Contes. Par Jean Aubert Loranger. (1896-1942) Tome I TABLE DES MATIERES L'Argument Décisif. La Revanche. Un Service. La Savane Des Cormier Ou L'Amour Reprend Ses Droits. De Miraculeuses Matines Ou Le Christ Qui Veille. La «Long Trail» Ou L'Inquiète Paternité. L'Ivrogne Du Village Ou La Méprise. Le Dernier Des Ouellette. Une Poignée De Main. Mrs Carry-Nations Ou La Pionnière De La Prohibition. Le Garde Forestier. Le Baiser De La Morte. <> Ou Les Animaux Sympathiques. N'Est Pas Ecoeurant Qui Veut Ou Le Chagrin D'Un Homme Eprouvé. Le Vagabond Dévoyé. Le Râteau Magique Ou La Plus Vraie Des Menteries. Une Douleur Muette Ou Des Grenouilles Bavardes. Les Rentes Seigneuriales Ou <> En Eté. Les Concombres Grimpants Du 3ème Rang D'Un Village Ou 8 Jours D'Un Grand Nettoyage. Là Où Il Est Démontré Que L'Eau Se Change En Argent. Une Partie De Cartes Dans L'Obscurité. Ou «Ne Faites Pas A Autrui Ce Que» Des Incompatibilités De Caractères Et Des Formules Recommandées Ou La Recherche D'Une Ressemblance. Ce Qu'Il Advint Des Quatrièmes Epousailles Ou Le Cordonnier <>. L'Aveugle Guéri Ne Doit Point Oublier Son Fanal Ou Le Tâtonnement Obligatoire. Deux Histoires De Brume Pour Marins D'Eau Douce. Le Trottoir Du Père Valois. L'Argument Décisif. Si Médas Bréboeuf, le jour où la chose advint, versa ses cinquante piastres d'amende sans maugréer, ce n'est pourtant pas qu'il eut plaidé coupable ni qu'il se sentit humilié. À l'encontre d'Arthur Lefebvre qui promit une main sur la gueule à quiconque reparlerait désormais de la bataille de coqs, Médas Bréboeuf, lui, sembla n'en vouloir à personne. Pas plus au garde-pêche, qui avait fait sa grande langue auprès de la police de Sorel, qu'à ce damné de Lusignan, le moins regardant des parieurs à toutes les batailles, autant de coqs que de chiens et qui, depuis, faisait le fin en proclamant partout: -Le coq à Bréboeuf, c'est un bon coq; mais j'cré il va mourir de vieillesse, à c't'heure! L'homme n'était pourtant pas une pâte molle; au contraire, il passait pour prime comme pas un. Et tous ceux qui le rencontrèrent, avec son air sombre et préoccupé, pouvaient bien affirmer, en effet, que si Bréboeuf ne disait rien, c'est qu'il devait ruminer quelque chose par en-dessous. La vérité, -on l'apprit ce soir-là au bureau de poste, à l'heure du courrier, - c'est que Médas Bréboeuf tenait seule la loi responsable et qu'avant de s'en plaindre, il importait pour lui de prouver à tout le monde que cette loi-là, c'était la plus mal faite des lois. Cette fois, il avait trouvé; et, se dirigeant en droite ligne sur le garde-pêche, campé, les yeux fixes, en homme certain de ce qu'il va dire: -Réponds-moué, Ménard! mâcha-t-il, pourquoi ta loi fait-elle prendre un homme pour une bataille de coq? Tout le monde avait tendu l'oreille, anxieux de savoir quel sort serait fait au garde-pêche. Mais celui-ci, quoique très mal à son aise devant tant d'interrogation, dans tous les yeux, répondit quand même, intrépide: -Rapport que c'est cruel de faire hacher en morceaux des animaux de même, qui t'ont rien fait en toute! -Pis l'homme qui tue son coq, lui, pour le manger, est-ce que tu l'arrêtes? poursuivit Médas, grave et problématique. -Non, expliqua le garde-pêche, quand on tue un coq pour le manger, on le tue proprement, pis ça le fait moins souffrir. Bréboeuf cracha sa chique de côté, le mot de la fin allant lui appartenir. -Ah tu crés ça, toué? Eh ben, v'là ousque ta loi est mal faite! Quand un homme tue son coq pour le manger, il le fait ben plus souffrir qu'un autre, pis la preuve, blasphème, c'est que le coq en meurt! Et ayant dit, Médas Bréboeuf tourna les talons et fit claquer la porte du bureau de poste, son argument était décisif. La Revanche. Deux fois par semaine, à heures fixes, venant de chez Déric Castor, des cris déchirants troublaient la quiétude des voisins. En automne, c'eût pu être pris pour une saignée de cochon: cela ressemblait aussi, à s'y méprendre, au vacarme d'un poulaillé où un jeune chien prendrait ses ébats, aux grincements d'une corde à linge, un jour de blanchissage. C'était d'abord braillard. Passant à la terreur, ça devenait aigu puis rauque pour finir, chaque fois, en un long miaulement. Une porte claquait alors. Comme on le voit, il eut fallu être sourd pour ne pas deviner que Déric Castor battait sa femme. Pourtant, bien que l'évidence fut indéniable, celle-ci, loin d'admettre l'outrageuse violence de son homme et de s'en plaindre, on sait avec quelle sympathie elle aurait été accueillie, persistait à contrecarrer l'opinion, s'indignant qu'on put accuser le plus parfait des maris d'une si infâme lâcheté. -Mais voyons, répliquait-elle à bout d'arguments, pensez-vous que j'serais assez sans- coeur pour me laisser faire? Et ma'me Castor roulait lentement ses manches jusqu'à ses biceps avec un air qui pouvait se traduire par: -Le gros travail, moué, ça m'connaît!... Fallait-il, s'obstinait-on, que cette brute de Castor en eut une emprise sur sa femme, pour qu'elle le défendit ainsi en dépit de tout! -Mais elle est ben obligée de parler de même, expliqua quelqu'un, si elle l'dénonçait, i'la tuerait, comme une mouche, d'une seule tape!... -Ah, i'en serait ben capable, le verrat d'homme! Et toujours, l'entretien se terminait par un profond soupir sur le sens duquel, hélas, il ne pouvait y avoir d'erreur. -Pauve'tite femme... Il ne faut pas dire cependant, que la commisération fut tout de ce dont on se sentait capable au village. Souvente fois, on avait exprimé le désir que quelqu'un de bien planté et de pas peureux intervint dans ces chamaillis. Mais comment voulez-vous: Déric était de taille à rencontrer tous les boulés du comté. Lui faire entendre raison? Pour cela, monsieur le curé lui-même ne l'eut pas tenté. Non, taciturne et constamment renfrogné, Déric Castor était un de ces hommes desquels on peut dire, comme de certaines maisons de mauvais aloi, qu'il y a un chien enragé de caché sous le perron. -I'a d'la broche piquante dans c'te homme- là! était-on habitué de conclure, impuissant. -Ça finira par mal tourner... Ça finira par mal tourner... affirmaient pourtant quelques rares optimistes. Or voici, pour la joie de tout le monde, comment la chose advint. Le tout fut rapporté par Blanchette qui, ce jour-là, sortait justement de chez Castor, où il venait de commanditer des oeufs, comme celui-ci tourna le coin, plus renfrogné que jamais. Donc, conformément au principe qui voulait qu'on évitât de rencontrer Déric sur son propre terrain, afin d'éviter la fatale crise de jalousie, Blanchette s'était précipité dans un buisson tout près de là. La porte n'était pas sitôt refermée que les cris commencèrent à l'intérieur. Dans la cour de la ferme, les vaches, absorbées à tondre le gazon, levèrent alors la tête du côté de la maison, le museau tendu comme pour beugler, et, comprenant sans doute qu'elles n'y pouvaient rien, reprirent leur besogne, d'un oeil toujours si mélancoliquement le même. Chez les voisins, les femmes, elles aussi, devaient interrompre leur travail pour lancer d'abord un oeil de stupeur, peut-on s'habituer à ces choses, puis de colère, puis de tristesse, oh, combien compatissant. Tout à coup, les cris cessèrent subitement, à croire que Castor venait d'enfoncer son poing dans la gorge de sa victime. La lutte continuait pourtant, à en juger par le bruit. Une fenêtre vola en éclats, puis, à la surprise indicible de Blanchette, la porte, ouverte, avec fracas, livra passage à Déric Castor lui-même, oui, Déric Castor mal en équilibre et qui prit l'escalier de reculons pour venir, après quelques pivotages, s'abattre sur son derrière dans l'allée du jardin, la tête ébourrifée, les yeux bêtes et les cuisses niaisement écartées. Ma'me Castor apparaissait dans sa porte, en désordre mais non défaite, les coudes légèrement éloignés du corps, comme si ses poings lui pesaient au bout des bras. -Déric! prononça-t-elle, en pleine maîtrise d'elle-même, j'veux pas t'revoir dans la maison, d'icitte à à soir! Tu m'entends?... Ah, tu créais que j'étais pas capable d'apprendre à m'battre?... Ça fait trois ans que ça dure, Déric. J'connais tes coups, à c't'heure!... pis t'as besoin de t'tenir d'aplomb rapport que ça va être glissant!... Et tournant le dos, les épaules hautes, elle referma la porte avec bruit, comme l'autre jadis. -Ah, c'est donc ça, s'exclama-t-on au village qu'a'elle s'plaignait point! Tiens, c't'homme! mais i'l'endurcissait de jour en jour!... -C'est ça, conclua Blanchette, a'lle l'étudiait... Un Service. Leurs patins dissimulés sous leur veston avec un air emprunté à Sainte Nitouche ce n'était point sans raisons que les cinq gamins avaient pris chacun une voie différente cette fois-là pour se rendre à l'Anse-des-Morin. Le pont de glace ne tenait sur la rivière que depuis la veille; et personne d'eux ignorait l'interdiction formelle. Est-ce à dire que la menace d'une volée sur les fesses n'avait prévalu en rien sur l'attrait du jeu défendu? Certes non; mais avec une bonne organisation, avait-on pensé, on ne devait pas manquer d'obvier à cette dernière. -J'prends tout sur moué, avait déclaré le Grand-Lafleur, faites comme j'vous dis et personne nous poignera. Et c'est ainsi que ce jeudi, jour de congé, les cinq gamins s'étaient retrouvés, sur le bord de la glace, sans avoir éveillé le moindre soupçon chez leurs parents. Il y avait là, tous confiants dans l'esprit d'initiative du Grand-Lafleur, Tit'Phonse, Tit'Thur, Alfred et Tit'Thou. Or, après deux bonnes heures de patin bien méritées, il arriva, la glace ayant cédée tout à coup, que le Grand-Lafleur eut de l'eau jusqu'aux épaules. -Viande! s'exclama-t-on, quand on l'eut tiré de là en faisant la chaîne, c'est ben sûr, à c't'heure, qu'on est tous poignés!... Comment le rescapé allait-il pouvoir expliquer son aventure sans inculper tous ses camarades? On ne lui connaissait pas assez de bravoure pour endurer la fessée sans rien dire. Et Tit'Thou qui se voyait déjà couché sur les genoux de sa mère, culotte basse, résumant l'appréhension commune, se mit à gémir. -Mon Dieu... Mon Dieu!... C'est de ta faute, à toué, le Grand-Lafleur!... De toute façon, il ne fallait pas apparaître au village, escortant le Grand-Lafleur. Comme on ne pouvait pas non plus délibérer plus longtemps, le frisson s'emparant du Grand-Lafleur on dut reprendre le chemin du retour, quitte à se séparer au haut de la côte. On allait se laisser, piteux, quand le Grand- Lafleur qui n'avait encore soufflé mot trouva soudain le moyen de tout arranger. -Je l'ai! clama-t-il, projetant sa casquette par terre en signe de conviction. Le service que j'vas vous demander, expliqua-t-il, ça nous sauve tous ensemble. J'ai rien qu'à faire mon ben malade, mon quasiment mort pis, vous autres, vous me rentrez chez nous... Vous m'avez trouvé en train de m'neyer, comme vous alliez à l'Anse-des- Morin pour voir si la glace de c't'année était belle. Pas vrai?... Vous passez pour des sauveteurs pis, tant qu'à moué, ma mère s'occupera pas d'autre chose, en me voyant, que de me soigner, ben contente encore que j'sois vivant!... Stimulé du coup, chacun de reconnaître que le Grand-Lafleur n'était pas encore un fou. N'était- ce pas inespéré? -I'sera pas dit, ajouta-t-il, que moué, le Grand-Lafleur, j'vous en aurai fait manger une!... En vue de la maison, il fit alors jurer à ses camarades, en crachant par terre, qu'on ne se dénoncerait jamais, advienne que pourra et, se laissant empoigné par les quatre membres, il fit la tête molle où se renversèrent deux yeux mourants. Ma'me Lafleur qui lessivait près de la fenêtre, vit venir le cortège et chavira sa cuvette de stupeur. -Saints Anges du Bon Dieu! hurla-t-elle, qu'est-ce qui est encore arrivé?... -C'est le Grand-Lafleur qu'à timber à l'eau pis qu'on l'a sauvé en passant par là! annonça Alfred, de sa voix la plus grave. Une fois au lit, le Grand-Lafleur dormit presque aussitôt. Ma'me Lafleur revint à la cuisine pour de plus amples détails sur l'affaire. Alignés comme pour une leçon, les gamins durent expliquer longuement. Bien que ma'me Lafleur dardât sur eux un oeil méfiant, il y a à parier que tout se serait quand même bien passé; sans ce damné de Tit'Thou qui gâta toute la sauce en échappant un de ses patins qu'il avait enfoui dans sa poche. Ma'me Lafleur ouvrit alors la bouche de surprise et comprit du coup. -Ah mes beaux menteurs, va! C'est vous autres, hein? qui l'avez entraîné là, pour patiner, malgré notre défense! Ben, j'vas vous montrer, moué, c'que c'est que d'la glace neuve! Vigoureusement empoignés par le chignon, les quatre gamins, terrorisés, attrapèrent simultanément la redoutable fessée de laquelle on sort toujours, une main posée à plat sur le fond de culotte, comme si les fesses trop enflées risquaient de choir. -On d'i en rendra encore, des services, à lui, le Grand-Lafleur! concluèrent-ils, dehors. Et les quatre gamins continuèrent leur route, sans même avoir au coeur le soulagement que tout fût fini; car la nouvelle de leur escapade, doublée d'un mensonge allait sans doute se répandre et arriver aux oreilles des parents. Dans la rue où ils s'engagèrent, de grands glaçons pendaient aux façades des maisons, les maisons avaient toutes l'air de grosses gueules de croque-mitaine. La Savane Des Cormier Ou L'Amour Reprend Ses Droits. Les maisons du frère et de la soeur Cormier étaient voisines, au bord du chemin, et si rapprochées que le soleil n'asséchait qu'à midi l'herbe touffue qui les séparait. Comme elle poussait drue, cette herbe mitoyenne, depuis la mort du père Cormier! Jamais le frère et la soeur ne s'étaient adressé la parole; leurs fenêtres latérales, stores baissés le jour, avaient vécu en opposition; il se pouvait que ces maisons dans leur promiscuité n'eussent que de l'ombre à s'échanger. Monsieur Cormier-le-père s'était marié par intérêt. Devenu veuf et seul possesseur des biens de sa femme, il avait testé en faveur de son fils, bien qu'il lui préférât sa soeur, et ce afin que celle-ci ne fût pas recherchée, comme sa mère autrefois, pour son seul argent. Les dernières volontés du père signifiaient aussi que le fils fît une donation entre vifs des trois quarts des biens à Marvella si tôt que celle-ci ne serait plus décemment mariable. Monsieur Cormier avait ainsi décidé que le gros de sa succession, à la mort de sa fille, à coup sûr sans progéniture, pût retourner, et c'était justice, aux parents de sa femme. Condamnée à la stérilité par manque d'argent, Marvella assurait donc le Salut de son père et ce lui était une consolation. Jamais elle ne fut recherchée et le frère, comme de raison, ne s'en plaignait point. Autrement, comme si elle eût été morte, les trois quarts des biens échangeaient leur famille. Marvella n'ayant jamais été recherchée et son frère jamais cherché, la paix des orphelins reposa sur une soustraction de postérité. Mais le problème n'avait pas qu'une face. La donation entre vifs était venue compliquer. Pour qu'elle touchât sa part, il fallait que Marvella ne fût plus décemment mariable, et cette constatation était laissée à la seule discrétion du frère. Et le père à peine sous terre, l'herbe a poussé dru entre les deux maisons. Deux portes claquaient peu dans le bas de la paroisse. Dans les mares, des grenouilles s'allongeaient. Chaque été, le glou-glou des grenouilles fit croire que les étangs bouillonnaient sous la pleine lune. Bien que le temps eût passé dans les savanes des Cormier sans laisser de trace, comme s'il avait les pieds palmés, Marvella commença de vieillir. Le frère ne regardait toujours pas du côté de sa soeur. Il ne vit pas qu'elle perdait de la taille: la jupe, malgré les haussements d'épaules, touchait le plancher. Les cheveux blancs qu'elle montrait rarement par les fenêtres, il n'y portait pas attention. Marvella, un matin, noya sa chatte, lui maintenant la tête dans un seau; le serin de sa cage prit son essor pour tomber non loin dans les savanes; Marvella ne se mit plus à table pour manger; à la fin de l'hiver, il fallut rentrer son bois; puis elle ne vida plus ses cendres. C'est alors qu'une servante fut engagée: Cléphire venait d'une paroisse lointaine et se recommandait de pauvreté et de vigueur. La fille devait besogner dans les deux maisons, mais elle eut sa chambre chez Mademoiselle, au rez-de- chaussée. Cléphire s'empressa de perdre son chant: elle mua. La lampe lui fut dévolue, elle était la dernière à se mettre au lit. Sa chambre s'ouvrait sur la savane. Un soir de grenouilles où Cléphire s'attardait dans la maison voisine, Marvella avait constaté que la chambre de son frère s'était éteinte bien avant que revînt la servante. Marvella avait noyé sa chatte, libéré son serin: allait- elle renvoyer Cléphire? Il fallait d'abord se rendre compte. C'est à partir de ce moment qu'elle ne prit plus le frais sur la galerie, les soirs où Cléphire traversait l'herbe mitoyenne. Dans la cuisine, les ombres sentaient le four éteint. Ce n'est pas d'elles que l'idée devait jaillir, mais du carré de lumière sous les combles de la maison voisine. La lampe de Marvella était éteinte, c'est de la lampe de son frère que la grande idée devait naître. Ce soir, la vieille fille regretta d'avoir tué sa chatte. Les fumelles comme elle disait, sont commodes. Des plis radicaux vinrent s'ajuster aux rides de son front. Déposant sa lampe allumée dans l'escalier, Marvella eut un sourire qui découvrit ses dents jaunies comme les grains d'un blé-d'Inde durci. Une idée la tenait, et elle s'enfourna sans se dévêtir dans son lit. Cette donation entre vifs, ces trois quarts de la succession qu'elle aurait dû recevoir depuis des années allaient sortir de la maison de son frère pour rentrer dans la sienne. L'ingrat n'eût pu mourir sans au moins faire ses comptes. Pour elle, ce frère allait raccourcir ses jours comme gazon vert trop piétiné perd son teint. Le lendemain, la servante connut le rictus de Marvella, elle prit peur. Obséquieuse, la patronne lui annonça qu'elle eût à transporter sa paillasse dans la maison du frère. Son bois, elle pouvait maintenant le rentrer, ses cendres, les sortir. Plus de chatte à noyer, plus d'oiseau à échapper. Son frère avait d'ailleurs plus besoin d'aide qu'elle: Cléphire dut en convenir par ses rougeurs subites. Le soir même, soir sans lune où les grenouilles réclament de la pluie, la lampe de la vieille fille ne fut pas allumée au bas de l'escalier. Dans l'ombre de la cuisine, un visage ruisselait de cupidité. À neuf heures, il était difficile de ne pas admettre que le reflet de la maison voisine ne mît, sur ce visage, un peu d'érotisme. Quant au rictus, Marvella ne s'en départissait pas, même dans le sommeil, et ses dents étaient sèches. La fougue que dut mettre le vieillard à garder auprès de lui une jeunesse comme Cléphire le condamnait à une fin prochaine. Marvella avait songé tout d'abord à cette échéance. Elle en vint à songer combien il eût été doux d'achever, elle aussi, son existence, aux côtés de quelqu'un d'aussi tendre, si peu difficile qu'était Cléphire: même si cette pouliche eût été un homme! La vieille fille ne put se défendre d'éprouver la jalousie, d'imaginer des situations, voire des postures à son avantage. Que d'animaux mâles vinrent brouter l'herbe mitoyenne, même les soirs de gelée tardive où la bouilloire sur le poêle rappelait la clameur lointaine des étangs. Marvella y ajoutait un peu d'eau froide, baissait son store, mais elle n'était pas à l'abri des mauvais instincts dans son lit. Dorénavant, sitôt que les mouches le soir se taisaient, à l'heure de la brunante, Marvella sans prendre le frais sur la galerie ne quittait plus la cuisine. Sa lampe était décoiffée, le globe debout dans une soucoupe; trois allumettes sur la toile cirée de la table symbolisaient une attente. Au loin les grillons s'éveillaient pour la nuit et, plus près de la maison, le coassement des grenouilles. À vrai dire, la galerie se prêtait mal au recueillement. <> prétendait la vieille fille. Et d'un haussement d'épaules, elle remontait sa jupe. (Marvella portait des bretelles, ayant toujours vécu parmi les hommes.) Disons encore que la clameur des grenouillères n'invitait pas aux pratiques religieuses, surtout les nuits gutturales où le woworon fait office d'appelant. Ces nuits grasseyaient. Seul émergeait de l'ombre le visage de Marvella Cormier. Assise près de la fenêtre, ses traits anguleux captaient la lumière de la maison voisine: ce rayon tombait des combles, de la chambre de son frère, et Mademoiselle n'en détournait pas la tête. Ses yeux étaient-ils seulement ouverts? Les pommettes irisées, le nez, le menton, tous les reliefs de ce visage immobile ne laissaient point distinguer l'envie, la curiosité, l'assoupissement, l'éveil, encore moins l'astuce. Il a des sentiments qui ne se prêtent pas à tous les éclairages. Marvella attend ainsi que son frère éteigne pour allumer à son tour: l'éclat de la lampe, trop près de son visage, ne révélera rien de ses intentions. Les traits seront privés de leur équivalent d'ombre. Dès que Mademoiselle se lèvera, sa silhouette au plafond et sur les murs montrera celle d'une vieille fille qui se retire pour la nuit, passant, lampe en main, par la salle à dîner où quelques mouches grognent dans les encoignures. Mèche haute, la lampe sera confiée à la même soucoupe sur la première marche de l'escalier. Que la vieille commence à se dévêtir, montant à sa chambre, l'ombre s'épaissit par le haut et s'en empare. Quelle heure pouvait-il être, lorsque la lampe fut enlevée par la servante Cléphire puis qu'elle l'eut soufflée dans sa chambre au rez-de- chaussée? Marvella, le lendemain, ne s'est point enquise, non plus, si la lune était hors des savanes quand son frère, aux petites heures, eut renvoyé comme on dit la fille engagère. Rien n'importait, semble-t-il, pour Marvella, de ce qui n'était pas dans la portée d'une lampe allumée. Au mois d'août, Mademoiselle portait un châle à l'heure de la brunante. Une toux cognait chez les Cormier comme un marteau sur du bois pourri et que le coassement des grenouilles ne couvrait pas. Le médecin faisait des visites doubles chez les Cormier, et il ne vint pas longtemps... Lorsque sa monture grinçait sur le haut de la côte à la brunante, les grenouilles se taisaient. Monsieur le docteur tenait ses lanières, les coudes hauts, on eût dit les ailes rognées d'un héron posé sur le coteau, et pour mieux rendre cette image dont s'effrayaient les grenouilles, le cheval du docteur allongeait le cou. Le médecin en buggy ne vint pas souvent. P.S. -Un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui m'indiqua de son fouet les maisons des Cormier, m'assure que Cléphire, la fille engagère, était nièce inconnue de feu Madame Cormier, la mère de Marvella, son héritière légale, et que la servante savait de quoi elle se mêlait lorsqu'elle vint, du troisième village, s'engager chez les descendants de sa tante. De Miraculeuses Matines Ou Le Christ Qui Veille. Quand il s'est mis à pleuvoir sur les toits de Saint-Ours, la nuit était avancée et fort claire. C'est que la lune, haute et dans son plein, occupait une zone que les nuées, seules de passage, négligeassent. Dans ses rayons, la pluie s'illuminait comme une averse de soufre. Le temps couvert n'avait pas assombri le village. Inchangeable était la valeur lumineuse de cette nuit: malgré l'averse, dans les greniers à ce moment devenus sonores, aucun sommeil ne fut troublé. Si un dormeur bougeait dans son lit, ce n'était, je pense, que pour rentrer une jambe ou un bras, car le temps avait tourné au frais, sans plus. Une seule personne veillait la petite Yolande, la petite dernière des Bourgouin, et que les suites d'une paralysie infantile tenaient la plupart du temps alitée. La lune, par la fenêtre, la gardait dans son rayon. Parce que la petite infirme sommeillait une partie de la soirée, seule au lit et sans lampe, elle eut connaissance de l'ondée et n'en ressentit aucun effroi. Il faisait clair dans sa chambre. Du premier étage la vue donnait sur le carrefour de trois rues, où un calvaire nature portait un Christ de bronze, la tête inclinée classiquement. Cette croix des chemins, isolée autrefois à