Les Horizontales Et Autres Poèmes. Par Henri Beauclair. (1860-1919) A Aurelien Scholl. TABLE DES MATIERES LES HORIZONTALES Les Feux Du Ciel De Lit. La Nasse. La Douleur De Moumoute. La Fortune Perdue. Trottinette. Gabrielle. La Cueilette. Lesbina. Cri De Chasse. Violées Et Inviolables. AUTRES POEMES L’ETERNELLE CHANSON. I Billet Doux. II Jamais! III Sérénade. IV Toujours. V La Brouille. VI Moralité. Ville Natale. Les Feux Du Ciel De Lit. (1884) Et le vent, soupirant sous le frais sycomore Allait, tout parfumé, de Sodome à Gomorrhe. VICTOR HUGO (Orientales) I Or, le calme du soir et l'ombre étant venus, Comme au ciel scintillait l'Étoile de Vénus, Paris, prince de la Débauche, S'étendit sur son lit de velours et cria: -Fini le sérieux! Toi, viens, Luxuria, Compagne fidèle, à ma gauche! Luxuria s'assit auprès du vieux Paris. -Hé bien! Luxuria, tu n'as donc rien appris De neuf? Toujours même rengaîne? Et nous allons encore, ainsi que chaque nuit, Boire au même flacon? Vraiment, un soir d'ennui, J'irai me jeter à la Seine! -Ah! vous ne savez pas goûter votre bonheur, Répondit sa compagne. Il est vrai, doux seigneur, Que la rose est toujours la rose, Pourtant, depuis qu'Adam avec Ève a rêvé, Malgré toute recherche, on n'a pas mieux trouvé, Et c'est toujours la même chose! -Sufficit! dit Paris: d'ailleurs, je suis dispos, C'est la loi que le loup dévore les troupeaux De moutons, dans la plaine immense! A moi loup, les beautés brebis! -Luxuria Se levant, souleva les rideaux et cria: -Vivat! que la fête commence! II Alors, un défilé superbe commença, Et sous le ciel de lit, tout entier il passa. III Elles trottinent, par groupes, Joyeuses, folles, le soir, Tortillant leurs maigres croupes, Encombrant tout le trottoir. Elles sortent des passages, Plumes en apprentissages Ou bien fleurs -à moitié sages, Et ne demandant qu'à choir. Blanchisseuses et cousettes, elles trottent, elles vont, Tout en faisant des risettes. Sur le boulevard profond, Elles trottent et sur elles, Peu craintives tourterelles, Le vautour aux noires ailes, Paillard, vieux ou jeune, fond! Or une large voix du fond du lit venue: -Bravo, Luxuria! ça va bien, continue! IV Des fiacres. Il en vint à ne plus les compter. Alors Luxuria dans l'ombre fit monter Toutes les femmes adultères. D'aucunes, en tremblant, franchissaient les degrés, Pâles, avec des yeux de fièvres dévorés, D'autres, avec des airs austères. Tout y passa, la goule ardente, au corps de feu, L'épouse langoureuse au front pur, à l'oeil bleu, Qui pèche en disant ses prières! Des femmes de trente ans, divines, ô Balzac! D'autres -oh! monstrueux! -qui n'avaient pas le sac Pour leurs dettes de couturières! -Fichtre! cria Paris, ça va de mieux en mieux, Mais, maintenant, il faut nous servir du joyeux! V Et, par une portière à demi-soulevée Entrèrent des clameurs folles, et les accords Cascadeurs et vibrants de l'Évohé d'Orphée. L'alcôve reçut une avalanche de corps! Toute la confrérie Qui rôtit le balai, Dames de brasserie Et du corps de ballet, Petites cabotines Et chanteuses des choeurs, Celles dont les bottines Écrasent tant de coeurs, Prima donna! Divettes, Les étoiles qu'on sert, Pour chanter les fauvettes, Dans tout café concert. Les belles qui ne filent Pas plus que les lys blancs Et, chaque soir, défilent En quête de galants. Entrent avec furie Dans l'alcôve au complet, Toute la confrérie Fait flamber le balai! VI Minuit sonnait alors, et de l'alcôve claire Montaient des pleurs de joie et des cris de colère. La Folie érotique étreignait les cerveaux, Et les lèvres cherchaient, par des baisers nouveaux, A calmer un instant l'ardeur des fièvres chaudes. Les bras entrelacés, marquises et ribaudes, Cousettes et catins, sous