L'Énéide (1834) Par Jacques Delille (1738-1813) D'après L'Énéide De Virgile. (Sur L'Énéide en vers latin de Virgile) TABLE DES MATIERES Livre I Livre II Livre III Livre IV Livre I Moi qui, jadis assis sous l'ombrage des hêtres, Essayai quelques airs sur mes pipeaux champêtres, Qui depuis, pour les champs désertant les forêts, Et soumettant la terre aux enfants de Cérès, La forçai de répondre à leur avide attente ; Désormais, entonnant la trompette éclatante, Je chante les combats et ce guerrier pieux Qui, banni par le sort des champs de ses aïeux, Et des bords phrygiens, conduit dans l'Ausonie, Aborda le premier aux champs de Lavinie. Errant en cent climats, triste jouet des flots, Longtemps le sort cruel poursuivit ce héros, Et servit de Junon la haine infatigable. Que n'imagina point la déesse implacable, Alors qu'il disputait à cent peuples fameux Cet asile incertain tant promis à ses dieux, Et préparait de loin la race ausonienne, L'empire des Albains et la grandeur romaine ! Muse, raconte-moi ces grands événements ; Dis pourquoi de Junon les fiers ressentiments, Poursuivant en tous lieux le malheureux Enée, Troublèrent si longtemps la haute destinée D'un prince magnanime, humain, religieux : Tant de fiel entre-t-il dans les âmes des dieux. A l'opposé du Tibre et des champs d'Ausonie, Des riches Tyriens heureuse colonie, Carthage élève aux cieux ses superbes remparts, Séjour de la fortune et le temple des arts. Aucun lieu pour Junon n'eut jamais tant de charmes, Samos lui plaisait moins. C'est là qu'étaient ses armes, C'est là qu'était son char ; là son superbe espoir Veut voir la terre entière adorer son pouvoir. Mais un bruit menaçant vient alarmer son âme : Un jour doit s'élever, des cendres de Pergame, Un peuple de sa ville orgueilleux destructeur, Et du monde conquis vaste dominateur : Du sort impérieux tel est l'ordre suprême. Tremblante pour sa gloire, et pour les Grecs qu'elle aime, Se rappelant encor tous ces fameux combats Que pour ces Grecs chéris avait livrés son bras, Une autre injure parle à son âme indignée : Par un berger troyen sa beauté dédaignée, L'odieux jugement qui fit rougir son front, Hébé pour Ganymède essuyant un affront, Tout l'irrite à la fois, et sa haine bravée Vit au fond de son coeur profondément gravée. Aussi, du Latium fermant tous les chemins Aux vaincus épargnés par les Grecs inhumains, Sa haine insatiable en tous lieux suit sa proie, Et défend l'Ausonie aux grands destins de Troie. L'inflexible destin secondant son orgueil, De rivage en rivage, et d'écueil en écueil, Prolongeait leur exil : tant dut coûter de peine Ce long enfantement de la grandeur romaine ! Cependant les Troyens, après de longs efforts, Des champs trinacriens avaient rasé les bords ; Déjà leurs nefs, perdant l'aspect de la Sicile, Voguaient à pleine voile, et de l'onde docile Fendaient d'un cours heureux les bouillons écumants, Quand la fière Junon, de ses ressentiments Nourrissant dans son coeur la blessure immortelle, «Quoi ! sur moi les Troyens l'emporteraient ! dit-elle, Et de ces fugitifs le misérable roi Pourrait dans l'Italie aborder malgré moi ! Le destin, me dit-on, s'oppose à ma demande : Junon doit obéir quand le destin commande. Pergame impunément a donc pu m'outrager ? Seule entre tous les dieux je ne puis me venger ? 0 fureur ! Quoi ! Pallas, une simple déesse, A bien pu foudroyer les vaisseaux de la Grèce ; Soldats, chefs, matelots, tout périt sous ses yeux : Pourquoi? pour quelques torts d'un jeune furieux. Elle-même, tonnant du milieu des nuages, Bouleversa les mers, déchaîna les orages, Dans un noir tourbillon saisit l'infortuné Qui vomissait des feux de son flanc sillonné, Et de son corps, lancé sur des roches perçantes, Attacha les lambeaux à leurs pointes sanglantes ! Et moi, qui marche égale au souverain des cieux, Moi, l'épouse, la soeur du plus puissant des dieux, Armant contre un seul peuple et le ciel et la terre, Vainement je me lasse à lui livrer la guerre. Suis-je encore Junon ? et qui d'un vain encens Fera fumer encor mes autels impuissants ?» En prononçant ces mots, la déesse en furie Vers ces antres, d'Eole orageuse patrie, Précipite son char. Là, sous de vastes monts, Le dieu tient enchaînés dans leurs gouffres profond Les vents tumultueux, les tempêtes bruyantes ; S'agitant de fureur dans leurs prisons tremblantes, Ils luttent en grondant, ils s'indignent du frein. Au haut de son rocher, assis le sceptre en main, Eole leur commande ; il maîtrise, il tempère Du peuple impétueux l'indocile colère : S'ils n'étaient retenus, soudain cieux, terre, mers, Devant eux rouleraient emportés dans les airs. Aussi, pour réprimer leur fougue vagabonde, Jupiter leur creusa cette prison profonde, Entassa des rochers sur cet affreux séjour, Et leur donna pour maître un roi qui, tour à tour Irritant par son ordre, ou calmant leurs haleines, Sût tantôt resserrer, tantôt lâcher les rênes. Devant lui la déesse abaissant sa hauteur : «Roi des vents, lui dit-elle avec un air flatteur, Vous à qui mon époux, le souverain du monde, Permit et d'apaiser et de soulever l'onde ! Un peuple que je hais, et qui, malgré Junon, Ose aux champs des Latins transporter Ilion, Avec ses dieux vaincus fend les mers d'Etrurie : Commandez à vos vents de servir ma furie ; Dispersez sur les mers ou noyez leurs vaisseaux, Et de leurs corps épars couvrez au loin les eaux. Douze jeunes beautés ornent ma cour brillante ; Déiope, la plus jeune et la plus séduisante, Unie à vos destins par les noeuds les plus doux, Acquittera les soins que j'exige de vous ; Et d'Eole à jamais la compagne fidèle Un jour lui donnera des enfans dignes d'elle. - Reine, répond Eole, ordonnez, j'obéis : A la table des dieux par vous je suis assis ; Par vous j'ai la faveur du souverain du monde, Et je commande en maître aux puissances de l'onde». Il dit : et, du revers de sou sceptre divin, Du mont frappe les flancs : ils s'ouvrent, et soudain En tourbillons bruyants l'essaim fougueux s'élance, Trouble l'air, sur les eaux fond avec violence ; Le rapide Zéphire, et les fiers Aquilons, Et les vents de l'Afrique, en naufrages féconds, Tous bouleversent l'onde, et des mers turbulentes Roulent les vastes flots sur leurs rives tremblantes. On entend des nochers les tristes hurlements, Et des cables froissés les affreux sifflements ; Sur la face des eaux s'étend la nuit profonde ; Le jour fuit, l'éclir brille, et le tonnerre gronde ; Et la terre et le ciel, et la foudre et les flots, Tout présente la mort aux pâles matelots. Enée, à cet aspect, frissonne d'épouvante. Levant au ciel ses yeux et sa voix suppliante : «Heureux, trois fois heureux, ô vous qui, sous nos tours Aux yeux de vos parens terminâtes vos jours ! O des Crees le plus brave et le plus formidable, Fils de Tydée hélas ! sous ton bras redoutable, Dans les champs d'Ilion, les armes à la main, Que n'ai-je pu finir mon malheureux destin ! Dans ces champs où d'Achille Hector devint la proie, Où le grand Sarpédon périt aux yeux de Troie, Où le Xanthe effrayé roule encor dans ses flots Les casques et les dards, et les corps des héros !» Il dit : l'orage affreux, qu'anime encor Borée, Siffle et frappe la voile à grand bruit déchirée ; Les rames en éclats échappent au rameur ; Le vaisseau tourne au gré des vagues en fureur, Et présente le flanc au flot qui le tourmente. Soudain, amoncelée en montagne écumante, L'onde bondit : les uns, sur la cime des flots, Demeurent suspendus ; d'autres, au fond des eaux, Roulent, épouvantés de découvrir la terre. Aux sables bouillonnants l'onde livre la guerre. Par le fougueux Autan, rapidement poussés Contre de vastes rocs, trois vaisseaux sont lancés ; Trois autres, par 1'Eurus, ô spectacle effroyable ! Sont jetés, enfoncés, enchaînés dans le sable. Oronte, sur le sien, tel qu'un mont escarpé, Voit fondre un large flot : par sa chute frappé, Le pilote tremblant et la tête baissée, Suit le flot qui retombe ; et l'onde courroucée, Trois fois sur le vaisseau s'élance à gros bouillons, L'enveloppe trois fois de ses noirs tourbillons ; Et, cédant sous leur poids à la vague qui gronde, La nef tourne, s'abîme et disparaît sous l'onde : Son mât seul un instant se montre à nos regards. Alors s'offrent au loin, confusément épars, Nos armes, nos débris, notre antique opulence, Et quelques malheureux sur un abîme immense. Déjà d'Ilionée et du vaillant Abas L'eau brise le tillac, le vent courbe les mâts ; Déjà du vieil Alèthe et du fidèle Achate Le vaisseau fatigué s'ouvre, se brise, éclate, Et les torrents vainqueurs entrent de tous côtés. Cependant de ses flots, sans son ordre agités, Neptune entend le bruit ; il entend la tempête Mugir autour d'Enée et gronder sur sa tête ; Il voit flotter épars les débris d'Ilion, En devine la cause, et reconnaît Junon. Aussitôt, appelant Eurus et le Zéphire, «Eh quoi ! sans mon aveu, quoi ! dans mon propre empire, D'une race rebelle enfants audacieux, Vents, vous osez troubler et la terre et les cieux ! Je devrais... mais des flots il faut calmer la rage ; Un autre châtiment suivrait un autre outrage. Fuyez, et courez dire à votre souverain Que le sort n'a pas mis le trident en sa main, Que moi seul en ces lieux tiens le sceptre des ondes. Son empire est au fond de vos roches profondes : Qu'il y tienne sa cour, et, roi de vos cachots, Que votre Eole apprenne à respecter mes flots». Il dit : et d'un seul mot il calme les orages, Ramène le soleil, dissipe les nuages. Les Tritons, à sa voix, s'efforcent d'arracher Les vaisseaux suspendus aux pointes du rocher ; Et lui-même, étendant son sceptre secourable, Les soulève, leur ouvre un chemin dans le sable, Calme les airs, sur l'onde établit le repos, Et de son char léger rase, en volant, les flots. Ainsi, dans la chaleur d'une émeute soudaine, Quand d'un peuple irrité le courroux se déchaîne, Déjà par la fureur tous les bras sont armés, Déjà volent dans l'air les brandons enflammés ; Mais d'un sage vieillard si la vue imposante Dans l'ardeur du tumulte à leurs yeux se présente, On se tait, on écoute, et ses discours vainqueurs Gouvernent les esprits et subjuguent les coeurs : Ainsi tombe la vague ; ainsi des mers profondes Neptune d'un coup d'oeil tranquillise les ondes, Court, vole, et, sur son char roulant sous un ciel pur, De la plaine liquide il effleure l'azur. Des Troyens cependant, fatigués par l'orage, Les cris impatients appellent le rivage, Et pour gagner la rive ils redoublent d'efforts. Dans un golfe enfoncé, sur de sauvages bords, S'ouvre un port naturel, défendu par une île, Dont les bras étendus, brisant l'onde indocile, Au fond de ce bassin, par deux accès divers, Ouvrent un long passage aux flots bruyants des mers. Des deux côtés du port un vaste roc s'avance, Qui menace les cieux de son sommet immense ; Balancés par les vents, des bois ceignent son front ; A ses pieds le flot dort dans un calme profond ; Et des arbres touffus l'amphithéâtre sombre Prolonge sur les flots la noirceur de son ombre. En face un antre frais, sous des rochers pendants, Fait jaillir une eau douce en ruisseaux abondants ; Autour règnent des bancs taillés par la nature. La Naïade se plaît sous cette grotte obscure, Qui présente à la fois un antre aux matelots, Une eau pure à la soif, un asile au repos ; Et, sans qu'un fer mordant par son poids les arrête, Les vaisseaux protégés y bravent la tempête. Là volent sur le bord imploré si longtemps Les Troyens, du naufrage encor tout dégouttants. La rive les reçoit ; son tutélaire ombrage Accueille les vaisseaux échappés à l'orage ; Et le nocher étend, au bord des flots amers, Ses membres pénétrés du sel piquant des mers. Entre les mains d'Achate un caillou étincelle ; Il nourrit d'un bois sec cette flamme nouvelle. Du fond de leurs vaisseaux ils tirent le froment, A demi corrompu par l'humide élément. De Cérès aussitôt le trésor se déploie ; Le feu sèche leurs grains, et la pierre les broie : Le banquet se prépare ; on partage aux vaisseaux Ces alimens sauvés de la fureur des eaux. Le héros, cependant, d'un roc gagne la cime, Et de la mer au loin interroge l'abîme ; Il cherche les vaisseaux ou leurs débris épars : Rien ne paraît. Soudain s'offrent à ses regards Trois cerfs au front superbe, errants dans la campagne ; Un jeune et long troupeau de loin les accompagne. Il s'arrête à leur vue, il saisit à l'instant Et son arc et ses traits, qui sifflent en partant. Leurs chefs, qu'énorgueillit une ramure altière, Déjà percés de traits, roulent sur la poussière ; Puis il poursuit la troupe à travers la forêt : Sa main lance à chacun l'inévitable trait, Et ne les quitte pas, dans leur retraite sombre, Qu'au nombre des vaisseaux il n'égale leur nombre. Puis il retourne au port, partage son butin. Pour animer la joie, il ajoute au festin Un doux nectar mûri par un soleil fertile, Qu'au départ leur donna le bon roi de Sicile. Déjà leurs maux cédaient à la douce liqueur ; Il y joint ce discours, plus puissant sur leur coeur : «Compagnons, leur dit-il, relevez vos courages : L'âme se fortifie au milieu des orages. Ce n'est pas d'aujourd'hui que commencent nos maux. Vous avez éprouvé de plus rudes assauts ; Ceux-ci, n'en doutez point, s'apaiseront de même. N'avez-vous pas bravé l'autre de Polyphème ? N'avez-vous pas naguère entendu sans terreur Des rochers de Scylla la bruyante fureur ? Mes amis, bannissons d'inutiles alarmes ; Un jour ces souvenirs auront pour nous des charmes. A travers les écueils, le courroux de la mer, Nous cherchons les beaux lieux promis par Jupiter. Là nous attend la paix ; là vos yeux, avec joie, Verront se relever les murailles de Troie. Vivez, conservez-vous pour les jours de bonheur. Il dit, et dans son sein renfermant sa douleur, La gaîté sur le front, la tristesse dans l'âme, D'un espoir qu'il n'a pas le héros les enflamme. Mais la faim presse : alors leur diligente main Dépouille avec ardeur leur sauvage butin, Divise par le fer la proie encor vivante, Enfonce un bois aigu dans la chair palpitante ; D'autres sur des trépieds placent l'airain bouillant, Que la flamme rapide embrase en pétillant : Tout s'apprête ; et ces mets que le ciel leur envoie, Et les flots d'un vin pur, font circuler la joie. Le repas achevé, tous, par de longs discours, De leurs amis perdus redemandent les jours ; Leurs coeurs sont partagés par l'espoir et la crainte ; Sont-ils vivants encor ? ou bien, sourds à leur plainte, Sont-ils déjà couverts des ombres de la mort ? Surtout le tendre Enée est touché de leur sort : Au fidèle Gyas, au valeureux Cloanthe Prodigue ses regrets et sa douleur touchante ; Tantôt il s'attendrit sur le sort de Lycus, Et surtout de ses pleurs honore Caïcus. Quand Jupiter, du haut de la voûte éthérée, Contemplant et la terre et la mer azurée, Et les peuples nombreux dans l'univers épars, Sur la Lybie enfin arrête ses regards. Son esprit des humains roulait la destinée, Lorsque Vénus, sa fille, et la mère d'Enée, Frémissante, et de pleurs inondant ses beaux yeux : «Arbitre souverain de l'empire des cieux, Toi qui, régnant dans l'air, sur la terrre et sur l'onde, Tiens en main et la foudre et les rênes du monde, Qu'a donc fait mon Enée, et qu'ont fait les Troyens ? Sauvés par mes secours du fer des Argiens, Faut-il, pour leur fermer les chemins d'Ausonie, Que de tout l'univers leur race soit bannie ? Un jour, du grand Teucer rejetons glorieux, Les Romains, disiez-vous, régneraient en tous lieux ; Un jour leur race illustre, en conquérants féconde, Gouvernerait la terre, assujétirait l'onde. Vous me l'aviez promis : qui vous a fait changer ? Hélas ! par cet espoir j'aimais à me venger ; A nos malheurs passés j'opposais cette joie, Et Rome adoucissait les désastres de Troie : Chaque jour cependant reproduit nos malheurs. Grand roi ! quand mettrez-vous un terme à nos douleurs ? Anténor, de la Grèce affrontant la furie, A bien pu pénétrer dans les mers d'Illyrie, A bien osé franchir ce Timave fameux Dont l'onde impétueuse, en torrents écumeux, Par sept bouches sortant et tombant des montagnes, Court, d'une mer bruyante, inonder les campagnes. Là lui-même à Padoue, en dépit de Junon, A son peuple a donné ses armes et son nom ; Et, confiant sa cendre à sa nouvelle Troie, Pourra vivre avec gloire, et mourir avec joie. Et nous, nous, vos enfants, attendus dans les cieux, Privés de nos vaisseaux par les vents furieux, Victimes du dépit d'une fière déesse, Sa main du Latium nous écarte sans cesse ! Grand dieu ! de notre encens est-ce donc là le prix ?» A ces mots, souriant à la belle Cypris, Avec cet air serein qui calme la tempête, Vers elle doucement il incline la tête, Sur sa bouche de rose effleure un doux baiser, Et par ces mots flatteurs se plaît à l'apaiser : «Non, je ne change point ; mes volontés suprêmes, Ma fille, en tous les temps demeureront les mêmes. Vous verrez s'élever ces remparts tant promis ; Dans le palais des cieux vous verrez votre fils. Mais, pour mieux vous calmer, je veux de votre Enée, Suivre dans tout son cours la haute destinée De ce fils, votre amour, cent combats glorieux Signaleront bientôt le bras victorieux. Vainqueur de l'Ausonie, à ses peuples dociles Il donnera des moeurs, et des lois, et des villes. Là, tandis que l'état fleurira sous ses lois, Le printemps aux frimas succédera trois fois. Assis, après sa mort, sur le trône d'Enée, Ascagne trente fois verra naître l'année, Et, de Lavinium aux remparts des Albains, Portera le premier le berceau des Romains. Là, durant trois cents ans, sur toute l'Italie, Régneront vos Troyens, lorsque la jeune Ilie, Mêlant au sang de Mars le noble sang des rois, Sera mère en un jour de deux fils à la fois. D'une louve bientôt, sa nourrice sauvage, Romule sucera le lait et le courage. De lui naîtra la gloire et le nom des Romains ; Voilà ceux que j'ai faits les maîtres des humains. Leur pouvoir sera craint à l'égal du tonnerre, Aussi long que les temps, aussi grand que la terre. Junon même, Junon, qui, troublant l'univers, Arme encor contre vous l'air, la terre et les mers, Abjurant son dépit, et déposant sa haine, Un jour protégera la puissance romaine : Tel est l'arrêt du sort. Dans le long cours des ans, Un jour, un jour viendra qu'en tous lieux triomphants, A la superbe Argos, à la fière Mycènes, Le sang d'Assaraeus imposera des chaînes ; Et les fils des vaincus, tout-puissants à leur tour, Aux enfants des vainqueurs commanderont un jour. Ce héros qu'aux humains promet la destinée, Jules, prendra son nom du fils de votre Enée ; Il domptera la terre ; il s'ouvrira les cieux ; Et vous-même, à la table où sont assis les dieux, Le recevrez vainqueur des peuples de l'aurore. Sous son astre brillant, quels beaux jours vont éclore : Du métal le plus pur ses jours seront filés. Je vois la foi, les moeurs, et les arts rappelés ; De cent verrous d'airain les robustes barrières Renfermeront de Mars les portes meurtrières ; La Discorde au-dedans, fille affreuse d'enfer, Hideuse, y rugira sous cent câbles de fer, Et, sur l'amas rouillé de lances inhumaines, De sa bouche sanglante en vain mordra ses chaînes». Ainsi dit Jupiter ; mais il craint que Didon, Ignorant les destins des enfans d'Ilion, Ne leur ferme les murs de sa cité nouvelle : Il lui députe alors son messager fidèle. Le dieu, d'un vol léger, fend les vagues des airs, Et bientôt de l'Afrique il atteint les déserts. Un facile succès couronne son message : Il parle, il adoucit la superbe Carthage, De sa puissante reine apprivoise l'orgueil, Et les Troyens déjà sont sûrs d'un doux accueil. Cependant du héros, tandis que tout sommeille, Mille soins inquiets ont prolongé la veille : Le jour naissant à peine a blanchi les coteaux, Il sort, va visiter ces rivages nouveaux. Sont-ils peuplés d'humains, ou de monstres sauvages ? A l'abri des rochers, et sous de noirs ombrages, Il laisse ses vaisseaux, et deux traits à la main, Suivi du seul Achate, il se fraye un chemin. Voilà qu'au fond d'un bois se présente sa mère : Son air, son vêtement, sa démarche légère, D'une vierge de Sparte offre tous les dehors ; Ou telle, aux pieds d'Hémus, l'Hèbre voit sur ces bord, L'Amazone, animant les coursiers qu'elle dresse, Voler, et de ses flots devancer la vitesse. Pareil est son habit, pareil est son carquois : Sa flèche semble attendre un habitant des bois ; Un souple brodequin compose sa chaussure ; Au-dessus du genou, les noeuds de sa ceinture De ses légers habits serrent les plis mouvants, Et ses cheveux épars flottent au gré des vents. La première elle approche : «Une de mes compagnes, Leur dit-elle, avec moi parcourait ces campagnes ; Je ne vois plus ses pas, je n'entends plus sa voix ; Sur une peau de lynx elle porte un carquois ; Peut-être en ce moment, par sa vive poursuite, D'un sanglier fougueux elle presse la fuite. Si le hasard l'a fait apparaître à vos yeux, 0 jeunes voyageurs ! dites-moi dans quels lieux Je puis la retrouver». Enée à la déesse Répond en peu de mots : «La jeune chasseresse Que vous nous dépeignez, nous n'avons, dans ces bois, Ni rencontré ses pas, ni reconnu sa voix. 0 vous ! mais de quel nom faut-il qu'on vous appelle ? Cet air ni cette voix ne sont d'une mortelle. Oui, cet accent céleste, et cette majesté, Tout annonce dans vous une divinité, Une nymphe des bois, ou Diane elle même, Une soeur de Diane. O déité suprême ! De deux infortunés daignez plaindre le sort ! Un orage cruel nous jeta sur ce bord ; Ici nous ignorons dans quel climat nous sommes ; Ici nous ignorons et les lieux et les hommes : Des honneurs solennels vous paîront vos bienfaits. - Ces honneurs, dit Vénus, pour moi ne sont pas faits. Cet habit, ce carquois, cet arc, cette chaussure, Sont des filles de Tyr l'ordinaire parure. De la vaste cité qui frappe vos regards Les enfants d'Agénor ont bâti les remparts ; Ces champs sont la Libye ; une race guerrière Contre ses ennemis en défend la frontière. La reine de ces lieux est la belle Didon ; Elle recut le jour dans la riche Sidon ; Mais, d'un frère cruel fuyant la barbarie, Son courage en ces lieux s'est fait une patrie. L'histoire de ses maux voudrait un long discours, Je vais, en peu de mots, vous en tracer le cours. Par les noeuds de l'hymen, à l'opulent Sichée, Plus encor par l'amour, Didon fut attachée. L'hymen l'unit à lui dès ses plus jeunes ans ; Mais son barbare frère, exemple des tyrans, Pygmalion, obtint la grandeur souveraine. Bientôt s'allume entr'eux le flambeau de la haine. Insatiable d'or, ce monstre furieux, Sans égard pour sa soeur, sans respect pour les dieux, Dans le temple en secret immole la victime ; Et toutefois longtemps il sut cacher son crime, Et, d'une soeur crédule amusant la douleur, Longtemps d'un faux espoir il entretint son coeur. Mais bientôt d'un époux privé de sépulture Le spectre s'élevant du sein de l'ombre obscure, Triste, pâle et sanglant, apparut à ses yeux, Dévoila de sa mort le mystère odieux, Et cette cour barbare, et l'autel homicide ; Et, pour l'aider à fuir de ce palais perfide, De son lâche assassin lui livrant le trésor, Lui montra sous la terre un immense amas d'or. Didon, pleine d'effroi, hâte soudain sa fuite : Ceux qu'une même horreur, ou que la crainte excite, Attroupés en secret, veulent suivre son sort. Des vaisseaux étaient prêts à s'éloigner du bord, Leur troupe s'en saisit ; de leur asile avare On tire les trésors de ce monstre barbare : Maîtres de sa richesse, et bravant son courroux, Ils voguent. Une femme a conduit ces grands coups ! Sur ces bords à leur ville ils cherchaient une place, Et leur ruse innocente achète autant d'espace Que la peau d'un taureau, dépouillé par leur main, Pourrait en s'étendant embrasser de terrain : Leur ville en prit son nom. Mais, vous, puis-je connaître De quel sang vous sortez, quels lieux vous ont vu naître, Où s'adressent vos pas ?» Elle dit. Le héros, Poussant du fond du coeur de douloureux sanglots : «0 déesse ! dit-i1, si du sort qui m'accable J'essayais de conter l'histoire lamentable, Dans ce triste récit j'épuiserais le jour. Au sortir d'Ilion, notre antique séjour, (Peut-être d'Ilion vous savez l'infortune), Traînant de mers en mers une vie importune, Enfin l'onde en courroux m'a jeté dans ces lieux. Vous voyez cet Enée, adorateur des dieux, Connu par ses exploits, connu par ses désastres ; Mon nom, trop glorieux, a volé jusqu'aux astres. Emportant les débris et les dieux des Troyens, Avec eux je cherchais les bords ausoniens. Berceau de nos aïeux, ces lieux nous redemandent : La déesse ma mère, et les dieux, le commandent. Cependant je parcours, fugitif, inconnu, Des déserts où mon nom n'est jamais parvenu ; Et d'une déité la fière jalousie Ferme à mon infortune et l'Europe