quelques arpents du village, en indiquait l'entrée. La paroisse ayant grandi, ayant forci, le calvaire contemporain s'élevait en plein Saint-Ours. À quatre heures de l'après-midi son ombre traversait la petite place. Le Christ qui veille. Cette nuit, le Christ veillait dans la blancheur et son ombre l'accompagnait. Lorsque la pluie réveilla le grenier des Bourgouin, le regard de la petite Yolande était posé distraitement sur le calvaire. De son lit le carrefour occupait toute la fenêtre. Le bronze du monument, si terne sous la lune, s'étant mis à luire, la malade y prêta son attention. Le Christ s'embellissait! On l'aurait cru verni à neuf! Plus le Christ ruisselait, plus grandissait la transfiguration! Seul, le visage incliné restait sombre. Des yeux d'une inquiétante tristesse semblaient y vivre! Sans l'ondée qui noircissait le trottoir et remettait à chaque maison un toit neuf, la petite Bourgouin eût sans doute hurlé à l'Apparition: elle avait dix ans et pouvait discerner d'une apparition céleste les effets d'une pluie lunaire. La vision valait quand même que la petite se mît en prières et qu'elle pensât, Monsieur le Curé le lui avait recommandé, à l'infortune de toutes les petites ankylosées de la terre. Son amertume se fit plus amère lorsque lui revint le souvenir de cette croix de chapelet tout en or qu'elle avait perdue. C'est peut-être un reproche que Jésus lui adressait ce soir de ses yeux si tristes. Les gouttes au ralenti s'appesantissaient. Sous les arbres trempés on eût dit des pas qui s'éloignent sur les feuilles sèches encore du dernier automne. L'orage se retirait devant la pleine lune: sur Saint-Ours son visage s'esseulait des nuées. Il m'évoque une marine au montant dont les côtes reculent sans cesse. La brise n'annonçait pas encore l'aube, le bronze du Christ n'était point encore asséché, la lune dominait encore cette nuit, quand les six cloches des deux tours de l'église s'ébranlèrent d'emblée. La bourgade humide, dont chaque maison se tendait comme une caisse résonnante, amplifia jusqu'à l'écho universel les nocturnes sonneries. Hiboux et chauves-souris s'envolèrent des cheminées et des pignons. Sur la rivière et les étangs, dans les savanes, au fond des puits et dans les tonneaux sous les gouttières, dans les cuves du blanchissage, dans les verres oubliés la veille sur la table, dans les écuelles et les seaux, et les carafes et les bouilloires, dans les auges des étables, là où les eaux dorment, la subite vibration des cloches ridait les surfaces. Les sons galopaient par toutes les rues pour se heurter aux carrefours, tournaient dans le parc du Bureau de Poste et le parc du Marché, autour du kiosque de la fanfare. Les sons gagnaient les cours sans issue pour s'écraser contre les planches debout des clôtures, contre les portes de service fermées avec soin tous les soirs. Ils s'insinuaient dans les caves par les soupiraux, dans les écuries où les bêtes ruaient, donnaient de la corne, ils s'insinuaient encore dans les grenouillières. Et les batraciens avaient plongé, et les corneilles des sapins, pris de la hauteur. Le Pape était-il mort? Ou l'archevêque métropolitain? Ou l'un de ses évêques? Ou le curé de Saint-Ours? Était-ce la guerre? Une armistice? Une conflagration? Mais ce n'était pas le tocsin qui avait sonné. La stupeur fut telle, de pleine nuit, que pendant les cinq minutes que dura la sonnerie, guère de maisons firent la lumière, eurent recours au bougeoir. On eût dit ces matins de chômage, quand les hommes n'ont pas à se lever de grand matin, ou l'automne, lorsque la nuit empiète encore à sept heures. Le gros de la population, sans bouger dans l'ombre des chambres, prêtait l'oreille. Les commentaires passaient d'un lit à l'autre. Proche l'église et dans les familles nombreuses où les enfants gueulent dès le réveil, le fracas vous obligeait d'attendre bouche close la fin de cet angélus prématuré. Les deux blanchisseuses Vary, les soeurs Vary, une seule était mariée (elles ont convenu que l'époux de l'une, beau-frère de l'autre, variât ses goûts jusqu'à partager le lit alternativement ou simultanément), ces deux soeurs, mal réveillées sur la même couche, avaient tiré la couverture commune par-dessus les trois têtes. Ce geste de surprise dénotait une pudeur jamais auparavant avouée. La vieille fille Cormier des savanes appela vainement la servante Cléphire. Celle-ci, qui soignait Mademoiselle et le frère Cormier de la maison voisine, avait oublié chez le frère, cette nuit même, de rentrer chez la soeur. Ladislas Boudreau, embaumeur-tavernier, éprouva malaise et surprise agréable à la fois. Tavernier, il crut que ce faste du carillon annonçait le premier coup d'une dominicale grand-messe: jour de fermeture, un jour de deuil pour le tavemier. Au même instant, il s'était demandé pour qui du village sonnait ce glas. Sachez que cet homme aimait ses deux métiers. Depuis qu'il vit de ses rentes, l'ancien garde forestier a le sommeil dur. Un feu de forêt l'a transformé en monsieur: ce n'empêche pas qu'on le soupçonne d'avoir allumé, de connivence avec les propriétaires. À demi- éveillé, le matinal carillon lui avait rappelé les côtes de Bersimis: pour lui, toute une flotte commerciale sonnait dans la brume du large. Pour une fois, à Saint-Ours, les cloches n'avaient amené personne à l'église: rues désertes en dépit du chrétien appel. Quelle solitude! Bien qu'en pleine nuit, pour quiconque se fût trouvé dehors, les rues montant à l'église eussent manqué du cortège funèbre débouchant sur la place, de la troupe précédée d'une matrone heureuse qui porte au baptême l'enfant né d'hier, du couple endimanché, un jour de travail, et qui mène publiquement au mariage, avec le concours d'un grand nombre d'invités, une accumulation de désirs qui n'en peuvent plus. À Saint-Ours pour une fois, les cloches rendaient les politesses. Les cloches entraient chez tout le monde, sans avis, elles faisaient leurs visites paroissiales. Pour une fois, de nuit, la lune se montrait insolite. Que la couturière des coteaux eût prolongé après minuit son travail, les cloches lui eussent fait avaler quelques épingles, voire une aiguille. Si le bonhomme Tancrède, qui fait encore son step tous les matins en dépit de ses soixante-dix ans, se fût essayé, à cette heure trop avancée des cloches, pour une fois, il eût fait pétaque. Que la grosse Marcelle eût mangé sa traditionnelle soupe de pois froide avec une livre et demie de steak, elle n'y manque jamais dès le premier angélus, l'indigestion l'eût chassée pour toujours de sa table matinale. Si toutes les belles du village s'étaient soulevées du coude sous le drap, l'aînée des Parenteaux vient de se soulever sous le drap, on eût imaginé certaines glaises inachevées des sculpteurs discrètement couvertes d'une housse (l'aînée des Parenteaux, pour une, n'est pas mieux faite, découverte au lit matinal, que les autres). Que la jeunesse moyenne de Saint-Ours, celle de quatre à sept ans, eût demandé qu'on la mît sur son petit pot, plus tard chaque famille eût aéré des couvertures multicolores sur la corde à linge. Un seul drame, une seule merveille authentique s'est produit pendant ces cinq minutes de cloches. La petite Yolande Bourgouin, la petite paralysée des deux jambes, l'infirme qui tout à l'heure veillait, le regard posé sur le calvaire, avait quitté son lit, toute seule et sans aide, pour manifester à ses parents, ses voisins de chambre, une guérison miraculeuse. Comme elle apparaissait sur le seuil de la porte, la petite Yolande était baignée de lune, le Christ de bronze ne ruisselait plus, les cloches avaient terminé leurs nocturnes glorias, puisque le bedeau, sorti à toutes jambes, avait enfin localisé le court-circuit dans le clocher. La «Long Trail» Ou L'Inquiète Paternité. La braguette ajustée par trois épingles de sûreté (aucune femme n'y a mis la main depuis des mois), le lumberjack descend des bois à la recherche d'un village. À deux jours du chantier, la hache cogne encore à ses oreilles: pour s'être ainsi engagé sur la grand'neige, ce Jean-Marie Bouchard n'a pas attendu que la saison de l'encoche eût pris fin. Pourtant, il ne répond pas à un besoin de femme. Il ne rêve pas d'un village tout caleçon dehors, à bout de perche sur la corde à linge; d'un village pavoisé en son honneur. Comme il arrive à ceux qui ont soif, aucun de ses crachats n'est gras. Son chèque de temps, il ne l'a point discuté, puis roulé en boule dans sa blague à tabac, afin qu'il pût le présenter discrètement au barman du prochain village. Ses pipes de rechange ne sont pas encore rognées, ni sa pipe en écume de mer, celle des dimanches, n'est craquée. N'empêche qu'avec une paye ébréchée de trois semaines (comme si la main d'une femme y était passée), le bûcheron a chaussé la raquette bien avant que la hache eût changé le paysage des arbres sur le dernier coteau du chantier. Cependant, trois semaines d'attente, trois semaines de fin d'hiver, et Jean-Marie Bouchard serait rentré chez lui comme un monsieur. Dans les cabanes flottantes qu'entraînent les cages de billots à l'heure de la drave, le lendemain de la débâcle, il eût été bien au chaud... et avec une pleine paye dans sa poche. Maintenant, le lumberjack voyage sur la croûte. Qu'il passe à travers une giboulée de mars, c'est prendre, et il le sait, le risque d'avoir à se faire amputer les deux jambes, de n'être plus qu'un voisin de rien jusqu'à la fin de ses jours. Ce projet d'un retour sur les neiges à l'époque des giboulées de mars, le bûcheron l'avait conçu en comptant sur ses doigts. C'était un soir de campement où chacun lissait sa propre chemise à la lueur des fanaux: l'heure du courrier dans les villages. (Ici, on se donne des illusions.) Qu'il sût lire ou non, Jean-Marie Bouchard savait pour le moins compter jusqu'à neuf. Dans la nuit vide au bout du monde, une nuit de fanal bien méché, où la flamme est immobile si la porte et les fenêtres du camp sont bien calfatées; dans cette nuit aux idées fixes, Jean- Marie Bouchard, couché sur le dos et les pieds hors du pliant, avait compté mentalement jusqu'à neuf. Ce chiffre neuf, changez-le en mois et comptez à partir de mai ou de juin, peut-être bien de juillet, et le chiffre neuf se fixera sur mars, le mois des giboulées. Ce chiffre neuf, peut-on l'abandonner au bout du monde, seul dans la nuit du fanal? Jean-Marie Bouchard était revenu sur ses doigts jusqu'au pouce, ce pouce maudit de mai, de juin ou de juillet peut-être bien, ce pouce numéro un, ce pouce immobile et la tête en haut, ce pouce debout sur les doigts repliés, debout sur un poing qui s'était contracté. Et, pour avoir calculé sur ses doigts sa paternité prochaine, ou sa paternité d'hier, peut- être bien sa paternité menteuse, le bûcheron de la long trail, quand il était monté, le lendemain, sur la grand-neige, sa démarche avait eu la lourdeur d'une femme pleine. Maintenant, dans l'oreille du bûcheron, la hache cogne encore à deux jours du chantier. Pour rejoindre Jean-Marie Bouchard, vous suivrez, à moins que la poudre des vents ne l'ait recouverte, la trace de raquette qu'il a posée sur la grand-neige, -la trace d'un pied palmé. Tous les mille pas, le voyageur crache à gauche, puisqu'il tient à droite, contre sa gencive du haut, sa mâchée de chique. Au fond de la vallée qui descend du Nord sur la grand-neige, vous suivrez Jean-Marie Bouchard à la piste comme l'on suit un gibier blessé. Le troisième jour, le soleil qui l'avait ébloui près du chantier, à la sortie des bois, s'est lentement obscurci dans la matinée. Au fond de la vallée lumineuse, ce moment est toujours à craindre. Jean-Marie Bouchard n'a point négligé de noircir au charbon de bois le haut de son visage. Il connaît la réverbération des blancheurs; il porte souvent le bout de sa mitaine vers l'une de ses poches pleines de suie. Maintenant qu'il ne distingue plus son ombre, est-ce le soleil qui se couvre avec la promesse d'une giboulée de mars? Maintenant que son ombre ne marque plus l'heure sur les neiges, et de quoi faire le point de sa course, dès que la poudre des vents lui cache la grande ligne du fond, le bûcheron doit-il s'en prendre à l'éblouissement ou à ses propres yeux? Depuis le milieu de la matinée, ce troisième jour, la vallée s'était assombrie. L'homme qui la suivait par instinct avait marché sans ombre. Jean-Marie s'était tout simplement laissé distraire par le pouce dans sa mitaine et les premiers doigts qui mènent au chiffre fatidique de neuf. Ce troisième jour avait baissé à son insu. Maintenant qu'il reconnaît le temps écoulé; qu'il a mangé à même sa brique de lard; qu'il repose enfourné dans le sac déplié pour la nuit, enfourné dans la fosse ouverte des neiges et de moitié dans le sommeil; maintenant que sur la butte ses raquettes sont debout et croisées contre la poudre des vents que l'aube soulèvera, voici que revient l'idée fixe, l'idée venue de la nuit vide au bout du monde et du fanal pendu aux solives. Jean-Marie Bouchard revoit le mois de juillet ou de juin. Un ruisseau coule de biais en trois sauts sur sa terre: c'est un ruisseau à trois tons. Derrière la maison, du côté sud, on n'entend pas le ruisseau. Au milieu d'une nuit lourde, il avait perçu des bruits de pas sur les feuilles non encore brûlées du dernier automne; on aurait dit les premières gouttes de pluie sur les feuilles. C'était du côté sud. Le bûcheron se revoit seul au lit. Sa femme avait repoussé les couvertures sans faire geindre le sommier. Elle était revenue du bout de la terre, comme on disait chez les Bouchard, puis elle avait dormi d'un souffle régulier jusqu'au matin. <> Que sa femme, en mars, dût acheter des sauvages, Jean-Marie Bouchard ne l'ignorait pas en fin d'octobre, au moment de s'engager dans les lumbers du Nord. Sa paternité ne l'avait pas inquiété longtemps. Quelques gouttes de pluie sur des feuilles mortes, même si la pluie cette nuit-là n'était pas tombée pour de bon, pouvaient-elles en imposer à un homme déjà fier de sa paternité prochaine? Mais sur les coteaux, pendant les mois de privation, parmi les hans du travail, le souvenir de certains plaisirs haletants s'était précisé. Un mois après la nuit des feuilles, pourquoi la Noiraude d'habitude si peu friande s'était-elle, sans provocation, montrée aussi gourmande qu'au lendemain d'un retour de chantier? Ses hans évoquaient le travail. C'était le han, Bouchard se rendait compte aujourd'hui, le han d'un pelleteur qui s'empresse de recouvrir quelque forfait, ou le grognement d'un chien qui gratte la terre pour cacher ses crottes. Dans la nuit du fanal aux idées fixes, l'inquiète paternité de Jean- Marie Bouchard s'était manifestée sous un aspect nouveau. De telles redoutances, seules des compensations pouvaient les embrouiller dans son esprit. L'enfant déjà dans les langes, c'était le passé vieux déjà de neuf mois, un passé qu'il fallut reconstituer en remontant sur les doigts jusqu'au pouce maudit de juin ou de juillet. L'avenir compensateur, où était-il? Il était là-bas, à cinq jours de marche, au bout de la neige, dans un village encore déserté en mars par tous les hommes valides; il était là, dans la chambre d'une femme qui relève de couches. L'avenir, c'était le projet d'un nouvel enfant à naître au bout des neuf mois prochains; c'était la naissance d'un autre qui fût, sans aucun soupçon, le fils de Jean-Marie Bouchard. L'inquiète paternité doit faire place à une paternité sereine. Ainsi avait pensé le lumberjack, dans la nuit du fanal aux idées fixes. Et, maintenant, au chaud dans un sac sous la menace d'une giboulée de mars, si Jean-Marie Bouchard pensait de même, c'était qu'il avait décidé, dût-il en perdre les deux jambes, d'être le premier des hommes valides à descendre des bois cette année et que sa femme, cette fois prochaine, achetât de lui, Jean-Marie Bouchard. Maintenant, le quatrième jour se lève en retard. Une giboulée de mars dès l'aube vient de l'envahir. La poudre des vents est en bourrasque: le fond de la vallée remue comme un fleuve en débâcle. Elle descend du Nord, la giboulée de mars. Elle fauche dans le vide un pays sans herbage et soulève quand même la poussière d'une moisson illusoire. L'homme aux pieds palmés ne sait pas si la raquette a touché le fond, ou si elle s'appuie sur des remous. La giboulée qui descend du Nord lui permet de la suivre, mais elle lui a confié les guidons d'une bête en course le mors aux dents. Le voyageur emporté tire de tout son poids vers l'arrière, les bras tendus vers l'avant comme s'il protestait en sens inverse. L'homme ne doit pas tomber sous le poids du vent. Sa chance est d'être debout, la tuque enfoncée jusqu'au menton. Par les mailles de cette laine, il saura suffisamment de visu qu'il n'y a rien à voir. C'est par les mailles aussi qu'il peut respirer. Si l'homme tombe, il dormira de fatigue et il pleuvra peut-être... (Souvent, c'est par une pluie abondante et subite que s'achève la giboulée et sur une autre poussée de froid. La nouvelle formation d'une croûte sur les neiges ne manque jamais un homme épuisé par quatre jours de raquette.) Jean-Marie Bouchard sait tout cela et s'y conforme. Il sait de plus qu'il n'est pas seul dans la tempête. Par les mailles de laine, il vient d'apercevoir à sa hauteur, dans la bourrasque, un être en marche et qui le mime. Si le lumberjack Bouchard incline sa course vers l'autre, celui-ci change de même la sienne pour garder ses distances. Sans le devancer ni tirer de l'arrière, l'autre l'a vu et l'évite. Tous les deux, la tuque recouvre leur visage. Le même vent les a saupoudrés. Lequel contrefait l'autre? Qui est le double de l'autre? Maintenant, si l'un s'arrête pour souffler, l'autre fait de même. Ils repartent ensemble du même pas, par le pied droit. Ils frappent de la même main sur la même cuisse. Ils morvent de la même narine. Jusqu'ici, ni l'un ni l'autre n'est tombé. C'est à présent qu'ils vont s'entendre marcher sur trois pouces de grêlons. Jean-Marie Bouchard attendait cet instant. S'il s'est mis à douter de ses yeux derrière les mailles de laine, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie des vents, le tromper de nouveau. Il saura si l'autre descend comme lui vers la Noiraude. Il saura s'il doit tuer l'autre, ou si l'autre songe à le tuer lui-même. Parmi les grêlons qui tombent droits, il s'arrête pour écouter la raquette de l'autre et son fracas. L'adversaire rendu invisible par le rideau des perles aurait-il changé de course? A-t-il deviné ses intentions? Cette fois, il aurait fallu une coïncidence puisque l'autre ne le voit ni ne l'entend, enveloppé qu'il est dans son propre fracas de marcheur sur les grêlons! Rien, maintenant, que la rumeur cristalline des grêlons. -Qu'il s'écarte! songe Bouchard. Si la Noiraude le pleure, je saurai bien en rire moi- même et le prochain enfant sera gai! Sous la tuque de laine, le bûcheron pourra rire jusqu'aux larmes de la bonne farce et retrouver ainsi ses yeux. Le sel de son hilarité lui permettra en plus de corriger sa course, car il zigzague sur les grêlons du 22 mars. Un clocher n'est jamais seul dans la plaine. Pour un lumberjack, qu'il descende comme un monsieur par la rivière sur la cage des bois flottés; que plus avant il descende sur la grand- neige; qu'il traîne de la raquette, ou que ses mains soient gelées au manchon d'un attelage de chiens; qu'il ait voyagé seul ou par équipe; qu'en forêt, il ait été maître de son feu et le maître d'une meute de loups; qu'une giboulée de mars l'ait estropié; qu'il porte une gangrène ou une simple ampoule à ses pieds; qu'il soit nouvellement manchot, ou cul-de-jatte à l'arrière d'un traîneau à provision; qu'il ait un bras en écharpe pour un seul doigt amputé par la hache; quel que soit son numéro de série sur la liste de paye des lumbers; pour un lumberjack, toujours un clocher fera le point d'une taverne dans la vallée. Toujours, dans les maisons adjacentes d'un clocher ou d'une taverne, une femme aura passé l'hiver sans homme valide. Toujours, la première maison du village, celle dont la fenêtre arrière entre deux sapins porte un store baissé contre le territoire nordique, toujours cette maison abrite quelque voisin de rien où l'on peut entrer sans frapper. Cette année, bien qu'il chancelât, le premier homme que l'on vit descendre des bois avait gardé le milieu de la grande rue et sans porter son regard sur la taverne. -Il a bu un moonshine! remarqua le barman qui changeait de tablier sur le seuil de sa porte. Et quand ce même bûcheron est remonté sur la grand-neige, à l'autre bout du village, une volée d'outardes -la première de la saison -avait amplifié par ses cris, dans un ciel neuf, le fracas d'une raquette sur la croûte cassante. L'année suivante, Jean-Marie est rentré du Nord comme un monsieur dans son village, et avec une pleine paye en poche. Aucune maison ni taverne, comme en mars dernier, ne l'avait retenu. Sa famille n'a point augmenté puisqu'il porte, maintenant, le surnom de Bouchard-le- Veuf. La Noiraude est morte à son quatrième mois de grossesse. L'Ivrogne Du Village Ou La Méprise. Dans un fossé, l'ivrogne du village avait dormi son dernier sommeil d'ivrogne! La mort s'était approchée avant qu'il s'éveillât, qu'il eût demandé à boire! Cette abstention lui valut que l'église ouvrît ses portes, sous condition: que la taverne, par rancune, fermât les siennes, le matin des obsèques. Ainsi le voulait le protocole, selon un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Non que le village eût manqué d'ivrognes, mais celui-là qui devait en être le champion était survenu, il y a dix années, par le chemin du Roy, un lendemain de pluie, et il fut bien accueilli. Nu- pieds et en redingote, sans bâton ni besace, il avait tenu le milieu du chemin où ses saluts, de la main gauche, lui donnaient grand air! Il avait d'abord annoncé que sa barbe était garnie de poux domestiqués. Son effet fut anodin, mais il se reprit. Dans la taverne, où il se versa avec emphase un verre de bière, le collet de mousse s'était maintenu au fond du verre! Il l'avait alors avalé d'un trait pour ne plus dessaouler! L'ivrogne du village sentait la tonne, comme d'autres sentent des pieds. Il puait même à contre-vent! C'est de naissance, affirmait- il, sans qu'il fût pour cela fils d'hôtelier. Cette vantardise, il ne la pratiquait qu'au début du mois, des matins où son chèque de <> n'était pas encore épuisé. Pour obtenir ses crédits de fin du mois, il soutenait qu'il avait senti l'enfant-de-choeur jusqu'à vingt ans! L'ivrogne du village était mort au commencement du terme. En lavant son corps par conscience, on lui découvrit un bout de testament collé sur la poitrine. À six de ses amis qui avaient pratiqué, mais sans y parvenir, <>, il laissait de quoi mouiller leur chagrin puis une autre somme découverte sur lui, pour son inhumation au cimetière de la grande ville, dans un terrain de famille dont il était le dernier descendant. On apprit alors qu'il s'appelait Olivier Saint-Hubert. Olivier avait été un bon ivrogne. Ses amis en convinrent pendant la veillée du corps. Titubant sans rien casser, il ne tombait que pour dormir. Jamais on ne le vit demander, d'une voix d'enfant, du parégorique au pharmacien. Toujours il avait dormi, couché en rond et sans bruit: on devinait qu'il dût être de famille, fils à papa, mais dont le papa fût mort trop tôt. Il fut décidé que les six se tinssent le lendemain, et qu'ils l'accompagnassent sur la montagne de la grande ville. Le jour des obsèques, il pleuvait. De l'hôtel à l'église, le corps dut être porté en passant par le trottoir de bois. La rue, eût dit un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, c'est bon pour les gens de biens! Le cercueil était large et le trottoir, de quatre planches. Pour rendre hommage à l'ivrogne du village, les passants devaient céder le pas, puis saluer ses restes les pieds dans l'herbe trempée, ou dans la glaise molle. Pendant le service, les six porteurs, leur billet de chemin de fer en poche, tremblaient des mains à l'arrière du temple. (La taverne était close!) Le bon vin de la messe leur faisait envie. (La taverne était close!) Dans le jubé, le choral manquait de crachats. (La