurs s' alumants, Facent naistre un dauphin de vostre chaste couche, Qu' en naissant il soit mis en la garde des dieux, Mars se loge en ses bras, Cyprine dans ses yeux, Minerve dans son chef et Mercure en sa bouche. Mais cependant (mon roy) que tu arboreras Tes lys victorieux sur l' eschine d' Atlas, Et au bords ou Phoebus leve ses belles flames: Te souvienne tousjours de ta ville de Blois, Le petit oeil de France, et le sejour des roys, La terre des guerriers, et le beau ciel des dames. Car qui void ses aspects, ses jardins precieux, Ses bois, ses bleds, ses prez, ses vins delicieux, Son logeable chasteau, ses royalles allées, Son orgueilleuse Loyre, et ses nymphes encor: La juge un paradis, où durant l' aage d' or Les hommes et les dieux faisoient leurs assemblées. SECRETTAIRES CIMETIERE S. INNOC. Les secrettaires du cimetiere S Innocent. Cy des hebreux la pancarte, Ny les ephores de Sparte, De Rome le consulat, Ny le celebre senat Qui rendit Thebes si sage, Ny le grec areopage, Des bracmanes les decrets, Ny les plus rares secrets Des bardes, et des druides, Les preceptes pergamides, Ny les memphitiques loix, Celles des carthaginois, L' alcoram mahommetique, Pres nostre estat juridique Ne sont que des songes vains, Et depuis que les humains, Se sont rangez dans les villes Sous les polices civiles, Ils ne se peuvent vanter, D' avoir peu jamais traiter, Tant de diverse matiere Que dans nostre cimetiere: Nos coustumes, nos agents, Maximes, et entregents, Ont esté le repertoire, L' origine et la memoire Où ces hommes ont puisé, Les loix dont ils ont usé, Et bref, il n' est discipline, Qui n' ait pris son origine De nos colleges fameux, Le barthole au front rameux Sa chicane y a puisée, La courtisane ruzée, Y colige les fins tours De ses trompeuses amours, À nostre instar le contable, L' oeconome profitable, Le diligent financier, La marchand et l' uzurier, Gardent fidelle registre,, Il n' est cocu, ny belistre, Putains, bordeaux, ny clapiers Qu' ils ne soient sur nos papiers. Si les doux-cuizantes flames, Qu' amour verse dans les ames Embrazent un jeune coeur, Nous faisons que le vainqueur Par nos lettres amoureuses Sent ces ardeurs chaleureuses Gagner ses chastes esprits. Le couratier de Cypris, Le banquer, le secretaire, Le charlatan, le notaire, Le sophiste captieux, Le rimeur capricieux, L' explorateur de nature, Diseur de bonne advanture, Bref, toutes vocations Doivent leurs inventions Au commun de nostre escole, Nous tenons le contre-roolle Des filles qui vont aimant, Et qui avec leur amant Font (quand l' avertin les pique) L' androgine platonique, Nous sçavons combien de fois L' oeil de la mere des mois A secouru ces cyprines. Le roole de leurs gezines Chez nous se trouvent tousjours, Nous penetrons les amours, Des dames les plus discrettes, Qui dans leurs grottes secrettes Font distiller chaque jour Le suc germeux de l' amour, De nous encor sont cogneuës Toutes les testes cornuës, De ces sots capricieux De ces Argus a cent yeux: Ennemis de la nature Qu' un bien emparsé Mercure, Par un discours vehement Sçait endormir finement. L'ANTRE DE CUPIDON Epris d' un beau desir d' apprendre, Curieux j' ay voulu comprendre, Tout ce que comprend l' univers, Des cieux je sçay les influences, Les aspects, les intelligences, Et tous les branlemens divers. J' ay de la grand' masse foeconde, Le centre et le nombril du monde Arpenté toute la rondeur, J' ay veu tous ses ports et ses villes, Peuples, coustumes, loix civiles, Son estenduë et sa grandeur. Quand un petit antre en nature Basty d' admirable structure, Me comprist en le comprenant, Jamais Leandre ne devalle Dans ce marescageux dedale Qu' il ne se noye en revenant. Dans ces regions obscurcies Où soufflent les vents ethesies Passe un ruisselet gracieux: Là ce petit antre on découvre Mais une mousse qui le couvre L' entrée en dérobe à nos yeux. Amour, sur deux pilliers d' albâtre Ceste grotte que j' ydolâtre, Luy mesme construire à voulu Deux tertres-bessons l' environnent La conservent, et la couronnent D' un diadéme chevelu. Une emboucheure tousjours moitte, Sous ces tertres paroist estroitte, Puis sort un feu si vehement Du souspirail de ceste roche Que le plus dur qui s' en approche Y devient mol en un moment. Là de maintes fleurs vermeillettes D' oeillets, et de rozes pourprettes Le lustre va s' épanissant, La mainte branche coraline Orne ceste grotte divine Son frontispice rougissant. Estonné de tant de merveilles, Deux petites nymphes vermeilles, Mon courtaut mirent lors au pas, Brusque je franchis la barriere, Mais au milieu de la carriere Ma lance fut mise en esclats. Car viron la seconde