Contes. Par Jean Aubert Loranger. (1896-1942) Tome IV TABLE DES MATIERES Quatre « boulés » qui s'ignorent. Un père Noël pour adultes. Une idée nouvelle pour l'An nouveau. Une cause de célibat servie par un chien. Une belle jambe d'écriture. L'indiscrète en fut punie. Pauvre professeur de nouveaux jurons. De l'art oratoire servi en conserve. Peut-on faire « maigre » avec du sang de cochon? La maison qui meurt d'ennui. Trop de veaux aux prodigues. La gigue est une invite au célibat. Le nez long, un indice de bonté. Ceci est une tout autre histoire. Pour savoir vendre, il faut acheter. Un harmonica qui appelle la pluie. Les grimaces des points de repère. Un matin de soleil noir. Nouvelles images sur le printemps. À l'époque de la blague « mouillée » Une mangeaille pantagruélique. La fin d'un généalogiste. Bavardage de bon aloi. À l'époque des « boulés » Les avantages du ronflement. Une histoire mal comprise. La meilleure façon de cacher une clef. Une de fermée, une d'ouverte. La bière versée, il faut la boire. Le fusil et ses reculs. Un monsieur quelconque. Avis aux pêcheurs. Économies de vacances. Chacun ses intuitions. Mourir pour un chien. Une lettre écrite, il faut l'expédier. Belle fille légendaire. Où l'abreuvage passe avant la vie de mariage. La recherche de l'oubli. Quatre « Boulés » Qui S’Ignorent. Les hommes forts les plus redoutables d’un comté sont généralement ceux dont les tours n’eurent pas de spectateurs. Il y a bien ceux qui s’ignorent, comme Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et qui se refusent à « ramasser leurs muscles », tant ils craignent de se donner le coup de mort. Parlons plutôt de ceux qu’on évoque, chaque fois qu’un bon piquet fortement fiché en terre, fut enlevé d’un seul redressement de la colonne vertébrale. -C’est beau, tout ça, mais t’as pas connu, toué, Pit Lanoue! Le fameux Pit Lanoue, un jour de grande chaleur, a lancé son cheval par-dessus une clôture. Il s’en est vanté, mais son cheval, un beau percheron, fut le seul témoin d’une pareille impatience. Pit Lanoue vit donc sur la réputation que lui fait son cheval en le regardant de travers, dès qu’il monte en voiture, surtout s’il s’est attardé à la taverne. Sur la voie du retour, ces jours de relâchement, le cheval se couvre d’écume. - On aurait dit toute la mousse de la bière que le bonhomme a bue au village, racontait Joë Folcu en évoquant les puissants muscles de Pit Lanoue. Et, pourtant, à la sortie du village, l’homme fort ne maintenait-il pas sa monture au pas? Au moindre coup de tête, si elle eût tiré sur sa bride, la bête eût su son maître capable de raidir les rênes et de lui remonter le mors jusqu’aux oreilles. Faut-il ajouter que le cheval de Pit Lanoue n’était pas le seul à redouter ses impatiences. Les autres chevaux de rencontre, qui voyaient le percheron de Lanoue couvert d’écume, n’hésitaient pas à longer dangereusement les fossés. -Pour les chevaux qui ont de l’oeil, dira encore Joë Folcu, la gourme qui laisse des étoiles sur une route, après le passage d’un confrère, prend un sens d’épouvante, tout comme une mousse de bière, échappée sur le parquet d’une taverne, après la fermeture, peut mettre le client en panique de grande soif. Or, les bêtes n’étaient pas seules à redouter la force de Pit Lanoue. S’il n’est pas drôle, en définitive, pour un cheval, d’être lancé par- dessus une clôture, que penser de la colère renfrognée d’une fermière qui recevrait, par-delà la clôture, un cheval en pleine figure. Avec une forte ingurgitation de bière, ne sait- on jamais de quoi était capable Pit Lanoue? Et comment exiger d’un homme fort une réparation d’honneur? Un cheval peut ruer en manière de protestation et se faire ramener sur la route par la manière forte d’un coup de main. Quant au Saintoursois, dont la blonde eût été renversée par le flanc d’un cheval au vol, il eût fallu avoir recours à un boulé de comté voulant bien se rencontrer avec les impatiences d’un Pit Lanoue. Et quel boulé reconnu eût osé se « planter », même s’il était bien payé, devant un confrère dont les exploits étaient légendaires. Avant que de frapper un homme fort, faut- il savoir jusqu’où va sa résistance et comment réagirait-on s’il rappliquait du poing ou d’un coup de tête « à la nègre »! Pour l’instant, nulle réclamation, pour coup de cheval à la figure, n’avait été présentée à l’homme fort, mais sa réputation lui valait un bel isolement parmi les boulés de comté. Son cheval avait beau le regarder de travers, aucun des hommes forts n’osait l’imiter. Joë Folcu, homme fort non avoué, s’était promis de tirer la présumée force de Pit Lanoue au clair. Non pas qu’il allait le provoquer. N’a-t- on pas déjà signalé que le marchand de tabac en feuilles ignorait la puissance et la portée de ses propres coups? Si l’autre n’allait pas résister? Belle affaire devant les tribunaux, n’est-ce pas? Joë s’était quand même proposé de mettre la force de Pit Lanoue à l’épreuve et enfin l’occasion se présenta. Voici dans quelles circonstances. Devant la boulangerie Lusignan, un pâle matin d’automne, quatre beaux boulés, côte à côte sur un banc de galerie, se chauffaient au soleil. Joë Folcu avait choisi la bordure du trottoir pour sa sieste, et Pit Lanoue, trop énorme pour ajouter son poids au banc des boulés, faisait les cent pas. C’est alors que Joë Folcu, avisant une pièce de bois de chauffage sur un cordon, un beau rondin dont les noeuds pointaient comme des éperons, avait déclaré avec emphase: -Des rondins pareils, nos grands-pères les cassaient d’un seul coup, sur leurs genoux. S’emparant de la pièce, du merisier frais coupé, il l’avait lancée par terre, près du banc des boulés. Et sa moue signifiait, à ne pas s’y méprendre: « Vous autres, on vous appelle des hommes forts »! Le banc avait gémi légèrement. Il faut croire que les quatre boulés, sans bouger, avaient raidi quelques-uns de leurs muscles. Devant l’insinuation, une poussée sanguine était sans doute justifiable. Toutefois, comprenant l’intention dissimulée du marchand de tabac en feuilles, aucun d’eux n’avait relevé la silencieuse apostrophe. Le moment devait appartenir à Pit Lanoue puisqu’il s’était approché du rondin pour n’en pas détourner les yeux. En appréciait-il la résistance? -En as-tu peur, susurra quelqu’un? -J’ai pas connu mon père, avait répliqué le lanceur de cheval, mais s’il en a cassé des pareils, « j’sus son fils, ou j’l’sus pas... » Puis il avait brandi des deux mains le rondin au-dessus de sa tête, et levé un de ses genoux. Sur le banc, les hommes forts, les yeux hors de l’orbite, retenaient leur souffle. Je crois que le banc avait encore craqué. Du moins, la planche du siège en pliait. Pit Lanoue, en rabattant le rondin, d’un seul han, ne s’était pas fracturé le genou, comme le veut le conte de Jules Renard, mais il se l’était écorché en diable, et à la grande hilarité de l’assistance. Pour sa part, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, en avait avalé sa chique. L’homme fort, le genou dans les mains, ne poussa aucun juron. C’eût été donner trop de prise à ses camarades. Mais il ne pouvait demeurer indéfiniment dans la vallée de l’humiliation. L’homme qui passa un cheval par- dessus la clôture ne pouvait ainsi se faire désarçonner en public. Ramassant de nouveau le rondin, et fonçant d’une enjambée vers le banc des boulés, il avait hurlé: -Avez-vous la tête plus dure que mon genou? Le banc avait basculé avec le groupe, et, avant que chacun pût se remettre sur pied, le rondin fit des dégâts à la volée. Les hommes forts, quelque peu blessés, ne s’étaient pas précipités d’ensemble sur l’assaillant. Entre hommes forts, dans le comté, la lutte doit être égale, foi de boulé. Mais comment auraient-ils pu organiser, à l’instant même, un combat légal puisque chacun d’eux souffrait d’une blessure? Il y a vingt ans aujourd’hui que l’on parle à Saint-Ours de la prochaine rencontre, à force égale, de Pit Lanoue et de chacun des quatre boulés du comté. Un Père Noël Pour Adultes. La nuit, toutes les barbes sont grises ; à plus forte raison, celles des pères Noël. Comment vouliez-vous, conséquemment, que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pût admettre, en toute bonne foi, que la barbe d’un Santa Claus rencontré, par hasard, la nuit de la Noël, ne fût nullement postiche? Auriez- vous exigé qu’il tirât dessus? Avant de conclure à la naïveté de Joë Folcu, mettons un peu d’ordre dans l’exposé des faits attachés à cette étrange aventure dite de Noël. Lorsque Joë Folcu accepta le rôle d’un père Noël dans la fête organisée pour les enfants du maire de Saint-Ours, ce n’était pas sans une certaine appréhension. Le futur père Noël disposait bien d’un masque garni d’une belle barbe, d’une tuque à pompon, d’un uniforme à passementerie d’imitation d’hermine blanche, et de bottes russes semblables à celles du père saint Nicolas. Toutefois, son dernier maquillage lui avait nui. La petite fille qu’il avait voulu émerveiller n’avait-elle pas failli mourir de peur? Pouvait-il, en outre, deviner, dans l’encadrement d’une fenêtre, pendant le réveillon de la famille, que les yeux creux de son masque puissent mettre la petite en émoi? La barbe et les hermines blanches de son déguisement n’avaient probablement pas donné le rendement de joie qu’il attendait. Et, d’ailleurs, la petite était cardiaque et la famille l’avait auparavant ignoré. Or, Joë Folcu s’était juré, cette fois, de remplacer le masque par un maquillage approprié. Une belle barbe se détachant sur un teint rose n’allait-elle pas apporter à la famille du maire un air traditionnel de fête? Pour les enfants, cette fois, le bonhomme se devait de porter beau. Comme le veut la légende, Joë Folcu allait faire son entrée après la messe de minuit, vers la fin du réveillon. Le sapin était fixé par la base dans une chaudière à charbon parfaitement dissimulée. Une belle besace de cadeaux sur l’épaule allait sans doute attirer sur Joë l’admiration des petits. La nuit était belle comme il se doit après de si grands préparatifs. La messe de l’aurore achevée, à l’heure du réveillon, toutes les maisons du village portaient les reflets de leurs fenêtres allongés sur la neige. On eût dit une nuit de pêche au flambeau, lorsque les feux, au printemps, se tiennent debout dans la rivière. Au moment de se diriger, travesti en père Noël, vers le bas- côté de la maison du maire, Joë Folcu avait oublié ses mésaventures. Par une nuit semblable, nuit de belle lune, une lune, pour une fois, qui n’avait pas de coton dans les oreilles, comme dirait René Chopin, des chiens de garde l’avaient déjà confondu avec un vagabond et lui avaient quelque peu mangé la barbe. On comprend qu’à cette époque il portait un masque. Aujourd’hui, dans ses bottes russes et parmi la neige canadienne, ses yeux n’étaient pas creux. Aucun chien ne se serait mépris. Avec un flacon dans sa poche arrière, et le pied bon, que cette nuit de la Noël était belle! Dans quelques bancs de neige, car il neigeait tôt à cette époque, des pelles oubliées donnaient l’impression de pattes de chevaux en bois dépassant d’un sac de Santa Claus. Tout concourait à vouloir que ce fût une véritable belle nuit de la Noël. Dans la cour du maire, entre les bâtiments, Joë Folcu avait différé quelque peu son intrusion de père Noël, afin de goûter davantage son bonheur. C’est alors qu’une ombre s’était avancée de l’une des granges vers le bas-côté de la maison. Qu’est-ce à dire? avait murmuré le père Noël factice, en se dissimulant derrière une haie de cenelliers, monsieur le maire aurait-il retenu les services d’un autre père Noël? Ce premier ressentiment était parfaitement justifié, puisque l’autre portait également une belle barbe de Santa Claus. À contre-jour, la lune en face, Joë Folcu ne pouvait dire si le second père Noël était mieux déguisé que lui-même. Toutefois, il ne pouvait y avoir d’erreur et l’autre le concurrençait. -Drôle d’idée, me disait plus tard Joë Folcu. Le maire voulait- il un père Noël pour la petite et un autre pour grandes personnes? -Peut-être votre sosie, lui fis-je remarquer, avait-il été engagé par le maire pour son jour de l’An et qu’il se trompait de date? -C’est peut-être moi-même qui me trompai de date, me répondit-il! Abîmé dans ses conjectures, Joë Folcu était encore derrière sa haie, lorsqu’il constata la subite disparition de l’autre. Avait-il eu la berlue? Cette ombre sur la neige était bien celle d’un profil garni d’une barbe de Santa Claus. C’est sans doute un père Noël se méprenant de maison au clair de lune, avait-il songé en définitive. Comme l’autre devait, en ce moment, faire son apparition ailleurs, Joë Folcu s’était décidé à frapper à la porte du bas-côté et à remplir son rôle de père Noël. La petite, une fois couchée, puis la barbe postiche bien roulée dans sa poche, Joë Folcu s’était abstenu de faire allusion à l’autre bonhomme, son concurrent de quelques minutes. Le vin de cerises aidant, il eût été la risée du maire et de ses invités. Le lendemain, grand brouhaha dans Saint- Ours. Chez le maire, après le réveillon, et chacun dans son lit, bien assoupi par la fête et les ingurgitations de vin de cerises, la porte du bas- côté avait été crochetée et l’argenterie de la maison, dérobée. Et Joë Folcu de m’expliquer: -J’ai déjà été déchiré par des chiens, une nuit où ma barbe fut confondue avec celle d’un vagabond. Pour une fois que la barbe du voleur était véritable, si je l’avais su, monsieur, j’eusse mangé mon homme par dépit. Une Idée Nouvelle Pour L’An Nouveau. Minuit, le trente et un décembre, je serai tel un sage à ma table de travail. Les coudes posés sur un buvard neuf, et le menton dans les mains, c’est là que ma solitude recroquevillée envisagera les « résolutions » du Nouvel An. Comme autrefois, avant que le bedeau se pende à ses cloches, et que les sirènes d’usines couvrent les belles harmonies nocturnes, le temps hésitera devant ma porte. Puis j’entendrai décroître ses pas sur l’autre versant. Minuit aura sonné à ma gauche dans une vieille horloge grand-père, tout ce qui me reste de mes ancêtres, comme dans un cercueil debout et ouvert sur le temps. Le cadran qu’il renferme est un visage sans âge. Tous les trente et un décembre, à minuit, dans les cloches bien ordonnées et le désordre des sifflets d’usines, je cherche une idée appropriée au temps nouveau, une idée neuve. Le buvard de ma table est aujourd’hui, quelques jours avant le trente et un décembre, couvert d’une écriture basculée. Sont-ce là mes idées neuves de l’an dernier? Peut-être bien, puisque je ne puis les relire. Dans un petit miroir renversé, toutes ces écritures vont retrouver un sens. Mais oui, des vieilleries, et sans doute, plus vieilles d’une année. Le trente et un décembre, il n’y aura probablement que le buvard de vraiment neuf. Des livres vont l’encercler, comme une place déserte entre des immeubles, et l’encrier remplira le rôle d’un abreuvoir à chevaux. Sous l’abat-jour de ma lampe, une ampoule conservera une même intensité de lumière, tout comme les lacs, endigués sur les plateaux du nord, à la ligne de séparation des eaux, se déversent avec monotonie vers les turbines. Ce qu’une table de travail peut être déserte!... Mais, auprès de l’encrier ou de l’abreuvoir à chevaux si vous désirez, quel est donc ce grand corps étendu dans la place? Une plume inactive de conteur, direz-vous? Jamais de la vie, c’est Joë Folcu, mon inspirateur et marchand de tabac en feuilles, profondément endormi sur mon buvard parce que je ne l’ai pas encore questionné sur ses aventures et sur les propos qu’il tient habituellement avec des Saintoursois. Je cherche des idées nouvelles pour le trente et un décembre. Mais il faut le consulter. On ne laisse pas ainsi dormir un conteur sur une place publique. Debout entre mes doigts, le voilà qui se prononce enfin sur mes angoisses de chercheur d’idées neuves. Bêta! qu’il me dit, pourquoi le goût des images te prend-il encore en fin d’année? C’est déjà assez ancien que de comparer des horloges grand-père à des cercueils et d’évoquer des lacs se déversant sur des comptes d’électricité. Laisse là tes créances impayées et des miroirs de poche, qui déforment le sens pratique. Tu veux une histoire du jour de l’An? Viens à Saint-Ours et écoute- moi. Ferme tes livres et tes souvenirs et, comme tu en as l’habitude, si le sujet t’agrée, trouve-toi une parenté avec l’héroïne. Ça fait plus intime dans le récit ; tu as l’air d’évoquer les souvenirs de ta vieille mère. De véritables anecdotes, expliqueras-tu. Et voici le conte du jour de l’An que me prêta Joë Folcu et qui lui fut raconté à Saint-Ours, un trente et un décembre, vers minuit. Dans le troisième rang du village, lorsque la petite madame Rochon, après une année à peine de vie conjugale, fut abandonnée par son époux, les commérages allèrent bon train et ces cancans moururent pourtant d’eux-mêmes par manque de commentaires. Après un mois d’absence, dès que Rochon, par une lettre, probablement, eut donné à entendre à sa femme qu’il ne reviendrait pas auprès d’elle, on supposa tout. L’homme semblait bien aimer sa femme, et celle-ci le lui rendait. Avait-il fui un créancier? Faisait-il de la prison? Avait-il trouvé un foyer plus apte à ses goûts? La petite madame Rochon, pourtant bien gentille, cachait-elle à ses voisins et parents un caractère acariâtre et que Rochon était seul à souffrir? On imagine facilement de quoi s’entretenaient les commères. La petite madame Rochon recevait des rentes de famille. Le départ subit de son mari ne l’avait nullement inquiétée dans ses finances. Qu’aurait- elle gagné à chercher des consolations parmi ses voisines? Des expressions de colère ou de regret eussent donné prise à des bavardages sans fins, et combien inutiles. Mieux valait feindre l’indifférence: souffrir en silence. Après trois mois d’abandon, la petite madame Rochon devait à son attitude remplie de dignité de vivre chez elle comme une veuve dont un second mariage fût impossible. Elle n’avait qu’à se féliciter d’une existence où l’équivoque ne pût entrer. Cinq ans plus tard, une nuit de trente et un décembre, la petite madame Rochon, plus petite encore d’être près d’un grand foyer, reposait dans une chaise à haut dossier et s’était quelque peu endormie en attendant que sonnât le minuit de l’An nouveau. La délaissée n’entendait pas que l’on cherchât à distraire sa solitude. Aucune invitation n’avait été remise à ses rares amies et encore moins à ses voisines. Le respect dont elle avait entouré sa personne en imposait dans le troisième rang. Jamais on n’eût songé, au retour de la messe de minuit, la messe de minuit du jour de l’An qui subsistait encore à cette époque dans nos campagnes, à lui faire une visite d’usage et toujours imprévue. Un tel chagrin devait demeurer inconsolable puisqu’il ne s’était pas manifesté de la façon ordinaire, grands reproches, colères, expressions de vengeance, dépit, projets, etc. Or, à minuit, lorsque des coups discrets se firent entendre à sa porte, la petite madame Rochon n’avait pas sursauté. Aucun autre que son époux ne pouvait s’être ainsi présenté chez elle. Le verrou poussé, la porte ouverte lentement, c’était bien le visage de Rochon que la lueur de la lampe avait éclairé dans le portique d’hiver. Après cinq années, les traits de l’homme n’avaient pas changé, de même que ceux de la petite madame Rochon. La femme semblait peut- être quelque peu courbée, mais ce n’était là qu’un effet visuel. Avec une lampe en mains, il faut marcher plus lentement et, partant, plus courbé. Sans étonnement, après un accueil plutôt bienséant, comme si l’homme ne fût rentré que d’une absence de quelques jours, il avait repris son fauteuil, près de l’âtre, et sans un mot la petite madame Rochon avait déposé une bûche d’érable sur la braise du foyer. Jusqu’à deux heures du matin, le couple échangea des souvenirs qui venaient de loin, dans cette nuit de Nouvel An, mais qui ne dépassaient pas l’époque de la séparation. Avant que la vie conjugale reprît son cours, les époux Rochon s’étaient dirigés, sous les combles de la maison, vers une chambre d’enfant où dormait paisiblement une petite fille de cinq ans. Lorsque la lampe eut réveillé l’enfant, celle-ci leva des yeux endormis vers l’homme qui tenait la lumière, au pied de son lit. -Le père Noël? demanda la petite. Le nouvel arrivé ne portait pas de barbe blanche et gardait le silence. Mais une larme descendait lentement vers un coin de sa bouche et la petite l’avait aperçue qui brillait dans le reflet de la lampe. Les yeux de cet homme, la petite ne les ignorait pas. Ce regard, elle l’avait déjà vu dans un miroir, chaque fois qu’elle s’y était mirée. Cet homme lui ressemblait trop pour être le père Noël dont ses petites camarades lui parlaient aux premières tombées de neige. Puis elle avait souri avant de se rendormir paisiblement. C’était le même sourire doux qu’arborait sa mère depuis que, dans cette nuit du Nouvel An, on avait frappé à sa porte. Infernal Joë Folcu! ton histoire a mis dans mon coeur un sentiment nouveau et qui remplacera, le trente et un décembre, à minuit, des milliers d’associations d’idées parmi les sonneries et les hurlements des sirènes. Je m’efforcerai l’an prochain d’obtenir ton pardon... et sans grimacer. Une Cause De Célibat Servie Par Un Chien. Lorsque Joë Folcu s’engagea dans la rue Saint-Joseph, rênes en mains et grandi par le buggy de la vieille demoiselle Élianne, la mission qu’il remplissait, au pas d’un ancien cheval de trait et le fouet haut, lui donnait une allure de responsabilité peu ordinaire. Aussi, les Saintoursois se tenaient-ils cois, sur le seuil des portes. Tous les regards se posaient d’abord sur le marchand de tabac en feuilles, pour se fixer ensuite sur le chien danois Médor, qui suivait la voiture, à bout de corde, comme un veau conduit à l’abattoir. Disons, pour achever la description, que Joë Folcu s’était efforcé à se bien conformer à l’antithèse que présentait cette étrange apparition. Il portait haut le chef entre un cheval et un chien qui n’en finissaient pas, en plein village, « d’avoir le caquet bas », et la tête plus basse encore. Le village de Saint-Ours ne pouvait ignorer que le chien Médor eût commis un crime infamant, sur la ferme de mademoiselle Élianne, et que Joë Folcu, grand justicier occasionnel, conduisît le coupable vers une destinée encore incertaine. Quant au cheval, s’il ne portait pas le cou arrondi et de la gourme, n’était-ce pas qu’il eût conscience de son rôle? Tout comme le village, le cheval ne devinait pas le genre de punition que Joë Folcu entendait imposer à Médor, mais il n’en conduisait pas moins un ami vers une expiation, quelle qu’en fût la sévérité. Pendant que l’exécuteur des hautes oeuvres traverse le village avec sa monture et son condamné en laisse dans la poussière des chemins, informons-nous du crime dont s’était rendu coupable le chien Médor. Mademoiselle Élianne, en fille unique, avait hérité la ferme de son père et un chien de haute taille, comme sont tous les danois. Et celui-ci avait nom de Médor. Médor s’était attaché à sa maîtresse et celle-ci le lui rendait bien. Nous ne dirons pas qu’Élianne avait reporté sur le seul danois tout le respect qu’elle devait à son vieux père. Mademoiselle avait aussi beaucoup d’estime pour la ferme, ses instruments aratoires, ses arbres et ses granges. N’avait-elle pas grandi avec Médor sur cette terre? Par respect, toutefois, pour l’héritage de son père, elle avait même résolu de ne pas toucher à toutes ces choses qui lui venaient de son vénérable père. Et la ferme avait lentement moisi. Il ne faut pas ici conclure que ce respect s’était étendu jusqu’au chien Médor. Les animaux de la ferme, un à un, suivant leur capacité de résistance, moururent lentement de faim. Mais le camarade Médor avait échappé à cette décision. Avec les petites rentes paternelles de la succession, Mademoiselle Élianne s’était appliquée à engraisser dans le souvenir de son père et le chien danois avait lutté de circonférence avec elle. Habitué qu’il était de vivre en compagnie d’une vieille demoiselle, Médor en avait pris la plupart des habitudes. Il la suivait comme son ombre, même par temps sombre, et, pour la pluie, Élianne avait élargi son parapluie. À table, il partageait son menu, parce qu’il était autant carnivore qu’elle était végétarienne. Dans cette maison, les provisions de bouche venaient de l’épicier et du boucher. Dans les premiers temps du deuil, alors que les animaux mouraient un à un, Médor s’était nourri à même l’étable. C’est peut-être ce qui explique aujourd’hui les différences d’embonpoint entre Médor et mademoiselle. Mais le drame n’était pas loin parmi cette gent grasse, et le premier élément qui devait le déterminer s’était présenté sous la forme d’un personnage plutôt maigre: un notaire à la retraite et sans étude, comme il se doit. Or, le notaire, qui connaissait tout de la succession, et rien de l’héritière, devait tout ignorer en plus de la jalousie de son chien, lorsqu’il s’approcha d’Élianne. Présenté dans la maison sous un prétexte d’affaires, le maigre notaire avait mis six mois pour expliquer à mademoiselle que la succession ne parviendrait pas à se passer de ses services. Dans l’intervalle, Médor, qui avait assisté aux entretiens, s’était mis à maigrir. Non pas qu’il mangeât moins. Mademoiselle s’en fût aperçue. Mais l’animal devait souffrir de troubles gastriques, malaises dont s’accompagnent généralement les premières manifestations de la jalousie. Le soir des fiançailles, le chien danois avait hurlé du côté de l’étable. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui ne croyait pas à cette époque les animaux capables d’éprouver de la jalousie, en avait tout simplement conclu: - Médor est peut-être désespéré que les étables ne renferment plus que des os. Le chien, en effet, s’ennuyait quelque peu des ossements et nous allons nous en rendre compte. Un soir de brouillard, où le notaire venait de quitter la ferme de mademoiselle, un cri s’était fait entendre du premier tournant de la route. Comme Élianne, encore sur la galerie, se souvint que son fiancé portait à ce moment une partie de ses rentes mensuelles dans ses goussets, elle n’avait pas manqué d’inciter Médor à le secourir. -Vas-y! chienchien! avait-elle ordonné à la bête. On attaque le notaire! Dans le brouillard, deux hommes étaient aux prises. Médor, ventre à terre, avait-il fait son choix? C’est dans la gorge du notaire qu’il enfonça ses crocs. Avant l’enterrement du fiancé, Joë Folcu avait réclamé le chien Médor. Ce n’était sûrement pas à Élianne d’abattre son chien. Ça porte malchance. Qu’allait faire le grand justicier, le matin où nous le vîmes, conduisant le gros danois par les rues de Saint-Ours? Avait-il le courage d’exécuter une si belle bête devenue sa propriété au nom de la Justice? Joë Folcu, le village ne l’apprit que le lendemain, conduisait Médor chez une autre vieille fille d’une paroisse voisine. -Ce chien danois, avait-il conclu, servira la cause du célibat. Une Belle Jambe D’Ecriture... Bienheureuse était l’époque, selon Joë Folcu, où les patins de bois frisaient du bout comme un traîneau. Cependant qu’elles mordaient moins la glace, combien ces chaussures se conduisaient avec facilité sur la croûte, les lendemains de pluie, et sur les routes, entre les ornières durcies. Comme la raquette sur neige folle, ces patins d’autrefois se prêtaient aux longs voyages. -Je les revois, suspendus au dos des lumberjacks et garnis de pompons rouges, sinon de grelots, aux pieds des jolies filles, sur la glace des savanes, avant les premières neiges, précisera Joë Folcu. Ceux qui ont connu les patins de bois, garnis de lames rondes, évoqueront les bordages de la rivière, les jours de noroît. Le vent prenait dans les jupes des compagnes, les après-midi de dimanche, et, pour rivaliser de vitesse, les petits gars s’agrippaient à des sapins fraîchement coupés. -Sans effort des jambes, comme ça « déménageait »! À Saint-Ours, dès que le Richelieu se congelait, n’était-ce pas grand honneur pour le premier patineur de la saison qui traversait à Saint-Roch, sur patins, avant qu’un Saintoursois atteignît la rive d’en face? -Quel bon vent vous amène, disait-on, dans un village comme dans l’autre, à celui qui traversait le premier? Avant que le pont de glace fût solide, les villageois riverains étaient quelquefois plus de cinq jours sans se visiter. Qui eût osé marcher sur les flots? Même la livraison du courrier n’incitait pas le passeur à déchirer les flancs de sa chaloupe contre les glaces en formation. Et le premier patineur était félicité dans la proportion de son propre poids. Souvent la glace d’automne si mince fût-elle, gondolait sous le passage d’un premier patineur. Avec sa lame tranchante, le patin d’aujourd’hui n’eût pas remplacé, en l’occurrence, les anciens patins de bois. Qui parle aujourd’hui des patins de bois ne peut négliger, à Saint-Ours, de faire l’éloge de Joë Folcu sur le patin. Chaque fois que le Richelieu se congelait de nuit, les bons patineurs, le lendemain, se chaussaient toujours en vain pour être les premiers à « essayer la glace ». Joë Folcu les avait devancés, irrémédiablement. Non seulement le patineur expert se trouvait déjà sur l’autre rive, à Saint-Roch, mais le pont de glace portait sa signature... - Oui, oui, sa propre signature, m’expliquait l’un de ses contemporains ; son nom écrit d’un seul patin dans la glace, vers le milieu de la rivière, et s’étendant sur une couple d’arpents. -Quel beau pied d’écriture! Joë Folcu, revenu de Saint-Roch en traîneau, quelques jours après son exploit, s’abstenait de fournir des détails sur son aventure. -J’ai traversé la nuit même de la congélation, se contentait-il de dire, et j’ai d’un seul pied apposé ma signature gravée dans la glace comme on endosse un chèque. Et les connaisseurs se représentaient Joë Folcu à l’action, en pleine nuit, sur la petite couche du Richelieu. Ce n’est pas tout de savoir signer son nom, en exécutant des paraphes, d’une seule patte, sur la glace. Joë n’était pas le seul, dans Saint-Ours, à éduquer ses pieds jusqu’à ce qu’ils observassent l’orthographe. De nombreux patineurs avaient déjà signé, sans se ramasser au bout du paraphe. Mais encore fallait-il que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pût juger, en pleine nuit, de l’épaisseur de la glace, avant que de s’y engager. Il est tout naturel, disait-on, à n’importe quel cheval de ne jamais monter sur la glace avant que le pont fût capable de le porter. Joë était-il doué, comme les chevaux, de prévision instinctive? Autrement, de qui eût-il pris ses informations quant à l’épaisseur de la glace en plein Richelieu et, de plus, en pleine nuit noire? Vers la fin de décembre, avant les fêtes, lorsque Joë Folcu faisait son apparition dans Saint-Roch, la bonne nouvelle se répandait: -La glace tient!!! Et, naturellement, les citoyens de Saint-Roch s’honoraient, et se vantaient par la suite d’avoir été les premiers à avoir connu l’état de la glace entre les deux villages. L’arrivée de Joë Folcu dans Saint-Roch était un sujet d’orgueil pour ces villageois et un sujet d’humiliation pour les gens de Saint-Ours. On comprend les raisons qu’avait Joë Folcu de ne revenir à Saint-Ours que quelques jours plus tard. Non pas qu’il craignît les reproches des siens et leur accueil maussade. Quand on rentre victorieux chez soi que peuvent quelques égratignures sur un si beau vernis? Le retard de Joë Folcu à rentrer dans Saint- Ours venait surtout du fait que le grand patineur ne refusait pas à Saint-Roch de mouiller l’événement par quelques petits « blancs ». Et, d’ailleurs, puisque Joë Folcu apportait, par son exploit, des nouvelles sur la formation de la glace, l’honneur ne lui revenait-il pas d’être le premier à s’y engager en traîneau pour le retour? Avant que la glace pût soutenir un cheval, le premier patineur de la saison n’était-il pas digne qu’on eût pour lui quelques attentions? Or, Joë Folcu revenait chez lui en traîneau, et pour cause. D’abord, après de telles libations, comment se serait-il tenu en équilibre sur ses patins? Et, puisqu’il connaissait la glace pour l’avoir inaugurée, le droit ne lui revenait-il pas d’en indiquer le capricieux parcours et de déterminer, sur la glace, pour le prochain chemin d’hiver, l’emplacement des balises? Souvent, les routes hivernales du Richelieu sont quelque peu fantaisistes de tracé. Le Saintoursois ne le doit-il pas aux retours intempestifs du marchand de tabac en feuilles? Aujourd’hui, les patins à lame tranchante ne permettent pas à Joë Folcu d’empiéter si tôt, en décembre, sur la saison hivernale du Richelieu. Seule, une lame ronde, propre aux patins de bois, permettait au pont de glace de le porter. Le grand patineur devant l’Éternel reviendra toujours, dans ses vantardises, « aux époques bienheureuses des patins de bois », mais gardera le secret de ses manoeuvres de nuit sur une glace à peine épaisse d’un demi-pouce. Pourquoi gâterait-il le souvenir qu’on a conservé de ses exploits, en révélant qu’il s’en acquittait la nuit pour que l’ombre cachât ses tricheries? Pendant la formation de la glace, Joë n’avait qu’à monter dans une chaloupe et, profitant des mares, avant le gel, graver de son patin, à bout de perche, sur la glace déjà affermie, la signature qu’il eût tracée, en d’autres occasions, de sa plus belle « jambe d’écriture ». L’Indiscrète En Fut Punie. La vieille Clémentine, comme une fleur en pot, a toujours vécu dans une fenêtre: l’été, derrière les persiennes ; l’hiver, masquée par un rideau. Pour compléter l’image, disons qu’elle avait le cou aussi mince et long qu’une tige de bambou ; la tête, à la toque serrée, ressemblait à un bouton qui n’arrive pas à fleurir. Est-il superflu d’énumérer les avantages d’un tel poste d’observation? Rien des « choses cachées » du village n’échappait à la vieille fille, et l’astuce était son fort. Lorsque les premiers appareils de téléphone furent installés entre le village de Saint-Ours et les principales fermes des concessions, la vieille demoiselle, on le comprend, n’avait pas hésité à faire inscrire son nom dans l’annuaire de la nouvelle compagnie. À certaines heures du jour, après le déjeuner, par exemple, dès que les rues se vident et les cancans s’endorment, la vieille Clémentine décrochait le récepteur. À cette époque, on sait qu’un réseau unique desservait tous les appareils des clients. Il suffisait d’établir le contact et l’indiscret ne perdait rien de toutes les conversations, qu’elles s’engageassent d’un bout à l’autre de la paroisse, ou du cinquième Rang avec le village d’en face. Sans quitter sa fenêtre, quelle joie dissimulée n’était-ce pas, pour mademoiselle Clémentine, que de surprendre les secrets les plus usuels sans doute, mais toujours nouveaux pour qui sait les déformer à l’occasion. Et les occasions étaient plus nombreuses que les causeries téléphoniques elles-mêmes. Dans sa revue mentale de la semaine, Clémentine connaissait, au printemps, toutes les naissances de veaux survenues dans chacune des fermes. Que le bedeau, après certaines soirées, confiât l’angélus du lendemain à son fils aîné, ou à l’homme engagé du troisième voisin, la transmission de ces détails ne pouvait échapper à l’écouteuse professionnelle. Que le garde-chasse mît en conserve, une année, plus de gibier que l’an dernier, et qu’il en soumît les viandes à la fumée de bouleau, à la façon indienne, mademoiselle en connaissait toutes les quantités et même le prix de revient. Que le passeur d’un village voisin eût fourni davantage l’an passé à la caisse électorale, Clémentine savait à l’avance que le gouvernement remplacerait le vieux bac à fil par un bac neuf à moteur. Que le bureau de poste eût échangé moins de timbres durant le dernier semestre. Que Paul Péladeau, revenu de la ville avec un complet à la mode la plus récente, ne pût épouser sa petite voisine, pensez-vous que le téléphone ne lui en avait pas appris la principale raison? C’est donc par le téléphone et ses indiscrétions que mademoiselle Clémentine pouvait prédire toutes les mauvaises nouvelles et prévoir tous les événements heureux. Et cela, nécessairement, sans avoir recours aux cartes à jouer et aux lignes de la paume. Devineresse enviée et ennoblie par ses séjours derrière les persiennes, Clémentine, grâce au téléphone, était devenue « quelqu’un » dans la paroisse. Qui aurait pu prévoir, expliquera plus tard Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que l’une de ses indiscrétions pût un jour lui être fatale? Et voici quelles en furent les circonstances malheureuses. Un jour que mademoiselle Clémentine, me raconta Joë Folcu, souffrait de quelque abcès à l’estomac, le médecin avait dû intervenir, et le pharmacien de même. Mademoiselle, après un régime de six mois, qui ne pouvait, en somme, l’amaigrir davantage, allait trouver une guérison assurée, lorsqu’elle surprit, au téléphone nécessairement, une conversation qui la concernait entre le médecin et l’apothicaire. -Vous savez, disait le médecin, la pauvre vieille Clémentine achève d’être votre cliente, tout comme elle ne saurait demeurer la mienne pour longtemps. -Et qu’en savez-vous? avait répondu le pharmacien. -Parce que ses maux d’estomac, avait répliqué l’autre, lui viennent d’une qualité d’abcès que je ne peux guérir. Vous n’ignorez pas, mon vieux, que le cancer fait toujours un travail plus efficace dès que le patient a déjà atteint un certain âge. À l’autre extrémité du fil téléphonique, mademoiselle Clémentine, toujours derrière sa persienne, et le récepteur à l’oreille, n’avait pu cette fois le raccrocher... Une syncope l’avait emportée avant qu’elle eût compris, au bout de sa ligne indiscrète, qu’il s’agissait bien, entre le médecin et l’apothicaire, d’une conversation sur le cas incurable d’une autre vieille fille qui portait le même prénom. Pauvre Professeur De Nouveaux Jurons. Convoqués à une séance de conciliation ouvrière tenue, à défaut d’un palais de justice, dans une école, des bûcherons mis en cause parce qu’ils avaient, en pleine coupe, l’hiver, quitté les bois sur leurs raquettes, ne s’étaient pas, dans le tribunal improvisé, départis d’une forte odeur de sapin, bien qu’ils eussent pour la plupart la pipe aux dents. De leur côté, les commissaires du conflit, occupant à trois le pupitre du maître, sentaient quelque peu le cigare éteint et, par réaction sans doute, la lotion. Mais il suffisait de fermer les yeux pour se croire, quand même, en pleine forêt. Pendant les délibérations, un arôme de souliers de boeufs mouillés n’avait pas nui, malgré l’hiver, à une impression de sous-bois dominée par un parfum de végétation. L’exposé de la cause démontra d’abord qu’un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pendant l’été, avait semé la panique parmi ses concitoyens d’hiver, les lumberjacks, en poussant des jurons inconnus, et qui étaient, soutenaient- ils, de nature à attirer des malédictions sur le chantier. Ceci posé, laissons les chemises à carreaux s’essayer à justifier leur subit abandon des bois, pour assister à notre tour, par rétroflexion, à des scènes qui augmentent aujourd’hui l’aspect emblématique du litige. Comment, s’étaient demandé les commissaires de la conciliation, ces lumberjacks, pourtant si mal « engueulés », avaient-ils pu se scandaliser des propos de Joë Folcu jusqu’à laisser ainsi tomber leur hache et chausser la raquette du retour? Remontons, tout simplement, aux bois. Lorsque Joë Folcu « monta » aux chantiers, au début de l’hiver, le sous-bois l’avait impressionné désagréablement, comme il se doit pour tout marchand de tabac qui fait un premier séjour dans un chantier de coupe. L’hiver, la forêt est dégarnie et ses arbres semblent soutenir les quelques débris d’une voûte échancrée contre le ciel. L’idée d’un temple en ruine, après un bombardement, est inévitable à tout individu qui évoque les chicots d’une ville au lendemain d’un raid aérien. Voilà donc, avait pensé le nouveau venu, un chantier où l’idée de construction est absente. De fait, les lumberjacks s’y efforçaient à compléter l’élément ruine en jetant bas les quelques colonnes du temple. -Il est bien beau, avait pensé Joë Folcu, d’achever le déblaiement des ruines, après un désastre saisonnier, mais cette besogne n’a rien de véritablement constructif. Pourquoi baptiser du nom de chantier des lieux de destruction? Le nouveau bûcheron, bien que doué d’un esprit poétique, n’ignorait pas que l’entreprise de la coupe fournissait au monde le bois nécessaire à la construction et au chauffage des habitations, pour n’envisager que ces usages primitifs. Toutefois, selon son esprit synthétique, c’est avec des natures mortes que les humains construisent. Puis, le premier soir de son arrivée, Joë s’était endormi en constatant combien il ne devait pas s’étonner qu’un toit de bois, ou les murs des granges, pussent, au détriment des pauvres habitants, pourrir avec tant de rapidité. Couché sur le dos, les mains sous la tête, il avait tristement murmuré, au moment où le dernier des lumberjacks à se mettre au lit mouchait son fanal: -L’oeuvre des hommes nouveaux ne peut être que temporaire. En présence de telles données philosophiques, il n’était donc pas étonnant que l’intellectuel pût supporter la qualité des jurons utilisés par ses camarades. Je ne ferai pas ici le procès de nos imprécations. Dans un chantier de lumberjacks, les impatiences, marquées de jurons, ne sont pas moins insupportables qu’ailleurs. Mais la surveillance y est quelque peu relâchée. Les chefs de file ne peuvent donner le bon exemple, tout comme au village les sociétés s’érigeant contre notre manie de jurer. Dans le Grand-Nord, les aumôniers poursuivent leurs visites, mais celles- ci sont éloignées, et pour cause. Or, Joë Folcu, dont les propos, derrière son comptoir de marchand de tabac en feuilles, étaient habituellement fort soignés, se scandalisa que l’on ne pût manier la hache sans pousser, à qui mieux mieux, d’horribles jurons. Pourquoi ces malheureux, s’était-il convaincu, qui font oeuvre de destruction dans la forêt, prononcent-ils constamment en vain le nom de Dieu et toute la nomenclature de la liturgie? Ne pourraient-ils pas s’exprimer sans ponctuer ou rythmer leurs propos de mots inutiles autant que scandaleux? Si la langue des forts à bras a besoin de points d’appui, de chevilles, de points sonores et faibles, comme dans les vers, pourquoi ne remplaceraient-ils pas leurs grossières expressions modulées par des mots qui ne fussent pas blasphématoires? La grande forêt dénudée, l’aspect de son abandon et ses ruines, que venait amplifier la présence de copeaux sur la neige, avaient inspiré à Joë Folcu un courage digne des chevaliers et c’est ainsi qu’il s’était mis en marche, comme un croisé, la hache sur l’épaule, à défaut d’un pic ou autre armure, contre la manie irréfléchie du juron. Aujourd’hui, les bûcherons assistent à un conseil de conciliation qui s’efforcera de comprendre la raison qu’ils avaient de quitter si brusquement le chantier. Dans le box des témoins, un bûcheron, les yeux encore remplis d’effroi, s’était écrié: -Comment pouvait-on rester dans le bois avec un homme tel que Joë qui employait toujours des mots inconnus? Tous les génies étaient invoqués et, chaque fois qu’il parlait de « catacrèse », de « strocotte » et de « pulphrasse », les hommes sursautaient et risquaient d’échapper leur hache. J’ai vu un pauvre diable, qui fuyait sous la chute d’un arbre, s’accrocher les pieds et passer près de la mort. Et les commissaires apprirent du témoin que Joë Folcu venait de crier au camarade empressé d’éviter la chute de l’arbre: -Ote- toué de là, « catacrèse », l’arbre va timber... Peu habitués à des imprécations de ce genre, les bûcherons sursautaient et s’étaient adonnés à des distractions dangereuses pour des hommes du métier. Les commissaires finirent par deviner où Joë Folcu désirait en venir avec ses substituts d’expressions. L’homme entraîné par négligence à utiliser certains mots, conclurent-ils entre eux, ne saurait se désister de ses jurons les plus familiers sans qu’on y mît quelques manières. Joë Folcu fut expulsé du chantier et tous les bûcherons retournèrent aux bois. En manière de consolation, après l’enquête, le président du conseil avait expliqué au marchand de tabac en feuilles. -Votre intention était excellente, mon ami. Nous sommes de votre avis qu’il faille épurer les expressions des nôtres, mais vous y êtes allé sans le moindre discernement. On peut remplacer, occasionnellement, un « torrieux », par un « saudit », mais vos « catacrèses », vos « strocottes » et vos « pulphrasses », tout en conservant un caractère violent et syncopal, telle une phrase ponctuée de coups de poing, avaient de quoi étonner quelque peu les habitudes chères aux bûcherons. La prochaine fois, parlez donc français, et exercez-vous dans la compagnie de gens dont les métiers s’accommodent mieux de l’étonnement et de distractions. De L’Art Oratoire Servi En Conserve. Dans tout « Canayen » se reconnaît à la longue un orateur. Qu’il ait d’abord mésestimé son talent, vous le rencontrerez plus tard comme receveur de tramway ou dans un salon de coiffure. Les autres, qui négligèrent de s’ignorer, s’acheminent aujourd’hui vers les parlements. C’est dans les tavernes et aux marchés des légumes qu’ils s’exercèrent avant que de monter sur le husting. Depuis qu’ils ont établi, en estrade, leur capitale dans Québec, mes concitoyens ont le verbe haut. Ils se juchent pour « adresser la parole », qui sur une terrasse, qui sur une boîte de savon ou de gin, qui sur une chaise, à moins qu’il ait des auditeurs dans la rue. C’est alors qu’on le rencontre devant les bulletins des journaux ; comme négociant ambulant de bouteilles (medecine man), ou démonstrateur, sur table pliante, de « nouvelles patentes », au coin des rues, dans le quartier des affaires. Celui-là fait ici le boniment pour la diffusion des lames de rasoir et son public se renouvelle sur les places. Comme c’est distrayant, en attendant le tramway, ou les jours de rendez-vous! Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde, avait coutume de dire Archimède. Nombre de « Canayens » se rattachent à une autre formule, non moins courageuse: « Donnez- moi un attroupement et je lui vendrai de l’eau de pluie. » Que de troubadours-nés sont aujourd’hui diseurs de bonne aventure, à défaut d’un entendeur cultivé? Fatigués d’écrire des épîtres, ou des lettres d’amour, comme écrivains publics, des femmes sont devenues célèbres dans les sciences occultes, en lisant l’avenir dans les paumes et, plus spécialement, en expliquant les rêves. Ce genre de bavardage se rattache encore à la narration. Généralement, chez la diseuse de bonne aventure, il y a foule, mais dans le salon d’attente, ici, il se dit plus de choses que pendant la séance. Et c’est ainsi que les esprits se préparent à la réception des messages occultes. C’est dans ces réunions, en attendant de passer chez la diseuse, que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se familiarisa avec la signification des rêves. « LIT. -Dans un lit, danger. Incapable de dormir, maladie. Étranger dans votre lit (en rêve, naturellement), querelle conjugale. Lit bien fait, vous aurez bientôt une situation sociale. Voir un lit étranger, trouble. Dormir dans un lit, bonne chance. « MAINS. -Rêver de travailler de la main droite, bonne fortune. De la main gauche, malchance. « LUNE. -La voir luire, votre femme vous aime ; vous recevrez aussi de l’argent. « MORTALITÉ. -Rêver d’un ami défunt, pour une personne malade, signifie mort prochaine. Rêver que vous êtes mort, longue vie et bonheur. Avant de mourir, apercevoir en rêve un grand nombre de mouches signifie personne raisonnable qui vous scandalise. « Quant aux nuages aperçus en rêve, les explications sont infaillibles. Nuages blancs, prospérité ; à grande altitude, voyage ; retour d’un absent, secret révélé. Nuages de fumée ou noirs, colère. » Parmi les démonstrateurs ambulants de « nouveaux produits », ceux-là mêmes qui professent aux croisements des rues, j’ai rencontré un autre orateur-né dont la voix s’était abîmée à toutes les intempéries. Incapable, certains jours de grande affluence, de se faire entendre par-dessus la rumeur de la rue, il avait eu recours à un disque de phonographe et à un amplificateur radiophonique. Appelé à faire son boniment, pour la vente d’un nouvel aiguiseur de lames de rasoir, un disque dissimulé dans sa table de démonstration « faisait l’article » en son nom, et il n’avait qu’à s’occuper de la partie vulgaire de la narration: le geste complémentaire. Je le revois encore, l’oeil inspiré et la bouche close, manipulant ses lames et ses pierres, pendant qu’une voix de ténor, amplifiée par un haut-parleur, également dissimulé, récitait le boniment. Le démonstrateur n’avait qu’à s’agiter comme un ventriloque. La rumeur de la rue ne surmontait pas son discours en conserve et il faisait d’excellentes recettes. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui fut témoin de cette extravagante substitution d’orateur, se propose d’en imposer la méthode aux prochaines élections municipales de son village. À l’aide d’un disque, ne pourrait-il pas lui- même donner la réplique et tenir ainsi, à une seule personne, une assemblée contradictoire? -Et pourquoi, soutiendra-t-il, deux disques dissimulés ne s’engueuleraient-ils pas sur un seul husting, pendant que je circulerai, subrepticement, dans la foule, afin de recueillir ses réactions. Alors, lui fit- on remarquer, tu t’écouterais parler de la foule, et c’est toi-même qui conduirais la claque? Joë Folcu sait tirer partie des enseignements de la ville. -Et pourquoi pas? Avec les campagnes électorales diffusées par la radio, le votant se plaint-il, en pantoufles, chez lui, que la voix seule de son candidat domine en l’absence de ses gestes et grimaces familières? Nous apprendrons aujourd’hui à nos électeurs comment négliger la mimique de l’orateur, pour ne s’occuper que des idées et des programmes. Ne voilà-t-il pas de l’art oratoire pur, dégagé pour une fois de ses accessoires? Avec le vote des femmes, il est recommandable à certains orateurs de ne pas trop se montrer sur les hustings. Quant aux têtes frisées, rien ne les empêche de faire distribuer leur photographie dans les rangs de l’auditoire? Cette discussion peut sans doute attirer nombre de discordances au prochain candidat Joë Folcu. -À quoi bon, direz-vous, tenir des assemblées dont les orateurs seront absents? Les émissions radiophoniques ne prévaudront-elles pas en l’occurrence? Et le marchand de tabac en feuilles, qui doit aux lecteurs de La Patrie d’emporter le morceau, dans toute discussion prolongée, finira bien par vous donner un cours sur la nécessité pour tout individu de ne jamais s’isoler, en temps électoral, précisément. -C’est dans la foule que la semence de la parole doit tomber. Donnez-moi un attroupement, et je lui vendrai de l’eau de pluie. Peut-On Faire « Maigre » Avec Du Sang De Cochon? Souvent, au village, l’égorgement des porcs met le dentiste en vedette. On aime à comparer les cris se dégageant des granges pendant la saignée à ceux des patients sur la chaise de l’« arracheur de dents ». De fait, les jours d’abattage, l’écho déforme quelquefois la grande rumeur de la tuerie domestique. Si plusieurs paroissiens « font boucherie », certains coins du village rappelleront le voisinage d’une cour de collège à l’heure de la récréation. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand commentateur, par surcroît, de nos moeurs villageoises, avait coutume, les jours consacrés à la boucherie, de conclure au rapprochement de l’homme et du cochon en présence de la mort. -Que les cris de la douleur sont humains, qu’ils soient poussés d’un abattoir ou d’un hôpital! La même comparaison peut s’établir entre les cris arrachés aux chatouillements d’un goret et d’un bambin, mais nous n’en appellerons pas ici à Joë Folcu. Nous risquerions de sortir du sujet sans y revenir. Puisque les jours d’abattage s’accompagnent habituellement à Saint-Ours de divertissements intellectuels, pourquoi, demandai-je à Joë Folcu, les saignées du cinquième Rang, l’automne surtout, n’apportent-elles aux quatre échos que les hurlements des gorges tendues? La chaise du dentiste en est fort éloignée, sans doute, et la cour du collège de même. Pourquoi ici la jeunesse, fort éveillée pourtant, s’abstient-elle de commenter? L’art dentaire et l’instruction seraient-ils seuls sujets de divertissement? Cette interrogation m’a apporté les données d’un drame qui ne cadrent nullement avec les égorgements, en plein village. Dans le cinquième Rang, chaque fois que le fermier Goudreau « faisait boucherie », les hurlements de la victime s’incrustaient dans le plus complet silence. Ici, le souvenir d’un drame obligeait au respect. Pit Goudreau, comme ses voisins, a toujours « fait boucherie », tous les automnes, dans l’entrée de sa grange. Le porc le mieux engraissé de la saison est destiné à la cuisine de la famille, et les autres s’acheminent vers les abattoirs des villes. Le fermier a toujours suivi la tradition de la paroisse en matière de saignée. Le porc est pendu par les pattes d’arrière, à deux pieds du plancher de la grange. Une corde, passée en noeud coulant dans le groin, le cochon tend la gorge au couteau du sacrificateur, comme le veut la pratique parmi les confessions israélites. Après le coup de grâce, le porc hurle jusqu’au bout de son sang. Dès qu’il finit, graduellement, son concert, l’animal est descendu dans un baril d’eau bouillante pour être ensuite dépouillé de ses soies. Une vieille coutume voulait autrefois que le porc fût confié aux flammes d’un amas de paille. C’est ainsi qu’on l’épilait, après l’avoir assommé d’un coup de maillet. À cette époque, la saignée venait en troisième lieu. Le fermier Goudreau, toujours comme ses concitoyens, préférait planter son couteau dans la gorge toute vibrante de l’animal. Le sang, on le sait, tiré ainsi d’un cochon se « vidant en pleine vie », se prête mieux à la confection du boudin. Le sacrificateur des hautes oeuvres, en plus de faire comme les autres, préférait la manière moderne, puisqu’elle lui permettait d’offrir une tasse de sang frais et chaud à son jeune fils. Non pas que l’enfant, son unique petit, aimât tout particulièrement ce gerne de breuvage. Mais la mère était poitrinaire et Pit Goudreau [...] Omission d’une ligne dans le texte de La Patrie. conseils pour prévenir la turberculose du petit. Or, un automne que le porc venait de se faire ouvrir la gorge, et que le sang tombait dans une chaudière, Pit Goudreau s’était emparé d’un gobelet à l’usage de son fils et, sans songer que le récipient contenait encore un fond de whisky blanc, l’avait rempli de sang et offert d’une main distraite au petit. L’enfant n’était pas d’âge à se réjouir d’un petit « goût piquant ». Il était plutôt d’âge à obéir et à boire d’une lampée afin d’en finir avec cette corvée. Occupé à débiter son porc, le fermier n’avait pas constaté que le petit se dirigeait en titubant vers la maison. Quelle tête eût-il fait, si le visage de l’enfant lui était apparu? Sur le seuil de la maison, le petit Goudreau avait d’abord lutté contre la nausée, puis, vomi sur sa chemise blanche. À ce moment, ses cheveux devaient être en broussailles, et sa bouche, pendante. Quant aux yeux, seul le regard d’un ivrogne endurci eût pu les apprécier. Et c’est ainsi que le jeune Goudreau s’était présenté à sa mère. Une couple d’heures plus tard, lorsque le fermier eut terminé sa besogne de boucher, un spectacle, que le village n’évoque pas aujourd’hui même, sans frémir encore, s’était offert au malheureux, sur le même seuil de sa maison. Dans la cuisine, l’enfant dormait, effondré au pied d’une chaise. La bouche baveuse de sang, et la chemise maculée, le petit ronflait comme un ivrogne, et ses joues portaient les couleurs d’une santé toute réjouie. Au milieu de la pièce, la mère baignait dans du sang... son propre sang. C’était à croire que la mère et son enfant eussent été égorgés, en dépit des joues colorées du petit et du teint blême de la femme. Madame Goudreau, en présence du petit, tout couvert de sang, et les yeux révulsés par l’alcool, avait poussé le cri affolé d’une mère apprenant l’assassinat de ce qu’elle a de plus cher au monde... La femme de Pit Goudreau était poitrinaire. L’effort de son cri d’horreur avait déclenché, dans ses poumons, l’hémorragie funeste. Et la mère, tandis que le petit culbutait pour dormir, s’était vidée de son sang, comme une chaudière renversée. Cette histoire me fut racontée par Joë Folcu dans la salle à manger d’un hôtel. C’était un vendredi. Le menu portait comme plat de résistance du sang de mouton à la sauce blanche et du boudin. Je me rappellerai toujours que nous n’avons pas discuté longtemps sur la qualité de ces mets, un jour maigre. Ce jour-là, vendredi, Joë Folcu et moi avons jeûné. La Maison Qui Meurt D’Ennui. Certaines maisons de village ont une physionomie qu’elles n’empruntent pas à la rue, ni au paysage. Leur caractère est immuable. Le soleil ne s’attarde pas sur leur seuil et la galerie y est toujours humide, comme du bois frais ou pourri. Jamais la lune, dans les fenêtres, ne fera trembloter ici une source de lumière parmi le feuillage. Ces maisons ne vivent pas et même les cris d’enfants qui s’en échappent semblent venir du voisinage. J’ai vu des maisons habitées sur un coteau, mais dont une seule fenêtre bâillait au bas-côté. Ces maisons ne voyaient que de profil, comme les oiseaux ou les lièvres. Certaines maisons s’ennuient à mourir. J’en ai connu une qui en est morte... celle du vieux Cormier, à Saint-Ours, au bout d’une rue inachevée. Les deux demoiselles Cormier l’ont quittée à temps, après la mort de leur père. Elles avaient risqué de le suivre de près. Le père Cormier, avant son mariage, craignait l’ennui et les femmes. C’était, de plus, un timide. Pourtant, il convola dès que l’ennui eut raison de sa solitude. C’est à ce moment qu’il vint habiter la maison du bout de la rue. Son épouse la lui avait apportée en mariage. Ne se débarrasse pas qui veut de l’ennui... Lorsque les deux demoiselles Cormier, des jumelles, vinrent au monde, le père s’était écrié: -Au moins, la mère aura de quoi s’occuper et les enfants, entre eux, de quoi se distraire! Madame Cormier est morte. Les jumelles se sont ennuyées à deux. Et le père s’est ennuyé seul, avant que les enfants atteignissent l’âge où l’on s’ennuie. La maison, qui avait attiré l’ennui, était immuable de caractère, comme une de celles que nous avons décrites au début de ces propos. Sa victoire ne devait pas la dérider. Jamais la lune, même dans son plein, ne fit surgir des sources de ciel dans ses fenêtres. La galerie ne s’est pas asséchée, et pour une double cause, tant que les jumelles portèrent des couches. Lorsque les jumelles Cormier, après vingt- cinq années de célibat, songèrent à réagir contre l’ennui, l’expérience malheureuse de leur père ne devait pas les induire à la moindre idée du mariage. Disons aussi, comme Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de qui je tiens ce triste récit, que la maison se prêtait mal aux fréquentations, si désintéressées fussent-elles. Les deux vieilles filles s’étaient donc pourvues d’un chien et d’un chat. La maison ne devait pas céder son ennui pour si peu. Les gambades du colley sur la galerie ne la firent pas sourire, au bout de la rue, pas plus que les cris des enfants, au début, n’avaient aigri son ennui. Les siestes du chat noir dans ses fenêtres, même si les yeux jaunes de celui-ci eussent évoqué la présence d’un hibou aveugle, ne donnèrent pas à ses combles l’aspect d’un décor de Grand Guignol. Toutefois, les Cormier avaient eu de quoi se distraire quelque peu et, sans une mauvaise interprétation qu’elles se firent subitement de la gaieté, toute nouvelle pour les deux demoiselles, et attribuable à leur manque d’entraînement, l’ennui ne serait peut-être jamais revenu dans leur coeur. Mais voilà, le père Cormier venait de mourir, et le colley l’avait suivi de près. Qu’est-ce, en somme, direz-vous, que cette fausse interprétation de toute nouvelle gaieté dans la maison? Laissons Joë Folcu s’expliquer. La mort du père Cormier, d’une part, n’eut rien de réjouissant pour les deux orphelines, ni celle, d’autre part, du chien, une fois leur chagrin atténué par le temps, comme il se doit. Plus de gambades sur la galerie, à l’heure de la sieste, et dans la cuisine, pendant les repas, comment vouliez-vous que le chat et ses airs méditatifs pussent remplacer, auprès des demoiselles, les jappements du colley? La maison, incapable pour l’instant de reprendre son empire d’ennui, avait confié une mission au chat. Le chat noir et ses yeux jaunes, gravés d’une pupille verticale, ne broyait pas que du sombre, comme un hibou perché sur un dossier de chaise. Mais la pensée, dans une maison de vieille fille, qui se passe d’expression bruyante, ne pouvait se prêter à autre chose qu’à l’ennui né un jour de l’immobilité. Pour mieux faire comprendre à quel point un chat peut stigmatiser l’ennui d’une maison, et au- delà de toute réaction, même si les occupants ont raison de leur hérédité, Joë Folcu décrira de nouveau un chat noir symbolisant l’ennui. Les yeux d’un chat noir, avec leur pupille aussi étroite qu’une porte ouverte à peine d’une ligne, évoquent naturellement ou mirent l’ennui d’une maison où rien de nouveau ne survient et qui ne dissimule aucun mystère, même si les portes laissent passer le jour, ou l’ombre d’une chambre close. Ces demoiselles avaient mal interprété le message de bonheur qu’apportait maître félin, et la maison y avait compté. Ce message d’un bonheur de tout repos était celui qu’éprouvent les êtres vivant loin des imprévus. Heureuse la maison et heureux le chat qui n’ont pas d’histoire, auraient dû comprendre les demoiselles. Le jour où les demoiselles Cormier se mirent en route pour l’hospice, le chat dans un panier, porté au bras, l’animal leur avait faussé compagnie, comme elles le libéraient dans le train, au moment du départ ultime. Un chat s’attache mieux à une maison qu’à sa maîtresse. La maison du bout de la rue tombe aujourd’hui en mines. Les descendants du chat noir y vivent encore à l’état sauvage. Trop De Veaux Aux Prodigues. Le retour de l’Enfant prodigue est accueilli avec enthousiasme par la famille. Le père, au sommet de la côte, lui a ouvert ses bras et versé des larmes de béatitude. Ses frères et soeurs dansèrent en rond. La mère s’est précipitée à la cuisine. Sur la ferme, le coq a chanté même par temps sombre, et tous les animaux ont tourné la tête vers l’Enfant avec sollicitude. Mais que dire du veau le plus gras du troupeau? Savait-il que ce retour allait lui valoir qu’on le transformât, lui, le veau gras, en blanquette? Ainsi, de la parabole, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Et si le veau eût été d’or, la famille l’aurait-elle inscrit sur le menu du banquet de ralliement? Pauvre veau!... Pendant que l’on s’embrasse en famille, et que l’Enfant prodigue raconte son coûteux voyage, les artistes, inspirés par ce retour, ont- ils songé à nous transmettre les impressions du veau? Selon Joë Folcu, le veau gras évoquera toujours le sportsman défait que la foule bafoue, dans le forum, en lui lançant des feuilles du programme, des sacs vides, et même des casquettes. Joë Folcu est trop humain pour se réjouir de ces retours. Pauvre veau gras!... Et le marchand de tabac en feuilles, qui vient de lire Le Retour de l’Enfant prodigue, attribué à André Gide, s’applique à me démontrer, pour la circonstance, le manque d’à-propos de ce récit. Gide, continue Joë, s’intéresse au retour de l’Enfant prodigue et néglige le veau gras. L’Enfant dont il parle est ici dans sa chambre à coucher et le seul peut-être à ne pas dormir dans la maison. L’aube ne s’est pas encore levée, et il fait chaud sous les combles. L’Enfant prodigue n’a plus rien à prodiguer. Tout le monde est endormi de bonheur et de fatigue. Ce fut un grand événement à la maison et demain l’on mangera le veau gras. L’Enfant, qui fut prodigue, car il n’a plus rien à distribuer que ses souvenirs, n’est pas heureux. Dans ses voiles de grand voyageur, le vent de terre a trop soufflé et il s’ennuie du large. Subitement, dit Joë Folcu, un bruit insolite, dans la nuit de la maison, retient l’attention de l’ex-prodigue. Dans la chambre voisine, quelqu’un s’agite parmi les draps. La paille du sommier a crissé. Qu’est-ce à dire? Est-il seul à veiller? Le prodigue a compris que son frère cadet ne peut s’endormir. Il entend même des sanglots comprimés dans la chambre voisine. Les récits du prodigue enchantent l’imagination du petit. Le nouvel arrivé, l’homme aux récits innombrables, ne peut pas ignorer que le cadet porte un sang de grand voyageur. Le retour a réveillé des sirènes dans le cerveau du petit. L’Enfant prodigue souffre trop d’un état d’âme qu’il a suscité chez son jeune frère et qui n’en continue pas moins d’être son propre état d’esprit. Et c’est alors que l’aîné s’approchera du petit et lui soufflera dans l’oreille: -Mon cher frère, tu es sur une plage de baigneurs, toi le grand voyageur. La mer, aujourd’hui, me repousse, mais elle vient en même temps vers tes pieds impatients. Que mon exemple te serve d’expérience. Nous mourrons tous deux d’ennui. Ne songe pas aux « retours attristants » et pars. Pars! mon vieux! Pars!!! Et Joë Folcu de conclure: Malheureux Enfant prodigue! Il sait que le puîné rencontrera les mêmes désillusions et que ses conseils sont dictés d’un grand coeur désabusé, lui qui est rentré avec une besace vide. L’Enfant prodigue mis à sec ne peut rien donner à autrui que son propre malheur. Et Joë Folcu disait: -Demain, un veau gras sera tué. Le cadet, à son tour, reviendra, et un autre veau gras, à son tour, sera mis en blanquette. Quel massacre de veaux! Le pire, c’est qu’on en prendra l’habitude au village et que tous les retours seront prodigues en veaux. Est-ce à croire qu’avec une telle formule les veaux n’auront pas le temps d’engraisser? Quelquefois, le repentir du prodigue se détermine par la taille du veau dit de retour. Devrons-nous ici confondre veau gras et veau d’or? Que n’offre-t-on du veau maigre à tout repenti? Ainsi disait Joë Folcu en faveur de la conservation des bêtes à cornes. La Gigue Est Une Invite Au Célibat. La chaîne des dames et des messieurs. -La poule. -Le pantalon. -La boulangère. -L’été. -L’en avant-deux. -La pastourelle. -La promenade. -Le moulinet. -Les chevaux de bois. -La farandole. -Les tiroirs. -Les lignes. - La visite. -La grande chaîne. -Les coins. Voilà bien les figures, les mouvements et les mesures des contredanses de quadrilles en usage, les soirs d’hiver, dans nos campagnes. Sur ces rythmes, paysans et leurs compagnes se doivent de lever haut les genoux et le croupion, comme des chevaux harnachés, et le « calleur », d’improviser les recommandations personnelles. Pour ordonner les tourniquets, il clamera: « Swing la baquaise dans le fond de la boîte à bois! » Pendant la « soirée dansante », le plancher de la cuisine s’est mis en branle dans le rythme des « grosses filles » ; dans les globes de lampes, les flammes ont cligné de l’oeil, tout comme s’il y avait eu de l’eau dans le pétrole ; le poêle à deux ponts, dans le corridor, perdit des cendres ; à l’appel grincheux du violoneux, la vaisselle était bruyante dans les armoires ; dans les solives, de même que si la nuit eût été froide, des clous ont « sauté dans leur trou » ; des mobiliers de chambre à coucher se sont déplacés sous la trépidation. Quel « ménage » pour le lendemain! Certaines vieilles maisons à Saint-Ours doivent leurs crevasses aux quadrilles interfamiliaux, et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, m’assure qu’il a déjà vu, de ses yeux vu, des paratonnerres frétiller encore, au sommet des cheminées, longtemps après que les invités, la jambe molle sur les routes, se fussent retirés, les lendemains de fête. Dira-t- on, maintenant, avec Joë Folcu et Paul Valéry, que la danse et l’architecture soient les premiers des arts? Dans toute manifestation d’art, Joë Folcu n’appréciera que le côté pratique, de même que des mondaines, appelées à se prononcer, au salon de l’automobile, sur le choix d’une voiture, ne s’informeront que du confort des fauteuils, de l’air climatisé et de son parfum et de la couleur de la carrosserie. Vues de cet angle, la danse et l’architecture offrent des similitudes. Dans les arrière- concessions de Saint-Ours, les qualités d’une femme sont déterminées par l’odeur de sa cuisine, entre les repas, et la tenue de ses ustensiles. La fortune de son père et ce qu’elle apporte en mariage s’évaluent à la toilette printanière des galeries et des granges de la ferme. La toilette vestimentaire, en quelque sorte, est secondaire. La qualité architecturale ayant été définie et son influence quant au choix d’une femme, nous dirons, avec le marchand de tabac en feuilles, que ces dames, au milieu d’un cotillon, où la gigue Voleuse apporte des surprises, ne se tromperont jamais sur l’élégance et la valeur sentimentale d’un danseur. Que de mariages furent malheureusement amorcés pendant des quadrilles? De plus, ces manifestations chorégraphiques ne donnaient- elles pas lieu à des réunions dites annuelles. En dehors des fêtes de fin d’année, qui ont généralement un caractère purement familial ou religieux, les danses de rangs offrent une occasion exceptionnelle aux paysans de se retrouver et de s’apprécier. Au cours d’une soirée de galerie, derrière les concombres grimpants, un prétendant peut embellir son caractère de futur époux. La politesse se résume ici au protocole en usage dans la causerie. Ce genre de fréquentation ne révèle pas les qualités exigées par la finance. Ici, on se connaît imparfaitement et que de désillusions s’amoncellent ainsi pendant les époques de fiançailles. Pendant un quadrille d’hiver dit « petit bal à l’huile » (pétrole à lampe, n’est-ce pas), qui pourrait dissimuler, après quatre heures de danse ininterrompue, les défauts et les qualités de son caractère? C’est dans la gigue Voleuse que le jeune partenaire livre ses intentions et ses ingéniosités d’y parvenir. Au début d’une danse, la discipline conserve ses droits. Tous les danseurs présentent les mêmes caractéristiques: politesse empressée, sourires d’usage, recherche d’élégance et maladresses, etc. Le violoneux mène un monde qui s’étudie et nulle constatation de caractère ne fait rougir d’orgueil ou d’humiliation certaines prétendantes appréhensives. N’est-ce pas toujours après quelques heures de manoeuvre que le bon ouvrier se différencie de l’apprenti sans talent? La discipline de la danse devenue familière, les trémoussements s’expriment davantage, les ambitions, les renoncements, l’élégance naturelle née un jour de l’exquise simplicité. Comment une gigue à deux, et qui se prolonge selon l’entêtement éprouvé à deux, pourrait-elle s’accomplir sans quelques mouvements d’impatience, dès qu’un danseur ordinaire se trouve en présence d’un gigueur capable de trouer les meilleurs planchers de cuisine? Dans ces concours de résistance, organisés après minuit, pendant l’intermède des quadrilles, les défauts d’un homme prennent le dessus, telles des sueurs à la fin de l’exercice. Quand les semelles d’un gigueur sont brûlantes sur le parquet et que son squelette, comme celui d’une marionnette, se désosse ; quand sa tête pointe du menton comme celle d’un coureur, le naturel retrouve son empire et l’homme oublie ses spectateurs pour ne songer qu’à une victoire d’endurance. S’il lui faut changer de chique, les crachoirs les plus éloignés de l’arène seront incontinent choisis ; les jurons, pour une tête de clou exhibée du plancher, s’ils n’ont pas de renvoi, trouveront bien des échos. Ici, la prétendante, le dos contre le mur, derrière l’alignement, évoquera son homme aux prises avec une vie difficile, au lendemain d’une lune de miel. Après le duel des gigues- concours, pendant la reprise des quadrilles, le danseur, qui en a connu bien d’autres, ne se présentera plus à la chaîne des dames, les bras arrondis comme des anses de cruche, mais entrera dans les ritournelles comme une toupie ronflante et sans égard pour les nausées de sa compagne. L’homme des labours et des bois se révélera dans tout ce qu’il a de plus brutal et de plus décisif. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne nous dira pas que les jeunes débutantes, conduites par lui au bal, revenaient à maison aussi éreintées que par un retour à pied. -C’est au chantier, la hache aux poings, et au bal après minuit, qu’une demoiselle peut apprécier « un bon homme »! soutiendra-t-il. Joë Folcu n’a jamais convolé. Le Nez Long, Un Indice De Bonté. Dans l’album familial de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, je constate que la coiffe d’une garde-malade retient souvent l’attention parmi des groupes champêtres. Qu’il s’agisse de photographies prises en chaloupe, sur une galerie ou dans un salon, l’infirmière y est toujours en uniforme. -À cette époque, dis-je, quelqu’un de votre famille retenait-il en permanence les services d’une infirmière? Sur ces photos d’amateur, chacun semblait pourtant en excellente santé. Une grand-tante aurait-elle gardé le lit pendant des années? Cet album s’étend bien sur un demi-siècle et la garde- malade y apparaît à différents âges. -Chez nous, de répliquer Joë Folcu, on ne se couche que pour mourir! Et c’est alors que je dus convenir à quel point j’avais tort d’évoquer la maladie chaque fois que je me trouvais en présence d’une infirmière. Mademoiselle ou madame Angèle, infirmière de profession, portait l’uniforme, qu’elle fût en repos ou en piquenique. Dans la famille de Joë Folcu, on s’était habitué à la bavette et au tablier d’Angèle, et sans prendre un air souffreteux d’hôpital, tout comme certaines familles vivront dans la société d’un vétéran galonné, sans que l’on se crût en guerre. Angèle devait vivre en état de grâce professionnelle. Qu’elle eût ou non des bassines à transporter, l’uniforme convenait à son visage au grand nez. Non pas que le dévouement d’une personne se mesure à la dimension de son nez, mais il faut admettre que la bonté se retrouve généralement sur les figures garnies d’un nez plutôt tombant. Comme physionomiste, je ne m’étais pas trompé. En plus de tenir à sa profession, Angèle se faisait remarquer par ses excès de bonté. Un tel nez était tout désigné à se compléter d’une coiffe. Et d’ailleurs, le nom d’Angèle n’était-il pas prédestiné? Tout le monde, m’explique Joë Folcu, était heureux dans son voisinage. On se sentait en sécurité avec la médecine et son dévouement, dès que l’infirmière se montrait le bout du nez. Dans une veillée, elle symbolisait non pas une menace de maladie, mais la gaieté d’un état normal ou celui de la convalescence, tout au plus. -Je n’ai jamais vu Angèle autrement qu’en uniforme, continuait Joë Folcu. Elle le portait même le jour de ses deux noces! -Elle aurait donc convolé par deux fois, m’écriai-je. -Oui, monsieur, et chaque fois par pure bonté! Ce cas de bonté disciplinée, ne devais-je pas me le faire raconter dans tous ses détails? Joë ne se fit pas prier. Angèle s’était donc éprise, vers la trentaine, d’un vieux richard de la paroisse. Le bonhomme ne fut pas épousé pour son argent. Mais, à soixante-cinq ans, il avait l’air tellement enfant! Angèle frottait ses rhumatismes, chaque fois qu’elle veillait dans sa famille, en face de chez elle. Le vieux s’était attendri. Un tel bâton de vieillesse, comment s’en serait-il passé? Avec tous les soins dévoués et scientifiques, le vieux Dubreuil avait mis vingt ans à mourir. Jamais il n’eut recours au médecin. Sa seule maladie avait été celle d’être tombé en enfance depuis l’âge de soixante- dix. Pendant ces vingt années de dévouement et de désintéressement, le couple était donné en exemple dans tout le comté. L’uniforme d’Angèle, toujours immaculé, présentait bien un étrange contraste, sur la galerie de la maison, avec la tenue négligée du bonhomme. On sait que l’uniforme national, dans nos villages, les jours de semaine, consiste en une paire de bretelles, bien en vue, sur une camisole de laine, et sur un tricot, l’hiver. Mais Angèle s’était familiarisée avec cette tenue. Des étrangers, de passage à Saint-Ours, s’informaient quelquefois de l’emplacement de l’hôpital. Rien d’étonnant qu’ils aient cru à la présence d’un hôpital, dans le voisinage, puisque le couple Dubreuil en comportait bien au moins deux éléments: la garde-malade et le chauffeur des fournaises. Que l’on ne se méprenne pas. Angèle n’était que bonne et nul désir de fonder une infirmerie n’avait troublé son bonheur. Saint-Ours n’eut pas d’hôpital, mais un couple parfaitement heureux et son exemple chassait au moins nombre de mésententes parmi les couples souffrant d’incompatibilité de caractère. Quel bon désinfectant contre le spleen! Quand Dubreuil eut atteint quatre-vingt-cinq ans, Angèle assista en uniforme de garde-malade à ses funérailles et la blancheur de sa toilette apporta de l’émoi parmi le deuil en noir et en violet de la famille. Mais le contraste s’atténua quelque peu lorsqu’elle lui apprit que le blanc était aussi l’emblème du deuil. L’infirmière de cinquante ans ne porta son deuil en blanc que six mois et se remaria, également en blanc, à un autre Saintoursois, celui-là âgé d’une trentaine d’années. -Qu’est-ce à dire? m’écriai-je. Votre histoire, mon cher Joë Folcu, ne correspond pas au dévouement habituel de votre héroïne. Était-elle fatiguée des rhumatismes de son vieux et des niaiseries propres à l’enfance? J’ai eu peur, pour un instant, d’apprendre que l’infirmière abandonnât son uniforme. -Pas du tout, rétorqua Joë Folcu. Une garde- malade, tout en conservant sa coiffe, sa bavette et ses poignets, n’a-t-elle pas droit à une retraite, et sans que, pour cela, son dévouement et sa bonté en souffrît? Et c’est alors que je connus l’énigme. À cinquante ans, le bon nez d’Angèle n’était pas racorni. La bonté se lisait toujours sur ses traits. Toutefois, après le dévouement dont elle avait fait preuve auprès d’un premier époux en décadence, n’était-elle pas en droit de l’exiger, à son tour, d’un mari capable d’en prendre soin pour le cas où l’enfance du vieil âge se fût emparé d’elle? Joë Folcu ne demande ici à personne de confondre le bon destin avec la loi des compensations. Ceci Est Une Tout Autre Histoire... Les absents ont toujours tort, dites-vous? Mais que fait-on de ceux qui s’abstiennent de s’absenter et de se prononcer tout à la fois? Et de ceux qu’on n’arrive pas à comprendre ; ceux qui gesticulent, par exemple, devant une fenêtre? Ainsi pensait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, après que son église paroissiale fût incendiée. Joë aurait pu dire des menteurs qu’ils ont tort autant que les absents. Mais ceci est une tout autre histoire. Il y avait à Saint-Ours un pauvre infirme-né que l’on surnommait, par dérision, le Fou. Le sobriquet lui était-il attribué parce qu’il mentait à tout bout de champ? Ceci est une tout autre histoire. Or, le Fou, dont l’infirmité et les allures effrayaient les femmes et les enfants, était habituellement mis au rancart par les hommes valides et les vieillards. On ne portait pas attention à ses propos. Quant à ses allures, qui se résumaient à regarder par les fenêtres, chaque fois que les portes étaient closes, les hommes se contentaient de le signaler par un haussement d’épaules. Avant que les lampes fussent allumées, il n’était quand même pas rassurant d’apercevoir, contre les carreaux d’une fenêtre, le front large de l’infirme, ses yeux vagues, tels ceux des aveugles, et son rictus dans la broussaille d’une barbe rousse. Pour les enfants, quel que soit le moment de ses écornifleries, l’infirme symbolisait le bonhomme Sept- Heures. Et souvent, les petits, suggestionnés, « avaient du sable dans les yeux ». Quand le Fou traversait la rue principale du village, certaines maisons ouvraient toute grande la porte pour éviter qu’il appuyât son front contre les vitres. Des individus, m’assure Joë Folcu, ne haussaient les épaules que pour remonter leur pantalon à bout de bretelles. Mais ceci est une tout autre histoire. Voilà bien un type de village qui n’avait pas besoin de s’absenter pour être toujours dans le tort. En fait, on n’arrivait pas à le comprendre. Le Fou habitait, par charité, le couvent de la paroisse. Comme il préférait ses aises champêtres, il avait son coin dans une des dépendances. Comme un dogue à bohémiens, qui aurait fui la roulotte de ses maîtres, l’infirme avait adopté le pays de Joë Folcu parce que celui-ci s’était trouvé sur sa route. Il était survenu un matin, bâton de pionnier en main, et avec une besace vide, comme tous les mendiants de comté. Il arrivait de nulle part, et, selon la discrétion encore de son tempérament, il n’avait pas, semblait-il, déterminé la date de son départ. Non plus qu’il n’était voleur, le Fou ne s’adonnait pas à la mendicité occasionnelle. Le couvent le nourrissait, de même qu’il lui donnait abri, et il avait renoncé à la variété des aumônes bénévoles. Après cinq années de séjour, cet importé, dit le Fou, avait perdu la coutume bien sociale d’adresser la parole à ses semblables et de répondre à leurs propos. Était-il devenu muet? Voilà pour le moins un passant, ou un résident, qui aurait dû cesser d’avoir tort, comme le veut l’usage. Il était partout, mais pourquoi l’accusait-on de s’être trouvé partout où personne, de connu, ne pouvait être accusé? Si un enfant ou une jeune fille retardait à la brunante, et que les soupçons ne pouvaient être attribués aux loups, ou aux pièges à renard, le Fou encaissait, tout simplement. Et comment pouvait-il s’expliquer, lui, le présumé privé de la parole? -Et pourquoi aurait-il parlé? disait Joë Folcu, puisqu’il regardait toujours derrière une fenêtre fermée? Pour le Fou, chacun devait être sourd, derrière une fenêtre, mais ceci est une tout autre histoire. Mais la véritable histoire de Joë Folcu ne commence qu’ici, la nuit même où l’église paroissiale fut incendiée. Le Fou devait porter la responsabilité du sinistre. Comme toujours, il n’était pas absent des lieux de l’incendie, et il emporta tous les torts. L’infirme, nous l’avons déjà dit, couchait dans une dépendance du couvent, non loin de l’église. Après minuit, lorsque des flammes s’échappèrent du clocher, il en avait été le premier témoin et il s’était rendu au presbytère pour en aviser le curé. Le bedeau habitait trop loin, dans le village, et les religieuses lui avaient déjà interdit tout accès au couvent, en dehors des heures de repas. Trop pressé pour réveiller la ménagère du presbytère, le Fou avait frappé à la fenêtre du curé. Le prélat, trop frileux pour ouvrir sa fenêtre en novembre, et ayant reconnu son étrange visiteur, ne lui avait prêté qu’une intention habituelle de maniaque. Pour une fois, l’infirme ne s’était pas contenté d’appuyer son front contre la vitre. S’était- il essayé à donner l’alerte par des cris? Le lendemain, le curé n’aurait pu le déterminer. Il avait eu, devant lui, à la hauteur de sa fenêtre, le spectacle d’un fou s’efforçant à de grands gestes de fou. Trop habitué qu’il était aux incursions du bonhomme, dans les fenêtres de ses paroissiens, le curé s’était contenté de lui adresser un salut fort engageant de la tête avant de regagner son lit. De son côté, le Fou s’était-il appuyé contre plusieurs autres fenêtres du village? Personne ne sut le dire et lui non plus puisqu’il avait décampé, la nuit même, de son village d’adoption. Avait-on eu tort de lui prêter le tort d’un incendiaire? Ceci, répondra Joë Folcu, est une tout autre histoire... Pour Savoir Vendre, Il Faut Acheter... Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et le meilleur vendeur du comté, pour ne pas dire le meilleur agent de relations extérieures, le meilleur voyageur de commerce, le meilleur démarcheur, le meilleur agent de liaison ou le meilleur chargé de missions en matière de négoce, venait d’offrir, bénévolement, et contractuellement, ses services à l’Emprunt de la Victoire pour la vente, par consentement de bonne grâce, des obligations d’État. Or, nanti de tous ces titres gratuits, d’une serviette empruntée et de formules autorisées, il s’était mis en route, à minuit d’horloge, pour la ferme de Pit Vaudreuil, située comme on sait, dans Saint-Ours, au cinquième Rang de la troisième concession, à l’arrière. Pit Vaudreuil, le plus fortuné du comté, ne valait-il pas que Joë Folcu se levât de nuit afin d’être le premier, dès l’aube, à le solliciter au saut du lit? Sur la route des rangs, les pieds dans les ornières et les mains aux poches, ainsi pensait, le 16 février, jour inaugural de la souscription, le meilleur marchand de tabac en feuilles et le meilleur par surcroît, occasionnellement d’obligations nationales. Mais le nouvel agent du ministère des Finances de guerre n’était pas le seul à s’attribuer toutes ces recommandations, voire même ces ambitions. Deux routes conduisaient au cinquième Rang de la troisième concession, à l’arrière, et un autre Saintoursois occupait, également, à minuit, ce deuxième chemin. Puisque les deux routes conduisaient au même endroit, chez Pit Vaudreuil, et qu’elles prenaient leur source aux deux extrémités du village, disons, pour être d’époque, et avec patriotisme, que les deux vendeurs improvisés d’obligations cheminaient sur le V symbolique de la Victoire. Le confrère ignoré de Joë Folcu, et qui luttait sur le même terrain, se prévalait de prétentions identiques à celles de son concurrent. Quelle que fût sa spécialité de vendeur (il était marchand d’instruments aratoires), il jouissait des mêmes relations extérieures puisque tous ses clients fumaient du tabac en feuilles, ou le chiquaient. Or, comme l’agriculteur ne saurait se passer de charrue et de tabac, le marchand d’instruments aratoires, devenu patriotiquement vendeur d’obligations d’État, n’était-il pas le meilleur agent de relations extérieures, le meilleur voyageur de commerce, le meilleur démarcheur, de même que le meilleur chargé de missions en matière de négoce et, en somme, le meilleur vendeur du comté? Et c’est ainsi qu’en cette nuit d’hiver, le 16 février, aux toutes premières heures, les marcheurs s’étaient retrouvés, avec une même surprise, dans la cour d’un même client présumé. Joë Folcu, en homme honnête, avait pris l’autre pour un voleur aux aguets derrière une talle. Le marchand d’instruments aratoires n’avait pas différé d’opinion sur l’aspect que présentait, derrière une charrette renversée, le marchand, incognito à cette heure, de tabac en feuilles. Avant que les fenêtres du fermier Pit Vaudreuil ne s’allumassent et projetassent un peu de vérité lumineuse sur leur visage respectif, les deux vendeurs s’étaient observés avec une crainte également ressentie. Puis ils s’étaient reconnus avec une même réaction exprimée par les mêmes mots. -Qu’est-ce que tu fais icitte, à six heures du matin? (Joë Folcu, de qui je tiens cette histoire, m’assure que les deux questions, provenant d’un même soulagement, et lancées dans ce triste matin avec le même esprit d’appréhension, s’étaient terminées sur la même imprécation. « Nous avons prononcé tous deux, dit-il, et dans la même tonalité: Sacré bout de crime!!! »). Et c’est alors que la femme de Pit Vaudreuil était apparue dans sa porte de cuisine. Est-il besoin, pour la clarté du récit, d’ajouter que sa première exclamation fit écho à ses deux visiteurs. -Qu’est-ce que vous faites icitte, à six heures du matin? Et peut-être bien a-t-elle ajouté comme le veut Joë Folcu: -Sacré bout de crime!!! Le Comité de publicité des éditeurs canadiens sur la Finance de guerre nous écrivait, quelques jours après l’ouverture de la souscription: « Il paraît qu’à certains endroits en dehors du Canada (ils n’ont pas dit de Saint-Ours), les gens sont portés à croire que l’effort de guerre des Canadiens (ils n’ont pas dit des Saintoursois) n’est pas aussi considérable qu’il l’est en réalité. Nous avons la conscience en paix à ce sujet et nous ne devons pas nous tracasser outre mesure à cause de l’opinion des autres. Cependant, une nation qui a sacrifié la vie de 55 000 jeunes gens durant la dernière guerre et en a vu revenir des dizaines de mille malades et blessés ne tient pas à ce que les étrangers considèrent qu’elle n’accomplit pas son devoir dans le nouvel effort de guerre mondial pour conserver la liberté. » Cette constatation cadre bien avec la fin de cette histoire. Dans la cuisine de madame Pit Vaudreuil, les deux vendeurs d’obligations étaient arrivés à la même heure, et avec les mêmes intentions, pour apprendre que leur futur client avait pris le train, la veille même, pour la ville, afin d’être le premier du village à s’acheter des obligations de l’Emprunt. Et l’empressement de Pit Vaudreuil n’a-t-il pas eu de bienfaisants réflexes? -Puisqu’il a acheté, s’écria Joë Folcu, avant qu’on lui ait vendu, faisons comme lui avant qu’on se sollicite mutuellement, et avec les mêmes formules, sacré bout de crime!!! Le jour même, le train conduisait à la ville un marchand de tabac en feuilles et un marchand d’instruments aratoires. Un Harmonica Qui Appelle La Pluie. Aux coassements des ruisseaux et des savanes, lorsque la campagne de Saint- Ours connut enfin l’installation des lignes téléphoniques, une autre voix s’était ajoutée, dans le choeur discordant des criquets et des batraciens: la vibration sonore des fils de cuivre, le long des routes. -Ça flûte, messieurs, par temps calme, avant même que les grives s’y viennent percher, avait constaté Joë Folcu, déjà, à cette époque, marchand de tabac en feuilles. Fixés à des poteaux, ces fils chantaient, par toutes les températures, comme un air mental, sur une portée de musique, avant l’inscription des blanches et des noires. Quel motif d’inscription pour le Saintoursois, qui ne s’était familiarisé qu’avec la rumeur des grenouilles et les meuglements inattendus des vaches! Des paroissiens moins poétiques s’étaient réjouis de la publicité qu’apportait cette exposition de poteaux sur les routes conduisant au village. N’était-ce pas du « bois debout », annonçant la forêt industrielle du comté? Avant que le Saintoursois s’initiât aux commodités du téléphone, cette installation présentait nombre d’avantages. Les lendemains de tempêtes, l’hiver, les routes ne pouvaient être mieux balisées. Le jour de la Fête-Dieu et à la Saint-Jean- Baptiste, ces poteaux symétriques, pompeusement garnis de rubans et de sapins, remplissaient un rôle décoratif sur le parcours des défilés. Les commerçants de Saint-Ours furent les premiers du comté à faire servir ces poteaux à des fins publicitaires. Puisqu’ils y annonçaient leurs négoces et leurs ventes d’occasion, n’ont-ils pas inspiré le panneau-réclame si en usage aujourd’hui aux approches des villes? C’est peut-être de là que nous est venue l’idée du tourisme? Quant à Joë Folcu, il les avait utilisés pour annoncer ses tabacs. Un jour, d’un poteau à l’autre, on pouvait suivre tout un cours sur les bonnes propriétés du « quesnel ». Vingt-cinq mots par poteau, et c’est ainsi que le paroissien traversait le village tout en s’instruisant. Grâce à l’installation des lignes téléphoniques dans Saint-Ours, Joë Folcu s’attribue l’invention d’un nouveau genre de baromètre. Il suffit de se familiariser avec la tonalité des vibrations émises par les fils pour déterminer à l’avance le beau et le mauvais temps. Si, véritablement, il n’est pas le découvreur de ce phénomène, il est, au moins, le premier de son comté à y avoir enregistré des constatations météorologiques. Et c’est ainsi que nous devons à son bavardage de nous être initié à ce genre de notion que nous retrouvons maintenant dans les encyclopédies. « En passant, a-t-il appris, sur la route, auprès d’une voie ferrée, tout le monde a entendu vibrer les fils télégraphiques. On s’est même amusé à faire croire aux ignares que ce ronflement était produit par le passage des dépêches. » L’opinion commune de même que les encyclopédies et Joë Folcu attribuent ce ronflement à l’agitation de l’air dans le voisinage des fils de cuivre. Or, un savant, qui n’est pas nécessairement Joë Folcu, un savant météorologiste a « constaté que les fils peuvent être très sonores par calme plat et, au contraire, silencieux comme toutes les carpes de l’onde en pleine tempête ». « L’action du vent n’aurait donc aucune influence sur ce phénomène. Le ronflement des fils téléphoniques est toujours un indice de mauvais temps. Les sons aigus annoncent un changement de température à brève échéance. Le son grave, le mauvais temps, dans un délai maximum de trois jours. » Toujours selon les savantes données, « les observations faites peuvent être expliquées, scientifiquement, de la manière suivante: « Les mauvais temps sont toujours la conséquence de dépressions barométriques et celles-ci produisent souvent, à des centaines de milles de distance, des vibrations du sol, dénommées agitations sismiques. Tant que dure cet « accès », la terre vibre d’un mouvement périodique qui dépend de la nature du sol et dont la période varie entre deux et cinq secondes. Pourquoi ne pas admettre que les fils téléphoniques prennent part à ce mouvement vibratoire et participent à cette danse sans musique? » À l’époque où Joë Folcu était garçon de ferme, avant de s’occuper du tabac en feuilles, les jeunes filles de Sorel retenaient ses attentions autant que la nicotine et ses usages domestiques. Aussi, dès que les routes se prêtaient à ses escapades, s’y acheminait-il toutes les fins de semaine. Pendant l’été, au moment des récoltes, l’engrangement des foins contrariait ses absences. Lorsque le foin est coupé, il faut le rentrer. Comment se rendre à Sorel par beau temps, lorsque la récolte est déjà en meulettes? Souvent, de peur que la pluie ne s’interpose, des permissions sont accordées par l’Église pour la mise en grange, le dimanche même, après la grand-messe. Un jour que la température se prêtait à la récolte des céréales, à leur mise en meules et en grange, Joë Folcu avait fait intervenir la science pour tromper le fermier sur la prévision de la température. Rien de plus simple. Puisque le patron avait foi en la météorologie des fils téléphoniques, et que la tonalité des vibrations indiquait une température sèche et propice aux travaux des champs, pourquoi n’en aurait-il pas changé l’intensité du ronflement. Choisissant l’heure où le fermier faisait sa promenade sur la route, Joë s’était dissimulé dans un fossé et, grâce à un harmonica, bien en bouche, il avait empli l’atmosphère d’un son grave et continu. -Il pleuvra dans vingt-quatre heures, avait conclu le patron. Et c’est ainsi que le garçon de ferme avait pu prendre sa fin de semaine. Les Grimaces Des Points De Repère. Nos grimaces ne sont pas toujours conformes aux idées et aux sensations qu’elles ont pour mission d’exprimer. Trop uniformes, elles prêtent souvent à la confusion. Que dire d’une personne aux prises avec le rire, sinon qu’elle ne pleure, et vice versa? N’avons-nous pas l’expression: pleurer de joie? Ainsi pensait Joë Folcu, son album de photographies ouvert sur les genoux. Cette collection de photos de famille n’était pas seule responsable de ce genre de constatation. Il faut tenir compte que le marchand de tabac en feuilles était assis devant son miroir et que celui- ci lui renvoyait, consciencieusement, ses propres grimaces. Sur une photographie de ses quinze ans, prise au premier tournant de son adolescence, le soleil avait fait grimacer le jeune homme et le Joë Folcu d’aujourd’hui, se confrontant avec l’époque des petits chapeaux melons, se demandait si sa postérité n’irait pas un jour confondre le « grand- oncle braillant à l’âge de quinze ans chez le photographe » avec le « beau jeune homme regardant à l’âge de quinze ans le soleil en face ». Et le Joë Folcu contemporain, son album de photographies sur les genoux, et devant son bureau de toilette, s’était mis à grimacer afin de se retrouver des airs de ressemblance avec sa binette d’antan. Pauvre Joë! Son visage avait bien vieilli, mais non ses grimaces! Ces réflexes, que sont nos grimaces, combien nous les trouvons restreintes en nombre. Quelle pauvreté humiliante d’expression en regard de la diversité de nos pensées, de nos sentiments et de nos sensations! Autrefois, la colère du petit Joë Folcu se traduisait par des trépignements. La joie, de même, ne lui faisait- elle pas frapper le sol de ses pieds? Aujourd’hui, avec l’âge, il est avare de ses pas, même sur place. Au grand air, toutes les subtilités de ses mouvements d’âme, il les extériorise, faute de mots, par des expulsions variées de salive. N’est-ce pas le fait d’un homme qui chique? Et ces expectorations s’accompagnent de grimaces bien insuffisantes en nombre, dirons- nous encore, en comparaison de ce qu’elles sous- entendent. Debout, mains aux poches, lorsque Joë Folcu crachote à contrevent, ce réflexe n’est-il pas celui d’un homme souffrant d’indécision? Pourtant, la même distribution légère indique chez d’autres le désir de jouer sur les mots. Souvent, la décision d’un chiqueur de tabac noir se mesure à sa trajectoire. J’ai connu des bouches molles aux lourdes sécrétions ; des salives de poids avoir du poids et « pesantes » de conséquences. Et combien d’autres, qui crachent de l’encoignure, ou de profil, et dont le geste est vide de sens? Ah! que sont limités nos réflexes! Et c’est alors que Joë, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, reconnut dans une photographie d’antan un petit fantoche qui n’était autre que lui-même à l’âge de huit ans. Nos vêtements sont absurdes autant que nos grimaces. Et voilà bien, malgré les changements de la mode, un absurde inamovible en soi auquel on se reconnaît à tout âge. La mode se rajeunit, croit-on. Mais dans le même ordre que nos traits vieillissent. Nos vêtements, de véritables travestis, ne sont que les grimaces de nos importantes personnes à travers les âges. Le petit bonhomme que j’étais à huit ans se révèle dans la photographie avec des yeux en tout semblables à ceux d’aujourd’hui. Malgré les coups de poing qu’il a reçus et mes chutes d’enfant inhabile, mon nez a toujours le même aspect d’ornement postiche. Je ne saurais le reconnaître de profil, à moins que des gens le fissent pour moi et que j’en acceptasse la sincérité. En fait, je ne reconnais pas mes traits au repos, non plus que je leur accorderais une noblesse horizontale au cas où par-delà mon décès je pourrais m’apercevoir sur mon lit de parade. Je me reconnaîtrai, quand même, de tout temps, à l’absurdité de ma tenue vestimentaire, ainsi qu’à tout âge mes grimaces furent uniformes. À moi les cols empesés, mon pardessus de fillette nullement masculinisé par mon béret écossais écarlate ; à moi les culottes Buster Brown et mes poches engluées par des mâchées de gomme clandestine ; à moi le petit élève d’Eton que je n’étais pourtant pas avec un haut- de-forme et vêtu de la jaquette à pointe ; à moi la casquette grise et mes poings dans les poches ; ma blouse de dimanche, mauve autant que je me souvienne, et mon humiliant collet de dentelles brochées ; à moi mon premier pantalon et le trente-sous qui ne s’y trouvait pas ; à moi les bottines à boutons et les « caps » ronds comme des sabots de cheval. Dans les vingt ans, lorsque je retrouverai, sur des photos d’aujourd’hui, le civil de guerre que je serai demain, avec mes vêtements racornis par le rationnement des tissus, et sans revers à ma bougrine, et sans revers au bas de mon pantalon, je reconnaîtrai toujours l’homme de mes grimaces. Ainsi pensait Joë Folcu devant son miroir, et son album ouvert sur les genoux, le jour où il portait déjà, patriotiquement, son nouveau complet réglementé par les mesures de guerre. Un Matin De Soleil Noir. Depuis quand le pilote Angrignon, aujourd’hui à sa retraite, se pare-t-il contre le soleil? Non seulement il lui tourne le dos, mais il met constamment sa main en visière. À l’heure de la sieste, dans le parterre, le vieux ne regarde que son ombre. On dirait la tige d’un cadran solaire. À vivre la face dans l’ombre, son teint n’est même plus embruni. Il ne lui reste plus d’un marin que la casquette. La sangsue en captivité dans une bouteille d’eau ne se tient en surface, dit-on, que les jours de soleil, même si la bouteille est dans l’ombre. Le reptile suit la lumière d’instinct. Depuis quand le pilote cherche-t-il le fond? Le navigateur, en repos à Saint-Ours, était autrefois attaché à l’Association des pilotes unis du Saint-Laurent. Pour sa retraite, il avait choisi le Richelieu, un affluent du fleuve, comme on recherche l’oubli dans un recoin? Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et de n’importe quoi, s’était proposé de convaincre le vieux de se munir d’un parasol. Mais il avait appris que le soleil dont l’autre se détournait ne pouvait pas l’importuner. J’ai mis des mois à connaître enfin les causes de cette répulsion. Elle devait provenir d’une impression de son passé, puisque jamais le bonhomme ne parlait de navigation. Cette attitude se prêtait à des associations d’idées. Si la vue du soleil lui déplaît, pensai-je, autant que tout sujet se rapportant au pilotage, n’aurait-il pas appris à détester la cause de son aversion? Un jour que je revenais d’une partie de pêche, les yeux rougis par la réverbération du soleil sur les eaux, j’avais rencontré le pilote et maugréé, en me frottant les paupières, contre la violence de la lumière. En présence du vieux, mon impatience n’était pas intéressée, mais lorsqu’il sembla porter attention à mon malaise, lui qui fuyait habituellement toute occasion de s’attendrir, ou même d’engager une conversation suivie, je ne pus me retenir d’ajouter: -Le plus drôle, c’est que j’ai sommeil comme si j’avais ramé pendant des heures. Le vieux avait eu un mouvement de colère. -Mon aventure vous revient en mémoire? Avez- vous conservé les journaux? Enfin, le bonhomme prêtait le flanc. Il avait eu une aventure où le soleil et le sommeil jouaient un rôle de premier plan? L’occasion était excellente d’en apprendre davantage. -Ce n’était rien de grave, puisque vous recevez une pension de l’Association des pilotes. J’avais touché juste. Pour éclaircir ce que je ne connaissais pas, somme toute, il se devait de parler. Cet après-midi, Angrignon causa de « son affaire », et il s’y était à ce point engagé que le soleil le rejoignit de face. Pour une fois, depuis sa retraite, il ne s’était pas retourné, mais il avait mis sa main en visière. Le pilote Angrignon, appris-je donc, pilotait les océaniques sur la section du fleuve entre Montréal et Québec. Le Cap à la Roche, par marée basse, constitue une passe dangereuse. Le chenal y est peu profond et les courants s’y précipitent. C’est ici que le pilote avait échoué son vaisseau, quelques minutes après le soleil levant. Devant la Commission fédérale des accidents maritimes, tous les éléments s’étaient opposés à sa justification. Après une nuit couverte de nuées basses, l’aube, plutôt sombre, avait été transformée par un soleil éclatant ; ces soleils, dit-on, qui se lèvent dans l’eau et qui promettent un temps de pluie. Le pilote n’avait pas manqué de lumière et aucune « rencontre » n’était venue encombrer sa manoeuvre. C’est bien l’éclat du soleil, me dit-il, qui m’a été si nuisible. Le hasard avait voulu que le pilote voyageât de nuit pendant une couple de mois. Son oeil s’était familiarisé avec l’ombre et à ce point, m’expliqua-t-il, qu’il aurait pu négliger les bouées lumineuses et ne se fier qu’à ses repères personnels sur la côte. On sait que le navigateur en pilotage, par saison tardive, peut se passer de toute aide à la navigation. Après novembre, les bouées sont enlevées et le pilote doit s’en tenir à ses propres observations. Une pointe, ici, alignée avec le sommet d’un coteau, peut indiquer une course. Or, l’oeil habitué à l’ombre, cette ombre qui amplifie un panorama, le pilote Angrignon, par négligence, avait tenu son regard fixé sur l’horizon, au moment où le soleil y apparaissait. Dans la passe du Cap à la Roche, dont l’arrière- plan était encore couvert de nuages sombres, sa vision conservait un reflet de soleil levant ; une trouée lumineuse aveuglante, tout comme l’on conserve, derrière les paupières, le dédoublement d’une lampe regardée auparavant avec trop d’insistance. Le pilote Angrignon savait comment il faut corriger cette impression désagréable et dangereuse pour un navigateur en posant de nouveau l’oeil sur une étendue lumineuse. Toute transition brusque doit être évitée. C’est alors que le fleuve, à sa gauche, présentait une surface tout illuminée par la réverbération du soleil. Appuyé au bastingage, c’est là qu’il avait porté son regard fatigué et qu’il s’était endormi. Réveillé en sursaut par un réflexe ou un mouvement de l’homme de roue, le pilote avait regardé intensément la passe du Cap à la Roche dans laquelle son navire s’était engagé. Cette fois, il avait eu le soleil en face et une transition contraire s’était produite. Dans sa vision éblouie, me dit-il, et grande comme un océan lumineux, des continents d’ombre, lui semblait-il, se déplaçaient dans sa visibilité ; des morceaux de nuit attardés sur la rétine. -Je ne perdis pas mon certificat de pilote à cause de la discrétion de l’homme de roue, mais l’on me conseilla de prendre ma retraite, et, chaque fois que je regarde le soleil, des taches se déposent dans ma vision et j’ai sommeil. Nouvelles Images Sur Le Printemps. Avant que de « fuir » la banalité en poésie, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’avait pas « lu », comme Stéphane Mallarmé, « tous les livres ». Et il s’en prévalait. Ainsi, avait-il pu, soutenait-il, se dégager des fausses interprétations de la nature que nous devons à nos lauréats. -Le poète qui écrivit, les yeux au ciel et les pieds dans la neige fondante: « Entends-tu, paysan, la chanson des corneilles? » ne connaît de la campagne, dit-il, que les seules limites du carré Saint-Louis à Montréal et le carré de la Fanfare à Sorel. -Que faites-vous? rétorquai-je, de la belle facture d’un vers, même si le retour des corneilles annonce prématurément la venue du printemps? Des corneilles ont souvent annoncé des giboulées et les poètes ne sont pas tenus d’être forts en météorologie. Et le marchand de tabac en feuilles de pontifier: Pour le poète en herbe, et même en herbe jaunie, la nature inspire mieux que les livres. Venez donc à Saint-Ours et vous aurez une bonne notion de la nature avant que d’en parler. Et c’est ainsi que j’acceptai de me rendre à Saint-Ours, en compagnie d’un nouveau poète régional et de négliger l’art pur pour ne m’en tenir, momentanément, qu’au sujet. Qu’allais-je apprendre qui pût embellir l’art poétique de nos campagnes? Que les corneilles du « Canada chanté » eussent fait mentir le poète, en hivernant dans les bois de Saint-Roch ou dans certain grenier