taverne était close!) À l'heure du sanctus, la cloche mise au pas méditait mal. (La taverne était close!) Les jours de pluie, le bedeau boitait. (La taverne était close!) À chaque volte- face de l'officiant, les porteurs fermaient les yeux. Ils durent céder avant la fin. Par respect pour ce jour, où leurs responsabilités étaient grandes, le pharmacien leur remit du <>. Puis ils se rendirent à la station du chemin de fer: des profanes avaient dû parachever, après le service, la mission des porteurs. Le <> ne produisit son effet qu'à la station. Ils furent fiers que l'on mît tant de ménagements à manipuler leur colis. Le plus âgé des six, qui connaissait la ville, et qui portait l'argent du voyage, voulait qu'on lui confiât l'honneur de planter le dernier clou du double cercueil. Un autre, à la suggestion des cinq, copia sur un calepin les inscriptions colorées du couvercle. Les papiers d'enregistrement les réjouissaient comme des diplômes dont on leur remit les talons. Le mauvais temps apportait sa contribution au deuil d'Olivier. On est plus en noir avec un parapluie, et le train sortit du bois portant une moustache de vapeur blanche, mais rabattue. Dans le wagon des bagages, l'ivrogne du village était devenu plus impersonnel. Il ne se fût pas reconnu parmi les malles et les caisses. Il n'avait jamais aimé les chiens et ses compagnons ne virent pas qu'une poignée de son cercueil servît, pendant le trajet, de point d'attache. Au fracas respectueux des closes d'arrivage, en gare de la grande ville, la délégation descendit du train pour se trouver confondue, sur le quai, avec un groupe en haut-de-forme et s'alignant déjà pour escorter les restes d'Olivier. Du coup, les amis ont perdu toute contenance. Le <>, que l'hôtelier du village leur avait abandonné, au départ du train, s'est changé en eau dans leur estomac. Plus de serrement de tempes. Et cette chaleur au bout des doigts! Mais ils avaient quand même emboîté le pas. Comment ces individus, bien qu'étonnés et se parlant anglais, eussent pu renier, en rejetant les six amis d'Olivier, le passé d'un homme qui fut sans doute quelqu'un. C'eût été faire injure au village dans lequel Olivier avait vécu pendant dix années; au village où il était mort; à l'église même de ce village qui l'avait accueilli malgré les frasques de l'ivrogne; au village en un mot qui ne connaissait rien de lui; qui l'avait porté au chemin de fer, puis fait reconduire jusqu'à sa dernière demeure. L'hôtel du village eût aussi mal digéré l'affront, car les délégués avaient à leur tête le premier garçon de sa taverne: un commis vieux d'une expérience de vingt-deux ans: l'âge de l'hôtel. Avant qu'ils l'eussent demandée, une voiture de louage vint s'ajouter au cortège, le long du trottoir. Il pleuvait. À l'étouffée, derrière les vitres de la voiture, les villageois, dégrisés, avaient mauvaise haleine. Malgré le nombre des tavernes rencontrées sur le parcours, la voiture, invincible, suivait. Chez les taverniers, de petites portes s'ouvraient dans les deux sens, des petites portes en jupon, et qui ne laissaient voir des buveurs que les jambes. De quelle société de tempérance le chauffeur de la voiture appartenait- il? Olivier Saint-Hubert, puisqu'il s'appelait ainsi, Olivier qui eût sans doute vendu son propre corbillard pour prendre un coup, cet Olivier avait- il prévu que l'on pût, avec son propre argent, les faire pâtir à ce point? Peut-être bien! Un homme capable de faire tenir de la mousse de bière au fond d'un verre rempli jusqu'au bord; un homme capable de vivre pendant dix années avec des amis, sans jamais parler de son passé; un homme que des gens riches ont respecté jusqu'à lui faire un cortège de roi; qui s'endette avec son hôtel toutes les fins du mois, de quoi cet homme, même s'il est Olivier Saint-Hubert, n'est-il pas capable? Dans cette ville aux clochers innombrables, et qui porte son cimetière sur une montagne, comme une casquette sur sa tête, la délégation endurait, en ce moment, le martyre de la multiplication des tavernes! Que dire en plus des panneaux-réclame de brasseries et que la sortie de la ville amplifiait sur le parcours! Comme il faut souffrir pour mourir! La vue du cimetière augmenta leur supplice. Sans symétrie, les monuments rappelaient ici le beau désordre d'une table de taverne, à l'heure de la fermeture. -Des bouteilles! clama le plus faible des assoiffés. -Et il avait levé les mains au-devant du mirage. Il est heureux que les voyageurs n'aient pas poussé plus avant leurs constatations. Le parapluie serré entre les jambes, l'oeil vitreux et le lobe de l'oreille vidé de sang, ils avaient atteint cette période de gueule-de-bois où l'on ne peut ni trembler des mains, ni voir, ni prévoir, mais attendre... Dans les tavernes des grandes villes, tous les matins, on trouve des buveurs de race qui attendront ainsi, sans impatience, l'inconnu qui ouvrira la série quotidienne des traites. C'est heureux, disons-nous, et pour les délégués, et pour le curé de leur village, qu'ils aient ainsi atteint l'hypnose, car ils auraient reconnu que le convoi funèbre fît son arrêt final dans un cimetière protestant, à la porte du four crématoire. Ils eussent alors convenu, malgré une amitié de dix ans, que seul le feu fût bon pour un type comme Olivier; que leur curé s'était montré à la hauteur de son rang, le matin même, en ouvrant son église non sans quelque réserve. Le cercueil fut à peine posé par terre qu'une jeune inconnue, quittant son parapluie, s'était précipitée avec hystérie vers la dépouille, pour appliquer ses lèvres sur les inscriptions du couvercle. Les voyageurs eussent alors traité l'ivrogne <>. Dès que le cortège se fut arrêté devant le four -qu'ils avaient pris pour une chapelle, ou pour un caveau -, la mission des six tirait sur la fin et ils l'avaient écourtée en rebroussant chemin vers la ville. Sans leur parapluie qu'ils n'ouvrirent pas, mais qui les classait quand même parmi les vivants, le gardien du cimetière les eût pris, sur le gravier de la descente, pour des morts mal tués par l'embaumeur. Au débit, qui porte le nom, à l'entrée de la ville, de <>, c'est là qu'un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, attiré vers la ville par ses affaires, rencontra ses compatriotes, à une heure avancée de la nuit. Avant et après s'être versé à boire, il dut leur répéter, en les secouant, car ils étaient encore faibles, que la dépouille d'Olivier Saint-Hubert attendait en gare qu'on l'eût réclamée, papiers d'enregistrement à l'appui, et que la délégation s'était probablement ralliée à un autre cortège, dès l'arrivée du train, et qu'au wagon des bagages on avait transporté deux cercueils. Dans l'entrepôt de la gare, où l'aération ne se pratique pas, les jours de pluie, le coffre d'Olivier Saint-Hubert sentait la tonne. Le Dernier Des Ouellettes. Avait-on jamais pensé, à le voir autrefois si craintif, si peu doué pour la navigation, que le jeune Ouellette pût d'abord obtenir, selon la tradition des siens, un certificat de pilote fluvial, et qu'il dût interrompre sa carrière, en accomplissant un exploit dont l'éclat se retrouve, aujourd'hui, dans la postérité du nom des Ouellette? Bien que son grand-père, l'homme au parapluie, fût le premier à résoudre les difficultés du Sault Saint-Louis; le premier à tenir la roue des bateaux qui le franchissaient et que le fils, des années, remplaçât le vieux marin dans les timoneries aux portes soigneusement closes, il fallut à la fin que le jeune intervînt, sans quoi le nom des Ouellette ne serait pas devenu inséparable des <>. Pourtant, les données de cette navigation restèrent dans la famille. Et l'avènement du jeune Adrien dans les lignes régulières ne renouait nullement la tradition des Ouellette, puisque, depuis la baisse des niveaux, le saut des rapides Saint- Louis était aux bateaux interdit. Les anciens habitués des rapides n'avaient pas à ce point oublié le grand-père et le fils Ouellette, pour que la nouvelle recrue, parmi les pilotes des lacs, vînt rafraîchir davantage la vieille aventure. Que de fois les voyageurs, agrippés aux bastingages, avaient levé les yeux vers le pont supérieur! À la roue, dans le désordre des rapides, le père d'Adrien était aussi beau que l'ancêtre! Le Sault Saint-Louis, dit les rapides de Lachine, est formé de l'abaissement du fleuve entre le lac Saint- Louis et le port de Montréal. Sur une distance de trois lieues, le Saint- Laurent, de toute sa largeur, tombe en trois sauts. Il jaillit, bouillonne, se roule et, en donnant de la voix, se creuse entre les attributs modernes de l'île de Montréal et la réserve indienne de Caughnawaga. Ces eaux, dont le tumulte est grand et la neutralité inviolable, séparent deux civilisations. C'est, au large d'un port de mer et qui offre aux océaniques, à trois cents lieues de l'Atlantique, des bassins en forme de havre les plus calmes du monde, que les rapides viennent s'aplanir. Des Grands Lacs, ils apportent les activités des plaines de l'Ouest: dans le port, les poussières céréales flottent sur l'eau morte au pied des silos. Le canal, qui permet aux vaisseaux plats des Grands Lacs d'atteindre le port de Montréal, escalade ses écluses et gravit, dans les terres de l'île, la pente des rapides. En face de Lachine, à la tête du Sault Saint-Louis, la jetée du canal porte un défi aux premiers courants des rapides. Et si, dans le calme de Montréal, les goélands n'éveillent même pas les mâtures, si les sonneries maritimes ne rivalisent point, dans le soleil, avec les clochers de la ville, ici, à Lachine, les phares que brandit la jetée du canal rappellent, aux grandes eaux des lacs, la présence océanique de Belle-Isle et de Cabot. C'est à Lachine, à l'entrée du canal, non loin des courants, que le petit-fils des Ouellette a grandi. De santé délicate, le jeune Adrien passa son enfance dans une fenêtre, au second. L'escarpement du canal et ses eaux profondes l'avaient toujours effrayé, mais le grand fleuve, par-dessus les toits, le rassurait. Le front contre la vitre, il vivait dans le faîte des arbres et jamais enfant n'entendit plus qu'Adrien parler de navigation. Tous les soirs, dès la brunante, le phare de la jetée allumait une lanterne dans sa chambre. Les matins d'automne, le phare était lent à s'éteindre. Toujours la navigation! L'autre côté de la rue, un clos de charbon et de bois alimentait les fumées au lointain. Souvent les portes grinçaient dans les écluses et le tiraient du sommeil, ou les cris stridents des vaisseaux, à l'entrée du canal. Adrien avait douze ans lorsque la fréquentation des rapides fut interdite. Il lui fallut comprendre les retraits du fleuve; pourquoi le grand-père ne montait plus sur le Rapids Prince et pourquoi son père s'embarquait pour les lacs. Les eaux basses, c'était encore la navigation! Tout cela était devenu difficile! Que venait faire, pour la justification des bas niveaux, le déboisement des forêts aux sources de l'Outaouais; le ruissellement trop subit des neiges; l'ouverture prématurée du fleuve le printemps; la venue en avril des brise-glace au quai de Lachine; les battures qui ne séjournent plus sur les hauts-fonds et le creusage du chenal à quarante pieds; du Saint-Laurent, la coulée trop hâtive? Le vieux Ouellette, sans naviguer, portait encore son parapluie. Beau temps, mauvais temps, ce bout de crêpe l'accompagnait. Durant la bonne époque, il l'accrochait même à son bras, dans les chambres de roue. <> N'était-ce pas encore de la navigation? Pas de parapluie, pas de Ouellette, pas de Ouellette, pas de parapluie! Il y a toujours de l'eau quelque part! Vers l'âge de seize ans, il ne restait au jeune Adrien qu'une rôtisserie, non loin du canal, qui appartînt à la terre. De là s'échappaient des lueurs, comme d'un four dont la porte s'entrouvre, et la vue des poulets embrochés contre les braises lui était délectable. La ferme que le restaurant évoquait eut son choix, mais il dut commencer son apprentissage de pilote: ainsi le voulait la tradition de famille. Dès qu'il fut <>, je veux dire en possession du certificat des pilotes d'en haut (les Grands Lacs), Adrien Ouellette s'ennuya de la navigation; à bord des bateaux, dans les chambres de roue, on ne parlait guère de navigation. Il n'avait plus rien à apprendre. Quand il était seul, les récits de ses pères occupaient sa mémoire. C'est peut-être son enfance qu'il regrettait, la fenêtre du second et le faîte des arbres, ou bien la théorie, maintenant qu'il était en pleine action. Les beaux temps sur les lacs, les courses longues et désertes, avaient- ils pour Adrien mirages de brisants, écumes et eaux en pente? En souvenir d'une femme de quai, le pilote Ouellette, comme ses confrères, se fit tatouer un coeur saignant sur l'avant- bras. Il s'intéressa comme les armateurs à la cote des grains, aux achats de whisky près des frontières, aux rats-de- cale, mais toujours les ponts-tournants des canaux lui rappelaient les manoeuvres singulières des bateaux dans les rapides. Il revoyait le Rapids Prince en travers du chenal, et qui amène avec lui des masses d'eau capables de le soutenir ensuite au-dessus des cailloux. Toujours pour lui les arbres des îles gardaient le tumulte des eaux et la marche en aval de son navire raidissait, à l'inverse, la surface des courants. Quelque part, des rapides sous-marins se roulaient sur eux- mêmes et attiraient des eaux calmes. Depuis la mort du vieux Ouellette (la soustraction, par beau temps, de son parapluie) et l'abandon des rapides par les Canada Steamship Lines, le sport du Sault Saint-Louis avait tendance à s'oublier, lorsque les compagnies d'assurance condamnèrent le Rapids Prince au démantèlement. Au reçu de cette nouvelle, le nom des Ouellette revint à la surface. Non pas que le port du parapluie fût à la mode mais, dans les tavernes et les géographies illustrées, les gravures rappelaient l'ancien saut des rapides par le canoë de l'Indien Long Tom et ses vingt sauvages à l'aviron, donnèrent un regain de réputation au grand-père Ouellette, au fils Ouellette et au Rapids Prince. Tous les vieux sportifs de Montréal, ceux de la génération précédente, y allèrent d'une petite histoire. Adrien Ouellette se trouvait dans une taverne de Prescott, lorsqu'il apprit que le tour de rôle le désignait pour conduire au rebut, dans le port de Sorel, le vieux bateau de ses pères. Par les amis du pilote, cette coïncidence fut célébrée à la bière dans la taverne même de Prescott. Le bateau a été confié à un équipage réduit. Pour cause de grand âge, il évita, par les canaux, les cascades de Cornwall, de Galops, des Cèdres, de Soulanges, et bien que le lendemain l'on fût en plein jour, qu'aucun accident à ses machineries, à son gouvernail, ne fût signalé, on le vit, de Lachine, s'engager passivement dans les rapides. Avant que la pente du fleuve se fût emparé du Rapids Prince, l'ombre du pont de Lachine, comme un goéland de proie, avait recouvert le bateau. Jusqu'à la fermeture de la navigation, le Sault de Lachine rendit du bois de rebut propre au chauffage et que les chômeurs récoltaient, en chaloupes, sur les eaux calmes du port. Une Poignée De Main. Le boulanger Lusignan, chaque fois qu'il rassemble ses recettes, se lave auparavant les mains, comme on enlève ses gants pour compter des billets de banque. Aussi, il époussette ses cheveux et dégage, à l'eau chaude, son visage de la farine et des pâtes. Ce bien de la journée, son profit, il désire qu'il ne lui rappelle point son métier. Cet argent doit être celui d'un homme libre, non le gain des sueurs, de la poussière, des croûtes, et des bouffées de chaleur lancées d'un four. Le soir venu, Lusignan se veut rentier. Devenu Lusignan, le boulanger du jour monte alors sur une chaise, afin d'atteindre une petite trappe au plafond de sa chambre à coucher. Dans les combles, une soupière de terre cuite se trouve à portée de la main, à gauche de la trappe. C'est là que la journée de Lusignan passe la nuit. Le matin, il la dépose, avec profit, à la banque du village. Grandi par la chaise, comme un pendu au milieu d'une chambre, Lusignan avait à peine, au bout de son bras, soulevé ce soir-là dans l'ombre du grenier le couvercle de la soupière, qu'il éprouva d'abord une douleur, puis un effroi... La chaise se renversa. Retombant sur l'ouverture, la trappe couvrit le fracas de terre cuite contre le plancher et la propre culbute du boulanger. Comme il ouvrait la soupière, une main tiède avait pris la sienne, sans brusquerie, amicalement, avec conviction peut-être, mais sans intention préconçue: ostensiblement, tout de même! Assis par terre, à côté d'une chaise renversée et parmi les éclats d'une soupière, Lusignan, les jambes niaisement écartées, avait d'abord blanchi, comme si la farine d'une journée eût recouvert son visage. Puis le front devint cuit. Le boulanger fut pris d'un rire strident. Ses éclats rappelaient en tout point ceux d'une soupière qui se brise, avec son couvercle, sur un plancher de bois dur. Le lendemain, dès l'aube, l'homme sortit de sa crise d'épilepsie. Il ne chercha point à se remémorer. Il connaissait, depuis des ans, le Grand-Mal! L'épileptique, au réveil, ne peut immédiatement reconstituer de mémoire les quelques heures qui précèdent la crise. Pour le boulanger, c'était encore une attaque du Grand- Mal et rien d'autre! Son argent éparpillé, il le rassembla. Le compte y était; rassuré, il regagna son lit. (La maison de Lusignan est isolée. Le trottoir de planches, qui la relie à la route, est sonore. Aussi, le boulanger n'a point muni sa porte d'une clochette. Il sait d'avance que l'on vient vers sa boutique et, par la technique du pas, le nom du client. Ce soir- là, la trappe des combles, se rabattant, avait causé grand bruit. Elle n'était pas tombée d'aplomb. Après la charpente de la boulangerie, le trottoir vibra. Un oiseau, sans destination, s'est envolé d'un arbre, le seul arbre qui touchât le trottoir. La clôture de perches, qui va de la maison à la rivière, de même vibra. Une carpe, dans l'eau tiède, près de la rive, avait regagné sans précipitation les profondeurs plus froides.) La nuit suivante, bien avant l'aube, le boulanger, au repos comme une pâte sans levain, fut tiré du sommeil par des claquements de drap au-dessus de sa tête. Dans l'ombre de la chambre, une présence insolite secouait quelque chose de mat. Sans bouger, l'homme écouta. Une de ses mains pendait hors des draps, inerte, oubliée... De nouveau, une main prit la sienne, ostensiblement, sans conviction peut-être, tiède et sans la secouer. Doux et sec à la fois, ce contact écoeura l'homme aux écoutes, mais sans le surprendre, toutefois. Le souvenir lui était revenu d'une autre poignée de main... de ce toucher qui... La main empâtée de Lusignan, la main du jour, eût peut-être moins réagi. Mais sa main dégantée, sortie de la pâte, était nue et vulnérable, -comme d'un cambrioleur les bouts de doigts passés au papier de verre pour mieux éprouver le déclic d'une serrure de coffre-fort. La main de Lusignan secoua pour s'en délivrer l'autre main et rentra sous les couvertures... L'aube, cette fois, se leva sur la mort du boulanger! On ignorait, au village, que Lusignan fût épileptique. Dans la boîte au pétrin, il avait déjà culbuté. Moins le visage, la pâte en levant le recouvrit! Au matin, le malade avait repoussé l'édredon! Le même jour, à l'heure de la livraison, les yeux du pain gardèrent le secret... Une autre fois, Lusignan saupoudra sa pâte avec la poussière d'un porte-ordures. La poussière est lumineuse dans une soleillée. Dans le même rayon, la farine soulevée est noire. Les clients du village crurent qu'ils mangeaient du pain à l'anis, du pain brun. La dernière nuit, avant l'aube de ce jour d'une mise en terre, une chauve-souris, d'un vol anguleux, cassé, moucha le cierge solitaire du boulanger. Elle venait des combles! Ses membres palmés, sa peau chauve et douce comme l'intérieur d'une main, avaient cherché, ostensiblement, pour y refermer des ailes (dans une étreinte indifférente cette fois), le visage pour toujours farineux de Lusignan. Le cierge une fois éteint, la chauve-souris est tombée dans le cercueil du boulanger! Mrs Carry-Nations Ou La Pionnière De La Prohibition. Avant qu'elle se fit désigner sous le nom de Mrs Carry-Nations, -un nom de cheval trotteur sans doute mais prédestiné d'autant -Mrs Carry- Nations, la propagandiste des doctrines de la Tempérance, et qui fut célèbre surtout dans les grands bars d'Amérique; Mrs Carry-Nations, la probe, appréciée aussi dans les expositions locales, dans les cirques et dans les vaudevilles par ses spectacles de lanceuse de haches, et qui faisait recette; Mrs Carry-Nations, la belle blonde en maillot, mais plus imposante sous la capeline et le jupon de l'Armée du Salut; Mrs Carry-Nations qui passa, debout sur une chaise de bar, à l'histoire de la Prohibition; cette Carry- Nations, avant qu'elle fût nantie de tout ce qui lui manquait pour être notable, nous ne connaissions rien d'elle et jamais elle ne parla de son enfance qui lui permît de se familiariser avec le maniement de la hache. Nous devons être satisfaits de la retrouver à l'époque où elle était femme faite; où elle est, en maillot, sortie de l'ombre pour se placer, au moment de son numéro, sous la projection lumineuse d'un cirque. Comme lanceuse accréditée de haches, Mrs Carry-Nations s'enhardissait, pourvu que son public fût à point, et surtout silencieux, à lancer douze haches dénudées contre un panneau de bois où son partenaire, un homme, naturellement, était maintenu en croix par des liens. Le crucifié, bien en vie avant, après et pendant ces minutes d'adresse, ne portait point de bandeau sur les yeux, afin que le public appréciât la confiance que toute femme est en droit d'attendre d'un homme subjugué volontairement par elle. Une féministe n'eût pas mieux trouvé comme argument persuasif, car tous les taillants de Mrs Carry-Nations, l'un après l'autre, venaient mordre le bois à quelques lignes de qui avait foi en son bras et en son oeil. La dernière hache placée près d'une oreille, près d'une main largement ouverte, ou en travers au-dessus des cheveux de l'associé, la foule retrouvait alors le souffle, la fanfare reprenait plus allégrement son morceau interrompu et Mrs Carry- Nations, toujours calme, déliait son prisonnier pour qu'il pût partager l'ovation du cirque et saluer à son tour. C'est à la main- d'oeuvre que revenait la tâche d'arracher du panneau quelques haches trop profondément plantées. Grande vedette, Mrs Carry-Nations clôturait toujours la série des numéros. C'est ici, son numéro achevé, que le véritable travail du notable acrobate commençait. La volée des haches, la précision et la vigueur du geste étaient-ils insignifiants? Le coup d'oeil, à cinquante pieds de l'homme en croix, sans tenir compte du flot éblouissant des projecteurs, tout cela ne troublait pas Mrs Carry-Nations, non plus que de se montrer en maillot devant vingt mille yeux. Pendant que le public se retirait, que la fille fût dans le compartiment du train attaché au cirque, qu'elle fût sous la tente d'une foire, ou dans la loge du théâtre après le vaudeville, la lanceuse de haches transformée civilement par ses toilettes devait repousser, sans y mettre trop d'ardeur négative, les insistances de son adjoint convaincu d'héroïsme. Ce pantin, que lui était-il, au juste? Rien d'autre, pensait le public, en dehors de sa bravoure, qu'un symbole dans une doctrine de féminisme. Mais ce symbole, s'il venait à manquer, se pourrait-il substituer en quelques instants? Pouvait-elle, la bûcheronne, avec ce genre de vie nomade, compter sur le temps à sa disposition pour convertir ou amadouer un remplaçant? La grande vedette avait dû s'attacher ce figurant, non pas à coup de dollars et de cents. N'ayant jamais aimé que son métier, Mrs Carry-Nations promit à l'autre, faute de mieux pour se l'attacher, quelques privautés dont elle avait jusqu'ici retardé l'échéance. La belle blonde en maillot n'ignorait pas que l'autre ne voyait que son corps dans le reflet des haches. Pensait-elle à bander les yeux du croyant? C'eût été gâcher la doctrine que son exploit soutenait