et l'Asie». Le héros poursuivait cc douloureux discours ; Mais sa mère attendrie en arrête le cours. «Oh ! qui que vous soyez, le ciel vous est propice ! De la belle Didon la bonté protectrice Accueillera vos dieux, et votre peuple, et vous. Déjà pour vous le ciel m'annonce un sort plus doux Et si, par mes parents instruite dès l'enfance, Des augures du ciel j'ai quelque connaissance, Votre flotte est sauvée, et vos amis perdus A vos embrassetnens seront bientôt rendus. Voulez-vous en juger par de fidèles signes ? Voyez voler en troupe et s'applaudir ces cygnes : Tout à l'heure l'oiseau du puissant Jupiter D'un vol impétueux les poursuivait dans l'air ; Enfin leur troupe heureuse, échappée à sa serre, S'abat, ou va bientôt s'abattre sur la terre. Tels que vous les voyez dans les airs rassemblés, Et remis de l'effroi qui les avait troublés, En chantant, battre l'air de leurs ailes bruyantes : Ainsi vos compagnons et leurs nefs triomphantes Voguent à pleine voile, et, rendant grâce au sort, Ils entrent, ou bientôt vont entrer dans le port. Sur cet augure heureux ne formez aucun doute ; Avancez seulement, et suivez cette route : Elle mène à Carthage». Elle dit : à ces mots, Elle quitte son fils ; mais aux yeux du héros Elle offre, en détournant sa tête éblouissante, D'un cou semé de lis la beauté ravissante : De ses cheveux divins les parfums précieux Semblent, en s'exhalant, retourner vers les cieux. Sa robe, en plis flottants, jusqu'à ses pieds s'abaisse ; Elle marche, et son port révèle une déesse. Son fils la reconnaît, et, tandis qu'elle fuit, De ses yeux, de sa voix, longtemps il la poursuit, Et, l'oeil baigné de pleurs : «Quoi !toi-même, ô ma mère, Tu te plais à tromper un fils qui te révère ! Ah ! quand pourra ton fils te presser sur son sein, Mes yeux fixer tes yeux, ma main serrer ta main ? N'abuse plus mes sens ; que le fils le plus tendre Puisse en effet te voir, te parler et t'entendre !» Il dit : et vers Carthage il avance à grands pas. Sa mère cependant ne l'abandonne pas ; Elle ordonne aussitôt que d'une épaisse nue Le voile officieux les dérobe à la vue ; Qu'à l'abri des regards, à l'abri du danger, Nul ne puisse les voir, ni les interroger. Sur son char aussitôt la brillante déesse Revole vers Paphos, lieux charmants où sans cesse L'encens le plus parfait, les plus nouvelles fleurs Embaument cent autels de leurs douces odeurs. Ils marchent cependant ; déjà leur course agile Franchit l'étroit sentier qui les mène à la ville ; L'un et l'autre déjà, d'un pas laborieux, Gravissaient lentement la hauteur d'où leurs yeux Embrassent et l'enceinte et les murs de Carthage. Le héros, étonné, voit cet immense ouvrage ; Il admire ces tours, ces ports et ces remparts, Le bruit tumultueux des travaux et des arts, Des chaumes faisant place à ce séjour superbe, Des temples s'élevant aux lieux où croissait l'herbe. Là des rochers pesants roule l'informe poids ; Ici le soc décrit les enceintes des toits ; Là pour les dieux s'élève un auguste édifice ; Là viendra l'innocence invoquer la justice ; Contre les flots grondants et les vents orageux Le commerce a ses ports ; le théâtre a ses jeux ; Et déjà, de la scène ornements magnifiques, Les marbres africains sont taillés en portiques. Au retour du printemps, tel, aux essaims nouveaux, Leur nouveau roi partage et prescrit leurs travaux : Sur les eaux, sur les fleurs, tout vole, tout s'empresse ; Les unes de l'état élèvent la jeunesse ; D'autres, d'un vol prudent, interrogent le ciel ; D'autres forment la cire, et pétrissent le miel ; D'autres viennent porter les tributs des campagnes ; D'autres de leur fardeau déchargent leurs compagnes. Celles-ci font la guerre au frelon dévorant. Tout agit, tout s'emplit d'un nectar odorant. «Peuple heureux ! vous voyez s'élever votre ville ; Et nous, dit le héros, nous cherchons un asile !» Il marche cependant, de son voile entouré ; Et, mêlé dans la foule, il en est ignoré. Un bois pompeux s'élève au milieu de Carthage, Qui reçut ses enfants échappés du naufrage : Là la bèche en fouillant découvrit à leurs yeux La tête d'un coursier, symbole belliqueux ; Ce signe fut pour eux le signe de la gloire, Et Junon à ce gage attacha la victoire. Didon, au centre obscur du bois majestueux, Pour Junon bâtissait un temple somptueux : Plein des plus riches dons, et plein de la déesse, Des colonnes d'airain annonçaient sa richesse ; L'airain couvrait le seuil de son parvis divin, Et les gonds gémissaient sous des portes d'airain. Là, pour les yeux d'Enée, un objet plein de charmes, Pour la première fois, vint suspendre ses larmes, Et fit briller pour lui quelques rayons d'espoir. Tandis que dans le temple, empressé de tout voir, En attendant la reine, il admire en silence La pompe de ces lieux et leur magnificence, Il voit représentés tous ces fameux revers, Ces combats dont le bruit a rempli l'univers, Ce fier Agamemnon, ce Priam si sensible, Et ce fils de Pélée, à tous les deux terrible. Il s'arrête, il s'étonne, et, répandant des pleurs, «Cher Achate ! quel lieu n'est plein de nos malheurs ! Dit-il. Voilà Priam ! Jusque sur ce rivage, On plaint donc l'infortune, on chérit le courage ! Cher ami, dans ces lieux j'espère un sort plus doux ; L'éclat de nos malheurs y parlera pour nous». Il dit : et, parcourant les longs malheurs de Troie, Gémissant de douleur, s'attendrissant de joie, Sur cette vaine image attache ses regards. Ici, devant Hector, les Grecs fuyaient épars ; Là les siens, foudroyés par l'aigrette d'Achille, Devant son char tonnant s'enfonçaient dans leur ville. Plus loin des flots de sang coulaient à gros bouillons. Il reconnaît Rhésus, et ses blancs pavillons ; Il dormait sous sa tente : amené par un traître, Diomède l'égorge ; et sous leur nouveau maître, Volent loin de ces bords ses superbes chevaux, Avant que du Scamandre ils aient goûté les eaux. Là fuyait désarmé le malheureux Troïle, Faible enfant dont le bras ose affronter Achille ; A son char suspendu, les rênes à la main, Il emporte le dard enfoncé dans son sein ; D'un long sillon de sang le trait marque la plaine, Et son front tout poudreux est traîné sur l'arène. Là les femmes de Troie, avançant lentement, A Pallas apportaient un riche vêtement, Se meurtrissantle sein, humblement gémissantes ; L'habit sacré brillait dans leurs mains suppliantes. Pallas baissait les yeux, et repoussait leur don. Là le fils de Thétis, sous les murs d'Ilion, Avait traîné trois fois Hector dans la poussière, Et, couvert de son sang, le rendait à son père. Alors un long soupir s'échappe de son sein, Quand il voit et le char, et le fer assassin, Et ces restes chéris, et, de ses mains tremblantes, Priam du meurtrier pressant les mains sanglantes. Lui-même il se retrouve au plus fort des combats, Il voit le noir Memnon de ses ardents climats Traîner ses noirs guerriers ; il voit Panthésilée, Terrible, au vol des dards, au choc de la mêlée, Opposant le croissant d'un léger bouclier, Sur son sein découvert nouant un baudrier, Tourner, voler, frapper, signaler sa grande âme, Et montrer un héros sous l'habit d'une femme. Fixé sur ces tableaux, qu'il contemple à loisir, Le héros s'enivrait d'un douloureux plaisir : Soudain Didon paraît. Appuis de sa couronne, De ses jeunes guerriers l'élite l'environne ; La glace dans ses traits est jointe à la fierté. Telle, dans tout l'éclat de sa divinité, Quand Diane paraît, quand ses jeunes compagnes, Les nymphes des forêts, des vallons, des montagnes, Sur les hauteurs du Cynthe, au bord de l'Eurotas Bondissant en cadence, accompagnant ses pas ; A la tête des choeurs, Diane, au milieu d'elles, Surpasse en majesté toutes ces immortelles : Jeune, le front paré de son croissant divin, Un carquois sur l'épaule, et son arc à la main, Elle marche ; sa grâce en marchant se déploie, Et le coeur de Latone en palpite de joie. Telle marche Didon d'un air majestueux, Et fend des Tyriens les flots respectueux. Auprès de la déesse, au milieu de son temple, Où, sous un riche dais, son peuple la contemple, Elle s'assied, et là son équitable voix Dicte ses jugements, et proclame ses lois ; Dispose également les travaux de Carthage, Ou par les lois du sort en règle le partage ; Voit, juge, ordonne tout, et, d'une noble ardeur, Hâte de ses états la future grandeur. Tout à coup, au milieu d'une foule bruyante, Des étrangers, tendant une main suppliante, De leurs concitoyens entrent environnés, Et frappent du héros les regards étonnés. Il regarde, ô surprise ! ô comble de la joie ! Ce sont ses compagnons que le ciel lui renvoie ! C'était Sergeste, Authée, échappés du trépas. Il brûle de courir, de voler dans leurs bras ; Mais la crainte retient sa vive impatience : Caché dans son nuage, il hésite, il balance ; Il veut savoir leur sort, veut savoir en quels lieux Les ont jetés les vents, les ont conduits les dieux ; Quel sort les a sauvés, ou bien sur quel rivage Ils ont laissé la flotte échappée au naufrage, Et quels pressants besoins, quels intérêts nouveaux, A Carthage ont conduit les chefs de ses vaisseaux. Didon les fait d'abord admettre en sa présence. A peine au bruit confus succède le silence, Celui dont l'âge mûr a mérité leur choix, Illionée, ainsi fait entendre sa voix : «Grande reine ! dit-il d'un ton plein de noblesse, Vous, dont ces murs naissants attestent la sagesse, Et qui, donnant des moeurs à ce peuple indompté, Avez au frein des lois asservi sa fierté ; D'un peuple généreux, que le malheur accable, Vous voyez devant vous le reste déplorable : Il vient vous implorer. A peine nos vaisseaux Echappaient aux fureurs et des vents et des eaux, Une troupe ennemie, au sortir du naufrage, A menacé du feu ce qu'épargna l'orage. O reine ! ouvrez l'oreille à nos cris douloureux ; Sauvez des innocents, plaignez des malheureux ; Sachez ce qu'on nous doit en sachant qui nous sommes. Venons-nous, violant les droits sacrés des hommes, Porter ici le fer et le feu destructeur ? Non : tant d'audace, hélas ! ne sied pas au malheur. Il est un lieu (les Grecs le nomment Hespérie) Pays riche et peuplé d'une race aguerrie ; Les fiers Oenotriens l'habitaient autrefois ; Italus, après eux, le soumit à ses lois, Et l'Italie enfin est le nom qui lui reste. Là s'adressaient nos pas, lorsqu'un astre funeste, Déchaînant la tempête, et courrouçant les eaux, Parmi d'affreux rochers a jeté nos vaisseaux, Et, de nos compagnons échappés au naufrage, A peine un petit nombre a gagné le rivage. Mais quel peuple barbare habite ces climats ? A peine sur le bord nous hasardions nos pas, Sur nous se précipite une foule barbare ; D'un coin de terre inculte on est pour nous avare, Et, le fer à la main, on vient nous arracher L'asile du naufrage et l'abri d'un rocher. Ah ! si ce peuple affreux brave les lois humaines, Il est, il est des dieux qui, par de justes peines, Récompensent le crime, et vengent le malheur ! Un prince nous restait, fameux par sa valeur, Fameux par ses vertus ; ce prince était Enée. S'il vit, si quelque dieu veille à sa destinée, C'est assez : notre espoir va renaître avec lui. Et vous, dont nos malheurs sollicitent l'appui, Si vous nous protégez contre la violence, Je connais sa justice et sa reconnaissance, Croyez que ces états s'applaudiront un jour D'avoir par des bienfaits provoqué son amour. Nous avons des amis, malgré notre infortune : D'Aceste, des Troyens, l'origine est commune ; La Sicile, ses ports, ses trésors sont à nous, Et l'ami des Troyens voudra l'être de vous. Souffrez qu'en vos forêts notre triste naufrage Retrouve le secours que nous ravit l'orage. Si le pieux Enée à nos voeux est rendu, Si dans les champs latins son peuple est attendu, Vers ces bords désirés nous suivrons notre course ; Mais, si ce doux espoir est ravi sans ressource, O père des Troyens ! si les flots ennemis Ont englouti tes jours et les jours de ton fils, Du moins que nous allions chercher dans la Sicile Les faveurs d'un bon prince et d'un climat fertile !» Il dit : et les Troyens, qu'enchante son discours, D'un murmure flatteur lui prêtent le secours». Didon, les yeux baissés, à leur touchante plainte Répond en peu de mots : «Bannissez toute crainte ; De mes naissants états l'impérieux besoin Me force à ces rigueurs : ma prudence a pris soin D'entourer de soldats mes nombreuses frontières. Qui ne connaît Enée et ses vertus guerrières, Ilion, ses combats, leur long acharnement, Et du monde ligué le vaste embrasement ? Vous n'êtes point ici chez un peuple sauvage : Le soleil de si loin n'éclaire point Carthage. Soit qu'aux champs de Saturne, aux rivages latins, Appelés par les dieux, vous suiviez vos destins, Soit qu'aux champs fraternels de l'heureuse Sicile Chez un prince allié vous cherchiez un asile, Comptez sur mes bienfaits, comptez sur mes secours. Voulez-vous avec moi fixer ici vos jours ? Les portes que je construis, ces murailles nouvelles, Tout est à vous. Allez, à ces rives fidèles Confiez vos vaisseaux, livrez-vous à ma foi : Troyens ou Tyriens seront égaux pour moi. Hélas ! et plût au ciel que le même naufrage Eût conduit votre chef sur le même rivage ! Pour moi, jusqu'aux confins de mes vastes états, Je vais faire chercher la trace de ses pas : Peut-être nous saurons quel désert, quelle ville A ses destins errants ont offert un asile». Ainsi parla Didon : attentifs à ces mots, Bouillant d'impatience, Achate et le héros Brûlent de se montrer, de briser le nuage. Achate au chef troyen tient alors ce langage : «Fils des dieux, vous voyez, vos vaisseaux sont sauvés, Vos guerriers réunis, vos amis retrouvés : Un seul manque à nos voeux, malheureuse victime, Que la mer à nos yeux engloutit dans l'abîme. Au discours de Vénus jusqu'ici tout répond. Il dit : et tout à coup le nuage profond S'entr'ouvre, et dans les airs légèrement s'écoule ; Il fuit, le héros reste : on s'étonne, et la foule Admire tant de grâce et tant de majesté. Vénus même à son fils prodigua la beauté, Versa sur tous ses traits ce charme heureux qui touche ; Elle-même en secret, d'un souffle de sa bouche, Fait luire sur son front, rayonner dans ses yeux, Ce doux éclat qui fait la jeunesse des dieux, En boucles fait tomber sa belle chevelure, Et pour lui de ses dons épuise sa ceinture. C'est un dieu, c'est son fils. Bien moins resplendissant, Sort d'une habile main l'ivoire éblouissant ; Ainsi l'art donne au marbre une beauté nouvelle ; Ou tel, entouré d'or, le rubis étincelle. Sa présence imprévue a frappé tous les yeux. Celui que vous cherchez, dont la faveur des dieux A conservé les jours, le voici : que de grâces Ne vous devons-nous pas, ô vous, que nos disgrâces Ont seule intéressée ! En proie à tant de maux, Triste jouet des Grecs, de la terre et des eaux, Lorsque nous n'avons plus, dans notre sort horrible, Qu'un souvenir affreux, qu'un avenir terrible, C'est vous dont les bontés à vos sujets chéris Daignent associer de malheureux proscrits. Et comment acquitter notre reconnaissance ? Tous en ont le désir, mais aucun la puissance. Tous les Troyens épars dans l'univers entier Ne pourraient de vos soins dignement vous payer. Tant que du haut des monts la nuit tendra ses voiles Tant qu'on verra les cieux se parsemer d'étoiles, Tant que la mer boira les fleuves vagabonds, Quel que soit mon destin, votre gloire, vos dons, J'en atteste les dieux, suivront partout Enée». Il dit : et d'une main embrasse Ilionée, Tend l'autre vers Sergeste ; ensuite, ouvre les bras Au courageux Cloanthe, au valeureux Gyas. De l'éclat de ses traits Didon reste frappée ; De ses malheurs, de lui son âme est occupée. «O noble sang des dieux, que je plains vos revers, Dit-elle ; quel destin vous jette en ces déserts ? Brave Enée, êtes-vous, pardonnez ma franchise, Etes-vous ce héros que du beau sang d'Anchise Cythérée a fait naître au bord du Simoïs ? Teucer, je m'en souviens, banni de son pays, Dans Chypre, alors soumise à notre obéissance, Vint de Bélus mon père implorer la puissance. Rempli d'un grand projet, de son état nouveau Il voulait que Bélus protégeât le berceau. Dès lors j'ai des Troyens connu toute l'histoire. Quoique leur ennemi, Teucer vantait leur gloire ; Il se disait issu de leurs antiques rois ; Surtout, je m'en souviens, il vantait vos exploits. Ne balancez donc plus : comme vous fugitive, Comme vous exilée, enfin sur cette rive J'ai trouvé le repos ; partagez sa douceur : Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur». Alors dans son palais elle conduit Enée, Et célèbre aux autels cette grande journée. Mais déjà dans le port, par ses soins bienfaisants, Les Troyens ont revu de superbes présents, De cent noirs sangliers les hures menaçantes, Et cent agneaux suivis de leurs mères bêlantes, Et vingt taureaux choisis, et la douce liqueur Qui de leurs longs chagrins va consoler leur coeur. Cependant le palais est paré pour la fête ; Un festin magnifique avec pompe s'apprête ; La pourpre que l'aiguille a brodée à grands frais, L'argent pur étalé sur de riches buffets, L'or, où, des rois de Tyr retracant la mémoire, L'art a de règne en règne imprimé leur histoire : Tout du luxe des rois offre la majesté. Cependant, pour son fils tendrement agité, Le héros veut le voir ; il veut qu'en diligence Achate, secondant sa tendre impatience, Coure chercher Ascagne, et ramène à ses yeux De l'espoir des Troyens ce gage précieux. Il veut que par ses mains soient offerts à la reine Les restes somptueux de la grandeur troyenne, Un pompeux vêtement enflé de bosses d'or, Un riche voile, où l'art, plus magnifique encor, En flexibles rameaux fait serpenter l'acanthe, Présent que de Pâris la trop funeste amante Tint de Léda sa mère, et qui paraît son sein, Lorsque Pergame, hélas ! vit son fatal hymen. Il y fait joindre encor le sceptre qu'Ilione Reçut du vieux Priam, et sa riche couronne Qui réunit à l'or l'éclat du diamant, Enfin de son collier le superbe ornement, Ces trésors arrondis, ces perles que l'aurore De l'onde orientale autrefois vit éclore : Il veut ; et son ami court, docile à sa loi, Remplir les voeux d'un père, et les ordres d'un roi. Toutefois, s'alarmant pour un héros qu'elle aime, Cythérée imagine un nouveau stratagème ; Elle veut qu'à l'instant le jeune Cupidon, Sous la forme d'Ascagne, admis près de Didon, Lui porte ces présents, et, pour son cher Enée, Embrase tous ses sens d'une ardeur effrénée. Pour son fils malheureux pleine d'un tendre effroi, Cette ville suspecte, et ce peuple sans foi, Junon surtout, Junon, qu'un fier courroux dévore, Tout l'alarme, et la nuit sa crainte veille encore. Adressant donc sa voix à l'aîné des Amours : «O toi, l'honneur, l'appui, le charme de mes jours, Enfant, vainqueur des dieux, souverain de la terre, De qui la flèche insulte aux flèches du tonnerre, Tu vois ton frère aîné assailli de revers, Victime de Junon, et le jouet des mers ; Tu le vois, et pour lui partageant ma tendresse, Cent fois j'ai vu ton coeur ressentir ma tristesse. Un accueil séducteur le retient chez Didon, Et je crains un asile accordé par Junon. Sa haine vigilante et sa fureur active Dans de pareils momens ne sera point oisive. Pour ton frère, ô mon fils ! j'implore ton appui ; Va, cours trouver Didon, et l'enflamme pour lui. Qu'il l'aime, et qu'en dépit d'une fière déesse, Leurs transports amoureux secondent ma tendresse ! Entends-moi donc ; ce fils si cher à mon amour, Ascagne, par son père attendu dans ce jour, Se prépare à porter aux remparts de Carthage Les restes précieux des feux et du naufrage. Dans Chypre ou dans Cythère, au fond d'un bois sacré, Des vapeurs du sommeil mollement enivré, Je vais le déposer et le cacher moi-même, Pour qu'il ne trouble point notre heureux stratagème ; Et toi, pour cette nuit quittant tes traits divins, Enfant, ainsi que lui, prends ses traits enfantins ; Et, lorsque dans le feu d'une fête brillante Qu'échauffera du vin la vapeur enivrante, Didon va t'imprimer des baisers pleins d'ardeur, Mon fils, glisse en secret ton poison dans son coeur». Elle dit : et sans arc, sans carquois et sans aile, Fier, et s'applaudissant de sa forme nouvelle, Il part. Vénus sourit, et, cueillant des pavots, Verse à son cher Ascagne un paisible repos, Le berce dans ses bras, l'enlève et le dépose Sur la verte Idalie, où le myrte, où la rose Dune haleine odorante exhalant les vapeurs, L'environnent d'ombrage et le couvrent de fleurs. Déjà, fier d'accomplir un ordre qui le flatte, L'Amour poursuit sa route, et conduit par Achate, Porte aux enfants de Tyr les présents d'Ilion. Il arrive : déjà la superbe Didon, Au milieu de ses grands dont la cour l'environne, Presse un lit somptueux qu'un dais pompeux couronne. Enée et les Troyens déjà sont rassemblés Sur des tapis de pourpre avec pompe étalés ; Chacun a pris sa place, et leur rang la décide. Le cristal sur leurs mains verse une onde limpide ; Le jonc tressé gémit sous les dons de Cérès, Et du lin le plus fin les tissus sont tout prêts. A préparer les mets, à réveiller les flammes, Près des foyers ardents veillent cinquante femmes ; Cent autres déployant la même activité, Et cent hommes, pareils en jeunesse, en beauté, Placent les mets, les vins, les coupes sur la table. Eux-mêmes, appelés par un ordre honorable, Les nobles Tyriens célèbrent ce grand jour ; Tous, sur des lits brodés, admirent tour à tour L'air, le regard brillant, les traits du faux Ascagne, Sa douce voix, ses dons que la grâce accompagne, Dévouée aux horreurs de ses funestes feux, Didon surtout, Didon le dévore des yeux ; Et, le coeur agité d'un trouble qui l'étonne, Admire et les présents et celui qui les donne. Lorsqu'imitant ce fils vainement attendu, Caressé par Enée, à son cou suspendu, Du héros abusé par l'image d'Iule, Il a rassasié la tendresse crédule, Préparant le poison qui doit brûler son coeur, Il marche vers la reine, il est déjà vainqueur. L'imprudente Didon tendrement le caresse, Le tient sur ses genoux, entre ses bras le presse, S'enivre de sa vue, hélas ! et ne sait pas Quel redoutable dieu se joue entre ses bras. Dans cette âme fidèle où vit encor Sichée, Le perfide, glissant une flamme cachée, Par degrés l'en efface, et, par une autre ardeur, D'un coeur longtemps paisible échauffe la froideur. Le repas achevé, des guirlandes couronnent Cent vases où déjà des vins exquis bouillonnent. La joie alors redouble ; on s'anime, et les cris Roulent en longs éclats sous ces vastes lambris. De leurs plafonds dorés trente lustres descendent, Ils s'allument, la nuit cède aux feux qu'ils répandent. La reine alors demande un riche vase d'or Que l'éclat des rubis embellissait encor. Là les vins dont les dieux reçoivent les prémices Dans les banquets sacrés et dans les sacrifices, Depuis le grand Bélus, son aïeul renommé, En l'honneur de ses dieux avaient toujours fumé. Le vase d'or paraît : tous gardent le silence ; Et, la coupe à la main, la reine ainsi commence : «Auguste protecteur de l'hospitalité, Jupiter, que ce jour, à jamais respecté, Soit propice aux enfans et de Tyr et de Troie ! Viens, Junon, viens, Bacchus, source aimable de joie ; Et vous, ô Tyriens ! joignez-vous à mes voeux». Elle dit : le nectar coule en l'honneur des dieux. Didon au même instant de ses lèvres l'effleure ; Bitias le reçoit ; on l'excite ; et, sur l'heure, S'abreuvant à longs traits du nectar écumant, La coupe aux larges bords est vide en un moment. Le vase d'or circule, avec lui l'allégresse. Iopas prend alors sa harpe enchanteresse. Chantre inspiré du ciel, il commence, et sa voix Répète ce qu'Atlas enseignait autrefois, De la reine des nuits la course vagabonde, Et les feux éclipsés du grand astre du monde, Le pouvoir qui, créant l'homme et les animaux, Leur versa de la vie et les biens et les maux, Les orages, les feux, le char glacé de l'ourse, Et les astres gémeaux qui conduisent sa course, L'Hyade et ses torrents ; dit pourquoi des hivers Les jours si promptement se plongent dans les mers ; D'où vient des nuits d'été la lenteur paresseuse, Enfin sur mille tons sa voix mélodieuse Chantait l'ordre des cieux et des astres divers, Et sa noble harmonie imitait leurs concerts. On l'admire : il se tait, et recueille avec joie Les suffrages rivaux de Carthage et de Troie. La reine cependant par cent et cent discours De la rapide nuit veut prolonger le cours : S'enivrant à longs traits d'un poison qu'elle adore Elle interroge Enée, et l'interroge encore. Elle trouve du charme à ses moindres récits : Et, quand Priam, Hector, Andromaque et son fils, Ont fait couler ses pleurs ; quand son âme étonnée, En connaissant Achille, a frémi pour Enée, Des chefs moins renommés veut connaître le nom, Les coursiers de Rhésus, les troupes de Memnon : «Enfin je ne veux rien perdre de votre