La Canne De Jaspe. (1897) Par Henri De Régnier. 1864-1936 TABLE DES MATIERES Au lecteur. MONSIEUR D'AMERCOEUR. I Monsieur d'Amercoeur. II Aventure Marine Et Amoureuse. III La Lettre De Monsieur De Simandre. IV Les Diners Singuliers. V La Mort De Monsieur De Nouatre Et De Madame De Ferlinde. VI Le Voyage A L'Ile De Cordic. VII Le Signe De La Clef Et De La Croix. VIII La Maison Magnifique. LE TRÈFLE NOIR. I Hertulie Ou Les Messages A Madame De Bonnieres.Histoire d'Hermagore. II L'Escalier De Narcisse. III Présage Emblématiques. IV La Maison Du Bel-En-Soi Dormant. V D'Hermas A Hermotine. VI Histoire D'Hermagore. VII Hermocrate Ou Le récit Qu'on M'A Fait De Ses Funérailles. CONTES A SOI-MÊME. Au Lieu D'Un Frontispice. I Le Sixième Mariage De Barbe-Bleue. II Eustase Et Humbeline. III Manuscrit Trouvé Dans Une Armoire. IV Hermogène. V Le Récit De La Dame Des Sept Miroirs. VII Le Chevalier Qui Dormit Dans La Neige. VIII Le Heurtoir Vivant. IX La Coupe Inattendue. Au Lecteur. Je ne sais pourquoi mon livre ne te plairait pas. Un roman ou un conte peut n’être qu’une fiction agréable. S’il présente un sens inattendu au delà de ce qu’il semble signifier, il faut jouir de ce surcroît à demi intentionnel sans y exiger trop de suite et en le considérant comme né fortuitement des concordances mystérieuses qu’il y a, malgré tout, entre toutes choses. C’est ainsi qu’il faudrait prendre les histoires qui composent le Trèfle noir ou les Contes à soi-même et goûter les historiettes de Monsieur d’Amercoeur. Les aventures baroques ou singulières où il figure le représentent assez bien, à mi-corps en son demi-secret, et si les événements qu’elles rapportent ne réussissent pas à te distraire, sans doute ne resteras-tu pas insensible aux charmes de la tendre Hertulie et ne rebuteras-tu point le discours du vieil Hermocrate; mais après tout, quand bien même le sixième mariage de Barbe-Bleue ou le Chevalier qui dormit dans la neige ne te divertiraient que médiocrement, encore pourrais-tu, au moins, aimer les paysages que hantent ces ombres furtives et graves, les maisons qu’elles habitent, les objets que soupèsent leurs mains ténébreuses. Il y a là des épées et des miroirs, des bijoux, des robes, des coupes de cristal et des lampes, avec, parfois, au dehors, le murmure de la mer ou le souffle des forêts. Ecoute aussi chanter les fontaines. Elles sont intermittentes ou continues; les jardins qu’elles animent sont symétriques. La statue y est de marbre ou de bronze; l’if taillé. L’amère odeur du buis y parfume le silence, la rose y fleurit au cyprès. L’amour et la mort s’y baisent à la bouche. Les eaux y reflètent les ombrages. Fais le tour des bassins. Parcours le labyrinthe, fréquente le bosquet et lis mon livre, page à page, comme si, du bout de ta haute canne de jaspe, Promeneur solitaire, tu retournais, sur le sable sec de l’allée, un scarabée, un caillou ou des feuilles mortes. * * * MONSIEUR D’AMERCOEUR. A M. Gabriel Hanotaux. I Monsieur D'Amercoeur. Je n’ai point le dessein d’écrire ici la vie de M. d’Amercoeur. D’autres travaillent à ce beau projet avec une patience et un soin infinis, et je ne prétends pas les suivre dans les investigations délicates où les mène le désir d’élucider, point par point, une existence, singulière non moins par ses circonstances que par l’attention posthume qu’elle a suscitée. Il se produit, en effet, parmi ceux qui s’inquiètent des particularités et de la mécanique des événements, une vive curiosité autour de ce personnage. Une enquête est née, poursuivie de plusieurs parts, et l’ingérence de tant de laborieuses recherches ne peut manquer d’éclaircir l’énigme de cette destinée. Rien ne passe plus vite à l’oubli qu’une gloire comme, de son vivant, la connut M. d’Amercoeur. Fort en vue alors, pour ses aventures, tant de guerre que de galanterie, par ses façons d’homme à la mode et ses exploits de hardi partisan, il semblait plutôt voué aux passe-temps des nouvellistes qu’aux veilles des historiographes, et ce ne fut point une petite surprise d’apprendre son intervention occulte aux événements les plus graves et non seulement qu’il y participait mais encore qu’il en conduisit les origines à leurs issues et les intrigues à leurs péripéties. Cette entrée de M. d’Amercoeur dans l’histoire se fait peu à peu et se confirme à mesure que sa présence y tourne à la préséance et qu’il dépossède de leurs faux attributs des figures fameuses qui n’y deviennent plus que des masques apocryphes sous lesquels on distingue, grossi pour ces mimiques où il répugnait, le fin sourire de leur mystérieux instigateur. Le voici donc un homme qui a dirigé son temps. On lui découvre une action secrète, et il semble, après tout, qu’on ait raison de voir en lui un des ressorts de l’époque. Sinon, et au moins, il reste un cas de concordance unique par la façon presque merveilleuse dont les faits de sa vie s’adaptent, comme d’eux-mêmes, au sens et à la portée qu’on leur veut attribuer. Ce ne sont, tout du long, que coïncidences singulières. Le probable s’y échafaude au point d’y devenir l’architecture du vrai. Je ne voudrais pas nuire à une si surprenante modification d’une mémoire qui m’est chère à plus d’un titre. Dès l’enfance j’admirai M. d’Amercoeur. Des liens existaient entre sa famille et la mienne et l’état qu’on y faisait de lui me donne le plaisir de voir s’imposer à tous une opinion qui se trouvait en partie celle de mes proches. Ils parlaient souvent de cet homme remarquable, et le récit de ses aventures de toutes sortes, dont on ne se taisait pas devant moi, me ravissait. L’intérêt que j’y pris ne s’effaça jamais de mon souvenir et c’est même à cette ténacité d’une fascination enfantine que je dus plus tard l’honneur de fréquenter le héros de tant de belles histoires. M. d’Amercoeur a vécu dans la plus grande retraite les vingt dernières années de sa vie, assez pour que les gazettes qui relatèrent sa mort le fissent sans commentaires. Il quitta le pays après l’éclatante disgrâce où il tomba. Il voyagea, l’oubli vint. Il ne laissait de lui, outre le bruit que fit jadis son évasion mystérieuse, qu’un renom superficiel, quelques hauts faits d’amour et de guerre, et le souvenir de certaines bizarreries qui lui gardèrent une célébrité vague d’où partirent plus tard les recherches dont les découvertes successives aboutirent à le porter si haut. Il se trouva qu’adolescent dans l’intervalle de silence qui précéda la mort de M. d’Amercoeur, j’entendis à l’auberge d’une petite ville lointaine prononcer ce nom qui se rattachait pour moi à toute une légende intime. Je m’enquis çà et là, et j’acquis la certitude que cet Amercoeur était bien le célèbre marquis dont rêva ma jeunesse. Je cherchai à le voir; il m’accorda l’entrevue demandée et je ne manquai de m’y rendre. Du bout de la place j’aperçus l’hôtel de M. d’Amercoeur. C’était une vaste bâtisse en pierre de liais. Trois des fenêtres, sous un fronton, ouvraient sur un balcon à grille renflée que soutenait de chaque côté de la porte une cariatide en saillie; les autres croisées closes de persiennes, celles du rez-de-chaussée garnies de barreaux de fer. Le fronton, les pots à feu qui ornaient les combles projetaient sur la façade, l’un, un triangle oblique, les autres des petits tas d’ombre ébréchée. Au milieu de la place déserte une fontaine retombait dans une vasque basse. Un chien qui dormait au soleil happait une mouche au passage. Il en bourdonnait çà et là. Quelques-unes posées sur le mur y semblaient incrustées; trois s’envolèrent du pied de biche où je sonnai. La torpeur de la place me fit goûter la fraîcheur du vestibule. Un stuc à arabesques miroitait les murs autour d’un dallage de marbre jaune et vert. Le valet me précéda, en boitant, à travers une salle à manger où le couvert restait encore dressé. Sur une assiette d’argent des pelures de fruits se recroquevillaient. Du vin, au cristal d’un verre taillé, rougissait la nappe d’une ombre sanguine. Une odeur de piment, de sucreries et de tabac s’exhalait. «M. le Marquis n’est pas là, dit l’homme, en soulevant une portière, je vais l’aller prévenir; il est à son mail.» Je me trouvai dans une longue galerie dont les portes-fenêtres ouvraient sur un jardin. D’un rosier qui devait tapisser le dehors quelques roses débordaient. Une, admirable, rouge et pompeuse, collait aux carreaux la chair délicate de ses pétales, une autre, petite et blanche, paraissait délicieusement fanée à travers la nuance verdâtre de la vitre par laquelle on voyait deux parterres de fleurs flanquant un parterre d’eau entourés d’une sorte d’hémicycle de hauts buis taillés. Trois allées d’arbres divergentes y aboutissaient, dont la perspective se reflétait inversement dans trois grandes glaces posées au fond de la pièce sur des consoles dorées et entre des panneaux de boiserie. Çà et là, sur des scabellons se dressaient des bustes antiques. Un meuble de tapisserie adossait aux murs ses tabourets massifs et ses fauteuils monumentaux. Au centre une table supportait un beau vase d’agate veinée auprès d’un étui d’où sortait à demi une paire de lunettes d’or. Le Marquis est toujours ingambe, m’avait-on dit, malgré ses quatre-vingts ans. Chaque jour, il gagne sa partie de boules. Il la quitta pour me recevoir. Il venait du bout de l’allée centrale. Sa haute taille marchait courbée sur une canne. Les pans de sa houppelande de soie brochée lui battaient aux jarrets. Arrivé à la porte-fenêtre, au geste qu’il fit pour l’ouvrir, scintillèrent à ses doigts les pierres de ses bagues. Il me regardait sans me voir à cause du miroitement des vitres où heurta la pomme d’or de sa canne qu’il tenait sous son bras. En entrant, le feutre qui le coiffait, jeté sur un meuble, découvrit une tête petite à ras cheveux blancs. Le visage olivâtre s’éclairait d’yeux d’un bleu très clair. Les mains vivaient, préhensives, et non gourdes et décharnées, détendues de lassitude ou rétractées d’acharnement comme souvent celles de la vieillesse. A mon nom le Marquis m’accueillit: «Soyez le bienvenu, dit-il, j’ai beaucoup connu vos grands-oncles l’Amiral et l’Ambassadeur.» En disant cela, il prit sur la table dans le vase d’agate, une mince pipe qu’il alluma après l’avoir bourrée et se mit à marcher d’un pas allègre, s’arrêtant parfois devant moi resté aussi debout. Les bouffées de fumée coupaient ses phrases, au passage. «Je vois encore l’Amiral, me disait-il; lui et son frère ne se ressemblaient, ni en stature, ni en corpulence. La sienne étonnait. J’ai servi sous eux, et s’il y a quelque honneur à l’avoir fait c’est que leurs entreprises voulaient pour qu’on les y suivît de la hardiesse et de l’entente. S’ils se ménageaient peu, ils ne ménageaient rien. Leur escadre et leur chancellerie furent un dur métier; j’ai subi l’une et l’autre et la discipline du marin égalait l’exigence du diplomate. «Oui, je revois votre oncle avec son habit vert et ses bas cramoisis, debout sur son tillac; son vaisseau laissait à sa suite une odeur de poudre et de cuisine. Le gabier et le marmiton s’y coudoyaient. La succulence des repas y valait la furie des abordages. Le trident de Neptune s’y mêlait en trophée à la fourchette de Comus. «Et l’autre, avec sa mine de prêtre et de vieille femme proprette. Tous les moyens lui semblaient bons. Il s’appropriait tous les engins. N’a-t-il pas mené avec lui trois ventriloques pour imiter parfaitement sa voix dans les entrevues qu’il voulait pouvoir désavouer et où une sorte de mime contrefaisait son personnage? Sa garde-robe cachait les défroques de toutes les mascarades; sa pharmacie contenait des fards et des poisons: il utilisait l’adresse des sbires, l’agilité des acrobates et le sourire des femmes. «Je les ai retrouvés une dernière fois, fort vieux l’un et l’autre, qui, dans une petite ville, qui, dans une campagne retirée. L’Amiral était goutteux et l’Ambassadeur était sourd. L’un, s’adonnait à collectionner des coquilles, l’autre, à cultiver des tulipes. Ils en avaient de toutes sortes et fort belles, et chaque année, ils s’envoyaient quelque coquille ressemblant à une tulipe ou quelque tulipe pareille à une coquille et ainsi jusqu’à ce qu’ils mourussent tous deux sans avoir quitté leurs vitrines ou leurs plates-bandes pour joindre une dernière fois leurs mains qui manièrent si rudement et si finement les hommes, et dont le dernier geste fut d’étiqueter une conque et de numéroter un oignon.» «Oui, répondis-je, ce furent de singulières figures et ce qu’on sait d’eux donne à regretter qu’ils n’aient pas écrit quelque part ce qu’ils en savaient. Que ne racontèrent-ils le détail de leurs manoeuvres ou le jeu de leurs menées?» Le Marquis avait reposé sur la table sa pipe éteinte qui versa sur le marbre la cendre de sa petite urne noire. «Fi donc! s’écria-t-il, en rougissant presque de colère, écrire sa vie, se substituer au hasard qui, des destinées, rassemble dans la mémoire des hommes ce qu’il faut pour en façonner l’empreinte d’une médaille ou le relief d’un sarcophage! Certains eurent ce travers et cette impudence prétentieuse. «Écrire sa vie, retrouver l’ordre de nos statures, les motifs de nos actes, la place de nos sentiments, la structure de nos pensées, reconstituer l’architecture de notre Ombre! Mais rien ne vaut que par la perspective où le hasard dispose les fragments où nous survivons. Le Destin s’enveloppe de circonstances qu’il s’approprie. Il y a un choix mystérieux entre le caduc et le durable de nous-mêmes. «Des maladresses et des gaucheries préparent souvent des actions parfaites. Le foudroyant coup d’épée qui touche et perce nécessite peut-être une torsion disgracieuse des muscles. Une main crispée à la poignée dirige l’éclair de la lame. Tout est perspective et épisodes. Une statue, de maints gestes intermédiaires, n’en fixe que le décisif. «Quel souvenir médiocre vous garderiez de moi, si vous saviez tout de moi-même! Vous vous étonneriez moins de me voir, vieux et seul dans cette maison, moi, Polydore d’Amercoeur, qui ai fréquenté le lit des princesses et la cour des rois, qui ai porté l’épée et le masque, si je vous disais pourquoi m’y voici. Je détruirais une disparate nécessaire. «On a su mes cinq années de réclusion dans une prison solitaire et chacun ignore encore pourquoi j’y suis entré et comment j’en suis sorti. Ma disgrâce reste un mystère et ma fuite un miracle. Les accessoires du fait n’existent pas. Les archives ne conservent aucune pièce de mon jugement et on n’a rien retrouvé des outils de mon évasion. «Tout homme à s’expliquer se diminue. On se doit son propre secret. Toute belle vie se compose d’heures isolées. Tout diamant est solitaire et ses facettes ne coïncident à rien d’autre qu’à l’éclat qu’elles irradient. «On peut, pour soi, et encore, avoir vécu chacun de ses jours; aux autres il faut apparaître intermittent. Sa vie ne se raconte pas et il faut laisser à chacun le soin de se l’imaginer.» Le Marquis allait et venait par la pièce. Le bout de sa canne sonnait sur le parquet. Un rayon de soleil scintilla aux bagues de ses doigts. Je le regardais marcher. Sa longue houppelande frôlait l’angle de la table et y éparpillait la cendre grise versée par la pipe, et je pensais à sa vie singulière d’alternatives et de conjonctures, de bals et de batailles, de duels et d’amours, pleine de sursauts et de saillies et dont il gardait, au fond de lui, à jamais, les rumeurs et les échos. Telle fut ma première entrevue avec M. d’Amercoeur. Les propos qu’il me tint sont bien ceux-là. Depuis on a reconstitué la trame de cette vie dont le célèbre marquis faisait mystère. La silhouette devint statue. Les quelques anecdotes rapportées ici tiennent à l’époque de sa jeunesse; M. d’Amercoeur en parlait volontiers et il se départit devant moi, peu à peu, de sa réserve. Ma prudence ne se hasarda jamais à inquiéter la sienne. Je l’écoutais sans l’interroger. Cette discrétion me valut sa confiance et il la poussa jusqu’à me laisser copier une longue lettre où il était question de lui et qui relatait un épisode de son adolescence qui lui plaisait et m’avait diverti. Le lecteur la trouvera parmi ces histoires. Sauf cet écrit, les autres souvenirs me viennent de nos causeries où je les entendis conter par l’illustre conteur. Je n’y prétends à rien de plus qu’à reproduire assez exactement le tour qu’il leur donna soit en en relatant la matière, soit en plaçant le récit dans sa propre bouche. Peut-être ces brèves histoires dont les circonstances me parurent curieuses serviront-elles, à mon insu, à combler quelque lacune dans l’étude qui se fait de tout ce qui a trait à notre personnage. Je ne le crois pas, pourtant, et j’aimerais mieux voir là des fables ingénieuses où se jouait l’esprit d’un vieillard à y disposer sa vie passée en perspectives ornementales. Les événements qu’il rapporte et les faits qu’il s’attribue présentent un curieux mélange de fiction et de vérité. L’un et l’autre s’y sentent et leur assemblage n’est pas sans art. J’ai goûté l’agrément de ces aventures, d’autres leur donneront peut-être un sens et une portée, mais je préfère en entendre l’accent et en imaginer l’allégorie qui serait assez celle d’un homme masqué jouant de la flûte, au crépuscule, sous l’arcade d’un bosquet de houx et de roses. II Aventure Marine Et Amoureuse. «Mon enfance turbulente fit vite place à une jeunesse difficile, mais on avait pardonné à l’une ce qui de l’autre me valut d’être, à dix-sept ans, embarqué sur le Sans-Pareil qui portait le pavillon de votre oncle l’Amiral. L’escadre était en partance quand mon père m’amena au port. De l’auberge je le suivis à travers les rues où il se retournait parfois pour voir si je ne m’esquivais pas, car il redoutait quelque escapade et l’occasion ainsi manquée de se défaire de moi. Les quais regorgeaient. Des portefaix, courbant la nuque sous le poids des caisses, passaient en bousculant la foule. On se sentait heurté et coudoyé. La sueur coulait des fronts hâlés et la salive fusait du coin des lippes. La corpulence des tonneaux bombait sur les dalles de pierre où s’affaissait l’obésité des sacs. On enjambait des chaînes pour s’entraver à des câbles. Les longues planches qui rejoignaient les navires à la terre ployaient, flexibles en leur milieu, sous le pas des porteurs. Les vaisseaux remplissaient la darse. Çà et là, dans l’entrecroisement des vergues, une voile hissée se gonflait, et les mâts, sur le bleu du ciel, oscillaient imperceptiblement. Il y avait là une assemblée de navires de toutes sortes, peints de rouge, de vert et de noir, luisants de vernis ou ternes d’usure. Les coques ventrues frôlaient les flancs étiques. Les uns se boursouflaient en outres, les autres s’amincissaient en fuseaux; aux proues, se profilaient des figures, grimaçaient des masques ou se façonnaient des emblèmes. On voyait, taillés dans le bois, la face d’une déesse, le visage d’une sainte ou la gueule d’une bête. Des bouches y souriaient à des groins, le tout, barbare, naïf ou saugrenu. Des cales exhalaient l’odeur des denrées et le parfum des épices; les cargaisons mêlaient l’aigreur des saumures et l’arôme du goudron. Une petite barque nous prit, mon père, moi et mon bagage, pour nous conduire vers l’escadre à l’ancre dans l’avant-port. Nous nous faufilions à travers l’inextricable encombrement des bassins; les rames en cadence relevaient tantôt une algue, tantôt une épluchure. L’eau saumâtre croupissait frelatée d’immondices, se marbrait de plaques huileuses, s’engluait de viscosités. Peu à peu la route devint plus facile; les obstacles s’espacèrent; nous contournâmes quelques gros bâtiments à panses rebondies. Accroupis, ils bavaient des filets d’eau sale du mufle de leurs proues; les fumées des cuisines montaient en spirales autour des mâts; un mousse, juché dans les agrès, nous jeta au passage une pomme pourrie; je la ramassai et je vis dans la purulence du fruit la trace des dents dont le drôle nous riait à califourchon sur une vergue. La barque commença à se balancer légèrement et, le môle doublé, nous aperçûmes l’escadre; elle était réunie là, haute sur la mer bleue. Quatre vaisseaux et un plus grand à l’écart. Nous nous dirigions vers le Sans-Pareil. Le pavillon armorié battait à la corne du grand mât. Les gueules des canons luisaient aux sabords. La mâture dessinait une ombre fine sur l’eau unie; une cloche sonna. Les rameurs se hâtaient courbés sur leurs avirons; un peu d’écume me jaillit aux mains. On accosta et par une échelle de corde nous grimpâmes à bord. Il était temps. Les ancres remontèrent au cabestan viré; on appareillait. Je restai seul; mon père s’empressa d’aller parler à l’amiral. Le départ coupa court à nos adieux. Les sifflets se croisaient; les commandements grondèrent aux porte-voix. Les voiles tendues s’enflèrent. Mon père avait regagné l’embarcation. Nous nous saluâmes; nous ne nous sommes jamais revus. Une altercation brutale, ma sortie dans un claquement de porte, une journée de colère à errer par la campagne, l’aspérité des paysages qui avoisinaient le château, le grand vent de cet été de brûlure, la promptitude d’un caractère hautain, la lubie d’un orgueil intraitable, tout fit de moi, avec l’insulte paternelle dont je ressassais l’ineptie, l’énergumène furibond qui, les poches pleines de cailloux, la tête perdue et les mains enragées, le soir, avait cassé à coups de pierres, méthodiquement et furieusement, les vitres basses à la façade du château, tellement qu’un éclat atteignit au front le sommelier et brisa la coupe que mon père lui tendait, à table, d’où les femmes se levèrent épouvantées et s’enfuirent. Les jardiniers me trouvèrent le lendemain couché dans un massif, cuvant l’ivresse de ma frasque. Ces braves gens vieillis à notre service furent peu surpris de cet excès. Ils y virent sans doute la suite de mes méfaits précoces, volières ouvertes, parterres piétinés, clôtures rompues et, une fois, les plus belles roses du jardin coupées sauvagement et éparses dans les allées. J’avais sept ans à cette incartade. On me retira des mains des femmes et les précepteurs se succédèrent, de mois en mois, en défilé intermittent. J’y revois d’étranges figures. Il en vint des gras et des maigres, ventres rebondis et échines plates, tournures ecclésiastiques ou doctes maintiens, faces usées de vieux diacres et visages creux de jeunes laïcs, les uns puant la sacristie, les autres sentant la bibliothèque. Il m’en resta le souvenir qu’on attentait à ma liberté et de tous, quelque latin, peu de grec, nulle mathématique, des bribes d’histoire et, de l’un d’entre eux, que j’aimais assez et qui finit poète quelque part, de précises notions de mythologie, avec la connaissance des dieux, de leurs attributs et de leurs amours. Les miennes commencèrent tôt. Les mansardes et les granges en abritèrent les entreprises. La paillasse des chambrières et la botte de foin des pastourelles se prêtèrent à mes premiers ébats. Je connus la sonnette d’appel interrompant le jeu et l’aboi du chien déconcertant la posture. J’ai manié des tailles ancillaires et pressé des seins rustiques. La mignardise des caméristes varia la naïveté des bergères. Au jargon des unes et au patois des autres je préférai bientôt les filles de la ville voisine. C’est de l’une d’elles et de l’esclandre d’une orgie un peu trop bruyante, d’où vint, à la suite d’une réprimande intempestive, l’altercation dont je pouvais, à mon aise, ruminer les conséquences, à bord du Sans-Pareil et dans le vent frais qui, avec la houle, se levait de la haute mer. Le Sans-Pareil portait à sa proue, sculptée, une figure marine, ailée et écailleuse, peinte en or, et, à la poupe, soutenant chacun d’une main une lanterne à feux tournants, quatre génies qui soufflaient en des conques torses l’enflure de leurs bouches dorées. Les oiseaux de couleur des eaux orientales et les grèbes blancs des mers glacées tournèrent autour de nos fanaux errants. La tête marine se mira en des ondes unies ou s’éclaboussa aux flots tumultueux. Le soleil tropical craquela sa dorure racornie et les lunes des nuits polaires argentèrent son sourire gelé. Elle vit de ses yeux fixes la courbe des golfes et l’angle des caps; ses oreilles entendirent l’harmonie nonchalante des vagues aux plages de sable et le déferlement des lames aux promontoires de rocs. Maints peuples étrangers montèrent à bord. Nous reçûmes, avec leurs vêtements de cuirs huileux, des hommes barbus. Ils nous apportaient sans rien dire des cornes de rennes, des dents de phoques et des peaux d’ours; des nains jaunes et cérémonieux nous présentèrent des cocons de soie, des ivoires à jour, des laques et, taillés dans un jade, pareil à du frai de grenouille, des insectes et des magots; des nègres nous offrirent des plumes légères saupoudrées d’or et, d’une île isolée, nous vîmes venir à nous des femmes au teint verdâtre qui dansèrent en jonglant avec des éponges rouges. Pendant quatre années, j’ai parcouru ainsi toutes les mers. L’ancre mordit au corail des madrépores et au granit des récifs. Le vent qui gonfla nos voiles avait l’odeur du soleil ou de la neige. Nous fîmes aiguade à toutes côtes. L’eau saumâtre des marécages, l’eau claire des sources pierreuses, laissèrent tour à tour au fond des outres leur boue ou leur sablon. J’ai visité bien des ports: ceux qui grouillent sous le soleil, ceux qui s’enlisent sous la pluie, ceux qui s’endorment dans les glaces, qui contiennent de grands navires, protègent des barques peintes ou n’abritent que quelques pirogues d’écorce. Des villes nous apparurent à l’aurore, au soir, magnifiques ou lamentables, étageant les rangées de leurs palais ou accroupissant le ramassis de leurs cabanes, celles où on entend, la nuit, le bruit des musiques ou, au crépuscule, la voix d’un pêcheur qui tire ses filets. Nous saluâmes des doges en des demeures de marbre et des obis en des huttes de glaise. En des bouges sordides nous nous assouvîmes sur des esclaves nues; en des chambres luxueuses nous courtisâmes des femmes parées. Torches fumeuses et candélabres clairs luirent sur nos sommeils. J’ai connu ainsi toutes les mers. Nous fîmes escorte à des princes et convoi à des marchands. Parfois nos sabords hurlèrent. La fumée du soufre plana, déchirée d’éclairs d’or. J’ai ressenti le tressaillement des bordées et la secousse des boulets s’enfonçant dans la carène. Les voiles rompues pendirent aux mâts brisés. J’ai vu sombrer des navires. Le brûlot des pirates valait le grappin des corsaires. La mer est plus terrible encore que ceux qui l’ensanglantent. J’ai vu toutes ses faces, son visage d’enfance des matins, sa figure ruisselante de l’or des midis, son masque méduséen du soir et ses aspects informes de la nuit. A la sournoiserie des bonaces succédait la véhémence des tempêtes. Un dieu habite l’eau changeante: il se lève parfois, empoignant la crinière des lames et la chevelure des algues, dans un râle de vent et une rumeur de houles; il se façonne d’écume et d’embrun; ses mains mystérieuses crispent des grilles; et, debout, avec son torse de trombe, son manteau de brume, son visage de nuées et ses yeux d’éclairs, il dresse son prestige de flot et de bourrasque et innombrable, écroulé dans l’aboi monstrueux des vagues, hué de gueules et lacéré d’ongles, succombe au fracas de sa chute, et renaît de la bave de sa propre fureur. La mer était uniformément douce et unie quand nous arrivâmes dans les parages de l’île de Lérente. Nous venions de fort loin, d’une longue croisière sur des eaux brumeuses. Les glaçons se fondirent à notre entrée dans ces régions tièdes; au ciel éclairci peu à peu le soleil reparut. Le pavillon cramoisi ondulait à la brise; la figure de proue se mirait au miroir continuellement brisé devant elle par la rapidité de la course qui en éparpillait le cristal et, un jour, au soleil couchant, la vigie cria: Terre! La côte apparut un instant, dans une gloire verte et rose, mais, avec le crépuscule, un moite brouillard, enveloppa le vaisseau et couvrit toute la mer autour de nous. Nous naviguions lentement sur une eau violette dans l’humide douceur de ces tissus d’air, transparents et fripés. Le pilote gouvernait avec circonspection. L’atterrissage était dangereux, le point célèbre par ses naufrages. Une vague superstition entourait l’île fameuse et charmante, divine et jadis sirénéenne. Subitement, voiles carguées, le Sans-Pareil courut sur son erre et s’arrêta: l’ancre mordit; le fin brouillard arachnéen s’attacha aux mâts, pendit en draperies. On se trouvait fort près de l’île invisible. Peu à peu, une odeur exquise d’arbres et de fleurs se répandit. L’ordre que chacun restât à bord vint couper court à notre curiosité. Nul ne devait, cette nuit, aller à terre. Les bruits de l’île nous venaient lointains et comme subtilisés par la brume. Mes compagnons se retirèrent l’un après l’autre. Tout s’éteignit. Je m’accoudai sur le bordage écoutant l’oscillation imperceptible des mâts et le pas d’une sentinelle, et je restai l’oreille tendue vers l’ombre. Plus tard il me sembla entendre de la musique. Elle chantait délicieusement, là-bas, d’une façon intermittente comme insinuée par les pores du brouillard. Cela sourdait de la nuit spongieuse et je finis par y distinguer un concert de flûtes. Ma résolution fut vite prise. Le pilote me renseigna. Le navire se trouvait à l’ancre au centre d’une baie sablonneuse à cinq cents toises de la côte. Je descendis à ma cabine; j’attachai à mon col une petite boussole et je me coulai à l’avant du navire sur la figure de proue. Vite déshabillé je m’orientai une dernière fois et, par une corde déroulée, je me laissai glisser dans la mer, silencieusement. L’eau était tiède et doucereuse et je nageais sans bruit. Bientôt le vaisseau disparut à mes yeux. L’onde murmurait à mes oreilles; parfois je me mettais sur le dos pour vérifier ma direction. Bientôt j’entendis la rumeur de la vague sur la plage. Le brouillard s’éclaircit et devint une vapeur transparente. Je pris pied. Des algues flottantes frôlèrent mes jambes nues. L’odeur des fleurs riveraines se mêla à l’arôme des plantes marines. Un petit bois formait une masse noire. Il venait jusqu’à la mer d’où montait la blancheur d’une terrasse de marbre. Un escalier en descendait. Les marches s’égouttaient doucement. Une statue de femme se dressait de chaque côté: le reflux en découvrant leurs reins faisait d’elles deux sirènes. Les écailles polies de leurs queues mouillèrent mes mains. Je m’approchai de l’une et de l’autre et, me haussant, je les baisai chacune aux lèvres. Leurs bouches étaient fraîches et salées. Je gravis les degrés. Au haut je m’arrêtai. Une étoile luisait au-dessus des arbres; de grandes allées s’ouvraient dans leur épaisseur. Je suivis celle du milieu, elle aboutissait à un rond-point bordé d’arcades de buis sous lesquelles retombaient des fontaines jaillissantes. Au centre, dans une grande conque nacrée, une femme dormait. L’eau qui, derrière elle, coulait d’une haute rocaille emperlait ses joues et ses seins. Elle reposait, un bras sous la tête, allongée dans la coquille propice à son sommeil marin. Il faisait là une demi-clarté nocturne où miroitait sa longue robe glauque. Elle souriait en dormant. Son sourire s’éveilla sous mon baiser. La conque onduleuse fut douce à nos corps unis. Je la pris; un soupir gonfla sa gorge, ses cheveux se dénouèrent et, silencieusement, dans l’ombre transparente et parfumée, au murmure des fontaines, à l’improviste et longuement, nous possédâmes, elle, peut-être l’image nue de son rêve, et moi la déesse mystérieuse de l’île embaumée. «Qui es-tu, me dit-elle tout bas, en rattachant sa chevelure dont le bout humide se collait à son sein ému, qui es-tu donc, qui viens mystérieusement ainsi dans les jardins clos éveiller les dormeuses nonchalantes? D’où es-tu venu? Tes lèvres ont le goût salé de la mer et ton corps a la nudité divine. Pourquoi choisis- tu l’ombre pour apparaître? Les dieux marins sont depuis longtemps les maîtres de l’île, parcours donc tes domaines. J’ai construit cette retraite à la gloire de l’Amour et de la Mer. De ma terrasse, on la voit toute. Les hautes marées mêlent leurs flocons d’écume au duvet des colombes de mes arbres. Le vent semble déferler dans les cimes harmonieuses. On dirait que les flots rauques et chatoyants roucoulent. J’ai paré mes jardins de coquillages et de fontaines et j’ai dressé sur les marches de mon seuil les statues des Sirènes qui, jadis, habitèrent ces lieux. Sont-ce elles qui t’envoient à moi leur soeur, terrestre, hélas? mais la houle de mes seins se rythme au mouvement des flots, les ondes de mes cheveux imitent l’ondulation des algues, mes ongles semblent des coquilles roses. Je suis suave et salée et cette robe glauque est si limpide que j’y apparais comme à travers de l’eau qui me coule continuellement sur le corps.» Elle souriait en parlant ainsi, puis elle se tut et mit un doigt sur ses lèvres. Au même instant des flûtes chantèrent dans les bosquets illuminés; des lanternes s’allumèrent aux arbres; on entendit des pas et des rires. Nous nous étions levés tous deux: quelque chose me traînait à la cheville et je ramassai une longue algue que j’enroulai en ceinture à mes reins. Le bout de l’allée s’éclaira. Des porteurs de torches précédaient en gambadant un cortège d’hommes et de femmes richement costumés. La soie des dominos se gonflait au battement des éventails. La mascarade se répandit par les jardins. Les torches se reflétaient aux fontaines, les jets d’eau scintillèrent de pierreries vaporisées. Tout le bois vibrait de musiques. La belle nymphe avait mis sa main sur mon épaule et, l’autre tendue vers la foule bizarre qui nous entoura, elle cria d’une voix claire: «Faites honneur au dieu, notre hôte; il est venu par l’escalier de la Mer, vers la pieuse courtisane Sirena de Lérente qui dormait; il a baisé aux lèvres les Sirènes de la porte marine et sa bouche m’a dit son nom tout bas. Il est notre hôte.» Et tous deux, enlacés, précédant les musiciens et l’assemblée qui nous acclamait, nous allions, par l’allée où chantaient les fontaines et les flûtes, vers le palais, éblouissant comme une magique grotte sous-marine, où déferlait sur les tables somptueuses l’écume des argenteries et où scintillaient au plafond les stalactites des lustres de cristal; nous allions et nu, grave et joyeux, je portai à mes lèvres, après qu’elle y eut trempé les siennes, la belle coupe d’or digne de l’Amour et qui avait la forme d’un sein.» III La Lettre De M. De Simandre. Je profite pour vous écrire, mon cher cousin, du congé d’un de mes hommes qui s’en va vers votre pays et je prends en même temps la liberté de vous recommander le drôle. C’est un gaillard: vous pourrez sans doute l’utiliser. Il se montre en toute conjoncture d’une ressource et d’une discipline admirables et j’aimerais en ceci que votre fils lui ressemblât, car c’est votre Polydore qui sera le sujet de ma lettre, ma santé restant bonne et mon âge me préservant des aventures où le sien ne le hasarde que trop. Donc je ne vous parlerai pas de moi. Vous me savez d’un bout à l’autre, de la garde à la pointe, de la riposte à la parade. Je suis le même et je ne m’apercevrais guère des années si la différence entre les hommes de notre temps et les garçons d’aujourd’hui ne me faisait sentir ce qui nous sépare. Nos jeunesses ne ressemblèrent pas à la leur et notre vieillesse s’en trouve plus loin d’eux. Polydore m’avertit de son arrivée et de son intention de parvenir ici par eau à cause de la douceur du chemin et de la beauté des rives. La lenteur des barques lui plaisait plus, disait-il, que la hâte des postes: le bruit des rames lui paraissait plus harmonieux que le galop des limoniers. Ce fut du moins ce que je démêlai de son billet alambiqué et laconique qui m’incommoda du parfum de ses cires et m’étourdit du galimatias de son amphigouri en même temps que les entrelacs prétentieux de l’écriture m’exaspérèrent. J’ôtai mes lunettes et les reposai sur ma table. J’allumai ma pipe et, en attendant que ce godelureau eût descendu le fleuve et abordât au port de Pontbourg, je me remis à fumer en regardant le ciel à travers les vitres de ma fenêtre, tout en caressant mon chien et en laissant aller la journée. Vous connaîtriez ce coin de ciel, mon chien Diogène et le lieu où j’habite, mon cher cousin, si vous vous étiez décidé jamais à ce qu’entreprit Polydore, mais le séjour de ma capitainerie et du vieux château où je représente l’autorité du Prince dont vous conseillez les fantaisies n’a rien pour tenter un intrigant comme vous. Vous êtes en posture de cour et ne risqueriez pas de perdre l’aubaine de quelque occasion en venant visiter dans son repaire un vieux doyen de ma façon. D’ailleurs vous n’êtes pas beaucoup plus jeune que moi, mais on vous dit plus ingambe car la révérence, la pirouette et le pied de grue écloppent moins que les grand’gardes, les sièges et les embuscades qui font que je suis revenu alors que vous allez toujours pimpant et guilleret, puisant votre tabac dans la boîte diamantée des cours, tandis que je tire le mien du pot de grès des corps de garde, et vous lirez avec un binocle d’écaille ce que je vous écris à l’aide de mes besicles de corne. Quoique un peu longue, cher cousin, ma vue reste bonne et j’aime voir ce que je puis contempler chaque jour. Les objets qui m’entourent me sont familiers. Je connais mes lieutenants, et, par son nom, chacun de mes soldats. Je distingue chaque sentinelle à la façon dont elle heurte la crosse de son fusil sur la vieille pierre du rempart. Ma fenêtre donne sur une charmille