devant le public. Mrs Carry-Nations, à court d'homme, promit mariage en définitive et tint parole. (Si l'on fait un jour le procès en béatification de Mrs Carry- Nations, toute une littérature devrait être déposée au dossier de son honnêteté.) Mrs Carry-Nations, tout en ne modifiant pas, sur les enseignes, son nom de cheval trotteur, n'en fit pas moins un mariage grand. L'Église n'eut pas à recourir, pour la décoration, aux ornements de la Noël et de Pâques, le cirque avait suppléé à tout. Pendant la bénédiction, l'épouse disciplinée conserva son sourire de parade, le sourire figé des tréteaux et des pistes. Le marié ne détourna point son regard extasié de l'officiant, regard mêlé d'effroi et d'amour. On eût dit qu'il regardait venir des haches! Le gérant du cirque, dompteur aussi des fauves, servit, fouet en main, de père à son meilleur numéro, sa lanceuse de haches. À la sortie de l'église, la fanfare couvrit la marche nuptiale des orgues. Du perron de l'église, dans le fracas des cloches et le meuglement des buffles, ceux-ci les cornes boutonnées comme des fleurets, le nouveau couple passa en revue le cirque et sa ménagerie. Après qu'elle eut accordé une interview à la feuille locale de la petite ville, Mrs Carry- Nations, à califourchon sur un éléphant, retourna vers les tentes, son associé à l'indienne sur la bête et tournant le dos à la nouvelle épousée. Le soir, avant que le figurant poussât le verrou, Mrs Carry-Nations, encore souriante et calme en présence d'un public à point et silencieux, lança, comme une grande dame, ses douze haches vers le bois du panneau. Les recettes furent bonnes. En fille d'action qu'elle était, Mrs Carry- Nations avait-elle misé trop sur cette affaire? Ce n'était pas qu'elle attendît de ce mariage ainsi contracté un bonheur également réparti. Pour elle, si l'époux en avait pleinement pour ses risques, il était juste qu'elle y gagnât du moins en tranquillité. Après trente jours de bonnes représentations, trente nuits de fougue pour l'associé, Mrs Carry- Nations se rendit compte que le regard de l'époux n'était plus le même au poteau des haches. Ce regard n'indiquait pas précisément la peur, mais la lanceuse n'y retrouvait plus cette fixité du désir. Inconsciemment, s'y était-elle accoutumée? Allait-elle maintenant perdre sa belle nonchalance? Son habileté lui venait-elle du seul désir des autres? Les fauves se prennent par la faim. On conserve la docilité des reptiles par des séjours sur la glace. Le cas de l'associé ne devait pas se traiter par les mêmes régimes. L'époux avait-il trop mangé et l'aurait-elle trop tenu au chaud? Mrs Carry-Nations était trop fille de cirque pour se méprendre. Sous prétexte de lassitude, elle força l'autre à coucher pendant une semaine dans le dortoir des figurants. Sur la piste, elle joua en même temps, et avec plus d'attention, son rôle de belle blonde en maillot. Elle était encore à l'âge où ses cuisses pouvaient jaillir davantage sans présenter des bourrelets par le haut; sa poitrine, moins comprimée, pouvait s'agiter sans grossièreté pendant la rotation des bras. Dans le regard de l'autre, la fixité revint peu à peu, mais la mauvaise humeur se montra soudainement. Mrs Carry-Nations dut faire quelque concession. Pendant un mois, la recette fut bonne, puis tout s'est gâché le jour où l'époux en appela aux droits de l'homme. Sans mettre le gérant dans ses confidences, le gérant qui n'eût fait, somme toute, que remuer son fouet d'un air penseur, Mrs Carry-Nations n'attendit pas qu'une des haches coupât une oreille ou un doigt à son associé. Le couple, le meilleur numéro des spectacles, déserta le cirque. Mrs Carry-Nations s'était prise à son jeu, le jeu des abstinences: elle aimait son mari. Pouvait- elle maintenant, avec assurance, lui lancer des haches? La solution d'un remplaçant éventuel eût été indigne de l'époux. En pleine gloire, la lanceuse de haches lâcha la carrière. (Dans le procès en canonisation qu'on lui intentera, à la suite de ce récit, tiendra-t-on compte, à Mrs Carry-Nations d'avoir été, avant tout, une bonne épouse?) Il y a des haches dont on peut dire qu'elles ne feront jamais plus d'entailles. Mrs Carry-Nations était sincère quand elle posa les douze siennes en éventail contre le mur de sa chambre à coucher. D'un passé fait de gloire, il ne lui restait que l'aisance d'un couple qui a de petites rentes... et des armoiries. De cette période de médiocrité conjugale, il n'y a rien de notable sinon que, de blonde, Mrs Carry-Nations passa au platine. Au cirque, ou sur la scène, elle eût innové. Tout à son bonheur, elle n'eut pas de publicité et, aux quelques personnes qui l'approchaient, elle donna l'impression d'avoir blanchi en une nuit. À cette époque, on ne parlait pas plus de Mrs Carry-Nations, dans les Amériques, que de Tempérance. Dans les bars, où une chaise devait lui tenir lieu de piédestal pour entrer dans l'histoire, on ne parlait pas non plus aux États-Unis de prohibition, au Canada de régie des liqueurs. Ces grands bars capitonnés portaient des glaces murales qui se renvoyaient, en la diminuant jusqu'à la grosseur infinitésimale, l'image du buveur et de son verre. C'est là, dans la maison aux miroirs, que l'ancienne Mrs Carry-Nations s'est de nouveau montrée femme. C'est ici que le public put de nouveau <>. C'est dans un bar que la hache de Mrs Carry-Nations prit figure de symbole, d'un symbole qui s'est changé en doctrine: la Tempérance. Mrs Carry-Nations n'avait pas épousé son ancien figurant, ni quitté le cirque par amour de la tranquillité et par amour tout court; Mrs Carry-Nations n'avait pas appris à tenir un ménage de petits bourgeois, ni laissé choir dans l'oubli sa recette de platine à cheveux, pour en être réduite tous les soirs à guetter son mari à la sortie des bars, en particulier les soirs de pluie. Drapée dans un imperméable, qui rappelait en ce moment une cape d'acrobate, Mrs Carry- Nations, la nouvelle, fit irruption un samedi soir dans un <> à miroirs et surplomba son monde en montant sur une chaise. Sans un mot, laissant parler sa tête blanche, son invention, elle sortit lentement de son imperméable. Une telle dépense de majesté ne s'était vue qu'au milieu d'une ambassade ou d'un cirque. Les miroirs s'étaient renvoyés jusqu'à l'infini plus de chevelures platine que n'en peut compter aujourd'hui l'Hollywood. Mais l'ambassadrice, comme toujours, malgré son ostentation, était chargée d'un message et qu'il fallut écouter. Mrs Carry-Nations avait une commission martiale à remplir et, passée dans sa ceinture, l'armoirie de sa chambre à coucher en faisait foi. Le bar voulut retraiter sans rien entendre, mais la fille de cirque avait été fille d'action: quarante-deux bouteilles alignées sur une tablette de verre ne gardèrent pas leur goulot, derrière le comptoir. On avait quand même évacué les lieux, mais non sans entendre une rumeur de verrerie. Un seul homme resta au comptoir: l'homme de Mrs Carry-Nations. Il pleurait, appuyé à la barre. Le principe <>, principe que le numéro de cirque avait démontré autrefois, était remis debout: la séance de féminisme faisait irruption dans le domaine de la morale pratique. S'étaient-ils doutés, les syndicats d'hôtels qui invitèrent, par la suite, Mrs Carry-Nations et son ivrogne à répéter, dans quelques-uns des grands bars du continent, cet exploit moralisateur, qu'ils pussent, eux les hôteliers, devenir comme elle, et son figurant, les pionniers de la prohibition en Amérique? Sans doute, le coup de la hache ne fut renouvelé, mais il était toujours possible, pour le public, que le grand jupon de la propagandiste en cachât quelques-unes. Mrs Carry- Nations avait remplacé sa vieille armoirie par des récits de la Bible, pour la circonstance apprêtés, et la sermonneuse entrait souvent en transe oratoire. Mais le risque était là d'un coup d'audace. Et les séances faisaient recettes pour les hôteliers. Dès que les ligues de Tempérance offrirent à Mrs Carry- Nations d'étendre ses activités en apparaissant seule dans leurs réunions, la tête blonde et son ivrogne disparurent pour de bon. Le Garde Forestier. Sitôt qu'il comparut dans le box aux témoins et avant même qu'on le questionnât, le garde forestier en imposait à l'assistance. Avec son teint basané, les saillies lumineuses de son visage et ses yeux bridés, on eût dit, vraiment, qu'il était encore dans sa tour du guet, au-dessus des arbres et en surplomb. Cet homme auparavant hébété par une salle de justice, les trois marches de la stalle aux dépositions lui avaient rendu sa dignité d'ermite: pendant l'interrogatoire, il était assis, appuyé du coude, le menton dans la main. Contre sa majesté sylvestre, rien n'avait prévalu; ni la tribune et les symboles de la Justice, le haut dossier du banc coiffé d'une marquise, ni les faces graves, blafardes, du président et des assesseurs (ces fronts pâles de ceux qui vivent dans l'ombre); ni l'agitation des toges et l'huissier rigide, le parquet et ses pupitres chargés de livres. Un domaine boisé, aux limites conjecturales, avait surgi dans la déposition du gardien. Là-bas, sur la Côte- Nord, avant cet incendie que la cour d'Échiquier mit en litige, la forêt sous le vent remuait des faîtes comme l'eau d'une baie entrecroise des vagues innombrables. Quelques clairières épandaient, sur ce désordre, un calme relatif, pareil à des huiles posées en mer. Cette vision du lieu de la tragédie, le tribunal s'y était rapporté sans cesse, et sitôt que le témoin, dans la stalle, eut levé la main pour indiquer une clairière, les procureurs avaient posé un doigt sur des cartes déroulées à plat, puis le point fait au sextant, relevé de nouveau la tête vers un feuillage suggéré par le témoin. Du haut de la tour, l'ermite avait souvent dirigé sa lunette sur chacune des clairières. Il les craignait, ces clairières, comme le gardien d'un phare a toujours redouté les eaux calmes qui masquent des récifs. C'est par la brousse des clairières, avait-il dit, que s'allument, en général, les incendies de la forêt. Ici, expliquait le témoin, d'un geste lent, les Indiens, non loin de leur réserve, dépeçaient le gibier et, à découvert, faisaient boucanner les viandes. Que de feux mal dispersés, ou mal étouffés, que de bivouacs mal éteints! Le gardien avait passé des heures déjà, l'oeil fixé sur des fumées de fausse alerte. Ici, la nuit venue, à droite de la réserve (et les doigts des procureurs se promenaient encore sur les cartes), d'autres Indiens, chaque fois des femmes à châle, venaient au fanal ou à la torche bêcher des vers pour le lendemain, jour de pêche. Certaines nuits de sécheresse, le garde forestier avait dû veiller et définir, au matin, des présences insolites dans les clairières. En plus d'un point, sur les hauts lieux, que de lueurs aussi, dans les ténèbres, vacillent jusqu'à l'aube, sans jamais livrer leur mystère. Autant de songes! Près des brasiers, dans le val, que d'amours prolongées, et aussi, ces feux étaient entretenus pour éloigner les bêtes. D'autres veilleurs, auprès des feux à l'étouffée, s'étaient gardés des moucherons du dernier crépuscule. Lorsque, sans plus de préambule, et à la surprise de l'assistance, l'exposé du gardien a été interrompu par l'entrée d'une Indienne dans la salle d'enquête (n'a-t-on pas affirmé que les Abénaquis, pendant la conflagration de la Côte- Nord, avaient disparu au grand complet?), lorsque, disons-nous, la squaw fit son entrée au bras d'un procureur des compagnies d'assurance, l'un des assesseurs du tribunal se demanda si le garde forestier ne voulait point, dans sa déposition, faire porter aux Indiens eux-mêmes la responsabilité de l'incendie. Pourquoi tant insister sur les manoeuvres des Peaux-Rouges dans la brousse des clairières? Et si la Réserve avait incendié volontairement ce domaine voisin de la scierie, pourquoi cette femme venait- elle témoigner en faveur des courtiers en assurance? D'où venait-elle et pourquoi trahissait-elle sa tribu? Dans la stalle, l'Indienne au châle rabattu, quand vint son tour d'exposer sa version, donnait l'impression d'être en prières. Sous le châle noir et verdi par le soleil, son visage de Mongole restait dans l'ombre. Autant le gardien avait dominé (jusqu'au moment, bien entendu, où la femme était intervenue) autant celle-ci semblait appartenir au sous-bois. Si, pour l'instant, elle était sortie de la forêt, elle n'en détournait pas le regard, du haut de la stalle, comme d'une tour. L'énigme qu'elle avait apportée ne s'est pas éclaircie non plus, lorsqu'elle dut, sur les instances de la cour, lever enfin la tête vers le juge et les assesseurs. À ses pommettes saillantes reconnut-on que ce visage riait? Bien qu'aucun soleil ne lui fît face, la femme grimaçait-elle? Sur les promontoires de Bersimis, l'avait-elle déjà trop regardé, le soleil? Tout le temps qu'elle parla, son regard ne s'est pas donné. Il semblait qu'au loin des feux de bivouacs ne s'étaient pas éteints, malgré l'heure avancée, tant leurs reflets étaient irisés sur les saillies de ce visage. Un coin du châle, le châle de toute une tribu, était sans doute levé, dans ce tribunal, mais l'Indienne se ménageait des positions de retraite. Ces clairières, dont avait parlé auparavant le gardien de la tour, on comprenait qu'elles ne devaient être rien d'autre que les points incultes et livrés à un destin. Toujours, le même assesseur, l'assesseur qui ne prenait pas de notes, se demandait si le gardien connaissait l'imminence de l'incendie. L'assesseur se demandait pourquoi ces deux témoins, hâlés par le même soleil et le même vent, et venus de la même région, la Côte-Nord, le même Bersimis, ne s'étaient pas corroborés dans ce milieu de chicane, chez les Blancs? Il ne faisait plus de doute, maintenant que l'espèce humaine avait déserté la Réserve, une fois l'incendie allumé par l'un d'eux et laissé en arrière, que le Peau-Rouge avait répondu ainsi à l'appel de l'Ungava, plus au nord, et mis le feu pour justifier sa fuite. Et l'assesseur se demandait toujours: que l'Indienne, en apparaissant aujourd'hui dans la stalle aux dépositions, eût renoncé à partager les goûts de liberté de sa propre famille, peut-être les attraits et les promesses de l'homme de la tour le pouvaient expliquer, et justifier ainsi ses opinions premières. Mais pourquoi, encore, venait-elle déposer, et contre les siens, et contre l'ermite blanc? La squaw avait-elle aimé cet homme? L'assesseur ici chercha en vain à poser son regard sur le gardien de la forêt. L'assistance à l'enquête le lui cachait. Descendu de sa tour, les arbres maintenant l'avaient repris, semblait- il. D'une voix monotone, l'interprète traduisait sans cesse le témoignage de l'Indienne, et son regard, à lui aussi, semblait posé sur des feuilles. L'incendie, était-il expliqué par la femme, le gardien en connaissait les origines ou les causes. Le soleil avait été rouge, bien que petit, au milieu du jour, car le temps était jaune au large, sur le fleuve. La sécheresse était grande et les feuilles cassantes, le matin, en dépit de la rosée. La forêt n'était pas encore allumée, mais le Grand-Nord n'en fumait pas moins jusqu'au large, comme cela se produit certains étés. Le gardien, disait toujours l'Indienne, prenait alors ses repas du midi dans la Réserve, non loin, en bas de la montagne. Lorsque la nuit était humide, qu'il n'y avait pas de danger, il dormait aussi chez le Grand-Chef. Quelques semaines avant l'incendie, le gardien avait exigé du Grand- Chef que celui-ci lui envoyât plus souvent à la tour sa fille cadette, aux heures des repas. L'Indienne allait donc plus de fois à la tour que le gardien n'en descendait au cours de la journée. Le gardien savait aussi que les canoës de la réserve étaient tous au frais, en plein été, et recouverts de gomme neuve, sous les arbres résineux. Plus la brousse s'asséchait, plus les hommes refaisaient leurs forces par des sommeils prolongés. Le temps était à l'incendie; les inspecteurs des compagnies de bois et de pulpe ne l'ignoraient pas, sans doute, ni les gardes forestiers de l'État non plus, chacun dans sa tour, ni les représentants des compagnies d'assurance, qui doivent faire rapport trois fois l'été et toutes les semaines pendant l'automne. Sur des plateaux, plus au nord, des cercles de feu devaient s'élargir dans la brousse; des officiers fédéraux du recensement avaient dû différer leurs randonnées vers certaines scieries encore en activité à l'intérieur, à quelques milles des côtes. Ainsi songeait, à la tribune de la cour, l'assesseur qui ne prenait pas de notes. Mais jamais, d'expliquer maintenant le témoin au châle, tous les oiseaux du domaine n'auraient pris leur vol d'emblée, jusqu'à couvrir d'une ombre la Réserve; jamais des animaux sauvages ne seraient venus frayer avec des bestiaux, dans les clairières, non loin de la côte; jamais à l'ouest, des lampes ne se seraient allumées en vain parmi des brouillards de cendre, si l'ermite blanc n'eût passé des nuits à veiller dans les clairières avec les Grands Chefs, s'il n'avait passé son temps, avant l'incendie, en des conciliabules où il était question de faire traîner vers le nord son propre bagage à lui, si enfin l'Indienne, elle-même, n'avait accepté qu'il vînt la rejoindre. L'Indienne avait mis de la haine dans cette partie de son témoignage. Sur son visage, tous les reflets des bivouacs s'étaient ensemble éteints, pour faire place à la pâleur qui tire sur le jaune et que l'on remarque chez les Indiens, s'ils éprouvent de la haine ou le grand amour. Le Grand-Nord avait fumé pour de bon jusque fort loin et montré pendant des nuits ses hauteurs exhaussées et ses reliefs incandescents. C'est un ciel roussi que le fleuve avait reflété pendant des semaines. Et, à bord des vaisseaux, sur les eaux calmes, des rêves d'Orient sablonneux travaillaient les matelots. Une à une, les familles d'Abénaquis avaient émigré, et l'hiver suivant ne devait pas les ramener vers les rives. Ici, la squaw n'a exprimé aucune amertume pour déclarer que le gardien, son amoureux, son premier Blanc, ne se rendit pas au départ de la tribu. Sa voix n'avait été que sèche comme ses ongles et sa chevelure; dans la pâleur de ses yeux, toujours la même eau, aucun point sombre dans la pupille. La forêt de la Côte Nord avait brûlé jusqu'à la racine. Des générations d'hommes passeront avant que l'on reconnaisse le printemps sur ces montagnes. L'hiver seul nous fera oublier l'odeur du bois brûlé sur les versants de la rivière Bersimis. Plus tard, des expéditions fédérales avaient parcouru le nord de la région, sans relever de signes graves sur des bouleaux, ni d'amas de galets rappelant une borne, ni aucune trace des Abénaquis dans la vase des marais. À l'horizon, aucune fumée ayant la forme d'un message ne s'est tordue dans l'air. Ainsi avait-on raconté la mission des délégués, dans le rapport déposé au ministère de l'Intérieur. Si l'Indienne, pensait encore l'assesseur, peut aujourd'hui opposer dans une cour d'Échiquier sa parole de Peau-Rouge à celle d'un Blanc, c'est à croire que la squaw n'a pas suivi les siens dans leur migration, ou qu'elle les a abandonnés en route. Mais comment aurait-elle rebroussé chemin sur un sol encore chaud et dépourvu de culture? Qu'elle fût revenue accompagnée de plusieurs dissidents, le groupe nomade aurait été aperçu, ou ses propres vestiges. Il a fallu qu'elle accompagnât les siens jusqu'au lieu de leurs élections, à moins qu'ils fussent demeurés errants. L'énigme restait toujours la même. Que la femme désirât venger son amour déçu, qu'elle eût choisi la long trail pour assouvir des haines, le tempérament de l'Indien le peut expliquer, mais pourquoi trahir ses frères en leur imputant comme à l'autre, le Blanc, la responsabilité de l'incendie? Il fallait avoir beaucoup vécu parmi les Indiens pour deviner le crime dont ils s'étaient rendus coupables envers leurs femmes, et pour comprendre jusqu'à quel point l'une d'elles pouvait s'en indigner. Celle-là, il fallait qu'on l'eût initiée à l'amour pour qu'elle comprît, aujourd'hui, le sens d'une promesse et la valeur d'un serment prêté devant la nature. Cette Indienne, la femme au châle brûlé par les soleils de la long trail, la jeune squaw dont se dégage encore, au milieu de la cour d'enquête, une odeur de sapin, ses frères avaient dû la renier ou la bannir, après l'incendie, une fois laissés à leur propre initiative, en présence du Grand Nord. À la séance du tribunal, le garde forestier était seul à connaître que l'Indienne pouvait savoir que les siens gardaient, dans leur sang, l'instinct des ancêtres, en face de l'Ungava sauvage. Ses frères avaient rêvé d'une liberté complète, puis l'avaient conquise par la fuite, sans savoir que l'homme libre doit être fort pour demeurer libre. Trois siècles de sommeil dans les réserves les avaient métissés. La jeune squaw, la cadette des Grands- Chefs, la femme au châle rabattu dans la cour d'Échiquier, était encore animée de l'esprit des totems. Pour avoir été le premier Blanc à déployer le châle de cette Rouge, l'ermite n'ignorait pas qu'elle était la seule de vraiment racée dans sa tribu. Ce châle, il avait dû le brandir dans une clairière, pour entretenir un brasier symbolique, pendant que l'autre, non loin et nue comme un guerrier, laissait les lueurs <> les arbres dans les ombres. Le garde forestier avait appris d'elle à marcher sans bruit sur les branches mortes. Comment cette femme pouvait-elle admettre que les siens, plus tard rendus à la nature, eussent pu appuyer leur tête contre le sol sauvage sans qu'ils devinassent la présence d'un grand panache de feu et de fumée dans la nuit noire? C'est peut-être parce que ces hommes libres ont eu des velléités de revenir vers les côtes que l'Indienne leur a coupé toute retraite, en les dénonçant à l'enquête comme incendiaires? Quant au garde forestier, aujourd'hui gardien sans forêt, gardien sans montagne et sans tour, sans clairière et sans soleil, s'il a conservé, dans la stalle aux dépositions, sa souveraineté sylvestre, c'est qu'il ne doutait pas que sa parole isolée de Blanc prévaudrait contre celle d'une seule Peau-Rouge, et qu'il devait avec les propriétaires de la scierie incendiée, dont les cours contenaient d'immenses pyramides de bois assurable et assuré, participer au produit des polices d'assurance. S'il a fallu aux Abénaquis trois siècles pour métisser leur courage d'hommes des bois, l'ermite en quelques années est devenu plus sauvage que les Indiens de toutes les tribus. C'est ainsi que pensait l'un des assesseurs du tribunal, l'assesseur qui ne prenait pas de notes, et dont le front restait pâle en raison des ombres qui l'habitaient. Le Baiser De La Morte. Si la mort, quelquefois, gratifie d'une certaine sérénité les traits de l'agonisant, il en est d'autres qu'elle s'évertue à ne point embellir. Non pas qu'un visage privé de ses contractions habituelles soit voué à la laideur (le sommeil est favorable à plusieurs laiderons, n'est-ce pas?), mais il est des morts imprégnés de la peur, auparavant éprouvée, à l'approche de la fin. Ceux- là, qui s'agrippent à la vie, en conservent la grimace. J'ignore si la vieille Blanchette, à soixante- quinze ans, se refusait à mourir, ou si elle était crispée de son vivant, mais l'approche de son visage, lorsque je rendis visite à sa dépouille, m'a fort effrayé. Jamais, depuis, je n'ai visité les morts. L'expression <>, en parlant de son visage, doit demeurer dans la mémoire de mon lecteur, car elle constitue la clef de mon anecdote. Longtemps, je me suis demandé si je m'étais approché de ce visage, ou s'il s'était approché du mien. La vieille Blanchette était exposée depuis vingt-quatre heures lorsque ma mère me conseilla de lui rendre une ultime visite. J'avais une dizaine d'années et je me devais de prier pour les morts et auprès d'eux. De tous les temps, la prière des jeunes est de beaucoup préférable à celle des autres. Elle est plus désintéressée. La vieille Blanchette, que nous surnommions la sorcière, à cause de sa laideur, habitait seule une cambuse à l'entrée du village, <>, disions-nous. Endimanché, un jour de semaine, j'ai souvenir que cette démarche fut pour moi une corvée. À cette heure de l'après- midi, je redoutais que la vieille fût seule dans sa maison, comme de son vivant d'ailleurs. De mauvais caractère, et si laide, je ne devais pas m'attendre à trouver une foule à son chevet. Rempli d'appréhension quant à cette solitude, je croyais la vieille Blanchette capable de m'adresser, dans la mort, quelques reproches sur mon manque antécédent de respect lorsqu'elle passait, appuyée sur son bâton, dans les rues du village. Le voyou que j'étais lui avait même lancé quelques petits cailloux. J'oublie aujourd'hui les sobriquets dont je la gratifiais. Or, agenouillé près du cadavre, et seul dans la maison, je priais sans quitter des yeux le suaire blanc qui la recouvrait. La coutume le veut ainsi, lorsque le défunt est seul dans sa chambre mortuaire. Pendant les chaleurs, craignait-on les mouches? Encore, je l'ignore. Si la vieille était en chapelle ardente, c'est à la chaleur qu'elle le devait, et à mon énervement plus qu'aux décors de la pièce. Le salon était nu. C'était uniquement la pièce du <>, la pièce que l'on n'habite plus dès qu'on a atteint l'âge de la vieille. Un drap noir masquait la fenêtre et un cierge montait la garde. Ma seule respiration, semblait-il, agitait sa flamme, et mon émoi exagérait le mouvement des ombres, dans les encoignures. Rempli de regrets sur ma conduite antérieure, je voulus réagir et faire un homme de ma petite personne. Ce suaire, je me devais de le soulever respectueusement, et de poser mes lèvres sur le front de madame Blanchette. Cette résolution était celle d'un enfant, et seul un enfant devait la tenir. Si la prière d'un jeune homme est plus appréciable que celle d'un homme, je devais y ajouter un geste d'homme. Je n'ai pas à décrire la laideur de la vieille, ni mon hésitation, ses rides emmêlées, ni ses yeux mi-clos, ni la bouche édentée, ni ce que j'ai pu apercevoir sans m'en souvenir. Lorsque je l'approchai, penché sur son visage, mes lèvres rencontrèrent son front glacé. J'ignore de nouveau si le cierge s'est éteint, ou si j'ai dû fermer les yeux pendant le contact des lèvres avec la morte, mais lorsque, ma mission terminée, je voulus m'éloigner de ce visage, j'eus l'impression que la vieille Blanchette m'en empêcha. J'étais retenu à elle. Dans un tressaillement, j'ai voulu m'arracher de ce cadavre. Inutile. La vieille Blanchette devait s'y opposer. Je rouvris alors les yeux sur un spectacle d'épouvante. À son tour, la vieille Blanchette se soulevait à ma rencontre... Était-ce pour me rendre mon baiser? Je ne saurais dire à quel point je fus inconscient, mais lorsque je repris <> j'étais encore appuyé, de toute ma poitrine, sur le cadavre, et la joue contre la sienne. J'attribue au froid de ce contact mon retour à la vie. Mon départ de la chambre fut un arrachement. J'avais retrouvé assez de force pour donner un <>. C'est alors que le cadavre de la vieille roula par terre. Ma médaille de premier de classe s'était, par mégarde, et à mon insu, accrochée à la dentelle dont la blouse de la vieille Blanchette était garnie, pour la circonstance... Ne me demandez pas si dans la fuite mon déplacement d'air a mouché le cierge. J'ai oublié ce détail. <> Ou Les Animaux Sympathiques. Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les haines de personne à personne peuvent se transmettre aux animaux domestiqués par ces mêmes personnes. Non pas, d'expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qu'un voisin détestable excite nécessairement son chien contre celui d'<<à côté>>, mais la moindre discussion entre <> n'est pas ignorée des Patteau, des Boulé et des Bijou, et ceux-ci, toujours, se conforment aux <> qu'ils s'attribuent <>. Que de Toutou, hauts du derrière, et qui fouillent du nez, sur pattes basses du devant, marchent en définitive tête haute en présence d'un <>, dès que le <> de celui- ci aura, la veille, traité le sien de <>? Et, toujours, selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne dit-on pas d'un malcommode qu'il cache, au figuré, un chien enragé sous son perron? Les animaux ne sont pas sensibles qu'à la haine. J'ai vu un chien danois se constiper, sur-le- champ, sitôt que son <> s'arc-boutait pour arracher, dans une étreinte improvisée, un piquet fiché d'une couple de pieds en terre. Pour s'être par trop dévoué, ce danois souffre aujourd'hui de strabisme (yeux croches). Ici, un chien grinçait des dents chaque fois qu'un bedeau, endurci du poignet par les cordes à cloches, déchirait d'un seul coup un paquet de cinquante-deux cartes. Pour la note fausse d'un violon, ou d'un harmonium, des chats sont tombés du haut-mal, de même qu'en cage certains perroquets s'agiteront jusqu'à l'épilepsie pour le crissement d'un ongle contre l'ardoise d'un tableau noir. Jamais, en face d'un obstacle, le jockey en selle ne cachera sa panique à un coursier. L'un sera désarçonné; l'autre <>. En prévision d'un naufrage, les rats quittent le navire dont l'eau n'a pas encore envahi la cale. Que d'oiseaux, avertis d'un incendie, avant que le feu n'y couve, émigreront d'une forêt? Sans parler des chiens qui ne dorment que d'un oeil, disons que le bon gardien ne reconnaît pas seulement à sa besace le mendiant mal intentionné. Tout bâton contre le sol, toute canne au tournant du chemin, n'arrachent point d'aboiements au guet paisible d'un chien. Au fond des cages, des oiseaux abrités du jour chanteront avant l'aube (c'est le midi de l'aveugle). Que d'instinct, oui que d'instinct apporté d'une civilisation sans archéologie. Oui, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les animaux sont plus civilisés que nous. Connaissez-vous, mes amis, un chien qui chiquerait mes tabacs les plus doux? On a vu, au cirque, des chiens fumer la pipe. Jamais ils n'apprendront à cracher. Ils sont trop civilisés. Oui, monsieur, de continuer Joë Folcu, jamais un chien qu'on amène à la chasse malgré lui ne rapportera de gibier. Malgré une <>, jamais un cheval ne s'engagera sur la glace au moment de la débâcle. Pourtant, aucune fissure, aucune cassure ne l'a prévenu, ni le tonnerre au loin qui précède le premier mouvement de la débâcle. La route est là, bien indiquée par les balises; l'eau est encore basse, mais le cheval devine la débâcle. Joë Folcu ne connaît qu'une seule occasion où des chevaux, emportés par une haine attrapée des humains, et bien héritée de leurs <> respectifs, se soient embarqués sur la glace, avertis instinctivement qu'ils étaient d'une débâcle imminente. Depuis longtemps, à Saint-Ours, on ignorait à qui incombait l'honneur d'être le coq du village, l'homme fort qui commande à tous les respects. Deux fiers-à-bras s'en disputaient le titre mais, par timidité ou crainte, ne s'affrontaient point. Ils avaient nom de Sigouin et de Boulard et jamais hasard ne voulut qu'ils se rencontrassent au village. Sur le parvis de l'église, après la grand'messe dominicale, le groupe fier de Boulard racontait ses exploits. -Un gros homme comme lui, disait-on en bombant qui du ventre, l'autre de la poitrine (car on était partisan jusqu'aux coups de poings dans la taverne); un gros homme comme lui ne se rend en <> qu'avec sa propre <> sous le bras. -Y'a-t-y peur des punaises des autres? -Non, mais tous les berceaux de chaises ne sont pas ferrés comme la sienne. Au restaurant, Sigouin avait déjà mangé un gobelet de verre sans cracher le sang. Après une année, les tours de force ne se comptaient plus. Il était devenu monotone, en définitive, d'en parler. Et, comme les champions, toujours, ne se rencontraient pas, le silence quant à leurs exploits avait fini par retrouver son empire. Ici, d'expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, Boulard et Sigouin avaient laissé tomber leurs muscles. À quoi bon s'esquinter pour des tours connus? À force de rentrer leur musculature, de cacher leurs marchandises, ils avaient consenti à se rencontrer dans la quiétude. Ils assistaient toutes les semaines à la même messe. Sur le seuil de l'église, on les a vus échanger un coup de tête. -C'est peut-être, de renchérir Joë Folcu, qu'ils ne valaient plus une claque. Mais leurs chevaux respectifs ne l'entendaient pas ainsi. Si les maîtres étaient devenus trop sans- coeur pour montrer leur animosité, eux, les chevaux, allaient s'affronter. Ainsi en avait décidé leur instinct devenu combatif. Et l'occasion ne se fit pas attendre. Entre Saint-Ours et Saint-Roch, sur le Richelieu, le pont de glace tenait encore, lorsque les traîneaux de Boulard et de Sigouin s'apprêtèrent, chacun sur sa rive, à s'y engager. Boulard se rendait de grand matin à Saint-Roch, et Sigouin, à Saint-Ours. Balisée de sapins, déjà rouillés par la saison, la route unique offrait son parcours <>, puisque le fumier juteux coulait, sous le soleil, dans ses ornières. Plusieurs mares déjà se ridaient au vent, mais le pont semblait solide tout de même. Sans doute, ces deux attelages allaient être les derniers, cette année, à s'y engager. Sous le vent et le soleil s'exhaussant, la route aujourd'hui même allait se mettre en marche. Quelquefois, un cheval hennit en présence d'une telle appréhension. Ici, les montures de Boulard et de Sigouin semblaient ressentir la confiance de leur <>. Et, sans flairer la route, comme c'est la coutume devant le danger, les chevaux de Boulard et de Sigouin, la tête haute, on eût dit bridés par la martingale, un jour de grande fête, tanguaient de joie lorsqu'ils se dirigèrent à la rencontre l'un de l'autre. Le hasard l'a-t-il voulu, ou les chevaux eux- mêmes? Lorsque les deux montures furent nez à nez, des mares latérales avaient, au cours de la nuit, rogné la route jusqu'à ne lui laisser qu'une seule voie carrossable. La rencontre eût pu être évitable, mais les chevaux ne l'entendaient pas ainsi. Boulard et Sigouin, debout dans leurs traîneaux avaient beau tirer sur les rênes, les bêtes tête contre tête s'entêtèrent à passer. Les balises de la route avaient auparavant masqué l'étroitesse du chemin dans une courbe. - <> hurlaient les hommes-forts. Avec un ensemble déterminé par l'égalité de leur force, chacun des hommes-forts avait rompu une lanière de leurs rênes. Avant qu'ils aient pu se relever et sauter de l'arrière des traîneaux sur le chemin, leurs chevaux belliqueux étaient côtes contre côtes et tiraient encore. Entraînant les chevaux, les voitures versèrent dans les mares et, comme il s'enfournait sous les glaces, Boulard hurlait à pleine gueule: <> C'est à ce moment que la débâcle s'ébranla. Un casque de chat sauvage était resté sur la route. C'était celui de Sigouin. N'Est Pas Ecoeurant Qui Veut Ou Le Chagrin D'Un Homme Eprouvé. Dans la chambre à coucher, où les voisines l'assistaient, tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût au cours de la nuit. Et, si l'époux, le beau Pit, a <> avant que le drap du lit ne recouvrît le visage de la petite madame Allard, ce n'était pas qu'il s'était refusé à la voir mourir, ou à se joindre aux prieurs de la bonne mort. Tout concourait à vouloir qu'elle mourût; le beau Pit ne pouvait l'ignorer; et, s'il s'est esquivé à la dernière minute, c'est qu'il redoutait que la petite madame Allard ne l'emportât, lui-même, dans la mort. Après les prières d'usage, comme une autre syncope avait pris sa femme à la gorge, le beau Pit s'était souvenu de sa dernière déclaration d'amour: <> Quant au refus de voir mourir sa femme, et aux explications que le mari en avait données, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, concluait ainsi: <> Afin de bien comprendre les conclusions philosophiques de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, il est bon de s'initier à l'atmosphère de ce récit. Dans la chambre à coucher, où tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût au cours de la nuit, par deux fois les <>, prises d'émoi, s'étaient agenouillées autour du lit. Avant qu'elle revînt de sa première et de sa deuxième syncope, et que l'on se rassît, comme dans une salle d'attente, l'alerte passée, les voisines qui assistaient la moribonde avaient eu le temps d'épuiser tout un chapitre du rituel. Même que la prochaine fois, se disaient quelques femmes, on récitera les prières post mortem: <> Baissée, la lampe économisait son huile, comme un lampion. Le beau Pit s'était agenouillé, par deux fois, dans la soirée, avant de s'asseoir dans la cuisine, devant un flacon de gin. Tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourut. Le beau Pit avait même réuni, mentalement, toutes les données de la biographie de sa femme. Sans doute, c'est ici, en présence d'un flacon de gin, que les présomptions de son épouse: <>, s'étaient montrées à sa mémoire. Non que le beau Pit n'aimât point la petite madame Allard, mais elle l'avait entraîné à la crainte. Toujours, elle avait eu raison, en cinq années de mariage. Le gin, comme on le sait, amplifie les sensations, celles du chagrin et celles de la <> comprises. C'est à ce genre d'<> que l'époux avait cédé pour ensuite se réfugier dans la taverne, au moment même où la petite madame allait rendre l'âme. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de conclure à ce tournant du récit: <> Et nous finirons bien par lui donner raison. Auriez-vous blâmé le tavernier de ses libations à un homme qui pleure, à la table d'une taverne, son épouse bien-aimée? Car, si le beau Pit avait avoué un chagrin qu'il ne pouvait plus <>, lui qui ne buvait plus depuis des mois, l'<> de sa <> d'être emporté par sa femme, il s'était abstenu d'en révéler le secret. Il est bon de ne pas tout dire à un tavernier. Le beau Pit appréciait le mutisme sur certaines sensations. Pour noyer son chagrin bien explicable, l'époux malheureux s'était versé quelques gouttes d'alcool pur (65 degrés de preuve) dans ses quelques dizaines de verres de bière. En peu de temps, il était devenu grand biographe de la vie intime de sa femme. Jusqu'à ce que la moitié de la taverne s'endormît, on sut que le beau Pit aimait sa femme d'un grand amour; qu'il n'allait sûrement pas se remarier (bien sûr, puisqu'elle allait venir le chercher); qu'on n'en trouverait pas de pareille dans le monde; qu'un homme se doit d'ouvrir le cortège de sa femme bien-aimée, même si le chagrin l'avait retenu d'assister à sa mort, etc. Nonobstant les effets <> du gin, de la bière et des 65 degrés de preuve, chose assez singulière, toujours le dernier chapitre des prières à réciter après la mort lui revenait en mémoire: <> Puisque, seules, les prières de l'après-mort lui revenaient, n'était-ce pas la preuve que tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût cette nuit même? À la fermeture de la taverne, le corps inanimé de chagrin du beau Pit était déposé par le tavernier lui-même dans une chambre de l'hôtel. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de conclure encore: <> Nous comprendrons plus tard, nous qui avons toutes les sympathies pour le beau Pit. L'angélus matinal et celui du soir n'atteignirent point le beau Pit dans son sommeil d'ivrogne et d'homme chagriné. En fait, ce n'est que la nuit suivante qu'il retrouva ses esprits. Distrait par ses 65 degrés de preuve, l'homme éveillé dans l'obscurité s'était cru dans la première nuit de son chagrin pour se rendormir à l'aide du somnifère fameux que sont les 65 degrés de preuve. En bon tavemier, le barman d'en bas avait garni la table de nuit de son pensionnaire <>. Avec la soustraction de vingt-quatre heures dans sa lucidité, le beau Pit entendit enfin l'angélus du deuxième jour. Comme il avait une tendance bien explicable à soustraire de nouveau, l'homme qui se voyait soustrait d'une épouse n'entendit de l'angélus que les coups impairs. Ce n'est pas à dire que le rythme de l'angélus était rompu, mais quelque peu ralenti. Le beau Pit avait tout lieu de croire que l'on sonnait le glas de sa femme. Et c'est pourquoi il se mit à genoux, bien appuyé contre son lit, car il éprouvait la nausée de ce qu'il n'avait pas mangé depuis quarante-huit heures. (Les bons ivrognes comprennent ce paradoxe, ou ce quiproquo). C'est à ce moment que la petite madame Allard est venue chercher son mari... Elle avait tenu promesse... Comme elle ouvrait la porte de la chambre, et avec quelque violence, un grand rayon de soleil l'accompagnait... -Rentre à la maison! rugit-elle, les poings sur les hanches, espèce d'écoeurant! L'histoire ne dit pas à quel point le beau Pit faillit mourir, non pour suivre sa femme au ciel... comme il s'y attendait... mais pour suivre la petite madame Allard... à la maison!!! Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dont l'un de ses ancêtres avait étudié la médecine jusqu'à la troisième année d'université, de nous expliquer, avec force détails, que les cardiaques reviennent aussi vite à la vie qu'ils en <>. Une bonne saignée avait remis la petite madame Allard sur pied en quarante-huit heures. -N'est pas écoeurant qui veut! conclura de nouveau Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Le Vagabond Dévoyé. Ce mendiant avait-il la faveur des chiens, que nul aboiement ne s'élevait des fermes sur son passage, ni à son entrée, pour la nuit, dans les granges? On ne le voyait à Saint-Ours qu'une fois le printemps et l'automne, et jamais chien n'alla plus loin que de flairer sa besace. Même un Pataud, né de l'hiver, était mis en confiance par son épouvantail sur la route, et par sa canne ferrée. Serait-ce que le doyen des caniches eût promulgué une consigne à la fonte des neiges? Pourtant, ce quêteux pastoral n'était pas garni d'une barbe blanche que l'on pût confondre avec celle d'un Santa Claus hors saison. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vous dira sans doute que les chiens savent distinguer, des cheminots, le <>, du mendiant, la fripouille. À moins que celui-ci, le septième d'une famille, disposât du don de les museler à distance, ou d'une laideur à les mettre en fuite. Lorsque le mendiant, sur le haut de la côte, au soir montant, s'est proposé de faire profession de voleur, qui proclamera qu'une telle quiétude lui pesait? Comme les autres saltimbanques de la charité publique, ce mendiant avait au printemps quitté le rang de Sainte-Julienne pour n'y retourner qu'à l'automne; ce rang de Sainte-Julienne, le rendez- vous, l'hiver, des gueux de la province. C'est là que chacun, à l'abri de maisons historiques négligées par l'Histoire; c'est là que chacun apportait ses vices et ses trucs d'acrobates; sa roulotte, la terreur des enfants; ses chevaux volés; ses couleurs défraîchies de la Bohème. On eût dit les éléments d'un cirque en faillite. Ce n'est point à l'exemple des siens que ce mendiant s'était décidé à voler. Ce soir, sur la côte, le goût du vol ne fut pas spontané. Il s'est concrétisé à l'idée de la seule confiance qu'on lui faisait et qu'il a envisagée comme une insulte à son titre de quêteux. Ai-je caché, moi, se disait-il, mes qualités de mendiant honnête? Pourquoi se cacher pour voler de l'argent caché? À la faveur de la nuit, malgré mes intentions de voleur, un chien viendra lécher ma main de voleur. Il en avait assez de cette confiance que l'on n'accordait, somme toute, qu'aux êtres inoffensifs. Puisqu'il avait des chiens la confiance qu'on ne leur accorde même pas, il allait, lui, montrer son mépris pour les petits sous et le beurre rance des tranches de pain dur. Lorsqu'on me redoutera comme voleur en liberté, se disait-il encore, ma main tendue vaudra son plein d'or. On saura que cette main de mendiant peut se transformer en main de malfaiteur. L'on conviendra qu'il vaut mieux lui faire un accueil payant, de crainte qu'elle ne s'indigne et se venge le soir même. C'est bien ça, pensait de son côté Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ce mendiant est fatigué de ses <> et de <>. Si les chiens le suivent amicalement, c'est peut-être qu'il a des déchets, ce quêteux trop bien nourri. Nous l'avons bien accueilli: il sait où se trouve notre bien. Sur le haut de la côte, le mendiant avait arrêté son choix sur une ferme que le brouillard enveloppait déjà dans la vallée. Et, lorsqu'il pénétra dans la cour, aucun chien ne <> derrière la brume. Une seule fenêtre éclairée s'offrait dans l'ombre à son observation. À l'abri derrière un tombereau renversé, il dressa son plan d'attaque. Dans le rayon de l'abat- jour d'une lampe, une famille, attardée par le travail des champs, prenait son repas. Que de bonheur, sous la lampe! Des enfants, levés tôt comme des vieillards, dormaient sur leur chaise, comme des vieillards. Ceux-ci se lèvent avec l'aube, afin de ne rien manquer de leurs derniers jours: les enfants font de même. Autrement, la nuit serait pour eux habitée par des fantômes ou par des quêteux. Et c'est la première fois que le mendiant constatait que sa présence dans l'ombre pût enjoindre des enfants au sommeil. Le mendiant qui ne mendierait plus, mais qui allait se servir à son gré, avait déjà tendu une main inoffensive à cette famille. Par la fenêtre, il revoyait sur le vaisselier, à la troisième tablette, le vieux sucrier où la femme cachait les économies de la maison, avant de les confier à la banque du village, ou à la caisse paroissiale. Au dernier passage du mendiant, c'est dans cette cachette que la femme, toujours mise en confiance, avait plongé sa main pour n'en retirer qu'une pièce noire!... Voilà la rançon de l'honnêteté, pensait le nouveau voleur. Un infirme de surface, ou un acrobate redoutable aurait reçu une pièce blanche, mais il ne saurait pas, comme moi, où se trouve le pécule. Aux gens honnêtes, les plus belles occasions! Jamais le quêteux redouté n'eût été accueilli dans cette cuisine... C'est à ce moment de ses réflexions paradoxales que le mendiant éprouva une douleur. Son épaule d'homme accroupi avait été impressionnée par un frôlement! Interdit, même dans l'ombre, il n'osait tourner la tête! Déjà, il regrettait son projet de vol. Le calme de cette maison devait être simulé. On avait dû le voir entrer; à son allure, le deviner. L'un des employés de la ferme ou l'un des fils devait monter le guet. L'autre, au premier contact de son épaule, s'était sans doute ressaisi. Dans l'ombre, il allait bondir et crier à la rescousse. Peut-être était-il armé!!! La lutte s'engagea, sourde. C'est le mendiant qui avait attaqué! Par le souffle de l'autre, à ses côtés, il l'avait identifié! Puis il avait chargé; et toute sa force de grand marcheur, il l'avait mise au service de ses bras! Jamais amour n'a valu une telle étreinte! De peur que l'autre n'appelât au secours, le mendiant l'écrasait contre sa poitrine... Les deux corps s'écroulèrent dans leur embrassement! Contre la paille crissante, l'autre avait râlé! La fenêtre s'était éteinte. On avait emporté la lampe dans la porte de la cuisine. Des ombres énormes de jambes couraient contre le mur de la maison. Sans un mot, tant la stupeur était grande, les deux lutteurs furent séparés. Maintenant, retenus par des poignes solides, ils étaient dans le rayon de la lampe. À grands cris de joie, on avait reconnu le mendiant. -Ce cher vieux!!! Il avait capturé un voleur de grand chemin! Et pendant que l'<> était ligoté, sous une avalanche de coups de poings, tant l'indignation ne connaissait plus de bornes, le <>, ce <>, on l'époussetait; les enfants se faisaient grand honneur de porter alternativement sa besace, quelque peu échancrée, et sa canne, vers la maison. Même que la bonne mère de famille, comme on faisait escorte au brave homme vers la cuisine, le gratifia, sur le seuil de la porte, d'un sonore baiser sur le front. Le mendiant était trop ému, ou trop essoufflé, pour <> mot. Mais il se reprit, et jusqu'au petit jour... Aucun détail de cette lutte <> ne fut omis. Quant au préambule du récit, dès que le bouchon d'un vieux whisky eut grincé contre le goulot, il était simple dans sa simplicité. Le mendiant était venu pour coucher, sans déranger personne, dans la grange; il avait vu; il avait vaincu... Et je suppose, d'ajouter ici Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que tous les chiens de la terre, le lendemain, lorsque le mendiant, bien <> de victuailles et d'argent de poche, est remonté sur la route, que tous les chiens de la terre ont dû hurler... d'humiliation... Le Râteau