Poèmes. Par Jean-Antoine De Baïf. (1532-1589) TABLE DES MATIERES L’Amour De Médée. Tu me desplais. . . Une amoureuse ardeur. . . Depuis qu'Amour. . . Amour Vangeur. Vien ça, vien. . . Or voy-je bien qu'il faut. . . Ô Toy par qui jour. . . Ô ma belle rebelle. . . Ô doux plaisir. . . Metz moy au bord. . . La Rose. Mets-moi dessus la mer. . . L'Amour qui me tourmente. . . Helas, si tu me vois. . . Haute beauté. . . Ha, que tu m'es cruelle. . . Un jour, quand de lyver. . . Quand le pilot voit. . . Quiconque fit d'Amour. . . Quand je te vis entre. . . Francine. . . Depuis le jour. . . De Rose. A Meline. Psaume V Psaume VI Psaume CXXI Épitaphe. Durant l'esté. . . Du Printemps. D'un chapeau. . . D'Amour d'Amour. . . Ces yeux ces yeux. . . Bien, je l'ay dit. . . Babillarde. . . Aubade de May. Après les vents. . . À Jan Dorat. L’Amour De Médée. À M. de Maintenon. Tu as voulu que je raconte en ryme Comme Medee en sa jeunesse prime, D’Angennes, sent du nouveau Cupidon, Premierement la fleche et le brandon: Je te complais, encores que bien rare Je prenne en main cette mode barbare, Me plaisant plus aux nombreuses chansons Des vieux Gregeois, qu’aux modernes façons. Telle qu’elle est, puis que l’as demandee, Te vienne à gré cette ardente Medee, Qui se va pleindre en ce vers rechanté Apres le chant qu’Ovide en a chanté. Jazon déja dans le palais d’Aëte Du Mouton d’or la demande avoit faitte, Et le labeur luy estoit commandé Pour conquerir le joyau demandé. Du Roy Colchois en ce pendant l’infante Couvoit au coeur une ardeur violante: Apres avoir ores bien debatu Pour son desir, ores pour la vertu, Quand elle voit qu’avecques la sagesse De la fureur ne peut estre maitresse, Medee dit, Tu debas vainement, Ne sçay quel Dieu te donne empeschement: Je m’emerveille, helas! que ce peut estre: Je sen le mal, et ne le puis conoistre: Seroit-ce point ce qu’on appelle Aimer? Car doù me vient que j’entrepren blasmer Du Roy mon pere, ainsi que trop cruelle La volonté? vraiment aussi est-elle Par trop cruelle: et comment puis-je avoir Crainte pour un qu’ores je vien de voir Le premier coup? et si crain qu’il ne meure? Qui peut causer si grand’ crainte sur l’heure? Chasse, Medee, hors de ton chaste coeur Le feu conçu: racle ceste fureur, (Si tu le peux) de ton lasche courage. Si je pouvoy, je seroy bien plus sage, Mais je me sen d’un violent émoy Toute enlever et tirer maugré moy. Amour de l’un, la raison me conseille Soudain de l’autre, ô peine non-pareille! J’aprouve et voy ce qui est pour le mieux, Je suy le pis: ô desir vicieux! Pourquoy bruslant, pauvre fille Royale, Vas-tu donner ton amour desloyale À l’étranger? Comment desires-tu D’un autre monde un mary non connu? Tu trouveras en ce pais où mettre Ton amitié: les Dieux peuvent permettre Qu’il vive ou meure: Il vive toutesfois! Le souhaitter je le puis et le dois, Sans que mon coeur son amour en luy mette: Et quelle faute a jamais Jazon faite? Qui, s’il n’estoit trop cruel sans raison, N’attendriroit pour l’âge de Jazon, Pour sa noblesse et sa vertu? le reste N’y estant point, qui sa beauté celeste N’émouveroit? Certes elle a pouvoir Dans l’estomac de mon coeur émouvoir. Mais si je faux de luy prester mon ayde, Je le verray mourir sans nul remede: Ou des Taureaux le feu l’enflamera: Ou la moisson cruelle le tu’ra Par l’ennemy engendré de la terre, Jettant sur luy tout le flot de la guerre: Ou bien sera fait le repas piteux Du goulu ventre au dragon impiteux. Si devant moy ce massacre j’endure, Faut confesser qu’en ma poitrine dure Je porte un coeur de rocher et d’acier, Et que je suis fille d’un Tigre fier. Pourquoy mourir donc ne le regardé-je? Pourquoy mes yeux de sa mort ne soulé-je? Et que ne vâ-je eguillonner les boeufs À renflammer encontre luy leurs feux? Et que ne vâ-je encourager l’armee Des fiers geans contre luy animee? Et que ne vâ-je enhorter le dragon Tousjours veillant, pour devorer Jazon? Que Dieu luy doint bien meilleure aventure! Ce n’est pas tout d’une volonté pure Luy souhaitter du bien: mais or endroit Luy pourchasser par effet il faudroit. Quoy? de mon pere iray-je, déloyalle, Ainsi trahir la couronne Royalle? Et ne sçay quel etranger avolé De mon secours se verra consolé? À fin qu’étant par moy sauf, il deploye La voile au vent, et qu’un autre en ait joye En l’épousant? et que Medee icy Porte la peine, helas! de tout cecy? S’il pouvoit bien un si grand tort me faire, Qu’en prendre un autre à mon desir contraire, Qu’il meure ingrat: Mais la beauté qu’il a, Et son gent coeur ne me promet cela. Son oeil defend que j’aye deffiance Qu’il me deçoive, ou mette en oubliance Mon grand merite: et puis il jurera, Et me jurant les Dieux attestera Ains que rien faire: étant bien assuree Que craindras-tu? tu as sa foy juree. Depesche donc et franchy tout arrest. À tout jamais Jazon redevable est En ton endroit de sa propre personne Et de sa vie: à toy seul il se donne: Te prend à femme: et solennellement Est ton époux: perpetuellement Tu acquerras titre de sauveresse: Et bien veignee en tresgrande allegresse Tu te verras, des meres qui sçauront Que leurs enfans de toy leur vie auront. Donc par les vens hors d’icy emportee Bien loin sur mer, dans la Grece jettee, Je quitteray soeur, frere, pere, et Dieux, Et mon païs? Ce sont barbares lieux: Mon pere est rude, et mon frere en bas âge, Et ma soeur est tout d’un mesme courage Avecques moy: et puis un Dieu tresgrand Regne en mon coeur, qui ce fait entreprend: Ce que je cherche est grand: ce que je