Les Nuits D'Hiver Par Henry Murger (1822-1861) TABLES DES MATIERES SONNET AU LECTEUR DEDICACE DE LA VIE DE BOHEME A NINON OPHELIA MADRIGAL CHANSON RENOVARE LE REQUIEM D'AMOUR LA CHANSON DE MUSETTE AU MUR DE MA CELLULE LA CHANSON D'HIVER LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS LE DIMANCHE MATIN MA MIE ANNETTE LA MENTEUSE LES ABEILLES LES CORBEAUX LE CHIEN DU BRACONNIER MARGUERITE PRINTANIERE A MA COUSINE ANGELE ANTITHESE LE PLONGEUR AU BALCON DE JULIETTE PYGMALION LA ROSEE A HELENE A UNE ETRANGERE TRAINANT. . . A G. D. SI TU VEUX ETRE LA MADONE LE VIN BLEU A UNE DAME INCONNUE CELUI-LA, DONT JE VEUX MAIS CHENIER N'EST PAS LE PREMIER. . . LETTRE A UN MORT ULTIMA SPES MORTUORUM A LA FONTAINE DE BLANDUSIE A UN ADOLESCENT LES EMIGRANTS COURTISANE LE TESTAMENT LA BALLADE DU DESESPERE SONNET AU LECTEUR Ami lecteur, qui viens d' entrer dans la boutique Où l' on vend ce volume, et qui l' as acheté Sans marchander d' un sou, malgré son prix modique, Sois béni, bon lecteur, dans ta postérité ! Que ton épouse reste économe et pudique ; Que le fruit de son sein soit ton portrait flatté Sans retouche ; -et, pareille à la matrone antique, Qu' elle marque le linge et fasse bien le thé ! Que ton cellier soit plein du vin de la comète ! Qu' on ne t' emprunte pas d' argent, -et qu' on t' en prête ! Que le brelan te suive autour des tapis verts ; Et qu' un jour sur ta tombe, en marbre de Carrare, Un burin d' or inscrive- hic jacet -l' homme rare Qui payait d' un écu trois cents pages de vers ! DEDICACE DE LA VIE DE BOHEME Comme un enfant de bohème, Marchant toujours au hasard, Ami, je marche de même Sur le grand chemin de l' art. Et pour bâton de voyage, Comme le bohémien, J' ai l' espoir et le courage : Sans cela je n' aurais rien. Car cette route si belle Quand je fis mes premiers pas, Maintenant je la vois telle, Telle qu' elle existe, hélas ! Je la vois étroite et sombre, Et déjà j' entends les cris De mes compagnons dans l' ombre Qui marchent les pieds meurtris. J' entends leur chant de misère, J' entends la plainte de mort De ceux qui restent derrière ; Et pourtant j' avance encor. Et debout sur le rivage, Les pieds mouillés par le flot, Ami, c' est d' après l' orage Que j' ai tracé mon tableau. A NINON Sur du vélin lisse, à tranche dorée, Quand il eut écrit, et signé son nom, Valentin ferma son épître ambrée, Et sur l' enveloppe-il mit : pour Ninon ! Valentin, madame, est un beau jeune homme Que vous aimeriez, car il est très-blond ; Chacun l' examine et tout bas le nomme Quand la bouche en coeur il entre au salon. En moins de six mois, aux pieds de sa belle, Valentin, dit-on, a déjà fondu, Comme en un creuset, sa fortune et celle D' un oncle, -lingot des Indes venu. Mais l' oncle a fini sa carrière humaine ; Il est mort avec son dernier écu : Mort le verre en main, et la bouche pleine, Tel que soixante ans il avait vécu. C' est à ce propos, qu' à son adorée Le pauvre héritier du pauvre défunt Écrivait hier l' épistole ambrée Dont Ninon d' abord huma le parfum. Ô cara mia, Ninette ! Ninette ! Sans aller plus loin, fonds tes yeux en eau, L' oncle million a payé la dette Que tout homme doit payer au tombeau. Mais ce n' est pas là, Ninon, le plus triste, Et pour sangloter attends un moment : Ninon, je m' en vais me faire trappiste, Ou bien m' engager dans un régiment. Je suis ruiné des pieds à la tête, Ruiné, ma chère ; hier j' ai vendu Mon cheval barbare, -une fine bête Comme au steaple-chease on en a peu vu. Que la volonté du seigneur soit faite ! Et sur nos amours baissons le rideau ; Quand je serai loin tu pourras, Ninette, Le relever sur un amour nouveau. Je n' ai plus le sou, ma chère, et ton code, Dans un cas pareil, condamne à l' oubli ; Et sans pleurs, ainsi qu' une ancienne mode, Tu vas m' oublier, -n' est-ce pas, Nini ? C' est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère, Sans compter les nuits, passé d' heureux jours. Ils n' ont pas duré longtemps, -mais qu' y faire ? Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts. 1845 OPHELIA Sur un lit de sable, entre les roseaux, Le flot nonchalant murmure une gamme Et dans sa folie, étant toujours femme, L'enfant se pencha sur les claires eaux. Sur les claires eaux tandis qu' elle penche Son pâle visage et le trouve beau, Elle voit flotter au courant de l' eau Une herbe marine, à fleur jaune et blanche. Dans ses longs cheveux elle met la fleur, Et dans sa folie, étant toujours femme, À ce ruisseau clair, qui chante une gamme, L' enfant mire encor sa fraîche pâleur. Une fleur du ciel, une étoile blonde Au front de la nuit tout à coup brilla, Et, coquette aussi comme Ophélia, Mirait sa pâleur au cristal de l' onde. La folle aperçoit au milieu de l' eau L' étoile reluire ainsi qu' une flamme, Et dans sa folie, étant toujours femme, Elle veut avoir ce bijou nouveau. Elle étend la main pour cueillir l' étoile Qui l' attire au loin par son reflet d' or, Mais l' étoile fuit ; elle avance encor : Un soir, sur la rive on trouve son voile. Sa tombe est au bord de ces claires eaux, Où, la nuit, Stella vint mirer sa flamme, Et le ruisseau clair, qui chante une gamme Roule vers le fleuve entre les roseaux. 1845 MADRIGAL Vous en rirez, pour en faire sourire Les gens à qui vous irez le conter ; Mais je vous aime et j' aime à vous le dire, Ne dussiez-vous pas même m' écouter. De cet amour j' ignore l' origine ; Mon coeur plus tard doit peut-être en souffrir, Mais ma blessure aimera son épine : Il est des maux qu' on a peur de guérir. Pour quelques mots échangés à voix basse, Pour un instant auprès de vous passé Dans mon chemin j' ai retrouvé la place Où mes vingt ans autrefois m' ont laissé Jeunesse, amour, poésie, espérance, J' ai reconquis ce que j' avais perdu ; C' est bien le moins qu' avec vous je dépense Tout le trésor que vous m' avez rendu. 1850 CHANSON Bouche mignonne et lèvre rose, À la chanson Toujours ouverte ; voyez Rose Alerte comme un gai pinson. Pour en tresser une couronne, À pleines mains dans le blé mur Rose moissonne À pleines mains les fleurs d' azur. Cheveux blonds flottant sous le voile En longs anneaux, À l' heure où la première étoile Ramène le pâtre aux hameaux ; Rose, dont le coeur bat plus vite, Dans les prés effeuille à son tour La marguerite Qui dit les secrets de l' amour. Beaux bluets qu' on tresse en couronne Dans les beaux jours, Belles fleurs que le printemps donne Pour oracle aux premiers amours, Tout se fane bien vite, Rose : Un jour tu n' auras à cueillir De fleur éclose Que dans les champs du souvenir. 1843 RENOVARE Avez-vous oublié, Louise, Le coin fleuri du vieux jardin Où, certain soir, ma main s' est mise Pleine d' émoi dans votre main ? Nos lèvres cherchaient nos paroles, Nos genoux touchaient nos genoux ; Nous étions assis sous les saules... Dites, vous en souvenez-vous ? Avez-vous oublié, Marie, L' échange de nos deux anneaux, Les soleils d' or dans la prairie, Le bois plein d' ombre et plein d' oiseaux, La fontaine au bassin sonore, Où nous avions nos rendez-vous ? De ces lieux, et d' autres encore, Avez-vous oublié, Christine, Le boudoir rose et parfumé, L' humble chambre du ciel voisine, Les jours d' avril, les nuits de mai ? Ces claires nuits où les étoiles Semblaient vous dire : ainsi que nous, Belle, laissez tomber vos voiles... Louise est morte, hélas ! Marie À la débauche tend la main ; La pâle Christine est partie Refleurir au soleil romain. Louise, Marie et Christine Pour moi sont mortes toutes trois ; Notre amour n' est qu' une ruine, Et seul j' y pense quelquefois. 1843. LE REQUIEM D'AMOUR Alors que je voulais choisir une maîtresse, Et qu' un jour le hasard fit rencontrer nos pas, J' ai mis entre tes mains mon coeur et ma jeunesse Et je t' ai dit : fais-en tout ce que tu voudras. Hélas ! Ta volonté fut cruelle, ma chère : Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux, Mon coeur s' est en éclats brisé comme du verre, Et ma chambre est le cimetière Où sont enterrés les morceaux De ce qui t' aima tant naguère. Entre nous maintenant, n-i, ni, -c' est fini, Je ne suis plus qu' un spectre et tu n' es qu' un fantôme, Et sur notre amour mort et bien enseveli Nous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume. Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut, Nous pourrions tous les deux n' avoir pas la voix sûre ; Choisissons un mineur grave et sans fioriture ; Moi je ferai la basse et toi le soprano. Mi, ré, mi, do, ré, la. -pas cet air, ma petite ! S' il entendait cet air que tu chantais jadis, Mon coeur, tout mort qu' il est, tressaillirait bien vite Et ressusciterait à ce de profundis. Do, mi, fa, sol, mi, do. -celui-ci me rappelle Une valse à deux temps qui me fit bien du mal : Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle Qui pleurait sous l' archet ses notes de cristal. Sol, do, do, si, si, la. -point cet air, je t' en prie, Nous l' avons, l' an dernier, ensemble répété Avec des allemands qui chantaient leur patrie Dans les bois de Meudon, par une nuit d' été. Eh bien ! Ne chantons pas, restons-en là, ma chère ; Et pour n' y plus penser, pour n' y plus revenir, Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère Jetons en souriant un dernier souvenir. Nous étions bien heureux dans la petite chambre Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent ; Assis dans le fauteuil, près de l' âtre, en décembre Aux lueurs de tes yeux j' ai rêvé bien souvent. La houille pétillait ; en chauffant sur les cendres, La bouilloire chantait son refrain régulier Et faisait un orchestre au bal des salamandres Qui voltigeaient dans le foyer. Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse, Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés, Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse, Mes lèvres sur tes mains et mon coeur à tes pieds. Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine, On sentait le parfum d' amour et de gaîté Dont notre chambre était du matin au soir pleine, Car le bonheur aimait notre hospitalité. Puis l' hiver s' en alla ; par la fenêtre ouverte Le printemps un matin vient nous donner l' éveil, Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte Nous allâmes courir au-devant du soleil. C' était le vendredi de la sainte semaine, Et, contre l' ordinaire, il faisait un beau temps : Du val à la colline et du bois à la plaine, D' un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps. Fatigués cependant par ce pèlerinage, Dans un lieu qui formait un divan naturel, Et d' où l' on pouvait voir au loin le paysage, Nous nous sommes assis en regardant le ciel. Les mains pressant les mains, épaule contre épaule, Et, sans savoir pourquoi, l' un et l' autre oppressés, Notre bouche s' ouvrit sans dire une parole, Et nous nous sommes embrassés. Près de nous l' hyacinthe avec la violette Mariaient leur parfum qui montait dans l' air pur ; Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête, Dieu qui nous souriait à son balcon d' azur. " aimez-vous, disait-il ; c' est pour rendre plus douce " la route où vous marchez que j' ai fait sous vos pas " dérouler en tapis le velours de la mousse. " embrassez-vous encor, -je ne regarde pas. " aimez-vous, aimez-vous : dans le vent qui murmure, " dans les limpides eaux, dans les bois reverdis, " dans l' astre, dans la fleur, dans la chanson des nids, " c' est pour vous que j' ai fait renaître ma nature. " aimez-vous, aimez-vous ; et de mon soleil d' or, " de mon printemps nouveau qui réjouit la terre, " si vous êtes contents, au lieu d' une prière " pour me remercier, -embrassez-vous encor. " Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses Dans le petit jardin que nous avions planté, Quand je t' aimais le mieux, sans m' en dire les causes, Brusquement ton amour de moi s' est écarté. Où s' en est-il allé ? Partout un peu, je pense ; Car, faisant triompher l' une et l' autre couleur, Ton amour inconstant flotte sans préférence Du brun valet de pique au blond valet de coeur. Te voilà maintenant heureuse : ton caprice Règne sur une cour de galants jouvenceaux, Et tu ne peux marcher sans qu' à tes pieds fleurisse Un parterre émaillé d' odorants madrigaux. Dans les jardins de bal quand tu fais ton entrée, Autour de toi se forme un cercle langoureux ; Et le frémissement de ta robe moirée Pâme en choeur laudatif ta meute d' amoureux. Élégamment chaussé d' une souple bottine Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon, Ton pied est si petit qu' à peine on le devine Quand la valse t' emporte en son gai tourbillon. Dans les bains onctueux d' une huile de paresse Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis La pâleur de l' ivoire ou du lis que caresse Le rayon argenté dont s' éclairent les nuits. Autour de ton bras blanc une perle choisie Constelle un bracelet ciselé par Froment, Et sur tes reins cambrés un grand châle d' Asie En cascade de plis ondule artistement. Tes cheveux crespelés selon la mode antique, Blondissant comme l' or en reflets lumineux, Des violents parfums d' une flore exotique Enivrent le zéphyr qui voltige autour d' eux. La dentelle de Flandre et le point d' Angleterre, La guipure gothique à la mate blancheur, Chef-d' oeuvre arachnéen d' un âge séculaire, De ta riche toilette achèvent la splendeur. Pour moi, je t' aimais mieux dans tes robes de toile Printanière, indienne ou modeste organdi, Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile, Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni. Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie Ne me rappelle pas mes amours disparus, Et tu n' es que plus morte et mieux ensevelie Dans ce linceul de soie où ton coeur ne bat plus. Lorsque je composai ce morceau funéraire Qui n' est qu' un long regret de mon bonheur passé, J' étais vêtu de noir comme un parfait notaire, Moins les besicles d' or et le jabot plissé. Un crêpe enveloppait le manche de ma plume, Et des filets de deuil encadraient le papier Sur lequel j' écrivais ces strophes où j' exhume Le dernier souvenir de mon amour dernier. Arrivé cependant à la fin d' un poëme Où je jette mon coeur dans le fond d' un grand trou, Gaîté de croque-mort qui s' enterre lui-même, Voilà que je me mets à rire comme un fou. Mais cette gaîté-là n' est qu' une raillerie : Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main, Et quand je souriais, comme une chaude pluie, Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin. 1849. LA CHANSON DE MUSETTE Hier, en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le printemps, Je me suis rappelé la belle Qui m' aima quand elle eut le temps. Et pendant toute la journée, Pensif, je suis resté devant Le vieil almanach de l' année Où nous nous sommes aimés tant. Non, ma jeunesse n' est pas morte, Il n' est pas mort ton souvenir ; Et si tu frappais à ma porte, Mon coeur, Musette, irait t' ouvrir. Puisqu' à ton nom toujours il tremble, Muse de l' infidélité, Reviens encor manger ensemble Le pain béni de la gaîté. Les meubles de notre chambrette, Ces vieux amis de notre amour, Déjà prennent un air de fête Au seul espoir de ton retour. Viens, tu reconnaîtras, ma chère, Tous ceux qu' en deuil mit ton départ, Le petit lit-et le grand verre Où tu buvais souvent ma part. Tu remettras la robe blanche Dont tu te parais autrefois, Et comme autrefois, le dimanche, Nous irons courir dans les bois. Assis le soir sous la tonnelle, Nous boirons encor ce vin clair Où ta chanson mouillait son aile Avant de s' envoler dans l' air. Dieu, qui ne garde pas rancune Aux méchants tours que tu m' as faits, Ne refusera pas la lune À nos baisers, sous les bosquets. Tu retrouveras la nature Toujours aussi belle, et toujours, Ô ma charmante créature, Prête à sourire à nos amours. Musette qui s' est souvenue, Le carnaval étant fini, Un beau matin est revenue, Oiseau volage, à l' ancien nid ; Mais en embrassant l' infidèle, Mon coeur n' a plus senti d' émoi, Et Musette, qui n' est plus elle, Disait que je n' étais plus moi. Adieu, va-t' en, chère adorée, Bien morte avec l' amour dernier ; Notre jeunesse est enterrée Au fond du vieux calendrier. Ce n' est plus qu' en fouillant la cendre Des beaux jours qu' il a contenus, Qu' un souvenir pourra nous rendre La clef des paradis perdus. 1850. AU MUR DE MA CELLULE Au mur de ma cellule, ainsi qu' un reliquaire À qui cinq ans ont fait un linceul de poussière, Pour tout autre que moi, symboles incompris, De mon premier amour j' ai cloué les débris. Ô jours qui n' êtes plus, jours qui faites sans trêves Éclore tant de fleurs et fleurir tant de rêves ; Nuits, qui suivez ces jours, et vous, heures des nuits, Où plane le silence, où pleurent les ennuis, Où le jeune homme veille, appelant dans sa fièvre Celle-là dont le nom lui caresse la lèvre ; Ô jours qui n' êtes plus, nuits qui suivez ces jours, Lorsque vous nous fuyez en fuyant pour toujours, Que reste-t-il de vous pour qu' on ne vous oublie ? Quelque ruban fané, quelque rose pâlie, Un voile, des cheveux en bracelets tressés, Des gants un soir de bal perdus et ramassés, Pauvres hochets du coeur que plus tard l' esprit raille, Et près d' un Clodion accroche à la muraille. 