en quinconces où je me promène; puis, accoudé au parapet, je vois la muraille à pic; à droite et à gauche, de grosses tours la renflent de leur maçonnerie corpulente. Elles soutiennent la vaste terrasse fortifiée où repose le château, à la fois galant et militaire, parmi des arbres et quelques fleurs. C’est vraiment un beau lieu. De là, on domine toute la ville, avec ses maisons, ses rues creuses, ses places étalées, ses clochers anguleux puis son quai le long du fleuve qu’un pont traverse. J’y regardais passer des fourriers revenant de corvée avec de grosses bottes de foin; ils riaient, quelques-uns mâchonnaient la tige d’une fleur, un jour, vers quatre heures, quand on vint m’avertir d’une arrivée de barques. Elles étaient au détour du fleuve derrière la grande île des peupliers. Je descendis au port pour les voir aborder. Elles approchaient peu à peu, naviguant entre les sables par les passes balisées. On en distinguait quatre à la suite. Toutes portaient des voiles blanches carguées; les coques peintes de belles couleurs. On ne ramait plus: des bateliers les menaient à la perche. Enfin elles accostèrent: on les amarra au quai et on jeta les passerelles. Polydore se leva des coussins où il était étendu à l’avant du bateau. Un tendelet l’abritait; la tenture de soie s’étalait au haut de quatre hampes d’argent, il en soulevait le pan, d’une main chargée de bagues. Sa mise m’étonna: il portait un ample habit bariolé et à sa boutonnière jacassait une de ces tulipes bigarrées dites perroquets. Le bateau, d’ailleurs, était aussi une volière. Je sautai sur le pont un peu brusquement peut-être car les cages pleines d’oiseaux curieux s’effarouchèrent avec un bruit d’ailes et de cris en même temps que je heurtai du bout de ma botte le ventre d’une mandoline qui traînait là. Des piles de livres où je m’empêtrai sombrèrent à l’eau et y enfoncèrent du poids de leurs reliures. Bleuâtres, mordorés, verdis ou pourpres de leurs maroquins lisses ou de leurs peaux imbriquées, ils semblaient, à travers l’eau où ils disparaissaient, devenir de changeants poissons, murènes glauques ou cyprins orangés. Pour achever le désordre, un petit singe, sur la queue duquel je marchai, grimpa en criant dans les cordages du mât et se tint au sommet, assis sur son derrière et clignant ses yeux en sa face glabre. Polydore feignit de ne s’apercevoir de rien, me fit asseoir; il se montra plus cérémonieux qu’expansif mais d’une minutieuse politesse. Il m’invita à dîner. Les barques étaient amarrées à la file et on passait aisément de l’une à l’autre. Une table servie nous attendait dans la seconde. Le soir fut doux et beau, la chère excellente. Le petit singe descendu de son mât gambadait autour de nous en jonglant avec des boules de verre qui se brisaient en répandant des senteurs odorantes. A la fin du repas, mis en belle humeur, j’insinuai à Polydore que je ne doutais pas que la troisième barque ne contînt jalousement quelque belle dame dont il fût amoureux. Il sourit et, me prenant par la main, me pria de le suivre. Cette barque était aménagée en boudoirs et en salons de repos. De précieuses soies les tendaient; des lustres de cristal ou de cuivre se balançaient imperceptiblement à la douce inflexion de la rivière; au milieu se trouvait une rotonde de miroirs. A mes offres de loger au château Polydore préféra le séjour de ses barques. La quatrième où je le laissai contenait des chambres commodes. Je lui souhaitai bon sommeil et me retirai. Quelques jours après il vint me voir. Il portait un livre sous le bras et un parasol pour se garantir du soleil. Je lui fis visiter le château. Il s’intéressa vivement aux mousses qui couvraient les vieilles pierres. Il me parut pâle et je lui reprochai la mollesse de sa vie. Mes officiers, bons garçons et francs vivants, l’eussent distrait de sa solitude. Il refusa: Non, Monsieur, me dit-il, je préfère ma demeure flottante. La rivière est douce au sommeil: elle berce à peine; on ne l’entend pas plus couler que la vie, et on se sent porté par elle sans qu’elle vous emporte dans sa fuite. J’aime ma solitude sédentaire: j’aime l’ombre aiguë et charmante que fait sur l’eau, vers le soir, votre château. A travers la grande arche du pont je vois les peupliers de l’île; on est assez près de la mer pour que quelques mouettes remontent jusqu’ici, j’aime leur vol; celui des hirondelles me distrait aussi; les chauves-souris se croisent, et mon petit singe les guette le soir. Elles sont aux oiseaux ce qu’il est à l’homme, suspect et apparenté. Comme je vis que Polydore tenait à ses manies, je cessai de les combattre et, sans plus m’occuper de lui, retournai à mes affaires. Je me disposais à partir pour une tournée dans la région. Au matin dit, avec mon escorte, je traversai le pont et je vis Polydore qui me saluait de sa barque. Il venait de se baigner au fleuve et se tenait encore ruisselant d’eau. Nu, il n’était pas comme je l’aurais cru, maigre ou débile. Le soleil faisait briller les gouttes sur sa peau blanche et il apparaissait, en plein matin, svelte, nerveux, de chair ferme et de muscles sournois. Je lui rendis son salut; il plongea et l’eau rejaillit autour de sa chute. A mon retour je fus stupéfait de la rumeur qui m’accueillit. Polydore venait de tuer deux hommes en duel et menait par tout le pays une vie effrénée et inattendue. La ville et les alentours en bourdonnaient, leur tranquillité ordinaire se sentait comme ensorcelée. Un siècle de rigorisme fondait sa décence comme une cire sur l’autel du diable. Un vent de folie soufflait; les graves repas d’autrefois se changeaient en orgie; les sages quadrilles finissaient en sarabandes; les intrigues de jadis se poussaient au scandale. Polydore, imperturbable, menait ce vertige, le sourire aux lèvres, une rose à la boutonnière. La contagion gagna les campagnes. Un à un, les châteaux, calmes au bout de leurs allées d’arbres, engourdis parmi leurs pièces d’eau, corrects au fond de leurs parcs, s’illuminèrent. Les salles de danse se rouvrirent. Les girandoles s’enguirlandèrent. Le carrosse de fête et la berline de voyage se croisèrent sur les routes pour l’apparat ou l’enlèvement. On bâtissait. L’échelle du maçon appliquée au mur favorisait l’escalade du galant: il y eut des mascarades. Un matin, les barques où les élégants venaient chaque jour prendre de Polydore l’ordre de la journée, restèrent muettes. Les passerelles ne s’abaissèrent pas; le petit singe ne monta pas grimacer au haut du mât. Tout semblait dormir. A midi personne n’avait paru. On commença à s’inquiéter. Ces beaux messieurs causaient entre eux avec animation. L’absence de Polydore les étonnait moins que la désertion des domestiques. A la fin on prit le parti de visiter les barques. Consulté, j’en donnai l’ordre. La première était vide: aux volières, pas un oiseau; les cordes de la mandoline, cassées, un livre ouvert à une page arrachée. Dans la salle à manger un verre renversé rougissait la nappe. On arriva aux salons. Portes closes. On les enfonça. Chacun se pressa pour voir. Nous entrâmes. Personne. Mais dans le grand boudoir en rotonde, où leur colère avait brisé tous les miroirs, on trouva, seules, les cheveux épars, accroupies ou couchées, nues, les neuf plus belles dames de la ville, qui, chacune, avaient cru sans doute y venir en secret et s’y trouvaient réunies par le caprice singulier de leur unique, multiple et alternatif Amant. IV Les Diners Singuliers. «C’étaient de curieux dîners que donnait, chaque semaine, la princesse de Termiane. Une haute grille fermait de ses lances d’or l’entrée de l’altière demeure. On voyait au loin, du fond de l’avenue qui y menait, la robuste ferronnerie crisper sa défense ornementale et dresser l’arrogance de son portail. Des fleurs forgées enguirlandaient les montants et s’épanouissaient au fronton, d’où, comme un double fruit de cristal et de bronze, deux vastes lanternes se gonflaient, chacune au bout de sa chaîne. A cette grille s’arrêtaient les voitures des visiteurs. Là, il fallait descendre; aucune roue ne rayait jamais le sable de l’immense cour, déserte comme une grève et que veloutait, çà et là, l’écume éparse de quelque mousse. Une porte basse donnait seule accès à l’intérieur. Au beau temps les invités traversaient, à pied, l’espace sablé; sinon ils trouvaient là une chaise avec des porteurs. Personne n’enfreignait jamais cette consigne. La façade du palais sommeillait sous la clôture de ses persiennes. Les hirondelles griffaient de leur vol aigu la masse grise de l’édifice. La partie qu’habitait la Princesse se trouvait à l’opposé, sur les jardins, et n’occupait qu’un coin de l’hôtel dont le reste demeurait vide. Elle y vivait fort seule, le Prince résidant à l’étranger. On me l’avait montré une fois aux bains de Lorden où il venait guérir aux fontaines l’humeur qui lui montait au visage en âcres rougeurs. C’était un petit homme, maigre et chafouin, bizarre en tout, nerveux et d’une taille exiguë que barrait le cordon d’un ordre qu’il ne quittait jamais. Se plaisant à cette société dont il ignorait la langue et où on le recevait en considération de son haut état, il y promenait sa morgue et son mutisme avant de retourner à sa villa de Termi, d’où il ne sortait guère que pour ses cures annuelles et de rares voyages auprès de sa femme. Chaque fois, il n’y passait que quelques heures. La Princesse le recevait dans les grands salons du palais, ouverts à cette occasion. Toujours il repartait avant la nuit. Alors les salons se refermaient; les embrasses dénouées laissaient retomber les lourds rideaux; les portières pendaient roides en leurs plis retrouvés; l’éteignoir étouffait les bougies; les nombreux domestiques apparus pour la circonstance disparaissaient aussitôt et rentraient dans les communs où ils demeuraient, quelques-uns suffisant seuls au service ordinaire. Les jets d’eau du jardin qui avaient lancé leurs fusées prismatiques se taisaient, l’un après l’autre, et, dans la cour, au lieu de l’éclat des livrées, on ne voyait plus que le vieux jardinier ramassant une feuille du bout de son râteau ou taillant les boules pomponnées des orangers nains qui s’étageaient aux marches du perron. C’est dans cette demeure redevenue silencieuse après l’apparat de ces arrivées et le cérémonial de ces départs que la Princesse recevait, chaque semaine, le peu de personnes qui formaient son intimité. Elle vivait pourtant moins solitaire que retirée, ne manquant pas, à certaines grandes fêtes, de s’y montrer en l’élégance de sa beauté, avec le sourire et la hauteur nécessaires pour décourager la familiarité en acquiescant néanmoins à des usages auxquels satisfaisait la faveur de sa présence. Passé cette condescendance, sa vie se renfermait. La curiosité même en avait admis le secret sans plus chercher à le pénétrer. On m’en parla dans les premiers temps de mon séjour et si le hasard des rencontres ne m’eût mis en relations, d’abord de courtoisie, puis peu à peu d’amitié, avec un des convives de ces dîners mystérieux, jamais je n’aurais pensé à pouvoir souhaiter d’y être admis. Mon ami ne manquait jamais de s’y rendre et rien ne le détourna, une fois, de son assiduité. Au soir dit, chaque arrivant, me racontait-il, quand je l’interrogeais sur le rituel de ce culte singulier, descendu à la grille et, la cour traversée, trouvait au vestibule un vieux valet à cheveux blancs: chacun recevait de lui une petite lampe allumée. Sans que personne accompagnât le visiteur, il se dirigeait vers l’appartement de la Princesse. Le trajet, long, se compliquait d’un entrecroisement d’escaliers et de corridors. Les pas sonnaient sur le pavage des paliers ou les mosaïques des galeries, craquaient au parquet des grandes salles ou s’amortissaient aux tapis des salons. Il fallait écarter des draperies, pousser des portes, manier des serrures. La lueur de la petite lampe éclairait des files de statues et des rangées de bustes, le sourire d’un marbre ou la gravité d’un bronze, une nudité ou une attitude. La lumière, au passage, bombait la panse d’un vase, éveillait la dorure d’un meuble, scintillait au cristal d’un lustre. Des couloirs vides aboutissaient à des rotondes désertes et, de marche en marche, de porte en porte, on arrivait enfin à l’appartement de la Princesse de Termiane. Le jour où je devais y être introduit je me rendis d’assez bonne heure chez mon ami, M. d’Orscamps. Il avait obtenu que je prisse à la table de la Princesse la place qu’y laissait libre son départ. Il partait le lendemain, ses bagages encombraient le vestibule. Les écuries ouvertes, les domestiques congédiés, tout l’hôtel prenait déjà un air d’abandon. Je cherchai d’Orscamps d’étage en étage et j’allais descendre au jardin, pensant l’y rencontrer, quand un refrain de cornemuse me guida vers le haut de la maison. Je parvins aux mansardes et, poussant une porte, je le découvris dans une petite chambre démeublée, accroupi sur le carreau et soufflant dans une musette laissée là sans doute par quelque drôle de la valetaille. Il ne m’entendit pas venir et continua d’enfler l’outre obèse d’où il tirait une mélodie rauque. A ma vue, il se leva, jetant l’instrument qui se dégonfla avec un soupir plaintif. «Je me prépare au voyage, me dit-il: demain la voiture me conduira jusqu’à la côte; un bateau me traversera la mer et je reverrai le manoir natal... Jamais, peut-être, ajouta-t-il, je ne me sentirais la force de partir sans ce vieux pipeau et sa pauvre musique. J’y ai revu mon pays, ses landes grises et roses, ses bois, ses grèves, la danse sur l’aire battue, le teint des filles, le visage des garçons. J’ai respiré son odeur de sucre et de sel, fleurs et algues, abeilles et mouettes! Une fois là-bas tout cela me paraîtra insipide. Que l’ennui fera-t-il de moi! Un maniaque, comme le prince de Termiane. Vous le connaissez, vous savez sa vie à Termi. C’est une ville sinistre, immense, avec ses palais abandonnés, ses hôtels en ruines parmi de verdâtres jardins marécageux, ses ruelles inextricables, son parfum de fièvre et d’eau, mais c’est là qu’il trouve le seul divertissement qui lui plaise. Il chasse le chat. Ces animaux y pullulent. On les voit errer, çà et là, à demi sauvages, s’étirant sur la crête d’un mur, dormant au soleil parmi les pierrailles. La nuit, ils miaulent furieusement. M. de Termiane en a tué des milliers; il s’embusque pour les surprendre, les guette, les abat. Plaisir singulier. Ils sont peut-être les marionnettes de quelque tragédie visionnaire. Leur petitesse sauvegarde de leur férocité et la mimique de leur agonie évoque des masques terribles. Qui sait? Toute vie est inexplicable. L’empreinte du revers ne se devine pas à la face de la médaille. On ne voit dans tout miroir que l’inverse de ce qui s’y mire. Quant à la Princesse, que vous dirai-je? Vous en saurez davantage et, s’il vous faut partir comme moi, un jour, vous comprendrez mon angoisse et pourquoi je tremble à l’idée de cette séparation, en pensant que je ne verrai plus la grille, le vestibule, les vastes salles, que je ne tiendrai plus à la main la petite lampe qui faisait ramper mon ombre à mon côté. Il y a des choses merveilleuses dont on ne guérit jamais. L’heure s’avance, venez, car il convient d’être exacts.» Nous avions déposé nos lampes que nous éteignîmes. Cinq personnes se trouvaient réunies déjà dans le salon où la Princesse vint au devant de nous. Je m’inclinai sur sa main que je baisai. Aussitôt elle prit mon bras et nous passâmes à table où elle me fit signe de m’asseoir en face d’elle. D’Orscamps prit place à sa droite et les autres convives se disposèrent à leur guise. Je profitai du premier silence pour regarder autour de moi. Le plus âgé des convives se nommait M. de Berve. Il habitait un château des environs et passait pour fort savant et versé dans les sciences hermétiques. Son voisin dont j’ignorais le nom, que j’appris ensuite, était un étranger retiré ici après de longs voyages maritimes. Il en avait rapporté des armes, des algues et des coraux. Je connaissais les deux autres, gens d’esprit et de qualité. Le dernier et le plus jeune paraissait presque adolescent mais l’âge de sa figure contrastait avec sa chevelure précocement blanche. Le repas fut exquis en viandes, en fruits et en vins, embelli par le luxe des argenteries et la perfection des porcelaines. Deux vieux valets veillaient au service. Une corbeille où des fleurs rares entouraient un bloc de glace parfumait la pièce de sa fraîcheur, et de hauts candélabres de vermeil, un à chaque bout de la table, dressaient l’architecture de leurs bougies. Peu à peu la conversation s’engagea. Chacun des interlocuteurs y prit part avec sens et verve. La Princesse écoutait attentivement. Ses cheveux relevés droits sur le front se massaient à l’arrière de sa tête. La beauté du visage consistait dans sa forme, la courbe du nez, la ligne exquise de la bouche et surtout en des yeux admirables. On finissait et je remarquai que l’attention des convives consultait une horloge fixée au mur. Le balancier battait avec régularité: les aiguilles en conjonction se désunirent et une heure sonna dans le silence qui se fit autour d’elle. Le dernier coup vibra longtemps. D’Orscamps s’était levé et, en même temps que lui, toute la table. La Princesse se tenait immobile, debout aussi, un verre à la main; j’entendis le tintement de ses bagues contre le cristal. Elle tremblait. D’Orscamps très pâle. Elle avait porté la coupe à ses lèvres et la lui tendit. Il l’acheva. «Adieu, lui dit-elle, quand il eut bu, adieu donc. Vous partez, il le faut. Je ne chercherai pas à vous retenir. L’heure a sonné: toute heure sonne. Gardez en souvenir la petite lampe qui vous servait à venir vers moi. Qu’elle veille à votre chevet. Faites-la placer dans votre tombeau. Adieu. Que la lumière soit avec vous.» D’Orscamps s’inclina, une dernière fois, devant la Princesse, serra la main à chacun de nous et disparut par la porte qui resta ouverte. Nous entendîmes descendre l’escalier, puis un bruit de cristal qui se brise et quand je sortis à mon tour en compagnie du jeune homme à cheveux blancs, nous trouvâmes, au bas de la dernière marche, sur la pierre où leurs miettes craquèrent sous nos pas, les débris de la petite lampe de verre. Par un assez bizarre usage dont la Princesse me fit part quand je la quittai, chacun de ses convives du dimanche ne manquait pas à venir, seul, la visiter un des soirs de la semaine. Comme je me trouvais le dernier venu mon tour fut porté au samedi. D’Orscamps, dans nos causeries sur la singulière femme, m’avait averti de cette singularité de son caprice et de la façon dont se passaient ces entrevues. Madame de Termiane recevait à la tombée du jour, plus ou moins tard selon la saison. Elle se tenait dans une pièce en rotonde éclairée, à travers les parois vitreuses, d’une lumière diffuse. C’étaient de longues heures d’entretien comme avec une ombre vivante. Mon ami m’avait fait des récits passionnés de ces aventures intellectuelles qui se prolongeaient souvent jusqu’à l’aube. On se sentait en présence d’un être mystérieux en qui parlait une voix inconnue dont on restait à jamais anxieux. Sans s’expliquer sur la nature de ces oracles il me laissait entendre que leur beauté dépassait l’humain et liait à jamais au désir de les réentendre de nouveau et toujours; et l’approche et la promesse de cette divinité secrète me faisaient attendre impatiemment l’heure de mon accès à cette Eleusis révélatrice. Tout en subissant, à mon tour, la fascination commune qui avait réuni autour de Madame de Termiane ceux que son apparition au seuil attirait dans la grotte de sa solitude et de ses mystères, j’en discutais avec moi-même les dangers. Elle me semblait la fleur éclose à l’entrée des voies souterraines et périlleuses. Elle me paraissait la fissure vers l’au-delà par où s’engouffrent les âmes, imperceptiblement et furieusement, la sorcière admirable qu’on n’exorcise plus. Je respirais la cavité de la spirale magique. Toute la semaine je fus inquiet et énervé. L’insomnie m’épuisa. Une grande fatigue m’accablait. Enfin le jour attendu arriva. Dès le matin je le pressentis interminable. Pour me distraire de mes pensées je sortis de la ville et j’errai dans la campagne. L’été finissait. J’allai le long de la rivière: elle coulait verte et fluide sur de longues herbes inclinées; je la suivis, elle passait non loin du palais de Madame de Termiane, et l’idée me vint de rôder alentour, mais, arrivé au bout de l’avenue qui mène à la grille je m’arrêtai et je m’assis sur une borne de pierre. Il me sembla que le crépuscule se faisait tout à coup; le vieil hôtel dressait sa masse grisâtre. Je m’entendis sonner à la grille: le sable de la grande cour criait sous mes pas. Je me voyais et je m’écoutais. Personne au vestibule. J’allumais la petite lampe qui m’était réservée. J’examinais les tailles de son cristal noir à veines roses. Toutes les portes s’ouvraient d’elles-mêmes devant moi: les galeries retentissaient d’échos lointains. J’arrivais aux appartements de la Princesse. J’appelais. Le salon vide menait à la rotonde sibylline dont m’avait parlé d’Orscamps. Je fouillais jusqu’au moindre recoin. Mon soin fut inutile. La nuit vint. Je me vis, la lampe à la main, dans un miroir: il me semblait reconnaître dans cette image de moi-même quelqu’un que je devais suivre, le guide fraternel de mon rêve. Nous visitions, pièce par pièce, l’immense palais. Je m’y perdis, je m’y retrouvai. La poussière des combles succéda au salpêtre des caves. Ma lampe s’éteignit. J’errai à tâtons pendant des heures interminables. Enfin la ténèbre grisonna; une ligne blanche filtra sous une porte. En me dirigeant vers ce côté mon pied heurta un objet. Je le ramassai. C’était une masse lourde et froide. Du genou je poussai le battant de la porte qui s’ouvrit, et la lumière blanche de l’aube éclaira entre mes mains la tête de marbre d’une statue. Elle souriait et ressemblait à Madame de Termiane. Je la regardai et, peu à peu, je la sentis s’alléger et se fondre entre mes doigts où elle ne laissa qu’une légère poussière qu’un vent léger dispersa... J’écrivis à Madame de Termiane le rêve que j’avais fait d’elle et qui m’avait tenu endormi jusqu’au matin en face de son palais. Elle ne répondit jamais à ma lettre et je ne cherchai pas à la revoir. Son souvenir m’est resté beau d’avoir entrevu son visage ou sans doute celui même de la Beauté.» V La Mort De M. De Nouatre Et De Madame De Ferlande. La pourpre sanguinolente de la grosse rose rouge épanouie semblait ruisseler derrière la vitre de la porte fenêtre. Les pétales tremblaient et la branche épineuse griffait le cristal. Il faisait grand vent au dehors et, sous un ciel noir, les eaux irritées du jardin s’assombrissaient. Les vieux arbres se balançaient en gémissant; la stature des troncs projetait l’étirement des branches et suspendait la palpitation des feuillages. Le souffle filtrait par les jointures des portes, et le Marquis, assis dans un grand fauteuil, le coude sur la table de marbre, fumait lentement. La fumée de sa pipe montait droite jusqu’à ce que, prise dans le remous d’un vent coulis, elle tourbillonnât, dénouant ses anneaux en traînées éparses. Il avait ramené sur ses jambes les pans à fleurs de sa houppelande. Le crépuscule n’apaisait pas la bourrasque. La grande rose remuait, crispant la colère de ses épines. Devant les fenêtres une petite chauve-souris passait et repassait errante et ahurie. «Pour se rendre à Ochria, continua M. d’Amercoeur, il fallait prendre l’une des deux routes. Celle de mer, la plus courte, m’agréait peu. Par l’autre c’était six jours de cheval. Je m’y décidai. On m’assura de la bonté des auberges, et le lendemain, à l’aube, je cheminais à travers la plaine. De hautes montagnes ocreuses s’élevaient à l’horizon; je les atteignis rapidement. Mon cheval allait d’un bon pas et je le laissais aller. La plus grande partie du voyage se passa sans incident. Aucune rencontre, ni dans les hôtelleries vides ni sur les chemins déserts. J’approchais et au matin du sixième jour il ne me restait plus à traverser qu’un restant de forêt. Le lieu m’apparut singulièrement sauvage. Un éboulement de roches monstrueuses entassait là des croupes ébréchées, cabrait des poitrails velus et allongeait des pattes difformes. Les taches de la pierre imitaient la marbrure des chairs, des flaques d’eau luisaient comme des yeux et le velours des mousses ressemblait au poil des pelages. Le sol jaune se creusait d’ornières et se bossuait par endroits d’échines pierreuses. Parfois une source rauque et douce. Les aiguilles de pins rougeâtres feutraient la terre d’une rousseur de toisons. Au sortir de la forêt on dominait une plaine saure, un paysage de broussailles et de monticules. Je m’arrêtai un instant pour contempler son étendue monotone que bornait une crête rocheuse derrière laquelle se trouvait Ochria. J’allais me remettre en marche quand j’entendis un galop derrière moi, et un cavalier monté sur un cheval alezan m’accosta en me saluant. Un costume de chasse en cuir roux le vêtait et amplifiait sa corpulence moyenne comme sa stature. Sa chevelure brune s’éclaircissait par places d’un reflet fauve et sa barbe en pointe roussoyait un peu. Le soleil, déjà sur son déclin, le mordorait tout entier et la couleur de sa personne s’accordait avec l’ocre de l’horizon et l’or des feuillages d’alentour: il paraissait harassé d’une longue course. Nous descendîmes côte à côte le chemin, assez abrupt. Ayant su que j’allais à Ochria, il me proposa, s’y rendant aussi, de m’y mener par le plus court; la journée s’achevait. Nous longions maintenant des haies décharnées enclosant l’aridité de champs pierreux. A un carrefour nous rencontrâmes un troupeau de chèvres. Elles broutaient une herbe sèche. Leurs barbiches pointaient, le bruit de leurs petits sabots dandinait leurs pis flasques; au milieu d’elles, un bouc à cornes tordues paradait, obscène, prétentieux et puant. «Il a vraiment une mine de vieux satyre», me dit mon compagnon avec un bref rire chevrotant. Il s’était arrêté pour considérer la bête qui le regardait curieusement. Le soleil baissait. Une lumière d’or pâle teignait les objets; la terre que nous foulions était rance et bilieuse et, derrière nous, l’âcre montagne étageait ses masses d’ocre cariée. Mon interlocuteur reprit: «Oui, cette terre est mystérieuse et il s’y passe des choses surprenantes; les races disparues s’y refont: j’en tiens presque la preuve et j’en guette la certitude». Il tira avec précaution de son porte-manteau une motte de glaise jaunâtre et me la tendit. L’argile s’effrita un peu dans ma main. «Voyez-vous l’empreinte, et il me désignait une marque presque effacée, c’est celle d’un faune. On m’a signalé aussi la présence d’un centaure. Je me suis embusqué plusieurs nuits pour le surprendre. On ne le voit pas mais on l’entend hennir. Il doit être jeune, le poitrail maigre et la croupe encore bourrue. Au clair de lune il vient se regarder aux fontaines où il ne se reconnaît plus. Il reste seul de sa race ou plutôt il la recommence. Elle a été détruite et pourchassée comme celle des nymphes et des satyres, car ils existaient. On raconte que, jadis, des bergers qui le surprirent endormi en amenèrent un au proconsul Sylla. Des interprètes l’interrogèrent dans toutes les langues connues. Il ne répondit que par un cri qui tenait du chevrotement et du hennissement. On le relâcha, car les hommes de ce temps savaient encore un peu des vérités obscurcies depuis. Mais tout ce qui exista peut renaître. Cette terre est propice à l’oeuvre fabuleuse. L’herbe sèche a la couleur des toisons; la voix des sources murmure ambiguë; ces rochers ressemblent à des bêtes inachevées. L’homme et l’animal vivent assez proches pour que se fassent entre eux des échanges consanguins. Le temps a dispersé des formes jadis conjointes. L’homme s’isola de ce qui l’environne et se retira dans son infirmité solitaire. Il a rétrogradé croyant se parfaire. Les dieux se muaient jadis aux apparences de leur choix, y prenaient le corps de leur désir, aigles ou taureaux! Des êtres intermédiaires participèrent à cette faculté divine; elle dort en nous, notre passion y crée un satyre intermittent; que ne sommes-nous incorporés aux désirs qui nous cabrent! Il faut devenir ce que l’on est; il faut que la nature se complète et retrouve les degrés qu’elle a perdus.» Mon compagnon ne cessait de me parler fébrilement. Je suivais avec peine son discours qu’il paraissait continuer sans prendre garde à ma présence. Cependant le soleil s’était couché et, à mesure que le crépuscule augmentait, le singulier personnage semblait s’éteindre peu à peu; il perdait l’éclat roux dont la lumière de cette fin de journée avait imprégné son vêtement de cuir tanné, sa barbe et ses cheveux. Son aspect entier se fonçait; puis son exaltation s’apaisa en même temps que le paysage changeait. Bientôt, nous vîmes miroiter l’eau d’un fleuve. L’humidité qu’il répandait lui faisait des bords verdoyants. Un pont l’enjambait de ses arches. La nuit venait vite. Mon compagnon ne parlait plus et je voyais à mon côté sa forme noire se sculpter sur l’ombre environnante. Arrivés au bout du pont dont le cailloutis sonnait fort sous les sabots, il s’arrêta brusquement devant une lanterne qui pendait à un poteau. En le regardant, je me demandais si l’homme qui me tendait la main était bien l’étrange discoureur de tout à l’heure. Son visage me semblait diffèrent, sa chevelure et sa barbe sombres ne rutilaient plus; il se dessinait svelte et élégant et ce fut d’un sourire plein de politesse qu’en me quittant il me dit son nom, au cas où il me plairait, durant mon séjour à Ochria, d’y retrouver Adalbert de Nouâtre. La première personne que visita à Ochria M. d’Amercoeur ne fut point M. de Nouâtre. Le souvenir même de ce singulier personnage s’effaça quelque peu de son esprit; il ne se préoccupa guère de le relancer et se passa fort bien de le rencontrer. Il ne le vit ni à la promenade, ni aux tavernes ni chez les courtisanes qu’il fréquenta, car leur accès s’ouvrit vite à un jeune homme de son nom, bien monté en chevaux, linge et bijoux. Deux des plus galantes se le disputèrent même avec acharnement. L’une était brune et l’enleva à l’autre qui était blonde et qui le lui reprit, bien qu’il se fût mieux accommodé de les satisfaire tour à tour que de choisir entre elles. Son goût de la débauche et du jeu le lia vite avec quelques-uns des jeunes gens les plus élégants de la ville. On le pria bientôt à toutes les parties. Il y plut et comme les barbons aiment à se mêler aux désordres de la jeunesse, il connut là, par l’entremise des plaisirs que tous recherchent, maints graves personnages dont l’abord lui eût été sans cela difficile. Ce commerce le mit de plain pied dans la meilleure société d’Ochria. A le rencontrer si souvent chez leurs maîtresses, ces messieurs en vinrent à le produire auprès de leurs femmes, et M. d’Amercoeur connut bientôt les grands hôtels silencieux au fond de leurs cours pavées. Il s’assit aux tables somptueuses, goûta les mets des cuisines savantes, huma le vin des caves séculaires et vit, sous les lustres de cristal, parader en gala les importances et les beautés du lieu. Parmi toutes, une le séduisit particulièrement. On la nommait Madame de Ferlinde. Elle était svelte et rousse. Son corps longuement souple supportait une tête païenne couronnée d’une chevelure dont le jaillissement ondé s’achevait en volute. La masse incandescente de cette coiffure semblait à la fois fluide et ciselée, avec la hardiesse d’un casque et la grâce d’une fontaine. Cela allait avec l’air et le port d’une Nymphe guerrière. Elle vivait, veuve, dans un vieil hôtel au milieu de beaux jardins. M. d’Amercoeur s’y rendit vite assidu, y passant des journées, y venant à toute heure sans que celle du berger sonnât pour lui. Cette chaste Diane aimait à parer sa beauté de tuniques plissées et du croissant lunaire, et ce nom qu’elle portait, elle l’eût mérité. Elle aimait les musiques invisibles, l’ombre de l’amour et le murmure des eaux. Trois fontaines en répandaient d’harmonieusement claires au milieu d’une salle de verdure. Le jardin contenait aussi une petite grotte où Madame de Ferlinde venait souvent se reposer. Des lierres retombants y voilaient la lumière. Il y faisait un jour verdâtre et transparent. Ce fut là qu’elle entretint pour la première fois M. d’Amercoeur au sujet de M. de Nouâtre. Elle le dépeignit comme un homme à manies, mais érudit et charmant, d’une science prodigieuse et d’un goût raffiné. D’ailleurs vivant fort solitaire, absent pour de fréquents voyages, grand amateur de livres, de médailles et de pierres gravées. M. d’Amercoeur, sans s’expliquer sur le détail de sa rencontre avec M. de Nouâtre, en parla comme d’une occasion où celui-ci s’était montré fort serviable et accepta de Madame de Ferlinde l’offre qu’elle lui fit d’aller ensemble, lui remercier son compagnon de route, elle revoir un ami qui la négligeait depuis quelque temps. Au jour dit ils se rendirent donc chez M. de Nouâtre. Dès l’entrée, au centre du vestibule, on remarquait un bronze antique qui représentait un Centaure. Le large poitrail bombait ses muscles; la croupe ronde luisait; les flancs semblaient palpiter; le sabot levé attendait et le monstre équestre d’un bras agile élevait au-dessus de sa tête pamprée une pomme de pin en onyx. Partout où les mena leur hôte, M. d’Amercoeur admira un choix exclusif d’objets concernant l’histoire des demi-dieux terrestres ou marins et la mythologie magique des anciens. Des terres cuites en modelaient les effigies, des bas-reliefs en évoquaient les légendes, des médailles en remémoraient le culte. Harpies aux griffes aiguës, Sirènes poissonneuses ou ailées, Empuses à pied bot, Tritons ou Centaures, chacun avait là sa figurine ou sa statue. Les bibliothèques renfermaient les textes relatant leur origine, leur existence, leur nature. Des traités dissertaient de leurs espèces ou de leurs formes, énumérant toutes les sortes de Satyres, de Sylvains ou de Faunes, et l’un deux, le plus rare et que de Nouâtre montrait non sans orgueil, contenait la description du Papposilène qui est un monstre horrible et entièrement velu. Des cahiers en d’admirables reliures gardaient les recettes des philtres thessaliens par lesquels les sorcières de Lucien et d’Apulée changeaient un homme en hibou ou le transformaient en âne. M. de Nouâtre faisait à merveille les honneurs de son cabinet. Parfois un léger sourire détendait sa bouche. Dans ses yeux très noirs des paillettes de cuivre scintillaient par instants et parmi sa barbe brune trois fils d’or s’entrecroisaient. Au départ il serra les mains de Madame de Ferlinde entre ses doigts aux ongles aigus et, pendant qu’il la regardait, M. d’Amercoeur vit les parcelles métalliques se multiplier dans ses yeux qui jaunirent d’une sorte d’éclair furtif, passionné, violent et presque aussitôt évanoui. Cette première visite ne resta pas sans suite; M. d’Amercoeur revit fréquemment le vestibule de stuc où passait, le sabot levé sur son socle de marbre, le Centaure de bronze. La pomme d’onyx luisait dans sa main. M. de Nouâtre ne s’expliqua jamais sur l’origine et l’objet des collections singulières qui se trouvaient rassemblées dans son hôtel. Il n’en parlait pas autrement que pour faire remarquer la rareté d’un livre ou la beauté d’un bibelot. Rien de plus et aucune allusion aux circonstances de leur première rencontre. Sa réserve causa celle de M. d’Amercoeur. Ces rapports de cérémonieuse amitié préservèrent le secret de l’un en n’autorisant pas la curiosité de l’autre, et tous deux semblaient d’accord à feindre un réciproque oubli. «Madame de Ferlinde était inquiète depuis quelques jours quand elle me fit prier de la venir voir. Je me rendis à son appel et je la trouvai nerveuse et préoccupée. A mes instances pour savoir la cause de son trouble, elle me répondit évasivement, puis finit par m’avouer la transe singulière où elle vivait. Elle me raconta que, chaque nuit, les chiens hurlaient, plus de peur que de colère. Les jardiniers avaient découvert sur le sable des allées des traces de pas. Le gazon piétiné çà et là accusait une présence nocturne et à mon grand étonnement elle me montra une motte de glaise où l’on voyait une empreinte bizarre. C’était une foulée assez nette. En examinant de plus près la marque durcie, j’aperçus, pris dans l’argile, quelques poils jaunes. Un invisible maraudeur semblait hanter le jardin et épier la maison. En vain on posait des pièges, et on essayait des rondes nocturnes. Malgré tout Madame de Ferlinde ne pouvait se défendre d’une appréhension insurmontable. Je raisonnai de mon mieux la belle peureuse et, en la quittant, je lui promis de revenir le lendemain. C’était un jour de fin d’automne; il avait plu; les rues restaient boueuses, les arbres s’effeuillaient, jaunes et rouges au crépuscule. La grande grille de l’hôtel se trouvait ouverte, le suisse sommeillait dans sa loge. J’entrai dans le vestibule et j’attendis un valet qui pût m’annoncer à Madame de Ferlinde. Sa chambre qui donnait sur le jardin était au bout d’une galerie. J’attendis encore. Rien ne bougeait dans la vaste demeure silencieuse. Personne ne vint et le temps passa. Un faible bruit arriva à mon oreille: j’écoutai plus attentivement et il me sembla entendre des soupirs étouffés, puis la chute d’un meuble renversé. J’hésitai, tout se tut. Tout à coup un cri déchirant partit de la chambre de Madame de Ferlinde. Je traversai en courant la galerie