de Sainte-Victoire, je savais bien que le beau vers du poète Ferland n’en serait nullement abîmé. J’avais plutôt suivi Joë Folcu afin de me rendre compte, sur place, des réactions poétiques d’un poète sans lecture en présence de sa fameuse nature. Le Saintoursois-poète, ignoré au parc Lafontaine, me fit ses observations en prose. Aux gens d’Ahuntsic de la mettre en vers. Selon Joë Folcu, le croassement des corneilles annonce plutôt le retour des bûcherons que celui du printemps. Ces oiseaux plagient déjà, dans l’écho, le craquement des croûtes sous leurs raquettes. Lorsque les corniches des galeries se garnissent de glaçons, nous devons dire que les maisons du village montrent les dents. Dès que les neiges s’égouttent, ne sommes- nous pas à l’époque où l’hiver est aux prises avec des sueurs froides? La neige baisse de niveau dans les champs et facilite la croissance des piquets de clôture. Voilà la première pousse printanière. Je vous présente ici des notes scrupuleuses. Engrangez, poètes d’aujourd’hui. Toujours selon Joë Folcu, grand observateur de la nature, les corneilles ont survolé des chantiers de bûcherons avant de se diriger vers des tas de fumier. Leurs croassements imitent à s’y méprendre les grincements des scies- godendards contre des noeuds de bois franc. Le survol en désordre des corneilles, au-dessus d’un tas de fumier, ne peut rappeler que celui des feuilles noircies par la poussée des feux automnaux. Oiseaux sinistres, mangeurs de vers et de charognes, les corneilles tant chantées par les poètes citadins s’appliquent à enlever les pestiférés et portent le nom de ceux qui volent dans les cimetières. Ces dentirostres portent malheur et rappellent les potences dans les romans du XVIIIe siècle. Les paysans qui se réjouissent à leur vue ne sauraient vraisemblablement les confondre qu’avec des vidangeurs. Ce serait donc des ramasseurs de détritus que nos intellectuels désirent nous offrir comme emblème du printemps? Ainsi pensait, naturellement, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Le poète saintoursois, dont l’imagination, au début de ces propos, n’avait associé que de « nobles » idées poétiques, ne parlait plus maintenant qu’avec horreur et mépris des corneilles. À la façon des pamphlétaires, allait-il se changer en engueuleur? Les poètes livresques avaient pu se méprendre sur l’esprit campagnard, mais il fallait que Joë eût, dans son enfance, associé les corneilles à des impressions malheureuses et étrangères aux passereaux, pour en faire des oiseaux de malheur. J’ai compris plus tard la haine du poète. Enfant, l’arrivée des corneilles annonçait le retour de son père à la maison. Avant Pâques, les bûcherons, paye en poche, descendaient des chantiers sur la croûte de neige et toujours le petit Joë avait confondu, dans son bonheur, les craquements des raquettes avec le croassement des corneilles. Un jour, les corneilles, seules, avaient croassé. Le père n’était pas revenu et sa mère avait pleuré, seule au bout de la terre, près de la grange, là où le joyeux bûcheron plantait autrefois ses raquettes dans un banc de neige, avant d’étreindre la pauvre femme, et d’enlever le petit Joë à bout de bras. Aujourd’hui encore, une vieille femme, dès le retour des premières corneilles, fait le guet près d’un banc de neige et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fait de la mauvaise poésie dans sa boutique fermée à double tour. À L’Epoque De La Blague « Mouillée ». À Saint-Ours, la débâcle, tous les ans, fausse le paysage et des esprits. Avec le gonflement subit de la rivière, dès que le pont de glace, quelquefois, se met en marche sans fissure ni cassure, c’est tout un pan de l’hiver qui s’achemine et l’effet visuel donne lieu à des invraisemblances « étourdissantes ». Est-ce le Richelieu qui descend, se demande le peintre, ou les rives qui circulent en sens inverse? Voilà pour la déformation du paysage. Quant à l’esprit, c’est la superstition qui en décide. Ici, la légende exige que la prochaine moisson soit pauvre, si les glaces ne se brisent pas avant de libérer la rivière. Avec la brisure générale du Richelieu, qui donne l’impression d’un sol labouré, les granges, naturellement, seront pleines l’automne suivant. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, assista à une débâcle qui dégénéra en une véritable foi dans l’intervention spirituelle. Ce printemps, m’expliqua-t- il, le pont de glace s’était mis en marche tout d’un bloc. Le chemin d’hiver, qui unissait Saint-Ours à Saint-Roch, avait suivi avec toutes ses balises et ses ornières crottées. -Quel spectacle! Les sapins, en guise de balises, descendaient avec ensemble dans le paysage. On eût dit qu’un rang d’une arrière- concession déménageait. Voilà bien une scène de vaudeville qui ferait loucher un peintre en face de ce panorama. La route passait comme un coin de paysage en marche. Ces considérations sont plutôt d’un ordre physique. Laissons encore Joë Folcu nous parler d’intervention spirituelle. Le même soir, dit-il, dans une nuit sans lune, une lumière, comme un feu follet, avait été aperçue au milieu de la rivière. Et cette lumière descendait lentement avec le pont de glace. Quelqu’un est-il prisonnier de la débâcle? s’étaient demandés certains Saintoursois. Pourquoi ne crie-t-il pas ou n’agite-t-il pas son fanal? interrogeaient d’autres Saintoursois aux prises avec la logique. Et pourquoi n’allons-nous pas vérifier? soutenaient quelques Saintoursois plus débrouillards d’apparence. Allons-nous risquer notre vie pour un hérétique nullement en peine de la sienne? avaient supposé les plus consciencieux, ou les plus craintifs. Et si c’était l’âme d’un noyé en quête de prières, suggéra un illusionné, ne lui devons-nous pas de tomber à genoux? Aucune démarche ne fut entreprise. Les Saintoursois, sains d’esprit, ayant dominé par le nombre, le mystère de cette lumière avait continué sa marche vers le fleuve, et chacun des villageois, regagné sa couchette. Il reste, de conclure Joë Folcu, que l’on se raconte encore, chaque fois que la débâcle se produit, l’histoire d’une âme en peine aperçue parmi les glaces, un soir diabolique. Le lendemain de cette vision, des Saintoursois du bout de la paroisse avaient reconnu, en plein jour, que ce fanal n’était autre que celui d’un scieur de glace, surpris de nuit par les premiers indices d’une débâcle, et qui avait fui vers la rive, sans se soucier de sa négligence. À Montréal, les souvenirs de débâcle, qui remontent aux époques où les brise- glace n’intervenaient pas, entre Québec et la métropole, sont plus pittoresques. Je veux dire, avec Joë Folcu, les époques des grandes inondations dans le port et même jusqu’à mi-chemin entre la rue de la Commune et la rue Saint-Jacques. Montréal, il y a une quarantaine d’années, ne disposait pas d’un mur de soutènement longeant la rue de la Commune, de la rue Bonsecours à la rue McGill. La crue du fleuve, produite par des embâcles au Bout-de-l’Île, envahissait le bas de la ville et que de fois s’est-on promené en chaloupe dans les rues transversales à la rue Notre-Dame. Dans la partie est de la ville, c’était la coutume, tous les printemps, de se visiter et de faire la livraison domestique en chaloupe d’une maison à l’autre. Une moitié de la population s’installait chez des parents de l’ouest et l’autre moitié, moins « visiteuse », se contentait de rester chez soi et de monter d’un étage, même jusqu’au grenier. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’oublie jamais le détail philosophique de la situation. N’a-t-il pas assisté à un incendie, dans le bas de la ville, que la brigade des pompiers dut éteindre avec de l’eau de l’aqueduc? Manquait-on d’eau dans la région? Point du tout, raconte-t-il, mais les pompes à vapeur du temps n’étaient pas garnies d’appareils de succion. Joë Folcu, le privilégié, a vu de ses yeux un pompier tenu de plonger dans six pieds d’eau afin de fixer son boyau à une borne-fontaine submergée. À l’époque des grandes débâcles, les routes des paroisses basses étaient impraticables, ou qu’elles fussent en marche sur le fleuve, ou recouvertes d’eau dans les champs. Dans un rang privé de communication, toutes les blagues sont crues. Une Mangeaille Pantagruélique. Nous avons eu des hommes forts dans Saint- Ours ; des fiers-à-bras, capables de « passer » une pouliche par-dessus une clôture ; des forts-en- gueule, qui se firent entendre à Saint-Roch, par- dessus la rivière, sans haut-parleurs ; des forts-en- chique dont la trajectoire de salive s’allongeait aisément jusqu’au trottoir d’« en face ». Nous avons eu, de même, des forts-en- gueuletons. Ceux- là engloutissaient, distraitement, à la cuisine, trois tourtières, avant de se mettre à table. Parmi ces fines bouches, on attribue à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, le haut fait culinaire d’avoir mangé, et digéré, en moins d’une semaine, cent quarante livres (la moitié de son propre poids) de fèves au lard. Cette fois-là, il rentrait de chantier, paraît-il. Entraînés, dès le sevrage, aux beurrées de mélasse, comme hors-d’oeuvre, puis au whisky blanc, après l’abandon de la petite école, des Saintoursois, aujourd’hui, ne sauraient mesurer, au gallon, ni à la pesée, la moyenne de leur appétit. Souvent, on parle de jeunes gens qui souffrent du « mal-dans-le-corps », avant la trentaine. D’autres dormiront dans le foin, du midi au crépuscule, et passeront encore une heure à table, avant de rejoindre la paillasse. On dit que de fumer facilite la digestion. À Saint-Ours, chacun cultive un « carré » de tabac, mais Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’en fait pas moins des recettes. Sur la rive sud du Richelieu, pays de terre noire, les noces d’hiver, accompagnées de « mangeailleries », se prolongent de trente jours. Chez la mariée, la table est mise pour quinze jours et les beaux-parents rendent ensuite la politesse jusqu’à la fin du mois. Et ces Latins ont de qui tenir. À Rome, pour allonger certains banquets, les gros mangeurs n’usaient-ils pas de vomitifs? Dans les arrière- concessions de nos villages, on se contente de giguer, deux à deux, entre les repas, et de « quadriller », du soir jusqu’à l’aube. -Il faut bien que ça descende, dira Joë Folcu, entre deux bouchées! Aujourd’hui, à Saint-Ours, on mange encore d’emblée, sans doute, mais les exploits se passent de publicité depuis que trois Sorellois ont dépassé tous les records en « mangeailleries ». Et si le village ne s’adonne plus aux rots, avec autant d’éclat, c’est que les trois mangeurs de Sorel ont abaissé les records dans Saint-Ours même. Quelle humiliation pour de si bons mangeurs! Je tiens cette histoire épique de ma propre famille. L’un des trois mangeurs était mon grand- père, juge à cette époque du district judiciaire de Sorel. Si je garde le silence, quant à ses deux compagnons, c’est que je désire être seul à vanter l’estomac de ma famille. Le gueuleton historique eut lieu un automne, après une partie de chasse, dans les bois de Saint- Ours réputés pour leurs perdrix. De grand matin au bois, avant que la feuillée fût entièrement abattue par les vents de fin d’octobre, le grand-père et ses comparses n’avaient pu s’orienter sur le soleil, par jour nuageux, et s’étaient égarés. La gibecière bien garnie, mais le ventre vide, les chasseurs étaient sortis du bois, sur les labours de Saint-Ours, à la tombée de la nuit. Il était temps, paraît-il. -Une heure plus tard, raconte ma mère, et ton grand-père aurait mangé tout cru son gibier. J’imagine encore mon ancêtre, petit homme de deux cent cinquante livres, revenant du bois avec une ceinture raccourcie « de quatre trous ». Et ses compagnons, en outre, ne devaient nullement porter fiers. Saint-Ours, à cette époque, n’avait qu’un hôtel. Si les chasseurs discutèrent, en route, à son sujet, ce ne fut pas sur son emplacement par rapport à l’église, mais plutôt sur la qualité de son menu. Le clocher, au bord du Richelieu, et vu des champs, indiquait sans doute la présence de Saint-Ours dans la brunante, mais à quel point les provisions de l’aubergiste, à cette heure, étaient- elles entamées? Ils ne pouvaient mieux tomber, c’était lundi et leur hôte avait renouvelé son marché de semaine. -J’ai ce qu’il faut, avait-il déclaré, pour des bons hommes qui ont faim, mais à cause de l’heure, il est déjà huit heures et demie, je demande trente-cinq cents et pas un sou de moins! L’aubergiste ne connaissait pas le juge et, comme celui-ci se donnait comme Sorellois, ne pouvait redouter son appétit. Il ne reconnaissait que les siens comme véritables mangeurs. -Peut-on manger à notre faim? avait eu la précaution de s’enquérir le grand-père. La taille des trois hommes, non plus, n’avait impressionné l’hôtelier. -À ce prix, tant que vous aurez faim. À minuit, le trio mangeait encore. À une heure, les glacières de l’aubergiste étaient vides, de même que les dépendances. À une heure et demie, le trio était mis dehors, à grands coups de pieds, et sans que l’aubergiste réclamât le prix du repas. Privé de toutes ses provisions de la semaine, il avait vu rouge. Le juge et ses compagnons s’étaient retirés, pour la nuit, chez le curé, un vieil ami de collège. -Ont-ils mangé une bouchée, au presbytère, avant de se mettre au lit? demandai-je à ma mère. La Fin D’Un Généalogiste. Le Saintoursois Joë Folcu n’a pas toujours été marchand de tabac en feuilles. Le saviez-vous? Pourtant, quiconque eût laissé le fond d’une seule culotte sur les bancs de la petite école des rangs ne saurait l’ignorer. Il suffit de l’entendre s’exprimer, qu’il soit derrière le comptoir, couteau à tabac en mains, ou dans la pince d’une chaloupe, la ligne haute. Joë parle comme un archiviste, bien qu’il raconte comme tel barbier des villes. Son vocabulaire n’est pas celui d’un marchand de tabac. Bien au contraire, puisque ses expressions lui font quelquefois manquer des ventes. Ses tabacs sont moins variés que son bagage de verbes et moins compliqués. Devant certains subjonctifs, dont il abuse, des chiqueurs oublient de cracher ; des fumeurs d’allumer. S’il vendait des tabacs à « renifler », certains priseurs, devant une langue tellement archaïque, ne l’approcheraient que le mouchoir de dentelles aux doigts et se dandinant du croupion. Le marchand de tabac en feuilles n’a point fréquenté l’École des chartes, mais j’ai facilement compris, tant il est fort, dans ses dénigrements, en filiation de familles, qu’il s’était bougrement occupé, jeune homme, de généalogie. Je doute fort qu’il n’ait point consacré de longues années aux archives paroissiales des baptêmes et des mariages. Le dénombrement des ancêtres et la rectification de la noblesse, chez les gens affublés de particule, sont pour Joë Folcu simples jeux d’enfant. Lorsqu’il parle de parenté, et de ses degrés, il élève sa main gauche, aux doigts largement écartés (on dirait un arbre généalogique en miniature), et caresse chacun d’eux comme s’il grimpait aux branches des germains. Mais pourquoi, m’objecterez-vous, votre homme si bien doué s’est-il spécialisé dans la vente des tabacs en feuilles. Avant de vous répondre, je vous dirai pourquoi, à l’âge de vingt-cinq ans, il avait renoncé à la généalogie. Je connais, dans Saint-Ours, un rang de l’une des arrière-concessions que deux seules familles se partagent. Ne dirait-on pas, ma foi, que le chemin a été tracé uniquement pour ces deux fermes? La famille des Angers habite une maison de bois sise à l’entrée même de ce rang et celle des Arseneau occupe l’autre bout de la route. Ces familles se détestent autant qu’elles sont éloignées l’une de l’autre. Les terres des Angers et des Arseneau se touchent au faîte d’un coteau, et la clôture mitoyenne joue ici le rôle d’une ligne de séparation des eaux, tant les deux sols s’abaissent après s’être touchés. Quand je parle d’une ligne de séparation des eaux, je devrais dire plutôt des eaux sales dans lesquelles chacune des familles lave son linge, également sale. N’ai-je pas indiqué suffisamment le caractère de cette haine mutuelle et familiale? Tout ce qui sépare les Angers des Arseneau se salit à même leur haine. On a coutume de dire, dans le village, lorsque le ciel noircit de leur côté, à la veille d’un orage, « que ça doit mal aller chez les Angers et les Arseneau! » -Oui, messieurs, ajoutera Joë Folcu, un même ciel les abrite et se salit de ce côté plus souvent qu’à son tour. En fait, ce rang des deux maisons est à l’ouest du village et les orages subits s’amoncellent presque toujours à l’orient. Ne concluez pas, toutefois, que la nature intervienne ici pour amoindrir la qualité de leur haine. Il ne faut pas chercher à connaître la raison qui motiva cette dispute familiale. Elle vient des ancêtres, paraît-il, et les descendants eux-mêmes l’ignorent. Auraient-ils hérité cette haine pour la transmettre aux fils et aux petits-fils? Il y a vingt-cinq ans, la réputation dont jouissait Joë Folcu en filiation de familles déterminait le curé du village à insister auprès du généalogiste pour qu’il pût dresser les origines de ces groupements haineux. Connaître les noms des premiers Angers et des Arseneau venus à Saint-Ours, n’était-ce pas simultanément localiser quelques faits d’histoire qui eussent justifié des mésententes entre les colons de l’époque. Y avait-il eu altercation sur un partage des sols? Que de malentendus ne furent pas rétablis dès que la cause en eût été reconnue? C’est alors que le marchand de tabac en feuilles d’aujourd’hui s’était mis à l’oeuvre. Tous les actes de baptêmes avaient été relevés dans les paroisses du comté et d’ailleurs. Son nouvel arbre généalogique plié en quatre, sur parchemin, dans une serviette neuve, Joë Folcu avait même poussé ses recherches jusqu’en bas de Québec. L’arbre généalogique des Angers et des Arseneau grandissait bien avec une lenteur toute végétative, mais tous les Saintoursois de l’époque, gens habitués à la patience, n’en attendaient pas moins les résultats dans son ombre. Le fameux généalogiste ne me dit pas qu’il était rémunéré à la semaine par le curé lui-même et par plusieurs sociétés de bienfaisance désireuses de gagner des indulgences par l’obtention d’une paix définitive en ce bas monde. Après deux années de recherches, grand brouhaha dans la paroisse! Joë Folcu était rentré de Longueuil avec la preuve formelle que les Angers et les Arseneau étaient parents... -J’apportais, dit-il, une merveilleuse raison de réconciliation. Toutes les présidentes des sociétés de bienfaisance versèrent des larmes. Bien que mon travail se trouvât achevé, je n’en fus pas moins ému... Les trouvailles du généalogiste ne révélèrent aucun fait historique capable de justifier une dispute ascendante, mais ces familles n’en demandaient pas davantage. Puisque entre parents, il était interdit de s’assommer à coups de hache, comme le goût leur en était venu quelquefois, les Angers et les Arseneau renoncèrent bien à des projets de violence, mais sans discontinuer de se haïr du fond du coeur. -C’est alors que je perdis, m’expliqua Joë Folcu, tout goût pour la généalogie pratique. -Mais pourquoi donc, voulus-je m’enquérir, n’aviez-vous pas réussi une merveille, et à la satisfaction de tout le village? -Vous ne comprenez pas, de rétorquer Joë. Toute la « saudite » famille, descendants de germains, et incapable de se donner par décence des coups, avait dévolu son surplus de haine renfrognée sur ma pauvre personne. Irrité de se faire siffler des pierres près de la tête, chaque fois que le malheureux généalogiste quittait les limites du village, il avait renoncé à la science de la petite histoire pour se lancer dans le commerce du tabac en feuilles. De nos jours, Joë Folcu, afin d’adoucir ces germains, les approvisionne gracieusement « de quoi fumer » aux deux extrémités de ce « saudit » rang. Bavardage De Bon Aloi. Pourquoi les grands bavards, ceux en particulier qui « tiennent le crachoir », disait Joë Folcu, détestent-ils prêter l’oreille aux bavardages d’autrui? Leurs propos oiseux ne devraient-ils pas les inciter à l’indulgence? Craindraient-ils d’être interrompus dans leurs épanchements et qu’on les surpasse en loquacité? Voilà bien, sans doute, autant de questions qui portent leur réponse. Qui ne voudrait être seul à « garder le plancher »? Mais pourquoi, me suis-je demandé, le même Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand babillard de son époque, fait-il sa propre critique? Je ne sache pas qu’il aime rien moins qu’on lui donne la réplique en matière de bavardage. Ne l’ai-je pas entendu jaboter seul? et caqueter et jaser de même, lorsqu’il était en tournée de commerce par les rangs de la paroisse? Seul témoin conforme à ses goûts, son cheval, redoutant le sommeil, se mettait quelquefois au trot. Il reste que ce genre de monologue, ou de commérage à personnage unique, aurait déjà servi à plus d’un écouteur, fût-il cheval ou auditeur plus éveillé. Qui ne se rappelle certain premier ministre qui dut sa phénoménale concentration d’esprit à des bavardages en famille? J’anticipe... Reprenons cette anecdote à ses débuts. Le premier ministre en question avait coutume, en pleine session de la Chambre, de lire et de signer son courrier pendant que l’opposition exprimait ses griefs. Un jour qu’un député faisait le procès du ministère des douanes, en citant, notes en mains, d’innombrables statistiques, le premier ministre, de son côté, s’était fait accompagner de son secrétaire et procédait à des compilations. Plusieurs fois, le député avait interrompu dans une attitude de mécontentement ses énumérations. Toute la Chambre l’écoutait, semblait-il, excepté le premier ministre. Et l’intérêt que celui-ci portait à son travail « déplacé », disait-on, commençait de faire quelque peu scandale. Et, plus le député élevait la voix, moins le premier ministre semblait porter attention aux accusations formelles de l’autre. Exaspéré, le député oppositionnel s’était enfin écrié: -Si l’honorable premier ministre est trop occupé par ses paperasses personnelles, pourquoi monsieur l’Orateur, nous fait-il l’honneur de sa présence en Chambre? Avant que le Président de la Chambre, mal à l’aise, pût expliquer l’attitude du premier ministre, celui-ci avait bondi de son fauteuil. -J’écoutais le discours de l’honorable Député, rétorqua-t-il, et je vais, monsieur l’Orateur, le lui prouver à l’instant même! Et la Chambre avait constaté à quel point le premier ministre était doué d’une mémoire étonnante. Après qu’il eut récité « de mémoire » une bonne partie de ce dernier discours, le premier ministre, un sourire de satisfaction aux lèvres, s’était expliqué sur son attitude. Lorsque j’étais enfant, raconta-t-il, j’étudiais mes leçons et « faisais mes devoirs » dans l’arrière-salon d’une grand-tante. Mademoiselle, tous les soirs, recevait de nombreuses amies, et toutes les nouvelles du village étaient passées au crible. Tout en « apprenant ses leçons », expliqua-t-il, le premier ministre écolier n’en prêtait pas moins l’oreille à tous ces bavardages. Ces longs discours intimes l’intéressaient autant que ses problèmes de mathématiques, et, tout en apprenant « par coeur » de nombreuses pages d’histoire, les à-côtés de la petite histoire de la paroisse de même s’inscrivait dans sa petite mémoire de petit écolier. -Et c’est ainsi, termina- t-il, que j’ai pu apprendre, dès l’enfance, comment l’on peut entraîner un esprit à « besogner » plusieurs problèmes à la fois. Voilà pour le moins, un écouteur silencieux que Joë Folcu eût apprécié. -Mais celui-là, disait le marchand de tabac en feuilles et par surcroît grand bavard, écoutait de tout coeur les longs monologues d’un caquetage. Voyez, comme il aurait eu tort de se mêler à la conversation. S’il eût éprouvé le plaisir de contredire sa grand-tante, ses leçons d’écolier « auraient été au diable » et il ne serait pas aujourd’hui un grand orateur lui-même. En grand bavard qu’il était, m’avouera plus tard Joë Folcu, il n’aimait pas qu’on l’interrompît dans ses monologues. Celui qui n’a rien à dire, et qui le dit avec beaucoup de mots, s’enivre de mélodie linguistique et le mutisme de ses auditeurs lui procure cet enchantement. Joë Folcu est aujourd’hui un grand commentateur de comté et ses hustings sont aussi bien dans la pince d’une chaloupe que derrière son comptoir de boutiquier. L’État se porte bien de ses « abstinences » en matière de politique et ses chevaux de même. À L’Epoque Des « Boulés » Avant l’intervention des brise-glace, il y a une trentaine d’années, les riverains du Saint-Laurent assistaient à la débâcle vers le milieu de mai. Plusieurs tributaires du sud précédaient de quinze jours celle du grand fleuve. Les glaces de ces rivières « s’enfournaient », comme on disait, « par en dessous » le Saint-Laurent. Quant aux affluents du nord -les cours d’eau qui prennent leur source dans les Laurentides -leur débâcle tardive, en raison des régions nordiques, ne s’ébranlait vers le fleuve qu’aux époques des « eaux hautes », en fin de mai. Le Saint-Laurent, déjà libéré, s’encombrait alors des « glaces du nord ». La saison navigable du fleuve ne commençait, véritablement, qu’après la « descente » des hivers laurentiens. Voilà bien une « descente » saisonnière plutôt calme, même si quelquefois des arbres changeaient de place et que des ponts de bois fussent emportés. Dans un pays comme le nôtre, où les saisons varient leur climat et changent de caractère, le printemps eût été trop monotone si nous n’avions pas eu à compter sur une troisième « descente », celle du retour des lumberjacks vers nos paisibles campagnes. À ce moment, les rivières n’en avaient pas fini de la débâcle puisque d’innombrables « billots » s’y précipitaient. -Les troncs d’arbres, et leurs trains de bois, ça passe encore, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, mais l’arrivée des bûcherons n’était rien moins qu’une ruée de « billots » contre notre « civilisation ». À cette époque, dans le haut Saint-Maurice, La Tuque était le chef-lieu de tous les chantiers de la coupe hivernale des bois. Après des journées de raquette, sur les croûtes, ou des semaines en équilibre sur des billots, parmi les cascades, nos bûcherons retrouvaient ici le premier chemin de fer ; la première banque où encaisser le chèque d’une paye de cinq mois, et surtout le premier hôtel... et son bar... La Tuque! Quel nom prédestiné! Ici, la tuque rouge des bois dominait dans les quelques rues de cette petite ville. Un véritable flot de sang... et du sang le plus impétueux!!! Après cinq mois et plus d’abstinence, la pression en devenait difficile à porter, sous des muscles refaits à neuf par le maniement de la hache. Joë Folcu me raconte que dans ces régions tous les débits n’étaient pas de la plus belle honnêteté. Les premiers verres de whisky, dit-il, « fessaient » dur dans le système nerveux d’un tempérant de cinq mois. Souvent, la première bouteille faisait « verser » son homme et même toute une paye, fût- elle « changée » en cinquante sous « pour faire plus pesant dans le fond des poches ». -On a vu des « bons hommes », après deux semaines d’un tel régime, se réveiller subitement dans une cave, raconte encore Joë Folcu. Ces malheureux n’avaient plus un sou et le « logeur » les « ramenait » à coups de bottes dans les côtes. Certains bûcherons furent réveillés ainsi pour apprendre que leur paye n’avait pas suffi et qu’ils « devaient » déjà une centaine de dollars à quelque prêteur de mauvais aloi. Après un hiver de chantier, il ne restait à ceux-ci que de reprendre en canoë le « montant » de la rivière et à s’engager de nouveau dans des compagnies qui « faisaient chantier l’été ». Cette fameuse « descente » du Saint-Maurice et de la Gatineau n’était pas malheureuse qu’aux bûcherons. Il faut parler aussi des hommes forts, des fiers-à-bras de comté qui n’avaient pas « fait chantier » et qui devaient se « rencontrer », dès la rentrée des lumberjacks, avec de nouveaux champions des bois, ceux-là même qui s’étaient fait une nouvelle musculature et qui se hâtaient de s’en prévaloir. C’est à ce moment, que Joë Folcu fut témoin des plus beaux combats de sa vie entre anciens fiers-à-bras de comté et les nouveaux hommes forts des chantiers. La hache, d’ordinaire, m’assure Joë Folcu, siffle à bout de manche, pendant la cognée. Le marchand de tabac en feuilles raconte que certains poings, dès la rentrée des lumberjacks, avaient un han! de hache pendant le combat. -Et la gueule, monsieur, s’entaillait jusqu’à laisser tomber des copeaux!!! C’était l’époque « forçante » où les hommes ne valaient qu’en fonction de leurs poings. Joë Folcu me raconte encore que son père était homme fort dans Saint-Ours et reconnu comme tel dans le comté. Une nuit que le père, sans compter sur le retour des bois, dormait chez lui son sommeil de juste (et à deux poings fermés, n’est-ce pas?) le père, me dit Joë, avait été réveillé par des cris et des coups de pieds dans sa porte. Lampe à la main, en robe de nuit classique, et la roque des nuits sur l’oreille, le brave père de Joë s’était trouvé en présence d’une vingtaine de paroissiens, revenus de la nuit même des chantiers, et qui entouraient un nouvel homme fort, ou du moins qui s’en était vanté. Le temps de chausser ses souliers de boeufs, raconte Joë, et le père avait dû, dans la neige de son parterre, se mesurer aux poings et à la clarté de sa lampe contre le nouveau fier-à-bras. Joë Folcu ne me dit pas si le père fut détrôné, mais il dut quand même terminer la nuit dans sa grange à « payer la traite » au combattant et à son « public » bénévole. Les Avantages Du Ronflement. Devant les tribunaux, le ronflement, au lit, d’un conjoint, peut-il être invoqué dans une cause de séparation de corps? Le problème ainsi posé, devait-on en conclure à une incompatibilité de caractère du seul inconscient? Car le couple, en instance de séparation, prétendait à une parfaite entente durant le jour. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui donnait ici la consultation, faute d’avocat à l’arrière-concession du village, s’était prononcé affirmativement. Mes enfants, déclama-t-il, ne vous fiez pas aux belles heures du jour. Vous pouvez être parfaitement aimables l’un pour l’autre, ce qui n’empêche pas votre subconscient de vous faire haïr mutuellement. Pendant la nuit, c’est dans le sommeil que les systèmes nerveux s’expriment. Pour Joë Folcu, le ronflement est une manifestation de l’inconscient ; une réaction de mauvaise humeur contre la présence de l’autre conjoint. À vivre dans la promiscuité pendant un certain temps, suggéra-t-il pour ramener le couple à de meilleurs sentiments, le conjoint, d’abord incommodé, finira par se familiariser avec les ronflements de l’autre, jusqu’à ne pouvoir plus s’en passer. Le ronflement de l’un, pourvu qu’il soit monotone, n’est-il pas un prétexte à l’« endormitoire »? Joë Folcu a connu des gens qui ne pouvaient dormir sans ronfler, et d’autres qui ne pouvaient passer au sommeil en l’absence d’un ronflement émis dans le voisinage. Il a même obtenu la confidence de bons ronfleurs qui s’entendaient ronfler dans un demi- sommeil et qui se seraient complètement réveillés sans leur propre rythme respiratoire. La nuit, n’est-ce pas, vous transporte dans une seconde nature. C’est à ce moment que votre impressionnabilité s’exerce le mieux. Que de femmes s’éveilleront subitement, dès que le ronflement de l’époux s’interrompra? Car le ronflement de l’un est quelquefois tellement régulier que son interruption ferait croire à un mauvais état de santé, ou à une mort subite, en pleine nuit. Et le ronflement, dira-t-il encore au couple en instance, peut avoir d’autres commodités. Quel voleur consentirait à s’introduire dans la maison d’un ronfleur? C’est une garantie, et voici pourquoi. Supposons, explique le marchand de tabac en feuilles, que le ronflement occupe tout le silence d’une maison, comment voulez-vous que le cambrioleur y puisse trouver un sentiment de paix pour l’exercice de son méfait? Qu’il soit dans la cuisine, ou dans la salle à manger, toujours le ronflement l’accompagne et il en écoute, inconsciemment, la monotonie du rythme. Si le ronflement diminue d’intensité, une inquiétude s’empare du cambrioleur. « Mon volé, se dit-il, va-t-il se réveiller? » Que le ronflement de l’autre s’interrompe, le voleur se met au guet, l’oeil rivé sur la porte du dormeur. Après quelques moments d’attente anxieuse, le cambrioleur se réjouit d’abord que le ronflement reprenne son concert, mais cette accalmie n’est pas de longue durée. « S’il s’est remis à ronfler, pense-t-il encore, ne veut-il pas me tromper? » Et le voleur s’imaginera facilement que la victime fait pour l’instant mine de ronfler afin de tranquilliser le voleur et de lui sauter dessus au moment opportun. Non, non, s’écria Joë Folcu, tout voleur impressionnable est handicapé dans son travail par le ronflement d’un mauvais dormeur. Sans vous en rendre compte, monsieur ou madame, votre inconscient aura veillé, par ses ronflements, sur votre sécurité. Et si votre sécurité, conclura- t-il, n’en est pas une de tout repos pour votre aisance matrimoniale, songez au moins qu’elle est compensée par un équivalent d’assurance sur vos biens et immeubles. Cette histoire ne dit pas si le couple renonça aux services d’un avocat, mais Joë Folcu ne saurait se séparer de ses clients sans illustrer par un fait tangible ses prétentions. J’ai connu, raconta-t-il, un malheureux ivrogne qui ne ronflait qu’en état d’ébriété. Comme il buvait de jour, au retour de la taverne, sa femme l’avait condamné à ne dormir que sur la galerie, loin de ses oreilles. Or, entre quatre et six heures, un ronflement s’échappait tous les jours des concombres grimpants de cette galerie. Madame eut tort, d’expliquer le conteur, de ne point se familiariser avec les ronflements de son conjoint. Et voici comment elle eut à s’en repentir. La famille ayant changé de logis, au cours de l’automne, l’ivrogne, doublé d’un ronfleur, s’était trompé de maison pour se diriger, dans son ivresse, vers son ancienne galerie sur laquelle il s’était endormi. C’était en hiver et la maison était inhabitée. L’ivrogne, couché en rond sur la galerie, avait ronflé son dernier sommeil d’ivrogne. Dans la neige, et par un froid norois, sa distraction et la mauvaise volonté de sa femme l’avaient gelé à mort. -Ronflez, ronflez, messieurs et dames, mais choisissez au moins vos heures... Une Histoire Mal Comprise. Le manoir de Saint-Ours, au village qui porte le nom de la famille, sur les bords du Richelieu, conserve un tableau anecdotique remontant à la fondation de cette seigneurie. Si j’ai bonne mémoire, il occupe le fond d’un boudoir qui invite à sa contemplation. Aucun fauteuil ne lui tourne le dos. Bien en lumière et de grandes dimensions, il semble justifier une sieste. Le sujet du peintre est étrange et son explication promet de dépasser les dix minutes réglementaires d’une simple visite de cérémonie. À l’époque de mon enfance, il fallait être un intime de Saint-Ours pour être admis dans ce boudoir. Toujours sous clef, les enfants tapageurs en étaient exclus. Je devais avoir une dizaine d’années, lorsqu’on me fit l’honneur familial, un soir d’hiver, d’y passer une heure en compagnie de ma grand-tante. Ce qu’il a fallu que je fusse « bon garçon » pour être enfin initié à la signification du tableau. Dès que mon aïeule eut allumé les lampes murales flanquant le tableau, je dois avouer que le spectacle de la toile ne m’était pas entièrement nouveau. Il avait suffi qu’on l’entourât de mystère pour que j’en eusse « percé » l’énigme. Je revois encore la scène du tableau qui m’était apparu auparavant par le trou d’une serrure et par l’entrebâillement d’un rideau de fenêtre. Mais l’explication m’en était nécessaire pour compléter ma curiosité et ce fut un régal pour mes dix ans. Le motif était celui d’une vieille barque à fond plat qu’on eût dit abandonnée au fil de la rivière. L’embarcation donnait de la bande et deux jeunes enfants y étaient tapis entre les bancs, sous un large manteau. La figure de l’un, probablement le plus jeune et le plus imprudent, s’apercevait sous un pan quelque peu relevé du manteau. Ses traits exprimaient une grande frayeur. Au premier plan, une jeune fille, ou peut-être une maman, nageait avec précaution. Une de ses mains se tenait agrippée au bord de la barque. L’eau verte, qui reflétait, par son calme, la végétation d’une rive non lointaine, recouvrait la nageuse jusqu’à mi-épaules. Sa transparence, à l’un des bouts de la barque, révélait le mouvement d’une jambe. La nageuse, pour moi, était belle, et ressemblait étrangement à une peinture qui représentait, dans le grand salon, une ancêtre portraiturée à l’âge de vingt ans. Sa chevelure était rousse comme celle de l’autre et bien que ses traits eussent indiqué la peur, elle avait les mêmes yeux bleus et les mêmes lèvres rouges et alourdies. -Mais! ma tante, m’écriai-je, n’est-ce pas une de mes aïeules du grand salon et même en plus jeune? Cette constatation dut plaire, car ma grand- tante, me posant une main sur la tête, dramatiquement, avait répondu. -Non seulement, mon petit, tu as le sens de la peinture, mais aussi celui de la famille. Tu es digne d’apprendre les hauts faits de tes ancêtres. J’appris alors l’énigme de cette baignade. Dans les premiers temps de Saint- Ours, à l’époque où les aïeuls procédaient à la construction du manoir, après que les femmes elles-mêmes eussent mis la main à la charrue, la région était souvent parcourue par les Indiens. Un jour, me raconte la grand-tante, ton aïeule, celle que tu vois dans l’eau jusqu’au cou, s’était aventurée avec ses deux enfants jusqu’à l’île. Au retour, elle avait aperçu des sauvages sur la rive, non loin du manoir. Afin de ne pas attirer leur attention, et comme le jour baissait, elle s’était mise à nager dans sa hâte de retrouver les siens. Femme d’action et d’initiative, cette pratique lui avait valu, de continuer ma grand-tante, de déjouer ainsi les Indiens. Ceux-ci avaient aperçu une barque vide et à l’abandon. Comme ils étaient eux-mêmes sans canoë, le vol d’une vieille barque, ainsi délaissée, avaient-ils pensé, ne valait pas que l’un d’eux se mît à la nage. Cette chère grand-tante serait aujourd’hui bien scandalisée d’apprendre que je n’ai pas longtemps porté foi à son récit. J’avais à peine quinze ans lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est venu rompre le charme de cet acte d’héroïsme. -Mais non, mon jeune homme, tout cela ne tient pas debout! Les Indiens du temps, s’ils eussent été voleurs, se seraient mis à la nage. Mais l’époque était trop jeune, et ils n’avaient pas encore appris des blancs à voler. Ils avaient tout simplement cru ton aïeule assez ridicule pour prendre un bain d’une barque pouvant verser et noyer les petits. Le culte des ancêtres n’était pas assez fort, chez moi, à l’âge de quinze ans, pour que j’entreprisse de soutenir le contraire. Et, pour ajouter du poids à sa confiance aux Indiens du temps, il m’avait donné un bel exemple de leur honnêteté. À l’époque, dit-il, où les blancs voyageaient beaucoup en raquettes, l’un de ses ancêtres, pendant qu’il dormait dans un petit poste abandonné, en plein bois, s’était fait voler ses provisions par des Indiens de passage. Le lendemain, il avait dû, l’estomac vide, se remettre en marche. Afin qu’il ne pût pas se lancer à leur poursuite, les Indiens lui avaient même enlevé son arme à feu. L’ancêtre était à deux jours de chez lui. Mais il avait quand même continué son voyage, après avoir recommandé son âme à Dieu. La nuit suivante, il était tombé de fatigue dans un poste de relais. C’est à ce moment de son récit que j’appris à mieux connaître les Indiens de cette époque. À son réveil, le lendemain, l’ancêtre de Joë Folcu s’était trouvé en présence d’un beau quartier de chevreuil déposé près de son sac de couchage à la faveur de la nuit et par ces mêmes Indiens. Son arme était même appuyée à un arbre près du poste. Les provisions du grand-père, d’expliquer Joë Folcu, avaient rendu un fier service à ces quelques Indiens et, rassasiés et ayant tué un chevreuil avec l’arme du blanc, ils lui avaient rendu la politesse. -L’idée du vol, de conclure Joë, fut importée par les blancs en Amérique. La Meilleure Façon De Cacher Une Clef. Tout « conteur résident », qui se respecte comme « emplisseur » de comté, se doit à lui- même et à ses auditeurs de ne pas ignorer le succès que Jules Renard a obtenu avec son petit chef-d’oeuvre La Clef. Chacun peut en raconter l’intrigue dans un pittoresque personnel, mais l’essentiel n’en reste pas moins inamovible. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’est pas de cet avis. Ce qu’il a lu devient sa propriété à la condition bien expresse qu’il y ajoute un dénouement de son invention, qui en change la morale. -C’est ainsi que l’art du conteur se survit, dira-t-il. Avant que notre conteur national ne falsifie les conclusions de Jules Renard, avec l’intention bien arrêtée de les honorer d’une couleur locale toute saintoursoise, rappelons-nous l’édition originale. Il s’agit d’une vieille qui est vieille et avare. Jules Renard ajoutera que le vieux est encore plus vieux et plus avare. Tous deux ont une peur égale des voleurs. À chaque instant du jour, ils s’interrogent. -As-tu la clef de l’armoire? dit l’un. -Oui, dit l’autre. Joë Folcu trouve à redire tout au long du récit, mais nous ne l’écouterons qu’au moment de la conclusion. La parole est ici à l’auteur de La Lanterne sourde. Les questions et réponses tranquillisent quelque peu les vieux avares. Ils ont la clef chacun à son tour et en arrivent à se défier l’un de l’autre. La vieille la cache principalement sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier, pour l’y fourrer? (Ici, il faut encore imposer le silence à Joë Folcu.) Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte, tantôt dans celles de son gilet à moitié cousues et qu’il tâte fréquemment. Mais à la fin ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins en moins sûres, et il vient d’en trouver une dernière dont il est content. Or, la vieille lui demande selon la coutume. -As- tu la clef de l’armoire? Le vieux ne répond pas. -Es-tu sourd? Le vieux fait signe qu’il n’est pas sourd. -As-tu perdu la langue? dit la vieille. Elle le regarde et s’inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses. Pourtant, sa mine n’est pas d’un homme qui se trouverait tout à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l’effroi. -Où est la clef? dit la vieille ; c’est à moi de la garder, maintenant. Le vieux continue de remuer la tête d’un air satisfait, les joues près de crever. Et la vieille comprend. Elle s’élance, agile, pince le nez du vieux, lui ouvre par force au risque d’être mordue la bouche toute grande, y enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de l’armoire. Ce cher Joë Folcu ne tient plus en place. Ses yeux roulent, comme s’il avait eu la clef en bouche. Donnons-lui le plancher, passons-lui le crachoir. Sa chique le fatigue. Ce conte, s’écrie-t-il, n’est pas digne d’un Canayen. Jamais Le Paroissien de Saint-Ours ne le publierait. -Un vieux de chez nous, fit-il, plus avare que le père d’Eugénie Grandet et moins avare que le père Poudrier de Sainte-Adèle, aurait avalé la saudite clef, et serait mort, avec son mystère, comme dans Justine de P.-J. Toulet. Selon le « conteur résident », la France n’a point tort d’immigrer en Amérique. À Saint-Ours, on peut encore apprendre à conter. Ici, un avare ne confie pas à sa femme le soin même temporaire de cacher la clef d’un trésor, que son corsage soit ou non repoussant. Un bon chiqueur canayen, un bon client de Joë Folcu, n’aurait pas été le dupe de sa vieille. Clef en bouche, déposée comme il se doit pour une chique, entre les molaires et la joue, le vieux n’eût pas été muet. -Chez nous, on ne se fait pas « déchiquer » par une femme, pas plus qu’on ne l’avale. Une clef se porte avec élégance, tout comme une chique, même en soirée mondaine. Et Joë Folcu terminera le conte en indiquant un moyen plus pratique de cacher la clef du trésor. -Ayez une bonne serrure automatique, celle qui se ferme, en poussant la porte, sans l’aide de la clef. Déposez la saudite clef dans l’armoire, avec le trésor, et fermez la porte. Si j’ai bien compris, le « conteur résident » insiste pour que le vieux et la vieille « s’enferment dehors ». C’est ainsi que les trésors, à Saint-Ours, se conservent plus longtemps. Une De Fermée, Une D’Ouverte. La mère Limoge, à l’âge de soixante-quinze ans, réunissait tous les éléments de la « bonne mort ». Raccourcie jusqu’à une complète abréviation, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, disait d’elle: -Y’en restait pu pantoute... Mais la mère attendait, pour décéder convenablement, que son arrière-petit-fils, le candidat-pilote Adrien Limoge, eût gagné ses ailes. Elle voulait, en définitive, le voir survoler le clocher de Saint-Ours. Certains soirs, lorsque les hirondelles zigzaguaient au-dessus de l’église, la petite vieille s’attardait dans sa fenêtre jusqu’à ce que l’ombre eût envahi le coq de l’église. Elle attendait de pouvoir constater que le petit pût en faire autant, disait-elle. Mais il est des échéances qu’on ne peut remettre indéfiniment. Lorsque la mère Limoge mourut, les hirondelles étaient encore seules à survoler le clocher. Lorsque le cortège se forma, les porteurs, pour se conformer tout simplement à l’usage, étaient au nombre réglementaire de six, car la vieille avait été déposée dans un cercueil d’enfant. -Le vent aurait pu nous l’arracher des épaules, disait encore Joë Folcu. Elle aurait pu voler avant le petit Adrien. En route vers l’église, le cortège semblait pousser le corbillard plutôt que les chevaux le tirer. Chacun portait son chapeau à bout de bras, comme s’il eût fait chaud, ou après un effort. Des vieux boitaient, mais sans ondulation classique. Cette marche semblait douloureuse, mal venue, comme prématurée. En fait, jusqu’à l’heure des funérailles, on avait cru à la soudaine arrivée, dans Saint-Ours, du jeune aviateur. Le cortège n’était pas complet. L’uniforme bleu ciel du petit- fils Adrien manquait. Pourquoi le petit-fils de grand-mère Limoge n’était-il pas venu à Saint-Ours pour les obsèques de la vieille? L’annonce de sa mort lui était pourtant parvenue dans son école d’entraînement. Personne, dans le cortège, n’osait l’avouer, mais l’absence du képi bleu de l’aviateur justifiait le malaise déjà constaté derrière le corbillard. À vrai dire, dans ce beau matin de juin, les hirondelles par sympathie ne dépassaient pas la flèche du clocher dans leurs envols. Sur le parvis de l’église, on eût dit que le cercueil avait pris subitement du poids. Les porteurs se rendaient-ils compte qu’ils manquaient de désinvolture en gravissant les degrés du grand perron? Après les funérailles, c’est au bord de la fosse que tout rentra dans l’ordre. Subitement, chacun fut allégé d’un poids inexplicable. L’air était plus respirable, le cercueil moins lourd lorsque les porteurs le déposèrent dans l’herbe du cimetière. Comme chacun eut la conviction enfin que le petit-fils Adrien ne surviendrait pas, c’est à ce moment qu’un vrombissement d’avion fit lever toutes les têtes. Une petite croix noire se dégageait de l’horizon pour se diriger au-dessus de la cérémonie de l’enterrement. Voilà bien un semblant de bénédiction auquel tout le monde s’était peut-être attendu. Le subconscient l’avait sans doute prévu parmi l’assistance. L’aviateur était venu à son heure et le clocher de l’église allait être survolé. Lorsque la bière fut descendue à bout de câble dans la fosse, le petit-fils de la vieille Limoge s’était livré, au-dessus du cimetière, à des manoeuvres de vol que chacun s’empressa de confondre avec des exercices de salut ultime. La croix volante se faisait voir sur tous ses angles en effectuant des montées verticales et des plongées acrobatiques. Quelquefois, l’avion disparaissait pour descendre jusqu’à quelques cents pieds du cimetière. Pendant la prière des morts, avant que la terre ne recouvrît le cercueil au fond de la fosse, plusieurs des assistants songeaient à l’orgueil dont se fût affublée la vieille si elle avait pu suivre de sa fenêtre un tel déploiement. Dans Saint- Ours, qui ne connut même pas la rumeur d’un chemin de fer, une vingtaine de scieries n’eussent pas recouvert ce nouveau vrombissement. Même le fracas des angélus n’aurait pas prévalu. Lorsque l’avion frôlait la terre, une trépidation s’emparait des poitrines et tenait lieu d’une grande émotion. Autour de la fosse, le groupe ne vibrait plus de chagrin, mais de véritable joie, tant la venue du petit-fils Adrien s’était produite à son heure. Comme les fossoyeurs allaient combler la cavité, un brusque mouvement de fuite se produisit dans le cimetière. L’avion, après avoir encerclé le clocher, fonçait à ras du sol vers le cimetière. Avant de s’écraser contre le mur du charnier, l’avion du petit- fils Adrien avait touché l’amas de terre qui devait recouvrir le cercueil et ce n’est qu’après l’accident que fut constaté, avec horreur, le subit enterrement de la vieille Limoge. D’une seule poussée, en atterrissant, une aile de l’aéroplane avait comblé la fosse de toute sa terre. Quant au moteur de l’aviateur, il s’était dans sa chute ouvert une autre fosse non loin de la vieille grand-maman Limoge. Et Joë Folcu, témoin de l’enterrement et de la tragédie, n’avait pu s’empêcher de conclure cyniquement: -Pour une fosse de fermée, une autre d’ouverte. La Bière Versée, Il Faut La Boire. Nous étions, entre amis, attablés dans une taverne, trente minutes avant la fermeture. Le garçon du bar, quelque peu ennuyé par notre manque d’empressement à vider nos verres, circulait derrière nous. En une demi-heure, allions-nous consommer la dernière « tournée », semblait-il s’inquiéter? En fait, nous n’étions que cinq buveurs, les derniers d’une longue journée, et notre table portait encore une quinzaine de verres. C’est à l’heure morne, où la bière manque de mousse, et les cerveaux, d’esprit. Tout avait, entre nous, été dit et redit. Il ne restait qu’à vider les verres et nous n’avions plus soif. Les murs de la taverne étaient garnis de miroirs qui reflétaient notre ennui jusqu’à l’infini. Pour moi, qui ne voyais pourtant pas encore double, ces miroirs nous multipliaient avec nos verres. C’est à ce moment qu’un vieux monsieur apparaît, dans la fumée du tabac, près de la porte d’entrée, et s’avance vers le comptoir. Il porte beau, de gris vêtu, et son chapeau melon est bien en place, malgré l’heure. Ses yeux sont rougis. A-t-il pleuré, ou la fumée l’incommode-t-il? Puisqu’il vient du dehors, la taverne l’a-t-il ébloui? Or, ce dernier client, me semble-t-il, d’une longue journée, se dirige d’un pas solide vers le comptoir et se penche, respectueusement, à l’oreille du tavernier. Celui-ci, quelque peu endormi devant ses robinets, s’était levé puis incliné, à sa rencontre, par- dessus le comptoir. Le vieux monsieur, pendant le mystérieux colloque, dirigeait des regards furibonds vers notre groupe. Dans mon esprit, où la bière fermente sans mousse, il n’y a pas de doute. Le vieux monsieur parle de nous. Comme j’allais manifester, je ne sais comment, quelque impatience, mon voisin immédiat de gauche, le jeune Siméon, me souffle à l’oreille: -Ne t’en fais pas, c’est mon père. Maintenant, l’entretien au comptoir doit achever, puisque le vieux monsieur ne détache plus ses yeux de ceux du jeune Siméon. -Veux-tu que je te ménage une sortie rapide, suggérai-je, tout bas, à mon voisin, et sans détourner la tête. Siméon n’eut pas le temps de me répondre, ni de se lever de table. Le vieux monsieur son père venait vers nous. -Ah! te voilà toi..., déclara-t-il, en courbant le dos. À notre table, personne n’avait bougé. Pas même Siméon. Chacun visait son verre, comme s’il eût été plus en danger que nous! Le vieux monsieur fut-il impressionné par notre attitude? Son élan s’était arrêté à quelques pas de notre table. Et, dans mon dos, j’entendais gronder une rafale. - Je t’ai cherché partout, dans le village, répliquait l’autre, avant de franchir cette porte de taverne! Puis, il s’était tu. Était-il au bout de son vocabulaire de reproches? Dans le miroir, où je lève, timidement, un oeil, la fumée de nos cigarettes l’estompe. En se taisant, ainsi, pensai- je, va-t-il, de même disparaître? Comme tout cela est morne, vu à travers une bière sans effervescence. Malgré l’intrus, le garçon du bar continue à circuler, lentement, entre les tables désertes. De son côté, derrière le comptoir, le tavernier s’est rassis parmi ses robinets asséchés. Il regarde, sans effroi, la gesticulation du nouveau venu. Ne semble-t-il pas qu’il vient de l’autoriser à maugréer ainsi? Enfin, nous allons avoir de l’action! Le vieux monsieur a fait trois pas vers notre table. Il est minuit moins un quart. Notre groupe est toujours aussi immobile que Siméon lui-même. Devant une telle provocation d’indifférence, le vieux monsieur s’est-il décidé à frapper? Sinon, pourquoi se rapproche-t-il? Pour l’instant, j’ai la tête entre les épaules. Dans mon dos, le père de l’autre s’appuie du ventre contre le dossier de ma chaise. Ainsi, de l’arrière, me prend-il pour son fils, et vais-je attraper une mornifle? Mais non, sa main est passée près de mon visage et, sans me frapper, se dirige maintenant dans la direction d’un verre. J’ai compris, subitement! Il faut que je me glisse, avec adresse, sous la table, avant que le vieux monsieur, devenu enragé, ne lançât le verre dans la direction du groupe insolent. J’ai un afflux de sang au visage, comme si j’eusse été giflé! Pendant que l’autre recule de quelques pas, sûrement avec l’intention de lancer le verre, je constate que ma chaise est trop près de la table. Je ne saurais glisser par terre sans la repousser, et je n’en ai pas le temps! Avant que d’être aspergé de bière (ces verres, nous aurions dit les boire!) et de recevoir au visage des éclats d’un verre fracassé, je jette un regard désespéré sur mes compagnons d’infortune. Que se passe-t-il? Aucun n’a bougé! Et je me retourne tout d’un bloc! Dans mon dos, le vieux monsieur, le coude levé, buvait lentement son verre de bière... C’est à ce moment que le tavemier, debout, et les mains à plat sur le comptoir, déclara, simplement: - Minuit! On ferme! Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que je rencontrai le lendemain, me donna quelques précisions sur ma sortie précipitée de la taverne. -On me dit que tu as renversé trois chaises... Le Fusil Et Ses Reculs. La première fois que j’épaulai un fusil, je suivis le mauvais conseil de fermer l’oeil gauche et j’en éprouve encore un vif regret. Quant à fausser ma vision de tireur, pourquoi n’ai-je pas, au surplus, fermé les deux yeux? D’un seul oeil, bien en joue, le candidat ne suit que l’allée, entre les deux canons, et la mire prend toute son attention au bord du néant. En dehors de l’objectif, contre lequel cette mire se pose, plus rien n’existe. -Avec un fusil à deux coups, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pourquoi se concentrer sur un seul moineau? Le bon chasseur doit tirer les deux yeux ouverts. Celui de droite ajuste l’alignement et l’autre ne perd pas de vue le paysage. Que le premier coup de fusil fasse lever d’autre gibier, vous ne perdez rien de sa trajectoire et les canons demeurent en joue pour la seconde cartouche. -En d’autres termes, conclura Joë Folcu, il est aussi bête à un chasseur de fermer un oeil qu’à un plongeur de se boucher le nez. Mon premier gibier fut un arbre! Et celui-là, avant que de lever le coude, comme à la taverne, je l’avais pourtant bien aperçu des deux yeux. Que voulez- vous, j’étais tendre, à cette époque, pour le gibier, et je savais que la mort de celui-là eût été plutôt lente et même inaperçue. Ma vieille tante saintoursoise m’avait averti. -Un jeune arbre « mal écorcé » mourra de sa blessure, à moins que tu la cautérises avec de la peinture... Allais-je apprendre ce sport de la chasse avec un seau de peinture suspendu au cou? Il reste que le domaine de mon enfance est riche aujourd’hui en gibier et que plusieurs des arbres y ont grandi avec des brassards peints comme on en voit aux bouleaux qui manquent d’écorce. J’ai toujours craint le recul des fusils chargés à la poudre blanche. Le meilleur plan de tir, c’est encore couché à plat ventre. On parle de la solide et confortable position du tireur à genou, mais il m’est advenu, couché ainsi en joue, de verser en canoë. On dit que par temps sombre et humide, une forte détonation, par la vibration de l’atmosphère, peut décider la pluie à tomber. Cette fois-là, les nuages furent insensibles, et ce sont les flots de la rivière qui vinrent me rejoindre. J’ai connu autrefois un chef d’information d’un grand quotidien qui redoute le recul d’un fusil jusqu’à gâcher sa carrière de chasseur. Celui-là, le matin de ses vacances, était sorti de chez lui sous le fardeau d’un accessoire complet de chasseur aux pluviers. Il était huit heures du matin, et son train ne quittant la gare que deux heures plus tard, c’est dans une taverne qu’il s’était retiré. De taverne en taverne, en route vers la gare, le chef d’information avait perdu le sens de l’heure et plusieurs des articles de son bagage, dont une lampe à casquette, sa tente, etc. Quelques-uns prétendent qu’il n’avait plus son fusil, le lendemain soir, à quatre rues de la gare. Trois semaines plus tard, le journal recevait de son chef d’information un télégramme rédigé comme suit: « Avons blessé un lièvre stop la chasse continue. » Les « histoires de chasseurs » sont aussi nombreuses que les coups de fusil manqués. Mais il en est qu’on ne peut oublier, après la franchise désopilante dont je viens d’être témoin. Celles-là sont relevées par le conteur qui y va de sa vie. Un jour que le dessert d’un excellent repas se prolongeait sur des « histoires de chasseurs », nous avions considéré que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’était abstenu d’y aller de la sienne. - Qu’est-ce à dire? nous sommes-nous informés. Et nous apprîmes que Joë Folcu ne pouvait en raconter qu’une seule, et qui ne convenait pas, puisqu’elle était authentique. Sur nos instances, le Saintoursois avait consenti à faire diversion. Dans un sentier étroit, et gardé par des précipices, dans quelque région des Montagneuses, le conteur d’« histoires vraies » s’était trouvé en présence d’un ours qui n’avait aucun rapport avec ceux de Saint-Ours. La peur lui avait fait échapper sa carabine. Après une fuite de quelques pas, il avait en plus échappé un revolver de ceinture. Puis son tour était venu de perdre aussi la seule arme dont il disposait, un couteau de circonstance. -Et tu fuyais toujours, s’enquit-on? Pris de désespoir, le chasseur était trop faible pour continuer de fuir. Afin d’en finir, courageusement, il s’était présenté de face. Joë Folcu, tête baissée vers son assiette, s’était tu. L’histoire, si vraie fût-elle, ne pouvait se terminer sur une pareille vérité. -Qu’est-il advenu? demanda l’un. -Va donc! Va donc! Joë Folcu s’était recueilli pour répondre tout simplement: -L’ours m’a mangé. Un Monsieur Quelconque. J’ai connu des gens qui portent bien l’anonymat. Ce leur est une seconde nature et leur nom de famille s’oublie aussi vite qu’un numéro matricule. Ceux- là sont nulle part et habitent partout. Ces « quelqu’uns » de n’importe où, tellement ils sont quelconques, ne s’intéressent à rien et ne retiennent l’attention de personne. Aussi, entrent- ils dans une « chambre à louer » avec la même indifférence qu’ils choisiraient un restaurant. Du prix, uniquement, s’informeront-ils. Le menu doit comporter une soupe, un plat de résistance et un dessert, tout comme une chambre leur offre une patère derrière la porte, un lit et un pot sous le sommier. Puis, à table, ils se couvriront, jusqu’au cou, d’une serviette, comme d’un drap, plus tard, avant de sombrer dans le sommeil. Un soir quelconque dans le siècle, et quelque part dans une ville canadienne, le monsieur en question s’était déshabillé, sans changer de beaucoup sa personnalité, et s’était mis par simple désoeuvrement au lit, avant que d’y être forcé par le sommeil. Sur le dos, les pieds joints comme dans la mort, et les mains croisées sous la tête, comme tout homme sage, avant d’éteindre le plafonnier, il avait constaté que la fenêtre de sa nouvelle chambre était garnie de rideaux et de tentures avec embrasses. Quel beau sujet de réflexion! À y regarder de plus près, mais sans bouger dans le lit, le monsieur quelconque avait constaté que le bas des rideaux et des tentures se trouvait effiloché. - Qu’est-ce à dire? avait-il murmuré, sans disjoindre les pieds. Pour l’instant, peut-être n’y avait-il, en effet, rien à dire. Mais lorsque le nouveau locataire, d’un bras allongé vers la bordure du lit, eut vérifié combien les extrémités de son couvre- pieds étaient déchiquetées, une première angoisse commença de l’envahir. -Je suis parmi des guenilles... Dans cette chambre sans pénombre, tout ce qui avait nom de tissu, en passant même par une descente de lit, la carpette et les taies d’oreiller, portait la trace d’une déchirure organisée. Tout ce qui « pendait », même les draps en dehors du sommier, laissait voir des effilochures comme des dentelles sans ordonnance. Toutefois, la partie centrale des couvertures avait été épargnée. Et le premier envahissement de l’angoisse s’était encore exprimé par une même interrogation: - Qu’est-ce à dire? Souvent, une « chambre à louer » ne saurait conserver son caractère, en l’absence de quelques milliers de punaises. Leurs taches de sang matineuses n’ont rien, en vérité, que d’écoeurant. Il faut être un nouveau venu, dans nos villes, pour s’effrayer, si peu soit-il, de leurs effusions. Le monsieur en question n’ignore pas les assauts nocturnes de ces insectes. Il sait les repousser sans avoir recours aux fumigations et aux poudres non moins puantes. C’est assez simple pour un familier. Il dort sans éteindre le plafonnier, sachant que la lumière les force à la retraite dans les interstices des boiseries des murailles et des sommiers. Le lendemain, il change de « chambre à louer ». Mais, que les draps, les rideaux, les carpettes et tous les tissus d’un mobilier aient été mis en pièces par les extrémités, voilà qui changeait de point de vue. Jamais des punaises, des coquerelles, ni des souris n’eussent réussi un tel désordre. L’interrogation: « Qu’est-ce à dire? » semblait quelque peu justifiée. Et le monsieur avait sauté du lit! Après examen des lieux, chaussé pour la circonstance, pieds nus dans ses bottines, mais sans renoncer à sa robe de nuit avec échancrures latérales, notre locataire avait constaté que ses vêtements étaient seuls, derrière la porte, sur la patère, à n’avoir pas subi, dans cette chambre, les effets désastreux d’une morsure quelconque. C’est alors que des plumes d’oiseaux, des jaunes et des vertes, probablement, furent découvertes sous le lit et dans les encoignures de la chambre. De retour sous les couvertures, le nouveau locataire avait compris, avant de se livrer au sommeil. Mais une peur instinctive l’avait forcé, dans l’obscurité enfin recouvrée, à remonter les draps, malgré la chaleur, jusqu’à son cou et ensuite jusque par-dessus la tête. Il avait été, dans cette chambre, précédé, comprit-il, par un locataire habitué à élever des oiseaux en cage, pour les donner ensuite en pâture à ses chats. Les plumes en faisaient foi, et les déchirures des tissus par des griffes. Dans l’obscurité, avant l’aube, les punaises durent se mettre de la partie et des cauchemars habités par des chats innombrables aux yeux phosphorescents et aux griffes acérées. Agriffés aux draps et aux tentures, les chats ont dû labourer les chairs du dormeur. Ces cris empêchèrent les voisins de dormir. Le lendemain, il avait de la fièvre, et le surlendemain, ce monsieur quelconque était devenu quelqu’un. Deux infirmiers, en entrant dans sa « chambre à louer », déployèrent une camisole de force. Avis Aux Pêcheurs. Derrière sa canne à pêche et dans la pince de sa chaloupe, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne « déroule » plus de corde à pêcher. Sa mouche colorée flotte comme un éphémère. Trop ému pour s’en convaincre, le pêcheur a l’air d’un poisson mort. Ces lieux ont connu mieux que ça! pourtant! Qu’est devenu le Joë Folcu de mon enfance? Les eaux d’hier reflétaient encore son allure de cocher, fouet en main, sur le devant d’une victoria, et la mouche rasant le flot au bout d’une cinquantaine de pieds de corde. Ici, pour compléter la métaphore, des chevaux fringants ne sont pas attelés à la chaloupe, mais la ligne de pêche n’en calque pas moins avec superbe. Et le poisson, aguiché par la mouche, prétendait sauter comme les oreilles d’une paire de percherons au galop. Pourquoi, aujourd’hui, le champion pêcheur du Richelieu, bien que la comparaison soit humiliante, donne-t-il l’impression de pêcher aux vers? J’ai fini par le savoir. Tout se sait à Saint- Ours, et surtout sur la rivière. Cette canne à pêche, qui pend aujourd’hui entre ses jambes, Joë Folcu n’ose pas la brandir par respect pour son vieux père de qui il vient de l’hériter. À Saint-Ours, et sur le Richelieu en général, l’usage veut que l’héritier d’une canne à pêche ou d’un fusil ne l’utilise qu’un mois après l’enterrement du testateur. Passer outre, précise la coutume, n’est-ce pas manquer de dignité envers l’ancien propriétaire et s’exposer à des réactions conséquentes par delà son décès? Il en est ainsi des vêtements d’un mort. Que vous les portiez trop tôt après l’enterrement, des puces vous dévoreraient « tout rond ». Ce n’est pas à dire que le testateur souffrait de démangeaisons avant de s’aliter pour mourir, mais un tel manque de respect se traduit par une génération spontanée de ces insectes dans tous les plis de la garde-robe mortuaire. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne disait-il pas lui-même: -Avant de t’habiller en mort, fais au moins aérer ses guenilles. Quant au fusil qui fut « couché » sur un testament, et que vous mettez en joue avant date, ses reculs auront la violence d’un coup de pied correctionnel et posthume. D’une canne à pêche conduite trop tôt à la pêche et brandie à tour de bras, la légende exige que la mouche, après un vol innocent, revienne à rebrousse-poil et pique de ses hameçons acérés les fesses du pêcheur inconvenant. Maintenant que le père de Joë Folcu repose en terre depuis une quinzaine, le marchand de tabac en feuilles se contente de « tremper » la mouche, mais il n’ose pas brandir le manche, tout comme un chasseur « promènerait » au bois le fusil d’un défunt, sans ouvrir le feu. Joë Folcu a des fourmis dans les doigts. Si assoiffé soit-il, à quoi bon lever le coude? De son côté, dans l’eau claire, le poisson méprise les insectes morts. Le plus petit pêcheur en serait humilié. Combien de temps la coutume serait-elle observée? Le Saintoursois est seul dans une anse. Pourquoi se conforme-t-il à ce point? Joë Folcu n’est pas aussi crédule que ses concitoyens, mais il connaît les réactions de cette ligne. Les récits de son père sont encore frais à sa mémoire. Cette canne à pêche a plus de cent ans d’existence. N’a-t-elle pas causé le malheur de son propre père? Et voici dans quelles circonstanoes. Le père était dans la vingtaine, lorsqu’il hérita ce bambou d’un grand-oncle. Sans se conformer à l’usage, il n’avait pas attendu la fin du mois réglementaire et la mouche, une grise, cette fois- là avait pris son envol au bout de cent pieds de corde. Monsieur Folcu, le père, il faut en convenir, était aussi bon pêcheur, qu’imprudent pêcheur. Sur la grève, à cent pieds de la chaloupe, se trouvait, par hasard, ou voulu par les dieux vengeurs, une jeune fille quelconque, une Saintoursoise endimanchée d’une longue robe, selon la mode de l’époque. À bout de corde, la mouche grise voletait, endiablée, et ses ailes, sur le flot, aguichaient le mieux nourri des poissons. Qui aurait prévu que cet hameçon, pourtant si bien manoeuvré, pût s’accrocher à la jupe de la Saintoursoise et découvrir, momentanément, ses jambes? Pauvre père! Ce fut une bien mauvaise prise et le point de départ de tout son malheur. Devenue madame Folcu, la Saintoursoise avait pris la pêche à la mouche en horreur et que de fois le père de Joë fut-il privé de taquiner le poisson à la mouche? Pendant que Joë Folcu, fils, se remémorait cette triste histoire, la canne à pêche lui fut brutalement arrachée des mains. Un maskinongé, avide sûrement de mouches flottantes, happa la sienne au passage et le manche de la ligne familiale, bien mal en mains, avait suivi la capture manquée pour ne plus revenir à la surface. Le célibat, de nos jours, n’est pas une mince compensation. Économies De Vacances. Depuis une semaine que je suis en vacances, je constate, au point du jour, la disparition, dans mes goussets, de quelques pièces de monnaie. Qu’est-ce à dire? Sur cette île, dans l’ombre de la montagne, à quelques arpents de la rive, ne serais-je pas seul dans ce camp? Qui donc me visite ainsi dans mon sommeil? Puisque je vis en ermite, dois-je maintenant redouter la présence d’un citadin quelconque dans la région? Vais-je aussi m’offrir le ridicule de tendre un piège à singe autour de mon lit de sangles? C’est le premier matin de mon séjour, dans les Laurentides, que j’avais constaté cette anomalie. Levé dès l’aube, comme le veut la coutume d’un journaliste attaché à un quotidien, mon intention était de m’approvisionner au premier village. J’allais monter en canoë, lorsque je me rendis compte de l’absence d’une pièce de monnaie déposée la veille dans ma poche de culotte. Drôle de disparition, puisque mes billets de banque, mon budget de vacances, déposés dans un autre gousset, n’avaient pas été touchés! Mon voleur était-il amateur de pièces sonnantes? Or, tous les matins, à l’aube toujours, je constatais la disparition d’une pièce de monnaie, généralement la plus grosse, un vingt-cinq ou un cinquante cents, que je les eusse placés dans un gousset ou un autre, sur ma table de nuit et même sous mon oreiller. N’ai-je pas veillé, certaines nuits, afin d’éclaircir ce mystère? Il me suffisait, quelques instants avant l’aube, de fermer l’oeil, et la disparition, immanquablement, se produisait. Certaine nuit de vent, il eût été facile, à la faveur du bruissement des feuilles, d’approcher de l’île, en embarcation, et de s’approcher de mon lit. Toutefois, les nuits calmes du nord apportaient la même énigme. Il m’arrive souvent de sortir du sommeil, le matin, par morceaux. Non que, à la ville, en temps ordinaire, je pose les pieds sur le parquet, tandis que ma tête est encore au creux de l’oreiller. J’ai peut-être le réveil comateux, mais jamais acrobatique. D’habitude, j’émerge du sommeil, comme d’un bain, et je mets du temps à sécher. Éveillé avant le point du jour, que de fois ai-je entendu les oiseaux chanter en pleine obscurité! On dirait le midi d’un aveugle. Et, les yeux grands ouverts, le premier au rendez-vous, le temps que met le jour à blanchir m’angoisse. N’est-ce pas cela mon état comateux? Pourquoi, en somme, tant redouter que le jour ne m’atteigne point? Seul, dans l’île de mes vacances, je n’ai pas l’occasion d’analyser mes réveils. Je n’ai qu’une préoccupation: trouver la solution de ces vols mystérieux. Au saut du lit, je me dirige vers la dernière cachette de la veille. Que j’aie placé une pièce de monnaie sous une carpette, ou au fond d’une armoire, invariablement, elle a été découverte et subtilisée. Je me suis même endormi, un matin, avant l’aube, la main refermée sur un cinquante cents. Au réveil, mon poing était crispé sur lui- même... et sur le vide. Dans l’île, on ne peut avoir accès à l’intérieur du chalet que par une petite véranda entourée d’une moustiquaire métallique. Un soir, j’ai recouvert son plancher de sable fin, avec l’intention que mon prétendu magicien y laissât la trace de ses pieds. Le lendemain, j’étais soulagé d’une pièce de monnaie et nulle « âme qui vive » n’était passée par la galerie. Je m’étais bien douté qu’un farceur aussi habile ne dût pas tomber dans un piège de primaire, mais j’avais quand même voulu me rendre compte de la qualité de sa prudence. En peu de temps, le bosquet de l’île fut transformé en un campement de la jungle, tant l’ingéniosité des pièges y était observée... et les attrape-nigauds! Pendant une nuit de veille, le souvenir m’est venu d’une histoire que racontait autrefois ma mère, et dans laquelle, enfant, je jouais un premier rôle. La singularité de ce récit n’était pas étrangère à cette anomalie de mes vacances. Lorsque j’étais enfant, raconte ma mère, c’était « peine perdue » de me passer des sous. Jamais plus on ne les retrouvait et il semblait que je n’en faisais nul autre usage que de les faire disparaître. Trop jeune, à la ville, pour que je puisse être laissé seul sur le trottoir, ou même dans les parterres, je ne pouvais être généreux avec mes sous envers mes petits camarades. D’ailleurs, ma bonne ne me quittait pas de l’oeil chaque fois que je lui étais confié pour une promenade, ou pour une sieste dans les parcs. En somme, selon les descriptions de ma mère, j’étais constamment en laisse comme un toutou de luxe. Mais où passaient donc les sous du petit? s’était-on demandé, jusqu’au jour où je fus mis sous observation avec instruction, surtout, de ne pas fermer l’oeil dès que j’aurais une pièce de monnaie en main. À ce moment, je n’avais pas encore trois ans, et nul souvenir de ce remarquable événement ne me reste. Je fus surpris par ma mère, elle-même, comme je me disposais à enfouir mon sou dans la gueule d’un petit cheval de crin, fixé à des berceaux. Le fond de cette gueule s’ouvrait sur l’intérieur du jouet que j’avais, en définitive, transformé en tirelire. Cette toquade d’enfant, me suis-je subitement demandé, se serait-elle emparée de mon subconscient et, précisément, les nuits de mes vacances? La clef de l’énigme, enfin, me fut donnée la veille de mon retour à la ville. À l’aube, je m’éveillai subitement, la jambe prise dans un de mes propres pièges, entre deux arbres, non loin du chalet. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, à qui je racontai cette mésaventure, de conclure: -Mon vieux, te voilà somnambule! Ma cachette retrouvée dans une brèche d’arbre, j’ai utilisé ces économies de vacances à l’achat de quelques traités sur le somnambulisme. Chacun Ses Intuitions. Depuis quand le paysage de mes vacances reflète-t-il mes propres sentiments? En d’autres termes, la journée sera-t-elle pluvieuse du fait que je fus chagriné au réveil? Je ne vois pourtant aucune relation entre le fond de mon coeur et le haut du ciel. De son côté, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est d’avis qu’un passant puisse être prévenu, sans intervention humaine, contre un puits dont l’eau, à son insu, la veille même, aurait été, avec malice, empoisonnée. - Et qui t’en a averti, beau devin, lui rétorquai- je? -La cessation, dit-il, de ma soif, dans son voisinage. Pourquoi conclure sur une coïncidence, même si l’on a l’intelligence de Joë Folcu? Il reste quand même que je rapporte de mes vacances un témoignage troublant d’« interférence psychique » dans lequel un paysage est venu m’avertir d’une présence inaccoutumée. Vous direz qu’en littérature toutes les explications sont possibles, mais la scène dont je fus témoin vaut quand même la peine que je vous la raconte, et sans que Joë Folcu y ajoute ses commentaires. Pendant une sieste matinale, derrière les moustiquaires de ma véranda, mon attention avait été retenue, subitement, par le grand nombre des sapins qui surgissaient du flanc de la montagne. Pourquoi, ce matin en particulier, me parurent- ils si nombreux? Et voici l’association d’idées qui se présenta à mon imagination. Surgis d’un véritable chaos végétal, sur la pente de cette montagne, des sapins aux flèches sombres paraissaient émerger de vieux temples subjugués par une récente végétation. Que venait faire ici une idée de subsistance confiée à une pieuse montée de sapins parmi cette végétation? Logiquement, je revoyais en imagination quelque ville d’une autre civilisation, dont les clochers et tourelles domineraient encore des débris de ruines méconnaissables. Souvent, la nature nous donne des exemples saisissants de logique. Puisque je rêvassais ainsi à des époques antiques, pourquoi des cris rauques, transportés par l’écho, vinrent-ils fixer un âge à ces époques? En fait, ces cris, probablement poussés par quelques baigneurs, éveillaient des manifestations de douleur parmi des images de ville antique. Logiquement, ces rumeurs rappelaient, dans ce matin ensoleillé, quelque martyre subi sur une place publique. Aux lamentations du supplicié, j’aimais, férocement, et sans raison apparente, que le bourreau y mêlât des ricanements. Voilà donc une singulière façon de « jouir » d’un paysage de vacances. Que des sapins éveillent l’idée de clochers innombrables, c’est assez naturel, n’est-ce pas? Qu’une idée de piété s’y soit adjointe, j’y vois encore de la logique saine. Mais que des cris de baigneurs suggèrent des hurlements de suppliciés et des ires de bourreaux, voilà qui ne convient pas « adéquatement » à l’imagination d’un adulte en vacances. Coïncidence! dirons-nous. Soit! Passons! Vers la fin de la même journée, à l’heure des moustiques et de la pêche, une chaloupe transportant trois pêcheurs se glissa lentement entre mon chalet de vacances et le flanc de la montagne. Quoi de plus naturel, constaterez- vous, n’est-ce pas, que des villégiateurs aient eu l’idée d’entreprendre une excursion de pêche? Je vous le concède encore. Toutefois, la singulière image du matin se complétait. Les pêcheurs, redoutant les moustiques, avaient garni leur chaloupe d’un feu à l’étouffée dans une vieille chaudière. La fumée qui s’en dégageait lentement montait comme une offrande généreuse d’encens. Avec les clochers surgissant du feuillage, le souvenir encore vivace des cris de supplicié, le pauvre diable en vacances avait de quoi se sentir vaguement désaxé. Souvenirs littéraires! objecterez-vous? Sans doute! Mais pourquoi le paysage s’y prêtait- il avec acharnement? Dois-je spécifier ici que le paysage de mes vacances reflétait mes propres sentiments? Il y a des années que je n’ai lu des récits historiques et je ne sache pas que je m’étais appliqué la veille à me remémorer des sujets d’hérésie. Je n’étais pourtant pas à la recherche d’un sujet de conte. Je n’aurais eu qu’à écrire à Saint-Ours et Joë Folcu m’en aurait fourni tout un choix. Le lendemain d’une nuit agitée, je me suis engagé dans la forêt qui recouvre cette montagne. N’allez pas supposer que j’étais à la recherche d’une solution. J’avais même oublié le décor moyenâgeux de la veille, lorsque je suis tombé en arrêt, parmi la brousse, devant une immonde charogne. Silencieusement, et le jour précédent, m’a-t-on expliqué, des loups avaient dévoré un vieux cheval en passe de liberté et d’herbes sauvages. Singulière coïncidence, maintiendrez-vous? Sans doute! Sans doute! Mais on peut quand même, en vacances, éprouver de singulières associations d’idées. Mourir Pour Un Chien... Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, aimait trop son chien pour lui survivre. C’est du moins ce qu’il prétendait, les yeux secs, derrière le comptoir, et le hachoir à tabac en mains. Je n’aime pas les chagrins exprimés sans larmes. Ils ont l’air de comporter une décision. Joë Folcu, armé de son couteau à tabac, n’allait sans doute pas, la boutique une fois fermée, se hacher silencieusement en matière de deuil. Mais je redoutais qu’il s’emparât d’un vieux revolver dont il connaissait l’existence dans ma table de nuit. J’avais hérité cette arme démodée de mon grand-père. Joë Folcu savait que je n’aimais pas, en souvenir du vieux, à m’en départir. Non pas que je la portais, avec faconde, passée dans ma ceinture, mais elle faisait bien dans ma chambre à coucher, dans un tiroir d’une table de nuit, tout comme un réveil rouillé, dont on ne se sert jamais et qui conserve, dans sa fixité d’aiguille, une petite idée d’éternité pendant le sommeil. À cette époque, je partageais avec Joë Folcu, pour l’été, son arrière-boutique, et rien ne lui eût été plus simple que d’utiliser cette arme à mon insu. Or, avant qu’il revînt de l’enterrement de son chien, au bout de sa terre ancestrale et couverte d’herbe sauvage, propice à un cimetière de chiens, j’avais placé le revolver sous mon oreiller et m’étais endormi par contrainte. À une heure avancée de la nuit, allais-je écouter de nouveau les jérémiades de mon camarade? Je savais en plus qu’il eût pu s’attarder à la taverne du coin avant de rentrer. Qu’aurais-je fait d’une nuit consacrée, entre deux rots de bière, à l’éloge de cette bête? Au fond, j’eus tort de m’endormir profondément au véronal. À mon réveil, dans la matinée, la chambre de Joë était vide et même son lit n’avait pas été défait. De plus, le revolver n’était plus sous mon oreiller. De retour dans mon lit, les yeux au plafond, j’écoutais les rumeurs de la rue. Encore engourdi par le somnifère, j’imaginais le retour de son cadavre au crâne troué d’une balle. Puis je m’endormis de nouveau aux prises avec toute une série de cauchemars. Pauvre Joë Folcu! Profitant, la veille, de mon sommeil paisible, il avait dû s’emparer, en pleine obscurité, du revolver qui devait lui être fatal. N’avais-je pas, en fait, été complice de sa mort? C’eût été facile, sans me départir de cette arme-souvenir, de vider son baril de ses cartouches? Dans l’obscurité de ma chambre, comment eût-il trouvé, sans me réveiller, les balles nécessaires à son ridicule chagrin? Dans le village de Saint-Ours, j’étais le seul à posséder une arme de calibre 32. Ici, les chasseurs disposent plutôt de fusils ou de carabines 44 British. Sachant le chagrin du marchand de tabac en feuilles, personne n’eût osé lui prêter une arme en plein été, pendant la saison interdite à toute chasse. De plus, chacun aurait connu l’usage qu’il eût voulu en faire. Toujours sur le dos, la tête au plafond, chaque grincement de voiture me tirait de mon demi- sommeil. Et j’attendais que l’on frappât à la porte encore close de la boutique. En présence du cadavre trouvé sur le bord du chemin, la tête percée d’une balle, comment allais-je expliquer mon air somnolent et la disparition de mon revolver? La complicité présumée de mon attitude n’eût pu être excusée. Devant le coroner de la ville voisine, je ne pouvais plaider ignorance des intentions de mon camarade, puisqu’il n’avait cessé, la veille, et en ma présence, d’exprimer son intention de ne pas survivre à son chien. Les témoins eussent été nombreux. Saudit! Joë Folcu! En voilà une façon de terminer mes vacances... J’étais abîmé dans mes réflexions, lorsque des cris d’enfants se firent entendre dans la rue. -On l’a trouvé! On l’a trouvé! disait quelqu’un d’une voix sourde. Puis le chien de Joë Folcu se mit à japper avec joie. Il ne pouvait y avoir de méprise. C’était bien sa voix enrouée de vieux chien. Pour comble de malheur, le chien pour lequel Joë s’était suicidé n’était donc pas mort et c’est bien sur le cadavre de son maître qu’il allait maintenant se mettre à hurler? Joë Folcu, qui revenait avant-hier de la pêche, avait expliqué la noyade de la bête. De la rive, le chien s’était mis à la nage, pour se porter au- devant de son maître et, dans l’obscurité naissante de la nuit, il n’avait pas atteint, suivant lui, sa chaloupe en ce moment au milieu de la rivière. Le courant avait dû emporter la pauvre bête déjà trop vieille pour retourner à la rive. Le retour de la bête a facilement pu être expliqué. Elle avait tout simplement nagé jusqu’à la rive de Saint-Roch, en face de Saint-Ours, et ce n’est que dans la journée d’hier que le chien avait été reconnu et ramené dans son propre village. La bête de Joë Folcu avait été trop faible pour se remettre à la nage vers Saint-Ours. Le plus singulier de l’histoire, c’est que l’explication m’en avait été donnée par Joë Folcu lui-même, le fameux imbécile que je croyais assez impressionnable pour s’être ouvert la tête avec mon revolver. Mais cette arme, direz-vous, pourquoi s’en était-il emparé? Avait-il hésité à la tourner contre son propre chagrin? Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et grand ami par surcroît de son chien, s’était tout simplement saoulé, la nuit précédente, chez quelques amis des rangs, dans quelque arrière- concession, pour mieux pleurer, en définitive, la pauvre bête noyée de joie en son honneur. Quant au revolver, dans mon empressement à le dissimuler, je l’avais enfoui sous mon traversin. Une Lettre Ecrite, Il Faut L’Expédier. Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans l’esprit de sa femme, Robert ne put que s’en prendre à sa propre timidité. Hélène, de bonne foi, n’avait pas lu ces lettres avec l’intention de lui chercher noise. Mais cette liasse de correspondances, dissimulée parmi sa lingerie, comportait des déclarations d’amour sur lesquelles une femme comme la sienne, malgré toutes les explications, ne pouvait se méprendre. Que dire d’un époux, qui tiendrait à l’abri, dans ses tiroirs, des lettres renfermant des phrases comme celles-ci: « Lorsque je te vis pour la première fois, j’ai eu peur de t’aimer et surtout d’avouer l’impression que ta venue dans ma vie eût pu causer sur mon âme. » Hélène, d’une nature pourtant dépourvue de toute curiosité, pouvait-elle faire confiance à celui-là même qui prétendait n’avoir de place que pour elle dans son coeur? Hélène avait trouvé « cette matière à soupçon » en mettant, disait-elle, de l’ordre dans les tiroirs de son époux chéri. Ce fut plutôt un commencement de désordre, logé à jamais dans leur vie conjugale. Au premier abord, Robert ne s’était pas trouvé sans défense. -Ma chère Hélène, avait-il expliqué, sais-tu au moins à quelle date remonte cette déclaration d’amour, et qui n’est que l’expression d’une crainte en présence d’un sentiment qui n’existait pas encore? « Cette matière à soupçon », mais non une preuve tangible, était rédigée au crayon sur un papier à lettre sans âge, à cause de sa qualité, et nullement datée, comme c’est le fait habituellement de toute missive, fût-elle d’amour. Devant le silence d’Hélène, le « soupçonné » avait poursuivi: -Avant que ta charmante physionomie se montrât dans ma vie de pauvre célibataire, tu peux supposer, ma chère épouse, que j’ai pu promener mes jumelles sur plusieurs panoramas. -Cette lettre, que tu as trouvée, par manque de discrétion, dans mes effets personnels, répond sans doute à un sentiment profondément ressenti. -Là n’est pas la question, de répondre évasivement la pensive Hélène! -Or, de poursuivre Robert, puisque cette lettre est bien de moi, car tu as identifié son écriture avant de m’accuser d’en être l’auteur, comment peux-tu être assurée qu’elle fût jamais expédiée? Ici, Hélène, le nez mouillé par les larmes, avait levé une tête héroïque pour répondre, en scandant les mots: -Je ne t’accuse pas d’avoir acheté un timbre- poste, ni d’être sorti, par temps de pluie, pour rejoindre le facteur! Puis elle avait conclu: -Le mal réside autant dans la pensée et dans l’intention que... Aujourd’hui, Robert ne peut, disions-nous, s’en prendre qu’à sa propre timidité. Avant d’expliquer ces conclusions, il est permis de supposer que Robert, de par son attitude en présence de son accusatrice, éprouvait plutôt une attaque de vanité. Cette correspondance n’était pas liée par un ruban à tête de boucle, comme on en trouve dans les tiroirs des jeunes filles, et qu’elles détruisent, au milieu de larmes amères, assez souvent, la veille de leurs fiançailles, mais cette liasse n’en comportait pas moins un passé qui se déployait, aujourd’hui, aux pieds de son épouse, et dont il était fier autant que d’elle-même. Quel homme n’éprouverait pas un certain petit velours de vanité en présence d’une femme bien- aimée, apprenant qu’elle fut choisie, non pas entre toutes les femmes, mais entre quelques femmes, du moins? En fait, Robert, fort ennuyé par cette scène de ménage, ne détestait pas qu’Hélène sache bien que son Robert n’a pas toujours été un puceau avant qu’elle l’épousât. Pensez donc, un Robert, timide de nature, et qui a toujours évité toutes les aventures galantes, et qui se trouverait de nos jours acculé jusqu’à avouer un passé d’homme amoureux et aimé par surcroît... De son côté, la petite Hélène était-elle véritablement fâchée d’apprendre que le hasard, aujourd’hui, lui donnait des rivales dont elle avait sans doute eu raison, puisque ces brouillons de lettres étaient antérieurs à son mariage? Du moins, elle s’appliquait, dans sa vanité, à supposer, pour quelques instants, que ces « papiers » fussent d’un certain âge. Par ailleurs, elle aurait mieux aimé que ces missives comportassent plus de caractère amoureux. Somme toute, ce pauvre Robert s’en était tenu à exprimer une crainte en présence d’un sentiment sans consistance. « Lorsque je te vis pour la première fois, avait- il déclaré, j’ai eu peur de t’aimer et surtout d’avouer cet amour. » Mais oui, songeait- elle, pendant que Robert pérorait, il ne fut en somme qu’un timide sans décision et j’ai dû le conduire par la main jusqu’auprès de mon père. Laissons s’envenimer l’explication des deux époux et s’abrutir jusqu’à la haine leur subconscient. Dans ce genre de dialogue, il y a toujours un monologue intérieur qu’il faut redouter. N’allons pas plus avant dans leurs « considérant » ou « attendu que »... Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans l’esprit de sa femme, disions-nous encore, Robert ne put s’en prendre qu’à sa propre timidité. Parfaitement, puisque cette déclaration d’amoureux hésitant était bien à l’adresse de la pauvre Hélène elle-même, quelques années avant le mariage, et que Robert avait renoncé, par timidité, toujours, à lui expédier. Le vin versé, il faut le boire, dit le proverbe. Une lettre écrite, il faut quand même l’expédier. Belle Fille Légendaire. Dans les contes des provinces françaises et même du Canada, recueillis par E.- Henry Camoy, les belles filles y sont représentées sous les traits d’une fée. Elles ont de la fortune et les cheveux blonds. La légende paysanne ou des villes nous les montre voyageant dans un carrosse garni d’or et traîné par des colombes. Des lutins tiennent les guidons. En mariage, invariablement, nos fils éprouvent du bonheur et deviennent les heureux pères de nombreux enfants. Les contes colportés par Joë Folcu, marchand à Saint-Ours de tabac en feuilles, ne seront jamais cités dans les études conduites en France sur le folklore canadien. -J’ai bien peur, dit-il, que mes belles filles ne soient pas toutes blondes et que mes auditeurs, pendant les longues soirées d’hiver, n’embellissent pas suffisamment les buggys de nos promenades jusqu’à prendre la « grise » pour un pigeon et, afin de se conformer à l’usage, ne donnent pas à nos gars endimanchés la taille des lutins. Pauvre Joë Folcu! Comment voulez-vous qu’il passe à la postérité avec ses récits d’avant- garde, ses belles filles odorantes et ses rythmes de conteurs ponctués de jus de chique à la trajectoire incertaine. Et, d’ailleurs, sa pipe au tabac frais n’est-elle pas toujours éteinte? Dans les petits bas-côtés, l’imagination des auditeurs manque de fumée pour masquer et embellir la réalité. Ses histoires sont toujours « vraies » et par trop, comme il le proclame lui-même, « forçantes ». Il ne les « excuse » pas assez... À Saint-Ours, de raconter le marchand de tabac en feuilles, les ruisseaux ne « brûlent » pas, comme le veut la légende en Provence, jusqu’à présenter aux pêcheurs des truites rôties. Les épouvantails de nos champs n’effraient que les oiseaux et même nos enfants ne les confondent pas avec des revenants ou des fées transformées en vieilles mendiantes. Sur les bords du Richelieu, nos contes n’enrichissent pas la légende française, recueillie par des académiciens. Lorsque l’un des nôtres quittera la maison paternelle, comme un « Canadien errant », il ne laissera jamais un verre d’eau sur sa table de nuit avec mission d’en surveiller les réactions. La légende veut que l’eau du verre se troublera, le matin, dès que le voyageur sera aux prises avec des difficultés. Chez le paysan du Berry, en France, l’eau qui se noircit apporte un présage de mort et l’un des frères du voyageur se mettra en route à la recherche du malheureux. Son départ sera grandiose. Pensez donc, il s’appuiera sur une canne de merisier, garnie d’épines, et une fée aura mis des fruits d’or et « miraculeux » dans sa besace. À Saint-Ours, de continuer le conteur public, des soins littéraires sont apportés à nos contes. Dans les verres d’eau trouvés à l’aube, sur les tables de nuit, je ne vis que des eaux troublées par la présence de râteliers confiés « au frais », par les dormeurs, à l’heure du coucher. Et Joë Folcu a recours à des associations d’idées qui lui sont personnelles pour nous parler « des verres souriants de son enfance » ou grimaçants, selon les rêves du dormeur. À notre époque chamberlaine, dira encore le conteur saintoursois, le fils en route pour la ville néglige la canne du pionnier et complète son accoutrement par un parapluie. Sa valise ne renferme pas de fruits vermeils, mais souvent plusieurs tablettes de gomme à mastiquer. -C’est plus commode pour la digestion que pour la mise en recueil des légendes canadiennes. Le conteur, qui a de la lecture, n’ignore pas les légendaires transformations subies par les « mauvais garçons aux mains des fées ». Il sait que deux frères, comme cela se passe en Normandie, peuvent se transmuer en cheval. L’aîné représente la tête et le puîné, la croupe. Même dans le merveilleux, les aînés passeront toujours les premiers. Le conte oral ne doit pas être confondu avec la littérature. Ainsi le loup-garou, tant redouté par les habitants de l’île d’Orléans et dans la région du Saguenay, ne peut y trouver place puisque saint Mathieu en parle et aussi Molière, si vous préférez. Or, Joë Folcu, autrefois rat de bibliothèque, ne saurait passer à l’histoire du conte oral avec des récits de loups-garous. Pour l’instant, il vous parlera d’une belle fille qui fut métamorphosée en laideron, tout comme dans la superstition, mais nullement par l’intervention des lutins ou des sorciers. En d’autres termes, son conte n’en est pas un qui donne raison au diable. Il y avait une fois à Saint-Ours une belle fille, si belle que la récolte des moissons en était retardée. Et pour sûr, de continuer Joë Folcu, car les gars du rang, désireux de se rendre à ses exigences, préféraient travailler à l’usine de la ville voisine pour y gagner plus d’argent. Et la rentrée des grains en était différée d’autant. Dieu voulut- il l’en punir, ou le diable la jalousait-il? Il a suffi de l’explosion d’un poêle, expliquait-on, pour lui brûler le visage et la métamorphoser en un laideron. Ici, la baguette d’une fée fut remplacée par l’essence que la belle fille avait jetée sur le feu pour l’activer. Plus de tour en buggy, par les beaux jours secs de la fin d’été, près de la lisière des bois. Plus de batailles dans les granges entre forts-à-bras pour conquérir les sourires du laideron. Et les récoltes étaient engrangées, le jour dit. Mais le laideron avait de la fortune. Parmi ses admirateurs d’autrefois se trouvait un puîné qui n’avait jamais pu l’approcher en raison de la force musculaire des aînés. Chaque fois qu’il levait un regard éploré vers la belle fille, la menace des autres le forçait à une retraite d’amoureux éconduit. Lorsque chacun se fut éloigné du laideron, lui, le puîné, avait pu lever un oeil plus assuré vers sa figure brûlée. Il fut accueilli et, trois mois plus tard, il la conduisait à l’autel. Dieu voulut-il le récompenser de son sacrifice, ou le diable était-il devenu débonnaire? Le petit puîné fut récompensé de son courage car, le lendemain de ses noces, il était déjà veuf et héritait l’immense fortune de sa défunte épouse. La mort du laideron est une autre histoire à elle seule et qui mérite, comme la précédente, de passer à la postérité des contes oraux, tant elle se place bien, et sans littérature, à la fin d’un récit à morale populaire. La belle fille d’avant-hier soignait des ruches d’abeilles, au bout de son jardin, et pouvait seule s’en approcher. Devenue laideron, les abeilles ne l’avaient pas reconnue... et piquée à mort. Où L’Abreuvage Passe Avant La Vie. de mariage Dans la province française de la Somme, on racontait autrefois, et dans notre comté de Richelieu, à Saint-Ours, précisément, on raconte encore, par désoeuvrement, la malheureuse histoire survenue à une belle fille par trop coquette. Selon la légende orale, mademoiselle la précieuse, comme on la surnomme, se faisait galanter « pour le bon motif » par un forgeron, un charpentier et un briqueteur, tous cavaliers assidus, et qui rivalisaient de bonne foi le dimanche soir, dans le grand salon de la belle. À Saint-Charles- sur-Richelieu, les conteurs oraux accordent aux trois prétendants une force musculaire égale. Après la « soirée », cette histoire nous montre les trois amoureux se menaçant, sur la voie du retour, « d’une bonne main sur la gueule. Toutefois, chacun n’ignore pas la force de l’autre, et n’ose lever le poing. - Quand mes bans seront publiés, disait le forgeron, je vous ferai « votre affaire », et chacun de vous passera ma lune de miel à l’hôpital. -Dans quinze jours, je serai en forme et ma réputation d’homme fort, dans le village, me vaudra le choix de mademoiselle! -Moi, répondait le briqueteur, j’ai déjà ses confidences, et vous perdez votre temps à faire les beaux! Les trois aspirants étaient trop forts pour s’anéantir, sans y laisser chacun sa peau et la belle fille n’avait pas fixé son choix et était morte, en définitive, vieille fille. Morale: la collaboration détruit l’individualité. Dans la Somme, d’après les témoignages recueillis par E.-Remy Carnoy, la coquette en question s’est joué un fort mauvais tour en voulant en jouer un meilleur à ses trois cavaliers. Un soir que le maréchal était arrivé de bonne heure, la coquette lui dit: -Je voudrais bien voir si réellement tu m’aimes, comme tu me l’assures. Pour t’éprouver, voici ce que je te demande. Tu vas prendre un drap de lit, tu t’en envelopperas et tu iras à minuit me cueillir une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire. Si tu fais cela, je te promets de me marier avec toi. Et le forgeron s’en était allé au cabaret pour se donner du coeur au ventre quand minuit sonnerait. Le charpentier arriva peu après. -Pour l’amour de moi, lui avait dit la belle, irais-tu au cimetière à l’heure de minuit, une peau de vache sur le dos, me cueillir une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire? -En attendant, avait répondu le charpentier, je vais passer par chez moi pour prendre un bon coup. Au troisième prétendant, voici la proposition qui lui fut faite: -Prouve-moi que tu m’aimes en allant au cimetière avec une lanterne et une clochette cueillir, à minuit, une fleur sur la tombe du fils à la mère Victoire, et je te promets de t’épouser dans les quinze jours. Et le troisième, de même, était allé auparavant prendre un coup de stimulant. Arrivés au cimetière au même instant, et par trois chemins différents, la légende de la Somme veut que les trois galants se soient effrayés l’un l’autre jusqu’à se cacher, l’un entre deux tertres, l’autre derrière un monument funéraire et le troisième le long d’une tombe. Le lendemain, à l’aube, chacun avait levé une tête et les trois cris suivants avaient été poussés dans le silence du cimetière: -Tiens, le forgeron! -Tiens, le charpentier! -Tiens, le briqueteur! Devant la peur non avouée, mais apparente quand même, les trois prétendants s’étaient réconciliés et la belle fille mourut vieille fille. Ces légendes orales, pour Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ont la naïveté de leur ancienneté. Il a assez de lecture pour se souvenir de la réaction éprouvée par les trois dupes. -Où diable me suis-je fourré? s’était dit le charpentier. Voici un fantôme qui se promène là- bas. Ce n’est pas gai. - Jour de Dieu, s’était dit le briqueteur, voici le diable en personne ; je le reconnais à ses pieds de bouc et à ses grandes cornes. -Je suis perdu, avait pensé le forgeron: voici là-bas le diable et quelque damné qui sonne de sa clochette! Où me cacher? Selon Joë Folcu, pourquoi n’avait-on pas tiré, à Saint- Ours, profit de ces réflexions de bêtas pris d’une peur évidente? Et voici comment le marchand de tabac en feuilles termine, en lui donnant de la couleur locale, ce récit vieux comme le monde. Ayant admis la peur que l’un avait fait éprouver à l’autre, les trois crétins s’étaient mis d’accord pour que la belle fille n’en sût rien. Elle en eût été trop fière. La soirée prochaine, chacun en arrivant chez la belle avait trouvé une raison pour n’avoir pas cueilli la fleur tombale et la lui avait expliquée à l’écart. Avant la fin de la veillée, chacun de même s’était éclipsé pour accomplir sa mission personnelle. En fait, les mardi, jeudi et samedi consacrés à leur visite « de bon motif », chacun des trois remettait à l’autre veillée l’accomplissement de sa cueillette mortuaire et afin que la rencontre eût lieu à la taverne unique du village, et non au cimetière. C’est là qu’ils terminaient, dans la gaieté, la soirée commencée chez la belle fille. À la longue, l’abreuvement eut le pas sur leur projet de mariage et la belle fille est morte d’assèchement. La Recherche De L’Oubli... Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, soutenait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, mais de revenir à la vie quand on s’est manqué! L’expérience, que Joë vient de s’offrir, le met en mesure d’en parler en connaissance de cause. Le suicidé qui survécut devait être dans la vingtaine, me dit-il, lorsque l’idée d’en finir avec l’existence commença de le tirailler. Il avait ses raisons personnelles de préférer une mort subite, plutôt que de traîner en longueur dans sa propre famille ou dans un hôpital. Comme il s’est manqué, Joë Folcu ne se vit pas dans l’obligation de m’expliquer ses motifs. C’est bien le fait qu’il ne mourut pas qui m’intéressait avant tout et, sur mes instances, voici comment il m’expliqua son pénible retour à la vie. Poltron, malgré ses vantardises, Joë Folcu était décidé de mourir sans douleur. L’absorption du véronal, me précisa-t-il, est assez rapide. Il en faut treize comprimés. Si vous dépassez la dose, vous en revenez « bien malade ». Dix véronals, avait-il appris, peuvent paralyser le patient pour des années. Mais avec la dose précise de treize, des milliers de clochers sonneront un glas par trop lugubre dans les oreilles du moribond. Pris de peur, sinon de regret, le candidat au suicide risque de changer d’avis et il meurt comme un pendu volontaire qui voudrait à tout prix allonger sa corde. Joë Folcu, selon ses propos, renonça au véronal, qui l’eût fait mourir la larme à l’oeil. Pourquoi aurait-il consenti à se pleurer? Son impressionnabilité ne s’était pas prêtée au jeu. C’est à la suite de cette première hésitation que Joë s’était adonné à la teinture d’iode. -À forte quantité, l’iode peut carboniser le candidat avant qu’il rende le dernier soupir. J’avais donc adopté, sur recommandation, l’absorption de quelques gouttes, trois fois par jour, dans une couple d’onces d’eau. Sans dépression « essoufllante », je devais mourir lentement, en moins d’un mois, comme une vieille qui se rend au bout de son souffle. Au bout du mois fatal, Joë avait engraissé de quinze livres et se portait à merveille. On avait oublié de le prévenir sur les bienfaits, dans le cas, par exemple, des rhumatisants, de l’iode à petites doses. Le malheureux ne souffrait pas de crises de rhumatisme, mais il n’en avait pas moins profité. C’est alors que le « bien portant », par réaction, s’était décidé à mourir de faim. -Je craignais surtout la soif, en bon buveur que j’étais dans ma vingtième année. Et c’est pourquoi j’avais choisi de mourir, au cours d’une présumée partie de pêche, sur un lac assez grand et loin des rives. Joë Folcu avait désiré, pour ses derniers jours, l’étendue des Grands Lacs, mais il s’était contenté du lac Champlain, plus à proximité, et selon ses moyens financiers. Après quatre jours de jeûne, dans une île, et avant que la faiblesse n’intervînt, il avait pris les rames en direction de ce que l’on a convenu d’appeler le milieu du lac. Bien ancré, comme un pêcheur qui veut passer la nuit, il s’était surtout appliqué à soulager ses tiraillements d’estomac en buvant de l’eau de lac, à grandes gorgées, dans un gobelet de bonne dimension. -Je n’ignorais pas que l’on pût mourir « en douce » avec un estomac gonflé d’eau potable. Le cas des grévistes de la faim est connu. Ces malheureux meurent de faiblesse et sans mirages, comme en haute mer ou dans le désert. Joë Folcu avait compté « s’éteindre » parmi les ombres de sa première nuit passée sur l’eau. Mais sa constitution et la fraîcheur de cette nuit avait décidé qu’il assistât aux premières lueurs du jour suivant. Avec un beau panorama, et par temps calme sur ces eaux qui n’étaient pas amères, Joë Folcu avait repris le goût de vivre. Après une nuit d’attente, le jour lui avait apporté de singuliers conseils. Trop faible pour ramer jusqu’à la rive, l’appétit d’un bon poisson, même cru, lui était revenu. Mais comment pêcher, dépourvu de corde et d’appâts? À l’idée d’une pêche salvatrice, et surtout d’en raconter plus tard le côté débrouillard, le pêcheur « mal pris », l’affamé, avait occupé sa nonchalance à détériorer ses vêtements et à se pourvoir ainsi d’une corde garnie d’une épingle de sûreté. -Et les amorces, lui fis-je remarquer? Comme il allait entreprendre, le poltron, à se plonger la lame d’un canif dans « une partie grasse », c’est alors qu’un piquet de ligne dormante lui était apparu, à fleur d’eau, non loin de la chaloupe. Ce n’était pas un mirage, et l’esturgeon, qui venait d’y mordre, non plus. À la première secousse, le poisson de cent livres (ce n’est pas une blague de pêcheur) vira d’un coup de queue, dans l’eau claire et peu profonde, et fit passer l’affamé par-dessus bord. Le plus difficile, ce n’est pas de mourir, avait soutenu le marchand de tabac en feuilles, mais de revenir à la vie quand on s’est manqué. Je ne désirais pas savoir comment il s’en était tiré avec son poisson. Le fait de revenir à la vie ne résidait pas dans celui de sortir de l’eau, même si le pêcheur est trop affaibli pour se repêcher. Je voulais savoir quelles avaient été les réactions du jeûneur, honteux de sa défaite, en présence d’un nouveau regain de vie. -En effet, dit-il, mon lent retour à la vie fut difficile. Toute cette eau ingurgitée pour tromper ma faim ; cette eau d’affamé, dirais-je, a noyé, pendant une couple d’années, toutes mes tentatives de saouleries... Même dans l’alcool, Joë Folcu ne peut trouver l’oubli. 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