gloire ; Reprenez de plus haut cette importante histoire ; Contez-moi d'Ilion les terribles assauts, Et les pièges des Grecs, et leurs mille vaisseaux, Et vos longues erreurs sur la terre et sur l'onde ; Car le soleil sept fois a fait le tour du monde, Depuis que, poursuivi par un sort odieux, Votre noble infortune a fatigué les dieux. Livre II On se tait, on attend dans un profond silence. Alors, environné d'une assemblée immense, De la couche élevée où siège le héros, Il s'adresse à Didon, et commence en ces mots : «Reine ! de ce grand jour faut-il troubler les charmes, Et rouvrir à vos yeux la source de nos larmes ; Vous raconter la nuit, l'épouvantable nuit Qui vit Pergame en cendre, et son règne détruit ; Ces derniers coups du sort, ce triomphe du crime, Dont je fus le témoin, hélas ! et la victime... O catastrophe horrible ! ô souvenir affreux ! Hélas ! en écoutant ces récits douloureux, D'Ulysse, de Pyrrhus, auteurs de nos alarmes, Quel barbare soldat ne répandrait des larmes ?... La nuit tombe ; et déjà les célestes flambeaux, Penchant vers leur déclin, invitent au repos. Mais, si de nos malheurs vous exigez l'histoire, S'il faut en rappeler l'affligeante mémnoire, Quoiqu'au seul souvenir de ces scènes d'horreur Mon coeur épouvanté recule de terreur, J'obéis. Rebutés par dix ans de batailles, Las de languir sans fruit au pied de nos murailles, Las de voir par le sort leurs assauts repoussés, Les Grecs, courbant des ais avec art enchassés, D'un cheval monstrueux en forment l'édifice : Pallas leur inspira ce fatal artifice. C'est un voeu, disaient-ils, pour un retour heureux : On le croit. Cependant en ses flancs ténébreux Ils cachent des guerriers, et de ses antres sombres Une élite intrépide ose habiter les ombres. Une île, Ténédos, est son antique nom, S'élève au sein des mers, à l'aspect d'Ilion. Avant nos longs malheurs qui sont tombés sur elle, Son port fut florissant ; mais sa rade infidèle N'offre plus qu'un abri peu propice au nocher. Là sur des bords déserts les Grecs vont se cacher, Nous les croyons partis ; sur les liquides plaines Nous croyons que le vent les remporte à Mycènes. Enfin nous respirons ; enfin, après dix ans, Ilion d'un long deuil affranchit ses enfants. Le libre citoyen ouvre toutes ses portes, Vole aux lieux où des Grecs ont campé les cohortes. On aime à voir ces champs témoins de nos revers, Ces camps abandonnés, ces rivages déserts. De cent fameux combats on recherche la trace : Ici, le fier Pyrrhus signalait son audace ; Là, le fils de Thétis rangeait ses bataillons ; Ici c'était leur flotte, et là leurs pavillons. Plusieurs, pressés au tour de ce colosse énorme Admirent sa hauteur, et sa taille, et sa forme. Thymète le premier, soit lâche trahison, Soit qu'ainsi l'ordonnât le destin d'Ilion, Des Grecs favorisant la perfide entreprise, Dans nos murs aussitôt prétend qu'on l'introduise. Mais les plus éclairés, se défiant des Grecs, Veulent que, sans tarder, ces présents trop suspects Soient livrés à la flamme, ou plongés dans les ondes, Ou qu'on en fouille au moins les cavités profondes. Le peuple partagé s'échauffe en longs débats, Quand de la citadelle arrivant à grands pas, Laocoon, qu'entoure une foule nombreuse, De loin s'écrie : «0 Troie ! ô ville malheureuse ! Citoyens insensés, dit-il, que faites-vous ? Croyez-vous qu'en effet les Grecs soient loin de nous, Que même leurs présents soient exempts d'artifice ? Ignorez-vous leur fourbe, ignorez-vous Ulysse ? Ou les Grecs sont cachés dans ces vastes contours, Ou ce colosse altier, qui domine nos tours, Vient observer Pergame ; ou l'affreuse machine, De nos murs imprudents médite la ruine. Craignez les Grecs, craignez leurs présents désastreux : Les dons d'un ennemi sont toujours dangereux». Il dit ; et, dans le sein de l'énorme machine, Lance d'un bras nerveux sa longue javeline : Le trait part, siffle, voie, et s'arrête en tremblant ; La masse est ébranlée : et dans son vaste flanc, De ses concavités les profondeurs gémirent. Les Troyens aveuglés vainement l'entendirent. Sans cet aveuglement, sans le courroux des dieux, Dans le perfide abri des Grecs fallacieux Nous eussions étouffé les complots près d'éclore ; Et toi, chère Ilion, je te verrais encore ! Cependant vers le roi quelques bergers troyens Traînent un inconnu tout chargé de liens, Qui, pour servir des Grecs le fatal stratagème, Exprès entre nos mains s'était jeté lui-même ; Jeune, hardi, tout prêt à l'un ou l'autre sort, A tromper les Troyens, ou recevoir la mort. Pour le voir, l'insulter, d'une ardente jeunesse La haine curieuse autour de lui s'empresse. Mais écoutez le piège inventé contre nous, Et qu'un Grec vous apprenne à les connaître tous. Seul, désarmé, d'abord sur cette foule immense Son timide regard se promène en silence ; Tout à coup il s'écrie : «0 sort ! ô désespoir ! Quelles mers, quels pays voudront me recevoir ? La Grèce me poursuit, et par ma mort certaine Les Troyens furieux vont assouvir leur haine !» Cette plaintive voix, ces accents de douleurs Etonnent les esprits, amollissent les coeurs : On demande son nom, son état, sa naissance, Et quels droits il apporte à notre confiance. Le perfide poursuit avec sécurité : «Grand roi, vous apprendrez la simple vérité. D'abord, je l'avoûrai, ma patrie est la Grèce : De nier mon pays je n'ai point la faiblesse ; Le sort peut, sur Sinon déployant sa rigueur, Le rendre malheureux, mais non pas imposteur. Palamède... A ce nom ma douleur se réveille, Et quelquefois sans doute il frappa votre oreille ; Cent fois la renommée a redit ses exploits... Seul contre cette guerre il éleva la voix, Faussement accusé d'une trame secrète Il périt, et la Grèce aujourd'hui le regrette. Ne pouvant me laisser ni grandeurs, ni trésors, Sous ce guerrier fameux, né du sang dont je sors, Mon père m'envoya chercher, dès mon jeune âge, La gloire des combats et le prix du courage. Tant qu'au parti des Grecs il prêta son appui, Tant que nos étendards triomphèrent sous lui, Un peu de son éclat rejaillit sur ma vie : Quand le perfide Ulysse eut à sa lâche envie, Vous ne l'ignorez pas, immolé ce héros, En silence d'abord pleurant ses noirs complots, Pleurant de mon ami la triste destinée Je traînais dans le deuil ma vie infortunée. Mais bientôt mon courroux, par d'imprudents éclats, Irrita contre moi l'auteur de son trépas ; Je jurai, si le Ciel secondait ma furie, Si je rentrais vainqueur au sein de ma patrie, Je jurai de venger mon déplorable ami. De là tous mes malheurs : dès lors, souple ennemi, Ulysse contre moi chercha partout des armes, Répandit les soupçons, éveilla les alarmes, Et, pour se délivrer d'un reproche importun, Crut qu'un premier forfait en voulait encore un ; En un mot, il fit tant, qu'appuyé du grand prêtre... Mais pourquoi ces récits qui vous lassent peut-être ? Troyens, si tous les Grecs sont égaux à vos yeux, Que tardez-vous ? versez le sang d'un malheureux. Quel plaisir pour Ulysse et pour les fiers Atrides !» Alors, renouvelant nos questions avides, Ignorant l'art affreux que cachaient ses discours, Longtemps nous le pressons d'en poursuivre le cours. Avec un feint effroi, qui colore son piège, Le perfide poursuit : «Les Grecs, las d'un long siège, Souvent ont voulu fuir ces remparts ennemis. Hélas ! et plût aux cieux que mon sort l'eût permis ! Mais, ou le vent contraire, ou l'affreuse tempête, Souvent retint leur flotte au départ déjà prête : Surtout depuis le jour qu'élevée en ces lieux, Cette masse de bois eut étonné vos yeux, Tout le ciel retentit des éclats de la foudre. Dans ces extrémités, incertains que résoudre, Tremblants, nous envoyons interroger Délos, Et le trépied fatal nous répond en ces mots : - Par le sang d'une vierge offerte en sacrifice, La Grèce à son départ obtint un vent propice : Il faut encor du sang ; et d'un Grec, à son tour, La mort doit de sa flotte acheter le retour. A peine on a connu la sentence effrayante, Dans le camp consterné tout frémit d'épouvante, Quel est le malheureux que l'on doit immoler ? Qui demande Apollon ? et quel sang doit couler ? Au milieu des terreurs dont notre âme est troublée, Le roi d'Ithaque, aux yeux de la Grèce assemblée, Traîne à grand bruit Calchas ; et ses cris odieux Le pressent de nommer la victime des dieux. Déjà, lisant de loin dans son âme cruelle, Mes amis annoncaient ma sentence mortelle. Calchas se tait dix jours : sa pitié ne veut pas Révéler la victime et dicter son trépas. Mais enfin, tourmenté par les clameurs d'Ulysse, D'accord avec le traître, il résout mon supplice. L'arrêt fut applaudi : ce qu'il craignait pour soi, Chacun avec plaisir le vit tomber sur moi. Le jour fatal arrive, et ma mort était prête, Déjà des saints bandeaux on entourait ma tête, Dejà brillait le fer. Je l'avoûrai, Troyens, J'échappai de l'autel ; je brisai mes liens ; Et, caché dans les joncs d'un fangeux marécage, J'attendis que la Grèce eût quitté ce rivage. Malheureux que je suis ! jamais mes tristes yeux Ne reverront ces champs qu'habitaient mes veux, Ni mes tendres enfants, ni le meilleur des pères. Que dis-je ? hélas ! peut-être, ô comble de misères ! Ils expiront ma fuite, hélas ! et de leur sang Teindront ce fer cruel qui dut percer mon flanc. Grand roi ! prenez pitié de mon destin funeste ; Par les dieux immortels, par la foi que j'atteste, Plaignez mon innocence, épargnez mes malheurs !» Trompés par ses discours, attendris par ses pleurs, Nous lui laissons le jour. Le roi lui-même ordonne Qu'on détache ses fers : «Captif, on te pardonne, Dit-il avec bonté, je brise tes liens ; Oublie enfin les Grecs, et rends grâce aux Troyens ; Nous t'adoptons. Et toi, réponds sans artifice : Pourquoi de ce cheval l'étonnant édifice ? Dis, quel en est le but ? quel en est l'inventeur ? Est-ce un hommage aux dieux ? est-ce un piège imposteur ? Qu'en devons-nous penser ? et que devons-nous craindre ?» Le fourbe, chez les Grecs instruit dans l'art de feindre, Levant au ciel ses bras remis en liberté : «Chaste Vesta ! dit-il, sainte divinité ! Sacrés bandeaux ! autels parés pour mon supplice ! Fer que j'ai vu briller pour l'affreux sacrifice ! Je vous atteste ici qu'infidèle envers moi, Mon pays pour toujours a dégagé ma foi ; Que je puis rompre enfin le serment qui m'enchaîne, Révéler ses secrets, et lui vouer ma haine. Mais vous, si je vous sers, ô généreux Troyens ! Si je sauve vos jours, qu'on épargne les miens !... De Minerve longtemps la puissance céleste Favorisa les Grecs ; mais, du moment funeste Qu'Ulysse, des forfaits détestable inventeur, Que le fils de Tydée, affreux profanateur, Osèrent, à travers la garde massacrée, Enlever sur l'autel son image sacrée, Et que leur bras sanglant d'un sacrilège affront Souilla les saints bandeaux qui couronnent son front, Dès lors plus de succès, plus d'espoir ; la déesse A son triste destin abandonna la Grèce. Plus d'un signe effrayant signala son courroux : Son simulacre à peine est placé parmi nous, Que dans ses yeux pétille une flamme brillante ; De tout son corps dégoutte une sueur sanglante ; Et, secouant sa lance et son noir bouclier, Trois fois elle bondit sous son casque guerrier. Calchas veut qu'aussitôt la voile se déploie : Tous nos traits impuissants s'émousseront sur Troie, Si, dans les murs d'Argos, revolant sur les eaux, Les Grecs ne vont chercher des augures nouveaux. Ils sont partis sans doute, et sous d'autres auspices, Bientôt accompagnés de leurs dieux plus propices, Vous les verrez soudain reparaître à vos yeux : Ainsi s'est expliqué l'interprète des dieux. Cependant, de Pallas pour remplacer l'image, Surtout pour expier leur sacrilège outrage, Ils ont à la déesse offert ce nouveau don. Sa masse vous surprend ; mais ils ont craint, dit-on, Si dans les murs de Troie on pouvait l'introduire, Que son appui sacré ne sauvât votre empire, Ne rendit à vos murs la faveur de Pallas ; Car, si quelqu'un de vous, d'un sacrilège bras, Attentait sur ce don offert à la déesse, Bientôt, assouvissant sa fureur vengeresse, (Dieux puissants, sur les Grecs détournez son courroux !) D'épouvantables maux éclateraient sur vous ; Mais, si vos murs s'ouvraient à ce don tulélaire, Sur nous-mêmes dès lors renvoyant sa colère, Vous dompteriez la Grèce, et votre empire heureux S'étendrait à jamais sur nos derniers neveux». Ainsi, par les discours de ce monstre perfide Nous nous laissons séduire ; et ce peuple intrépide, Qu'un millier de vaisseaux, ni cent mille ennemis, Ni dix ans de combats, n'avaient encor soumis, Qui D'Achille lui-même avait bravé les armes, Est vaincu par la ruse, et dompté par des larmes. Par un malheur nouveau, pour mieux nous aveugler, Un prodige effrayant vient encor nous troubler. Prêtre du Dieu des mers, pour le rendre propice, Laocoon offrait un pompeux sacrifice, Quand deux affreux serpents, sortis de Ténédos, (J'en tremble encor d'horreur) s'allongent sur les flots ; Par un calme profond, fendant l'onde écumante, Le cou dressé, levant une crête sanglante, De leur tête orgueilleuse ils dominent les eaux ; Leur corps au loin se traîne en immenses anneaux. Tous deux nagent de front, tous deux des mers profondes Sous leurs vastes élans font bouillonner les ondes. Enfin, de vague en vague ils abordent ; leurs yeux Roulent, ardents de rage, et de sang, et de feux ; Et les rapides dards de leur langue brillante S'agitent en sifflant dans leur gueule béante. Tout fuit épouvanté. Le couple monstrueux Marche droit au grand prêtre, et leur corps tortueux D'abord vers ses deux fils en orbe se déploie, Dans un cercle écaillé saisit sa faible proie, La ronge de ses dents, l'étouffe de ses plis. Les armes à la main, au secours de ses fils Le père accourt : tous deux à son tour le saisissent, D'épouvantables noeuds tout entier l'investissent, Deux fois par le milieu leurs plis l'ont embrassé, Par deux fois sur son cou leur corps s'est enlacé. Ils redoublent leurs noeuds, et leur superbe crête Dépasse encor son front et domine sa tête. Lui, dégouttant de sang, souillé de noirs poisons Qui du bandeau sacré profanent les festons, Raidissant ses deux bras contre ces noeuds terribles, Exhale sa douleur en hurlements horribles : Tel, d'un coup impuissant par le prêtre frappé, Mugit un fier taureau de l'autel échappé Qui, du fer suspendu victime déjà prête, A la hache trompée a dérobé sa tête. Enfin, dans les replis de ce couple sanglant, Qui déchire son sein, qui dévore son flanc, Il expire... Aussitôt l'un et l'autre reptile S'éloigne ; et, de Pallas gagnant l'auguste asile, Aux pieds de la déesse, et sous son bouclier D'un air tranquille et fier va se réfugier. A peine on a connu la mort de la victime, Tout frémit d'épouvante : on dit que «de son crime Le coupable a reçu le juste châtiment ; Lui dont la main osa sur un saint monument Lancer un dard impie, et d'un fer sacrilège, Violer de Pallas l'auguste privilège. Il faut fléchir Minerve, il faut offrir des voeux, Et conduire en nos murs ce monument pompeux». Nos remparts abattus aussitôt lui font place ; Au coursier gigantesque on offre un large espace : Il avance porté sur des orbes roulants ; Des cordages tendus hâtent ses pas trop lents. Prête à vomir le fer, les feux et le carnage, L'horrible masse arrive, et franchit le passage. De vierges et d'enfants un choeur religieux, Au bruit des saints concerts, des cantiques pieux, Accompagne à l'envi l'offrande de la haine, Et se plaît à toucher le câble qui la traîne. Elle entre enfin ; elle entre et menace à la fois Et les temples des dieux, et les palais des rois. O Troie ! ô ma patrie ! ô théâtre de gloire ! Murs à jamais présents à ma triste mémoire ! Murs peuplés de héros, et bâtis par les dieux ! Quatre fois près d'entrer, le colosse odieux S'arrête ; quatre fois on entend un bruit d'armes. Cependant, ô délire ! on poursuit sans alarmes Et dans nos murs enfin, par un zèle insensé, L'auteur de leur ruine en triomphe est placé. C'est peu : pour mieux encore assurer sa victoire, Cassandre, qu'Apollon nous défendait de croire, Rend des oracles vains que l'on n'écoute pas ; Et nous, nous malheureux qu'attendait le trépas, Nous rendions grâce aux dieux ; et notre aveugle joie Faisait fumer l'encens dans les temples de Troie. L'Olympe cependant, dans son immense tour, A ramené la nuit triomphante du jour ; Déjà, du fond des mers jetant ses vapeurs sombres Avec ses noirs habits et ses muettes ombres, Elle embrasse le monde ; et ses lugubres mains D'un grand voile ont couvert les travaux des humains, Et la terre, et le ciel, et les Grecs, et leur trame : Un silence profond règne au loin dans Pergame : Tout dort. De Ténédos leurs nefs partent sans bruit, La lune en leur faveur laisse régner la nuit ; L'onde nous les ramène, et la torche fatale A fait briller ses feux sur la poupe royale. A cet aspect, Sinon que le ciel en courroux, Qu'une folle pitié protégea contre nous, Aux Grecs impatients ouvre enfin la barrière. Dans l'ombre de la nuit la machine guerrière Rend cet affreux dépôt, et de son vaste sein S'échappe avec transport un formidable essaim. Déjà, de leur prison empressés de descendre, Glissent le long d'un câble Ulysse avec Thessandre : Ils sont bientôt suivis de Pyrrhus, de Thoas, Du savant Machaon, du bouillant Acamas, De Sthenélus, d'Atride, et d'Epéus lui-même, Epéus, l'inventeur de l'affreux stratagème. Ils s'emparent de Troie ; et les vapeurs du vin Et la paix du sommeil secondant leur dessein, Ils massacrent la garde, ouvrent toutes les portes ; Et la mort dans nos murs entre avec leurs cohortes. On était au moment où Morphée à nos coeurs Verse d'un calme heureux les premières douceurs ; Déjà d'un doux repos je savourais les charmes, Quand je crus voir Hector, les yeux noyés de larmes, Pâle, et tel qu'autrefois sur la terre étendu, Au char d'un fier vainqueur tristement suspendu, Hélas ! et sous les tours de Troie épouvantée, Sillonnant de son front l'arène ensanglantée. Dieux ! qu'il m'attendrissait ! qu'Hector ressemblait peu A ce terrible Hector qui dans leur flotte en feu Poussait des ennemis les cohortes tremblantes, Ou d'Achille emportait les dépouilles fumantes ! Sa barbe hérissée, et ses habits poudreux ; Le sang noir et glacé qui collait ses cheveux ; Ses pieds qu'avaient gonflés, par l'excès des tortures, Les liens dont le cuir traversait leurs blessures Son sein encor percé des honorables coups Qu'il reçut sous nos murs en combattant pour nous : Tout de ses longs malheurs m'offrait l'image affreuse. Et moi je lui disais d'une voix douloureuse : «O vous, l'amour, l'espoir et l'orgueil des Troyens, Hector, quel dieu vous rend à vos concitoyens ? Que nous avons souffert de votre longue absence ! Que nous avons d'Hector imploré la présence !» Il ne me répond rien. Mais, d'un ton plein d'effroi, Poussant un long soupir : «Fuis, dit-il ; sauve-toi Sauve-toi, fils des dieux ; contre nous tout conspire : Il fut un Ilion, il fut un grand empire. Tout espoir est perdu ; fuis : tes vaillantes mains Ont fait assez pour Troie, assez pour nos destins. Notre règne est fini, notre heure est arrivée. Si Troie avait pu l'être, Hector l'aurait sauvée : Je combattis Achille, et me soumis aux dieux. Pars, emmène les tiens de ces funestes lieux. Du triomphe des Grecs épargne-leur insulte : Ilion te remet le dépôt de leur culte. Cherche-leur un asile, et qu'au delà des mers Leur nouvelle cité commande à l'univers !» Il dit, et va chercher au fond du sanctuaire De la chaste Vesta l'image tutélaire, Et les feux immortels, et le bandeau sacré. Cependant Ilion au carnage est livré ; Déjà le bruit affreux (quoique, loin de la ville, Mon père eût sa demeure au fond d'un bois tranquille) De moment en moment me frappe de plus près. Ce fracas me réveille : au faîte du palais Je cours, vole, et de loin prête une oreille avide : Tel, au sein des moissons quand la flamme rapide Au gré des vents s'élance ; ou lorsqu'à gros bouillons Engloutisssnt l'espoir de nos riches sillons, Entraînant les forêts dans ses vagues profondes, Un torrent en grondant précipite ses ondes ; Le berger s'épouvante, et d'un roc escarpé Prête de loin l'oreille au bruit qui l'a frappé. Alors Sinon, les Grecs, et leurs perfides trames, Tout est connu. Déjà dans des torrents de flammes Déiphohe à grand bruit voit son palais crouler ; Vers les palais voisins le vent les fait rouler, Et leur lumière affreuse éclaire au loin la plage ; Les cris de la fureur et le bruit du carnage Se mêlent dans les airs aux accents du clairon. N'écoutant que ma rage, et sourd à la raison : «Aux armes, mes amis ! sauvons la citadelle !» A ces mots, rassemblant une troupe fidèle, J'y vole ; la fureur précipite mes pas, Et je ne cherche plus qu'un glorieux trépas. Tout à coup d'Apollon je vois le saint ministre, Tout pâle des horreurs de cette nuit sinistre, Portant ses dieux vaincus, traînant son petit-fils, Echapper à grands pas au fer des ennemis. «Sage Panthée, eh bien ! Pergame existe-t-elle ? M'écriai-je : peut-on sauver la citadelle ? N'avons-nous plus d'espoir ?» Le vieillard, à ces mots, De son coeur oppressé poussant de longs sanglots : «Il est, il est venu ce jour épouvantable, Ce jour de nos grandeurs le terme inévitable : Ilion, les Troyens, tout est anéanti. De Jupiter sur nous le bras appesanti Livre aux enfants d'Argus leur malheureuse proie : Simon vainqueur insulte aux désastres de Troie, Triomphant au milieu de nos murs enflammés, Un monstre affreux vomit des bataillons armés : Et tandis que ses flancs enfantent leurs cohortes, Des milliers d'ennemis se pressant sous nos portes, Fondent sur nos remparts à flots plus débordés Qu'ils n'ont jamais paru dans nos champs inondés. Les uns courent au loin répandre le carnage ; D'autres, le fer en main, gardent chaque passage : L'affreux tranchant du glaive et la pointe des dards, Prêts à donner la mort, brillent de toutes parts ; Et de gardes tremblants à peine un petit nombre Se défend au hasard, et résiste dans l'ombre». Il dit : et la fureur enflamme mes esprits ; Je m'élance à travers le feu, le sang, les cris, Partout où la vengeance, où mon aveugle rage Et d'horribles clameurs appellent mon courage. Aux clartés de la lune accourent sur mes pas Et le sage Rhipée et le vaillant Dymas, Hypanis qu'enflammait une ardente jeunesse, Epyte encor bouillant en sa mâle vieillesse, Et le jeune Corèbe enfin, qui, dans ce jour, Pour Cassandre brûlant d'un trop funeste amour, Venait briguer sa main dans les champs de la gloire, Hélas ! et comme nous refusa de la croire. Voyant le noble feu qui brille dans leur sein : «Coeurs généreux, hélas ! et généreux en vain, Vous le voyez : la flamme en tous lieux se déploie ; Comme nous asservis, les faibles dieux de Troie De leurs temples brûlants ont quitté les autels. Les dieux nous ont trahis ; et nous, faibles mortels, Nous secourons des murs qu'ils devaient mieux défendre ! Qu'importe, amis ? mourons dans nos remparts en cendre, Mourons le fer en main, voilà notre devoir ; Tout l'espoir des vaincus est un beau désespoir». Ce peu de mots à peine a redoublé leur rage ; Soudain tel que dans l'ombre, avides de ravage, Court de loups dévorants un affreux bataillon Qu'irrite de la faim le pressant aiguillon, Et dont les nourrissons, altérés de carnage, Attendent le retour au fond d'un bois sauvage ; Au centre de la ville, au plus fort des combats, Nous volons à la gloire, ou plutôt au trépas. Sur nous la nuit étend ses ailes ténébreuses, Nuit effroyable ! hélas ! de ces scènes affreuses Qui pourrait retracer les tragiques horreurs ? Quels yeux pour ce désastre auraient assez de pleurs ? Tu tombes, ô cité si longtemps florissante, De tant de nations souveraine puissante ! Les morts jonchent en foule et les profanes lieux, Et des temples sacrés le seuil religieux. Le Troyen cependant ne meurt pas sans vengeance, La fureur quelquefois ranime sa vaillance : Partout sont balancés, par une égale loi, Les succès, les revers, l'espérance et l'effroi ; Partout des pleurs, du sang, des hurlements terribles, Et la mort qui renaît sous cent formes horribles. Dans l'ombre de la nuit un célèbre guerrier, Androgée, à nos coups vient s'offrir le premier. Un corps nombreux le suit, il s'avance à leur tête ; Et nous croyant des Grecs : «Amis, qui vous arrête ? Déjà nos Compagnons, au pillage animés, Emportent d'Ilion les débris enflammés ; Et vous, de vos vaisseaux vous descendez à peine !» Il dit : de nos guerriers la réponse incertaine Aussitôt nous décèle. Instruit de son erreur, Il se tait et recule ; et, tel qu'un voyageur Qui sur un long serpent roulé dans son asile Appuie un pied pesant, soudain d'un saut agile Fuit le reptile affreux, qui, de terre élancé, S'allonge, et marche à lui fièrement courroucé : Tel ce Grec devant nous recule d'épouvante. Mais en vain il veut fuir : sur sa troupe tremblante, Les armes à la main, nous fondons en fureur ; L'ignorance des lieux, leur ténébreuse horreur, La surprise, l'effroi, tout enfin nous les livre. Corèbe triomphant, que le succès enivre : «Amis, le ciel sourit à ce premier effort, Marchons dans le sentier que nous montre le sort : Que ce triomphe heureux nous en assure d'autres. Pour les armes des Grecs dépouillons-nous des nôtres ; Avec leurs propres traits perçons nos ennemis : Dans de pressants dangers l'artifice est permis. Qu'importe qu'on triomphe ou par force ou par ruse ? Eux-mêmes ont trompé, leur fourbe est notre excuse». Il dit, donne l'exemple, et sur son bras guerrier, D'Androgée expirant charge le bouclier, Saisit de ce héros l'épée étincelante, De son casque embelli d'une aigrette flottante Pare son front superbe ; et chacun, l'imitant, Du fruit de ses exploits se revêt à l'instant. De ces armes couverts, sous un sinistre augure, Nous nous mêlons aux Grecs ; et, dans la nuit obscure, Par une heureuse erreur nous triomphons d'abord. Plus d'un guerrier d'Argos descend au sombre bord ; D'autres gagnent la mer, et, d'une course agile, Volent à leurs vaisseaux demander un asile, Ou vers l'affreux cheval courent épouvantés Et rentrent dans les flancs qui les avaient portés. Mais, hélas ! sans les dieux quel bonheur est durable ? O douleur ! de nos rois la fille vénérable, Cette vierge sacrée, et si chère à Pallas, Cassandre échevelée, et par de vils soldats Traînée indignement du fond du sanctuaire, Levait au ciel ses yeux enflammés de colère ; Ses yeux... Des fers, hélas ! chargeaient ses faibles mains. A peine il apercoit ces soldats inhumains, Une horrible fureur de Corèbe s'empare ; Il s'élance au milieu de la foule barbare. Nous volons sur ses pas ; mais nos concitoyens, Sous les armes des Grecs ignorant les Troyens, Du temple de Pallas lancent sur notre tête D'une grêle de traits l'effroyable tempête. Bientôt, pour ressaisir la fille de nos rois, Accourent en fureur tous les Grecs à la fois, Et le fougueux Ajax, et l'un et l'autre Atride, Et des Thessaliens l'escadron intrépide : Tels, quand des verts rivaux les fières légions Se disputent de l'air les vastes régions, Le rapide Zéphir, l'Autan plus prompt encore, L'Eurus, fier de monter les coursiers de l'Aurore, Ebranlent les forêts, troublent la paix des airs, Et Neptune en courroux bouleverse les mers. Ceux même qu'au milieu de la nuit ténébreuse Emporta devant nous une fuite honteuse, Reparaissent soudain brûlant de se venger, Remarquent notre accent à leur langue étranger, Et, de nos compagnons reconnaissant l'armure, De nos déguissements découvrent l'imposture. Le nombre nous accable, et, le premier, hélas ! Corèbe tombe mort aux autels de Pallas : Il tombe en défendant le jeune objet qu'il aime. Rhipée à ses côtés tombe égorgé de même, Rhipée, hélas ! si juste et si chéri des siens ! Mais le ciel le confond dans l'arrêt des Troyens. De leurs amis trompés malheureuses victimes, Hypanis et Dymas tombent aux noirs abîmes. Et toi , Panthée, et toi, ton vêtement divin Et ta longue vertu te protègent en vain ! 