porte, Hymen d' une toille assez forte Avoit le passage bouché, Si qu' a la premiere furie, L' arc se froisse, le coup varie Et le traict en fut rebouché. Lors d' une plus verte saccade J' enfonce dans la baricade, Mais Cupidon cét assassin Reprima bien tost mon audace, Car avant que vider la place, Il me fit cracher au bassin. PARALELLES DE LUNE AVEC FEMME La lune et la femme legere, Ne different pas de beaucoup, Si l' une est prompte en sa carriere, L' autre à bien tost frappé son coup. La lune seroit tousjours noire Si le soleil ne la baisoit, Et la femme seroit sans gloire Si l' homme ne la carressoit. Sur les eaux la lune brunette Estend tout son gouvernement, La femme regit la brayette Qui a beaucoup de moüillement. Pour la nuict la lune est creée, C' est la nuit que son flambeau luit, Et la femme qui nous recrée N' est rien faite que pour la nuict. Si l' on dit que la lune est celle, Qui preside aux enchantemens, La femme aussi nous ensorcelle De ses charmeurs blandissements. Souvent la lune entre en furie Jalouse des amours des dieux, Et la femme par jalousie, Trouble l' air, la terre, et les cieux. La lune renverse cruelle L' esprit leger et vacilant, Mais il n' est si ferme cervelle Que la femme n' aille troublant. Il est bien vray qu' en contre-eschange Ces deux ne se suivent tousjours, Car tous les mois la lune change, La femme change tous les jours. La pleine lune enfle les sources Et les moüelles des os creux: La femme des-enfle nos bources, Et vide nos os moüelleux. La lune fidelle n' estime Qu' Endimion son bel amant, Mais la femme n' est qu' un abisme Qui n' a point d' assouvissement. Si la lune Acteon transforme En cerf, pour avoir veu son cu, Il n' y à homme (ô cas enorme) Que femme ne change en cocu. Bref, ce qui plante plus de bornes Ce qui moins les fait rapporter, C' est que la lune porte cornes: Et la femme les fait porter. EPITAPHE DE RENE VEAU Cy gist la puante charongne De maistre René Veau l' yvrongne, Fils putatif d' un grand taureau, Car jadis son cornard de pere Espousant sa paillarde mere Espousa la vache et le veau. Ce veau donc fut (comme j' estime) Né Veau, puis René veau de disme, Tant que croissant de mal en pis, Ses cornes luy vindrent si grandes Qu' on le couronna de guirlandes Pour l' offrir à l' idole Apis. Apres il vestit la figure D' un bouc tout puant de luxure, Puis d' un grand chien incestueux Pour se joindre à sa belle mere, Puis il couvrit son vitupere De la peau d' un asne galleux. Un jour cét asne au consistoire Si laidement se prit à braire Que le juge indigné du cas S' escria, troussant sa sutane, Qu' on eut à chasser ce grand asne De la barre des advocats. Aussi pour quoy passant les bornes Porte t' il bonnet à six cornes? C' est aux docteurs faire un affront, Non, son bonnet n' en à que quatre, Mais sa femme toute follastre Luy en plante deux sur le front. Jadis cét asne à courte oreille Baudoüinnant souz une treille Sa mere en loy tout debasté Les loups pour punir cét inceste Luy devorerent tout le reste De sa bouquine humanité. Lors cét object de mes yambes Se voyant tant de loups aux jambes, Et tant de fistules au cu, En maudissant son asnerie Voulut le reste de sa vie Estre transformé en cocu. Les dieux sa priere exaucerent Soudain le metamorphoserent En ce malencontreux oyseau, Et sa femme pour peu de chose Permit ceste metamorphose Pourveu qu' il resta tousjours veau. Cét oyseau d' infame plumage N' est pas de ceux dont le ramage Se fait retenir dans les bois C' est un cocu à gorge enflée Qui chante souz la cheminée Cou-cou, cou-cou à basse voix. Encor moins est-il de l' engeance Des cocus qui ont l' asseurance De pondre dans le nid d' autruy, Mais c' est un sot cocu qui couve, Les oeufs adulterins qu' il trouve Ponnus par un autre que luy. En fin ce monstre tant difforme Reprenant sa premiere forme Constipé, mourut à l' esbat: Et depuis, son ame damnée Sert en enfer de haquenée Pour porter le diable au sabat. Toy donc passant, qui lis ces carmes, Pour ceste fosse emplir de larmes N' alambique point ton cerveau, Le ciel juste vengeur du vice Veut que l' on chie et que l' on pisse Sur ce detestable tombeau. AMOURETTES STANCES Ma saincte, sans mentir, confesse moy ce poinct, M' ayme-tu de bon coeur, ou si tu le déguise? Ma foy, soit que tu ayme, ou que tu n' ayme point: Tu as beaucoup d' amour, ou beaucoup de feintise. Mais si tu n' ayme point, à quoy tant de douceurs? Et si tu aymes bien à quoy tant de rudesses? Faut-il nourrir amour de haineuses rigueurs, Et la haine allaicter d' amoureuses carresses? Souvent un faux amour est si bien coloré Qu' il est bien mal aisé d' en découvrir