Magique Ou La Plus Vraie Des Menteries. Accroupi à l'entrée de sa grange, Ernest Gendron, dit <>, ou <>, réparait, ce matin-là, des harnais, comme le soleil se faufila, prestement, jusqu'à le <>. C'était donc un matin, si beau, que <>; un petit matin allègre où le soleil devient votre égal, un soleil de votre hauteur, qui éclaire le dessous des arbres; un petit matin où le soleil se lève une heure en avance et qui tend le cou à la brise comme un cheval bien en train. Disons, pour utiliser une expression familière à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles: <>. C'était donc un matin comme il ne s'en produit que rarement; un matin où le pêcheur vous dira que ça <>, même d'une galerie, avec une ligne qui trempe dans les fleurs d'une plate-bande; un matin, sans mouches, où l'achigan bondit d'un lac jusqu'à se placer à une portée de fusil; un petit matin tout neuf, qui fait place à tout, à la <> exceptée. -C'est ben ça, de constater Ti-Nesse Gendron, un vrai beau matin à chevreuil! Et le Chasseur Ti-Nesse Gendron, sans négliger ses harnais, se remémora ses exploits. C'était sa participation à un si beau matin. <>. On ne m'appelle pas la Balle pour rien! Le premier chevreu m'en cachait ben un autre, c'est vrai, mais j'ai eu la chance de le tirer dans la tête et ma balle, après avoir troué la première tête, a touché l'autre bête. C'est pareil comme si je les <> embrochés! <> Ici, Ti-Nesse toujours accroupi en plein soleil, ne résista point au plaisir de planter, d'un seul coup, et jusqu'au manche, son couteau dans un interstice du plancher. C'était violent, même que le soleil a dû trépider... ou la grange. C'était un matin <>, même les plus grosses menteries... À deux arpents de la grange, bien encadré dans la porte aux deux battants ouverts, un beau chevreuil se tenait immobile d'admiration, le panache couché, et les naseaux dans la brise!!! Ti-Nesse Gendron eut un recul de tout son sang dans les veines! -Mon fusil! gémit-il. Mais le chasseur était en pleine lumière. Comment bouger sans distraire la belle bête? Ce beau matin <>, le chevreuil, soit, en était sûrement impressionné. Son odorat ne connaissait que l'odeur de la brise. Ses yeux étaient pâmés et pourquoi pas, mais il est des gibiers, comme les oiseaux, qui ne peuvent bien voir que de côté. Dans cette brise, le beau chevreuil se présentait de profil! C'est alors que Ti-Nesse Gendron mit toutes les précautions possibles à étendre, avec lenteur, son bras vers la gauche, où son râteau était suspendu, au mur de la grange, par des clous. Quelles précautions! Instinctivement, le chasseur épaula le râteau dans la direction du chevreuil, l'index appuyé à une dent de son instrument. -C'est dans la tête que j'y fourrais ça! Le manche du râteau quelque peu s'inclina. Puis il conserva l'immobilité d'un canon de fusil en pleine action! Puis, après avoir poussé, à grande gueule, un PAN formidable, notre chasseur s'expliqua mentalement, et les yeux hors de tête: <> C'était un matin <>... Le chevreuil s'est raidi avant de s'agenouiller jusqu'à toucher terre du museau. Puis il s'est couché... sans un soubresaut. C'était un matin <>... Par un si beau matin, le chasseur, couteau en main, bondit de la grange et galopa vers <>. L'écho de son PAN lui cognait encore à l'oreille... À quelques verges seulement de son gibier, Ti-Nesse Gendron, dit le Chasseur ou la Balle, est tombé à son tour, mais foudroyé par une apoplexie. C'était un beau petit matin allègre et tout neuf où l'on ne meurt pas... Quelques jours plus tard, Ti-Nesse Gendron en est revenu, mais comment voulez-vous qu'il admette, aujourd'hui, que son PAN formidable avait couvert une détonation de carabine venue, au même instant, de chez le voisin? C'est Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui venait d'abattre, de sa galerie, par un beau petit matin <>, le plus gros chevreuil jamais aperçu dans Saint- Ours. Toute menterie mise à part..., de conclure Joë Folcu. Une Douleur Muette Ou Des Grenouilles Bavardes. Un soir quelconque, dans une cuisine sans personnalité, il y avait une table desservie, une lampe sur un coin de cette table et une horloge sur une étagère. Dehors, le printemps dominait par une rumeur de savane où les grenouilles devaient être aussi nombreuses que les étoiles. Comme partout ailleurs, où il y a une lampe, des ombres adoucissaient les angles de la pièce. Sous l'abat-jour, la lumière n'avait trouvé son amplitude qu'une fois la nuit venue. Et c'est alors, seulement, que nous apercevons deux hommes qui veillent, les coudes sur la table, le menton dans les mains, et qui s'affrontent, les yeux dans les yeux. Il était dix heures sur l'étagère; dix heures dans les savanes de la grenouillère; dix heures sous la lampe, mais, dans le regard fixe des deux hommes, il semblait que le temps n'eût pas d'importance. Peut-être se regardaient-ils sans se voir?... -Au fond, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et le commentateur de ce récit, c'est beaucoup de mots pour un conteur qui cherche ici à fixer l'atmosphère d'une soirée quelconque, dans une cuisine quelconque. C'eût été plus simple de dire: <> Mais Joë Folcu ne sait pas où nous voulons en venir. Ces deux hommes sont aux prises avec un sentiment qui semble leur être commun. Chose singulière, ils l'expriment différemment. -Est-ce la faute de la lampe, de l'heure et des grenouilles? de répliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Oui, tout cela ensemble! Celui des deux qui est chez lui, car il est en bretelles, s'il s'attriste, ses traits s'embellissent. L'autre, qui porte un tricot, se réjouit du chagrin apparent de l'autre, et cette gaieté subite l'enlaidit. Pourquoi la gaieté s'exprime-t-elle chez l'un, au même instant où le chagrin domine l'autre? Quelle est cette réciprocité à l'inverse? Et comment démontrer que la gaieté de l'un est laide, tandis que le chagrin de l'autre est beau? Autant de questions que Joë Folcu se posera. <> Pourtant, les deux hommes, dans cette cuisine, ressentent un sentiment unique, symbolisé par leur rencontre, par l'heure, et par le temps qu'il fait dehors. Dans cette nuit printanière, la rumeur des grenouilles est vouée, sans doute, à la haine, à l'amour et à l'angoisse. C'est à croire que les deux hommes s'en rendent compte. Patience! Joë Folcu! vous connaîtrez plus tard le sentiment initial qui met ainsi ces deux hommes en présence, et pourquoi leur visage est variable. Pour l'instant, les grenouilles réclament de la pluie et chantent à tue-tête. Quelle contradiction! On dirait que la nuit parle du fond de la gorge, qu'elle bout comme une eau <>. Subitement, il pleuvra sur les labours, et la tôle du toit crépitera sur la cuisine. C'est à croire aussi qu'un feu persiste sous les combles, ou que la pluie pétille. Avec toutes ces rumeurs, on ne s'entend même plus prier sur les galeries, dira quelque dévote. La nuit est pleine de craquements. On dirait quelqu'un qui se retourne dans son lit. Oui, une paillasse de paille qui <>. -Et c'est tout cela qui fait surgir sur les visages des veilleurs, dira encore Joë Folcu, et l'amour, et la haine et l'angoisse? Oui, et vous comprendrez, dans quelques instants, pourquoi les grenouilles coïncident avec le sentiment qui a mis ces deux hommes en présence, et le pourquoi d'une soirée contradictoire. -N'oubliez pas d'ajouter, réplique ici Joë Folcu, que la rumeur des grenouilles, dans la campagne, me rappelle mes succès sur les hustings, lorsque je fus candidat au Conseil municipal de Saint-Ours. Ne dirait-on pas que des milliers de personnes applaudissent? Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la minute est trop grave pour en rire. Onze heures approchent et les deux hommes sont en sueurs. Vont-ils se précipiter l'un contre l'autre, malgré la table qui les sépare? Ce ne sera point un embrassement d'amitié, je vous l'assure. Leurs muscles sont tendus, ils désirent se battre!!! Maintenant, la campagne est calme. Tout s'arrête pour écouter sonner les onze heures à l'horloge de l'étagère. Pour la première fois de la soirée, les deux hommes se quittent des yeux pour les reporter sur les aiguilles. Auraient-ils pris conscience du temps? Ce n'est qu'à ce moment, passé onze heures, qu'ils ont allumé leur pipe. La détente fut telle qu'ils auraient peut-être échangé leurs allumettes, n'eût été la largeur de la table. Les yeux de nouveau fixés sur l'horloge, ces allumettes ont brûlé leurs doigts. Du même geste, les deux hommes secouèrent leur main droite. À onze heures et quart, lorsque l'un d'eux versa enfin une larme, l'autre n'a point souri. Avaient-ils conclu une paix silencieuse? Une paix entre eux, ou une paix avec les grenouilles? De toute façon, les savanes s'étaient tues. Et il pleuvait, silencieusement, sur les labours. Une seule chose gargouillait, les pipes éteintes. Ni l'un, ni l'autre n'osait déposer la sienne sur la table. Elles leur donnaient, sans doute, une attitude. Il fallait que l'un d'eux dît quelque chose, prononçât un mot d'une grande importance. Et chacun hésitait. Enfin, l'homme aux bretelles, celui qui recevait dans sa cuisine, celui que la joie enlaidissait, dès que l'autre éprouvait un chagrin embellissant, l'homme en chemise de cachemire prononça lentement: -Onze heures et quart... C'est ben ça... J'pense pas qu'ELLE doit penser à nous autres... à c't'heure... ........................ Ces deux hommes avaient assisté, le matin même, au mariage d'une jeune fille qu'ils aimaient, depuis l'enfance, et d'un amour égal... mais, hélas, non partagé... ni récompensé... Les Rentes Seigneuriales Ou «Un Conte De Noël» En Eté. Lorsqu'il fut question du rachat des rentes seigneuriales par l'État, il advint que le sang ne fit qu'un tour dans les veines du jeune Paul de Rontigny, le seul héritier d'une famille dont les armoiries ornent encore les chapiteaux d'un vieux manoir, au cinquième rang d'un petit village, et les en-têtes enluminées d'un papier de correspondance. Ce n'était pas que le jeune seigneur y perdît au change. Ces capitaux, consentis par ses ancêtres à la province, la trésorerie se proposait de les lui remettre. Trouverait-il, ailleurs, placements aussi généreux en intérêts que ceux de l'État? Peut- être pas. Mais il allait quand même pouvoir disposer, à sa guise, d'un pécule amassé par ses nobles ascendants. Il était bien spécifié, n'est-ce pas, que ces biens ne retourneraient qu'<> des anciens seigneurs. Le jeune Paul de Rontigny, célibataire et seul survivant d'une illustre succession, s'était d'abord indigné que l'État pût dénouer le seul lien dont les descendants des seigneurs pouvaient se prévaloir dès qu'ils désiraient rappeler aux villageois leur ancien état de censitaires, de manants ou de roturiers. L'époque des seigneurs, et des obligations dues par les fermiers aux manoirs, était sans doute rayée de notre régime démocratique, mais les descendants de cette noblesse, en titre originaire ou acquis, n'en étaient pas moins les obligeants de la province qui disposait, quoique avec intérêts, de leurs biens. Puisque l'État se débarrassait d'une redevance envers ces messieurs du manoir, qu'allait devenir maintenant la fierté ancestrale, sinon passer tout simplement à l'histoire? Toujours, songeait Rontigny, le manoir de mes ancêtres rappellera, sur la côte, mon ascendance; toujours les touristes jetteront un oeil d'envie sur un illustre monument dont ils ne pourront occuper les chambres, comme ils le font d'un hôtel; toujours les grands-pères, à court d'histoires à dormir debout, raconteront à leurs petits-enfants, l'oeil rivé sur le mortier de mes maçonneries, les faits de mes ancêtres, et ces temps glorieux où ils avaient tous les droits; toujours les vieux <> poseront un regard respectueux sur mes traits raffinés, sur mon croupion fait pour la collerette d'hermine et la ceinture garnie d'un sabre pacificateur. Mais comment, songeait-il par ailleurs, de tels censitaires d'autrefois, et manants, de nos jours, tout de même, réagiront-ils en présence d'un seigneur d'<>, eux aussi les roturiers d'<>? Lorsque la province, par décret, ne me sera plus redevable, que puis-je attendre du respect officiel de ceux que j'ai <>? Le jeune Paul de Rontigny en était là de ses réflexions, sous un arbre centenaire, mais dont l'écorce était moins fripée [...]1 seigneur, lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vint 1 Omission d'une ligne dans le texte de La Parie. s'informer de son amertume... Joë Folcu était peut-être le seul à comprendre, dans le village, une telle angoisse. Le marchand, aujourd'hui, de tabac en feuilles, évoquait les récits de ses grands-pères, à l'époque où ceux-ci étaient les portefaix du manoir. Il se devait de secourir, à temps, un jeune noble menacé de neurasthénie. -Il ne s'agit pas, dit-il, mon jeune seigneur, de partir en croisade contre les manants, vos anciens roturiers, les censitaires d'autrefois, qui apportaient au moulin de vos ancêtres la part des céréales de chaque récolte, et les plus belles filles pour en faire des filles de chambre, de table ou de beaux ornements accroupis dans les plates- bandes. Jamais les cultivateurs d'aujourd'hui ne comprendront vos lamentations et jamais ils ne refuseront à leur député le vote que celui-ci exigera d'eux, lorsque la question du rachat des rentes seigneuriales sera soulevée sur les <> ou dans les comités. -Que me proposez-vous? de renchérir Paul de Rontigny, le menton dans la main et le coude appuyé sur une vieille meule de pierre, seul gage demeuré d'un moulin ancestral. Les cours d'eaux qui faisaient autrefois tourner les roues à aubes étaient maintenant taris, les moulins n'avaient même pas laissé de ruines, mais la meule était toujours debout, ou plutôt couchée puisqu'elle servait de nos jours de table sur laquelle on avait gravé un cadran solaire, sous l'arbre le plus vénérable du domaine. Joë Folcu, avant de se lancer dans le négoce du tabac en feuilles, avait été gardien des archives de la paroisse. Il savait parler la langue des notaires et celle des seigneurs. -J'ai dit, reprit-il, qu'une croisade électorale serait vaine. Et pour les raisons déjà invoquées. Mais il est une autre croisade que vous devez à vos anciens subjugués dits manants ou roturiers, une croisade qui rappellera les bontés de vos ancêtres envers ceux qu'ils abritaient moyennant le cens traditionnel. Il s'agit, mon jeune seigneur, d'une randonnée de distribution de bontés. Je m'explique. Autrefois, lorsque le fermier en servage souffrait de la faim, malheurs déterminés par de mauvaises récoltes, le seigneur consentait à devenir son égal et entreprenait lui-même de visiter les siens et de leur venir en aide. C'est alors que le fermier le voyait surgir, un sac au dos et une bourse bien garnie. De la besace, il sortait des cadeaux pour chacun des enfants. De la bourse, des écus généreusement distribués. Alors, seulement, le censitaire se savait en sécurité. Un seigneur se dérangeait pour lui et sa famille. À la moindre corvée, tout le monde s'y trouvait. À la moindre attaque par les Indiens, chacun brandissait, qui un vieux fusil de pierre, qui une fourche. -On n'est pas en guerre, ni en famine..., s'est récrié le jeune seigneur? -On voit que vous connaissez mal le coeur humain, expliquera Joë Folcu. Les élections provinciales doivent être tenues dans une couple de mois. Si vos anciens manants recevaient un soir, après le travail des champs, votre visite généreuse et déterminée par aucun motif apparent, une simple visite à l'issue de laquelle chaque enfant aurait un petit cadeau, qui une poupée, l'autre un petit cheval de bois, l'autre un livre d'images, alors les vieux se souviendraient des bontés de vos ancêtres et reconnaîtraient en vous le grand seigneur d'autrefois. Je vous assure que vous serez bien accueilli, et je défie tout candidat ou ex-député de se présenter aux prochaines élections avec, dans son programme, le rachat des rentes seigneuriales. Il suffirait que vous indiquiez, la veille de la campagne électorale, le désir que la vieille tradition se maintienne à l'égard des anciens domaines, et jamais un tel candidat ne serait élu. -Mais, si je réussis, mon député sera seul à la Chambre à s'opposer au projet du rachat des rentes seigneuriales. Ici, Joë Folcu regarda son jeune seigneur avec mépris. -On voit, lança-t-il, que vous ne connaissez rien aux affaires! Dans chaque comté de la province, ou dans la plupart des divisions électorales, on trouve toujours un vieux manoir, ou quelques descendants de familles comme la vôtre. Presque partout, les anciens rentiers n'ignorent pas que jamais entreprise industrielle n'offrira à leurs placements des intérêts aussi importants que ceux de la province. C'est d'ailleurs parce que les taux de ces rentes sont énormes que l'État désire s'en départir. Comprenez-vous? Demandez, tout simplement, par correspondance, à votre <> des Anciens ou Descendants de Seigneurs de suivre votre exemple, et vous remporterez une victoire décisive. Et c'est ainsi que le jeune Paul de Rontigny, dont le front était lisse et la paupière lourde, se mettait en route, un soir de lune, vers les premières maisons de son ancien domaine, occupées aujourd'hui par de riches cultivateurs, dont les terres étaient plus étendues que la sienne. Jamais il ne revint dans son manoir... - Qu'est-ce à dire, de s'écrier les auditeurs de ce récit, groupés dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Inutile de vous annoncer que tout ce bavardage était bien celui de Joë Folcu, par un jour de pluie, une pluie telle que tout le monde était forcé de prêter l'oreille. Vraiment, ce n'était pas sortable, ce jour-là. -Je dois vous dire, de continuer le conteur de choses vraies, que ce fameux Paul de Rontigny, vous ne l'avez certainement pas connu, s'était mis dans la tête, ce soir-là, de garnir son menton d'une longue barbe blanche et de porter son sac de cadeaux sur son dos, comme une besace. Le <> voulait jouer au Bonhomme Noël, au Santa Claus en été... -Et alors? d'insister encore l'auditoire qui n'arrivait pas à comprendre. -Mais de s'impatienter Joë Folcu, ne comprenez-vous pas que les chiens de la première ferme le prirent pour un <> et qu'ils l'ont tout simplement mangé. Dehors, il pleuvait toujours. Les Concombres Grimpants Du 3ème Rang D'Un Village Ou 8 Jours D'Un Grand Nettoyage. Les dents jaunies par la nicotine, tout comme les grains d'un blé d'Inde exposé au soleil (en d'autres termes, il a le sourire en épi), Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et aussi bachelier ès propreté, grâce à ses participations aux semaines de nettoyage et d'embellissement des villes adjacentes, rentrait de Montréal ces jours derniers dans son village, et voici le résumé d'un programme qu'il proposait à son conseil municipal quant au projet d'une semaine sanitaire obligatoire. Peinture vs concombre grimpant Pour toute maison réfractaire à la peinture, celle dont les planches craquelées boiraient une pinte au pied carré, il est recommandé de les recouvrir, du haut en bas, de ficelles, afin que les concombres grimpants les enveloppent d'une pleureuse végétale. Il vaut mieux ressembler à une meule d'épinards qu'à un tas de planches. Guerre au crottin Comme il est incommode qu'un cheval lève toujours la queue sur une route récemment nettoyée, chaque printemps, après les sucres, chaque fermier devra suspendre une chaudière d'érable au bacul de son harnachement. En cours de route, l'économiste pourra ainsi faire des distributions à des voisins dont les terres sont mal engraissées. Coq d'église et de grange Plusieurs granges et écuries sont, à la campagne, garnies, sur les toits, à la base des paratonnerres, ou au faîte de girouettes pointues, d'un coq symbolique. Celui-là ne saurait être passé <> comme un coq de clocher. Il faut savoir discerner, dans le paysage, une croix paroissiale d'un vulgaire perchoir. Lorsque la volaille de tôle sera par trop rouillée, il est recommandable de la remplacer par une simple flèche, ou par un serpent, la tête tournée au nord, comme une aiguille de boussole. Une pluie savonneuse Des gens sans respect, sans respect d'eux- mêmes puisqu'ils se lavent rarement, confondent quelquefois savonnier mural et bénitier. Ceux-là s'en servent trop peu. Il vaut mieux recourir aussi souvent à l'eau et au savon qu'au balai. On a vu des galeries tachées à vie, et des seuils d'escaliers dont le sol porte une excavation, en pleine terre, à cause des frottements trop nombreux du balai. Chaque fois qu'il pleut, ces devantures de maisons s'emplissent d'une eau qu'il convient de surnommer <>. Eau froide et eau chaude À une personne qui aurait négligé de prendre un bain d'éponge, ou de baignoire, ou bain de pieds, durant une quinzaine d'années, la médecine recommande la prudence. De même qu'une syncope se produit souvent, et emporte le monsieur qui se plonge, sans habitude, et brusquement, dans une baignoire d'eau froide, le même inconvénient peut affaiblir à mort celui qui ferait un séjour trop prolongé dans un bassin d'eau chaude. L'eau tiède est habituellement d'usage. L'empois Joë Folcu fait ici un long réquisitoire sur les vêtements et une longue plaidoirie. Au retour d'une randonnée, les chaussettes (bas courts) engraissées par un usage fréquent doivent être enlevées dès le retour à la maison. C'est alors qu'elles conserveront leur flexibilité. Si le pied se refroidit, la chaussette se raidit d'autant jusqu'à se tenir debout au pied d'un lit. Dès que le pied est encore tiède, s.v.p., ne jamais lancer la chaussette contre la muraille. Elle risque d'y adhérer... de s'y maintenir... Au chapitre de la toilette intime, Joë Folcu insiste sur les gosiers du matin, ceux qui se doivent gargariser. <> Au conseil municipal, Joë Folcu termina son exposé en soumettant respectueusement, que l'on promît une récompense au plus réformé des villageois en matière de nettoyage. À celui qui embellirait sa maison, qu'il ait utilisé l'eau, la peinture ou l'intervention des vignes sur ses laideurs avouées, il indiqua comme prix municipal le don d'un baril de semence, des graines, dit-il, de concombres grimpants, que le gagnant pourrait mettre plus tard en terre autour de ses dépendances, la laiterie, ou les <> ancestraux. La Semaine sanitaire obligatoire ne saurait se terminer sans que le Conseil n'appréciât de même le cas des personnes qui s'approcheront le plus souvent des <>. Il fut décidé que l'on offrirait à celles-ci l'installation de l'eau courante à la maison avec une baignoire complémentaire. Une discussion allait s'élever au Conseil sur les moyens à prendre afin de pouvoir déterminer lequel ou laquelle serait le plus digne du prix de propreté intime. Pouvait-on dévêtir les concurrents, le lendemain de la Semaine sanitaire obligatoire? ou les inviter, sur la grève, à se présenter en maillot de bain? Puisqu'il s'agissait d'offrir une caisse de savon, en liquide et en pains, au gagnant du concours de propreté obligatoire, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est intervenu dans la bagarre. Plutôt que de soumettre les concurrents à un examen <>, il avait prévu tous les inconvénients par la mise au point d'un appareil dit d'enregistrement des parfums et qu'il surnomma l'<>. La semaine sanitaire obligatoire n'eut pas lieu en raison d'une pluie de huit jours. De plus, Joë Folcu avait refusé qu'on le soumît à son propre <>, comme essai. Lorsqu'il fut question de prendre le vote au Conseil sur le projet d'une reprise de la Semaine sanitaire obligatoire, Joë Folcu suggéra un <>, car il venait d'apprendre qu'une société des dames de la paroisse se proposait d'exiger la fermeture de son magasin de tabac en feuilles. Son tabac <>, que l'on changeât ou non de pipe, et le trottoir de bois, devant sa boutique, où ses histoires groupaient les fumeurs, invitait ces dames à chausser des claques de caoutchouc. La surface en était trop <> par beau temps. Joë Folcu allait-il prendre la responsabilité qu'on ruinât son commerce par la suspension obligatoire d'une chaudière d'érable au menton de chacun de ses clients? Là Où Il Est Démontré Que L'Eau Se Change En Argent. Qui songe à mourir de plein