0 vous, cendres de Troie ! et vous, flammes funestes, Qui de mon Ilion dévorâtes les restes ! Je vous atteste ici qu'affrontant les combats, Malgré moi le destin me sauva du trépas ; Et, si le sort cruel n'eût conservé ma vie, Que j'avais mérité qu'elle me fût ravie ! Le flux impétueux de ces chocs meurtriers Avec moi de la foule emporte deux guerriers ; Iphite, de qui l'âge enchaîne la vaillance, Et Pélias qu'Ulysse a blessé de sa lance. Tout à coup par des cris dans l'ombre redoublés, Au palais de Priam nous sommes appelés. C'est là que nous trouvons le plus affreux carnage ; Là vous diriez que Mars a concentré sa rage, Et qu'auprès de ces lieux Troie entière est en paix. Le toit de la tortue assiège le palais ; On voit le long des murs les échelles dressées ; Sur les degrés sanglants les cohortes pressées, Aux fronts des chapiteaux, aux sommets des piliers, Montent, et d'une main tenant leurs boucliers, Des traits retentissants repoussent la tempête ; De l'autre, du palais ils saisissent le faîte. Les Troyens cependant veulent vendre leurs jours ; D'un dernier désespoir misérable secours ! De leurs toits démolis, de leurs tours embrasées, Ils accablent des Grecs les troupes écrasées, Roulent ces lambris d'or, ces riches ornements, De leurs antiques rois augustes monuments. Plus bas le fer en main, d'intrépides cohortes Se pressent en dedans et protègent les portes. Ma fureur se réveille en ces moments d'effroi : Je vole à leur secours, au secours de mon roi. Derrière le palais il était une issue ; Une porte, des Grecs encor inaperçue ; Et deux chemins secrets de ces grands bâtiments Réunissaient entre eux les longs compartiments. En des temps plus heureux, c'était par cette porte Qu'Andromaque souvent, sans pompe, sans escorte, Se rendait vers Priam, et plus souvent encor, Menait à ses aïeux le jeune fils d'Hector. Par là je monte au faite, où des mains languissantes Perdaient contre les Grecs des flèches impuissantes. La fureur me conseille un moyen plus affreux : Une tour, dont le front s'élevait jusqu'aux cieux, Placée au bord du comble, y semblait suspendue. De là de Troie entière on voyait l'étendue, Les pavillons des Grecs, et leurs mille vaisseaux : Au pied de cette tour ils pressaient leurs assauts. Aux endroits mal unis où le dernier étage Soutenait faiblement l'audacieux ouvrage, Par des leviers de fer attaquant ce grand corps, On l'ébranle alentour avec de longs efforts : Tout à coup on le pousse ; et cette masse horrible, Déployant à grand bruit sa ruine terrible, S'écroule, tombe, écrase en se précipitant Des bataillens entiers, remplacés à l'instant. Sans cesse l'on attaque, on repousse sans cesse ; D'un côté la Phrygie, et de l'autre la Grèce, Font voler, font pleuvoir les pierres et les traits. Devant le vestibule, aux portes du palais, Pyrrhos, le coeur brûlant d'une audace guerrière, De ses armes d'airain fait jaillir la lumière : Tel un affreux serpent, qui, nourri de poison, Sous la terre dormait dans la froide saison, Tout à coup reparaît, rayonnant de jeunesse, S'étale avec orgueil, se roule, se redresse, Darde un triple aiguillon, et de son corps vermeil Allume les couleurs aux rayons du soleil. De héros sur ses pas une foule s'avance : Ici, c'est Périphas, fier de sa taille immense ; Là, c'est Automédon, qui d'Achille autrefois Vit les coursiers fougueux obéir à sa voix ; Et de Scyros enfin la jeunesse bouillante Fait voler jusqu'aux toits la flamme étincelante. A leur tête Pyrrhus, une hache à la main, Frappe à coups redoublés sur les portes d'airain. Les gonds tremblent ; des ais la vaste épaisseur s'ouvre : Soudain jusques au fond l'oeil étonné découvre Ces longs appartements, ces lambris somptueux, De nos antiques rois séjour majestueux. On approche, on regarde, et debout sur la porte, Paraît, le fer en main, une fière cohorte, Qui d'un roi malheureux, d'un malheureux vieillard, Dans son dernier asile est le dernier rempart : Sa garde sur le seuil demeure inébranlable. Mars au fond du palais quel tableau lamentable ! Partout l'effroi, le trouble et les gémissements : Les femmes, perçant l'air d'horribles hurlements, Dans l'enceinte royale errent désespérées : L'une embrasse à genoux ses colonnes sacrées, L'autre y colle sa bouche, et ses mains, et ses yeux, Et par mille baisers leur fait de longs adieux. Au milieu des horreurs de ce jour sanguinaire, Trop digne d'achever l'ouvrage de son père, Du meurtrier d'Hector le barbare héritier, Pyrrhus vient, et déploie Achille tout entier : Il menace, il attaque ; à sa fureur extrême, Les barrières, les murs, et la garde elle-même, Tout cède. Le bélier tonne à coups redoublés. Arrachée à grand bruit de ses gonds ébranlés, Enfin la porte tombe : aussitôt on s'élance ; Un passage sanglant s'ouvre à la violence ; A travers les débris, l'ennemi furieux Poursuit rapidement son cours victorieux. Déjà jusqu'au portique il porte le carnage. Les premiers des Troyens que rencontre sa rage, Egorgés les premiers, expirent sous ses pas. Il entre, et le palais se remplit de soldats. Tel enfin triomphant de sa digue impuissante, Un fier torrent s'échappe ; et l'onde mugissante Traîne, en précipitant ses flots amoncelés, Pâtre, étable et troupeau, confusément roulés. J'ai vu Pyrrhus, j'ai vu les féroces Atrides Rassasier de sang leurs armes homicides ; Hécube échevelée errer sous ces lambris ; Le glaive moissonner les femmes de ses fils ; Et son époux, hélas ! à son moment suprême, Ensanglanter l'autel qu'il consacra lui-même. De sa postérité les rejetons naissants, Dont la foule chérie entourait ses vieux ans, De ses cinquante fils les couches nuptiales, Ces dépouilles des rois, ces pompes triomphales, Trésors, enfants, grandeurs, tout périt sous ses yeux, Et le glaive détruit ce qu'épargnent les feux... Reine ! peut-être aussi désirez-vous connaître Comment de cet état périt l'auguste maître ? Voyant les Grecs vainqueurs au sein de ses remparts, Son antique palais forcé de toutes parts, L'ennemi sous ses yeux, d'une armure impuissante Ce vieillard charge en vain son épaule tremblante, Prend un glaive, à son bras dès longtemps étranger, Et s'apprête à mourir plutôt qu'à se venger. Dans la cour du palais, de ses rameaux antiques Un laurier embrassant les autels domestiques Les couvrait de son ombre : en ces lieux révérés, Hécube et ses enfants ensemble retirés, Ainsi qu'aux sifflements des tempêtes rapides S'attroupe un faible essaim de colombes timides, Se pressaient, embrassaient les images des dieux. Dès qu'elle voit Priam vainement furieux, Par un dernier effort oubliant sa vieillesse, Saisir les dards rouillés qu'illustra sa jeunesse : «Cher époux, dit Hécube, où courez-vous ? Hélas ! Contre un destin cruel que peut ce faible bras ? Mon Hector même en vain renaîtrait de sa cendre. Approchez : de nos dieux l'autel va nous défendre, Ou sous le même fer nous expirerons tous». Par ces mots, du vieillard désarmant le courroux, La reine enfin l'entraîne et le place auprès d'elle. Tout à coup, de Pyrrhus fuyant la main cruelle, A travers mille dards, un dernier fils du roi S'échappe, et du palais dépeuplé par l'effroi Traverse tout sanglant la longue galerie. Pyrrhos le suit ; déjà, tout bouillant de furie, Il le presse, il le touche, il l'atteint de son dard : Enfin au saint autel, asile du vieillard, Son fils court éperdu, tend les bras à son père, Hélas ! et dans son sang tombe aux pieds de sa mère. A ce spectacle affreux, quoique sûr de la mort, Priam ne contient plus son douloureux transport : «Que les dieux, s'il en est qui vengent l'innocence, T'accordent, malheureux ! ta juste récompense ; Toi qui d'un sang chéri souilles mes cheveux blancs, Qui sous les yeux d'un père égorges ses enfants ! Toi, fils d'Achille ! Non, il ne fut point ton père. D'un ennemi vaincu respectant la misère, Le meurtrier d'Hector, dans son noble courroux, Ne vit pas sans pitié Priam à ses genoux, Et pour rendre au tombeau des dépouilles si chères, Il me renvoya libre au palais de mes pères. Tiens, cruel !» A ces mots, au vainqueur inhumain Il jette un faible trait qui, du solide airain, Effleurant la surface avec un vain murmure, Languissamment expire, et pend à son armure. «Eh bien, cours aux enfers conter ce que tu vois, A mes nobles aïeux va dire mes exploits ; Dis au fils de Thétis que son sang dégénère ; Mais avant meurs !» Il dit ; et d'un bras sanguinaire, Du monarque traîné par ses cheveux blanchis, Et nageant dans le sang du dernier de ses fils, Il pousse vers l'autel la vieillesse tremblante : De l'autre, saisissant l'épée étincelante, Lève le fer mortel, l'enfonce, et de son flanc Arrache avec la vie un vain reste de sang. Ainsi finit Priam, ainsi la destinée Marqua par cent malheurs sa mort infortunée. Il périt en voyant de ses derniers regards Brûler son Ilion et crouler ses remparts. Et ce grand potentat, dont les mains souveraines De tant de nations avaient tenu les rênes, Que l'Asie à genoux entourait autrefois De l'amour des sujets et du respect des rois, De lui-même aujourd'hui reste méconnaissable, Hélas ! et dans la foule étendu sur le sable, N'est plus dans cet amas des lambeaux d'Ilion, Qu'un cadavre sans tombe, et qu'un débris sans nom. Alors, je l'avoûrai, dans mon âme tremblante, Pour la première fois je sentis l'épouvante. Ce monarque, au milieu de ses fils moissonnés, Terminant sous le fer ses jours infortunés, D'un père, comme lui déjà glacé par l'âge, Tout à coup réveilla l'attendrissante image ; De mon épouse en pleurs, de mon malheureux fils, Mon amour consterné croit entendre les cris, Je cherche autour de moi si quelque ami me reste : Tous ont péri... Poussés d'un désespoir funeste, Tous de nos toits brûlants se sont précipités. Je restais seul... Des feux les lugubres clartés Guidaient mes pas tremblants et ma vue incertaine, Lorsqu'aux pieds de Vesta je vois l'affreuse Hélène, De ses Grecs irrités redoutant le courroux, La haine des Troyens, la fureur d'un époux. Cette vile beauté, pour qui la jalousie Arma la Grèce et Troie, et l'Europe et l'Asie, Se cachait, et, tremblante à l'ombre des autels, Fuyait aux pieds des dieux la fureur des mortels. Son odieux aspect réveille ma furie ; Je brûle par sa mort de venger ma patrie. Quoi ! le sang regorgea sur ces bords malheureux, Priam meurt sous le fer, Ilion dans les feux ; Et fière de nos maux, la détestable Hélène, Dans les remparts d'Argos rentrant en souveraine, Ira, foulant des fleurs sous ses pas triomphants, Retrouver son palais, ses aïeux, ses enfants ! Et d'esclaves troyens en pompe environnée, Des trésors d'Ilion marchera couronnée ! Non ; et quoique ma gloire en rougisse tout bas, Quoiqu'un si lâche exploit déshonore mon bras, Du moins de ce fléau j'aurai purgé la terre ; Son sang paîra le sang qu'a coûté cette guerre, Satisfera ma rage, et celle des Troyens, Et les mânes plaintifs de mes concitoyens. Ainsi, je m'emportais, lorsque dans la nuit sombre Ma mère dissipant la noire horreur de l'ombre, Jeune, brillante, enfin telle que dans les cieux Des immortels charmés elle éblouit les yeux, Me retient et me dit de sa bouche de rose : «Mon fils, de ces fureurs, eh ! quelle est donc la cause ? Est-il temps d'écouter un aveugle courroux ? Qu'as-tu fait des objets de nos soins les plus doux ? Qu'as-tu fait de ton père appesanti par l'âge, D'une épouse, d'un fils, entourés de carnage, Entourés d'ennemis, et qui, sans mon secours, Par la flamme ou le fer auraient fini leurs jours ? Non, non, ce ne sont point ces objets de ta haine, Non , ce n'est point Pâris , ni l'odieuse Hélène, C'est le courroux des dieux qui renverse nos murs. Viens ; je vais dissiper les nuages obcurs Dont sur tes yeux mortels la vapeur répandue Cache ce grand spectacle à ta débile vue. Ecoute seulement ; et, docile à ma voix, D'une mère qui t'aime exécute les lois. Vois-tu ces longs débris, ces pierres dispersées, De ces brûlantes tours les masses renversées, Cette poudre, ces feux ondoyants dans les airs ? Là, le trident en main, le puissant dieu des mers, De la terre à grands coups entr'ouvrant les entrailles, A leur base profonde arrache nos murailles, Et dans ses fondements déracine Ilion. Ici, tonne en fureur l'implacable Junon : Debout, le fer en main, la vois-tu sous ces portes Appeler ses soldats ? Vois-tu de ces cohortes L'Hellespont à grands flots lui vomir les secours ? Sur un nuage ardent, au sommet de ces tours, Regarde, c'est Pallas, dont la main homicide Agite dans les airs l'étincelante égide. Jupiter même aux Grecs souffle un feu belliqueux, Excite les mortels, et soulève les dieux. Fuis ; calme un vain courroux : fuis, c'en est fait. Ta mère Va protéger tes pas et te rendre à ton père». Elle dit, et dans l'ombre échappe à mes regards. Alors le voile tombe ; alors, de toutes parts, Je vois des dieux vengeurs la figure effrayante ; J'entends tonner les coups de leur main foudroyante ; Tout tombe, et je crois voir, de son faîte orgueilleux, Ilion tout entier s'écroule dans les feux. Ainsi contre un vieux pin, qui du haut des montagnes Dominait fièrement sur les humbles campagnes, Lorsque des bûcherons réunissant leurs bras De son tronc ébranlé font voler les éclats, L'arbre altier, balançant sa tête chancelante, Menace au loin les monts de sa chute pesante ; Attaqué, mutilé, déchiré lentement, Enfin, dans un dernier et long gémissement, Il épuise sa vie, il tombe, et les collines Retentissent du poids de ses vastes ruines : Ainsi croule Ilion. Je m'éloigne, et Cypris Défend au glaive, au feu, d'attenter à son fils : Le fer respectueux entend sa voix puissante ; Devant elle s'enfuit la flamme obéissante. J'arrive enfin ! j'arrive au palais paternel ; Je vole vers mon père : ô désespoir cruel ! Mon père, qu'avant tout doit sauver ma tendresse, Quand je veux au danger dérober sa vieillesse, Refuse de survivre à nos communs malheurs Et d'aller dans l'exil prolonger ses douleurs. «Vous tous, qui conservez l'ardeur du premier âge, Dont le sang, jeune encore, enflamme le courage, Mes chers enfants, fuyez : pour moi, si le destin De ma vie à ce jour n'eût pas marqué la fin, Il eût de mes aïeux conservé la demeure : La perte d'Ilion ordonne que je meure ; C'est assez d'avoir pu lui survivre une fois. Vous à qui votre sort impose d'autres lois, Mes enfants, saluez ces misérables restes. Je saurai de ma main trancher ces jours funestes ; Ou l'ennemi lui-même, une fois plus humain, Daignera par pitié terminer mon destin. Qu'importe, après ma mort, où l'on jette ma cendre ? Aux enfers dès longtemps mon ombre dut descendre ; Depuis longtemps je meurs, et mes jours odieux Sont à charge à la terre, et maudits par les dieux, Depuis que Jupiter, qui dut me mettre en poudre, M'a flétri de ses feux, et frappé de sa foudre». Ainsi dans son refus il demeure obstiné ; Vainement de nos pleurs il est environné ; Vainement mon épouse, et mon fils, et moi-même, Le conjurons, pour lui, pour ses enfants qu'il aime, De ne pas achever de déchirer nos coeurs, Et de n'aggraver pas le poids de nos malheurs : Il demeure inflexible. Alors, dans ma furie, Je me voue à la mort... Que m'importait la vie ? Quel espoir me restait dans ces moments d'effroi ? «Mon père, m'écriai-je, ah ! que veux-tu de moi ? Moi fuir ! moi te quitter ! o pensée exécrable ! L'as-tu pu commander ce crime abominable ? Si d'un peuple proscrit rien ne doit échapper, Si, pour que le destin n'ait plus rien à frapper, Tu veux joindre les tiens aux ruines de Troie, Attends, voici Pyrrhus qui vient chercher sa proie ; Pyrrhus qui fait tomber, sous le glaive cruel, Le fils aux yeux du père, et le père à l'autel : Du meurtre de nos rois encore dégouttante Bientôt de notre sang sa main sera fumante. 0 ma mère ! ô Vénus ! quoi ! ton cruel secours De la flamme et du fer n'a donc sauvé mes jours Que pour voir, ô douleur ! ô désespoir extrême ! Dans son dernier abri périr tout ce que j'aime ; Et mon fils, et ma femme, et mon père, grands dieux ! Dans le sang l'un de l'autre immolés à mes yeux ! Eh bien, dédaignez donc mes prières, mes larmes ; Je pars : la mort pour moi n'eut jamais tant de charmes ! Rendez-moi l'ennemi, rendez-moi les combats : Tous les Grecs aujourd'hui ne nous survivront pas». A ces mots je saisis sans espoir de défense, D'un bras mon bouclier et de l'autre ma lance. Je sortais en fureur de ce séjour de deuil, Quand mon épouse en pleurs m'arrête sur le seuil, Embrasse mes genoux, éperdue et tremblante, Me présente mon fils, et d'une voix touchante : «Cher et cruel époux ! si tu cours aux trépas, Me dit-elle, à la mort traîne-nous sur tes pas, Si ton dernier effort peut encore être utile, Ah ! commence du moins par sauver cet asile. Que deviendront un père, un enfant précieux, Et ton épouse, hélas ! jadis chère à tes yeux ?» Ainsi Créuse en pleurs, exhalant ses alarmes, Remplit l'air de ses cris, me baigne de ses larmes, Lorsqu'un soudain prodige épouvante nos coeurs : Aux yeux et dans les bras de ses parents en pleurs, Sur la tête d'Ascagne une flamme rayonne, S'abaisse sur son front en brillantecouronne Et d'un léger éclair l'effleurant mollement, Autour de ses cheveux se joue innocemment. L'alarme se répand ; et des eaux abondantes Descendent à grands flots sur ses tresses ardentes. On secoue à l'envi ses cheveux allumés, Lorsque, levant ses yeux par l'espoir animés, Tendant au ciel ses mains : «Jupiter ! dit mon père, Si les pleurs quelquefois désarment ta colère, Lis dans nos coeurs, hélas ! et s'ils sont vertueux, Confirme, par pitié, ces présages heureux !» Vers la gauche, à ces mots, éclate le tonnerre. Et, des voûtes des cieux s'élançant vers la terre, Un astre, dans la nuit traînant de longs éclairs, Semble sur le palais tomber du haut des airs : De là ce feu divin, pour nous guider, sans doute, Vers la forêt d'Ida suit sa brillante route, Prolonge dans les airs ses sillons radieux, Jette une odeur de soufre, et se perd à nos yeux. Mon père, à cet aspect, se lève, et plein de joie, Invoque et Jupiter et l'astre qu'il envoie. «Dieux paternels ! dit-il, c'en est fait, je me rends ; Protégez ma famille, et sauvez mes enfants ! J'accepte avec transport ce présage céleste. Dieux puissants ! d'Ilion vous sauverez le reste. Viens, mon fils ; je te suis». Il dit ; et de plus près Les flammes cependant menacent le palais Et d'un cours plus rapide avançant vers leur proie, En tourbillons fougueux leur fureur se déploie. «Eh bien, mon père, au nom de mon amour pour vous, Laissez-moi vous porter ; ce poids me sera doux : Venez, qu'un même sort tous les deux nous rassemble ; Venez, nous périrons, ou nous vivrons ensemble ; Qu'Iule m'accompagne ; et qu'observant mes pas, Mon épouse me suive et ne me quitte pas. Et vous, qu'un noble zèle attache à votre maître, Ecoutez : hors des murs vos yeux verront paraître Un coteau d'où s'élève un temple où les mortels De Cérès autrefois encensaient les autels ; Non loin est un cyprès respecté par les âges, Et qui de nos airain recevait les hommages ; Là, nous nous rendrons tous par différents chemins. Vous, mon père, prenez nos dieux, nos vases saints ; Je ne puis y toucher avant qu'une onde pure Du sang dont je suis teint n'ait lavé la souillure». A ces mots, d'un lion j'étends sur moi la peau, Je me courbe, et reçois mon précieux fardeau ; Mon fils saisit ma main, et précédant sa mère, Suit à pas inégaux la marche de son père. Des lieux les plus obscurs nous traversons l'horreur ; Et moi, qui tant de fois avais vu sans terreur Et les bataillons grecs, et le glaive homicide, Une ombre m'épouvante, un souffle m'intimide ; Je n'ose respirer, je tremble au moindre bruit, Et pour ce que je porte, et pour ce qui me suit. Enfin nous échappons de cette ville en cendre. Nous nous croyions sauvés, lorsque je crois entendre D'un bataillon nombreux les pas précipités ; Et dans l'ombre jetant ses yeux épouvantés : «Fuis, cours, fuis ! je les vois, je vois briller leurs armes ! Dit mon père. A ces mots, qui doublent mes alarmes, Je ne sais quel délire égara mes esprits ; Mais tandis qu'éperdu, tremblant d'être surpris, Aux lieux les moins frayés je confiais ma fuite, Ma chère épouse, hélas ! que je crois à ma suite... Sort cruel ! est-ce toi qui nous en séparas ? Le chemin, trop pénible, arrêta-t-il ses pas ? Ou dans ces noirs sentiers s'est-elle enfin perdue ? Je ne sais ; mais le ciel ne me l'a point rendue ; Et je ne m'aperçus de ce fatal revers Que lorsque, parvenu sur ces coteaux déserts, Sous l'antique cyprès j'eus déposé mon père. Je cherche mon épouse, et mon fils une mère : Seule elle était absente. En ces moments affreux, Qui n'implorai-je point des hommes et des dieux ? Non, Ilion en feu, non, cette nuit terrible, Pour ce coeur déchiré n'eut rien de plus horrible. Aussitôt, de mon fils, d'Anchise,de mes dieux, Je laisse à mes amis le dépôt précieux ; De là je cours à Troie, et couvert de mes armes, Revole dans ses murs affronter les alarmes, Braver, percer encor les nombreux bataillons, Et des feux dévorants franchir les tourbillons. Je retourne d'abord vers la voûte secrète Dont le passage obscur seconda ma retraite ; Je reviens sur mes pas, et d'un oeil curieux Mes avides regards interrogent ces lieux. Partout règne le deuil, partout l'ombre effrayante, Et le silence même ajoute à l'épouvante : Je cherche en vain. Grands dieux ! si le sort moins cruel, Si le ciel l'eût conduite au palais paternel ! J'y cours : nos ennemis s'en étaient rendus