la feinte, Puis ce qu' on ayme tant, n' est jamais asseuré Un tel thresor ne peut se posseder sans crainte. Estrange effect d' amour! Quand te panchant sur moy Maistresse, je te tiens quelque fois embrassée, Encor ne suis-je pas asseuré que c' est toy Tant je crain qu' un demon ne trouble ma pensée. D' Ixion malheureux je crain la vanité, Et que pensant tenir ma Junon toute nuë, Le ciel pour me punir de ma temerité, Ne suppose en mes bras l' idole d' une nuë. Si tu m' aymes de coeur je diray que jamais À tel degré d' amour femme ne sçeut atteindre, Si tu ne m' ayme point, je diray desormais Que jamais je n' en vy qui sçeussent si bien feindre. Je sçay bien que logeant si haut mes passions Je n' en dois esperer qu' une cheute mortelle, Mais pour quoy cederay-je à tes perfections, Ne suis-je aussi constant que tu me semble belle. Ouy, mon extresme amour égale ta beauté, Tes vertus et ma foy dans un moule sont faictes, Joinct que mon coeur se sent en si bon lieu planté Qu' il ne sçauroit aymer que les choses parfaictes. Ô puissant Cupidon! Si je suis bien aymé Ne perisse jamais mon amoureuse flame, Si non esteins le feu que tu m' as allumé Et brize le pourtraict que je porte en mon ame. Qu' il ne m' en reste rien qu' un despit desormais D' avoir tant honoré une ingratte mocqueuse, De toutes celles-là qui aymerent jamais La plus dissimulée et la moins amoureuse. Que dis-je? Amour, pardonne à mon feu violent, Si mon traict jusqu' au vif n' entame sa poictrine: Ce m' est assez d' honneur qu' elle en faict le semblant, Et suis assez content puis que je l' imagine. Quelle ayme, ou n' ayme pas, je l' aimeray tousjours, Et si ses cruautez veulent avoir la gloire D' attaquer au combat mes fideles amours, Je suis bien asseuré d' emporter la victoire. Ne te force donc plus ma déesse, et ne crains Que jamais ta rigueur me porte à la vengeance, Le furieux torrent de tes ingrats dédains N' esbranlera jamais le roc de ma constance. Mais, plaignons nous tous deux de nos communs excez, Toy de ma passion, moy de tes injustices, Pourveu qu' amour en soit le juge du procez, J' oze bien esperer de payer les espices. AMOURETTES A MADAMOISELLE M. C. Ode. Sus amour, d' un docte traict, Trace au vif le beau pourtraict De Marthe object de mes larmes, Mais, pein la moy mon vainqueur Aussi belle dans ces carmes Que tu l' as peinte en mon coeur. D' un pinceau qui n' est commun Frisette luy son poil brun, Pein luy mainte veine noire Dessus son col grasselet, Puis enfle son sein d' yvoire En deux petits monts de laict. Sur ces deux tertres de lys Pein deux boutons frais-cueillis Dont la châsse à demy s' ouvre, Que ses sous-ris soient charmants: Riant, sa lévre découvre, Deux rangs de fins diamants. Borde (mignon) richement D' un incarnat passement, Sa belle bouche de basme, Pein de fin azur son oeil, Et qu' au beau jour de sa flame S' esbloüisse le soleil. Pein luy (petit foleton) Une fossette au menton, Et sur sa jouë arrondie: Où tu puisse brave archer Quand ta mere te chatie Secrettement te cacher. Mais pour peindre les beautez Et tant de divinitez Que son habit nous dérobe, Cache moy furtivement, Dessous les plis de sa robe Une heure tant seulement. Aussi bien tu gastes tout, Tu ne peux venir à bout, D' un si excellent ouvrage, Puis c' est trop peu de ces vers, Il faudroit que son image Fut plus grand que l' univers. Pres ce chef-d' oeuvre du ciel Le sucre n' est que du fiel, L' or n' est que paille de seigle, Si flamboyant est son oeil Que la prunelle de l' aigle Ne peut souffrir ce soleil. Venus luy donne ses yeux, Berecinthe ses cheveux, Leur sein les belles Charites, Son front la mere des mois, Et pour croistre ses merites Pithon luy donne sa voix. Elle n' a donc rien d' humain, De neige est sa blanche main, Sa parole est un oracle, Son esprit est tout parfait, Bref c' est le plus grand miracle Que jamais nature ait fait. Quand je contemple mortel D' un vermeillon naturel Rougir sa lévre bessonne, Baisez-là dis-je à mes yeux: Car bouche à bouche personne, Ne la baise que les dieux. Quand nous l' oyons quelquefois Au luth marier sa voix, Ô delices nompareilles! Nos esprits soudain ravis Courent dedans nos oreilles Jouïr d' un doux paradis. Quand je voy de roses plein Hausser et baisser son sein En deux petits flots de marbre, Mon coeur va et vient souvent Comme la fueille d' un arbre Qui sert de joüet au vent. Tremblez donc foibles esprits, N' approchez ceste Cypris, Cachez le traict qui vous blesse, Ne touchez point ses autels Aussi bien telle déesse N' appartient qu' aux immortels. Vous l' a pouvez adorer, Mais gardez de souspirer Tourmentez d' amour pour