Contes. Par Jean Aubert Loranger. (1896-1942) Tome III TABLE DES MATIERES Histoire vraie d'orientation professionnelle. « Mange pas tes ongles ! ! ! » Pour te bien connaître, observe d'abord autrui. Dernière pavane de l'infante déshéritée. Un matou devin sera empaillé. Où les barbues mentent autant que le pêcheur. Deux chiens pour un seul célibataire. Cette fois-là, il grêlait du sucre d'érable. « Les rats aient leur cadavre, et Dieu, leur âme! » Un purgatif à toute épreuve. Deux miracles non réclamés. Entre bossus les boiteux sont valets. Et cette fois-là, le fleuve aurait coulé « en montant. » Une sauterie dans le Nord. Sautes d'humeur qui s'inscrivent sur les semelles. Les feuilles du tabac vont-elles frétiller d'aise? Pour attirer la pluie d'un ciel récalcitrant. Chalet à louer. Le vent n'aime pas qu'on le malmène. Rebouteur relégué au jardinage. Du théâtre au magasin. Une lucidité bienheureuse. Haine de chien, rage de voisin Frais peint. Les yeux des poitrinaires veillent trop. Le collectionneur est-il un avare? L'instinct et les issus de germains. Ne pas confondre poignée de main avec shake-hand. Jamais la fin ne se devance. Une pieuvre en plein Richelieu. Qua-vache-qué! Quia-quia-quia! Au ciel avec un chèque de paye! « Paré » sans être prêt. Tel magicien-né, apprenti sorcier. Des pétards d'outre-tombe. Où la pluie peut avoir goût de sel. Nuit de couvre-feu vue par un buveur de bière. Histoire Vraie D’Orientation Professionnelle. N’est pas écoeurant qui veut, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, comme on l’interrogeait sur l’orientation professionnelle. Dans mon enfance, de poursuivre Joë Folcu, je souhaitais qu’on abattît tous les chevaux de la paroisse, afin que Saint-Ours répondît à mon ambition d’ouvrir plus tard une manufacture de savon. Puisque ces articles de toilette proviennent de la pourriture, j’éprouvais un goût tout particulier pour la charogne, et pour que le « grand monde » pût se laver. (Pourtant, des circonstances « incontrôlables » ont voulu que Joë, par la suite, se lançât dans le négoce du tabac en feuilles.) Et le marchand de conclure, mais non sans avoir, d’une lourde salive, fait chavirer son crachoir: « N’est pas écoeurant qui veut. » Toujours selon Joë Folcu, l’Instruction publique devrait pourvoir la petite école du village d’une orientation professionnelle. Que de beaux talents ne seraient pas aujourd’hui désaxés! J’ai vu, dit-il, des enfants s’appliquer, dès le bas âge, à nouer tout ce qui leur tombait sur la main. Ceux qui s’appliquent à nouer l’une à l’autre toutes les pailles d’un balai, les crins des chevaux, les mamelons de leur biberon, et les langes malpropres avec leur chemise, et les concombres grimpants le long des galeries, pourquoi ces êtres doués, et dont les noeuds sont indénouables, ne sont-ils pas aujourd’hui tisserands? « Les enfants qui portent à leur bouche tout ce qu’ils rencontrent, pourquoi ne deviennent-ils pas dégustateurs dans les services alimentaires? N’est-ce pas à l’école de s’en occuper? En matière de menteries, dans les grandes revues internationales, n’a- t-on pas lu des entretiens supérieurs à tout ce que pourrait raconter l’interviewer lui-même? « J’ai connu des boxeurs-nés qui recevaient des gifles de leurs parents sans verser une larme. Juchés sur des boîtes de tomates, au lendemain d’une assemblée politique, combien de petits ont fait preuve d’imitation oratoire? Des enfants parviennent à cacher, pour leur usage, des objets qu’ils ne retrouveront plus. Ceux-là au moins savent conserver et rendraient des services à nos musées nationaux. Des joueurs de dames par tempérament n’ignorent pas ce qu’il faut de lenteur pour cacher une intention et feraient bien dans les consulats. Ceux qui rêvent dans le faîte des arbres ne sont pas des dénicheurs de nids, mais des poètes qui s’ignorent. On les reconnaît à leurs maladresses dans la descente et à la déformation subséquente de leurs membres. Les faibles en arithmétique, et qui ne comptent bien qu’avec de l’argent en main, devraient être dirigés sur les professions banquières. Les souffleurs de grenouilles au moyen de pailles sont généralement doués pour la chirurgie, ou la boucherie. » Cette critique de Joë Folcu, à l’adresse de nos déficitaires en orientation professionnelle, me remet en mémoire une erreur commise par l’un de nos juges de la Cour supérieure, alors qu’il s’inscrivait, une fois ses études classiques achevées, à une faculté de médecine. Le malheureux bachelier, ignorant ses dons pour la magistrature, et qu’il pût, en attendant sa promotion, devenir excellent avocat, s’était inscrit à la pratique de la médecine. Ce n’est qu’après trois années d’étude qu’il s’était décidé pour la pratique du droit. Trois années perdues. Il n’est jamais trop tard pour abandonner une carrière pour laquelle on n’est pas qualifié. Mais l’honorable juge pouvait- il prévoir, en fixant son choix sur Esculape, que son orientation professionnelle pût être modifiée par une simple aventure de carabins qui l’impressionna jusqu’à changer le cours de sa destinée? Cette aventure d’étudiants, qui devait modifier toute une vie, eut son dénouement à Saint-Ours et j’en tiens le récit de Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles. Je laisse la parole au conteur. C’était à l’époque où les étudiants en médecine, trop cancres pour suivre avec assiduité les cours de dissection, se devaient, à la veille des examens universitaires, de voler des cadavres pour fins de « constatations » dans les cimetières de nos villages. En d’autres termes, c’était au temps où les moribonds ne vendaient pas leurs corps avant qu’ils devinssent cadavres. Lorsque cinq étudiants descendirent du train, un samedi soir, et inscrivirent leurs noms au principal hôtel de Saint-Ours, le futur juge en question était du groupe. Une vieille demoiselle saintoursoise avait été inhumée la veille et mon attention aurait dû être retenue par la coïncidence de cette mort avec cette arrivée des étudiants à Saint-Ours. Qui aurait deviné, tout de même, qu’une tombe fraîche eût attiré ces chacals? Dans la taverne de l’hôtel, avant minuit, ils avaient l’air bon enfant avec leurs livres ouverts sur des tables bien garnies de bière. Les salauds, cherchaient- ils, entre deux verres, de quoi pouvait bien être décédée la vieille demoiselle? Quelle intimité avec une si bonne fille! Il devait être trois heures du matin, le dimanche, lorsque je fus réveillé par des pas sonores dans les corridors de l’hôtel. Je dois avouer ici que j’avais dû louer une chambre dans la maison. La bière, cette nuit-là, m’avait interdit de rentrer chez moi. Toutefois, dès que nos deux policiers frappèrent à ma porte, je me trouvai entièrement dégrisé. Notre force constabulaire saintoursoise tenait donc une enquête préliminaire dans l’hôtel. La tombe de la vieille demoiselle ayant été profanée, au cours de la nuit, la présence à l’hôtel des étudiants avait éveillé des soupçons. Toutes les chambres, sans exception, étaient perquisitionnées. Dans la mienne, la demoiselle ne s’y trouvant pas, on passa chez le voisin. Les cinq étudiants, chacun dans leur chambre, n’avaient pas hésité à rouvrir leur porte. Les paupières chassieuses, que les carabins montrèrent aux policiers, justifiaient- elles un abus de bière, ou une promenade poétique et tardive dans le cimetière de Saint-Ours? Nos limiers ne surent le dire, car aucun cadavre ne fut trouvé dans les chambres. Le lendemain, profitant de l’émoi dans le village, les futurs chirurgiens s’étaient éclipsés, avant que la paroisse leur fît une besogne. En payant leurs notes, aux propriétaires de l’hôtel, ils s’étaient montrés mécontents que Saint-Ours ne présentât point le calme tant recherché pour la poursuite de leurs études. À la gare de Saint-Roch, sur l’autre rive de Saint- Ours, un policier avait assisté à ce départ précipité. Aucun des bagages emportés par les étudiants n’était assez volumineux pour contenir le cadavre de la vieille demoiselle. Pour le cas où les chacals soupçonnés auraient en plein cimetière disséqué la dépouille de mademoiselle et l’eussent distribuée en morceaux dans leurs valises, celles-ci avaient en définitive été ouvertes pour une dernière perquisition. Mademoiselle avait-elle été auparavant confiée à une voiture nocturne? L’avait-on enfouie dans la fougère des bois environnants, avec l’intention de l’enlever de nouveau dès que l’affaire se fût apaisée? Les conjectures battraient encore leur plein si, dans l’après-midi même de ce dimanche, le cadavre, bien déshabillé, et en chemise de nuit, n’eût été découvert, par une servante de l’hôtel, dans un lit des étudiants. Mademoiselle portait un mouchoir sur sa tête, en guise de bonnet de nuit, et les draps du lit la recouvraient pudiquement jusqu’à la nuque. Ses vêtements funèbres avaient été confiés à un tiroir d’un bureau de toilette. Lorsque Joë Folcu, la semaine suivante, apprit à Montréal, de ses amis attachés à l’université, que l’un des cinq étudiants venus à Saint-Ours avait renoncé à la médecine pour s’inscrire à la faculté de droit, le marchand de tabac en feuilles ne douta plus que celui-là ait dû partager sa couche avec le cadavre. Pour déjouer la police, dans un cas semblable, vous expliquera Joë Folcu, il fallait que le futur procureur n’eût pas un tempérament de médecin pour envisager la mort... de si près. « Mange Pas Tes Ongles!!! » Si j’évoque mes premières années, il m’en reste bien peu de souvenirs. Afin de retrouver mon petit derrière de l’époque, je dois consulter un album de famille, où il s’enfonce (mon petit derrière d’époque) au beau milieu d’un salon, dans la laine blanche d’une peau de carrosse d’enfant. Ce fut probablement une première sieste, et j’y étais de profil. Je me revois encore chez le photographe, la veille de ma première communion que l’on « faisait », à cette époque, dès l’âge de sept ans. Mon front portait une frange de cheveux et mon cou jaillissait d’une bavette en dentelles, comme d’une boîte à surprise. Ce que le « cher petit » devait avoir l’air bête... quand il « marchait » au catéchisme. Puisque, pour l’évoquer, je recours aux portraits de mon enfance, comme les historiens, aux musées et aux statues des places publiques, je dois avouer que mon oeil est dépourvu de mémoire visuelle. Que l’on sache, toutefois, combien mon oreille évoque mieux cette préhistoire. Je dis « ma préhistoire » pour ne pas admettre que mon âge de raison remonte à une date que j’ignore. J’ai donc une oreille de musicien qui s’étend à l’âge du rythme. Quand à mon talent littéraire et oratoire (inséparable, n’est-ce pas, des rythmes?) il me préoccupe depuis que ma mère a pu loger dans mon esprit, et en permanence, une phrase qui m’émeut encore: -Jean-Aubert... petit malheureux... mange pas tes ongles... Avant que j’eusse compris le sens de cet idiome humiliant, toutes les articulations de mes proches n’étaient que néant et dépourvues d’harmonie lucide, comme un orchestre qui cherche le do, avant l’arrivée du chef à son pupitre. N’est-ce pas qu’il faut un commencement à tout? Et, si j’ai « mangé mes ongles » plus souvent qu’à mon tour, c’était uniquement pour entendre ma mère et mes proches me redire cette phrase délicieuse, la seule à cet âge que je susse... et que je comprisse. Il n’est pas à dire que j’écris, en ce moment, les contes de La Patrie d’un doigt enflé du bout et dilaté par trop de séjours humides. Il m’arrive bien encore, pendant l’absence d’une inspiration, ou à l’audition d’une phrase musicale, de porter un doigt à ma bouche, comme un autre, par distraction, croiserait ou décroiserait ses jambes. Pourquoi voulez-vous, par ailleurs, qu’un homme de lettres pousse l’ingratitude jusqu’à « refouler » des faux gestes qui rappellent ses premiers contacts avec ses moyens d’expression? Mais tous les anthropophages d’ongles ne sont pas nécessairement des artistes-nés. Les bouts de doigts « retroussés », et qui envahissent, en surplomb, des ongles pourtant raccourcis par la faim du mangeur, peuvent être utiles, en raison de leur sensibilité acquise, à des ouvreurs clandestins de coffres-forts. Il n’est pas recommandable, non plus, aux futurs virtuoses, d’engraisser à la salive leurs extrémités digitales. La « finesse » des doigts convient mieux aux touches d’un clavier et aux cordes d’un violon. Lorsque je mentionne les touches d’un clavier, je n’entends pas m’astreindre au piano et à l’harmonium. Le clavigraphe est également interdit aux bouts de doigts dilatés avec exagération. Quant aux pistons d’un cornet, ils ne sont pas inscrits sur la liste. Joë Folcu, par exemple, autrefois mangeur d’ongles, n’en est pas moins, aujourd’hui, dans le négoce du tabac en feuilles. On assure, toutefois, qu’il se brûle plus souvent qu’à son tour le bout des doigts, chaque fois qu’il tasse les cendres de sa pipe. Pauvre Joë Folcu! Ne doit-il pas à ses ongles mal entretenus la perte irréparable de ses premières amours? Et voici les circonstances de ce triste récit. Madame Joë Folcu, la mère de Joë Folcu, impuissante à corriger le jeune Joë de ses défauts de mangeur d’ongles, s’était un jour adressée à une petite cousine de Joë et qui avait nom de Léontine. Comme la jeune couventine devait passer ses vacances à Saint-Ours, chez les Folcu, la mère Joë Folcu avait imaginé de mettre Léontine dans ses projets d’amendement. -Je vais, dut-elle lui expliquer, garnir les doigts du petit Joë de beaux ongles artificiels afin qu’il pût s’enorgueillir, devant toi, d’une belle main de jeune homme. Si tu le complimentes sur sa bonne tenue, il te croira dupe de ses artifices et n’osera s’en départir de l’été. À son âge, on ne renonce pas à des avantages auprès d’une cousine plus âgée que soi. Madame Joë Folcu avait donc espéré que les véritables ongles du petit Joë poussassent, au cours de l’été, sous le camouflage, et que ses doigts, de même que ses mauvaises habitudes, pussent s’améliorer d’autant. Pauvre madame Joë Folcu et pauvre Joë lui- même!... Léontine savait-elle, en acceptant cette double tromperie, que le petit Joë, en plus de s’émerveiller de ses ongles postiches, dût s’amouracher de sa cousine? Pouvait-elle, au surplus, deviner que ses compliments d’usage, à l’adresse des mains de son cousin, passeraient d’une simple comédie à des sentiments trop bien ressentis pour une jeune couventine? Dans cette scène touchante, s’il en est une, où les ongles jouaient des rôles de vedettes, Léontine finit par apprendre de sa propre intuition que les ongles véritables de son cousin ne furent pas seuls à s’embellir. Le petit Joë, à ne plus manger ses ongles, semblait avoir quitté les domaines baveux de l’enfance. Il faut dire qu’un jeune homme, qui porte ses doigts à sa bouche, n’offre pas beaucoup de sérieux, même s’il tient des propos d’adulte. Au retour d’une cueillette de framboises, Joë apprit combien il est élégant de marcher d’un pas assuré et les mains l’une dans l’autre à la hauteur de sa poitrine. Véritable maintien d’une cantatrice devant son auditoire. En outre, ses ongles qu’il portait comme des talismans, jamais il n’en détachait les yeux au cours d’une conversation avec Léontine. Véritable maintien d’un jeune homme sage, en présence d’une jeune fille de sa condition, même si la rencontre a lieu au grand air. Vers la fin des vacances, Joë s’était dégagé de ses « ongles portatifs » et redoutait quelque peu de montrer les siens avec fierté, comme un chien, ses dents, ou une mondaine, un sourire édenté. Vraiment, Joë Folcu aurait pu griffer sans honte. Mais, c’est ici que l’ancien mangeur d’ongles rencontra sa pierre de touche ; son dompteur, puisque nous avons fait allusion à ses griffes. Si Léontine l’aimait pour ses ongles postiches, s’était-il dit, quelle sera sa déconvenue en présence de mes ongles personnels? Car les ongles de Joë avaient poussé en suivant, non pas la courbe des ongles temporaires, mais celle des bouts dilatés. Sans consistance, comme tout ce qui pousse avec hâte, ses ongles dégagés de leurs étuis s’étaient empressés de « retrousser par le haut ». Ma foi, c’était plus laid que des ongles rognés. En une seule nuit, son tempérament et sa dépression aidant, Joë Folcu avait mangé ses dix ongles et remis ses cornes artificielles. Au temps des « cenelles », il ne portait plus ses mains, comme des talismans, sur sa poitrine, mais bel et bien au fond de ses poches. De plus, revenant des bois, il marchait sans auditoire. De son côté, Léontine, ayant dû renoncer au fier maintien de son camarade, et remise, par la force des choses, en présence de la tromperie estivale de ses amours déçues, n’avait songé, en définitive, qu’à la prochaine reprise des classes. Elle n’est pas revenue à Saint-Ours. On dit qu’elle s’était mangé les ongles sur les bancs de l’école. Lorsque je songe à ces tristes amours, et que je revois Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, je crains toujours de me remettre à manger les miens. Pour Te Bien Connaître, Observe D’Abord Autrui. Joë Folcu ressemble, comme un totem, à Joë Le Febvre. N’est-ce point dire qu’ils ont tous deux un totem pour sosie? À Saint-Ours, Joë Folcu remplit les fonctions de marchand de tabac en feuilles. Dans une réserve d’Indiens, Joë Le Febvre occupe celles de « chef du comité de protection des nations huronnes ». Que les deux Joë se ressemblent comme des totems, devons-nous accuser les totems de s’être métissés? Pour moi, si Joë Folcu ressemble à Joë Le Febvre, c’est qu’il a du sang de Huron autant que Joë Le Febvre peut avoir du sang de Canayen. Pour l’instant, les deux Joë ne se connaissent pas. Le premier, Folcu, vend son tabac dans la région du Richelieu. Le second Joë applique sa loi, et « augure bien du sol », près de Québec. Toutefois, séparément, ils invitent à la méprise. Il n’est pas à dire que Le Febvre enterre sa hache dans du tabac, ou que Folcu se pique des feuilles de tabac dans les cheveux. Mais les deux Joë ont le même grain de peau ; le même teint de tabac « fort ». Joë le premier ne conserve pas sa hache sous son comptoir, ni Joë le second (on peut prononcer Joë II) ne vous crache sa chique sur le bout des pieds. Mais ils ont tous deux du Canayen et du Huron: ils souffrent d’indécision. Lorsque Joë Folcu vous approuve, il branlera de la tête, du haut en bas et du bas en haut. Mais il aura la précaution de lever l’épaule. C’est un « oui » dubitatif ; une approbation qui se porte au- devant des objections, ou qui les suppose. En d’autres termes, ce n’est pas un « oui », mais un « si ». De son côté, lorsque Joë Le Febvre vous désapprouve, il fera « non » d’une tête qui dit « non » et « ou » tout à la fois ; une tête qui fait des ronds. À ce moment, le « chef de l’exécutif », loin d’insister sur la négation, croisera ses mains sur la poitrine, en signe de commisération. Au fond, il a l’air de dire: « Jamais je ne t’aurais cru si bête. » Avant que la curiosité, bien légitime, l’eût conduit à la réserve de son compère, Joë Folcu s’était amusé à le supposer bègue. Si nos idées sont les mêmes, disait-il, les mots pour les exprimer doivent être semblables. Ne pourrais-je, lorsqu’il hésite, compléter ses phrases? Joë allait même jusqu’à se croire l’auteur d’un nouveau procédé vocal: le duo syllabique. Ainsi aurait-il comblé les silences de l’autre, c’est-à- dire ne prendre la parole qu’au moment précis où l’autre se taisait. Pauvre Joë de Saint-Ours, il aurait donc bégayé à son tour... Les réactions de Joë Folcu, lorsqu’il apprit le dédoublement de son physique et de son caractère dans la personne d’un chef sauvage, furent quelque peu singulières. Aucun miroir en triptyque n’ayant jamais reflété son maintien (les trois glaces de l’habilleur, par exemple, où l’on se voit, boulevard Saint- Laurent, à Montréal, de face, de profil et de dos), le marchand de tabac en feuilles ne connaissait de sa binette que celle reflétée dans un miroir à barbe. Non pas que Joë de Saint- Ours se barbifiât tous les matins, mais chaque fois qu’il s’y adonnait, disons tous les samedis soirs, ce miroir ne lui renvoyait qu’une gueule plutôt déformée. L’homme qui se rase la barbe gonfle d’abord les joues, afin d’offrir au fil de fer toutes les surfaces poilues de son faciès. Quand à la moustache, qu’il la taille ou la « trime », il se « trousse » le nez délicatement du bout des doigts. Le rasoir, sous le menton, ou à même la gorge, force le patient à porter beau, et haut, devant son miroir. À fréquenter ainsi des miroirs de toilette, comment vouliez-vous que Joë se fît une idée normale de sa propre physionomie? Saint-Ours, à cette époque, n’offrait pas à ses paroissiens le service « mirant » d’innombrables vitrines de magasins. Somme toute, puisque Joë Folcu ne connaissait de son visage que celui de son miroir à barbe, un visage enflé et portant trop haut, il lui eût été difficile d’imaginer les traits réels de son sosie indien. Pour mieux concevoir ses caractéristiques au repos, et l’expression de Joë Le Febvre, devait-il renoncer aux vérités de son miroir à barbe? Même s’il s’en approchait, le rasoir bas, ou le blaireau sec, toujours son visage en passe de transformation, sous l’effet du rasoir, et de la mousse de savon dominait. Le Joë sanitaire s’y était trop miré. Anxieux qu’il était de résoudre ce problème, Joë Folcu aurait mieux fait de passer quelques instants chez le photographe. Un bon cliché lui eût sans doute rendu justice. Mais le marchand de tabac en feuilles s’était juré de suivre la tradition de famille et de ne confier sa binette au photographe que le jour solennel de son mariage. L’album des ancêtres est là, dans le salon, pour le démontrer ; toujours les Folcu, gens économes, y paraissaient à deux ou en groupe. À défaut de mariage, ou de famille nombreuse, Joë allait-il se faire photographier en compagnie seulement de l’autre Joë Le Febvre, « chef de l’exécutif » chez les Indiens? Il en eut pourtant l’occasion, le jour où le chef se rendit à Saint-Ours. Joë Folcu, grand voyageur devant l’Éternel, n’eut pas la curiosité de se rendre en personne dans la réserve indienne de son « double ». C’est l’autre « double », le Huron transmué vaguement en Canayen, qui poussa l’audace jusqu’à venir à Saint-Ours, afin de se rendre compte à quel point un Canayen pouvait ressembler à un Huron. Joë Le Febvre descendit à Saint-Ours, un jour de pluie, sans tambour ni trompette, mais sous un parapluie. Le chef connaissait trop l’ennui des cérémonies d’initiation. Trop de Canayens, dans sa réserve, s’étaient livrés à la danse symbolique de la collation des titres honoraires. Il en avait trop vu d’hommes d’affaires et de présidents de ci ou de ça, avec des plumes de coq piquées dans leur chevelure trop courte. Devait-il, lui, grand chef indien, inciter les blancs de Saint-Ours à lui conférer les honneurs d’un honoris causa d’école paroissiale? Pour vérifier sa ressemblance avec l’autre, Joë Le Febvre avait préféré se nantir de l’anonymat honoris. Nécessairement, le chef inconnu assista dans Saint-Ours à plusieurs méprises. Comme on ignorait sa visite, et que son parapluie, de même que son visage, ressemblaient en tout point à celui de Joë Folcu (son parapluie et son visage), il avait dû plonger souvent sa main dans son veston, afin de partager sa chique avec des clients de l’autre Joë. Heureusement que les tabacs des deux Joë avaient subi les mêmes traitements au fumier de cochon. Or il arriva que les sosies se rencontrèrent sans témoin, sur un trottoir large de trois planches, et ne se reconnurent pas. Une tierce personne eût sans doute attiré leur attention sur une telle ressemblance. Mais à l’abri de leurs parapluies respectifs, ils ne s’étaient pas aperçus à distance. Au moment de la rencontre, sur les planches étroites, chacun déplaçant son parapluie à la faveur de l’autre avait lancé un regard de côté, qui vers l’un, qui vers l’autre. Comme les deux Joë ne se connaissaient pas eux-mêmes de profil (la rançon, n’est-ce pas, d’une pratique trop assidue des miroirs à barbe), comment l’un aurait-il pu s’identifier sur les traits inconnus de l’autre? De face, une telle rencontre eût-elle donné des résultats plus heureux? J’en doute. Dans un miroir, on ne se connaît que de face, et les yeux dans les yeux. Quand à la photographie, trop exacte pour être vraie, au sens artistique du mot, seule une autre personne, qui n’est pas familière avec la vivacité de notre figure, pourrait nous la faire apprécier. Et encore faudrait-il que celle-ci fût en visite chez vous et prodigue de compliments. Pour se bien connaître, il faut avoir recours à la comparaison, ou consulter un autrui complaisant... et qui ne vous ressemble point. Dernière Pavane De L’Infante Déshéritée. D’où vient, me direz-vous, qu’un piano, surtout s’il est fermé à clef, et quelque peu délaissé, dans l’ombre d’un salon par exemple, peut-il faire sourdre, chez moi, un état de panique? Je ne redoute pas le piano, dois-je vous dire, puisque je ne l’ai pas appris, ou mal appris. Mais l’effroi que j’en éprouve, à première vue, n’a rien de littéraire, si je peux m’exprimer ainsi. Remplacé, dans un salon, par la radio, comme la chose est fréquente, l’instrument n’a point la forme d’un cercueil, même si des fleurs desséchées y reposent. Il n’est pas, non plus, le réceptacle sentimental de romances oubliées. Afin de faire plus poétique, je ne dirai pas que sa table d’harmonie s’y trouve enclose, comme une vieille harpe dans un cercueil. L’état de panique, où il m’induit, ce piano, remonte à la fin tragique du virtuose Ankel, dans un hôpital de guerre, au temps de l’ancien conflit, et à celle de l’infirmière qui l’assistait. J’allais dire qui tournait les pages de son dernier cahier, mais j’anticipe. Le simple fait d’évoquer cette histoire me remet en transes. L’effroi que j’éprouve aujourd’hui, à la vue d’un vieux piano, n’a quand même rien de « sentimentaux ». Cette sensation est pathologique, du même ordre que l’état de transes où est mis le soldat d’après-guerre, qui ne résiste pas à une grande rumeur. Ce militaire endure aujourd’hui un mal surnommé, académiquement « l’obusite ». Tous les bruits qui rappellent un éclatement d’obus le placent dans un état nerveux qui va quelquefois jusqu’à l’épilepsie. Depuis la mort du pianiste Ankel et de son infirmière, je ne saurais demeurer en présence d’un vieux piano, et entendre à la fois la Pavane pour une infante défunte, ce poème musical de Ravel ; le morceau précisément qu’avait choisi le virtuose Ankel, avant qu’on lui amputât le bras, afin de faire ses adieux à un piano. Voilà que j’anticipe de nouveau. Vous concevrez mieux aujourd’hui mon horreur de tout piano fermé à clef, et dans l’ombre du salon, si vous avez la patience d’écouter mon récit par le tout début. Pour l’instant, j’ai trop sacrifié à mon état nerveux. À l’hôpital, avant que la radio fût d’usage et remplaçât tous les instruments, le parloir mettait un piano à la disposition des infirmières et des internes. Depuis des années, on avait préféré, comme partout d’ailleurs, le haut-parleur à la table d’harmonie, et la harpe d’antan s’empoussiérait dans sa boîte. Un matin de grand soleil, un matin sonore, la tristesse et la sévérité d’une pavane s’était fait entendre du parloir, à cette heure généralement déserte. Pour une fois, les sonorités d’un piano n’avaient nullement participé à un alliage métallique d’un poste de TSF. Le médecin-chef, qui aimait les sons purs des instruments autant que la musique en soi, ne pouvant douter qu’on eût enfin utilisé le piano, s’était introduit subrepticement au salon. Une infirmière, sur le piano accordé la veille, et se croyant seule, y jouait la Pavane pour une infante défunte. Heureux qu’on eût ressuscité le vieux piano, un Erard acheté aux frais du médecin-chef, le mélomane s’était gardé d’intervenir. De retour à son bureau, jamais le médecin, par une porte entrouverte sur le parloir des infirmières, n’avait écouté avec autant d’émotions un Ravel dont le jeu était si bien lié et sans éclat dramatique. À la naïveté du moyen-âge, ici, des siècles de culture s’étaient manifestés dans ce jeu. Après une enquête discrète auprès des parents de la nouvelle garde-malade, le médecin-chef avait appris que la jeune musicienne, qui préparait autrefois le Prix d’Europe en musique, avait dû renoncer au parachèvement de ses études. La seule dégringolade financière de son père avait donc valu au médecin que la jeune fille entrât au service de l’hôpital comme infirmière. En présence d’une telle vocation, le médecin mélomane aurait pu faciliter un engagement de sa jeune musicienne dans un service permanent de la radio. Vraiment, il se devait qu’elle pût continuer sa carrière. Mais n’était-il pas justifiable qu’il finît par préférer la musique à la carrière d’une musicienne? Aider l’infirmière, dans la poursuite de ses études, n’était-ce pas se priver lui-même des quelques instants qu’elle accordait au piano du parloir? La jeune fille était en service de nuit à l’hôpital. Certains jours, avant de rejoindre sa chambre, après le déjeuner, il était agréable au médecin qu’elle se déliât quelque peu les doigts sur le vieil instrument autrefois délaissé. Le patron de l’hôpital avait donc des droits sur la garde-malade, mais il n’en avait pas sur la musicienne. Et lorsque celle-ci, quelquefois épuisée par ses veilles d’office, négligeait ses assiduités au piano, quels reproches voulez-vous qu’il lui adressât? Au bout d’une année, le médecin s’était habitué à ne plus compter sur sa musique matinale. Et c’est ainsi que le piano ne lutta plus, dans le chalet des infirmières, contre l’usage de la radio. Lorsque plus tard le virtuose Ankel fut admis à l’hôpital, l’infirmière Berthioz, autrefois la petite candidate au Prix d’Europe, n’était plus qu’une garde-malade parmi les infirmières du service. Rien n’empêcha, toutefois, le patron, anxieux qu’il était d’adjoindre au grand pianiste une garde-malade qui pût lui convenir, de fixer son choix sur l’infirmière Berthioz. Savait-il qu’il préparait un drame, en confiant le grand virtuose à une ancienne pianiste? En mélomane qu’il était le patron aurait dû se douter qu’il allait réveiller chez la petite Berthioz tout un aspect de sa vie de renoncement et qu’elle avait peut-être oublié. Ankel, de retour d’Angleterre avec une blessure à l’épaule, n’ignorait pas qu’on dût lui amputer un bras avant qu’il sortît de l’hôpital. En somme, lorsqu’il eut passé le seuil de cet hôpital, n’avait-il pas éprouvé une sensation identique à celle de l’infirmière Berthioz, dès qu’elle eut endossé l’uniforme? Ce bras, on allait le lui amputer en pleine gloire. De son côté, en renonçant par pauvreté à ses études, pour confier son avenir au service de l’hôpital, la pianiste Berthioz n’avait-elle pas ressenti un même supplice moral? Avant qu’on eût fixé la date de l’intervention chirurgicale, on comprendra que le patient avait évité de parler musique à son infirmière. Pourtant, les silences de la chambre étaient dominés par cette pensée. Dans le parloir des infirmières, le piano, de même, se taisait, mais il n’était pas sous clef... Le drame qui me vaut aujourd’hui de ne pouvoir « envisager » un piano délaissé, dans l’ombre d’un parloir, sans entrer dans un état de panique, s’est produit par un grand matin de soleil. Le ciel était musicalement lucide et, autour de l’hôpital, des peupliers s’y appuyaient à contre-jour comme autant de notes noires. Dans un matin pareil, tout pouvait se produire. J’étais dans un solarium de l’hôpital, au moment où le grand air de la Pavane se fit entendre du parloir des infirmières. J’ai bien reconnu la sonorité du vieux piano, et la musique de Maurice Ravel à laquelle m’avaient bien initié les préférences de garde Berthioz, mais la touche était différente, et la plainte plus incisive... Avant qu’on lui amputât le bras, et bien que ses douleurs physiques et morales dussent lui être inhumaines, le virtuose Ankel faisait en ce moment tragique ses adieux au piano. Garde Berthioz était à ses côtés, dans le parloir des infirmières. Il est heureux que le patron de l’hôpital ne se soit pas trouvé dans son bureau, avec sa porte entrouverte, comme autrefois, sur le parloir. Aurait-il pu endurer une telle audition? J’en doute... Garde Berthioz avait-elle prévu son absence, pour attirer son patient Ankel vers ce piano funeste? Permettez que j’en doute encore... Lorsque l’explosion se produisit, dans le parloir des infirmières, le virtuose et la jeune Berthioz furent seuls à être tués. Après la panique, et quand on eut trouvé, dans les débris, les parcelles d’une bombe à retardement déposée avec intention dans le piano, j’avais cru, au premier abord, à l’éclatement d’une table d’harmonie, comme le fait déjà s’est produit dans le cas d’un vieux piano dont la table, autrefois de bois, ne résiste plus à la pression des cordes trop tendues. L’enquête n’a point tardé à révéler que l’explosion était bien l’oeuvre d’une « main criminelle ». Que s’était-il passé entre les deux musiciens, pendant le séjour du malade à l’hôpital? Il m’est permis de supposer qu’il ne fut pas question d’un suicide à deux, mais la petite musicienne, connaissant par expérience la survie atroce réservée aux artistes qui renoncent... avait-elle voulu?... Un Matou Devin Sera Empaillé. Je veux, avec Joë Folcu, admettre le sens divinatoire de certains animaux ; que le rat, devinant un naufrage, puisse quitter un navire, la veille du départ ; qu’un cheval, averti d’une débâcle imminente, refuse d’engager sur la glace ; qu’une sangsue, à fond de cave, remonte à la surface de son bocal, signe indubitable de beau temps. Toutes ces histoires d’intuition, je veux bien y croire, puisque Joë Folcu s’en porte garant. Mais qu’un chat, si devin ou si bonne mascotte soit-il, puisse localiser la présence d’un sous-marin, à vingt arpents d’un navire, et pousser la gentillesse jusqu’à prévenir le capitaine, voilà qui me surpasse. