Le Myosotis. Par Hégésippe Moreau. (1810-1838) (Pierre-Jacques Roulliot) Tome I Poésies. TABLE DES MATIERES Dix-Huit Ans. Vive Le Roi. Béranger. Épitre A M. Firmin Didot. Diogène. L'Abeille. Le Parti Bonapartiste. La Princesse. Merlin De Thionville. À M. C. Opoix, De Provins. Le Poëte En Province. À Henri V. L'Apparition. Les Noces De Cana. Le Hameau Incendié. Un souvenir A L'Hôpital. L'Hiver. Les Modistes Hospitalières. Vive La Beauté. L'Amant Timide. Les Jeux De L'Amour Et Du Hasard. Chanson Patriotique Des Danseuses De L'Opéra. L'Ecolière. Béranger. La Muse. Le Tocsin. Souvenirs D'Enfance. La Fauvette Du Calvaire. À Un Auteur Hermaphrodite. Le Joli Costume. À Jean De Paris. Surgite Mortui. Le Dernier Jour. Les 5 Et 6 Juin 1832. Mil Huit Cent Trente-Six. Nicolas. Les Croix D'Honneur. L'Ile Des Bossus. La Fermière. Si Vous M'Aimiez. À Une Dame. Les Deux Amours. Les Contes. L'Oiseau Que J'Attends. Les Cloches. Le Revenant. Bordeaux. Lacenaire Poëte. Le Corse. À Médor. Les Voleurs. M. Paillard. Réponse A Une Invitation. La Confession. Fable. L’Isolement. Soyez Bénie. Sur La Mort D’Une Cousine De Sept Ans. L’Enfant Maudit. Les Signes De Croix. Un Quart D’Heure De Dévotion. Le Chant Des Anges. La Soeur Du Tasse. La Voulzie. Le Baptême. À Mon Âme. A Mes Chansons. A L’Auteur De Chatterton. La Nuit De La Toussaint. Chanson. (1822) Sur La Maladie De M. Sassinot. Sur La Mort De M. Sassinot. Un Conseil. La Croix D’Honneur. A Des Jeunes Gens. A M. Lebrun. Epitre Au Général La Fayette. Les Deux La Fayette. Autre Poèmes. Les Dents De Lait. Elegie. Souvenir D'Enfance. Variantes. Une Seance De La Convention. A Un Enfant. A Joseph Bonaparte. Notes. Dix-Huit Ans. J’ai dix-huit ans: tout change, et l’Espérance Vers l’horizon me conduit par la main. Encore un jour à traîner ma souffrance, Et le bonheur me sourira demain. Je vois déjà croître pour ma couronne Quelques lauriers dans les fleurs du printemps; C’est un délire. . . Ah! qu’on me le pardonne; J’ai dix-huit ans! J’aime Provins, j’aime ces vieilles tombes Où les Amours vont chercher des abris; Ces murs déserts qu’habitent les colombes, Et dont mes pas font trembler les débris. Là, je m’assieds, rêveur, et dans l’espace Je suis des yeux les nuages flottants, L’oiseau qui vole et la femme qui passe: J’ai dix-huit ans! Bercez-moi donc, ô rêves pleins de charmes! Rêves d’amour!. . . Mais l’aquilon des mers A jusqu’à moi porté le bruit des armes: La Grèce appelle en secouant ses fers. Loin de la foule et loin du bruit des villes, Dieux! laissez-moi respirer quelque temps, Le temps d’aller mourir aux Thermopyles: J’ai dix-huit ans! Mais quel espoir! la France, jeune et fière, S’indigne aussi de vieillir en repos; Des cieux, émus par quinze ans de prière, La Liberté redescend à propos. Foudre invisible et captif dans la nue, Hier encor, je te disais: Attends! Mais aujourd’hui, parais; l’heure est venue: J’ai dix-huit ans! 1828. Vive Le Roi. Vive le roi!. . . Comme les faux prophètes L’ont enivré de ce souhait trompeur! Comme on a vu grimacer à ses fêtes La Vanité, l’Intérêt et la Peur! Au bruit de l’or et des croix qu’on ramasse, Devant le char tout s’est précipité; Et seul, debout, je murmure à voix basse: Vive la liberté! Vive le roi! Quand des mages serviles D’un Dieu mortel flattaient ainsi l’orgueil, Un autre cri, tombant des Thermopyles, Vint tout à coup changer leur fête en deuil. De l’Archipel aux rives du Bosphore, Après mille ans, l’écho l’a répété, Et la victoire a pour devise encore: Vive la liberté! Vive le roi! de nos vieilles tourelles Ce cri souvent ébranla les arceaux, Quand les seigneurs faisaient pour leurs querelles, Au nom du prince, égorger les vassaux. Dans ces débris, où leur ombre guerrière Agite encor son glaive ensanglanté, Le voyageur écrit sur la poussière: Vive la liberté! Vive le roi! La voix de la vengeance Se perd toujours au bruit de ce refrain; Pour endormir son éternelle enfance, Voilà comment on berce un souverain; Mais quand la foudre éclate et le réveille, Seul, sans flatteurs, le prince épouvanté Entend ces mots gronder à son oreille: Vive la liberté! Provins, 1828. Béranger. La Liberté chez nous se réfugie; Joyeux buveurs, à table et loin du jour, Que Béranger, pour terminer l’orgie, De ses refrains nous enivre à son tour. Chargé de gloire et d’injures nouvelles, Des bras d’un peuple il tombe dans les fers; Il est captif, mais sa muse a des ailes: Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers! Quand tour à tour au pied de nos trophées, Les rois tombaient, implorant leur pardon, De son berceau, que balançaient les fées, Il s’élança, réveillé par un nom. . . Ce nom sacré, qu’il n’a pu désapprendre, Est maintenant proscrit dans l’univers; Béranger seul ose le faire entendre: Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers! Frondant l’abus de la victoire même, Au roi des rois il n’a sacrifié Que sur sa tombe, et quand du diadème Par le malheur il fut purifié. Le vieux soldat, dont il sèche les larmes, Brûlant encor de souvenirs bien chers, Semble écouter si l’on appelle aux armes: Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers! Qu’ai-je osé dire? Ah! je sens que ma muse, Rebelle aussi, déraisonne en buvant: Comme le vin, qui sera mon excuse, La poésie enivre bien souvent; Mais aujourd’hui, quand Thémis au poëte Fait expier des sarcasmes amers, Pour les venger, la France les répète: Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers! On l’a frappé dans sa noble misère; Il faut de l’or, et je n’ai que des pleurs: Jeune soldat, quêtant pour Bélisaire, Ma voix du moins attendrira les coeurs. Qui ne voudrait, bravant la tyrannie, Payer sa gloire au prix de ses revers? Enflammons-nous aux rayons du génie: Tout bas, tout bas, amis, chantons ses vers! 1828. Épitre A M. Firmin Didot, Sur L’Imprimerie. Quand les muses, pleurant la gloire de la France, Avec des souvenirs lui rendent l’espérance, Poëte et citoyen, de quel oeil peux-tu voir Une ligue hypocrite alarmer le pouvoir, Et, frappant au guichet de Sainte-Pélagie, Tantôt pour la chanson, tantôt pour l’élégie, Avec le fer des lois poursuivre sans repos Un art dont la lumière a trahi ses complots? Mais de l’opinion, souveraine immortelle, Il éclaire les pas, il triomphe avec elle, Et le pontife-roi, fulminant un édit, En vain sur leur empire a lancé l’interdit. Ils ne sont plus ces temps où la sainte parole Tonnait et foudroyait du haut du Capitole; Où la raison timide, en butte aux oppresseurs, Dans l’exil ou les fers suivait ses défenseurs, Et, comme leurs écrits, aux pieds du saint office Les voyait quelquefois brûler en sacrifice. Zélateurs du passé, qui vers cet âge d’or Prétendez aujourd’hui nous repousser encor, N’avez vous donc jamais déroulé ses annales? Elles offrent à peine, à de longs intervalles, Au lecteur, fatigué de tableaux odieux, Quelques pages de gloire où reposer ses yeux. Comme le diamant perdu dans la poussière, Qui n’attend pour briller qu’un rayon de lumière, Que de talents alors méconnus, avilis, Dans un cercueil obscur tombaient ensevelis! Un Voltaire, un Rousseau, sous le chaume champêtre, Ignorés de leur siècle, et d’eux-mêmes peut-être, Expiraient tout entiers: l’étude au feu divin, Qui, captif dans leur âme, y bouillonnait en vain, Pour éclairer le monde eût ouvert un passage, L’étude. . . Mais, hélas! de ce trésor du sage Les peuples malheureux ne sachant pas jouir À l’ombre des autres le laissaient enfouir. Ces transfuges légers de Grèce et d’Ausonie, Ces livres, où les dieux du goût et du génie Traçaient pour l’avenir leurs oracles sacrés, Voltigeaient au hasard, dispersés, déchirés, Semblables dans leur suite aux réponses qu’envoie La Sibylle de Cume à l’exilé de Troie. Un peuple envahissant, l’incendie à la main, Foule aux pieds les débris du colosse romain, Et le vent du désert sur l’Europe tremblante Souffle, pour l’engloutir, sa poussière brûlante. Déjà tout s’obscurcit: mais lorsque, avec effroi, Ramenant du passé mes yeux autour de moi, Je cherche les fléaux qu’il semblait nous prédire, Quel contraste! partout le Fanatisme expire; À la voix de la gloire et de la liberté, Un autre enthousiasme a partout éclaté, Plus fécond en exploits que cette frénésie Dont l’Europe chrétienne épouvantait l’Asie, Terrible, mais laissant aux peuples satisfaits Après un jour d’effroi, des siècles de bienfaits. Qui donc précipita ce mouvement rapide, Et comme les Hébreux, quand tout marchait sans guide, Quel nuage de flamme éclaira par degrés Une route inconnue aux peuples égarés? Honneur à Gutenberg! et puisse d’âge en âge Son nom vivre et grandir ainsi que son ouvrage! Honneur à toi, Mayence! il a dans tes remparts Découvert l’art magique utile à tous les arts. Au lieu de fatiguer la plume vigilante, De consumer sans cesse une activité lente À reproduire en vain ces écrits fugitifs, Abattus dans leur vol par les ans destructifs, Pour donner une forme, un essor aux pensées, Des signes voyageurs, sous des mains exercées, Vont saisir en courant leur place dans un mot; Sur ce métal uni, l’encre passe, et bientôt, Sortant multiplié de la presse rapide, Le discours parle aux yeux sur une feuille humide. O vous, que dépouillaient des vainqueurs insolents, Muses! ne craignez plus que vos trésors brûlants Éclairent leur triomphe, ou que la tyrannie Dans la prison d’un sage enferme le génie, Ou que sur un bûcher elle étouffe sa voix: Bravant la faux du temps et le sceptre des rois, L’oeuvre de la pensée et rapide comme elle, Comme elle insaisissable, et comme elle immortelle. Sans peine, l’univers s’unira bien souvent Aux rêves du poëte, aux veilles du savant. Le génie en courroux, qui, dans un beau délire, Contre les oppresseurs fait révolter la lyre, Croit voir autour de lui le monde s’assembler, Le peuple s’émouvoir et les tyrans trembler; Ainsi, lorsque la Grèce, ivre de chants épiques, À grands flots se pressait aux fêtes olympiques, Agités par les sons du luth national, Tous les coeurs palpitaient d’un mouvement égal, Tous les cris menaçaient la puissance usurpée, Tous les bras étendus imploraient une épée. Les peuples aveuglés, frappés par le pouvoir, Qui traînaient dans la nuit leurs chaînes sans les voir, Se relèvent enfin, se parlent, se répondent; Puis, comme les douleurs, les plaintes se confondent, Et ne forment bientôt qu’un seul cri menaçant: Liberté! -Si ce nom fut souillé par le sang, S’il fut un cri de mort contre le diadème, La gloire, la vertu. . . c’est que le peuple même Des fers du despotisme armait la liberté, Et, successeur des rois, comme eux était flatté; C’est qu’aux pieds des bourreaux la presse, encor muette, N’osait à la douleur offrir un interprète. Mais, terrible et fécond, l’orage s’est enfui, Le ciel s’est épuré; c’est en vain qu’aujourd’hui D’une époque sanglante on rouvre les abîmes, Et que pour argument on soulève des crimes; Liberté, c’est en vain qu’on cherche à te flétrir! Tu ne peux maintenant t’égarer ni mourir. Nuls abus ne pourra grandir dans le silence; Contre le despotisme et contre la licence Les partis font tonner leur courroux éloquent, Et la lumière entre eux jaillit d’un choc fréquent. Ainsi la vérité, faible solliciteuse, Qui, comme la prière, à la cour est boiteuse, Moins timide et moins lente, osera quelquefois À travers leur conseil se glisser jusqu’aux rois. Ils entendront les cris de la douleur plaintive; La gloire poursuivra la vertu fugitive, Et, quand même Thémis oublîrait de frapper, Les forfaits au carcan ne pourront échapper. Chaque jour, un essaim d’écrits périodiques, Innombrables hérauts des combats politiques, Signalant les dangers, vole à l’appui des lois Rallier tous les coeurs, armer toutes les voix. Le jeune citoyen, que cet écho réveille, S’enflamme chaque jour aux débats de la veille, Et peut-être, embrassant un avenir flatteur, Du temps qui le vieillit accuse la lenteur, Souffre de tous les maux de la patrie esclave, Et rêve en contemplant le buste de Barnave. Avec un autre siècle ils ont fui pour toujours, Ces héros de scandale honorés dans les cours, Qui, d’un nom glorieux subissant l’ironie, Savaient au plaisir seul sacrifier leur vie. Le Français, jeune encore, échappant au repos, Verse, pour l’ennoblir, son sang sous les drapeaux, Et lorsque avec la paix les muses consolantes Viennent jeter des fleurs sur des palmes sanglantes, Tantôt associant l’étude à ses plaisirs, Des jeux de Melpomène il charme ses loisirs; Tantôt, ivre d’espoir, à la tribune il vole D’une bouche éloquente épier la parole; Tantôt, dans un convoi, suivant la gloire en deuil, Il dispute l’honneur de porter le cercueil. Qu’on tremble d’étouffer ces flammes généreuses! C’est en les irritant qu’on les rend dangereuses. En vain le despotisme, armé du fer des lois, Commandait le silence à la presse aux cents voix, Éteignant les fanaux sur le bord de l’abîme, De son triomphe même il fût tombé victime; Et, s’il faut d’un exemple appuyer mes discours, Voyez de l’Orient les peuples et les cours: Au lit du souverain, là, le sabre qui veille D’un murmure indiscret préserve son oreille; Inaccessible même à la voix du remord, Au sein des voluptés il se plonge et s’endort. Il dort. . . mais tout à coup la révolte hardie Dans son palais en feu gronde avec l’incendie; Lui-même tombe aux pieds de ce peuple rampant, Et l’orage imprévu l’éclaire en le frappant. Contre les attentats d’une aveugle puissance Déjà que de douleurs se soulevaient en France! Menacés par les lois, que d’artisans obscurs S’entretenaient tout bas de leurs destins futurs, Et, loin de la patrie esclave et désolée, Se choisissaient d’avance une tombe exilée! Jeune encore et tremblant pour l’art qui m’a nourri, Moi, j’ai pleuré comme eux, et comme eux j’ai souri, Lorsque de nos cités, à la douleur en proie, S’élevèrent des feux et des concerts de joie. Non, sur des bords lointains il ne faudra jamais Devant ses ennemis rougir du nom français, Et, dans l’état obscur où le ciel nous fit naître, Notre sort coulera paisible, heureux peut-être! Quand l’art hospitalier nous laisse des loisirs, Ainsi qu’à nos besoins, il veille à nos plaisirs. Et qui donc n’a jamais puisé dans la lecture Un oubli consolant, une volupté pure? Les livres, autrefois vendus au poids de l’or, Dont l’avare opulence amassait le trésor, Des cloîtres, des palais secouant la poussière, Se sont enfin glissés jusque dans la chaumière; Pénates vigilants, en tous lieux aujourd’hui Ils bercent les douleurs et dissipent l’ennui; Souvent ils sont fêtés même par l’ignorance. Notre coeur languit-il en deuil d’une espérance, Détrompé d’amitié, désenchanté d’amour, Walter Scott à nos yeux fait passer tour à tour Les brigands féodaux qui couraient, pleins de zèle, Purifier leurs mains dans le sang infidèle, Ou ses gais bohémiens, ou ses chefs belliqueux, Et des temps, des climats aussi bizarres qu’eux. Le lecteur, franchissant l’espace des années, Vit de leurs passions et de leurs destinées, Et de ces grands malheurs, qu’il essaye un moment, Vers les siens plus légers il revole gaîment. Hélas! pourquoi faut-il qu’aveuglant la jeunesse, Comme tous les plaisirs, l’étude ait son ivresse? Les chefs-d’oeuvre du goût, par mes soins reproduits, Ont occupé mes jours, ont enchanté mes nuits, Et souvent, insensé! j’ai répandu des larmes: Semblable au forgeron qui, préparant des armes, Avide des exploits qu’il ne partage pas, Siffle un air belliqueux et rêve des combats. . . 1829. Diogène. Fantaisie Poétique. (3) Du fond de son tonneau, tribune populaire, Il exhalait sans peur sa maligne colère; La censure pour lui n’avait pas de bâillons, Le glaive de la loi respectait ses haillons. Au passant, dont l’aumône était sa nourriture, En revanche il jetait quelque sot en pâture; Pour enivrer le peuple et consoler ses maux, Comme un vin pur, sa tonne épanchait les bons mots. Puis, son front soucieux, ridé par la satire, Aux phalènes d’amour que sa lanterne attire Souriait, et, narguant ses rivaux ébahis, Il frottait sa laideur aux charmes de Laïs. . . Quand l’usage, absolu, règne par ordonnances, Et que tout se nivelle au joug des convenances, Malheur à l’imprudent qui s’égare d’un pas Hors du cercle banal qu’a tracé le compas! Devant des gueux, dorés de titres et de grades, S’il ose effrontément huer leurs mascarades, La foule du lépreux s’écarte avec effroi: C’est un cynique: -Eh bien! je suis cynique, moi! Et, pour doter Provins d’une muse indigène, J’ose la baptiser du nom de Diogène! Oui, ce droit m’appartient, moi qui roule à tous vents, Comme lui son tonneau, mes pénates mouvants; Moi qui, persécuté de visiteurs sans nombre, Impatient enfin de grelotter à l’ombre, Quand ils me promettaient assistance et conseil, N’ai répondu qu’un mot: Gare de mon soleil! Pour être, jeune encor, vieux au métier de sage, Il m’a fallu subir un rude apprentissage. Comme Barthélemy, rapsode marseillais, Dont la voix m’a troublé lorsque je sommeillais, Dans la brise soufflant de la Grèce ou de Rome, Je n’ai point respiré de poétique arome, Et, né loin du Midi, je n’eus pas même, enfant, À défaut de soleil, un foyer réchauffant. Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître, M’emporta vagissant, dans sa robe de prêtre, Et je grandis, captif, parmi ces écoliers, Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers, Stupides icoglans, que chaque diocèse Nourrit pour les pachas de l’Église française. Je suais à traîner les plis du noir manteau; Le camail me brûlait comme un san-benito; Regrettant mon enfance et ma libre misère, J’égrenais dans l’ennui mes jours, comme un rosaire. Oh! quand les peupliers, long rideau du dortoir, Par la fenêtre ouverte à la brise du soir, Comme un store mouvant rafraîchissaient ma couche, Je croyais m’éveiller au souffle d’une bouche; Devant le crucifix et le saint bénitier, Profane! j’enviais le sort d’Alain Chartier! Et quand le mois de mai, pour la reine des vierges, Faisait neiger les lis et rayonner les cierges, Priant avec amour l’idole au doux souris, Je convoitais un ciel parfumé de houris. Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire, Parfois comme un oracle interrogeant Shakespeare, Je l’ouvrais au hasard, et, quand mon oeil tombait Sur la prédiction d’Iphictone à Macbeth, Berçant de rêves d’or ma jeunesse orpheline, Il me semblait ouïr une voix sibylline Qui murmurait aussi: « L’avenir est à toi; La Poésie est reine; enfant, tu seras roi! » Vains présages, hélas! ma muse voyageuse À tenté, sur leur foi, cette mer orageuse Où, comme Adamastor debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil. J’ai visité Paris; Paris, sol plus aride Au malheur suppliant que les rocs de Tauride; Où l’air manque aux aiglons méditant leur essor; Où les jeunes talents, cahotés par le sort, Trébuchant à la fin, de secousse en secousse, Contre la fosse ouverte où disparut Escousse, N’ont plus, en s’abordant, qu’un salut à s’offrir, Le salut monacal: Frères, il faut mourir! Mon doux pays, alors, me souriait en rêves, Comme à Jean-Jacques enfant son beau lac et ses grèves; Je revoyais Provins et ses coteaux aimés, De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés; Son dôme occidental, dont chaque soir le faîte S’illumine au soleil comme pour une fête; Sa tour, dont le lichen crevasse le granit, Où la guerre tonnait, où l’oiseau fait son nid: Géant contemporains qui, le front dans la nue, Se parlent tête à tête une langue inconnue; Médailles des césars ou des rois, Sphynx jumeaux, Qui jettent aux passants des énigmes sans mots. . . Pour semer de mes vers un sol vivace en friche, J’ai choisi Seine-et-Marne, et mon domaine est riche: C’est Meaux, d’où les éclairs de l’aigle gallican Effrayaient le hibou qui règne au Vatican; Provins, docte ruine où l’histoire s’épelle; La cité d’Amyot, veuve de Lachapelle; Fontainebleau, qui dort à l’ombre de ses bois, Où ne résonnent plus le cor et les abois, Et montre avec orgueil, dans ses cours féodales, Le pied de l’empereur imprimé sur les dalles. Sur les partis heurtés j’aurai les yeux ouverts, Et leur choc trouvera de l’écho dans mes vers. La marotte n’est pas mon attribut unique: Je mentirai souvent à mon titre cynique; Souvent j’exhumerai quelque vieux fabliau; Mon journal poétique, au dernier folio, Pour le lecteur suant d’une longue tirade, Sèmera des couplets, en guise de charade; Mais, épique ou badin, mon vers précipité Chantera toujours Dieu, l’Amour, la Liberté! La liberté surtout! ce nom plein d’harmonie Sur mes lèvres de feu n’est pas une ironie; Car je l’ai confessé, non tout bas, à huis clos, Dans les refrains qu’on jette à des murs sans échos; Non comme l’orateur du banquet populaire, Dont la flamme du punch attise la colère; Comme un bouffon de club dans ses parades, non! Mais les pieds dans le sang, en face du canon, Quand une diète armée, en trois jours de séance, Sous les poignards d’un roi votait sa déchéance; Quand, pour sauver l’État et changer son destin, Des balles remplaçaient les boules du scrutin, Et que, de tous côtés, les villes du royaume Envoyaient des élus à ce grand Jeu de paume. Pour mes concitoyens j’opinais sans mandat, Et Provins eut aussi son député-soldat. Pour glaner des sujets, si nos temps sont arides, Ma muse fouillera dans les éphémérides; Sur chaque anniversaire ou de joie ou de deuil, Je trouverai le temps de glisser un coup d’oeil; Quand sur nos boulevards le vent d’automne pleure, Je veux y méditer une élégie, à l’heure, À l’heure même où, purs de crainte et de remord, Les Girondins martyrs chantaient leur chant de mort; Et, sans doute, le mien remûra l’auditoire, Car notre nom se mêle à leur funèbre histoire: C’est parmi nos aïeux, c’est à notre foyer, Que le bourreau jaloux redemanda Boyer! J’ai médité longtemps ces noms que je murmure; Qu’il me vienne un public: ma poésie est mûre. Prêtez-moi donc secours, habitants riverains Du sol qu’ont baptisé les deux fleuves parrains; Souffrirons-nous toujours que le proverbe rie Des talents champenois comme des vins de Brie? Diogène aux railleurs porte un défi mortel: Frères, j’attends vos noms pour signer le cartel. 1833. L’Abeille. Comme l’abeille fugitive Qui fait son miel en voyageant; Le chansonnier de rive en rive Va bourdonnant et voltigeant; Comme elle, du myrte à la treille, Il recommence vingt détours: Vole, vole, petite abeille, Vole, vole, vole toujours. Hélas! je rampais, demi-nue, Sans ailes d’or, sans aiguillon, Quand tout mon essaim vers la nue S’envola dans un tourbillon; Mais Dieu me sourit, Dieu qui veille Sur un insecte sans secours, Me dit: « Vole, petite abeille, » Vole, vole, vole toujours. » Loin des tourbillons de poussières » Que font les grands et leurs laquais, » Dans la mansarde ou la chaumière » Murmure à de joyeux banquets; » Mais en fuyant, pique à l’oreille » Les Midas qui peuplent les cours: » Vole, vole, petite abeille, » Vole, vole, vole toujours. » Oui, garde bien, pauvre orpheline, » Un dard caché pour les méchants; » Mais si quelque vierge enfantine » Cueille des bluets dans les champs, » Va bourdonner dans sa corbeille, » Et fais-la rêver aux amours: » Vole, vole, petite abeille, » Vole, vole, vole toujours. » Mon souffle a reverdi la terre, » Teinte du sang des oppresseurs; » Longtemps l’éclat du cimeterre » Sur l’Hymette effraya tes soeurs; » Mais à la Grèce qui s’éveille, » La Liberté rend ses beaux jours. » Vole, vole, petite abeille, » Vole, vole, vole toujours. » Moi, dans les paroles divines Je me confie, et sans savoir Si sur des fleurs ou des épines Il faudra m’endormir le soir; Quand vient la brise, je sommeille, Et je m’abandonne à son cours: Vole, vole, petite abeille, Vole, vole, vole toujours. 1828. Le Parti Bonapartiste. a Joseph Bonaparte. Et toi, vieillard, aussi! tu viens dans le champ clos Où la plume combat, où l’encre coule à flots, Jeter aux factions, disputant la puissance, En forme de cartel un acte de naissance! À travers les grands noms, refrain de nos débats, Ton nom mystérieux est prononcé tout bas. Quelques agitateurs, ralliés pour détruire, Soldatesque sans frein qu’on rougit de conduire, Quêtant partout un chef pour détrôner un roi, De refus en refus sont tombés jusqu’à toi. Mais le géant n’est plus, et les nains de sa race Dormiraient aisément blottis dans sa cuirasse; Tous ses parents obscurs, frères, soeurs et neveux, Qui pour son héritage osent former des voeux, De l’astre impérial satellites sans nombre, Depuis qu’il s’est éteint sont retombés dans l’ombre. L’orphelin dans l’exil n’a qu’un moment langui: Sur le chêne abattu le vent frappa le gui. L’empire, dont la chute a fait trembler les pôles, Pour vestige ici-bas n’a laissé que deux saules: L’un, que brûle au midi le simoun étouffant, L’autre, pendant au nord sur un tombeau d’enfant. Bonaparte! où trouver dans ta biographie, À côté de ce nom, rien qui le justifie? Ton glorieux aîné, dans ses obscurs cadets, Vit dix ans une tache au velours de son dais. Il les brodait en vain d’or sur chaque couture, Sous leur habit de prince on flairait la roture. Lorsque, du nord au sud, le pontife des camps Les sacrait rois d’un jour sur les trônes vacants, De l’orgueil fraternel leur vanité complice Se courbait à ses pieds sous un brillant cilice. À l’hommage des cours le dédaigneux vainqueur Les jetait en passant, comme ce dieu moqueur Qui livre dans l’Asie aux prières publiques Ses excréments divins, façonnés en reliques. Tel le sabre adoré des héros osmanlis Découpe aux icoglans le monde en pachaliks; Tel secouant la peau du lion de Némée, Hercule en fait tomber tout un peuple pygmée. Malheur aux potentats créés par son dédain, S’ils l’offensaient d’un mot ou d’un geste! Soudain Rapp courait châtier la majesté vassale; Et quand ses éperons résonnaient dans la salle, Sous son manteau de roi le coupable suait, Tremblant comme un pacha surpris par le muet! Quel ennui t’étouffait dans l’Escurial sombre! Sur ton lit sans sommeil tu croyais voir dans l’ombre Flamboyer le poignard et l’oeil d’un guérillas; Et puis, fermant les yeux, tu revoyais, hélas! Les montagnes dont l’air enivre la poitrine, La plaine sablonneuse et la roche marine, Où, sans prévoir du sort les écueils inconnus, Enfant insoucieux tu bondissais pieds nus! Aussi, quand Dieu brisa l’idole chancelante, Vite tu secouas ta couronne brûlante. Que dis-je? grâce à toi, le monde révolté De quelques jours plus tôt data sa liberté. Oui, l’aigle impérial, harcelé dans son aire, Se débattait encor pour saisir un tonnerre; Les barbares, tremblant de profaner Paris, S’arrêtaient sous ses murs, fascinés et surpris; Mais, dépouillant un rôle écrasant pour ta taille, Par un sauve-qui-peut! tu cédas la bataille. Et c’est toi qui voudrais déployer pour drapeau La redingote grise et le petit chapeau! Non, la gloire pour toi n’eut jamais de baptême! Non, Joseph tu n’es pas Bonaparte, et quand même!. . . Quand même il reviendrait gigantesque, celui Devant qui peuples, rois, empereurs, tout a fui; Quand même du tombeau le nouvel Encelade Bondirait, et des cieux tenterait l’escalade, Pense-t-on qu’à la soif de l’aigle renaissant La France-Prométhée irait livrer son sang? O vous qui l’adorez, tribuns dont la colère S’allume au nom du roi dans le club populaire, C’est alors qu’il faudrait hurler le désespoir, Sur le tableau des droits jeter un voile noir, Et se taire ou trembler: de sa main colossale, Qui de Saint-Cloud jadis a balayé la salle, Il vous briserait, vous et vos tréteaux forains, Et vous regretteriez, la baïonnette aux reins, Ces bourreaux paternels dont le clysoir talonne L’émeute Pourceaugnac autour de la colonne. Vous qui crachez l’injure au mitrailleur en froc, Avez-vous oublié que l’homme de Saint-Roch, Flétri d’un souvenir qu’aucun exploit n’efface, À son début sanglant nous apparut en face Dans ce Paris qu’au jour des sanglants désespoirs Le canon blasonna d’hiéroglyphes noirs? Distinguez-vous quel mot est gravé sur la pierre? Charles ou Napoléon? Juillet ou Vendémiaire? Quel or espérez-vous, quand vos creusets hardis Fondent quatre-vingt-treize avec mil huit cent dix? À vos yeux, si Brutus vous a soufflé son âme, La race de Tarquin est une race infâme. Crachez donc sur sa cendre abandonnée aux vents, Votez des échafauds à ses restes vivants, Qu’ils meurent abreuvés de lentes agonies, Et qu’on les traîne morts aux vers des gémonies. C’est peu: ressuscitez contre des noms maudits Les lois dont le blasphème était frappé jadis. Mutilez par le fer, brûlez par les acides La bouche qui vomit les sons liberticides; Car, si l’on évoquait l’ombre du soldat-roi, La liberté féconde avorterait d’effroi. Mais il dort sans réveil, le géant de l’empire; L’Anglais a bien cloué le cercueil du vampire. Qu’on n’oppose donc plus sur d’antiques pennons L’aigle à la fleur de lis et des noms à des noms. La science héraldique est éteinte, et la France, En vieillissant, confond dans son indifférence Sa race tricolore et ses blancs souverains, L’huile de Notre-Dame et l’ampoule de Reims. . . Mais, que fais-je? et pourquoi, sur un bruit populaire, Traîner devant ma barre un homme consulaire, Qui, sans doute, ignorant le factum publié, Oublieux des partis, s’en croyait oublié. Heureux colon! semblable au pasteur de Virgile, Tu couronnes de fleurs tes pénates d’argile. Dans un riche désert, que peuplent à la fois Les révolutions et la haine des rois, Tranquille au bord des mers, comme une écume immonde, Tu repousses du pied le bruit de l’ancien monde, Et si, frappant chez toi, les partis pèlerins Pour leur pavois désert quêtent des souverains: Insensés! réponds-tu, quel espoir vous anime? Pourquoi dans son jardin troubler Abdolonyme? La couronne avant l’âge a blanchi mes cheveux; J’en connais trop le poids: il suffit à mes voeux Que mon pré soit en fleurs et que mon champ jaunisse. Peuples qui mendiez des rois, Dieu vous bénisse! 