le commandement Superbe et triomphal de Paris, doucement Se mirent à danser la valse lesbienne. -Ça va bien, dit Paris, quelle joie est la mienne! Et Paris était las, pourtant, et son archet A marquer la cadence, à son côté penchait. Les valseuses, avec leurs paupières mi-closes, En passant, effeuillaient, le long du lit, des roses. Leur grâce était sans force et leur sourire vain. Or, Paris fit venir, pour lui verser du vin, Voulant redoubler ses étreintes fatiguées, De pâles jeunes gens aux hanches disloquées. Et, dans l'alcôve où gît l'hystérique Paris, Terribles, sont partis à l'instant de grands cris: «Encor! Luxuria! je suis très à mon aise!» Toute la vieille garde entra dans la fournaise! Octobre 1884. La Nasse. (1883) Les Turcs ont passé là. V. HUGO (Orientales) Koning a passé là. -C'est parfaitement clair. Une écoeurante odeur de marée emplit l'air Sur le boulevard Poissonnière: Cela sort du Gymnase et de son corridor, Où l'on peut voir Koning nager dans les flots d'or, Vingt dédits dans son aumônière! Tout est désert. -On fait le vide autour de lui. Seule, une enfant, dont l'oeil noir et profond reluit, Approche Koning et l'affronte. Elle va, court et rit, et cela sans trembler. Mais, pour ne point la voir et ne point lui parler, Marais descend quand Lina Munte. «Ah! dit Bébé, voyant Marais plein de souci, Frère, quelle douleur peut transformer ainsi Celui que l'esprit illumine? Tu sais des calembours! et seul, à l'Odéon, Jadis tu déridais Duquesnel, ô Léon! Pourquoi fais-tu si triste mine? N'es-tu pas le premier de nos jeunes premiers? N'as-tu pas, à Saint-Flour ainsi qu'à Coulommiers, Ému la femme du notaire? Ne reçois-tu donc pas tous les soirs des poulets? Veinard! Dis? et n'aurais-tu pas, si tu voulais, Toutes les belles de la terre? Ta renommée est grande et l'on parle de toi. Ton portrait, entre ceux de Valtesse et du Roy, Se voit à tous les étalages. Plus d'une, en passant, dit: Comme il est distingué! Et ce refrain s'entend: J'aime Marais, ô gué! Dans Paris et dans les villages! Et je te trouve triste? Eh quoi! tout te sourit: L'amour et la beauté, sans compter ton esprit, Et la gloire avec ses cymbales; Que veux tu donc de plus sans paraître exigeant? «-Ami, répond Marais, as-tu beaucoup d'argent? Je veux soixante mille balles!» Juillet 1883 La Douleur De Moumoute. (1883) Qu'a donc l'ombre d'Allah! V. HUGO (Orientales) Qu'a Moumoute, aujourd'hui? disait son entourage; Elle est triste, elle n'a pas de coeur à l'ouvrage. Elle ne veut point voir son large canapé. Aurait-elle perdu ses valeurs à la Bourse? -On a vu le Jourdain remonter vers sa source. Pourquoi ce front préoccupé? Qu'a la belle, ce soir? que sa porte est fermée, Disaient les boudinés, la prunelle allumée; Il paraît qu'elle est sombre et pleure abondamment. Ceux qu'elle ruina lui cherchent-ils querelle? Les spectres blancs des fous, qui moururent pour elle, Sont-ils venus danser dans son appartement? Qu'a-t-elle? demandait sa compagne fidèle; Celui qu'elle préfère a-t-il donc fait fi d'elle? Dans ses beaux cheveux noirs vit-elle des fils blancs? Qui la peut égaler dans l'une et l'autre garde? Elle est éblouissante et, tout Paris regarde, En tremblant, ses grands yeux troublants! Qu'a Vénus? s'exclamait un poète lyrique: Pourquoi ce deuil, pourquoi cet air mélancolique? A-t-elle lu des vers de monsieur Legouvé? Quel nuage est venu troubler ce ciel d'opale? Sa paupière est bien rouge et son front est bien pâle! Et tous cherchent. Hélas! aucun d'eux n'a trouvé. Si la belle qui fait dresser toutes les têtes A, depuis trois longs jours, abandonné les fêtes Et les bals, et le lac, et ses plus chers travaux; Ce n'est pas qu'elle ait vu diminuer sa rente. Un protecteur s'en