1844. LA CHANSON D'HIVER Les gens qu' amuse le théâtre Nous ont fourni pour cet hiver Du charbon de quoi remplir l' âtre ; Et le pain, dit-on, n' est pas cher. Verrous tirés, ô ma petite ! Enfermons-nous pour nous aimer : Tant que bouillira la marmite, Nous serons là pour l' écumer. Si d' amour sec et d' onde pure L' amour, dit-on, ne vit pas bien, Notre tirelire murmure Le bruit du flot pactolien. À ce doux bruit qui nous caresse, Sans crainte nous pouvons dormir : Nous avons six mois de tendresse Sur la planche de l' avenir. Comme on effeuille dans un livre Un bouquet fraîchement cueilli, Pour que plus tard il vous enivre D' un reste de parfum vieilli ; Si nous ne voulons pas, ma chère, Avant le temps nous oublier, Tristes ou gais, il faut nous faire Des souvenirs pour nous lier. Quand le givre aux carreaux burine Ses caprices étincelants, Quand la neige épaissit l' hermine Dont elle a vêtu les toits blancs, Ermites du bonheur tranquille, Oublieux, oubliés de tous, Que notre amour frileux s' exile Dans l' égoïsme du chez nous. Messager de bonnes nouvelles, Quand noël au gai carillon Fait pétiller les étincelles De la bûche du réveillon ; Célébrant la vieille coutume, Entre le soir et le matin, Sur la braise qui se consume Nous ferons griller du boudin. Échos de Rome et de Venise, Quand les grelots du carnaval, Qu' à son gré Gavarni déguise, Fredonneront l' appel au bal ; Prenant de loin part à la fête, Nous boirons le reste du vin Où jadis la pauvre Musette Mouillait sa lèvre et son refrain. Et tant qu' aux vives salamandres, Lumineux esprits du foyer, Le grillon, rossignol des cendres Redira son cri familier : Engourdis dans notre bien-être, Comme au fond d' un nid duveté, Sans regarder le thermomètre Nous attendrons fleurir l' été. 1853. LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS Ronde de la vie de bohème : Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans ! Aimons et chantons encore ; La jeunesse n' a qu' un temps. Cuirassés de patience Contre le mauvais destin De courage et d' espérance Nous pétrissons notre pain. Notre humeur insoucieuse, Aux fanfares de nos chants, Rend la misère joyeuse, La jeunesse n' a qu' un temps. Si la maîtresse choisie, Qui nous aime par hasard, Fait fleurir la poésie Aux flammes de son regard, Lui sachant gré d' être belle, Sans nous faire de tourments Aimons-la, -même infidèle... La jeunesse n' a qu' un temps. Puisque les plus belles choses, Les amours et la beauté, Comme le lis et les roses, N' ont qu' une saison d' été, Quand mai tout en fleurs arbore Le drapeau vert du printemps, Aimons et chantons encore : La jeunesse n' a qu' un temps. Notre avenir doit éclore Au soleil de nos vingt ans ! Aimons et chantons encore ; La jeunesse n' a qu' un temps. 1849. LE DIMANCHE MATIN Imité d' hébel Le samedi dit au dimanche : " tout le village est endormi ; L' aiguille vers minuit se penche, C' est maintenant ton tour, ami. Moi, je suis las de ma journée, Je veux aller dormir aussi ; Viens vite, ton heure est sonnée. " Le dimanche dit : " me voici ! " Il s' éveille en bâillant derrière La nuit aux étincelles d' or, Et frotte des mains sa paupière, Et s' habille en bâillant encor. Puis, quand il a fait sa toilette, Pour aller lui donner l' éveil, Il frappe à l' huis de la chambrette Où dort son ami le soleil. De votre alcôve orientale Sortez, dit-il, grand paresseux ; Stella, votre soeur matinale, À l' horizon ferme les yeux. Pour vous saluer, l' alouette Chante déjà sur les sillons ; Venez, venez, c' est jour de fête, Choisissez vos plus beaux rayons ! Le dimanche sur la montagne Monte, et regarde autour de lui : " ils dorment tous dans la campagne, Dit-il, ne faisons pas de bruit. " Et doucement vers le village Il redescend à petits pas Et dit au coq : " par ton ramage, Mon ami, ne me trahis pas. " Après la bonne nuit passée, Pour vous accueillir au réveil On voit sourire, à la croisée, Le dimanche assis au soleil. Et si quelque enfant paresseuse Rêve un peu tard sur l' oreiller, Il lui laisse finir, heureuse, Son rêve avant de l' éveiller. C' est lui, le voilà, le dimanche, Avec le mois de mai nouveau ; L' amandier met sa robe blanche, Le bleu de ciel azure l' eau. Les fleurs du jardin sont écloses, On croirait voir le paradis ; La violette parle aux roses, Le chêne orgueilleux parle au buis. Au bord du nid, battant des ailes, L' oiseau chante en se réveillant, Et dit bonjour aux hirondelles Qui reviennent de l' Orient. Dans son bel habit du dimanche Le chardonneret marche fier, Et vole aussi de branche en branche, Et jette sa chanson dans l' air. Il apporte dans les familles À chacun ses petits cadeaux : Des rubans pour les jeunes filles, Et pour les enfants, des gâteaux. Il ne fait que chanter et rire, Il débouche les vieux flacons, Et, le soir, de sa poche il tire Les flûtes et les violons. Voyez combien l' on est tranquille Dans tout le village aujourd' hui ; Le moulin à la roue agile Et l' enclume ont cessé leur bruit. Les boeufs ruminent à la crèche, Libres du joug et du brancard, Et la charrue avec la bêche Se reposent sous le hangar. Tout le monde paraît à l' aise, On s' aborde d' un air content. " comment va ton père, Thérèse ? -Vilhem, comment va votre enfant ? -bon temps, voisin, pour la futaille ! -voisin, bon temps pour le grenier ! " Personne aujourd' hui ne travaille, Excepté le ménétrier. 1844. MA MIE ANNETTE Réveillez-vous, ma mie Annette, Et mettez vos plus beaux habits ; C' est aujourd' hui grand jour de fête, Le jour de fête du pays. La Jacqueline matinale, En branle dans le vieux clocher, Sonne la messe patronale Et nous dit de nous dépêcher. Allons, ma mie, allons plus vite, Monsieur le curé nous attend. Sans nous si la messe était dite, Le bon Dieu serait mécontent. Réveillez-vous, ma mie Annette, Et mettez vos plus beaux habits ; C' est aujourd' hui grand jour de fête, Le jour de fête du pays. Chaque maison est pavoisée De drapeaux flottants et de fleurs, Et l' on entend par la croisée Sortir de joyeuses clameurs : Ce sont les anciens du village Qui devisent, autour d' un pot, Des vieux amours de leur jeune âge Et de l' homme au petit chapeau. Réveillez-vous, ma mie Annette, Et mettez vos plus beaux habits ; C' est aujourd' hui grand jour de fête, Le jour de fête du pays. Après les vêpres et complies, Bras dessus dessous, nous irons Nous promener dans les prairies Et dans les bois des environs ; Nous reviendrons par la Venelle, Où neige la fleur des sureaux, Dont la sauvage odeur se mêle Avec l' odeur des foins nouveaux. Réveillez-vous, ma mie Annette, Et mettez vos plus beaux habits ; C' est aujourd' hui grand jour de fête, Le jour de fête du pays. Comme une outre enflant sa musette, Ce soir, le vieux ménétrier Fera, pour terminer la fête, Danser sous le grand marronnier. Et, laide ou belle, blonde ou brune, Qu' il soit laid ou beau, jeune ou vieux, Pour la faire danser chacune Saura trouver un amoureux. Réveillez-vous, ma mie Annette, Et mettez vos plus beaux habits ; C' est aujourd' hui grand jour de fête, Le jour de fête du pays. Hélas ! Mon dieu, je me rappelle Que l' an dernier, à la moisson, Celle qu' en vain ma voix appelle Chanta sa dernière chanson. De sa maison quand je l' ai vue Pour la dernière fois sortir, Elle était d' un drap blanc vêtue Et ne devait pas revenir ; Car ma pauvre petite amie, Sur un froid et dur oreiller, Depuis longtemps est endormie Et ne peut pas se réveiller. 1849. LA MENTEUSE -où courez-vous, ma belle enfant, Seule, à cette heure, dans la plaine, Pied leste et le coeur palpitant, Si loin, si tard, qui vous entraîne ? Où courez-vous, ma belle enfant ? -oh ! Laissez-moi, ma mère pleure, Car mon petit frère est perdu ; Nous l' appelons depuis une heure, P64 Et l' écho seul a répondu. Oh ! Laissez-moi, ma mère pleure ! -pour chercher l' enfant égaré Est-il besoin d' avoir, mignonne, Fleur au corset, bijou doré, Fin soulier, dentelle et couronne, Pour chercher l' enfant égaré ? -ma grande soeur est mariée, Je vais la rejoindre au festin, Et du bal, où je suis priée, J' entends d' ici le tambourin. Ma grande soeur est mariée ! -de son frais bouquet nuptial Depuis huit jours ta soeur aînée A paré son sein virginal, P65 Et déjà la fleur est fanée De son frais bouquet nuptial. -je vais là-bas, sous les vieux chênes, Là-bas, rejoindre mon amant. Il m' épouse aux feuilles prochaines. Ne le dites pas à maman ; Je vais là-bas, sous les vieux chênes. 1844. LES ABEILLES En avril, lorsque la branche, Que mars a fait bourgeonner, D' une étoile rose ou blanche Commence à se fleuronner, Le printemps nouveau réveille Tout un peuple industrieux ; Aux fleurs du pêcher l' abeille Prend son miel délicieux. En juin, quand la plaine brille Sous les feux de la saint-Jean, Quand l' acier des faux scintille En rapide éclair d' argent ; Quand la faucheuse sommeille, Son grand chapeau sur ses yeux, Aux fleurs du sainfoin l' abeille Au mois où la terre étale La richesse des moissons, Quand la sonore cigale Frappe l' air de ses chansons, Dans la lumière vermeille Bourdonne un essaim joyeux, Aux fleurs des sillons l' abeille Sur la mousse colorée Où l' aurore, le matin, Dans les larmes s' est mirée, La mouche trouve un butin ; Et quand l' amour appareille La biche au cerf langoureux, Aux fleurs des genets l' abeille Dans la futaie éclaircie, Sur le sol retentissant, Quand la cognée ou la scie Abat le chêne puissant ; Quand octobre a sur la treille Jeté ses mourants adieux, Aux pampres jaunis l' abeille Sur les roches calcinées, Lorsque la pente des eaux Entraîne les graminées Qui nourrissaient les oiseaux ; Au retour de la corneille, Quand l' âtre allume ses feux, Dans les bruyères l' abeille À la veillée, où l' on cause De l' amour et des amants, Quand on ne voit plus de rose Qu' aux visages de quinze ans ; Pendant qu' un conte émerveille L' auditoire curieux, Dans sa ruche chaque abeille Trouve un miel délicieux. 