elle, Souvenez-vous la voyant Du feu qui brusla Semelle Au sein du dieu foudroyant. Que ce feu n' a t' il bruslé Ce mary dissimulé Qui oza tant entreprendre? Pour quoy ce capricieux Ne fut-il reduit en cendre Par le foudre de tes yeux? Que faut-il à ce jaloux? Que ne va t' il en courroux Au ciel faire aux dieux la guerre? D' où peut sa peur proceder Puis qu' il n' est rien sur la terre Digne de te posseder? Qu' il chasse donc son esmoy, Seulement craigne avec moy Que Jupiter abandonne Les cieux au bruit de ton nom, Et qu' amoureux il te donne Le sceptre de sa Junon. L' ingrat ne meritoit pas La douceur de tes appas: N' y voir de ses yeux prophanes Tant de graces et de dons? Ne sçait-on pas bien qu' aux asnes Il ne faut que des chardons? Mais tant divine sois-tu, J' offre aux pieds de ta vertu Mes voeux, mes vers, et ma vie, Presens assez precieux: Car c' est par la poësie Que les hommes sont faicts dieux. Je peux t' immortaliser Et ton los eterniser, Car quand la Parque cruelle Te fera pasture aux vers: Je te rendray immortelle Dans le tableau de mes vers. AMOURETTES STANCES Quand je veux dire en vers mon martyre, ma belle, La muse qui me fait escorte nuict et jour, Me dit, mon cher Auvray, ton service fidele Merite estre chanté par la bouche d' amour. Le malade qui peut sa douleur si bien dire A beaucoup plus de peur qu' il n' a d' affliction, Aussi l' amant qui peut exprimer son martyre A plus de vanité qu' il n' a de passion. Amour est un tiran qui s' emparant des ames Les gourmande si fort, que les pauvres amans Sont contraints de chanter au milieu de leurs flames, Ou de garder silence au fort de leurs tourments. Celuy qui soubz les loix d' une dame se lie Se reduit en tutelle, et dés le premier jour Renonçant à soy-mesme esclave rezilie Toutes ses volontez entre les mains d' amour. De la vient que celuy qui si doctement touche La corde de son mal n' est en fin qu' un mocqueur: Toutes ses passions ne luy passent la bouche, Jamais le traict d' amour ne luy navra le coeur. Car la langue ne peut tant faconde soit elle Exprimer les concepts d' un coeur bien amoureux, Le messager du coeur c' est le penser fidele Que les sages amants font parler par les yeux. L' oeil au choc de ses raiz fait jaillir une flame Qui penetre au profond de nos affections C' est le miroir du coeur, la fenestre de l' ame, Et le vray truchement de nos intentions. Aussi des vrays amans qui ont l' ame bien née Aux misteres d' amour: le premier document, C' est d' imposer silence à la langue effrenée, Et de permettre aux yeux de parler seulement. Voila comme ce dieu d' un parler angelique Par l' oeil coule au penser ses desirs les plus doux, Et comme il nous aprend ce langage mistique Pour establir son regne en despit des jaloux. De la vient que je suis une immobile souche Quand je veux tesmoigner la grandeur de ma foy Mais, mon oeil usurpant l' office de ma bouche Mes amoureux regards parlent assez pour moy. AMOURETTES LE SERVAGE VOLONTAIRE Stances. La fille. Que cuisant est le feu qui me brusle le coeur! Que l' invincible amour à d' apas et de charmes! Un esclave vaincu est ore mon vainqueur, Et sans rendre combat je luy quitte les armes. Ô mon brave françois, dedans le champ de Mars, La fortune te fit prisonnier de mon pere: Mais au premier abord de tes jeunes regards Amour, pour te vanger me fit ta prisonniere. Or ce qui plus m' afflige en mes afflictions, C' est de voir garrotter de chaines douloureuses Celuy dont les vertus et les perfections Sont les plus beaux chainons des ames amoureuses. Aussi, toy regrettant la douce liberté Tu as à contre-coeur ton infame servage, Et moy je me plais tant en ma captivité Que j' en baise les fers et beny le cordage. Victorieuses mains, que vos charmes puissans Ne brisent-ils ce fer qui meurtrit vos joinctures? Belles mains que j' adore en mes ans innocens Que je souffre pour vous de cruelles tortures! Pere autre et cruel, tes desirs et les miens Sont bien contre-pointez, ton avarice immonde Sordidement te porte à donner pour des biens Celuy que j' aime mieux que tous les biens du monde. Si ses fers se pouvoient amollir par mes pleurs, Je ferois de mes yeux ruisseler deux fontaines, Mais, quoy! Le delivrant je croistrois mes malheurs, Et de ses fers rompus je grossirois mes chaines. Dy moy mon cher Philandre, est-il rien sous les cieux Qui se puisse égaler au mal qui me possede? Mon heur gist au malheur de ce que j' ayme mieux, Et j' aprehende moins mon mal que mon remede. Car si quelque seigneur par ton nom espandu Rachete à prix d' argent ta jeunesse asservie Tu te pourras vanter d' estre bien cher vendu, Puis que ta liberté m' aura