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne démord pas de cet exploit. Il a même acheté le chat en question d’un marin qui rentrait d’un voyage à long cours. Cette histoire, Joë la tient nécessairement du vendeur de chats. On comprend que l’animal (le chat), ainsi entre les mains du négociant de tabac en feuilles, passera à la postérité. N’est-ce pas que la pauvre mascotte finira par être empaillée? Avant que d’en arriver à une si illustre fin (l’empaillage du chat), passons la parole à son nouveau maître Joë Folcu. Ce fait « maritime » se doit de nous être connu. Le chat, avant d’être promu au titre de mascotte à bord d’un vaisseau allié, n’était rien autre, à Saint-Roch, en face de Saint-Ours, qu’un simple mangeur de rats, et de déchets, au besoin. Pour entrer ainsi dans la célébrité à Saint- Ours, il avait dû, sans doute, passer l’Atlantique au moins deux fois, aller et retour. C’eût été plus simple de traverser le Richelieu, mais la célébrité eût été « en moins ». Il n’est pas toujours recommandable de prendre le chemin le plus court. C’est ainsi qu’un chat, destiné à devenir « surchat », fait d’abord mentir les proverbes en vogue sur les rives du Richelieu. Or, en haute mer, en mascotte qui se distingue, maître-chat couchait dans la cabine du capitaine. C’est du pied de son lit, bien en rond sur un édredon, que les premières manifestations divinatoires se firent sentir. Par une nuit noire, une nuit de « black-out », où les officiers ne fumaient pas sur le pont, de peur d’attirer l’attention sur la course du vaisseau, le capitaine avait remarqué que sa mascotte ne consentait pas, comme d’habitude, au sommeil. Que pouvait avoir le « saudit » chat de Saint- Roch à fixer ainsi « le nord »? Que le vaisseau tournât en tous les sens, car il zigzaguait selon l’usage dans les zones occupées par des sous- marins, l’oeil du chat restait au nord, comme l’aiguille d’une boussole. Que pouvait-il percevoir à travers les murs de la cabine? Intrigué, le capitaine était monté sur le pont. Naturellement, comme toute bonne mascotte, le chat l’avait suivi. Sur le pont de quart, dans la grande obscurité des mers « occupées », rien ne se distinguait que les deux points phosphorescents des yeux du chat. Encore ici, au grand vent, l’oeil du félin ne se détachait pas du nord. Au risque de révéler son passage à l’ennemi, le capitaine, n’en pouvant plus d’impatience, avait allumé en définitive le plus puissant de ses projecteurs et l’avait subitement dirigé vers le nord. Sans être trop enclin à la superstition, il se devait de libérer sa conscience d’une certaine hantise apportée par le chat. En fait, il ne s’agissait plus de hantise puisque, dans le rayon du projecteur, sur la mer, venait d’apparaître un canot de sauvetage monté par une dizaine de naufragés. À l’horizon fouillé par le projecteur, aucun navire en perdition n’ayant été aperçu, ces naufragés devaient sans doute se trouver dans un état de détresse absolue. On en jugeait d’ailleurs par les signaux anxieux lancés du canot. Le capitaine allait donner l’ordre de mettre à son tour un canot sur les flots lorsqu’un cri aigu se fit entendre à ses pieds. Le chat-mascotte ne se tenait plus de nervosité. Il dansait sur les pattes d’arrière et se vouait à toutes les culbutes, comme s’il eût été pris d’une crise d’épilepsie. Était-ce une façon inédite d’exprimer sa joie et sa fierté de s’être montré aussi devin? Comprenait-il que ces naufragés lui devaient la vie? Devant une telle manifestation, le capitaine ne s’était pas montré par trop crédule. Jamais un chat, selon sa propre expérience, ne s’était livré à un excès de reconnaissance. Les chats sont plutôt égoïstes. Seule la frayeur pouvait le placer en si grande agitation. Il semble que le capitaine, pour une fois, se soit montré aussi devin que le chat. Comme le canot de sauvetage descendait sur les flots, il avait donné ordre de changer la position du navire. Ainsi, pendant que ses marins se portaient au secours des naufragés, le navire ne s’était pas présenté de flanc aux malheureux. La proue seule du vaisseau était visible de l’embarcation en détresse. À peine cette manoeuvre était-elle accomplie, qu’un sillage de torpille se traçait du canot au navire sauveteur. Ces naufragés, par leur détresse, et leur solitude, masquaient la présence d’un submersible ennemi. La torpille ne toucha point le navire. Celui- ci ne lui avait présenté qu’une petite surface. Le capitaine, heureux d’avoir viré, ouvrait à son tour le feu contre le canot des faux naufragés. L’embarcation coula à pic, sous le choc d’un premier obus, tandis qu’un second projectile à éclatement tardif s’enfonçait parmi les débris des naufragés (véritables cette fois). Le chat devin avait eu raison. Ce canot, monté par des ennemis, cachait à dessein le submersible qui auparavant les avait déposés en surface. Et lorsque le navire allié continua sa course, une tache d’huile était restée sur la mer, seul indice d’un naufrage de sous-marin. Je veux bien croire, avec Joë Folcu, au sens divinatoire de certains animaux, à celui même des chats devenus mascottes. Mais que celui-là ait pu deviner la présence d’un submersible dissimulé sous le canot, voilà, vous dirai-je encore, qui me surpasse. Que le chat-mascotte de Joë Folcu soit en outre empaillé, je n’en doute pas. Mais le marchand de tabac en feuilles ne dira jamais que les faux naufragés avaient embarqué, pour le succès de leur entreprise hasardeuse, le chat- mascotte du sous-marin dans leur canot de malheur. On sait que deux matous ont tendance à se livrer bataille si leur rencontre est imprévue. Le chat-mascotte de Joë Folcu avait été plutôt batailleur que devin. Où Les Barbues Mentent Autant Que Le Pêcheur. Maintenant que la débâcle s’est produite sur le Richelieu, et que les jurés des concours d’histoires de pêche ont primé quelques menteurs de la province, il est temps que Joë Folcu « y aille de la sienne ». Notre marchand paroissial de tabac en feuilles n’entend pas nous répéter de « vieilles peurs » à faire dormir le pêcheur, et le poisson tout autant. On sait qu’il a déjà « pris » des poissons au fusil. L’exploit est bien simple: pour économiser sur l’amorce, il faisait feu sur le poisson qui saute à la mouche. Quand à l’histoire des dorés levant le nez sur ses vers, je ne crois pas qu’il y revienne. Ce « conte », s’est-il un jour rendu compte, nuisait à son négoce du tabac. Tout comme l’histoire précédente, celle-ci est encore simple. Comment vouliez-vous qu’un doré mordît à un ver sur lequel, auparavant, et pour « la chance », il avait craché d’abondance? Les poissons, d’habitude, ne chiquent pas comme les pêcheurs, même si l’amorce est au préalable arrosée copieusement d’un jus de chique distinguée. Il y a des histoires de pêche offertes par les journaux et que nous lisons en fin de semaine, les pieds sur la bavette du poêle, dans la cabane en bois rond. Il y a celles qu’on écoute en attendant que ça morde, ligne en main, ou le flacon. L’histoire que nous présente aujourd’hui Joë Folcu peut être lue au lit, avec le téléphone « débrayé » sur la table de nuit, ou l’avis « Do Not Disturb » fixé à la porte d’une chambre d’hôtel. Elle peut se lire aussi dans une bibliothèque paroissiale, un jour de pluie, ou de budget endommagé. Ici, je recommande plutôt la bibliothèque, ou le musée nautique, puisque ce conte de pêche est voué, de par ses éléments de véracité, à l’histoire même, pour ne pas dire à la postérité. À Saint-Ours, au temps où Joë Folcu était petit homme, les pêcheurs aux flambeaux observaient une tradition chère à tous les pêcheurs de barbue (il faut prononcer « barbotte »). Dès l’eau haute, c’est-à-dire au lendemain de la débâcle, la première barbotte saisonnière, arrachée à la première ligne dormante, devait être brûlée vive, sur le rivage, bien avant l’aube, au milieu d’un grand feu de brousse. J’ignore, nous explique Joë, de quel délit ce poisson avait pu se rendre coupable. La coutume le voulait ainsi. La première barbotte, prise de nuit, devait subir la peine du feu. En voulait-on à ses soeurs d’avoir résisté à l’eau froide hivernale? Or, à Saint-Ours, les baies et les pointes, où chacun pêchait au flambeau, étant nombreuses, tous les groupes de pêcheurs brûlaient leur première barbotte, sans vraiment s’inquiéter de la prise de leur voisin, et surtout de l’heure à laquelle celui-ci avait détaché la sienne de la ligne dormante. À l’heure des flambeaux et des fanaux, où les feux se tenaient debout dans l’eau calme, sur les pointes et dans les anses de la rivière, comme chacun des pêcheurs se targuait d’avoir capturé la première barbotte du printemps, le Richelieu assistait à la multiplication, sur les rives de Saint- Ours et de Saint-Roch, des bûchers de brousse. -Du large, selon Joë Folcu, on eût dit l’ouverture d’un congrès nocturne de sorciers. La comparaison de notre marchand de tabac en feuilles ne pouvait être plus heureuse. On en jugera d’après la description des lieux, et surtout grâce à une addition aux détails de cette coutume. Parmi les flammes, à l’heure de cette friture devenue générale, il arrivait qu’une barbotte, malgré ses moustaches piquantes et ses yeux phosphorescents, poussât un sifflement aigu, aussi aigre que celui du homard ou d’une crevette aux prises avec l’eau bouillante d’un chaudron. Ce cri de détresse, la tradition voulait que le pêcheur ne s’en réjouît nullement, puisque tous les poissons de la rivière pouvaient l’entendre et, vers d’autres contrées, prendre la fuite. N’eût-il pas été plus simple de laisser mourir d’asphyxie sur la rive ces premiers poissons? Que voulez-vous, puisque, sans l’observance des traditions, nul autre poisson eût osé mordre par la suite. Si une histoire de pêche menteuse conserve toujours un peu de vérité, pourquoi n’en serait-il pas de même des traditions de pêcheurs? C’est ici que la comparaison des bûchers de brousses, avec l’aspect des réunions nocturnes de sorcières, trouvera une raison d’être. De peur que la barbotte, parmi les flammes, se mît à siffler, et afin que ses échos ne se fissent pas entendre de la rivière, il était recommandable que les groupes des pêcheurs s’adonnassent, autour des feux, à une danse bruyante. Tout le temps que durait le martyre de la barbotte, on dansait en rond, se tenant par la main, autour des feux, et la nuit s’emplissait de hurlements contre lesquels aucun sifflement de barbotte ne devait prévaloir. Singulière manifestation, n’est-ce pas? La première qualité d’un pêcheur, m’a-t- on appris, ne réside-t-elle pas dans le silence le plus niais? Quelquefois, cette nuit unique de sorcellerie valait à tout bon pêcheur une extinction de voix au moins durable jusqu’au printemps prochain. Souvent, la « taciturnité » s’apprend au contact des bavards, de même que le goût de la solitude s’attrape au milieu des villes populeuses. Le jeu des contrastes. Le pittoresque de ce conte passera sans doute à l’histoire, à défaut du récit. En présence de ceux qui ne se familiarisent pas avec la « petite histoire », c’est le sort de toutes les anecdotes prêtées à Joë Folcu. Toutefois, puisque le marchand de tabac en feuilles retrouve ici son empire, il faut encore ajouter son histoire de pêche à toutes les autres, également véridiques, et qui occupèrent ses soirées d’attente aux flambeaux. La friture traditionnelle d’une barbotte dans son jus, permettez- moi d’ajouter, puisque je fus silencieux, somme toute, jusqu’ici, n’est pas plus effroyable, pour le poisson, que la perspective que Joë lui offrait auparavant de mordre à un ver imbibé de jus de chique. Et d’ailleurs, que direz-vous des tabacs noirs qui piquent la langue? Ne vous ont-ils pas donné l’impression que vous mordiez à un hameçon? Aux prises avec certaines parties de pêche en eau morte, et le tabac en feuilles de Joë Folcu, le pêcheur, quelquefois, n’est pas plus à plaindre que le poisson, ne serait-ce qu’une barbotte, le ventre dans la boue, les moustaches molles et les yeux sans phosphore. Deux Chiens Pour Un Seul Célibataire. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait eu la vie sauve, il y a cinq ans, grâce à sa chienne de garde. Aujourd’hui le fils de cette chienne vient de le retenir de convoler. C’est donc à des chiens qu’il doit la vie et le célibat saufs. La race canine peut être utile à plus d’un égard. (Afin de nous conformer au respect qu’inspirent habituellement ces deux états -la vie et le célibat - nous invitons le lecteur à ne pas les confondre en jugeant de la morale attachée à ce conte.) (Dès qu’il songe à l’héroïsme attribué aux deux bêtes, le même lecteur doit, en outre, chasser de son esprit les quiproquos rendus possibles par cette similitude. Ces exploits de chiens n’ont aucun rapport entre eux, bien que le fils ait renouvelé celui de sa mère. Les circonstances l’y avaient prédisposé, tout comme Joë Folcu, le rescapé, en profita, sans plus. L’attitude de la chienne-mère n’avait pas inspiré la désinvolture de son chien-fils.) Il y a cinq ans, Joë s’était donc assuré les services d’une chienne saint-bernard. Le jour, elle gardait l’échoppe ; la nuit, son maître. Avant qu’un incendie éclatât chez le marchand de tabac en feuilles la chienne avait eu une portée de race. Comme les petits, la nuit, troublaient le sommeil du maître, il avait imaginé, et les dieux lui furent favorables, de séparer la mère de ses fils. La chienne passait donc la nuit près de son maître, et les chiens reposaient en bas, dans la cuisine. C’est ainsi que le saint-bernard se trouvait en laisse, attachée à une « patte » du lit, dans la chambre de Joë, afin qu’elle ne pût descendre à la cuisine et négliger en même temps ses premiers devoirs de chienne de garde. Lorsque la fumée eut envahi la chambre, la saint-bernard, incapable de se porter au secours de sa progéniture, avait plongé ses crocs dans l’épaule de son maître, et avec les meilleurs intentions du monde, puisqu’elle désirait le traîner vers la fenêtre, faute de mieux et le projeter au dehors. Joë Folcu avait le sommeil dur, mais l’inconscience, causée par l’asphyxie, était plus dure encore. Au pied de sa fenêtre, dans un banc de neige de son jardin, où il venait de s’enfoncer en robe de nuit, le froid eut raison de son absence mentale. Et, lorsqu’il ouvrit un oeil hébété, ce fut pour reconnaître que sa chienne se balançait, au bout de sa laisse, à deux pieds du sol. Après avoir sauvé son maître, la saint-bernard avait voulu le rejoindre, mais la « patte » du lit, plus haut, dans la chambre de Joë, l’en avait « quelque peu » empêchée. Quand aux petits de la chienne défunte, laissés dans la cuisine, selon l’usage, de quatre qu’ils étaient, au moment de les confier à leur « boîte à chiens », les pompiers n’en avaient retrouvé qu’un seul de « convenable ». Les autres furent enterrés avec leur mère. On comprendra maintenant l’estime que Joë portait au seul survivant de ce désastre. Le fils de la mère héroïque n’était peut-être pas racé, mais d’un saint-bernard il avait conservé les grosses pattes, les grandes oreilles pendantes et la taille épaisse. Pour les yeux, c’étaient bien ceux de sa mère, des yeux « immenses » et soumis, les yeux d’un esclave dévoué qui se prévaut d’une dynastie d’esclaves. En reconnaissance des exploits accomplis par sa mère, la belle chienne saint-bernard pure race, Joë était « tout soin » pour le fils. L’hiver, il lui enveloppait les oreilles. L’animal mangeait à sa table et couchait, sans laisse, cette fois, dans sa chambre, et sous le lit où se trouvait un coussin de duvet. Ma foi, il lui aurait bien donné à manger dans sa main, comme à un cheval, mais le chien, si « aimé » qu’il fût, n’était somme toute qu’un bâtard. Et c’est bien ainsi que la servante de Joë Folcu se le représentait: un affreux bâtard que son maître gâtait « sans bon sens ». Adélaïde avait d’autres raisons pour mépriser le chien survivant de Joë Folcu. Ce « fils de l’autre » ne la privait-il pas des attentions qu’elle était en droit d’attendre du marchand de tabac en feuilles? Joë était d’un caractère entier. Comment aurait-il pu distribuer avec égalité, des « petits soins » à son chien et à une servante? Adélaïde, comme la coutume le voulait dans sa propre famille, désirait se faire épouser par un homme qui fût « quelqu’un » dans la paroisse. C’est avec cette intention bien arrêtée qu’elle s’était mise au service de Joë Folcu, marchand paroissial de tabac en feuilles. « Prise de court », en présence de l’amour « grandissant » qu’éprouvait son maître pour le « chien-souvenir » (comme elle se plaisait à le surnommer), Adélaïde, qui détestait, et pour cause, le bâtard, avait résolu de changer son jeu. -Si je me rapproche du chien, s’était-elle dit, peut-être nous rencontrerons-nous, en définitive? Et c’est à partir de ce moment que le chien eût été « aux petits oiseaux », partagé qu’il serait entre son maître et la servante, s’il n’avait deviné le peu de sincérité que mettait Adélaïde à le gâter. Malheureusement pour lui, Joë n’était pas toujours à ses côtés. En l’absence du maître, loin de l’appeler « ma crotte en or » et de lui gratter les oreilles (soin délicat qu’apprécie toujours un chien aux prises avec les puces), Adélaïde lui allongeait plutôt le pied au derrière, chaque fois qu’il avait le nez dans un bol de lait. Même si un chien est bâtard et d’une mère qu’il n’a point choisie, il était difficile à la « crotte en or » de s’aguerrir à un tel traitement. Ainsi, de son côté, le chien avait-il changé sa docilité envers la servante en une rancoeur de chien. Chaque fois qu’Adélaïde l’approchait, et surtout en présence du maître, il la lui exprimait par des grognements. Joë, qui faisait confiance à son chien, ne put que lui donner raison. Un chien, habituellement, s’était-il dit, reconnaît de loin un criminel, et ne le juge pas qu’à ses pistes. Les chiens ne sont bons que pour ceux qui le méritent. Adélaïde ne pouvait être digne de sa maison sans que la « crotte en or » ne l’en reconnût. Aujourd’hui Joë Folcu partage sa solitude avec son chien. C’est à la race canine qu’il doit d’avoir conservé et la vie et le célibat saufs. Cette Fois-Là, Il Grêlait Du Sucre D’Erable. Étions-nous au milieu de mars, ou vers la fin, lorsque Joë Folcu, en manches de chemise avait mis le nez dehors, sur le seuil de sa porte? -Un vrai beau temps pour faire les sucres! s’était-il écrié. L’oeil rivé sur les érablières, qui fermaient l’horizon, la brise ne l’avait pas incommodé, bien qu’il fût aussi en chaussettes. Pour une fois, le petit noroît n’avait pas incité les combles de sa maison à hurler, comme si un matou y eût été enfermé. La neige recouvrait encore les labours, mais elle était plutôt « au baissant » ; les piquets de clôture, plus hauts que la veille. Sous le soleil, la croûte s’effritait, près de la galerie, et des craquements rappelaient quelquefois le passage d’une raquette. Ce n’était pas encore le moment des corneilles, mais peut-être bien celui des outardes. Dans la brise déjà printanière, Joë Folcu avait évoqué le temps des sucres. Une odeur de sirop lui montait au nez. Ma foi, ses oreilles forçaient la saison puisqu’elles percevaient, à l’avance, la symphonie des chalumeaux s’égouttant contre le fond des chaudières suspendues à chaque arbre. De toutes les cabanes qu’il avait visitées, l’eau d’érable bouillonnait entre les chansons des sucriers. Sur la jonchée de l’automne dernier, quelques neiges attardées s’étalaient, dans le sous-bois, comme autant de bavures d’écume sur le sirop des chaudrons. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, en était là, dans ses conceptions d’une érablière poétique, lorsque la brise, dépoétisée, lui avait subitement apporté une odeur de bois brûlé. -Oh! Ah! Ah! s’était écrié, tout en flairant, l’oeil demi-clos, comme un chien en arrêt. Ça serait-y que les sucres sont commencés? Il ne pouvait y avoir d’erreur. La brise était venue de l’érablière la plus voisine. Quelqu’un, sans doute, venait « d’allumer » dans une cabane à sucre. Puisqu’on nettoyait déjà les chaudrons à l’eau bouillante, les arbres allaient être entaillés. Est-ce que la belle température ne s’y prêtait pas? C’était un dimanche. Joë Folcu ne pouvait éviter une si bonne occasion de monter aux bois en curieux, de se porter au-devant d’un printemps si hâtif. Le temps de fouiller quelques tiroirs, et d’appliquer les verrous, et l’amateur de sucre était monté en raquettes sur la neige. L’excursion vers le bois était bien quelque peu retardée par la croûte cassante, mais quand même Joë Folcu y allait crânement et en sifflotant. En trois heures, la température, surtout en mars, peut facilement varier. Le temps s’était assombri, vers l’heure du midi. Sur la croûte, le raquetteur portait encore son ombre à ses pieds, mais le vent raidissait. Si Joë Folcu, à mi-chemin entre le village de Saint-Ours et le bois, n’avait pas aperçu une longue fumée s’élevant de la prochaine érablière, il y a tout lieu de croire qu’il eût rebroussé chemin. Mais puisque le temps s’était montré si printanier, et qu’on allait sans doute entailler, le marchand de tabac en feuilles n’était pas homme à craindre une transfiguration à trois milles du village. -Quand on va aux sucres, s’était-il dit, le goût du sucre l’emporte toujours. Mais la croûte des champs avait déjà coupé plusieurs nerfs de ses raquettes et, de plus, le marcheur voyageait cette fois sans ombre. Maintenant que le grand vent « siffle » à ses oreilles, il n’entend plus la symphonie des chalumeaux « goutteux ». Je crois même que la fumée des cabanes s’effiloche au-dessus de la forêt de plus en plus lointaine. Que d’enthousiasme le froid n’a-t-il pas abattu! Lorsque Joë Folcu rebroussa chemin, à un mille de la forêt, il n’alla plus à la rencontre d’un printemps hâtif, mais d’une belle giboulée de mars. Avant que les grêlons se missent à tomber droit, une première bordée de neige s’était mêlée au plus beau des printemps. Cette neige, ou pour mieux dire, la poudre des vents, s’était changée en bourrasque. Sur la croûte, les champs remuaient comme un fleuve en débâcle. Elle descendait de l’ouest, la giboulée de mars. On eût dit qu’elle fauchait à vide un pays sans herbage, tout en soulevant la poussière d’une moisson illusoire. L’homme aux pieds palmés ne savait pas si sa raquette touchait le fond, ou reposait sur des remous. La tempête, maintenant, lui donnait dans le dos. Elle lui avait confié, semblait- il, les guidons d’une bête en course le mors aux dents. Le voyageur emporté tire maintenant de tout son poids vers l’arrière, les bras tendus vers l’avant, comme s’il eût protesté en sens inverse. Joë Folcu ne doit pas tomber sous le poids du vent. Sa chance est d’être debout, la tuque enfoncée jusqu’au menton. Par les mailles de cette laine, il sait maintenant qu’il n’y a plus rien à voir. Il ne lui reste qu’à suivre cette giboulée, sans se laisser distraire par des odeurs fictives de sucre d’érable. Mais c’est par les mailles de sa laine que Joë peut respirer. Notre homme sait tout cela et s’y conforme. Subitement, Joë Folcu vient de s’apercevoir qu’il n’est pas seul dans la tempête. Par les mailles de laine, il reconnaît, à ses côtés, à sa hauteur, dans la bourrasque, un être en marche, et qui le mime, apparemment. Qui est cet homme? Reviendrait-il des sucres? Si Joë Folcu incline sa course vers l’autre, celui-ci change de même la sienne afin de conserver ses distances. Sans le devancer ni tirer de l’arrière, l’autre l’a vu et l’évite. Tous les deux, la tuque recouvre leur visage. Le même vent les a saupoudrés. Lequel contrefait l’autre? Qui est le double de l’autre? Maintenant, si l’un s’arrête pour souffler, l’autre fait de même. Ils repartent ensemble du même pas, par le pied droit, semble-t-il. Ne frappent-ils pas de la même main, sur la même cuisse. Jusqu’ici, ni l’un ni l’autre n’est tombé. C’est à ce moment que la grêle s’est mise à tomber. C’est à présent qu’ils vont s’entendre marcher sur trois pouces de grêlons. Joë Folcu attendait cet instant. S’il s’est mis à douter de ses yeux, derrière la laine de sa tuque, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie des vents, le tromper de nouveau. Parmi les grêlons qui tombent droit, il s’arrête pour écouter la raquette de l’autre et son fracas. L’homme qui revient des sucres, rendu invisible par le rideau de perles, aurait-il changé de course, puisqu’il ne le retrouve plus? A-t-il changé de course? Aurait-il deviné ses intentions? Chaque fois, il eût fallu une coïncidence puisque l’autre ne le voit ni ne l’entend, enveloppé qu’il est dans son propre fracas de marcheur sur les grêlons. Joë Folcu a mis du temps à sortir de la bourrasque, et beaucoup d’application. Il savait combien il était important de ne pas tomber. Si un homme tombe, sous une giboulée de mars, il s’endort de fatigue. S’il pleut... Souvent, c’est par une pluie abondante que s’achève la giboulée, et sur une autre poussée de froid. La nouvelle formation d’une croûte sur les neiges ne « manque » jamais un homme épuisé par cinq heures de raquette. Joë Folcu savait tout cela, mais il a mis du temps à comprendre que l’autre homme, dans la tempête, n’était qu’un distillateur de whisky, un contrebandier d’alcool qui avait trompé toutes les surveillances en abritant, pour l’hiver, son alambic dans la cabane à sucre la moins éloignée du village. Par un beau matin de mars, au seuil de sa porte, c’était bien la fumée de l’autre, au-dessus de l’érablière, que Joë Folcu, amateur de parties de sucre, avait confondue avec un retour prématuré du printemps. « Les Rats Aient Leur Cadavre, Et Dieu, Leur Ame! » Les rats viennent d’Asie. Après avoir conquis l’Europe et, en particulier, les gibets de France et les égouts d’Italie, ils descendaient au Canada d’une cale de vaisseau, à Kingston, vers 1800, et s’emparaient de nos greniers. Le seul que possède Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, lui vient de son propre buffet. C’est un rat gris, de la famille des surmulots originaires des rives de la Caspienne. Il a la forme et les dimensions d’un vieux soulier ; ses yeux, la fixité inamovible des boutons et sa queue, le désordre d’un lacet. Pour s’organiser, en France, contre l’invasion des rats, on dut transporter le gibet de Montfaucon derrière La Villette, la sépulture des suppliciés qu’on enterrait la nuit. En quelques heures, des bouchers en tuèrent vingt-six mille. Joë, qui répugnait au sang, s’était contenté, tout simplement, de domestiquer le sien. Voilà bien une sagesse toute saintoursienne. Le rat gris de Joë Folcu, rongeur en captivité qui ne peut se multiplier, et envahir par conséquent son maître, est plus fort que le rat noir. Au contraire des autres, il a la queue plus courte que le corps. Il serait inutile de le décrire plus avant. À quoi bon parler de ses flancs gris, puisque souvent des rats noirs ont le dos et les pattes gris. Cette captivité, le rat la partageait donc avec le chat de Joë Folcu, dans la maison et l’échoppe du marchand de tabac en feuilles. Le félin et le rongeur faisaient bon ménage, tous deux ne pouvant se multiplier. Nous ne dirons pas que le chat, par camaraderie, ait allaité le rat, comme on peut le voir dans certaines photos truquées et distribuées par des clubs humanitaires. Mais le chat se contentait, à l’heure des repas, d’un bol de lait, tandis que le rat se repaissait de fromage. Joë n’avait pas tort de nourrir son rat au fromage. Ça retarde l’appétit. Au chapitre de l’appétit concédé aux rats, et qu’il voulait par conséquent éviter, laissons la parole au marchand de tabac en feuilles, si plagiaire soit-il des quelques auteurs qui s’inscrivirent à l’histoire des rongeurs. Je me devais de ne pas nourrir ce rat à la viande, ni aux céréales, car il serait devenu exigeant. Avide de chair humaine le rat venu d’Asie s’était d’abord précipité sur les gibets, en particulier sur celui de la place Montfaucon. Selon Robert Goffin, cité par Joë Folcu, de Saint-Ours, c’est là que se trouve le célèbre gibet comprenant une énorme plate-forme assise sur des quartiers de pierre de taille et entourée d’une rampe. Sous la plate-forme se trouve aussi une énorme cave qui sert de charnier pour les cadavres et les condamnés descendus du gibet. « Voilà la grande réserve de nourriture pour les rats de Paris. » Élevé à la viande, ajoutait Joë Folcu, je craignais que mon rat me choisît comme hors- d’oeuvre. Le rat de Joë était né dans un buffet mais il n’y avait pas lieu qu’il se multipliât jusqu’à saigner les siens sur les planchers mêmes du marchand de tabac en feuilles. Il est également dangereux d’habituer les rats aux céréales comme petit déjeuner. Arrivaient-ils autrefois dans un champ, de poursuivre Joë Folcu, selon les propos d’Elien, ils en détruisaient la moisson et grimpaient dans les arbres pour en manger les fruits. Mais ils étaient souvent détruits par des nuées d’oiseaux de proie qui les suivaient dans leur migration, et par des renards. Ce genre de rats, en tout pareils à celui qu’élève Joë Folcu, « ont la taille de l’ichneumon. Farouches, ils mordent et leurs dents sont assez fortes pour ronger le fer... » Or, le chat et le rat de Joë mangeaient, qui un fromage et l’autre dans un bol de lait, se tournaient le dos. Leurs jeux étaient différents, et pour cause. Le chat n’aimait pas le rat outre mesure, mais pour interrompre sa course et le tourner sur le dos, il y mettait la manière et ses griffes étaient fermées comme des poings. De son côté, le rat, qui pouvait « ronger du fer », n’aiguisait pas ses dents contre les flancs du chat. Il reste que les deux adversaires, de par leurs ancêtres, cachaient leurs yeux et leurs intentions de carnivores. Joë se doit de l’admettre aujourd’hui. Le drame s’est produit un vendredi, jour maigre. Un jour qu’il devait s’absenter, le marchand de tabac en feuilles avait eu l’idée d’attacher son chat à une « patte » du poêle, dans l’arrière- cuisine de son échoppe. Comme le félin avait un goût tout particulier pour les oiseaux, le maître, désirant protéger son canari, avait d’abord garni d’un collier à grelots le cou de son chat. En temps ordinaire, l’oiseau en cage, dès que le chat s’en approchait, averti qu’il était du danger par les grelots, donnait de la voix. C’est ainsi que Joë pouvait intervenir, à l’aide d’un balai. Or, pour obvier à son absence, Joë avait cette fois-là attaché son chat à une « patte » du poêle. La corde était assez longue pour que le chat pût prendre ses ébats, mais assez courte pour que la cage de l’oiseau fût hors de portée. C’est le moment qu’avait choisi maître rat pour donner libre cours à ses instincts d’asiatique. Pour arriver à leur but, nous dit Goffin, les rats font des travaux de sape. Il n’est rien à leur épreuve. Ils creusent des souterrains, prolongent des galeries, affectent des terriers dont ils chassent les hôtes. Dans d’autres endroits, ils se concentrent autour d’un point particulièrement propice à leurs besoins. Le rat de Joë Folcu n’avait pas à creuser une galerie pour s’emparer du chat par surprise. Mais il fallait toutefois qu’il tînt compte de la vitesse et de l’adresse du chat au bout de sa corde. L’ennemi était attaché, mais libre quand même de se défendre. C’est ici que le rat fut digne de ses ancêtres. Dans son oeil fixe comme un bouton de soulier, il pouvait y avoir de la malice, et plus de malice que dans un soulier. Comment le rat pouvait-il, en somme, placer le chat à sa merci au bout de sa corde? L’endormir? Mais par quel sortilège? La manoeuvre fut beaucoup plus simple. Comme le « chouchou » faisait une sieste, près du poêle, sur son petit derrière feutré, le rat s’en était approché jusqu’à lui gratter le bout du museau d’une patte autoritaire. L’autre, indigné d’une telle audace, et comptant sur la corde qui lui accordait du jeu, avait chargé comme un sanglier, mais non avec la prudence d’un tigre. Le tour était joué. Au bout de la corde subitement raidie, le chat s’était affaissé, comme un pendu horizontal. Son inconscience n’eût pas été de longue durée si le rat ne l’avait proprement saigné, puis mangé de moitié, sans autre procès. ................................................ Pour les chats habitués à la douceur des hommes, nous dirons comme des anciens suppliciés: « Que les rats aient leurs corps, et Dieu, leur âme! » Un Purgatif A Toute Epreuve. L’idiosyncrasie, qu’il ne faut pas confondre avec la synthèse d’un idiot encrassé, n’est rien, somme toute, qu’« une résolution individuelle propre à chaque individu ». En d’autres termes, d’aucuns ne peuvent manger de porc sans « tomber dans les pommes » ; d’autres mangent du concombre au lit. Et voici ce qu’en pense Joë Folcu, chaque fois qu’il entend mettre son tabac à l’abri des indigestions et autre mal « synchronisé ». N’est-il pas de bons mangeurs qui entreront en transes, dès qu’ils auront mangé du poulet? Il en est même qui perdent la vue et ne la recouvreront qu’à l’aide d’une piqûre d’un sérum tiré du sang de poulet. D’autres ne peuvent endurer du jaune d’oeuf sur leur peau, surtout celle de la main. Une goutte de jaune provoque chez eux une éruption en tout semblable à une bulle d’eau. Jamais ces malaises ne se produiront avec une goutte de jus de tabac, ou même une centaine de bouffées de bon tabac. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’entend pas définir les causes de l’idiosyncrasie, ou les expliquer. Chacun son rôle, et les médecins en ont un à remplir. Mais Joë a pu observer nombre de cas idiosyncrasiques et les classifier par ordre de gourmandise, du moment que le tabac en feuilles et sa consommation n’entreraient pas en cause. Combien de personnes, même dans les pays froids, ne sauraient endurer que leur peau vînt en contact avec les tricots? La laine, pourtant tressée contre les refroidissements, leur procure un frisson nerveux de tout l’épiderme et pousse même le client jusqu’au grincement de dents. En est-il qui dormiraient en été sans se recouvrir de laine? La vue de l’eau, qu’elle soit d’un lac, ou d’un seau, porte l’un à grincer des dents, comme au contact d’une laine, tandis qu’un autre ne saurait enfoncer un doigt dans l’eau froide, sans ressentir une impression égale au choc nerveux d’une aiguille pénétrant dans la chair d’une pomme. N’est-il pas incompréhensible, pourtant, qu’un écolier puisse promener ses ongles sur des ardoises, ou sur le tableau noir, sans tressaillir? Des chats ne peuvent supporter le son d’un violon ; des chiens, celui d’une flûte. Pourtant, la guimbarde et sa languette d’acier ne « dérangent » pas certain chef d’orchestre. Ici, pour expliquer la cause de ces malaises, et sans que son tabac n’y entre en ligne de compte, Joë Folcu récite par coeur du dictionnaire, comme un médecin parlerait des maux de ses clients. On dit que ceux-ci profitent d’une incompréhension pour guérir. On connaît des individus, de poursuivre le charlatan, qui sont d’une extrême sensibilité à certains médicaments, comme l’iode, à certains aliments, comme les fraises, ou les moules, à certaines odeurs, à certaines radiations. En d’autres termes, de préciser Joë Folcu, on dirait un estomac suffisamment troué pour que certains éléments y passent d’emblée, sans coup férir. C’est à ce moment de son récit que Joë Folcu s’éloigne quelque peu des abrégés, pour entrer dans ses souvenirs personnels. Il était temps, car des gouttes perlaient sous le fourneau de certaines pipes. Des écouteurs commençaient à perdre leur jus. Avant l’âge de trente-cinq ans, dit-il, l’eau-de- vie distillée des céréales, c’est-à-dire le gin, venait toujours à mon secours, les lendemains de mes libations par trop généreuses. La digestion faite de mes quelques « douzaines » de bière, un fond de genièvre m’aidait toujours à sortir de mon lit. Je dois prévenir mes auditeurs, de poursuivre Joë. À cette époque, je ne souffrais pas d’idiosyncrasie, quant à la bière et au gin matinal. Je ne devais pas m’en repentir puisque cette eau-de-vie m’amenait, de verre en verre, à confier mes chagrins à la bière. Et c’est ainsi que je me mettais au lit, le soir venu, assuré que la gueule de bois serait bravement combattue. Or, c’est vers l’âge de trente-cinq ans que je fus atteint de l’idiosyncrasie. De mon côté, ou à mon tour, je passai rapidement à une extrême sensibilité quant au gin. Chose curieuse, cette eau-de-vie me donnait, comme on dit, sur l’intestin. Dois-je conclure que le gin passait tout droit? Comment pouvais-je remplacer un gin qui seul, à cette époque, pouvait offrir des consultations qui me convenaient? Recourir immédiatement à la bière, n’était-ce pas m’exposer à retourner à la taverne avant l’heure du midi? N’oubliez pas que je me devais, et à mes clients, de passer l’après-midi derrière le comptoir de mon échoppe de marchand de tabac en feuilles. Chacun son tour d’être attablé devant un comptoir. Puisque le genièvre, parmi les habitudes contractées par le marchand de tabac en feuilles, se suppléait à la dépression des lendemains de bière, et lui permettait aussi de supporter l’attente des soirées mises au service de cette même bière, il était devenu intolérable au pauvre Joë Folcu de supprimer le gin, parce que la bière lui aurait également été interdite. Les autres boissons ne lui convenant pas (on ne se complaît pas facilement, à trente-cinq ans, à toutes les variétés), Joë avait dû renoncer à ses libations du soir. En l’absence d’un gin idiosyncrasique, ou par trop purgatif, les lendemains eussent été trop asséchés. Et c’est ainsi que Joë Folcu est aujourd’hui continent, et que ses innombrables « menteries », conçues à tête reposée, et rédigées à jeun, sous forme de conte, donnent à son immense auditoire une certaine vraisemblance. Mais le conteur en feuilles, qui doit à l’idiosyncrasie une grande partie de ses réactions intestinales contre l’absorption des gins hollandais, ne saura jamais qu’une âme charitable avait ajouté, tous les matins, à sa boisson matinale, 15 grammes d’« eau-de-vie allemande » et 15 autres grammes de sirop de nerprun, prescription absolument infaillible aux lambins. Deux Miracles Non Réclamés. Lorsque Joë Folcu revint à Saint-Ours de son premier voyage aux États-Unis, contrairement à son voisin Loisel qui rentrait de Rome, l’an dernier, à la même époque, le quai de la gare était désert. Quelle solitude! Après la rumeur du grand New York et la ferraille du train, le marchand de tabac en feuilles n’avait retrouvé que celle des grenouilles et des criquets, un ronronnement amplifié par le calme forain. Quelle transition et quelle invitation au dépit! Joë Folcu ne s’était pas attendu à une délégation de toutes les sociétés paroissiales, à la fanfare du collège et à une représentation « proportionnelle » du Conseil municipal, maire en tête, et le collier en place. Comme Loisel, il ne rentrait pas d’un voyage à Rome. -Quand même, avait-il bougonné sur le bout de la gare, pour un Saintoursois qui rentre des « États », après trois mois d’absence, tandis que tant d’autres n’en sont jamais revenus, c’est pas « smart » pour les adeptes « du retour à la terre ». Et dans les fils du télégraphe, la brise chantait comme une eau qui bout, et Joë Folcu s’était demandé s’il n’avait pas confondu cette rumeur avec celle de sa pression artérielle contre ses propres tympans. Avant que Saint-Ours eût connu la publicité faite aux « voyages organisés », un homme qui se destinait à la postérité se devait d’entreprendre, au choix, une croisière payée en Europe ou un voyage aux États-Unis. « L’homme qu’a vu le Pape », c’est ainsi que l’on désignait le voyageur de retour, conservait auprès de ses paroissiens une dignité indissoluble. Cet honneur rejaillissait même sur ses enfants, surtout après sa mort. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui ne pouvait s’attendre à être choisi pour remplir une telle mission (bien qu’il eût accompli toutes les démarches en sous-main) s’était en définitive décidé pour un voyage aux « États ». On sait qu’une randonnée d’une telle envergure compense habituellement les frais de voyage. Il suffit de parler des « États » à ceux qui n’ont pas dépassé le bout de leur terre pour n’avoir pas à regretter les dépenses d’une « telle absence ». Pendant les longues soirées « du bon vieux temps », ne fait-on pas figure d’oracle? Tout le monde ne peut dire, en matière de préambule: « Le Saint Père me disait donc... » Il n’est déjà pas si mal de pouvoir commencer une discussion par ces mots ronflants: « Alors donc, dans le temps que j’étais aux « États »... » Or, le retour fameux des fameux « États » ayant mal commencé, puisque personne, en fait, ne s’était trouvé à la gare, Joë Folcu avait décidé de « rentrer » pour le moins dans son argent. -Puisque personne ici ne s’intéresse aux nouvelles des « États », avait-il conclu, on va au moins savoir qu’un voyage aux « États » n’a jamais rendu personne plus fou qu’il n’était!!! On saura qu’aux « États » on peut apprendre des « trucs payants ». Et c’est dans cet état d’esprit que Joë Folcu avait « regagné » son échoppe de tabac en feuilles. (Nous dirons ici, à la faveur des Saintoursois, qu’ils se seraient portés en foule à l’arrivée du train, si le bedeau, mis au courant de l’itinéraire du voyageur par une lettre, eût pu répandre la nouvelle. Mais une indisposition l’avait retenu à la maison. De plus, il souffrait d’une extinction de voix.) C’est « individuellement » que Joë fut accueilli, après qu’il eut ouvert sa boutique aux clients. Jamais il ne pardonna cet affront. Il aurait préféré que son retour fût célébré par un « attroupement ». Et le premier Saintoursois qui mordit au « truc des États » fut précisément le bedeau, le seul responsable du piteux « retour à la terre ». C’est à la taverne du village, lieu habituel de réunion, que la première séance du truc s’était exercée. -Bedeau, avait crié le « retour des États », savais-tu qu’aux States on sert de la bière avec la mousse au fond du verre? -À Rome, j’ne sais pas, avait rétorqué le bedeau, mais aux « États », jamais. -As-tu dix piastres à gager? -T’es pas capable de « m’accoter »! -Mon commerce de tabac en feuilles, ma boutique et tout mon stock, contre ta grange et son foin, ton écurie et ses animaux. Toutes les respirations de la taverne étaient suspendues. Aucune fumée ne montait plus des pipes, même que personne ne cracha pendant les quelques minutes qui suivirent le défi. -T’as bien dit le collet de la bière au fond des verres? s’enquit le maire même du village. -Comme j’ai dit, et comme je vais faire, releva Joë Folcu. Avant qu’il s’exécutât, chacun y était allé d’un pari, l’un d’une moisson de blé, qui un troupeau de vaches laitières, qui une batteuse, etc. De son côté, Joë avait répondu à ces paris en engageant les trois terres dont il devait hériter de son père. Deux verres de bière, dont l’un était plus petit que l’autre, avaient suffi pour la démonstration. -On n’arrive pas des « États » pour rien, avait-il conclu en se mettant à l’oeuvre. La bière avait d’abord été versée dans le plus petit des verres. L’autre récipient, de plus grandes dimensions, posé en entonnoir contre le premier verre, comme si l’entonnoir eût mouché l’autre, c’est-à-dire un verre fiché dans l’autre, nez à nez, il avait suffi de chavirer le tout pour que la bière du petit verre, déposée au fond de l’autre verre, y fût demeurée quelques secondes avant de s’engager dans la bière qui la surmontait. En pleine stupéfaction, si on avait donné à choisir entre un voyage gratis à Rome, et une randonnée chez les Américains, à la clientèle de la taverne, il y a tout à parier qu’une bonne partie de Saint-Ours eût passé aux States. Joë Folcu mit à profit un autre truc américain, pour « rentrer » dans ses dépenses de voyage. Mais cette fois, et par prudence, il l’exerça dans un autre village. -Voyez-vous, messieurs, avait-il soumis à un autre auditoire... de taverne, naturellement, les « États » ont découvert que tous les chats de fourrure jaune et blanche ont une prédilection pour la moutarde. Même qu’ils en mangent de préférence à tous les plats les mieux présentés. Et, avisant le matou du tavernier, qui présentait les couleurs requises pour ses expériences, Joë Folcu avait engagé des paris, savoir que le chat, grand mangeur de moutarde qui s’ignore, allait préférer, à l’instant même, de la moutarde à un bol de lait fraîchement trait. Joë Folcu avait eu raison de ses opposants. Sur le comptoir même de la taverne, le chat ne s’était pas dirigé vers le bol de lait, car il lui avait, auparavant, « beurré » le derrière de moutarde. Anxieux de se libérer de sa « mouche de moutarde », le chat avait d’abord traîné son derrière sur le comptoir puis se l’était pourléché rageusement. Et c’est ainsi que Joë Folcu, en deux séances de trucs américains, avait pu se rembourser d’un voyage instructif. Entre Bossus Les Boiteux Sont Valets. Lorsque le bossu Aurèle prit le train pour Montréal, il était vêtu de neuf et la température, à Saint-Ours, dépassait toute espérance. -Mais Aurèle, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’en portait pas moins sa bosse, comme une gorge de pigeon dans le dos... Pas une fois, ce mot, qui manque de charité, n’eût affecté le bossu, même si Joë Folcu l’avait amplifié en passant sa main, comme le veut l’usage, sur sa bosse. Dans un paysage pluvieux, la présence d’un bossu apporte la chance, dit-on, si la bosse est flattée à l’insu de l’infirme. Mais cette fois Aurèle était au-dessus de toutes les superstitions. Qu’on ait ou non touché sa bosse, il faisait beau à la gare et dans son coeur. Pour la première fois de sa vie, Aurèle se rendait à Montréal avec un « rendez-vous » dans sa poche. D’habitude, Aurèle attirait la pitié dans le village. Chaque fois qu’il se postait quelque part, sa présence faisait groupe. Le dimanche, à la sortie de la grand-messe, il formait le noyau d’une petite foule après la criée, devant le kiosque du parc. Non pas qu’il eût plus d’esprit qu’un autre bossu, ou qu’il tînt lieu d’oracle, ou que sa bosse portât chance à quiconque y posait la main. Mais il était humain, dans un village comme Saint-Ours, que les infirmes ne fussent pas mis au rancart. On se devait de leur tenir compagnie et ce pauvre Aurèle en était devenu vaniteux. Toutefois, les jeunes filles évitaient Aurèle. Elles s’en écartaient même. Est-ce à dire que ses succès auprès des hommes entretenaient une certaine timidité chez elles? Causer avec Aurèle, dans le parc, devant le bureau de poste, ou devant la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’était-ce pas s’exposer à devenir le centre d’un attroupement? Il faut dire aussi que les jeunes Saintoursoises craignaient de se trouver en tête à tête avec l’infirme. Que serait devenu leur succès auprès des autres jeunes gens de la paroisse? On peut adresser la parole, de temps à autre, au plus infirme des estropiés. Mais il n’est pas recommandable de trop récidiver. Ce serait s’exposer à des badinages de mauvais aloi. -Qu’est-ce que tu y trouves donc, toué, au bossu, pour y parler quand il est seul? Sa bosse va- t-elle t’apporter de nouveaux cavaliers? Devant une telle déficience de jeunes filles, et songeant au mariage comme tout Saintoursois, Aurèle avait eu recours aux petites annonces « des âmes seules » ou « d’élites ». Après une correspondance échevelée d’une couple de mois, enfin une âme incomprise avait brûlé ses ailes. Mon Dieu! qu’il faisait beau à la gare de Saint-Roch, en face de Saint-Ours, et dans le coeur d’Aurèle, dès que le train se mit en marche pour Montréal. Une correspondante montréalaise avait exprimé le désir enfin de le rencontrer sur la place d’Armes et de se faire accompagner dans un restaurant. Sur le quai de la gare, ses amis les plus intimes l’avaient escorté. On savait, pour avoir pris connaissance de la dernière lettre, que ce pauvre Aurèle se rendait à Montréal pour y prendre femme. L’infirme, savait-on de même, n’avait pas caché à sa correspondante la courbe de son dos. Pour qu’une fille consentît à l’inviter, il fallait tout de même qu’elle fût d’élite, ou bougrement « âme seule ». Et lorsque le bossu descendit à Montréal, ses yeux étaient boursouflés et quelque peu rougis. La suie l’avait-il incommodé, ou le pauvre Aurèle « débordait-il » de bonheur? Le bossu connaissait cette lettre par coeur: « Mon cher Aurèle, après deux mois de correspondance, je ne peux résister au plaisir de serrer enfin votre main. Les hommes, pour moi, sont des vaniteux qui marchent trop droit. Je n’aime pas qu’ils bombent la poitrine en présence d’une compagne. Ceux-là sont bossus du devant. Je préfère pour époux celui qui s’est familiarisé avec l’humilité, celui qui marche courbé, tel que vous sans doute, sous le poids d’une grande affliction, un malheur de naissance. À ceux-là, la Providence réserve la récompense d’une âme habituée à la souffrance et d’un coeur qui se conserve pur. » Aurèle savait qu’une jeune fille capable de s’exprimer ainsi, à l’égard d’un pauvre bossu, ne pouvait être qu’une âme d’élite. En deux mois de correspondance, il lui avait ouvert son coeur et c’est avec fierté qu’il allait la convaincre de le suivre à Saint-Ours, où la terre de ses ancêtres l’attendait, et la stupéfaction des autres jeunes filles, dont il avait par trop subi la froideur et le dépit. Sur la place d’Armes, tel que convenu, Aurèle s’était placé non loin du monument de Maisonneuve, à l’heure du midi. Il avait bien en poche une photo de sa correspondante, une photo de tête nullement « flattée ». Ces yeux noirs, d’une douceur angélique, ne pouvaient se confondre avec les yeux noircis au crayon des jeunes filles de nos jours et surtout celles des villes. Un ange allait se présenter au pauvre hère. Contrairement à la plupart des rendez-vous, Aurèle n’avait pas à se garnir d’une cravate rouge feu, ou d’un journal plié en quatre sous le bras droit. Des bossus comme Aurèle, il ne pouvait y en avoir deux sur la place d’Armes. Les infirmes n’ont pas à se maquiller pour être reconnus. Il faisait beau dans le coeur de l’infirme, sans qu’on eût à flatter sa bosse à son insu. Depuis une demi- heure qu’il attendait dans l’ombre de Maisonneuve, la bosse de l’infirme semblait se bomber comme le plus vigoureux des « poitrails ». Pour une fois dans sa vie, il était heureux d’être reconnu à sa bosse de bossu. Les mots humains de la lettre s’alignaient dans la mémoire de ce pauvre homme: « J’ai dû, toute ma vie, renoncer à des cavaliers vaniteux de leur torse et à des vantardises de compagnons « hommes forts », des leveurs de poids et des têtes légères. J’aimerai dorénavant un garçon pour son caractère et son coeur et non pour sa désinvolture. » Parmi la foule, plusieurs passantes avaient levé la tête vers ce polichinelle qui parlait seul au pied du monument. Puis elles avaient passé en levant les épaules. Aurèle ne concevait pas qu’il pût inciter à la raillerie ou à la pitié. Le village de Saint-Ours, par humanité, l’avait habitué à plus d’égard. Et lorsqu’une bossue comme lui sortit de la foule, Aurèle, tout à son bonheur, avait bien à son tour haussé les épaules. C’était peut-être un haussement de pitié. Sait-on jamais? Le bonheur donne quelquefois de ces élans de sympathie envers des êtres aussi malheureux que soi. Ce geste, pour un autre, eût passé inaperçu, mais la bossue de la place d’Armes ne pouvait pas l’ignorer. Puis elle avait passé... Tout à son bonheur, Aurèle n’avait pas regardé ses yeux, des yeux angéliques et tout semblables à ceux de la photographie qui reposait contre son coeur. Jamais le pauvre infirme ne sut que c’était ELLE, et lorsque, las d’attendre, il rentra le soir même à Saint-Ours, il dut annoncer à ses amis qu’il l’avait échappé belle. -Pensez- vous que j’allais ramener à Saint- Ours une boiteuse? Et Cette Fois-Là, Le Fleuve Aurait Coulé « en montant » Louis Fréchette, poète couronné, mais conteur nu-tête en présence de l’Éternel -et dont la bonne franquette, quand il racontait une bonne blague, lui vaudra de survivre -mettait généralement les lecteurs de ses contes en appétit, au moyen de préambules qui se prêtaient à toutes les invraisemblances. « C’était dans le temps », écrivait-il, afin de fixer l’époque de son conte, « où le fleuve Saint- Laurent coulait en remontant ». Et si le personnage du conte, pour justifier une intrigue par trop corsée, dépassait les limites convenues de la lucidité, notre conteur national s’en tirait par ces mots d’usage: « Excusez-la, c’est une forçante. » Louis Fréchette, le meilleur conteur après Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles (on le croit du moins à Saint-Ours et peut-être ailleurs), n’était sans doute pas l’auteur de ces formules de politesse. Mais il s’en servait à bon escient et ce lui est une bonne excuse. Un trou, une cheville, n’est-ce pas? Ce cher Fréchette savait-il, lorsqu’il empruntait ainsi à l’usage des bons conteurs, qu’il pût, un jour, se trouver une époque où le fleuve se surprît à couler véritablement en remontant, et sans changer de cours, ni causer d’inondation? Je n’étais pas sur le fleuve, au moment où il aurait fallu ramer à rebours afin de se rendre en aval, et nulle marée improvisée, sur la grève, n’avait mouillé mes pieds. Je tiens plutôt ce récit d’un témoin dont les pieds n’étaient pourtant pas mouillés, quand il s’est rendu compte de cette invraisemblance. Si le conteur Fréchette eût été là, jamais il n’aurait, par la suite, utilisé la formule de politesse en usage dans nos bonnes familles: « Excusez-la, c’est une forçante. » Cette fois-là, où le fleuve Saint-Laurent avait coulé en montant, John Sullivan, le seul témoin de l’événement, avait quitté la rive de l’Hudson, près de New York, pour se rendre en yacht à Québec par le lac Champlain et le Richelieu. Cette randonnée de vacances était fort en vogue avant la guerre. Je l’ai moi-même accomplie en canoë, de Montréal à New York. Je dois vous dire qu’à cette époque j’avais encore des bras et que mes vacances duraient toute la belle saison. À deux, comme le voyage était agréable. Souvent, après un arrêt à Sorel, où nous faisions notre plein de whisky blanc, le bon village de Saint-Ours, en amont, nous confondait avec des sauvages. Je parle, naturellement, de notre teint bronzé par le soleil. Je dirai même, en passant, que c’est au cours d’un de ces voyages que j’ai eu l’honneur, à Saint-Ours, de faire la connaissance du fameux Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Le lendemain, comme nous remettions la pince de notre canoë en plein courant, une bonne partie de la population de Saint-Ours, heureuse de notre manoeuvre, s’était assemblée sur la grève. Je dois dire que nous avions encore le pied marin et des feuilles de tabac piquées dans les cheveux. Le Newyorkais John Sullivan, qui descendait, quelques années plus tard, le Richelieu en yacht, avait-il à son tour connu, en route vers Québec, le Joë Folcu de Saint-Ours, ou tout simplement des bons chantiers maritimes de Sorel, quatre lieues plus loin? L’histoire ne le dit pas, et Joë Folcu ne s’en vante peut-être pas, mais lorsque le yachtman américain dépassa la pointe de Sorel, il devait avoir l’air quelque peu sauvage. De toute façon, un matin que je me promenais sur la jetée du bassin Victoria, avec l’église de Notre-Dame-de-Bon-Secours à ma gauche, et les courants Sainte-Marie à ma droite, un commis du service des signaux, installé dans une cabane de bois, sur le bord du quai, m’avait invité à le remplacer au téléphone. Le pauvre diable, mal initié au slang américain, ne pouvait comprendre l’information que lui demandait, d’un hôtel de Montréal, un certain Newyorkais du nom de John Sullivan. Le liseur des contes de La Patrie a sûrement compris qu’il s’agissait ici de mon yachtman, le navigateur du Richelieu qui s’était proposé la ville de Québec comme objectif de son voyage. Que faisait-il à Montréal? Avait-il laissé son yacht dans le bassin Louise de Québec, à l’abri des marées, pour compléter ses vacances à Montréal? Un peu de chemin de fer, après une randonnée de plusieurs jours en yacht, n’avait rien d’absolument désespéré. Ce raisonnement, je me le suis posé après avoir renseigné mon voyageur en goguette. Mais, somme toute, que demandait-il, par téléphone, que le commis fédéral ne réussissait pas à comprendre? C’était assez simple pour celui qui connaît bien le slang. Monsieur s’inquiétait, tout simplement, de la marée... Arrivé la veille à Montréal, il avait amarré son yacht dans le bassin même de Victoria, et, se croyant à Québec, les changements de niveau dans le fleuve s’étaient posés en problème à son esprit, dès le réveil, dans un hôtel de la rue Windsor. Le pauvre diable, après un arrêt à Saint-Ours, chez Joë Folcu, ou dans les chantiers de Sorel, avait remonté le fleuve Saint-Laurent avec l’intention bien arrêtée de se rendre à Québec, port de marée et d’inquiétudes pour les marins d’eau douce en vacances. Mais oui, ce cher Louis Fréchette ne savait dire si vrai. Cette histoire s’était passée à l’époque bien heureuse où le Saint-Laurent, pour une fois, avait coulé en « remontant ». Une Sauterie Dans Le Nord. En juin, après l’hiver amorphe, tout sautille ou s’envole, à Saint-Ours, depuis les chauves-souris et les crapets, en passant par les crapauds galeux, les bouchons de bière d’épinette, ceux du whisky blanc ; les sauterelles, les criquets et jusqu’au bedeau pendu aux angélus. Après la saison appesantie, tout saute dans la joie sur les ressorts des boggies, parmi les ornières de glaise durcie et les cahots ; en chaloupe, sur les remous, au pied de la digue, où les anguilles font les capricieuses ; à bout de corde, sur les planches des escarpolettes ; dans les fauteuils des balançoires confiées, sur les galeries, aux vieilles filles entêtées à l’ombre des concombres grimpants ; sur le dos des pécores, pendant les semences parmi les labours ; dans les tasseries où le foin n’est jamais assez sec pour les enfants ; dans les hauteurs, d’une branche à l’autre, d’un perchoir à l’autre, d’un paratonnerre à l’autre, d’une croix de couvent ou de collège à celle de la croisée des chemins. Tout cela est bien sautillant pour le pays plat qu’est Saint-Ours et sa population de petits rentiers. Pas assez, évidemment, pour Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Et c’est pourquoi le chiqueur de tabac fort s’était joint à des camarades afin de passer une bonne fin de semaine dans les Laurentides, le domaine montagneux des pays d’en haut, le pays « sautilleux ». Pour l’homme habitué aux seules pentes conduisant à la rivière, les côtes du nord, une fois l’année, tous les mois de juin, convenaient à son tempérament. « Ici, messieurs », reconnaît Joë Folcu, alors que l’auto le « cantait », dans les virages, contre les épaules de camarades entassés à quatre sur le siège arrière, « les routes viennent à vous, et le bon chauffeur n’a qu’à lever les roues du devant, comme un poulain qui rue à l’inverse et sans se retourner. Ici, messieurs, on rue de face, à cause des scrupules en usage dans les pays d’en haut. » Entre Sainte-Adèle et Sainte-Agathe, jamais le marchand paroissial de tabac en feuilles n’avait déployé autant de gueule, ce fameux après-midi où les côtes et les courbes brassaient sa bière par surcroît. « Si les « sketcheux » du nord sont en