quitte N’est pas fort grand: ce n’est gloire petite Que de sauver de la Grece la fleur. Et ce n’est peu voir un païs meilleur, Mieux cultivé, et ces illustres villes Dont on nous parle, ars et façons civilles, Et ce Jazon, pour qui (tant il m’est chier) Je quitteroy le monde tout entier. L’ayant mary, bien heureuse estimee Seray de tous, et des Dieux bien-aimee Et des humains. Quand sa femme seray Du haut du chef les cieux je toucheray. Mais quoy? lon voit sur les profondes vagues S’entreheurter deux hautes roches vagues: Une Charybde ennemie des naus Tantost humer, tantost vomir les flots: Mesme une Scylle aux eaux Siciliénes Aspre glappir entouree de chienes Fieres à voir: je n’auray point de peur Si une fois ie puis avoir tant d’heur Que de tenir d’une douce embrassee Ce qu’aime tant: si de peur suis pressee, Si j’ay frayeur, seulement ce sera Pour mon Jazon, qui lors m’embrassera. Quoy? Penses-tu que ce fait mariage? À ton forfait, ô Medee mal sage (Pour le masquer) tu donnes un beau nom. Regarde, voy quelle grande traison Tu entreprens: regarde, considere Le grand forfait, et ta proche misere, Si tu le fais: paravant qu’il soit fait, Si tu le peux, garde toy du forfait. Elle avoit dit: Droitture et reverance Devant ses yeux renforçoit la constance Du coeur brulant: devant son bon propos Amour vaincu déja tournoit le dos. Elle s’en va de ses passions vuide Au vieil autel d’Hecate Perseïde, Qu’un bois ombreux et segret encouvroit: Déja l’ardeur plus ne se decouvroit, Ains au dedans sous la honteuse crainte Estoit cachee et comme toute éteinte. Mais aussi tost que Jazon elle vit, La flamme morte incontinent revit: Une rougeur ses deux joues va prendre, Et par sa face un grand feu se repandre, Et comme on voit par le souffle du vent Une bluette assoupie davant Dessous la cendre au dessus étendue, Se rallumer par la paille épendue, Et s’augmenter prenant nourrissement Et se remettre, à force du tourment, En moins de rien, en sa vigueur premiere: Ainsi l’Amour qui t’eust semblé n’aguiere Déja languir, déja tout adoucy, Voyant Jazon, par un ardent soucy De sa beauté qu’elle voit en presence, Plus violent que devant recommence: Et de hazart ce jour le jouvenceau Se montroit plus que de coustume, beau: Si qu’aisément l’affection renée Pour sa beauté, luy eusses pardonnee. Le regardant, comme s’elle venoit Lors de le voir premierement, tenoit Ses yeux fichez tousjours en son visage, Ne pensant voir (la pauvrette mal-sage) Face mortelle: et tant luy plaist à voir, Ne peut de luy son regard demouvoir. Incontinent que l’etranger commance D’ouvrir la bouche, et tout privé s’avance Jusqu’à la prendre et tenir par la main, Et la requiert que d’un courage humain (Parlant tout bas) au besoin le sequeure, Et luy promet mariage: sur l’heure Medee dit, respandant larmes d’yeux: Je voy mon fait: l’ignorance de mieux Ne me seduit, c’est Amour qui me meine, Par mon moyen mis seras hors de peine. Quand tu seras dehors de peine mis, Fay d’accomplir ce que tu m’as promis. Jazon adonc promtement affermante, En attestant la deité presente Dans ce lieu saint: Par le pere jurant, De son beau pere: et sa foy rassurant Par luy qui sçait toute son entreprise, Et son issue, et l’amitié promise, Et les hazars ausquels il se mettoit: Luy estant creu de ce qu’il promettoit, D’elle reçoit les herbes enchantees, Et d’elle entend les façons usitees Pour s’en aider: puis joyeux departant En son logis s’en retourne contant. Tu me desplais. . . Tu me desplais, quoy que belle tu soys, Tu me desplais, croy moy, je le confesse, Et, bien qu'a moy tu desplaises, sans cesse Je suy contreint ton amour toutesfoys. Ton doulx regard, ta plus qu'humaine voix, Ton port divin, tes graces, ma Deesse, Me font t'aimer, mais ceste amour me laisse Par la fierté, dont meurdrir tu me doys. Ainsi le dieu, qui mon ame martire, En ton amour, or me chasse, or m'attire, Monstrant rigueur, et parfaite beaulté: L'une m'enflame, et l'autre me rend glace, Ainsi à toy m'atrait la bonne grace, Tost m'en deboute une grand' cruaulté. Une amoureuse ardeur. . . Une amoureuse ardeur, S'elle n'est feinte, Ne chasse point du coeur Soupçon et creinte. Tel est l'état d'Amour " Qui les liesses " Echange tour à tour " Et les tristesses. Plus je suis amoureux, Plus je soupçonne Que ton coeur langoureux Ailleurs s'adonne. J'ay de toy bien souvent Belles paroles, Mais j'écri dans le vent Telles frivoles. Si pareille à ma foy Estoit la tienne, Tu essayrois dans toy La peine mienne. Comme en tant que je puis, L'amour fidelle, Dont obligé me suis, Je te decele. Depuis qu'Amour. . . Depuis qu'Amour ma poitrine recuit, Bouillante au feu de sa plus chaude braise De mille ennuis en immortel malaise, Dont maint souci dans moy l'un l'autre suit: J'oubli tout bien pour un bien qui me fuit, Par un plaisir dont la douceur m'embraise, Si bien qu'il faut que nul autre me plaise, Et qu'en luy seul je preigne mon deduit. Mais, las, faut-il pour un bien seulement, Tout autre bien oublier, tellement Que l'on ne puisse en autre prendre joye? Ô dur plaisir, si plaisir il y a, Par qui mon cueur de sorte s'oublia Qu'onques depuis il ne tint saine voye. Amour Vangeur. À Monsieur De Pougni. Honorant mes amis des presents de ma Muse, Dangennes, je seroy dehors de toute excuse Si j’aloy t’oublier: car c’est toy (je le sçay) Qui defens le party de mon nouvel essay De mesurcr les vers en la langue Francoyse À l’antique façon et Romaine et Gregeoise. Là je te payeray quelquefois mon devoir: Cependant vien icy l’avance recevoir En ces vers usitez, où du Grec Theocrite D’un malheureux amour l’histoire j’ay transcrite. Que ta Maitresse un jour par ébat y lisant Creignant l’Amour vangeur l’alât favorisant. Dames, oyez un comte lamentable D’un pauvre amant et d’une impitoyable, Qui, pour n’avoir voulu le secourir, Sentit combien on doit creindre encourir L’ire des Dieux, en se monstrant cruelles Contre la foy des serviteurs fidelles. De cet exemple, ô Dames, apprenez De faire grace à ceux que vous gennez: Et n’irritez la divine vengeance, Qui de bien pres accompagne l’offence: Si vous savez quelcune de bon coeur Apprenez d’elle à fuir la rigueur: Si d’autre part vous en sçavez quelcune, Qui contre Amour s’emplisse de rancune, Remonstrez luy et la faites changer, Luy racontant cet exemple estranger. À fin qu’à voir cette avanture grande Chacune ait peur de forfaire, et s’amende, « M’en sçachant gré: Bienheureux est celuy « Qui se fait sage à la perte d’autruy. Au tems jadis en un païs de Grece, Un jeune amant servit une maistresse Bien accomplie en parfaitte beauté, Mais endurcie en toute cruauté: De son amant elle estoit ennemie, Et n’avoit rien de douce courtoisie. Ne cognoissant Amour, quel Dieu c’estoit, Quel estoit l’arc, qu’en ses mains il portoit, Ny comme grief par les fleches qu’il tire Aux coeurs humains il donne grand martyre: Mais de tous points dure en toute rigueur, Ne luy monstroit nul semblant de faveur: N’en doux parler, n’en douce contenance, Ne luy donnant d’Amour nulle allegeance: Non un clin d’oeil, non un mot seulement, Non de sa levre un petit branlement, Non le laissant tant approcher qu’il touche Tant soit petit, à sa main de sa bouche, Non luy laissant prendre un petit baiser Qui peust d’Amour le tourment apaiser. Mais tout ainsi que la beste sauvage Fuit le chasseur se cachant au bocage, Elle farouche et pleine de soupçon Fuioit cet homme en la mesme façon. Luy cependant cuidant venger l’injure Que luy faisoit cette cruelle et dure Par un courroux, chagrin et despiteux, Contre soi-mesme, helas, fut impiteux: Car en un rien ses deux Ievres tant belles Se vont secher: il rouoit ses prunelles Dedans deux yeux enfoncez, comme atteint Jusqu’à la mort: il perdit son beau teint: Une jaunisse environna sa face: Mais cependant pour tout cecy l’audace De sa cruelle en rien n’adoucissoit, Ny sa fureur de rien n’amoindrissoit. Tant qu’à la fin ayant son ame outree De desespoir, il s’en vint où l’entree On luy avoit refusé tant de fois, Ne luy faisant qu’un visage de bois: Et devant l’huis maudit de sa meurdriere Il sanglota sa complainte derniere, Et larmoyant donne un baiser dernier À l’huis ingrat: puis se met à crier: Ingrate, ingrate, ô inhumaine, ô dure, D’une Lionne ô fiere nourriture, Toute de fer, indigne d’amitié, Puis que tu as en horreur la pitié. Je suis venu devers toy pour te faire Le dernier don d’un cordeau, dont j’espere Plus de confort que de toy: car l’ennuy Que j’ay par toy se guerira par luy. Je ne veu plus doresenavant estre Tant importun, parlant à ta fenestre: Mais je m’en vas où tu m’as condamné, Au lieu d’exil, que tu m’as ordonné, Par le sentier qu’on dit qui achemine, Là où se prend la seule medecine, Qui reste plus aux amans langoureux, Dedans le lac de l’oubly bienheureux. Mais, las, j’ay peur (tant d’une amour extrême Je brusle tout) que, bien qu’estant à mesme J’eusse en boivant tout ce lac épuisé, Mon chaud desir n’en sait point apaisé. Je va mourir: par la mort desiree Ma bouche ira bien-tost estre serree: Mais cependant qu’encor je puis parler, Je te diray devant que m’en aller. La Rose est belle, et soudain elle passe: Le Lis est blanc, et dure peu d’espace: La Violette est bien belle au Printems, Et se vieillist en un petit de tems: La neige est blanche, et d’une douce pluye En un moment s’écoule evanouie: Et ta beauté belle parfaittement Ne pourra pas te durer longuement. Le tems viendra, (si le destin te laisse Jouir un tems de ta belle jeunesse), Le tems viendra qu’aprement à ton tour, Tu languiras comme moy, de l’amour. Je va mourir, et de ma mort cruelle Tu n’entendras par autre la nouvelle: Mort à ton huis icy tu me verras, Et sur moy mort tes yeux tu souleras. Puis qu’en vivant je n’ay pu si bien faire, Qu’en un seul point je t’aye pu complaire: Quelque plaisir, je croy, je te feray Quand pour t’aimer tué je me seray. Au moins au moins, si mon trespas t’apporte Quelque plaisir, si en ouvrant ta porte, Pour ton amour si tu m’avises mort, Que j’ay de toy ce dernier reconfort. De ce cordeau, dont tu me verras pendre, Deslié moy: aïde à me descendre. Au moins des yeux répan moy quelque pleur: Quelque souspir tire moy de ton coeur. Si ta rigueur se peut faire tant molle Pers à moy sourd quelque douce parolle: Et donne moy pour ton dueil appaiser, Et le premier et le dernier baiser: Non, ne crain point qu’il me rende la vie, Ne laisse pas d’en passer ton enuie, Et si tu as de moy quelque soucy, Sur mon tombeau fays écrire cecy: Amour tua celuy qui se repose Icy dessous: une belle en fut cause, Demesuree en grande cruauté, Comme l’amant le fut en loyauté. Quand il eut dit, une pierre il ameine Au sueil de l’huis, et la dresse à grand’peine: Monta dessus, et la corde attacha À un crampon, que bien haut il ficha: D’un neu coulant son gosier il enserre, Puis de ses piés il rejette la pierre: Et se debat demeurant là pendu, Tant qu’à la fin l’esprit il a rendu. Au bruit qu’il fit frappant contre la porte, Comme la mort à sa