va qu'il en arrive trente, Tous pleins d'ardeurs et tous rivaux! Son chéri ne l'a pas encore abandonnée. Non, celui qu'elle dore a, toute la journée Murmuré les propos les plus tendres, en vain, L'argent ne tache pas sa chevelure noire La lyre et le pinceau disent partout sa gloire; On vient de la mouler, en cire, pour Grévin! Ce ne sont pas, non plus, des figures funèbres Qui, brillant dans sa chambre au milieu des ténèbres, Ont laissé dans son âme un terrible remord. Elle n'a jamais lu Legouvé, -même en rêve. -Pourquoi cette douleur qui l'obsède, sans trêve? -Son bichon de Havane est mort! Octobre 1883. La Fortune Perdue. 1883 Allah! qui me rendra ma redoutable armée! V. HUGO (Orientales) Vénus! qui me rendra ma grande renommée, Ma chevelure d'or et ma taille d'almée? Mon hôtel et ma chambre éblouissante à voir, Où, la nuit, s'allumaient des feux au fond de l'ombre, Où, de ducs et de rois vint défiler un nombre Que moi-même ne puis savoir? Qui me rendra mes grooms aux splendides livrées? Et mes laquais, couverts de pelisses fourrées, Mes cochers, galonnés comme des généraux? Mes marmitons, sortis des fameuses cuisines, Dont les bisques et les salmis de bécassines Relevaient le courage abattu des héros? Tous ces vaillants, à l'oeil de flamme, à l'âme forte, Qui, chacun à son tour, avaient franchi ma porte, Quoi? je ne verrai plus en persillant au Bois Leurs troupes, par le temps, hélas! diminuées, Derrière mon landau s'ébattre par nuées, A l'épatement des bourgeois! Les voilà tous partis, leurs coeurs brûlent pour d'autres. Tous, pendant quarante ans, firent les bons apôtres, Achetant par de l'or le droit de m'approcher! Tous partis! Les bijoux ont pris la même route, Ma beauté, mes appas! Hélas! quelle déroute! Vénus! je n'ai plus même un lit où me coucher! Vénus! qui me rendra ma grande renommée? Ma chevelure d'or est blanche et clairsemée; Je n'ai plus de logis et suis sur le pavé! Quoi? soupirants, amants, des quatre coins du monde. Leurs présents, leurs amours, ô misère profonde! C'est comme si j'avais rêvé! Ainsi parlait Cora le soir de sa défaite. Elle n'était vraiment pas du tout à la fête, Pearl et des pleurs perlaient dans ses yeux meurtriers. (??) Rêveuse, elle songeait au retour de Cythère. Près d'elle, son bidet du pied frappait la terre, Un bidet maigre et nu, dépourvu d'étriers! Août 1883. Trottinette. (1883) Comme elle court! V. HUGO (Orientales) Elle trotte, voyez, le long des boulevards, Sa robe chiffonnée a des froufrous bavards. Elle s'arrête aux devantures, Donnant quelques regards aux bijoux, aux chapeaux, Elle est de celles qui cheminent, sans repos, A la recherche d'aventures. Oh! quand son oeil vous fixe, on est vite perdu! Pour résister, il faut avoir de la vertu Ou le vide en son escarcelle; L'oeil de Donato fait le contraire du sien, Elle réveillerait un académicien! Gare à celui qu'elle harcèle! Certes, le vieux Lévy, banquier juif du Marais, La rencontrant le soir quand il prenait le frais, A fait souvent le malhonnête. Bien vite, il oubliait sa folie? Hélas! non. Car il a fait ce rêve extravagant, sans nom, Avoir le coeur de Trottinette! Oui, ce juif, pour avoir, à lui, ce coeur, oh! tel Est son désir, il eût donné petit hôtel, Chevaux, voitures, écuries, Et laquais, et cochers, et grooms, et caetera, Avant-scène aux Français et loge à l'Opéra, Et des coffrets de pierreries! Il eût donné les clefs de tous ses coffres-forts. Et si, touchée enfin par de pareils efforts, Trottinette avait dit: Espère! S'il l'eût fallu, devant l'univers étonné, Oh! pour avoir ce coeur, il eût vendu, donné, Le prépuce de son grand'père! Ce n'est point un banquier, c'est un mec à l'oeil noir Qui tient ce coeur, et s'est fait payer pour