Les Jeux Rustiques Et Divins. (1897) Par Henri De Régnier. (1864-1936) Aréthuse. Les Roseaux De La Flûte. Inscriptions Pour Les Treize Portes De La Ville. La Corbeille Des Heures. Poèmes Divers. Mercure De France, 1897. TABLE DES MATIERES ARÉTHUSE. J’ai conduit le cheval. . . Déjanire. L'Allusion A Narcisse. Apostrophe Funéraire. Le Cippe. Le Taureau. Le Retour. La Fontaine Aux Cyprès. Les Visiteuses. L'Accueil. Le Faune Au Miroir. Péroraison. Dans Une Vigne Vendangée. Épigramme. Cautus Incautæ. Le Réveil. Discours A Daphnis. Inscription Sur Une Porte Fermée. Exorde. Les Présents Maladroits. La Sagesse De L'Amour. L'Homme Et La Sirène. FLÛTES D'AVRIL ET DE SEPTEMBRE. Le Repos. Les Gardiennes. Médaillon Pastoral. Les Ombres Fidèles. Heure D'Automne. Les Travaux. Invocation Mémoriale. Allégorie. Après La Forêt Et La Mer. Attributs. Métamorphose Sentimentale. Les Regrets. Héroïde. Le Voyageur. Églogue Métaphorique. L'Attente. L'Amie. L'Image. Figurines Pour Un Tombeau. J'ai joué de la flûte. . . LES ROSEAUX DE LA FLÛTE. Le Vase. Va-t-en Muse. . . L'Obole. L'Île. Les Souhaits. Le Visiteur. Fontaines Divines. Le Temps. Le Berceau. Le Départ. La Maison. Jour D'Automne. Le Revenant. Effigies. Le Combat. La Lampe. Aube. Églogue Marine. Sentence. Espoir. Les Pins. Les Ombres des Heures. L'Amour Mordu. L'Augure. L'Exilé. L'Offrande. Médaille. Épitaphe Pastorale. Élégie Double. Stèle. L'Hiver. La Grotte. Le Passant. Le grand cheval ailé dormait. . . INSCRIPTIONS POUR LES TREIZE PORTES DE LA VILLE. Pour La Porte Des Prêtresses. Pour La Porte Des Guerriers. Pour La Porte Des Pasteurs. Pour La Porte Des Astrologues. Pour La Porte Des Marchands. Pour La Porte Des Comédiennes. Pour La Porte Des Courtisanes. Pour La Porte Des Voyageurs. Pour La Porte Des Mendiants. Pour La Porte Nuptiale. Pour La Porte Mortuaire. Pour La Porte Des Exilés. Pour La Porte Sur La Mer. LA CORBEILLE DES HEURES. Les Corbeilles. L'Accueil. Odelette I. Odelette II. Heures. Odelette III. Ode I. Odelette IV. Refrain. Passé. Odelette V. Odelette VI. Ode II. Odelette VII. Nuit D'Automne. Ode III. Odelette VIII. Odelette IX. Ode IV. L'Invisible Présence. Odelette X. Odelette XI. Le Fardeau. L'Offrande. POÈMES DIVERS. Dédicace. Stances. L'Obstiné. Les Fontaines. Le Compagnon. La Clef. La Tête. ARÉTHUSE C’est une fontaine dans l’île d’Ortygie où, quand les flûtes des pasteurs s’étaient tues, venaient boire les Sirènes de la Mer. FLÛTES D’AVRIL ET DE SEPTEMBRE. A José-Maria De Heredia. J’ai conduit le cheval. . . J’ai conduit le cheval à travers les marais, Dit-il; l’automne avec les feuilles des forêts Avait jonché la route et comblé les fontaines; Les durs sabots craquaient sur la coque des faînes, Et je tenais la bride en marchant près de lui, Et je ne voyais plus les arbres dans la nuit, Et la route était longue à travers le bois noir. Je tremblais d’être entré par les portes du soir Et j’errais, anxieux du gîte et de l’issue, Mais, peu à peu, j’ai vu blanchir mes deux mains nues Et le cheval ailé, peu à peu, devint clair Comme si se faisait l’aurore dans sa chair; La source jaillissait sous son sabot divin; Son envergure éblouissait tout le matin, Prodigieuse avec la forme d’une lyre. Une clarté sortait de lui comme un sourire Et, toute la forêt sachant que c’était lui, Les antres refermaient leurs gueules sur la Nuit. Déjanire. J’ai bu le vin sanglant aux outres de l’automne Et j’ai cru le ciel clair encore et l’heure bonne, Toute de solitude et toute de forêt, Et ma joie en dansant s’esquive et disparaît, Entraînant par la main mon Avril, et mon Ombre Les a suivis vers les arbres du passé sombre D’où je les entends rire ainsi que j’avais ri, Jadis, quand près de toi mon amour a fleuri Aux roses que cueillait le geste de ta grâce Souriante et maligne à feindre d’être lasse Pour que le bois durât à nos pas jusqu’au soir. Printemps perdus! l’automne a mêlé ses boucs noirs Aux plus blanches brebis de nos douces pensées; Les Satyres ont ri de nos mains enlacées. Et les feuilles tombaient quand mûrirent les fruits, Et le vent emporta nos paroles, et puis Nous allâmes, sans plus nous parler, côte à côte, Devenus tout à coup étrangers l’un à l’autre, Et quand le bois finit enfin, ce fut la Mer! Et j’écoutais, du fond de l’horizon désert, Debout et les pieds nus lavés d’écumes vaines, Le chant intérieur des antiques Sirènes; Tandis que toi, silencieuse, ô Déjanire, Regardais, par-dessus l’épaule, sans rien dire, Galopant sur la grève et s’ébrouant aux flots Qui mouillaient leurs poitrails et fouaillaient leurs galops, Sur le sable marin et les galets sonores, Ruer la Centauresse et hennir les Centaures. L'Allusion A Narcisse. Un enfant vint mourir, les lèvres sur tes eaux, Fontaine! de s’y voir au visage trop beau Du transparent portrait auquel il fut crédule. . . Les flûtes des bergers chantaient au crépuscule; Une fille cueillait des roses et pleura; Un homme qui marchait au loin se sentit las. L’ombre vint. Les oiseaux volaient sur la prairie; Dans les vergers, les fruits d’une branche mûrie Tombèrent, un à un, dans l’herbe déjà noire, Et, dans la source claire où j’avais voulu boire, Je m’entrevis comme quelqu’un qui s’apparaît. Était-ce qu’à cette heure, en toi-même, mourait D’avoir voulu poser ses lèvres sur les siennes L’adolescent aimé des miroirs, ô Fontaine? Apostrophe Funéraire. Pieuse à ce tombeau, ma Soeur, où tu t’accoudes, Quels automnes ont fait ta chevelure lourde D’ors graves, et quels soirs reflétés des fontaines Laissèrent dans tes jeux leurs étoiles lointaines? Tes gestes ont encor d’avoir porté des fleurs Une grâce à jamais qu’accoudent tes douleurs Au cippe funéraire où s’arrêta ta route; Et c’est ta vie, ô passante, que tu écoutes, Avec ses flûtes d’or et ses flûtes d’ébène, Rire par les vergers et pleurer aux fontaines, Et qui au marbre, hélas! se veine rose et noire. À toute joie en pleurs au fond de ta mémoire Est-il une tristesse aussi qui ne sourie? Le fruit qui ressemblait à ta bouche mûrie Fut-il amer ou doux d’avoir été goûté? Ce qui fut valait-il enfin d’avoir été? Ô toi qui sais le soir et qui bus aux fontaines Parle-moi, Ombre grave, et dis-moi, Psychéenne, Sous quel destin, silencieuse, tu te courbes, Plus pâle à ce tombeau, pieuse, où tu t’accoudes. Le Cippe. Je voue à mon Destin ce Cippe! Ni les îles Langoureuses parmi les mers, ni les faucilles D’argent clair qu’on délaisse, un jour, pour l’ancre d’or, La houle des moissons, ni le calme du port N’ont bercé ma tristesse et n’ont comblé mes mains; Je consacre ce Cippe à mon triste Destin. Je n’y sculpterai pas de grappes ni les cornes, Que le bouc, front à front, heurte à celles du faune, Ni les thyrses ou bien des conques de la mer, Car la forêt fut vide et le pré fut désert, Et l’écume des flots n’a lavé sur ma proue Aucun dieu souriant aux syrtes qu’il déjoue; Nul visage ne m’a souri dans les fontaines, Et la face du vent qui parle entre les chênes S’est enfuie à jamais, et jamais, je n’ai vu Le Destin innocent ainsi qu’un enfant nu Venir à moi, avec les mains ivres de roses Que mordent les boucs noirs ou que flairent les faunes. Le Taureau. Tu mènes lentement, ô grave laboureuse, Tes lourds boeufs obstinés au sillon qui se creuse Dans la terre crétoise, ouverte au soc luisant; Les mufles ont bavé sous le frontail d’argent Et leur écume éparse évoque une autre écume. . . Le champ déferle au loin ses vagues, une à une, Et des oiseaux, là-bas, volent sur le sillon; Et toi, tu songes, appuyée à l’aiguillon, Grave, lorsque le vent du soir sèche ta joue, Près du soc à tes pieds qui luit comme une proue, Tu songes, et tes boeufs meuglent vers le ciel clair, À quelque taureau blanc qui traversa la Mer! Le Retour. Plus bas que la colère et plus haut que l’amour Quelqu’un dans le bois sombre a parlé tout le jour: C’est le Passé qui parle, en songe, à sa Tristesse; Ils sont debout, tous deux, face à face; elle baisse Sa tête lasse; une fleur noire est dans sa main, Fleur fermée et cueillie à celles du chemin, Car le passé mena l’Étrangère parmi Des sables où les pas s’effacent à demi Avec l’écho que laisse en les âmes lassées Le souvenir, là-bas, marchant sur nos pensées; Et quand ce fut l’automne enfin, avant le soir, Ils s’en revinrent à jamais, et le bois noir A frissonné d’entendre ainsi sous ses grands arbres, Destin debout devant sa stature de marbre, Quelqu’un qui discourait et grondait tour à tour Plus bas que la colère et plus haut que l’amour. La Fontaine Aux Cyprès. La Fontaine pleura longtemps dans la forêt. mon âme, savais-je que tu pleurerais? Me voici revenu pourtant et c’est le soir; Nulle rose ne s’enguirlande aux cônes noirs Des cyprès qui dans l’eau mirent leurs larmes d’ombre. La Nymphe qui chassait à travers le bois sombre Le Cerf aux cornes d’or guetté par le Satyre Est revenue aussi à cette onde et s’étire, Plus lasse, et le beau cerf blessé est revenu Boire à la vasque où je me suis un inconnu À moi-même et j’entends mes larmes en tes larmes, Ô Fontaine, et le bois funeste où nous errâmes Fut la Vie où courait mon Désir poursuivant, Dans la ronce rougie à notre triple sang, La Nymphe qui chassait le Cerf aux belles cornes; Et tes pleurs souriaient, Fontaine, à ces jeux mornes Entre les cyprès noirs où n’étaient pas écloses De guirlandes, hélas! qui dédieraient leurs roses À tes eaux où le sang, hélas! s’est mélangé De la Nymphe et du Cerf et du triste Étranger! Les Visiteuses. J’honore ici, venue au travers de mes songes. Par les routes de ma mémoire, avec mon Ombre, Celle-là qui sourit et qui porte en ses mains L’Urne funèbre où sont mes jours et mes destins, Cendre qui fut l’amour, cendre qui fut la gloire! Victorieuse de la tragique victoire. Cette Passante vient du fond de mon passé, Souriante à demi de l’avoir traversé Depuis ses cailloux durs jusqu’à ses fanges tièdes Et ses fleuves et ses campagnes et ses herbes Et ses vastes forêts vertes comme la mer! Cette Passante vient des vergers de ma chair Où jute le fruit doux auprès du fruit qui saigne, Souriante elle a bu, penchée, à la fontaine De mes heures et pour y boire elle a souri, Car ni le Faune ardent, ni l’herbe qui fleurit Vénéneuse et sournoise avec ses fleurs naïves, La morsure, ni le baiser, ni les eaux vives Qui chantent tendrement avec des rires, ni L’embûche des bois où le Centaure hennit, Et l’antre d’où l’écho appelle les passantes, Rien n’a troublé ses pas prudents et ses mains lentes, Compagne qui menait quelqu’un par les chemins, Côte à côte, et voici qui portent à leurs mains, Toutes deux, au retour, ce soir. Elle et mon Ombre, L’une l’Urne funèbre et l’autre la Colombe! L'Accueil. Si tu veux que, ce soir, à l’âtre je t’accueille Jette d’abord la fleur, qui de ta main s’effeuille; Son cher parfum ferait ma tristesse trop sombre; Et ne regarde pas derrière toi vers l’ombre Car je te veux, ayant oublié la forêt Et le vent et l’écho et ce qui parlerait Voix à ta solitude ou pleurs à ton silence! Et debout, avec ton ombre qui te devance, Et hautaine sur mon seuil, et pâle, et venue Comme si j’étais mort ou que tu fusses nue! Le Faune Au Miroir. Tristesse, j’ai bâti ta maison, et les arbres Mélangent leur jaspure aux taches de tes marbres, Tristesse, j’ai bâti ton palais vert et noir Où l’if du deuil s’allie aux myrtes de l’espoir; Tes fenêtres, dans le cristal de leurs carreaux, Reflètent des jardins de balustres et d’eaux Où s’encadre le ciel à leur exactitude; L’écho morne y converse avec la solitude Qui se cherche elle-même autour de ses cyprès; Plus loin c’est le silence et toute la forêt, La vie âpre, le vent qui rôde, l’herbe grasse Où se marque, selon la stature qui passe, Un sabot bestial au lieu d’un pied divin; Plus loin, c’est le Satyre et plus loin le Sylvain Et la Nymphe qui, nue, habite les fontaines Solitaires où près des eaux thessaliennes Le Centaure en ruant ébrèche les cailloux, Et puis des sables gris après des sables roux, Les monstres du Désir, les monstres de la Chair, Et, plus loin que la grève aride, c’est la Mer. Tristesse, j’ai bâti ta maison, et les arbres Ont jaspé le cristal des bassins comme un marbre; Le cygne blanc y voit dans l’eau son ombre noire Comme la pâle Joie au lac de ma mémoire Voit ses ailes d’argent ternes d’un crépuscule Où son visage nu qui d’elle se recule Lui fait signe, à travers l’à jamais, qu’elle est morte; Et moi qui suis entré sans refermer la porte J’ai peur de quelque main dans l’ombre sur la clé; Et je marche de chambre en chambre, et j’ai voilé Mes songes pour ne plus m’y voir; mais de là-bas Je sens encor rôder des ombres sur mes pas, Et le cristal qui tinte et la moire que froisse Ma main lasse à jamais préviennent mon angoisse, Car j’entends dans le lustre hypocrite qui dort Le bruit d’une eau d’argent qui rit dans des fleurs d’or Et la stillation des antiques fontaines Où Narcisse buvait les lèvres sur les siennes Par qui riait la source au buveur anxieux; Et je maudis ma bouche, et je maudis mes yeux D’avoir vu la peau tiède et touché l’onde froide, Et, quand mes doigts encor froncent l’étoffe roide, J’entends, de mon passé bavard qui ne se tait, Les feuilles et le vent de la vieille forêt; Et je marche parmi les chambres solitaires Où quelqu’un parle avec la feinte de se taire, Car ma vie a des yeux de soeur qui n’est pas morte; Et j’ai peur, lorsque j’entre, et du seuil de la porte, De voir, monstre rieur et fantôme venu De l’ombre, avec l’odeur des bois dans son poil nu, Quelque Faune qui ait à ses sabots sonores De la boue et de l’herbe et des feuilles encore, Et, dans la chambre taciturne, de le voir Danser sur le parquet et se rire aux miroirs! Péroraison. Ô lac pur, j’ai jeté mes flûtes dans tes eaux, Que quelque autre, à son tour, les retrouve, roseaux, Sur le bord pastoral où leurs tiges sont nées Et vertes dans l’Avril d’une plus belle Année! Que toute la forêt referme son automne Mystérieux sur le lac pâle où j’abandonne Mes flûtes de jadis mortes au fond des eaux. Le vent passe avec des feuilles et des oiseaux Au-dessus du bois jaune et s’en va vers la Mer; Et je veux que ton acre écume, ô flot amer, Argente mes cheveux et fleurisse ma joue; Et je veux, debout dans l’aurore, sur la proue, Saisir le vent qui vibre aux cordes de la lyre Et voir, auprès des Sirènes qui les attirent À l’écueil où sans lui nous naufragerions. Le Dauphin serviable aux calmes Arions. Dans Une Vigne Vendangée. Je chanterai, ce soir, Automne, tes pensées! La vendange repose aux corbeilles tressées; La grappe qui rougit la lèvre est à la main Lourde comme la Vie et comme le Destin, Et la pluie a gonflé de larmes les fontaines; Les flûtes avant de se taire sont lointaines Déjà et tristes et déjà le souvenir. . . Et c’est avoir vieilli déjà que de sentir, Derrière le coteau et par delà les plaines Et le fleuve, qu’il est à jamais des fontaines Où nos faces verraient chacune son passé, Et de calmes chemins où nous avons passé, Et des ombres qui sont notre Ombre, et des années Qui, la main dans la main, sur nos heures glanées, Marchent, tournant la tête et ne vous voyant plus; Et cependant ce soir est beau, et des Dieux nus S’en viennent en dansant peut-être en nos pensées, Car la vendange est belle aux corbeilles tressées Et tu pleures pourtant l’Été qui t’abandonne, Ô triste, ô Ariane éternelle, ô Automne! Épigramme. Hérons sur le marais et cygnes sur le fleuve, Que le printemps fleurisse ou que l’automne pleuve, Mes flèches ont percé les Heures, une à une, Et le Temps a laissé tomber toutes ses plumes Dans l’eau de ma tristesse ou l’onde de ma joie; Et si l’aile se ferme, et si l’aile s’éploie, C’est l’heure qui s’achève enfin ou s’inaugure, Et, tour à tour, contre le port ou l’envergure, Les mêmes flèches d’or partent de l’arc qui vibre, Et, triste archer, en pleurs de son exploit stupide, Je ramasse, sur l’eau où mon espoir se penche, Avec la plume noire, hélas! la plume blanche! Cautus Incautæ. Prends garde, douce amie, à la Thessalienne Qui s’accoude le soir, auprès de la fontaine À jouer de la flûte en se penchant sur l’eau, Car avant de t’aimer, douce qui d’un fuseau Nonchalant fila d’or les heures de ma joie, Mes automnes, là-bas, ont suivi d’autres voies Et j’ai marché, le soir, par d’antiques forêts Sans savoir, passante, que tu apparaîtrais, Radieuse à ma vie et douce à mon amour; Moi qui croyais les roses mortes pour toujours. J’écoutais une voix qui n’était pas la tienne. Prends garde, mon amie, à la magicienne, Elle connaît des rites vils et je l’ai vue. Avec son aigre flûte aux dents, qui dansait nue, Et je la trouve encore au bois où elle rôde, Et dans la bergerie et dans l’étable chaude Elle trait un lait rance et couronne d’orties Le bouc noir qui la flaire après qu’elle est sortie, Comme mon vieil amour jadis, lascivement, La humait dans l’odeur de la terre et du vent! Le Réveil. Tout le printemps qui chante avec tous les oiseaux. Le vent frais, le soleil encor tiède, les eaux Qui murmurent le long du sentier où l’on passe, Et le pas de l’hiver, Printemps, que tu effaces En posant ton pied nu où pesa son pied lourd, La Tristesse qui se retourne vers l’Amour Et l’Amour embrassant, lèvre à lèvre, la Vie Qui rit mélancolique et qui pleure ravie; L’écho qui devient voix, l’antre qui devient bouche, Tout ce qui renaît doux de ce qui lut farouche: Le printemps, de l’hiver, la source, du rocher; L’Espoir gai avec toutes ses flèches d’archer Qui nous montre, en l’azur que son vol lui assigne, L’heure pure à jamais de sa candeur de cygne Qui chasse l’heure noire aux ailes de corbeau, Tout cela: le soleil, les herbes, l’aube, l’eau, Le vent frais, la forêt chanteuse, l’arc qui vibre, C’est quelqu’un qui s’éveille et quelqu’un qui veut vivre, Adolescent debout anxieux d’être nu, Et qui sent le baiser à ses lèvres venu De toute la nature impatiente et douce Avec l’allusion des roses à sa bouche! Discours A Daphnis. Le vent, au crépuscule, a soufflé dans les chênes, Daphnis! la route est sombre au troupeau que tu mènes; La brebis bêle, un bélier guette et l’agneau butte; Le vent aigre est entré par les fentes des flûtes, Tes lèvres qui baisaient jadis le bois y mordent; La feuille morte, on voit mieux les ceps qui se tordent: Le sarment est le bras noueux de la vendange, Et le chemin bifurque à la saison qui change, Et voici que dans l’ombre hésite ta pensée, Comme si tu voulais ouïr ta voix passée Dans l’écho qui l’appelle et où tu la retrouves Anxieuse et y disputant aux maigres louves Du regret les brebis de tes heures laissées, Au lieu de suivre sur le chemin tes pensées Qui, à la suite, et dans le vent et par le soir, S’en vont vers le printemps, là-bas, et vers l’espoir Et vers l’aurore en fleurs et les avrils nouveaux, Avec le bélier grave et les calmes agneaux. Inscription Sur Une Porte Fermée. L’arc de pierre sculpté d’armes et de victoires Par où passe en manteau de pourpre ma Mémoire, La grappe qui ruisselle entre les mains fermées, Mon orgueil qui se laure aux veines d’un camée Ou sur le bronze avec l’exergue des médailles; Le matin doux après le soir de la bataille; Le promontoire haut d’où l’horizon est clair, Le port, la proue avec l’écume de la mer; Le char qui roule, les chevaux cabrés au vent Sur les jarrets et les deux sabots en avant; Les cygnes parmi les cyprès, les femmes nues, Les châteaux d’or rêvant au fond des avenues, La douceur du ciel bleu reflété dans les eaux; Le grand bûcher d’érable où l’on brûle les os, Et les torches et les thyrses parmi les glaives; Le pas sur la prairie ou le pas sur la grève, La main au gantelet, le pied à l’étrier, La torsion autour des tempes du laurier Et à l’aube le cri des trompettes de bronze Ne valent pas jadis ton sourire dans l’ombre! Exorde. Que le vent de la Mer, ô Voyageuse, torde Ta chevelure, moi, sur la grève j’accorde La voix de ma mémoire à ce qui songe en elle; C’est l’absence aujourd’hui qui t’a faite éternelle, Douce Ombre que je vois assise sur le sable, Pour toujours, souriante à l’heure impérissable; Et je te chanterai en face de la Mer, En mon âme, d’un chant à jamais grave et clair, En souvenir des pierres vives du collier, Et, note à note, tu les verras scintiller: Le rubis qui s’embrase à la topaze chaude Ou, aigre dans sa fièvre verte, l’émeraude, Le diamant et, grasse, l’opale qui tremble, Car, pasteur curieux des sons qui leur ressemblent, Mystérieusement, dans l’ombre, je dédie Les sept trous de ma flûte à tes sept pierreries! Les Présents Maladroits. Les fleurs de la fontaine et la force des flûtes, Où ma bouche, le soir, aux trous du buis s’ajuste, Ni les gâteaux de miel dans les corbeilles rondes, Ni les poires, ni la grappe, ni les colombes, Ni la guirlande aussi que pour elle je tresse, N’ont fait venir à moi la petite Faunesse Qui danse, sous la lune, au bord de la forêt. Sa chevelure est rousse; elle, nue; on dirait Qu’elle a peur des gâteaux qui sont dans les corbeilles À cause du miel doux que vengent les abeilles, Et que, pour elle, la colombe est la mémoire De quelque heure jadis blanche sur l’ombre noire Et qui roucoulerait au fond de sa pensée, Et, qu’en ma flûte rauque, hélas! qui s’est lassée De chanter mon désir mystérieux vers elle, Elle évoque, là-bas, saignante et paternelle, Au soleil qui la tanne et au vent qui l’étire, La dépouille du Faune et la peau du Satyre. La Sagesse De L'Amour. Avant d’être de ceux qui marchent vers la Nuit, toi qui fus l’enfant que sa jeunesse a fui Et qui, grave, t’assieds déjà, debout hier, Écoute encor, avant les fifres de l’Hiver, Les flûtes de l’Été qui chantent dans l’Automne; L’heure tendre là-bas embrasse l’heure bonne, Et, quand le chant se tait, au loin, tu peux entendre Ce que le bel Août dit au calme Septembre Et ce que dit ta