27 juillet 1833 La Princesse. Ne parlons plus de liberté: Je viens de voir une princesse. Pour mettre aux pieds de Son Altesse À mon tour, que n’ai-je hérité D’un peu de légitimité! Elle serait, pour ma chambrette, Un meuble fort joli, ma foi; Mais puisqu’elle n’est pas grisette, Ah! quel bonheur si j’étais roi! Dès qu’en son char elle a paru, Blonde et riante à la portière, À travers des flots de poussière Avec la foule j’ai couru, Empressé de voir, et j’ai vu. . . J’ai vu son front qui se colore, Son sein qu’agite un doux émoi: Mais, pour voir un peu mieux encore. Ah! quel bonheur si j’étais roi! Je veux prendre aussi mon essor: L’ambition devient vulgaire, Tel sot, qui végétait naguère, Se réveille plus sot encor, Chargé d’honneurs et cousu d’or. D’un souhait qui semble frivole Vous riez sans doute, et pourquoi? Amis, la Providence est folle; Ah! quel bonheur si j’étais roi! Sous les palais, comme un volcan, La Liberté s’allume et gronde; Ne puis-je trouver en ce monde, Où les trônes sont à l’encan, Quelque petit trône vacant? Dussé-je, en prince bon apôtre, Caresser le peuple et la loi, Dussé-je régner comme. . . un autre, Ah! quel bonheur si j’étais roi! Je le sais, l’Hymen et l’Amour Traitent les rois comme la foule, Et l’on dit qu’à la sainte ampoule, D’âge en âge et de cour en cour, Le diable a joué plus d’un tour; Mais si dans les devoirs suprêmes Mon peuple usurpait mon emploi, Du moins il paîrait les baptêmes: Ah! quel bonheur si j’étais roi! D’un fol espoir je m’enivrais; Mais quel réveil et quel vacarme! Le galop brutal d’un gendarme Tout à coup me renverse auprès De l’idole que j’adorais. Dans le tourbillon de ses gardes, Elle fuit vers le Louvre, et moi Je gagne en boitant les mansardes. . . Ah! quel bonheur si j’étais roi! 1832. Merlin De Thionville. Français régénérés de la grande semaine, Suivons le deuil nouveau que la Liberté mène! Elle perd chaque jour ses derniers vétérans, Et, comme Niobé, meurt sur ses fils mourants. . . Hélas! quand le tribun du peuple et de l’armée, Merlin de Thionville est mort, la renommée, Qui suivait à grand bruit le triomphe d’un roi, N’a point jeté les yeux sur cet obscur convoi. Rien ne s’émut autour de cette gloire morte; Quelques rares amis ont seuls formé l’escorte, Et les mille clochers dont il fondait l’airain Pour voter un budget au peuple souverain, Et les mille canons qu’il pointait aux batailles, N’ont point hurlé dans l’air un glas de funérailles; Et rien ne rappela qu’il fut un des cent rois Devant qui tous les rois chancelaient à la fois. Puissant par la parole et puissant par l’audace, Il résume en lui seul l’époque à double face Que d’une explosion de gloire deux volcans Éclairaient à la fois, la tribune et les camps. Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines, Rallier au drapeau des légions mutines, Réveiller dans nos rangs la victoire qui dort, Et noyer dans le Rhin les Pharaons du nord? Carnot montrait du doigt la frontière entamée, Et Merlin y tombait pesant comme une armée. Dans leur métier de feu qu’il n’avait point appris, Il révélait un maître aux généraux surpris; Debout, le sabre en main, sur l’affût oratoire, La veille du combat, décrétait la victoire, Et, dans les rangs prussiens plongeant seul bien souvent, En rapportait le droit de crier: En avant! Puis, des bords enflammés du Rhin ou de la Sambre, Quand un coup de toscin l’appelait à la Chambre, Plus intrépide encor dans un nouveau danger, Sur l’ardente montagne il revenait siéger. À ta place, Merlin, la séance est ouverte. Des triumvirs jaloux ont médité sa perte. Il regarde pensif les vides qu’en tombant Danton et Desmoulins ont laissés sur leur banc; Mais, nouveau Damoclès, l’épouvante dans l’âme, Il ne restera pas accroupi sous la lame. Contre ses ennemis, sitôt qu’ils paraîtront, Il s’armera du fer qu’ils pendent sur son front; Et, puisqu’à leurs genoux Thémis pâle s’est tue, Détournera sur eux le hors la loi qui tue. Robespierre est puissant, Robespierre a pour lui, Des piques dont l’éclair en vain n’a jamais lui, Des canons demandant audience à la porte, Les faubourgs, une armée et Saint-Just! mais qu’importe? Sa voix retentira, qu’on l’applaudisse ou non, Plus haut que les faubourgs, Saint-Just et le canon. Le bouillant proconsul, venu de la Gironde, Assiège le premier la tribune qui gronde. Écoutez!. . . Oh! jamais, sur les glacis d’un fort, Les coeurs avant l’assaut n’ont palpité plus fort. Le Sina, d’où tombaient des lois et des tempêtes, La montagne ébranlée a fendu ses deux crêtes, Et les pics fraternels, s’entre-choquant tous deux, Volcanisent le sol, qui palpite autour d’eux. De spectateurs béants la salle est crénelée; Comme un troupeau de loups qui flaire la mêlée, La plèbe anthropophage attend là, pour savoir Quelle chair et quel sang on lui promet ce soir. . . Mais tout à coup le monstre hésite à s’en repaître Le lion d’Androclès a reconnu son maître; Les décrets promulgués expirent sous les cris; Des bras nus et sanglants relèvent les proscrits; Par tous ses soupiraux, le vieil Hôtel de Ville, Haletant, a soufflé la tempête civile, Et sur les quais bruyants où Paris est debout Aux feux de thermidor la sédition bout. Merlin se lève alors, fier d’un rôle à sa taille; Encor poudreux des camps, il vole à la bataille. Il part; les cris de mort ne l’intimident point; Il plonge dans l’émeute, un pistolet au poing, Devant les conjurés se dresse, loi vivante, Comme dans un filet, les prend dans l’épouvante, Et, sans qu’ils aient tiré le glaive du fourreau, Les ramasse tremblants et les jette au bourreau. C’est bien: justice est faite, et, joyeux dans leur tombe, Les cordeliers martyrs acceptent l’hécatombe. Un nouveau roi déchu fait hommage à Samson; La hache, qu’ébréchait une longue moisson, Humide d’un sang pur, dans le sang est lavée. Merlin, repose-toi, la séance est levée! En face d’un tel homme, oh! qu’ils semblent petits, Ces législateurs nains dans le centre blottis! Ces rhéteurs fanfarons à la voix menaçante, Qui tonnent sans danger contre l’émeute absente, Et râlent un long cri d’épouvante et de deuil, Sitôt qu’un bruit suspect bourdonne sur le seuil! Si, du moins, surgissait dans un coin de leur salle Du siècle des géants quelque ombre colossale!. . . Mais sur nos vieux tribuns, historiques lambeaux, L’oubli pesait avant la pierre des tombeaux. Quand le lion rugit les trois jours de colère, Sans doute le vieillard bénit la nouvelle ère, Et, comme le pays, comme la liberté, Pour un avenir d’or se crut ressuscité. Sans doute il espéra que la voix des collèges Aux sénateurs déchus restitûrait leurs sièges. Vain espoir! ce grand nom retentissait trop fort. Peut-être, en l’écartant, la France n’eut pas tort. Quand on eût présenté Merlin de Thionville Comme un épouvantail à la chambre servile, Quand sur nos girondins le fougueux montagnard Eût lancé sa parole et brandi son poignard, Oh! sans doute, devant cet homme de l’histoire, Reculant de terreur, comme devant Grégoire, Dans les bras de la France ils auraient rejeté Le tribun glorieux de son indignité. . . Quoi! des récits menteurs, que la peur accrédite, Font de l’époque sainte une époque maudite! Par des auteurs vendus tout royal attentat Est absous et paré du nom de coup d’État, Et pour les nations il n’est point d’indulgence! Après avoir longtemps amassé sa vengeance, Lorsque le peuple-roi se relève, et s’assied Sur les partis vaincus qui le mordent au pied, Il faudrait qu’il n’eût pas de fiel dans les entrailles, Qu’il étouffât la soif des justes représailles, Et ne réveillât pas contre ses ennemis Le beffroi, chaud encor, des Saints-Barthélemis! Pour les Fouquiers royaux l’histoire est sans colères, Et ne pardonne pas aux Jeffreys populaires! Et quand même ils auraient frappé d’aveugles coups, Lâches accusateurs, silence! oubliez-vous Que leur âme de feu purifiait leurs oeuvres? Oui, d’un pied gigantesque écrasant les couleuvres, Par le fer et la flamme ils voulaient aplanir Une route aux Français vers un bel avenir. Ils marchaient pleins de foi, pleins d’amour, et l’histoire Absoudra, comme Dieu, qui sut aimer et croire. Semblables au Mogol, pourvoyeur de vautours, Qui de crânes humains édifiait des tours, Au dieu qu’ils confessaient votant d’horribles fêtes, Pour lui bâtir un temple ils entassaient les têtes; Et, quand il le fallait, résignés au malheur, Couronnaient l’édifice en y portant la leur. Sans doute il leur fallait, d’une main pacifique, Caresser des méchants la race prolifique, Au lieu de fatiguer la hache du trépas; Comme en nos jours de honte il fallait, n’est-ce pas? Garrotter de rubans, déporter dans les places, Des ennemis vaincus qui hurlent des menaces, Et, plutôt qu’un mandat, jeter un passe-port À ces preux chevaliers galopant vers le nord, Qui, pour tailler en fiefs la France découpée, Aux sabres des uhlans aiguisaient leur épée. . . Eh bien! moi, je vous dis que leur pied trop clément Sur l’hydre féodale a pesé mollement; Car elle siffle encor, car le monstre vivace, Dès qu’ils furent passés, a bondi sur leur trace; Ils n’ont régné qu’un jour, et quand, le lendemain, Sur la couronne à terre un Cromwell mit la main, Pour son infâme Rump il sut trouver des membres, Repeupla, d’un coup d’oeil, les vieilles antichambres, Et fit dans le château surgir, on ne sait d’où, Les mannequins vivants balayés le dix août. À l’anathème, un jour, substituant l’éloge, On fera de leurs noms un saint martyrologe; Un jour on votera des honneurs immortels À leurs tombeaux maudits transformés en autels. Mais nous, dont le coeur chaud repousse un froid système, Nous, peuple, qui voulons la liberté quand même, Devançons l’avenir, et d’un pieux accueil Honorons ces proscrits, au moins dans le cercueil. Qu’en guise de cyprès, le chêne populaire Prodigue à leur sommeil son ombre séculaire! Décoré de leurs noms, pavoisé de drapeaux, L’arbre poussera bien dans le champ du repos Car du tronc à la tige une chaude poussière Circulera changée en sève nourricière; Dans chacun des rameaux qui frissonnent au vent Nos fils vénéreront un ancêtre vivant, Et le soir, attentifs au conseil que leur donne Un prophète semblable à celui de Dodone, Aux jours de grande alarme ils diront à genoux: Mânes de nos aïeux, que faire? inspirez-nous!. . . À M. C. Opoix, De Provins. Ex-conventionnel. Le poëte aux débris voua toujours un culte: Pour une âme rêveuse ils ont un charme occulte. L’immagination en fait sortir des voix Qui parlent aux vivants des choses d’autrefois, Et le vers pousse bien, comme la giroflée, Aux crevasses d’un mur, au pied d’un mausolée. Oh! rouvrir sous mes pas, au désert d’Orient, Les traces de Byron et de Chateaubriand; Respirer, accoudé sur un tronc de colonne, La poussière qui fut Palmyre ou Babylone, Quel bonheur! mais, hélas! c’est un rêve: le sort À de sa main de fer encloué mon essor, Et, comme le chevreau captif au pied d’un chêne, Pour brouter quelques fleurs, je tiraille ma chaîne. Du sol natal au moins j’exploite les trésors. Et que me servirait d’aller, de bords en bords, Évoquer du tombeau quelque nation morte? Une grande ruine est debout à ma porte. Oui, venez parmi nous, curieux pèlerins, Dont la voile frissonne à tous les vents marins. Des voyageurs ont dit que dans sa vieille enceinte Provins rappelle aux yeux Jérusalem la sainte. Voilà pourquoi sans doute, infidèle au Jourdain, La fleur qu’y moissonna le comte paladin, Cessant de grelotter loin du soleil d’Asie, Comme au fleuve natal se mire à la Voulzie. Là, quand le vent du soir gémit, on croit encor Sur quelque pont-levis ouïr le son du cor, Ou descendre, furtifs, des créneaux dans les plaines, Les appels amoureux des dames châtelaines; Là, quand dans les roseaux il chante comme un luth, Le passant rêve et dit: Comte Thibaut, salut! Et, si vous ignorez quel savant artifice Des temps qui ne sont plus restaure l’édifice, Vous interrogerez l’ermite qui, souvent, À travers ces débris erre, débris vivant. Comme Champollion au pays des califes, Il vous expliquera de vieux hiéroglyphes, Et la baguette d’or de ce magicien Exhumera pour vous l’Agendicum ancien. Regardez: il chancelle en foulant des décombres, Cet homme séculaire, ombre parmi les ombres; Le bâton, qui soutient ses pas mal assurés, Frappe au séjour des morts, comme pour dire: Ouvrez! Sur son front chauve, Etna blanc de neige et qui brûle, De quatre-vingts hivers le fardeau s’accumule; Mais, quand même la foudre ou les vents pluvieux Dégraderaient encore ce monument si vieux, Quand il ne resterait de cet homme débile Qu’un son dans l’air; semblable à l’antique sibylle, Oh! cette voix serait un oracle pour nous, Nous en recueillerions la parole à genoux; Car aux jeunes croyants qu’attire l’ermitage Elle répéterait (sublime radotage!) Ces mots qui dans les coeurs brûlants de puberté Ne tombent jamais froids: Patrie et Liberté! La sainte Liberté, naissante au Jeu de paume, Comme Cincinnatus, l’enleva sous le chaume. Certes, ce n’étaient pas alors de vils crétins Qui de la noble France agitaient les destins, Des écoliers barbons, tremblants sous la férule, Automates mouvants sur la chaise curule, Bétail que le pouvoir engraisse de ses dons, Bâillonne d’un frein d’or et sangle de cordons; Alors les députés haranguaient les tempêtes, Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs têtes; Le bourreau ramassait tous les partis tombants, La mort à plein sillon fauchait entre les bancs, Le tocsin dans la Chambre étouffait la sonnette, Et l’émeute y frappait à coups de baïonnette. . . Eh bien! s’enveloppant d’un héroïsme obscur, De l’époque sanglante il sortit le front pur; Il osa pour Capet armer sa boule blanche, Au pied de la Montagne affronter l’avalanche, Et, bravant du malheur le contact dangereux, Coudoyer sans pâlir les girondins lépreux. . . Que sont-ils devenus, ces hommes consulaires? Ceux qu’on n’a point jetés aux lions populaires Ont traîné dans l’exil leurs destins ignorés, Et la terre d’exil les a tous dévorés. Si de la France un jour l’idolâtrie avide Revendiquait leurs os pour le Panthéon vide, Dans un large sillon, creusé du sud au nord, Il nous faudrait glaner sur les pas de la Mort, Et, labourant le sol de chaque cimetière, Comme une Josaphat fouiller l’Europe entière. En vain la Liberté, renaissante aux trois jours, Rappela ces proscrits: hélas! les morts sont sourds!. . . Lui du moins nous resta: la vieille dynastie N’atteignit pas son front des coups de l’amnistie. Comme l’Italien, harcelé de héros, Qui, dans un temple ouvert, se sauve des bourreaux. Le vieillard, poursuivi par Tartufe et Basile, S’enfuit vers le Parnasse, en s’écriant: Asile! Mais, dédaigneux du monde et de ses lauriers vains, Comme un linceul précoce il revêtit Provins; Et l’aigle, qui peut-être eût dévoré l’espace, Se tapit, ver obscur, dans cette carapace. C’est le magicien de nos bois enchantés, Le fantôme rôdeur de nos débris hantés; Il ordonna trente ans ce funèbre musée, Trente ans épousseta chaque peinture usée, Et vieux, pour récompense il ne demanda rien, Rien, que l’honneur obscur d’en mourir le gardien. Du haut de nos remparts, philosophe stylite, Planant sur le champ clos où l’Europe milite, Il voit, depuis quinze ans, voyager tour à tour Les Bourbons fugitifs, les Bourbons de retour, Et, détournant l’oreille au bruit de leur passage, Il dort, enveloppé dans le manteau du sage. Nul rayon de faveur sur ses vieux jours n’a lui; Les rois (se souvenant!) reculaient devant lui. Quand juillet s’alluma, du moins on pouvait croire Qu’il se réchaufferait à ce soleil de gloire, Qu’une langue de feu l’irait chercher; mais non: Rien aux puissants du jour ne révéla son nom, Et seule, quand il pleut tant de croix dans l’ornière, La rose de Provins brille à sa boutonnière. Que dis-je? son pays renia ses travaux; Il lui fallut subir d’ironiques bravos, L’outrage médité, l’insulte irréfléchie, Essuyer des crachats sur sa barbe blanchie, Et passer, sous les yeux des pharisiens jaloux, Vêtu, comme le Christ, de la robe des fous. Il dut se rappeler, dans ces jours d’amertume, Que de vieillards, sans foi dans leur gloire posthume, De l’âge et du malheur ont cumulé le faix, Et recueilli l’injure en semant des bienfaits: Dante a bu lentement une agonie amère, Et des chiens ont bavé sur les haillons d’Homère! Dors en paix maintenant, Nestor des Provinois, Je veille à ton repos, comme l’enfant chinois, Dont l’éventail défend la tête paternelle Du moucheron qui peut l’effleurer de son aile; Je ne trafique pas d’un hommage vendu: Mon luth aux lambris d’or ne fut jamais pendu: Mais si, montrant du doigt le front nu d’Élysée. On l’insultait encor d’une lâche risée, Oh! mon vers gronderait, semblable à l’ours vengeur Qui, s’élançant des bois vers le saint voyageur, Dispersa, déchira son escorte insolente, Et lui lécha les pieds de sa gueule sanglante. . . Je ne te connais pas; des accents de ta voix Mon oreille est encor vierge; mais que de fois, Dans la bruyante rue ou dans la solitude, J’ai suivi ton pas lent avec sollicitude! J’aurais voulu pour toi ramollir le chemin; Et ma main s’égarait, prête à saisir ta main; J’épiais sur ta bouche un sourire prospère, Et la mienne s’ouvrait pour te dire: Mon père. . . Et puis, je veux semer afin de recueillir: Moi, fiévreux de jeunesse, il me faudra vieillir; L’huile, un jour, doit manquer à ma veille assidue; Le vent emportera ma parole perdue; Mais quand, désenchanté de mes rêves d’enfant, L’oubli m’aura couvert d’un linceul étouffant; Quand mes concitoyens, en me voyant paraître, Se diront: Quel est-il? et passeront; peut-être De la sainte vieillesse un poëte amoureux Les fera souvenir que j’ai chanté pour eux, Réjouira mon coeur d’une parole amie, Versera des parfums sur ma gloire momie, Et, payant au rimeur la dette du savant, De funèbres lauriers m’embaumera vivant. Le Poëte En Province. Le moi présomptueux de Montaigne et de Sterne Est mal reçu, venant d’un auteur subalterne; Mais comme un premier-né, Diogène m’est cher; Je ne distingue pas mon oeuvre de ma chair, Et je dois me laver des reproches qu’on lance Tantôt à mes discours, tantôt à mon silence. Sur des abus flagrants, dit-on, je me suis tu, J’ai porté des défis et n’ai point combattu; Puis, j’avais annoncé qu’en un large domaine Mon Pégase ouvrirait un sillon par semaine; Je n’ai pas su tenir ce que je promettais Et mon jeune crédit mourra sous les protêts. . . Hélas! j’ai préludé sous de riants auspices; Tout semblait à mon vol offrir des cieux propices; Ceux même qu’autrefois, dans ma gaîté sans frein, J’avais égratignés d’un insolent refrain, Ont, tuteurs généreux de ma muse inconnue, Prêté des ailes d’or à son épaule nue; La voix, qui m’a troublé lorsque je sommeillais, Applaudit ma satire à ses premiers feuillets. À vous, braves amis dont le bravo m’accueille, Quand mon poëme au vent s’en allait feuille à feuille; À vous, dont la pitié réchauffa dans son sein Ces passereaux frileux égarés par essaim, Honneur! honneur surtout à ces âmes ferventes, Dans notre Béotie antithèses vivantes, Qui de leurs conseils d’or m’ont payé le tribut; Honneur à vous, C***, M*** et G***! Je suis las de croupir sur votre territoire, De prodiguer des chants qui n’ont point d’auditoire; Je pars, et de ces bords, que je croyais amis, Je secoue, en fuyant, la poudres et les fourmis; Je pars, mais sans adieu: ma satire allumée En cinq explosions ne s’est pas consumée; Je poursuivrai sans peur mon rôle jusqu’au bout: Le théâtre a croulé, mais l’acteur est debout. Créanciers de mes vers; pour acquitter ma dette, Je serai, s’il le faut, et manoeuvre et poëte: De l’art et du travail cumulant les ennuis, Je sûrai le matin sur l’oeuvre de mes nuits. . . Vous dont j’entends gronder le bruyant anathème, Savez-vous bien (hélas! je l’ignorais moi-même!) Savez-vous quel fardeau je m’étais imposé? Quel miracle inouï je rêvais, quand j’osai En forme d’Hélicon tailler notre montagne, Et dire fiat lux aux brouillards de Champagne? Comme le voyageur dans son nautique essor, Baptisant de son nom une île vierge encor, Insensé, j’avais cru, Cook de la poésie, Conquérir le premier les bords de la Voulzie; Ô mes concitoyens, pardonnez! je le vois, Vos gloires pour fleurir n’attendaient pas ma voix. Heureux pays! ton sol fourmille d’Aristarques; Tes Solons inconnus attendent des Plutarques; Rivaux des troubadours qui t’illustraient jadis, Tes nouveaux lauréats, grands hommes inédits, De l’ombre d’un bureau, du fond d’une boutique, Règnent sur les beaux-arts et sur la politique, Et l’on ne peut toucher à ce double terrain Sans attenter aux droits d’un orgueil suzerain. Poëte infortuné, sous ta plume prudente, En vain tu retiendras l’épigramme pendante; À chaque livraison un jury menaçant Donnera la torture au poëme innocent: Il flairera partout des délits et des crimes, Ainsi qu’un or suspect contrôlera tes rimes, Et les fera sonner tour à tour, à dessein D’en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin. On montrera du doigt à la foule ignorante L’injure personnelle, à chaque mot flagrante. Un magistrat, dit-on, par l’un est bafoué; L’autre frappe un notaire, et l’autre un avoué; L’autre un bourgeois du lieu, colossal d’importance, Dont toi seul n’avais pas soupçonné l’existence. Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours! Sur quelque front obscur ils ricochent toujours. À la face des rois, jettes-tu de la boue? Un maire et deux adjoints vont s’essuyer la joue; Et des officieux, en grimaçant l’effroi, Te parleront tout bas du procureur du roi. . . Donnes-tu quelques pleurs à ton noble Mécène, Dont l’exil imprévu fit murmurer la Seine? L’hémistiche à Melun se glissant par hasard Flamboie aux murs dorés d’un petit Balthasar, Et, des juges tardifs excitant les enquêtes, Le proconsul jaloux veut te livrer aux bêtes; As-tu blessé l’orgueil d’un bel esprit mutin? Pour sauver ton repos, fuis, ou, quelque matin, Pâle encor d’une veille, il faudra que tu coures Brûler au nez d’un fat tes vers changés en bourres. . . Hélas! c’est mon histoire. . . Eh bien! à vous aussi, Zoïles spadassins, je répondrai: merci! Vous avez retrempé mon coeur dans l’amertume; Le fiel dont il est plein déborde sous ma plume. Pourtant, dormez en paix: de mon brûlant courroux Je n’égarerai point un seul éclair sur vous; Je ne vous rendrai pas outrage pour outrage, Car vos bourdonnements ne sont pas un orage. Vous ne méritez pas que l’on vous crache un vers, Et d’un large mépris je vous ai tous couverts. Pour la prostituer, j’estime trop ma haine; L’ouragan, dont le vol courbe l’orgueil du chêne, Dédaigne d’effleurer l’insolent végétal, Qui se carre au soleil sur le fumier natal. Pour cible hebdomadaire, à mes coups polémiques, Je veux des fats titrés, des sots académiques, Je veux des ennemis que je puisse, en chemin, Écarter d’un soufflet sans me salir la main. Venez, gens du pouvoir, dans son nouveau refuge, Relancer et traquer l’insolent qui vous juge. Comme un épouvantail dressez-vous devant moi! Je suis plus fort que vous, c’est pour vous qu’est l’effroi. Qu’importe qu’on m’enlève une presse, qu’importe Que l’hospitalité ferme sur moi sa porte; Qu’importe, pour s’asseoir, au poëte rêvant, La chaise du foyer ou la borne en plein vent! Quand il se frotte au peuple, un contact électrique Fait jaillir de son sein la flamme satirique. Je ne m’inspire pas sur des coussins moelleux, Je tiens mal une plume entre mes doigts calleux; Je n’écris pas, je chante, et, Minerve nouvelle, Ma satire s’élance en bloc de ma cervelle. Qu’on m’enchaîne, ma voix est libre, c’est assez; Oui, tant qu’on n’osera, comme aux siècles passés, Par le fer et la flamme étouffer le blasphème, Il faudra qu’on m’entende; et, dussé-je moi-même Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l’orgue savoyard nasille aux carrefours, J’ameuterai le peuple à mes vérités crues, Je prophétiserai sur le trépied des rues. . . Chaque mur, placardé d’un vers républicain, Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin. À Henri V. Henri Cinq! à ce nom n’augurez point d’outrage Pour l’héritier des lis, emporté par l’orage. Où l’on salue un roi, je ne vois qu’un enfant, Et respecte le front que sa candeur défend. Pourquoi te maudirai-je? infortuné! sans doute, Tu hais la royauté plus qu’on ne la redoute; Je garde ma colère à tes bourreaux, à ceux Qui stimulent pour toi l’avenir paresseux, Et qui, pour t’ajuster à la robe virile, T’imposent un effort douloureux et stérile. Les cruels t’ont volé ton âge d’or! ils ont Imprimé sur le tien les soucis de leur front; Te versant goutte à goutte une espérance acide, Ils consomment dans l’ombre un long infanticide. Ah! maudit soit le jour, où Paris étonné Comme un présent d’enfer accepta Dieudonné! Hélas! quand les valets du trône héréditaire De l’auguste naissance adoraient le mystère, Quand le canon hurlait l’avis officiel, Par pitié pour la France et pour toi, plût au ciel Qu’un bohémien, fouillant dans ton berceau de fête, Au baptême royal eût dérobé ta tête! Tu pourrais aujourd’hui danser sous tes haillons, La chevelure au vent, courir les papilons, Moissonner, à pleins bras, les campagnes fleuries, Écloses sans parfum sur tes tapisseries, Et t’endormir à l’aise aux portes du palais Qui fait peser sur toi ses murs et ses valets, Ivre de joie et d’air, riche d’un budget mince, Tu vivrais mendiant, toi qui végètes prince. Dieu ne l’a pas voulu: sur des parquets luisants, Tu heurtes tes genoux au front des courtisans, Et les ambassadeurs, qu’un huissier te présente, Brisent tes hochets d’or dans leur marche pesante. Puisses-tu succomber à cet ennui profond! Car l’avenir pour toi s’ouvre noir et sans fond, Car tes persécuteurs font briller sur ta tête Un joyau, dont l’aimant attire la tempête. . . Ta raison, disent-ils, a mûri promptement, Tu lis Goethe et Schiller sur le texte allemand; Eh bien! tu comprendras mon arrêt prophétique, Enfant! si quelque jour la chance politique Te renvoyait au trône, et courbait sous ta loi Un peuple frémissant qui ne veut pas de toi; Si tu devais un jour (ce qu’au destin ne plaise!) Allonger d’un Bourbon la chronique française, Une émeute sans fin bourdonnerait dans l’air, Et livrerait Paris aux brigands de Schiller. Pour chasser les démons ardents à ta poursuite, Tu t’armerais en vain d’un aumônier