Jonas Ou Ninive Pénitente: Poème Sacré. Par Jacques De Coras (1630-1677) TABLE DES MATIERES A HENRY DE LA TOUR D'AVVERGNE PREFACE LIVRE 1 LIVRE 2 LIVRE 3 LIVRE 4 LIVRE 5 LIVRE 6 LIVRE 7 LIVRE 8 LIVRE 9 LIVRE 10 A HENRY DE LA TOVR D'AVVERGNE pV à tres-haut et pvissant prince Monseigneur Henry De La Tour-D'Avvergne, Vicomte De Tvrenne, mareschal général des camps et armées du roy, collonel général de la cauallerie, gouuerneur de Limosin, etc. Monseigneur, lors que ie présente cet ouurage à vostre altesse, mon dessein n'est pVI pas de l'exposer à la rigueur de vostre jugement. Ie ne présume pas qu'il ait assez de force pour soûte- nir cette épreuue: et i'y remarque moy-mesme des defauts qui me font auouër qu'on n'en peut excuser l'auteur, que pour l'amour du prophéte qui le conduit. Ce que j'en fais donc, monsei- gneur, n'est que pour le met- tre sous la protection de vostre bonté, et pour donner à V A quelques heures de passable diuer- tissement, lors qu'elle voudra se délasser des grandes pensées, et des soins importans qui la tiennent or- dinairement occupée. Ie say bien, monseigneur, que les gens de ma profession ne s'étu- dient guére, à faire des poëmes e- piques; mais je m'assure que vous me ferez l'honneur de croire que pVII mon loisir n'a pas esté tout-à-fait mal-employé en la production de celuy-cy, quand vous aurez consi- déré que toutes les muses ne sont pas filles d'Apollon; qu'il y a des muses chrestiennes! Que les person- nes les plus sacrées peuuent aimer et seruir innocemment; et qu'au- pis-aller, il ne nous doit pas estre dé- fendu d'enrichir la montagne de Sion des dépoüilles du Parnasse; puis-qu'il fut permis aux israëli- tes d'employer l'or d'Egypte à l'em- bellissement des lieux saints. Et certes, monseigneur, ayant appris des anciens docteurs de l'eglise, que les auteurs chre- stiens doiuent sanctifier à vn bon vsage les connoissances qu'ils ont receuës des payens; j'ay creû sui- ure leur conseil, et leur exemple, en faisant seruir à la composition pVIII de mon poëme, ce que Virgile et quelques autres m'ont enseigné des régles de la poësie héroïque, et il me semble, aprés-tout, que mon en- treprise ne peut estre blâmée, puis- que le sujet que ie traitte, est pris de l'escriture sainte, que la for- me que ie luy donne, n'a rien de profane, et qu'elle ne sent pas moins le stile des prophétes de la Iudée, que le langage des poëtes de la cour. Quoy qu'il en soit, monseigneur, ie ne saurois me repentir d'auoir entrepris cet ouurage, s'il a le bonheur de vous plaire, et j'ay creû que ie ne de- uois pas craindre de le dédier à V A aprés que des personnes qui luy sont chéres, m'ont fait la fa- ueur de m'assurer que la lecture ne luy en seroit pas des-agréable. I'espére, en-tout-cas, mon- pIX seigneur, que si vous n'auez sujet de louër le succés de mon dessein, vous aurez la chari- té d'approuuer mon intention; et que le desir que j'ay de donner à V A ce témoignage de mon res- pect, vous fera supporter toutes les marques que vous y verrez de ma foiblesse. S'il y auoit vne né- cessité absoluë de ne vous offrir que des choses qui fussent dignes de vous, je confesse que je ne pour- rois m'aquitter d'vn si difficile de- uoir, et j'estime mesme, qu'il y a peu de personnes qui fussent capa- bles d'y satisfaire; mais s'il suffit d'auoir vne extréme passion pour le seruice de V A et beaucoup de zéle pour vostre illustre mai- son; j'ose dire qu'il ne se peut rien ajoûter aux sentimens extraordi- naires que j'en ay conceûs. La gra- pX ce que Dieu me fit, il y a quel- que temps, de m'appeler auprés de V A ne me permet pas d'en auoir de médiocres, et ie m'y sens confirmé tous les jours par les mar- ques que vous faites paroistre d'vne éminente piété. Ie ne parle que de vôtre piété, monseigneur, car est-il nécessaire de parler de vostre prudence, et de vostre va- leur, qui sont connuës et admirées de tout le monde? Ie croy, certai- nement, qu'il suffit de faire sauoir à ceux qui ne vous connoissent pas tout-entier, que vous n'estes pas moins bon-chrestien, que grand capitaine, et que jamais hom- me n'eut tout-ensemble ni plus de zéle pour la gloire de son dieu, ni plus d'ardeur pour le seruice de son roy, que vous en auez. Aussi, monseigneur, pXI comme vous estes l'homme selon le coeur de Dieu et du roy, on re- marque, que iamais les armes de la France n'ont prospéré si heu- reusement, que lors qu'elles ont esté entre vos mains, puis-que (pour ne rien dire dauantage) vous auez esté le principal instrument des victoi- res, qui nous ont donné la paix. Pour moy, monseigneur, qui ay eû l'honneur d'approcher de V A et de considérer les actions de vostre vie; je ne pourrois m'empécher de faire icy vostre éloge, si je n'en estois retenu par cette modestie qui vous fait rejetter les loüanges que vos autres vertus vous font mériter; mais n'osant estre juste, depeur d'e- stre desagréable, ie me contenteray, monseigneur, de penser ce que je deurois dire, et de prier Dieu qu'il vous donne l'effet de vos pXII justes desirs; et qu'il me face naistre les occasions de vous témoigner auec quel respect je suis, monseigneur, de vostre altesse, le tres-humble, tres-obeïssant et tres-fidéle seruiteur, De Coras. PREFACE pXIII J'auertis, d'abord, le lecteur, que ie donne au public vn ouurage qui a esté veû, et corrigé en plusieurs endroits, et, si ie l'ose dire, assez ap- prouué, par trois ou quatre des meilleurs esprits de la cour, et de l'académie. Si la modestie de ces messieurs, ou la mienne, me permettoit de les nom- mer, ce seroit vn auis, aprés lequel ie n'aurois pas besoin d'autre préface, pour préocuper les jugemens en ma faueur, et pour briguer les suffrages de la mul- titude, qui est obligée de suiure les sentimens du petit nombre choisy. Vn plus hardy que ie ne suis, diroit là-dessus, qu'vn enfant à qui ces excellens amis n'ont pas refusé de prendre quelque soin de son éducation, ne doit pas estre fort mal-né, et ne peut estre indigne de voir le jour; que le produisant sur leur parole, ie ne puis douter qu'il ne réüssisse; et qu'vne entre- prise qui a de si bons garens, ne sauroit manquer d'estre heureuse, ou, pour le moins, d'estre bien- fondée. Mais, soit que ie considére que ces grands-hom- mes n'ont corrigé que les fautes les plus grossiéres de mon poëme, et qu'ils ont eû beaucoup d'indulgence pour moy dans tout le reste; soit que ie sois conuain- cu de ma foiblesse, et que Dieu m'ait fait la grace de voir les defauts de ce que ie produis, pour n'en auoir que de modestes pensées; ie me sens obligé de recon- noistre que mon liure est fort imparfait en toutes façons, et que ceux qui le liront, auront beaucoup de peine à l'honorer de leur approbation, s'ils ne luy veulent faire faueur plûtost que justice. Et véritable- ment, si i'attendois de mon mérite, vn auantage que je ne puis, ni ne veux deuoir qu'à la bonté de mes lecteurs, ie serois coupable d'vne extréme igno- pXIV rance, et d'une excessiue présomption; ie n'aurois pas appris à connoistre mon siécle, et moins encore à me connoistre moy-mesme; ie ne saurois pas que les hommes sont aujourd'huy si subtils, et si délicats qu'ils découurent des taches dans le soleil, et ne trouuent pas la manne à leur goust; tellement qu'il n'y a guére d'apparence qu'ils accordent à des produ- ctions défectuëuses comme la mienne, vne loüange qu'ils refusent aux ouurages les plus excellens. I'i- gnorerois encore, que l'entreprise d'vn poëme epi- que, demande des efforts d'esprit dont ie ne suis pas capable, et que ie ne puis presque me soûtenir dans mon projet, que par le mot de ce jeune audacieux, dont la chute a esté inuentée par vn poëte, et imitée par tant d'autres. In Magnis Voluisse Sat Est. Ie ne considérerois pas encore assez, que ie parois sur les rangs aprés vn grand nombre d'illustres poë- tes, qui se sont rendus si recommandables dans l'em- pire des muses, sur-tout, en ce genre d'écrire, que i'ay sujet de craindre qu'on ne daigne me regarder parmy ces grans génies, et qu'vn nain, ne puisse estre remarqué parmy des géans, ni vn homme vul- gaire parmy des héros. En effet, quoy que ie ne sois pas étranger dans les mystéres des prophétes de Sion, ie reconnois que ie ne suis pas de condition à courir dans la carriére auec ces roys du Parnasse, et ie déclare, que ie suis leur ecolier, plûtost que leur riual, et que tout ce que ie puis faire est, de les sui- ure des yeux, sans prétendre de marcher sur leurs traces. Aprés cette reconnoissance, ie confesseray franche- ment, qu'ayant composé ce poëme, auant que ceux de ces messieurs eûssent paru, et me voyant sur le point de le mettre au jour, pour le présenter à l'illustre prince pour qui ie l'auois fait, i'en fus tout-à-coup empéché par la publication de quelques-vns de ces ou- urages, où ie remarquay tant de force, tant de beautez, et tant d'ornemens, que ie ne pus me résoudre à faire voir la foiblesse et la simplicité de cette production de mon esprit; et ie croy que ie l'eusse condamnée à vne pXV prison perpétuëlle, si des personnes que ie ne puis dé- dire en quoy que ce soit, ne l'eussent tiré de l'obscuri- té de mon cabinet, par vne généreuse imitation de cette puissance et de cette bonté, qui firent sortir du ventre de la baleine le prophéte qui en est le sujet. Ces excellentes personnes n'ont pû souffrir que ie ca- chasse plus long-temps vn ouurage que i'auois fait pour diuertir saintement vn héros qui est admiré de toute la France, aprés que sa prudence et sa valeur ont esté si glorieusement employées pour luy faire moissonner les lauriers de la victoire, et pour la faire reposer, enfin, sous les oliuiers de la paix. I'abandonne donc mon poëme au hazard de l'im- pression, y estant obligé par vne puissance à laquelle ie ne pouuois résister, et sans injustice, et sans in- gratitude; et quoy que ie paroisse en public auec assez de timidité, j'espére qu'on m'entendra chanter à mon tour, sinon auec plaisir, du moins auec patien- ce, maintenant que le prémier bruit des acclama- tions que les autres ont receuës, est passé. Et ie croy qu'on ne trouuera pas mauuais que ie face parler vn prophéte, aprés que tant de trompettes éclatantes ont entonné les actions des plus illustres guerriers. Mais comme les musiciens nous préparent, par cer- tains préludes, à ouïr leurs chans; i'ay creû aussi que ie deuois dire certaines choses par auance, qui fussent des préparatifs à la lecture de mon ouurage, et qui en disposant l'esprit de mes charitables lecteurs, pûssent préuenir les objections de quelques rigou- reux critiques. Ie ne donne pas à cet ouurage le titre de poëme hé- roïque, parce que ie n'ay pas esté persuadé que le su- jet que j'y traite, en pust soûtenir la dignité. Ce n'est pas que la voix de Ionas n'ait produit des miracles qui surpassent ceux qui peuuent partir de la main des plus grans héros, et ie trouue la seule conuersion de Niniue qu'il opéra par sa prédiction, beaucoup plus merueilleuse que la prise de Troye. On doit pourtant considérer, que Ionas n'estoit pas vn guerrier, mais vn prophéte; qu'il n'a pas assiégé Niniue auec vne armée; qu'il ne l'a pas prise d'assaut; qu'il s'est con- pXVI tenté d'y faire tonner les menaces du dieu des ven- geances: et qu'il l'a soûmise à ses loix, sans luy tirer vne goute de bon sang, et sans luy faire répandre que des larmes, et des larmes encore qui deuoient procurer son salut. Que si dans le récit qu'Aman fait des ex- ploits du prophéte; celuy-cy est cause du gain d'vne bataille, et de la prise de deux villes, il faut considé- rer que les armes que ie luy donne pour produire ces grans éuénemens, ne sont pas terriennes et corporel- les, mais spirituëlles et célestes; qu'il combat les enne- mis auec la parole, et non-pas auec l'espée; qu'il les met en déroute à la campagne, et hors de défense dans leur ville, non auec les machines de guerre que les vainqueurs et les conquerans employent dans les siéges et dans les combats; mais auec vn etendard que Dieu luy auoit mis entre les mains, et qui estoit plus propre à faire admirer la vertu diuine qu'à faire éclater la puissance humaine. Ie n'ay pas voulu, non-plus, intituler mon poë- me, idile héroïque, parce qu'encore que ie pusse me fonder, en cela, sur quelque exemple, et peut-estre sur quelque raison, ie n'ay pas creû le deuoir faire, de peur de donner à mes lecteurs la peine de recourir aux grecs et aux italiens pour entendre le titre de mon liure; ie l'ay donc intitulé, poëme sacré, esti- mant que ce titre, qui est entendu de tout le monde, qui est digne d'vn sujet pris de l'escriture sainte, et qui m'a esté suggéré par vn des plus judicieux esprits de nostre siécle, deuoit estre préféré à tout autre. Il est vray que ce titre est général, et qu'il ne m'engage à rien de trop particulier; mais il n'en est que plus commode pour celuy qui écrit, et pour ceux qui li- sent; ie pense qu'il ne sauroit estre trouué-mauuais, en vn siécle où l'on n'a pas desapprouué le procédé de ce galant-homme, qui voulant faire imprimer vne piéce de théatre, et ne sachant s'il luy deuoit donner le nom de tragédie, de tragi-comédie, ou de comédie, à cause que son ouurage tenoit de toutes les trois, s'auisa, enfin, pour se tirer d'embarras, de l'intitu- ler, poëme dramatique. Pour passer du titre de l'ouurage, à l'ouurage mes- pXVII me, ie ne doute point que plusieurs ne trouuent beau- coup à redire dans son inuention, dans sa disposition et dans son élocution: et peut-estre que ie receuray leurs censures auec autant de docilité, qu'ils sauroient auoir de charité à me marquer mes fautes; ie croy, pourtant, n'auoir rien auancé dans toutes ces parties, que ie ne peusse iustifier, ou par la raison, qui doit ré- gler nos sentimens, ou par l'autorité des plus excellens ecriuains, qui tient quelquefois lieu de raison, et qui, au-pis-aller, est plus considérable, que toute la critique des censeurs. Si l'on m'accuse d'auoir employé quelques fictions dans vne histoire véritable, ie déclare que ie ne veux point me seruir, pour ma justification, du priuilége général des poëtes, Quidlibet Audendi: ie ne veux point me traiter de personne priuilégiée, pour oser entreprendre des choses qui ne sont pas raisonnables ou légitimes; mais j'oseray dire, que la fiction iudi- cieuse estant l'ame de la belle poësie, ie n'ay pû me ré- soudre à faire vn ouurage qu'on pût appeler vn corps sans ame; sur-tout, aprés auoir appris des maistres de l'art, que les inuentions où l'on entreuoid des fondemens historiques, rendent la vérité plus belle, et mesme plus vray-semblable. Et certes, si i'en auois vsé autrement, i'aurois bien mérité qu'on m'appli- quast la raillerie de cette excellente faiseuse de vers qui seût pindariser sur Pindare-mesme, en luy reprochant qu'il ne sauoit rien-faire, parce qu'il ne sauoit rien feindre. Qu'il suffise aux critiques, que ie n'ay point esté excessif dans mes inuentions, et que i'ay mieux profité de l'auis de la belle Corinne, que ne fit Pin- dare, qui luy portant, quelques iours aprés, vn ou- urage tout remply de fictions entassées, mérita qu'el- le le raillast vne seconde fois, en ces termes: il faut les semer auec iugement, et non-pas les jetter à-pleines- mains. Au reste, si i'ay pris la liberté d'employer des inuentions poëtiques dans vne histoire sainte, ie l'ay fait auec assez de circonspection et de retenuë, pour n'auoir pas sujet de craindre qu'on me le reproche: en-tout-cas, ie ne pense pas auoir passé les justes bornes. Quos Vltra Citraque Nequit, Consistere Rectum. Et ie croy m'estre conduit comme doit faire vn homme qui sait, qu'il n'est pas permis d'in- uenter dans toutes les matiéres saintes; et qu'en celles-là-mesmes où il n'est pas défendu, toutes sortes d'inuentions ne sont pas permi- ses. Ie say que la religion et la conscience ne permettent pas à vn poëte chrestien de faire de nouueaux articles de foy, et qu'il ne doit point toucher aux endroits de l'escriture où sont contenus les points nécessaires au salut. I'auouë encore, qu'il n'est pas permis de ren- uerser vne vérité de l'histoire sainte, quoy qu'elle ne soit point nécessaire au salut; et ie croy qu'il n'y a point de poëte si peu sérieux, qui doiue imiter l'inuention de ceux qui se donnent cette licence. I'auouë mesme, qu'vn poëte chrestien ne doit jamais employer, dans vn sujet sacré, vne inuention fabuleuse et payenne, comme quelques-uns sont tombez dans ce defaut. Ie n'ay garde d'aprouuer tous ces excés de ceux qui se sont meslez d'inuenter, en traittant les matiéres saintes: bien-loin de cela, ie ne puis souffrir qu'on mesle Iupiter auec le dieu d'A- braham, d'Isaac, et de Iacob; ni Orphée auec Iesus-Christ, ni Hercule auec Samson. Ie suis mesme si scrupuleux, que ie ne mettrois iamais les noms des diuinitez payennes dans la bou- che d'vn fidéle, qu'en les traittant comme elles méritent, c'est-à-dire, comme des faux-dieux et des idoles. Ie ferois conscience de me seruir des noms de Neptune, de Vulcain, et de Cy- béle, pour exprimer la mer, le feu, et la terre, à-moins que d'introduire vn payen qu'il faut faire parler selon sa religion: et si i'en estois creû, Saturne, Iupiter, Mars, Mercure, et Vénus, ne signifieroient iamais que les planétes qui en ont conserué les noms, et ne trouueroient plus de place que dans les almanachs, et dans les liures pXIX d'astrologie. Aussi, selon ces maximes, ie n'ay rien inuenté qui choquast la doctrine chrestienne, et qui renuersast les fondemens du salut; rien qui altérast la vérité de l'histoi- re, rien qui sentist la fable des payens. Ie n'ay pas dit, que Ionas se soit embarqué sur Thétis ou sur Neptune, ni que Eole ait excité la tem- peste contre le vaisseau où il estoit; ni que le prophéte, ayant esté jetté dans la mer, la ba- leine l'ait receu sur son dos, et l'ait porté à ter- re, en la maniére que les poëtes payens fei- gnent qu'vn dauphin fit Arion; moins enco- re ay-je feint, que lors que Ionas fut tiré du ventre de la baleine, Nérée, Triton, et toute leur famille, le prissent pour Neptune, qui sortoit de son palais, quoy que ie sache que quelqu'vn a eû cette pensée. I'ay éuité tous ces écueüils, où le jugement de plusieurs a fait naufrage, et ie me suis con- tenté de mesler dans mon histoire quelques in- cidens plausibles, et vray-semblables, pour l'ornement de mon sujet, et pour l'embellisse- ment de mon ouurage: encore faut-il remar- quer, que la plus-part de ces incidens n'ont-pas moins de vérité que de vray-semblance. Pour venir aux preuues de ce que ie dis; dans le prémier liure, j'introduits Dieu, qui voyant d'vn costé la corruption du peuple de Niniue, et de l'autre la rebellion de son peuple, est prest à se venger de tous les deux; et comme il sem- ble qu'il doit commencer par son peuple, com- me par le plus ingrat, il est excité par sa iustice à le punir; mais il est sollicité par sa miséricor- de à luy pardonner, en considération de l'al- liance qu'il auoit faite auec ce peuple; et alors, sa sagesse interuient, laquelle conseruant le droit de chacune de ces deux autres vertus diui- nes, est d'auis que Dieu enuoye à Niniue vn de ses prophétes, qui opére sa conuersion, en la menaçant de sa prochaine ruïne; en quoy la sagesse eternelle ne se propose pas seulement de pXX rendre ce peuple inexcusable, en cas qu'il s'en- durcisse dans son péché, aprés la repentance d'vn peuple étranger, et idolâtre; mais elle a encore pour visée de donner vn prélude et vn essay de la vocation des gentils, et de la re- jection des iuifs, dans la grace qu'il fait aux niniuites, et dans l'endurcissement misérable où il laisse le peuple de Iuda et d'Israël, com- me ie l'explique dans le dernier liure. Ceux qui ont leû les ecrits des anciens péres et des plus célebres théologiens modernes, m'a- uouëront, que tout ce que j'auance, en cette rencontre, n'est pas vne inuention de mon es- prit, mais vne pure explication d'vn des plus excellens mystéres de la religion chrestienne; et ceux qui veulent qu'on traitte la théologie auec ornement, me sauront bon-gré (ie m'as- sure) de quelques descriptions assez riches et assez fleuries, que ie fais dans le prémier liure, lors que ie représente la iustice, la sagesse, et la clémence de Dieu, et que i'entreprens de décrire Dieu luy-mesme, descendant du ciel pour donner ses ordres à Ionas. Dans le second liure, Aman, amy de Ionas, raconte, comment ce prophéte fut ressuscité par Elie. Cette auenture est si rare, et si peu con- nuë, que force gens penseroient qu'elle a esté inuentée à-plaisir, et qu'elle doit sa naissance à l'imagination du poëte, si ie ne les auertissois que ie l'ay prise du traitté que S Augustin a fait des choses merueilleuses de l'ecriture sain- te, et qu'elle est fondée sur vne des traditions des hébreux, qui tiennent que Ionas estoit le fils de la veuue de Sarepta, dont il est parlé dans l'histoire des roys, et dont il est dit, qu'il fut ressuscité par ce grand prophéte. Ces mesmes auteurs m'ont appris, que Ionas estoit vn des disciples d'Elisée, et que c'estoit celuy-là-mesme qu'il enuoya pour sacrer Iéhu roy d'Israël, comme ie l'explique en vn autre endroit. pXXI La vérité de cette auenture est suiuie d'vne bataille, et d'vn siége, dont le roy d'Israël remporte tout l'auantage sur les syriens. Ce récit, ou quelque autre semblable, estoit nécessaire dans vn poëme epique, à qui l'on ne peut reprocher de manquer entiérement de guerre, sans l'accuser d'vn grand defaut; puis-qu'il est vray que la guerre est vn des principaux piuots qui doi- uent porter cette machine. D'ailleurs, ce récit sert à démesler le milieu de l'histoire du pro- phéte d'auec son commencement; de sorte que i'ay esté non seulement en droit de l'in- uenter, mais i'ay, peut-estre, encore mérité quelque loüange de n'auoir pas du tout négli- gé la pratique d'vn secret, qui sert à suspendre agréablement l'esprit des lecteurs, et à leur donner vne douce inquiétude dans l'attente de voir joindre ce qu'ils ne sauent pas encore auec ce qu'ils sauent déja. Mais afin qu'on ne croye pas que i'ay fait entrer par force, ce récit dans mon sujet, il faut qu'on sache qu'il y a esté in- troduit par l'autorité de l'histoire sainte, qui rapporte, que les villes de Damas, et d'Emat furent reconquises et réünies au royaume d'Is- raël, par Iéroboam, et qu'il rétablit les bor- nes de son empire, depuis cette derniére ville, iusques au lac Asphaltite, selon la parole que le seigneur auoit prononcée par son seruiteur Ionas. C'est ce que Iosephe confirme encore en des termes qui autorisent les circonstances de ce récit; de sorte qu'il ne sauroit estre mieux fondé qu'il est. Il n'y a que cette baniére qui fut si fatale aux syriens, que quelques-vns, peut-estre, vou- dront arracher des mains de Ionas, comme vne pure inuention de mon esprit; mais pour les obliger à ne luy faire point cette violence; ie les prie de se souuenir, que Dieu s'est seruy autrefois de l'arche, pour faciliter aux israëli- tes le passage du Iordain, et depuis encore, pXXII pour vaincre et punir les philistins; qu'il a employé des trompettes et des clairons pour faire tomber les murailles de Iérico; et que par conséquent, vn etendard, qui est vne légére imitation de ces fameux instrumens des victoi- res des israëlites, doit estre souffert dans vn poëme epique, comme vne chose fort vray- semblable. Il semble, au-pis-aller, que l'en- seigne qui fut donnée au prémier roy de Fran- ce chrestien, et qui luy seruit si heureusement dans ses exploits héroïques, justifie le don qui est fait à Ionas d'vne enseigne pareille à celle- là; et ie ne say si l'on peut déchirer cette der- niére, sans que cet affront rejallisse sur l'ori- flame, auec qui elle a beaucoup de rapport. Dans le sixiéme liure ie fais faire à la balei- ne, qui auoit englouty Ionas, vn chemin bien- long, et bien-étrange; puis-que ie luy fais tra- uerser la mer Egée, qu'on nomme aujourd'huy l'Archipelague; franchir l'Hellespont, qui est le détroit de Gallipoli, passer la Proponti- de, et le Bosphore, c'est-à-dire, le canal, et le détroit de Constantinople, pour entrer dans la mer Euxine, et pour porter Ionas iusques au port de Trébisonde, d'où il part ensuite, pour s'acheminer vers Niniue. Mais si ce che- min est vne inuention, elle est de Ioséphe, qui raconte que Ionas fut vomy par la baleine sur les bords du Pont-Euxin; et chacun void assez, qu'en suiuant l'autorité de cet histo- rien, que ie ne deuois pas rejetter, ie n'ay pû mener le poisson que par le chemin que i'ay marqué. Il se peut faire que les critiques trou- ueront d'abord ce chemin assez rude; mais pour le rendre vny; ie n'ay qu'à leur représen- ter, que comme toute cette histoire est extré- mement extraordinaire, et la conduite que Dieu y a tenuë, toute mystérieuse, à cause de la vocation des gentils, et de la sepulture de Iesus-Christ dont il a voulu qu'elle fust le crayon; il ne faut point s'étonner si la course de la baleine a esté miraculeuse, comme tout le reste. Que s'ils ne veulent pas se contenter de cette raison générale, ie leur diray, que quel- que extraordinaire que soit cet incident, il l'est beaucoup moins que le sejour que Ionas fit dans le ventre de la baleine, sans mourir, et mesme sans estre offensé en aucune sorte; tel- lement que la foy les obligeant d'accorder, que la vérité se rencontre dans cette prémiére a- uenture, qui est la plus miraculeuse, la raison ne leur permettra pas de nier, que la vray-sem- blance ne se trouue dans cette derniére qui l'est beaucoup moins. S'ils sont persuadez de la puissance infinie de Dieu qui conduit la balei- ne, ils n'auront nulle peine à se persuader la route qu'elle tient, et s'ils ont assez de foy hi- storique, pour croire qu'il y a vne foy des mi- racles, dont vn grain suffit à transporter les montagnes, ils souffriront facilement qu'vn poisson, qui est plus facile à estre transporté, passe de la mer Méditeranée à la mer Euxine: et ie ne pense pas qu'ils veüillent imiter l'in- crédulité peu raisonnable de ces payens, dont parle S Augustin, qui se moquoient de ce que Iosephe récite, que la baleine fit pour Ionas, quoy qu'ils ne fissent point de difficulté de croire, qu'vn dauphin en auoit fait autant pour Arion. I'espere donc qu'ils n'enuieront pas à Ionas le port de Trebisonde, aprés vne si longue et si rude tempeste, et qu'ils laisseront nager la baleine en pleine liberté, pour le por- ter en terre-ferme, et sur le bord le plus proche de la ville où Dieu auoit résolu de l'enuoyer. Au reste, ceux qui soûtiennent que le poisson qui engloutit Ionas, estoit vne de ces lamies que Pline décrit en son histoire naturelle, sont plus hardis que moy, qui me suis contenté de l'exprimer par le nom general que l'ecriture sainte luy donne. Mais, aprés-tout, qui leur a réuélé que ce fust vne lamie, plûtost qu'vn de ces affreux poissons, qui se trouuent auprés pXXIV d'Islande, lesquels, au rapport de Munster, sont grans comme des montagnes; qui ren- uersent les nauires si on ne les effraye par des trompettes, où si on ne leur jette des vaisseaux ronds et vuides pour les amuser; et sur le dos mesme desquels les mariniers qui les prennent pour des isles, jettent quelquefois l'anchre, ce qu'ils ne font pas, comme ie crois, sans se mettre en vn extrême danger. Que sauent encore ces curieux pescheurs de lamies, si Dieu ne créa pas exprés le poisson dont il s'agit, pour en- gloutir le prophéte, et si ce grand corps qui fut si dispos, et si agile en cette rencontre, ne fut pas vne production immédiate de l'auteur de la nature? Pour moy, ie ne veux rien décider là-dessus; mais posé que Dieu eust créé cette baleine, ie pense qu'il faudroit la nommer diuine, pour la distinguer de ces horribles poissons d'Islande, que les gens du païs appel- lent trolual, c'est-à-dire, baleines diaboliques. Sur la fin du mesme liure, l'esprit prophé- tique saisit Ionas, aprés qu'il est sorty de ce se- pulchre viuant, qui l'auoit retenu trois jours et trois nuits; et luy fait contempler en vision le messie, qui deuoit se releuer du tombeau, aprés y auoir demeuré vn pareil espace de temps. Si quelques-vns trouuent qu'en cette occasion ie face Ionas plus sauant qu'il n'estoit, et que ie luy attribuë des lumiéres au-dessus de la réuélation de son siécle; ie les prie de consi- dérer, que Ionas estoit vn de ces hommes ex- traordinaires, ausquels Dieu déclaroit quel- que-fois les souffrances qui deuoient arriuer à Iesvs-Christ, et la gloire qui les deuoit suiure: que ce prophéte auoit cela de particu- lier, en cette circonstance de son histoire, qu'il estoit le type et la figure du messie ressuscité, et qu'auec tous ces auantages, ie ne luy fais voir que fort obscurément, et comme en songe, vn mystére dont personne ne pouuoit estre mieux éclaircy que luy. pXXV Dans le septiéme liure, et dans les suiuans, ie donne au roy de Niniue vne maîtresse que ie nomme Adine, c'est-à-dire, voluptuëuse, et délicate, selon la force de la langue hébraïque, dont i'ay emprunté ce nom. I'auouë que l'hi- stoire sainte, ni la profane, ne parlent point de cette femme, et mon dessein n'est pas de faire croire, que ce roy eust vne maîtresse qui por- tast ce nom. Mais ie ne pense pas aussi, que per- sonne osast soûtenir, qu'il n'en-auoit point du tout. Car il y a beaucoup d'apparence qu'vn monarque payen, qui faisoit son séjour ordi- naire dans vne ville plongée dans le vice et dans la débauche, n'estoit pas plus sage que Salomon, qui auoit vn si grand nombre de femmes, comme dit l'histoire des roys, et qui a fondé le serrail, comme parle vn des plus élo- quens ecriuains de ce siécle. Il me semble donc, que ie ne suis pas fort hardy, ni fort entreprenant dans mes inuentions, si ie donne vne maîtresse à vn prince qui peut-estre en auoit plus de cent. Et ie m'asseure que ceux qui sauent qu'il faut mesler vn peu d'amour dans le poëme epique, et qui considéreront que cette amante du roy de Niniue estoit vne piéce nécessaire à l'allégorie que ie cherchois, trouueront, qu'il y a plus de sujet de louër mon inuention, que de prétexte pour la repren- dre. Ie ne pense pas aussi, que personne soit en droit de desapprouuer, et de rompre l'assem- blée du conseil du roy de Niniue, où le jeûne est résolu, aprés que deux de ses conseillers ont disputé, dans leurs harangues, sur vne que- stion si importante, qu'a fait naistre la prédi- cation de Ionas. Car outre que cette assemblée a son fondement dans l'histoire-mesme du prophéte, où il est remarqué que l'edit du jeûne fut publié de la part du roy, et de ceux de son conseil; il est, d'ailleurs fort vray- semblable qu'il y auoit auprés du monarque, pXXVI quelque impie, et quelque profane, tel que ce Raguzel, que j'introduis, parlant contre la prouidence diuine, et contre la prédication de Ionas: et il ne faut point douter qu'il n'y eût, à l'opposite, quelque conseiller sage et pru- dent, comme estoit cét Elma qui replique à Raguzel, et qui attire le roy, et les autres à son auis; puis-qu'il paroist par l'éuénement, que la meilleure opinion fut suiuie. Que si dans cette occurence, ie fais que Dieu prend la fou- dre en main, pour punir les impiétez qui sor- tent de la bouche du profane Raguzel; ie ne crains pas d'estre accusé de trop de rigueur, si ce n'est, peut-estre, par ceux qui concluënt toûjours à l'impunité des plus grans crimes, et qui voudroient, comme de nouueaux Origénes, sauuer Satan et ses suppots, s'il estoit possible. Aprés-tout, ie n'ay pas creû que Raguzel deust auoir vn meilleur sort que Capanee, ni que celuy qui vomit des blas- phémes, contre le vray Dieu, pust éuiter des coups qui ont éclaté sur la teste d'vn homme qui n'outrageoit que des diuinitez fabuleuses. Ie l'ay jugé plus digne des foudres de la justice de nostre seigneur, que des rayons de sa mise- ricorde; et ceux qui sauent que Dieu joint or- dinairement les effets de ces deux vertus, pour opérer la conuersion des hommes, ne trouue- ront pas à dire cét impie, dans la foule de ceux qui jeûnent et qui se repentent. En-tout-cas, il faut que ceux qui sont si excessiuement en- clins à la misericorde, se contentent de la grace que ie fais à la belle Adine, et il leur doit suffire que pouuant condamner, et faire mourir la soeur tout-de-mesme que le frére, i'ay mieux- aymé qu'elle se conuertist, et qu'elle vescust. Ie pourrois faire voir qu'en tout ce que i'ay inuenté, ie n'ay pas pris plus de liberté que Iosephe et Philon-Iuif en ont pris, en rappor- tant certaines histoires de la bible, ausquelles ils ajoûtent des circonstances dont Moyse, ni les autres prophétes ne parlent point. Mais, sans recourir à l'exemple des historiens, aus- quels, toutefois, il semble que les régles de leur art retranchent toute sorte de licence; il me suffit que i'ay esté plus sobre et plus modéré dans mes inuentions, que des poëtes fort cé- lébres ne l'ont esté dans les leurs. En effet, le grand Heinsivs, dans son Herodes-In- fanticida; Sannazar dans son poëme de la vierge; Dv Bartas, dans sa semaine, et dans ses autres poësies sacrées; tous ces ex- cellens auteurs, dis-je, et tant d'autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer, n'ont-ils pas éten- du le priuilége de la poësie, plus que ie n'ay fait? Et ne se sont-ils pas permis des choses tout autrement licencieuses que les libertez que ie me donne? En voila assez, et, peut-estre, trop, pour justifier l'innocence de mes inuentions; aprés- quoy, il semble que ie serois obligé de rendre raison de toutes les autres parties de mon poëme, et de parler de la disposition que ie luy ay donnée, du style dont ie me suis seruy, de la maniére dont i'ay fait mes vers; et de mon- trer, qu'en tout cela, i'ay suiuy les préceptes des maistres de l'art. Mais, outre que ie me dois souuenir, que ie fais vne préface, et non pas vn liure, ie dois considérer, d'ailleurs, que ie mets en pratique vn art dont le plus grand secret est vn apannage de la nature; et dont les régles ne sont pas si certaines qu'on diroit-bien; de-sorte que quand j'aurois fait voir que i'ay suiuy le chemin d'Aristote, et que ie n'ay fait aucun pas, sans les adresses de sa poëtique, il se rencontreroit toûjours quelque Castelvetro, qui me soûtien- droit, que ie me suis égaré, parce que i'ay pris vn mauuais guide. Cela estant, ie me contenteray de dire, qu'en faisant la distribution des parties de mon ou- urage, i'ay meslé dans mon discours, quelques episodes, dont ie ne prétens pas autoriser l'v- sage, par l'exemple des faiseurs de romans (quelque ressemblance que le roman ait auec le poëme epique: ) mais, par l'exemple mesme de Virgile qui en a remply des liures entiers, dans son eneïde, et qui a mis dans la bouche d'Enée, vn récit de ses auentures, et des mal- heurs de Troye, beaucoup plus long que celuy que ie fais faire à Aman, des actions d'Elie et d'Elisée. Si l'on examine bien ces deux epi- sodes, on trouuera qu'ils sont assez bien atta- chez à l'histoire de Ionas, par les liens naturels du vray-semblable, et mesme du véritable et du necessaire; et l'on m'auoûëra que i'ay eû grand sujet de dire ce que l'ecriture sainte m'a- uoit appris d'Elie et d'Elisée, en prenant pour sujet la vie d'vn prophéte qui auoit esté ressus- cité par l'vn, et éleué sous la discipline de l'au- tre. L'importance est, que i'ay eû soin de pla- cer quelques auentures qui regardent le princi- pal sujet de mon poëme entre les deux récits des actions de ces deux prophétes, pour les em- pescher d'estre ennuyeux; car bien que ie les aye rendus les plus merueilleux, et les plus di- uertissans qu'il m'a esté possible, ils auroient peut-estre, paru languissans, parce qu'ils eussent esté trop longs et trop étendus, si ie n'en eusse fait qu'vn seul episode, et que ie n'eusse point diuersifié la narration, par des intermédes également surprenans et agréables. Quant aux histoires du deluge et de l'em- brasement de Sodome, que ie fais entrer dans la prédication que Ionas prononça deuant le peuple de Niniue, ie croy qu'on m'auouëra, qu'il ne pouuoit faire craindre le jugement de Dieu, à des peuples payens, par des incidens qui fussent plus terribles ni plus capables de toucher leur esprit; puisque ce sont des véritez qui n'ont pas esté ignorées des nations les plus éloignées de la connoissance du vray dieu, et qu'il en reste encore aujourd'huy des pXXIX monumens dans les liures de leurs historiens, et de leurs poëtes, comme dans les ecrits des prophétes de la Iudée, et des docteurs de la loy. Il me semble aussi, que les exemples de Nemrot et de Sardanapale, qui entrent dans le discours que Ionas fait au roy de Ni- niue, sont assez propres pour l'humilier: et les tableaux des monarques d'Assyrie, dont i'ay eû soin de parer la sale où ce roy veut oüir Ionas, sont si conuenables au discours du prophéte, et si dignes du dessein d'vn poëte héroïque, que ie serois bien marry de n'auoir pas trouué des traits et des couleurs pour les former. Ie ne le serois guéres moins, d'auoir manqué d'art et de matiére pour le temple de Bélus, que ie ne luy éléue dans le dernier liure, que pour le consacrer au vray dieu, et pour en faire vn lieu saint, où le roy de Niniue puisse célébrer le jeûne. Ce n'est pas que ie ne sache, que ce fameux temple de Bélus, dont parle l'histoire, estoit dans Babylone; mais outre qu'il est vray-sem- blable que Ninus luy auoit basty dans Niniue vn temple aussi riche et aussi magnifique, que celuy que ie décris; i'estime, d'ailleurs, que les régles de mon art, me permettent de faire ce que i'ay fait; et si vn auteur allégué par Suidas, a entrepris de transformer Niniue en Babylone, pourquoy n'auray-je pas osé trans- porter vn seul edifice de l'vne dans l'autre? La poësie fait bien d'autres miracles, dont l'histoire ne se mesla iamais, et la seule ren- contre d'Enée et de Didon, dont l'vn viuoit trois ou quatre cens ans auant la naissance de l'autre, fait voir que les poëtes ne sont escla- ues ni des temps, ni des lieux, et que i'ay eû pour le moins autant de jurisdiction sur le temple d'vn faux-dieu, que Virgile en a vou- lu prendre sur le siécle d'vn régne historique et véritable. En décriuant l'arbuste que l'histoire de Io- pXXX nas appelle kikajon, et que Dieu fit naistre et mourir en si peu de temps, pour luy faire ap- prouuer la conseruation de Niniue; je dis la chose, sans spécifier le nom. Ce n'est pas que ie n'eusse pû l'appeler courge si j'eusse voulu m'attacher à la traduction des septante; ou lierre, si j'eusse voulu croire Aquila, et quel- ques autres interprétes grecs, dont l'exposi- tion ayant esté suiuie par Saint Hierôme, obli- gea plusieurs docteurs de son siécle, et Saint Augustin mesme, de l'en censurer; et qui m'eust empéché encore de l'appeler ricinus, ou croton, ou cici, si j'eusse voulu suiure l'o- pinion de quelques modernes; mais ie n'ay pas creû que ie deûsse ou m'exposer à la censu- re pour si peu de chose, ou prendre party dans vne affaire si douteuse; et toutefois, dans la neutralité que i'ay gardée, ie n'ay pas voulu défigurer mes vers par ce mot de kikajon, j'ay mieux aimé, pour éuiter plus d'vn incon- uénient, exprimer cette plante par le nom gé- néral d'arbrisseau, et quand j'aurois esté aussi grand herboriste que Dioscoride, et que Ma- theole, ie n'aurois iamais entrepris d'en parti- culariser l'espéce. Pour ce qui est du stile et de l'élocution de mon poëme, ie diray, en prémier lieu, que bien que ie n'aye pas dédaigné l'vsage de quel- ques vieux mots qu'on employe dans la poë- sie héroïque, pour donner de la force et de la majesté à l'expression, j'ay creû, neantmoins, que j'en deuois estre meilleur ménager que quelques ecriuains, qui en ont fait des profu- sions, qui les ont employez en tout-temps, et en toutes-sortes de rencontres; et qui ont esté prodigues d'vn bien dont il faut vser auec é- pargne, et dont il n'est pas seulement permis d'estre libéral. I'honore le mérite, j'estime le sauoir, et l'esprit de ceux qui en ont vsé de la sorte; mais ils me permettront de dire, que l'vsage trop-fréquent de ces vieux termes, est pXXXI incommode, et qu'il ne blesse guére moins les oreilles dans vn poëme, où la politesse paroist d'ailleurs, qu'vne longue suite de chaises et de bancs à l'antique, choqueroit les yeux dans vne sale parée de quantité de beaux meubles à la mode. Ie confesseray icy, sans vouloir trop faire le délicat, que j'ay eû beaucoup de peine à m'accommoder auec le mot de maint et ie me suis confirmé dans cette délicatesse, aprés auoir remarqué que