et je heurtai la porte qui s’ouvrit toute grande. Il faisait déjà sombre et voici ce que j’entrevis. Madame de Ferlinde gisait à demi nue sur le parquet, ses cheveux se répandaient en une longue flaque d’or et, accroupie sur sa poitrine, une sorte de bête velue, informe et hargneuse, l’étreignait et lui dévorait les lèvres. A mon approche, le bloc de poil jaune bondit en arrière. J’entendis grincer ses dents et ses ongles racler le parquet. Une odeur de cuir et de corne se mêlait au doux parfum de la chambre. L’épée à la main, je me ruai sur le monstre; il tournait en rond, culbutant les meubles, griffant les tentures, évitant ma poursuite avec une agilité incroyable; je cherchai à l’acculer dans un angle. Enfin je l’atteignis au ventre; du sang jaillit sur ma main. La brute s’effondra dans le coin obscur et tout à coup, en sursaut, me renversa d’une bousculade, enjamba la fenêtre ouverte et, dans un bruit de vitres brisées, sauta dans le jardin. Je m’approchai de Madame de Ferlinde: un sang tiède coulait de sa gorge déchirée. Je soulevai sa main qui retomba; j’écoutai son coeur qui ne battait plus. Alors je me sentis saisi d’une épouvante panique: je m’enfuis. Le vestibule restait vide, la maison semblait mystérieusement abandonnée. Je repassai devant le suisse endormi. Il ronflait la bouche ouverte, inerte d’une léthargie qui me parut plus tard suspecte, de même que l’absence de tout domestique en cet hôtel isolé où Madame de Ferlinde paraissait pressentir quelque chose du bestial guet-apens qui rôdait autour de sa beauté. Il faisait nuit: j’errais par les rues en un désordre inexprimable. La pluie commença à tomber. Cela dura longtemps. J’allais toujours sans savoir où je me trouvais quand, levant les yeux, je reconnus la maison de M. de Nouâtre. Je le savais ami du chef de la police et l’idée me vint de le consulter en même temps que de lui apprendre le tragique événement de cette affreuse soirée. D’ailleurs cet hôtel si inopinément désert, ma présence sur le lieu du crime, tout cela constituait contre moi, par une suite de faits inexplicables, une prévention monstrueuse dont il était urgent de devancer le soupçon. Je sonnai. Le domestique me dit que M. de Nouâtre était à la chambre qu’il gardait depuis plusieurs semaines. Je montai précipitamment l’escalier. Une horloge tinta onze heures, je frappai et j’ouvris sans attendre, et je m’arrêtai au seuil. L’obscurité emplissait la vaste pièce. La fenêtre devait être ouverte car j’entendais pleuvoir au dehors sur le pavé de la rue déserte où donnait l’arrière de la maison. J’appelai M. de Nouâtre. Pas de réponse. Je m’avançai à tâtons dans l’ombre. Un peu de braise rougeoyait dans l’âtre. J’y allumai un flambeau pris sur une console où ma main l’avait heurté. La flamme grésilla. Un corps, étendu sur le parquet, gisait la face contre terre. Je le retournai à demi et reconnus M. de Nouâtre. Ses yeux grand ouverts me regardèrent vitreux de leurs onyx éraillés. Aux coins de ses lèvres moussait une écume rousse. Sa main que je tâtai remplit la mienne de sang; j’écartai le manteau noir qui enveloppait le cadavre. ll portait au ventre une profonde blessure faite d’un coup d’épée. Je n’éprouvais nulle terreur, une violente curiosité me saisit. Je regardai avec attention autour de moi. Tout était en ordre dans la chambre. Le lit ouvrait ses draps blancs. Sur le parquet à losanges de bois clair se dessinaient des traces de pas boueux; ils partaient de la fenêtre et se dirigeaient vers l’endroit où gisait M. de Nouâtre. Une bizarre odeur de cuir et de corne empestait l’air. Le feu crépita; deux tisons rapprochés se rallumèrent et je m’aperçus alors que le misérable était tombé les pieds dans l’âtre et que la flamme avait brûlé ses chaussures et carbonisé sa chair. Cette double mort passionna Ochria. Je fus appelé en haut lieu et sur les déclarations que je fis on ne m’inquiéta pas. La connexité de ces faits tragiques resta à jamais douteuse et en suspens. Madame de Ferlinde ne laissant pas d’héritiers ses biens revinrent aux pauvres avec ceux que M. de Nouâtre, sans hoirs non plus, lui avait légués par un testament où il me réservait, en souvenir de lui, le Centaure de bronze qui ornait son vestibule et tenait dans sa main une pomme d’onyx.» Le valet était entré en boitant, et une à une, il alluma les bougies aux appliques et celles d’un haut candélabre qu’il posa sur la table. Puis il ouvrit les portes-fenêtres pour assujétir les volets extérieurs. Le vent durait toujours; du dehors venait une odeur de roses et de buis et, attirée par la lumière, une petite chauve-souris s’insinua dans la vaste pièce. Elle rôda au plafond comme si elle eût voulu y tracer un cercle sans cesse recommencé et que rompait chaque fois une brusque encoche. Ses ailes délicates battaient vivement. Le Marquis restait enfoui dans sa large houppelande de soie brochée, et nous regardions la bête agile s’acharner patiemment à sa tâche mystérieuse qu’interrompaient les accrocs de sa hâte et s’embrouiller aux méandres captieux et à l’inextricable filet de son vol qui signait l’air du paraphe magique de son intermittente incantation. VI Le Voyage A L'Ile De Cordic. «La porte refermée bruyamment fit résonner au bout de la longue galerie l’écho qui y sommeillait entre les deux cariatides du fond. Des hanches de pierre engainaient leurs torses de marbre pâle et comme luisant d’une sueur éternelle, et la crispation de leurs bras levés soutenait le haut plafond d’or. Les mosaïques du pavage miroitaient, et je marchais à pas lents dans le vide sonore du lieu, en songeant que, certes, l’âme du Prince, comme ce dallage, était glissante et périlleuse et peinte aussi de figures bizarres et d’arabesques entrelacées. L’altercation survenue entre son Altesse et moi me laissait en souci. Mon obstination avait heurté son caprice. Une heure durant il s’acharna à réduire ce qu’il appelait mon entêtement. Je le revoyais dans son vaste cabinet, meublé d’armes et de poupées, car il se plaisait à manier le fer et à jouer aux marmousets; il se connaissait en épées et en fantoches, aimant les panoplies et les mannequins dont il avait, des unes, toute une collection, et des autres, toute une assemblée; mais au fond, son armurerie le préoccupait moins que ses marionnettes. Leurs mines de cire peinte, leurs corps de chiffon, leurs bras d’osier se prêtaient à des jeux de fards, de parures et d’attitudes, étaient complaisants aux uniformes, aux robes, aux livrées, et leur petite taille servait au Prince à des essais en miniature d’où ensuite il réglementait l’habit des troupes, la souquenille des valets et même l’ajustement des dames; il y croyait exceller, et l’empruntait parfois, moins pour se divertir que dans l’espoir inavoué qu’on admirerait la grâce de son travesti et la galanterie de sa mascarade. Je le revoyais donc, coudoyant ses figurines et discutant, avec l’âpreté d’un maniaque jointe à la rouerie d’un diplomate, le point où il voulait m’amener. Parfois, en arrêt devant un miroir pour s’y rajuster, j’y apercevais sa face pâlote et son grand nez; ses basques lui battaient aux jambes et il revenait à moi, plus acharné peut-être enfin à vouloir contre mon gré qu’à me convertir au sien. Le caractère du Prince m’était assez connu pour, d’ordinaire, échapper par quelque biais aux ordres de sa fantaisie ou aux pièges de son humeur, mais, cette fois, sa colère le rendait clairvoyant et rien ne le rebuta de son entreprise, rien, pas même le ridicule que je lui en montrai, poussé à bout et au risque d’un sursaut dangereux de sa vanité. Tout en vain, et je compris à un petit tremblement de sa lèvre et à un éclair mauvais de ses yeux jaunes que les traverses m’avaient ramené à la patte d’oie d’où s’ouvraient des routes qui pourraient bien être celles de la disgrâce. Je rentrai chez moi pour réfléchir aux difficultés de ma situation et je cherchais encore les moyens de me tirer de ce pas fâcheux quand, le lendemain matin, on m’apporta un message. Son Altesse m’y enjoignait de partir sur le champ pour l’île de Cordic, de laisser mon équipage à la côte et de débarquer seul pour me rendre à un lieu indiqué où je trouverais ses instructions. Ma perplexité, après réflexion, se décida à tirer bon augure du tour que prenait l’événement. La colère souveraine me semblait en détente et je conçus l’espoir d’échapper aux suites que son excès m’avait fait un instant prévoir: un voyage ennuyeux, avec, au bout, quelque facétie où je me prêterais de bonne grâce, m’en paraissait l’issue probable. Souvent de telles aventures se dénouèrent de même et on s’en disait certaines, à l’oreille, où de fort graves personnages avaient dû subir en châtiment les malices et les bouffonneries du prince maniaque dont les cocasses rancunes se satisfaisaient d’une risée ou d’un déboire, et je me résignais assez bien à ajouter, à mes dépens, un récit de plus aux légendes qui faisaient de notre bizarre maître le sujet des bâcleurs de romans et des conteurs de nouvelles. Il relevait d’ailleurs plus de l’anecdote que de l’histoire. Sa petite cour était singulière. Les chutes y ressemblaient à des culbutes; l’acrobatie des ambitions y voisinait avec les pirouettes des vanités. Les gros chevaux à queue nattée battaient du sabot le pavé. Le cocher se carrait sur son siège; je montai, la portière claqua, les roues tournèrent, la voiture franchit la grille. Le Palais se dressait au bout de la grand’place, grisâtre dans le petit jour. La cour d’honneur était déserte. Derrière la vitre d’une fenêtre de l’aile nord où se trouvaient les appartements du Prince, je l’aperçus guettant mon départ, la main au rideau qu’il laissa retomber à mon passage. La route allait d’arbre en arbre, de borne en borne, de ville en ville. Les relais alternaient avec les auberges; des ponts bombés sonnèrent; des montées attardèrent l’attelage qui se hâtait aux descentes; un bac me traversa un fleuve. Je n’étais jamais allé à l’île de Cordic. Des passes périlleuses séparaient de la côte son port de pêcheurs, sa terre inculte... Vers le matin du troisième jour, je ressentis les approches de la mer. Les arbres se penchèrent, rabougris, noueux, comme pour mieux résister, par leurs musculatures naines, aux attaques du vent. L’air fraîchit; à un détour j’aperçus les eaux. Elles s’étalaient, d’un gris tendre, sous un ciel pâle. Bientôt la route s’engagea sur une étroite presqu’île de pierre et de sable qui prolongeait sa nudité jusqu’à un humble village, à sa pointe. La voiture s’y arrêta et je descendis. La mer déferlait devant moi sur une petite grève molle où les pas marquaient; quelques barques se tenaient dans une anse, une d’elles consentit à me mener dans l’île; je m’embarquai, muni d’un porte-manteau et je regardai diminuer peu à peu, immobile, là-bas, avec son gros cocher à livrée verte et ses panneaux peints, mon carrosse dont les chevaux pommelés grattaient du sabot le sable humide où sourdait l’eau de la mer montante. La barque se balançait lentement; l’eau, autour d’elle, devenait bleue sous le ciel clair. Les vagues enflaient leurs glauques rondeurs; parfois une crevait en écumes, la plupart bossuaient leur enflure d’une échine invisible. Un profond mouvement intérieur les animait, le mât grinçait. L’ancre encore ruisselante du fond d’où on l’avait tirée crispait ses pinces de crustacée; elle gisait sur le pont, animale et rugueuse; des mouettes tournoyaient. Enfin, apparut à l’horizon une côte, basse d’abord et qui grandit peu à peu. Elle sortait de la mer à mesure que nous approchions; nous vîmes bientôt ses hautes falaises vaporeuses, qui se solidifièrent. Nous naviguions proche de l’île: une pointe de roc tournée, le port s’ouvrit. Une fois à terre je me mis en quête de l’auberge et ensuite je revins flâner le long de la mer. Le reflux découvrait la vase du bassin; des algues s’égouttaient des parois du quai; elles pendaient gluantes et lisses. Des enfants jouèrent interminablement à faire rouler des galets sur les dalles. Un vieil homme fumait en rapiéçant une voile. Je voulus monter sur la falaise où conduisait un sentier. Elle était escarpée, herbue. Une fourrure de bruyères rousses couvrait son dos et son flanc décharné plongeait à pic dans la mer. L’âpreté de la chaleur cuisait le roc. Du point de ma promenade une partie de l’île s’étendait à ma vue. Elle apparaissait oblongue, sans arbres, dans la terrible désolation de son pelage de mousses où perçaient des nuques de pierre, l’ossature de sa nudité fauve. Le soleil se coucha en rougeoyant, l’île entière devint violette, comme vieillie d’un subit automne de crépuscule. Sur la mer, un retour de barques voletait épars. Les voiles d’ocre ressemblaient à des feuilles mortes, les seules que le vent dispersât jamais autour de cette île sans arbres où je me demandais vraiment ce que m’avait envoyé faire le Prince et où, par l’ennui que j’y ressentais déjà, sa rancune prenait un air de vengeance. Les voiles d’ocre erraient toujours sur la mer violâtre. Des nuées héraldiques blasonnèrent le ciel; les barques rentrèrent au port en même temps que j’y redescendis, car mon auberge donnait sur le quai et, le soir, remonté dans ma chambre, je les entendis, captives au bassin, geindre sourdement sur les câbles de leurs ancres. Le lendemain, à mon réveil, le ciel fut gris et compact, un vent violent y étirait des nuées courantes, la mer verdâtre blanchissait d’écumes, la poussée des flots harcelait les falaises. Je pris un guide pour me conduire au lieu indiqué où devait se dénouer l’énigme de mon voyage. L’endroit était une table de pierre située à la pointe sud de l’île. Nous traversâmes d’interminables bruyères: des bandes de moutons noirs y paissaient; chacun, pour que les troupeaux ne se mêlassent point, attaché par une corde à un piquet. Ils broutaient tranquillement. Notre approche les épeura; nous les voyions alors tourner en rond autour du pieu, comme pris de folie, et, sur cette lande sauvage, ces moutons sorciers semblaient tracer des cercles maléfiques. J’interrogeai l’homme qui me conduisait. Il me raconta les terribles hivers de l’île, la tempête ruée à l’assaut des côtes, les portes entrebâillées, les maisons accroupies, les habitants forcés à ramper par la force du vent, tout ce pauvre peuple animal, opposant à l’intempérie sa posture bestiale et son vêtement de laine. Nous marchions toujours; le vent augmentait à mesure que le terrain s’exhaussait. On sentait son étreinte. Sa sournoiserie se faisait brutale. Son attaque fourbe rusait; sa fuite même déconcertait. Nous étions maintenant sur un plateau de falaise en éperon croulant droit en la mer ses blocs qu’assaillait la marée. C’était un double tumulte, l’un, incohérent, l’autre, pétrifié. Des flocons d’écume passaient sur nos têtes. La haute table de pierre se dressait là. Sous un fragment de rocher, je trouvai, comme on m’en avait averti, l’ordre princier; j’y lus, stupéfait, qu’au cas où ma résistance s’obstinerait, l’exil sur cette terre cruelle tâcherait d’en avoir raison. Il fallait opter sur-le-champ. La concision de l’arrêt m’en montra le sérieux. La facétie prévue prenait un masque tragique. L’éclair des yeux jaunes n’avait pas menti. Je regardai autour de moi. De l’horizon les lames énormes déferlaient. Leur force éclatait en écumes blanches, les rocs hargneux faisaient face à la marée furieuse; des gueules et des croupes affrontaient la ruée des vagues, bavant ou ruisselant. Le vent soufflait dans les herbes dures. Mon orgueil s’exalta; le tumulte de la mer entra en moi; je marchai tout le jour. Je connaissais trop les polices du prince pour penser leur échapper. Mon sort me semblait inévitable. Je compris l’erreur de ma hardiesse. En contrevenant au caprice du maniaque j’avais heurté la vanité du despote et, dans le dangereux mannequin dont je m’amusais trop souvent, ma bravade réveillait l’homme héréditaire, le descendant de l’antique race rancunière dont les parcelles subsistaient encore, endormies, au fond de l’Altesse baroque. J’avais oublié que, dans le cabinet de poupées et de panoplies, seule, à l’écart, sous l’aigle d’or qui s’éployait, une main de justice crispait au mur, en un ivoire vieilli, son rude poing, celui de l’ancêtre fondateur. Je marchai tout le jour. Je descendis à de petites plages creusées dans les fureurs de la falaise. Le sable y était rose ou bleuâtre ou gris, ailleurs presque rouge; je trouvai des grottes, vert et or, pleines de galets, d’algues et de coquilles, avec des stalactites qui faisaient d’elles comme l’intérieur de carrosses de féerie. Toute ma vie me revenait en mémoire avec les fêtes, les mascarades et les plaisirs. J’entendais le rire des femmes. Leurs nudités sortaient une à une de la mer. Je comprenais alors la grâce de l’amour et la joie de la beauté. Je m’y sentais appelé par toutes les forces de ma jeunesse qu’un ordre imprévu sommait si inopinément de choisir entre son orgueil et son désir. Je revins au petit port. La soirée fut triste. Je revis tourner à leur piquet les moutons noirs; ils me paraissaient tracer autour de moi des cercles magiques comme s’ils envoûtaient ma destinée du signe néfaste de leur vertigineuse captivité. Les barques captives aussi geignaient à l’ancre. Elles n’avaient pu sortir aujourd’hui. Les marins rassemblés oisifs sur le quai dormaient ou jouaient aux dés. L’un d’eux très vieux me regarda longtemps aller et venir puis il se détourna avec mépris et cracha par terre. Il devinait peut-être la bassesse de ma défaillance intime: la crainte de l’exil faisait plier mon orgueil; les désirs de ma jeunesse m’entraînaient loin de l’île affreuse dont je n’avais pas compris le sens ni senti l’amère grandeur. Le lendemain, je regagnai la côte. Les chevaux pommelés piaffèrent à mon carrosse, le cocher à livrée verte fouetta les croupes luisantes, les queues nattées émouchèrent, les panneaux peints reflétèrent la route, arbre par arbre, la grille de ma maison s’ouvrit pour mon retour, les mosaïques de la galerie entrelacèrent sous mes pas leurs figures et leurs arabesques, et, dans le vaste cabinet princier, plein de poupées et d’épées, en face de l’antique poing d’ivoire dont j’avais senti le poids à mon épaule, devant le fantoche ricaneur et radouci arqué sur ses mollets maigres et paonnant dans son habit qu’ocellaient les plaques diamantées, je m’inclinai sur la main que l’Altesse tendit à ma soumission et je baisai la bague sigillaire dont j’avais reconnu l’empreinte à la lettre que les vents furieux m’arrachèrent des doigts pour l’emporter dans la mer qui écumait autour de la nue, rocheuse et solitaire île de Cordic.» VII Le Signe De La Clef Et De La Croix. A mesure que je parcourais les rues de la ville, il me revenait à l’esprit une des histoires que m’avait contées jadis M. d’Amercoeur. Sans me nommer le lieu où se passa l’aventure, il me le décrivit soigneusement, si bien qu’aujourd’hui il me semblait le reconnaître en même temps que je voyais se dresser devant moi cette vieille cité, noble et monacale, croulante en ses remparts démantelés, le long de son fleuve jaunâtre, en face des montagnes pelées de l’horizon, avec ses rues d’ombre et de soleil, ses antiques hôtels clos, ses églises, ses nombreux couvents aux cloches alternatives. Je la retrouvais, telle qu’il me l’avait dépeinte, cette ville, vieil amas de pierre, sombre ou lumineuse, engourdie de chaleur et de solitude, en une ossification poudreuse, et gardant, par ses monuments encore debout, le squelette de sa grandeur passée. Elle s’était décharnée peu à peu, perdant ses entours, recroquevillée en son enceinte qu’elle ne remplissait plus. Au centre elle tassait ses maisons en un bloc compact, vaste encore; ailleurs, elle clairsemait ses masures et partout elle sommeillait en torpeur, avec parfois le sursaut d’un bourdon ou le carillon d’une sonnerie. Les rues, dallées de pierres plates ou durcies de cailloutis, s’entrecoupaient bizarrement pour aboutir à des places carrées. Des marchés se tenaient là. Les troupeaux de la contrée s’y réunissaient pour en repartir dispersés au gré de l’achat. L’enchère et l’office étaient, tour à tour, la seule occupation des habitants. La ville restait rustique et dévote. Le pas vif des moutons piétinait sur le pavage où retentissait la sandale des moines. Pasteurs et ouailles se croisaient. Le relent des toisons se confondait avec l’odeur des bures. Le vent sentait l’encens et le suint. Tontes et tonsures, pâtres et prêtres. J’étais arrivé à l’angle de deux voies. Une fontaine y coulait dans un bassin usé. Je me rappelai cette fontaine. M. d’Amercoeur vantait la fraîcheur de son eau. La rue de droite devait mener à l’enclos des Pères noirs. Je la suivis. Sa tortuosité s’insinuait au coeur même de la ville. Quelques pauvres boutiques ouvraient leurs éventaires. Des chapelets y pendaient auprès de fouets tressés. La rue s’élargit tout à coup. La haute façade d’un vieil hôtel la bordait. J’en avais déjà vu de pareils çà et là, mais celui-ci se faisait remarquer par la particularité de son aspect. Il s’élevait sur un soubassement de maçonnerie fruste. Les fenêtres, loin du sol, grillées. On avait dû utiliser les fondations d’une demeure primitive sur lesquelles l’édifice actuel, surajouté, dressait son architecture sévère. Au coin de l’hôtel, la rue tournait brusquement et descendait en pente courbe, taillée en marches. La descente contournait l’arrière de l’édifice et on découvrait ses assises qui étaient celles d’un ancien château fort dont la croupe de pierre lisse s’étayait en bas sur le roc vif. Je reconnus l’hôtel d’Heurteleure. La rue cessait; des arbres apparurent. Une avenue la continuait bordée de peupliers. De vieux sarcophages de pierre, vides, s’alignaient dans l’herbe haute où les pas avaient marqué un étroit sentier. On longeait à droite un mur dans lequel s’ouvrait une porte basse. Je tressaillis en la voyant. Elle donnait dans le jardin médicinal des Pères dont le couvent s’annonçait au bout de l’allée par un portail. Avant de continuer je m’approchai de la petite porte murale. Elle était massive et cloutée de fer. L’entrée de la serrure se façonnait en forme de coeur. Arrivé au porche, je sonnai; le portier m’introduisit dans le monastère. D’immenses corridors menaient à de vastes salles. Nous montâmes des escaliers; le frère gardien relevait sa robe. Nous ne rencontrions personne. La chapelle où je n’entrai pas bourdonnait d’une psalmodie de psaumes. On me montra plusieurs cloîtres; l’un d’eux, charmant, carré, plein de fleurs, habité de colombes. Elles se posaient sur les frises, comme un bas-relief naturel et engourdi. De là on voyait le clocher de l’église. L’horloge y sonnait à même le temps. Un grand tournesol jaune se regardait dans l’eau profonde d’un puits et y mirait sa face d’ostensoir. Rien n’avait changé depuis le jour où M. d’Amercoeur visita la vieille ville. Le même aspect confirmait la durée des mêmes habitudes. Le claquement des fouets se mêlait encore au tintement des chapelets, les cloches des couvents échangeaient leurs sonneries comme au temps où M. d’Amercoeur, le bâton à la main, les pieds nus dans les sandales, le froc aux épaules, vint heurter à la porte du monastère. Il demanda le prieur qui se trouvait alors Dom Ricard. On me montra sa tombe mitrée parmi les sépultures anonymes qui l’entourent. Il avait conservé de puissantes liaisons avec le monde d’où il s’était retiré, y gardant une main pour les aumônes et la prêtant, au besoin, en échange, aux délicates entremises qu’on sollicitait de sa prudence et de sa sagesse. M. d’Amercoeur lui expliqua son costume, les motifs de sa venue et le détail de sa mission. Après vingt ans de hauts services dans les armées, un gentilhomme du pays, M. d’Heurteleure revint s’y fixer. Il y épousa, peu après, Mademoiselle de Callistie. C’était une fille pauvre, de bonne lignée et d’une grande beauté. Les époux vécurent à l’hôtel d’Heurteleure. Les nobles de la ville y fréquentaient et le plus assidu s’y montra M. d’Aiglieul. Il s’apparentait à M. d’Heurleleure qui l’avait eu, jeune, sous ses ordres et l’aimait beaucoup. La vie se menait fort simple à l’hôtel d’Heurteleure. Nul train, peu de domestique, mais l’existence s’y rehaussait de la proportion des salles, de la largeur des escaliers, de tout le faste anachronique de la vieille demeure. Fut-ce l’ennui de ce séjour dans cette maigre ville déchue après l’agitation d’un métier bruyant, quelque reprise soudaine de l’esprit d’aventure, mais au bout de six années, M. d’Heurteleure et d’Aiglieul disparurent, un beau jour, sans qu’on pût savoir où. Le temps passa; les recherches n’aboutirent pas. On présagea quelque mystère. Madame d’Heurteleure pleura. On tint de singuliers propos dont le bruit de proche en proche parvint jusqu’à la cour où on se souvenait encore de ces messieurs. On parlait un jour de cette double disparition devant M. d’Amercoeur qui se fit fort d’éclaircir l’énigme. On lui donna plein pouvoir d’agir et il partit. Son premier soin fut de revêtir la robe monacale, sûr avec cet habit de pénétrer partout, tant par l’entrebâillement des portes que par les fissures des consciences, et Dom Ricard lui facilita les moyens de son enquête. Ses premières recherches restèrent sans résultat. Favorisées par l’incognito de son costume et l’apparence de son état, elles furent patientes et diverses. Il flaira les entours de l’hôtel d’Heurteleure, en scruta les habitudes et les êtres, en palpa la vie. Il ausculta les rumeurs encore vivaces de l’événement. Tout fut vain. Il voulut voir Madame d’Heurteleure. On lui répondit qu’elle était malade, il ne put vaincre la clôture où elle s’enfermait. Chaque jour, il passait devant l’hôtel. Il suivait la rue qui monte le long du soubassement et s’arrêtait devant la façade. Bien souvent il alla jusqu’à cette fontaine dont il me parlait. L’eau fraîche calmait sa bouche; au retour, et en redescendant les marches il examinait l’énorme bâtisse de pierre et de roc. Il aurait voulu y appliquer l’oreille et y écouter le mystère; il lui semblait que les flancs de la vieille demeure contenaient le fantôme du secret qu’il était venu évoquer du silence et qui retournait à l’oubli. Enfin, découragé, il se sentait sur le point de renoncer. Il aurait pris congé de Dom Ricard sans les instances du vieillard qui le retenait auprès de lui. Le vieux moine se délassait dans la compagnie de cette ouaille si dissemblable du troupeau que sa crosse de bois conduisait dans les sentiers monotones de la règle. Un jour, vers cinq heures de l’après-midi, M. d’Amercoeur, sorti par le vieux porche, marchait parmi les hautes herbes de l’avenue. L’instant était mélancolique et grandiose, les arbres barraient de leurs ombres l’allée funéraire, des lézards couraient sur la pierre tiède des tombeaux antiques, se glissaient par leurs fissures. D’une main, M. d’Amercoeur retroussait sa longue robe de moine, de l’autre il tenait la clef pour ouvrir la serrure en coeur du jardin médicinal où il aimait à se promener. Il le voulait revoir encore une fois avant de partir, encore entendre la semelle de ses sandales crier sur le gravier des allées, sentir son froc frôler les bordures de buis. La symétrie des parterres lui plaisait: leurs carrés contenaient des plantes délicates et des fleurs curieuses; des petits bassins en nourrissaient d’aquatiques. Elles plongeaient dans l’eau leurs racines et s’épanouissaient en se mirant. Aux intersections des allées, des vases de faïence peints d’emblèmes et de devises pharmaceutiques, avec des serpents aux anses, contenaient des variétés précieuses. Par-dessus le mur on apercevait les cimes des peupliers; dans les potagers d’à côté que séparaient de hauts treillages verts on entendait le peigne d’un râteau, le heurt d’une bêche contre un arrosoir, le petit bruit d’un sécateur coupant des pousses; ici tout était silence; une fleur se courbait flexible au poids d’un insecte; des hirondelles volaient; des libellules rasaient l’eau verdâtre, des plantes grasses et serpentines se nouaient et se renouaient en caducées. M. d’Amercoeur se dirigeait vers la porte du singulier petit enclos quand, du bout de l’avenue, il vit venir à lui une femme vêtue de noir; elle allait lentement, comme à tâtons. Il perçut intérieurement, par une sorte de révélation subite, que cette haute forme sombre ne pouvait être que Madame d’Heurteleure. Il ralentit le pas de façon à la croiser au moment où il s’arrêterait à la porte basse. Arrivé là, il mit la clef à la serrure. Le bruit fit tressaillir la promeneuse solitaire. Elle hésitait. Il se courba comme cherchant à ouvrir. Elle voulut profiter de l’instant et passer outre, mais elle se trouva face à face avec lui, brusquement retourné à demi. Il vit le visage pâle et beau, creusé d’insomnies et de douleur, les yeux en émoi, la bouche entr’ouverte, la main à la poitrine haletante. Alors il entra vite, laissant sur la porte refermée, au coeur de fer de la serrure, la clef. Le lendemain, il songeait dans le petit cloître, quand on l’avertit qu’une femme voilée demandait à lui parler. Elle vint. Il reconnut Madame d’ Heurteleure, la fit asseoir sur un banc de pierre. Les colombes roucoulaient doucement sur les chapiteaux du cloître désert; leur roucoulement se mêlait à la suffocation qui soulevait le sein de la pénitente, il couvrit son agenouillement d’un large signe de croix et, la tête basse, les mains dans ses manches, il écouta la dolente confession. C’était une horrible et tragique histoire. Pourquoi la lui raconter? mais son secret lui avait semblé mis à nu. Ce moine ouvrant d’une clef cette serrure en coeur lui parut forcer l’accès de sa conscience. Elle voyait dans cette rencontre un propos du sort et dans ce geste une allusion mystérieuse et aussi l’emblème prédestiné à la délivrance de son âme prisonnière dans l’horreur de son silence. Son mariage avec M. d’Heurteleure fut sans amour. Elle estima, en le craignant, son noble caractère dont la dureté intimida sa confiance et découragea sa tendresse; des années passèrent; un hiver, d’Aiglieul apparut dans sa vie et fréquenta son intimité. Il était beau, encore jeune. Elle se donna à lui: ce furent des jours de joie et de terreur vécus dans les transes d’une surprise et dans l’angoisse du remords. M. d’Heurteleure ne s’aperçut de rien, il était, comme à l’ordinaire, souvent absent; seulement il vieillit et une large ride s’ajouta à celles qui creusaient déjà son front. Un soir, Madame d’Heurteleure s’était retirée dans sa chambre vers minuit. Elle se sentait triste. M. d’Aiglieul n’avait point paru de la journée, et il ne manquait guère de venir presque chaque jour. M. d’Heurteleure était parti à cheval dès le matin bien qu’il plût. Au moment où elle peignait ses cheveux devant une glace elle y vit que la porte s’ouvrait, son mari entra. Il était botté, mais ses bottes ne conservaient aucune trace de boue: son habit semblait poussiéreux, une longue toile d’araignée pendait à son coude et il tenait à la main une clef. Sans rien dire, il alla droit au mur de la chambre où un clou fixait un christ d’ivoire, le saisit et le brisa sur le pavé et à la place il suspendit la lourde clef rouillée. Sa figure était violente et pâle. Madame d’Heurteleure resta un instant sans comprendre, immobile, puis, tout à coup, portant ses mains à son coeur, elle poussa un cri et tomba à la renverse. Quand elle reprit ses sens, l’affreuse aventure lui apparut. Son mari avait dû attirer M. d’Aiglieul dans quelque guet-apens. La vieille demeure à base de forteresse contenait dans ses flancs des réduits invisibles, et des cachettes éternelles. Un cri, le sien, vibrait encore à ses oreilles, mais il lui semblait venir d’en bas, sourdre de la pierre entassée, perçant les voûtes superposées, arrivant jusqu’à elle de ces lèvres dont la séparait à jamais l’épaisseur des murailles. Elle voulut sortir, la porte résista; des cadenas fermaient la fenêtre; les domestiques habitaient loin. Le lendemain, M d’Heurteleure vint lui apporter sa nourriture. Chaque jour, il revenait. La toile d’araignée pendait toujours à la manche de son habit poussiéreux, sa botte craquait sur le pavé, la grosse ride de son front se creusait dans une pâleur de torture et d’insomnie. Chaque fois il ressortait silencieusement, et, aux larmes et aux supplications, il ne répondait que par un geste bref montrant la clef pendue au mur. Ce furent des jours tragiques où la malheureuse vécut les yeux fixés sur l’horrible ex-voto, qui grandissait, devenant énorme. La rouille lui en paraissait rouge de sang. Elle la sentait s’égoutter dans la solitude de son désespoir. La maison semblait morte. Vers le soir, on entendait un pas, M. d’Heurteleure entrait une fois encore, portant une lampe et une corbeille. Ses cheveux avaient blanchi; il ne regardait pas l’infortunée qui se traînait à ses pieds, mais il ne cessait de considérer avidement la redoutable clef. Alors Madame d’Heurteleure comprit la convoitise dont souffrait son mari, l’âcre désir qui le rongeait, celui de voir mort son rival, de constater sa vengeance, de palper la pourriture que devenait une chair aimée, de reprendre enfin cette clef qu’il avait clouée au mur, en substituant au signe de pardon dont il avait brisé l’image d’ivoire le signe de rancune éternelle dont il avait appendu là l’inflexible emblème de bronze. Mais hélas, la vengeance n’assouvit pas; elle reste toujours un désir; elle en a les violences et les tourments et elle se ressasse en ses retours jusqu’au bout de la vie et jusqu’au fond de la mémoire. M. d’Heurteleure s’était senti deviné en sa torture solitaire et il en souffrait davantage. Le marbre noir de son orgueil se sillonnait de veines de sang. Une nuit que Madame d’Heurteleure sommeillait, couchée sur son lit, elle entendit sa porte s’ouvrir doucement et elle vit son mari apparaître au seuil. Il tenait à la main une lampe baissée et marchait léger comme une ombre sans que le pavé grinçât, comme si le sombre somnambulisme de son idée fixe faisait de lui un fantôme impondérable; il traversa la chambre, se haussa, prit la clef et ressortit. Il y eut un grand silence. Une mouche réveillée par la lumière bourdonna un instant et se tut. La serrure ne se referma pas. Un sursaut indicible mit debout Madame d’Heurteleure. Pieds nus, elle se glissa dans le couloir, son mari descendait l’escalier, elle le suivit. Au rez-de-chaussée il continua à descendre, les marches s’enfonçaient dans l’ombre. Elle entendait au fond des corridors souterrains le pas qui la précédait. On était dans les antiques substructions du vieil hôtel. Les murs suintaient, on passait sous des voûtes arquées. Un dernier escalier creusa sa vrille dans le roc. Au fond vacillait encore sur la paroi luisante la lueur de la petite lampe disparue. Penchée, Madame d’Heurteleure écouta. Un grincement monta jusqu’à elle et la lumière s’éteignit. Au bas s’ouvrait une chambre circulaire. Un pan de mur entr’ouvert découvrait un étroit boyau. Elle avança encore. Au bout, en tâtant, elle reconnut une porte imperceptiblement entrebâillée. Elle ouvrit. M. d’Heurteleure était assis à terre auprès de sa petite lampe dans une sorte de trou carré, voûté et dallé, il regardait et restait immobile, les yeux grand ouverts. Il la regardait et ne la voyait pas. Une odeur nauséabonde sortait du caveau; sur la pierre, hors de l’ombre, s’étalait, verdie déjà, une main décharnée. Madame d’Heurteleure ne cria point. Allait-elle donc réveiller le misérable somnambule que son furieux sommeil avait conduit jusqu’au tragique caveau? Allait-elle infliger à son orgueil le supplice de cette surprise? Non. La vengeance de l’outrage était juste. Pourquoi la lui montrer avilie? Elle se sentit pitié pour les yeux égarés qui la regardaient sans la voir, pour le visage de torture, pour les cheveux blanchis de tant de souffrance silencieuse et elle comprit que pour sauvegarder cette douleur il fallait lui garder le secret de sa déchéance nocturne et le laisser assouvir en paix son terrible désir dans le silence éternel de la tombe, sans qu’il sût jamais quelle main invisible l’y avait muré en face de son sacrilège. M. d’Heurteleure la regardait toujours. Très calme elle s’agenouilla, baisa la paume verdâtre qui étalait sur la pierre ses doigts décharnés et, du dehors, elle referma la porte et se retira à tâtons, fit jouer le ressort du mur qui assurait l’entrée du passage. Elle remonta la spirale de l’escalier, les marches souterraines, les degrés de l’étage et, au clou rouillé de sa chambre, elle suspendit la clef tragique qui s’y balança un instant puis resta immobile y marquer une heure éternelle. Les colombes passaient et repassaient en volant sous les arceaux du petit cloître. L’heure sonna en même temps aux clochers de la ville. La pauvre femme sanglotait et elle tendit à M. d’Amercoeur la grosse clef qu’elle laissa tomber à ses pieds. Il la ramassa, elle était lourde; sa rouille paraissait rougeâtre. Madame d’Heurteleure agenouillée le supplia du geste, éperdue, les mains convulsives, en le voyant s’éloigner d’elle. Il descendit vers le petit jardin en contrebas qui embaumait le centre du cloître. Des fleurs y poussaient entre les buis égaux des parterres. De grandes roses enguirlandaient le puits à margelle de pierre. Elles griffèrent de leurs épines la robe du moine qui s’y pencha: l’eau rejaillit. Un haut tournesol d’or inclinait son ostensoir de miel. Une colombe roucoula faiblement, et M. d’Amercoeur, revenu auprès de la pénitente toujours prosternée, murmura à