jeunesse forte Se debattoit, un servant qui sortit Vit ce mechef, et la dame avertit. Qui venant là sans estre en rien émue, Eut bien le coeur de repaistre sa vue Du pauvre cors, qui pour elle estoit mort, Et ne monstroit en avoir nul remord: Nulle douleur sa dure ame ne perce, De ses yeux fiers une larme ne verse: Un seul souspir ne tire de son coeur: Tant la meurdriere est pleine de rancoeur. Ce mesme jour celle femme inhumaine, Qui ne devoit bien loing trainer la peine De son forfait: à fin qu’il fust vangé, Vint droit au Dieu qu’elle avoit outragé: Car en passant aupres d’une coulonne (Dessus laquelle en beau marbre Dione Tenoit la main de sa fille Venus Qu’accompagnoyent Plaisir et Desir nus) Plaisir s’ébranle et chet sur la cruelle: Et de son pois ecrazant sa cervelle La terrassa: la pauvre sous le coup Perdit la vie et la voix tout à coup. Riez, Amans, puis que cette ennemie De tout Amour, est justement punie: Filles, aimez: puis que pour n’aimer point Une cruelle est traittee en ce point. Vien ça, vien. . . Vien ça, vien friandelette, Vien qu'en esbas amoureux Ce beau printemps vigoureux, Ma belle Francinelette, Nous passions libres de soin, " Loin des peines importunes, " Qui volontiers ne sont loin " Des plus hautaines fortunes. Il n'est rien, qui ne convie A suyvre la gayeté, A toute joliveté, A toute joieuse vie. Il n'est rien qui à l'amour Par exemple ne nous somme: Il ne faut perdre un seul jour, Qu'en amour on ne consomme. Voy, le ciel rit à la terre Serenant l'air d'un beau jour: Voy, la terre fait l'amour Au ciel, et de soy desserre De son tresor le plus beau, Pour doire de son nossage Etalant le renouveau De son odoureux fleurage. Or voy-je bien qu'il faut. . . Or voy-je bien qu'il faut vivre en servage, A dieu ma liberté: Dans les liens de l'amoureux cordage Je demeure arresté. J'ay conoissance De la puissance D'une maistresse, Qu'Amour adresse. Ô combien peut sur nous une beauté! J'ay veu le temps que l'on me disoit: Garde Amour te punira; Tu ris de luy, tu ris, mais quoy qu'il tarde De toy il se rira. Je leur disoye: Devant que soye De la sagette Qu'aux coeurs il jette Atteint au coeur, le monde finira. Mais qu'ay-je fait de ma fiere arrogance? Où est ce brave coeur? Je conoy tard ma fole outrecuidance, Amour, en ta rigueur. Je le confesse, Une maistresse Belle et bien-née Tu m'as donnée: Je suis vaincu, et tu es le vainqueur. Ô Toy par qui jour. . . Ô Toy par qui jour et nuit je soupire, De qui sans gré la superbe valeur Me fait languir dedans un beau malheur, Viendray-je point au sommet ou j'aspire? S'il ne te chaut de mon mal qui s'empire, S'il ne te chaut d'eteindre ma douleur, Au moins permetz que de cette chaleur Par un baizer tant soit peu je respire. Ainsi disoy-je, et tu me dis, Amant Ne sçay-tu pas que le baizer n'appaize Le feu d'amour, mais plus l'est enflammant? Crein qu'un baiser n'enflamme double braize. Ha, di-je alors, Amour le petit dieu Auroit il point dans ta poitrine lieu? Ô ma belle rebelle. . . Ô ma belle rebelle, Las, que tu m'es cruelle! Ou quand d'un doux souris, Larron de mes espris, Ou quand d'une parolle Mignardetement molle, Ou quand d'un regard d'yeux Fierement gracieux, Ou quand d'un petit geste Tout divin, tout celeste, En amoureuse ardeur Tu plonges tout mon coeur. O ma belle rebelle, Las, que tu m'es cruelle! Quand la cuisante ardeur, Qui me brusle le coeur, Fait que je te demande A sa bruslure grande Un rafraichissement D'un baiser seulement. O ma belle rebelle Las, que tu m'es cruelle! Quand d'un petit baiser Tu ne veux m'apaiser, Mais par tes fines ruses Tousjours tu m'en refuses, Au lieu d'allegement Acroissant mon tourment. Ô doux plaisir. . . Ô doux plaisir plein de doux pensement, Quand la douceur de la douce meslée, Etreint et joint, l'ame en l'ame mellée, Le corps au corps accouplé doucement. Ô douce mort! ô doux trepassement! Mon ame alors de grand'joye troublée, De moy dans toy s'ecoulant a l'emblée, Puis haut, puis bas, quiert son ravissement. Quand nous ardentz, Meline, d'amour forte, Moy d'estre en toy, toy d'en toy tout me prendre, Par celle part, qui dans toy entre plus, Tu la reçoys, moy restant masse morte: Puis vient ta bouche en ma bouche la rendre, Me ranimant tous mes membres perclus. Metz moy au bord. . . Metz moy au bord d'ou le soleil se léve, Ou pres de l'onde ou sa flamme s'esteint, Metz moy aux lieux que son rayon n'ateint, Ou sur le sable ou sa torche est trop gréve. Metz moy en joye ou douleur longue ou breve, Liberté franche, ou servage contreint, Mets moy au large, ou en prison retreint. En asseurance ou doute, guerre ou trêve. Metz moy aux piedz ou bien sur les sometz Des plus hautz montz, Ô Meline, et me metz En ombre triste, ou en gaye lumiere, Metz moy au ciel, dessous terre metz moy, Je seray mesme, et ma derniere foy Sera sans fin egalle a ma premiere. La Rose. Durant cette saison belle Du renouveau gracieux, Lorsque tout se renouvelle Plein d'amour delicieux, Ny par la peinte prérie, Ny sus la haye fleurie, Ny dans le plus beau jardin, Je ne voy fleur si exquise Que plus qu'elle je ne prise La rose au parfum divin. Mais la blanche ne m'agrée, Blême de morte paleur, Ny la rouge colorée D'une sanglante couleur: L'une de blémeur malade Et l'autre de senteur fade, Ne plet au nés ny à l'oeil. Toutes les autres surpasse Celle qui vive compasse De ces deux un teint vermeil. Mets-moi dessus la mer. . . Mets-moi dessus la mer d'où le soleil se lève, Ou près du bord de l'onde où sa flamme