cousté la vie. J' espere toutesfois pour flatter mes douleurs, Qu' amour soigneux des siens, malgré les destinées, Convertira bien tost tes espines en fleurs, Tes fers en chaines d' or, tes larmes en risées. L' esclave. Belle qui sur Venus gaignez la pomme d' or, Puis que vous daignez bien soulager ma détresse, Je me dy bien-heureux, et bien-heureux encor, D' estre esclave deux fois de si belle maistresse. Puis donc qu' amour et Mars (puissantes deïtez) M' ont tous deux mis au rang de vos humbles esclaves Je vien sacrifier à vos divinitez, Mes armes, mes liens, mes fers, et mes entraves. Je vous suis doublement prisonnier ce beau jour, Par le droict de l' amour, par le droict de la guerre, Mais mon ame est si fort estreinte par l' amour Que mon corps ne sent point la chaine qui le serre. Seroit-ce point aussi que l' amour et la mort, Auroient changé de traicts aujourd' huy par envie? Car le traict de l' amour me laisse demy-mort, Et le traict de la mort me donne amour et vie. Les fers me sont legers mon servage m' est doux, Assaisonnez qu' ils sont de si tendres delices, Il ne reste qu' un poinct, c' est que je suis jaloux Que vos compassions excedent mes supplices. Quel bon-heur ma tramé ceste felicité? Quel destin ma conduit en ce loing-tain rivage? Si gagnant vostre amour je perds ma liberté, Mon profit est-il pas plus grand que mon dommage? Il ne falloit donc point tant de fers douloureux Pour obliger mes jours pres de vous (ma déesse) Amour qui m' emprisonne en vos yeux amoureux, D' autre chaine ne veut que vostre blonde tresse. Soit donc le malheureux maudit de mille morts, Qui me retirera d' une prison si belle Hé! Que luy servira de delivrer mon corps, Puis qu' il mettra mon ame en prison eternelle? AMOURETTES SONNET Ma saincte j' ayme bien ce sous-ris gracieux, Et le riche coral de ta lévre bessonne, J' ayme bien de ton sein le marbre precieux, Et lalbâtre poly qui ta gorge environne. J' ayme ce large front digne d' une couronne, Front d' ivoire voûté sur le moulle des cieux, J' ayme bien ton poil blond qu' amour passe-fillonne, Et ton humble regard qui raviroit les dieux. J' ayme bien les accents de ta voix charmeresse Ton port majestatif, ton marcher de princesse Et ton gentil esprit accomply de tout poinct. Ces extresmes beautez extremément je louë, Mais sans mentir il faut, maistresse, que j' avouë, Que sur tout me ravit ton grasset en bon-point. AMOURETTES ELEGIE Ingrande lieu natal de la plus belle dame Qu' amour peignit jamais au profond de mon ame De ma saincte, pour qui (devot) j' espere un jour, Sacrifier mon coeur sur les autels d' amour. Puis que ce fut chez toy que nasquit ma maistresse Que ton air luy donna l' or de sa blonde tresse, L' arc de son beau sourcy, la neige de son teint, Les rozes, et les lis dont son visage est peint, L' albastre de son sein qui doucement souspire, La civette et le musc que sa bouche respire, La glace de son front, le feu de ses regards, Le miel persuasif de ses discours mignards, Les charmes attrayants de sa voix ravissante, L' honneste gravité de sa taille puissante, Et que premier tu veis le grand soleil des cieux Amoureux se mirer au beau jour de ses yeux. Bref, puis que c' est par toy Ingrande belle Ingrande Que la France possede une beauté si grande, Et que madame doit à tes inventions La culture et le soing de ses perfections: Daigne à jamais le ciel te combler de ses graces, Face encor le destin qu' en gloire tu surpasses Les plus belles citez qui se vont arrengeant Sur les célebres bords de Loyre au flots d' argent. AMOURETTES STANCES Beaux yeux, temple d' amour, mysterieux oracles Les tyrans ou les roys de nos affections, S' ils n' aportoient qu' aux dieux à faire des miracles: Estes-vous pas des dieux pleins de perfections? Quel miracle plus grand que de reduire en cendre, Les coeurs de mille amants d' un regard seulement, Puis d' un autre regard tout soudain faire espandre Une nouvelle vie aux cendres d' un amant. Recevez donc beaux yeux pour victime propice Mon coeur qu' amour consacre à vos divinitez, Laissez sur vos autels fumer mon sacrifice, Et tout nu à genoux adorer vos beautez. Pardonnez ces eslans à mes brusques courages, Le pardonner tousjours est le propre des dieux, Puis les plus amoureux ne sont pas les plus sages, Amour bande l' esprit aussi bien que les yeux. Tout embrazé d' amour que sçaurois-je moins faire Que d' implorer de vous remede à ce poizon? Puis qu' aux playes d' amour n' agit point le contraire Et qu' il faut de son mal tirer sa guarison. Ainsi du scorpion la playe envenimée Se guarit apliquant l' homicide animal, Ainsi souloit jadis la lance de Pelée