M D V et M C dont le stile est si fort et si héroïque, ne l'em- ployent que rarement dans leurs poëmes; ie m'en suis pourtant seruy en quelque endroit, à leur exemple, pour ne me pas broüiller auec la coustume, et mesme ie commence à n'auoir plus de dégout pour ce pauure mot, depuis qu'vne personne qui connoist parfaitement le prix des mots et des choses, m'a fait connoî- tre qu'il le falloit soûtenir, et l'employer dans les ouurages de longue-haléne, à-cause de la commodité d'auoir vn monosyllabe qui mar- que pluralité, et qu'ainsi quelque vieux qu'il soit, tous ceux qui font des poëmes héroï- ques, ont grand intérest d'empécher qu'il ne meure. Que si i'ay banny de mon poëme quelques mots qui semblent moins vieux que celuy de maint, comme bref, pour, enfin, de- rechef, pour, de-nouueau, deuis, pour entre- tien, etc. Et les mots de dedans, dessous, des- sus, pour, dans, sous, sur; je l'ay fait encore, par l'auis de cet excellent homme; de qui j'ay appris, à l'égard de ces trois derniers mots, que c'est vne régle parmy ceux qui écriuent bien en vers et en prose, de ne mettre iamais dedans, dessous, dessus, que quand la chose a laquelle ils ont relation a esté nommée aupa- rauant, car lors qu'elle n'est nommée qu'a- prés, il faut toûjours mettre dans, sous, sur. Que si quelques auteurs n'obseruent pas cette régle, et les autres de mesme nature, c'est par vne licence paresseuse, plûtost que poëtique, en-quoy ils doiuent estre condamnez, plûtost qu'imitez. I'ajoûteray, sur le sujet de mon stile, que j'ay tâché de l'abaisser et de l'éleuer, selon que ma matiére le demandoit, et que j'ay préten- du tirer de cette diuersité le mesme auantage que les peintres tirent du diuers vsage des om- bres et des couleurs. C'est pour cette raison que i'ay préféré, en quelques endroits, la dou- ceur et la clarté, à la force et à l'éclat des ex- pressions; en-quoy, toutefois, il me semble que i'ay gardé le tempérament qui s'éloigne de la bassesse, et de la trop grande éléuation; et ie croy que comme ie ne me suis point laissé tomber dans la bouë, ie ne me suis point aussi laissé emporter dans les nuës. I'ay voulu en- core m'exprimer sans fard, quoy que j'aye trauaillé à le faire auec ornement, et ie ne me suis pas tant attaché à foüiller dans mon ima- gination, pour en tirer des traits subtils, et des pointes recherchées, que ie me suis étudié à consulter mon jugement, pour luy faire pro- duire des pensées raisonnables et naturelles. Que s'il m'est échapé quelques-vns de ces traits trop guindez, et trop pointus, ie ne doute point que la plus-part de mes lecteurs ne les ayment, et peut-estre mesme que les plus séué- res me les pardonneront, aprés auoir considé- ré, que ma plume ne prend guéres-souuent l'es- sor pour faire de pareils excés, et que mon ouurage a fort-peu d'endroits qui sentent le sublime démesuré de Stace, ou le brillant af- fecté de Lucain. Pour dire vn mot de ma versification, i'ay tâché de faire des vers qui fussent doux, sans estre lâches, et qui eussent de la force, sans auoir de la rudesse. Cette rudesse est si ennemie des oreilles délicates, que ceux qui la souffrent dans la poësie latine, ne peuuent l'excuser dans la poësie françoise: et ie ne m'en étonne pas sachant qu'on ne peut trouuer rien de mauuais d'vne langue dont l'empire est éta- bly par la raison, et par le consentement de tous les peuples; au-lieu qu'on est choqué des moindres taches d'vne langue qui est obligée de suiure les loix de l'vsage, et qui ne peut fai- re receuoir ses expressions, qu'auec le congé de la meilleure partie du peuple, et sous le bon- plaisir de la plus saine partie de la cour. Il se peut faire encore, que quelques vers latins, qui paroissent rudes aux habitans de Paris, ne l'estoient pas aux citoyens de l'ancienne Ro- me, qui auoient peut-estre moins de délicates- se que nous, en matiére de prononciation; de sorte qu'il n'est point permis à vn bon poëte françois de faire des vers rudes en sa langue, sous prétexte que Virgile en a fait en la sienne quelques-vns qui ne nous semblent pas doux. Et cet exemple ne me fera iamais approuuer la rudesse presque générale des vers du Cardinal Du Perron, ni ne m'empeschera pas d'admirer la douceur perpétuelle de ceux de Malherbe. I'ay éuité, pour cette mesme raison, les enjambemens d'vn vers sur vn autre, dont la poësie latine fait vne de ses principales graces. Le soin que i'ay pris en cela, ne peut passer pour vne contrainte trop scrupuleuse, dans l'es- prit de ceux qui sauent que la plus-part des choses qui ont fort bonne grace dans vn poë- me latin, sont ridicules dans vn poëme fran- çois, et sont plûtost des fautes que des orne- mens. D'ailleurs, la rime faisant vne des gran- des beautez de nos vers, n'est-ce pas en oster la grace, que de faire passer le lecteur, du pré- mier vers à la moitié du second, pour trouuer le sens qu'il cherche, sans luy permettre de s'arrester aux rimes, et sans luy donner le loisir de les remarquer? Il me semble que c'est fort négliger la satisfaction de ceux à qui l'on a dessein de plaire. Et ie ne puis comprendre à quel dessein quelques-vns se donnent la liberté de faire de ces sortes d'enjambemens. Pour moy, ie déclare que ie serois fort contraint, s'il falloit que ie disposasse mes vers comme Ronsard a fait ceux-cy de la franciade, où il décrit un geant fort bien monté. v qui pour d'estrier pressoit la forte eschine d'vne cauale; elle auoit la poitrine blanche, et le front, le reste de la peau, hors le pied-gauche, estoit de poil moreau. v ou comme Du Bartas a fait ces autres-cy; où il représente le vent qui soufle. v qui meine deuant soy le troupeau mugissant, des flots persement blancs, les nuës vont croissant des mers la douce mer, etc. v si j'osois parler de mes comparaisons, ie di- rois, qu'elles me paroissent assez justes et assez bien appliquées, et pour exprimer beaucoup en peu de mots, qu'elles ont esté assez heureu- ses, pour ne pas déplaire à vn des plus délicats esprits de nostre temps, qui m'a assuré qu'el- les estoient vn des principaux ornemens de mon poëme. Aprés cela, ie ne dois pas me mettre en peine de ce qu'en dira vn poëte pro- uincial, que ie ne veux pas nommer. Celuy-cy par ie ne say quelle fantaisie, n'ayme que les comparaisons qui sont prises des auentures fa- buleuses des poëtes payens, et il croit qu'on n'en peut faire que de fort plates, (c'est ainsi qu'il parle) sans le secours de la fable. Pour moy, quand i'ay fait sortir Ionas du ventre de la baleine, ie n'ay point veû dans la métamor- phose d'Ouide de beste terrestre, ni aquatique, à qui ie me creûsse obligé de la comparer. Ie viens maintenant au sens allégorique que ie donne à l'action, dont i'ay fait mon but principal, et dont Niniue fut la fameuse scé- ne. Les circonstances de l'histoire sainte m'ont assisté si heureusement, dans cette allé- gorie, qu'auec fort peu d'inuention de mon costé, i'ay trouué tout ce que ie cherchois. Et pour ne tenir plus le lecteur en suspens, i'ay prétendu que Niniue représentast l'ame de pXXXV l'homme, corrompuë par le péché; son peu- ple la foule des passions, qui troublent et qui agitent l'ame; son roy, la volonté esclaue du vice, qui souffre et autorise le déréglement des passions; Adine, amante du roy, la volup- té, dont les charmes sont assez puissans pour retenir la volonté dans les liens de sa corrup- tion naturelle; Raguzel, frere d'Adine, le sens qui porte l'ame à douter de la prouidence de Dieu, et qui luy veut oster la crainte de sa iusti- ce; Elma, la raison, qui combat le iugement gros- sier et téméraire du sens, qui éclaire, instruit, et fortifie la volonté; et Ionas, la loy de Dieu, qui est la terreur de l'ame corrompuë, le frain de ses passions, le flambeau qui excite l'appré- hension des iugemens diuins dans la volonté, en y portant la connoissance du péché, et par le secours de la raison, qui est d'accord auec ses oracles, détruit les erreurs du sens, fait rejetter à la volonté éclairée, les charmes de la volupté, et la soumettant à l'obéissance de nostre seigneur, la met en état d'exercer vn juste empire, sur les passions qui luy obeïssent, et qui l'imite dans la soumission qu'elle rend à l'auteur de la nature, et au souuerain maître de l'vniuers. Aprés auoir rendu raison des plus considéra- bles parties de mon poëme (car pouuois-je parler de toutes, sans ennuyer mes lecteurs) ie confesseray franchement, que i'ay pris beaucoup de peine, et employé beaucoup de temps, pour obseruer les régles que les maîtres de l'art m'ont prescrites, ou que ie me suis fait moy- mesme volontairement. Cette confession sem- blera d'abord des-auantageuse à vn homme qui donne vn ouurage imparfait comme le mien; mais ie la tiens préférable à la vanité qu'vn poëte se donneroit d'auoir commencé et acheué, en moins d'vne année, vn poëme epique. Car quel moyen de suffire, en si peu de temps, à l'exécution d'vn projet où il faut payer de tant d'adresse et de tant de courage, déployer tant de force, et tant de beauté, faire joüer tant de ressors, et tant de machines, que Virgile a employé plus de douze ans à faire son eneïde, et que M C n'en a employé guéres- moins de vingt à composer sa p. Pour moy, quoy que ie conçoiue auec assez de facilité, et que j'enfante sans beaucoup de tranchées, ie ne laisse pas de reconnoistre que mon esprit va fort lentement; en comparaison du soleil, et ie croy que i'employe plus de temps à produire mon cuiure, et mon verre, qu'il n'en met à former son or, et ses diamans. Auec toute cette précaution, et tous ces soins, ie crains-bien que la critique d'vne infinité de gens ne soit pas fauorable à mon ouurage; et comment le seroit-elle, en vn siécle où (s'il m'est permis d'alléguer vne fable pour expri- mer vne verité) il se trouue des personnes plus insensibles que les arbres, et plus déraisonna- bles que les animaux qui furent attirez par la lyre d'Orphée, jentens, par ces insensibles, et ces déraisonnables, ceux qui ne sont pas ra- uis de la douceur et de la beauté du Saint P de M De V? Nostre siécle ne porte-t-il pas aussi des censeurs aussi pointilleux, et aussi mal-fon- dez que ceux qui ont attaqué la Ierusalem du Tasse, ou que ceux qui n'ont pas respecté l'e- neïde de Virgile? I'entens, par ces derniers, ceux qui trouuent à redire dans la p. De M C et qui n'admirent pas, par-tout, vn si bel ou- urage. Quelle apparence qu'ils épargnent mon pauure Ionas, batu de la tempeste, et tout-de- goutant encore de l'eau de la mer, aprés le mauuais traittement qu'ont receû de certaines gens vn si saint héros, et vne si excellente hé- roïne? Aussi, apres ces exemples, ie ne croirois iamais, que mon Ionas pust trouuer aucune faueur parmy les hommes, si ie ne sauois que leurs gouts et leurs appetits sont si différens, qu'il n'est pas possible que quelques-vns n'ap- prouuent ce que les autres condamneront. Cet- te diuersité d'esprits et d'humeurs qui fait que les plus excellens poëmes sont quelquefois maltraittez injustement, est cause, aussi, bien- souuent, que les plus médiocres, comme le mien, trouuent des approbateurs de leur peu de mérite, et des défenseurs mesme de leurs fautes. Pour moy, qui ne suis pas, par la grace de dieu, assez injuste, ni assez présomptueux, pour vouloir qu'on trouue belles mes rides et mes taches, ie me contenteray qu'on supporte les manquemens où ie suis tombé, par infirmité, plûtost que par dessein, et que l'on considére que i'ay trauaillé auec assez de soin à la com- position des principales parties de mon ou- urage, pour mériter qu'on m'excuse, si ie me suis endormy en quelques endroits moins im- portans. I'ay oüy-dire, que s'il n'est permis d'en vser de la sorte, en vne piece de si longue-halé- ne, il est du moins excusable; et que si c'estoit vne faute irrémissible, ceux qui font aujour- d'huy des poëmes epiques, seroient bien mi- serables de n'auoir pas la liberté de sommeiller quelquefois dans leurs ouurages, à l'exemple du bon Homere. C'est sur ce fondement que Ionas se hazarde de paroître sur vn theatre aussi perilleux que la mer sur laquelle il s'embarqua; trop heureux si les censeurs qu'il rencontrera, ne luy sont pas plus rudes que les matelots qui ne pouuoient se resoudre à le jetter dans la mer; et si la cri- tique, qui n'aura que trop de prise sur luy pour l'engloûtir, se laisse toucher à la priere que ie luy fais, de le rendre, enfin, sur le riuage! Pourueû que cela soit, il sera suiuy d'vn autre poëme, qui a quelque chose de plus grand, de plus fort, et de plus heroïque. C'est le Dauid, auquel ie trauaille depuis vn an, et dont j'ay déja fait les six premiers liures. I'espere que ce dernier aydera à releuer vn-peu la reputa- tion de l'auteur, que les defauts et les foibles- ses du premier pourroient auoir abaissée. De grace, qu'on supporte l'aisné, en faueur du cadet, qui vaudra mieux que luy, et qu'on se souuienne, que ie donne Ionas comme mon coup-d'essay, et que ie promets Dauid comme mon chef-d'oeuure. extrait du priuilege du roy. par grace et priuilege du roy, donné à Paris le 9 Nouembre 1662 il est permis à Charles Angot marchand li- braire à Paris, d'imprimer ou faire impri- mer, en telle volume que bon luy sem- blera, vn liure intitulé, Ionas, ou Niniue pe- nitente, poëme sacré, composé par Monsieur De Coras: et ce durant le temps et es- pace de sept ans entiers, à compter du iour qu'il sera acheué d'imprimer; et deffences sont faites à tous libraires, imprimeurs, et autres, d'imprimer ledit liure, ni d'en ven- dre de contre-faits, sur les peines portées par ledit priuilege, et de tous depens, dom- mages et interests. Acheué d'imprimer le 9 Février 1663. LIVRE 1 P1 Poëme sacré. Je chante les trauaux de ce fameux prophéte, Qui conserua Niniue en preschant sa défaite; Soûmit vn roy prophane au monar-que eternel, Et fit vn peuple saint, d'vn peuple criminel. Il se vit en voguant sur vne mer profonde, Le butin d'vn poisson, et le joüet de l'onde; Mais enfin afranchi par vn sort merueilleux Et du monstre marin et des flots perilleux, Il alla triompher par sa voix éclatante Dans l'impure cité qu'il rendit penitente. P2 Arbitre souverain des peuples et des roys, Qui guidas du prophéte et les pas et la voix, Donne-moy, comme à luy, ta lumiére et ta flame, Echauffe mes esprits, illumine mon ame; Condui mon entreprise, et deuien mon appuy, Dans le noble projet de marcher aprés luy: Verse en moy les tresors dont ta grace est la source, Couronnant mon trauail comme tu fis sa course. Et toy, heros chrestien, dont le dieu des combats, Anime également et le coeur et le bras, Toy, dont l'humide Flandre, et la froide Allemagne, Ont senty la valeur si fatale à l'Espagne, Dont l'Escaut et le Rhin, en leurs bords écumeux, Célébrent le mérite et les actes fameux; Prince victorieux, qui perces de tes armes, Et l'aigle, et le lion, au milieu des allarmes, Qui montres en ton front, ombragé de lauriers, Sous le plus grand des roys, le plus grand des guerriers. Grand Tvrenne, suspens ta force et ton courage, Pour ouïr de Ionas le merueilleux langage, Et ne méprise pas les plaisirs innocens Dont les muses ont droit de chatoüiller les sens. Lors que ma main traçant ton histoire admirable, Dressera de tes faits vn monument durable; I'étaleray l'éclat de tes hautes vertus, Ie diray sous tes pieds, les vices abbatus, Ie diray les assauts, les combats, les batailles, Où tu jonchois les champs de mille funérailles; Là, chacun te verra dans vn illustre employ, Comme vn puissant appuy du trône de mon roy; Là, tes vaillantes mains et tes conseils fidéles Affranchiront Arras, feront trembler Bruxelles; Soûtiendront de Louis les augustes projets, Domteront ses riuaux, sauueront ses sujets; Et ton bras, entassant victoire sur victoire, Aux yeux des nations le comblera de gloire. Là, parmy cent remparts à ta valeur soûmis, Les dunes rougiront du sang des ennemis, Dunquerque, Graueline, Ypre, et cent places fortes, P3 Céderont à tes coups, et t'ouuriront leurs portes. Là, pour voir couronner tant d'exploits éclatans, Qui font craindre ton prince aux profanes sultans, On lira, comme enfin ton belliqueux tonnerre L'ayant fait triompher dans le champ de la guerre, L'a conduit hautement, pour remplir nos souhaits, Du char de la victoire, à celuy de la paix. Tandis que cette paix, fille de ta vaillance, Sous les doux oliuiers fait reposer la France; Daigne écouter ma muse, et lire dans mes vers L'éloge glorieux que te doit l'vniuers. Svr ces bords renommés où le Tygre superbe Vient mesler en s'enflant le sable auéque l'herbe, Fut vne ample cité qui de cent potentats Auoit assujetti le sceptre et les estats. On l'appelloit Niniue, et cette ville illustre Deuoit au grand Ninus et son nom, et son lustre. Nul, de son vaste enclos n'eust pû faire le tour, Sans voir plus de deux fois naistre et mourir le jour. Ses murs par leur hauteur parurent admirables, Leur force et leur largeur les rendoient redoutables, Et trois chars attelés y roulérent de front, Comme on les void marcher sur le plus large pont. Elle auoit cent palais en cent diuerses ruës, Et trois fois cinq cens tours qu'elle portoit aux nuës. Du peuple qu'on voyoit fourmiller en ces lieux, Le nombre, et la richesse estonnoient tous les yeux. Le roy de la cité, par de superbes marques, Y retenoit le rang de maistre des monarques, Se faisant adorer comme vn dieu tout-puissant, Sur le faiste orgueilleux d'vn trône florissant. Or quoy que cette ville aussi grande que belle, Fust l'antique sejour d'vne race infidelle, D'vn peuple incirconcis, à qui le roy des roys N'auoit point réuélé son culte, ny ses loix; Ce grand dieu, toutesfois, dont les bontés supremes Font luire ses rayons aux infideles mesmes, Auoit sur la cité répandu mille biens, Et de mille faueurs comblé ses citoyens. P4 Mais au-lieu d'adorer cette main liberale, Qui pour les enrichir ses largesses étale; Au-lieu de rendre hommage à ce dieu bien-faisant, Qui veut les conuertir en les fauorisant, Ces ingrats possédés d'vn profane génie, Suiuent de leurs faux-dieux la brutale manie. Les vices en leurs coeurs triomphent des vertus, Aux pieds de ces démons qui les ont abbatus. Ces vertus, qui du ciel tirent leur origine; Ces aymables rayons de la grace diuine; La piété, l'honneur, la iustice, la foy, Dont le siécle de Seth receut la douce loy, Dans l'impure cité n'estoient jamais venuës, Et pour elle c'estoient des beautés inconnuës. Mais ces noires vapeurs qui sortent de l'enfer, Ces monstres adorés dans vn siécle de fer; Les crimes pratiqués aux prémiers jours du monde, Que Dieu voulut punir par la flame et par l'onde; Les crimes dont jadis tant d'infames humains, Soüillerent et leurs yeux, et leur bouche, et leurs mains; Le meurtre, le larcin, l'orgueil, l'idolatrie, Dont le cruël Caïn vid sa race flétrie; Touts les vices, enfin, l'vn-à-l'autre enchainés, Dans cét impur sejour se voyoient couronnés. Ainsi, d'vne forest l'enceinte spacieuse, Des tygres et des ours est la demeure affreuse, Là, parmy des rameaux qui résistent au jour, Les oyseaux de rapine ont choisi leur sejour; Mais les pigeons sans fiel, et les aigneaux paisibles, Ne viennent point loger en des lieux si terribles; Ou s'ils y sont conduits par leur mauuais destin, Leurs ennemis en font leur proye et leur butin; Que si dans la cité les vices ont leur temple, Son roy les authorise, il en donne l'exemple; Et quand de ce desordre il perdroit les autheurs, Il ne sçauroit punir que ses imitateurs, Le monarque immortel qui s'arme du tonnerre, Le vangeur souuerain des crimes de la terre, Dont les yeux consumans et les bras indomptés; Brûlent et font tomber les injustes cités; P5 De son trône brillant ce dieu plein de colére, Lançant sur cette impie vne oeillade séuére; Montre que sa iustice est preste à se vanger, Et d'elle et des méchans qu'elle ose protéger; Il menace ses tours, aussi-bien que leurs testes, De l'éclat foudroyant des plus rudes tempestes: Qui changeant cette ville en vn vaste cercüeil, Que doit enuironner la tristesse et le düeil; À sa vaine grandeur deuiendront si funestes, Que Niniue bien-tost ne sera que ses restes. Mais Dieu tonnera-t-il sur vn peuple étranger, Plûtost que sur son peuple ardent à l'outrager? Fera-t-il sous Niniue ouurir vn grand abîme, Tandis qu'on void debout Samarie et Solyme, Dont les sujets mutins et les profanes rois, Rompent son alliance et méprisent ses loix? Ira-t-il chés autruy foudroyer l'insolence, Dont éclatte chés-luy l'injuste violence? Le fier Iéroboam qui régne en Israël, Ne veut plus releuer du monarque eternel; Et s'enorgueillissant, au milieu de son lustre, Il méprise le ciel et le prophéte illustre; Par qui son bras vainqueur remit dans ses estats, Les superbes cités d'Emath et de Damas; Le jeune Azaria n'est du roy de Iudée, Qu'vne légére ébauche, ou qu'vne foible idée; Qui souffre qu'à l'aspect de la saincte cité, Tout le peuple idolâtre auec impunité; Israël et Iuda, dont les aspres querelles, Ont montré tant de fois leurs haines mutuëlles; Contre l'honneur diuin ensemble conjurés, Ne font pas, en ce point, deux peuples séparés, Tous deux également rebelles à leur maistre, Tous deux soüillans le sang dont il les a fait naistre; Font à sa majesté des outrages mortels, Iusqu'en son temple mesme, et parmy ses autels; Et si leur encens fume à l'enuy de leurs vices, S'ils meslent dans leurs faits l'éclat des sacrifices; Ce sont de faux-brillans, dont la vaine clarté, Ne donne qu'vn faux lustre à leur impieté. Le vray zéle de Dieu n'est pas ce qui les touche, P6 Ils ne l'ont pas au coeur comme ils l'ont à la bouche; Pareils à ces oiseaux qu'on void voguer sur l'eau, Dont le plumage blanc couure vne noire peau; Ou tels que ces serpens dont les sales entrailles Ont vn venin mortel sous de belles écailles: Diray-je l'infamie, et le honteux renom, Que tous ont répandu sur l'éclat de leur nom? Diray-je l'insolence et l'humeur sacrilege, Qui leur fait violer leur sacré priuilége? Suffit que les excés des profanes cités, Que leurs débordemens, et leurs impuretés; Ont infecté le iuif, soüillé l'israëlite; Rendent le peuple éleû semblable au niniuite; Egalent l'vn à l'autre, et d'vn sale lien, Ioignent le circoncis auéque le payen. Ainsi, lors que le chien est saisi de la rage, Il n'est point différent d'vne beste sauuage; Et sa dent est funeste en des lieux habités, Comme celle du tygre en des bois écartés. Dieu void donc, en suspens, deux nations impures, Dont les hommes diuers luy font mesmes injures; Il void que quand Niniue attire son courroux, Toute la Palestine est digne de ses coups; Que si des étrangers il conclut le supplice, Il doit aussi des siens châtier la malice; Et doit la châtier auec plus de rigueur, Puisqu'ils ont profané sa puissante faueur: Puisque ny de sa voix les augustes oracles, Ny de son bras puissant les célébres miracles, Ny de mille bien-faits l'obligeant souuenir, Dans les loix du deuoir n'ont pû les retenir. Vn rouge tribunal sous qui tremble la terre, Qu'entourent la famine, et la peste, et la guerre, Est soûtenu là-haut de leurs fatales mains, Pour estre la terreur et le fleau des humains. Là, se garde la clef qui des célestes ondes, Ouurit le réseruoir, et fit lâcher les bondes; Lors que Dieu, pour noyer l'engeance des peruers, Ne fit qu'vn élement de ce vaste vniuers; Là, se conserue encor la prémiére étincelle Du feu qui consuma Sodome criminelle; P7 Là, fume aussi le glaiue encore teint de sang, Qui des aisnés d'Egypte alla percer le flanc; Et là, du sein ardent d'vne nuë aboyante, Eclate incessamment la trompette bruyante; Dont retentit le mont de feux enuironné, Quand Dieu donna ses loix à son peuple étonné. C'est-là que sa iustice ardemment allumée, Pousse d'affreux torrens de flame et de fumée; Sous ses terribles pas elle fait dans les airs, Et mugir le tonnerre, et voler les éclairs; Et pour punir l'horreur des plus énormes crimes, Ses mains forgent la foudre, et creusent des abîmes. D'vn regard menaçant, d'vne tonnante voix, Elle aspire à vanger le mépris de ses loix; Et veut que sur le iuif à ses ordres rebelle, Dieu lance de ses dars la tempeste mortelle. D'abord, elle vient mettre au iuge souuerain, La flame dans les yeux, et la foudre à la main, Frappe, frappe, dit-elle, et ce peuple extermine, Voyant comme il s'expose à ta fureur diuine. Soit, dit le tout-puissant, il faut que ces ingrats, Trébuchent, à ce coup, sous le poids de mon bras. Ouy, ie te puniray, nation trop ingrate! De quelque vanité que ton esprit se flatte; On te verra bien-tost sans force et sans éclat; I'égaleray ta peine à ton lâche attentat; Et ton orgueil confus des mal-heurs de ta vie, Va rendre, en ce moment, ma vangeance assouuie. En acheuant ces mots, il est prest à darder La foudre que ses mains ne peuuent plus garder; Mais alors, vne main plus douce, et plus propice Reteint le bras vangeur que pousse la iustice; N'importe, poursuit-il, ie n'ay, sans autre effort, Qu'à retenir ma main pour te donner la mort; Le defaut de mes soins suffira pour ta perte; Et si pour te nourrir ma main n'est plus ouuerte, Ta propre infirmité te fera succomber, Et sans pousser ton corps, ie le verray tomber. Sur vn trône éternel que la grace enuironne, Que la lumiére dore, et l'arc-en-ciel couronne; La clémence diuine étale des rayons, P8 Qui sont de sa douceur les aymables crayons; Ses fauorables mains distillent des rosées, Par qui sont des mortels les ardeurs appaisées; Sous ses pas naist vn fleuue où les coeurs sont laués, Et d'vn heureux pardon les esprits abreuués; Elle joint dans son sein, dans ses yeux, dans sa bouche, À la paix qui la suit, la pitié qui la touche; Des pécheurs repentans, les pleurs, et les soûpirs Contentent son enuie et bornent ses desirs; Et lors que la iustice aux pécheurs redoutable, Arme le bras de Dieu contre le iuif coulpable, Elle retient le glaiue, et se coule en son sein, Pour luy faire tomber les armes de la main. Hé-bien! Dit ce bon dieu, ie change de langage, Ie ne puis me resoudre à perdre mon ouurage, Et ie sens que mon coeur enclin à pardonner, À de si grands mal-heurs ne peut l'abandonner; Iustice, appaise-toy! Ie ne puis me résoudre, À voir tomber sur luy le carreau de ma foudre; Ce peuple m'est trop cher pour le faire périr, Et ie l'ay trop chéry pour ne le plus chérir; Il me souuient toûjours de ma faueur passée, L'image de mes soins reuient dans ma pensée; Et ce que l'vniuers m'a veû faire pour luy, M'oblige d'estre encor son pére et son appuy; Là, ce dieu tout-clement r'appelle en sa memoire, Des enfans de Iacob la merueilleuse histoire; Il retrace en son coeur comme il brisa leurs fers, Aprés mille trauaux en Egypte souffers; Comme il les fit passer par vne mer profonde, Sans estre enuelopés dans les flots de son onde; Comme il fut au desert leur guide et leur flambeau, Comme il leur prépara de la manne, et de l'eau; Comme, pour les nourrir, les cieux mesme s'ouurirent, Et pour les rafraichir les rochers se fendirent, Comme aprés le succés de cent fameux combats, Dans la terre-promise il affermît leurs pas, Cét objet r'appellé des oeuures nompareilles, Dont Dieu fit pour son peuple éclater les merueilles, Réueille en son esprit les prémiéres ardeurs, P9 Pour le combler encor de nouuelles faueurs; C'est ainsi qu'au sejour de l'eternelle essence, La iustice séuére, et la douce clémence Partagent ses desseins, et viennent tour-à-tour, Inspirer au seigneur la colére et l'amour. Entre ces deux vertus dont la force est extrême, Loge de ce grand dieu la sagesse suprême, Qui conserue à chacune et sa gloire et ses droits; Par des conditions dont elle fait le choix, Elle accorde aux rigueurs de l'exacte iustice, Du pécheur endurcy la mort et le supplice, Et la clémence obtient, par vn généreux don, Du pécheur repentant la grace et le pardon. Si le peuple, dit-elle, en son crime s'obstine, Ô iustice du ciel! Dieu te doit sa ruïne. Et tu peux ô clémence! Empescher son malheur, S'il conçoit de son crime vne viue douleur. Niniue est, ô grand dieu! Le moyen qu'il faut prendre, Pour voir à quel party le iuif se voudra rendre, Il faut, par vn essay des merueilleux exploits, Qui rangeront vn jour les gentils sous tes loix, Il faut à cette ville adresser tes menaces, Et luy faire annoncer ses derniéres disgraces, Par vn de tes hérauts qui sçaura l'auertir Qu'il est temps de périr ou de se conuertir. Son monarque et son peuple abandonnant leurs vices, D'vn coeur humble et soûmis te rendront leurs seruices, Si l'exemple éclatant de leur conuersion, Raméne à son deuoir le peuple de Sion, Alors, en l'embrassant, par ta faueur immense, Tu luy pardonneras comme veut ta clémence: Mais si dans son forfait ton peuple s'endurcit, Quand vn peuple étranger à ta voix s'adoucit, Tu ne retiendras plus l'arrest de son supplice, Et tu feras, enfin, ce que veut ta iustice. Le pere, à ces raisons donnant vn libre cours, De sa haute sagesse approuue les discours. Puis, faisant hors du ciel resplendir son visage, P10 De son trône, il descend sur vn brillant nuage; Où, comme sur vn char d'anges enuironné, Des rayons de sa gloire il paroît couronné; L'air pousse, à son bord vne épaisse fumée, Et la mer sous ses pas void son onde enflammée; Ses yeux éteincelans d'vn éclat sans-pareil, De leurs traits radieux font blémir le soleil; Ils jettent en tous lieux des flammes consumantes, Qui font voir deuant-luy les montagnes fumantes, Et la terre ébranlant jusqu'à ses fondemens, Ne le sent approcher qu'auec des tremblemens, Quand il vient au prophéte, instruit dans son école, Par qui doit dans Niniue, éclater sa parole. Non-loin de Samarie est vn lieu retiré, Qui des rayons du jour à-peine est éclairé; Des chesnes cheuelus vieux péres des ombrages, Y conseruent la nuit sous leurs sombres feüillages; L'eau qui moüille le pied de ses arbres épais, Y trouble doucement le silence et la paix; Sinon, quand les oiseaux amoureux des ténébres, À son murmure sourd meslent leurs cris funébres; Par ce mélange affreux de bruit et de repos, Vne secrette horreur se glisse dans les os; Et quiconque vne fois sans effroy s'en approche, Ne porte point vn coeur, ou porte vn coeur de roche. Ionas, en se cachant dans cét obscur sejour, Se dérobe aux regars d'vne profane cour; Où de Ieroboam les excés et les vices Chassent le souuenir de ses rares seruices, Et mettent dans l'oubly le secours d'vne voix, Par qui ce prince ingrat triompha tant de fois, Le soleil, fournissant sa carriere brûlante, Sur le dos enflammé de l'ecreuisse ardente, Ne voyoit point de lieux d'où sa chaude clarté, Ne chassast la fraîcheur comme l'obscurité; De Ionas seulement la retraite effroyable, À ses traits lumineux estoit impénétrable. Mais Dieu, qui du soleil surpasse la splendeur, Vient, alors, la remplir de lumiére et d'ardeur; L'ombre fuit ses rayons, et le morne silence, Euite de sa voix la sainte violence; P11 Chaque arbre est vn flambeau qui petille et qui luit, Et le jour en colére y fait mourir la nuit. Le prophéte est surpris d'vne telle merueille, Iamais vn si grand bruit ne frappa son oreille; Et iamais vn éclat, si fort, si radieux, Ne pénétra son ame et n'ébloüît ses yeux. Il tremble, il se prosterne, il baise la poussiére, Vne voix sort alors d'vn globe de lumiére, Elle parle, et s'explique en ces termes puissans, Dont Dieu seul peut former les terribles accens. Ionas, dit ce grand dieu, qui flamboye et qui tonne, Ecoute ma parole, et fais ce que j'ordonne: Déja depuis long-temps ie me sers de ta voix, Pour ramener vn peuple adopté par mon choix; Et ce peuple endurcy dans sa noire malice, Méprise ma bonté, sans craindre ma iustice. Mais quoy que ses forfaits dont mes yeux sont témoins, Attirent mes rigueurs en rebutant mes soins; I'honoray cét ingrat de ma sainte alliance, Et c'est ce qui suspend le coup de ma vangeance; Ce n'est donc pas à luy que ta voix doit porter Ces oracles sacrés qu'il vient de rejetter; Le peuple à qui j'en veux, est vn peuple idolâtre, Sa demeure est du vice vn superbe theâtre; Vne ville orgueilleuse, où les loix du deuoir Cédent à la fureur d'vn insolent pouuoir; On ne peut par assaut emporter ses murailles, Ny vaincre ses enfans au milieu des batailles, Mille peuples soûmis reconnoissent ses loix, Elle peut établir et détrôner les rois: Son monarque absolu sur l'onde, et sur la terre, Dispense, comme il veut, ou la paix, ou la guerre, C'est Niniue, en vn mot, la puissante cité, De qui mesme le nom est par tout redouté; Vn esprit dénüé de ma vertu diuine, Craindroit d'aller choquer cette forte machine; Mais contre ses efforts ie seray ton soûtien, Et parlant de ma part; tu ne dois craindre rien; Va donc la menacer, tonne, éclate, foudroye, P12 Dis-luy, que de mes feux elle sera la proye, Et qu'au funeste coup de mon foudre éclatant, On ne peut opposer qu'vn esprit repentant; Dis-luy, que son crédit, sa pompe, et sa puissance, Ne sçauroit la cacher aux traits de ma vangeance; Que ie vay la punir des noires actions Qui font craindre son peuple aux autres nations; Et que sur son orgueil déployant ma iustice, Aprés deux fois vingt jours ie veux qu'elle périsse. À ces mots, l'eternel abandonne les airs, Et laisse sous ses pas vne suite d'éclairs: D'vn reste de ses feux le nuage étincelle, Le ciel qui le reçoit, et s'agite, et chancelle, Et de cet accident le prophéte ébranlé, Est confus, et surpris, et de crainte troublé; Tel que le voyageur, lors qu'il sent sur sa teste, Fondre le coup soudain d'vne forte tempeste. L'employ que Dieu luy donne a jetté dans son coeur, Le doute, le scrupule avéque la terreur; Il ne sçait que penser de ce qu'il vient d'entendre, Et toute sa raison se perd à le comprendre. Quelle charge, dit-il, viens-je de receuoir! Pouuois-ie apparemment l'attendre ou la préuoir? Quoy! Le dieu d'Israël par son ordre m'appelle À porter ses decrets chés vn peuple infidelle, Et contre sa coustume il adresse mes pas Vers d'infames gentils qui ne l'adorent pas? Voudroit-il renuerser cet ordre inébranlable, Qu'establit autresfois sa sagesse adorable; Auroit-il résolu que sa diuine voix, Retentist chés vn peuple ennemy de ses loix? Et daigneroit-il bien expliquer sa colére, Aux profanes enfans d'vne race étrangére? Non, le dieu d'Israël iamais ne se dément, Et ie ne sçaurois croire vn si grand changement. Mais quand par vn proiet aussi ferme que rare, Sa main m'auroit conduit vers ce peuple barbare, Du diuin iugement par ma voix auerty, Seroit-il par ma voix au seigneur conuerty? Pourrois-ie, par l'effort de mes seules paroles, Abbatre ses autels, et briser ses idoles? P13 Pourrois-ie, par ce bruit renuerser les faux dieux Qui régnent dans son coeur comme deuant ses yeux? C'est vn peuple aueuglé de mille erreurs grossiéres, Ie n'ay pas le secret d'éclairer ses paupiéres; C'est vn peuple plongé dans le vice et l'horreur, Ie n'ay pas la vertu qui peut changer son coeur; Et si le peuple mesme à qui dés sa naissance, L'eternel fait prescher sa gloire et sa puissance, Rejette sa parole, outrage nos auis, Et ne se peut vanter de les auoir suiuis; Que feroient des payens, dont le plus sage ignore Le dieu que ma voix presche et que mon coeur adore; Si ie leur annonçois les peines du trépas, De la part de ce dieu qu'ils ne connoissent pas? Mais prenant cét employ, que ferois-ie moy-mesme? Hélas! Ie tomberois en vn mal-heur extrême, Car quelle authorité me feroit éuiter La fureur des méchans que j'irois irriter? Foible comme ie suis, inconnu, méprisable, I'attaquerois Niniue aux plus forts redoutable; Dépourueu de moyens, d'armes, et de pouuoir, Sans suitte, sans éclat, et mesme sans espoir; I'aygrirois, par mes cris, de farouches courages, Que chacun void enflés de ces grands auantages; Et lors que d'vn ton aigre, et d'vn séuére accent, Ie les menacerois du bras du tout-puissant, Lors que ie leur dirois que le dieu de mes péres, Veut rendre à leurs forfaits égales leurs miséres, Que ce dieu patient ne peut plus retenir Les feux qui vont tomber, afin de les punir; Que leur malice est grande, et leur perte prochaine, Ie préuois mon mal-heur, et l'effet de leur haine; Vn supplice honteux, et plein de cruauté, Seroit le digne prix de ma témérité. Mais quand de l'eternel la vertu glorieuse Rendroit de ces payens ma voix victorieuse, Quand il me soûtiendroit comme il me l'a promis, Contre tous les efforts de ces fiers ennemis; Si ce peuple, aprés-tout, fléchissoit son courage, S'il craignoit l'eternel, s'il luy rendoit hommage, Ie connois sa clémence, il luy pardonneroit, P14 Et loin de le punir, sa main le béniroit. Ainsi, par le succés ma menace inutile Tourneroit au bon-heur de l'orgueilleuse ville, L'oracle de mon dieu seroit iugé menteur, Et ie serois traitté de fourbe et d'imposteur. Ah! Plûtost que de voir sa vérité flétrie, Fuyons loin de Niniue, et de nostre patrie. Ie ne puis obeïr, pardonne-moy, seigneur! Ta gloire m'en empesche, autant que mon honneur. Tandis qu'ainsi Ionas s'abuse et se déuoye, Sans craindre la fureur de celuy qui l'enuoye, Vne voix, de-nouueau, vient ainsi luy parler. À Niniue, Ionas, c'est là qu'il faut aller. Mais, au-lieu d'obéïr, le prophéte timide Refuse de marcher où cette voix le guide, Et semblable au soldat à qui le coeur defaut, Quand il faut qu'il combate ou qu'il monte à l'assaut, Plus il tâche, en parlant, d'excuser sa foiblesse, Plus son esprit craintif découure sa bassesse. Ionas en refusant le glorieux employ Que daignent luy donner les ordres du grand roy, S'éloigne du sejour où la diuine essence Faisoit bruire sa voix, et briller sa présence, Pour passer en Tarcis il va chercher vn port, Et veut commettre aux flots sa conduite et son sort. Déja tournant le dos au soleil qui se léue, Il fuit vers les climats où sa course s'achéue, Par Sichem, par Gazer il fournit son chemin, Void les extrémités du fécond Benjamin, Et de l'aspre Ephraïm trauersant les montagnes, Du maritime Dan va chercher les campagnes; Et touche enfin, le port où les flots deceuans, Luy promettent la calme, et la faueur des vens. Aux bords de cette mer que void la Palestine, Ioppe éléue ses murs, sur les ondes domine, À la cime d'vn tertre où paroissent épars Les antiques débris de ses prémiers rempars, Où ses vieux habitans pressés par le deluge, Penserent, mais en vain, trouuer quelque refuge. Là se conserue encor le barbare rocher, Où la fille d'vn roy vid son corps attacher; P15 Quand au monstre marin elle fut exposée, Pour voir de ses tyrans la colére appaisée. Le vestige y paroist de ces fers inhumains, Dont vn braue guerrier vint affranchir ses mains, Et là se void, enfin, plus d'vn trait memorable, De ce rare accident qu'a corrompu la table, Là, paroissent toujours cent superbes vaisseaux, De qui les larges flancs couurent le sein des eaux, Là mesme, le prophéte entre dans vn nauire, Pour voir la Cilicie où son desir aspire, Et toujours obstiné dans son lâche dessein, Fuit son dieu, qui luy parle, et le r'apelle en vain. Pareil au prompt coursier qui rebelle à son maistre, Court, sans bride, et sans mors, dans la plaine champestre; Et dans sa vaine fougue à bonds précipités, S'emporte, et se va perdre en des lieux écartés. Il fuit donc, et voguant sur la mer infidelle, Laisse son créateur qui ne l'est pas comme elle; Il préfére les vens à ses fermes propos, Il quitte son rocher pour aller sur des flots; Il vient de reietter l'appuy de tout le monde, Et se croit asseuré sur l'empire de l'onde: Mais crain, coeur obstiné, ie te laisse en vn lieu! Où te sçaura trouuer la vangeance de Dieu. LIVRE 2 P16 Le vaisseau sillonnant les campagnes humides Sur leur front de crystal traçoit de longues rides, L'eau blanchissoit d'écume, et le moite auiron Faisoit bruire et rouler les flots à l'enuiron; Et par vn temps serein, la maritime troupe Cingloit heureusement de la prouë à la pouppe. Quiconque a veu le cygne au milieu d'vn étang, Déployer d'vn air gay son plumage si blanc, Tandis qu'il ne craint pas que l'aigle foudroyante Vienne fondre sur luy de son aîle bruyante: Tel void-il le vaisseau ses voiles déployant, P17 Sur le liquide azur de l'empire ondoyant Et par les mouuemens d'vn gracieux zephyre, Pressant le sein des eaux qui semblent luy sourire. Les matelots rauis de la sérénité, Qu'épanche du soleil la brillante clarté, Tiennent sur l'eau paisible vne route charmante Et tendent vers Tarsis, sans craindre la tourmente, Frappant l'air lumineux de leurs fortes chansons, Qui sur les