joie à ta mélancolie. Le fruit qui va mûrir avec sa branche plie; C’est de la brise, hélas! que sort le vent farouche, Mais la brise et le vent s’endorment bouche à bouche Aujourd’hui et le bois est vert et le soir tombe, Et les flûtes dans l’ombre appellent les colombes, Et l’Été chante encor aux lèvres de l’Automne; Le jour sera meilleur si l’aurore fut bonne; Le soir est plus charmant lorsque l’âme est plus douce; Le sourire fait une rose de la bouche; La tresse dénouée est une chevelure; D’avoir été fontaine une eau reste plus pure. Aime et que sur tes pas les étoiles aient lui Quand tu seras de ceux qui marchent vers la Nuit. L'Homme Et La Sirène. A Francis Villé-Griffin. Aux dernières étoiles d’une aube sur la Mer, debout à la proue d’un navire qu’on ne voit pas, le veilleur parle; Sa voix s’éloigne à mesure que le ciel s’éclaire. LE VEILLEUR DE PROUE. Je suis celui qui veille sur la proue. . . L’un connaît les ancres et les voiles, Un autre les étoiles, Certains sont plus sages qui jouent La route aux dés et s’endorment - on gagne, on perd! Sans souci d’à quel vent s’oriente la proue; Mais moi, je sais la Mer! Elle est douce, aujourd’hui sous les étoiles Qui déclinent, et les agrès geignent tout bas, Le long des voiles; Le vent est tombé et le navire est las, Et tous dorment et tout est calme, Et celui qui connaît le vent et la marée A prédit la nuit belle à la nef ancrée, Et c’est en chantant qu’on a levé les rames Car l’homme qui connaît la face des nuages A fait signe en riant à qui barre à la proue. Fou donc qui veille, et qui dort sage! Et moi seul je veille et j’écoute, Debout à la proue, et moi seul, À travers mes songes, j’y vois clair, Et moi seul Je sais la mer, Toute la mer, Et qu’il y a des Sirènes sur la Mer! Il y a des Sirènes qui chantent et peignent Leurs cheveux d’algues et qui sont nues; Les trois plus belles sont venues Nager autour de la carène, On les a vues; C’était sur des mers lointaines..... Elles ne sont pas revenues Mais parfois je crois les entendre Qui rient et chantent Et qui reviennent, Quand le flot est calme et le ciel clair, Car moi je sais toute la Mer! Elles ont des cheveux d’algues et des lèvres Peintes selon la pourpre des coraux Une parfois rit et élève Ses seins de femme au-dessus de l’eau, Et tend les bras. . . Ou dit qu’elles n’existent pas Ou que leurs torses vils se terminent en queues D’écailles que le flot fait bleues, Tandis que leur chevelure semble de l’or, Au soleil; on prétend encor Qu’elle sont méchantes, et que Leur mystérieux rire endort En les grottes roses et noires Avec elles, joue contre joue, À jamais. . . Qu’il est mieux de ne pas y croire Et de les fuir les yeux fermés, Et qu’il faut clouer à la proue Leurs figures d’émail et d’or, En simulacres à la proue! Mais moi, je sais des choses en mon âme Car avant d’échanger le fléau pour les rames J’ai manié la serpe et conduit la charrue, Mangé la grappe et bu le vin Qui fait l’esprit lucide et le songe devin; J’ai dormi sur la terre auprès des faulx nues, Et j’ai levé la hache contre les arbres Où vivaient les Dryades, Et leur sang a saigné en gouttes sur mes mains; J’ai vu les Faunes, voleurs d’abeilles, et rire Dans les eaux la Nymphe aux Satyres Qui dansaient, sveltes, une rose entre les cornes, Et fuir les Griffons devant la Licorne, Et sur le sable, avec leur croupe rousse et noire, Les Centaures passer au galop, un à un! Ô mémoire De mes songes je sais par toi ce qu’il faut croire, Et toutes les mystérieuses faces Qui nous regardent à travers les choses Et qui nous parlent à voix basse Et qui nous parlent à voix haute, De l’aube au soir, Du soir à l’aube. Le ciel plus clair Se meurt, une à une, d’étoiles, Le vent a soufflé dans les voiles. Le vent a passé sur la Mer, Il y a des Sirènes sur la Mer. L’aube bleuâtre devient de plus en plus claire. Peu à peu on distingue une grève où une femme est couchée, nue; sa tête repose sur les genoux d’un jeune homme couvert de vêtements amples et sombres. De hauts rochers ferment la vue, derrière la petite plage. LUI. Cet homme chante des paroles étranges, Dans l’aube lente, Et j’aurais voulu voir son ombre sur la mer Et son visage pendant qu’il rêvait à voix haute Debout à la proue, et lui parler peut-être, Car le navire était ancré près de la côte; Mais les rochers me le cachaient, et cette tête Qui dort sur mes genoux, lourde et charmante, M’a fait rester assis dans l’aube blanche, Et le navire a levé l’ancre Et la Mer baisse. . . Ô dormeuse, ta tête est lourde et tu dors Des yeux et de toute la langueur de ton corps Délicieux et pur sur le sable marin, Parmi les algues et les coquilles. Tu dors tranquille Et lasse et souriante et nue, Âme inconnue! Le sable rafraîchit la paume de tes mains Ô dormeuse, et quand tu te lèveras, Debout en étirant tes bras Et secouant les lourds cheveux jusqu’à tes reins, Le doux sable Gardera le sceau de ton sommeil mémorable, Et je ne saurai rien de ton âme inconnue. Elle est là qui dort et moi je songe Et j’ai songé dans l’ombre. Longtemps avant que cette voix chantât dans l’ombre, Et j’ai songé À celle qui s’en vint vers celui qui venait, Étrangère qui souriait à l’Étranger, Et qui dort maintenant près de celui qui veille; Je ne connais Rien d’elle sinon qu’elle était là et qu’elle est belle, Sinon qu’elle dort à mes pieds Et nue et lasse et calme et souriante, Car comme en rêve elle a souri surnaturelle Et j’ai cru qu’elle allait s’éveiller Quand la voix lente De cet homme a chanté la Mer et les Sirènes, Et puis elle s’est rendormie, et sa face A souri des lèvres à la mienne, Et sa tête a pesé lourde sur mes genoux, Plus lourde de ses cheveux roux, Plus lourde de sa nuque lasse, Plus lourde de sa pensée lointaine. Elle pense en dormant des choses que j’ignore Je ne sais rien de ses pensées. . . - La nuit est morte pourtant et voici l’aurore - À travers son visage une face effacée Semble me sourire derrière son sourire; D’autres lèvres derrière les siennes m’attirent Et, quand je la regarde en face, je crois voir Quelqu’un debout en elle et qui est ma Pensée Au manteau noir! Sa chair est douce ainsi sur le sable, sa chair Est belle ainsi sous le ciel pâle et clair De cette aube où mon âme triste se tourmente De l’âme qui se cache, hélas! en cette chair Douce dans son sommeil et paiement vivante Et dont je touche Les yeux clos et les seins et le ventre et la bouche Et les grands cheveux d’or qui se déroulent, Sinueux comme une algue et lents comme une houle Mystérieuse dont écume ce front pur Que somme leur volute, et dont le poids ruisselle Somptueusement jusque sur Le sable roux où dort énigmatique et belle, Cette Dormeuse enfin que je ne connais pas. Car je ne sais ni sa pensée, ni ses pas, Ni quels Destins l’ont ici amenée Au soir où je la vis debout près de la mer Et pure comme si elle était née, Svelte de quelque conque ou blanche d’une écume, Du sable de la grève ou du sel de la mer! Est-elle une De ces captives que les hautes nefs de bois et d’or Ravissent à la rive et mènent vers le port Et qu’on vend au retour sur le môle Avec le corail et les oiseaux? Son enfance erra-t-elle auprès des calmes eaux D’un fleuve qu’elle aura suivi de saule en saule? A-t-elle porté l’amphore sur l’épaule Ou l’urne funéraire en ses pieuses mains Et sur les asphodèles du chemin Ses pieds ont-ils marché vers un temple de marbre? En tes songes as-tu des villes et des arbres Ou si la vaste mer est ta seule mémoire? J’ai soif de te connaître, ô soeur, et je veux boire À ton passé comme à la source entre les saules; Lève-toi appuyée, ô soeur, sur mon épaule. Marchons l’un près de l’autre et mirons nos visages Face à face au miroir de nos doubles pensées Avec l’emblème de nos deux mains enlacées; Éveille-toi et lève-toi! Je ne peux plus vivre quand tu dors, Ô toi qui dors toujours de m’être une inconnue! Lève-toi nue Avec tes grands cheveux croulant en algues d’or; Éveille-toi, ô toi qui dors, Si tu restes si loin pourquoi es-tu venue Un soir que je marchais sur cette grève? Et c’est en toi qu’il faut que le soleil se lève, Ô toi que je ne connais pas, Et tu seras! Elle s’éveille. La mer reflue et cet homme a cessé Cette chanson à qui tu souriais en songe. Il parlait d’arbres dont l’ombre grave s’allonge, De grappes et d’abeilles. . . Il a cessé Cette chanson à l’aube et l’aurore est vermeille! Lève-toi nue Ô souriante, Âme inconnue! Et que ta chair Reste endormie, et viens là-bas, Lève-toi de toi-même, enfin! le ciel est clair, Et viens là-bas Loin de la grève aride et de la vaste mer. Le soleil paraît. On est dans la clairière d’une forêt. Une source d’eau profonde miroite parmi des fleurs. Alentour, de hauts arbres. L’heure est venteuse et chaude; il a plu; des gouttes d’eau tombent encore des feuilles. Assises sur la mousse, des Tisseuses tiennent sur leurs genoux des étoffes déployées. Elles sont trois qui parlent tour à tour, la plus vieille debout, d’autres travaillent en silence dont deux encore répondent. L’UNE. Le Destin a tissé nos jours et nos années, Mes soeurs, et nous voici assises avec elles, Côte à côte, et chaque an ourdit nos destinées. L’AUTRE. Le vent parmi les arbres hauts semble leurs ailes, Car le temps s’est enfui devant nous, et les heures Ont volé, tour à tour, hiboux et tourterelles! Ô ma Vie, il me semble encore que tu pleures; Chaque goutte de pluie est une de mes larmes, Ô ma Vie, il me semble encore que tu meures! Car j’entends ton sanglot dans le vent où s’alarme Le passé qui dormait là-bas avec mon Ombre, D’avoir bu à l’oubli le philtre qui les charme Et les enlace au fond de ma mémoire sombre, Groupe funeste, hélas! qui s’éveille et s’étire Et qui heurte son front aux fentes du décombre; Et les voici tous deux qui viennent et qu’attire Avec elle ma Vie et qui viennent ensemble S’accouder près de moi, l’un et l’autre, et sourire Au métier où je tisse en fleurs qui leur ressemblent Quelque destin, hélas! d’erreur et de mensonge Dont les fils font trembler ma main qui les assemble. UNE AUTRE. Laborieuse, dans les trames alourdies, J’entrelace et je noue avec des lacets d’or Le fil souple et tordu des longues perfidies. UNE AUTRE ENCORE. Astucieuse, dans l’étoffe nue encor, J’enchevêtre en dessins patients et j’effile La variante soie où le mensonge dort. CELLE QUI A PARLÉ AVANT. La moire est trouble et grasse comme une eau tranquille Et qui frissonnerait intérieurement D’une araignée et de sa toile qu’elle y file. CELLE QUI A PARLÉ ENSUITE. La soie est douce comme la peau, elle ment; Il s’y façonne des visages de chimère; La soie est vaine comme l’âme, l’âme ment. ENSEMBLE. C’est nous qui vêtirons la femme mensongère. LA PLUS VIEILLE QUI TOURNE UN FUSEAU. Vous qui tissez ainsi la Vie en oeuvres lentes Voyez, qui s’ensanglante autour de mon fuseau, La pourpre, fil à fil, des laines violentes; Ce sera la tunique ardente ou le manteau, Et la Mort à jamais en vêtira un soir La trame furieuse ou l’atroce lambeau, Et mon rouet d’ébène aide mon fuseau noir! L’UNE. Les arbres ont laissé tomber sur lues mains lasses Des feuilles, une à une, et des gouttes de pluie Et les fils ont tramé le feston des rosaces. L’AUTRE. Le vent embrouille et mêle en mes mains fatiguées La soie où la nuance se teinte et varie Selon qu’au ciel se fonce ou fuit une nuée! ENSEMBLE. La face du vent pleure aux larmes de la pluie. LA PLUS VIEILLE. Rentrons, la tâche est faite et le fuseau se tait! Les Tisserandes vont avec la Filandière Et la pluie et le vent rôdent par la forêt. Emportez le métier et l’aiguille ouvrière, Il pleut sur nos cheveux, mes soeurs, il pleut là-bas Et dans le vent au loin battent les coeurs du lierre! Les arbres, tour à tour, retiennent de leurs bras Le vent brusque qui fuit de leur étreinte et traîne Les feuilles en émoi que soulèvent ses pas; Il pleut sur nos cheveux, il pleut dans la fontaine Et l’averse déjà rit à travers ses pleurs! Toute la terre embaume impétueuse et saine Vers celle-là qui vient debout parmi les fleurs. Le choeur s’est retiré. Le soleil illumine de nouveau la forêt; on entend l’eau qui s’égoutte des branches; une tiédeur molle s’exhale. Tous deux entrent; lui vêtu d’un manteau sombre. Elle, rieuse et langoureuse, qui marche onduleusement; une draperie légère de gaze embrume son corps nu. Ses cheveux mal rassemblés croulent à demi sur sa nuque. Elle tient des roses à la main. ELLE. Veux-tu ces roses? Elles sont fraîches à mes mains mouillées Et je me suis agenouillée Pour les cueillir sur la terre chaude; Veux-lu ces roses? Prends la plus belle Je voudrais que lu la respires, toi qui marches Sans te pencher sur elles, Et je voudrais, à ces mains pâles que tu caches Sous la bure de ton manteau grave, Voir une de ces fleurs en flamme, la plus belle, Et je veux que tu marches Devant mon rire clair, une fleur à la main. Elle lui tend la fleur qu’il ne prend pas et qui tombe. La pluie et le soleil tissent d’or et de soie Ton manteau sombre et te font joyeux le chemin; La lumière t’enlace aux toiles de sa joie. Pourquoi triste toujours d’ombre vêtu? Pourquoi as-tu Jeté la rose sans avoir souri, Pourquoi n’as-tu pas ri À cette fleur? Aimes-tu mieux mes lèvres? Ma bouche est encore mouillée et fraîche D’avoir baisé les fleurs avant de te les tendre. Ô toi qui n’aimes pas les roses que je cherche Parmi les épines des branches, Ô toi qui n’aimes pas la forêt odorante, Toi que le jour joyeux rend plus sombre et pareil Aux houx dont le feuillage est noir dans le soleil. Tout rit et chante, les feuillées S’égouttent sur les fleurs et les mousses, Toute la forêt est mouillée, Il pleut en diamants dans le miroir des sources; Goûte mes lèvres qui sont douces. Tu me repousses. Un nuage passe sur les arbres Le ciel se marbre, La forêt qui fut d’or s’éteint et stagne verte. Voici l’averse. . . Il va pleuvoir. Le soleil reparaît. Je savais bien que tu voudrais ma bouche; Pourquoi tes mains sont-elles froides que je touche De mes lèvres sous ton manteau Quand le sourire va monter à ta face Et te faire joyeux et beau, Quoi que tu fasses Pour rester taciturne et sérieux Malgré cette forêt qui chante et où tu passes? Regarde-la qui pleut de soleil et ruisselle En larmes claires et qui luit et qui s’ocelle, Glauque d’émeraude et d’or comme un paon qui roue. . . Vois, une goutte d’eau a coulé sur ma joue Et elle s’arrête et tremble au coin de ma lèvre Puis, fraîche, glisse entre mes seins et, toute tiède, Je frissonne un peu pâle et toute chatouillée; Ma chevelure croule à demi et mouillée Elle est si lourde que son poids me lasse et pèse Comme de l’or qui se fondrait et serait tiède. Ah! je voudrais dormir dans ce qu’en moi je sens De délices et les mains à ma nuque. . . Sens L’odeur de ma peau moite et touche ma peau nue Où toute une tiédeur en parfums m’est venue Qui m’accable et m’embaume et tu respirerais En mon souffle l’odeur de toute la forêt. . . Oh! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources! Des endroits de ma peau se veloutent de mousses, Il me semble aujourd’hui que mes seins sont éclos, Si je pleurais de doux ramiers seraient l’écho Et des abeilles sont éparses dans mes rires, Et parmi la douceur de l’air où je m’étire Je me semble plus grande et je me sens plus belle Et magnifique de la Vie universelle! Écoute aussi le vent qui chante et rit et passe; Toute la forêt pleut de son rire clair, La branche à la branche s’entrelace Et là-bas, très loin, à travers Les chênes bruns et les pins verts, On dirait que le vent plus grave, c’est la Mer. Souviens-toi de la plage et des algues et des coquilles Où je dormais nue et tranquille Et comme tu me regardais Dormir ainsi sur la grève douce. Le vent s’est tu et voici dans la source Mon visage qui s’apparaît Sous sa couronne de cheveux et de forêt; La source est un miroir lorsque le vent se tait; Mon voile autour de moi flotte comme une brume De soleil et on la dirait l’ancienne écume M’attestant, de la mer, naïve, provenue, Et de toute ma chair tiède je me sens nue Et l’eau m’attire. . . Regarde comme elle est claire à la fontaine À qui s’y mire Et comme elle doit être fraîche à qui s’y baigne. Me voici sur le bord de la fontaine claire Et mes cheveux qui vont s’écrouler en arrière Mêleront leur cascade d’or à l’eau d’argent, Et ma poitrine, avec ses deux seins en avant, Surgira de ma robe autour de moi tombée, Et, debout, un instant, auprès de l’eau bordée D’iris et de glaïeuls et de plantes flexibles, Je me tiendrai pareille aux Nymphes invisibles Qui hantent la forêt ou, Sirènes, la mer; Alors je descendrai, rose dans le flot clair Avec sa grande ride en cercle autour de moi, Et je te sentirai monter, ô cristal froid Des sources, de mes jambes jusques à mon ventre Et à mes seins et mes épaules, puis plus lente, Rieuse et les yeux clos, je plongerai ma tête Que tu verras parmi les herbes disparaître Dans le remous ondé de mes grands cheveux d’or. Dis, ne veux-tu pas que je sois celle qui sort De l’eau, éblouie et, debout avec un rire, Se dresse toute nue anxieuse et s’étire Et qui s’endormirait fondue entre tes bras? Elle s’est retournée vers lui. Sa robe entr’ouverte la montre nue. De ses mains élevées elle soulève sa chevelure et apparaît un instant sur la forêt illuminée qu’assombrit un nuage subit. LUI. Il va à elle les poings levés, menaçant. Elle se prosterne. Je ne veux pas! Ô forêt qui ris vaste d’or et de soleil De la voir nue ainsi de la nuque à l’orteil Éteins ton flamboiement d’eaux, d’arbres et de roses, Sois obscure! tais-toi, profonde! chaste, sauve Celui qui vint vers toi couvert du manteau noir, Celui qui se révolte et qui ne veut plus voir Ton immense baiser qui l’enivre et l’étouffe Lui monter peu à peu en riant à la bouche. Vent de l’ombre! viens-t’en des feuilles et des antres Vers l’Étrangère en fleur qui dévoile son ventre Et, les seins nus, étale, obscène en sa beauté, Sa chair de printemps ivre et ses cheveux d’été! Trouble l’eau qui la mire et convoite sa grâce Et souffle-lui ta voix furieuse à la face Et emporte avec toi, par delà mes pensées, Les paroles que cette bouche a prononcées, Ivre de sa chair moite et de ses duvets chauds, Qui, lèvre à lèvre, ont fait balbutier l’écho! Et moi, si j’ai rêvé sa nudité impure Au bord des mers, jadis, à l’aurore, je jure Que je voulais, magicien au manteau noir De la tristesse et de la science et du soir, Éveiller dans ce corps d’où les Dieux l’ont chassée Une âme grave égale à ma haute Pensée! Pourquoi es-tu venue ainsi sur mon chemin? Lorsque je dors je sens ton souffle sur mes mains Et ta bouche ne sait que le baiser et rire Aux abeilles que d’être douce tu attires; Un éternel soleil semble farder ta joue, Ta chevelure au moindre geste se dénoue, Ton sein sort de ta robe et ton ventre soulève L’étoffe claire qui palpite quand tu rêves, Lasse et molle de ton animale tiédeur, Couchée avec les yeux ouverts, parmi les fleurs, Ou paresseuse avec les coudes sur les roses; Je te sens odorante et je te songe fauve. Va-t’en car je te chasse, impure, et je suis las Des touffes d’ambre et d’or qui frisent sous tes bras, De ta bouche où je bois comme des fruits qui fondent, De ta chevelure dont la houle t’inonde Et que je voudrais prendre à la poignée et tordre, De tes seins que tu me tends pour que je les morde, De ton ventre où je sens sous ma main qui le touche Un soubresaut de bête engourdie et farouche, Et de toute la vie ardente et bestiale Qu’autour de toi ta chair dans l’été roux exhale! Le vent souffle. Je te chasse, va-t’en, recule ou sois une autre, Car je suis las de cette bête qui se vautre Et qui se cambre et qui s’étire et qui est nue, Va-t’en! sinon de toute ma colère accrue, Comme ce vent qui souffle et gronde dans les chênes, Sourd comme mon courroux, âpre comme ma haine, Je frapperai ton corps vil avec cette corde Et, surgie avec tes grands cheveux qui se tordent Dans l’orage, à travers les bois et la feuillée, Par la pluie et le vent, tu fuiras, fouaillée! Et moi, tragique avec mes deux mains violentes, (Elles, faites, hélas, pour le Livre et la Lampe!) Drapant sur mon Destin plus grave et sans espoir Le pli mystérieux de mon lourd manteau noir, Je regarderai fuir dans la forêt farouche Le cri désespéré qui tordra cette bouche Et se cabrer, parmi le vent vaste en ses crins, La Bête aux cheveux d’or qui me léchait les mains. Mais tu pleures, je vois tes larmes; il me semble Qu’une main grave enfin sur ta nuque rassemble Tes cheveux et te voici douce dans tes larmes Qui font déjà de toi presque un peu une femme. Le ciel est noir et voici que la chair s’épure; On dirait que cette ombre enfin te transfigure Et je vois poindre en toi comme une soeur sacrée; Je te bénis, sanglot qui l’as transfigurée! Une cendre avec l’ombre éteint ses cheveux roux, Elle est moins nue ainsi d’être humble et à genoux. Voici l’été qui meurt et c’est l’autre saison. Veux-tu me suivre au seuil de ma haute maison Et l’asseoir, auprès de la table, sous la lampe, Silencieuse et docte et un doigt à la tempe? Veux-tu l’exil du songe où ton pas va me suivre. Idole calme avec un coude sur le Livre, Pareille à ma pensée et la main au fermoir? Veux-tu marcher en paix vers les routes du soir Car tu pleures et lu renais de par ces larmes? Et celles-là vont faire de toi une femme. Il lui montre les Tisserandes qui s’avancent lentement à travers les arbres. Elles portent des étoffes, et l’une des sandales. Elles viennent dans un long rayon de soleil pâle entre deux nuées d’orage. Lève-toi, car voici les heures qui se hâtent! Vêtez-la. Donnez-lui le voile et les sandales. Le manteau qui s’agrafe et la robe tenace; Nattez ses lourds cheveux en ordre, et que leur masse Naïve orne son front de leur miel indulgent; Que ses bagues soient d’or et