Contes. Par Jean Aubert Loranger. (1896-1942) Tome II TABLE DES MATIERES Ferme La Porte... Les Mouches... Le Feu Du Ciel Avait Purifié L'Incendiaire. Le Chien D'Un Aveugle Jamais Ne Devras Noyer. Auriez-Vous Rêvé, Déjà, Que Vous Ne Rêviez Pas? Où L'Air D'Une Danse Et La Fumée D'Un Feu Sont Monnaie De Singe. Les Tresseurs Etaient Passés Maîtres En l'Art De La <> La Marche Funèbre D'Un Grand Chef De Musique. Le Fredonnement De L'Enfance Exprime Une Mélodie Inédite. Une Femme Pour Une Botte De Paille. Les Grincements D'Une Chaise Berceuse Abusive. Secret Bien Aromatisé Par Deux Lavandières. Ce Chapeau Etait Un Tribut Floral. Ne Demandez Jamais A Une Vieille Fille De Tricoter Un Chandail. De Beaux Poissons Que Le Courant Emporte Au Diable. Comment Certains Tabacs Ne Trouvent Leur Saveur Qu'A Une Partie De Dames. Une Bataille De Coqs Et La Leçon Qui S'En Dégage En Présence D'Un Crétin. De La Comète Halley, A La Comète Cunningham, Il N'Y A Que Du Fumier De Cochon. Une Punaise Ecrasée Exhale Une Odeur De Fraises En Conserve. Les Guêpes Ont Un Penchant Pour Les Servantes Rousses. Trois Histoires De Noël Pour Adultes Brûle Ce Que Tu Adores; Adore Ce Que Tu As Brûlé. Tel Bon Fumeur, A Sa Blague Se Reconnaît. Déjà, A Huit Ans, Je N'Etais Pas Digne D'Etre Pompier. Recette De Civet De Lièvre Qui Convient A Un Ragoût De Chat. Où Il Est Démontré qu'une pipée de tabac peut valoir le prix d'un bac de passeur. Le plus efficace des moyens pour assurer la guérison du hoquet. Il l'avait dans la peau, car elle était indélébile. Une messe votive parmi les arbres. Quelques élections volées honnêtement. Le chien n'aurait qu'une intelligence qui s'ignore. <>. Ferme La Porte... Les Mouches... Lorsque j'appris la mort d'une vieille tante à Saint-Ours, un essaim de mouches, me semblait- il, se mit à bourdonner avec allégresse. Drôle de coïncidence! La pauvre vieille, de toute sa vie, n'avait pu les tolérer dans son voisinage. Les mouches du monde entier se réjouissaient-elles d'un recouvrement d'empire chez ma vieille tante, sur les gâteaux de sa glacière attiédie, sur la toile cirée de la cuisine, dans sa chambre et même sur son cadavre, dans le salon? Ici, ma pauvre tante aurait eu raison de m'expliquer: -Mon garçon, les mouches me mangent... Mais pourquoi ce bourdonnement s'en prenait-il à mon propre chagrin? Malgré cette rumeur, j'entends encore, dans ma mémoire, les brèves ordonnances qu'elle m'adressait chaque fois que j'entrais chez elle: -Ferme la porte... les mouches... Bien que je l'aie connue dans ma petite enfance, mademoiselle Marguerite Valin, ma tante, a toujours été pour moi une vieille fille. Son teint devait être terreux en raison de l'ombre dont elle aimait à s'entourer. Par crainte des mouches, toujours, en été, la maison qu'elle habitait, sur la côte, et dépourvue d'arbres, était sombre. Derrière les persiennes, les stores jamais ne se relevaient. Et malgré cette obscurité, la vieille fille devait y voir clair puisqu'elle se promenait, constamment, d'une pièce à l'autre, un tue- mouches à la main. Dans le silence de la maison, j'entends encore les gifles de ce tue-mouches contre les murs et à plat contre les meubles. Ces claquements secs rappelaient l'éclat d'un oeuf se brisant sur les dalles. Lorsque ma vieille tante reconnaissait mon pas sur le trottoir, ou sur la galerie arrière, un cri venait de l'intérieur avant même que j'eusse touché la clenche de la porte: -La porte... les mouches... Et il en était ainsi de tous ceux qui s'approchaient de sa maison. Chose singulière, son dédain des mouches ne l'emportait pas sur son horreur des araignées. Leurs toiles n'étaient-elles pas tissées contre les mouches? Avant que je fusse invité à passer les vacances à Saint-Ours, on m'assure que la maison des Valin s'enorgueillissait de grands peupliers. La brise y chantait en l'absence des oiseaux. Aujourd'hui, le domaine, en somme, ne porte que des billes rondes et larges comme les tables d'une salle à manger. Ce ravage des arbres vient sûrement de la haine que portait mademoiselle aux araignées. C'était des arbres à araignées... Tous les soirs, lorsque les mouches, d'habitude, se retirent pour la nuit dans les interstices et les coins d'ombre que les lampes n'envahissent pas, cette chère tante craignait encore que les portes ne se fermassent pas assez rapidement. Elle redoutait, sans doute, les moustiques de nuit, les maringouins, les barbots, les papillons nocturnes, peut-être même les crapauds galeux. -Ferme la porte... les maringouins... Si la fumée des feux à l'étouffée se répandait sur la région, ou stagnait dans la vallée, la vieille Marguerite Valin, de peur de l'envahissement par les moustiques, se renfermait hermétiquement contre les courants d'air enfumés et leur asphyxie anodine. Qu'il pleuve subitement, l'<> pouvait détremper ses tapis: -La porte... y mouille... Le printemps, c'était l'humidité, ou la perte des effluves attiédis de sa fournaise; l'automne, les vents, ou l'odeur des engrais. Chaque saison se justifiait aux cris de: -La porte... le <>... La porte... le poêle... La porte... les <>... La porte... les éclairs... La porte... le tonnerre... La porte... ça pue... La porte... le grand air... Etc. On rapporte que ma tante se refusa à un bon mariage pour mieux vivre derrière les portes. Cette fois, dit-on, ce qu'elle entendit d'un corridor ne venait pas du fait qu'elle eût été indiscrète. Elle redoutait plutôt qu'on ouvrît la porte et s'y tînt blotti. -Chez nous, expliquait son fiancé à quelqu'un de la maison, dans le corridor, les fermiers font <> en été plutôt qu'à l'approche des fêtes. Le lendemain, Marguerite Valin rompait ses fiançailles. Jamais elle n'habiterait le voisinage des sols où l'on enterre les ventres de boeuf. Quelles pâtures pour les mouches!... Pourtant, jamais elle ne se fût approchée d'une porte ouverte. Sa discrétion en eût été blessée. Et elle avait cru qu'on se moquait d'elle, en refermant la porte, pour exprimer de telles horreurs. Mademoiselle Valin était <>, dans le salon aussi fermé que de son vivant, lorsque la mort de ma pauvre tante me fut racontée. -Elle est morte des suites d'une piqûre d'araignée, me dit-on. J'ai dû comprendre que l'insecte <<à huit pattes et sans ailes>>, l'araignée, affamée par un manque de mouches, avait dû se venger sur la <>. Comme cette chère tante souffrait du diabète, et que ses chairs, gorgées de sucre, refusaient de se refermer sur la moindre blessure, j'en ai conclu que mademoiselle était morte d'une infection causée par la piqûre. Dans la chambre mortuaire, aucune mouche, ni papillon de nuit ne s'était brûlé les ailes à la flamme des bougies, mais une araignée, qui cherchait de l'ombre pour y tisser une toile inutile, s'était attardée dans la chevelure de la morte. Mon approche a dû la mettre en fuite. À minuit, une seule bougie veillait dans la pièce, et sa flamme immobile avait projeté sur les murs l'ombre agrandie d'une araignée solitaire au bout de son fil. On m'assure qu'avant de mourir cette chère tante eut conscience qu'on l'assistait et qu'elle ouvrit des yeux effrayés sur sa porte de chambre pourtant bien close. -Fermez la porte... hurla-t-elle, la mort... Le Feu Du Ciel Avait Purifié L'Incendiaire. Lorsqu'il se mit à pleuvoir sur la ferme des Wilson, à Saint-Ours, il pouvait être deux heures après minuit, et toute la famille, avec ensemble, au grenier, s'était retournée dans ses lits. On eût dit le dortoir d'un vaisseau qui donne subitement de la bande. Non que la pluie, sur la tôle du toit, ait tiré les Wilson d'un premier sommeil. Bien au contraire. Inconsciemment, chacun de la famille avait plutôt recherché, parmi les draps et sous la rumeur de la pluie, une attitude qui pût convenir à un sommeil mieux ressenti. En raison de la chaleur, le rideau qui séparait, habituellement, les plus jeunes des plus âgés, était rejeté sur le fil tenant lieu de support. À la lueur d'un lampion, déposé dans un <>, sur la table de nuit, on apercevait un bras ou une jambe inerte en dehors des lits; ici, la ligne d'une hanche, là, une épaule nue, etc. Lorsque la rumeur de la pluie domina enfin toute possibilité d'un craquement de paille, dans les matelas, une tête se leva d'un lit avec circonspection. C'était celle du père Wilson. Les yeux étaient chassieux et les cheveux ébouriffés. On sentait que, de toute la famille, le père était le seul à n'avoir pas dormi. - Mon Dieu! Mon Dieu! articulait le père Wilson, s'il pouvait donc tonner... Le vieux Wilson n'ignorait sans doute pas que le tonnerre dût réveiller toute la famille. La mère se serait alors dirigée vers l'armoire, où elle abritait son flacon d'eau bénite. Puis les quatre murs eussent été aspergés. Les enfants, plus apeurés par la détresse de leur mère, que par la lueur des éclairs, se fussent agenouillés dans les lits. Entre l'éclair et le coup de tonnerre, les plus âgés eussent compté les secondes. Chaque seconde représente un mille de distance. Si le tonnerre se fait entendre deux secondes après le déchirement de l'éclair, la foudre est <> à deux milles. -Mon Dieu! <>, le tonnerre a dû <> sur le clocher... -Tu as mal compté! Mon Dieu il est <> sur le pignon du couvent... Le père Wilson savait que le désordre serait plus grand parmi la famille que sur les coteaux de la route, où les arbres appellent toujours la foudre. Mais il désirait savoir, quelque peu à l'avance, le moment où l'orage devait se charger d'électricité. Car le père Wilson avait conçu un projet qui ne pouvait se mettre en oeuvre qu'avec le concours des éclairs et du tonnerre. Il lui faudrait alors quitter la maison avant que le premier coup de foudre n'éveillât la famille. Surtout, on ne devait pas le suivre. Que de fois le père Wilson était sorti de chez lui dès la première ondée, et sans que le tonnerre se fît entendre en pleine nuit. En effet, il fallait que l'orage n'éclatât qu'en pleine obscurité pour que le projet pût s'accomplir... À l'insu de la famille, le père Wilson savait que sa propre mine était imminente. Afin de rencontrer une échéance, il lui fallait trouver cinq mille dollars. Toutes ses démarches avaient été vaines. D'ici deux mois, un seul moyen s'offrait: l'assurance... Le père Wilson, pris au dépourvu, n'avait songé qu'à mettre le feu à sa grange. La compagnie d'assurance pourrait alors lui être redevable de cinq mille dollars. Avec une grange garnie jusqu'au faîte, le père allait sans doute être perdant. Mais que vouliez-vous qu'il fît? Au diable le foin et le grain; quelques chevaux trop bêtes pour fuir; des instruments aratoires tout neufs de l'an dernier... En sortant son bien de la grange avant qu'elle brûlât, c'était s'exposer aux soupçons de la compagnie d'assurance et aux blâmes des siens... Le créancier allait perdre quelque peu, mais le gros de sa dette, cinq mille dollars, serait remboursé. Il n'y avait pas de choix. La grange devait brûler de fond en comble. C'est alors que le père Wilson avait conçu de se mettre à l'abri de tout soupçon en allumant l'incendie de sa grange au cours du premier orage nocturne, et à l'insu de sa famille. Pour accomplir son forfait, il fallait que la foudre de l'orage fût menaçante et surtout que personne n'eût vent de son absence de la maison. Cette nuit-là, dès que la pluie tambourina sur le toit de la maison, et que tout le monde eut bougé dans le lit, le père Wilson prêtait l'oreille aux premiers grondements d'un tonnerre lointain. Sa tête ébouriffée et tendue vers le lampion était garante de son anxiété. Et lorsque le premier éclair déchira la nuit sans être accompagné d'un éclat de tonnerre, le père Wilson était sorti du grenier sans éveiller personne. Le moment était enfin venu. Il fallait mettre le feu dans la grange et revenir à son lit avant que la famille, mise sur pied par l'orage, s'apeure pour de bon. La grange était bien encore garnie de son paratonnerre, mais les fils, à l'insu de tout le monde, ne s'enfonçaient plus dans le sol. Puisque les éclairs précédents des orages de grands jours ne s'étaient pas rendus au désir de l'incendiaire, il allait lui-même intervenir. Son premier geste fut de remettre en terre les fils du paratonnerre, entreprise qu'il se fût empressé d'accomplir de jour si la foudre eût allumé cet incendie auparavant. Maintenant, il ne restait plus qu'à mettre le feu au foin du faîte. Après avoir ouvert les grandes portes de la grange, afin qu'un courant d'air s'y établît, le père Wilson monta au palier supérieur. C'est là, sous les combles, qu'il entreposait ses céréales les plus rares. Un peu de foin, le plus sec, accumulé dans un angle, sous le toit, se prêtait bien à la flamme d'une simple allumette. En pleine obscurité, puisque le père Wilson connaissait sa grange <>, il ne restait plus qu'à se hâter. Au dehors, la pluie tombait régulièrement. La famille devait dormir. Au loin, quelques éclairs zigzaguaient. Le père Wilson n'eut qu'à attendre que l'orage augmentât d'intensité. L'incendiaire avait mûri son forfait depuis des mois. Il ne pouvait craindre que sa dignité prît le dessus. Tout était bien en ordre. On ne pouvait le soupçonner. L'assurance allait sûrement payer... Le premier éclair qui illumina l'intérieur de la grange avait déchiré la nuit comme un coup de marteau sur la caisse à résonance d'un tambour. Tous les éléments s'y trouvaient, et la déchirure et l'éclat du tonnerre s'étaient produits dans la même seconde. -Ils ne diront pas, s'écria le bonhomme, qu'il est tombé, ce coup-là, sur le clocher de l'église. S'il n'a pas touché ma grange, ce <>, j'vas y mettre la main. Mais le père n'avait pas compté sur les méfaits de l'éclair même. Le coup fut stupéfiant. La grange s'ébranla. Le père Wilson faillit être renversé. Même qu'il dut s'accroupir. Lorsque le père Wilson se releva, une grande lueur l'aveugla. À l'autre bout de la grange, le foin flambait. Et c'est alors que le père Wilson, secoué par ses réactions de gentilhomme, s'élança vers une fourche oubliée contre un mur et dispersa à coups répétés le commencement de cet incendie. -La foudre de Dieu, comme dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, l'avait remis dans le bon chemin... Lorsque la famille, réveillée par le tonnerre, intervint dans la grange, avertie qu'elle était par la lueur persistante vers les combles, elle n'eut qu'à éteindre quelques brindilles de foin. Le père Wilson reçut du village l'ovation que l'on n'accorde, sur le perron de l'église, le dimanche suivant, qu'aux héros de la paroisse et, son déficit connu quant à son échéance, les plus fortunés du village lui accordèrent des prêts à des intérêts <>. Le Chien D'Un Aveugle Jamais Ne Devras Noyer. Que de petits, en mal de veiller, furent endormis avant que s'achevât le récit <>! Et le sujet s'y prête bien. L'aveugle est mort et son chien lui a survécu, malgré de longs séjours sur la tombe de son maître. Le beau berger traverse les rues avec prudence, comme si la main de l'aveugle reposait encore entre ses oreilles. C'est un chien qui ne dormira jamais que d'un oeil. De crainte qu'on se heurte à son maître, il jappe chaque fois qu'un enfant s'approche... ou un ivrogne. Pauvre chien qui n'est jamais seul dans sa solitude et duquel ses confrères, les autres chiens, détournent le museau. Pour avoir accompagné son maître, celui-ci maintenant l'accompagne et toujours une canne d'aveugle tâtonnera le trottoir à ses côtés. Mais si Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, développe ce thème, les <> approchent leur chaise. Vers la conclusion, la fumée des pipes ne monte plus ni les crachats ne descendent. C'est le temps d'écouter, lorsque les enfants dorment. Évidemment, tous les débuts se ressemblent. Et, comme tout le monde, Joë Folcu raconte: Le père tit'Charles Allaire avait hérité une belle terre de son oncle aveugle. Naturellement, le chien de son oncle avait survécu à l'aveugle et ressenti un grand chagrin. Non pas pour avoir changé de maître, mais pour avoir perdu le sien. Et, comme tous les chiens d'aveugle, il faisait de longs séjours sur la tombe du défunt. Or, sur la terre, il y avait une montagne et, sur la montagne, un petit lac. C'était pittoresque, mais surtout commode. Le lac, endigué, se déversait, à volonté, dans une auge, et mettait en mouvement une roue hydraulique produisant de l'électricité utilisée pour les besoins de la ferme. Pour une belle terre, c'en était une au lieudit de Saint-Ours-sur-Richelieu. Mais le chien, un beau chien berger, avait tous les défauts d'un chien d'aveugle dont le maître n'est plus aveugle. Son chagrin de fils orphelin quelque peu absorbé, il s'était mis à reporter toute son affection sur son nouveau maître adoptif, le père tit'Charles Allaire. L'affection d'un chien cela s'endure, mais les soins que l'on a accoutumé de prendre à l'égard d'une personne qui n'est plus, et qui était aveugle, voilà qui vint compliquer l'existence du nouvel héritier, le père tit'Charles Allaire. En d'autres termes, le beau chien berger traitait son nouveau maître comme si ce dernier eût été aveugle. Le père tit'Charles ne pouvait s'aventurer sur sa terre sans que le chien l'accompagnât en frôlant sa jambe droite. Dans les champs, ce compagnon était supportable. Il servait au besoin d'appui, si le sentier était boueux, ou obstrué par des pierres. Comme béquille, cela s'endurait. Mais sur les trottoirs, en plein village, le père tit'Charles Allaire ne pouvait accepter qu'on le traitât en vieillard ou en aveugle. -Mais pourquoi direz-vous ne le laissait-il pas à la maison, ou dans la cour, près de la niche, au bout d'une chaîne? Cette alternative n'était pas satisfaisante. D'abord le chien, ainsi négligé, hurlait à crever. Puis il jeûnait. Les voisins immédiats prenaient ombrage. On savait que l'oncle de Charles avait exigé que le neveu prît grand soin du chien. Le père tit'Charles se devait à lui-même et à son entourage de se montrer digne de l'héritage. Somme toute, chaque fois que l'héritier venait seul au village, on s'informait ironiquement de son compagnon. Après six mois de ce régime, le père tit'Charles Allaire, si preste autrefois, avait été mis au pas de son chien. Le moindrement qu'il se hâtait, le beau berger s'y opposait. Voulait-il traverser la rue, à la rencontre d'un ami, ou s'engouffrer dans la taverne, il lui fallait mesurer ses pas. Bref, s'il passait outre, le chien se montrait agressif. Et ce chien était d'une belle taille, à preuve qu'il s'en servait de béquille dans les sentiers raboteux. Six mois plus tard, on se demandait au village si le père tit'Charles suivait son chien, ou s'il était suivi de son chien. Avec un tel régime, l'héritier en vint à marcher comme un aveugle. Tout sens de responsabilité amoindri, il ne lui manquait plus que la canne. Même qu'il marchait tête haute, et les yeux au ciel, tout comme les aveugles. À quoi bon mesurer ses distances, en définitive, puisque le chien s'en rendait responsable? Et, de plus, le malheureux adapté préférait se donner un air distrait plutôt que d'envisager les regards moqueurs qu'il prêtait aux passants. (C'est à ce moment du récit que les enfants se laissent aller au sommeil, dans l'entourage de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.) -Voulez-vous dire, objectera-t-on, que votre père tit'Charles Allaire a fini par devenir aveugle comme son oncle? Non monsieur, reprendra le conteur. Le père tit'Charles s'était suffisamment conformé au testament de son oncle. Puisqu'il ne pouvait décemment donner, ou offrir ce chien en vente, il avait à choisir entre perdre logiquement la vue, ou perdre logiquement son chien. Et c'est ainsi que la mort du chien fut décidée. Comme le beau berger n'était pas chasseur, il était difficile d'éviter les soupçons en lui tirant un bon coup de fusil. L'empoisonner, n'était-ce pas encourir les risques d'une autopsie? Avec une famille dominée par la jalousie, ne peut-on s'attendre au pire? Que le chien disparaisse, tout simplement, allait-on drainer le lac? Mais oui, dans le lac de la montagne, le lac de son ancien maître, le beau berger fut lancé, une pierre au cou. (Ici, Joë Folcu, parmi les enfants endormis, avait levé un doigt de prophète. Et la fumée des pipes, comme autant d'ovations, en trois grosses bouffées, avait atteint le plafond de la cuisine.) Oui, messieurs, comme dirait la Sagessse, le chien d'un aveugle, jamais ne devras noyer... Le père tit'Charles Allaire, dans sa hâte de quitter les lieux de son forfait, le <> lac de son oncle, oublia d'ouvrir les vannes de la digue, afin que l'eau pût se déverser dans le canal de contrôle. On sait que la nuit, la roue hydraulique ne doit pas tourner. Autrement, l'accumulateur n'en pourrait plus. Dès que le lac se fut refermé sur la pauvre bête, un vent d'est s'éleva et, la nuit suivante, le niveau du lac monta jusqu'à se déverser dans la vallée. Avant l'aube, dans son demi-sommeil, le père tit'Charles Allaire entendit bien le fracas des eaux lointaines, le susurrement d'une inondation graduelle autour de sa maison, mais il était, à ce moment, aux prises avec un cauchemar d'homme coupable. Selon le rêve du père tit'Charles, le chien prenait de l'embonpoint au fond du lac. Le beau berger enflait comme un ballon et le lac ne finissait pas de déborder. La maison qu'il habitait seul était construite dans une dépression de la ferme, au pied de la montagne, une manie qu'avait eue l'aveugle de se placer à l'abri des vents toujours si violents l'hiver à l'entrée de la vallée, et le père tit'Charles, dans son demi- sommeil, avait bien conscience que l'eau gagnait en hauteur autour de son lit, dans sa chambre bien close. Une certaine humidité, comme un brouillard, avait même augmenté son malaise. Mais le père tit'Charles Allaire, en homme coupable qu'il était à l'égard de son oncle, avait mis cette gêne sur le compte de son cauchemar. Toutes ces manifestations ne pouvaient l'arracher d'un rêve dont sa demi-somnolence, en fait, se consolait. Lorsque le dormeur voulut enfin se rendre compte à quel point son cauchemar avait la vie dure, et qu'il mit les pieds dans l'eau froide en s'arrachant du lit, on se demande encore s'il ne se crut pas somnambule, en pleine obscurité, puisqu'il ouvrit lui-même la fenêtre qui devait le noyer... Auriez-Vous Rêvé, Déjà, Que Vous Ne Rêviez Pas? Lorsque Joë Folcu, à demi-éveillé, tendit une main vers ses vêtements des dimanches, son pantalon était suspendu à une patère et la brayette, ce lundi matin, lui faisait face, à hauteur du visage. Afin de compléter ce beau désordre d'un lendemain de fin de semaine disons que, pour enfoncer une main dans la poche de son pantalon, Joë Folcu avait dû se hausser sur la pointe des pieds, et lever le coude. C'est bien à ce gousset que Joë Folcu avait coutume de confier son argent. Mais lorsqu'il apprit l'absence de ses billets de banque, il ne pouvait y avoir d'erreur, Joë Folcu, aplati contre le dos de sa porte de chambre, avait bien l'air d'un héron cloué à une planche, et qui brandirait un moignon, en guise d'aile. -C'est bien ça, saudit de saudit, articula-t-il, je viens de rêver que j'n'avais pas rêvé... Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, grand <> de rêves par surcroît, s'amusait quelquefois de la crédulité de ses clients, mais il n'entendait pas que ses propres rêves s'amusassent à ses propres dépens. Des rêves, il en avait connus de toute sorte, et jamais leur signification ne l'embêtait. Il se prévalait même d'interrompre un rêve au milieu de la nuit, pour un séjour <>, et de revenir à sa couchette afin de le prolonger jusqu'à l'aube. Souvent, en plein rêve, sa lucidité intervenait. En d'autres termes, Joë Folcu se réveillait à demi dans son rêve pour en ordonner la tenue, au besoin, le commenter. Que de fois, heureux d'une belle scène, en avait-il renouvelé certains tableaux? Mais oui, il lui était facile de revenir trois fois sur les débuts, ou le milieu d'un rêve, et de le revivre, ou plutôt de le re-rêver. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, trouvait des solutions à toutes les données d'un rêve. Et il était cru. Rêver d'une déception, c'était prévoir une réussite; sortir d'une maison: y rentrer le lendemain, ou plus tard; rêver au feu, cela promettait une baignade; se baigner en rêve, c'était passer au feu l'hiver prochain, ou l'été prochain, suivant l'époque du rêve, etc. -Mais, se redisait Joë Folcu, toujours appuyé contre sa porte de chambre, rêver qu'on n'a pas rêvé, voilà qui sort de l'ordinaire... Et Joë Folcu, ayant constaté l'absence de son argent, dans le gousset de son pantalon, s'est remis courageusement au lit afin de passer en revue la singularité du rêve-événement. En effet, il s'était passé quelque chose de tangible, au cours de ce <> rêve. La veille, ce dimanche, Joë Folcu s'était revêtu de son complet neuf, son complet des dimanches. Dans l'après- midi, un client lui avait remis une balance de compte de trente-cinq dollars. La transaction s'était terminée sur sept billets de cinq dollars chacun. Avant de se mettre au lit, seul chez lui, en l'absence de Mme Joë Folcu, et de Mlle Joë Folcu, le marchand de tabac en feuilles avait constaté, en suspendant son pantalon, à une patère de sa porte de chambre, que son argent se trouvait bien dans l'un de ses goussets, la poche gauche, contre sa cuisse gauche. Les portes et les fenêtres de la maison avaient été bien vérifiées. Le lendemain, au petit jour, troublé qu'il était d'un rêve dans lequel il avait été question de son argent, Joë Folcu venait de constater l'absence de ses billets de banque. Bien au creux de son lit, bien engoncé dans le défaut de son matelas, il avait retrouvé son rêve. Joë se souvenait d'avoir rêvé qu'il souffrait d'une angoisse d'abord mal définie. Puis le malaise s'était précisé. Il craignait que sa femme revenue au village sans coup férir se fût proposé de visiter les pantalons de son mari. Joë Folcu, toujours à reconstituer son rêve, se revit, en plein rêve, se levant dans la direction de son pantalon. <> Le rêve de l'homme prudent l'avait conduit à son vêtement, dans la noirceur de sa chambre. Il se souvient, qu'argent en main, il s'est mis à la recherche d'une <> où il désirait dissimuler ses billets de banque à Mme Joë Folcu. À ce moment de la reconstitution de son rêve, l'expert en rêve se souvient d'avoir été réveillé par un désir de se rendre <>. Au retour, il s'était remis à la recherche du lieu sûr où cacher son argent. (Mais ici, Joë Folcu est quelque peu angoissé. Il ne sait plus si le séjour aux toilettes s'est accompli dans l'état de sommeil ou dans celui de l'éveil.) Pourtant, songe-t-il de nouveau après s'être tourné dans le creux de son lit, j'avais mon argent en main dès le retour dans ma chambre. Et que j'aie continué mes recherches dans l'état d'éveil ou de sommeil, endormi ou éveillé, je n'en avais pas moins mon argent à la main. Et, de plus, dans le creux de ma main gauche. Et c'est ici que Joë Folcu, expert en rêve, ne peut se souvenir de l'endroit choisi pour la <> de son argent. Qu'il ait été réveillé ou non, ce <> de rêve, ou de lucidité, lui manquait. Après des recherches inutiles, il pouvait être dix heures du matin lorsque Joë Folcu est revenu s'asseoir au pied de son lit. Tous les tapis de la chambre et du corridor avaient été soulevés; tous les cadres, déplacés; les tiroirs, renversés; les garde-robes, furetées. Même qu'aux toilettes, le fond du réservoir et de la chute d'eau furent examinés avec soin. Joë Folcu avait souffert d'amnésie. Ce <> de rêve ou d'éveil était absent de sa mémoire, et l'argent, de son pantalon. Sans mot dire à ses clients, le marchand de tabac en feuilles, et par surcroît de rêves, avait compté sur le retour de la nuit suivante pour retrouver de son rêve la section absente. Si le rêveur que je suis, pensait-il, peut interrompre un rêve et le retrouver par la suite; si je peux recommencer des <> de rêves, sans inconvénient pour la logique de mes rêves, je pourrai bien, la nuit prochaine, malgré l'interruption d'une longue journée, me remettre en possession de mon rêve et retrouver ainsi ma <>. -Je n'ai pourtant pas rêvé que je n'avais pas rêvé... Je veux bien ne pas me souvenir d'un rêve, pour une fois, mais je serais inexcusable de ne pas me souvenir de mes états d'éveil? Et c'est ainsi que raisonnait le marchand de tabac en feuilles, sur le pied de son lit, et en robe de nuit, le soir suivant. Ses vêtements des dimanches étaient toujours accrochés à la même patère. Plutôt que de les replacer dans leurs plis, et le pantalon, entre le matelas et le sommier, pour la semaine, Joë avait préféré que sa chambre conservât son même désordre, afin que l'ordre pût se reconstituer dans le rêve. La matière n'est pas aussi étrangère qu'on le dit des révélations spirituelles. Toute la nuit, Joë Folcu ne dormit pas. Cela valait peut-être mieux que de s'engager dans des cauchemars. Or, le lendemain, le marchand ne se releva point. Il ne lui restait plus qu'à rétrograder son rêve. -Si je rêve, dit-il encore, du soir jusqu'au matin, pourquoi ne pas reprendre mon rêve en sens inverse, c'est- à-dire m'endormir le matin afin de rêver jusqu'au soir? Le mardi soir, Joë Folcu, anxieux qu'il était de retrouver son argent, avait négligé, le matin, un principe bien établi en matière de science occulte: les rêves de jours s'opposent, ou suppriment le sens des rêves de nuit. Et Joë Folcu, avant que Mme Folcu revînt de son voyage, secouait son pantalon, avec l'intention de le confier au poids de son matelas sur le sommier, lorsque ses trente-cinq dollars, bien roulés en boule, tombèrent sur le plancher. -Saudit! de saudit! s'écria Joë Folcu, j'ai bien rêvé que j'avais rêvé... Et la réputation du marchand de tabac en feuilles ne fut pas entachée. Le dimanche matin, on se rappellera que sa brayette le regardait bien en face. Pour un homme qui enfonce une main gauche, dans le gousset de sa cuisse gauche, il est recommandable qu'il tourne le dos à son pantalon, ou que son pantalon se présente à lui du derrière. Joë Folcu, sans détordre, avait enfourné sa main gauche dans la poche droite de son pantalon. Où L'Air D'Une Danse Et La Fumée D'Un Feu Sont Monnaie De Singe. Joë Folcu n'était pas juge. En tout cas, les juges ne le reconnaissaient pas comme tel, de même que les coroners et les magistrats. Serait-ce à dire que, dans Saint-Ours, il eût été sans aveu? Son enseigne de négociant, au-dessus de sa porte, et l'enregistrement national, troisième ligne en pointillé sous son nom de baptême, le sauvèrent tout de même d'être en chômage. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouve, de son métier, marchand de tabac en feuilles. Afin de justifier son occupation, il est à noter que son nom est tracé en vert sur fond jaune. Mais d'un juge sans pratique, Joë Folcu, en consultation bénévole, n'en donnera pas moins l'impression. Sans toge, ni tricorne, il toussote quand même, retire sa pipe et il penche de l'oreille. Que de jugements dans sa raison; que de <>, assis, les jambes pendantes, au bord d'une galerie. De toute façon, avant de nous prononcer sur ses dons d'impartialité, nous allons juger du jugement dont il fit don, quant au sujet en litige. La grande affaire en litige des Trudel consistait en une cause de délimitation de terrain. Les maisons des deux frères étaient voisines de quelques pieds seulement, en plein village, et se ressemblaient comme deux frères. Or, après la mort du père, l'un et l'autre réclamaient la propriété des deux maisons comme la leur en propre. Les Trudel avaient chacun un fils du même âge, avocats tous les deux, et habitant Montréal ensemble. Inutile de dire qu'ils se ressemblaient en talent, et qu'ils les avaient consacrés ensemble à gagner chacun le procès. C'est du moins ce que pensaient les parents. Mais les deux avocats buvaient ensemble à la ville, et dans la même taverne. Le procès tirait en longueur. Le même lundi, de chacune des semaines, les deux pères Trudel se rencontraient à l'unique bureau de poste du village, et à la même heure de livraison du courrier. Sans qu'ils le sachent, il est probable qu'ils recevaient et lisaient chacun une lettre de même rédaction. Il s'agissait d'articles du code, le même code, de reférés, de constats d'huissier, et de la même procédure, etc. Chacun exprimait, en terminant: Mille choses, des baisers à toute la famille, mais pas à la famille, nos voisins, qui habitent chez nous, et que nous délogerons. Les deux maisons, comme deux frères, ou deux soeurs, avons-nous dit, se ressemblaient, et à s'y méprendre. Mais pour éviter une erreur de destination, par certain soir trop sombre, le Trudel de gauche s'était lancé dans le négoce des cigarettes et des bonbons. Non qu'il se découvrît du talent pour le commerce, mais les confiseurs et les fabricants de cigares et de cigarettes avaient garni la devanture du marchand d'une grande variété de panneaux-réclame forts en couleurs. Et c'est ainsi qu'il ne pouvait plus y avoir de confusion entre les deux Trudel. L'une des maisons se trouvait bariolée et souriante de tons. On disait, à Saint-Ours, que la maison de gauche était rieuse en comparaison de l'air bête attribué à l'autre. Un soir, en pleine campagne politique, un ministre devait se faire entendre de la capitale à tous les électeurs de la province. Comme les deux Trudel étaient les seuls à posséder chacun un poste de radio, les plus fervents de ce candidat s'étaient assemblés chez Trudel, le marchand de bonbons et de crème glacée. Avant que le discours commençât, la foule grossissait chez le marchand comme on apprit, par le speaker de la capitale, que l'émission allait être quelque peu retardée. Que faire, pour tuer le temps? On ne pouvait toujours pas se contenter de fumer et de lécher des crèmes coniques. C'est alors que d'une fenêtre, chez le Trudel voisin, la radio entonna un air de danse. Le Trudel-marchand, de son côté, le bon côté, devait-il faire le point et donner à sa clientèle le même programme de danse? C'eût été d'un gaspillage insensé? Pourquoi deux radios pour un même air? Et de fait, dans son restaurant, on dansait déjà sur l'air de son frère. Comme les deux fenêtres latérales, pour une fois, s'entendaient, le négociant de bonbons dut imposer le silence à son poste. Une demi-heure plus tard, une bonne demi-heure de danse pour les clients, la conférence du ministre vint interrompre les ébats. Et chacun s'étant mis à écouter, les uns attablés, les autres appuyés aux murs, et le gros de la foule assemblé sur le trottoir, le marchand-Trudel ouvrit sa radio au mégaphone du ministre. Le lendemain, le Trudel de gauche réclamait de son frère un compte de cinq dollars pour le concert, son propre concert, dont les clients de l'autre avaient profité. Je vous passe la prise de gueules, ou je vous la donne en extraits. -Penses-tu que tes clients vont danser à mes frais? - Tu n'avais qu'à fermer tes fenêtres! -Si tu as du monde chez toi, vais-je crever de chaleur chez moi? -C'était de les faire danser sur un autre air! -Tu jouais une valse, et je ne trouvais que des fox-trots! -Pour des fumeurs qui n'ont pas d'oreille, ça n'a pas d'importance! -Que fais-tu de la confusion des harmonies? -En fermant ton poste, tu économisais de l'électricité à mes frais! -Je n'ai rien pris de ta musique et je ne te suis redevable en rien! -Nous réglerons cela en cour! -Si tu prends ton fils comme procureur, je te plains déjà! -Mon fils attend un jugement contre toi, en veux-tu un autre? -Mon fils vient de m'écrire la même chose! -Ton fils est aussi menteur que son père! -Tu bois plus que ton fils! -Mon fils ne regarde pas le tien, comme je m'abstiens de te regarder! - Dans ce cas, commence par rester chez toi, et vends ta radio pour payer tes comptes d'électricité! -Commence donc par payer ton compte d'eau! Etc. C'est alors que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, intervint. Joë Folcu n'était pas juge. De fait, les Saintoursois, assemblés par la rumeur des Trudel, étaient heureux qu'il n'y eût pas de juge. Le jugement aurait traîné en longueur. Et c'est parce qu'il n'était pas juge que Joë Folcu s'est vu invité à se prononcer. -Qui parle, dit-il, après avoir entendu les discours, d'un homme condamné à se faire couper une oreille pour l'avoir tendue aux sons d'une engueulade entendue d'une fenêtre? Joë Folcu croyait d'abord qu'il s'agissait du discours prononcé par le ministère de la capitale. -Mais puisque vous avez dansé, au son de sa musique, c'est vos jambes qui sont en litige? Joë Folcu croyait ensuite qu'il s'agissait d'un reproche lancé de l'un des Trudel aux danseurs du restaurant. -Mais alors, dit-il de nouveau, et en retirant sa pipe, le son de la musique, c'est au compositeur du morceau qu'il appartient. Puis on dut lui expliquer derechef. -Mais vous êtes quittes, messieurs Trudel. La veille, le monsieur Trudel de la droite n'a-t-il pas fait un feu à l'étouffée, dans une chaudière, afin que la fumée pût chasser les maringouins de sa galerie? -Quel rapport, s'exclama-t-on? -Vous ne comprenez rien, de rétorquer Joë Folcu. La brise portait du côté du magasin, hier soir. La fumée de l'un ne fut-elle pas appréciée par les deux? Si l'un dansa à la musique de l'autre, cet autre ne doit-il pas à la fumée de son voisin l'extermination de ses propres moustiques? Pour avoir utilisé la fumée de l'un, un soir, n'était-il pas raisonnable que le lendemain un autre le remboursât avec le son de sa propre musique? Et Joë Folcu, après avoir toussoté quelque peu, et levé sa pipe comme il eût fait d'un sceptre, dit: <> ................................. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dont la boutique se trouvait en face des Trudel, n'avoua point qu'il avait, la veille, profité des deux radios, du concert et du discours, et de la fumée du boucan pour ses propres moustiques. Les Tresseurs Etaient Passés Maîtres En L'Art De La <> Voici une anecdote, non un conte, que la rubrique de Joë Folcu a transposée dans le village de Saint-Ours, par simple fantaisie de conteur. Ici, notre marchand de tabac en feuilles vous garantira qu'il y fut astreint par les exigences des nouvelles mesures de guerre. Toutefois, que l'anecdote s'appuie sur Sainte-Rose ou sur Saint- Michel-des-Saints, elle peut convenir à Saint- Ours et n'entrave nullement le ministère de la Défense nationale dans le choix de ses usines pour l'octroi des contrats de guerre. Ce récit va le démontrer. Nous étions en temps de paix, explique Joë Folcu, lorsque le maraîcher Jacques Mathieu laissa, en mourant, son jardin et ses dépendances, joints à une succession de cinquante mille dollars, à ses deux fils, Antoine et Jules Mathieu. Tout de suite, à Saint-Ours, on se demanda si les légumes du père Mathieu n'allaient pas être négligés à l'avantage de quelque importante invention fort utile à l'avancement des cordages compliqués. Les jumeaux Antoine et Jules, aujourd'hui âgés de quarante ans, ne se pouvaient consacrer à la culture des carottes. Depuis l'enfance, jamais ils n'avaient suivi leur père dans les sillons ou les plates- bandes du jardin. De tout temps, seul l'agencement des noeuds retenait leurs talents. Au berceau, déjà, ils avaient étiré le bec de leurs biberons pour les nouer l'un à l'autre. On conserve certaines de leurs couches emmêlées et par conséquent indénouables. Pendant que le père Mathieu s'occupait des légumes, Antoine et Jules avaient vieilli en se livrant au culte de nouer et de dénouer des ficelles. Les pêcheurs connaissent des jumeaux les noeuds originaux d'orin et d'orin de petite ancre, et d'empennelages qui consistent à retrouver des ancres perdues au cours de parties de pêche. Ce genre de noeud permet à la corde confiée au lit de la rivière de happer immanquablement l'ancre, malgré la force des courants. Sans ouvrir les manuels, les jumeaux enserrent et dénouent la corde dite griffe, ou griffe double, le croc de palan, la gueule de raie, les combinaisons de la gueule de loup, de même que les noeuds de cravate les plus élégants et les plus compliqués. Le dimanche, Antoine et Jules, à l'église, portaient souvent des cravates à cinq boucles, des lavallières grosses comme des coiffures alsaciennes, des croisées d'attache et de câblière. On les enviait, mais, pour aucune considération, ils ne montaient un noeud de cravate en public. C'était des cravates personnelles. Les jumeaux connaissaient des demi-clefs à capeler, des têtes d'alouette, des empiles sur une bauffe. À l'âge de six ans, montés sur une chaise, près d'une galerie, ils avaient un jour noué les crins d'un cheval de telle sorte qu'il fallut couper aux ciseaux et la crinière et la queue de la pauvre bête ainsi abandonnée à leurs doigts savants. Des lacets de bottines, il ne fallait pas leur en confier. Un jour de pluie, oubliés dans un grenier, ils avaient mis en boule, et fort proprement, le système nerveux de trois paires de raquettes. Obligés, sous menace, de natter à nouveau les raquettes familiales, ils en montèrent deux paires et leur talent était tel que les cordons des premières raquettes ne s'allongèrent plus par temps de dégel. Les Mathieu tressaient en natte tout ce qui leur tombait sous la main. C'est à croire qu'ils inventèrent un noeud coulant de pendu et que le condamné à la strangulation pouvait même induire au relâchement, par un simple trémoussement vigoureux, les jambes pendantes, au bout de la corde. Puisque le père Mathieu était maintenant décédé, à quel genre de noeuds les orphelins allaient-ils se livrer? Avec une telle préparation, il était inutile de songer qu'ils pussent s'engager dans la pratique de la culture maraîchère. Deux jours après les obsèques du maraîcher, on apprit au village que les jumeaux du troisième rang avaient engagé une équipe d'hommes afin d'entourer le jardin d'une clôture haute de six pieds. De quel méfait désiraient-ils se cacher? Allaient-ils se livrer, dans le plus grand des secrets, au tressage d'une nouvelle toile de poche? La propriété des Mathieu, une fois mise à l'abri, les jumeaux ordonnèrent de singulières livraisons. D'abord, le train régulier du chemin de fer dirigea quatre wagons de ferrailles sur les voies d'évitement à Saint-Ours. Sur l'ordonnance des jumeaux, plusieurs tombereaux de cette ferraille furent dirigés sur le domaine des Mathieu. La livraison s'effectua en une semaine. La curiosité était sans doute grande. Mais on n'osait s'aventurer près de cette clôture. Sait-on jamais, avec de tels inventeurs? Se faire prendre un pied dans un noeud coulant, c'est acceptable, même si l'on ne peut s'en arracher. Ces câbles sont bien savants. Mais sait-on jamais si le piège ne s'enroulera point d'un seul élan au cou du curieux? Tout ce qu'on apprit des charretiers, c'est que la ferraille était déposée dans une grange. Le silence le plus complet entourait, comme une clôture, l'utilisation de ces matériaux. Pendant une quinzaine, on ne revit plus les jumeaux, même à la messe, le dimanche. Et c'est alors qu'en pleine nuit une lueur, venue de l'enclos, chez les Mathieu, illumina toute la partie sud de Saint-Ours. De nos jours, d'expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, on eût sans doute pensé à des manigances de la cinquième colonne. La police fédérale eût sans doute posé des questions et visité les lieux suspects. Mais nous étions en période de paix et les jumeaux expliquaient leurs agissements en ne se montrant pas au village. Intrigué, le conseil municipal apprit en définitive que les jumeaux se livraient à une invention devant révolutionner le monde et le protéger tout à la fois. Au bout d'un mois, le chemin de fer dirigea, de nouveau, trois autres wagons, mais remplis de ciment, cette fois. Et le transport en tombereaux s'effectua encore vers l'enclos mystérieux des Mathieu. Un dimanche matin, les jumeaux se montrèrent au village, ou plutôt montrèrent de nouvelles cravates. Cette fois, il s'agissait de lavallières d'inventeur. La moitié de la poitrine en était recouverte. Ils étaient au possible remplis de mystère. Les Saintoursois apprirent enfin du crieur que les messieurs Mathieu invitaient le village à se rendre dans l'enclos où une démonstration du nouvel appareil aurait lieu. Les inventeurs avaient mis au point un nouveau canon capable de lancer à des lieues différents projectiles. La clôture du domaine avait été démolie, lorsque la foule, à trois heures de l'après-midi, s'assembla chez les jumeaux. On était en présence d'un canon énorme visant les ruines d'une vieille maison de pierre laissée par les ancêtres au bout de la terre, c'est-à-dire à deux milles. Avant que le feu fût mis à une mèche, oui, une mèche des plus compliquées tant le tressage en était savant, Jules et Antoine expliquèrent que le canon reposait sur une couche de béton armé d'une profondeur de dix pieds et appuyée sur le roc. Le canon était chargé jusqu'à la gueule d'une tonne de fer, de quatre tombereaux de pierre, et de plusieurs explosifs capables d'anéantir toute une ville ennemie. Pour l'instant, on s'était limité aux ruines de la vieille maison. En un instant, l'obstacle à l'avancement de la science, la maison des ancêtres n'allait plus être. Tout le monde se boucha les oreilles et le coup partit. .............................. La charge avait été projetée, sous la force de l'explosion, par la culasse du canon. Et c'est ainsi que la ferme et le jardin du père Mathieu furent labourés, à l'inverse, en un seul coup, et mis en pièces, tandis que les ruines des ancêtres demeurèrent debout. Et c'est ainsi, d'ajouter Joë Folcu, que les jumeaux prirent le <> de l'asile. La Marche Funèbre D'Un Grand Chef De Musique. La musique s'adresse au subconscient, comme le whisky est destiné à l'esprit. Mais encore faut- il que le code musical soit conscient, de même que le buveur, au préalable, ait un peu d'esprit, ou que le whisky soit buvable. Le dernier commentaire est de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Si le télégraphe est constitué par des brèves et des longues, la musique doit sa consistance à la durée des sons, et à celle des silences. Le tout se mesure à la baguette, comme le whisky au demiard, ou au <>. Ce dernier commentaire est de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Il faut un chef de musique à plus de quatre instrumentistes. Toutefois, le même directeur peut servir à un orchestre symphonique de cent vingt musiciens. Une taverne est plus coûteuse, en matière d'administration, à raison d'un servant pour chaque groupe de douze tables. De plus, il faut laver les verres. Ces deux derniers commentaires sont de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Bref de formule! Joë est maintenant d'avis que le lecteur pourra juger de la mésaventure survenue, ces temps derniers, au notable chef de musique Soroski, pendant une interprétation de 1'Après-midi d'un faune, de Claude Debussy, par l'orchestre symphonique d'une grande ville, quelque part aux États-Unis. Au lecteur qui ne saisirait pas quelques détails macabres de ce récit, il serait recommandable qu'il s'en tînt aux quelques commentaires de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Après l'intermède, grande fut donc la surprise de constater que le chef de musique Soroski revenait à son pupitre avec sa partition sous le bras. Comme on avait beaucoup vanté son interprétation toute personnelle de l'Après-midi d'un faune, comment le grand maître ne connaissait-il pas, au moins, ce morceau de mémoire? Craignait-il une attaque d'amnésie, ou en souffrait-il déjà? Et voilà que le grand maître, qui avait eu grand air, au cours de la première partie de son programme, semblait être aux prises avec de gros soucis lorsqu'il apparut sur le plateau de l'auditorium. De plus, ce teint rose, malgré sa chevelure blanche, était devenu blême. Dès qu'il se montra, les applaudissements d'usage ne se prolongèrent pas. Le silence avait retrouvé son empire avant même que la baguette se fît entendre contre le pupitre. On eût dit que le maître allait se tourner vers l'auditoire pour lui annoncer un désastre. Parmi les musiciens, la stupeur était plus apparente. On voyait le maître de face, et quelle face! Pendant la première partie du programme, on n'avait eu qu'à se féliciter d'une figure aussi expressive. Le beau vieillard, les bras hauts, avait hurlé pendant les fortissimo. Et les cuivres donnaient à qui mieux mieux de la voix; les cordes des violons grinçaient à se rompre et, pour employer une expression chère à Joë Folcu, la grosse caisse paraissait <>. Auparavant ce visage expressif avait la variabilité des traits qui portent toutes les nuances. Les instrumentistes savaient à l'avance ce que le maître allait exiger des partitions. À la moindre satisfaction, ses lèvres souriaient avec la même douceur qu'elles savaient se moquer sans malice. C'était un grand maître dont les expressions remplaçaient le moindre conseil pendant les répétitions. À l'inverse des autres, ses recommandations semblaient superflues. Tout passait dans l'élégance de ses gestes. Il savait chevaucher, dans l'affirmative, s'incliner dans la douceur et les violons, en échange, lui présentaient un tissu de soie, dont il semblait en vouloir caresser l'hommage. Pendant la marche funèbre de la septième symphonie de Beethoven, on eût dit que le directeur aurait pu verser des larmes. Maintenant, on avait devant soi un automate. Comme il levait les bras pour entamer, on avait craint qu'il plongeât comme d'un tremplin. L'Après-midi d'un faune, on le reconnaissait à peine. Ce n'était pas les désirs et les danses du petit bouc enchanté qu'il célébrait en musique, mais la simple promenade éhontée d'un veau <>, dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Soroski ne donnait pas la mesure. Il la battait d'un geste automatique mû par des fils. Une véritable marionnette. Et son visage, comme celui d'un pantin, était de bois. Sa taille ne se soumettait à aucun entrain. On ne voyait du musicien que les deux poignets entrant et sortant des manches, par saccades. À la répétition de la veille l'orchestre avait appris de Soroski tout le pittoresque du faune de Debussy. Emporté par les hautbois et les harpes, et sur le faîte des sons aigus des cordes pincées, le petit faune avait dansé aux bras des bergères égarées. Le feuillage bruissait comme une mer calme au montant. Le soleil de l'après-midi d'ivresse avait transpercé chacune des feuilles de ses soleillées. Puis le soir violet était descendu, apportant tous les regrets des bergères éplorées que l'après-midi eût été si court. Avant l'aube, le cri de détresse poussé par le faune, sur la rive du lac, avait ému chacun des instrumentistes. Le concierge de l'auditorium avait sans doute versé des larmes. Jamais un faune n'éprouva si grande alarme. Soroski, devant son auditoire refroidi, n'avait de sa baguette que mesuré les temps et la durée des notes muettes. Le plus grand désarroi régnait dans l'auditorium. Et toujours le visage du grand maître conservait ses lignes impitoyables. Le temps des mesures était mesuré. Rien de plus ne surgissait de ce vaste ensemble des sons. Pourtant à l'intermède, Soroski n'avait reçu aucun message désastreux. Le grand maître s'était appliqué à causer aimablement avec ses musiciens et à s'informer de leurs préférences. C'était l'homme-réceptacle, celui auquel on peut tout confier sans craindre d'être rabroué. Quand il parlait de certaines oeuvres musicales, ce visage, maintenant si froid, se transfigurait. Lorsque la dernière note se fut éteinte, lorsque tous les musiciens eurent déposé leurs instruments, quelques applaudissements étaient venus couronner cette symphonie mécanique. Le maître ne s'était même pas retourné vers son auditoire. Sans la moindre inclination de tête, et d'un visage nullement animé, ou défait, par la fatigue ou la défaite, le maître s'était acheminé vers les coulisses avec la même impassibilité. On eût dit qu'il rentrait d'une simple excursion. Et pendant que le public, aussi dégoûté que déçu, évacuait lentement la salle, c'est dans ces mêmes coulisses que les musiciens apprirent le grand désastre. Soroski, appuyé au dossier d'une chaise, subissait enfin une détente. Son visage avait conservé la même pâleur, mais une larme brillait sur sa joue. À tous ceux qui osaient lui adresser la parole, le maître ne fixait que leurs lèvres. Le lendemain, tous les journaux portèrent, à leur manchette de première page, la sinistre nouvelle d'un grand directeur de musique frappé subitement de surdité, au moment où il allait monter après l'intermission au pupitre de son orchestre symphonique. .......................... Le grand chef de musique avait eu le courage de conduire ses musiciens avec le seul truchement de la mesure. Et sur sa partition ouverte, il n'avait observé que la technique des temps et la durée des sons. Le Fredonnement De L'Enfance Exprime Une Mélodie Inédite. Les coquillages sont les haut-parleurs de la mer. À Saint-Ours, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n'a-t-il pas garni d'une conque authentique le meuble de sa radio? Il n'entend pas être blagué par les émissions de Berlin. Chaque fois qu'il est question de combats navals, Joë appuie son oreille contre le coquillage. Parmi les bourdonnements de la mer, n'a-t-il pas entendu déjà le tourniquet d'une hélice de sous- marin? Si jamais un V-Boat remonte le Richelieu, le marchand de tabac en feuilles ne veut pas être pris de court. Sa chaloupe verchères, il la tirera sur la côte. Chacun son patriotisme. Mais la théorie de la conque et ses membranes sonores, me remettent en mémoire des mélodies entendues, non pas dans les oreilles d'autrui, mais dans les miennes. Que mon appareil auditif ait vraisemblablement la forme d'un coquillage (son ouverture porte même le nom de conque), je n'entends pas que Joë Folcu fasse intervenir ses commentaires, car j'ai à vous entretenir aujourd'hui de mon grand-père. Bien qu'il portât le nom de Dézéry, et ma grand-mère, celui de Zélie, et que tous deux ne zézayassent point, cet aïeul était un homme accompli et tout chez lui se trouvait achevé, ou enviable. Avant de vous raconter les derniers jours de mon grand-père, et l'histoire de son oreille, il faut que