champs salés font bondir les poissons. Entre cent étrangers que le nauire porte, Paroît vn sage hebreu de qui l'ame est accorte, C'est Aman, dont l'aspect rend Ionas interdit; Il reconnoist Ionas, puis l'aborde, et luy dit: Est-ce toy, grand prophéte? ô rencontre agréable, Qui nous promet le calme, et le ciel fauorable! Aman de ton voyage ignore le suiet, Mais il sçait que ton dieu bénira ton projet. Ionas, à cét abord, ainsi qu'à ce langage, Connoist de son amy la voix et le visage; Et honteux de sentir qu'il fuit le tout-puissant, Il cache ses desseins, confus et rougissant. Aman, sans s'éclaircir, si le seigneur l'enuoye, Luy témoigne, en ces mots, son respect et sa ioye. Que ie suis satisfait de te voir en ce lieu, Où tu peux attirer la faueur du vray dieu; Où ta seule présence écartant les orages, Va nous mettre à couuert du péril des naufrages! Aprés que l'on a veu ce grand maistre du sort T'arracher par Elie au pouuoir de la mort, Faire seruir ta voix à gagner des batailles, Employer ta parole à forcer des murailles, Il peut, en ta faueur, sur l'empire des eaux, Enchaîner tous les vens que craignent les vaisseaux; Et mesme commander, par ta voix redoutée, Le silence et le calme à la mer irritée. Tandis que l'hebreu parle, et s'explique en ces mots, Le pilote attentif écoute ses propos. Ce pilote est sçauant, il sçait l'ordre et la route, Des feux qu'on void briller dans la céleste voute: Il sçait leurs ascendans, et connoist les raisons Des routes du soleil par ses douze maisons, P18 Lycidas, (c'est son nom) connoist les moeurs diuerses, Des grecs et des latins, des scythes et des perses, Mais, sur tout, il s'applique à cét art curieux Dont l'adresse examine et le front et les yeux, Et de leurs traits diuers tire les conjectures Du destin des humains, et de leurs auantures. Déja son oeil sçauant, qui court de toutes parts, Auoit sur le prophéte arresté ses regars, Et trouué dans son air l'illustre caractére D'vn homme qui s'éléue au dessus du vulgaire. Quand par la voix d'Aman il se void confirmer, Tout ce que sur sa mine il osoit présumer. Qu'ay-je entendu, dit-il, et quel est cét Elie À qui ton amy doit vne seconde vie? Appren-moy de tous deux le mérite éclatant, Et sur leur grand destin ren mon esprit content. Ie veux bien, dit Aman, t'apprendre vne auanture, Où la vertu d'Elie a forcé sa nature; Mais pour venir au point du miracle qu'il fit, Ie prendray de plus-haut mon fidéle recit. Les iuifs dégénérans de leurs sages ancestres Dont iamais les faux-dieux n'auoient esté les maistres, Reconnoissoient Baal pour l'objet de leur foy, Et quittoient le vray dieu pour imiter leur roy. C'estoit le fier Achab, dont ma fole patrie Imita lâchement l'infame idolâtrie. Le grand Elie, alors, eut l'employ glorieux De défendre l'honneur du dieu de ses ayeux, Et le diuin esprit l'enflammant d'vn saint zéle Contre les séducteurs de ce peuple rebelle, Il s'alla présenter à ce prince brutal, Et luy tint ce discours à son repos fatal. Ce grand dieu que ton coeur quitte pour vn idole, Vengera cét outrage auéque ma parole, Oüy: ie veux que ma voix ouure, et ferme les cieux, Pour changer, à mon gré, le destin de ces lieux, Et puis qu'il faut montrer que ce coup m'est facile, La campagne est féconde, elle sera stérile. Ce discours est suiuy d'vn effet violent, P19 La terre deuient séche, et le sablon bruûlant, Le soleil, de qui l'oeil est ardent de colére, Consume le pays plutost qu'il ne l'éclaire; Quand du pere du iour les traits sont enflammés, La reyne de la nuit void ses rais allumés, Et la chaleur perçant la fraischeur de ses voiles, On void plutost brûler que briller les étoiles. Par les mains de la nuit d'autres feux détachés, Volent comme des dards à-l'enuy décochés; Il en tombe du ciel, il en sort de la terre, Qui semblent se choquer et se faire la guerre; Et l'on void, à-toute-heure, errer mille flambeaux, Ou vers le firmament, ou parmy les tombeaux. En suite, vn vent fâcheux qui porte ses haleines Sur la teste des monts, et dans le sein des plaines, Fait voler la poussiere, et nous la jette aux yeux, Nous rauissant le souffle et la clarté des cieux. Au lieu de respirer, les animaux expirent, Leur poulmon est brulé par ce vent qu'ils attirent; On fuit en vain le chaud, on cherche en vain le frais; Les flames en tous lieux se font boire à longs-traits, Pour recouurer de l'eau les recherches sont vaines, Le ciel, loin d'en donner, en priue les fontaines; Et tarissant le cours des plus vastes canaux, Egale les poissons aux autres animaux. On void, parmy les champs, la moisson qui petille, Tomber par la chaleur, et non par la faucille, Et les fruits les plus beaux, sur les arbres séchés, Sans y pouuoir meurir, y pendent attachés. Des fertiles vergers les richesses périssent; Et le chaud fait ramper les herbes et les fleurs, Sans suc et sans éclat, sans force et sans couleurs. Au-milieu des rigueurs de cette sécheresse, La soif qui nous attaque, et la faim qui nous presse, Rend nos coeurs altérés, et nos corps languissans, Et remplit de douleur nos esprits, et nos sens. Le pére, sans secours, void mourir sa famille, Le mary son epouse, et la mére sa fille: Et l'enfant que la soif presse dans le berceau, P20 Au-lieu du lait qu'il cherche, y trouue son tombeau. Le peuple, alors, succombe, et l'on void le roy mesme, S'ennuyer de son sceptre, et de son diadême, La royauté luy pése, et pour se soulager, Achab, foible à ce coup, voudroit s'en décharger: Confessant que l'éclat que iette la couronne, Céde au faix importun des trauaux qu'elle donne. C'est ainsi que le cerf qu'on reduit aux abbois, Voudroit se decharger du fardeau de son bois, De ce vain ornement qui haste sa disgrace, Et qui le pare, enfin, moins qu'il ne l'embarasse. Parmy tous ces mal-heurs dont la cruëlle loy Tyrannise le peuple, et trîomphe du roy: Le prophéte est conduit par le dieu qu'il adore, Sur le bord d'vn torrent dont le flot coule encore, Là de sa soif brûlante il éteint les ardeurs, Et là, quand de la faim le pressent les rigueurs, Dieu, pour luy procurer l'entiére nourriture, Adoucit des corbeaux la sauuage nature: Si-bien que ces oyseaux soigneux de son destin, Chaque iour luy font part de leur propre butin. Le prophéte, d'abord, redoute leur approche Quand ils fondent vers-luy du plus haut d'vne roche, Pensant que ces oyseaux augures du trépas, Font sur son corps mourant le dessein d'vn repas. Mais il void que poussez d'vne meilleure enuie, Loin de vouloir sa mort, ils ont soin de sa vie, Que par vne merueille étrange à raconter, Leur bec luy vient offrir de quoy se sustanter, Que chacun l'abordant bat de l'aîle, et croasse, Et luy fait vn présent des choses qu'il amasse. Elie à son secours vid voler maint corbeau, Tandis que le torrent luy put donner de l'eau: Dés qu'il n'en fournît plus, vne diuine adresse Luy fit, dans Sarepta, rencontrer vne hostesse, Chés qui, pour soulager et sa soif et sa faim, Il ne trouua d'abord ni de l'eau, ni du pain. Elle n'eut qu'vn peu d'huile, et qu'vn peu de farine, Qu'il accreut à tel point, par la vertu diuine; Qu'assisté des faueurs du dieu qui le guidoit, P21 Ce qui manquoit ailleurs dans sa loge abondoit. Celle à qui le grand saint fut alors secourable, Fut du sage Amitti la veûue charitable, Elle éleuoit vn fils comme vn gage bien-doux De l'amour que pour elle eût son fidéle époux; Et sous son triste toit, contente de ce gage, Elle passoit ses iours dans vn chaste veûuage. Tant que l'homme de Dieu fréquenta sa maison, Pour elle et pour son fils elle eût tout à-foison; Mais ce fils fut atteint d'vne langueur extréme, Qui rendit son coeur foible, et son visage bléme; Percé des traits cuisans du mal qui le surprit, Son corps ne pouuoit plus retenir son esprit, Vn feu prompt et malin épanché dans ses veines, Tarissoit tout le sang dont elles estoient pleines, Changeoit tous ses esprits en atômes brûlans; Et luy faisoit souffrir mille accés violens. Ce mal qui preualut par sa force cruëlle, De l'humide et du chaud décida la querelle, Et tyran de son coeur, comme de son cerueau, De ses iours languissans éteignit le flambeau. V tel que le ieune lys qui s'éleuant de terre, Céde à l'aspre chaleur qui luy liure la guerre, Puis, tombe par les coups du fleau qui le détruit, Dans le sein altéré du champ qui l'a produit; Tel ce fils accablé d'vne douleur amére, Tombe mort dans les bras de sa dolente mére. Ie ne te diray point les regrets ni les cris Que poussa cette mére à la mort de son fils, Tu peux iuger combien elle fut desolée; Appren comme elle fut par le saint consolée. Tandis, qu'elle s'afflige et ne fait que pleurer, Il prend ce cher enfant qui venoit d'expirer, Il le porte en sa chambre, il le met sur sa couche, Il s'estend sur son corps, front-à-front, bouche-à-bouche, Fait des voeux à son dieu pour le voir r'animé, Et ressuscite en fin cet enfant bien-aymé; Puis, le rend plein de vie à la veûue fidéle, Qui pour le dieu du saint sent redoubler son zele, Cet enfant fut depuis l'oracle de nos roys, P22 Et pour te dire tout, c'est Ionas que tu vois. Le pilote, au récit de cette étrange histoire, Quel prodige, dit-il, nous veux-tu faire croire? Qu'vn iuif ait pu changer les ordres du destin, Rauissant à Pluton sa proye et son butin: Hercule, de l'Auerne a deliuré Thésée, Sa valeur luy rendit cette entreprise aisée; Mais quel autre forçant le pouuoir des enfers, A pu rendre les morts affranchis de leurs fers? Hercule, dit Ionas, triomphe dans la fable Et l'on vid en Elie vn heros veritable. I'admire, luy repond le pilote sauant, Ce saint qui l'a veû mort, et l'a rendu viuant. Tous deux ie vous admire, et ie brule d'enuie D'estre instruit des hats-faits de vostre illustre vie. Aman, luy dît Ionas, te rendra satisfait, Sur ce que par nous deux le tout-puissant a fait. Pour moy, ie sens couler vne vapeur grossiere, Qui, dans ce moment mesme, affoiblit ma paupiere, Et ie cede au sommeil, qui, par ses doux pauots, M'oblige à vous quitter, pour prendre du repos. Le sommeillant prophéte, à ces mots, se retire; Puis, se couche, et s'endort dans vn coin du nauire, Tandis, son sage amy d'vn ton graue et pieux, Raconte à Lycidas ses exploits glorieux. Tu viens, dit-il, de voir vn illustre prophéte, À qui des syriens nous deuons la défaite. Et si nous triomphons d'Emat et de Damas, C'est l'effet de sa voix plutost que de nos bras, Ces deux fortes citez, par Dauid conquestées S'estoient contre nos roys lâchement réuoltées, Et receuans le ioug des princes syriens, Souffroient qu'on les contast au nombre de leurs biens. Depuis qu'elles ployoient sous la force ennemie, Il sembloit qu'elle y fust constamment affermie; Et nous avions perdu le desir et l'espoir De les faire rentrer aux loix de leur deuoir; Lors que nostre grand-dieu, qui peut seul nous les rendre, Nous apprend qu'il est temps de les aller reprendre. P23 Va, dit-il à Ionas, parle au roy des hebreux, Inspire à son esprit le dessein généreux D'aller reconquerir les deux villes rebeles, Qui n'ont que trop porté le ioug des infideles. Cours, promets-luy mon ayde, et dis-luy de ma part, Que pour ce grand exploit il haste son depart. Le prophéte obeït au celeste langage, Au fier Iéroboam expose son message; Excite au grand dessein et son bras, et son coeur, Et luy donne la force et l'espoir d'vn vainqueur. Dé-ja de tous costés, sous diuerses banniéres, Le roy fait enrôler cent cohortes guerriéres, Chacun, à son exemple, endosse le harnois; Fait sonner sur l'épaule et l'arc et le carquois: De mille et mille hébreux les mains sont occupées À polir des boucliers, à fourbir des épées, Ils équipent des chars, dressent des pauillons: Et couurent tous les champs de nombreux bataillons. Tout est prest, le camp marche, et le roy prend la teste: À sa droite paroist le généreux prophéte, Dont la sainte présence anime les soldats, Leur inspire la gloire et l'amour des combats. Sous les murs de Damas, ils vont porter la guerre; Sous leurs pas glorieux ils font trembler la terre, Et de leur fer luisant les durables éclairs Se ioignent aux clairons, et remplissent les airs. Le soleil ne versant qu'vne douce lumiére, Eclaire innocemment leur pompeuse carriére, Et souffre, en les couurant de sa viue splendeur, Qu'vn vent aymable et doux soulage leur ardeur, Au bruit de nostre camp, la Syrie alarmée, S'arme, et fait auancer sa belliqueuse armée: Elle vient, elle fond comme vn nuage épais, Menaçant nostre camp d'vn orage de traits. Le chef qui la commande, est le roy de Syrie, Qui luy parle, en ces mots, transporté de furie. Sus, dit-il, compagnons portons de iustes coups À ces iuifs dont l'orgueil s'ose attaquer à nous. Allons fouler aux pieds leur superbe arrogance, P24 Tranchons auec leurs jours leur friuole espérance, Et qu'à leur vaine audace il ne soit plus permis, D'aspirer de nous vaincre, et de nous voir soumis. On a veu par les iuifs la Syrie attaquée; Mais jamais sans tomber, les iuifs ne l'ont choquée. Et nous verrons encore par nos armes, domtés, Ces prétendus vainqueurs de nos fortes cités, Ils disent que leur dieu leur promet la victoire, Mais nostre dieu Rimmon nous conduit à la gloire, Et déja par nos mains s'apreste à les punir, D'auoir osé prétendre vn heureux auenir. Allons donc les abbatre, et si dans cette guerre, Ils doivent à nos yeux occuper cette terre; Que ce soit par leur chute, et que nos champs si beaux Ne soient conquis par eux qu'à titre de tombeaux. Ce roy présomptueux, par cét ardent langage, Inspire à tous les siens l'orgueil de son courage; Et pour tous nos guerriers leurs donne vn tel mépris, Qu'on les croit déja voir, ou terracés, ou pris. Le roy iuif, d'autre-part, d'vne ardeur viue et forte, Encourage les siens, aux grans faits les exhorte, Passe de rang en rang, et luisant sour le fer, Les excite à combatre, à vaincre, à triompher. Mais Ionas, qui l'assiste au milieu des alarmes, Cét esprit qui se mesle au foudre de ses armes, Leur promet, de la part du monarque des cieux, Vne force inuincible, vn succez glorieux. Nous vainquerons, leur dit-il, et malgré cét obstacle Dieu commance aujourd'huy d'accomplir son oracle, Ce camp qui va tomber, par vn triste destin, À nos pas triomphans ouure vn ample chemin, Et fait que nous allons, en gagnant des batailles, De Damas et d'Emat emporter les murailles: Le dieu que nous seruons, le grand dieu des combats Echauffera nos coeurs, et poussera vos bras; Par vous il portera la mort inéuitable, Aux profanes deuots d'vn idole exécrable. Ie voy les syriens défaits par les hébreux; P25 Et ie voy leur faux-dieu qui trébuche auec-eux. Qu'on aille donc les vaincre, et que ma prophétie, À leur confusion soit bien-tost éclaircie. Les hébreux font alors, au son de cette voix, Retentir de leurs cris les rochers et les bois; À ce bruit éclatant les syriens répondent, Et des deux camps, enfin, les clameurs se confondent. Comme deux fiers torrens, dont les flots diuisez; Descendent en fureur de deux monts opposez, Et par l'affreuse guerre où les porte leur rage, Menacent les guérets d'vn étrange rauage; Tels, et plus fiers encor, les deux camps ennemis, Se détachant du poste où leur choix les a mis, Vont d'vne ardeur égale ensanglanter la plaine, Qui deuient le théatre et le champ de leur haine. À l'aspect de Damas sont deux tertres voisins, Fertiles en froment et féconds en raisins, Leur commode hauteur dont l'accés est facile, D'vn panchant assez doux s'abaisse vers la ville; De l'vn et l'autre camp les deux chefs courageux, Vont chacun s'emparer d'vn poste auantageux; Et pour faire choquer leurs redoutables lances, Précipitent leurs cours, de ces deux éminences. Cent et cent bataillons sur la plaine ondoyans, Font reluire le fer des glaiues flamboyans; Et de chaque costé les phalanges pressées, Font comme deux forets de piques hérissées. La trompette bruyante, à ce moment fatal, Entonne du combat le desiré signal, Le généreux coursier, dans sa fougue animée, De ses hennissemens remplit toute l'armée; Et plus que les cheuaux, les guerriers furieux, Se menaçent déja de la voix et des yeux. On se joint, on se mele, et l'air gros de poussiére, Offusque le soleil et noircit la lumiére, On void les etendars choquer les etendars, Et les deux camps combatre à l'ombre de leurs dards. Mais des profanes traits que le syrien pousse, Le bois se brise en l'air, et la pointe s'émousse; Et de nos javelots, heureusement lancez, P26 Les corps de ses soldats sont atteints et percez. Ionas, par la vertu d'vne ardente priére, Préside aux diuers coups de la grêle meurtriére, Si-bien que des hébreux les iours sont épargnez, Lors que de sang payen les guérets sont baignez; L'ennemy veut tenter le tranchant de l'épée, Dés qu'il void par les dards son attente trompée; Et contre nostre camp combattant de plus prés, Croit réparer l'affront des fléches et des traits. Mais dés que de Iacob les cohortes vaillantes, Font-ferme auec le fer de leurs lames brillantes; Celles des ennemis, trahissant leurs desseins, Se brisent comme verre, et leur tombent des mains. À ce nouuel affront le payen se trauaille, À changer prudemment l'ordre de la bataille; En vn gros se ramasse, et jette sur les flancs, D'intrépides piquiers deux redoutables rangs; Mais le roy d'Israël, forçant cette barriére, S'ouure dans la meslée vne illustre carriére, Tel que descend d'vn mont vn rapide torrent, Qui perce vne chaussée et l'emporte en courant. D'abord son bras vainqueur, plus craint que les tempestes, De Cusan et d'Adad abbat les fiéres testes; Et ce couple, en mourant, peut encore estre vain, De tomber sous les coups d'vne royale main. À d'autres, aprés-eux, il rauit la lumiére, Précipitant leurs jours à leur heure derniére, Les chefs et les soldats secondent ses efforts, Et jonchent les sillons de blessez et de morts; Caleb, d'vn grand revers, fait trébucher sur l'herbe Le vaillant Tabrimon au coeur fier et superbe, Vr, fait voler la teste au barbare Rézon, Cam, transperce Recob, et Pelet, Hézion. Le roy payen, alors, plein de honte et de rage, Void et pleure des siens l'effroyable carnage, Puis, au faux-dieu qu'il sert addressant son discours, À mon secours, dit-il, Rimmon! à mon secours, Le démon qui préside au culte de l'idole, Vole auprés du monarque au son de sa parole, Et pour donner au camp qui commence à plier, P27 Le temps de s'affermir et de se rallier; Il le cache aux hébreux par vn nuage sombre, Et tout ce vaste corps est couuert de son ombre; Par l'esprit infernal les payens assistez, Espérent de dompter ceux qui les ont domptez, Sous l'aîle du démon r'entrent dans la meslée, Et rendent des hébreux l'auant-garde ébranlée. Les hébreux, toutefois, d'vn saint zéle enflammez, Soûtiennent les payens par l'enfer animez. Alors, des deux costez la mort vole, et reuole, Sa faux suffit à-peine aux guerriers qu'elle immole, Cent spectacles sanglans que cause sa fureur, Forment, pour l'assouuir, vn théatre d'horreur. Comme lors que deux vens opposant leurs haleines, Se batent dans les airs pour l'empire des plaines, On void par leurs efforts des clochers terracez, Des châteaux abatus, des arbres renuersez; Ainsi, quand les deux camps amoureux de la gloire, Disputent à-l'enuy l'honneur de la victoire, On void tomber des corps, confusément épars, Parmy l'épais débris des armes et des chars, Ionas, qui du démond void l'ouurage funeste, Implore contre-luy la puissance céleste; Dieu répond à sa voix et du plus haut des cieux, Fait descendre à son ayde vn ange radieux, Qui faisant ondoyer vne riche banniere, Eclatante de feux, brillante de lumiére. Cét etendard, dit-il, plus puissant que Rimmon, Est fatal aux payens qu'assiste le démon: Va, ie te mets en main, et dequoy les combatre, Et dequoy renuerser l'idole et l'idolâtre: Le prophéte, à ces mots, le genoüil fléchissant, Reçoit le don fatal du seigneur tout-puissant, Puis, élevant en l'air l'enseigne étincelante, Parmy les syriens va semer l'épouuante, À peine sa lueur a frappé leurs regars, Que d'attaquans qu'ils sont, ils deuiennent fuyars, Et le démon caché sous des vapeurs funébres, S'enfuit, en gémissant, au sejour des ténébres. Les hébreux font, alors, des payens repoussez, Sur la plaine éleuer des monceaux entassez; P28 La campagne deuient vn vaste cimetiere, Et le sang répandu fait plus d'vne riuiere, Où qu'on tourne les yeux, où qu'on porte ss pas, On void régner par tout cent sortes de trépas. Par les coups différens de l'horrible tempeste, L'vn sent frapper son coeur, l'autre abatre sa teste, L'vn traîne dans son sang ses sales intestins, L'autre, en perdant la veuë achéue ses destins; Celuy-cy rend l'esprit tandis qu'il s'éuertuë, À s'arracher du corps la fléche qui le tuë. Celuy-là plaint le sort de ses membres meurtris, Et percé de cent coups, perce l'air de ses cris. La ténébreuse nuit qui de son aile obscure Vient couurir l'vniuers, et cacher la nature, En dérobe vn grand nombre au fer victorieux, Leur sauuant la clarté qu'elle éteint dans les cieux; Leur monarque, entre-tous, honteux de sa défaite, Echape, et vers Damas fait sonner la retraite: Mais à-peine l'aurore étalant ses attraits, Redemande à la nuit les larcins qu'elle a faits, Et de l'or du soleil jaunissant l'hémisphére, Voit le chemin qu'ont pris ceux du party contraire; Qu'aussi-tost les hébreux, pareils aux tourbillons, Font rouler vers Damas la poudre des sillons. Dans le sein d'vne plaine en mille biens féconde, Cette ville superbe, et s'éléue, et se fonde, Vn fleuue grand et beau qui la fend en deux parts, Remplit d'eau ses fossez et défend ses remparts. Et de son pur crystal le tribut necessaire, Porte en chaque maison vne fontaine claire. Du marbre et du porphyre, en ses grans bâtimens, L'art a semé par tout les pompeux ornemens; Et d'vn peuple nombreux, armé pour sa querelle, Le grand concours la rend aussi forte que belle. D'abord, pour l'inuestir, les iuifs vaillans et promts, Sur le fleuue orguilleux forment deux larges ponts, Ils passent, et le camp qui la ville enuironne, La ceint de tous costez d'vne affreuse couronne. Tel les hardis veneurs, dont l'effort valeureux P29 A lancé dans vn bois les animaux peureux, Auec force, auec bruit, assiégent son enceinte, Et portent au dedans l'épouuante et la crainte. Le roy iuif va par tout, et de chaque costé Void le foible et le fort de la noble cité; Puis éleuant des tours et dressant des machines, Il prépare à ses murs d'effroyables ruines; Mais le roy syrien, par des soins diligens, Trauaille à rendre vain l'effort des assiégeans. Il s'arme, il se munit, et remplit ses murailles Dequoy faire à leur pied de vastes funerailles. Il couure les creneaux de lances et d'épieux, Qui menacent le coeur, comme ils brillent aux yeux. Sur cent trépiez ardens cent boüillantes chaudiéres, Forment vn voile épais de leurs vapeurs grossiéres; Et prestes à verser plus d'vn mortel ruisseau, Ont peine à retenir et leur huile et leur eau; Les pierres, les cailloux, ces os secs de la terre, Ces foudres froids et durs qu'vn bras nerueux desserre; Pour défendre les murs sont portez sur le-haut, Et tout est prest, enfin, pour soûtenir l'assaut. Ainsi, quand sur les flots vn aboyant orage, Menace vn grand vaisseau d'vn funeste naufrage, Le nocher, d'vne main qui résiste au trauail, Prend la docte boussole, et court au gouuernail, Il consulte le cours des vens et des etoiles, Fait préparer la pompe, et fait baisser les voiles, Ses ordres et ses soins! Alors! Volent par-tout Pour remparer sa nef de l'vn à l'autre bout. Iéroboam voyant les remparts en défense Va choquer l'assiégé dont l'audace l'offense, Déja de nostre camp, et du bord des remparts, Volent confusément les pierres et les dards. Et du tireur de fronde et de l'archer habile, Se signale l'effort, pour et contre la ville; On void vn long sillon de mille traits volans, Qui joint les assaillis auec les assaillans; Et fait, pour quelque temps, disparoître l'espace; Qui sépare le camp et le corps de la place, Sous la grêle des traits à l'enuy décochez, P30 Qui tombent la plus-part rompus et rebouchez. L'assaillant qui poursuit ses terribles approches, Roule d'énormes troncs, et d'effroyables roches; Et de leurs grans monceaux, en peu d'heure assemblez Les fossez iusqu'au haut, sont remplis et comblez. En suite, des beliers le front dur et terrible, Heurte les murs tremblans, auec vn bruit horrible, La ville en retentit et le fleuue étonné, En gémit, sous les joncs donc il est couronné. Pour amortir leur choc; la muraille batuë, De laine ou de fumier en vain est reuestuë, En vain, pour empescher l'effet de leurs grans coups, On fait pleuuoir le feu, l'eau, l'huile, et les cailloux, Nos guerriers animez d'vne noble furie, Pressent plus viuement l'ardente baterie, Par les fréquens effors le mur est ébranlé, S'ouure en plus d'vn endroit, trébuche, est éboulé, Le roy iuif void la bréche, et dans la bréche ouuerte, L'illustre occasion à sa valeur offerte; Il s'auance à l'assaut trop long-temps differé, Et montrant à ses gens le rempart desiré; Il est temps, leur dit-il, d'aller sur ces murailles, Arborer l'étendard du seigneur des batailles, Et d'aller, en passant sur l'ennemy domté, Faire changer de maître à la forte cité. Marchons, marchons, soldats, le ciel nous fauorise, Si nous l'attaquons-bien, nous l'aurons bien-tost prise. Les hébreux, à ces mots, s'élancent au rempart, Et plus viste qu'vn trait d'vn arc d'acier ne part, Chacun vole à la bréche, et d'vn ferme courage, Soûtient de mille traits l'épouuantable orage. L'assiégé s'y présente, et forme en arriuant, Sur le rempart solide vn bastion mouuant, Et cent corps mis en butte, à la mort qu'ils préparent, Nuisent, mesme en tombant, et la bréche réparent. Deçà les assaillans, delà les assaillis, Commencent en fureur vn ardent chamaillis, Le tambour retentit, la trompette résonne, Toute la ville en tremble et le camp en frissonne. Ainsi, quand au détroit du Bosphore bruyant, P31 Les deux mers font ensemble vn combat effrayant, Et d'vne égale ardeur disputent le partage, Leur combat fait gémir l'vn et l'autre riuage. Le silence des morts, et les cris des mourans, Sont les tristes effets de cent coups différens, Sous cent coups redoublez les armes étincélent, Et de sang répandu les flots rouges ruissélent. Les vns brûlans de voir le rempart emporté; Y vont chercher la mort d'vn pas précipité, Et donnent, imprudens, dans les pointes meurtriéres, Qu'opposent à leur front mille dextres guerriéres; Les-autres, dans l'ardeur de les voir repoussez Se laissent emporter par ceux qu'ils ont percez; Tel se froisse en tombant, tel roule dans la fange, Tel sur son meurtrier tombe, et sa chute le vange. Tant que les deux partis, d'vne égale chaleur, En ce mortel assaut signalent leur valeur, Sur le rempart douteux l'incertaine victoire, Ne sçait qui couronner des rayons de la gloire; On les void tour-à-tour vainqueurs, et surmontez; Et l'heur et le mal-heur errent des deux costez. LIVRE 3 P32 L'ardent pere du jour, au milieu de sa course, Voyoit également, et l'antartique et l'ourse; Et sur vn trône d'or couronné de splendeur, Amoindrissant sa forme, augmentoit son ardeur. Il versoit icy-bas des lumiéres flotantes. Et couuroit l'horison de vapeurs tremblotantes; La chaleur embrasoit le dos des moissonneurs, La suëur degoûtoit du front des voyageurs; Et tous les animaux des tertres et des plaines, Cherchoient l'ombre des bois, et le frais des fontaines. En ce temps, où tout brûle, au dehors, au dedans, L'assiégeant, l'assiégé, se montrent plus ardans: P33 De cent jeunes hébreux vne trouppe vaillante, Et de fer hérissée et sous le fer brillante; En forme de tortuë appliquant leurs boucliers, S'auançoient vers le mur ouuert par les beliers, Et gardant d'vn pas ferme vne ordonnance égale, Pressoient les assiégez de leur lame fatale; Quand l'arrogant Emor, qui les void approcher, Pousse sur leurs boucliers des masses de rocher, Et par l'huile qu'il verse, ou les pierres qu'il lance, Ouure leurs rangs serrez, et rompt leur ordonnance. D'vn deluge boüillant les-vns sont embrasez; D'vn orage accablant les-autres écrasez; D'autres, moins résolus, la fuite est le refuge, Et contre cét orage, et contre ce deluge. Leur orguilleux vainqueur triomphe insolemment, De les voir en déroute, ou dans le monument. Où veniez-vous, dit-il, téméraire jeunesse! Esprouuer vostre force, et montrer vostre adresse? Icy, de jeunes gens, plus adroits, et plus forts, Rendent vains, aujourd'huy, vôtre art, et vos efforts. Ô qu'il vous coûte cher d'auoir eu cette enuie, Puis que nous vous priuons et de gloire et de vie! Vôtre sort, toutefois, peut faire des jaloux, C'est trop d'honneur aux iuifs de tomber sous nos coups. Telle estoit du payen l'insolente brauade, Quand Pélet, qui sur luy jette vne fiére oeillade; S'élance vers la bréche, et le dard à la main, Luy va fermer la bouche, en luy perçant le sein, Il meurt, et son esprit que la rage déuore, Cherche en vain ses vaincus, qu'il veut railler encore. C'est ainsi que se jette à corps précipité, Sur vn chien aboyant, le sanglier irrité; De sa meurtriére dent la poitrine luy perce; Et presqu'en vn moment le frappe, et le renuerse. Le valeureux Pélet qui secondent les siens, Presse, alors, de son fer le front des syriens; Les payens que surprend sa généreuse audace, N'osent luy resister, et luy cédent la place. Mais Ramat les r'asseure en ce pressant mal-heur, Et le nombre, à la fin, surmonte la valeur. P34 En suite, Vr et Caleb, chacun suiuy de mille, Echellent le rempart de la tremblante ville; Déja leur main s'accroche aux superbes creneaux, Et du mur chancelant arrache les drapeaux. L'assiégé s'en effraye, et l'effroy qui le domte, Fait qu'il résiste mal à l'ennemy qui monte. Il céde, et mesme il fuit, et la forte cité, Alloit voir, à ce coup son rempart emporté, Si le roy syrien, au fort de ces alarmes, N'eust porté dans ce lieu sa présence et ses armes. Ah! Dit-il, syriens, lâches et mal-heureux, Voulez-vous donc ployer sous le joug des hébreux; Et quand il faut mourir plûtost que de se rendre, Receurez-vous leurs loix, mesme sans vous defendre? Mais plûtost d'vn pas ferme et d'vn front asseuré, Présentez à leurs yeux vôtre fer acéré, Et portant à leur coeur des blessures mortelles, Ioignez leur prompte chûte, au fracas des échelles. À ces mots, tout-fumant d'vn furieux courroux, Pour défendre sa ville il marche deuant tous, Prend de ses combatans la redoutable élite, Ecarte du rempart le braue israëlite, Luy porte le trépas, et de-loin, et de-prés, Et l'accable de feux, de pierres, et de traits. De-mesme on void vne ourse, à la laide figure, Qui défend ses petits sur sa taniére obscure; Qui retient les chasseurs par ses rudes élans; Qui leur jette en fureur mille cailloux volans; Qui des ongles les perce; et des dents les déchire; Et fait que le plus ferme en tremblant se retire. Iéroboam, qui void sous ce bras valeureux, Tomber confusément chef, et soldats hébreux, Le coeur gros, et percé d'vne douleur extréme, À ce foudre viuant va s'opposer luy-mesme. À-moy, dit-il, à-moy, monarque syrien, Ce bras royal aspire à triompher du tien, Il vient vanger la mort de mes sujets fidéles: Voicy l'heure, et le lieu, pour vuider nos querelles. Le payen luy répond: ie te feray sentir, De tes injustes faits le juste repentir; Et ie vay, par la mort que ma dextre t'apreste, P35 Ioindre à tous mes vaincus vne royale teste. À ces mots, les deux roys au combat animez, Iettent plus d'vn éclair de leurs yeux enflammez, D'vne égale fureur l'vn vers l'autre s'élance, Du succés de l'assaut leur main tient la balance, Leurs gens, à chaque coup, sentent batre leur coeur, Attendant, en suspens, qui sera la vainqueur. Ainsi void-on, par-fois, sur l'indienne plage S'attaquer pour l'honneur d'vn fécond pasturage, Le fier rhinocerot, et l'énorme eléphant, Dont l'vn va contre l'autre au combat s'échauffant. À l'effroyable aspect de leur guerre sanglante, Les autres animaux sont transis d'épouuante, L'attente du succés, la crainte du danger, Suspendent tous leurs soins jusqu'au soin de manger. Chacun des roys; armé de son fort cimeterre, Oppose foudre, à foudre, et tonnerre à tonnerre; Leurs boucliers, leurs armets, n'ont ni mailles, ni cloux, Qui ne tombent bien-tost sous leurs terribles coups, Et leurs corps agitez n'ont artére ni veine, Qui ne brûle d'ardeur, et ne s'enfle de peine. Le prince hébreu se baisse, et cherchant le moyen De plonger son épée au flanc du roy payen; Il reçoit dans la jouë vne légére atteinte, Et du fer ennemy la pointe en paroist teinte. Irrité par ce coup, il joint la force à l'art, Et perce au syrien vn bras de part-en-part. Le bras, par la douleur, le bouclier abandonne; Mais le coeur, plus constant, à-peine s'en étonne. Le roy payen se dresse, il léue l'autre bras, Et du monarque hébreu méditant le trépas, Il atteint son armet d'vne roideur si forte, Qu'il en priue sa teste, et loin d'elle l'emporte. Les deux roys plus ardens font vn nouuel effort, La ville, assez long-temps, void balancer son sort, Iéroboam, enfin, sur son ennemy passe, D'vn coup étourdissant l'étend sur la terrace, Et comme il croit déja le tenir dans ses fers, Vn je ne sçay quel charme excité des enfers, Offusque ses regars, par vn trompeur nuage, Qui du roy syrien luy cache le visage, P36 Qui dérobe et rauit les payens étonnez Aux hébreux, dont les murs sont déja couronnez. Puis, il void, ou croit voir, vn mur inaccessible, Qui borne les desseins de son coeur inuincible, Et sur les feints creneaux, mille et mille soldats, Armez de forts épieux, et d'ardens coutelats, Cét objet qui s'oppose à l'attaque auancée, Luy fait tourner ailleurs sa vaillante pensée. Il desçend du rempart, et d'vn rapide cours, Va, vers vn autre endroit, faire rouler ses tours. Mais il void d'autres tours aux siennes opposées, Pleines de feux ardens, et de mains embrasées, Qui s'élancent sans cesse, ou semblent s'élancer, Pour brûler ses soldats, et pour les renuerser. Vn sorcier de la ville est l'auteur de l'ouurage, Qui rauit aux hébreux la force et le courage, Sur les murs déja pris, l'art de ses noirs poumons, Euoque, et fait régner le pouuoir des démons. Le roy iuif, et ses gens, en ont l'ame surprise, Et quittent de l'assaut l'importante entreprise; Quand Ionas, qui connoît l'artifice infernal, Vient auec l'étendard, à l'ennemy fatal, Quoy! (dit-il aux hébreux, qui vont prendre la fuite) Quand la valeur payenne aux abbois est réduite, Et quand la ville est preste à tomber sous nos loix, Laissez-vous perdre ainsi le fruit de vos exploits? Hé! Ne voyez-vous pas qu'vne infernale ruse, Par de vaines vapeurs vous trouble et vous abuse, Et que ma seule voix, et le saint estendart Peuuent facilement en purger le rempart? Reprenez-donc courage, et sur les tours fidéles, Allez porter la guerre aux murailles rebelles, Dieu veut que le prémier, pour conduire l'assaut, Monté sur cette tour, ie paroisse au plus-haut; Et bien-tost des enfers la force dissipée, Va faire en la cité triompher vôtre épée. Le prophéte à ces mots, plus viste qu'vn éclair, Va sur la tour roulante, et se guinde dans l'air. À-peine il y paroît, que l'etendard qui vole, Euente des démons l'artifice friuole, P37 Comme l'astre du iour, aux humides climats, Dissipe la broüée, et l'horreur des frimats, Ou comme le zéphyre, aux montagnes de Thrace, Chasse les aquilons de leurs trônes de glace. Le saint, sur ce haut faiste où sa vertu reluit, Par ces mots triomphans rend le charme détruit; Retirez-vous, démons! Cédez-nous la victoire; Ma voix vous le commande, au nom du roy de gloire; Et malgré le sorcier qui vous oste aux enfers, Abandonnez ces murs, et rentrez dans vos fers. À ces graues accens de sa voix éclatante, Ioignant le mouuement de l'enseigne flotante, Il ébranle Damas, et fait de-toutes-parts, Chanceler ses maisons, et trembler ses remparts. Il agite, en parlant, les poutres, et les marbres, Comme le fier Autan meut les branches des arbres, On diroit que la ville est preste à succomber, Et le peuple effrayé croit qu'elle va tomber. Le prince syrien, a mille morts en bute, Craint d'estre, auec les siens, accablé sous sa chûte, Il quitte la cité, par le sorcier conduit, Et passe nostre camp inuisible, et sans bruit. Le soldat, l'habitant, à ces rudes alarmes, De leurs tremblantes mains, laissent tomber les armes; Abandonnent la ville, et vont d'vn humble coeur, Implorer à genoux la pitié du vainqueur. Le roy iuif leur pardonne, il épargne leur vie, Prend la ville, à ses loix, desormais, asseruie, Puis suiuy de son camp, ce vainqueur glorieux, Adresse vers Emat ses pas victorieux. Au bruit de ses exploits, Emat ouure ses portes, Et reçoit de Iacob les vaillantes cohortes, Le prince triomphant retourne en son estat, Dieu rend ses jours heureux; mais ce roy trop ingrat, De son grand bienfaicteur la sainte loy viole; Et du prophéte saint rejette la parole. Celuy-cy, loin du bruit d'vne insolente cour, Auoit pris pour retraitte vn tranquile sejour; Et ie ne comprens pas, quel ordre, ou quel mystére, P38 L'a pu faire sortir de ce lieu solitaire. Là, finit le récit des merueilleux exploits, Où Ionas signala son courage et sa voix. Le pilote l'admire, il célébre sa gloire, Puis, du fameux Elie, il demande l'histoire; Achéue, Aman, dit-il, d'étaller les hauts-faits, Dont n'aguére ta voix traçoit les prémiers traits, Lors qu'Elie, animé d'vne fureur diuine, Suscitoit aux tyrans la fatale famine, Et faisoit auec pompe éclater sa vertu, En releuant Ionas par la mort abbatu. Ie rendray, dit Aman, ton attente remplie, Ie te dois ce récit pour la gloire d'Elie. Il médite vn moment, aprés ces graues mots; Puis, il reprend le fil de ses doctes propos. Déja, depuis trois ans, la campagne deserte, Aux hébreux étonnez faisoit craindre leur perte, Lors que le roy du ciel touché de leurs regrets, Promit de redonner la pluye à leurs guérets, Va, dit-il au prophéte, et te fay voir au prince, Dont mon ardent courroux embrasoit la prouince, Fay que son coeur m'adore, et renonce à Baal, Et pour luy de mes eaux i'ouuriray le canal. Il part, incontinent, apres cette parole, À voir comment il court on diroit qu'il y vole; Il sait mesme qu'Achab conspire son trépas, Sans ébranler son coeur ni retarder ses pas. Dés que le roy le void, il prend vn front séuére, Et luy tient ce discours, qui marque sa colére; N'est-ce pas toy, méchant, qui par des voeux malins? D'vn estat florissant as changé les destins? Qui t'oblige, cruël, à nous faire la guerre, Rendant le ciel, d'airain, et de fer, nostre terre: Ne crains-tu pas, enfin, que par mes propres mains, Ie venge d'vn seul coup tant d'actes inhumains? Comme quand le lion affamé, plein de rage, Ne se peut assouuir de sang et de carnage, Il déchire en passant les feüilles des forets, Et déclare la guerre aux épics des guérets, P39 Ainsi, cét oppresseur que la disette opprime, Se prend à l'innocent de l'effét de son crime; Et sa colére injuste et son aspre douleur, Au magnanime Elie imputent son mal-heur. Mais que luy dit, alors, le généreux prophéte? Ce n'est pas moy, dit-il, qui cause ta disette, C'est toy, ce sont les tiens, dont les crimes nouueaux, Font fermer au seigneur la source de ses eaux. Vous adorez Baal, et vostre ame infidéle, Transporte à ce faux-dieu, son amour, et son zéle; Si la faim vous desole aprés vn tel forfait, Plaignez-vous de la cause, et non pas de l'effet. Ie t'offre, toutefois, vne preuue certaine, De ce qui fait ton crime, et qui cause ta peine. I'entreprens de montrer que l'infame Baal, Du seigneur que i'adore est l'indigne riual. Alors, douteras-tu, que ton mal ne procéde, De l'amour qui, pour luy, t'aueugle et te posséde? Commande qu'on s'assemble, et que tout Israël, Se trouue aupres de toy sur le mont de Carmel: Qu'en l'honneur de tous-deux on égorge des bestes, Que i'en offre au seigneur; à Baal, ses prophétes; Et celuy qui du ciel obtiendra la faueur; Soit le dieu d'Israel, et le roy de ton coeur. Achab de son aueu ce discours accompagne, Et vient suiuy du peuple, en la haute montagne, Mais quand le roy s'y rend, l'injuste Iézabel, Refuse sa présence à l'essay solemnel, Craignant, si le vray Dieu son idole surmonte, D'exposer vn tel front à rougir de sa honte. Déja, chacun attend, qu'vn feu lancé des cieux, Décide sur Carmel le combat glorieux. Déja pour l'attirer sur des boeufs qu'on immole, Les prestres de Baal reclament