Procurer le remede aussi bien que le mal. AMOURETTES SONNET Au mois qu' amour est le plus en vigueur, Madame et moy dans un espais boccage Favorisez d' un agreable ombrage Goustions les fruicts d' amoureuse langueur. Elle s' endort en ce plaisir charmeur Et moy saisi d' une gentille rage Sans l' éveiller baisottois son visage Et fy ces vers sur son oeil ravisseur. Flambeau d' amour, foudroyante lumiere, Si au travers de ta blanche paupiere Tu vais lançant tant d' esclairs radieux: Qui peut souffrir ta clarté toute nuë? Bel oeil, tu semble à ce grand oeil des cieux Qu' on n' oze voir qu' au travers d' une nuë. Ma belle un jour dessus son lict j' approche Qui me baisant ja soubs moy fretilloit, Et de ses bras mon col entortilloit Comme un lierre une panchante roche. Au fort de l' aize, et la pasmoison proche Il me sembla que son oeil se fermoit, Qu' elle estoit froide, et qu' elle s' endormoit Dont courroucé je luy fis ce reproche. Vous dormez donc? Quoy! Madame, estes vous Si peu sensible à des plaisirs si doux? Lors me jettant une oeillade lascive. Elle me dit: non non mon cher desir Je ne dors pas, mais j' ay si grand plaisir Que je ne sçay si je suis morte ou vive. AMOURETTES CHANSON Je beniray l' heure et le jour Que je fus à l' amour conforme, Celuy qui languit sans amour Est un corps privé de sa forme Ô dieu quel grand contentement! Je meurs y pensant seulement. L' ame est influë au corps ses accords, L' ame l' amour de vie enflame, Car l' ame est la forme du corps, Et l' amour la forme de l' ame, Ô dieu, etc. Mon servage m' est si plaisant Et ma prison si agreable, Que celuy qui en est exempt Je le repute miserable, Ô dieu, etc. Dés que le traict d' amour eust poinct Mon coeur d' une playe profonde, J' ay tousjours dit qu' il n' estoit point Un plus doux paradis au monde, Ô dieu, etc. Soit que ma langue au bout glissant, La lévre de Marthe rabaise, Ou que goullu j' aille sucçant De son sein l' une et l' autre fraize, Ô dieu, etc. Soit que d' un bransle brusque et prompt, Au combat d' amour je l' anime, Ou qu' en l' yvoire de son front, Cent douces morsures j' imprime, Ô dieu, etc. Quand la folastre se pasmant, En l' aize extresme qui l' emporte Me dit d' un langage charmant, Ô mon doux amy je suis morte, Ô dieu, etc. Quand de mesme plaisir charmé, Je reste sans poux et sans ame, Et que j' appan mon coeur pasmé, Pour trophée au sein de madame, Ô dieu, etc. Quand nous ramassons peu à peu Nostre ame au plaisir égarée Pour r' alumer un second feu De l' estincelle demeurée, Ô dieu, etc. En fin recommençant tousjours, Nostre aize alors quelle est finie, Infinis rendons nos amours, Comme leur cause est infinie, Ô dieu, etc. AMOURETTES AMANTS SANS PASSION Aux dames. Belles qui triomphez de l' honneur d' un amant, Qui nourrissez de vent le feu qui nous devore, Superbes, pensez-vous que sans l' embrassement Un esprit bien timbré plus d' un jour vous adore? Nous ne sçaurions aymer ces revesches beautez Qui portent des rochers enclos dans leurs poictrines, Nous voulons en aymant garder nos libertez, Et les rozes cueillir sans toucher aux espines. Si amour est un dieu, un dieu est tout parfaict, Et le parfaict amour n' est qu' en la jouyssance, Discourir si long temps sans venir à l' effect C' est estre sans amour, comme sans asseurance. Un coeur bien amoureux est tousjours triomphant Fuyant l' infame joug d' un esclave service, Aymer et ne jouyr, c' est aymer en enfant Qui se va contentant de baiser sa nourrice. Entr' ouvrir le coral qui deux lévres conjoint, Savourer le nectar qu' une bouche desserre Ce sont de grands plaisirs: mais sans le dernier poinct C' est pour guarir la soif baizer le bord du verre. Ces esprits doux-levez dont les fades discours N' expriment qu' en tremblant leur ardeur importune Sont indignes qu' amour leur face de bons tours, Jamais amant poltron ne fit bonne fortune. Vous verrez ces hiboux le nez dans leurs manteaux Autour des lieux aymez passer les nuicts entieres, Comme on voit bien souvent à l' entour des tombeaux Maints fantosmes errants dedans nos cimetieres. Ces Petrarques plus froids que la corde d' un puits Estimeront avoir fait assez de conqueste Quand ils auront baizé la cliquette de l' huys, Et qu' un pot à pisser sera cheu sur leur teste. Retournez que seront ces amoureux trancis, S' alambiquant l' esprit de fantasques responces, Trouveront dans le lict plus de picquants soucis Que s' ils estoient couchez sur un fagot de ronces. Ils feroient beaucoup mieux de dire effrontément Leurs chaudes passions à ces fines pucelles, Car telle se rira de leur aspre tourment Qui aura des brasiers plus qu' ils n' ont