son oreille les paroles d’une absolution qui, si elle ne déliait rien dans le ciel, donnait au moins sur la terre, à une âme douloureuse, la paix. VIII La Maison Magnifique. «La maison que je construisis pour Madame de Sérences était grande et magnifique. Les plus nobles carrières en fournirent la pierre et le marbre: le bois en vint des plus belles futaies. L’architecte, un vieillard chauve et sbarbat, agissait selon d’anciens préceptes. A la science de la bâtisse il joignait l’entente des jardins. Il excellait à y disposer les eaux tant plates que jaillissantes. Il savait planter les bosquets, enchevêtrer les labyrinthes et faire tourner au faîte des toits les girouettes les plus ingénieuses. Après avoir choisi l’orientation et composé les perspectives, son art s’étendait au détail intérieur. Derrière l’aspect des façades il agençait le secret des appartements: lustres pendant aux plafonds comme les stalactites des grottes rustiques, tapis doux comme des gazons, tentures fleuries comme des parterres, miroirs purs comme des bassins. Tout le jour, on le voyait s’empresser, franchissant les tranchées, escaladant les échafaudages, sous la pluie ou le soleil, à la suite des jardiniers ou des maçons. Le heurt des bêches se mêlait au bruit des marteaux; la poutre équarrie croisait la pierre taillée. De grands arbres, avec leurs branches, venaient, en oscillant, racines tendues, s’implanter et revivre dans la terre nouvelle qui les recevait; des statues passaient traînées par des attelages de boeufs et, chaque soir, au couchant, l’ombre de la maison grandissait de l’ouvrage de la journée. Le vieillard sbarbat ordonnait tout, la pose des pierres et l’ajustement des boiseries, le sablage des allées et l’étiage des bassins, quinconces et guillochis, infatigable, le compas à la main, les plans déployés, heureux de créer encore une fois une oeuvre de cette architecture qu’il aimait passionnément et dont la mode d’alors s’éloignait pour préférer à ces savantes symétries les improvisations d’un goût disparate. Sa manie, d’accord avec mon désir, s’évertuait à hâter les travaux qui devaient prendre fin à une date convenue. A ce jour, fixé d’avance, il fallait que tout fût prêt, que les fleurs embaumassent les parterres entre les buis des allées et les pyramides des houx, l’obélisque des ifs debout aux ronds-points, le sourire des statues à leurs visages de marbre, leurs pieds nus foulant les socles enguirlandés, les eaux impatientes de lancer leurs fusées, d’épanouir leurs gerbes, de déborder leurs vasques, d’emplir tout le jardin de leur murmure délicieux. Il fallait que toutes les clés fussent à toutes les portes, les appliques aux murs, chaque chose à sa place dans sa perfection et sa minutie, avec les vins et les fruits servis sur la table et partout les miroirs que j’avais voulus nombreux et beaux pour refléter au passage le sourire divin, la chevelure nocturne et le port gracieux de l’incomparable Madame de Sérences dont la mystérieuse beauté allait se voir en eux, une fois, et pour jamais! Jamais plus belle journée ne brilla. Dès l’aube les râteaux parfirent les allées; les arrosoirs emperlèrent les fleurs rafraîchies. L’air était doux, pur et léger. Une après-midi de fin d’été s’augurait radieuse de ce clair matin. Le soleil tiède caressa les statues et attendrit leur marbre; les bassins miroitèrent; pas une feuille ne devait tomber, pas une rose se défleurir; on n’avait laissé que les plus fortes et leur maturité vigoureuse garantissait leur durée. A midi, je m’avançai à la grille pour recevoir Madame de Sérences. Elle descendit de sa voiture et je lui baisai la main. Je la remerciai de sa venue et lui rappelai sa promesse. Elle souriait doucement. Il y eut un moment de silence et elle me tendit les trois roses qu’elle portait selon sa coutume. Je les pris, et, l’ayant saluée, je m’éloignai d’elle et de la maison magnifique. Trois fois je me retournai en baisant chacune des trois fleurs et, à chaque fois, je la vis qui me regardait. Madame de Sérences a marché seule dans l’avenue. Les grands arbres l’accompagnèrent, un à un, silencieusement. Au bout s’ouvrait la perspective des jardins. Ils étaient vraiment admirables. Les masses de verdure disposaient une ombre fraîche. Trois joueurs de flûte se répondaient au fond du labyrinthe, cachés dans la conque compliquée du dédale; les eaux jaillissantes embellissaient le silence de cette solitude, mais seules les statues ont souri à la belle visiteuse. La maison montrait sous son fronton des colonnes de porphyre. Madame de Sérences est entrée dans le frais vestibule; les chambres s’offrirent, tour à tour, à sa promenade silencieuse. Il s’en trouvait de simples, d’autres somptueuses, petites ou grandes, faites pour l’amour, le sommeil ou la rêverie, pour y méditer une joie ou y accouder une tristesse. Madame de Sérences a passé la journée dans la maison magnifique. Derrière, un perron descend à un jardinet. Rien qu’une allée autour d’un gazon vert où dort un carré d’eau. Deux petits sphinx de terre cuite s’y mirent. Aux angles de grands cornets de cristal font, des hampes de roses trémières qui y fleurissent, de singulières fleurs d’eau issues d’un calice transparent. Le soir vient là délicieusement; le soir y sera venu. Dans la haute salle à manger la table présentait un souper servi de menues viandes, de confitures et de fruits. C’est de là, et laissant encore dans une pêche la trace de ses dents souriantes, que Madame de Sérences sera remontée pour dormir. Tous les miroirs la virent certes et l’un d’eux la refléta nue et garde à jamais, en son cristal, l’image invisible de celle qui, contre moi, avait joué et perdu son ombre. En ce temps-là, j’étais joueur et joueur heureux. D’après un vieux précepte de superstition je ne manquais point d’enfermer mon or dans une bourse faite de peau de chauve-souris. Je croyais moins à la vertu de cette bizarrerie que je n’en goûtais la singularité. Je me plaisais à maints traits baroques en vue d’ajouter à mon caractère ce qui pouvait le rendre curieux tant aux autres qu’à moi-même. Chaque soir donc je me trouvais à la maison de jeu ou à quelque endroit où l’on jouât. Le jeu privé et le jeu public se partageaient une vogue égale; les tripots regorgeaient car la passion des dés et des cartes, répandue jusqu’à la frénésie, attirait aux tables vertes la compagnie la plus brillante. Les doigts velus des hommes se crispaient sur les tapis où s’allongeaient les mains diamantées des femmes. L’attente y haletait sur des lèvres charmantes ou y bavait sur des bouches hideuses; la perte s’attristait en moues gracieuses ou en lippes renfrognées. L’or crépitait, et l’on entendait, dans le silence intermittent, la culbute des cornets et le vol furtif et augural des cartes. L’or des gains s’infiltrait dans les vies environnantes où la perte creusait ses fissures. Il se créait des vénalités subites ou sournoises, les unes inattendues, les autres épiées. Trouées ou lézardées, les consciences croulaient ou s’émiettaient. L’or circulait de mains en mains pour l’assouvissement des désirs. Il y avait marché, encan et marchandage. Chacun cherchait à vendre quelque chose ou à acheter quelqu’un. Certains gagnaient sur l’entremise, beaucoup spéculaient sur le besoin, tous trichaient sur la qualité. Toute passion pouvait se satisfaire pourvu que la chance la favorisât. Jeunes hommes fardés et languissants, femmes viriles et cavalières négociaient leurs caresses interverties. Les sautes de la richesse, sa caducité et son improviste donnaient à tout souhait la brusquerie de sa hâte. Les plus heureux se fatiguaient de leur bonheur par la monotonie de sa durée. Les fantaisies s’exaspérèrent; on en vit de monstrueuses. On cherchait par une sorte d’émulation stupide à se surpasser les uns les autres en excès où le plaisir de les faire entrait pour moins que la vanité de les avoir faits. Ce fut un temps de grands désordres et de singulières débauches: j’en pris ma part, et les exemples que je donnai restèrent fameux. Si nous ne voyions pas poindre l’aube aux bougies consumées des parties, l’aurore nous surprenait dans le vin ou l’amour. Nous constations alors la duperie de notre double ivresse. Elle sommeillait autour de nous, chairs lasses et cheveux dénoués, cadavres des fantômes qui nous avaient leurrés. Nous nous en éloignions avec ennui. Chaque soir, quelle qu’eût été l’aventure de la journée ou les travaux de la nuit, me ramenait malgré moi aux tables vertes. Parmi les nombreux passants qui s’y succédèrent, je remarquai, dès mon arrivée et durant tout mon séjour, une joueuse d’une grande beauté. Elle s’y montrait à la fois assidue et négligente, toujours assise à la même place, respirant les fleurs d’un bouquet qu’elle ne quittait jamais. Parmi tant de joueurs aux alternatives diverses notre chance restait imperturbable et cette continuité de fortune nous signala l’un à l’autre. On faisait cercle autour de nous, et M. d’Amercoeur n’était pas moins envié que Madame de Sérences. Une fois que je me trouvais auprès d’elle et que nous parlions de notre double bonheur dont la permanence nous étonnait, nous convînmes de confronter, adverses, nos chances, et de voir celle qui céderait. L’épreuve résolue, on en fixa le temps, le lieu et le tête-à-tête. Ce fut par une belle nuit d’août que je m’assis en face de Madame de Sérences. Le peuple des joueurs bourdonnait de ce duel. On pariait déjà sur l’issue avant la rencontre commencée. De grandes sommes s’engagèrent. Chacun de nos gestes solitaires comportait son contrecoup et sa conséquence. De multiples intérêts dépendaient de la science de nos combinaisons et du hasard de nos atouts. Le salon de Madame de Sérences où je me voyais seul avec elle s’ouvrait par trois fenêtres sur un beau jardin dont les parfums venaient jusqu’à nous. Les bougies brûlaient chacune son as de lumière. Madame de Sérences déposa sur la table son bouquet de roses, la plus belle pendait au bout de sa tige brisée et ses pétales tombèrent, un à un, durant cette nuit pathétique. Les fines mains de la partenaire battirent les cartes flexibles. La partie commença. L’enjeu, formidable, m’échut, redoublé il m’échut encore, puis de nouveau, puis encore, encore et toujours. Les sommes d’or s’empilèrent, des jetons en représentèrent d’autres! Madame de Sérences souriait doucement. Nous jouâmes des joyaux; sa voix claire les nommait, un à un; les diamants lançaient leurs feux; des rubis étincelèrent; des perles coulèrent goutte à goutte. Elle perdit: nous jouâmes des domaines. Leur nom sonore ou charmant les évoquait à mesure: châteaux parmi les forêts au fond d’avenues de chênes ou à travers le rideau des pins, maisons au bord du fleuve, blés roux, brunes terres, prés verdoyants, fermes où mugissent les taureaux, métairies où roucoulent les colombes, sables et rochers, meules et ruches. Madame de Sérences souriait toujours. Un silence intervint entre nous. Elle s’était levée debout en sa robe de moire verte, une main posée sur la table. Le parfum des fleurs entrait par les fenêtres ouvertes; une pile d’or s’écroula sur le tapis; une bougie rasa de sa flamme sa bobèche qui éclata. Nous nous regardâmes longuement. Madame de Sérences rougit comme si elle se sentait l’enjeu final. D’un geste qui la fit tressaillir, je lui montrai la table où j’éparpillai les cartes que je tenais entre mes doigts. Les figures peintes me parurent grimacer un sourire. Les rois barbus ricanaient aux valets glabres. La hallebarde des uns se croisait au glaive des autres. Les reines respiraient leur tulipe bigarrée. Je sentis que j’allais parler sans savoir ce que j’allais dire, et une voix que je reconnus la mienne murmura lentement, tandis que je conviais du geste la belle joueuse à reprendre, pour la conclure, la partie interrompue: «Tout, Madame, disais-je, tout, contre votre ombre!» C’est ainsi que j’ai joué et gagné l’ombre de Madame de Sérences. J’ai construit, pour en garder l’image à jamais, la maison magnifique: un des miroirs conserve en son cristal le reflet invisible sur lequel les portes se sont closes pour toujours. Elles ne se rouvriront pas pour moi et le merveilleux secret retournera avec la ruine du lieu qui le contient à l’éternelle poussière où vont les êtres, les choses et leurs ombres.» * * * LE TRÈFLE NOIR. I Hertulie Ou Les Messages A Madame De Bonnieres. D’Hermotine A Hermas. Quand on te remettra cette lettre, je serai déjà loin: j’aurai marché toute la nuit sous les étoiles; j’aurai marché toute la nuit vers mon Destin. J’avais cru pourtant que je ne quitterais jamais nos beaux jardins, ô Hermas. Nous nous promenions ensemble; c’est là où j’ai rencontré Hertulie; c’est là où tu lui apprendras mon départ. Elle accusera mon amour et si je la quitte c’est à cause de l’amour! L’amour seul nous fait nous-mêmes; il nous rend comme nous serions, car il devient ce que nous sommes. Aussi, sa façon d’avoir lieu se subordonne à notre manière d’être, et elles témoignent l’une et l’autre de leur réciproque imperfection. La stature de l’amour est à la taille de notre ombre. Hélas! la contagion de notre infirmité le discrédite; on lui attribue l’origine de ses effets: elle est ailleurs, elle est en nous. L’Amour est beau. La laideur seule de nos âmes grimace sur son masque qui les représente. Son aspect se façonne à notre image et nous voyons en lui notre ressemblance intérieure. Si misérables que nous soyons, et bien qu’il participe à notre misère, son insuffisance et sa difformité sont encore désirables. L’amour reste l’amour. Nous l’aimons tout contrefait qu’il soit. Imagine alors, ô Hermas, sa beauté si, au lieu de se grimer en des coeurs ténébreux, il se dénudait en des âmes radieuses. L’amour doit être l’hôte de la sagesse, mais son flambeau doit éclairer, à l’intérieur de nos songes, des voûtes merveilleuses, en diamanter les grottes de toute l’anxiété des stalactites du silence; alors tout flamboiera d’une chaste fête de clarté et, à des aurores souterraines, d’entre les pierres, pousseront d’inflexibles lys. D’ordinaire, sa lampe incertaine ne hante que des tombeaux ou des antres. Les hiboux trempent leurs griffes dans l’huile funéraire; d’obscènes satyres miment, en ombres bestiales, sur les parois, l’imposture du dieu. L’amour est l’hôte de la sagesse et je pars lui préparer sa demeure. J’ai consulté le passé et le présent; tu me reproches de ne pas m’être assez consulté moi-même, d’avoir lu trop de livres et d’avoir, à la hâte, heurté à la porte des sages. La sagesse, me disais-tu, n’est pas errante: elle séjourne et fait semblant de dormir; elle ne dort pas dans un château de pierre au milieu de la forêt. Son attentive patience nous écoute en nous; elle répond à nos auscultations intérieures. Hélas! mon ami, je suis resté sourd à ma propre oreille: j’ai besoin qu’on parle pour entendre mon silence et j’ai dû être un passant pour aller à la rencontre de moi-même. Il y a des voies, il y a des clefs que cachent des mains mystérieuses. Ah! j’en suis sûr, il y a des portes qu’elles ouvrent, et des semailles étrangères et hasardeuses produisent l’épi consécrateur de notre propre fécondité. Plains-moi, Hermas, de recourir à l’aide des sages pour devenir l’un d’eux: il le faut pour aimer, car la sagesse peut seule exorciser l’amour du sortilège où il s’atrophie. J’aime Hertulie, mais je refuse à notre amour le sort de se parodier. Je pars: il y a des étoiles au ciel et je pleure. Hertulie pleurera. Je reviendrai. Qu’elle aille te voir quelquefois dans ta maison silencieuse. Vous y parlerez de moi comme nous parlions ensemble de la grâce d’Hertulie. Ah! puissé-je la revoir dans ce jardin. C’est là où je l’ai rencontrée, c’est là où tu lui liras ma lettre. Adieu. Hermotime déjà vous salue. II L’Escalier De Narcisse. Hermas revint seul, le lendemain, à ces beaux lieux où il s’entretenait si souvent avec Hermotime. Les heures leur parurent douces, dans ce vaste espace d’arbres et de fleurs. C’était un jardin ornementé et solitaire. D’un château, là jadis, il ne restait rien, sinon le charme pour soi de se l’imaginer d’après le décor qui lui survivait. Trois allées d’eau irradiaient d’une pièce centrale en octogone, et, au bout de chacune d’elles, assez loin, une fontaine, parmi divers artifices d’architecture et d’hydraulique, s’animait d’une figure différente. L’une représentait un homme qui riait en versant une amphore de bronze, l’autre une femme qui, en pleurant, emplissait un cratère d’or. La fontaine du milieu était la plus belle. Une nappe d’onde débordait d’une vasque d’où naissait, debout, une statue hermaphrodite. Aux tablettes du buffet de porphyre des masques alternatifs de Tritons et de Sirènes crachaient, par la bouffissure de leurs bouches convulsives, une suffocante gorgée de cristal. Parfois, quand la fontaine s’était tue et que les marbres énigmatiques embaumaient de leur triple nudité le bosquet d’arbres silencieux, on voyait, sur le bord de la vasque égouttante, se poser, pour y boire, une colombe. Autour de l’octogone du bassin, des statues de bronze alternaient avec des ifs équarris en pyramides et des cyprès taillés en obélisques. Leur reflet se métallisait dans une eau calme où celui des statues semblait se dissoudre à demi, se fondre en une sorte d’aspect d’outre vie, moins leur image que leur ombre, car toute eau est un peu magique et, si elle est tout à fait tranquille, on ne sait pas ce qui y peut dormir. Le reste du jardin se disposait en carrés de futaie; une palissade d’un buis dur et ras les encadrait. A l’intérieur, sous les hauts arbres, on marchait toujours sur des feuilles mortes. Tous ces carrés, dont deux face à face de chaque côté du bassin, s’agrémentaient, chacun, d’une surprise. Ici une petite source coulait goutte à goutte. L’heure s’y marquait à son horloge naturelle; là on entendait un écho; la voix revenait de très loin, et, des syllabes perdues, résultaient de curieuses équivoques. Dans les deux autres on trouvait deux bancs circulaires avec un siège de marbre ou de pierre, et pour accoudoirs des sphinx ou des dauphins. Une terrasse à balustres se superposait à l’ensemble du jardin. Elle étalait ses allées de sable jaune en bordure à des parterres de broderie et des pelouses plates. On y montait par des rampes courbes et on en descendait aussi, au milieu, par un escalier d’où l’on se voyait en bas dans le bassin, de sorte que, de marche en marche, on avait l’impression de s’approcher de soi-même. On appelait cet escalier l’Escalier de Narcisse. L’étendue du bassin se continuait par la perspective de trois allées d’eau qui en divergeaient. C’étaient comme des routes de la mémoire où le souvenir semblait marcher à doux pas sur leurs longs miroirs tremblants. Le soleil, disparu derrière les arbres, tiédissait encore la pierre du degré où Hermas assis, ce jour-là, goûtait le plaisir d’être tout à ses songes. Le souvenir d’Hermotime les mélangeait d’un peu de tristesse et de quelque ironie; il retrouvait devant lui, sur le sable, des figures bizarres et irrégulières dont l’absent, la veille, tout en parlant, avait tracé la géométrie incohérente du bout de sa canne d’ébène: des lignes entrecroisaient leurs cercles brisés et leurs spirales analogues à celles que le petit serpent d’argent contournait à la poignée de la svelte épine noire. Cette canne figurait presque une sorte de demi-caducée mondain dont Hermotime portait habituellement l’attribut, mais un des deux serpents commémoratifs manquait encore à l’emblème et le jeune sage semblait attendre l’occasion où s’en parachevât l’exactitude. Aussi, paraissait-il circonspect vis-à-vis de soi-même et cette précaution guindait sa grâce un peu austère à une gravité qui, pour être parfaitement élégante, n’allait pas sans quelque apprêt. Hermas pensait à la sagesse d’Hermotime et en réentendre les propos. Chaque jour presque, les deux amis étaient venus jouir de ce beau jardin. Hermotime regrettait un peu que le château n’existât plus; ses bibliothèques, ses cabinets de médailles, ses galeries de bustes antiques auraient été un refuge contre les pluies d’été qui parfois huilaient de leurs averses le bronze des statues ou la verdure métallique des ifs et s’égouttaient aux feuilles alourdies des arbres en diamantations dissoutes. Hermotime déplorait tout cela, augurant la beauté de la demeure à celle des jardins. Un haut goût décoratif les parait, quoique leur ordonnance autoritaire et syllogistique dénotât qu’ils eussent été composés par un esprit spécieux et dominateur, et imaginés, à cause de leur méditatif assemblage de bronzes et d’eaux, par un songeur, peut- être un peu hypocondre, qui aima y conformer ses rêveries méthodiques et y approfondir quelque hautaine, acariâtre et morose délectation. Hermas et Hermotime s’y reposèrent souvent, d’ordinaire sur cette dernière marche, au bas de l’Escalier de Narcisse. Le beau jardin s’étendait sur un fond de silence. Le regard suivait la fuite de l’eau sous les arbres. Parfois, seulement, aux heures de grand soleil, on recherchait l’abri des futaies, leur intérieur frais et sombre. Hermotime aimait s’arrêter auprès de la petite source. Hermas préférait s’accouder nonchalamment aux sphinx de marbre ou caresser l’écaille cambrée des dauphins de porphyre. L’écho ne répéta jamais rien en le faussant de ce que les deux amis se dirent à demi-voix. Leur concorde appariait leurs différences. Un jour ils suivirent une des allées d’eau jusques à cette fontaine où souriait une statue singulière. Hermas y vit un songe; Hermotime y supposa un symbole; ils revinrent sans parler, car le crépuscule déclinait déjà et les eaux, s’étant tues, invitaient au silence. D’habitude Hermotime racontait volontiers à Hermas, avec ses pensées, le détail de ce qui les lui avait suggérées. Il en discourait ingénieusement avec des divisions d’école. Sa jeunesse la fréquenta. Le plus souvent, il portait sous son bras, par manie ou par allusion, un livre fermé. Aussi se dissertait-il mieux qu’il ne se fût rêvé à l’improviste et son éloquence produisait plus d’agrément que de surprise. Les voyages l’avaient conduit en des lieux singuliers ou du moins qui le semblaient à Hermas, à cause de leurs noms sonores ou langoureux. Il y avait connu des hommes illustres et sages. Hermas le poussait peu aux récits de ces colloques, car ces maîtres paraissaient plus curieux par leur entente de la vie que par leur science de la sagesse, et Hermotime, subordonné aux préceptes, se fût montré court d’anecdotes. S’il avait oublié les voix, il avait retenu toutes les doctrines pour y chercher la matière de la sienne. La sagesse est partout, disait-il; de ses mille pièces éparses et mêlées, il faut reconstituer une figure qui les utilise; sa forme déterminée par la coïncidence de leurs parties ne prend sens qu’à leur totalité. Hermotime cherchait de par le monde ces pièces dépareillées. Là- dessus il était infini. Hermas le laissant dire, car sa songerie un peu taciturne prêtait à ces propos un silence inattentif et indulgent qu’il animait du geste de cueillir une fleur ou de jeter un peu de sable dans l’eau calme du bassin auprès duquel ils restaient assis. De grands poissons erraient là mélancoliquement, lents et presque végétatifs, si vieux que des mousses oxydaient leurs écailles: ils se veloutaient de vétusté et glissaient onctueusement dans l’eau lourde. Hermas et Hermotime les regardaient parfois, en silence, s’engourdir tout à fait vers le soir et s’incorporer à l’eau où ils n’étaient plus qu’une stupeur opaque et vague. Le jardin devenait plus beau encore à ces heures dégénérescentes, en sa solitude composée. Quelque jeune femme, parfois, passait au bord de l’allée d’eau. Hermas, sans connaître toutes celles qui habitaient la ville, en estimait certaines de venir ainsi errer un instant dans le calme du noble lieu. Celles-là au moins n’étaient point peut-être sans mélancolie et elles y prenaient cette sorte de grâce tendre où se parachève la beauté. Quelques-unes venaient là sans doute un peu pour être vues de lui. Sa richesse et son goût pour la solitude le singularisaient. Personne n’entrait dans sa maison somptueuse. Il n’en quittait guère la clôture que pour se promener dans ce jardin ou dans les siens, vastes aussi et alambiqués. Il avait voulu savoir les noms de ces passantes et, quand Hermotime lui demanda celui de l’une d’elles, il put lui apprendre qu’elle s’appelait Hertulie. Hermotime l’aimait. Il la rencontra le matin de son arrivée en se promenant sur la terrasse où il attendait Hermas. Bien qu’à peine vers midi, des nuées déjà orageuses se boursouflaient dans tout le ciel. Le soleil brillait par intervalles et la jeune femme ouvrait et fermait tour à tour son ombrelle. Ils se croisèrent plusieurs fois, ensuite ils se parlèrent et ce fut un grand amour qu’Hermotime confia à son ami. A lui aussi il donnait le soin d’avertir Hertulie de son départ, et de lui en dire les méthodiques raisons. Hermas pensait donc à ces choses quand, du bout de l’allée d’eau, il vit venir Hertulie. Elle venait lentement vers lui, en souriant, peut-être parce qu’elle tenait à la main un bel iris mauve à longue tige. La fleur et elle se ressemblaient très mystérieusement par une même sveltesse épanouie, par un accord apparié de grâce délicate. Sa robe rose et blanche, tout à l’heure jaune et verte, à cause du reflet des arbres et de l’eau, la parait d’un atour naïf et précieux. Le détail en était exquis, car les feuillages tramés en arabesques dans le glacis de l’étoffe y miroitaient un givre de soie, et la jeune femme restait ainsi, debout, devant Hermas, un peu étonnée qu’il fût seul et ne répondît pas à son salut, et, après une petite hésitation, comme pour ne point marquer, par décence, trop d’empressement, ni par politesse ne pas paraître déçue, elle demanda, en regardant la fleur: «Mais où donc est aujourd’hui notre Hermotime? Encore à songer sur quelque livre?» Hermas la contemplait gravement, en silence, avec des yeux de pitié douce. Elle lui paraissait si svelte et si frêle qu’il s’inquiétait d’avoir à lui dire la nouvelle inattendue; elle lui semblait tout à fait pareille à l’iris délicat dont le port s’inclinait au poids de la fleur, si pareille qu’il allait en casser la flexibilité d’un contre-coup imaginaire de la longue canne d’épine noir. Le serpent d’argent enroulé au demi-caducée envenimerait l’amour de sa dent d’anxiété. Sans rien dire Hermas tendit la lettre à Hertulie. Il la regardait lire assise sur la dernière marche de l’escalier. Elle lisait avec une application minutieuse, les coudes aux genoux sur la tige froissée de l’iris dont la fleur pendait tristement. Le mince papier qu’aucun vent ne remuait tremblait dans ses mains. D’un doigt elle rajustait une boucle de sa coiffure. Un grand silence s’était fait dans tout le jardin, car on avait fermé les fontaines au bout des allées d’eau. Le murmure tu s’égouttait en une stillation presque imperceptible, et on entendait ainsi, toute la nuit, sa durée intarissable. La surface des bassins, terne d’une taie crépusculaire, se figea. Les massifs d’arbres se pétrifièrent. Tout prit une attitude de dureté suprême avant de s’abandonner aux ténèbres; il y eut une dernière résistance des choses à vouloir consister en leur aspect diurne. Elles s’y rétractaient, comme méfiantes des insinuations dissolvantes de l’ombre. Hermas songeait tristement sans oser regarder Hertulie. Ils restèrent longtemps ainsi. Le crépuscule était moite et doux, quand, d’un tacite accord, ils se levèrent. Haute et fine dans sa longue robe dont les plis se cannelaient jusqu’à terre, Hermas la voyait reflétée dans l’eau morne du bassin, avec son visage pâle transfiguré par l’au delà de songe et de sommeil que prend toute face à y être vue. Tout et le silence était si semblable à la mort qu’Hermas sentit la nécessité d’interrompre par quelques paroles d’espoir, même inutiles, le suspens de cette angoisse, et ce furent celles-là, prononcées, une à une, lentement: «Hertulie, disait-il, tendre Hertulie, vous êtes trop belle pour n’avoir pas quelquefois regardé les hommes au visage. Les faces humaines sont presque toutes tristes de la figure de leur passé, et il reste de la cendre au fond de tout ce qui a tâché d’être; rien n’est qu’à travers un songe. Je ne vous parlerai pas des miens, ils eurent lieu en des désirs trop singuliers; c’est de moi et en moi où s’est consumée leur solitaire brûlure; ils furent le crépuscule de mes propres ténèbres. La simplicité des vôtres leur sauvegarde au moins l’espoir. Cependant, voici la nuit venue; il faut rentrer: on a fermé les fontaines. Leur rire mort, elles expirent, une à une, les gouttes imperceptibles de leur survie. Il y a toujours ainsi en nous, à certains moments, des choses qui semblent se taire et se continuent par d’occultes persévérances. Votre solitude a un écho, celui d’un pas qui s’éloigne et reviendra; on revient de toutes les sagesses et les fleurs interrompues refleuriront.» Hermas salua cérémonieusement Hertulie. Elle restait seule, au bord de l’eau, son iris brisé à la main, mais les fils de la cassure faiblirent, et la trop lourde fleur tomba sur le sable. Le silence s’accrut de ce frôlement, car on n’entendait plus marcher Hermas; et, au-dessus des grands arbres, à une place plus claire du ciel, montait doucement une étoile. III Présage Emblématiques. Ce matin-là, Hertulie s’éveilla tout en pleurs. Cela lui arrivait souvent depuis le départ d’Hermotime: ses sommeils se fondaient ainsi en une tristesse dolente et moite. Après s’être tout le jour énervée à retenir ses sanglots, la nuit lui prodiguait à son insu la bienfaisante effusion des larmes. Les ténèbres sont secrètes et délicates, elles prennent soin des âmes blessées, et l’anxieuse Hertulie, à la suite de ces attendrissements mystérieux, s’éveillait d’ordinaire tendrement endolorie et presque souriante. Ce matin-là, au contraire, elle se sentit plus troublée; dans son sommeil elle avait entendu longuement, avec des pauses, des reprises, longuement, derrière la nuit, à quelque embuscade de l’ombre, entendu chanter à son oreille des flûtes lointaines et minutieuses; leur mélodie se mêlait à un bruit congénère de fontaines et y empruntait une liquidité analogue, de telle sorte que l’eau semblait se moduler et s’apparenter à l’hydrophonie des instruments. Le silence où l’on se croit quand on dort avait tressailli, animé de murmures inexplicables; toute la mélancolie du passé et la transe de l’avenir s’étaient chuchotées à la dormeuse et, sans voix qui en formulât le sens, par allusion, tout y disait le départ d’Hermotime et les issues dangereuses où se fourvoient les destinées. Hertulie, assise en sursaut, regardait, encore couchée, la chambre où elle avait dormi. Le soleil rosait les tulles de la fenêtre et les rideaux du lit emmousseliné, comme en suspens de toute leur légèreté immobile. Ce lit imitait la forme d’une barque et les cygnes de cuivre qui l’ornaient aux angles paraissaient vraiment de l’or dans la matinale lumière. Leurs ailes doucement éployées entraînaient la nef nocturne sur le fleuve imaginaire du tapis où des arabesques s’étiraient en algues langoureuses et compliquées. De grandes rosaces y gyraient leurs remous çà et là. Du dehors s’entendaient des voix sonores et fraîches; c’était le bruit d’un marché en face de la maison. On y vendait des fleurs, des herbages, des fruits exorbitants, des légumes rares ou de surprenantes volailles. Hertulie, de la fenêtre, s’amusait au spectacle de cette petite foule. De belles dames y fréquentaient, par groupes commentateurs ou seules, précautionneuses, soupesant de leurs grasses mains dégantées la maturité de quelque fruit ou triant d’une gerbe odorante le choix des plus belles fleurs. Des ânes passaient, secouant le velours usé et tiède de leurs longues oreilles grises, indifférents aux efforts d’ailes des grands flamants roses liés par paires d’un jonc souple qui paralysait leurs hautes jambes articulées en statures de roseaux. Au milieu d’un cercle d’auditeurs, un astrologue coiffé d’un haut bonnet cabalistique prédisait l’avenir. Hertulie l’eût volontiers interrogé, mais elle pensa à Hermotime. Sans avoir bien compris le sens des grandes choses qu’il entreprenait, elle en admirait la tentative! Son âme respectueuse, attentive et tendre, souffrait de cette absence, et le ressentiment d’un naïf orgueil à y songer n’en compensait pas la douleur de la subir. Malgré cela, se représentant le jeune sage dans toute sa grâce docte et vagabonde, elle eut honte des frivolités de son impatience. D’ordinaire le spectacle de la petite place la distrayait moins. Trois ormeaux solitaires y conversaient longuement du murmure confidentiel de leurs feuillages, juste en face de la fenêtre d’Hertulie qui, étendue dans son fauteuil, les regardait se balancer. Le soir on les entendait frémir doucement, un à un, ou parfois, tous trois ensemble. Les nuits où elle ne dormait pas lui paraissaient interminables. Elle relisait pour s’occuper la lettre d’Hermotime et tâchait d’en bien pénétrer le sens, car elle s’imaginait avec peine cette sagesse dont il parlait comme d’un bien nécessaire et difficile. Quoi qu’il dît des misères de l’amour, elle en sentait le vif instinct sans comprendre qu’on en subordonnât la jouissance à des précautions si mystérieuses. Sa simplicité d’amoureuse le rêvait plus naturel et moins initiatique. Ah! Hermotime, Hermotime, pensait-elle, au retour auras-tu les yeux plus beaux; tes cheveux lisses et un peu longs seront-ils d’un pli plus gracieux? C’était là toute sa sagesse et, bien qu’elle sût qu’il reviendrait, l’anxiété de ce retour la laissait involontairement désespérée. Les jours passaient: à mesure elle les marquait, sur son calendrier; les petites croix rouges s’y suivirent et composèrent des semaines, et on touchait déjà aux confins de l’été et de l’automne. L’air devint plus frais; les choses s’aggravèrent d’une sorte de lourdeur en s’ankylosant imperceptiblement de somnolence méditative. Hertulie, à vivre seule dans sa maison, y contracta une stupeur lasse d’accord avec l’attitude immobile de ses pensées. Un jour, songeant ainsi en face de sa fenêtre ouverte sur un des derniers ciels tièdes de la saison, vers midi, elle vit, avec surprise, une flèche, lancée du dehors, s’accrocher un instant aux dentelles des rideaux, y vaciller, puis tomber et se ficher droite dans le tapis. Dans la rue déserte aucun pas ne s’éloignait. D’où venait cette flèche? sa pointe d’acier triangulaire luisait ironiquement. Que voulait dire ce message, car Hertulie comprit que c’en était un et ne douta pas qu’il ne vînt d’Hermotime, non plus qu’ensuite ce poignard nu où sa main tressaillit un soir en le trouvant sur la table. Ce singulier présent l’effraya par son présage peut-être de quelque tragique aventure, mais la pauvre amie s’entendait peu aux allégories, et, de jour en jour, elle allait s’attristant davantage, plus désolée en l’inquiétude de son attente. La nuit, elle ne pleurait plus, car elle ne dormait pas et l’insomnie la privait de la douce faiblesse des larmes. Le vent soufflait au dehors avec un bruit de flûtes discordantes; l’automne inclinait vers l’hiver; il vint. Pendant des mois elle fut sans autres nouvelles d’Hermotime. Le printemps reparut; les nuages filaient vers le nord. De nouveau, le petit marché sur la place égayait le silence de la ville. Hertulie sortit pour acheter des fleurs. C’étaient les premières de la saison, naïves et comme improvisées; leurs pétales semblaient de la neige ensoleillée et fondante. Devant les étalages peu fournis presque personne ne se promenait. Le cabaliste manquait et les ânes piétinaient, tout bourrus encore de leur poil d’hiver. Hertulie choisit à la hâte quelques primevères et, en rentrant, sa surprise fut grande, car sur la console on elle allait les placer dans un vase, on avait, en son absence, posé sur le marbre une gourde d’étain et un petit miroir. Longtemps elle rêva devant ces attributs; la gourde était toute bosselée comme si on l’eût apportée de très loin. Les jours grandissaient et les hirondelles revinrent; Hertulie aimait à les regarder voler; leur vivacité l’amusait; d’un vol franc, elles tournoyaient autour de la maison dès l’aube jusqu’au moment où, au ciel crépusculaire, les chauves-souris leur succédaient, cherchant à les imiter hâtivement, à tâtons, de leurs ailes incertaines. Alors elle se détournait presque avec peur: leur voltige alambiquait l’ombre d’un alphabet bizarre. Un soir qu’Hertulie s’attarda un peu à les regarder inscrire en zigzags sur le ciel les paraphes hiéroglyphiques de leur apocryphe légende, en allant, la fenêtre enfin close, allumer une cire, son pied heurta sur le tapis un objet sonore, c’était une clef. Le lendemain, la jeune femme se réveilla tout en pleurs, comme si les ténèbres eussent eu de nouveau pitié d’elle. Sa pauvre âme se navrait de l’interminable absence, et s’affolait des signes mystérieux dont l’incompréhensibilité énigmatique augmentait sa détresse; détendue par les larmes, pourtant, elle se sentait faible et endolorie. L’aube d’été enfarinait l’enlinceulante blancheur de ses draps et, posé là pendant son sommeil, juste sur sa poitrine, il y avait un épi de blé mûr. Ce fut alors qu’elle pensa aller trouver Hermas pour lui demander l’explication de ces singulières allégories, et, étant languissante et très lasse, la route longue et l’après-midi brûlante, elle n’arriva chez lui qu’après le milieu du jour. IV La Maison Du Bel-En-Soi