son idole, Et decoupant d'vn fer leurs cuisses et leurs bras, Ioignent leur sang qui fume, aux voeux qu'il n'en- Tend pas. N'est-ce point, dit le saint, que quelque grande affaire, Occupe ailleurs le dieu que vostre ame réuére, Qu'vn procés, vn voyage, ou quelque pareil soin, P40 Vous rauit sa présence en ce pressant besoin? Ou, plustost, n'est-ce point que ce bon dieu sommeille? Parlez-luy donc si-haut qu'il entende et s'éueille; Dites-luy qu'il renonce au somme injurieux, Qui ferme son oreille aussi-bien que ses yeux; Qui pour vaincre aujourd'huy rend ses mains inhabiles; Et vous tire du sang, et des voeux inutiles. Mais en faueur des siens, et contre l'ennemy, Baal est tousiours sourd, muët, foible, endormy. Elie, aprés ces mots, offrant son sacrifice, Dieu l'exauce, et le ciel à ses voeux plus propice; Fait luire vn feu brillant, dont la soudaine ardeur Consume son offrande, et rend son dieu vainqueur. Le peuple, par vn cry qui pénétre la nuë, Du grand dieu d'Israël la victoire saluë. Ainsi, lors qu'en la lice vn généreux guerrier, Sur son vain concurrent emporte le laurier; Chacun pour sa valeur applaudit à sa gloire; Et fait tout retentir du bruit de sa victoire. Les prestres de Baal, en victimes changez, Sont par l'ordre d'Elie aussi-tost égorgez: Et le peuple, témoin de leurs actes impies, En void la juste fin dans celle de leurs vies. Achab voyant Baal vaincu par l'eternel, Abandonne l'erreur d'vn culte criminel, Et Dieu, pour accomplir sa promesse diuine, Vient noyer dans les eaux, la cruëlle famine. D'abord, contre ce monstre on ne luy void armer, Qu'vne foible vapeur qui monte de la mer, Et qui ne semble auoir dans les airs suspenduë, Que la simple largeur de la main étenduë. Mais ce petit amas d'vn insensible cours, Et s'étend, et se pousse, et s'augmente tousiours; L'air, en peu de momens, se remplit de son ombre, Et le ciel est couuert d'vn voile large et sombre. Ce voile est secoué par vn vent amoureux; Ce vent émeut l'humeur du voile ténébreux; Le coupe en mille endroits, à longs filets liquides, Qui coulent dans le sein des campagnes arides; P41 Et forment dans les airs comme vn vaste arrosoir, D'où le ciel fait par-tout sur la terre pleuuoir. C'est ainsi qu'vn ruisseau qui rampoit dans sa source, S'enfle par les tributs qu'il léue dans sa course, Et deuient vn grand fleuue, vn fleuue impétuëux, Qui n'a plus pour ses bords vn pas respectuëux; Qui ne connoissant plus ni guide ni barriére, S'ouure dans la campagne vne libre carriére. Tandis que d'vn beau noir le firmament se peint, L'allégresse d'Achab éclate sur son teint; La pluye est à ses yeux vn objet plein de charmes; Il y trouue l'image, et la fin de ses larmes. Le peuple, comme luy, sent flater sa raison, Par l'espoir d'vne heureuse et fertile saison, De l'orage qui tombe, il n'est nul qui se plaigne, Nul qui ne le bénisse, et nul qui ne s'y baigne. Tels qu'on void les pigeons au bord d'vn clair ruisseau, Eteindre leur ardeur dans le crystal de l'eau, Et foüillant de la teste, ou tremoussant des aisles, En faire rejallir de moites étincelles. Tels, et plus gays encor, les hébreux satisfaits, Dans les lieux où leur dieu leur verse ses bien-faits, Reçoivent les doux flots que le ciel leur enuoye; S'humectent dans la pluye, et nagent dans la joye. Cependant, Iézabel apprend qu'vn coup fatal Vient de trancher les iours des prestres de Baal; Que le saint dont les voeux ont la terre humectée, Rend aussi, par la mort, la terre ensanglantée. L'injure, dans son ame, étouffe le bien-fait, Elle veut, par son sang, voir leur sang satisfait. Mais le saint, qui de Dieu sait venger la querelle, Se dérobe au dessein de sa trame cruëlle. Il erre en vn desert que ses tristes regrets, Ont fait le confident de ses ennuis secrets. Là, de son foible corps, son ame dégoûtée, Voudroit quitter ce corps, qui l'a presque quittée, Et demande au seigneur que brisant sa prison, Il la prenne, et la loge en sa sainte maison, Auant que de la faim la rigueur trop pressante, Fasse d'elle vne esclaue infirme et languissante. P42 Et comme les ennuis, aprés de longs efforts, Abbatant nos esprits assoupissent nos corps; Les pauots du sommeil naissent de sa tristesse, Et lassé de chagrin, il s'endort de foiblesse. Tandis qu'en ce repos, le saint s'enséuelit, Faisant d'vn vert gazon et sa couche et son lit, Dieu, qui de tous ses maux est l'vnique reméde, Fait signe au grand Michel de voler à son ayde. L'ange, au clin de ses yeux, d'vn léger mouuement, Fend le mobile azur du riche firmament, Il se reuest d'vn corps dont il prend la matiére, Dans vn air pur et vif qui brille de lumiére; Et de ce corps, formé d'vne immortelle main, La taille est plus qu'humaine, et tout l'air plus qu'humain; À ce corps lumineux il attache des aisles, Où brillent viuement les couleurs les plus belles, Et du superbe pan le plumage orguilleux, Se peint aux rais du iour de trais moins merueilleux. Vn habit blanc, et ceint d'vne écharpe incarnate, Sur le saint messager pompeusement éclate; Et le port de son corps, quoy qu'il soit emprunté, Mesle tousiours la grace auec la majesté. Sa tresse sur son chef luisante et vagabonde, Imite du soleil la cheuelure blonde, Ses yeux ont assemblé dans leurs globes charmans, Les feux de l'ecarboucle, et l'eau des diamans, Les plus aymables fleurs sur son teint sont écloses; Et l'on y void les lys qui se meslent aux roses, Sa bouche est vn objet, où l'esprit et les sens, Trouuent également des attraits rauissans, Où le viuant coral de deux lévres vermeilles, Laisse voir deux beaux rangs de perles nompareilles, Où les oracles saints font couler des douceurs, Qui chatoüillent l'oreille, et captiuent les coeurs. L'ange apporte au prophéte en ses mains charitables, De son corps affoibly les soûtiens secourables, Il s'éueille, il se léue à la voix du héraut Que luy daigne enuoyer la faueur du tres-haut, Il se nourrit d'vn pain que l'ange luy présente, Et Dieu rend de ce pain la vertu si puissante, P43 Qu'il void quarante fois le clair flambeau du jour, Fournir le long chemin de son oblique tour, Et iusqu'au mont d'Horeb guider ses traces saintes, Sans que de l'aspre faim il sente les atteintes. Arriué sur ce mont, auguste et sacré lieu, Qu'a rendu si fameux la présence de Dieu, Le prophéte apperçoit vne cauerne obscure, Et reçoit ce logis des mains de la nature; C'est-là que son esprit déplore en ses douleurs, Et les maux d'Israël, et ses propres mal-heurs. Et c'est-là que son dieu, par sa douce parole, De son coeur affligé la tristesse console. Auant qu'aux yeux du saint s'étale sa faueur, Vn vent impétuëux qu'enfante sa fureur; Qui fait croûler les monts, et qui brise les roches, Marque de ce grand dieu les terribles approches; En suite, vn feu brûlant marche deuant ses pas, Mais ce vent ni ces feux ne le luy montrent pas. Enfin, il oit vn son doux, subtil et paisible, Où Dieu rend au grand saint sa présence visible, Et d'où luy promettant sa grace, et son appuy, Il s'enquiert du sujet qui cause son ennuy. Ah! Seigneur, répond-il, quand de ton alliance, Ie voy rompre les noeuds auec tant d'insolence; Quand ie voy qu'Israël ose encenser Baal, Qu'il t'ose préférer cét infame riual. Quand ie voy Iézabel, qui depuis peu de lustres, A fait choir sous son fer tant de testes illustres, Et par qui i'aurois veû la mienne trébucher, Si ta dextre à ses mains n'auoit seû la cacher, L'injure qu'on te fait, et celle qu'on me trame, Lassent ma patience, et desolent mon ame. Comme vn sujet fidéle, à qui de tous costez, Insultent de son roy les sujets réuoltez, Void d'vn oeil affligé leur aspre felonnie, Qui régne, qui triomphe, et demeure impunie; Tel le fidéle Elie, en ce lugubre état, Des ennemis de Dieu void le lâche attentat; Et son esprit réduit au secours de sa bouche, Exhale tristement la douleur qui le touche. Mais son dieu le console, en luy faisant sauoir P44 Qu'il veut dans la Iudée affermir son pouuoir, Que pour voir en ses oints sa force authorisée; Pour prophéte en sa place il désigne Elisée, Que des fiers syriens Hazaël sera roy; Qu'Israël de Iéhu reconnoîtra la loy; Que les armes des vns, de l'autre les miracles, Rompront, pour son honneur, toute sorte d'obstacles: Et qu'encor la Iudée a sept mille mortels, Qui n'ont point de Baal encensé les autels. Elie à cét auis, descend de la montagne, Et dés qu'il peut fouler la prochaine campagne; Il découure Elisée, et de luy s'approchant, Quand il fait des sillons de son coutre tranchant, Du manteau, qui luy sert, il couure sa personne, Pour signal des vertus dont son dieu le couronne; Et par l'ordre du ciel cet humble laboureur, Obtient d'vn grand prophéte et le rang et l'honneur. Ie ne veux point icy te raconter les guerres, Dont la rage, en ces iours, ensanglanta nos terres, Ni r'appeller d'Achab les illustres combats, Où se fit remarquer son courage, et son bras, Lors que, plus d'vne fois, le fier roy de Syrie, Tomba sous sa valeur autour de Samarie. Mais, qui l'eust iamais creû, qu'vn roy victorieux, Qu'Achab qui moissonnoit cent lauriers glorieux. Brûlât honteusement d'vne auarice insigne, Qu'il voulust par vn meurtre aquerir vne vigne? Il est vray, toutefois, que ce prince inhumain, Dans le sang de Nabot osa tremper sa main, Et qu'vn morceau de terre, vn chétif héritage, Fut la cause innocente et le prix de sa rage; Elie, apres vn coup si lâche et si cruël, En ces termes, reprit Achab, et Iesabel. Donc, ô couple inhumain! Vostre injuste auarice, A fait du bon Nabot vn sanglant sacrifice; Et sans considérer sa vertu ni son rang, Pour luy rauir son bien, a répandu son sang? L'eternel, dont ma voix annonce la menace, D'vn supplice pareil punira vostre audace, Et le sang de Nabot lâchement égorgé, Par le sang de tous-deux sera bien-tost vengé. P45 L'vn finira sa vie en perdant des batailles; Et de l'autre les chiens rempliront leurs entrailles; Bien-plus, pour vous punir iusques dans le tombeau, Vos successeurs perdront le sceptre, et le bandeau, Et c'est peu du bandeau, puisque mesme la vie, Leur sera, comme à vous, impunément rauie. Ainsi parloit Elie, et son cry menaçant, Fut suiuy d'vn effet qui vengea l'innocent, L'héritier des tyrans d'vne chute fatale, Tomba par le treillis de sa superbe sale. Et ce coup, par de lents, mais de cruëls efforts, Le fit, enfin, passer sous l'empire des morts. Quoy que de Belzébub il consultast l'oracle, Qui pour le conseruer ne pût faire vn miracle; Le iour que le demon fut par luy consulté, Le grand saint foudroya sa noire impiété, Luy prédisant le coup fatal à ses années, De la part du grand dieu qui fait nos destinées. Ce prince, alors, outré de rage et de douleur, Contre l'homme de Dieu qui prédit son mal-heur, Arme de ses guerriers trois troupes redoutables, Pour plonger dans son sein leurs armes détestables. Deux des fiers escadrons à sa perte animez, Sont des flames du ciel, atteints; et consumez, Dés que sa voix demande au seigneur des armées, Qu'il oppose à leurs dards, ses fléches enflammées. Ainsi, quand le pigeon est prest d'estre rauy, Par de sales vautours dont il est poursuiuy, L'archer, frappant ceux-cy de ses fléches mortelles, Sauue le pauure oyseau de leurs serres cruëlles. Le troisiéme escadron, joignant à son aspect, Vne frayeur prudente, auec vn saint respect. Le saint retient les dards de la rouge tempeste, Qu'à son proche besoin Dieu tenoit toute-preste. Elie auoit déja, par ses faits merueilleux, Rompu les noirs projets des tyrans orguilleux. Lors que Dieu l'auertit que la céleste voute; Offre à ses justes pas vne immortelle route; Et que dans les combas ayant tousiours vécu, Il est temps qu'il triomphe, apres auoir vaincu. P46 Dés que luit le beau jour, dont la viue lumiére, Luy doit ouurir du ciel l'éternelle carriére, Au delà du Iourdain il va chercher le lieu, D'où son corps doit monter au palais de son dieu. Son disciple le suit, sur le moite riuage Où les flots du Iourdain viennent briser leur rage, Là, pour le trauerser, sans pont, ni sans bâteau, Le grand saint le frappant trois fois de son manteau, Maîtrise de ses eaux la course vagabonde, Il se fait vn passage au trauers de son onde; Il corrige l'orgueil, et régle le courroux, Des flots qui murmuroient sur de rudes cailloux. Les poissons, en nageant trouuent vne barriére, Qui les contraint d'abord de tourner en arriére, Et ceux qui sont trop prompts, et poussent trop auant, Se trouuent arrestez sur vn bord deceuant. Et sautélent long-temps pour réjoindre l'eau claire, Dont ils auoient perdu l'asyle salutaire. Aprés que d'vn pied sec, par vn effet soudain, Ils ont foulé le lit du superbe Iourdain, Elie, à qui le ciel est promis pour partage, Enuisage Elisée, et luy tient ce langage. Voicy le lieu, dit-il, où la vertu des cieux, Doit bien-tost m'enleuer loin de tes foibles yeux, Tandis que tu me vois, et que par ma présence, Ie puis en ta faueur déployer ma puissance, Quel bien desires-tu que j'obtienne pour toy, De ce dieu dont l'esprit fut toûjours auec moy? Le disciple ayant l'ame à la douleur ouuerte; Quel bien, luy répond-il, peut réparer sa perte? Puis-qu'en te rauissant le ciel me va rauir, Auec l'heur de te voir celuy de te seruir? Fay que l'esprit diuin dont ton ame est remplie, Montre en mes actions sa puissance accomplie; Afin que succédant à tes dons glorieux, Ie trauaille, aprés-toy, pour la gloire des cieux. Ton ame, dit-Elie, a de grandes visées, Toutes choses, pourtant, te deuiendront aisées; Si le ciel en m'ouurant ses éminens remparts, Ne cache point ma gloire à tes fermes regards; P47 Adieu. Le ciel brillant, à cét adieu s'entr'rouure; D'abord, vn char ardent à leurs yeux se découure, Sa masse étincelante est d'vn or épuré, Que son ouurier a pris du plancher azuré; Il en a fait l'éssieu de l'argent le plus rare, Dont sur vn trône clair la lune au soir se pare, Chaque rouë où les feux sont fixes et roulans, Eclate de rubis sans cesse étincelans. Ce beau char est tiré par deux coursiers superbes, Qui, bien-loin de bondir sur la pointe des herbes, Font en-haut de leurs crins reluire les rayons, Qui de ceux du soleil sont de riches crayons. Vn soufle lumineux, vne écume brûlante, Sort ou de leurs naseaux, ou de leur bouche ardente. De leur brillant abord tout l'air est éclairé, Sous leurs pas glorieux naist vn fleuue doré; On void de toutes-parts voler mille étincelles, Qui font en mille lieux des lumiéres nouuelles: Ô qu'en te décriuant et sa forme et son prix, Elisée eust rauy tes sens et tes esprits! Ta bouche eust confessé que le beau char de l'ourse, Qui du bout du timon gouuerne nostre course, Ne jette, au prix de luy, qu'vne foible clarté, Et luy céde en éclat, aussi-bien qu'en beauté, Quand il fournit en l'air sa carriere embrasée, Il encourage Elie, il effraye Elisée; Ce que le maistre void, comme vn char triomphal, Le disciple à ses iours le croit déja fatal. Enfin, ce char pompeux séparant leurs personnes, Rauit celuy dont l'ame aspire à des couronnes; Elie en s'éleuant par vn vol glorieux, S'éloigne de la terre, et s'approche des cieux; Le feu que ses tyrans éprouuerent funeste, Luy sert pour l'éleuer en la gloire céleste, Contre eux il descendit violent et fumeux, Il monte en sa faueur tranquile, et lumineux. Le corps du grand Elie en vn plus beau se change; Et l'esprit qui l'anime a la vertu d'vn ange. Tel n'est point le phoenix, cet oyseau sans pareil, Quand il se renouuelle aux rayons du soleil, Et qu'il change en berceau sa riche sepulture, P48 Pour aller contempler cet oeil de la nature. Tandis qu'auec éclat, ce heros renommé, S'éléue dans le ciel sur vn trône enflamé: Le disciple confus, que ce depart desole, Suit du coeur et des yeux son maistre qui s'enuole. Ô mon cher bien-faiteur, dont le soin paternel Me consacra, dit-il, au monarque eternel; Ô de tout Israël la gloire et la défense! Nous serons donc priuez de ta sainte présence! Donc, ô triste Sion! On t'enléue auiourd'huy, Tes armes et ton char, ta force et ton appuy, Et tu ne verras plus ce généreux courage Qui pouuoit te défendre auec son seul langage! Mon pere, mon cher pere, en changeant de destin, Tu laisses, auec moy, tout le peuple orphelin, Et pour comble de deüil, aprés ce coup funeste, De ta succession nul gage ne me reste. Elisée, à ces mots, est couuert du manteau, Par qui le fier Iordain vid maîtriser son eau, Vne inuisible main consacrant sa personne, Ainsi que du manteau, de vertu l'enuironne: Et Dieu, par qui son maistre est monté dans les cieux, Luy vient faire toucher ce gage précieux. Mais encor qu'il ressente vne secréte joye, Quand sur luy du seigneur la vertu se déploye, Son esprit, pour Elie, est plongé dans le deüil, Comme si le trepas l'auoit mis au cercueüil. Il perd tous ses plaisirs, lors qu'il le perd de veuë, Et l'on void, par ce coup, sa constance abatuë. Le saint reluit, pourtant, au dessus des mal-heurs, Qui peuuent iustement faire couler des pleurs: Car brauant de la mort les injures funestes, Il a percé les airs, et les sphéres célestes, Il void ce haut palais dont les saints fondemens, N'ont iamais redouté l'effort des élemens, Nul esprit ne comprend sa forme ou sa matiére, Tout oeil est ébloüy de sa seule lumiére. Les métaux mis en oeuure y sont plus précieux, Que tous ceux dont l'eclat ensorcelle nos yeux; Les plus nets diamans, les perles les plus fines P49 Sont de moindre valeur que ses pierres diuines; Et le bois employé dans ce palais royal, Ternit la blanche yuoire, et le rouge coral. Mais de ce grand palais l'admirable structure Efface des mortels la docte architecture; Les beaux appartemens aux superbes lambris, Que la nature et l'art mettent au plus haut-pris. Les amples basses-cours, les portes magnifiques, Les escaliers voutez, et les riches portiques; Tout ce que l'oeüil admire aux autres bâtimens, Brille dans ce palais auec plus d'ornemens. C'est-là que l'eternel luit sur vn trône illustre; Dont les anges ont peine à soûtenir le lustre, Mais en baissant les yeux deuant ce roy des roys, Ils célébrent son nom des accens de leur voix; Et l'éclat de ce lieu joint à leur harmonie, Y comble les esprits d'vne joye infinie. Elie est introduit dans ce brillant sejour, Où son dieu le reçoit entouré de sa cour, Ce dieu, source de gloire, aussi-bien que de grace, Luy permet, à-ce-coup, de le voir face-à-face. Il en void rejallir mille traits radieux, Qui remplissent son ame aussi-bien que ses yeux; Et Dieu récompensant son courage fidéle, Luy met entre les mains vne palme immortelle. Tel est le conquerant qui reçoit les lauriers, Que son prince a promis à ses actes guerriers; Lors que faisant d'vn char vn theatre de gloire, Son triomphe pompeux succéde à sa victoire. LIVRE 4 P50 Aman raconte ainsi du saint victorieux, Les célébres exploits, et le sort glorieux, Et du sage nocher captiuant les oreilles, Le force d'admirer tant d'augustes merueilles, Dont l'éclat fait rougir les dieux et les héros, Qui parmy les payens eurent tant de deuots. Tant qu'il parle, Ionas dans le sommeil se plonge, Franc des illusions que forme vn mauuais songe; Mais Dieu veille, et montrant au prophéte égaré, Qu'il n'est point contre-luy de refuge asseuré, Que la terre et le ciel redoutent sa puissance, Et que l'eau n'éteint point le feu de sa vengeance: Tout-à-coup il fit naistre vn orage bruyant, P51 Qui remplit de terreur tout l'empire ondoyant. L'air, naguére serein, se couure de ténébres, Que percent des éclairs les lumiéres funébres, Et les feux de la foudre allument, à leur tour, Dans cette nuit terrible, vn plus terrible iour, Dont la clarté funeste, horrible, et vagabonde, Met l'effroy dans l'esprit, et le trouble dans l'onde; Et fait voir en cent lieux, sur les flots deceuans, De liquides tombeaux et des gouffres mouuans. Les vens qui sont poussez de mouuemens contraires, Y font craindre, et souffrir leurs diuerses coléres; Et dans leurs différens, forment vn rude accord, Qui trouble tous les cieux où se fait leur effort. La mer se bouleuerse, et les eaux souleuées S'élançent à longs-traits, dans le sein des nuées; La pluye est opposée à ces traits furieux; Le ciel tombe en la mer, quand la mer monte aux cieux; Et dans cette rencontre, on peut voir assemblées, Les fureurs de l'eau douce, et des ondes salées. Le nauire, poussé plus viste qu'vn éclair, Vogue moins sur les flots qu'il ne vole dans l'air, Et contraint de chercher vne route inconnuë, Il est tantôt sous l'onde, et tantôt dans la nuë; Quelquefois dans son sein, la mer s'enséuelit; Quelquefois pour le suiure elle sort de son lit. Tel void-on le milan, que la bise proméne, Et de la plaine au mont, et du mont à la plaine; Son essor en montant se dérobe à nos yeux; Sa chute, en descendant, le pousse aux plus bas lieux; Il souffre à tous momens quelque atteinte nouuelle, De l'arbre et du rocher, qu'il frise de son aile; Et par fois, on diroit que dans le sein de l'eau, Son vol précipité va chercher son tombeau. Le pilote, qui craint, durant l'aspre tourmente, Que la nef coule à fond sous sa charge pesante, Contraint de s'apauurir, afin de se sauuer, Aux dépens de ses biens, veut ses iours conseruer; Trop heureux, si la mer, au change accoustumée, Par ce riche présent pouuoit estre charmée. Mais sa fierté le trouue vn don à dédaigner, P52 Comme on ne la peut vaincre, on ne la peut gagner. Le pilote prudent auoit baissé ses voiles; Dont les vens n'enflent plus ni ne rompent les toiles. Mais quand cet objet manque à leur soufle insolent, Ils font sur tout le reste vn effort violent. Le gouuernail se void repoussé de l'orage; Le mast demy-brisé fait craindre le naufrage; Les cordages pressez d'vn rigoureux tourment, Comme voulant se plaindre y sifflent tristement, Et chaque marinier, par ses cris pitoyables, Ioint à leurs rudes sons, des sons plus effroyables. Qui pourroit raconter le desordre des flots, Le trouble du vaisseau, l'effroy des matelots? La mer en retentit, et tout l'air en résonne, Et les poissons frappez du bruit qui les étonne, Se vont cacher de peur, sous les affreux rochers, Dont la prudence et l'art éloignent les nochers. Mais en vain le nocher se veut montrer habile, Toute prudence est vaine, et tout art inutile; L'orage continuë à les persécuter, Les contraires effors ne font que l'irriter; Et des vens et des flots la troupe mutinée, Par l'obstacle opposé deuient plus obstinée. Comme lors qu'au milieu d'vne vaste cité, Eclatent les fureurs d'vn peuple réuolté: Le prudent sénateur qui la raison consulte: Augmente des mutins l'audacieux tumulte; Ainsi les sages soins du pilote sçauant, Irritent le caprice et de l'onde et du vent. Et quoy qu'en cet état sa science entreprenne, Il ne void point le fruit qu'il attend de sa peine. Alors les matelots, vaincus par le danger, Sur le point de mourir ne font que s'affliger; L'vn regrette sa femme, en vn sort si contraire, Celuy-cy plaint son fils, celuy-là plaint son pére, Et chacun dit, alors, d'vn soin triste et confus, Chers parens, chers amis! Ie ne vous verray plus. Le maître du nauire aperçeuant leurs craintes, Vient mesler tristement ses discours, à leurs plaintes; Mes amis! C'est en vain que nos soins et nos pleurs, Montrent nostre industrie, et font voir nos douleurs; P53 Mais cherchant de nos maux la fatale origine; Ie trouue que la cause en est toute diuine, Cet orage soudain dont le ciel courroucé, N'a fait voir dans les airs aucun signe tracé, Ne montrant à nos yeux ni vapeur ni nüage, Qui fust de nos mal-heurs le sinistre présage, Cet orage est vn fleau contre-nous suscité, Par quelqu'vn de nos dieux ardemment irrité. Esteignons donc le feu d'vne ardeur si funeste; Appaisons, s'il se peut, la colére céleste; Il nous faut pour reméde vn pouuoir plus qu'humain, Nostre aide doit venir d'vne immortelle main, Qui dispose à son gré des vens et des tempestes, Qui nous rende le calme et qui sauue nos testes, Et par le prompt effet d'vn absolu pouuoir, Appaise l'élément qu'elle vient d'émouuoir, La priére et les voeux dans ce trouble funeste, Sont l'vnique moyen dont l'vsage nous reste, Nostre vie en dépend, et pour sauuer nos iours, Toute autre diligence est vn foible secours. Ce qu'il dit, est touhant; mais leur ame farouche Défére plus aux vens qu'aux leçons de sa bouche, Et ces coeurs, que le calme a veûs sans piété, Cherchent pendant l'orage vne diuinité. Mais quels voeux peut former leur esprit idolâtre, Qui ne sert qu'à des dieux d'or, de marbre, et de plâtre? De quel dieu se sera leur esprit souuenu? Celuy qui fit la mer ne leur est point connu, Leur ame adressera ses voeux à la fortune, Leur voix implorera le trident de Neptune, Et chacun recourant à ses dieux impuissans, Leur promettra des fleurs, des fruits et de l'encens. S'ils rendent à la mer sa prémiére bonace, Et luy font éuiter la mort qui les menace. En effet, ces payens, dans leur aueuglement, Se tournent vers des dieux qui sont sans mouuement, Chacun d'eux inuoquant quelque muëtte idole, À qui manque la force, ainsi que la parole. Mais que leur dit Ionas de leur deuotion, Luy qui connoît le dieu qu'on adore en Sion? P54 Ne leur apprend-il pas que leurs dieux tuteilaires, Sont moindres que les vens qui leur sont si contraires? Et qu'il n'est qu'vn seul dieu, qu'vn monarque des cieux, Capable d'arrester leur souffle audacieux? Non, des vens déchaînez l'incroyable furie, Ni des rudes nochers l'infame idolâtrie, N'excitent point en luy l'épouuante, ou l'horreur, Que de pareils objets demandent à son coeur; Il ne craint point des flots les puissances meurtriéres, Ni n'instruit ces payens à de saintes priéres. D'vn si profond sommeil ses sens sont hébétez, Qu'il dort parmy leurs cris, et les flots agitez. C'est ainsi qu'vn rocher que la mer orageuse, Blanchit en murmurant de son onde écumeuse, Résiste aux vains assauts de l'orage et du vent, Et demeure immobile où tout paroît viuant. Trop endurcy Ionas! Est-il donques possible, Que de tels accidens te trouuent insensible? Eueille, éueille-toy, romps ce morne repos, Ecoute la tempeste, et regarde les flots, Voy comme ces payens qui ménent le nauire, Eléuent vers le ciel leur ame qui soupire; Et rens, par vn vray zéle, au dieu de tes ayeux, Ce que leur folle erreur adresse à des faux-dieux. Mais, malgré son deuoir, le prophéte sommeille; Lors qu'enfin, par ces mots, le pilote l'éueille. Quoy! Tu dors, et ton ame en songe seulement Ne void pas que la mer nous ouure vn monument? Sus donc, pousse des voeux vers le dieu de tes péres, Engage sa puissance à finir nos miséres; Car nos dieux, dont nostre ame a cherché le secours; À nos maux, à nos cris sont aueugles et sourds. Aman nous racontoit que ses mains secourables, Ont produit par ta voix tant d'exploits admirables, S'il ne t'a point flaté d'vne fausse vertu, Ô dormeur imprudent! Que ne l'inuoques-tu? Si tu sers vn grand dieu, maître de toutes choses, Qui du bien et du mal fait les métamorphoses; Si pour nous garentir au milieu des hazars, Il a plus de pouuoir que Neptune et que Mars, P55 Que ce grand Iupiter sous qui l'Olimpe tremble, Fay que pour nous sauuer ses forces il assemble, Qu'il soit de ce vaisseau le refuge et l'appuy, Nostre encens et nos voeux ne seront que pour luy. À ce pressant discours, le prophéte chancelle, Et peint sur son visage vne ame criminelle; Il tremble, et de son crime vn cuisant souuenir, Plutost que la tempeste a dequoy le punir. Ce cruël souuenir de sa faute passée, Agite ses esprits et trouble sa pensée, Et contre son coeur foible armant mille remors, Pour vne seule mort luy liure mille morts. Son oeil jette des pleurs, et sa bouche soûpire; Mais il ne parle point, mais il ne peut rien dire; Aussi que peut-il dire, en cette occasion, Que sa voix ne prononce à sa confusion? Peut-il faire des voeux, ou chercher quelque excuse, Quand son dieu le poursuit, quand son crime l'accuse: Il fuit ce mesme dieu qu'il deuroit inuoquer, Il sait, il se souuient, qu'il osa le choquer; De reclamer son nom, auroit-il le courage, Luy qui vient de luy faire vn si sensible outrage? Et se pourroit-il bien qu'il eust assez de front, Pour implorer son ayde, aprés vn tel affront! Non, non, il n'oseroit; mais ce confus silence Au prudent Lycidas découurant son offense; Quelque monstre, dit-il, que l'enfer a vomy, Que le ciel irrité void d'vn oeil ennemy, Quelque blasphémateur du dieu de sa patrie, Qui par quelque insolence a sa gloire flétrie; Se cachant parmy-nous, qui l'auons trop souffert, Attire ainsi sur nous le mal-heur qui nous pert; Et chacun void assez que dans cette auenture, Vn dieu pour le punir a troublé la nature, Puis donc qu'il est ainsi, venez, jettons le sort, Pour voir qui de la troupe a mérité la mort, Et découurons l'auteur de ce crime exécrable, Qui fait tomber sur nous vn fleau qui nous accable. Le prophéte se trouble à ce nouuel assaut, Qui découure son foible, et trouue son defaut, P56 Tel qu'on void vn sujet à son prince rebelle, Craindre du iuge exact la sentence mortelle, Tel le prophéte craint, quand il void quele sort Va découurir sa faute et luy donner la mort. Tandis que son esprit, trop prompt à se confondre, Cherche, et médite en vain, ce qu'il pourra répondre; Dieu qui guide le sort, comme il préside aux flots, Luy fait choisir Ionas entre cent matelots. Lors ils ne doutent plus que cette mesme teste, Estant le choix du sort n'ait causé la tempeste; À cet arrest du sort Aman est estonné, Non moins, que si du sort il estoit condamné; Comme Dieu l'a pourueu d'vne ame belle et haute, Il regrette Ionas, il rougit de sa faute; Et deuore pourtant la honte et la douleur, Que luy fait d'vn amy le crime, et le mal-heur. N'osant donc insulter à l'illustre coupable, Ni démentir du sort le decret equitable, Ses regars il éuite, et du ciel irrité Reconnoist la justice et requiert la bonté. Mais le pilote, aigry par cet homme funeste, Que poursuit sur les eaux la vengeance celeste; C'est donc toy, luy dit-il, dont le crime odieux, Vient d'armer contre nous et la mer et les cieux? Ô Ionas, c'est donc toy! (qui iamais l'eust pû croire) Par qui le tout-puissant a veû flétrir sa gloire, Et tu ne craignois pas de nous enuelopper, Dans les coups dont sa main cherchoit à te frapper! Ingrat! Ignorois-tu que ce dieu redoutable, Pour punir les forfaits tient vn glaiue équitable? Toy, qui fus l'instrument de ces fameux exploits, Où sa dextre vengeoit le mépris de ses loix! Quelle estoit ta folie, ame trop imprudente! D'embrasser les moyens d'vne perte éuidente? Ou quelle est ton audace irritant sa fureur, D'en voir le coup fatal sans mourir de frayeur? On pourroit t'excuser, si ta noire malice N'exposoit que ta teste aux coups de sa justice; Mais qui ne se plaindroit d'vn destin rigoureux, Qui pour vn criminel fait tant de mal-heureux? Alors, Ionas se léue, et rompant le silence, P57 Il s'accuse, et tout-haut, confessant son offense; Punissez-moy, dit-il, vous sçauez qui ie suis, Le dieu qui nous poursuit, est celuy que ie fuis. Ce n'est pas sans sujet qu'il se montre séuére, Ma voix a refusé d'annoncer sa colére, Et sans me souuenir que mille et mille fois, Il a fait hautement triompher cette voix, Niniue, où m'enuoyoit sa majesté tres-sainte, M'a pû faire trembler d'vne trop lâche crainte; Ie l'adore, pourtant, ce roy de l'vniuers, Ce dieu qui fit le ciel, l'air, la terre, et les mers; Ie l'adore, et les dieux que vostre coeur honnore, N'ont rien de comparable à celuy que i'adore. Ie béniray son nom, en souffrant son courroux, Et baiseray sa main, en tombant sous ses coups. Au nom de ce grand dieu, dont ce trait de vengeance, Découure la justice ainsi que la puissance, Des rudes matelots les coeurs effarouchez, Tremblent, reconnoissant leurs énormes péchez; Et de ses jugemens vne frayeur secrette, Les force à s'accuser, ainsi que le prophéte. Le remors les contraint d'imiter les roseaux, Que le souffle de l'air agite sur les eaux; Mais parmy ce remors dont leur ame est atteinte, Ie ne say quel respect accompagne leur crainte. Leur courage étonné réuére l'eternel Dans son ambassadeur, quoy qu'il soit criminel; Et croyant du seigneur voir en luy quelque image, Ils n'osent l'adorer pour luy faire vn outrage. Mais le flot les pressant d'accomplir le projet, Dont le sort équitable a marqué le sujet, Ils luy disent, enfin, mais d'vne ame forcée, Qui montre le regret dont leur ame est pressée; Hélas! Que ferons-nous? Faut-il suiure le sort Qui pour nous préseruer te condamne à la mort! Ionas r'asseure, alors, leurs ames êtonnées, Veut qu'on suiue le sort qui tranche ses années, Bien-loin de murmurer de leur mortel dessein, Il excite leurs bras, leur tend mesme la main; Et par vne équité, qui n'a point de pareille, P58 Il haste leur vengeance, et sa mort leur conseille. C'est ainsi qu'à la guerre vn généreux vaincu, Dont le plus grand regret est d'auoir trop vescu; À la pointe des dars présente sa poitrine, Et préuient du desir, les coups qu'on luy destine. Ie vois-bien, dit Ionas, que l'arbitre du sort, Plutost que le sort mesme a résolu ma mort, Et que ce dieu puissant, qui m'offroit sa conduite, Veut lauer dans la mer la honte de ma fuite. Ie le fuis; mais sa main, m'ateignant sur les eaux, De tous leurs flots pour moy, fait autant de tombeaux; Et pouuois-je éuiter sur l'onde, ou sur la terre, La présence du dieu qui me liure la guerre? Quoy que ie monte au ciel, ou descende aux enfers, Sa main m'y surprenant me mettra dans les fers, Il n'est point de rampart que sa force n'abate, Ni d'azyle si seur où sa foudre n'éclate. Mais parmy tant de fleaux dont ses puissantes mains, Ont droit de foudroyer les fautes des humains, En est-il de plus propre à venger des outrages Que le courroux des flots artisans des naufrages? C'est aussi sur les flots que mon sort m'a conduit, Par vn ordre secret du dieu qui me poursuit, Il a poussé mon corps sur ce theâtre humide, Mon corps qui fut toûjours sur l'élément aride; Au-lieu de préférer le ferme à l'inconstant, Le calme à l'orageux, le paisible au flotant. Ma raison est aueugle au choix de mon azyle, I'entre dans vn nauire, et non dans vne ville, Ce grand dieu permettant que ie choisisse mal, Pour me voir en vn goufre, à mon repos fatal; Et dont, à tous momens, le dangereux caprice, Me reproche mon crime, et m'ouure vn precipice. Vous voyez donc en moy la cause des malheurs, Qui font croître les eaux du tribut de vos pleurs. Liurez-donc ce rebelle au pouuoir de l'orage, C'est l'vnique moyen d'éuiter le naufrage; Si j'éuite les flots, le ciel vous va noyer, Si vous ne me noyez, il vous va foudroyer. Mais si du dieu vengeur ie deuiens la victime, P59 Auec le criminel sera noyé le crime; Sur vos testes luira son céleste secours, Dés que l'onde éteindra le flambeau de mes jours, Ma mort desarmera sa flambante colére; Mon sang adoucira les flots de l'onde amére; Et ce vaste océan, d'vn cours moins agité, Poussera vostre nef dans le port souhaité. Ce discours généreux qu'vn repentir loüable Fait sortir d'vne bouche, éloquente, et coupable, Retient les matelots, et charmant leur fureur, Pour ce coup inhumain, leur donne de l'horreur; Son asseuré maintien, et son mâle langage, Changent tous leurs desseins auéque leur courage; Cette soif du trépas qu'il vient de témoigner, En leur liurant son sang, les porte à l'épargner; Plus il veut satisfaire à leur prémiére enuie, Plus leur pitié s'obstine à luy sauuer la vie. Ainsi lors qu'en colére vn roy vient assiéger Vn rebelle sujet dont il veut se venger, Les habitans du lieu dont il fait son azyle, Panchent à le liurer, pour conseruer leur ville; Mais quand de son forfait le juste repentir, Précipite sa perte, et l'y fait consentir; Sa voix les adoucit, sa constance les charme, Et pour d'autres desseins il les gagne, et les arme. Tous ayment mieux tenter le secours de leurs mains; Pour vaincre l'onde émuë, et les flots inhumains, Que de les appaiser par la perte d'vn homme, Qu'vne si noble ardeur précipite et consomme. Mais tandis que chacun pour sauuer le vaisseau, Oppose son trauail à la fureur de l'eau; Les flots, plus irritez par cette résistance, Contre les mariniers redoublent leur puissance; Et semblent murmurer dans ces âpres combats, De ce que leur pitié leur refuse Ionas. Menaçant de noyer, par vn soudain naufrage, Tout ce qui leur resiste, et s'oppose à leur rage, Si dans ce mesme instant il ne leur est donné, Ce Ionas que le sort leur auoit destiné. Le soleil enfermé dans vn sombre nuâge, P60 Cache depuis long-temps l'éclat de son visage; Dans cette obscurité le nauire flotant, Est le joüet de l'onde, et de l'air inconstant, Et dans la vaste mer précipitant sa course, Ignore en ses erreurs la conduite de l'ourse, Plus viste que le vent contre luy courroucé, Iusqu'à la mer Egée il a déja passé; Là par l'ordre fatal de l'essence diuine, Tous les vens, plus qu'ailleurs, conspirent sa ruine, Parce que dans ses flancs il ose retenir Celuy que l'eau demande, et que Dieu veut punir. L'orage redoublé, qui le frape, et s'en jouë, Est prest à renuerser et sa poupe et sa prouë, Et le soufle secret du diuin iugement, Luy prépare vn cercueüil dans l'humide elément, La crainte du péril si proche, et si visible, Qui dépeint aux nochers le naufrage infaillible, Les fait resoudre, enfin, à chercher dans sa mort, Le salut que le ciel refuse à leur effort. Ainsi lors qu'vn grand feu que l'eau ne peut éteindre, Brûlant vne maison, aux autres le fait craindre, Cent bras la renuersant, du toit, au fondement, Préuiennent le péril du proche embrasement. Mais dans cette occurrence vne prudence sainte, Vn soin religieux, vne pieuse crainte, Leur fait chercher en Dieu l'équitable garend, De ce funeste coup que leur bras entreprend. Donc, auant que leur main, le jette au sein de l'onde, Pour calmer la fureur de l'orage qui gronde, Ils demandent qu'il soit le fidéle témoin, De leur juste conduite en ce pressant besoin. Grand dieu! Luy disent-ils, qu ta haute justice, Ne venge point sur nous son sang, et son supplice, Si nous l'abandonnons à ton courroux ardent, Tu conduis tout le cours de ce triste accident, Nous n'entreprenons rien dans ce danger extrême, Que ce que tu prescris, et qu'il cherche luy-mesme. Ils parlent, et l'effet la parole suiuant, Ils le jettent dans l'onde à la mercy du vent. Mais que dis-je du vent! Sur les humides plaines, P61 Tous les vens desormais retiennent leurs haleines; Et depuis que Ionas boit l'humide elément, L'agréable zephyre y soufle seulement, Et par son vol paisible, ennemy de l'orage, Esloigne la tempeste, et sert pour le voyage. La foudre n'y fait plus redouter ses effets, Et ne menace plus d'y venger des forfaits; Les yeux n'y souffrent plus, par des objets funébres, Le calme en a chassé le bruit, et les ténébres, Tout nuage s'enfuit, tout l'air se montre pur, Et le ciel, desormais, laisse voir son azur. Et comme vn peu d'eau froide, en son effet puissante, Arreste les boüillons d'vne eau chaude et mouuante, Ainsi, lors que Ionas est jetté dans les flots, Il calme leur furie, et leur rend le repos. Cét effet si soudain montre que la tempeste, Ne vouloit accabler que cette seule teste; Et chacun qui du ciel void le juste decret; Se sauue, par sa perte, auec moins de regret. Il n'est rien de plus doux, sur le point du naufrage, Qu'vn calme inopiné qui succede à l'orage, L'aise reuient dans l'ame, et les sens r'animez, Se plongent dans l'extase et sont comme charmez. L'asseurance reuient, et chasse les alarmes, Et la joye, à son tours, prend la place des armes. L'alégresse et les ris, en leurs plus doux transpors, Remplissant le dedans s'épanchent au dehors. Les yeux semblent parler, à l'enuy de la bouche, Des douceurs du présent dont le seul objet touche, De nouuelles couleurs le visage se peint, Et le plaisir du coeur se fait voir sur le teint. Comme on void l'arc-en-ciel ce beau cercle d'opale Dont l'émail dans les airs pompeusement s'étale, Aprés que la nuée où brillent ses couleurs, A versé ses torrens sur l'herbe et sur les fleurs. Les joyeux matelots affranchis de la peine, Que leur causoit l'effroy d'vne mort inhumaine, Bannissent ces regrets, ces pleurs et ces soûpirs; Et jouïssent du calme auec mille plaisirs, P62 Ils réputent à-gain, la perte qu'ils ont faite, Puis-qu'ils viuent encor, leur ame est satisfaite, Es leur contentement éclate dans leurs yeux, Comme l'or du soleil luit dans l'azur des cieux. Mais au milieu de l'aise où leur ame rauie, Va goûter de nouueau les douceurs