maîtres ; La flamme dévorait les toits de mes ancêres, Et de l'embrasement les torrents furieux De leur comble enflammé s'élançaient vers les cieux. Au palais de Priam un faible espoir m'appelle ; De là mes pas pressés gagnent la citadelle : Là sous un long portique, asile de Junon, Déjà le vieux Phénix, et l'horreur d'Ilion, Ulysse, des vainqueurs gardent la riche proie ; Là sont accumulés tous les trésors de Troie, Et les vases d'or pur, et les tables des dieux, Et des pontifes saints les vêtements pompeux. Autour de cet amas de dépouilles captives Se pressent les enfants et les mères plaintives ; J'y cherche mon épouse ; et même, à haute voix, Dans l'ombre de la nuit je l'appelle cent fois, Et, parmi les débris de Troie encor ruinante, Dis et redis le nom de ma Créuse absente. Tandis que, plein d'amour, d'horreur et de pitié, Je vole sur les pas de ma chère moitié, Un spectre s'offre à moi : quelle surprise extrême ! C'était elle, c'était ma Créuse elle-même, Plus grande que jamais ne la virent mes yeux. A l'aspect du fantôme envoyé par les dieux, Je frémis, ma voix meurt, et mes cheveux se dressent ; Mais l'ombre calme ainsi les douleurs qui m'oppressent : «Pourquoi t'abandonner à de si vains regrets ? Reconnais à mon sort les célestes décrets. C'en est fait, du destin la volonté jalouse Ne t'a point pour compagne accordé ton épouse. Sur une vaste mer un long exil t'attend ; Enfin tu parviendras aux rives d'Occident, Dans la riche Hespérie, où de ses belles ondes Le Tibre baigne en paix des campagnes fécondes. Là, possesseur heureux de la fille des rois, Un empire puissant fleurira sous tes lois. Cesse de t'alarmer pour celle que tu pleures ; Crois-moi : de nos vainqueurs les superbes demeures Ne verront point servir le sang de Darnadus, L'épouse d'un héros, et la bru de Vénus ; Non : la mère des dieux me retient auprès d'elle. Adieu donc ; dans mon fils demeure-moi fidèle : Si sa mère t'aima, qu'il te soit toujours cher». Elle dit, et soudain s'évanouit dans l'air ; Elle fuit, et malgré mes soupirs et mes larmes, D'un entretien si doux elle interrompt les charmes. Trois fois j'étends les bras, et comme une vapeur, Trois fois a disparu le fantôme trompeur. Le jour naît : je retourne à ma troupe fidèle, Qu'avait encor grossie une foule nouvelle, Femmes, enfants, vieillards, restes infortunés ; Chargés de leurs débris, à l'exil condamnés, Aux plus lointains climats, sur les plaines de l'onde, Prêts à suivre en tous lieux ma course vagabonde. Déjà l'Ida s'éclaire, et de l'astre du jour L'étoile du matin annonce le retour ; Les Grecs de toutes parts ont investi les portes. «C'en est fait, m'écriai-je : ô destin ! tu l'emportes». Je pars, reprends mon père, et guidé par les dieux, Transporte sur l'Ida ce fardeau précieux. Livre III Quand Troie eut succombé, quand le fer et les feux Eurent détruit ces murs, noble ouvrage des dieux, Et que, de ses grandeurs étonné de descendre, Le superbe Ilion fut caché sous la cendre, Innocents et proscrits, pour fixer nos destins, Il nous fallut chercher des rivages lointains. Soumis aux lois du sort, aux oracles fidèle, Sous les hauteurs d'Antandre et du mont de Cybèle, J'équipe des vaisseaux, incertain sur quel bord Vont nous guider les dieux, va nous jeter le sort. L'été s'ouvrait à peine, à l'orageux Neptune Mon père me pressait de livrer ma fortune. D'un peuple infortuné j'assemble les débris ; Les yeux en pleurs, je pars ; je fuis ces bords chéris Ces antiques remparts dont Vulcain fit sa proie, Et les toits paternels, et les champs où fut Troie ; Et sur l'onde exilé, j'emmène en d'autres lieux, Et mon père, et mon fils, et mon peuple, et mes dieux. Bien loin de ma patrie est une vaste terre, Que consacra Licurgue au grand dieu de la guerre : Dans des temps plus heureux, les dieux hospitaliers Unissaient les Troyens à ces peuples guerriers. Hélas ! j'y fus suivi par mon destin funeste ! Des malheureux Troyens j'y rassemble le reste : Sur la rive des mers, un nouvel Ilion, Elevé par mes mains, avait reçu mon nom. A la belle Vénus, aux dieux dont les auspices Sont aux nobles projets funestes ou propices, J'offre mon humble hommage, et le sacré couteau Immole à Jupiter un superbe taureau. J'apercois une tombe, où de leur chevelure Le cornouiller, le myrte étalent la verdure : Mes mains les destinaient aux autels de mes dieux, Lorsqu'un soudain prodige est offert à mes yeux. Du premier arbrisseau que mon effort détache Un suc affreux jaillit sous la main qui l'arrache, Et rougit, en tombant, le sol ensanglanté. Un froid soudain saisit mon coeur épouvanté ; Je tressaille d'horreur ; mais ma main téméraire De ce prodige affreux veut sonder le mystère : Je tente d'arracher un second arbrisseau, Un nouveau sang jaillit d'un arbuste nouveau. Tremblant, j'offre mes voeux aux nymphes des bocages, Au fier dieu des combats ; et mes pieux hommages Sollicitent des dieux un présage plus doux ; Et déjà, sur la tombe appuyant mes genoux, Luttant contre la terre, et redoublant de force, D'un troisième arbrisseau ma main pressait l'écorce, Quand du fond du tombeau (j'en tremble encor d'effroi) Une voix lamentable arrive jusqu'à moi : «Fils d'Anchise, pourquoi, souillant des mains si pures, Viens-tu troubler mon ombre, et rouvrir mes blessures ? Hélas ! respecte au moins l'asile du trépas : D'un insensible bois ce sang ne coule pas. Cette contrée a vu terminer ma misère ; Mais celle où tu naquis ne m'est point étrangère : Epargne donc ma cendre, ô généreux Troyen ! Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mien. Ah! fuis ces lieux cruels, fuis cette terre avare : J'y péris immolé par un tyran barbare. Polydore est mon nom ; ces arbustes sanglants Furent autant de traits qui percèrent mes flancs. La terre me reçut ; et, dans mon sein plongée, Leur moisson homicide en arbres s'est changée». A ces mots, sa voix meurt, mes sens sont oppressés, Et mes cheveux d'horreur sur mon front sont dressés. Le malheureux Priam, dans ses tendres alarmes, Pour ce malheureux fils craignant le sort des armes, L'avait au roi de Thrace, infidèle allié, Avec de grands trésors en secret envoyé Pour conserver ses jours et former sa jeunesse. Le lâche, tant qu'Hector humilia la Grèce, Respecta cet enfant, ses malheurs et son nom ; Mais, dès que le Destin servit Agamemnon, L'intérêt dans son coeur faisant taire la gloire, Oublia l'amitié pour suivre la victoire. Le cruel (que ne peut l'ardente soif de l'or !) Egorge Polydore, et saisit son trésor, Et la terre cacha sa victime sanglante. A peine j'eus calmé ma première épouvante, Sur ces signes affreux du céleste courroux Je consulte les dieux, et mon père avant tous. Tous veulent fuir ces lieux et ce bord sacrilège, Où l'hospitalité n'a plus de privilège. Mais Polydore attend les suprêmes honneurs : On relève sa tombe, on l'arrose de pleurs ; Les autels sont parés de festons funéraires ; Le cyprès joint son deuil au deuil de ces mystères ; Des femmes d'Ilion les cheveux sont épars ; Le lait, le sang sacré coulent de toutes parts ; Nous renfermons son âme en son asile sombre, Et d'un dernier adieu nous saluons son ombre. Dès qu'on put se fier à l'humide élément, Sitôt que de l'Auster l'heureux frémissement Promit à notre course une mer sans naufrage, Nos vaisseaux reposés s'élancent du rivage : On part, on vole au gré d'un vent rapide et doux ; Et la ville et le port sont déjà loin de nous. Une île est dans les mers qu'un golfe étroit sépare Des hauteurs de Mycose et de rocs de Gyare, Délices de Thétis, chère au dieu du trident : Longtemps elle flotta sur l'abîme grondant. Enfin du dieu du jour la main reconnaissante Fixa de son berceau la destinée errante ; Et l'heureuse Délos, dans un profond repos, Délia le caprice et des vents et des flots. Là nos vaisseaux lassés trouvent un sûr asile : Nous entrons ; d'Apollon nous saluons la ville. Anius vient à nous, le front ceint à la fois Du laurier prophétique et du bandeau des rois. Il voit, il reconnaît, il embrasse mon père, Tend à son vieil ami sa main hospitalière, Et, resserrant les noeuds d'une antique union, Reçoit dans son palais les restes d'Ilion. Je visite du dieu le temple tutélaire, Et je m'écrie : «O toi ! que dans Thymbre on révère, A ce malheureux peuple, errant, persécuté, Donne un asile sûr, une postérité ! Où faut-il transporter nous ! nos dieux et Pergame ? Viens, parle, éclaire-nous, et descends dans notre âme !» Je dis : et tout à coup je sens de l'Immortel S'agiter le laurier, et le temple, et l'autel. Le mont tremble ; chacun vers la terre s'incline, Et ces mots sont sortis de l'enceinte divine : «Troyens ! c'est au berceau de vos premiers parents Que je promets un terme à vos destins errants. Allez, et recherchez la terre paternelle ; Là naîtra de vainqueurs une race éternelle ; Là régneront Enée et ses derniers neveux, Et les fils de ses fils, et ceux qui naîtront d'eux...» Ainsi parle Apollon ; on tressaille, on s'écrie : «Quels sont ces bords ? quelle est cette antique patrie Où le sort nous appelle, où le ciel pour toujours De nos longues erreurs doit terminer le cours ?» Alors des anciens temps, gravés dans sa mémoire, Mon père, à nos regards, développant l'histoire : «O Troyens ! nous dit-il, par des signes certains Connaissez notre espoir, connaissez nos destins. Une île est au milieu des ondes écumeuses, Fière d'un sol fécond, de cent villes fameuses, Berceau de nos aïeux et du grand Jupiter. C'est de l'Ida crétois que notre aïeul Teucer, De Rhétée abordant l'antique promontoire, Y fixa ses sujets, son empire et sa gloire : Ilion n'était pas, et des tribus sans noms De l'Ida phrygien habitaient les vallons. C'est de là que nous vint le culte de Cybèle, Par qui le soc apprit à vaincre un sol rebelle ; De ses honneurs divins le mystère secret, Que jamais ne dévoile un témoin indiscret ; Et de l'airain sacré la bruyante allégresse, Et ces lions soumis qui traînent la déesse ; Enfin du mont Ida le bois religieux. Là nous attend le sort ; là nous guident les dieux. Mais apaisons d'abord les puissances de l'onde ; Et si le vent nous sert, si le ciel nous seconde, Trois jours nous porteront sur ces bords désirés». Ainsi parla mon père ; et deux taureaux sacrés Sont aux dieux protecteurs offerts en sacrifice : L'un rend à nos destins le dieu des mers propice, Et l'autre d'Apollon implore les faveurs ; Ensuite deux brebis de diverses couleurs Sont offertes aux dieux de l'orageux empire, La noire aux Vents fougueux, la blanche au doux Zéphire. Le bruit court qu'un grand roi, notre ennemi cruel, Idoménée, a fui le trône paternel ; Qu'abandonnés des Grecs, les rivages de Crète Promettent aux Troyens une douce retraite. Nous partons : nous voyons la riche Oléaros, Naxos chère à Bacchus, et la blanche Paros, Donyse aux verts bosquets, tant d'îles renommées, Qui, sur les vastes mers, en cercle sont semées. Tout à coup un cri part : «Voilà, voilà ces lieux, Espoir de nos enfants, séjour de nos aïeux». Le vent s'élève en poupe ; on s'élance, on arrive, Et de la Crète enfin nous atteignons la rive. J'y fonde une cité ; je l'appelle Ilion : L'heureuse colonie applaudit à son nom. Je l'invite à chérir sa demeure nouvelle, A bâtir de ses mains sa haute citadelle. La mer rend les vaisseaux à ces tranquilles bords ; L'hymen promet ses fruits, la terre ses trésors. Je donne à tous des lois, des champs, des domiciles ; Mais notre sort nous suit dans ces nouveaux asiles : Un air contagieux, exhalant son poison, Charge de ses vapeurs la brûlante saison ; L'eau tarit, l'herbe meurt, et la stérile année Voit sur son front noirci sa guirlande fanée. Chaque jour a son deuil ; l'animal expirant Perd la douce lumière, ou traîne un corps mourant : Plus d'épis pourl'été, plus de fruits pour l'automne, Et sur ces bords affreux la mort seule moissonne. Mon père ordonne alors de repasser les flots, D'aller interroger les trépieds de Délos, D'apprendre dans quels lieux doivent finir nos peines, Nos travaux renaissants, nos courses incertaines. La nuit couvrait le ciel ; tout dormait, quand mes dieux, Ravis dans Troie en cendre à la fureur des feux, Aux rayons de Phébé, qui brillait toute entière, M'apparaissent en songe, éclatants de lumière, Consolent mes chagrins, et m'adressent ces mots : «Epargne-toi le soin de repasser les flots, Apollon nous envoie ; et, ce qu'eût fait entendre L'oracle de Délos, nous pouvons te l'apprendre. C'est nous qui, compagnons de périls, de travaux, Suivîmes ton exil, partageâmes tes maux ; C'est nous qui, terminant ta course vagabonde, A ta race immortelle asservirons le monde. Ose donc mériter ta future splendeur : La Crète ne doit point renfermer ta grandeur. Il est des bords fameux que l'on nomme Hespérie, Qu'autrefois ont peuplés des enfans d'Oenotrie, Riche et puissant empire. Italus, nous dit-on, Augmenta sa splendeur, et lui donna son nom. Là du grand Dardanus la race a pris naissance : Où fut votre berceau sera votre puissance, Cours détromper Anchise, et guide les Troyens Des rivages de Crète aux bords Ausoniens». Ainsi parlaient mes dieux : ce n'était point d'un songe L'illusion nocturne et le grossier mensonge ; C'étaient leurs saints bandeaux, leurs regards, leurs accents : Et tous mes sens émus me les montraient présents. Tremblant, je me relève ; et, d'une ardeur pieuse, Je lève au ciel ma voix, ma main religieuse ; Aux dieux hospitaliers je rends un juste honneur, Et je cours à mon père annoncer mon bonheur. Egaré, mais soumis à cette voix divine, A sa double famille, à sa double origine, Il impute l'erreur de l'oracle douteux Qui lui fit méconnaître et confondre ces lieux. «0 mon fils, que poursuit l'affreux destin de Troie ! Cassandre, et mon esprit s'en souvient avec joie, Cassandre, me dit-il , par des avis certains, M'a cent fois de ma race annoncé les destins, Et les champs d'Italos, et les bords d'Hespérie ; Mais qui pouvait si loin attendre une patrie ! Et qui croyait Cassandre en ces temps malheureux ! Cédons aux lois du sort, obéissons aux dieux». Il dit : on applaudit, on dépose au rivage Tous ceux que retenait ou leur sexe ou leur âge. Le vent gonfle la voile ; et sur les vastes eaux, Nous cherchons des périls et des climats nouveaux. Le bord fuit ; devant nous s'étend la mer profonde ; Partout les cieux, partout les noirs gouffres de l'onde. Tout à coup la tempête, apportant la terreur, Sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur ; Le vent tonne en courroux sur les mers qu'il tourmente, Le flot monte et retombe en montagne écumante ; L'oeil ne distingue plus ni le jour, ni la nuit ; Le pilote éperdu, que la frayeur conduit, Abandonne au hasard sa course vagabonde. Le ciel mugit sur nous ; sous nos pieds la mer gronde ; Sur nous la foudre éclate ; et, d'un ciel ténébreux, Mille horribles éclairs sont les astres affreux. Le jour est sans soleil, et la nuit sans étoiles ; L'onde brise la rame, et le vent rompt les voiles ; Et la troisième aurore a revu nos vaisseaux Abandonnés, sans guide, à la merci des eaux. Enfin, le jour suivant, le noir horizon s'ouvre, Des monts dans le lointain le sommet se découvre, Et leur vapeur s'élève en tourbillons fumeux. Alors nous nous courbons sur les flots écumeux, Et la voile baissée a fait place à la rame : Le jour renaît aux cieux, l'espérance en notre âme. Et de leurs bras nerveux nos ardents matelots Font écumer la mer et bouillonner les flots. Les Strophades (la Grèce ainsi nomma ces îles) Au sortir de la mer nous offrent leurs asiles, Et, de loin dominant les flots ioniens, Sur leurs tranquilles bords appellent les Troyens. Vain espoir ! Céléno, la reine des harpies, Infecta ces beaux lieux de ses troupes impies : Depuis que Calaïs à leur brutale faim Du malheureux Phinée arracha le festin, La terre ne vit pas de fléaux plus terribles, L'enfer ne vomit pas de monstres plus horribles. Sous les traits d'une vierge, un instinct dévorant De leur rapace essaim conduit le vol errant ; Une éternelle faim creuse leurs traits livides, Et, toujours s'emplissant, leurs flancs sont toujours vides. Nous abordons : soudain, sur le rivage épars, Des troupeaux sans bergers s'offrent à nos regards. Sur eux, le fer en main, nous fondons avec joie, Et nos dieux sont admis à cette riche proie. Une table dressée au bord courbé des mers Se couvre de ces mets par le hasard offerts : Soudain d'un vol bruyant, autour de notre table, Leur troupe secouant son aile redoutable, S'empare de nos mets dans sa vorace ardeur, Souille tout, remplit tout de son infecte odeur, Et mêle un cri sinistre à son toucher immonde. Plus loin, et sous l'abri d'une roche profonde, De la voûte des bois partout environnés, Déjà nous reprenions nos mets abandonnés, Déjà le feu brûlait sur l'autel de nos lares : Alors l'avide essaim de ces oiseaux barbares, Aux mains, aux pieds crochus, de ses réduits secrets Sort, s'élance à grand bruit, se nourrit de nos mets, Et d'excréments impurs empoisonne le reste. «C'en est trop : écartons cette horde funeste, M'écriai-je aussitôt. Aux armes, compagnons ! Courons ! délivrons-nous de ces monstres gloutons !» Il dit, on obéit : nos armes détachées Sous des gazons épais avec soin sont cachées. Dès qu'il entend de loin fondre l'essaim fatal, Du haut d'un roc Misène a donné le signal. Un combat tout nouveau de tous côtés s'engage, Sur les monstres ailés nous fondons avec rage. Mais leur plume défend ces oiseaux de la mer : Leur troupe, impénétrable aux atteintes du fer, Part, et laisse, en fuyant dans sa retraite obscure, Les mets demi-rongés, et son odeur impure. Céléno reste seule, et ses cris menaçants Font du haut d'un rocher entendre ces accents : «Quoi ! vils usurpateurs de notre ancienne terre ! Quoi ! pour un vil butin vous nous livrez la guerre ! Apprenez donc de moi, fils de Laomédon, Ce qu'apprit Jupiter au divin Apollon, Ce qu'Apollon m'apprit, ce que je vous déclare, Moi, la terrible soeur des filles du Tartare : Oui, du vieux Latium vous atteindrez les ports ; Mais vous ne pourrez pas vous fixer sur ses bords, Que, pressés par la faim, dans votre rage extrême, Vous n'ayez dévoré jusqu'à vos tables même». Elle dit ; et soudain, d'un vol précipité, De l'épaisse forêt cherche l'obscurité. Alors tout notre sang se glace dans nos veines ; Alors nous abjurons nos espérances vaines. Pour apaiser ce peuple, aux glaives impuissants, Nous faisons succéder les prières, l'encens, Soit qu'on adore en lui les déités des ondes, Soit qu'il n'offre à nos yeux que des oiseaux immondes. Anchise lève aux cieux ses vénérables mains : «Dieux ! ô dieux ! écartez ces fléaux inhumains ! Venez à moi, dit-il, déités que j'encense ! Secourez le malheur, secourez l'innocence !» Il dit : au même instant de leurs câbles tendus Les vaisseaux affranchis à la mer sont rendus. Ils partent : l'aquilon gonfle, en sifflant, leurs voiles ; Au gré du souffle heureux qui frémit dans leurs toiles Ils fendent de la mer les bruyants tourbillons, Et la proue en fuyant laisse au loin ses sillons. Déjà de ses grands bois Zacynthe environnée, Et l'âpre Néritos de ses rocs couronnée, Dulichium, Samos, s'élèvent sur les flots : Ithaque enfin paraît. Soudain nos matelots Ont redoublé d'ardeur ; et, grâce au vent propice, Nous fuyons le berceau de l'exécrable Ulysse. De Leucate bientôt les sommets nuageux, Et du port d'Apollon les écueils orageux, Chers malgré leurs dangers, de loin nous apparaissent. Ce dieu nous rend la joie, et nos forces renaissent. De son humble cité les ports nous sont ouverts ; L'ancre se précipite et plonge au fond des mers ; De nos vaisseaux oisifs la course est suspendue : Tout bénit d'Actium la terre inattendue. On dresse des autels ; on offre au roi des dieux Des expiations, de l'encens et des voeux ; On s'applaudit d'avoir, comme une terre amie, Franchi de nos vainqueurs la contrée ennemie. Enfin de nos lutteurs l'essaim est assemblé ; Sur leurs corps demi-nus des flots d'huile ont coulé : A ces jeux paternels nous volons avec joie, Et notre coeur palpite au souvenir de Troie. Le grand astre des cieux recommençait son tour, Et déjà sur les mers Borée est de retour. Un bouclier d'Abas, devenu ma conquête, Du temple par mes mains a décoré le faîte ; Et je grave au-dessous du monument guerrier : Enée aux Grecs vainqueurs ravit ce bouclier. Le signal est donné ; nous quittons ces rivages ; Les rocs phéaciens ont fui dans les nuages. De l'Epire déjà nous côtoyons les bords ; La ville de Chaon nous reçoit dans ses ports ; Et, de loin dominant sur la plaine profonde, Buthrote a réparé les fatigues de l'onde. Là d'incroyables bruits, jusqu'à nous parvenus, Etonnent notre oreille : on nous dit qu'Hélénus, Enfant du dernier roi de la triste Pergame, Possède de Pyrrhos et le sceptre et la femme ; Qu'il commande à des Grecs, et qu'un dernier lien Met la veuve d'Hector dans les bras d'un Troyen. Un désir curieux de mon âme s'empare ; Je brille d'admirer un destin si bizarre, De voir, d'entretenir le successeur d'Hector. Ce jour même, sa veuve, inconsolable encor, Hors des murs, dans un bois qui d'un épais ombrage D'un nouveau Simoïs ornait le doux rivage, Figurant en gazon un triste et vain cercueil, Offrait à son époux le tribut de son deuil. Pour charmer ses regrets, loin des regards profanes, A ce lugubre asile elle invitait ses mânes, L'appelait auprès d'elle ; et, chers à ses douleurs, Deux autels partageaient le tribut de ses pleurs, L'un pour Astyanax, et l'autre pour son père : Là pleurait tour à tour et l'épouse et la mère. Je marche vers ces lieux ; mais son oeil de plus près A peine eut reconnu mon visage, mes traits, Distingué mes habits et mes armes troyennes, Elle tombe : son sang s'est glacé dans ses veines. Elle reste longtemps sans force et sans couleur ; Mais enfin, rappelant un reste de chaleur : «Est-ce vous, me dit-elle, ou bien une vaine ombre ? Ah ! si vous habitez dans la demeure sombre Où mon Hector est-il ?» Elle dit ; et soudain D'un long ruisseau de pleurs elle inonde son sein, Et remplit tout le bois de sa voix douloureuse. Aux transports, aux accens de sa douleur affreuse, Je pleure, je réponds en sons entrecoupés Par quelques mots sans suite, et sans ordre échappés : «0 comble de grandeur, ainsi que de misère ! Non, vous ne voyez pas une ombre mensongère ; Oui, malgré moi je vis, et pour souffrir encor. Mais vous, de ce haut rang de l'épouse d'Hector, A quelle humble fortune êtes-vous descendue ? Quel sort peut remplacer tant de grandeur perdue ? Honorez-vous ici la cendre d'un époux ? Est-ce Hector ou Pyrrhus qui dispose de vous ?» Elle baisse les yeux ; et s'exprimant à peine : «Que je te porte envie, heureuse Polyxène ! Ton coeur ne connut pas les douceurs de l'hymen. Tu péris, jeune encor, sous le fer inhumain. Mais du moins tu péris sous les remparts de Troie ; Mais les arrêts du sort qui choisissait sa proie, N'ont pas nommé ton maître, et, captivant ton coeur, Mis la fille des rois aux bras de son vainqueur. Moi, d'un jeune orgueilleux, digne fils de son père, Souffrant l'amour superbe et la fierté sévère, J'ai rampé sous un maître, et, par mille revers, Passé de Troie en cendre à l'opprobre des fers. Bientôt, nouveau Pâris, jusqu'à Lacédémone Mon dédaigneux époux court ravir Hermione ; Et, fuyant des plaisirs par la force obtenus, Il m'abandonne esclave à l'esclave Hélénus. Mais Oreste en fureur, qu'incessamment tourmente Le fouet de Némésis, le regret d'un amante, De son rapt criminel par un crime est vengé ; Il l'égorge aux autels de son père égorgé. Par cette mort funeste, Hélénus en partage Obtint une moitié de son riche héritage, Et du nom de Chaon, né du sang des Troyens, Appela ces vallons les champs chaoniens : Pergame fut le nom que prit la citadelle. Mais vous, quelle tempête ou quelle erreur nouvelle Vous porta de si loin sur ces bords étrangers ? Votre Ascagne vit-il après tant de dangers ? Pleure-t-il quelquefois la perte de sa mère ? Apprend-il à marcher sur les pas de son père ? Vers ses hautes vertus prend-il déjà l'essor ? Promet-il d'être un jour digne neveu d'Hector ?» Ainsi, parmi les cris, les sanglots et les larmes, D'un touchant entretien elle goûte les charmes, Lorsque, de son tyran successeur couronné, Hélénus de sa cour s'avance environné, Nous reconnaît, nous mène à sa nouvelle Troie, Et mêle à chaque mot une larme de joie. J'avance, et j'aperçois dans ce séjour nouveau De la fière Pergame un modeste tableau. Voilà ses ports, ses murs renaissants de leur cendre ; Ce coteau, c'est l'Ida ; ce ruisseau, le Scamandre. Je vois la porte Scée et les tours d'Ilion ; Et de Troie, en pleurant, j'adore encor le nom. Mille doux souvenirs parcourent ce rivage : De leurs