peine de descriptions, en voilà pour vous, messieurs ». Pour Joë Folcu, les labours des champs n’étaient, en somme, que les traces de skis laissées au flanc des montagnes. « Oui, messieurs, dans les pays d’en haut, les habitants font labourer leurs terres, pendant l’hiver, par les skieurs des villes. Ici, on ne sait que faire des terres rocheuses. Pour les reconnaître, contre l’horizon, on les embarque les unes sur les autres. » Et parmi les vrombissements du moteur, et le soleil en face, Joë Folcu racontait encore: « Ici, on ne se remet pas au whisky blanc d’un lendemain de bière sans mousse. L’homme qui vient des pays plats ne manque pas de houles dans les parterres bossus. La veille, ça tournait. Le lendemain, le paysage se bouscule sans changer de place. Comme un voyageur qui porte bien la mer, le mal de coeur ne s’en empare qu’après Saint-Jérôme, en descendant, tel un marin qui chambranle, sans boisson, sur les quais. Le nord, avec ses tempêtes figées, n’effraie pas le paysan d’en bas qui a le pied des labours. » Joë des pays plats n’était pas à court de panoramas, lorsqu’il s’est endormi entre les épaules de ses auditeurs. La vallée en estrade se fût sans doute prêtée à plusieurs autres images atmosphériques. Les voyageurs en montagnes n’avaient pas encore atteint la ligne de séparation des eaux. Mais il faut dire que la voiture n’avait pas que levé les roues du devant, en présence des montées. Elle avait aussi rué des roues arrière, en piquant vers les descentes. Ce rythme du berceau avait eu raison du poète, comme d’un bébé en chaise berceuse. Or, dans la soirée, lorsque Joë Folcu s’est éveillé, le grand nord, semblait- il, ne sautillait plus, ni le lit de sangle où il reposait, dans la chambre d’un camp pour le moins bien en équilibre. Mais le rythme du voyage, dans la pièce du bas, sous la chambre de Joë, revivait dans les jambes des autres voyageurs. Si le nord s’était sûrement assoupi, au dehors, le chalet de fin de semaine n’en trépidait pas moins. On dansait, en bas, et nullement comme au collège. -Des créatures! avait conclu le grand voyageur. Et il avait sauté du lit, et pour cause. Le lendemain, Joë Folcu se réveillait sur le même lit de sangle, dans la chambre d’en haut. D’où venait qu’il avait un goût de pétrole dans la bouche? Aurait-il bu de l’huile à lampe? Bien que sa bouche fût amère, le noceur, avant de sauter du lit, et de recourir à des gargarismes, s’était empressé de ne pas bouger de sa couche, afin que sa mémoire se remît en jeu. Que s’était-il donc passé hier soir qui fût à son insu? Sur le dos, face au plafond, Joë s’était mis à accueillir le retour dans sa mémoire de certains détails d’une sauterie. En bas, au son d’une musique à bouche, il avait dansé aux bras d’une... « Mais non, murmura-t-il, mon danseur était un homme, et l’un de mes bras se trouvait enserré, par la courroie d’une bretelle, contre son dos. » Décidément, les souvenirs étaient lents à remonter en surface, comme autant de taches d’huile. Au premier mouvement qu’il tenta pour se placer de profil, dans son lit -il est bon quelquefois de se recroqueviller et de se détendre, puisque ça dénoue la mémoire, n’est-ce pas? -Joë Folcu avait éprouvé une certaine sensibilité dans tous ses muscles. S’était-il battu contre son danseur? Une douleur plus vive, au pied gauche, lui avait rappelé soudain qu’un talon pointu de femme s’était posé, lourdement, sur l’un de ses orteils. « Mais oui, il devait y avoir des créatures dans ce « saudit tit’bal à l’huile ». Comment le savoir autrement, puisque je portais un bandeau sur les yeux? » Toujours sur le dos, les bras étendus, comme un nageur qui force l’eau à le porter, et les yeux fixés au plafond de cette chambre inconnue, Joë avait subitement éprouvé la secousse d’un hoquet. Une autre bonne gorgée de pétrole lui était « remontée » à la bouche. -C’est de l’huile à lampe! avait-il murmuré de nouveau, pendant que le gosier lui brûlait. Quelle heure, en somme, pouvait-il bien être? Des « ensoleillées » surgissaient de quelques interstices de la muraille, mais cette chambre se trouvait sous les combles et aucune fenêtre ne permettait au grand voyageur de s’orienter. Le mal- éveillé, de nouveau soumis à l’immobilité, revoyait alors, dans la fumée de son ivresse, une lampe à pétrole. Mais oui, il se revoyait en train de décoiffer cette lampe de son globe. Un abat-jour se trouvait à ses pieds, dans un corridor, à la tête d’un escalier. Et, avant qu’il eût hurlé d’épouvante, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’était rappelé un certain moment où il se versait quelques gorgées de contenu d’une lampe dans la bouche. Il eut souvenance qu’il se trouvait bel et bien dans un corridor, non loin en effet d’un escalier. Une aube de « gueule de bois » s’était levée, à ce moment, quelque part dans une fenêtre. Puis une grande obscurité avait eu raison de lui... Lorsque les congénères de Joë répondirent enfin à ses hurlements, ils le trouvèrent se roulant d’angoisse sur le lit de sangle, dans la chambre du chalet à l’endroit même où ils l’avaient déposé, ivre-mort, quelques heures auparavant. Après quelques lampées de whisky blanc, qui le remirent sur pied, le marchand de tabac en feuilles apprenait qu’il avait été dupe de ses camarades, au moment où on le conduisait, plus ivre qu’à son tour, vers la chambre qui lui était réservée sous les combles du camp. Et voici, par le détail, comment on en avait eu raison. À peine arrivé au chalet, et déposé dans son lit, Joë s’était réveillé aux sons d’un harmonica. Ignorant qu’on lui avait préparé une comédie, il était intervenu dans ce qu’il avait pris pour un « tit’bal à l’huile ». À la porte même, avant qu’il entrât, des camarades lui avaient recouvert les yeux d’un mouchoir, lui donnant à croire qu’il ne dût pas reconnaître les quelques dames invitées au bal improvisé. Pendant qu’il dansait à l’aveuglette avec un vieil habitant, le propriétaire du camp, c’est alors qu’un talon pointu de soulier de femme l’avait quelque peu écrasé. Pour faire plus féminin, les farceurs s’étaient servis d’un manche de pioche. Le « tit-bal à l’huile », comme il est convenu de le surnommer, ne s’était pas achevé sans plusieurs consommations. On avait eu soin de l’aveugle. Après un autre sommeil d’urgence, le front cette fois libéré du bandeau, le marchand de tabac en feuilles avait réclamé qu’on le conduisît, à cause de l’heure avancée, vers sa chambre. Au pied de l’escalier, en homme qui sait bien faire les choses, il avait exigé un autre « coup », le dernier, le coup de l’étrier. -Mon vieux, lui avait-on conseillé, le whisky blanc a été caché dans la lampe que tu trouveras sur le plancher, à la tête de l’escalier. Laisse-toi pas surprendre, Joë, par le propriétaire du camp, car nous serons à sec demain!!! Et c’est ainsi que s’était terminé, sur deux bonnes gorgées de pétrole, le plus beau des « tit’bals à l’huile » dans les pays « sautilleux » d’en haut. Sautes D’Humeur Qui S’Inscrivent Sur Les Semelles. Lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, remplaça le cordonnier, subitement atteint de maladie dans sa boutique, on aurait dû lui donner le conseil bien latin de « Cordonnier, tiens-t’en à la chaussure ». Mais allez donc exiger d’une commère qu’elle se taise? La chaussure! En voilà un beau sujet pour le psychologue-né qu’était Joë Folcu. Vous savez que l’on peut juger d’un homme par la façon, toute personnelle, qu’il a d’user ses semelles. Joë n’allait-il pas se trouver aux pieds des Saintoursois? Et sans humilité de sa part, naturellement, puisque ceux-ci devaient se déchausser! À Saint-Ours, tout citoyen qui tient à ses pieds, ou qui se respecte, se chausse, au choix, dans l’un des quatre magasins de marchandises générales, mais en revanche il se déchausse, par économie, chez un seul cordonnier. Mais oui, pour une fois, Joë Folcu allait, en retour, se mettre aux pieds des siens et, en définitive, juger de leur caractère et de leurs habitudes par leurs pieds. Quels beaux jours pour Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles! Sur le banc du cordonnier, parmi la confusion des bottines et des souliers, toutes semelles tournées vers le plafond, il se donnait l’impression de regarder le monde par- dessus. Si les trottoirs avaient des yeux, n’est-ce pas, que de discrétions devraient-ils faire foi? Mais Joë Folcu n’était pas discret. On en jugeait à la façon qu’il remettait à chacun sa paire de bottines et de souliers et sans jamais se tromper. Reconnaît-il tous les clients à leurs pieds? La question se passe de commentaires. Il faut le voir à l’oeuvre. Depuis la décennie en cordonnerie que le marchand de tabac en feuilles a consacrée, il ne pourra plus être dupe des jupes longues et des raisons qui déterminent certaines femmes à ne pas suivre la mode convenue des robes écourtées. -Examinez ses semelles et vous saurez que telle dame n’a point tort de dissimuler ses jambes cagneuses et arquées, suivant qu’elle use ses chaussures du côté des gros orteils ou des petits. La déviation des jambes ne commence pas toujours aux chevilles, mais souvent aux pieds mêmes des « mal- faites » du bas. Joë est aussi en posture de savoir pourquoi certains fanfarons usent leurs talons plus rapidement que les autres et avec plus d’insistance. Tous n’ont pas adopté de marcher sur les talons afin de nuire aux fondements de qui les précèdent, sur les trottoirs de bois. Souvent il en est qui marchent sur les talons, à la maison même, et sur la recommandation de leur femme, tous les lundis matin, après le grand nettoyage des « prélarts ». Ceux-là ne sont que des lâches qui ne sauraient marcher autrement sous l’oeil endiablé de ces dames. Parlons maintenant de ceux qui usent leurs semelles avec symétrie. Il s’agit encore d’une manifestation de lâcheté. Ceux-là se frottent les pieds sur des « frotte-crotte » coupants que l’on dépose à leur égard sur les galeries et le seuil des portes de l’arrière. « Laisse ta boue à la porte ou déchausse-toi. » Et c’est ainsi que ces petits messieurs laissent leur signature à l’entrée des portes, sur des rugs rugueux et une partie de leurs semelles. Toujours selon les observations du marchand de tabac en feuilles, le Saintoursois qui userait plus avant sa semelle gauche que la droite souffrirait d’indécision dans ses résolutions. Comme toute personne bien née, il se met en marche résolument du pied gauche, mais sa jambe droite ne suit pas avec conviction. Elle traîne quelque peu et s’appuie avec mollesse contre la route ou dans les avenues du parterre. Cet homme est un hésitant, soit par esprit critique, mollesse ou la peur des conséquences. De toute façon, sa conscience n’est pas en paix et son voisinage n’est pas recommandable au cours d’une partie de cartes. Joë Folcu a trouvé une formule toute personnelle pour nous entretenir des chaussures « craquantes ». Il est des jours, dit-il, où toutes les chaussures sont en émeute, surtout les lendemains de pluie, ce qui les rend bavardes (craquantes). Chacune d’elles a l’air d’entretenir sa comparse de quelques flaques inévitables qui procurent des rhumes sonores, ou des excréments qui résistent aux cirages. Quelquefois le tempérament d’une personne se détermine aux soins qu’elle apporte à ses empeignes. Surnommées, autrefois à Saint-Ours, le « cap », ces empeignes n’étaient rien autre chose que la partie de la chaussure située entre le cou-de-pied et l’extrémité du pied. À l’époque où le « cap » était aussi bombé qu’une ampoule, il suffisait d’y appuyer le bout du pied pour le réduire à sa plus simple expression. En d’autres termes, se faire écraser le bout du pied se traduisait par « se faire aplanir le cap ». Et c’est alors que les tempéraments s’exprimaient de façons différentes. Nous ne parlerons pas des cors et oignons que le « cap » abritait, mais sans les protéger. Souvent, et pour cause, la douleur s’exprimait par un juron de provenance inconnue. Pour en revenir au malheureux qui se faisait « écraser » le « cap », on a vu des tempéraments scrupuleux qui se déchaussaient pour rétablir « son cap » d’un coup de doigt introduit à l’intérieur de la chaussure. Sans trop insister sur l’impatience des victimes des « caps », Joë Folcu a constaté, par l’état des bouts de certaines chaussures, que des personnes prévoyantes, lassées de se déchausser à chaque « écrasement » des « caps », se les « écrasaient » elles- mêmes, tous les matins, avant de se rendre au village. Si la mode des empeignes gonflées eût continué, il est à croire qu’il aurait été de coutume, somme toute, de les porter aplanies toute la journée, quitte à ne les redresser que pour la nuit, au moment de se déchausser définitivement. Sur le chapitre des « caps », Joë Folcu a reconnu plusieurs de ses clients à des taches indélébiles de chique sur les bouts de chaussures. On sait que le marchand de tabac en feuilles se prévaut de ne livrer au public que du tabac fort. -Le tabac à chiquer, dira-t- il, n’est pas en vente pour les enfants. -Ni pour les cireurs de bottes, sera- t-il convenable de répondre. Les Feuilles Du Tabac Vont-Elles Frétiller D’Aise? Dès le prochain octobre, à raison d’un amendement à l’accise, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, devra fermer boutique. Selon une nouvelle législation, le beau quesnel « canayen » sera traité, empaqueté, estampillé et vendu par des « paqueteurs patentés », et par des « fabricants patentés » qui, en plus, s’offriront un permis de $200 l’année, quant au droit d’exploitation. Fini le tabac en feuilles sur les cordes à linge, comme aux grands jours de blanchissage! Finis, les éternuements au comptoir, pendant le secouement des feuilles, avant l’empaquetage en gazette! Fini, le choix des feuilles et les caprices du fumeur de tabac noir! -Et le beau tabac blond, d’ajouter Joë Folcu, nous restait bien sur les bras, mais on le vendait plus cher aux gens de la ville! Le croupion haut, et les coudes sur le comptoir, Joë Folcu, la pipe éteinte en signe de deuil, comme d’autres observent le silence devant l’adversité, n’en poursuivait pas moins: -Cassez vos pipes, messieurs, et sortez vos tabatières. Le tabac noir, engraissé au fumier de cochon, baisse la tête, éhonté et à contrevent, par- dessus les clôtures. Jamais plus le tabac aéré, qui frétillait de la feuille, sur les étaux des marchés, et au pied de la colonne Nelson, à Montréal, ne fera plus la risette sous les pincettes savantes des connaisseurs. Si on empaquette, aujourd’hui, le tabac en feuilles, « c’est-y qu’il redoute votre contagion », ou que votre odorat ait perdu le goût des ancêtres, ou que le tabac canayen craigne d’attraper le rhume? D’après la loi fédérale à l’étude, un paqueteur de tabac signifie toute personne qui, par elle- même ou par un intermédiaire, fait le commerce du tabac canadien en feuilles, ou prépare, empaquette ou écôte ce tabac, ou utilise les services d’autrui. De surprise en surprise, Joë Folcu ayant constaté que la vente du tabac « tout nu » allait se trouver interdite, avait renchéri: -Messieurs les clients de mon défunt père, vos pipes ancestrales vont baver de honte. Jamais une pipe de plâtre, culottée par trois générations de fumeurs, ne condescendra aux tabacs « finfins » ni aux estampilles mondaines de l’expéditeur. Chiqueur par surcroît, et qui poussait même l’avarice jusqu’à faire sécher ses chiques après usage afin de les confier ensuite à sa pipe, le marchand de tabac en feuilles ne tenait jamais compte, lorsqu’il bavardait ainsi, des impôts nécessités par la guerre et des bienfaits de l’uniformité en matière de vente. Or, une nouvelle mode de vente, jusqu’ici inconnue, venait d’être révélée dans l’un des bills des budgets, amendant sur ce point la loi de l’accise. Pourquoi Joë n’aurait-il pas mordu là- dedans comme à pleines dents dans une tablette de chique? Joë Folcu, en bon politicien de paroisse, ne manque jamais de faire flèche de tout bois, à plus forte raison du tabac, qu’il soit en feuilles, traité ou en paquet. - Messieurs, si le tabac de l’an prochain se conserve frais, combien dépenserez- vous en allumettes? Vous, les écraseurs de tabac entre les paumes, comment vos doigts fouilleront-ils dans les paquets, sans que vous ayez l’air de véritables décrotteurs de nez? Aux musées, les couteaux à tabac, et leurs planches usées comme des seuils de porte! Vous, les petits paquets à papier de plomb, que ferez-vous des belles blagues en vessies de cochon, et en caoutchouc et en peau de phoque? Y mettrez-vous votre mouchoir, bande de morveux? Devant le silence des fumeurs, toujours dans son échoppe, Joë Folcu en profita pour faire le procès du tabac à l’égard de la race. -Autrefois, le caractère d’un homme se reconnaissait à la façon toute personnelle qu’il tirait sa blague de sa poche. Il la tâtait avant de vous la passer ; ou il la déroulait lui-même ; ou il la faisait sauter dans sa main, comme on soupèse, à l’avance, la qualité de votre appétit et la grosseur de votre pipe. « Aujourd’hui, les petits paquets de plomb passent de mains en mains, comme une monnaie de plomb. Allez donc ouvrir un paquet, en y mettant des façons? Vous passerez pour un efféminé. Lorsque, par ailleurs, le camarade referme lui-même le paquet, il vous revient démantibulé, comme s’il eût été pressé du poing. Et les paquets ne retrouvent jamais leur forme, comme une bonne blague au fond d’une poche. » Selon le marchand de tabac en feuilles, le paquetage du tabac traité invite à la mollesse du caractère. C’est à qui garnirait son gousset d’un paquet le plus fantaisiste de formes et de couleurs et c’est ainsi que les tabacs importés surviennent dans nos moeurs. -Plus le tabac vient de loin, plus il est faible et parfumé. Les tabacs blonds sont jaunes comme l’Orient et voilés comme les femmes d’Orient. Pour faire plus chic, ne les passe-t-on pas à la teinture? comme on les induit de parfum? C’est plus du tabac, c’est du foin, et même du foin parfumé, saudit quesnel mal chiqué! -Ne me parlez plus des fumées bleues. On dirait des fumeurs contre la rampe d’un théâtre. Vive les cendres blanches d’un honnête tabac et des bouffées jaunies par les tuyaux de pipes engraissés au jus de nicotine. Ça, ça vous place un homme, de bon matin, avant le déjeuner. C’est là que se reconnaît l’endurance d’un homme aux gros travaux de la hache. » Ici, Joë Folcu leva un doigt doctoral. Pour n’en pas détacher les yeux, comme un oracle, il en louchait, le pauvre marchand de tabac en feuilles: -Quand un homme a subi l’épreuve des tabacs forts et des pipes imbibées de jus, c’est là, seulement, qu’il a droit de cracher comme un homme à six pieds de distance, et sans jamais rater le crachoir. Si, par mégarde, en hiver, il attrape le poêle à deux ponts, la fonte se fend et la cuisine prend feu. Ça, c’est un homme, mes enfants... Pour Attirer La Pluie D’Un Ciel Récalcitrant... À l’instar des cantons du lac Saint-Jean et de l’Abitibi, lorsque la sécheresse végétale attisait les feux de brousse et menaçait les colons d’encerclement ; à l’instar des cantons recouverts d’une poussière de cendre, le village de Saint- Ours avait déjà, un jour quelconque dans le siècle, réclamé du ciel une abondance de pluie. Sans orage appréciable depuis deux mois, ni ondée bienfaisante le matin, Saint-Ours avait connu le « temps lourd » sans crevaison subite ; le soleil obscurci par des nuées de fumée ; le sol assoiffé buvant les puits ; les ruisseaux transformés en crevasses et des feuilles se cassant aux arbres, comme au lendemain d’une gelée. Cette fois-là, dans Saint-Ours, les vers gris avaient « coupé » les plants de tomates, et les exhortations en commun, aux croisées des chemins, s’étaient trouvées sans exaucement. Un matin, les champs avaient craqué de sécheresse. Tous les oiseaux de la grande forêt, derrière les concessions, avaient tenu conseil en un tournoiement énorme, et une émigration en juin, vers le nord, avait couvert le village d’une ombre momentanée. Les animaux domestiques allaient-ils se joindre au gibier et traverser, ventre à terre, comme certains chevreuils affolés, le parc du kiosque et le champ de courses, à l’est de la paroisse? Sur les trottoirs peu fréquentés et couverts d’une cendre fine déposée par des écarts du vent, n’avait-on pas découvert des pistes en tout semblables à celles des ours et des loups? Ce matin-là, après avoir balayé quelques pistes étranges sur la plate-forme de sa boutique, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait conçu tout un programme de conjurations, et peut-être de sorcellerie, afin d’inviter le firmament à répondre aux exhortations de tout un village, jusque-là demeurées inutiles. Coûte que coûte, il fallait en définitive qu’il plût! Comme maire de son village, allait-il attendre que la disette des pluies ruinât tous les contribuables? Son tabac n’était-il pas suffisamment sec? Le feu des forêts allait-il s’attaquer aux moissons, dans les granges, de l’an dernier? La veille, la sécheresse avait poussé l’insulte jusqu’à fendre, du haut jusques en bas, le grand mai qu’il avait lui-même, Joë Folcu, transplanté à ses frais dans le parterre de l’hôtel de ville. Le maire et le marchand de tabac en feuilles en avaient assez! Balai en mains, sur sa plate-forme, et le visage tourné vers le ciel asséché, Joë Folcu en avait appelé au soleil, dans un geste profane. Cet astre, d’ailleurs, n’avait même pas déposé une ombre, comme de coutume, à ses pieds. -J’en ai assez de te regarder comme à travers un verre fumé. Tu vas la cacher ta face anémiée de lune maladive en plein jour. Foi de chiqueur sans crachat, je te promets des nuages pleins de pluie, comme d’énormes vessies, et le ciel pleuvra comme une belle poussée, au lendemain d’un retranchement. Et quelques jours plus tard, le maire des Saintoursois, prestement enchaîné dans son collier, avait suggéré, au milieu d’un conseil plénier, des moyens d’extrême urgence capables de conjurer les pluies. J’ai retrouvé, dans les procès-verbaux du conseil municipal, et révisés par Joë Folcu lui- même, quelques extraits de ce discours à jamais célèbre, et qui devait influencer, il n’en fallait pas douter, la subite crevaison des nues. En voici, de mémoire, quelques passages significatifs. « Ces messieurs du conseil apprendront, sans préjugé, que leur Maire a vécu deux semaines dans l’abstinence, avant de lui communiquer les résultats de ses recherches des meilleurs moyens pour conjurer les averses. » « Quant à mes abstinences, qui invitaient au recueillement initial de ma personne, je dois vous dire qu’en présence des feux, et de leurs menaces, je me suis retenu de fumer. N’était-ce pas nuire à mon propre commerce? En tout cas, mes résolutions étaient symboliques dans une époque où la fumée empeste l’atmosphère. Après vingt- quatre heures de pipe éteinte, j’ajouterai que j’eus la faiblesse de mordre dans une tablette de chique. Mon sacrifice n’en a pas été amoindri, et je ne m’exprime pas ainsi à la défaveur de mon tabac à chique. » « C’est donc à mon état d’abstinence que je dois certaines constatations. Incapable de vivre sans pipe à la bouche, et pour ne pas rompre avec mes résolutions, j’ai eu recours à une pipe de plâtre et, comme les enfants, je me suis livré au jeu recueillant des bulles de savon. Grâce à ce retour à l’enfance, j’ai pu constater que l’atmosphère avait perdu toute son humidité. Dès qu’une bulle quittait ma pipe, elle éclatait avec un bruit de cristal, un bruit sec. Jamais à ce point Saint- Ours n’avait été déshydraté. » « N’est-ce pas, messieurs, qu’en présence d’une telle sécheresse atmosphérique, et de la menace des feux de forêts, il était urgent que nous trouvassions un système curatif? » « Si le feu attire le feu, comme un paratonnerre la foudre, il reste que l’eau se doit d’attirer l’eau ou l’humidité nécessaire à précipiter la crevaison du firmament. Je ne peux conseiller à chacun de vous de veiller en groupes sur vos galeries et perrons, les pieds au repos dans une cuvette d’eau ménagère, ni que toute la famille se livre au lavement des pieds avant le coucher. Ne serait-ce pas trop exiger des enfants qui tombent de sommeil dès le crépuscule? » « Permettez que je vous offre un succédané. Afin de monter l’humidité dans notre atmosphère paroissiale, ne serait-il pas recommandable que chacun de vous remît à quelques jours le « changement » des couches, et leur blanchissage, par conséquent? Ainsi, toutes les chaises de la maison se trouveront « trempées » et cette humidité bénévole se transportera, sans efforts, grâce aux consentements des plus âgés de la famille, vers les lits, les sofas et les hamacs. » « J’aurais pu, dans un effort louable d’humectation recommander que nos arrosoirs municipaux arrosassent sans relâche, du matin au soir, et du soir au matin, toutes les rues de la paroisse. Mais il aurait fallu que chacun de vous portât ses claques de caoutchouc en plein été et s’exposât ainsi à s’acheminer pieds nus, l’automne prochain, vers les fontes de l’hiver et du printemps. » « Pouvais-je trouver mieux en l’occurrence? Quant au retard à changer les couches des petits, j’invoque à l’appui une loi de la nature qui force l’humanité à se mouiller dès l’enfance. Pourquoi contrarier cette nature au moment où nous la conjurons de bien vouloir mouiller nos campagnes? » Les archives de Saint-Ours ne nous disent pas si les odeurs ammoniacales, propres à certaines pouponnières, ont eu raison de l’atmosphère iodée que répandent, sur la campagne, les fumées abusives des incendies de forêts. Toutefois, il reste qu’avant la première averse de rédemption, les soirées ne durent point vibrer sous le croassement des savanes asséchées, et que la bière, dans les tavernes, ne put sans doute se prévaloir d’une mousse durable. Sous la sécheresse, comment vouliez-vous que les « beaux collets » des verres de bière eussent pu survivre aux bulles de savon? Quelques jours après sa fameuse assemblée du conseil, lorsque Joë Folcu, rencontré par les siens, dut reconnaître que l’application de ses principes hygiéniques n’avait pas apporté une abondance de pluie sur Saint-Ours, il avait eu recours, pour dégager sa responsabilité, à des explications quelque peu douteuses. -Si votre confiance eût égalé votre naïveté, expliqua-t-il au conseil, vous auriez été, ce soir, en chaloupe dans nos rues. Et devant les protestations de confiance exprimées par les plus crédules, le maire avait eu le dernier mot: -Si la confiance eût été votre lot, messieurs, chacun de vous, ce soir, aurait apporté son parapluie et ses claques en venant au conseil. Chalet A Louer. Jusqu’à l’âge de quarante ans, et que j’eusse passé une nuit dans le chalet À l’orée du bois, en face de la montagne, jamais la solitude nordique, et l’ombre d’une montagne, n’avaient occupé, à mon sens, une de mes nuits blanches avec autant d’appréhension morbide. Habitué, dès l’enfance, à partager les vacances de mon grand-père, dans la solitude d’un camp de bois rond, je pouvais m’offrir, sans transition, ni trop d’impressions pour un tempérament nerveux, la rumeur métallique de la ville et le silence qu’habitaient la gent volatile et ma pression artérielle contre mes tympans. La chouette, qui chante sans écho et sur quatre horizons simultanément, n’avait jamais eu, pour moi, d’autre sens que d’annoncer « du beau temps » pour demain. Le clapotis du lac, sous la chaloupe, m’inspirait autrefois une image littéraire que je n’ai pas encore utilisée avec avantage: l’eau clapote au rythme des pas de quelqu’un marchant la nuit sur les flots. Avant que j’eusse passé une nuit blanche, dans ce fameux chalet à louer, avec l’ombre de la montagne, toutes les manifestations de la nuit n’étaient que pure matière à la littérature. Les grenouilles, par exemple, dans les étangs, ronronnaient autrefois pour moi, comme de l’eau qui bout ; le pic-bois, dont le bec « vrillait » une écorce pouvait être confondu avec le grincement d’une porte sur des gonds rouillés ; les aurores boréales et leurs peignes lumineux auguraient une journée de grand vent pour le lendemain ; la lune, qui se levait dans un sapin, surgissait d’une toile d’araignée ; tous les pins, se détachant sur un fond lunaire, éveillaient la piété d’innombrables flèches de cathédrales. (Des maçons du moyen âge ont quelquefois donné à leurs pierres aériennes des ajours comme en présente, à contre-jour, une branche d’épinette.) Pourquoi, à l’âge de quarante ans, dans ce chalet au cours de mes dernières vacances, autant d’appréhensions morbides m’avaient-elles assailli de connivence avec les ombres de la montagne? Sur la véranda, derrière les moustiquaires, pourquoi, cette unique fois, n’éprouvais-je plus mes impressions toutes littéraires d’antan? Un camion lointain, chargé de planches, n’éveillait plus, ce soir-là, sur les routes raboteuses une salve d’applaudissements confiés à l’écho. J’eusse plutôt convenu de l’écroulement subit d’une charge de billes sur un ponceau sonore. Les ouaouarons ajoutaient à mon angoisse, en pinçant les cordes faussées d’une contrebasse tragique. Les remous de la crique à mes pieds, entre la montagne et le seuil du bois, remuaient d’étranges tonalités dont vibraient les flèches des sapins. Ces arbres, comme des clochers, avaient-ils, dans l’ombre, des abat- sons? Et pourquoi, vers minuit, à l’heure lunaire, la brise transportait-elle, dans l’ombre des sapins nordiques, les hurlements d’une foule en délire? Dès que la brise tombait, des pleurs d’adultes occupaient ses intervalles, et des ricanements. Quelles appréhensions morbides!... Cette première nuit de mes vacances avait évoqué, ou invoqué, à l’aide d’attributs pourtant paisibles de la nuit, des temps mal compris. D’où pouvaient bien venir ces grands pleurs lointains d’un martyr et les ricanements attribués par mon esprit déjà apeuré à des bourreaux mal payés? De quels souvenirs moyenâgeux la montagne s’était-elle prévalue pour accueillir le repos d’un familier du Grand-Nord moderne? L’énigme de cette nuit d’angoisse me fut donnée trop tard, sur la route du retour, le jour suivant, par le facteur de la région, pendant qu’il me conduisait au chemin de fer. Et voici les propos que me tint le facteur Joë Folcu, marchand à Saint-Ours de tabac en feuilles, de son métier, lorsque son parti politique n’était pas au pouvoir. -Depuis le début de la saison, j’avais constaté que les locataires de ce chalet n’y passaient guère plus d’une nuit. C’est la semaine dernière, seulement, que j’ai pu constater la raison qui militait en faveur de son manque de popularité. C’est un beau chalet, à l’eau courante, et dont les fenêtres sont garnies de moustiquaires de cuivre. Les beaux sapins qui l’abritent ne manquent pas en nombre et en taille, et la vue sur la montagne porte loin. Mais, voici, qu’au flanc de cette montagne, et parmi les arbres, se trouve une vieille grange abandonnée. Des cadavres d’animaux, dit-on, furent laissés dans ces ruines, et quelques chats, trop sauvages pour quitter les lieux. Ces chats, autrefois, avaient rendu service. Dans la plupart des granges et écuries, vous savez, on élève des chats pour détruire la vermine, surtout la vermine avide de grains et même des bestiaux qu’ils dévorent tout vivants. Ces chats, monsieur, après un certain temps, se sont multipliés. Ils sont, aujourd’hui, des centaines, croit-on, et qui s’entre-dévorent, la nuit, faute de grains et autres provisions. La nuit, dans les montagnes, l’humidité est plus intense qu’ailleurs, et l’écho, de même. C’est ici que Joë Folcu cracha de côté et raidit quelque peu les guidons de sa monture pour me dire tout simplement: -Hier soir, pendant l’orgie des chats affamés, la brise a dû donner de votre côté. Le Vent N’Aime Pas Qu’On Le Malmène -Il y a des vents de face qui n’entendent pas que l’on vocifère à leur endroit. Les jurons, ils vous les retournent en plein visage et même vous les « rentrent » en pleine bouche. Pour les surmonter, il faut se courber, sur la route, en signe de respect, ou leur tourner le dos, signe d’abandon. Ce sont de grands courants qu’il faut prendre de front et nullement de biais. Ils sont entiers et recommandent la franchise en matière de manoeuvre. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui tient ces propos, fait sans doute allusion au noroît ; ces vents en rafales qui vous ébranlent un bourdon jusqu’à lui faire sonner le premier « coup » d’un glas (signe de mortalité dans la famille du bedeau) ou qui « balancent » les enseignes d’un village jusqu’à faire grincer tous les dentiers, dans le verre du dormeur, sur la table de nuit. Dans son échoppe, le marchand de tabac en feuilles, ne parle du grand vent qu’avec onction. Il faut en juger par le choix de ses termes, lui qui, habituellement, ne se mouche pas, chaque fois qu’il va se prononcer. On comprend que les atmosphères en furie ne lui soient pas toujours hostiles. Toutes les pipes de ses clients ne sont pas garnies d’un couvercle, et, sous les températures agitées, le tabac bien attisé brûle « tout seul ». On sait aussi que les allumettes, dans la saison des grands vents, « fondent » avec rapidité. L’homme qui marche dans le vent, comme celui qui veille, près d’un feu d’érable, n’est- il pas constamment assoiffé? Mais oui, messieurs, le vent invite à chiquer et toutes les conséquences ne peuvent nuire à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Disons, pour compléter ce commentaire sur le tabac en « compressé », qu’il n’est pas recommandable de cracher dans le vent. De profil, ça s’effiloche... de front, ça « tapisse »... Joë nous a promis une histoire tragique, attribuable au vent. Il y sera question, dit-il, d’une girouette qui s’essayait à tromper les vents. Mais il était nécessaire, auparavant, qu’il fît montre de ses connaissances, en fait de vents. Selon le narrateur, derrière son comptoir, nous devons au vent l’adaptation, par tous les pays, des modes uniformes de la coiffure et des anciennes coupes de la barbe et de la moustache. -Pourquoi, précise-t-il, portons-nous une raie, dans les cheveux, ligne de séparation qui s’ouvre du milieu du front jusqu’à l’occiput? C’est le vent, messieurs, le vent de front, qui séparait ainsi, autrefois, la chevelure en deux parties égales, inspirant alors la mode des têtes fendues symétriquement. Joë Folcu donne un sens divinatoire à la raie, dite du milieu. Ceux-là, qui s’y conforment de nature, font preuve d’un caractère franc et de courage, d’intrépidité même. En regard du vent, comme de la vie, ils se présenteront de face. Leur chevelure ouverte en deux en fait foi. Dirons-nous, pour faire suite aux données « chiromanciennes » du marchand de tabac en feuilles que la chevelure séparée de côté ou au- dessus de l’oeil indiquerait un caractère fuyant, propre seulement aux individus se présentant de profil à la brise? Quant aux têtes lisses, feront- elles illusion d’indifférence, ou consentiront-elles de nature à tout compromis? Et la coupe, surnommée brosse, celle des cheveux courts qui se tiennent debout, qu’en ferons-nous? Appartient-elle à ceux qui manifestent, inconsciemment, un désir bien arrêté de marcher la tête en bas, autrement dit, marcher au plafond comme certaines personnes pleines de « pep »? Si le port de la barbe et de la moustache fut inspiré par des réactions, en présence du vent, avec les conclusions que l’on sait des chevelures, prêterons- nous aux barbiches, à deux pointes, le même caractère imputable aux rayés par le centre? Que dirons-nous alors des moustaches qui ont en poils la seule dimension d’un doigt posé en travers sous le nez. Un doigt appuyé, debout, contre les lèvres, n’est-il pas une invitation à la discrétion? À quel vent appartient donc la moustache embroussaillée? Je commence, maintenant, à comprendre la préférence qu’affichent certains grands diplomates pour la calvitie et les faces rasées de près. Les vents internationaux les plaçaient trop à la merci des journalistes quelque peu physionomistes. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que son entretien, sur les vents, avait emporté vers des considérations élargies, eut, en définitive, pitié de ses auditeurs en revenant à sa promesse d’une histoire tragique, imputable aux vents. Au carrefour des grandes maisons commerciales d’un petit village, dit-il, un certain Arthur Paiement, inventeur de naissance, avait garni, sur le toit de son magasin, sa girouette ancestrale, d’une hélice énorme d’avion. Maintenant que le ciel s’offrait à de nombreux parcours de services aériens, ça faisait, avait-il pensé, plus moderne et plus utile. Les aviateurs, devenus familiers avec cette girouette, n’allaient- ils pas s’habituer à la consulter sur la direction des vents? Arthur Paiement n’avait pas que des visées aériennes. Avide, en somme, de se consacrer à la politique municipale, cette hélice n’allait-elle pas mettre son village en vedette parmi les compagnies, les services aéronautiques fédéraux et les voyageurs de l’air? Sait-on jamais si, grâce à cette simple girouette, certains cultivateurs n’eussent pas, un jour, à soumissionner quant au choix d’un terrain propice à l’aménagement d’un aérodrome? Ne suffisait-il pas d’y avoir pensé? Et Arthur Paiement, négociant en « liqueurs douces », faisait le rêve éveillé que l’on baptisait le futur aérodrome de son propre nom de famille. Qui oserait, alors, lui disputer ses réélections à la mairie? Le vent, de poursuivre Joë Folcu, peut favoriser de belles destinées. Il suffit, comme la girouette, de lui obéir. Toutefois, que seraient devenus les avions, s’ils eussent écouté les conseils de cette girouette? Car le vent de cette vallée, conduit par une brèche immense creusée entre deux montagnes, à trois milles du village, soufflait souvent du noroît, tandis que plus haut, dans le domaine aérien, il passait en rafales de l’est à l’ouest. Arthur Paiement ignorait, tout inventeur qu’il fût, combien les aspérités de la région pouvaient changer le cours des vents. En fait, trompés une fois par cette girouette, les pilotes avaient pris l’habitude de passer plus au nord. L’inventeur, toujours sans comprendre, s’en désolait. Comme les vents sont variables et capricieux! Après avoir brisé la carrière politique d’Arthur Paiement, ils devaient réclamer sa propre vie. Debout sur le toit de son magasin, sa plate- forme d’observation et d’expérience, l’inventeur, un jour qu’il maudissait les pilotes d’avoir négligé son village, ne s’était pas rendu compte que les vents puissent réagir contre ses vociférations et changer subitement de cours. Méchamment, et pour se venger, dira Joë Folcu, la brise avait, sans crier gare, changé la position de la girouette et l’hélice, décapité d’un seul coup l’inventeur mécontent. Les vents n’aiment pas la contrainte et que l’on change leur cours. Ici, ils s’étaient vengés de la vallée. Rebouteur Relégué Au Jardinage. Dès l’âge de raison, avant qu’il s’adonnât aux pratiques de la profession de rebouteur, Paul Lusignan (prononcez « Pit », selon l’usage), septième enfant mâle chez lui, s’affirmait déjà parmi les siens du cinquième rang comme redresseur de torts. Généralement, du côté des forts, il incitait les opprimés à tourner le dos aux revendications. C’était dans sa nature. -En voilà un enfant prédestiné au clissage des membres fracturés, m’expliquait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Comme futur rebouteur, ne préparait-il pas des patients, puisqu’il invitait ses compatriotes à présenter leur petit derrière à l’ennemi? Il reste qu’après plusieurs années de ce régime, où la soumission ne le cède en rien aux clisses et aux fractures, on boite beaucoup plus qu’ailleurs dans le cinquième rang de l’arrière- concession. Avant que ses dons de rebouteur fussent reconnus, et qu’on y eût recours dans Saint-Ours, Pit Lusignan avait exercé sa main de thaumaturge en se livrant à la réparation des meubles, des pattes de tables et de fauteuils en particulier. L’anatomie du corps humain n’est sans doute pas inspirée de celle du mobilier canadien, mais le futur « ramancheur » n’en avait pas moins appris à faire tenir des clisses et à fixer, selon la pression donnée, des pansements. Pendant que les morceaux fracturés adhèrent l’un à l’autre au moyen de colle à bois, de même les ossements reprennent vie par le contact prolongé. De toute façon, ne faut-il pas que ces morceaux tiennent en place? Entre-temps, Pit s’était essayé à réparer des pattes de chats et de chiens, n’en déplaise aux théories médicales qui s’objectent à ces réussites. Patte pour patte ; os pour ossement. À l’âge de vingt ans, la porte du rebouteur était déjà garnie, en matière d’enseigne professionnelle, de deux tibias en croix. Ces emblèmes donnaient espoir aux estropiés. On ne doit pas les confondre avec ceux que l’on surmonte d’une tête de mort et qui prévient le danger et plus précisément le poison. Or le soir, entre sept et huit, il y avait autant de patients chez Pit qu’on en trouve habituellement dans un bureau de poste à l’heure de l’arrivée du courrier. C’est donc vers l’âge de vingt ans que le ramancheur commença d’éprouver des difficultés professionnelles avec le médecin proprement dit et attitré du village. À juger de la foule, qui se portait tous les jours au-devant des connaissances médicales attribuées au nouveau rebouteur, devons-nous conclure que la moitié de Saint-Ours boitait en diable? L’affirmative eût justifié l’aménagement d’un hôpital ou d’un hospice. La popularité de Pit Lusignan lui venait surtout de ses dons supposés de thaumaturge. -Quand on peut ramancher une patte de chat et l’épaule démie d’une vieille fille, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, quel estomac « bouché » résisterait à un toucher si habile? Disons, de l’honnêteté de Pit, qu’elle avait été honorable. Lancé dans la vie comme ramancheur, le malheureux ne se croyait pas responsable de tous les talents qu’on lui prêtait dans la paroisse. -J’ai bien appris mon métier de rebouteur, expliquait-il, en réparant des pattes de tables et de chaises, mais quant aux panneaux et aux bourrures, je m’en lave les mains. Et les malades saintoursois, et ceux qui redoutaient de le devenir, ne le tenaient nullement quitte, puisque chacun le consultait, qui pour un mal de dents, une apparition subite de cors aux pieds, qui pour la constipation, qui pour le « corps lâche », d’autres pour des maux de reins ou des hallucinations en rêve et en plein jour. Avant que le médecin diplômé, le vrai médecin du village, présentât son rapport au Collège des médecins de la province, on raconte que Pit Lusignan était appelé à se prononcer, séance tenante, sur des maladies d’animaux susceptibles de se communiquer aux hommes de la ferme. La Société des médecins-vétérinaires allait-elle s’en mêler? -Il est des popularités bien encombrantes, surtout lorsque les animaux se mettent de la partie, conclura Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui se plaignait, à cette époque, d’être venu au monde avec des oreilles décollées. Comment surseoir? Allait-on demander à Pit Lusignan de la pluie afin de sauver des moissons de carottes? Le rebouteur ne présentait pas de notes à ses patients, ni ne prescrivait, mais les cadeaux en espèces et en argent qu’il recevait de ses consultations n’étaient quand même nullement portés au débit du médecin en titre, devenu par conséquent son ennemi. En politique, Pit eût sans doute été élu haut la main. -Et si son bureau de consultation, d’ajouter Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, eût été situé en face de celui du véritable médecin, l’herbe aurait poussé sur le trottoir du docteur. Après avoir accusé réception au premier avertissement du Collège des médecins, Pit Lusignan s’en était allé avec empressement chez le médecin du village. -Ma pratique de la médecine n’est pas illégale, avait-il énoncé, en ouvrant le débat, puisque, en définitive, je ne guéris personne... -Mais, mon cher confrère, vous les estropiez davantage... -Et pourquoi vous en plaindre, docteur, puisque je les ajoute à votre clientèle? -Me prenez-vous, avait alors rétorqué le médecin, pour un marchand de cannes et de béquilles? Et même si cela était, n’est-ce pas vous qui répareriez encore ces béquilles? Plutôt que de s’injurier plus avant, le rebouteur et le médecin avaient préféré s’en tenir à un compromis. Puisque la clientèle en tenait pour la pratique illégale de la médecine, devait- elle payer de sa santé une telle ignorance de la législation? -Si mes os en croix, à l’entrée de ma grange, retiennent de préférence la confiance de ceux qui ont perdu foi en votre plaque de cuivre, pourquoi ne pourrais-je vous consulter, après coup, sur leurs maux et, sûr de vos connaissances, les leur appliquer? - Si vous me payez la consultation, sur chacun de leurs maux bénins, avait accepté le médecin, et que leurs cadeaux vous dédommagent amplement, je n’y vois plus d’inconvénient. Votre rôle d’intermédiaire bienfaisant se résumera, en somme, à celui d’un infirmier. Cette entente fut rapidement divulguée dans Saint-Ours, et Pit Lusignan, aujourd’hui, ne soigne plus que les fleurs de son jardin. On dit qu’il n’a pas recours à l’expertise d’un horticulteur. Du Théâtre Au Magasin. Doué pour la littérature dramatique, de tous les arts « le plus mal en point » dans la province, Joë Folcu s’était prononcé, dès la vingtaine, pour le négoce. Dans un Saint-Ours, où les granges et la salle paroissiale s’ouvraient aux spectateurs, son comptoir de marchand de tabac en feuilles, derrière lequel aujourd’hui il pérore, ne valait-il pas une rampe de théâtre et ses globes de lampe? Que de papillons de nuit, pendant les répétitions, y avaient brûlé leurs ailes? L’hiver, dans le parterre, le poil de certains manteaux frisait à la chaleur ; il se contentait quelquefois de puer. L’art dramatique incite, naturellement, au commerce. Pourquoi réunir une audience pour lui offrir, par le truchement de l’illusion scénique, des idées, des sentiments, des intrigues et des panoramas coloriés? Les nécessités de la vie, pourquoi ne pas les vendre de porte en porte, ou de l’autre côté du comptoir? Chaque vendeur n’est-il pas, le plus souvent, acteur? Aux distractions (goût de la variété et du « marchandage » qu’il offre à sa clientèle, grâce à l’art oratoire et au maintien discipliné de son attitude, n’ajoute-t-il pas, à la marchandise désirée, une illusion scénique propre seulement, direz-vous, au théâtre? Et, d’ailleurs, ce côté nomade de la question ne se discute pas. Le théâtre fut imaginé par les troubadours qui n’invitaient pas les donzelles chez eux. Le premier théâtre de Shakespeare était aménagé dans la rotonde achalandée d’une auberge. C’était bien à l’époque où les troubadours gelaient dehors. -Pourquoi, ajoutera Joë Folcu, s’empiler aujourd’hui dans un théâtre qui rappelle en tout point l’architecture d’un foyer d’hôtel, tandis qu’une échoppe se met à votre disposition, et que l’acteur y débite son rôle pour chacun de ses clients. L’atmosphère du magasin n’est-elle pas celle du théâtre intime? Dans sa boutique, et l’oeil rivé sur ses couteaux à tabac, Joë Folcu défend encore ses décisions de la vingtaine: le théâtre prédispose au négoce. Pendant qu’il tient ses propos, le tabac en feuilles est suspendu à des fils, comme des viandes fumées et taillées dans le plus mince: le beau décor d’un bourreau moyenâgeux qui eût conservé, bien en vue, des échantillons des « parties » les plus vulnérables de ses suppliciés. -Pour tenir un rôle morbide et parler de la mort, trouverez-vous mieux qu’un agent d’assurance-vie qui eût pratiqué, dans sa jeunesse, le grand guignol? « Celui- là, de porte en porte, se passe de décor pour vous enjoindre à songer à la mort. Son livre allongé des perceptions hebdomadaires sous le bras, il rappelle en tout point le médecin appelé trop tard et sa trousse inséparable. Pour assurer votre vie, il prendra au besoin des faux airs de croque-mort. Dans tous les grands drames classiques du théâtre, on y parle en vers de l’amour et de la mort. Sans les chiffres, qui se placent mal dans un alexandrin, le démarcheur rimerait quelquefois à la tête de l’escalier, ou dans le parterre des plains- pieds. » Maintenant, Joë Folcu vous entretiendra sur le théâtre des scènes exotiques. « Chez l’épicier, le bon détaillant parlera de l’Orient avec plus d’aisance que dans le théâtre grec. Les épices viennent d’Asie et ses relents se targuent de mieux l’évoquer, par ses poivres, son ail, ses vinaigres, ses moutardes et ses paraffines, que les scènes de Paul Claudel empruntées à la Bible et à la Palestine. « À cette époque de guerre, où nos alliés en sont réduits à pressurer l’essence des oignons, pour l’adjoindre à la composition des parfums exotiques, pourquoi l’épicier qui fait commerce de ces légumes de tout repos, n’en tirerait-il pas la poésie orientale des brûle-parfums passés à l’étranger pour fins de négoce? » Et Joë Folcu de conclure sur le théâtre exotique: « Pour moi, simple marchand paroissial de tabac en feuilles, j’ai des tabacs fins et parfumés, que personne de vous ne pourrait fumer au théâtre, une fois le rideau levé. Plutôt que de fumer au foyer et pendant les entractes, passez chez le marchand de tabac et l’illusion scénique sera la même. » Somme toute, Joë Folcu n’aime pas que le théâtre s’adonne aux décors de carton et que ses tirades se désintéressent du boniment commercial. Le sujet est secondaire en art, et le décor tout aussi bien, direz-vous. L’esthétique du théâtre en souffrirait-elle qu’on la pratiquât dans un décor où l’utile fût mêlé à l’agréable? Toujours pour me conformer aux théories de Joë Folcu, j’ajouterai que le théâtre a déjà connu, par le truchement de la radio, la substitution du décor visuel à celui du son, et que la valeur artistique d’un sketch, ou d’une émission quelconque, n’est pas estropiée qu’on l’encadre proprement d’une recette de salade aux légumes et d’un boniment sur les vingt-trois méthodes de « presser » un pantalon sans qu’il prît feu. Jules Romains, dans ses cours sur la versification, soutenait qu’une recette culinaire pût être rédigée en vers et qu’un poème sur les patates n’a rien d’inférieur, en matière d’esthétique, à celui qui traite de l’amour ou d’un couronnement de bête à cornes dans une exposition agricole. Le théâtre mène à tout, sans que ses conditions de mise en scène, ou que les réactions du public ne l’y aient invité. Le théâtre improvisé sur place, dû en Italie à l’initiative de Pirandello, peut aussi bien trouver son expansion chez un corsetier que dans un salon de coiffure, dirons-nous en définitive pour ne pas nous opposer au marchand de tabac en feuilles. Mais Joë Folcu s’est abstenu de nous donner les véritables raisons de son entrée dans le négoce. Selon son habitude, il trouve toujours après coup les raisons de ses décisions. C’est un peu comme chez le narrateur dont les idées lui sont suggérées par les mots. Voici pourquoi, malgré d’excellentes dispositions, le théâtre est subtilement devenu hostile à Joë Folcu. L’histoire remonte à une distribution de prix, alors que le jeune Joë Folcu, bien en forme, achevait de débiter, devant son curé, le frère supérieur de son collège et tout le village réuni dans la salle paroissiale, un « compliment » d’usage emprunté à Victor Hugo, Après la bataille. L’enfant, qui ne connaissait pas encore le micro, avait su mimer les personnages de son récit. « Mon père, ce héros au sourire si doux », lui avait arraché une grimace dont l’auditoire s’était esclaffé. Bien qu’il portât des culottes de velours vert, le petit Joë s’était essayé à mimer la physionomie du cheval que montait cet illustre père « au sourire si doux ». Quant à l’Allemand du récit, couché parmi les morts, et qui demandait à boire, Joë lui avait donné une gueule d’ivrogne, et avec la facilité qu’on lui connaît depuis. Vers la fin du poème, on sait que le blessé, en matière d’appréciation pour la gourde que le « père » lui tendait, et après qu’il se fût abreuvé, lui tirait une balle dans son chapeau. Le cheval, comme il est dit dans Hugo, « avait fait un écart en arrière », mouvement historique dont s’était prévalu le petit Joë pour sauter à son tour. Mais ici, l’enfant avait ignoré qu’il déclamait dans le voisinage d’une colonne toute de fer et qui soutenait le plafond de l’immeuble. D’un seul bond (un bond de cheval vigoureux, sans doute) le jeune Joë Folcu s’était assommé contre l’architecture de la salle paroissiale et il avait fallu, la stupeur passée dans l’auditoire, le ranimer avec un bloc de glace et pour cinq sous de « bâtons forts ». Une Lucidité Bienheureuse. Sous l’anonymat Bien à vous, monsieur, plusieurs Saintoursois m’avisent qu’ils ne connaissent pas, rue Saint-Joseph, dans leur village, un nommé Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui anime habituellement de ses commentaires les contes dominicaux de La Patrie. L’esprit de ce personnage m’en serait-il exclusif? J’ignorais qu’on eût à ce point, surtout chez certains de Saint-Ours, le sens du cadastre et des registres baptismaux. Des Bien à vous m’assurent avoir questionné, sur la présence anticipée d’un Joë Folcu à Saint-Ours, les plus âgés de la paroisse et des rangs de l’arrière. N’en déplaise à ces messieurs, ou à leur écriture renversée, je connaissais leur village bien avant qu’on y eût installé l’eau courante sous les fauteuils à trou et la « pochette » électrique dans ses rues. Sans qu’il portât des oreilles décollées, et qu’il empestât le tabac fort, Joë Folcu a toujours été, à Saint-Ours, le prototype des fainéants raisonneux sur la rive sud du Richelieu. Son négoce de tabac en feuilles lui permet, entre les heures consacrées aux repas, de s’occuper de présages, en tant que septième d’une famille dont il est le dernier survivant. Et l’on sait que chacun, dans ce bas monde, s’entretient constamment d’un avenir qu’il ignore et qui l’intéresse avant tout. Comme le Fabrice de Stendhal, sur son cheval anglais de race, Joë Folcu, derrière son comptoir, rue Saint-Joseph de Saint-Ours, n’entend pas que l’on fasse des objections avec les diverses pièces de son ignorance. Car son manque de culture, en dehors de celle du tabac, lui a fourni des conjectures sur lesquelles il faut compter, à moins que l’on soit dépourvu d’esprit dans le sens où il l’entend. La plupart de ses prédictions se réalisent, et les autres font rire les hommes gras. N’est-ce pas déjà une recommandation? Vous reconnaîtrez surtout Joë Folcu au nombre toujours croissant des imbéciles qui l’entourent. Il n’a pas leur culture et c’est en vertu de cette ignorance avouée qu’il s’efforce à prouver, comme il est d’usage en psychanalyse, « que ne peut s’éloigner de la lucidité qui veut ». Dans un défaut de raisonnement, il y a toujours la raison de ceux qui n’en ont pas. Ne suffit-il pas de suivre un faux raisonnement jusqu’au bout pour devenir inventeur? De nature, le marchand de tabac en feuilles sort des sentiers battus sans s’accrocher aux arbres. Toutes les marques d’imbécillité, à condition qu’elles soient originales, sont pour Joë Folcu des points de repère dans ses présages, et c’est à prouver la lucidité de ceux qui donnent cours, naturellement, à leur manque de logique accepté, qu’il a trouvé un sens nouveau au monde, et que s’exerce, à coup sûr, son application pour les prédictions. À ceux qui n’ont pas d’idée préconçue, il en a pour eux ; à ceux qui ne s’attendent à rien pour leur compte, ainsi que les tireuses de cartes, il augure dans le domaine des choses ordinaires à la vie et sur une grande échelle. Or, cette logique, grâce à laquelle un homme ne se peut désaxer, et qui rend Joë Folcu identifiable, même à Saint-Ours, ne lui donne-t- elle pas raison de s’attendre à tout dans un monde où tout peut se produire? Dans l’intervalle, il fait profession de marchand de tabac en feuilles et ne se préoccupe nullement des symboles que représentent en l’air les fumées de ses pipes, ni que les rideaux de ses clients, le lendemain d’une veillée, sentent souvent très mauvais. -Si le tonnerre se fait entendre à votre gauche, expliquera-t-il, c’est de mauvais augure, direz-vous comme tout homme sage et selon la légende. Et vous aurez grandement raison de placer ainsi votre semblable sur ses gardes. Car si le tonnerre doit endommager une grange, par exemple, durant l’orage, ce désastre ne se produira pas à votre droite, le tonnerre ayant tonné, au-dessus de la grange à votre gauche. Et tant de logique, en matière de présage, vaut à Joë Folcu, l’oracle prononcé, de cracher du côté opposé au crachoir. -Les grands malheurs se produisent toujours du côté qu’ils sont! À Saint-Ours, il y aura toujours un Joë Folcu et qui s’ignore, de même qu’un beignet à Sainte- Rose. Il est probant, toutefois, que le Saintoursois Joë Folcu s’identifie mieux sur l’autre rive du Richelieu, à Saint-Roch. Un beignet de Sainte- Rose ne passe point inaperçu à Montréal. Est-ce à dire qu’entre Saintoursois, la logique d’un Joë Folcu serait seule à dominer et qu’on ne se reconnût point? Pour les Bien à vous qui m’écrivent, je relèverai un autre trait de logique propre à Joë Folcu, afin qu’il ne passe plus inaperçu. À l’époque des batailles de coqs, entre la grange et le tas de fumier, le dimanche avant souper, une Société protectrice des animaux, dont le siège social se trouvait à Sorel (non celui des animaux maltraités, mais bien celui des adeptes de la protection), avait fait circuler une requête pour inciter les « amateurs » à discontinuer cette coutume. -Et pourquoi? disait Joë Folcu, et pour quelle raison? Je voudrais bien savoir. Sans parler de la cruauté dont s’accompagnent ces combats, cruauté que Joë n’eût sans doute pas admise, dans un siècle de guerre internationale, le propagandiste de la protection des animaux avait invoqué plutôt des raisons d’ordre économique. C’était peut-être la meilleure façon d’influencer le « raisonneux ». -Si les coqs batailleurs, dont les ergots sont garnis d’acier, se réchappent de ces combats, ne risquent-ils pas de survivre à des infirmités dont les poussins hériteront? Comme il était ici question de présage, Joë Folcu se sentait à l’aise. -Les poules estropiées de naissance, moins coquettes et plus réfléchies, engraisseraient d’autant et s’appliqueraient mieux à l’industrie de la ponte. La poule féconde se doit de vivre plus souvent accroupie que debout. En mal d’argument avec un voyant, le propagandiste avait invoqué la question de cruauté. D’un coq qui survit à la bataille, avait répondu Joë avec désinvolture, et de celui que vous tuez pour le chaudron, lequel a droit à la pitié de la société? Le premier souffre glorieusement et l’autre meurt piteusement de ses blessures, pour être mangé ensuite. Si un coq succombe à la bataille, il est trop en charpie pour la mangeaille et se fait enterrer comme un homme. C’était à l’époque où la logique avait le dernier mot. Haine De Chien, Rage De Voisin. Il existe encore, entre voisins, des haines ancestrales. Ceux-là, jamais leurs clôtures mitoyennes, et toujours en bon ordre, ne sont garnies de barrière. Entre ces maisons, l’herbe pousse drue. C’est qu’on arrose fréquemment cette végétation, de peur qu’elle ne sèche et que l’un des voisins n’y mette le feu, lorsque le vent donne du côté de l’autre. Les puits en commun, au croisement des routes, la crainte des poisons les relègue. Même qu’on y jette, par expérience, des grenouilles et qu’elles y meurent le plus souvent de faim. Quelquefois, on ne connaît pas les raisons de ces haines. Elles sont trop anciennes, mais quand même inhérentes aux biens laissés par les vieux. De tels voisins feignent de s’ignorer et pourtant, à force de s’observer à l’écart, des descendants se connaissent mieux que des amis entre eux. Derrière les persiennes, la méchanceté s’ennoblit dans l’humidité. Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les animaux de la ferme partagent les querelles de leurs maîtres. Les chiens s’observent des galeries et ne lèvent jamais la patte contre les clôtures mitoyennes. Les bestiaux, à l’heure de la traite, ne broutent pas entre les maisons ennemies et y déposent plutôt leur bouse en matière d’indifférence. Les pigeons font de même lorsqu’ils survolent, chaque lundi, jour de blanchissage, la corde à linge de la famille. La nuit, les granges et les écuries ne s’échangent- elles pas leurs rats les plus affamés, et, les cheminées, leurs chauves-souris? -J’ai connu, dira Joë, des chevaux de traits qui « tiraient » beaucoup mieux, sur la route, en passant devant la façade voisine, même si les ennemis de leurs maîtres, derrière les concombres grimpants des galeries, ne pouvaient assister à leurs exploits de chevaux « sans-coeur ». Toujours en face de chez le voisin, c’est là que les essieux cèdent le plus souvent et que les chargements de cailloux ou de terre glaise, invariablement, se renverseront. Disons que les charretiers ne sont pas seuls dans la manoeuvre et que le cheval, au repos devant le jardin, pendant les réparations d’urgence, n’attend pas l’ordre de son maître pour y plonger la tête et manger, pour une fois, des fleurs qu’il déteste en principe. Joë Folcu, habituellement, n’aime pas que l’on se déteste sans raisons avouées. Comment voulez-vous que l’on se mêle à la querelle? Il revient pourtant à chacun, dans une paroisse, d’embrouiller les cartes ou d’établir une paix sans recours. Ces pauvres voisins vont-ils donc faire classe à part, dans le cinquième rang de leur arrière-concession? Et c’est alors que Joë Folcu me raconta comment les animaux des Cormier, partageant la haine de leurs maîtres, étaient parvenus, mais sans intention préconçue, à mettre fin à une querelle ancestrale. Je n’ai pas à dire avec Joë que les vaches, désireuses de paix, poussèrent leur exemple d’humanité jusqu’à s’entre-lécher par-dessus la clôture, ou à manger toute l’herbe mitoyenne. Bien au contraire, elles pratiquaient la ruade entre elles et plusieurs belles bêtes, sur la route, et malgré les vachers, se déchirèrent mutuellement le pis. Comme partout ailleurs, entre les branches cadettes des Cormier, voisines seulement d’un arpent, les persiennes donnant les unes vis-à-vis des autres étaient closes et les animaux, chaque fois qu’ils s’entrevoyaient, séparés par la clôture, levaient la tête avec dignité... même les vaches. Quant aux chiens, dédaigneux des pistes et des odeurs, nous leur accorderons ici des rôles de vedettes, puisque toute cette histoire va reposer sur l’un d’eux, le défunt Rover, chien berger à cette époque et suffisamment bâtard de race pour marcher le derrière plus haut que la tête et dont le museau, au naturel, ne quittait pas le sol. Fouilleur né, Joë Folcu aurait dû le surnommer « charrue ». Or, le chien-charrue, généralement peu nourri, était assigné à la grange de l’un des Cormier et en montait la garde. Inutile d’ajouter qu’avec ses allures si peu canines, la vue de cette bête, encadrée dans une porte de grange, était effrayante. En vertu de sa rage ancestrale, le voisin de cette grange si bien gardée, le frère Alfred Cormier, avait conçu le projet de l’incendier si l’autre frère Cormier eût retardé quelque peu de renouveler ses assurances. Mais comment devait-il procéder pour s’attirer les amabilités du chien-charrue et afin qu’il pérît dans l’incendie de la grange? Car l’animal ne devait pas survivre. Doué d’un instinct développé à la mesure de son manque de développement physique (la loi des compensations, n’est-ce pas?), le chien Rover, après l’incendie, aurait doublé sa haine envers l’incendiaire et les suspicions eussent été éveillées. Plusieurs tentatives de séduction, auprès de l’animal, à l’aide de sucreries, avaient déjà été concluantes. Rover ne résistait pas à un carré de sucre et d’emblée il franchissait la clôture. Mais à peine était-il en possession de sa part des politesses qu’il retournait à son poste de gardien, dans l’entrée de la grange. C’est là qu’il dégustait, au grand désavantage d’Alfred Cormier. Nous dirons que toutes ces tentatives n’étaient que préliminaires au grand soir, le soir même où les voisins Cormier allaient se trouver en défaveur vis-à- vis de la compagnie d’assurance. Pour l’exécution de son projet, Alfred avait d’autres cordes à son arc. Maintenant que le chien, le soir tombé, avait pris l’habitude bien ancrée de répondre à l’appel du sucre, il ne restait plus qu’à ajouter le dernier fion au projet. Puisque le chien-charrue, en grossier personnage, s’empressait, le carré de sucre en gueule, de retourner à la grange, pourquoi Alfred n’en aurait-il pas profité? -Tu réponds à mes invitations, mais tu manges chez toi, avait monologué l’incendiaire. Ce désir tant exprimé de rentrer chez toi, la gueule pleine, va me servir, saudit chien que t’es! Et c’est ainsi que le grand soir venu, Alfred Cormier, tout en offrant ses sucreries au chien- charrue, ne l’en avait pas moins imbibé d’essence, avant que d’y mettre le feu. Le chien Rover, transformé en torche vivante, devait, selon Alfred, rentrer ventre à terre, et le museau itou, dans sa grange, et l’incendier. -C’est toué qui va mettre le feu, maudit sans- coeur, avait-il pensé. Mais ce même Alfred, si haineux qu’il fût, et si débrouillard, n’avait pas compté sur les méfaits d’un chien partageant la haine ancestrale de ses maîtres. Le poil enflammé, et la gueule pleine de sucre, c’est bien vers la propre grange d’Alfred que le chien incendiaire avait dirigé sa course. En moins d’une heure, chien et grange s’étaient anéantis ; et sans que le frère voisin ne vînt à la rescousse. Les deux familles avaient assuré leurs granges respectives à la même époque, et celle d’Alfred se trouvait également « à découvert » en présence des assureurs. Le lendemain, de conclure Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les familles Cormier avaient adopté le principe de se « sacrer la paix » mutuellement. -Sait-on jamais, avec des animaux haineux... Frais peint La guerre, avec ses restrictions affectant notre consommation nationale, culinaire autant que vestimentaire, nous achemine vers la recherche des succédanés. De 1914 à 1918, l’oléomargarine se substituait au beurre ; les dépôts de l’eau de mer, au sel minéral ; la cire durcie et parfumée, pendant la grippe espagnole, au camphre ; la cassonade, au sucre. Maintenant, de s’écrier Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les bas de soie, pour les dames qui lèvent la patte (ou le nez) sur les bas de coton et de laine par trop « couventins », livrent leurs jambes à des teintures destinées à remplacer les effets chatoyants de soie. En d’autres termes, nos « créatures » vont se peinturlurer les mollets et les avant-bras, faute de soie à ver ou de soie de bois. Patriote sans commentaires, Joë Folcu aurait bien recommandé que l’on se graissât les jambes au jus de chique, mais il redoutait que la peau de ces dames fût par trop sensible. La peinture est plutôt d’usage. L’affiche Frais peint, qui orne aujourd’hui ces propos, ne convient pas seulement aux galeries fraîchement peintes et au seuil des portes. On constate que ces avis pourraient tout aussi bien s’accrocher aux jupons d’une mondaine sortant d’un salon de coiffure. Il ne s’agit plus, maintenant que nous sommes en guerre, de mettre le public en garde contre une banquette fraîchement peinte, mais de protéger notre mobilier contre les jambes fraîchement engluées. « Attention! madame est peinte! » remplacera l’avis généralement émis quant aux blondes: « Attention! madame est teinte! » Avec les tissus et leur prochaine restriction, nos compagnes vont-elles restreindre le port des petits chapeaux? Vive le retour des belles boucles de coton dans les chevelures et les petits bouquets de fleurs piqués dans les frisettes! En raison des tissus mis à la ration, vive l’écourtement économique des jupes! et, avec le manque de soie pour les gants, nous retrouverons madame se promenant, les mains dans les poches, tout comme les hommes. N’est-ce pas nous qui donnerons enfin le ton de la mode? Ici, Joë Folcu propose que l’on ait recours aux mitaines en peau de nos grand- mères. Comme ces cuirs étaient commodes en buggy, ils serviront tout aussi bien aux courroies dans les tramways. -Et si le caoutchouc vient à manquer pour les claques, nos soeurs se dandineront en souliers de boeufs. Joë en louche d’appréhension et se retient, par galanterie, de cracher de côté. En homme prévoyant, il entrevoit, de même, l’abandon de l’automobile et ses folles dépenses de lubrifiants. -À Saint-Ours, comme à Montréal, aussi bien qu’à Sorel, la femme grassette devra s’équilibrer sur la selle d’une bicyclette. Finis les longs stationnements, aux coins des rues, où nos blondes prenaient le tramway en posant la patte sur les hauts marchepieds. Vive les pédales qui ne se prêtent pas aux couvertures du buggy! Laissez venir à moi les mollets bien tournés, qu’ils soient teints, peinturés ou enfournés dans le coton ou la laine. Parlant du maquillage des jambes, et de la petite couture des bas finement dessinée du haut en bas, et de bas en haut, sur le mollet, Joë Folcu en vient à désirer, l’égoïste, que la guerre se prolonge. -Pourquoi le maquillage des mollets, dira-t-il, ne se garnirait-il pas d’une petite couture dessinée, tandis qu’autrefois les joues fardées portaient des petites mouches noires: ce point final d’un grand flirt, comme on disait alors? De même qu’autrefois, le « papier collant » n’avait pas été inventé pour les joues de ces dames, nous leur recommanderons de se coller des « mouches de beauté » sur la jambe, remplaçant ainsi le Cutex employé depuis peu dans la réparation des mailles de soie. Et Joë Folcu d’enlever sa chique pour s’écrier encore: « Vive le régime guerrier des « frais peints »! » C’est une véritable économie pour chacun des contribuables qui n’auront plus à remplacer les « échelles » de la soie par de nouveaux bas. De même qu’un homme économe polit ses propres souliers à la maison, nous pourrons shiner, dans le hangar, les jambes de nos « créatures ». N’est-ce pas autant de gagné! Vétéran de la guerre mondiale, Joë conclut selon l’usage: « Ousqu’il est l’Allemand qu’on le tue avec nos économies? » Puisque nous sommes à la ration, quant à la soie et à ses usages, Joë Folcu ne se contente pas d’un prochain retour aux anciennes modes vestimentaires pour se réjouir. Il se demande s’il ne serait pas recommandable que l’on revînt, par la même occasion, à la vie primitive. Pourquoi ne marcherions-nous pas, à l’exemple des premiers hommes, à quatre pattes? Pour observer les données de la décence, mes compagnes simplifieraient la toilette moderne en recourant au port de la salopette. Que d’épargne, messieurs! Et pour simplifier et justifier sa théorie, le marchand de tabac en feuilles passe la parole au fameux docteur Verne T. Inman, anatomiste de l’université de la Californie parlant à un congrès de l’American Physiotherapy Association. Selon le docteur Inman, l’homme possède une anatomie très primitive. Il n’a pas la structure corporelle uniforme comme celle du chien ou du chat. Les hommes (et les femmes de même) avaient le corps constitué pour marcher horizontalement. Ils marchent sur deux pieds, ce qui n’est pas normal, car la conformité de leur corps ne l’avait pas prévu. C’est à ce changement imprévu que le docteur Inman attribue les maux physiques tant déplorés. Les nerfs et les muscles s’usent plus facilement. On remarque bientôt la courbature de l’épine dorsale. C’est donc l’homme qui a fait dévier certaines fonctions de son organisme. Pour les trente premières années, les muscles se tiennent en place, mais après l’âge de trente ans, ils connaissent un certain relâchement. Comme ces muscles sont aussi incapables de tenir en place les autres organes, les troubles corporels font alors leur apparition. Fort de cette opinion américaine, Joë Folcu attribuera au « redressement » de la femme son désir bien arrêté de se faire belle, et de là sa toilette autant raffinée que coûteuse. -Pour avoir voulu marcher sur les pattes de l’arrière, conclut-il, la créature a connu la vanité des animaux de cirque « faisant le beau » sous la menace du fouet. La soie est née de cette coutume. Jamais les salopettes n’eussent été de soie, advenant le cas où les femmes, comme autrefois, auraient marché à quatre pattes. D’ailleurs, toujours selon Joë Folcu, la soie, avec la création de la télévision, était appelée à disparaître, surtout la soie de bois. Le rationnement de la guerre n’en est pas le seul responsable. Et le marchand de tabac en feuilles de raconter ici la mésaventure survenue à toute une famille posant aux États-Unis devant la télévision afin que son image pût être transmise à des parents de la campagne, à Saint-Ours, précisément. Sur l’écran récepteur, toute la famille était apparue en sous- vêtement, les hommes exceptés. Ces dames, revêtues de soie de bois, avaient ignoré que la télévision ne se conformait pas toujours à la transmission oculaire de ce tissu. Les Yeux Des Poitrinaires Veillent Trop. Accordez-moi le sommeil d’une bonne nuit, ai-je souvent prétendu, et jamais les tristes pensers de la veille ne prévaudront au matin. Qu’on me laisse dormir, ajoutera, moins sentencieusement, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et, demain, je serai votre homme. C’est le conseil que nous proposons à ceux qui cherchent l’oubli dans les alcools et le véronal. En présence d’un ennui, Goethe se mettait au lit et trouvait le sommeil. Chaque jour a sa peine, et elles s’interceptent. Gare! donc aux projets nés de la nuit, pendant les sursauts de l’insomnie. Le subconscient, comme un faux geste, ou un lapsus, n’est pas la science de la sagesse. Que des pas, dans la nuit, vous arrachent au sommeil, remettez plutôt au lendemain, au grand jour, la tâche, sur votre seuil, d’en relever la trace. Le conseil venu d’une ombre, comme elle, manquera toujours de consistance. Pourquoi, en dernière fin de semaine, dans les Laurentides, me suis-je levé en pleine nuit, réveillé par une toux « venue de je ne sais où », quelque part dans l’hôtel? La veille, les yeux d’une poitrinaire, dont la chambre donnait sur le lac, avaient peut-être justifié mon attitude. J’avais choisi cet hôtel pour le panorama qu’il m’offrait. Six montagnes bordaient le lac à l’est. On eût dit autant d’estrades occupées par une grande foule de sapins. Et la surface de ce lac jurait par son calme, de même qu’une piste vide, au moment où le spectacle doit commencer. Les arbres s’y agitaient seuls, comme si la brise eût ignoré le lac lui-même. Ce contraste était aussi symbolisé par l’aspect vieillot de l’hôtel, dans un paysage rajeuni par le feuillage et les pousses neuves d’un début de saison. En fait, l’hôtelier avait toujours négligé de couvrir ses murs de peinture. Quel âge pouvait bien avoir le bois de ces galeries et de la toiture? Ces planches ne venaient sûrement pas d’une région où les arbres étaient plus jeunes qu’elles. Ces éléments en opposition convenaient au citadin faisant une halte à la campagne, lorsque je m’aventurai vers l’extrémité d’une galerie, au second étage. Une couple de planches, servant de rampe, semblaient attendre un coup de vent pour s’abattre. Quel abandon. Aucune vigne, ou concombre grimpant, ne masquait ce désordre. J’allais renoncer à mon « inspection » de locataire, vers ces lieux déserts, lorsqu’au soleil couchant une fenêtre s’était allumée dans cette solitude. Quel malheureux ou excentrique individu avait bien pu choisir, dans cet hôtel pourtant si peu habité, une chambre donnant sur un tel désordre? Que n’avait-il choisi, même guidé par un goût d’isolement, un angle plus agréable de la maison? La « pensionnaire » de cette chambre n’était autre qu’une malheureuse poitrinaire dont la fenêtre, « médicalement », devait donner sur le nord. Dans l’ombre de la galerie, j’avais pu, sans attirer l’attention, plonger un regard indiscret par cette fenêtre illuminée. Alitée, près d’une rampe à abat-jour, une jeune femme, à cette heure paisible, regardait intensément, du fond de sa chambre, les quelques lueurs d’un jour mourant sur le faîte des montagnes. Ses yeux, surtout, m’avaient impressionné... ses yeux de poitrinaire. Avant de m’endormir, ce samedi soir, j’avais dû lutter contre le souvenir de ces yeux. Ils m’obsédaient, dans l’ombre de ma propre chambre obscurcie à dessein. Les derniers jours d’un tuberculeux sont généralement « habités » de projets, de rêves nullement en rapport avec une vie sur le déclin. Et les yeux du malade conservent un espoir en opposition avec la réalité. Ces yeux portent souvent des larmes de joie. Ils sont mouillés d’une eau limpide. Ils brillent « avidement ». Toujours, l’éclat de ces yeux trahit la tuberculose d’un patient dans un sanatorium. Avant de m’endormir, j’avais mis au point, mentalement, une image littéraire pouvant exprimer l’état pathétique de cette vision. Les yeux des poitrinaires, me disais-je en monologuant, sont mouillés comme des soleils qui « se lèvent dans l’eau », présage d’une journée rapidement orageuse. Les matins trop clairs ne sont-ils pas des indices de pluie prochaine? Dois-je ajouter que la médiocrité de mes comparaisons m’avait en définitive plongé dans le sommeil? Quelle heure pouvait-il être, lorsque je fus subitement tiré de cette léthargie? Comme les fenêtres de ma chambre étaient obscurcies, j’ignorais même si le jour était levé. Une toux atroce, venant de je ne sais où, déchirait le silence de mon réveil. Mes appréhensions de la veille se trouvaient confirmées. L’aube avait dû poindre et la jeune femme de la galerie déserte, la femme aux yeux intenses, avait sans doute choisi cette heure pour retrouver la vérité de son état. Cette toux de l’aube, l’heure traditionnelle des poitrinaires ayant sonné, allait-elle dégénérer en hémorragie? De tels yeux ne devaient pas se fermer sur l’aube. Le dernier crépuscule avait été trop beau. Je le savais. La veille, j’avais entrevu ces yeux. D’un bond, je fus hors de ma chambre. Il faisait grand jour dans les corridors déserts. Sur la « galerie de l’abandon », le soleil avait embelli l’aspect vieillot de l’hôtel. Un cadavre de poitrinaire, discrètement enveloppé, pour éviter un spectacle douloureux aux autres « pensionnaires » de la maison, ne devait pas être emporté dans ce matin resplendissant. Je me devais d’intervenir, avec mes faibles connaissances en médecine et prévenir l’hémorragie... Gare aux projets nés de la nuit, pendant les sursauts de l’insomnie! Les appréhensions de la veille ne se doivent pas confirmer dans l’ombre. Les conseils venus d’une ombre, comme elle, manqueront toujours de consistance. Sur la galerie de l’hôtel, une toux persistait, il n’en fallait pas douter, mais elle s’éloignait de mon angoisse, plus j’approchais de la fenêtre fatidique. Sans gêne, j’avais mis la tête dans cette fenêtre pour m’apercevoir que la jeune femme reposait paisiblement. Ses yeux étaient clos... mais ils devaient quand même rêver derrière leurs paupières. Tranquillisé, je ne fus pas long à reconnaître que la rumeur de cette toux venait, tout simplement, des lames douces du lac se brisant contre les flancs concaves d’un petit quai flottant. Accordez-moi le sommeil d’une bonne nuit et jamais les tristes pensers de la veille ne prévaudront au matin. Le Collectionneur Est-Il Un Avare? Entre l’avare et le collectionneur, s’il faut en croire Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la marge ne les place pas aux antipodes. Tous deux accumulent ; l’un des valeurs qu’il n’utilise pas ; l’autre, des inutilités. Nous exclurons toutefois le conservateur de musée et le collectionneur de timbres-poste. Dans le coffre de l’avare, au grenier, ou recouvert, à l’étable, d’une tonne d’avoine, les billets de banque n’ont pas d’avenir. Leur destin a des similitudes avec les horaires de chemin de fer que le collectionneur sédentaire conserve empilés au fond d’une malle. En fait, la ressemblance des deux espèces peut se justifier par les moqueries qu’ils s’adressent. Si l’avare dépose, au soleil, sur l’allège de sa fenêtre, toutes ses chiques, après mastication, n’est-ce pas afin de fumer ensuite, par pure économie, ses chiques asséchées? Le fumeur collectionneur qui conserve, accrochées au mur, ses pipes culottées, se rira de l’avare chiqueur. N’ont-ils pas cédé, tous deux, à un goût de collectionneur? Pour une fois, l’un consomme, et l’autre ne fait que conserver. Joë Folcu, avec son histoire de chiqueur et de « culotteur de pipes » me remet en mémoire une aventure vécue par Honoré de Balzac et que nous révèle un de ses vieux amis de Saumur. Je n’aurais pas deviné à quel point Balzac pût être aussi collectionneur que son Grandet fût avare. Disons, au bénéfice de l’auteur d’Eugénie Grandet, que son goût de collectionneur l’avait mis en contact avec celui qui devait être le prototype du père Grandet, l’avare type. Mais pourquoi cet avare de Saumur ne fut-il pas « croqué » sur le vif? Balzac en eût-il été ridicule? Le romancier avait des raisons pour modifier son personnage et que nous connaîtrons plus tard. Pourtant, le collectionneur de « faits vécus » était aussi emballé de son prototype que celui-là de son futur romancier. C’était si facile qu’un collectionneur pût devenir l’intime de l’avare. Les points de sympathie s’imposent. Balzac, au collège de Vendôme, s’était lié d’amitié avec un dénommé Denis Bouchard, nous raconte l’histoire. Vers 1865, le romancier était déjà célèbre qu’il n’avait pas renoncé à correspondre avec son vieux Bouchard. La persistance de cette amitié était pourtant intéressée. D’abord, pour Bouchard, cette amitié lui permettait de s’en vanter dans Saumur. Pour Balzac, ce vieil ami, dans chacune de ses correspondances, lui racontait les potins des alentours, et ces « morceaux de vie », il n’en faut pas douter, inspiraient le romancier. Quand on fait « vivant », notre bien se trouve où il se trouve, comme dirait, en d’autres termes, le vieux Boileau. Lorsque Balzac entendit parler du père Niveleau, un vieil avare fabuleusement riche, ses tiroirs de collectionneur en avaient frémi. Et l’avare d’information « sur nature » s’était porté au-devant de l’avare nullement collectionneur, si ce n’est ses pièces de monnaie. Et nous verrons comment le collectionneur avait pu s’entendre avec l’avare de Saumur. Selon Bienstock et Curnonsky, où nous avons pêché ce détail de coulisse, dans Le Wagon des fumeurs, précisément, Balzac s’était amené à Saumur. -Je viens voir ton bonhomme! avait-il, tout simplement dit, en se présentant. Afin de faciliter l’entretien, l’avare Niveleau avait été invité à déjeuner chez Bouchard. Pendant le repas, explique l’hôte, Mlle Niveleau, également invitée, et qui ne pensant qu’à sa mère mourante, ne prononça pas dix paroles, M. de Balzac, que j’avais présenté sous le nom de Morel, ne la quittait pas des yeux. Cependant, il soulevait avec l’avare une discussion d’intérêts qui passionnait le bonhomme. Ils étaient enchantés l’un de l’autre. Et M. de Balzac sut jouer son personnage avec une telle perfection que le père Niveleau me dit en se retirant: -Ce M. Morel est un des hommes d’affaires les plus merveilleux que j’aie encore rencontrés. Et je m’y connais! Quant à Balzac, il débordait d’enthousiasme, comme un philatéliste. -Il dépasse tout ce que j’espérais. Je comptais repartir dès demain. Toute réflexion faite, j’abuserai toute la semaine de votre hospitalité. Mme Niveleau peut mourir d’un jour à l’autre, dites-vous. J’ai idée qu’il se passera quelque chose d’extraordinaire. En effet, il s’était passé des choses incroyables, et qui convenaient parfaitement au romancier célèbre et au collectionneur amateur de faits divers. Mme Niveleau était à peine morte que l’avare apprenait que le transport du cadavre par la diligence allait lui coûter, comme il disait, « les yeux de la tête ». Il faut dire que la défunte avait spécifié, dans son testament, qu’on dût l’enterrer dans le terrain de sa famille, trois villages plus loin. Pendant toute la journée, explique Bouchard, l’avare chercha le moyen de concilier l’économie avec l’exécution des dernières volontés de sa femme. La nuit venue, il avait revendiqué l’honneur de veiller seul auprès du cadavre. Au petit jour, lorsque sa fille se présenta dans la chambre mortuaire, le corps avait disparu. -Ne t’inquiète pas, fillette, fit le père Niveleau, avec un affreux sourire, j’ai profité d’une occasion: ta pauvre mère est déjà en route. La jeune fille s’était évanouie. Le bonhomme s’était entendu avec un employé des pompes funèbres, et le cadavre de madame Niveleau, plié dans une malle, avait été mis dans le wagon, à titre de colis, avec les bagages. À l’arrivée chez les parents de la morte, il fallut l’enfermer dans un cercueil triangulaire. Le cadavre avait conservé la rigidité de sa position dans la malle. Pourquoi cette histoire n’est-elle pas racontée dans le roman du père Grandet? Si Joë Folcu avait vécu à cette époque, Balzac en eût-il agi autrement afin de faire mentir le marchand de tabac en feuilles? M. de Balzac était artiste avant d’être collectionneur. Ce fait divers ne l’avait qu’inspiré. Le contraire aurait démontré que le collectionneur se fût rapproché de l’avare... L’art est un « arrangement », non un décalque. Le collectionneur qui conserve et choisit ensuite avec discernement n’est pas un avare. L’Instinct Et Les Issus De Germains. Les Brunet du 4e Rang, famille issue de germains, se distinguent des Saintoursois, depuis quatre générations, par une tendance à mésestimer l’intelligence humaine au bénéfice de l’instinct animal. Quoique bien conformés physiquement, tous les mâles consanguins ont six pieds et les femmes se remarquent à la ligne prononcée de leur croupion (nous tenons cette dernière information de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles) ; quoique bien « tournés » de leur personne, ces Brunet, disions-nous, prêtaient souvent aux animaux de la ferme un sens divinatoire qui impressionnait leurs décisions. Non pas que ces issus de germains consultassent le coq ou le boeuf, sur le forage d’un puits, ou sur l’achat d’un buggy. Ils pouvaient aussi arrêter le choix d’un parrain, sans entrer en conférence avec les lapins et les porcs. Mais ils éprouvaient beaucoup de prédilection pour la superstition envers certains animaux et envers le sens de leurs avertissements infaillibles. Ainsi qu’un médecin, appelé en toute hâte auprès d’eux, parlât de mort prochaine, en se retirant d’un chevet, aucun ne l’aurait pris au sérieux avant qu’un hibou ululât, dans les bois d’érables, par soir lunaire. Un chien, par exemple, sait hurler à la mort avec plus de certitude qu’un médecin ou un sorcier ne sût la prédire par ses conseils. Pour les Brunet, le « temps probable » se devine mieux dans l’oeil d’une vache au crépuscule que sur le cadran d’un baromètre. Pourquoi, de même, consulter le génie civil, sur l’appréhension d’un débordement de la rivière, au moment de la débâcle? Si les caves doivent être inondées, les rats ne les quitteront-ils pas une journée à l’avance? La nuit, les animaux ne dorment que d’un oeil. Rien ne leur échappe. Pourquoi redouter que l’instinct nous trompe? Les chiens sont meilleurs bergers que l’homme et les chats ne parlent-ils pas au diable les nuits sans constellation? Avez-vous déjà vu un cheval monter sur la glace à moins que la couche n’en soit solide? Fiez-vous toujours aux animaux, avaient les Brunet pour devise. Dieu vous les a donnés pour gardiens. L’instinct est un fanal... qui, etc., soutiendra encore Joë Folcu. D’ailleurs, dans le 4e Rang, tous les issus de germains portaient un jeu de cartes dans leurs poches. On comprend leur utilité, en matière de prédiction. Ici, on ne se plisse pas le front. Vaut mieux étendre les cartes sur un tablier. Pendant que les animaux lisent dans les astres et connaissent le sens des brises, nous avons les cartes... La psychanalyse n’a point de succès chez les Brunet consanguins. Quant à la boussole, à quoi bon, entre issus de germains? L’écorce des arbres est toujours plus rude et plus épaisse du côté nord. Selon Joë Folcu, pour couper court, ces anomalies sont fréquentes chez les « issus » qui s’épousent entre eux. Il y a trop de familles qui gaspillent le sens familial en l’éparpillant. Les petites manies ne peuvent prévaloir contre le sens national du 4e Rang, même s’il est situé dans les arrière-concessions. Tout conciliant qu’il fût, Joë Folcu ne savait prévoir que ces « petites manies » pussent quelquefois coûter cher aux consanguins dans un temps de sécheresse. Prenons, par exemple, l’incendie de la grange survenu l’an dernier sur la ferme des Brunet. Pourquoi, le soir de l’incendie, les Brunet ne sont-ils pas intervenus à temps? La grange n’était qu’à un arpent de la maison. De plus, la brise donnait du côté où la famille veillait dans la cuisine. Le feu avait couvé dans le foin de la tasserie. Vers huit heures, avant la noirceur, la brise « transportait » déjà des odeurs quelque peu âcres de fumée. -Ça sent la fumée, son père, l’en avait averti l’aîné. -Ça doit être des abatis du voisin, sur le haut de la terre, avait rétorqué le père Brunet, sans plus s’inquiéter. L’idée que cette odeur pût venir de la grange avait d’abord occupé tous les cerveaux de la famille. Mais cette présomption s’était rapidement évanouie devant le silence du chien Rover. On savait que la moindre anomalie dans la grange eût été signalée par le chien de garde. Un chien comme Rover eût sans doute jappé. La famille connaissait assez bien le sens divinatoire des animaux pour ne pas douter de leur instinct. A-t-on jamais connu un bon chien qui néglige de donner l’alarme? Lorsque la famille perçut les premiers pétillements de l’incendie, tous les consanguins, plutôt que de mettre la tête à la fenêtre, s’étaient observés avec inquiétude. Même que les femmes avaient eu la bouche bée. -Mais le feu est dans la grange, avait osé le plus jeune de la famille et le moins « averti » sur le sens des animaux. -Mon fils, avait obtempéré le sage Brunet, ton manque de confiance envers les animaux te vaudra un jour quelques morsures de chien enragé, ou d’être piétiné par les sabots d’une jument emballée. -Mais, son père, j’entends le feu? -Avant que de porter un jugement contre le chien, lui fut-il répondu, en l’accusant de négligence dans l’exercice de ses fonctions de gardien, fais-lui confiance jusqu’à preuve du contraire et reste assis, gravement, comme un juge. Pendant que la famille, pétrifiée d’effroi, s’efforçait au recueillement, afin de mieux apprécier la sagesse de l’ancêtre, les flammes de l’incendie s’engageaient par le puits de lumière, au-dessus des écuries. Les Brunet n’escomptaient pas que les chevaux donnassent l’alerte par des ruades et des hennissements. Cette mission était uniquement du ressort du chien Rover. On sait que les chevaux et les bestiaux, en cas d’incendie, enfouissent de préférence leur tête dans l’avoine et le foin de la crèche et se laissent béatement griller les fesses plutôt que d’adopter la manière bruyante. Ils cherchent avant tout un abri contre la fumée. Mais la sagesse, dira Joë Folcu, même celle des consanguins et des utérins se doit reconnaître des bornes. Ici, la borne, ce fut tout simplement une bonne poussée de flammes dans le ciel assombri du soir, à l’heure, disons, de la brunante. Confronté avec la lueur, le père Brunet avait bondi de sa chaise. -C’est ben ça, la grange y passe!!! Devant la « gravité » d’une telle sagesse, il ne restait plus à la famille qu’à protéger sa propre maison contre la volée des tisons. Mais avant que de recourir au puits et de mouiller à la chaudière les murs et le toit de la maison ancestrale, on avait suivi encore les sages conseils du père. -Où est donc le chien, avait-il hurlé, en enjambant la fenêtre. Et le spectacle d’une famille, négligeant l’incendie, pour se mettre à la recherche d’un chien de garde, était plus triste, parmi les lueurs et les tisons volant de la grange, que celui d’une famille de fous derrière les barreaux d’une maison de santé. Ce soir-là, après l’incendie de la grange, le chien Rover ne fut pas retrouvé, ni son cadavre, et pour cause. Comment vouliez-vous qu’il donnât l’alarme à ses « croyants », ou que son instinct pût le tromper? Après le souper, « l’homme engagé », la grange bien fermée, avait conduit la bête chez lui pour la nuit. Sa cave était infestée de rats. Ne Pas Confondre Poignée De Main Avec Shake-Hand. Les Anglais, avant que de parler « affaires », et après l’entretien, s’échangent des poignées de main. En Amérique, on se la secoue, à moins que la sincérité du shake-hand ne vous l’arrache. Entre Français qui se tendent la main, seuls les doigts se touchent, par-dessus la table, au restaurant ou à l’atelier. Les Saintoursois, ceux qui arrivent en ligne droite du régiment de Carignan, se flanquent habituellement une tape dans le dos. C’est plus viril et, entre femmes, ça rappelle, en tout point (sans jeu de mots), les époques bienheureuses de la colonisation et le voisinage des Hurons. Cette coutume ancestrale, on le comprend, retarde l’intrusion, dans les cercles de fermières, du décolletage dans le dos. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de remarquer combien certaines modes vestimentaires ne sont pas toujours d’accord avec les coutumes et les moeurs. -Au temps des Hurons, nos grand-mères se laçaient le corset haut dans le dos. On pouvait donc se « faire la main » sans inconvénient. Aujourd’hui, nous rappellerons, avec le marchand de tabac en feuilles, que le droit des répliques est encore accordé aux femmes ; celles en particulier qui auraient à se plaindre d’un accueil par trop franchement appliqué du plat de la main. Que de Saintoursois, de fait, ne doivent-ils pas à une paume féminine, bien appliquée entre les omoplates, et en matière de protocole mondain, par jour de semaine, d’avoir subrepticement avalé leur chique? Ce que les femmes peuvent être méchantes! Je ne saurais passer à un autre ordre d’idées sans payer un tribut d’admiration à l’attitude d’une femme de nos jours qui avait reçu, en plein Parlement, pendant un bal, le bal des femmes de ministres, je crois, un témoignage d’expansion par trop paysan d’un député. Je tiens cet inédit du même Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui avait été, pour la durée d’une session, à Ottawa, garçon d’ascenseur. Ce poste privilégié, accordé quelquefois aux dévoués de la politique, en temps électoral seulement, avait donc permis au nouvel employé sessionnel d’être le témoin muet de cette scène. Or, le député en question, représentant du comté où la marée du Saint-Laurent commence à se faire sentir, non loin de Trois- Rivières, s’était « rencontré » dans l’ascenseur avec une invitée portant bas l’échancrure arrière. Tout ragaillardi par une récente tournée de hustings, le législateur, et par surcroît adepte des traditions « canayennes », s’était autorisé, à cause probablement de son indemnité parlementaire, à « saluer » madame d’une main morte appliquée sans méchanceté, mais avec vigueur, sur son dos autant dodu que découvert. Joë m’assure que l’invitée d’honneur au bal ministériel ne releva point tout de suite ce manque de civilité. Toutefois, avait-il constaté, son sourire de parade s’était évanoui plus rapidement que la trace, dans son dos, de la main protocolaire. Aujourd’hui, le député est mort de sa belle mort. Mais il n’est pas mort sénateur. Son ascension à la Chambre haute, affirme-t-on, lui avait été refusée à cause de l’intervention de la belle invitée auprès d’un proche parent, membre à cette époque du cabinet de Sa Majesté. On peut venir de l’Ouest, n’est-ce pas, et ne point s’adapter aux us et coutumes du bord de l’eau. Cette « taloche », grâce à la discrétion des chroniqueurs parlementaires, n’est pas destinée, si politique fût-elle, à survivre dans l’histoire. Joë Folcu, simple employé civil, n’avait pas autorité à se faire entendre par delà une session. Tant mieux pour la petite histoire à Ottawa. Oublions cet incident. Celui qui va suivre, et qui a trait au fameux shake-hand américain, n’est pas raconté ici comme « faisant pendant », et par simple opposition, aux anecdotes canadiennes. Puisque nous « tapons » dans le dos, nous ne pouvons en vouloir aux Étatsuniens d’avoir la poigne trop solide. À chacun son enthousiasme et ses façons de l’exprimer. Mais nous ne pouvons terminer ce récit sans que le shakehand de nos voisins, rappelé au début de ces propos, ne fût pas illustré, tout comme la tape « canayenne ». Entre touristes, pendant les vacances, échangeons des histoires vraies. Celle-ci, nous la tenons de mademoiselle Ève Curie, fille de madame Marie Curie, le découvreur, avec son époux Pierre, du radium et de ses effets thérapeutiques sur le cancer. Dans la biographie de la récipiendaire, par deux fois, du prix Nobel, Ève nous raconte, et nullement par dépit pour les Américains (elle habite d’ailleurs chez nos voisins en ce moment), un fait bien caractéristique de l’enthousiasme américain. Lorsque le président Harding offrit à madame Curie un gramme de radium (100 000 dollars à cette époque) il avait fallu à la chimiste qu’elle se rendît elle-même à la Maison-Blanche pour y recevoir les fameux tubes, don d’une souscription des États-Unis « à la bienfaitrice de l’humanité », disaient d’elle, en manchettes, les journaux. Après avoir reçu l’exceptionnelle « franchise de la cité de New York », madame Curie avait cru sa dernière heure arrivée, tant l’enthousiasme américain s’était par trop exprimé. Ève nous dit qu’aux cérémonies du lendemain et du surlendemain, où cinq cent soixante-treize représentants des sociétés scientifiques s’assemblèrent au Waldorf Astoria pour la fêter, Marie, déjà, vacillait de fatigue. Entre la foule robuste, bruyante, et une femme frêle qui vient de quitter une vie de couvent, la lutte était inégale. Marie fut étourdie par le vacarme et les acclamations. Les innombrables regards sur elle l’épouvantaient, et aussi la violence avec laquelle le public se bouscula sur son passage. Elle craignit vaguement d’être broyée dans ce terrible remous. « Une fanatique lui meurtrira bientôt la main par un shake-hand trop exalté, et la savante devra achever le voyage avec un poignet foulé et . » le bras en écharpe -en blessée de la gloire1 Inutile d’ajouter que, pour sauvegarder la vie de la « savante visiteuse », mademoiselle Ève Curie, de connivence avec les organisateurs du spectacular trip, dut, en plusieurs occasions, se substituer à sa mère et grâce à un maquillage savant, recevoir des milliers de poignées de main qui eussent, probablement, « achevé » Marie Curie. Joë Folcu, à son tour impressionné par cet authentique récit, va-t-il proposer ici aux organisateurs des fêtes du troisième centenaire de Montréal d’interdire le décolletage « arrière » dans certains bals où le choix des invités serait, quelquefois, négligé? 1 Marie Curie, N.R.F., Paris. Jamais La Fin Ne Se Devance. Yvette voulait en finir avec sa belle-mère ; en finir avec Réal qui n’en finissait plus de ne pas l’épouser ; en finir avec sa béquille qu’elle ne finissait pas de porter ; avec son déhanchement qui faisait d’elle la risée de Saint-Ours ; avec son père qui « prenait » toujours pour la belle- maman. Et pour en finir avec cette vie de chien, la pauvre Yvette était résolue de finir à la rivière. Cette résolution d’en finir avec tous ses embêtements, et avec elle- même, fut plutôt spontanée. Yvette ne s’était pas embarquée dans son canoë avec la détermination d’en finir. Cette idée lui était venue d’un spectacle qui n’avait pourtant rien de répréhensible: le fond de la rivière, près de la grève. Doit-on attribuer au fond gluant du Richelieu un aspect capable d’inciter au vertige? La végétation sous-marine y est minuscule. Un canoë qui la surplombe y dépose une ombre mouvante, comme celle dont s’accompagne, sur un paysage survolé, la présence fugitive d’un avion. Voilà bien une vision, parmi les soleillées d’un beau matin, qui fausse la proportion. Les yeux fixés sur le fond, près de la grève, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait coutume de comparer le phénomène de sa dérive en embarcation à la non moins phénoménale légende d’une Chasse-galerie. Il est permis, n’est- ce pas, lorsque nous survolons « le lit d’une rivière », d’évoquer le spectacle que le panorama devait offrir à nos grands-pères, les lumberjacks, lorsque ceux-ci, aviron en mains, enlevaient d’un seul han! un canoë d’écorce au-dessus des forêts hivernales. On se rappelle que les « histoires » de Beaugrand et d’Henri Julien permettaient ainsi à nos ancêtres de déserter la forêt, la veille de l’An, et de voler en canoë jusque chez leurs « blondes » assemblées par un petit « bal à l’huile » traditionnel, au 5e Rang d’une arrière-concession de Saint-Ours, si vous voulez. Sa béquille des dimanches posée au fond du canoë, Yvette, agenouillée dans la pince de son embarcation, admirait donc le fond de la rivière (avec un oeil de lumberjack en Chasse-galerie peut-être), lorsque le lit du Richelieu s’était mis subitement à prendre de la profondeur. Pour un être impressionnable qui fixe le fond, une sensation d’envol est fort justifiable. De fait, cette vision d’optique est familière aux êtres contemplatifs, sans pour cela qu’ils soient poètes. Lorsque le fond s’éloigne de vous, et que vous ne le quittez pas des yeux, vous éprouvez un subit allégement, comme si votre canoë prenait de la hauteur plutôt que le fond descendît. Sous le canoë, les soleillées révèlent une eau glauque. Vous perdez alors votre ombre. La profondeur vous invite au vertige et aux idées sombres. Il fait « noir » vers un fond de rivière qui sombre lentement. Comment ne pas admettre que la jeune Yvette ne fût pas encline à songer à la fin de ses embêtements. Une simple dérive de son canoë avait pu changer son état d’âme. Ici, la nature se prêtait, malgré le soleil, aux idées sombres. Avant de se laisser choir et de verser son canoë, Yvette, la malheureuse infirme, avait lancé un défi à l’eau de la rivière de la porter et aux rives de lui déléguer un secours opportun. Son isolement sur le Richelieu lui était une garantie. Tout concourait à vouloir qu’elle en finît sans recours. C’est à ce moment que son attention fut attirée par sa propre image sur les eaux. Cette figure renversée au fil de l’eau, Yvette ne s’était pas efforcée de la comparer au visage d’une morte revenue en surface. Le Richelieu lui renvoyait encore l’image d’une Yvette pleine de vie. Mais une brise imprévisible avait ridé ses traits, et la physionomie de sa mère, ce visage confié aux rides, lui était apparu dans son propre décalque. Pour une fois, avant de mourir, Yvette avait revu sa mère dans ses propres traits. Il avait fallu que son visage fût couvert de rides pour qu’elle lui ressemblât en tous points. Le visage implorant de sa mère n’était pas de nature à lui inspirer une répulsion de la mort. Bien au contraire. Cette mère, à côté du canoë, sur la rivière, invitait plutôt la jeune fille à la rejoindre dans la mort. Somme toute, rien n’eût empêché Yvette de finir dans la rivière si, au moment du plongeon, une lourdeur ne s’était apposée avec autorité sur ses épaules. Jusqu’à présent, Yvette ne croyait pas au surnaturel. Mais au moment de la mort, cette présence « maternelle » sur ses épaules, car la comparaison de deux mains se posant sur elle s’était imposée à son esprit ; cette présence ne pouvait venir que de l’intercession inexplicable de sa mère dont le portrait s’était révélé, au fil de l’eau, dans ses propres traits. Et la jeune fille, impressionnée par un fait, croyait-elle, au-delà de la perception, avait réagi subitement contre une première idée de mourir ; une idée fixe qu’elle pouvait avoir confondu avec le vertige d’un fond de rivière la quittant à la mesure d’une dérive. Et c’est alors qu’elle avait regagné la rive, l’oeil rivé cette fois sur le faîte des arbres, les beaux arbres centenaires de Saint-Ours. Quelques heures plus tard, le long du quai flottant, le canoë fut retrouvé, la quille à l’envers. Le cadavre d’Yvette n’avait pas quitté la pince de l’embarcation, et la transparence de l’eau, peu profonde à cet endroit, nous la montrait la tête en bas. L’enquête du coroner a démontré que la jupe de la jeune fille s’était accrochée à un clou, au fond du canoë. Comme elle voulait en descendre, précisa le verdict de « mort attribuée à des causes accidentelles », Yvette, surprise par le heurt d’un vêtement accroché à son canoë, avait perdu l’équilibre. Sa béquille fut retrouvée au fil de l’eau, deux milles plus bas. Une Pieuvre En Plein Richelieu. J’ai longtemps porté foi à la survie des crins de cheval. Mais non, ils ne pouvaient mourir puisque les violonistes les fixent toujours à leur archet et que le mobilier de mes ancêtres en est encore garni? (N’est-ce pas suffisant, comme preuve d’inamovibilité?) À l’âge des impressions durables, je devais avoir cinq ans, n’avais-je pas assisté à la résurrection d’un crin plongé dans une eau bouillante? Voilà donc un poil long, arraché à un fauteuil, chez une grand- tante, et qu’un oncle, pour mon édification, sans doute, venait de plonger (pas ma tante, mais le crin), dans une bouilloire. Le poil s’était frisé, comme une branche de céleri confiée à l’eau froide. Ce que l’on peut abuser d’une naïveté! N’est- ce pas d’ailleurs les enfants trompés qui maintiennent, jusque dans l’âge adulte, certaines crédulités absurdes? Lorsque, vers la trentaine, j’appris d’un entrepreneur de pompes funèbres que la barbe et la moustache continuaient de croître sur les cadavres, après l’inhumation, comment vouliez- vous que les crins de mon enfance ne me revinssent pas en mémoire? À quarante ans, aujourd’hui, je ne pousserai pas la croyance jusqu’à soutenir que le poil des morts puisse friser dans l’au-delà, tout comme les crins de chevaux dans les matelas de ma grand- mère. Mais que la démonstration m’en fût donnée et je serais lent à retrouver le sommeil, la nuit suivante. Les impressions de l’enfance, je les crois aussi durables que les préjugés. Et pour en finir avec les crins, je dirai en plus que je leur porte rancoeur, car ils étaient raides à mon petit derrière, sur les coussins de mes ancêtres. Si je ne puis, encore de nos jours songer aux crins des chevaux, sans éprouver une démangeaison incommensurable, et par tout le corps (signe indubitable de la durée) Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne saurait, de son côté, me dit-il, évoquer le faîte des arbres, sans frémir d’effroi, et même sans entrer dans une peur panique. Est-ce à dire que Joë ait poussé l’impressionnabilité jusqu’à confondre le bruissement des feuilles avec le crissement ressenti, par tout enfant, chaque fois qu’un ongle se « promène » sur un tableau d’ardoise? Ce réflexe, qu’il ne faut pas confondre avec une envie de se gratter trouve sa justification en d’autres causes. Je préfère m’en rapporter à l’histoire entendue de Joë, plutôt que d’analyser ce genre de réaction. Joë Folcu, enfant, se trouvait à une époque où les Saintoursois se devaient d’impressionner les leurs, s’ils voulaient en venir à bout. Non pas que tous les petits Saintoursois eussent été à cette époque plus fermés aux notions que ceux de nos jours. Mais pour démontrer à leurs enfants les dangers des allumettes, il fallait qu’ils leur brûlassent, avec un feu d’allumette, qui un doigt, qui un genou, qui une paume. Joë Folcu se trouvait à une époque où l’exemple prédominait toutes les données. On savait donc, par expérience, combien il était dangereux pour les enfants de prendre leurs ébats de baigneurs sur les rives dites du Bout-de- l’Île. Le sable y abondait, mais ce n’était là qu’un trompe- l’oeil, puisque cette plage ne se prolongeait pas très loin sous la rivière. À quelques pieds de la rive, le fond était constitué par une glaise aussi traîtresse qu’un « ventre de boeuf » ou un terrain mouvant. Au Bout-de-l’Île, le baigneur qui prenait pied au-delà du sable ne risquait pas de s’enliser. Mais un enfant de moins de dix ans pouvait y enfoncer suffisamment pour y être submergé. Que de fois avait-on arraché du fond visqueux des enfants menacés de suffocation. Même un nageur épuisé ne risquait pas de prendre pied avant que d’atteindre la plage de sable. Au milieu de l’été, malgré toute défense et menace de punition, trois petits Saintoursois s’étant noyés au large de la plage, une rumeur commença de circuler. Une pieuvre aux « cent pattes » avait été aperçue au Bout-de-l’Île. Gare à ses tentacules! Inutile d’expliquer la frayeur des enfants et leur abstention de s’y baigner. Leurs trois petits camarades avaient dû être victimes de la bête aux « cent pattes ». Un matin que le petit Joë Folcu, moins poltron que les autres, s’était aventuré sur la plage de sable, non avec l’intention de s’y baigner, mais afin, tout simplement, d’y apercevoir la pieuvre, et de la décrire une fois pour toutes à ses camarades, ne voilà-t-il pas que la bête aux « cent pattes » s’était laissée « apercevoir ». Ses tentacules, dont plusieurs surnageaient, ne prenaient-elles pas leurs ébats au fil de l’eau? La bête s’était laissée surprendre à deux arpents de la rive. À peine le récit de Joë était-il commencé, parmi un groupe de petits dont les bouches bâillaient déjà, qu’un Saintoursois, un grand celui- là, survenait avec le même récit effroyable. Avant que le soleil fût haut, une foule s’était formée sur la côte en face de l’île. L’heure devait être mal choisie. La pieuvre, à ce moment-là, était sans doute retenue au fond de la rivière. Ou peut-être la foule avait-elle, par sa présence, effrayé quelque peu l’intruse? Plutôt que de remettre à plus tard la constatation de l’« épouvantable » vérité, ou la confirmation du récit, la foule avant de se retirer jusqu’au lendemain avait « posté » quelques surveillants plus braves ou plus patients que les autres. Ceux-ci étaient armés. À la première manifestation, un coup de fusil devait alerter la population. Le même soir, vers six heures, on tirait du fusil au Bout-de-l’Île. Ce fut une bousculade par toutes les rues de Saint-Ours. Des femmes avaient même décroché de la muraille quelques vieux fusils à pierre. Quant aux enfants, plusieurs des plus jeunes s’étaient retirés sous des matelas, dans les combles. Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, était-il du nombre? Son récit personnel n’en fait pas mention. Mais il n’était quand même pas le dernier Saintoursois à reconnaître que la pieuvre du Bout-de-l’Île n’était rien de plus, en somme, qu’une épinette surnageant, au gré des courants et des remous, à quelques arpents de la rive. Puisque la vue d’un faîte d’arbre, aujourd’hui, met encore Joë Folcu momentanément en panique, nous conviendrons qu’il ne devait pas être au premier rang des Saintoursois qui ont admis, au Bout-de-l’Île, la méprise. Qua-Vache-Qué! Quia-Quia-Quia! Lorsqu’il tombe dans l’oreille d’une vache, aussi bien que dans la mienne, cet appel a toute la valeur d’un menu. Pour la vache, si peu laitière soit-elle, c’est l’heure de la traite. Pour le jeune barbouillé que j’étais à Saint-Ours, cet appel lancé à pleine gueule et à travers champs sonnait l’heure du souper. Et je m’en réjouissais autant que les vaches. Qua-vache-qué! Quia-quia-quia! Voilà enfin du folklore d’inspiration « canayenne » et qui ne provient pas de la vieille Normandie. Il était de notre ressort que nous fussions entendus de nos vaches, et de nos enfants, à l’heure de la bavette. Cette langue ne remonte plus au-delà de Jacques Cartier. C’est un mot de passe entre fermiers et bestiaux purement « canayens » et, si je l’évoque aujourd’hui, n’éveille-t-il pas mon sens poétique? Je ne sache pas d’anciens Saintoursois « urbanisés » qui entendraient un jour, par le téléphone, susurrer cette formule, sans que leurs oreilles s’emplissent du chant des chaudières vides balancées à bout de bras, et des meuglements familiers. Qua-vache-qué! est une amplification du mot « quérir » et dont nos vachers ne sauraient se passer « quand ils vont aux vaches », à l’heure de la traite. Un troupeau étranger, ainsi commandé, continuerait, sans contredit, de paître, comme s’il se fût agi d’Algonquin. Notre langue, souvent, porte à confusion. Il n’en faut pas moins persévérer. Et l’aventure survenue à René Doumic, lorsqu’il visitait notre province, pendant les fêtes du troisième centenaire de Québec, illustre, on ne peut mieux, cette confusion. Le secrétaire perpétuel, à cette époque, de l’Académie française, était arrivé de nuit à Québec. Par faveur spéciale, il était descendu du paquebot avant que celui-ci accostât. Et c’est ainsi que M. Doumic, en pleine nuit, était conduit à une chambre qu’on lui avait réservée dans un collège de la vieille capitale. Notre distingué visiteur s’était promis de porter une attention toute spéciale à notre beau parler français, langue archaïque, lui avait-on expliqué. Le lendemain au moment du réveil, M. Doumic en avait eu pour sa curiosité de savant linguiste. Un groupe de collégiens, ce matin-là, prenait ses ébats dans la cour de récréation, en pratiquant ce jeu bien canadien surnommé communément la « tague ». Une rumeur de jeu avait atteint l’oreille du savant. Enfin l’académicien allait assister à une démonstration improvisée de la survivance française au Canada. M. Doumic s’y connaissait en linguistique française, mais jamais il ne put, cette fois, y accorder un sens. -Y t’a t’y? hurlait un groupe des collégiens. -Y t’a! répliquait le groupe adverse. Et le groupe des spectateurs de répondre, toujours en choeur: -Y t’a pas! Y t’a pas! Y t’a pas... René Doumic, quelques heures plus tard, racontait cette aventure à des journalistes et expliquait sa stupeur d’avoir été réveillé par une consultation exprimée en algonquin. Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les expressions « canayennes », abstention faite, suggère-t-il, des survivances algonquines, devraient être à la portée de tous les sujets canadiens de langue française. Tout le monde n’est pas appelé à quérir les vaches, mais l’on peut connaître la nomenclature d’un métier, ou d’une profession, sans pour cela le pratiquer. Voilà comment il faut comprendre l’instruction généralisée. Or, toujours selon Joë Folcu, cette linguistique, afin qu’elle se vulgarise, ne devrait pas s’adresser qu’aux bestiaux. Et c’est ici que le marchand de tabac en feuilles préconise l’utilisation des haut-parleurs. -Plutôt, explique-t-il, que d’envoyer la jeunesse aux vaches, à l’heure de la traite, pourquoi des amplificateurs de la radio ne seraient-ils pas installés à l’orée des bois et des champs de pâturage? Notre langue canadianisée serait ainsi à la portée de tous les bons « Canayens » et des touristes voulant se familiariser avec le pays qu’ils visitent. Le problème de la diffusion des langues autochtones, ainsi résolu par la radiodiffusion, s’applique de même à celui de l’assiduité à l’école. -Que d’enfants, dit-il encore, se voient privés d’instruction, dans les familles adonnées aux rendements laitiers des vaches? Lorsque les troupeaux paissent loin de la laiterie, l’adolescent doit quitter la classe au début de l’après-midi afin de les quérir à temps pour l’heure de la traite. Les vaches de chez nous doivent-elles prendre le pas sur l’instruction publique? Appelez vos vaches au micro, mes chers concitoyens, et laissez vos enfants à l’école. Le cri national de « Qua-vache-qué! » poussé à pleine « gueule » par-dessus les clôtures, et par temps humide, n’est-il pas aussi préjudiciable à nos enfants doués d’une belle voix? La cacophonie de cet appel n’a rien de recommandable pour nos futurs ténors. Voilà un autre aspect de la question négligé par Joë Folcu dans les allégués de sa requête. Que de grands artistes furent abîmés par les vaches! On peut aimer la littérature régionale sans jeter aux vaches nos meilleurs choristes. Puisque les conférenciers de nos déjeuners- causeries, dans les hôtels des villes, consentent à l’amplification de leur voix, à l’aide du microphone et des haut-parleurs, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les vachers à l’égard de leur public en pâturage? Et, d’ailleurs, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, m’accordera que les troupeaux ont droit aux bénéfices de la science. Leurs trayons en captivité dans les trayeuses mécaniques, à l’heure moderne de la traite, ces chères vaches s’objecteront-elles à ce que les vachers, auparavant, élèvent le ton de l’appel? Devenue auditrice, la vache est justifiable d’exiger plus de clarté dans l’exposé des discours. Au Ciel Avec Un Chèque De Paye! Dans la brume d’un port, midi sonne plus souvent qu’à son tour. Non pas qu’on y soit toujours affamé, mais quelquefois les cloches maritimes du quart se confondent avec la sonnerie des campaniles. Que de sirènes ressemblent à celles des chantiers à l’heure de midi et à celles des locomotives. Les équipages en congé et la relève des équipes font surgir à tous moments, comme s’il était midi, des groupes s’acheminant vers la ville. Aux restaurants, la soupe est servie à toute heure, et, dans les tavernes, le choc des verres n’est jamais confiné aux heures réglementaires de l’apéritif. La nuit, il est toujours minuit à tous les réverbères, de même qu’il peut être midi à tous les fanaux de l’entrepont. Dans un port fluvial à mille milles de l’océan, la marée au baissant ne couche pas les barques sur les haut-fonds. À Montréal, l’étiage est toujours haut et tous les mâts, debout, marquent midi. Depuis trois jours qu’il occupait un poste de commis, dans les bureaux d’une compagnie maritime, un nouvel « engagé », bien en « place », les bras croisés sur son pupitre, avait occupé à l’heure du déjeuner, et les yeux tournés vers la fenêtre, son esprit de toutes ces constatations d’un ordre plutôt poétique. Pourquoi avait-il choisi l’heure de midi pour donner un sens gastronomique à toutes les rumeurs du port? Lui seul pouvait l’expliquer, mais sa timidité de nouveau venu, dans ces bureaux, l’en avait empêché. De son nom, disons Robert, pour ne pas trahir son identité, le nouveau commis avait tout simplement faim, et faim depuis les trois jours qu’il se trouvait en place. À son pupitre, près de la fenêtre, si Robert entendait midi se manifester par toutes les sonneries et par toutes les sirènes du port, c’est que son estomac était à midi, l’heure traditionnelle de la faim, même pour ceux qui manquent d’appétit. Et pendant que tout le bureau déjeunait ailleurs, ses propres boyaux, lui semblait-il, criaient famine avec plus de diversité que la rumeur du port. Si j’avais su que le camarade endurait, près de moi, les affres de la faim, un bon déjeuner au restaurant du coin eût délié sa timidité. Mais le nouveau commis aurait-il accepté à déjeuner? Quinze jours après le drame dont il fut la victime inconsciente, je me posais encore la question. À l’époque peu lointaine où notre port avait nom de Harbour Commission of Montreal (on le désignait même, par défaut de traduction, sous le vocable du Havre de Montréal), les positions de commis, grâce au patronage politique, étaient faciles d’accès. Une lettre d’un député, vous recommandant à l’un des commissaires du port, suffisait pour offrir à l’étudiant un poste saisonnier de peu de responsabilité, mais comparativement rémunérateur. Il était donc facile d’obtenir un emploi que l’on qualifiait de job du gouvernement. Ce qu’ils étaient commodes ces deux commissaires de la rue des Communes et leur vénérable président! Cette explication et ces commentaires sont ici nécessaires au récit de cette histoire vécue, car Robert, honorable chômeur depuis des années, n’était pas, à cette bienheureuse époque, intervenu, comme quémandeur de job, dans le port de Montréal. C’est bien sous le régime actuel du Conseil national des Ports, section de Montréal, que Robert avait obtenu, grâce à son entregent, nullement politique cette fois, une position de commis dans une compagnie anglaise des mieux fréquentées. À l’époque du Havre de Montréal, une job n’eût pas présenté à sa timidité les inconvénients de crever de faim. Entre camarades, si l’un manquait de monnaie, il pouvait facilement emprunter, ou présenter un « bon » à la caisse. Mais sous le régime du Conseil national des Ports, cette bohème avait quelque peu disparu des moeurs et coutumes du service civil. Et, d’ailleurs, à quoi bon faire les éloges du Conseil national, car Robert, après des années de chômage et de relâchement, n’eût pas été en état de subir avec succès l’examen obligatoire à tout candidat au service civil. Comment vouliez- vous que Robert, en place parmi un personnel de choix, eût pu avouer à ses nouveaux camarades, et encore moins à ses patrons, qu’il attendait le jour de la paye pour s’offrir à manger? Dans sa timidité, Robert eût craint d’avouer qu’il arrivait en ligne droite du « secours direct » et d’ailleurs son entregent, pensait-il, ne lui aurait point pardonné un tel aveu. Pour faciliter son entrée en service, n’avait-il pas mentionné ses expériences en matière maritime et des séjours tout récents au service de maisons sur les bords du Pacifique? Puisque la compagnie de Londres n’avait pas vérifié ses prétentions, allait-il maintenant anéantir son avenir, en avouant « une simple petite faim »? Avant que d’entrer en position dans cette ligne anglaise, Robert, de peur que ses nouveaux patrons eussent appris son état précédent de secouru, s’était tout simplement retiré de la liste lamentable des allocations. Et comment, aujourd’hui, aurait-il pu frapper à la porte de la Société Saint-Vincent-de- Paul, sans qu’on ouvrit plutôt une enquête chez ses patrons? Le nouveau venu avait bien des amis capables de lui venir en aide. Mais il s’était par trop vanté de ses mérites et de sa belle job anglaise. Sa fierté personnelle n’eût pas accepté leurs railleries. Parmi ses rêveries d’un port sonnant midi, et à toute heure du jour et de la nuit, le problème des crédits s’était bien posé à l’esprit de l’affamé. Mais Robert ne pouvait se présenter à des restaurants de bonne tenue, sans qu’on exigeât de son caissier des garanties d’usage. Quant aux gargotes du bord de l’eau, un commis de compagnie anglaise, en était-il convaincu, ne pouvait s’y présenter et nuire à sa maison d’affaires. Quand on est le compagnon de jeunes gens portant des imperméables d’officiers de marine et des melons de lords, il faut savoir établir des distances avec les voyous. Le cinquième jour de rêverie, près de la fenêtre, à l’heure du déjeuner, le nouveau venu n’éprouvait plus les douleurs de la faim. Il n’était que faible, et les innombrables midis de sa journée de travail se manifestaient à ses oreilles par de longues vibrations métalliques. On eût dit que quelqu’un sciait du fer, quelque part. Le sixième soir, il s’était rapidement mis au lit sans oser, pour une fois, avaler une seule gorgée d’eau. La veille, sa dernière ingurgitation lui avait donné des nausées. Le samedi midi, « jour des chèques », le nouveau commis, m’a-t-on dit, ne s’était pas présenté aux bureaux. Un messager, dans cette heure de midi, avait glissé sous sa porte de chambre une « enveloppe de chèque » bien rédigée à son nom. À ce moment, un véritable midi devait, par ses cloches et ses sirènes de chantiers, dominer la rumeur trompeuse du port. Ce fut son dernier midi et peut- être le confondit-il, en mourant, avec les ébats d’une cloche d’artimon comptant d’inimaginables méridiens. Pour raconter cette histoire à Joë Folcu, j’avais choisi le jour où le marchand de tabac en feuilles, de passage à Montréal, venait de m’emprunter, en pleine taverne, et sous le prétexte qu’il attendait un règlement de notes, quelque menue monnaie sûrement destinée à ses consommations d’une couple de jours. Vers la fin du récit, sa pipe s’était éteinte. Et pour masquer son émotion, il avait conclu: -En voilà un, au moins, qui est entré dans l’éternité avec une pleine paye en poche! « Paré » sans etre prêt. Les termes surannés du français, qui ont notre faveur, dans les régions éloignées des « gros chars » (disons plutôt, régions éloignées des centres modernes), si pittoresques soient-ils aux amateurs de folklore, n’en produisent pas moins des quiproquos fâcheux. J’ai vu à Saint-Ours un « prétendant » étranger rompre ses « prétentions » auprès de sa « future », le jour même de la fameuse demande en mariage. -Voulez-vous, monsieur, avait-il proposé au père de la jeune fille, m’accorder la main de la belle Zélie? -« Beau dommage! » de répondre avec empressement le futur beau-père. Et, peu familier avec nos expressions, le « proposant » s’était cru rabroué et, de plus, insulté. Pouvait- il, en droit, exiger des « dommages et intérêts »? Par ailleurs, si le même père de la belle Zélie eût reproché au jeune étranger de ne pas « marier » sa fille, ignorant encore nos termes bizarres, aurait-il répliqué, et avec raison. - Monsieur, j’ai voulu épouser la femme que j’aime et non la marier à un autre? Le « prétendant » ne représentait pas une agence matrimoniale. Je fus moi-même, à l’égard des termes anciens, la victime d’une méprise morbide. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dirait « plus morbide que celle d’un mariage manqué ». À l’époque où je négligeais la lecture pour le hockey, j’avais convoqué les joueurs de mon club pour sept heures après le souper. Vers le milieu de la soirée, nous devions nous mesurer contre un autre groupe. Le gardien des buts, un nommé Robert, si ma mémoire est bonne, ayant tardé à nous rejoindre sur la patinoire, nous avions pu nous en passer pour la pratique. Une demi-heure avant que la rondelle fût mise officiellement au jeu, comme il retardait encore, je fus dépêché « aux informations ». Nous ne pouvions nous passer de son adresse et de ses conseils. C’était un chef indispensable à « notre partie ». Robert n’était pas un familier de notre groupe. Il ne fréquentait pas notre collège et son quartier d’habitation se trouvait trop éloigné du nôtre pour que le voisinage pût favoriser une camaraderie plus intime. En fait, lorsque je me mis en route pour le quartier de Robert, je ne connaissais de notre gardien de buts que l’emplacement de sa rue et le numéro de son domicile. Ses parents m’étaient inconnus autant que ses fréquentations. Je le savais excellent gardien de buts pour l’avoir vu à l’oeuvre et notre camaraderie ne s’était pas exercée en dehors des bancs de neige. La nuit, toutes les portes sont noires. Celle de Robert, ou plutôt, celle de son logis, l’était autant, et son père, ai-je présumé, qui vint ouvrir, me tint sous son regard quelque peu étonné, me semblait- il, avant de m’inviter à entrer. Je dois dire ici que je portais mon uniforme de club. Est-ce ma tenue qui l’avait ainsi étonné? Vraiment, le présumé père de ce Robert m’avait paru aussi étrange que ma propre personne à son égard. Après l’aventure qui m’advint, je me suis souvenu des paroles que j’avais choisies pour m’informer de son fils. Au lieu d’utiliser les mots d’usage: « Robert est-il prêt à venir nous rejoindre? » ou « Robert sera-t-il prêt bientôt pour le hockey? » j’avais plutôt employé une formule qui me semblait d’occasion pour des gens d’une classe présumée inférieure à la mienne. Il faut, avais-je pensé, parler la langue même des gens à qui l’on s’adresse. -Robert est-y « paré », monsieur? avais-je osé dire. Si, en définitive, on m’avait invité à entrer, n’est-ce pas que ma langue pût avoir convenu à la circonstance? Mais pourquoi avait-on hésité à me recevoir? Robert était-il en pénitence, et mon intervention avait-elle été pour quelque chose dans cette décision? D’autres mots me reviennent encore à la mémoire. Devenu subitement triste, le présumé père de Robert, dès qu’il se fut retiré devant mon passage, m’avait tout simplement déclaré: -Attendez dans le corridor, sur cette chaise, et il sera « paré », je crois, dans un quart d’heure. Et il avait refermé, sans un autre mot, une autre porte du corridor, mais non sans avoir jeté un coup d’oeil, et un coup d’oeil scandalisé, cette fois, sur mon tricot, ma casquette de joueur et mon bâton de hockey passé sous le bras. Serait-il jaloux de mes vêtements neufs? avais-je pensé. Et je m’étais confortablement assis, en songeant à l’inutilité de la fatuité! Mon attente, dans ce corridor désert, et, sous un bec de gaz triste à amplifier tous les désoeuvrements, dépassa-t-elle un quart d’heure? Aucun bruit insolite n’était venu occuper ma solitude. Dans la pièce voisine, et qui tient habituellement lieu de salon, quelques pas avaient bien troublé le silence, mais la qualité de ces mouvements n’avait rien qui pût réveiller des soupçons. Si au moins la rue eût été plus claire, et la maison située plus près d’un réverbère, la présence à cette porte d’un camion endeuillé m’aurait sans doute mis sur mes gardes. -Mais, je suis chez un mort! ai-je failli m’écrier, lorsqu’une porte du corridor s’ouvrit sur un homme en redingote et transportant des accessoires propres à un entrepreneur de pompes funèbres. Cette porte, en effet, donnait sur le salon. C’est aussi dans son cadre que parut le présumé père de Robert, un mouchoir cette fois à la main, pour m’inviter à passer dans la chambre mortuaire. -Je vous avais dit un quart d’heure, mon ami, dit-il, et vous pouvez maintenant le voir. Il est « paré ». Priez bien pour lui, le cher enfant! Robert avait été tué, l’après-midi même, dans un accident de la rue. On m’avait cru au courant du drame et, malgré ma tenue de joueur de hockey, n’étais-je pas son premier visiteur? Quelle affreuse méprise? N’avais-je pas été pris au mot? Robert est-il « paré »? Celui qui vint m’ouvrir n’était pas le père de mon camarade, mais un parent nouvellement arrivé de l’étranger et nullement familiarisé avec les termes singuliers de notre langue d’enfant. Mais oui, l’entrepreneur des pompes funèbres, pendant mon attente, avait paré, des accessoires mortuaires, la dépouille de mon jeune camarade. Tel Magicien-Né, Apprenti Sorcier. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et prestidigitateur-né, serait en outre devenu grand magicien, si des éléments de sorcellerie ne se fussent pas mêlés à ses formules rituelles. -Mes « charmes », disait-il, jetés « en bonne terre », et sur commande, ont guéri bien des furoncles et circonscrit des orages de grêle. Mais les mauvais génies, enchantés de ma popularité parmi les paroissiens de Saint-Ours, m’incitaient trop souvent à lancer des « sorts ». Aujourd’hui, Joë Folcu se prêtera bien, pourvu qu’on l’en supplie, et la piastre entre les doigts, à faire quelquefois tinter, du fond même de sa boutique, le bourdon de l’église. Mais ses magies ne vont pas au-delà. Oh! n’allez pas vous imaginer qu’il est de connivence avec le bedeau pour mettre la cloche en branle. Avant de prononcer les formules « ordinaires » au magicien, qui forceront la cloche à émettre un coup de glas, il invite invariablement le suisse à se tenir à ses côtés, les clefs du vestibule en mains. Les incrédules, il les engage même à se placer sous le portique de l’église, afin qu’on ne le soupçonne pas d’avoir caché, à proximité des cordes, quelque sonneur clandestin. Toutes les supercheries sont prévues. Le temple n’est qu’à un arpent de l’échoppe, isolé du presbytère et du couvent, bien en vue du village, et quiconque se fût installé dans le clocher, avec l’intention de servir les fins « merveilleuses » du magicien, aurait été dénoncé. Dans ce clocher, ouvert aux quatre vents, nul abat-son ne l’eût dissimulé. J’ai moi-même assisté à cette bizarrerie et qui ne tient pas de la magie noire, ni de la sorcellerie. D’ailleurs, Joë Folcu est bien vu de son curé et celui-ci, eût-il appris le « sort » ou le « charme » qu’il voulait jeter à ses cloches, ne l’y aurait pas autorisé. Le vénérable prélat, pourvu que le truc ne se renouvelât point trop souvent, aurait fermé les yeux sur cette petite manigance, tant elle était anodine. Or, le jour fixé pour la démonstration, Joë Folcu s’était tenu derrière son comptoir, enveloppé dans la fumée de son tabac fort, vous savez celui qu’il engraisse au « fumier de cochon »? -Vous n’ignorez pas, messieurs, déclamait-il, que le bourdon peut sonner le tocsin pour le plus grand, ou le plus petit des incendies. Et les fausses alertes, qu’en faites-vous? C’est à ce moment que la cloche avait tinté, comme si elle eût pris la fumée de Joë Folcu pour un commencement d’incendie. Je dois ajouter que le magicien m’aurait roulé facilement, si je n’eusse été dans le jeu. Ce glas venait tout simplement d’un coup de carabine tiré de l’autre côté de la rivière par un complice et dont la balle de plomb s’écrasait contre l’airain de la cloche. Avant que la sorcellerie intervînt dans ses croyances et jetât le trouble dans ses séances de prestidigitations, Joë Folcu s’amusait au truc de la pièce des vingt-cinq cents. On sait que l’escamotage en est facile. Un étranger ne passait pas chez le forgeron sans qu’il tombât dans le panneau. Pour ceux qui ne connaissent pas Saint-Ours, et, à cette époque, son unique forgeron qui répondait au nom de Koenic, je leur dois le récit de cette séance. Le forgeron, en cette année, et pour le bénéfice de Joë Folcu, n’exigeait que vingt-cinq sous pour ferrer un cheval. La monture bien chaussée, chaque fois que le maréchal-ferrant tendait la main vers son client étranger, Joë Folcu intervenait, dès que celui-ci tirait une pièce de son gousset. -Laisse donc voir ton trente-sous, disait-il. À Saint-Ours, on ne prend que du bon argent! - Pour qui me prenez-vous, monsieur, rétorquait l’autre... Vérifiez donc par vous- même, si vous en doutez... À cette époque, la pièce de monnaie était toujours soumise à une morsure, comme on porte une tablette de chique à sa bouche. Si l’alliage n’en était pas parfait, la pièce conservait une trace de dent. Le magicien improvisé qu’était Joë Folcu ne soumettait pas la pièce de trente-sous à l’épreuve de ses mâchoires. Il se contentait de la fourrer dans sa poche de pantalon et de se replier sur lui- même, comme s’il eût déployé un grand effort pour tordre la monnaie entre ses doigts. C’est alors que le client étranger, confondu de stupeur, constatait pour son humiliation que sa pièce lui était remise dans un état de vieille tôle fripée et tordue. -Le plomb, déclarait Joë, en lui tendant sa pièce, on connaît ça, dans Saint-Ours. Il était rare que l’étranger eût le temps de comprendre qu’il venait d’être le dupe d’une bonne farce paysanne. Joë Folcu, habituellement, portait en poche une pièce de trente- sous auparavant tordue à l’aide d’une paire de pinces. Et craignant les réactions d’un homme si fort, notre étranger s’empressait de « vider » les lieux. Il n’en reste pas moins que Joë Folcu, grâce à la connivence de Koenic, a toujours eu dans Saint-Ours la réputation d’un homme fort. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait tous les talents pour devenir grand magicien. On raconte, qu’enfant au berceau, il était prédestiné à la magie. Que de fois sa pauvre mère s’exaspérait à retrouver son biberon. À peine avait-il bu sa potion de lait que la bouteille était infailliblement lancée par une fenêtre. Avant que la maman lui reconnût des dons pour l’escamotage, c’est toujours parmi les langes et les couvertures du berceau qu’elle poursuivait ses recherches. Mais Joë ne devait pas éterniser ses prouesses, dès qu’il se crut sorcier. C’est au simple maniement d’un râteau qu’il fut pris de peur. Un jour qu’il se trouvait dans l’entrée de sa grange, par un beau matin, un chevreuil, le museau tendu au vent, s’en était approché à une portée de fusil. D’abord stupéfait, le magicien, en bon chasseur, avait tendu le bras vers une arme possible. Sa main n’ayant rencontré qu’un râteau accroché par les dents à une muraille, il s’en était saisi puis l’avait instinctivement épaulé. -Si c’était mon fusil, avait-il gémi, c’est dans la tête que j’y fourrais ça! Le chevreuil, à ce moment, s’était tourné de flanc. -Au coeur, sous la patte gauche, avait-il de nouveau murmuré! À contrevent, et un doigt crispé sur une dent du râteau, Joë Folcu n’avait pas entendu, venant de chez le voisin, une détonation de carabine. Et lorsque le chevreuil est tombé au bout du râteau, Joë Folcu, à son tour, s’était affaissé de surprise dans l’entrée de la grange. Par esprit de vengeance, le voisin n’admit jamais, par la suite, s’être servi d’une carabine, le fameux matin où le magicien avait métamorphosé son râteau. Des Pétards D’Outre-Tombe. À l’époque où l’embaumement des cadavres n’était pas de tradition à la campagne, souvent des fossoyeurs « tendaient » l’oreille à de singuliers murmures venus des charniers publics, des caveaux de famille, ou même des fosses avant que l’inhumation fût achevée. Je n’évoque pas ici, pour faire couleur locale, certain bedeau, en réaction de peur, quittant pelle et collerette, et ne conservant que jambes à son cou. Un « cri de mort », par temps sonore, n’a rien de rassurant, surtout dans un cimetière. Mais tous les entrepreneurs de pompes funèbres, à l’époque où les certificats de décès étaient signés à la diable, ne réagissaient pas de la même façon. L’appel d’un pseudo-mort, voisin d’une fosse entrouverte, ou s’exprimant des régions satinées d’un cercueil, dans un caveau luxueux, se confond quelquefois avec le bruissement des feuilles, le susurrement des souffles errants parmi les montures des couronnes mortuaires. Avec un peu de courage, que de gardiens de cimetières ont délivré de malheureux paroissiens souffrant, après l’enterrement, de mortalité apparente, ou revenant de catalepsie? Sans recourir aux récits de quelque fossoyeur en mal d’imagination, la Premature Burial nous raconte nombre d’histoires vécues, par le bedeau autant que par les « morts », dans lesquelles des moribonds avaient été mis en fosse, prématurément, et sur le conseil du médecin. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait coutume de jurer, chaque fois que sa pipe s’éteignait, en laissant des traces de morsure dans ces mots pour le moins bizarres: « Eh! pétard d’outre-tombe! » Par simple analogie avec les documents de la Premature Burial, je craignais, au premier abord, que ce blasphème ne fût emprunté à quelque ancien fossoyeur. À la première supposition que je lui exprimai, voici comment il me remit sur la piste. -Malgré le respect que je dois aux morts, je n’ai rien à emprunter aux fossoyeurs. Bien au contraire, puisque plusieurs bedeaux me doivent aujourd’hui d’avoir sauvé des vivants trop bien enterrés par eux. Et c’est alors que j’appris du marchand de tabac en feuilles comment il avait pratiqué autrefois le métier consistant à prévenir la mort dans la tombe « de ceux qu’on enterre vivants ». Joë Folcu avait le culte des morts bien morts. Je doute fort qu’il éprouvait plutôt la peur des vivants enterrés et de leurs manifestations. Avant qu’ils écoutent le marchand de tabac en feuilles discourir sur son appareil de « sauvetage » à l’usage des vivants enterrés, je conseillerai aux lecteurs de ces propos de recourir à l’invention du comte de Karnice-Karnicki, noble polonais, chambellan du czar de Russie à cette époque, et dont la découverte était destinée à prévenir la mort dans la tombe de ceux qu’on enterre vivants. Peut-être y trouveront-ils quelques analogies avec l’appareil surnommé alors Karnice? Le cercueil de l’appareil de sauvetage, expliquent de concert Joë Folcu, marchand de tabac à Saint-Ours, et le comte Karnice-Karnicki, chambellan du czar de Russie, est un cercueil de bois. Mais il pourrait être de métal. Un trou circulaire doit être laissé dans le couvercle du cercueil, au-dessus de la poitrine du cadavre, ou du ventre ou au-dessus du visage. Dans ce trou s’emboîte un tube qui se rend jusqu’à la surface du sol. Ce tube est garni d’un obturateur qui empêche l’air de s’introduire dans le cercueil, pour le cas où le mort serait « bien mort ». Ainsi on évite au cercueil d’empester nos cimetières. Le tube dit de délivrance contient une verge de fer surnommée tringle. Cette tige, qui sert à ouvrir le tube, au besoin, naturellement, est servie par une poignée ou boule de sauvetage. On doit, recommande-t-on, laisser un petit espace de quelques pouces entre la boule en question et la poitrine du mort ou du faux mort. Cette précaution est prise pour le cas où les gaz de la putréfaction pourraient soulever la poitrine ou le ventre du mort et causer ainsi la mise en action du mécanisme. Supposons que le mort revienne à la vie. Que se produira-t- il? Rien de plus simple. Il pressera la boule de sauvetage soit avec la main, soit avec la poitrine, soit avec le ventre, ou soit avec l’épaule en se « retournant » dans le cercueil. Au même instant, un couvercle bascule dans le tube, l’air de l’extérieur pénètre dans l’atmosphère du cercueil et si, dans le domaine des vivants, quelque imbécile « prend le mors aux dents », en percevant des appels venus du tube, le « mort » peut respirer et attendre, confortablement, que le bedeau, ou le gardien du cimetière, s’amène à la rescousse, pelle à l’épaule. Selon Joë Folcu, le dispositif de surface, c’est- à-dire sur la tombe, peut être garni d’une sonnerie d’alerte qui avertirait le passant, et le fossoyeur, par surcroît. La nuit, une ampoule électrique serait, en outre, moins tapageuse pour le voisinage du cimetière. Le poète qui se promène habituellement la nuit dans le domaine des morts en serait alors averti. Le crayon à l’oreille, rien ne le retiendrait de se rendre chez le bedeau et de frapper discrètement à sa porte. Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, eût sans doute amassé une fortune, en s’accointant avec le comte polonais, si les entrepreneurs de pompes funèbres n’avaient accoutumé leurs patients aux usages de l’embaumement. Disons aussi que le nombre des médecins est aujourd’hui plus important que celui des « ramancheurs » d’autrefois. Les certificats de décès sont donnés avec plus de prudence. La catalepsie n’oblige plus certains moribonds, comme le cas s’est produit plus d’une fois, de revenir à la vie sur une table de dissection, dans un cours universitaire, avec la poitrine ou le foie déjà ouvert par le bistouri. Mais toutes ces explications n’ont pas justifié, me direz-vous, Joë Folcu de jurer, sous le vocable de « pétard d’outre-tombe ». Le piquant de cette histoire, je le tiens d’un étudiant en médecine qui se procurait habituellement ses morts, pour fins d’études, du cimetière même dans lequel Joë Folcu surveillait les résultats de ses « appareils de sauvetage ». J’ignore si l’étudiant redoutait la présence de Joë Folcu, la nuit, au cimetière en question, mais il avait remplacé, dans un « cercueil patenté », le cadavre « bien mort » d’un nouveau défunt, par une « pochette de chats » bien vivants. Cette fois, le tube sauveteur n’était pas garni d’un gong, ni d’une ampoule, mais d’une fusée qui devait éclater dans le ciel pour le bénéfice d’un mort apparent. Or, les chats, prisonniers du sac, n’ayant pas exercé de pression sur la boule, ou sur la poignée libératrice, les miaulements des chats, si lugubres eussent-ils été, nulle pièce pyrotechnique n’avait fusé pour identifier leur réveil. C’est bien le fossoyeur, malgré son épouvante, qui libéra les chats. N’est-ce pas aussi le même fossoyeur qui dénonça, au village, l’efficacité du « cercueil patenté »? Profitant de la disparition du cadavre, Joë Folcu s’était essayé à justifier son invention en invoquant le principe bien connu des « témoignages non confirmés ». -Le cercueil n’étant pas habité, mes pétards ne pouvaient pas être d’outre-tombe! Où La Pluie Peut Avoir Goût De Sel. La vieille fille Béatrice n’est pas acrimonieuse d’hier. Avant la mort de son père, le vieux Arpin, ne disait-on pas que mademoiselle était avenante? Mais cette époque est lointaine. À quel moment le caractère d’une vieille fille commence-t-il de s’aigrir? -Dès que l’âge l’assèche! répondra stoïquement Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Je préférerais m’en rapporter à l’époque où les contrariétés l’assiègent, si mademoiselle avait eu une jeunesse de tout repos. Au contraire, Béatrice est contrariée depuis l’âge de quinze ans, au moment où, devenue orpheline de mère, elle dut la remplacer auprès de ses soeurs et frères. Et quelle excellente figure de petite mère faisait-elle dans cette grande famille! Pourquoi la mort du vieux Arpin en fit-il une vieille fille acariâtre et pénible à supporter dans la vie des siens, comme jamais un ivrogne n’eût agi avec sa propre famille? Nous remonterons plutôt à la mort du vieux Arpin afin de suivre les étapes de cette transformation. Peut-être en trouverons-nous la cause? Le jour où le vieux est mort, il pleuvait à Saint-Ours. Le père Arpin est donc mort sans grand bruit, et même ses glas n’eurent pas d’écho. Sous la pluie, les toits près de l’église avaient joué le rôle de caisses de résonance, et l’annonce de ce décès, ramenée au sol par temps humide, ne dépassa pas les régions les plus avoisinantes. Il n’est pas à dire que Saint-Ours n’apprit pas la mort de ce cher paroissien. Dans un brouillard qui transmet à peine les sons, il ne faut pas conclure que les sonneries du bourdon furent confinées à des fonds de cour, et que seuls certains animaux de la ferme tournèrent la tête, dans les étables, vers les portes ouvertes. La nouvelle des funérailles fut lente à parvenir dans tous les foyers et loin de nous l’idée que la mort du vieux Arpin passât inaperçue. Toutefois, le matin des obsèques, il pleuvait encore, et les parapluies furent plutôt rares sur le parvis du temple. Quelle déveine pour la pauvre Béatrice. N’avait-elle pas offert des funérailles de première classe à son père, comme il se doit dans les familles « en moyens »? Au cimetière, il pleuvait encore! C’est dans la glaise molle que fut enterré le vieux Arpin. Le fossoyeur dut passer le dos de sa pelle afin de glacer la tombe du vieux: le dos de sa pelle, comme on lustre un gâteau. Mon Dieu, qu’il pleuvait! qu’il pleuvait donc! pendant la descente de la bière. Il y a des températures où les sentiments s’expriment bien mal! Dans le cimetière, au moment des prières ultimes, la famille et les assistants durent par respect fermer les parapluies. L’eau ruisselait sur tous les visages, mais aucune de ces larmes n’était salée. Béatrice aimait son père comme il se doit. Les funérailles de première classe en font foi. Mais combien fut-elle contrariée par la température?... Une demoiselle ne peut, derrière le corbillard, faire montre, comme un frère, d’un deuil bien ressenti. La marche « courbée » se prête si bien à une douleur. C’est au cimetière, parmi la confusion d’une foule sans discipline, autour d’une fosse, que la vieille fille eût aimé donner libre cours à un grand chagrin désordonné. Mais comment la pauvre fille eût-elle pu se rouler dans la boue, sans encourir le risque de voir les plus jeunes de la famille l’imiter? On disait bien d’elle, dans le village, s’était-elle imaginée, qu’elle désirait la mort de son père afin de pouvoir enfin se marier. Mais comment prouver son chagrin en salissant de boue toute une famille? Mademoiselle Béatrice ne songea jamais au mariage. Son père n’eut pas, sur son lit de mort, à lui en arracher la promesse. Mais il aurait fallu, toutefois, que le village n’ignorât point son sacrifice consenti à la famille. La pluie, au cimetière, en éloignant la foule, ne s’était pas, en plus, montrée propice à ses intentions. Devant la fosse ouverte, sa froide attitude n’avait pas répondu à ce que les voisins eussent attendu de sa personne: une véritable crise justifiant un triple deuil: la perte d’un père, la perte de sa propre jeunesse et le sacrifice d’une vie qu’elle aurait pu terminer au milieu de sa propre génération. De nos jours, la pluie ne peut que faire fleurir une tristesse inavouée et que les siens s’accordent, avec les voisins, à qualifier de tempérament de vieille fille acariâtre. Il a fallu ces funérailles manquées pour donner à Béatrice l’aspect ennuyé qu’on lui reproche. Peu de gens comprendront une douleur inexprimée. Béatrice n’eut pas d’impresario pour expliquer le spectacle de sa froideur et d’ailleurs combien de personnes auraient compris que l’averse eût pu inonder des pleurs sur un visage? Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’est-il pas le premier à ne ressentir un chagrin qu’à sa manifestation? Il est maintenant assez mal en posture pour attribuer l’humeur de Béatrice à son « assèchement ». Les grandes pluies du jour des morts, en novembre, n’avaient- elles pas suffisamment aspergé son visage de martyr? En fait, sur la tombe inculte de son père, pour elle seule cette pluie avait eu un goût de sel... Nuit De Couvre-Feu Vue Par Un Buveur De Bière. La qualité et la variété des impressions ressenties par Joë Folcu, pendant le dernier exercice à Montréal du couvre-feu réglementaire, démontrent que l’esprit du Saintoursois ne se confine pas toujours au négoce du tabac en feuilles. Il ne prend pas son unique nourriture « spirituelle » dans une simple morsure de chique. De même que la Rome éternelle a fait de Léonard de Vinci » peintre, un sculpteur, un musicien, un écrivain, un architecte, un ingénieur, un botaniste et un anatomiste, pourquoi Joë Folcu ne devrait-il pas à Montréal, sous l’obscurcissement, des révélations poétiques et des formules toutes neuves d’inventeur? Écoutons-le d’abord nous décrire l’obscurcissement et nous jugerons ensuite ses dons d’observation, s’il n’est pas permis de se prononcer à la légère sur l’efficacité de cette séance populaire. Si le marchand de tabac en feuilles propose, à la fin de son récit, des améliorations quant à la commodité du service dans les tavernes pendant le couvre-feu, nous lui en concéderons le droit, comme celui qu’avait Voltaire de nous décrire, à l’époque des chevaux, le fonctionnement d’un char d’assaut, bien avant que le moteur fût perfectionné. Pourquoi chacun se mêlerait-il uniquement de ses affaires, dans un monde où la « spécialité » commence à nous alourdir l’esprit? Lorsque la C.P.C. décrétait l’obscurcissement pour le 10 novembre, ses officiers d’ordre se doutaient-ils que Joë Folcu, de passage à Montréal, pût établir un rapprochement entre cette séance de prudence et l’armistice du lendemain et ses cérémonies de commémoration aux morts de l’autre guerre? L’obscurité de la veille allait coïncider, dans l’esprit de Joë Folcu, avec le deuil qu’évoquait la célébration du lendemain. Or, dans un esprit adonné à la poésie, dès que Montréal éteignit ses lumières, le mont Royal est apparu à Joë comme un catafalque soumis à des brises infernales qui en auraient soufflé tous les cierges. -Dans le Temple de la guerre, quel courant d’air, messieurs! Joë Folcu n’est pas à court d’images poétiques. Montréal, dira-t-il, s’est noirci de suie, comme si les hélices aériennes d’Europe eussent poussé vers l’Amérique les cendres des villes incendiées. -À 10 heures, messieurs, disait-il à ses compatriotes de Saint-Ours, il faisait noir à Montréal comme dans un livre fermé de géographie. Dans mon coeur j’entendis une marche funèbre jouée au piano sur les touches noires. À l’heure de l’obscurcissement, les vivants se couvrent d’un linceul, comme un mourant qui « tire sur ses draps ». Dans les rues et sous les portes, pendant le couvre-feu, les aveugles sont rois. Pourquoi ne les a-t-on pas engagés dans le service d’ordre. Ils auraient pu jouer le rôle de chiens d’aveugles et passer leurs bras sous celui des policemen. Trêve de débordement poétique. Joë Folcu m’assure qu’il a passé sa demi-heure d’obscurité dans une taverne et qu’il y trouva les éléments d’une grande découverte. Je préfère ici que le marchand de tabac en feuilles abandonne quelque peu son ivresse toute poétique pour me parler de science. Avant l’heure convenue d’« éteindre », poursuivit Joë Folcu, certains taverniers s’étaient entendus pour pousser la vente. Et c’est alors que les garçons du service avaient déclaré, tout en circulant entre les tables: -Last call! avant l’obscurcissement! Il est facile de boire à la « noirceur », m’explique Joë, mais le transport des verres et l’échange de la monnaie pouvaient entraîner des quiproquos et une confusion qui cadrent mal avec l’obscurité. Selon Joë, dans plusieurs tavernes, la lumière s’éteignit à bon escient et l’obscurité recouvrit des tables « chargées » de bière. Les bons buveurs avaient pris leurs précautions. Il est interdit de fumer pendant la demi-heure réglementaire, mais combien de clients auraient accepté de mourir de soif à défaut de torpilles aériennes? N’est-ce pas alors que l’on dut entendre quelques mots de protestation? -Saudit! tu bois dans mon verre! Joë Folcu est assez familier avec la multiplication des vins, mais il ne croit pas au miracle de la confusion parmi les verres de bière. Dans la taverne obscure de Joë Folcu, il s’était pourtant produit un événement assez inexplicable. À 10 h. 30, comme la lumière retrouvait son empire, des discussions s’étaient engagées à plusieurs tables. L’un prétendait qu’il lui manquait des verres. Un autre soutenait que le compte des verres y était, mais que plusieurs de ceux-ci souffraient dans leur contenu. Quant à Joë Folcu, nulle protestation ne s’éleva de sa part. Il s’était muni de dix verres de bière, au moment de l’obscuration, et il en avait retrouvé cinq de plus et qui n’avaient pas été bus. Ce que l’obscurité peut être parfois prodigue... Cette prodigalité était-elle attribuable au garçon du service ou à quelque voisin mis en erreur? Joë n’a pas dû pousser l’enquête bien loin puisqu’il était aux prises, dès le retour de la lumière, avec un autre problème, celui même qui devait, selon ses propres dires, le rendre à jamais célèbre. Et voilà comment la science trouva libre cours dans son cerveau pourtant brûlé par l’usage immodéré des tabacs. Puisque, s’était-il dit, sans avoir recours à la règle de trois simple, cinq verres de bière peuvent, en pleine obscurité, surgir de ma table, pourquoi cinq autres, une autre nuit d’« obscuration », ne pourraient-ils pas, sur la table d’un voisin quelque peu éméché, lui donner à confondre miracle et prodigalité? Afin d’enlever à l’obscurcissement un certain sens de confusion, ne valait-il pas mieux que l’« obscurci » puisse y voir clair sans contrarier les conseils de la C.P.C.? Comment, direz-vous, peut-on utiliser la lumière sans venir à l’encontre de l’usage? C’est ici que Joë Folcu devint indispensable. Si les lois, assure-t-il, ne peuvent interdire aux yeux des chats de briller dans l’ombre, et aux étoiles de scintiller dans les soirs de couvre- feu, aurait-on raison contre un tavernier qui déposerait, sur chacune de ses tables, une bouteille remplie de mouches à feu. Lorsque les pays belligérants utiliseront les rayons ultraviolets pour assurer la circulation dans leurs rues, et même dans leurs tavernes, les grandes nuits de raids, Joë Folcu se prévaudra- t-il d’en avoir été l’inspirateur? -Ne sait-on pas, conclura Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que le rayon ultra- violet ne peut être visible à distance, tout comme l’éclat émanant des mouches à feu? 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