mon auditoire admette que l'oreille, même si l'une est sourde, ne s'en trouve pas moins un réceptacle et un émetteur de sons, ainsi qu'un coquillage, soit-il enfermé au tréfonds d'un placard, reçoit le bruit de la mer, et le conserve. Des mélodies, comme tout le monde, mes oreilles n'en sont pas exemptes. À l'époque où je n'avais pas encore entendu le piano de ma voisine, et le braillement de ma soeur, tous les matins, je prêtais l'oreille à des sons connus de moi seul. Et sans que ma mère ait chanté, la veille, pour m'endormir, je m'essayais à fredonner ces airs. J'ai toujours été d'avis que le tympan est synonyme d'une tonalité intrinsèque. Chacun de nous porte une harmonie qui s'impose à tous les bruits extérieurs et toujours une chanson apprise, dès le jeune âge, vient la corrompre. Les grands artistes, même ceux dont les mélodies sont nombreuses, n'en produisent en vérité qu'une seule, celle qu'ils portaient en naissant. C'est autour d'un chant unique, la chanson initiale de l'oreille, que le compositeur exercera ses tâtonnements. La gloire en musique ne sera permise qu'à ceux qui pourront transmettre, à leur science des sons, les précisions mêmes de la chanson entendue, un jour, d'une oreille vierge de sons. Des enfants qui n'avaient pas le sens musical, qui n'avaient <>, et qui dans l'avenir ont démontré le contraire, avaient tous fredonné un air dont ils ignoraient la notion, un air personnel. Avant qu'ils aient retenu la chanson maternelle ou filiale, peu importe, les enfants disposent de bribes de chansons inédites. Cette constatation ne m'est pas venue que des enfants. Mon grand- père a complété la véracité de cette théorie. Jamais ce vieillard, que je revois sous un canotier de paille, et portant cravate rouge à toutes les occasions, car il était affublé du nom de Dézéry; jamais ce vieillard ne s'adonnait au chant. Je crois même que son oreille était rebelle. Mais lorsqu'il avait des soucis, toujours il fredonnait un air que je ne pus fixer, et que ma mémoire non plus ne saurait oublier. Lorsque je reçus ma première fessée, elle lui avait sans doute été plus pénible qu'à moi-même. Le vieux s'était retiré dans une pièce voisine et, pour la première fois, je l'entendis fredonner. Jamais je ne lui en fis la remarque, mais le grand-père, certain matin, fredonnait dans son lit. Cet homme devait être triste, triste peut-être d'une tristesse qu'il ignorait. J'y tiens, car nul fredonnement n'accompagnait ses moments de gaieté évidente. Ce fredonnement ne s'est tu, vraiment, que lorsque le vieux fut frappé de paralysie conséquente à une hémorragie cérébrale. Le vieux Dézéry mit neuf années à mourir. Certaines cellules de son cerveau s'étaient resserrées. De souvenirs, il n'en avait que de gens déjà décédés. En d'autres termes, les vingt dernières années de sa vie étaient perdues. Il ne se souvenait que des anciens, ceux qu'il avait fréquentés avant sa vingtième année. Il était <>, tombé à l'époque où un enfant aurait vécu parmi des parents et des amis de vingt ans ses aînés. Ces cas d'amnésie produisent de singulières coïncidences. Lorsque grand-père s'informait de quelqu'un, parce que celui-ci s'était présenté à sa mémoire plutôt allongé, dans un sens, qui raccourcit dans l'autre, invariablement, il s'agissait de personnes décédées. N'aurait-il oublié que les vivants? Dans la famille, on disait du vieux qu'il voyait déjà dans la mort. J'étais seul à veiller le vieux lorsqu'il entra dans l'agonie. C'est dire qu'on ne s'attendait pas à sa mort. Il pouvait être trois heures du matin. J'occupais une chambre voisine de celle du moribond, et je lisais au lit, ma veilleuse fixée sous les draps, afin qu'on ne s'aperçût pas de mes excès. La nuit était silencieuse et par l'ouverture de ma cachette, à gauche du lit, afin que l'air pût circuler sous ma tente nocturne, je percevais la profonde respiration de ce cher voisin. J'allais mettre mon souffle au rythme du sien, j'allais pour ainsi dire m'assoupir, lorsque son sommier se mit à geindre. Le vieux avait remué. C'est alors que je tressaillis. Un fredonnement, bien connu de mon oreille, venait de l'autre chambre. Avant de sauter du lit, j'avais rejeté le haut des couvertures. Cet air connu, mais non encore déterminé, m'avait étonné. Dès que ma mémoire se fut quelque peu familiarisée avec ce fredonnement, et que ce chant ne put être que celui de mon grand-père, je ne bougeai plus. Grand-père, qu'il rêvât ou non, retrouvait sa lucidité. Après neuf années, peut-être, me souvins- je mieux de cet air que lui-même, car ces bribes de chansons sans mot, cette chanson qui se suffit à elle-même, n'avait occupé que sa nonchalance. Depuis son alitement, le vieux tombé en enfance n'avait pas été importuné par les fredonnements propres aux seuls enfants. On sait que les paralysés éprouvent, à l'heure de la mort, un moment de lucidité. La pression cérébrale s'étant relâchée, le sang coagulé retrouve sa pression d'alors, et c'est ainsi que le coeur en est par trop dilaté. La mort est généralement instantanée. Mon grand- père ne s'est pas réveillé pour mourir. Je fus le seul à constater que le vieux dormait et que ce dernier sommeil ne put être confondu avec l'agonie. Le moribond fredonnait sans ouvrir les yeux. Cet air trop connu ne pouvait être celui d'un râle. L'aïeul, réveillé par les approches de la mort, aurait eu le grand souci de songer aux vivants qui assistaient à son départ. Pour moi, ce fredonnement accompagnait, comme autrefois, un chagrin, mais le vieux, sans ouvrir les yeux, l'avait endormi à jamais, tout comme certains enfants s'endorment eux-mêmes en fredonnant. Une Femme Pour Une Botte De Paille. C'était à l'époque heureuse où le village de Saint-Ours portait bien son nom. N'y trouvait-on pas des Saint-Ours, avec ou sans particule; des Saintoursois et saintoursiennes, avec ou sans majuscule; des Épais et des épaisses, avec ou sans épaisseur. De ceux-là, il en naissait toutes les cinq années, dans les arrière- rangs de la paroisse. C'était à l'heureuse époque où les William répondaient au nom de Tit-Gamme; les de Groseilliers, au nom de Le Croche; les Robin, au nom de Bibine; les Loranger, au nom de Aubert et, dans l'intimité, Tit-Bert; les de Saint-Paul, au nom de Le Pot, dans les grandes occasions, et de Le Potte, les autres jours, le dimanche excepté. C'était à l'heureuse époque des Épais où l'on disait de la rivière, tous les printemps, à l'heure des grandes crues, que ses courants coulaient en remontant. Or, un printemps, après les fontes, alors que les routes ne conservaient de l'hiver que ses innombrables couches de crottin, le curé du village avait reçu la visite imprévue du père Michaud. Cette famille habitait, en compagnie de quelques autres, une ferme dont la terre était en pente, au bout d'un rang. On eût dit que cet emplacement était juché au faîte d'un coteau, à la séparation même des eaux. Dès la moindre tempête, en décembre, la neige s'amoncelait au bout du rang, et ces quelques fermes se trouvaient isolées de la paroisse, et pour toute la durée de la saison. On les appelait, au Village, les enneigés. Dans cet enclos, la famille des Michaud voisinait avec les de Groseilliers dit Le Croche, et les Folcu, et les de Saint-Paul dit Le Pot, ou Le Potte. Au sujet des Folcu, je dois expliquer ici que ces Folcu étaient les ascendants de Joë Folcu, aujourd'hui marchand de tabac en feuilles, en plein Saint-Ours. Or, les Folcu d'aujourd'hui étaient autrefois des Folco, car cette famille se prévalait, à l'époque, d'un ancêtre né dans une province anglaise. On comprend maintenant que la venue d'un <>, dès la fonte des neiges, chez le curé, pouvait être considérée comme une visite imprévue. Les Michaud, les Le Croche et les Folco, tous gens fort timides, et surtout épais, à cause de l'isolement hivernal, devaient être aux prises avec un problème difficile pour avoir ainsi délégué l'un des Michaud, le père, vers monsieur le curé. Le père Michaud, cette fois, n'était pourtant pas intimidé, lorsqu'il lâcha, tout d'une traite, dès que monsieur le curé se fut informé du but de sa visite: -On fait des tartes, chez nous, monsieur l'curé! et tout le monde en aura... Il faut être de Saint-Ours pour donner un sens aux mots de la tribu. <> constitue une formule en raccourci et qui signifie un projet de mariage. En d'autres termes, c'est dire que l'on prépare des noces et que toute la paroisse est invitée. -Monsieur l'curé, j'apporte les bans. Le cher prélat n'eut pas à recourir au voisin pour apprendre que le père Michaud désirait <>. -Oui, monsieur l'curé, c'est pour ma fille Magrite, et avec Le Potte..., j'veux dire avec Le Pot. Et c'est ainsi que le mardi suivant, deux heures avant l'heure fixée pour les épousailles, que les familles au complet des Michaud, des Le Pot, des Le Croche et les ancêtres Folco, ascendants des Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avaient raidi les <> de leurs chevaux devant la porte latérale de la sacristie. Tout le monde des <> s'était présenté à la sacristie vêtu <>, c'est-à- dire que chacun de la fête portait encore fourrures de chat sauvage, crémones, tuques et bottes de feutre. On venait de l'enclos où l'hiver est plus tardif. Les noceurs mirent trois quarts d'heure à se désempêtrer. Lorsque, enfin, la mariée sortit, toute de <> habillée, de ses nombreuses cravates et ceintures, le bedeau, l'ayant reconnue comme fiancée, lui avait indiqué le confessionnal. À cette époque, les bans une fois publiés, toute la cérémonie du mariage s'accomplissait en une seule séance. On se confessait, on signait les registres, le prêtre, enfin, bénissait le mariage. Les trois familles des Épais étaient alignées près des murs, et monsieur le curé se dirigeait vers le confessionnal, lorsque deux individus sortirent des rangs. À ce moment, la grosse Magrite était déjà dans son compartiment, derrière le rideau violet. Monsieur le curé, en surplis, croyant que le fiancé se faisait ainsi accompagner d'un camarade, jusqu'à l'entrée du confessionnal, et en présence de l'hésitation des deux, ne faisant que s'incliner en les dépassant, leur avait indiqué d'un geste la guérite libre du confessionnal. Après avoir confessé sa pénitente de gauche, à peine venait-il d'ouvrir le treillis de droite que le pauvre prêtre poussa un cri de surprise. Les deux individus, rencontrés à la porte du confessionnal, avaient pris place dans le compartiment de droite. Par l'ouverture du guichet, monsieur le curé s'était trouvé en présence de deux visages gonflés par le peu d'espace réservé à la confession. Et c'est ici que le drame commença. Les deux personnages en question, Le Potte et Le Croche, devant l'invitation de monsieur le curé, s'étaient entassés dans le confessionnal, et pour cause, car tous deux avaient juré d'épouser Magrite. Devant l'indifférence de la future mariée, aucun d'eux ne voulait renoncer à ses droits. Dans les familles du Le Croche et du Le Pot, on s'était préparé à la noce et dans les deux maisons les tartes déjà s'empilaient à faire concurrence à tous les meubles des cuisines. Avant que monsieur le curé les sommât d'en venir à une entente, et que l'un des deux laissât les lieux, il y avait eu quelques bousculades dans le compartiment de droite. Afin que les deux faces se présentassent dans le guichet, les deux fiancés s'étaient agenouillés d'un seul genou et chacun avait passé son autre jambe par-dessus l'épaule de l'autre. Après s'être <>, puis confessés, eux qui étaient tellement épris, Le Potte et Le Croche se présentèrent devant le registre. -Mais enfin, s'écria monsieur le curé, lequel des deux, mademoiselle Magrite, désirez-vous épouser? La <> n'avait que souri. Chacun des deux lui plaisait, et lui convenait. -Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? s'écrierait aujourd'hui Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles? Toutefois, monsieur le curé n'entendait pas continuer la farce des entêtés et s'était adressé au père Michaud, le père de Magrite. -Monsieur Michaud, puisque votre fille est indécise, prenez au moins une décision pour elle, ou que chacun s'en retourne, dos à dos, et avec dépens. -Magrite les aime ben tous les deux, répondit l'autre, après s'être quelque peu décrotté le nez. Pour moué, il y a un an, Le Potte m'a déjà passé une botte de paille pour ma vache et c'est ce qui lui a sauvé la vie, à ma vache. J'ai donné ma parole d'honneur, en crachant par terre, que je lui donnerais ma fille Magrite en mariage. Si mon honneur est en jeu, monsieur l'curé, j'pense ben que Le Potte va faire l'affaire. Le Pot épousa Magrite, soit, mais comme Le Croche avait empilé des tartes chez lui, on lui donna, la semaine suivante, la soeur aînée de Magrite en mariage. Dans l'enclos des enneigés, les noces se prolongèrent pendant un mois: une semaine chez Magrite; une autre semaine d'attente consacrée aux secondes épousailles, encore chez Magrite; une troisième semaine chez Le Potte, et une quatrième chez Le Croche. Toutes les tartes furent mangées. Les Grincements D'Une Chaise Berceuse Abusive. Ma mère, par économie, ne m'a jamais bercé et, non plus, mon lit d'enfant n'était garni de bascules. Au moindre balancement rythmique, je rendais mon lait. Encore, aujourd'hui, la chaise berceuse me donne la nausée. J'évite ces fauteuils comme le mal de mer. J'ai pris en haine tous ceux qui en abusent. Jamais je n'admettrai qu'un homme doive se soumettre, en public, à la pratique vulgaire d'une berceuse. Pour un pubère, c'est inesthétique, autant qu'une escarpolette confiée à un vieillard. Ça fait trop enfant! Représentez-vous l'air hébété d'un citadin en redingote, et se confiant à une chaise berceuse, à la campagne, sur une galerie. Dans l'intimité, quelle femme intelligente accorderait des faveurs à un prétendant qui se bercerait en pantoufles ou en manches de chemise? Le coeur m'a toujours levé en présence de ceux qui se lèvent les pattes, même s'ils répondent aux exigences d'une chaise versante. Mais la chaise berceuse ne m'est pas qu'antipathique. Je la redoute depuis le jour où je lui ai trouvé un sens diabolique. J'avais un jour aménagé, sur une rue calme, au premier étage d'une maison de trois logements, un studio qui devait m'apporter silence et isolement. De ce plain-pied, je n'occupais qu'une pièce, à l'arrière, et donnant sur une cour. Des arbres m'en cachaient la vue. Pour m'assurer cette tranquillité, j'avais loué le logis dans son ensemble. C'est dire que pour me terrer dans mon sanctuaire, je devais traverser le long corridor d'une maison déserte et dépourvue d'ameublement. En somme, j'habitais une maison inhabitée. J'eus préféré, bien sûr, une entrée à l'arrière, par la cour, mais la sonorité des pièces nues, qu'il me fallait côtoyer, dès mon entrée par la rue, était compensée par la solitude enfin conquise. Un soir, par désoeuvrement, que je faisais les cent pas, le plancher de cette pièce, à ma grande surprise, se mit à grincer. Sous le tapis, au coin gauche de ma table de travail, il gémissait chaque fois que j'y posais le pied. Cette chambre, pourtant silencieuse, où nul craquement organique des murs ne troublait mon travail; cette chambre séparée d'une rue tapageuse par un long corridor et plusieurs pièces désertes; cette chambre propice au recueillement venait subitement de me révéler un point vulnérable. Le plancher de bois dur, à la gauche de ma table, et sur une surface égale à celle d'une chaise, ne pouvait garder le silence. Il grinçait à mon passage et transmettait ainsi l'avertissement de ma présence à toute la maison. Immédiatement, je fis le tour de toutes les pièces. Sous mon poids, toutes les planches étaient discrètes. C'est alors que je songeai à une chaise berceuse. À ma gauche, en ce point précis du parquet, les bascules d'une chaise berceuse avaient ici donné du jeu à quelques planches. Quelqu'un, des journées, ou des nuits entières, s'était bercé en ce lieu. -Pour vous bercer ainsi, cher locataire, pensai-je, de quel chagrin inconsolable souffriez- vous? -Il s'agissait peut-être bien d'un berceau devant l'éternel. répondrait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et, par surcroît, grand berceur lui-même. Pourquoi, au cours de cette nuit, l'automne avait-il quelque peu dégarni le feuillage, en face de ma fenêtre? La mésaventure qui va suivre, et qui est le sujet même de ce récit tragique, ne se fût sans doute jamais produite si, le lendemain, je n'avais aperçu, de ma fenêtre, une vieille chaise berceuse au fond de la cour. Il ne pouvait y avoir de méprise. Renversée, les bascules en l'air, sur un tas de guenilles et de vieux papiers d'emballage, cette chaise avait été abandonnée parmi les rebuts du dernier déménagement. Et jamais je ne pus me départir de la conviction que cette chaise était bien la seule responsable des dégâts causés à mon plancher. L'usure à ses bascules démontrait, sans contredit, l'usage qu'on avait fait de cette antiquité sur mon plancher, à gauche de ma table de travail. Et c'est uniquement pour m'en convaincre, tant j'ai la curiosité naïve (ce qui me rapproche quelque peu des grands romanciers de romans- feuilletons); oui, c'est uniquement pour me convaincre des responsabilités autrefois encourues par cette chaise, que je l'ai transportée dans ma chambre, à la faveur de la nuit suivante, et déposée sur les planches criardes, à gauche de ma table de travail. Puisque des générations entières s'étaient bercées, n'avais-je pas le droit de me rendre compte enfin des raisons qui justifiaient cette pratique de la chaise berceuse? Ne fallait-il pas, toutefois, que la chaise comportât un vice, ou une manie, puisqu'elle pouvait, ainsi, démolir un honnête parquet?... et surtout qu'on en fît à ce point usage? Si autrefois les balancements rythmiques de mon enfance me donnaient la nausée, peut-être avais-je changé de tempérament. Pourquoi me serait-il refusé de me rendre compte? N'apprend-on pas à tout âge de nouvelles voluptés? Et c'est alors que moi aussi, le nouveau locataire, fis craquer le plancher de cette chambre, à l'aide de mon pauvre derrière bien casé dans une chaise, et de mes pieds joints qui, prosaïquement, s'évertuaient à des envols, pour retomber, incessamment, à leur point de départ, au pied de la chaise, entre l'extrémité avant des bascules. Trève de descriptions vulgaires. Savez-vous que la troisième nuit j'avais contracté le vice de la chaise berceuse? Mais oui, je n'éprouvais plus de nausée. La chambre ne donnait plus de la bande comme une cabine en haute mer. Moi, qui cherchais autrefois mes inspirations en accomplissant les cent pas, ma chaise, maintenant, m'en procurait. Pour un rêveur adonné aux pratiques de la chaise droite, quelles singulières impressions encourues sur les bascules. Avec une jambe repliée sous le postérieur (à la demi-indienne) un seul de mes pieds touchait le plancher. J'avais l'impression que ce pied reposait sur la pédale d'un rouet. Le craquement rythmique de la chaise et du plancher faisait ici office de roulement syncopal et criard d'un même rouet. Au cours de la troisième nuit, ce que j'en ai enroulé de sensations nouvelles dans la bobine. Une autre fois, les craquements se confiaient à l'écho du corridor et des pièces. Toute la maison semblait geindre, comme l'armature d'un navire aux prises avec une tempête. Je percevais les vents, puis des voiles se déchiraient du bas jusqu'en haut, comme dans le Temple de la Passion. Une autre nuit, les grincements de la chaise et du plancher m'avaient transporté sur la selle métallique d'une faucheuse mécanique. Des milliers d'épis tombaient avec un bruissement sec et les dents de la faux mâchaient au ras du sol tout un territoire agraire. Souvent, les bruits de la berceuse pouvaient se confondre avec ceux d'une vache mastiquant du céleri, ou d'un jupon se froissant sur les feuilles mortes d'un trottoir automnal. Quelles nuits endiablées! En fin de compte, adonné au vice de la chaise berceuse, je ne dormais que le jour. L'enchantement des rythmes grincheux se comparait quelquefois à un matelas de paille sur lequel un malade se tourne. On eût dit, n'est-ce pas, la fièvre et le délire. J'avais attrapé, aux dires de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la fièvre des berceuses, de même que d'autres prennent la fièvre des foins. Après trois nuits d'un tel régime, l'enchantement, d'un seul coup, prit fin. Qu'est- ce à dire? Quelqu'un venait de sonner chez moi, à la porte d'avant. Ce quelqu'un venait de l'étage inférieur. Les yeux agrandis par l'horreur ou le manque de sommeil, mon locataire d'en dessous désirait obtenir un entretien. -Si je comprends bien, monsieur, dit-il, en matière d'entrée, c'est bien vous qui vous êtes emparé de la chaise berceuse abandonnée dans la cour? À ma réponse affirmative, le locataire d'en dessous éclata en sanglots. -C'est bien ce que j'avais pensé, m'expliqua- t-il, comme il se reprenait à respirer moins lourdement. Et voici de quel crime je me suis rendu coupable. L'an dernier, pendant des mois, quelqu'un s'est bercé dans ma chambre, toutes les nuits, de la brune à l'aube, incessamment. Jamais le locataire d'en dessous, importuné d'abord par la chaise abusive, et les grincements de plus en plus grincheux de son plafond, n'avait pu savoir à qui incombait une telle persévérance. Ce locataire d'en dessous s'était, à la longue, habitué à dormir au rythme de cette chaise bruyante. Détail, pour le moins assez naturel, dès que la berceuse d'en haut interrompit ses pratiques, le locataire d'en dessous en était réveillé. Or, selon le récit du locataire d'en bas, mon individu avait compté sur cette chaise pour dormir. Comme il souffrait autrefois d'insomnie, il se devait d'être reconnaissant à la berceuse d'en haut. Hypersensible, comme tous les gens qui ont manqué de sommeil, le nouveau délivré du mal s'était imaginé que seule une femme pût ainsi veiller sur son sommeil. En définitive, il avait aimé oui aimé d'amour, par le truchement de cette chaise bruyante, la belle berceuse de ses nuits. Le printemps dernier, comme elle déménageait de jour, et à l'improviste pour son amoureux inconnu, la belle berceuse avait jeté sa chaise aux rebuts. Le locataire du bas l'avait reconnue à l'usure de ses bascules. Il n'avait osé s'en servir, ni l'abandonner aux boueurs. Pour lui, cette chaise représentait un culte. -Mais alors, lui fis-je remarquer, de quel sacrilège m'accusez-vous? Si je me sers aujourd'hui de cette chaise, ne retrouverez-vous pas le sommeil dont le départ de la belle berceuse vous avait privé? Je vois à vos yeux bouffis que mes bercements ne vous suffisent pas. De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne vous bercez- vous pas vous-même? -Non, monsieur, répondit le locataire d'en bas, vous ne comprenez pas mes souffrances. Je m'étais, à la longue, habitué au silence, et aux craquements de la belle berceuse. Monsieur, vous avez rouvert une plaie. Si vos grincements de chaise, depuis trois nuits, m'induisent au sommeil, ces sommeils sont devenus des cauchemars. Je rêve d'elle, et ces rêveries m'épuisent, maintenant. -Mais désirez-vous que j'abandonne cette pratique? Somme toute, je ne demande pas mieux. Cette chaise, à mon tour, m'épuise. Elle finira sûrement par m'endiabler. Les yeux du locataire d'en bas s'ouvrirent davantage. Il était horrible à voir. -Mais non, hurla-t-il, si vous arrêtez de vous bercer, le silence à mon plafond serait le pire des maux. Vous m'épuisez, soit, mais l'absence de mes rêves, de cette berceuse, maintenant que vous avez rouvert la plaie, me tuerait... Monsieur, ayez pitié de moi. Le lendemain, les boueurs emportaient cette chaise diabolique. Une semaine plus tard, le fourgon de la morgue emportait, à son tour, le cadavre du locataire d'en bas. Secret Bien Aromatisé Par Deux Lavandières. Lorsque les deux soeurs Loisel pliaient les draps, le lundi et mardi des grands jours de blanchissage, on eût dit qu'elles accomplissaient un culte ou des maléfices. Louise, afin d'empêcher le drap de toucher le plancher, levait les mains. Jeanne, au même instant, s'inclinait à ses pieds et relevait ainsi l'autre extrémité du drap. Ensuite, d'un commun accord, les deux lavandières, les bras exhaussés, s'approchaient face à face et se touchaient de la ceinture. D'autres saluts venaient compléter les rites. Quelquefois, le croupion haut, les Loisel, les quatre mains en extase, dans une inclination symbolique, se joignaient de nouveau. Les deux soeurs Loisel exploitaient à Saint- Ours une blanchisserie. Depuis des années, tous les secrets hygiéniques du village passaient dans les cuves de cette lavanderie. Sur les cordes à linge, même les acides, avant la rinçure, ne savaient dissimuler les plis de certains vêtements. Ici, entre les robinets, les cuves et les planches du repassage, on pouvait écrire la psychologie de toutes les familles, mais sans indiscrétions coupables. Les Loisel, et personne n'en doutait, se prévalaient d'une discrétion à toute épreuve. Et pour cause. Si le secret des lavandières ne devait pas être connu, celui des clients pouvait en être de même. C'était un échange. Sur le lit de mort de madame Loisel, la mère, survenue dix ans auparavant, Louise, l'aînée, avait promis de surveiller l'éducation des <> et de ne jamais se marier avant que la puînée, Jeanne, eût convolé elle-même. Louise, en présence du prêtre, s'était donc engagée à marier toute la famille. Heureusement, les deux jeunes garçons étaient en définitive entrés dans les ordres. La responsabilité des garçons, aujourd'hui, reposait sur les révérends frères du collège. Jeanne, qui portait bien de nos jours ses vingt ans, se trouvait la première à prendre époux avant que la pauvre Louise pût songer à se caser. Une singulière coïncidence voulait, chez les Loisel, qu'un seul prétendant eût jeté son dévolu sur les deux Loisel. En d'autres termes, l'homme engagé, Arthur, faisait sa cour alternativement à Louise et à Jeanne. Détail encore plus singulier, les deux lavandières s'en portaient bien. Non pas que l'une et l'autre n'ignorassent les bienséances. Mais il fallait quand même que Jeanne ou Louise, un de ces jours, dût renoncer au projet du cher Arthur. La promesse de Louise à sa mère avantagerait sans doute la petite Jeanne. L'aînée devait passer, matrimonialement, en second. Louise était bien consentante, mais le futur marié, de l'une ou de l'autre, avait tout avantage à prolonger la décision de la puînée. Arthur n'ignorait pas que son mariage avec Jeanne le privât de son poste d'<> dans la blanchisserie. L'aînée, Louise, en avait assez de faire vivre sa soeur à l'aide de la lavanderie; disons plutôt en procédant toutes les semaines au blanchissage de la paroisse. Jeanne, une fois devenue épouse d'Arthur, libérait donc Louise de toutes ses responsabilités. À son tour, l'aînée allait se mettre à la recherche d'un époux afin de se caser elle-même, et la lavanderie des Loisel se trouvait destinée à fermer ses portes et ses cuves. Comment Arthur, homme marié, pourrait-il s'occuper de son mariage, et de sa famille, s'il perdait incontinent ses droits d'existence à l'aide de la blanchisserie? Le problème en était là. On comprend que Louise, fort amoureuse d'Arthur, faisait en sorte que le mariage de sa soeur ne pût s'accomplir aisément. Chaque fois que Jeanne lui parlait de son prochain mariage, toujours Louise s'émerveillait de pouvoir, enfin, disait-elle, abandonner la blanchisserie Loisel. C'est maintenant que la scène des draps mis en plis par les deux soeurs Loisel devient plus compréhensible. Ce même travail constituait leur gagne-pain quotidien, soit, mais sa pratique nuisait de même, par sa promesse de discontinuation, à l'idée de leurs épousailles. Pauvre Louise! Nous dirons de même, pauvre Jeanne! Au fond, Arthur ne s'en plaignait pas trop. En prolongeant ainsi sa cour aux deux jeunes Loisel, n'assurait-il pas la continuation de la lavanderie Loisel? C'était son gagne-pain d'être ainsi hésitant et également assidu auprès des deux promises. Louise, l'aînée, ne disposait pas de tous les charmes. Pendant des années, ses mains s'étaient abîmées au contact des lessives. Trois jours par semaine, elle s'appuyait sur le bord des cuves. Toujours ses jupes en étaient humides. La pauvre Louise vieillissait et se ridait aussi vite que le sol autour de la maison des Loisel. C'est là que l'on jetait les eaux sales de toute la paroisse. Le territoire s'était transformé en véritable <>. Rien ne tenait! De son côté, Jeanne s'était toujours refusée à participer à la lessive. Elle savait que ces cuves brûlaient ses mains. Sa soeur ne lui servait-elle pas d'exemple? Et c'est aujourd'hui que nous retrouvons les deux soeurs face à face, dans la pratique du pliage des draps. Jeanne, en somme, n'avait consenti à se livrer qu'au travail des draps et à leur mise en place, dans l'air chaud du soleil, sur les cordes à linge. Afin d'empêcher les draps de toucher le sol, Louise, nécessairement, levait haut les mains. Et Jeanne, de son côté, s'inclinait à ses pieds. Ce culte du blanchissage, disions-nous, ressemblait aussi à la gesticulation des maléfices. Certains jours, Louise, les bras hauts, n'éprouvait-elle pas le désir de les rabattre, avec ostentation, sur la tête de sa propre soeur? Et si Jeanne, de même s'inclinait, était-ce bien uniquement par soumission? Les pieds de sa soeur, comme elle eût aimé les prendre avec violence et plonger ainsi la pauvre Louise, tête première, dans la lessive bouillante des cuves. Mais les soeurs Loisel et l'homme engagé conservaient une discrétion absolue. Aucune cliente ne pouvait deviner la haine que l'on se portait dans cette blanchisserie. Il en était de même pour le secret professionnel des lavandières. Ne lavaient-elles pas le linge sale de toute la paroisse? Le manque d'hygiène, d'une famille à l'autre, ne transpirait que dans les cuves, et les cordes à linge, véritables cordages de publicité, autour de la maison, gardaient le secret de toutes les destinations, comme au vaisseau en partance, par temps de guerre. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est le seul à connaître le drame des Loisel, derrière les draps que la brise chaude agite sur les cordes bien tendues. Peut-être fournit-il du bon quesnel à l'homme engagé, le fiancé sur parole et en permanence des deux Loisel, mais il faut savoir à quel point ce même Joë Folcu se prélasse avec gratuité dans ses propres draps. Pour un homme couché sur le dos, et dont la discrétion est probe, toujours, aux quatre coins de sa couchette, ses pieds rencontreront une bonne fraîcheur. -Oui, messieurs, dit-il, chez moi, ça sent la lavande. Ce Chapeau Etait Un Tribut Floral. Dans sa définition du chapeau, le dictionnaire nous met en garde contre <>. Pour éviter tout <> dans les siècles, on se contente de mentionner les chapeaux légers, de paille, à plumes, à fleurs, de soie, à claque, chapeau gibus, de fer, etc. Mais depuis la période romaine, il nous manquait le chapeau des morts. Cette constatation est attribuée à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Le port du chapeau des morts n'est pas encore <>, ni en usage, mais il s'en faut de peu qu'il coiffe tous les morts. Car le chapeau des morts n'est pas inventé d'hier. Il a suffi que Joë Folcu en fasse aujourd'hui la constatation pour s'en rendre compte. En attendant que ce récit le démontre, on se demande pourquoi tous les entrepreneurs de pompes funèbres ne l'ont pas recommandé à tous leurs clients. Toutefois dès que la découverte, ou la mise au point, sera connue et appréciée, il deviendra sans doute impossible à nos morts d'entrer nu-tête dans l'éternité. Voici en résumé, le détail qui accompagne la constatation du chapeau des morts et les circonstances qui ont permis le perfectionnement du problème. Nous étions à l'époque où l'on se servait encore des chevaux. Lorsque le premier cheval, garni d'un chapeau de paille, fit son apparition dans le village de Saint-Ours, Joë Folcu s'était convaincu, en peu de réflexion, que son épouse, pas celle du cheval, mais la sienne en propre, dût renouveler sa garde-robe. Avant de se rendre chez un chapelier, disons plutôt au magasin général, le marchand de tabac en feuilles avait apprécié que les oreilles du cheval dépassassent le chapeau par des ouvertures à leur usage. S'il faut protéger la tête d'un cheval des ardeurs du soleil, s'était-il avoué, il était convenable que ses oreilles n'eussent pas à subir les mêmes précautions. Car les oreilles d'un cheval n'offrent pas au soleil une surface facile à endommager. Jamais le soleil ne s'attarde sur des pointes. Voilà, pour le moins, une constatation quelque peu obscure. Somme toute, Joë Folcu a sûrement omis quelques admissions. Il faut croire que le chapeau chevalin venait de le séduire en raison de ses trous à oreilles. Le chapeau, ainsi présenté, avec ses manques de surface, à cause des trous, devait certainement être moins coûteux. Aux prises avec ce genre de soustraction en prix coûtant, Joë Folcu en serait venu à désirer que sa femme fût garnie de longues oreilles, si une autre conclusion ne s'était présentée. Que les oreilles d'un cheval n'eussent pas à être protégées du soleil, et que le chapeau, conséquemment, coûtât moins cher, toute la tête de madame Folcu devait- elle, pour cette raison, se couvrir du soleil dans son entité? Si le cheval a des oreilles qui dépassent, et que son chapeau en bénéficie comme dimensions, madame Joë Folcu n'était-elle pas avantagée d'une tresse mise en toque, au milieu de sa coiffure, qui se pût dispenser d'un abri contre le soleil? En d'autres termes, pour que le faîte de madame Joë Folcu fût garni d'une toque épaisse, devait-on lui couvrir entièrement la tête, comme on eût fait d'une tête ornée d'une tonsure? Et c'est à ce stage du raisonnement que Joë Folcu en était venu à décider de garnir la tête de sa femme d'un chapeau genre couronne, qui ne protégerait du soleil, ou de la pluie, que la circonférence. Pas plus que les oreilles d'un cheval, on ne devait s'occuper d'une toque de femme. Ainsi avait dû conclure Joë Folcu lorsqu'il sortit du magasin avec une boîte à chapeau aussi légère que vaste. Afin d'éclaircir le récit, précisons que le marchand de tabac en feuilles destinait à sa femme un chapeau troué au centre, et dont la circonférence était ornée de fleurs, lorsqu'il s'engagea ainsi accoutré dans le portique de son pauvre camarade Arthur Allaire, décédé depuis la veille. Il faut comprendre qu'avant de présenter son cadeau à madame Joë Folcu, le cher époux s'était présenté chez les Allaire afin d'offrir ses sympathies aux endeuillés. Le port d'un paquet est-il interdit au malheureux qui se rend auprès d'un mort? Jusqu'ici, rien ne prêtait au ridicule dans la conduite de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et ami éprouvé par la mort de l'un de ses amis. C'est ici que le récit devient quelque peu incohérent. À peine Joë Folcu, et son paquet, étaient-ils dans l'antichambre du salon mortuaire, chez les Allaire, qu'un maître de cérémonie s'approchait du visiteur et le libérait obligeamment de sa boîte à chapeau. Joë Folcu n'en était pas à sa première visite officielle d'un mort. Il savait qu'à un service de première qualité s'ajoutent incontinent des soins délicats. Le maître de cérémonie et Joë Folcu venaient de s'induire en erreur. Si le marchand de tabac en feuilles ne s'était pas opposé à ce qu'on s'emparât de son paquet, c'est qu'il croyait l'autre en droit de le soulager de sa boîte encombrante à l'heure des épanchements sentimentaux. Quant au maître de cérémonie, il avait tout simplement confondu la boîte à chapeau de Joë Folcu avec une boîte de fleuriste. Non seulement la confusion embrassait la boîte à fleurs, mais son contenu de même. Et c'est ainsi que Joë Folcu, agenouillé près du cercueil, pendant qu'il priait pour l'âme de son ami défunt, venait subitement de reconnaître le chapeau de sa femme parmi les couronnes et les gerbes de fleurs ornant la chambre mortuaire. Comment vouliez-vous que le malheureux mari pût tendre une main vers le cadeau de sa femme, sans encourir le risque de passer pour un voleur de couronnes mortuaires? Joë Folcu doit- il être blâmé du simple fait que certains chapeaux ressemblent en tout point à des ornements funèbres, même si ceux-ci remplissent un rôle divertissant? Condamnerez-vous, également, le maître de cérémonie de n'avoir pu distinguer une boîte à fleurs d'une boîte à chapeaux? Malgré l'aventure de Joë Folcu, et la mésaventure de madame Joë Folcu, jamais le marchand de tabac en feuilles n'aurait désigné le chapeau de sa femme du nom de chapeau de mort, si le tribut floral, alias chapeau fleuri, n'eût été choisi, par son originalité, comme couronne digne d'être placée bien en vue sur le cercueil, pendant son transport de la maison à l'église, et de l'église au caveau familial du cimetière. De son côté, madame Joë Folcu aurait certainement pu s'introduire dans le caveau, au lendemain de la cérémonie, afin de réclamer son dû au cercueil. Les fleurs de cire pouvaient aussi bien s'acclimater à l'humidité d'un caveau qu'à la sécheresse d'une toque postiche. Comment une couronne, exposée à l'admiration d'une paroisse, pouvait-elle profiter de la même faveur paroissiale sur la tête d'une paroissienne? Et c'est ainsi que le mort demeura coiffé d'un chapeau dont la circonférence peut jouer indifféremment, comme tous les chapeaux d'ailleurs, tous les rôles ornementaux, tant la forme, suivant le dictionnaire, en est extrêmement variable. Ne Demandez Jamais A Une Vieille Fille De Tricoter Un Chandail. Le toucher de la laine m'est aussi exécrable que celui d'une ardoise, avec les ongles. Aux uns, le tricot apporte la chaleur; à moi, des frissons et une trépidation qui se rapprochent de l'épilepsie. Que ses mailles soient douces, ou duveteuses, leur contact, sur ma peau, est plus douloureux qu'un cilice et je préfère le crin aux ouates les plus tendres. N'allez pas croire que la faute en est attribuable au mouton, et que l'un de ceux-ci m'ait déjà mangé la laine sur le dos. J'ai passé des hivers sans vêtement de dessous et frissonné à seule fin d'éviter leur contact. Vous comprendrez alors que le lainage constitue pour moi un malaise physique. Il n'en fut pas toujours ainsi. J'aimais autrefois les chandails, sans être pour cela coureur, ni cycliste. Leur col droit, haut et étroit, comme des cous de tortue, m'était bienséant. Même en été, mes chemises étaient de préférence de laine. On disait qu'elles <>. Pourtant, aujourd'hui, si je rencontre une tricoteuse, je m'éloigne de sa chaise. J'ai bien l'impression qu'une tricoteuse frotte l'un contre l'autre le bout de ses aiguilles, comme si elle aiguisait de longs couteaux à mon intention. Oui, ces aiguilles me transpercent le dos. Oui, la laine la plus douce me pique partout comme des poux. Lorsque des femmes causent de tricot, je les fuis et je me défends de leur société. Comme autrefois, lorsque j'étais enfant, je croise deux doigts de ma main gauche: j'ai mes <>. Et dire que cette horreur de la laine me vient d'une simple impression. Lorsque je songe aux méfaits de la laine, la maison de mademoiselle Charlotte s'interpose entre ma pensée et l'époque où j'avais des prédilections pour le lainage. Il faut dire que cette maison est bien celle qu'occupait la vieille demoiselle Charlotte, pendant qu'elle me tricotait un chandail, ce chandail qui me valut, par la suite, toute la répugnance que j'éprouve encore au sujet de la laine. Comme toutes les maisons que j'évoque à Saint-Ours, celle-là portait deux fenêtres sur la façade, deux yeux, et une porte qui jouait le rôle d'un nez. Je revois encore cette face pâle qui occupait mon horizon, tous les soirs, par la fenêtre, lorsque je luttais contre le sommeil. Dans la fenêtre de gauche, c'est là que la tête de la vieille Charlotte se tenait immanquablement comme la prunelle d'un oeil. Et la maison devait être borgne, puisque l'autre fenêtre portait un rideau gris, sous la lune, comme un oeil de vieillard, sa cataracte. Toujours, la tête immobile, et de profil, de mademoiselle Charlotte, est présente à la fenêtre, chaque fois que je parle de lainage. C'est une obsession. Lorsque la vieille fille me proposa de me tricoter un chandail, savais-je, au début, que j'allais pendre toute ma vie à ses premiers crochets, à sa broche ou à ses aiguilles? Dès que les premières mailles furent nouées, je fus malheureusement pris dans leurs entremêlements ordonnés. Il ne faut pas prétendre que le sort me fut jeté du simple fait que je dus tenir les écheveaux. Mes bras accomplissaient, à ce moment, le geste d'un oremus suffisant pour chasser loin de moi les maléfices. Lorsque la balle fut dans un vase, je dus tirer le fil qui raidissait. Ainsi, mademoiselle Charlotte ne perdait aucun temps à accomplir des gestes auxiliaires. N'étais-je pas, au contraire, heureux de lui être utile? Près de la tricoteuse, plutôt que d'aller me coucher, de bonne heure, dans la maison d'en face, à l'heure du Bonhomme Sept Heures, j'apprenais la façon d'obtenir les mailles de jersey, de riz, de blé- d'Inde, de câble, les côtes, etc. Les cils de mademoiselle ne se levaient pas, comme des fils, à l'heure du tressage. Elle parlait beaucoup et je ne dormais pas. Non, à cette époque, je n'avais pas mes <>. Mais l'heure des encolures, des échancrures, des manches, des aisselles, des tours de bras, des embouchures, des poignets allait hélas venir. Et je dois le début de mes haines du lainage aux innombrables essayages. Je dus prendre toutes les poses et, de plus, la vieille fille, debout contre moi, avait mauvaise haleine. Plus près de moi, mademoiselle Charlotte était devenue plus intime et se livrait à toutes ses récriminations. Tous mes écarts d'enfants, accomplis le jour, dans le voisinage de sa maison, m'étaient reprochés. -Petit malheureux, me disait-elle, pourquoi fais-tu le cheval, sur ma galerie, de trois à quatre, à l'heure où je fais mon somme? Pendant trois étés, tu as joué de la balle contre le mur de ma chambre, au second étage, près de ma fenêtre. J'ignorais que la vieille pût m'en vouloir à ce point de toutes mes étourderies d'enfant. Pourquoi ne s'était-elle pas expliquée avec ma mère? Aux moindres de ses avertissements, je me fusse abstenu de l'importuner. Au fond, j'étais un enfant docile. Je n'avais pas adopté son voisinage pour lui déplaire. Il était trop tard. Je venais de comprendre que mademoiselle Charlotte avait été trop timide pour m'adresser des reproches ou d'en avertir ma mère. La tricoteuse n'était elle-même qu'un tricot à la main. Et maintenant elle me tenait à sa portée. Et comment m'avait-elle? Par le cou, au moment de l'essayage des échancrures et des encolures; par la taille, à celui de la mesure des aisselles; par les mains, à celui des poignets et du tour des bras. Comme je fus secoué!... Toujours je reprocherai à la vieille Charlotte de m'avoir offert ce chandail afin de me tenir à la merci de ses récriminations. Ce que je les ai regrettées mes traces de pas boueux sur sa galerie; ma cueillette, dans ses boites fleuries, sur les allèges de ses fenêtres; les branches cassées de ses cerisiers et mes siestes dans ses plates-bandes. Comment pouvais-je me libérer de ses violences? Le chandail commencé, il fallait en voir la fin, et plus le tricot grandissait en importance, plus les essayages étaient nombreux. Expliquer à ma mère ma position d'enfant par trop coupable, c'eût été m'attirer ses reproches et une certaine satisfaction de me voir ainsi corrigé sans qu'elle eût à y participer. De plus, j'avais promis d'être sage, pendant ses absences, et je m'exposais à être privé d'une bicyclette neuve à la rentrée des classes, dès la fin des vacances passées à Saint-Ours. Jamais je n'aurais cru que mademoiselle Charlotte eût pu se servir du truchement des tricots pour m'infliger une telle correction. On comprendra maintenant les raisons que j'invoque pour expliquer mes ressentiments de tous les tricots. La laine me pue au nez comme l'haleine de la vieille Charlotte. Au souvenir de tout picotement, je revois les deux aiguilles qu'on aiguise, l'une contre l'autre, dans le tricotage. Par l'encolure de tous les chandails, la vieille sorcière me fait encore apercevoir ses rides aussi nombreuses que des rangées de mailles, et son nez crochu, aussi malin que le crochet d'un tricot. Ne tirez jamais sur le bas d'un chandail: la gorge me serre et j'étouffe sous la poigne d'une main de tricoteuse. Je ne peux même plus endurer de laine sur ma peau. Quel embrassement rugueux! Chaque maille d'un chandail, ou d'un vêtement de dessous, en hiver, représente pour moi un reproche humiliant. La laine m'irrite comme un chagrin d'enfant qui n'en finit pas de sortir de son enfance malheureuse. Plus tard, on m'a dit qu'un nommé Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s'est déjà vengé d'un mauvais client par l'adjonction, dans son tabac, d'une poignée de crottes sèches de chat, ou de poivre rouge dans une tablette de chique. Tout cela doit être adorable en comparaison des supplices endurés aux mains d'une tricoteuse en mal d'éduquer un enfant à coups d'aiguilles et d'essayages. Je me dois d'ajouter que le chandail de Charlotte, tricoté avec l'intention de m'apprendre à faire mieux, et de me tenir au chaud, dès les premières gelées blanches d'automne, me valut une pneumonie le jour où, le lendemain de Noël, je grimpai sur le toit de sa maison, avec l'intention de vider un sac de sel dans sa cheminée, et d'éteindre ainsi ses feux à jamais. Le chandail, cette fois, et pour la première fois, j'avais négligé d'en couvrir mon petit torse et j'étais en chemise de toile. De Beaux Poissons Que Le Courant Emporte Au Diable. À deux cents verges, en aval de la digue, sur le Richelieu, près de Saint-Ours, la rivière présente, au printemps, toutes les variétés d'une tempête. C'est ici, en plein courant, parmi les remous, derrière les hauts-fonds, les refoulements et les déferlements, que le père Tit'Charles Allaire vient de jeter l'ancre. Son chapeau de travers, la barbe enfournée dans l'échancrure de sa chemise, et les talons joints, militairement, au fond de sa barque, le père Tit'Charles Allaire tenait bon dans la houle. -Tu vas te <>, lui avait crié son camarade, le père Tit'Noir. Disons que l'autre pêcheur, à son tour, prenait aussi des risques, debout sur le dos d'une roche, mais trop éloigné de la rive pour y trouver refuge en cas d'un manque subit d'équilibre. C'est là que le père Tit'Charles l'avait déposé avant de mettre le cap sur le milieu de la rivière. - Chacun sa place, lui avait répondu l'intrépide. C'est icite, la place des maskinongés. Avant de s'engager ainsi dans une pêche périlleuse, les deux pères Tit'Charles et Tit'Noir avaient discuté longuement de leurs chances respectives. Le plus prudent des deux, le père Tit'Noir, celui que nous retrouvons en équilibre sur une roche, à 25 pieds de la côte, avait soutenu que les maskinongés, de leur nature, étaient craintifs et longeaient les rives avant de prendre leur élan pour sauter les barrages d'une rivière. Les poissons ne pouvaient ignorer un beau ver gras fortillant entre deux eaux. De son côté, le père Tit'Charles Allaire avait pris des renseignements auprès de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et qui pêchait, dans son jeune âge, en compagnie des Indiens, dans les rapides mêmes de Lachine. Tit'Charles Allaire, en bon écouteur, se souvenait, pour les avoir apprises de Joë Folcu, de toutes les manoeuvres qui font des Indiens ce qu'ils sont aujourd'hui: de grands pêcheurs. Le poisson des grandes eaux des rapides se tenait au fond des remous, avant de s'élancer par-dessus les digues. C'est dans ces trous profonds qu'il se repose. -C'est ben beau, la science des Indiens, avait rétorqué le père Tit'Noir; cette science que les Enfants des Bois se transmettent de père en fils depuis trois siècles; mais il faut savoir naviguer dans les rapides. L'objection du père Tit'Noir n'était pas insurmontable pour le père Tit'Charles Allaire. Joë Folcu en avait surmonté bien d'autres, et le père Tit'Charles pouvait s'en prévaloir. -Vois-tu, un pêcheur d'eau morte, n'est qu'un pêcheur spécialisé, avait-il expliqué en faisant effort de mémoire. Les mots de Joë Folcu étaient encore présents. <> jusqu'au remous le plus près d'un barrage. C'est là, la place des maskinongés!>> Et c'est ainsi que Tit'Charles Allaire avait eu le dernier mot, en utilisant les données de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Et c'est ainsi que le père Tit'Charles Allaire se trouvait en plein remous, au pied de la digue de Saint-Ours, tandis que le père Tit'Noir conservait son équilibre sur une grosse pierre, à vingt-cinq pieds de la rive. À vrai dire, le pêcheur en eau morte, près de la côte, était plus émerveillé par la manoeuvre de son camarade que par la grosseur des poissons promise par les eaux calmes de la rive. De son poste, la houle de la rivière lui cachait la chaloupe du père Tit'Charles Allaire, et pourtant, malgré les courants, la tête et le chapeau de paille de l'autre pêcheur montaient graduellement vers la digue. Le vieux <> avait eu raison d'une rivière en démence. Joë Folcu, grand pêcheur devant l'éternel, et marchand de tabac en feuilles à Saint-Ours, pouvait avoir installé, dans l'esprit de ses écouteurs, la technique des Indiens, et croire lui- même à cette manoeuvre parmi les remous des rapides, mais le père Tit'Charles Allaire, tout en respectant les méthodes des Enfants des Bois, s'était avant tout fié à d'autres théories apprises d'ancêtres plus sérieux. La veille de cette partie de pêche sensationnelle, le vieux pêcheur de crapets et de carpes avait fixé une corde à la digue elle-même, afin que les courants en poussent l'autre extrémité jusqu'à une petite bouée facilement identifiable, à deux arpents, en bas de la digue. Après avoir déposé le père Tit'Noir sur sa roche, le vieux pêcheur avait confié sa barque à la dérive, tout en manoeuvrant quelque peu vers le centre de la rivière, jusqu'à sa bouée. Sous l'oeil apeuré de son camarade, il n'avait eu qu'à remonter les courants, à force de bras, non pas de ses rames, ou de ses connaissances des remous, mais à l'aide primitive de son câble. Si le père Tit'Charles avait eu recours à des méthodes de forces attractives, il n'en croyait pas moins à la générosité des remous. <> Le grand <> du courant, l'héritier présomptueux des techniques indiennes, et le seul auditeur de Joë Folcu, pendant les longues soirées d'hiver, venait à peine de jeter son ancre, dans un remous bombé comme le dos d'une soucoupe, qu'un poisson mordait à sa ligne. -En voilà un, hurla-t-il, la tête tournée vers le père Tit'Noir, pis un beau! Et le père Tit'Charles embarqua sa première anguille. Après une demi-heure de grands cris triomphants, le pêcheur en eaux troubles avait embarqué sa vingtième anguille. <> C'est à ce moment que le tangage de la barque dégénéra en nausée pour le pêcheur. <> Le père Tit'Charles tenait toujours la ligne haute, et son banc de l'autre main, lorsqu'une des anguilles du fond de la barque s'enroula désespérément à sa jambe. -T'es pas pour te mettre de la partie, hurla-t- il, sans porter attention à son camarade de l'autre rive. Et comme s'il eût pédalé une bicyclette, toujours bien en place sur son banc, il se mit à frapper du talon les têtes de sa belle prise d'anguilles. La barque, qui était vieille, n'eut qu'un seul gémissement hydraulique, et le pêcheur sentit l'eau lui monter jusqu'au genou. Une planche du fond venait de céder. Comme la tête du père Tit'Charles Allaire disparaissait entre les vagues, celle du père Tit'Noir, seule tête témoin de ce naufrage, disparaissait à son tour, près de la roche, et en eau morte. Mais les eaux, qu'elles soient en démence, ou de calme plat, peuvent quand même s'exercer à la clémence. Les deux pères Tit'Charles Allaire et Tit'Noir se retrouvèrent agrippés à une pointe, cinq arpents plus loin. Ils n'avaient point perdu leur chapeau de paille. Toutefois, pendant que le père Tit'Noir, plus jeune de quelques années, s'apprêtait à faire du feu sur la grève, le père Tit'Charles Allaire, assis à plat, les jambes niaisement écartées, n'en déplora pas moins la perte <>. Comment Certains Tabacs Ne Trouvent Leur Saveur Qu'A Une Partie De Dames. Au jeu de dames, à Saint-Ours, les règles <> n'admettent pas de compromis. Un pion, ou case, ne doit nullement prendre, ou <> une dame à reculons, ou par derrière. On sait d'ailleurs qu'une dame, au jeu (en d'autres termes, <>), est synonyme de <>: deux pions l'un sur l'autre. Le damier de cent cases porte aussi le nom de tablier, et pour cause, depuis que les champions n'acceptent cette planche que posée sur les genoux. Originaire de l'Orient, et importé à l'époque des croisades, le damier n'en évoque pas moins le port de la jupe. Et c'est pourquoi les joueurs de Saint-Ours ont toujours refusé de se damer le pion sur le plateau d'une table. D'habitude, une bonne partie de dames attire des spectateurs. Sur une galerie, l'été, ou dans la cuisine, près du poêle, en hiver, le damier sert de prétexte à une réunion quelquefois compacte. En fait, avec un certain recul, les deux joueurs se trouvent enfermés dans un cercle de participants et de partisans. Les dames ne se poussent qu'à quatre mains, et l'assistance, qui observe le silence, ne s'en tient pas moins groupée autour de la planche. Dès que la partie est <>, la respiration du groupe unanime s'interrompt. C'est une abstention dangereuse pour les poumons. Si le <> est réussi, on s'abstient de hurler, comme dans l'arène, mais les respirations reprennent leur cours et toutes les pipes se garnissent d'une fumée. On fume d'appréciation, et du groupe s'élève un nuage qui se peut confondre avec une ovation. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s'est rendu célèbre en faisant coïncider l'usage du tabac avec celui des dames. Si vous acceptez une partie de dames chez lui, dans sa boutique, il vous donne <> une bonne pipée de son tabac. De même que vous prenez goût au jeu de dames, et à sa façon toute personnelle de s'y mettre, l'habitude de son tabac vient en jouant. Et c'est ainsi de nos jours que les meilleures parties de dames ont lieu dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Selon Joë, on ne s'habitue à un bon tabac qu'avec distraction. Lorsque le joueur est retenu par le damier, et ses manoeuvres, le tabac, toujours puant, devient ensuite moins répugnant. C'est un peu comme le fromage. Il faut se distraire de son odeur si l'on veut en apprécier le goût par le palais. Il en est de même pour ceux qui assistent à une partie de dames en goûtant au tabac. L'assistance doit fumer, participer au goût d'un tabac, plutôt que de se soumettre à son arôme. Un bon tabac, du moins celui que Joë Folcu met en vente, ne peut avoir bon goût et bon arôme tout à la fois. Le fromage est de même. Il ne goûte pas ce qu'il sent. Le projet d'associer une préférence de tabac au jeu de dames est une idée originale et spontanée. Voici comment elle s'est présentée à l'esprit de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Mener un pion à la dame signifie <>, conduire une case, ou un pion, vers la ligne de fond de chacun des joueurs. En France, le pion ainsi arrivé à la ligne de fond porte le nom de <>. À Saint-Ours, comme sur toutes les galeries, et dans les cuisines du pays où le jeu se pratique, ce pion victorieux s'est appelé, en définitive, un <>. Est-ce à cause de sa gourmandise, puisque tous les pions, qui se trouvent en diagonale, sur son passage, peuvent être à sa merci, dès qu'un ou plusieurs espaces les séparent? Joë Folcu, marchand de tabac, n'ignorait pas que le bon tabac est toujours <> au fumier de cochon. Vous découvrez d'ici la liaison. Joë Folcu ne devait pas manquer d'en être impressionné. Et c'est ainsi que le marchand s'initia au jeu de dames afin que sa boutique fût attrayante. On sait aujourd'hui que l'unanimisme se produit au sujet d'un même enthousiasme, ou d'une même idée. Dans la boutique de Joë Folcu, ne fallait-il pas qu'un même arôme pût maintenir une même atmosphère autour d'un même jeu? Et d'ailleurs, nous dirons à ceux qui n'aiment pas le tabac de Joë Folcu, que le nez <> plus facilement à une même odeur, même si elle est repoussante, qu'à une confusion d'odeurs. Combien de femmes, à la maison, exigeront de l'époux qu'il partage sa <> avec ses visiteurs et ce, afin que les rideaux de la pièce puissent se conserver plus longtemps? Il n'est pas rare que les tissus des fenêtres doivent leur courte durée au seul mélange de tabacs. Joë Folcu savait aussi que les souvenirs s'attachent plus facilement grâce à la reconstitution d'une scène aperçue simultanément avec l'idée que l'on désire évoquer. Dans le même ordre d'idées, que de reporteurs écoutent un discours en dessinant les traits de l'orateur sur le calepin destiné à conserver les déclarations d'une assemblée. Ainsi, ce même journaliste retrouvera, mot à mot, le discours de l'orateur, en repassant de nouveau son crayon sur les lignes de son dessin. Comme il reconstituera, par exemple, une oreille ou un nez, la déclaration entendue pendant l'exécution du dessin original lui reviendra à la mémoire. Joë Folcu s'était imaginé que le souvenir d'un bon <>, aux dames, pût induire le joueur ou le spectateur à éprouver, subitement, un goût irrésistible de fumer le même tabac déjà apprécié au cours de la partie de dames. De nos jours, à même enseigne on joue les dames et l'on fume le tabac vendu en feuilles par Joë Folcu. Il a suffi au marchand d'improviser un jeu personnel et de bourrer les pipes de ses habitués au jeu pour s'en faire des clients. Est-il nécessaire d'insister que le jeu de dames, chez Joë Folcu, se pratiquera désormais dans une boutique sans aération? Pourquoi confier au hasard ce dont chacun se doit d'être imprégné? À tout empoisonnement l'antidote se recommande par l'usage d'un même poison. Tout fumeur, comme tout buveur, qui se réveille embrumé par des abus de mauvais tabac consumé la veille, ne trouvera la guérison que par l'usage immédiat d'une pipée d'un mauvais tabac. Chez Joë Folcu, les parties de dames se prolongeaient dans la soirée. Aussi, à ses nouveaux clients, recommandait-il l'achat d'une livre de son tabac à tous ceux qui repassaient le seuil de sa porte. Dans un autre conte de la Patrie, j'expliquerai certains <> de dames qui rendirent Joë Folcu champion du comté et comment, grâce à l'opaque fumée, dans sa boutique, certains adversaires durent leur défaite à l'usage immodéré du tabac que notre marchand offre en vente aux Saintoursois. Une Bataille De Coqs Et La Leçon Qui S'En Dégage En Présence D'Un Crétin. Plus d'une fois, en matière de logique, ou d'usage oral, Joë Folcu a trouvé chaussure à son pied. Dans le cinquième rang de Saint-Ours, usage oral signifie: <>, pendant une discussion; chaussure à son pied: ne pas avoir le dernier mot, ou sortir d'une discussion avec des chaussures craquantes. C'est ici une façon de faire claquer les portes, mais au dehors la honte s'empare de vous et, sur le retour, vous marchez silencieusement sur du bois mort. En d'autres termes, cela veut dire: <> par un plus fin que soi. Or, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et par surcroit <>, s'est trouvé en présence d'un crétin capable de lui tenir tête. Pour une fois, il a dû marcher dans la vallée de l'humiliation, et sans se retourner pendant qu'il rentrait <>. Avant de prêter de l'esprit, ou de l'originalité, au crétin de Joë Folcu, et d'entrer de plain-pied dans la discussion entreprise un jour de pluie dans la boutique de Joë Folcu, il est urgent de présenter au lecteur de ce propos le dit crétin. Midas Lusignan, qui eut raison de Joë Folcu, grasseyait. C'est dire qu'il n'était pas originaire de Saint-Ours, de ce côté icitte de Québec. Disons, pour fixer à jamais la géographie de notre langue provinciale, que le grasseyage, sur le fleuve, commence aux Trois-Rivières et augmente avec le courant jusqu'à Québec. Là, on grasseye à plein, comme en province de France. En matière de grasseyage, Québec ne peut être dépassé. Sur le cap, et autour, tous les r sont garnis d'engrenages qui s'engrènent sur des dents. Afin de se dégager de ses r en aspérités et de ces râteliers de la conversation, on parle comme si l'on crachait du plus profond de la gorge. Il suffit donc de passer outre, à Québec, et de suivre le courant du fleuve. Plus vous descendez vers la mer, moins le grasseyage est astucieux. À chaque port, sur la rive sud, les r perdent une dent d'engrenage, ou c'est un peu comme si les dents se distançaient quelque peu sur le râtelier oral. Arrivé au bord de la mer, on parle anglais, tout simplement. C'est peut-être à cause du voisinage des provinces maritimes, ou de Terre-Neuve, mais peu importent les caprices géographiques. Toujours dans le but unique de fixer la question du grasseyage, nous expliquerons qu'en haut des Trois-Rivières les r retrouvent leur valeur de prononciation jusqu'à Montréal. Sans aller plus avant, précisons que dans Ville-Marie, aucun mot de la langue n'est complet, tant les sonorités sont inférieures numériquement à la variété de notre pensée. Pour mieux être compris, il faut dire qu'ici, à Montréal, on <> tous les mots. Or, notre crétin, ledit Midas Lusignan, venait des Trois-Rivières et tenait, en matière de langue, le juste milieu. Dans ses mots, tous les r étaient comme usés afin d'établir le contrepoids des q et des k par trop en relief. Lorsque Midas entreprit de tenir tête à Joë Folcu, pendant une discussion sur le manque d'humanité des <>, et sur l'illégalité de ces combats en temps de guerre, il était intéressant d'examiner les réflexes faciaux de l'individu assez effronté pour contredire le marchand de tabac en feuilles, et dans sa propre boutique, sans plus de ménagement. Détail singulier, de même que Midas Lusignan s'exprimait sans prononcer les r de ses mots, ses traits, même dans la chaleur de la discussion, n'exprimaient aucun intérêt dans le processus de l'argumentation. Le grand visage de Midas Lusignan était neutre comme la carte d'une région inexploitée. Nous ne dirons pas que la physionomie de l'interlocuteur était absolument inhabitée. Mais le nez, la bouche et les yeux n'occupaient qu'un seul point civilisé. Seul le centre de son visage se trouvait <>, civilisé, trop <>. On aurait dit que la partie expressive de ce visage était serrée solidement dans un poing contracté par une hostilité étrangère. Le visage de Midas Lusignan était centrifuge jusqu'à être pointu comme le bout d'un manche de râteau. Vu de face, les oreilles adhéraient à la tête jusqu'à l'invisibilité. Le front dégarni et fuyant perdait ses limites à contre-jour. Disons qu'en dehors du point <> de cette physionomie, la <> de ce visage se confondait avec des <> vacants et sans cadastre municipal. Le sol en était inculte et même les <> n'y poussaient pas. Dans le village de Saint-Ours, on disait habituellement du visage de Midas Lusignan que sa partie construite n'était pas <> à l'intérieur. En matière de conversation, ou de discussion, Midas Lusignan n'était pas loué ni à louer et, par conséquent, inhabité, il devenait dangereux de le contrarier. -On ne sait jamais, disait-on, avec une façade pareille, si le perron d'en avant ne cache pas un chien enragé qui fonce sur vous ventre à terre! Par un après-midi de pluie, et de grande réunion dans la boutique du marchand de tabac en feuilles, Joë Folcu, écoeuré des parties du jeu de dames, expliquait donc à son auditoire combien une bataille de coqs peut être inhumaine, et pour les volailles, et pour les spectateurs. -D'abord, proclamait- il, les coqs se battent pour une poule qu'ils ne caresseront jamais. Le vainqueur, les ergots déchaussés de leurs éperons d'acier, redoute le retour au poulailler. Les poules, plus préoccupées de leur couvée, que de ceux qui s'en disent le maître, dédaignent la paternité des coqs, ou profitent de leur fatigue pour se montrer exigeantes envers celui qu'on leur retourne tout écorché et vacillant. Devant l'approbation de ses auditeurs, Joë Folcu soutenait encore que les périodes de guerre étaient trop généreuses en spectacles sanglants pour y ajouter celui d'une bataille de coqs. -Ce manque d'humanité ne profite pas à la lecture de la propagande de guerre. <> Joë Folcu n'était pas au bout de ses arguments lorsque Midas Lusignan éleva la voix. -Tu parles toujours de la souffrance des coqs, toué, Joë Folcu, comme si tu y mettais des manières pour leur couper le cou. -Assis-toué! Assis-toué! cria-t-on de toute part. En un autre temps, en temps de paix, par exemple, la remarque de Midas Lusignan eût sans doute mis quelques rires de son côté. Elle était pour le moins imprévue. Mais le marchand de tabac en feuilles, cette fois, n'avait-il pas fait allusion à la cause sacrée de la guerre, et le coq, tout en contribuant à la ponte et aux couveuses mécaniques, n'avait-il pas été présenté comme un symbole de fierté nationale? Quant à Joë Folcu, emporté qu'il était par son préambule de husting, il avait subitement trouvé un moyen de confondre à jamais ce crétin de Midas Lusignan. Il y avait d'ailleurs longtemps que ce visage pointu lui donnait sur les nerfs. Avec un tel crétinisme, ne sait-on pas où peut conduire sa façon tout imprévue de ne jamais comprendre la grandeur d'un sujet? Midas, en somme, jouait-il à l'innocent? La pompe d'un sujet, que de fois l'avait-il rabattue, chez un discoureur, par ses remarques inattendues et quelquefois sans réplique? Joë Folcu aurait pu continuer sa conférence, mais la bêtise de Midas l'avait piqué au vif et c'est vers le crétin qu'il dirigea ses foudres. -Toué, Midas Lusignan, s'écria Joë Folcu, penses-tu que la souffrance d'un coq est plus grande sous le couteau de la cuisinière que sous les coups meurtriers des éperons et du bec de son adversaire? -Oui, murmura Midas, en fermant ses yeux avec modestie, sous ton couteau, un coq souffre bien davantage... Et la preuve, hurla-t-il subitement, c'est que le coq en meurt... Le rire fut énorme, dans la boutique, malgré l'heure solennelle, et cette nuit-là, comme Joë Folcu <>, ses bottines craquaient comme des chaussures neuves. De La Comète Halley, A La Comète Cunningham, Il N'Y A Que Du Fumier De Cochon. Lorsque la comète Halley, il y a plus de trente ans, fit son apparition dans le ciel de Saint-Ours, Joë Folcu, aujourd'hui marchand de tabac en feuilles, avait eu la peur de sa vie. Tout jeune fermier, car son père venait à peine de mourir, et de lui laisser sa terre, il avait même vendu tout son bien, de crainte que la comète ne touchât notre globe, y compris, bien entendu, la terre de Joë Folcu. - Mais alors, vieux fou, lui fis-je remarquer, à quoi bon vendre, puisque vous deviez mourir aussi bien que le nouvel acquéreur de votre terre? Joë Folcu m'expliqua sur-le-champ qu'il n'avait pas répondu à un désir de richesse et de <>. Son père, en mourant, avait laissé des dettes. Comme tout héritage, par testament, n'est pas saisissable, le créancier n'avait pu <> avec la terre du petit Joë. Avant de mourir, comment vouliez-vous qu'il rachetât l'honneur de son défunt père, lui, le fils, qui se trouvait sans le sou? -Je désirais, de continuer Joë Folcu, libérer la conscience <> de mon père, et la mienne, avant de mourir. Comme le premier créancier de mon père se trouvait être notre voisin, j'avais consenti à <> cette dette en cédant ma terre au père Midas Chouillard, notre voisin. Comme le malicieux Chouillard, à cette époque n'avait pas porté foi aux prédictions d'une catastrophe astronomique, il avait tout simplement consenti à la transaction. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, vous me voyez adonné au commerce du tabac en feuilles, moi qui aurais pu devenir le plus gros fermier de Saint-Ours. Vers 1910, Joë Folcu n'était pas le seul dans Saint-Ours à croire au cataclysme. Nombre de tireurs de bonne aventure, par les cartes à jouer, et les fonds de tasses de thé, s'étaient donné la main, ou se l'étaient passée, afin de prédire la fin prochaine du monde. C'était facile, à l'annonce d'une comète se faufilant près de la terre. Des tireurs de cartes, et des liseuses dans les paumes, n'avaient pas eu à recourir à l'esprit du diable, ou à celui des hiboux. Leurs dires s'appuyaient sur les calculs de certains savants astrologues qui parlaient, ou que l'on faisait parler, sur les possibilités d'un rapprochement subit entre la comète Halley et sa consoeur la terre. Certains journaux du temps publiaient des prédictions dessinées et en couleurs. J'ai encore présentes à la mémoire des illustrations édifiantes de Londres et de Paris se pulvérisant sous l'attraction de la comète Halley. Londres ressemblait, dans l'imagination des artistes <> à certains quartiers de la capitale anglaise d'aujourd'hui après un raid nazi. Tout s'envolait, tout brûlait, et il n'existait pas, en 1910, d'abris souterrains contre les comètes et leur queue étincelante. Avec dessins à l'appui, comment vouliez-vous que les Saintoursois et les Saintoursoises de cette époque pussent croire à l'infaillibilité de Saint- Ours? Avant que la comète parût, dans son ciel; une comète aussi grosse qu'une petite lune, et sa queue en balai des dimanches matins, les Saintoursois les plus <> entrevoyaient la rivière Richelieu sortant de son lit et refroidissant tous les foyers avant qu'ils fussent mis en miettes. Le soir de la première venue de la comète, plusieurs citoyennes évitaient d'ouvrir leurs fenêtres de peur des <>. De même qu'il faut éviter, au cours d'un orage, d'attirer la foudre chez soi au moyen d'un courant d'air, il fallait agir en conséquence avec la comète ou le bout de sa queue. La comète Halley ne fut pas adorée dans le ciel de Saint-Ours, mais une grande partie de la population s'était agenouillée sur les galeries dès la venue de l'ombre. Bien qu'elle dût pulvériser le village, il n'était pas interdit d'assister à son spectacle. Et la curiosité l'avait emporté sur les craintes. Personne n'était demeuré dans son lit. Et d'ailleurs, si le bout extrême de la queue devait seul toucher la paroisse, les maisons eussent pu être les seules victimes. Au cours d'un tremblement de terre où tout s'écroule, n'est-il pas recommandable de prendre la clef des champs à la moindre secousse? J'ai vu des Saintoursois garnir leur maison et leurs granges d'un paratonnerre, d'autres prendre leur course à travers champs. Quant à Joë Folcu, jeune héritier de son père, il avait cru être plus pratique. Sa terre concédée pour dettes à son voisin, et la conscience claire, il ne s'était que bouché les oreilles, assis sur une pierre, au milieu d'un champ, le premier soir de la comète Halley. Et c'est pourquoi l'ancien fermier, et peut-être le futur seigneur de Saint-Ours, n'est aujourd'hui qu'un simple marchand de tabac en feuilles, à deux portes du barbier, dans la rue principale du village. Cette triste mésaventure, je viens de l'apprendre de l'aveu même de Joë Folcu, au moment où l'on parle déjà de la visite de la comète Cunningham, et de sa venue entre les constellations de la Lyre et du Cygne. Il y a bien une trentaine d'années que pareil spectacle ne nous a point été offert. Aujourd'hui, Joë Folcu est moins craintif. Il a même l'expérience des comètes lumineuses dans le ciel de Saint-Ours. Le souvenir de sa terre et des illustrations imaginatives du temps n'est pas absent de sa mémoire. Mais aujourd'hui Joë Folcu bénéficie également des photographies de guerre et des désordres de Berlin et de Londres entrevus dans les journaux. Plus âgé et moins naïf, il se sent brave en matière astronomique. Joë Folcu sait, de nos jours, et sans se boucher les oreilles, assis sur une pierre, au milieu d'un champ, que la comète Cunningham ressemblera bientôt, à l'est des étoiles Êta et Thêta et de la Lyre, à une pâle et minuscule bouffée de fumée se déplaçant en éventail dans le ciel de Saint- Ours. Il sait de même que la comète est actuellement à 125 millions de milles de la Terre et qu'elle ne peut se rapprocher de nous que jusqu'à 60 millions de milles. C'est moins dangereux qu'un bombardier. Le marchand de tabac en feuilles est au courant, n'est-ce pas? Même qu'il sait plus qu'il n'en dit. Il a lu les encyclopédies et des traités de science. -Mais pourquoi, lui dis-je encore, toute cette science, mon cher Joë? Il vaut mieux s'instruire des choses de la guerre? Si vous receviez, par exemple, un contrat de tabac de la Défense nationale, peut-être la procédure fédérale vous embêterait-elle? Je venais de toucher le point vulnérable de Joë Folcu. Et c'est alors que j'appris la raison de ses études astronomiques. Elles étaient en fonction de ses ventes prochaines de tabac, et voici par quel stratagème. Joë Folcu voulait rentrer en possession de la terre de son père, la belle ferme depuis trente ans administrée par le voisin Midas Chouillard. La peur que la comète Halley lui avait inspirée, il voulait la transmettre aujourd'hui à Midas Chouillard, par le truchement de la comète Cunningham. Ses entretiens avec Midas, aujourd'hui, ne ressemblaient nullement aux prédictions des tireuses de cartes d'autrefois, et des liseuses de lignes dans la main gauche. Il invoquait les traités sérieux des astrologues avec l'espoir que Midas, un de ces matins, fût pris de vertiges. -À quatre-vingts ans, m'assure Joë Folcu, Midas pris de peur et de remords, en présence d'une fin naturelle, ou occasionnée par la comète, se décidera peut-être à me remettre la terre de mon père. Et c'est ainsi que Joë Folcu se propose, en vue des contrats de guerre, de remplacer sur cette terre la culture de l'avoine par celle du tabac en feuilles. -Vous ne savez pas, monsieur, comme le tabac pousse bien avec du bon fumier de cochon... Une Punaise Ecrasée Exhale Une Odeur De Fraises En Conserve. L'éclosion des oeufs de punaise, dans un ciel de lit, dans le sommier, ou le matelas, expose-t- elle des époux, qui partagent cette couche, à ester en justice pour obtenir une séparation de corps? L'introduction des punaises par un locataire dans un immeuble peut, lorsqu'elle est prouvée, exposer celui-ci à payer des dommages-intérêts. Nous savons tous cela. Or, si, en l'absence de l'époux, madame couve des oeufs de punaise dans son lit conjugal, celui- ci, à son retour, peut-il exercer, envers sa femme, du droit d'un propriétaire envers son locataire? L'injure doit-elle justifier une demande en instance de séparation de corps, à défaut de biens, et de dommages-intérêts? Avant que les époux Grenier en appelassent en justice, le problème avait été posé à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Nous comprendrons ici que Joë Folcu songea d'abord à sa boutique de marchand. Nous savons, aussi bien que lui, comment nous y prendre pour détruire la punaise. L'emploi de <>, sont de premier ordre. Il faut également boucher hermétiquement toutes les issues de l'immeuble, ou de la pièce empestée. Joë Folcu, qui songe à des bénéfices, avant de se prononcer en matière conjugale, ne devait pas indiquer l'usage du pétrole, ni celui des poudres enregistrées au ministère fédéral. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fit mine de se décider en faveur du tabac en poudre, ou liquéfié. En expert, non pas en punaise, mais en tabac, il s'était prononcé pour le tabac en poudre, le tabac à priser, n'est-ce pas; celui que l'on distribue, non pas en éternuant, mais qui incite à l'éternuement. Il faudra donc <> la poudre, disait-il, dans les crevasses des murs, sous les tentures, dans les joints des meubles, et dans le lit en particulier, les tissus des ciels de lit, les montants et les descentes de lit, dans le sommier, et surtout dans le matelas, sans oublier les couvertures et les taies d'oreillers, les coussins de la chambre, si l'on veut être consciencieux. À défaut de succès, explique encore Joë Folcu, le jus de tabac doit être recommandé. Le marchand n'exprime ici aucune préférence pour le jus de pipe soufflé avec violence par le tuyau de la pipe, ou pour le jus de chique expectoré avec délicatesse et adresse. À quoi bon utiliser les fumigateurs coûteux, et les soufflets de forge? -Crachez, mesdames! Crachez comme des hommes! Il n'est pas toujours facile de <>. Joë Folcu avait bien tout prévu. Ses futurs clients <> ses mots, et nulle contradiction ne s'était élevée. Mais les époux Grenier, sans être étonnés d'un tel procédé, semblaient plutôt enclins à la nausée. Notre marchand, habitué au tabac fort, au tabac cultivé dans un terrain engraissé au fumier de cochon, s'était en définitive imaginé que les Grenier répugnaient à cracher. Et ceux-ci avant qu'ils se fussent objectés à cracher dans le lit, ou à se cracher au visage, Joë Folcu leur avait enseigné, avec force démonstrations, comment l'on peut expectorer sans baver sur sa cravate. Du bout des lèvres, avait-il précisé, votre salive peut être mise au point. On crache <>, en éventail, en pointillé, lourdement, de près, plus mince et en courbe, pour les trajectoires allongées. -Il n'est pas nécessaire que vous soyez en face l'un de l'autre, de chaque côté du lit, ou que vous portiez des bavettes, comme des mangeurs d'huîtres. À bout d'arguments, et en présence des époux Grenier qui ne soufflaient mot, Joë avait terminé son bavardage par la péroraison classique de tout bon vendeur: -Monsieur Grenier, combien de livres de tabac, dois-je vous servir? Et c'est ainsi que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, constata qu'Aurèle Grenier n'avait jamais appris à fumer, ni à chiquer, de même que madame Aurèle Grenier, bien qu'ils fussent sur le point d'aller en instance de séparation de corps. Sans consulter de nouveau Joë Folcu, sur les questions conjugales, il n'est pas vain que le lecteur soit mis au courant de cette dispute familiale survenue entre deux époux qui devaient célébrer, l'an prochain, leur cinquantième anniversaire de mariage. Comme nous le savons, Aurèle Grenier accusait sa femme d'avoir, pendant son absence d'une semaine, couvé des oeufs de punaise. La première nuit de son retour, après deux heures d'obscurité, une démangeaison avait réveillé les époux. -Ça y est..., avaient-ils proclamé, en allumant la lampe. On est mangé tout rond... C'est habituellement à une femme de s'occuper des questions ménagères, dans une maison. Et pendant que madame Aurèle Grenier, d'un doigt leste, écrasait des punaises, avant que celles-ci retraitassent vers les plis du matelas, et les crevasses du meuble, monsieur Aurèle Grenier, afin de passer le temps, s'était également mis à l'oeuvre pour aider sa femme dans sa chasse aux parasites. Les adonnés aux punaises vous diront que <>, infecte et nocturne. Pour moi, à quarante-quatre ans, je soutiendrai que la punaise écrasée exhale plutôt une odeur de fraises en conserve. Comme monsieur Aurèle Grenier s'occupait de ses pieds, accroupi sur une chaise, avec la dextérité d'un mécanicien qui nettoie les dents d'une roue d'engrenage, il appert que l'odeur des fraises fut submergée. -Tu pues. Aurèle! avait déclaré madame Grenier, tout en agitant, à deux mains, le bas de sa robe de nuit. -Pis toué? avait répliqué avec insistance monsieur Aurèle Grenier, et sans interrompre son travail nocturne. Le lendemain, avant d'ester en justice, monsieur et madame Aurèle Grenier avaient comparu dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Les Guêpes 0nt Un Penchant Pour Les Servantes Rousses. Ma servante Eugénie était rousse et rousselée. Ses taches de son, plus nombreuses que les étoiles, donnaient à croire que la pauvre fille n'avait connu le soleil que derrière les treillis d'une fenêtre, ou d'une moustiquaire, tant les taches de rousseur se trouvaient multipliées sur cette peau. De près, le teint d'Eugénie me faisait loucher. C'est dire que le carrelage se dédoublait, tandis que la personne, en soi, de ma servante, s'amincissait. Mon Dieu, qu'elle était laide! Qu'elle était donc laide! Et dire qu'Eugénie est morte pour moi!... Ce n'est pourtant pas ma faute, qu'elle ait été si laide... Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vous dira qu'on ne choisit pas ses sauveteurs, ni ceux qui vous doivent la vie. En fait, si elle est morte, c'est peut-être à cause de ses taches de rousseur qui ressemblaient trop à des taches de miel. Revisons nos souvenirs. Le chalet que nous habitions, à Saint-Ours, se trouvait dans un bosquet, à plusieurs arpents de la rue principale. Un seul trottoir de planches nous reliait au village. Ce trottoir ne suivait, ou n'indiquait aucune rue, ni piste parmi les herbes folles. Le trottoir, c'était la piste elle-même. Large de trois planches et soulevé par des pieux, le trottoir nous menait à la maison en passant à travers champs. Un midi que je revenais du bain, en maillot, mais chaussé, car les planches du trottoir étaient rudes et garnies d'échardes, je portais le soleil sur ma tête et il me brûlait comme si j'eusse été chauve. Sur le fameux trottoir, malgré mon maillot, j'avais l'impression que ma petite personne de dix ans s'était changée en enfant de choeur. Mon ombre me suivait, couchée en rond à mes pieds. On eût dit le bord d'une petite soutane. Mon Dieu qu'il faisait beau! Et c'était peut- être beau parce qu'il n'y avait rien à voir, à cause de l'éblouissement du grand été, à midi. J'avais accompli la moitié de ma course, et sans me hâter, bien que l'heure du déjeuner dût être sonnée, lorsque l'atmosphère se mit à bourdonner. On eût dit que l'air chantait comme une eau qui bout sous le soleil. Je marchais donc la tête basse, dans cet éblouissement, les paupières mi-fermées et l'oeil, quoique rétréci, rivé sur le trottoir, mon seul guide à travers champs. D'où venait ce bourdonnement? Était- ce la rumeur de ma pression artérielle? Allais-je être frappé d'insolation, sous un tel soleil? L'air trépidait, tant la vibration de l'atmosphère s'élevait. Des milliers de clochers, me semblait-il, célébraient un armistice universel. À ce moment, je n'avais pas connu la grande joie d'une fin de guerre, celle de 1918, par exemple, mais la comparaison s'est imposée rétroactivement lorsque mon premier armistice fit alors vibrer l'air pluvieux du 11 novembre 1918. La chaleur aidant, je me crus véritablement atteint d'insolation et j'interrompis ma marche sur le trottoir. Immobile, comme le saint Antoine de Flaubert, celui qui résiste à un vertige, mon menton était toujours appuyé à ma poitrine. Comment vouliez-vous que je levasse la tête? Je craignais de perdre l'équilibre. Le seul bourdonnement de l'air, semblait-il, me tenait en équilibre sur le trottoir. Je ne saurais dire combien de temps dura cette espèce d'extase, ce figement, cette peur instinctive, morale et physique, mais lorsque le jour s'obscurcit subitement, je pus enfin comprendre que j'étais en danger de mort. Une ombre venait de couvrir mon petit monde; un essaim d'abeilles, chassé de sa ruche, probablement renversée par un chien, volait, affolé, et tournait, innombrable, autour de sa reine. J'étais enveloppé d'abeilles bourdonnantes, et c'est grâce à mon immobilité que je dus, en définitive, de n'être point piqué à mort. J'ai encore sur mes bras, mes jambes, mes épaules et ma nuque cet invraisemblable frisson d'un contact avec les tumultueuses petites pattes d'abeilles. Dois-je dire que j'avais la chair de poule? J'étais plutôt en papier, comme un nid de guêpes. Sur mes bras pendants, ces bêtes rousses étaient posées et s'épaississaient en nombre l'une sur l'autre. En somme, je portais une fourrure en été, et c'est depuis ce moment que j'ai pris en horreur tout contact avec la laine, la moins rugueuse soit-elle. Cet essai d'habillage, sur le mannequin figé que j'étais devenu, j'en fus subitement libéré par le grand cri d'effroi poussé, à l'autre bout du trottoir, par la servante Eugénie. La pauvre fille rousse et rousselée venait à mon secours, sans comprendre que ses cris et sa course avaient augmenté la panique des abeilles. En peu de temps, il fit clair sur le trottoir de bois. J'étais enfin déshabillé. L'essaim d'abeilles s'était jeté sur elle, et j'entends encore, surmontant la rumeur de ruche, les cris d'effroi, poussés d'abord par la pauvre fille, se transformer ensuite en hurlements de douleurs. Pauvre Eugénie... Avant que l'apiculteur se montrât sous son voile, et portant à travers champs sa boîte aux nombreux tiroirs, la servante se roulait afin de se dégager, de même qu'il faut éteindre le feu de ses vêtements en se roulant sur soi-même. La moitié de l'essaim fut sans doute écrasée, mais ses morsures avaient eu raison de la malheureuse fille. La servante Eugénie, trois jours plus tard, ne put surmonter sa fièvre, et lorsqu'elle mourut, entourée de toute la famille, sa peau ne portait plus de taches de rousseur. L'inflammation de son visage, de ses épaules et de ses bras, avait retrouvé son empire sur toutes les taches de son. Une poussée de rougeur, comme un soleil, sur les derniers jours d'une mourante, avait effacé le système stellaire de la pauvre servante rousse. Le nom d'Eugénie est aujourd'hui gravé sur la pierre tombale de ma famille. Non loin, un ruisseau y coule. Chaque printemps, ou après la pluie, il ne pourra jamais se gonfler autant que mon chagrin, et ses eaux tumultueuses rendent, au pied d'un coteau, la sinistre rumeur d'une ruche en panique. Trois Histoires De Noël Pour Adultes. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne croit plus en Santa Claus, depuis qu'à Saint-Ours trois de ses plus illustres substitutions de personne lui ont apporté autant de désillusions. -Et d'ailleurs, dira-t-il, voyez-vous un Père Noël dont la barbe <> porterait une tache de jus de chique? Ça fait trop <>. À ses meilleurs amis, qui accrochent leurs chaussettes au pied de leur couchette, Joë Folcu, aujourd'hui, serait mal venu d'y introduire du tabac en feuilles. D'abord, ceux qui apprécieraient la bonne farce n'ont pas l'habitude de coucher nu-pieds. Et l'humidité d'un <> pourrait allier à la suavité du tabac un arôme hétéroclite. Pour la pipe, ça peut aller, mais on ne chique pas du tabac ayant séjourné dans une mélasse intime. Le tabac ne saurait être confondu avec le gibier à plumes. Pourquoi voudrait-on le faisander? Pour une première fois qu'il personnifia saint Nicolas, le Saintoursois fit du tort à son commerce. De plus, vouliez-vous qu'il s'adonnât au négoce peu usité des crachoirs? Son tabac, engraissé au fumier de cochon, n'avait nullement besoin d'être renforci. -Pour assouplir votre tabac, dira-t-il, en définitive, des tranches de pomme, ou d'orange, ou une parcelle d'éponge humidifiée sont recommandées. À court de <>, enfermez à volonté dans votre pot une découpure de <>. Quant à moi, foi de gentilhomme, jamais ne me viendra l'idée d'enfermer du tabac dans une chaussette, même pour la durée d'une nuit de Noël. La seconde aventure, survenue à Joë Folcu, se passe de morale. Du moins, selon le marchand de tabac en feuilles, elle est sans conclusion. Le gouvernement venait à peine d'organiser le rachat des rentes seigneuriales, dans les campagnes de la province, que Joë Folcu décidait, par esprit de contradiction, et parce que son parti n'était pas au pouvoir, de réveiller une vieille coutume seigneuriale dans Saint-Ours. Autrefois, avait-il appris, la tradition voulait qu'un seigneur dans la nuit de la Noël distribuât, lui-même, des cadeaux à tous les enfants de ses censitaires. Avant que la province rachetât ces droits qu'avaient les seigneurs sur leurs fermiers, il était temps, d'après Joë Folcu, que chacun regrettât les beautés de l'ancien régime. Cette veille de la Noël, sur une neige ancestrale, et sous une lune qui découpait, en ombre chinoise, tout passant sur le coteau, un beau Santa Claus pliait sous une besace remplie de cadeaux appropriés. On devine qu'il s'agissait bien de Joë Folcu jouant le rôle imprévu d'un grand seigneur en tournée. La barbe était peut-être tachée de jus de chique, et le Santa Oaus, chaussé de <> à <>, mais le masque tenait en place, la besace était pleine, et l'intention de l'interprète, excellente. Sur le coteau, le bâton de Joë Folcu-Santa Claus crissait comme une canne de pionnier. Que c'était beau, la générosité! la générosité d'un geste sans intérêt pécuniaire. La nuit, Joë Folcu aurait pu être grand seigneur de nuit. Il le reconnaissait à son ombre sur la neige. Sa barbe donnait aussi bien l'impression d'un glaçon que celle d'une barbe patriarcale. <> Comme la première maison, dans laquelle sa générosité allait s'exercer, se trouvait à un bon mille du dernier rang moderne, à Saint-Ours, le Père Noël improvisé songeait aux belles routes hivernales de son enfance. Il en était même venu à regretter qu'elles ne fussent pas garnies du pointillé traditionnel du crottin de cheval, lorsqu'un aboiement furieux le fit sursauter. Un chien de garde énorme, en vertu de son ombre, sur la neige, naturellement, avait suivi le Père Noël, sans tenir compte de la fausse représentation de personne. -Pauvre chien! disait plus tard Joë Folcu. En ignare qu'il était de nos fêtes chrétiennes, il m'a pris, avec ma besace, pour un mendiant, moi qui m'adonnais au métier de grand distributeur de bienfaits devant l'Éternel. Et c'est ainsi que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fut mangé tout rond, sur une route de Saint-Ours. Santa Claus avait bien changé de voix et arraché sa barbe, les propres chiens de son village ne voulurent pas le reconnaître... La troisième aventure fut moins violente, sans doute, mais aussi déprimante. Cette fois, un voisin, qui désirait impressionner sa petite fille, avait suggéré au marchand de tabac en feuilles de personnifier Santa Claus en plein jour. Pendant le repas de Noël, à midi, Joë Folcu devait intervenir en travesti auprès de la petite et vider à ses pieds <>. La famille était au courant et cette fête allait être le plus beau jour de la petite fille. Songez-y, la venue au grand midi d'un Santa Claus exclusif pour la petite. Tous les éléments de cette substitution devaient concourir à ce que l'enfant crut en Santa Claus et pendant toute sa vie. - Comment vouliez-vous que je refusasse? de s'écrier Joë Folcu. Aucun chien, cette fois, pour m'embarder... Le marchand de tabac en feuilles avait été ému de cette proposition. Et même lorsqu'il en parlait, aujourd'hui, le sens du subjonctif lui en revenait à la bouche comme un rot d'avant festin. Mais Joë Folcu avait oublié qu'une barbe postiche n'a jamais embelli un laideron, comme un chapeau de femme, celle qui le porte. Lorsque la porte de la salle à dîner eut encadré le travesti de Joë Folcu, l'enfant éprouva une première crise cardiaque et faillit ne pas en revenir. -Dans tous les actes d'une vie, conclura le conteur, il vaut mieux être soi-même. Le plus singulier, dans toutes ces aventures, c'est que le chien incrédule de l'histoire précédente n'ait pas eu l'honnêteté de souffrir du coeur. Reste à savoir si, de nos jours, je n'y croirais pas encore... au Santa Claus. Brûle ce que tu adores; adore ce que tu as brûlé Ce dimanche de novembre, le tocsin avait amené presque toute la paroisse au pied du coteau, <>. -C'est pas surprenant que toute la population s'y trouvait, de rétorquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, puisque l'incendie fut découvert à l'heure même où tout le monde se disposait <<à suivre les vêpres>>. Joë Folcu n'aime pas qu'on évoque les circonstances de l'incendie survenu à l'hôtel Charbonneau. Afin de détourner l'attention sur le rôle qu'on lui attribua, il se dit fort désintéressé de cet établissement. Tout d'abord, vous dira-t-il, l'hôtel était mondain, et il n'y mettait pas les pieds. Cette société en villégiature portait les cheveux courts, et les jupes de même. Joë n'aime pas que l'on détériore ainsi l'harmonie des lignes de la femme. Ensuite, on y parlait trop anglais et Joë Folcu n'était pas revenu des États pour condescendre encore à parler la langue des nègres. On est patriote, ou on ne l'est pas. -Et quel cas vouliez-vous que j'en fisse, achèvera-t-il, en surveillant de près l'éducation qu'il a reçue au séminaire? Pensez-vous que le comptoir de l'hôtel ruinait mon commerce? Quel est l'homme, d'un village honnête, qui s'adonnerait au tabac turc des mondains? Ces gens sont trop paresseux, et manquent de goût, pour hacher leur tabac. On y mâche plutôt de la gomme, sans cracher. Sur le coteau, lorsque l'incendie s'y était allumé, l'hôtel Charbonneau, désaffecté pour l'hiver, se trouvait à la merci des paroissiens et des flammes. -Pour le feu, explique Joë Folcu, comment vouliez-vous qu'on le contrôlât? Avec une seule pompe et quatre boyaux, tout le monde ne pouvait être pompier. Il restait à sauver les meubles, et chacun n'a-t-il pas accompli son devoir? Ici Joë Folcu disait vrai. Les flammes n'avaient pas encore consumé le toit de l'hôtel que chaque homme valide, et les enfants bien musclés de la paroisse, s'acheminaient déjà par les rues du village, et les routes des rangs, qui avec un fauteuil basculé sur la tête; l'autre avec un tapis roulé sous le bras; qui avec une lampe sur pied jetée sur l'épaule comme un fusil; qui avec une statue grandeur nature, ou un buste, la tête en bas; qui avec une boîte de coutellerie; qui avec une essoreuse mécanique; l'autre avec un sommier, ou les montants d'un lit; l'autre, la tête couverte d'un matelas; qui avec des coussins ou des oreillers de duvet. En effet, tout le monde avait accompli, au dire de Joë Folcu, son devoir. Les routes, en quelques instants, s'étaient transformées en premier mai, jour de déménagement. Disons plutôt, jour d'aménagement, puisque chacun rentrait chez lui avec l'intention de compléter son mobilier, grâce aux débris de l'hôtel. Quant à Joë Folcu, nous n'avons pas à mentionner son courage. À lui seul, n'avait-il pas <> dans sa boutique, deux beaux comptoirs vitrés et remplis d'un énorme <> de tabac en paquets, lui le marchand de tabac en feuilles? Deux jours après l'incendie, les cendres de l'hôtel étaient encore chaudes que les compagnies d'assurance entreprenaient <>. C'est ici que le scandale commença. Chacun des paroissiens, encouragé par Joë Folcu, exprimait les raisons qu'il avait de s'approprier ce qu'on surnommait les débris de l'hôtel. -Ce que vous avez sauvé des flammes, expliqua Joë Folcu au village, n'était-il pas appelé à y périr? Les propriétaires de l'hôtel n'ont-ils pas <> toutes leurs primes? L'assurance fera encan de tout ce <>, et c'est d'autant qu'elle se remboursera. Forts d'une telle argumentation, les paroissiens avaient refusé de retourner dans la grange de l'hôtel tous les <> sauvés de l'incendie. Devant les menaces de frais de cour, les nouveaux acquéreurs du mobilier de l'hôtel avaient nommé Joë Folcu pour les représenter auprès des assurances. Chargé de mission, et envoyé spécial de toute une population, Joë Folcu avait eu recours à la vieille loi française, chapitre des naufrages. -Dans les cas d'un naufrage, avait-il expliqué aux agents de l'assurance, lorsque les flots d'une mer démontée rejettent les débris d'un vaisseau en perdition sur la rive d'un village de pêcheurs, ces braves citoyens ont-ils des comptes à rendre aux armateurs du vaisseau, ou au pays de sa nationalité? -Monsieur, avaient répliqué les envoyés de l'assurance, voulez- vous demander à vos concitoyens de ne pas confondre naufrage et incendie? -Non, messieurs, l'eau et le feu sont incompatibles, et c'est là que je puise mes arguments. Voulez-vous que nous replacions les meubles de l'hôtel dans les cendres? Pourquoi les rapporterions-nous dans la grange de l'hôtel, puisque ces <> n'ont pas été pris dans la grange? Le dimanche suivant, sur le parvis de l'église, à la sortie de la messe, Joë Folcu perdait sa cause devant le maire de la municipalité, et, dans l'après-midi, les rues et les routes donnaient encore l'aspect d'un pays encombré de réfugiés. Avant la tombée du jour, les <> de l'incendie se trouvaient accumulés dans la salle du conseil à l'hôtel de ville, moins trois boyaux du service des incendies. En mai suivant, l'hôtel Charbonneau, garni de ses anciens meubles, recevait encore ses vieux clients, sur le coteau, et la même jeunesse, au grand désespoir de Joë Folcu, montrait ses cheveux courts sur les nouvelles galeries. Toutefois, le novembre subséquent, lorsque l'hôtel prit feu de nouveau, le tocsin n'attira cette fois que les pompiers du village au pied du coteau, <>. La population assista bien au spectacle grandiose, et déjà vu, de l'incendie... mais chacun derrière ses fenêtres. Pleuvait-il, vraiment, ce jour- là? On raconte que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouvait cette fois-là dans la fenêtre de sa boutique bien avant que l'incendie fût découvert à l'hôtel. Drôle de coïncidence... Tel Bon Fumeur, A Sa Blague Se Reconnaît. Quel tintamarre de freins, de sonneries et de bielles pour un si pauvre accueil!... Et, de fait, lorsque du rapide de Montréal descendit, en plein hiver, à la station de Saint-Ours, ce voyageur de commerce, il n'y avait personne sur le quai pour l'accueillir, non plus que l'agent lui-même du chemin de fer, un doigt sur le télégraphe, derrière sa baie vitrée. Qui, d'ailleurs, aurait pu deviner que l'Express pût s'arrêter, un jour de semaine, à une station éloignée d'une couple de milles du premier village? Ce qu'une gare peut être solitaire, après le départ du train. Pauvre voyageur de commerce... Lorsque le train s'enveloppa de vapeur et de <>, dans le premier détour de la voie ferrée, il ne lui restait plus, d'un confortable séjour dans le wagon de luxe, que le chant de la brise dans les fils du télégraphe. Allait-il descendre à pied au village? Heureux voyageur, tout de même. Avant qu'il eût déterminé à quelle ornière de la route confier ses pas, un traîneau venait vers son commencement de détresse. -Combien de milles, pour le village? demanda-t-il, lorsque le cheval fut à sa hauteur. -Ousque vous allez? s'enquit le sauveteur. - Chez Joë Folcu. Le connaissez-vous? -Oui, monsieur! vous voulez dire le marchand de tabac en feuilles? Montez, j'le cherche moi-même. Et c'est ainsi que sur la route, bien au chaud parmi les couvertures <>, et les pieds sur un flacon d'eau bouillante, dans le fond du traîneau, le voyageur de commerce raconta à son <> improvisé les raisons de sa randonnée à Saint-Ours. La maison de tabac qu'il représentait, avant de fermer ses livres pour le mois, s'était aperçue de la présence inopinée d'une <> laissée, ou oubliée volontairement par Joë Folcu. La note du marchand de tabac en feuilles devait être perçue aujourd'hui même. Demain, elle allait être périmée, <>. Et c'est pourquoi, d'expliquer le voyageur de commerce, la compagnie avait dû faire des instances afin que le rapide du chemin de fer pût laisser son percepteur sur le quai de la station, à Saint-Ours. -Ça peut pas mieux tomber, s'était exclamé l'homme de la voiture. Joë Folcu me doit de l'argent et nous allons en profiter, tous deux, pour le collecter. Moi, monsieur, j'viens de Contrecoeur, par un temps pareil de grand vent, et je ne me propose pas de le manquer. Marche, la grise, marche. Entre deux rafales, comme le cheval se remettait au trot, sur une route neuve de neige, qui ne gardait pas ses crottins pour indiquer ses courbes à l'avance, le charretier, s'étant de nouveau penché vers son voyageur, lui demanda: -Couchez-vous au village? Cette question devait avoir son importance, puisque l'homme de la carriole la répéta bien une couple de fois afin d'en être, semblait-il, bien assuré. -Mais oui, mais oui, monsieur, répétait le voyageur, quelque peu ennuyé d'être soumis à un interrogatoire. L'argent doit être rapporté avant la fermeture des livres, demain matin. L'express a reçu instruction d'arrêter au retour à la station, et j'y serai comme un seul homme. Je partirai comme je suis venu. À la première bifurcation de la route, à quelques arpents du village, de l'autre côté de la rivière, le cheval et la carriole ayant hésité, l'homme du traîneau en profita pour mettre sa monture au repos. Et c'est ici que le voyageur de commerce apprit que Joë Folcu n'ignorait pas la venue, aujourd'hui même, de son créancier de Contrecoeur. -Joë Folcu, dit-il, se pense fin, mais il ne sait pas à qui il va avoir affaire. À deux, monsieur, il ne pourra pas nous échapper. Puisqu'il connaît mon voyage de Contrecoeur, j'ai su, de mon côté, qu'il en a profité pour rendre visite à son vieil ami Potvin, dans le cinquième rang. C'est ainsi qu'il entendait m'échapper, le vieux <>. Mais on va le surprendre chez son ami. Pendant qu'il vous fera son chèque, je lui demanderai le mien, et il paiera, je vous l'assure. Il pouvait être vers le milieu de l'après-midi lorsque la carriole des deux créanciers fit grincer la route, devant la dernière maison du cinquième rang. -C'est icitte, mon monsieur... Si vous êtes trop gelé, donnez-moi votre bras, vous tiendrez votre <> de l'autre main. À douze milles du village, la surprise fut grande pour les hommes de la tempête d'apprendre que Joë Folcu n'était pas venu chez son vieil ami, et que, de plus, le vieil ami n'était même pas chez lui. Une note indiquait, dans la porte, qu'il était absent de chez lui depuis une semaine. De retour sous les couvertures de la carriole, les créanciers, après s'être quelque peu attendris, malgré le froid, sur leur malheur, n'avaient plus qu'une alternative, le retour, le voyageur de commerce vers son train, le charretier, vers Contrecoeur, en passant par la station du chemin de fer, son chemin de retour. -On aurait bien le temps de passer au village, conclut le créancier de Contrecoeur, mais si Joë Folcu connaît mon arrivée aujourd'hui, vous pensez bien qu'on ne le trouvera pas au chaud dans sa boutique de tabac. Le voyageur de commerce s'essaya bien à convaincre son camarade de passer quand même par le village, mais l'autre prétendait s'y connaître en fait de routes. -Avec une <> de même, renchérit- il, nous atteindrons bien Saint-Ours, mais avec ce détour, la nuit tombera et des bancs de neige auront bloqué la route qui mène au <>. Si nous <> tout de suite vers la station, avec le temps qu'il fait, vous arriverez juste à temps pour prendre le train. Sur le retour, avant qu'on en vînt encore à discuter des possibilités de se diriger sur le village, le charretier, en bifurquant vers la station, s'était définitivement prononcé. - Quant à moué, monsieur, je vous aurais bien conduit au village puisque vous pouvez y passer la nuit, mais j'ai promis d'être chez nous <<à soir>>. C'était péremptoire. Et le voyageur de commerce n'eut qu'à suivre jusqu'au chemin de fer. Au chaud, près du poêle de la station, les deux créanciers observaient le silence, afin que la sirène du train pût être bien entendue et qu'on ne manquât point de signaler au fanal le mécanicien de la locomotive, dans le premier détour de la voie, lorsque l'homme de la carriole exprima soudainement le désir de continuer sa route vers Contrecoeur. -Les routes s'emplissent, commença-t-il, et vous n'avez plus besoin de moi. Au premier cri du train, dans la courbe, sortez votre fanal, et il arrêtera, comme c'était entendu, m'avez-vous dit. Comme les deux hommes allaient se séparer, après maints remerciements d'usage, le créancier de Contrecoeur, fouet en main, sur le seuil de la porte, et le casque enfoncé jusqu'au yeux, se tourna pour une dernière fois vers son camarade et lui tendit sa blague à tabac. -En attendant le train, mon ami, dit-il avec emphase, vous pourrez tirer une bonne <>, mais gardez-vous bien, monsieur, de montrer cette blague à votre patron, car il la reconnaîtra comme étant la mienne, celle de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles... Bon voyage, monsieur le voyageur, j'entends votre train, dans la courbe. Puis Joë Folcu fit claquer la porte de la station, comme il eût fait de son fouet, tant la minute lui semblait indifférente. Déjà, A Huit Ans, Je N'Etais Pas Digne D'Etre Pompier. Vers l'âge de huit ans, je voulais être pompier. À cette époque, d'un incendie, je ne connaissais ni les flammes surgies d'une fenêtre, comme un rideau qui bat au vent; ni les cris des blessés, et ceux des chefs, parmi les boyaux frémissants, et leur jet d'eau sale; ni les craquements de l'érable pétillants, bois des murs et des planchers; ni les fumées qui montaient d'un quartier comme autant d'ovations à la gloire des pompiers. À cette époque de huit ans, je ne connaissais des pompiers et des incendies que les casques blancs des chefs, et les casques rouges des <>. Combien de fois inutiles ai-je pris mon envol à la suite des pompiers, et sans jamais les suivre jusqu'au <>. En fait, jamais on n'a <> dans mon quartier, et, par les dédales des rues, toujours je perdais les pompiers de vue. Je vois encore la <>, tournant sans retour un coin de rue; les <<échelles>>, toujours horizontales et sur roues, le fourgon des boyaux, le <>, dépasser une borne-fontaine sans s'y attarder. Mais les casques des pompiers et leurs sonneries, parlez-moi des impressions que j'en éprouvais. Au détour d'une rue, sur le marchepied arrière d'un fourgon, un pompier, en plein vent, qui endosse un manteau de caoutchouc, et le front penché de peur que la bourrasque n'emporte son beau casque noir et garni d'un chiffre de cuivre. Et les chefs, qui passaient devant chez moi en <>, une main sur la poignée de la cloche, et l'autre posée à plat sur le casque blanc. Ne fallait-il pas, nécessairement, que le casque blanc suivît le chef dans sa randonnée? Voyez-vous ça d'ici un chef arrivant au feu sans son casque? C'est à croire que tout le quartier eût brûlé. Une hache passée à la ceinture, ça complète le décor, sans doute, mais jamais comme un casque blanc ou rouge sur la tête grise ou blanche d'un homme d'expérience en matière d'incendie. À huit ans, je voulais être pompier. À cette idée, aux souvenirs des pompiers, j'éprouve encore toute une trépidation égale à la vibration de mon lit, en pleine nuit, lorsque la <> passait devant chez ma mère. Oui, mes chers amis les pompiers, lorsque vos échelles rouges, emportées devant la fenêtre de ma chambre à coucher, on eût dit de grandes flammes horizontales se rendant au <> pour l'augmenter, ou prolonger mon plaisir, de petit pompier-né. Un jour que les pompiers passèrent dans mon rayon, c'est-à-dire devant le gazon où je prenais mes ébats, sous la fenêtre de ma mère, je n'y tins plus et enjambai la clôture du parterre. C'est alors que ma main ténue, pas celle qui retenait mon petit chapeau de paille sur ma tête, mais l'autre, oui, messieurs, l'autre main, la main libre et tendue, se trouva prise dans la main d'un passant, ou d'une passante. Il ne pouvait y avoir d'erreur. Quelqu'un se rendait au feu et, comprenant mon désir fou de l'accompagner, ou de m'y faire accompagner, s'était emparé de ma main. Mais oui, c'était incroyable, j'allais au feu. Oh! mais pas si simplement que cela, vous allez voir... D'abord, les oreilles remplies de sonneries des pompiers, une main sur mon petit chapeau, comme un vrai chef qui se rend au feu, et l'autre main bien prise dans la poignée solide d'un passant quelconque, mes petits pieds suivaient avec peine la course affolée de mon camarade improvisé. Dans les courbes des rues, ou les détours, pour dépasser quelques lambins, sur le trottoir, plus d'une fois j'accomplis, plusieurs verges de distance sans toucher terre. En d'autres termes, je suivais ma petite main bien empoignée par une main secourable. Il n'est pas donné à tout le monde d'aller au <> à huit ans. Après des années de cette expérience, je crois me souvenir que l'âme-soeur, celle qui m'amenait au feu, était une jeune fille, une grande soeur, quoi! Le bas d'une jupe courte me battait quelquefois une joue. Si la prise de mon âme- soeur ne s'était pas subitement relâchée, si je ne m'étais <>, au troisième degré d'un escalier, dans une courbe, j'aurais pu vous dire à qui je devais d'être allé au feu à l'âge de huit ans, mais lorsque je me remis debout sur le trottoir, mon visage était <>, mon nez saignait, et le silence avait retrouvé son empire dans mon petit monde, au pied de cet escalier. Lorsque j'éclatai en sanglots, non pas d'avoir donné contre un