gré, pour l'ordinaire, prendra la nature à témoin de son malheur, ou l'accusera. Néanmoins, telles n'étaient pas les raisons qu'invoquait Jules de vouloir mourir. Ce quai, d'où il devait cette nuit s'élancer, n'était peut-être qu'un éboulis de la côte, qu'une pointe avancée dans le flot. Il l'avait parcouru jusqu'au bout, entraîné lui aussi par un écroulement de toute sa volonté. Comme un éboulis, il ne devait pas combler un vide sur la rive par un retour intempestif. Jules n'en voulait pas à la nature de l'avoir suivi même dans ses éboulements. Il appréciait, le matin, que le soleil mît du relief au paysage. Le soir, que son oeil oubliât toutes les perspectives. Et, le midi, que l'ombre fût à ses pieds, couchée en rond. La nature, Jules ne pouvait l'accuser de vouloir sa mort. Et pourquoi l'aurait-il prise à témoin? Ne s'en cachait-il pas, au bout d'un quai, par un soir sans lune, entre le ciel et l'eau? Jules en aurait voulu à l'eau de pouvoir le porter jusqu'à ce qu'il poussât un cri révélateur. Cette rivière allait le prendre et le dissoudre peu à peu. Son propre poids n'ayant pas celui de la mort, il allait lui adjoindre un poids de pierre, et une corde qui, pour une fois, ne serait pas celle d'un pendu, mais un lien de ceinture. Enfin, il disparaîtra de plein gré comme un simple sillage, le pli que laisse, pour un instant, une rame dans l'eau. Puisque Jules désirait mourir, la nature allait cacher son méfait et ne rendrait nul témoignage. Non loin de lui, sur le même quai, dans la même ombre, un autre individu était accablé du même désir, celui de confier à la rivière une vie qu'il trouvait trop longue et qu'il voulait écourter. Celui-là en voulait à la nature qui l'avait rendu infâme et bossu. Ce même soleil, qui met tout en relief, le donnait en spectacle à ceux dont il désirait se cacher. Ces soirées, peut-être profitables au malfaiteur, n'étaient pour lui qu'un prétexte à se remémorer tous les méfaits du jour. Si la lumière le forçait à se cacher, la nuit le mettait en état de haïr. Somme toute, conclura Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, il s'agit probablement d'un homme qui désire se tuer en présence d'une nature qu'il aime et qui ne lui donne pas le goût de s'aimer lui-même, et d'un autre qui s'aime en personne mais que le monde, plutôt que la nature, n'apprécie pas. En d'autres termes, il s'agit d'un individu qui manque d'argent et d'un autre qui doit de l'argent. -Les raisons poétiques des hommes qui veulent mourir se résument à des raisons qui manquent de poésie. L'un veut en finir parce qu'il aime trop la nature et qui ne peut l'exprimer. L'autre éprouve la honte d'une nature qui ne lui donne pas raison dans son malheur. Comme il est ici question d'une couple de fous, au bout d'un quai, et qui veulent en finir avec leur folie respective, plutôt qu'avec les raisons innombrables de vivre, examinons maintenant leur manège sans tenir compte d'une pensée qui ne se justifie nullement. -C'est ça, dira encore Joë Folcu, le premier est à la recherche s'une pierre qui le coulera pour de bon, tandis que l'autre désire une plongée <>. Le bossu, pour cacher sa bosse et l'argent qu'il doit, commencera par choisir la <>, c'est-à- dire le niveau de la rivière. Bien assis, il trempera d'abord ses pieds dans la rivière et fera ensuite monter la rivière jusqu'à ses genoux. Toujours agrippé au quai, il se descendra lentement jusqu'au cou. Je crois même qu'il goûtera de cette eau qui doit mettre fin à ses jours: En d'autres termes, il tentera de se <>... L'autre, le dénommé Jules, se cherche une pierre qu'il se doit attacher, non pas au cou, mais à la ceinture. C'est plus digne. Autrement, son suicide rappellerait la mort d'un chien. Et vraiment, il ne se peut comparer lui-même à un chien. Grand malheur! Jules avait oublié de se prémunir d'une corde. De ceinture, il n'en portait pas. Il ne lui restait que ses bretelles. Et voilà que les bretelles étaient de bonne qualité. Il n'avait pas de couteau pour les découdre et s'en faire une courroie d'une seule pièce, disons un cordon d'une seule pièce capable de l'enserrer à la ceinture et d'enserrer de même une pierre aussi lourde que grosse. Selon ce qu'avait prévu Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, le dénommé Jules s'était muni de son épingle de cravate. Quand on veut se tuer, tous les moyens sont bons, même les articles de toilette. Ajoutons que le futur suicidé ne songeait plus poétiquement. Ce fut peut-être long, mais délicatement poétique... Dès que Jules fut lié par ses bretelles à sa pierre nautique, pour ne pas dire tombale, il allait s'élancer avec sa pierre lorsque le bossu fit remuer l'eau de la rivière dans le voisinage. Même que le bruit de l'eau n'était pas uniquement pur, car il s'y mêlait quelques soupirs. Et ce ne devait pas être un dernier soupir, puisque ceux-ci se renouvelaient avec emphase. Comment, songea l'homme à la pierre, quelqu'un serait-il en train de se noyer? Toute la poésie de Jules perdit subitement de son charme. Nous sommes deux, ici, se dit-il, à se noyer. Si l'autre s'agite sur l'eau, c'est peut-être qu'il est tombé par accident, ou qu'il désire se noyer tout en sachant nager. Peut-être, aussi, ignore-t-il tout des moyens connus de se noyer? Le bossu, en effet, venait de lâcher le quai et <> en damné qu'il était. S'il allait crier au secours, eut le temps de penser Jules, on peut venir à son aide. Que je me lance à mon tour dans la rivière, avec ce poids et mes bretelles, on croira sans doute à la mort d'une couple d'imbéciles qui luttaient sur le bout du quai. Jules, qui croyait au suicide, au droit qu'a tout homme de se suicider, entendait même les commentaires que l'on ferait sur sa mort. Il voulait, dirait-on, se suicider, et c'est un autre, quelque voyou, qui a eu raison de lui? Et comme Jules, l'homme de principes, tendait la main au pauvre bossu, au bout du quai, l'autre était déjà trop angoissé pour l'entendre marmonner: <> Toutefois, lorsque Jules, détaché de sa pierre, s'achemina vers la côte, avec le bossu inconscient sur son épaule, il lui était agréable que l'eau du demi-noyé ruisselât abondamment sur sa propre peau. Comme il songeait à la récompense généreuse qu'allait lui rapporter son geste héroïque de sauveteur, Jules comparait à des pièces d'argent le froid que lui procurait, sur l'épine dorsale, cette eau de la rivière où l'autre avait essayé de se noyer. Une Partie De Cartes Dans L'Obscurité Ou <> Lorsque Jules Robin s'endormit sur le lit de sangle, il avait, ce soir-là, le visage tourné vers le mur. L'éclat de la lampe, sur la table du camp, l'avait d'abord importuné. Plutôt que d'éteindre pour la nuit, son compagnon de pêche, l'Entêté Boudreau, désirait finir sa patience. En somme, une véritable lubie, puisque l'heure était avancée. Vient-on dormir dans un camp pour exercer sa patience aux cartes? Ce premier soir de vacances, Jules Robin était pourtant lucide. Bien que le lac eût été houleux, la pêche, mauvaise, on n'avait pas entamé la provision des alcools... Et Jules se souvient, aujourd'hui, du moindre détail de cette soirée. Dans les combles de la cabane de billes, le vent se taisait, par intervalles. La lampe pétillait quelque peu. De l'eau, probablement, mêlée au pétrole... Et l'Entêté jouait les cartes, automatiquement, semblait-il, comme s'il eût songé à autre chose... Même que les cartes abattues laissaient entendre un certain clapotis. Avant de sombrer dans le sommeil, Jules Robin avait comparé cette rumeur à celle des lames courtes contre la glaise d'une rive. Enfin, c'était monotone, et il y avait de quoi dormir... Combien de temps Jules Robin a-t-il dormi? On ne calcule pas le sommeil comme la durée du pétrole dans une lampe! De toute façon, lorsqu'il s'éveilla, Jules était couché sur le dos, et il faisait noir! L'autre avait dû finir sa patience, comprit-il de premier abord, et s'était couché, sans plus. Mais non, dans l'obscurité du camp, le même clapotis des cartes troublait le silence. D'un bond, Jules Robin s'était dressé dans son lit! L'Entêté Boudreau, à n'en pas douter, continuait à jouer dans l'obscurité... -Es-tu fou? demanda Jules. -Fou de quoi? lui fut-il répondu. Tu ferais mieux de dormir!... -Mais la lampe est éteinte... imbécile... rétorqua Jules d'une voix mal assurée. -Tu dors, tu dors, fit l'autre négligemment. Dans cette cambuse de pêche, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, si l'un des deux n'était pas fou, ils l'étaient tous deux... Il faut être plus que mélancolique pour jouer aux cartes en pleine obscurité... Et si, vraiment, il y avait trop d'eau dans le pétrole de la lampe, ou que celle-ci se fût étouffée, il ne restait plus qu'à mettre sa mélancolie dans la couchette... Lorsque Jules Robin se leva, hébété, et pour cause, et qu'il s'avança vers la table, en titubant comme un ivrogne, dans l'obscurité du camp, l'Entêté lui poussa un cri, tout comme s'il l'avait parfaitement distingué. -Si t'es saoul, dis-le, maudit fou!!! Tu vas jeter la lampe à terre et mettre le feu... Comme Jules Robin venait de heurter la table, il n'en fallait pas davantage pour le mettre lui- même en doute. Serais-je aveugle? hurla-t-il, frappant la table de ses poings... C'est alors qu'il sentit les mains de l'autre s'abattre sur ses épaules. -Mais, voyons, disait l'Entêté Boudreau, en le poussant avec instance vers le lit de sangle, tu t'es mal réveillé... Prends au moins la peine d'ouvrir les yeux... Tu sais bien que la lampe n'est pas éteinte... Si tu ne vois rien, laisse-toi au moins conduire... Ça arrive, des fois, qu'on se lève trop vite... On voit tout embrouillé... ou même pas du tout... Sur le lit de sangle, les deux hommes se bousculèrent. -Allume! Allume donc! criait Jules Robin à bout de souffle... et d'angoisse... Tu ris de moi, imbécile?.. Lâche- moi et laisse-moi allumer la lampe moi-même... Dès que l'autre eut relâché son étreinte, Jules Robin se dirigea de nouveau vers la table et avança à tâtons ses deux mains vers la lampe. Quelques secondes plus tard, un cri de douleur emplissait les ténèbres de la cabane. Jules avait pris à pleine main le verre brûlant de la lampe. -Tu vois bien, maudit fou, ricanait l'Entêté, que j'ai raison... Le lit de sangle venait de geindre. Jules s'y était laissé choir, secoué de sanglots. -Mais alors, gémissait-il, je suis aveugle... Je te le dis, l'Entêté, je suis aveugle... Dans le noir, l'Entêté Boudreau devinait les traits épouvantés de son compagnon. La farce avait assez duré. Et, Comme il plongeait sa main dans l'un de ses goussets, afin d'y prendre une allumette et faire enfin jaillir de la lumière, la porte unique du camp claqua. L'autre s'était précipité dehors, sans doute. -S'il cherche la lune, songea le farceur, il se trompe de saison, et le temps est couvert... Jules Robin avait failli mourir d'horreur. Mais après une course égarée, et s'être heurté de front contre des arbres, tant la nuit était intense, et son angoisse de même, il avait enfin aperçu la lumière d'un camp voisin. Ici, au moins, on jouait les cartes autour d'une lampe allumée! La rage remplaça subitement son anxiété. Dans sa propre cabane, lorsqu'il se retourna, l'Entêté Boudreau venait de faire de la lumière. Entre les arbres, il voyait briller la fenêtre. -Le salaud! ragea-t-il, rebroussant chemin. Je vais lui montrer à se payer la tête, ou plutôt les yeux, d'un pauvre ami mal réveillé. Si j'ai vu noir, il va apprendre qu'il reviendra au village avec les deux yeux noircis de bons coups de poing. Sur le seuil du camp, Jules Robin hésita. Bien que la porte fût close, une lamentation singulière semblait venir de l'intérieur. -Qu'est-ce à dire, me prépare-t-il une autre farce... et en pleine lumière, cette fois?.. Par la fenêtre, Jules Robin constata que son camarade marchait à tâtons autour de la table, et bien en vue dans la lumière de la lampe... De plus, il se frottait les yeux d'une main, tandis que de l'autre il semblait gesticuler avec incertitude, tout comme un aveugle... Lorsque Jules Robin, indécis, entra dans la cabane, un cri de douleur l'accueillit... -Jules! Est-ce toi! Je suis aveugle... aveugle... aveugle... En pleine lumière, Jules Robin put se rendre compte que les yeux de l'Entêté Boudreau étaient clos et bouffis. Des larmes de sang y ruisselaient. Jules Robin put enfin constater que l'Entêté Boudreau, pendant son absence, avait soufflé dans un vieux pot de tabac, afin de le dégager de sa poussière, et qu'il pût servir à sa provision de quesnel. Un autre locataire de la cabane, précédemment, avait utilisé ce vieux pot de tabac comme réceptacle de poivre rouge... Des Incompatibilités De Caractères Et Des Formules Recommandées Ou La Recherche D'Une Ressemblance. Vers la cinquantaine, Joë Folcu s'était surpris à dévisager toutes les passantes, et plus effrontément les jeunes et les mieux avantagées. Ce n'est point qu'il portât beau: à l'occasion, une cravate rouge; un chapeau de paille exhaussé ou un complet ajusté qui pût donner du relief à son croupion. Mais, puisqu'il appréciait la modestie, pourquoi Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se campait-il aussi devant son miroir? Non que la glace lui retournât une réplique dénuée de <>. Il ne regardait que ses yeux: il se <>. Le biographe de Joë Folcu s'affligerait qu'on l'accusât de prêter à son sujet toute prétention à la galanterie. De fait, ce maintien équivoque, Joë Folcu en devait la spontanéité à l'unique désir de rencontrer, un jour, une jeune fille qui lui ressemblât. À la recherche d'une ressemblance, parmi les hasards des rencontres, Joë se devait de se bien connaitre avant de se reconnaitre en autrui. Nous devons comprendre ici que Joë Folcu s'était, vers la cinquantaine, souvenu de sa propre fille, la petite Marie, qu'il n'avait pas revue depuis quatre ans, c'est-à-dire l'époque où il s'était judiciairement séparé de sa femme pour incompatibilité de caractères. La fille de Joë Folcu devait être aujourd'hui majeure et belle fille. Puisqu'elle lui ressemblait à cinq ans, et par les yeux, c'est par ces mêmes yeux que le père allait de nos jours reconnaitre sa fille. Assagi par la solitude de la cinquantaine, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s'ennuyait et recherchait sa fille. Le marchand de tabac en feuilles était handicapé par une timidité qui ne s'appliquait, ordinairement, qu'à ses propres entreprises. Il n'était personne qu'il ne pouvait affronter, mais uniquement pour le compte d'autrui. Ses affaires personnelles, et de coeur surtout, en souffraient. Toutefois, les démarches pour retrouver sa fille l'avaient enhardi. Ici, il n'était plus question de tabac, même en feuilles. Quelques rebuffades n'avaient pas eu raison de son courage. Une jeune fille, rencontrée dans un magasin de nouveautés, et qui ressemblait étrangement à la sienne, par les yeux, naturellement, l'avait un jour giflé d'un revers de main. Chapeau bas, le marchand de tabac lui avait soufflé délicatement cette réflexion: -Ne seriez- vous pas, mademoiselle, Marie Folcu, fille légitime de Joë Folcu? La jeune fille n'avait pas hésité à rabrouer un tel polisson. Jamais Joë Folcu ne pouvait imaginer qu'une jeune fille pût s'indigner qu'on lui attribuât le sobriquet de <> lorsque le nom de Folcu n'était pas le sien propre. Pourtant, il eût été bien facile que le marchand de tabac en feuilles utilisât son procureur en séparation de corps pour se mettre en communication avec mademoiselle Marie Folcu. Mais le père désemparé craignait que sa femme n'interprétât ses démarches comme de simples travaux d'approche dans un but de réconciliation conjugale. Joë Folcu préférait s'en tenir au hasard des rencontres pour suggérer à sa fille, maintenant majeure, un retour <> vers son vieux papa. Peu importait que Marie se retirât en permanence dans les appartements de son père ou qu'elle ne consentît qu'à y faire des séjours plus ou moins longs. Pour le moins, Joë Folcu, du consentement de sa fille, ne pouvait-il pas se la partager avec 1'autre madame Joë Folcu, et alternativement? En définitive (disons que Joë Folcu était encore dans la cinquantaine), le hasard a voulu que le père et sa fille se rencontrassent... Marie, tout heureuse de pouvoir, chaque six mois, apporter un peu de variété dans ses habitudes quotidiennes, avait consenti à se retirer chez son père. Sa mère ne fit pas d'objection. D'ailleurs, Marie n'était-elle pas majeure? Selon Joë Folcu, la jeune fille, en plus de ressembler par les yeux au marchand de tabac en feuilles, n'en était pas moins agréable de taille. Revenu quelque peu de son bonheur, le père eut tous les loisirs de la détailler. Grande, flexible, noire des yeux et blonde de teint, Marie disposait de tous les éléments nécessaires à ce qu'on est convenu d'appeler une jolie créature. -Mais oui, disait Joë Folcu, c'est toute sa mère avant que je l'aie connue. Tout le jour, le tabac retenait le marchand à sa boutique. Tous les soirs, le cinéma et les salles de danse occupaient sa fille. En d'autres termes, le père ne retrouvait Marie qu'aux moments où elle <>, avant de fermer sa porte de chambre, et le matin, à l'heure du petit déjeuner qui ne parvenait même pas à la sortir entièrement du sommeil. Tout de même, le marchand de tabac en feuilles était heureux qu'on l'attendît à la maison, pendant le jour, et qu'il attendît, à son tour, le soir, celle qu'il avait attendue autrefois en dévisageant toutes les passantes de la rue. Le père et la fille s'étaient attendus, quinze années durant et ils s'attendaient encore. Sans qu'il éprouvât de malaise, Marie rappelait à son père toutes les qualités de sa mère. Souvent invisible, la jeune fille ne se mêlait que de ses propres affaires. Même qu'elle ne touchait à rien dans la maison. Joë était habitué <<à faire son ménage quotidien>>, et ne s'en plaignait nullement. On eût dit que <>, chez Joë Folcu, retrouvait une continuité de célibat. Il est heureux, toutefois, que le père et sa fille mirent du temps à se connaître, car Joë Folcu ne retrouva en Marie tous les défauts de sa mère qu'après au moins trois mois de promiscuité familiale. Tout d'abord, un matin, au petit déjeuner, lorsqu'un <>, et refroidi, naturellement, frôla une oreille du père, Joë avait mis cette manifestation de mauvaise humeur sur le compte d'une insomnie mal comprise. Mais lorsque ce projectile fut remplacé par une table à cartes, au moment où le père venait de faire allusion au <>, il ne pouvait y avoir de mécompte. Le tempérament de madame Joë Folcu avait trouvé place en celui de sa fille. Et c'est alors que Joë Folcu se refusa à pousser plus avant ses constatations. -Tu vas sortir d'icitte aussi vite que ta mère m'a mis dehors autrefois. M'entends-tu, fille pas mûre de ta mère!!! Marie, habituée à sortir, ne se le fit pas redire. Le <> et la <> avaient interrompu une enquête conduite à l'insu de la fille à sa mère. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait bien retrouvé ses yeux dans ceux de Marie, sans que la douceur de ce regard ne révélât, au premier abord, le caractère insupportable de sa femme. Comme il avait esté pour obtenir de la cour une première séparation de corps, il s'était décidé après quinze ans pour une autre séparation, de caractère, celle-là. Marie s'était révélée l'enfant de sa mère. Il n'en reste pas moins que Marie, de son côté, était heureuse que son père ne voulût pas continuer <>. La jeune fille, en trois mois, avait constaté que son père, en quinze ans, ne s'était pas départi du caractère de sa mère. Caractère pour caractère, Marie préfère aujourd'hui que les déménagements de tous les six mois n'interviennent pas dans son genre de vie. Ce Qu'Il Advint Des Quatrièmes Epousailles Ou Le Cordonnier «Pas Pressé». Charles Bilodeau, le cordonnier, avait écourté son troisième veuvage en se livrant à des quatrièmes épousailles. La nouvelle madame Bilodeau était blonde, et blanche de teint, quoique de peau un peu fripée. Tout compte fait, à l'exception du grain, la toute récente madame Bilodeau ressemblait à la femme première; la deuxième madame Bilodeau ayant été brune, la troisième, rousse. Ainsi, Charles Bilodeau rendait hommage à sa première épouse en revenant aux blondes! Et le village de Saint- Ours lui en sut gré: on ne vit, à l'église, que des créatures au teint clair. D'habitude, les noces d'un veuf sont brèves. Celles de Charles, on le comprend, se limitèrent à une basse-messe. Pas de confetti, ni de danse, ni de voiture, ni de festin. Sur le perron de l'église, la vieille belle-mère de Charles avait embrassé sa fille et versé quelques larmes; des amis, serré la main du marié, chapeau bas. (Était-ce par respect, ou par admiration?) Il faisait <> dans l'atmosphère! Pouvait-on parler de voyages à des gens qui n'en projettent point? Souhaiter une nombreuse progéniture n'était possible sans faire allusion à l'âge de madame. Le couple n'eut donc qu'à traverser la rue, où le foyer l'attendait, porte entrouverte. Il était neuf heures! Une fois chez elle, madame Bilodeau, femme consciencieuse, changea d'abord quelques meubles de place. Les souvenirs des autres épouses étaient voués à la variabilité! Aussitôt l'époux se mit à cogner dans sa boutique de cordonnier attenant à la maison. Charles Bilodeau était avant tout cordonnier. Le lunch fut servi à midi, le souper, à six heures. À huit, le jour étant haut, le marteau cognait encore... Dans la boutique où Charles tape de la semelle (est-ce d'impatience, par métier, ou par timidité?), la provision des cuirs est accrochée aux solives et elle pend comme des viandes sèches! À la sécheresse des lieux, Charles Bilodeau ajoute son goût avoué pour la réserve. Comment pourrait-il être bavard, celui dont la bouche est pleine de clous: cette bouchée de broquettes que le cordonnier, au travail, tient à la portée de sa main! Chez Bilodeau, parmi les bottines, on se croirait à l'heure où personne n'est encore levé. Qui parle ici d'activité, même si le travail garde le pas sur l'heure nuptiale? (C'était à se demander si le fanal de Bilodeau cette fois ne dut pas s'allumer avant la lampe de la mariée, et brûler son huile toute la nuit!) Le lendemain, madame Bilodeau fut trouvée morte dans son lit... L'enquête du coroner démontra que le fanal de Bilodeau a brûlé jusqu'au matin; que la lampe de madame n'a point servi et que madame s'est mise au lit dans l'obscurité. Le cadavre fut découvert par la soeur de la mariée venue aux nouvelles, comme cela se pratique, le lendemain des noces. C'est la même jeune fille qui apporta la nouvelle au cordonnier dans sa boutique. À ce moment, il posait un talon. Il était neuf heures! Pendant la nuit, aucun appel venu de la maison ne fut entendu des voisins. Les repas, au dire du cordonnier lui-même, furent silencieux. Charles Bilodeau n'avait-il épousé qu'une cuisinière, ou une ménagère? Pour appuyer l'échelle des voyeurs contre la fenêtre de la maison, les farceurs de la farce classique, cette nuit, avaient attendu que le fanal s'éteignît dans la boutique du cordonnier. Convoqués à la cour du recorder, ils durent avouer n'avoir aperçu que le jour blanchissant entre les arbres. Vers la fin de l'interrogatoire, Charles, le réservé, fut pourtant forcé de sortir de sa réserve. Il dut préciser la teneur des pensées qui l'avaient envahi, durant son travail de cordonnier. De son banc de cordonnier, au milieu des bottines éculées, il voyait distinctement la fenêtre de madame, la fenêtre toujours éteinte. Comme il ignorait que madame fût au lit, et quand elle s'y mettrait, car la lampe retardait, Charles, par noblesse de caractère, avait remis à plus tard son intervention. Le travail avait ensuite occupé son esprit. On apprit du médecin-légiste que madame Bilodeau était morte seule, morte de sa belle mort, à l'âge de quarante ans et deux mois; que le cadavre ne portait aucune trace de violence, ni la moindre morsure. Charles Bilodeau fut acquitté, mais il a, par la suite, perdu sa clientèle de cordonnier, bien que les Dames de Sainte-Anne considérassent la quatrième madame Bilodeau comme une sainte. Toutefois, les joueurs de croquet et de dames ne partageaient nullement cette