de la vie, Ils pensent au grand dieu, dont l'ordre souuerain À la fureur des vens, serre, et lâche le frein, Qui sur l'onde exerçant vn équitable empire, Iette dans le péril, et du péril retire, Les garentit des flots, où trébuche Ionas, Et leur donne la vie, en signant son trépas. En suite, au roy des rois, leurs paisibles courages, Rendent le saint honneur, de leurs justes hommages, Et soûmis à ce dieu, si puissant et si doux, D'vn soin reconnoissant, le préférent à tous; Ils benissent la main qui leur est si propice; Tous, de leur gratitude offrent le sacrifice, Non aux dieux qu'autrefois ils reclamoient en vain, Mais au puissant auteur d'vn calme si soudain; Ils rendent grace à Dieu, non pas à la fortune; Ils préférent son bras, à celuy de Neptune; Chacun renonce, alors à ces dieux impuissans, Consacre à l'eternel son coeur et son encens; Et purgeant son esprit de mille erreurs friuoles, Regrete tous les voeux qu'il a faits aux idoles. LIVRE 5 P63 Mais Aman, dont l'esprit est tendre et généreux, Plaint tousiours de Ionas le destin rIgoureux, Regardant sans plaisir la fin d'vne tempeste, Qui couste à la Iudée vne si chére teste. En ce temps, pour l'instruire, et pour le consoler, Vne voix vient du ciel, en ces mots, luy parler. Aman, il vit encor par ma vertu secrette, Ce prophéte fameux que ton ame regrette, Cesse donc de le plaindre, et sçache que ma main, Va faire par sa bouche éclorre vn grand dessein: Que Niniue bien-tost par Ionas maistrisée, P64 Le fera voir plus grand que son maistre Elisée. Le son de cette voix est suiuy d'vn éclair, Qui remplit de clarté les campagnes de l'air. Cet éclair est suiuy d'vn innocent tonnerre, Qui confirme la paix, loin d'annoncer la guerre Et quand l'vn ébloüit les yeux des matelots, L'autre fait tremousser le vaisseau sur les flots. Aman, à cet auis que le seigneur enuoye, D'vne sainte frayeur accompagne sa joye. De-nouueau, Lycidas adore la grandeur Du dieu qui fait briller sa gloire et sa splendeur; Et l'ame de-nouueau saintement curieuse, Pour des faits que conduit cette main glorieuse: L se fait raconter du maistre de Ionas, La vertu plus qu'humaine et les divins combats. Et les prémiers exploits que fit, à sa parole, Le célébre disciple, instruit dans son école. Voicy donc tous les faits qu'Aman luy raconta, Les reprenant du iour qu'Elie au ciel monta. Elisée affligé du départ de son maistre, Réglant le cours des pleurs que son deüil faisoit naistre: Fit cesser sagement, par le vouloir des cieux, Et le deüil de son ame, et les pleurs de ses yeux. Eloigné de son maistre à son maistre il succéde, Déja l'esprit d'Elie est vn bien qu'il posséde: Déja par cet esprit il a veu le Iourdain, Rendre à ses volontez vn hommage soudain, Et se r'ouurir d'abord pour luy faire passage, Aux coups du cher manteau qu'il a receu pour gage. En suite, pour tenter des miracles nouueaux, Iérico luy présente et son fonds et ses eaux, Le fonds est infécond, et les eaux quoy que belles, Ont des venins secrets qui les rendent mortelles. Luy, qui pour le païs est plein de charité, Le rend le siége heureux de la fertilité; Et chassant de ses eaux les qualitez contraires, Change leurs flots malins, en des flots salutaires. De-là, Dieu le conduit vers les murs de Bethél, Mais de ce lieu rebelle aux loix de l'immortel, Accourent des enfans, dont la langue indiscrette, P65 Lance ses traits piquans contre le saint prophéte. Le prophéte qui void dans ce discours mocqueur, Le fiel malicieux dont regorge leur coeur, Et qui sent rejalir sur le dieu qu'il adore, Le reproche outrageux qui son front deshonore; Demande à ce grand dieu, dont il fait son appuy, Quil venge son ministre, et se venge auec luy. Et sa voix maudissant cette maudite engeance, Semble former l'arrest d'vne prompte vengeance. Que dis-je, qu'elle semble! Elle est cause en effet, Que Dieu venge d'abord l'injure qu'on luy fait. Assez prés de la ville est vne forest sombre, Où le ciel a logé des animaux sans nombre: Forest épouuantable où l'on entend tousiours, Et rugir des lions et grommeler des ours: De ce repaire affreux sortent deux ours énormes, Qu'on prendroit, à les voir, pour deux monstres informes; Dieu se sert pour punir les moqueurs imprudens, De l'yuoire aceré de leurs tranchantes dents. Leur poil qui se herisse, et leurs gueules beantes, Leurs yeux étincelans, et leurs pattes sanglantes Saisissent les enfans d'vne soudaine horreur; Ils pensent par la fuite éuiter leur fureur; Mais ils en sont surpris, et leurs cris pitoyables Ne sçauroient qu'irriter ces vengeurs effroyables. Ils en serrent les vns, ils les font expirer; Les autres, par leurs dents se sentent déchirer; L'vn se void arracher cette langue insolente, Qui contre le prophéte étoit si médisante; Ils ouurent de cet autre, ou la teste, ou le flanc, Et de cet autre encore ils succent tout le sang. En vain à leur secours ils appellent leurs peres; En vain les bras tendus, ils demandent leurs méres; Pour sauuer ces objets d'vne tendre amitié; La force est invtile, et vaine la pitié. Qu'on ne déplore poiôt leur rigoureux supplice, Qu'en pensant à leur mort, on pense à leur malice; Ils auoient sans raison le prophéte outragé, La terre en est purgée, et le ciel est vengé. Ainsi, lors qu'vn essein de bruyantes abeilles, P66 Vole aux yeux d'vn berger, bourdonne à ses oreilles, Et fichant dans sa peau de subtils aiguillons, Le contraint de courir les fertiles sillons; Le ciel à son secours ameine vn grand orage, Qui surprenant l'essein le punit de sa rage. Cependant, Elisée établit son renom, Et fait voler par-tout la gloire de son nom. Il void régner Ioram, dont Achab est le pere, Le ciel, de ce faux-dieu, le supplice differe, L'excite, par le saint, à des exploits guerriers, Et ne le frapera que couuert de lauriers. Il marche, auec deux roys, armez pour sa querelle, Contre le moabite, à son sceptre rebelle; Aprés sept iours de marche, il campe en vn desert, Dont l'aride terrein le consume et le pert. Le ciel en a banny les sources desirées, Que la soif fait chercher aux troupes altérées. À leur yeux ne se montre aucun ruisseau naissant, Aucun bourbeux amas de limon croupissant, Et le vulgaire suc des herbes et des plantes, Leur refuse en ce lieu ses liqueurs distillantes. L'air qu'ils hument par-tout, loin de les soulager, Augmente leur supplice aueque leur danger, Et dans l'étrange soif dont le feu les tourmente, Leur langue est desseichée, et leur paupiére ardente, En vain leur industrie, et leur subtilité, Dans la terre ou dans l'air cherchent l'humidité, L'air ne leur montre point de nuée épaissie; Contre leurs plus grans soins la terre est endurcie; Et leur ardent trauail n'exprime aucune humeur, S'il ne la fait sortir de leur propre suëur, Si quelque autre liqueur au camp se doit attendre; C'est le sang que Moab est tout prest à répandre. Ioram perd la constance en ces extrémitez; Et par cet accident croit ses jours limitez. Iosaphat plus pieux, et plein d'vn sage zéle, Est d'auis qu'on consulte vn prophéte fidéle, Et la voix d'Elisée est l'oracle diuin, Où le camp doit chercher l'arrest de son destin. Les trois roys assemblez vont trouuer le prophéte, Pour apprendre le sort que le ciel leur appreste, P67 À l'aspect de Ioram le saint est indigné; Sans Iosaphat, dit-il, ie t'aurois dedaigné; Mais puisque sa voix juste est jointe à ta semonce, I'en reçois la demande, et luy dois ma réponse. Déja le saint, qui cherche au son des instrumens, De l'obscur auenir les clairs pressentimens; Sent, par les graues tons d'vne lyre harmonique, Reueiller les ardeurs de l'esprit prophétique; Il estale au-dehors les transports du dedans, Par son air extatique et par ses yeux ardans, Et par le mâle son d'vne forte parole, Qui se fait craindre mesme aux roys qu'elle console, Sans le secours, dit-il, de la pluye et des vens, Dieu prépare à ce camp des flots clairs et mouuans Où roys, chefs et soldats trouueront vn reméde, À la soif qui les brûle, au feu qui les posséde. Il vous promet encor, qu'au milieu des combats, Moab trébuchera par l'effort de vos bras: Que vous desolerez sa terre, et sa prouince, Et mettrez aux abois la valeur de son prince, À peine le soleil, par son brillant retour, Rendoit à l'vniuers les richesses du jour; Qu'à leurs yeux enflammez, qu'à leur gosier aride, Vient s'offrir le torrent d'vne eau claire et rapide, Qui des tertres d'Edom prenant son juste cours, Porte aux iuifs alterez le desiré secours; Et coule sous leurs pas, sans que leur, teste essuye Les attaques du vent, ni les traits de la pluye. v V chacun d'vn tel miracle est surpris et rauy, Chacun void dans les flots, son desir assouuy, Les vns sans prendre haleine, et d'vne ardeur plus prompte, Abandonnent leur soif au torrent qui la dompte; Les autres boiuent l'onde auec plus de loisir, Et ménageant leur soif font durer leur plaisir. Tous courent rafraichir leurs poumons et leurs veines; Tous courent ardemment à la fin de leurs peines; Et de ce pur crystal l'innocente liqueur Amortit leur brasier, et leur rend la vigueur. Moab du haut sommet de la proche montagne, Voit des flots inconnus humecter la campagne, P68 Et comme les rayons du soleil renaissant, Ont coloré les eaux d'vn éclat rougissant, Il croid que les trois roys, et leurs troupes guerriéres, Ont de leur propre sang fait couler des riuiéres, Et que le desespoir où la soif les a mis, Leur a fait préuenir le choc des ennemis. Les payens abreuuez de ces vaines pensées, Poussent vers nostre camp leurs troupes insensées, Et dans le fol espoir d'vn facile butin, Vont s'exposer aux coups d'vn tragique destin. Israël les reçoit, les bat, et les surmonte; Triomphe par leur fuite et jouït de leur honte. D'abord, Moab succombe, et ses plus grands efforts, Sont de faire en tombant des montagnes de morts, Et sa premiere audace en son sang étouffée, Laisse aux trois roys vainqueurs, vn illustre trophée. On voit, alors tomber, sous leurs bras redoutez, Les temples, les autels, les bourgs et les citez. Le prince de Moab recoigné dans sa ville, Tente, pour échapper vn effort inutile; Mais, enfin, des trois roys il émeut la pitié, Lors que le desespoir surmontant l'amitié, Il immole son fils sur ses foibles murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles. Aprés ce grand succés, qu'Elisée a prédit, Cent miracles fameux augmentent son crédit; Il finit les mal-heurs d'vne femme fidéle, Dont l'espoux sous Achab, auoit montré son zéle, (conseruant plusieurs saints que l'aspre Iezabel, Destinoit aux rigueurs d'vn supplice cruël.) D'vn peu d'huile qu'elle a, ce prince des prophétes, Remplit plusieurs vaisseaux, elle aquite ses dettes, Et les durs créanciers qui troubloient son repos, Ne luy font plus ouïr leurs insolens propos. En suite, vne autre femme, à qui le saint s'adresse, Void rendre pas ses voeux féconde sa vieillesse; De la part du seigneur il luy promet vn fils, Dont elle deuient mére, au temps qu'il a préfix; Mais ce fils perd le jour dés sa plus tendre enfance, P69 Et sa mort de bien prés succéde à sa naissance, La mere, en son ennuy qui n'a point de pareil, Recherche du prophéte, et l'aide, et le conseil; Luy, par cette vertu qui la mort peut contraindre, R'allume les esprits qui venoient de s'esteindre, Et dés que ce grand saint, d'vn soin officieux, Ioint la bouche, à sa bouche, et les yeux à ses yeux; L'enfant, priué de vie, en recouure l'vsage, Au simple attouchement de son sacré visage, Et comme vn cierge esteint s'allume de nouueau, Au feu brillant que jette vn lumineux flambeau; Ainsi l'enfant jouït de la clarté prémiére, Quand la vertu du saint luy preste sa lumiére. Ses disciples, vn jour, menacez du trépas, Par l'imprudent apprest d'vn dangereux repas, Il dissipe leur crainte, et d'vn soin salutaire Il rend douce à leur goût, la coloquinte amere, Puis, en ce mesme temps, multipliant le pain, D'vne troupe nombreuse il soulage la faim. Il fait, vn autre iour, nager sur l'eau flotante, Le fer dur et pesant d'vne hache tranchante, Et les mains dont naguére il s'estoit échapé Le reprennent sur l'eau qui l'auoient vsurpé, De ses faits en tous lieux la merueille est semée, Aux climats estrangers vole sa renommée; Et le chef syrien, Naman, de lépre atteint, Pour en estre guery vient consulter le saint; Il sent que son cerueau, que son coeur et son foye, Sont de ce cruël mal et le siége et la proye, Ce venin dont la rage a saisy tout son corps, Le corrompt au-dedans et le change au-dehors: Il altére son sang, rend son regard farouche; Defigure son front, empoisonne sa bouche; Le trouble quand il veille, et l'agite en dormant, Dans son esprit confus mille songes formant, Où des plus noirs objets les images sont peintes, Qui l'exposent sans cesse à d'horribles atteintes. Naman qui n'ose entrer dans la sainte maison, De la main du prophéte attend la guérison. De toucher vn lépreux, le saint homme dédaigne; Luy mande qu'au Iordain par sept fois il se baigne; P70 Et promet à ses maux vn prompt soulagement, S'il va plonger son corps dans l'humide element; Naman, quoy que d'abord méprisant ce reméde, Le trouue, apres l'essay, fauorable à son ayde; Et sept fois dans le fleuue à peine il s'est plongé, Que de sa lépre infame il se voit soulagé. De son sang corrompu la masse est rajeunie; Son teint est vif et frais, sa peau deuient vnie; De tout excés impur ses esprits nettoyez; Rendent son coeur joyeux, et ses sens égayez. Ainsi du froid serpent le corps se renouuelle Aux feux de la saison si charmante et si belle; Et le dos émaillé des plus viues couleurs, Foule superbement les herbes et les fleurs. Le payen nettoyé de cette lépre immonde, Croit que le dieu du saint, est le seul dieu du monde; Il veut combler de biens le prophéte fameux, Qui fait de ses présens vn refus généreux; Et punit d'vn des siens l'auarice indiscrette, Pour les prophanes dons qu'il a pris en cachette. Mais aprés qu'Elisée auec tant de bonté, Au braue syrien a rendu la santé; L'orgueilleux Benhadab qui régit la Syrie, Du généreux prophéte attaque la patrie, Le prophéte inspiré, découure ses desseins; Israël trouue en luy l'art de les rendre vains; Ioram, par ses auis, éuite les surprises, Et rompt de Benhadab toutes les entreprises. Le syrien voyant ses secrets découuers, Fait chercher Elisée et le destine aux fers: Le saint est en Dothan, où des troupes l'entourent, Là, par l'ordre de Dieu, des anges le secourent. Il voit d'vn oeil content leurs escadrons armez Rouler en sa faueur sur des chars enflamez; Et pour les faire voir, Dieu mesme à sa priére, D'vn timide valet dessille la paupiére. Mais quand ses ennemis l'abordent furieux, Pour garentir sa teste il offusque leurs yeux; Ce coup le leur déguise, et leur erreur extrême, Fait que pour le chercher ils parlent à luy-mesme; Le ciel qui de leurs mains a voulu le sauuer, P71 A fait qu'en le voyant, ils n'ont sçeu le trouuer; Et mesme Dieu permet que leur trouppe perfide, Pour marcher contre luy le choisissent pour guide, Tels qu'on void dans les eaux les crédules poissons, Quand ils mordent l'appast des trompeurs hameçons; De leur propre butin ne pouuoir se défendre, Et se voir pris, enfin, par ce qu'ils veulent prendre. Tels ces gens abusez, en leurs foibles esprits, Croyant prendre Elisée, eux-mesmes en sont pris, Le saint en Samarie ayant sçeu les conduire, Peut, alors, d'vn seul mot les perdre et les détruire; Mais bien-loin de les perdre, il est si généreux, Qu'il s'oppose à Ioram qui veut tonner sur eux; Et content de montrer qu'on ne sçauroit surprendre, Ceux que le ciel protége, et que Dieu veut défendre, Les renuoye à leur prince, et veut par leur rapport Le faire apperceuoir qu'il n'est pas le plus fort, Benhadab, toutefois, transporté du furie, Pour surprendre Ioram attaque Samarie; Ce roy, par vn long siége, est réduit aux aboïs, De la pâle famine il sent les dures loïx, La troupe de ses gens que ce fleau défigure, N'est de ce qu'elle estoit qu'vne triste peinture. Les voyant, on croit voir des phantosmes errans; Leurs corps sont affoiblis, leurs visages mourans; Leur pas est chancelant, leur parole étonnée; Et l'on conte leurs os sous leur peau décharnée. D'étrangers alîmens ils font tous leur repas; Et souhaittent tousiours les choses qu'ils n'ont pas; Au defaut de ce pain qu'ils demandent sans cesse; Ils ne refusent rien à la faim qui les presse, Et l'on vid en ces iours vn prodige nouueau, Dont auec quelque horreur i'entreprens le tableau. Deux meres, dont chacune embrasse un fils unique, Eprouuant de la faim la rigueur tyrannique: De manger leurs enfans font vn horrible accord, Et peuuent se résoudre à viure par leur mort. Vn de ces innocens a veu son sang répandre, Et leur corps est remply de sa chair ieune et tendre. P72 Aussi-tost que sa mére de sa propre main, Enfoncé dans sa gorge vn acier inhumain. Mais de la chair du mort l'autre mére assouuie, Espargne de son fils et le sang et la vie, Quand celle qui du sien a causé le trépas, L'inuite à l'égorger pour vn second repas. Toutes-deux, quand Ioram sur les murs fait la ronde, Luy montrent de leur coeur la blessure profonde. Seigneur, ren-moy iustice, et me donne secours, (dit celle dont le fils a veu trancher ses iours) Pren pitié d'vne femme, et console vne mére, Dont vn proche trépas est la moindre misére; Puis-qu'vn aspre desir de prolonger ses ans, La contraint de trancher les iours de ses enfans. Reduite par la faim à ce mal-heur extréme, De voir languir mon fils, et de languir moy-mesme, Sans que pour éuiter d'en estre consumez, Aucun espoir vint luire à nos yeux affamez. Seule auec ce cher fils j'attendois sans murmure, Cette mort dont en moy tu peûs voir la figure, Quand ma voisine osa m'inspirer le dessein D'immoler l'innocence à nostre extréme faim; D'égorger nos deux fils, pour en nourrir leurs méres: Ie porte au mien des coups cruëls, mais nécessaires; Aprés qu'elle eut iuré dans le funeste accord, Que le sien par ses mains auroit le mesme sort, Elle rostit mon fils, et ie la vis ensuite, Manger à gros morceaux sa chair à demi-cuite. Ie ne l'imitay point, car l'horreur de la voir, M'en ostoit le desir, ainsi que le pouuoir. Et ie meurs maintenant, parce que la traistresse Refuse son enfant à la faim qui me presse; Pour elle i'ay meurtry le cher fruit de mon flanc; Ie viens de la nourrir de ma chair, de mon sang; Et l'ingrate pourtant, l'injuste, la cruëlle, Loin de faire pour moy, ce que i'ay fait pour elle; Vient icy pour défendre à la face du roy; Et son ingratitude, et son manque de foy; Est preste à soûtenir vn horrible parjure; P73 Dont la terre et le ciel doiuent punir l'injure; Ah! Perfide, oses-tu ciel et terre outrager; Sans craindre que tous deux s'arment pour me venger; Si d'vn juste remors ton ame est incapable, Les morceaux deuorez de ce fils misérable, Presseront, contraindront ton coeur plein de forfaits, D'auouër, malgré-toy, le tort que tu me fais. Grand roy! Fay-moy raison de ce monstre funeste, Dont la présence aigrit la colére céleste; Et crains auecque-moy que son impunité, Ne soit fatale au prince, au peuple, à la cité. Celle qui s'est portée à trahir sa voisine, Peut aussi de l'etat conspirer la ruine, Liurer aux ennemis, et la ville, et ton bien, Et manger tes enfans comme elle a fait le mien; Mais las! Quand pour autruy mon amour m'interesse, Ie chancéle, ie tombe, et ie meurs de foiblesse. Ouy, ie meurs, si ie pers vn repas qui m'est deû, Pour le prix d'vn cher fils que i'ay déja perdu. Ie crains mesme, qu'enfin, ce monstre sanguinaire, Ayant mangé le fils, veüille manger la mére; Et que l'on soit contraint, ce prodige arriuant, De défendre vn corps mort qu'on néglige viuant. À ces mots elle achéue, et sa triste voisine, Dont l'amour maternelle échauffe la poitrine, Pour garentir son fils, se fait entendre au roy, Ta présence, dit-elle, a calmé mon effroy, Ie trouue en toy, seigneur, vn assuré réfuge; Vn prince généreux, vn équitable iuge, Qui ne permettra pas qu'vn bras si criminel, Arrache vn innocent du giron maternel, Ie ne me défendray, quand ie suis accusée, Que par la vérité qu'elle t'a déguisée. Tu sauras donc, grand roy, que l'allant visiter, Ie vis dans ses regars la fureur éclater, Ie luy vis vne faim, ou plûtost vne rage, Qui respiroit le sang, et cherchoit le carnage; Elle me demanda si mon fils estoit gras, P74 Et preste à l'arracher d'entre mes foibles bras, Auprés de nos enfans mourrons-nous, (me dit-elle) Et par vne tendresse à leurs méres cruëlle, Verrons-nous quand leur chair peut tenir lieu de pain, Triompher de nos iours la rigueur de la faim? Qu'ils meurent pour nourrir celles dont la nature, A tiré iusqu'icy leur longue nourriture. Promets-moy que tes mains immoleront le tien; I'offre de commencer en égorgeant le mien. Ie mourois de frayeur, à ces mots ie respire; Et pour sauuer mon fils, n'osant luy contredire, Ie promets d'imiter le coup prodigieux Que sa main aussi-tost ose faire à mes yeux; Elle empoigne son fils, son fils qui se lamente, Enfonce vn dur poignard dans sa gorge innocente; Fend la jeune poitrine, et dans moins d'vn instant, Remplit sa main du foye et du coeur palpitant; Coupe ce corps qui saigne, et qui respire encore, L'embroche, le rostit, et des yeux le deuore; Elle se pleint du feu qui luy semble trop lent, Elle mange, et m'inuite à ce repas sanglant. Ie mangeay, ie l'auouë, et ie m'y vis contrainte, Pour couurir le dessein de ma pieuse feinte; Pour dérober mon fils à l'étrange fureur, Dont les cruëls effets me donnoient tant d'horreur: Et quand ie le refuse à sa main parricide, Elle m'ose traitter d'ingrate et de perfide. Ah tigresse! Ah démon! Prens-tu pour vn bien-fait, De m'auoir donné part à ton cruël forfait; D'auoir nourry mon corps par vn meurtre exécrable, Qui rendra pour iamais mon ame inconsolable? Et si ie t'ay promis d'immoler mon enfant, Dois-je faire ce coup que le ciel me défend? Dois-je mettre en effet vne promesse injuste, Qui choque du tres-haut le decret tres-auguste; Vne promesse encor que malgré moy ie fis, Où ie ne m'engageay que pour sauuer mon fils? Voila ce pauure enfant qui n'a point fait de crime, D'vn monstre criminel sera-t-il la victime? Grand roy, loin de souffrir que d'vn forfait nouueau P75 Elle ose ensanglanter son barbare cousteau; Puny son parricide, et reprime vne audace, Qui prouoque la foudre, et nos testes menace. Au moins, pour garentir tes fidéles sujets, Fay qu'elle porte ailleurs l'horreur de ses projets; Qu'elle aille promptement au camp qui nous enserre; Manger les fils de ceux qui nous liurent la guerre; Ou si la chair des tiens pour elle a plus d'appas; Et s'il faut qu'elle serue à ses sanglans repas; Ie suis preste, grand prince! à deuenir sa proye; Ie consens qu'elle mange, et mon coeur, et mon foye; Pourueû que ce cher fils que ie mets en tes mains, Euite la fureur de ses coups inhumains. Ioram s'écrie, alors, ah! Couple trop funeste! Euitez ma présence, allez ie vous déteste; Puis, sans rien prononcer sur l'horrible debat, Par qui s'accroist l'horreur du fleau qui le combat: Il se plaint d'Elisée, il impute au prophéte, La disette et les maux que causent la disette. Il ordonne sa mort, transporté de fureur, Puis change de dessein corrigeant son erreur; Court luy-mesme aussi-tost chez le saint personnage, Pour le mettre à couuert des ordres de sa rage; Le saint, qui bien qu'absent, voit par l'esprit diuin, Des projets de Ioram le principe et la fin, Présage son abord, l'attend sans nulle crainte; Ecoute constamment son reproche et sa plainte: Et pour calmer son ame, et charmer sa douleur, Luy promet dans vn iour la fin de son mal-heur; Prédisant que du ciel la sage prouidence, Doit faire à l'aspre faim succeder l'abondance. Auant que le soleil se fust couché deux fois, On vid l'éuénement qu'auoit marqué sa voix: Bien que d'vn officier l'ame trop incrédule, Iugeât qu'il les flattoit d'vn espoir ridicule. Lâche incrédulité, qui fit rougir son front, Et dont Dieu par sa mort depuis vengea l'affront; Dieu donc, quand Samarie attend ses funérailles, Du siége, et de la faim déliure ses murailles: Et pour la garentir d'vne double fureur, P76 Au camp des ennemis il porte la terreur, Il séme aux enuirons le bruit épouuantable, Que fait d'vn camp plus fort la marche redoutable; Où les rapides chars et les cheuaux fougueux, Font retentir les airs d'vn son impétueux; Où le cry des soldats se mesle au bruit des armes; Pour jetter en tous lieux d'éfroyables alarmes. Des confus syriens le camp épouuanté, Prens la fuite à ce bruit, dont l'air est agité; Comme si des trois roys armez pour Samarie, Ils eussent en fuyant deû craindre la furie. Par ce bruit les hébreux vainqueurs des syriens, Du camp abandonné vont piller tous les biens. En ce bien-heureux iour cette troupe affamée, S'enrichit du butin d'vne puissante armée; Et la voix d'Elisée ayant conduit leur main, L'abondance succéde aux rigueurs de la faim. Ainsi quand l'âpre hyuer, par des lignes de neige, D'vn bercail disetteux auoit formé le siége, Les brebis par la faim, cause de leur maigreur, Et tomboient de foiblesse, et béloient de douleur, Mais lors que le printemps montrant sa jeune face, Fait fondre doucement et la neige et la glace; On void en vn moment tous les sillons blanchis, De ces doux animaux par ses soins affranchis, Qui vont tondre l'émail dont se pare la terre, Et font aux champs fleuris vne innocente guerre. Aprés ce grand succés, Dieu, dont les sages loix, Disposent de la vie et du sceptre des roys, Veut rendre en peu de iours la parole accomplie, Qui jadis retentit aux oreilles d'Elie: C'est que des syriens Hazaël sera roy; Qu'Israël de Iehu reconnoîtra la loy; Que des enfans d'Achab il fera le massacre, Qu'il faut, pour ce grand coup, que Ionas le consacre. Ce merueilleux mortel à qui d'vn beau destin, Elie a fait reuoir le glorieux matin, De son grand successeur écoutant la parole, Auoit l'heur d'estre instruit en sa fameuse école. Ionas comme porté sur l'aile de sa voix, P77 Eut vne grande part à ces derniers exploits. Il vit, comme Elisée, en ces grandes iournées, De Benhadab mourant régla les destinées; Comme il fit qu'en sa place Hasaël s'établit, Quand ce premier trouua son tombeau dans son lit. Mais quand du roy Ioram, que le ciel abandonne, Sur le front de Iehu doit passer la couronne; Le grand saint, de Ionas, choisit la digne main; Pour luy donner le droit de prince souuerain. Alors pour le sacrer, il prend l'huile sacrée, Et d'vn pas diligent il vole en sa contrée; Il le cherche, il le trouue, et faisant son employ, De la part du seigneur il le déclare roy. Mais aussi répandant cette huyle sur sa teste, De la part du seigneur il luy parle en prophéte, Le tres-haut, luy dit-il, qui t'éléue en ce rang, De tous les fils d'Achab te demande le sang; Il veut le voir couler pour la peine des crimes, Qui de tant d'innocens ont fait tant de victimes, Il veut qu'à ses enfans tu joignes Iézabel, Et que du faux Baal tu purges Israël; Commence par Ioram; vn sujet n'est point traistre, Qui, par l'ordre de Dieu, s'arme contre vn faux maître; Achéue par Baal; vn prince est plus pieux, Qui seruant le vray dieu renuerse les faux-dieux. Iehu, suiuy depuis d'vne nombreuse bande, Fait ce que le seigneur par Ionas luy commande, Il attaque Ioram et de sa propre main, Luy plonge hardiment vn poignard dans le sein. Aux autres fils d'Achab, il n'est pas moins séuére; Et leur sang répandu fait détester leur pere. L'infame Iézabel, par de justes efforts, Void du haut d'vn palais précipiter son corps; On le prend, on le jette, et cette reyne impure, Dans le ventre des chiens trouue sa sépulture; Et Iéhu void tomber la mére et les enfans, Sous l'équitable effort de ses bras triomphans. Tel void-on le berger en sa juste colére, Auec les vipéreaux écraser la vipére, De qui l'aspre morsure infectoit son troupeau; P78 Et piquant ses brebis faisoit creuer leur peau. Pour accomplir de Dieu la volonté supréme, Iehu porte la guerre au sein de Baal mesme; Baal void égorger ses sacrificateurs, Il void fumer le sang de ses adorateurs, Il void traitter, enfin, son culte de friuole, Renuerser ses autels, son temple, et son idole. C'est ainsi qu'vn tyran void brûler son palais, C'est ainsi qu'on le noye au sang de ses valets, Et les admirateurs de sa riche statuë, Sont abatus ainsi, quand elle est abatuë: Aprés que de Iéhu la vaillante fureur, D'vn seruice idolâtre a renuersé l'erreur, Il void borner, enfin, l'heureux cours de sa vie, Et son fils, à son rang, régne dans Samarie. En ce temps, Elisée épuisé de vigueur Attend sa derniére heure en vn lit de langueur; Et la mort, dont le coup ne peut rien sur sa gloire, Veut au moins sur ses jours remporter la victoire. Auant que d'expirer, il prédit à Ionas, Au signe de trois dars qui partent de son bras: Que du camp syrien la force redoutée, Trébuchera trois fois sous sa main indomptée Puis tournant vers le ciel, et les yeux et le coeur, Il meurt auprés du roy qu'il déclare vainqueur. Quand de son corps sacré, sa belle ame s'enuole, Ce prince s'abandonne au deüil qui le désole: Et pleurant ce depart qui l'accable d'ennuy; Ô mon pere! Dit-il, ô mon plus cher appuy! Donc la mort sur tes yeux répandant ses ténébres, A terminé tes iours et tes actes célébres; En tenant ce discours, ce prince ne sait pas, Que la vertu du saint suruit à son trépas; En effet, dés qu'vn mort que l'on portoit en terre, Toucha les os du saint, que la tombe resserre; Par le pouuoir diuin ses os rendus puissans, Rendirent à ce mort l'vsage de ses sens; La chaleur luy reuint dans ses veines glacées, Il reprit les couleurs sur son teint effacées; En suite, son oeil vid, et sa bouche parla, Et son corps cheminant, iamais ne chancela. P79 Ionas, depuis le iour de ce rare miracle, Et succéde à son maistre, et deuient nostre oracle; Il enseigne les iuifs, il annonce à leurs roys, Du monarque eternel les ordres et les loix. Ioas de son langage écoute les mystéres; Amazia reçoit ses leçons salutaires. Mais chez Iéroboam il trouue plus d'accés, Il présage, il conduit ses belliqueux succés; Et ie t'ay déja dit comme sa voix puissante Rendit du prince hébreu la valeur triomphante Lors que iusqu'à la mer étendant ses etats; Il reprit le païs d'Emat, et de Damas. C'est-là qu'Aman finit son récit mémorable. Tandis la mer tranquille, et le vent fauorable, Par vn soufle commode, et par vn doux effort, Conduisent le nauire et le poussent au port. LIVRE 6 P80 Mais revoyons Ionas, dont le mâle courage, Fut plus grand que la mer, et plus fort que l'orage, Puis qu'il peût, en tombant dans ses flots pleins d'horreur, Desarmer sa puissance, et vaincre sa fureur. Esprit saint, dont la flame est la subtile sonde, Des secrets de l'abysme et des goufres de l'onde: Qui vit de quels dangers Ionas fut combatu, Et quelle main soûtint sa mourante vertu; Fais, qu'aprenant de toy sa secréte auenture, I'en laisse à nos neueux vne viue peinture; Et mette en leur faueur, dans vn iour éclatant, P81 Son destin merueilleux sur l'empire flotant. Quand la mer le reçoit dans son lit éfroyable, La cruëlle s'appaise et deuient pitoyable, Et sans qu'il se dispose à rompre ses efforts, Elle flate, elle porte, elle soûtient son corps. Ô miracle inouï! Le tres-haut qu'il réuére, Fait d'vn fardeau pesant vne charge légére, Il n'a plus que le poids d'vn aquatique oyseau, Qui frise seulement la surface de l'eau. Dieu le rend si constant sur la mer inconstante, Qu'il est ceint de ses eaux, sans qu'il s'en épouuante; Et sa teste semblable au sommet d'vn rocher; Semble brauer les flots, qui n'osent l'approcher. Il void que Dieu l'assiste, et pourtant il ignore, Où tend cette faueur de celuy qu'il adore. Mais soûmis aux decrets du maître de son sort, Il receura la vie, il souffrira la mort; Mesme sans que son ame au seigneur asseruie, Veüille craindre la mort, ou desirer la vie. En ce temps Dieu suscite vn poisson furieux, Qui du sein de la mer vient s'offrir à ses yeux. À cét objet affreux mon courage s'étonne, D'horreur en y pensant, tout le corps me frissonne; Et quand j'en veux tracer l'éfroyable portrait, La main sur le papier, me tremble à chaque trait. Iamais l'eau n'enfanta de monstre plus énorme, Pour sa vaste grandeur, et sa bizarre forme: Sa teste est vne écueïl d'écume tout couuert, Et sa gueule béante est vn abysme ouuert. De son immense corps la masse remuante, Le fait prendre sur l'eau pour vne isle flotante; Ses yeux jettent la flame, et ses larges naseaux, Ne respirent jamais sans faire deux ruisseaux. Et le soufle bruyant de sa venteuse haleine, Non-moins que l'aquilon trouble l'humide plaine. D'vne écaille si dure il a le dos armé, Que son corps par le fer ne peut estre entamé. Il n'est point de vaisseau que son choc ne renuerse; Il n'est rien qu'il ne choque, et qu'il ne boulleuerse. Le poisson vers Ionas roule à bonds éfrayans, La teste, hors des flots, sous son ventre bruyans. P82 À l'aspect de ce monstre, il perd force et courage, Veut cacher sous les eaux son corps et son visage; Et telle est sa frayeur, que pour l'en garentir, Il voudroit que la mer fût prompte à l'engloutir. Mais la mer rebutant sa crainte ou son audace, Luy refuse vn cercueil qu'il demande pour grace. Le prophéte réduit à ses derniers abbois, Perd l'vsage des yeux et celuy de la voix: Son ame, toutefois, dans vn estat si triste, Va chercher dans le ciel vn sauueur qui l'assiste; Et par qui dans le monstre il entre tout-entier, Sans toucher à ses dents plus tranchantes qu'acier. Du prophéte éperdu s'approche la baleine, Qui le rauit aux flots, et l'engloutit sans peine, Et bien que de ses dents armée à triple rang, Sans blessure l'enuoye au plus creux de son flanc; À ce coup le nauire échappé de l'orage, Par l'effort de ce monstre eût peû faire naufrage, Et si ce large écuëil eût choqué le vaisseau, Les nochers et Ionas n'eussent eu qu'vn tombeau; Mais elle suit les loix du seigneur qui l'employe, Ionas doit estre seul son butin et sa proye: Elle le doit sauuer d'vn abîme mouuant, Pour le faire décendre en vn gouffre viuant. Le prophéte enfermé dans l'enclos de ce gouffre, N'est plus pressé des flots, mais de l'ennuy qu'il souffre; Affranchy de l'orage il est inquiété, Dans l'affreuse prison où son dieu l'a jetté. Il ne sait si l'enfer vient d'ouurir ses entrailles; Pour luy faire souffrir de longues funérailles, Ou si dans l'ocean quelque abîme nouueau, Pour prolonger ses maux, ne repousse point l'eau; Son esprit combatu de cette incertitude, Ne donne point de tréue à son inquiétude, Et son corps se trauaille en plus d'vne façon, À chercher le moyen de sortir du poisson; Pareil au criminel, qui s'efforce et qui suë, À percer son cachot, pour trouuer quelque issuë: Il cherche à droite, à gauche, il veut tout parcourir, Et perdant ses efforts, se prépare à mourir, P83 Poussé d'vn fort desir, et d'vne ardente enuie, De finir ses tourmens par la fin de sa vie. Tandis que le prophéte en son douteux effort, Ne sait s'il doit attendre ou la vie ou la mort; Il sent qu'il est couuert d'vne loge mouuante, Et qu'vn poisson horrible est sa prison viuante. Ô ciel! Dit-il, alors, le grand dieu d'Israël, Veut-il, en m'abattant par vn coup si cruël, Qu'vne peine inouïe, et qu'vn supplice étrange, Signale sa iustice et son bras qui se venge? Il m'a tiré des flots, qui dans peu de momens, Eussent borné ma vie et finy mes tourmens; Et ce iuge irrité, pour accroistre ma peine, Me condamne à languir au fond d'vne baleine: Il relégue mon corps dans vn affreux séjour, Où, sans m'oster la vie, il me priue du jour; Où c'est tousiours en vain que ma paupiére s'ouure, Où, mon oeil trop borné nul objet ne découure; Où, sans voir de reméde à l'ennuy que ie sens, I'ay mes sens, et n'ay plus l'vsage de mes sens; Pour me faire brûler d'vne inutile enuie, Il m'arrache au trépas, et me liure à la vie: En prolongeant mes jours il accroît mon tourment, Et ne pouuant mourir, ie meurs incessamment. Hélas! Si i'ay dormy dans le flotant nauire, Ie veille maintenant dans vn triste martyre; Qu'à ce peu de repos succédent de trauaux, Et que ce petit bien est suiuy de grands maux! Ie fuyois le seigneur, mais arrétant ma fuite, Par quel coup l'a-t-il fait, et par quelle poursuite? Que ne l'arrétoit-il par la fin de mes iours, Dont vn clin de ses yeux pouuoit borner le cours? Dans ce triste cachot où son bras me resserre, Ie suis priué de l'air, de l'onde, et de la terre; Et sa main me réserue à d'étranges tourmens, Qui ne sont point connus dans tous les elémens. Quel ennemy de Dieu, quel traître, quel perfide, Quelle peste exécrable, et quel noir parricide, Voit-il ainsi priuer et son ame et son corps, Du sejour des viuans et du tombeau des morts! Ionas exprime ainsi la douleur qui le touche, P84 Et son coeur languissant en dit plus que sa bouche; Mais, malgré ses regrets, sa flotante prison, Entretient dans l'ennuy ses sens et sa raison, Dieu le forçant d'y viure, ainsi que dans vn antre, Où toûjours la nuit régne, où iamais le iour n'entre. Cependant, le poisson fidéle à son deuoir, Le porte au bord lointain qui le doit receuoir: Dieu gouuerne sa route, et par vn grand miracle, Le conduit au grand but que prédit son oracle, Le poisson comme vn dard lancé par vn bras fort, À-trauers plusieurs mers luy va chercher vn port. Son cours préuient le vol de la viste arondelle, Qui trauerse les flots en déployant son aile, Lors que fuyant des lieux, que pressent les frimats, Elle tend, par les airs, à de plus doux climats. Il trauerse l'Egée, et ses vagues profondes, Il frise son ecuëil et ses Cyclades rondes: Il passe l'Helles-Pont, où les bords opposez Et de Seste et d'Abyde ont les flots maistrisez. Par ce passage étroit il prend son vol rapide, Dans le vaste canal que fait la Propontide. Puis, engageant son cours dans vn lieu plus étroit, Du célébre Bosphore il franchit le détroit. Enfin, le grand poisson passe en la mer Euxine, Où le pousse l'effort de la dextre diuine; Tandis qu'en son chemin le monstre furieux, S'élance sur les flots d'vn vol prodigieux, L'onde bruit, l'onde fuit ce grand corps qui la chasse, Gardant de son passage vne écumante trace. À son abord bruyant, le Bosphore gémit, Le riuage d'Abyde et de Seste en frémit; Son cours rend l'air émeû, rend la mer agitée, Et des autres poissons la trouppe épouuantée. Ionas seul deuenu plus ferme et plus constant, Rasseure ses esprits dans ce cercueil flotant, Et conserue le coeur dans l'étrange auenture, Dont l'éclatant prodige étonne la nature. Ô quel rare accident! Et quel merueilleux sort! Il est dans vn sepulchre, et peut brauer la mort: Il y vit, il y marche, ou du moins il s'y traîne; Vn prophéte respire au flanc d'vne baleine; P85 Trouue vn hoste, vn amy, dans vn affreux poisson, Dont le soin luy fournit, et viande, et boisson. Et Dieu range et maintient, par vn sort incroyable, Dans le corps d'vne beste vn agent raisonnable. Grand dieu, qui le croiroit! L'astre qui fait les jours, Auoit déja trois fois recommencé son cours, Et des humides nuits l'inconstante courriére, Auoit déja trois fois acheué sa carriére; Et Ionas enfermé dans ce corps étranger, A conserué sa vie au milieu du danger. Quel miracle est-ce donc, que pendant cet espace, Rien n'ait eû le pouuoir d'acheuer sa disgrace? Que ce monstre puissant ne l'ait pû digerer? Qu'il ne l'ait point détruit l'ayant pû deuorer? Et que contre le cours de toute la nature, Il ait esté sa proye, et non sa nourriture? C'est de Dieu, c'est de Dieu que ce secours luy vient, Vn pére le châtie, vn pére le soûtient; Luy seul pour adoucir sa disgrace cruëlle, Retient du grand poisson la chaleur naturelle; Et dans ce ventre affreux sa main le garentit, Du sort de cent poissons que le monstre engloûtit. Le prophéte sentant que la vertu céleste, Le conserue en ce corps à tant d'autres funeste; Et le sauue des coups d'vn tragique destin, Chez ce tyran des eaux dont il fut le butin; Il éléue son coeur au souuerain monarque, Qui daigne de ses soins luy donner cette marque, Et bien que le cachot où Dieu l'a confiné, Etouffe son langage aussi-tost qu'il est né; Il luy rend de son zéle vne preuue assez ample, Son ame, par ses voeux, d'vn poisson fait vn temple: Et ce temple ne peut, par ses diuers détours, L'empécher de former ce lugubre discours; Du ténébreux séjour des prisons de l'abîme, Où ie suis retenu par l'horreur de mon crime, Grand dieu, qui remplis