son collier d’argent Car il faut que soit belle et noble la Pensée; Donnez-lui maintenant la corbeille tressée Et placez-y la clef de la porte et le pain. Haute et grave c’est là maintenant son Destin. Et maintenant, ô soeur, qui retrouvas ton âme Dans la pluie éblouie et l’orage des larmes, Toi qui marchas longtemps sur la grève et la mousse Avec tes deux pieds nus par des routes trop douces, Qu’entre les durs cyprès l’écho de tes sandales Résonne chastement sur le marbre des dalles Et s’éloigne vers l’ombre et ne s’entende plus; Les Tisseuses l’ont coiffée et vêtue. Il la prend par la main, se retournant. Adieu comme à toi Mer, Forêt! ELLE. Le suivant. Il l’a voulu! Le vent a cessé, le soleil a disparu; de grosses gouttes de pluie tombent. Les Tisseuses restent seules. L’UNE DES TISSEUSES. Voici que pleure parmi l’ombre la forêt. Ô soeurs, le vent s’est tu et la pluie, une à une, Fond en larmes comme quelqu’un qui pleurerait. Les grands iris au bord de l’eau tendent leurs urnes; La fontaine est de marbre et la source de pierre, Et les ronces crispent d’épines leur rancune. Le vent a défleuri la rose, la première, Et demain tomberont les feuilles déjà mortes; La pluie et la forêt pleurent la Nymphe claire. Ses doux seins fleurissaient la grâce de son torse Et la nature souriait avec sa bouche; Les grands arbres aimaient sa chevelure torse. Elle était la chair bonne et la volupté douce, Le délice d’aimer et l’ivresse de vivre, Le soleil sur la fleur et le ciel sur la source. Elle a quitté toute la forêt pour le suivre. LA PLUS VIEILLE. Elle était la Nature; il a voulu la Femme Et sans avoir compris pourquoi elle était nue Il a fait un flambeau de ce qui fut la flamme, De ce qui fut l’aurore et le vent et la nue Il a fait le fouet, la pluie et le tison; Il maudira le jour où il l’aura connue. Car sa Lampe mettra le feu à la maison; Et la voici debout à peine sur le seuil Que la Mort avec elle entre dans la maison. Avec le manteau sombre elle a vêtu le deuil; La ruse craque au pas prudent de ses sandales, Et ses cheveux nattés sont déjà de l’orgueil; Son voile est le mensonge et l’or vil de ses bagues Est pareil aux serments auxquels je vois sourire La froide cruauté de sa face de marbre. Ô ma soeur, je le vois pleurer de ce sourire! L’UNE. Le pain blanc que ses mains portent dans la corbeille Est la cendre de l’Espoir et sa nourriture; La douleur mûrira par grappes à ses treilles. L’AUTRE. Et la clef qui sursaute et tinte à sa ceinture Ouvre la porte d’ombre et la chambre où s’agitent L’inquiétude en sang que le soupçon torture, ENSEMBLE. La luxure qui mord et le souci qui griffe. LA PLUS VIEILLE. Puisqu’il n’a pas compris la Nymphe aux cheveux d’or Qui voulait se baigner plus nue à la fontaine, Et puisqu’il n’a pas reconnu celle qui dort Auprès de la mer vaste où nue est la Sirène, Puisqu’il a dédaigné la Nymphe aux cheveux d’or, Qu’il s’en aille à jamais où son Destin le mène, Et que la Femme, hélas! le conduise à la mort. Le ciel est tout à fait noir. Un éclair brille et se casse comme un glaive. Au soleil couchant, la même grève qu’à l’aurore. Sur le sable il est étendu mort, auprès de lui elle se tient vêtue d’une sorte de longue robe glauque dont la traîne se contourne caudale et écaillée. ELLE. Ô pauvre frère aux yeux de songe et de science, Toi qui veillais dans l’ombre et ne souriais pas Ô triste frère aux yeux de science et de songe, Toi qui veillais dans l’ombre, Du soir à l’aube lente, Es-tu si las, Si las, mon frère, que tu n’aies voulu vivre. Si triste, mon frère, que tu gises Enfin dormant sur cette grève, toi qui dors Tandis que le soleil tiédit mes cheveux d’or Qui se déroulent et ruissellent et qui vivent En leurs langueurs d’algues et d’or, Ô toi qui dors! Les fleurs pourtant embaumaient les matins clairs, Il y avait des roses dans la forêt Et des iris près de la fontaine et près Des ruisseaux, et, le long de la Mer, Sur les grèves, poussaient dans le sable rose Les chardons bleus et les herbes mauves. Et j’étais belle et nue et tiède Et douce à tes lèvres, De tout mon corps et de mes lèvres. Et tu pouvais baiser ma bouche, Et tu pouvais toucher mes seins, Avec tes mains, Me toucher toute! Il fallait manier mes cheveux Comme on ramasse des algues jaunes, brins ou nattes, Où de l’or se mêle aux reflets bleus; Il fallait regarder mes yeux Comme on regarde l’eau qui luit en flaques Sur le sable plus doux à toucher qu’une joue; Il fallait toucher mon ventre Comme on joue À flatter de la main une vague qui s’enfle Et se gonfle et s’apaise et qui n’écume pas, Et suivre en souriant la trace de mes pas Et sourire et chanter et vivre Sans épeler le pied du Destin sur le Livre De la grève où la mer efface chaque jour Le vain grimoire triste auquel tu t’appliquas; Il fallait mettre en tes pensées Du vent, du soleil et de l’amour, Toute ma chair Vivante à la tienne enlacée, Et sur la bouche grave et pâle de ton songe Ma bouche fraîche! Je n’ai pas en moi de fantôme pour ton ombre, Je ne suis pas l’ombre que ton rêve cherche; Pourquoi m’as-tu voilée ainsi de robes lourdes Et fermé sur ma chair le manteau grave Que crispaient à mon col les ongles de l’agrafe? Pourquoi par le mensonge qui me couvre De ses plis m’as-tu faite semblable aux autres femmes, Moi la pure, la vivante, la nue, Pourquoi m’avoir vêtue? Ô tresses qui faites de la chevelure Où le vent chante Et qui croule sur l’encolure L’or roux de sa vague vivante, Ô tresses qui faites de la chevelure Tressée et haute et qui se recourbe et qui se dresse Le casque d’or de quelque guerrière méchante Où la chimère, hélas! se love dans la tresse Et darde sa langue Qui siffle et qui s’effile en quelque boucle ardente, Ô lourds cheveux qui se façonnent en casque, Ô robes dont la traîne écaillée et qui rampe Glauque et sinueuse et bleue Figure à ma nudité ambiguë une queue Fabuleuse! Tu m’as voulue ainsi fardée et fabuleuse Moi la simple, moi la rieuse. Fille de la mer glauque et du soleil joyeux, Tu m’as voulue Ainsi, moi dont le sort est d’être nue Comme la mer et comme les roses, Et c’est à cause De tout cela que tu es mort, ô pauvre frère, Aux yeux de songe et de science, ô funéraire Et doux amant, hélas! qui ne m’as pas connue Parce que je riais et que tu me vis nue. Ah! mon frère, mon triste frère, ô pauvre mort, Dors donc, dors! Les fleuves coulent vers la mer Calmes et graves à travers Les plaines grasses et les forêts; Il y a des iris auprès Des fontaines, et des roses, et des oiseaux. Et des abeilles! Le Désir à sa bouche accouple les roseaux En flûtes doubles et chante et s’émerveille D’être la Vie. . . Et tu es mort! Et nous voici l’un et l’autre près de la mer. Ami, ton âme, hélas! n’a pas compris ma chair Et c’est en vain que j’ai déroulé mes cheveux, Et c’est en vain que j’ai marché nue à tes yeux; Tu passas, et le soir, ami, t’ouvre sa porte, Et la Vie à genoux baise tes lèvres mortes. Elle se relève. Et me voici encor debout devant la mer. Elle se tient debout en sa robe glauque, écaillée, aux derniers rayons du soleil. La mer a monté, les vagues déferlent sur le sable et emportent le cadavre. Ô souveraine Qui montes en vagues d’écumes et roules Sur la grève la volute de tes houles, Ô souveraine Qui écumes et qui ruisselles, ô Mer Propice et maternelle à ma chair, Ô moi, partie et revenue. Reprends-moi nue, Berce mes cheveux d’or parmi tes algues rousses, Prends les fleurs de mes seins parmi tes fleurs marines, Gonfle tes vagues contre ma poitrine, Ô souveraine, ô bonne, ô douce. Mêle mes ongles à tes coquilles Et mes lèvres à tes coraux. Fais de mes oreilles des conques pour tes échos, Ô souveraine, Fais-moi toi-même Jusqu’au jour où, surgie encor de ton écume, J’apparaîtrai encor la même, Peignant à mes cheveux les perles de l’écume Qui couleront sur mes seins, une à une, J’apparaîtrai! Ô souveraine, Reprends-moi en ton flot maternel et sacré Car je suis revenue; Moi la Vivante, moi la Nue Ô souveraine, Reprends-moi nue, Moi ta Sirène! Une vague plus haute l’emporte dans sa volute. Puis la mer se calme, étale. Le crépuscule efface les rochers, la grève. Le ciel commence à s’étoiler, et, de très loin, à la proue d’un navire invisible on entend, plus distincte et plus proche à mesure qu’il parle, la voix du veilleur de proue: LE VEILLEUR DE PROUE. Je suis celui qui saigne sur la proue. . . Les uns m’ont craché au visage, Les autres m’ont frappé à la joue, Certains plus sages Boivent ou se disputent et jouent Ma robe aux dés et moi, nu dans ma chair, Je saigne sur la proue, Je saigne sur la Mer! Elle est belle sans doute ce soir sous les étoiles Qui montent et que je ne vois pas. . . Oh taillez mon linceul dans la pourpre des voiles! Et que je meure, je suis las, Las de mes yeux sanglants et de ma chair qui saigne Et de vos cris vous qui m’avez Cloué sur la proue et m’avez Bouché les oreilles de cire Pour que je n’entende pas les Sirènes, Et aveuglé Pour que je ne voie pas les Sirènes, Vous qui m’avez cloué avec des rires Qui redoublaient à chaque clou Sur la proue et m’avez cru fou Alors que seul j’y vois clair, Moi qui voyais des Sirènes sur la Mer Vous disiez qu’elles n’existent pas, Vous disiez qu’elles ne peignent pas Leurs cheveux d’algues, une à une, Souriantes au-dessus de l’écume; Et ceux qui viennent de la terre, avec encor À leurs talons la glèbe grasse du labour Et les feuilles sèches de la forêt, avec encor À leurs mains le geste gourd De la charrue ou de la herse ou de la hache, Tous ceux-là criaient avec vous Que j’étais fou, Qu’en les champs il n’est plus de Faune qui se cache Accroupi dans les blés d’où sortent ses cornes, Et que dans les bois mornes Les hêtres tombent, branche à branche, au crépuscule Au heurt des haches, Arbre par arbre, Sans que saigne au tranchoir le sang de la Dryade, Et qu’on n’entend plus galoper par la plaine Le Centaure emportant la Nymphe des fontaines Sur sa croupe, riant dans l’ombre, toute nue, Et que le temps est mort des faces inconnues Qui pleuraient dans la pluie ou parlaient dans la nuit: Masques de l’antre où rit la bouche de l’écho, Visages du rocher, yeux des eaux, Destins à nous venus dans la nuit et le vent Et signes du silence où quelqu’un est vivant! Vous avez dit que tout est mort Et qu’il n’y a plus rien en face de notre âme! Sur les mers de houles et d’or Levez les rames, Et chantez dans la nuit et voguez dans le vent Sans voir ce que je vois moi qui saigne à l’avant Du navire où vous avez cloué ma chair D’Argus mystérieux où chaque clou Ocelle un oeil qui saigne et voit, Paon de la Mer, Moi qui trône et roue De toutes mes blessures bleuâtres sur la proue! Car je les vois, Car je la vois, J’entends leurs voix, J’entends sa voix, Il y a des Sirènes sur la Mer, Une Sirène sur la Mer! FLÛTES D’AVRIL ET DE SEPTEMBRE. A Stéphane Mallarmé. Le Repos. J’ai longtemps animé avec mes flûtes justes Un paysage frais de ruisseaux et d’arbustes, Et mon souffle soumis à mes doigts inégaux A longtemps imité les feuilles et les eaux Et le vent qui parlait à l’oreille des brises; Mais le buis est amer aux dents et les cytises Sont amers, et les heures calmes et les jours Et ce qu’on croit la joie et ce qu’on croit l’amour; Et les soirs langoureux et les aurores tendres Mûrissent des fruits d’or qui font la même cendre; Et les faces toujours ont la même pâleur À s’apparaître aux fontaines parmi les pleurs Qu’à rire hautes aux miroirs de leurs destins; Et le pied qui n’a pas marché saigne, et les mains Sont lasses tout autant de l’argile des lampes Que d’avoir, furieusement, au bois des hampes Crispé leurs ongles durs, et la paume s’écorche À tenir une fleur comme à brandir la torche. Un occident qui meurt est une ville en flammes, Et tous les soirs sont graves pour toutes les âmes; Une flûte de buis contrepèse une épée; Une déesse vit encor dans la poupée, Et c’est le même songe et c’est la même chose De cueillir une palme ou de cueillir des roses! Les Gardiennes. Les cygnes du bassin qui s’endorment sur l’eau, Le vent qui balbutie aux tiges des roseaux, L’allée où, vers le soir, tombent les feuilles mortes, Les trois marches du seuil et la clef de la porte, La petite maison à travers les grands arbres, La fontaine qui filtre en son auge de marbre Et toi-même qui t’accoudes à ton métier, Tout cela: le jardin, la treille, l’espalier, Ce qui fut notre jour, ce qui fut notre joie, L’eau qui rêve, le vent qui rit, l’arbre qui ploie, Et les heures dont tu coupais les longs fils morts, À mesure, au tranchant de tes clairs ciseaux d’or, Car c’est entre tes mains que les heures sont mortes, Rien n’a changé: la clef se rouille sur la porte, Les bras de l’espalier se crispent de l’attente, Le cygne est endormi, la fontaine plus lente S’attarde, et l’eau s’enfeuille en son auge de marbre, La maison toujours luit à travers les grands arbres, Car, avant de quitter le seuil de ma mémoire Pour errer à jamais parmi la forêt noire, J’ai placé, pleines d’eau et d’huile parfumée, Près de toi la clepsydre et la lampe allumée. Médaillon Pastoral. Le vent las a donné ses flûtes aux fontaines Qui chantent doucement parmi l’ombre des chênes, Ce soir, et l’Été las sous un hêtre s’endort; Sa faucille d’argent avec les épis d’or Atteste la moisson qui n’est pas achevée, Et la lune silencieuse s’est levée, Et, toute blanche, assise auprès des calmes eaux, Tu cueilles sur la rive, ô Nymphe, des roseaux Et je t’ai vue, au bord de la fontaine, l’une Des Nymphes, toi qui sais, songeuse, vers la lune, Pour que de l’ombre en paix naisse un jour indulgent, Unir tes lèvres d’aube à ta flûte d’argent. Les Ombres Fidèles. Avec ton souvenir qui accoude en mon songe La statue aux yeux clos et qui serait ton ombre Si ta voix n’était pas morte dans mes pensées, Fraternels, et leurs mains entre elles enlacées, J’ai dans mon souvenir, debout et face à face, Anciens témoins et qui se parlent à voix basse, L’un qui sourit encore à l’autre qui larmoie, Le désir de la Mort, le désir de la Joie Qui se tiennent ainsi et ne me quittent pas; Si je marche j’entends auprès de moi leurs pas; Partout où je me songe et partout où je vais Ils me suivent, et l’un marche sur des pavés De marbre taciturne où poussent des fleurs claires Dès que l’autre après lui foule les sombres pierres. Heure D'Automne. Mon jardin est là-bas derrière la colline Et ma fontaine est douce où des roseaux s’inclinent Sur l’eau bleue au matin et jaune vers le soir, La bêche en le heurtant fait tinter l’arrosoir Car la tâche finie on les rentre, et la bêche Luit sur l’épaule comme une arme bonne et fraîche, Et l’eau s’égoutte encor du crible de la pomme. Mon songe tour à tour est la fleur qu’il se nomme Tout bas, pour sa douceur ou pour son amertume; L’ombre vient; l’herbe se fonce; la terre est brune; Le sable de l’allée est blanc le long du buis; Le cep rompt sous la grappe, et l’arbre sous le fruit Oscille, feuille à feuille, à son poids qui l’incline, Car l’automne est déjà derrière la colline; Il vient, et avec lui bientôt il va falloir La corbeille et la serpe au lieu de l’arrosoir, Et vendanger la treille et cueillir l’espalier. Et voir dans l’eau toutes les tiges s’effeuiller Au vent mystérieux où chaque année emporte L’hirondelle qui fuit avec les feuilles mortes. Les Travaux. Je t’atteindrai, farouche, et te vaincrai, hautaine, Car j’ai lavé mes mains aux eaux de la fontaine, Et mes yeux se sont vus sourire en son flot clair Qui chante, et j’ai lavé mes pieds nus dans la mer. Et le vent a passé sur ma face, et je suis Calme comme est l’Aurore ayant vaincu la Nuit Et pur de par le vent, la mer et la fontaine! Je t’atteindrai, farouche, et tu ploieras, hautaine, Et malgré tes cheveux d’or roux et tes yeux durs De guerrière et ta bouche ardente et tes seins sur Qui l’on modèlerait un buste de victoire, D’une laine filée à ton rouet d’ivoire, Lasse, et tes mains encor gourdes de l’écheveau, En songeant, à mes pieds, aux antiques travaux, Tu joueras sur la dalle, humble, accroupie et chaste, Avec trois cailloux blancs et trois pierres de jaspe. Invocation Mémoriale. La main en vous touchant se crispe et se contracte Aux veines de l’onyx et aux noeuds de l’agate, Vases nus que l’amour en cendre a faits des urnes! Ô coupes tristes que je soupèse, une à une, Sans sourire aux beautés des socles et des anses! Ô passé longuement où je goûte en silence Des poisons, des mémoires acres ou le philtre Qu’avec le souvenir encor l’espoir infiltre Goutte à goutte puisé à d’amères fontaines; Et, ne voyant que lui et elles dans moi-même. Je regarde, là-bas, par les fenêtres hautes, L’ombre d’un cyprès noir s’allonger sur les roses! Allégorie. J’ai vu dans mon miroir où s’est connu mon songe, Face à face et parmi des guirlandes de bronze, Le sourire qu’avait ma joie ou ma tristesse; C’est là que j’ai trouvé cette autre que je cherche Dans ma voix, dans mon pas sur les feuilles séchées, Dans ce que ma mémoire a dit à mes pensées, Dans ce que le silence apprenait à mon ombre; Et la voici parmi les guirlandes de bronze Qui me regarde enfin avec mes propres yeux. Ô mystère d’être la seule toutes deux, Moi l’anxieuse, aussi, de cette autre anxieuse! Ô double solitude où chacune était seule Et d’où chacune enfin pour se voir est venue Et pour être plus près encor s’est mise nue; Et je sais maintenant, soeur pareille aux fontaines, Le sourire à jamais de ma face certaine Autour de qui se crispe un feuillage de bronze Où la gloire à mon front par un laurier s’annonce, Et debout devant moi je fais avec mes mains L’offrande de mes jours à mes graves destins! Après La Forêt Et La Mer. Ma tranquille maison est la même aujourd’hui Qu’aux jours de ma jeunesse où mon Désir a fui Son seuil, et mon retour s’accoude, vers le soir, Sur la table où ma lampe brûle, et je peux voir, À sa flamme qui se projette droite et haute, Mon ombre auprès de moi qui songe côte à côte, Assis à l’âtre en cendre et sans bénir les Dieux, Car mon foyer n’a pas d’autels et mal pieux Nous n’invoquerons pas de lares, et, Déesses, Votre sourire est mort au soir de nos sagesses! Ayant vu la forêt et la plaine et la mer, Je sais que toute Nymphe est femme par sa chair; Les Faunes sont des masques où un nain ricane, Bestial avec des sabots de bouc ou d’âne, Et lorsque je ramais dans ma barque marine, Entre elles, vers leur voix, venue à moi divine. J’ai vu, que je pensais être à jamais sereines, Après avoir chanté se mordre les Sirènes! Attributs. De tout ce grand amour et de toute ma vie, Gerbe éparse que l’heure éternelle délie Et dont le vent du soir à l’année étrangère Disperse les grains mûrs et les pailles légères, Il ne restera rien, car le futur Été Ne saura même pas si quelqu’un a été Le moissonneur de cette terre que moissonne Un autre, hélas! pour qui l’indifférent automne Mûrit le raisin lourd au cep qui l’a porté, Un autre! et lui, peut-être, au soir de son Été, Trouvera, parmi l’herbe, auprès de la fontaine, Une urne où dormira une cendre incertaine Que versera la main qui l’aura soupesée Et deux flûtes de buis et d’ébène, croisées Sur un masque pétri d’une pâle de cire Où s’efface à demi la bouche d’un sourire. Métamorphose Sentimentale. Une rose jusqu’à tes lèvres est venue, Sois le geste que fut trop longtemps ta statue! Les fleurs montent autour du sombre piédestal, L’aurore souriante empourpre le métal, Et le bronze tiédit qui veut être ta chair; Ô toi qui es debout, viens boire au fleuve clair! Voici sourdre la vie aux veines de ton ombre; L’été roucoule avec sa gorge de colombe Autour du spectre dur où ton Destin s’est fait, Grave de quelque soir et lourd de quelque faix, La stature d’un rêve et le masque d’un songe Que la rouille carie et que la mousse ronge; Le noir enchantement de l’orgueil se dissout; Les roses ont monté jusques à toi debout Dans l’arrogance et la posture où tu t’obstines; Tes lèvres ont goûté l’âme des fleurs divines Où le sang de la vie empourpre son sourire, Et voici que tu te réveilles et t’étires, Avec le geste enfin d’appeler les colombes, Au son des flûtes d’or que fait chanter dans l’ombre, Une à une et toutes de son rire sonores, La bouche de la Vie aux lèvres de l’Aurore. Les Regrets. Au crépuscule mauve au delà de la haie Où l’épine à la fleur survit avec la baie, La Colère a passé, ce soir, sur le chemin, Hautaine avec la torche et le glaive à la main, Et l’Orgueil la suivait pas à pas et la Haine Et l’Amour qui fit signe à mon âme incertaine; Il a tourné la tête et j’aurais pu le suivre. . . L’heure du sablier sonnait à la clepsydre Dans ma calme maison par la porte entr’ouverte; Et j’ai vu, sur le sable pâle et l’herbe verte, Avec l’ombre du toit, l’ombre du vieux cyprès; Et toute la douceur juste du jardin frais Est jusqu’à moi venue avec l’odeur des mousses, Et j’ai pensé, parmi la paix des choses douces, À ma flûte d’ébène et à ma flûte d’or Et à mon verre de cristal où jusqu’au bord L’eau fraîche fait perler une sueur de givre; J’ai vu le sablier auprès de la clepsydre Et la vie à jamais la même et j’ai pleuré De ce que seul d’entre eux l’Amour ne fût entré, Car la flûte, la faulx, la serpe et l’arrosoir Sont tristes quelquefois à qui marche, le soir, Silencieux et que la fontaine s’est tue, Autour du buis taillé qui borde les laitues. Héroïde. Quand j’eus cueilli la fleur qui pousse au rameau d’or Et qu’il faut respirer pour aller vers la Mort À Perséphone en pleurs réclamer Eurydice, Sans que la main tressaille ou que le front pâlisse De revoir femme encor celle qui fut une ombre; Ayant passé le fleuve et nourri les colombes Qui volent vers l’Amour et mènent vers l’Espoir, Je m’arrêtai, parmi les arbres du bois noir, Attendant que la nuit fît face à mon Destin Où rien n’avait comblé le désir de mes mains, Ni la