s'éteint; Mets-moi au pays froid, où sa chaleur n'atteint, Ou sur les sablons cuits que son chaud rayon grève; Mets-moi en long ennui, mets-moi en joie brève, En franche liberté, en servage contraint; Soit que libre je sois, ou prisonnier rétreint, En assurance, ou doute, ou en guerre ou en trêve; Mets-moi au pied plus bas ou sur les hauts sommets Des monts plus élevés, ô Méline, et me mets En une triste nuit ou en gaie lumière; Mets-moi dessus le ciel, dessous terre mets-moi, Je serai toujours même, et ma dernière foi Se trouvera toujours pareille à la première. L'Amour qui me tourmente. . . L'Amour qui me tourmente Je trouve si plaisant Que tant plus il s'augmente Moins j'en veux estre exemt: Bien que jamais le somme Ne me ferme les yeux, Plus amour me consomme Moins il m'est ennuyeux. Toute la nuit je veille Sans cligner au sommeil, Remembrant la merveille Qui me tient en éveil, Me representant celle Que je voy tout le jour, De qui l'image belle Travaille mon sejour. Toute nuit son image Se montre devant moy: Le trait de son visage Tout tel qu'il est je voy: Je voy sa belle bouche, Et je voy son beau sein, Ses beaux tetins je touche, Et je baise sa main. Helas, si tu me vois. . . Helas, si tu me vois constant en inconstance Et changer de propos et muer de visage, Comme le flot d'amour me reculle ou m'avance; Helas, si tu me vois varier d'heure en heure, De moment en moment entre raison et rage, Sans qu'un rien en un point un mesme je demeure: Tu dis que je te mets en doutte, ma Francine, Par ce qui te devroit donner plus d'asseurance Du feu chaud de l'amour, qui boust dans ma poitrine. Las, tu vois bien assez ce qui me fait volage: Et qui a vu la nef en certaine constance Çà là ne chanceler au milieu d'un orage? Et du cruel amour tant de tempestes troublent Mon esprit forcené, que la raison peu caute Son timon abandonne aux flots, qui se redoublent. Ainsi Francine, ainsi tout par tout variable Sinon en ton amour à faire quelque faute, Je me montre en ma foy fermement immuable. Haute beauté. . . Haute beauté dans une humble pucelle, Un beau parler plein de grave douceur, Sous blondz cheveux un avantchenu cueur, Un chaste sein ou la vertu se cele: En corps mortel une grace immortelle, En douceur fiere une douce rigueur, Eu sage esprit une gaye vigueur, En ame simple une sage cautele: Et ces beaux yeux mouveurs de mes ennuis, Yeux suffisants pour eclersir les nuitz, Qui font sentir aux plus transis leur flame, Sont les larrons (et point je ne m'en deux) Qui, me guettans au passage amoureux, Au depourveu me ravirent mon ame. Ha, que tu m'es cruelle. . . Ha, que tu m'es cruelle, Que tu reconois mal Pour t'estre trop fidelle Tout ce que j'ay de mal! O rebelle endurcie, Quand devôt je te prie Me donner un baiser Pour rafraichir la flâme Qui brusle dans mon ame, Tu la viens rembraizer. Tu trouves mille ruses Pour ne venir au point: Tu trouves mille excuses Pour ne me baiser point: Ou quelcun nous aguigne, Ou ta soeur te fait signe, Ou tu ois quelque bruit, Ou tu me contreins dire Mon amoureux martire, Tandis le temps s'enfuit. Tandis s'envole l'heure Emportant le plaisir, Mais l'ennuy me demeure En mon bruslant desir. Tandis que tu delayes, De mille et mille playes Amour navre mon coeur. Ha tandis ha, Francine, Dans ma chaude poitrine S'empire ma langueur. Francine, tu t'abuses, Si croissant le desir, Tu cuides par tes ruses Croistre aussi le plaisir. " Plus une soif est gloute " Moins le breuvage on goute, " Tant soit-il doucereux: Fust-ce une malvoisie Fust-ce, en si grande envie, Un nectar savoureux. Mais bien plus je m'abuse De me douter en rien, Que cette fine ruse Tu faces pour mon bien. Tu reçois trop de joye De me voir pris en proye Par l'oyseau Cupidon: Tu te plais trop à rire De me voir en martire Te requerir pardon. Mais puis qu'ainsi ta joye Est en mon deplaisir, Tout mon coeur je t'otroye, Genne-le de desir: Bien plustost que je n'aye Ce confort de la playe Qu'amour fait en mon coeur, J'acheteray, farrouche, Un baiser de ta bouche, Pour la mesme langueur. Un jour, quand de lyver. . . Un jour, quand de l'yver l'ennuieuse froidure S'atiedist, faisant place au printems gracieux, Lorsque tout rit aux champs, et que les prez joyeux Peingnent de belles fleurs leur riante verdure; Près du Clain tortueux, sous une roche obscure, Un doux somme ferma d'un doux lien mes yeux. Voyci en mon dormant une clairté des cieux Venir l'ombre enflâmer d'une lumiere pure. Voyci venir des cieux, sous l'escorte d'Amour, Neuf nymphes qu'on eust dit estre toutes jumelles; En rond aupres de moy elles firent un tour. Quand l'une, me tendant de myrte un verd chapeau, Me dit: Chante d'amour d'autres chansons nouvelles, Et tu pourras monter à nostre sain coupeau. Quand le pilot voit. . . Quand le pilot voit le nord luire ès cieux, La calme mer ronfler sous la carène, Un doux zéphyr soufrer la voile pleine, Il vogue, enflant son coeur audacieux. Le même aussi, quand le ciel pluvieux Des vents félons meut l'orageuse haleine, Qui bat les flancs de sa nef incertaine, Humble, tapit sous la merci des dieux. Amour ainsi d'une assurance fière Haussa mon coeur, tandis que la lumière De tes doux yeux me pouvait éclairer; Las! aujourd'hui que je te perds de vue Quelle âme vit d'amour plus éperdue Quand fors la mort ne puis rien espérer? Quiconque fit d'Amour. . . Quiconque fit d'Amour la pourtraiture, De cet Enfant le patron ou prit il, Sur qui tant bien il guida son outil Pour en tirer au vray ceste peinture? Certe il