murs paternels reconnaissant l'image, Les Troyens, de ces lieux jouissent comme moi ; Et leur concitoyen les recevait en roi. Au milieu de sa cour, sous de vastes portiques, Un grand festin chargeait des tables magnifiques : Ils célébraient Bacchus, et, dans des coupes d'or, Le dieu de son nectar leur versait le trésor. Le jour fuit, un second s'écoule dans la joie, Mais l'Autan a soufflé, la voile se déploie, Et son souffle sur l'onde appelle nos vaisseaux. Je vais au roi pontife, et m'explique en ces mots : «O toi ! qui fais parler d'une voix véridique Les lauriers de Claros, le trépied prophétique ; Que ne trompent jamais ni le flanc des taureaux, Ni le ciel, ni le vol, ni le chant des oiseaux, Que me veulent les dieux ? Tous, d'une voix commune Dans les champs d'Hespérie appelent ma fortune ; L'horrible Céléno, s'opposant à leurs voeux, Seule ose m'annoncer la colère des cieux, Et menace mes jours de la faim homicide. Parle : que de mon sort ta sagesse décide». Hélénus, méditant ces mystères profonds, De sa tête sacrée abaisse les festons, Présente à Jupiter un pompeux sacrifice, Implore d'Apollon la bonté protectrice, Me conduit dans son temple, et me dit : «Fils des dieux ! Oui, le ciel te prépare un destin glorieux, Et, dans le cours changeant de sa marche éternelle, Le sort accomplira cette loi solennelle. Mais il faut, avant tout, t'indiquer les chemins Des mers à qui tu dois confier tes destins. Je ne m'étendrai point sur tout ce qui te touche ; Sur de plus grands secrets Junon ferme ma bouche, Et la Parque à mes yeux, soulevant le rideau, N'écarte qu'à demi leur terrestre bandeau. D'abord ce Latium, cette terre fatale, Tu les crois séparés par un court intervalle ; Mais la mer, devant toi s'agrandissant toujours, De ta longue carrière allongera le cours. La Sicile verra de tes nefs vagabondes La rame opiniâtre importuner ses ondes. Du redoutable Averne il faut dompter les flots ; De la mer d'Ausonie il faut fendre les eaux, De l'île de Circé braver l'onde infidèle, Avant de reposer dans ta cité nouvelle. Mais écoute, et connais par quels signes certains S'annonceront ces lieux promis par les destins : Si, sur les bords des eaux, se présente à ta vue Une laie aux poils blancs sur la rive étendue, Nourrissant trente enfans d'une égale blancheur, Et du fleuve voisin respirant la fraîcheur, Arrête là ton cours ; là finiront tes peines. Ne crains ni Céléno, ni ses menaces vaines, Ni ces tables qu'un jour doit dévorer ta faim ; Le Destin t'aidera, compte sur le Destin ; Compte sur la faveur d'Apollon qui m'inspire ; Mais fuis la mer perfide et la côte d'Epire : Des Grecs, nos ennemis, ce bord est infecté. Là des fiers Locriens s'élève la cité ; Là, commandant en paix à l'humble Pétilie, Philoctète est content d'un coin de l'Italie ; Et de Salente enfin inondant les sillons, Idoménée au loin répand ses bataillons. Ce n'est pas tout encor : lorsque, sur le rivage, Aux dieux conservateurs tu paîras ton hommage, Qu'un long voile de pourpre, abaissé sur tes yeux, Dérobe à tes regards tout visage odieux ; Défends qu'aucun objet d'un augure sinistre Ne trouble le présage, ainsi que le ministre ; Qu'enfin les tiens, toi-même, et ta postérité, Gardent ce saint usage avec fidélité. Lorsqu'enfin de plus près tu verras la Sicile, Et que, des bancs étroits qui séparent cette île L'embouchure à tes yeux ira s'agrandissant, Que sur la gauche alors ton cours, s'arrondissant, Laisse à droite cette île et ses gorges profondes. Ces continents, dit-on, séparés par les ondes, Réunis autrefois, ne formaient qu'un pays. Mais, par les flots vainqueurs, tout à coup envahis, A l'onde usurpatrice ils ont livré la terre, Dont le double rivage à l'envi se resserre : Ainsi, sans se toucher, se regardent de près, Et les bords d'Hespérie, et l'île de Cérès. Entr'eux la mer mugit, et ses ondes captives Tour à tour en grondant vont battre les deux rives : Sublime phénomène, étranges changements, De l'histoire du monde éternels monuments ! Deux monstres sont placés sur ce double rivage : Charybde, qui dévore, en son avide rage, Les flots précipités dans ses antres sans fonds, Et soudain les vomit de leurs gouffres profonds ; Scylla qui, dérobant ses roches dangereuses, Appelle au loin, du sein de ses grottes affreuses, Les vaisseaux que la vague y pousse en mugissant. Ce monstre, d'une vierge a le sein ravissant ; Son visage est d'un homme ; à la figure humaine Se joint le vaste corps d'une lourde baleine ; Ses flancs sont ceux d'un loup ; et de ce monstre enfin, La queue en s'allongeant se termine en dauphin. Il vaut mieux s'éloigner, et rasant la Sicile, Prolonger tes détours et ta lenteur utile, Pour atteindre le but, l'éviter avec art, Et près de Pachinum, par un prudent écart, Dans ton cours prolongé décrire un arc immense ; Que d'aller, de Charybde affrontant l'inclémence, Braver ses tourbillons, ses gouffres écumants, Et de ses chiens hideux les rauques hurlements ; Enfin, dans l'avenir s'il m'est permis de lire, Hélénus ne peut trop le dire et le redire : Junon fit tous tes maux et les prolonge tous. De la reine des dieux désarme le courroux, N'épargne point l'encens, les voeux, ni la prière : Ainsi tu fléchiras cette déesse altière, Et tes vaisseaux vainqueurs, des bords siciliens, Parviendront sans obstacle aux ports ausoniens. Vainqueur enfin des mers, d'autres soins te demandent, Des antres cuméens les oracles t'attendent ; Il faut franchir l'Averne, et, dans ses sombres bois, De l'antique Sibylle interroger la voix. Au pied de son rocher, sur des feuilles légères, Elle écrit nos destins en légers caractères, En dispose les mots ; et, sitôt que sa main En a rangé la suite en un ordre certain, Elle ferme sur eux sa caverne tranquille. Là l'oracle repose et demeure immobile. Mais si 1a porte, ouverte aux zéphyrs indiscrets, De ce livre mouvant leur livre les secrets, Ils volent dispersés sous les roches profondes. Elle, au lieu d'assembler leurs feuilles vagabondes, De ses oracles vains, aux vents abandonnés, Laisse errer au hasard les mots désordonnés ; Et qui vient consulter sa réponse inutile, Maudit en s'éloignant l'antre de la Sibylle. Evite ce malheur. En vain de ton départ Les tiens impatients accusent le retard ; En vain le vent t'appelle, en vain le temps te presse ; Toi-même va trouver, consulter la prêtresse ; Qu'elle-même te parle, et, de ses rocs profonds, Laisse échapper pour toi ses prophétiques sons, Te dise tes dangers et tes guerres futures, Et tout ce long tissu d'illustres aventures, Ce qu'il faut craindre encor, ce qu'il faut surmonter, Et quels peuples enfin te restent à dompter. Tel du sort à mes yeux le livre se déploie Va, pars, et porte au ciel les grands destins de Troie». Il dit, et fait tirer de son riche trésor Un vaste amas d'airain, d'argent, d'ivoire et d'or ; Des vases de Dodone, une riche cuirasse, Où l'or à triple maille avec art s'entrelace Un casque aux crins flottants, armure de Pyrrhus, Qui du sang des Troyens ne se rougira plus. Mon père est distingué par sa munificence ; Mon peuple aussi reçoit de sa magnificence Des rameurs vigoureux, des armes, des guerriers, Et ses riches haras nous cèdent leurs coursiers. Nous écoutons des dieux le fidèle interprète. Anchise ordonne alors que sa flotte s'apprête, Qu'on rattache la voile, et qu'aux vents fortunés Ses plis prêts à s'ouvrir flottent abandonnés. Hélénus en ces mots honore sa vieillesse : «Mortel chéri des dieux, époux d'une déesse, Qui deux fois échappas aux malheurs d'Ilion, Cette Ausonie, objet de ton ambition, D'ici ton oeil la voit, ton espoir la possède ; Mais, pour atteindre au lieu que le Destin te cède, Il faut raser ses bords, et, par de longs chemins, Voyageur patient, gagner ces bords lointains. Adieu, vieillard heureux, encor plus heureux père ! Adieu : déjà l'Autan, de son souffle prospère, Sur une mer propice appelle vos vaisseaux. Adieu : mes souvenirs vous suivront sur les eaux». Cependant, à son tour, Andromaque pensive Prépare ses adieux ; sa tendresse attentive Aux présents d'Hélénus veut ajouter le sien. Ascagne reçoit d'elle un manteau phrygien, De superbes tissus où la navette agile A glissé des fils d'or dans sa trame fragile, Des travaux de ses mains plus précieux encor. «Tenez, prenez ce don de l'épouse d'Hector, Cher enfant ! qu'il vous prouve à jamais ma tendresse. C'est le dernier présent d'une triste princesse ; De vos parents, hélas ! c'est le dernier bienfait. Prenez, ô de mon fils doux et vivant portrait ! Voilà son air, son port, son maintien, son langage ; Ce sont les mêmes traits, il aurait le même âge. Nous hâtons à regret ce départ douloureux ; Je leur dis en pleurant : «Adieu, vivez heureux. Vous ne redoutez plus la fortune inconstante ; Et nous, tristes jouets d'une si longue attente, Le sort de mer en mer nous promène à son gré. Vos malheurs sont finis, votre asile assuré ; Vous n'allez point chercher sur de lointaines rives Un empire inconnu, des terres fugitives : Le doux aspect du Xanthe adoucit vos destins ; Notre Ilion revit relevé par vos mains. Puisse un destin plus doux respecter votre ouvrage ! Que la Grèce de Troie épargne au moins l'image ! Si le Tibre jamais me reçoit dans ses ports, Si ces murs tant promis s'élèvent sur ses bords, Unis par la naissance, unis par l'infortune, Nos maux seront communs, notre gloire commune. Oui, nos peuples, heureux d'un longue union, Ne seront qu'un seul peuple, et qu'un seul Ilion : Et des fils d'Ausonie et des enfants d'Epire, Même sang, même amour réuniront l'empire. Puisse un esprit semblable animer nos neveux». A ces mots je m'éloigne, en retournant les yeux Vers ces murs fraternels, cette terre chérie, Et vais sur l'onde encor poursuivre une patrie. Nous côtoyons d'abord ces sommets escarpés, Que les traits de la foudre ont si souvent frappés ; De là vers l'Italie un court trajet nous mène. Le jour tombe ; et la Nuit, de son trône d'ébène, Jette son crêpe obscur sur les monts, sur les flots : Le rivage des mers nous invite au repos. Des travaux aux rameurs le sort fait le partage ; Et les autres, couchés sur l'aride rivage, Dorment au bruit de l'onde, et jusqu'au jour naissant Goûtent d'un doux sommeil le charme assoupissant. Mais les Heures déjà dans le silence et l'ombre Au milieu de sa course ont guidé la Nuit sombre : Palinure s'éveille, et consulte les mers ; Il écoute les vents, interroge les airs ; Des astres dela nuit il observe la course ; Cherche d'un oeil savant les Hyades et l'Ourse, Du Bouvier paresseux l'astre resplendissant, Et l'Orion armé d'un or éblouissant. Il voit les cieux sereins ; et, du haut dela poupe, D'un signe impérieux il avertit sa troupe. Nous partons, nous fuyons, nous volons sur les eaux, Et déployons aux vents les ailes des vaisseaux. Les astres pâlissaient, l'Aurore matinale Semait de ses rubis la vie orientale, Lorsqu'insensiblement un point noir et douteux De loin paraît, s'élève, et s'agrandit aux yeux. C'était le Latium. Partout la joie éclate : «Latium ! Latium ! crie aussitôt Achate ; Latium ! Latium ! disent nos cris joyeux». Tous, d'un commun transport, nous saluons ces lieux. Anchise prend un vase orné d'une guirlande ; Et, joignant la prière à sa liquide offrande, Debout sur le tillac, s'écrie : «O dieu des flots ! Vous, qui leur commandez le trouble et le repos ! Et vous, dieux du rivage ! écoutez ma prière : Dieux puissants ! nous touchons au bout de la carrière : Encor un vent propice, encor un souffle heureux.» Il dit. Un air plus frais favorise nos voeux. On entrevoit le port ; et, voisin de la nue, Le temple de Pallas se découvre à la vue. On abaisse la voile ; on s'approche du bord, Et le bec des vaisseaux est tourné vers le port. Creusée à l'orient, son enceinte profonde, Contre les vents fougueux et les assauts de l'onde, Est recourbée en arc, où le flot mugissant Sans cesse vient briser son courroux impuissant. A l'abri des rochers, son eau calme repose ; Des remparts naturels, qu'à la vague il oppose, Les fronts montent dansl'air comme une double tour ; Leurs bras d'un double mur en ferment le contour ; Et le temple que l'oeil croyait voir sur la plage Recule à notre approche, et s'enfuit du rivage, Quatre beaux coursiers blancs, dans la prairie épars, Sont le premier présage offert à nos regards. Anchise alors s'écrie : «O malheureuse terre ! Ces coursiers belliqueux nous annoncent la guerre ; Oui, la guerre a son char attelle des coursiers ; Mars conduit aux combats ces animaux guerriers. O toi que j'ai choisie, ô terre hospitalière ! Le sang doit-il encor marquer notre carrière ? Mais ces mêmes coursiers, domptés par notre main, Traînent d'accord un char, se soumettent an frein. J'espère encor la paix !» Il dit. Et sa prière Paie un juste tribut à Minerve guerrière, Qui daigna la première accueillir nos vaisseaux, Heureux triomphateurs et des vents et des eaux ; Puis d'un voile sacré nous couvrons notre tête, Et déjà pour Junon notre offrande s'apprête : Le roi pontife ainsi nous l'avait ordonné. Ces devoirs accomplis, le signal est donné, Et les voiles, des vents appelant les haleines, Tournent sur les longs bras de leur longues antennes. Nous partons, nous fuyons d'un cours précipité Ce rivage suspect, par les Grecs habité. Des bords où devant nous la terre au loin recule, Tarente offre à nos yeux les murs sacrés d'Hercule. Junon de Lacinie et son temple fameux Règnent à l'autre bord sur les flots écumeux. Bientôt se dégageant des vapeurs qui les couvrent, De Caulon à nos yeux les remparts se découvrent ; L'horrible Scylacée, effroi des matelots, Loin de son triple écueil, nous voit fuir sur les flots. Tout à coup de l'Etna je vois de loin la cime ; De la profonde mer j'entends gronder l'abîme ; J'entends le bruit lointain des rochers écumants, Et de l'onde en courroux les longs mugissements. Avec le noir limon de ses grottes profondes Je vois monter, tomber, et remonter les ondes. «Les voilà, dit Anchise ! oui, Troyens, les voilà, Ces gouffres de Charybde, et ces rocs de Scylla ! Aux rames, mes amis ! fuyons ces bords horribles, Qu'annonçaient d'Hélénus les oracles terribles ! Palinure à l'instant, en ce péril nouveau, Vers la gauche a poussé son rapide vaisseau ; Et, la voile et les vents secondant son audace, La flotte obéissante a volé sur sa trace. A la voix de mon père, un effroi courageux Anime tous les coeurs ; de ces bords orageux Nous fuyons à l'envi l'éternelle tempête. Les vagues quelquefois nous portent sur leur faîte, Nous poussent vers les cieux, et des voûtes des ais Retombent avec nous au gouffre des enfers. Trois fois le flot mugit sous la roche profonde ; Trois fois jusques aux cieux la mer lance son onde. Cependant le vent tombe et meurt avec le jour. Des Cyclopes cruels j'aborde le séjour : Je l'ignorais. Le port creusé dans ces rivages Garde un calme profond ; mais par d'autres orages, L'épouvantable Etna trouble, en grondant, ces lieux, Bientôt, déploie en l'air des colonnes de feux ; Tantôt, des profondeurs de son horrible gouffre, De flamme et de fumée, et de cendre et de soufre, Dans le ciel obscurci lance d'affreux torrents ; Tantôt, des rocs noircis par ses feux dévorants, Arrachant les éclats, de ses voûtes tremblantes, Vomit, en bouillonnant, ses entrailles brûlantes. On dit que, par la foudre, à demi consumé, Encelade mugit dans l'abîme enflammé ; Sur lui du vaste Etna pèse l'énorme masse ; Chaque fois qu'il s'agite et veut changer de place, L'Etna sur lui retombe, et d'affreux tremblements Ebranlent la Sicile et ses sommets fumants. Toute la nuit, frappés de ce grand phénomène, Nous nous tenons cachés dans la forêt prochaine, Ignorant d'où provient cet effroyable bruit. Dans le ciel ténébreux pas un astre ne luit, Pas un faible rayon ; et des nuages sombres, Sur le flambeau des nuits, ont épaissi leurs ombres. Cependant le jour vient ; et du ciel moins obscur L'Aurore, en souriant, blanchit déjà l'azur, Lorsque du fond des bois un spectre à forme humaine, Maigre, pâle, et vers nous se traînant avec peine, S'avance en nous tendant ses suppliantes mains. Nous regardons : ses maux dans ses traits sont empreints, Sa barbe à flots épais descend sur sa poitrine ; Quelques sales lambeaux que rattache une épine, Ses cheveux négligés, tout montre un malheureux : Le reste annonce un Grec. Il approche ; et ses yeux A peine ont reconnu nos habits et nos armes, Il s'arrête, il écoute un instant ses alarmes ; Mais, la crainte bientôt cédant à ses malheurs, Avec des cris perçants et des ruisseaux de pleurs, Il s'élance vers nous : «Par ces dieux que j'atteste, Par ce soleil, témoin de mon destin funeste, Par ce ciel, par cet air que nous respirons tous, 0 Troyens ! me voici ; je m'abandonne à vous ; Que l'un de vos vaisseaux loin d'ici me transporte, Dans une île, un désert, où vous voudrez, n'importe. Je suis Grec, j'ai, comme eux, marché contre Ilion. Si c'est un attentat indigne de pardon, Voici votre ennemi, qu'il soit votre victime ; Frappez, tranchez ses jours, plongez-le dans l'abîme ! Mais ne le laissez point sur ce bord désolé : Mourant des mains d'un homme, il mourra consolé». Il dit, baise nos pieds, les inonde de larmes, Se colle à nos genoux. Nous calmons ses alarmes : Nous demandons son nom, sa race, son destin. Mon père, le premier, étend vers lui la main, Et d'un tendre intérêt lui présente ce gage. Il se rassure alors, et nous tient ce langage : «Mon père, hélas !(pourquoi son fils l'a-t-il quitté ?) Né pauvre, chérissait son humble obscurité. Adamaste est son nom, le mien Achéménide ; Ithaque est mon pays. La fortune perfide Aux longs malheurs d'Ulysse attacha mon destin. Votre Ilion m'a vu les armes à la main. Depuis je fus jeté sur ces terres sauvages. Du Cyclope inhumain, terreur de ces rivages, Fuyant l'antre cruel, sans s'occuper de moi, Les Grecs m'ont laissé seul dans ce séjour d'effroi. Rien n'égale l'horreur de sa caverne affreuse : Dans l'onde au loin s'étend sa voûte ténébreuse ; Toujours la mort, le deuil, habitent dans son sein ; D'horribles ossements pavent l'antre assassin. Lui, (dieux ! d'un tel fléau n'affligez plus la terre !) Semble d'un front hautain défier le tonnerre. Laisse-t-il un instant son autre ensanglanté ? A son farouche aspect tout fuit épouvanté. Rien ne l'émeut ; la chair, le sang des misérables Sont sa boisson affreuse et ses mets exécrables. J'ai vu, j'ai vu moi-même, oui, j'ai vu l'inhumain, Saisissant deux de nous de sa terrible main, Les briser contre un roc ; j'ai vu sur les murailles (J'en tremble encor d'horreur) rejaillir leurs entrailles ; J'ai vu le monstre affreux, dans son antre étendu, S'abreuver par torrents de leur sang répandu, Et briser de ses dents, de meurtre dégoûtantes, Leurs membres tout vivants, et leurs chairs palpitantes. Ulysse impunément ne vit point leur trépas ; Et dans de tels moments, il ne s'oublia pas. A peine ivre de vin, et gorgé de carnage, Sous le poids du sommeil, qui seul dompte sa rage, Il a courbé sa tête, et tombant de langueur, De son corps monstrueux déployé la longueur ; Tandis que, rejetés par ce monstre farouche, La chair, le vin, le sang, jaillissaient de sa bouche, Nous invoquons les dieux, nous l'entourons : soudain Chacun fond à l'envi sur le monstre inhumain. Une poutre à l'instant a crevé l'oeil énorme Qui brillait seul au front de ce monstre difforme. Moins grand nous apparaît, dans son vaste contour, Un bouclier d'Argos ou l'oeil ardent du jour. Nous vengeâmes du moins ces ombres malheureuses. Mais vous, Troyens, fuyez ces cavernes affreuses, Fuyez ; c'est peu qu'enflant ses sauvages pipeaux, Occupé d'assembler, de traire ses troupeaux, Dans son antre effroyable habite Polyphème, Cent Cyclopes affreux, presqu'autant que lui-même, Rôdent le long des mers, fendent leurs flots profonds, Et sous leurs pas pesants font retentir les monts. La lune a, par trois fois, réparé sa lumière, Depuis qu'à l'ours cruel disputant sa tanière, Je traîne dans ces bois mon destin malheureux, Et que, du haut d'un roc, suivant ce peuple affreux, J'écoute, en frissonnant, d'une oreille tremblante, Et leur marche terrible, et leur voix effrayante. Des herbes, quelques glands, dépouilles des forêts, Quelques sauvages fruits, voilà mes tristes mets. Mes yeux des vastes mers parcouraient l'étendue ; Vos vaisseaux, les premiers, ont consolé ma vue. Quels qu'ils fussent, Troyens, Grecs, amis, ennemis, J'ai couru, j'ai volé : mon sort vous est soumis ; Mais ne me livrez pas à ce peuple effroyable». A peine il achevait ce récit incroyable, Sur la cime du mont nous voyons se mouvoir Un monstre immense, informe, aveugle, horrible à voir, Qui, regagnant des mers la rive solitaire, Cherchait de ses troupeaux le pacage ordinaire, Posant sa large main sur un tronc sans rameaux : Seul plaisir qui lui reste en ses horribles maux. Son troupeau réuni suit sa marche pesante : Nous remarquons sa flûte à ses côtés pendante. Il descend, il arrive au bord des flots grondants ; Là, tout sanglant encore, hideux, grinçant les dents, Au plus profond des mers, pour laver sa blessure, Il plonge, et l'onde à peine atteint à sa ceinture. Tous nos Troyens tremblants soudain sont attroupés ; On presse le départ, les câbles sont coupés : On part ; et l'aviron, sous mille mains rivales, Par le vent secondé, fuit ces rives fatales ; Avec nous fuit ce Grec devenu notre ami. Au bruit de ce départ, notre horrible ennemi Se tourne, et devant lui chasse les mers profondes ; Mais en vain dans leur course il veut suivre les ondes, En vain étend vers nous ses gigantesques bras, Le rapide vaisseau laisse bien loin ses pas. Alors il jette un cri lugubre, épouvantable. La mer en a tremblé : de sa voix redoutable Les monts de l'Ausonie ont prolongé les sons ; L'Etna même en mugit en ses antres profonds. Alors de leurs forêts, de leurs grottes sauvages, Ses affreux compagnons accourent aux rivages. De loin nous découvrons, d'un oeil épouvanté, De ces fils de l'Etna le conseil redouté, Qui, d'un oeil menaçant, nous poursuivent encore : Famille impitoyable, et que la terre abhorre, Debout, cachant dans l'air leurs fronts audacieux. Tels du bois de Diane, ou du maître des cieux, Les chênes, les cyprès, au dessus des tempêtes, Lèvent leurs bras altiers, et leurs pompeuses têtes. De notre fuite alors précipitant le cours, Alors de tous les vents acceptant le secours, Plutôt que de tomber dans ces mains implacables, On tourmente au hasard les voiles et les câbles. Mais l'avis d'Hélénns, qui longtemps nous parla Des gouffres de Charybde et des rocs de Scylla, Revient à notre esprit ; nous craignons cette route, Où, contraint d'affronter les monstres qu'il redoute, Le matelot prudent en son cours hasardeux, Doit, fuyant les deux bords, les éviter tous deux. Chacun de nous voulait retourner sur sa trace, Quand, des rocs de Pédore, un des vents de la Thrace, De sa puissante haleine emporte les nochers Aux lieux où le Pautage, à travers des rochers, S'élance dans les mers au golfe de Mégare. Aux plaines de Thétis aucun détour n'égare Nos vaisseaux que ce Grec, par nos soins secouru, Conduit vers chaque bord qu'il avait parcouru : Des jeux de la fortune incroyable caprice ! Le guide des Troyens est un soldat d'Ulysse ! En face de Plemmyre, assailli par les mers, Une île est élevée au sein des flots amers. Ortygie est le nom qu'elle eut aux premiers âges ; Ce nom lui reste encor. C'est sur ses beaux rivages Qu'Alphée, amant fidèle, et voyageur heureux, Suivant secrètement son penchant amoureux, En quittant sans regret l'Elide sa patrie, Se glissait sous les mers vers sa nymphe chérie ; Tous deux au même lit murmuraient leurs amours ; Tous deux dans la même onde allaient finir leur cours. Leurs berceaux sont divers ; leurs tombeaux sont les mêmes. J'adore de ces lieux les puissances suprêmes. Je passe ces rochers qu'élève dans les airs Pachinum, dont le pied s'avance au sein des mers. Je rase de plus près les campagnes fangeuses Qu'engraissaient d'Hélorus les eaux marécageuses. Plus loin c'est Camarine, à qui l'ordre des cieux Défend de déplacer et son peuple et ses dieux ; Et le riche Gélas, arrosant de ses ondes La ville de son nom, et ces plaines fécondes. J'avance, et d'Agragas je vois de loin les tours ; Agragas, dont les prés, dans de plus heureux jours, En foule nourrissaient, de leurs fécondes herbes, Les troupeaux florissants de ses coursiers superbes Qui dans les champs de Mars emportaient les guerriers. Je te passe à ton tour, ô terre des palmiers ! Heureuse Sélinos ! et vous, rochers terribles, Que l'affreux Lilybée en pièges invisibles, Sous sa perfide mer, déguise aux matelots. De là rapidement emporté sur les