fleur d’or, ni l’eau du fleuve et les colombes Ni l’amour, ni l’espoir enfuis avec cette Ombre Qui détourna la tête et ne répondit plus. C’était le soir dans la forêt, quand j’aperçus, Parmi le tourbillon, là-bas, d’un feu qui fume, La flamme d’une forge ardente où, sur l’enclume, On forgeait au marteau, sonores, des épées! Et j’en pris une, et la branche que j’ai coupée Ne refleurira plus sa fleur de songe et d’or, Et j’ai tué les colombes et j’ai encor Frappé du glaive clair l’Ombre mystérieuse, Et mon âme, depuis, est cette furieuse Qui, dans le bois tragique et près du fleuve sombre, Erre, odieuse aux fleurs et funeste aux colombes. Le Voyageur. Vers la douce maison dont j’ai fermé la porte, Un soir, sur l’âtre en cendre et sur la lampe morte, Je reviendrai, car l’aube est triste sur la mer, Y rallumer la lampe éteinte et l’âtre clair; La forêt est si vaste au bout des marais mornes Que l’an aura déjà décliné vers l’automne Quand mes pas oubliés ranimeront l’écho Qui répond, en entrant, à gauche de l’enclos. Anxieux qu’au jardin les Faunes sous les treilles Aient, la ruche rompue, emporté les abeilles Et les Satyres bu les outres du cellier En dansant et pillé les plants et l’espalier Et, avec les roses mortes, dans la fontaine Jeté des fruits pourris, des caïeux et des graines. Églogue Métaphorique. L’automne, au fond des soirs, dételle ses taureaux; La terre fume violette au soc; les eaux Langoureuses parmi les prés semblent attendre; Les premiers feux, hélas! font la première cendre. Vois le sarment noueux et la pomme de pin! Si la vie a tordu son thyrse entre tes mains Les fleurs sont mortes et les grappes sont séchées, Et l’automne, à son tour, au fond de tes pensées Dételle les taureaux que ton Désir lia Au joug, et voici l’ombre enfin, et il y a Dans ton âme des cendres tièdes et des eaux T’invitant à laver tes mains que les travaux De l’année ont souillé de glèbes et de lie Et à faire du thyrse tors qui s’humilie, Nu du pampre éclatant et de la grappe lourde, Le bâton de voyage où l’étape s’accoude. L'Attente. Le jardin, cet avril, a porté bien des roses El voici que déjà les rivières sont grosses Des orages d’hier et des premières pluies; La vigne grimpe rouge au balustre où j’appuie Mon coude sur la mousse et mon front dans ma main, Et l’ornière se creuse aux glaises des chemins, Et je t’entends venir, Automne, et ton pied butte; Tu chancelles ivre du vin nouveau. La flûte Pousse avec les roseaux au bord de la fontaine Dans le doux vent qui la tourmente, verte et vaine! Anxieuse, elle attend le souffle qu’elle inspire Et les trous dont on l’ouvre et le doigt et la cire Qui la façonne et les lèvres qui, bien unies, Joindront sa chanson claire à tes mélancolies, Automne! et, dans le vent venu des vieux étés, Uniront leur jeunesse à ta maturité Et les rires d’avril aux larmes de septembre Et dans l’ombre feront soupirer de l’entendre Mêler ce qui fut doux à ce qui est morose, Le doux bruit de la pluie avec l’odeur des roses. L'Amie. Je t’apporte, ce soir, humble dans mes pensées, Le geste langoureux des corbeilles tressées, Avec les pommes d’or, les grappes et les roses; Le fruit mûr est plus doux parmi les fleurs, et l’aube Est plus belle avant que soient mortes les étoiles; Voici la pourpre violette avec la toile Faite de patience et de soirs et d’aurores Et du bruit du rouet dont, hautaine, s’honore La plus laborieuse autant que la plus chaste; Je t’apporte la rame aussi que la mer vaste, Furieuse à la proue, éclaboussa d’écume; Voici le tiède lait qui comme le sang fume, Blanc et rouge, tous deux bons à qui les veut boire Aux lèvres de l’Amour ou au sein de la Gloire, Et je t’apporte, avec mon orgueil âpre encor, Ma colère crispant son poing que sa dent mord; Ô douce enfant, debout en ta robe tissée, Je t’apporte, n’ayant rien autre, mes pensées: Corbeilles et fruits mûrs et la proue et la rame, Ce qui de gloire écume aux colères de l’âme Et l’Amour qui se vêt de pourpres et de toiles Et bouche à bouche rit à l’ombre qui s’étoile! L'Image. Les deux enfants sont loin que nous avons été, Tout un printemps et presque jusques à l’été. Toi, dans mon souvenir, et moi, dans ta mémoire Nous sommes là toujours l’un et l’autre et l’eau noire Du Passé entre nous stagne et si je m y penche J’y vois ta face claire et ta tunique blanche Et, riant de s’y voir inverse, ton visage Avec derrière toi tout le doux paysage D’arbres et de jardin, de ciel et de nuée, Et je t’y vois, là-bas, toute diminuée De songe et de distance et réduite à la taille Qu’une Déesse prend sur sa propre médaille Et si petite que je crois que la figure Est sculptée au joyau de quelque pierre dure, Car dans le sombre onyx où durcit ma mémoire Comme en mon souvenir de temps et d’onde noire Tu vis avec moi-même, ô toi que j’ai aimée, Nymphe du miroir d’eau, Déesse du camée! Je porte ton image en mon âme car j’eus L’ardeur et le frisson jadis de tes seins nus, Et le petit sourire à peine de ta bouche M’a fait vil, tour à tour, orgueilleux ou farouche Sous la nuit furieuse ou le ciel étoilé; Amour, son dur marteau au poing, m’a martelé! Et mon âme a souffert ce que souffrait ma vie De pleurer douloureuse ou de rire ravie, Chair lascive au désir de l’esprit anxieux; Et si ma face encor au songe de tes yeux Revient parfois elle doit t’apparaître ainsi: De bronze âpre ou d’un marbre à peine dégrossi Où l’ouvrier dégage à demi de la forme Ce qui d’obscur encor s’y ébauche ou d’informe Et que le seul hasard du bloc d’où on le tire Fait bouche de sanglot ou bouche de sourire. Figurines Pour Un Tombeau. L’Espoir avec l’Amour marche le long du fleuve, L’Espoir! et les fleurs d’or frôlent sa robe neuve, Et le soleil sourit dans l’étoffe tissée Des fils mystérieux de toutes nos pensées Et transparente au point qu’on distingue au travers La sveltesse du torse où l’os perce la chair; Et le visage, hélas! sourit quand le pied butte, Et les deux compagnons parlent et se consultent A voix basse et l’Amour soutient l’Espoir qui tremble. Mais jusqu’au bout du songe ils n’iront pas ensemble, La mer est loin encor où se perdra le fleuve, Et l’Espoir, dans sa robe vaine et toujours neuve, Succombe au crépuscule et ne voit pas le jour; Et tu l’ensevelis de tes mains, à Amour, Et du bûcher de pin où tu brûlas ses os Tu recueilles sa cendre et, près des calmes eaux Du fleuve, je te vois qui portes dans le soir L’urne d’argile rouge où grimpe un myrte noir! J'ai joué de la flûte. . . J’ai joué de la flûte auprès de la fontaine Et mon souffle inégal dans le tuyau d’ébène Y entrait rire pour en ressortir sanglot; Je regardais tomber les feuilles dans son eau Oubliant, inutile et mauvais chevrier, L’éternelle verdeur de l’antique laurier, Et, parmi mon troupeau pillé par les Sylvains, L’aile basse, broutait le vieux Cheval divin; Mais j’ai jeté, un soir, dans la morne fontaine, La tige par morceaux de ma flûte d’ébène Et je pris le cheval à la bride, et ma main Cueillit au tronc noueux le rameau souverain Lourd de ma Destinée et vert de mon Espoir! Et nous avons marché à travers le bois noir, Vers la plaine et le fleuve et loin de la foret Et, fauve au grand soleil, debout sur ses jarrets, J’ai vu le cheval rose ouvrir ses ailes d’or Et, flairant le laurier que je tenais encor, Verdoyant à jamais hier comme aujourd’hui, Se cabrer vers le Jour et ruer vers la Nuit! LES ROSEAUX DE LA FLÛTE. Pierre Louys Extremum hunc, Arethusa, mihi concede laborem. Virgile. Le Vase. Mon marteau lourd sonnait dans l’air léger, Je voyais la rivière et le verger, La prairie et jusques au bois Sous le ciel plus bleu d’heure en heure, Puis rose et mauve au crépuscule; Alors je me levais tout droit Et m’étirais heureux de la tâche des heures, Gourd de m’être accroupi de l’aube au crépuscule Devant le bloc de marbre où je taillais les pans Du vase fruste encor que mon marteau pesant, Rythmant le matin clair et la bonne journée, Heurtait, joyeux d’être sonore en l’air léger! Le vase naissait dans la pierre façonnée, Svelte et pur il avait grandi Informe encor en sa sveltesse, Et j’attendis, Les mains oisives et inquiètes, Pendant des jours, tournant la tête À gauche, à droite, au moindre bruit, Sans plus polir la panse ou lever le marteau. L’eau Coulait de la fontaine comme haletante. Dans le silence J’entendais, un à un, aux arbres du verger, Les fruits tomber de branche en branche; Je respirais un parfum messager De fleurs lointaines sur le vent; Souvent, Je croyais qu’on avait parlé bas. Et, un jour que je rêvais - ne dormant pas - J’entendis par delà les prés et la rivière Chanter des flûtes. . . Un jour, encor, Entre les feuilles d’ocre et d’or Du bois, je vis, avec ses jambes de poil jaune, Danser un faune; Je l’aperçus aussi, une autre fois, Sortir du bois Le long de la route et s’asseoir sur une borne Pour prendre un papillon à l’une de ses cornes. Une autre fois, Un centaure passa la rivière à la nage; L’eau ruisselait sur sa peau d’homme et son pelage; Il s’avança de quelques pas dans les roseaux, Flaira le vent, hennit, repassa l’eau; Le lendemain, j’ai vu l’ongle de ses sabots Marqué dans l’herbe. . . Des femmes nues Passèrent en portant des paniers et des gerbes, Très loin, tout au bout de la plaine. Un malin, j’en trouvai trois à la fontaine Dont l’une me parla. Elle était nue. Elle me dit: Sculpte la pierre Selon la forme de mon corps en tes pensées, Et fais sourire au bloc ma face claire; Écoute autour de toi les heures dansées Par mes soeurs dont la ronde se renoue, Entrelacée, Et tourne et chante et se dénoue. Et je sentis sa bouche tiède sur ma joue. Alors le verger vaste et le bois et la plaine Tressaillirent d’un bruit étrange, et la fontaine Coula plus vive avec un rire dans ses eaux; Les trois Nymphes debout auprès des trois roseaux Se prirent par la main et dansèrent; du bois Les faunes roux sortaient par troupes, et des voix, Chantèrent par delà les arbres du verger Avec des flûtes en éveil dans l’air léger. La terre retentit du galop des centaures; Il en venait du fond de l’horizon sonore. Et l’on voyait, assis sur la croupe qui rue, Tenant des thyrses tors et des outres ventrues, Des satyres boiteux piqués par des abeilles. Et les bouches de crin et les lèvres vermeilles Se baisaient, et la ronde immense et frénétique. Sabots lourds, pieds légers, toisons, croupes, tuniques, Tournait éperdument autour de moi qui, grave, Au passage, sculptais aux flancs gonflés du vase Le tourbillonnement des forces de la vie. Du parfum exhalé de la terre mûrie Une ivresse montait à travers mes pensées, Et dans l’odeur des fruits et des grappes pressées, Dans le choc des sabots et le heurt des talons, En de fauves odeurs de boucs et d’étalons, Sous le vent de la ronde et la grêle des rires, Au marbre je taillais ce que j’entendais bruire; Et parmi la chair chaude et les effluves tièdes, Hennissement du mufle ou murmure des lèvres. Je sentais sur mes mains, amoureux ou farouches, Des souffles de naseaux ou des baisers de bouches. Le crépuscule vint et je tournai la tête. Mon ivresse était morte avec la tâche faite; Et sur son socle enfin, du pied jusques aux anses, Le grand Vase se dressait nu dans le silence, Et, sculptée en spirale à son marbre vivant, La ronde dispersée et dont un faible vent Apportait dans l’écho la rumeur disparue, Tournait avec ses boucs, ses dieux, ses femmes nues, Ses centaures cabrés et ses faunes adroits, Silencieusement autour de la paroi, Tandis que, seul, parmi, à jamais, la nuit sombre, Je maudissais l’aurore et je pleurais vers l’ombre. Va-t-en Muse. . . Va-t’en, Muse! recule et retire ta main, Car le cheval nourri de lauriers et de forain Refuse et se dérobe à ta chère caresse Qui flatte ses naseaux humides et qui tresse Sa crinière docile où tu nattes des roses. Le monstre ailé velu d’or pâle et d’argent rose S’est cabré tout à coup et son sabot d’agate A déchiré le bas de ta robe écarlate, Et vers l’aube indécise où l’aurore sourit Il part, laissant les douces mains qui l’ont nourri Et le pré bleu semé d’iris et d’asphodèles Où les neuf Muses Soeurs le faisaient auprès d’elles Brouter le laurier dur et paître l’orge neuve. Il est parti! Le sable et les roseaux du fleuve Garderont à jamais sur la tige et la vase La brisure et le sceau de ton sabot, Pégase! Le berger de la plaine et le pâtre du mont Ont tressailli de voir à l’éclair de ses bonds Fuir l’échine du roc et le ventre des pierres Et, sans avoir le temps de fermer les paupières, Les vendangeurs du tertre et les faucheurs du val Ont vu, mystérieusement, le grand cheval À leurs yeux éblouis cabrer son dos ailé. Aurore, tu le vis, et toi, ciel étoilé! S’effarant dans l’azur et hennissant dans l’ombre, Emplissant de son cri toute la forêt sombre, Et farouche, rué au galop vers la mer, Brusquement, s’arrêter au bord du sable clair Où le pot déferlé cabre aussi son écume; Et, tremblant, immobile en son poil d’or qui fume, Éclaboussé d’embrun et roux de sueur âcre, Éventer doucement de ses ailes de nacre Que l’âpre vent marin gonfle de son haleine L’Enfant né de la Mer et des vertes Sirènes. L'Obole. Toi qui es un Vivant et moi qui suis une Ombre, Parlons-nous d’un bord à l’autre du fleuve sombre Dont l’onde coule encore entre nos Destinées, Et dis-moi, ce printemps, si les brises sont nées, Si le noir cep toujours porte la grappe lourde, Si le vin frais à l’outre est tiède dans la gourde, Et si les rauques paons et si les coqs sonores Chantent au crépuscule et chantent à l’aurore, Si l’abeille bourdonne et si le cygne est blanc, Si le ciel, chaque soir, s’étoile, si le vent Penche l’arbre qu’il tord et courbe les blés longs, S’il est tantôt zéphyre et tantôt aquilon, Brusque ou sournois, âpre ou léger, tendre ou farouche, Mystérieux, soufflant sa force à pleine bouche Ou faible et caressant, trop bas pour que l’entende. Le brin d’herbe qui plie ou la feuille qui tremble; Dis-nous, versent-elles encore, nos fontaines, Dans leurs bassins rompus leurs vasques encor pleines? Le fruit à l’espalier mûrit-il chaque automne? L’année alternative, égale et monotone, Fait-elle rire Avril à l’écho et répondre À sa voix claire Août qui sommeille sous l’ombre Des arbres hauts d’où tomberont les feuilles mortes? Entend-on les rouets ronfler au seuil des portes Et les flûtes chanter au delà de la haie, Si douces que leur chant, heure par heure, égaie Le jour clair qui se lève et le soir las qui tombe? Dis-moi les sources, les vergers et les colombes Et l’Amour au-devant des heures bienvenues Qui fait rire au miroir les femmes pour lui nues; Dis-moi les doubles seins et les bouches et toutes Les choses qui jadis, là-bas, me furent douces. La chevelure, nuit et soleil! et les hanches Soeurs des lyres d’argent et des amphores blanches, Toute la Vie éparse et toute la Beauté Avec les Dieux debout, beaux en leur nudité. Mais je crains, Voyageur, hélas! qui viens de vivre Et qui restes ainsi sur la suprême rive, Taciturne et tenant, pour obole, à la main, Un caillou ramassé aux pierres du chemin, Que tu ne saches, à te voir muet et nu, Rien de ce qu’en mes jours terrestres j’ai connu, Et que pour toi l’aurore ait été sans oiseaux Et la treille sans grappe et l’onde sans roseaux. La lèvre sans sourire, et sans baisers la bouche, Puisque, sur l’eau funèbre où déjà ton pied touche, Tu n’as, pour obtenir ton passage vers l’Ombre Qui te parle de l’autre bord du fleuve sombre, Ni l’obole où s’incruste à jamais dans l’airain L’effigie aux yeux clos de quelque grand Destin, Ou pour fléchir Caron qu’il te faudra prier, Ni la divine fleur ni le divin laurier. L'Île. La terre est douce autour de la montagne haute, Les chardons de la grève et l’écume des côtes Échangent leurs flocons de bourre et de marée; Le soc luit au sillon et la barque est ancrée, Le blé déferle à la vague qui se recourbe, Et le filet déborde et la corbeille est lourde; La châtaigne est pareille aux pointes de l’oursin. Et l’algue chevelue oscille entre des mains Invisibles qui la déroulent et la peignent; Et, dans l’eau fabuleuse et glauque où tu te baignes, Une sirène bleue émerge du flot vert; Et, dans la conque où chante au loin toute la mer, J’entends, rumeur de houle et rumeur de labour, La voix mystérieuse et double de l’Amour. Les Souhaits. Nous allons tous les deux par des routes amies Rejoindre lentement les Ombres endormies Qui nous ont précédés dans l’aurore ou le soir; Tu portes la colombe et moi le hibou noir, Moi la flûte d’argent et toi la flûte d’or, Et je souris déjà lorsque tu ris encor, Et, pas à pas, et côte à côte, nous mêlons La trace, tour à tour, de nos doubles talons Sur le sable qui cède et la terre qui croule. L’oiseau noir se lamente et l’oiseau blanc roucoule; La fontaine où j’ai bu redevient ton miroir, Et l’Amour à jamais entre nous vient s’asseoir Et j’embrasse sa lèvre et tu baises sa bouche. Le vent passe et frissonne entre les plumes douces De son aile étoilée et de son aile obscure; Mais par le chemin clair ou par la route dure Il nous mène tous deux, par la main, vers le Temps Qui fane les étés et vieillit les printemps; Et l’Amour qui nous rit jadis sourit encor À la flûte d’argent comme à la flûte d’or, Et rien n’empêchera la fontaine fidèle De mirer, quand nos soirs se pencheront sur elle, Parmi ses feuilles d’or et ses feuilles d’argent, Et dans son onde en pleurs que ridera le vent Mystérieux et doux des automnes jaunies, Un laurier toujours vert à nos tempes blanchies. Le Visiteur. La maison calme avec la clef à la serrure, La table où les fruits doux et la coupe d’eau pure Se miraient, côte à côte, en l’ébène profond; Les deux chemins qui vont tous deux vers l’horizon Des collines derrière qui l’on sait la Mer, Et tout ce qui m’a fait le rire simple et clair De ceux qui n’ont jamais désiré d’autres choses Qu’une fontaine bleue entre de hautes roses. Qu’une grappe à leur vigne et qu’un soir à leur vie Avec un peu de joie et de mélancolie Et des jours ressemblant, heure à heure, à leurs jours J’ai compris tout cela quand je t’ai vu, Amour, Entrer dans ma maison où t’attendait mon âme, Et mordre les fruits mûrs de ta bouche de femme, Et boire l’eau limpide, et t’asseoir, et ployer Ta grande aile divine aux pierres du foyer. Fontaines Divines. Conserve, en souvenir des divines fontaines, Ce vase de cristal pareil à leurs eaux vaines Où ta bouche jadis a bu gourmande ou chaste: Aréthuse mêlant son onde à la mer vaste, Léthé qui fait dormir et qui donne l’oubli, Celle qui souriait à Narcisse pâli, Hippocrène jaillie au fabuleux sabot, Et les autres, parmi les blés ou les roseaux, Qui, mélodieuses et pures et glacées, Chantent à travers l’ombre au fond de tes pensées! La source se tarit et le roseau s’incline; Conserve, en souvenir des fontaines divines, Ce vase de cristal d’où toute l’onde a fui, Et tu verras encor s’épanouir en lui. Fleur à fleur, le bouquet, mystérieusement, Que viendront, chaque jour, une à une, à pas lents, En silence, y placer les invisibles Heures, Filles du temps qui passe et de l’oubli qui pleure, Et dont chacune, tour à tour, en tes pensées, Frôlant le pavé nu de ses ailes lassées Et portant à la main une fleur bleue ou noire, Viendra parfumer l’ombre et fleurir ta mémoire. Le Temps. Le Temps aux ongles durs décharne la beauté, La bouche en se taisant, lasse d’avoir chanté, Garde au coin de son pli la ride de son rire; Le sang caille sa pourpre aux veines du porphyre, Et le jour devient cendre et le ciel devient marbre; La Dryade se tord au tronc noueux de l’arbre; La voix claire survit sournoise dans l’écho; L’amphore se fait urne et la maison tombeau, Et l’âme en pleurs s’enfuit sans cesse dans le vent, Et de ta chair et de ton rire et de ton sang Et du songe léger que fut ta vie éclose S’envole une colombe et s’effeuille une rose. Le Berceau. Je ne t’enverrai pas, mon fils, dans ton berceau, Pour que tes jeunes doigts rompent leurs noeuds jumeaux, Les deux serpents, tous deux nés de l’oeuf du Destin, Ni pour tenter, enfant, la force de ta main, Ni pour voir s’enrouler à tes bras endormis Les écailles d’or clair des monstres ennemis Dont ton réveil rieur eût déjoué la dent; Non! mais je placerai à ton chevet prudent, Avec la talonnière et avec la cibise, Le subtil Caducée où leur ruse s’est prise Au thyrse où s’enroula leur double corps flexible, Car tu ne seras pas Hercule, ayant pour cible Les oiseaux du Stymphale ou la laie au dur crin, Et je veux que ta vie, enfant, et ton destin Soient voués au cher dieu que coiffe le pétase; Que pour toi l’outre s’enfle et l’amphore s’évase Et que, par les chemins, sous tes pas sans cailloux, Naisse la douce fleur et tombe le fruit doux, Et que, le soir, au coin de la forêt, dans l’ombre, Tu t’endormes, non pas au pied du chêne sombre, Mais sous le bouleau blanc et le blanc peuplier, Et que, lorsqu’à l’autel ton genou doit plier, Tu invoques, versant le cratère d’eau pure, Non l’Hercule hardi, mais le subtil Mercure. Le Départ. Nous partirons. Voici l’aurore, et le vent pâle De l’aube a ridé l’herbe aux jointures des dalles Où, sur la pierre en feu, gratte et piaffe au dehors Le dur sabot de fer auprès du sabot d’or, Car mon cheval est lourd et le tien est ailé Peut-être, et les dieux bons, en secret, ont mêlé Un destin de déesse à mon sort de mortel. Partons. Le fruit coupé jute encor sur l’autel; L’encens fume à travers les guirlandes encore Quittons le seuil enfin que la porte va clore; Les chiens de porte en porte aboieront sur nos pas, Car dans la vie immense on ne nous connaît pas. Vers quel soir, heure à heure, allons-nous à jamais? Le laurier croît, hélas! à l’ombre du cyprès, La route où l’on s’en va ramène d’où l’on vient.. Reverrons-nous encor cet enclos ancien Et ses murs blancs et