jésuite; Tu flairerais de loin chaque placet, de peur Que son pli n’exhalât une horrible vapeur; Sand heurterait encore au seuil des ministères, Staabs irait troubler tes fêtes militaires; Louvel de son tombeau sortirait furibond; Son vivace poignard a soif du sang Boubon. Mais ne te flatte pas même d’un jour prospère; Tu ne dois pas mourrir de la mort de ton père; Et, si tu te mêlais à des brigands bénis, On creuserait ta fosse ailleurs qu’à Saint-Denis. Miraculeux sauveur, n’écoute pas les mages, Dont ta crèche dorée attire les hommages: On dit que, pour tenter l’Achille de treize ans, Ils glissent une épée à travers leurs présents. Ah! si par leurs conseils ta jeunesse est trompée, Malheur! car nous aussi nous t’offrons une épée; Mais, sentant à la fin notre clémence à bout, Nous te la présentons par la pointe, et debout!. . . Et qu’as-tu pour appui? Quelques têtes ridées, Dont les cheveux de neige ont glacé les idées, Des menins du régent, des docteurs ès blason, Imbéciles Calebs de ta vieille maison, Dont le sang, rare et froid, se figeant sous la hache, à la main du bourreau ne ferait point de tache, Parmi ces noms obscurs, il en est un brillant, Un que nous t’envions, un seul: Chateaubriand! Mais, sur les lauriers verts qui forment son trophée, Pâle tige de lis, en vain il t’a greffée, Son génie est puissant et nous le défions; Hélas! il est passé le temps des Amphions. . . Sur les palais détruits, ses pleurs et ses prières, Abondants, ont coulé sans émouvoir les pierres. Pour écouter ce prêtre aux chants mélodieux, Nous voyons trop les vers qui rongent ses faux dieux. Sa voix, lorsqu’à ta cause il promet la victoire, Pour la première fois se perd sans auditoire; Et, dans sa loyauté de chevalier chrétien, Il perd son avenir sans restaurer le tien. Dis donc à ce vieillard, puisqu’il daigne se mettre Aux genoux d’un enfant qu’il appelle son maître, Dis-lui de refuser aux profanes débats Des mots qui ne sont point la langue d’ici-bas; De se réfugier au monde qu’il se crée, Et de ne pont offrir une tête sacrée Où la vieillesse pèse, où tant de gloire a lui, Au glaive que la loi craint d’égarer sur lui. Quant aux preux chevaliers que ton exil attire, Qui vont, gras et vermeils de trois ans de martyre, Prosterner à tes pieds leur dévoûment profond, Pour hâter ton retour, sais-tu bien ce qu’ils font? Ils élèvent au ciel leurs mains et leurs prières, Attisent de soupirs des feux incendiaires; Comme le peuple juif, dans un lieu souterrain, Aux profanes regards cachant leurs sanhédrin, Avides du grand jour qui ne doit jamais naître, Quand la tempête gronde, ils ouvrent leur fenêtre, Poussent un cri de joie, et regardent en l’air Si l’envoyé du ciel tombe dans un éclair. Je me trompe: aux grands jours, la basilique ouverte Nous lâche, pour défi, sa procession verte, Et, quand la nuit est sombre, un marguillier tremblant À son clocher honteux arbore un haillon blanc. Ton nom remue encore, au fond des sacristies, Des fous que nos dédains ont couverts d’amnisties, Et ces Bretons, marqués du type originel, Suçant l’horreur des bleus sur le sein maternel, Bétail aveugle et sourd qu’un Gondi populaire Fouette vers l’abattoir à coups de scapulaire. Mais, chaque jour, pâlit leur fanatique instinct; Le grand buisson ardent de lui-même s’éteint. Tu seras homme à peine, et déjà l’Armorique Ne verra plus en toi qu’un fantôme historique. Si tu parais alors, si quelque flot marin Jette sur les récifs l’élève de Tharin, Les pêcheurs, oublieux d’une époque effacée, Demanderont d’où vient l’étrange cétacée, Et, comme les débris d’un navire lépreux, Comme les os d’un phoque anonyme pour eux, Repousseront du pied, à la mer qui l’apporte, Le cadavre flottant de la royauté morte. Si ton clan vagabond, pour vaincre sans danger, Se glissait dans nos ports derrière l’étranger, La terre de l’ouest, grasse de funérailles; Aux Français rénégats ouvrirait ses entrailles; À l’appel de Sinon, les ennemis venus Reculeraient d’effoir devant ces bords connus, Car ils verraient encore un linceul d’algue verte Rouler des os blanchis sur la plage déserte, Et le flot prophétique, aux coups de l’aviron, Répondrait en grondant : Quiberon! Quiberon! Écoute, cependant: quand tu pleures la France, Si le mal du pays est ta seule souffrance, Si l’exil t’est mortel, espère; mais attends Que les nouveaux Bourbons aient achevé leur temps. Un règne à l’agonie aurait peur d’un fantôme, Un trône chancelant craint le choc d’un atome; Ta légitimité doit effrayer la leur, Mais tu n’es rien pour nous, que faiblesse et malheur. Plus radieux après une eclipse totale, Quand juillet brillera sur notre capitale, Fuis ta prison dorée, et viens, sans appareil, Libre et seul, refleurir à ton premier soleil. Nous aurons oublié quel fut ton apanage, Nous fermerons les yeux sur ton pélerinage; Viens: nous te promettons un spectacle inouï, Dont les fêtes des rois ne t’ont point ébloui. Alors quelque David, aux dessins gigantesques, Prenant le Champ de Mars pour toile de ses fresques, Devant la Liberté fera mouvoir les choeurs Des citoyens joyeux et des guerriers vainqueurs. Qui sait? le tourbillon de cette farandole T’entraînera peut-être aux pieds de notre idole; La voix du sang français, dans ton coeur enfantin, Étouffera la voix du sang napolitain, Et, fier de partager notre gloire future, Tu solliciteras des lettres de roture. Alors, si des bivouacs fument à l’horizon, Soldat, va conquérir un laurier pour blason, Et, comme Ivanhoë transfuge de Solyme, Étonnant son pays d’un courage anonyme, Dans le tournoi sanglant qu’ouvre la Liberté, Fais dire aux spectateurs: Gloire au déshérité! Oui, confonds pour jamais ton avenir au nôtre, Sois vraiment fils de France, et plût au ciel que l’autre. . . L’autre orphelin, débris d’un empire plus beau, Pût revenir aussi de l’exil du tombeau!. . . Mais que sert d’embrasser une vaine chimère? Ils sont perdus tous deux pour la France, leur mère. Dans la grande cité qui leur donna son lait, Ma pitié caressante en vain les rappelait: L’un ne peut soulever la pierre sépulcrale, L’autre, inhumé vivant dans sa pourpre royale, Grelotte comme lui sous les brouillards du nord. Je parlais à deux sourds: l’égoïsme et la mort. L’Apparition. Ô vous! qui, recueillant ma première parole, Au ménestrel quêteur glissâtes votre obole, Je vous devais un hymne, et je soupire un lai; Au poëte insolvable accordez un délai. J’ai promis d’exploiter les trésors de nos fastes; À tous nos jours de gloire, à tous nos jours néfastes, J’ai promis un salut, et ma voix sommeillait Quand celle du canon cria: Vingt-neuf Juillet. La rime, dont Boileau se plaignait à Molière, Regimbe quelquefois sous ma plume écolière; Il est de ces moments de fatigue et d’ennuis Où l’on dort, enfumé par la lampe des nuits, Où le front soucieux est labouré de rides, Sans qu’il fleurisse un vers dans leurs sillons arides. Pour déranger le vol des habitants de l’air, Il ne faut qu’un atome; or, il advint qu’hier, Mon sylphe pélerin, dansant autour du globe, S’égara par hasard dans les plis d’une robe, Et depuis, loin du jour, fermant ses ailes, d’or, Dans ce filet de soie il se berce et s’endort. Et pourtant, je rêvais à ce plan d’épopée, Le plus large de ceux qu’on taille à coups d’épée; Je voulais étourdir sur les chagrins présents, Les Français, à ma voix rajeunis de trois ans; Galvaniser, armer pour leur oeuvre qui tombe, Ces morts qu’un deuil railleur insulte dans leur tombe; Ce peuple qui, sur l’or jonché devant ses pas, Vainqueur, marchait pieds nus, et ne se baissait pas: Et ces adolescents déjà mûrs pour la gloire, Déjà fiers de mourir, et qui ne pouvaient croire, Hélas! qu’ils se livraient en pâture aux canons Pour conquérir des mots et détrôner des noms; Et puis, j’aurais fouetté d’ardentes philippiques Les Thersites fuyards de nos combats épiques, Spectateurs nonchalants qui, de leur balcon d’or, Applaudissaient Paris comme un toréador; Qui, le drame achevé, tombèrent de leur loge Pour s’inscrire vivants sur un martyrologe, S’enivrer au banquet dressé pour les vainqueurs, Et rougir de cordons leurs poitrines sans coeurs. Je marchais: les rayons qui brûlaient mes paupières, Comme des diamants faisaient briller les pierres. Et je me rappelais qu’aux Trois-Jours le soleil Sur les dalles du Louvres étincelait pareil. J’explorais du regard les maisons pavoisées De bannières au vent, de femmes aux croisées: Errant de groupe en groupe, avec des yeux ravis, Je m’arrêtai soudain, car je vis. . . oh! je vis Une de ces beautés qu’entre mille on rencontre, Que le ciel ironique un seul instant nous montre, Frais mirage qui glisse aux yeux du pélerin Dans un désert brûlant et sous un ciel d’airain, Types de la peinture et de la statuaire, Si pures que leur toit devient un sanctuaire, Si belles qu’un coeur mort s’épanouit auprès, Et qu’en se rappelant, un demi-siècle après, Cette femme sans nom qu’on n’a plus retrouvée, On se dit: L’ai-je vue ou bien l’ai-je rêvée? L’étendard, agitant son ombre sur le sol, Nous éventait tous deux de son frais parasol; Mais, rouge de pudeur, la figure charmante S’abrita sous ses plis, comme sous une mante. Immobile à la place où son oeil me troubla, Je répétai longtemps encore: Elle était là! Et cependant la foule inondait l’avenue. . . Je tressaillis, touché par une main connue, Et la voix d’un ami: Par Apollon, mon cher Quelle rime, béant, flaires-tu donc dans l’air? Dans mon obscur Éden pourtant j’avais une Ève Que je m’étais créée et que j’aimais en rêve. Pour essuyer des pleurs, le succube chéri Inclinait sur mes yeux ses yeux bleus de péri, Ses baisers enivraient mes lèvres altérées, Mes doigts vierges palpaient ses formes éthérées; Je m’élançais la nuit, emporté dans ses bras, Vers un monde idéal parsemé d’Alhambras, Et lorsque, fatigués de leurs métamorphoses, Les Sylphes vont dormir dans le hamac des roses: À ce soir, disait-il en fuyant; et le soir, Sur mes genoux encore il revenait s’asseoir. De ma blanche statue, ici-bas sans modèle, Je fus longtemps l’époux et le prêtre fidèle; Mais je t’ai vue, ô toi dont j’ignore le nom. Je t’ai vue, et, soudain, honteux Pygmalion, T’inaugurant déesse en mon âme exaltée, J’ai sur son piédestal brisé ma Galatée; Contre un doux souvenir j’ai lutté, mais en vain: L’ange a ployé Jacob sous son genou divin. Patriotes martyrs, pardonnez. . . Mais, que dis-je?. . . Quelle tête brûlante est pure de vertige? Ceux que j’ai vu passer sur le fatal brancard, Que mes pleurs ont bénis dans leur fosse à l’écart, Quand ils tombaient au pied des Suisses victimaires, Soupiraient d’autres noms que le nom de leurs mères. En donnant des baisers à des cadavres saints, Le peuple fossoyeur découvrait sur leurs seins Des boucles de cheveux, odorantes encore, Scapulaires d’amour qu’à vingt ans l’on adore. Les tribuns précurseurs, dont le nom nous est cher, Dans leur forte poitrine avaient un coeur de chair: Danton, l’ours montagnard, souffrant qu’on le muselle, Grognait d’amour, charmé par les des yeux de gazelle; Louvet, dans les déserts où la loi le traqua, Comme la liberté pleurait Lodoïska; Un ange blond veillait au chevet de Camille; Vergniaud, pour parer un sein de jeune fille, Condamné, détachait de son sein de martyr La montre qui tintait le moment de partir; Et quand Chénier frappait sa tête volcanique Que livrait à la hache un tribunal inique, Sentant battre son coeur qu’une image brûla, Il pouvait dire aussi: « J’ai quelque chose là. » Et nous prétendrions, nous, enfants que nous sommes, Marcher droit dans la route où chancelaient des hommes! Oh! nous pouvons comme eux unir avec fierté Au culte de l’honneur celui de la beauté. Grâce à ton souvenir, toi que j’ai vue éclore Au soleil de juillet, sous un pli tricolore, Avec plus de ferveur mes hymnes salûront L’étendard amoureux qui caressa ton front, Et je me souviendrai, si son vol me réclame, Que ces nobles couleurs sont celles de ma dame. . . Mais, paladin rêveur, mon culte extravagant N’aura pas conquis même un baiser sur le gant: Comme dans un harem, captive au gynécée, Nul souffle ne ternit sa limpide pensée; Dans les sentiers connus on ne la froisse pas, Le grand air est trop vif pour ses frileux appas, Ainsi, dans nos vallons la rose orientale, Que Thibaut transplanta de la rive natale, S’exilant à l’écart, semble dire à nos fleurs: Pâles filles du Nord, vous n’êtes pas mes soeurs. Si la presse demain, bruyante entremetteuse, Lui glisse, humide encor, mon épître flatteuse, Hélas! comme au hasard, sa main froide ouvrira Cette page qui brûle, et rien ne lui dira Qu’un souffle de sa bouche a fait vibrer ma lyre, Que son regard créa les vers qu’il vient de lire; Et, peut-être, la feuille où je les ai semés Bouclera sur son front ses cheveux parfumés. 6 Août 1833 Les Noces De Cana. De Cana l’on sait l’aventure, Mais d’un vieux grimoire je tiens Quelques détails, dont l’Écriture N’a pas égayé les chrétiens. Un peu gourmet, quoi qu’on en dise, Le Bon Dieu, qui s’était grisé, Se permit mainte gaillardise Dont Judas fut scandalisé. Car chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. D’abord, en comptant les bouteilles, Frères, dit-il, en vérité, De mes jours si pleins de merveilles Ce jour sera le mieux fêté: Mes prêtres futurs, en mémoire D’un tour de gobelet divin, Vendant des oremus pour boire, Changeront l’eau bénite en vin. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Aux époux, héros de la fête, Il dit d’un ton d’épicurien: Buvez, trinquez, foi de prophète, L’Amour, ce soir, n’y perdra rien; Mon présent de noce est un reste De ce vin comme on n’en fait plus, Qui, pour décupler un inceste, Rajeunit un de mes élus. . . Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Puis à Madeleine la sainte, Qui, belle de honte et d’attraits, Détournait, loin de cette enceinte, Vers le désert ses yeux distraits: De ce monde, votre conquête, Pourquoi, dit-il, vous séparer? Ma soeur, ce n’est qu’en tête à tête Qu’au désert il faut s’égarer. . . Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Narguant le pharisien qui gronde, Oui, poursuit-il, faites toujours Des bienheureux en ce bas monde, Pour qu’on vous canonise un jour. Au ciel, pénitente confuse, Quand vous frapperez en mon nom, Ne craignez point qu’on vous refuse, Vous qui jamais n’avez dit: Non. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Moi-même, je veux à plein verre Boire l’oubli du lendemain; Chaque instant me pousse au Calvaire. J’en veux égayer le chemin. Suivez donc mes traces divines: En attendant que les douleurs Viennent vous couronner d’épines, Enfants, couronnez-vous de fleurs. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Des convives troublant la vue, Sur leurs plaisirs l’aube avait lui; Mais quand l’humanité vaincue Tombait en foule autour de lui; Miracle! intrépide à sa place, L’Homme-Dieu, se versant toujours, Détonnait un hymne d’Horace Sur le Falerne et les Amours. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait: Hélas! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Le Hameau Incendié. Dans ces bois, où souvent une muse chérie S’est révélée à moi comme une autre Égérie, Hier, épouvanté, je vis à l’horizon, Où riait un hameau, fumer un noir tison, Et j’osai blasphémer: Oh! si j’étais l’Archange Que Dieu fait voyager dans nos chemins de fange, Le visiteur sanglant que, pour sauver les siens, Il envoya heurter aux seuils égyptiens, Du moins je choisirais avec intelligence La place où doit frapper le glaive de la vengeance, Et je respecterais le toit patriarcal Dont le poteau reçut le baptême pascal. Je balairais du sol, au vent de ma colère, Les nouveaux Balthazars que le monde tolère; Et sur les noirs débris de leurs palais en feu Je graverais ces mots: Tyrans, il est un Dieu! Mais si je rencontrais, errant de plage en plage, Dans un désert en fleurs l’oasis d’un village, Où, du travail des jours se délassant le soir, Les vierges vont danser et les vieillards s’asseoir, Tribu qu’un long soleil vit marcher haletante, Et qui, trouvant enfin où déployer sa tente, Respire la fraîcheur sous le figuier des puits, Je leur dirais: Enfants, paix et courage; et puis, De peur d’en égarer sur eux les étincelles, Je passerais bien vite en repliant mes ailes. Mais l’Ange fut aveugle, et le hameau détruit! O Fontaine-Riante! il passait, chaque nuit, Dans tes chemins obscurs, tout noirs de graminées, Des brodequins furtifs, des jambes avinées; Chaque brise envoyait à tes échos dormants Des refrains de buveurs et des soupirs d’amants, Tu chômais une fête éternelle et paisible Et, dans le fond des bois, ton orchestre invisible Semblait au voyageur, épiant chaque son, Un nid mélodieux caché dans un buisson. Embaume de tes fleurs la jeune fille morte, O muse! elle a passé dans l’ombre; mais qu’importe? Quand un tourbillon gronde et ravage, souvent, Dédaigneux des palais qui croulent à sa vue, Le poëte rêveur suit des yeux, dans la nue, La feuille qui tournoie au vent. Quand ses pas cadencés foulaient la molle arène, La veille encor, du bal on la saluait reine: Elle entraînait les coeurs dans son joyeux essor; Mais tout sceptre est fragile, et les Parques moroses Hélas! foulent aux pieds les couronnes de roses, Comme les diadèmes d’or. Nul pressentiment froid n’a glacé son épaule; Elle ne chante pas la romance du Saule, Comme Desdemona sur sa couche d’hymen: Non, dans ses souvenirs s’endormant satisfaite, Aux voluptés du bal, à sa robe de fête, Elle semblait dire: À demain. L’espérance et l’amour l’agitaient: douces fièvres! Les syllabes d’un nom s’échappaient de ses lèvres, Quand, tout à coup, du seuil qu’il venait d’embraser, Le feu, comme Othello, bondissant sur sa couche, Interrompit le mot commencé par sa bouche, Et l’étouffa dans un baiser. Maintenant, dites-moi ce qu’elle est devenue! Peut-être foulons-nous sa poussière inconnue: La flamme s’acharna sur ce corps frais et beau, Et quand on éteignit le bûcher funéraire, Horreur! il n’en restait pas même de quoi faire Un cadavre pour le tombeau. Plaignons aussi, mêlant ce que le Destin mêle, Dans cet auto-da-fé son père mort comme elle, Et sa mère surtout, sa mère qui la vit Dans son linceul brûlant se débattre. . . et qui vit! C’est assez: détournons les yeux de cette rive, Où la voix de Rachel, qui sanglote, m’arrive. Où l’on heurte du pied des débris et des os, Où les âmes des morts pleurent dans les roseaux, Où, dans les doux parfums que la brise promène, On craint de respirer une poussière humaine. Frères, dans votre coeur mon cantique de mort Réveillera du moins des douleurs sans remord! Oh! si mes chants obscurs s’élevaient jusqu’au trône, À l’avare trésor j’arracherais l’aumône; Au soleil de Juillet, nous verrions du tombeau Le village phénix ressusciter plus beau; Dans ce mois qu’on dédie à la Liberté-Reine, Elle-même à l’enfant servirait de marraine, D’un souvenir de gloire ennobli pour toujours, Il serait appelé le hameau des TROIS-JOURS! Et vous dont le shako, civil ou militaire, Étincela dans l’ombre au reflet du cratère, Artisans dont le feu tatoua les bras nus, D’une Iliade obscure Achilles inconnus, Sur vos seins fraternels, sillonés par la flamme, Les roses de l’honneur pleuvraient comme un dictame. Aux malheureux chassés de leurs toits en débris Hélas! ouvrons du moins nos foyers pour abris; Ne laissons pas, semblable au voyageur biblique, Le pélerin gémir dans la place publique. Riches, dont l’existence est un banquet sans fin, C’est à vous de jeter à la soif, à la faim, Les miettes du gâteau que votre main découpe, L’écume du nectar débordant de la coupe. Je ne vous dirai pas, comme le vieux curé, Que Jésus mendiant pleure, transfiguré; Je ne vous dirai pas: « Pour que Dieu vous pardonne, » Donnez, car c’est à lui que la charité donne. » Au suppliant qui frappe ouvrez, car le grillon » Est propice au foyer, la cigale au sillon; » Car le bonheur sourit aux toits que l’hirondelle » Réjouit de ses chants et caresse à coups d’aile. . . » Non; car dans tous les coeurs la vieille foi s’endort, Et sur l’autel désert on a mis le veau d’or. Je dirai seulement: Donnez, pour que la foule Oublie, en le baisant, que votre pied la foule; Pour que votre or, sué par tant de malheureux, Étouffe leurs soupirs en retombant sur eux; Pour que votre Pactole, utile dans sa course, Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source, Et pour que le passant vous tende un jour la main, Si votre char vous jette aux cailloux du chemin; Donnez, car, agitant des torches funéraires, Le spectre de Baboeuf prêche des lois agraires; Le sol est un volcan; il tremble, et, comme Dieu, La Raison vous dira: L’aumône éteint le feu. Quant à moi, pélerin, jouet de la fortune, Qui me chauffe au soleil et dors au clair de lune, Moi, qui n’ai pour tout bien, comme une gueux espagnol, Que mes chants, ma guitare, un beau ciel, un beau sol, Je n’ai pu leur jeter l’obole qui me manque; Mais je quête en leur nom: sans puiser à la Banque, Mon portefeuille est riche, et de ses plis ouverts J’ai secoué sur eux mes seuls trésors: des vers. 19 Juillet 1833. Un Souvenir A L’Hôpital. Sur ce grabat, chaud de mon agonie, Pour la pitié je trouve encor des pleurs; Car un parfum de gloire et de génie Est répandu dans ce lieu de douleurs; C’est là qu’il vint, veuf de ses espérances, Chanter encor, puis prier et mourir: Et je répète en comptant mes souffrances: Pauvre Gilbert (2), que tu devais souffrir! Ils me disaient: Fils des Muses, courage! Nous veillerons sur ta lyre et ton sort; Ils le disaient hier, et dans l’orage La Pitié seule aujourd’hui m’ouvre un port. Tremblez, méchants! mon dernier vers s’allume, Et si je meurs, il vit pour vous flétrir. . . Hélas! mes doigts laissent tomber la plume: Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir! Si seulement une voix consolante Me répondait quand j’ai longtemps gémi! Si je pouvais sentir ma main tremblante Se réchauffer dans la main d’un ami! Mais que d’amis, sourds à ma voix plaintive, À leurs banquets, ce soir, vont accourir, Sans remarquer l’absence d’un convive!. . . Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir! J’ai bien maudit le jour qui m’a vu naître; Mais la nature est brillante d’attraits, Mais chaque soir le vent à ma fenêtre Vient secouer un parfum de forêts. Marcher à deux sur les fleurs et la mousse, Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir, Oh! quel bonheur! oh! que la vie est douce!. . . Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir! 1832. L’Hiver. Adieu donc les beaux jours! Le froid noir de novembre Condamne le poëte à l’exil de la chambre. Où riaient tant de fleurs, de soleil, de gaîté, Rien, plus rien; tout a fui comme un songe d’été. Là-bas, avec sa voix monotone et touchante, Le pâtre seul détonne un vieux noël; il chante, Et des sons fugitifs le vent capricieux M’apporte la moitié; l’autre s’envole aux cieux. La femme de la Bible erre, pâle et courbée, Glanant le long des bois quelque branche tombée, Pour attiser encor son foyer, pour nourrir Encore quelques jours son enfant, et mourir. Plus d’amour sous l’ombrage, et la forêt complice Gémit sous les frimas comme sous un cilice. La forêt, autrefois belle nymphe, laissant Aller ses cheveux verts au zéphyr caressant, Maigre et chauve aujourd’hui, sans parfum, sans toilette, Sans vie, agite en l’air ses grands os de squelette. Un bruit mystérieux par intervalle en sort, Semblable à cette voix qui disait: Pan est mort! Oui, la nature entière agonise à cette heure, Et pourtant ce n’est pas de son deuil que je pleure Non, car je me souviens et songe avec effroi Que voici la saison de la faim et du froid; Que plus d’un malheureux tremble et se dit: « Que n’ai-je, » Pour m’envoler aussi, loin de nos champs de neige, » Les ailes de l’oiseau, qui va chercher ailleurs » Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs! » Vers ces bords sans hiver que l’oranger parfume, » Où l’on a pour foyer le Vésuve qui fume, » Où devant les palais, sur le marbre attiédi, » Le Napolitain dort aux rayons du midi, » Oh! qui m’emportera?. . . » Mais captif à sa place, Hélas! le pauvre meurt dans sa prison de glace; Il meurt, et cependant le riche insoucieux De son char voyageur fatigue les essieux. Les beaux jours sont passés; qu’importe! heureux du monde! Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde; Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours On peut avec de l’or se créer de beaux jours. Dans notre Babylone, hôtellerie immense, Pour les élus du sort le grand festin commence. Ruez-vous sur Paris comme des conquérants; Précipitez sans frein vos caprices errants; À vous tous les plaisirs et toutes les merveilles, Le pauvre et ses sueurs, le poëte et ses veilles, Les fruits de tous les arts et de tous les climats, Les chants de Rossini, les drames de Dumas; À vous les nuits d’amour, la bacchanale immonde: À vous pendant six mois Paris, à vous le monde!. . . Ne craignez pas Thémis: devant le rameau d’or, Cerbère à triple gueule, elle s’apaise et dort. Mais, pour bien savourer ce bonheur solitaire Qu’assaisonne d’avance un jeûne volontaire, Ne regardez jamais autour de vous; passez De vos larges manteaux masqués et cuirassés, Car, si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l’ombre, Comme un frisson de fièvre, à la porte d’un bal, La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal Votre face vermeille en deviendrait morose, Et le soir votre couche aurait un pli de rose. Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent, D’égarez vers la porte un coup d’oeil imprudent; Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre, Et vous rencontreriez face à face Lazare Qui, béant à l’odeur, voudrait et n’ose pas Disputer à vos chiens les miettes du repas. Éblouissant les yeux de l’or qui le blasonne, Quand votre char bondit sur un pont qui résonne, Passez vite, de peur d’entendre jusqu’à vous Monter le bruit que font ceux qui passent dessous; Car voici le moment de la débâcle humaine; La Morgue va pêcher les corps que l’eau promène; L’égoïsme, en sultan, jouit et règne: il a Des crimes à cacher, et son Bosphore est là. . . Il est vrai, quelquefois une plainte légère Blesse la majesté du riche qui digère; Des hommes, que la faim moissonne par millions, En se comptant des yeux disent: Si nous voulions! Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce, Et plus d’une cité regarde la Croix-Rousse. Mais quoi! n’avez-vous pas des orateurs fervents Qui, par un quos ego, savent calmer les vents; Qui, pour le tronc du pauvre avares d’une obole, Daignent lui prodiguer le pain de la parole, Et, comme l’Espagnol qui montre, en l’agaçant, Son écharpe écarlate au taureau menaçant, Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère, Un lambeau tricolore au tigre populaire? Oh! quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais, Tardif réparateur de tant de jours mauvais, Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes, Léger et caressant passera sur les têtes? Jamais, dit la raison, le monde se fait vieux; Il ne changera pas; -et dans mon coeur: Tant mieux, Ai-je dit bien souvent; au jour de la vengeance Si l’opprimé s’égare, il est absous d’avance. Spartacus ressaisit son glaive souverain. Il va se réveiller, le peuple souterrain, Qui, paraissant au jour des grandes saturnales, De mille noms hideux a souillé nos annales; Truands, mauvais garçons, bohémiens, pastoureaux, Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux; Et les repus voudront enfin, pour qu’il s’arrête, Lui tailler une part dans leur gâteau de fête; Mais lui, beau de vengeance et de rébellion: À moi toutes les parts, je me nomme lion! Alors s’accomplira l’épouvantable scène Qu’Isnard prophétisait au peuple de la Seine; Au rivage désert les barbares surpris, Demanderont où fut ce qu’on nommait Paris. Pour effacer du sol la reine des Sodomes, Que ne défendra pas l’aiguille de ses dômes, La foudre éclatera; les quatre vents du ciel Sur le terrain fumant feront grêler du sel; Et moi, j’applaudirai: ma jeunesse engourdie Se réchauffera bien à ce grand incendie. Ainsi je m’égarais à des voeux imprudents, Et j’attisais de pleurs mes iambes ardents. Je haïssais alors, car la souffrance irrite; Mais un peu de bonheur m’a converti bien vite. Pour que son vers clément pardonne au genre humain, Que faut-il au poëte? Un baiser et du pain. Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue; Mais le siècle d’airain pour d’autres continue, Et des maux fraternels mon coeur est en émoi. Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi. Que ta manne en tombant étouffe le blasphème; Empêche de souffrir, puisque tu veux qu’on aime! Pour que tes fils élus, tes fils déshérités Ne lancent plus d’en bas des regards irrités, Aux petits oiseaux toi qui donne pâture, Nourris toutes les faims; à tout dans la nature Que ton hiver soit doux; et, son règne fini, Le poëte et l’oiseau chanteront: Sois béni! Saint-Martin, Novembre 1833. Les Modistes Hospitalières. Anecdote De Juillet 1830. Un pauvre diable de héros, Laissé pour mort la veille, Dans un bon lit frais et dispos Tout à coup se réveille. Il admire, en se récriant, Des nymphes au minois riant, Friand: Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel joli couvent c’était là, La la! Paix donc! murmure avec douceur Quelqu’un près de sa couche; Et puis la bouche d’une soeur Vient lui fermer la bouche. De ce rappel au règlement Le mode lui sembla vraiment Charmant: Oh! oh! etc. À son lit point de noir abbé, Point de docteur profane. Dans les mains d’une sainte Hébé, En guise de tisane, Le convalescent défailli Voit mousser d’un oeil ébahi L’aï: Oh! oh! etc. Miracle! le voilà guéri! Et deux nonnes gentilles Offrent au jeune homme attendri Leurs bras nus pour béquilles. Sur ce bâton, sans se blesser, On le voit parfois se laisser Glisser. Oh! oh! etc. Le chroniqueur, un peu succinct, Ne dit pas et j’ignore Quel est dans ce cloître le saint Que la recluse adore; Mais les bons coeurs le béniront Mais les chrétiens qui me liront Diront: Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! Quel joli couvent c’était là, La la! Vive La Beauté. Dès l’aurore quand pour boire Adam Billaut se levait, Un baiser rend la mémoire À ma Suzon qui rêvait; Dans ses bras, heureux esclave, Je dis au vieux chansonnier: Tu peux descendre à la cave, Moi, je suis bien au grenier. Vous dont le coeur bat au ventre, Chantez Bacchus et Comus; Pour moi, s’il faut opter entre Les divinités en us, Dieux gourmands, je vous néglige, Et suivant un rit plus beau, C’est à Vénus Callypige Que je dis: Introïbo. L’Alcoran, que je révère, Traite le vin de poison: Le vin noie au fond d’un verre L’amour comme la raison. L’infortuné, qu’il enivre, Chancelle en parlant d’amour; Fi donc! l’amant qui sait vivre Ne doit tomber qu’à son tour. Tout votre or devient potable, Et bien souvent au dessert, Gourmands, vous quittez la table Comme on quitte un tapis vert. Prodiguez: je suis avare, Et le soir, quand je m’endors, Pour que rien ne m’en sépare, J’ai la main sur mes trésors. Sur les genoux de ma belle Je dîne, et, pour un amant, Cette méthode nouvelle Offre plus d’un agrément. À l’étiquette on échappe, Puis, à la fin du repas, On n’a qu’à lever la nappe, Et l’on met la table à bas. En vain un docteur morose Me dit: Jouir c’est vieillir; Une guêpe est dans la rose, Prends des gants pour la cueillir. Au hasard je marche et j’aime, Aventureux pèlerin; Vive la beauté quand même! Sera toujours mon refrain. L’Amant Timide. À seize ans, pauvre et timide Devant les plus frais appas, Le coeur battant, l’oeil humide, Je voulais et n’osais pas, Et je priais, et sans cesse Je répétais dans mes voeux: « Jésus! rien qu’une maîtresse, Rien qu’une maîtresse. . . ou deux! » Lors une beauté, qui daigne M’agacer d’un air moqueur, Me dit: « Enfant, ton coeur saigne, Et j’ai pitié de ton coeur. Pour te guérir quel dictame Faut-il donc, pauvre amoureux? -Oh! rien qu’un baiser, madame! Oh! rien qu’un baiser. . . ou deux!. . . » Puis le beau docteur, qui raille, Me tâte le pouls, et moi, En façon de représaille, Je tâte je ne sais quoi! « Où vont ces lèvres de flamme? Où vont ces doigts curieux? -Puisque j’en tiens un, madame, Laissez-moi prendre les deux. » La coquette sans alarmes Rit si bien de mon amour, Que j’eus à baiser des larmes Quand je riais à mon tour. Elle sanglote et se pâme: « Qu’avons-nous fait là, grands dieux? -Oh! rien qu’un enfant, madame. Oh! rien qu’un enfant. . . ou deux! » Les Jeux De L’Amour Et Du Hasard. Quoi! vous qui demeuriez sans voix Devant un couplet trop grivois, Vous si prude, mademoiselle, C’est vous qui me donnez. . . Ah! Dieu! Peut-on tricher à si beau jeu? J’ai gagné la. . . La prime à ce jeu-là, Et pourtant Rose est presque fidèle. L’un de mes frères les rimeurs M’aurait-il soufflé ses primeurs? Il n’est plus de muse pucelle, Et les bois du Pinde, malsains, Mènent tout droit aux Capucins. J’ai gagné, etc. Apprenant que Châtel dort mal Dans son grenier pontifical, Par pure obligeance aurait-elle Accepté l’honneur hasardeux D’être papesse une heure ou deux? J’ai gagné, etc. Feu mon curé, plein d’onction, En un vase d’élection Vint-il exprès changer ma belle, Pour que Satan, son héritier, Se brûlât dans un bénitier? J’ai gagné, etc. Mais non: Rose voit de travers Les marchands de prose et de vers, Les dieux de facture nouvelle; Et quant au goût du tonsuré, Trois lycéens m’ont rassuré. J’ai gagné, etc. Fermons les yeux, pour cent raisons; S’il le faut même, supposons Quelque ange ou diable amoureux d’elle. Amants chrétiens, imitez-moi: Pour vivre en paix ayez la foi. J’ai gagné la. . . La prime à ce jeu-là, Et pourtant Rose est presque fidèle. Chanson Patriotique Des Danseuses De L’Opéra. Pour fêter L’Anniversaire De La Révolution De Juillet. De politique et coetera S’occupant après boire, Les dames du grand Opéra Hier chantaient: Victoire! À s’émanciper aussi Les Amours ont réussi: (????) Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Devant les galbes et des nus, Tartufe, qui s’indigne, Dans nos jardins coiffait Vénus D’une feuille de vigne: Il eût, sans des jours meilleurs (????) . . . . . . . . Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Consolez-vous, gens maladroits, D’être vainqueurs et dupes: Si là-bas on rogne vos droits, On rogne ici nos jupes. Votre étendard, vieux haillon, Vaut-il un frais cotillon? Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Contre nous, sans nous effrayer Caton crie au scandale, Et la Chambre veut nous rayer De son budget vandale. Que de pantins il paîra Même ailleurs qu’à l’Opéra! Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Au duc, soucieux et rêvant, La sylphide coquette, Flic flac, dit en jetant au vent Les plis de sa jaquette: Vous qui pleurez Charles dix, Riez donc: voilà des lis! Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Vous qui sabrez, tambour battant, Les émeutes civiles, À nous, bourgeois: vous aimez tant Les victoires faciles! Tuer est charmant: d’accord; Mais peupler vaut mieux encor. Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! Républicains, ayez de l’or, Vous aurez des prêtresses; Nous nous sentons d’humeur encor À devenir déesses. Vos aînés, francs étourdis, Ont vécu: De profundis. Aux marchands de lorgnettes Juillet du moins à profité. Vivent les pirouettes! Vive la liberté! L’Écolière. Approchez, aimable écolière, Vous qui fûtes maîtresse un jour; Approchez, et, moins familière Avec Lhomond qu’avec l’amour, Instruisez-vous: chacun son tour. Mais, par un doux air de folie, Grand Dieu! comme elle est embellie. Finissez, Rose, finissez: Est-ce l’instant d’être jolie? Finissez, Rose, finissez, Je suis le maître, obéissez. Quoi! vous épelez, incertaine, Même un chapitre de roman; Attendez-vous la soixantaine Pour savoir lire couramment Les petits vers de votre amant? Mais que demande ce sourire? Pourquoi ce bras nu qui m’attire? Finissez, Rose, finissez: Est-ce dans mes yeux qu’il faut lire? Finissez, Rose, finissez, Je suis le maître, obéissez. La grammaire vous effarouche Et j’entends rire à mon côté Lorsque les S dans votre bouche Usurpent la place des T: Quel soufflet pour ma vanité! Mais cette bouche que j’accuse Veut se défendre par la ruse. Finissez, Rose, finissez: Un baiser n’est pas une excuse, Finissez, Rose, finissez, Je suis le maître, obéissez. Hélas! elle est encor maîtresse; Le livre échappe de sa main: Il tombe et s’effeuille. . . Ah! traîtresse, Vous le foulez avec dédain! Vous triomphez, mais c’est en vain. Ne pas céder est mon système: Passons au chapitre deuxième. Vite, vite, recommencez, (Dût la leçon finir de même!) Vite, vite, recommencez: Je suis le maître, obéissez. Béranger. Il dort sous des ombrages verts, Quand la liberté le rappelle: Il dort, le poëte, infidèle À ces captifs qui, dans les fers, Attendaient l’aumône d’un vers, Et pas de lyres qui les plaignent, Pas un Blondel pour soulager Tous ces Coeurs-de-Lyon qui saignent!. . . Ah Dieu! si j’étais Béranger! Au Luxembourg, mon vers vengeur Irait frappant de stalle en stalle, Et sa chiquenaude brutale Au front d’airain du vieux jugeur Ferait connaître la rougeur. Je saurais dégoûter, j’espère, Et Perrin-Dandin de juger, Et Petit-Jean d’être compère. . . Ah Dieu! si j’étais Béranger! Je consolerais les Amours: De la beauté j’ai vu les larmes Couler sur des gants de gendarmes, Et sa plainte tomber toujours Sur des coeurs et des barreaux sourds. Triste, en rêvant au long martyre Qu’on lui défend de partager, Lisette a perdu son sourire. . . Ah Dieu! si j’étais Béranger! L’avenir est si beau là-bas!. . . À des chants d’espoir tout l’engage. A-t-il remis sa montre en gage, Le poëte? et ne sait-il pas Combien le temps a fait de pas? Pour montrer du doigt sur la rive, Au siècle qui va naufrager, Les fleurs dont le parfum m’arrive, Ah Dieu! si j’étais Béranger! Lui-même a vingt fois en chantant Bravé les bêtes du prétoire; De dormir avant la victoire, Après avoir guerroyé tant, Il a droit, sans doute, et pourtant. . . Il faut, viennent les représailles, Vienne un Juillet ou l’étranger, Un Tyrtée aux champs de batailles!. . . Ah Dieu! si j’étais Béranger! 1835. La Muse. Nymphe, qui guettes au passage L’écolier du pays latin, Assez laide pour être sage, Quel mauvais sort te fit catin? Hélas, répond, un peu confuse, La courtisane au bas crotté, Vous voyez une pauvre Muse; Soyez heureux par charité! Ne riez pas, oui, de la Loire J’égalais presque la Sapho; J’étais gentille, et l’auditoire, Lorgnette en main, criait bravo. D’un gros garçon et d’un poëme J’enrichis la postérité. Entre nous, le père est le même; Soyez heureux par charité! À Paris, un journaliste ivre Prôna mes vers qu’il ne lut pas, Ce monsieur, pour juger mon livre, Avait feuilleté mes appas. Quand, d’une main, le bon apôtre Brochait l’article à mon côté, Dieu sait ce qu’il faisait de l’autre!. . . Soyez heureux par charité! Dans les salons je fus admise, Mes conquêtes ont fait du bruit: J’ai vu Lamartine en chemise Et Byron en bonnet de nuit. Sur mon sein traçant une épître, En le baisant ils l’ont chanté. Je mets en vente leur pupitre. Soyez heureux par charité! Mais survint une maladie, Adieu la gloire, adieu l’amour! Il fallut tomber, enlaidie, De lord Byron à lord Seymour. Je n’ai d’autre espoir que l’hospice, Seul un roman frais édité. Pauvre Muse! Dieu te bénisse! Soyez heureux par charité! Le Tocsin. Un peu d’or, je ne sais comment, Du ciel me tombe, et vite À manger mon avoir gaîment, Amis, je vous invite. Accourez à ce gain tintin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, Accourez à ce gain tintin Tintin: c’est le tocsin! C’est le tocsin, et dans Paris Sitôt qu’il nous rassemble, Gendarmes, fillettes, maris Pour cent raisons tout tremble. Gisquet y perdra son latin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, Gisquet y perdra son latin Tintin: c’est le tocsin! À sac les cabarets! à sac! Écoliers, en besogne! Comme au bon temps des Armagnancs, Le mot d’ordre est Bourgogne; On peut y joindre Chambertin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, On peut y joindre Chambertin Tintin: c’est le tocsin! Puis, faisons l’amour en passant: Sur le coeur d’une femme Ce son magique est tout-puissant Comme: Ouvre-toi, Sézame. Tout va flamber: punch et catin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, Tout va flamber: punch et catin Tintin: c’est le tocsin! Il faut des Midas au pouvoir Chatouiller les oreilles: Pour le charivari du soir Vidons trente bouteilles: Insurgeons le pays latin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, Insurgeons le pays latin Tintin: c’est le tocsin! J’ai pour vous pousser aux combats, De l’éloquence en poche, Et se quelque diable n’a pas, Avant, fondu la cloche, Je sonnerai jusqu’au matin Tintin, tintin, tintin, rlintintin, Je sonnerai jusqu’au matin Tintin: c’est le tocsin! Souvenirs D’Enfance. Après dix ans je vous revois, Vous que j’aimai toute petite; Oui, voilà bien les yeux, la voix Et le bon coeur de Marguerite. Vous m’avez dit: « Rajeunissons Ces souvenirs pleins d’innocence. » Ah! j’y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Comme ils sont loin ces jours si beaux! Gais enfants que le jeu rassemble, En souliers fins, en gros sabots, Sur l’herbe nous courions ensemble. Dans la vie, où nous avançons, Nous ne marchons plus qu’à distance. Ah! j’y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Pauvre ignorant, vous m’instruisiez Avec une peine infinie; Plus d’une fois, lorsqu’à vos pieds J’épelais Paul et Virginie, Je fus distrait à vos leçons, Pour y rester en pénitence: Ah! j’y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Quoi! je chante et pas un souris, Pas un regard qui m’applaudisse! Autrefois, quand je vous appris L’air dont m’a bercé ma nourrice, Un baiser fut de mes chansons Le refrain et la récompense: Ah! j’y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. La Fauvette Du Calvaire. Fabliau normand. Aux amis de M. M***, qui me conseillaient de lui rendre visite pour le consoler d’un grand malheur. Oh! non, je n’irai pas, sous son toit solitaire, Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas; Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre, Devant qui l’amitié doit prier et se taire: Oh! non, je n’irai pas. Lorsque de ses douleurs le blond fils de Marie, Mourant, réjouissait Sion et Samarie, Hérode, Pilate et l’enfer; Son agomie émut d’une pitié profonde Les anges dans le ciel, les femmes en ce monde Et les petits oiseaux dans l’air. Et, sur le Golgotha noir du peuple infidèle, Quand les vautours, à grand bruit d’aile, Flairant la mort, volaient en rond; Sortant d’un bois en fleur au pied de la colline, Une fauvette pèlerine Pour consoler Jésus se posa sur son front. Oubliant pour la Croix son doux nid sur la branche, Elle chantait, pleurait et piétinait en vain, Et de son bec pieux mordait l’épine blanche, Vermeille, hélas, du sang divin: Et l’ironique diadème Pesait plus douloureux au front du moribond, Et Jésus, souriant d’un sourire suprême, Dit à la fauvette: À quoi bon?. . . À quoi bon te rougir aux blessures divines? Aux clous du saint gibet à quoi bon t’écorcher? Il est, petit oiseau, des maux et des épines Que du front et du coeur on ne peut arracher. La tempête qui m’environne Jette au vent ta plume et ta voix, Et ton stérile effort, au poids de ma couronne, Sans même l’effeuiller ajoute un nouveau poids. La fauvette comprit, et, déployant son aile, Au perchoir épineux déchirée à moitié, Dans son nid, que berçait la branche maternelle, Courut ensevelir ses chants et sa pitié. Oh! non, je n’irai pas, sous ce toit solitaire, Troubler ce juste en pleurs par le bruit de mes pas; Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre, Devant qui l’amitié doit prier et se taire: Oh! non, je n’irai pas. À Un Auteur Hermaphrodite. Fée ou démon, magicienne ou sorcier, Je te maudis de grand coeur et pour cause: Depuis hier je suis ton créancier. Quand j’implorais un sourire de Rose, La pauvre enfant sanglotait sur ta prose; Elle y perdit un bon quart d’heure, et moi, Mille baisers, baisers de bon aloi, Baisers sonnants. . . Adonc, Muse immortelle, En t’acquittant, fais acte de vertu; Mille baisers sont une bagatelle; Tu mes les dois: quand donc me paîras-tu? Le Joli Costume. Dans l’alcôve de ma voisine, Un mardi gras, me réveillant, Sous mes habits je vois Rosine Qui se mirait en souriant: À sa bouche un cigare fume; D’un grivois elle a le maintien: Oh! qu’elle est bien! Oh! qu’il est bien! Beau masque, à ce joli costume Pour mon bonheur ne change rien. Je comprends que d’un jeune esclave Virgile ait soupiré le nom; Je comprends les moeurs du conclave Et les soupers d’Anacréon. Mais son Bathyle, je présume, Aurait pâli rival du mien: Oh! qu’elle est bien! Oh! qu’il est bien! Beau masque, à ce joli costume Pour mon bonheur ne change rien. Mais, sur une tête mignonne, Enfant, ce chapeau doit peser. Les cheveux noirs qu’il emprisonne Hier appelaient le baiser. Laisse-les suivant ta coutume, Flotter sans voile et sans lien: Oh! qu’elle est bien! Oh! qu’il est bien! Beau masque, à ce joli costume Pour mon bonheur ne change rien. Grâce pour deux captifs encore! Oui, foule aux pieds ce frac étroit. En vain, sur la vitre sonore, L’aquilon souffle humide et froid: Mon coeur, que le désir consume, Palpitera chaud près du tien: Oh! qu’elle est bien! Oh! qu’il est bien! Beau masque, à ce joli costume Pour mon bonheur ne change rien. Et je poursuis, et la fillette, Riant toujours, toujours cédant, Se voit réduite à la toilette Qui parait Ève aux yeux d’Adam. Trésor à trésor, sur la plume, Je puis recompter tout mon bien: Oh! qu’elle est bien! Oh! qu’il est bien! Beau masque, à ce joli costume Pour mon bonheur ne change rien. A Jean De Paris. Improvisé à une représentation de Don Juan. Jean de Paris, bravo! radieux dans ta loge, Prodigue à ton patron des sourires d’éloge; Tu peux battre des mains à ses prouesses, mais L’imiter, rarement, le comprendre, jamais. L’escrime fatigua tes mains inoccupées; Ton pistolet au tir abattit cent poupées, Par ta canne dansante un enfant effleuré Pleure, et tu le tueras parce qu’il a pleuré Et tu diras, le soir, froissant un corps de femme: « Es-tu content de moi, don Juan, mon maître? » Infâme! Non, tu n’es pas don Juan; car don Juan, le maudit, À l’oeil émerveillé comme un spectre grandit. Auprès de ce géant tu n’as pas une toise; Il venait de l’enfer, toi tu viens de . . . Pontoise. Il chantait, il raillait, et toi, tu n’es qu’un sot Qu’on peut tuer d’un vers, et bâillonner d’un mot. C’était un oiseleur qui, d’un coup de résille, Attrapait Elvira, Léonor, Inésille, Papillons qu’au Prado le soir voyait courir, Si frêles qu’un baiser trop lourd les fit mourir, Et si beaux qu’on aurait enrichi vingt chapelles Avec la poudre d’or que secouaient leur ailes. Convoitait-il un ange aux cheveux noirs ou blonds, Son échelle de soie avant tant d’échelons Qu’il eût, de cieux en cieux, pu monter, je parie, Pour baiser les pieds nus de la vierge Marie. Si la foudre eût bougé, prêt à tous les combats, À la vieille groudeuse il aurait dit: Plus bas! Par une corde à puits te hissant aux gouttières, Toi, tu vas dénicher des filles de portières; Auprès de la beauté qui te doit sa pâleur, La duègne, qui plaida ta cause avec chaleur, Ne froisse étincelants ni missel ni rosaire, A des haillons pour mante, et pour nom: la Misère. L’oiseau dans tes filets ne tomba pas vaincu À l’appel de ton chant, mais au son d’un écu. Tu n’as rien, fils du nord, de ce sang qui pétille Sous un regard de femme, au soleil de Castille; Sang créateur des Cids, qui plus tard même a pu Produire encor des Juans, lorqu’il s’est corrompu. Le peuple, ivre de faim, qui ronfle au coin des bornes, Quand le taureau royal le pique de ses cornes, Se réveillant d’un bond du lourd sommeil qu’il dort, Lui du moins sait combattre en beau toréador. Mais toi!. . . soulève encor des bruits de Bacchanales; Essuie encor du sang à des gorges vénales; Crève encor des chevaux, blesse encor des maris; Tu ne seras jamais rien. . . que Jean de Paris. Oh! si le plébéien que ton pistolet tue Sur sa fosse à Clamart revivait en statue, Et qu’au son de minuit, quand meurt le gaz tremblant, Quittant son piédestal, l’homme de marbre blanc, Dans le sombre café que ta visite honore, Allongeait ses pas lourds sur la dalle sonore; Pour te marquer au front d’un signe flétrissant, Il n’aurait pas trempé son index dans le sang; Non, mais ses doigts de pierre, en souffletant ta joue, Y laisseraient empreinte une tache de boue, Large, noire, et sa voix tonnerait en ces mots: « Ton enfer n’est pas prêt, lâche auteur de mes maux. . . » Vis: Dieu te couvre encor d’un mépris débonnaire; » Tu ne dois pas mourir par un coup de tonnerre: » Sous le poids du mépris, vieux sans avoir vécu, » Tu mourras. . . tu mourras d’un coup de . . .! » Surgite Mortui. Couplets chantés à un déjeuner dont tous les convives avaient tenté ou médité le suicide. Vous, qui mourez à tout propos Et six fois par semaine, Ça reprenez haleine: Le dimanche est jour de repos. Sortis de terre Par un mystère, Morts, buvons frais: le suicide altère; Déjeunons encor, puis mourons. . . Mourons de rire, ou bien courons Nous pendre ailleurs. . . à des bras blancs et ronds. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! Bien qu’aux mansardes logés tous, L’Espérance nous reste; Habitante céleste, De plain pied elle entre chez nous, Sous la tutelle De l’immortelle Marchons unis: Encore un jour, dit-elle; Demain les roses fleuriront, Demain les vignes mûriront, Demain vos Christs du tombeau sortiront, Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! Roucoulant d’amour sur un toit, Vrai coeur de tourterelle, Quand tu mourais pour elle, Ami, Claire vivait pour toi: Magicienne, Aérienne, De sa fenêtre elle lorgnait la tienne, Et par les fentes du volet, Vers ton front sous le pistolet De ses doigts blancs un baiser s’envolait. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! Point de blasphèmes: autant vaut Aboyer à la lune; La Gloire et la Fortune On fait leurs nids d’aigle bien haut; Mais en campagne Sur la montagne, Jeunes chasseurs, si le sommeil vous gagne, Qu’au voisin glacé par le vent Un camarade bon vivant Tende sa gourde et répète: En avant! Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! J’ai quelque droit, vous le sentez, De prêcher sur ce thème: J’en suis au quatrième De mes suicides tentés. En vain je blâme Ce siècle infâme; En vain cent fois j’ai dit: Partez, mon âme! Que Dieu seul la pousse dehors; Rose y tient: je garde mon corps; Ses jolis yeux font revenir les morts. Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! Suicide, monstre odieux, Devant notre eau bénite Rentre aux enfers bien vite. . . Mais il vient et sur nous, grands dieux! Frelon morose, Il se repose: Pour le chasser prenons le schall de Rose. Les enfants nés dans ce repas D’une rasade et d’un faux pas Vivront cent ans, et ne se tueront pas! Surgite, pour me suivre, Mortui, qu’on s’enivre; Le verre en main, essayons de revivre! Le Dernier Jour. J’ai dit souvent: Dieu confonde Ce monde et tout avec lui! Mais, quand de ce pauvre monde Le jour suprême aura lui, Changeant de ton dès l’aurore, Je dirai, j’en fais l’aveu: Pauvre globe, tourne encore, Tourne, tourne encore un peu. À cette heure épouvantable, Tous vos hôtels trembleront, Riches; et de votre table Bien des miettes tomberont. Affamés, qu’on se restaure! Dirai-je, et trinquons, morbleu! Pauvre globe, etc. L’effroi que ce jour fait naître (Et pour ma part j’en ris bien) Empêche de reconnaître Son lit, sa femme et son bien. Plus de bourgeois matamore, Plus d’huissiers! le Code au feu! Pauvre globe, etc. Le vieux soleil file, file, Et s’éteint dans le brouillard: Allons, truands, par la ville Jouer à colin-maillard. Tremblez, Rose, Hortense, Laure: J’ai la main heureuse au jeu. Pauvre globe, etc. Et vite, chez la reinette Dont un soir je fus épris, Allons de ma chansonnette Réclamer gaîment le prix. Aux appas qu’en vers j’adore Allons dire en prose adieu. Pauvre globe, etc. Puis à mon hôte Grégoire Répétons, le verre en main: N’ayez souci du mémoire, J’attends mon père demain. Car qui m’a fait? Je l’ignore, Mon Credo dit que c’est Dieu. Pauvre globe, etc. Je fredonnais de la sorte, Dormant, rêvant à demi, Quand tout à coup à ma porte Retentit un pas ami. Avril en fleur vient d’éclore, Mes vitres ont un ciel bleu: Pauvre globe, tourne encore, Tourne, tourne encore un peu. Les 5 et 6 Juin 1832 Chant Funèbre. Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Ces enfants qu’on croyait bercer Avec le hochet tricolore Disaient tout bas: il faut presser L’avenir paresseux d’éclore: Quoi! nous retomberions vainqueurs Dans le filets de l’esclavage! Hélas! pour foudroyer trois fleurs Fallait-il donc trois jours d’orage? Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Le peuple, ouvrant les yeux enfin, Murmurait: On trahit ma cause; Un roi s’engraisse de ma faim Au Louvre, que mon sang arrose; Moi, dont les pieds nus foulaient l’or, Moi, dont la main brisait un trône, Quand elle peut combattre encor, Irai-je la tendre à l’aumône? Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! La liberté pleurait celui Qu’elle inspira si bien naguère; Mais un fer sacrilège a lui, Et l’ombre pousse un cri de guerre: Guerre et mort aux profanateurs! Sur eux le sang versé retombe, Et les Français gladiateurs S’égorgent devant une tombe. Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Alors le bataillon sacré Surgit de la foule, et tout tremble; Mais contre eux Paris égaré Leva ses milles bras ensemble. On prêta, pour frapper leur sein, Des poignards à la tyrannie, Et les derniers coups du tocsin N’ont sonné que leur agonie. Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Non, non, ils ne s’égaraient pas Vers un avenir illusoire: Ils ont prouvé par leur trépas Qu’aux Décius on pouvait croire. O ma patrie! ô liberté! Quel réveil, quand sur nos frontières La République aurait jeté Ce faisceau de troupes guerrières! Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Sous le dôme du Panthéon, Vous qui rêviez au Capitole, Enfants, que l’appel du canon Fit bondir des bancs d’une école Au toit qui reçut vos adieux Que les douleurs seront amères, Lorsque d’un triomphe odieux Le bruit éveillera vos mères! Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! On insulte à ce qui n’est plus, Et moi seul j’ose vous défendre: Ah! si nous les avions vaincus, Ceux qui crachent sur votre cendre, Les lâches, ils viendraient, absous Par leur défaite expiatoire, Sur votre cercueil à genoux, Demander grâce à la victoire. Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Martyrs, à vos hymnes mourants Je prêtais une oreille avide; Vous périssiez, et dans vos rangs La place d’un frère était vide. Mais nous ne formions qu’un concert, Et nous chantions tous la patrie, Moi sur la couche de Gilbert, Vous sur l’échaffaud de Borie. Ils sont tous morts, morts en héros, Et le désespoir est sans armes; Du moins, en face des bourreaux Ayons le courage des larmes! Mil Huit Cent Trente-Six. (Décalogue.) « Tu ne tueras pas! » Dieu l’ordonne, et je vous en prie, Moi qui vais chantant sur vos pas; Même pour sauver le patrie, O mes frères, ne tuez pas! Quand cette arme qui fume encore A tonné, mon vers tricolore Recula soudain blanc d’effroi; Ma pitié devint du délire, Et, reniant ses dieux, ma lyre A murmuré: Vive le roi! Quand un jury tue, à la face Si nous lui jetons le remord; Si du code rouge on efface Par degrés la phrase de mort, À Thémis, tant de fois trompée, Si l’on veut arracher l’épée Où pendent des gouttes de sang; Ce n’est pas pour que, dans la rue, Le fer justicier tombe et tue, Ramassé par vous en passant. Dans le palais, aux jours d’alarme, Regardez: ne voyez-vous rien, Rien, que le sabre du gendarme Ou du marchand prétorien? Oh! quoi qu’ait prêché dans ce livre, Dont le parfum de sang enivre, Saint-Just, l’apôtre montagnard, Enfants, la morale éternelle Au seuil des rois fait sentinelle Pour en écarter le poignard. Forgeron, laisse sur l’enclume Le fer vengeur inachevé: L’arme du siècle, c’est la plume, Levier qu’Archimède a rêvé! Écrivons: quand pour la patrie La plume de fer veille et crie Aux mains du talent indigné, Rois, princes, valets, tout ensemble S’émeut. . . et la plume d’or tremble Devant l’arrêt qu’elle a signé. . . Mais, bien que mon vers gronde et prêche, Ne craignez pas pour votre ami Une insulte à la fosse fraîche Où vos sanglots l’ont endormi. Laissant à l’esclave un tel rôle, Je dirai, dût à ma parole Un bruit de verrous retentir: « Apôtres des sanglants systèmes, » Nos cultes ne sont pas les mêmes, » Mais vous comptez un beau martyr! » Et quel père n’a vu ses filles Honorer de pleurs ingénus Le jeune héros en guenilles, Le beau patriote aux pieds nus? Il sauva des flots l’une d’elles, Et leurs amours lui sont fidèles. . . Donnez des lis, car il n’est plus! Des lis, des pleurs, ô jeunes filles: Car son sang tacha ses guenilles; L’échafaud meurtrit ses pieds nus! Jeune, et sans pain, sans fiancée, Des rêves d’amour l’ont nourri, Et l’ombre de Cymodocée Au Martyr du peuple a souri. Sous notre chêne populaire, Que la sainte croix tumulaire Prodigue l’ombre à son tombeau; Si le Dieu chrétien qu’il adore Le repousse en tonnant, Eudore Prira Jésus pour Alibaud. Hélas! de l’hymne funéraire Qu’aujourd’hui j’abandonne au vent J’aurais voulu, mon noble frère, Parer ton front, ton front vivant: Tel, quand chaud de mille agonies, Ankastroëm aux Gémonies Roulait, on vit ou l’on crut voir, Pour parfumer la claie infâme, Des mains d’un ange ou d’une femme Quelques brins de lauriers pleuvoir. Gagnons les bourreaux de vitesse, Disais-je, Alibaud va mourir: Vers le Golgotha de Lutèce Le char court: Muse, il faut courir. Mais un vers me fuyait encore, Et déjà du coteau sonore Tombait ce cri: Mort en héros! L’oeuvre rivale était complète: J’arrivais trop tard; le poëte Était vaincu par les bourreaux. Nicolas. Chanson à boire écrite sur la carte à payer d’un restaurateur. Air: Un Curé de Pompone. Chez Nicolas, moi, je me plais, Malgré son air sévère. Après boire au nez des valets Si l’on jette son verre, Si l’on s’escrime avec les plats, Il gronde et veut qu’on parte: Ne vous emportez pas, Nicolas; Mettez ça sur la carte. Ce mot apaise en un moment Notre hôte qui s’effraie; Sous ce bon prince on a vraiment Les libertés qu’on paie. Attable-t-on certains appas, Il gronde et veut qu’on parte: Ne vous emportez pas, Nicolas; Mettez ça sur la carte. Priant de ne pas l’oublier, Quand la gentille Rose Voit chacun dans son tablier Lui glisser quelque chose, . . . . . . . . . . . . . . . . Il gronde et veut qu’on parte: Ne vous emportez pas, Nicolas; Mettez ça sur la carte. Si quelque vent, fort à propos Éteignant la chandelle, Fait trébucher parmi les pots Son épouse fidèle, Si de la nappe on fait des draps, Il gronde et veut qu’on parte: Ne vous emportez pas, Nicolas; Mettez ça sur la carte. Le pouvoir est de ses amis: Dans un coin de la salle Il a vingt fois mis et remis Certain buste un peu sale. Quand le plâtre vole en éclats, Il gronde et veut qu’on parte: Ne vous emportez pas, Nicolas; Mettez ça sur la carte. Nicolas, digne petit-fils De madame Grégoire, Ton vin m’inspirait quand je fis Ces couplets à ta gloire. Ton vin est bon, mes vers sont plats; Mais il faut que je parte: Je te les offre, hélas! Nicolas, Pour acquitter la carte. Les Croix D’Honneur. Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. Elle brillait d’un éclat fabuleux, L’étoile sainte, aujourd’hui dérisoire, Quand, pour parer des uniformes bleus, Elle pendait aux mains de l’Homme-Gloire. Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. À ce trésor, que son sang achetait, Le mutilé, dont la mort était sûre, Tendait, joyeux le bras qui lui restait, Et de lauriers parfumait sa blessure. Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. L’astre d’honneur, sous la tente, au forum, Lançait toujours ses rayons au plus digne: Pour nos soldats ce nouveau labarum Portait écrit: Tu vaincras par ce signe! Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. J’ai vu, quinze ans, tous les pouvoirs moqueurs Pour leur valets en faire une livrée; J’ai vu, quinze ans, des poitrines sans coeurs S’enfler d’orgueil sous l’étoile sacrée. Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. Qu’ai-je dit? non: le peuple saura bien, Vous séparant d’une ligue ennemie, Au lâche esclave, au noble citoyen, Tailler leur part de gloire ou d’infamie. Vieux chevalier, blanchis par tant d’exploits, Sous vos haillons cachez bien votre croix. À vous la honte, à vous, brillants valets! Prévenez tous le grand jour de colère: Pour que le feu consume vos brevets, N’attendez par la foudre populaire! Et vous, guerriers, blanchis par tant d’exploits, Sur vos haillons étalez votre croix. L’Ile Des Bossus. Conte-Chanson. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Un jour, le vent moqueur y jette Un puîné de Jean de Calais; Jean débarque et prend sa lorgnette: « Tudieu! que ces magots sont laids! » Et Jean, d’un air superbe, Les toise à chaque pas; Car il est un proverbe Que Jean ne connaît pas: Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. D’un air triomphant, il s’étale Le soir aux Bouffes; mais soudain Autour de lui, de stalle en stalle, Bourdonne un rire de dédain. Maint faiseur d’épigramme Crie: À la porte! il va Faire avorter le drame Et la dona diva. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Jean le comprit, et d’une haleine Vite à son auberge il courut Endosser deux bosses de laine; Puis dans le monde il reparut: Et soudain chaque belle, Prise à ce tour subtil, Du beau Polichinelle Voulut tenir le fil. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Mainte vieille, à la dérobée, Épuisa pour lui soins et fard; Mainte fois sa bosse est tombée Aux pieds d’une autre Putiphar; Enfin, pouvant à peine Suffire à son bonheur, Jean d’une énorme reine Fut. . . l’écuyer d’honneur. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Mais du roi Pouf il vit la fille; L’auguste enfant, des plus jolis, Épouvantail de sa famille, Avait poussé droit comme un lis. De ce côté sans cesse Jean soupire, et, vainqueur Aux pieds de la princesse Met sa bosse et son coeur. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Tous deux s’esquivent: bon voyage! Puis en France ils vont saintement Ajouter à leur mariage La formule du sacrement. Bref, de sa double bosse, Inutile à Calais, Pour danser à la noce, Jean se fit des mollets. Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. Il eut un enfant, deux, trois, quatre, Fut échevin et marguiller, Vit des abus sans les combattre, Écouta des sots sans bâiller. Et, vieux, de la jeunesse Devenu le Mentor, Au sortir de la messe Il fredonnait encor: Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître: Les dos plats sont mal reçus Au pays des bossus. La Fermière. Romance. Étrennes à madame G*** Amour à la fermière! elle est Si gentille et si douce! C’est l’oiseau des bois qui se plaît Loin du bruit dans la mousse. Vieux vagabond qui tends la main, Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin La ferme et la fermière! De l’escabeau vide au foyer Là le pauvre s’empare, Et le grand bahut de noyer Pour lui n’est point avare; C’est là qu’un jour je vins m’asseoir, Les pieds blancs de poussière; Un jour. . . puis en marche! et bonsoir La ferme et la fermière! Mon seul beau jour a dû finir, Finir dès son aurore; Mais pour moi ce doux souvenir Est du bonheur encore: En fermant les yeux je revois L’enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois, La ferme et la fermière! Si Dieu, comme notre curé Au prône le répète, Paye un bienfait (même égaré), Ah! qu’il songe à ma dette! Qu’il prodigue au vallon les fleurs, La joie à la chaumière! Et garde des vents et des pleurs La ferme et la fermière. Chaque hiver qu’un groupe d’enfants À son fuseau sourie, Comme les Anges aux fils blancs De la Vierge Marie; Que tous, par la main, pas à pas, Guidant un petit frère, Réjouissent de leurs ébats La ferme et la fermière. Envoi Ma Chansonnette, prends ton vol! Tu n’es qu’un faible hommage; Mais qu’en avril le rossignol Chante et la dédommage. Qu’effrayé par ses chants d’amour, L’oiseau du cimetière Longtemps, longtemps se taise pour La ferme et la fermière! janvier 1836 Si Vous M’Aimiez. Romance. Ménestrel, qui vais par le monde, N’ayant rien que mon gai savoir, Si vous m’aimiez, ô belle blonde, Je me croirais un riche avoir; Comme Pétrarque aux pieds de son idole, A vos genoux courbé bien bas, bien bas, J’oublierais tout, voire le Capitole, Si vous m’aimiez. . . mais vous ne m’aimez pas. Si vous m’aimiez, ô belle blonde, De vos baisers seuls j’aurais faim, Et, sourd à son voisin qui gronde, Mon coeur s’enivrerait enfin; Coeur mendiant, il va, de femme en femme, Criant misère, et sans secours, hélas! Le pauvret meurt: il renaîtrait, madame, Si vous m’aimiez. . . mais vous ne m’aimez pas. Et mes chansons fraîches écloses, Au vent du matin et du soir, Iraient à vous, comme les rose Qui pleuvent devant l’ostensoir. Purifiant l’air de Paris, madame, Où vous iriez j’irais, et, sur vos pas, Comme un parfum je brûlerais mon âme, Si vous m’aimiez. . . mais vous ne m’aimez pas. Sur vous, grand’ dame que l’on flatte, Un lorgnon d’or s’est promené, Et par le noeud d’une cravate Voilà votre coeur enchaîné. D’un plus heureux que l’hommage vous plaise Souriez-lui, marchez fière à son bras; Son bras! demain je saurais ce qu’il pèse, Si vous m’aimiez. . . mais vous ne m’aimez pas. À Une Dame Qui Se plaignait De Voir Aux Tuileries Sa Chaise Entourée De Jeunes Gens. Blonde à l’oeil bleu, lis tremblant sur sa tige, Vous vous plaignez, lorsque, prenant l’éveil, Autour de vous la jeunesse voltige Comme un essain qui bourdonne au soleil. Plaignez un peu les jeunes coeurs sans nombre En plein midi soupirant sur vos pas; Plaignez surtout ceux qui battent dans l’ombre, Belle, mais ne vous plaignez pas! Les Deux Amours. Pourquoi donc, jeune Laïs, Rêveuse au bord de ma couche, Sur mes amours au pays M’interroger bouche à bouche? J’ai, pour eux, dans nos déserts, Chanté sur toutes les notes. . . Mais, à propos de mes vers, Faites donc vos papillotes. Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite! Ma petite: Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite, et baisez-moi. Un ange sut me charmer, Un ange au coeur pur et tendre; De loin, content de l’aimer, De la voir et de l’entendre, Je la suivais sans repos, Et mes lèvres enfantines Baisaient sa trace. . . À propos, Délacez donc vos bottines. Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite! Ma petite: Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite, et baisez-moi. De sa bouche quand j’ai su Obtenir enfin: Je t’aime! Les mains jointes j’ai reçu Son baiser comme un baptême; J’ai, le front sur ses genoux, Prié des heures entières. . . À propos, qu’attendez-vous? Otez donc vos jarretières. Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite! Ma petite: Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite, et baisez-moi. Oh! si j’avais par hasard Effleuré de mon haleine, Profané de mon regard, Son sein rond sous la baleine, J’aurais dit cent fois: Pardon! Moi, bâtard de Diogène. . . À propos, débouclez donc La ceinture qui nous gêne. Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite! Ma petite: Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite, et baisez-moi. Ces beaux jours sont envolés: Que le souvenir en meure! Lorsque vous me consolez, Peut-être qu’en sa demeure, Hélas! son oubli m’absout De mon plaisir infidèle: Amours purs, croyances, tout S’éteint. . . soufflez la chandelle. Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite! Ma petite: Vous soupirez, et pourquoi? Riez vite, et baisez-moi. Les Contes. Orphelin, sous un ciel avare, Radcliffe m’a donné son lait; Puis de la reine de Navarre, Je devins amant et varlet. Schérazade est ma favorite, Et la nuit, rimeur ennuyé, Sur ma petite Couche d’ermite, Quand je m’agite, Si par pitié La sultane entrait chez moi, vite Elle en obtiendrait la moitié. Je préfère un conte en novembre Aux doux murmures du printemps. Bons amis, qui peuplez ma chambre, Parlez donc, j’écoute et j’attends: Tombant des tréteaux de la foire, Ou glissant du sopha des cours, Que votre histoire Soit blanche ou noire. Chante la gloire Ou les amours, Vieil enfant, je promets d’y croire: Contez, amis, contez toujours. En tremblant, voilà qu’un beau page À sa dame écrit ses douleurs; Il écrit, et sur chaque page Répand moins de vers que de pleurs. Pauvre Arthur! son teint frais se plombe; Mais en roucoulant sous les tours, Tendre colombe, Quand il succombe, Un baiser tombe Sur ses yeux lourds; Ce baiser l’enlève à la tombe. . . -Contez, amis, contez toujours. Pélerin, dans l’hôtellerie, Vois: de sang les draps sont tachés; Aux trous de la tapisserie Vois les yeux des brigands cachés. Hélas! suffoqué par la crainte, Contre eux il sanglote: Au secours! Mais minuit tinte! . . . De leur atteinte, O vierge sainte, Sauvez ses jours! Rallumons notre lampre éteinte, Mes amis, et contez toujours. Qui babille en cet oratoire? Ce sont les nymphes d’un couvent, Long chapelet aux grains d’ivoire Que dévide un moine fervent; Le jour en chaire il moralise; Mais, sans bruit, au déclin des jours, Hors de l’église, Il catéchise Quelque Héloïse En jupons courts. . . -Un instant, que j’embrasse Élise, Mes amis, et contez toujours. Ou bien, histoires plus charmantes, Épanchons nos coeurs, et parlons De nos soeurs et de nos amantes; Parlons de cheveux noirs ou blonds. Doux secrets que le monde ignore, Allez, partez: les murs sont sourds. En vain l’aurore, Qui vient d’éclore, Brille et veut clore Nos longs discours: Jusqu’à la nuit contons encore, Jusqu’à demains contons toujours. L’Oiseau Que J’Attends. Romance. Les beaux soleils morts vont renaître, Et voici déjà mille oiseaux Pendant leur nid à la fenêtre, Peuplant les bois, rasant les eaux. Tous les matins un doux bruit d’ailes Me réveille, et j’espère. . . hélas! À mes carreaux, noirs d’hirondelles, L’oiseau que j’attends ne vient pas. L’ambition me fut connue, Quand je vis l’aigle au large vol, Un jour, contempler de la nue Les insectes poudreux du sol; Je vois à la tempête noire L’aigle encor livrer des combats; Je le vois sans rêver la gloire: L’oiseau que j’attends ne vient pas. Voici le rossignol, qui cueille Un brin d’herbe pour se nourrir, Puis se cache au bois sous la feuille Pour chanter un jour, et mourir: Il chante l’amour. . . Ironie! Oiseau moqueur, chante plus bas; Et qu’ai-je besoin d’harmonie? L’oiseau que j’attends ne vient pas. Plus loin, le martinet des grèves, Sur un beau lac d’azur et d’or, Comme un poëte sur ses rêves, Se berce, voltige et s’endort. Dors et vole à ta fantaisie, Heureux frère; devant mes pas, Moi, j’ai vu fuir la poésie: L’oiseau que j’attends ne vient pas. Arrive enfin, je t’en supplie, Noir messager dont Dieu se sert; Corbeau qui, sur les pas d’Élie, Émiettais du pain au désert. Portant la part que Dieu m’a faite, Arrive, il est temps. . .; mais, hélas! Mort sans doute avec le prophète, L’oiseau que j’attends ne vient pas. Les Cloches. Par ma fenêtre s’est enfuie L’illusion, et pour jamais! Doux rêves, adieu: je m’ennuie Au son des cloches que j’aimais. D’interpréter leur babillage, Poëte, à seize ans j’eus le don. Pour fêter le saint du village, Les cloches disaient: Allons donc! Arrivez donc! Arrivez donc! Arrivez donc! Mais je suis peu dévôt, et même Il me souvient d’avoir osé Faire un gai repas en carême, Repas d’ami bien arrosé. Hommes de Dieu, point de reproches: Il excuse un jour d’abandon: Puis. . . c’était la faute des cloches Qui nous répétaient: Allons donc! Grisez-vous donc! Grisez-vous donc! Grisez-vous donc! Quand je donnai mon coeur à celle Qui n’en veut plus, et l’a toujours, Le tocsin même et la crécelle Parlaient aux vents de nos amours. À l’ombre des bois, sur la mousse, Rêvant mieux que sur l’édredon, Nous entendions, de leur voix douce, Les cloches nous dire: Allons donc! Aimez-vous donc! Aimez-vous donc! Aimez-vous donc! Puis, j’arrivai, jeune et plein d’âme, Dans la grand’ville en pélerin: Le Te Deum de Notre-Dame Alors berçait un souverain: Mais à fêter sa bienvenue, Quand on fatiguait le bourdon, J’espérais, moi: car dans la nue L’airain grommelait: Allons donc! Armez-vous donc! Armez-vous donc! Armez-vous donc! Pour moi tes cloches, pauvre France, N’ont plus un langage aussi clair: D’amour, de gloire et d’espérance, Pour moi, rien ne parle dans l’air. Je n’entends, comme tout le monde, Qu’un éternel drelin dindon. Que la république vous fonde! Cloches bavardes, allons donc! Taisez-vous donc! Taisez-vous donc! Taisez-vous donc! Le Revenant. J’ai lu Pythagore, et souvent Je me confie À sa philosophie. Après la mort, son, flamme ou vent, Chose légère comme avant, J’aimerai ce que j’aime en vie: Fuyons un corps que nul ne bénira, Vers mon pays mon âme s’en ira. Si, rêveuse après mon trépas, Vous, pleurez, Laure, Et visitez encore Ces champs où croissaient sous nos pas Des fleurs. . . que je ne voyais pas: À votre appel, soeur que j’adore, Un feu follet en dansant vous suivra: Pour vous aimer mon âme survivra. Quand, sylphe joyeux des hivers, Le punch bleuâtre Danse et rit devant l’âtre; Amis, si vous chantez les vers Dont je parfumais vos desserts; Tour à tour plaintif ou folâtre, Sur la montagne un écho s’entendra À vos chansons mon âme répondra. Quand sonne enfin l’heure d’oser, S’il vous arrive Que la beauté craintive Essaie encore de refuser Et murmure sous le baiser; Emportant sa plainte tardive, Un vent complice entre elle et vous fuira À vos amours mon âme sourira. Je meurs! et pourtant, Liberté, Tu nous appelles À des fêtes nouvelles. Que ton chêne ressuscité, Sur ma fosse au moins soit planté! Et chantant et battant des ailes, De branche en branche une fauvette ira: À ton réveil mon âme applaudira. J’ai lu Pythagore, et souvent Je me confie À sa philosophie. Après la mort, son, flamme ou vent, Chose légère comme avant, J’aimerai ce que j’aime en vie: Fuyons un corps que nul ne bénira, Vers mon pays mon âme s’en ira. Bordeaux. Ode. À madame ***, de la Gironde. Bordeaux, paradis de mes anges, Olympe de mes dieux, Bordeaux, J’irai te chanter des louanges, La besace homérique au dos. Sur le grand chemin noir de pluie Qu’un blanc rayon tombe et l’essuie, Et demain, troubadour piéton, Dans la haie aux grappes vermeilles, Où dansent mes soeurs les abeilles, Je veux me tailler un bâton. Humble oiseau, ma voix tremble, il neige. . . Belle veuve du beau Ducos, Pour dire tes gloires, que n’ai-je Un luth fécond en mille échos! Vers ta rive, qu’il a choisie, Tout mon fleuve de poésie Bondirait, dévorant ses bords, Et chaque vague, chaque rime, Bordeaux, ferait le bruit sublime Que fait l’Océan dans tes ports. Aux grands poëtes, ce grand rôle. Les pieds pendants au fil de l’eau, Moi, j’aime à rêver sous un saule Avec l’amante d’Othello; Et pourtant, voici la semaine Rouge d’une hécatombe humaine, Rouge du sang de vingt héros, Qui jetaient, fiers et sans murmures, Leurs belles têtes demi-mûres Dans la corbeille des bourreaux. J’ai caché de la Muse antique L’autel proscrit dans mon grenier. Je suis un païen de l’Attique, Comme Vergniaux et les Chénier. Dans tes troupeaux à blanche laine, O ma fermière châtelaine, Laisse-moi choisir deux agneaux, Deux agneaux noirs, car je veux faire Un sacrifice funéraire Aux mânes plaintifs de Vergniaux. « Enfant, la Liberté momie » De ton coeur vierge eut les primeurs; » Tu crois ton amante endormie; » Pauvre enfant, elle est morte. . . Meurs! » Ainsi, dans leur funèbre ronde, Les fantômes de ta Gironde M’entraînaient lorsque je te vis. Girondine, qui me répéta: « J’aime à veiller sur les poëtes: » Espère en moi, poëte, et vis. » Du pain que chaque jour m’apporte, C’est par toi que je me nourris; C’est toi qui vas, de porte en porte, Pour mes vers quêter un souris. Contre moi si l’enfer se lève, Sur le serpent tu mets comme Ève Ton pied sacré, ton pied vainqueur. Entre mes idoles jumelles, Oh! viens donc, viens régner comme elles Dans le Panthéon de mon coeur. Nos murs lépreux par ton haleine Sont à peine purifiés; Nos pavés sales ont à peine Poussé quelques fleurs sous tes pieds; Et tu fuis, volage colombe, Tu fuis!. . . Si ton étoile en tombe, Hélas! mon ciel sera bien noir: Où glaner un souris de femme? À quelle âme allumer mon âme? Dans quel oeil bleu chercher l’espoir? Au pays que ta lyre honore, J’irai, j’irai: déjà tu vois, Comme au vent un roseau sonore, S’éveiller la mienne à ta voix. Toujours à la nef voyageuse, Qu’elle fende une onde orageuse, Ou se berce en un doux chemin, Toujours l’hymne pieux d’Horace! Toujours deux pieds nus sur la trace! Toujours deux lèvres sur ta main! Bordeau, paradis de mes anges, Olympe de mes dieux, Bordeaux, J’irai te chanter des louanges, La besace homérique au dos. Sur le grand chemin noir de pluie, Qu’un blanc rayon tombe et l’essuie, Et demain, troubadour piéton, Dans la baie aux grappes vermeilles, Où dansent mes soeurs les abeilles, Je veux me tailler un bâton. Lacenaire Poëte. . . . Mais, dira-t-on, il fait des vers? -C’est donc une denrée bien rare que les vers? J. J. Quand il faisait des vers dans sa dernière veille, Crédule aux mille voix qui répétaient: Merveille! Il est donc vrai, disais-je, un poëte voleur! Un poëte assassin! hélas! et ma douleur Cherchait querelle à Dieu, qui voulut qu’en notre âge La sainte poésie essuyât cet outrage. Notre père Villon, que harcelait sans fin Ce démon tentateur qu’on appelle la Faim, Médita de son temps moins de vers que de ruses; Salvator se jeta bandit dans les Abruzzes, Et l’escopette au poing, bivouaquant sur les monts, Pour mieux peindre l’enfer vécut chez les démons. Mais autour du premier, de hauts voleurs sans nombre Consommaient au soleil ce qu’il tentait dans l’ombre Et l’on dut pardonner au troubadour forain D’avoir, humble vassal, les goûts d’un suzerain. De Masaniello le poétique élève Contre la tyrannie avait brisé son glaive, Et pour sauver ses jours, le proscrit montagnard Des morceaux qui restaient dut se faire un poignard. Mais tuer sans combat, égorger qui sommeille, Rammasser un écu dans le sang d’une vieille, Et pouvoir dire après: Je suis poëte! . . . Non! Car il ne suffit pas, pour mériter ce nom, D’emprunter au public de banales pensées Qu’on rejette au public en phrases cadencées: Le poëte, amoureux du bien comme du beau, Attend deux avenirs par delà le tombeau, Et riche, en vieillissant, de candeur enfantine, N’a rien à démêler avec la guillotine. Le poëte ne voit qu’un seul bourreau de près: Le Malheur! ou, frappé par d’iniques arrêts, S’il meurt, c’est en martyr, et le ciel est en fête, Et personne ici-bas ne dit: Justice est faite! Interrogez Samson: depuis qu’André Chénier D’un sang si précieux parfuma son panier, Jamais son doigt savant (Thémis en soit bénie!) Sur un front condamné ne palpa le génie. C’est un roi qu’un poëte, et la hache des lois Tua Chénier du temps que l’on tuait les rois. . . Mais chacun peut tracer des lignes parallèles, Accorder en duo des syllabes jumelles; La rime, dont Boileau trouvait le joug pesant, Au moindre appel (voyez!) obéit à présent, Et d’Arnolphe aujourd’hui la naïve écolière Au jeu du corbillon ferait capot Molière. Badaud qui, sur la foi d’un éloge odieux, Confonds l’argot du bagne et la langue des dieux, Admires en tremblant Lacenaire, et souhaites Un baiser de sa veuve au dernier des poëtes. Admire et tremble moins: sur ton crâne inégal, La sottise en relief eût épouvanté Gall. Des rêves d’argent seuls ont troublé ton alcôve, L’arithmétique seule usa ta plume chauve: Eh bien! pendant deux nuits bâille sur un Restaut, Dors sur un Richelet, et tu pourras bientôt, Apprenti de la veille et déjà passé maître, Auner dans ton comptoir la strophe et l’hexamètre. Et pourtant, tout Paris à l’assassin rimeur Sourit, et dévora ses vers dans leur primeur. Qu’un auteur affamé, pour tailler un volume, Fasse avec le poignard fraterniser la plume De vin et de biscuit, pour nourrir son caquet, Qu’on agace au perchoir l’horrible perroquet, Qu’on secoue un album teint de sang rime à rime, De l’argot en patois qu’on traduise le crime: Bien! il faut que Paris ait du roman nouveau, Que Lacenaire mort renaisse in-octavo, Que la presse en travail donne un frère à Justine, Et qu’on batte monnaie avec la guillotine!. . . Mais sans être argousin, bourreau ni romancier, Aux veilles du cachot on vint s’associer. Les mains de ce lépreux dégoûtant d’infamies Tombaient à son réveil entre des mains amies, Et les journaux du temps, souillés de ses envois, À nous dire sa gloire enrouaient leurs cent voix. Pour enivrer cet homme et son pâle complice, Si l’on eût annoncé, la veille du supplice, À Paris, où l’hiver fait grêler tant de maux, Un raout au profit des assassins jumeaux, La charité dansante, avare de centimes, Eût secoué de l’or à ce bal de victimes. . . Que dis-je? la comtesse, au sortir de son bain, Caresait dans son coeur le hideux chérubin, Et sous un pli coquet, à travers les gendarmes, Lui glissait cachetée une aumône de larmes. O femmes de Paris! sur son grabat désert, Un sourire de vous aurait sauvé Gilbert! Et dans ses fils nombreux Gilbert respire encore; Il leur souffla, mourant, l’âme qui les dévore. Ah! sur tes échos sourds la lyre est sans pouvoir! Il faut des condamnés à mort pour t’émouvoir, Paris! Eh bien! écoute: ici, comme à Venise, Un peuple condamné sous les plombs agonise. Le Malheur, les prenant tombés du sein natal, Marqua ces giaours de son cachet fatal, Et sur leur front, depuis, glissant avec Je t’aime! Nul baiser n’essuya cet infernal baptême. Sans éveiller de bruits, sans prêtre à leurs côtés, Ils vont mourir, ceux-là, durement cahotés. Chaque jour les condamne, et comme au roi qui passe, À chaque lendemain ils demandent leur grâce. L’Espérance, avocat à la magique voix, Les traîne ainsi longtemps de pourvois en pourvois. . . Mais pareil au bourreau, qui vient et frappe à l’heure, Le Suicide enfin les prend. . . et nul ne pleure; Nul ne mène le deuil vers le Champ du Potier, Et le poëte mort gît là, mort tout entier. . . Arrêtez-vous au bord de la fosse d’Escousse, Enfants vieux de douleurs que son étoile y pousse. Plus de chants, plus d’espoir: sur votre muse en deuil Comment des éditeurs appeler le coup d’oeil? Pour y saisir au vol une chanson, peut-être Tous veillent maintenant au guichet de Bicêtre, Et le public, sans foi dans vos noms sans crédit, S’abonne chez Darmaing au scandale inédit. . . Mais votre impatience en frémissant m’écoute. Vous paîriez sans murmure un grand nom, quoi qu’il coûte; Eh bien! pour éblouir et fixer le regard, Secouez devant vous les éclairs d’un poignard; Marchez, frappez, d’un meurtre ensanglantez les rues; Devant la Renommée et la garde accourues, Fiers, et pour piédestal prenant un corps humain, Relevez-vous alors, des chansons à la main! Le Corse. À l’heure où, pâle encore, le jour hésite à naître, Une étrange rumeur passa sous ma fenêtre, « N’est-ce pas au réveil la voix du carnaval? » Dis-je; et dans le brouillard déchiré par les sabres, Je vis, comme on en voit dans les danses macabres, Passer des ombres à cheval. Puis un peuple hideux, dont le vrai nom s’ignore, Tombant, je ne sais d’où, sur le pavé sonore, Grouillait. . . un même espoir semblait le remuer. Attiré par le sang dont le parfum l’enivre, Le Paris de l’égout s’en relevait, pour suivre Un homme qu’on allait tuer. Quand la Corse eut donné Napoléon au monde, De ses couches de gloire arrière-faix immonde Elle y jeta Fieschi, l’opprobre tout vivant. Mais ne lègue-t-il pas un remords à notre âge, Cet homme? et son destin est-il bien son ouvrage? Qui sait? murmurai-je en rêvant. . . Il va rendre au supplice une âme bien trempée, Dit-on; ne pouvait-il s’allonger en épée, Ce poignard qui frappa sans demander pour qui? Le