1854. LES CORBEAUX Le jour tardif blanchit à peine, La silhouette des coteaux Dans l' ombre encore est incertaine, La vapeur qui monte des eaux Rampe en brouillard blanc sur la plaine Où vont descendre les corbeaux. De loin, bien avant qu' il paraisse, Leur vol, que l' on entend venir, Selon le vent monte ou s' abaisse ; Rien ne pourra les faire enfuir, Car ils sont affamés sans cesse : Tout leur est bon pour se nourrir. Attirés par l' odeur malsaine, Sur les carcasses d' animaux On les voit tomber par centaine Et dès qu' ils ont blanchi les os, Ils abandonnent leur aubaine Au tourbillon des étourneaux. L' hiver, par la neige affamée, Leur voracité s' enhardit, Et dans la basse-cour fermée La troupe noire entre, à midi, Fouillant du bec dans la buée Qui sort du fumier attiédi. Sans étudier la science Dans le grand messager boiteux, Ils savent quand on ensemence, Et, suivant le pas lourd des boeufs, Pillent la future abondance Dans les sillons ouverts par eux. Ils sont plus défiants qu' en guerre Un avant-poste de soldats ; Le plus fin chasseur de la terre De près ne les approche pas, Et de loin ne les atteint guère : Ils flairent la poudre à cent pas. 1856. LE CHIEN DU BRACONNIER À Amédée Guyot Pour fortune sur cette terre, Où Dieu m' a fait naître sans bien, J' ai le fusil de feu mon père, Pour ami je n' ai que mon chien ; Je l' ai choisi dans la portée, Comme il venait d' être mis bas, Et pour lui faire la pâtée Souvent j' ai rogné mon repas. Au marais, en plaine, en forêt, Bon à courre et ferme à l' arrêt, Il quête, haut le nez dans la brise ; Quand le coup part, la pièce est prise Il est aussi bon qu' il est beau, Mon Ramoneau. C' est Ramoneau que je l' appelle, Et pour le vendre on m' offrirait De l' or trois fois plein son écuelle, Que je dirais : " non, " sans regret ; Car depuis vingt ans que je chasse, Par pluie, ou vent, ou plein soleil, J' ai dressé bien des chiens de race Sans jamais trouver son pareil. Griffon pur à tête superbe, Où dans le poil le regard luit Tel que le ver luisant sous l' herbe, Il est tout noir comme la nuit ; Et les limiers de vénerie Qu' on estampille sur le flanc D' un chiffre ou bien d' une armoirie Ne sont pas nés d' un meilleur sang. C' est un rude et madré compère : Quand nous maraudons dans un bois, S' il entend le propriétaire, Il me l' annonce par la voix ; Et pour ne point donner l' alarme Lorsqu' il évente un fin gibier, Il est prudent comme un gendarme Qui veut surprendre un braconnier. Quand il a bien fourni sa tâche, Et qu' au foyer, brisé, rendu, Secouant sa queue en panache, Il sommeille, long-étendu, Croyant toujours mener le lièvre, Il aboie intérieurement Avec des mouvements de fièvre, De petits sursauts en dormant. Ses dents ne lui marquent plus d' âge ; Aussi vieux que le temps jadis, La vieillesse a sur son pelage Imprimé des chevrons blanchis ; Mais il a toujours bonne gueule, Et, lorsque revient le printemps, Autour de sa vieille épagneule Il rôde encor de temps en temps. Homme ou chien, ici-bas tout passe : Ramoneau n' a plus le nez fin, Son oeil s' éteint, sa voix se casse ; Mais les vrais chiens n' ont pas de fin... Dieu là-haut leur garde un bon gîte, Frais en été, chaud dans l' hiver, Au paradis des chiens d' élite, Dans la meute de saint Hubert. Au marais, en plaine, en forêt, Bon à courre et ferme à l' arrêt, Il quête, haut le nez dans la brise ; Quand le coup part, la pièce est prise. Il est aussi bon qu' il est beau, Mon Ramoneau. 1859. MARGUERITE Elle s' appelait Marguerite, Et comme celle à qui jadis Faust allait offrir l' eau bénite, On l' attendait au paradis. C' était une humble et douce fille Aimant son père et craignant Dieu Dans plus d' une pauvre famille On l' appelait l' ange du lieu. Comme l' aurore matinale Fraîche comme elle, s' éveillant Dans son alcôve virginale, Elle s' habillait en priant. Pour unique et simple toilette, Sans riche atour et sans miroir, Elle ramenait sur sa tête, En bandeaux plats, ses cheveux noirs. Puis comme elle avait fait la veille, Au joug du labeur se mettant, Cigale en même temps qu' abeille, Elle travaillait en chantant. Mais le vieux refrain de romance Qu' un vieux poëte avait chanté Traversait dans son innocence, Sans troubler sa limpidité. Jusque vers sa quinzième année Heureuse, elle vécut ainsi. Qui donc peut l' avoir entraînée Dans le chemin où la voici ? Maintenant elle est descendue Aux bas lieux de l' impureté ; Son alcôve ouvre sur la rue, Et son nom est numéroté. Elle parle un langage étrange, Met du carmin sale, et du blanc À son front pur que son bon ange N' osait effleurer qu' en tremblant. Elle s' appelait Marguerite, Et comme celle à qui jadis Faust allait offrir l' eau bénite, On l' attendait au paradis. 1842. PRINTANIERE L' hiver s' en va ; déjà la cloche, Douce comme un chant de cristal, Murmure au printemps qui s' approche L' o filii du jour pascal. Dans l' air plus doux, les girouettes Tournent au souffle du midi, Et pour un sou de violettes On fait le bonheur de Nini. L' hiver au pauvre fut rigide, Il en a compté les longs jours, En mesurant son bûcher vide Quand la neige tombait toujours. Sa dernière branche allumée Rougit l' âtre d' un pâle éclair ; Moitié cendre et moitié fumée, Le vent la dissipe dans l' air. Pèlerins des grandes mers bleues, Voyez, à l' Orient vermeil, Les oiseaux qui font mille lieues Entre deux levers de soleil. Cris joyeux et battements d' ailes Qui mettent le ciel en gaîté, C' est le retour des hirondelles, Et c' est le retour de l' été. Mais depuis la dernière année Les loyers sont bien renchéris, Un trou noir dans la cheminée Comme un entresol a son prix. Pourvu que les propriétaires N' augmentent pas en même temps Que tous leurs autres locataires L' ambassadrice du printemps. Avec la jeune feuille verte Qui sort du bourgeon printanier Paraît, à sa fenêtre ouverte, Ma voisine de l' an dernier. Pendant les mois d' hiver, frileuse, Elle n' a pas quitté son nid. Jadis elle eût posé pour Greuze, Maintenant c' est pour Gavarni. 1855. A MA COUSINE ANGELE Étrennes Nous avons tous les deux laissé derrière nous Une époque où la vie est bien bonne et bien belle ; Je m' en souviens encor, vous en souvenez-vous De notre enfance heureuse ? -ô ma cousine Angèle ! Ils sont bien loin ces jours, et déjà bien des fois Les ans nous ont touchés en passant de leur aile ; Et notre gaîté blonde aux grands éclats de voix Hélas ! S' est envolée, -ô ma cousine Angèle ! Écoliers turbulents de la classe échappés, Pour danser en chantant l' antique ritournelle : " nous n' irons plus aux bois, les lauriers sont coupés, " Nous n' irons plus aux bois, -ô ma cousine Angèle ! Plus heureuse que moi, vous n' avez pas quitté Le foyer de famille, et la voix maternelle Conserve à votre coeur la sainte piété Qui n' est plus dans le mien, -ô ma cousine Angèle ! Vous avez le travail pour compagnon le jour, La nuit un ange blanc vous couvre de son aile, Et des songes bénis descendent tour à tour Du ciel à votre lit, -ô ma cousine Angèle ! Votre parole est douce ainsi que votre nom ; L' esprit de la bonté dans vos yeux se révèle, Et vos seize ans fleuris embaument la maison D' un parfum de jeunesse, -ô ma cousine Angèle ! Autrefois, quand venait le jour de l' an nouveau, Selon le contenu de ma pauvre escarcelle J' arrivais tout joyeux vous offrir mon cadeau, Qui ne coûtait pas cher, -ô ma cousine Angèle ! Mais depuis ce temps-là le diable, comme on dit, S' est logé dans ma bourse, et vainement j' appelle Plutus, l' aveugle dieu, que je crois sourd aussi, Car il ne m' entend pas, -ô ma cousine Angèle ! Donc, vous n' aurez de moi nul présent aujourd' hui, Ni keepsake éclatant, ni riche bagatelle, Ni bijou ciselé par quelque Cellini, Et ni bonbons sucrés, -ô ma cousine Angèle ! Vous n' aurez rien de moi qu' un serrement de main, Ou qu' un baiser au front, -étrenne fraternelle, Et puis ces pauvres vers que, ce soir ou demain, Vous oublîrez sans doute, -ô ma cousine Angèle ! 1844. ANTITHESE C' est un asile pauvre, une retraite austère Où s' est clos, dans l' étude, un hôte solitaire. Le jour, il dort ; la nuit, Pour se mettre à son oeuvre il se relève, allume Sur sa table boiteuse une lampe qui fume, Et qui veille avec lui. Dans l' âtre mort la cendre en talus s' amoncelle Et le grillon frileux, amant de l' étincelle, N' en voyant plus, hélas ! Cesse de lamenter sa plainte accoutumée Sur le vieux chenet-sphinx où la bûche enflammée Se tordait en éclats. Et pourtant au dehors souffle une bise aiguë ; Sous de triples manteaux le passant, dans la rue, Sent les ongles du froid ; L' étoile a des frissons dans la sphère divine, Et la neige épaissit la fourrure d' hermine Dont s' est vêtu le toit. Aux vitres, où le vent par la fêlure glisse, Le givre, en burinant son étrange caprice, A déjà fait saillir Une souple arabesque où se tord en spirale Le feuillage irisé d' une flore idéale Prête à s' épanouir. La fenêtre est étroite et jamais ne s' éclaire Au rayon matinal de la clarté solaire. Du sol jusqu' au plafond, Sur les jaunes parois, la sueur de novembre Semble un long chapelet formé de perles d' ambre Qui s' égrène et qui fond. Mais pour l' hôte du lieu, lorsque Paris sommeille, Et qu' auprès de son oeuvre il commence sa veille, Toute sa pauvreté, Comme un palais féerique, à ses yeux s' illumine, Car cet hôte est l' amant d' une muse divine Qui chante à son côté ! 