tout du bruit de tes exploits! P86 Ie t'offre tous mes voeux, ie t'adresse ma voix: Voy l'état déplorable où mon ame est réduite; Voy le dur châtiment que tu prens de ma fuite; Tes flots les plus amers, tes plus rudes torrens, Auec rapidité sur ma teste courans, Tes gouffres, tes écueils, cette viuante tombe, Me chargent d'vn fardeau, sous qui mon coeur succombe; Depuis que ton courroux m'a jetté dans les eaux, I'ay passé par des lieux inconnus aux vaisseaux; I'ay veû les fondemens des plus hautes montagnes, Et i'ay touché le fond des humides campagnes. En cet état, pourtant, i'ay gardé dans mon sein, Ton nom, parmy les coups que me donnoit ta main; Et célébrant ta gloire au fort de mon supplice, Ie t'ay fait de mes voeux vn humble sacrifice: Quoy que mon coeur serré par l'effort des tourmens; Peut-à-peine pousser de légers mouuemens; Quoy que mes yeux cachez sous vne épaisse écorce, Pour percer jusqu'au ciel eussent trop peu de force; Ce coeur déja mourant a soûpiré pour toy, Et mes yeux languissans ont contemplé ta loy: Aussi par ta bonté ie reprendray la vie, Que des maux inoüis m'auoient presque rauie; Oüy, i'ay senty, seigneur! Que ta forte vertu, S'auançoit au secours de mon coeur abatu, Et ce doux sentiment de ta faueur exquise, M'apprend que ta bonté me rendra la franchise; Que ta Sion encor me verra quelque jour, Offrant à l'eternel les fruits de mon amour: Ces payens que ton bras a sauuez du naufrage, Peut-estre, aprés ce coup, t'ont rendu quelque hommage: Et tournant vers toy seul, et leur coeur, et leurs yeux, T'ont creû, pour quelque temps, plus grand que tous leurs dieux; Mais peut-estre déja, leur ingrate mémoire Efface ce beau trait qu'ils ont veû de ta gloire; Peut-estre que leur ame, oubliant ta grandeur, Pour ses faux immortels a repris son ardeur; P87 Tel est le naturel de ces coeurs mercenaires, Qui mesurent leur zéle au cours de leurs affaires; Pour moy, dieu tout-puissant! Aprés que ta bonté, M'aura rendu la vie auec la liberté, Ie te rendray mes voeux, sans que iamais mon ame, Ayant brûlé pour toy, brûle d'vne autre flame: Tandis que dans mon corps restera quelque sang, Tandis que mes poumons feront mouuoir mon flanc, Et tandis que mon coeur batra dans ma poitrine, I'adoreray toûjours ta puissance diuine, Ie garderay toûjours les traits de ta faueur, Tu seras mon seul dieu, mon vnique sauueur. Brise donc, ô mon dieu! Si tu veux que ie viue, Les fers d'vn corps esclaue et d'vne ame captiue: Et ne refuse pas à mes justes souhaits L'heur d'aller publier ta gloire et tes bien-faits, Ma bouche, d'vn ton graue, et d'vne air magnifique, Chantera tes exploits dans vn sacré cantique; Et mes mains encensant ton vénérable autel, Rendront vn saint hommage à ton bras immortel. Le ciel est pénétré de cette humble priére, Et du séjour brillant de gloire et de lumiére: Dieu descend à son ayde, et reluit sur la mer: De crainte et de respect elle n'ose écumer; Les vens sont attentifs, la baleine, elle-mesme, S'arreste pour ouïr sa volonté supréme. Alors parmy les flots ce monarque tonnant, Fait ouïr au poisson cet ordre résonnant. Béant monstre des eaux, qui d'vn gosier auide, Poursuis les habitans de la plaine liquide; Qui déuorant ta proye, alors que tu la prens, La retiens pour toûjours, et iamais ne la rens; Ie te liuray Ionas, ma main te le fit prendre, Mais ma voix, à ce coup, t'ordonne de le rendre; Mes vertus dans tes flancs l'empeschent de périr, Voulant se satisfaire et non pas te nourrir; Il est temps, que quittant cette demeure noire, Ainsi qu'à son salut, il trauaille à ma gloire. Enfin, il est ton hoste, et non ton aliment, P88 Et tu ne seras pas son dernier monument. Aux deux bors de la mer s'entendent ces paroles, Elles remplissent l'air et font trembler les poles; L'ocean s'humilie à leur son éclattant, Et le poisson soûmis tremble en les écoutant. Déja par leur vertu l'effroyable baleine, Obeit à son dieu, qui la pousse et la meine; Non que cet animal engendré dans les flots, Du seigneur qui luy parle entende le propos: Mais suiuant cet instint qui rend la creature, Prompte à tout ce que veut l'autheur de la nature; Il s'élance aussi-tost, par vn transport nouueau. D'vn aileron tranchant fend la vague de l'eau, Saute à bonds diligens vers l'inconstante aréne, Et repoussant Ionas auec sa forte haleine, Par vn effort soudain le jette sur les bords, Comme vn trait décoché, du goufre de son corps; Puis reuient sans regret d'auoir lâché sa proye, À son premier séjour, par sa premiére voye. Sur la coste barbare, où l'infidélité Viola tous les droits de l'hospitalité, Trapéze, au pied d'vn mont, dont sa muraille est ceinte, S'éléue, où de l'Euxin la fureur est contrainte, Le Pixite orgueilleux dans son rapide cours, Roule ses flots d'argent iusqu'au pied de ses tours; Arrose la contrée, et fils de l'onde amére, Va perdre sa douceur dans le sein de sa mére: Ce beau port fut jadis d'vn empire puissant, Le théatre pompeux, le siége florissant, Et Ionas que Dieu veut approcher de Niniue, Est par l'affreux poisson jetté sur cette riue. Quand le saint est sorty de cét obscur séjour, Ses yeux sont ébloüis de la clarté du jour: Et sans ouurir d'abord sa debile paupiére, Il chemine en auant, il chemine en arriére; On le void du poisson soudain se dérober, Comme si tout son corps craignoit d'y retomber; Dés qu'il peut discerner la mer et le riuage, Il void en seureté la baleine qui nage; Mais bien qu'il ait souffert plus de peur que de mal, P89 Ce n'est pas sans horreur qu'il void cet animal. La regardant dans l'eau, qui sous elle boüillonne, Son coeur s'en épouuante, et sa raison s'étonne, Que sortant de ses flancs, qui ne l'ont pas conceû, Elle le rende sain comme elle la receû. Grand dieu! Dit-il alors, de quel monstre effroyable, Vient de me garentir ta dextre secourable, Et quelle est ta vertu de m'auoir empéché D'expirer dans ce goufre où tes yeux m'ont cherché! En tenant ce propos, le prophéte secoüe, L'onde, qui des cheueux luy tombe sur la jouë, Et bien-tost du soleil les rayons éclatans, Ont séché sur son corps ses habits degoutans. Mais son soin le plus grand, aprés sa déliurance, C'est d'offrir le tribut de sa reconnoissance, C'est de remercier le monarque eternel, Du bien-fait qu'il reçoit de son soin paternel; C'est de benir cent fois la main qui le déliure, C'est de glorifier le dieu qui le fait viure. Mais qui peut exprimer à quel rauissement, Son esprit fut porté par ce doux changement? Quel plaisir il receut de reuoir la lumiére, Lors qu'il croyoit toucher à son heure derniere; Et d'auoir recouuré l'vsage de ses yeux, Pour contempler la mer, l'air, la terre, et les cieux, Et pour voir, au sortir d'vn antre épouuantable, Tout ce que l'vniuers a de plus admirable! Tel qu'vn pauure captif, qu'vn cachot ténébreux, A long temps retenu dans son séjour affreux; Lors qu'il est affranchy d'vn si dur esclauage, Reprend vn nouueau coeur, montre vn nouueau visage, Et par mille transports fait voir qu'il est rauy, D'auoir brisé les fers dont il fût asseruy: Tel se fait voir Ionas dans l'heureuse auenture, Qui l'arrache aux horreurs de cette grotte obscure; Et le plaisir qu'il a sur le bord de la mer, Se fait mieux ressentir qu'il ne peut s'exprimer. P90 Parmy ces doux transports, vne céleste flame, Que l'esprit prophétique allume dans son ame, Luy vient tracer les traits d'vn mystére inouï, Et luy montre vn objet dont il est éblouï. Il contemple en extase vn tombeau vénérable, D'où sort, brillant de gloire, vn héros adorable, Qui, malgré les rigueurs dont il fut combatu, Triomphe de la mort par sa propre vertu. Les anges bien-heureux en foule l'enuironnent, De palme et de laurier à l'enuy le couronnent; Quiconque le suiuoit auant son triste sort, Perd, en le reuoyant, le regret de sa mort; Et dans les saints transports de son ame rauie, L'appelle son sauueur et l'auteur de sa vie. Tel paroît le soleil, quand pour faire son tour, Il perce en orient les barriéres du iour, Et qu'il vient dissiper la nuit la plus obscure, Qui cachoit sa lumiére aux yeux de la nature, Dans vn char de rubis, et sous vn habit d'or, Cet astre triomphant étale son tresor; Des amoureux oyseaux la troupe le saluë, La terre se réueille au bruit de sa venuë, Et joignant ses vapeurs à leurs joyeux accens, Quand ils offrent des voeux, semble offrir de l'encens; Mais tout l'honneur qu'on rend à son brillant mérite, Ne le peut égaler au Christ qui ressuscite. Ionas, à cet objet, par vn feu radieux, Sent échaufer son coeur, void eclairer ses yeux; L'esprit saint aussi-tost à son esprit déclare, Que par l'effort des iuifs, peuple ingrat et barbare, Vn merueilleux auteur de grandes actions, Sera priué de vie aux yeux des nations, Que trois iours et trois nuits ses miracles célébres, Dormiront auec luy sous des linges funébres, Mais qu'enfin, s'éueillant au bout de trois soleils, On chantera par-tout ses exploits sans pareils. Le prophéte ouurant l'ame à ce diuin langage, Du messie à-venir se forme quelque image, Et dans ces visions admire le raport, P91 Qu'il void entre luy-mesme, et cet illustre mort, Qui d'vn terme si court bornant sa sépulture, Au temps de ses mal-heurs l'égale et la mesure; Ô grand roy! Dit Ionas, ô sauueur des humains. Qui dois vaincre la mort par l'effort de tes mains! Haste-toy de paroître aux yeux de tout le monde, Pour montrer ta puissance en merueilles féconde, Si comme aprés trois iours le poisson m'a vomy, Tu sors apres trois iours du sepulchre ennemy; Quelle sera ma gloire apres cette auenture, Que de mon redempteur i'aye esté la figure. Lors que Ionas conçoit ce diuin mouuement, Il n'en discerne encor que l'ombre seulement; Comme lors que la nuit, l'ame en songe guidée, N'aperçoit des objets qu'vne confuse idée: Le prophete pourtant garde le souuenir Des secrets dont l'esprit vient de l'entretenir. LIVRE 7 P92 Tandis qu'ainsi Ionas contemple ce mystere, Dieu vient presser l'effet de son ordre seuere, Et les graues accens de sa tonnante voix, S'adressent au prophéte vne seconde fois. Va parler, luy dit-il, au peuple de Niniue; Ie l'ay comblé de biens, dy-luy que ie l'en priue; Que mon coeur irrité par les maux qu'il a faits, Va rendre sa misere égale à ses forfaits, Et que sur la cité déployant ma iustice, Apres deux fois vingt jours ie veux qu'elle perisse. Ionas à ce discours se montre obeïssant, Et ne résiste plus aux loix du tout-puissant, P93 Les titres odieux de lâche et de rebelle, Cédent à son ardeur courageuse et fidele Tous les motifs qu'il eut, ne sçauroient l'émouuoir, Et sans peine et sans crainte il vole à son deuoir. Ainsi quand le coursier farouche et difficile, Par les soins de son maistre est deuenu docile, Il reconnoît d'abord et sa voix et sa main; Et marche où le conduit son genereux dessein. Iuste et puissant moteur de sa haute entreprise, Qui pour l'exécuter luy rendis la franchise, Et luy sçeus inspirer la constance et le coeur, D'vn ferme combatant qui présage vn vainqueur, Fay qu'encore à ce coup ta vertu me soûtienne, À chanter par ma voix les exploits de la sienne! Déja pour le dessein que son dieu luy commet, Du haut mont de Trapeze il franchit le sommet, Et d'vn pas vigoureux, d'vne course soudaine, Trauerse comme vn trait la campagne prochaine, Passe le haut Moscie, et le sublime Abos; Et la montagne où l'arche alla brauer les flots; Il void, dans son chemin, des prouinces entieres; Il passe leurs forests, leurs lacs, et leurs riuieres. Et sans qu'aucun peril r'allentisse son cours, S'auance vers Niniue, et découure ses tours, Ionas estant guidé du pere des miracles, Surmonte constamment toutes sortes d'obstacles; Et courant vers vn peuple infidéle et méchant, Auant que l'auoir veû, croit le voir trébuchant: Comme il attend l'effet de ses justes présages, De Niniue il se fait mille affreuses images; Et dans l'opinion de sa perte auenir, Luy porte tous les coups qui la doiuent punir, Il contemple en esprit, ses maisons, ses murailles, Et de ses habitans les tristes funerailles, Il luy semble en effet qui la void succomber, Et pense que sa voix la doit faire tomber. Comme dans vn tableau, dont le dessein tragique, Exprime les mal-heurs d'vne perte publique, Le peintre a rassemblé mille traits différens, De chevaux abbatus, d'hommes morts, ou mourans, De païs rauagez, de plaines desolées, P94 De temples démolis, et de maisons brûlées; Ainsi Ionas a peint dans son coeur irrité, Tous les traits du mal-heur qui pend sur la cité. Plein de cette pensée, à son projet vtile, Il adresse ses pas vers la superbe ville, Il la void, et son oeil rauy de sa splendeur, En remarque à-loisir la force et la grandeur. Il admire au dehors ses murailles antiques, Il admire au dedans ses palais magnifiques, Ses portiques fameux, ses temples éclatans, Et le nombre infiny de ses fiers habitans. Mais son coeur reprenant sa prémiére pensée, À ses yeux étonnez la dépeint renuersée, Et vient rompre le cours de l'admiration, En r'appellant l'objet de sa destruction. Il dit, lors qu'en luy-mesme il pense à sa disgrace, Ô Niniue! Ton sort, va bien changer de face. C'est ainsi qu'vn grand cédre, est et pompeux et beau, Quand mesme il fait la guerre au céleste flambeau; Tandis que le sommet de sa teste chenuë, S'éléue sur cent bras estendus dans la nuë, Et que son pied robuste appuy de son grand corps, Des plus fiers aquilons méprise les efforts, Mais si la dure hache à son tronc attachée, S'appréte à faire voir sa fierte retranchée, On déplore sa chûte et le proche débris De son pied, de sa teste, et de ses bras flétris. Le prophéte introduit dans la ville idolatre, N'arme que sa parole afin de la combatre, Ce grand-homme couuert d'vn simple vestement, S'y fait voir sans éclat, comme sans ornement; Son appareil n'a rien qui ne soit méprisable Mais sa démarche est graue, et son port vénérable; Vn baston seulement est l'appuy de sa main, Toutefois, dans son ame il roule vn grand dessein: Les accens de sa voix sont de foibles organes, Il en ose pourtant attaquer des prophanes, Et fait dans la cité ce discours retentir, Attendant leur ruïne, et non leur repentir. Quand deux fois vingt soleils auront remply leur course, P95 Niniue, des forfaits le theâtre et la source, Et tout ce qui respire en cette ample cité, Tombera sous les coups du seigneur irrité. À ces mots redoublez, la rude populace, L'accuse de folie, et rit de son audace, S'assemble autour de luy par diuertissement, Et feint de desirer quelque éclaircissement. Dy-nous, luy disent-ils, quel dieu vers nous t'enuoye? Fay nous le mieux connoistre auant qu'il nous foudroye? Et puis que par sa main nous deuons tous périr, Apprens-nous à le craindre auant que de mourir. De trop de cruauté sa puissance est suiuie, S'il ne veut sur ce poinct contenter nostre enuie. Par ce discours moqueur que suiuent mille cris, Ces prophanes mortels luy montrent leur mépris; Mais comme vn grand oyseau que les petis haïssent, Vole, malgré leurs cris, dont les airs retentissent, Tel Ionas, en dépit du bruit injurieux, Poursuit de ses desseins le cours victorieux, Et d'vne docte bouche étale les mystéres Qui marquent de son dieu les coups les plus séuéres. Ce grand dieu, leur dit-il, ce maistre que ie sers, Est l'arbitre et le roy de ce grand vniuers: C'est de son bras puissant qu'il lance le tonnerre, Qu'il meurt le firmament, qu'il fait trembler la terre, De sa main en six jours il fit les elémens; Et pourroit les détruire en moins de six momens, Ah! Peuples ignorans, si vostre ame aueuglée, Pouuoit voir comme moy sa force signalée, Méchans! Si vous sçauiez tout ce que l'eternel, A fait contre l'Egypte, et pour son Israël, Si vous sçauiez combien il a forcé d'obstacles, Combien, pour l'establir, il a fait de miracles; Combien, dans Canaan on peut conter d'exploits, Qu'ont fait par sa vertu nos iuges et nos roys; Si vos yeux seulement auoient veû les merueilles, Qu'ont accomply pour moy ses vertus nompareilles; Vous jugeriez mon dieu plus grand que tous vos dieux; P96 Mais ce dieu pour le voir n'a point ouuert vos yeux. Laissant donc mille exploits qu'il fait ou qu'il peut faire, I'en vay raconter vn qu'on ne doit pas vous taire. Quand du monde ancien les jeunes habitans, N'estoient guére éloignez de la source des temps, De leurs débordemens la terre estoit couuerte, Aux crimes les plus noirs leur ame estoit ouuerte; On voyoit par leurs mains les saints lieux prophanez, Les temples démolis, les autels ruïnez; L'impiété, l'orgueil, et l'infame luxure, Animoit tout le corps de cette race impure. Ce siécle détestable éleua des géans, Que le monde eut pour roys, ou plûtost pour tyrans Les pays éloignez, et les terres voysines, Virent leurs cruautez, souffrirent leurs rapines, La terre les craignoit, et leur oeil orgueilleux, Brauoit mesme le ciel d'vn regard sourcilleux. Comme les fiers lions aux griffes inhumaines, Quand lâchez vne fois ils ont rompu leurs chaînes, Portent en mille endroits leur sanglante fureur; Et traînent aprés-eux le carnage et l'horreur, Et mesme quelquefois se portent à poursuiure, Le maistre dont la main leur fournit dequoy viure; Tels estoient ces géans, des peuples redoutez, Que Dieu luy-mesme vit contre luy reuoltez. Noé préche en son nom contre leur tyrannie, Et du monde peruers combat la felonnie. Ce Noé fût le seul entre tous les mortels, Dont la langue soûtint l'honneur de ses autels. Mais chacun méprisant la voix du patriarche, Auec tous ses enfans il entra dans vne arche, Quand Dieu prest à noyer le reste des humains, Pour construire cette arche eût adressé ses mains. Déja pour se venger de tant d'hommes rebelles, Il commande à ses vens de déployer leurs ailes, Qui d'vn nuage épais obscurcissant les airs, N'y laissent de clarté que celle des éclairs; Sa main presse le corps de ce nuage sombre, P97 Et répand son humeur aussi loin que son ombre, La terre découurant le secret de ses eaux, Fait sourdre en mille endroits mille fleuues nouueaux, Dieu, par qui de la mer les bornes sont prescrites, Luy permet, à ce coup, de franchir ses limites, Et luy-mesme, en ces jours, se joint à ses efforts, Pour porter sa fureur au-delà de ses bords, Conduisant sur les fleurs des plus beaux païsages, L'océan débordé, qui n'a plus de riuages. Et comme si de l'air, de la terre, et des mers, L'eau ne suffisoit pas pour noyer l'vniuers, Il ouure dans le ciel les sources inconnuës, De ces eaux, dont le lit est plus haut que les nuës. Alors, de tant de flots qui joignent leur fureur, Le bruit, comme la veuë, épouuante d'horreur, L'onde, qui respectoit les plus humbles campagnes, Vient choquer le sommet des plus hautes montagnes; L'vniuers ne connoît que ses seuls mouuemens; Et l'eau seule, à ce coup, est tous les élémens. Au milieu de cette eau, non moins vaste que forte, Flotent confusément les choses qu'elle emporte: Se coulant en tous lieux, elle enléue à-la-fois, Les hostes des citez, et les hostes des bois; Les plus grans ennemis sont maintenant ensemble, Sans craindre que l'effet du flot qui les assemble: Cet accident vnit les loups et les agneaux, Et méle les serpens auéque les oyseaux. L'un vogue sur vn mont, l'un roule, et l'autre nage, Où n'aguére il vaquoit aux soins du labourage, Celuy-cy jette l'ancre, au milieu des moissons, Et chacun porte enuie au bon-heur des poissons. En vain, pour éuiter les fureurs du deluge, Des arbres ou des mons on cherche le réfuge; En vain, quand l'vn se croit garenty du trépas, Vn autre, en l'appellant crie, et luy tend les bras. Le cerf mesme ne peut se sauuer de vitesse, Il se void arresté par le flot qui le presse, P98 Et par l'air pluuieux les plus légers oyseaux, Lassez tombent, enfin, dans le gouffre des eaux; Par ce fléau général, il faut que tout succombe, Le monde enseuely dans vne humide tombe, N'a rien de si petit, et n'a rien de si grand, Qui puisse, contre l'eau, trouuer quelque garand. Les loges des bergers, et les palais superbes, Les cédres les plus hauts, et les plus basses herbes, Les ronces et les fleurs, les chardons et les bleds, Sous ce roulant fardeau se trouuent accablez. Il n'est point de climat que l'onde ne rauage; Il n'est point de vaisseau qui ne fasse naufrage; Noé seul et les siens, dans leur arche enfermez, Sont garentis des flots, où tous sont abîmez. Ainsi quand par l'effort d'vne affreuse tourmente, Vne flote périt sur la mer inconstante, Et qu'on void trébucher dans ses flots courroucez, Des planches et des corps, péle-méle entassez: Le nid des alcyons, à qui rien ne peut nuire, Est assuré sur l'eau, qui craint de le détruire: Et ces heureux oyseaux, par la faueur des cieux, Euitent la fureur des flots capricieux. Tu connois maintenant et ton iuge et ton maître; Peuple, si ce récit le peut faire connoître, L'vniuersel deluge est vn des grans exploits, Du grand dieu qui conduit et mes pas et ma voix! Il viendra, poursuit-il, dans les lieux où nous sommes, Egaler vos mal-heurs au sort des prémiers hommes, Puisque, par vos forfaits, vous auez mérité D'estre en butte aux grans coups de son bras irrité. C'est par là que Sodome et Gomorre, coupables, Attirerent, jadis, ses flames redoutables; Ce furent, en leur temps, deux superbes citez, Qui donnérent des loix à cent lieux habitez. Le seigneur, dont la main en faueurs est fertile, Les combloit de ses biens, comme il fait cette ville; Mais là, comme en ce lieu, l'éclat de ses bien-faits S'effaçoit par l'horreur des plus lâches forfaits, L'insolence y régnoit, et l'infame luxure, P99 Y changeant, comme icy, l'ordre de la nature. Mille sales excés, en ces horribles lieux, Prouoquoient, comme icy, la colére des cieux: Quand Dieu, laissant d'en-haut mille flames descendre, Ne fit d'vn grand païs que poussiére et que cendre; Et tous ses habitans, par les plaines de l'air, Virent voler la foudre aussi-tost que l'éclair. Vn mélange effroyable, et de feux et de soufre, Ouurit d'vn nouueau lac l'épouuantable gouffre, Où bourgs, villes, citez, bois, hommes, animaux, Furent enuelopez sous des flots infernaux, De leur punition ce lac encore fume, Et jette incessamment des vapeurs de bithume. Les poissons, dans cette eau, trouuent leur monument Et sont là, comme en l'air, hors de leur élément. Aux corps les plus pesans son sein elle refuse, Et sa malignité dans les arbres infuse, Fait que le fruit cueilly sur ces funestes bords N'est que cendre au-dedans, quoy qu'il luïse au dehors. Tremble, tremble Niniue, aprés vn tel exemple, Qui t'offre de ta peine vne image assez ample, Et sçache que les loix du céleste courroux Ne te réseruent pas à de moins rudes coups. Là s'arreste Ionas, mais à-peine il achéue: Qu'vn bruit en sa faueur de la foule s'éléue, On le croit, on le craint, et ce peuple effrayé Semble estre en cet instant pas sa voix foudroyé, Cette voix du prophéte est si forte et si viue; Que son terrible son vole par tout-Niniue, Le bruit qu'vn petit nombre a sur l'heure entendu, Est tost de ruë en ruë en tous lieux épandu. Ainsi le feu qui brûle vne forest épaisse, Où par la grande foule, vn arbre l'autre presse: D'vn mouuement subtil, qui se glisse par tout, Passe de branche, en branche, et court de bout en bout; Si-bien que la forest, qui petille, et qui fume, Par ses ardens progrés, toute-entiere s'allume. P100 Ionas, par son discours, messager du cercueil; Tout-à-coup, de Niniue, a fait tomber l'orgueil. Au-lieu des vanitez qui faisoient ses délices, Elle ne pense plus qu'à l'horreur des supplices. La frayeur la posséde et l'apprehension, Défigure les traits de son ambition. Depuis que le prophéte, auec mille menaces, Du peuple niniuite annonce les disgraces; L'aurore découurant son sein frais et vermeil, A deux fois annoncé le retour du soleil; Mais si-tost que Ionas void poindre sa lumiére, Il fait parler sa bouche en ouurant la paupiére: Et sa voix, dont l'éclat retentit en ces lieux, Est vn foudre qui suit les éclairs de ses yeux. Ces éclairs, et ce foudre, à-mesure qu'ils sortent, Etonnent la cité par les coups qu'ils luy portent. Et dans tous ces quartiers causent vn grand effroy, Dont le bruit se répand iusqu'au palais du roy. Pour s'éclaircir de tout Phul mande le prophéte, Dont la voix redoutable a prédit sa défaite. Ionas est amené dans le royal séjour, Et le roy curieux entouré de sa cour, Se prépare à l'ouïr dans sa superbe sale, Où des perles reluit la pompe orientale, Où l'or, parmy l'azur, dans vn vaste pourpris, Forme vn riche portrait du céleste lambris. Là d'vn ordre excellent la sçauante peinture, Des princes d'Assyrie a tracé la figure; Là, se fait voir orné de l'arc et du carquois, Nemrot premier tyran des peuples et des roys, Et prés-de-luy paroît cette tour trop superbe, Dont l'orgueil est contraint de se cacher sous l'herbe. Le second est Bélus, dont le glaiue tranchant, Fut trempé dans le sang des peuples du couchant, Qui fit iusqu'au sarmate éclater la tempeste, Et d'vn puissant empire ébaucha la conqueste. Puis vient son fils Ninus, dont l'héroïque bras, Dontant le roy Saguin au-milieu des combats; Fait aux peuples voisins vénérer son empire, Veut que toute l'Asie à sa grandeur conspire, Et pour rendre en tous lieux son pouuoir redouté, P101 Iette les fondemens de la grande cité. Semiramis le suit, son epouse vaillante, Qui tient le glaiue ardent en sa main triomphante, Et d'vne mine altiére, et d'vn port valeureux, Presse les larges flancs d'vn coursier généreux: Sous l'habit de son fils, son adresse admirable, Sceut prendre de l'estat la conduite honorable, Et lors qu'à ses hauts-faits tout le monde applaudit, À son habit prémier son orgueil la rendit, Dés qu'elle eût asseuré la puissance du throne, Superbe, elle fonda les murs de Babilone; Et porta iusqu'au ciel cent ouurages fameux, Sur les celébres bords de l'Euphrate écumeux. On luy void à-demy la teste écheuelée, Pour marquer de ses soins la gloire signalee; Quand n'ayant ses cheueux peignez tout d'vn costé. Elle alla subjuger la rebelle cité, Par son ambition, qui ceint toute la terre, Au monarque indien elle porta la guerre, Et creut l'épouuanter par de feints eléphans, Dont les vrays, toutefois, se virent triomphans. Mais cette reyne impure, autant qu'ambitieuse, Osa brûler depuis d'vne amour trop honteuse, Et pour d'infames feux, dont son coeur fut épris, Mérita de mourir de la main de son fils. Ce fils ne fut connu que par ce coup étrange, Et ne fit iamais rien qu'indigne de loüange. Les autres roys en traits légérement tracez, Se font voir, aprés luy, d'vn long ordre placez, Arius, Aralie, et le hardy Balée, Qui poussa son empire aux confins de Iudée, Armatris, qui ne sceut qu'aux plaisirs s'adonner, Béloch, qui fût sçauant en l'art de deuiner, Le paisible Altadas ennemy des batailles, Mamitus bien instruit à forcer des murailles, Le fort Ascarades, de qui les syriens Receurent, en tremblant, le joug et les liens, Mamelus, et Sparete, et tant d'autres encore, Qu'adoroient en leurs jours le couchant et l'aurore, Entre tous ces portraits éclatent deux tableaux, Qui sont les plus charmans comme les plus nouueaux. P102 Dans l'vn, foible et honteux ses disgraces étale, Le dernier des roys morts, le mol Sardanapale, Qu'en esclaue d'amour de myrthes couronné, On void par le beau séxe en triomphe mené. La quenoüille à la main, le col chargé de chaines, Il semble soûpirer et raconter ses peines, Et celles dont il fait ses indignes vainqueurs, Semblent le diffamer par leurs signes mocqueurs. Tandis qu'il se consume au vain feu de leurs charmes, De Phul et de Parnace il void briller les armes; Ces deux chefs veulent voir leur maistre détrôné, Et sont prests à percer son coeur efféminé. Contraint de se défendre il oppose aux deux braues, Vn camp tout composé de femmes et d'esclaues, On le bat, il s'enfuit, et son riche palais, Le reçoit en desordre auéque ses valets, Là, croyant effacer sa honte et ses foiblesses, Il se fait vn bucher de toutes ses richesses, Et de sa propre main y portant le flambeau, A le coeur d'y chercher vn illustre tombeau. Mais dans l'autre tableau Phul éclate luy-mesme, De son maistre détruit il prend le diadême; Depuis que d'Assyrie il régit les estats, Il se croit au dessus des plus grans potentats; Il conçoit de l'amour, mais aimant ses maistresses, Sans offrir trop de voeux il reçoit leurs caresses; L'ambitieux desir d'estre creû valeureux; Le rend plus retenu dans ses soins amoureux, Mesme il craint d'attirer le mal-heur et le blâme, Que son maistre encourut pour auoir trop de flâme. Adine, cette illustre et charmante beauté, Seule tient le monarque en ses fers arresté, Et pour ce seul objet dont le bel oeil le blesse, Il ose ouuertement témoigner sa tendresse. Adine a des appas qu'idolâtre la cour, Qu'accompagnent par tout les graces et l'amour, Sa mine, quoy que noble, est plus douce que fiére, Ses yeux, quoy que brillans d'vne viue lumiére, Sont d'vn azur serein, sont tranquilles et clairs, P103 Iettant plus de rayons qu'ils ne lancent d'éclairs. Son visage charmant est de figure ronde, Où luit de chaque part l'or de sa tresse blonde; Qui par riches anneaux artistement liez, Du haut d'vn front vny tombe à flots déliez: La nature, sans l'art, sur son teint fait éclôre, Et le rouge et le blanc dont se pare l'aurore; Sa bouche, dont la voix enchante les esprits, Au-prés d'vn vif coral a des perles sans prix. Son sein s'enfle d'orgueil par le beau priuilége D'effacer la blancheur du laict et de la neige, Et ses bras, demi-nuds, montrent de belles mains, D'où l'on croit que dépend le destin des humains. On void dans tous ses traits vn charme inexprimable, Qui range tous les coeurs sous son empire aimable: Et sa taille et son port ont vn tel agrément, Qu'il n'est rien de si libre, et rien de si charmant. Phul son maistre, et son roy, qui se croit digne d'elle, Prend seul la qualité de son amant fidelle; Et mesme auant les noeuds du conjugal lien, Le portrait de la belle éclate auprés du sien. Ionas void des tableaux la suite remarquable, Puis tourne vers le roy son aspect redoutable; Phul est, alors, assis sur vn trône éclatant, Où du prophéte saint le discours il entend; Il porte vn riche habit, où sur la douce soye, De l'or et de l'argent la beauté se déploye. On void au-tour-de-luy ses ornemens royaux, Et le monarque brille entre mille joyaux. Parle, luy dit, enfin, ce superbe monarque, Dont le mourant orgueil à-peine se remarque; Parle, et fais nous sçauoir, quel monarque et quel dieu, Pour menacer nos jours t'a conduit en ce lieu: Et qui t'a peû fournir d'assez puissantes armes, Pour attaquer Niniue et la remplir d'alarmes. Le dieu, répond Ionas, qui m'a conduit icy, Est le dieu d'Israël, mais c'est le tien aussi; P104 Tu dois, à sa bonté, ta vie et ta couronne, Et tu n'as point de bien que sa main ne te donne. Mais l'insolent mépris de ses riches faueurs, Te va faire éprouuer ses derniéres rigueurs. Puis-qu'il-faut, dit le roy, que Niniue périsse, Apprend-nous par quel bras, dis-nous par quel supplice? Qu'as-tu dit à mon peuple, et de quels grans malheurs L'a menacé ta voix pour causer ses frayeurs? Quel dessein a ton Dieu? Quelle peine nouuelle, Punissant nos forfaits, doit venger sa querelle? Dieu veut, répond Ionas, qu'auant qu'au sein des eaux, Tombe quarante fois le prince des flambeaux; Niniue tombe aussi dans vn dernier desastre, Sans imiter, pourtant, le leuer du grand astre; Mais voulant l'immoler à son ressentiment, Il ne m'a fait sçauoir ni par qui, ni comment: Ie sçay que Dieu veut voir la nature affranchie, Du joug trop insolent de cette monarchie, Ie say qu'il veut qu'vn iour tous les peuples payens, De la main d'Israël reçoiuent des liens, Et que nous attendons vn monarque céleste, Qui nous faisant régner, fera seruir le reste. Ie say que ce grand roy, que Dieu nous a promis, Soûmettra les gentils de sa gloire ennemis, Purgera l'vniuers de leur culte idolâtre, Abbatra leurs faux-dieux d'or, d'yuoire, et d'albâtre. Et fera que la terre, en tout temps, en tout lieu, Brûlera son encens en l'honneur du vray dieu. Ce héros doit du ciel décendre sur la terre, S'il descendoit demain il te feroit la guerre; Et s'il te la faisoit, tu sçaurois par quel bras; Dieu voudroit renuerser le trone et les estats. Quoy qu'il en soit, tyran! Ta perte est assurée, Tu n'en dois pas douter puis que Dieu l'a iurée: Ton peuple, à qui ma voix n'a rien dit de ce roy, Ne la met plus en doute, et la croit mieux que toy. Ma voix l'a fait trembler au seul nom du grand iuge, P105 Qui noya les peruers dans les eaux du deluge, Toutefois, le grand coup que ma voix a prédit; Les frapera bien-mieux que n'a fait mon récit. Là, Ionas, que le roy conjure et sollicite, Luy redit cette histoire, et lors qu'il la récite, Ce monarque est contraint de trembler à son tour, Aussi-bien que son peuple, et sa pompeuse cour: Tu crains donc, dit Ionas, ce grand iuge du monde, Ce dieu qui l'abîma dans les flots de son onde. Mais puisqu'il faut subir vn destin rigoureux, Crains, ainsi que ses eaux, ses foudres et ses feux, Crains mille autres moyens, dont sa juste vengeance, Peut armer mille bras pour punir qui l'offence. Nemrot, de qui l'orgueil, iusques au moindre trait, Est dépeint à nos yeux dans ce premier portrait, Nemrot, qui le premier, par vn projet inique, Ietta les fondemens d'vn régne tyranique, En choquant l'eternel, ne craignoit que ses eaux, Mais Dieu pour le confondre, eut des moyens nouueaux, Ce tyran plein d'orgueil, par vne étrange audace, Qui de tous les mortels enuenima la race, Leur apprit à bâtir vne orgueilleuse tour, Qui menaçoit de Dieu le tranquille séjour, Et présuma d'en faire vn assuré refuge, Pour se mettre au-dessus des fureurs du deluge; Si le ciel irrité du mépris de ses loix, L'enuoyoit sur la terre vne seconde fois. Déja, pour éleuer ce superbe édifice, Chacun préte à Nemrot ce qu'il a d'artifice: Les-vns, pour de la brique, allument des fourneaux, Les-autres, vont liant le sable auec la chaux; L'vn s'occupe à tailler, ou la pierre, ou le marbre, Celuy-cy creuse vn puits, celuy-là coupe vn arbre. Parmy les champs voisins les chariots épars, Pour ce fameux projet, roulent de toutes parts. On void, pour ce dessein, les forets dépeuplées, On foüille dans les monts, on pille les valées, Et l'Euphrate confus tremble au fond de ses eaux, P106 Du bruit que fait la hache, et que font les marteaux. Telles qu'on void marcher les fourmis empressées, Sous les charges qu'en foule elles ont amassées: Et leurs noirs escadrons, afin de se munir, Par de diuers sentiers aller et reuenir; Tels voit-on ces ouuriers dans le nouueau commerce, Que leur bras diligent diuersement exerce, Chacun prendre sa tâche, et par des soins égaux, Employer les outils sur les matériaux. Par l'assidu trauail d'vne troupe nombreuse, S'éléue de la terre vne masse orgueilleuse; L'ouurage surpassant les autres bâtimens, Porte iusqu'aux enfers ses fermes fondemens: Et la superbe tour prouoquant la tempeste, Vise à porter au ciel sa téméraire teste, Lors que Dieu, qui voit tout de son trône éternel, Renuerse en vn clein d'oeil ce dessein criminel, Son courroux ne vient pas sous des ondes nouuelles, Enseuelir l'orgueil de ces nouueaux rebelles. Il veut leur faire voir que ses puissantes mains, Ont cent moyens secrets pour punir les humains. Donc voulant s'opposer au cours de cet ouurage, Par vn coup inuisible il broüille leur langage, Et fait de leurs discours vn murmure confus D'esprits mal-accordans, qui ne s'entendent plus: Quand l'vn veut de la chaux, il reçoit de la pierre, L'autre, au-lieu du marteau, se voit donner l'esquierre; Vn autre veut du fer, on luy porte du bois, Et le dessein de tous est trahy par leurs voix. Et comme les oyseaux, dont les troupes errantes, Font ouïr dans les bois des plaintes differentes, S'entredisent d'vn ton, ou plus haut, ou plus bas, Mille et mille chansons qu'ils ne comprennent pas. Ainsi tous ces maçons, dont le diuers langage, De ces chantres legers imite le ramage, Tirent de leur gosier mille étranges accens, Dont leur esprit confus ne peut trouuer le sens. De ces diuers accens l'effroyable mélange, P107 Parmy tous les ouuriers iette vn desordre étrange, Les contraint de quitter le trauail auancé, Et les fait repentir de l'auoir commencé: Que si de ce grand coup la fatale surprise, Rompit du fier Nemrot la fameuse entreprise, Tyran! Dieu confondra tes orgueilleux desseins, Ie voy déja le fléau qui les doit rendre vains. Ainsi parle Ionas au prince qui l'écoute, Et tout foible qu'il est, ce grand roy le redoute. I'admire, luy dit-il, la force et la grandeur Du dieu qui t'a choisi pour son ambassadeur, Ie le crains, en pensant aux tristes auentures De ceux dont sa fureur a puny les injures; Mais ie ne sçay comment, ni pour quelle raison, De Nemrot auec-moy tu fais comparaison, Ce n'est pas à ton dieu que ie liure la guerre, Ie borne mes desseins à régner sur la terre: Et ie n'ay pas le coeur assez audacieux, Pour brauer, comme luy, ce monarque des cieux. Quoy, replique Ionas, ce tyrannique empire, Sous qui, las de seruir, tout le monde soûpire, N'a-t-il pas imité le régne violent, Qu'établit de Nemrot le pouuoir insolent. Ie sçay, que comme luy, par vn fier édifice, Tu n'as pas braué Dieu dans son lit de iustice; Mais n'as-tu pas choqué le regars de ses yeux, Par vn nombre infiny de crimes odieux? N'as-tu pas, par vn coup de perfide et de traistre, Tourné ton fer ingrat vers le sein de ton maistre? Et l'ayant sçeu réduire au dernier desespoir, N'as-tu pas vsurpé son trône et son pouuoir? Ensuite, non content d'enuahir sa couronne, Aux vices qu'il auoit ton ame s'abandonne, Et ce funeste objet qui régne sur ton coeur, Qui mesme en ce tableau se montre ton vainqueur, Nous fait reuoir icy ce mol Sardanapale, À qui ta propre main fût, jadis, si fatale; Mais tout ce que mon dieu te permit sur ton roy, Quelque autre, en t'imitant, l'osera contre toy, Toy qui vis sa conduite, et qui vois sa figure, Considére, en tremblant sa funeste auenture, P108 Et vois dans sa ruïne vn exemple assuré, Du mal que tu dois craindre, et qui t'est préparé. Le grand dieu d'Israël, par son héraut fidéle, Annonce encore vn coup cette grande nouuelle, Qu'auant deux fois vingt iours Niniue doit tomber, Et qu'auec tous les siens son roy doit succomber. Ionas, aprés ces mots, dont le prince s'effraye, Sort, et laisse en son coeur vne mortelle playe. C'est ainsi qu'vn fantôme, au-milieu de la nuit, Aux yeux du voyageur se dérobe et s'enfuit, Aprés que le discours de sa fatale bouche, A porté dans son ame vn son qui l'effarouche, Qui fait dresser son poil, rend son pied chancelant, Son sang glacé de crainte, et son coeur pantelant. LIVRE 8 P109 Qve la voix d'un prophéte est forte et redoutable! Que ce tonnerre effraye vne teste coupable! Et que le ciel vengeur du mépris de ses loix, Est fatal à l'orgüeil des infideles roys! Ce roy dont la fierté n'eût jamais de seconde, Dont le coeur n'aspiroit qu'à l'empire du monde, À cette heure est confus, chancelant, estonné, Et ne differe point d'vn prince détrôné. Tel qu'vn paon orgueilleux qui sur l'émail des herbes, Aymoit à se mirer dans ses plumes superbes, Laisse traîner sa queuë et cache son tresor, P110 Lors que l'aigle à ses yeux prend son terrible essor. Tel ce superbe roy dont l'ame trop hautaine, Dans vn trône fragile osoit faire la vaine; Abbaisse son orgueüil, se fait humble et petit, Quand la voix de Ionas prés de luy retentit. Vn remors importun luy rend tousiours presente, De ses crimes passez l'image déplaisante; Luy parle de sa peine et jette dans son coeur, D'vn supplice prochain la mortelle frayeur, Son peuple, d'autre part, par de funestes plaintes, Augmente son desordre et redouble ses craintes; Où qu'il tourne ses yeux, où qu'il porte ses pas, Tous les objets qu'il void luy parlent du trépas. Mesme dans les frayeurs dont son ame est saisie, Tout ce qu'il ne void pas broüille sa fantaisie. Il se fait dans son coeur comme vn mélange affreux, De deluges, de tours, d'abymes et de feux; Le discours de Ionas occupant sa pensée, Luy vient rendre presente vne chose passée, Il luy semble sur tout qu'il entend chaque fois Du prophéte fatal l'épouuantable voix, Redire d'vn accent aussi fort que terrible, Aprés deux fois vingt jours ta perte est infaillible; Et tout ce qui respire en la grande cité, Tombera sous les coups du seigneur irrité. Ainsi le criminel sur qui vient la iustice, Faire tonner l'arrest d'vn rigoureux