d' estincelles. Penser apprivoiser un esprit peu accort, C' est godronner un ours, flatter un tigre horrible, C' est cercher de l' amour dans le sein de la mort, Et vouloir animer un rocher insensible. Deschire l' air voisin de lamentables cris, Jure luy (en pleurant) que tu meurs, que tu brusles Nomme la ta Junon, ta Palas, ta Cypris, Tu n' auras que des coups de ces hargneuses mulles. Fein toy des feux, des fers, des prisons, des trespas, Tien sous ses loix dix ans ta liberté captive, L' ocean de tes pleurs ne l' amollira pas, À laver teste d' asne on y perd la lessive. Mais l' acorte beauté (quand le coeur luy en dit) Respond à l' esperon et r' encontre de chance, Et ce que la pudeur à la langue interdit Amour l' octroye aux yeux avec plus de licence. Les yeux sont les herauts des passions du coeur, Ceux qui n' entendent pas ce mystique langage Ne sont que des l' ourdauts, dont l' archerot vainqueur, N' a jamais bien avant entamé le courage. Aussi tant de discours si bien fleur-delisez Font voir qu' il n' y à point d' amour passé la bouche, C' est comme ces estocs qui sont tant éguisez Que la pointe s' en rompt dés la premiere touche. Le rut lascif qui poinct le coeur des animaux Trouve par tout remede à sa douce poincture, Et l' homme qui à soif beuvant à toutes eaux Pourroit-il bien errer imitant la nature? La pasle jalouzie aux grand yeux descharnez Ne tenaille nos coeurs de supçons homicides, Car la femme ressemble aux torrents forcenez Que tant plus on retient plus deviennent rapides. Si le frein de l' honneur ne bride ses desirs Il n' y à caveçon que ce poulain ne rompe, Et ne sert aux jaloux d' espier leurs plaisirs: Puis qu' il n' est point d' Argus que Mercure ne trompe. Comme aux chaudes juments fay luy boucler le cu, Tien la sur tes genoux jour et nuict embrassée, Tu ne peux l' empescher de te faire cocu, Si ce n' est en effet, se sera de pensée. Il la vaut mieux laisser la bride sur le col Courir à travers champs où son desir l' emporte, Car ses desseins borner, c' est sermonner un fol, Et planter pour verroüil un petard à la porte. Que sert ses blanches mains garrotter d' un cordeau, Que sert faire à son corps tenir prison fermée, Si son ame lubrique est tousjours au bordeau, Y prodiguant le feu dont tu as la fumée? Aussi ne croyons nous le vulgaire censeur Qui dit qu' un bon amour n' est point sans jalousie, C' est donner à Venus Thisiphone pour soeur, Et loger Cupidon au sein d' une Furie. Ils pensent (ces jaloux) que les vents à dessein Souslevent amoureux les habits de la belle, Et si un moucheron volle au tour de son sein, Ces foux veulent sçavoir s' il est male ou femelle. Il ne faut qu' une oeillade eslancée à l' escart Pour donner l' espouvente à ces ames chagrines, Et non pas sans raison, puis que par le regard Le venin de l' amour coule dans nos poictrines. Ces louves bien souvent pour tromper la raison Quand plus donnent carriere à leurs flames traitresses C' est alors que plus fort déguisent le poizon Et nous pochent les yeux de pipeuses carresses. L' impudique en ton sein se fondra toute en pleurs, Te dira (se pasmant) sa moitié plus cherie, Qui viendra d' embrasser pour guarir ses douleurs Sur quelque tas de foin un vallet d' escurie. Sa bouche pût encor le fumier de cheval Quand de ses froids baizers tes larmes elle essuye, Et plus saoule qu' un gueu és jours du carnaval Feindra n' avoir mangé depuis ta compagnie. Si tu viens un peu tard au lieu accoustumé, La cauteleuse feint qu' un desespoir l' emporte, Tu esteindras le feu par un autre allumé. Elle vivante ailleurs en tes bras sera morte. Donc y recognoissant tant d' imperfection, Et que si peu de foy se trouve entre les dames, Nous avons resolu (amans sans passion) D' esteindre en tous ruisseaux nos libertines flames. Amour est un enfant qui ne peut vivre un jour Esclaves soubs les loix d' un penible servage, Et pour quoy donne-t' on des aisles à l' amour Si ce n' est qu' en aymant il faut estre volage? Au marinier tousjours n' est contraire le vent, L' homme prudent sa vie aux destins abandonne, Et qui change icy bas de fortune souvent Il n' est pas qu' en la fin il n' en trouve une bonne. Tant que peut un bel oeil nos desirs enflamer, Ses flesches Cupidon dans nos ames estuye, Et ne sommes tant ennuyez de l' aymer, Car nous l' abandonnons avant qu' il nous ennuye. La vieille graine engendre un melon abortif, Au dessous de la barre un vin n' a plus de force, Tout amour suranné devient lasche et retif, Et le feu ne prend point quand trop vieille est l' amorce. Tant que dure d' amour la reciproque ardeur Il se faut conserver chacun dedans ses bornes, Mais