escalier, mais d'avoir été abandonné en pleine course vers un incendie, aucune des sonneries des <>, des <<échelles>> et des <> n'occupait mes oreilles <>, me semblait-il, comme des oreilles de chien battu. Où en étais-je, dans tout cela? Sûrement très éloigné de chez moi, et surtout de l'incendie, et encore davantage de l'âme-soeur qui m'avait amené au feu. Étais-je demeuré longtemps assommé contre un pilastre d'escalier? À peine sur pied, je me trouvai seul dans une rue inconnue. Si, au moins, une fumée quelconque s'était élevée dans le lointain, je lui aurais peut-être tourné le dos afin de rentrer <>, comme une grande personne. Oui, en présence de ma déconvenue, j'aurais sans doute renoncé à me rendre au <>. Il faut dire que je commençai à me trouver quelque peu jeune encore pour aller au <> sans demander de permission à ma mère. Réflexion faite, je regrettai quelque peu mon embardée. Combien de temps, le nez morveux, marchai- je devant moi, au hasard d'un grand chagrin silencieux, et les yeux arrondis d'un enfant perdu? Il reste que l'âge que j'avais du petit gars de huit ans dut prendre rapidement le dessus, puisque j'entends encore un grand cri de détresse. Mais oui, c'est moi qui avais poussé cette grande clameur d'enfant perdu <>. À tous les passants qui me demandaient mon âge, mon nom ou mon adresse, le nom de ma rue d'enfant perdu, je ne savais que répondre: -Les pompiers, monsieur, les pompiers, madame... Et les pleurs m'inondaient comme un visage qui se fait passer au jet d'un boyau d'incendie. En définitive, j'oublie quelque peu si le sergent de ville qui se dressa devant moi portait un casque blanc, lui aussi, comme les pompiers, mais je sais très bien qu'il n'était pas pompier. C'est un bâton qu'il portait dans sa ceinture, et non une hache de pompier. De plus ses gants qu'il enleva pour inscrire <> dans son calepin étaient blancs. À ce moment, j'ignorais si les pompiers portaient des gants de peau blanche. De toute façon, les pompiers de mon enfance s'accompagnent toujours de sonnerie d'alarme. Ce <> ne pouvait rien avoir des attributs d'un pompier. Dans le cas contraire, vous savez bien que jamais je n'aurais osé pleurer devant un pompier. À huit ans, on peut encore avoir du discernement et reconnaître un constable d'un pompier. Au vrai je ne sais plus s'il était pompier. C'est au moment où le sergent de ville allait m'enlever dans ses bras pour me conduire à quelque poste de police, pour simples fins d'identification, qu'une voix quelque peu nerveuse demanda: -Vous ne voyez donc pas que ce petit jeune homme est devant chez lui, tout simplement? Au lieu de l'entourer comme un malfaiteur, donnez- lui donc de l'air et il reconnaîtra la porte de sa maison. Ma mère avait mis du temps à me reconnaître parmi ce petit groupe surmonté par un casque blanc de sergent de ville, mais, lorsqu'en définitive elle vint vers moi, je ne perdis pas de temps à me reconnaître tout simplement devant chez moi. -Rentre à la maison, petit braillard, avant que je te donne la fessée. Je ne répliquai pas, mais avouez que c'était humiliant de se perdre en route pour un si beau feu, et de revenir devant chez soi sans reconnaître son propre perron de maison, et de se demander si le sergent de ville, qui menaçait de <>, n'eût pu se faire passer pour un simple pompier, admettant que je n'aurais pas aperçu son bâton dans sa ceinture. C'est à partir de ce moment, à mes huit ans, que je renonçai à embrasser la carrière de pompier. Comment m'en auriez-vous cru digne, par la suite? Recette De Civet De Lièvre Qui Convient à Un Ragoût De Chat. La passion, que portait autrefois Joë Folcu à la race féline, mettait ses clients en mauvaise posture contre eux-mêmes et contre le succès de son tabac parmi les Saintoursois. Joë Folcu aimait à ce point les chats que sa boutique de marchand de tabac en feuilles en abritait au moins une vingtaine. À la brunante, avant que le fanal s'allumât au-dessus de la caisse, le client prenait le risque de mettre le pied sur une queue ou une patte. Chaque fois, de deux choses l'une. Ou le client recevait un coup de griffe sur une jambe de pantalon, ou un miaulement désespéré mettait son coeur en émoi. Quant au succès dont jouissait le tabac de Joë Folcu dans Saint-Ours, on comprend qu'il pouvait être compromis. -Avec un si grand nombre de chats dans sa boutique et son <>, déclaraient quelques bons fumeurs, on finira par croire que Joë nous offre de la crotte de chat en guise de quesnel. Vraisemblablement, la passion de Joë Folcu pour les chats n'était en somme qu'une passion pure et simple de vieille fille. L'accueil accordé à tous les chats errants de la paroisse n'était sûrement pas justifié par un désir bien arrêté de combattre une quelconque invasion chez lui par la race des rongeurs. -Jamais, dira encore quelque bon fumeur, un rat ne s'est introduit dans un ballot de tabac, comme il eût fait dans une meule de fromage. Le rat n'aime pas le tabac, comme il préfère le fromage. Jamais, avec du jus de chique, vous n'attirerez un rat vers une trappe. Si le rat n'est pas fumeur, comme certains chiens savants de cirque, il n'est pas non plus chiqueur, n'en déplaise à la qualité dont se prévaut Joë Folcu pour son tabac en <>. Bien que le chat exprime un sentiment de solitude, le grand bavard qu'est Joë Folcu devait aimer quelquefois passer certaines heures en compagnie des chats. Il a toujours soutenu que le nombre des chats, dans son entourage, ne détruisait nullement son impression d'une vie quelque peu tour d'ivoire. Une vieille fille, disait-il, pour justifier le nombre de ses chats, adore généralement l'isolement, ce qui ne la retient jamais de passer des heures derrière des persiennes, l'oeil rivé sur la foule des places publiques. -Un chat, c'est pareil, n'est-ce pas! Quel qu'en soit le nombre, cet animal n'en vit pas moins seul et se cachera toujours <>. Pauvre Joë Folcu... Ce qu'il aimait <> ses chats... Je le revois encore, le soir, dans son arrière-boutique, en méditation parmi ses chats. Qu'ils fissent la sieste sur ses épaules, et sur ses genoux... qu'ils lui aidassent à remplir son fauteuil... ou qu'ils se juchassent énigmatiquement sur le globe des fleurs de cire, ou sur les abat-jour des lampes au rancart, toujours le silence était diabolique dans l'entourage de cet homme quelquefois si bavard. On a quand même pensé, dans Saint-Ours, que Joë Folcu avait garni sa boutique de chats afin d'éviter aux chiens l'envie de lever la patte sur ses ballots de feuilles, et sur ses étalages, près du trottoir, devant les vitrines. Il reste qu'un jour cette passion pour les chats s'est modifiée chez Joë Folcu d'une façon <> et dans les circonstances que voici. Dégoûté que le tabac du marchand pût un jour s'assimiler, comme goût, ou comme saveur, à celui des chats, et, n'est-ce pas, à celui de leurs <>, un ami de Joë Folcu l'avait invité à partager avec lui, un dimanche midi, un nouveau genre de civet de lièvre. Après que son hôte s'en fût pourléché les lèvres, l'ami en question lui avait appris, sans précaution oratoire, que la portion de civet qu'il venait ainsi de manger n'était rien autre qu'un ragoût de chat, cuisiné avec un art achevé. Joë Folcu s'amusa fort que la famille de son ami, désireuse de le dégoûter lui-même d'un civet de chat, en eût toutefois mangé en sa compagnie. -Puisque vous désiriez, dit-il, me dégoûter de l'amour que je porte à mes chats, comment en serai-je écoeuré plus que vous-même, vous qui venez d'en manger aussi bien que moi, et surtout, vous, mes amis, qui n'avez pas l'excuse d'avoir, comme moi, ignoré la qualité de ce que vous mangiez? Heureux d'avoir été le plus fort, Joë Folcu s'en curait les dents avec satisfaction lorsqu'on lui apprit que seule sa portion avait été préparée au chat, tandis que ses amis s'étaient <> de bon lièvre. Et l'explication suivante lui fut donnée: Dans un chaudron destiné à sa portion, des morceaux de chats bien roulés dans la farine, avaient d'abord été brunis au fond d'une poêle spéciale. À quatre tasses de bouillon, on avait ajouté deux tasses de légumes tranchés, un oignon, une cuillère à table de beurre, du sel et du poivre et un peu de lard salé. Le tout, pendant la cuisson avait été arrosé de vin rouge et sec. Pour donner un goût piquant à ces morceaux de chat, le chaudron avait été largement pourvu de petites brindilles de sapin. Pendant l'énumération de la recette, Joë Folcu ne s'était pas dépourvu de son cure-dents et n'avait nullement éprouvé la moindre nausée. Était-ce par simple vantardise? Peut-être bien, pensait le maitre de céans. Mais Joë Folcu, fort de ses études en chimie, pendant ses années de séminaire, n'avait pas eu recours à un calepin, ni à un crayon pour prendre des notes. Cette recette, on la retrouve encore aujourd'hui dans sa mémoire. Et pour cause, car il s'en est beaucup servi, par la suite. À peine de retour chez lui, le marchand de tabac en feuilles avait abattu le plus jeune de ses chats et l'avait mangé en civet, le lendemain. Deux mois plus tard, sa provision de chats étant épuisée, chacun au village s'empressait de mettre en sac son propre chat, et de le jeter à la rivière, de peur que Joë Folcu s'en emparât pour le manger. ................................ La passion de Joë Folcu pour les chats avait même été culinaire. Où Il Est Démontré Qu'Une Pipée De Tabac Peut Valoir Le Prix D'Un Bac De Passeur. De Saint-Ours à Saint-Roch, sur le Richelieu, les Saintoursois et les Saintoursoises ne disposent pas d'un pont à franchir pour se visiter. Le bac d'un passeur, comme substitut, est à la disposition de ceux qui n'utilisent pas de chaloupe. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouve parmi ceux- là. Disons que le bac n'est rien d'autre qu'un petit morceau de la route qui flotte sur la rivière. Le passeur d'autrefois tirait à bras sur le fil transversal et c'est ainsi que piétons et voitures se détachaient de la rive pour atteindre Saint-Roch ou Saint-Ours, alternativement. Aujourd'hui, le bac, encore tenu par le fil, est mis en mouvement par le moteur d'un yacht amarré à l'un de ses flancs. Or, à l'époque où le passeur traversait le bac à force de bras et de reins, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, haïssait déjà la province de n'avoir pas érigé un pont entre son cher Saint- Ours et le village de Saint-Roch. Comme il devait se rendre souvent à Saint-Roch, dans la concession duquel se trouvait la seule station de chemin de fer desservant ces deux municipalités, il s'était résolu à n'offrir, de son côté, que des substituts en matière de paiement à ceux qui l'engageaient sur la rivière. - Puisqu'on nous offre, disait-il, un simple bac, au lieu d'un pont de monsieur, entre Saint- Ours et Saint-Roch, qui m'empêche, moi, contribuable, d'offrir à la province, en droits de passage, une pipée de tabac, plutôt que les cinq sous traditionnels, et trois pipées pour une voiture, au lieu de vingt-cinq sous? Et Joë Folcu, au milieu de la rivière, sur le bout du bac, au moment de la perception, tirait de grosses touches avant de dire son fait au passeur récalcitrant: -Puisqu'un bac, sur la rivière, vaut bien un pont, qui me démontrera, monsieur du gouvernement, qu'une pipée de tabac de Joë Folcu ne vaille pas aussi bien un prix de passage sur votre bac? Ce genre de raisonnement, et une pipée de tabac, ou une chique, avaient eu raison du passeur qui manquait cette fois-là de tabac. Toutefois, la semaine suivante, Joë Folcu dut payer en matière sonnante. Et c'est ici que le marchand de tabac en feuilles s'était juré de venir à bout du gouvernement. Un matin de rivière houleuse, journée de repos, sans doute, pour le passeur, car le bac était vieux, et les villageois craignaient les <> sur la rivière; un matin de grand vent, et de pluie probable, où la campagne chômait, avec ses routes garnies de poteaux semblables à des râteaux debout sur leur manche, Joë Folcu, appuyé sur une béquille, s'était présenté chez le passeur. Sa jambe gauche était clissée et recouverte de pansements. -Tu vois, mon vieux, que je me suis <> une patte, et que je n'ai pas choisi mon matin. Le <> de Saint-Ours est à Sorel depuis hier et seul un vrai médecin de Saint-Roch peut me <>. N'aie pas peur des courants et de la houle, mon vieux. Tu fais une bonne oeuvre. Et le bac avait quitté la rive par mauvais temps. Fixé au fil transversal, le bac avait embarqué de l'eau, car la vague ne pouvait lui imprimer ni tangage, ni roulis. La traversée avait été dure. En accostant à Saint-Roch, le passeur n'avait osé percevoir le prix de ce passage, bien qu'il eût affaire à Joë Folcu. Il savait que son contrat de passeur, avec le gouvernement, contenait une clause quant aux blessés et aux vagabonds. Ceux- ci, sur refus de payer, devaient tout de même être embarqués. Le passeur se devait, à l'exemple de tout représentant officiel du gouvernement, de se montrer humain à l'égard des malades, et charitable pour les pauvres. Non pas qu'il dût y aller de sa poche, mais le gouvernement exigeait de lui un peu de discernement. -Vous êtes chanceux, Joë Folcu, d'être blessé, car aujourd'hui j'ai du tabac et du meilleur que le vôtre puisque je l'ai acheté à Saint-Roch même. Le marchand de tabac en feuilles, pour une fois, dut faire passer son mal avant ses répliques. Vraiment, le pauvre homme semblait souffrir lorsqu'il s'était engagé, clopin-clopant, dans la côte de Saint-Roch. Et il s'était mis à pleuvoir sur les labours. Vers midi, le temps avait tourné au beau. En une demi-heure, les voitures s'alignaient dans la côte de Saint-Roch et la file était lente à circuler puisque le bac du passeur ne pouvait recevoir que trois attelages par traversée. Les charretiers, tant la pente était raide, devaient bloquer leurs roues au moyen de briques. Le passeur mettait au moins une demi- heure à se rendre à Saint-Ours puis à revenir. À chaque traversée la file n'avançait que de trois voitures. Il fallait bloquer et débloquer les roues. Et le travail ne s'accomplissait pas sans quelques jurons. C'est ici, à la tête de la côte que Joë Folcu avait un jour eu l'idée d'installer une taverne de bière. Ce bar devait s'intituler En attendant le bac. Le sous-titre de l'enseigne devait également faire les éloges du gouvernement: <>. L'idée eût sans doute plu aux charretiers de la région, habitués qu'ils étaient d'attendre, leurs montures en pente, dans la côte de Saint-Roch, mais Joë Folcu avait eu trop d'esprit. Les <> à la caisse électorale du parti étaient intervenus et l'octroi d'un permis de tavernier avait été, comme disait Joë Folcu, lui aussi, bloqué, comme une roue par une brique. Or, au cours de cet après-midi de beau temps revenu, et de circulation suspendue sur les rives de Saint-Roch et de Saint- Ours, le passeur avait oublié l'incident Joë Folcu et de sa jambe en clisse, lorsqu'en accostant à Saint-Roch la côte lui avait semblé soumise à un grand désordre. De partout, on suppliait: -Laissez-le passer, c'est un estropié, et il souffre... Place aux malades... Après quelques échanges de jurons, la file des voitures qui occupait le centre de la route s'était débloquée et, sur un côté de la pente, le passeur avait aperçu quelques jeunes gens appliqués à la manutention d'une petite voiture à bras. Entre les deux roues de bascule, sur le plateau de la charrette, Joë Folcu, étendu sur une paillasse, donnait ses instructions. -Pas trop vite, mes vieux, ma jambe me fait mal. Hé, là! range ta jument! Tu vois pas que j'arrive de chez le docteur? Si t'étais <> comme moué, tu débloquerais plus vite, lambin... Comme le passeur put le comprendre, Joë Folcu retournait à Saint-Ours comme un moribond. À l'arrivée du bac, aucune des voitures, dont c'était le tour de traverser, n'avait osé partager le bac avec un si grand malade. Plusieurs des charretiers avaient même prêté leurs bras pour soulever la voiturette et la paillasse de Joë Folcu afin d'éviter au blessé le cahot de l'embarquement. Le bac avait à peine touché la rive de Saint- Ours que le marchand de tabac en feuilles, debout <>, procédait lui-même, en un tour de main, au débarquement de sa paillasse roulante. Sur la grève, comme s'il eût été dément, il avait, d'un coup de son canif, éventré sa paillasse, et c'est à ce moment que le truc fut éventé. La paillasse ne renfermait pas de la paille, mais bien d'innombrables feuilles de tabac, la valeur exacte d'un ballot que le <> avait lui-même, dans Saint-Roch, transporté de la station de chemin de fer. Le matin même, en clissant sa jambe, Joë Folcu savait qu'une livraison de tabac, pour la saison, l'attendait à la station. -Si t'as du tabac, aujourd'hui, hurla le marchand au premier tournant de la route, j'en ai plus que toué. Et comme Joë Folcu achevait, derrière sa charrette, la montée de la côte, à Saint-Ours, de grosses bouffées de son meilleur tabac flottaient le long de la pente qui conduit au bac du passeur. Le plus efficace des moyens pour assurer la guérison du hoquet Lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s'engagea d'un pas ferme sur le trottoir, entre la beurrerie et la croix des chemins, qui aurait pu imaginer qu'une secousse eût contrarié, brusquement, sa belle désinvolture de promeneur en manches de chemise jusqu'à rejeter, hors son gilet, crayon et stylo, peigne d'urgence, et montre, par chance, maintenue à bout de chaîne? De l'avis de plusieurs témoins qui assistèrent aux premiers symptômes de cette calamité, Joë Folcu venait à peine de mettre ordre à son gilet, et de rentrer sa montre, que son abdomen et son thorax subissaient une autre contraction. Cette fois, il eût bien poussé un juron, mais un bruit rauque, venu d'une vibration de ses cordes vocales, l'en avait empêché. Et le malheureux dut encore ramasser crayons et stylo; remettre en place montre d'or et le peigne dans son étui. Le marchand de tabac en feuilles avait-il éternué? On sait que personne n'est à l'abri d'un éternuement au-dessus d'un bol à soupe, même si le chatouillement se produit à la table d'honneur d'un banquet paroissial. Pourtant, Joë Folcu n'avait pas eu recours à un mouchoir, et son nez était propre. Or, comme il atteignait enfin sa boutique, sa <> portait des traces de cendre. D'autres contractions spasmodiques, en route, avaient secoué sa pipe, et, chaque fois, avant qu'il eût desserré les dents et empoigné son brûlot en écume de mer. Joë Folcu venait d'attraper le hoquet du fumeur. Le hoquet du fumeur... Voilà qui est assez compromettant pour un marchand de tabac en feuilles. Et puisque tous les <> de Saint-Ours prenaient leur provision de tabac chez Joë Folcu, le mal allait-il devenir épidémique? Drôle de coïncidence, à peine le malade venait-il d'entrer chez lui que son chien, gueule ouverte et la queue entre les jambes, se projetait de la porte d'avant sur le trottoir. Mais non! Ce n'était pas le hoquet! Il avait avalé de travers un os de poulet! Il reste que Joë Folcu devait hâter sa propre guérison. L'an dernier, la deuxième estimation de la récolte commerciale du tabac au Canada était placée à 60 296 100 livres sur 67 930 acres, comparativement à 107 703 400 livres sur 92 300 acres l'année précédente. Cela ne représentait-il pas une diminution de 44 pour cent pour la production et de 26.4 pour la plantation? Si le hoquet du fumeur était propagé par les marchands du détail, Joë Folcu n'allait-il pas assumer des responsabilités quant à une autre décroissance, dès cette année, dans l'industrie du tabac? Les amis de Joë Folcu, de peur d'être atteints à leur tour d'un commencement d'intoxication par le tabac, n'ignoraient pas que le hoquet se guérit par un brusque changement du rythme de la respiration. En d'autres termes, il fallait que le marchand éprouvât une surprise, si l'on voulait que cessât le hoquet chez lui et la menace du hoquet chez les autres fumeurs de la paroisse. Mais comment prendre Joë Folcu en défaut d'attention, lui, l'homme sans distraction, l'homme qui prévoit tout et qui devine les intentions les plus secrètes, même celles des animaux? Un jour qu'il hoquetait à fendre son comptoir, et que le serin, dans sa cage, bégayait ses modulations avec ironie, un voisin s'était approché avec une nouvelle méthode pour guérir le marchand. - Place tes mains ensemble, avait-il proposé; joins-les, sans te mettre en prières, et que ton petit doigt touche bien ton pouce. Alors, arrête d'un coup sec ta respiration et regarde le plafond. Joë Folcu venait à peine de se conformer à la suggestion qu'il reçut une bonne gifle au visage. Mais au même instant, le pauvre voisin y était allé de ses deux dents artificielles d'avant. La surprise à changer le rythme respiratoire, c'est le guérisseur qui l'avait éprouvée. En homme avisé, Joë Folcu est homme à s'attendre à toutes les éventualités puis à y répondre, même du poing. Au bout d'une semaine, comme les recettes baissaient chez le malade, et que les plus grands fumeurs surveillaient leur prononciation, vu la crainte qu'ils avaient de bégayer, Joë Folcu, dans un essai de guérison, et afin aussi d'inoculer ses meilleurs clients, avait imaginé de tremper quelques-unes de ses tablettes de chique dans un bocal de chloroforme. Le sirop contre le rhume, s'était-il dit, n'est-il pas à base de chloroforme pour engourdir les cordes vocales? Après quatre jours d'un tel traitement, il appert que plusieurs clients étaient trouvés endormis dans les granges et les appentis, la mâchoire pendante, trop abrutis pour mastiquer. On sait, n'est-ce pas, qu'un chiqueur s'habitue à chiquer pendant le sommeil. Pour l'instant, Joë Folcu, au dixième jour de sa maladie, hoquetait en dormant. Et ses nuits étaient sans rêve. Toutes les tentatives de surprise furent en somme essayées. -Ton chien vient de mourir, annonçait l'un. -C'est toi qui l'as tué, répondait-il, incontinent, et tu as bien fait, car mon chien souffrait du goitre. Tu lui as rendu un service, et à moi de même. -Le prix du tabac a baissé. -T'en fais pas, puisque tu paieras le même prix au détail. -Les journaux disent qu'après douze jours de hoquet, c'est la mort. -C'est moi qui ai écrit cet article dans le paroissien du village. Et c'est après cette succession de faillites que Joë Folcu en avait appelé, par le courrier, à des remèdes <> d'un pays étranger, et à leurs régimes <>. Avant qu'il eût garni ses tablettes de fioles, le marchand, qui n'ignorait rien du négoce, avait lu dans le formulaire: <> Joë Folcu s'était donc guéri par une méthode <> et dont voici la formule. Confiant qu'il était dans le procédé des médicaments et d'une guérison assurée en trois jours, le lendemain du quatrième jour, constatant qu'il hoquetait encore de plus belle, et que ses crayons ne tenaient toujours pas en place, dans les poches de son gilet, Joë Folcu, mis en colère qu'il se fût abusé, en somme, sur sa propre crédulité, lui, le plus averti des hommes, n'avait- il pas éprouvé la surprise de sa vie, et de quoi modifier le rythme de sa respiration. Et c'est au moment même où il signait sa lettre de recouvrement de fonds que cessèrent pour toujours la <>. Il L'Avait Dans La Peau, Car Elle Etait Indélébile. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne manquait pas, chaque fois qu'il rencontrait Edmond Larivière, d'entrouvrir sa chemise et de bomber le torse. Même l'hiver ne l'empêchait pas de <>, tant il était heureux de rappeler à son rival qu'il portait, en tatouage sur sa poitrine, un portrait bien <> de madame Larivière, son épouse. Joë Folcu avait courtisé la petite Aline, aujourd'hui madame Larivière, bien avant que Larivière eût songé à demander sa main. Le tatouage faisait chez lui foi d'un sentiment rétroactif dont il se prévalait, en éconduit, à cette époque. Habituellement, une jeune fille <>, comme disait Joë Folcu, exige de son galant, aussi <>, un échange des cadeaux offerts mutuellement au cours des fréquentations. Tous les tricots, préparés avec amour, et dextérité, Joë Folcu les avait retournés, quelque peu défraîchis, mais se tenant encore. Le bracelet- montre et les nécessaires de toilette, Aline de même les avait remis, quelque peu usagés, à son promis. Mais comment voulez-vous que Joë Folcu pût se départir du <> de sa <> imprimé dans sa chair à l'encre indélébile et à coups d'aiguilles? N'était-ce pas avec le consentement d'Aline que Joë avait gravé cette figure sur son coeur? -Si t'es pas contente, viens me le voler, avait- il en dernier ressort suggéré. De son côté, la petite Aline avait préféré le lui laisser comme un talisman. N'est-il pas vrai que les esclaves, autrefois, portaient sur leur corps le nom de leur maître? Mais il était advenu que ce tatouage, Joë Folcu le portait à la grande honte aujourd'hui de son rival. Dans la taverne, par exemple, dès que Larivière se trouvait bien en vue, Joë ne soulevait jamais son verre sans ouvrir sa chemise. -Veux-tu une gorgée, ma petite Aline de mon coeur? disait-il. Et chaque fois le verre s'arrêtait pour un instant aux lèvres du tatouage. Sur le trottoir, en présence de l'autre, l'amoureux éconduit répétait toujours la formule: -Salue donc, vieux coq... Tu n'vois donc pas que ton épouse m'accompagne? Et l'autre ne savait que passer sans mot dire, car les muscles du marchand de tabac en feuilles l'impressionnaient. On se rappelle d'un Joë Folcu offrant même au portrait de sa blonde une <> de sa chique. C'est pourquoi sa poitrine porte encore de nos jours une tache de tabac à la hauteur des pectoraux. D'autres fois, le tatoué s'émouvait. De même que chez les Thraces, ce dessin constituait une distinction honorifique destinée à marquer un rang de vieille noblesse, ce symbole ne rappelait- il pas une époque où il avait aimé? Les marins au repos ne portent-ils pas une ancre tatouée sur l'avant-bras; les militaires, deux carabines en croix; certains vieillards, l'année de leur naissance? Pour un Joë Folcu enclin à la sentimentalité, pourquoi cette encre indélébile n'aurait-elle pas été le symbole d'une époque de bonheur? Quelquefois ce tatouage donnait à son coeur de singulières pulsations. On eût dit des incisions dont la cicatrice formait saillie. Mais, le plus souvent, cette figure de jeune fille lui suggérait des propos malicieux à l'égard de celle dont il était fier. Que de bons mots, en société, cachent une douleur indélébile! Le mariage d'Aline et d'Edmond Larivière n'avait sûrement pas rajeuni l'épouse. Et Joë Folcu s'en réjouissait. -Regardez-moi ça, comme elle a vieilli, la petite Aline, s'était-il un jour écrié, comme madame Larivière passait devant son échoppe de marchand de tabac en feuilles. Si vous désirez voir ce qu'en a fait Larivière, vous n'avez qu'à regarder ma poitrine. Et, cette fois encore, les boutons de sa chemise avaient sauté. -Ici, ses joues sont peut-être crasseuses, mais chez elle jamais un coup de serviette n'abolira le temps. Sous ma chemise, les femmes n'ont pas besoin de fard. Mais je peux les faire rougir de bonheur et leurs joues se rajeunir chaque fois que le sang afflue lorsque je bombe ma poitrine. Mais Edmond Larivière n'avait pas encore dit son dernier mot. Un soir que Joë Folcu avait ingurgité plus de bière, à la taverne, qu'il n'avait chiqué de son meilleur tabac, Edmond Larivière, à la surprise générale, s'en était approché. - Mon vieux Joë, lui avait-il soufflé à l'oreille, tu n'sais pas comme j'aimerais à revoir Aline au moment où elle était jeune. Jamais elle n'a été photographiée. Si tu veux me la laisser voir, j'te paye la <> toute la nuit... En d'autres circonstances, Joë Folcu n'aurait pas été dupe. Mais il avait eu soif et la taverne ne fermait-elle pas à minuit? Comme la <>, en somme, devait être offerte chez Edmond Larivière, l'occasion était excellente pour Joë Folcu de se trouver dans le voisinage de la petite Aline. Ce soir-là, le marchand de tabac était porté à la sentimentalité. Joë Folcu ne s'est pas souvenu du détail de cette beuverie. Il avait sûrement dormi chez Larivière puisqu'il s'était éveillé sur une chaise de sa galerie. Sa poitrine était bien quelque peu douloureuse, mais pas autant que son cuir chevelu. Rien d'étonnant pour un homme qui a beaucoup bu, et dont la poitrine avait été sûrement le point de mire chez un hôte risible. Ce qu'il avait dû en faire des mots d'esprit en présence de madame Edmond Larivière. Joë Folcu avait la bouche épaisse, comme il était revenu chez lui. -C'est encore pour toi, ma petite Aline, eût-il le courage de se dire, que je me suis saoulé. Vas- tu m'en faire des reproches? Et c'est alors qu'il avait entrouvert de nouveau sa chemise. Du coup, le marchand de tabac en feuilles s'était dessaoulé. Son propre <> avait été substitué à celui de la jeune fille, et c'est en présence d'un Joë Folcu, les yeux clos, et reposant entre deux cierges mortuaires, qu'il s'était trouvé. Armé d'une seringue et d'une encre indélébile, Edmond Larivière, ou peut-être bien madame Edmond Larivière, elle-même, avait complété son tatouage. Les beaux yeux d'Aline, une lourde paupière, en tout semblable à celles de Joë Folcu, les recouvrait; le nez épaté de la jeune fille n'était plus qu'un nez allongé; le menton recouvert d'une barbe rousse où le jus de chique ne laisse pas de trace. Devant son miroir de chambre et à l'aide d'un miroir de poche, afin de reconstituer les lettres renversées par le premier mirage, Joë Folcu avait pu lire enfin l'inscription suivante: <> (Cela se passait à l'époque où les tatouages étaient ineffaçables.) Une Messe Votive Parmi Les Arbres. Sur la place d'Armes, rond-point d'activité bruyante, où le bavardage des affaires l'emporte sur la manoeuvre plutôt rare des troupes, Notre- Dame de Montréal nous offre par contraste un silence qui appartient à la piété et aux sous-bois des forêts archaïques de Ville-Marie. Enfermée dans la pierre, la nef du temple historique est entièrement de bois. Les colonnes, la voûte, les transepts, les cartouches et les solives symbolisent le culte des arbres. Ici, l'on prie Dieu dans une forêt transplantée, dans la durée du bois sec, et que la prospérité d'une métropole vénère encore du même amour qu'elle porte au règne végétal des arbres centenaires du mont Royal. Montréal aime encore ses arbres qui se <> de la montagne par toutes ses rues. Entre les toits de gravier, le feuillage automnal est étale et des érables qui poussent encore dans les trottoirs de certaines rues, luttent contre le temps et rappellent l'opiniâtreté des colons. Sur la place d'Armes, le bruit des pas sur la pierre ne trouble point le silence pieux des arbres dans le vaisseau de Notre-Dame. Ils rappellent une époque où leur empire dominait, et le sous- bois de Notre-Dame ne garde pas aujourd'hui l'écho des sirènes maritimes, des sonneries commerciales dans la brume et le vrombissement des aéroports. Ici, à l'orée de la place d'Armes, les bois auparavant durcis par des séjours dans l'eau des lacs, et plus tard dorés par la piété qu'ils symbolisent, ne sauraient céder à l'histoire. La sève des musées les avive mieux que les veines de la montagne et le sol entassé entre des pierres aussi vieilles que le monde. Un jour de pluie, la procure des Messieurs de Saint-Sulpice dut écouter la longue histoire d'un ancien garde forestier. À ses pommettes saillantes, au teint de sa peau, et à ses yeux de Mongol, le vieillard devait être métis. Depuis que le garde forestier avait subi le sort du déboisement infligé par les compagnies de pulpe sur la Côte Nord, l'homme des bois n'habitait plus sa tour de garde-feu dominant les forêts. Et il s'ennuyait des bois, comme un pêcheur, à la retraite, des abords de la mer. Par désoeuvrement, le garde forestier s'était déjà retiré pour une demi-heure dans la nef de Notre-Dame. Le procureur de Saint-Sulpice n'avait pu se désintéresser des impressions du vieillard. Pour l'homme des villes, le silence de Notre- Dame est constitué par l'absence de tout bruit. Pour l'oreille d'un homme des forêts, et surtout un métis de la Côte Nord, ce silence met en relief tous les craquements du bois sec des forêts automnales. Pour l'homme des bois en prière devant ses souvenirs, la nef de cette église porte la rumeur des pétillements d'une forêt. Comme les vieux meubles qui grincent aux heures de changements de température, aux deux crépuscules de chaque journée, et à l'approche de chacune des saisons, les transepts, les poutres et les colonnes de bois dans ce temple étaient soumis à la destinée du bois sec. Habitué à vivre seul, dans une tour de garde- feu, au-dessus des domaines forestiers, le vieillard en chômage avait retrouvé avec émotion toutes les sonorités des poutres de bois jouant dans leurs emboîtements. Les pétillements d'innombrables lampions ne pouvaient se comparer aux craquements vitaux de cette vieille structure sous ses ors et ses vernis. Jamais, expliqua le garde forestier, un Indien de pure race ne saurait à mon insu marcher en forêt sur le bois mort. Le visiteur de la procure, qui demandait à ces Messieurs de Saint-Sulpice qu'on l'admît comme gardien de nuit dans le temple de Notre-Dame, a même soutenu qu'il pouvait identifier la qualité et l'âge des pièces de bois à leurs seuls craquements. Maintenant qu'il avait assisté à la symphonie des bruits dans l'église, comment, expliqua-t-il, pouvait-on le renvoyer sans se rendre à son désir? Et la procure de Saint- Sulpice n'avait pu refuser. Puis la guerre était venue. Des centaines de troupes avaient marqué le pas sur la place d'Armes sans jamais troubler les silences de Notre-Dame de Montréal. La nef de bois ne vibra nullement sous le hurlement des vaisseaux portant des armes et des céréales à l'Empire. Dans le ciel, des essaims d'avions n'eurent pas d'écho dans les transepts de l'église. Mais le jour devait venir où la foi d'un peuple dut s'en rapporter à la prière collective. Et c'est ainsi que Notre-Dame avait été choisie pour une messe votive aux intentions de la Gloire et de la Paix. Ce jour fut grandiose pour Notre-Dame de Montréal. Toutes les paroisses du pays s'étaient réunies dans une même prière, avec les mêmes intentions. Les forces spirituelles, en vue des ressources matérielles, on les avait invoquées parmi les arbres symboliques de la forêt pieuse. Pour mériter cette Paix, ne fallait-il pas mettre en oeuvre jusqu'aux grandes forêts synthétisées de la nature? Dans ces forêts du Canada, sanctifiées par nos martyrs, il était convenable qu'on les choisît pour l'offrande à Dieu de notre amour collectif. Pendant la cérémonie, dans un coin du jubé, le garde forestier était fier que sa forêt de symboles s'associât à la prière unanime d'une époque. Toujours homme des bois, le métis, comme un sauvage, s'intéressait davantage aux manifestations de la température sur les bois secs de son domaine. Des milliers de cierges avaient apporté dans le sous- bois les éclats d'un crépuscule. Un soleil à ras du sol entrait par le choeur de l'église et tous ses bois dorés en étaient inondés. Sous la chaleur du troupeau humain, entre les éclats musicaux de l'orgue et les silences entre les prières votives, le garde forestier avait aimé percevoir une autre symphonie, celle des bois qu'un changement de température avait dilatés. Par la rosace du temple, à l'opposé du choeur, des poussières lumineuses dansaient, immatérielles, dans le soleil d'un grand jour. Et c'est alors que des craquements étrangers à ceux du bois sec avaient mis l'homme des bois en panique. Propulsés par les quelques silences de la cérémonie, le garde forestier avait entendu, venant de la voûte, toute une série de pétillements à lui seul perceptibles. Le métis, garde-feu des forêts, n'avait pu se méprendre sur la signification de ces nouveaux bruits. Et sans donner l'alerte, il s'était glissé, sur du bois mort, et sans bruit, comme un Indien, (sans bruit pour l'homme des villes) vers un foyer tout récent d'incendie, sous les combles, entre la voûte et le toit du temple. Sans aération, un commencement d'incendie avait couvé sur une poutre craquelée de vieillesse. À ce moment du récit, j'entends encore Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, m'interrompant, comme il en a la grossière habitude. -Il faudra toujours un homme des bois pour sauver la civilisation. Quelques Elections Volées Honnêtement. Mon Dieu qu'il faisait chaud, qu'il faisait chaud... Le soir était à l'orage. Dans les parterres, la <> se tenait debout. Le ciel bas, on l'eût comparé à une couverture de laine sur un matelas de malade bien bordé. Les peaux étaient moites. Accablé, il fallait marcher le dos voûté comme sous les combles. Mon Dieu qu'il faisait chaud, qu'il faisait donc chaud... Sur la galerie du marchand de tabac en feuilles, où Joë Folcu discourait d'élections et des rôles qu'il y avait joués, on ne fumait que pour chasser les moustiques. En fait, on ne fumait que sur commande. Et Joë Folcu évoquait des souvenirs comme s'il eût désiré faire du vent ou s'éventer. La brise ne se levait tout de même pas, ni l'orage n'éclatait. <>. <>, vous n'avez pas besoin de cracher de côté, ni de vous chausser, tous les matins, du pied gauche le premier, afin d'éviter, pour la vie, le mal aux dents. <> Mon Dieu qu'il faisait chaud, qu'il faisait chaud... La cigale allait-elle, dans Saint-Ours, chanter en pleine nuit? En tout cas, malgré la <> des feux à l'étouffée, les maringouins, silencieusement, se posaient sur nombre de pieds nus. Sur la galerie du marchand de tabac en feuilles, Joë Folcu n'était sûrement pas applaudi, mais on se giflait soi-même bruyamment, et c'était tout comme... Mon Dieu qu'il faisait chaud, qu'il faisait donc chaud... <>? Je ne remonte pas à l'époque où le Richelieu, comme on dit, coulait en remontant, mais, cette fois-ci, la lutte était chaude à Saint-Ours. <>. <> ne devait fermer qu'à six heures et dix votes, seulement, se trouvaient enregistrés sur ma liste, vers cinq heures. Les quinze autres attendaient que leurs travaux des champs fussent achevés pour se diriger vers le <> et accomplir leur devoir de bons citoyens. Vous voyez qu'on n'était pas pressé ni payé pour donner son vote. <> et qu'ils aimaient à voter en groupe, l'un après l'autre, naturellement. C'était leur façon d'emporter le morceau, pour le cas où la lutte eût été chaude. Dans le deuxième rang, derrière les concessions, on les surnommait les quinze <>. <> s'écrier, comme ils mettaient le pied sur le seuil du bureau: <> <>? Ils avaient voté <>, et c'est tout. <>, voilà bien qui eût changé mon attitude de sous-officier-rapporteur. <>, mais bien le damné <> du premier groupe des dix, qui venait de changer, derrière l'écran le crayon officiel par un crayon à mine rouge. <> du premier groupe des dix <>. Le crayon à mine rouge n'avait été utilisé que par les quinze <> suivants. <> inscrits par ordre, j'aurais bien pu identifier le nom du damné <>, le dixième, qui avait changé le crayon du vote, et sauver ainsi ma réputation. Mais la loi me montrait du doigt, dans cette affaire scandaleuse. C'est à moi que revenait le blâme de n'avoir pas surveillé le bon ordre dans le <>. Voulait-on que je surveillasse, entre chaque vote donné, la qualité et l'identité du crayon officiel? <> dans la paroisse?>> Mon Dieu qu'il faisait chaud, qu'il faisait chaud... C'est à ce moment du récit que le ciel se déchira sur Saint-Ours. Il était temps. Les feux de boucane se mouraient dans tous les parterres. On était trop accablé, sur les galeries, et sur le seuil des maisons, pour les entretenir. Chacun avait préféré le régime des gifles contre les moustiques. Et lorsque les premières gouttes de pluie tombèrent sur les feuilles et sur les toits de tôle, on ne pouvait distinguer, dans l'ombre de certaines galeries, le claquement des gifles de celui de la première ondée. Il ne faut pas dire que Joë Folcu confondit cette rumeur avec celle d'un applaudissement. Peut-être eût-il cru à une ovation, si le premier éclair de l'orage ne lui avait pas démontré qu'il était tout simplement seul sur la galerie!... Tout son auditoire, subrepticement, un à un, s'était éclipsé avant que l'orage éclatât. C'est d'ailleurs l'explication que le marchand de tabac en feuilles s'était donnée. Pauvre Joë Folcu!... Dans la chaleur de son récit, et désireux qu'il était de se disculper, ignorait-il que les dix <> de son récit se trouvaient précisément les mêmes qui constituaient, sur sa galerie, l'auditoire de cette soirée où le temps était à l'orage? Le Chien N'Aurait Qu'Une Intelligence Qui S'Ignore. Le chien, surnommé Ta Gueule, de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n'était sûrement pas aussi intelligent que son maître, mais il en avait l'air. N'est-ce pas tout comme?... Né tout blanc, de la race des <>, le chien Ta Gueule tire aujourd'hui sur le brun. Cette transformation lui est venue des nombreux services rendus à son maître. Dans l'échoppe du marchand de tabac en feuilles, chaque fois qu'un nouveau client s'essayait à un nouveau tabac, Ta Gueule avait pour mission de lui apporter un crachoir. Joë Folcu avait confiance dans ses variétés de tabac, mais il n'en redoutait pas moins les réactions du nouveau client. Puisque le chien était affecté au service des crachoirs, qu'il transportait le plus souvent à gueule, il n'est donc pas étonnant que Ta Gueule ait changé de couleur. Précédemment, nous avons dit que Ta Gueule avait l'air de son maître. Certains observateurs, parmi surtout les ennemis personnels du marchand de tabac en feuilles, soutiennent dans Saint-Ours que Joë Folcu ressemble plutôt à son chien que celui-ci à son maître. Afin de résoudre, ou d'apprécier tout simplement, ces dissemblances d'opinions, il faut remonter aux problèmes de la psychanalyse, à celui du subconscient, section de l'impressionnabilité. Des parents, dit-on, qui adoptent un nouveau- né, peuvent se prévaloir qu'en une dizaine d'années ce fils adoptif finira <> par leur ressembler en tout point. Cette transformation est attribuable à l'impressionnabilité subconsciente du sujet. L'enfant observe ses parents adoptifs, et surtout leurs tics respectifs, leurs faux gestes, etc. C'est donc ainsi que par imitation instinctive le petit <> l'harmonie des lignes faciales de ses parents légaux. N'est-il pas admisssible que l'enfant, plus impressionnable que ses père et mère, puisse être victime de leurs beautés ou de leurs défauts? Encore par impressionnabilité, et par <>, ou par choix instinctifs, on verra bientôt la fille ressembler à son père et le fils, à sa mère. Mais comment vouliez-vous que Ta Gueule, par impressionnabilité, ressemblât au marchand de tabac en feuilles puisque Joë Folcu était plus impressionné par son chien que celui-ci ne le fût de son maître? Pour nous mettre d'accord avec les ennemis de Joë Folcu, mais sans toutefois endosser leurs querelles, nous admettrons que le marchand de tabac, pris de colère, ne se <> pas les oreilles à la façon de Ta Gueule, mais qu'il s'inclinait la tête à l'inverse afin que son menton pointât de l'avant comme un museau de chien. En d'autres termes, Joë Folcu, contrarié, <> sa tête, et flairait le vent. Par ailleurs, il écoutait <>, le chef penché vers l'épaule. Quand il riait, sa mâchoire inférieure pendait comme celle d'un chien assoiffé. C'est à ce faux geste que l'on attribue ses bavures de chique sur ses chemises. Nous ne dirons pas, avec les Saintoursoises opposées <<à la lente intoxication de la nicotine>>, que Joë Folcu, impressionné par les finesses de son chien, se couche pour dormir, le menton entre les poings, ni ne dort que d'une oreille, ou dispose d'une humeur en tout semblable à celle d'un dogue sous le perron d'une maison inhabitée. Toutefois, le marchand de tabac en feuilles n'en marche pas moins légèrement de côté comme un chien de race; jamais ne ronfle s'il se couche de profil, et repose à ras du lit sans oreiller. Sans porter préjudice à Joë Folcu, nous admettrons qu'il a droit de croire à l'intelligence de Ta Gueule, sinon de condescendre à l'imiter en tout. Le chien, dira-t-il, est l'intelligence même puisqu'il se passe de la raison. Son instinct ne le trompe jamais et cette disposition à ne pas commettre d'erreurs, dans les cas ordinaires des choses, démontre chez cet animal un point de perfection acquis par l'expérience de ses ancêtres. Que Ta Gueule éprouve la faim, son flair le porte vers la nourriture sans qu'il ait à mendier. Lorsqu'il fait le beau, près d'une table bien garnie, c'est uniquement par gourmandise. Joë Folcu ne croit pas à la génération spontanée. Tout nous vient d'une amélioration acquise. Ainsi, les chiens n'ont pas toujours été guidés par l'instinct. Les ancêtres souvent se sont trompés. Les coups de bottes au derrière les ont peu à peu conduits à l'infaillibilité. Le chien ne cligne pas de l'oeil pour mieux distinguer. Il sait marcher sans bruit sur le bois mort des sous-bois. Il voit dans la nuit, etc. Selon le marchand de tabac en feuilles, les hommes sont à une époque de transition et ils ont tout à gagner de s'en tenir aux gestes toujours appropriés des animaux. Ceux-ci n'évoluent pas. Leur instinct chez eux remplace l'intelligence des hommes qui n'est en somme qu'un moyen d'étude. Le chien n'a pas à étudier. Il sait tout en naissant et il se passe de sa mère et se rit des bonnes et des instituteurs. Il enseigne la chasse à son maître et à oublier les coups non justifiés qu'on lui distribue. Seule la douleur physique le préoccupe jusqu'aux cris et aux larmes. Jamais un chien n'éprouvera de spleen et de vague à l'âme, ou <> de trouble au coeur. Or, si l'intelligence de Ta Gueule résidait dans le fait qu'il n'en eût point, ou qu'il fût tout simplement bête, il arriva qu'un jour le chien se conduisît conformément à la raison et qu'il se soumît à un ensemble d'éléments de valeurs nouvelles. Ta Gueule ayant subitement raisonné, Joë Folcu s'est efforcé à ne plus s'en servir de modèle. À partir de ce moment, le marchand de tabac en feuilles se refusa à lui ressembler. Est-ce à dire, maintenant, que Ta Gueule finira par ressembler à son maître? Voici dans quelles circonstances Ta Gueule, écoeuré probablement d'agir suivant l'instinct, se soumit à un raisonnement. Un soir de pluie et de rut pour Ta Gueule, le marchand de tabac en feuilles s'était refusé à le libérer pour la nuit. Ta Gueule avait en vain gueulé pour que son maître lui ouvrît la porte. Rien à faire. La maison s'était refermée sur ses instincts et toujours Joë Folcu s'objectait à ses désirs de liberté provisoire. Le chien dut sans doute ressentir toute cette obstination puisqu'il avait, pour une bonne demi- heure, renoncé à ses envies d'escapades. C'est alors qu'il s'était couché sous la table de la cuisine, aux pieds de son maître. Joë Folcu admirait le <> de son chien lorsque celui-ci, d'un bond imprévu, s'était élancé vers la porte. Loin de gueuler, comme il en avait l'habitude chaque fois qu'un client ou qu'un ami se présentait de nuit chez Joë Folcu, le chien, son museau appuyé contre la porte, s'était contenté de pousser de sourds grognements. Ses yeux étaient de feu. Lentement, d'une patte <>, il râclait le plancher du vestibule. Il ne pouvait y avoir d'erreur quant aux dispositions de Ta Gueule. Le chien par son flair venait d'identifier la présence d'un malfaiteur sur la galerie ou dans le parterre du marchand de tabac en feuilles. La porte à peine entrouverte, le chien en avait profité pour prendre le large. -L'animal, de conclure Joë Folcu, il avait abusé de ma crédibilité et de ma bravoure. N'y avait-il pas ici toutes les données d'un raisonnement? Joë Folcu, dès cet instant, se détacha de son chien. <> Jamais, au manoir de Saint-Ours, les ancêtres de ma famille ne sont descendus de leurs cadres. Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ces ancêtres appartiennent à l'histoire et au peintre en bâtiments, si on ne l'a point rémunéré de son travail artistique. Toujours d'après Joë Folcu, ces ancêtres appartiennent encore à leur époque où les sabres tenaient lieu de parapluie; où les barbes étaient moins postiches que les épaules et les croupions surexhaussés en couleurs. Pour moi, ces ancêtres appartiennent tout simplement aux murailles du manoir. Si ces messieurs ne sont jamais descendus de leurs cadres, ils ne m'ont, par ailleurs, jamais quitté de l'oeil. Depuis l'enfance, à quelque fauteuil que je fusse assigné par le protocole des réceptions, dans le grand salon, toujours l'oeil des ancêtres était rivé à mon petit maintien. Inlassables, ces messieurs m'ont toujours eu à l'oeil. Jamais dupes de mes espiègleries, leurs pupilles me suivaient, que j'allasse d'un coin à l'autre du salon. Je ne trouvais même pas de refuge sur le petit tabouret, au pied de la cheminée ancestrale. Sur la muraille, un grand- oncle ici me surplombait, comme s'il eût été juché dans un arbre généalogique, et laissait infailliblement tomber son regard sur son petit neveu. Que j'aie longtemps détesté mes ancêtres, qui ne le comprendrait? Une de mes grand-tantes ne fut-elle pas aussi responsable de ma haine d'enfant? Chaque fois que j'étais pris en faute, cette vieille demoiselle ne manquait pas de m'en avertir par ces mots cruels. -Jeune homme, tes ancêtres te regardent. Voulait-on que je fusse, en tout point, à leur ressemblance? N'en avais-je pas assez de parler comme eux à l'imparfait du subjonctif? Pour obéir à cette vieille grand-tante, mon langage distingué m'enlevait toute autorité auprès des petits Saintoursois. Quand ils me rencontraient, à la sortie du manoir, tous leurs propos se terminaient en <> et en <>. Quelle humiliation et quelle préparation pour moi qui désirais me lancer plus tard dans la politique? Jamais ces confrères en Chambre n'eussent compris mon verbe archaïque. <>, avais-je lu quelque part dans Hugo. Tout cela n'était rien pour le pauvre Caïn. Moi, je souffrais de la multiplication des yeux. Mais oui, comment vouliez-vous que je me développasse, que j'eusse de l'initiative dans la vie, moi que le passé <>? Lorsque j'appris, sur les bancs du collège, les données de l'illusion causée par le dessin d'un oeil <>, il était trop tard pour que je me réconciliasse avec mes ancêtres des tableaux. Pauvres vieilles gens! Était-ce de leur faute si l'artiste peintre les avait dessinés de face et regardant <>? Les procédés du dessin ne prévaudront jamais contre une impression d'enfance. De nos jours, lorsque je me reporte de mémoire au salon de ma jeunesse, j'éprouve encore un malaise où la confusion, la modestie et l'impression d'un contre-interrogatoire se confondent. Dans ce salon, il y aura toujours trop de regards fixes. Toutes ces réflexions et ces souvenirs exprimés au subjonctif m'avaient un jour envahi, dans le salon même du manoir, où je veillais sur la dépouille mortelle de ma grand-tante. Comme la famille devait se réunir le lendemain au manoir, j'étais seul de garde, entouré de mes ancêtres et des mes souvenirs. Tous les domestiques s'étaient fiés sur moi. Je ne devais pas dormir et la surveillance des cierges et des lampions funéraires m'avait été confiée. En somme, dans le salon de mon enfance, ma pauvre tante était seule à ne pas me tenir à l'oeil. Pour une fois, une parente défunte m'ignorait. On ne l'avait pas encore installée sur la muraille dans un cadre familial. Le décor, n'est-ce pas, se prêtait bien à mes souvenirs. Avec le vent hivernal, qui geignait comme des matous anxieux de se joindre à mes chagrins, la situation passait rapidement au dramatique. Vers trois heures du matin, le moment était devenu intolérable. Mon immobilité me pesait. C'est alors que je passai d'un fauteuil à l'autre afin d'en choisir un qui pût convenir à mon angoisse. Le crin qui les recouvrait jouait pour moi le rôle de véritables cilices. Pourquoi tant d'agitation inutile et à trois heures du matin, seulement? Sous l'oeil de mes ancêtres, avais-je pressenti un désastre? Le café était devenu ineffectif. Peut-être m'avait-il trop éveillé? Franchement, si la nuit n'eût pas été froide, je serais sorti dans la neige afin d'amortir ma nervosité. Ce n'est pas à mon âge que les yeux de mes ancêtres, dans leurs cadres, pouvaient m'impressionner davantage au cours de cette nuit de veille. Mes ancêtres, pour la plupart, portaient bien des armes, qui une lance, qui un sabre, l'autre un fusil à baguette, mais je n'assistais quand même pas à une veillée d'armes. Pourquoi encore cette angoisse s'était-elle emparée de ma pauvre personne? Je le sus malheureusement trop vite. Ah! que n'ai-je attendu l'aube pour m'approcher, bougeoir en main, du cercueil de ma tante... Dans le grand jour, mon effroi eût été moins douloureux, moins effrayant, pour tout dire. Le cercueil, dans lequel ma tante reposait dans un angle du salon, me dissimulait entièrement les traits de la morte. Pourquoi, à ce moment précis, éprouvai-je un irrésistible désir de m'en approcher? Avais-je eu peur qu'elle se fût enfuie? Lorsque j'arrivai à la hauteur du couvercle, et que le visage de la morte se trouva bien en vue, de panique, j'échappai mon bougeoir. Avais-je mal vu? ou subi une hallucination? Derrière la vitre du couvercle, ma tante, les yeux ouverts, souriait atrocement. J'ai du mettre une bonne demi-heure à rallumer le bougeoir et à m'approcher de nouveau du spectacle. C'est alors que j'ai pu comprendre enfin la raison de cette subite transformation sur les traits de la morte. À mon insu, ma tante avait toujours porté un râtelier couvrant ses deux gencives. Avec le refroidissement de la mort, et le relâchement musculaire de la mâchoire, ces fausses dents avaient jailli de sa bouche. La rigidité faciale de la morte, sous l'absence du râtelier, s'était quelque peu détendue. On comprend que les yeux se soient entrouverts et que la grimace de la bouche ait pu ressembler à un sourire sardonique. Ma pauvre tante n'avait pas attendu qu'un peintre lui eût ouvert les yeux, dans un cadre de la muraille seigneuriale. Aujourd'hui, les gens bien racés passent d'eux-mêmes à l'histoire. N'y était-elle pas d'ailleurs bien préparée? Pauvre vieille!... Il reste que ces yeux, à l'encontre des tableaux du salon, n'étaient pas attachés à ma personne et ne l'ont pas suivie dans ses évolutions solitaires en attendant que l'aube se lève. Source: http://www.poesies.net