1843. LE PLONGEUR À Madame Ch De P... Voulant mettre une étoile à son bandeau, la reine Fait venir un plongeur et lui dit : " vous irez Dans ce palais humide, où chante la sirène, Cueillir la perle blonde, et me l' apporterez. " Le plongeur, descendu sous le flot qui l' entraîne, Parmi les sables d' or et les coraux pourprés, Cueille la perle blonde, et pour sa souveraine La rapporte captive en des étuis nacrés. Le poëte ressemble à ce plongeur, madame ! Et si votre caprice en souriant réclame Un vers qui doit partout dire votre beauté, Esclave obéissant, au fond de sa pensée, Riche écrin où dans l' or la rime est enchâssée, Il plonge, et va chercher le bijou souhaité. 1844. AU BALCON DE JULIETTE Votre balcon, madame, est d' une architecture Qui du passant artiste attire le regard ; Sa forme est merveilleuse, et sa riche sculpture Semble un morceau daté des meilleurs jours de l' art. Un jeune amour païen, d' une espiègle figure, Supporte le balustre en aiguisant un dard Qui, toujours menaçant, fera quelque blessure ; Et vous la guérirez, madame. -tôt ou tard. Un malheureux atteint par l' aiguillon de flamme, Aux soupirs de la nuit mêlant ceux de son âme, Viendra sous ce balcon ; et, comme Roméo, L' escalade permise, à vos pieds, Juliette, Il attendra cette heure où chante l' alouette, Cette heure des adieux, qui vient toujours si tôt ! 1844. PYGMALION À T De B Les prêtres de Vénus attendent sa statue, Mais l' artiste jaloux au temple athénien Refuse d' exposer la figure attendue, Car son coeur s' est épris de l' oeuvre de sa main. Devant lui la déesse étale toute nue L' immobile splendeur de son beau corps divin ; Et l' artiste à genoux caresse de la vue Le marbre inanimé, qui s' anima soudain ! Poëte ! Le miracle eut lieu dans l' ère antique, Et les dieux exilés de la sphère olympique Comme l' artiste grec ne t' exauceront pas. Épris de la beauté de ta propre chimère, Comme Pygmalion son amante de pierre, Tu ne la verras point s' animer dans tes bras. 1844. LA ROSEE Le sylphe matinal qui verse la rosée, Trop amoureux du lîs, oublia ce matin De baigner l' humble fleur demi-morte et brisée Qu' une larme du ciel ranimerait soudain. Comme fait un amant avec sa fiancée, À quelque muse triste ayant donné la main, Cherchant l' ombre et la paix, pied lent, tête baissée, Un poëte le soir traversa le chemin. Soit amour mal éteint, soit douleur mal fermée, Il pleurait en marchant sous l' ombreuse ramée ; Une larme tomba de ses yeux sur la fleur, Sur la fleur demi-morte au pied du lis superbe, Et qui reprit bientôt, parmi ses soeurs de l' herbe Son arome champêtre et ses vives couleurs. 1844. A HELENE Enveloppé d' épaisse prose, Comme de flanelle un frileux, Laisse parler l' esprit morose, Qui s' est trop pressé d' être vieux. Le chardon médit de la rose ; C' est le péché des envieux. Puisque la providence est bonne, Et répand d' une même main Le bluet qu' on tresse en couronne Parmi le blé qui fait le pain, Profitons des biens qu' elle donne : Aujourd' hui vaut mieux que demain ! Pourrais-tu donc perdre sans peine Ainsi ta plus belle saison ? Lorsque Dieu, d' amour la main pleine, Fait sa divine semaison, Tu peux ouvrir ton coeur, Hélène, Le semeur bénit sa moisson. 1854. A UNE ETRANGERE Au pays regretté par Mignon tu naquis, Et, pareille à Mignon, tu regrettes et pleures, Sous le ciel étranger, le ciel de ton pays. Rien ne peut te distraire, et tu passes les heures À regarder mourir un arbuste apporté Du sol où l' oranger fleurit toute l' année. Dans le jardin d' exil avec toi transplanté, Vois : son feuillage est pâle et sa fleur est fanée ; Tu n' as plus de sourire, il n' a plus de parfums. Pour que l' arbre renaisse et de nouveau fleurisse Sa moisson odorante et ses beaux cheveux bruns, Pour que l' ennui s' efface à son front pur qu' il plisse, Il vous faut à tous deux le soleil du pays, Regretté par Mignon quand aux cieux elle aspire ; Et l' arbre aura des fleurs, et ton front le sourire Qu' un peintre au nom d' archange a tant cherché jadis. TRAINANT. . . Traînant, traînant ta chétive existence, Dans les sentiers tu t' arrêtes souvent, Regardant fuir l' ombre de l' espérance, Spectre railleur qui va toujours devant ; Voyant partout le vice ou la sottise, L' hypocrisie au maintien indigné, Sûr du destin que je te prophétise, Marche ! Ton but n' est pas bien éloigné. Quand du malheur tu sauras le martyre, Lorsque ton coeur sera triste, ulcéré, Ne pleure pas, tes larmes feraient rire : Il est des gens qui n' ont jamais pleuré, À ces heureux, loin de porter envie, Jette en passant un regard de pitié, Car, sans les pleurs, que sait-on de la vie ? C' est un roman qu' on n' a lu qu' à moitié. Septembre 1844. A G. D. Ami, -puisqu' à ton front l' art a mis deux étoiles, Puisqu' un double rameau fleurit entre tes mains, Du couple fraternel va soulever les voiles, Et marche rayonnant dans les sentiers humains. Ami, -puisque le temple a pour toi deux idoles, Sur les autels jumeaux allume l' encensoir ; Puisque sur ton blason Dieu grava deux symboles, Prends le pinceau le jour, et la lyre le soir. Ami, -puisque ta sphère est deux fois constellée, Que de ton coeur sans cesse émane un double accord, Par deux divinités, ton espérance ailée Dans un ciel lumineux doit prendre un double essor. Ami, -peintre et poëte, âme deux fois sacrée, Partage ton amour entre les deux sillons ; Palette harmonieuse et lyre colorée, Répands tes deux parfums, jette tes deux rayons. Novembre 1841. SI TU VEUX ETRE LA MADONE Si tu veux être la madone, Vierge comme elle, ô mes amours ! Dis un mot, et mon ciseau donne Au marbre blanc tes purs contours. Des saintes qu' à Rome on admire Tu seras la plus belle encor, Et les poëtes, pour le dire, Vont préparer leur plume d' or. À ton gré choisis, -marbre ou toile, Statue ou tableau, -dès demain, Pour mettre à ton front une étoile, Mon coeur viendra guider ma main. Si tu veux être la madone, Dans une châsse de vermeil On viendra t' offrir pour couronne Le lis pur, à ton front pareil ; Et, si tu veux, ô ma divine ! Bientôt ton image à l' autel Rendra jalouse Fornarine, La maîtresse de Raphaël. Sous les piliers de ton église, Des pèlerins, de loin venus, Inclineront leur barbe grise Sur la blancheur de tes pieds nus ; Et ceux que le bourreau menace, Guidés par un esprit sauveur, Viendront chercher asile et grâce À ton piédestal protecteur. Puisque ton front toujours se voile Quand je veux y mettre un baiser, Sur ton image, -marbre ou toile, Oh ! Du moins laisse-moi poser ! Laisse-moi poser, ô Marie ! Pour baiser, pour sceau radieux, L' immortalité du génie ; - C' est un manteau qu' ont mis les dieux. Si tu veux être la madone, Vierge comme elle, ô mes amours ! Dis un mot, et mon ciseau donne Au marbre blanc tes purs contours. Février 1843. LE VIN BLEU Au cabaret des bruyantes barrières, Avec des gens qui n' ont ni feu ni lieu, Et qui buvaient l' oubli de leurs misères Dans les flots noirs du vin qui tache en bleu ; Au fond d' un pot de faïence vernie, Plein jusqu' au bord d' une épaisse liqueur, Pour oublier ce qu' il faut que j' oublie, J' ai, l' autre soir, été noyer mon coeur. Ce n' était pas cette ivresse joyeuse Qui fait sourire à travers les cristaux Le sang pourpré de la vendange heureuse Où la Bourgogne a manqué de tonneaux. Amère au coeur aussi bien qu' à la bouche, Triste à navrer, douloureux à mourir, Dans cette ivresse inquiète et farouche, Je n' ai pas pu noyer mon souvenir. A UNE DAME INCONNUE Demande d' audience Madame, je n' ai pas l' honneur de vous connaître, Mais supposez qu' on fait relâche à l' opéra, Et qu' après son dîner, votre seigneur et maître À son club est allé tailler le baccarat. Si vous le permettez, -supposons qu' une dame, Votre amie, auprès d' elle a retenu celui Dont on parle tout bas quand on est femme à femme, Celui qui vous nomme elle, et que vous nommez lui. Vous voici toute seule au coin de l' âtre où pleure Le lamentable vent d' un hiver pluvieux, Et, regardant courir le pied léger de l' heure, Déjà vous regrettez de ne pas être deux. Tout Paris a la grippe et boit de la tisane ; Votre griffon d' écosse est lui-même enrhumé ; Les salons sont fermés, et le temps vous condamne À la réclusion du boudoir parfumé. Que ferez-vous ce soir ? Sur le clavier sonore Allez-vous éveiller l' âme de Bellini ? Ou ferez-vous rugir le cri fauve du More Que Shakspeare a créé, pressentant Rossini ? Mais votre érard, faussé par l' humide atmosphère, Appelle en sons douteux les soins de l' accordeur. Ne pouvant plus chanter, vous essaîrez de faire Sur votre canevas naître encor une fleur. Mais, si l' aiguille casse, ou, si dans votre laine Vous retrouvez les jeux de la chatte ou du chien, Sans