opinion. En tas, autour du damier, ou du croquet, le croupion haut et le maillet brandi, on jase, à Saint-Ours, sur la lenteur coupable de Charles Bilodeau à quitter son travail de cordonnier. -On a beau, d'ajouter Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, on a beau avoir de la réserve et la gueule pleine de broquettes, qu'il y a des limites pour faire attendre une créature! -Derrière le corbillard, et pendant le service, d'expliquer encore Joë Folcu, derrière le corbillard, et pendant le service, Charles avait l'air content qu'elle fût refroidie, la pauvre dame! Aujourd'hui, Charles Bilodeau a transformé sa boutique en serre où il cultive, à la mémoire de ses épouses, quatre variétés de fleurs mortuaires. Des lys, d'une blancheur symbolique, rappellent, près de la porte, et bien en vue, la quatrième madame Bilodeau. Un dimanche qu'il déposait, au cimetière, ses tributs floraux sur les quatre tombes de sa vie maritale, quelqu'un entendit Charles Bilodeau marmonner, au-dessus de l'une d'elles: <> L'Aveugle Guéri Ne Doit Point Oublier Son Fanal Ou Le Tâtonnement Obligatoire. L'opération avait réussi... Dans quelques heures, l'aveugle-né, le père Goudreau, allait enfin recouvrer la vue, apercevoir ce monde qu'il n'avait, en somme, que perçu... Quelques heures encore de chambre noire, et la lumière allait poser des reflets sur le verre dépoli de ses yeux... Dans l'hôpital, la nouvelle d'un recouvrement de vue s'était répandue à la vitesse même de la lumière. Il avait suffi, au garçon de l'ascenseur, que l'air du chirurgien fût réjoui, sur le seuil de la salle d'opérations. Ça y était! Le père Goudreau allait voir, maintenant, comme les autres! Et tout le monde l'avait su, depuis les infirmières jusqu'aux patients. Le père Goudreau, cordonnier de son métier, ne marcherait plus la tête haute, comme celui qui regarde le ciel, avant que l'aube se lève; il ne serait plus précédé d'une canne de sauvetage qui frappe le pavé en manière d'avertissement à ceux qui voient, et qui donnent contre les aveugles; le père Goudreau allait mesurer les distances, à l'oeil, plutôt que par les pieds, car il ne connaissait, d'une perspective, que le nombre des pas qu'il faut accomplir avant de lever la main contre un mur, ou tendre la canne. Maintenant, la fenêtre était ouverte, dans sa chambre d'aveugle, et un seul pansement le séparait d'un monde lumineux et coloré. Avant qu'il pût lever enfin ses paupières, la garde- malade, heureuse d'être la première femme à s'offrir à sa vue, vérifiait tous les artifices de sa tenue. La campagne, par la fenêtre, se tenait immobile, comme à la revue. Aucune feuille ne remuait. La brise était tombée. Le moment était suprême. Une consigne, semblait-il, avait été donnée... Mais le père Goudreau savait-il que le soir allait venir et que ses ombres, de nouveau, allaient le plonger dans l'obscurité? Comme les enfants, il ne connaissait pas les sables du Bonhomme Sept Heures, mais il savait, à la fraîcheur subite des soirs, que tous les hommes tendaient les mains, comme lui, sa canne, pour trouver leur chemin. La nuit, s'était-il dit, je serai le roi des aveugles, celui qui sait compter ses pas, et prévoir les obstacles à la simple pression de l'air contre mon front. Et, s'il avait marché la tête renversée, c'est peut-être que son front portait des rétines sensibles à l'obscurité. Comment le père Goudreau pouvait-il deviner que son premier soir dût lui être funeste? Il était six heures du soir, lorsque l'aveugle-né recouvrit la vue. Que dire de son ébahissement? On dut lui énumérer le nom des couleurs. Ce qu'il avait palpé avec assurance, maintenant, ses mains hésitaient. Dans la lumière, il tâtonnait plus qu'un aveugle. Même pour l'asseoir dans son lit, il fallut lui enseigner les lois de l'équilibre, l'équilibre des lois de la vision. Il craignait même de se cogner le front contre le paysage qu'offrait la fenêtre. Il ignorait la perspective et ses profondeurs. Tout lui apparaissait sans profondeur et sur un seul plan, tout en surface derrière une vitre. Dès qu'il fut question de manger, l'aveugle qui, autrefois, ne salissait même pas son veston, mangeait aujourd'hui comme un enfant. Il fallut lui passer une bavette au cou. Son oeil ne savait pas viser. En présence d'un miroir, le père Goudreau fut étonné de ne pas ressembler à la seule infirmière, le seul visage qu'il eut, en vérité, aperçu. Il voulait être aussi beau qu'elle... Que dire enfin de ses ébahissements? Et c'est alors que le soir, qui devait lui être funeste, s'est lentement épandu. Il ne faut pas croire que le père Goudreau redoutait que le soir descendît. Il savait qu'une ombre devait lentement s'épaissir, autour de lui, et cacher le relief et la couleur. Il ne devait pas confondre la venue des ombres avec un retour de la cécité. Lorsque les arbres, au lointain, par la fenêtre, laissèrent traîner une ombre, il savait, pour en avoir entendu parler, que ces petites traînes allaient recouvrir, peu à peu, toute la campagne. Son ombre personnelle, contre le mur de la chambre, ne devait pas, non plus, l'effrayer. Il connaissait parfaitement ces manifestations de la tombée du soir. Disons plutôt que le père Goudreau s'amusait de ce retour de l'obscurité dans son empire. Fatigué, déjà, par quelques heures de vision, il était même heureux que l'ombre vînt reposer ses yeux. Comme un enfant, il les frottait de ses poings, comme les enfants à l'heure du sable dans les yeux, à l'heure du Bonhomme Sept Heures. Et lorsqu'il fit noir, enfin, dans sa chambre, le père Goudreau avait préféré qu'on le laissât seul, et qu'on retardât d'allumer l'électricité à la tête de son lit. L'ancien aveugle voulait être seul afin de méditer dans une ombre saine, celle qui s'étend sur tous les hommes, et non sur les seuls aveugles. Il était aussi anxieux de pouvoir se lever du lit, sans aide, et de donner libre cours à la familiarité de ses anciennes coutumes d'aveugle. Comme il était bon, après quelques heures d'éblouissement, de se retrouver dans un monde qu'il connaissait mieux que l'autre, et qu'il se devait de ne pas abandonner en ingrat. Non pas qu'il préférât l'ombre à la lumière, lui qui avait tant souhaité connaître les beautés de la vision. Mais il était content de se retrouver dans un état d'âme qu'il ne tenait qu'à lui de changer à volonté. Maintenant qu'il était aveugle, que l'obscurité le forçait à tâtonner quelque peu, comme autrefois, le miracle de la lumière, il voulait l'accomplir lui-même. C'était simple de passer des profondeurs de la terre à la surface lumineuse. Le commutateur de la lampe était à sa portée. Ce que le chirurgien avait mis des heures à accomplir, lui, le père Goudreau, l'aveugle d'hier, n'avait qu'à pousser un bouton. Ce miracle de la lumière, nul autre que lui ne devait en être le maître absolu. Et c'est pourquoi le patient avait exigé que l'infirmière le laissât pour la nuit. Le père Goudreau n'avait pas exprimé son caprice à la garde-malade. C'était trop compliqué. Il valait mieux s'en tenir à un simple désir d'être seul, dans l'obscurité, afin de mieux dormir. -Vous n'en avez donc pas assez de l'obscurité? lui avait répliqué l'infirmière; la femme blanche, aussi blanche que les murs, la femme qui n'avait qu'une tête à montrer, lui avait-il d'abord semblé, tant la blancheur de l'infirmière était pareille à celle de la chambre. -Dans l'obscurité, mademoiselle, je n'ai pas besoin de lumière, ni de vos yeux! Et la garde, amusée, avait consenti à se retirer. Savait-elle que cette acceptation condamnait son patient à la noirceur la plus obscure, la noirceur éternelle, et que le nouveau guéri dût la connaître, et pour l'éternité? Dans la chambre blanche de l'hôpital, l'obscurité était complète. Bien que la fenêtre fût ouverte, cette première nuit était sans lune et sans étoile par un ciel nuageux. Qu'il ouvrît ou fermât ses paupières, le vieux Goudreau se trouvait dans un même domaine, celui de l'obscurité. À la longue, le goût de la lumière s'empara peu à peu de l'ancien aveugle. Peut-être même éprouva-t-il une certaine angoisse. Cette ombre de caveau, somme toute, était bien celle qu'il avait trop connue. -Si je me trompais, articula-t-il. Si j'avais confondu le retour de la nuit avec mon état d'aveugle... Puis, des histoires d'aveugles, qui n'avaient connu la lumière que pour quelques instants, et dont la cécité définitive s'était établie chez eux... après avoir retrouvé le jour qu'ils croyaient éternel à leurs pauvres yeux... ces récits s'étaient présentés à la mémoire du père Goudreau. Somme toute, le patient avait assisté à sa première tombée du jour. Que savait-il, véritablement, des aspects du soir tombant? Non, non, bien qu'il fit noir, le père Goudreau n'était pas retourné au monde obscur des aveugles. Il allait s'en donner la preuve incontestable. La lampe était là à la portée de sa main, il n'avait qu'à pousser le commutateur. Assez d'angoisse inutile! Assez d'ombre... Et le père avait poussé le commutateur de sa lampe et son hurlement d'horreur ne dépassa point la porte feutrée de sa chambre. Ses yeux grands ouverts n'avaient perçu aucune lumière. ........................ Lorsque l'infirmière, à minuit, pénétra chez le père Goudreau, il était trop tard! Le patient s'était ouvert la gorge avec des ciseaux oubliés par l'hôpital, sur la table de nuit, et dont il s'était emparé en dépit de l'obscurité de la chambre. C'était facile pour un ancien aveugle! Si le père Goudreau, plutôt que de tendre une main vers les ciseaux, se fût au moins dirigé vers la porte de la chambre, et l'eût ouverte sur le corridor, il aurait appris que l'ampoule d'une lampe, même dans une clinique bien tenue, n'est pas infaillible... comme la lumière... et qu'elle peut brûler. Deux Histoires De Brume Pour Marins D'Eau Douce. Parmi les brouillards aux dimensions et à la durée conjecturales, nos marins fluviaux, mis en chômage par la marche interrompue des navires, se livrent quelquefois dans l'entrepont à des récits bien agencés pour <>. Dès que la brume se lève, autant en emporte le vent. Toujours sous vapeur, le navire corrige au sextant les déviations de sa course; des vents de terre cessent, peu à peu, de souffler dans ses voiles; tous les récits de l'entrepont ne laissent plus de trace parmi les remous du golfe. Car la crainte en mer n'est pas plus durable que les brouillards. Mais l'opacité de la brume ne se prête pas qu'aux histoires fantasmagoriques. Toutes ne sont pas cyniques. Souvent, en haute mer, que d'éclats de rire n'ont pas été emportés par les vents. Parfois je les entends au fond de ma mémoire, comme des échos de cales. Aujourd'hui encore, chaque fois que la brume enveloppe des lointains et que la gravité des sirènes, de minute en minute, nous rappelle les dangers encourus par les marins du grand large, des histoires de brouillard, et des plus sincères, me reviennent à la mémoire. En voici quelques-unes, et dont les sujets furent authentiques, foi de marin d'eau douce... Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et autrefois marin fluvial, me racontait: Cette fois, monsieur, dans le détroit de Cabot, il brumassait tant, et si tant, qu'on aurait dit de la soupe aux pois, avec une cuillère dedans qui se tient debout! Sur le pont d'avant, les limites du monde se terminaient au bout de mes bras. Et je faisais mon quart avec les bras tendus. Je craignais de me cogner à quelque treuil. Aucun hurlement de vaisseau dans les alentours. Nous étions bien seuls dans le détroit. Et grand bien nous fasse, car les courants nous invitaient à la dérive. C'était autant de pris. Après une demi-heure de soupe aux pois, un cri des plus aigus se fit entendre, à quelques verges, nous semblait-il, de notre navire! Et à l'avant, s'il vous plaît... On eût dit le cri d'une femme dans les douleurs. Pour certains, ce hurlement rappelait un chien écrasé. Pour d'autres, ça ressemblait à rien du tout, tant le cri avait été lugubre... Ça me rappelait, à moi, les loups-garous. Et je dois vous dire pour plus de précision dans le récit que je n'avais, de ma vie, entendu le cri d'un loup de ce genre. Mais il me semblait que ce devait être ça, tout à fait... Une seule minute de répit nous fut accordée. Un autre cri venait de se faire entendre. Avertis que nous étions, et l'oreille bien tendue, il ne pouvait y avoir d'erreur, cette fois. Ce cri était celui d'un cochon, ou d'un porc, si vous le désirez, ou d'un simple goret... La sueur au front, malgré le froid, sur le pont supérieur, notre capitaine sonna immédiatement le second officier. -Vite! Charley! sors les sondes. On est à quelques verges de la côte. Des habitants font <>, non loin, en avant. On entend les cris d'une saignée!!! Avant de transmettre l'ordre, Charley jetait un coup d'oeil sur la carte. Le point devait être mal fait, puisque le sextant nous plaçait au beau milieu du détroit, à des milles et à des milles des côtes. Mais avec les calculs, n'est-ce pas, on peut s'être trompé... Le second officier était à peine de retour dans la timonerie, avec le rapport des sondes indiquant des milliers de brasses de profondeur, qu'un autre cri de goret égorgé se faisait entendre à l'avant du vaisseau. On aurait même juré qu'il s'était approché. Nous approchions de cette forme, il n'y avait pas à en douter, malgré les précisions techniques de la navigation. Dans cet opaque brouillard, dans cette soupe aux pois, toutes les cuillères debout, c'était nous, nous les membres de l'équipage! Tout le monde, effrayé, se tenait aux bastingages, comme à l'arrivée d'un vaisseau à bon port. Et pourtant, c'était le plus mauvais des ports. D'un instant à l'autre, on s'attendait à voir surgir du brouillard quelque rocher inconnu, ou la proue énorme d'une corvette de pirates échappée d'une histoire de peur et dont l'équipage est en train d'égorger quelque prisonnière. C'est dur, monsieur, d'avoir la gorge sèche quand on est sur l'eau! Je vous passe nos commentaires... Une demi-heure plus tard, la brume se levait enfin. Une bonne petite brise avait eu raison d'elle. Le soleil se montra d'abord sans éclat, ni chaleur, comme le seul principe du soleil. Tant que sa chaleur ne nous toucha point le front, on ne croyait pas encore au soleil. Enfin, on put voir clair, et sur la mer, et dans nos esprits. Un grand éclat de rire monta de notre vaisseau. Nous avions enfin compris. À quelques verges, à l'avant, se tenait une pauvre goélette, toutes voiles basses. À mi- mât, au palan, oui, monsieur, bien <>, on aperçut un gros porc suspendu par le milieu du corps. Et comme le brouillard venait de se lever, quelques pêcheurs se préparaient à le descendre dans la cale ouverte au pied du mât. Ces pêcheurs n'avaient pas de corne de brume, ou bien elle était défectueuse, et, nous sachant quelque part dans la région, la peur qu'on les abordât leur avait donné du génie. Un cochon qu'ils transportaient à fond de cale avait servi de sirène, tout simplement. Toutes les minutes, comme le veut la loi maritime, un pêcheur montait au mât, armé d'une fourche, et piquait le pauvre cochon dans les fesses!!! Quelle belle sirène de brume, pensez-vous? Le même Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et autrefois <>, me raconta celle-ci: Cette fois-là, dit-il, dans un brouillard en tout semblable, il n'y avait pas de cochon <> à mi-mât, ni de sirène réglementaire, mais un vrai paquebot à la proue haute comme une cathédrale. Et cette proue coupante venait sur nous, à peine venait-elle de surgir du brouillard. Non, monsieur, tout l'équipage, cette fois, n'était pas aux bastingages. Mais les seuls qui ont assisté au spectacle ne l'oublieront jamais. Et j'étais de ce nombre... Ce paquebot de ligne avait reçu ordre d'arriver à temps. Son accostage devait coïncider avec le départ de quelques trains. En tout cas, trève de détails, le pilote nous aperçut à temps, bien heureusement. Puis le grand bateau vira comme il put. Quant à nous, comment voulez-vous que nous l'évitions? Nous étions au <>... Comme un fantôme, le paquebot nous frôla de quelques pieds. C'est dur, n'est-ce pas, de voir la mort de si près! Mais c'est plus dur, encore, de faire rire de soi dans des circonstances aussi périlleuses. Comme l'arrière du paquebot faisait le rond, afin de nous éviter d'être écrabouillés, nous aperçûmes, bien juché sur la poupe, un jeune officier, casquette à galons bien en place, qui tendait vers nous, dans un geste ironique, une petite tasse de café, une demi-tasse plutôt, dans sa soucoupe. -On s'est approché, nous cria-t-il au mégaphone, afin de vous demander quelques gouttes de crème pour notre café du petit déjeuner!!! Il aurait eu l'esprit moins ironique s'il s'était trouvé, à ce moment, sur l'un de nos ponts, conclut Joë Folcu, en lançant un crachat maritime de côté. Le Trottoir Du Père Valois. La maison en ruine des Valois, parmi les herbes sauvages, vieillissait par ses débris le faîte échevelé de son île, sur le Richelieu, en face du village. Si le trottoir, autrefois suspendu entre l'île et la rue principale du village, n'eût pas été démoli avec ses arches et ses palans, les ruines, de nos jours, auraient sans doute apeuré la jeunesse. Quel beau refuge pour les vagabonds de nuit! Sur les murs noircis, et dressés comme des chicots, le feu des bivouacs aurait agité plus d'une ombre et hanté les sommeils. Grâce à son isolement, la maison des Valois ne se prêtait pas non plus aux rendez-vous clandestins. Que de fois, la municipalité de Saint-Ours avait étudié le projet d'arracher ces ruines à la beauté verdoyante de l'îlot. Toujours, l'opposition avait eu le dernier mot. La maison des Valois faisait corps avec une légende, celle du bonhomme Valois et de son cercueil enlisé... Dans le village, on aime à raconter cette histoire, les yeux fixés sur les ruines de l'îlot. Autrement, la légende eût, comme un livre d'enfants sans images, perdu de son caractère. Et surtout, lorsque les vents d'automne sifflaient dans la carie des murs de briques et que s'allumaient, les soirs humides, quelques feux follets, parmi les quenouilles des mares glaiseuses, la gorge du conteur s'asséchait. -Oui, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ces feux follets ne sont autres que des lampions qui évoquent l'enterrement de madame Valois, sous le maudit trottoir du Bonhomme Valois, son époux écoeurant. La mère Valois était morte subitement, et nul secours du prêtre et du médecin ne l'avait assistée. Son décès ne fut appris du village que par l'apposition, sur la porte de la maison, et par le père Valois lui-même, d'un vieux crêpe qui avait servi à tous les ascendants de la famille. -C'est à croire, dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que le crêpe était rapiécé comme une culotte familiale. Le trottoir de bois, qui enjambait le ruisseau, entre l'île et la rue principale du village, devait être <> puisque le cercueil de madame Valois tomba des épaules des porteurs et s'enlisa, pour toujours, dans les glaises des mares. Comme les restes de la bonne femme n'étaient pas destinés au cimetière catholique du village, le père Valois avait exigé <>. -Et c'est pourquoi, d'ajouter Joë Folcu, la Providence en eut pitié en allumant, toutes les fins de semaines, une sorte de lampion à l'endroit même où le cercueil s'était enfoncé. La vieille pieuse qui a prétendu qu'il s'agissait ici de l'oeil du diable devait, sans doute, être borgne, ou ne regardait que d'un oeil parce qu'elle louchait peut-être des deux. Depuis cette aventure, le père Valois n'a jamais quitté sa fenêtre qui donnait sur les mares. Toutes les ouvertures de la maison portaient des persiennes bien closes, excepté celle de la pièce qu'occupait le père Valois, à gauche de la porte d'entrée. Jamais, non plus, il n'a fait réparer son trottoir <>. Que le bonhomme fût à table, à l'heure des repas, ou dans son lit, dans la chambre, au-dessus de cette fenêtre, il reconnaissait à leurs pas, sur les planches du trottoir, les quelques rares personnes qui s'aventuraient à rendre visite à la maison des Valois. Inutile d'insister sur la crainte superstitieuse des gens à monter sur ce trottoir, sur <>. D'ailleurs, le père Valois n'avait pas d'ami et ne recevait que <>, seulement. Sur son île, et de profil dans sa fenêtre, le père Valois donnait à sa maison l'apparence d'une tête d'oiseau -car les oiseaux, comme les lièvres, ne peuvent regarder que de profil. Lorsqu'à son tour le Bonhomme Valois ferma son oeil, ou sa fenêtre; lorsque le vieux solitaire est mort, il n'en finissait pas de mourir. -C'est, peut-être, dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que le père craignait de reconnaître, à son pas lugubre sur les planches du trottoir, la venue avant son heure du croque- mort... En tout cas, le cercueil, cette fois, ne fut pas échappé dans la vase. On s'était fait le pied avec celui de la bonne femme Valois. Ce n'est qu'après la mort de monsieur Valois que l'on sut, en définitive, les raisons qu'avait le père de ne pas quitter son trottoir de l'oeil. Ce n'était sûrement pas en souvenir de sa femme qu'il s'était juché dans sa fenêtre. -Madame Valois, d'expliquer Joë Folcu, avait laissé à son fils unique Joseph la moitié de ses biens. Le père Valois disposait de l'autre partie de la succession. Mais il était, en plus, le tuteur de son fils Joseph. On ne sut jamais pourquoi Joseph avait quitté définitivement la maison avant la mort de sa mère. -S'était-il disputé au sujet du vieux trottoir, et avait-il peur de s'y engager matin et soir? Redoutait-il, ou avait-il prévu que sa pauvre mère, une fois morte, n'irait pas plus loin qu'au milieu de ce pont <>? -Il reste, poursuivit Joë Folcu, que Joseph n'est jamais revenu au village. Savait-il qu'une moitié des biens de sa mère lui appartiendrait, de droit, dès sa majorité? Le jour de l'anniversaire de Joseph, le jour de ses vingt et un ans, c'était au printemps, où l'eau monte autour de l'île, le père Valois a été vu, scie et marteau en main, occupé à la réparation de son trottoir suspendu. Des petites heures à la brunante, la scie avait raclé et le marteau, cogné à tour de bras. -S'attendait-il au retour de son fils, et désirait-il réparer ses torts en rajustant son trottoir? C'est plus tard qu'on apprit les raisons de cette besogne acharnée, me dit à l'oreille Joë Folcu. Détail singulier, ceux qui sont montés sur le trottoir nous assurent que l'intervention du père Valois avait été inutile. Malgré les coups de marteau et les changements, à la scie, de quelques planches, le pont n'en était pas moins vacillant. Toujours, il ne fallait pas lâcher la rampe des cordes. -Et qui se balançait au vent comme une corde à linge. Après la mort du père Valois, on attendit en vain le retour du fils Joseph. Comme la famille s'éteignait avec le vieux solitaire, et que les annonces dans tous les journaux de la province, et même aux États-Unis, ne ramenaient pas l'héritier Joseph, le gouvernement dut intervenir, les délais légaux expirés. Avant de poser les scellés sur la porte, l'inventaire terminé et le mobilier vendu à l'encan, aucun acheteur ne s'étant présenté pour la vente officielle de la maison et de l'îlot, l'état avait décrété la démolition du trottoir suspendu. Il était inutile que les vagabonds et les enfants s'y aventurent. De plus, il était dangereux d'y monter. Et c'est pendant les travaux de démolition que fut découverte l'insistance qu'avait mise le père Valois à demeurer dans sa fenêtre. Il avait craint que son fils Joseph revînt inopinément à la maison et qu'il réclamât sa part d'héritage. Grâce à l'installation d'un déclic, dans la charpente du trottoir suspendu, et dont le père Valois avait disposé la manette à sa portée dans la fenêtre, ce trottoir <> devait s'écrouler à volonté. -Si le fils Joseph s'était engagé sur le pont, son père l'aurait aperçu de jour, et reconnu à son pas la nuit, et c'est ainsi que le malheureux, de nos jours, reposerait encore aux côtés de sa mère, sous les quenouilles et à des profondeurs incalculables dans la glaise du ruisseau. Les nuits humides, ajouta Joë Folcu, je ne saurais vous dire si le nombre des lampions aurait augmenté. Source: http://www.poesies.net