les fenêtres où se pose Jusqu’aux vitres en feu la bouche en sang des roses, Et l’âtre où, dans l’espoir de la dernière nuit, La cendre tiède qui d’hier fait aujourd’hui A réchauffé l’adieu de nos deux mains tendues? Reverrons-nous, un jour, au bout de l’avenue, Le clair verger, le doux jardin, les treilles mûres, La corde au puits qui grince et les clefs aux serrures Et les bassins, les grands bassins graves où j’ai, Don propitiatoire, en partant, égorgé Et, goutte à goutte, vu, sur le marbre de l’eau. Le cou du cygne blanc saigner sous le couteau? La Maison. La maison sur les eaux, pour s’y mirer, se penche, Elle est fleurie; elle est fragile et toute blanche Sous la vigne obstinée et le lierre fidèle. Le ciel est beau; les fleurs sont douces; l’hirondelle Noue et dénoue autour son vol qui s’enchevêtre, Et dans l’eau singulière on la voit apparaître Au miroir assombri que sa gaîté traverse, Chauve-souris soudain d’un crépuscule inverse, Avec la maison pâle et le ciel terne et sombre; Et les deux cygnes blancs au-dessus de leur ombre Qui se reflète noire et ne les quitte plus, Mystérieux jumeaux l’un à l’autre apparus, Semblent, doubles sur l’onde où leur spectre les suit, Unir l’heure du jour à l’heure de la nuit. Jour D'Automne. Viens! c’est encore un Jour qui rôde par la vie Avec sa robe lente et sa face pâlie, Avec pour voix l’écho qui emprunte aux fontaines Des rires dans le vent et des larmes lointaines. . . Il rôde, mauve et rose, et un doigt sur sa bouche. Viens! c’est encore un jour dont l’aurore fut douce Et dont le crépuscule accoude avec son ombre Sa stature de rêve et sa forme de songe Sur la rampe de marbre autour d’une eau qui dort En ses feuilles de bronze et en ses feuilles d’or! Viens! c’est encore un jour et nous l’avons vécu Heure à heure avec lui, et le soir l’a fait nu, Debout avec sa face grave qui larmoie D’avoir été l’amour, d’avoir été la joie Et se recule peu à peu dans le passé; Et la voix qui s’est tue et le pas effacé S’enfoncent, côte à côte, au fond de la mémoire, Parmi les feuilles d’or qui sombrent dans l’eau noire. Le Revenant. Regarde vers l’aurore et regarde vers l’ombre. Avec sa face claire, avec sa face sombre, Le Jour énigmatique et double, tour à tour, Sanglote vers la Mort et sourit à l’Amour; Le crépuscule saigne et l’aurore rougeoie; La Tristesse se tient debout devant la Joie; Quelqu’un songe tout bas et quelqu’un parle haut Derrière le silence et derrière l’écho; La fontaine qui pleure est une âme qui souffre; Au porche le vent qui hurle, gronde et s’engouffre Passe en tenant quelqu’un dans l’ombre par la main; Le fleuve se divise en delta; le chemin Bifurque, et sur le sable frais du sentier jaune, Le dur sabot fourché marque le pas du faune, Et la brute qu’il est cache un dieu qu’il se croit; Le feu sommeille au clair silex du caillou froid; Tout est double et toi-même es vivant et fantôme; L’épi d’or a fleuri sur la paille du chaume; Comment chacun va-t-il s’apparaître au miroir, Et qui sait si ta voix qui chante dans le soir, Éloquente et pareille aux grandes voix humaines, Quand tu auras bu l’eau des funestes fontaines, Ombre errante en la nuit anxieuse à tes pas! Frénétique et mystérieuse, ne va pas, Asservie à jamais au spectre où tu avortes, Huer de seuils en seuils et de portes en portes? Effigies. Le Regret, si longtemps, qui marcha dans ta vie, Avec ses jours fanés et ses grappes cueillies, Et que suivaient toujours, pas à pas, en chemin, Pour le mordre au talon et lui lécher la main Le lévrier fidèle et la louve méchante, S’arrête en entendant une flûte qui chante, Magicienne aux lèvres pâles de la Mort; Et, pendant qu’il soupire et qu’il écoute encor, Lui qui jadis vivait de ta chair et qui sent En ses membres couler la force de ton sang, Peu à peu se transforme en un marbre muet; Et, debout, il écoute en l’écho qui se tait Mystérieusement la flûte qui s’est tue Et dont le sortilège enfin le fait statue; Tandis qu’auprès de lui, pris au double métal, Semblent, consolateur ou bourreau de son mal, L’un mordant le talon, l’autre léchant la main, Gronder le chien de bronze et la louve d’airain. Le Combat. Si ta galère haute au sable de la grève, Lasse du long voyage ou de la course brève De ses voiles en ailes sur les prés de l’eau, Enfonce l’éperon de son dur bec d’oiseau Et crispe aux algues d’or les serres de ses rames, Ô Voyageur vieilli par l’écume des lames Qui poudra tes cheveux du sel des flots marins, De ton pied nu posé dans l’île aux cent chemins Fouleras-tu les fleurs, heurteras-tu les pierres? Est-ce le marais morne ou la fontaine claire Qui t’attire par son silence de miroir Ou sa chanson qui rit en larmes dans le soir? Iras-tu, pas à pas, avec tes mains prudentes, Visiter la maison et rallumer la lampe Et grave, heure par heure, y attendre le jour Ou, tragique, enivré du péril où tu cours, Vers la grotte funeste et l’antre monstrueux, Dans l’ombre formidable où tu hurles comme eux, Belluaire divin et fabuleux bourreau, Tordre la double corne au front du noir taureau? La Lampe. Printemps clair, j’ai chanté tes flûtes! Grasse Automne, J’ai pétri de mon poing la grappe dans la tonne! Qu’Avril rie à jamais de son rire divin, Que Septembre, rougi de pampres et de vin, Las du thyrse qui tremble et de l’outre qui pèse, Silencieux s’endorme ou anxieux se taise Derrière les cyprès ou derrière l’écho, Que l’aurore ait passé de qui le soir fut beau Et qu’une autre vendange enfle l’amphore neuve, Et que les cygnes noirs s’abattent sur le fleuve D’où s’envolaient jadis, là-bas, les cygnes blancs, Que la forêt plus vaste ouvre à mes pas plus lents Des sentiers plus étroits et des grottes plus sombres, En marcherai-je moins parmi les douces Ombres Que la Jeunesse en pleurs envoie à mon côté? À la flûte divine où jadis j’ai chanté Je poserai ma lèvre et j’essaierai encore La trille ingénieux et la gamme sonore, Et je veux, sur ma table où les fruits sont amers, Pour rendre l’aube morne égale aux matins clairs, Joindre, ouvrage plus gourd de ma main moins agile, À la lampe d’argent une lampe d’argile. Aube. Sur le cyprès, le cèdre et sur l’eau noire et verte, Laisse, avec la clef d’or à la porte entr’ouverte, Les cygnes endormis, les paons et les colombes; Écoute, pleur à pleur, l’heure grave qui tombe Et qui s’égoutte lente ou s’écoule rapide, Gendre du sablier, larme de la clepsydre; Et marche doucement sans réveiller l’écho; Laisse les cygnes blancs dormir doubles sur l’eau Avec leur col neigeux ployé sous l’aile tiède, En silence, et les paons sur les branches du cèdre Et la colombe douce aux pointes des cyprès, Et pars! tout est muet encor, mais l’air plus frais De la nuit, peu à peu, frissonne à l’aube proche; Laisse la bêche et le râteau, laisse la pioche Et prends la faulx qui luit en aile d’acier clair, Et pousse le verrou de la porte de fer, Et sors vers l’aube pâle et marche vers l’aurore. La pierre du chemin fera ton pas sonore Et, sous ton manteau noir qui le cache à demi, Emporte, loin de l’âtre et du seuil endormi, Vers le soleil farouche et vers le jour futur, Avec sa crête rouge, ergot sec et bec dur, Qui glousse, se rengorge et qui sommeille encor, Le grand coq d’émail roux au cri de cuivre et d’or! Églogue Marine. L’HOMME. Puisque le poil d’argent point à ma barbe noire, Dans l’ombre je m’assieds enfin et je veux boire À la fontaine fraîche enfin les bleus roseaux; Puisque le rouet sourd et les minces fuseaux Ne bourdonneront pas sur mon seuil habité Ouvert au crépuscule en face de l’été, Et que nul geste doux et nulle main fidèle N’effeuillera sur mon tombeau l’humble asphodèle Ou le lierre noir dont s’enlace le cippe; Puisque aucun doigt de femme aux trous de ma tunique Ne recoudra le fil habile et diligent, Avec les ciseaux d’or ou l’aiguille d’argent, Et puisque pour la nuit ma lampe sera vide, Le sablier muet et sèche la clepsydre, Je veux m’asseoir, dans l’ombre, en face de la mer, Et suspendre à l’autel, hélas! le glaive clair Dont, jadis, j’ai conduit, hautain sous la cuirasse Que sangle au torse nu le dur cuir qui le lace, Pasteur ensanglanté, le troupeau des vivants! J’ai connu le cri clair des Victoires au vent Qui, la semelle rouge et les ailes farouches, Soufflaient aux clairons d’or l’enflure de leurs bouches Et dont le pied pesait aux paupières fermées; Et las du vin tumulte et des fuites d’armées, Des bannières gonflant leurs plis sur le ciel noir. Des réveils à l’aurore et des haltes au soir, De l’orgueil des vaillants et de la peur des lâches Et des faisceaux haussant le profil de la hache, Je suis venu m’asseoir auprès de la fontaine D’où j’entends résonner dans les blés de la plaine La flûte de bois peint des faunes roux, et vers La grève qui là-bas se courbe, de la mer, Gronder dans le ciel rose où s’argente la lune La conque des Tritons accroupis sur la dune. LE SATYRE. Homme! j’entends ta plainte, écoute aussi la mienne. Vois! j’ai reçu des mains de la Tritonienne La flûte merveilleuse et le thyrse enchanté. La grappe de l’automne et les roses d’été Ont mélangé leur fard au bistre de ma joue, Le pampre rouge et vert à mes cornes se noue, Le désir du baiser fit ma bouche lippue. En moi le dieu qui rit devient un bouc qui pue Et ma bouche s’ébrèche et mon rire s’édente; L’abeille qui bourdonne en la ruche vivante, Si j’approche, me pique à son aiguillon d’or; La poursuite m’essouffle et la halte m’endort; Le lierre m’entrave et la branche m’écarte; L’arc se rompt dans ma main sans que la flèche parte Et le thyrse brandi se brise à mon poing las; L’écho qui m’appelait ricane sur mes pas; La Dryade s’échappe et la Nymphe s’esquive; Le ruisseau vif me raille au rire de l’eau vive Et les oiseaux moqueurs se posent sur mes cornes Et ma flûte s’enroue et siffle des airs mornes Car ses trous sont bouchés et sa tige se fend; Mes deux mains, à tâtons, ne prennent que le vent, Presque aveugle, mes bras, hélas! ne sont plus faits Pour étreindre la Nymphe aux creux des roseaux frais Dormant dans l’eau qui passe ou nue au soleil tiède. L’âge vient; le soir tombe et je m’assieds; je cède Mon thyrse à plus ardent et ma flûte à plus gai. Laisse-moi la suspendre en l’ombre, fatigué, Près de ton glaive tors qui reste dans la gaine; Laisse-moi boire l’eau de ta douce fontaine Et marchons vers la mer où les Tritons divins, Qui n’ont jamais connu les viandes et les vins, Sur la grève où gémit le flot intarissable, Gonflent leurs conques d’or ou dorment sur le sable. LE TRITON. Homme à la barbe grise et toi, Faune au poil gris, Pourquoi donc troublez-vous mon sommeil? Ai-je pris Une grappe à ta vigne, un fruit à ton verger? Pourquoi de son repos venez-vous déranger Le vieux Triton qui dort et que l’âge ankylose Couché près de la mer parmi le sable rose? Laissez-moi; d’autres sont, hélas! ce que nous fûmes, Torses nus imbriqués d’écaillés et d’écumes, Bras musculeux haussant hors de l’eau qui déferle La branche de corail et la goutte de perle; Jeune comme eux, parmi les grands flots forcenés J’ai cabré le saut vif des Dauphins talonnés, Et des algues j’ai fait de longs fouets et des rênes, Et sur la lame j’ai poursuivi les Sirènes Émergeant à mi-corps, poissonneuses et nues; Mais la vieillesse aussi pour elles est venue, Sournoise, qu’elle guette, ou brusque, quelle assaille; Le sourire se clôt et la croupe s’écaille, La blanche chair se hâle aux morsures du vent; L’écume aux cheveux roux mêle des cheveux blancs. Tout meurt; l’homme chancelle et gît; le dieu trébuche. L’heure, abeille qui sort, rentre guêpe à la la ruche; Le Satyre s’endort et le Triton s’accoude Sur le sable où sa main soutient sa tête lourde; Une même marée et un même reflux Emporte ceux qui sont vers ceux qui ne sont plus, Et le même destin, qu’ils subissent, délie Le dieu qui l’a créé de l’homme qui l’oublie; Le rire en pleurs sanglote et la voix se lamente; Mais la Sirène morte est la vague vivante Qui se gonfle en poitrine et s’échevèle en crins, Et d’autres reverront les prestiges marins. Car maintenant j’écoute encor sur le rivage Sa voix âpre et stridente en les houles du large Venir avec le vent et les parfums du soir; Et pour ne plus l’entendre, en mon vieux désespoir Qui m’a fixé perclus sur la grève déserte, Dans ma conque au col teint de nacre rose et verte, Je souffle éperdument pour étourdir en moi L’intérieur écho de l’éternelle voix. Sentence. Écoute, sur le seuil qu’un jour fera décombre, Ceux qui viennent de l’aube et qui parlent dans l’ombre, Car ils savent la route et la vie est en eux. Le thyrse sans le pampre est un bâton noueux; Le masque aphone rit de sa bouche tordue Le l’ire sans écho d’une voix qui s’est tue Et survit tristement au visage esquivé; La pluie a, peu à peu, de ses larmes lavé La joue et le menton que le cinabre farde; Les yeux sont trop ouverts par où nul ne regarde; Le Faune disparu laisse un bouc maladroit Qui l’imite à son tour en se levant tout droit; Les Nymphes à jamais pleurent dans les fontaines; Le marbre se fait socle et le porphyre gaine Pour le buste d’airain qui jadis fut de chair; Une crinière à chaque vague de la mer Se gonfle, se hérisse et s’achève en écume; Toute torche se meurt en un tison qui fume; La Lyre qui se rompt aux portes du tombeau Redevient les deux cornes torses d’un taureau; De l’armure brisée on forge une charrue, Et l’Amour et la Mort font toute beauté nue; L’aube qui monte au jour redescend vers la nuit, L’écho le moins lointain n’est que l’ombre d’un bruit. Tu es pour un instant celui qui peut m’entendre, Et tout, à qui le pèse, a le poids de sa cendre. Espoir. Va! quelle que soit l’eau où ta bouche s’abreuve, Onde verte du lac ou flot jaune du fleuve, Pour ta soif du matin ou pour ta soif du soir, Bois-y toujours, Enfant audacieux, l’Espoir! Car la Fortune songe en tes yeux d’ambre et d’or, Le Bonheur, dans la grotte fraîche où l’ombre dort, Prend volontiers, selon le désir qui l’assaille, Tour à tour la figure indolente ou la taille D’une femme couchée ou d’un homme debout; La Tristesse aux yeux creux et la Joie aux yeux doux Pleure d’être joyeuse ou sourit d’être triste; L’instant s’esquive et part; l’heure nargue et résiste; Saisis l’heure aux cheveux et l’instant à la nuque! Du roseau qui se rompt naît une double flûte; Les fruits sont mûrs au bout des branches qui se tordent, Et l’antre furieux qui bâille et semble mordre Peut-être cache en lui la fontaine et l’écho; L’ombre de la colombe à terre est un corbeau, Celle du cygne blanc figure un cygne noir; La fêlure qui raie un cristal de miroir Est ride à qui s’y voit et plaie à qui s’y penche; Mais de la nuit d’airain surgit l’aurore blanche. Espère! Le Bonheur feint de n’être pas lui, Hier qui pleurait encor va sourire aujourd’hui, Et sur le piédestal du tombeau taciturne Une rose renaît à la fente de l’urne. Les Pins. Les pins chantent, arbre par arbre, et tous ensemble; C’est toute une forêt qui sanglote et qui tremble, Tragique, car le vent, ici, vient de la mer; Sa douceur est terrible et garde un goût amer Et d’endormir nos soirs il se souvient encore D’être né du sursaut d’une farouche aurore Dans l’écume qui bave et la houle et l’embrun; Et, sous les hauts pins roux qui chantent, un à un, Ou qui grondent en unissant de cime en cime Le refrain éternel de leur flot unanime, Le bonheur qui s’endort et qui ferme les yeux Croit entendre, en un rêve encore soucieux, La rancune ancienne et la rauque colère, Couple hargneux qui hurle et se guette et se flaire, Passer dans sa mémoire et mordre son sommeil; Et la joie, au sommet des grands arbres vermeils Que le soir fait de pourpre et que l’heure ensanglante, Ressemble à la colombe harmonieuse et lente Et dont le chant roucoule et se perd et s’éteint Dans la rouge rumeur que murmurent les pins. Les Ombres des Heures. Viens! la douceur de vivre éclôt dans nos pensées Et les Ombres avec les Heures sont passées, Une à une, portant à leurs mains, une à une, L’argent clair de la coupe et l’argile de l’urne Avec des palmes d’or, avec des grappes d’ambre, Et celle-ci traînant, qui résiste et se cambre, Par les cornes, un grand bouc noir barbu de roux Qui mord un bouquet vert de ciguë et de houx, Et celle-là passant le long de la colline Et près du lac, parmi le cortège des cygnes, Et celle qui riait et celle qui pleurait, Et celle qui semblait sortir de la forêt, Et l’autre qui semblait s’en aller vers la mer; Et toutes, tour à tour, sur l’Orient plus clair. Avec la coupe, avec le bouc et avec l’urne Et les palmes et les grappes et une à une Disparaissaient, laissant, lentes dans nos pensées, Le sourire en passant de leurs bouches lassées. L'Amour Mordu. L’Amour silencieux est plus haut que les roses Qui, grimpantes, autour du socle, sont écloses, Ivres de clair soleil ou tendres ou farouches, Mystérieusement belles comme des bouches Qui s’empourprent et qui embaument et qui saignent! Mais, tout en écoutant chanter l’onde aux fontaines, L’Amour, debout au blanc marbre de sa statue Svelte parmi les fleurs où elle est toute nue, Pose son doigt d’enfant sur ses lèvres de femme. La colombe gémit; le paon roue; un cerf brame; L’automne effeuille en or le bosquet qui fut vert: Le vent pleure; le jet d’eau gèle; c’est l’hiver. La rose s’est fanée et le marbre divin Déguirlandé des fleurs qui le liaient en vain, Anxieux au vent froid où sa beauté se gerce, Sous la pluie indolente ou la cruelle averse, Sent le lierre velu qui monte au piédestal. Sinueux et dardant ses langues de métal, Serpent multiplié dont les noeuds l’étreindront, Enlacer sa cheville et le mordre au talon. L'Augure. J’annonce à ton Destin ses heures par la bouche De la flûte légère et du clairon farouche, Que le laurier se tresse en couronne d’airain, Que la Gorgone en pleurs gonfle à ton gorgerin Son rire d’épouvante avec sa chevelure De serpents verts taillés dans l’émeraude dure, Que l’une de tes mains, à ta droite, balance D’un geste lent la fleur guerrière de la lance, Que ta sandale chausse à ton pied meurtrier La semelle de cuir du jeune chevrier Qui garde ses troupeaux et souffle dans sa flûte, Car la Sagesse est d’être simple et d’être auguste, Altière dans l’aurore et douce dans le soir, Et de répandre l’eau limpide ou le sang noir Et de joindre la bure fruste au clair métal Et le glaive tragique au bâton pastoral Et de mêler, sur le chemin des destinées, Dans la poudre du temps où pleuvent les années Et sous le fouet qui cingle et la lance qui perce, Rouges sous le soleil ou grises sous l’averse, Guerrière qui les hâte ou berger qui les suit, Aux croupes des chevaux en fuite vers la nuit Le long piétinement, au loin multiplié, Des dolentes brebis, des boucs et des béliers. L'Exilé. On a banni mon corps et je bannis ma cendre, La marche se descelle où mon pas va descendre Vers les jardins en fleurs que je ne verrai plus. La route blanche entre les blés et les talus Montre à mon sort errant le poteau et la borne; Le carrefour s’étoile à l’horizon plus morne; La rivière me pleure, au vent, de ses roseaux, L’étang bleu me regarde au miroir de ses eaux Et l’espalier me tend les bras et me regarde Aussi de ses fruits mûrs et que l’automne farde; L’arbre se penche, hélas! et me touche la main Pour m’offrir tristement le bâton du chemin; Et la besace bâille et la gourde sanglote; La sandale m’étreint déjà; le manteau flotte À tous les vents épars de l’aurore et du soir; La mousse vient au banc où j’aimais à m’asseoir, Le loquet est rétif et la porte est méchante; La colombe s’envole et le coq jaune chante, Et, dans le bassin clair de la fontaine en pleurs, J’ai jeté la clef d’or et les dernières fleurs Et, vers le pays sombre ou s’en va toute chose, J’emporte pour qu’un jour, à jamais, y repose Ma cendre, fleur de l’ombre et fruit du noir été, L’urne d’argile brune où le lierre est sculpté. L'Offrande. La maison reste blanche entre ses noirs lauriers; La pêche gonfle encor sa gorge aux espaliers Et la grappe mûrit parmi les pampres verts Et le soleil couchant, par les volets ouverts, Jaunit le mur de stuc et le pavé de brique; L’assiette d’étain clair près de la lampe unique Est vide, hélas! et l’huile à jamais est tarie, Et, sur la table nue, aucune rêverie, Ni songe souriant ou fatigue amoureuse, N’accoudera son geste las, ni, ténébreuse Et douce par le doux regret d’avoir vécu, L’Ombre aux chers yeux fermés de celle que tu fus Enfant, ne reviendra hanter la maison vide; Car tu es morte, toi, de ne plus vouloir vivre Et tes mains en partant, un soir, ont emporté La coupe pour y boire avec l’eau du Léthé L’oubli cruel et lent, et tu as pris, ô Sage, L’obole pour payer le funèbre passage, Et, pour que la nuit morne et pour que l’ombre noire Soient douce à ta pensée et douce à ta mémoire, Tu portes lentement dans l’Érèbe sans aube Ta plus chère colombe et ta plus belle rose! Médaille. La plus belle n’a pas, car vous êtes plus belle, Ce visage charmant que mon labeur cisèle Sur la médaille ronde où mes mains ont gravé Ce que j’ai vu de vous après l’avoir rêvé, Le profil à jamais de votre haute grâce; La guirlande flexible autour de vous enlace Sa fleur épanouie et sa fleur entr’ouverte; On dirait qu’une source claire vous reflète En son miroir glacé de lune, et l’on peut croire Que vous apparaissez divine en votre gloire Parmi le soleil fauve où mon amour vous voit; Car pour l’empreindre mieux j’ai frappé par trois fois Dans un triple métal votre triple effigie, Or solide, argent dur, bronze, pour que sourie Trois fois dans le métal qui fixe sa beauté Le sourire vivant que vous aurez été. Épitaphe Pastorale. Il a conduit jadis, sur le chemin qui mène À la prairie en fleurs où chante une fontaine Fraîche entre les joncs verts que reflète son eau, Les grands boeufs indolents et le rude taureau Qui paissent l’herbe haute et meuglent vers le soir, Et, par l’âpre sentier que borde le houx noir, Il a guidé, parmi l’odeur des toisons rousses, Ses chèvres vives, ses boucs et ses brebis douces Qui bêlaient en marchant, une à une, à la file, Patientes comme des âmes qu’on exile. Le fouet et l’aiguillon, la serpe et la charrue, Tour à tour, ont durci ses mains pauvres et nues Que rougissait le sang de la grappe pressée. Grave et sobre, au milieu des rustiques pensées, Il a vécu son heure et vieilli solitaire. Son pas est lourd; son dos se courbe vers la terre; Il surveille la meule et visite les ruches, Car sa main s’engourdit et son pied las trébuche. Et, le soir, il s’assoit aux portes des potiers, Longuement, il les voit pétrir et manier L’argile funéraire et cuire l’urne molle Et bientôt - préparez le bûcher et l’obole! - Sa vie ira dormir aux flancs creux que façonne La main industrieuse à la glaise, et l’automne Fera ramper son lierre au cippe et l’été d’or Fendra l’argile rouge où cette cendre dort; Et toi qui passeras à l’ombre des cyprès, Arrête-toi, écoute et t’approche tout près, Et l’urne s’emplira, sonore à ton oreille, Comme d’un bruit lointain de feuilles et d’abeilles. Élégie Double. Ami, le hibou pleure où venait la colombe, Et ton sang souterrain a fleuri sur ta tombe, Et mes yeux qui t’ont vu sont las d’avoir pleuré L’inexorable absence où tu t’es retiré Loin de mes bras pieux et de ma bouche triste. Reviens! le doux jardin mystérieux t’invite Et ton pas sera doux à sa mélancolie; Tu viendras, les pieds nus et la face vieillie, Peut-être, car la route est longue qui ramène De la rive du Styx à notre humble fontaine Qui pleure goutte à goutte et rit d’avoir pleuré. Ta maison te regarde, ami! j’ai préparé Sur le plateau d’argent, sur le plateau d’ébène, La coupe de cristal et la coupe de frêne, Les figues et le vin, le lait et les olives, Et j’ai huilé les gonds de la porte d’une huile Qui la fera s’ouvrir ainsi que pour une ombre; Mais je prendrai la lampe et par l’escalier sombre Nous monterons tous deux en nous tenant la main; Puis, dans la chambre vaste où le songe divin T’a ramené des bords du royaume oublieux, Nous nous tiendrons debout, face à face, joyeux De l’étrange douceur de rejoindre nos lèvres, voyageur venu des roseaux de la grève Que ne réveille pas l’aurore ni le vent! Je t’ai tant aimé mort que tu seras vivant Et j’aurai soin, n’ayant plus d’espoir ni d’attente, De vider la clepsydre et d’éteindre la lampe. - Laisse brûler la lampe et pleurer la clepsydre Car le jardin autour de notre maison vide Se fleurira de jeunes fleurs sans que reviennent Mes lèvres pour reboire encore à la fontaine; Les baisers pour jamais meurent avec les bouches. Laisse la figue mûre et les olives rousses; Hélas! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chair, Mais j’habite un royaume au delà de la Mer Ténébreuse, et mon corps est cendre sous le marbre. Je suis une Ombre, et si mon pas lent se hasarde Au jardin d’autrefois et dans la maison noire Où tu m’attends du fond de toute ta mémoire, Tes chers bras ne pourront étreindre mon fantôme: Tu pleurerais le souvenir de ma chair d’homme, À moins que dans ton âme anxieuse et fidèle Tu m’attendes en rêve à la porte éternelle, Me regardant venir à travers la nuit sombre, Et que ton pur amour soit digne de mon ombre. Stèle. Le temple croule, pierre à pierre, en l’herbe grasse; La colonne s’effrite et la frise s’efface, Et, dans le marbre dur où son choc fut sculpté, Le combat qui longtemps, corps à corps, a heurté L’Amazone hardie au Centaure barbu, Peu à peu, jour à jour, geste à geste, s’est tu Sous l’usure du vent, de la pluie et de l’ombre. . . Mais le Printemps sourit aux fentes du décombre; L’acanthe voit fleurir la ronce qui la mord; Sur l’épaule du dieu sans tête, droit encor, La colombe se perche et l’abeille se pose; La déesse tombée est au niveau des roses Qui caressent sa joue et fleurissent sa bouche, Que la Nymphe marine ou le Triton farouche Se rouillent au revers de la médaille fruste, L’été en chante-t-il moins à toutes les flûtes Des roseaux de l’aurore ou des roseaux du soir? La Vie aux mêmes lieux, la même, vient s’asseoir Toujours belle, et toujours sourit aux mêmes choses, Et l’Amour vient cueillir ses ronces et ses roses, Sans savoir que la fleur dont s’embaume sa main Et que l’épine qui blesse son pas divin, Toutes deux, tour à tour, teintes d’un double sang, Sont la chair du Passé et la griffe du Temps! L'Hiver. Dépose la lanterne et l’épieu du voyage, Car la pluie au dehors tisse le paysage De l’enchevêtrement des trames de l’averse; Le vent mystérieux, au coin du mur, converse Avec quelqu’un qui gronde et quelqu’un qui sanglote, Et l’Hiver aux doigts gourds parle et heurte à la porte Doucement, et voici qu’il entre dans la chambre, T’apportant, en ses mains de brouillard et de cendre, Ô Voyageur! - pour te dire de rester là Loin de la route d’ombre où s’en irait ton pas Trébucher à l’ornière et buter à la flaque - Avec ses grains de jade et ses boules de laque, En un vase d’onyx où leur bouquet s’unit Le vert gui spongieux et le houx racorni. La Grotte. Jadis, nous étions trois Faunes dans la forêt. Nos bouches ont mordu les grappes et le lait Qui comblent la corbeille et caille dans la jatte; Nos barbes de poil jaune et nos clairs yeux d’agate Apparaissaient dans l’ombre au détour des sentiers Et nos dents blanches, aux pommes que vous jetiez, Filles! en nous fuyant, riaient de votre fuite. Nous mêlions l’olive à la châtaigne cuite Et le soleil faisait nos cornes toutes d’or, Et nos flûtes, parmi les fleurs où elle dort, Éveillaient au matin la fontaine engourdie. Nous riions en regardant la parodie Que font de notre allure et de notre maintien Les boucs dansant parmi les troupeaux et les chiens Qui bêlent à la file et jappent vers la lune, Et les feuilles tombaient des arbres, une à une, Ou la neige des fleurs embaumait les vergers, Car Septembre au pas lourd, Avril au pas léger, Marchent par les chemins de l’An et de la Vie. Hélas! les Dieux méchants ne sont pas sans envie Et, des trois Faunes nés de l’antique forêt, Deux sont morts et tu peux, à travers les cyprès, Voir au marbre leur buste au-dessus de la gaine Se dresser, côte à côte, auprès de la fontaine. Au socle on a sculpté des feuilles et des fruits. Ils sont là-bas, au bout du sentier que tu suis, Voyageur, et salue en passant leur mémoire! Pour moi, j’habite au seuil de cette grotte noire Et j’ai fui la forêt, la plaine et les jardins, Le doux soleil, jadis tiède et clair sur mes mains, La prairie et le foin coupé où l’on se couche, Silencieux, avec une fleur à la bouche En regardant passer au ciel bleu les oiseaux; J’ai fui la source vive et j’ai fui les roseaux Où je coupais jadis mes flûtes merveilleuses, Et de toutes, hélas! de qui les tiges creuses Jasaient de ma gaîté en chantant par ma voix, Je n’ai gardé que celle-là, et je m’assois, De l’aube au soir, au seuil de la grotte, et tourné Vers sa nuit sépulcrale à mon songe obstiné, J’emplis l’antre, à jamais, de ma plainte éternelle, Et j’écoute chanter sa ténèbre, et je mêle, Corbeau noir exilé des divines colombes, L’écho de ma jeunesse aux échos de son ombre! Le Passant. Tu es belle d’avoir aimé secrètement - Non comme les mortels qui parlent dans le vent Et qui passent sans voir et qui n’écoutent pas L’écho mystérieux qui répond à leurs pas - Mais, attentive et toute en toi silencieuse, La terre épanouie et la mer monstrueuse, Les sillons de la houle et les vagues du blé Et l’aurore indécise et le soir étoilé Et le chemin qui fuit le long de l’eau qui passe, La Vie en pleurs qui rit et s’endort et que lasse La changeante saison ou le changeant amour Et l’éternel adieu et l’éternel retour; Et ta bouche, à jamais souriante, est éclose D’avoir été pareille au sang fleuri des roses, Et tu es belle, ô douce Amie aux yeux d’espoir, De toute ta douceur à jamais et d’avoir Écouté, lentement, rire dans le bois frais Une flûte d’argent derrière les cyprès. Le grand cheval ailé dormait. . . Le grand Cheval ailé dormait dans l’ombre bleue. Parfois, il caressait les herbes, de sa queue Éparse, et je touchai, lentement, en silence, Sa croupe nue avec la pointe de ma lance. Et le monstre couché se leva et hennit Vers l’orient; et je l’enfourchai et lui dis: Viens, c’est l’aube déjà et bientôt c’est l’aurore; Je sais le sentier calme et la route sonore Où cède l’herbe longue et roule le caillou; Partons, Le clair soleil séchera ton poil roux; Je sais la grève, et les chemins, et le bois noir Et la fontaine fraîche où nous boirons le soir Et le palais où dans une auge de sardoine S’amoncellent pour toi l’orge blonde et l’avoine. Et nous sommes partis, Pégase! mais depuis, Groupe d’or le matin et bloc d’ombre la nuit. Obstinés à jamais devant la haute porte Fermée au pied divin comme a Méduse morte, En face du ventail d’airain rude et de fer. De ma lance d’argent et de mon poing de chair Je tâche d’ébranler les gonds et les verrous, Tandis que Toi, saignant du poitrail aux genoux, T’acharnes du sabot à rompre le battant Et de l’aube à la nuit, furieux, dans le vent, Agites, tour à tour, sombres ou embrasées, Les plumes d’ombre et d’or de tes ailes brisées! INSCRIPTIONS POUR LES TREIZE PORTES DE LA VILLE. A Ferdinand Brunetière. Pour La Porte Des Prêtresses. Prêtresses! relevez au-dessus des genoux Vos robes d’argent clair que le soir rose et doux Nuance du reflet de sa plus tiède lune; Ceignez vos fronts; lavez vos mains; prenez vos urnes Pleines d’abeilles d’or et de papillons noirs; Nouez vos tresses en riant dans le miroir, Et brisez le cristal qui vous a reflétées Riantes, dans son eau, lointaines et nattées; Puis, deux à deux, sortez dans la nuit qui s’étoile. . . Et, si le vent tout bas chuchote dans vos voiles, En silence marchez par la blancheur des rues En portant, tour à tour, sur vos épaules nues L’idole aux yeux de jaspe vert qu’une fois l’an Vous promenez autour de la ville, à pas lents, Dans le sommeil en fleurs de la campagne calme. Buvez à la fontaine où vous cueillez la palme; Mais quand vous reviendrez dans l’ombre, gardez bien, Prêtresses qui veillez aux cailloux du chemin, De heurter, ne vous courbant pas à son approche. La déesse de pierre au cintre de mon porche. Pour La Porte Des Guerriers. Porte haute! ne crains point l’ombre, laisse ouvert Ton battant d’airain dur et ton battant de fer. On a jeté tes clefs au fond de la citerne. Sois maudite à jamais si la peur te referme; Et coupe, comme au fil d’un double couperet, Le poing de toute main qui te refermerait. Car, sous ta voûte sombre où résonnaient leurs pas, Des hommes ont passé qui ne reculent pas, Et la Victoire prompte et haletante encor Marchait au milieu d’eux, nue en ses ailes d’or, Et les guidait du geste calme de son glaive; Et son ardent baiser en pourpre sur leur lèvre Saignait, et les clairons aux roses de leurs bouches Vibraient, rumeur de cuivre et d’abeilles farouches! Ivre essaim de la guerre aux ruches des armures, Allez cueillir la mort sur la fleur des chairs mûres, Et si vous revenez vers la ville natale Qu’on suive sur mon seuil au marbre de ses dalles, Quand ils auront passé, Victoire, sous tes ailes, La marque d’un sang clair à leurs rouges semelles! Pour La Porte Des Pasteurs. Avec l’aube, l’aurore et le premier soleil, Éleveurs de bétail ou trieurs de méteil, Vous entrerez, poussant en files devant vous Les grands boeufs de labour qui bavent sous les jougs, Le bouc noir qui renifle et l’agneau blanc qui bêle. Le laboureur répond au bouvier qui le hèle; Et les femmes s’en vont, portant sur leurs épaules Des coqs d’or enfermés en des cages de saule Et la corbeille ronde où se gonflent les fruits; La faux en oscillant heurte le fer qui luit Des bêches; l’aiguillon d’épine noire touche Le foin vert qui se fane entre les dents des fourches; Et les gestes sont gourds et les faces sont graves Et le pied lent se hâte, alerte, ou, las, s’entrave Scandé selon le pas ou le piétinement; Et la voix enrouée est presque un beuglement Ou, aigre, dans l’air clair, y chevrote, et après Que, venant du pacage ou venant du guéret, La horde agreste, lourde, obèse et bestiale A passé, sabot dur ou talon qui s’étale, Mufle qui mâche, groin qui lappe, dent qui mange, Une senteur d’étable ou des odeurs de grange. De tout ce qui passa végétal et vivant, Durent dans le matin clair et pur où le vent Fait, entre les clous d’or de mes battants de chêne, Trembler des brins de paille ou des flocons de laine. Pour La Porte Des Astrologues. Si tu veux consulter le destin, pars dès l’aube, Cache sous ton manteau et cache sous ta robe Devin, un hibou noir, Sibylle, un hibou blanc; Et tous les deux, un jour impair, d’un pas plus lent Sortez après avoir craché sur un crapaud; Jetez des feuilles d’ache et des feuilles d’ormeau, Toi, dans la source vive, et toi, dans la fontaine; Nul présage n’est vain, nulle preuve n’est vaine Car la rose déjà s’augure à l’églantier. Le lièvre qui, d’un saut, traverse le sentier, La corneille qui jase et l’étourneau qui vole, Le trèfle à quatre brins éclos dans l’herbe molle Sont des signes certains où vous connaîtrez mieux L’avenir embusqué, propice ou soucieux. Au détour de la vie et au coin de la route, Que si, dans le ciel clair au delà de ma voûte, Assis, toi sur la borne et toi debout au seuil, Vous épiiez, pour y prévoir bonheur ou deuil, Destin prompt, sort aventureux, fortunes lentes, La pluie au ciel d’été des étoiles filantes. Pour La Porte Des Marchands. Sois béni, noir portail, qu’entrant nous saluâmes! Les coffres durs pesaient à l’échine des ânes; Nous apportions, pour les étaler dans les cours, Ce qu’on taille la nuit, ce qu’on brode le jour, La pendeloque claire et l’étoffe tissée. Le plus vieux d’entre nous tenait un caducée; C’était le maître exact des trocs et des échanges, Et la gourde bossue et les perles étranges Se mêlaient dans nos mains poudreuses, et chacun, Pourvoyeur de denrée ou marchand de parfum, Vidait son étalage et gonflait sa sacoche; Car tout acheteur cède au geste qui l’accroche Par un pan de la robe et le bout du manteau. . . Les plus petits grimpaient sur de grands escabeaux, Et le plus doucereux comme le plus retors, Le soir, comptait et recomptait sa pile d’or, En partant, et chacun, pour qu’à l’ombre des haies Les détrousseurs d’argent qui guettent les monnaies Ne nous attendent point sur la route déserte, Ô porte! et pour qu’un dieu fasse nos pas alertes, Chacun, sans regarder celui qui va le suivre, Cloue à ton seuil de pierre une pièce de cuivre. Pour La Porte Des Comédiennes. Le chariot s’arrête à l’angle de mon mur. Le soir est beau, le ciel est bleu, les blés sont mûrs; La Nymphe tourne et danse autour de la fontaine; Le Faune rit; l’Été mystérieux ramène À son heure la troupe errante et le vieux char, Et celles dont le jeu, par le masque et le fard, Mime sur le tréteau où pose leur pied nu La fable populaire ou le mythe ingénu Et l’histoire divine, humaine et monstrueuse, Qu’au miroir de la source, au fond des grottes creuses, Avec leurs bonds, avec leurs cris, avec leurs rires, La Dryade argentine et le jaune Satyre Reprennent d’âge en âge à l’ombre des grands bois. Venez! l’heure est propice et la foule est sans voix, Et l’attente sourit déjà dans les yeux clairs Des enfants et des doux vieillards, et, à travers Ma porte qui, pour vous, s’ouvrira toute grande, Hospitalière et gaie et lourde de guirlandes, Je vous vois qui venez, une rose à la main, Avec vos manteaux clairs et vos visages peints, Toutes, et souriant, avant d’entrer, chacune Met le pied sur la borne et lace son cothurne. Pour La Porte Des Courtisanes. Si tu viens, un matin, rejoindre dans les villes Toutes les douces soeurs frivoles et futiles Qui vendent leur beauté et donnent leur amour, Arrête-toi devant ma porte sans retour, Car ses battants sont faits de vitre reflétante; Regarde-toi venir devant toi, toi que tente Peut-être l’or déjà et le bruit du festin. Toi qui arrives du vaste pays lointain. Toi qui souris encor mystérieuse et pure, Et rousse car l’automne est en ta chevelure, Et les fruits de l’été à tes seins, et la mousse Des antres fabuleux éclose à ta peau douce, Et dans le pli secret de ta plus tiède chair La forme des coquilles roses de la mer, Et la beauté de l’aube et de l’ombre, et l’odeur Des forêts, des jardins, des algues et des fleurs! Arrête-toi avant d’apporter cette aumône Ineffable d’être le printemps et l’automne À ceux qui vivent loin de l’aube et des moissons. Écoute-moi, tu peux t’en retourner, sinon Entre, et je m’ouvrirai, joyeuse de te voir Passer rieuse et double à mon double miroir. Pour La Porte Des Voyageurs. Toi qui marchas longtemps dans l’ombre, côté à côte Avec toi-même, ô cher Voyageur, sois mon hôte! Assieds-toi sur ma borne et secoue à mon seuil La poudre de la route où peina ton orgueil Peut-être, et redeviens celui qui, au départ, Souriait d’être jeune et croyait partir tard, Toi qui reviens à l’heure où sortent les colombes! L’aurore douce aux toits est douce sur les tombes, Et tout matin est bon à qui vécut les soirs; Oublie avec la route grise et les bois noirs, La ronce âpre, l’ortie et les sombres fontaines, Et la cendre des jours qui coule des mains vaines, Et le manteau qui fait ployer l’épaule lourde; Brise l’épieu d’épine et romps aussi la gourde Ou, plutôt, revenu de l’ombre où d’autres vont, Donne-leur, à leur tour, la gourde et le bâton Et salue à jamais ceux qui passent là-bas Et qui retrouveront la trace de tes pas Sur le gravier du fleuve et le sable des grèves, Et que la nuit pour eux en étoiles s’achève Mystérieuse sur la plaine et sur la mer! Car c’est déjà le soir, hélas! quoiqu’il soit clair Encor et tiède encor d’un peu de crépuscule; Et dis adieu du seuil au voyageur crédule Qui sans craindre le vent et l’ombre et le caillou Part à l’heure équivoque où pleure le hibou. Pour La Porte Des Mendiants. L’âpre bise nous glace et la neige nous gerce, Notre face ruisselle en larmes sous l’averse, Car l’automne et l’hiver sont durs au mendiant Qu’on voit errer sur les routes, apitoyant En vain celui qui passe et qui hausse l’épaule. L’hirondelle au vol vif de son aile nous frôle, Le chien aboie et mord la loque et le jarret; On a peur de nous rencontrer dans la forêt; Et cependant nous sommes doux d’avoir souvent Écouté dans les vieux roseaux pleurer le vent Et d’avoir vu, hélas! sur le mont et le bois, Tant d’aurores, hélas! se lever tant de fois Et tant de lourds soleils s’abîmer dans la mer. . . La ronce du chemin est dure à notre chair; Jamais pour nous, jamais la pierre acariâtre Ne voulut être seuil, ne voulut se faire âtre, Car la flamme est de l’or, et nous, nous somme nus; De tous les malveillants nous sommes malvenus, Le loquet est rétif et la porte est fermée; Et toi, Ville opulente, amoureuse, embaumée, Qui t’ouvres pour la courtisane et l’astrologue, Tu gardes clos ton mur, et ta poterne est rogue Et ton féroce orgueil scelle ta dureté; Sois maudite car j’ai, en m’en allant, jeté Contre le noir battant de ta porte d’airain L’aumône sans pitié de ton morceau de pain! Pour La Porte Nuptiale. Voici l’aube. Prends le flambeau de cire peinte Qui brûla dans la nuit sur notre double étreinte, Car nous sommes venus hier dans la maison En cortège et d’après le rite, et le tison A mis le feu à l’âtre et la flamme au flambeau, Et le double Avenir, qu’il soit sinistre ou beau, N’a plus pour nous qu’un sort et qu’une destinée, Que la ronce serpente où la rose était née, Que pousse la ciguë où fleurissait la rose! L’aube grise a glissé par la porte entreclose. Ô lève-toi, déjà l’aurore est blanche et pâle, Mets ta robe de route et ta bague d’opale, Prends ce flambeau, sortons et, s’il ne fait pas jour Encor, marchons en nous tenant par la main, pour Que si ton pas hésite un autre le soutienne; Tournons trois fois autour de la vieille fontaine Où cette Nymphe dort dans l’onde, toute nue; Et maintenant puisque la clarté est venue Plonge dans l’eau la cire inutile. Il fait clair. Allons vers la forêt ou allons vers la mer, La porte de la ville ouvre sur le jour pur; Et, sous son noir portail pavé de marbre dur, Qu’on entende chanter à l’écho qui l’oublie Le pas léger de ceux qui partent vers la Vie. Pour La Porte Mortuaire. Si tu meurs jeune avec l’aurore à ton chevet Rose et grise et pareille à ce que tu rêvais D’un destin nuancé de tristesse et de joie, Sois heureux! L’enfant blond et le vieillard qui ploie Te suivront, pas à pas et la main dans la main, Quand tu viendras dormir par l’éternel chemin Dans la terre paisible et sous la blanche tombe Où sur le marbre pur roucoule une colombe; Et, sous la porte haute où s’allonge en chantant Le cortège fleuri qui fêle le printemps De la Mort apparue au seuil de tes années, Le tiède vent d’avril aux couronnes fanées Effeuillera les roses blanches, une à une. Mais, si ta cendre illustre et mûre enfin pour l’urne Doit reposer dans l’ombre et la paix et la gloire, Si tu t’en vas tragique et hautain vers l’histoire Dans l’éclair de ton glaive et l’écho de ton nom, Vas-y par quelque soir en sang à l’horizon, Grande Ombre! et, vers la nuit, par la porte d’ébène, Passe, et que l’âpre vent d’un souffle rauque éteigne Au poing nu des porteurs qu’il courbe sous les porches, La lueur des flambeaux et la flamme des torches. Pour La Porte Des Exilés. Puisque j’ai vu crouler sous la pioche et la hache, Ma maison vide, au moins que l’herbe haute cache Sa ruine à jamais et son triste décombre. De l’homme que j’étais je suis devenu l’ombre, Et l’injuste Colère et la mauvaise Haine Me montrent l’âpre exil et la route lointaine Du