être impatiente, êtes-vous bien certaine De pouvoir renouer l' écheveau gordien ? Ne pouvant plus broder, que ferez-vous, madame ? J' en pourrais témoigner, la paresse a du bon ; Mais le repos du corps, c' est le travail de l' âme, Et la vôtre a besoin d' une distraction. Si pour une heure ou deux vous vouliez le permettre Je tiendrais compagnie à votre ennui naissant. On peut me recevoir sans trop se compromettre, Et ne m' a pas qui veut, vous soit dit en passant. CELUI-LA, DONT JE VEUX Celui-là, dont je veux dire la triste fin, Vivait dans notre siècle et dans son air malsain. Isolé de bonne heure au milieu de la vie, La solitude avait été sa seule amie. Orphelin, il aimait à la nommer sa soeur ; Et, seule, elle a connu les secrets de son coeur. Tout ce qu' on sait de lui, chacun se le répète Maintenant qu' il est mort : c' est qu' il était poëte, Et que, s' abandonnant à la grâce du ciel, En pleurant il quitta l' humble toit paternel, Le jour même où ce toit, asile des ancêtres, La mort étant venue, était resté sans maîtres. Certes, -s' il est au monde un souvenir de deuil Qui vive bien longtemps, c' est celui du cercueil Qu' un jour, dans le chemin menant au cimetière, On suivit à pas lents en s' écriant : " mon père ! " Mais, si, le crêpe au bras, il faut reprendre encor La route où le cyprès verse l' ombre à la mort ; Pour la seconde fois, s' il faut que l' on assiste, Indigente ou pompeuse, à cette scène triste ; Quand, derrière ce corps qui vêtit le linceul, À marcher en pleurant on se trouve tout seul, Quand votre mère est morte et que sa fosse ouverte Fait l' enfant orphelin et la maison déserte, Dans les jours les plus beaux ou dans les pires jours, De ce second voyage on se souvient toujours. Or, celui dont je parle, et qui ne peut m' entendre, Dans une seule année avait dû deux fois prendre Le chemin des tombeaux, et, chaque fois, hélas ! Y conduire un de ceux qu' on ne ramène pas. C' est ainsi qu' à quinze ans il resta seul au monde. Mais, s' émouvant pour lui d' une pitié profonde, Une femme, -une mère, ayant mis dans sa main Quelque argent, -de Paris l' enfant prit le chemin. Paris ! -pourquoi choisir cette ville entre toutes ? Et pourquoi, se trouvant à la croix de deux routes, Ne se trompa-t-il point, hélas ! -et n' a-t-il pris Celle-là qui pouvait l' éloigner de Paris ? C' est que dans un collége, -et malgré l' indigence, Son père l' avait mis, croyant que la science Était le seul trésor qui pouvait remplacer Celui qu' en héritage il ne pouvait laisser. Ainsi, durant l' époque à laquelle l' enfance Mange ce pain du ciel appelé l' espérance, Et, libre comme l' est un oiseau, peut courir Des baisers de la mère aux baisers du plaisir, Dans ces jours si fleuris et si courts, qu' on les nomme Le printemps de la vie et le matin de l' homme, Celui-là dont je veux dire la triste fin, Grand affamé de jeux, dut mesurer sa faim ; Épris de liberté, de grand air et d' espace, Quitter le doux loisir pour l' ennui de sa classe, Et, sous le regard froid d' un pédant maigre et noir, Souvent boire un poison au vase du savoir. Le poison, il le but, -et puis un autre ensuite. S' il en est temps encore, ô père imprudent ! Vite Retourne à ce collége, et, sans perdre un instant, De ces bancs studieux enlève ton enfant ; Arrache de ses mains, foule à tes pieds, déchire Ce livre qu' il épèle, avant qu' il sache lire ; Conserve-lui l' habit que tu n' as pas quitté, Le pauvre vêtement qu' aima la liberté, Le sarrau plébéien fait de bure grossière ; Qu' il reste un paysan, comme est resté son père. L' humilité d' esprit, c' est le savoir du coeur. N' en fais pas un savant, fais-en un laboureur. Mais le père fut sourd, car il croyait bien faire. À l' heure de midi, quand la cloche libère Par un signal connu les jeunes écoliers, À son doux carillon, rudiments et cahiers, Tout se ferme à la fois, et la cloche encore sonne, Que déjà dans la classe on ne voit plus personne. Ils sont tous au jardin, tous aux jeux, hors un seul. Dans un coin, sur un banc qu' ombrage un vieux tilleul, Il s' est assis, la tête entre ses mains posée ; Il lit tout bas un livre à reliure dorée. Depuis cinq ans bientôt qu' en soupirant il a Pris l' habit lycéen, chaque jour il vient là, S' asseoit avec son livre, et, dans la solitude, De l' heure du plaisir fait une heure d' étude. Quand il vint au collége, il savait ce qu' apprend Un pauvre magister dans son cours ignorant, C' est-à-dire épeler couramment l' évangile, Compter selon barème, et, d' une main habile, Aux fêtes de famille, ou bien au jour de l' an, Écrire ses souhaits sur un beau feuillet blanc ; Mais il sait maintenant bien des choses nouvelles, Et, le soir, en filant, à la veillée, entre elles, Les femmes du village à la mère ont souvent Envié le bonheur d' avoir un fils savant. MAIS CHENIER N'EST PAS LE PREMIER. . . Mais Chénier n' est pas le premier qu' il ait lu : Sous des noms étrangers-il a déjà connu Myrto la Tarentine, et la jeune Néère Pour le beau Clinias abandonnant sa mère ; Amymone et Lydé, Camille et Pannychis Avec Néobulé, la soeur d' Amarillys, Dans Horace et Virgile il vous a cent fois vues, Quelquefois sous le voile-et souvent toutes nues ; Toutes il vous connaît, et vous aussi, pasteurs, Qui paissez vos troupeaux dans la prairie en fleurs, Il vous comprend et lit vos chansons pastorales Où dans les blés jaunis murmurent les cigales. Dans l' idylle et l' églogue il vous a rencontrés, Satyres et Sylvains, -nymphes qui vous mirez, Tremblant qu' un indiscret, le soir, ne vous surprenne, Toutes blanches, -sans voile, -au bord de la fontaine. De Rome à Syracuse et d' Athène à Théos, Chantres de tous les dieux et de tous les héros, À l' arène, au forum, au théâtre, au portique, Il a suivi vos pas sous le ciel de l' Attique. Pèlerin curieux, il a tout visité, Sur les plus hauts sommets-tout jeune il est monté, Gravissant l' iliade aux cimes escarpées, L' iliade géante entre les épopées, De son faîte sublime, à l' entour il put voir Toute l' antiquité devant lui se mouvoir. Mais, en fouillant aussi l' époque fabuleuse, Rêveur, il rencontra la déesse rêveuse Sous la tunique blanche et le bandeau sacré, Diadème éternel de son front inspiré. Une lyre à la main, cette muse si belle, Il la vit et fut pris d' un grand amour pour elle. Et, depuis cette époque, à cet amour rêvant, Aux pieds de la déesse, il s' enivre en buvant Un miel de poésie à cette coupe antique D' où s' élève un parfum de liqueur homérique. LETTRE A UN MORT À la mémoire de mon ami J D... statuaire Depuis ce jour d' hiver où, par un ciel en deuil, On creusa devant nous, pour coucher ton cercueil, Un lit froid dans la terre humide, Ton frère, me sachant sans pain et sans foyer, M' a dit : " j' ai l' un et l' autre ; " et je suis héritier, Pauvre ami, de ta place vide. Dans cet isolement où tu nous a laissés, Nous vivons tous les deux, nous vivons, et tu sais, Toi qui vécus, de quelle vie ; Et, lorsque nous pensons à toi qui dors là-bas, Nous avons dit souvent : " faut-il le plaindre, hélas ! Faut-il le regret ou l' envie ? " Mais alors il nous semble entendre auprès de nous Une voix qui nous dit : " si le premier de vous J' ai quitté mon oeuvre ébauchée, Mon grand archange blanc, au sourire divin, C' est que la mort m' a pris le ciseau dans la main ; Mais je ne l' avais pas cherchée. " luttez, souffrez, pleurez, -mais vivez tous les deux Je souffre plus que vous dans mes repos affreux. Hélas ! C' est moi qui vous envie : Car vous pouvez encor, sans feu, sans toit, sans pain, Formuler votre rêve, et d' un pas souverain Laisser la trace dans la vie. " luttez encor, luttez. -puis vous pourrez après Venir dormir ici sous l' if ou le cyprès. On dira : " c' est là qu' est leur tombe. " Moi, je suis tout entier descendu dans la mort. Au coeur de mes amis mon souvenir s' endort : Après la terre, -l' oubli tombe. " Et cette voix qui parle est la tienne ! Et pourtant, Nous que la même voix jadis émouvait tant, Nous qui sentions à ta parole Couler dans notre sang l' enthousiasme fiévreux Où l' on se bat les mains, où l' on se dit : " je veux Mon laurier d' or au Capitole ! " Parce que c' est ta voix, nous écoutons encor ; Mais rien ne s' émeut plus en nous, car tout est mort. Depuis longtemps nous sommes calmes ; Nous n' avons plus d' orgueil et plus d' ambition, Et nous ne rêvons plus cette acclamation Qui poursuit le vainqueur des palmes. Nous avons cru pouvoir, -nous l' avons cru souvent, Formuler notre rêve, et le rendre vivant Par la palette ou par la lyre ; Mais le souffle manquait, et personne n' a pu Deviner quel était le poëme inconnu Que nous ne savions pas traduire. Puisque nous ne pouvons rien créer, à quoi bon Continuer notre oeuvre, et faire à notre nom Ouvrir la bouche de l' insulte ? Nous nous sommes trompés, nous le voyons trop tard. Qu' importe ! -il faut laisser les instruments de l' art Aux hommes choisis pour son culte. Maintenant nous suivrons les vulgaires chemins, Nous ferons au hasard oeuvre de nos deux mains Pour vivre encor et pour attendre L' heure où l' on creusera près du tien notre lit, Et, comme sur ton nom, sur nos deux noms l' oubli Le lendemain pourra descendre. 