sent-on au plaisir glisser quelque froideur, C' est à qui plantera l' un à l' autre des cornes. Et pour changer ainsi de nouvelles amours Sommes nous inconstans? Populaire ignorance! Le soleil change bien de degrez tous les jours, Et si ne fut jamais accusé d' inconstance. Soit inconstance ou non, il importe de peu, Ce sont les meilleurs bleds qu' on fait à l' advanture, Joint que l' homme seroit ignorant en ce jeu Si la femme premier n' en bailloit tablature. Sera-t' il donc permis à ces chameleons De changer à tous coups de formes mensongeres, Et que pour nos beaux yeux faille que nous soyons Des immobiles rocs à leurs vagues legeres? Non, non, s' il se trouvoit nymphe qui desormais, Aymast plustost mourir que faire amour nouvelle, Nous luy ferions serment de l' aimer à jamais, Et d' estre plus constans qu' elle ne seroit belle. Flanc à flanc, bouche à bouche, estreins dans son giron À nos fuyars esprits nous fermerions les portes, Puis d' une douce oeillade, ou d' un baizer larron Amour r' allumeroit nos flames demy-mortes. Nos plaisirs allumez par un mesme flambeau Ne sentiroient jamais leurs flames divisées, Et la Parque assemblant nos corps dans le tombeau Nos esprits s' aymeroient dans les Champs Elisées. Les jours seroient moments, les ans seroient des jours À nos coeurs enyvrez de l' amoureux breuvage, Et nous serions encor au midy des amours Que nous verrions des-ja l' occident de nostre aage. Mais, si foulant aux pieds nostre fidelle amour, Dans l' infidelité la perfide se veautre: Une plus sage aura nos plaisirs à son tour, Et ceste-cy manquant: ce sera pour un autre. Ainsi, sans passion, et sans faire les sots Au giron affronteur d' une ingratte maistresse, Nous cueillirons (couchez dans le sein du repos) Les fruicts delicieux d' une verte jeunesse. Tout ira succedant à nos brusques desirs, Nostre esprit sera calme au fort de la tempeste, Et sans mesler le fiel au miel de nos plaisirs, Tant durera le jour, tant durera la feste. AMOURETTES STANCES Belle dont les sourcis cambrez à demy tour Servent d' un arc d' ebeine à l' enfant de Cyprine Permettez qu' en vos yeux, s' envole mon amour, Toute chose de soy tend à son origine. Je ne peux m' esloigner du ciel de vos beautez Que dans la sombre nuict du desespoir je n' entre, Je suis un corps sans ame, un flambeau sans clartez, Un poisson hors de l' eau, un feu hors de son centre. Amour est l' aliment des plus nobles esprits, Ce petit dieu n' en veut qu' aux cervelles d' élite, Qui voit une beauté, et n' en est point épris C' est manque de courage, ou faute de merite. Que ne peuvent les traicts, d' un bel oeil eslancez Sur un coeur bien assis, d' amoureuse nature, Ils peuvent, nous jettant au rang des trespassez Brusler d' amour nos os dedans la sepulture. Encor si ce tyran nous tenant soubs ses loix Souspirer nos tourmens nous donnoit les licences, Mais de peur d' escouter les plaintes de nos voix, Il fait semblant d' oüir les voix de nos silences. Nous l' esprouvons assez quand trop audacieux Nous voulons contre luy gemir quelques complaintes, Car il nous clost la bouche et nous ouvre les yeux, Et permettant les pleurs, il nous deffend les plaintes. Pensez-vous mal apris (nous dit-il en courroux) Qu' un prolixe babil, triomphe de mes charmes? Apprenez que les yeux, ont un parler plus doux, Et que mes truchemens sont les müettes larmes. Aussi, quand s' esteindront vos brasiers chaleureux Et qu' aurez à la Parque offert vos hecatombes, Vous serez couronnez de mirthes amoureux, Et mille Cupidons se jouëront sur vos tombes. Passons donc ceste vie, en peine et en soucy, Et gardons nos plaisirs, pour les royaumes sombres, Non: belles croyez-moy, commençons dés icy, C' est un maigre plaisir, que d' embrasser les ombres. AMOURETTES ODE Sur un desdaing. Ma foy c' est trop de rigueurs De mespris, et de langueurs, Ma constance ne merite Esprouvez tant de tourments. Et ma faute est trop petite Pour de si grands chastiments. Qu' ay-je faict? Dictes le moy, Vous ay-je manqué de foy? Dictes tout haut mes offences, Avant qu' arrest me donner: Examinez mes deffences, Premier que me condamner. Lors qu' a mon retour, vos yeux Firent d' un traict furieux Les miens en larmes dissoudre, Je dy (les voyant si clairs) Amour sauve moy du foudre Que presagent ces esclairs. Mais cét enfant de Cypris, Aveugle, et sourd à mes cris, Exagere encor mon crime, Faisant gloire le cruel Qu' une innocente victime, Expire sur son autel. Madame qui est celuy Qui soit exempt aujourd' huy Des traicts de la médisance? Un soupçon est-il si fort Qu' il faille à mon innocence, Se disposer à la mort? Source: http://www.poesies.net