l'avoir, Car il sait le prix des conquêtes! Un mec est un gaillard qui n'a rien des chapons, Au visage encadré d'une casquette à ponts, Et de soyeuses rouflaquettes! Août 1883. Gabrielle. (1883) Si je n'étais captive. V. HUGO (Orientales) S'il n'était pas malade J'aimerais mon mari, Je l'aurais, mièvre et fade, Choyé, payé, nourri; Si, remède bien sombre A tous ses maux sans nombre, N'étincelait dans l'ombre L'acier du bistouri. Avant mon mariage, Que j'étais belle à voir! J'étais heureuse, sage, Pure comme un miroir. Chez moi, les gentilshommes Sortis des hautes gommes, Pour de très fortes sommes, Venaient causer le soir. Pourtant, j'aime la vie Douce du pot-au-feu. J'étais déjà ravie De la tâter un peu: J'avais mon anti-type, Mais ce gueux, sans principe, Souffre fort d'une... grippe. -Il m'en a fait l'aveu, Je ne suis pas si bête, O toi, l'élu, I, ni, C'est fini! plus de fête, Ai-je dit, c'est fini! J'en jure par ma bouche, Ton cas est vraiment louche! -Et de ma noble couche Je l'ai vite banni! Illusions éteintes, Que ne vous ai-je encor! Ah! belles nos étreintes Quand nous étions d'accord! Je n'étais jamais lasse De baisers... Dans l'espace, Vénus! Quelle ombre passe? Le spectre de Ricord! Septembre 1883. La Cueillette. (1883) Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés. V. HUGO (Orientales) Le jour tombe; le gaz s'allume. Voici l'heure où monsieur Poisson Va venir demander rançon A la marmite qu'il écume. On voit trottiner, dans le soir, Des marcheuses déguenillées. Cueillez, cueillez, ô maquillées, Des michés le long du trottoir! Psitt! par ici, vous verrez comme Chez nous vous serez bien reçu. Vous paraissez assez cossu, Venez un peu, mon beau jeune homme! Là bas, un gaillard à l'oeil noir Attend que vous soyez payées. Cueillez, cueillez, ô maquillées Des michés le long du trottoir! C'est pendant ce temps-là que Rose Et son amoureux vont au bois. -«Ah! pauvre trotteuse, autrefois, Ne fis-tu point la même chose?» -Du sentiment! va donc t'asseoir! O les baisers sous les feuillées! Cueillez, cueillez, ô maquillées, Des michés le long du trottoir! Oui, C'est l'heure où dans l'atmosphère, Passent des essaims de baisers. Jean dit à Rose: «Si j'osais!» Il ose, et Rose laisse faire! Et les dryades, pour les voir Sortent du bois, émerveillées. Cueillez, cueillez, ô maquillées, Des michés le long du trottoir! Novembre 1883. Lesbina. (1883) N'ai-je pas pour toi, belle juive V. HUGO (Orientales) N'ai-je pas pour toi, ma charmante, Dis-le moi, fait encore assez? O ma délicieuse amante, Toujours quelque ennui te tourmente Quand tes yeux sont ainsi baissés. Oh! regarde-moi, bien en face, Et réponds-moi très franchement, Dis-moi, que veux-tu que je fasse? -Es-tu jalouse? Que je chasse Dès ce soir, mon dernier amant? Ah! tu souris et ta main presse Plus doucement encor ma main. Commande, belle enchanteresse. Puisque tu le veux, ma maîtresse, Il ne reviendra plus, demain. Je suis toute à toi, que m'importe, Lorsque je baise ton front blanc, Que cet homme soit à ma porte, Et qu'il m'adore, et qu'il m'apporte Son coeur à broyer, en tremblant! Perle! Diamant! O fleur pure! Jure que tes seins adorés Et tes lèvres, grenade mûre, Ne subiront pas la souillure Vile des mâles abhorrés! Laisse-moi dénouer tes tresses Et dégrafer tes vêtements, Pour les extatiques ivresses. Il nous faut de douces caresses Et de tendres enlacements! Novembre 1883. Cri De Chasse. (1884) En guerre les guerriers, Mahomet! Mahomet! V. HUGO (Orientales) Persilleuses, au bois! Cupidon! Cupidon! Mettez aux yeux le kohl! au cheval, le bridon, Partez, confiantes et braves! Et par les boulevards, et par les verts sentiers Au superbe galop de vos pur sang altiers, Allez vaincre les