1843. ULTIMA SPES MORTUORUM I Demain, pour annoncer la fête mortuaire, Les cloches sonneront ; Et ceux qui sont couchés dans les plis du suaire Alors s' éveilleront. S' animant pour un jour, leurs invisibles ombres, En sortant des tombeaux, Voltigeront parmi les sycomores sombres Aux funèbres rameaux. Et toutes, frissonnant sous des bises glacées, Sous un ciel sombre et noir, Elles diront encor, d' espérance bercées : " nous allons les revoir ! Ceux dont le coeur aimant sans doute encor nous pleure, Nos amis d' autrefois, Pèlerins en grand deuil vont venir tout à l' heure Prier sur notre croix. Ils nous apporteront, coeurs pieux et fidèles Où parle un souvenir, Les fleurs que nous aimons, ces pauvres immortelles, Qu' on voit si tôt mourir ! " II Pourquoi de vos linceuls secouer la poussière ? Pourquoi venir trembler sous notre ciel brumeux ? Quel bruit interrompit dans votre lit de pierre Le sommeil éternel qui pesait sur vos yeux ? Quel appel vint troubler les songes que vous faites Dans l' asile funèbre où nous dormirons tous ? Et, pour vous éveiller comme au temps des prophètes, Quel nouveau christ a dit : " Lazares, levez-vous ? " Ombres de tous les morts, invisibles fantômes, De la terre d' exil pourquoi franchir le seuil ? Qu' espérez-vous encor de ce monde où nous sommes, Puisque vous espérez, même dans un cercueil ? Ce qu' ils viennent chercher, tout le temps de leur vie Ils l' ont à chaque pas heurté dans le chemin : C' est la déception par une autre suivie Pour faire avec l' espoir un éternel hymen. Ce qu' ils viennent tenter, c' est la dernière épreuve ; Jusqu' au fond du tombeau ce qu' ils emporteront, Tristement convaincus, c' est la dernière preuve Que jamais à l' oubli les morts ne survivront. III Quand du de profundis la lugubre harmonie Vous conduisait ici, Avec l' homme de Dieu, sur la fosse bénie, Alors priaient aussi Vos parents, vos amis, vos soeurs et vos amantes, Tous ceux qu' au dernier jour Vous aviez en pleurant sur vos lèvres mourantes Embrassés tour à tour. Et tous ils vous disaient, à cette heure suprême De solennel adieu, Où votre âme attendait le parfum du saint chrême Pour s' envoler à Dieu, Tous ils vous répétaient, des larmes aux paupières, Que, de l' oubli vainqueurs, Vos noms seraient toujours présents dans leurs prières Et présents dans leurs coeurs. Eh bien, donc, aujourd' hui, sortant de vos abîmes, Venez jusqu' à ce soir Vainement les attendre, -éternelles victimes D' un éternel espoir. Partout les âmes inquiètes Voltigent dans les sombres ifs, Et semblent écouter, muettes, Les murmures des vents plaintifs Dans les solitaires allées, Toutes ces ombres désolées, N' entendant aucun pas humain, Amis, amants, époux et mères Étouffent leurs larmes amères En disant : " ils viendront demain. " IV Seigneur ! Vous savez bien qu' il ne viendra personne. Et que ces malheureux vont revenir en vain, Épier un regret, attendre une couronne Qu' on n' apportera pas aujourd' hui-ni demain. Seigneur ! Vous savez bien que c' est une ironie ! Que ce qui disparaît est bien vite oublié, Et que l' oeil qui pleurait devant une agonie Avec un coin du crêpe est bientôt essuyé. Seigneur ! Vous savez bien qu' aujourd' hui sur la terre L' égoïsme et l' oubli se sont fait large part, Et que, s' il est des coeurs épargnés par l' ulcère, L' ulcère saura bien y pénétrer plus tard. Seigneur ! Vous savez bien qu' ici la race humaine Est si lasse de suivre et de poursuivre en vain Le fantôme d' espoir qui toujours la promène, Qu' arrivée à la tombe, elle s' écrie : " enfin ! " je vais me reposer dans l' ombre et le silence. Que m' importe un ciel bleu ! Que m' importe un ciel noir ! Ici l' on dort en paix sans craindre la souffrance : Rien n' y peut pénétrer, -rien, pas même l' espoir. " Dans son dernier repos, pour troubler cette cendre, Le fantôme railleur pourtant pénètre encor ; Pour la faire souffrir, près d' elle il vient descendre : Chassé par les vivants, il va tromper la mort. Pourquoi donc fîtes-vous l' espérance immortelle, Seigneur, puisque sans cesse elle doit nous mentir ? Et pourquoi faire ainsi la douleur éternelle, Si vous voulez que l' homme ait le temps de bénir ? Novembre 1841. A LA FONTAINE DE BLANDUSIE Imitation d' Horace Fontaine au flot plus clair que le cristal sacré Où des libations le vin est préparé, Demain, dans ce bassin où ton onde caresse Un rivage de marbre apporté de la Grèce, Je veux semer des fleurs et répandre le sang D' un chevreau jeune encor, dans l' herbe bondissant. C' est vainement déjà que son instinct devine La chèvre en liberté, paissant sur la colline ; Vainement qu' il s' apprête à la lutte, à l' amour : Demain, je te l' immole à la chute du jour. Victime dont les fleurs parfument l' agonie, Ses derniers bêlements à la douce harmonie Que la brise du Tibre éveille en tes roseaux Se mêleront ainsi qu' à tes limpides eaux, Miroir de la naïade amante des fontaines, Se mêlera le sang échappé de ses veines. Puis, sur le luth d' ivoire à mon bras suspendu, Des siècles à venir pour qu' il soit entendu, Je veux chanter ton nom, ô fraîche Blandusie ! Mais de mon sacrifice et de ma poésie, En acceptant l' hommage, oh ! du moins quelquefois Si ma voix te supplie, écoute alors ma voix, Ma voix qui te dira, doucement amoureuse N' attends-tu pas ce soir la craintive baigneuse, Néobulé la blonde, aux regards ingénus, Que, sur l' autel du temple, on prendrait pour Vénus ; Néobulé que j' aime et qui fuit ma parole Pour celle d' un enfant vainqueur au discobole, Timide adolescent qui ne sait que rougir, Et qu' un baiser d' amour ferait évanouir, Mais qu' elle me préfère aujourd' hui, l' infidèle, Car il est, cet enfant, aussi beau qu' elle est belle ? Et depuis que trois fois, au milieu des bravos, Son nom fut proclamé, même par ses rivaux, Le jeune Hébrus, partout, à son pas attachée, Trouve Néobulé, pour moi seule cachée. Mais, puisque dans ton onde elle revient souvent Baigner son pied d' albâtre et dénouer au vent Ses cheveux, que, suivant les modes lesbiennes, Ont tressés sur son front d' autres mains que les miennes ; Puisque souvent encor, sur le sable doré, L' un après l' autre elle a lentement retiré Jusqu' à son dernier voile, et qu' alors elle mire Son beau corps, caressé par l' amoureux Zéphyre, - Dans tes flots transparents, de ma Néobulé, Ce beau cygne inconstant de mon toit envolé, Dans tes flots pour mes yeux conserve au moins l'image, Miroir de Blandusie, et que sous ton bocage Je rencontre toujours, flottant à mon côté, Le mensonge aussi bien que la réalité. 1842. A UN ADOLESCENT Vos yeux m' ont révélé ce que vous vouliez taire, Enfant, et j' ai compris tout votre grand mystère. Dans la saison fleurie où vous êtes entré, À peine au premier pas, vous avez rencontré, Et vous suivez déjà du regard et de l' âme Un ange, une sirène, ou plutôt une femme ! Fantôme qui, je gage, est le portrait vivant D' une apparition que vous vîtes souvent Soulever vos rideaux au dortoir du collége ; Et déjà, pour chanter la belle au front de neige, Pour dire ses beaux yeux, son sourire enfantin, Je vous vois dérober au parnasse latin Toutes les fleurs d' amour dont le divin Virgile Semait la pastorale et parfumait l' idylle. Ai-je deviné juste enfin, et pensiez-vous Me cacher un secret que vous dites à tous ? Car il est dans vos yeux écrit pour qui sait lire, Et vous l' avez trahi mille fois sans le dire. Ainsi donc à quoi bon vouloir mentir encor Et jouer à seize ans un rôle de Nestor ? ... Dépouillez, dépouillez ce faux manteau de sage, Trop lourd pour votre épaule et trop lourd pour votre âge ; Laissez dormir en paix tous vos auteurs poudreux, Qui, s' ils étaient vivants, discuteraient entre eux ; Et, dans l' antiquité si vous voulez un guide, Choisissez épicure, ou l' amoureux Ovide ; Ils sont de bon conseil, et leurs folles chansons Vous feront oublier les austères leçons Des sages rassemblés au portique d' Athène. Croyez-moi, la sagesse est une chose vaine ; C' est le mal d' un autre âge, et plus tard vous l' aurez ! Mais maintenant, jeune homme, oh ! Sans attendre, ouvrez, Ouvrez à vos désirs ailés d' impatience Les portes de la vie où de vivre on commence ; Et, si vos passions ont leur virginité, Déflorez-les sans hâte, avec pudicité. Mais d' abord, avant tout, allez rejoindre celle Qui vous attend toujours et vous veut auprès d' elle, Et pleure en écoutant l' heure du rendez-vous Sonner sans vous avoir assis à ses genoux. Partez ! Pour vous le ciel, dans l' ombre de ses urnes, Étale la splendeur de ses écrins nocturnes ; Partez ! Tous ces oiseaux qui chantent dans leurs nids Font un épithalame à vos amours bénis, Et l' air, tout embaumé des senteurs de la plaine, Murmure aussi pour vous sa fraîche cantilène. Partez ! Pour l' escalade elle a tout apprêté : L' échelle est suspendue au vieux balcon sculpté, Et, comme