sçavoyt l'effet de sa pointure, Le garnissant d'un arc non inutil: Bandant ses yeulx de son pinceau subtil, Il demonstroit nostre aveugle nature. Tel qu'en ton coeur, ô peintre, tu l'avoys, Tel qu'il te fut, tel que tu le sçavoys, Telle tu as peinte au vif son image. A ton amour du tout semble le mien, Fors que volage et leger fut le tien, Le mien pesant a perdu son plumage. Quand je te vis entre. . . Quand je te vis entre un millier de Dames, L'elite et fleur des nobles, et plus belles, Ta resplendeur telle estoyt parmy elles, Quelle est Venus sur les celestes flames. Amour adonq' se vangea de mille ames Qui luy avoyent jadis esté rebelles, Telles tes yeux eurent leurs estincelles Par qui les cueurs d'un chacun tu enflames. Phebus, jaloux de ta lumiere sainte, Couvrit le ciel d'un tenebreux nuage, Mais l'air, maugré sa clarté toute estainte, Fut plus serain autour de ton visage. Adonq' le dieu d'une rage contreinte Versa de pleurs un large marescage. Viens, mort. . . Viens, mort, à mon secours viens; Ô mort, secours, je t'en prie. - Je t'oy, je viens, que veux-tu? - Ô mort, je suis tout en feu; J'attends de toi guérison. - Et qui t'a mis tout en feu? - L'enfant qui porte brandon. - Que puis-je faire pour toi? - Fais-moi mourir je t'en prie. - Mourir te fais tous les jours. - Non, fais que j'aie senti. - Amant, demande à ton coeur. - Mon coeur, serais-tu bien mort - Mort aussitôt, soudain vif. - Ô pauvre coeur, que dis-tu? L'humain qui meurt renaît-il? - Moi seul je nais étant mort, Ainsi que fait le phénix Dedans le feu renaissant. Francine. . . Francine a si bonne grace, Elle a si belle la face, Elle a les sourcis tant beaux, Et dessous, deux beaux flambeaux, De qui la clarté seréne Tout heur ou m'oste ou m'améne. La belle n'a rien de fiel, Elle est tout sucre et tout miel, Et l'aleine qu'elle tire Rien que parfuns ne respire. Son baiser delicieux C'est un vray nectar des dieux: Elle est tant propre et tant nette, Elle est en tout si parfette, Elle devise tant bien, Elle ne se coupe en rien. Ce n'est qu'amours et blandices, Mignardises et delices: Elle sçait pour m'enchanter Si doucettement chanter, Atrempant sa voix divine, Les baisers de ma Meline Et tout cela que Ronsard A chanté de plus mignard. Elle sçait les mignardises Qu'elle a de nouvel aprises De Tahureau tendrelét Plus que vous mignardelét. Depuis le jour. . . Depuis le jour que mon ame fut prise Par tes doux feuz traitrement gratieux, Un seul doux trait jusqu'ici de tes yeux N'avoyt ta grace a mon ardeur promise: Elle aujourdhuy, par longue usance aprise De se nourrir en travaux soucieux, M'a quitté presque au goust delitieux D'un nouveau bien, dont ton oeil l'a surprise. Ô gaye oeillade, oeillade qui vrayment As effacé tout cela de tourment, Que j'enduroys depuis ta seur ainée. Un an entier avoyt langui mon cueur, Puiss'il languir en la mesme langueur, Moy, t'essayer encor une autre année. De Rose. Ce n'est point la paquerete, La marguerite, le lis, L'oeillet ny la violete, La fleur où mon coeur j'ay mis. J'aime entre les fleurs la rose, Car elle porte le nom D'une qui mon ame a close A toute autre affection. La rose entre les fleurétes Gagne l'honeur et le pris: Parféte entre les parfétes Est la Rose qui m'a pris. L'autre rose l'on voit nestre, Comme fille du printems, Mais un printems prend son estre De cette Rose en tout tems. La mienne, où queue se place Cent mille fleurs fèt lever, Et, fust-ce dessus la glace, Fêt un aeté de l'yver. A Meline. Mais à qui mieux pourroy-je presenter Ces petits chants, qu'à toy, douce Meline, Mon Eraton, qui la fureur divine Souflas en moy, qui me les fit chanter? Tu m'i verras une foix enchanter De ta rigueur le souci qui me mine Une autre fois en ta douceur benine Tu me verras gayement contenter. Icy lisant, l'amour qui me tourmente, Tu pourras dire: ah, par si long espace Je ne devoys telle ardeur abuser: Relisant là, tes faveurs, que je chante Eternisant les honneurs de ta face, Tu ne pourras, comme ingrat, m'accuser. Psaume V (En vers mesurés.) Prete l'oreille à ma complainte, Seigneur Dieu: Veuilles entendre le murmure de ma pensée. Ma clameur ois, comme mon Roi, comme mon Dieu. Si te prierai. De matin doncques ma voix, Sire, tu orras: De matin doncques j'appretrai mon oraison Toute vers toi, d'où regardant ma délivrance j'attendrais: Si tu es Dieu à qui forfait ne plaira point: Si la malfaiture chez toi ne se tient pas: Si de tes yeux au devant point ne vïendront les étourdis: Car en horreur tu les as-pris les abhorrant Tous les ouvriers de vaine erreur: et détruiras Les avanceurs de la mensonge qui menteurs bavent en vain. Le détestant le Seigneur hait l'homme maudit, Qui le sang cherche, et de trahison le métier fait. Je me fie moi comme assuré de la grandeur de ta bonté: M'en assurant à ta maison j'irai entrer: De ce lieu saint t'adorant Dieu révéremment, Et de ta crainte tout outré, les honneurs dûs je te rendrai. De ta droiture, Seigneur Dieu, guide mes pas, Que ne sois mis à la merci de mon haineux: Et devant moi dresse toujours le chemin saint de ta bonté. Psaume VI (En vers mesurés.) Sire, en ton courroux ne me viens convaincre du forfait: Non ne me viens châtier en ta bouillante fureur. Miséricorde de moi, Seigneur, car faible je languis. Ô, guéris moi, Seigneur: j'ai tous mes os étonnés. Même mon âme se trouble de peur, tremblante dedans moi Fort étonnée. Mais toi Sire jusques à quand? Change d'avis, et te tourne, Seigneur: mon âme délivrant, Sauf du péril tire moi