Dormant. Hermas habitait seul une maison isolée au bout du vieux jardin, non loin d’immenses étangs, à l’endroit où le parc devenait forêt. A travers les eaux mortes du marécage et les futaies latérales, une interminable allée d’antiques arbres conduisait à un rond- point d’où l’on avait devant soi la somptueuse demeure au delà d’une vaste cour qui la précédait. Les pavés de grès gris se mélangeaient de quelques-uns qui étaient un peu rosés. Le soleil y faisait scintiller des micas et, après la pluie, une fraîcheur en émanait; alors les fers dorés de la haute grille luisaient plus clairs et les deux lanternes suspendues de chaque côté de la porte oscillaient au moindre vent. Leur dorure forgée encadrait les tailles en biseau de leur cristal; la nuit, on ne les allumait plus, car Hermas n’était point hospitalier. On ne savait rien de lui, et comme être hautain et taciturne constitue, aux yeux de la bassesse humaine, une infraction à ses usages et une sorte de sortilège où on se différencie de sa servitude, on envisagea cette réserve avec une malveillance contenue à peine par une réputation d’extrême richesse. Cette double sorcellerie de l’or et du silence constituait Hermas. En effet, précédant son installation dans cette demeure, des voitures y avaient amené de magnifiques mobiliers. Une de ces voitures chargée de cristaux rares et d’inestimables verreries qui s’entrechoquaient aux cahots en traversant la ville, au pas lourd des chevaux, y laissa le souvenir d’un tintement mystérieux. Le lendemain passèrent les argenteries, car Hermas se plaisait à un luxe solitaire. C’était son droit, ayant su s’interdire tout mélange entre soi et les choses, car il suffit, pour innocenter une jouissance, de conserver, au delà de son atteinte, un intangible point qui sache en être intact à jamais. Hermas était de ceux qui ont droit à tout par la supériorité où ils sont d’en pouvoir neutraliser l’esclavage: aussi il accommoda sa solitude à un entour de magnificence silencieuse, apparentée à ses songes: puis les portes se refermèrent sur ces merveilles sans que l’oubli pût se faire de leur passage à travers les rues de la petite ville. On commentait fort l’attitude de cette retraite où nul ne fut admis à pénétrer: aussi la venue d’Hermotime produisit-elle quelque étonnement d’un privilégié, à ce point en familiarité avec la réserve de ce hautain jeune homme qui au verre de miraculeux cristal où il buvait, disait-on, assis seul devant sa table étincelante, semblait avoir bu, à jamais, avec le silence, un de ces philtres qui désapparient, pour toujours, quelqu’un d’avec ses semblables et ne le rendent plus conforme qu’à soi-même. Cette situation d’avoir confisqué ainsi pour son usage ce qui sert, d’habitude, de prétexte à ostentation, concordait avec cette retraite d’un homme seul dans un lieu dont la disposition et l’architecture semblaient comporter l’entourage d’une sorte de popularité choisie -domestique ou amicale. Les curieux se désappointaient de voir les habitudes du fantasque maître si contraires, non seulement à leur curiosité, mais encore à l’état qu’eussent paru lui devoir imposer les apparences presque princières du château où il vivait à l’écart. L’aspect du lieu s’embellissait pourtant de ce contraste intentionnel. Il avait une sorte de gravité fatidique, cette façon de grâce superflue qu’ont les endroits en désaccord avec leur destination originelle. Leur inutilité et leur disproportion semblent ne plus s’ajuster qu’à quelque manie spirituelle du maître qui les habite. C’est en lui où se fait la concorde de leur disparate; il est le point où s’équilibre la jonction de leurs mystères, et, sans plus d’autre attribution que de satisfaire à quelque mélancolique singularité qui s’emblématise en eux, ne coïncidant plus avec la vie, on les sent se proportionner à un songe et ils prennent à cela je ne sais quoi de fictif et d’imaginaire où il se rehaussent et s’immobilisent. Le logis d’Hermas consistait en un rez-de-chaussée surmonté d’un étage, le tout vaste. De hautes et larges fenêtres à grandes glaces ou à petits carreaux alternaient sur la façade, séparées l’une de l’autre par des colonnes plates de marbres divers. Au- dessus de chaque fenêtre souriait ou grimaçait, sculptés dans la pierre, un masque satyrique ou une face héliconienne. Cette façade se développait au fond de la spacieuse cour légèrement bombée. Hertulie marchait lentement sur les pavés inégaux. Venue consulter Hermas, maintenant elle hésitait à entrer. L’autre année pourtant elle s’était familiarisée avec lui à force de l’avoir rencontré dans le vieux jardin où, avec Hermotime, ils s’asseyaient tous les trois, au crépuscule, en face des allées d’eau. Hermas se montra toujours envers la jeune femme d’une politesse cérémonieuse; mais, le soir où il lui remit la lettre et lui parla plus longuement, elle avait senti dans sa voix quelque chose de si lointain que le mélancolique interlocuteur de son désespoir s’éloigna en sa pensée à des confins de songe, à une sorte de distance d’outre vie dont elle gardait une appréhension sibylline comme s’il en devait sortir la réponse même de la Destinée. Elle hésitait à quelle porte elle frapperait. Toutes trois étaient fermées et des heurtoirs de bronze y crispaient leur saillie ornementale. Enfin elle se décida pour celle du milieu. Le coup se répercuta à l’intérieur. On devinait aux prolongements de cet écho la maison vaste parcourue de longs corridors. Le marbre poli du dallage mirait limpidement les murs de stuc du vestibule. Une fraîcheur délicieuse en agrandissait encore les belles proportions. Des galeries s’en détachaient au bout desquelles on voyait, par des portes vitrées, des perspectives diverses de treillages en portiques et en arcades; des ifs enguirlandés de roses dressaient leurs obélisques aux intersections des allées. C’était à la fois grandiose, coquet et triste. L’escalier que monta Hertulie la conduisit à travers une série de chambres, toutes curieusement meublées, d’un même goût fastueux et morne. Les objets s’y immobilisaient en une sorte de solitude anxieuse ou indifférente. Dans ces pièces, conformes à quelque visiteur taciturne, les parquets en mosaïques de bois ne craquaient pas sous le pied. Le silence y semblait, bien qu’absolu, plutôt comme en suspens que définitif; il n’avait pas cette imperceptible vie dont se craquèle sa plus glaciale léthargie et, par contre, on ne sait quoi d’apparent et de superficiel en fêlait la stabilité. Parmi ces chambres, une se distinguait par ses tentures charmantes. Les lés de l’étoffe gardaient empreinte comme l’ombre moite d’un attouchement de fleurs sur qui on les eût anciennement pliés, et, à cause de cette étoffe d’un vert très pâle, un mobilier de bois jaune clair et d’ors vieillis alanguissait ses formes et crispait aux angles ses consoles où se congelaient, debout, des vases de jade. Dans une autre de ces chambres, Hertulie vit avec étonnement beaucoup de miroirs appendus aux murs. Enfermés en des cadres d’or, d’écaille, d’ébène ou de burgau, ils s’opposaient les uns aux autres, échangeaient leurs reflets réciproques et les combinaisons de leurs incidences; certains, montés en des bordures de pierre, ressemblaient à des bassins d’eau, et Hertulie en passant s’y apparut très pâle. Elle continua à chercher Hermas de chambre en chambre. Des portes à serrures travaillées séparaient ces diverses pièces qui, d’autres fois, s’allongeaient en enfilades. De lourdes portières de soies, de satins ou de moires la frôlaient de leurs franges qui tremblaient longtemps derrière elle. Tout était vide. La solitude de ces vastes appartements se solitarisait encore plus du manque au mur de tout portrait: nulle face humaine, gracieuse ou triste, n’assistait, en son passé mémorial, à cet appareil de richesse, sans aucun visage pour témoin de sa matérialité délicate ou fastueuse. Des lustres de vieux cristal, compliqués et scintillants, pendaient des plafonds hauts par des cordes de soie ou des chaînes d’argent: leurs adamantines couronnes gélives sacraient l’absence de quelque majesté invisible, et leur lumineuse congélation glaçait le silence et gelait la solitude où s’allongeaient les pendeloques de leur artificielle stalactite. Certains s’irisaient de phosphorescences comme par allusion au couchant qui teignait le ciel au dehors; ils assimilaient aux imaginaires couleurs d’automne de l’occident leurs fructifications cristallines. La journée avançait et Hertulie voyait par les fenêtres se stratifier les onyx illusoires des nuées. Toujours à la recherche d’Hermas, elle arriva enfin à une spacieuse salle où, par les croisées toutes grandes ouvertes, un vent léger éparpillait sur une table des feuillets humides d’écriture; près de ces cahiers, une flèche, un poignard nu, une gourde et une clef qu’Hertulie reconnut pour pareils aux siens; l’épi de blé caressait de ses longues barbes le tapis de soie mauve qui étoffait la table et en voilait à demi de ses plis le pied d’ébène dont une chimère sculptée tuméfiait la torsion. Des fenêtres on voyait le jardin d’Hermas. C’était une vaste esplanade dallée de marbre verdâtre; malgré la dureté de sa matière, sa couleur donnait l’illusion d’une surface humide, moisie et spongieuse. Tout autour, des bordures de houx pointillé de petits fruits rouges semblaient taillées dans un jaspe sanguin. Un bassin d’eau verdie s’ornementait, debout sur une patte, d’un ibis rose qui avait l’air d’une fleur malade. Une ligne de cyprès coniques fermait la vue de cet étrange et artificiel marécage de pierre et de feuillage; au-dessus pourrissaient les restes d’un couchant oxydé de cuivre et vitrifié de salives sanguinolentes et tièdes. Tout à coup, derrière chaque cyprès, une flûte discordante chanta, puis elles émirent, une à une, la note de leur isolement; ensuite elles s’apparièrent et enfin s’unirent; elles chantaient, lointaines et minutieuses, au seuil de la nuit, dans quelque embuscade de l’ombre. Leur mélodie se coupait de pauses et s’enflait aux reprises. Hertulie y reconnut les flûtes de son sommeil, mais plus mortelles et plus au delà de l’espoir. Tout ce qu’elles disaient faisait allusion à l’absence d’Hermotime, elles en consacraient l’irrévocabilité, et Hertulie comprenait le sens de ce mélancolique concert. Hermotime ne reviendrait pas. Elle le savait depuis bien longtemps par l’iris brisé et par les hiéroglyphes des chauves-souris; elle l’avait lu aux grimoires de leur vol; les flûtes le lui avaient chuchoté et il lui semblait qu’Hermas le lui redisait encore. Comme autrefois, près de l’Escalier de Narcisse, il murmurait: Hertulie, tendre Hertulie, on a fermé les fontaines; elles ont pleuré toutes les nuits plus tristement; elles pleuraient dans votre vie; elles pleurent dans votre destin. O Hermotime! tu ne reviendras pas: j’en atteste la flèche voyageuse, le cruel poignard, la gourde et sa signifiance de route lointaine, tout, et la clef par qui tu as fermé le passé sur tes pas. Hermotime ne reviendra plus; il ne pouvait pas revenir. L’épi ne redevient plus une fleur; la sagesse ne redevient pas l’amour. Les flûtes s’étaient tues à mesure qu’Hermas semblait avoir parlé et Hertulie mit en silence un doigt sur ses lèvres; le jardin de marbre vert noircissait; les nuées du couchant s’éteignirent; lentement, à reculons, Hertulie s’éloigna vers le fond de la chambre, puis se retourna et disparut. Derrière elle une lourde draperie noire striée d’or retomba, remua un instant ses fronces et demeura immobile en ses plis graves et somptueusement funèbres. Les salles par où repassait la fugitive lui paraissaient plus spacieuses; les lustres amortis suspendaient au-dessus de sa tête le pendentif de leur silence cristallisé; de chambre en chambre, haletante et lasse, dans une où étaient les miroirs, elle s’arrêta. Son image s’y multipliait à l’infini. Hertulie autour de soi se vit jusqu’au fond d’un songe où elle perdait le sentiment d’avoir produit tant de fantômes identiques à sa pâleur; elle s’y sentait dispersée à jamais et, à force de se voir ainsi, ailleurs tout autour d’elle, elle s’y morcela au point que, dissoute en ses propres reflets, exorcisée d’elle-même par cette surprenante magie où elle s’imaginait indéfiniment impersonnelle, ses genoux fléchirent et elle s’affaissa doucement sur le parquet, inanimée, tandis que, dans la chambre solitaire, au-dessus des yeux clos de sa face pâle, les miroirs, en leurs cadres d’or, d’écaille et d’ébène, continuèrent à échanger entre eux l’illusoire aspect de leurs réciproques vacuités. V D’Hermas A Hermotine. Il est donc vrai que tu aies marché vers ton Destin! Je pressentais cette conjoncture. On tergiverse vis-à-vis de soi- même, mais qui s’entrevoit se cherche ensuite à jamais, et les présents que tu m’envoyas m’apprirent que tu t’étais trouvé. Les voici, là, sur ma table, et, en les regardant, je pense à toi. Je te revois tel que lors de nos rencontres dans le vieux jardin. J’ignore tes voies, ô Hermotime! quelles pierres tu as fait rouler devant toi, sur tes chemins, du bout de ta canne d’épine noire. Comment en vins-tu à la sagesse de te conformer à tes songes? C’est à soi-même qu’on s’initie. Ce fut à toi qu’il fallut que tu revinsses à travers les vaines doctrines. Hertulie t’en enseigna davantage que les livres des philosophes. Elle avait des yeux charmants et savait tenir une fleur de ses belles mains: elle lui ressemblait. Nous ne devons respirer que ce que nous avons fleuri et c’est à la couleur de nos yeux où se nuance la beauté des choses. On cherche trop loin. Ton âme scrupuleuse, didactique et formaliste voulut aller jusqu’au bout de son erreur. L’amour est l’hôte de la sagesse, disais-tu, mais tu la cherchais où ne paradait que la simagrée de sa présence. La douleur te montra la fausseté des doctrines; que peuvent-elles pour nous guérir? J’ai compris l’envoi de la flèche messagère: faite de plume et d’acier, elle allège en nous ce qui peut s’envoler, elle tue ce qui doit y mourir. Le poignard nu signifiait déjà ton mortel désir d’être un autre homme, et la gourde voulait dire ta soif de te connaître au miroir emblématique où l’on s’apparaît au delà de soi-même; mais, quand j’ai reçu la clef fatidique, j’ai deviné qu’elle t’ouvrait l’accès de ton Destin, et l’épi mûr, ô Hermotime! te représente à mes yeux. Tout cela est beau. L’amour te donna l’instinct de conformer ton âme à la beauté du sentiment dont, avec les maux qu’il comporte, tu concevais l’accueil qu’il mérite. Tu voulus parer ton âme pour son triomphe et désarmer ta victoire et, en donnant l’amour à la sagesse, donner la sagesse à l’amour. Tu as vu que c’était en toi où gisait le secret d’être un autre: l’obligatoire! notre mystérieux dormant que n’éveillent ni les subtilités des méthodes, ni le bruit des controverses, ni rien de ce qui n’est pas congénère à son mystérieux silence. Tout cela est beau, Hermotime, et j’imagine aux jardins où nous nous promenions une part du miracle où tu t’es transformé. Souviens-toi de l’Escalier de Narcisse; les lieux agissent à leur insu sur nos songes, c’est là maintenant où les tiens se retrouveront le mieux autour d’eux. Reviens donc, mon frère, car, au bout des allées d’eau, tu trouveras la sépulture d’Hertulie. C’est là qu’elle repose. Nous y reposerons aussi un jour. Où on voyait trois statues s’élèveront trois tombeaux. Le sien déjà est au milieu. Le monument est d’un marbre rose et noir, l’endroit à jamais silencieux, car j’y ai fait détruire les fontaines: à la place on a planté des fleurs, les plus naïves et les plus fraîches -d’autres croîtront pour nous -on dirait que l’aurore a posé sur celles-là son pied nu. Hertulie ne fut-elle pas l’aurore de ta vraie science, le printemps de ta sagesse dont tu goûtes maintenant l’opulent été; tu en connaîtras peut-être les automnes; c’est la saison de mon âme et voici qu’elle vient aussi sur les vieux arbres du jardin. Il m’appartient maintenant, je l’ai acheté entier et joint aux miens: ma solitude est vaste, tu vois, et nous y pourrons au moins marcher la face nue, ayant dédaigné l’un et l’autre les masques où se déguisent les humains, nous qui portons à jamais le seul visage de notre Destinée. VI Histoire D’Hermagore. A Saint Julian L’Hospitalier. Il avait été longtemps le Pauvre Pêcheur qu’on voit à l’estuaire du fleuve, debout sur sa barque immobile. L’eau passe lentement le long du bordage et, comme elle vient de très loin, du fond des terres sylvestres ou plantureuses, elle entraîne à la dérive des feuilles, des pailles et parfois une fleur, des herbes qui s’entravent au bateau ou tournoient dans quelque remous. Le ciel est gris sur une mer pâle; le sable des berges va rejoindre les dunes du rivage; la barque oscille imperceptiblement; souffrante et lasse, elle geint: la plainte de ses jointures se mêle aux soupirs du câble et les bras maigres ne lèvent qu’un filet vide. Depuis des jours et des années, il l’avait bien souvent levé en vain. Le poisson ne s’y prenait pas, bien que le Pêcheur fût patient et attentif à consulter le vent, la saison, la marée, avec grand soin que son ombre ne dépassât pas la barque et pas une fois il ne vit son visage dans l’eau. Parfois, las de la station inutile, il ramait vers la haute mer. Les lames plus fortes berçaient lourdement sa mélancolie; l’eau profonde verdissait. Du large il voyait la côte sablonneuse et l’estuaire. Le vent sifflait dans les cordages et, tout le jour, le pêcheur s’acharnait à sa tâche. A ces journées rudes et infructueuses, il préférait la médiocrité d’une proie dérisoire, le fretin des eaux douces, le calme du fleuve, son balancement paresseux, sa fuite onctueuse et monotone où passaient, une à une, des feuilles, des pailles, une fleur. Les oiseaux, ne le craignant point, volaient autour de lui. C’étaient des mouettes grises à envergure aventureuse. Les bergeronnettes qui sautillent sur le sable des berges lui plaisaient davantage. Avec elles sa pensée allait à de vastes terres intérieures où ne murmurent pas d’autres eaux que les sources où boivent les pâtres; la vase molle autour des mares est piétinée par les bestiaux; le parfum du foin se mêle à l’odeur des étables; il y a des ruches d’abeilles dans les jardins et des meules s’alignent sur les chaumes; du petit champ carré où l’on bêche au soleil, on n’a devant soi, au-dessus des haies vives, que le ciel. La sueur coule du front en gouttes tièdes, et l’ombre des arbres est si fraîche qu’on croirait boire à une fontaine. Un soir qu’il songeait ainsi en étendant ses filets sur le sable autour de sa barque tirée, il entendit quelqu’un qui lui parla. C’était un étranger; sa stature s’appuyait sur un bâton; avec ses traits las et son manteau de bure il ressemblait au crépuscule. L’homme demandait à acheter les engins et le bateau et, tout en parlant, comptait dans l’ombre, une à une, des pièces d’or. A l’aube, Hermagore le Pêcheur s’arrêta au milieu d’une vaste plaine sablonneuse où poussaient des herbes bleuâtres. Le fleuve l’avait rejoint par un caprice de ses méandres, et son eau glauque roulait entre des îles qui s’y reflétaient et semblaient s’y enraciner par les chevelures de leurs arbres renversés. Un oiseau s’envola d’un buisson; des papillons voltigeaient avec leurs ailes de soie endormie, gris et roses, certains jaunes comme de l’or. Hermagore tâta la somme qu’il portait dans une sacoche de toile et se remit en route. Le crépuscule vint, et chaque soir le marcheur recomptait son humble trésor. A la fin d’un jour où il avait parcouru de molles prairies, Hermagore aperçut des forêts. Elles barraient tout l’horizon de leur ligne massive: à l’intérieur c’étaient de longues ténèbres, des espaces de silence; parfois la futaie paraissait finir et s’élaguer en orée; alors il se mettait à courir, mais le bois recommençait en contrebas de quelque ravin dont la crête et les arbres en interstices sur le ciel avaient simulé cette éclaircie d’où l’on dominait la continuation, au loin, de cimes ondulantes. Longtemps, en ces solitudes, Hermagore n’entendit que le vent, mais un jour il reconnut des échos qui se renvoyaient le bruit d’une hache, et, s’étant orienté, il rencontra des bûcherons qui abattaient des hêtres; plus loin il vit fumer un toit, et il aperçut enfin la terre qu’il avait rêvée. Les collines ondulaient lentement; des prairies alternaient avec des champs de blé le long desquels s’alignaient des peupliers; parfois on entendait chanter une flûte; des linges séchaient sous les saules et, le soir, tout semblait si calme qu’on n’osait pas marcher dans l’herbe. Le petit champ était situé au penchant d’une colline: carré, des haies l’entouraient. Hermagore le cultiva avec soin. Dans la terre profondément labourée il ensemença. Tout l’hiver il fut heureux, mais au printemps il vit que les champs voisins seraient plus fertiles que le sien. Cela eut lieu. A peine si sa récolte suffirait aux semailles prochaines. La moisson suivante s’annonça plus maigre encore: les oiseaux s’acharnèrent, et on voyait Hermagore parmi les épis clairsemés, debout, comme jadis dans sa barque plate, gesticulant et jetant des mottes de terre aux pillards. Parfois il désertait sa garde et parcourait le pays: partout des moissons plantureuses mûrissaient et le privilège de sa misère lui parut plus amer. Des troupeaux passaient et, de loin, il les regardait comme jadis disparaître à l’horizon les navires; leurs voiles connaissent tous les vents et, par des mers lointaines, ils vont à de riches contrées d’où leurs cales reviennent imprégnées de l’odeur des cargaisons pour enrichir des maîtres puissants qui, en des demeures ornées de coraux et de cartes, supputent les escales et les marées. L’année suivante fut telle qu’Hermagore glana pour pouvoir semer. Il allait par les champs, courbé sous le soleil. Enfin ses semailles prospérèrent: son champ aussi fut vermeil, et, il le regardait préparer sa prospérité quand le ciel se couvrit. L’orage creva en grêle; pas un épi ne resta debout, et Hermagore, pâle et silencieux de colère et de désespoir, s’éloigna, à travers la plaine, la face meurtrie et les mains saignantes des grêlons qui les avaient blessées. Comme il s’approchait d’une fontaine pour y laver ses plaies, il vit un homme couché sur le bord et endormi. C’était ce même étranger qui lui compta jadis les pièces d’or pour l’achat de la barque; il avait donc quitté les rames et le filet, et Hermagore, au moment de l’éveiller afin de s’enquérir de ses fortunes, remarqua, à côté du dormeur, une bourse entr’ouverte; des monnaies y scintillaient; quelques-unes luisaient entre les doigts de la main fermée; il avait dû commencer à les jeter dans l’eau, car on en distinguait, à travers la transparence, qui reposaient sur le fond de sable de la source. L’homme dormait toujours. Hermagore ramassa la bourse et, ayant marché toute la nuit et une partie de la matinée, il arriva vers midi en vue d’une ville. Les maisons se groupaient autour d’un vaste dôme accompagné d’autres plus petits. Des palais bordaient un large fleuve traversé de ponts bombés; les arbres se mêlaient aux maisons; parfois ils s’alignaient en longues avenues ou se répandaient en jardins. Des eaux y miroitaient. Les rues vaquèrent, désertes à cause de la chaleur. D’immenses cimetières entouraient la ville; on eût dit des forêts, un cyprès se dressant à chaque angle de chacune des tombes qui étaient toutes en pyramides ou de blocs carrés de pierre. Les premières, celles des femmes, ornées de roses. Le parfum du lieu, par ce mélange de fleurs et de feuillages, se composait à la fois amer et doux comme la mort même. Là-bas une visiteuse solitaire allait lentement parmi les tombes. Son long voile jaune s’accrochait parfois à la branche d’un cyprès ou aux épines d’une rose, et alors on voyait son visage, qui était délicatement fardé. Une fois elle se pencha pour lire un nom, et les médailles de son bracelet tintèrent sur le marbre, puis elle s’assit et elle pleura. Hermagore s’approcha: «Pourquoi pleures-tu?» lui dit-il. «D’où viens-tu donc, passant!» répondit-elle, «pour ignorer ma célèbre douleur? On en parle au loin et toi seul n’en saurais rien. N’as-tu pas su qu’Ilalie aima. Elle aima celui qui l’a délaissée. Il est parti, et dès lors je me plus à errer dans ces lieux; il est parti un soir et m’a quittée pour la pauvreté et la sagesse, et on dit qu’il est maintenant pêcheur au bord d’un fleuve, près de la mer!» «Moi aussi j’ai été pêcheur au bord d’un fleuve», répondit Hermagore, «j’ai labouré une terre aride, je suis las du soc et de la rame et je viens vers l’or et vers l’amour.» Hermagore qui avait couché nu parmi les roseaux du fleuve et dormi la tête sur une pierre dans le sillon de son champ, qui avait été flagellé par le vent, piqué par les abeilles et aboyé par les chiens, coucha sur des lits de bronze et dormit sur des soies tissées. On l’éventait de palmes et on le berça de chansons; des parfums fumèrent à son chevet. Ce furent d’étonnantes amours. Il devint célèbre et recherché, car il y a une secrète et lâche douceur, pour ceux qu’elle repousse, à fréquenter au moins les amants heureux de la femme qu’on désire, et Ilalie hantait les songes des jeunes hommes comme une statue hautaine. Un matin on la trouva nue sur sa couche et plus blanche que du marbre, souriante comme si elle fût morte de joie. Hermagore ne la pleura point. On admira la supériorité de son indifférence, et la rumeur du renom d’élégance qu’elle lui valut parvint jusqu’à la reine. Elle habitait un palais surmonté d’un vaste dôme entouré d’autres plus petits. Hermagore y fut introduit en secret, et souvent le soir il y entrait pour n’en sortir qu’à l’aurore. La reine l’aima et, comme il y a dans les destins des contagions mystérieuses, il devint roi, celui pour qui on régnait étant mort, idiot et béat, dans le pavillon solitaire où il se traînait en bavant sur les dalles. La sépulture du défunt consacra l’avènement de l’usurpateur; quelques têtes coupées consolidèrent l’aventure. L’arrogance du parvenu fit croire à sa prédestination. On se prosterna devant lui; il s’ennuya. Un jour qu’il traversait la grande place de la ville, en plein soleil, couronne en tête et sceptre à la main, il remarqua un homme vêtu de haillons qui, debout, le considérait en riant. Il reconnut de nouveau l’étranger qui lui avait acheté sa barque, le dormeur dont la bourse le tenta, un soir, près de la fontaine. Sur l’ordre du roi on amena devant lui le loqueteux. «Pourquoi ris- tu?» dit Hermagore, «que veux-tu de moi, parle.» «O roi», répondit le misérable, «je regarde à tes pieds l’ombre que fait ta gloire»; et le roi ayant baissé les yeux vit cette ombre. Composée d’une crête par la haute couronne, d’un bec par le sceptre, d’ailes par le manteau, elle était difforme et trapue, et, monstrueuse, elle semblait, avec son envergure chimérique, quelque bête hargneuse et infirme, accroupie aux pieds du triomphateur et qui le précédait. Le roi Hermagore comprit l’allusion du mendiant. Il lui semblait avoir vu dans la parodie de son corps l’image même de son âme, et il pleura. Le soir il s’enfuit de la ville furtivement et, après avoir, en passant, jeté dans la fontaine où jadis il déroba le dormeur son sceptre et son diadème, il arriva au petit champ qu’il avait autrefois labouré et, couché nu sur la terre dure, il s’y laissa mourir. Cette année-la, s’annonça dans tout le pays une moisson extraordinaire; des enfants se perdirent dans les blés. Seul un petit champ resta stérile: il s’étendait sur le penchant de la colline, inculte et plein de ronces, vert sur le jaune environnant, mais quand on eut coupé tout le blé d’alentour, de près, on vit que, seul, un énorme épi y avait poussé et on découvrit un squelette. Il était étalé les bras en croix et du crâne germait la miraculeuse merveille. Un étranger qui travaillait à gages parmi les moissonneurs s’avança, cueillit l’épi, puis, à genoux, courbé, embrassa sur la bouche le masque d’ivoire. On le regarda faire en silence et, comme il ne se relevait pas, on s’aperçut, en le touchant, qu’il était mort! VII Hermocrate Ou Le récit Qu'on M'A Fait De Ses Funérailles. A M. Le Comte De Clapiers. Je fus réveillé au matin par un bruit de voix inaccoutumé; tout se tut; un cheval frappait du sabot le pavé de la cour et, au moment où, sorti de mon lit, j’ouvrais la fenêtre, on gratta à ma porte; sans attendre ma réponse mon valet entra, une lettre à la main. Je rompis le large sceau noir et je lus que le duc Hermocrate était mort. Le poids de la cire sigillaire inclinait légèrement un angle de l’écrit déplié; au dehors les fers sonnèrent sur le grès et je vis, enlevant au galop son cheval pommelé, le courrier franchir la grille: il enfila l’avenue et je suivais des yeux cette figure inattendue, brusque et diminuée, se réduire peu à peu à une proportion de vignette comme au haut d’une page dont je tenais entre mes doigts le feuillet. L’auberge où on arrêta à la nuit était bonne. La chambre à rideaux de serge donnait sur la grand’place; l’horloge sonna d’heure en heure; je dormis mal. Au sortir de la ville, le chemin reprenait entre deux lignes d’arbres. Vers midi nous longeâmes un canal. Sa lame d’eau plate se continuait indéfiniment, tantôt rigide entre les berges droites, tantôt flexible entre les rives tournantes. Des haleurs traînaient de lourdes barques; un petit âne les y aidait. Durant le voyage le long de ce paysage morne et presque pareil à son reflet rien n’avait distrait mes pensées. Elles s’occupèrent du duc Hermocrate. Les histoires narraient sa vie surprenante qui s’amplifiait déjà en légende, et, aujourd’hui terminée, j’en revoyais le cours et l’aspect. Le Destin y ressembla à une fiction; tout s’y ordonna comme d’accord avec une intention mystérieuse, et ce mélange de tout la fit quelque chose d’unique et de singulier. L’aventure y risqua l’échec et y escamota la gloire. Vie turbulente et méthodique, l’abondance des événements y fut l’occasion du plus constant bonheur. Cette main leva l’épée, souleva le sceptre, fit mouvoir le fil des mille marionnettes humaines. La lampe d’Aladin mêla sa goutte d’huile à la cire fondue de la torche d’Éros sur la chair engourdie d’une Psyché à deux visages et éveilla la Fortune en même temps que la Volupté. Les affaires du temps, avec leurs entreprises, leurs péripéties, leurs issues, fournirent à cet homme les expériences de sa diplomatie et l’occupation de sa puissance. De sa jeunesse à sa vieillesse, tout, amour, pouvoir, honneurs, servilement se donnèrent à lui. Il connut le bonheur humain de ses excès à ses minuties, les faveurs du sort de sa connivence à son esclavage. La vie lui offrit toutes ses circonstances au point de lui permettre toute occasion, du haut fait à la manigance; et maintenant il était mort. Mort! et que regrettait-il en mourant? Pendant les vingt années de sa retraite dans ce solitaire château, à quel ressassement de soi-même voua-t- il son silence en suspens sur le silence éternel? On le disait vivant là dans un écart orgueilleux avec le prestige du pouvoir volontairement abdiqué, sauf la réserve de certaines prérogatives honorifiques, cérémonieux et hautain. L’étiquette est la momie de la grandeur, la gloire s’y atrophie en poupée. Il se plaisait à la miniature minutieuse des fastes efficaces de sa vie. Hélas! errant dans les somptueuses galeries, le long de ces eaux magnifiques, droit et rogue, attentif sans doute à soi-même, qu’avait-il réentendu du passé dans l’écho des salles, dans la voix des fontaines, sous les chênes mémoriaux, qui semblent, avec la structure de la vie, la voix même du Destin. Les approches de la forêt annoncèrent celle du château. La route coupait des futaies admirables et contourna en levée un vaste étang. Des grenouilles y coassaient. Le triangle d’eau immobile, dallé, çà et là, par places, de nénufars, enfonçait sa pointe parmi les roseaux. A des ronds-points, d’un obélisque de marbre vert, irradiaient des routes en étoile. L’une d’elles, que nous suivîmes, s’élargit enfin en avenue, deux contre-allées la bordaient; entre la quadruple rangée d’arbres le carrosse roula plus vite: je mis la tête à la portière. Dans le crépuscule on apercevait le château; il était massif et somptueux, monumental et délicat, avec ses fenêtres, ses frontons, ses combles. Les roues s’adoucirent sur le sable; une grille forgée ouvrait son passage entre deux bornes de pierre cerclées de cuivre. On traversait des potagers; de petits bassins carrés luisaient comme le fer des bêches; des bâtiments bas, avec des pots à feu sur leurs corniches, entouraient une esplanade circulaire dont le portail laissait voir la cour d’honneur, des arbres en caisses l’ornaient. On arrêta à un perron. Aux portières, des laquais haussaient des cires et l’un d’eux me précéda dans le vestibule. Tout y était déjà drapé de noir; une grande lanterne de cristal balançait au plafond sa flamme crêpée, et le majordome, sa haute canne à la main, inclina devant moi, avec le tintement de sa chaîne d’argent, son front chauve. Je logeais dans l’aile droite du château; un candélabre brûlait sur ma table; on y avait placé la liste des personnes déjà arrivées. Je la parcourais en attendant le retour du valet parti sur mon ordre s’enquérir auprès du nouveau duc de l’instant où il pourrait me recevoir. Les hôtes étaient déjà en nombre. Toute la parenté y figurait; puis les amis du défunt, des dignitaires venus payer à leur collègue la redevance funèbre, la plupart là par devoir ou par convenance, quelques-uns pour l’avantage de vanité qu’il y a à être de quoi que ce soit. Mon ancien camarade Hudolphe de Haubourg de ceux-là, certes. On frappa. Hans me faisait dire de l’aller rejoindre dans la chambre mortuaire où il veillerait, à dix heures. L’horloge en sonna huit et je pris le parti de dîner seul dans mon appartement, appréhendant de risquer le repas commun et surtout la rencontre de Haubourg et la chance de le subir. Sa conversation, toute d’étiquettes, de prérogatives et de qualités, lassait même l’inattention. Le sentiment de sa dignité s’exagérait en manie, s’acharnait aux plus minutieuses pratiques. Il revendiquait ce qu’on lui devait au point de faire douter qu’on le lui dût. Du reste, honnête homme bien qu’infatué; l’érudition de son rang le rendait exact à en exiger les préséances. Les cérémonies lui plaisaient; nuptiales ou funéraires, il n’en manquait pas une, en jouissant délicieusement, y critiquant les fautes, goguenard pour celles qui lésaient autrui, pointilleux quant à celles qui l’eussent atteint. Les obsèques du vieux duc et ce qu’elles prétexteraient avaient dû l’occuper depuis des années, et il ne ferait moins, pensais-je, que de s’y montrer admirable. J’avais repoussé le chanteau et trempais dans du sucre des quartiers de poncire quand on vint m’avertir. Par d’interminables corridors, j’arrivai au vestibule. L’escalier montait droit; sa rampe de fer forgé bordait ses marches de pierre. Le laquais me précédait à travers des salons, les uns sombres où on se heurtait aux meubles: à tâtons, je sentais en les évitant le pelage des tapisseries ou la chair des satins; parfois, en soulevant une draperie, la chevelure de soie des effilés me frôlait la main ou le visage. Ailleurs les lustres flamboyaient; la paume des appliques étalait en bougies sa main de lumière; le bois doré des consoles se crispait à soutenir les tablettes de marbre rare où, sur des socles d’onyx, reposaient des bustes de bronze adossés aux hautes glaces qui, en leurs cadres de burgau ou de rocailles, reflétaient des tonsures d’empereur ou des nuques de déesse, des coiffures de reines ou des toisons de faunes. Au milieu d’un de ces salons, circulaire et peint de guirlandes, une seule bougie brûlait sur un guéridon de jade. Dans une vaste galerie des mosaïques sonnèrent sous mes pas. Entre des entrelacs de fruits, de fleurs et de coquilles, on voyait des figures et des emblèmes; un zodiaque y cabrait son sagittaire et y rampait son scorpion. Enfin une porte s’ouvrit et j’entrai. C’était la chambre du duc. Il gisait sur son lit; au chevet se consumaient deux cierges. Je l’aurais reconnu, tel qu’autrefois mais comme rapetissé. Ses cheveux blancs semblaient plus ras et la face plus glabre. La chair humaine restait statuaire dans ce dur visage marmorisé. Il se roidissait dans une sorte de sculpture mortuaire et sèche. Hans m’embrassa; je le trouvai qui, tout en causant, allait et venait, ouvrant un meuble, entrebâillant un tiroir, y froissant des papiers et des bijoux; enfin, d’une petite cassette d’or émaillé, il tira une large enveloppe scellée et en rompit la cire vivement. Le silence était profond. Je regardais dans la serrure du coffret la petite clef à laquelle en oscillaient d’autres en trousseau. Hans s’assit et me fit signe de l’imiter; du temps passa; et lorsqu’il me tendit le papier voici ce que j’y lus à mon tour: «Je ne te raconterai pas ma vie, mon fils: tu l’as apprise sans doute par la rumeur où en reste encore la mémoire de ceux qui me l’ont vu vivre. Ils sont rares déjà, car me voici vieux. Les histoires en décriront les parties; certains en noteront curieusement les particularités; quelques trophées en attesteront peut-être la gloire à l’avenir. Le soc de la charrue en retournant la glèbe y remuera des médailles où mon profil survivra entre deux dates mémorables. Un laurier croîtra sur mon tombeau; l’épitaphe rappellera mes actions; quelques-unes furent grandes, dit-on. Ce renom fait partie de l’héritage que je te lègue: tu en bénéficieras s’il te vient jamais le goût de te répandre parmi les hommes et de te mêler de leurs Destinées. Que ne puis-je aussi te léguer la sagesse: écoute au moins la vérité particulière que j’ai tirée de l’expérience d’une longue vie. J’ignore ce que sera la tienne et si tu prendras part aux jeux du siècle. Ton humeur t’y prédispose peu: il faut des désirs que tu n’auras point, et ce château où s’est passée ma vieillesse sera, je le sens, le séjour de ta maturité. Ils y voient à la cour le boudoir monumental de quelqu’un qui y a retiré avec soi le regret et l’orgueil, quand ce n’est que le lieu naturel où un homme se souvient qu’il a vécu. Ah! laisse vivre au sens où ils entendent cela; contente-toi d’être; mais avant, ô mon fils, que tu prennes possession de cette demeure, il faut que tu saches sur quelles pensées au moins se sera refermé mon sépulcre. Sois en paix, mon fils, ne crains pas que jamais mon ombre repasse ce seuil. Je ne viendrai pas soupeser aux panoplies l’épée que jadis je portais dans les batailles, ni compulser parmi la poussière des archives les titres de ma gloire, ni recompter l’or dont les caves sont pleines, ni accomplir spectralement les simulacres de fantômes que furent les actions de la vie. Je serai un mort tranquille, mort tout entier, et nul regret de ce que j’ai été ne fera tressaillir ma cendre; pourtant il y aurait eu dans mon passé matière à créer une ombre orgueilleuse et obstinée. J’ai fait la guerre; les clairons d’or m’ont précédé et tous les vents, tour à tour, ont secoué les plis de mes drapeaux. De grandes armées franchirent des montagnes, traversèrent des fleuves; j’ai même passé la mer. J’ai réglé des contremarches et des victoires. On m’a dressé des arcs de triomphe de bronze et de feuillages d’où s’envolaient, d’heure en heure, un aigle ou une colombe. Par moi, l’imperceptible aboutit au prodigieux: ce sont quelques poignées d’avoine, juste à temps, qui font la charge; c’est un morceau de pain, à point, qui fait l’assaut. Par mes soins des milliers d’hommes convergèrent au même carrefour et l’étoile des routes devint l’étoile même du Destin. J’ai connu les grandes entreprises, la brusquerie des aventures, l’inattendu des réussites, tout l’infini détail des expéditions, tout l’impromptu des improvistes. On a joint à mon nom des noms de batailles, et le territoire de mon duché compte plus d’une pièce sanglante. Vainqueur par la force, je restai maître par l’intrigue. Dans mon cabinet s’abouchèrent les secrets des États et le trafic des consciences; les portes de mes antichambres battirent au chassé- croisé des convoitises. En des heures d’anxiété ou d’attente, j’ai suivi en pensée le galop des courriers sur des routes lointaines: leur vitesse était la clef des conséquences. J’ai coalisé des espoirs, dissous des rancunes; mon sceau charge le bas des traités; chacun d’eux ajoutait à ma richesse une dotation ou une tabatière, un domaine ou un brimborion. Riche, puissant et victorieux, j’eus l’amour. Dans des chambres de miroirs j’ai renversé sur des coussins des beautés célèbres. Elles arrivaient, furtives ou impudentes, s’offrir ou se livrer; leurs baisers étaient un gage ou un salaire. L’altesse et l’intrigante y apportèrent leur caprice ou leur calcul. Les glaces reflétaient à l’infini les postures de ma victoire dans les facettes de ma vanité. Des lèvres merveilleuses satisfirent mes plus vils désirs. J’ai essayé de vivre dans ces mensonges, d’en jouir et de m’en contenter, mais un jour je compris la duperie de mon illusion, quand je la voulus revivre en cette solitude préparatoire où l’être se résume et soupèse déjà sa propre cendre. Hélas, mon fils, pendant les vingt années de ma retraite en ce solitaire château, je n’ai rien retrouvé en moi-même de tout cela où je m’étais cru tout entier. Ah! mes pensées étaient ailleurs! Autour de moi les choses continuaient la contenance de mon passé. Des gardes se tenaient à ma porte; les laquais encombraient l’antichambre; des femmes parées s’assirent à ma table; des hommes curieux et doctes couchèrent sous mon toit en pèlerinage vers l’ancienne idole, exemplaire de leurs ambitions. L’étiquette seule articulait l’armature de mon apparence et je condescendais à rester le simulacre du héros de tant d’histoires, de combats, de succès et d’amour. On a pu s’imaginer que, vieillard orgueilleux et ressasseur, je revoyais, avec l’apparat de ma gloire, les faits de son origine, que ma cervelle ruminait des plans de bataille ou des astuces de diplomaties, et quand, sur le sable uni des allées, ma canne traçait des entrelacs et des signes, on croyait respectueusement que ma mémoire de maniaque se distrayait à simuler des ordres de manoeuvres ou des chiffres de correspondances. Ah, mon fils, je ne pensais ni aux guerres, ni aux affaires, ni aux princesses fardées dans les kiosques de miroirs. Les architectures mentales où mes efforts s’évertuèrent en colonnes, en dômes et en labyrinthes croulèrent au fond de mon souvenir. Le palais, devenu catacombes, s’enfouit dans la poussière de l’oubli, et, au lieu de tout l’amas des entreprises, des combinaisons et des mesures, il ne me restait, comme témoignage de moi-même, que quelques fugitives impressions, ce que la vie a de momentané, d’involontaire et de furtif. Ces minutes éparses sur les ruines des longues années me semblaient, outre le seul bonheur, en avoir été les seules preuves. Cela, c’est tout nous-mêmes, nous ne regrettons que cela, ces secondes, ressenties presque inconsciemment dans l’âme et dans la chair, si brèves et qui ont la durée même de la mémoire d’avoir comme poussé aux fentes de ses décombres. Cela seul vaut! le reste, jeux de l’esprit, vie à vide, sottise de notre ambition, convoitise de notre brutalité, subterfuges, simagrées! Oui, mon fils, des grandes guerres, je ne me souvenais que de tel éclair de soleil sur une épée, d’une petite fleur sous le sabot d’un cheval, d’un frisson, d’un geste çà et là, événements minimes mystérieusement incorporés à mon souvenir! je me souvenais d’une porte ouverte, d’un froissement de papier, d’un sourire sur une bouche, de la tiédeur d’une peau, de l’odeur d’un bouquet, détails infinitésimaux et qui sont ce que la vie a de rapide, de furtif, de vraiment fait à la mesure de notre néant. Mon heure approche; je sens que je vais mourir et mourir tout entier. Il y a peut-être des survies pour ceux dont l’esprit a connu d’autres joies; les miennes me bornent ma destinée. Un tombeau se dresse au bout de mes jardins dans un lieu solitaire. Tu m’y conduiras avec la pompe ordonnée. Ma poussière frivole y reposera. Une massive pyramide de marbre noir en marque le lieu; l’épitaphe continuera le mensonge de mon existence, car le héros qu’elle exaltera ne fut qu’une chétive sensibilité éphémère qui, des circonstances où les hommes voient un magnifique destin, n’a goûté que les misérables et humbles joies de toute chair périssable. Mon enfant, je ne reviendrai pas hanter cette demeure; je suis de ces morts qui ne font pas d’ombre sur l’au-delà. Les quelques petits souvenirs d’heures et d’instants que j’y emporte se dissoudront avec ma cendre. Je suis un de ces morts qui n’ont pas d’ombre; je ne hanterai pas cette demeure, tu peux y vivre tranquillement et sourire quand on te parlera d’Hermocrate et qu’on t’exhortera à imiter ses travaux; tu sais ce qui lui resta de ses pensées et de ses oeuvres. Souris et songe à lui parfois au crépuscule; il en a aimé quelques uns.» Il faisait alors grand jour. Hans ouvrit les fenêtres; je lui rendis l’écrit singulier qu’il renferma en silence dans la cassette d’or; des bouffées d’air frais entrèrent; une des deux roses qui s’épanouissaient dans une fiole de cristal se défleurit; je pris l’autre et, m’approchant du lit où, rigide et les mains nouées, gisait le vieux duc, je mis la fleur entre ses doigts. A midi on était réuni dans la grande galerie du rez-de-chaussée. Le relief des trophées bossuait sous les tentures de deuil dont la draperie gonflée de place en place par l’angle d’un piédestal laissait passer l’orteil d’une déesse ou le sabot d’un satyre. On se pressait; des uniformes se mêlaient aux habits de cour et cette noble foule se tenait immobile sous les lustres, le long des murs, adossée aux hautes fenêtres. Le hasard me plaça auprès de Hudolphe de Haubourg. Il m’aborda et s’enquit par où je m’apparentais au défunt, m’avouant ensuite son inquiétude au sujet des obsèques. L’ignorance universelle du cérémonial rendait toute cérémonie dangereuse; les difficultés de rang lui paraissaient redoutables; certains cas s’y présentaient de nature à ce qu’on recourût à une compétence autorisée; on n’en avait rien fait; aussi respecterait- on même les préséances les mieux établies, et il se rengorgeait, pronostiquant des accrocs et des péripéties. Enfin les huissiers annoncèrent le duc Hans, il s’avança; on fit cercle; il y eut des saluts et des condoléances et on commença à s’écouler; je sortis le dernier. Le cercueil reposait dans le vestibule sous un catafalque, parmi des lumières; les épées des gardes scintillèrent; les hallebardes heurtèrent les dalles; huit porteurs enlevèrent la lourde bière. On suivit. Le château développait sa façade monumentale en face du parc. Les fenêtres écartelaient leurs vitres claires; les balcons bombaient leurs ferrures contournées; les niches abritaient des statues; les colonnes de marbre fleurissaient leurs chapiteaux ouvragés. Les jardins étaient déserts avec leurs tapis de pelouses couverts à plat de larges crêpes noirs; des trépieds de bronze brûlaient entre des ifs taillés; les allées sablées de jais intersectaient leurs lignes à des obélisques de stuc; l’avenue d’eau, teinte de flots d’encre, stagnait comme une dalle de marbre noir; il y eut un moment d’arrêt puis les panaches des chevaux oscillèrent; des crânes chauves se couvrirent de calottes, un groupe s’agita d’où sortit Haubourg, rouge, gesticulant, en esclandre de quelque passe-droit, rebiffé et jouant des coudes. Un sourd roulement de tambour retentit et le cortège traversa le parc, le long des pelouses et des bassins où s’effarouchaient les cygnes noirs qu’on avait lâchés sur l’eau mortuaire. * * * CONTES A SOI-MÊME. Au Lieu D’Un Frontispice. De ces contes le titre est encore ce qui m’y plaît le plus, comme pouvant en devenir l’excuse au besoin. Sinon, que chaque lecteur bienveillant approprie à ses songes ce dont ils s’accommoderont, et j’aurai eu, par surcroît, le plaisir de m’être dit quelques-uns des miens; aussi, aurais-je voulu pour frontispice à ces pages tels emblèmes significatifs. Un peintre de mes amis les eût dessinés; il y aurait figuré par exemple un miroir ou une conque ou une gourde curieusement ornementée. Il l’aurait représentée en étain, car j’aime ce métal qui a un aspect de très vieil argent humble, éraillé et intime, un argent un peu mat comme si l’approche d’un souffle le ternissait ou si son éclat se tempérait de la moiteur d’avoir été longtemps tenu par une main tiède. L’allégorie sans doute eût été plus claire par une conque. La mer en dépose de charmantes sur le sable des plages, parmi les algues doucereuses, un peu d’eau et des coquilles. Une nacre, çà et là à vif sous leur écorce, en irise les luxueuses plaies, et leur forme est d’une malice si mystérieuse qu’on s’attend à entendre chanter à son oreille les Sirènes. L’écho indéfini de la mer y murmure seul et ce n’est en lui que le flux de notre sang qui y imite le cri intérieur de nos destinées. Mais un miroir vaudrait mieux certes. Je suis sûr que mon peintre en enguirlanderait le cadre ovale de fleurs ingénieuses et qu’il saurait contourner autour de la poignée le noeud de quelque serpent caducéen. Mon ami n’a pu se prêter à ma fantaisie. La sienne est de ne plus peindre et de vivre -comme j’ai vécu -les longues heures de son silence, tourné vers le visage de ses songes. I Le Sixième Mariage De Barbe-Bleue. A Francis Poictevin. L’Eglise était toute somnolente. Il y venait par les vitraux décolorés plus assez de lumière pour s’y distraire dans pas assez d’ombre encore pour y pleurer: aussi quelques femmes, à genoux, çà et là, semblaient y attendre plus d’obscurité. Elles restaient taciturnes sous leurs coiffes tutélaires, les hautes coiffes du pays, toutes de douce toile, sous qui s’abrite le visage naïf des jeunes filles et où s’ensevelit presque à l’écart la face usée des vieilles femmes. La concavité sonore du vaisseau amplifiait le bruit d’une chaise remuée. Des clefs de la voûte pendaient, une à une, des lampes et un lustre d’un vieux cristal balançant presque imperceptiblement sa couronne de cires éteintes. Il y avait des fleurs et des figures sculptées aux chapiteaux des piliers et sur la cuve du bénitier autour duquel des gouttes répandues de l’eau sainte qu’on s’offre, du bout des doigts, par un attouchement lustral et dont on se signe, mouillaient le pavé. Une odeur d’encens prolongeait par toute la nef un souvenir des dernières vêpres, et même sa permanence, à la fois nuptiale et funéraire, évoquait une rétrospection plus lointaine d’obsèques psalmodiées et de noces joyeuses. Fut-ce à cause de l’heure où j’arrivai, cet après-midi, à Quimperlé et qu’alors les cloches tintaient, d’un bruit argentin comme le gai nom léger de la ville même, dans un ciel de soleil menacé de nuées moites à l’horizon, mais, en mon esprit, prédomina une idée de fête, ces sonneries me représentant des liesses de fiançailles et des cortèges aux carrefours et au parvis. Le dimanche en lui a aussi quelque chose de pompeux et de décoré. Ici, il est oisif plutôt et réquiescent. Les maisons sont anciennes et comme assoupies; on est aux portes ainsi que pour l’attente d’un passage ou au retour de quelque joie. Les blanches coiffes ailées ont un aspect de cérémonie et de complication. Elles se balancent à la marche des filles et leur ordonnance est dentelée de malices et brodée de coquetteries; sur la tête des aïeules, elles se simplifient et s’endorment, avec des cassures, nonchalantes et un peu roides. Les arbres du mail alignaient régulièrement, dans l’eau accueillante de la rivière, leur mirage désoeuvré, d’accord avec le jour dominical qu’attestait aussi le batelier, assis, jambes pendantes, sur le parapet du pont et qui m’interpella pour l’offre d’une promenade sur le Leta. La langoureuse rivière ne coulait pas et s’étendait entre les quais et les arbres, puis elle tournait avec lenteur, attentive et engourdie, à pleins bords, au ras de l’herbe d’une prairie que dominait, au loin, une ombre forestière sur un ciel nuancé déjà de crépuscule. L’horloge du clocher sonna cinq heures; une feuille se détacha d’un petit orme, tournoya, se posa sur l’eau et y resta immobile. Je descendis vers la barque et elle démarra doucement. Les deux rameurs, du coupant de leurs rames, entamaient l’eau unie et compacte où le sillage angulaire de la barque s’élargissait jusqu’aux berges. Un brin d’herbe y remuait alors ou, d’un groupe de roseaux, un seul, le plus grand, oscillait longtemps. Devant moi c’était l’avenue silencieuse de la rivière, la quiétude de sa coulée ou l’attrait de son tournant; puis le paysage vers qui j’allais séparait son ensemble à mon approche. Il se partageait et glissait de chaque côté, en files d’arbres, en prairies, en feuillages se correspondant ou s’alternant d’un bord à l’autre. Leur double passage reconstituait derrière moi, si je tournais la tête pour les voir, une ordonnance et une surprise nouvelles dont l’aspect se modifiait encore à mesure de mon progrès vers ce qui fournissait à son changement la matière de sa variété. Ce furent: des prés d’une herbe vaporeuse frôlée de lambeaux de brume, des chemins bordés de peupliers, des roseaux et des iris aux flexibles feuilles en épées; tout se refléta dans l’eau exacte et, quoique le jour diminuât seulement, le silence était celui du plus calme soir. Les marbrures du ciel tacheté de nuages, çà et là, empierraient de plaques d’opacité l’eau qui, appesantie, semblait descendre entre ses berges. Elle descendait d’autant que les hauteurs riveraines la dominèrent davantage de leurs verdures. La proximité de grands arbres de plus en plus nombreux et hauts l’empreignit d’un surcroît de gravité. Il s’y creusa des porches d’ombre; la ténèbre s’y voûta en grottes au seuil desquelles finissait le dernier miroitement du ciel dans cette onde, et la rivière entra dans la forêt, de toute son eau d’ébène, avec la barque où je ne voyais plus le bois des rames aux mains des rameurs qui, d’un geste maintenant énigmatique, semblaient supplier désespérément l’effroi souterrain de quelque Styx! Ils avaient ramé longtemps, aussi, parfois, s’arrêtaient-ils, d’accord pour se reposer avec la curiosité du site. Là, alors, la barque s’encastrait nette et comme soudée à son reflet dans cette eau pétrifiée où, des avirons, tombaient des gouttelettes, une à une, énumératrices du silence qui comptait son heure à leur clepsydre minutieuse. Le soir était venu moins peut-être que je n’étais allé vers lui. Il habitait la forêt et y paraissait congénère des lourds feuillages riverains. Le lieu était taciturne, et le bateau s’obstina sédentaire à un endroit où la rivière, élargie en lac, semblait finir noire, informe et stable, et, sans continuer son cours, s’approfondir indéfiniment, superposant ses ondes à elles- mêmes et s’accumulant en soi. En même temps que le spectacle de ma promenade avait changé avec le crépuscule crû et abouti à presque la nuit, ma tranquillité d’esprit avait dégénéré, à travers toutes les nuances de la mélancolie, en une sorte d’angoisse; j’allais enjoindre aux bateliers de s’en retourner et de quitter ce bassin solitaire qui ne mirait en lui qu’un silence qui était l’âme de l’ombre quand j’aperçus, à l’écart d’une petite anse, une maison, là, triste, close et charmante au point que l’envie me vint de cueillir dans le jardin qui l’entourait quelques-unes des belles roses qui y croissaient. J’en respirerais l’odeur durant mon retour par la morne allée d’eau qui m’avait conduit jusque-là. Une femme sortit d’un petit pavillon et m’offrit de visiter la demeure qu’elle gardait. L’isolement, l’accès difficile du cottage avaient, qu’elle m’avoua, éloigné les acheteurs quoiqu’il vînt souvent, ici, du monde, ajoutait-elle, voir la ruine. -«Quelle ruine?» -«Celle, Monsieur, du château de Barbe-Bleue, du seigneur de Carnoët.» Son visage était calme sous sa coiffe blanche de paysanne et sa bénigne bouche souriait à demi presque à regret. La grande cape qui enveloppait son corps tombait à plis graves. Avec le costume immuable de ce pays elle ressemblait à ses pareilles d’autrefois et, en un recul singulier, elle m’apparaissait, au seuil des vieux âges, comme une contemporaine du Sire, légendaire en sa tragique histoire. Sa demeure! et je pensais à la haute tour, aux belles robes orfévries et sanglantes, aux supplications des douces lèvres pâles, au poing brutal tordant les longues chevelures éplorées, lendemains funestes de noces captieuses et tentatrices dont j’avais entendu l’écho dans les cloches festoyantes de ce jour et dont, avec l’encens, j’avais respiré le souvenir dans la nef de la vieille Eglise. Ce fut par un crépuscule pareil à celui-ci, sans doute, que Soeur Anne qui, durant tout le jour, n’avait vu que le soleil poudroyer, pleura de ce que rien n’était venu vers celle pour qui l’heure inexorable était proche. La haute tour du sommet de laquelle l’anxieuse Vigilante avait interrogé le circuit du vaste horizon de la forêt, les chemins déserts et les deux rives de la rivière, était la même que celle dont j’entrevoyais devant moi le noir débris. De l’antique château, seule, elle survivait à l’écroulement de la demeure orgueilleuse ensemble et à sa propre caducité par ce pan de mur de rude pierre qu’elle dressait dans l’ombre. Il était emmantelé de lierre, debout sur un tertre d’herbes et de mousses qui rongeaient sa base, montaient le long de ses parois, pénétraient entre ses joints et s’épanouissaient dans ses fissures, et sa solide masse impressionnait toute la forêt environnante. Alentour, le sol était inégal, déprimé ou exhaussé selon qu’il y avait eu là une douve ou une muraille. La destruction a des caractères divers; parfois ce qui tombe s’efface doucement, peu à peu, s’émiette et disparaît au lieu de s’attarder en ruine récalcitrante qui résiste au temps, lui dispute sa déchéance et tasse sa chute en quelque amas brut dont la terre ne reprend pas les matériaux sans en rester bossuée et difforme de la difficulté qu’elle a eue à les résorber ou à les mal couvrir de sa verdure. L’obscurité presque complète était devenue une présence par l’aspect qu’elle avait pris de ce décombre pour me regarder de toute l’opacité de son vieux bloc de granit qui résumait en lui la ténèbre et lui donnait une forme. Il était impossible que des ombres n’errassent pas autour de ces pierres, et je ne pus me les imaginer autrement que douces, mélancoliques et nues. Nues de leurs robes appendues au mur du réduit sinistre où le sang successif des cinq épouses avait rougi les dalles!... Comment eussent-elles erré autrement que nues puisque leurs belles robes avaient été la raison de leur mort et le seul trophée que voulut d’elles leur singulier mari? L’une n’avait-elle pas péri, la première, à cause de sa robe blanche comme la neige que foulent, de leurs sabots de cristal, sur les tapisseries des chambres, des Licornes qui marchent à travers des jardins, boivent à des vasques de jaspe, et s’agenouillent, sous des architectures, devant des Dames allégoriques de Sagesses et de Vertus? L’autre ne mourut-elle pas parce que sa robe était bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, tandis que le vêtement de la plus jeune qui mourut aussi, douce et presque sans pleurer, imitait la teinte même de ces petites coquilles mauves qu’on trouve, sur le sable gris des grèves, là-bas, près de la Mer. Une autre encore fut égorgée. Un artifice ingénieux avait disposé sa parure de façon que les branches de corail qui enjolivaient d’arabesques le tissu changeant s’appariassent à ses nuances afin d’être d’un rose vif où le lé était d’un vert vivace et qu’elles s’aigrissent ou s’amortissent alors qu’il devenait prasin ou glauque. Une enfin, la cinquième, s’enveloppait d’une pièce de mousseline ample et si légère qu’en se superposant ou en se dédoublant elle paraissait selon son épaisseur ou sa transparence de la couleur de l’aube ou du crépuscule. Toutes mortes, les douces épouses, avec des cris, des mains suppliantes ou des surprises stupéfaites et silencieuses. Pourtant le bizarre et barbu Seigneur les aima toutes. Toutes elles passèrent par la porte du manoir, le matin, au son des flûtes qui chantaient sous des arcades de fleurs ou, le soir, au cri des cors clamant parmi les torches et les épées, toutes, venues des pays lointains où il les avait été chercher, toutes, timides parce qu’il était hautain, amoureuses parce qu’il était beau, et fières de confier leur langueur ou leur désir à l’étreinte de sa main. Les gais, mélancoliques ou doux souvenirs qu’elles laissaient à la demeure natale où, de leur enfance en fleur, s’était épanouie leur abondante jeunesse, non plus que les larmes de leurs mères ni les sanglots de leurs vieilles nourrices ne les avaient point retenues de partir pour suivre, au loin, le fiancé de leur destin. On quitte tout pour aimer et à peine si, en s’éloignant, elles tournèrent les yeux pour voir encore quelque ancien palais au bord du fleuve, avec ses terrasses en quinconces, ses parterres en guillochis et ses arbres en perspectives. Bientôt elles ne se souvenaient guère d’une antique et pompeuse maison, au coin de la grand’place, dans la ville; ni des médaillons de la façade qui grimaçaient des figures grotesques, ni du marteau de la vieille porte qui, à midi, était tout tiède de soleil. Elles oubliaient le petit manoir au milieu des prairies, parmi les mares où coassaient le soir, les reinettes, alors qu’il va pleuvoir, et aussi le beau château et les domaniales futaies. Une, même, qui vint d’outre-mer ne songeait plus à l’île abrupte et sablonneuse dont la mer rongeait les rocs et battait les grèves et que, l’hiver, le vent torturait, acharné contre sa solidité. A peine si elle pensait quelquefois à certaine petite plage de sable où elle jouait, avec sa soeur, quand la marée était basse, et où elles avaient si peur au crépuscule. Hélas! il ne les aima que pour leurs robes variées ces épouses, douces ou altières, et, sitôt qu’elles avaient façonné les étoiles qui les vêtaient aux grâces de leurs corps, qu’elles y avaient imprégné le parfum de leur chair et communiqué assez d’elles-mêmes pour qu’elles leur fussent devenues comme consubstantielles, il tuait d’une main cruelle et sage les Belles inutiles. Son amour en détruisant substituait au culte d’un être celui d’un fantôme fait de leur essence dont le vestige et le mystérieux délice satisfaisaient son âme industrieuse. Chacune de ces robes habitait une chambre spéciale du château. L’ingénieux Seigneur s’enfermait, pendant de longues soirées, tour à tour, dans l’une de ces salles où brûlait un parfum différent. Les mobiliers assortis aux tentures correspondaient à des intentions subtiles. Longtemps, passant sa main dans sa longue barbe parsemée de quelques poils d’argent, l’Amant solitaire regardait la robe appendue devant lui en la mélancolie de sa soie, l’orgueil de son brocart ou la perplexité de sa moire. Des musiques appropriées sourdaient du dehors à travers les murailles. Auprès de la robe blanche (ô tendre Emmène, ce fut la tienne!) rôdaient des lenteurs de viole languissante; auprès de la bleue (qui fut toi, naïve Poncette!) le hautbois chantait; près de la tienne, mélancolique Blismode, un luth soupirait parce qu’elle fut mauve et que tes yeux étaient toujours baissés; un fifre riait, suraigu, pour rappeler que tu fus énigmatique, en ta verte robe encoraillée, Tharsile! mais tous les instruments s’unissaient quand le maître visitait la robe d’Alède, robe singulière et qui avait toujours semblé vêtir un fantôme; alors la musique chuchotait tout bas car Barbe-Bleue avait beaucoup aimé cette Alède. Elle était jumelle de Soeur Anne: on eût pu les prendre l’une pour l’autre et c’était à elles deux qu’il désirait que ressemblât la nouvelle épouse, car elles sont six, ces ombres, qui errent, le soir, autour de l’antique ruine et cette dernière seule est vêtue. C’est parce que, petite bergère, tu gardas tes moutons sur une lande de bruyères roses et d’ajoncs jaunes, à la lisière de la forêt, debout ou assise parmi ton troupeau, en ta grande cape de laine grossière où s’abritait parfois contre le vent quelque agnelle chétive. Les beaux yeux font la simplicité d’un visage plus belle et la tienne était telle que le veuf Seigneur t’ayant vue en passant t’aima et te voulut épouser. Il avait alors la barbe toute blanche et son regard était si triste, ô Pastourelle, qu’il t’attendrit plus que ne te tenta l’aventure d’être grande Dame et d’habiter le château où tu lisais l’heure par l’ombre des tours sur la forêt. Rien n’était parvenu dans la solitude de la petite gardienne du fâcheux renom du noble Sire, car comme elle était humble et pauvre on dédaignait de lui parler et, fière, elle n’interrogeait pas ceux qui passaient devant sa chaumière, à l’écart entre deux vieux ormes dont ses moutons en s’y frottant, usaient l’écorce en collier. D’ailleurs elle ne regrettait pas d’être telle puisqu’elle aimait et quoiqu’elle eût voulu se pouvoir acheter quelque robe neuve pour l’occasion de sa noce approchante, mais elle s’en consolait en pensant que son ami ne lui marqua jamais que lui déplussent sa cape de laine et sa coiffe de toile. A l’aube, une fanfare de cors réveilla la forêt et quatre bannières, déployées en même temps, au sommet des quatre tours d’angle du manoir, ondulèrent au vent matinal. Une rumeur de fête emplissait la vaste demeure. Les couloirs bourdonnaient; dans la cour, piaffaient les chevaux, les uns couverts de housses chamarrées, les autres portant des selles compliquées, les plus forts enjuponnés de mailles d’acier et tous ayant, au frontail, chacun, l’atour d’une belle rose. Dans un coin quelques musiciens, vêtus de souquenilles jaunes, debout et le dos à la muraille, s’exerçaient, d’avance et doucement, à des préludes de flûte. Enfin le pont-levis s’abaissa. Le cortège sortit. En avant, des hommes d’armes, vêtus de buffles, soutenaient, de leurs longues lances entrecroisées, des corbeilles de fleurs. Venaient ensuite, en bon ordre, une multitude de valets et de pages passementés, des tireurs d’arc, des frondeurs et des hallebardiers et, par groupes, des virtuoses. Les premiers soufflaient en des cornets bizarres et tors. Leurs joues se gonflaient et leur corpulence nourrissait leurs mines rubicondes; quelques-uns, agiles et maigres, heurtaient, en cadence, des cymbales de cuivre, le reste jouait d’instruments délicats, en marchant à petits pas, l’air attentif et les yeux baissés. Ces derniers précédaient une litière vide portée sur l’épaule par des mulâtres et suivie, à cheval, par le Sire du lieu, en jaquette de soie blanche brodée de perles ovales sur qui descendait sa barbe argentée. Derrière lui une troupe de piquiers et d’arquebusiers et, à la queue, le service: la cave, la cuisine et l’écurie, prolongeait le cortège. La petite chaumière devant laquelle toute cette pompe s’arrêta dormait, porte close. On entendait les moutons bêler doucement dans l’enclos et des oiseaux venaient se poser sur les ormes et le toit d’où ils s’envolèrent, effrayés de cette approche et rassurés par le silence de la cavalcade qui se tenait immobile alentour: un vent léger frisait les plumes des panaches, rebroussait la dentelle des collerettes et éparpillait la crinière des chevaux, mais ce silence n’empêchait pas qu’un murmure eût couru dans les rangs que celle qui habitait là était bergère et s’appelait Héliade. Le Sire descendu de sa monture s’agenouilla devant la porte et y frappa trois coups: l’huis s’ouvrit et l’on vit apparaître, sur le seuil, la Fiancée. Elle était toute nue et souriante. Ses longs cheveux s’appariaient à la couleur d’or des ajoncs fleuris; à la pointe de ses jeunes seins, rosissait une fleur comme aux brins des bruyères. Tout son corps charmant était simple et l’innocence de toute elle-même telle que son sourire semblait ignorer sa beauté. A la voir si belle de visage les hommes qui la regardaient ne s’apercevaient pas de la nudité de son corps. Ceux qui la remarquèrent ne s’en étonnèrent pas et à peine si deux valets se la murmurèrent entre eux. Ainsi, en l’ingénieuse ruse qui, étant pauvre, lui avait suggéré d’être nue, elle s’avançait, grave et victorieuse d’avance de l’embûche de son Destin. Toute la ville était en émoi de la cérémonie annoncée pour ce jour-là. La curiosité s’augmentait de ce que, si on connaissait le dur Seigneur par la rigueur de ses péages et de ses exigeantes redevances, nul ne savait qui allait, sa compagne, passer le portail de l’église avec lui. L’Evêque avait été seulement prévenu d’avoir à parer son autel pour la circonstance et à ordonner ses plus belles liturgies, aussi, sans réplique au mandement impérieux du Châtelain, se tenait-il sur le parvis, mitré et crossé, en grand apparat avec ses chantres et tout son clergé, dès que les cloches eurent, par leurs volées, signalé l’entrée, dans les murs, du cortège. Le peuple, las d’attendre et de considérer les lumières allumées au fond du choeur, de compter les guirlandes tendues d’un pilier à l’autre et de nombrer l’entourage épiscopal, poussa des cris de joie quand il aperçut au bout de la grand’rue, au-dessus des têtes mouvantes, les hautes lances des cavaliers qui marchaient à travers le populaire, le repoussant en haie et le refoulant vers la place qu’il encombrait déjà, car les bonnes gens aiment le faste et celui-ci, guerrier et nuptial, avait provoqué leur concours et excitait leur curiosité. Aussi se pressaient-ils autour de l’escorte qui entourait la mystérieuse litière d’où sortit l’étrange fiancée. Ils en furent d’abord stupéfaits et crurent à quelque sacrilège fantaisie de l’audacieux suzerain: mais comme ils étaient, pour la plupart, d’âme naïve, et qu’ils avaient vu, maintes fois, peintes sur des vitraux et sculptées aux porches, des figures qui ressemblaient à celle-là: Eve, Agnès et Vierges martyres, douces ainsi qu’elle de leur corps et embellies aussi de doux yeux et de longues chevelures, leur étonnement se changea en admiration à penser que quelque céleste bienveillance envoyait cette Enfant miraculeuse pour réduire l’incoercible orgueil et la cruauté du Pécheur. Côte à côte, elle et lui, s’avançaient dans l’Eglise que j’avais visitée tout à l’heure, si paisible en son crépuscule méditatif. La nef en était alors parfumée et illuminée de cierges et de soleil. Midi flamboyait aux rosaces épanouies et aux verrières incandescentes, et les Clercs, glabres et sournois, songeaient, en voyant cette fille nue qui passait au milieu d’eux, étrangère à leur concupiscence, que le Sire de Carnoët épousait là, par maléfice, quelque Sirène ou une Nymphe pareille à celles dont parlent les livres païens. L’Evêque ne venait-il pas d’ordonner aux thuriféraires de charger leurs encensoirs, pour que la fumée s’interposant entre cette Visiteuse et le regard de Dieu et des hommes, isolât, de son voile épais, le groupe insolite qu’on apercevait, à travers une brume odorante, courbant, devant l’autel, une chevelure d’or et une nuque d’argent, sous le geste bénédicteur de la haute crosse qui consacrait l’échange de l’anneau. La bergère Héliade, qui s’était mariée nue, vécut longtemps avec Barbe-Bleue qui l’aima et ne la tua point comme il avait tué Emmène, Poncette, Blismode et Tharsile et cette Alède qu’il ne regrettait plus. La douce présence d’Héliade égaya le vieux château. On la voyait tantôt vêtue d’une robe blanche comme celle des Dames allégoriques de Sagesse et de Vertus devant qui, sous des architectures, s’agenouillent les pures Licornes aux sabots de cristal, tantôt d’une robe bleue comme l’ombre des arbres sur l’herbe, l’été, ou mauve comme ces coquilles qu’on trouve sur le sable des grèves grises, là-bas, près de la Mer, soit glauque et encoraillée ou d’une mousseline couleur de l’aube ou du crépuscule, selon que le caprice des plis en diminuait ou en augmentait la transparence mais, le plus souvent, couverte d’une longue cape de laine grossière et coiffée d’une coiffe de toile, car, si elle portait parfois l’une des cinq belles robes que son mari lui avait données, elle préférait pourtant à leur apparat sa cape et sa coiffe. Lorsqu’elle fut morte, après avoir survécu à son époux, et que le vieux manoir eut croulé d’âge et d’oubli, c’est ainsi qu’elle, seule d’entre les ombres, qui errent parmi l’antique décombre, y revient vêtue et qu’elle m’apparut, peut-être, sous les traits de la paysanne, qui m’introduisit là, ce soir, et, debout, de la rive, me regardait m’éloigner au bruit des rames sur l’eau morne et à travers la Nuit taciturne. II Eustase Et Humbeline. A Ferdinand Harold. De tous ceux qui tentèrent d’aimer la belle Humbeline un seul lui resta fidèle. Il semblait l’être d’ailleurs, plutôt qu’à aucune récompense qui lui en eût été donnée, à la persévérance de sa passion, aussi rien n’étant intervenu pour la diminuer, elle était demeurée la même, car c’est moins le temps qui use nos sentiments que le crédit qu’on leur accorde et, si les raisons d’aimer sont en nous-mêmes, c’est d’autrui d’où proviennent d’ordinaire celles qui font que nous n’aimons plus. Humbeline avait sans doute estimé trop la présence d’Eustase le philosophe pour ne point avoir choisi le meilleur moyen de se la conserver. Eustase excellait à interpréter Humbeline à elle-même: elle lui était abréviative de l’ensemble de l’univers; ils s’en étaient reconnaissants. De là entre eux s’établit un gracieux échange, et autant qu’elle était envers lui attentive et bienveillante il fut auprès d’elle assidu et circonspect. Quelques-uns l’avaient été plus et moins qu’Eustase. On essaya de divertir Humbeline du goût d’elle-même au profit de celui qu’on en avait aussi. L’inutilité de leur entreprise et le rejet de leurs prétentions les rendirent fort sensibles à l’échec de leur exigence. Eustase s’amusait à consoler ses rivaux en leur montrant par l’exemple et en tâchant de leur prouver par de subtiles paroles quelle infirmité il y avait à vouloir posséder les plus belles choses autrement que par les sentir belles, et, comme il se plaisait aux allusions, il usa de ce tour pour éclairer leur folie. S’ils le venaient visiter en son logis et le consulter sur leur déboire, il leur indiquait en souriant et d’un geste délicieusement abdicateur, une verrerie merveilleuse qui isolait, sur la rocaille funéraire d’un socle d’ébène, au mur de la chambre, son prestige visible. C’était un vase fragile, compliqué et taciturne, d’un cristal froid et énigmatique; il semblait contenir un philtre de quelque extraordinaire puissance car la panse tuméfiée et comme respectueuse se corrodait; des vitrifications arborescentes s’y agatisaient intérieurement en la translucidité crépusculaire des parois; il était intact et intangible en sa sveltesse, cassable en sa dureté gélive, et si beau que sa seule vue remplissait l’âme du bonheur qu’il existât et de la mélancolie de sa réserve sacrée. Et, à qui ne comprenait pas le geste et l’emblème, Eustase