vils esclaves! A vous l'âme et le corps des hommes abhorrés! Que Vénus vous protège! Allez! Volez! Montrez, Irrésistibles conquérantes, Vos masques rayonnants d'impudeurs; en avant! Et, comme des drapeaux, laissez flotter au vent Vos chevelures fulgurantes! Que vos yeux meurtriers jettent de mauvais sorts Sur tous les pschutts que vont croiser vos huit ressorts! (??) Courez! Courez! Horizontales! Et vous tiendrez toujours, dans vos fragiles mains, La ville radieuse, où mènent tous chemins, Paris reine des capitales! Janvier 1884. Violées Et Inviolables. (1885) Canaris! Canaris! Pleure! V. HUGO (Orientales) Doux pays où l'on sait la valeur du billon, O Toi qui te nommas: la pudique Albion, Angleterre, chaste Angleterre, Qui l'eût cru? Du palais jusques à l'atelier, Chacun de tes toits cèle une «maison Tellier?» Cette nouvelle étrangle, atterre! O Shocking! qui l'a dit? qui donc a révélé Tes dessous? Nous croyions, naïfs, au rêve ailé De la miss à longues chaussures! De même à la candeur du Gentleman rider Et nous ne pensions pas suspecte sa raideur; A-t-on bien dit des choses sûres? Le doute, hélas! n'est pas possible, le Pall-Mall Gazette nous apprend que l'on a mis à mal Des très mineures innombrables! «C'est du joli, dirait Gavroche! Zut alors! «Et ta soeur?» Et sa soeur fait le bonheur des lords Et d'un groupe d'inviolables! O pays des John Brown, des royaux Philémons, Salut! Et nous qui, loin d'en faire fi, l'aimons L'impérissable bagatelle, Nous sommes enfoncés, nous le reconnaissons L'Anglais, toujours boxeur, s'est écrié: boxons! Il n'a pas dit: «Quelle âge a-t-elle?» Non! la vierge est à tous! les vieux, les laids, les beaux, O veinards! vous avez dans votre île: Lesbos Sodome, Gomorrhe et Cythère! Pleure! Pleure! ô Paris! la pudique Albion T'enlève la couronne et te dame le pion! Hip! hip! hourrah pour l'Angleterre! Juillet 1885. L’ETERNELLE CHANSON. Triolets. Au Maître Triolettiste Léon Valade. Bien Affectueusement, I Billet Doux. Blondine, j’ai perdu mon coeur, En vous reconduisant, Dimanche. Connaissez-vous pas l’escroqueur? Blondine, j’ai perdu mon coeur. Je vous vois d’ici, l’air moqueur, Me dire: Il n’est pas dans ma manche. Blondine, j’ai perdu mon coeur, En vous reconduisant, Dimanche. Serait-il pas entré chez vous? Très fortement je l’en soupçonne. Il a parfois des pensers fous; Serait-il pas entré chez vous? Ne vous mettez pas en courroux Je n’accuse encore personne. Serait-il pas entré chez vous? Très fortement je l’en soupçonne. Il est comme les papillons Qui vont toujours vers les lumières, Quitte à brûler tous leurs paillons. Il est comme les papillons; Or, il a dû voir les rayons Qui s’échappent de vos paupières. Il est comme les papillons Qui vont toujours vers les lumières. A-t-il eu tort ou bien raison De risquer un tel coup d’audace? Dites le moi, Lise, Lison, A-t-il eu tort ou bien raison. Gardez le dans votre maison, Baste! il tiendra si peu de place. A-t-il eu tort ou bien raison De risquer un tel coup d’audace? II Jamais! Pourquoi donc répondre: «Jamais!» O jeune et blonde charmeresse? Quand je t’ai dit que je t’aimais, Pourquoi donc répondre: Jamais. C’est un mot, je te le promets, Qui n’ira pas à son adresse. Pourquoi donc répondre: «Jamais!» O jeune et blonde charmeresse? Jamais. Le mot est si vilain, Ne le répète plus, ô Lise. En sais tu de moins civil, hein? Jamais. Le mot est si vilain. Et, tu l’as écrit, sur vélin. Un tel aplomb me scandalise. Jamais. Le mot est si vilain, Ne le répète plus, ô Lise! Un vieux proverbe nous l’apprend, Il ne faut pas dire: Turlure, Je ne boirai pas au torrent. Un vieux proverbe nous l’apprend, Tel, naguères intempérant Boit de l’eau dont il n’avait cure. Un vieux proverbe nous