flots, Drépane me reçoit ; le malheureux Drépane, Où le sort aux regrets pour jamais me condamne. Là périt mon vieux père, après tant de travaux, Anchise, mon seul bien, seul espoir de mes maux ; Là tu laisses ton fils, ô père vénérable ! Au moment où me rit un sort plus favorable ! Sauvé de tant d'écueils, tu péris dans le port. Ah ! le sage Hélénus, interprète du sort, Des oracles divins les terribles ministres, L'horrible Céléno, ses menaces sinistres Qui m'annonçaient du sort tant d'effroyables coups, Ne m'avaient pas prédit le plus cruel de tous. Là cessent mes travaux. De ce triste rivage, Enfin, des dieux plus doux m'ont porté dans Carthage». Tel le héros troyen racontait ses malheurs, Et tous les coeurs émus partageaient ses douleurs. Livre IV La reine cependant, atteinte au fond du coeur, Nourrit d'un feu secret la dévorante ardeur. Les vertus du héros, l'éclat de sa naissance, Les combats, les écueils qu'affronta sa vaillance, La beauté de ses traits, ses exploits glorieux, Sont gravés dans son âme, et présents à ses yeux. La voix d'Enée encor résonne à son oreille, Et sa nuit inquiète est une longue veille. L'ombre à peine éclaircit son humide noirceur, Agitée, éperdue, elle aborde sa soeur, Sa soeur de ses secrets tendre dépositaire, Et de ses feux naissants dévoilant le mystère : «O toi ! qui de mon âme es la chère moitié, Ma soeur, lis avec moi dans mon coeur effrayé : D'où vient que le sommeil fuit mon âme inquiète ? Dans quel tourment nouveau, dans quel trouble me jette Cet illustre étranger reçu dans mon palais ? Si j'en crois sa fierté, si j'en crois ses hauts faits, Sans doute il est issu d'une race divine : Un coeur noble se sent de sa noble origine. Quelle intrépidité ! quels revers, quels combats Ont éprouvé son coeur, ont signalé son bras ! Que d'éclat dans sestraits, de charme en son langage ! Qu'au récit des périls que brava son courage Mon âme en l'écoutant se sentait alarmer ! Ah ! si mon coeur flétri pouvait encore aimer ! Si ce coeur, trop puni d'avoir été sensible, Ne s'était commandé de rester inflexible ; Si, depuis que la mort trahit mes premiers feux, Je pouvais consentir à former d'autres noeuds, Chère soeur, c'est été mon unique faiblesse. Oui, depuis qu'un époux si cher à ma tendresse Par mon barbare frère a vu percer son flanc, Et nos dieux paternels arrosés de son sang, Cet étranger lui seul dans mon âme constante Ebranla, j'en conviens, ma vertu chancelante ; Lui seul, apprivoisant ma farouche pudeur, M'a fait ressouvenir de ma première ardeur. Du feu dont je brûlais je reconnais la trace ; Mais, des dieux qui du crime épouvantent l'audace, Que le foudre vengeur sur moi tombe en éclats ; Que la terre à l'instant s'entr'ouvre sous mes pas ; Que l'enfer m'engloutisse en ses royaumes sombres, Ces royaumes affreux, pâle séjour des ombres, Si jamais, ô pudeur ! je viole ta loi. Celui qui le premier recul jadis ma foi, Dans la tombe emporta le seul bien que j'adore ; Dans la tombe avec lui mon coeur habite encore». Elle dit : et les pleurs ont inondé ses yeux. «O vous, que j'aime plus que la clarté des cieux ! Voulez-vous, dit sa soeur, toujours triste et sauvage, Vous imposer l'ennui d'un éternel veuvage ; Et, près d'un vain tombeau consumant vos beaux jours, Fuir le doux nom de mère, et languir sans amours. Hôtes inanimés de la nuit éternelle, Les morts s'informent-ils si vous êtes fidèle ? Que mille adorateurs dans Sidon autrefois Aient brigué vainement l'honneur de votre choix ; Qu'Iarbe, redouté sur ce brûlant rivage, Vous ait lassée en vain de son superbe hommage ; Qu'enfin, dans ces climats féconds en grands exploits, Tant de fameux guerriers et tant d'illustres rois, Descendus pour Didon de leur char de victoire, En vain aient à vos pieds mis leur sceptre et leur gloire : Nul n'a pu dans votre âme effacer votre époux. Mais pourquoi vous armer contre un penchant plus doux ? De vos états au moins que l'intérêt vous touche. Ici le Maure altier, le Barcéen farouche, Contre vos murs naissants frémit de toutes parts ; Là des sables déserts entourent vos remparts ; Partout il faut lutter, sur ces affreux rivages, Contre un climat barbare et des peuples sauvages. Et ne craignez-vous point votre frère en courroux ? Quels orages dans Tyr s'élèvent contre vous ! Il n'en faut point douter : ces fiers enfants de Troie, C'est Junon, c'est le ciel, ma soeur, qui les envoie. Dieux ! combien cet hymen vous promet de grandeur ! Qu'Ilion de Carthage accroîtra la splendeur ! Voyez vos murs peuplés, vos villes florissantes, Et la mer se courbant sous vos flottes puissantes. Vous, seulement des dieux implorez la bonté ; Par les soins caressans de l'hospitalité, Du Troyen dans ces lieux prolongez la présence : Que l'amour naisse en lui de la reconnaissance. Prétextez ses périls, les rigueurs de l'hiver, Ses nefs à réparer, l'inclémence de l'air, Les torrents d'Orion suspendus sur nos têtes, Les menaces de l'onde et l'horreur des tempêtes». Ce discours rend l'espoir à sa timide ardeur, Assoupit les remords, fait taire la pudeur ; Et l'amour plus brûlant se rallume en son âme. Pour obtenir des dieux le succès de sa flamme, On invoque Bacchus, on invoque Apollon, Surtout le dieu d'hymen protégé par Junon. Didon, leur présentant le vin du sacrifice, En arrose le front d'une blanche génisse ; D'un pas majestueux fait le tour des autels, Les charge tous les jours de présents solennels ; Tous les jours, au milieu des victimes mourantes, Consulte avidement leurs fibres palpitantes. Malheureuse ! où l'égare une pieuse erreur ? La réponse des dieux est au fond de son coeur. Leur nom est dans sa bouche, Enée est dans son âme : Tout entière livrée à l'amour qui l'enflamme, Que servent contre lui les prières, l'encens ? De ses douces fureurs elle enivre ses sens, Aime en les combattant ses amoureuses peines : L'amour vit dans son coeur et brûle dans ses veines. L'oeil égaré, l'air sombre, et les sens agités, Elle porte au hasard ses pas précipités. Ainsi, lorsqu'un chasseur a, de son trait rapide, Atteint, sans le savoir, une biche timide, En vain elle parcourt et les bois et les champs, Le fer mortel la suit, et s'attache à ses flancs. Le jour Didon conduit son amant dans Carthage, Lui montre la grandeur de son naissant ouvrage, Ces murs déjà bâtis, cet asile tout prêt, Veut lui parler, rougit, s'interrompt et se tait. Le soir, entretenant le feu qui la dévore, A de nouveaux festins elle l'entraîne encore, Veut encor l'écouter, lui fait dire cent fois Et les mêmes malheurs et les mêmes exploits, Le suit dans Troie en cendre, et son âme éperdue Aux lèvres du héros demeure suspendue. Enfin, lorsque la nuit l'arrache à ce héros, Lorsque l'ombre paisible invite au doux repos, A son palais désert redemandant Enée, Seule dans le silence, elle erre abandonnée ; Au lieu qu'il occupait revient souvent s'asseoir, Absent croit lui parler, absente croit le voir ; Tantôt, prenant Ascagne, et fixant son visage, Du père dans le fils elle embrasse l'image. D'un amour qui se trompe inutiles efforts ! Cependant tout languit dans ses murs, dans ses ports ; Ses guerriers amollis laissent dormir leurs lances. L'amour a suspendu tous ces travaux immenses, Ces temples, ces palais, ces forts audacieux, Et ces superbes tours qui s'approchaient des cieux. Dès que Junon la voit se livrer à sa flamme, Et l'amour sur l'honneur l'emporter dans son âme, Elle aborde Vénus, et lui parle en ces mots : «Eh bien ! vous l'emportez, déesse de Paphos ! Pour vous, pour votre fils, quelle gloire éclatante. Et quel noble succès a comblé votre attente ! Pour subjuguer Didon, contr' elle sont unis La ruse et le pouvoir, et la mère et le fils. Applaudissez-vous bien de cette heureuse trame : Deux puissances du ciel triomphent d'une femme ! Je connais vos soupçons : Carthage et ses remparts De leur gloire naissante offusquent vos regards. Mais pourquoi prolonger ces discordes cruelles ? Ah ! plutôt terminons nos haines mutuelles ; Oublions nos débats ; qu'au gré de vos souhaits, Les liens de l'amour soient les noeuds de la paix. Vous voyez, tout est prêt pour ce grand hyménée ; Didon de tous vos feux brûle pour votre Enée ; Vos voeux sont accomplis. Par le noeud des serments, Par le noeud de l'hymen unissons ces amants ; Que leurs peuples amis, sous nos communs auspices, Deviennent nos sujets, et nous leurs protectrices ; Que, dans l'heureux oubli de nos dépits jaloux, Leur pacifique encens se partage entre nous. Permettez qu'un hymen, où Didon même aspire, Fasse d'un Phrygien le maître de l'empire, Que le Troyen s'unisse aux enfans de Sidon : Je les donne pour dot à l'époux de Didon». Ainsi Junon voulait sur la rive africaine Arrêter les destins de la grandeur romaine. Vénus s'en aperçoit : «A vos voeux je souscris, Dit-elle, mais un doute agite mes esprits, Jupiter cousent-il qu'oubliant l'Italie, Le Troyen dans Carthage au Tyrien s'allie ? C'est à vous de sonder le coeur de votre époux ; S'il y consent, Vénus est d'accord avec vous. - A mon but, dit Junon, je saurai le conduire ; Mais il est un projet dont je dois vous instruire. Demain, dès que l'Aurore allumera le jour, Nos amants vont chasser dans les bois d'alentour. Là, tandis qu'à la hâte on déploîra les toiles, Dans les cieux, à ma voix,la nuit tendra ses voiles ; De noirs torrents de pluie, épanchés dans les airs, Et le bruit du tonnerre, et le feu des éclairs, D'Enée et de Didon disperseront la suite. Vers un antre voisin tous deux prendront la fuite. J'y conduirai l'Hymen ; et, si tels sont vos voeux, J'y joindrai ces amants par les plus tendres noeuds. - A la reine des dieux est-il rien qu'on refuse ?» Lui répondit Vénus, souriant de la ruse. L'Aurore enfin se lève et sort du sein des flots. Aussitôt arrachée aux douceurs du repos, Des jeunes Tyriens une brillante élite, En foule des palais sort et se précipite. Les gardes, les chasseurs, tout est prêt ; le soleil Des toiles, des filets éclaire l'appareil ; De pieux au large fer les sillons se hérissent, Des noirs Massiliens les fiers coursiers bondissent, Et des chiens attroupés l'instinct intelligent Déjà d'un nez avide interroge le vent. La reine cependant ne paraît pas encore ; Tous les grands à sa porte ont devancé l'aurore ; Et la fleur de l'état, son cortège royal, Avec impatience attendent le signal. Le coursier de Didon, partageant leur attente, Superbe, enorgueilli d'une housse éclatante, De pourpre tout couvert, tout éblouissant d'or, Et, sous son noble poids, prêt à prendre l'essor, Contient, fier et soumis, l'ardeur qui le consume, Et mord en frémissant son frein blanchi d'écume. Didon enfin paraît ; d'un air majestueux Elle fend de sa cour les flots respectueux. Pour elle, se courbant en agrafe brillante, L'or rassemble les plis de sa pourpre flottante, L'or couvre son carquois, l'or en flexibles noeuds Sur son front avec grâce assemble ses cheveux ; Et l'aiguille savante, imitant la peinture, De sa mante royale embellit la bordure. Ascagne, cependant, qu'enchante ce beau jour, Et les seigneurs troyens, viennent grossir sa cour : Seul plus brillant qu'eux tous, leur roi marche à leur tête, Et seul semble l'objet et le dieu de la fête. Tel, quand des Lyciens quittant le long hiver, Et le Xanthe lui-même à son amour si cher, Apollon vient revoir son île maternelle, Lorsque, renouvelant sa fête solennelle, Maures, Scythes, Crétois célèbrent l'Immortel, Et sautent en cadence autour de son autel ; Lui, dans tout l'appareil de sa dignité sainte, D'un pas tranquille et fier, sur les hauteurs du Cynthe, Au milieu des parfums, et des chants et des voeux, Il marche : au gré des vents flottent ses longs cheveux, Ou le laurier divin, serpentant avec grâce, De son feuillage vert mollement les embrasse ; Ou l'or d'un noeud brillant en captive les flots ; Il vient, un arc en main, un carquois sur le dos ; Sur l'épaule du dieu ses flèches retentissent, Et tous les coeurs émus d'un saint respect frémissent ; Tel paraît le héros, tel cet enfant des dieux A charmé tous les coeurs, et fixé tous les yeux. On part enfin ; des monts on affronte l'audace, Et des bois sans issue, et des routes sans trace. Des taillis ténébreux, des antres enfoncés, Leurs peureux habitants en foule sont chassés ; Surprises dans la nuit de leurs profonds ombrages, Du chevreuil, du chamois les compagnes sauvages Hâtent de roc en roc leurs sauts impétueux ; Le daim cherche des bois les sentiers tortueux ; Et des cerfs élancés du sommet des montagnes Les bataillons poudreux franchissent les campagnes. Ascagne, aiguillonnant un coursier plein de coeur, Court, vole, et, dédaignant des combats sans honneur, Voudrait qu'un fier lion, un sanglier sauvage Vînt d'un plus beau triomphe honorer son courage. Tout à coup le ciel gronde, et le feu des éclairs, Et la grêle et la pluie ont sifflé dans les airs ; Et du sommet des monts les ondes élancées Poursuivent des chasseurs les troupes dispersées. On court, on se dérobe à ces bruyants éclats ; Didon fuit dans un antre, Enée y suit ses pas : L'Amour à l'hyménée en a montré la route. A peine ils sont entrés sous cette obscure voûte, Deux grandes déités de cet hymen fatal A la nature entière ont donné le signal. Complices de Junon, les vastes cieux tonnèrent, Cybèle y répondit, les montagnes tremblèrent ; Les nymphes de longs cris remplirent les coteaux ; La nuit servit de voile, et l'éclair de flambeaux. O malheureuse reine ! amante infortunée !... Combien tu paîras cher ce funeste hyménée ! C'en est fait de ta gloire, et ce fatal bonheur Te coûte le repos, et la vie, et l'honneur !... Didon ne cache plus les secrets de son âme. Son coeur en liberté laisse éclater sa flamme, Et, pour couvrir l'erreur de ce malheureux jour, Voile du nom d'hymen les larcins de l'amour. Ainsi ces deux amants au sein de la mollesse Goûtaient nonchalamment leur amoureuse ivresse. Déjà la Renommée, en traversant les airs, En a semé le bruit chez cent peuples divers. Faible dans sa naissance, et timide à sa source, Ce monstre s'enhardit, et s'accroît dans sa course. La terre l'enfanta, pour se venger des cieux ; Elle aime à publier les faiblesses des dieux. Digne soeur des géants qu'écrasa leur tonnerre, Son front est dans l'Olympe, et ses pieds sur la terre ; Rien ne peut égaler son bruit tumulteux, Rien ne peut devancer son vol impétueux : Pour voir, pour écouter, pour semer les merveilles, Ce monstre ouvre à la fois d'innombrables oreilles, Par d'innombrables yeux surveille l'univers, Et par autant de voix fait retentir les airs. La nuit, d'un vol bruyant fendant l'espace sombre, Il observe le crime enseveli dans l'ombre : Le jour, il veille assis sur le palais des rois ; Et, de là répandant son effrayante voix, A l'univers surpris incessamment raconte La vérité, l'erreur, et la gloire, et la honte. Avec la même ardeur, la déesse, en son cours, D'Enée et de Didon publiait les amours. «Un Troyen, disait-elle, est entré dans Carthage ; Un secret hyménée à la reine l'engage ; Et tous deux, oubliant le soin de leur grandeur, Se livrent sans remords à leur coupable ardeur...» Par de pareils récits, l'agile messagère Court d'Iarbe jaloux redoubler la colère. Fier de devoir le jour au monarque des dieux, Sur cent autels de marbre il lui portait ses veux. Là de nombreux taureaux, couronnés de guirlandes, Chaque jour sous le fer expiraient en offrandes ; Là cent lampes brûlant autour de ses autels, Et veillant en l'honneur du roi des immortels, Du culte filial assidu témoignage, De leur clarté pieuse éternisaient l'hommage. On dit que, plein de rage, à la face des dieux, Son courroux exhala ce discours furieux : «Dieu du Maure ! ô mon père ! ô souverain du monde ! Sans doute c'est en vain que ton tonnerre gronde ! Et, perdus dans les airs, tes foudres impuissants D'un frivole murmure épouvantent nos sens. Une femme exilée erre ici sans asile ; Par pitié je lui cède un rivage stérile ; Et c'est elle aujourd'hui qui dédaigne mes feux ! Enée est mon rival et mon rival heureux ! Et tandis que, fidèle aux lois de ma naissance, Aux pieds de tes autels chaque jour je t'encense, D'un peuple efféminé ce chef voluptueux, Qui des parfums d'Asie embaume ses cheveux, Jouit de sa conquête, et comble ses outrages ! Dieu puissant ! est-ce là le prix de mes hommages ?» Ainsi parlait Iarbe, appuyé sur l'autel. Jupiter l'entendit ; et son oeil immortel Se tournant vers les lieux où, pleins de leur tendresse, Ces amants languissaient dans une molle ivresse : «C'est trop perdre, dit-il, de précieux moments ; Va, cours, vole, mon fils, sur les ailes des vents ; Va du héros troyen réveiller le courage. Quelle indigne langueur le retient dans Carthage ! Deux fois du fer des Grecs par Vénus préservé, Est-ce là le destin qui lui fut réservé ? Est-ce là ce héros dont les mains redoutables Devaient assujétir cent peuples indomptables, Et qui, digne d'un sang si fertile en grands rois, A l'univers entier devait donner des lois ? Si, de ses hauts destins étouffant la mémoire, L'amour lui fait trahir l'intérêt de sa gloire, Pourquoi priver son fils de l'honneur immortel De fonder près du Tibre un empire éternel ? Chez un peuple ennemi qu'attend-il ? qui l'arrête ? Pourquoi du Latium négliger la conquête ? Qu'il parte ; je le veux, je l'ordonne». A sa voix, Mercure obéissant vole accomplir ses lois. Il attache d'abord ses brodequins dociles, Qui, soutenant son vol sur leurs ailes agiles, Au-dessus des vallons, des montagnes, des mers, Plus vite que les vents lui font fendre les airs. Ensuite il prend en main sa baguette puissante Qui maîtrise à sou gré la Parque obéissante, Rouvre quand il lui plaît les portes du tombeau, Imprime de la mort le redoutable sceau, Ote ou rend le sommeil, fend les sombres nuages, Et fraie au dieu sa route à travers les orages. Il part, vole ; et déjà se découvre à ses yeux L'Atlas, l'énorme Atlas, antique appui des cieux. Sous d'éternels frimas ses épaules blanchissent ; De bleuâtres glaçons ses cheveux se hérissent ; Son front couvert de pins, de nuages chargé, Par l'orage et les vents est sans cesse assiégé ; Et cent torrents, vomis de sa bouche profonde, Font retentir ses flancs du fracas de leur onde. Sur les sommets glacés du mont majestueux, Mercure, suspendant son vol impétueux, Sur son aile immobile un instant se balance, Puis vers le bord des mers rapidement s'élance. Là,tel qu'au bord des eaux, près des rocs poissonneux Glisse l'agile oiseau sur des bancs sablonneux, Tel, en quittant l'Atlas, noble auteur de sa mère, Le dieu baisse son vol, et d'une aile légère, Glissant entre la terre et l'espace des airs, Effleure mollement le rivage des mers. Ses pieds ailés à peine ont touché le rivage Où d'humbles toits font place aux pompes de Carthage, Il voit le chef troyen de ces grands monuments Diriger les travaux, poser les fondements. A son côté pendait une éclatante épée Où se dessine en cercle une étoile jaspée. De son épaule tombe un manteau précieux, Où d'une riche pourpre étincellent les feux, Et de ce beau tissu, brodé par son amante, L'or flexible parcourt la trame éblouissante. Le dieu l'aborde : «Eh quoi ! dans des moments si chers, Oubliant tes destins, oubliant l'univers, Tu bâtis donc Carthage ! Esclave d'une femme, Voilà donc les grands soins qui remplissent ton âme ! Le souverain du monde et le maître des dieux M'a député vers toi de la voûte des cieux. Va le trouver, mon fils, m'a-t-il dit : qui l'arrête ? S'il peut d'un vaste empire oublier la conquête, Si sa propre grandeur ne le peut émouvoir, De sa postérité pourquoi trahir l'espoir ? Pourquoi trahir un fils sur qui déjà se fonde Le sort de l'Italie et l'empire du monde ?» Il dit, et s'évapore et disparaît dans l'air. Le héros, à l'aspect du fils de Jupiter, Reste interdit ; sa voix sur ses lèvres s'arrête, Et ses cheveux d'horreur se dressent sur sa tête. Il brûle de partir et d'obéir aux dieux : Mais comment s'arracher à ces aimables lieux ? Et son amante, hélas !. où, quand, par quelle adresse A ce fatal départ préparer sa tendresse ? Comment l'en prévenir, et par où commencer ? Son âme irrésolue hésite à se fixer ; Il veut, il se repent, et cette incertitude Egare en cent projets sa vague inquiétude. Mais son esprit flottant se détermine enfin ; Il convoque les chefs, leur ouvre son dessein : «Qu'on équipe la flotte, et qu'on s'arme en silence ; Qne d'un prétexte heureux la trompeuse apparence Colore ces apprêts. Lui, tandis que Didon A son crédule amour se livre sans soupçon, Pour disposer son âme à ce grand sacrifice, Il épîra le temps, le lieu le plus propice». Il dit : et, s'empressant d'obéir à sa voix, Les Troyens enchantés exécutent ses lois. Mais la reine.... (Ah ! qui peut tromper l'oeil d'une amante ?) Même avant le danger elle est déjà tremblante. Par des pressentimens ou des avis secrets La reine la première a su tous ces apprêts. Déjà la Renommée, indiscrète déesse, A de ce bruit fatal consterné sa tendresse. Soudain un noir courroux allume ses regards ; Furieuse, égarée, et les cheveux épars, Elle vole, pareille à la jeune Bacchante Qui, dans l'ombre des nuits échevelée, errante, Ivre du dieu puissant qui maîtrise son coeur, Par de saints hurlements exhale sa fureur. Enfin, dans ses transports, elle rencontre Enée, Et livre ainsi passage à sa rage effrénée : «Perfide ! as-tu bien cru pouvoir tromper mes yeux ? As-tu cru me cacher ton départ odieux ? Quoi ! notre amour ! la foi que tu m'avais donnée ! Quoi ! la triste Didon, à mourir condamnée ! Rien ne t'arrête ! Hélas ! si tu fuis pour toujours, Fais moi mourir, ingrat ! sans exposer tes jours. Vois ce ciel orageux, cette mer menaçante ! Perfide ! est-ce le temps de quitter ton amante ? Ah ! quand tu n'irais point dans de lointains climats Chercher un triste exil et de sanglants combats ; Quand Troie encor du Xanthe ornerait les rivages, Irais-tu chercher Troie à travers les naufrages ? Est-ce moi que tu fuis ? Par ces pleurs, par ta foi, Puisque je n'ai plus rien qui te parle pour moi, Par l'amour dont mon coeur épuisa les supplices, Par l'hymen dont à peine il goûtait les délices, Si par quelques bienfaits j'adoucis ton malheur, Si par quelques attraits j'intéressai ton coeur, Songe, ingrat ! songe aux maux où ta fuite me laisse ! Et, par pitié du moins, au défaut de tendresse, Si pourtant la pitié peut encor t'émouvoir ! Romps cet affreux projet, et vois mon désespoir ! Pour toi de mes sujets j'ai soulevé la haine ; J'ai bravé tous les rois de la rive africaine ; J'ai perdu la pudeur, ce trésor précieux, Qui me rendait si fière et m'égalait aux dieux. Ah ! prince, puisqu'enfin la fortune jalouse Défend un nom plus tendre à la plus tendre épouse, A qui vas-tu livrer la mourante Didon ? Malheureuse ! Eh ! qu'attendre en ce triste abandon ? Que mon frère en courroux mette en cendres Carthage ! Qu'Iarbe, triomphant, m'entraîne en esclavage ! Encor, si je voyais, se jouant dans ma cour, Croître un petit Enée, enfant de notre amour, Qui, charmant comme toi, tendre comme sa mère, Par ses traits seulement me rappelât son père ; Si trompant mes ennuis, je pouvais quelquefois Dire : voilà son air, sa démarche, sa voix, Je ne me croirais pas entièrement trahie, Et ton image au moins consolerait ma vie !» Elle dit. Le héros, plein de l'ordre des dieux, Etouffant la douleur de ses tristes adieux, Tient baissé vers ia terre un regard immobile. «Cessez, dit-il enfin, un reproche inutile : Grande reine ! mon coeur se plaît à l'avouer, De vos nombreux bienfaits j'ai lieu de me louer. Mon coeur garde à jamais les traits de ce que j'aime ; Avant de l'oublier, je m'oublîrai moi-même. Mais daignez m'écouter ; Didon, ne croyez pas Que j'aie à votre insu voulu fuir vos états ; Ne croyez pas non plus qu'à votre destinée J'aie espéré m'unir par les noeuds d'hyménée. Hélas ! fus-je jamais le maître de mes jours ? Si le ciel, à mon choix, en eût laissé le cours, Je vous verrais encor, bords chéris du Scamandre ! Mon Ilion encor sortirait de sa cendre, Et je verrais enfin renaître sous mes yeux Les palais de mes rois, les temples de mes dieux. Mais le Destin m'appelle aux champs de l'Hespérie ; C'est là qu'il a choisi ma nouvelle patrie ; C'est là qu'il faut porter mes pas et mon amour. Si Didon, loin de Tyr, qui lui donna le jour, Sur les bords africains s'est fixée avec joie, N'enviez point le Tibre aux habitants de Troie ; Souffrez que, comme vous après mille dangers, Nous trouvions un abri sur des bords étrangers ! Tout m'arrache à des lieux qui m'avaient trop su plaire, Et l'intérêt d'un fils, et l'ordre de mon père. L'un, dès que l'ombre humide enveloppe les cieux, Terrible et menaçant se présente à mes yeux ; L'autre