disait: «Je l’ai trouvé dans le domaine d’Arnheim. Psyché et Ulalume le tinrent dans leurs mains merveilleuses;» et il ajoutait plus bas: «Je n’y bois point; il est fait pour qu’y boivent à jamais les seules lèvres de la Solitude et du Silence.» Le crépuscule entrait dans la chambre spacieuse et cénobitique. A travers les vitres claires le couchant rougeoyait, il apparaissait double: au dehors tout proche de ses nuées sanglantes et souffreteuses qui se cicatrisaient lentement et aussi très lointain dans un miroir incliné qui, faisant face aux fenêtres, le reflétait. La ferveur occidentale brûlait, à froid, dans le cristal: elle s’y rapetissait en miniature, guérie de ce qu’elle avait eu là-bas de trop pathétique, réduite là à un aspect glaciaire et minéralisé. C’était l’heure où Eustase sortait chaque jour pour visiter Humbeline. Elle séjournait, alternativement et d’après le temps de l’année, dans son jardin ou le salon. Le salon grand comme un jardin et le jardin petit comme un salon se ressemblaient. La douce pelouse se veloutait en tapis. L’eau du bassin se reproduisait clarifiée dans les glaces du boudoir, et les tentures représentaient en arabesques intérieures l’ombre des feuilles, au dehors, sur les murs du cottage. Chaque jour Eustase y allait comme la veille, et le charme de la conversation qui se tenait entre la jeune femme et le philosophe était dû à l’échange loyal qu’ils faisaient entre eux de la réciproque utilité où ils s’étaient l’un à l’autre. Humbeline dispensait Eustase de se mêler à la vie. Les aspects s’en trouvaient, pour lui, résumés en l’instructive Dame avec ce qu’ils ont de contradictoire et de divers. Cette délicate personne était à elle seule d’un tumulte exquis. Toute l’incohérence des passions existait en ses goûts réduits à une dimension minuscule et à un mouvement infime mais équivalent. En surplus elle offrait à Eustase le souvenir de tous les paysages où s’efforce et s’exténue ce que nos sentiments y retrouvent de leur image. Ses robes déjà, pour leur part, figuraient les nuances des saisons et l’ensemble de sa chevelure était à la fois tout l’automne et toutes les forêts. L’écho des mers murmurait certes en les conques naïves de ses oreilles. Ses mains fleurissaient les horizons dont ses gestes traçaient les lignes flexibles. C’étaient ces ressemblances que lui interprétait Eustase; il lui en détaillait les infinitésimales analogies et lui donnait le plaisir d’avoir, à chaque instant, conscience de ce qu’elle était, agrandie de ce qu’elle semblait être. Elle touchait ainsi au monde par chaque pore de sa peau charmante et par chaque point de son égoïsme moite, friable et comme spongieux, n’aimant que soi dans tout, mais d’une façon communicative et amalgamée. Ils vivaient ainsi, heureux; elle, ne voyant de tout l’extérieur que ce qui la constituait et ce qu’elle en constituait, et lui, le voyant tout entier en elle. Parfois ils juxtaposaient leurs pas pour quelque promenade, si elle en avait la fantaisie par hasard, un soir de printemps, une nuit d’été, au crépuscule en automne ou, vers midi, l’hiver. Partout elle n’allait qu’à travers elle-même. Eustase se promenait moins avec elle qu’en elle. Il y faisait de délicieux voyages et, au retour, lui disait volontiers: «Le couchant de votre chevelure fut d’un or bien tragique ce soir, Humbeline!» ou il lui donnait à entendre qu’un serpent dormait lové selon la tresse engourdie de sa coiffure gorgonienne. Elle riait et ne préférait pas moins ce qu’il y avait pour elle d’un peu énigmatique dans les propos d’Eustase aux colloques trop clairs que lui avaient imposés les amis dont elle s’était éloignée. Ils se vengeaient de leur congé en dénigrant le choix qui les avait remplacés. Tout en aimant mieux, par jalousie et par humeur, admettre le principe de réserve réciproque où se tenaient l’un vis-à-vis de l’autre les deux compagnons d’esprit que supposer tout autre situation à cette intimité, ils alléguaient, comme si c’eût été un reproche qui en menaçât la durée, qu’Eustase n’avait point toujours été ainsi. Certes, il avait même été tout à fait autre. Je le sais pour l’avoir connu à une époque où il croyait vivre. Comme d’autres il avait désiré, vu et possédé, puis, las d’être épars en ses désirs, approprié à leurs objets, accaparé par tout ce qu’il croyait posséder, il en avait fait des songes auxquels restait peut-être l’arrière-amertune d’être plus identiques à ce qu’ils suppléaient que cela même qu’ils eussent été. La vie s’était refroidie et déposée en lui comme un ciel dans un miroir. Ayant souffert d’être, lui-même, l’intermédiaire entre soi et la nature, Humbeline lui en avait été la médiatrice! C’est à tout cela que faisaient allusion le miroir de la chambre d’Eustase et, sur la rocaille de funéraire ébène, l’énigmatique verrerie où la matière vitrifiée façonnait par illusion l’eau dont elle était vide, c’est à cela que s’appliquait aussi ce que disait Eustase, au crépuscule, du domaine d’Arnheim, de Psyché et d’Ulalume, ce qu’il disait des lèvres de la Solitude et du Silence! III Manuscrit Trouvé Dans Une Armoire. A Pierre Louys. .... Il n’y a peut-être pas de solitude, et, si solitaires que se pense le désir ou l’apathie, ils ne sont pas seuls. Ils se regardent dans l’avenir ou se revoient dans le passé; ils anticipent ou remémorent; c’est une solitude hypocrite que la leur. Toute solitude est hypocrite, et la mienne est-elle plus véridique pour être celle de quelqu’un qui paraît s’être borné à soi-même? Pourtant il me semble parfois être seul, le plus seul des mortels dans la plus solitaire des demeures. Je l’ai choisie dans la plus déserte de nos provinces. Les vieilles cartes donnent un nom à ce terroir; les très vieilles gens se souviennent encore de lui un avoir connu un. C’est longtemps après avoir quitté tout chemin qu’on arrive là, et, lorsque je perdis leur dernière trace, j’avais déjà parcouru des lieux singulièrement et irrémédiablement abandonnés. D’abord, le long des chaussées dédallées, les bornes numératrices, peu à peu, manquèrent. Celles qu’on rencontrait encore étaient moussues et ébréchées, puis les routes s’étaient changées en sentiers qui eux-mêmes s’amincirent, hésitèrent et disparurent. Les routes, au sortir des villes moribondes, côtoyaient des villages agonisants, et cessèrent au delà des dernières chaumières. Tristes et dolentes villes! Tassées dans un coin de leurs enceintes trop vastes qui cerclaient, de la tresse surabondante de leurs murs noués de tours en ruines, l’amaigrissement minable de la cité, elles se ratatinaient au fond de la corbeille de leurs murailles comme des fruits qui se racornissent en une pourriture sèche et cendreuse. Le vent, l’automne, semble les becqueter, avec ses cris d’oiseau douloureux par tout le ciel. Dans les villages, les vieilles mains ne pouvaient plus mettre en branle les cloches des clochers qui se lézardaient jusqu’au toit et dégringolaient, pierre à pierre et tuile à tuile, dans l’herbe. Ces chutes étaient molles et douces, car ces antiques pierres et ces vieilles tuiles, toutes feutrées de mousses, ne faisaient pas de bruit en tombant. Elles étaient friables et prêtes à redevenir, au contact du sol, la poussière qu’elles avaient été. Il y avait encore, çà et là, des masures, si chenues qu’elles se courbaient sous les branches; leur chaume vénérable semblait ronronner sous les doigts caressants des feuilles, et elles accroupissaient la somnolence animale de leur fourrure de paille rude. Ensuite, j’ai traversé de grandes forêts où, à mesure que je m’y m’avançais, les arbres se rabougrirent avant de s’espacer en plants malingres, plus rares, un à un, et enfin de manquer à des landes interminables toutes d’une même herbe rase et poilue. Le fleuve qui avait baigné les villes, frôlé les villages, reflété à ses eaux les arbres de la forêt et les roseaux des campagnes après les flèches et les toits, avait fini par se perdre à travers les sables. Les sables avaient sournoisement absorbé son cours divisé en bras, ses bras amoindris en méandres. Ses dernières eaux investies tarissaient en mares silencieuses dont quelques-unes n’étaient déjà plus qu’une place de vase craquelée. C’est la plaine et ce fleuve ensablé qu’on voit au bout du parc de mon domaine, par une brèche d’arbres et de murs. Personne ne passe plus par là qui pourrait regarder à l’intérieur de mes futaies ou de ma maison. Qu’importe si les volets pourris ne ferment plus les fenêtres. Cette province est déserte et cette demeure est si isolée! Le silence y est tel que je crois presque y être seul. Alors je m’accoude sur le vieux tome refermé où je lisais depuis de longues heures quelque traité minutieux et baroque, quelque Miroir du Temps ou quelque Horloge de l’Ame. Je fixe un point de mes songes; ma pensée s’incorpore en l’invisible; elle en vêt l’informe complaisance et s’y constitue une réalité au delà de mes désirs jusqu’à ce que mon regard s’en fatigue, puis, les yeux clos, je vois les débris de la volontaire idole empoussiérer ma rêverie des lumineuses cendres de son artifice et finir en pluies d’étoiles prismatiques, en poudres de pierreries, en ocellures pareilles à celles qui rayonnent et clignotent aux queues visionnaires des paons! Aujourd’hui j’ai vu dans un bassin d’eau tomber des feuilles, une à une. Peut-être ai-je tort d’avoir eu dans ma vie d’autre occupation que ce compte mélancolique de l’heure, feuille à feuille, dans quelque eau morne et circonspecte. Je n’aurais ainsi de tous les jours de ma vie que le souvenir d’un même arbre augmenté d’un pareil et d’autres encore se suivant, côte à côte et face à face, en avenue alternative et augurale, jusqu’au bout de mon passé, aussi loin que mon passé. Les feuilles tombent, plus fréquentes; deux à la fois contrarient leur chute. Un peu de vent qui s’est levé les soupèse délicatement avant de les laisser aller, lasses et inutiles, une à une. Celles qui tombent dans le bassin surnagent, puis, peu à peu, se détrempent, s’alourdissent et s’enfoncent à demi; celles d’hier sont ainsi; il y en a d’autres qui errent sous la surface. On les voit à travers la transparence de l’eau glaciale, claire jusqu’au fond qu’écaillent de leur bronze frauduleux les jonchées submergées déjà. Je connais la destinée de toutes ces feuilles; je sais comment elles poussent et verdissent, comment elles dépérissent aux jours d’automne malgré la fausse parure de leurs ors divers et l’hypocrisie de leurs pourpres tachetées. Le couchant est rouge à travers les arbres; la pourriture violette du crépuscule le ronge de nues douloureuses. L’hypocondrie de l’heure est presque acariâtre. La lampe brûle dans un angle de la vaste salle aux hautes fenêtres, et je reste le visage à la vitre terne. Je ne vois plus tomber les feuilles mais, maintenant, c’est en moi que je sens quelque chose qui se détache et s’amoncelle lentement. Il me semble que j’entends dans mon silence la chute de mes pensées. Elles tombent de très haut, une à une, en lente effeuillaison, et je les accueille de tout le passé qui est en moi. Leur chute morte et légère ne pèse plus rien de ce qu’elles voulurent vivre. L’orgueil s’effeuille et la gloire se défleurit. Encore un jour. Voici la lampe! J’ai regardé tomber les feuilles, une à une, et pourtant il y eut des thyrses dans les vignobles et les jardins. Les lèvres ont mordu le jus des poires. Un enfant portait en ses mains des pommes d’or, et, quand le visage se retourna, au seuil, en face du soir, on vit à ses tempes une couronne de laurier en même temps que des buccins sonnaient au fond des antres! Dans le vieux cèdre, devant la maison, près d’une massive table de pierre, j’entends glapir de rauques trompettes! L’or de leur son semble disjoint par quelque fêlure. Le souffle en est âpre et discors. Elles moquent la gloire qu’elles entonnent; elles disent que quelque chose avorte en elles de considérable, et leur râle inclut, en la faussant, une fanfare! Ce sont les paons qui, de leur perchoir du grand cèdre, près de la table de pierre, cornent. Ils se détachent en noir sur le crépuscule encore soufré et rougeâtre; ils sont de jais sur le ciel étrusque; ils sont noirs avec l’air moins de s’être carbonisés dans les ardeurs des brasiers du couchant que par la vertu de leur propre éclat et par l’incandescence dévoratrice de leurs plumes. Noirs et fatidiques, n’ont-ils pas l’attitude de veiller sur un tombeau, et la table de pierre est funèbre, ce soir. Son bloc fruste se renfrogne et semble s’appesantir. Vas-tu disjoindre l’oppressive et analogue dalle, enfin, toi, ô mystérieuse perdue, ô souterraine, toi qui, étant plus que la vie, ne peux être possédée que dans la mort, toi que j’appelais Eurydice! Il me semblait si bien l’avoir connue de l’autre côté du fleuve que je la nommais Eurydice. Ce nom lui plut et elle souriait de se l’entendre donner comme s’il eût réveillé en elle d’anciennes joies. Pourtant, parfois, elle soupirait de s’entendre appeler ainsi, car d’antiques tristesses séjournaient peut-être au fond de ses songes. Elle était debout entre deux suites d’échos; j’ignorais où ils menaient sa mémoire, car je ne savais rien des avenues de sa Destinée, et mon amour en face de sa beauté s’en satisfaisait uniquement. Je ne veux point parler de mon amour ni disserter de sentiments au lieu d’évoquer des images. Il n’en est pas de plus précieuse à mon âme que celle d’Eurydice. Ma solitude n’est faite que pour le fantôme de sa présence et mon silence ne dure que pour la survie de sa voix. Je revois l’ondulation de ses cheveux sur les coussins où elle s’appuyait volontiers, car sa beauté, comme toute beauté vraiment délicieuse, n’était point sans langueur. C’étaient des coussins à grandes fleurs ornementales habilement dénaturées. Il s’y mêlait des motifs de fruits, des grenades à des tulipes. Les beaux fruits s’engorgeaient ou se tuméfiaient et les sveltes fleurs s’y composaient moins imitatives que logiques et rationnelles. Certaines étoffes étaient assez légères pour que les duvets intérieurs y apparussent par transparence: duvet blanc des cygnes du Montsalvat, bourre noire des cygnes de l’Hadès! Vers le soir elle dénouait la bandelette d’hyacinthe qui retenait sa chevelure et parfois nous marchions au crépuscule. Le plus souvent elle portait une robe d’un vert vif et frais. Des reflets d’argent miroitaient la lucidité prasine de l’étoffe. Des rosaces d’émaux translucides l’ornaient qui alourdissaient les plis et leur imposaient une rigidité statuaire et comme archaïque. Un gorgerin de pierreries juxtaposait sur la peau de sa poitrine la goutte vive des émeraudes à l’eau spacieusement morte des opales. Ses pieds étaient nus: sa robe traînait un peu sur le sable tiède des allées du jardin où nous errions. C’était une ancienne grève fluviale ou marine. De petites tortues à écaille jaune et noire s’y promenaient. Il y poussait des citronniers nains. Leurs fruits étaient charnus, acides avec un arrière-goût d’amertume. Le visage d’Eurydice fut d’une singulière beauté. Il est dans tous les miroirs de mes songes; c’est dans les vôtres qu’il faut la regarder, car elle est en chacun de nous l’éternelle taciturne, la secrète accoudée! Nous avons souvent ensemble contemplé le crépuscule, Eurydice et moi. A cette heure-là, son nom résonnait plus doucement, plus mélodieusement. Les syllabes en étaient le choc d’un cristal limpide et nocturne: une fontaine dans un bois de cyprès. C’était l’heure où son nom vibrait le plus mélancoliquement. Quelquefois elle parlait. La lenteur douce de sa voix semblait s’éloigner à la distance d’un songe. Sa voix devenait très basse, comme assourdie et perdue au dédale de soi-même d’où elle revenait peu à peu à son ordinaire douceur. Elle parlait volontiers d’eaux et de fleurs, souvent des miroirs et de ce qu’on y voit de ce qu’on n’est pas. Nous composions aussi de singulières demeures, chambres ou palais. Nous en déduisions les possibles jardins. Elle les imaginait charmants et mélancoliques. Il y en eut un avec des porphyres que le temps semble avoir guéris du sang qu’ils ont saigné, des marbres, des allées d’une géométrie pathétique, des pelouses où les jets d’eau pavonnent et semblent rouer au soleil. Un soir, je me souviens, et ce fut un des derniers où je la vis, elle me parla des paons. Elle les haïssait et jamais elle n’avait voulu en supporter la présence dans ces lieux de paix et de silence où nous vécûmes si inexplicablement. Ce soir-là, je lui rappelai, alors, notre rencontre et la morne rivière où ma barque avait croisé la sienne. Elle y était seule. Elle pleurait. A la proue, un paon était perché qui mirait dans l’eau sa tête et son col et dont la queue emplissait toute la barque de sa profusion éblouissante. La triste et pâle voyageuse était assise parmi ces plumes. Les plus longues traînaient dans l’eau à l’arrière. Et comme ce souvenir, fait d’une eau morne entre de vieux arbres, d’une barque lente, d’un impérial oiseau dans le crépuscule, d’une femme inconnue et silencieuse, m’était doux, j’appuyai ma tête par mélancolie et par tendresse sur les genoux d’Eurydice. Elle la soutenait de ses belles mains: elle semblait la soupeser. Je regardai ses yeux: une immémoriale tristesse les voilait et j’entendis qu’elle me disait d’une voix ancienne, si lointaine qu’elle paraissait venir de l’autre côté du fleuve, de l’autre face des Destins, qu’elle me disait de sa voix ancienne et véridique, si basse que je l’entendais à peine, si bas que je ne l’entendis plus jamais: «C’est moi qui, au bord du fleuve, un soir, ai soulevé, en mes mains pures et pieuses, la tête de l’Aède massacré et qui l’ai portée pendant des jours jusqu’à ce que la fatigue m’arrêtât. «A la lisière d’un bois pacifique où des paons tout blancs erraient sous l’ombre des arbres, je me suis assise et m’endormis sentant à travers mon sommeil, avec douleur et avec joie, le fardeau du chef sacré qui reposait sur mes genoux. «Mais au réveil, je vis la tête douloureuse me darder le regard de ses orbites rouges et vides. Les oiseaux cruels qui avaient becqueté les yeux rengorgeaient autour de moi leurs cols souples et lissaient leurs plumes de leur bec sanglant. «Mon geste eut horreur du sacrilège, et, à mon sursaut, la tête roula parmi les paons effrayés et taciturnes qui rouèrent, épanouissant, à leur insu, l’extraordinaire prodige qu’ils étaient devenus, car leurs plumes portaient, dès lors et à jamais, au lieu de leur blancheur, en ocellures d’imaginaires et vindicatrices pierreries, l’emblème véridique des yeux sacrés dont ils avaient profané le mortel sommeil... IV Hermogène. A Jean Lorrain. A l’entrée de la forêt je tournai la tête, et, la main sur la croupe pommelée de mon cheval, je m’arrêtai pour regarder, par- dessus mon épaule à travers les premiers arbres, le pays que je venais de parcourir et pour tâcher d’y apercevoir encore une fois la maison de mon maître Hermogène. Elle devait être tout au bout de la morne plaine saumâtre et marécageuse qui étalait, au loin et à plat, le damier d’eau de ses salines où se réverbéraient aux flaques à fond rosâtre et cristallisé les rayons d’un soleil couchant. Il m’aveuglait car je l’avais en face de moi et toute cette terre craquante, traversée durant la moiteur d’une après-midi d’automne, n’était plus, à cette heure, qu’une étendue de brume dorée au-dessus d’un miroitement. La buée et l’éclat s’en renforçaient au dehors de la forêt par la demi-obscurité qui sommeillait à l’intérieur du couvert. De grands pins dressaient, d’un sol mat et feutré, leurs sveltes troncs ensoleillés à mi-hauteur et où l’ombre montait à mesure que le soleil descendait vers la mer. Je la distinguai, lisse à l’horizon au delà de la plaine rase et quadrillée de ces mares où, tant la salure de leur eau était tiède, avait refusé de s’abreuver mon cheval qui frappait doucement du sabot le terrain de bure du sous-bois en y faisant dérouler sur la pente les pommes de pin dont elle était jonchée. Elles me rappelèrent celles qui brûlaient à l’âtre de mon maître Hermogène, l’autre soir que je maniais entre mes doigts leurs écailles délicates où scintillait une larme de résine, tandis que mon hôte, assis à mon côté, me racontait son histoire, si doucement que sa voix me semblait venir de moi-même et comme si c’eût été au fond de moi qu’il parlât. Ah! que souvent j’avais repensé à lui durant cette lente chevauchée par les petits sentiers grésillants, le long des salines paludéennes. La moiteur de l’air spongieux était si imprégnée de sel que ma langue en sentait le goût sur mes lèvres. La tristesse d’Hermogène n’avait pas dû être, certes, plus âcre et plus amère. Il m’avait semblé refaire la route de ses jours et je me disais, reprenant mon chemin par le lieu déjà assombri: Puissé- je comme lui entrer dans le crépuscule! puissé-je m’asseoir à la fontaine et qu’il y ait un âtre pour toutes les cendres de mes songes! J’étais arrivé à un endroit de la forêt où elle m’apparut à sa suprême beauté automnale. De grands arbres espaçaient une clairière. Leur feuillage était roux et doré, et, bien que le soleil eût disparu, il semblait s’en continuer un éclat aux cimes où persévérait l’illusion de sa survie par la teinte de sa présence. Aucune des feuilles ne remuait et pourtant une parfois, d’or terne et déjà sec, d’or clair et encore vivant, tombait comme si le petit bruit mélancolique de la fontaine où elles reflétaient leur suspens eût suffi à déterminer, dans la sorte d’indifférence silencieuse de l’air, le prétexte de leur chute. Je regardais celles qui tombaient au bassin de la source. Deux, puis d’autres encore et une que je sentis frôler ma main. Je tressaillis car j’attendais, anxieux de ce silence, pour continuer ma marche, que quelque cri d’oiseau ait rompu l’immobile sortilège. Tout se taisait d’arbre en arbre et si loin que je me sentis pâlir, moins peut-être de solitude que de cette caresse de feuille qui m’avait effleuré la main, plus légère qu’au songe les lèvres même du souvenir. Je m’approchai de l’eau, instinctivement, pour y voir mon visage et l’y voyant pâle et perplexe, vieilli de tout ce qu’une onde ajoute de nocturne à ce qui s’y mire, je pensai à Hermogène, à mon maître Hermogène. J’entendais de nouveau sa voix au fond de moi et elle me répétait la mélancolique histoire qu’il m’avait contée, l’histoire qui commençait aussi à un carrefour de la forêt près d’une fontaine où il aurait vu son visage. * Par quelles voies mystérieuses, me disait Hermogène, à travers quelles impitoyables aventures avais-je dû passer, me disait-il, pour n’y avoir conquis que le sentiment d’une immense tristesse telle qu’elle me voilait, par l’excès de son amas, la mémoire de son origine et le progrès de son état. Elle m’opprimait de tout l’oubli de ses causes et de tout le poids de sa consistance. Rien n’en illuminait le sourd et ténébreux passé: glaives d’or parmi les cyprès, bagues de joie et d’alliance perdues aux eaux captatrices, torches, sur le seuil, par le vent de la nuit, sourires au fond du crépuscule, rien n’illuminait l’ombre invariable d’où j’étais parvenu, par de laborieux chemins, jusque là où, las d’une marche dont la fatigue seule me faisait ressentir la distance, perdu dans la forêt, je m’assis au bord d’une fontaine comme on se repose auprès d’une tombe. Tout ce que j’avais souffert était mort en moi et je respirais l’odeur de cendre qu’exhalait ma mémoire. Il s’y était mêlé certes des chairs, des fleurs et des larmes, car j’y retrouvais un triple parfum de regret, de mélancolie et d’amertume. Il y avait des échos au fond de cette taciturnité intérieure, mais ils y étaient engourdis et ce passé informe et mystérieux m’environnait de ses ténèbres endolories. Sans savoir ses circonstances, je ressentais un regret, une mélancolie et de l’amertume; j’aurais voulu que ses lèvres vinssent murmurer sa raison à mon songe; j’aurais voulu boire à son lac léthéen une mémoriale jouvence comme à l’eau de cette fontaine où je m’aperçus venant à moi, face à face, comme le silence vient à la solitude avec le désir d’apprendre l’une de l’autre le secret de leur accord. Mon visage dans l’eau intermédiaire n’allait-il donc rien m’apparaître de moi-même? Mes mains se tendaient vers le reflet de leurs paumes blessées. O mon Ombre qui m’apparaissais ainsi, tu semblais pourtant venue du fond de mon passé. Tu devais savoir ses voies mystérieuses ou ordinaires, ses aventures impitoyables ou quelconques. Dis! sourires au crépuscule! glaives d’or parmi les cyprès ou la torche peut-être ou les bagues... Une pierre tombée avait détruit le miroir et me fit lever les yeux. Ils rencontrèrent ceux de l’Etrangère qui avait ainsi interrompu ma rêverie et qui semblait suivre la sienne sans s’apercevoir de ma présence. Elle était debout en sa robe déchirée et cendreuse que dépassait son pied nu avec lequel elle avait poussé la pierre perturbatrice. Une curiosité singulière me portait à interpeller cette survenante. Il me semblait que je n’aurais qu’à me ressouvenir pour entendre ce qu’elle me dirait. Nos Destins avaient dû se toucher leurs lèvres et leurs mains avant de se séparer pour quelque circuit inverse où ils se rencontraient enfin de nouveau à un point de leur durée. Ils étaient la moitié l’un de l’autre et ma tristesse ne pouvait être que l’entente de son silence. Oui, mon fils, continua Hermogène, elle m’a parlé. Elle m’a dit comment elle avait quitté la ville. La vie qu’on y menait était bavarde, emphatique et frivole; le sommeil inutile. La veille n’y fructifiait pas en lendemain et chaque jour périssaient ses fleurs passagères. Cette ville était immense et populeuse. Ses rues innombrables s’entre-croisaient en mille détours, et toutes aboutissaient, par quelques-unes où elles se dégorgeaient, à une vaste place centrale pavée de marbre. Les arbres odorants poussaient çà et là entre les dalles disjointes et y sculptaient une ombre délicieuse; des eaux fraîches y jaillissaient parmi le silence moite dans un air cristallin. Mais cette place était déserte toujours: il était défendu de s’y arrêter et même de la traverser. On eût pu y rêver sous les arbres, boire à l’eau, se confronter à la solitude et il fallait que la foule errât sans cesse par le labyrinthe des rues poussiéreuses, entre les hautes maisons de pierre à portes de bronze, parmi les visages différents et les discours superflus. Ah triste ville! On y errait désespérément à la recherche de soi-même, ceux-là du moins que ne satisfaisait pas de disputer au coin des carrefours, de pérorer du haut des bornes, de trafiquer sur les comptoirs ou de danser au bruit des tambourins. La plupart s’en contentaient. Ils vont et viennent sans s’apparier plus que pour l’accord d’un marché ou l’entente d’un désir. Quelques sages s’y promenaient, un miroir à la main. Ils s’y regardaient obstinément pour essayer d’être seuls, mais de hargneux enfants cassaient à coups de pierres les glaces attestatrices et la foule riait d’imposer ainsi l’autorité de son despotisme... A mesure qu’elle parlait, il me semblait que la vision qu’elle évoquait avec dégoût se reconstituait en moi. J’y entendais comme un lointain bourdonnement intérieur. Il se levait de mon passé des rumeurs mémoriales et analogues et je redisais aussi comme l’Etrangère: Quittons la ville, quittons la vie frivole et vaine... Elle l’avait quittée un matin, lasse d’errer parmi la cohue composite et uniforme, parmi la poussière des sandales et la sueur des visages. Elle croisa sous la poterne ceux qui venaient du dehors accroître le nombre des vivants d’ici et, quand elle eut dépassé les murs, elle entendit, sur un arbre, un oiseau qui chantait. L’orgueil d’être seule l’exaltait et elle se sentait grandir à mesure qu’elle s’isolait. Sa robe frôlait des fleurs, tandis que, par des chemins charmants, elle descendait vers la mer. Des grèves la bordaient, roses sous l’aurore, qui fondirent d’or à midi et devinrent violettes au crépuscule. Ah crépuscule sur la première journée de songe! Son ombre sur le sable lui disait qu’elle était seule et que le reste d’elle-même n’était plus à ses pieds qu’un fantôme, et ce fut à son ombre qu’elle sacrifia vers le soir, jetées à la mer, les pierreries de son collier qui tintaient entre elles plus mélodieuses que des larmes. Son collier était composé de trois sortes de pierres, toutes se valaient et l’ensemble était inestimable. Il y eut, toute la nuit, une étoile sur la mer, jusqu’au matin une étoile sur la mer! Mais je m’appliquai encore mieux ce que l’Etrangère me raconta quand elle m’apprit comment les satyres et les faunes la dépouillèrent et la laissèrent nue dans la forêt. Je compris que ses actes et ses sorts représentaient chacune de mes pensées. Je comprenais comment j’avais vécu intérieurement les emblèmes de ses aventures. C’était d’elles que s’était constituée ma tristesse. Les satyres l’avaient d’abord entourée en dansant. Les hautes herbes fleuries les cachaient à mi-corps et leur bestialité piétinait tandis que leurs mains offraient des grappes de raisin, des fruits et des pommes odoriférantes, mais leurs mains s’étaient vite enhardies. C’est ensuite qu’elle vécut errante, toute à quelque soin mystérieux et désespéré: un philtre qui créerait des âmes dans la chair poilue des ægypans rôdeurs. Elle soulevait de ses mains frêles d’énormes pierres et, au lieu du baume ou du talisman, c’étaient des crapauds ou de l’eau croupie qui y dormaient; les serpents glissaient sous les feuilles sèches, et il éclosait des orfraies d’oeufs qu’elle croyait de paons ou de colombes; un poison bouillonnait où elle composait un dictame... Mon fils, me dit Hermogène, je savais enfin l’origine et la matière de ma tristesse par tout ce que m’avait dit l’Etrangère. Il a fallu qu’elle vînt à moi pour que je prisse, à travers elle, conscience de ma misère. Elle m’avait semblé immense et confuse, je la trouvais alors démesurée mais, à la mieux voir, je reconnus l’avoir méritée. On ne se retrouve plus quand on s’est une fois perdu et l’amour ne nous rend pas à nous-mêmes; pourquoi n’avais-je point été de ces sages précautionneux qui, dans la ville, marchaient en portant à la main un miroir pour essayer d’être seuls en face d’eux-mêmes car il faut vivre en présence de soi. Tel fut le récit de mon maître Hermogène et sa rencontre avec l’Etrangère. Il y avait pris de curieuses leçons car son esprit était raisonneur, mais il aimait à vivifier ses raisons d’allégories. Peut-être avait-il voulu me frapper davantage en mêlant quelque fable à son enseignement. Son apologue était ingénieux et, certes, il n’avait pas été sans fruit car je m’écriais: Heureux ceux qui comme Hermogène se rencontrent en chemin de leur vie par l’entremise d’un songe, plus heureux ceux qui ne se sont jamais quittés et à qui leur propre présence à tenu lieu du monde! La nuit était venue, mon cheval marchait sur les feuilles sèches et butait aux souches. Je ne savais comment trouver l’issue de la forêt et je cherchais aux étoiles à travers les arbres le chemin de l’aurore. V Le Récit De La Dame Des Sept Miroirs. A Jean De Tinan. La caduque vieillesse de mon père se prolongea pendant des années. Sa nuque branlait. Ses épaules se voûtèrent. Peu à peu il pencha davantage encore. Ses jambes flageolaient. Il dépérit. Chaque jour, pourtant, il sortait seul dans les jardins. Ses pas traînaient sur le cailloutis des esplanades, le dallage des terrasses, le gravier des allées. On le voyait, au fond des avenues, minuscule et ratatiné, avec sa calotte de drap fin et ses vastes houppelandes de soie fourrée, piquant du bout de sa haute canne une feuille tombée ou, le long des parterres, redressant, au passage, la tige de quelque fleur. Il faisait lentement le tour des bassins. Il y en avait de carrés, avec une marge de porphyre rose: de circulaires, bordés de jaspe olive; d’autres, ovales, ourlés de marbre bleuâtre. Le plus grand était entouré de brèche jaune, et des tanches y glissaient leur reflet d’or. Les autres gardaient des cyprins rouges, des carpes et d’étranges poissons glauques. Un jour, mon père ne put sortir pour sa promenade accoutumée. On l’assit dans un grand fauteuil de cuir roux, et on traîna le siège devant la fenêtre; les roulettes grincèrent sur le damier des mosaïques, et le vieillard considéra longuement la vaste perspective des jardins et des eaux. Le soleil se couchait en rougeoyant sur les dorures monumentales de novembre. Le parc semblait un édifice d’eau et d’arbres, intact et fugitif. Parfois une feuille tombait dans l’un des bassins, sur le sable d’une allée, sur le balustre d’une terrasse: une, poussée par un vent léger, crispa contre la vitre nue son aile d’oiseau décharné en même temps qu’une chauve-souris égratigna de son vol anguleux le ciel moins clair. Au crépuscule, le malade soupira longuement. On entendait, au dehors, un pas dans une allée proche; un cygne noir battit de ses palmes l’eau assombrie d’un bassin, une pie s’envola d’un arbre en jacassant et se posa, sautillante, sur le rebord d’un vase; un chien enroué hurla dans le chenil. A l’intérieur, un grand meuble taciturne craqua sourdement en son ossature d’ébène et d’ivoire, et la lanière d’un fouet à manche de corne, posé en travers d’une chaise, se déroula et pendit jusqu’au parquet. Aucun souffle ne sortait de la vieille poitrine; la tête s’inclina jusqu’aux mains jointes sur la tabatière d’écaille. Mon père était mort. Je vécus durant tout l’hiver dans la contracture de ce deuil. Ma solitude s’ankylosa de silence et de regret. Les jours s’écoulèrent. Je les vécus dans une attention scrupuleuse à ce mélancolique souvenir. Le temps passa sans que rien pût me distraire de ma douloureuse et funèbre songerie. L’approche seule du printemps me réveilla de moi-même, et je commençai à constater les singularités qui m’environnaient et qui outrepassaient le rapport qu’on m’en fit. Comme si la présence paternelle imposait autour de soi, par sa durée, une sorte d’attitude aux êtres et aux choses, les effets de sa disparition se répandirent alentour. Tout se désagrégea. Des jointures invisibles craquèrent en quelque occulte dislocation. Les plus anciens serviteurs moururent un à un. Les chevaux des écuries périrent presque tous; on retrouvait les vieux chiens de meute engourdis à jamais, les yeux vitreux et le museau enfoui entre leurs pattes velues. Le château se dégrada; les combles se délabrèrent; le soubassement se tassa; des arbres du parc s’abattirent, barrant les allées, écornant les buis; la gelée fendit la pierre des vasques; une statue tomba à la renverse, et je me trouvai, dans l’insolite solitude de la demeure déserte et des jardins bouleversés, comme au réveil d’une saison séculaire où j’eusse dormi les cent années du conte. Le printemps vint en averses doucereuses, tiède et précoce, avec de grands vents qui secouaient les fenêtres fermées. L’une d’elles s’ouvrit sous la poussée extérieure. Les parfums de la terre et des arbres entrèrent en une suffocante bouffée. La fenêtre battit de l’aile comme un oiseau; au mur, les tentures mythologiques frissonnèrent; les jets d’eau des tapisseries oscillèrent, et une ride de l’étoffe fit sourire à l’improviste les Nymphes tissées et ricaner le visage de laine des Satyres. Je respirai longuement, et j’étirai toute la lassitude de l’hiver; ma jeunesse engourdie tressaillit, et je descendis l’escalier des terrasses pour visiter les jardins. Ils étaient admirables en leur sève printanière, et, chaque jour, d’heure en heure, j’assistai à l’épanouissement de leur beauté. Les feuillages se massèrent au sommet des arbres; la nageoire d’or des tanches effleura l’eau grossie des bassins; les carpes bleuâtres tournèrent autour du bronze verdi de la figure qui, au centre, tordait dans le métal dulcifié la sveltesse de sa voluptueuse cambrure; des mousses grasses montèrent aux jambes lisses des statues et se blottirent au secret de leur chair de marbre; la gaine fendue des hermès s’enguirlanda; leurs yeux caves se veloutèrent d’un regard d’ombre; les oiseaux volèrent d’arbre en arbre, et le charme composite du printemps s’unifia en l’accord d’une estivale beauté. Peu à peu l’azur du ciel adolescent se fonçait et pesa en suspens sur l’étendue du parc, sur l’anxiété grave des feuillages, sur le rêve circonspect des pièces d’eau. L’onde des vasques épuisées stilla, goutte à goutte, dans le silence; du fond des bassins, une montée d’herbes vivaces s’enlaça, à la surface, autour de solitaires fleurs surnageantes; les parterres débordèrent dans les allées; les branches des arbres s’entrecroisèrent au-dessus des avenues; les lézards verts rampèrent sur les balustres tièdes des terrasses, et, de partout, s’exhala la senteur lourde des végétations. Une sorte de vie surabondante animait le parc désordonné; les troncs se tordirent en statures presque humaines. Les lièvres apparurent; les lapins pullulèrent; des renards montrèrent leur museau fin, leur marche oblique, le panache de leur queue; des cerfs mirèrent leurs ramures. Les vieux gardes, morts ou perclus, ne détruisaient plus la vermine inoffensive ou carnassière. L’hiver avait brisé les clôtures qui séparaient les jardins de la contrée environnante, singulièrement forestière, choisie par mon père à cause même de sa solitude qui sauvegardait celle de sa retraite. Elle l’entourait d’un prestige d’arbres énormes, de terrains incultes et de lieux inconnus. J’errais à travers les allées. L’été flamboyait; mon ombre, au soleil, fut si noire, qu’elle sembla creuser devant moi