l’apprend, Il ne faut pas dire: Turlure. La musique adoucit les moeurs; Lise, écoute ma sérénade, Et tu n’auras plus de rigueurs. La musique adoucit les moeurs, Je vais chanter: «Ouvre.. ou je meurs» -Trémolos à la cantonade La musique adoucit les moeurs; Lise, écoute ma sérénade. III Sérénade. Belle écoute-moi donc un peu, O Lys, Lison, Lisette, Lise; Vénus brille, le ciel est bleu, Belle écoute-moi donc un peu. Sais tu bien que j’adore un Dieu Dont ta chambre rose est l’Église. Belle écoute-moi donc un peu. O Lys, Lison, Lisette, Lise. Fuyons ensemble, n’importe où, Près de la mer, à la campagne, En Gascogne, en Suisse, en Poitou. Fuyons ensemble, n’importe où, Aux pays où l’on parle indou, Dans la très romantique Espagne. Fuyons ensemble, n’importe où, Près de la mer, à la campagne. Nous trouverons, au fond d’un bois, Une cabane sous les branches. Quel nid, frais et doux à la fois, Nous trouverons au fond d’un bois! Là, point de pudeur aux abois. Matins roses! Jours bleus! Nuits blanches! Nous trouverons, au fond d’un bois, Une cabane sous les branches. Les buissons embaumés auront De sûrs abris pour nos caresses. Que de fleurs douces, pour ton front, Les buissons embaumés auront! Les petits oiseaux, à l’oeil rond, Chanteront l’hymne des Ivresses. Les buissons embaumés auront De sûrs abris pour nos caresses. IV Toujours. Hier, je t’avais dans mes bras, Fatiguée, et presque endormie. Tous deux enfouis sous les draps, Hier, je t’avais dans mes bras. Toujours, toujours, tu m’aimeras, M’as tu dit, ma petite amie. Hier, je t’avais dans mes bras, Fatiguée et presque endormie. Toujours, toujours, ô mot joyeux Comme un carillon de baptême, Frappe mon oreille et mes yeux, Toujours, toujours, ô mot joyeux! Lise, ce mot délicieux, Redis le toujours à qui t’aime. Toujours, toujours, ô mot joyeux Comme un carillon de baptême. Quel est ce besoin d’infini Que nous avons au fond de l’âme? Toujours, toujours. O mot béni! Quel est ce besoin d’infini? Mot charmeur, ni le bonheur, ni L’amour ne vivent sans sa flamme. Quel est ce besoin d’infini Que nous avons au fond de l’âme? Oui, nous nous aimerons toujours. Tu l’as bien dit, ô ma très chère. Sans compter les nuits, ni les jours, Oui, nous nous aimerons toujours. A d’autres les caprices courts, Et l’affection passagère. Oui, nous nous aimerons toujours, Tu l’as bien dit, ô ma très chère. V La Brouille. Hier, nous nous sommes brouillés. Est-ce un malheur? Est-ce une aubaine? Après six mois ensoleillés, Hier, nous nous sommes brouillés. Mes yeux sont encore mouillés Et je crois que j’ai de la peine. Hier, nous nous sommes brouillés. Est-ce un malheur? Est-ce une aubaine? Je ne le dis qu’en rougissant Cela devenait monotone. L’amour allait s’affaiblissant. Je ne le dis qu’en rougissant. Après le chaud été l’on sent Venir vite le tiède automne. Je ne le dis qu’en rougissant, Cela devenait monotone. Billets bleus et feuillages verts Jouaient un rôle dans l’Idylle. Lise aimait, -qui n’a ses travers? Billets bleus et feuillages verts. Les sentiers n’étaient plus couverts Et l’huissier m’allait être hostile. Billets bleus et feuillages verts Jouaient un rôle dans l’Idylle. Adieu, Lisette, adieu, paniers. Adieu, les vendanges sont faites. Tu vidas mon coeur, mes greniers, Adieu Lisette, adieu paniers. J’aurai, jusqu’à mes jours derniers, Souvenir de nos belles fêtes. Adieu, Lisette, adieu, paniers. Adieu, les vendanges sont faites. VI Moralité. Lise, qui m’avait dit: Jamais, Ne sut point tenir sa promesse. Elle était faible et je l’aimais, Lise, qui m’avait dit: Jamais. Elle était bien farouche, mais Je l’obtins sans maire et sans messe. Lise, qui m’avait dit: Jamais, Ne sut point tenir sa promesse. Lise, qui m’avait