supplice, Sent dans l'affreux cachot chanceler sa vertu; De crainte et de douleur son coeur est combatu; Sa raison inquiéte à toute heure y promeine, L'image de son crime et celle de sa peine; Et peint dans son esprit d'vn horrible pinceau, La foule curieuse, et l'aspect du bourreau, Du bourreau qui le prend le traîne et le secouë, Sur l'infame gibet, sur la cruelle rouë, Où sa sanglante main luy porte mille coups; Où plus il est cruel, plus il croit estre doux. Mais de quoy sert, grand roy! Ta frayeur ou ta plainte, Dieu veut la repentance aussi bien que la crainte; Et quand ses jugemens impriment la terreur, P111 Il faut que nos forfaits nous donnent de l'horreur, Aussi c'est le dessein du prudent niniuite, Que la voix du prophéte à son deuoir excite, De joindre en son esprit de cent crimes taché, La crainte de la peine et l'horreur du peché. Mais ce juste dessein, cette entreprise sainte, Trouue vne belle idole en son coeur tousiours peinte, Vne amante fatale, vn charmant ennemy, Qu'il ne peut ni chasser, ni vaincre qu'à demy, Adine a des autels dans ce coeur idolâtre, Que la voix de Ionas ne peut encore abatre: Et Phul qui ne craint point d'abandonner ses dieux, Ne sçauroit se resoudre à quiter ses beaux yeux. Il soûpire, il gemit, si-tost qu'il s'imagine, Que pour gagner le ciel il faut qu'il perde Adine. Son salut est vn bien qu'il croit trop acheté, Du prix d'vne si douce et si chere beauté. Et c'est peu que le trône, et c'est peu que Niniue, Au prix de cét objet dont on veut qu'il se priue. Quoy voudrois-tu, dit-il, trop infidele amant Briser les fers dorez d'vn vainqueur si charmant? Ce coup n'est pas possible, ou n'est pas légitime; C'est vn trop grand effort, ou c'est vn trop grand crime, Et si le ciel est juste, il ne doit pas vouloir, Ce qui passe ta force, ou choque ton deuoir. Et doit-il, puisqu'il fit ta maîtresse si belle, Te faire repentir d'auoir brûlé pour elle? Pouuant, pour preuenir des feux injurieux, La former sans attraits, ou te faire sans yeux. Pense à ce digne objet de ton ardente flame, Aux beautez de son corps, aux graces de son ame, À son doux entretien qui flate tes desirs, À sa constante ardeur d'où naissent tes plaisirs, Aux fideles conseils que son amour te donne, T'aydant à soûtenir le poids de ta couronne. Iuge s'il est possible, en voyant tant d'appas, D'auoir de la raison, et de ne l'aymer pas; Et si l'ame vne fois de tant d'attraits charmée, Peut cesser dé l'aymer aprés l'auoir aymée. Non, non! Tu ne pourrois la chasser de ton sein, P112 Ta foiblesse s'oppose à ce cruel dessein. Que dis-tu, ta foiblesse? Amant perfide et traistre! Et ta fidelité peut-elle le permettre? Dois-tu, par vn effort trop indigne d'vn roy, Violer ton serment et luy manquer de foy? Et par cette action d'ingrat et de parjure, Auancer son trépas, creuser sa sepulture? Armer sa belle main contre son propre flanc, Qui t'a produit vn fils si digne de ton sang, Vn fils en qui le ciel tous ses tresors assemble, Et pour tout dire, enfin, vn fils qui te ressemble. Ah! Ciel dont la rigueur tyrannise mes feux, Sois vn peu moins séuére à mon coeur amoureux, Arrache le bandeau de mon front trop superbe: Fay trébucher Niniue et la cache sous l'herbe, Priue moy de l'éclat de ma pompeuse cour; Laisse-moy seulement Adine et mon amour, Qu'à tous mes autres biens ton courroux soit funeste, Ie n'en fremiray point, pourueû qu'elle me reste. Là ce prince, fertile en amoureux discours, S'alloit abandonner à leur rapide cours; Mais surpris tout-à-coup, d'vne frayeur secréte, La voix meurt dans sa bouche, et sa langue s'arréte. Du diuin iugement le fatal souuenir A dequoy le contraindre, et dequoy le punir. Ainsi lors que d'vn char la volante carriere, Remplit tout l'air voisin de bruit et de poussiere, Il trouue vne barriere en sa rapidité, Qui borne et qui retient son cours precipité. En ce temps sa raison d'amour préoccupée, Reprend l'autorité par sa flame vsurpée; Il reçoit dans son coeur de meilleurs mouuemens, Et change de discours comme de sentimens, Où me portent, dit-il, mes fureurs insensées? Que j'ouure encor mon ame à de molles pensées, Que j'ose m'obstiner dans mes foles amours; Quand peut-estre ie touche à la fin de mes iours! Quoy? L'arbitre eternel du ciel et de la terre, Sur Niniue et sur moy fait gronder son tonnerre, Et j'ose mépriser son courroux menaçant? P113 Et j'ose contester contre vn dieu tout-puissant, Quand ie dois par mes pleurs et par ma repentance, Desarmer sa iustice, et toucher sa clemence, Pardonne-moy, grand dieu! Si ma foible raison, N'a pas brisé plûtost les fers de sa prison. Puis-que tu connois l'homme et la foiblesse humaine, Tu sçais bien que sans toy toute sa force est vaine. Mais déja mon esprit de ta grace assisté, Cherche son innocence et veut sa liberté. Déja les traits puissans de ta vertu diuine, L'emportent dans mon coeur sur les charmes d'Adine, Ie vole par ton ayde à ce sacré deuoir, Qui choquoit mon humeur, qui passoit mon pouuoir. Ouy, ie veux, et ie puis, soûtenu de ta force, Rejetter de ses yeux et l'empire, et l'amorce, Et brisant saintement son joug et ses liens, Ne porter desormais d'autres fers que les tiens. Si, poursuit-il, ie quitte vne agreable amante, La vertu que j'embrasse est encor plus charmante. Elle n'expose point à des voeux criminels, Et donne à ses amans des plaisirs eternels. Ses traits sont innocens, autant qu'ils sont aymables; Elle fait des heureux, sans faire des coupables; Mais, Adine! Tes yeux funestement puissans, Ont séduit ma raison et corrompu mes sens; Adine! Ta beauté comme elle est criminelle, N'a qu'vn fragile éclat qu'vne force mortelle: La vertu que ie cherche, a de charmes constans; Qui brauent la fortune, et l'injure du temps, Le temps n'a point de faux qui tranche et qui moissonne, Les lauriers immortels dont elle se couronne, Au-lieu, qu'vn iour, des ans l'irréparable affront, Blanchira tes cheueux et ridera ton front. Comme ils sont les tyrans des plus aymables choses, Ils terniront les lys, ils flétriront les roses, Et les brillans appas de la tombe couuerts, Dans les bras de la mort séront mangez de vers. P114 Adine! Souffre donc que la vertu m'enflame, Qu'elle regne en mon coeur, et maîtrise mon ame. Et pour me r'engager sous ta fatale loy; Ne vien point m'alléguer mes sermens ni ma foy. Ie ne dois point tenir vne injuste promesse, Ni contre mon deuoir seruir vne maîtresse; Ie dois plûtost esteindre vn feu pernicieux, Par qui i'ay prouoqué la colere des cieux, Par qui seroit Niniue en poussiere reduite, Et par qui mesme Adine enfin seroit détruite, Sans que ce fils trop cher dont son oeil est charmé, Fust exempt du mal-heur d'en estre consumé. Faisons-donc, par l'effort d'vne sainte inconstance, Faisons changer de Dieu la fatale ordonnance, Eteignons par nos pleurs son flamboyant courroux, Et forçons sa clemence à tourner l'oeil vers nous. Là ce prince, engagé dans des chaînes pieuses, Brise ou pense briser ses chaînes amoureuses; Mais il sent, lors qu'il pense à son premier vainqueur, Plus d'vn soûpir rebelle échapper à son coeur. Adine ignore encor sa disgrace cruelle; Et croit que son amant luy soit tousiours fidéle; Elle apprend toutefois que dans l'ame du roy, Le discours du prophéte a versé quelque effroy; Que ce roy tout pensif cherche la solitude, Et qu'il a du chagrin, et de l'inquiétude. Elle veut l'aller voir, et pour le réjouïr Elle veut le surprendre, elle veut l'éblouïr, Charmer également son esprit et sa veuë, Par les brillans attraits dont le ciel l'a pourueuë. Dissiper sa tristesse, et le rendre à la cour, Sans autre passion que celle de l'amour. Pour voir d'vn beau succés couronner son attente, La belle prend de pourpre vne robe éclatante, Où les ardens rubis et les clairs diamans, Font reluire à l'enuy leurs riches ornemens. Elle accompagne encor du feu des escarboucles, L'éclat de son poil blond qui se frise en cent boucles, Et son adresse joint, par vn mélange heureux, L'argent de sa coiffure à l'or de ses cheueux. P115 Sur sa gorge d'yuoire vne gaze de soye, En filets deliez doucement se déploye. Et ce voile subtil que l'oeil peut pénétrer, N'en couure les appas que pour les mieux montrer. Lors qu'Adine se pare, aux graces naturelles, Elle ajoûte par l'art mille graces nouuelles, De son sein, de ses bras rehaussant la blancheur, Et de son teint de lait cultiuant la fraicheur. Il ne luy suffit pas de paroistre en princesse, Elle affecte en ce jour le port d'vne déesse; Et tâche d'imiter les attraits si connus Dont la fable enrichit le beau corps de Venus. Du fils qu'elle a du roy la taille et le visage, Pouuant pour son dessein estre mis en vsage, Elle veut que ce fils qu'a produit sa beauté, Represente l'amour, et marche à son costé. D'vne toile dorée elle forme ses aîles, Qu'elle attache sur l'heure à ses jeunes aisselles, Vn petit arc d'ébene à sa main est donné; Et d'vn carquois d'yuoire il a le dos orné. Des fléches dont sa trousse est remplie et parée, Le bois est incarnat, et la pointe dorée: De cire parfumée il tient vn clair flambeau, Mais sa mere à ses yeux refuse le bandeau. Tu ne dois point, dit-elle, en aueugle paraître, Car l'amour ne l'est point lors que ie l'ay fait naistre, L'enfant, à ce discours, soûrit naïvement; Puis s'admire et s'égaye en ce vain ornement. En suite, aux yeux de Phul la beauté délicate, En ce riche appareil superbement éclate; Les graces et les jeux, les ris, et les appas, Marchent auec son fils et conduisent ses pas. v V telle, aux jours du prin-temps, pere des belles choses, L'aurore ouure le ciel auec ses doigts de roses, Fait pâlir de son feu les astres les plus clairs, Emaille la campagne et parfume les airs, Et par son doux aspect par sa riche parure; Fait aymer son abord à toute la nature. Ou plûtost tel paroist cét astre si vanté, Qui de l'aurore mesme efface la clarté, P116 Lors qu'il vient de sa flame illuminer le monde, Former l'or dans la terre, et les perles dans l'onde, Réueiller les oyseaux, échauffer les poissons, Faire naistre les fleurs, et jaunir les moissons. Adine abordant Phul qu'elle ayme auec tendresse, Fait briller dans ses yeux l'amour et l'alégresse, Méle à sa mine noble, vn air doux et flateur Qui cherche dans vn maistre vn humble adorateur, Et composant son geste, ajustant son langage, Prétend que ce grand roy vienne luy rendre hommage. Dés que Phul apperçoit cét objet gracieux, Dont la douceur l'expose à la rigueur des cieux; Il éloigne ses pas, il detourne sa veuë, De ce beau basilic qui le charme et le tuë, Seigneur! Dit-elle, alors, seigneur! Me fuyez-vous? Mes yeux pour vostre coeur n'ont-ils plus rien de doux? Vostre ame de mes fers s'est-elle dégagée? Et pour changer ainsi, me trouuez-vous changée? Ou quelqu'autre beauté plus heureuse que moy, M'a-t-elle pû rauir mon amant et mon roy? Hé! De grace vn regard, au moins vne parole, Pour m'ouurir les desseins de ce coeur qu'on me vole; Que ie sçache de vous mon crime, ou mon mal-heur, Et que ie meure aprés, de honte et de douleur. Le monarque, en ces mots, entend plaindre la belle, Cette voix le contraint de tourner l'oeil vérs elle, Et ce reste d'amour qui touche ses esprits, L'engage à l'éclaircir du dessein qu'il a pris. Belle Adine, dit-il, vous faites trop d'outrage Aux graces de vostre ame et de vostre visage; De croire que mon coeur cessant de les aymer, Pour quelque autre beauté pust iamais s'enflamer, Ie sçay que le soleil dans sa course admirable, N'éclaire point d'objet qui vous soit comparable; Et, si ie l'ose dire, il n'est point dans les cieux, D'éclat qui ne le céde à l'éclat de vos yeux. Ne croyez pas aussi que ie ne me souuienne P117 Des biens dont vostre amour a sceu combler la mienne. Puis-que dans la douceur de vos embrassemens, I'ay trouué le destin des plus heureux amans, Et que de vostre amour i'ay receu ce cher gage, Ce fils en qui ie puis contempler mon image; Mais Adine! Le ciel s'irrite de nos feux, Et nous force à changer de soûpirs et de voeux. Il suscite vn prophéte, et par sa voix diuine, Il menace nos jours d'vne proche ruïne. Ô decret! ô rigueur qui me fait soûpirer! Pour appaiser son ire il faut se séparer; C'est auéque regret que ie vous abandonne Mais ie dois obeïr au ciel qui me l'ordonne: La belle, à ce discours, frémit, s'estonne, craint, Et de douleur percée, en ces termes se plaint. Qu'ay-je entendu, seigneur? ô dieux est-il possible, Que vous perciez mon coeur par vn coup si sensible. Helas! Qui vous oblige à terminer mes iours, En brisant le lien de nos tendres amours? Quoy! Parce qu'vn dieu feint séme vne frayeur vaine, Vous ferez expirer d'vne mort inhumaine, Celle qui vous adore, et qui voudroit pour vous, D'vn dieu plus veritable affronter le courroux? Souuenez-vous, seigneur, de vos saintes promesses, De ma fidéle ardeur, de mes douces caresses; Et si la pauure Adine eut pour vous des appas, Au nom de tous nos dieux, ne l'abandonnez pas. Iettez l'oeil sur ce fils qu'a produit nostre couche; Au defaut de l'amour, que l'amitié vous touche; Et d'vn fils dont le sort deuoit estre si beau, Ne frustrez pas l'attente en m'ouurant le tombeau. Ô miserable enfant! ô mere infortunée! Sous quel astre és-tu né? Sous quel astre és-tu née! Et qui l'eust jamais creû qu'vn si rigoureux sort, Deust troubler nostre vie et causer nostre mort? La belle, à ces discours, méle ses belles larmes; Sa tendre affliction luy donne plus de charmes, Et son fils, sans sçauoir ce qui fait ses douleurs, Imite innocemment sa tristesse et ses pleurs. P118 Phul, par ces deux objets sent bien-tost dans son ame, Réueiller sa tendresse, et r'allumer sa flame; Comme on void quelquefois vn flambeau petillant, Dont le vent a naguere éteint l'éclat brillant, Par la flame appliquée, au bout qui fume encore, Reprendre en vn moment le feu qui le deuore. Mais au temps que son coeur recommence à brûler, Phul apprend que Ionas demande à luy parler, À cét auis fatal, la crainte et la tristesse, Combatent dans son coeur l'amour et la tendresse; Et lors qu'à son amante il va se redonner; Cét auis l'en éloigne et peut l'en détourner. Il la plaint toutefois encor qu'il s'en dégage; Tristement la regarde, et luy tient ce langage. Adine! Le prophéte auerty par son dieu, Qu'vn intérest d'amour nous assemble en ce lieu: Porte icy de-nouueau ses pas et ses paroles, De la part de ce dieu qui fait trembler les poles. Et sans doute qu'il vient par ses tonnans propos, Censurer ma conduite, et troubler mon repos. Séparons-nous, Adine! Auant qu'il nous sépare, Et préuenons l'arrest que sa voix nous prépare, Ou plûtost, s'il se peut, brisons ce doux lien, Qui joint, malgré le ciel, vostre coeur, et le mien. Repentons-nous tous deux de nos fautes passées, Eteignons saintement nos flames insensées; De peur qu'vn feu plus fort par le ciel suscité, Ne nous réduise en cendre en brûlant la cité. Bannissez, comme moy, cette amour illicite; Quittez-moy, puis-qu'ainsi Dieu veut que ie vous quitte. L'amante, à ce discours, qui luy perce le coeur, S'abandonne au dépit ainsi qu'à la douleur Ah! I'ayme trop, dit-elle, vn ingrat, vn barbare, Qui maltraitte vne amour et si tendre et si rare, Qui la prend pour vn crime et qui m'ose offencer; Iusqu'à me faire ouïr que j'y dois renoncer! Sçachez, sçachez, cruel! Qu'elle n'est criminelle, Qu'à cause seulement que i'ayme vn infidéle: P119 Et si le juste ciel a droit de me haïr, C'est d'auoir trop chéry qui vouloit me trahir. C'est d'auoir, en croyant aux sermens d'vn parjure, Exposé tous les dieux à souffrir vne injure; Ô grands dieux, que méprise aujourd'huy l'inhumain! Ô sermens violez! ô foy promise en vain! Icy-bas, ou là-haut, est-il quelque justice, Si cette imiété demeure sans supplice? Mais où m'emporte helas! Mon aueugle fureur? Des parjures cruels les dieux n'ont plus horreur; Vn dieu veut qu'il me quitte, et le ciel qu'il méprise, À me manquer de foy, le pousse et l'autorise. Ionas est son oracle, il n'en faut point douter, La voix de cét oracle est fort à redouter: Ionas régit la main qui gouuerne la foudre, Nous voila foudroyez! Il nous va mettre en poudre! Adine ne vaut pas (ô le peu de valeur! ) Que pour elle on méprise vn fabuleux mal-heur, Et Phul est si prudent qu'il fait céder son ame À des prédictions que méprise vne femme. Ah! Vous ne m'aymez point! Vn veritable amant; N'eust pû sur ce sujet balancer vn moment. Et loin d'estre touché d'vn péril chimérique, Il m'eust voulu sauuer dans la perte publique. Il eust quitté le trône, il eust quitté le iour, Auant que de quitter l'objet de son amour. Mais ie n'empesche plus vostre belle entreprise: Acheuez-là, cruel, puis-que vous l'auez prise; Quittez-moy; ie sçauray dans mon juste courroux; Recourir à la mort moins cruelle que vous. Aprés ce coup fatal, j'espere que mon ombre, Viendra liurer vostre ame à des remors sans nombre; Que comme vne furie attachée à vos pas, Elle sçaura venger ma honte, et mon trépas. Et toy, fils mal-heureux, digne d'vn meilleur pére! Vien voir à quoy l'ingrat a condamné ta mére. Parmy ces grands transports d'vn amour furieux, La belle porte ailleurs et ses pas, et ses yeux, Laissant l'ame du roy mortellement atteinte, P120 De trouble, de chagrin, de douleur, et de crainte. Elle l'ensorceloit auéque ses douceurs; Mais elle l'épouuante auéque ses fureurs; Et s'il a redouté le pouuoir de ses charmes, Sa colére l'expose aux plus rudes alarmes. C'est ainsi que la mer dont les flots deceuans; Abusoit le nocher par la faueur des vens; Vient le remplir de crainte aussi-tost que sa rage À ce calme trompeur fait succéder l'orage. Phul pourtant plaint Adine, et pour la consoler Il est prest à la suiure, il va la r'appeller. Mais estant sur le point de courir aprés-elle, Vn secret mouuement l'arrache à cette belle. Il commence à marcher, puis il retient ses pas: Il s'auance, il recule, il veut, et ne veut pas. L'intérest de son zéle, et celuy de sa flame, Diuisent son esprit, et partagent son ame. L'vn luy fait redouter le diuin iugement, L'autre l'inuite à suiure vn objet si charmant; L'vn le porte vers Dieu, l'autre vers sa maîtresse; L'vn veut qu'il la retienne, et l'autre; qu'il la laisse; S'il la quitte, il renonce à d'aymables appas, Perd le fils, et la mére, et cause leur trépas; S'il la suit, il combat la volonté céleste, Et s'expose au péril d'vne chute funeste. La quittant, il bannit la tendresse et l'amour, La suiuant il se priue, et du trône et du jour. À quel des deux partis que son ame se rende, Le choix est trop fâcheux, et la perte trop grande. Tel void-on combatu de deux vents furieux, Dans les champs d'Idumée vn palmier glorieux! Sur le tronc ébranlé, l'ambitieuse branche, Par leur contraire effort, deçà delà se panche; Il semble qu'il consulte, et deuant succomber, On diroit qu'il ne sait de quel costé tomber. Tandis qu'il délibére et que son coeur, en doute, Redoute ce qu'il veut, et veut ce qu'il redoute, Qu'il chancéle, incertain, s'il doit se conuertir, Si conseruer sa flame, ou sa flame amortir. Le prophéte arriuant d'abord le détermine, P121 À craindre l'eternel, à n'aymer plus Adine. Ie viens, luy dit Ionas, pour la derniére fois, T'annoncer le courroux de l'arbitre des roys; Du grand dieu d'Abraham, qui pour punir les crimes, A des foudres là-haut, et là-bas des abîmes; Il m'a dit que ton coeur, qui ne doit que trembler, D'vne amour illicite ose encore brûler, Et ie viens d'âuertir que le feu de son ire, En sera plus ardent, plus prompt à te détruire. Tandis que parle ainsi l'interpréte des cieux, Il tonne de la bouche, il éclaire des yeux: Et semble présager les éclats de la foudre, Qui des faux pénitens ne fait qu'vn peu de poudre. Le roy, par ses propos, sensiblement touché, I'ay péché, luy dit-il, ouy, grand saint, i'ay péché! Mais ne me cache point ce qu'il faut que ie face, Pour appaiser mon iuge, et pour gagner sa grace. Ie ne say, dit Ionas, et ne viens en ce lieu, Qu'afin de t'annoncer la vengeance de Dieu. Là le saint le quittant, n'attend point sa replique, Et le laisse confus, triste, et mélancolique. Quand Ionas sort d'vn lieu, que sa voix fait trembler, Le sage Elma l'aborde, et vient pour luy parler; Elma, qui des leçons qu'il apprit en Iudée, Conserue dans son ame vne sçauante idée, Qui parmy les excés d'vne payenne cour, Ne perd pas du vray Dieu la crainte ni l'amour; Dés que ce personnage à ses regars se montre, L'esprit saint l'âuertit qu'il vient à sa rencontre, Luy découure d'Elma le zéle et le sçauoir, Et le prépare, enfin, à le bien receuoir. D'abord, du dieu d'Isaac la grandeur éclatante, Est de leur entretien la matiére importante: Ils disent qu'on luy doit les temples, les autels Qu'vn faux zéle consacre à de faux immortels: Que luy seul est du monde et l'auteur, et le maître, Que luy seul le conserue aprés l'auoir fait naistre, P122 Que sa main seule régle et conduit les ressorts, Qui font agir sans cesse et mouuoir ce grand corps; Que c'est luy qui par-tout fait craindre sa puissance, Qui fait veiller sur tout l'oeil de sa prouidence, Qui dispose des roys comme de leurs sujets, Et benit comme il veut, ou confond leurs projets. Puis tous deux à l'enuy célébrent la mémoire De ces faits éclatans, de puissance et de gloire, Que Dieu, sans employer que de foibles moyens, Fit en faueur des iuifs et contre les payens. Ils exaltent l'exploit et le fameux trophée De l'Egypte en son sang, ou dans l'onde étouffée, La prise de Canan, et les rares exploits, Qui firent trébucher ses peuples et ses roys. Les triomphes gagnez sur le rude ammonite, Sur le fier philistin, et le fort moabite; Mais l'enuoy du prophéte à Niniue, fatal, Deuient de leurs propos le sujet principal. Ionas au sage Elma conte son auenture, Luy dit comme il fuyoit l'auteur de la nature; Comme il en fut puny sur l'humide élément, Et comme il vit finir son rude châtiment, Elma, par ce récit qui frappe son oreille, Sent combler ses esprits de crainte et de merueille: Et iugeant, par la grace accordée à Ionas, Qu'vn pécheur repentant éuite le trépas, Il conclut que Niniue au seigneur asseruie, Dans sa conuersion pourroit trouuer la vie: Et médite en son ame vn effort solemnel, Pour la rendre soûmise aux loix de l'eternel. Adine, cependant, par le roy rebutée, S'abandonne aux transports d'vne amante irritée: Elle se plaint du prince, elle accuse ses dieux, Et querelle à la fois, et la terre, et les cieux. I'ay donc en vain, dit-elle, étalé tous mes charmes! I'ay donc en vain montré ma douleur et mes larmes! Le perfide me quitte et cesse de m'aymer, Au mépris de mes yeux et de mon deüil amer. Rien n'a peû le fléchir, priére, ni reproche, Son fils mesme n'a peû toucher ce coeur de roche, P123 Ce tygre: encore vn tygre a-t-il quelque amitié: Mais Phul est sans amour, comme il est sans pitié. À l'éxil, à la mort, l'ingrat m'a condamnée; Luy, pour qui i'ay, des roys, rejetté l'hymenée. Pour qui, trop complaisante à sa prémiére ardeur; I'ay perdu folement le soin de ma pudeur. Et vous auez souffert qu'il me fist cette injure, Ô dieux! Lâches vengeurs du crime et du parjure! Ah! Cestoit vne offense à ne pas négliger! Mais ie sauray, sans vous, le perdre et me venger! Par de plus rudes coups ma main saura l'atteindre, Que cette main, qu'il craint, ou fait semblant de craindre: Et ie vay, pour punir ses projets inhumains, Changer en vrais mal-heurs tous les présages vains. Va, mal-heureuse amante, et mal-heureuse mére, Engager ses riuaux dans ta iuste colére: Qu'ils perdent, pour se voir désormais plus heureux, La cause du mépris que i'ay fait de leurs feux; Qu'ils perdent l'inhumain, de qui l'ame traîtresse; À son maître détruit, veut ioindre sa maîtresse; Qu'ils imitent, enfin, le cruël attentat, Qui fit perdre à son maître, et la vie, et l'estat. Mais las! Perceront-ils, d'vne mortelle lame, Celuy qui me punit du mépris de leur flame! Ô ridicule espoir! D'armer contre le roy, Pour me venger de luy, ceux qu'il venge de moy. Iray-je importuner, par des prieres vaines, Des amans rejettez, qui riront de mes peines? Que ne vay-je, plûtost, auec ma propre main, Enfoncer vn poignard dans son barbare sein? Que n'ay-je commencé, dans ma iuste colére, En meurtrissant le fils, à me venger du pére? Et du corps de ce fils en morceaux déchiré, Que n'ay-je, à ce perfide, vn repas préparé? Puis elle âjouste, ô fils! Trop semblable à ton pére! Ce que ie n'ay pas fait, ne puis-je-pas le faire? Ouy, ie puis. Et ie dois éteindre dans ton sang, L'image du cruël, le crime de mon flanc, Aussi-bien tu serois vn traître, vn infidéle, P124 Qui causerois vn iour la mort de quelque belle. Adine, alors luy lance vn regard furieux, Mais sa main ne suit pas la fureur de ses yeux, Elle sent, au contraire, émouuoir ses entrailles, Et ne peut de son fils causer les funérailles: Mesme, il luy passe en l'ame vn plus doux mouuement, Qui la rend moins séuére à son royal amant. Telle dans l'Hycarnie vne affreuse panthére, Qui contre le veneur s'élançoit de colére, Retient de ses élans l'effort précipité, Craignant de nuire au fan, qui marche à son Costé. LIVRE 9 P125 Adine, enuers le roy, desormais, radoucie, Appelle, en soûpirant, sa fidéle Amalcie, De qui l'esprit adroit est vn puissant secours, Pour r'engager le roy dans ses tendres amours. Ah ma chére Amalcie! Ah quelle est ma disgrace! Phul, l'ingrat Phul, me fuit! Il me quitte, il me chasse! Et ie ne puis suruiure à ce cruël mal-heur, Si quelque reconfort ne flate ma douleur! I'implore, en ce besoin, ton adresse prudente, Tu fus de nos amours l'vnique confidente: P126 Phul t'écoute, il te croit, il se confie en toy, Enfin, tu peux sur luy ce que tu peux sur moy. Va trouuer cét ingrat, dont ie suis outragée, Pein-luy le desespoir de mon ame affligee; Dis luy, que le perdant, ie suis preste à périr, Qu'il ne peut me quitter sans me faire mourir; Et que du mesme coup, dont sa main m'assassine, De mon fils, de son fils, il perce la poitrine. Pren ce fils auec-toy, ce fils si doux à voir, Par ce touchant objet tâche de l'émouuoir; Par la force du sang réueillée en son ame, R'alume les débris de sa mourante flame; Que si, de son Ionas les propos rigoureux L'empeschent de r'entrer dans mes fers amoureux, Qu'il promette, du-moins, qu'il reprendra mes chaînes, Dés qu'on luy fera voir que ses frayeurs sont vaines; Et, qu'enfin, dans son coeur, par le temps détrompé, Mes yeux pourront reprendre vn empire vsurpé; Qu'il accorde à mes voeux cette foible allégeance; Et qu'il m'oste son coeur sans m'oster l'esperance. Ie ne demande plus, qu'à l'aspect de sa cour, Il fasse, pour ma gloire éclater son amour. Mais, que d'vne parole, ou feinte, ou véritable, Il m'ayde à supporter la douleur qui m'accable. Va donc, chére Amalcie, et ne néglige rien; Me rendre mon bon-heur, c'est asseurer le tien. La fille luy répond: appaisez-vous, madame, Ie vay faire vn effort pour regagner son ame, Et vous le reuerrez sous vos aimables loix; S'il peut estre fléchy par ma fidéle voix. Adine, d'vn rayon d'esperance et de joye, Flate, alors, le chagrin, dont son coeur est la proye; Elle embrasse Amalcie, et la fille, à l'instant, Va liurer vne attaque à son sage inconstant. Elle trouue le roy, qui réue et qui médite, Sur l'étrange disgrace à Niniue prédite, Qui se panche vers terre en poussant des sanglots; Puis regardant le ciel prononce quelques mots. P127 Parle, en termes confus, d'Adine et du prophéte, Dont la voix a prédit sa future défaite; Montrant en tout son port vn courage troublé, Et non moins de frayeur que de douleur comblé. Tel parut Belçazar, lors que la main diuine, Graua sur la paroy l'arrest de sa ruine; Son teint fut obscurcy, son genou chancela, Son ame fut troublée, et tout son corps trembla. Dés qu'il vid Amalcie, en sa chambre introduite, Il croit voir son amante et son fils à sa suite; Et craignant d'estre en butte à de trop doux appas, Il dit, en détournant, et sa veuë, et ses pas, Ah! Laisse-moy, de grace, ô beauté trop funeste! Et crains, ajoûte-t-il, la colére céleste. La fille, en vain le suit, le monarque affligé, La rebute, et luy donne vn séuére congé. Elle void son erreur, et céde à sa rudesse, Et d'vn pas triste et lent retourne à sa maistresse, La console, et luy dit, qu'vn rigoureux effroy La priue tout-ensemble, et la venge du roy; Qu'elle pourra bien-tost, par ses traits, par ses charmes, Calmer de cét amant les mortelles alarmes. Puisqu'elle en est aimée et qu'il n'est qu'effrayé, Que sous vn autre ioug son col n'a point ployé. Que dans son coeur, enfin, Ionas seul luy peut nuire, Ionas ennemy foible et facile à détruire. Souffrons donc, dit Adine, et l'injure, et l'affront, Qui fait rougir les lys dont se pare mon front, Ce roy, dont le discours me blâme et me dédaigne, Est digne qu'on l'excuse, est digne qu'on le plaigne; Il me suit, comme il suit la lumiére du iour, S'il n'auoit de la crainte, il auroit de l'amour: Et déja ses frayeurs m'auroient assez vengée, Si par quelque malice, il m'auoit otragée. Ou plûtost dans mes fers il seroit r'engagé, Si de ceux de sa crainte il estoit soulagé. Ie ne me prens qu'à toy, téméraire prophéte, P128 Des mal-heurs de mon prince, insolent interpréte, Ta voix qui l'alarma, ta voix dont ie me plains, En causant ses fayeurs, a causé ses dédains. Par toy seul vn grand roy me fuit et me rejette, Par toy seul il s'oppose à ce que ie projette. Ah! Ie dois t'immoler à mon iuste courroux, Mais auant que ma main t'accable de ses coups, Il faut que sur ta voix la victoire i'obtienne, Par le son d'vne voix plus forte que la tienne. Raguzel, mon cher frere, et mon plus grand secours, Armera contre toy les traits de son discours; Et ton dieu, dont le nom verse vne vaine crainte, N'en éuitera pas la courageuse atteinte. En acheuant ces mots, elle va disposer Celuy qu'au saint oracle, elle veut opposer; Cét impie éloquent, dont l'humeur libertine, Renuerse prouidence et iustice diuine; Et qui, pour l'intérest de sa profane erreur, N'est pas moins animé que pour sa propre soeur. Cependant, la nuit vient, et ses voiles funébres, Couurent tout l'horison de leurs noires ténébres. Le sommeil, qui la suit, distillant ses pauots, À toute la nature inspire le repos; Et par le doux effort de sa vertu muëte, Calme l'air remuant, et la mer inquiéte: Sur les arbres feüillus, fait taire les oyseaux, Et dans les champs fécons, assoupit les troupeaux. Mais de son sein obscur, mille songes volages, Dans les coeurs des humains vont peindre mille images, Qui par leurs traits diuers, tracez confusément, Leur donnent du chagrin, ou du contentement. Phul, à qui du sommeil les faueurs incertaines, Ne seruent desormais qu'à redoubler ses peines, Est troublé par vn songe, et par ce songe affreux; Se iuge menacé d'vn destin rigoureux. Il croit voir ce grand dieu, qu'annonce le prophéte, Qui tient le bras leué, prest à frapper sa teste; Qui dit qu'vn repentir trop long-temps attendu, Tient la foudre en balance, et le coup suspendu. P129 Sur l'heure, il void au ciel la foudre qui s'alume, Toute sa ville en tremble, et son palais en fume, Adine tombe au bruit du tonerre lancé, Et Raguzel, plus qu'elle, en paroît renuersé; Cét objet l'éueillant, l'estomac luy pantelle, Et la froide suëur sur le corps luy ruisselle, Dés que l'astre du iour redore l'orient, Et montre au triste Phul vn visage riant. Ce prince, dont le iour blesse l'ame troublée; Fait de ses conseillers conuoquer l'assemblée; Et ce trouble agitant son esprit et ses sens, Il parle à son conseil en ces tristes accens. Mes amis, leur dit-il, quel funeste message, Trouble nostre repos par vn triste présage? Quel prophéte est venu, par ses mortels discours, De nos felicitez interrompre le cours? Quelle vertu secrete anime sa parole, Dont le son pénétrant nous trouble et nous desole? Que dieu, d'vn homme foible, et digne de mépris; Fait craindre la menace aux plus fermes esprits? Si i'auois, dans le ciel, veû luire des cométes. Du mal-heur des estats sinistres interprétes, Si quelque astre malin, par des marques de sang; Présageoit à mes yeux la perte de mon rang; Et si la foudre, enfin, preste à creuer la nuë, Grondoit pour m'âuertir que mon heure est venuë; Ie verrois ces objets auec moins de frayeur, Que la voix d'vn mortel n'en a mis dans mon coeur. Depuis que cette voix a prédit ma ruine, Ie croy voir en tous lieux la vengeance diuine; Par des songes affreux mes esprits sont troublez, Et ma raison gémit sous mes sens accablez. Ie crains que ce grand dieu, que les iuifs ont pour maistre, Par quelque coup fatal ne se fasse connoistre, Et ne punisse, enfin, cette profane erreur, Qui nous fit iusqu'icy mépriser sa fureur. Ce qu'a dit son héraut ie crains qu'il l'exécute, Et qu'à nos tremblemens succéde nostre cheûte. Mon peuple a mesme crainte, on diroit à le voir, Qu'il sent déja le mal qu'il ne fait que préuoir; P130 Et ne semble-t-il pas que Niniue alarmée, De son embrasement void déja la fumée? Mes amis, contre vn mal, que ie voy si pressant, Ie cherche en vos auis vn reméde puissant. À ces mots, Raguzel, dont l'esprit politique Ne cherche qu'à flater vn pouuoir tyrannique, Poussé de cette humeur qui ne craint point les dieux, Prononce ce discours d'vn air audacieux. Grand roy, quand vostre bras, plus craint que le tonnerre, Porte vn sceptre adoré des deux bouts de la terre; Quand sous vos iustes loix l'vniuers a ployé; Qui ne s'estonneroit de vous voir effrayé? Voyez-vous quelque camp armé pour vous détruire? Quelque estat qui vous choque, ou qui vous puisse nuire! Tous ceux que void le ciel, et qu'embrasse Thétis, S'ils ne sont vos sujet, vont estre assujetis; Tous, depuis ce grand fleuue, où le soleil se léue, Iusqu'à la vaste mer, où sa course s'achéue. Quel est donc ce beau songe, à faire tant de peur, Dont le cerueau d'vn homme a formé la vapeur? D'vn homme si peu sage, et si chétif encore, Que nul train n'accompagne, et que rien ne décore? Quelle terreur panique, et quelle vision, A peû porter si loin sa vaîne illusion? Qu'au seul bruit de sa voix vous vous laissez abatre, Sans que d'autre ennemy s'arme pour vous combatre? Peut-estre cette peur ne vous vient que des cieux, Vous brauez les mortels, mais vous craignez les dieux, Mais qui croit que les dieux, dont la gloire est si pure, Meslent dans leur repos les soins de la nature? Que du soin de nos iours leur esprit agité Préfére cette peine à leur félicité? Qui croit que des estats l'importante durée, Au conte de leurs doits, pende et soit mesurée? P131 Et que pour renuerser vn roy victorieux Ils aillent occuper, ou leurs bras, ou leurs yeux? Certes, de nostre sort la fortune se jouë, Il est bon ou mauuais, comme il plaist à sa rouë; Son caprice dispence, et le mal, et le bien, Cette aueugle fait tout, et les dieux ne font rien. Aux vns elle est cruëlle, aux autres elle est douce. Mais les timides coeurs, sont ceux qu'elle repousse; Qui la craint, bien-souuent, éprouue ses rigueurs, Et, souuent, qui s'en mocque, en obtient des faueurs. Ne craignez-pas, seigneur, qu'elle vous persécute, Deffiez-la plûtost de causer vostre cheute, Et quand cette inconstante oseroit vous quitter, Montrez que vostre coeur la sauroit mériter, Et s'il faut qu'à son tour l'insolente vous braue; Deuenez son sujet, sans estre son esclaue. Mais ce dieu, dont les iuifs encensent les autels, Plus grand que la fortune, et que nos immortels, Ce grand dieu, direz-vous, nous pousse et nous menace, Par la voix d'vn héraut, qu'il a remply d'audace, Et l'on doit craindre vn coup de sa puissante main, Que le reste des dieux entreprendroit en vain; Quoy! Ce beau dieu des iuifs! Quoy! Ce dieu solitaire! Qui d'vn seul peuple foible est le dieu tutelaire; Aura donc le pouuoir de vous faire trembler, Quand tout le ciel, vny, ne peut vous ébranler; Et ce dieu moins fameux que le moindre des nostres, Sera donc plus puissant, luy seul, que tous les autres? Mais, s'il est si puissant, comment a-t-il permis Le bon-heur des estats, qu'il tient pour ennemis? Et pourquoy n'a-t-il pas empéché la misére De ce peuple chétif, dont le coeur le réuére? Falloit-il que, pour nous, reuint l'âge doré, Non pour ces pauures iuifs, dont il est adoré? Et, qu'aux yeux de leur dieu, le hazard de la guerre, Nous rendist, plûtost qu'eux, les maistres de la terre, P132 Voyez son foible amour, et son foible courroux, L'vn ne peut rien pour eux, ni l'autre contre-nous; Il est indifférent que l'vn ou l'autre agisse, De-là ne peut sortir ni faueur ni supplice. Seigneur! Sans le secours du bras que vous craignez, En monarque du monde, aujourd'huy vous régnez, Et, malgré sa fureur, contre-nous conjurée, Vous verrez, à jamais, vostre gloire asseurée; Ce grand dieu n'a rien fait contre d'autres estats, Qui nous puisse obliger à redouter son bras; Et nous ne lisons point, dans nos vieilles histoires, Que le monde ait eû peur du bruit de ses victoires. C'est luy, vous a-t-on dit, qui noya l'vniuers, Lors que, pour le punir, les cieux furent ouuers, Qui fit trembler Nemrot sur vn superbe trône: Qui mesme confondit l'orgueil de Babilone; Qui fit pleuuoir du ciel, et du soufre, et des feux, Pour faire de Sodome, vn lac noir et fumeux. Vous prenez donc, seigneur! Pour succés véritables, Tous ces traits imitez des autheurs de nos fables, Ils ont chanté cent fois que les dieux irritez, Ont noyé les humains, ont brûlé des citez: Que du grand Iupiter l'épouuantable foudre, Des superbes tyrans, a mis l'orgueil en poudre; Mais les roys généreux, et les peuples prudens, Considérent sans peur ces affreux incidens: Et prennent cet auis pour vne belle feinte, Qui des dieux établit, le culte par la crainte. Ie say bien que le ciel, l'air, la terre et les mers, Eprouuent, chaque iour, cent changemens diuers: Que les eaux et les feux, les foudres et la gréle Y tombent à l'enuy, s'y forment pesle-mesle. Ie say que l'vniuers est vn vaste séjour, Où les maux et les biens se suiuent tour-à-tour; Vn théatre public, où cent actes tragiques Expliquent le mal-heur de cent pertes publiques. Mais, de tous ces grands fleaux, le coup injurieux, N'attend pas, pour tomber, le congé de nos dieux. Ils doiuent leur naissance au cours de la nature, P133 Qui void tousiours roûler son régne à l'auenture, Ouy, ce sont des effets que nature produit, Que d'vn aueugle pas la fortune conduit: Et tout ce que ce monde a de traits redoutables, Est pour les mal-heureux, et non pour les coupables; Et la main du hazard qui les va décochant, Ne sait point distinguer le juste du méchant. Ainsi, quand du soleil la lumiére est éclose, Elle void d'vn mesme oeil, et l'espine, et la rose; Ainsi, l'aspect malin des astres que l'on craint, N'est jamais plus funeste à l'injuste qu'au saint. Ceux de qui la valeur se joint à la puissance, Seuls, tiennent en leur main, le glaiue et la balance. Et d'vn roy comme-vous, puissant et valeureux, Tout le ciel ne peut faire vn prince mal-heureux. Opposez donc, seigneur, la force et le courage, Au ridicule bruit d'vn sinistre présage; Conseruez vostre gloire, et perdez l'imposteur, Qui vous porte l'auis d'vn oracle menteur. Ainsi de vostre estat la puissance affermie! Malgré le dieu jaloux, et la terre ennemie, Fera trembler toujours les peuples sous vos loix, Vous marcherez toujours sur la teste des roys, Et vous ferez nommer, sur la terre et sur l'onde, Vostre grande cité, la maistresse du monde. Là finit Raguzel; mais quoy qu'il dise au roy, Il ne peut r'asseurer son coeur, remply d'effroy; Et toujours la pâleur sur son visage peinte; Découure la frayeur dont son ame est atteinte. Alors, le sage Elma, qui loin de la cité, Auoit appris à craindre vne diuinité. Préte, à la vérité, le secours de sa langue, Et pour le bien public fait ainsi sa harangue. Grand monarque! Ie voy ce pouuoir souuerain, Qui fait que l'vniuers tremble sous vostre main; Ie voy cette grandeur et ce puissant empire, Qui s'étend aujourd'huy sur tout ce qui respire. Mais sans écouter l'art du disert orateur, Dont l'éloquent discours peut flater vostre coeur, P134 Souffrez que ie replique, et qu'vn sujet fidéle, Par vn contraire auis vous explique son zéle. Seigneur! Vous soûtenez vn sceptre florissant, Vostre peuple est nombreux, riche, braue et puissant. Mais si le sceptre exerce vne injuste puissance, Si le peuple se porte au crime, à l'insolence; Le sceptre tombera du bras qui le soûtient, Et le peuple perdra l'appuy qui le maintient. On ne peut éuiter cet