double doigt tendu de leurs deux mains crispées, Et puisqu’on m’interdit la balance et l’épée, Je prends le bâton noir et la sandale blanche; Qu’on ne vienne jamais me tirer par la manche Ou par le pan usé de mon manteau d’exil. Dieux cléments, détournez le mal et le péril De l’ingrate cité qui me mord au jarret! La ville ne vaut pas la mer et la forêt; Et, proscrit vagabond que le vent déracine, J’aurai l’aube charmante et l’aurore divine Qui me consoleront de l’ombre où je m’en vais; Et, si le sort s’acharne à mon destin mauvais, Je pourrai, pour ma bouche amère, sèche et lasse De cette solitude où mon pas se harasse, Cueillir, sans peur, un soir, la jusquiame velue, La noire belladone ou la verte ciguë. Pour La Porte Sur La Mer. Moi, le Barreur de poupe et le Veilleur de proue Qui connus le soufflet des lames sur ma joue, Le vent s’échevelant au travers de l’écume, L’eau claire de l’amphore et la cendre de l’urne, Et, clarté silencieuse ou flamme vermeille, La torche qui s’embrase et la lampe qui veille. Le degré du palais et le seuil du décombre Et l’accueil aux yeux d’aube et l’exil aux yeux d’ombre Et l’amour qui sourit et l’amour qui sanglote Et le manteau sans trous que l’âpre vent fait loque Et le fruit mûr saignant et la tête coupée Au geste de la serpe ou au vol de l’épée; Va, vagabond des vents, des routes et des flots, De la course marine ou du choc des galops. Moi qui garde toujours le bruit et la rumeur De la corne du pâtre et du chant du rameur, Me voici, revenu des grands pays lointains De pierre et d’eau, et toujours seul dans mon destin Et nu, debout encor à l’avant de la proue Impétueuse qui dans l’écume s’ébroue; Et j’entrerai brûlé de soleil et de joie, Carène qui se cabre et vergue qui s’éploie, Avec les grands oiseaux d’or pâle et d’argent clair, J’entrerai par la Porte ouverte sur la Mer! LA CORBEILLE DES HEURES. A André Gide. Les Corbeilles. Tresse l’osier au saule et le brin à la branche; Écoute l’eau qui fuit où le Temps s’est miré Et fixe l’anse verte à la corbeille blanche. C’est le soir. L’ombre est douce au sommeil étiré De celui qui s’endort paisible dans la joie D’avoir vécu son jour et d’avoir espéré. Avec l’osier flexible et le saule qui ploie Il a fait en chantant de l’aurore à la nuit Une corbeille ronde où les Heures qu’envoie L’insatiable Hier au-devant d’Aujourd’hui, Une à une, pieds nus dans l’herbe qui les frôle, Apporteront les fleurs qu’elles cueillent pour lui. L’osier rit dans le vent où s’argente le saule Et les Heures sont là qui, la main dans la main, Le regardent dormir, épaule contre épaule. Puis viendra le réveil et le nouveau matin; L’été mystérieux au printemps qui l’appelle Mêlera sa voix grave à son rire incertain; Enfant, tu tresseras la guirlande nouvelle! Et comme l’orgueil clair dirigera tes doigts Tu poliras l’argent que le marteau cisèle; Las de l’osier et las du saule et las de toi, Tu voudras au métal qui pèse et qui résiste Entrelacer les fleurs de les jours d’autrefois. Les Heures reviendront lasses et déjà tristes Et joignant à leurs mains où leur geste les tord L’opale soucieuse et la pâle améthyste. Elles, qui de leurs fleurs paraient l’enfant qui dort, Invisibles jadis et faites de tes songes T’apportent les fruits faux à qui ta bouche mord; Tu verras s’entasser dans l’argent qu’elle ronge, Avec la poire acide et l’acide citron, La grappe sans douceur dont la pourpre est mensonge, Puis les saules d’argent, en pleurs, s’effeuilleront, L’osier au bord de l’eau gémira dans la vase, Et les oiseaux d’exil au ciel gris passeront. Et toi, pour évoquer ton ancienne extase Et les soleils décrus par delà l’hiver mort, Tu voudras, près de l’âtre où le sarment s’embrase, Forger avec tes mains une corbeille d’or; Tu la feras plus vaste et la feras plus belle Que celle d’argent même et d’osier, et, encor Les Heures reviendront vers toi qui les appelles, Une à une, à pas lents, en silence et toujours, Cortège que ta vie eut sans cesse auprès d’elle, Les Heures de tristesse et les Heures d’amour Et celles qui jadis jusqu’à toi sont venues Y reviendront verser la cendre de tes jours. . . Tu fermeras les yeux, car elles seront nues. L'Accueil. Le flot bleu qui se rue et se cabre à la côte T’apporta, blanche et nue, en ses écumes d’or Sur la plage saline où gronde la mer haute. Tes beaux doigts ont saisi les crinières que tord Le vent marin au col des lames dont la bouche A bavé hennissante au roc dur qu’elle mord. Fille du flot profond et de la mer farouche, Te voici écumeuse et debout et riant Au monstre paternel qui devant toi se couche. L’aube pour t’accueillir se lève à l’orient; La terre en fleurs tressaille et hausse ses corolles Jusqu’à ta jeune main qui passe en les pliant; La branche te caresse et te touche l’épaule, Le caillou se détourne et roule sous tes pas, Et l’écho t’accompagne et la brise te frôle. Le Printemps t’a fêtée, ô Divine! et, là-bas, L’Été silencieux vers qui tu marches nue Entr’ouvre sa paupière et lève ses yeux las. Toute la plaine est d’or de t’avoir reconnue; La houle des blés mûrs s’enfle et déferle au vent Et la source est joyeuse où ta beauté s’est vue. Le flexible lierre et le pampre sanglant, Les plantes de la mer, du fleuve et de la plaine S’entrelacent autour de ton thyrse indolent. L’heure semble attentive à ta grâce sereine; Pose ton pied charmant sur les mousses, et fais De ta coupe perler l’onde de la fontaine. Ton geste gracieux l’épanche au gazon frais. Reste ainsi. Le soleil en sa gloire fleurie Te sculpte une chair d’or dans un marbre de paix. Mais regarde, là-bas, venir sur la prairie Le Crépuscule lent et l’Automne qui tient Son sceptre rouge où pend une grappe meurtrie. L’un et l’autre, à leur tour, te prendront par la main; Ils savent les sentiers de la forêt fatale Où tes pieds saigneront aux ronces du chemin. Les fleurs que tu cueillis, pétale par pétale, S’effeuilleront alors au thyrse dévasté, Et la pluie et la brume autour de ta chair pâle, Haletante au vent dur qui gerce ta beauté, Tisseront lentement leurs voiles où frissonne Le spectre de ta joie et de ta nudité. Toi qui fus le Printemps que l’Été d’or couronne, Tu n’es qu’une ombre errante écoutant, à travers Les arbres nus, hennir au Temps qui les talonne L’âpre déferlement des chevaux de la Mer. Odelette I. Un petit roseau m’a suffi Pour faire frémir l’herbe haute Et tout le pré Et les doux saules Et le ruisseau qui chante aussi; Un petit roseau m’a suffi À faire chanter la forêt. Ceux qui passent l’ont entendu Au fond du soir, en leurs pensées, Dans le silence et dans le vent, Clair ou perdu, Proche ou lointain. . . Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant, au fond d’eux-mêmes, L’entendront encore et l’entendent Toujours qui chante. Il m’a suffi De ce petit roseau cueilli, À la fontaine où vint l’Amour Mirer, un jour, Sa face grave Et qui pleurait, Pour faire pleurer ceux qui passent Et trembler l’herbe et frémir l’eau; Et j’ai, du souffle d’un roseau, Fait chanter toute la forêt. Odelette II. Je n’ai rien Que trois feuilles d’or et qu’un bâton De hêtre, je n’ai rien Qu’un peu de terre à mes talons, Que l’odeur du soir en mes cheveux, Que le reflet de la mer en mes yeux, Car j’ai marché par les chemins De la forêt et de la grève Et j’ai coupé la branche au hêtre Et cueilli en passant à l’automne qui dort Le bouquet des trois feuilles d’or. Accepte-les; elles sont jaunes et douces Et veinées De fils de pourpre; Elles sentent la gloire et la mort, Elles tremblèrent au noir vent des destinées; Tiens-les un peu dans tes mains douces: Elles sont légères, et pense À celui qui frappa à ta porte, Un soir, El qui s’est assis en silence Et qui reprit en s’en allant Son bâton noir Et te laissa ces feuilles d’or, Couleur de soleil et de mort. . . Ouvre tes mains, ferme ta porte Et laisse-les aller au vent Qui les emporte! Heures. Chaque Heure mène derrière elle L’image naïve, à pas lents, Loup qui gronde ou agneau qui bêle, De ses souvenirs noirs ou blancs; Bêtes rudes qui l’ont mordue, Doux compagnons de son chemin Qui caressèrent la peau nue De son visage ou de sa main. Chaque Heure porte vers l’Année Qui le respire et le lui rend L’emblème de sa destinée, Fleur amère ou fruit odorant. Celle-ci offre une colombe Et l’autre porte un hibou noir Et chacune tient, brune ou blonde, Une corbeille ou un miroir. La corbeille est d’or ou de branches, Le miroir est clair ou pâli Et le visage qui s’y penche S’y voit la face de l’oubli. Odelette III. Tu frapperas! La porte est haute sous les roses et le lierre Aux mille bras Incrustés dans la vieille pierre Et se crispant comme la nuit Qui étreignait de haut en bas La maison noire et solitaire Qui maintenant chante et luit Sous les roses, à l’aube claire. Je t’attends assis en chantant, Je t’attends, car c’est le printemps; Les vitres pâlissent, et le pavé pâle S’éclaire et blanchit de dalle en dalle, Et l’ombre s’accroupit aux angles; Entre, Toi qui à ma porte es venue, Souriante et nue. Entre. Veux-tu T’asseoir à mon foyer pour y filer le chanvre Au bruit du rouet monotone? Veux-tu Attendre ici l’automne? Veux-tu que je te donne Le gobelet de hêtre et l’assiette d’étain, Le fruit, le pain, Un peu d’eau pure, Et rester là? La route est dure. Mais déjà ton sourire est un baiser. . . Voilà Une fleur pour que tu la tiennes À ta main, et voici une lampe d’or Et trois opales anciennes; Voici encor Une ceinture où pend une clé; Prends la tunique et les sandales, Je te les donne. Tu as la lampe et les opales, Tu as la clé, Et maintenant va parmi les hommes! Ode I. Septembre! D’entre tes frères, du fond de l’an, Qui dorment, côte à côte, et attendent, Visages d’ombre ou profils clairs, Septembre! Tu t’es levé, heureux et lent, D’entre les heures endormies, Tu t’es levé d’entre tes frères, les mois morts Qui séjournent et qu’on oublie, L’un avec sa couronne d’or Et l’autre son bandeau de feuilles mortes, Et l’autre avec son sceptre de fer, Et l’autre avec ses corbeilles, Et Mai, le blond, qu’en souriant réveille Avril qui, fleur à fleur, l’enlace de guirlandes; Septembre! Tu t’es levé vers moi qui marchais en pleurant Le long de l’an. Les pampres roux saignaient au-dessus de la porte De ton verger d’arbres et de vignes; Les feuilles montraient l’or des fruits; Le vent semblait le pas de l’heure qui s’enfuit Sur les bassins d’argent que son pied égratigne, Et les Jours, à seaux clairs, puisaient au puits L’onde du Temps où se miraient leurs faces lentes; Et l’on voyait s’épanouir dans le silence Les palmes des jets d’eau et les cols blancs des cygnes. Si j’avais su qu’ainsi, au détour de ma vie, Tu te tenais debout, là-bas, Au seuil de ton verger de vie, Sous tes pampres en entrelacs, Avec tes fruits de pourpre et ta bouche bonne, Ô fils calme de mon Automne, Si j’avais su Le doux chemin de tes fontaines, Le doux chemin au bout des haltes de la vie Si j’avais su! Je n’aurais pas trempé mes mains Dans la cendre des crépuscules, Ni heurté de mon front la porte de l’hiver, Ni pleuré des soleils trop rouges sur la Mer, Ni sangloté du chant des flûtes Qu’Avril rieur gonflait de son souffle nouveau, Ni compté, or à or, la chute Des feuilles lentes dans les eaux. Ni suffoqué de tes soirs chauds, Été que le Désir baise sur la bouche, Avec sa bouche Amère et douce. Mais j’aurais dit: Septembre, Septembre, Ta douceur est là-bas qui me sourit dans l’ombre Et l’Amour sur le seuil avec toi vient m’attendre; Je vois votre ombre Double et charmante et qui s’enlace sous les pampres Et j’entrerai, Ô doux Septembre, En tes vergers De cygnes blancs, de fleurs, de fruits et de silence. Odelette IV. Si j’ai parlé De mon amour, c’est à l’eau lente Qui m’écoute quand je me penche Sur elle; si j’ai parlé De mon amour, c’est au vent Qui rit et chuchote entre les branches; Si j’ai parlé de mon amour, c’est à l’oiseau Qui passe et chante Avec le vent; Si j’ai parlé C’est à l’écho. Si j’ai aimé de grand amour, Triste ou joyeux, Ce sont tes yeux; Si j’ai aimé de grand amour, Ce fut ta bouche grave et douce, Ce fut ta bouche; Si j’ai aimé de grand amour, Ce furent ta chair tiède et tes mains fraîches. Et c’est ton ombre que je cherche. Refrain. Douces pensées! Comme la mer chantait, ce soir-là, sur la grève Le refrain éternel des Heures brèves? Douces pensées, Pareilles à des algues enlacées, Algue d’argent souple et bleui, Algue d’or que le flot verdit, Double serpent du caducée, Thyrse d’oubli. Joie éparse, douleurs passées En mes pensées. Celle-là qui sourit est venue, Sur sa barque de fleurs, qui penche, Des jours lointains de mon enfance; Je l’ai connue Assise jadis à la porte De la vieille maison ouverte sur la mer, Elle m’apporte Son rire clair. . . Le flot roule, parmi les algues, Des conques d’émail et de nacre; On y entend toute sa vie, On y écoute son passé vivant, Écume, marée et vent, Sa joie et sa mélancolie, Te voici donc, ô Songeuse! Qui t’accoudes en robe pâle; Ta barque pleure, Lentement, sur la mer étale, De tous ses avirons qui s’égouttent dans l’eau: Je t’entendais jadis du fond des soirs d’ennui Gémir avec le câble et la mâture Et les grands et calmes oiseaux Dont l’aile frôle le silence, Je t’entends au fond des soirs d’ennui Pleurer dans l’ombre où l’Heure a fui Avec les ailes du Silence. Douces pensées, Murmure du flot sur la grève, Remous du sable, frissons d’aile, Pas lointains et voix lointaines, Arabesques d’algues enlacées, Sang terrestre qui, de veine en veine, Coule au granit et le fait chair, Douces pensées, Furtives et vaines, Qui chantez de nous dans les choses, Bercez en moi les conques closes, Où s’endorment mes heures passées; Douces pensées! Passé. Les bons vergers aux pommes mûres, Les beaux jardins aux fleurs de sang, Rauque ou joyeuse en ses murmures, La mer qui monte ou qui descend, Et les jambes de l’estacade En marche, noires, sur le flot Qui gronde au roc ou dort aux rades, Lèche le sable ou mord l’îlot, La voile blanche dans l’aurore, La voile jaune dans le soir, La proue où le soleil redore Une sirène à son miroir, La barque qui sort ou qui rentre, Le vaisseau qui vire ou qui vient, Le câble, le filet et l’ancre, Brise de terre, vent marin! J’ai vu les riants vergers rouges Et verts et j’ai cueilli les fleurs Que le vent âpre fait plus douces De parfum, d’âme et de couleurs; J’ai marché sur la mer immense Avec les longs jambages noirs De l’estacade qui s’avance Au-devant de l’aube et du soir; Mon esprit fut la voile agile Qui penche, s’envole et gémit, Et mon coeur a dormi dans l’île Où la sirène avait dormi. À la grève où le passé chante Et que fuit, pour y revenir, La mer, je suis lié par l’ancre Invisible du souvenir. Odelette V. Crois-tu que l’heure soit plus lente en nos vies Parce que nous chantons pour ne pas l’entendre Qui passe avec sa corbeille fleurie, Rapide ou lente, Derrière la haie et le mur, Derrière la saison ou l’année? Son ombre est de cendre ou d’azur, Sa corbeille est fraîche ou fanée, Elle se dresse haute ou se courbe et sourit Doucement ou pleure, Et le temps s’en va, clair ou gris, Heure par heure. . . Tu files ta quenouille ou tu lies Des guirlandes et des couronnes; L’hirondelle gazouille et l’abeille bourdonne, Un fruit tombe de l’arbre qui plie, Un épi se courbe, une feuille Tournoie, Tu cueilles Un peu de bonheur, un peu de joie, Tu prends la tige, elle a la fleur, Tu prends la fleur, elle s’effeuille; Tu files et c’est elle qui dépouille La soie ou l’or de ta quenouille. Vois! L’Automne tisse ses brumes et ses pluies, Pluie en soleil, soleil en pleurs. Regarde à travers ta vie L’heure qui passe et semble belle; Elle a de clairs yeux et des ailes, Elle est faite de tes pensées, Elle est belle De tes pensées, Mystérieuse, douce, et pâle, et souriante, Car tu ris, tu aimes et tu chantes! Odelette VI. Si tu disais: Voici l’Automne qui vient et marche Doucement sur les feuilles sèches, Écoute le heurt de la hache Qui, d’arbre en arbre, dans la forêt Sape et s’ébrèche; Regarde aussi sur le marais Les oiseaux tomber, flèche à flèche, Les ailes lâches, Avec des taches De doux sang frais. Si tu disais: Voici l’Hiver. Le soleil saigne sur la mer, La barque est prise aux glaces du port, L’âtre fume, le vent halète Ou ricane, glapit ou guette Et jappe et mord; Le jour finit en soir amer. . . Si tu disais: Je suis la douleur et l’hiver; Je t’aimerais, mais tu m’as dit en souriant: Regarde cette aurore à l’orient Rose et verte sur les prés et l’eau; Avril aux doux pieds nus court sur l’herbe qui tremble Et le Printemps sonore et beau Tressera tes jours en guirlandes Et la rose à la rose et la joie à la joie; Je suis l’aube qui naît et l’aile qui s’éploie, Je suis souriante et ma bouche Est fraîche et douce, Et je te tends Mes mains de chair en fleur qu’embaume le Printemps. Ode II. Les Heures de la Vie chantent et passent Debout et doubles, en guirlande De joie ou de tristesse, Fortes ou lasses, Et leurs mains tressent La couronne des jours, un à un, et s’enlacent. Une, parfois, D’un geste qui sourit ou d’un geste qui pleure, Porte à ses lèvres qui les baisent La fleur de son extase ou la fleur de sa fièvre, Durable ou brève; Et toutes chantent Et passent, par les mains unies. Ce sont les heures de la Vie. Les Heures du Passé songent dans l’ombre. Les diadèmes d’or cerclent leur cheveux sombres; Leurs robes sont graves de pourpres anciennes; Assises dans l’ombre, elles tiennent De vieux miroirs pâles et ternes Où elles se mirent longtemps Et se cherchent toujours et ne se revoient pas. Parfois, elles parlent tout bas; On les entend Chuchoter comme un bruit de feuilles mortes; Elles ont des clefs qui n’ouvrent plus de portes Elles ont froid comme d’être nues; Chacune se sent seule ensemble, Et la plus vieille boit de sa lèvre qui tremble Au cristal d’une coupe fendue Une eau de larmes et de cendre. Les Heures d’Amour sont jeunes et belles. Les voici toutes, Regarde-les! Que leur importe l’ombre ou les cieux étoilés, Le doux soleil au fleuve et l’averse à la route, Les roses d’autrefois, les épines d’alors, Et les robes de pourpre et les couronnes d’or? Que leur importe Le miroir, la corbeille et la clef et la porte? Regarde-les. Elles sont toutes là, couchées, Chacune seule en sa pensée, Aveugles, immobiles et belles; Mais l’Amour est au milieu d’elles, Debout Et mystérieux, tout à coup, Dans l’envergure de ses ailes; Il chante nu au milieu d’elles, Et toujours Chacune en sa pensée entend chanter l’Amour. Odelette VII. Je ne dirai de toi ni chanson Grave d’amour ou sourde de haine, Ni la bouche Chère à l’amour Et douce à la haine, Ni tes seins, ni le frisson De tes cheveux, ni la fontaine Où, bouche à bouche, Tu riais la douceur à toi-même, Ni ton nom À l’écho même. Les épines percent la haie, À la fleur survit la baie; La terre croule Le long des talus de la route; Il a plu sur l’étang et sur la roseraie. . . Le chemin passe entre deux haies, L’écho bégaie, Un agneau broute, Quelqu’un chante en tressant l’osier dans l’oseraie. . . Oui, c’est un peu l’automne, Déjà, Et rien de plus; La terre lourde croule aux talus, Quelqu’un chantonne En travaillant dans l’oseraie. . . Le chemin passe entre deux haies. . . Il n’y a rien de plus que cela, Il n’y a rien d’autre que cela, Un jour passé et toi, le ciel, la terre, l’eau Et cette route qui va là, Et cette berge où je suis là Auprès de l’eau. Nuit D'Automne. Le couchant est si beau, parmi Les arbres d’or qu’il ensanglante, Que le jour qui meurt à demi Retarde sa mort grave et lente. Le crépuscule sur les roses Est si pur, si calme et si doux Que toutes ne se sont pas closes Et que j’en cueille une pour vous. Les feuilles chuchotent si bas, Une à une ou toutes ensemble, D’arbre en arbre qu’on ne sait pas Si tu ris ou si le bois tremble. La rivière coule si douce. Entre les roseaux bleus des prés, Si douce, si douce, si douce Qu’on ne sait pas si vous pleurez. La nuit d’ombre, de soie et d’or Du fond du silence est venue, Et l’automne est si tiède encor Que tu pourras t’endormir nue. Ode III. Je t’ai connue, Chère Ombre nue, Avec tes cheveux lourds de soleil et d’or pâle, Avec ta bouche de sourire et de chair douce. Du plus loin de mes jours, là-bas, tu es venue Au bout des vieux chemins de blés et de mousses, Le long des prés, au bord du bois, Alors que je suivais la sente et le ruisseau, Joyeux du ruisseau clair et de la sente fraîche, Et qu’à mes mains, Entre mes doigts, La fleur cueillie à l’herbe épaisse Était toute moite de rosée Et tremblante de l’or d’une abeille posée. Au temps d’avril où les roseaux Chantaient d’eux-mêmes, Auprès des eaux et des fontaines, Au moindre vent. Je t’ai connue, assise au porche sur le seuil De la Vie et du Songe et de l’An, Jadis, toi qui, du seuil, Regardais venir l’aube et tressais des couronnes. Je t’ai revue, Chère Ombre nue. Avec tes cheveux rouilles d’or roux, Graves de tout le poids de leur automne; Le vieux vent d’est pleure dans les haies, Lourd d’avoir rôdé, l’aile basse; Le pampre se desserre au tronc qu’il désenlace Et la terre s’éboule au talus qui l’étaie; La joie est brève et l’heure passe, Et chacun marche vers un autre qui recule, Et la fleur de l’aurore est fruit au crépuscule Et le fruit d’or du soir est cendre dans la nuit. Je t’ai revue, Tu étais nue, Comme à l’aube où je vins par la route des blés, Moi qui reviens vers toi par le chemin des chaumes Avec le soir qui tremble et le pas de l’automne Aux échos de ma vie où riait le printemps; Que vas-tu mettre aux mains que le retour te tend? Car j’ai perdu l’obole et la bague et la clé Et la couronne en fleurs d’espoir d’où j’ai senti, Feuille à feuille, tomber la rose et le laurier; L’opale s’est rompue à l’anneau desserti Et ma voix de nouveau hésite à te prier, Car, debout