à mille remords livre en secret mon âme : Je l'enlève aux grandeurs que son destin réclame. Dans ce moment encor le fils de Jupiter, J'en atteste et mon père, et cet enfant si cher, A mes yeux éblouis se dévoilant lui-même, A fait sur moi des dieux tonner l'ordre suprême, Fait parler le Destin, la gloire, le devoir. Je crois l'entendre encor, je crois encor le voir. N'irritez plus vos maux et ma douleur profonde ; Je vous quitte à regret pour l'empire du monde, Et ce fatal départ, qui m'arrache au bonheur, Est le voeu du Destin, et non pas de mon coeur». Durant ces mots, Didon, dévorant son offense, A peine à contenir sa longue impatience ; Avec le froid dédain de son courroux altier, Le mesure des yeux, le parcourt tout entier, Se détourne en silence, et de sa sourde rage En ces mots à la fin laisse éclater l'orage : «Non, cruel, tu n'es pas le sang de Dardanus. Non, tu n'es point le fils de la belle Vénus ! N'impute plus aux dieux la naissance d'un traître ; Non, du sang des héros un monstre n'a pu naître ; Non. Le Caucase affreux, t'engendrant en fureur, De ses plus durs rochers fit ton barbare coeur ; Et du tigre inhumain la compagne sauvage, Cruel, avec son lait t'a fait sucer sa rage. Car enfin qui m'arrête ? Après ses durs refus, Pour confondre l'ingrat qu'attendrais-je de plus ? A-t-il d'un seul regard consolé mes alarmes ? Ai-je vu de ses yeux s'échapper quelques larmes ? De son amante en pleurs les soupirs, les tourments, En ont-ils arraché quelques gémissements ? O dieux ! et vous laissez reposer le tonnerre ! Non, il n'est plus de foi, plus d'honneur sur la terre ! Sans secours, sans appui, triste objet de pitié, Des horreurs du naufrage encor tout effrayé, Je l'ai revu, l'ingrat ! j'ai d'une mort certaine Sauvé ses vils sujets, complices de sa haine ! Je lui donne mon coeur, mon empire, ma main, O fureur ! et voilà que ce monstre inhumain Ose imputer aux dieux son horrible parjure ! Me parle et d'Apollon, et d'oracle, et d'augure ! Pour presser son départ l'ambassadeur des dieux Est descendu vers lui de la voûte des cieux. Dignes soins, en effet, de ces maîtres du monde ! En effet, sa grandeur trouble leur paix profonde ! Mais c'en est fait : va, pars ; je ne te retiens pas : Va chercher sur les flots je ne sais quels états. J'en mourrai ; mais ma haine, ingrat ! va me survivre ; De mon bûcher sanglant les feux vont te poursuivre. Spectre vengeur, partout j'assiégerai tes yeux ; Que dis-je ? Si mon sort touche les justes dieux, J'espère que bientôt, pour prix d'un si grand crime, Brisé contre un écueil, plongé dans un abîme, Tu pleureras ma mort, perfide ! et de Didon, Ta voix, ta voix parjure invoquera le nom ! Oui ,je serai vengée ; et dans l'empire sombre Le bruit de tes malheurs viendra charmer mon ombre». A ces mots menacants, qu'elle interrompt soudain, Elle fuit, laisse Enée interdit, incertain ; Et cherchant à calmer sa douleur accablante, Ses femmes, dans leurs bras la reçoivent mourante, Et sur un lit pompeux, au fond de son palais La portent, détestant les ingrats qu'elle a faits. Enée... ah, quel regret accable sa tendresse ! Qu'il voudrait de Didon consoler la tristesse ! Mais le respect des dieux de l'amour est vainqueur. Il retourne à sa flotte où chacun, plein d'ardeur, Se dispose à voler sur les plaines profondes. Des vaisseaux, qui longtemps ont oublié les ondes, On répare les flancs ; et ces vastes apprêts De chênes, de sapins dépeuplent les forêts. Des avirons encor tout couverts de feuillage, Des mâts encor grossiers sont traînés au rivage. Ou s'empresse, on s'assemble, on voit de toutes parts Les Troyens par torrents déserter ces remparts. Ainsi, quand des fourmis la diligente armée, Des besoins de l'hiver prudemment alarmée, Porte à ses magasins les trésors des sillons, Leur foule au loin s'empresse, et leurs noirs bataillons, Par un étroit sentier s'avancant sous les herbes, Entraînent à l'envi la dépouille des gerbes. L'une conduit la troupe et trace le chemin ; L'autre, non sans effort, pousse un énorme grain ; Celle-ci des traîneurs excite la paresse : Pour le bien de l'état tout agit, tout s'empresse ; Tous ont leurs soins, leur tâche et leurs emplois divers, Et d'ardents travailleurs les chemins sont couverts. Tel était des Troyens le concours unanime. Et toi, de leur départ malheureuse victime ! Quels étaient tes pensers, quand, presque sous tes yeux, Tu voyais, de tes tours, ces apprêts odieux ; Quand des nochers, armés de la fatale rame, Les cris retentissaient jusqu'au fond de ton âme ? Amour ! que ton pouvoir tyrannise les coeurs ! Hélas ! il faut encor dans ses folles douleurs Humilier l'orgueil de cette âme si fière, Recourir à des pleurs, descendre à la prière, Et tout tenter au moins avant que de mourir. «Elise, tu le vois, le traître va me fuir. Déjà de toutes parts son vil peuple s'attroupe ; Déjà de leurs vaisseaux ils couronnent la poupe ; Leur voile attend les vents ; il part, et des rameurs La barbare allégresse insulte à mes douleurs. Si j'avais pu m'attendre à ce revers horrible, Moins imprévu, ma soeur, il serait moins terrible. J'ai reçu si souvent des preuves de ta foi ! Ma soeur, pour le fléchir, je n'espère qu'en toi. Toi seule sur l'ingrat avais pris quelque empire ; Dans son âme à toi seule il permettait de lire ; Seule enfin, près de lui trouvant un doux accueil, Tu savais du barbare apprivoiser l'orgueil. Va, ma soeur, va trouver cet ennemi farouche ; Dis-lui que ma douleur l'implore par ta bouche. Qu'ai-je-fait ? D'Ilion ai-je embrasé les tours ? Ai-je à ses ennemis envoyé des secours ? L'Aulide a-t-elle vu, secondant leur furie, Mes vaisseaux conjurés menacer sa patrie ? Ai-je sur Ilion arboré mes drapeaux, Arraché ses aïeux à la paix des tombeaux, Ou de son père Anchise ai-je outragé la cendre ? L'ingrat ! et pourquoi donc refuser de m'entendre ? Pourquoi sitôt me fuir ? Pourquoi vouloir ma mort ? Hélas ! je n'attends plus qu'il s'unisse à mon sort ; Je ne réclame plus les saints noeuds d'hyménée ; Je ne veux plus troubler sa haute destinée ; Il peut l'aller chercher, ce fortuné séjour, Cet empire à ses yeux plus cher que notre amour ! Tout ce qu'exige, hélas ! cet amour déplorable, C'est qu'au moins il attende un vent plus favorable ; Que d'un simple délai la stérile faveur Laisse un peu de ma flamme amortir la fureur ; Que mon âme, exercée à prévoir cet outrage, Ait contre mon malheur préparé son courage. Voilà ce que j'attends, ma soeur, de ta pitié ; Voilà le dernier soin qu'implore l'amitié. Qu'il parte après, l'ingrat, qu'il trahisse une amante, Et bientôt mon trépas comblera son attente !» Tels étaient ses discours, ses transports douloureux. Sa soeur au cher objet d'un amour malheureux En vain cent fois les porte, et les reporte encore. Rien ne peut l'ébranler : un pouvoir qu'il ignore L'affermit, le soutient, l'enchaîne, et dans son coeur L'indomptable Destin met toute sa rigueur. Ainsi, des aquilons, ligués contre un vieux chêne, Lorsque sur l'Apennin le courroux se déchaîne, Ils s'élancent ensemble, ils sifflent, l'air frémit, De ses rameaux courbés sous son tronc qui gémit Les feuillages épars jonchent en vain la terre ; Lui, ferme sur son roc, triomphe de leur guerre, Soutient pompeusement sa tête dans les airs, Et plonge sa racine au gouffre des enfers : Tel était le héros ; son âme courageuse Soutient de mille assauts la tempête orageuse ; Les larmes, les sanglots le combattent en vain ; Il gémit sur Didon, il pleure son destin ; Il pleure ; mais son coeur demeure inébranlable. Alors Didon frémit du revers qui l'accable, Et sent le désespoir succéder à l'amour : Elle implore la mort, elle est lasse du jour. Nourrissant le projet que sa fureur enfante, Cent présages affreux la glacent d'épouvante. Elle voit, en offrant ses dons aux immortels, Le lait en noirs ruisseaux couler sur les autels ; Elle voit d'un vin pur les liquides offrandes Ensanglanter leur marbre, et souiller leurs guirlandes. Seule elle a remarqué ces présages d'horreur, Et son muet effroi les tait même à sa soeur. C'est peu : dans son palais sa tendresse fidèle Fit bâtir pour Sichée un temple que son zèle Entourait de festons, embellissait de fleurs. De là sortaient la nuit de lugubres clameurs ; Là, d'un cri lamentable, elle croyait l'entendre Au fond de son tombeau l'inviter à descendre. Tantôt l'affreux hibou, seul au sommet des toits, Traînait en sons plaintifs son effrayante voix. Tantôt à son esprit des souvenirs horribles Représentaient des dieux les oracles terribles. Quelquefois, dans l'horreur des songes de la nuit, Elle croit voir Enée, elle l'appelle, il fuit ! Il fuit ; et, seule en proie à ses inquiétudes, Elle croit traverser d'immenses solitudes, Croit chercher ses sujets dans de lointains déserts. Tel Penthée, après lui traînant tous les enfers, Voit deux soleils aux cieux, deux Thèbes sur la terre, Et cent spectres affreux qui lui livrent la guerre. Tel Oreste éperdu croit voir à ses côtés Sa mère secouant ses serpents irrités. Plus loin, la torche en main, et rugissant de joie, Alecton, qui l'attend, prête à saisir sa proie. Enfin, au désespoir remettant son destin, Elle aborde sa soeur ; et sous un front serein, Cachant l'affreux projet qui couve dans son âme : «Félicite ta soeur, dit elle : de ma flamme L'objet n'est plus à craindre, et je sais le moyen De dégager mon coeur, ou d'enchaîner le sien. De ces mers, où le jour va plonger sa lumière, Des bornes de l'Afrique, où sur sa tête altière L'infatigable Atlas porte le poids des cieux, Une antique prêtresse est venue en ces lieux : Consacrée aux autels des jeunes Hespérides, C'est elle qui, jadis, contre des mains avides Protégeait les fruits d'or de leur fertile enclos, Qui, d'un miel odorant, mêlé de froids pavots, Nourrissait leur dragon ; et du monstre sauvage Endormait à son choix ou réveillait la rage. Son art endort aussi les chagrins amoureux, Ou d'un ardent amour réveille tous les feux : Sous ses pieds tu verras s'ébranler les campagnes, Les pins déracinés descendre des montagnes, L'onde arrêter son cours, l'Olympe ses flambeaux, Et les mânes sortir de la nuit des tombeaux. J'en atteste le ciel, chère soeur, et toi même ! Malgré moi j'ai recours à son pouvoir suprême : Toi, si tu plains les maux de ce coeur agité, Dans un lieu découvert, mais des yeux écarté, Que par tes soins secrets un bûcher se prépare ; Qu'on y place le fer qu'a laissé le barbare, Et toute sa dépouille, et ce lit conjugal, De ma faiblesse, hélas ! le complice fatal. Pour chasser de mon coeur un amour trop funeste, Il nous faut de l'ingrat détruire ce qui reste». Elle dit, et pâlit. Mais cependant sa soeur Ne peut de son projet soupçonner la fureur. Elle n'augure pas de sa douleur cachée Un désespoir plus grand qu'à la mort de Sichée, Et dresse innocemment le fatal appareil. Dans un lieu retiré, mais ouvert au soleil, Des rameaux du sapin, des longs éclats du chêne, On forme le bûcher ; il s'élève, et la reine Du sacrifice affreux fait les tristes apprêts, Suspend en noirs festons la feuille du cyprès ; Elle place au sommet la dépouille d'Enée, Et ce lit nuptial qu'a maudit l'hyménée, Et le fer du parjure, et son image, hélas ! Instruments et témoins de son prochain trépas. Les autels sont dressés ; la prêtresse terrible Court les cheveux épars, lance un regard horrible, Tout à coup sa voix tonne ; elle invoque et Pluton, Et la triple Diane, et l'ardent Phlégéthon, Réveille le chaos dans ses abîmes sombres, Et trouble par ses cris le long repos des ombres ; Puis d'une onde funèbre elle verse les flots, Qui du noir Achéron représentent les eaux ; Exprime un lait impur d'une herbe empoisonnée, Au flambeau de la nuit par l'airain moissonnée. Enfin, pour rendre encor le charme plus puissant, Elle y joint la tumeur que le coursier naissant Apporte sur son front, et que, pour ce mystère, On enlève aussitôt à son avide mère. La reine, sans ceinture, un pied sans brodequin, Déjà tient son offrande en sa tremblante main. Dévouée à la mort, en silence elle atteste Les dieux, sacrés témoins de son destin funeste, Ces dieux, justes vengeurs des malheureux amours. La nuit avait rempli la moitié de son cours ; Sur le monde assoupi régnait un calme immense ; Les étoiles roulaient dans un profond silence, L'aquilon se taisait dans les bois, sur les mers, Les habitans des eaux, les monstres des déserts, Des oiseaux émaillés les troupes vagabondes, Ceux qui peuplent les bois,ceux qui fendent les oncles, Livrés nonchalamment aux langueurs du repos, Endormaient leurs douleurs, et suspendaient leurs maux. Didon seule veillait ; la noire solitude Aigrit de ses chagrins l'ardente inquiétude. De l'amour renaissant le terrible réveil, A ses yeux, à son coeur refuse le sommeil. De ses sens agités la tempête s'augmente ; En butte à tous les coups de l'horrible tourmente, D'espérance, d'effroi, d'amour et de fureur, Un reflux orageux bouleverse son coeur, Et son esprit flottant roule ainsi ses pensées, Admises tour à tour, tour à tour repoussées : «Que faire ? hélas ! Irai-je, abaissant mon orgueil, Chez Iarbe, à mon tour, implorer un coup d'oeil, Ou des rois mes voisins mendier l'hyménée, Eux que j'ai tant de fois dédaignés pour Enée ? Pour suivre les Troyens dois-je fuir de ces lieux, Me mettre à la merci de ce peuple orgueilleux ? En effet, ils ont droit à tant de confiance ! Mes bienfaits sur leur âme ont eu tant de puissance ! Et quand je le voudrais, le pourraient-ils souffrir ? Dans ces vaisseaux ingrats qu'ils m'ont vu secourir, Les cruels voudraient-ils m'accorder une place ? Ah ! de Laomédon connais la digne race : Après leurs trahisons, après leurs attentats, Malheureuse ! peux-tu ne les connaître pas ? D'ailleurs, suivrai-je seule une foule insolente ? Et mon peuple, jouet de ma fortune errante, Lui qu'avec tant de peine on arracha de Tyr, A cet exil nouveau voudra-t-il consentir ? Malheureuse ! bannis un espoir inutile. Meurs, tu l'as mérité, meurs, voilà ton asile. C'est toi, ma soeur, c'est toi qui, cédant à mes pleurs, M'as livrée à ce traître, as fait tous mes malheurs. Que n'ai-je pu, grands dieux !dans un chaste veuvage, Conserver de mon coeur la rudesse sauvage, Au sein de la vertu fuir ces affreux tourments ! Mânes de mon époux, j'ai trahi mes serments !» Tels étaient ses transports et son trouble funeste. Le héros, cependant, plein de l'ordre céleste, Pour sa fuite, à regret, avait tout préparé ; Le sommeil de ses sens enfin s'est emparé : Tout à coup dans un songe il croit revoir Mercure ; C'était sa voix, son port, sa blonde chevelure, Enfin du jeune dieu tous les traits éclatants. «Eh quoi ! fils de Vénus, dans ces affreux instants Tu dors, tu n'entends pas le souffle du zéphire ! D'une amante en fureur tu braves le délire ! Prête à mourir, en proie au plus affreux transport, Quelque horrible forfait va signaler sa mort. Pourquoi ne fuis-tu pas, quand tu le peux encore ? Si ta voile tardive attend ici l'aurore, Bientôt tu la verras armer tous ses vaisseaux, Te suivre, t'arrêter, t'attaquer sur les eaux. Je vois briller le fer, je vois luire la flamme ; Va, pars, qui peut compter sur le coeur d'une femme ?» Il dit, et disparaît dans l'ombre de la nuit. Loin d'Enée, à ces mots, le doux sommeil s'enfuit. Croyant entendre encor cette voix menaçante, Il se lève, saisi d'une sainte épouvante : «Hâtez-vous, compagnons ; rameurs, prenez vos rangs ; Abandonnez la voile à l'haleine des vents : Les dieux viennent encor d'accuser ma paresse : Qui que tu sois, grand dieu ! j'étouffe ma tendresse, Je t'obéis ; et toi daigne exaucer nos voeux, Accorde-nous des vents et des astres heureux !» La foudroyante épée, à ces mots, étincelle, Les câbles sont coupés, il part ; et, plein de zèle, Tout fuit, se précipite, et vole sur les eaux. La mer a disparu sous leurs nombreux vaisseaux ; Le rivage s'enfuit, et les flots qui bouillonnent Cèdent, en mugissant, aux bras qui les sillonnent. L'Aurore abandonnait la couche de Titon, Et la nuit pâlissait de son premier rayon ; Didon, du haut des tours, jetant les yeux sur l'onde, Les voit voguer au gré du vent qui les seconde. Le rivage désert, les ports abandonnés, Frappent d'un calme affreux ses regards consternés. Aussitôt, arrachant sa blonde chevelure, Se meurtrissant le sein : «O dieux ! quoi ! ce parjure, Quoi ! ce lâche étranger aura trahi mes feux, Aura bravé mon sceptre, et fuira de ces lieux ! Il fuit ; et mes sujets ne s'arment pas encore ! Ils ne poursuivent pas un traître que j'abhorre ! Partez, courez, volez, montez sur ces vaisseaux ; Des voiles, des rameurs, des armes, des flambeaux ! Que dis-je ? où suis-je ? hélas ! et quel transport m'égare ? Malheureuse Didon ! tu le hais, le barbare ! Il fallait le haïr, quand ce monstre imposteur Vint partager ton trône, et séduire ton coeur. Voilà donc cette foi, cette vertu sévère ! Ce fils qui se courba noblement sous son père, Cet appui des Troyens, ce sauveur de ses dieux ; Ah ciel ! lorsque l'ingrat s'échappait de ces lieux, Ne pouvais-je saisir, déchirer le parjure, Donner à ses lambeaux la mer pour sépulture, Ou massacrer son peuple, ou de ma propre main Lui faire de son fils un horrible festin ? Mais le danger devait arrêter ma furie : Le danger ; en est-il alors qu'on hait la vie ? J'aurais saisi le fer, allumé les flambeaux, Ravagé tout son camp, brûlé tous ses vaisseaux, Submergé ses sujets, égorgé l'infidèle, Et son fils, et sa race, et moi-même après elle. Soleil dont les regards embrassent l'univers ! Reine des dieux, témoin de mes affreux revers ! Triple Hécate ! pour qui dans l'horreur des ténèbres Retentissent les airs de hurlements funèbres ! Pâles filles du Styx ! vous tous, lugubres dieux ! Dieux de Didon mourante, écoutez donc mes voeux ! S'il faut qu'enfin ce monstre, échappant au naufrage, Soit poussé dans le port, jeté sur le rivage, Si c'est l'arrêt du sort, la volonté des cieux, Que du moins assailli d'un peuple audacieux, Errant dans les climats où son destin l'exile, Implorant des secours, mendiant un asile, Redemandant sou fils arraché de ses bras, De ses plus chers amis il pleure le trépas !... Qu'une honteuse paix suive une guerre affreuse ! Qu'au moment de régner, une mort malheureuse L'enlève avant le temps ! Qu'il meure sans secours, Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours ! Voilà mon dernier voeu ! Du courroux qui m'enflamme Ainsi le dernier cri s'échappe avec mon âme. Et toi, mon peuple, et toi, prends son peuple en horreur ! Didon au lit de mort te lègue sa fureur ! En tribut à ta reine offre un sang qu'elle abhorre ! C'est ainsi que mon ombre exige qu'on l'honore. Sors de ma cendre, sors, prends la flamme et le fer, Toi qui dois me venger des enfans de Teucer ! Que le peuple latin, que les fils de Carthage, Opposés par les lieux, le soient plus par leur rage ! Que de leurs ports jaloux, que de leurs murs rivaux, Soldats contre soldats, vaisseaux contre vaisseaux Courent ensanglanter et la mer et la terre ! Qu'une haine éternelle éternise la guerre ! Que l'épuisement seul accorde le pardon ! Enée est à jamais l'ennemi de Didon : Entre son peuple et toi point d'accord, point de grâce ! Que la guerre détruise, et que la paix menace ! Que ses derniers neveux s'arment contre les miens ! Que mes derniers neveux s'acharnent sur les siens !» Elle dit ; et roulant son projet dans son âme, De ses jours odieux cherche à rompre la trame. Pour hâter des moments à sa fureur si doux, Elle appelle Barcé : de son premier époux Barcé fut la nourrice ; au sein de sa patrie La sienne dès longtemps a terminé sa vie. «Va, cours chercher ma soeur ; qu'un bain religieux La prépare à paraître aux autels de nos dieux ; Qu'à tomber sous le fer la victime soit prête ; Du saint bandeau toi-même il faut orner sa tête. Je veux, pour achever de guérir ma raison, Finir le sacrifice attendu par Pluton, Et d'un parjure amant livrer au feu l'image !» Elle dit : Barcé court, fidèle à son message, Hâter, sans le savoir, les apprêts du trépas, Et son vieux zèle encore accélère ses pas. Didon demeure seule. Alors de son injure L'affreux ressouvenir aigrissant sa blessure, Dans l'accès violent de son dernier transport, Tout entière livrée à ses projets de mort, Roulant en traits de feu ses prunelles sanglantes, Le visage livide, et les lèvres tremblantes, Les traits défigurés, et le front sans couleur, Où déjà de la mort s'imprime la pâleur, Vers le fond du palais Didon désespérée, Précipite en fureur sa démarche égarée, Monte au bûcher, saisit le glaive du héros, Ce glaive à qui son coeur demande le repos, Ce fer à la beauté donné par le courage, Hélas ! et dont l'amour ne prévit point l'usage. Ce lit, ces vêtements si connus à ses yeux, Suspendent un moment ses transports furieux. Sur ces chers monuments, ce portrait et ces armes, Pensive, elle s'arrête, et répand quelques larmes ; Se place sur le lit, et parmi des sanglots Laisse, d'un ton mourant, tomber ces derniers mots : «Gages, jadis si chers dans un temps plus propice, A votre cendre au moins que ma cendre s'unisse. Recevez donc mon âme, et calmez mes tourments ; J'ai vécu, j'ai rempli mes glorieux moments, Et mon ombre aux enfers descendra triomphante. J'ai fondé, j'ai vu naître une ville puissante ; Sur un frère cruel j'ai vengé mon époux. Heureuse, heureuse, hélas ! si, jeté loin de nous, L'infidèle à jamais n'eût touché ce rivage !» A ces mots, sur sa couche imprimant son visage : «Quoi ! mourir sans vengeance ! Oui, mourons : pour mon coeur La mort même, à ce prix, la mort a sa douceur. Que ces feux sur les eaux éclairent le parjure ! Frappons ; fuis, malheureux, sous cet affreux augure !» A peine elle achevait, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel, Ont vu sur le bûcher la reine défaillante, Dans ses sanglantes mains l'épée encor fumante. Soudain de tous côtés partent des cris affreux ; Les dômes du palais et les voûtes des cieux Retentissent au loin de clameurs lamentables. La Renommée accroît ces bruits épouvantables. La Terreur, à sa voix, vole de toutes parts ; On dirait qu'une armée a brisé les remparts, Et livre au fer tranchant, aux dévorantes flammes, Les temples, les palais, les enfants et les femmes. Sa soeur tremblante accourt à ce tumulte affreux ; Et, meurtrissant son sein, arrachant ses cheveux, Vers la reine expirante elle vole et l'appelle : «Didon, il est donc vrai, tu me trompais, cruelle ! Quoi ! ce bûcher fatal, ces autels et ces feux N'étaient donc de ta mort que les apprêts pompeux ! Elise en tous les temps partagea ta fortune ; D'où vient que cette mort ne nous est pas commune ? Par d'aussi durs mépris peux-tu payer ma foi ? Didon, j'aurais du moins expiré près de toi. Oui, la même douleur aurait, à la même heure, Précipité nos jours dans la sombre demeure. Ma main a donc dressé ce bûcher odieux ! Ma voix pour ton trépas invoquait donc les dieux ! Et par un piège affreux ta cruelle prudence, Pour assurer ta mort, s'assurait mon absence. Oui, Didon, tu perds tout par ce noir attentat ; Et toi-même, et ta soeur, et la ville, et l'état. Courez, secondez-moi : de l'onde la plus pure Que j'étanche son sang, et lave sa blessure ; Et sur sa bouche encor s'il erre un vain soupir, Que ma bouche, du moins, puisse le recueillir !» Vers le bûcher funèbre à ces mots élancée, Et serrant dans ses bras sa soeur presque glacée, Elle arrête son sang, la réchauffe. A ses cris, Didon rouvre en mourant ses yeux appesantis ; Sa force l'abandonne ; au fond de sa blessure, Son sang en bouillonnant forme un triste murmure. Trois fois, avec effort, sur un bras se dressant, Trois fois elle retombe : et d'un oeil languissant Levant un long regard vers le céleste empire, Cherche un dernier rayon, le rencontre, et soupire. Alors Junon, plaignant son pénible trépas, Et de sa longue mort les douloureux combats, Pour arracher son âme à sa prison mortelle, Fait descendre des cieux sa coursière fidèle ; Car l'affreux désespoir ayant, avant le temps, Par une mort précoce abrégé ses instants, N'ayant point mérité son trépas par un crime, La déesse qui règne au ténébreux abîme Ne l'avait point encor dévouée à la mort Ni coupé le cbeveu d'où dépendait son sort. Sur son aile brillante, au soleil exposée, Peinte de cent couleurs, humide de rosée, Iris descend des cieux, s'arrête sur Didon : «Je coupe le cheveu réservé pour Pluton : C'en est fait ; de tes jours ainsi finit la trame ; Des chaînes de ton corps je dégage ton âme» Lui dit-elle. A ces mots, sa secourable main Tranche avec le cheveu son malheureux destin. Sa chaleur l'abandonne : et son âme s'exhale, Et la mort seule éteint sa passion fatale.. Source: http://www.poesies.net