ordre légitime, Qui joint, ou tost, ou tard, la peine auec le crime; Et Dieu, qui sait punir la main qui le commet, Epargne rarement celle qui le permet. En vain contre sa force éclatent nos brauades, Il peut nous renuerser d'vne de ses oeillades. Et l'orgueil joint au crime, est cause que ses coups Créuent sur nostre teste auec plus de courroux. Contre de pareilles coups il n'est point de refuge; Tout doit fléchir, enfin, sous la main de ce iuge. Niniue est aujourd'huy reyne de l'vniuers, Il peut, quand il voudra, la mettre dans les fers; Et de tout ce qu'elle a de guerriers, les plus braues, Par vn soudain reuers, en faire autant d'esclaues. Voyez ces grands héros, ces fameux conquerans, Que le monde eut, iadis, pour roys, ou pour tyrans, Aprés auoir gousté quelques vaines amorces, N'ont-ils pas veû périr leur empire et leurs forces? Le régne de Nemrot et celuy de Ninus, Où sont-ils maintenant? Que sont-ils deuenus? On n'en void aujourd'huy que des traces funestes, Et la terre, à-grand-peine, en conserue les restes. Voilà, seigneur, voilà! Ce que leur a coûté, Le mépris qu'ils ont fait de la diuinité. Mais de dieu, vous dit-on, la nature est tranquille, Elle bannit tout soin penible et difficile; Et ce calme profond de sa félicité Ne se peut conseruer que dans l'oisiueté; Ce n'est que le hazard, maistre de toutes choses, Qui produit les effets dont on cherche les causes. Mais si le soin des roys doit régler leurs estats; P135 La raison faire agir leur esprit et leur bras, Présider au succés de toutes les affaires, Donner en mille lieux les ordres nécessaires, Couronner les vertus, foudroyer les forfaits, Dispenser auec choix la peine et les bien-faits: Et si nous ne pouuons, sans leur faire injustice, En donner la conduite à l'aueugle caprice; N'est-ce pas faire outrage à la diuinité, Qui régne dans le ciel pleine de majesté; De dire qu'à ses yeux, la fortune inconstante, Prend de cet vniuers la conduite importante, Fait de tous les mortels le bon ou mauuais sort; Et tient entre ses mains, et leur vie, et leur mort. Tandis qu'vn dieu stupide est sur vn trône auguste, Sans régler le destin du méchant et du iuste, Comme si ce grand dieu, moins sage que les roys, Abandonnoit sa gloire, et le soin de ses loix? De quoy sert donc à Dieu sa force, et sa sagesse, Sa bonté, sa grandeur, sa gloire, et sa richesse; Si l'éclat glorieux, dont il est reuétu, L'empéche d'étaler l'effet de sa vertu. C'est en vain que l'on craint, que si ce soin le pousse, Sa gloire en deuiendra, moins paisible, et moins douce; Car quel soin peut troubler son souuerain bon-heur, Si iamais nul trauail n'espuise sa vigueur? Comme son action est sans inquiétude, Son labeur n'est suiuy d'aucune lassitude: Ses yeux vifs, du sommeil reiettent les pauots, Et dans ce mouuement il a mis son repos. Et quoy! Si le soleil, dans sa belle carriére, Répand, sans se lasser, mille traits de lumiére; Si, sans ternir sa gloire, et sa viue splendeur, Dans sa course il paroît plein de force et d'ardeur, Soit que du beau concours de ses rayons célestes, Naissent des effets doux, ou des effets funestes, Dieu ne pourra-t-il pas, les yeux toujours ouuers, Sans rompre son repos contempler l'vniuers? Montrer aux gens-de-bien des soins doux et propices? P136 Et troubler les méchans, par l'horreur des supplices. Grand roy! Si Dieu n'est pas la source des bien-faits, S'il n'est pas le vengeur du crime et des forfaits; D'où-vient que tant de voeux eschapent à nostre ame, Pour obtenir les biens dont l'amour nous enflame? D'où-vient que des remors nos esprits sont touchez, Par la crainte des maux qu'attirent nos péchez? D'où-vient que les mortels, conuaincus de leurs crimes, Cherchent d'appaiser Dieu par le sang des victimes, Et rendent grace au ciel, quand, selon leurs desirs, Ils se sentent combler de biens et de plaisirs? Ah! Ce n'est pas en vain que nostre ame est atteinte, Des diuers mouuemens de desir et de crainte; L'vn vient de sa bonté, qui veut nous protéger, L'autre de sa fureur qui cherche à se venger. Que s'il est quelque dieu dont la sage balance, Régle tous les mortels au poids de sa prudence, Quel dieu mérite mieux cet illustre renom, Que celuy, dont les iuifs adorent le grand nom? Ie ne vois en nos dieux que foiblesse et que vice; Le leur est reuétu de force et de iustice, Et par les grands exploits qui partent de ses mains, Doit-il pas estre creû l'arbitre des humains? La raison est d'accord auéque ses oracles, Les fables et l'histoire empruntent ses miracles; Et ce que son héraut vient précher en ces lieux, On l'a dit de son dieu plûtost que de nos dieux. Le deluge enuoyé pour le fléau de la terre, Les titans écrasez par l'éclat du tonnerre, Les flames et les vens, péle-méle excitez, Pour la destruction des rebelles citez, Sont de beaux incidens, où le chant des poëtes, S'est formé sur la voix des antiques prophétes; Et si, de leurs escrits, on fait comparaison, Ceux-cy font vn récit conforme à la raison; Au-lieu que les prémiers, par leurs bisarres feintes, Gastent les véritez que l'on tient les plus saintes. P137 Comme i'ay leû la fable, et ces autres escrits, I'en say la différence, et distingue leur prix. Que si les monumens de la plus saine histoire, Montrent du dieu des iuifs, la puissance et la gloire, Deuons-nous mépriser la colére et l'amour D'vn dieu qui peut rauir et conseruer le jour, Et qui, par ses regars rudes ou fauorables, Peut rendre les mortels heureux ou misérables? Que son ambassadeur, sans pompe et sans appas, Par son simple appareil ne vous rebute pas. C'est vn dieu, dont la gloire est d'autant-plus illustre; Que par vn foible organe elle montre son lustre: Et plus l'ambassadeur est vil à nostre aspect, Plus le maistre, en mon coeur, imprime de respect, Plus i'admire ce dieu, lors que ie considére Que par la seule voix d'vn héraut si vulgaire, Il porte la terreur dans le sein d'vn grand roy, Il attaque Niniue et la remplit d'effroy, Et luy fait, par ce bruit, craindre plus de ruines, Que par-tout l'attirail des plus fortes machines. Que ce dieu, nous dit-on, soit séuére, ou soit doux, Son amour ne peut rien non-plus que son courroux, Puis-qu'il n'enrichit pas les peuples qui l'adorent, Et laisse triompher ceux qui le deshonorent; Puis-que, malgré sa haine, on nous void florissans, Et, qu'auec sa faueur, les iuifs sont moins puissans. Mais si le tout-puissant, dont la haute sagesse, Aujourd'huy nous éléue, et demain nous abaisse, Veut nous faire seruir, par vn fameux reuers, Et les rendre, aprés-nous, maistres de l'vniuers: S'il leur donne ce roy, qu'à toute-heure ils attendent, Ils obtiendront sur nous l'empire qu'ils prétendent; Et leur dieu, dont le soin le leur doit procurer, Nous faisant craindre tout, leur fait tout espérer. Peut-estre que le but où tendent ses menaces, Est de les agrandir en causant nos disgraces; Peut-estre que sa main nous éléue si haut, Pour nous précipiter d'vn plus terrible saut; P138 Et ne les fait ramper sur la poudre et sur l'herbe, Que pour rendre leur sort plus riche et plus superbe, Ce dieu, pour cent raisons, que nous ne sçauons pas, Eléue ainsi les vns et met les autres bas, Nous sauons seulement que sa puissante grace Sur les humbles esprits répand son efficace, Au-lieu que sa iustice est vn funeste écueil, Où l'orgüeilleux se brise auéque son orgüeil. Vous pouuez donc, seigneur, désarmer sa vengeance, En mettant vos grandeurs aux pieds de sa puissance, En cherchant dans sa grace vn assuré recours, Et contre son bras mesme, implorant son secours. Ie say que mille effets, témoins de sa colére, Le font craindre icy-bas, comme vn iuge séuére, Que la foudre et les feux, dans les airs épanchez, Marquent qu'il est terrible à punir les péchez; Mais, tant de doux effets, tant de marques bénignes, Qu'estendent ses faueurs iusques aux plus indignes. Tous ces biens, dont sa main nous veut fauoriser, M'aprennent qu'il est bon et qu'on peut l'appaiser. Recourez donc, seigneur, à sa bonté supréme, Faites ce saint effrt pour l'amour de vous-mesme; Donnez ce bel exemple, et que tous vos sujets, Secondent vostre zéle et vos justes projets. Que chacun se repente à la voix du prophéte, Pour détourner le dard, qui pend sur nostre teste, Ordonnez qu'on célébre vn ieûne solemnel, Et qu'on demande grace au monarque eternel, Si nous nous repentons de nos fautes passées, Son coeur aura pour nous de plus douces pensées; Son oeil tournant ailleurs son aspect rigoureux, Iettera sur Niniue vn regar amoureux. Puissiez-vous donc, seigneur, par d'humbles sacrifices, Trouuer, à vos desirs, ses volontez propices, Et nous, par les biens-faits qu'il repandra sur nous, Posséder vn bon-heur, dont chacun soit jaloux. Ainsi parloit Elma, ce conseiller fidéle, P139 Quand le roy, par ces mots, applaudit à son zéle. Ô ferme et doux soûtien de mon coeur abbatu! Que ton sage conseil r'assure ma vertu; Et que Niniue y trouue vn moyen secourable, Pour éloigner le mal dont la crainte l'accable! Ouy, le dieu dont les iuifs encensent les autels; Est l'arbitre puissant du destin des mortels. Il faut donc essayer si nostre repentance, Pourra calmer son ire et toucher sa clémence: Peut-estre qu'il aura des sentimens plus doux, Qu'il fera succéder sa grace à son courroux; Peut-estre que nos voeux, nos sanglots et nos larmes, De son bras irrité, feront tomber les armes. Quand le roy, par ces mots, dignes d'estre suiuis, Fait, à l'auis d'Elma, ranger tous les auis. Raguzel, plein de honte, et de rage, et d'enuie, D'auoir veû succomber son éloquence impie, Blasphéme contre Dieu, se moque de son roy, De l'vn braue la force, et de l'autre l'effroy, Ieûnez, dit-il, priez, ô roy peu magnanime! Offrez, à ce beau dieu, vostre coeur en victime! Ie plains vostre foiblesse, et crains peu son courroux, Pour luy i'ay du mépris, et i'ay pitié de vous! Ouy, Dieu, ie te méprise, et pour ne plus rien feindre, Ie ne saurois aimer quiconque te peut craindre. Le roy, par ce discours, iustement irrité, Veut punir son audace et son impiété: Il se léue et s'auance, et sa pieuse epée, Dans le sang du prophane alloit estre trempée, Quand Dieu vient de ce soin le prince décharger, Montrant que on bras seul suffit pour le venger. Vn éclair entre, et brille aux yeux de l'assemblée, D'vn bruit sourd et grondant la sale est ébranlée, Vn feu frappe l'impie et le renuerse mort, Lors qu'il se préparoit à brauer son effort: Et si ce prémier coup ne l'eût jetté par terre, Sa voix alloit encor prouoquer le tonnerre; L'esprit sort de ce corps que la foudre a percé, Nul que luy, quand il meurt, ne s'en trouue offensé; On sent vne vapeur de soufre et de bitume, Qui plus chaud dans l'enfer, pour son ame s'alume. P140 Adine accourt au bruit, et dans la sale entrant, Void son frére abbatu par le feu pénétrant; Et le roy, qui tenant la lame flamboyante, Semble l'auoir frappé de sa main foudroyante. D'horreur elle frissonne, et voulant s'écrier, De crainte et de douleur sent sa langue lier. Cet objet suspendant les forces de son ame; Elle tremble et chancelle, elle tombe et se pasme. On reléue aussi-tost la mourante beauté, Et son corps languissant, sur vn lit est porté. Chacun, alors, du ciel remarque la colére, Dans le mal de la soeur et dans la mort du frére, Et déja se prépare auec vn coeur contrit, Au jeûne humble et deuot, qui vient d'estre prescrit. Déja de tous costez ce jeûne se publie, Et l'ordonnance en est en ces mots establie, Qu'à la vix du héraut, par le ciel suscité, Les nombreux habitans de la vaste cité, Pour détourner le fleau déja prest à descendre, Se couurent humblement du sac et de la cendre, Que le peuple préuienne vn tragique malheur, Conceuant de son crime vne viue douleur, Qu'il suiue la vertu, qu'il abhorre le vice, Et que, du mal au bien, chacun se conuertisse; Afin que l'eternel, par ce zéle, adoucy, De la peine au pardon, se conuertisse aussi. LIVRE 10 P141 Le sommeil se retire, et sous ses ailes sombres Porte en d'autres climats le silence, et les ombres; Et l'aurore, en chassant ces enfans de la nuit, Rend au monde éueillé la lumiére et le bruit; Arrange ses cheueux, et de ses yeux humides, Fait couler doucement mille perles liquides; Le laboureur reprend le trauail des guérets, Et les loups et les ours rentrent dans les forests. Alors, de la cité les idoles dressées, Sont par le soin d'Elma saintement renuersées; Et par son zéle ardent les temples, les autels, Sont purgez de l'horreur de ces faux immortels. P142 Mais dés que le soleil succédant à l'aurore, De ses prémiers rayons fait les flammes éclore, On peut voir dans Niniue vn lugubre appareil, Dont le triste dessein n'eut iamais de pareil. Ô Dieu! Soûtien ma voix qui s'apréte à décrire, Le jeusne, celebré pour appaiser ton ire, Fay couler de ma plume, et répan dans mes vers, Ces larmes, dont le cours a remply l'vniuers. Déja de tous costez cent troupes acouruës, Pour jeusner, pour pleurer, fourmillent par les ruës, Forment vne assemblée, et d'vn commun accord, Vont briguer la faueur du maistre de leur sort. Les prestres, auant tous, en robes déchirées, Conduisent tristement les troupes éplorées, Chacun tient sa victime, et chacun fait aller La beste qu'il consacre, et qu'il doit immoler. L'air gémissant reçoit leur musique plaintiue; À leurs lugubres chants la foule est attentiue; Le fier taureau répond d'vn long mugissement, Et la douce brebis bêle piteusement. En suite vient le roy que sa cour enuironne, Son chef n'est plus orné de sa riche couronne; Sa tristesse a banny l'éclat de ses habits, Elle en a fait tomber les perles, les rubis; On le void descendu de son trône de gloire; On le void sur la cendre et non plus sur l'yuoire; On le void sous le sac, et non plus sous le dais, Qui demande sa grace, et pleure ses forfaits. De tous ses courtisans, l'habit et le visage, Imite sa tristesse, et son morne équipage. Et le peuple qui suit, les yeux noyez de pleurs, S'en fait vn grand exemple à ses grandes douleurs. Par-tout, la tendre enfance, et la blanche vieillesse, L'âge fort et robuste, et l'ardente jeunesse; Tous enfin sous la cendre, et du sac reuétus, Peignent leur repentir sur leurs fronts abatus. Sans aucun ornement, les femmes affligées, Laissent choir sur leur col leurs tresses négligées, Et font voir la douleur de leurs coeurs oppressez, Par leur teint sombre, et pâle, et leurs yeux enfoncez, Là paroît (ô merueille.) Adine triste et blême, P143 Qui confesse sa faute, et s'accuse elle-mesme, Qui pleure, qui soûpire, et plombe de sa main, Les roses de sa jouë et les lys de son sein. Pardon, pardon, dit-elle, ô monarque équitable, Dont j'osay mépriser le pouuoir redoutable; Le coup, dont par ta main mon frére fut percé, Me perça du regret de t'auoir offencé, Et quand le trait vengeur de ton ire enflammée Sans me faire mourir me fit tomber pâmée; I'eus à-peine repris l'vsage de mes sens, Que ie liuray mon ame à tes feux innocens. Ah! Si pour d'autres feux j'abusay de mes charmes, Ie cherche à les noyer aujourd'huy dans mes larmes, Si pour quelqu'autre objet i'ay conceû des desirs; Si mon ame a goûté d'illicites plaisirs; Pour toy seul, ô grand dieu! Maintenant ie soûpire; Ton amour est le bien où mon desir aspire; Et mon coeur t'aymera, mesme jusqu'au trépas, Si tu veux faire grace à ces tristes appas. Ainsi parle au seigneur, la belle penitente, Chacun admire et plaint sa beauté pâlissante, Dont l'image se void dans la reyne des fleurs, Quand l'ardeur d soleil luy rauit ses couleurs, Ou quand le bruit sifflant d'vne rude tempeste, Vient déchirer sa feüille, et fait pancher sa teste. Chacun, comme elle, alors, en ce iour solemnel, Frape, et bat son visage et son sein criminel. Tous font des voeux au ciel, tous pleurent, tous gémissent; De leurs cris redoublez tous les lieux retentissent, Le peuple est en détresse et la cour est en deüil, L'humilité par tout éteint le fier orgüeil, Et d'vn sombre appareil, Niniue penitente, Obscurcit saintement sa splendeur éclatante. Comme on void quelquefois le vaste champ des airs, Où le soleil répand ses rayons les plus clairs, Par vn prompt changement se couurir d'vn nuage, Qui l'arrose de pluye, et le remplit d'ombrage; Telle void-on changer la superbe cité, En vn triste sejour remply d'obscurité, Et tout ce qu'elle auoit de pompe et d'allégresse, P144 S'effacer par les pleurs qu'on y verse sans cesse. Dés que l'ordre est donné d'entrer dans les saints lieux, Qu'on vient de consacrer au monarque des cieux; Cent temples sont ouuerts à la foule innombrable Pour accomplir le jeûne à iamais mémorable, Dans chacun, mille voix confondent leurs accens, Dans chacun, mille mains font brûler de l'encens; Cent prestres, dans chacun, immolent les victimes, Dont le sang doit couler pour la peine des crimes. De tous les lieux sacrez qu'eust la vaste cité, Le temple de Bélus fut le plus respecté. Et fit plus que nul autre admirer sa structure Par des efforts de l'art qui brauoient la nature. L'edifice immortel, d'vn pied ferme et constant, Dans vn espace immense et se fonde et s'étend, Et portant jusqu'au ciel son orgueilleuse masse, De six pointes d'airain les estoiles ménace. Le sculpteur, et le peintre, au dedans, au dehors, À l'enuy l'vn de l'autre ont orné ce grand corps; À son antique front, à ses costez antiques, Se presentent d'abord six portes magnifiques; Où sont en traits diuers richement étalez, Mille pompeux amas d'ouurages ciselez. Dans son auguste sein tout est brillant, et rare, Cent piliers éclatans, tous de marbre de Pare, Portent le riche comble où réluit le trésor, Des perles, des saphyrs, du coral, et de l'or; De là, sans le secours d'aucune autre lumiére, Sort vn éclat si vif qu'il blesse la paupiére. Lors que le fier Bélus à sa fin arriua, Ninus en sa faueur ce beau temple éleua; Et sur le grand autel consacrant son image, Voulut qu'on luy rendist vn solemnel hommage; (triste commencement de l'idolâtre erreur, Qui par là dans le monde établit sa fureur) Mais dés le point du jour, de la grande statuë On void le lustre esteint et la gloire abbatuë, Et rien ne paroît plus dans ce celébre lieu, Que l'on ne le consacre en l'honneur du vray dieu. C'est là qu'entre le roy, qui baisant la poussiére, P145 Parle, et fait en ces mots sa feruente priére. Grand dieu, dont la clémence est la haute vertu, Iette l'oeüil sur vn prince à tes pieds abbatu, Dont l'ame penitente et n'aguere insensee, Déplore en soûpirant sa conduite passée. Ie viens enseuelir dans vn mesme cercueüil, Mes profanes amours, mon téméraire orgueil; Trop long-temps aux faux-dieux i'ay fait des sacrifices, Ie les quitte, et renonce à mes vaines délices. Ie n'auray désormais d'autre maistre que toy; Mon seul guide sera le flambeau de ta loy; Quoy que ta majesté m'ordonne ou me défende, Elle n'aura de moy, que ce qu'elle demande; Pourueû qu'à mes desirs elle daigne accorder Vne grace, vn pardon que j'ose demander; Ce n'est pas seulement pour garentir ma teste, Que j'adresse à mon dieu cette ardente requeste. Ie parle pour mon peuple en te parlant pour moy, Epargne-le, seigneur, et plûtost que son roy, Et puis qu'en t'offençant il suiuit mon exemple, Qu'il viue, et que mon sang soit versé dans ce temple; Que ie meure en sa place. Il s'arreste à ces mots, Pour laisser exhaler ses pleurs et ses sanglots, Puis il reprend, ô dieu! Nos ingrates malices Nous ont fait mériter les plus rudes supplices! Mais si tu donnes cours à tes justes rigueurs, Quels seront les objets de tes saintes faueurs? Si contre mes sujets ta colére s'embrase, Où seront les mortels que ta foudre n'écrase? Quelle ville pourra ta vengeance éuiter? Car quel peuple t'adore et te peut imiter? Tous ont, comme tu vois, pour leurs dieux tutelaires, Des meurtriers, des larrons, d'infames adultéres, Et si tu punissois tous leurs adorateurs, Et si tu détruisois tous leurs imitateurs, Ton tonnerre, ô grand dieu! Ton rigoureux tonnerre De tous ses habitans dépeupleroit la terre; Et peut-estre le peuple à qui tu fus si doux, P146 N'en éuiteroit pas les formidables coups. Voudrois-tu que ton ire à l'vniuers fatale, Fist pleurer aux humains leur perte générale; Sur-tout, quand ta bonté leur montrant ses rayons, Se dépeint à leurs yeux en de riches crayons, Déja depuis long-temps ta douce patience, Tempére les rigueurs de ta juste vengeance; Tu conduis le soleil dans ses douze maisons, Pour nous distribuër les fertiles saisons, Tu retiens en tes mains la foudre et les tempestes, Qui ne font que gronder sur nos coupables testes. Tu bénis le labeur de nos coûtres-trenchans; Tu remplis de bon-heur nos villes et nos champs: Aurois-tu fait veiller l'oeüil de ta prouidence, Dont le regard fécond a fait nostre abondance; Pour nous priuer aprés, par vn triste reuers, Du fruit accoustumé de tes bien-faits diuers? Tous ces soins pris pour nous te font voir pitoyable, Estant si bien-faisant tu n'és pas implacable, Et l'ordinaire cours des oeuures de tes mains, Témoigne vn dieu propice aux crimes des humains; Aujourd'huy que tu vois nostre douleur amére, Permets que ta bonté desarme ta colére. Hé! Pourrois-tu de nous éloigner tes bien-faits, Quand nos coeurs pénitens éloignent nos forfaits! Ah! Nous sommes, seigneur, par nostre repentance, Dans le droit de pretendre à ta sainte alliance! Nous sommes déja tiens, et tes coups triomphans Ne pourroient en tombant que percer tes enfans! Mais, plûtost que de nous, triomphe de nos vices, Accorde nous ta grace, et reçoy nos seruices, Comme à nostre salut, trauaille à ton honneur, Ta gloire est attachée auec nostre bonheur. Le roy prie en ces mots, ses sujets luy répondent, Et par des voeux nouueaux mille voix se confondent. Comme vn troupeau timide en fuyant le danger, Suit les pas et la voix du fidéle berger, Remplit de tristes cris les campagnes voisines, Et les fait répéter aux echos des collines. De mesme cette troupe, à la voix de son roy, P147 Imite, en gémissant, et son zéle et sa foy, Par vn effroy prudent causé par la tempeste, Que le courroux de Dieu fait gronder sur leur teste. En suite, aux yeux du roy, maint taureau massacré, Est offert au vray-dieu par le prestre sacré, Qui s'attachant encore à ses vieilles maximes, Examine le foye et le coeur des victimes, Considére leur sang, et dans leurs intestins, Cherche l'auis du ciel, et l'arrest des destins. Mais Dieu, pour le guérir de son humeur grossiére, Et d'vn présage heureux luy fournir la matiére, Vient consumer l'offrande, et d'vn trait radieux, En fait voler la flame, et l'odeur iusqu'aux cieux. Cet accident le trouble, et l'augure céleste, N'estant connu d'aucun, de tous est creû funeste; Et le prudent Elma qui les veut rassurer, Peut, à-peine, obtenir qu'ils osent espérer. Chacun, alors, plus plein de ferueur et de zéle, Redouble ses soûpirs, et ses voeux renouuelle; Et déja le soleil cherche le sein des eaux; Et se haste de luire à des peuples nouueaux; Sans que pour contenter la naturelle enuie, Aucun d'eux ait vsé des soûtiens de la vie; Et tous, les yeux au ciel tristement attachez, N'ont fait, pendant ce temps, que pleurer leurs pechez. Ô Dieu! Quelle douleur, et quelle repentance! Et quelle est, ô Ionas, de ta voix la puissance! Vn grand peuple te void dans les murs redoutez, Desarmé, demy-nud, foible de tous costez; Et les simples accens qui sortent de ta bouche, Te rendent le vainqueur de ce peuple farouche. Tu ne leur montres point de funeste signal, Pour fonder le présage à leur repos fatal. Et comme si ta voix conduisoit des armées, D'vne ardeur inuincible à leur perte animées, Ils se rendent d'abord au son de cette voix, Et tout céde à ton cry, les peuples et les roys. C'est icy du seigneur la vertu merueilleuse, Qui confond des mortels la puissance orgueilleuse, P148 Auecque la parole, auecque vn peu de vent, Et jette sous l'agneau le lion arrogant. Mais quoy, lors que Dieu void vn prince qui l'implore, Vn peuple qui gémit, Niniue qui l'adore, Qui témoigne son zéle en montrant ses douleurs; Et méle tant de voeux auecque tant de pleurs. Fera-t-il succéder le coup à la menace? Ou réuoquera-t-il l'arrest de sa disgrace? Quel sort donnera-t-il à des pécheurs soûmis? Celuy de ses enfans, ou de ses ennemis? À la gauche de Dieu sa séuére justice, Pour leurs crimes passez demande leur supplice, Et veut que sur l'arrest par Ionas prononcé, Ce peuple ait le destin dont on l'a menacé. La clémence, à sa droite, entreprend leur défence, Et dans leur repentir veut noyer leur offense. Alléguant que l'auteur de l'arrest rigoureux, Iamais d'vn repentant ne fait vn malheureux. Sur la iustice, enfin, la clémence l'emporte, Et quoy que la plus douce, est pourtant la plus forte. Qu'ils viuent, dit, alors, le monarque eternel, Leurs larmes ont gagné mon pardon solemnel, Ils ne périront pas, puis qu'ils se conuertissent, Ils veulent me seruir, et ie veux qu'ils fleurissent. Alors dans chaque temple aux yeux des pénitens, Sa faueur fait briller des rayons éclatans, Et d'vne telle voix chaque voûte résonne. Tu te repens Niniue, et ton dieu te pardonne, Mesme il veut t'enrichir d'vn heur rare et nouueau; Et rendre ton destin plus illustre, et plus beau. Chacun se léue alors, et chassant la tristesse, Se fait voir transporté d'vne sainte allégresse, Et mille, et mille voix prononcent hautement, Gloire au dieu d'Israël qui nous est si clément. Mais Ionas, lors qu'il void Niniue pénitente, Démentir son présage, et tromper son attente, Lors qu'il void désormais ses nombreux habitans, Par la faueur du ciel, heureux et pénitens, Il fait de leur bon-heur sa peine, et sa misére; P149 Et la grace diuine excite sa colére. Son ame est indignée, et la clarté des cieux Est désormais vn bien, qui déplaist à ses yeux; Bref, il est si choqué, par la veuë importune, Des payens dont sa voix a prédit l'infortune; Que pour estre affranchy de l'ennuy de les voir, La mort ni le tombeau n'offrent rien de trop noir. Comme vn jeune guerrier amoureux de sa gloire, Qu'vn vain songe a flaté du gain de la victoire, S'éueille auec douleur voyant ses ennemis, À qui rien ne résiste, à qui tout est soûmis; Ainsi Ionas s'afflige à l'aspect de la ville, Qui change son présage en vn songe inutile. Plein de ce déplaisir qui trouble son repos, Il entretient son dieu de ces tristes propos. Ah! Seigneur, luy dit-il, quelle est cette iournée! Que Niniue par toy de faueurs couronnée, Euite les effets de ma prédiction, Et reçoiue les fruits de ton affection! Ton esprit, ô grand dieu! M'a-t-il rendu prophéte! Suis-je de tes decrets l'infaillible interpréte? Commentaccordes-tu la parole à l'effet? Ce que ma bouche a dit, ta main l'a-t-elle fait? Pourquoy m'as-tu chargé d'annoncer la ruine D'vn peuple qu'embrassoit ta clémence diuine? En voulant le combler et de gloire et d'honneur, Que ne m'as-tu prescrit d'annoncer son bon-heur? Certes, si ma parole eût esté fauorable, Ie serois satisfait me voyant véritable; Et le succés heureux qu'il trouue en ta faueur, Si ma voix l'eût prédit, seroit doux à mon coeur. Mais ce sont des excés de ta miséricorde; Et loin d'auoir douté du pardon qu'elle accorde, Ie préuis le salut de ces incirconcis, Quand ie pris le dessein de voguer en Tarsis. Et que pour éuiter l'employ du vain message, I'entrepris sur la mer vn périlleux voyage: Ie creûs, ie dis alors, qu'estant vn dieu si doux, Vn moment verroit naistre et mourrir ton courroux; Que les plus grands pécheurs auec leur repentance, Pourroient facilement désarmer ta vengeance; P150 Et que Niniue mesme, au-lieu de tes rigueurs, Sauroit par ses soûpirs attirer tes faueurs. Mais, aprés-tout, seigneur! Qui craindra tes menaces, Si leur bruit est suiuy de l'effet de tes graces? Quel peuple te croira le vengeur des forfaits, En voyant celuy-cy l'objet de tes bien-faits? Celuy-cy dont les pleurs éteignant ta colére, Ont calmé tout le bruit de ta vertu séuére? C'est ainsi qu'vn grand vent, hors de son antre creux, S'élance dans les airs auec vn bruit affreux, On diroit à l'ouïr dans sa course soudaine, Qu'il va bouleuerser la montagne et la plaine; Qu'il abbatra nos murs, qu'il rompra nos cloisons, Et joindra nostre perte au débris des maisons; Mais dés qu'vn peu de pluye à sa fureur s'oppose, Il r'entre en sa cauerne, afin qu'il s'y repose. Que ce coup, ô gentils! Vous est auantageux! Vous pouuez hardiment, par vos faits outrageux, Noircir le dieu d'Isaac d'vn horrible blasphéme, Transporter à vos dieux son puissant diadéme; Laisser à la luxure échauffer vostre sein; Vous soüiller, vous baigner dans le sang du prochain; Exercer, en vn mot, les plus infames vices: Sans vous mettre en danger d'éprouuer ses supplices. Il est vray que d'abord il fera contre vous, Par vne aspre menace éclater son courroux; Il vous menacera de vous réduire en poudre; Mais, mal-gré ses éclairs, ne craignez point sa foudre, Pour en rompre le trait vous n'auez qu'à pleurer, Sa fureur contre vous ne pourra pas durer. Ô grand dieu! Que dira l'impure calomnie, Voyant ton ordre vain et Niniue impunie? Que diront ces gentils, dont la profane erreur Cherche à noircir ta gloire auec tant de fureur? Ils oseront nommer ta vérité flotante, Tes sentimens douteux, ta colére inconstante, Ils diront que tu veux ce que tu ne veux pas, P151 Que tu donnes la vie en offrant le trépas; Et qu'il peut arriuer que tu changes d'enuie, Pour donner le trépas en promettant la vie. Faut-il que pour sauuer vne infame cité, Tu te mettes en butte à leur impiété; Le salut des méchans est-il si nécessaire, Que pour eux ie te voye à ta gloire contraire? Ha! Punis-moy plûtost de ce fleau rigoureux, Que ta main ne veut pas faire tomber sur eux. Ionas, par ce discours, sa disgrace déplore, Et se plaint à son dieu de ce qu'il vit encore. Ainsi le combatant qui veut vaincre, ou mourir, Quand il se void vaincu, ne cherche qu'à périr; Et priué du succés d'vne illustre apparence, Il veut perdre le iour en perdant l'espérance, Aimant mieux se porter à ses derniers soûpirs, Que nourrir en viuant d'éternels déplaisirs. Mais, le seigneur, alors, ramenant son courage, Censure les excés de son dernier langage. Ionas, quel est ce zéle aueugle et forcené, Que me vient opposer ton esprit mutiné? Ie pardonne, il suffit, au peuple de Niniue; Ie say pourquoy ie veux qu'il m'adore et qu'il viue; Et ie puis, sans vser de ta séuérité, Accorder ma sagesse auec ma volonté; C'est mon propre interest, c'est vn soin qui me touche, Et la part que i'y prens te doit fermer la bouche; Ie puis, pour cent raisons que tu ne connois pas, Donner tantost la vie et tantost le trépas; Estre le fleau des vns, des autres le refuge, Traitter les vns en pére, et les autres en iuge; Enuoyer vne heureuse ou funeste saison, Sans que ie sois tenu d'en marquer la raison, Quand donc à la cité ie montre vn oeüil propice, Dois-tu de ses enfans desirer le supplice? As-tu plus d'intérest à les voir retranchez, Que le dieu tout-puissant qu'outragent leurs péchez Et sans auoir vne ame implacable, inhumaine, Peus-tu faire éclater ces marques de ta haine? Et les faire éclater par des voeux si crüels, P152 Qu'à ta propre personne ils deuiendroient mortels, Si le soin généreux de ma bonté parfaite, N'empéchoit les mal-heurs que ton ame souhaite? Quelle fureur te pousse en tes ardens discours, De vouloir que ma main vienne trancher tes iours? Sais-tu-pas que j'en suis le souuerain arbitre? Et comment oses-tu me disputer ce titre? Quiconque par ses voeux précipite sa mort, Veut prescrire des loix au maistre de son sort, Et tendre de la sorte à la fin de son estre, C'est vouloir vsurper le pouuoir de son maistre. Ionas, sans repliquer, sortant de la cité, Choisit pour sa demeure vn espace écarté, Où du soleil naissant l'agréable lumiére, De ses prémiers rayons vient fraper la paupiére. Dans cette solitude, il conçoit le dessein, De consoler l'ennuy qui déuore son sein. Déja de cent rameaux dont sa teste est couuerte, Il fait vne feüillée aussi sombre que verte; Et dans ces lieux où régne, et l'ombre, et la fraischeur, Se repose le corps du célébre précheur. Tandis que son courage, en mille soins fertile, Attend le iour prescrit aux mal-heurs de la ville. Voyons, dit-il, si Dieu, par quelque ordre secret, Pressera les rigueurs de son premier decret; Et s'il fera céder sa grace à sa vengeance, Comme il a fait céder son ire à sa clémence, Ce dieu qui leur pardonne, et vouloit s'en venger, S'il a déja changé, peut encore changer; Et porter dans Niniue vne suite sinistre, Du bon-heur qui dément la voix de son ministre. Ionas se flate ainsi de l'espoir rigoureux, De voir d'vn heureux peuple en faire vn malheureux; Lors que pour reprimer sa rigueur indiscréte, Dieu pousse, et fait germer, par sa vertu secrete, Vne agréable plante, vn aymable arbrisseau, Dont le feüillage épais, admirable, et nouueau, Forme au tour de sa teste, vn lambris vert et sombre, Qui la met à couuert en luy prétant son ombre; P153 Et du iour enflammé vient éteindre l'ardeur, Quand déja la feüillée a perdu sa verdeur. Le peintre ingénieux, qui d'vn beau païsage, Dans vn riche tableau représente l'image; N'a pas si-tost tiré, par de viues couleurs, D'vn myrthe, ou d'vn rosier, les feüilles et les fleurs, Que le secret pinceau de la vertu diuine, À cette chére plante a fait prendre racine, Formant en vn clin d'oeüil, du moindre de ses traits, Et sa tige, et ses fleurs, et son feüillage épais. Ionas, qui le void naistre, admire sa naissance, Et commence à jouïr de sa douce présence. À ce petit objet il borne ses desirs; Son oeuil le considére auec mille plaisirs; Il void, auec transport, les fleurs dont il éclate; Il touche, auec respect, sa feüille délicate, Et ses mains n'oseroient déchirer des rameaux, Qui s'offrent à ses yeux, si riches et si beaux. Mais ce qui plus le touche à l'aspect du feüillage, Qui remplît tout ce lieu de fraîcheur et d'ombrage, C'est d'auoir veû monter presque dans vn moment, Sur la morte feüillée vn arbrisseau charmant. Comme il void que du ciel l'ordinaire influënce, N'a peû si promptement luy donner la naissance, Il iuge que Dieu seul produit ce noble effet; Et goûte les douceurs d'vn si rare bien-fait. Consolant par l'aspect de cette jeune plante, L'ennuy qu'il a de voir Niniue florissante. Mais cet objet naissant de ta plus tendre amour, Ne le fut, ô Ionas! Que l'espace d'vn iour; Et ie vois qu'aussi-tost que sur nostre hémisphére, S'étale du soleil la blanche messagére, L'auteur de cet objet abrége son destin; Et l'ayant fait le soir, le détruit le matin. Il suscite vn grand ver de qui l'aspre morsure, Ronge ce beau tissu de fleurs et de verdure; Et Dieu joint à l'insecte vn vent qui fait seicher Le feüillage de l'arbre au prophete si cher. C'est alors que Ionas, qui pour couurir sa teste, N'a plus, comme il auoit, son ombre toute preste, Eprouue du soleil la brûlante chaleur, P154 Et pareil à sa plante, il seiche de douleur, Il a presque perdu la voix et la parole; On diroit à le voir que son ame s'enuole. Comme vn coeur amoureux qui se void arracher, Par vn sort auancé ce qu'il a de plus cher, Conçoit de cette perte vne extéme tristesse, Et ne peut résister au regret qui le presse. Ainsi Ionas, priué de son cher arbrisseau, Par l'effort venimeux du fatal vermisseau; Il perd toute sa joye, et voudroit que sa vie, Par vn semblable sort luy fust déja rauie. Dieu! Dit-il, pren ma vie et termine mon sort! La vie est à mon coeur moins douce que la mort. Dieu, qui l'oit en ces mots, déplore sa misére, Insensé! Luy dit-il, quelle est cette colére? Quel est ce noir chagrin, et ce dépit mortel, Qui me choque, et te rend à toy-mesme cruël? Quoy? Pour vn arbrisseau, pour vn chétif feüillage, Tu formes des soûhaits qui vont iusqu'à la rage? Quoy? Pour te voir priué d'vn si fragile objet, Tu veux cesser de viure! ô le digne sujet! Ah! Seigneur, dit Ionas, permets-moy de mw plaindre, Ie desire vn trépas que ie ne dois plus craindre, Si priué des douceurs de cet aymable objet, Ie demande la mort, ce n'est pas sans sujet. Hélas! Cet arbrisseau, dont la fraîche verdure Estoit le reconfort de l'ennuy que j'endure! Et formoit vn ombrage à nul autre pareil, Que n'eussent peû percer tous les traits du soleil! Cet arbrisseau, priué de vigueur et de force, A veû seicher sa feüille, et ronger son écorce; Maintenant qu'il n'est plus ie cherche le trepas, Le trepas seul, pour moy, peut auoir des appas. Ce n'estoit, il est vray, qu'vne plante fragile; Mais tu joins cette perte au salut de la ville, Et m'ostes le moyen, mesme le plus léger, D'adoucir ma tristesse, et de la soulager! Soit que ta main conserue, ou soit qu'elle détruise, Tout nuit à mes desseins, rien ne les fauorise, Et toûjours vn succés contraire à mes desirs, P155 Fait naistre mes douleurs, et mourir mes plaisirs. Tu prépares encor quelque peine nouuelle; Mais ne m'en donne point qui ne me soit mortelle, Achéue d'vn seul coup ma vie et mes douleurs, Et fay couler mon sang pour arrester mes pleurs. Alors, Dieu, dont la main de l'arbrisseau le priue, Pour luy faire approuuer le salut de Niniue, Luy réplique, ô Ionas! Ton esprit et tes yeux, Trouuoient dans cette plante vn objet précieux, Dans ce jeune arbrisseau, dont la foible nature, N'auoit receû de toy naissance ni culture; Et tu veux que ie perde vne auguste cité, Qui me doit sa grandeur, sa force, et sa beauté, Et mette à si vil prix cette reyne du monde, Où le peuple fourmille, où la richesse abonde, Où ie viens de conter plus de cent mille enfans, Qu'éloigne des péchez la foiblesse des ans; Sa perte pourroit-elle estre assez légitime, Dont le coup confondroit l'innocence et le crime. Et dois-je perdre, enfin, comme mes ennemis, Leurs péres pénitens, abatus, et soûmis; Qui reuestus du sac, et couuerts de poussiére, Donnent à ma clémence vne illustre matiére? Toy qui les menaçois de leur destruction, Voy celle de leur vice en leur conuersion; Voy de tous leurs excés la vanité détruite, Voy Niniue aujourd'huy presqu'en cendre réduite. Il suffit que ma main ait produit des effets, Où tu peux contempler la fin de ses forfaits. La mort de ses erreurs rend mon ire assouuie; La mort de ses péchez est l'arrest de sa vie; Et celuy que ta bouche y faisoit retentir, Ne veut pas sa ruïne aprés son repentir. Mais puis-qu'à cet objet mon peuple n'a pas honte, Qu'vne race étrangére en vertu le surmonte; Puisque l'ingrat s'obstine à rejetter mes loix, Quand Niniue se rend au seul bruit de ta voix; Tourne, et pousse les traits de ton humeur séuére, Contre ce digne objet de ma iuste colére; Desire, auéque-moy, de le voir asseruy, Tu verras par ses fers ton desir assouuy; P156 Phul qui se conuertit, luy donnera des chaisnes, Et de ses grans forfaits ébauchera les peines; Le rendra tributaire, et Tiglath aprés luy, Par de plus durs liens le comblera d'ennuy. Ma sagesse qui veut contenter ma iustice, A condamné on peuple à ce rude supplice; Et ma douce clémence a, d'vn peuple payen, Obtenu le pardon par son sage moyen. Cependant, pour t'ouurir le fond de ce mystére, Ie vay t'illuminer d'vn rayon salutaire, Et veux que mon esprit vienne t'entretenir Des merueilleux succés d'vn illustre auenir. Alors, l'esprit diuin, agissant dans son ame, Le remplit, et l'agite, et l'éclaire, et l'enflame; Eléue sa raison, et transporte ses sens, Et l'instruit en secret, par ces graues accens. Dans les siécles futurs, vne grande lumiére Doit, du monde aueuglé, dessiler la paupiére; Vn redempteur souffrant, vn sauueur glorieux, Purgera l'vniuers du culte des faux-dieux; Et les gentils soûmis par ses exploits célébres, Du vice et de l'horreur quitteront les ténébres. Niniue est aujourd'huy du mystére important, Vn essay magnifique, vn prélude éclatant; Et comme pour punir l'ingrat israëlite, Dieu va l'assujétir à l'heureux niniuite; Ainsi quand les gentils auront de toutes pars, Arboré du sauueur les sacrez étendars; Ils auront par ses soins vne pleine victoire, Des bourreaux de ses iours, des jaloux de sa gloire; Et les iuifs endurcis, aueugles, obstinez, À gémir sous leur joug se verront condamnez. C'est par de tels propos, que l'esprit prophétique, De l'obscur auenir les mystéres explique, Et le prophéte, alors, adore saintement Les sages profondeurs du diuin iugement. Il craint Dieu, dont les iuifs, et la payenne race, Eprouuent, tour-à-tour, la colére, et la grace, Et guidé par l'esprit il va dans la cité, Confirmer le decret de sa félicité. Source: http://www.poesies.net