à jamais et le doigt sur la bouche, Comme pour écouter l’écho du temps qui fuit, Ton silence obstiné, patient et farouche Regarde venir l’ombre et pleure vers la nuit. Odelette VIII. La Vie Avec ses mains de feuilles et ses bras de branches, Avec ses lèvres de fleurs et de fruits, Sa peau qui change De nuée et de ciel, de moires et d’écorce, Avec ses yeux d’eau qui dort ou luit, Sournoise ou morte, Avec sa voix de vent, ses oreilles d’échos, Sa voix de pluie Et ses rires d’Avril et ses sommeils d’Août, Assise dans l’ombre ou debout Dans l’aube claire, La Vie est nue. Et j’ai fermé les yeux et je l’ai entendue Chanter son chant de jours, de saisons et d’années Auprès de moi, et je sentais l’averse claire Ruisseler sur ma joue, et, sous mes pas, Craquer le chaume sec et les feuilles fanées, Et, là-bas, Les fruits mûrir et les fleurs éclore Dans les parfums du soir ou l’odeur des aurores, Et je l’ai entendue ainsi pleurer ou rire, Lasse ou sonore, Triste ou ravie, Et j’ai fermé les yeux pour écouter la Vie. Odelette IX. Que te dirais-je Sinon des choses d’hier: L’ombre, la forêt ou la mer Et le vent furieux et la pluie et la neige, Et la ronce griffant la chair, L’amertume d’avoir été dans le passé Celui dont se souvient avec sa face morte La Tristesse debout qui, d’un regard lassé, Suit, du seuil de la porte, Sur la route où ses pas s’en vont de pierre en pierre, Ce passant qui s’assit auprès d’elle en silence Et qui pleura dans l’ombre en lui baisant les mains? Que te dirais-je? Avril a fondu la neige; Le vent chuchote, hésite et tremble, Lui qui parlait si haut avec sa voix d’hiver, Sur le chemin; Il y a des barques sur la mer Et des fleurs au jardin; Quelle fleur douce est dans ta main? Et te voici debout au seuil et tu souris Au soir qui m’a mené vers le porche où tu cueilles La pourpre qui renaît et l’or qui refleurit, Entre les feuilles, Sur la tige noueuse où pointe encor l’épine; Car du passé saignant sort la rose divine. Que te dirais-je? Laisse-moi me taire tout bas; Écoutons s’endormir l’écho mort de mes pas; Il me semble que pleure encor une fontaine. . .. Ne parlons pas! La grande aile de l’ombre autour de nous s’éploie. Demain je te dirai le songe de ma joie. Ode IV. J’ai vu le Printemps nu rire à travers l’avril Avec un rire Si doux, si tendre, si puéril Que l’écho l’a voulu redire D’arbres en arbres, d’heure en heure et d’aube en aube, Et chaque rose S’en est épanouie au faîte du vieux mur Derrière qui passait avec ce rire pur Le clair printemps léger de brises en ses ailes Et s’en allant par le chemin, Prompt à répondre à qui le hèle De la voix ou de la main, Enfant qui chante ou vieillard qui chantonne. Il portait pour bâton un cep de l’autre automne, Noueux, mais qu’enguirlande l’an nouveau; Il allait vers l’étang où près des vertes eaux Sont les roseaux, Et, pour bien l’accueillir, j’ai fait, et pour lui plaire, Du plus vert des roseaux la flûte la plus claire. Été, tu dors. En l’ombre douce à qui est las Repose, car ta joue est moite sur ton bras, Et dans la paix en fleurs de l’herbe jaune et verte Un épi tremble encor à ta main entr’ouverte. Ta faucille d’acier finira la moisson Pas à pas, jour par jour, avant qu’à l’horizon Ce croissant incurvé soit une lune pleine. Mais le temps passe, vois déjà dans la fontaine Une feuille séchée et vois la fleur flétrie; L’ombre des peupliers tourne sur la prairie; La nuit s’achève, et le soleil, Été qui dors, De ma flûte d’argent va faire un roseau d’or. J’ai vu l’Automne souriant à travers l’ombre De son voile de brume et de soie En robe longue..... Mains lourdes, pieds saignants, front qui ploie, Elle marchait le long du mur des treilles hautes, Et, quand ceux qui cueillaient la grappe Et les autres Qui l’entassaient aux corbeilles larges Ou allaient, deux à deux, en ployant sous la charge, L’appelaient en passant et lui montraient la grappe, Elle baissait la tête et ne répondait pas; Et, lentement, mystérieuse et souriante, Demi-morte, demi-vivante, Et comme toute à quelque songe Elle levait la main et faisait signe Vers l’ombre Et elle allait de vigne en vigne, De fontaine en fontaine, Toujours plus grave et plus hautaine, l’écoutant par delà la saison et le soir La bouche de l’hiver pleurer aux roseaux noirs. L'Invisible Présence. Le temps furtif vient, tourne et rôde Invisible autour de nos vies Et l’on entend glisser sa robe Sur le sable et sur les orties. Il nous signale sa présence Minutieuse et souveraine Par un taret dans la crédence, Par une moire en la fontaine, Un craquement, une fêlure. Rouille qui mord, bloc qui s’effrite, Doigt qui laisse à la place mûre L’empreinte où le fruit pourrit vite; Il ne lui faut pour qu’on l’entende Passer au fond de nos pensées Ni la pendule où se distendent Les aiguilles désenlacées, Ni l’inflexible voix de bronze Du campanile ou des horloges, Ni l’heure qui sonne dans l’ombre, Ni l’angélus qui sonne à l’aube; Jamais il n’est plus dans nos vies Qu’imperceptible et taciturne, Quand il effeuille en l’eau pâlie Les pétales du clair de lune. Odelette X. La douceur de l’aube va par les champs En moutons qui bêlent; Toutes les brebis sont pareilles, Un bélier est noir, l’autre blanc, Et les agneaux et les agnelles Sont noirs et blancs. Le chemin est doux entre les haies; La rivière est douce sous la saulaie; Les arbres chantent dans la clarté nouvelle, Ils oui leurs ombres autour d’eux. Les prés sont bleus, La paix de midi sommeille sur la prairie En troupeaux d’or sous le soleil; L’herbe est mûrie; La ruche bourdonne d’abeilles, La grappe est lourde aux treilles Et les taureaux dorment dans l’herbe, Signes d’un zodiaque d’or. L’orgueil du soir est sur la terre, Les blés sont hauts de paille et lourds d’épis qui tremblent; La forêt est lente à se taire..... Deux cloches, De l’est à l’ouest, sonnent ensemble, L’une lointaine, l’autre proche, Et l’une est grave et l’autre est claire, Toutes deux sont de métal pur. Toutes deux sonnent pour l’azur Et toutes deux sonnent ensemble L’orgueil de bronze et d’or de la belle journée, Si belle et si belle qu’il semble Que nulle fleur, ce soir, ne peut être fanée. Odelette XI. Chante si doucement que j’entende À travers ta voix d’autres voix, Sa tendresse sera plus tendre Si tu cueilles en une branche Le murmure de tout le bois. Écoute, cette vague m’apporte L’écho lointain de toute la mer, Et sa rumeur profonde et forte Déferle toute en ce bruit clair; Ton pas, sur le seuil de ma porte, Sandales d’or, talon de fer, - Que la corbeille que tu portes Soit de jonc noir ou d’osier vert, Pleine de fleurs ou de feuilles mortes - Ton pas sur le seuil de ma porte C’est la Vie et toute la Vie Qui entre et marche dans ma vie, Sandale souple ou talon lourd, Douce ou farouche, Et le baiser nu de sa bouche Est tout l’Amour. Le Fardeau. Pose le glaive lourd et la flûte faussée, Et qu’au thyrse rompu que tu jettes au vent Le double serpent d’or se noue en caducée. Assieds-toi. L’heure passe où tu marchas vivant Vers le rebelle Amour et la Gloire furtive; Et la pourpre de l’aube est cendre à son couchant. Regarde les roseaux trembler sur l’autre rive Du fleuve où ton retour a lavé ses pieds nus, Car l’eau coule entre toi et la berge plaintive. D’autres y cueilleront, qui ne sont pas venus, L’éloquente syrinx pour éveiller par elle Un immortel écho qui ne se taira plus. D’autres aussi viendront vers la gloire cruelle Avec le glaive haut de leur jeune désir; Mais le laurier souvent ombrage l’asphodèle. Laisse chanter le coq et le cheval hennir, Roucouler la colombe aux ormes de la route Et décroître le jour et le soleil mourir. La Vie est pacifique à qui la vécut toute, Aube riante, midi d’or et couchant noir, Blessure qui jaillit ou saigne goutte à goutte. La Joie et la Tristesse et l’Amour et l’Espoir Ont fleuri leur guirlande et tressé leur couronne, Et la flèche a brisé l’eau pure du miroir. Ton orgueil a cabré au Sort qui l’éperonne Sa crinière de flamme et son sabot d’airain Et le seuil s’est ouvert à ton talon qui sonne. Ta Douleur a tenu des roses dans ses mains Et ta Joie a pleuré par la ronce et l’épine; Ton Espoir s’est perdu de chemins en chemins. Laisse le glaive lourd et la flûte divine, Tords l’inutile acier et romps le doux roseau, Car la lame s’ébrèche et la tige s’incline. Le crépuscule vient au jour sinistre ou beau; Va, dans l’ombre sonore écoute ta pensée Qui sculpte au souvenir le marbre d’un tombeau. L’Angoisse est ancienne et ta Vie est passée Et l’ombre pacifique y noue en souriant Le double serpent d’or qui rampe au caducée, Emblème de la paix où tu entres vivant! L'Offrande. Dans ma corbeille d’or, j’apporte à ta beauté, Silencieux, avec le geste qui les donne, La fleur de mon printemps et de mon jeune été. Si le verger fut prompt, la treille aussi fut bonne; Regarde dans ma main se gonfler lourdement La grappe sans défaut qu’y suspendit l’automne. Mais comme j’ai connu, hélas! non seulement La saison de la terre et la paix des collines, Regarde ce que j’ai dans mon panier d’argent: Voici des varechs verts et des algues salines Et des conques de nacre où murmure la mer Avec sa double voix monstrueuse et divine; Car j’ai connu l’écume éparse au flot amer; L’âpre vent a battu dune aile forcenée Ma face d’ambre grave et mon visage clair; Aube à aube, jour à jour, année à année, J’ai cueilli la fleur pâle et la perle et le fruit Et chaque soir m’a dit qu’une aurore était née. La Nymphe m’a donné la fleur et m’a conduit Sur la grève où me tend, hors de l’eau, la Sirène Le clair corail qui saigne et la perle qui luit. Car j’ai connu le flot et connu la fontaine, L’onde douce qui chante aux vasques en tremblant Et l’eau verte qui bave au roc qui la refrène; Et si mon pas hésite et s’attarde plus lent, C’est que je porte aussi une double corbeille, L’une tressée en or, l’autre faite d’argent. Accepte le fruit mûr et penche ton oreille Sur la conque où gémit le refrain de mes jours, Tristesse qui s’endort ou douleur qui sommeille; Voici la fleur légère et voici le fruit lourd, Accepte-les de moi pour, hélas! en apprendre Mon éternel Espoir en route vers l’Amour. Au-dessus de ta porte aussi je veux suspendre La flûte où j’ai chanté la douceur d’un beau soir Et le sablier vide où j’ai vu l’heure en cendre. Mon éternel Amour en route vers l’Espoir Voue à tes douces mains, que la fleur fait divines, Avec la grappe d’or que mûrit le cep noir, La faucille terrestre et les rames marines. POÈMES DIVERS. A Pierre Quillard. Dédicace. Pour que l’aube à jamais soit douce à mes pensées, Ma jeunesse a suivi tes pas en leurs chemins Et garde, par delà les aurores passées, La fleur de ton sourire aux roses du matin. Pour que l’heure à jamais fût ton heure et la mienne Dans un seul sablier j’ai mêlé, jour à jour, Afin que je n’oublie et que tu te souviennes, La cendre d’or vivant de notre double amour. Pour que les soirs soient doux à jamais en nos soirs J’ai marché près de toi quand le bois s’est fait sombre. Et ta bouche respire encor, ô Passé noir! La rose épanouie à son rire dans l’ombre. Stances. Si ta colère un soir, égorge dans ta vie Quelque cygne dormant sur l’eau des jours passés, Prends garde de revoir sur ta main avilie Le sang pur que la nuit n’aura pas effacé. Ne trouble plus l’eau calme où se voit et se songe, Nue entre les roseaux et dans l’onde sans pli, Au reflet qui la double encore et la prolonge L’Heure à jamais vivante au lac noir de l’oubli. Le cygne impatient, pris à l’herbe des rives, Qui s’entrave, se plaint, s’acharne et se débat. Fut peut-être, jadis, lui dont l’aile est captive, L’essor miraculeux qu’on admire d’en bas; Le roseau qui fut vert et jaunit dans la boue Et qui courbe sa tige où l’Avril a chanté Gémit au vent qui passe et où déjà s’enroue L’Hiver mélancolique en peine de l’Été. Supporte au vieux miroir en larmes de la vie Ce qui vient s’y mirer silencieusement, Car chacun d’être double en un autre s’oublie Et l’Ombre, hélas! dit vrai à l’homme qui lui ment. L'Obstiné. Si le paon, la colombe, et si le cygne blanc Ont volé loin de toi et fui tes mains tendues, Regarde tournoyer les trois plumes perdues Éparses de la queue ou du col ou du flanc. Regarde, lentement, lourde qui fut ailée, Descendre peu à peu dans le soleil jauni La plume chatoyante et la plume ocellée Et celle qui fut blanche et que rien n’a terni. La première est tombée en l’herbe et se repose Comme pour y mourir et s’endort, et, plus haut, L’autre tremble longtemps accrochée à des roses, Et la dernière glisse et flotte encor sur l’eau. Ramasse le bouquet des trois plumes divines Qui furent l’Orgueil rauque et l’Amour qui se plaint Et celle aussi qui souffre aux pointes des épines Et dont tu sais le nom éternel et divin. Et va, puisque le paon, la colombe et le cygne Ont fui ta main stérile et que le jour est mort, Cueille au noir cep le sang de la mauvaise vigne Et regarde dans l’ombre éclater les yeux d’or. Puisque les beaux oiseaux ont fui ta main ouverte, Crispe ton poing tordu et laisses-y, debout, S’y poser, tour à tour, hérissé ou inerte, Le sinistre corbeau ou le triste hibou. Implante dans la terre et la mousse vorace Tes talons obstinés qui ne bougeront plus, Et que ta jambe prise à l’herbe qui l’enlace Sente ramper les noeuds des lierres poilus; Et funèbre statue au seuil de la Nuit sombre. Bouche muette aux pleurs et taciturne au cri, Dresses-y pour jamais ton geste qu’a meurtri Le bec de la ténèbre ou les griffes de l’ombre. Les Fontaines. Les trois fontaines d’or qui chantaient dans ma vie Sont mortes à jamais dans la beauté d’un soir Où la Tristesse en pleurs sourit à qui l’oublie, Et la Joie a baisé la bouche de l’Espoir; Caries fontaines d’or, de marbre et d’eau, en l’ombre Du passé qui chantait par leurs voix et pleurait, Car les fontaines d’or, de marbre et d’eau qui tombe Goutte à goutte se sont tues dans la forêt. Fontaines! vous avez connu ma face pâle Penchée éperduement sur vous, et de mes mains Ont glissé tour à tour les rubis et l’opale Dans l’onde sans réponse au coeur de vos bassins. Toi qui dormais dans l’or des feuilles de l’automne, Mystérieuse entre les roseaux et tout près De l’allée où le vent qui passe et rôde écorne Sa plainte suraiguë aux pointes des cyprès; Toi qui pure, sans fond, silencieuse et noire, Entre tes bords de marbre encadres tristement Le fluide métal de ta morne mémoire, Médaille du Narcisse en ton onde dormant; Toi que les soirs en sang empourprent de blessures, Comme si le Jour, las des luttes de la Nuit, Venait laver parmi ton flot ses mains impures D’avoir cueilli des fleurs, des grappes et des fruits; Oh toutes trois, dans l’ombre ou la clarté, Fontaines, Toutes trois vous avez chanté dans mon Destin Et mes soirs obstinés et mes heures hautaines Sont venus consulter vos miroirs incertains. Je m’y suis vu celui qui saigne et qui s’aborde Et s’est perdu et se retrouve et l’Étranger Qui porte en son manteau noir que les ronces mordent Le morceau de pain noir qu’il ne veut pas manger. Je m’y suis vu avec la face de mon songe Et j’y reconnaissais, au-devant de mes yeux. Dans ce miroir plus trouble où l’ombre se prolonge, Le fantôme éloquent au flot silencieux. La bouche de ma faim y criait sa colère, Les doigts de mon désir y crispaient leur effort Et mon orgueil s’est vu dans cette source claire Auréolé dans l’eau ridée en cercles d’or; Mais un vent furieux s’est levé sur ma Vie À l’aurore, venant de l’aube et de la mer, Avec une senteur de rose épanouie, Une odeur mielleuse et un parfum amer; Et dans ce souffle pur, radieux et farouche, Qui glissait sur la grève et courbait la forêt, Je me tenais laissant par ma main sur ma bouche Passer entre mes doigts le vent qui m’enivrait, Le vent mystérieux de l’amour qui vers l’ombre Emporta, dans son vol éployé vers le soir, La voix des sources d’or qui dans mon âme sombre Avaient chanté longtemps au milieu du bois noir. Le Compagnon. Derrière la colline et derrière le fleuve, Compagnon éternel et que tu ne vois pas, Sur le sable, la feuille morte et l’herbe neuve, Écoute le passé qui marche dans tes pas. Du fond de ta mémoire et du fond de ta vie Il s’avance, se tait et s’approche, et sa main Cueille l’ombre des fleurs que nous avons cueillies; Il s’obstine à nous suivre et sait notre chemin. Mais si pour l’entrevoir tu retournes la tête, Tu l’entendras soudain s’en aller devant toi, Tu n’as qu’à t’arrêter si tu veux qu’il s’arrête, Et il reste invisible à celui qui le voit. Il a planté jadis la treille dont tu manges La grappe fraîche ou âpre à ta bouche, et c’est lui Qui retailla le cep pour les jeunes vendanges Que tes lèvres enfin vont goûter aujourd’hui. La fontaine où tu bois mire sa face inverse, L’écho où tu parlais répète ce qu’il dit, Et l’âtre où tu séchas les gouttes de l’averse Offre sa cendre tiède à son pied refroidi. La porte que ta clef entr’ouvre et que tu pousses Laisse entrer avec toi cet hôte inaperçu; À l’angle où l’araignée ourdit ses toiles douces, Le Passé tisse auprès la sienne à ton insu. À son double rouet qui file l’aube et l’ombre Il travaille sans cesse et ne s’est pas lassé; Il a mêlé son fil sournois aux fils sans nombre, Et l’habit que tu vêts est fait de ton passé. Il dort dans ton sommeil et songe dans les rêves, Il se lève à l’aurore et te suit jusqu’au soir, Le long de la forêt, du fleuve ou de la grève; Un jour, il te tendra son magique miroir. Lui qui fut si longtemps invisible à ta vie, Deviendra le passant que l’on n’évite pas Va, du fond du cristal de la glace ternie, Tu te verras venir, tous les deux, pas à pas; Il n’a rien oublié afin qu’il te souvienne, Et, double, en ce miroir où tu t’es reconnu, Derrière ton destin et ta face, la sienne Est l’éternel présent de tout ce qui n’est plus. La Clef. Attends, pour t’en aller, souriante à ta vie, Cueillir ses fleurs de chair et ses fruits d’or vivant Et tresser les cyprès de sa mélancolie Aux roseaux de sa joie en flûtes dans le vent, Attends que le Destin, aussi vieux que la pierre De l’antique demeure où ton sort a fleuri, Remette entre tes mains la clef hospitalière De la maison déserte et qui fut ton abri. Et maintenant, va-t’en vers l’aurore éternelle Avec l’Espoir et, côte à côte, avec l’Amour, Et que chacun t’abrite à l’ombre de son aile Et te mène le long des routes sans retour; Que l’un porte à jamais la palme toujours verte Et la gourde noueuse au bout du bâton noir Et que l’autre plus grave, entre ses mains offertes, Tienne la grappe lourde et hausse le miroir. Va-t’en. Le fleuve lent au fil de ses eaux lasses Conduira tes doux pas, et, froide à tes pieds blancs, L’onde qui refléta ton visage et qui passe Lavera leur poussière, ô Passante! en passant. Tu verras la mer vaste et la forêt farouche, Le courroux d’or des blés que courbe le vent clair, Et l’Été nu tendra aux lèvres de ta bouche Les fruits de l’arbre avec les conques de la mer. Tu mordras la douceur qui jute au flanc des pêches Ivres de succulence et de maturité, Les flûtes de roseaux entre tes lèvres fraîches Craqueront sous tes dents après avoir chanté. Tu chanteras avec les bois et les fontaines, Avec le vent qui rôde et l’eau qui rit en pleurs, Avec la dure averse et la pluie incertaine, De la première feuille à la dernière fleur. Mais quand le grave Automne avec le Soir qu’il guide En la vieille forêt qui s’est faite d’or lourd Te montrera, fuyant, dans ta mémoire vide, L’Espoir, par le chemin où s’est perdu l’Amour; Entendras-tu tinter à ta ceinture noire, Parmi les roides plis de ta robe d’hiver Où se gèle d’argent l’eau pâle d’une moire, L’hospitalière Clef d’or, de bronze et de fer, Cette Clef, qui tressaille à la main qui la porte Et qui ouvre pour ceux, hélas! que l’heure a fuis La serrure à jamais de la suprême porte Et le ventail de l’ombre et les gonds de la nuit? La Tête. Les Ombres qui dormaient dans les roseaux de l’anse S’éveillaient, une à une, et s’étirant, debout, Sur les berges, au bord du fleuve de silence, Se tinrent, les pieds nus, dans le rivage mou. Les enfants qui jouaient sur le sable de cendre. Le laissèrent couler de leurs doigts entr’ouverts Et regardaient ma barque oblique rompre et fendre Le sinistre courant des flots jaunes et verts. Et sur la proue aiguë, écumante à l’étrave, Hautain, je me tenais à l’avant, le bras haut, Portant par ses cheveux tordus à mon poing grave La tête aux yeux fermés et qui saignait dans l’eau; La bouche souriait encor sa rose pâle Parmi la face exsangue où, claire sur le front, Deux serpents d’or mordaient l’un et l’autre une opale. . . Et ma barque coupait du fer de l’éperon L’eau noire, refluée en serpents de sillage, Et les Ombres déjà en me tendant les mains Saluaient le héros du funèbre passage Et l’étranger venu des antiques chemins. Les vieillards m’appelaient d’un geste de statue; Les femmes se poussaient du coude pour me voir, Oubliant leur opprobre et qu’elles étaient nues, Et des enfants fiévreux coupaient des roseaux noirs Pour chanter mon accueil sur des flûtes nocturnes; D’autres cueillaient des fruits aux branches des cyprès Et les hommes vidaient la poussière des urnes Dans l’onde horrible à boire et qu’ils puisaient après. Hélas! Dominateur des Spectres et des Ombres Il me fallait, Orphée étrange et souterrain, Pour traverser le fleuve où toute barque sombre, Leur offrir à jamais le gage de mes mains; Il fallait qu’à mon bras meurtrier je roidisse Mon sacrilège poing plongé dans les cheveux De la surnaturelle et terrestre Eurydice Qui saigne dans l’eau morne où je boirai comme eux; Car à vaincre ces Morts mon geste te dédie Avec ta bouche mûre et ton sang parfumé, Tête mystérieuse et sainte de la Vie Qui crispe à mon poing nu ta face aux yeux fermés. Source: http://www.poesies.net