Julietta, l' amante véronaise, Dans ses vêtements blancs, pensive sur sa chaise, Votre maîtresse attend. Partez, mon Roméo ! Entre ses bras restez jusqu' au chant de l' oiseau, Et, durant cette nuit, sur son beau front sans voiles, Mettez plus de baisers qu' il n' est aux cieux d' étoiles. Juillet 1844. LES EMIGRANTS Nous sommes la pauvre famille Émigrant vers d' autres climats ; Nous n' emportons pour pacotille Que notre courage et nos bras. Des bonnettes à la grand' voile, Jusqu' au dernier pouce on a mis Tout ce qu' on peut tendre de toile Sur le trois-mâts les deux-amis. De sa proue en triton sculptée Le navire entr' ouvre dans l' eau Un sillon d' écume argentée. -nous avons le vent et le flot. Les falaises diminuées Disparaissent dans le brouillard ; On ne voit plus que les nuées Et l' océan de toute part. Isolé sur la mer immense, Plus d' un qui s' embarqua joyeux Sent la tristesse qui commence À mettre de l' eau dans ses yeux. La vieille Europe, notre mère, A trop d' enfants pour les nourrir, Et c' est aux champs d' une étrangère Que notre moisson va mûrir. -on nous a dit qu' au nouveau monde Nous trouverons dans les déserts Une terre jeune et féconde Dont les flancs à tous sont ouverts. Aux ouvriers de la patrie Le labeur refuse le pain : Car le progrès de l' industrie Fait chômer l' outil dans sa main. Dans l' atelier ou dans l' usine Quand il vient pour offrir ses bras, On montre à l' homme une machine Qui travaille et ne mange pas. Comme l' oiseau qui se rassemble Par triangles ailés dans l' air, Dès que son frileux duvet tremble Au premier frisson de l' hiver, Chaque jour par cent et par mille Nous partons, la besace au dos, Le bâton en main, pour la ville Où nous embarquent les vaisseaux. Pèlerins que les astres mènent, Tous les âges sont dans nos rangs, Ceux qui s' en vont et ceux qui viennent, Les aïeules et les enfants. Dans nos campagnes dépeuplées Il ne reste que les perclus ; Les colombes sont envolées De nos toits qui ne fument plus. Non pas sans regret, mais sans plainte, Aux volontés du ciel soumis, Nous quittons cette terre sainte Que l' on appelle le pays. Nos femmes ont tissé la tente Que doit habiter notre exil, -fragile abri, -maison errante ! Où Dieu nous arrêtera-t-il ? Nous sommes la pauvre famille Émigrant vers d' autres climats, Nous n' emportons pour pacotille Que notre courage et nos bras. COURTISANE La poussière de riz blafarde son cou maigre, Et ses cheveux, tordus dans un chignon épais, À l' âcre odeur du roux mélangent l' odeur aigre Des parfums éventés qu' on achète au rabais. Ses yeux, qu' ont fatigués les débauches hâtives, Dans le creux de l' orbite éteignent leur regard, Et semblent redouter les lumières trop vives, Comme ceux d' un enfant malade ou d' un vieillard. Dans l' alcool fraudé pour l' ivresse du vice, Elle a déjà perdu le sexe de sa voix, Et, comme Jean Hiroux parlant à la justice, Le mot reste étranglé dans son gosier de bois. Son haleine est fétide et vous souffle au visage La putréfaction de ses poumons malsains. Sa volupté cynique a l' aspect de la rage : -on voit qu' elle a connu beaucoup de médecins. Elle me raconta sa vie et sa misère, Et comment sans amour elle avait un amant Quand elle était petite, -et qu' elle devint mère Comme à peine elle avait cessé d' être un enfant. Elle ajouta, je crois, qu' elle n' était pas née Pour ce métier honteux, et qu' elle eût préféré, Maîtresse de pouvoir choisir sa destinée, À vivre chastement près d' un homme honoré. Mais ce refrain banal rarement apitoie, Hormis l' adolescent qui ne peut croire au mal, Et cherche encor l' amour dans la fille de joie, Ignorant que la rouille a rongé le métal. Je voulus à tout prix la renvoyer chez elle ; Elle me résista : ce fut mon châtiment, Et, jusqu' au rayon bleu de l' aurore nouvelle, J' ai dû subir l' ennui de cet accouplement. LE TESTAMENT Comme il allait mourir, et comme il le savait, Pour se mettre en mesure, il fit à son chevet Mander un antique notaire, Dont le vieux panonceau, du client respecté, Sous la rouille du temps montrait avec fierté Cent ans d' honneur héréditaire. " mon cher maître, dit-il, je suis un moribond ; Comme un oiseau blessé qui fait son dernier bond, Mon coeur ne palpite qu' à peine. Je suis fini, fini ; le ciel n' a pas voulu Que je puisse m' asseoir parmi le groupe élu Des gens qui verront l' africaine. " mon médecin m' avait conseillé d' aller voir, Sur les rives du Nil, se balancer le soir La taille souple de l' almée, Aux yeux d' un anglais roux, triste et concupiscent, Montrant pour cent sequins ce que l' on voit pour cent Sous dans ma France bien-aimée. " mais je hais l' Orient, la mer et tout pays Qui ne se trouve pas sur le plan de Paris, Cette divine capitale Où l' on peut à toute heure, à tout prix, en tout lieu, Trouver l' occasion de chiffonner un peu La tunique de la morale. " peut-être aurais-je pu traîner jusqu' au printemps, Si j' avais voulu prendre encor de temps en temps Quelque infection brevetée ; Mais j' aime autant partir avant le carnaval : Si je tardais, ma mort ferait manquer le bal Où ma maîtresse est invitée. " d' ailleurs, tous mes parents ont commandé leur deuil : Les hommes au cyprès, les femmes chez chevreuil ; Et, dans le passage du Caire, On imprime trois cents billets de faire part Que mes amis diront avoir trouvés trop tard Dans la loge de leur portière. " un architecte habile a fourni le devis D' un tombeau dessiné par mon frère, -un lavis D' encre de Chine, -une aquarelle. Et d' ici vous pouvez entendre le marteau Du funèbre tailleur qui me cloue un manteau Dont la mode reste éternelle. " pareils à des fourmis dont on pille les oeufs, Tous mes collatéraux se meuvent, et l' un d' eux A découvert un biographe Qui, pour une pistole ou deux, consentira À m' appeler crétin, poëte, -ou scélérat, Et, pour trois, mettra l' orthographe. " donc, cher maître, aujourd' hui me trouvant sain d' esprit, Par un bon testament, de ma main propre écrit, Et scellé de mes armoiries, Biens de ville et des champs, et biens paraphernaux, Mobilier, objets d' art, bijoux et capitaux, Mon chenil et mes écuries, " mes livres et ma cave, et jusqu' à mon portrait Peint par celui qui fut le Raphaël du laid, Tout, -hors les cheveux de ma mère, Je lègue sans retour ma fortune et mon bien À celle dont le nom aux lèvres me revient Comme un miel fait de plante amère. " vous la reconnaîtrez à ses cheveux ardents, Comme un soleil du soir qui se couche dedans La pourpre et l' or d' un ciel d' orage. Peut-être en la voyant vous découvrirez-vous ; J' ai devant sa beauté vu plier des genoux Qui ne prodiguaient pas l' hommage. " vous lui direz ma mort, et que c' est samedi Qu' on doit me mettre en terre, onze heures pour midi ; Mais, si dans sa claire prunelle Une larme tremblait, rien qu' une seulement, Vous pouvez déchirer en deux le testament ; Alors ce ne serait pas elle. " telle est ma volonté, dont l' éxécution, Cher maître, se confie à la discrétion De votre zélé ministère. -monsieur, dit un valet qui portait un plumeau, Un monsieur du clergé vient avec son bedeau. -réponds-lui que j' ai lu Voltaire. " LA BALLADE DU DESESPERE Qui frappe à ma porte à cette heure ? -ouvre, c' est moi. -quel est ton nom ? On n' entre pas dans ma demeure, À minuit, ainsi sans façon ! Ouvre. -ton nom ? -la neige tombe ; Ouvre. -ton nom ? -vite, ouvre-moi. -quel est ton nom ? -ah ! Dans sa tombe Un cadavre n' a pas plus froid. J' ai marché toute la journée De l' ouest à l' est, du sud au nord. À l' angle de ta cheminée Laisse-moi m' asseoir. -pas encor. Quel est ton nom ? -je suis la gloire, Je mène à l' immortalité. -passe, fantôme dérisoire ! -donne-moi l' hospitalité. Je suis l' amour et la jeunesse, Ces deux belles moitiés de Dieu. -passe ton chemin ! Ma maîtresse Depuis longtemps m' a dit adieu. -je suis l' art et la poésie, On me proscrit ; vite, ouvre. -non ! Je ne sais plus chanter ma mie, Je ne sais même plus son nom. -ouvre-moi, je suis la richesse, Et j' ai de l' or, de l' or toujours ; Je puis te rendre ta maîtresse. -peux-tu me rendre nos amours ? -ouvre-moi, je suis la puissance, J' ai la pourpre. -voeux superflus ! Peux-tu me rendre l' existence De ceux qui ne reviendront plus ? -si tu ne veux ouvrir ta porte Qu' au voyageur qui dit son nom, Je suis la mort ! Ouvre ; j' apporte Pour tous les maux la guérison. Tu peux entendre à ma ceinture Sonner les clefs des noirs caveaux ; J' abriterai ta sépulture De l' insulte des animaux. -entre chez moi, maigre étrangère, Et pardonne à ma pauvreté. C' est le foyer de la misère Qui t' offre l' hospitalité. Entre, je suis las de la vie, Qui pour moi n' a plus d' avenir ; J' avais depuis longtemps l' envie, Non le courage de mourir. Entre sous mon toit, bois et mange, Dors, et, quand tu t' éveilleras, Pour payer ton écot, cher ange, Dans tes bras tu m' emporteras. Je t' attendais, je veux te suivre, Où tu m' emmèneras-j' irai ; Mais laisse mon pauvre chien vivre Pour que je puisse être pleuré. Source: http://www.poesies.net