dit: Toujours, Ne sut point garder sa parole. Elle m’aima six mois, trois jours, Lise qui m’avait dit: Toujours. Elle a fui vers d’autres séjours. Coeur vole, vole, son coeur vole! Lise qui m’avait dit: Toujours, Ne sut point garder sa parole. Il en sera toujours ainsi, Tant que le monde sera monde. De Tombouctou, jusqu’au Raincy, Il en sera toujours ainsi. Tant que Cupidon, beau prince, y Piquera la brune et la blonde! Il en sera toujours ainsi, Tant que le monde sera monde! Noël! Noël! De Profundis! Voilà la Chanson Eternelle. Ses couplets, chacun les a dits Noël! Noël! De Profundis! L’Enfer après le Paradis, C’est le fond de la ritournelle. Noël! Noël! De Profundis! Voilà la Chanson Eternelle. Ville Natale. Je viens te demander, ô ma Ville Natale, Du calme pour mon coeur, de l'air pour mes poumons! J'ai traversé des mers et j'ai franchi des monts, Et je t'ai conservé mon amour filiale! Lorsque je voyageais sous des cieux étrangers, Devant les monuments fameux, dans les ruines, Bien souvent j'évoquai ton cadre de collines; Je rêvais de pommiers devant les orangers! Le guide me disait: Voici des paysages Qu'on vient de tous les points de la Terre admirer! Et je songeais alors, comme pour comparer, Au vallon de la Touque, aux boeufs dans les herbages Je restai bon normand, si je t'abandonnai! Je n'ai vu nulle part la maison désirée; Je ne veux pas vieillir dans une autre contrée, Je mourrai dans tes murs, ô ville où je suis né! Jadis, je te quittai pour courir, -ah! Jeunesse! La vie aventureuse aux mirages tentants; J'étais fougueux, j'étais altier, j'avais vingt ans! Et je méconnaissais ton charme, bonne hôtesse. C'est le coeur attendri que j'allai, ce matin, Fouler les gros pavés de tes antiques rues; Je cherchais du regard des maisons disparues, J'ai revu le Collège où j'appris le latin. Du Palais de l'Évêque aux anciennes tours grises, J'ai marché, comme un pèlerin, jusqu'à ce soir; Sur un banc du Jardin Public j'allai m'asseoir Et moi, le mécréant, j'entrai dans tes églises. Le passé m'enlaçait avec ses doux liens; Des fantômes d'amour sont venus m'apparaître; Et j'ai senti combien est enchaîné mon être Au petit coin de France où dorment tant des miens! Ah! que tous ceux-là que connut mon enfance, Parents, amis, voisins, je les recherche en vain... Comme il en reste peu pour me tendre la main! Chacun de mes appels tombe dans le silence. Mes parents? J'ai perdu les mieux aimés d'entre eux: Père, frère, puis soeur: le sort me fut sévère: En cinq ans j'ai, cinq fois, gravi comme un calvaire Le dur chemin qui conduit aux Champs Rémouleux. Mais, ces êtres de qui j'ai clos les yeux, je doute, Parfois, qu'ils soient partis pour ne plus revenir: Tout est plein d'eux, ici; leur exil va finir... Je m'attends à les voir arriver sur la route. Cette route, depuis vingt ans, n'a pas changé: Les arbres, toujours drus, ont le même feuillage, Et les mêmes roquets jappent sur mon passage, Cependant que l'on m'a déjà dévisagé... Derrière son rideau, c'est une ménagère Qui se demande, avec un regard soupçonneux, Quel est cet inconnu, promeneur matineux, Et moi, je sais fort bien le nom de la commère. De tous petits enfants sont debout sur le seuil; -O marmaille, maillons de l'éternelle chaîne! N'ai-je pas vu, voilà vingt ans, la même scène Et le même vieillard dans le même fauteuil? Les générations vivent; le même geste Est fait par le grand-père et par le petit-fils; Je reconnais des attitudes, des profils, Car l'aïeul qui partit vit en l'enfant qui reste! Dans son pays natal, on n'est point isolé. Ici, je serai près de ceux de ma lignée, Gens à l'âme à la fois hautaine et résignée; Je suis le descendant d'obscurs semeurs de blé! Source: http://www.poesies.net