ciel, dans ce bravo qui meurt aux pieds d’un prêtre, Voulut donner au monde un grand homme peut-être, Et le monde lui rend. . . Fieschi! Si l’étude eût passé sur cet âpre génie, S’il eût bu la morale à sa source bénie, Quand il gardait pieds nus ses chèvres au coteau; Si le monde eût ouvert à sa jeune fortune Ce chemin qu’il voulut, dans la foule importune, Se tailler à coups de couteau! On va bien loin, guidé par une étoile amie; Entre l’homme de gloire et l’homme d’infamie, Pour combler la distance il fallait un peu d’or. De l’or! un horizon plus large que le nôtre, Et Fieschi, l’enfant corse, eût grandi comme l’autre, Le beau Corse de messidor. A Médor. Heureux Médor, si j’ai bonne mémoire, Je t’ai connu jadis maigre et hideux; Chien sans pâtée, et poëte sans gloire, Dans le ruisseau nous barbotions tous deux. Lorsqu’à mes chants si peu d’échos s’émeuvent, Lorsque du ciel mon pain tombe à regret, À tes abois Dieu sourit, les os pleuvent: Chien parvenu, donne-moi ton secret. Aux chiens lépreux, oui, le malheur m’égale: Battu des vents, par la foule outragé, Si je caresse, on a peur de la gale; Si j’égratigne, on m’appelle enragé. Pour qu’au bonheur je puisse enfin renaître, Dieu sait pourtant qu’un peu d’or suffirait; Bien peu. . . celui de ton collier peut-être: Chien parvenu, donne-moi ton secret. J’eus comme toi mes longs jours de paresse, Un lit moelleux et de friands morceaux; J’ai frissoné sous plus d’une caresse, D’abois moqueurs j’ai talonné les sots. Puis dans la foule où l’on pousse, où l’on beugle, J’ai vu s’enfuir Plutus qui s’égarait: Pour devenir le chien de cet aveugle, Chien parvenu, donne-moi ton secret. Aux dominos sais-tu comment l’on triche? Nouveau Pâris, arbitre de beauté, As-tu donné la pomme à la plus riche, Fait le gentil, fait le mort, ou sauté? Ton sort est beau: moi, chien d’humeur bizarre, Pour égayer le Riche à son banquet, Je ne sais rien. . . rien que flatter Lazare: Chien parvenu, donne-moi ton secret. Tombé, dit-on, dans un pays de fées, Dont la laideur mit le peuple en émoi, On essuya tes pattes réchauffées, De blanches mains te bercèrent; mais moi!. . . Chien trop crotté pour que la beauté m’aime, Si j’entrais là, le pied me balaîrait, Hué de tous, et mordu par toi-même: Chien parvenu, donne-moi ton secret. Les Voleurs. Dame Justice a fait merveille! Disais-je, croyant voir un jour Douze voleurs, libres la veille, Bâiller captifs devant la cour. Avant que l’écriteau d’usage À leur pilori soit collé, Lavater, sur leur plat visage, Lirait déjà qu’ils ont volé. Cet homme au front chauve, à l’oeil terne, Est un usurier bien connu; Le passant qui, dans sa caverne, Entre affamé, sort demi-nu. Au front d’airain, au coeur de roche, Il rit du pauvre désolé, L’infâme!. . . et jusque dans ma poche Il a volé, volé, volé. Ce petit drôle, qui regarde Les poches du voisin souvent; (Monsieur Guillaume, prenez garde!) C’est Patelin toujours vivant. Pour orner le drap qu’il dérobe, L’autre jour même il a collé Un ruban rouge sur sa robe. . . Il a volé, volé, volé. Voilà des fournisseurs d’armée: Lorsqu’aux pieds d’un vainqueur tremblant, La France tombait, renfermée Vivante dans un linceul blanc; Ces alchimistes, pêle-mêle, Autour du soldat immolé, Soufflaient de l’or dans la gamelle: Ils ont volé, volé, volé. Salut au baron de Wormspire! Littérateur, blagueur, voleur, Sur le Parnasse, dès l’empire, Il a fait métier d’oiseleur. Méfiez-vous, s’il vous accueille, Frères: tout poëme envolé S’est pris l’aile à son portefeuille: Il a volé, volé, volé. Mais las! l’erreur était complète: Mon voisin Prudhomme l’expert, Où je croyais voir la sellette, M’indiqua les jurés au pair; Et tous ces voleurs, qu’entre mille Au bagne on eût dit racolés, Y jetaient un gueux sans asile Pour de l’air et du pain volés! M. Paillard. Et flon, flon, flon, miserere, Monsieur Paillard est enterré. Adieu, père de la commune, Dit le Bossuet du moment; Mais au défunt gardant rancune, Le pauvre peuple dit gaîment: Et flon, flon, flon, miserere, Monsieur Paillard est enterré. Traitant la misère en vassale, Premier magistrat du canton, Aux pauvresses, de sa main sale, Monseigneur prenait le menton. Et flon, flon, etc. Lui volaient-elles noix ou pomme, Sous le pommier, sous le noyer, À l’instant même le digne homme Les jetait bas pour se payer. Et flon, flon, etc. Fredonnant de sa voix de chantre, Flânait-il dans quelque dessein, Ses breloques sur son gros ventre Alentour sonnaient le tocsin. Et flon, flon, etc. Jacques, défends-lui bien ta porte. De peur qu’au logis, en tremblant, Ta femme, cet hiver, n’apporte De l’infamie et du pain blanc. Et flon, flon, etc. À la vertu la mieux armée, L’or en main, portant des défis, Il tente la mère affamée Auprès du berceau de son fils. Et flon, flon, etc. Puis quand il a, sans rien débattre, Payé son triomphe insolent, Il se dit, fier comme Henri Quatre Tudieu, je suis un vert galant! Et flon, flon, etc. Et le curé le canonise; Il me damnerait, moi, Gros-Jean; Mais comme au b. . ., à l’église, Il en aura pour son argent. Et flon, flon, flon, miserere, Monsieur Paillard est enterré. Réponse A Une Invitation. Sur l’adresse de cette lettre, Quelle erreur fit tomber mon nom? Est-ce bien moi qu’on daigne admettre Aux plaisirs brillants d’un salon? Où la mode commande en reine, Hélas! on m’accueillerait mal. Je suis moins heureux que Sedaine. . . Non, non, je n’irai pas au bal. Là, sous les lois de l’étiquette, Il faut plier à tout moment; Chaque pas est une courbette, Et chaque phrase un compliment. Moi, j’ose, dans mes épigrammes, Contester en vrai libéral, L’empire absolu même aux femmes. Non, non, je n’irai pas au bal. Aurai-je assez de patience Pour souffrir, sans les bafouer, Ces beaux esprits dont la science Se borne à l’art de saluer? Contre les clercs qui font merveilles, Un bon mot peut m’être fatal; Tous ces messieurs ont des oreilles: Non, non, je n’irai pas au bal. Lorsque les fléaux de la vie Sur mes pas pleuvaient tour à tour, Dans les bras de la poésie J’échappais du moins à l’amour: Mais tremblons! partout on répète Que, sous le voile nuptial, Une Grâce ornera la fête: Non, non, je n’irai pas au bal. La Confession. Quoi! tu l’as dit, plus d’amours à ta suite! Quoi! tu voudrais, t’effeuillant sous la croix, Rose, ma Rose, égayer un jésuite, De tes péchés, un peu des miens, je crois! Ah! péche encor, pécheresse gentille; Et si nos coeurs de quelque ennui sont lourds, Couple fervent, l’un à l’autre sans grille Confessons-nous, confessons-nous toujours. Jeunes beautés, avec les hirondelles, Quand vous voyez les sylphes accourir, Lorsqu’au doux bruit de leurs battements d’ailes, Vous vous sentez défaillir et mourir, Pas n’est besoin contre un charme éphémère Du beau curé ni de ses beaux discours: Coeur de seize ans, au coeur de votre mère Confessez-vous, confessez-vous toujours. Mais, tôt ou tard, l’hymen, l’hymen despote, À vos beaux yeux enseignera les pleurs, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qu’en suppliant alors Trilby s’arrête, Un soir d’orage au coin de votre feu. Grondez bien bas. . . puis, après la tempête, Confessez-vous, confessez-vous à Dieu. Vous qui marchez pieds nus, et, sur la route, Dans le ruisseau trempez votre pain noir; Vous qui chantez sans que la dame écoute, Là-bas, penchée au balcon du manoir; Vous qui rêvez amour, gloire, chimère, Puis, au réveil, le coeur battant d’effroi, Les bras tendus, vous écriez: Ma mère!. . . Confessez-vous, confessez-vous à moi. Mainte blessure à l’ami le plus tendre Souvent échappe et saigne à l’abandon; Souvent pour l’homme il serait doux d’entendre Au nom de Dieu sonner le mot pardon; Mais la soutane a balayé la fange, Mais le péché frétille par-dessous. Quand tu verras tomber du ciel un ange, Avertis-moi, Rose, et confessons-nous; Vite à ses pieds, vite confessons-nous. Fable. « Que je suis bien sous mon ciel de cristal! À me nourrir la terre est épuisée; À moi chaleur et lumière et rosée: Certes, je suis un noble végétal! » Ainsi parlait maint cornichon sous verre: Le jardinier passe, et, d’un ton sévère, À ces vantards dit: « Taisez-vous, mes fils: Un coup de vent peut briser votre cloche; Vous mûrissez, et le bocal approche; Encore un jour, et vous serez confits. » Hélas! hélas! philosophe, astronome, D’un ciel étroit coiffés, quand nous marchons, Fiers et clamant: « L’homme est tout, gloire à l’homme! » Dieu tonne et dit: « Taisez-vous, cornichons! » L’Isolement. Élégie. A Madame Douday-Dupré. De mon riche avenir vous voilà créancière, Madame; quand l’oubli me jetait en poussière, Sur moi, poëte obscur, l’autre jour, en passant, Vous laissâtes tomber un mot compatissant. Un mot, voilà tout. . . mais, quand vous fûtes passée, Cette parole d’or, oh! je l’ai ramassée, J’ai caché dans mon sein ma relique, et, depuis, Je la porte les jours, je la baise les nuits. Si ma reconnaissance avec délire éclate, Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte, Madame, pardonnez, c’est que voilà deux ans (Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants!) Qu’aux tourments de mon coeur nul coeur ne s’associe, Et j’avais oublié comment on remercie. J’ai supporté deux ans le mépris et la faim Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin. Je disais, résigné: Lorsque Dieu fait un homme, De ses bonheurs futurs il lui compte la somme: « Prends, lui dit-il, et marche! » et moi, dès le départ, Prodigue voyageur, j’ai dévoré ma part. Enfant, j’ai vu passer dans ma vague mémoire Des prêtres qui chantaient sur une bière noire; À travers les sanglots, de moment en moments, Un nom cher m’arrivait. . . mais ce souvenir ment; Car de l’école à peine eus-je franchi les grilles, Que je tombai joyeux aux bras de deux familles; Moi qui la veille, hélas! rêvant d’un autre accueil, Me croyais orphelin sur la foi d’un cercueil. Mon coeur, ivre à seize ans de volupté céleste, S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste. J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court. . . L’ange qui me berçait trouva le fardeau lourd, Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire, Me laissa retomber tout meurtri sur la terre, Où depuis mon regard dans l’horizon lointain Plongeait sans voir venir le bon Samaritain. Je veux bien acquitter mes dettes amassées, Et payer en douleurs mes délices passées, Dieu! mais puisque la loi défend de murmurer, Fais-nous donc des tourments que l’on puisse endurer! La Pauvreté n’est pas l’hôte que je redoute; Je l’aime, c’est ma soeur; la Faim, sans qu’il en coûte Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons, Entre et s’assied chez moi, car nous nous connaissons. Je n’ai pas convoité sur mon lit d’agonie L’or du voisin, qui sonne avec tant d’ironie; Ce qu’il me faut à moi, ce n’est pas seulement Le vin de la vendange et le pain de froment; Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre Le pain qui nourrit l’âme et le vin qui l’enivre L’amour!. . . Et je suis seul, déjà seul, quand j’entends Frémir encor l’airain qui m’a sonné vingt ans! La fatigue m’endort et besoin m’éveille Sans qu’un souhait ami caresse mon oreille. Quand j’allais au printemps chercher dans vos jardins Un sentier vierge encor du pied des citadins, Sur mon coeur solitaire et qu’un vague amour tue, J’ai pressé bien souvent un socle de statue; Et, miracle du ciel! bien souvent j’ai cru voir La froide Galatée en mes bras s’émouvoir, Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière, Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre; Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d’émoi, Les coeurs vivants restaient pétrifiés pour moi! Oh! voilà le tourment auquel rien n’habitue, Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue. Ce supplice inouï, quand je vous le nommais, Vous ne compreniez pas: ne comprenez jamais, Madame!. . . Au grand désert de votre capitale, L’homme seul, voyez-vous, c’est l’antique Tantale; C’est le serpent coupé, vivace et bondissant, Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent; C’est l’homme enseveli tout vivant dans la tombe Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe; Et, hurlant des appels que le ver entend seul, Se débat convulsif dans les plis du linceul. Mais au bonheur, après cette agonie amère, Vous m’avez fait renaître, et vous êtes ma mère. Pour me guérir enfin du coup qui m’étourdit, Il ne fallait qu’un mot: ce mot vous l’avez dit. Et tout à coup voyez comme le charme opère: « Courage! » et je suis fort: « Espérance! » et j’espère; Et d’un sommeil fiévreux je me réveille sain, Honteux de ne pouvoir payer le médecin. Oh! patience! un jour j’acquitterai ma dette. J’ignore quel sera mon destin de poëte: Dois-je, tendant ma coupe à l’Amour échanson, De l’écume qui tombe arroser la chanson; Phalène qui tournoie à l’éclair d’une épée, Irai-je dans le sang picorer l’épopée, Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau, Ou du saule pleureur effeuiller un rameau, Je doute encor; mais cette moisson de gloire, Vous l’aurez fait éclore, et j’ai longue mémoire, Et, de mon frais butin parfumant vos genoux, « Prenez, dirais-je alors: tout cela, c’est à vous!. . . » Soyez Bénie. Je soupirais, triste et malade: « Que sont devenus le fuseau, Et le baiser et la ballade Qui m’endormaient dans mon berceau? » Mes pleurs coulaient. . . lorsqu’une enchanteresse Me dit: « Enfant, verse-les dans mon sein. » Soyez bénie, ô vous dont la tendresse Donne une mère à l’orphelin! Je répètais: « Du moins que n’ai-je Ton bras pour guide et pour appui, Frère (4) qu’en un linceul de neige Le vent du nord berce aujourd’hui!. . . » Mais tout à coup, une chaste caresse Sur mon front pâle essuya le chagrin: Soyez bénie, ô vous dont la tendresse Donne une soeur à l’orphelin! En vain, ardent à me poursuivre, Le destin flétrit mes beaux jours; De tous les bonheurs je m’enivre, Car j’aime de tous les amours. L’astre charmant levé sur ma jeunesse Promet encor d’échauffer mon déclin: Soyez bénie, ô vous dont la tendresse Est le trésor de l’orphelin! Sur La Mort D’Une Cousine De Sept Ans. Hélas, si j’avais su, lorsque ma voix qui prêche T’ennuyait de leçons, que, sur toi, rose et fraîche, Le noir oiseau des morts planait inaperçu Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte Où tu jouais hier te verrait passer morte. . . Hélas! si j’avais su!. . . Je t’aurais fait, enfant, l’existence bien douce; Sous chacun de tes pas j’aurais mis de la mousse; Tes ris auraient sonné chacun de tes instants; Et j’aurais fait tenir dans ta petite vie Des trésors de bonheur immense. . . à faire envie Aux heureux de cent ans! Loin des bancs où pâlit l’enfance prisonnière, Nous aurions fait tous deux l’école buissonnière Dans les bois pleins de chants, de parfum et d’amour; J’aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille; Et je t’aurais donné plus de fleurs qu’une abeille N’en peut voir dans un jour. Puis, quand le vieux Janvier les épaules drapées D’un long manteau de neige, et suivi de poupées, De magots, de pantins, minuit sonnant, accourt; Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne, Je t’aurais fait asseoir comme une jeune reine Au milieu de sa cour. Mais je ne savais pas. . . et je prêchais encore; Sûr de ton avenir, je le pressais d’éclore, Quand tout à coup, pleurant un pauvre espoir déçu, De tes petites mains je vis tomber le livre; Tu cessas à la fois de m’entendre et de vivre. . . Hélas, si j’avais su! L’Enfant Maudit. Conte. A mon jeune ami Paul B*** Autrefois dans Bagdad, la ville des merveilles, Grandissait Abdallah, fils du cheik El-Modi, Que les derviches et les vieilles, Dont ses propos moqueurs échauffaient les oreilles, Nommaient dans leur colère Abdallah le Maudit. Il n’avait, orphelin, ni mère ni soeur tendre, Hélas! pour l’enchaîner doucement au devoir, Pour payer son travail par les baisers du soir, Ou punir sa paresse en les faisant attendre. Une mère, une soeur, c’est le premier des biens: Vous le savez, enfants. . . et moi, je m’en souviens! Passe encor s’il n’eût fait qu’agacer par derrière Le derviche immobile en son culte fervent Et lui tirer la barbe, ou bourrer de poussière La pipe du soldat qui dormait en plein vent; Mais gourmand et voleur!. . . oui, j’ai lu dans l’histoire Qu’il aimait un peu trop la figue et le raisin Du voisin; Fécond en malins tours, il y mettait sa gloire, Et cadis, marchands, bateleurs, Dit-on, se méfiaient de lui les jours de foire Plus que des Quarante voleurs! Las enfin d’en gémir, à sa folle conduite Un vieil oncle l’abandonna; D’Abdallah le Maudit chacun se détourna; Le bruit seul de ses pas mettait les jeux en fuite. Il réfléchit alors: la voix qu’il étouffait, Cette compagne intérieure Qui chante de joie ou qui pleure, Suivant qu’on a bien ou mal fait, La Conscience en lui gronda, juge implacable. Alors dans le désert un saint homme vivait D’aumône et d’au, n’ayant que le roc pour chevet, Et, pleine de pardons, quand sa main vénérable Les répandait sur un coupable, À l’arrêt inspiré toujours Dieu souscrivait: « Il me pardonnera sans doute, S’il pardonne au remords, » dit l’enfant, et voilà Au milieu du désert ses petits pieds en route: - Le désert est bien grand! Dieu conduise Abdallah! Le désert est bien grand, et presque infranchissable: C’est un champ de poussière et de feu; rien n’y croît, Ni mûres ni bleuet, enfants, et l’on n’y voit Que du soleil et du sable. Tantôt d’un rocher caverneux, Au pieds du voyageur égaré dans l’espace, Un boa sort, fouettant la terre de ses noeuds; Tantôt c’est un lion qui passe, Calme et superbe, avec de la chair vive au dents, Et de gros yeux pareils à des charbons ardents. À travers le soleil et les vents et l’orage, Notre pénitent va, n’ayant pour tout fardeau Qu’un gâteau de maïs, un bâton de voyage, Et, pendante au côté, sa gourde pleine d’eau. Mais voilà qu’au désert un cri mourant l’implore: C’était un pauvre chien qui, sur le sable ardent, Dévoré par la soif, hurlait en le mordant. La route à parcourir était bien longue encore; Sa gourde résonnait à moitié vide: eh bien! Il en épuisa l’eau dans la gueule du chien; Et le chien bondissant, tout joyeux de renaître, Dit par une caresse: « Abdallah, sois mon maître. » Il marche, il marche encor, puis s’arrête, voyant Son nouveau compagnon trembler en aboyant: Un serpent au soleil se dressait sur sa queue; Le serpent-roi, celui qu’on appelle Devin; Et, sous les mille éclairs de son écaille bleue, Un oiseau fasciné se débattait en vain. Notre héros s’élance, invoque le Prophète, Et, fort de sa pitié, fort du secours divin, Frappe à coups redoublés le monstre sur la tête. Le Devin se tordit sur le sable et siffla, Puis mourut aux pieds d’Abdallah. Le vainqueur dans son sein mit l’oiseau, sa conquête, Et le baise, endormi sur son mol oreiller, Doucement, doucement, de peur de l’éveiller. Le voilà parvenu devant la grotte sainte, Enfin!. . . et sur le seuil il hésite, n’osant, Lui coupable et poudreux, profaner cette enceinte; Mais, ô surprise! aux pieds du vieillard imposant, Quand le Maudit courbait la tête, Le chien qui le suivait à la porte gratta, L’oiseau battit de l’aile au réveil et chanta; Et le saint comprit tout, car il était prophète; Sur le front du pécheur alors il étendit Ses deux mains tremblantes, et dit: « Levez-vous, Abdallah: Dieu pardonne et vous aime En paix avec le ciel, en paix avec vous-même, Allez: vous n’êtes plus Abdallah le Maudit. Pour que Dieu le bénisse, un enfant doit soumettre Ses caprices mutins aux volontés d’un maître; Il doit n’être gourmand, espiègle ni moqueur; Mais sur les vertus les plus hautes Ce qui l’emporte, et peut racheter bien des fautes, Ne l’oubliez jamais, enfant: c’est un bon coeur! » Les Signes De Croix. Là-bas, là-bas, dans la forêt bretonne, Un vieux château pend au flanc d’un rocher; Là des enfers le choeur danse et détonne, Les pélerins n’osent en approcher. Sur le manoir Volent en cercles noirs Mille oiseaux de malheurs. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! D’un châtelain arborant la bannière, Satan triomphe en ce séjour de mort. La jeune Iseult languit sa prisonnière: Tu céderas, dit-il, ou, par la mort. . .! Par le saint nom Elle a juré que non, Il bondit de fureur. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! Fort à propos un cor d’ivoire sonne: C’est Enguerrand, le vaillant paladin; Mais en champ clos Satan ne craint personne. La fleur des preux va périr, quand soudain Iseult lui dit: Signe-toi, le maudit Faiblira de terreur. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! Il s’est signé trois fois, trois cris d’alarme Ont frappé l’air, et Satan s’est enfui De nos exploits, dit le preux qu’on désarme, Grâce à l’amour, payons-nous aujourd’hui. Il dit, mais las! Le héros est bien las, La vierge est dans sa fleur. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! Il traite un peu sa grand’dame en fillette, Puis tout à coup se lève, au désespoir: Du diable soit le noueur d’aiguillette! Il m’a charmé; damoiselle, au revoir! Mais, restant coi, Iseult dit: Signe-toi, Mon doux maître et seigneur. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! À cette voix dont il connaît l’empire, Il obéit, se signe, et fait si bien Que douze fois la colombe soupire: Honneur, amour au chevalier chrétien! Et douze fois L’écho joyeux des bois Répète: amour, honneur. . . Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! Oui, j’ai grand’peur que ce récit n’éveille En certain lieu des regrets superflus: Si ma chanson, Rose, vous émerveille, Si, prenant goût aux exploits des élus, Vous vous flattez De les voir imités Par moi, pauvre pécheur, Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur! Un Quart D’Heure De Dévotion. Vous demandez, amis, comment s’est échappée De ma plume profane une sainte épopée? Écoutez: l’âme en deuil, et la tristesse au front, Un soir, je visitai Saint-Étienne du Mont. À cette heure sacrée, heure où la nuit commence, Quelques rares chrétiens peuplent seuls l’ombre immense. C’est l’enfant à la bouche encor blanche de lait, Qui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet, Et semble demander, dans sa fraîche prière, Un souris fraternel aux chérubins de pierre; La pâle mère en deuil, devant un crucifix, Au vainqueur de la mort redemandant son fils; Le vieillard qui mourant, de ses lourdes sandales, Comme pour dire: ouvrez, heurte aux funèbres dalles, Et prêt à s’endormir de son dernier sommeil, Aux pieds de Jésus-Christ s’étend comme au soleil. . . Mais plus souvent, hélas, c’est l’artiste profane Contemplant aux piliers l’acanthe qui se fane, Admirant des couleurs sur la toile où revit Le fait miraculeux qu’un siècle expiré vit, Époussetant de l’oeil chaque peinture usée, Et du seuil à la nef parcourant un musée. Au milieu des autels qui s’écroulent partout, L’autel païen des arts est seul resté debout. Et la rougeur au front, je l’avoûrai moi-même, Qui suspends à la croix l’ex-voto d’un poëme, Dans le temple, au hasard, j’aventurais mes pas Et j’effleurais l’autel et je ne priais pas. Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D’elles-mêmes s’ouvraient aux syllabes latines, Et j’allais aux grands jours, blanc lévite du choeur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon coeur. Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes Emporté, j’ai suivi les pas des faux prophètes. Complice des docteurs et des pharisiens, J’ai blasphémé le Christ, persécuté les siens. Quand l’émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve, Arrachant une croix à la coupole veuve, Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol, De loin sur les manteaux je veillais comme Saul. Mais de vagues remords assailli de bonne heure: Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure? Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux, Et sans guide ici-bas? Enfants insoucieux, Les uns, pour ne rien voir des hommes ni des choses, Abaissent sur leur front leurs couronnes de roses; D’autres, en proclamant l’idole liberté, Sous le glaive légal tombent avec fierté, Et promettent, mourants, de leurs voix fatidique, Au Teutatès moderne un culte druidique; Où, soufflant la terreur sur l’Église et l’État, Tonnent, bruyants échos, autour de l’apostat, Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître Posa le bonnet rouge, avec ses mains de prêtre. Combien de jeunes coeurs que le doute rongea! Combien de jeunes fronts qu’il sillonne déjà! Le doute aussi m’accable, hélas! et j’y succombe: Mon âme fatiguée est comme la colombe Sur le flot du désert égarant son essor; Et l’olivier sauveur ne fleurit pas encor. . . Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire; Et je balbutiai: « Seigneur, faites-moi croire! » Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé. Le vent d’hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon coeur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé. Cependant mon genou, fléchi par la prière, Se heurta contre un livre oublié sur la pierre, Et la secrète voix qui parle aux coeurs élus Murmura dans le mien: « Prends, et lis; » et je lus, Je lus avec amour ces quatre chants sublimes, Dont l’auteur s’est voilé de quatre pseudonymes, Mais où sur chaque mot le poëte à dessein Imprima son génie à défaut de son seing, Page de vérité, qu’à sa ligne dernière, Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière. Quand je me relevai plus léger de remords, Comme au dedans de moi, c’était fête au dehors; La vitre occidentale, allumant sa rosace, D’une langue de feu m’illumina la face; Les deux blancs chérubins, levant leur front courbé, Avec plus de ferveur prièrent au jubé; Et l’orgue, s’éveillant sous un doigt invisible, D’un long et doux murmure emplit la nef paisible. Et je versai des pleurs, et reconquis à Dieu, Au tombeau de Racine alors je fis un voeu. Ce voeu je l’accomplis en écrivant ces pages. Les temps étaient passés des saints pélerinages: Je ne pouvais aller, courbé sous le bourdon, Boire au Jourdain captif le céleste pardon; Au rivage où fleurit la parole divine Ma muse ira du moins. Pars, muse pélerine, Conduite à Bethléem par l’étoile des rois, Au Gloria des cieux mêle ta douce voix; Rallume l’âtre éteint de Marthe et de Marie; Consulte le voyant au puits de Samarie; Et, fidèle au gibet de ton Dieu méconnu, Sous le sang rédempteur prosterne ton front nu, Puis, malgré l’incrédule et ses bruits de risée, Relève fièrement la tête baptisée. Dieu bénira mes chants; sur les autels divers Puisqu’on sème des fleurs, on peut jeter des vers. Depuis le temps antique, où vibrait à tes fêtes La harpe de David et des anciens prophètes, N’est-ce pas, ô Seigneur, un encens précieux Que l’encens du poëte? et les anges des cieux Ne se courbaient-ils pas, avides, pour entendre Jean Racine toucher son luth pieux et tendre, Quand il eut pour le cloître abondonné les cours Et dans ton amour pur éteint tous ses amours? Et puis, mon grain d’encens, qui sait, fera peut-être Pétiller l’urne éteinte entre les mains du prêtre. J’ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux, Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline, Berçait pendant la nuit mon enfance orpheline. Un jour, Dieu sait pourquoi,l’élément nourricier Qui prodigue la vie à ce limon grossier, Le feu, manqua dans l’air; la nature vivante Tressaillit tout à coup de froid et d’épouvante. Les oiseaux, qu’un vent noir chassait en tourbillons, Désertaient effarés les bois et les vallons. Plus cruels de terreur, dans l’atmosphère humide, Les vautours se battaient. Le rossignol timide Dit sa chanson de mort, et, lorsqu’elle finit, Se cacha résigné, la tête dans son nid. Fatigué d’un long vol, l’oiseau porte-tonnerre Replia sa grande aile et dormit dans son aire. Seul pour sauver le monde agonisant déjà, Le petit roitelet voltigea, voltigea Jusqu’au sommet des cieux; mais, couvert d’étincelles, À l’élément conquis il se brûla les ailes, Et dans les bois, chantant pour le bénir en choeur, Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur. Que je succombe ou non à l’oeuvre expiatoire, À celui qui m’inspire, à Dieu louange et gloire! Quand la brise du soir en passant à travers L’orgue du marécage, aux mille tuyaux verts, En pousse vers le ciel une plainte touchante, Voyageur, ne dis pas: « Gloire au roseau qui chante! » Mais, le foulant aux pieds, dis: « Gloire au Dieu vivant Qui féconde la boue et qui commande au vent! » Le Chant Des Anges. Romance. (5) À fêter la Vierge suprême, Là-haut, chaque ange est invité; Et mon ange gardien lui-même Dès l’aurore, hélas! m’a quitté. Bel ange, à la reine céleste Porte ton bouquet, moi, je reste La reine de mon coeur est là, Et pour célébrer ses louanges, J’emprunte le refrain des anges: Ave Maria, ave Maria. Je lui coûtai, petit encore, Petit comme l’enfant Jésus, Bien des alarmes qu’on ignore, Bien des pleurs que Dieu seul a vus. Chassant l’insecte qui bourdonne, Combien de fois, douce madone, Près de ma couche elle veilla! Aussi, pour chanter ses louanges, J’emprunte le refrain des anges: Ave Maria, ave Maria. Au front de la sainte que j’aime. Hélas! j’aurais voulu poser Des étoiles pour diadème. . . Je n’y peux mettre qu’un baiser. Mais espérance, ô ma patronne, J’ose rêver pour ta couronne Quelques lauriers. . . et jusque-là À tes pieds chantant tes louanges, Je veux redire avec les anges: Ave Maria, ave Maria. La Soeur Du Tasse. Dans l’ombre de mon coeur mes plus fraîches amours, Mes amours de seize ans refleuriront toujours. Brizeux. Oh! bien avant Mercoeur, la Sapho de la Loire, Le poëte a servi de pâture à la gloire, Sphinx dévorant qui veille aux portes de Paris; Et peut-être (qui sait?) de la chambre où j’écris Le Tasse un jour fut l’hôte, et ma table de hêtre Boiteuse sous son coude a chancelé peut-être. Assis sur l’escabeau, peut-être, où je m’assieds, Il écoutait Paris bourdonner à ses pieds, Et pensif, arrêtant chaque nue au passage, Pour son pays lointain la chargeait d’un message. Il ne l’envoyait pas à Ferrare, où pourtant Aux genoux d’une Armide il dormit un instant; Non: sa blessure au coeur était enfin guérie; Non, mais il soupirait: « Loïsa, soeur chérie, Mes premières amours, que faites-vous là-bas? Quand je jette au Destin le gage des combats, Dame de ma pensée, au Christ d’un oratoire Sans doute vos soupirs demandent ma victoire. Oh! priez: veuf de vous, mon coeur n’a point vécu; Mais je ne reviendrai qu’après avoir vaincu. Vous sauriez bien encor, généreuse en silence, De votre pauvreté me faire une opulence; Mais pour dot à ma soeur je n’irai plus offrir. Mon trésor de misère, et je saurai souffrir. La Poésie aidant!. . . pour conduire ma plume, Seul flambeau de mes nuits, quand l’oeil d’un chat s’allume, Des choeurs d’esprits follets, poétiques sabbats, Viennent fleurir sous moi la paille des grabats; Des palmiers, des drapeaux frissonnent sur ma joue: Salut, bel Orient! adieu, Paris de boue! Chevaliers, ouvrez-moi vos rangs hospitaliers; Pour le Christ et l’honneur, combattons chevaliers. . .; Puis, vient l’Amour Protée et ses métamorphoses: Renaud, l’homme de fer, se rouille sur des roses; Clorinde l’infidèle expire, et son amant Baptise avec ses pleurs un front pâle et charmant. Mais l’illusion fuit le jour qui l’intimide; Il brille, et tout s’en va: les preux, Clorinde, Armide, Les armes, les drapeaux, les palmiers, tout enfin, Tout: il ne reste là qu’un poëte et la Faim! Oh! Sorrente, Sorrente! et, sur la plage verte, Une blanche villa que le pampre a couverte; Un banc sous l’oranger d’où tombe la fraîcheur, Et là nos entretiens si doux que le pêcheur S’écriait, quand le son en frappait son oreille: « Longue nuit, longs amours aux époux de la veille! » La Fièvre n’osait plus s’asseoir à mon chevet; Même avant la douleur le remède arrivait; Vous jugiez mes travaux, querelliez ma paresse; Et toujours sur mon front pendait une caresse. Souvent mon coeur, saisi d’un prophétique émoi, Me révélait quelqu’un debout derrière moi; Puis, sur mes yeux tombait une main enfantine; Puis, entre deux baisers, on me disait: Devine! Je devinais toujours: des parfums inconnus Annonçaient aux païens l’invisible Vénus. Ainsi, quand un nuage à mes yeux vous dérobe, De vos cheveux bouclés, des plis de votre robe, Je ne sais quel parfum d’une exquise douceur Se répand et m’enivre, et vous trahit, ma soeur! Aussi, j’ai bien souvent frémi d’un doute étrange, Et les yeux sur vos yeux dit: « Est-ce pas un ange? » Pendant que je suivais là-bas un paladin » Le deuil sur la maison est-il tombé soudain? » Derrière moi sans bruit la vieille Alix a-t-elle » Dans un linceul furtif cousu ma soeur mortelle? » Et, pour tromper mon coeur, cet ange au front si beau » Daigna-t-il emprunter un nom sur un tombeau? » Des bienfaits prodigués par votre amour céleste, Dût cet amour s’éteindre, un souvenir me reste, Et ce long souvenir est encore un bienfait; Oui, ce que vous faisiez, votre image le fait: Par le méchant qui règne et le sot qui prospère, Coudoyé, si je pleure et si je désespère, Elle est là: son souris me défend de pleurer; Son oeil, ardent de foi, m’ordonne d’espérer. Oh! le siècle entendra les chants que je lui livre; Il n’aura pas ouvert ma tombe avant mon livre; Ce livre, proclamant votre sainte amitié, D’un avenir conquis vous promet la moitié; Et quand, sur nos tombeaux, relu par des voix tendres, Voix de soeurs ou d’amants, il remûra nos cendres; Nos spectres enlacés voltigeront près d’eux; Nous ne ferons, ma soeur, qu’une gloire à nous deux! » La gloire!. . . en répétant ce mot vide et sonore, Il sourit de pitié; puis, d’espérance encore; Il s’endormit rêvant bonheur et gloire, mais L’une arriva bien tard, l’autre ne vint jamais. Quand il revit Sorrente, et, sur la plage verte, La villa tant aimée, il la trouva déserte. Au vent de ses destins, alors de cour en cour, De prison en prison il tomba; puis, un jour, Le pauvre fou sentit, dans la ville papale, Une douche de fleurs innonder son front pâle. « Pour qui donc cette pompe et ce peuple à genou? » Disait-il, et chacun lui répondait: « Pour vous! Pour vous Rome est en fête, et son prince en étole Avec les saintes clefs ouvre le Capitole; Pour vous il s’illumine, et ses joyeux échos Chantent comme ils chantaient sur les pas des héros; Car vous avez tenté des conquêtes plus rares, O poëte, et comme eux triomphé des barbares; Car d’un laurier rival vous êtes possesseur: Voyez. . . » -« Hélas! dit-il, je ne vois pas soeur! » La Voulzie. Élégie. S’il est un nom bien doux fait pour la poésie, Oh! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles? Non; Mais, avec un murmure aussi doux que son nom, Un tout petit ruisseau coulant visible à peine; Un géant altéré le boirait d’une haleine; Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots, Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots. Mais j’aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres, Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures. Enfant, j’ai bien souvent, à l’ombre des buissons, Dans le langage humain traduit ces vagues sons; Pauvre écolier rêveur, et qu’on disait sauvage, Quand j’émiettais mon pain à l’oiseau du rivage, L’onde semblait me dire: « Espère! aux mauvais jours, Dieu te rendra ton pain. » -Dieu me le doit toujours! C’était mon Égérie, et l’oracle prospère À toutes mes douleurs jetait ce mot: « Espère! Espère et chante, enfant dont le berceau trembla, Plus de frayeur: Camille et ta mère sont là. Moi, j’aurai pour tes chants de longs échos. . . » -Chimère! Le fossoyeur m’a pris et Camille et ma mère. J’avais bien des amis ici-bas quand j’y vins, Bluet éclos parmi les roses de Provins: Du sommeil de la mort, du sommeil que j’envie, Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie, Le chemin dont l’épine insulte à mes lambeaux, Comme une voie antique est bordée de tombeaux. Dans le pays des sourds j’ai promené ma lyre; J’ai chanté sans échos, et, pris d’un noir délire, J’ai brisé mon luth, puis de l’ivoire sacré, J’ai jeté les débris au vent. . . et j’ai pleuré! Pourtant, je te pardonne, ô ma Voulzie! et même, Triste, tant j’ai besoin d’un confident qui m’aime, Me parle avec douceur et me trompe, qu’avant De clore au jour mes yeux battus d’un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pélerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d’avenir avec tes flots menteurs. Le Baptême. Je méditais une ode, ou pis peut-être, Quand tout à coup grand bruit dans le quartier; « À l’entre-sol un garçon vient de naître; » Notre portière accouche d’un portier!. . . » Ornant de fleurs ses langes un peu sales, Je l’ai vu beau, beau comme un fils de roi, Pleurer au bruit des cloches baptismales: Dors, mon enfant, rien n’a sonné pour toi. À ton baptême un curé bon apôtre, Quelques voisins, quelques brocs de vin vieux, Cela suffit: te voilà comme un autre Cohéritier du royaume des cieux. Convive ailleurs d’un plus friand baptême, Si quelque saint, gras martyr de la foi, Bénit tout haut, puis murmure: Anathème! Dors, mon enfant, dors, ce n’est pas sur toi. Tu n’as point vu la robe et la finance Crier bravo lorsque tu vagissais; Tu n’as point eu, comme un enfant de France, À digérer maint discours peu français. Pour premiers bruits, le monde à ton oreille N’a point jeté des paroles sans foi. Près d’un bercau si la trahison veille, Dors, mon enfant, dors, ce n’est pas chez toi. Dors, fils du pauvre: on dit qu’il est une heure Lente à passer sur les fronts criminels; Le fils du riche alors s’éveille et pleure Au bruit que font les remords paternels. Lorsque minuit descend plaintif des dômes, En secouant leur linceul et l’effroi, On dit qu’au Louvre il revient des fantômes: Dors, mon enfant, Dieu seul entre chez toi. À l’hôpital, sur le champ de bataille, Chair à scalpel, chair à canon, partout Tu souffriras, et lorsque sur la paille Tu dormiras, la Faim crîra: Debout! Tu seras peuple, enfin; mais bon courage! Souffrir, gémir, c’est la commune loi. Sur un palais, j’entends gronder l’orage: Dors, mon enfant, il glissera sur toi. À Mon Âme. Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! À dix-huit ans, je n’enviais pas, certes! Le froid bandeau qui presse les yeux morts. Dans les grands bois, dans les campagnes vertes, Je me plongeais avec délice alors; Alors les vents, le soleil et la pluie, Faisaient rêver mes yeux toujours ouverts; Pleurs et sueurs depuis les ont couverts; Je connais trop ce monde. . . et je m’ennuie; Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! Las et poudreux d’une route orageuse, Je chancelais sur un sable flottant; Repose-toi, pauvre âme voyageuse; Une oasis, là-haut, s’ouvre et t’attend. Le ciel qui roule, étoilé, sans nuage, Parmi des lis semble des flots d’azur: Pour te baigner dans un lac frais et pur, Jette en plongeant tes haillons au rivage! Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! Fuis, sans pitié pour la chair fraternelle: Chez les méchants lorsque je m’égarais, Hier encor tu secouais ton aile Dans ta prison vivante. . . et tu pleurais; Oiseau captif, tu pleurais ton bocage; Mais aujourd’hui, par la fièvre abattu, Je vais mourir, et tu gémis!. . . Crains-tu Le coup de vent qui brisera ta cage? Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! Fuis sans trembler: veuf d’une sainte amie, Quand du plaisir j’ai senti le besoin, De mes erreurs, toi, colombe endormie, Tu n’as été complice ni témoin. Ne trouvant pas la manne qu’elle implore, Ma faim mordit la poussière (insensé!); Mais toi, mon âme, à Dieu, ton fiancé, Tu peux demain te dire vierge encore. Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! Tu veilleras sur tes soeurs de ce monde, De l’autre monde où Dieu nous tend les bras; Quand des enfants à tête fraîche et blonde Auprès des morts joûront, tu souriras: Tu souriras lorsque sur ma poussière Ils cueilleront les saints pavots tremblants, Tu souriras lorsqu’avec mes os blancs Ils abattront les noix du cimetière. . . Fuis, âme blanche, un corps malade et nu; Fuis en chantant vers un monde inconnu! A Mes Chansons. Au Val-Bénit partez, fils de ma muse! À peine éclos, c’est là qu’il faut aller; Partez sans moi, vous direz pour excuse: « Il n’a pas, lui, d’ailes pour s’envoler. » Lisant Rousseau qu’aiment tous les poëtes, Là, j’ai coulé peu de jours bien remplis; Mais sans remords j’ai quitté mes Charmettes; L’air en est pur, ma pervenche est un lis. Oh! quel bonheur de revêtir la brume Sur le coteau comme un linceul flottant, Et de chercher à l’horizon qui fume, Là-bas, là-bas, le toit qu’on aime tant; Et de poursuivre aux champs, aux bois, sans terme, Un papillon, un rêve, un feu follet, Sûr de trouver, de retour à la ferme, Un doux accueil, du pain blanc et du lait! Avec le pâtre au ravin j’allais boire. M’inspirant là, pauvre et gai, j’y vécus; Fontaine aux vers, quel conte dérisoire T’a fait nommer la fontaine aux écus? Je n’eus jamais ce qu’a la boulangère; Mais quand l’amour me caressait alors, S’il étreignait une bourse légère, Il sentait battre un coeur plein de trésors. Trésors perdus! la semence divine Que j’étalais, vaniteux possesseur, S’est envolée, et rien n’a pris racines, Et cependant je lui disais: Ma soeur, Un beau laurier sur votre front d’ivoire Remplacera la rose du buisson. Je le disais et mon rêve de gloire A, comme tout, fini par des chansons. Au Val-Bénit partez, fils de ma muse! À peine éclos, c’est là qu’il faut aller; Partez sans moi, vous direz pour excuse: « Il n’a pas, lui, d’ailes pour s’envoler. » A L’Auteur De Chatterton. Au Théâtre-Français deux beaux noms sur l’affiche M’attirèrent un soir; ce soir-là j’étais riche, J’avais pour avenir deux francs, je les donnai; Et je vis Chatterton, et chaque mot du drame Eut un écho si long et si doux dans mon âme, Que la nuit seulement, bien tard, je soupçonnai Qu’en ce jour de bonheur je n’avais pas dîné. Seul, j’écoutais encor d’un bruyant auditoire Le sanglot triomphal répéter: Gloire, gloire À la muse qui n’a ni sang, ni fange au pied, Par qui la nouvelle ère au théâtre commence! J’écoutais, je mêlais ma note au chant immense, Puis j’ajoutais tout bas, palpitant, l’oeil mouillé: Qui s’inspira si bien doit sentir la pitié. Hélas! quand il évoque une infortune morte, Le poète pieux, s’il savait qu’à sa porte L’immortel Chatterton vit encor pour souffrir! S’il savait qu’à Paris, tous les jeunes poètes, De ce bruyant désert pâles anachorètes, N’ont plus, en s’abordant, qu’un salut à s’offrir: Le salut monacal: « Frères, il faut mourir. » Que l’un d’eux, demi-nu, dans sa chambre malsaine Pousse un drame réel à sa dernière scène, Et sans étoile au ciel, sans bon ange ici-bas, Pour éviter la faim, courant au suicide, Tient levé, maintenant, sur son estomac vide Le fer qui découpait le pain de ses repas Et qui, depuis trois jours, trois longs jours! ne sert pas! Puis, se ressouvenant qu’il est bien jeune encore, Qu’après l’hiver, l’oiseau se ranime et picore, Que ses chansons vivraient peut-être, s’il vivait, Qu’un ange sur son front, marqué de l’anathème Peut l’effacer un jour avec ce mot: Je t’aime! De mille illusions repeuplant son chevet, Dans les bras de la Faim s’endort. . . S’il le savait! Poète, il aiderait la jeune muse à vivre: Il n’a pas renfermé tout son coeur dans son livre; Son culte pour les morts s’étendrait aux mourant. . . Et moi, je serais fier d’aimer ce que j’admire, D’avoir une main noble à baiser, et de dire, Quand son nom planerait sur les noms les plus grands: Je lui dois l’espérance et la vie. . . et vingt francs! La Nuit De La Toussaint. Romance. 1er couplet. -Ma porte, Julien, quel dommage! S’ouvrit d’elle-même à tes pas: C’est aux Saints qu’il faut rendre hommage; Julien, les Amours n’en sont pas. À ma patronne, à la vierge Marie N’insultons pas quand le pénitent crie. . . (Une voix dans la rue) Réveillez-vous, gens qui dormez; Priez Dieu pour les trépassés. 2ème couplet. -Au doux signal qu’Amour te donne Toujours cédant, toujours tu crains; Tu craignais hier ta Madone, Tu crains aujourd’hui tous les Saints. Plus de frayeur! et qu’importe, Marie, À nos amours le pénitent qui crie. . . (Une voix dans la rue) Réveillez-vous, gens qui dormez; Priez Dieu pour les trépassés. 3ème couplet. Tremblante dès qu’un rayon terne Blanchit tes vitres un instant, Tu prends pour l’aube la lanterne Qui dans aux mains du pénitent. Aimons encor; nous le pouvons, Marie; Le jour est loin quand le pénitent crie. . . (Une voix, etc.) 4ème couplet. Tu crains ton vieil époux, Marie, Quand le vent souffle au corridor; De nos amours, je le parie, Ce vent est complice, et l’endort. Aimons toujours; sans l’éveiller, Marie, La cloche tinte, et le pénitent crie. . . (Une voix, etc.) 5ème couplet. L’amant part enfin, mais il tombe Sous un poignard jaloux, hélas! Et sans rêver poignard ni tombe L’amante a fermé ses yeux las. Réveille-toi: sous ton balcon, Marie, Heurtant un mort, le vieux pénitent crie: Réveillez-vous, gens qui dormez; Priez Dieu pour les trépassés! Chanson. (1822) Connaissez-vous Monsieur l’abbé, Savant depuis A jusqu’à B? À rimer il s’amuse; Eh bien! La mémoire est sa muse. . . Vous m’entendez bien. Ses discours ab hoc et ab hac Enchantent Monsieur de Cosnac; Un sot dit la satire, Eh bien! Voit plus sot qui l’admire. . . Vous m’entendez bien. Sur La Maladie De M. Sassinot. Directeur du petit séminaire de Meaux. L’abîme du malheur s’entr’ouvre sous nos pas Referme-le, grand Dieu, ne nous y plonge pas! S’il faut une victime à ta juste colère, Je suis prêt à mourir pour sauver notre père. Tu voulais le frapper, mais arrête un moment, Daigne m’immoler seul à ton ressentiment. Quoi donc, tu punirais ton ministre fidèle, Lui qui pour ta grandeur est enflammé de zèle? Laisse-le vivre encor; hélas! s’il n’était plus, Qui pourrait nous frayer le sentier des vertus? Qui saurait, comme lui, de tes livres sublimes Imprimer dans nos coeurs les divines maximes? Qui pourrait, en deux mots, y faire chaque jour Croître de plus en plus le feu de ton amour? Daigne être enfin touché de ma persévérance; Au nom de Jésus-Christ, j’implore ta clémence. Sur La Mort De M. Sassinot. Mes yeux sont dessillés et je vois sans nuages, Je vois l’Être suprême à qui tout rend hommage, Je le vois sur un trône élevé dans les cieux. Toujours l’écho puissant des célestes portiques Retentit de cantiques Chantés en son honneur par tous les bienheureux. Environné de feux, de gloire et de lumière, Ce Dieu voit à ses pieds les princes de la terre: Il lit dans leur pensée, il punit leurs forfaits. Du juste qu’on opprime embrassant la défense, Il couvre l’innocence D’un bras qui du méchant veut repousser les traits. Mais quel est ce mortel qui comme un autre Élie, Prend un rapide essor vers la sainte patrie? Oh! quel char radieux et quelle majesté! Des brûlants séraphins j’aperçois la phalange Guidant le nouvel ange Au céleste séjour de la félicité. C’est Sassinot! quel jour de joie et d’allégresse! O bardes, que vos chants le célèbrent sans cesse; Adressez-lui vos voeux, habitants d’ici-bas. Et vous, jeunes enfants, vous à qui ce bon père Vient d’ouvrir la carrière, Ne pleurez plus sur lui, mais marchez sur ses pas. Un Conseil. Dulmas, écoute enfin la raison qui t’éclaire, Cesse enfin de nourrir un espoir téméraire; Ainsi que toi, mon fils, j’eus la démangeaison D’offenser le public, la rime et la raison; Comme toi, bel esprit, au sortir du collège, Ma sotte vanité saisit le privilège Qu’usurpent trop souvent les auteurs de nos jours, De parler sans rien dire et de parler toujours. Amoureux de la gloire, et surtout de moi-même, Traînant à mes côtés l’ennui d’un beau poème, Je quêtais à la ronde un sourire flatteur; Copiste ingénieux, adroit compilateur, J’enfilais de grands mots bien durs et bien sonores; Je parlais de soleils, d’étoiles et d’aurores; J’imitai ***, et mon style éclatant Fit bâiller tout le monde. . ., excepté moi pourtant. Je dédaignai bientôt la robe paternelle; Brûlant de conquérir une palme immortelle, Je m’élance au théâtre où l’orgueil me promet Une place éminente à côté de Soumet. Je pense voir déjà mon talent poétique S’élever radieux au trône académique; Je triomphe en espoir, je rêve. . . Mais bientôt Vingt sifflets goguenards m’éveillent en sursaut: L’infortune souvent est bonne à quelque chose; Abjurant et la gloire et les vers et la prose, Depuis ce triste instant, j’ai su borner mes voeux À vivre loin du Pinde, ignoré, mais heureux. Que mon exemple au moins t’apprenne à fuir l’orage, Ou, sur les mêmes flots, crains le même naufrage. Combien d’autres malheurs je pourrais te citer! Les bâtards de Schlegel ont beau ressusciter; Les Marivaux du jour, que l’intérêt assemble, En vain marchent de pair et cabalent ensemble. Ils trompent quelquefois nos regards indulgents, Mais l’erreur passe vite et les goûts sont changeants. L *** aujourd’hui se fait à peine lire; Il a beau nous vanter son génie et sa lyre, Il a beau conspuer la Bible dans ses vers: Le public, juste enfin, les abandonne aux vers. Inhumés par les soins d’une saine critique, Ses livres vont dormir au fond d’une boutique. Hélas! bien des auteurs, comme lui boursouflés, Ne vivent un moment que pour être sifflés; On court après la gloire, et la gloire infidèle, Quand on croit l’attraper, s’envole à tire d’aile; On veut monter bien haut, mais on roule bien bas; La montagne est glissante, et le bruit des faux pas, Réveillant chaque jour les échos du Parnasse, Avertit les Cotins du sort qui les menace: Ils tombent l’un sur l’autre, et les sifflets railleurs Vous répètent sans cesse: « Avis aux rimailleurs. » La Croix D’Honneur. (6) Air: Halte là! la garde royale est là! Quelle profusion rare La cour étale à présent! Henri n’était qu’un avare Près d’un Roi si bienfaisant. Sur des provinces entières À grands flots on voit tomber Des croix et des tabatières. . . Il suffit de se courber. Quel bonheur! (Bis.) J’obtiendrai la croix d’honneur! Vous riez, amis. . . Silence! Eh quoi! ne savez-vous pas Que pour certaine Excellence J’ai fait des vers assez plats? Or, c’est bien la moindre chose Qu’une médaille du Roi, Quand plus d’un flatteur en prose Déjà s’en pare avant moi. Quel bonheur! (Bis.) J’obtiendrai la croix d’honneur! Le public en vain se moque De l’auteur d’un madrigal, Des héros de notre époque Je pourrai marcher l’égal; Si, fier de ses longs services, Un vétéran me bravait, Qu’il montre ses cicatrices, Je montrerai mon brevet. Quel bonheur! (Bis.) J’obtiendrai la croix d’honneur! Quand sur des têtes serviles Tous les Rois sèment leurs dons, Que de Français turcophiles Sont chamarrés de cordons, À qui, par reconnaissance, Le Grand Seigneur devait bien, Pour le salut de la France, Envoyer aussi le sien. Quel bonheur! (Bis.) J’obtiendrai la croix d’honneur! 1828 A Des Jeunes Gens Qui Avaient Désigné Outrageusement M. B*** (1) Dans Un Lieu Public. Point d’injure! silence autour du vieillard blême, Dernier représentant de l’époque problème. Les aînés sont tous morts; nous qui les comprenons, Amis, la haine est là, défendons bien leurs noms. (1) M. Boby de la Chapelle. [R. Vallery-Radot] A M. Lebrun. (7) Nymphes de mon pays, déités bocagères, Donnez un libre essor à vos danses légères, Et, dédaignant les fleurs du vallon maternel, Couronnez vos cheveux d’un laurier solennel. Lebrun vient embellir nos bords par sa présence; Dans les foyers témoins des jeux de son enfance, Dans les bois confidents de ses premiers plaisirs, Lebrun vient parmi nous chercher des souvenirs. Lebrun! toujours ce nom fut aimé de la Gloire; La Peinture l’envie aux Filles de Mémoire, Et dans leur temple un jour nous le verrons encor Pour la seconde fois écrit en lettre d’or. Oui, sublime Écouchard, lorsque ta tête illustre Se courbe sous le poids de ton quinzième lustre, C’est en vain que le temps refroidit ton ardeur; Sans trembler pour les arts dont tu fais la splendeur, Tu peux, avec Rousseau, t’asseoir dans l’Élysée: Son luth nous reste encore, et la France abusée, Croyant te reconnaître à ses nobles refrains, Ne s’apercevra pas qu’il a changé de mains. Il se ranime encore à la voix des trompettes; Et le siècle des héros est celui des poètes: Qu’un grand homme paraisse, et pour orner son front Autour de lui bientôt les palmes fleuriront. Victoire! Liberté! ces mots pleins d’harmonie, Dès l’enfance, ô Lebrun, bercèrent ton génie. Prenant soudain l’essor comme l’aigle français, Il marqua tous ses pas par de nouveaux succès, Et suivit tour à tour dans sa course rapide Les traces de Pindare et celles d’Euripide. Si tu peins les malheurs et les crimes des rois, Quel spectacle terrible et touchant à la fois Enchante les esprits de la foule attentive! Quand, loin de son cachot, une reine captive Vient un moment sourire à la clarté du jour, Lorsque pour des accents de douleur et d’amour Elle fait ses adieux, et, mourant jeune encore, Parmi ses meurtriers voit l’ingrat qu’elle adore, On voudrait applaudir, mais le bruit des bravos Est sans cesse étouffé par celui des sanglots. Si des temps plus voisins rappellent ta pensée, À flatter le malheur si ta muse empressée Console dans l’exil Napoléon mourant, La Gloire qui le pleure, à ta voix accourant, Partage sur vos fronts sa couronne immortelle. Quand on la chante ainsi, n’est-on pas digne d’elle? Prêtre des demi-Dieux, sur leur berceau sacré Tu t’enivras de l’air qu’ils avaient respiré. Dans la Grèce encor belle, au sein de l’esclavage, Quand tu poursuis le cours d’un long pélerinage, Chacun de ses débris réclame ton encens. Le pâtre montagnard, au bruit de tes accents, Frappé d’un saint respect, s’incline vers la terre Et croit se prosterner devant l’ombre d’Homère. Ne laisse pas languir ton luth mélodieux. Entouré d’une foule et d’un bruit odieu, À Paris vainement tu poursuis tes pensées, Qui d’objets en objets s’égarent dispersées. Ah! reviens parmi nous. Aux lares paternels Reviens des doctes soeurs confier les autels. L’automne fugitive à ton aspect s’arrête Et les derniers beaux jours vont briller sur ta tête. Lebrun, prends tes pinceaux, prépare tes couleurs. C’est ici qu’au milieu des gazons et des fleurs La muse bucolique avec plaisir se joue. Oh! qu’il plaît à mon coeur, le Cygne de Mantoue, Lorsque de son pays les souvenirs touchants D’une douce tristesse embellissent ses chants! Regarde autour de toi ces temples, ces tourelles, Cet écho qui répond aux voix des pastourelles, Dans la même campagne où les clairons guerriers Faisaient bondir les preux sur leurs blancs destriers, Et ces débris couverts d’une mousse sauvage, Et ces saules pleureurs dont le pâle feuillage Se livre en soupirant aux caresses des eaux, Tout semble répéter: « Lebrun, prends tes pinceaux. Des guerriers qu’au cercueil Provins a vus descendre Viens fouler parmi nous la poétique cendre, Viens: l’inspiration, amamte des cyprès, À l’âme du poète y parle de plus près, Et tu croiras encore, au milieu des décombres, De nos gais troubadours voir fôlatrer les ombres. » Dans ces lieux enchanteurs moi-même que de fois J’ai troublé de tes vers le silence des bois! C’est là qu’en bégayant l’Ode à la Grande Armée, J’ai senti, jeune encor, dans mon âme enflammée Naître la passion de la gloire et des arts. Si le Dieu qui t’inspire avait, de ses regards, Laissé tomber sur moi quelque faible étincelle, Pour me frayer la route où mon penchant m’appelle; Si la fortune au moins. . ., mais elle a, pour toujours, Dans un état obscur enseveli mes jours. Ainsi, brûlant en vain de franchir la barrière, Je regarde ton char voler dans la carrière, Et je sens malgré moi le bruit de tes succès Réveiller mes désirs. . ., hélas! et mes regrets. Tel l’oiseau prisonnier, qui rêve dans sa cage Aux plaisirs, aux amours, aux concerts du bocage, À travers ses barreaux voit d’un oeil envieux Philomèle en chantant s’élever dans les cieux. S’il ne m’est pas permis de toucher à ta lyre, Je puis du moins te voir, je puis du moins te lire. Inconnu dans les flots de tes admirateurs, Je puis à ta couronne ajouter quelques fleurs. Qu’au passage des grands le vulgaire s’empresse, Et qu’il aille en triomphe étaler sa bassesse; Mon encens roturier leur serait importun: Je le garde au Génie et je l’offre à Lebrun. 