par ta clémente pitié: Puisqu'à la mort oublieuse, de toi la mémoire s'amortit. Mais qui dira ton honneur dans le sépulcre muet? En ma plainte recru, toute nuit je retrempe mes pleurs, Draps et couverte de lit, jusqu'à la couche mouillés. L'oeil troublé de douleur, et cavé d'angoisse me vieillit, Pour tous mes ennemis, aisés du mal que je sens. Sus arrière de moi, vous, tous les ouvriers de mauvaitié: Car le Seigneur a oui mon cri, et pleurs douloureux: Car le Seigneur gracieux a oui la prière que faisais, Et le Seigneur l'oyant, prompt ma requête fera. Fort effrayés et troublés tous mes ennemis s'en éperdront: Et tout soudain effrayés change d'avis ils feront. Psaume CXXI (En vers mesurés.) Levavi oculos meos in montes. Sur le haut des monts, çà et là regardant, J'ai levé mes yeux, si secours me viendrait, Mon secours me vient du Seigneur, qui fit les Terres et les cieux. Il ne souffrira le Seigneur, que ton pied Bronche faux marchant. Il ne dormira pas Lui qui est ton garde: il ne dormira pas Non, ni ne prendra Nul sommeil, lui, lui vigilant qui vient seul Israël garder. Le Seigneur te gardra: Voire il t'ombrera le Seigneur; à ta droite Il se tiendra. Les rayons ardents du Soleil de plein jour, Ni de nuit la lune, n'iront t'offenser; Ains de tout danger, le Seigneur te gardra: L'âme il te gardra. Quand dehors sortir du dedans tu voudras, Quand dedans rentrer du dehors tu viendras, Il te gardera le Seigneur désormais Partout et toujours. Épitaphe. (écrit après la Saint-Barthélemy) Pauvres Cors où logeoyent ces esprits turbulans, Naguieres la terreur des Princes de la terre, Mesmes contre le ciel osans faire la guerre, Deloiaux, obstinez, pervers et violans: Aujourdhuy le repas des animaux volans Et rampans charogniers, et de ces vers qu'enserre La puante voirie, et du peuple qui erre Sous les fleuves profonds en la mer se coulans: Pauvres Cors, reposez, si vos malheureux os, Nerfs et veines et chair, sont dignes de repos, Qui ne purent soufrir le repos en la France. Esprits dans les carfours toutes les nuits criez: O Mortels avertis et voiez et croiez, Que le forfait retarde et ne fuit la vengeance. Durant l'esté. . . Durant l'esté, par le vergier grillé, Les tendres fleurs sous la nuit blandissante Vont redressant leur tresse fanissante, Qui ja pleuroyt son honneur depouillé. D'amour ainsi mon esprit travaillé, Qui ja quittoyt ma vie languissante, Reprit vigueur par la force puissante Du restaurant qu'ores tu m'as baillé. Doux restaurant, dousucrée ambrosie, Qui ne doyt rien a celle qui es cieux Des immortelz la bouche resazie, Plus doux manger ne gouttent, non les dieux: Si ce repas me sustente la vie, Je ne seray sus le leur envieux. Du Printemps. La froidure paresseuse De l'yver a fait son tems: Voici la saison joyeuse Du délicieux printems. La terre est d'herbes ornée, L'herbe de fleuretes l'est; La fueillure retournée Fait ombre dans la forest. De grand matin la pucelle Va devancer la chaleur Pour de la rose nouvelle Cueillir l'odorante fleur; Pour avoir meilleure grace, Soit qu'elle en pare son sein, Soit que present elle en face A son amy de sa main; Qui de sa main l'ayant ue Pour souvenance d'amour, Ne la perdra point de vue, La baisant cent fois le jour. D'un chapeau. . . D'un chapeau qui fleuronne La rose on ne couronne, Tes atours en ce point Ne te reparent point: Mais ce sont les parures De tes belles vetures Les luysantes beautez En toy de tous costez: Les pierres precieuses, Les robes somptueuses, En tes acoustrements Perdent leurs ornements. Aucun coral n'aprouche Du naïf de ta bouche, Couvrant sous sa fraicheur De tes dents la blancheur. Prés tes dents compassées, Les perles amassées Sur le bord Indien On ne priseroit rien. De tes claires prunelles Les flâmettes jumelles Obscurcissent l'éclat, Qui sous elles s'abat, Des emeraudes fines. Tes onglettes rosines Eblouissent le teint De l'onyce deteint. D'Amour d'Amour. . . D'Amour d'Amour je fu je fu blessé, Et de mon sang la liqueur goute a goute En chaudes pleurs hors ma playe degoute, Qui de couler puis le temps n'a cessé. Je suis d'Amour si bien interessé. Que peu a peu s'enfuit ma force toute, Et quelque onguent qu'a ma playe je boute Sans l'etancher, mon mal ne m'a laissé. En tel estat ma blessure decline, Que Machaon de nul just de racine, N'en pourroyt pas amortir la poyson. Mais pour guarir, Telephe je devienne, Toy faite Achil, douce meurtriere mienne, Qui me navras, donne moy guarison. Ces yeux ces yeux. . . Ces yeux ces yeux, doux larrons de mon ame, M'ont eblouy de leur belle splendeur, Astres fataux qui de malheur ou d'heur Me vont comblant au plaisir de madame. Au cueur d'hiver un printemps l'air embame Ou que tournez ilz fichent leur ardeur, Et quelque part qu'ilz baissent leur grandeur Fleurit un pré mieux odorant que bame. Les chastes feuz de ces freres jumeaux Me retirant du naufrage des eaux Par leur clarté de sauveté m'asseurent: En leur saint feu mon vivre est allumé, Mon vivre, las, qui sera consumé, Quand leur destin arrestera qu'ilz meurent. Bien, je l'ay dit. . . Bien, je l'ay dit, je le confesse, Que nul ne te pourroit aimer Autant que je t'aime, Maistresse, Sçachant mieux qu'autre t'estimer: Car d'autant que je cognoy plus Et tes beautez et tes vertus, D'autant ma Francine je doy Mettre plus grande amour en toy. Un autre moins digne, peut estre, Du premier coup s'éblouira, Et ne te pouvant pas conoistre Un fol amour en souffrira, Pour un rayon de ta beauté Perdant de raison la clarté, Et