l’effigie de ma stature; l’herbe des avenues me montait à mi-corps; les insectes bourdonnaient; les libellules caressaient l’eau opalisée de leur reflet. Nul vent; et, dans l’immobilité de leur stupeur ou la posture de leur attente, les choses paraissaient vivre intérieurement. La journée brûlait sa beauté jusqu’à la consomption sourde du couchant; chaque jour s’annonçait plus chaud et suspendait en lents crépuscules la fin de sa langueur suffocante. Un malaise m’envahissait; je marchais plus lentement, j’interrogeais l’avenue où j’allais m’aventurer, le tournant à prendre; le rond-point anxieux m’arrêtait au centre de ses bifurcations, et, sans aller plus loin, je revenais sur mes pas. Une fois, j’avais erré tout le jour, et assise auprès d’un bassin, je regardais dans l’eau verdie et poissonneuse les vagues visages méduséens qui s’y configuraient de remous et de serpentines chevelures d’herbages: médailles fluides et gorgoniennes, devinées et dissoutes, bronzées par les reflets d’un crépuscule d’or verdâtre, redoutables et fugitives. L’heure était équivoque: les statues se renfonçaient dans les encoignures du buis; le silence se crispait bouche à bouche avec l’écho paralysé. Tout à coup, au loin, très loin, là-bas, vibra un cri guttural et réduit par la distance à une perception minuscule et presque intérieure, un cri à la fois bestial et fabuleux. C’était lointain et insolite, comme venu du fond des âges. J’écoutai. Plus rien; une feuille remuait imperceptiblement au sommet d’un arbre; un peu d’eau s’écoulait goutte à goutte par une fissure du bassin et humectait le sable alentour; la nuit tombait; et il me sembla que quelqu’un riait derrière moi. Le lendemain, à la même heure, le cri recommença, plus distinct, et je le réentendis presque chaque jour: il se rapprochait. Pendant toute une semaine, il s’était tu, quand encore il éclata, juste à côté de moi, terrible et vibrant, suivi d’un galop brusque: il faisait encore clair, et je vis, penché hors d’un fourré, le torse d’un homme nu et une jambe de cheval qui grattait du sabot le sol de l’allée. Tout disparut, et j’écoutai en mon souvenir la voix singulière qui semblait unir en son ambiguïté un rire et un hennissement... Le centaure marchait tranquillement dans l’allée. Je me rangeai pour le laisser passer: il passa en s’ébrouant. Dans le crépuscule, je distinguai sa croupe pommelée de cheval et son torse d’homme; sa tête barbue portait une couronne de lierre à grains rouges; il tenait à la main un thyrse noueux terminé par une pomme de pin; le bruit de son amble s’étouffa dans l’herbe haute; il se retourna et disparut. Je le revis une fois encore qui buvait à une vasque; des gouttelettes d’eau emperlaient son crin roux, et, ce jour-là, vers le soir, je rencontrai aussi un faune: ses jambes de poil jaune étaient croisées; ses petites cornes pointaient à son front bas; il restait assis sur le socle de la statue tombée l’hiver, et, avec un bruit sec, il heurtait l’un contre l’autre ses sabots de bouc. Je vis aussi des nymphes, qui habitaient les fontaines et les bassins. Elles sortaient de l’eau leurs bustes bleuâtres et s’y replongeaient à mon approche; quelques-unes jouaient sur le bord avec des algues et des poissons. On voyait sur le marbre la trace de leurs pieds humides. Peu à peu, comme si la présence du centaure eût ranimé l’antique peuple fabuleux, le parc s’était furtivement rempli d’êtres singuliers. D’abord par méfiance, ils se cachaient à ma vue. Les faunes s’esquivaient prestement, et je ne trouvais à leur place foulée que leurs flûtes de roseaux, avec des fruits mordus et un rayon de miel entamé. L’eau des bassins recouvrait vite les épaules des nymphes, et je ne les devinais plus qu’aux remous de leurs plongeons et à leurs chevelures surnageantes parmi les herbes. Elles me regardaient venir, leurs petites mains au-dessus des yeux pour mieux voir, leur peau déjà sèche et leurs longs cheveux encore ruisselants. Les autres s’enhardirent aussi: ils tournaient autour de moi ou me suivaient de loin; un matin même, je trouvai un satyre couché sur une marche de la terrasse; des abeilles bourdonnaient sur sa peau velue; il paraissait énorme et feignait de dormir, car à mon passage, il saisit le bas de ma robe de sa main poilue; je me dégageai, et je m’enfuis. Dès lors, je ne sortis plus, et je restai dans le château désert. L’excessive chaleur de ce terrible été fut fatale à mes derniers vieux serviteurs. Quelques-uns moururent encore. Les survivants erraient comme des ombres; ma solitude s’accrut de leur perte et mon désoeuvrement s’augmenta de leur inertie. Les vastes salles du palais s’éveillèrent à mes pas et je les habitai l’une après l’autre. Mon père y avait rassemblé de somptueuses merveilles: son goût se plaisait aux objets rares et curieux. Des tapisseries vêtaient les murs; des lustres suspendaient au plafond leur scintillation orageuse de cristal et d’éclairs; des groupes de marbre et de bronze posaient sur des socles travaillés; les pieds trapus des hautes consoles d’or crispaient sur les parquets leurs quadruples griffes léonines; des vases de matière opaque ou transparente étiraient les nervures de leur gorge ou gonflaient l’ampleur de leurs panses; des étoffes précieuses remplissaient des armoires à portes d’écaille ou de cuivre. L’amas en débordait. C’étaient des soies glauques ou vineuses, tissées d’algues et brodées de grappes, des velours poilus, des moires ridées, des satins pâles miroitants comme des peaux baignées, des mousselines de brume et de soleil. Le spectacle des tapisseries me lassa vite; elles représentaient les hôtes singuliers qui avaient envahi le parc; les groupes de porphyre et d’airain figuraient aussi des Nymphes et des Faunes. Un Centaure sculpté dans un bloc d’onyx se cabrait sur un piédestal. Avec leur grâce humide, leur bizarrerie grimaçante, leur robustesse thessalienne, celles qui avaient troublé les eaux tranquilles, ceux qui hantaient les futaies agrestes et les avenues herbeuses, tous, toute la vie monstrueuses qui riait, chevrotait ou hennissait au dehors, se reproduisait sur les murs dans la chair des soies et le crin des laines, ou s’embusquait, tapie aux encoignures, en une solidification de métal et de pierre. L’été brûlant et forcené avait fondu en pluies avec l’automne survenu. Le front aux vitres, je regardais l’or du parc ruisseler sous le soleil dans l’intervalle des averses. Le nombre des hôtes monstrueux semblait encore augmenté. Les centaures déboulaient maintenant en hardes des allées; ils se poursuivaient cabrés ou rueurs. Il s’y en était joint de très vieux dont les sabots moussus butaient aux cailloux; ils portaient des barbes blanches; la pluie cinglait leurs croupes pelées et creusait la maigreur de leurs poitrails. Les satyres, par troupe, gambadaient autour des bassins où les nymphes grouillaient en un emmêlement de chairs bleuâtres et de cheveux rouillés; j’entendais le fracas des ruades, le trot sec des petits sabots capripèdes, les hennissements, les cris et le concert discord des tambourins sourds et des flûtes aigres. Pour essayer de déjouer l’énervement anxieux où s’irritait ma solitude, je tentai de la distraire à me vêtir d’étoffes et me parer de bijoux. Les coffres en contenaient un amas considérable. Je me promenais dans les vastes galeries en traînant le poids somptueux des velours; mais leur toucher me rappelait le poil des bêtes velues dont les yeux semblaient me regarder par les pierreries qui m’ornaient; je me sentais fascinée par la fixité oculaire des onyx, palpée par les soies caressantes, griffée par les agrafes, et j’errais, misérable et parée, dans l’enfilade solitaire des longues salles illuminées. Les pluies et les vents d’automne s’accrurent un soir en tempête. Le vieux château frémissait. Je m’étais réfugiée seule dans une salle heptagonale aux murs faits de sept grands miroirs limpides en des cadres d’or clair. Les souffles du dehors glissaient par les fentes des fenêtres et sous les portes et balançaient un grand lustre adamantin dans le tintement de ses pendeloques de cristal et la vacillation de ses bougies. Je croyais sentir sur mes mains les langues rugueuses du vent; je me sentais saisie par les ongles invisibles de la bise; il me semblait, suffocant en ma robe de satin glauque, devenir à son contact, une de ces nymphes fluides et fugitives que j’avais vues ondoyer sous les herbes vertes, dans la transparence des eaux. Instinctivement, dans une lutte intérieure j’arrachai le tissu insinueux pour me défendre d’une pénétration mystérieuse qui m’alanguissait toute: je saisis à pleins doigts ma chevelure; mes mains s’y rétractèrent comme à des algues fluviatiles, et je m’apparus, debout, nue, dans l’eau limpide des miroirs. Je regardai autour de moi ma statue subite et fabuleuse, debout, sept fois autour de moi dans le silence des glaces animées de mon reflet. Le vent s’était tu. La strideur d’une griffe raya le verre d’une des hautes fenêtres, à travers laquelle la brusquerie d’un éclair dessina la trace phosphorique du grincement furtif et évanoui. Je reculai d’horreur. Aux vitres, attirés par la lumière ou chassés par la tempête, je vis collés des visages et des mufles. Les nymphes appliquaient au cristal leurs lèvres humides, leurs mains mouillées et leurs chevelures ruisselantes; les faunes en approchaient la lippe de leurs bouches et la boue de leurs toisons; les satyres y écrasaient avec frénésie leurs faces camuses; tous se pressaient, s’escaladant les uns les autres. La buée des naseaux se mêlait à la bave des dentures, les poings se crispaient aux toisons saignantes, l’étreinte des cuisses faisait haleter les flancs. Les premiers, montés sur le soubassement des fenêtres s’arc-boutaient sous la pression de ceux qui venaient ensuite en contrebas; quelques-uns rampaient et se faufilaient à travers les jambes poilues qui les piétinaient, et, dans l’effroi de son silence et la mêlée de son effort, la cohue du fabuleux troupeau fait de ruades, de sauts et de rires, croulait du poids de sa masse et se reconstruisait pour s’ébouler de nouveau, et cet horrible bas-relief grouillait, derrière la fragile transparence qui m’en séparait, sa sculpture de ténèbres et de clarté. Alors j’évoquai dans la nuit tumultueuse l’épieu chasseur des gardes, la poigne des valets fouaillant à coups de fouets cette horde éperdue et fangeuse, les grands chiens des meutes mordant le mollet des faunes et le jarret des centaures; j’appelai les cors, les couteaux, le sang et l’entraille des curées, les museaux fouillant les lambeaux décousus, le geste soupesant les peaux fraîches... Hélas! j’étais nue et seule dans ce château désert, sous la nuit furieuse! Tout à coup les fenêtres craquèrent sous la monstrueuse poussée; cornes et sabots firent voler les vitres en éclats; une fauve odeur envahit violemment la salle et entra avec le vent et la pluie, et je vis, au crépitement du lustre à demi éteint, la tourbe apparue, faunes, satyres et centaures se ruer sur les miroirs pour y étreindre chacun l’allusion de ma beauté, et, dans un fracas de glaces effondrées et sanglantes, les mains étendues pour exorciser l’horreur de ce songe terrifiant, je tombai à la renverse sur le parquet. VII Le Chevalier Qui Dormit Dans La Neige. A Madame Judith Gautier. Je n’ai pas connu mon père, me dit-il, un soir. Quelqu’un prit soin de mon enfance pauvre et les premières années de ma jeunesse se passèrent dans le château qu’il habitait et où il vécut fort vieux, maniaque et hypocondre, occupé à des machineries d’architecture et d’hydraulique, à des imaginations de jardins, de kiosques et de fontaines. Il se ruina à ces structures, et, à sa mort, je vins m’établir dans cette chambre que je n’ai guère quittée depuis. C’est là que vit, ajouta-t-il, celui qui n’a pas eu d’aventures pour avoir été par trop aussi le contemporain de l’époque qui n’est pas. De là ma solitude et l’apparence d’être hautain aux propos du sort. La bassesse de ses offres justifiait l’abstention où je me tins d’y condescendre. J’ai vite borné mon désir à certains objets qui en fussent plutôt le signe que la matière. J’y joins des fleurs çà et là. Elles n’ont d’autres sens qu’elles-mêmes; je les en aime mieux. J’ai aussi sur des socles quelques verreries cristallines et fatidiques. Un vase ne suffit- il pas à évoquer toutes les sources où l’on n’a pas bu ainsi que je vois aux vitres le dessin en arabesques de gel des grèves où je n’ai pas abordé et des forêts où je ne me suis pas perdu. J’ai aussi au mur ce portrait. Il est, sous un air d’emblème et de songe, la figure d’un Destin. C’est en lui que j’ai vu le plus profondément en moi-même. C’est lui qui m’a averti de moi et c’est à l’éloquence de sa tristesse que j’ai appris la leçon de ma solitude. Sa voix en a animé le silence: ses mains en ont fermé les portes avec des clefs invisibles. Elles sont sous la sauvegarde de son geste armé et de ses yeux péremptoires. Regardez-le comme je l’ai regardé et puisse-t-il vous parler comme il me parla. Il est taciturne mais il n’est pas muet, car les portraits parlent et, s’ils ne s’expriment pas par leurs lèvres peintes, on ne les entend pas moins. Ils sont, sur un miroir que façonne le cadre autour du verre où ils se reflètent, la durée de quelqu’un de presque surnaturel qui est derrière nous quand nous regardons son apparence, qui est peut-être en nous-mêmes, pâle et à fleur de songe! J’ai longtemps scruté cette face morne et nue, cette face douloureuse aux yeux tristes. Les lèvres un peu gonflées se tuméfient d’une bouderie grave. Méditative face de désir et de mortification d’accord avec ces mains qui cramponnent leur lassitude à la poignée cruciale de la haute épée. Les faibles mains mélancoliques ne la lèveraient plus. Leur geste d’accablement a renoncé à tordre l’éclair engourdi de métal qui coule doucement le long de l’arête de la lame triangulaire. Rien ne justifie plus l’habit de guerre qui roidit de sa cuirasse le torse maladif. La lumière au poli miroitant de l’armure semble se fondre en longues larmes blanches, et, sous cette vêture belliqueuse, sous toute cette fausse apparence de force encore, du fond de l’être, de la vie et du destin, on sent monter à cette face nue la suffocante moiteur d’un sanglot, tant ces mains à cette épée superflue sont bien une attitude qui se résigne sans s’acharner à en manier davantage l’inutile fardeau plus lourd que la force et plus haut que la stature même de l’homme qui s’y mesure et y succombe. J’ai pensé longtemps à ce visage, à ce corps qui n’est plus rigide que par l’inflexible armure qui l’accoutre, debout que par l’épée où il s’appuie. Son casque même qui gît auprès de lui montre qu’il n’a pas voulu mourir au moins sous le masque de la visière, donnant aux passants par sa prestance l’illusion d’être tel qu’il semblait, qu’il n’a pas voulu mourir en cette rigoureuse posture de fer dont il a déposé le mensonge s’il n’en a rompu que trop tard l’irréparable envoûtement, qu’il n’a pas voulu mourir sans s’attester soi-même à tous par la nudité véridique de son visage! Que fut-il dans les âges cet authentique humain dont l’emblème survit à l’apparence de ce qu’il a été? Les vieilles Chroniques citent son nom et racontent son histoire: celle de ses actes qu’il suffit d’interpréter pour avoir le sens de son âme. Il vécut à un siècle de violence et de ruse. Il y agit par la parole et par l’épée. Il se souilla simplement de toutes les actions humaines sans être ni plus cupide, ni moins brutal que ceux qu’il dépouillait ou qu’il vainquit. A qui frauda, fourbe, il dénatura les poids de la balance faussée. Il s’employa à ce que la vie exige de tout homme, à ce qui s’appelle vivre, et les narrateurs de ses actes disent, après en avoir énuméré l’époque et la somme, qu’il mourut ensuite de langueur pour avoir, par une nuit froide, dans les montagnes où il conduisait ses soldats, couché en plein air dans la neige... O mon frère des vieux âges et de toujours, c’est cette nuit de la vie que je resonge à jamais, cette nuit où tu fus celui qui a dormi dans la neige. C’est alors que tu compris le sens de ton passé, l’ignominie de tes désirs et l’opprobre de tes tristes jours. Tu as le visage de quelqu’un qui s’est vu en face de soi. La pure et froide et chaste neige te donna la leçon régénératrice de sa blancheur. Elle s’infiltra aux jointures d’acier de ton orgueil; elle larmoya au visage de fer de ton arrogance; elle ensevelit en toi sous son linceul l’amas fruste et rocailleux de tes fautes comme elle nivelait autour de toi de sa lente tombée les gerçures faciales des vieilles pierres, les pointes piquantes des herbes stériles. Malheur à qui hasarde sa vie à ses désirs. Il y a parfois dans le destin des rencontres mystérieuses; il y a sous nos pas des espaces de miroirs où nous nous voyons tout entiers au lieu des marécages troubles et ternes qui étaient de la couleur de nos yeux; il y a en nous des flocons de pureté et de songe qui éteignent la cendre tiède des feux où nous chauffions nos mains dégourdies et scabreuses. Mais hélas, chevalier pur, à l’aube de la nuit de rédemption, tu n’en pus supporter l’intime honte, et, devant toute la blanche campagne tranquille et purifiée tu frissonnas à jamais de ton passé, tu tremblas de la fièvre éteinte de ce que tu fus et tu sentis grandir en toi comme sur une tombe surnaturelle le lys intérieur et funèbre dont ton être ne pouvait plus nourrir la sève évangélique et dont la tige épanouit, visible, hors de ton armure, sa fleur en la grâce morbide et désespérée de ton visage, sa fleur aux pétales froids de tes mains nues. C’est alors que, redescendu de la neige des mortelles cimes et de retour dans les villes mortes de tes anciens songes et les palais déserts de tes vieux désirs, parmi les luxes et les gloires vaines de tes pensées d’autrefois, tu languis les jours de ta lente agonie faite de la honte de ce que tu n’étais plus et du regret de ce que tu ne pouvais pas être. Ton passé pernicieux survivait trop en toi pour que tout avenir contraire ne pérît pas à la contagion de son contact et tu souffris ainsi, engainé par la matière brute et basse de toi-même, la dominant pourtant du visage pur de ta tristesse. Tu souffrais ainsi quand le peintre représenta sur sa toile anonyme l’emblème que que tu étais devenu. C’est ce portrait qui orne le mur de ma chambre. Il m’a averti de moi-même; il a parlé à ma solitude de toute la doctrine de sa tristesse. C’est lui qui m’a enseigné à ne point s’aventurer hors de soi, car tous les pas marquent sur la neige et s’y effacent si vite au moindre vent qu’on ne peut plus revenir d’où l’on est parti. Aussi, quand vient le soir au delà des vitres gelées en arborescence de forêts et en arabesques de grèves imaginaires où un regret imperceptible m’attriste de n’avoir pas abordé et de n’avoir pas dormi, je regarde, en maniant délicatement les verreries fatidiques et vides où s’amusent mes songes de soif et de philtres, je regarde, au-dessus des fleurs des consoles, sur le mur, dans son cadre d’écaille et d’ébène, debout en ses armes glacées, l’antique portrait taciturne, avec sa face pâle et son épée, du chevalier qui a dormi dans la neige! VIII Le Heurtoir Vivant. A Andre Lebuy. Je suis né et j’ai grandi dans cette maison. Rien n’y a changé depuis les temps les plus anciens de ma mémoire: toujours ces vastes chambres et ces spacieuses salles, ces mêmes recoins bizarres, toute cette singulière complication de vestibules, de corridors et de paliers en labyrinthe dans une architecture solide, derrière la longue façade de pierre grise qui ouvre sur la place l’indifférence miroitante de ses fenêtres et le clignement minutieux de ses lucarnes. Au rez-de-chaussée voûté et dallé se superposent les deux étages inégaux, le premier avec ses plafonds à voussures, le second avec ses mansardes. C’est là où je suis né et où j’ai vécu. La curiosité de mon enfance et les désirs de ma jeunesse s’y promenèrent pas à pas. J’ai gravi mille fois les escaliers; j’ai ouvert toutes les portes. Non, pourtant! car deux demeuraient closes à un bout et à l’autre de la maison, celles des chambres où mon père et ma mère moururent avant que je les connusse, elle, endormie en sa fleur par la surprise de la Mort, lui, pas avant d’en avoir subi lentement les méticuleuses tortures. Nul portrait ne me restait d’eux, rien, sinon, de l’un, un cabinet plein de livres, de miroirs et d’épées, de l’autre, une galerie remplie de vitrines de coquillages, avec des armoires de dentelles et de broderies, et des tables en mosaïque. Quant aux clefs des appartements mortuaires, on les avait jetées jadis dans le bassin d’eau profonde, au milieu du jardin. Ce jardin, d’ailleurs, est singulier; vous le verrez tout à l’heure et tel à peu près qu’il a toujours été. De très hauts murs l’entourent de trois côtés et le soudent à la maison. Il n’est pas vaste, carré; des arcades de vieux buis longent la muraille et forment aux angles du bout deux niches où sont deux figures, d’un Faune qui écrasait sous son sabot une grappe de raisin, d’un Centaure qui faisait rouler avec le sien une outre de peau. Au centre, se trouve un bassin, carré aussi, avec des margelles de pierre verdâtre, au milieu duquel, sur un socle qui trempe dans l’eau, se dresse, en bronze vert, la statue d’un homme nu qui semblait écouter attentivement alentour. Comme il n’y a ni arbres ni fleurs en ce jardin, il ne tombe dans l’eau ni feuilles mortes ni pétales; elle miroite, claire, profonde et noire; quand on en fait le tour on y voit le mirage de la statue qui vous y suit et semble toujours vous regarder, car elle a quatre faces qui sont pareilles sur quatre corps qui, par un artifice d’optique, n’en font qu’un tour à tour. J’ai beaucoup erré dans ce jardin; le soleil n’y parvient guère; la pluie y verdit les buis et y fait ramper les escargots; le lieu était toujours sonore et extraordinairement silencieux; l’eau y stagnait sans un bruit de fontaine. J’ai passé bien des heures à marcher entre les hauts murs de ce promenoir; en le quittant pour remonter dans la maison je retrouvais de salle en salle la même solitude. Pendant les mois d’hiver je m’asseyais au coin du feu. La chaleur de la flamme recroquevillait les reliures des vieux livres ou fondait la cire des sceaux au bas des parchemins. Quelquefois, je me levais de mon isolement pour aller, dans les pièces qu’ils remplissaient, visiter les épées et les coquillages; j’en détachais une des panoplies ou j’en retirais un des vitrines. L’épée était lourde ou légère; la lame jaillie du fourreau, claire ou aiguë, plate ou sinueuse, je restais longtemps, l’arme à la main, debout, immobile, perdu dans une rêverie violente. Les coquilles m’intéressaient; je soupesais avec précaution leur fragilité; il y en avait d’astucieuses et de confidentielles; certaines recélaient encore des grains de sable; elles étaient bizarres et éloquentes; j’y appliquais l’oreille, y écoutant le bruit de la mer, longtemps, indéfiniment, jusqu’au soir. Le murmure semblait se rapprocher, croître et finissait par m’étourdir, m’emplir tout entier, tellement, qu’une fois, j’eus l’impression comme d’une vague qui m’enveloppait, me submergeait. Je laissai tomber la conque qui se brisa. Je ne revins plus dans la galerie de même que je délaissai le cabinet des épées, à cause d’un miroir où, m’étant vu, face à face, j’avais instinctivement croisé le fer avec moi-même. Dès lors, je descendis moins souvent au jardin et passai mes journées, aux fenêtres de la façade, à regarder la place. Les habitants la traversaient sans même lever les yeux vers la maison. Personne ne frappait à la porte, la sachant inexorablement fermée; seuls des mendiants vagabonds ou les colporteurs en soulevaient parfois le heurtoir. Ces marchands vendaient des images populaires grossièrement coloriées, romanesques et brutales, aventures célèbres, drames en complaintes, toute la vie... Ceux-là laissaient le marteau forgé retomber de tout son poids; le logis résonnait du coup; toute ma solitude tressaillait et, dans ce sourd grondement, j’évoquais le bruit provocateur d’un sabot de cheval, le départ, le galop, l’écume au mors, le vent dans la crinière... Ce heurtoir était assez remarquable, plus encore que par la sommation grondeuse de son heurt à quelque Destin abstenu, par sa forme et par sa singularité. Il représentait, dans du fer, un buste de femme terminé en volutes. Elle avait un visage de douleur furieuse, les cheveux épars, les seins haletants, la gorge suffocante, les lèvres tordues; elle crispait sa colère muette dans le soubresaut du métal et y roidissait son attitude forcenée et captive. Les jours se succédaient; ma solitude, prisonnière d’elle-même, collait sa face aux fenêtres; le front contre la vitre qui, de sa transparence immobile, me séparait du dehors, parfois, je croyais sentir le verre se fondre comme de l’eau et mes larmes coulaient sur mes joues, parfois aussi il me semblait que tout le cristal craquât et se fendît comme frappé de la pierre d’une fronde. Un soir que, tout le jour, n’étaient venus sur la place ni mendiants ni colporteurs, que le heurtoir n’avait pas une fois retenti, que j’allais quitter la fenêtre d’où je suivais au crépuscule les méandres d’une chauve-souris voletante dans le ciel encore clair ou rasant le pavé comme une feuille morte de l’heure, un soir donc, au crépuscule, je vis une femme qui passait. Elle me regarda. Je l’ai suivie, je l’ai suivie, je l’ai suivie! Ah, Monsieur, j’entends encore dans mon souvenir le bruit du vantail que, l’escalier dégringolé, comme un fou, je refermai derrière moi. Il me parut que la maison au choc s’écroulait en décombres à jamais, que rien n’existait plus que cette passante qui marchait dans la rue déserte, se retourna et me sourit. Son regard était comme la lame des épées, sa voix comme le bruit profond des coquilles de la mer. Parfois elle riait, d’un petit rire. Sa beauté nue était la statue de l’amour; sa chair semblait comme debout sur une aube éternelle. Nous allions de ville en ville; avec elle j’ai marché dans les blés; je me suis baigné dans des lacs glacés et des rivières tièdes. Il y eut de grands orages qui déchiraient le ciel d’éclairs comme si sa chevelure surchauffée et sulfureuse exaspérait la congestion des nues et déterminait leur crise. Son sourire fit toute la beauté du printemps. Elle me brûla des étreintes de l’été et me corroda des rouilles de l’automne. Par elle j’ai connu toutes les douceurs et toutes les souffrances. Elle fut le chant de mes lèvres, la ride de mon front, la plaie de ma poitrine, elle fut ma vie. Nous nous assîmes en des bouges où la rougeur du vin dans les verres annonçait que le sang allait couler. Le désir grondait autour de nous. Une nuit, à la lueur des torches, devant les buveurs attablés, je l’embrassai sur la bouche. Les épées jaillirent; on tua. Le meurtre lui cribla le visage de mouches éparses et elle riait debout dans la coquetterie sanguinaire de cette parure féroce. Toutes les colères m’entrèrent dans l’âme; sournoises ou violentes, elles pâlirent mon hypocrisie ou empourprèrent ma brutalité. Je l’ai traînée par les cheveux! Comme il pleuvait ce soir-là! C’était le long d’un marais verdâtre, près de joncs jaunes, sous un ciel gris. Nous étions pris à mi-corps dans la vase où nous avions roulé. Cela sentait le jonc pourri, la mousse, l’eau... La pluie lava sur nos visages la fange de notre étreinte; mais, quand nous rentrâmes au palais, les traces boueuses de nos pieds sur les dalles nous suivaient comme des crapauds qui eussent marché sur nos pas. Il y eut une fête d’or et de joie! Elle dansa jusqu’à l’aube: une étoile mince collait sur la sueur de ses seins. Toute sa chair s’effondra haletante et échauffée; elle battit le pavé de sa saoulerie et, comme je l’aimais, je la frappai au visage. Puis nous vécûmes au bord d’un fleuve. Elle cultiva un petit jardin où poussèrent quelques roses et des glaïeuls; elle était douce comme le bonheur. Je l’ai suivie -je l’ai suivie aussi, par les ruelles d’une ville étrangère, ce soir qu’elle rasait les murs furtivement. J’avais guetté sa trahison. La main déjà sur la clef secrète et le pied sur le seuil adultère, en m’apercevant, elle se retourna si brusquement que son manteau se dégrafa et lui découvrit le sein; elle s’adossa au vantail, arrogante et hargneuse, les mains en griffes; je la saisis à sa gorge toute tiède de luxure. Nous nous taisions; son corps se crispa; elle suffoquait; ses yeux s’agrandirent, sa bouche se tordit et se mouilla d’une salive rosâtre. Parfois un soubresaut. L’ongle de son pied nu grinçait sur la pierre. Quand je la sentis morte, sans cesser de l’étrangler, je baisai ses lèvres saignantes. Je la lâchai: elle resta debout un instant, puis s’affaissa: les plis de son manteau la recouvrirent d’eux-mêmes et elle ne fut plus qu’une masse grise d’où sortait une main pâle, les doigts ouverts dans une petite flaque de sang. Je marchai longtemps à travers la campagne jusqu’à ce que j’arrivasse au bord de la mer. Je ne l’avais jamais vue encore et je ne la regardai même pas. Il me semblait que je l’eusse portée déjà tout entière en moi, avec son grondement, son soupir, son amertume, ses teintes changeantes, depuis les douces lèvres plissées des vagues qui lèchent les joues du sable jusqu’à ses gueules en écumes qui mordent la face contractée des rocs. Plus je marchais près de son murmure, plus il me semblait m’en éloigner; la paix entrait en moi. A chaque aube elle s’accrut; j’errai longtemps; les blés jaunirent, les arbres s’effeuillèrent, l’hiver vint; je pleurai quand je vis qu’il était tombé de la neige et je repris le chemin de la maison natale. Je retrouvai la grand’place, la façade grise, la porte. Le heurtoir y crispait son torse de femme. Je la reconnus. Cette figure me paraissait quelque simulacre de mon passé, durci là, rapetissé en son effigie métallique. C’était bien la même figure qui, tiède et vivante -jadis, en un soir tragique -agonisa sous mon étreinte; le sein nu se gonflait du même soupir, la face douloureuse et frénétique souffrait là, mais la bouche fermée et les yeux clos dans un repos définitif et minuscule. D’une main indifférente je soulevai le froid torse de métal usé. Le marteau retentit et j’entrai pour jamais dans ma demeure. Voici pourquoi, Monsieur, je mourrai dans la maison où je suis né. J’y vis tranquille en mes pensées. Je me suis exorcisé de moi- même; ce que j’ai tué venait de moi et m’appelait du dehors. Il fallait avoir baisé la vie aux lèvres et l’avoir saisie à la gorge pour être libre de ses fantômes. Je répondis à l’appel de mon Destin; il a cessé de m’appeler; maintenant je ne regarde plus aux fenêtres, je ne manie plus les épées; je n’écoute plus aux conques; je n’y entendrais plus rien. Ma surdité est pleine des voix intimes de mon silence. Au crépuscule je me promène dans mon jardin, le long des buis taillés. Le Faune de pierre verte qui écrasait une grappe de porphyre semble s’être endormi de sa propre ivresse; il est tombé. Le Centaure qui foulait une outre s’est brisé aussi; sa croupe détruite, il reste un homme souriant, et la statue quadruple de bronze qui se dresse sur un piédestal au milieu du bassin d’eau ne semble plus maintenant attentive qu’à soi-même. IX La Coupe Inattendue. A Fernand Gregh. Passant, accepte de ma main cette coupe. Le cristal en est si pur qu’elle semble façonnée de l’eau même qu’elle contient. Bois-y, lentement ou vite, selon ta soif. La journée fut chaude, car le crépuscule reste si tiède qu’on croirait que le jour n’est pas mort. Par quel chemin as-tu passé? Viens-tu des rives du fleuve ou des marais saumâtres ou des plages de la mer? As-tu brisé des roseaux, marché dans la vase ou foulé des sables mous? Tu as mis longtemps à venir: c’est pour cela que tu me rencontres. Je crains le jour. Les voyageurs du soir me rencontrent seuls. Je crains le jour. Ma robe tombe en plis moins harmonieux le long de mon corps amaigri; si ma chevelure paraît encore riche et rousse, c’est son automne qui la pare. Le fard de mon visage le rend pareil à un fruit trop mûr; mon sourire ne s’achève plus sans devenir une ride. Ne regarde pas ma figure; bois et détourne la tête. Je me tairai; tu écouteras couler la fontaine. Si le breuvage que je t’offre te réconforte, sois reconnaissant à la source. Assieds-toi un instant sur sa margelle de pierre et pense aux Nymphes qui l’habitèrent. Ne crois pas que j’en sois une et sache ce que j’ai été. Ce n’est pas un vain récit: tu y apprendras un des secrets du bonheur et peut-être le vrai sens de l’amour. Ecoute-moi parler sans lever les yeux, voyageur fatigué, et, quand j’aurai fini de dire, tu ne me verras plus. L’ombre s’accroît vite; j’y rentrerai à mesure qu’elle augmentera, et tu pourras continuer ton chemin sous les étoiles en te souvenant de ma rencontre près de la fontaine de la forêt. Les oiseaux, chaque année, passaient, à l’automne, en vols migrateurs, au-dessus de la ville que j’habitais. Ce fut peu de jours après leur départ annuel (déjà, peut-être, ils avaient traversé la mer) que mourut, lentement, l’ami qui m’aimait. La patience de son sourire dura jusqu’à sa mort. Une tristesse se répandit sur son cher visage. L’hypocrisie de sa bonté ne put se survivre, hélas! et je compris qu’il n’avait pas été heureux. Nous nous aimâmes peu à peu. Nos maisons se faisaient face. Longtemps il passa devant mes fenêtres et, comme j’étais belle, je le regardais. Un jour, ne me voyant pas, il entra. Je filais dans la petite cour intérieure. Le bourdonnement du rouet se mêlait au roucoulement des colombes, sur le rebord du toit; parfois, une plume tombait; au-dessus de nous des nuages gonflés s’effilochaient dans le carré du ciel bleu et chaud. Il entra et s’assit auprès de moi; chaque jour il revint. Il eut toute mon âme. Il le savait et nous nous le disions. Il posséda toutes les clefs de mes pensées et nous vécûmes dans la commune divination de nous-mêmes. Il fut mon maître spirituel, mais nos lèvres qui se dirent tout ne se touchèrent jamais. Les siennes, pourtant, pâlissaient peu à peu; son sourire s’endolorit mais garda sa douceur, et s’il eût persisté sur sa face morte, j’ignorais à jamais l’irréparable tort de mon crime et de ma folie. Je l’ai su, mais trop tard, hélas! je lésais son attente par des dons inutiles. L’amour est pareil à lui-même, et la réciprocité de nos sentiments en annulait le prix. L’effigie seule eût différencié un même métal dont nous échangions en aveugles les monnaies vaines. Qu’importait la connivence de nos pensées? Y a-t- il rien dans une âme de femme qui n’existe dans un esprit d’homme? Ah pourquoi me suis-je refusée à ses caresses, pourquoi n’ai-je pas animé de mon souffle la statue mystérieuse que façonnait, à tâtons, notre double amour? Ah! comme il le souhaita dans le silence de son désir et le secret de sa convoitise, et je n’ai pas compris la muette demande de ses lèvres qui ne touchèrent les miennes que mortes, mortes d’elles à jamais! C’est ma bouche que j’aurais dû offrir à sa bouche, et ma chair et mes cheveux et les ongles de mes mains. Il eût goûté la fraîcheur de ma peau et le parfum de ma beauté. Nue, j’aurais habité ses songes après avoir partagé sa couche, et j’aurais laissé dans son souvenir comme l’empreinte de mon corps sur du sable. O sables! sables, sables du Styx, sables noirs des grèves éternelles, vous recouvrirez bientôt mon sommeil quand je descendrai vers vos rives dont j’entends déjà sous mes pas le bruit fatal et souterrain. Ma vie s’achève; je l’ai vécue, jour par jour, dans l’horreur de racheter ma faute. Pour me punir d’un refus imbécile et involontaire, j’ai abandonné mon corps aux bras vulgaires des passants. Tous ceux que traversait, à ma vue, l’éclair d’un désir l’ont assouvi librement sur l’offre de ma complaisance. Ils furent nombreux, ceux qui goûtèrent le don repentant de moi-même. Il y en eut de lourds de vin qui confondaient leurs baisers avec les hoquets de leur saoulerie; d’autres, hâves de jeûnes, se rassasièrent aux fruits de mes seins. Certains m’étreignirent au hasard, du soubresaut de leur caprice; d’autres épuisèrent sur moi la ténacité de leur obstination. J’ai satisfait les hâtes de la passion et les acharnements de la luxure. L’aube claire a perlé sur mon corps nu et le soleil a tiédi ma peau sèche. Maintenant, le crépuscule est arrivé; les passants ne se retournent plus. J’ai quitté les villes: personne ne m’a retenue par le pan usé de mon manteau. J’ai fui la ville pour ce bois écarté. Il est vaste et solitaire; des routes se croisent autour de cette fontaine! l’eau en coule continuellement claire. Si quelqu’un vient je me baisse, et, dans cette coupe de cristal, je tends à sa soif ce que j’aurais offert jadis à son envie, la gorgée inattendue et délicieuse que j’ai jadis tâché d’être pour quiconque en convoita la conviviale fraîcheur. Voilà, ô voyageur, pourquoi tu me rencontres ici. Je t’ai parlé pour t’apprendre l’erreur d’une vie douloureuse. La nuit s’accroît, poursuis ta route, et quand tu heurteras de ton bâton la porte de celle qui t’aime, que, dénouant tes sandales, tu lui auras dit les péripéties de ton voyage et la rencontre singulière, au lieu d’écouter les questions de sa curiosité ou de sa sollicitude, sans réponse, ferme sa bouche d’un long baiser. Les paroles sont vaines; je me tais; adieu. L’amour est un dieu muet qui n’a de statues que la forme de notre désir. Source: http://www.poesies.net