1829 Epitre Au Général La Fayette. Est-il vrai? La Fayette, après ce long voyage, Sans cesse ralenti par un nouvel hommage, Convié par l’amour à nos banquets obscurs, Fait passer aujourd’hui son triomphe en nos murs! Des fleurs que l’on jetait naguère à la puissance, Citoyens, couronnez la gloire qui s’avance. Le siècle des héros a commencé par lui, Et, le dernier de tous, il le ferme aujourd’hui. Lorsque, prête à jaillir, une brûlante lave Bouillonnait et grondait sous la patrie esclave, Le nom de La Fayette, illustré dans le camp, Fut le premier éclair échappé du volcan. Armé pour s’affranchir d’un pouvoir tyrannique, L’Américain tombait sous le fer britannique: À la voix de ce peuple expirant sans secours, Il s’indigne et, fuyant les voluptés des cours, Va porter au combat un front encore humide Des baisers et des pleurs d’une épouse timide, Et depuis, aux vertus instruit par Washigton, Ressuscitant pour nous le héros de Boston, Lorsque la Liberté fleurit au Nouveau Monde, Il nous en apporta la semence féconde; Il prévoyait qu’un jour la plante d’outre-mer Saurait nous consoler d’un premier fruit amer. Tour à tour accueilli, rejeté par la foule, Quels tableaux différents sont histoire déroule! Ici, le peuple entier qu’à défendu sa voix L’élève dans ses bras comme sur un pavois; Plus loin, dans le séant où siégea la puissance, En face d’elle-même accusant la licence, Calme à travers les flots d’un parti criminel, Il subit la menace et le nom de Cromwell, Ou, couvrant le malheur d’un glaive tutélaire, Dispute une victime au lion populaire. . . Hélas! de ses tyrans le Français délivré, Par la voix des flatterus à son tour enivré, S’égare dans le crime, et La Fayette abdique, Pour ne point la souiller, sa couronne civique. Sacrifice inouï! Le soldat, sans effort, Au signal de l’honneur peut embrasser la mort, Et l’orateur, bravant la tribune orageuse, Élever pour le peuple une voix courageuse; Mais perdre son amour pour le mieux mériter, Lorsque dans son abîme en aveugle il se jette, Ah! voilà l’héroïsme et voilà La Fayette! Comme un malade en proie au délire brûlant, Que l’art désespéré n’aborde qu’en tremblant, Il voit périr la France, il subit ses injures, Il s’expose à ses coups pour guérir ses blessures, Et devant l’ostracisme il fuit loin de nos bords, Emportant des regrets, mais non pas des remords. Quand des lâches suivaient la bannière ennemie, Il accepta des fers plutôt que l’infamie. Les despostes, dont l’or payait la trahison, Pour cet hôte nouveau n’eurent qu’une prison; Mais que de fleurs alors célébraient sa louange! Une femme, semblable à la veuve du Gange, Importunant les rois, obtint à leurs genoux De s’enfermer vivante au tombeau d’un époux; Et lui, le front paisible et l’âme résignée, Souriait à la voix de l’Europe indignée, Qui, plaignant son malheur, maudissait ses bourreaux, Lui jetait des lauriers à travers ses barreaux. Enfin, il a vu fuir les jours de la souffrance, L’amour de l’étranger le dispute à la France; Comme le sol natal, le sol qu’il défendit, Pour couronner son front, de palmes reverdit. Alors les nations, curieux auditoire, Applaudissaient de loin cette scène de gloire, Et la France captive oubliant ses revers, Belle de ses enfants aux yeux de l’univers. Attentive à ses pas, en vain l’hydre aux sept têtes Mêle des sifflements au tumulte des fêtes, Et d’une faction les organes impurs Lui lancent chaque jour des blasphèmes obscurs, Esclaves insolents dont la clameur frivole Poussait encor le char qui monte au Capitole: Des droits qu’a défendus son bras victorieux Il gardera toujours le dépôt glorieux. Les ans de leurs frimas n’ont pas touché son âme; Comme elle, sa parole est encore de flamme, Et sur la jeune France elle a l’autorité De l’histoire, qui parle à la postérité. Autour de ce drapeau, sacré par sa vieillesse, Le citoyen français se rallîra sans cesse; Dans l’urne électorale il jettera toujours Ce nom béni du peuple et blasphémé des cours. Ce nom, comme un tocsin, de présages sinistres Troublera le sommeil des coupables ministres: Fantômes qui, semant la terreur autour d’eux, Entre le Prince et nous se sont dressés. . . hideux! Et si, pour déployer un nouvel incendie, Quelque trame infernale était encore ourdie, Si le pouvoir jaloux brisait aux pieds des rois L’égide qu’un roi même étendit sur nos droits, Dans l’enceinte déserte où tonnait l’éloquence S’il voulait ramener un éternel silence, Pour nourrir ces faux dieux, avides de tributs, Français, refusez tous de nouveaux sacrifices; Conspirez sans terreur: les lois sont vos complices. Devant la Liberté que son glaive outragea Un despote héroïque a succombé déjà, Et nous verrons ces nains, dont l’orgueil ridicule Menace de franchir les colonnes d’Hercule, Sous leur pouvoir d’un jour écrasés avant nous, Tomber, et satisfaire à la France en courroux. Provins, 31 Octobre, 1829. Les Deux La Fayette. (1829) (8) Air: Avec les jeux dans le village I Le soldat. Bons villageois, quel est le maître Du château qui paraît là-bas? Le villageois. La Fayette. . . Le soldat. Dieu! c’est peut-être Le chef dont j’ai suivi les pas? Le villageois. Non, non! Il sourit à nos fêtes, Sans envier d’autres honneurs; Et, s’il fit jamais des conquêtes, C’est parmi nous, c’est dans les coeurs. II Le soldat. Ce n’est donc pas l’homme célèbre Qui, jeune encor, vit autrefois Son nom, comme un tocsin funèbre, Gronder sur la tête des rois? Le villageois. Qu’à votre héros Dieu pardonne! Le nôtre est ami de la paix. Peut-il faire trembler personne? Il n’est armé que de bienfaits. III Le soldat. À la lueur de la mitraille Quand son épée, auprès de moi, Brillait sur le champ de bataille, Combien il inspirait d’effroi! Le villageois. Que l’autre inspire de tendresse Lorsque, sur ses genoux tremblants, L’enfance implore une caresse Et joue avec ses cheveux blancs! IV Le soldat. Le feu, pour embraser la France, S’échappe-t-il de l’encensoir, On le nomme, et dans sa souffrance Le peuple encor sourit d’espoir. Le villageois. Si les plaintes de la disette Troublent la paix de ces beaux lieux, Le villageois chez La Fayette Entre en pleurant et sort joyeux. V (9) Le soldat. Nos soldats, que l’ivresse excite, Choisissent toujours ce beau nom, En chantant la Gloire proscrite, Pour le refrain de la chanson. Le villageois. Du repos et de la prière Quand le jour solennel a lui, Lorsque nous prions pour un père, L’orphelin fait des voeux pour lui. Le soldat. Eh bien, à ces deux La Fayette, Ami, rendons le même honneur; Buvez au chef que je regrette, Je bois à votre bienfaiteur, Ils mériteraient que l’histoire Les couronnât d’un lustre égal, Et dans le sentier de la gloire Chacun d’eux n’a qu’un seul rival. Autre Poèmes. Les Dents De Lait. (10) Pauvre muse dédaignée Dans le pays des méchans, A ton berceau, résignée, Lois, j'apporte mes chants; Cette fois, ma gloire est sûre: Mon public est sans sifflet, Et son baiser sans morsure: Il n'a que ses dents de lait, Dans les sentiers de la vie, A tous les buissons pendant, Un fruit nommé Poésie Tente la main et la dent; A l'enfant qui le regarde Sa couleur vermeille plaît: Beau Lois, un jour, prends garde D'agacer tes dents de lait! Le ciel de la ville est sombre: Oiseau fidèle à ton nid, Si tu chantes, chante à l'ombre De notre clocher bénit. Pour le bonheur seul respire, Et même, à l'heure qu'il est, Qu'en dormant un long sourire Laisse voir tes dents de lait. Oui, qu'une douce chimère Caresse ton front vermeil; Rêve des baisers de mère, Je vais, pendant ton sommeil, Au pâle éclair de la houille, Filant comme elle filait, Demander à sa quenouille Du pain pour tes dents de lait. Elegie. A Mon Ami A.R Loison. A mes chastes Mentors dès l'enfance rebelle, J'aimais d'amour la Muse. . . Oh! que la Muse est belle! Comme Barthélémy, rapsode Marseillais, Dont la voix m'a troublé lorsque je sommeillais, Dans la brise soufflant de la Grèce ou de Rome, Je n'ai point respiré de poétique arôme, Et, né loin du midi, je n'eus pas même, enfant, A défaut de soleil, un foyer réchauffant. Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître, M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre; Et je grandis captif parmi ces écoliers, Noirs frôlons que Montrouge essaime par milliers; Stupides icoglans que chaque diocèse Nourrit pour les pachas de l'Église française. Je suais à traîner les plis du noir manteau; Le camail me brûlait comme un san-benilo; Regrettant mon enfance et ma libre misère, J'égrenais, dans l'ennui, mes jours comme un rosaire. Oh! quand les peupliers, long rideau du dortoir, Par la fenêtre ouverte à la brise du soir, Comme un store mouvant rafraîchissaient ma couche, Je croyais m'éveiller au souffle d'une bouche; Devant le crucifix et le saint bénitier, Profane! j'enviais le sort d'Alain Chartier; Et, quand le mois des fleurs, pour la Reine des Yierges, Faisaient neiger les lis et rayonner les cierges, Priant avec amour l'idole au doux souris, Je convoitais un ciel parfumé de houris. Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire, Parfois comme un oracle interrogeant Shakespeare, Je l'ouvrais au hasard, et quand mon oeil tombait Sur la prédiction d'Iphictone à Macbeth, Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline, Il me semblait ouïr une voix sibylline. Qui murmurait aussi: L'avenir est à toi; La poésie est reine: Enfani, tu seras roi! Vains présages! hélas! ma muse voyageuse A. tenté, sur leur foi, cette mer orageuse, Où, comme Adamastor debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil. J'ai visité Paris, Paris, sol plus aride Au malheur suppliant que les rocs de Tauride. Où l'air manque aux aiglons méditant leur essor, Où les jeunes talens, cahotés par le sort, Trébuchant à la fin, de secousse en secousse, Contre la fosse ouverte où disparut Escousse, N'ont plus en s'abordant qu'un salut à s'offrir, Le salut monacal: Frères, il faut mourir! Souvenir D'Enfance. Air: Après dix ans je vous revois, Vous que j'aimai toute petite; Oui, voilà bien les yeux, la voix Et le bon coeur de Marguerite. Vous m'avez dit: «Rajeunissons Ces souvenirs plein d'innocence.» Ah! j'y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Comme ils sont loin ces jours si beaux! Gais enfans que le jeu rassemble, En souliers fins, en gros sabots, Sur l'herbe nous courions ensemble. Dans la vie où nous avançons, Nous ne marchons plus qu'à distance. . . Ah! j'y consens, recommençons On des beaux jours de notre enfance. Pauvre ignorant, vous m'instruisiez Avec une peine infinie; Plus d'une fois, lorsqu'à vos pieds J'épelais Paul et Virginie, Je fus distrait à vos leçons Pour y rester en pénitence: Ah! j'y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Quoi! je chante et pas un souris, Pas un regard qui m'applaudisse! Autrefois, quand je vous appris L'air dont m'a bercé ma nourrice, Un baiser fut de mes chansons Le refrain et la récompense: Ah! j'y consens, recommençons Un des beaux jours de notre enfance. Variantes. Une Seance De La Convention.(11) Alors les députés haranguaient les tempêtes, Ballottaient au scrutin leurs boules et leurs tètes; Le bourreau ramassait tous les partis tombans, La Mort, à plein sillon, fauchait entre les bancs. . . A ta place, Merlin, la séance est ouverte. Il sait que Robespierre a médité sa perte: Robespierre est puissant; Robespierre a pour lui Des piques dont l'éclair en vain n'a jamais lui, Des canons demandant audience à la porte, Les faubourgs, une armée et Saint-Just!. . .Mais n'importe: Merlin retentira, qu'on l'applaudisse ou non, Plus haut que les faubourgs, Saint-Just et le canon. . . Fallait-il dégrader Dumouriez ou Custines, Rallier au drapeau des légions mutines, Réveiller dans nos rangs la victoire qui dort, Ou noyer dans le Rhin les Pharaons du nord, Carnot montrait du doigt la frontière entamée, Et Merlin y tombait pesant comme une armée; Dans leur métier de feu qu'il n'avait point appris Il révélait un maître aux généraux surpris; Debout, le sabre en main, sur l'affût oratoire, La veille du combat décrétait la victoire; Et dans les rangs prussiens plongeant seul bien souvent, En rapportait le droit de crier: En avant! Interrogez la Meuse, interrogez la Sambre!. . . Mais un coup de tocsin le rappelle à la chambre; Et las de becqueter les vermisseaux du sol, Aigle de la Montagne, il y reprend son vol. . . Le Sina d'où tombaient des lois et des tempêtes, La Montagne, ébranlée, a fendu ses deux crêtes, Et les pics fraternels, s'entrechoquant. tous deux, Volcanisent le sol qui palpite autour d'eux. De spectateurs béans la salle est crénelée: Comme un troupeau de loups qui flaire la mêlée, La plèbe antropophage attend là pour savoir Quelle chair et quel sang on lui promet ce soir. Mais sa faim tout-à-coup hésite à s'en repaître: Le lion d'Androclès a reconnu son maître. Les décrets promulgués expirent sous les cris; Saint-Antoine aux bras nus relève les proscrits; Par tous ses soupiraux le vieil Hôtel-de-Ville A soufflé, haletant, la discorde civile; Et dans le Carrousel, où Paris est debout, Aux feux de thermidor la sédition bout. Merlin se lève alors: fier d'un rôle à sa taille, Encor poudreux des camps, il vole à la bataille. Il part: les cris de mort ne l'intimident point; Il plonge dans l'émeute, un pistolet au poing; Devant les conjurés se dresse, loi vivante; Comme dans un filet les prend dans l'épouvante, Et, sans qu'ils aient tiré le glaive du fourreau, Les ramasse à la hâte et les jette au bourreau. C'est bien: justice est faite! et, joyeux dans leur tombe, Les Girondins martyrs acceptent l'hécatombe. Un nouveau roi déchu fait hommage à Samson: La hache qu'ébréchait une longue moisson, Humide d'un sang pur, dans le sang est lavée. . . Merlin, repose-toi; la séance est levée. A Un Enfant. (1835) (12) Enfant, quand les valets du trône héréditaire De ta haute naissance adoraient le mystère, Quand le canon hurlait l'avis officiel, Par pitié pour la France et pour toi, plût au ciel Qu'un bohémien, fouillant dans ton berceau de fête, Au baptême royal eût dérobé ta tête! Tu pourrais aujourd'hui danser sous tes haillons, La chevelure au vent, courir les papillons, Moissonner à pleins bras les campagnes fleuries Écloses sans parfum sur tes tapisseries, Et t'endormir à l'aise aux portes du palais Qui fait peser sur toi ses murs et ses valets; Ivre de joie et d'air, riche d'un budget mince, Tu vivrais mendiant, toi qui végètes prince. Dieu ne l'a pas voulu: sur des parquets luisans Tu heurtes tes genoux au front des courtisans, Et les ambassadeurs qu'un huissier te présente Brisent tes hochets d'or dans leur marche pesante. Puisses-tu succombera cet ennui profond! Car l'avenir pour toi s'ouvre noir et sans fond; Car tes persécuteurs font briller sur ta tête Un joyau dont l'aimant attire la tempête. . . Ta raison, disent-ils, a mûri promptement; Tu lis Goethe et Schiller sur le texte allemand: Eh bien! tu comprendras mon arrêt prophétique, Enfant: si quelque jour la chance politique Te renvoyait au trône et courbait sous ta loi Uu peuple frémissant qui ne veut pas de toi; Si tu devais un jour (ce qu'au destin ne plaise!) Allonger d'un Bourbon la chronique française, Une émeute sans fin éclaterait dans l'air, Et livrerait Paris aux brigands de Schiller; Pour chasser les démons ardens à ta poursuite, Tu t'armerais en vain d'un aumônier jésuite; Tu flairerais de loin chaque placet, de peur Que son pli n'exhalât une horrible vapeur: Sand heurterait encore au seuil des ministères, Staabs irait troubler tes fêtes militaires; Louvel de son tombeau sortirait furibond: Son vivace poignard a soif du sang bourbon, Mais ne te flatte pas même d'un jour prospère; Tu ne dois pas mourir de la mort de ton père; Et, si tu te mêlais à tes brigands bénis, On creuserait ta fosse ailleurs qu'à Saint-Denis. Miraculeux Sauveur, n'écoute pas les mages Dont ta crèche dorée attire les hommages. On dit que, pour tenter l'Achille de treize ans, Ils glissent une épée à travers leurs présens: Ah! si par leurs conseils ta jeunesse est trompée, Malheur! car nous aussi nous t'offrons une épée; Mais, sentant à la fin notre clémence à bout, Nous te la présentons par la pointe. . . et debout! Et qu'as-tu pour appui? quelques têtes ridées Dont les cheveux de neige ont glacé les idées. Parmi ces noms obscurs il en est un brillant, Un que nous t'envions, un seul: Chateaubriand! Mais, sur les lauriers verts qui forment son trophée, Pâle lige des lis, en vain il t'a greffée. Son génie est puissant, et nous le défions; Hélas! il est passé le temps des Amphions: Sur les palais détruits ses pleurs et ses prières, Abondans, ont coulé sans émouvoir les pierres. Pour écouter ce prêtre aux chants mélodieux Nous voyons trop les vers qui rongent ses faux dieux. Sa voix, lorsqu'à ta cause il promet la victoire, Pour la première fois se perd sans auditoire; Et, dans sa loyauté de chevalier chrétien, Il perd son avenir sans restaurer le tien. Dis donc à ce vieillard, puisqu'il daigne se mettre Aux genoux d'un enfant qu'il appelle son maître, Dis-lui de refuser aux profanes débats Des mots qui ne sont point la langue d'ici-bas; De se réfugier au monde qu'il se crée, Et de ne point offrir une tète sacrée Où la vieillesse pèse, où tant de gloire a lui, Au glaive que la loi craint d'égarer sur lui. Quant aux preux chevaliers que ton exil attire, Qui vont, gras et vermeils de cinq ans de martyre, Prosterner à tes pieds leur dévouement profond; Pour hâter ton retour sais-tu bien ce qu'ils font? Ils élèvent au ciel leurs mains et leurs prières, Attisent de soupirs des feux incendiaires; Comme le peuple juif, dans un lieu souterrain, Aux profanes regards cachant leur sanhédrin, Avides du grand jour qui ne doit jamais naître, Quand la tempête gronde, ils ouvrent leur fenêtre. Poussent un cri de joie, et regardeut en l'air Si l'envoyé du ciel tombe dans un éclair. Je me trompe: aux grands jours la basilique ouverte Nous lâche pour défi sa procession verte, Et, quand la nuit est sombre, un marguillier tremblant A son clocher honteux arbore un haillon blanc. Ton nom remue encore au fond dés sacristies Des fous que nos dédains ont couverts d'amnisties, Et ces Bretons marqués du type originel, Suçant l'horreur des Bleus sur le sein maternel; Bétail aveugle et sourd qu'un Gondi populaire Fouette vers l'abattoir à coups de scapulaire. Mais chaque jour polit ce fanatique instinct; Le grand buisson ardent de lui-même s'éteint. Tu seras homme à peine, et déjà l'Armorique Ne verra plus en toi qu'un fantôme historique. Alors si tu parais, si quelque flot marin Jette sur nos récifs l'élève de Tharin, Les pêcheurs, oublieux d'une époque effacée, Demanderont d'où vient l'étrange cétacée. . . A l'appel de Sinon tes alliés venus Reculeraient d'effroi devant ces bords connus: Car ils verraient encore un linceul d'algue verte Rouler des os blanchis sur la plage déserte, Et le flot prophétique aux coup de l'aviron Répondrait en grondant: Quiberon! Quiberon! Ecoute, cependant: quand tu pleures la France, Si le mal du pays est ta seule souffrance, Si l'exil t'est mortel, espère; mais attends Que les nouveaux Bourbons aient achevé leur temps. Un règne à l'agonie aurait peur d'un fantôme, Un trône chancelant craint le choc d'un atome; Ta légitimité doit effrayer la leur, Mais tu n'es rien pour nous que faiblesse et malheur. Plus radieux après une éclipse totale Quand juillet brillera sur notre capitale, Fuis ta prison dorée et viens, sans appareil, Libre et seul, refleurir à ton premier soleil. Nous aurons oublié quel fut ton apanage, Nous fermerons les yeux sur ton pèlerinage; Viens: nous te promettons un spectacle inoui Dont les fêtes des rois ne font point ébloui. Alors quelque David, aux dessins gigantesques, Prenant le Champ-de-Mars pour toile de ses fresques, Devant la Liberté fera mouvoir les choeurs Des citoyens joyeux et des guerriers vainqueurs. Qui sait? Le tourbillon de cette farandole T'entraînera peut-être aux pieds de notre idole: La voix du sang français dans ton coeur enfantin Etouffera la voix du sang napolitain, Et, fier de partager notre gloire future, Tu solliciteras des lettres de roture. Alors, si des bivouacs fument à l'horizon, Soldat, va conquérir un laurier pour blason, Et, comme Ivanhoë, transfuge de Solyme, Etonnant son pays d'un courage anonyme, Dans le tournoi sanglant qu'ouvre la Liberté Fais dire aux spectateurs: Gloire au déshérité! Oui, confonds pour jamais ton avenir au nôtre, Sois vraiment fils de France, et plût au ciel que l'autre. . . L'autre orphelin, débris d'un empire plus beau Pût revenir aussi de l'exil du tombeau!. . . Mais que sert d'embrasser une vaine chimère? Ils sont perdus tous deux pour la France leur mère; Dans la grande cité qui leur donna son lait, Ma pitié caressante en vain les rappelait: L'un ne peut soulever la pierre sépulcrale, L'autre, inhumé vivant clans sa pourpre royale, Frissonne comme lui sous les brouillards du nord: Je parlais à deux sourds: l'Égoïsme et la Mort. A Joseph Bonaparte. (13) (14) En Réponse A Une Brochure Ou Il Rappelait Les Droits De Sa Famille Au Trone De France. Bonaparte! où trouver dans ta biographie, A côté de ce nom, rien qui te justifie? Votre aîné glorieux (15) dans ses obscurs cadets Vit dix ans une tache au velours de son dais. Il les brodait en vain d'or sur chaque couture: Sous leur habit de prince on flairait la roture. Lorsque du sud au nord le pontife des camps Les sacrait rois d'un jour sur les trônes vacans, De l'orgueil fraternel leur vanité complice Se courbait à ses pieds sous un brillant cilice. Malheur aux potentats créés par son dédain, S'ils l'offensaient d'un mot ou d'un geste! Soudain Rapp courait châtier la majesté vassale; Et quand ses éperons résonnaient dans la salle, Sous son royal manteau le coupable suait, Tremblant comme un pacha surpris par le muet! Mais le géant n'est plus, et les nains de sa race Dormiraient aisément blottis dans sa cuirasse. L'orphelin dans le nord a peu de temps langui: Sur le chêne abattu le veut frappa le gui. L'empire dont la chute a fait trembler les pôles, Pour vestige ici-bas n'a laissé que deux saules: L'un que brûle au midi le Simoun étouffant, L'autre pendant au nord sur un tombeau d'enfant. Quel ennui t'oppressait dans l'Escurial sombre! Sur ton lit sans sommeil tu croyais voir dans l'ombre Flamboyer le poignard ou l'oeil des guérillas; Et puis, fermant les yeux, tu revoyais, hélas! Ces montagnes dont l'air enivre la poitrine, La plaine sablonneuse et la roche marine Où, sans prévoir du sort les écueils inconnus, Enfant insoucieux, tu bondissais pieds nus. Aussi, quand Dieu brisa l'idole chancelante, Yite, tu secouas ta couronne brûlante. Que dis-je? Grâce à toi, le monde révolté De quelques jours plus tôt data sa liberté. Oui, l'aigle impérial, harcelé dans son aire, Se débattait encor pour saisir un tonnerre; Les barbares, tremblant de profaner Paris, S'arrêtaient sous ses murs, fascinés et surpris; Mais, dépouillant un rôle écrasant pour ta taille, Par un Sauve qui peut! tu cédas la bataille. Et c'est toi qui voudrais déployer pour drapeau La redingote grise et le petit chapeau!. . . Non, la Gloire pour toi n'eut jamais de baptême; Non, tu ne fus jamais Bonaparte!. . . Et quand même!. . . Quand même il reviendrait gigantesque, celui Devant qui peuples, rois, empereurs, tout a fui, O vous qui l'adorez, tribuns dont la colère S'allume au nom de roi dans le club populaire, C'est alors qu'il faudrait hurler le désespoir, Sur le tableau des droits jeter un voile noir, Et se taire ou trembler: dans sa main colossale Qui de Saint-Cloud jadis a balayé la salle, Il vous briserait, vous et vos tréteaux forains, Et vous regretteriez, la bayonnette aux reins, Ces bourreaux paternels dont le clyssoir talonne L'émeute Pourceaugnac autour de la colonne. Quel or méditiez-vous, quand vos creusets hardis Fondaient quatre-vingt-treize avec mil huit cent-dix? À vos yeux, si Brutus vous a soufflé son âme, La race de Tarquin est une race infâme; Crachez doue sur sa cendre abandonnée aux vents; Votez des échafauds à ses restes vivans; Qu'ils meurent abreuvés de lentes agonies, Et qu'on les traîne morts aux vers des Gémonies. C'est peu; ressuscitez contre des noms maudits Les lois dont le blasphème était frappé jadis: Mutilez par le fer, brûlez par les acides La bouche qui vomit les sons liberticides; Car si l'on évoquait l'ombre du soldat-roi, La Liberté féconde avorterait d'effroi. Mais il dort sans réveil le géant de l'empire; L'Anglais a bien cloué le cercueil du vampire. Qu'on n'oppose donc plus sur d'antiques pennons Les abeilles aux lis et des noms à des noms; La science héraldique est éteinte, et la France, Deux fois veuve, confond dans son indifférence Sa race tricolore et ses blancs souverains, L'huile de Notre-Dame et l'ampoule de Reims. Mais que fais-je, et pourquoi sur un bruit populaire Traîner devant ma barre un homme consulaire Qui, sans doute ignorant le factura publié, Oublieux des partis, s'en croyait oublié? Heureux colon! semblable au pasteur de Virgile, Tu couronnes de fleurs tes Pénates d'argile; Dans un riche désert, que peuplent à la fois Les révolutions et la haine des rois, Tranquille aubord desmers, comme une écumeimmonde, Tu repousses du pied le bruit de l'ancien monde; Et si, frappant chez toi, les partis pèlerins Pour leur pavois désert quêtent des souverains: « Insensés! réponds-tu, quel espoir vous anime? Pourquoi dans son jardin troubler Abdalonyme? La couronne avant l'âge a blanchi mes cheveux; J'en connais trop le poids; il suffit à mes voeux Que mon pré soit en fleur ef. que mon champ jaunisse. Peuples qui mendiez des rois, Dieu vous bénisse. . . » Notes. (1) Cette pièce et toutes celles qui suivent, jusqu’aux Modistes hospitalières exclusivement, composent la collection entière de Diogène, qui fut publiée en 1833. (2) Ce nom fatal vient se placer comme de lui-même sous les jeunes plumes qui tremblent en l’écrivant. L’auteur de la Satire du dix-huitième siècle est une gloire consacrée devant laquelle on s’agenouille en fermant les yeux. Pour quiconque ose les ouvrir, il est évident que Gilbert ne fut ni un Chatterton, ni un André Chénier, ni même un Malfilâtre; mais il dut à son agonie solitaire une magnifique inspiration, et ses adieux à la vie, que tout le monde sait par coeur, suffiraient seuls, aujourd’hui qu’il a pris rang parmi les véritables poètes, pour faire taire à ses pieds tout reproche d’usurpation. H. Moreau. (3) Préface De L’Auteur. (4) Soldat de la grande armée mort en Russie. (5) Composée pour le jeune Paul B***, qui l’a mise en musique et dédiée à sa mère, qui se nomme Marie, le jour de sa fête. (6) Moreau fit cette chanson à l’occasion d’une croix d’honneur que Charles X avait donnée à M. Gervais, maire de Provins. Moreau regretta ensuite ce mouvement d’humeur contre un homme qui l’obligea. (R. Vallery-Radot) (7) Cette ode remonte à 1829: elle était restée en manuscrit. Nous en devons la première publication à M. F. Bourquelot, l’un des biographes de Moreau. (Feuille de Provins, 10 juin 1854.) (Note de Fourtier) (R. Vallery-Radot) (8) Cette chanson paraît se rapporter au même voyage de La Fayette à Provins. (Note de Fourtier) (9) Le cinquième couplet n’a pas été donné dans l’édition publiée par M. Octave Lacroix. M. Fourtier avait le manuscrit qui contient ce couplet. (R. Vallery Radot) (10) Extrait du conte: Thérèse Sureau. (11) Variante Du poème Merlin De Thionville. Cette pièce de vers fut composée à l'époque de la mort de Merlin De Thionville. (12) Variante Du poème A Henri V de L'édition de 1838. (????) (13) Nous avons pensé que la récente échauffourée de Strasbourg rendait à cette pièce de vers, d'une date un peu vieille, le mérite de l'à-propos. (14) Variante Du Poème "Le Parti Bonapartiste." de L'édition de 1838. (????) (15) Ce vers, comme une foule d'autres dans ce recueil, trahit chez l'auteur une étrange étourderie ou une profonde ignorance de l'histoire contemporaine. Source: http://www.poesies.net