par trop vaine passion T'offrira son affection. Mais dy: quel service agreable D'un tel fol pourras tu tirer, Qui te criant non pitoyable Ne fera rien que souspirer, Que t'ennuier de ses ennuis Qu'il prendra les jours et les nuits, Pour ton amour, comme il crira, Mais par sottise il languira. Babillarde. . . Babillarde, qui toujours viens Le sommeil et songe troubler Qui me fait heureux et content, Babillarde aronde, tais-toi. Babillarde aronde, veux-tu Que de mes gluaux affutés Je te fasse choir de ton nid? Babillarde aronde, tais-toi. Babillarde aronde, veux-tu Que coupant ton aile et ton bec Je te fasse pis que Térée? Babillarde aronde, tais-toi. Si ne veux te taire, crois-moi, Je me vengerai de tes cris, Punissant ou toi ou les tiens. Babillarde aronde, tais-toi. Crie contre tel qui heureux En amour, veillant, à coeur soûl De sa belle prend le plaisir. Babillarde aronde, tais-toi. Ne sois curieuse sur moi Qui ne puis jouir que dormant Et ne suis heureux qu'en songeant Babillarde aronde, tais-toi. Aubade de May. Mere d'Amour, Venus la belle, Que n'as tu mis en ta tutelle Du beau may le mois vigoureux? Si l'avril a pris ton coeur tendre, Au moins ton fils Amour dust prendre Du doux May le temps amoureux. May, qui non seulement devance, Avril en douceur et plaisance, Mais qui seul encore vaut mieux Que tout le reste que l'an dure, Gâté de chaud ou de froidure, Tant tu es doux et gracieux; May, le plus beau moys de l'année, Montre la teste couronnée D'un printemps dodorantes fleurs, Mene ta bande d'alegresse, Le Ris, le Jeu et la Jeunesse: Chasse le soin et les douleurs. Bien qu'Avril de Venus se loue, Qui le celebre et qui l'avoue, Si le surpasses tu d'autant Que le bouton clos de la rose Est moindre que la rose éclose Qui sa fleur au soleil étand; Après les vents. . . Après les vents, après le triste orage, Après l'yver, qui de ravines d'eaux Avoit noyé des boeufs le labourage, Voicy venir les ventelets nouveaux Du beau printemps: desja dedans leur rive Se vont serrer les éclarcis ruisseaux. Mon Dieu, pour moy cette saison n'arrive. Le triste yver dure tousjours pour moy. Si bien Amour de mon printemps me prive! Bien que tout rit, rien de gay je ne voy: Bien que de pleurs le ciel serein s'essuye, Donner la fin à mes pleurs je ne doy. Sans fin mes yeux versent leur triste pluye, Et quand chacun se montre plus joyeux, C'est quand plus fort plus triste je m'ennuie. Sous la fraicheur des bois delicieux Venus la gaye, et les Graces compagnes, Et ses Amours font un bal gracieux. Les Satyreaux aguetans des montagnes, Courent après: le gentil patoureau De son flageol éjouit les campagnes. À Jan Dorat. Dorat, d’une certaine main, Osant emprises malaisees, Dans le pré Gregeois et Romain, Tu triras les fleurs mieux prisees Pour t’en lier un chapeau rond, Ornement à ton docte front. Moy que l’Apollon étranger Autant que toy ne favorise, Me chargeant d’un faix plus legier Je suivray ma basse entreprise, Sans mes nerfs lasches employer, À ce qui les face ployer. Peut estre qu’avec l’âge un jour Les neuf Soeurs me feront la grace, Que de me donner à mon tour, Dorat, non la derniere place, Entre vous qui d’un oser beau Vous ceignez d’étranger chapeau. Tandis ma force cognoissant, Non le dernier de nos Poëtes, Ains de pres les premiers pressant, Les chansons que jeune j’ay saittes Par les François je chanteray, Et tes honneurs je ne teray. À peine estant hors du berceau Je ne teray qu’en mon ensance, Au bord du chevalin ruisseau J’allay voir des Muses la dance, Par toy leur saint Prestre conduit Pour estre à leurs festes instruit. Là tour à tour les saintes Soeurs, Qu’ainsi comme Apollon leur guide, Sous tes ravissantes douceurs, Du long de l’onde qui se ride, Tu conduis cueillans des rameaux En leurs lauriers tousjours nouveaux: En vindrent aplanir mon chef, Deslors m’avouant pour leur prestre, Que guarenti de tout mechef, Fait grand depuis je devois estre: Car puis le tems que je les vy Autre mestier ne m’a ravy. Tousjours franc depuis j’ay vescu De l’ambition populaire, Et dans moy s’est tapy vaincu Tout ce qui domte le vulgaire: Et confiant aupres de leur bien Je n’ay depuis estimé rien. Pres de leurs dons j’ay méprisé Tout ce que le commun honore, L’honneur et le bien tant prisé Et tout ce que le monde adore: Pauvre et libre j’ay mieux voulu Poursuivre leur mestier eslu. Volant par le Gaulois païs, Jeune de ma louable emprise, J’ay mieux voulu rendre ébahis Ceux-là dont la voix m’autorise, Desquels si gloire je reçoy, La plus part, Dorat, est à toy. Et que sert monceaux amasser D’or et d’argent, quand nostre vie Fresle et verrine à se casser N’en permet jouyr? quelle envie, Aveugles avaricieux, Vous ronge vos coeurs vicieux? Ah chetifs! ne sentes-vous pas La pale mort triste-riante Qui vous talonne pas à pas, Et de tous vos biens vous absente? Et que porterez-vous au cercueil Fors un miserable linceuil? Seul linceuil, que le fossoyeur Ne lairra pas pourrir ensemble Quant et vous! sur qui, ô douleur! Un tas de vers desja s’assemble: Mais qu’avous au monde acquesté, Qui témoigne qu’ayez esté? Ô que l’homme est bien plus heureux, Qui tient à mépris vos richesses: Et jouit du bien doucereux Qu’élargissent les neus Deesses. Tandis que du jour jouissez Semblables à l’or palissez. Mais nous pendant que nous arons Respit de la Parque gloutonne, Vaincueurs malgré les ans larrons, Nous nous tordrons une couronne, Dont le fueillage verdissant Pour l'âge n'ira fletrissant. Source: http://www.poesies.net